The Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, tome II, by D.A.F. de SADE

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Title: Aline et Valcour, tome II
       Roman philosophique

Author: D.A.F. de SADE

Release Date: February 7, 2006 [EBook #17707]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME II ***




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ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE


       *       *       *       *       *


TOME II.

TROISIME PARTIE.


       *       *       *       *       *


crit  la Bastille un an avant la Rvolution de France.

ORN DE SEIZE GRAVURES.

1795.


       *       *       *       *       *


     Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
     Cum dare conantur prius oras pocula circum
     Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
     Ut puerum aetas improvida ludificetur
     Labrorum tenus; interea perpotet amarum
     Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
     Sed potius tali tacta recreata valescat.

                               Luc. Lib. 4.


       *       *       *       *       *


LETTRE TRENTE-CINQUIME,

_Dterville  Valcour_.


                                              Verfeuille, 16 Novembre.


HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LONORE[1].


C'est en prsentant l'objet qui l'enchane, qu'un amant peut se flatter
d'obtenir l'indulgence de ses fautes: daignez jeter les yeux sur
Lonore, et vous y verrez -la-fois la cause de mes torts, et la raison
qui les excuse.

N dans la mme ville qu'elle, nos familles unies par les noeuds du sang
et de l'amiti, il me fut difficile de la voir long-tems sans l'aimer;
elle sortait  peine de l'enfance, que ses charmes faisaient dj le
plus grand bruit, et je joignis  l'orgueil d'tre le premier  leur
rendre hommage, le plaisir dlicieux d'prouver qu'aucun objet ne
m'embrsait avec autant d'ardeur.

Lonore dans l'ge de la vrit et de l'innocence, n'entendit pas l'aveu
de mon amour sans me laisser voir qu'elle y tait sensible, et l'instant
o cette bouche charmante sourit pour m'apprendre que je n'tais point
ha, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivmes la
marche ordinaire, celle qu'indique le coeur quand il est dlicat et
sensible, nous nous jurmes de nous aimer, de nous le dire, et bientt
de n'tre jamais l'un qu' l'autre. Mais nous tions loin de prvoir les
obstacles que le sort prparait  nos desseins.--Loin de penser que
quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parens
s'occupaient  les contrarier, l'orage se formait sur nos ttes, et la
famille de Lonore travaillait  un tablissement pour elle au mme
instant o la mienne allait me contraindre  en accepter un.

Lonore fut avertie la premire; elle m'instruisit de nos malheurs; elle
me jura que si je voulais tre ferme, quels que fussent les inconvniens
que nous prouvassions, nous serions pour toujours l'un  l'autre; je ne
vous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai que
l'ivresse avec laquelle j'y rpondis.

Lonore, ne riche, fut prsente au Comte de Folange, dont l'tat et
les biens devaient la faire jouir  Paris du sort le plus heureux; et
malgr ces avantages de la fortune, malgr tous ceux que la nature avait
prodigus au Comte, Lonore n'accepta point: un couvent paya ses refus.

Je venais d'prouver une partie des mmes malheurs: on m'avait offert
une des plus riches hritires de notre province, et je l'avais refuse
avec une si grande duret, avec une assurance si positive  mon pre,
qu'ou j'pouserais Lonore, ou que je ne me marierais jamais, qu'il
obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de
deux ans.

Avant de vous obir, Monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de
ce pre irrit, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison
qui vous force  ne vouloir point m'accorder celle qui peut seule faire
le bonheur de ma vie? Il n'y en a point, me rpondit mon pre, pour ne
pas vous donner Lonore, mais il en existe de puissantes pour vous
contraindre  en pouser une autre. L'alliance de Mademoiselle de Vitri,
ajouta-t-il, est mnage par moi depuis dix ans; elle runit des biens
considrables, elle termine un procs qui dure depuis des sicles, et
dont la perte nous ruinerait infailliblement.--Croyez-moi, mon fils, de
telles considrations valent mieux que tous les sophismes de l'amour: on
a toujours besoin de vivre, et l'on n'aime jamais qu'un instant.--Et les
parens de Lonore, mon pre, dis-je en vitant de rpondre  ce qu'il me
disait, quels motifs allguent-ils pour me la refuser?--Le dsir de
faire un tablissement bien meilleur; duss-je faiblir sur mes
intentions, n'imaginez jamais de voir changer les leurs: ou leur fille
pousera celui qu'on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile.
Je m'en tins l, je ne voulais pour l'instant qu'tre instruit du genre
des obstacles, afin de me dcider au parti qui me resterait pour les
rompre. Je suppliai donc mon pre de m'accorder huit jours, et je lui
promis de me rendre incessamment aprs o il lui plairait de m'exiler.
J'obtins le dlai dsir, et vous imaginez facilement que je n'en
profitai que pour travailler  dtruire tout ce qui s'opposait au
dessein que Lonore et moi avions de nous runir  jamais.

J'avais une tante religieuse au mme Couvent o on venait d'enfermer
Lonore; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets: je contai
mes malheurs  cette parente, et fus assez heureux pour l'y trouver
sensible; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les
moyens.--L'amour me les suggre, lui dis-je, et je vais vous les
indiquer.... Vous savez que je ne suis pas mal en fille; je me
dguiserai de cette manire; vous me ferez passer pour une parente qui
vient vous voir de quelques provinces loignes; vous demanderez la
permission de me faire entrer quelques jours dans votre Couvent.... Vous
l'obtiendrez.--Je verrai Lonore, et je serai le plus heureux des
hommes.

Ce plan hardi parut d'abord impossible  ma tante; elle y voyait cent
difficults; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon coeur ne
la dtruist  l'instant, et je parvins  la dterminer.

Ce projet adopt, le secret jur de part et d'autre, je dclarai  mon
pre que j'allais m'exiler, puisqu'il l'exigeait, et que, quelque dur
que ft pour moi l'ordre o il me forait de me soumettre, je le
prfrais sans doute au mariage de Mademoiselle de Vitri. J'essuyai
encore quelques remontrances; on mit tout en usage pour me
persuader;mais voyant ma rsistance inbranlable, mon pre m'embrassa,
et nous nous sparmes.

Je m'loignai sans doute; mais il s'en fallait bien que ce ft pour
obir  mon pre. Sachant qu'il avait plac chez un banquier  Paris une
somme trs-considrable, destine  l'tablissement qu'il projetait pour
moi, je ne crus pas faire un vol en m'emparant d'avance des fonds qui
devaient m'appartenir, et muni d'une prtendue lettre de lui, forge par
ma coupable adresse, je me transportai  Paris chez le banquier, je
reus les fonds qui montaient  cent mille cus, m'habillai promptement
en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ
pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent o m'attendait la tante
chrie qui roulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de
faire tait trop srieux pour que je m'avisasse de lui en faire part; je
ne lui montrai que le simple dsir de voir Lonore devant elle, et de me
rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon pre.... Mais
comme il me croyait dj  ma destination, dis-je  ma tante, il
s'agissait de redoubler de prudence; cependant, comme on nous apprit
qu'il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvmes plus
tranquilles, et ds l'instant nos ruses commencrent.

Ma tante me reoit d'abord au parloir, me fait faire adroitement
connoissance avec d'autres religieuses de ses amies, tmoigne l'envie
qu'elle a de m'avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le
demande, l'obtient; j'entre, et me voil sous le mme toit que Lonore.

Il faut aimer, pour connatre l'ivresse de ces situations; mon coeur
suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.

Je ne vis point Lonore le premier jour, trop d'empressement ft devenu
suspect. Nous avions de grands mnagemens  garder; mais le lendemain,
cette charmante fille, invite  venir prendre du chocolat chez ma
tante, se trouva  ct de moi, sans me reconnatre; djeuna avec
plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint
enfin de son erreur, que lorsqu'aprs le repas, ma tante l'ayant retenue
la dernire, lui dit, en riant, et me prsentant  elle:--Voil une
parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire
connaissance: examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s'il est
vrai, comme elle le prtend, que vous vous tes dj vues ailleurs....
Lonore me fixe, elle se trouble; je me jette  ses pieds, j'exige mon
pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d'tre srs de
passer au moins quelques jours ensemble.

Ma tante crut d'abord devoir tre un peu plus svre; elle refusa de
nous laisser seuls; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand
nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et sur-tout
aux religieuses, qu'elle m'accorda bientt de pouvoir entretenir
tte--tte le divin objet de mon coeur.

Lonore, dis-je  ma chre matresse, ds qu'il me fut possible de
l'approcher:  Lonore, me voil en tat de vous presser d'excuter nos
sermens; j'ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos
jours. Ne perdons pas un instant, loignons-nous.--Franchir les murs, me
dit Lonore effraye; nous ne le pourrons jamais.--Rien n'est impossible
 l'amour, m'criai-je; laissez-vous diriger par lui, nous serons runis
demain. Cette aimable fille m'oppose encore quelques scrupules, me fait
entrevoir des difficults; mais je la conjure de ne se rendre, comme
moi, qu'au sentiment qui nous enflamme.... Elle frmit.... Elle promet,
et nous convenons de nous viter, et de ne plus nous revoir, qu'au
moment de l'excution. Je vais y rflchir, lui dis-je, ma tante vous
remettra un billet; vous excuterez ce qu'il contiendra; nous nous
verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.

Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence.
Accepterait-elle de nous servir; ne nous trahirait-elle pas? Ces
considrations m'arrtaient; cependant il fallait agir. Seul, dguis,
dans une maison vaste dont je connoissais  peine les dtours et les
environs; tout cela tait fort difficile; rien ne m'arrta cependant,
et vous allez voir les moyens que je pris.

Aprs avoir profondment tudi pendant vingt-quatre heures, tout ce que
la situation pouvait me permettre, je m'aperus qu'un sculpteur venait
tous les jours dans une chapelle intrieure du couvent, rparer une
grande statue de _Sainte Ultrogote_, patrone de la maison, en laquelle
les religieuses avaient une foi profonde; on lui avait vu faire des
miracles; elle accordait tout ce qu'on lui demandait. Avec quelques
patentres, dvotement rcites au bas de son autel, on tait sr de la
batitude cleste. Rsolu de tout hasarder, je m'approchai de l'artiste,
et aprs quelques gnuflexions prliminaires, je demandai  cet homme,
s'il avait autant de foi que ces dames au crdit de la sainte qu'il
rajustait. Je suis trangre dans cette maison, ajoutai-je, et je serais
bien aise d'entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette
bienheureuse.--Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir
parler avec plus de franchise, d'aprs le ton qu'il me voyait prendre
avec lui.--Ne voyez-vous pas bien que ce sont des bguines, qui croyent
tout ce qu'on leur dit. Comment voulez-vous qu'un morceau de bois fasse
des choses extraordinaires? Le premier de tous les miracles devrait tre
de se conserver, et vous voyez bien qu'elle n'en a pas l puissance,
puisqu'il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas  toutes ces
momeries l, vous, mademoiselle.--Ma foi, pas trop, rpondis-je; mais il
faut bien faire comme les autres. Et m'imaginant que cette ouverture
devait suffir pour le premier jour, je m'en tins l. Le lendemain, la
conversation reprit, et continua sur le mme ton. Je fus plus loin; je
lui donnai beau jeu et il s'enflamma, et je crois que si j'eusse
continu de l'mouvoir, l'autel mme de la miraculeuse statue, ft
devenu le trne de nos plaisirs.... Quand je le vis l, je lui saisis la
main. Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d'une fille, un
malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur.--Oh ciel! monsieur,
vous allez nous perdre tous deux.--Non, coutez-moi; servez-moi,
secourez-moi, et votre fortune est faite; et en disant cela, pour donner
plus de force  mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq
louis, l'assurant que je n'en resterais pas l, s'il voulait m'tre
utile.--Eh bien, qu'exigez-vous?--Il y a ici une jeune pensionnaire que
j'adore, elle m'aime, elle consent  tout, je veux l'enlever, et
l'pouser; mais je ne le puis, sans votre secours.--Et comment puis-je
vous tre utile?--Rien de plus simple; brisons les deux bras de cette
statue, dites qu'elle est en mauvais tat, que quand vous avez voulu la
rparer, elle s'est dmantibule toute seule, qu'il vous est impossible
de la rajuster ici; qu'il est indispensable qu'elle soit emporte chez
vous.... On y consentira, on y est trop attach, pour ne pas accepter
tout ce qui peut la conserver.... Je viendrai seul la nuit, achever de
la rompre; j'en absorberai les morceaux, ma matresse, enveloppe sous
les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre  sa place,
vous la couvrirez d'un grand drap, et aid d'un de vos garons, vous
l'emporterez de bon matin dans votre atelier; une femme  nous s'y
trouvera; vous lui remettrez l'objet de mes voeux; je serai chez vous
deux heures aprs; vous accepterez de nouvelles marques de ma
reconnaissance, vous direz ensuite  vos religieuses, que la statue est
tombe en poussire, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que
vous allez leur en faire une neuve. Mille difficults s'offrirent aux
yeux d'un homme qui, moins pris que moi, voyait sans-doute infiniment
mieux. Je n'coutai rien, je ne cherchai qu' vaincre; deux nouveaux
rouleaux y russirent, et nous nous mmes ds l'instant  l'ouvrage. Les
deux bras furent impitoyablement casss. Les religieuses appeles, le
projet du transport de la sainte approuv, il ne fut plus question que
d'agir.

Ce fut alors que j'crivis le billet convenu  Lonore; je lui
recommandai de se trouver le soir mme  l'entre de la chapelle de
_Sainte Ultrogote_ avec le moins de vtemens possible, parce que j'en
avois de sanctifis  lui fournir, dont la vertu magique seroit de la
faire aussitt disparotre du couvent.

Lonore ne me comprenant point, vint aussitt me trouver chez ma tante.
Comme nous avions mnag nos rendez-vous, ils n'tonnrent personne.
On nous laissa seuls un instant, et j'expliquai tout le mystre.

Le premier mouvement de Lonore fut de rire. L'esprit qu'elle avait ne
s'arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d'abord rien que de
trs-plaisant au projet de lui faire prendre la place d'une statue
miraculeuse; mais la rflexion refroidit bientt sa gat.... Il fallait
passer la nuit l.... Quelque chose pouvait s'entendre; les Nones....
Celles, au moins, qui couchaient prs de cette chapelle, n'avaient qu'
s'imaginer que le bruit qui en venait, tait occasionn par la Sainte,
furieuse de son changement; elles n'avaient qu' venir examiner,
dcouvrir.... Nous tions perdus; dans le transport, pouvait-elle
rpondre d'un mouvement?... Et si on levait le drap, dont elle serait
couverte.... Si enfin.... Et mille objections, toutes plus raisonnables
les unes que les autres, et que je dtruisis d'un seul mot, en assurant
Lonore qu'il y avait un Dieu pour les amans, et que ce Dieu implor par
nous, accomplirait infailliblement nos voeux, sans que nul obstacle vint
en troubler l'effet.

Lonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre; c'tait le plus
essentiel. J'avais crit  la femme qui m'avait accompagn de Paris, de
se trouver le lendemain, de trs-grand matin, chez le sculpteur, dont je
lui envoyais l'adresse; d'apporter des habits convenables pour une jeune
personne presque nue, qu'on lui remettrait, et de l'emmener aussi-tt
 l'auberge o nous tions descendus, de demander des chevaux de poste
pour neuf heures prcises du matin; que je serais sans faute, de retour
 cette heure, et que nous partirions de suite.

Tout allant  merveille de ce ct, je ne m'occupai plus que des projets
intrieurs; c'est--dire des plus difficiles, sans-doute.

Lonore prtexta un mal de tte, afin d'avoir le droit de se retirer de
meilleure heure, et ds qu'on la crut couche, elle sortit, et vint me
trouver dans la chapelle, o j'avais l'air d'tre en mditation. Elle
s'y mit comme moi; nous laissames tendre toutes les nones sur leurs
saintes couches, et ds que nous les supposames ensevelies dans les
bras du sommeil, nous commenames  briser et  rduire en poudre la
miraculeuse statue, ce qui nous fut fort ais, vu l'tat dans lequel
elle tait. J'avais un grand sac, tout prt, au fond duquel taient
places quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les dbris de la
sainte, et j'allai promptement jetter le tout dans un puits. Lonore,
peu vtue, s'affubla aussi-tt des parures de Sainte-Ultrogote; je
l'arrangeai dans la situation penche, o le sculpteur l'avait mise,
pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis  ct d'elle,
ceux de bois, que nous avions cass la veille, et aprs lui avoir donn
un baiser.... Baiser dlicieux, dont l'effet fut sur moi bien plus
puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel; je fermai le
temple o reposait ma desse, et me retirai tout rempli de son culte.

Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d'un de ses
lves, tous deux munis d'un drap. Ils le jetterent sur Lonore, avec
tant de promptitude et d'adresse, qu'une none qui les clairait, ne put
rien dcouvrir; l'artiste aid de son garon, emporta la prtendue
Sainte; ils sortirent, et Lonore reue par la femme qui l'attendait,
se trouva  l'auberge indique, sans avoir prouv d'obstacle  son
vasion.

J'avais prvenu de mon dpart. Il n'tonna personne. J'affectai, au
milieu de ces dames, d'tre surpris de ne point voir Lonore, on me dit
qu'elle tait malade. Trs en repos sur cette indisposition, je ne
montrai qu'un intrt mdiocre. Ma tante, pleinement persuade que nous
nous tions fait nos adieux mystrieusement, la veille, ne s'tonna
point de ma froideur, et je ne pensai plus qu' revoler avec
empressement, o m'attendait l'objet de tous mes voeux.

Cette chre fille avait pass une nuit cruelle, toujours entre la
crainte et l'esprance; son agitation avait t extrme; pour achever de
l'inquiter encore plus, une vieille religieuse tait venue pendant la
nuit prendre cong de la Sainte; elle avait marmott plus d'une heure,
ce qui avait presqu'empch Lonore de respirer; et  la fin des
patentres, la vieille bgueule en larmes avait voulu la baiser au
visage; mais mal claire, oubliant sans doute le changement d'attitude
de la statue, son acte de tendresse s'tait port vers une partie
absolument oppose  la tte; sentant cette partie couverte, et
imaginant bien qu'elle se trompait, la vieille avait palp pour se
convaincre encore mieux de son erreur. Lonore extrmement sensible,
et chatouille dans un endroit de son corps dont jamais nulle, main ne
s'tait approche, n'avait pu s'empcher de tressaillir; la none avait
pris le mouvement pour un miracle; elle s'tait jette  genoux, sa
ferveur avait redoubl; mieux guide dans ses nouvelles recherches, elle
avait russi  donner un tendre baiser sur le front de l'objet de son
idoltrie, et s'tait enfin retire.

Aprs avoir bien ri de cette aventure, nous partmes, Lonore, la femme
que j'avais amene de Paris, un laquais et moi; il s'en fallut de bien
peu que nous ne fissions naufrage ds le premier jour. Lonore fatigue,
voulut s'arrter dans une petite ville qui n'tait pas  dix lieues de
la ntre: nous descendmes dans une auberge;  peine y tions-nous,
qu'une voiture en poste s'arrta pour y dner comme nous.... C'tait
mon pre; il revenait d'un de ses chteaux; il retournait  la ville,
l'esprit bien loin de ce qui s'y passait. Je frmis encore quand je
pense  cette rencontre; il monte; on l'tablit dans une chambre
absolument voisine de la ntre, l, ne croyant plus pouvoir lui
chapper, je fus prt vingt fois  aller me jeter  ses pieds pour
tcher d'obtenir le pardon de mes fautes; mais je ne le connaissais pas
assez pour prvoir ses rsolutions, je sacrifiais entirement Lonore
par cette dmarche; je trouvai plus  propos de me dguiser et de partir
fort vite. Je fis monter l'htesse; je lui dis que le hasard venait de
faire arriver chez elle un homme  qui je devais deux cents louis; que
ne me trouvant ni en tat, ni en volont de le payer  prsent, je la
priai de ne rien dire, et de m'aider mme au dguisement que j'allais
prendre pour chapper  ce crancier. Cette femme, qui n'avait aucun
intrt  me trahir, et  laquelle je payai gnreusement notre dpense,
se prta de tout son coeur  la plaisanterie.

Lonore et moi nous changemes d'habit, et nous passmes ainsi tous deux
effrontment devant mon pre, sans qu'il lui ft possible de nous
reconnatre, quelqu'attention qu'il et l'air de prendre  nous. Le
risque que nous venions de courir dcida Lonore  moins couter l'envie
qu'elle avait de s'arrter par-tout, et notre projet tant de passer en
Italie, nous gagnmes Lyon d'une traite.

Le Ciel m'est tmoin que j'avais respect jusqu'alors la vertu de celle
dont je voulais faire ma femme; j'aurais cru diminuer le prix que
j'attendais de l'hymen, si j'avais permis  l'amour de le cueillir. Une
difficult bien mal entendue dtruisit notre mutuelle dlicatesse, et la
grossire imbcillit du refus de ceux que nous fmes implorer, pour
prvenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux[2].
O Ministres du Ciel, ne sentirez-vous donc jamais qu'il y a mille cas o
il vaut mieux se prter  un petit mal, que d'en occasionner un grand,
et que cette futile approbation de votre part,  laquelle on veut bien
se prter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui
peuvent rsulter du refus. Un grand Vicaire de l'Archevque, auquel nous
nous adressmes, nous renvoya avec duret; trois Curs de cette ville
nous firent prouver les mmes dsagrmens, quand Lonore et moi,
justement irrits de cette odieuse rigueur, rsolmes de ne prendre que
Dieu pour tmoin de nos sermens, et de nous croire aussi bien maris en
l'invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain et
revtu notre hymen de ses formalits; c'est l'me, c'est l'intention que
l'ternel dsire, et quand l'offrande est pure, le mdiateur est
inutile.

Lonore et moi, nous nous transportmes  la Cathdrale, et l, pendant
le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai
de n'tre jamais qu' elle, elle en fit autant; nous nous soummes tous
deux  la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos sermens; nous nous
protestmes de faire approuver notre hymen ds que nous en aurions le
pouvoir, et ds le mme jour la plus charmante des femmes me rendit le
plus heureux des poux.

Mais ce Dieu que nous venions d'implorer avec tant de zle, n'avait pas
envie de laisser durer notre bonheur: vous allez bientt voir par quelle
affreuse catastrophe il lui plut d'en troubler le cours.

Nous gagnmes Venise sans qu'il nous arrivt rien d'intressant; j'avais
quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de _Libert_, de
_Rpublique_, sduit toujours les jeunes gens; mais nous fmes bientt 
mme de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de
ce titre, ce n'est assurment pas celle-l,  moins qu'on ne l'accorde 
l'tat que caractrise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus
cruelle tyrannie des grands.

Nous nous tions logs  Venise sur le grand canal, chez un nomm
_Antonio_, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, prs le
pont de Rialto; et depuis trois mois, uniquement occups de visiter les
beauts de cette ville flottante, nous n'avions encore song qu'aux
plaisirs; hlas! l'instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en
doutions point. La foudre grondait dj sur nos ttes, quand nous ne
croyions marcher que sur des fleurs.

Venise est entoure d'une grande quantit d'isles charmantes, dans
lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestes, va
respirer de tems en tems quelques atomes un peu moins mal sains. Fidles
imitateurs de cette conduite, et l'isle de _Malamoco_ plus agrable,
plus frache qu'aucune de celles que nous avions vues, nous attirant
davantage, il ne se passait gures de semaines que Lonore et moi
n'allassions y dner deux ou trois fois. La maison que nous prfrions
tait celle d'une veuve dont on nous avait vant la sagesse; pour une
lgre somme, elle nous apprtait un repas honnte, et nous avions de
plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier
ombrageait une partie de cette charmante promenade; Lonore,
trs-friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier 
aller goter sous le figuier mme, et  choisir l tour--tour les
fruits qui lui paraissaient les plus mrs.

Un jour...  fatale poque de ma vie!... Un jour que je la vis dans la
grande ferveur de cette innocente occupation de son ge, sduit par un
motif de curiosit, je lui demandai la permission de la quitter un
moment, pour aller voir,  quelques milles de l, une abbaye clbre,
par les morceaux fameux du Titien et de Paul Vronese, qui s'y
conservaient avec soin. mue d'un mouvement dont elle ne parut pas tre
matresse. Lonore me fixa. Eh bien! me dit-elle, te voil dj _mari_;
tu brles de goter des plaisirs sans ta _femme_.... O vas-tu, mon ami;
quel tableau peut donc valoir l'original que tu possdes?--Aucun
assurment, lui dis-je, et tu en es bien convaincue; mais je sais que
ces objets t'amusent peu; c'est l'affaire d'une heure; et ces prsens
superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant des figues, sont bien
prfrables aux subtilits de l'art, que je dsire aller admirer un
instant.... Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai tre
une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre: vas, cours  tes
plaisirs, je vais goter les miens.... Je l'embrasse, je la trouve en
larmes.... Je veux rester, elle m'en empche; elle dit que c'est un
lger moment de faiblesse, qu'il lui est impossible de vaincre. Elle
exige que j'aille o la curiosit m'appelle, m'accompagne au bord de la
gondole, m'y voit monter, reste au rivage, pendant que je m'loigne,
pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre  mes
yeux, dans le jardin. Qui m'et dit, que tel tait l'instant qui allait
nous sparer! et que dans un ocan d'infortune, allaient s'abmer nos
plaisirs....Eh quoi, interrompit ici madame de Blamont; vous ne faites
donc que de vous runir? Il n'y a que trois semaines que nous le sommes,
madame, rpondit Sainville, quoiqu'il y ait trois ans que nous ayons
quitt notre patrie.--Poursuivez, poursuivez, Monsieur; cette
catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l'intrt.

Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville; les pleurs de Lonore
m'avaient tellement inquit, qu'il me fut impossible de prendre aucun
plaisir  l'examen que j'tais all faire. Uniquement occup de ce cher
objet de mon coeur, je ne songeais plus qu' venir la rejoindre. Nous
atteignons le rivage.... Je m'lance.... Je vole au jardin,... et au
lieu de Lonore, la veuve, la matresse du logis, se jette vers moi,
toute en larmes... me dit qu'elle est dsole, qu'elle mrite toute ma
colre.... Qu' peine ai-je t  cent pas du rivage, qu'une gondole,
remplie de gens qu'elle ne connat pas, s'est approche de sa maison,
qu'il en est sorti six hommes masqus, qui ont enlev Lonore, l'ont
transporte dans leur barque, et se sont loigns avec rapidit, en
gagnant la haute mer.... Je l'avoue, ma premire pense fut de me
prcipiter sur cette malheureuse, et de l'abattre d'un seul coup  mes
pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir
au col, et de lui dire, en colre, qu'elle et  me rendre ma femme, ou
que j'allais l'trangler  l'instant.... Excrable pays, m'criai-je,
voil donc la justice qu'on rend dans cette fameuse rpublique! Puisse
le ciel m'anantir et m'craser  l'instant avec elle, si je ne retrouve
pas celle qui m'est chre.... A peine ai-je prononc ces mots, que je
suis entour d'une troupe de sbires; l'un d'eux s'avance vers moi; me
demande si j'ignore qu'un tranger ne doit,  Venise, parler du
gouvernement, en quoi que ce puisse tre; sclrat, rpondis-je, hors de
moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le
droit des gens et l'hospitalit aussi cruellement viols.... Nous
ignorons ce que vous voulez dire, rpondit l'alguasil; mais ayez pour
agrable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ
prisonnier dans votre auberge, jusqu' ce que la rpublique ait ordonn
de vous.

Mes efforts devenaient inutiles, et ma colre impuissante; je n'avais
plus pour moi que des pleurs, qui n'attendrissaient personne, et des
cris qui se perdaient dans l'air. On m'entrane. Quatre de ces vils
fripons m'escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent 
Antonio, et vont rendre compte de leur sclratesse.

C'est ici o les paroles manquent au tableau de ma situation! Et comment
vous rendre, en effet, ce que j'prouvai, ce que je devins, quand je
revis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques
heures, libre et avec ma Lonore, et dans lequel je rentrais prisonnier,
et sans elle. Un sentiment pnible et sombre succda bientt  ma rage
... Je jetai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses
ajustemens, sur sa toilette; mes pleurs coulaient avec abondance, en
m'approchant de ces diffrentes choses. Quelquefois, je les observais
avec le calme de la stupidit. L'instant d'aprs, je me prcipitais
dessus avec le dlire de l'garement.... La voil, me disais-je, elle
est ici.... Elle repose.... Elle va s'habiller.... Je l'entends; mais
tromp par une cruelle illusion, qui ne faisait qu'irriter mon chagrin,
je me roulais au milieu de la chambre; j'arrosais le plancher de mes
larmes, et faisais retentir la vote de mes cris. O Lonore! Lonore!
c'en est donc fait, je ne te verrai plus.... Puis, sortant, comme un
furieux, je m'lanais sur Antonio, je le conjurais d'abrger ma vie;
je l'attendrissais par ma douleur; je l'effrayais par mon dsespoir.

Cet homme, avec l'air de la bonne foi, me conjura de me calmer; je
rejetai d'abord ses consolations: l'tat dans lequel j'tais
permettait-il de rien entendre.... Je consentis enfin 
l'couter.--Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il
d'abord; je ne prvois qu'un ordre de vous retirer dans vingt-quatre
heures des terres de la rpublique, elle n'agira srement pas plus
svrement avec vous.--Eh! Que m'importe ce que je deviendrai; c'est
Lonore que je veux, c'est elle que je vous demande.--Ne vous imaginez
pas qu'elle soit  Venise; le malheur dont elle est victime est arriv
 plusieurs autres trangres, et mme  des femmes de la ville: il se
glisse souvent dans le canal des barques turques; elles se dguisent,
on ne les reconnat point; elles enlvent des proies pour le serrail,
et quelques prcautions que prenne la rpublique, il est impossible
d'empcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit l le malheur
de votre Lonore: la veuve du jardin de Malamoco n'est point coupable,
nous la connaissons tous pour une honnte femme; elle vous plaignait de
bonne foi, et peut-tre que, sans votre emportement, vous en eussiez
appris davantage. Ces isles, continuellement remplies d'trangers, le
sont galement d'espions, que la Rpublique y entretien; vous avez tenu
des propos, voil la seule raison de vos arrts.--Ces arrts ne sont pas
naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu'est devenue celle que
j'aime;  mon ami! faites-l moi rendre, et mon sang est  vous.--Soyez
franc, est-ce une fille enleve en France? Si cela est, ce qui vient de
se faire pourrait bien tre l'ouvrage des deux Cours; cette circonstance
changerait absolument la face des choses.... Et me voyant balbutier:--Ne
me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole 
l'instant m'informer; soyez certain qu' mon retour je vous apprendrai
si votre femme a t enleve par ordre pu par surprise.--Eh bien!
rpondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute
honorable qu'elle est, ne sert pourtant qu' nous faire tomber dans tous
les piges qu'il plat au crime de nous tendre.... Eh bien! je vous
l'avoue, elle est ma femme, mais  l'insu de nos parens.--Il suffit,
me dit Antonio, dans moins d'une heure vous saurez tout.... Ne sortez
point, cela gterait vos affaires, cela vous priverait des
claircissemens que vous avez droit d'esprer. Mon homme part et ne
tarde pas  reparatre.

On ne se doute point, me dit-il, du mystre de votre intrigue;
l'Ambassadeur ne sait rien, et notre Rpublique nullement fonde  avoir
les yeux sur votre conduite, vous aurait laiss toute votre vie
tranquille sans vos blasphmes sur son gouvernement; Lonore est donc
srement enleve par une barque turque; elle tait guette depuis un
mois; il y avait dans le canal six petits btimens arms qui
l'escortrent, et qui sont dj  plus de vingt lieues en mer. Nos gens
ont couru, ils ont vu, mais il leur a t impossible de les atteindre.
On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, obissez-y;
calmez-vous, et croyez que j'ai fait pour vous tout ce qui pouvait
dpendre de moi.

A peine Antonio eut-il effectivement cess de me donner ces cruelles
lumires, que je vis entrer ce mme chef des Sbires qui m'avait arrt;
il me signifia l'ordre de partir ds le lendemain au matin; il m'ajouta
que, sans la raison que j'avais effectivement de me plaindre, on n'en
aurait pas agi avec autant de douceur; qu'on voulait bien pour ma
consolation me certifier que cet enlvement ne s'tait point fait par
aucun malfaiteur de la Rpublique, mais uniquement par des barques des
Dardanelles qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu'il
ft possible d'arrter leurs dsordres, quelques prcautions que l'on
pt prendre.... Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de
lui donner quelques sequins pour l'honntet qu'il avait eue de ne me
consigner que dans mon htel, pendant qu'il pouvait me conduire en
prison.

J'tais infiniment plus tent, je l'avoue, d'craser ce coquin, que de
lui donner pour boire, et j'allai le faire sans doute, quand Antonio me
devinant, s'approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme.
Je le fis, et chacun s'tant retir, je me replongeai dans l'affreux
dsespoir qui dchirait mon me.... A peine pouvais-je rflchir,
jamais un dessein constant ne parvenait  fixer mon imagination; il
s'en prsentait vingt -la-fois, mais aussitt rejets que conus,
ils faisaient  l'instant place  mille autres dont l'excution tait
impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et
plus d'loquence que moi pour la peindre. Enfin, je m'arrtai au projet
de suivre Lonore, de de la devancer si je pouvais  Constantinople, de
la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la
soustraire au prix de mon sang, s'il le fallait,  l'affreux sort qui
lui tait destin. Je chargeai Antonio de me frter une felouque; je
congdiai la femme que nous avions amen, et la rcompensai sur le
serment qu'elle me fit que je n'aurais jamais rien  craindre de son
indiscrtion.

La felouque se trouva prte le lendemain au matin, et vous jugez si
c'est avec joie que je m'loignai de ces perfides bords. J'avais 15
hommes d'quipage, le vent tait bon; le surlendemain, de bonne heure,
nous apermes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, frre rivale
de Gibraltar, et peut-tre aussi imprenable que cette clbre clef de
l'Europe[3]; le cinquime jour nous doublmes le Cap de More, nous
entrmes dans l'Archipel, et le septime au soir, nous touchmes Pera.

Aucun btiment, except quelques barques de pcheurs de Dalmatie, ne
s'tait offert  nous durant la traverse; nos yeux avaient eu beau se
tourner de toutes parts, rien d'intressant ne les avait fixs.... Elle
a trop d'avance, me disais-je, il y a long-tems qu'elle est arrive....
O ciel! elle est dj dans les bras d'un monstre que je redoute ... je
ne parviendrai jamais  l'en arracher.

Le Comte de Fierval tait pour lors Ambassadeur de notre Cour  la
Porte; je n'avais aucune liaison avec lui; en euss-je eu d'ailleurs,
aurai-je os me dcouvrir? C'tait pourtant le seul tre que je pusse
implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer
quelqu'claircissement: je fus le trouver, et lui laissant voir ma
douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui
dguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d'avoir
quelque piti de mes maux, et de vouloir bien m'tre utile, ou par ses
actions, ou par ses conseils.

Le Comte m'couta avec toute l'honntet, avec tout l'intrt que je
devais attendre d'un homme de ce caractre.... Votre situation est
affreuse, me dit-il; si vous tiez en tat de recevoir un conseil sage,
je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec
vos parens, et de leur apprendre le malheur pouvantable qui vous est
arriv.--Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je; puis-je exister o ne sera
pas ma Lonore! Il faut que je la retrouve, ou que je meure.--Eh bien!
me dit le Comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai ...
peut-tre plus que ne devrait me le permettre ma place.... Avez-vous un
portrait de Lonore?--En voici un assez ressemblant, autant au moins
qu'il est possible  l'art d'atteindre  ce que la nature a de plus
parfait.--Donnez-le moi: demain matin  cette mme heure, je vous dirai
si votre femme est dans le serrail. Le Sultan m'honore de ses bonts:
je lui peindrai le dsespoir d'un homme de ma nation; il me dira s'il
possde ou non cette femme; mais rflchissez-y bien, peut-tre
allez-vous accrotre votre malheur: s'il l'a, je ne vous rponds pas
qu'il me la rende.... Juste ciel! elle serait dans ces murs, et je ne
pourrais l'en arracher.... Oh! Monsieur, que me dites-vous? peut-tre
aimerai-je mieux l'incertitude.--Choisissez.--Agissez, Monsieur, puisque
vous voulez bien vous intresser  mes malheurs; agissez: et si le
Sultan possde Lonore, s'il se refuse  me la rendre, j'irai mourir de
douleur aux pieds des murs de son serrail; vous lui ferez savoir ce que
lui cote sa conqute; vous lui direz qu'il ne l'achte qu'aux dpends
de la vie d'un infortun.

Le Comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la
servit, bien diffrent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout
bouffis d'une vaine gloire, accordent  peine  un homme le tems de
peindre ses malheurs, le repoussent avec duret, et comptent au rang de
leurs momens perdus ceux que la biensance les oblige  prter l'oreille
aux malheureux.

Gens en place, voil votre portrait: vous croyez nous en imposer en
allguant sans cesse une multitude d'affaires, pour prouver
l'impossibilit de vous voir et de vous parler; ces dtours, trop
absurdes, trop uss, pour en imposer encore, ne sont bons qu' vous
faire mpriser; ils ne servent qu' faire mdire de la nation, qu'
dgrader son gouvernement. O France! tu t'claireras un jour, je
l'espre: l'nergie de tes citoyens brisera bientt le sceptre du
despotisme et de la tyrannie, et foulant  tes pieds les sclrats qui
servent l'un et l'autre, tu sentiras qu'un peuple libre par la nature et
par son gnie, ne doit tre gouvern que par lui-mme[4].

Ds le mme soir, le Comte de Fierval me fit dire qu'il avait  me
parler, j'y courus.--Vous pouvez, me dit-il, tre parfaitement sr que
Lonore n'est point au serrail; elle n'est mme point  Constantinople.
Les horreurs qu'on a mis  Venise sur le compte de cette Cour n'existent
plus: depuis des sicles on ne fait point ici le mtier de corsaire; un
peu plus de rflexion m'aurait fait vous le dire, si j'eusse t occup
d'autre chose, quand vous m'en avez parl, que du plaisir de vous tre
utile. A supposer que Venise ne vous en a point impos sur le fait, et
que rellement Lonore ait t enleve par des barques dguises, ces
barques appartiennent aux tats Barbaresques, qui se permettent
quelquefois ce genre de piraterie; ce n'est donc que l qu'il vous sera
possible d'apprendre quelque chose. Voil le portrait que vous m'avez
confi; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale.--Si
vos parens faisaient des recherches, si l'on m'envoyait quelques ordres,
je serais oblig de changer la satisfaction relle que je viens
d'prouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-tre
arrter.... Eloignez-vous.... Si vous poursuivez vos recherches,
dirigez-les sur les cotes d'Afrique.... Si vous voulez mieux faire,
retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire
la paix avec vos parens, que de continuer  les aigrir par une plus
longue absence.

Je remerciai sincrement le Comte, et la fin de son discours m'ayant
fait sentir qu'il serait plus prudent  moi de lui dguiser mes projets,
que de lui en faire part... que peut-tre mme il dsirait que j'agisse
ainsi; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et
l'assurant que j'allais rflchir  l'un ou l'autre des plans que son
honntet me conseillait.

Je n'avais ni pay, ni congdi ma felouque; je fis venir le patron,
je lui demandai s'il tait en tat de me conduire  Tunis. Assurment,
me dit-il,  Alger,  Maroc, sur toute la cte d'Afrique, _votre
Excellence_ n'a qu' parler. Trop heureux dans mon malheur de trouver
un tel secours; j'embrassai ce marinier de toute mon me.--O brave
homme! lui dis-je avec transport... ou il faut que nous prissions
ensemble, ou il faut que nous retrouvions Lonore.

Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour
d'aprs: nous tions dans une saison o ces parages sont incertains;
le tems tait affreux: nous attendmes. Je crus inutile de paratre
davantage chez le Ministre de France.... Que lui dire? Peut-tre mme le
servais-je en n'y reparaissant plus. Le ciel s'claircit enfin, et nous
nous mmes en mer; mais ce calme n'tait que trompeur: la mer ressemble
 la fortune, il ne faut jamais se dfier autant d'elle, que quand elle
nous rit le plus.

A peine emes-nous quitt l'Archipel, qu'un vent imptueux troublant la
manoeuvre des rames, nous contraignit  faire de la voile; la lgret
du btiment le rendit bientt le jouet de la tempte, et nous fmes trop
heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrmes sous
le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville btie par le
Commandeur de ce nom en 1566. Si j'avais pu penser  autre chose qu'
Lonore, j'aurais sans doute remarqu la beaut des fortifications de
cette place, que l'art et la nature rendent absolument imprenables.
Mais je ne m'occupai qu' prendre vite une logement dans la ville, en
attendant que nous en puissions repartir avec plus de promptitude
encore, et cela devenant impossible pour le mme soir, je me rsolus 
passer la nuit dans le cabaret o nous tions.

Il tait environ neuf heures du soir, et j'allais essayer de trouver
quelques instans de repos, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans la
chambre  cot de la mienne. Les deux pices n'tant spares que par
quelques planches mal jointes, il me fut ais de tout voir et de tout
entendre. J'coute... j'observe... quel singulier spectacle s'offre 
mes regards! trois hommes qui me paraissent Vnitiens, placrent dans
cette chambre une grande caisse couverte de toile cire; ds que ce
meuble est apport, celui qui parat tre le chef, s'enferme seul, lve
la toile qui couvre la caisse, et je vois une bire.--O malheureux!
s'crie cet homme, je suis perdu; elle est morte... elle n'a plus de
mouvement.... Ce personnage est-il fou, me dis-je  moi-mme.... Eh
quoi! il s'tonne qu'il y ait un mort dans ce cercueil!... Mais
pourquoi ce meuble funbre, continue-je. Quelle apparence qu'il ft l,
s'il ne contenait un mort! et mes rflexions font place  la plus grande
surprise, quand je vois celui qui avait parl, ouvrir la bire, et en
retirer dans ses bras le corps d'une femme; comme elle tait habille,
je reconnus bientt qu'elle n'tait qu'en syncope, et qu'elle avait
srement t mise en vie dans ce cercueil. Ah! Je le savais bien,
continua le personnage, je le savais bien qu'elle ne rsisterait pas
l-dedans  la tempte; quel besoin de la laisser dans cette position,
ds que nos tions srs de n'tre pas suivi.... O juste ciel!;... et
pendant ce tems-l, il dposait cette femme sur un lit; il lui ttait le
poulx,.et s'apercevant sans doute qu'il avait encore du mouvement, il
sauta de joie.--Jour heureux! s'cria-t-il, elle n'est qu'vanouie!...
Fille charmante, je ne serai point priv des plaisirs que j'attends de
toi; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne
seront pas perdues.... Cet homme sortit en mme-tems d'une petite caisse
des flacons, des lancettes, et se prparait  donner toutes sortes de
secours  cette infortune, dont la situation o elle avait t place
m'avait toujours empch de distinguer les traits.

[Illustration: _Je savais bien qu'elle n'y rsisterait pas_.

J'en tais l de mon examen, trs-curieux de dcouvrir la suite de cette
aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma
chambre.--_Excellence_, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lve,
le tems est beau, nous dnons demain  Tunis, si _votre Excellence_ veut
se dpcher.

Trop occup de mon amour, trop rempli du seul dsir d'en retrouver
l'objet, pour perdre  une aventure trangre les momens destins 
Lonore, je laisse l ma belle vanouie, et vole au plutt sur mon
btiment: les rames gmissent; le tems frachit; la lune brille; les
matelots chantent; et nous sommes bientt loin de Malte.... Malheureux
que j'tais! o ne nous entrane pas la fatalit de notre toile....
Ainsi que le chien infortun de la fable, je laissais la proie pour
courir aprs l'omble, j'allais m'exposer  mille nouveaux dangers pour
dcouvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.

O grand Dieu! s'cria Madame de Blamont, quoi! Monsieur, la belle morte
tait votre Lonore?--Oui, Madame, je lui laisse le soin de vous
apprendre elle-mme ce qui l'avait conduite l.... Permettez que je
continue; peut-tre verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de
moi avec les mmes caprices; peut-tre me verrez-vous encore, toujours
faible, toujours occup de ma profonde douleur, fuir la prosprit qui
luit un instant, pour voler o m'entrane malgr moi la svrit de mon
sort.

Nous commencions avec l'aurore  dcouvrir la terre; dj le Cap _Bon_
s'offrait  nos regards, quand un vent d'Est s'levant avec fureur, nous
permit  peine de friser la cte d'Afrique, et nous jeta avec une
imptuosit sans gal vers le dtroit de Gibraltar; la lgret de
notre btiment le rendait avec tant de facilit la proie de la tempte,
que nous ne fmes pas quarante heures  nous trouver en travers du
dtroit. Peu accoutums  de telles courses sur des barques si frles,
nos matelots se croyaient perdus; il n'tait plus question de
manoeuvres, nous ne pouvions que carguer  la hte une mauvaise voile
dj toute dchire, et nous abandonner  la volont du Ciel, qui,
s'embarrassant toujours assez peu du voeu des hommes, ne ls sacrifie
pas moins, malgr leurs inutiles prires,  tout ce que lui inspire la
bizarrerie de ses caprices. Nous passmes ainsi le dtroit, non sans
risquer  chaque instant d'chouer contre l'une ou l'autre terre;
semblables  ces dbris que l'on voit, errants au hasard et tristes
jouets des vagues, heurter chaque cueil tour--tour, si nous chappions
au naufrage sur les ctes d'Afrique, ce n'tait que pour le craindre
encore plus sur les rives d'Espagne.

Le vent changea sitt que nous emes dbouqu le dtroit; il nous
rabattit sur la cte occidentale de Maroc, et cet empire tant un de
ceux o j'aurais continu mes recherches,  supposer qu'elles se fussent
trouves infructueuses dans les autres tats barbaresques, je rsolus
d'y prendre terre. Je n'avais pas besoin de le dsirer, mon quipage
tait las de courir: le patron m'annona ds que nous fmes au port de
Sal, qu' moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas
me servir plus long-tems; il m'objecta que sa felouque peu faite 
quitter les ports d'Italie, n'tait pas en tat d'aller plus loin, et
que j'eusse  le payer ou  me dcider au retour.--Au retour,
m'criai-je, eh! ne sais-tu donc pas que je prfrerais la mort  la
douleur de reparatre dans ma patrie sans avoir retrouv celle que
j'aime. Ce raisonnement fait pour un coeur sensible, eut peu d'accs sur
l'me d'un matelot, et le cher patron, sans en tre mu, me signifia
qu'en ce cas il fallait prendre cong l'un de l'autre.--Que devenir!
tait-ce en Barbarie o je devais esprer de trouver justice contre un
marinier Vnitien? Tous ces gens-l, d'ailleurs, se tiennent d'un bout
de l'Europe  l'autre: il fallut se soumettre, payer le patron, et s'en
sparer.

Bien rsolu de ne pas rendre ma course Inutile dans ce royaume, et d'y
poursuivre au moins les recherches que j'avais projetes, je louai des
mulets  Sal, et rendu  Mekins, lieu de rsidence de la Cour, je
descendis chez le Consul de France: je lui exposai ma demande.--Je vous
plains, me rpondit cet homme, ds qu'il m'et entendu, et vous plains
d'autant plus, que votre femme, ft-elle au srail, il serait
impossible, au roi de France mme, de la dcouvrir; cependant, il n'est
pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu: il est extrmement rare
que les corsaires de Maroc aillent aujourd'hui dans l'Adriatique; il y a
peut-tre plus de trente ans qu'ils n'y ont pris terre: les marchands
qui fournissent le haram ne vont acheter des femmes qu'en Georgie; s'ils
font quelques vols, c'est dans L'Archipel, parce que l'Empereur est
trs-port pour les femmes grecques, et qu'il paie au poids de l'or tout
ce qu'on lui amne au-dessous de 12 ans de ces contres. Mais il fait
trs-peu de cas des autres Europennes, et je pourrais, continuait-il,
vous assurer d'aprs cela presqu'aussi srement que si j'avais visit le
srail, que votre divinit n'y est point. Quoi qu'il en soit, allez vous
vous reposer, je vous promets de faire des recherches; j'crirai dans
les ports de l'Empire, et peut-tre au moins dcouvrirons-nous si elle a
ctoy ces parages.

Trouvant cet avis raisonnable, je m'y Conformai, et fus essayer de
prendre un peu de repos, s'il tait possible que je pusse le trouver au
milieu des agitations de mon coeur.

Le Consul fut huit jours sans me rien apprendre; il vint enfin me
trouver au commencement du neuvime: votre femme, me dit-il, n'est
srement pas venue dans ce pays; j'ai le signalement de toutes celles
qui y ont dbarqu depuis l'poque que vous m'avez cit, rien dans tout
ce que j'ai ne ressemble  ce qui vous intresse. Mais le lendemain de
votre arrive, un petit btiment anglais, battu de la tempte, a relch
dix heures  _Safie_; il a mis ensuite  la voile pour _le Cap_; il
avait dans son btiment une jeune Franaise de l'ge que vous m'avez
dpeint, brune, de beaux cheveux, et de superbes yeux noirs; elle
paraissait tre extrmement afflige: on n'a pu me dire, ni avec qui
elle tait, ni quel paraissait tre l'objet de son voyage; ce peu de
circonstances est tout ce que j'ai su, je me hte de vous en faire part,
ne doutant point que cette Franaise, si conforme au portrait que vous
m'avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez.--Ah! Monsieur,
m'criai-je, vous me donnez -la-fois et la vie et la mort; je ne
respirerai plus que je n'aie atteint ce maudit btiment; je n'aurai pas
un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font
emporter celle que j'adore au fond de l'univers. Je priai en mme-tems
cet homme honnte de me fournir quelques lettres de crdit et de
recommandation pour le Cap. Il le fit, m'indiqua les moyens de trouver
un lger btiment  bon prix au port de _Sal_, et nous nous sparmes.

Je retournai donc  ce port clbre de l'Empire de Maroc[5], o je
m'arrangeai assez promptement d'une barque hollandaise de 50 tonneaux:
pour avoir l'air de faire quelque chose, j'achetai une petite cargaison
d'huile, dont on m'a dit que j'aurais facilement le dbit au Cap.
J'avais avec moi vingt-cinq matelots, un assez bon pilote, et mon
valet-de-chambre, tel tait mon quipage.

Notre btiment n'tant pas, assez bon voilier pour garder la grande mer,
nous courmes les ctes sans nous en carter de plus de quinze  vingt
lieues, quelquefois mme nous y abordions pour y faire de l'eau ou pour
acheter des vivres aux Portugais de la Guine. Tout alla le mieux du
monde jusqu'au golfe, et nous avions fait prs de la moiti du chemin,
lorsqu'un terrible vent du Nord nous jeta tout--coup vers l'isle de
_Saint-Mathieu_. Je n'avais encore jamais vu la mer dans un tel
courroux: la brume tait si paisse, qu'il devenait impossible de nous
distinguer de la proue  la poupe; tantt enlev jusqu'aux nues par
la fureur des vagues, tantt prcipit dans l'abme par leur chte
imptueuse, quelquefois entirement inonds par les lames que nous
embarquions malgr nous, effrays du bouleversement intrieur et du
mugissement pouvantable des eaux, du craquement des couples; fatigus
du roulis violent qu'occasionnait souvent la violence des rafales, et
l'agitation inexprimable des lots, nous voyions la mort nous assaillir
de par-tout, nous l'attendions  tout instant.

C'est ici qu'un philosophe et pu se plaire  tudier l'homme, 
observer la rapidit avec laquelle les changemens de l'atmosphre le
font passer d'une situation  l'autre. Une heure avant, nos matelots
s'enivraient en jurant... maintenant, les mains leves vers le ciel,
ils ne songeaient plus qu' se recommander  lui. Il est donc vrai que
la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu'elle
est, comme dit Lucrce, la mre des cultes. L'homme dou d'une meilleure
constitution, moins de dsordres dans la nature, et l'on n'et jamais
parl des Dieux sur la terre.

Cependant le danger pressait; nos matelots redoutaient d'autant plus les
rochers  fleur d'eau, qui environnent l'le Saint-Mathieu, qu'ils
taient absolument hors d'tat de les viter. Ils y travaillaient
nanmoins avec ardeur, lorsqu'un dernier coup de vent, rendant leurs
soins infructueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de
ces rochers, qu'elle se fend, s'abme, et s'croule en dbris dans les
flots.

Dans ce dsordre pouvantable; dans ce tumulte affreux des cris des
ondes bouillonnantes, des sifflements de l'air, de l'clat bruyant de
toutes les diffrentes parties de ce malheureux navire, sous la faulx de
la mort enfin, leve pour frapper ma tte, je saisis une planche, et
m'y cramponnant, m'y confiant au gr des flots, je suis assez heureux,
pour y trouver un abri, contre les dangers qui m'environnent. Nul de mes
gens n'ayant t si fortun que moi, je les vis tous prir sous mes
yeux. Hlas! dans ma cruelle situation, menac comme je l'tais, de tous
les flaux qui peuvent assaillir l'homme, le ciel m'est tmoin que je ne
lui adressai pas un seul voeu pour moi. Est-ce courage, est-ce dfaut de
confiance; je ne sais, mais je ne m'occupai que des malheureux qui
prissaient, pour me servir; je ne pensai qu' eux, qu' ma chre
Lonore, qu' l'tat dans lequel elle devait tre, prive de son poux
et des secours qu'elle en devait attendre.

J'avais heureusement sauv toute ma fortune; les prcautions prises de
l'changer en papier du Cap  Maroc, m'avait facilit les moyens de la
mettre  couvert. Mes billets ferms avec soin dans un portefeuille de
cuir, toujours attach  ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec
moi, et nous ne pouvions prir qu'ensemble; mais quelle faible
consolation, dans l'tat o j'tais.

Voguant seul sur ma planche, en bute  la fureur des lmens, je vis un
nouveau danger prt  m'assaillir, danger affreux, sans doute, et auquel
je n'avais nullement song; je ne m'tais muni d'aucuns vivres, dans
cette circonstance, o le dsir de se conserver, aveugle toujours sur
les vrais moyens d'y parvenir; mais il est un dieu pour les amans; je
l'avais dit  Lonore, et je m'en convainquis. Les Grecs ont eu raison
d'y croire; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai gures
plus  invoquer celui-l, qu'un autre; ce fut pourtant  lui que je dus
ma conservation: je dois le croire au moins, puisqu'il m'a fait sortir
vainqueur de tant de prils, pour me rendre enfin  celle que j'adore.

Insensiblement le temps se calma; un vent frais fit glisser ma planche
sur une mer tranquille, avec tant d'aisance et de facilit, que je revis
la cte d'Afrique, le soir mme; mais je descendais considrablement,
quand je pris terre; le second jour, je me trouvai entre Benguele, et le
royaume des Jagas, sur les ctes de ce dernier empire, aux environs du
Cap-ngre; et ma planche, tout--fait jete sur le rivage, aborda sur
les terres mmes de ces peuples indompts et cruels, dont j'ignorais
entirement les moeurs. Excd de fatigue et de besoin, mon premier
empressement, ds que je fus  terre, fut de cueillir quelques racines
et quelques fruits sauvages, dont je fis un excellent repas; mon second
soin fut de prendre quelques heures de sommeil.

Aprs avoir accord  la nature, ce qu'elle exigeait si imprieusement,
j'observai le cours du soleil; il me sembla, d'aprs cet examen, qu'en
dirigeant mes pas, d'abord en avant de moi, puis au midi, je devais
arriver par terre au Cap, en traversant la Cafrerie et le pays des
Hottentots. Je ne me trompais pas; mais quel danger m'offrait ce parti?
Il tait clair que je me trouvais dans un pays peupl d'anthropophages;
plus j'examinais ma position, moins j'en pouvais douter. N'tait-ce pas
multiplier mes dangers, que de m'enfoncer encore plus dans les terres.
Les possessions portugaises et hollandaises, qui devaient border la
cte, jusqu'au Cap, se retraaient bien  mon esprit; mais cette cte
hrisse de rochers, ne m'offrait aucun sentier qui part m'en frayer la
route, au lieu qu'une belle et vaste plaine se prsentait devant moi, et
semblait m'inviter  la suivre. Je m'en tins donc au projet que je viens
de vous dire, bien dcid, quoi qu'il pt arriver, de suivre l'intrieur
des terres, deux ou trois jours  l'occident, puis de rabattre
tout--coup au midi. Je le rpte, mon calcul tait juste; mais que de
prils, pour le vrifier!

M'tant muni d'un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes
habits derrire mon dos, l'excessive chaleur m'empchant de les porter
sur moi; je me mis donc en marche. Il ne m'arriva rien cette premire
journe, quoique j'eusse fait prs de dix lieues. Excd de fatigue,
ananti de la chaleur, les pieds brls par les sables ardens, o
j'enfonais jusqu'au dessus de la cheville, et voyant le soleil prt
 quitter l'horizon, je rsolus de passer la nuit sur un arbre, que
j'aperus prs d'un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me
rafrachir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouv une attitude
assez commode, je m'y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite.
Les rayons brlans qui me dardrent le lendemain matin, malgr le
feuillage qui m'environnait, m'avertirent enfin qu'il tait temps de
poursuivre, et je le fis, toujours avec le mme projet de route. Mais la
faim me pressait encore, et je ne trouvais plus rien, pour la
satisfaire. O viles richesses, me dis-je alors m'apercevant que j'en
tais couvert, sans pouvoir me procurer avec, le plus faible secours de
la vie!... quelques lgers lgumes, dont je verrais cette plaine seme,
ne seraient-ils pas prfrables  vous? Il est donc faux que vous soyez
rellement estimables, et celui qui, pour aller vous arracher du sein de
la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans
autant de peine, n'est qu'un extravagant bien digne de mpris. Ridicules
conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi,
sans en rougir, et sans oser les replonger dans le nant, dont jamais
elles n'eussent d sortir.

A peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journe, que je vis
beaucoup de monde devant moi. Ayant un extrme besoin de secours, mon
premier mouvement fut d'aborder ceux que je voyais; le second, ramenant
 mon esprit l'affreuse ide que j'tais dans des terres peuples de
mangeurs d'hommes, me fit grimper promptement sur un arbre, et attendre
l, ce qu'il plairait au sort de m'envoyer.

Grand dieu! comment vous peindre ce qui se passa!... Je puis dire avec
raison, que je n'ai vu de ma vie, un spectacle plus effrayant.

Les Jagas que je venais d'apercevoir, revenaient triomphans d'un combat
qui s'tait pass entr'eux et les sauvages du royaume de Butua, avec
lesquels ils confinent. Le dtachement s'arrta sous l'arbre mme sur
lequel je venais de choisir ma retraite; ils taient environ deux cents,
et avaient avec eux une vingtaine de prisonniers, qu'ils conduisaient
enchans avec des liens d'corce d'arbres.

Arriv l, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer
six, qu'il assomma lui-mme de sa massue, se plaisant  les frapper
chacun sur une partie diffrente, et  prouver son adresse, en les
abattant d'un seul coup. Quatre de ses gens les dpecrent, et on les
distribua tous sanglans  la troupe; il n'y a point de boucherie o un
boeuf soit partag avec autant de vitesse, que ces malheureux le furent,
 l'instant, par leurs vainqueurs. Ils dracinrent un des arbres
voisins de celui sur lequel j'tais, en couprent des branches, y mirent
le feu, et firent rtir  demi, sur des charbons ardens, les pices de
viande humaine qu'ils venaient de trancher. A peine eurent-elles vu la
flamme, qu'ils les avalrent avec une voracit qui me fit frmir. Ils
entremlrent ce repas de plusieurs traits d'une boisson qui me parut
enivrante, au moins, dois-je le croire  l'espce de rage et de
frnsie, dont ils furent agits, aprs ce cruel repas: ils redressrent
l'arbre qu'ils avaient arrach, le fixrent dans le sable, y lirent un
de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent  danser
autour, en observant  chaque mesure, d'enlever adroitement, d'un fer
dont ils taient arms, un morceau de chair du corps de ce misrable,
qu'ils firent mourir, en le dchiquetant ainsi en dtail.[6] Ce morceau
de chair s'avalait crud, aussitt qu'il tait coup; mais avant de le
porter  la bouche, il fallait se barbouiller le visage avec le sang qui
en dcoulait. C'tait une preuve de triomphe. Je dois l'avouer,
l'pouvante et l'horreur me saisirent tellement ici, que peu s'en fallut
que mes forces ne m'abandonnassent; mais ma conservation dpendait de
mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse,
et me contins.

La journe toute entire se passa  ces excrables crmonies, et c'est
sans doute une des plus cruelles que j'aie passe s de mes jours. Enfin
nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d'un quart-d'heure,
ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi-mme
un peu de nourriture, que l'abattement dans lequel j'tais, me rendait
presqu'indispensable.

Assurment, si j'avais eu le mme got que ce peuple froce, j'aurais
encore trouv sur l'arne, de quoi faire un excellent repas; mais une
telle ide, quelque fut ma disette, fit natre en moi tant d'horreur,
que je ne voulus mme pas cueillir les racines, dont je me nourrissais,
dans les environs de cet horrible endroit; je m'loignai, et aprs un
triste et lger repas, je passai la seconde nuit dans la mme position
que la premire.

Je commenais  me repentir vivement de la rsolution que j'avais prise;
il me semblait que j'aurais beaucoup mieux fait de suivre la cte,
quelqu'impraticable que m'en et paru la route, que de m'enfoncer ainsi
dans les terres, o il paraissait certain que je devais tre dvor;
mais j'tais dj trop engag; il devenait presqu'aussi dangereux pour
moi, de retourner sur mes pas, que de poursuivre; j'avanai donc. Le
lendemain, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir
qu'il y avait eu sur le lieu mme, un repas semblable  celui dont
j'avais t spectateur. Cette ide me fit frissonner de nouveau, et je
htai mes pas.... O ciel! ce n'tait que pour les voir arrter bientt.

Je devais tre  environ vingt-cinq lieues de mon dbarquement, lorsque
trois sauvages tombrent brusquement sur moi au dbouch d'un taillis
qui les avait drobs  mes yeux; ils me parlrent une langue que
j'tais bien loin de savoir; mais leurs mouvemens et leurs actions se
faisaient assez cruellement entendre, pour qu'il ne pt me rester aucun
doute sur l'affreux destin qui m'tait prpar. Me voyant prisonnier, ne
connaissant que trop l'usage barbare qu'ils faisaient de leurs captifs,
je vous laisse  penser ce que je devins.... O Lonore, m'criai-je, tu
ne reverras plus ton amant; il est  jamais perdu pour toi; il va
devenir la pture de ces monstres; nous ne nous aimerons plus, Lonore;
nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur
taient loin d'atteindre l'me de ces barbares; ils ne les comprenaient
seulement pas. Il m'avaient li si troitement, qu' peine m'tait-il
possible de marcher. Un moment je me crus dshonor de ces fers; la
rflexion ranima mon courage: l'ignominie qui n'est pas mrite, me
dis-je, fltrit bien plus celui qui la donne, que celui qui la reoit;
le tyran a le pouvoir d'enchaner; l'homme sage et sensible a le droit
bien plus prcieux de mpriser celui qui le captive, et tel froiss
qu'il sort de ces fers, souriant au despote qui l'accable, _son front
touche la vote des cieux, pendant que la tte orgueilleuse de
l'oppresseur s'abaisse et se couvre de fange_.[7]

Je marchai prs de six heures avec ces barbares, dans l'affreuse
position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j'aperus une
espce de bourgade construite avec rgularit, et dont la principale
maison me parut vaste, et assez belle, quoique de branches d'arbres et
de joncs, lis  des pieux. Cette maison tait celle du prince, la ville
tait sa capitale, et j'tais en un mot, dans le royaume de _Butua_,
habit par des peuples antropophages, dont les moeurs et les cruauts
surpassent en dpravation tout ce qui a t crit et dit, jusqu'
prsent, sur le compte des peuples les plus froces. Comme aucun
Europen n'tait parvenu dans cette partie, que les Portugais n'y
avaient point encore pntr pour lors, malgr le dsir qu'ils avaient
de s'en emparer, pour tablir par l le fil de communication entre leur
colonie de Benguele, et celle qu'ils ont  Zimbao, prs du Zanguebar et
du Monomotapa. Comme, dis-je, il n'existe aucune relation de ces
contres, j'imagine que vous ne serez pas fch d'apprendre quelques
dtails sur la manire dont ces peuples se conduisent, j'affaiblirai
sans doute ce que cette relation pourra prsenter d'indcent; mais pour
tre vrai, je serai pourtant oblig quelquefois de rvler des horreurs
qui vous rvolteront. Comment pourrai-je autrement vous peindre le
peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre?

Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me flatte que tu
reconnais l cette fille sage, qu'alarme et fait rougir la plus lgre
offense  la pudeur. Mais madame de Blamont souponnant le chagrin
qu'allait lui causer la perte du rcit intressant de Sainville, lui
ordonna de rester, ajoutant qu'elle comptait assez sur l'honntet et la
manire noble de s'exprimer, de son jeune hte, pour croire qu'il
mettrait dans sa narration, toute la puret qu'il pourrait, et qu'il
gazerait les choses trop fortes.... Pour de la puret dans les
expressions, tant qu'il vous plaira, interrompit le comte; mais pour des
gazes, morbleu, mesdames, je m'y oppose; c'est avec toutes ces
dlicatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les
marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs dernires relations,
nous connatrions aujourd'hui les moeurs des insulaires du Sud, dont
nous n'avons que les plus imparfaits dtails; ceci n'est pas une
historiette indcente: monsieur ne va pas nous faire un roman; c'est une
partie de l'histoire humaine, qu'il va peindre; ce sont des
dveloppemens de moeurs; si vous voulez profiter de ces rcits, si vous
dsirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu'ils soient exacts, et
ce qui est gaze, ne l'est jamais. Ce sont les esprits impurs qui
s'offensent de tout. Monsieur, poursuivit le comte, en s'adressant 
Sainville, les dames qui nous entourent ont trop de vertu, pour que des
relations historiques puissent chauffer leur imagination. _Plus
l'infamie du vice est dcouverte aux gens du monde_, (a crit quelque
part un homme clbre,) _et plus est grande l'horreur qu'en conoit une
me vertueuse_. Y eut-il mme quelques obscnits dans ce que vous allez
nous dire, eh bien, de telles choses rvoltent, dgotent, instruisent,
mais n'chauffent jamais.... Madame, continua ce vieux et honnte
militaire, en fixant madame de Blamont, souvenez-vous que l'impratrice
Livie,  laquelle je vous ai toujours compare, disait que _des hommes
nuds taient des statues pour des femmes chastes_. Parlez, monsieur,
parlez, que vos mots soient dcents; tout passe avec de bons termes;
soyez honnte et vrai, et sur-tout ne nous cachez rien; ce qui vous est
arriv, ce que vous avez vu, nous parat trop intressant, pour que nous
en voulions rien perdre.

Le palais du roi de Butua reprit Sainville, est gard par des femmes
noires, jaunes, multres et blafardes[8], except les dernires,
toujours petites et rabougries. Celles que je pus voir, me parurent
grandes, fortes, et de l'ge de 20  30 ans. Elles taient absolument
nues, dnues mme du pague qui couvre les parties de la pudeur chez les
autres peuples de l'Afrique, toutes taient armes d'arcs et de flches;
ds qu'elles nous virent, elles se rangrent en haye, et nous laissrent
passer au milieu d'elles. Quoique ce palais n'ait qu'un rez-de-chausse,
il est extrmement vaste. Nous traversmes plusieurs appartemens meubls
de nattes, avant que d'arriver o tait le roi. Des troupes de femmes se
tenaient dans les diffrentes pices o nous passions. Un dernier poste
de six, infiniment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une
porte de claye, qui nous introduisit o se tenait le monarque. On le
voyait lev au fond de cette pice, dans un gradin, -demi couch sur
des coussins de feuilles, places sur des nattes trs-artistement
travailles; il tait entour d'une trentaine de filles, beaucoup plus
jeunes que celles que j'avais vu remplir les fonctions militaires. Il y
en avait encore dans l'enfance, et le plus grand nombre, de douze 
seize ans. En face du trne, se voyait un autel lev de trois pieds,
sur lequel tait une idole, reprsentant une figure horrible, moiti
homme, moiti serpent, ayant les mamelles d'une femme, et les cornes
d'un bouc; elle tait teinte de sang. Tel tait le Dieu du pays; sur les
marches de l'autel... le plus affreux spectacle s'offrit bientt  mes
regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain; l'endroit o je
le trouvais, tait son temple, et les victimes rcemment immoles,
palpitaient encore aux pieds de l'idole.... Les macrations dont le
corps de ces malheureuses hosties taient encore couverts... le sang
qui ruisselait de tous cotes... ces ttes spares des troncs,...
achevrent de glacer mes sens.... Je tressaillis d'horreur.

Le prince demanda qui j'tais, et quand on l'en eut instruit, il me
montra du doigt un grand homme blanc, sec et basan, d'environ 65 ans,
qui, sur l'ordre du monarque, s'approcha de moi, et me parla
sur-le-champ une langue europenne; je dis en italien  cet interprte,
que je n'entendais point la langue dont il se servait; il me rpondit
aussitt en bon toscan, et nous nous limes. Cet homme tait portugais;
il se nommait Sarmiento, pris, comme je venais de l'tre, il y avait
environ vingt ans. Il s'tait attach  cette cour, depuis cet
intervalle, et n'avait plus pens  l'Europe. J'appris par son moyen,
mon histoire  _Ben Macoro_; (c'tait le nom du prince.) Il avait paru
en dsirer toutes les circonstances; je ne lui en dguisai aucunes. Il
rit  gorge dploye, quand on lui dit que j'affrontais tant de prils
pour une femme. En voil deux mille dans ce palais, dit-il, qui ne me
feraient seulement pas bouger de ma place. Vous tes fous,
continua-t-il, vous autres Europens, d'idoltrer ce sexe; une femme est
faite pour qu'on en jouisse, et non pour qu'on l'adore; c'est offenser
les Dieux de son pays, que de rendre  de simples cratures, le culte
qui n'est d qu' eux. Il est absurde d'accorder de l'autorit aux
femmes, trs-dangereux de s'asservir  elles; c'est avilir son sexe,
c'est dgrader la nature, c'est devenir esclaves des tres au-dessus
desquels elle nous a placs. Sans m'amuser  rfuter ce raisonnement, je
demandai au Portugais o le prince avait acquis ces connaissances sur
nos nations. Il en juge sur ce que je lui ai dit, me rpondit Sarmiento;
il n'a jamais vu d'Europen, que vous et moi. Je sollicitai ma libert;
le prince me fit approcher de lui; j'tais nud: il examina mon corps; il
le toucha par-tout, -peu-prs de la mme faon qu'un boucher examine un
boeuf, et il dit  Sarmiento, qu'il me trouvait trop maigre, pour tre
mang, et trop g pour ses _plaisirs_.... Pour _ses plaisirs_,
m'criai-je.... Eh quoi! ne voil-t-il pas assez de femmes?... C'est
prcisment parce qu'il en a de trop, qu'il en est rassasi, me rpondit
l'interprte.... O Franais! ne connais-tu donc pas les effets de la
satit; elle dprave, elle corrompt les gots, et les rapproche de la
nature, en paraissant les en carter.... Lorsque le grain germe dans la
terre, lorsqu'il se fertilise et se reproduit, est-ce autrement que par
corruption, et la corruption n'est-elle pas la premire des loix
gnratrices? Quand tu seras rest quelque temps ici, quand tu auras
connu les moeurs de cette nation, tu deviendras peut-tre plus
philosophe.--Ami, dis-je au Portugais, tout ce que je vois, et tout ce
que tu m'apprends, ne me donne pas une fort grande envie d'habiter chez
elle; j'aime mieux retourner en Europe, o l'on ne mange pas d'hommes,
o l'on ne sacrifie pas de filles, et o on ne se sert pas de
garons.--Je vais le demander pour toi, me rpondit le Portugais, mais
je doute fort que tu l'obtiennes. Il parla en effet au roi, et la
rponse fut ngative. Cependant on ta mes liens, et le monarque me dit
que celui qui m'expliquait ses penses, vieillissant, il me destinait 
le remplacer; que j'apprendrais facilement, par son moyen, la langue de
Butua; que le Portugais me mettrait au fait de mes fonctions  la cour,
et qu'on ne me laissait la vie, qu'aux conditions que je les remplirais.
Je m'inclinai, et nous nous retirmes.

Sarmiento m'apprit de quelles espces taient ces fonctions; mais
pralablement il m'expliqua diffrentes choses ncessaires  me donner
une ide du pays o j'tais. Il me dit que le royaume de Butua tait
beaucoup plus grand qu'il ne paraissait; qu'il s'tendait d'une part, au
midi, jusqu' la frontire des Hottentots, voisinage qui me sduisit,
par l'esprance que je conus, de regagner un jour par-l, les
possessions hollandaises, que j'avais tant d'envie d'atteindre.

Au nord, poursuivit Sarmiento, cet tat-ci s'tend jusqu'au royaume de
_Monoe-mugi_; il touche les monts _Lutapa_, vers l'orient, et confine 
l'occident, aux _Jagas_; tout cela, dans une tendue aussi considrable
que le Portugal. De toutes les parties de ce royaume, continua mon
instituteur, il arrive chaque mois des tributs de femmes au monarque; tu
seras l'inspecteur de cette espce d'impt; tu les examineras, mais
simplement leur corps; on ne te les montrera jamais que voiles; tu
recevras les mieux faites, tu rformeras les autres. Le tribut monte
ordinairement  cinq mille; tu en maintiendras toujours sur ce nombre,
un complet de deux mille: voil tes fonctions. Si tu aimes les femmes,
tu souffriras sans-doute, et de ne les pas voir, et d'tre oblig de les
cder, sans en jouir. Au reste, rflchis  ta rponse; tu sais ce que
t'a dit l'empereur: ou cela, ou la mort; il ne ferait peut-tre pas la
mme grce  d'autres. Mais, d'o vient, demandai-je au Portugais,
choisit-il un Europen, pour la partie que tu viens de m'expliquer; un
homme de sa nation s'entendrait moins mal, ce me semble, au genre de
beaut qui lui convient? Point du tout; il prtend que nous nous y
connaissons mieux que ses sujets; quelques rflexions que je lui
communiquai sur cela, quand j'arrivai ici, le convainquirent de la
dlicatesse de mon got, et de la justesse de mes ides; il imagina de
me donner l'emploi dont je viens de te parler. Je m'en suis assez bien
acquitt; je vieillis, il veut me remplacer; un Europen se prsente 
lui, il lui suppose les mmes lumires, il le choist, rien de plus
simple.

Ma rponse se dictait d'elle-mme; pour russir  l'vasion que je
mditais, je devais d'abord mriter de la confiance; on m'offrait les
moyens de la gagner; devais-je balancer? Je supposais d'ailleurs Lonore
sur les mers d'Afrique; j'tais parti de Maroc. Dans cette opinion; le
hasard ne pouvait-il pas l'amener dans cet empire? Voile ou non, ne la
reconnatrai-je pas; l'amour gare-t-il; se trompe-t-il  de certains
examens?... Mais au moins, dis-je au Portugais, je me flatte que ces
morceaux friands, dont il me parat que le roi se rgale, ne seront pas
soumis  mon inspection: je quitte l'emploi, s'il faut se mler des
garons. Ne crains rien, me dit Sarmiento, il ne s'en rapporte qu' ses
yeux, pour le choix de ce gibier; les tributs moins nombreux, n'arrivent
que dans son palais, et les choix ne sont jamais faits que par lui. Tout
en causant, Sarmiento me promenait de chambre en chambre, et je vis
ainsi la totalit du palais, except les harems secrets, composs de ce
qu'il y avait de plus beau dans l'un et l'autre sexe, mais o nul mortel
n'tait introduit.

Toutes les femmes du Prince, continua Sarmiento, au nombre de douze
mille, se divisent en quatre classes; il forme lui-mme ces classes 
mesure qu'il reoit les femmes des mains de celui qui les lui choisit:
les plus grandes, les plus fortes, les mieux constitues se placent dans
le dtachement qui garde son palais; ce qu'on appelle les _cinq cens
esclaves_ est form de l'espce infrieure  celle dont je viens de
parler: ces femmes sont ordinairement de vingt  trente ans; a elles
appartient le service intrieur du palais, les travaux des jardins, et
gnralement toutes les corves. Il forme la troisime classe depuis
seize ans, jusqu' vingt ans; celles-l servent aux sacrifices; c'est
parmi elles que se prennent les victimes immoles  son Dieu. La
quatrime classe enfin renferme tout ce qu'il y a de plus dlicat et de
plus joli depuis l'enfance jusqu' seize ans. C'est l ce qui sert plus
particulirement  ses plaisirs; ce serait l o se placeraient les
blanches, s'il en avait....--En a-t-il eu, interrompis-je avec
empressement?--Pas encore, rpondit le Portugais; mais il en dsire avec
ardeur, et ne nglige rien de tout ce qui peut lui en procurer... et
l'esprance,  ces paroles, sembla renatre dans mon coeur.

Malgr ces divisions, reprit le Portugais, toutes ces femmes, de quelque
classe qu'elles soient, n'en satisfont pas moins la brutalit de ce
despote: quand il a envie de l'une d'entr'elles, il envoie un de ses
officiers donner cent coups d'trivires  la femme dsire; cette
faveur rpond au mouchoir du Sultan de Bisance, elle instruit la
favorite de l'honneur qui lui est rserv: ds-lors elle se rend o le
Prince l'attend, et comme il en emploie souvent un grand nombre dans le
mme jour, un grand nombre reoit chaque matin l'avertissement que je
viens de dire.... Ici je frmis:  Lonore! me dis-je, si tu tombais
dans les mains de ce monstre, si je ne pouvais t'en garantir, serait-il
possible que ces attraits que j'idoltre fussent aussi indignement
fltris.... Grand Dieu, prive-moi plutt de la vie que d'exposer Lonore
 un tel malheur; que je rentre plutt mille fois dans le sein de la
nature avant que de voir tout ce que j'aime aussi cruellement outrag!
Ami repris-je aussi-tt, tout rempli de l'affreuse ide que le Portugais
venait de jeter dans mon esprit, l'excution de ce raffinement d'horreur
dont vous venez de me parler, ne me regardera pas, j'espre....--Non,
non, dit Sarmiento, en clatant de rire, non, tout cela concerne le chef
du srail, tes fonctions n'ont rien de commun avec les siennes: tu lui
composes par ton choix dans les cinq mille femmes qui arrivent chaque
anne, les deux mille sur lesquelles il commande; cela fait, vous n'avez
plus rien  dmler ensemble. Bon, rpondis-je; car, s'il fallait faire
rpandre une seule larme  quelques unes de ces infortunes... je t'en
prviens... je dserterais le mme jour. Je ferai mon devoir avec
exactitude, poursuivis-je; mais uniquement occup de celle que
j'idoltre, ces cratures-ci n'auront assurment de moi ni chtiment, ni
faveurs; ainsi, les privations que sa jalousie m'impose, me touche fort
peu, comme tu vois.--Ami, me rpondit le Portugais, vous me paraissez un
galant homme, vous aimez encore comme on faisait au dixime sicle: je
crois voir en vous l'un des preux de l'antiquit chevaleresque, et cette
vertu me charme, quoique je sois trs-loin de l'adopter.... Nous ne
verrons plus Sa Majest du jour: il est tard; vous devez avoir faim,
venez vous rafrachir chez moi, j'achverai demain de vous instruire.

Je suivis mon guide: il me fit entrer dans une chaumire construite
-peu-prs dans le got de celle du Prince, mais infiniment moins
spacieuse. Deux jeunes ngres servirent le souper sur des nattes de
jonc, et nous nous plames  la manire africaine; car notre Portugais,
totalement dnaturalis, avait adopt et les moeurs et toutes les
coutumes de la nation chez laquelle il tait. On apporta un morceau de
viande rti, et mon saint homme ayant dt son _Benedicite_, (car la
superstition n'abandonne jamais un Portugais) il m'offrit un filet de la
chair qu'on venait de placer sur la table.--Un mouvement involontaire me
saisit ici malgr moi.--Frre, dis-je avec un trouble qu'il ne m'tait
pas possible de dguiser, foi d'Europen, je mets que tu me sers l, ne
serait-il point par hasard une portion de hanche ou de fesse d'une de
ces demoiselles dont le sang inondait tantt les autels du Dieu de ton
matre?... Eh quoi! me rpondit flegmatiquement le Portugais, de telles
minuties t'arrteraient-elles? T'imagines-tu vivre ici sans te soumettre
 ce rgime?--Malheureux! M'criai-je, en me levant de table, le coeur
sur les lvres, ton rgal me fait frmir... j'expirerais plutt que d'y
toucher.... C'est donc sur ce plat effroyable que tu osais demander la
bndiction du Ciel?... Terrible homme!  ce mlange de superstition et
de crime, tu n'as mme pas voulu dguiser ta Nation.... Va, je t'aurais
reconnu sans que tu te nommasses.--Et j'allais sortir tout effray de sa
maison.... Mais Sarmiento me retenant.--Arrte, me dit-il, je pardonne
ce dgot  tes habitudes,  tes prjugs nationaux; mais c'est trop s'y
livrer: cesse de faire ici le difficile, et saches te plier aux
situations; les rpugnances ne sont que des faiblesses, mon ami, ce sont
de petites maladies ce l'organisation,  la cure desquelles on n'a pas
travaill jeune, et qui nous matrisent quand nous leur avons cd. Il
en est absolument de ceci comme de beaucoup d'autres choses:
l'imagination sduite par des prjugs nous suggre d'abord des refus
... on essaie... on s'en trouve bien, et le got se dcide quelquefois
avec d'autant plus de violence, que l'loignement avait plus de force en
nous. Je suis arriv ici comme toi, entt de sottes ides nationales;
je blmais tout... je trouvais tout absurde: les usages de ces peuples
m'effrayaient autant que leurs moeurs, et maintenant je fais tout comme
eux. Nous appartenons encore plus  l'habitude qu' la nature, mon ami;
celle-ci n'a fait que nous crer, l'autre nous forme; c'est une folie
que de croire qu'il existe une bont morale: toute manire de se
conduire, absolument indiffrente en elle-mme, devient bonne ou
mauvaise en raison du pays qui la juge; mais l'homme sage doit adopter,
s'il veut vivre heureux, celle du climat o le sort le jette.... J'eus
peut-tre fait comme toi  _Lisbonne_.... A _Butua_ je fais comme les
ngres.... Eh que diable veux-tu que je te donne  souper, ds que tu ne
veux pas te nourrir de ce dont tout le monde mange?... J'ai bien l un
vieux singe, mais il sera dur; je vais ordonner qu'on te le fasse
griller.--Soit, je mangerai srement avec moins de dgot la culotte on
le rble de ton singe, que les carnosits des sultanes de ton roi.--Ce
n'en est pas, morbleu, nous ne mangeons pas la chair des femmes; elle
est filandreuse et fade, et tu n'en verras jamais servir nulle part[9].
Ce mets succulent que tu ddaignes, est la cuisse d'un Jagas tu au
combat d'hier, jeune, frais, et dont le suc doit tre dlicieux; je l'ai
fait cuire au four, il est dans son jus... regarde.... Mais qu' cela
ne tienne, trouve bon seulement pendant que tu mangeras mon singe, que
je puisse avaler quelques morceaux de ceci.--Laisse-l ton singe, dis-je
 mon hte en apercevant un plat de gteaux et de fruits qu'on nous
prparait sans doute pour le dessert. Fais ton abominable souper tout
seul, et dans un coin oppos le plus loin que je pourrai de toi;
laisse-moi m'alimenter de ceci, j'en aurai beaucoup plus qu'il ne faut.

Mon cher compatriote, me dit l'Europen _cannibalis_, tout en dvorant
son Jagas, tu reviendras de ces chimres: je t'ai dj vu blmer
beaucoup de choses ici, dont tu finiras par faire tes dlices; il n'y a
rien o l'habitude ne nous ploie; il n'y a pas d'espce de got qui ne
puisse nous venir par l'habitude.--A en juger par tes propos, frre, les
plaisirs dpravs de ton matre sont donc dj devenus les tiens?--Dans
beaucoup de choses, mon ami, jette les yeux sur ces jeunes ngres, voil
ceux qui, comme chez lui, m'apprennent  me passer de femmes, et je te
rponds qu'avec eux je ne me doute pas des privations.... Si tu n'tais
pas si scrupuleux, je t'en offrirais.... Comme de ceci, dit-il en
montrant la dgotante chair dont il se repaissait.... Mais tu refus
rais tout de mme.--Cesse d'en douter, vieux pcheur, et convaincs-toi
bien que j'aimerais mieux dserter ton infme pays, au risque d'tre
mang par ceux qui l'habitent, que d'y rester une minute aux dpens de
la corruption de mes moeurs.--Ne comprends pas dans la corruption morale
l'usage de manger de la chair humaine. Il est aussi simple de se nourrir
d'un homme que d'un boeuf[10]. Dis si tu veux que la guerre, cause de la
destruction de l'espce, est un flau; mais cette destruction faite, il
est absolument gal que ce soient les entrailles de la terre ou celles
de l'homme qui servent de spulcre  des lmens dsorganiss.--Soit;
mais s'il est vrai que cette viande excite la gourmandise, comme le
prtendent et toi, et ceux qui en mangent, le besoin de dtruire peut
s'ensuivre de la satisfaction de cette sensualit, et voil ds
l'instant des crimes combins, et bientt aprs des crimes commis. Les
Voyageurs nous apprennent que les sauvages mangent leurs ennemis, et ils
les excusent, en affirmant qu'ils ne mangent jamais que ceux-l; et qui
assurera que les sauvages, qui,  la vrit ne dvorent aujourd'hui que
ceux qu'ils ont pris  la guerre, n'ont pas commenc par faire la guerre
pour avoir le plaisir de manger des hommes? Or, dans, ce cas, y
aurait-il un got plus condamnable et plus dangereux, puisqu'il serait
devenu la premire cause qui et arm l'homme contre son semblable, et
qui l'et contraint  s'entre-dtruire?--N'en crois rien, mon ami, c'est
l'ambition, c'est la vengeance, la cupidit, la tyrannie; ce sont toutes
ces passions qui mirent les armes  la main de l'homme, qui l'obligrent
 se dtruire; reste  savoir maintenant si cette destruction est un
aussi grand mal que l'on se l'imagine, et si, ressemblant aux flaux que
la nature envoie dans les mmes principes, elle ne la sert pas tout
comme eux. Mais ceci nous entranerait bien loin: il faudrait analyser
d'abord, comment toi, faible et vile crature, qui n'as la force de rien
crer, peux t'imaginer de pouvoir dtruire; comment, selon toi, la mort
pourrait tre une destruction, puisque la nature n'en admet aucune dans
ses loix, et que ses actes ne sont que des mtempsycoses et des
reproductions perptuelles; il faudrait en venir ensuite  dmontrer
comment des changemens de formes, qui ne servent qu' faciliter ses
crations, peuvent devenir des crimes contre ses loix, et comment la
manire de les aider ou de les servir, peut en mme-tems les outrager.
Or, tu vois que de pareilles discussions prendraient trop sur le tems de
ton sommeil, va te coucher, mon ami, prends un de mes ngres, si cela te
convient, ou quelques femmes, si elles te plaisent mieux.--Rien ne me
plat, qu'un coin pour reposer, dis-je  mon respectable
prdcesseur.--Adieu, je vais dormir en dtestant tes opinions, en
abhorrant tes moeurs, et rendant grce pourtant au ciel du bonheur que
j'ai eu de te rencontrer ici.

Il faut que j'achve de te mettre au fait de ce qui regarde le matre
que tu vas servir, me dit Sarmiento en venant m'veiller le lendemain;
suis-moi, nous jaserons tout en parcourant la campagne.

Il est impossible de te peindre, mon ami, reprit le Portugais, en quel
avilissement sont les femmes dans ce pays-ci: il est de luxe d'en avoir
beaucoup... d'usage de s'en servir fort peu. Le pauvre et l'opulent,
tout pense ici de mme sur cette matire; aussi, ce sexe remplit-il dans
cette contre les mmes soins que nos btes de somme en Europe: ce sont
les femmes qui ensemencent, qui labourent, qui moissonnent; arrives 
la maison, ce sont elles qui prparent  manger, qui approprient, qui
servent, et pour comble de maux, toujours elles qu'on immole aux Dieux.
Perptuellement en butte  la frocit de ce peuple barbare, elles sont
tour--tour victimes de sa mauvaise humeur; de son intemprance et de sa
tyrannie; jette les yeux sur ce champ de mas, vois ces malheureuses
nues courbes dans le sillon, qu'elles entr'ouvrent, et frmissantes
sous le fouet de l'poux qui les y conduit; de retour chez cet poux
cruel, elles lui prpareront son dner; le lui serviront, et recevront
impitoyablement cent coups de gaules pour la plus lgre
ngligence.--La population doit cruellement souffrir de ces odieuses
coutumes?--Aussi est-elle presqu'anantie; deux usages singuliers y
contribuent plus que tout encore: le premier est l'opinion o est ce
peuple qu'une femme est impure huit jours avant et huit jours aprs
l'poque du mois o la nature la purge; ce qui n'en laisse pas huit dans
le mois o il la croie digne de lui servir. Le second usage, galement
destructeur de la population, est l'abstinence rigoureuse  laquelle est
condamne une femme aprs couches: son mari ne la voit plus de trois
ans. On peut joindre  ces motifs de dpopulation l'ignominie que jette
ce peuple sur cette mme femme ds qu'elle est enceinte: de ce moment
elle n'ose plus paratre, on se moque d'elle, on la montre au doigt, les
temples mmes lui sont ferms[11]. Une population autrefois trop forte
dt autoriser ces anciens usages: un peuple trop nombreux, born de
manire  ne pouvoir s'tendre ou former des colonies, doit
ncessairement se dtruire lui-mme, mais ces pratiques meurtrires
deviennent absurdes aujourd'hui dans un royaume qui s'enrichirait du
surplus de ses sujets, s'il voulait communiquer avec nous. Je leur ai
fait cette observation, ils ne la gotent point; je leur ai dit que leur
nation prirait avant un sicle, ils s'en moquent. Mais cette horreur
pour la propagation de son espce est empreinte dans l'me des sujets de
cet empire; elle est bien autrement grave dans l'me du monarque qui le
rgit: non-seulement ses gots contrarient les voeux de la nature; mais,
s'il lui arrive mme de s'oublier avec une femme, et qu'il soit parvenu
 la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de trop
d'ardeur de cette infortune; elle ne double son exis en ce que pour
perdre aussi-tt la sienne: aussi, n'y a-t-il sortes de prcautions que
ne prennent ces femmes pour empcher la propagation, ou pour la
dtruire. Tu t'tonnais hier de leur quantit, et nanmoins sur ce
nombre immense  peine y en a-t-il quatre cent en tat de servir chaque
jour. Enfermes avec exactitude dans une maison particulire tout le
tems de leurs infirmits, relgues, punies, condamnes  mort pour la
moindre chose,... immoles aux Dieux, leur nombre diminue  chaque
moment; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du
palais, et des plaisirs du souverain?--Eh quoi! dis-je, parce qu'une
femme accomplit la loi de la nature, elle deviendra de cet instant
impropre au service des jardins de son matre? Il est dj, ce me semble
assez cruel de l'y faire travailler, sans la juger indigne de ce
fatiguant emploi, parce qu'elle subit le sort qu'attache le ciel  son
humanit.--Cela est pourtant: l'Empereur ne voudrait pas qu'en cet tat
les mains mmes d'une femme touchassent une feuille de ses
arbres.--Malheur  une nation assez esclave de ses prjugs pour penser
ainsi; elle doit tre fort prs de sa ruine.-- Aussi y touche-t-elle,
et tel tendu que soit le royaume, il ne contient pas aujourd'hui trente
mille mes. Min de par-tout par le vice et la corruption, il va
s'crouler de lui-mme, et les Jagas en seront bientt matres;
Tributaires aujourd'hui, demain ils seront vainqueurs; il ne leur manque
qu'un chef pour oprer cette rvolution.--Voil donc le vice dangereux,
et la corruption des moeurs pernicieuse?--Non pas gnralement, je ne
l'accorde que relativement  l'individu ou  la nation, je le nie dans
le plan gnral. Ces inconvniens sont nuls dans les grands desseins de
la nature; et qu'importe  ses loix qu'un empire soit plus ou moins
puissant, qu'il s'agrandisse par ses vertus, ou se dtruise par sa
corruption; cette vicissitude est une des premires loix de cette main
qui nous gouverne; les vices qui l'occasionnent sont donc ncessaires.
La nature ne cre que pour corrompre: or, si elle ne se corrompt que par
des vices, voil le vice une de ses loix. Les crimes des tyrans de Rome,
si funestes aux particuliers, n'taient que les moyens dont se servait
la nature pour oprer la chute de l'empire; voil donc les conventions
sociales opposes  celles de la nature; voil donc ce que l'homme
punit, utile aux loix du grand tout; voil donc ce qui dtruit l'homme,
essentiel au plan gnral. Vois en grand, mon ami, ne rapetisse jamais
tes ides; souviens-toi que tout sert  la nature, et qu'il n'y a pas
sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit
rel.--Eh quoi! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc
autant que la meilleure?--Assurment: l'homme vraiment sage doit voir du
mme oeil; il doit tre convaincu de l'indiffrence de l'un ou l'autre
de ces modes, et n'adopter que celui des deux qui convient le mieux  sa
conservation ou  ses intrts; et telle est la diffrence essentielle
qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particulier, que
la premire gagne presque toujours  ce qui nuit  l'autre; que le vice
devient utile  l'une, pendant que l'autre y trouve souvent sa ruine;
l'homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant  la dpravation de ses
moeurs ou a la perversit de ses inclinations; mais le mal qu'il fait
n'est que relatif au climat sous lequel il vit: juges-le d'aprs l'ordre
gnral, il n'a fait qu'en accomplir les loix; juges-le d'aprs
lui-mme, tu verras qu'il s'est dlect.--Ce systme anantit toutes les
vertus.--Mais la vertu n'est que relative, encore une fois, c'est une
vrit dont il faut se convaincre avant de faire un pas sous les
portiques du lyce: voil pourquoi je te disais hier, que je ne serais
pas  Lisbonne ce que je ferais ici; il est faux qu'il y ait d'autres
vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui
soit respectable, la seule qui puisse rendre l'homme content, est celle
du pays o il est; crois-tu que l'habitant de Pkin puisse tre heureux
dans son pays d'une vertu franaise, et rversiblement le vice chinois
donnera-t-il des remords  un Allemand?--C'est une vertu bien
chancelante, que celle dont l'existence n'est point universelle.--Et que
t'importe sa solidit, qu'as-tu besoin d'une vertu universelle, ds que
la nationale suffit  ton bonheur?--Et le Ciel? tu l'invoquais
hier.--Ami, ne confonds pas des pratiques habituelles avec les principes
de l'esprit: j'ai pu me livrer hier  un usage de mon pays, sans croire
qu'il y ait une sorte de vertu qui plaise plus  l'ternel qu'une
autre.... Mais revenons: nous tions sortis pour politiquer, et tu
m'riges en moraliste, quand je ne dois tre qu'instituteur.

Il y a long-tems, reprit Sarmiento, que les Portugais dsirent d'tre
matres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la
main d'une cote  l'autre, et que rien, du _Mosa Imbique_  _Binguelle_,
ne puisse arrter leur commerce. Mais ces peuples-ci n'ont jamais voulu
s'y prter.--Pourquoi ne t'a-t-on pas charg de la ngociation, dis-je
au Portugais.--Moi? Apprends  me connatre; ne devines-tu pas  mes
principes, que je n'ai jamais travaill que pour moi: lorsque j'ai t
conduit comme toi dans cet empire, j'tais exil sur les ctes d'Afrique
pour des malversations dans les mines de diamans de _Rio-Janero_, dont
j'tais intendant; j'avais, comme cela se pratique en Europe, prfr ma
fortune  celle du Roi; j'tais devenu riche de plusieurs millions, je
les dpensais dans le luxe et dans l'abondance: on m'a dcouvert; je ne
volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout ft rest dans le
silence; il n'y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se
cassent le cou, il est rare que les autres ne russissent pas; je devais
d'ailleurs user de politique, je devais feindre la rforme, au lieu
d'blouir par mon faste; je devais comme font quelque fois vos ministres
en France, vendre mes meubles et me dire ruin[12], je ne l'ai pas fait,
je me suis perdu. Depuis que j'tudie les hommes, je vois qu'avec leurs
sages loix et leurs superbes maximes, ils n'ont russi qu' nous faire
voir que le plus coupable tait toujours le plus heureux; il n'y a
d'infortun que celui qui s'imagine faussement devoir compenser par un
peu de bien le mal o son toile l'entrane. Quoi qu'il en soit, si
j'tais rest dans mon exil, j'aurais t plus malheureux, ici du moins,
j'ai encore quelqu'autorit: j'y joue un espce de rle; j'ai pris la
parti d'tre intrigant bas et flatteur, c'est celui de tous les coquins
ruins; il m'a russi: j'ai promptement appris la langue de ces peuples,
et quelques affreuses que soient leurs moeurs, je m'y suis conform; je
te l'ai dj dit, mon cher, la vritable sagesse de l'homme est
d'adopter la coutume du pays o il vit. Destin  me remplacer,
puisse-tu penser de mme, c'est le voeu le plus sincre que je puisse
faire pour ton repos.--Crois-tu donc que j'aie le dessein de passer
comme toi mes jours ici?--N'en dis mot, si ce n'est pas ton projet; ils
ne souffriraient pas que tu les quittasses aprs les avoir connus, ils
craindraient que tu n'instruisisse les Portugais de leur faiblesse; ils
te mangeraient plutt que de te laisser partir.--Achve de m'instruire,
ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s'emparer de ces
malheureuses contres?--Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de
l'Europe, que c'est nous qui fournissons de ngres tous les peuples
commerans de la terre.--Excrable mtier, sans doute, puisqu'il ne
place votre richesse et votre flicit que dans le dsespoir et
l'asservissement de vos frres.--O Sainville! je ne te verrai donc
jamais philosophe; o prends-tu que les hommes soient gaux? La
diffrence de la force et de la faiblesse tablie par la nature, prouve
videmment qu'elle a soumis une espce d'homme  l'autre, aussi
essentiellement qu'elle a soumis les animaux  tous. Il n'est aucune
nation qui n'ait des castes mprises: les ngres sont  l'Europe ce
qu'taient les Ilotes aux Lacdmoniens, ce que sont les Parias aux
peuples du Gange. La chane des devoirs universels est une chimre, mon
ami, elle peut s'tendre d'gal  gal, jamais du suprieur 
l'infrieur; la diversit d'intrt dtruit ncessairement la
ressemblance des rapports. Que veux-tu qu'il y ait de commun entre celui
qui peut tout, et celui qui n'ose rien? Il ne s'agit pas de savoir
lequel des deux a raison; il n'est question que d'tre persuad que le
plus faible a toujours tort: tant que l'or, en un mot, sera regard
comme la richesse d'un tat, et que la nature l'enfouira dans les
entrailles de la terre, il faudra des bras pour l'en tirer; ceci pos,
voil la ncessit de l'esclavage tablie; il n'y en avait pas, sans
doute,  ce que les blancs subjuguassent les noirs, ceux-ci pouvaient
galement asservir les autres; mais il tait indispensable qu'une des
deux nations ft sous le joug, il tait dans la nature que ce ft le
plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs moeurs, et par
leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n'est pas
plus tonnant de voir l'Europe enchaner l'Afrique, qu'il ne l'est de
voir un bouclier assommer le boeuf qui sert  te nourrir; c'est par-tout
la raison du plus fort; en connais-tu de plus loquente?--Il en est sans
doute de plus sages: forms par la mme main, tous les hommes sont
frres, tous se doivent  ce titre des secours mutuels, et si la nature
en a cr de plus faibles, c'est pour prparer aux autres le charme
dlicieux de la bienfaisance et de l'humanit.... Mais revenons au fond
de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir de l'or
aux trois autres; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse
d'un tat? Ne jetons les yeux que sur ta Patrie: dis-moi Sarmiento,
crois-tu le Portugal, plus florissant depuis qu'il exploite des mines?
Partons d'un point: en 1754, il avait t apport dans ton Royaume plus
de deux milliards des mines du Brsil depuis leur ouverture, et
cependant  cette poque ta Nation ne possdait pas cinq millions
d'cus: vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par consquent
rien qu' un seul de vos cranciers trente-cinq fois plus que vous ne
possdiez; si votre or vous appauvrit  ce point, pourquoi
sacrifiez-vous tant au dsir de l'arracher du sein de la terre? Mais si
je me trompe, s'il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l'Angleterre vous
tient-elle sous sa dpendance?--C'est l'agrandissement de votre
monarchie qui nous a prcpit dans les bras de l'Angleterre, d'autres
causes nous y retiennent peut-tre; mais voil la seule qui nous y a
plac. La maison de Bourbon ne fut pas plutt sur le trne d'Espagne,
qu'au lieu de voir dans vous un appui comme autrefois, nous y redoutmes
un ennemi puissant; nous crmes trouver dans les Anglais ce que les
Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontrmes en eux que des
tuteurs despotes, qui abusrent bientt de notre faiblesse; nous nous
forgemes des fers sans nous en douter. Nous permmes l'entre des draps
d'Angleterre sans rflchir au tort que nous faisions  nos manufactures
par cette tolrance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en
retour d'un tel gain pour eux, et d'une si grande perte pour nous, que
ce qu'avait dj tabli leur intrt particulier, telle fut l'poque de
notre ruine, non-seulement nos manufactures tombrent, non-seulement
celles des Anglais anantirent les ntres, mais les comestibles que nous
leur fournissions n'quivalant pas  beaucoup prs les draps que nous
recevions d'eux, il fallut enfin les payer de l'or que nous arrachions
du Brsil; il fallut que les galions passassent dans leurs ports sans
presque mouiller dans les ntres.--Et voil comme l'Angleterre s'empara
de votre commerce, vous trouvtes plus doux d'tre mens, que de
conduire; elle s'leva sur vos raines, et le ressort de votre ancienne
industrie entirement rouill dans vos mains, ne fut plus mani que par
elle. Cependant le luxe continuait de vous miner: vous aviez de l'or,
mais vous le vouliez manufactur; vous l'envoyiez  Londres pour le
travailler, il vous en cotait le double, puisque vous tiez d'une part
dans la masse de l'or monnoy celui que vous faisiez faonner pour votre
luxe, et celui dont vous tiez encore oblig de payer la main-d'oeuvre.
Il n'y avait pas jusqu' vos crucifix, vos reliquaires, vos chapelets,
vos ciboires, tous ces instrumens idoltres dont la superstition dgrade
le culte pur de l'ternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais; ils
surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation
de l'ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour
vos tablissemens du nouveau; vous enchanant toujours de plus en plus,
ils vous ravirent jusqu' votre propre commerce intrieur: on ne voyait
plus que des magasins anglais  Lisbonne, et cela sans que vous y
fissiez le plus lger profit; il allait tout  leurs commettans; vous
n'aviez dans tout cela que le vain honneur de prter vos noms; ils
furent plus loin: non-seulement ils ruinrent votre commerce, mais ils
vous firent perdre votre crdit, en vous contraignant  n'en avoir plus
d'autre que le leur, et ils vous rendirent par ce honteux asservissement
les jouets de toute l'Europe. Une nation tellement avilie doit bientt
s'anantir: vous l'avez vu, les arts, la littrature, les sciences se
sont ensevelis sous les ruines de votre commerce, tout s'altre dans un
tat quand le commerce languit; il est  la Nation ce qu'est le suc
nourricier aux diffrentes parties du corps, il ne se dissout pas que
l'entire organisation ne s'en ressente. Vous tirer de cet
engourdissement serait l'ouvrage d'un sicle, dont rien n'annonce
l'aurore; vous auriez besoin d'un Czar Pierre, et ces gnies-l ne
naissent pas chez le peuple que dgrade la superstition: Il faudrait
commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous
affaiblit et vous dshonore; peu--peu l'activit renatrait, les
marchands trangers reparatraient dans vos ports, vous leur vendriez
les productions de vos colonies, dont les Anglais n'enlvent que l'or;
par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu'ils vous tent, il
vous en resterait autant qu'ils vous en prennent, votre crdit se
rtablirait, et vous vous affranchiriez du joug en dpit d'eux.--C'est
pour arriver l que nous ranimons nos manufactures.--Il faudrait avant
cultiver vos terres, vos manufactures ne seront pour vous des sources de
richesses relles, que quand vous aurez dans votre propre sol la
premire matire qui s'y emploie; quel profit ferez-vous sur vos draps;
si vous tes obligs d'acheter vos laines? Quel gain retirerez-vous de
vos soies, quand vous ne saurez conduire ni vos mriers, ni vos cocons?
Que vous rapporteront vos huiles, quand vous ne soignerez pas vos
oliviers? A qui dbiterez-vous vos vins, quand d'imbciles rglemens
vous feront arracher vos seps, sous prtexte de semer du bled  leur
place, et que vous pousserez l'imbcillit au point de ne pas savoir que
le bled ne vient jamais bien dans le terrain propre  la
vigne.--L'inquisition nous enlve les bras auxquels nous avons confi la
plus grande partie de ces dtails; ces braves agriculteurs qu'elle
condamne et qu'elle exile, nous avaient appris en cultivant le sol des
terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, ou pouvait
rendre une colonie plus utile  sa mtropole, que par tout l'or que
cette colonie pouvait offrir; la rigueur de ce tribunal de sang est une
des premires causes de notre dcadence.--Qui vous empche de
l'anantir? Pourquoi n'osez-vous envers lui ce que vous avez os envers
les Jsuites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal? Dtruisez,
anantissez sans piti ce ver rongeur qui vous mine insensiblement;
enchanez de leurs propres fers ces dangereux ennemis de la libert et
du commerce; qu'on ne voie plus qu'un _auto-da-f_  Lisbonne, _et_ que
les victimes consumes soient les corps de ces sclrats; mais si vous
aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort
plaisant, c'est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal
affreux, en deviendraient pourtant les dfenseurs; ils le protgeraient,
parce qu'il sert leurs vues; ils le soutiendraient, parce qu'ils vous
tient dans l'asservissement o ils vous veulent: ce serait l'histoire
des Turcs protgeant autrefois le Pape contre les Vnitiens, tant il est
vrai que la superstition est d'un secours puissant dans les mains du
despotisme, et que notre propre intrt nous engage souvent  faire
respecter aux autres ce que nous mprisons nous-mmes. Croyez-moi;
qu'aucune considration secondaire, qu'aucun respect puril ne vous
fasse ngliger votre agriculture; une nation n'est vraiment riche que du
superflu de son entretien, et vous n'avez pas mme le ncessaire; ne
vous rejetez pas sur la faiblesse de votre population, elle est assez
nombreuse pour donner  votre sol toute la vigueur dont il est
susceptible; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c'est le gnie
de votre administration; sortez de cette inertie qui vous dessche.
Appauvri, vgtant sur votre monceau d'or, vous me donnez l'ide de ces
plantes qui ne s'lvent un instant au-dessus du sol que pour retomber
l'instant d'aprs faute de substance; rtablissez sur-tout cette marine,
dont vous tiriez tant de lustre autrefois; rappelez ces tems glorieux o
le pavillon portugais s'ouvrait les portes dores de l'Orient; o,
doublant le premier avec courage, (le Cap inconnu de l'Afrique) il
enseignait aux Nations de la terre la route de ces Indes prcieuses,
dont elles ont tir tant de richesses.... Aviez-vous besoin des Anglais
alors?... Servaient-ils de pilotes  vos navires? Sont-ce leurs armes
qui chassrent les Maures du Portugal? Sont-ce eux qui vous aidrent
jadis dans vos dmls particuliers? Vous ont-ils tablis en Afrique? En
un mot, jusqu' l'poque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont
fait vivre, et n'tes-vous pas le mme peuple? Ayez des allis enfin;
mais n'ayez jamais de protecteurs.--Pour en venir  ce point, ce n'est
pas seulement  l'inquisition qu'il faudrait s'en prendre, ce devrait
tre  la masse entire du clerg: il faudrait retrancher ses membres
des conseils et des dlibrations; uniquement occup de faire des bigots
de nous, il nous empchera toujours d'tre ngocians, guerriers ou
cultivateurs, et comment anantir cette puissance dont notre faiblesse a
nourri l'empire?--Par les moyens qu'Henri VIII prit en Angleterre: il
rejeta le frein qui gnait son peuple; faites de mme. Cette inquisition
qui vous fait aujourd'hui frmir, la redoutiez-vous autant lorsque vous
condamntes  mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir tremp
dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance? Ce que
vous avez pu dans un tems, pourquoi ne l'osez-vous pas dans un autre?
Ceux qui conspirent contre l'tat ne mritent-ils pas un sort plus
affreux que ceux qui cabalent contre des rois?--N'esprez point un
pareil changement, ce serait risquer de soulever la Nation, que de lui
enlever les hochets religieux dont elle s'amuse depuis tant de sicles.
Elle aime trop les fers dont on l'accable, pour les lui voir briser
jamais; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d'activit, sur
nous, pour que rien de tout, cela nous devienne possible. Notre premier
tort est d'avoir pli sous le joug.... Nous n'en sortirons jamais. Nous
sommes comme ces enfans trop accoutums aux lisires, ils tombent ds
qu'on les leur te; peut-tre vaut-il mieux pour nous que nous restions
comme nous sommes: toute variation est nuisible dans l'puisement.

Nous en tions l de notre conversation, quand nous vmes arriver  nous
dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et
s'avanant vers le palais du Prince.--Ah! dit Sarmiento, voil le tribut
d'une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te
faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge.--Mais
instruis-moi du moins; comment puis-je deviner le genre de beaut qu'il
dsire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment
russirai-je dans le choix dont il me charge?--D'abord, tu ne les verras
jamais au visage, cette partie sera toujours cache; je te l'ai dit,
deux ngres, la massue haute, seront prs de toi pendant ton examen, et
pour t'ter l'envie de les voir, et pour prvenir les tentatives.
Cependant, tu reverras aprs sans difficults une partie de ces femmes;
une fois reues, il ne soustrait  nos yeux que celles dont il est le
plus jaloux, mais comme il ignore quand elles arrivent, s'il n'y en a
pas dans le nombre qu'il aura le dsir de soustraire, on les voile
toutes. A l'gard de leurs corps, tes yeux n'tant point faits aux appas
de ces ngresses, je conois ta peine  discerner dans elles ceux qui
peuvent les rendre dignes de plaire; mais la couleur ne fait pourtant
rien  la beaut des formes... que ces formes soient bien rgulires,
belles et bien prises; rejette absolument tout dfaut qui pourrait
attnuer leur dlicatesse... que les chairs soient fermes et fraches;
ralise la virginit, c'est un des points les plus essentiels... de la
sublimit, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la
Venus de Grce un chef-d'oeuvre, et qui lui valurent un temple chez le
peuple le plus sensible et le plus clair de la terre.... D'ailleurs,
je serai l, je guiderai tes premires oprations... tu chercheras mes
yeux; ton choix y sera toujours peint.

Nous rentrmes: le monarque s'tait dj inform de nous: on lui annona
le dtachement qui paraissait; il ordonna, comme l'avait prvu
Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi.
Les femmes arrivrent, et aprs quelques heures de repos et de
rafrachissement, entre deux ngres, la massue leve sur ma tte et
Sarmiento prs de moi, dans un appartement recul du palais, je
commenai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m'embarrassrent.
Il y en avait la moiti sur le total, qui n'avait pas douze ans; comment
trouver le _beau_ dans des formes qui ne sont encore qu'indiques. Mais
sur un signe de Sarmiento, j'admis sans difficults ces enfans, ds que
je ne leur trouvai pas de dfauts essentiels. L'autre moiti m'offrit
des attraits mieux dvelopps; j'eus moins de peine  fixer mon choix:
j'en rformai, dont la taille et les proportions taient si grossires,
que je m'tonnai qu'on ost les prsenter au monarque. Sarmiento lui
conduisit le rsultat de mes premires oprations; il l'attendait avec
impatience. Il fit aussitt passer ces femmes dans ses appartemens
secrets, et les missaires furent congdis avec celles dont je n'avais
pas voulu.

L'ordre venait d'tre donn, de me mettre en possession d'un logis
voisin de celui du Portugais.--Allons-y, me dit mon prdcesseur; le
monarque absorb dans l'examen de ces nouvelles possessions, ne sera
plus visible du jour.

Mais conois tu, dis-je, en marchant,  Sarmiento; conois-tu qu'il y
ait des tres  qui la dbauche rende sept ou huit cents femmes
ncessaires?--Il n'y a rien dans ces choses-l, que je ne trouve simple,
me rpondit Sarmiento.--Homme dissolu!--Tu m'invectives  tort; n'est-il
pas naturel de chercher  multiplier ses jouissances? Quelque belle que
soit une femme, quelque passionn que l'on en soit, il est impossible de
ne pas tre fait, au bout de quinze jours,  la monotonie de ses traits,
et comment ce qu'on sait par coeur, peut-il enflammer les dsirs?...
Leur irritation n'est-elle pas bien plus sre, quand les objets qui les
excitent, varient sans-cesse autour de vous? O vous n'avez qu'une
sensation, l'homme qui change ou qui multiplie, en prouve mille. Ds
que le dsir n'est que l'effet de l'irritation cause par le choc des
atomes de la beaut, sur les esprits animaux[13], que la vibration de
ceux-ci ne peut natre que de la force ou de la multitude de ces chocs.
N'est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et
plus l'irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes  la fois
sous nos yeux, ne produisent, par l'manation de la multitude, des chocs
de leurs atomes, sur les esprits animaux, une inflammation plus
violente, que ne pourrait faire une seule? Il n'y a ni principe, ni
dlicatesse dans cette dbauche; elle n'offre  mes yeux qu'un
abrutissement qui rvolte.--Mais faut-il chercher des principes dans un
genre de plaisir qui n'est sr qu'autant qu'on brise des freins, 
l'gard de la dlicatesse, dfais-toi de l'ide o tu es, qu'elle ajoute
aux plaisirs des sens. Elle peut tre bonne  l'amour, utile  tout ce
qui tient  son mtaphysique; mais elle n'apporte rien au reste.
Crois-tu que les Turcs, et en gnral, tous les Asiatiques, qui
jouissent communment seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et
leur vois-tu de la dlicatesse? Un sultan commande ses plaisirs, sans se
soucier qu'on les partage[14]. Qui sait mme si de certains individus
capricieusement organiss, ne verraient pas cette dlicatesse si vante,
comme nuisible aux plaisirs qu'ils attendent. Toutes ces maximes qui te
paraissent errones, peuvent tre fondes en raison; demande  _Ben
Macoro_, pourquoi il punit si svrement les femmes qui s'avisent de
partager sa jouissance; il te rpondra avec les habitans mal organiss
(selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre,
que la femme qui jouit autant que l'homme, s'occupe d'autre chose que
des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de
s'occuper d'elle, nuit au devoir o elle est, de ne songer qu' l'homme;
que celui qui veut jouir compltement, doit tout attirer  lui; que ce
que la femme distrait de la somme des volupts, est toujours aux dpens
de celle de l'homme; que l'objet, dans ces momens-l, n'est pas de
donner, mais de recevoir; que le sentiment qu'on tire du bienfait
_accord_, n'est que moral, et ne peut ds-lors convenir qu' une
certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait
_reu_, est physique et convient ncessairement  tous les individus,
qualit qui la rend prfrable  ce qui ne peut tre aperu que de
quelques-uns; qu'en un mot, le plaisir got avec l'tre inerte ne peut
point ne pas tre entier, puisqu'il n'y a que l'agent qui l'prouve, et
de ce moment, il est donc bien plus vif.--En ce cas, il faut tablir que
la jouissance d'une statue sera plus douce que celle d'une femme?--Tu ne
m'entends point; la volupt imagine par ces gens-l, consiste en ce que
le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facults qu'il a et
qu'il est ncessaire qu'il ait, ne s'employent qu' doubler la sensation
de l'incube, sans songer  la ressentir.--Ma foi, mon ami, je ne vois l
que de la tyrannie et des sophismes.--Point de sophismes; de la
tyrannie, soit; mais qui te dit qu'elle n'ajoute pas  la volupt?
Toutes les sensations se prtent mutuellement des forces: l'orgueil, qui
est celle de l'esprit, ajoute  celle des sens; or, le despotisme, fils
de l'orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive.
Jette les yeux sur les animaux; regarde s'ils ne conservent pas cette
supriorit si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu cdes
imbcilement. Vois la manire imprieuse dont ils jouissent de leurs
femelles. Le peu de dsir qu'ils ont de faire partager ce qu'ils
sentent, l'indiffrence qu'ils prouvent, quand le besoin n'existe plus,
et n'est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des leons?
Mais rglons nos ides sur ses oprations: si elle et voulu de
l'galit dans le sentiment de ces plaisirs-l, elle en et mis dans la
construction des cratures qui doivent le ressentir; nous voyons
pourtant le contraire. Or, s'il y a une supriorit tablie, dcide de
l'un des deux sexes, sur l'autre, comment ne pas se convaincre qu'elle
est une preuve de l'intention qu'a la nature, que cette force, que cette
autorit, toujours manifeste par celui qui la possde, le soit
galement dans l'acte du plaisir, comme dans tous les autres?--Je vois
cela bien diffremment, et ces volupts doivent tre bien tristes,
toutes les fois qu'elles ne sont point partages; l'isolisme m'effraye;
je le regarde comme un flau; je le vois, comme la punition de l'tre
cruel ou mchant, abandonn de toute la terre; il doit l'tre de sa
compagne, il n'a pas su rpandre le bonheur; il n'est plus fait pour le
sentir.--C'est avec cette pusillanimit de principes, que l'on reste
toujours dans l'enfance, et qu'on ne s'lve jamais  rien; voil comme
on vit et meurt dans le nuage de ses prjugs, faute de force et
d'nergie, pour en dissiper l'paisseur.--Qu'a de ncessaire cette
opration, ds qu'elle outrage la vertu?--Mais la vertu, toujours plus
utile aux autres qu' nous, n'est pas la chose essentielle; c'est la
vrit seule qui nous sert; et s'il est malheureusement vrai qu'on ne la
trouve qu'en s'cartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s'en dtourner
un peu, pour arriver  la lumire, que d'tre toujours dupe et bon dans
les tnbres?--J'aime mieux tre faible et vertueux, que tmraire et
corrompu. Ton me s'est dgrade  la dangereuse cole du monstre
affreux dont tu habites la cour.--Non, c'est la faute de la Nature; elle
m'a donn une sorte d'organisation vigoureuse, qui semble s'accrotre
avec l'ge, et qui ne saurait s'arranger aux prjugs vulgaires; ce que
tu nommais en moi dpravation, n'est qu'une suite de mon existence; j'ai
trouv le bonheur dans mes systmes, et n'y ai jamais connu le remord.
C'est de cette tranquillit, dans la route du mal, que je me suis
convaincu de l'indiffrence des actions de l'homme. Allumant le flambeau
de la philosophie  l'ardent foyer des passions, j'ai distingu  sa
lueur, qu'une des premires loix de la nature, tait de varier toutes
ses oeuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l'quilibre
qui maintenait l'ordre gnral; quelle ncessit d'tre vertueux, me
suis-je dit, ds que le mal sert autant que le bien? Tout ce que cre la
nature, n'est pas utile, en ne considrant que nous; cependant tout est
ncessaire; il est donc tout simple que je sois mchant, relativement 
mes semblables, sans cesser d'tre bon  ses yeux: pourquoi
m'inquiterai-je alors?--Eh! n'as-tu pas toujours les hommes, qui te
puniront de les outrager.--Qui les craint, ne jouit pas.--Qui les brave,
est sur de les irriter, et comme l'intrt gnral combat toujours
l'intrt particulier, celui qui sacrifie tout  soi, celui qui manque 
ce qu'il doit aux autres, pour n'couter que ce qui le flatte, doit
ncessairement succomber, il ne doit trouver que des cueils.--Le
politique les vite, le sage apprend  ne les pas craindre. Mets la main
sur ce coeur, mon ami; il y a cinquante ans que le vice y rgne, et vois
pourtant comme il est calme.--Ce calme pervers est le fruit de
l'habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la
nature; elle te punira tt ou tard de l'outrager.--Soit, ma tte n'est
leve vers le ciel que pour attendre la foudre; je ne tiens point le
bras qui la lance; mais j'ai la gloire de le braver.--Et nous entrmes
dans le logis, qui m'tait destin.

C'tait une cabane trs-simple, partage par des clayes, en trois ou
quatre pices, o je trouvai quelques ngres, que le roi me donnait,
pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des
femmes, je rpondis que non, et les congdiai, ainsi que le Portugais,
en les assurant que je n'avais besoin que d'un peu de repos.

A peine fus-je seul, que je fis de srieuses rflexions sur le
malheureux sort dans lequel je me trouvais. La sclratesse de l'me du
seul Europen, dont j'eus la socit, me paraissait aussi dangereuse que
la dent meurtrire des cannibales, dont je dpendais. Et ce rle
affreux,... ce mtier infme, qu'il me fallait faire, ou mourir, non
qu'il portt la moindre atteinte  mes sentimens pour Lonore,... je le
faisais avec tant de dgot... je ressentais une telle horreur,
qu'assurment ce que je devais  cette charmante fille, ne pouvait s'y
trouver compromis. Mais n'importe, je l'exerais, et ce funeste devoir
versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, ds
l'instant, si, comme je vous l'ai dit, l'espoir que Lonore tomberait
peut-tre sur cette cte, o je pouvais la supposer, et qu'alors elle
n'arriverait qu' moi, si, dis-je, cet espoir n'avait adouci mes
malheurs. Je n'avais point perdu son portrait; les prcautions que
j'avais prises de le placer dans mon porte-feuille, avec mes lettres de
change, l'avait entirement garanti. On n'imagine pas ce qu'est un
portrait, pour une me sensible; il faut aimer, pour comprendre ce qu'il
adoucit, ce qu'il fait natre. Le charme de contempler  son aise, les
traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent,
d'adresser  cette image adore, les mmes mots que si nous serrions
dans nos bras l'objet touchant qu'elle nous peint; de la mouiller
quelquefois de nos larmes, de l'chauffer de nos soupirs, de l'animer
sous nos baisers.... Art sublime et dlicieux, c'est l'amour seul qui te
fit natre; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris
donc ce gage intressant de l'amour de ma Lonore, et l'invoquant 
genoux:  toi que j'idoltre! m'criai-je, reois le serment sincre,
qu'au milieu des horreurs o je me trouve, mon coeur restera toujours
pur; ne crains pas que le temple o tu rgnes, soit jamais souill par
des crimes. Femme adore, console-moi dans mes tourmens; fortifie-moi
dans mes revers; ah! si jamais l'erreur approchait de mon me, un seul
des baisers que je cueilles sur tes lvres de roses, saurait bientt
l'en loigner.

Il tait tard, je m'endormis, et je ne me rveillai le lendemain, qu'aux
invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade
vers une partie que je n'avais pas encore vue.--Sais-tu, lui dis-je, si
le roi a t content de mes oprations?--Oui; il m'a charg de te
l'apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche; te voil
maintenant aussi savant que moi; tu n'auras plus besoin de mes leons.
Il a pass, m'a-t-on dit, toute la nuit en dbauche, il va s'en purifier
ce matin, par un sacrifice, o s'immoleront six victimes.... Veux-tu en
tre tmoin?--Oh! juste ciel, rpondis-je alarm, garantis-moi tant que
tu pourras, de cet effrayant spectacle.--J'ai bien compris que cela te
dplairait, d'autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les
objets mme de ton choix.--Et voil mon malheur: j'y ai pens toute la
nuit.... voil ce qui va me rendre insupportable le mtier que l'on me
condamne  faire; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du
remord cruel que fera natre en mon esprit, l'affreuse ide de l'avoir
pu sauver, en lui trouvant quelques dfauts, et de ne l'avoir pas
fait.--Voil encore une chimre infantine dont il faudrait te dtacher;
si le sort ne fut pas tomb sur celle-l, il serait tomb sur une autre;
il est ncessaire  la tranquillit de se consoler de tous ces petits
malheurs; le gnral d'arme qui foudroye l'aile gauche de l'ennemi,
a-t-il des remords de ce qu'en crasant la droite, il et pu sauver la
premire? Ds qu'il faut que le fruit tombe, qu'importe de secouer
l'arbre.--Cesse tes cruelles consolations et reprends les dtails qui
doivent achever de m'instruire de tout ce qui concerne l'infme pays
dans lequel j'ai le malheur d'tre oblig de vivre.

Il faut tre n comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais,
pour s'accoutumer aux brlantes ardeurs de ce ciel-ci; l'air n'y est
supportable que d'Avril en Septembre; le reste de l'anne est d'une si
cruelle ardeur, qu'il n'est pas rare de trouver des animaux dans la
campagne expirer sous les rayons qui les brlent; c'est  l'extrme
chaleur de ce climat qu'il faut attribuer, sans doute, la corruption
morale de ces peuples; on ne se doute pas du point auquel les influences
de l'air agissent sur le physique de l'homme, combien il peut tre
honnte ou vicieux, en raison du plus ou moins d'air qui pse sur ses
poumons[15], et de la qualit plus ou moins saine, plus ou moins
brlante de cet air. O vous qui croyez devoir assujettir tous les hommes
aux mmes loix, quelques soient les variations de l'atmosphre, osez-le
donc aprs la vrit de ces principes.... Mais ici il faut avouer que
cette corruption est extrme; elle ne saurait tre porte plus loin.
Tous les dsordres y sont communs, et tous y sont impunis; un pre ne
met aucune espce de diffrence entre ses filles, ses garons, ses
esclaves, ou ses femmes; tous servent indistinctement ses dbauches
lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison; le droit absolu de
mort, dont il est revtu, rendrait fort dure la condition de ceux dont
il prouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de
femmes, il ne traite pas mieux celles qu'il possde; je t'ai dj peint
une partie de leur sort; il n'est pas plus doux dans l'intrieur. Jamais
l'pouse ne parle  son mari, qu' genoux; jamais elle n'est admise  sa
table; elle ne reoit pour nourriture, que quelques restes qu'il veut
bien lui jeter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux
animaux, dans les ntres. Parvient-elle  lui donner un hritier;
arrive-t-elle  ce point de gloire, qui les rend si intressantes dans
nos climats, je te l'ai dit, le mpris le plus outr, l'abandon, le
dgot deviennent ici les rcompenses qu'elle reoit de son cruel mari.
Souvent bien plus froce encore, il ne la laisse pas venir au terme,
sans dtruire son ouvrage, dans le sein mme de sa compagne; malgr tant
d'opposition, ce malheureux fruit vient-il  voir le jour, s'il dplat
au pre, il le fait prir  l'instant; mais la mre n'a nul droit sur
lui: elle n'en acquiert pas davantage, quand il atteint l'ge
raisonnable; il arrive souvent alors qu'il se joint  son pre, pour
maltraiter celle dont il a reu la vie[16]. Les femmes du peuple ne sont
pas les seules qui soient ainsi traites; celles des grands partagent
cette ignominie. On a peine  croire  quel degr d'abaissement et
d'humiliation ceux-ci rduisent leurs pouses, toujours tremblantes,
toujours prtes  perdre la vie, au plus lger caprice de ces tyrans; le
sort des btes froces est sans doute prfrable au leur.

L'ancien gouvernement fodal de Pologne peut seul donner l'ide de
celui-ci; le royaume est divis en dix-huit petites provinces,
reprsentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe; chaque
gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit -peu-prs
de l mme autorit que le roi. Ses sujets lui sont immdiatement
soumis; il peut en disposer  son gr. Ce n'est pas qu'il n'y ait des
loix dans ce royaume: peut-tre mme y sont-elles trop abondantes; mais
elles ne tendent, toutes, qu' soumettre le faible au fort, et qu'
maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d'autant plus malheureux,
que, quoiqu'il puisse rversiblement exercer le mme despotisme dans sa
maison, il n'est pourtant dans le fait, absolument le matre de rien. Il
n'a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu'il herse 
la sueur de son corps. Tout le reste appartient  son chef, qui le
possde, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d'une
redevance annuelle en filles, garons, et comestibles, exactement paye
quatre fois l'an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef;
il n'a que la peine de le prsenter, et comme il est impos  proportion
de ce qu'il peut payer, il n'en est jamais surcharg.

Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont
punis avec la plus extrme rigueur, chez l'homme du peuple, s'il a
commis ces crimes, hors de l'intrieur de sa maison; car s'il est le
chef de sa famille, et que le dlit n'ait port que sur les membres de
cette famille, qui lui sont subordonns, il est dans le cas de la plus
entire impunit; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le
coupable arrt, est  l'instant conduit chez son chef, qui l'excute de
sa propre main; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir,
semblables  nos chasses d'Europe; ils gardent communment leurs
criminels jusqu' ce qu'ils en ayent un certain nombre; ils se
runissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours 
maltraiter ces individus, jusqu' ce qu'enfin ils les achvent. Leur
chasse alors sert au festin, et la dbauche se termine avec leurs
femmes, qu'ils ont de mme runies, et dont ils jouissent en commun. Le
roi agit galement dans son apanage, et comme son district est plus
tendu, il a plus d'occasions de multiplier ces horreurs.

Tous les chefs, malgr leur autorit, relvent immdiatement de la
couronne; le monarque peut les condamner  mort, et les faire excuter
sur-le-champ, sans aucune instruction de procs, pour les crimes de
rbellion ou de lse-majest; mais il faut que le dlit soit
authentique, sans quoi, tous se rvolteraient, tous prendraient le parti
de celui qu'on aurait condamn, et travailleraient, de concert, 
dtrner un roi mal affermi par ce despotisme.

Ce qui rend au monarque de _Butua_ sa postrit indiffrente, c'est
qu'elle ne rgne point aprs lui. Il n'en est pas de mme de ses
dix-huit grands vassaux; les enfans succdent au pre dans leurs fiefs.
Ds que le chef est mort, le fils an s'empare du gouvernement, du
logis, et rduit sa mre et ses soeurs dans la dernire servitude; elles
n'ont plus rang, dans sa maison, qu'aprs les esclaves de sa femme, 
moins qu'il ne veuille pouser une d'elles; dans ce cas, elle est hors
de cette abjection; mais celle o l'usage la fait retomber, comme
pouse, n'est-elle pas aussi dure? Si la mre est grosse, quand le pre
meurt, il faut qu'elle fasse prir son fruit, autrement l'hritier la
tuerait elle-mme.

A l'gard du roi, ds qu'il meurt, les chefs s'assemblent, et les
barbares confondant,  l'exemple des Jagas, leurs voisins, la cruaut
avec la bravoure[17], n'lisent pour leur chef, que le plus froce
d'entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce
genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit
sur eux-mmes, en se battant corps--corps,  outrance, et celui qui a
fait paratre le plus de valeur ou d'atrocit, regard ds-lors comme le
plus grand de la nation, est choisi pour la commander; on le porte en
triomphe dans son palais, o de nouveaux excs succdent  l'lection,
pendant neuf autres jours. L, l'intemprance et la dbauche se poussent
quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-mme y succombe, et la
crmonie recommence. Rarement ces ftes ne se clbrent, sans qu'il
n'en cote la vie  beaucoup de monde.

Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs
fournissent au roi un contingent d'hommes arms de flches et de piques,
et ce nombre est proportionn aux besoins de l'tat. Si les ennemis sont
puissans, les secours envoys sont considrables; ils le sont moins,
quand il s'agit de lgres discussions. La cause de ces discussions est
toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de
femmes ou d'esclaves; quelques jours d'hostilits prliminaires et un
combat terminent tout; puis chacun retourne chez soi.

Malgr le peu de morale de ces peuples; malgr les crimes multiplis o
ils se livrent, il est dvot, crdule, et superstitieux; l'empire de la
religion, sur son esprit, est presqu'aussi violent qu'en Espagne et en
Portugal. Le gouvernement thocratique suit le plan du gouvernement
fodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonn au
chef principal, habitant la mme ville que le roi. Ce chef, dans chaque
district, est  la tte d'un collge de prtres secondaires, et habite
avec eux un vaste btiment contigu au temple; l'idole est par-tout la
mme que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilge d'avoir,
indpendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulire o il
sacrifie. Le serpent qu'on rvre ici, est le reptile le plus
anciennement ador; il eut des temples en Egypte, en Phnicie, en Grce
, et son culte passa de-l en Asie et en Afrique, o il fut presque
gnral[18]. Quant  ces peuples, ils disent que cette idole est l'image
de celui qui a cr le monde; et pour justifier l'usage o ils sont de
le reprsenter, moiti figure humaine, et moiti figure d'animal, ils
disent que c'est pour montrer qu'il a cr galement les hommes et les
animaux.

Chaque gouverneur de province est oblig d'envoyer seize victimes par
an, de l'un et de l'autre sexe, au chef de la religion qui les immole
avec ses prtres,  de certains jours prescrits par leur rituel. Cette
ide, que l'immolation de l'homme tait le sacrifice le plus pur qu'on
put offrir  la divinit, tait le fruit de l'orgueil; l'homme se
croyant l'tre le plus parfait qu'il y et au monde, imagina que rien ne
pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable;
voil ce qui multiplia tellement cette coutume, qu'il n'est aucun peuple
de la terre, qui ne l'ait adopte; les Celtes et les Germains immolaient
des vieillards et des prisonniers de guerre; les Phniciens, les
Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres
enfans; les Thraces et les Egyptiens, des vierges, etc.

Les prtres,  Butua, sont, chargs de l'ducation entire de la
jeunesse; ils lvent, -la-fois, les deux sexes, dans des coles
spares, mais toujours diriges par eux seuls. La vertu principale, et
presque l'unique, qu'ils inspirent aux femmes, est la plus entire
rsignation, la soumission la plus profonde aux volonts des hommes; ils
leur persuadent qu'elles sont uniquement cres pour en dpendre, et, 
l'exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement  leur mort.--A
l'exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento, tu te trompes,
mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait videmment adopter
une opinion fausse, et que jamais rien n'autorisa. Mahomet ne damne
point les femmes; je suis tonn qu'avec l'rudition que tu nous tales,
tu ne saches pas mieux l'alcoran. _Quiconque croira, et fera de bonnes
moeurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis_, dit
expressment le prophte, dans son soixantime chapitre; et dans
plusieurs autres, il tablit positivement que l'on trouvera dans le
paradis, non-seulement celles de ses femmes que l'on aura le mieux
aimes sur la terre, mais mme de belles filles vierges, ce qui prouve
qu'indpendamment de celles-ci, qui sont les femmes clestes, il en
admettait de terrestres, et qu'il ne lui est jamais venu dans l'esprit
de les exclure des batitudes ternelles. Pardonne-moi cette digression
en faveur d'un sexe que tu mprises, et que j'idoltre; et continue tes
intressans rcits.--Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le
Portugais, ce qu'il y a de bien sr, c'est que ce ne seraient pas elles
qui me feraient dsirer le paradis, si je croyais  cette fable-l, et
fussent-elles toutes ananties sur le globe, que Lucifer m'corche tout
vif, si je m'en trouvais plus  plaindre. Malheur  qui ne peut se
passer, dans ses plaisirs ou dans sa socit, d'un sexe bas, trompeur et
faux, toujours occup de nuire ou de teindre, toujours rampant, toujours
perfide, et qui, comme la couleuvre, n'lve un instant la tte
au-dessus du sol, que pour y carder son venin. Mais ne m'interromps
plus, frre, si tu veux que je poursuive.

A l'gard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d'tre
soumis, d'abord aux prtres, puis au roi, et dfinitivement  leurs
chefs particuliers; ils leur recommandent d'tre toujours prts  verser
leur sang pour l'une ou l'autre de ces causes.

Le danger des coles, en Europe, est souvent le libertinage; ici, il en
devient une loi. Un poux mpriserait sa femme, si elle lui donnait ses
prmices[19]; ils appartiennent de droit aux prtres; eux-seuls doivent
fltrir cette fleur imaginaire, o nous avons la folie d'attacher tant
de prix; de cette rgle sont pourtant excepts les sujets qui doivent
tre conduits au roi. Resserrs avec soin dans les maisons des
gouverneurs de chaque province, ils n'entrent point dans les coles;
c'est un droit que les prtres n'ont jamais os disputer  leur
souverain qui le possde, comme chef du temporel et du spirituel Toutes
ces roses se cueillent  certains jours de ftes, prescrits dans leur
calendrier. Alors les temples se ferment; il n'est plus permis qu'aux
seuls prtres, d'y entrer, le plus grand silence rgne aux environs; ou
immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La dfloration
se fait aux pieds de l'idole. Le chef commence, il est suivi du collge
entier. Les filles sont prsentes deux fois, les garons, une. Des
sacrifices, suivent la crmonie;  treize ou quatorze ans, les lves
retournent dans leurs familles; on leur demande s'ils ont t
sanctifis: s'ils ne l'avaient pas t, les garons seraient
horriblement mpriss, et les filles ne trouveraient aucun poux. Ce qui
s'opre dans les provinces, se pratique de mme dans la capitale; la
seule diffrence qu'il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le
droit qu'a le monarque d'oprer, s'il veut, avant les prtres. Ici,
comme dans le royaume de Juida, si quelqu'un refusait de placer ses
enfans dans ces coles, les prtres pourraient les faire enlever.--Que
d'infamies, m'criai-je; toutes ces turpitudes me choquent au dernier
point. Mais je ne tiens pas, je l'avoue, a voir la pdrastie rige en
initiation religieuse;  quel point de corruption doit tre parvenu un
peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le
plus destructeur de l'humanit, le plus scandaleux, le plus contraire
aux loix de la nature, et le plus dgotant de la terre.--Que
d'invectives, me rpondit le Portugais, (trop malheureux partisan de
cette intolrable dpravation!) coute, ami, je veux bien m'interrompre
un moment, pour te convaincre de tes torts,.au risque de contrarier
quelques uns de mes principes, pour mieux te prouver l'injustice des
tiens. N'imagine pas que cette erreur  laquelle on attache une si
grande importance en Europe, soit aussi consquente qu'on le croit. De
quelque manire qu'on veuille l'envisager, on ne la trouvera dangereuse,
que dans un seul point. _Le tort qu'elle fait  la population_. Mais ce
tort est-il bien rel? c'est ce qu'il s'agit d'examiner. Qu'arrive-t-il,
en tolrant cet cart? qu'il nat, je le suppose, dans l'tat, un petit
nombre d'enfans de moins; est-ce donc un si grand mal, que cette
diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s'en
douter? Faut-il  l'tat, un plus grand nombre de citoyens, que celui
qu'il peut nourrir? Au-del de cette quantit, tous les hommes, dans
l'exacte justice, ne devraient-ils pas tre matres de produire, ou de
ne pas produire; je ne connais rien de si risible, que d'entendre crier
sans-cesse pour la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers
Franais, qui ne s'aperoivent pas que si leur gouvernement les traite
avec tant d'indiffrence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu,
que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n'est
qu' cause de leur trop grande population; que si cette population tait
moindre, ils deviendraient bien autrement chers  cet tat qui se moque
d'eux, et seraient bien autrement pargns par le glaive atroce de
Thmis; mais laissons ces imbciles crier tout  leur aise, laissons-les
remplir leurs dgotantes compilations de projets fastueux, pour
augmenter des hommes, dont l'excs forme dj un des plus grands vices
de leur tat, et voyons seulement si ce qu'ils dsirent est un bien.
J'ose dire que non: j'ose assurer que par-tout o la population et le
luxe seront mdiocres, l'galit, dont tu parais si partisan, sera plus
entire, et par consquent, le bonheur de l'individu, plus certain.
C'est l'abondance du peuple, et l'accroissement du luxe, qui produit
l'ingalit des conditions, et tous les malheurs qui en rsultent. Les
hommes sont tous frres, chez le peuple mdiocre et frugal; ils ne se
connaissent plus, quand le luxe les dguise et que la population les
avilit;  mesure qu'augmentent l'un et l'autre de ces choses, les droits
du plus fort naissent insensiblement; ils asservissent le plus faible,
le despotisme s'tablit, le peuple se dgrade, et se trouve bientt
cras sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20]; ce
qui diminue la population dans un tat, sert donc cet tat, au lieu de
lui nuire; politiquement considr, voil donc ce vice si abominable,
dans la classe des vertus, plutt que dans celle des crimes, chez toutes
les nations philosophes. L'examinerons-nous du ct de la nature? Ah! si
l'intention de la nature et t que tous les grains de bleds
germassent, elle et donn une meilleure constitution  la terre. Cette
terre ne se trouverait pas si long-tems hors d'tat de rapporter;
toujours fconde, n'attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait
jamais, qu'elle ne rendt. Un coup-d'oeil sur le physique des femmes, et
voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe
d'abord 14 sans pouvoir encore tre utile; puis 20, o elle ne peut plus
l'tre: reste  36, sur lesquelles il faut prlever 3 mois par an, o
ses infirmits doivent encore l'empcher de travailler aux vues de la
nature, si elle est sage, et qu'elle veuille que le fruit produit soit
bon. Reste donc 27 ans, au plus, sur 70, o la nature lui permet de la
servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de
la nature tendaient  ce que rien ne ft perdu, elle consentirait 
perdre autant[21], et si cette perte est indique par ses propres loix,
pouvons-nous lgitimement contraindre les ntres  punir ce qu'elle
exige elle-mme? La propagation n'est certainement pas une loi de la
nature, elle n'en est qu'une tolrance: a-t-elle eu besoin de nous, pour
produire les premires espces? N'imaginons pas que nous lui soyons plus
ncessaires pour les conserver, si l'existence de ces espces tait
essentielle  ses plans; ce que nous adoptons de contraire  cette
opinion, n'est que le fruit de notre orgueil.

Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n'en irait pas
moins comme il va; nous jouissons de ce que nous trouvons; mais, rien
n'est cr pour nous; misrables cratures que nous sommes, sujets aux
mmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme
eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux,
nous nous avisons d'avoir de l'orgueil, nous nous avisons de croire que
c'est en faveur de notre prcieuse espce que le soleil luit, et que les
plantes croissent. O dplorable aveuglement! convainquons-nous donc que
la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis
ou de celle des mouches; et que d'aprs cela, nous ne sommes nullement
obligs  la servir dans la multiplication d'une espce qui lui est
indiffrente, et dont l'extinction totale n'altrerait aucune de ses
loix. On peut donc perdre, sans l'offenser en quoi que ce soit. Que
dis-je? nous la servons, en n'augmentant pas une sorte de crature, dont
la ruine entire, en lui rendant l'honneur de ses premires crations,
lui ferait reprendre des droits, que sa tolrance nous cde. Le voil
donc, ce vice dangereux, ce vice pouvantable contre lequel s'arme
imbcilement les loix et la socit, le voil donc dmontr utile 
l'tat et  la nature, puisqu'il rend  l'un son nergie, en lui tant
ce qu'il a de trop, et  l'autre sa puissance, en lui laissant
l'exercice de ces premires oprations. Eh! si ce penchant n'tait pas
naturel, en recevrait-on les impressions, ds l'enfance? ne cderait-il
pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier ge de l'homme. Qu'on
examine pourtant, les tres qui en son empreints; il se dveloppe;
malgr toutes les digues qu'on lui oppose, il se fortifie avec les
annes; il rsiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d'une vie
 venir, aux punitions, aux mpris, aux plus piquans attraits de l'autre
sexe; est-ce donc l'ouvrage de la dpravation, qu'un got qui s'annonce
ainsi, et que veut-on qu'il soit, si ce n'est l'inspiration la plus
certaine de la nature? Or, si cela est, l'offense-t-il? Inspirerait-elle
ce qui l'outragerait? Permettrait-elle ce qui gnerait ses loix?
Favoriserait-elle des mmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la
dgradent? Etudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d'oser lui
fixer des limites. Analisons ses loix, scrutons ses intentions, et ne
hasardons jamais de la faire parler sans l'entendre.

Osons n'en point douter enfin, il n'est pas dans les intentions de cette
mre sage que ce got s'teigne jamais; il entre au contraire dans ses
plans qu'il y ait, et des hommes qui ne procrent point, et plus de
quarante ans dans la vie des femmes o elles ne le puissent pas, afin de
nous bien convaincre que la propagation n'est pas dans ses loix, qu'elle
ne l'estime point, qu'elle ne lui sert point, et que nous sommes les
matres d'en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui
dplaire en quoi que ce soit, sans attnuer en rien sa puissance.

Cesse donc de te rcrier contre le plus simple des travers, contre une
fantaisie o l'homme est entran par mille causes physiques que rien ne
peut changer ni dtruire, contre une habitude enfin, que l'on tient de
la nature, qui la sert, qui sert  l'tat, qui ne fait aucun tort  la
socit, qui ne trouve d'antagonistes que parmi le sexe, dont elle
abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des
chafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grce,
respecte au moins leurs opinions: Licurgue et Solon armrent-ils Thmis
contre ces infortuns? Bien plus adroits, sans doute, ils tournrent au
bien et  la gloire de la patrie le vice qu'ils y trouvrent rgnant.
Ils en profitrent pour allumer le patriotisme dans l'me de leurs
compatriotes: c'tait dans le fameux bataillon des _amans et des
aims_[22] que rsidait la valeur de l'tat. N'imagine donc pas que ce
qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dgrader un autre. Que le
soin de la cure de ces infidles regarde uniquement le sexe qu'ils
dpriment; que ce soit avec des chanes de fleurs que l'amour les ramne
en son temple; mais s'ils les brisent, s'ils rsistent au joug de ce
Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou
des bourreaux les convertissent plus srement: on fait avec les uns des
stupides, et des lches, des fanatiques avec les autres; on s'est rendu
coupable de btises et de cruauts, et on n'a pas un vice de moins[23].

Mais reprenons: quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me
demandes, si tu en interromps sans cesse le rcit?

Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme
dans notre Europe, et y sont mme plus svrement punis[24]; le premier
prtre en devient le souverain juge et l'excuteur: un mot contre le
clerg ou contre l'idole, quelques ngligences au service public du
temple, l'inobservance de quelques ftes, le refus de placer ses enfans
dans les coles, tout cela est puni de mort: on dirait que ce malheureux
peuple, press de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut
l'acclrer.

Ignorant absolument l'art de transmettre les faits, soit par l'criture,
soit par les signes hirogliphiques, ce peuple n'a conserv aucuns
mmoriaux qui puissent servir  la connaissance de sa gnalogie ou de
son histoire; il ne s'en croit pas moins le peuple le plus ancien de la
terre: il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et
principalement la mer, qu'il ne connat pourtant plus aujourd'hui; sa
position dans le milieu des terres, ses perptuelles dissentions avec
les peuples de l'Orient et de l'Occident, qui l'empchent de s'tendre
jusques-l, le privera vraisemblablement encore long-tems de connatre
les ctes qui l'avoisinent. Son seul commerce consiste  exporter son
riz, son manioc et son mas aux Jagas, qui habitant un pays sablonneux,
se trouvent manquer souvent de ces prcieuses denres; ils en importent
des poissons qu'il aime beaucoup et qu'il mange presqu'avec la mme
avidit que la chair humaine; les querelles survenues dans ces changes
sont un de ses frquens motifs de guerre, et alors il se bat au lieu de
commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.

La politique, qui apprend  tromper ses semblables en vitant de l'tre
soi-mme, cette science ne de la fausset et de l'ambition, dont
l'homme c'tait fait une vertu, l'homme social un devoir, et l'honnte
homme un vice.... La politique, dis-je, est entirement ignore de ce
peuple; ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux et faux, mais il l'est sans
art, et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en
rsulte qu'ils se trompent gauchement les uns et les autres; mais tout
autant que s'ils le faisaient avec plus d'industrie. Le peuple de Butua
tche d'tre le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu'il peut
dans ses changes, voil o se bornent toutes ses ruses. Il vit
d'ailleurs avec insouciance et sans s'inquiter du lendemain, jouit du
prsent le mieux qu'il peut, ne se rappelle point le pass, et ne
prvoit jamais l'avenir; il ne sait pas mieux l'ge qu'il a; il sait
celui de ses enfans jusqu' quinze ou vingt ans, puis il l'oublie et
n'en parle plus.

Ces Africains ont quelques lgres connaissances d'astronomie, mais
elles sont mles d'une si grande foule d'erreurs et de superstition,
qu'il est difficile d'y rien comprendre; ils connaissent le cours des
astres, prdisent assez bien les variations de l'atmosphre, et divisent
leurs tems par les diffrentes phases de la lune: quand on leur demande
quelle est la main qui meut les astres dans l'espace, quel est enfin le
plus puissant des tres, ils rpondent que c'est leur idole, que c'est
elle qui a cr tout ce que nous voyons, qui peut le dtruire  son gr,
et que c'est pour prvenir cette destruction qu'ils arrosent sans cesse
ses autels de sang.

Leur nourriture ordinaire est le mas, quelques poissons quand le
commerce le leur en apporte, et de la chair humaine; ils en ont des
boucheries publiques o l'on s'en fournit en tous tems; quelquefois ils
joignent  cela de la chair de singe, qu'on estime fort dans ces
contres. Ils tirent du mas une liqueur trs-enivrante, et prfrable 
notre eau-de-vie; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mlent
avec de l'eau communment mauvaise et saumtre; ils ont une manire de
confire et de garder l'igname[25], qui le rend dlicat et bon.

Ils n'ont point de monnaie entr'eux, ni signe qui la reprsente: chacun
vit de ce qu'il a; ceux qui veulent des productions trangres
rapportes par les commerans, se les procurent par change, ou en prt
d'esclaves, de femmes et d'enfans pour les travaux ou pour les plaisirs.
La table du Roi est servie des prmices de tout ce qui croit dans le
pays, et de tout ce qui s'y apporte; il y a des gens chargs d'aller
retirer ces diffrens tributs, et sans s'incommoder en rien, la nation
le nourrit ainsi en dtail. Il en est de mme de la table des chefs et
des prtes. Rien ne se vend au peuple que ces premires maisons ne
soient fournies. Ce sont les tributs imposs sur le commerce, une fois
acquitts, le marchand tire ce qu'il peut de sa denre, et s'en fait
payer comme je viens de le dire.

Les tablissemens de ce peuple, aussi mdiocres que sa population, ne se
voient gures qu'aux endroits les plus cultivs: on compte l une
douzaine de maisons ensemble, sous l'autorit du plus ancien chef de
famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au
Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci
le font au Roi. Les besoins, les volonts, les caprices des Gouverneurs
sont expliqus aux Lieutenans des bourgades, qui excutent  l'instant
les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi
pt le blmer, le Gouverneur ferait brler la bourgade et exterminer
ceux qui l'habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n'a
nulle autorit dans son district, il n'en n'a que dans sa famille comme
tous les autres individus; il n'est en quelque faon que le premier
agent du despote; il n'est point tonnant de voir un de ces petits
souverains faire passer l'ordre  une bourgade de son dpartement de lui
envoyer telle ou telle denre, telle fille ou tel garon, et le refus de
cette sommation coter l'existence entire de la bourgade; moins rare
encore de voir deux ou trois principaux chefs se runir, pour aller, par
seul principe d'amusement, saccager, dtruire, incendier une bourgade,
et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d'ge ou de
sexe; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs
femmes et leurs enfans, prsenter  genoux la tte aux coups qui les
menacent, comme des victimes dvoues, et sans qu'il leur vienne
seulement  l'esprit de se venger ou de se dfendre... puissant effet,
d'un ct, de l'abaissement et de l'humiliation de ces peuples, et de
l'autre, preuve bien singulire de l'excs du despotisme et de
l'autorit des grands.... Que de rflexions fait natre cet exemple!
serait-il rellement, comme je le suppose, une partie de l'humanit
subordonne  l'autre par les dcrets de la main qui nous meut? Ne
doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l'enfance de toutes nos
socits, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si
cette nature incomprhensible a soumis  l'homme des animaux bien plus
forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir galement donn des droits sur
une portion affaiblie de ses semblables? et si cela est, que deviennent
alors les systmes d'humanit et de bienfaisance de nos associations
polices?--Dusses-tu me gronder de l'interrompre encore, dis-je au
Portugais, je ne te pardonne pas ces principes; ne tire jamais aucune
consquence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous
montre ce peuple; l'homme se corrompt dans le sein mme de la nature,
parce qu'il nat avec des passions dont les effets font frmir toutes
les fois que la civilisation ne les enchane pas. Mais conclure de l
que c'est chez l'homme sauvage et agreste qu'il faut se choisir des
modles, ou reconnatre les vritables inspirations de la nature, serait
avancer une opinion fausse: la distance de l'homme  la nature est
gale, puisqu'il peut tre aussi-tt corrompu par ses passions ds le
berceau de cette nature, que dans son plus grand loignement. C'est donc
dans le calme qu'il faut juger l'homme, ou dans l'tat tranquille o le
mettent  la longue les digues de ses passions leves par le
lgislateur qui le civilise.--Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il
faudrait, sans cela, discuter si cette main qui lve des digues, a
rellement le droit de les difier, si c'est un bonheur qu'elle
l'entreprenne, si les passions qu'elle veut subjuguer sont bonnes ou
mauvaises, si, de quelqu'espce qu'elles puissent tre, leurs effets
contraris les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au
bonheur de l'homme que cette civilisation qui le dgrade; or, nous
perdrions un tems norme dans cette dissertation, et nous aurions
beaucoup parl tous deux sans nous convaincre.... Je reprends donc.

Lorsque les prtres veulent une victime; ils annoncent que leur Dieu
leur est apparu, qu'il a dsir tel ou telle, et dans l'instant il faut
que l'tre requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi
dicte par les seules passions, puisqu'elle les favorise toutes.

Sans l'intime union des chefs spirituels et temporels, peut-tre ce
peuple serait-il moins foul; mais l'galit de leur pouvoir leur a
prouv la ncessit d'tre unis pour se mieux satisfaire, d'o il
rsulte que la masse de ces deux autorits despotiques pressant
galement de par-tout ce peuple infortun, le dissout et l'crase
-la-fois[26].

Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain mpris pour tous ceux
qui ne savent pas gagner leur vie; ils disent que chaque individu tenant
 un district quelconque, et devant tre nourri par ce district s'il y
remplit sa tche, ne doit manquer que par sa faute; de ce moment ils
l'abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet
tat de dlaissement et d'inaction, il devient bientt la victime du
riche, qui l'immole, en disant que l'homme mort est moins malheureux que
l'homme souffrant.

Ici la mdecine s'exerce par les prtres secondaires des temples;. ils
ont quelques teintures de botanique qui les mettent  mme d'ordonner
certains remdes quelque fois assez  propos. Ils n'exercent jamais ce
ministre _gratis_, ils se font payer en prt de femmes, de garons ou
d'esclaves, cela regarde la famille du malade; ils n'exigent aucuns
comestibles, qu'en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment
entretenue par les revenus de l'idole qu'on y sert.

Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu'il en peut
nourrir; le chef de chaque district,  l'instar du Roi, a un srail plus
eu moins considrable, et communment proportionne  l'tendue de son
domaine. Ce srail, compos comme je l'ai dit, des tributs qu'il retire,
est dirig par des esclaves qui ne sont point eunuques; mais dans une si
grande dpendance, d'ailleurs, si prts  tout moment  perdre la vie,
que rien n'est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce srail
une Sultane privilgie et regarde comme la matresse de la maison:
elle change fort souvent; cependant, tant qu'elle rgne, les enfans
qu'elle fait, ce qui est fort rare, sont regards comme lgitimes, et
l'an de tous ceux que le pre a eu pendant sa vie, n'importe de quelle
femme, succde  tous les biens. Tant que cette premire Sultane est
regarde comme favorite, elle a une sorte d'inspection sur les autres,
sans qu'elle soit pour cela elle-mme dispense de la subordination
cruelle impose  son sexe; ds qu'elle a eu des enfans, elle est
communment relgue dans quelque coin de la maison, o l'on n'entend
plus parler d'elle: ce qui fait que la manire la plus sre dont elle
puisse conserver son rang, est de ne jamais tre enceinte; aussi l'art
de ces femmes est-il inou sur cet article.

Indpendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du
Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques
quadrupdes absolument inconnus en Europe: il y a entr'autres un animal
un peu moins gros que le boeuf, qui tient du cheval et du cerf; on
rencontre aussi quelques girafes[27]. Il y a beaucoup d'oiseaux
singuliers, mais qui s'arrtant peu, et qui n'tant jamais chasss,
deviennent trs-difficiles  connatre.

La nature y est aussi trs-varie dans les plantes et dans les reptiles:
il y en a beaucoup de venimeux dans l'un et l'autre genre, et ce peuple,
singulirement raffin dans toutes les manires d'tre cruel, compose
avec une de ces plantes, qui ne crot que dans ces climats, une sorte de
poison si actif, qu'il donne la mort en une minute[28]; quelquefois ils
en n'imbibent la pointe de leurs flches, dont les plus lgres
blessures alors font tomber dans des convulsions qui entranent bientt
la mort aprs elles; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux
qui meurent de cette manire.

Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractrisent ce
peuple, par des coups de pinceaux plus rapides: ils sont tous
extrmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crpus, naturellement
sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant
trs-vieux, ils sont adonns  toutes sortes de crimes, principalement 
ceux de la luxure, de la cruaut, de la vengeance et de la superstition,
et d'ailleurs, emports, tratres, colres et ignorans. Leurs femmes
sont mieux faites qu'eux: elles ont les formes superbes; elles sont
fraches, et presque toutes ont de belles dents et de beaux yeux; mais
elles sont si cruellement traites, si abruties par le despotisme de
leurs poux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-del de 30 ans,
et qu'elles ne vivent gures au-del de 50.

Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu'o ils
s'tendent; quelques poteries qu'ils vernissent assez bien avec le jus
d'une plante indigne de ces climats; quelques claies, quelques paniers
et des nattes dlicatement travailles, mais qui ne sont l'ouvrage que
des femmes.

Le Roi, qui connat l'espce des femmes blanches, et qui en a eu
quelques-unes choues sur les ctes des Jagas, tient d'elles une petite
quantit d'ouvrages plus prcieux, que tu pourras voir dans son palais.
Le peu qu'il a connu de ces femmes l'en a rendu trs-friand, et il
paierait d'une partie de son Royaume celles qu'on pourrait lui procurer.

Entirement priv de sensibilit, et peut-tre en cela plus heureux que
nous, ces sauvages n'imaginent pas qu'on puisse s'affliger de la mort
d'un parent ou d'un ami; ils voient expirer l'un ou l'autre sans la plus
lgre marque d'altration, souvent mme ils les achvent, quand ils les
voient sans esprance de gurir, ou parvenus  un ge trop avanc, et
cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux,
disent-ils, se dfaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que
de les laisser dans un monde, dont ils ne connaissent plus que les
horreurs.

Leur manire d'enterrer les morts, est de placer tout simplement le
cadavre aux pieds d'un arbre, sans nul respect, sans aucune crmonie,
et sans plus de faon qu'on n'en ferait pour un animal. De quelle
ncessit sont nos usages sur cela? Un homme non n'est plus bon  rien,
il ne sent plus rien; c'est une folie que d'imaginer qu'on lui doive
autre chose que de le placer dans un coin de terre, n'importe o;
quelquefois ils le mangent, quand il n'est pas mort de maladie. Mais,
quelque chose qu'il arrive, les prtres n'ont rien  faire en cet
instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne
s'tend pas cependant jusqu' se faire ridiculement payer du droit de
rendre un cadavre aux lmens qui l'ont form.

Leurs notions sur le sort des mes aprs cette vie, sont fort confuses;
d'abord, ils ne croient pas que l'me soit une chose distincte du corps;
ils disent qu'elle n'est que le rsultat de la sorte d'organisation que
nous avons reue de la nature, que chaque genre d'organisation ncessite
une me diffrente, et que telle est la seule distance qu'il y ait entre
les animaux et nous. Ce systme m'a paru bien philosophique pour eux.

Mais cette tincelle de raison est bientt touffe par des
extravagances pitoyables: ils disent que la mort n'est qu'un sommeil, au
bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu'ils taient dans
ce monde, sur les bords d'un fleuve charmant, o tout concourra  leurs
dsirs, o ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance.
Ils ouvrent ce sjour fabuleux galement aux bons comme aux mchans,
parce qu'il est gal, selon eux, d'tre l'un ou l'autre; que rien ne
dpend d'eux qu'ils ne se sont pas faits, et que l'tre qui a tout cr
peut les punir d'avoir agi suivant ses vues.... Singulire manie des
hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se
passer de l'ide absurde d'une vie  venir; il est bien singulier qu'il
leur faille les plus puissans secours de l'tude et de la rflexion pour
russir  absorber en eux une chimre ne de l'orgueil, aussi ridicule 
admettre, et aussi cruellement destructive de toute flicit sur la
terre.--Ami, dis-je  Sarmiento, il me parat que tes systmes....--Sont
invariable sur ce point, rpondit le Portugais; c'est vouloir s'aveugler
 plaisir, que d'imaginer que quelque chose de nous survive; c'est se
refuser  tous les argumens dmonstratifs de la raison et du bon sens,
c'est contrarier toutes les leons que la nature nous offre, que de
distinguer en nous quelque chose de la matire; c'est en mconnatre les
proprits, que de ne pas voir qu'elle est susceptible de toutes les
oprations possibles par la seule diffrence de ses modifications....
Ah! Si cette me sublime devait nous survivre, si elle tait d'une
substance immatrielle, s'altrerait-elle avec nos organes?
crotrait-elle avec nos forces, dgnrerait-elle au dclin de notre
ge, serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous?
Triste, abattue, languissante sitt que se drange notre sant; une me
qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut
gure appartenir au moral; mon ami, il faut tre fou pour croire un
instant que ce qui nous fait exister, soit autre chose que la
combinaison particulire des lmens qui nous constituent: altrez ces
lmens, vous altrez l'me, sparez-les, tout s'anantit; l'me est
donc dans ces lmens, elle n'en est donc que le rsultat, mais n'en est
point une chose distincte; elle est au corps ce que la flamme est  la
matire qui le consume: ces deux choses agiraient-elles l'une sans
l'autre? la flamme existerait-elle sans l'lment qui l'entretient? et
rversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme? Ah! mon ami,
sois bien en repos sur le sort de ton me aprs cette vie,... elle ne
sera pas plus malheureuse qu'elle l'tait avant d'animer ton corps, et
tu ne seras pas plus  plaindre pour avoir vgt malgr toi quelques
instans sur le globe, que tu ne l'tais avant d'y paratre.--Sans me
donner le tems de dtruire ou de rfuter une opinion si contraire  la
raison et  la dlicatesse de l'homme sensible, si injurieuse  la
puissance de l'tre qui ne nous a donn cette me immortelle que pour
arriver par son moyen  la sublime ide de son existence, d'o dcoule
naturellement la suite et la ncessit de nos devoirs, tant envers ce
Dieu saint et puissant, que relativement aux autres cratures, au milieu
desquelles il nous a plac; sans, dis-je, me permettre de lui rpondre
un mot, le Portugais, qui n'aimait point qu'on le contrarit, reprit
ainsi le fil de sa description.

La connaissance que tu as des moeurs, des coutumes, des loix et de la
religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisment deviner leur
morale; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruaut, aucuns de leurs
excs de dbauche, aucunes de leurs hostilits ne passent pour des
crimes chez eux. Pour lgitimer les premiers articles, ils disent que la
nature, en crant des individus ingaux, a prouv qu'il y en avait
quelques-uns qui devaient tre soumis aux autres; elle n'et mis sans
cela aucune distance entr'eux: voil l'argument d'aprs lequel ils
partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manire de penser,
ne sont que des animaux infrieurs  eux, et sur lesquels la nature leur
donne toute espce de droits; quant  leur garement de dbauche,
l'homme, disent-ils, est conform de manire  ce que telle chose peut
plaire  l'un, et doit dplaire  l'autre: or, ds que la nature lui a
soumis des tres, qui, par leur faiblesse, doivent indiffremment
satisfaire ou l'un ou l'autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des
crimes; d'un ct, l'homme reoit des gots; de l'autre, il a ce qu'il
faut pour se contenter: quelle apparence que la nature et runi ces
deux moyens, si elle tait offense de la manire dont on en use.

Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son
rcit, va redoubler sans doute l'horreur que tu ressens dj pour ce
peuple, et d'aprs l'obligation o te voil d'y vivre, j'ai peut-tre eu
tort de te donner autant de dtails.--Sois bien certain, rpondis-je,
qu'il n'est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des
plus affreux carts de la raison humaine; je ne suis pas plus scrupuleux
qu'on ne doit l'tre; tu dois, je crois, t'en tre aperu... mais
favoriser, suivre ou croire des maximes aussi rvoltantes, est au-dessus
de mes forces et de mon coeur.... Sarmiento voulut rpliquer, je ne lui
rpondis plus, bien persuad que je ne convertirais pas cet homme
endurci, et que c'tait une de ces sortes d'mes dont la perversit rend
la cure d'autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un tat
de souffrance par cette dpravation, elles ne dsirent nullement une
meilleure manire d'tre. Je lui tmoignai, pour rompre notre dialogue,
l'envie d'entrer dans une cabane o notre course nous avait conduit:
nous y pntrmes; c'tait l'asyle d'un homme du peuple: nous le
trouvmes assis sur des nattes, mangeant du mas bouilli, et sa femme 
genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de
respect. Comme le Portugais tait connu pour le favori du Prince, le
Paysan se leva et s'agenouilla ds qu'il parut, peu aprs il lui
prsenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans.... Tu vois la politesse
de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe
on recevrait ainsi un tranger?... Il rsulte donc quelque chose de bon
de ce despotisme qui t'effraie, et le voil donc au moins, dans un cas,
d'accord avec la nature.--Ne mets cette coutume qu'au rang des carts et
des dsordres, m'criai-je, et puisqu'elle ne m'inspire que de
l'loignement et du dgot, elle ne peut tre dans la nature.--Dis, dans
les moeurs, et ne confonds pas l'usage, le pli donn par l'ducation
avec les loix de la nature.... Et pendant ce tems-l Sarmiento ayant
repouss durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe,
sortit, et nous regagnmes la Capitale.

Il y avait dj trois mois que j'tais dans ce triste sjour, maudissant
mon malheur et mon existence, dsesprant qu'aucun hasard m'y fit jamais
rencontrer Lonore, n'aimant qu'elle, ne pensant qu' elle, lorsque le
sort, pour calmer un instant mes maux, fit natre au moins pour moi,
l'occasion d'une bonne oeuvre.

J'tais sorti seul un matin pour aller rver plus  l'aise  l'objet de
mon coeur; je prfrais ces promenades solitaires  celles o Sarmiento
m'empestait de sa morale errone, et cherchait toujours  combattre ou 
pervertir mes principes, lorsque je dcouvris un spectacle fait pour
arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple
froce, peu faits pour le plaisir touchant de s'attendrir sur les
douleurs d'un sexe dlicat et doux, que le ciel forma pour partager nos
maux, pour mler de roses les pines de la vie, et non pour tre
mprises et traites comme des btes de somme.

Une de ces malheureuses hersait un champ o son mari voulait semer du
mas, attele  une charrue lourde; elle la tranait de toutes ses
forces sur une terre grasse et spongieuse qu'il s'agissait
d'entr'ouvrir. Indpendamment de ce travail pnible o succombait cette
infortune, elle avait deux enfans attachs devant elle, que nourrissait
chacun de ses seins, elle pliait sous le joug; des sanglots et des cris
s'entendaient malgr elle, sa sueur et ses larmes coulaient -la-fois
sur le front de ses deux enfans.... Un faux pas la fait chanceler...
elle tombe... je la crus morte... son barbare poux saute sur elle,
arm d'un fouet, et l'accable de coups pour la faire relever.... Je
n'coute plus que la nature et mon coeur, je m'lance sur ce sclrat
... je le renverse dans le sillon... je brise les liens qui attachent
sa mourante compagne au timon de la charrue... je la relve... la
presse sur ma poitrine, et l'assis sous un arbre  ct de moi... elle
tait vanouie, elle serait morte sans ce secours.... Je tenais sur mes
genoux ses enfans froisss de la chute.... Cette malheureuse ouvre enfin
les yeux... elle me regarde... elle ne peut concevoir qu'il existe
dans la nature un tre qui peut la secourir et la venger... elle me
fixe avec tonnement; bientt les larmes de sa reconnaissance arrosent
les mains de son bienfaiteur... elle prend ses enfans, elle les baise
... elle me les donne... elle a l'air de m'engager  leur sauver la vie
comme  elle. Je jouissais dlicieusement de cette scne, lorsque
j'aperois le mari revenir  moi avec un de ses camarades; je me lve,
dcid  les recevoir tous deux comme ils le mritent.... Ma contenance
les effraie: j'emmne la femme, j'emporte les enfans, j'tablis chez moi
cette malheureuse famille, et dfends au mari d'y paratre. Je fis
demander le soir cette femme au Roi, comme si j'avais eu le dessein de
la destiner  mes plaisirs: le Monarque, qui m'avait dj beaucoup
reproch le clibat dans lequel je vivais, me l'accorda sans difficult,
et ft dfendre  l'poux d'approcher de ma maison. Je lui proposai
d'tre mon esclave: on ne peut peindre la joie qu'elle eut de
l'accepter; je la chargeai donc du soin de mon petit mnage, et je
rendis sa vie si douce, qu'elle voulait se tuer de dsespoir quand elle
sut que je songeais  quitter le pays. Il a donc, l comme ailleurs, de
l'me, de la sensibilit, de la reconnaissance et de la dlicatesse, ce
sexe si cruellement outrag dans ces froces climats; il a donc tout ce
qu'il faut pour rendre ses matres heureux, si, renonant  l'affreux
droit de le matriser, ces tyrans prfraient celui bien plus doux de
cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.

Sarmiento n'eut pas plutt appris cette action qu'il la blma;
non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle tait mme,
prtendait-il, contre les loix du pays, puisqu'elle ravissait  un poux
les droits qu'il avait sur sa femme, et comment, d'ailleurs, avec de
l'esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment l'imaginer avoir fait
une bonne oeuvre, quand de deux tres qu'intresse cette action, il en
reste un de malheureux.--Celui qui souffre tait criminel.--Non,
puisqu'il agissait d'aprs les usages de son pays; mais le ft-il,
qu'importe, son crime le rendait heureux; en t'y opposant, tu fais un
infortun.--Il est juste que le coupable souffre.--Ce qui est juste,
c'est qu'il n'y ait dans l'tat de souffrance que l'tre faible, cr
par la nature pour vgter dans l'asservissement, et tu dranges cet
ordre en prtant ton secours  cet tre faible, contre le matre qui a
tout droit sur lui; aveugl par une fausse piti, dont les mouvemens
sont trompeurs et les principes gostes, tu troubles et pervertis les
vues de la nature; mais allons plus loin: supposons les deux tres
gaux, je n'en soutiens pas moins que si dans l'action  laquelle se
livre l'homme que tu appelles humain, il faut ncessairement que des
deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux; l'action
n'est plus vertueuse, elle est indiffrente; car une bonne action qui
n'est qu'aux dpens du bonheur d'un homme, une bonne action d'o rsulte
une manire d'tre dsagrable pour un des deux individus qu'elle
touche, en remettant les choses comme elles taient, ne peut plus tre
regarde comme vertueuse, elle n'est plus qu'indiffrente, puisqu'elle
n'a fait que changer les situations.--Elle est bonne ds qu'elle venge
le crime.--Elle ne peut tre telle, ds qu'elle laisse un individu dans
le malheur, et pour qu'elle pt avoir ce caractre de bont que tu lui
supposes, il faudrait qu'on ft mieux instruit sur ce qui est crime ou
sur ce qui ne l'est pas; tant que les ides de vice ou de vertu ne
seront pas plus dveloppes, tant qu'on variera, tant qu'on flottera sur
ce qui caractrise l'un ou l'autre, celui qui, pour venger ce qu'il
croit mal, rendra un autre tre  plaindre, n'aura srement rien fait de
vertueux.--Eh! que m'importent tes raisonnemens, dis-je en colre  ce
maudit homme, il est si doux de se livrer  de telles actions, que
fussent-elles mme quivoques, il nous reste toujours au fond du coeur
la jouissance dlicieuse de les avoir faites.--D'accord, reprit
Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu'elle te flattait,
que tu t'es livr, en la faisant,  un genre de plaisir analogue  ton
organisation; que tu as cd  une sorte de faiblesse flatteuse pour ton
me sensible; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu
m'en vois faire une contraire, ne dis pas que j'en fais une mauvaise,
dis que j'ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherch chacun ce
qui convenait le mieux  notre manire de voir et de sentir.

Enfin la vengeance du Ciel clata sur ce malheureux Portugais: le
fourbe, en me dvoilant une partie de sa conduite, dont les dtails que
je vous cache, vous feraient frmir sans doute, m'avait pourtant dguis
le crime affreux qu'il mditait pour lors. Cet homme, sans me, sans
reconnaissance, comme tous ceux que l'ambition dvore, oubliant qu'il
devoit la vie  ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser 
le dtrner pour se mettre lui-mme  sa place. Avec les seules troupes
de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux  le reconnatre,
ou les rduire  la servitude. Je pensai tre envelopp dans l'orage:
heureusement le Roi, sr de mon innocence, et ayant besoin de mes
services, distingua le coupable, le punit seul, et me rendit justice.

J'ignorais, et le complot de ce sclrat, et la dcouverte qu'on venait
d'en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses
ordinaires, six ngres embusqus tombrent sur lui, et l'tendirent 
mes pieds; il respirait encore....--Je meurs, me dit-il, je connais la
main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais
la puissance; puisse le tratre prir un jour comme moi. Ami, je pars en
paix; ni amendement, ni correction mme  cette heure cruelle o le
voile tombe et la vrit perce; et si j'emporte un remords au tombeau,
c'est de n'avoir pas combl la mesure; tu vois qu'on meurt tranquille
quand on me ressemble. Il n'y a de malheureux que celui qui espre;
celui qui frmit, est celui qui croit encore; celui dont la foi est
teinte ne peut plus rien avoir  redouter: meurs comme moi si tu le
peux.... Ses yeux se fermrent, et son me atroce alla paratre aux
pieds de son Juge, souille de tous les crimes, et du plus grand sans
doute, l'impnitence finale.

Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et
m'claircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du
Portugais, m'assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence
lui tait connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille.
Je rentrai chez moi, moins agit. L, tout entier  mes rflexions, je
me convainquis combien il est vrai qu'aucun crime ne reste sans
chtiment, et que la main quitable de la Providence sait tt ou tard
accabler celui qui la mconnat ou l'outrage. Cependant je plaignis et
regrettai ce malheureux; je le plaignis, parce que plus un homme est
entran au mal, plus il y est port par des circonstances ou des causes
physiques, et plus, sans-doute, il est  plaindre: je le regrettai,
parce que c'tait le seul tre avec qui je pus raisonner quelquefois; il
me semblait qu'isol au milieu de ces barbares, je devenais plus faible
et plus infortun.

Depuis que j'y tais, j'avais dj exerc mon ministre sur cinq troupes
de femmes, sans qu'aucune blanche et encore paru. Ne me flattant plus
de voir jamais arriver ma chre Lonore sur ces ctes, o l'espoir de la
dlivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je
m'occupais srieusement de mon secret dpart, lorsque le roi me fit dire
qu'il avait quelque chose  me communiquer. Il entendait fort bien le
portugais: je l'avais appris avec Sarmiento, et j'tais, au moyen de
cela, trs en tat, depuis quelque temps, de m'entretenir avec sa
majest; elle m'apprit donc qu'elle venait de recevoir des nouvelles
d'une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort
portugais, existant sur les frontires du Monomotapa, lesquelles
seraient fort aises  enlever; que pour parvenir  ce fort, il y avait
 la vrit des montagnes presqu'inaccessibles  traverser, que les
dfils de ces barrires taient presque toujours gards par les
Borors, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que
le moment tait propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se
trouvaient alors trs-occups avec les Cimbas, leurs plus grands
ennemis, et qu'il n'y avait aucun danger  entreprendre la conqute
qu'il mditait. A l'gard des Portugais, je ne les crains pas, continua
le monarque, ils sont d'ailleurs en trs-petit nombre dans le fort dont
je parle; ainsi rien ne peut troubler mon projet.

Il n'est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis
moi-mme; tout paraissait ici ranimer mon espoir; Lonore pouvait tre
au nombre de ces femmes blanches; obtenais-je la permission d'tre de ce
dtachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j'emmenais
Lonore en Europe, si j'tais assez heureux, pour l'y trouver. N'y
tait-elle pas, cette expdition m'ouvrait toujours la route des
tablissemens d'Europe, et je quittais ces barbares, ds que je me
retrouvais avec des chrtiens.

Mais Ben Macoro avait autant de politique que moi; il redoutait ma
dsertion; il tait attach aux services que je lui rendais, et dcid 
tout, pour me garder chez lui,  quelque prix que ce pt tre, moyennant
quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il
me fut mme trs-dfendu d'tre de l'expdition. Il ne me communiqua ce
qu'il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu'il en
recevait, et me prvenir en mme temps, d'tre moins difficile sur le
choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui
plaire.

Mon triste espoir du aussi-tt que form, ma situation me sembla plus
affreuse; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de dsirer.
Quel moyen me restait-il, pour ravir Lonore au roi,  supposer qu'elle
ft parmi ces femmes? J'aurais la douleur de la lui livrer moi-mme,
sans la connatre. Un instant, je le sais, j'avais cru que le flambeau
de l'amour m'empcherait de m'garer; mais cette ide n'tait qu'un
fruit de mon ivresse, que dtruisait aussi-tt la raison. De ce moment,
je ne trouvai plus pour moi de tranquillit, qu' me convaincre qu'il
tait impossible que Lonore ft au nombre de ces femmes; je regardai
comme une chimre, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps
avant.... Quelle apparence, me disais-je, que de la cte occidentale
d'Afrique o on la supposait, lorsque je passai  Maroc, elle se trouve
maintenant sur la cte orientale? Pour que cela pt tre, il aurait
fallu, ou qu'elle et travers les terres, ce qui tait presque
incroyable, ou qu'elle et fait, par mer, le tour du continent, ce qui
me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette
pense de mon esprit. Quand l'illusion qui nous a sduit, ne sert plus
qu' notre supplice, le plus court est de la dtruire.

Je m'affermis si bien, d'aprs cela, dans l'impossibilit de mes
craintes, que je ne m'occupai pas plus des femmes blanches qui allaient
arriver, que je ne l'avais fait jusqu'alors des noires, et la ferme
rsolution de fuir, aussitt que j'en trouverais le moyen, ne remplit
que plus fortement mon esprit. Ds qu'il devenait impossible que Lonore
parvint jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour
aller la chercher ailleurs.

Le dtachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystrieusement,
traversrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais
du fort de _Tt_, sur la frontire septentrionale du Monomotapa,
prirent quatre femmes blanches, et les amenrent voiles au roi, avec
aussi peu de danger. On me fit avertir; je me plaai, suivant l'usage,
entre les deux ngres arms de massues, prtes  fondre sur ma tte, au
moindre mot, ou  la plus lgre dmarche qui pt s'loigner de mon
ministre.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalit, si j'eusse eu le
moindre soupon que ma chre Lonore dt tre au nombre de ces femmes,
mille morts ne m'eussent pas empch de la saisir et de l'emporter au
bout du monde. Mais je m'tais tellement affermi dans l'ide que cela ne
pouvait tre, que j'examinai ces femmes-ci avec la mme indiffrence que
les autres; deux me parurent de vingt-cinq  trente ans; l'une
desquelles me sembla mal faite, trs-brune de peau, et trs-loigne
d'tre comme il les fallait au monarque; l'autre tait joliment tourne,
mais plus de prmices. La troisime fixa plus long-tems mes regards; je
dus la souponner beaucoup plus jeune que les deux premires. Sa peau
tait blouissante, et toutes les parties de son corps, formes comme
par la main mme des grces. Elle rpugnait beaucoup  l'examen, et
quand il fallut constater sa vertu, elle se dtendit horriblement. La
manire dont ces femmes taient voiles, quand on les prsentait,
ajoutait beaucoup  la terreur que cette crmonie jetait dans l'me de
celles qui n'taient pas du pays. Non-seulement il n'tait pas possible
de les voir; mais elles-mmes, les yeux bands sous leurs voiles, ne
pouvaient discerner, ni avec qui elles taient, ni ce qu'on allait leur
faire.

[Illustration: _Toutes les parties de ce beau corps taient formes par
la main des grces_.]

Les dfenses multiplies de celle-ci, m'embarrassrent beaucoup, la
force ou la contrainte ne s'arrangeant pas  ma dlicatesse, cependant
je devais rendre un compte exact; je me trouvai donc oblig de faire
demander au roi ce qu'il prtendait que je fisse; il m'envoya deux
femmes de sa garde, munies de l'ordre de contenir la jeune fille, et de
l'empcher de se soustraire aux oprations de mon devoir. Elle fut
saisie, et je poursuivis mes recherches; elles devinrent
trs-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour dcider en dernier
ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d'tablir
sur celle-l, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce
qu'il fallait pour plaire  son matre, et que si les choses n'taient
pas tout--fait dans l'_entier_ qu'il leur dsirait, il s'en fallait de
si peu, que l'illusion lui serait encore permise. Quant  la quatrime,
c'tait une vieille femme, et je la rformai, ainsi que la premire;
mais le roi ne s'empara pas moins de toutes les quatre; il tait si
enthousiasm des femmes blanches, qu'il n'en voulut soustraire aucune.
Mon opration faite, les femmes entrrent au srail, et je me retirai.

A peine fus-je seul, que les rsistances de cette jeune personne, ses
charmes, la cruaut que j'avais eu d'appeler du secours; tout cela,
dis-je, vint agiter mon coeur en mille sens divers: je voulus chercher
un peu de repos, et cette charmante crature venait s'offrir sans-cesse
 mon imagination:  toi, que j'idoltre, m'criai-je, serais-je donc
coupable envers toi; non, non, pouse adore, nuls attraits ne
balanceront les tiens, dans l'me o s'rige ton temple.... Mais
Lonore, si tu m'enflammas;  Lonore, si tu es belle; hlas! tu ne peux
l'tre qu'ainsi, et je l'avoue, mes sens tranquilles jusqu'alors,
s'irritrent avec imptuosit. Je ne fus plus matre de les contenir; il
me semblait que l'amour mme, entr'ouvrant les gazes qui voilaient cette
malheureuse captive, m'offrait les traits chris de mon coeur; sduit
par cette douce et cruelle illusion, j'osai, pour la premire fois de ma
vie tre un instant heureux sans Lonore. Je m'endormis, et ces chimres
s'vanouirent avec les ombres de la nuit.

Je demandai le lendemain  Ben Macoro, s'il tait content de ses
prisonnires; mais je fus bien tonn de le trouver dans une situation
d'esprit o je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. Il tait soucieux,
inquiet;  peine me rpondit-il: je crus dmler mme, qu'il me
regardait avec humeur; je me retirai, sans oser renouveler ma demande,
et m'effrayant un peu, je l'avoue, de ce changement dans l'air de sa
majest, craignant qu'on ne l'et prvenu contre moi, et d'tre, tt ou
tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu'
mon dpart. Le sort de ma malheureuse ngresse m'inquitait; je ne
voulais pas la rendre  un poux qui l'aurait infailliblement tue; je
ne voulais pas m'en charger, quelque dsir qu'elle et eu de me suivre;
affectant d'en tre dgot, quoique je n'eus jamais eu de commerce avec
elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m'avait paru plus
honnte que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de
ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m'vadai mystrieusement,
vers l'entre de la troisime nuit qui suivit l'arrive des Europennes,
dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misrable jouet
de ses caprices jusqu' quand devais-je donc tre ainsi ballott par
elle? Je fuyais, j'allais encore chercher au bout de l'univers, celle
que je venais de livrer moi-mme au plus brutal, au plus libertin, au
plus odieux des hommes.

Oh dieu! vous me faites frissonner, dit la prsidente de Blamont, en
interrompant Sainville: Quoi, monsieur, c'tait Lonore?... Quoi,
madame, c'tait vous?... et vous n'avez pas t... et vous ne ftes pas
mange? Toute la socit ne put s'empcher de rire de la vivacit nave
de la restriction plaisante de madame de Blamont.--Madame, je vous en
conjure, dit le comte de Baul, n'interrompons-plus monsieur de
Sainville, d'abord, par l'empressement que nous devons tous avoir, de
connatre le dnouement de ses aventures, et en second lieu, pour
apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer l, et
y tant, comme elle put chapper  tous les dangers qui la menaaient.

Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et
beaucoup plus prs des frontires du pays des Hottentots, que je ne le
croyais. Le lendemain, je me trouvai sur les bords de la rivire de
Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chane
se prolonge depuis le Cap, jusqu' cent cinquante lieues, dans
l'intrieur de l'Afrique; je trouvai ces Colons tellement dnaturaliss,
ils y vivaient si bien  la manire du pays, qu'il devenait
trs-difficile de les distinguer des indignes. Il y en a parmi eux, qui
ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n'y ont
jamais t de leur vie; fils d'Europens et d'Hottentots, on ne saurait
dmler ce qu'ils sont; on ne peut plus mme les entendre. Je fus reu
nanmoins avec toute sorte d'humanit, dans ces tablissemens; ils me
reconnurent pour Europen; mais ce ne fut que par signe, que je pus
dmler leur ide sur cela, et que je parvins  leur faire comprendre
les miennes; il n'y eut jamais moyen de se parler.

J'avais d'abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point
perdre de vue, la chane des monts Lupata, au pied desquels est situ le
Cap; ensuite, je crus plus sur de me rgler sur la cte, esprant d'y
trouver un plus grand nombre d'tablissemens hollandais, et par
consquent plus de secours; ce dernier parti me russit: ces villages,
extrmement multiplis dans cette partie, m'offrirent presque chaque
soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont
quelques-unes me parurent appartenir  la nation jaune, nouvellement
dcouverte dans cette partie, et le dix-huitime jour de mon dpart de
Butua, aprs avoir long prs de 150 lieues de ctes, j'arrivai dans la
ville du Cap, o je trouvai, dans l'instant, tous les secours que
j'aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande; mes lettres
de change furent acceptes, et l'on m'offrit de m'en escompter ce que je
voudrais, ou mme le tout, si je le jugeais  propos. Ces premiers soins
remplis, et m'tant vtu convenablement, j'allai trouver le gouverneur
hollandais. Ds qu'il eut su l'objet de mon voyage, ds qu'il eu vu le
portrait de Lonore, il m'assura qu'une femme absolument semblable  la
miniature que je lui faisais voir, tait  bord de la _Dcouverte_,
second navire anglais, accompagnant Cook, et command par le capitaine
Clarke, qui venait de mouiller rcemment au Cap. Il m'ajouta que cette
femme, singulirement aimable et douce, trs-attache au lieutenant de
ce vaisseau, dont elle se disait l'pouse, avait paru sous ce titre chez
lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emport
l'estime et la considration gnrale. Me rappelant tout de suite, qu'
Maroc on assurait galement avoir vu la mme femme sur un btiment
anglais, j'offre une seconde fois le portrait aux yeux du Gouverneur.
Oh! Monsieur, lui dis-je gar, ne vous trompez-vous point, est-ce bien
celle-la? est-ce bien l la femme qui peut tre l'pouse d'un autre?
Soyez-en sr, me rpondit ce militaire, et prsentant alors le portrait
 sa femme et  plusieurs officiers de son tat-major, il fut
unanimement reconnu, pour ne pouvoir appartenir qu' l'pouse du
lieutenant de la _Dcouverte_. Je me crus donc perdu sans ressource, et
mon malheur s'offrit  moi sous des faces si odieuses, que je ne vis
mme rien, qui pt en adoucir l'horreur; j'avais bien voulu douter que
le ciel pt mettre Lonore entre mes mains, chez le roi de Butua; l, je
m'aveuglais sur un fait qui n'tait que trop sr, et lorsque tout ici
pouvait me prouver l'impossibilit de mes craintes, si j'avais mieux
examin les choses. Je croyais tout aveuglment; je n'avais point eu de
nouvelles de Lonore, depuis Sal; il tait possible, ou qu'elle et
pass de-l, dans quelques colonies anglaises, ou qu'au lieu de venir en
Afrique, comme on le croyait, elle et t  Londres: on peut
indiffremment de Sal, parvenir  l'un ou  l'autre de ces points,
moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l'inconstance de celle
que j'adorais; rien de plus naturel, qu'elle et pous le lieutenant de
la _Dcouverte_, et qu'elle et pass avec lui dans la mer du Sud,
destination du troisime voyage de Cook.

Absolument rempli de ces ides, et sachant qu'il n'y avait pas plus de
six semaines que les Anglais avaient quitt le Cap, je rsolus de les
suivre, de m'lancer sur le vaisseau qui emportait Lonore, de
l'arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler  cette
femme perfide, les sermens que nous nous tions faits  la face des
cieux, et de la contraindre  les remplir, ou me prcipiter dans les
flots, avec elle.

Ces rsolutions prises, sans annoncer au gouverneur d'autres intentions
que celles de suivre mon infidlit, je le conjurai de me vendre un
petit btiment assez bon voilier, pour me permettre d'atteindre
promptement les Anglais. D'abord il rit de mon projet, le trouva digne
de mon ge, et fit tout ce qu'il put, pour m'en dissuader; mais quand il
vit la violence avec laquelle j'y tenais, le dsespoir prt  s'emparer
de moi, s'il me fallait y renoncer; n'ayant aucune raison de me refuser,
ds que je lui proposais de payer tout, il m'accommoda d'un lger navire
hollandais, qu'il m'assura devoir remplir mes intentions; il donna tous
les ordres ncessaires pour la cargaison, pour l'quipement, y plaa des
vivres pour six mois, six petites pices de canon de fer, pour les
sauvages, en me dfendant expressment de tirer sur aucun Europen, 
moins que ce ne ft pour me dfendre; il joignit  cela dix soldats de
marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent
pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la
solde de mon quipage, pour six mois. Tout tant prt, ayant combl le
gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis  la voile, vers le
milieu de dcembre, me dirigeant sur l'isle d'Otati, o je savais que
le capitaine Cook devait aller.

A peine emes-nous doubl le Cap, que nous essuymes un ouragan
considrable, accident commun dans ces parages, ds qu'on a perdu la
terre de vue. Peu fait encore  la grande mer, n'ayant gures couru que
des ctes, sur de petits btimens, o le roulis se fait moins sentir, je
souffrais tout ce qu'il est possible d'exprimer; mais les tourmens du
corps ne sont rien, quand l'me est vivement affecte: les sensations
morales absorbent entirement les maux physiques, et tous nos mouvemens
concentrs dans l'me, n'tablissent que l le sige de la douleur.

Le trente-huitime jour, nous vmes terre; c'tait la pointe de la
nouvelle Hollande, appelle terre de _Dimen_; nous smes l, par les
sauvages, qu'il y avait peu de temps que les Anglais en taient partis;
mais faute d'interprtes, nous ne pmes prendre aucune autre sorte
d'claircissemens. Nous apprmes seulement, que se dirigeant au Nord,
ils remplissaient toujours le projet tabli par eux, de relcher 
Otati. Nous suivmes leurs traces.

Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les dtails
nautiques, et les descriptions d'iles o nous touchmes; ce qui tient 
cette route, si bien indique dans les voyages de Cook, ne vous
apprendrait rien de nouveau; je ne vous arrterai donc un instant, que
sur la singulire dcouverte que je fis; l'le que je vous dcrirai,
totale ment inconnue aux navigateurs, offerte  mon vaisseau, par le
hasard d'un coup de vent, qui nous y porta malgr nous, est trop
intressante par elle-mme; tout ce qui la concerne la diffrencie trop
essentiellement des descriptions de Cook; la rencontre enfin que j'y
fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d'y
fixer un moment vos regards.

Le vent tait bon, la mer peu agite; nous venions de doubler la
Nouvelle Zlande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous
avancions  pleine voile vers le Tropique; souponnant le groupe des
les de la Socit,  peu de distance de nous, sur notre gauche, le
pilote y dirigeait le Cap, lorsqu'un coup de vent d'Occident s'leva
avec une affreuse imptuosit, or nous loigna tout--coup de ces les.
La tempte devint effroyable, elle tait accompagne d'une grle si
grosse, que les grains blessrent plusieurs matelots. Nous cargumes 
l'instant nos voiles, nous abattmes nos vergues de perroquet, et
bientt nous fmes obligs de changer nos manoeuvres, et d'aller  mt
et  cordes, jusqu' ce que nous eussions t ports contre terre, ce
qui devait nous perdre ou nous sauver; enfin cette terre, aussi dsire
que crainte, se ft voir  nous, vers la pointe du jour, le lendemain.
Si le vent, qui nous y jetait avec violence, ne se ft apais avec
l'aurore, nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous pmes
gouverner; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touch pendant
l'orage, et faisant prs de trois voies d'eau  l'heure, nous fumes
contraints de nous diriger,  tout vnement, vers l'le que nous
apercevions,  dessein de nous y radouber.

Cette le nous paraissait charmante, quoique toute environne de
rochers, et dans notre horrible tat, nous savourions au moins l'espoir
flatteur de pouvoir rparer nos maux, dans une contre si dlicieuse.

J'envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnatre un ancrage, et
sonder les dispositions des habitans; la chaloupe revint trois heures
aprs, avec deux naturels du pays, qui demandrent  me saluer, et qui
le firent  l'europenne: je leur parlai tour--tour quelqu'une des
langues de ce continent; mais ils ne me comprirent point. Je crus
m'apercevoir cependant, qu'ils redoublaient d'attention, quand je me
servais de la langue franaise, et que leurs oreilles taient faites 
en entendre les sons. Quoi qu'il en ft, leurs signes
trs-intelligibles, et qui n'avaient rien de sauvage, m'apprirent que
leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions
avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez
eux, tout ce qu'il fallait pour nous secourir. Les ayant assur de mes
intentions pacifiques, je leur offris quelques prsens, ils les
refusrent avec noblesse, et nous avanmes. Nous trouvmes prs de la
cte, un bon mouillage par 12 ou 15 brasse, et joli sable rouge; on jeta
l'ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre o nous
abordions, tait situe au-dessus du Tropique, entre le 260 et
263e degr de longitude, et entre le 25 et 26e
degr de latitude mridionale, peu-loigne d'une terre vue autrefois
par _Davis_.

Un nombre infini d'insulaires des deux sexes, bordait la cte, quand
nous arrivmes; ils nous reurent avec des signes de joie, qui ne
pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de
nos matelots, sduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes;
mais ils en furent  l'instant repousss avec autant de dcence, que de
fiert, et nous continumes pacifiquement nos oprations, sans que cette
premire faute, assez commune aux Europens, nous ft rien perdre de la
bienveillance de ces peuples. A peine eus-je pris terre, que deux
habitans s'avancrent vers moi avec les plus grandes dmonstrations
d'amiti, et me firent comprendre qu'ils taient l pour me conduire
chez leur chef, si je le trouvais bon. J'acceptai l'offre, je donnai les
ordres ncessaires  mon quipage, je recommandai la plus grande
discrtion, et n'emmenai avec moi que mes deux officiers. Aprs avoir
observ  la hte, de superbes fortifications europennes, qui
dfendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientt, nous
entrmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, 
quatre rangs d'arbres qui conduisait du port  la ville.

Cette ville, construite sur un plan rgulier, nous offrit un coup-d'oeil
charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit sa forme tait
exactement ronde; routes les rues en taient alignes; mais chacune de
ces rues tait plutt une promenade, qu'un passage. Elles taient
bordes d'arbres, des deux cts, des trottoirs rgnaient le long des
maisons, et le milieu tait un sable doux, formant un marcher agrable.
Toutes ces maisons taient uniformes; il n'y en avait pas une qui ft,
ni plus haute, ni plus grande que l'autre; chacune avait un
rez-de-chausse, un premier tage, une terrasse  l'italienne,
au-dessus, et prsentait de face une porte rgulire d'entre, au milieu
de deux fentres, qui, chacune, avait au-dessus d'elle la croise
servant  donner du jour au premier tage. Toutes ces faades taient
rgulirement peintes par compartimens symtriques, en couleur de rose
et en vert, ce qui donnait  chacune de ces rues, l'air d'une
dcoration. Aprs en avoir long quelques-unes, qui nous parurent
d'autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant
de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et 
la diversit du spectacle. Nous arrivmes sur une assez grande place
d'une parfaite rondeur, et environne d'arbres. Deux seuls btimens
circulaires, remplissaient en entier cette place; ils taient peints
comme les maisons, et n'avaient de plus qu'elles, qu'un peu plus de
grandeur et d'lvation. L'un de ces logis tait le palais du chef;
l'autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientt
l'usage.

Bien d'extraordinaire ne nous annona la maison du chef; nous n'y vmes
aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs prcautions et leurs
armes, semblent drober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que
l'infortune ne puisse apporter  ses pieds, l'image des maux dont elle
est victime. Cet homme respectable, venu pour nous recevoir lui-mme 
la porte de son palais, fut indiffremment abord par tous ceux qui nous
guidaient ou nous accompagnaient; tous s'empressaient de l'approcher;
tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d'amiti  tous.

Grand par ses seules vertus, respect par sa seule sagesse, gard par le
seul coeur du peuple, je me crus transport, en le voyant, dans ces
temps heureux de l'ge d'or. Je crus voir enfin Ssos; tris au milieu de
la ville de Thbes.

Zam, (c'tait le nom de cet homme rare), pouvait avoir soixante-dix
ans,  peine en paraissait-il cinquante; il tait grand, d'une figure
agrable, le port noble, le sourire gracieux, l'oeil vif, le front orn
des plus beaux cheveux blancs, et runissant enfin  l'agrment de l'ge
mr toute la majest de la vieillesse.

Ds qu'il nous vit, il nous reconnut pour Europens, et sachant que le
franais est l'idiome commun de ce continent, il me demanda tout de
suite dans cette langue, de quelle Nation j'tais?... De celle dont vous
parlez la langue, dis-je en le saluant.--Je la connais, me rpondit
Zam, j'ai habit trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons
ensemble.... Mais ceux qui vous suivent n'en paraissent pas.--Non, ils
sont Hollandais.... Et il leur adressa aussi-tt quelques paroles
flatteuses dans leur langue.--Vous vous tonnez de rencontrer un sauvage
aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi,
j'claircirai ce qui vous tonne, je vous raconterai mon histoire.

Nous entrmes  sa suite dans le palais: les meubles en taient simples
et propres, plus  l'asiatique qu' l'europenne, quoiqu'il y en et
quelques-uns totalement  l'usage de notre Nation. Six femmes, fort
belles, en entouraient une d'environ 60 ans, et toutes se levrent 
notre arrive.--Voil ma femme, me dit Zam en me prsentant la plus
vieille; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies;
j'ai de plus deux garons: s'ils vous savaient ici, ils y seraient dj.
Je suis certain que vous les aimerez; et Zam s'apercevant de ma
surprise  tant de candeur: je vous tonne, me dit-il, je le vois
bien.... On vous a dit que j'tais le Chef de cette Nation, et vous tes
tout surpris qu' l'exemple de vos Souverains d'Europe, je ne fasse pas
consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence; et savez-vous
pourquoi je ne leur ressemble point, c'est qu'ils ne savent qu'tre Roi,
et que j'ai appris  tre homme. Allons, mettez-vous  votre aise, nous
jaserons, je vous instruirai de tout: commencez d'abord par dire vos
besoins; que dsirez-vous? Je suis press de le savoir, afin de donner
des ordres pour qu'on y pourvoie sur-le-champ.

Attendri de tant de bonts, je ne cessais d'en marquer ma
reconnaissance, quand Zam se tournant vers sa femme, lui dit, toujours
dans notre langue: je suis bien aise que vous voyiez un Europen; mais
je suis fch qu'il vous apprenne qu'une des modes de son pays soit de
remercier le bienfaiteur, comme si ce n'tait pas celui qui oblige qui
dt rendre grce  l'autre.

Alors, j'tablis nos besoins.... Vous aurez tout cela, me dit Zam, et
mme de bons ouvriers pour aider les vtres; mais vous ne me parlez pas
de provisions, vous devez en manquer: vous avez peut-tre cru que je
voulais vous les donner?... point du tout, je vous les vends.... Ou rien
de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours
avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.

Toujours de plus en plus touch de cette franchise si rare dans un
Souverain, je me prosternai  ses genoux.--Eh bien, eh bien! dit-il en
me relevant.... Zora, continua-t-il en s'adressant  sa femme, voil
comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les
aimer. Renvoyez vos gens  leur bord, me dit-il ensuite, ils y
trouveront dj une partie de ce qu'ils veulent; ils demanderont ce qui
leur manque: s'ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent;
mais vous et vos officiers, n'aurez point d'autre logement que ma
maison; elle est commode et vaste: j'y ai quelquefois reu des amis, je
n'y ai jamais vu de courtisans.

Zam donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la
prsence de mes officiers tait ncessaire au vaisseau.--Eh bien! me
dit-il, je ne garderai donc que vous; mais demain ils reviendront dner
avec moi.--Ils salurent et prirent cong.

[Illustration: _J'ai quelquefois ici reus des amis, je n'y
ai jamais vu de courtisans_. p. 565]

Peu aprs, deux citoyens de la mme espce que ceux que nous avions vus
dans la ville, habills de mme; (tous,  la couleur prs, l'taient
galement) vinrent avertir Zam qu'il tait servi: nous passmes dans
une grande pice o le repas tait prpar  l'europenne.--Voici la
seule crmonie que je ferai pour vous, me dit cet hte aimable; vous ne
mangeriez pas commodment comme nous, et j'ai ordonn qu'on plat des
siges; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gnera point, et
sans attendre mes remercimens, il s'assit  ct de sa femme, me fit
mettre prs de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres
places.--Ces jolies personnes, me dit Zam, en me montrant les trois
amies de sa famille, vont vous faire croire que j'aime le sexe, vous ne
vous tromperez pas, je l'aime beaucoup, non comme vous l'entendez
peut-tre: les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant,
continua-t-il en prenant la main de Zora, je n'ai jamais eu que cette
bonne amie, et n'en aurai srement point d'autre. Mais je suis vieux,
les jeunes femmes me font plaisir  voir, ce sexe a tant de qualits!
mon ami, j'ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes,
n'tait pas fait pour commander aux hommes.

Oh l'excellent homme! s'cria madame de Blamont, je l'aime dj
passionnment. J'espre que vous n'etes pas peur  ce souper de manger
de la chair humaine, comme chez votre vilain portugais.--Il s'en faut
bien, madame, reprit Sainville, il n'y parut mme aucune sorte de
viande: tout le repas consistait en une douzaine de jattes d'une superbe
porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de lgumes, de
confitures, de fruits et de ptisserie.--Le plus mauvais petit prince
d'Allemagne fait meilleure chre que moi, n'est-ce pas mon ami, me dit
Zam. Voulez-vous savoir pourquoi? C'est qu'il nourrit son orgueil
beaucoup plus que son estomac, et qu'il imagine qu'il y a de la grandeur
et de la magnificence  faire assommer vingt btes pour en substanter
une. Ma vanit se place  des objets diffrens: tre cher  ses
concitoyens, tre aim de ceux qui l'entourent, faire le bien, empcher
le mal, rendre tout le monde heureux, voil les seules choses, mon ami,
qui doivent flatter la vanit de celui que le hasard met un moment
au-dessus des autres. Ce n'est point par aucun principe religieux que
nous nous abstenons de viande, c'est par rgime, c'est par humanit:
pourquoi sacrifier nos frres quand la nature nous donne autre chose?
Peut-on croire, d'ailleurs, qu'il soit bon D'engloutir dans ses
entrailles la chair et le sang putrfis de mille animaux divers; il ne
peut rsulter de-l qu'un chile cre, qui dtriore ncessairement nos
organes, qui les affaiblit, qui prcipite les infimits et hte la mort.
Mais les comestibles que je vous offre n'ont aucuns de ces inconvniens:
les fumes que leur digestion renvoie au cerveau sont lgres, et les
fibres n'en sont jamais branles. Vous boirez de l'eau, mon convive,
regardez sa limpidit, savourez sa fracheur; vous n'imaginez pas les
soins que j'emploie pour l'avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir
celle-l? En peut-il tre de plus saine?.... Ne me demandez point
-prsent pourquoi je suis frais malgr mon ge, je n'ai jamais abus de
mes forces; quoique j'aie beaucoup voyag, j'ai toujours fui
l'intemprance, et je n'ai jamais got de viande.... Vous allez me
prendre pour un disciple de Crotone[29]; vous serez bien surpris, quand
vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n'ai adopt dans
ma vie qu'un principe, travailler  runir autour de soi la plus grande
somme de bonheur possible, en commenant par faire celui des autres. Je
sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manire
bourgeoise dont je vous reois. Manger avec sa femme et ses enfans, ne
pas soudoyer quatre mille coquins, afin d'avoir une table pour
_monsieur_, une table pour _madame_.... C'est d'une petitesse! d'un
mauvais ton! N'est-ce pas ainsi que l'on dirait en France? Vous voyez
que j'en sais le langage. O mon ami! qu'il' est onreux selon moi, qu'il
est cruel pour une me sensible ce luxe intolrable, qui n'est le fruit
que du sang des peuples: croyez-vous que je dnerais, si j'imaginais que
ces plats d'or dans lesquels je serais servi, fussent aux dpens de la
flicit de mes concitoyens, et que les dbiles enfans de ceux qui
soutiendraient ce luxe n'auraient, pour conserver leurs tristes jours;
que quelques morceaux de pain brun paitrie sein de la misre, dlay des
larmes de la douleur et du dsespoir.... Non, cette ide me ferait
frmir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd'hui sur
ma table, tous les habitans de cette isle peuvent l'avoir sur la leur,
aussi, je le mange avec apptit. Eh bien! Mon cher Franais, vous ne
dites mot.--Grand homme, rpondis-je dans le plus vif enthousiasme, je
fais bien plus, j'admire et je jouis.--coutez, me dit Zam, vous vous
tes servi l d'une expression qui me choque: laissons le mot de
_grandeur_ aux despotes qui n'exigent que du respect; la certitude o
ils doivent tre de ne pouvoir inspirer d'autres sentimens, fait qu'ils
renoncent  tous ceux qu'ils sont dans l'impossibilit de faire natre,
pour exiger ceux qui ne sont l'ouvrage que de l'or et du trne. Il n'y a
aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l'autre, eu gard 
l'tat o l'a cr la nature, que ceux qui ont la prtention de
l'ingalit, l'obtiennent par des vertus. Les habitans de ce pays
m'appellent leur pre, et je veux que vous me nommiez votre ami: ne
m'avez-vous pas dit que je vous avais rendu service?... Eh bien! j'ai
donc des droits au titre d'ami que je vous demande, et je l'exige.

La conversation devint gnrale: les femmes, qui presque toutes
parlaient franais, s'en mlrent avec autant d'esprit que de grces et
de navet; j'avais dj remarqu qu'elles taient absolument vtues de
la mme manire que celles de la ville, et ce costume tait aussi simple
qu'lgant; un juste trs-serr leur dessine prcisment la taille,
qu'elles ont toutes extraordinairement grande et svelte; ensuite un
voile, qui me parut d'une toffe encore plus fine et plus dlie que nos
gazes, et d'un jaune tendre, aprs s'tre mari agrablement  leurs
cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se
perd dans un gros noeud sur la cuisse gauche. Tous les hommes taient
vtus  l'asiatique, la tte couverte d'une espce de turban lger d'une
forme trs-agrable, et de la mme couleur que leur vtement.

Le gris, le rose et vert sont les trois seules couleurs qu'ils adoptent
pour leurs habits: la premire est celle des vieillards, l'ge mre
emploie le vert, et l'autre est pour la jeunesse. L'toile de leurs
vtemens est fine et moelleuse, elle est la mme en toutes les saisons,
attendu la douceur et l'galit du climat; elle ressemble un peu  nos
taffetas de Florence: celle des femmes est la mme. Ces toffes et
celles de leurs voiles sont tissues dans leurs propres manufactures, de
la troisime peau d'un arbre qu'ils me montrrent, et qui ressemble au
mrier; Zam me dit que cette espce de plante tait particulire  son
isle.

Les deux citoyens qui avaient annonc le souper, furent les seuls qui le
servirent, tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d'une heure.
Mon hte, me dit Zam, en se levant, vous tes fatigu, on va vous
conduire dans votre chambre; demain nous nous lverons de bonne heure,
et nous jaserons, je vous expliquerai la forme du gouvernement de ce
peuple, je vous convaincrai que celui que vous en croyez le souverain
n'en est que le lgislateur et l'ami... je vous apprendrai mon
histoire, et j'aurai l'oeil, malgr cela,  ce que rien ne manque aux
besoins que vous m'avez tmoigns, ce n'est pas le tout que de parler de
soi  ses amis, l'essentiel est de s'occuper d'eux. Je vous remets entre
les mains d'un de ces fidles serviteurs, continua-t-il, en parlant d'un
des citoyens qui nous avaient servi, il va vous installer: vous trouvez
tout ceci bien simple, n'est-ce pas? Ne fussiez-vous que chez un
financier, vous auriez deux valets de-chambre dors pour vous conduire:
ici, vous n'aurez qu'un de mes amis, c'est le nom que je donne  mes
domestiques; le mensonge, l'orgueil et l'gosme auraient seuls fait
chez l'un les frais du crmonial: celui que vous voyez ici n'est
l'ouvrage que de mon coeur. Adieu.

L'appartement o je me retirai tait simple, mais propre et commode
comme tout ce que j'avais observ dans cette charmante maison: trois
matelas remplis de feuilles de palmiers dessches et prpares avec une
sorte de moelleux qui les rendaient aussi douces que des plumes,
composaient mon lit; ils taient tendus sur des nattes  terre, un
lger pavillon de cette mme toffe dont les femmes formaient leurs
voiles, tait agrablement attach au mur, et l'on s'en entourait pour
viter la piqre d'une petite mouche incommode dans une saison de ce
pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j'eusse
encore joui depuis mes infortunes; je me croyais dans le temple de la
vertu, et je dposais tranquille aux pieds de ses autels.

Le lendemain Zam envoya savoir si j'tais veill, et comme on me vit
debout, on me dit qu'il m'attendait; je le trouvai dans la mme salle o
j'avais t reu la veille.

Jeune tranger, me dit-il, j'ai cru que vous sriez bien-aise de savoir
quel est celui qui vous reoit, que vous apprendriez avec plaisir
pourquoi vous trouvez  l'extrmit de la terre un homme qui parle la
mme langue que vous, et qui parat connatre votre Patrie.
Asseyez-yous, et m'coutez.




_Fin de la troisime Partie_.




Notes:

[1] Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces pisodes plac sans
motif, et qu'on peut lire, ou passer  volont, commettrait une faute
bien lourde.

[2] Il est  propos de remarquer ici en passant qu'il n'y a point de
ville en France o le Clerg soit plus dtestable qu' Lyon; on a
toujours dit, et avec raison, que le corps des Curs de Paris composait
l'assemble des plus honntes gens de la Capitale; on peut affirmer
positivement tout le contraire de ceux de Lyon: la fourberie, la
cupidit, l'ignorance et le libertinage, voil les traits qui le
caractrisent.

[3] Aprs les Athniens, il n'y avait point En Grce de forces maritimes
gales  celles De l'isle de Corcire, aujourd'hui Corfou, aux Vnitiens.
Homre, dans son Odisse, donne une grande ide des richesses et de la
puissance de cette isle.

[4] Il ne faut pas s'tonner si de tels principes, manifests ds
long-tems par notre auteur, le faisaient gmir  la Bastille, o la
rvolution le trouva. (_Note de l'diteur_.)

[5] Sal tait encore au milieu de ce sicle une rpublique
indpendante, dont les citoyens taient aussi habiles corsaires que bons
commerans; elle fut soumise par le monarque actuel sous le rgne de son
pre.

[6] On recule d'effroi  ce rcit; il est affreux, sans doute; mais si
c'est un crime que d'tre vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur
est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme
nous punissons les ntres, par des supplices -peu-prs semblables. Or,
si la mme horreur se trouve chez deux Nations, l'une, parce qu'elle y
procde avec un peu plus de crmonie, n'a pourtant pas le droit
d'invectiver l'autre; il n'y a plus que je philosophe qui admet peu de
crimes et qui ne tue point, qui soit fond  les invectiver toutes deux.

[7] Sublimes rflexions du magnifique exorde de l'immortel ouvrage de M.
Rainal, ouvrage qui a fait  la fois la gloire de l'crivain qui le
composa, et la honte de la nation qui osa le fltrir. O Rainal, ton
sicle et ta patrie ne te mritaient pas.

[8] C'est un des objets de luxe des monarques ngres, d'avoir de ces
sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu'elles soient;
ils en jouissent par raffinement. Tous les hommes ne sont donc pas
galement aiguillonns  l'acte de la jouissance, par des motifs
semblables, il est donc possible que ce qui est singulirement, beau
comme ce qui est excessivement laid, puisse indiffremment exciter, en
raison, seulement de la diffrence des organes. Il n'y a aucune rgle
certaine sur cet objet, et la beaut n'a rien de rel, rien qui ne
puisse tre contest; elle peut tre observe sous tel rapport, dans un
climat, et sous tel autre, dans un climat diffrent. Or, ds que tous
les habitans de la terre ne s'accordent pas unanimement sur la beaut;
il est donc possible que dans une mme nation, les uns pensent qu'une
chose affreuse est fore belle, pendant que d'autres penseront qu'une
chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de got et
d'organisation; et il n'y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout
ce qui y tient, puissent imaginer le pdantisme de la rgle.

[9] La plus dlicate, dit-on, est celle des petits garons: un berger
allemand ayant t contraint par le besoin de se repatre de cet affreux
mets, continua depuis par got, et certifia que la viande de petit
garon tait la meilleure: une vieille femme, au Brsil, dclara 
Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la mme chose: Saint-Jrme
assure le mme fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva
cette coutume de manger des enfans mles tablie par les bergers; ils en
choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits
ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.

[10] L'antropophagie n'est certainement pas un crime; elle peut en
occasionner, sans doute, mais elle est, indiffrente par elle-mme. Il
est impossible de dcouvrir quelle en a t la premire cause: MM.
Meunier, Paw et Cook ont beaucoup crit sur cette matire sans russir 
la rsoudre; le second parat tre celui qui l'a le mieux analyse dans
ses recherches sur les Amricains, tome I, et cependant, quand on en a
lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu'on ne
l'tait auparavant. Ce qu'il y a de sr, c'est que cette coutume a t
gnrale sur notre plante, et qu'elle est aussi ancienne que le monde;
mais la cause: le premier motif qui fit exposer un quartier d'homme sur
la table d'un autre homme, est absolument indfinissable; en analysant,
on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu lgitimer cette
coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime;
apptit dsordonn, provenant de la mme cause que les vapeurs
hystriques des femmes; vengeance, plusieurs traits d'histoire appuient
ces trois motifs; raffinement dprav de dbauche ou besoin, ce que
confirment d'autres traits d'histoire; mais il est impossible de dire
lequel de ces motifs ft natre la coutume: une nation toute entire ne
commena srement pas; quelque particulier, par l'un de ces quatre
motifs, rendit compte de ce qu'il avait prouv, il se loua de cette
nourriture, et la nation suivit peu  peu cet exemple. Ce ne serait pas,
ce me semble, un sujet indigne des acadmies, que de proposer un prix
pour celui qui dvoilerait l'incontestable origine de cette coutume.

[11] Une chose singulire, sans doute, est que cet avilissement des
femmes enceintes ait t retrouv dans les isles fortunes de la mer du
Sud par le Capitaine Cook: il y a quelques pays en Asie et en Amrique
o cette coutume est la mme.

[12] Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imbcile politique avait
mal russi en France  quelques-uns des gens dont il parle: on congdia
le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que
peu de gens en place avaient aussi impunment et mal-adroitement vol.
Arriv d'Espagne, clerc de Procureur  Paris, s'y trouver six cent mille
livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu'on ne peut plus
tre utile au Roi, parce qu'on se ruine  son service, est une
effronterie rare et bien digne du mprisable aventurier dont il s'agit
ici; mais que ces insolens fripons-l n'avoient pas t privs de leur
libert, ou de leurs biens, et mme de leurs jours, tandis qu'on pendait
un malheureux valet pour cinq sols: voil de ces contradictions bien
faites pour faire mpriser le gouvernement qui les tolrait.

[13] On appelle Esprits animaux, ce fluide lectrique, qui circule dans
ls cavits de nos nerfs; il n'est aucune de nos sensations, qui ne
naissent de l'branlement caus  ce fluide; il est le sujet de la
douleur et du plaisir; c'est, en un mot, la seule me admise par les
philosophes modernes. Lucrce eut bien mieux raisonn, s'il et connu ce
fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vrit,
sans venir  bout de la saisir.

[14] Rien de plus ais  concevoir, dit Fontenelle, (le plus dlicat de
nos potes, pourtant,) qu'on puisse tre heureux en amour, par une
personne que l'on ne rend point heureuse; il y a des plaisirs
solitaires, qui n'ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit
trs-dlicieusement, quoi qu'on ne les donne pas; ce n'est qu'un pur
effet de l'amour-propre ou de la vanit, que le dsir de faire le
bonheur des autres; c'est une fiert insupportable, de ne consentir 
tre heureux, qu' condition de rendre la pareille.... Un sultan, dans
son srail, n'est-il pas mille fois plus modeste; il reoit des plaisirs
sans nombre, et ne se pique d'en rendre aucun.... Que l'on tudie bien
le coeur de l'homme, on y trouvera que cette dlicatesse tant estime,
n'est qu'une dette que l'on paye  l'orgueil; on ne veut rien devoir.
Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzagues, page 183 et suiv.

Ce sentiment se trouve dans Montesquieu, dans Helvtius, dans la
Mettrie, & c. et sera toujours celui des vrais philosophes.]

[15] Cette diffrence est porte jusqu' 3.982 livres d'air, desquels
nous sommes plus ou moins presss dans les variations du temps. Est-il
tonnant, d'aprs cela, que nous prouvions une diffrence aussi
sensible dans notre organisation d'une saison  l'autre.

[16] Il est vraisemblable que ce peuple tient cette excrable coutume,
de ses voisins les Hottentots, o elle est gnrale; une chose plus
singulire est que le capitaine Cook l'ait trouve dans plusieurs de ses
dcouvertes, et particulirement  la nouvelle Zlande.

[17] La bravoure et la frocit ont un sens o elles peuvent se
confondre. En quoi consiste la bravoure?  touffer les sentimens
naturels, qui nous portent  notre conservation; dans la frocit, il
s'agit de la conservation des autres; mais le mouvement est toujours
d'touffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu'un homme
froce n'tait jamais brave; le courage,  le bien prendre, n'est qu'une
sorte de frocit, et ne peut tre compris, philosophiquement parlant,
que dans la classe des vices; nos seuls prjugs en font une vertu; mais
nos prjugs sont toujours bien loin de la nature.

[18] Le rival de Dieu est peint sous l'emblme du serpent: nous savons
l'histoire du serpent d'airain, chez les juifs; le culte du serpent, en
un mot, est universel; l'instrument que nous employons dans nos glises,
sous cette forme, est un reste de cette idoltrie.

[19] Ce peuple n'est pas le seul domin par cette opinion; un des
personnages de la scne entrera bientt dans un plus grand dtail sur
ces usages. Nous y renvoyons le lecteur.

[20] Voici sans doute l'endroit o Sarmiento doit, suivant ce qu'il a
dit, contrarier ses principes; car nous avons vu et nous verrons encore
qu'il est bien loin d'tre le partisan de l'galit, il arrive souvent
que pour tayer un systme, quand on le discute avec un homme prvenu,
on est oblig de donner entorse  quelqu'un de ses principes, pour mieux
convaincre l'adversaire en parlant de ses moeurs ou des opinions qu'il
a. Il est clair que c'est ici l'histoire du Portugais.

[21] A combien peu d'annes seroit rduit le temps de cette fertilit,
si l'on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranch les
neuf mois, o quelque semence que le champ reoive, il ne peut plus
cependant rapporter; la fertilit de la femme qu'on suppose, ne
s'entendroit plus qu' 80 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour
l'assertion.

[22] Voyez Plutarque, vie de Solon et de Licurgue.

[23] Quant aux peines infliges contre l'ennemi des plaisirs purs et
chastes de la nature, elles doivent dpendre du caractre de la nation
que gouverne le lgislateur; sans cela, la loi qui protge les moeurs
peut devenir aussi dangereuse que leur infraction. _Philosophie de la
Nature_, tome I, page 267.

[24] Les rigueurs thocratiques tayent toujours l'aristocratie; la
religion n'est que le moyen de la tyrannie, elle la soutient, elle lui
prte des forces. Le premier devoir d'un Gouvernement libre, ou qui
recouvre sa libert, doit tre incontestablement le brisement total de
tous les freins religieux; bannir les Rois, sans dtruire le culte
religieux, c'est ne couper qu'une des ttes de l'hydre; la retraite du
despotisme est le parvis des temples; perscut dans un tat, c'est-l
qu'il se rfugie, et c'est de l qu'il reparat pour renchaner les
hommes quand on a t assez mal-adroit pour ne pas l'y poursuivre en
dtruisant et son perfide asyle et les sclrats qui le lui donnent.

[25] La racine de l'_igname_ est longue d'un pied et demi dans les
bonnes terres; elle se plante en Dcembre: on connat sa maturit
lorsque ses feuilles se fltrissent: on la coupe en morceaux, on la
mange rtie sur la braise; ou bien on la fait bouillir avec de la chair
sale; elle sert quelque fois de pain: on en fait aussi des bouillies
agrables; les ngres en font du langou et du pain.

[26] Je le rpte, il en sera toujours de mme dans tous les
Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne russira  se
dfaire de l'un de ces jougs, s'il ne secoue l'autre.

[27] Animal de 17 pieds de haut, qu'on trouve aussi chez les Hottentots,
voisins de ces peuples. Voyez les Voyages Bougainville, p. 402, tome II.

[28] Paw parle de cette mme plante comme indigne de l'Amrique.

[29] Ville d'Italie o enseignait Pithagore.



       *       *       *       *       *



ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE


       *       *       *       *       *

TOME II.

QUATRIME PARTIE.


       *       *       *       *       *

crit  la Bastille un an avant la Rvolution de France.

ORN DE SEIZE GRAVURES.

1795.


       *       *       *       *       *


     Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
     Cum dare conantur prius oras pocula circum
     Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
     Ut puerum aetas improvida ludificetur
     Labrorum tenus; interea perpotet amarum
     Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
     Sed potius tali tacta recreata valescat.

                               Luc. Lib. 4.



       *       *       *       *       *

SUITE DE LA LETTRE 35e.

_Dterville  Valcour_.


HISTOIRE DE ZAM.


Sur la fin du rgne de Louis XIV, dit Zam, un vaisseau de guerre
franais voulant passer de la Chine en Amrique, dcouvrit cette isle,
qu'aucun navigateur n'avait encore aperue, et sur laquelle aucun n'a
paru depuis; l'quipage y sjourna prs d'un mois, abusa de l'tat de
faiblesse et d'innocence dans lequel il trouva ce malheureux peuple, et
y commit beaucoup de dsordre. Au moment du dpart, un jeune Officier du
vaisseau, devenu perdument amoureux d'une femme de cette contre, se
cacha, laissa partir ses compatriotes, et ds qu'il les crut loigns,
assemblant les chefs de la nation, il leur dclara par le moyen de la
femme qu'il aimait, et avec laquelle il tait venu  bout de s'entendre,
qu'il n'tait rest dans l'le que par l'excessif attachement qu'un si
bon peuple lui avait inspir; qu'il voulait le garantir des malheurs que
lui prsageait la dcouverte que sa nation venait d'en faire, puis
montrant aux chefs runis un canton de cette le o nous sommes assez
malheureux pour avoir une mine d'or: Mes amis, leur dit-il, voil ce
qui irrite la soif des gens de ma patrie, ce vil mtal, dont vous
ignorez l'usage, que vous foulez aux pieds sans y prendre garde, est le
plus cher objet de leurs dsirs; pour l'arracher des entrailles de votre
terre, ils reviendront en force, ils vous subjugueront, ils vous
enchaneront, ils vous extermineront, et ce qui sera pis peut-tre, ils
vous relgueront, comme ils font chaque jour, eux et leurs voisins (les
Espagnols), dans un continent  quelques cents lieues de vous, dont vous
ne connaissez pas la situation, et qui abonde galement en ces sortes de
richesses. J'ai cru pouvoir vous sauver de leur rapacit en demeurant
parmi vous, connaissant leur manire de s'emparer d'une le, je pourrai
la prvenir; sachant comme ils viendront vous combattre, je pourrai vous
enseigner  vous dfendre, peut-tre enfin vous ravirai-je  leur
cupidit: fournissez-moi les moyens d'agir, et pour unique rcompense
accordez-moi celle que j'aime.

Il n'y eut qu'une voix: sa matresse lui fut accorde, et on lui donna
ds l'instant tous les secours qu'il pouvait exiger pour excuter ce
qu'il annonait.

Il parcourut l'le, et la trouvant d'une forme ronde, ayant environ
cinquante lieues de circonfrence, entirement environne de rochers,
except par le seul ct o vous tes venu, il ne la jugea que dans
cette partie susceptible des dfenses de l'art; peut-tre n'avez-vous
pas observ la manire dont il a rendu ce port inabordable, nous irons
le visiter tantt, et je vous convaincrai sur les lieux mme, que si
nous n'avions jug votre faiblesse et votre embarras pour seules causes
de votre arrive dans notre le; vous n'y seriez pas venu avec tant de
facilit. Cette partie, la seule par laquelle on puisse parvenir 
_Tamo_, fut donc fortifie par lui  l'europenne; il, y mnagea des
batteries qui n'ont pu tre perfectionnes et remplies que par moi; il
leva une milice, tablit une garnison dans un fort construit  l'entre
de la baye, et plut tellement  la nation enfin, par la sagesse de ses
soins et la supriorit de ses vues, que son beau-pre, un de nos
principaux chefs, tant mort, il fut unanimement lu souverain de l'le:
de ce moment il en changea la constitution; il fit sentir que la
perfection de son entreprise exigeait que le gouvernement ft
hrditaire, afin qu'inculquant ses desseins  celui qui lui
succderait, cet hritier pt tre  porte de les suivre et de les
amliorer. On y consentit.... Telle fut l'poque o je vis le jour; je
suis le fruit de l'hymen de cet homme si cher  la nation, ce fut  moi
qu'il confia ses vues, et c'est moi qui suis assez heureux pour les
avoir remplies.

Je ne vous parlerez point de son administration; il ne put que commencer
ce que j'ai fini; en vous dtaillant mes oprations, vous connatrez les
siennes: revenons  ce qui les prcda.

Ds que j'eus atteint l'ge de 15 ans, mon pre en passa 5  m'apprendre
l'histoire, la gographie, les mathmatiques, l'astronomie, le dessein,
et l'art de la navigation; puis m'ayant conduit sur le terrain de la
mine dont il craignait que les richesses n'attirassent ses compatriotes:
tirons de ceci, me dit-il, ce qu'il faut pour vous faire voyager avec
autant de magnificence que d'utilit: on ne peut malheureusement sortir
d'ici, saris que ce mtal ne devienne ncessaire; mais continuez  le
laisser dans le mpris aux yeux de cette nation simple et heureuse, qui
ne le connatrait qu'en se dgradant. Qu'elle ne cesse d'tre persuad
que l'or n'ayant qu'une valeur fictive, il devient nul aux yeux d'un
peuple assez sage pour n'avoir pas admis cette extravagance. Ayant
ensuite fait remplir quelques coffres de ce mtal, il fit couvrir et
cultiver l'endroit dont il l'avait tir, afin d'en faire oublier jusqu'
la trace; et m'ayant fait embarquer sur un grand btiment qu'il avait
fait construire d'aprs ces desseins, dans la seule vue de ce voyage; il
m'embrassa, et me dit les larmes aux yeux: O toi que je ne reverrai
peut-tre jamais, toi que je sacrifie au bonheur de la nation qui
m'adopte, va connatre l'univers, mon fils, va prendre chez tous les
peuples de la terre ce qui te paratra le plus avantageux  la flicit
du tien. Fais comme l'abeille, voltige sur toutes les fleurs, et ne
rapporte chez toi que le miel; tu vas trouver parmi les hommes beaucoup
de folie avec un peu de sagesse, quelques bous principes mls 
d'affreuses absurdits.... Instruis-toi, apprends  connatre tes
semblables avant d'oser le gouverner.... Que la pourpre des rois ne
t'blouisse point, dmle les sous la pompe o se drobent leur
mdiocrit, leur despotisme et leur indolence. Mon ami, j'ai toujours
dtest les rois, et ce n'est pas un trne, que je te destine, je veux
que tu sois le pre, l'ami de la nation qui nous adopte; je veux que tu
sois son lgislateur, son guide, ce sont des vertus qu'il lui faut
donner, en un mot, et non pas des fers. Mprise souverainement ces
tyrans, que l'Europe va dvoiler  les regards, tu les verras par-tout
entours d'esclaves, qui leur dguisent la vrit, par ce que ces
favoris auraient trop  perdre en la leur montrant; ce qui fait que les
rois ne l'aiment point, c'est qu'ils se mettent presque toujours dans le
cas de la craindre: le seul moyen de ne la pas redouter est d'tre
vertueux; celui qui marche  dcouvert, celui dont la conscience est
pure, ne craint pas qu'on lui parle vrai; mais celui dont le coeur est
souill, celui qui n'coute que ses passions, aime l'erreur et la
flatterie, parce qu'elle lui cachent les maux qu'il fait, parce qu'elles
allgent le joug dont il accable, et qu'elles lui montrent toujours ses
sujets dans la joie, quand ils sont noys dans les larmes. En dmlant
la cause qui engage les courtisans  la flatterie, qui les contraints 
jeter un voile pais sur les yeux de leur matre, tu dvoileras les
vices du gouvernement; tudie-les pour les viter; l'obligation dfaire
la flicit de son peuple est si essentielle, il est si doux d'y
parvenir, si affreux d'chouer, qu'un lgislateur ne doit avoir
d'instans heureux dans la vie, que ceux o ses efforts russissent.

La diversit des cultes va te surprendre; par-tout tu verras l'homme
infatu du sien, s'imaginer que celui-l seul est le bon, que celui-l
seul lui vient d'un Dieu qui n'en a jamais dit plus  l'un qu' l'autre;
en les examinant philosophiquement tous, songe que le culte n'est utile
 l'homme, qu'autant qu'il prte des forces  la morale, qu'autant qu'il
peut devenir un frein  la perversit; il faut pour cela qu'il soit pur
et simple: s'il n'offre  tes yeux que de vaines crmonies, que de
monstrueux dogme, et que d'imbciles mystres, fuis ce culte, il est
faux, il est dangereux, il ne serait dans ta nation qu'une source
intarissable de meurtres et de crimes, et tu deviendrais aussi coupable
en l'apportant dans ce petit coin du monde, que le furent les vils
imposteurs qui le rpandirent sur sa surface. Fuis-le, mon fils,
dteste-le ce culte, il n'est l'ouvrage que de la fourberie des uns et
de la stupidit des autres, il ne rendrait pas ce peuple meilleur. Mais
s'il s'en prsente un  tes yeux, qui, simple dans sa doctrine, qui,
vertueux dans sa morale, mprisant tout faste, rejetant toutes fables
puriles, n'ait pour objet que l'adoration d'un seul Dieu, saisis
celui-l, c'est le bon; ce ne sont point par des singeries rvres l,
mprises ici, que l'on peut plaire  l'ternel, c'est par la puret de
nos coeurs, c'est par la bienfaisance.... S'il est vrai qu'il y ait un
Dieu, voil les vertus qui le forment, voil les seules que l'homme
doive imiter. Tu t'tonneras de mme de la diversit des loix: en les
examinant toutes avec l'gale attention que je viens d'exiger de toi
pour les cultes, songe que la seule utilit des loix est de rendre
l'homme heureux; regarde comme faux et atroce tout ce qui s'carte de ce
principe.

La vie de l'homme est trop courte pour arriver seul au but que je me
proposais; je n'ai pu que te prparer la voie, c'est  toi d'achever la
carrire; laisse nos principes  tes enfans, et deux ou trois
gnrations vont placer ce bon peuple au comble de la flicit.... Pars.

Il dit: me renouvela ses embrassemens... et les flots m'emportrent. Je
parcourus le monde entier; je fus vingt ans absent de ma patrie; et je
ne les employai qu' connatre les hommes; me mlant avec eux sous
toutes sortes de dguisemens, tantt comme le fameux Empereur de Russie,
compagnon de l'artiste et de l'agriculteur, j'apprenais avec l'un 
construire un vaisseau,  conserver des traits chris sur la toile, 
modeler la pierre ou le marbre,  difier un palais,  diriger des
manufactures; avec l'autre, la saison de semer les grains, la
connaissance des terres qui leur sont propres, la manire de cultiver
les plantes, de greffer, de tailler les arbres, de diriger les jeunes
plants, de les fortifier; de moissonner le grain, de l'employer  la
nourriture de l'homme.... M'levant au-dessus de ces tats, le pote
embellissait mes ides, il leur donnait de la vigueur et du coloris, il
m'enseignait l'art de les peindre; l'historien, celui de transmettre les
faits  la postrit, de faire connatre les moeurs de toutes les
nations; je m'instruisais avec le ministre des autels dans la science
inintelligible des dieux; le suppt des loix me conduisait  celle plus
chimrique encore, d'enchaner l'homme pour le rendre meilleur; le
financier me dirigeait dans la leve des impts, il me dveloppait le
systme atroce de n'engraisser que soi de la substance du malheureux, et
de rduire le peuple  la misre, sans rendre l'tat plus florissant; le
commerant, bien plus cher  l'tat, m'apprenait  quivaloir les
productions les plus loignes aux monnaies fictives de la nation,  les
changer,  se lier par le fil indestructible de correspondance  tous
les peuples du monde,  devenir le frre et l'ami du chrtien comme de
l'Arabe, de l'adorateur de Fo, comme du sectateur d'Ali,  doubler ses
fonds en se rendant utile  ses compatriotes,  se trouver, en un mot,
soi et les siens, riches de tous les dons de l'art et de la nature,
resplendissant du luxe de tous les habitans de la terre, heureux de
toutes leurs flicits, sans avoir quitt ses lambris. Le ngociateur,
plus souple, m'initiait dans les intrts des princes; son oeil perant
le voile pais des sicles futurs, il calculait, il apprciait avec moi
les rvolutions de tous les empires, d'aprs leur tat actuel, d'aprs
leurs moeurs et leurs opinions, mais en m'ouvrant le cabinet des
princes, il arrachait des larmes de mes yeux, il me montrait dans tous,
l'orgueil et l'intrt immolant le peuple aux pieds des autels de la
fortune, et le trne de ces ambitieux lev par-tout sur des fleuves de
sang. L'homme de cour, enfin, plus lger et plus faux, m'apprenait 
tromper les rois, et les rois seuls ne m'apprenaient qu' me dsesprer
d'tre n pour le devenir.

Par-tout je vis beaucoup de vices et peu de vertus; par-tout je vis la
vanit, l'envie, l'avarice et l'intemprance asservir le faible aux
caprices de l'homme puissant; par-tout je pus rduire l'homme en deux
classes, toutes deux galement  plaindre: dans l'une, le riche esclave
de ses plaisirs; dans l'autre, l'infortun, victime du sort; et je
n'aperus jamais ni dans l'une, l'envie d'tre meilleure, ni dans
l'autre, la possibilit de le devenir, comme si toutes deux n'eussent
travaill qu' leur malheur commun, n'eussent cherch qu' multiplier
leurs entraves: je vis toujours la plus opulente augmenter ses fers en
doublant ses dsirs; et la plus pauvre, insulte, mprise par l'autre,
n'en pas mme recevoir l'encouragement ncessaire  soutenir le poids du
fardeau: je rclamai l'galit, on me la soutint chimrique; je
m'aperus bientt que ceux qui la rejetaient n'taient que ceux qui
devaient y perdre, de ce moment je la crus possible... que dis-je! de
ce moment je la crus seule faite pour la flicit d'un peuple[1]; tous
les hommes sortent gaux des mains de la nature, l'opinion qui les
distingue est fausse; par-tout o ils seront gaux, ils peuvent tre
heureux; il est impossible qu'ils le soient o les diffrences
existeront. Ces diffrences ne peuvent rendre, au plus, qu'une partie de
la nation heureuse, et le lgislateur doit travailler  ce qu'elles le
soient toutes galement. Ne m'objectez point les difficults de
rapprocher les distances, il ne s'agit que de dtruire les opinions et
d'galiser les fortunes, or cette opration est moins difficile que
l'tablissement d'un impt.

A la vrit, j'avais moins de peine qu'un autre, j'oprais sur une
nation encore trop prs de l'tat de nature, pour s'tre corrompue par
ce faux systme des diffrences; je dus donc russir plus facilement.

Le projet de l'galit admis, j'tudiai la seconde cause des malheurs de
l'homme, je la trouvai dans ses passions, perptuellement entr'elles et
des loix, tour--tour victime des unes ou des autres, je me convainquis
que la seule manire de le rendre moins malheureux, dans cette partie,
tait qu'il et et moins de passions et moins de loix. Autre opration
plus aise qu'on ne se l'imagine: en supprimant le luxe, en introduisant
l'galit, j'anantissais dj l'orgueil, la cupidit, l'avarice et
l'ambition. De quoi s'enorgueillir quand tout est gal, si ce n'est de
ses talens ou de ses vertus; que dsirer, quelles richesses enfouir,
quel rang ambitionner, quand toutes les fortunes se ressemblent, et que
chacun possde au-del de ce qui doit satisfaire ses besoins? Les
besoins de l'homme sont gaux: _Appicius_[2] n'avait pas un estomac plus
vaste que _Diogne_, il fallait pourtant vingt cuisiniers  l'un, tandis
que l'autre dnait d'une noix: tous les deux mis au mme rang, Diogne
n'et pas perdu, puisqu'il aurait en plus que les choses simples, dont
il se contentait, et Appicius, qui n'aurait eu que le ncessaire, n'et
souffert que dans l'imagination: _Si vous voulez vivre suivant la
nature_, disait picure, _vous ne serez jamais pauvre; si vous voulez
vivre suivant l'opinion, vous ne serez jamais riche: la nature demanda
peu, l'opinion demande beaucoup_.

Ds mes premires oprations, me dis-je, j'aurai donc des vices de
moins; or, la multiplicit des loix devient inutile quand les vices
diminuent: ce sont les crimes qui ont ncessit les loix; diminuez la
somme des crimes, convenez que telle chose que vous regardiez comme
criminelle, n'est plus que simple, voil la loi devenue inutile; or,
combien de fantaisies, de misres, n'entranent aucune lzion envers la
socit, et qui, justement apprcies par un lgislateur philosophe,
pourraient ne plus tre regardes comme dangereuses, et encore moins
comme criminelles. Supprimez encore les loix que les tyrans n'ont faites
que pour prouver leur autorit et pour mieux enchaner les hommes 
leurs caprices; vous trouverez, tout cela fait, la masse des freins
rduire -bien peu de choses, et par consquent l'homme qui souffre du
poids de cette masse, infiniment soulag. Le grand art serait de
combiner le crime avec la loi, de faire en sorte que le crime quelqu'il
ft, n'offenst que mdiocrement la loi, et que la loi, moins rigide, ne
s'appesantit que sur fort peu de crimes, et voil encore ce qui n'est
pas difficile, et o j'imagine avoir russi: nous y reviendrons.

En tablissant le divorce, je dtruisais presque tous ces vices de
l'intemprance; il n'en resterait plus aucun de cette espce, si j'eusse
voulu tolrer l'inceste comme chez les Brames, et la pdrastie comme au
Japon; mais je crus y voir de l'inconvnient; non que ces actions en
aient rellement par elles-mmes, non que les alliances au sein des
familles n'aient une infinit de bons rsultats, et que la pdrastie
ait d'autre danger que de diminuer la population, tort d'une bien lgre
importance, quand il est manifestement dmontr que le vritable bonheur
d'un tat consiste moins dans une trop grande population, que dans sa
parfaite relation entre son peuple et ses moyens[3]; si je crus donc ces
vices nuisibles, ce ne fut que relativement  mon plan d'administration,
parce que le premier dtruisait l'galit, que je voulais tablir, en
agrandissant et isolant trop les familles; et que le second, formant une
classe d'hommes spare, qui se suffisait  elle-mme, drangeait
ncessairement l'quilibre qu'il m'tait essentiel d'tablir. Mais comme
j'avais envie d'anantir ces carts, je me gardai bien de les punir; les
autoda-f de Madrid, les gibets de la Grve m'avaient suffisamment
appris que la vritable faon de propager l'erreur, tait de lui dresser
des chafauds; je me servis de l'opinion, vous le savez, c'est la reine
du monde; je semai du dgot sur le premier de ces vices, je couvris le
second de ridicules, vingt ans les ont anantis, je les perptuais si je
me fusse servi de prisons ou de bourreaux.

Une foule de nouveaux crimes naissaient au sein de la religion, je le
savais; quand j'avais parcouru la France, je l'avais trouve toute
fumante des bchers de Merindol et de Cabrires: on distinguait les
potences d'Amboise; on entendait encore dans la capitale l'affreuse
cloche la Saint-Barthlemi; l'Irlande ruisselait du sang des meurtres
ordonns pour des points de doctrine; il ne s'agissait en Angleterre que
des horribles dissensions des puritains et des non-conformistes. Les
malheureux pres de votre religion (les Juifs) se brlaient en Espagne
en rcitant les mmes prires que ceux qui les dchiquetaient; on ne me
parlait en Italie que des croisades d'Innocent VI, pass-je en Ecosse,
en Bohme, en Allemagne, on ne me montrait chaque jour que des champs de
bataille o des hommes avaient charitablement gorg leurs frres pour
leur apprendre  adorer Dieu[4]. Juste ciel! m'criai-je, sont-ce donc
les furies de l'enfer que ces frntiques servent? quelle main barbare
les pousse  s'gorger ainsi pour des opinions? est-ce une religion
sainte que celle qui ne s'taie que sur des monceaux de morts, que celle
qui ne stigmatise ses cathcumnes qu'avec le sang des hommes! Eh que
t'importe, Dieu juste et saint, que t'importe nos systmes et nos
opinions! Que fait  ta grandeur la manire dont l'homme t'invoque,
c'est que tu veux, c'est qu'il soit juste; ce qui te plat, c'est qu'il
soit humain:tu n'exiges ni gnuflexions, ni crmonies; tu n'as besoins
ni de dogmes, ni de mystres; tu ne veux que l'effusion des coeurs, tu
n'attends de nous que reconnaissance et qu'amour.

Dpouillons ce culte, me dis-je alors, de tout ce qui peut tre matire
 discussion, que sa simplicit soit telle, qu'aucune secte n'en puisse
natre; je vous ferai voir ce bon peuple adorant Dieu, et vous jugerez
s'il est possible qu'il se partage jamais sur la faon de le servir.
Nous croyons l'ternel assez grand, assez bon pour nous entendre sans
qu'il soit besoin de mdiateur; comme nous ne lui offrons de sacrifices
que ceux de nos mes, comme nous n'avons aucune crmonie, comme c'est 
Dieu seul que nous demandons le pardon de nos fautes, et des secours
pour les viter; que c'est  lui seul que nous avouons mentalement
celles qui troublent notre conscience, les prtres nous sont devenus
superflus, et nous n'avons plus redout, en les bannissant  jamais, de
voir massacrer nos frres pour l'orgueil ou l'absurdit d'une espce
d'individus inutile  l'tat,  la nature, et toujours funeste  la
socit.

Oui, dis-je, je donnerai des lois simples  cet excellent peuple, mais
la peine de mort en punira-t-elle l'infracteur? A Dieu ne te plaise. Le
souverain tre peut disposer lui seul de la vie des hommes? je me
croirais criminel moi-mme  l'instant o j'oserais usurper ces droits.
Accoutums  vous forger un Dieu barbare et sanguinaire, vous autres
Europens, accoutums  supposer un lieu de tourmens, o vont tous ceux
que Dieu condamne, vous avez cru imiter sa justice, en inventant de mme
des macrations et des meurtres; et vous n'avez pas senti que vous
n'tablissiez cette ncessit du plus grand des crimes, (la destruction
de son semblable) que vous ne l'tablissiez, dis-je, que sur une chimre
ne de vos seules imaginations. Mon ami, continua cet honnte homme, en
me serrant les mains, l'ide que le mal peut jamais amener le bien, est
un des vertiges le plus effrayant de la tte des sots. L'homme est
faible, il a t cre tel par la main de Dieu; ce n'est, ni  moi de
sonder, sur cela, les raisons de la puissance suprme, ni  moi, d'oser
punir l'homme d'tre ce qu'il faut ncessairement qu'il soit. Je dois
mettre tous les moyens en usage pour tcher de le rendre aussi bon qu'il
peut l'tre, aucuns pour le punir de n'tre pas comme il faudrait qu'il
ft. Je dois l'clairer, tout homme a ce droit avec ses semblables; mais
il n'appartient  personne de vouloir rgler les actions des autres. Le
bonheur du peuple est le premier devoir que m'impose la volont de
l'ternel, et je n'y travaille pas en l'gorgeant. Je veux bien donner
mon sang pour pargner le sien, mais je ne veux pas qu'il en perde une
gote pour ses faiblesses ou pour mes intrts. Si on l'attaque, il se
dfendra, et si son sang coule alors, ce sera pour la seule dfense de
ses foyers et non pour mon ambition. La nature l'afflige dj d'assez de
maux, sans que j'en accumule que je n'ai nuls droits de lui imposer.
J'ai reu de ces honntes citoyens, le pouvoir de leur tre utile, je
n'ai pas eu celui de les affliger. Je serai leur soutien et non pas leur
perscuteur; je serai leur pre, et non pas leur bourreau, et ces hommes
de sang qui prtendent au triste bonheur de massacrer leurs semblables,
ces vautours altrs de carnage, que je compare  des cannibales, je ne
les souffrirai pas dans cette isle, parce qu'ils y nuisent au lieu d'y
servir, parce qu' chaque feuille de l'histoire des peuples qui les
souffrent, je vois ces hommes atroces, ou troubler les projets sages
d'un lgislateur, ou refuser de s'unir  la nation quand il est question
de sa gloire; enchaner cette mme nation si elle est faible,
l'abandonner si elle a de l'nergie, et que de tels monstres, dans un
tat, ne sont que fort dangereux.

Ces projets admis, je m'occupai du commerce; celui de vos colonies
m'effraya. Quelle ncessit, me dis-je, de chercher des tablissemens si
loigns? Notre vritable bonheur, dit un de vos bons crivains,
exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin?
Sommes-nous destins  conserver ternellement des gots factices? Le
sucre, le tabac, les pices, le caf, etc. valent-ils les hommes que
vous sacrifiez pour ces misres?

Le commerce tranger, selon moi, n'est utile qu'autant qu'une nation a
trop ou trop peu. Si elle a trop, elle peut changer son superflu contre
des objets d'agrment ou de frivolit; le luxe peut se permettre 
l'opulence: et si elle n'a pas assez, il est tout simple qu'elle aille
chercher ce qu'il lui faut. Mais vous n'tes dans aucuns de ces cas en
France; vous avez fort peu de superflu et rien ne vous manque. Vous tes
dans la juste position qui doit rendre un peuple heureux de ce qu'il a,
riche de son sol, sans avoir besoin ni d'acqurir pour tre bien, ni
d'changer pour tre mieux. Ce pays abondant ne vous procure-t-il pas
au-del de vos besoins, sans que vous soyez obligs ou d'tablir des
colonies, ou d'envoyer des vaisseaux dans les trois parties du monde
pour ajouter  votre bien-tre? Plus avantageusement situ qu'aucun
autre empire de l'Europe, vous auriez avec un peu de soin les
productions de toute la terre. Le midi de la Provence, la Corse, le
voisinage de l'Espagne, vous donneraient aisment du sucre, du tabac et
du caf. Voil dans la classe du superflu ce qu'on peut regarder comme
le moins inutile; et quand vous vous passeriez d'pices, cette privation
o gagnerait votre sant, pourrait-elle vous donner des regrets?
N'avez-vous pas chez vous tout ce qui peut servir  l'aisance du
citoyen, mme au luxe de l'homme riche? Vos draps sont aussi beaux que
ceux d'Angleterre: Abbeville fournissait autrefois Rome la plus
magnifique des villes du monde; vos toiles peintes sont superbes, vos
toffes de soye plus moelleuses qu'aucune de celles de l'Europe;
relativement aux meubles de fantaisie, aux ouvrages de got, c'est vous
qui en envoyez  toute la terre. Vos Gobelins l'emportent sur Bruxelles,
vos vins se boivent par-tout et ont l'avantage prcieux de s'amliorer
dans le passage. Vos bleds sont si abondans que vous tes souvent
obligs d'en exporter[5]; vos huiles ont plus de finesse que celles
d'Italie, vos fruits sont savoureux et sains, peut-tre avec des soins
auriez-vous ceux de l'Amrique; vos bois de chauffage et de construction
seront toujours en abondance quand vous saurez les entretenir.
Qu'avez-vous donc besoin du commerce tranger? Obligez les nations
trangres  venir chercher dans vos ports le superflu que vous pouvez
avoir, n'ayez d'autre peine que de recevoir ou leur l'argent ou quelques
bagatelles de fantaisie en retour de ce superflu, mais n'quipez plus de
vaisseaux pour l'aller chercher, ne risquez plus sur cet lment
dangereux, un demi tiers de la nation qui expose ses jours pour
satisfaire aux caprices du reste, fatal arrangement qui vous donne des
remords quand vous voyez que vous n'obtenez vos jouissances qu'aux
dpends de la vie de vos semblables, pardon, mon ami, mais cette
considration  laquelle je vois qu'on ne pense jamais assez, entre
toujours dans mes calculs. On vous apportera tout pour obtenir de vous
ce que vous pouvez donner en retour, mais n'ayez point de colonies,
elles sont inutiles, elles sont ruineuses et souvent d'un danger bien
grand. Il est impossible de tenir dans une exacte subordination des
enfans si loin de leur mre. Ici je pris la libert d'interrompre Zam
pour lui apprendre l'histoire des colonies anglaises.--Ce que vous me
dites, reprit-il, je l'avais prvu, il en arrivera autant aux espagnols,
ou ce qui est plus vraisemblable encore, la rpublique de Waginston
s'accrotra peu  peu comme celle de Romulus, elle subjuguera d'abord
l'Amrique, et puis fera trembler la terre. Except vous, Franais, qui
finirez par secouer le joug du despotisme, et par devenir rpublicains 
votre tour, parce que ce gouvernement est le seul qui convienne  une
nation aussi franche, aussi remplie d'nergie et de fiert que la
vtre.[6]

Quoi qu'il en soit, je le rpte, une nation assez heureuse pour avoir
tout ce qu'il lui faut chez elle, doit consommer ce qu'elle a, et ne
permettre l'exportation du superflu qu'aux conditions qu'on vienne le
chercher. En parcourant, un de ces jours, cette isle fortune, nous
pourrons revenir sur cet objet, reprenons le fil de ce qui me regarde.

La rsolution que je formai aprs l'tude de cette partie, fut donc de
rapporter dans mon isle, pour ajouter  ses productions naturelles, une
grande quantit de plantes europennes, dont l'usage me parut agrable;
de m'instruire dans l'art de diriger des manufactures, afin d'en tablir
ici de relatives aux plantes que nous pourrions employer; de retrancher
tout objet de luxe, de jouir de nos productions amliores ou augmentes
par nos soins, et de rompre entirement tout fil de commerce, except
celui qui se fait intrieurement par le seul moyen des changes. Nous
avons peu de voisins, deux ou trois isles au Sud, encore dans
l'incivilisation et dont les habitans viennent nous voir quelquefois;
nous leur donnons ce que nous avons de trop sans jamais rien recevoir
d'eux... ils n'ont rien de plus merveilleux que nous. Un commerce
autrement tabli, ne tarderait pas  nous attirer la guerre; ils ne
connaissent pas nos forces; nous les craserions, et l'pargne du sang
est la premire rgle de toutes mes dmarches. Nous vivons donc en paix
avec ces isles voisines; je suis assez heureux pour leur avoir fait
chrir notre gouvernement: elles s'uniraient infailliblement  nous si
nous avions besoin de secours; mais elles nous seraient inutiles;
attaques par l'ennemi, tous nos citoyens alors deviendraient soldats:
il n'en est pas un seul qui ne prfrt la mort  l'ide de changer de
gouvernement: voil encore un des fruits de ma politique; c'est en me
faisant aimer d'eux que je les ai rendu militaires; c'est en leur
composant un sort doux, une vie heureuse, c'est en faisant fleurir
l'agriculture, c'est en les mettant dans l'abondance de tout ce qu'ils
peuvent dsirer, que je les ai lis par des noeuds indissolubles; en
s'opposant aux usurpateurs, ce sont leurs foyers qu'ils garantissent,
leurs femmes, leurs enfans, le bonheur unique de leur vie; et on se bat
bien pour ces choses l. Si j'ai jamais besoin de cette milice, un seul
mot fera ma harangue: mes enfans, leur dirai-je, voil vos maisons,
voil vos biens et voil ceux qui viennent vous les ravir, marchons. Vos
souverains d'Europe ont-ils de tels intrts  offrir  leurs
mercenaires qui, sans savoir la cause qui les meut, vont stupidement
verser leur sang pour une discussion qui non seulement leur est
indiffrente, mais dont ils ne se doutent mme pas. Ayez chez vous une
bonne et solide administration; ne variez pas ceux qui la dirigent au
plus petit caprice de vos souverains ou  la plus lgre fantaisie de
leurs matresses; un homme qui s'est instruit dans l'art de gouverner,
un homme qui a le secret de la machine, doit tre considr et retenu;
il est imprudent de confier ce secret  tant de citoyens  la fois;
qu'arrive-t-il d'ailleurs quand ils sont srs de n'tre levs qu'un
instant? Ils ne s'occupent que de leurs intrts et ngligent
entirement les vtres. Fortifiez vos frontires, rendez-vous
respectables  vos voisins. Renoncez  l'esprit de conqutes, et n'ayant
jamais d'ennemis, ne devant vous occuper qu' garantir vos limites, vous
n'aurez pas besoin de soudoyer une si grande quantit d'hommes en tout
tems; vous rendrez, en les reformant, cent mille bras  la charrue, bien
mieux placs qu' porter un fusil qui ne sert pas quatre fois par sicle
et qui ne servirait pas une, par le plan que j'indique. Vous n'enlverez
plus alors au pre de famille des enfans qui lui sont ncessaires, vous
n'introduirez pas l'esprit de licence et de dbauche parmi l'lite de
vos citoyens,[7] et tout cela pour le luxe imbcile d'avoir toujours une
arme formidable. Rien de si plaisant que d'entendre vos crivains
parler tous les jours de population, tandis qu'il n'est pas une seule
opration de votre gouvernement qui ne prouve qu'elle est trop
nombreuse, et si elle ne l'tait pas beaucoup trop, enchanerait-il d'un
cot, par les noeuds du clibat, tous ces militaires pris sur la fleur
de la nation mme, et ne rendrait-il pas de l'autre la libert  cette
multitude de prtres et de religieuses galement lis par les chanes
absurdes de l'abstinence. Puisque tout va, puisqu'il y a encore du
_trop_, malgr ces digues puissantes offertes  la population,
puisqu'elle est encore trop forte; malgr tout cela, il est donc
ridicule de se rcrier toujours sur le mme objet: me tromp-je?
Voulez-vous qu'elle soit plus nombreuse, est-il essentiel qu'elle le
soit? A la bonne heure, mais n'allez pas chercher pour l'accrotre, les
petits moyens que vous allguez. Ouvrez vos clotres, n'ayez plus de
milice inutile, et vos sujets quadrupleront.

Je passais un jour  Paris sur cette arne de Thmis, o les prestolets
de son temple, le frac lgant sous le cotillon noir, condamnent si
lgrement  la mort, en venant de souper chez leurs catins, des
infortuns qui valent quelquefois mieux qu'eux. On allait y donner un
spectacle  ces bouchers de chair humaine.... Quel crime a commis ce
malheureux, demandai-je? Il est pdraste, me rpondit-on; vous voyez
bien que c'est un crime affreux, il arrte la population, il la gne, il
la dtruit... ce coquin mrite donc d'tre dtruit lui-mme.--Bien
raisonn, rpondis-je  mon philosophe, Monsieur me parat un gnie....
Et suivant une foule qui s'introduisait non loin de l, dans un
monastre, je vis une pauvre fille de 16 ou 17 ans, frache et belle,
qui venait de renoncer au monde, et de jurer de s'ensevelir vive dans la
solitude o elle tait.... Ami, dis-je  mon voisin, que fait cette
fille?--C'est une Sainte, me rpondit-on, elle renonce au monde, elle va
enterrer dans le fond d'un clotre le germe de vingt enfans dont elle
aurait fait jouir l'tat.--Quel sacrifice!--Oh! oui, Monsieur, c'est un
ange, sa place est marque dans le Ciel.--Insens, dis-je  mon homme,
ne pouvant tenir  cette inconsquence, tu brles l un malheureux dont
tu dis que le tort est d'arrter la propagation, et tu couronnes ici une
fille qui va commettre le mme crime; accorde-toi, Franais,
accorde-toi, ou ne trouve pas mauvais qu'un tranger raisonnable qui
voyage dans ta Nation, ne la prenne souvent pour le centre de la folie
ou de l'absurdit.

Je n'ai qu'un ennemi  craindre, poursuivit Zam, c'est l'Europen
inconstant, vagabond, renonant  ses jouissances pour aller troubler
celles des autres, supposant ailleurs des richesses plus prcieuses que
les siennes, dsirant sans cesse un gouvernement meilleur, parce qu'on
ne sait pas lui rendre le sien doux; turbulent, froce, inquiet, n pour
le malheur du reste de la terre, catchisant l'Asiatique, enchanant
l'Africain, exterminant le Citoyen du nouveau monde, et cherchant encore
dans le milieu des mers de malheureuses isles  subjuguer; oui, voil le
seul ennemi que je craigne, le seul contre lequel je me battrai, s'il
vient; le seul, ou qui nous dtruira, ou qui n'abordera jamais dans
cette isle; il ne le peut que d'un ct; je vous l'ai dit, ce ct est
fortifi de la plus sre manire: vous y verrez les batteries que j'ai
fait tablir; l'accomplissement de cet objet fut le dernier soin de mon
voyage, et le dernier emploi de l'or que m'avait donn mon pre. Je fis
construire trois vaisseaux de guerre  Cadix, je les fis remplir de
canons, de mortiers, de bombes, de fusils, de balles, de poudre, de
toutes vos effrayantes munitions d'Europe, et fis dposer tout cela dans
le magasin du port qu'avait fait construire mon prdcesseur; les canons
furent mis dans leurs embrasures, cent jeunes gens s'exercent deux fois
le mois aux diffrentes manoeuvres ncessaires  cette artillerie; mes
Concitoyens savent que ces prcautions ne sont prises que contre
l'ennemi qui voudrait nous envahir. Ils ne s'en inquitent pas, ils ne
cherchent mme point  approfondir les effets de ces munitions
infernales dont je leur ai toujours cach les expriences; les jeunes
gens s'exercent sans tirer; si la chose tait srieuse, ils savent ce
qui en rsulterait, cela suffit. Avec les peuples doux qui m'entourent,
je n'aurais pas eu besoin de ces prcautions; vos barbares compatriotes
m'y forcent, je ne les emploierai jamais qu' regret.

Tel fut l'attirail formidable avec lequel, au bout de vingt ans, je
rentrai dans ma Patrie, j'eus le bonheur d'y retrouver mon pre, et d'y
recevoir encore ses conseils; il fit briser les vaisseaux que j'amenai,
il craignit que cette facilit d'entreprendre de grands voyages
n'allumt la cupidit de ce bon peuple, et qu' l'exemple des Europens,
l'espoir de s'enrichir ailleurs ne vint troubler sa tranquillit. Il
voulut que ce peuple aimable et pacifique, heureux de son climat, de ses
productions, de son peu de loix, de la simplicit de son culte,
conservt toujours son innocence en ne correspondant jamais avec des
Nations trangres, qui ne lui inculqueraient aucune vertu, et qui lui
donneraient beaucoup de vices. J'ai suivi tous les plans de ce
respectable et cher auteur de mes jours, je les ai amliors quand j'ai
cru le pouvoir: nous avons fait passer cette Nation de l'tat le plus
agreste  celui de la civilisation; mais  une civilisation douce, qui
rend plus heureux l'homme naturel qui la reoit, loigne des barbares
excs o vous avez port la vtre, excs dangereux qui ne servent qu'
faire maudir votre domination, qu' faire har, qu' faire dtester vos
liens, et qu' faire regretter  celui que vous y soumettez l'heureuse
indpendance dont vous l'avez cruellement arrach. L'tat naturel de
l'homme est la vie sauvage; n comme l'ours et le tigre dans le sein des
bois, ce ne fut qu'en raffinant ses besoins qu'il crut utile de se
runir pour trouver plus de moyens  les satisfaire. En le prenant de-l
pour le civiliser, songez  son tat primitif,  cet tat de libert
pour lequel l'a form la nature, et n'ajoutez que ce qui peut
perfectionner cet tat heureux dans lequel il se trouvait alors,
donnez-lui des facilits, mais ne lui forgez point de chanes; rendez
l'accomplissement de ses dsirs plus ais, mais ne les asservissez pas;
contenez-le pour son propre bonheur, mais ne l'crasez point par un
fatras de loix absurdes, que tout votre travail tende  doubler ses
plaisirs en lui mnageant l'art d'en jouir long-tems et avec sret;
donnez-lui une religion douce, comme le dieu qu'elle a pour objet;
dgagez-la sur-tout de ce qui ne tient qu' la foi; faites-la consister
dans les oeuvres, et non dans la croyance. Que votre peuple n'imagine
pas qu'il faille croire aveuglment, tels et tels hommes, qui dans le
fond n'en savent pas plus que lui, mais qu'il soit convaincu que ce
qu'il faut, que ce qui plat  l'ternel est de conserver toujours son
me aussi pure que quand elle mana de ses mains; alors il volera
lui-mme adorer le Dieu bon qui n'exige de lui que des vertus
ncessaires au bonheur de l'individu qui les pratique; voil comme ce
peuple chrira votre administration, voil comme il s'y assujettira
lui-mme, et voil comme vous aurez dans lui des amis fidles, qui
priraient plutt que de vous abandonner, ou que de ne pas travailler
avec vous  tout ce qui peut conserver la Patrie.

Nous reprendrons demain cette conversation, me dit Zam; je vous ai
racont mon histoire, jeune homme, je vous ai dit ce que j'avais fait,
il faut maintenant vous en convaincre: allons dner, les femmes nous
attendent.

Tout se passa comme la veille: mme frugalit, mme aisance, mme
attention, mme bont de la part de mes htes, nous emes de plus ses
deux fils, qu'il tait difficile de ne pas aimer ds qu'on avait pu les
entendre et les voir: l'un tait g de 22 ans, l'autre de 18; ils
avaient tous deux sur leur physionomie les mmes traits de douceur et
d'amnit qui caractrisaient si bien leurs aimables parens. Ils
m'accablrent de politesses et de marques d'estime; ils n'eurent point
en me regardant cette curiosit insultante et pleine de mpris, qui
clatent dans les gestes et dans les regards de nos jeunes gens, la
premire fois qu'ils voient un tranger; ils ne m'observrent que pour
me caresser, ne me parlrent que pour me louer, ne m'interrogrent que
pour tirer de mes rponses quelques sujets de m'applaudir[8].

L'aprs-midi, Zam voulut que nous allassions voir si rien ne manquait 
mon quipage; il tait difficile d'avoir donn de meilleurs ordres,
impossible qu'ils usent mieux excuts; ce fut alors qu'il me fit
observer la difficult d'aborder dans son port, et la manire dont il
tait dfendu: deux ouvrages extrieurs l'embrassaient entirement, et
le dominaient  tel point, qu'aucun btiment n'y pouvaient entrer sans
tre foudroy de la nombreuse artillerie qui garnissait ces deux
redoutes; parvenait-on dans la rade, on se retrouvait sous le feu du
fort; chappait-on  des dangers si srs, deux vastes boulevards
dfendaient l'approche de la ville; ils se garnissaient au besoin de
toute la jeunesse de la Capitale, et l'invasion devenait impraticable.

Je n'ai jusqu'ici, grce au ciel, encore nul besoin de tout cela, me dit
Zam, et j'espre bien que le peuple ne s'en servira jamais. Vous voyez
ces normes rochers qui commencent d'ici  rgner de droite et de
gauche, ds qu'ils se sont entr'ouverts pour former la bouche du port,
ils deviennent inabordables de toutes parts, et ils ont plus de 300
pieds de hauteur; ils nous entourent ainsi de par-tout, ils nous servent
par-tout de remparts. Nous aurons donc long-tems  faire jouir ce bon
peuple de la flicit que nous lui avons prpare; cette certitude fait
le charme de ma vie, elle me fera mourir content. Nous revnmes.

Vous tes jeune, me dit Zam un peu avant de rentrer au palais, il faut
vous ddommager de l'ennui que je vous ai caus ce matin par un
spectacle de votre got.

A peine les portes furent-elles ouvertes, que je vis cent femmes autour
de l'pouse du lgislateur, toutes uniformment vtues, et toutes en
rose, parce que c'tait la couleur de leur ge: voil les plus jolies
personnes de la Capitale, me dit Zam, j'ai voulu les runir toutes sous
vos yeux, afin que vous puissiez dcider entr'elles et vos Franaises.

Moins occup de l'idole de mon coeur, peut-tre euss-je mieux discern
l'assemblage tonnant de jolis traits qui se montraient  moi dans cet
instant; mais je ne vis que ce tendre objet; chaque fois que la beaut
paraissait  mes yeux, quelque ft la forme qu'elle prit, elle ne
m'offrait jamais qu'lonore.

Nanmoins, on runirait difficilement, je dois le dire, dans quelque
ville d'Europe que ce pt tre, un aussi grand nombre de jolies figures;
en gnral, le sang est superbe  Tamo; Zilia, que je vais essayer de
vous peindre, vous donnera une ide gnrale de ce sexe charmant, auquel
il semble que la nature n'ait accord tant d'appas, que par le dessein
qu'elle avait de lui faire habiter le plus heureux pays de la terre.

Zilia est grande, sa taille est souple et dgage, sa peau d'une
blancheur blouissante; tous ses traits sont l'emblme de la candeur et
de la modestie; ses yeux, plus tendres que vifs, trs-grands et d'un
bleu fonc, semblent exprimer  tout instant l'amour le plus dlicat et
le sentiment le plus voluptueux; sa bouche, dlicieusement coupe, ne
s'ouvre que pour montrer les dents les plus belles et les plus blanches,
elle a peu de couleurs; mais elle s'anime ds qu'on la regarde, et son
teint devient alors comme la plus frache des roses; son front est
noble; ses cheveux, trs-agrablement plants, sont d'un blond cendr,
et l'norme quantit qu'elle en a, se mariant le plus lgamment du
monde aux contours gracieux de son voile, retombant  grands flots, sur
sa gorge d'albtre, toujours dcouverte d'aprs l'usage de sa Nation,
achvent de donner  cette jolie personne l'air de la desse mme de la
jeunesse; elle venait d'atteindre sa seizime anne, et promettait de
crotre encore, quoique sa taille lgre fut dj trs-leve; ses bras
sont un peu longs, et ses doigts, d'une lasticit, d'une souplesse et
d'un mince auxquels nos yeux ne se font point.... Ne prenez pas ceci,
pour une fadeur, Mademoiselle, dit Sainville en adressant la parole 
ton Aline; mais j'aurais pu d'un mot peindre cette fille charmante, je
n'avais besoin que de vous montrer.--En vrit, Monsieur, dit Madame de
Blamont, est-il bien vrai? ne nous flattez-vous point? ma fille serait
aussi jolie que Zilia?--J'ose vous protester, Madame, dit Sainville,
qu'il est impossible de se mieux ressembler.--Poursuivez, poursuivez,
Monsieur, dit le Comte  Sainville, vous donneriez de l'amour-propre 
notre chre Aline, et nous ne voulons point la gter.... Aline rougit....
Sa mre la baisa, et notre jeune aventurier reprit en ces termes.

Voil la femme de mon fils, me dit Zam en me prsentant Zilia, elle ne
sait encore dire que trois mots franais, ce sont les premiers que son
mari lui a appris; mais comme il lui trouve des dispositions, il
continuera: prononcez-les donc ces trois mots, ma fille, lui dit ce pre
charmant, et la tendre et dlicieuse Zilia posant la main sur son coeur,
et regardant son mari avec autant de grce que de modestie, lui dit en
rougissant: _voil votre bien_. Toutes les femmes se mirent  rire, et
je vis alors qu'elle tait la gat, la candeur et la touchante flicit
qui rgnait chez cet heureux peuple.

Je demandai  Zam pourquoi les maris n'taient pas avec leurs
femmes?--Pour vous faire juger les sexes  part, me dit-il, demain vous
ne verrez que les jeunes gens, aprs-demain nous les runirons; j'ai peu
de plaisirs  vous donner, je les mnage.

Ces femmes intressantes animes par la prsence de l'adorable pouse de
leur chef, qui les encourageait et qui les aimait, se livrrent le reste
du jour  mille innocens plaisirs, qui, les plaant dans nombre
d'attitudes diverses, me dvelopprent leurs grces naturelles, et
acheva de me convaincre de la douceur et de l'amnit de leur caractre;
elles excutrent plusieurs jeux de leur pays, ainsi que quelques-uns
d'Europe, et furent dans tous, gaies, honntes, polies, toujours
modestes et toujours dcentes, si vous en exceptez l'usage d'avoir leur
gorge entirement dcouverte, (mais tout est habitude) et je n'ai point
vu que ce costume, qui leur est propre, produist jamais aucune
indcence; les hommes sont faits  voir leurs femmes ainsi; ils
l'taient avant  les voir nues; les loix de Zam sur cet objet, ont
donc rtabli, au lieu de dtruire.

On ne s'chauffe point de ce qu'on voit journellement, me rpondit cet
aimable homme, quand il s'aperut de la surprise o cette coutume me
jetait: la pudeur n'est qu'une vertu de convention; la nature nous a
crs nuds, donc il lui plaisait que nous fussions tels; en prenant
d'ailleurs ce peuple dans l'tat de nudit, si j'avais voulu encaisser
leurs femmes dans des busqus  l'europenne, elles se seraient
dsespres: il faut, quand on change les usages d'une Nation, toujours
autant qu'il est possible, conserver des anciens ce qui n'a nul
inconvnient; c'est la faon d'accoutumer  tout, et de ne rvolter sur
rien. Une collation simple et frugale fut servie  ces femmes adorables;
la mme politesse, la mme discrtion, la mme retenue les suivit
par-tout, et elles se retirrent.

Le lendemain il y avait conseil, je ne pus voir Zam que l'aprs-midi;
je passai le matin  vaquer aux soins de notre quipage.--Venez, me dit
notre hte charmant ds qu'il fut libre, il me reste bien des choses 
vous apprendre, pour vous donner une entire connaissance de notre
Patrie et de nos moeurs: je vous ai dit que le divorce tait permis dans
mes tats, ceci va nous jeter dans quelques dtails.

La nature, en n'accordant aux femmes qu'un petit nombre d'annes pour la
reproduction de l'espce, semble indiquer  l'homme qu'elle lui permet
d'avoir deux compagnes: quand l'pouse cesse de donner des enfans  son
mari, celui-ci a encore quinze ou vingt ans  en dsirer, et  jouir de
la possibilit d'en avoir; la loi qui lui permet d'avoir une seconde
femme ne fait qu'aider  ses lgitimes dsirs, celle qui s'oppose  cet
arrangement contrarie celle de la nature, et par sa rigueur, et par son
injustice. Le divorce a pourtant deux inconvniens: le premier, que les
enfans de la plus vieille mre peuvent tre maltraits par la plus
jeune; le second, que les pres aimeront toujours mieux les derniers
enfans.

Pour lever ces difficults, les enfans quittent ici la maison paternelle
ds qu'ils n'ont plus besoin du sein de la mre; l'ducation qu'ils
reoivent est _nationale_; ils ne sont plus les fils de tel ou tel, ce
sont les enfans de l'tat; les parens peuvent les voir dans les maisons
o on les lve, mais les enfans ne rentrent plus dans la maison
paternelle; par ce moyen, plus d'intrt particulier, plus d'esprit de
famille, toujours fatal  l'galit, quelquefois dangereux  l'tat;
plus de crainte d'avoir des enfans au-del des biens qu'on peut leur
laisser. Les maisons n'tant habites que par un mnage, il y en a
souvent de vacantes; sitt qu'une maison le devient, elle rentre dans la
masse des biens de l'tat, dont elle n'a t spare que pendant la vie
de ceux qui l'occupaient. L'tat est seul possesseur de tous les biens,
les sujets ne sont qu'usufruitiers; ds qu'un enfant mle a atteint sa
quinzime anne, il est conduit dans la maison o s'lvent les filles:
l, il se choisit une pouse de son ge; si la fille consent, le mariage
se fait; si elle n'y consent pas, le jeune homme cherche jusqu' ce
qu'il soit agr; de ce moment, on lui donne une des maisons vacantes,
et le fonds de terre annex  cette maison, qu'elle ait appartenu  sa
famille, ou non, la chose est indiffrente, il suffit que le bien soit
libre, pour qu'il en soit mis en possession. Si le jeune mnage a des
parens, ils assistent  son hymen, dont la crmonie, simple, ne
consiste qu' faire jurer  l'un et  l'autre poux, au nom de
l'ternel, qu'ils s'aimeront, qu'ils travailleront de concert  avoir
des enfans, et que le mari ne rpudiera sa femme, ou la femme le mari,
que pour des causes lgitimes: cela fait, les parens qui ont assist
comme tmoins, se retirent, et les jeunes gens se trouvent matres d'eux
sous l'inspection et la direction de leurs voisins, obligs de les
aider, de leur donner des conseils et des secours pendant l'espace de
deux ans, au bout desquels les jeunes poux sortent entirement de
tutelle. Si les parens veulent prendre le soin de cette direction, ils
en sont les matres; alors, ils viennent aider chaque jour les nouveaux
maris, les deux annes prescrites.

Les causes pour lesquelles l'poux peut demander le divorce, sont au
nombre de trois: il peut rpudier sa femme si elle est mal-saine, si
elle ne veut pas, ou ai elle ne peut plus lui donner d'enfans, et s'il
est prouv qu'elle ait une humeur acaritre, et qu'elle refuse  son
mari tout ce que celui-ci peut lgitimement exiger d'elle. La femme, de
son cot, peut demander  quitter son mari, s'il est mal-sain, s'il ne
veut pas, ou s'il ne peut plus lui faire des enfans lorsqu'elle est
encore en tat d'en avoir, et s'il la maltraite, quel qu'en puisse tre
le motif.

Il y a  l'extrmit de toutes les villes de l'tat, une rue entire qui
ne contient que des maisons plus petites que celles qui sont destines
aux mnages; ces maisons sont donne par l'tat aux rpudis de l'un ou
l'autre sexe, et aux clibataires; elles ont, comme les autres, de
petites possessions annexes  elles, de sorte que le clibataire ou le
rpudi, de quelque sexe qu'il soit, n'a rien  demander, ni  sa
famille, si c'est le clibataire, ni l'un  l'autre, si ce sont des
poux.

Un mari qui a rpudi sa femme et qui en dsire une autre, peut se la
choisir, ou parmi les rpudies, s'il arrivait qu'il s'y en trouvt une
qui lui plt, ou il va la prendre dans la maison d'ducation des filles.
L'pouse qui a rpudi son mari, agit absolument de mme; elle peut se
choisir un poux parmi les rpudis, s'il en est qui l'accepte, si elle
en trouve qui lui plaise, ou elle va se le choisir parmi les jeunes
gens, s'il en est qui veuille d'elle. Mais si l'un ou l'autre poux
rpudi dsire vivre  part dans la petite habitation que lui donne
l'tat, sans vouloir prendre de nouvelles chanes, il en est le matre:
on n'est contraint  aucune de ces choses, elles se font toutes de bon
accord; jamais les enfans n'y peuvent mettre d'obstacles, c'est un
fardeau dont l'tat soulage les parens, puisqu' peine les premiers
voient-ils le jour, que ceux-ci s'en trouvent dbarrasses. Au-del de
deux choix, la rpudiation n'a plus lieu; alors, il faut prendre
patience, et se souffrir mutuellement. On n'imagine pas combien la loi
qui dbarrasse les pres et mres de leurs enfans, vite dans les
familles de divisions et de msintelligences: les poux n'ont ainsi que
les roses de l'hymen, ils n'en sentent jamais les pines. Rien en cela
ne brise le noeuds de la nature, ils peuvent voir et chrir de mme
leurs enfans: ou leur laisse tout ce qui tient  la douceur des
sentimens de l'me, on ne leur enlve que ce qui pourrait les altrer ou
les dtruire. Les enfans, de leur ct, n'en chrissent pas moins leurs
parens; mais accoutums  voir la Patrie comme une autre mre, sans
cesser d'tre enfans plus tendres, ils en deviennent meilleurs Citoyens.

On a dit, on a crit que l'ducation nationale ne convenait qu' une
Rpublique, et l'on s'est tromp: cette sorte d'ducation convient 
tout Gouvernement qui voudra faire aimer la Patrie, et tel est le
caractre distinctif du ntre, si j'adapte d'ailleurs  l'isle de Tamo
une ducation rpublicaine, je vous en expliquerai bientt les raisons.
La facilit des rpudiations dont vous venez de voir le dtail, vite
tellement l'adultre, que ce crime, si commun parmi vous, est ici de la
plus grande raret; s'il est prouv pourtant, il devient un quatrime
cas  la sparation des parties, souvent alors deux mnages changent
rciproquement; mais il y a tant de moyens de se satisfaire en adoptant
les noeuds de l'hymen, les entraves en sont si lgres, qu'il est bien
rare que la galanterie vienne souiller ces noeuds.

Les fonds qui doivent nourrir les poux tant tous de mme valeur, le
choix prside seul  la formation de leurs liens. Toutes les filles
tant galement riches, tous les garons ayant la mme portion de
fortune, ils n'ont plus que leurs coeurs  couter pour se prendre. Or,
ds qu'on a toujours mutuellement ce qu'on dsire, pourquoi
changerait-on? et si l'on veut changer ds qu'on le peut, quel motif,
ds-lors, engagerait  aller troubler le bonheur des autres? Il y a
pourtant quelques intrigues, ce mal est invitable; mais elles sont si
rares et si caches, ceux qui les ont ou qui les souffrent en prouvent
tous une telle honte, qu'il n'en rsulte aucune sorte de trouble dans la
socit: point d'imprudences, point de plaintes, fort peu de crimes,
n'est-ce pas l tout ce qu'on peut obtenir sur cette partie? et avec
tous les moyens que vous employez, avec ces maisons scandaleuses, o de
malheureuses victimes sont indcemment dvoues  l'intemprance
publique; avec tout cela, dis-je, obtenez-vous dans votre Europe
seulement la moiti de ce que je gagne par les procds que je viens de
vous dire[9].

Tout ce qui tient aux possessions vient de vous tre dmontr: ces
dtails vous font voir que le sujet n'a rien en propre, ne tient ce
qu'il a que de l'tat, qu' sa mort tout y rentre; mais que comme il en
jouit sa vie durant en pleine et sre paix, il a le plus grand intrt a
ne pas laisser son domaine en friche; son aisance dpend du soin qu'il
aura de ce domaine, il est donc forc de l'entretenir. Quand les deux
poux vieillissent, ou quand l'un des deux vient  manquer, les vieilles
gens ou les gens veufs qui aidrent autrefois les jeunes, le sont
maintenant par eux, et c'est  ceux-ci que l'on s'en prend alors, si
tout n'est pas gr dans ces cas de vieillesse, d'infirmits ou de
veuvage avec le mme ordre que cela l'tait auparavant. Ces jeunes gens
n'ont sans doute aucun intrt bien direct  entretenir les domaines des
vieux, puisqu'ayant dj ce qu'il leur faut, ils n'en hriteront
srement pas; mais ils le font par reconnaissance, par attachement pour
la Patrie, et parce qu'ils sentent bien d'ailleurs que dans leur
caducit ils auront besoin de pareils secours, et qu'on le leur
refuserait, s'ils ne l'avaient pas donn aux autres.

Je n'ai pas besoin de vous faire observer combien cette galit de
fortune bannit absolument le luxe: il n'est point, dans un tat, de
meilleures loix somptuaires, il n'en est pas de plus sres.
L'impossibilit d'avoir plus que son voisin, anantit absolument ce vice
destructeur de toutes les Nations de l'Europe: on peut dsirer d'avoir
de meilleurs fruits qu'un autre, des comestibles plus dlicats; mais
ceci n'tant que le rsultat des soins et des peines qu'on prend pour y
russir, ce n'est plus faste, c'est mulation; et comme elle ne tourne
qu'au bien des sujets, le Gouvernement doit l'entretenir.

Jetons maintenant les yeux, mon ami, poursuivit cet homme respectable,
sur la multitude de crimes que ces tablissemens prviennent, et si je
vous prouve que j'en diminue la somme sans qu'il en cote un cheveu, ni
une heure de peine au citoyen, m'avouerez-vous que j'aurai fait de la
meilleure besogne que ces brutaux inventeurs et sectateurs de vos loix
atroces, qui, comme celles de Dracon, ne prononcent jamais que le glaive
 la main? M'accorderez-vous que j'aurai rempli le sage et grand
principe des loix Perses, qui enjoignent au Magistrat de prvenir le
crime, et non de le punir; il ne faut qu'un sot et qu'un bourreau pour
envoyer un homme  la mort, mais beaucoup d'esprit et de soin pour
l'empcher de la mriter.

Avec l'galit de biens, point de vols; le vol n'est que l'envie de
s'approprier ce qu'on n'a pas, et ce qu'on est jaloux de voir  un
autre; mais, ds que chacun possde la mme chose, ce dsir criminel ne
peut plus exister.

L'galit des biens entretenant l'union, la douceur du Gouvernement,
portant tous les sujets  chrir galement leur rgime, point de crimes
d'tat, point de rvolution.

Les enfans loigns de la maison paternelle, point d'inceste;
soigneusement levs, toujours sous les yeux d'instituteurs srs et
honntes... point de viols.

Peu d'adultre, au moyen du divorce.

Les divisions intestines prvenues par l'galit des rangs et des biens,
toutes les sources du meurtre sont teintes.

Par l'galit, plus d'avarice, plus d'ambition, et que de crimes
naissent de ces deux causes! plus de successeurs impatiens de jouir,
puisque c'est l'ge qui donne des biens, et jamais la mort des parens;
cette mort n'tant plus dsire, plus de parricides, de fratricides, et
d'autres crimes si atroces, que le nom seul n'en devrait jamais tre
prononc.

Peu de suicides, l'infortune seule y conduit: ici, tout le monde tant
heureux, et tous l'tant galement, pourquoi chercherait-on  se
dtruire?

Point d'infanticides: pourquoi se dferait-on de ses enfans, quand ils
ne sont jamais  charge, et qu'on n'en peut retirer que des secours? Le
dsordre de jeunes gens tant impossible, puisqu'ils n'entrent dans le
monde que pour se marier, la fille de famille n'est plus expose comme
chez vous au dshonneur ou au crime; faible, sduite et malheureuse,
elle n'existe plus, comme chez vous, entre la fltrissure et l'affreuse
ncessit de dtruire le fruit infortun de son amour.

Cependant, je l'avoue, toutes les infractions ne sont pas ananties; il
faudrait tre un Dieu, et travailler sur d'autres individus que l'homme,
pour absorber entirement le crime sur la terre; mais comparez ceux qui
peuvent rester dans la nature de mon Gouvernement, avec ceux o le
Citoyen est ncessairement conduit par la vicieuse composition des
vtres. Ne le punissez donc pas quand il fait mal, puisque vous le
mettez dans l'impossibilit de faire bien; changez la forme de votre
Gouvernement, et ne vexez pas l'homme, qui, quand cette forme est
mauvaise, ne peut plus y avoir qu'une mauvaise conduite, parce que ce
n'est plus lui qui est coupable, c'est vous... vous, qui pouvant
l'empcher de faire mal en variant vos loix, les laissez pourtant
subsister, toutes odieuses qu'elles sont, pour avoir le plaisir d'en
punir l'infracteur. Ne prendriez-vous pas pour un homme froce, celui
qui ferait prir un malheureux pour s'tre laiss tomber dans un
prcipice o la main mme qui le punirait viendrait de le jeter? Soyez
justes: tolrez le crime, puisque le vice de votre Gouvernement y
entrane; ou si le crime vous nuit, changez la construction du
Gouvernement qui le fait natre; mettez, comme je l'ai fait, le Citoyen
dans l'impossibilit d'en commettre; mais ne le sacrifiez pas 
l'ineptie de vos loix, et  votre enttement de ne les vouloir pas
changer.

Soit, dis-je  Zam; mais il me semble que si vous avez peu de vices,
vous ne devez gures avoir de vertus; et n'est-ce pas un Gouvernement
sans nergie, que celui o les vertus sont enchanes?

Premirement, rpondit Zam, cela ft-il, je le prfrerais: j'aimerais
mille fois mieux, sans doute, anantir tous les vices dans l'homme, que
de faire natre en lui des vertus, si je ne le pouvais qu'en lui donnant
des vices, parce qu'il est reconnu que le vice nuit beaucoup plus 
l'homme, que la vertu ne lui est utile, et que dans vos Gouvernemens
sur-tout, il est bien plus essentiel de n'avoir pas le vice qu'on punit,
que de possder la vertu qu'on ne rcompense point. Mais vous vous tes
tromp; de l'anantissement des vices ne rsulte point l'impossibilit
des vertus: la vertu n'est pas  ne point commettre de vices, elle est 
faire le mieux possible dans les circonstances donnes, or, les
circonstances sont galement offertes ici  nos Citoyens, qu'aux vtres:
la bienfaisance ne s'exerce pas comme chez vous, j'en conviens,  des
legs pieux, qui ne servent qu' engraisser des moines, ou  des aumnes,
qui n'encouragent que des fainans; mais elle agit en aidant son voisin,
en secourant l'homme infirme, en soignant les vieillards et les malades,
en indiquant quelques bons principes pour l'ducation des enfans, en
prvenant les querelles ou les divisions intestines; le courage se
montre,  supporter patiemment les maux que nous envoie la nature; cette
vertu ainsi exerce, n'est-elle pas d'un plus haut prix que celle qui ne
nous entrane qu' la destruction de nos semblables? Mais celle-l mme
s'exercerait avec sublimit, s'il s'agissait de dfendre la Patrie;
l'amiti qu'on peut mettre au rang des vertus, ne peut-elle pas avoir
ici l'extension la plus douce, et l'empire le plus agrable? Nous aimons
l'hospitalit, nous l'exerons envers nos amis et nos voisins; malgr
l'galit, l'mulation n'est point teinte, je vous ferai voir nos
charpentiers, nos maons, vous jugerez de leur ardeur  se surpasser
l'un l'autre, soit par le plus de souplesse, soit par la manire
d'quarrir la pierre, de la faonner, d'en composer avec art la forme
lgre de nos maisons, d'en disposer les charpentes, etc.

Mais, continuai-je d'objecter  Zam, voil, quoique vous en disiez, une
seconde classe dans l'tat; cet ouvrier n'est qu'un mercenaire, le voil
rabaiss dans l'opinion, le voil diffrent du Citoyen qui ne travaille
point.

Erreur, me dit Zam, il n'y a aucune diffrence entre celui que vous
allez voir  l'instant construire une maison, et celui qu'hier vous
vites admis  ma table; leur condition est gale, leur fortune l'est,
leur considration absolument la mme; rien, en un mot, ne les
distingue, et cette opinion qui lve l'un chez vous, et qui avilit
l'autre, nous ne l'admettons nullement ici: Zilia, ma bru, Zilia que
vous admirtes, est la fille d'un de nos plus habiles manufacturiers;
c'est pour rcompenser son mrite que je me suis alli avec lui.

Les dispositions seules de nos jeunes gens tablissent la diffrence de
leurs occupations pendant leur vie: celui-ci n'a de talent que pour
l'agriculture, tout autre ouvrage le dgote ou ne s'accorde pas  sa
constitution, il se contente de cultiver la portion de terre que lui
confie l'tat, d'aider les autres dans la mme partie, de leur donner
des conseils sur ce qui y est relatif: celui-ci manie le rabot avec
adresse, nous en faisons un menuisier; les outils ne nous manquent
point, j'en ai rapport plusieurs coffres d'Europe; quand le fer en sera
us, nous les rparerons avec l'or de nos mines; et ainsi ce vil mtal
aura une fois au moins servi  des choses utiles: tel autre lve
montrera du got pour l'architecture, le voil maon; mais, ni les uns,
ni les autres, ne sont mercenaires, on les paie des services qu'ils
rendent par d'autres services; c'est pour le bien de l'tat qu'ils
travaillent, quel infme prjug les avilirait donc? quel motif les
rabaisserait aux yeux de leur compatriotes? Ils ont le mme bien, la
mme naissance, ils doivent donc tre gaux: si j'admettais les
distinctions, assurment ils l'emporteraient sur ceux qui seraient
oisifs; le Citoyen le plus estim dans un tat, ne doit pas tre celui
qui ne fait rien, la considration n'est due qu' celui qui s'occupe le
plus utilement.

Mais les rcompenses que vous accordez au mrite, dis-je  Zam,
doivent, en distinguant celui qui les obtient, produire des jalousies,
tablir malgr vous des diffrences?--Autre erreur, ces distinctions
excitent l'mulation; mais elles ne font point clore de jalousies: nous
prvenons ce vice ds l'enfance, en accoutumant nos lves  dsirer
d'galer ceux qui font bien,  faire mieux, s'il est possible; mais a ne
point les envier, parce que l'envie ne les conduirait qu' une situation
d'me affligeante et pnible, au lieu que les efforts qu'ils feront pour
surpasser celui qui mrite des rcompenses, les amneront  cette
jouissance intrieure que nous donne la louange. Ces principes,
inculqus ds le berceau, dtruisent toute semence de haine: on aime
mieux imiter, ou surpasser, que har, et tous ainsi parviennent
insensiblement  la vertu.--Et vos punitions?--Elles sont lgres,
proportionnes aux seuls dlits possibles dans notre Nation; elles
humilient, et ne fltrissent jamais, parce qu'on perd un homme en le
fltrissant, et que du moment que la socit le rejette, il ne lui reste
plus d'autre parti que le dsespoir, ou l'abandon de lui-mme, excs
funestes, qui ne produisent rien de bon, et qui conduisent incessamment
ce malheureux au suicide ou  l'chafaud; tandis qu'avec plus de douceur
et des prjugs moins atroces, on le ramnerait  la vertu, et peut-tre
un jour  l'hrosme. Nos punitions ne consistent ici que dans l'opinion
tablie: j'ai bien tudi l'esprit de ce peuple; il est sensible et
fier, il aime la gloire; je les humilie lorsqu'ils font mal: quand un
Citoyen a commis une faute grave, il se promne dans toutes les rues
entre deux crieurs publics, qui annoncent  haute voix le forfait dont
il s'est souill; il est inou combien cette crmonie les fche,
combien ils en sont pntrs, aussi je la rserve pour les plus grandes
fautes[10]; les lgres sont moins chties: un mnage nonchalant, par
exemple, qui entretient mal le bien que l'tat lui confie, je le change
de maison, je l'tablis dans une terre inculte, o il lui faut le double
de soins et de peines pour retirer sa nourriture de la terre; est-il
devenu plus actif, je lui rends son premier domaine. A l'gard des
crimes moraux, si les coupables habitent une autre ville que la mienne,
ils sont punis par une marque dans les habillemens; s'ils habitent la
Capitale, je les punis par la privation de paratre chez moi: je ne
reois jamais, ni un libertin, ni une femme adultre; ces avilissemens
les mettent au dsespoir, ils m'aiment, ils savent que ma maison n'est
ouverte qu' ceux qui chrissent la vertu; qu'il faut, ou la pratiquer,
ou renoncer  me jamais voir; ils changent, ils se corrigent: vous
n'imagineriez pas les conversions que j'ai faites avec ces petits
moyens; l'honneur est le frein des hommes, on les mne o l'on veut en
sachant les manier  propos: on les humilie, on les dcourage, on les
perd, quand on n'a jamais que la verge en main; nous reviendrons
incessamment sur cet article: je vous l'ai dit, je veux vous communiquer
mes ides sur les loix, et vous les approuverez d'autant plus, j'espre,
que c'est par l'excution de ces ides que je suis parvenu  rendre ce
peuple heureux.

Quant aux rcompenses que j'emploie, continua Zam, elles consistent en
des grades militaires; quoique tous soient ns soldats pour la dfense
de la Patrie, quoique tous soient gaux l comme chez eux, il leur faut
pourtant des officiers pour les exercer, il leur en faut pour les
conduire  l'ennemi: ces grades sont la rcompense du mrite et des
talens: je fais un bon maon lieutenant des phalanges de l'tat; un
Citoyen unanimement reconnu pour intelligent et vertueux, deviendra
capitaine; un agriculteur clbre sera major,ainsi du reste: ce sont des
chimres, mais elles flattent; il ne s'agit, ni de donner trop de
rigueur aux punitions, ni de donner trop de valeur aux rcompenses; il
n'est question que de choisir, dans le premier cas, ce qui peut humilier
le plus, et dans le second, ce qui a le plus d'empire sur
l'amour-propre. La manire d'amener l'homme  tout ce qu'on veut, dpend
de ces deux seuls moyens; mais il faut le connatre pour trouver ces
moyens, et voil pourquoi je ne cesse de dire que cette connaissance,
que cette tude est le premier art du lgislateur; je sais bien qu'il
est plus commode d'avoir, comme dans votre Europe, des peines et des
rcompenses gales, de ces espces de _pont aux nes_, o il faut que
passent les petits infracteurs comme les grands, que cela leur soit
convenable au non, sans doute cela est plus commode; mais ce qui est
plus commode, est-il le meilleur? Qu'arrive-t-il chez vous de ces
punitions qui ne corrigent point, et de ces rcompenses qui flattent
peu? Que vous avez toujours la mme somme de vices, sans acqurir une
seule vertu, et que depuis des sicles que vous oprez, vous n'avez
encore rien chang  la perversit naturelle de l'homme.

Mais vous avez au moins des prisons, dis-je  Zam, cette digue
essentielle d'un Gouvernement ne doit pas avoir t oublie par votre
sagesse?--Jeune homme, rpondit le lgislateur, je suis tonn qu'avec
de l'esprit, vous puissiez une faire une telle demande: ignorez-vous que
la prison, la plus mauvaise et la plus dangereuse des punitions, n'est
qu'un ancien abus de la justice, qu'rigrent ensuite en coutume le
despotisme et la tyrannie? La ncessit d'avoir sous la main celui qu'il
fallait juger, inventa naturellement, d'abord des fers, que la barbarie
conserva, et cette atrocit, comme tous les actes de rigueur possibles,
naquit au sein de l'ignorance et de l'aveuglement: des juges ineptes,
n'osant ni condamner, ni absoudre dans de certains cas, prfrrent a
laisser l'accus garder la prison, et crurent par l leur conscience
dgage, puisqu'ils ne faisaient pas perdre la vie  cet homme, et
qu'ils ne le rendaient pas  la socit; le procd en tait-il moins
absurde? Si un homme est coupable, il faut lui faire subir son jugement;
s'il est innocent, il faut l'absoudre: toute opration faite entre ces
deux points ne peut qu'tre vicieuse et fausse. Une seule excuse
resterait aux inventeurs de cette abominable institution, l'espoir de
corriger; mais qu'il faut peu connatre l'homme pour imaginer que jamais
la prison puisse produire cet effet sur lui: ce n'est pas en isolant un
malfaiteur qu'on le corrige, c'est en le livrant  la socit qu'il a
outrag, c'est d'elle qu'il doit recevoir journellement sa punition, et
ce n'est qu' cette seule cole qu'il peut redevenir meilleur; rduit 
une solitude fatale,  une vgtation dangereuse,  un abandon funeste,
ses vices germent, son sang bouillonne, sa tte fermente;
l'impossibilit de satisfaire ses dsirs en fortifie la cause
criminelle, et il ne sort de l que plus fourbe et plus dangereux: ce
sont aux btes froces que sont destins les guichetiers et les chanes;
l'image du Dieu qui a cr l'univers n'est pas faite pour une telle
abjection. Ds qu'un Citoyen fait une faute, n'ayez jamais qu'un objet;
si vous voulez tre juste, que sa punition soie utile  lui ou aux
autres; toute punition qui s'carte de l n'est plus qu'une infamie; or,
la prison ne peut assurment tre utile  celui qu'on y met, puisqu'il
est dmontr qu'on ne doit qu'empirer au milieu des dangers sans nombre
de ce genre de vexation. La dtention se trouvant secrte, comme le sont
ordinairement celles de France, elle ne peut plus tre bonne pour
l'exemple puisque le public l'ignore. Ce n'est donc plus qu'un
impardonnable abus que tout condamne et que rien ne lgitime; une arme
empoisonne dans les mains du tyran ou du prvaricateur; un monopole
indigne entre le distributeur de ces fers et l'indigne fripon qui,
nourrissant ces infortuns, ne nglige ni le mensonge, ni la calomnie
pour prolonger leurs maux; un moyen dangereux indiscrtement accord aux
familles, pour assouvir sur un de leur membre (coupable ou non) des
haines, des Inimitis, des jalousies et des vengeances, dans tous les
cas enfin, une horreur gratuite, une action contraire aux constitutions
de tout gouvernement, et que les rois n'ont usurpe que sur la faiblesse
de leur nation. Quand, un homme a fait une faute, faites-la lui rparer
en le rendant utile  la socit qu'il osa troubler; qu'il ddommage
cette socit du tort qu'il lui a fait par tout ce qui peut tre en son
pouvoir; mais ne l'isolez pas, ne le squestrez pas, parce qu'un homme
enferm, n'est plus bon ni  lui, ni aux autres, et qu'il n'y a qu'un
pays o les malheureux sont compts pour rien, et les fripons pour tout;
qu'un pays o l'argent et les femmes sont les premiers motifs des
oprations; qu'un pays o l'humanit, la justice sont foules aux pieds
par le despotisme et la prvarication, o l'on ose se permettre des
indignits de ce genre. Si pourtant vos prisons, depuis que vous y
faites gmir tant d'individus qui valent mieux que ceux qui les y
mettent ou qui les y tiennent, si, dis-je, ces stupides carcrations
avaient produit, je ne dis pas vingt, je ne dis pas six, mais seulement
une seule conversion, je vous conseillerais de les continuer, et
j'imaginerais alors que c'est la faute du sujet qui ne se corrige pas en
prison et non de la prison qui doit ncessairement corriger. Mais il est
absolument impossible de pouvoir citer l'exemple d'un seul homme amend
dans les fers. Et le peut-il? Peut-on devenir meilleur dans le sein de
la bassesse et de l'avilissement? Peut-on gagner quelque chose au milieu
des exemples les plus contagieux de l'avarice, de la fourberie et de la
cruaut? on y dgrade son caractre, on y corrompt ses moeurs, on y
devient bas, menteur, froce, sordide, tratre, mchant, sournois,
parjure comme tout ce qui vous entoure; on y change, en un mot, toutes
ses vertus contre tous les vices: et sorti de l, plein d'horreur pour
les hommes, on ne s'occupe plus que de leur nuire ou de s'en venger.[11]

Mais ce que j'ai  vous dire demain relativement aux loix, vous
dveloppera mieux mes systmes sur tout ceci; venez, jeune homme,
suivez-moi, je vous ai fait voir hier mes plus belles femmes, je veux
vous donner aujourd'hui un chantillon du corps de troupes que
j'opposerais  l'ennemi qui voudrait essayer une descente.

Permettez,  mon bienfaiteur, dis-je  Zam; avant que de quitter cet
entretien, je voudrais connatre l'tendue de vos arts.--Nous bannissons
tous ceux de luxe, me rpondit ce philosophe, nous ne tolrons
absolument ici que l'art utile au citoyen, l'agriculture, l'habillement,
l'architecture et le militaire, voil les seuls. J'ai proscrit
absolument tous les autres, except quelques uns d'amusemens dont
j'aurai peut-tre occasion de vous faire voir les effets; ce n'est pas
que je ne les aime tous, et que je ne les cultive dans mon particulier
mme encore quelque fois; mais je n'y donne que mes instans de repos....
Tenez, me dit-il, en ouvrant un cabinet, prs de la salle o j'tais
avec lui, voil un tableau de ma composition, comment le trouvez-vous?
C'est la calomnie tranant l'innocence, par les cheveux, au tribunal de
la justice.--Ah! dis-je, c'est une ide d'Appelles, vous l'avez rendue
d'aprs lui.--Oui, me rpondit Zam, la _Grce m'a donn l'ide et la
France m'a fourni le sujet_.[12]

Sortons, mon ami, notre infanterie nous attend, je suis envieux de vous
la faire voir.

Trois mille jeunes gens arms  l'europenne, remplissaient la place
publique, ils taient spars par pelotons, chacune de ces divisions
avait quelques officiers  leur tte; voil, me dit Zam, mes ducs, mes
barons, mes comtes, mes marquis, mes maons, mes tisserands, mes
charpentiers, mes bourgeois, et pour runir tout cela d'un seul mot, mes
bons et mes fidles amis, prts  dfendre la patrie au dpend de leur
sang. Il y a quinze autres villes dans l'isle un peu moins grandes que
la capitale, mais desquelles nous pourrions tirer un corps semblable 
celui-ci, c'est donc  peu-prs toujours quarante-cinq mille hommes
prts  dfendre nos ctes..... Avanons, ce serait au port qu'il
faudrait qu'ils se rendissent, s'il nous survenait quelqu'alarme: allons
nous amuser  la leur donner nous-mmes.

Il y avait toujours une lgre garde aux ouvrages avancs, nous nous
rendmes  la dernire vedette, et saisissant son drapeau d'alarme, nous
l'exposmes o il devait tre pour tre aperu de la ville. En moins de
six minutes, je n'exagre pas, quoiqu'il y et un quart de lieue de la
ville au port, l'infanterie que nous avions laisse sur la place, fut
disperse dans tous les ouvrages, et l'artillerie fut braque. Pendant
les efforts de ce premier lan, me dit Zam, en allume des feux sur le
sommet des montagnes qui environnent l'isle et o se tiennent
perptuellement des postes relays chaque semaine, les milices dsignes
se rassemblent, elles accourent successivement, avec une telle rapidit,
que les dtachemens de la ville la plus loigne, celle situe  trente
lieues d'ici, se trouvent au rendez-vous du port en moins de quinze
heures aprs l'alarme; ainsi notre anne grossit  mesure que le danger
crot, et si l'ennemi aprs de premires tentatives qui demandent bien
les quatorze ou quinze heures dont j'ai besoin pour tout runir, si
l'ennemi, dis-je, essaye une descente malgr tout ce qui doit l'en
empcher, il trouve quarante-cinq mille hommes prts  le recevoir.

Ces prcautions vous assurent la victoire, dis-je a Zam, les troupes
places sur nos vaisseaux de dcouverte sont beaucoup trop faibles pour
lutter contre vous, et j'ose assurer que rien ne troublera jamais la
tranquillit dont vous avez besoin pour achever l'heureuse civilisation
de ce peuple.... Nous n'avons maintenant en course que le clbre Cook,
anglais,[13] grand homme de mer et qui runit  ces talens tous ceux
qui composent l'homme d'tat et le ngociateur. S'il est anglais, je ne
le crains pas, dit Zam, cette nation,  la fois guerrire et franche
facilitera plutt mes projets qu'elle ne cherchera  les dtruire.

Nous regagnmes le chemin de la ville, escort par le dtachement
militaire qui varia mille fois dans la route ses manoeuvres et ses
mouvemens, et toujours avec la plus exacte prcision et la lgret la
plus agrable.

Cent de ces jeunes hommes, les plus beaux et les mieux faits, furent
invits  une collation chez Zam, et se livrrent comme avaient fait
les femmes, la veille,  plusieurs petits jeux auxquels ils joignirent
quelques combats de lutte et de pugilat, o prsidrent toujours
l'adresse et les grces.

Ce sexe est  Tamo gnralement beau et bien fait; arriv  sa plus
grande croissance, il a rarement au-dessous de cinq pieds six pouces,
quelques-uns sont beaucoup plus grands, et rarement l'lvation de leur
taille nuit  la justesse et  la rgularit des proportions. Leurs
traits sont dlicats et fins, peut-tre trop mme pour des hommes, leurs
yeux trs-vifs, leur bouche un peu grande, mais trs-frache, leur peau
fine et blanche, leurs cheveux superbes et presque tous du plus beau
brun du monde. En gnral, tous leurs mouvemens ont de la justesse, leur
maintien est noble, fier, mais leur ton est doux et honnte. La nature
les a bien traits dans tout, me dit Zam, voyant que je les examinais
avec l'air du contentement... et Sainville n'osant achever ces dtails
devant les dames, s'approcha de nous avec leur permission, et nous dit
bas que Zam l'avait assur qu'il n'tait point de pays dans le monde o
les proportions viriles fussent portes  un tel point de supriorit,
et que par un autre caprice de la nature, les femmes taient si peu
formes pour de tels miracles, que le dieu d'hymen ne triomphait jamais
sans secours.

Je vous ai promis de vous parler des loix, mon ami, me dit le lendemain
ce respectable ami de l'homme, allons prendre l'air sous ces peupliers
d'Italie dont j'ai fait former des alles prs de la ville, avec des
plants rapports d'Europe; on cause mieux en se promenant, sous la vote
du ciel, les ides ont plus d'lvation.

La rigueur des peines, poursuivit ce vieillard, est une des choses qui
m'a le plus rvolt dans vos gouvernemens europens.[14]

Les Celtes justifiaient leur affreuse coutume d'immoler des victimes
humaines en disant que les Dieux ne pouvaient tre apaiss  moins qu'on
ne rachett la vie d'un homme par celle d'un autre; n'est-ce pas le mme
raisonnement qui vous fait gorger chaque jour des victimes aux pieds
des autels de Thmis, et lorsque vous punissez de mort un meurtrier,
n'est-ce pas positivement, comme ces barbares, racheter la vie d'un
homme par celle d'un autre? Quand sentirez-vous donc que doubler le mal
n'est pas le gurir, et que dans la duplicit de ce meurtre, il n'y a
rien  gagner ni pour la vertu que vous faites rougir, ni pour la nature
que vous outragez.--Mais faut-il donc laisser les crimes impunis, dis-je
 Zam, et comment les anantir sans cela, dans tout gouvernement qui
n'est pas constitu comme le vtre?--Je ne vous dis pas qu'il faille
laisser subsister les crimes, mais je prtends qu'il faut mieux
constater, qu'on ne le fait, ce qui vritablement trouble la socit, ou
ce qui n'y porte aucun prjudice: ce dol une fois reconnu sans doute, il
faut travailler  le gurir,  l'extirper de la nation, et ce n'est pas
en le punissant qu'on y russit; jamais la loi, si elle est sage, ne
doit infliger de peines que celle qui tend  la correction du coupable
en le conservant  l'tat. Elle est fausse ds qu'elle ne tend qu'
punir; dtestable, ds qu'elle n'a pour objet que d perdre le criminel
sans l'instruire, d'effrayer l'homme sans le rendre meilleur, et de
commettre une infamie gale  celle de l'infracteur, sans en retirer
aucun fruit. La libert et la vie sont les deux seuls prsens que
l'homme ait reu du ciel, les deux seules faveurs qui puissent balancer
tous ses maux; or comme il ne les doit qu' Dieu seul, Dieu seul a le
droit de les lui ravir.

A mesure que les Celtes se policrent, et que le commerce des Romains,
en les assouplissant d'un ct, leur enlevait de l'autre cette apprt
de moeurs qui les rendaient froces, les victimes destines aux Dieux,
ne furent plus choisies ni parmi les vieillards, ni parmi les
prisonniers de guerre, on n'immola plus que des criminels toujours dans
l'absurde supposition que rien n'tait plus cher que le sang de l'homme,
aux autels de la divinit; en achevant votre civilisation, le motif
changea, mais vous conservtes l'habitude, ce ne fut plus  des Dieux
altrs de sang humain, que vous sacrifites des victimes, mais  des
loix que vous avez qualifi de sages, parce que vous y trouviez un motif
spcieux pour vous livrer  vos anciennes coutumes, et l'apparence d'une
justice qui n'tait autre clans le fond que le dsir de conserver des
usages horribles auxquels vous ne pouviez renoncer.

Examinons un instant ce que c'est qu'une loi et l'utilit dont elle peut
tre dans un tat.

Les hommes, dit Montesquieu, considrs dans l'tat de pure nature, ne
pouvaient donner d'autres ides que celles de la faiblesse fuyant devant
la force des oppresseurs sans combats et sans rsistance des opprims,
ce fut pour mettre la balance que les loix furent faites, elles devaient
donc tablir l'quilibre. L'ont-elles fait? Ont-elles tabli cet
quilibre si ncessaire; et qu'a gagn le faible  l'rection des loix?
sinon que les droits du plus fort au lieu d'appartenir  l'tre  qui
les assignait la nature, redevenaient l'apanage de celui qu'levait la
fortune? Le malheureux n'a donc fait que changer de matre et toujours
opprim comme avant, il n'a donc gagn que de l'tre avec un peu plus du
formalit. Ce ne devait plus tre comme dans l'tat de nature, l'homme
le plus robuste qui serait le plus fort, ce devait tre celui dans les
mains duquel le hasard, la naissance ou l'or placerait la balance, et
cette balance toujours prte  pencher vers ceux de la classe de celui
qui la tient, ne devait offrir au malheureux que le ct du mpris, de
l'asservissement ou du glaive.... Qu'a donc gagn l'homme  cet
arrangement? et l'tat de guerre franche dans lequel il et vcu comme
sauvage, est-il de beaucoup infrieur  l'tat de fourberie, de lsion,
d'injustice, de vexation et d'esclavage dans lequel vit l'homme polic?

Le plus bel attribut des loix, dit encore votre clbre Montesquieu, est
de conserver au citoyen cette espce de libert politique par laquelle,
 l'abri des loix, un homme marche  couvert de l'insulte d'un autre;
mais gagne-t-il cet homme s'il ne se met  l'abri des insultes de ses
gaux? qu'en s'exposant  celle de ses suprieurs? Gagne-t-il 
sacrifier une partie de sa libert pour conserver l'autre, si dans le
fait il vient  les perdre toutes deux; la premire des loix est celle
de la nature, c'est la seule dont l'homme ait vraiment besoin. Le
malfaiteur dans l'me duquel il ne sera pas empreint _de ne point faire
aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui ft fait_ sera rarement
arrt par la frayeur des loix. Pour briser dans son coeur ce premier
frein naturel, il faut avoir fait des efforts infiniment plus grands que
ceux qui font braver les loix. L'homme vraiment contenu par la loi de la
nature, n'aura donc pas besoin d'en avoir d'autres, et s'il ne l'est
point par cette premire digue, la seconde ne russira pas mieux; voil
donc la loi peu ncessaire dans le premier cas, parfaitement inutile
dans le second; rflchissez maintenant  la quantit de circonstances
qui de peu ncessaire ou d'inutile, peuvent la rendre extrmement
dangereuse: l'abus de la dposition des tmoins, l'extrme facilit de
les corrompre, l'incertitude des aveux du coupable, que la torture mme
ne rendait que moins valides encore[15] le plus ou le moins de
partialit du juge, les influences de l'or ou du crdit.... Multiplicit
de consquences dont je ne vous offre qu'une partie et d'o dpendent la
fortune, l'honneur et la vie du citoyen.... Et combien d'ailleurs la
malheureuse facilit donne au magistrat, d'interprter la loi comme il
le veut, ne rend-elle pas cette loi bien plus l'instrument de ses
passions, que le frein de celles des autres?

Telle puret que puisse avoir cette loi ne devient-elle pas toujours
trs-abusive, ds qu'elle est susceptible d'interprtation par le juge?
L'objet du lgislateur tait-il qu'on pt donner  sa loi autant de sens
que peut en avoir le caprice ou la fantaisie de celui qui la presse; ne
les et-il pas prvu s'il les et cru possibles ou ncessaires? Voil
donc la loi insuffisante aux uns, inutile aux autres, abusive ou
dangereuse presque dans tous les cas, et vous voil forc de convenir
que ce que l'homme a pu gagn en se mettant sous la protection de cette
loi, il l'a bien perdu d'ailleurs et par tous les dangers qu'il court en
vivant sous cette protection, et par tous les sacrifices qu'il fait pour
l'acqurir. Mais raisonnons.

Il y a certainement peu d'hommes au monde qui, d'aprs l'tat actuel des
choses, soient exposs dans une de nos villes polices plus de deux ou
trois fois dans sa vie  l'infraction des loix. Qu'il vive dans une
nation incivilise, il s'y trouvera peut-tre expos dans le cours de
cette mme vie vingt ou trente fois au plus, voil donc vingt ou trente
fois, et dans le pire tat, qu'il regrettera de n'tre pas sous la
protection des loix.... Que ce mme homme descende un moment au fond de
son coeur, et qu'il se demande combien de fois dans sa vie ces mmes
loix ont cruellement gn ses passions; et l'ont par consquent rendu
fort malheureux, il verra au bout d'un compte bien exact du bonheur
qu'il doit  ces loix et du malheur qu'il a ressenti de leur joug, s'il
ne s'avouera pas, qu'il et mille fois mieux aim n'tre pas accabl de
leur poids, que de supporter la rigueur de ce poids, pour perdre autant
et gagner si peu. Ne m'accusez pas de ne choisir que des gens mal ns
pour tablir mon calcul, je le donne au plus honnte des hommes, et ne
demande de lui que de la franchise. Si donc la loi vexe plus le citoyen
qu'elle ne lui sert, si elle le rend dix, douze, quinze fois plus
malheureux qu'elle ne le dfend ou ne le protge, elle est donc non
seulement abusive, inutile et dangereuse comme je viens de le prouver
tout  l'heure, mais elle est mme tyrannique et odieuse; et cela pos,
il vaudrait bien mieux, vous me l'avouerez, consentir au peu de mal qui
peut rsulter du renversement d'une partie de ces loix, que d'acheter au
prix du bonheur de sa vie, le peu de tranquillit qui rsulte
d'elles.[16]

Mais de toutes ces loix, la plus affreuse sans doute, est celle qui
condamne  la mort un homme qui n'a fait que cder  des inspirations
plus fortes que lui. Sans examiner ici s'il est vrai que l'homme ait le
droit de mort sur ses semblables, sans m'attacher  vous faire voir
qu'il est impossible qu'il ait jamais reu ce droit ni de Dieu, ni de la
nature, ni de la premire assemble o les loix s'rigrent, et dans
laquelle l'homme consentit  sacrifier une portion de sa libert pour
conserver l'autre; sans entrer, dis-je, dans tous ces dtails dj
prsents par tant de bons esprits, de manire  convaincre de
l'injustice et de l'atrocit de cette loi, examinons simplement ici quel
effet elle a produit sur les hommes depuis qu'ils s'y sont assujettis.
Calculons d'une part toutes les victimes innocentes sacrifies par cette
loi, et de l'autre toutes les victimes gorges par la main du crime et
de la sclratesse. Confrontons ensuite le nombre des malheureux
vraiment coupables qui ont pri sur l'chafaud,  celui des citoyens
vritablement contenus par l'exemple des criminels condamns. Si je
trouve beaucoup plus de victimes du sclrat, que d'innocens sacrifis
par le glaive de Thmis, et de l'autre part que pour cent ou deux cent
mille criminels justement immols, je trouve des millions d'hommes
contenus, la loi sans doute sera tolrable; mais si je dcouvre au
contraire comme cela n'est que trop dmontr, beaucoup plus de victimes
innocentes chez Thmis, que de meurtres chez les sclrats, et que des
millions d'tres mme justement supplicis, n'aient pu arrter un seul
crime, la loi sera non seulement inutile, abusive, dangereuse et
gdante, ainsi qu'il vient d'tre dmontr, mais elle sera absurde et
criante, et ne pourra passer, tant qu'elle punira afflictivement, que
pour un genre de sclratesse qui n'aura, de plus que l'autre, pour tre
autoris; que l'usage, l'habitude et la force, toutes raisons qui ne
sont ni naturelles, ni lgitimes, ni meilleures que celles de
_Cartouche_.

Quel sera donc alors le fruit que l'homme aura recueilli du sacrifice
volontaire d'une portion de sa libert, et que reviendra-t-il au plus
faible d'avoir encore amoindri ses droits, dans l'espoir de
contrebalancer ceux du plus fort, sinon de s'tre donn des entraves et
un matre de plus? Puisqu'il a toujours contre lui le plus fort comme il
l'avait auparavant, et encore le juge qui prend communment le parti du
plus fort et pour son intrt personnel et par ce penchant secret et
invincible qui nous ramne sans cesse vers nos gaux.

Le pacte fait par le plus faible dans l'origine des socits, cette
convention par laquelle, effray du pouvoir du plus fort, il consentit 
se lier et  renoncer  une portion de sa libert, pour jouir en paix de
l'autre, fut donc bien plutt l'anantissement total des deux portions
de sa libert, que la conservation de l'une des deux, ou, pour mieux
dire, un pige de plus dans lequel le plus fort eut l'art, en lui
cdant, d'entraner le plus faible.

C'tait par une entire galit des fortunes et des conditions, qu'il
fallait nerver la puissance du plus fort, et non par de vaines loix qui
ne sont, comme le disait Solon, que des _toiles d'araignes o les
moucherons prissent, et desquelles les gupes trouvent toujours le
moyen de s'chapper_.

Eh! que d'injustices d'ailleurs, que de contradictions dans vos loix
Europennes? Elles punissent une infinit de crimes qui n'ont aucune
sorte de consquence, qui n'outraient en rien le bonheur de la socit,
tandis que, d'autre part, elles sont sans vigueur sur des forfaits rels
et dont les suites sont infiniment dangereuses. Tels que l'avarice, la
duret d'me, le refus de soulager les malheureux, la calomnie, la
gourmandise et la paresse contre lesquels les loix ne disent mot,
quoiqu'ils soient des branches intarissables de crimes et de malheurs.

Ne m'avouerez-vous pas que cette disproportion, que cette cruelle
indulgence de la loi sur certains objets, et sa farouche svrit sur
d'autres, rendent bien douteuse la justice des cas sur lesquels elles
prononcent, et sa ncessit bien incertaine.

L'homme dj si malheureux par lui-mme, dj si accabl de tous les
maux que lui prparent sa faiblesse et sa sensibilit, ne mrite-t-il
pas un peu d'indulgence de ses semblables? Ne mrite-t-il pas que
ceux-ci ne le surchargent point encore du joug de tant de liens
ridicules, presque tous inutiles, et contraires  la nature. Il me
semble qu'avant d'interdire  l'homme ce que l'on qualifie gratuitement
de crimes, il faudrait bien examiner avant, si cette chose, telle
qu'elle soit, ne peut pas s'accorder avec les rgles ncessaires au
vritable maintien de la socit: car s'il est dmontr que cette chose
n'y fait pas de mal, ou que ce mal est presqu'insensible, la socit
plus nombreuse, ayant plus de force que l'homme seul, et pouvant mieux
souffrir ce mal, que l'homme ne supporterait la privation du lger dlit
qui le charme, doit sans doute tolrer ce petit mal, plutt que de le
punir.

Qu'un lgislateur philosophe, guid par cette sage maxime, fasse passer
en revue devant lui, tous les crimes contre lesquels vos loix
prononcent, qu'il les approfondisse tous, et les toise, s'il est permis
d'employer cette expression, au vritable bonheur de la socit, quel
retranchement ne fera-t-il pas?

Solon disait qu'il temprait ses loix et les accommodait si bien aux
intrts de ses concitoyens, qu'ils connatraient videmment, qu'il leur
serait plus avantageux de les observer, que de les enfreindre; et en
effet, les hommes ne transgressent ordinairement que ce qui leur nuit;
des loix assez sages, assez douces pour s'accorder avec la nature, ne
seraient jamais violes.--Et pourquoi donc les croire impossibles.
Examinez les miennes et le peuple pour qui je les ai faites, et vous
verrez si elles sont ou non puises dans la nature.

La meilleure de toutes les loix, devant tre celle qui se transgressera
le moins, sera donc videmment celle qui s'accordera le mieux et  nos
passions et au gnie du climat sous lequel nous sommes ns. Une loi est
un frein: or la meilleure qualit du frein est de ne pouvoir se rompre.
Ce n'est pas la multiplicit des loix qui constitue la force du frein,
c'est l'espce. Vous avez cru rendre vos peuples heureux en augmentant
la somme des loix, tandis qu'il ne s'agissait que de diminuer celle des
crimes. Et savez-vous qui les multiplie, ces crimes?... C'est l'informe
constitution de votre gouvernement, d'o ils naissent en foule, d'o il
n'est pas possible qu'ils ne fourmillent... et plus que tout, la
ridicule importance que des sots ont attache aux petites choses. Vous
avez commenc, dans les gouvernemens soumis  la morale chrtienne, par
riger en dlits capitaux tout ce que condamnait cette doctrine;
insensiblement vous avez fait des crimes de vos pchs; vous vous tes
crus en droit d'imiter la foudre que vous prtiez  la justice divine,
et vous avez pendu, rou effectivement, parce que vous imaginiez
faussement que Dieu brlait, noyait et punissait ces mmes travers,
chimriques au fond, et dont l'immensit de sa grandeur tait bien loin
de s'occuper. Presque toutes les loix de Saint-Louis ne sont fondes que
sur ces sophismes.[17] On le sait, et l'on n'en revient pas, parce qu'il
est bien plutt fait de pendre ou de rouer des hommes, que d'tudier
pourquoi on les condamne; l'un laisse en paix le suppt de Thmis souper
chez sa Phrine ou son Antinos, l'autre le forcerait  passer dans
l'tude des momens si chers au plaisir; et ne vaut-il pas bien mieux
pendre ou rouer, pour son compte, une douzaine de malheureux dans sa
vie, que de donner trois mois  son mtier. Voil comme vous avez
multipli les fers de vos citoyens, sans vous occuper jamais de ce qui
pouvait les allger, sans mme rflchir qu'ils pouvaient vivre exempts
de toutes ces chanes, et qu'il n'y avait que de la barbarie  les en
charger.

L'univers entier se conduirait par une seule loi, si cette loi tait
bonne. Plus vous inclinez les branches d'un arbre, plus vous donnez de
facilit pour en drober les fruits; tenez-les droites et leves, qu'il
n'y ait plus qu'un seul moyen de les atteindre, vous diminuez le nombre
des ravisseurs. Etablissez l'galit des fortunes et des conditions,
qu'il n'y ait d'unique propritaire que l'tat, qu'il donne  vie 
chaque sujet tout ce qu'il lui faut pour tre heureux, et tous les
crimes dangereux disparatront, la constitution de Tamo vous le prouve.
Or, il n'est rien de petit qui ne puisse s'excuter en grand. Supprimez,
en un mot, la quantit de vos loix et vous amoindrirez ncessairement
celle de vos crimes. N'ayez qu'une loi, il n'y aura plus qu'un seul
crime; que cette loi soit dans la nature, qu'elle soit celle de la
nature, vous aurez fort peu de criminels; regarde maintenant, jeune
homme, considre avec moi lequel vaut mieux ou de chercher le moyen de
punir beaucoup de crimes, ou de trouver celui de n'en faire natre
aucun.--Zam, dis-je au monarque, cette seule et respectable loi, dont
vous parlez, s'outrage  tout instant; il n'y a pas de jour o, sur la
surface de la terre, un tre injuste ne fasse  son semblable ce qu'il
serait bien fch d'en souffrir.--Oui, me rpondit le vieillard, parce
qu'on laisse subsister l'intrt que l'infracteur a de manquer  la loi;
anantissez cet intrt, vous lui enlevez les moyens d'enfreindre; voil
la grande opration du lgislateur, voil celle o je crois avoir
russi. Tant que Paul aura intrt de voler Pierre, parce qu'il est
moins riche que ce Pierre, quoiqu'il enfreigne la loi de la nature, en
faisant une chose qu'il serait fch que l'on lui ft, assurment il la
fera; mais si je rends par mon systme d'galit Paul aussi riche que
Pierre, n'ayant plus d'intrt  le voler, Pierre ne sera plus troubl
dans sa possession, ou il le sera sans doute beaucoup moins, ainsi du
reste.--Il est, continuai-je d'objecter  Zam, une sorte de perversit
dans certains coeurs, qui ne se corrige point; beaucoup de gens font le
mal sans intrt. Il est reconnu aujourd'hui qu'il y a des hommes qui ne
s'y livrent que par le seul charme de l'infraction. Tibre, Hliogabale,
Andronic se souillrent d'atrocits dont il ne leur revenait que le
barbare plaisir de les commettre.--Ceci est un autre ordre de choses,
dit Zam; aucune loi ne contiendra les gens dont vous parlez, il faut
mme bien se garder d'en faire contre eux. Plus vous leur offrez de
digues plus vous leur prparez de plaisir  les rompre; c'est, comme
vous dites, l'infraction seule qui les amuse; peut-tre ne se
plongeraient-ils pas dans cette espce de mal, s'ils ne le croyaient
dfendu.--Quelle loi les retiendra donc?--Voyez cet arbre, poursuivit
Zam, en m'en montrant un dont le tronc tait plein de noeuds,
croyez-vous qu'aucun effort puisse jamais redresser cette
plante.--Non.--Il faut donc la laisser comme elle est; elle fait nombre
et donne de l'ombrage; usons-en, et ne la regardons pas. Les gens dont
vous me parlez sont rares. Ils ne m'inquitent point, j'emploierais le
sentiment, la dlicatesse et l'honneur avec eux, ces freins seraient
plus srs que ceux de la loi. J'essaierais encore de faire changer leur
habitude de motifs, l'un ou l'autre de ces moyens russiraient:
croyez-moi, mon ami, j'ai trop tudi les hommes pour ne pas vous
rpondre qu'il n'est aucune sorte d'erreurs que je ne dtourne ou
n'anantisse, sans jamais employer de punitions corporelles. Ce qui gne
ou moleste le physique n'est fait que pour les animaux; l'homme, ayant
la raison au-dessus d'eux, ne doit tre conduit que par elle, et ce
puissant ressort mne  tout, il ne s'agit que de savoir le manier.[18]

Encore une fois, mon ami, poursuivit Zam, ce n'est que du bonheur
gnral qu'il faut que le lgislateur s'occupe, tel doit tre son unique
objet; s'il simplifie ses ides, ou qu'il les rapetisse en ne pensant
qu'au particulier, il ne le fera qu'aux dpens de la chose principale,
qu'il ne doit jamais perdre de vue, et il tombera dans le dfaut de ses
prdcesseurs.

Admettons un instant un tat compos de quatre mille sujets, plus ou
moins; il ne s'agit que d'un exemple: nommons-en la moiti les blancs,
l'autre moiti les noirs; supposons  prsent que les blancs placent
injustement leur flicit dans une sorte d'oppression impose aux noirs,
que fera le lgislateur ordinaire? Il punira les blancs, afin de
dlivrer les noirs de l'oppression qu'ils endurent, et vous le verrez
revenir de cette opration, se croyant plus grand qu'un _Licurgue_; il
n'aura pourtant fait qu'une sottise; qu'importe au bien gnral que ce
soient les noirs plutt que les blancs qui soient heureux? Avant la
punition que vient d'imposer cet imbcile, les blancs taient les plus
heureux; depuis sa punition, ce sont les noirs; son opration se rduit
donc  rien, puisqu'il laisse les choses comme elles taient auparavant.
Ce qu'il faut qu'il fasse, et ce qu'il n'a certainement point fait,
c'est de rendre les uns et les autres galement heureux, et non pas les
uns aux dpens des autres; or, pour y russir, il faut qu'il
approfondisse d'abord l'espce d'oppression dont les blancs font leur
flicit; et si, dans cette oppression qu'ils se plaisent  exercer, il
n'y a pas, ainsi que cela arrive souvent, beaucoup de choses qui ne
tiennent qu' l'opinion, afin, si cela est, de conserver aux blancs, le
plus que faire se pourra, de la chose qui les rend heureux; ensuite il
fera comprendre aux noirs tout ce qu'il aura observ de chimrique dans
l'oppression dont ils se plaignent; puis il conviendra avec eux de
l'espce de ddommagement qui pourrait leur rendre une partie du bonheur
que leur enlve l'oppression des blancs, afin de conserver l'quilibre,
puisque l'union ne peut avoir lieu; de l, il soumettra les blancs au
ddommagement demand par les noirs, et ne permettra dornavant aux
premiers cette oppression sur les seconds, qu'en l'acquittant par le
ddommagement demand; voil, ds-lors, les quatre mille sujets heureux,
puisque les blancs le sont par l'oppression o ils rduisent les noirs,
et que ceux-l le deviennent par le ddommagement accord  leur
oppression; voil donc, dis-je, tout le monde heureux, et personne de
puni; voil une sorte de malfaiteurs, une sorte de victimes aux
malfaiteurs, et nanmoins tout le monde content. Si quelqu'un manque
maintenant  la loi, la punition doit tre gale; c'est--dire, que le
noir doit tre puni, si pour le ddommagement demand, et qu'on lui
donne, il ne souffre pas l'oppression du blanc, et celui-ci galement
puni, s'il n'accorde pas le ddommagement qui doit quivaloir 
l'oppression dont il jouit; mais cette punition (dont la ncessit ne se
prsentera pas deux fois par sicle) n'est plus enjointe alors au
particulier pour avoir grev le particulier; ce qui est odieux. Il n'y a
pas de justice  tablir qu'il faille qu'un individu soit plus heureux
que l'autre; mais la peine est alors porte contre l'infracteur de la
loi qui tablissait l'quilibre, et de ce moment elle est juste.

Il est parfaitement gal, en un mot, qu'un membre de la socit soit
plus heureux qu'un autre; ce qui est essentiel au bonheur gnral, c'est
que tous deux soient aussi heureux qu'ils peuvent l'tre; ainsi, le
lgislateur ne doit pas punir l'un, de ce qu'il cherche  se rendre
heureux aux dpens de l'autre, parce que l'homme, en cela, ne fait que
suivre l'intention de la nature; mais il doit examiner si l'un de ces
hommes ne sera pas galement heureux, en cdant une lgre portion de sa
flicit  celui qui est tout--fait  plaindre; et si cela est, le
lgislateur doit tablir l'galit mutant qu'il est possible, et
condamner le plus heureux  remettre l'autre dans une situation moins
triste que celle qui l'a forc au crime.

Mais, continuons le tableau des injustices de vos loix: un homme, je le
suppose, en maltraite un autre, puis convient avec le lz d'un
ddommagement; voil l'galit: l'un a les coups, l'autre a de moins
l'argent qu'il a donn pour avoir appliqu les coups, les choses sont
gales; chacun doit tre content; cependant tout n'est pas fini: on n'en
n'intente pas moins un procs  l'agresseur; et quoiqu'il n'ait plus
aucune espce de tort, quoiqu'il ait satisfait au seul qu'il ait eu, et
qu'il ait satisfait au gr de l'offens, on ne l'en poursuit pas moins
sous le scandaleux et vain prtexte d'une rparation  la justice.
N'est-ce donc pas une cruaut inoue! Cet homme n'a fait qu'une faute,
il ne doit qu'une rparation: ce que doit faire la justice, c'est
d'avoir l'oeil  ce qu'il y satisfasse; ds qu'il l'a fait, les juges
n'ont plus rien  voir; ce qu'ils disent, ce qu'ils font de plus, n'est
qu'une vexation atroce sur le Citoyen, aux dpens de qui ils
s'engraissent impunment, et contre laquelle la Nation entire doit se
rvolter[19].

Tous les autres dlits s'expliqueraient par les mmes principes, et
peuvent tre soumis tous au mme examen, de quelque nature qu'ils
soient; le meurtre mme, le plus affreux de tous les crimes, celui qui
rend l'homme plus froce et plus dangereux que les btes, le meurtre
s'est rachet chez tous les peuples de la terre, et se rachte encore
dans les trois quarts de l'univers, pour une somme proportionne  la
qualit du mort[20]; les Nations sages n'imaginaient pas devoir imposer
d'autre peine que celle qui peut tre utile; elles rejetaient ce qui
double le mal sans l'arrter, et sur-tout sans le rparer.

Ayant soigneusement ananti tout ce qui peut conduire au meurtre,
poursuivit Zam, j'ai bien peu d'exemples de ce forfait monstrueux dans
mon isle; la punition o je le soumets est simple; elle remplit l'objet
en squestrant le coupable de la socit, et n'a rien de contraire  la
nature; le signalement du criminel est envoy dans toutes les villes,
avec dfense exacte de l'y recevoir; je lui donne une pirogue o sont
placs des vivres pour un mois; il y monte seul, en recevant l'ordre de
s'loigner et de ne jamais aborder dans l'isle sous peine de mort; il
devient ce qu'il peut, j'en ai dlivr ma patrie, et n'ai pas sa mort 
me reprocher; c'est le seul crime qui soit puni de cette manire: tout
ce qui est au-dessous ne vaut pas le sang d'un Citoyen, et je me garde
bien de le rpandre en ddommagement; j'aime mieux corriger que punir:
l'un conserve l'homme et l'amliore, l'autre le perd sans lui tre
utile; je vous ai dit mes moyens, ils russissent presque toujours:
l'amour-propre est le sentiment le plus actif dans l'homme; on gagne
tout en l'intressant. Un des ressorts de ce sentiment, que j'ose me
flatter d'avoir remu le plus adroitement, est celui qui tend  mouvoir
le coeur de l'homme par la juste compensation des vices et des vertus:
n'est-il pas affreux que, dans votre Europe, un homme qui a fait douze
ou quinze belles actions, doive perdre la vie quand il a eu le malheur
d'en faire une mauvaise, infiniment moins dangereuse souvent que n'ont
t bonnes celles dont vous ne lui tenez aucun compte. Ici, toutes les
belles actions du Citoyen sont rcompenses: s'il a le malheur de
devenir faible une fois en sa vie, on examine impartialement le mal et
le bien, on les pse avec quit, et si le bien l'emporte, il est
absous. Croyez-le, la louange est douce, la rcompense est flatteuse;
tant que vous ne vous servirez pas d'elles pour mitiger les peines
normes qu'imposent vos loix, vous ne russirez jamais  conduire comme
il faut le Citoyen, et tous ne ferez que des injustices. Une autre
atrocit de vos usages, est de poursuivre le criminel anciennement
condamn pour une mauvaise action, quoiqu'il se soit corrig, quoiqu'il
ait men depuis long-tems une vie rgulire; cela est d'autant plus
infme, qu'alors le bien l'emporte sur le mal, que cela est trs-rare,
et que vous dcouragez totalement l'homme en lui apprenant que le
repentir est inutile.

On me raconta dans mes voyages l'action d'un juge de votre Patrie, dont
j'ai long-tems frmi; il fit, m'assura-t-on, enlever le coupable qu'il
avait condamn, quinze ans aprs le jugement; ce malheureux, trouv dans
son asyle, tait devenu un saint; le juge barbare ne le fit pas moins
traner au supplice... et je me dis que ce juge tait un sclrat qui
aurait mrit une mort trois fois plus douloureuse que cette victime
infortune. Je me dis, que si le hasard le faisait prosprer, la
Providence le culbuterait bientt, et ce que je m'tais dit devint une
prophtie: cet homme a t l'horreur et l'excration des Franais; trop
heureux d'avoir conserv la vie qu'il avait cent fois mrit de perdre
par une multitude de prvarications et d'autres horreurs aises 
prsumer d'un monstre capable de celle que je cite, et dont la plus
clatante tait d'avoir trahi l'tat[21].

O bon jeune homme! continua Zam, la science du lgislateur n'est pas de
mettre un frein au vice; car il ne fait alors que donner plus d'ardeur
au dsir qu'on a de le rompre; si ce lgislateur est sage, il ne doit
s'occuper, au contraire, qu' en aplanir la route, qu' la dgager de
ses entraves, puisqu'il n'est malheureusement que trop vrai qu'elles
seules composent une grande partie des charmes que l'homme trouve dans
cette carrire; priv de cet attrait, il finit par s'en dgoter; qu'on
sme dans le mme esprit quelques pines dans les sentiers de la vertu,
l'homme finira par la prfrer, par s'y porter naturellement, rien qu'en
raison des difficults dont on aurait eu l'art de la couvrir, et voil
ce que sentirent si bien les adroits lgislateurs de la Grce; ils
firent tourner au bonheur de leurs Concitoyens les vices qu'ils
trouvrent tablis chez eux, l'attrait disparut avec la chane, et les
Grecs devinrent vertueux seulement  cause de la peine qu'ils trouvrent
 l'tre, et des facilits que leur offrait le vice.

L'art ne consiste donc qu' bien connatre ses Concitoyens, et qu'
savoir profiter de leur faiblesse; on les mne alors o l'on veut; si la
religion s'y oppose, le lgislateur doit en rompre le frein sans
balancer: une religion n'est bonne qu'autant qu'elle s'accorde avec les
loix, qu'autant qu'elle s'unit  elles pour composer le bonheur de
l'homme. Si, pour parvenir  ce but, on se trouve forc de changer les
loix, et que la religion ne s'allie plus aux nouvelles, il faut rejeter
cette religion[22]. La religion, en politique, n'est qu'un double
emploi, elle n'est que l'taie de la lgislation; elle doit lui cder
incontestablement dans tous les cas. Licurgue et Solon faisaient parler
les oracles  leur gr, et toujours  l'appui de leurs loix, aussi
furent-elles long-tems respectes.... N'osant pas faire parler les dieux,
mon ami, je les ai fait taire; je ne leur ai accord d'autre culte que
celui qui pouvait s'adapter  des loix faites pour le bonheur de ce
peuple. J'ai os croire inutile ou impie celui qui ne s'allierait pas au
code qui devait constituer sa flicit. Bien loign de calquer mes loix
sur les maximes errones de la plupart des religions reues, bien
loign d'riger en crimes les faiblesses de l'homme, si ridiculement
menaces par les cultes barbares, j'ai cru que s'il existait rellement
un Dieu, il tait impossible qu'il punit ses cratures des dfauts
placs par sa main mme; que pour composer un code raisonnable, je
devais me rgler sur sa justice et sur sa tolrance; que l'athisme le
plus dcid devenait mille fois prfrable  l'admission d'un Dieu, dont
le culte s'opposerait au bonheur de l'humanit, et qu'il y avait moins
de danger  ne point croire  l'existence de ce Dieu, que d'en supposer
un, ennemi de l'homme.

Mais une considration plus essentielle au lgislateur, une ide qu'il
ne doit jamais perdre de vue en faisant ses loix, c'est le malheureux
tat de liens dans le quel est n l'homme. Avec quelle douceur ne
doit-on pas corriger celui qui n'est pas libre, celui qui n'a fait le
mal que parce qu'il lui devenait impossible de ne le pas faire. Si
toutes nos actions sont une suite ncessaire de la premire impulsion,
si toutes dpendent de la construction de nos organes, du cours des
liqueurs, du plus ou moins de ressort des esprits animaux, de l'air que
nous respirons, des alimens qui nous sustentent; si toutes sont
tellement lies au physique, que nous n'ayons pas mme la possibilit du
choix, la loi mme la plus douce ne deviendra-t-elle pas tyrannique? Et
le lgislateur, s'il est juste, devra-t-il faire autre chose que
redresser l'infracteur ou l'loigner de sa socit? Quelle justice y
aurait-il  le punir, ds que ce malheureux a t entran malgr lui?
N'est-il pas barbare, n'est-il pas atroce de punir un homme d'un mal
qu'il ne pouvait absolument viter?

Supposons un oeuf plac sur un billard, et deux billes lances par un
aveugle: l'une dans sa course vite l'oeuf, l'autre le casse; est-ce la
faute de la bille, est-ce la faute de l'aveugle qui a lanc la bille
destructive de l'oeuf? L'aveugle est la nature, l'homme est la bille,
l'oeuf cass le crime commis. Regarde  prsent, mon ami, de quelle
quit sont les loix de ton Europe, et quelle attention doit avoir le
lgislateur qui prtendra les rformer.

N'en doutons point, l'origine de nos passions, Et par consquent la
cause de tous nos travers, dpendent uniquement de notre constitution
physique, et la diffrence entre l'honnte homme et le sclrat se
dmontrerait par l'anatomie, si cette science tait ce qu'elle doit
tre; des organes plus ou moins dlicats, des fibres plus ou moins
sensibles, plus ou moins d'cret dans le fluide nerveux, des causes
extrieures de tel ou tel genre, un rgime de vie plus ou moins
irritant; voil ce qui nous ballotte sans cesse entre le vice et la
vertu, comme un vaisseau sur les flots de la mer, tantt vitant les
cueils, tantt chouant sur eux, faute de force pour s'en carter; nous
sommes comme ces instrumens, qui, forms dans une telle proportion,
doivent rendre un son agrable, ou discord, contourns dans des
proportions diffrentes, il n'y a rien de nous, rien  nous, tout est 
la nature, et nous ne sommes jamais dans ses mains que l'aveugle
instrument de ses caprices.

Dans cette diffrence si lgre, eu gard au fond, si peu dpendante de
nous, et qui pourtant, d'aprs l'opinion reue, fait prouver  l'homme
de si grands biens ou de si grands maux, ne serait-il pas plus sage d'en
revenir  l'opinion des philosophes de la secte _ d'Aristippe_, qui
soutenait que celui qui a commis une faute, telle grave qu'elle puisse
tre, est digne de pardon, parce que quiconque fait mal, ne l'a pas fait
volontairement, mais y est forc par la violence de ses passions; et que
dans tel cas on ne doit ni har ni punir; qu'il faut se borner 
instruire et  corriger doucement. Un de vos philosophes a dit: _cela ne
suffit pas, il faut des loix, elles sont ncessaires, si elles ne sont
pas justes_; et il n'a avanc qu'un sophisme; ce qui n'est pas juste
n'est nullement ncessaire, il n'y a de vraiment ncessaire que ce qui
est juste; d'ailleurs, l'essence de la loi est d'tre juste; toute loi
qui n'est que ncessaire, sans tre juste, ne devient plus qu'une
tyrannie.--Mais il faut bien,  respectable vieillard, pris-je la
libert de dire, il faut bien cependant retrancher les criminels ds
qu'ils sont reconnus dangereux.

Soit, rpondit Zam, mais il ne faut pas les punir, parce qu'on ne doit
tre puni qu'autant que l'on a t coupable, pouvant s'empcher de le
devenir, et que les criminels, ncessairement enchans par des loix
suprieures de la nature, ont t coupables malgr eux. Retranchez-les
donc en les bannissant, ou rendez-les meilleurs en les contraignant
d'tre utiles  ceux qu'ils ont offenss. Mais ne les jetez pas
inhumainement dans ces cloaques empests, o tout ce qui les entoure est
si gangren, qu'il devient incertain de savoir lequel achvera de les
corrompre plus vite, ou des exemples affreux reus par ceux qui les
dirigent, ou de l'endurcissement et de l'impnitence finale, dont leurs
malheureux compagnons leur offrent le tableau.... Tuez-les encore moins,
parce que le sang ne rpare rien, parce qu'au lieu d'un crime commis en
voil tout d'un coup deux, et qu'il est impossible que ce qui offense la
nature puisse jamais lui servir de rparation.

Si vous faites tant que d'appesantir sur le citoyen quelque chane avec
le projet de le laisser dans la socit, vitez bien que cette chane
puisse le fltrir: en dgradant l'homme, vous irritez son coeur, vous
aigrissez son esprit, vous avilissez son caractre; le mpris est d'un
poids si cruel  l'homme, qu'il lui est arriv mille fois de devenir
violateur de la loi pour se venger d'en avoir t la victime; et tel
n'est souvent conduit  l'chafaud que par le dsespoir d'une premire
injustice[23].

Mais,mon ami, poursuivit ce grand homme en me serrant les mains, que de
prjugs  vaincre pour arriver l! que d'opinions chimriques 
dtruire! que de systmes absurdes  rejeter! que de philosophie 
rpandre sur les principes de l'administration!... Regarder comme tout
simple une immensit de choses que vous tes depuis si long-tems en
possession de voir comme des crimes! quel travail!

O toi, qui tiens dans tes mains le sort de tes compatriotes, magistrat,
prince, lgislateur, qui que tu sois enfin, n'use de l'autorit que te
donne la loi, que pour en adoucir la rigueur; songe que c'est par la
patience que l'agriculteur vient  bout d'amliorer un fruit sauvage;
songe que la nature n'a rien fait d'inutile, et qu'il n'y a pas un seul
homme sur la terre qui ne soit bon  quelque chose. La svrit n'est
que l'abus de la loi; c'est mpriser l'espce humaine que de ne pas
regarder l'honneur comme le seul frein qui doive la conduire, et la
honte comme le seul chtiment qu'elle doive craindre. Vos malheureuses
loix informes et barbares ne servent qu' punir, et non  corriger;
elles dtruisent et ne crent rien; elles rvoltent et ne ramnent
point: or, n'esprez jamais avoir fait le moindre progrs dans la
science de connatre et de conduire l'homme, qu'aprs la dcouverte des
moyens qui le corrigeront sans le dtruire, et qui le rendront meilleur
sans le dgrader.

Le plus sr est d'agir comme vous voyez que je l'ai fait; opposez-vous 
ce que le crime puisse natre, et vous n'aurez plus besoin de loix....
Cessez de punir, autrement que par le ridicule, une foule d'carts qui
n'offensent en rien la socit, et vos loix seront superflues.

_Les loix_, dit encore quelque part votre Montesquieu, _sont un mauvais
moyen pour changer les manires, les usages, et pour rprimer les
passions; c'est par les exemples et par les rcompenses, qu'il faut
tcher d'y parvenir_. J'ajoute aux ides de ce grand homme, que la
vritable faon de ramener  la vertu est d'en faire sentir tout le
charme, et sur-tout la ncessit; il ne faut pas se contenter de crier
aux hommes, que la vertu est belle, il faut savoir le leur prouver; il
faut faire natre  leurs yeux des exemples qui les convainquent de ce
qu'ils perdent en ne la pratiquant pas. Si vous voulez qu'on respecte
les liens de la socit, faites-en sentir et la valeur et la puissance;
mais n'imaginez pas russir en les brisant. Que ces rflexions doivent
rendre circonspects sur le choix des punitions que l'on impose  celui
qui s'est rendu coupable envers cette socit: vos loix, au lieu de l'y
ramener, l'en loignent ou lui arrachent la vie, point de milieu....
Quelle intolrante et grossire btise! qu'il serait tems de la
dtruire! qu'il serait tems de la dtester.

Homme vil et mprisable, tre abhorr de ton espce, toi qui n'es n que
pour lui servir de bourreau, homme effroyable, enfin, qui prtends que
des chanes ou des gibets sont des argumens sans rplique; toi qui
ressemble  cet insens, brlant sa maison en dcadence au lieu de la
rparer, quand cesseras-tu de croire qu'il n'y a rien de si beaux que
tes loix, rien de si sublime que leurs effets! Renonce  ces prjugs
fcheux qui n'ont encore servi qu' te souiller inutilement des larmes
et du sang de tes concitoyens; ose livrer la nature  elle-mme; t'es-tu
jamais repenti de lui avoir accord ta confiance? Ce peuplier majestueux
qui lve sa tte orgueilleuse dans les unes, est-il moins beau, moins
fier, que ces chtifs arbustes que ta main courbe sous les rgles de
l'art; et ces enfans que tu nommes sauvages, abandonns comme les autres
animaux, qui se tranent comme eux vers le sein de leur mre, quand se
fait sentir le besoin, sont-ils moins frais, moins vigoureux, moins
sains que ces frles nourrissons de ta Patrie, auxquels il semble que tu
veuilles faire sentir, ds qu'ils voient le jour, qu'ils ne sont ns que
pour porter des fers? Que gagnes-tu enfin  grever la nature? Elle n'est
jamais ni plus belle, ni plus grande que lorsqu'elle s'chappe de tes
dignes; et ces arts, que tu chris, que tu recherches, que tu honores,
ces arts ne sont vraiment sublimes, que quand ils imitent mieux les
dsordres de cette nature que tes absurdits captivent; laisse-l donc 
ses caprices, et n'imagine pas la retenir par tes vaines loix; elle les
franchira toujours ds que les siennes l'exigeront, et tu deviendras
comme tout ce qui t'enchane, le vil jouet de ses savans carts.

Grand homme! m'criai-je dans l'enthousiasme, l'univers devrait tre
clair par vous; heureux, cent fois heureux les citoyens de cette isle,
et mille fois plus fortuns encore les lgislateurs qui sauront se
modeler sur vous. Combien Platon avait raison de dire, _que les tats ne
pouvaient tre heureux qu'autant qu'ils auraient des philosophes pour
rois, ou que les rois seraient philosophes_. Mon ami, me rpondit Zam,
tu me flattes, et je ne veux pas l'tre: puisque tu t'es servi pour me
louer du mot d'un philosophe, laisse-moi te prouver ton tort par le mot
d'un autre.... Solon ayant parl avec fermet  Crsus, roi de Lidie, qui
avait fait clater sa magnificence aux yeux de ce lgislateur, et qui
n'en avait reu que des avis durs, Solon, dis-je, fut blm par sope le
fabuliste: _Ami_, lui dit le Pote, _il faut, ou n'approcher jamais la
personne des rois, ou ne leur dire que des choses flatteuses.--Dis
plutt_, rpondit Solon, _qu'il faut, ou ne les point approcher, ou ne
leur dire que des choses utiles_.

Nous rentrmes. Zam me prparait un nouveau spectacle: venez, me
dit-il, je vous ai fait voir d'abord nos femmes seules, ensuite nos
jeunes hommes, venez les examiner maintenant ensemble. On ouvrit un
vaste salon, et je vis les cinquante plus belles femmes de la capitale
runies  un pareil nombre de jeunes gens galement choisis  la
supriorit de la taille et de la figure. Il n'y a que des poux dans ce
que vous voyez, me dit Zam, on n'entre jamais dans le monde qu'avec ce
titre, je vous l'ai dit; mais, quoique tout ce qui est ici soit mari,
il n'y a pourtant aucun mnage de runi, aucun mari n'y a sa femme,
aucune femme n'y voit son poux; j'ai cru qu'ainsi vous jugeriez mieux
nos moeurs. On servit quelques mets simples et frais  cet aimable
cercle, ensuite chacun dveloppa ses talens, on joua de quelques
instrumens inconnus parmi nous, et que ce peuple avait avant sa
civilisation; les uns ressemblaient  la guitare, d'autres  la flte;
leur musique, peu varie dans ses tons, ne me parut point agrable. Zam
ne leur avait donn aucune notion de la ntre: je crains, me dit-il, que
la musique ne soit plus faite pour amollir et corrompre l'me, que pour
l'lever, et nous vitons avec soin ici tout ce qui peut nerver les
moeurs; je leur ai trouv ces instrumens, je les leur laisse; je
n'innoverai rien sur cette partie.

Aprs le concert, les deux sexes se mlrent, excutrent ensemble
plusieurs danses et plusieurs jeux, o la pudeur, la retenue la plus
exacte rgnrent constamment. Pas un geste, pas un regard, pas un
mouvement qui pt scandaliser le spectateur mme le plus svre; je
doute qu'une pareille assemble se ft maintenue en Europe dans des
bornes aussi troites: point de ces serremens de mains indcens, de ces
oeillades obscnes, de ces mouvemens de genoux, de ces mots bas et 
double entente, de ces clats de rire, de toutes ces choses enfin si en
usage dans vos socits corrompues, qui en prouvent -la-fois le mauvais
ton, l'impudence, le dsordre et la dpravation.

Avec si peu de liens, dis-je  Zam, avec des loix si douces, aussi peu
de freins religieux, comment ne rgne-t-il pas dans ce cercle plus de
licence que je n'en vois?--C'est que les loix et les religions gnent
les moeurs, dit Zam, mais ne les purent point; il ne faut ni fers, ni
bourreaux, ni dogmes, ni temples, pour faire un honnte homme; ces
moyens donnent des hypocrites et des sclrats; ils n'ont jamais fait
natre une vertu. Les poux de ces femmes, quoiqu'absens, sont les amis
de ces jeunes gens; ils sont heureux avec leurs femmes; ils les adorent,
elles sont de leur choix, pourquoi voudriez-vous que ceux-ci, qui ont
galement des femmes qu'ils aiment, allassent troubler la flicit de
leurs frres? Ils se feroient -la-fois trois ennemis: la femme qu'ils
attaqueraient, la leur qu'ils plongeraient dans le dsespoir, et leurs
amis qu'ils outrageraient. J'ai fait entrer ces principes dans
l'ducation; ils les sucent avec le lait; je les meus dans leurs coeurs
par les grands ressorts du sentiment et de la dlicatesse. Qu'y feraient
de plus la religion et les loix? Une de vos chimres  vous autres
Europens, est d'imaginer que l'homme, semblable  la bte froce, ne se
conduit jamais qu'avec des chanes; aussi tes-vous parvenus, au moyen
de ces effrayans systmes,  le rendre aussi mchant qu'il peut l'tre,
en ajoutant au dsir naturel du vice celui plus vif encore de briser un
frein. Rien ne flatte et n'honore ces jeunes gens comme d'tre admis
chez moi; j'ai saisi cette faiblesse, j'en ai profit: tout est 
prendre dans le coeur de l'homme, quand on veut se mler de le conduire;
ce qui fait que si peu de gens y russissent, c'est que la moiti de
ceux qui l'entreprennent sont des sots, et que le reste, avec un peu
plus de bon sens, peut-tre, ne peut atteindre  cette connaissance
essentielle au coeur humain, sans laquelle on ne fait que des absurdits
ou des choses de rgle; car la rgle est le grand cheval de bataille des
imbciles; ils s'imaginent stupidement qu'une mme chose doit convenir 
tout le monde, quoiqu'il n'y ait pas deux caractres de semblables, ne
voulant pas prendre la peine d'examiner, de ne prescrire  chacun que ce
qui lui convient; et ils ne rflchissent pas qu'ils traiteraient
eux-mmes d'inepte un mdecin qui n'ordonnerait comme eux que le mme
remde pour toutes sortes de maux; qu'un moyen soit propice ou non,
qu'il; doive ou non russir, leur paisse conscience est calme toutes
les fois que _la rgle_ est suivie, et qu'ils se sont comports dans _la
rgle_.

Si un seul de ces jeunes gens, poursuivit Zam, venait  manquer  ce
qu'il doit, il serait exclus de ma maison, et cette crainte les contient
d'autant plus, que j'ai su me faire aimer d'eux; ils frmiraient de me
dplaire.--Mais lorsque vous ne les voyez pas?--Alors ils sont chez eux,
les poux se retrouvent unis, le soin de leur mnage les occupe, et ils
ne pensent pas  se trahir. Ce n'est pas, continua ce Prince, qu'il n'y
ait quelques exemples d'adultres; mais ils sont rares, ils sont cachs,
ils n'entranent ni trouble, ni scandale. Si les choses vont plus loin,
si je souponne qu'il puisse rsulter quelques suites fcheuses, je
spare les coupables, je les fais habiter des villes diffrentes, et,
dans des cas plus graves encore, je les bannis pour quelque tems de
Tamo; cette punition de l'exil, annexe aux crimes capitaux, les
effraie  tel point qu'ils vitent avec le plus grand soin tout ce qui
peut mettre dans le cas du crime pour lequel elle est impose. Quand
vous voulez rgir une Nation, commencez par infliger des peines douces,
et vous n'aurez pas besoin d'en avoir de sanglantes.

Aprs quelques heures d'amusemens honntes et chastes, c'en est assez,
me dit Zam, je vais renvoyer ces poux  leur socit, o ils sont
attendus... sans jalousie, j'en suis bien sr, mais peut-tre avec un
peu d'impatience. Il fit un geste accompagn d'un sourire, tout cessa
ds le mme instant, on partit... mais on ne s'accompagna point, on
n'offrit point de bras, on ne chercha rien de ce qui peut donner la
moindre atteinte  la dcence, les jeunes femmes se retirrent d'abord;
une heure aprs les jeunes hommes partirent, et tous en comblant de
remercmens et de bndictions le bon pre, qui les aimait assez pour
descendre ainsi dans les dtails de leurs petits plaisirs.

Levez-vous demain de bonne heure, me dit Zam, je veux vous mener dans
mon temple, je veux vous faire voir la magnificence, la pompe, le luxe
mme de mes crmonies religieuses. Je veux que vous voyiez mes prtres
en fonctions.--Ah! rpondis-je, c'est une des choses que j'ai le plus
dsir; la religion d'un tel peuple doit tre aussi pure que ses moeurs,
et je brle dj d'aller adorer Dieu au milieu de vous. Mais vous
m'annoncez du faste.... O grand homme! je crois vous connatre assez pour
tre sr qu'il en rgnera peu dans vos crmonies.--Vous en jugerez, me
dit Zam, je vous attends une heure avant le lever du soleil.

Je me rendis a la porte de la chambre de notre philosophe le lendemain 
l'heure indique, il m'attendait; sa femme, ses enfans, et Zilia sa
belle-fille, tout tait autour de sa personne chrie. Allons, nous dit
Zam, l'astre est prt  paratre, ils doivent nous attendre. Nous
traversmes la ville; tous les habitans taient dj  leurs portes; ils
se joignaient  nous  mesure que nous passions; nous avanmes ainsi
jusqu'aux maisons o s'levait la jeunesse, et dont je vous parlerai
bientt. Les enfans des deux sexes en sortirent en foule; conduits par
des vieillards, ils nous suivirent galement; nous marchmes dans cet
ordre jusqu'au pied d'une montagne qui se trouvait  l'orient derrire
la ville; Zam monta jusqu'au sommet, je l'y suivis avec sa famille, le
peuple nous environna... le plus grand silence s'observait... enfin
l'astre parut... A l'instant toutes les ttes se prosternrent, toutes
les mains s'levrent aux cieux, on et dit que leurs mes y volaient
galement.

O souverain ternel, dit Zam, daigne accepter l'hommage profond d'un
peuple qui t'adore... Astre brillant, ce n'est pas  toi que nos voeux
s'adressent, c'est  celui qui te meut, et qui t'a cr; ta beaut nous
rappelle son image... tes sublimes oprations sa puissance... Porte-lui
nos respects et nos voeux; qu'il daigne nous protger tant que sa bont
nous laisse ici bas; qu'il veuille nous runir  lui quand il lui plaira
de nous dissoudre;... qu'il dirige nos penses, qu'il rgle nos actions,
qu'il pure nos coeurs, et que les sentimens de respect et d'amour qu'il
nous inspire, puissent tre agres de sa grandeur, et se dposer au pied
de sa gloire.

Alors Zam, qui s'tait tenu droit, les mains leves, pendant que tous
taient  genoux, se prcipita la face contre terre, adora un instant en
silence, se releva les yeux humides de pleurs, et ramena le peuple dans
sa ville.

Voil tout, me dit-il ds que nous fmes rentrs; croyez-vous que le
Dieu de l'univers puisse exiger davantage de nous? Est-il besoin de
l'enfermer dans des temples pour l'adorer et le servir? Il ne faut
qu'observer une de ses plus belles oprations, afin que cet acte de sa
sublime grandeur dveloppe en nous des sentimens d'amour et de
reconnaissance, voil pourquoi j'ai choisi l'instant et le lieu que vous
venez de voir... La pompe de la nature, mon ami, voil la seule que je
me sois permise, cet hommage est le seul qui plaise  l'ternel; les
crmonies de la religion ne furent inventes que pour fixer les yeux au
dfaut du coeur; celles que je leur substitue fixent le coeur en
charmant les yeux, cela n'est-il pas prfrable? J'ai, d'ailleurs, voulu
conserver quelque chose de l'ancien culte, cette politique tait
ncessaire: les habitans de Tamo adoraient le Soleil autrefois, je n'ai
fait que rectifier leur systme, en leur prouvant qu'ils se trompaient
de l'ouvrage  l'ouvrier, que le Soleil tait la chose mue, et que
c'tait au moteur que devait s'adresser le cube. Ils m'ont compris, ils
m'ont got, et sans presque rien changer  leur usage, de payens qu'ils
taient, j'en ai fait un peuple pieux et adorateur de l'tre Suprme.
Crois-tu que tes dogmes absurdes, tes inintelligibles mystres, tes
crmonies idoltres, pussent les rendre, ou plus heureux, ou meilleurs
citoyens? T'imagines-tu que l'encens brl sur des autels de marbre
vaille l'offrande de ces coeurs droits? A force de dfigurer le culte de
l'ternel, vos religions d'Europe l'ont ananti. Lorsque j'entre dans
une de vos glises, je la trouve si prodigieusement remplie de saints,
de reliques, de momeries de toute espce, que la chose du monde que j'ai
le plus de peine  y reconnatre est le Dieu que j'y dsire; pour le
trouver, je suis oblig de descendre dans mon coeur: hlas! me dis-je
alors, puisque voil le lieu qui me le rappelle, ce n'est que l que je
dois le chercher, c'est la seule hostie que je doive mettre  ses pieds;
les beauts de la nature en raniment l'ide dans ce sanctuaire, je les
contemple pour m'difier, je les observe pour m'attendrir, et je m'en
tiens l; si je n'en ai pas fait assez, la bont de ce Dieu m'assure
qu'il me pardonnera; c'est pour le mieux servir que je dgage son culte
et son image du fatras d'absurdits que les hommes croient ncessaires.
J'loigne tout ce qui m'empcherait de me remplir de sa sublime essence;
je foule aux pieds tout ce qui prtend partager son immensit; je
l'aimerais moins s'il tait moins unique et moins grand; si sa puissance
se divisait, si elle se multipliait, si cet tre simple, en un mot,
devait s'honorer sous plusieurs, je ne verrais plus dans ce systme
effrayant et barbare qu'un assemblage informe d'erreurs et d'impits,
dont l'horrible pense dgradant l'Etre pur o s'adresse mon me, le
rendrait hassable  mes yeux, au lieu de me le faire adorer. Quelle
plus intime connaissance de ce bel Etre peuvent donc avoir ces hommes
qui me parlent, et qui tous se donnent  moi pour des illumins? Hlas!
ils n'eurent de plus que l'envie d'abuser leurs semblables; est-ce un
motif pour que je les coute, moi, qui dteste la feinte et l'erreur;
moi, qui n'ai travaill toute ma vie qu' guider ce bon peuple dans le
chemin de la vertu et de la vrit?... Souverain des Cieux, si je me
trompe, tu jugeras mon coeur, et non pas mon esprit; tu sais que je suis
faible, et par consquent sujet  l'erreur; mais tu ne puniras point
cette erreur, ds que sa source est dans la puret, dans la sensibilit
de mon me: non, tu ne voudrais pas que celui qui n'a cherch qu' te
mieux adorer ft puni pour ne t'avoir pas ador comme il faut.

Viens, me dit Zam, il est de bonne heure, ces braves enfans vont
peut-tre se recueillir un moment entr'eux. C'est leur usage dans ces
jours de crmonie, jours qu'ils dsirent tous avec empressement, et que
par cette grande raison je ne leur accorde que deux ou trois fois l'an.
Je veux qu'ils les voient comme des jours de faveurs: plus je leur rends
ces instans rares, plus ils les respectent; on mprise bientt ce qu'on
fait tous les jours. Suis moi; nous aurons le tems avant l'heure du
repas, d'aller visiter les terres des environs de la ville.

Voil leurs possessions, me dit Zam, en me montrant de petits enclos
spars par des bayes toujours vertes et couvertes de fleurs: chacun a
sa petite terre  part; c'est mdiocre, mais c'est par cette mdiocrit
mme que j'entretiens leur industrie; moins on en a, plus on est
intress  le cultiver avec soin. Chacun a l ce qu'il faut pour
nourrir et sa femme et lui; il est dans l'abondance s'il est bon
travailleur, et les moins laborieux trouvent toujours leur ncessaire.
Les enclos des clibataires, des veufs et des rpudis, sont moins
considrables, et situs dans une autre partie, voisine du quartier
qu'ils habitent.

Je n'ai qu'un domaine comme eux, poursuivit Zam, et je n'en suis
qu'usufruitier comme eux; mon territoire, ainsi que le leur, appartient
 l'tat. Ce sont parmi les personnes qui vivent seules, que je choisis
ceux qui doivent le cultiver: ce sont les mmes qui me soignent et me
servent; n'ayant point de mnage, ils s'attachent avec plaisir  ma
maison; ils sont srs d'y trouver jusqu' la fin de leur vie la
nourriture et le logement.

Des sentiers agrables et joliment bords communiquaient dans chacune de
ces possessions; je les trouvai toutes richement garnies des plus doux
dons de la nature; j'y vis en abondance l'arbre du fruit  pain, qui
leur donne une nourriture semblable  celle que nous formons avec nos
farines, mais plus dlicate et plus savoureuse. J'y observai toutes les
autres productions de ces isles dlicieuses du Sud, des cocotiers, des
palmiers, etc.; pour racines, l'igname, une espce de choux sauvage,
particulire  cette isle, qu'ils apprtent d'une manire fort agrable,
en le mlant  des noix de cocos, et plusieurs autres lgumes apports
d'Europe, qui russissent bien et qu'ils estiment beaucoup. Il y avait
aussi quelques cannes  sucre, et ce mme fruit, ressemblant au brugnon
que le capitaine Cook trouva aux isles d'Amsterdam, et que les habitans
de ces isles anglaises nommaient _figheha_.

Tels sont -peu-prs tous les alimens de ces peuples sages, sobres et
temprans; il y avait autrefois quelques quadrupdes dans l'isle, dont
le pre de Zam leur persuada d'teindre la race, et ils ne touchent
jamais aux oiseaux.

Avec ces objets et de l'eau excellente, ce peuple vit bien; sa sant est
robuste, les jeunes gens y sont vigoureux et fconds, les vieillards
sains et frais; leur vie se prolonge beaucoup au-del du terme
ordinaire, et ils sont heureux.

Tu vois la temprature de ce climat, me dit Zam: elle est salubre,
douce, gale; la vgtation est forte, abondante et l'air presque
toujours pur: ce que nous appelons nos hivers, consiste en quelques
pluies, qui tombent dans les mois de juillet et d'aot, mais qui ne
rafrachissent jamais l'air au point de nous obliger d'augmenter nos
vtemens, aussi les rhumes sont-ils absolument inconnus parmi nous: la
nature n'y afflige nos habitans que de trs-peu de maladies; la
multitude d'annes est le plus grand mal dont elle les accable, c'est
presque la seule manire dont elle les tue. Tu connais nos arts, je ne
t'en parlerai plus; nos sciences se rduisent galement  bien peu de
chose; cependant tous savent lire et crire; ce fut un des soins de mon
pre, et comme un grand nombre d'entr'eux entendent et parlent le
franais, j'ai rapport cinquante mille volumes, bien plus pour leur
amusement que pour leur instruction; je les ai disperss dans chaque
ville et en ai form des petites bibliothques publiques, qu'ils
frquentent avec plaisir lorsque leurs occupations rurales leur en
laissent le tems. Ils ont quelques connaissances d'astronomie, que j'ai
rectifies, quelques autres de mdecine pratique, assez sres pour
l'usage de la vie, et que j'ai amliores d'aprs les plus grands
auteurs;ils connaissent l'architecture; ils ont de bons principes de
maonnerie, quelques ides de tactique, et de meilleures encore sur
l'art de construire leurs btimens de mer. Quelques-uns parmi eux
s'amusent  la posie en langue du pays, et si tu l'entendais, tu y
trouverais de la douceur, de l'agrment et de l'expression. A l'gard de
la thologie et du droit, ils n'en ont, grces au Ciel, aucune
connaissance. Ce ne sera jamais que si l'envie me prend de les dtruire,
que je leur ouvrirai ce ddale d'erreurs, de platitudes et d'inutilits.
Quand je voudrai qu'ils s'anantissent, je crerai parmi eux des prtres
et des gens de robes, je permettrai aux uns de les entretenir de Dieu,
aux autres de leur parler de Farinacius, de dresser des chafauds, d'en
orner mme les places de nos villes  demeure, ainsi que je l'ai observ
dans quelques-unes de vos provinces, monumens ternels d'infamie, qui
prouvent  la fois la cruaut des souverains qui le permettent, la
brutale ineptie des magistrats qui l'rigent, et la stupidit du peuple
qui le souffre... Allons dner, me dit Zam, je vous ferai jouir ce soir
d'un de leur talent, dont vous n'avez encore nulle ide.

Cet instant arriv, Zam me mena sur la place publique, j'en admirais
les proportions. Tu ne loues pas son plus grand mrite, me dit-il; elle
n'a jamais vu couler de sang, elle n'en sera jamais souille. Nous
avanmes; je n'avais point encore connaissance du btiment rgulier et
parallle a la maison de Zam, l'un et l'autre ornant cette place.--Les
deux tages du haut, me dit ce philosophe, sont des greniers publics;
c'est le seul tribut que je leur impose, et j'y contribue comme eux.
Chacun est oblig d'apporter annuellement dans ce magasin une lgre
portion du produit de sa terre, du nombre de celles qui se conservent;
ils le retrouvent dans des tems de disette: j'ai toujours l de quoi
nourrir deux ans la capitale; les autres villes en font autant; par ce
moyen nous ne craignons jamais les mauvaises annes, et comme nous
n'avons point de monopoleurs, il est vraisemblable que nous ne mourrons
jamais de faim. Le bas de cet difice est une salle de spectacle. J'ai
cru cet amusement, bien dirig, ncessaire dans une nation. Les sages
Chinois le pensaient de mme; il y a plus de trois mille ans qu'ils le
cultivent: les Grecs ne le connurent qu'aprs eux. Ce qui me surprend,
c'est que Rome ne l'admt qu'au bout de quatre sicles, et que les
Perses et les Indiens ne le connurent jamais. C'est pour vous fter que
se donne la pice de ce soir. Entrons, vous allez voir le fruit que je
recueille de cet honnte et instructif dlassement.

Ce local tait vaste, artistement distribu, et l'on voyait que le pre
de Zam, qui l'avait construit, y avait runi les usages de ces peuples
aux ntres; car il avait trouv le got des spectacles chez cette
nation, quoique sauvage encore; il n'avait fait que l'amliorer et lui
donner, autant qu'il avait pu, le genre d'utilit dont il l'avait cru
susceptible. Tout tait simple dans cet difice; on n'y voyait que de
l'lgance sans luxe, de la propret sans faste. La salle contenait prs
de deux mille personnes; elle tait absolument remplie: le thtre, peu
lev, n'tait occup que par les acteurs. La belle Zilia, son mari, les
filles de Zam et quelques jeunes gens de la ville taient chargs des
differens personnages que nous allions voir en action. Le drame tait
dans leur langue, et de la composition mme de Zam, qui avait la bont
de m'expliquer les scnes  mesure qu'elles se jouaient. Il s'agissait
d'une jeune pouse coupable d'une infidlit envers son mari, et punie
de cette inconduite par tous les malheurs qui peuvent accabler une
adultre.

Nous avions prs de nous une trs-jolie femme, dont je remarquai que les
traits s'altraient  mesure que l'intrigue avanait; tour--tour elle
rougissait, elle plissait, sa gorge palpitait,... sa respiration
devenait presse; enfin les larmes coulrent, et peu--peu sa douleur
augmenta  un tel point, les efforts qu'elle fit pour se contenir
l'affectrent si vivement, que n'y pouvant plus rsister,... elle se
lve, donne des marques publiques de dsespoir, s'arrache les cheveux et
disparat.

Eh bien! me dit Zam, qui n'avait rien perdu de cette scne; eh bien!
croyez-vous que la leon agisse? Voil les seules punitions ncessaires
 un peuple sensible. Une femme galement coupable, et affront le
public en France:  peine se fut-elle doute de ce qu'on lui adressait.
A Siam on l'et livre  un lphant. La tolrance de l'une de ces
nations, sur un crime de cette nature, n'est-elle pas aussi dangereuse
que la barbare svrit de l'autre, et ne trouvez-vous pas ma leon
meilleure?

O homme sublime, m'criai-je, quel usage sacr vous faites et de votre
pouvoir et de votre esprit!...

Nous smes depuis que les suites de cette aventure touchante avaient t
le raccommodement sincre de cette femme avec son mari, l'excuse et
l'aveu de son inconduite, et l'exil volontaire de l'amant.

Que des moralistes viennent essayer de dclamer contre les spectacles,
quand de tels fruits pourront s'y recueillir. Le but moral est le mme
chez vous, me dit Zam, mais vos mes mousses par les rptitions
continuelles de ces mmes leons, ne peuvent plus en tre mues; vous en
riez comme si elles vous taient trangres: votre impudence les
absorbe, votre vanit s'oppose  ce que vous puissiez jamais imaginer
que ce soit  vous qu'elles s'adressent, et vous repoussez ainsi, par
orgueil, les traits dont le censeur ingnieux a voulu corriger vos
moeurs.

Le lendemain, Zam me conduisit aux maisons d'ducation: les deux logis
qui les formaient taient immenses, plus levs que les autres et
diviss en un grand nombre de chambres. Nous commenmes par le pavillon
des hommes; il y avait plus de deux mille lves; ils y entraient  deux
ans et en sortaient toujours  quinze, pour se marier. Cette brillante
jeunesse tait divise en trois classes: on leur continuait jusqu' six
ans les soins qu'exige ce premier ge dbile de l'homme; de six  douze,
on commenait  sonder leurs dispositions; on rglait leurs occupations
sur leurs gots, en faisant toujours prcder l'tude de l'agriculture,
la plus essentielle au genre de vie auquel ils taient destins. La
troisime classe tait forme des enfans de douze  quinze ans:
seulement alors on leur apprenait les devoirs de l'homme en socit, et
ses rapports ave les tres dont il tient le jour; ou leur parlait de
Dieu, on leur inspirait de l'amour et de la reconnaissance pour cet tre
qui les avait crs, on les prvenait qu'ils approchaient de l'ge o on
allait leur confier le sort d'une femme, ou leur faisait sentir ce
qu'ils devaient  cette chre moiti de leur existence; on leur prouvait
qu'ils ne pouvaient esprer de bonheur dans cette douce et charmante
socit, qu'autant qu'ils s'efforceraient d'en rpandre sur celle qui la
composait; qu'on n'avait point au monde d'amie plus sincre, de compagne
plus tendre,... d'tre, en un mot, plus li  nous qu'une pouse; qu'il
n'en tait donc aucun qui mritt d'tre trait avec plus de
complaisance et plus de douceur; que ce sexe, naturellement timide et
craintif, s'attache  l'poux qui l'aime et le protge, autant qu'il
hat invinciblement celui qui abuse de son autorit pour le rendre
malheureux, uniquement parce qu'il est le plus fort; que si nous avons
en main cette autorit qui captive, bien mieux partag que nous, il a
les grces et les attraits qui sduisent. Eh! qu'espreriez-vous, leur
dit-on, d'un coeur ulcr par le dpit? Quelles mains essuyeraient vos
larmes quand les chagrins vous oppresseraient? De qui recevriez-vous des
secours quand la nature vous ferait sentir tous ses maux? Priv de la
plus douce consolation que l'homme puisse avoir sur la terre, vous
n'auriez plus dans votre maison qu'une esclave effraye de vos paroles,
intimide de vos dsirs, qu'un court instant peut-tre assouplirait au
joug, et qui, dans vos bras par contrainte, n'en sortirait qu'en vous
dtestant.

On leur faisait ensuite exercer sr le terrain mme, leurs connaissances
d'agriculture; cela se trouvait d'ailleurs indispensable, puisque le
domaine de cette grande maison n'tait cultiv, n'tait entretenu que
par leurs jeunes mains.

On les occupait ensuite aux volutions militaires, et on leur permettait
par rcration, la danse, la lutte et gnralement tous les jeux qui
fortifient, qui dnouent la jeunesse et qui entretiennent et sa
croissance et sa sant.

Avaient-ils atteint l'ge de devenir poux, la crmonie tait aussi
simple que naturelle: le pre et la mre du jeune homme le conduisaient
 la maison d'ducation des filles, et lui laissait faire, devant tout
le monde, le choix qu'il voulait; ce choix form, s'il plaisait  la
jeune fille, il avait pendant huit jours la permission de causer
quelques heures avec sa future, devant les institutrices de la maison
des filles; l ils achevaient de se connatre, l'un et l'autre, et de
voir s'ils se conviendraient. S'il arrivait que l'un des deux voult
rompre, l'autre tait oblig d'y consentir, parce qu'il n'est point de
bonheur parfait en ce genre, s'il n'est mutuel; alors le choix se
recommenait. L'accord devenait-il unanime, ils priaient les juges de la
nation de les unir, le consentement accord, ils levaient les mains au
Ciel, se juraient devant Dieu d'tre fidles l'un  l'autre; de s'aider,
de se secourir mutuellement dans leurs besoins, dans leurs travaux, dans
leurs maladies, et de ne jamais user de la tolrance du divorce, qu'ils
n'y fussent contraints l'un ou l'autre par d'indispensables raisons. Ces
formalits remplies, on met les jeunes gens en possession d'une maison,
ainsi que je l'ai dit, sous l'inspection, pendant deux ans, ou de leurs
parens, ou de leurs voisins, et ils sont heureux.

Les directeurs du collge des hommes sont pris parmi le nombre des
clibataires, qui, se vouant et s'attachant  cette maison, comme
d'autres d'entr'eux le sont  celle du lgislateur, y trouvent de mme
leur nourriture et leur logement. On choisit dans cette classe les plus
capables de cette auguste fonction, observant que la plus extrme
rgularit de moeurs soit la premire de leurs qualits.

Les femmes qui dirigent la maison des jeunes filles o nous passmes peu
aprs, sont choisies parmi les pouses rpudies pour les seules causes
de vieillesse ou d'infirmits; ces deux raisons ne pouvant nuire aux
vertus ncessaires  l'emploi o on les destine.

Il y avait prs de trois mille filles dans la maison que nous visitmes;
elles taient de mme divises en trois classes d'ges, semblables 
celles des garons. L'ducation morale est la mme; on retranche
seulement de l'ducation physique des hommes, ce qui n'irait pas au sexe
dlicat que l'on lve ici; on y substitue les travaux de l'aiguille, de
l'art de prparer les mets qui sont en usage chez eux, et de
l'habillement. Les femmes seules  Tamo se mlent de cette partie;
elles font leurs vtemens et ceux de leurs poux; les habits de la
maison d'ducation des hommes se font dans celle des filles, les veuves
ou les rpudies font ceux des clibataires.

C'est une folie d'imaginer qu'il faille plus de choses que vous n'en
voyez  l'ducation des enfans, me dit Zam; cultivez leur got et leurs
inclinations, ne leur apprenez sur-tout que ce qui est ncessaire,
n'ayez avec eux d'autre frein que l'honneur, d'autre aiguillon que la
gloire, d'autres peines que quelques privations, par ces sages procds,
continua-t-il, on mnage, ces plantes dlicates et prcieuses tout en
les cultivant; on ne les nerve pas, on ne les accoutume pas  se blaser
aux punitions, et on n'teint pas leur sensibilit. _Les poulains les
plus difficiles et les plus fougueux_, disait Thmistocle, _deviennent
les meilleurs chevaux quand un bon Ecuyer les dresse_. Cette jeune
semence est l'espoir et le soutien de l'tat, jugez si nos soins se
tournent vers elle.

Il y a dans chacune de ces maisons, poursuivit Zam, cinquante chambres
destines pour les vieillards, veufs, infirmes ou clibataires. Les
vieux hommes qui ne peuvent plus soigner la portion de bien que leur
confie l'tat, qui ne se sont point remaris, ou qui sont devenus veufs
de leur seconde femme, ou ceux qui dans le mme cas de vieillesse ne se
sont point maris du tout, ont dans la maison d'ducation masculine un
logement assur pour le reste de leurs jours. Ils vivent des fonds de
cette maison, et sont servis par les jeunes lves, afin d'accoutumer
ceux-ci au respect et aux soins qu'ils doivent  la vieillesse. Le mme
arrangement existe pour les femmes. Le surplus de l'un et l'autre sexe,
s'il y en a, trouve un asyle dans ma maison. Mon ami, j'aime mieux cela
qu'une salle de bal ou de concert; je jette sur ces respectables asyles
un coup-d'oeil de satisfaction, bien plus vif que si ces difices,
ouvrage du luxe et de la magnificence, n'taient btis que pour des
rendez-vous de chasse, des galeries de tableaux ou des musums.

Permettez-moi, lui dis-je, une question: je ne vois pas bien comment
vivent vos artisans, vos manufacturiers; comment se fait dans la nation
le commerce intrieur de ncessit.

Rien de plus simple, me rpondit le chef de ce peuple heureux, nous
.avons des ouvriers de deux espces; ceux qui ne sont que momentans,
tels que les architectes, les maons, les menuisiers, etc., et ceux qui
sont toujours en activit, tels que les des manufactures, etc. Les
premiers ont des terres comme les autres citoyens, et pendant que l'tat
les employe, il est charg de faire cultiver leurs biens et de leur en
rassembler les fruits chez eux, afin que ces ouvriers se trouvent
dbarrasss de tous soins lors de leurs travaux. Les mains employes 
cela, sont celles des clibataires. Ceci demande quelques
claircissemens.

Il exista dans tous les sicles et dans tous les pays, une classe
d'hommes qui, peu propre aux douceurs de l'hymen, et redoutant ses
noeuds par des raisons ou morales ou physiques, prfrent de vivre seuls
aux dlices d'avoir une compagne; cette classe tait si nombreuse 
Rome, qu'Auguste fut oblig de faire, pour l'amoindrir, une loi connue
sous le nom de _Popea_. Tamo, moins fameuse que la rpublique qui
subjugua l'univers, a pourtant des clibataires comme elle, mais nous
n'avons point fait de loix contr'eux. On obtient aisment ici la
permission de ne point se marier, aux conditions de servir la patrie
dans toutes les corves publiques. Clarque, disciple d'Aristote, nous
apprend qu'en Laconie, la punition de ces hommes impropres au mariage,
tait d'tre fouetts nuds par des femmes, pendant qu'ils tournaient
autour d'un autel;  quoi cela pouvait-il servir[24]? Toujours occup de
retrancher ce qui me semble inutile, et de le remplacer par des choses
dont il peut rsulter quelque bien, je n'impose aux clibataires d'autre
peine que d'aider l'tat de leurs bras, puisqu'ils ne le peuvent en lui
donnant des sujets. On leur fournit une maison et un petit bien dans un
quartier qui leur est affect, et l ils vivent comme ils l'entendent,
seulement obligs  cultiver les terres de ceux que l'tat employe, ils
le savent, ils s'y soumettent et ne croyent pas payer trop cher ainsi la
libert qu'ils dsirent. Vous savez que ce sont galement eux qui
entretiennent mes domaines, qui soulagent les vieillards, les infirmes,
qui prsident aux coles, et qui sont de mme chargs de l'entretien, de
la rparation des chemins, des plantations publiques, et gnralement de
tous les ouvrages pnibles, indispensables dans une nation, et voil
comme je tche de profiter des dfauts ou des vices pour les rendre le
plus utile possible au reste des citoyens. J'ai cru que tel tait le but
de tout lgislateur, et j'y vise autant que je peux.

A l'gard des ouvriers employs aux manufactures, et dont les mains
toujours agissantes, ne peuvent, dans aucun cas, cultiver des terres,
ils sont nourris du produit de leurs oeuvres; celui qui veut l'toffe
d'un vtement, porte la matire recueillie dans son bien au
manufacturier, qui l'employe, le rend au propritaire et en reoit en
retour une certaine quantit de fruits ou de lgumes, prescrite et plus
que suffisante  sa nourriture.

Il me restait  acqurir quelques notions sur la manire dont les procs
s'arrangeaient entre citoyens. Quelques prcautions qu'on et prises
pour les empcher de natre, il tait difficile qu'il n'y en et pas
toujours quelques-uns.

Tous les dlits, me dit Zam, se rduisent ici  trois ou quatre, dont
le principal est le dfaut de soins dans l'administration des biens
confis. La peine, je vous l'ai dit, est d'tre plac dans un moins
grand et d'une culture infiniment plus difficile. Je vous ai prouv que
la constitution de l'tat anantissait absolument le vol, le viol et
l'inceste. Nous n'entendons jamais parler de ces horreurs; elles sont
inconnues pour nous. L'adultre est trs-rare dans notre pays: je vous
ai dit mes moyens pour le rprimer; vous avez vu l'effet de l'un d'eux.
Nous avons dtruit la pdrastie  force de la ridiculiser: si la honte
dont on couvre ceux qui peuvent s'y livrer encore, ne les ramne pas, on
les rend utiles; on les employe; sur eux seuls retombe tout le faix du
plus rude travail des clibataires; cela les dmasque et les corrige
sans les enfermer ou les faire rtir: ce qui est absurde et barbare, et
ce qui n'en a jamais corrig un seul.

Les autres discussions qui peuvent s'lever parmi les citoyens n'ont
donc plus d'autres causes que l'humeur qui peut natre dans les mnages,
et la permission du divorce diminue beaucoup ces motifs: ds qu'il est
prouv qu'on ne peut plus vivre ensemble, on se spare. Chacun est sr
de trouver encore hors de sa maison une subsistance assure, un autre
hymen s'il le dsire, moyennant tout se passe  l'amiable; tout cela
pourtant n'empche pas de lgres discussions; il y en a. Huit
vieillards m'assistent rgulirement dans la fonction de les examiner;
ils s'assemblent chez moi trois fois la semaine: nous voyons les
affaires courantes, nous les dcidons entre nous, et l'arrt se prononce
au nom de l'tat. Si on en appelle, nous revoyons deux fois;  la
troisime, on n'en revient plus, et l'tat vous oblige  passer
condamnation; car l'tat est tout ici; c'est l'tat qui nourrit le
citoyen, qui lve ses enfans, qui le soigne, qui le juge, qui le
condamne, et je ne suis, de cet tat, que le premier citoyen.

Nous n'admettons la peine de mort dans aucun cas. Je vous ai dit comme
tait trait le meurtre, seul crime qui pourrait tre jug digne de la
mriter. Le coupable est abandonn  la justice du Ciel; lui seul en
dispose  son gr. Il n'y en a encore eu que deux exemples sous la
lgislature de mon pre et la mienne. Cette nation, naturellement douce,
n'aime pas  rpandre le sang.

Notre entretien nous ayant men  l'heure du dn, nous revnmes.--Votre
navire est prt, me dit Zam au sortir du repas; ses rparations sont
faites, et je l'ai fait approvisionner de tous les rafrachissemens que
peut fournir notre isle; mais mon ami, poursuivit le philosophe, je vous
ai demand quinze jours; n'en voil que cinq d'couls, j'exige de vous
de prendre, pendant les dix qui nous restent, une connaissance plus
exacte de notre isle; je voudrais que mon ge et mes affaires me
permissent de vous accompagner... Mon fils me remplacera; il vous
expliquera mes oprations, il vous rendra compte de tout, comme
moi-mme.

Homme gnreux, rpondis-je, de toutes les obligations que je vous ai,
la plus grande sans doute est la permission que vous voulez bien
m'accorder; il m'est si doux de multiplier les occasions de vous
admirer, que je regarde, comme une jouissance, chacune de celles qu'il
vous plat de m'offrir.--Zam m'embrassa avec tendresse...

L'humanit perce  travers les plus brillantes vertus; l'homme qui a
bien fait veut tre lou, et peut-tre ferait-il moins bien, s'il
n'tait pas certain de l'loge.

Nous partmes le lendemain de bonne-heure, Ora, son frre, un de mes
officiers et moi. Cette isle dlicieuse est agrablement coupe par des
canaux dont les rives sont ombrages de palmiers et de cocotiers, et
l'on se rend, comme en Hollande, d'une ville a l'autre, dans des
pirogues charmantes qui font environ deux lieues  l'heure; il y a de
ces pirogues publiques qui appartiennent  l'tat: celles-la sont
conduites par les clibataires; d'autres sont aux familles, elles les
conduisent elles-mmes; il ne faut qu'une personne pour les gouverner.
Ce fut ainsi que nous parcourmes les autres villes de Tamo, toutes, 
fort-peu de choses prs, aussi grandes et aussi peuples que la
capitale, construites toutes dans le mme got, et ayant toutes une
place publique au centre, qui, au lieu de contenir, comme dans la
capitale, le palais du lgislateur et les greniers, sont ornes de deux
maisons d'ducation. Les magasins sont situs vers les extrmits de la
ville, et simtrisent avec un autre grand difice servant de retraite 
ce surplus des vieillards que Zam, dans sa ville, loge  ct de sa
maison. Les autres sont, comme,dans la capitale, tablis dans l'es
chambres hautes des maisons des enfans, o ils ont, dans chaque, trente
ou quarante logemens. Les clibataires et les rpudis de l'un et de
l'autre sexe occupent par-tout, comme dans la capitale, un quartier aux
environs duquel se trouvent leurs petites possessions spares, qui
suffisent  leur entretien, et ils sont galement reus dans les asyles
destins aux vieillards, quand ils deviennent hors d'tat de cultiver la
terre.

Par-tout enfin je vis un peuple laborieux, agriculteur, doux, sobre,
sain et hospitalier; par-tout je vis des possessions riches et fcondes,
nulle part l'image de la paresse ou de la misre, et par-tout la plus
douce influence d'un gouvernement sage et tempr.

Il n'y a ni bourg, ni hameau, ni maison spare dans l'isle; Zam a
voulu que toutes les possessions d'une province fussent runies dans une
mme enceinte, afin que l'oeil vigilant du commandant de la ville pt
s'tendre avec moins de peine sur tous les sujets de la contre. Le
commandant est un vieillard qui rpond de sa ville. Dans toutes est un
officier semblable, reprsentant le chef, et ayant pour assesseurs deux
autres vieillards comme lui, dont un toujours choisi parmi les
clibataires, l'intention du gouvernement n'tant point qu'on regarde
cette castre comme infrieure, mais seulement comme une classe de gens
qui,ne pouvant tre utile  la socit d'une faon, la sert de son mieux
d'une autre. Ils font corps dans l'tat, me disait Ora; ils en sont
membres comme les autres, et mon pre veut qu'ils aient part 
l'administration... Mais, dis-je  ce jeune homme, si le clibataire
n'est dans cette classe que par des causes vicieuses?--Si ces vices sont
publics, me rpondit Ora (car nous ne svissons jamais que contre
ceux-l); s'ils sont clatans, sans doute le sujet coupable n'est point
choisi pour rgir la ville; mais s'il n'est clibataire que par des
causes lgitimes, il n'est point exclus de l'administration, ni de la
direction des coles, o vous avez vu que les place mon pre. Ces
commandans de ville, qui changent tous les ans, dcident les affaires
lgres, et renvoyent les autres au chef auquel ils crivent tous les
jours. Ainsi que dans la capitale, la police la plus exacte rgne dans
toutes ces villes, sans qu'il soit besoin, pour la maintenir, d'une
foule de sclrats, cent fois plus infects que ceux qu'ils rpriment,
et qui, pour arrter l'effet du vice, en multiplient la contagion[25].
Les habitans, toujours occups, toujours obligs de l'tre pour vivre,
ne se livrent  aucuns des dsordres o le luxe et la fainantise les
plongent dans nos villes d'Europe; ils se couchent de bonne-heure, afin
d'tre le lendemain au point du jour  la culture de leurs possessions.
La saison n'exige-t-elle d'eux aucun de leurs soins agriculteurs,
d'innocens plaisirs les retiennent alors auprs de leurs foyers. Ils se
runissent quelques mnages ensemble; ils dansent, ils font un peu de
musique, ils causent de leurs affaires, s'entretiennent de leurs
possessions y chrissent et respectent la vertu, s'excitent au culte
qu'ils lui doivent, glorifient l'ternel, bnissent leur gouvernement,
et sont heureux.

Leur spectacle les amuse aussi pendant le tems des pluies; il y a,
par-tout, comme dans la capitale, un endroit mnag au-dessous des
magasins, o ils se livrent  ce plaisir. Des vieillards composent les
drames avec l'attention d'en rendre toujours la leon utile au peuple,
et rarement ils quittent la salle sans se sentir plus honntes-gens.

Rien en un mot ne me rappela l'ge d'or comme les moeurs douces et pures
de ce bon peuple. Chacune de leurs maisons charmantes me parut le temple
d'Astre. Mes loges,  mon retour, furent l fruit de l'enthousiasme
que venait de m'inspirer ce dlicieux voyage, et j'assurai Zam que,
sans l'ardente passion dont j'tais dvor, je lui demanderais, pour
toute grce, de finir mes jours prs de lui.

Ce fut alors qu'il me demanda le sujet de mon trouble et de mes voyages;
je lui racontai mon histoire, le conjurant de m'aider de ses conseils,
et l'assurant que je ne voulais rgler que sur eux le reste de ma
destine. Cet honnte homme plaignit mon Infortune; il y mit l'intrt
d'un pre, il me fit d'excellentes leons sur les carts o m'entranait
la passion dont je n'tais plus matre, et finit par exiger de moi de
retourner en France.

Vos recherches sont pnibles et infructueuses, me dit-il, on a pu vous
tromper dans les renseignemens que l'on vous a donns, il est mme
vraisemblable qu'on l'a fait; mais ces renseignemens fussent-ils vrais,
quelle apparence de trouver une seule personne parmi cent millions
d'tres o vous projetez de la chercher? Vous y perdrez votre
fortune,... votre sant, et vous ne russirez point. Lonore, moins
lgre que vous, aura fait un calcul plus simple; elle aura senti que le
point de runion le plus naturel devait tre dans votre patrie: soyez
certain qu'elle y sera retourne, et que ce n'est qu'en France o vous
devez esprer de la revoir un jour.

Je me soumis... Je me jetai aux pieds de cet homme divin, et lui jurai
de suivre ses conseils. Viens, me dit-il en me serrant entre ses bras et
me relevant avec tendresse; viens, mon fils; avant de nous quitter, je
veux te procurer un dernier amusment; suis moi.

C'tait le spectacle d'un combat naval que Zam voulait me donner. La
belle Zilia, magnifiquement vtue, tait assise sur une espce de trne
plac sur la crte d'un rocher au milieu de la mer; elle tait entoure
de plusieurs femmes qui lui formaient un cortge; cent pirogues, chacune
quipe de quatre rameurs, la dfendaient, et cent autres de mme force
taient disposes vis--vis pour l'enlever: Ora commandait l'attaque,
et son frre la dfense. Toutes les barques fendent les flots au mme
signal, elles se mlent, elles s'attaquent, elles se repoussent avec
autant de grces que de courage et de lgret; plusieurs rameurs sont
culbuts, quelques pirogues sont renverses, les dfenseurs cdent
enfin, Ora triomphe; il s'lance sur la pointe du rocher avec la
rapidit de l'clair, saisit sa charmante pouse, l'enlve, se prcipite
avec elle dans une pirogue, et revient au port, escort de tous les
combattans, au bruit de leurs loges et de leurs cris de joie. Il y a
dix jours qu'il n'a vu sa femme, me dit le bon Zam; j'aiguillonne les
plaisirs de la runion par cette petite fte... Demain, je suis
grand-pre... Eh quoi? dis-je... Non, me rpondit le bon vieillard, les
larmes aux yeux... Vous voyez comme elle est jolie, et cependant son
indiffrence est extrme... Il ne voulait pas se marier.--Et vous
esprez?--Oui, reprit vivement Zam, j'emploie le procd de Lycurgue;
on irrite par des difficults, on aide  la nature, on la contraint 
inspirer des dsirs qui ne seraient jamais ns sans cela. La politique
est certaine; vous avez vu comme il y allait avec ardeur: il ne l'aurait
pas vue de deux mois s'il n'avait pas russi, et si cette premire
victoire ne mne pas  l'autre, je lui rendrai si pnibles les moyens de
la voir, j'enflammerai si bien ses dsirs par des combats et des
rsistances perptuelles, qu'il en deviendra amoureux malgr lui.--Mais,
Zam, un autre peut-tre...--Non, si cela tait, crois-tu que je ne la
lui eusse pas donne? Dgot invincible pour le mariage,... peut-tre
d'autres fantaisies... Ne connais-tu donc pas la nature? Ignores-tu ses
caprices et ses inconsquences? Mais il en reviendra: ce qui s'y
opposait est dj vaincu; il ne s'agit plus que d'amliorer la direction
des penchans, et mes moyens me rpondent du succs. Et voil comme ce
philosophe, dans sa nation, comme dans sa famille, ne travaillant jamais
que sur l'me, parvenait  purer ses concitoyens,  faire tourner leurs
dfauts mme au profit de la socit, et  leur inspirer, malgr eux, le
got des choses honntes, quelles que pussent tre leurs dispositions
... ou plutt, voil comme il faisait natre le bien du sein mme du
mal, et comment peu--peu, et sans user de punitions, il faisait
triompher la vertu, en n'employant jamais que les ressorts de la gloire
et de la sensibilit.

Il faut nous sparer, mon ami, me dit le lendemain Zam, en
m'accompagnant vers mon vaisseau... Je te le dis, pour que tu ne me
l'apprennes pas.--O vnrable vieillard, quel instant affreux!... Aprs
les sentimens que vous faites natre, il est bien difficile d'en
soutenir l'ide.--Tu te souviendras de moi, me dit cet honnte homme en
me pressant sur son sein;... tu te rappelleras quelquefois que tu
possdes un ami au bout de la terre... tu te diras: j'ai vu un peuple
doux, sensible, _vertueux sans loix, pieux sans religion_; il est dirig
par un homme qui m'aime, et j'y trouverai un asyle dans tous les tems de
ma vie... J'embrassai ce respectable ami; il me devenait impossible de
m'arracher de ses bras... Ecoute, me dit Zam avec l'motion de
l'enthousiasme, tu es sans doute le dernier franais que je verrai de ma
vie... Sainville, je voudrois tenir encore  cette nation qui m'a donn
le jour... O mon ami! coute un secret que je n'ai voulu dvoiler qu'
l'poque de notre sparation: l'tude profonde que j'ai faite de tous
les gouvernemens de la terre, et particulirement de celui sous lequel
tu vis, m'a presque donn l'art de la prophtie. En examinant bien un
peuple, en suivant avec soin son histoire, depuis qu'il joue un rle sur
la surface du globe, on peut facilement prvoir ce qu'il deviendra. O
Sainville, une grande rvolution se prpare dans ta patrie; les crimes
de vos souverains, leurs cruelles exactions, leurs dbauches et leur
ineptie ont lass la France; elle est excde du despotisme, elle est 
la veille d'en briser les fers. Redevenue libre, cette fire partie de
l'Europe honorera de son alliance tous les peuples qui se gouverneront
comme elle... Mon ami, l'histoire de la dynastie des rois de Tamo ne
sera pas longue... Mon fils ne me succdera jamais; il ne faut point de
rois  cette nation-ci: les perptuer dans son sein serait lui prparer
des chanes; elle a eu besoin d'un lgislateur, mes devoirs sont
remplis. A ma mort, les habitans de cette isle heureuse jouiront des
douceurs d'un gouvernement libre et rpublicain. Je les y prpare; ce
que leur destinaient les vertus d'un pre que j'ai lch d'imiter, les
crimes, les atrocits de vos souverains le destinent de mme  la
France. Rendus gaux, et rendus tous deux libres, quoique par des moyens
diffrens, les peuples de ta patrie et ceux de la mienne se
ressembleront; je le demande alors, mon ami, ta mdiation prs des
Franais pour l'alliance que je dsire... Me promets-tu d'accomplir mes
voeux...--O respectable ami, je vous le jure, rpondis-je en larmes; ces
deux nations sont dignes l'une de l'autre, d'ternels liens doivent les
unir... Je meurs content, s'cria Zam, et cet heureux espoir va me
faire descendre en paix dans la tombe. Viens, mon fils, viens,
continua-t-il en m'entranant dans la chambre du vaisseau;... viens,
nous nous ferons l nos derniers adieux... Oh Ciel! qu'aperois-je,
dis-je en voyant la table couverte de lingots d'or... Zam, que
voulez-vous faire?... Votre ami n'a besoin que de votre tendresse; il
n'aspire qu' s'en rendre digne.--Peux-tu m'empcher de t'offrir de la
terre de Tamo, me rpondit ce mortel tant fait pour tre chri? C'est
pour que tu te souviennes de ses productions.--O grand homme!... et
j'arrosais ses genoux de mes larmes,... et je me prcipitais  ses
pieds, en le conjurant de reprendre son or, et de ne me laisser que son
coeur.--Tu garderas l'un et l'autre, reprit Zam en jetant ses bras
autour de mon cou; tu l'aurais fait  ma place... Il faut que je te
quitte... Mon me se brise comme la tienne. Mon ami, il n'est pas
vraisemblable que nous nous voyions jamais, mais il est sr que nous
nous aimerons toujours. Adieu... En prononant ces dernires paroles,
Zam s'lance, il disparat, donne lui-mme le signal du dpart, et me
laisse, inond de mes larmes, absorb de tous les sentimens d'une me 
la fois oppresse par la douleur et saisie de la plus profonde
admiration[26].

Mon dessein tant de suivre le conseil de Zam, nous rprimes la vote
que nous venions de faire, le vent servait mes intentions, et nous
perdmes bientt Tamo de vue.

Ma dlicatesse souffrait de l'obligation d'emporter, comme malgr moi,
de si puissans effets de la libralit d'un ami. Quand je rflchis
pourtant que ce mtal, si prcieux pour nous, tait nul aux yeux de ce
peuple sage, je crus pouvoir apaiser mes regrets et ne plus m'occuper
que des sentimens de reconnaissance que m'inspirait un bienfaiteur dont
le souvenir ne s'loignera jamais de ma pense.

Notre voyage fut heureux, et nous revmes Le Cap en assez peu de temps.

Je demandai  mes officiers, ds que nous l'apermes, s'ils voulaient y
prendre terre, ou s'ils aimaient autant me conduire tout de suite en
France. Quoique le vaisseau ft  moi, je crus leur devoir cette
politesse. Dsirant tous de revoir leur patrie, ils prfrrent de me
dbarquer sur la cte de Bretagne, pour repasser de-l en Hollande,
moyennant qu'une fois  Nantes, je leur laisserais le btiment pour
retourner chez eux, o ils le vendraient  mon compte. Nous convnmes de
tout de part et d'autre, et nous continumes de voguer; mais ma sant ne
me permit pas de remplir la totalit du projet. A la hauteur du
Cap-Vert, je me sentis dvor d'une fivre ardente, accompagne de
grands maux de coeur et d'estomac, qui me rduisirent bientt  ne
pouvoir plus sortir de mon lit. Cet accident me contraignt de relcher
 Cadix, o totalement dgot de la mer, je pris la rsolution de
regagner la France par terre, sitt que je serois rtabli. Me voyant une
fortune assez considrable pour pouvoir me passer de la faible somme que
je pourrais retirer de mon navire, j'en fis prsent  mes officiers; ils
me comblrent de remerciemens. Je n'avais eu qu' me louer d'eux, ils
devaient tre contens de ma conduite  leur gard. Rien donc de ce qui
dtruit l'union entre les hommes ne s'tant lev entre nous, il tait
tout simple que nous nous quittassions avec toutes les marques
rciproques de la plus parfaite estime.

L'tat dans lequel j'tais me retint huit  dix jours  Cadix; mais cet
air ne me convenant point, je dirigeai mes pas vers Madrid, avec le
projet d'y sjourner le temps ncessaire  reprendre totalement mes
forces. Je me logeai, en arrivant,  l'htel _Saint Sbastien_, dans la
rue de ce nom, chez des Milanais dont on m'avait vant les soins envers
les trangers. J'y trouvai  la vrit une partie de ces soins, mais
qu'ils devaient me coter cher!

Hors d'tat de vaquer  rien par moi-mme, je priai l'hte de me
chercher deux domestiques; Franais s'il tait possible, et les plus
honntes que faire se pourrait. Il m'amena, l'instant d'aprs, deux
grands drles bien tourns, dont l'un se dit de Paris et l'autre de
Rouen, passs l'un et l'autre en Espagne avec des matres qui les
avaient renvoys, parce qu'ils avaient refus de s'embarquer pour aller
avec eux au Mexique, dont ils ne devaient pas revenir de long-tems, et
dans ces tristes circonstances pour eux, ajoutaient-ils; ils cherchaient
avec empressement quelqu'un qui voult les ramener dans leur patrie. Me
devenant impossible de prendre de plus grandes informations, je les
crus, et les arrtai sur-le-champ, bien rsolu nanmoins  ne leur
donner aucune confiance. Ils me servirent assez bien l'un et l'autre
pendant ma convalescence, c'est--dire, environ quinze jours, au bout
desquels mes forces revenant peu  peu, je commenai  m'occuper des
petits dtails de ma fortune. Mes yeux se tournrent sur cette caisse de
lingots, fruits prcieux de l'amiti de Zam, et s'inondrent des larmes
de ma reconnaissance, en examinant ces trsors. Comme ces lingots me
parurent purs, entirement dgags des parties terreuses et fondus en
barre, j'imaginai qu'ils ne pouvaient tre le rsultat d'une fouille
faite pendant ma course dans l'intrieur des terres, mais bien plutt le
reste des trsors qui avaient servi  Zam dans ses vingt annes de
voyage. Je n'avais point encore vid la cassette; je le fis pour compter
les lingots... J'allais les estimer, lorsque je trouvai un papier au
fond, o l'valuation tait faite, et qui m'apprit que j'en avais pour
sept millions cinq cent soixante-dix mille livres, argent de France...
Juste Ciel, m'criai-je, me voil le plus riche particulier de l'Europe!
O mon pre! Je pourrai donc adoucir votre vieillesse! Je pourrai rparer
le tort que je vous ai fait; je vous rendrai heureux, et je le serai de
votre bonheur! Et toi! unique objet de mes voeux,  Lonore! si le Ciel
me permet de te retrouver un jour, voil de quoi enrichir le faible don
de ma main, de quoi satisfaire  tous tes dsirs, de quoi me procurer le
charme de les prvenir tous; mais que les calculs de l'homme sont
incertains, quand il ne les soumet pas aux caprices du sort! O Lonore!
Lonore, dit Sainville en s'interrompant et se jetant en pleurs sur le
sein de sa chre femme, j'avais ce qu'il fallait pour ta fortune, tout
ce qui pouvait te ddommager de tes souffrances, et je n'ai plus 
t'offrir que mon coeur. Ciel, dit Madame de Blamont, cette grande
richesse?...--Elle est perdue pour moi, Madame; diffrence essentielle
entre les sentimens du coeur et les biens du hasard; ceux-ci se sont
vanouis, et la tendresse, que je dois  celui de qui je les tenais, ne
s'effacera jamais de mon me; mais reprenons le fil des vnemens.

Quoiqu'il me restt encore prs de vingt-cinq mille livres, dont moiti
en or, heureusement cousus dans une ceinture qui ne me quitta jamais,
j'eus la fantaisie de me faire changer un de mes lingots en quadruples
d'Espagne[27]; je me fis conduire  cet effet chez un directeur de la
monnaie que m'avait indiqu mon hte. Je lui prsente mon or, il
l'examine, et dcouvre bientt qu'il n'est pas du Prou. Sa curiosit
s'en veille; ses questions deviennent aussi nombreuses que pressantes;
et sans qu'il me soit possible d'tre matre de moi, un frmissement
universel me saisit. Je vois que je viens de faire une sottise; et
l'embarras, que ce mouvement imprime sur ma physionomie, redouble
aussitt la curiosit de mon homme; il prend un air svre, et
renouvelle ses questions du ton de l'insolence et de l'effronterie... Ma
figure se remet pourtant, elle reprend le calme que doit lui prter
celui de mon coeur, et je rponds sans me troubler, que je rapporte cet
or d'Afrique; que je l'ai eu par des changes avec les colonies
portugaises. Ici mon questionneur m'examinant de plus prs encore,
m'assure que les Portugais n'emploient en Afrique que de l'or du nouveau
monde, et que celui que je lui prsente n'en est srement pas. Pour le
coup, la patience m'chappe: je dclare net que je suis las des
interrogations, que le mtal que je lui offre est bon ou mauvais, que
s'il est bon, il ait  me l'changer sans difficult; que s'il le croit
mauvais, il en fasse  l'instant l'preuve devant moi; ce dernier parti
fut celui qu'il prt, et l'exprience n'ayant que mieux confirm la
puret au mtal, il lui devnt impossible de ne me point satisfaire; il
le fit avec un peu d'humeur, et en me demandant si j'avais beaucoup de
lingots  changer ainsi: non, rpondis-je schement, voil tout; et
faisant prendre mes sacs  mes gens, je regagnai mon htellerie, o je
passai la journe, non sans un peu d'inquitude sur la quantit des
questions de ce directeur.

Je me couchai... Mais quel pouvantable rveil! Il n'y avait pas deux
heures que j'tais endormi, lorsque ma porte, s'ouvrant avec fracas, me
fait voir ma chambre remplie d'une trentaine de crispins[28], tous
familiers ou valets de l'inquisition[29]. Avec la permission de _votre
excellence_, me dit un de ces illustres sclrats, vous plairait-il de
vous lever, et de venir  l'instant parler au trs-rvrend pre
inquisiteur qui vous attend dans son appartement... Je voulus, pour
rponse, me jeter sur mon pe; mais on ne m'en laissa pas le tems... On
ne me lia point; c'est un des privilges particuliers  ce tribunal, de
n'employer, pour saisir leurs prisonniers, que la seule force du nombre,
et jamais celle des liens; on ne me lia donc point; mais je fus
tellement environn, tellement serr par-tout, qu'il me devint
impossible de faire aucun mouvement; il fallut obir: nous descendmes;
une voiture m'attendait au coin de la rue, et je fus transport ainsi au
milieu de ce tas de coquins dans le palais de l'inquisition: l, nous
fmes reus par le secrtaire du saint-office, qui, sans dire une seule
parole, me remit  l'alcade et  deux gardes, qui me conduisirent dans
un cachot ferm de trois portes de fer, d'une obscurit et d'une
humidit d'autant plus grandes, que jamais encore le soleil n'y avait
pntr. Ce fut l qu'on me dposa sans me dire un mot, et sans qu'il me
ft permis, ni de parler, ni de me plaindre, ni de donner aucun ordre
chez moi.

Ananti, absorb dans les plus douloureuses rflexions, vous imaginez
facilement quelle fut la nuit que je passai: hlas! Me disais-je, j'ai
parcouru le monde entier; je me suis trouv au milieu d'un peuple
d'antropophages; il a daign respecter et ma vie et ma libert; mon
toile me porte au sein des mers les plus recules, j'y trouve une
fortune immense et des amis... J'arrive en Europe... je touche  ma
patrie... c'est pour n'y rencontrer que des perscuteurs! Et comme si
j'eusse pris plaisir  accrotre l'horreur de mon sort, je ne me
repaissais a chaque instant que de ces fatales ides, lorsqu'au bout
d'une semaine de mon sjour dans cet horrible lieu, l'alcade parut
escort de ses deux mmes gardes, et m'ayant ordonn de dcouvrir ma
tte, il me conduisit ainsi  la salle d'audience. On me fit signe de
m'asseoir; un sige troit et dur se prsentait  moi au bout d'une
table auprs de laquelle taient deux moines, dont l'un devait
m'interroger, et l'autre crire mes rponses; je me plaai. En face
tait l'image de ce Dieu bon, de ce rdempteur de l'univers, expos dans
un lieu o l'on ne travaille qu' perdre ceux qu'il est venu racheter.
J'avais sous mes yeux un juge quitable, et des hommes mchans; le
symbole de la douceur et de la vertu  ct de celui des crimes et de la
frocit; _j'tais devant un Dieu de paix et des hommes de sang_, et
c'tait au nom du premier, que les seconds osaient me sacrifier  leur
infme cupidit.

[Illustration: _J'tais devant un dieu de paix et des Hommes mchans_.]

On m'interrogea d'abord sur mon nom, sur ma Patrie et sur ma profession;
ayant satisfait  ces premires demandes, on exigea de moi des
claircissemens sur les motifs de mes voyages... Je ne les cachai point;
lorsque je dis que je quittais une isle, o j'avais trouv le plus grand
des hommes pour lgislateur... on me demanda s'il tait chrtien? Il
est bien plus, dis-je avec enthousiasme; il est juste, il est bon, il
est libral, il est hospitalier, et n'enferme pas les infortuns que le
hasard jette sur ses ctes; cette rponse, traite d'impie, fut aussitt
inscrite comme blasphmatoire. L'inquisiteur me demanda si j'avais
baptis ce payen?--Pourquoi faire, rpondis-je outr? Si le Ciel est
destin pour la vertu, il y sera plutt plac que ceux qui, soumis  ces
vains usages, n'en reoivent que la caractre du crime et de
l'atrocit.--Autre blasphme! le moine, me montrant le crucifix, me
demanda si je songeais que mon Sauveur tait l?--Oui, lui dis-je, et si
quelque chose le rvolte ici, croyez que c'est bien plutt la conduite
du tyran qui impose les fers, que celle de l'esclave qui les reois. Le
Dieu que vous m'offrez a t malheureux comme moi,... et comme moi,
victime de la calomnie et de la sclratesse des hommes, il doit me
plaindre et vous condamner. Sur cette rponse, l'inquisiteur, palpitant
de rage, dit au greffier d'crire que j'tais _athe_.--Vous crivez un
mensonge, m'criai-je; j'affirme que je crois  un Dieu, que je le
crains, que je l'adore, et que je ne hais que ceux qui abusent de son
nom, pour accabler l'innocence. Le greffier arrt par cette rponse,
fixa inquisiteur...

crivez, dit celui-ci, qu'il invective les officiers du tribunal... Que
votre minence rflchisse, dit le greffier en espagnol, croyant que je
ne l'entendais pas... crivez donc, que c'est un calomniateur, dit le
moine toujours furieux.--Je croyais, dis-je alors  ce juge atroce,
qu'il s'agissait moins de constater ce qui se passe ainsi  huis-clos,
que de m'interroger sur les faits qu'on me suppose, et de me confronter
aux tmoins.--Il n'y a jamais de telles confrontations dans un tribunal
dirig par l'esprit de Dieu; o rgne cet esprit sacr, les formalits
deviennent inutiles;  qui est l'or que vous changetes hier chez le
directeur des monnaies?--A moi.--D'o vous vient-il?--Des bonts d'un
ami qui craint Dieu, qui aime les hommes, qui leur rend service, et qui
ne les tourmente jamais.--Il y a donc des mines d'or dans son
isle?--Non, dis-je affirmativement, (aurais-je pu me pardonner, par une
rponse contraire, d'attirer de tels ennemis au meilleur des humains.)
Non, il a reu des lingots en paiement des diffrens objets d'un
commerce fait avec les Anglais.--Et il vous a fait un tel prsent?--Il
ne s'en sert plus, il a renonc  tout ngoce tranger, cet or lui
devient inutile.--Inutile? Pour prs de huit millions!... Et alors, je
vis que toute ma fortune tait dj dans les mains de ces sclrats...

L'Inquisiteur redoubla ses questions, il y mit tout l'art qu'il put pour
me faire contredire ou couper, art profond, qui n'est possd nulle part
comme par les ministres de ce tribunal de sang; mais je ne sortis jamais
du cercle de mes rponses, toujours elles furent les mmes, et son
infme talent choua devant elles. Il voulut des dtails gographiques
sur _Tamo_, je les embrouillai tellement, qu'il lui fut impossible de
deviner dans quelle partie de la mer cette isle tait situe.

L'interrogatoire se rompit. Je demandai mon bien, on me dit qu'il
fallait d'autres claircissemens avant que de savoir seulement s'il
m'appartenait; que dons le cas o il deviendrait certain que je n'en
imposais pas, il faudrait toujours dfalquer de ces richesses les frais
de la procdure; que le roi aimerait un navire pour vrifier la solidit
de mes aveux; que je devais juger de la longueur et des sommes que
coteraient ces informations, et sentir combien, d'aprs cela, il
devenait essentielle dire la vrit pour abrger toutes ces dmarches;
je me gardai bien de tomber dans ce pige, et changeant de propos pour
ne plus mme donner lieu d'y revenir une seconde fois, je me plaignis de
la chambre o l'on m'avait mis, et demandai si pour les fonds que l'on
avait  moi, on ne pouvait pas au moins me loger plus commodment.
L'alcade interrog par l'inquisiteur, rpondit alors qu'il n'y avait de
bonnes chambres vacantes pour le moment que dans le quartier des
femmes;... qu'on lui en donne une, dit le rvrend, et vous lui ferez,
en l'y enfermant, les recommandations d'usage.

Cet appartement, situ dans la cour des femmes, tait infiniment
meilleur que le mien; c'est par un excs de faveur que l'on vous accorde
cette chambre, me dit celui qui m'y conduisait, songez  vous y conduire
avec toute la prudence et toute la circonspection imaginables; la plus
lgre indiscrtion vous ferait remettre dans un cachot, dont vous ne
sortiriez jamais; au-dessus et  ct de cette chambre, continua
l'alcade, sont les juives et des Bohmiennes; le plus grand silence, si
elles vous interrogent, et gardez-vous de leur parler le premier; je
promis tout ce qu'on voulut, et les portes se fermrent.

J'avais dj pass cinq jours dans cette nouvelle position, lorsqu'un de
mes geliers m'invita  demander une autre audience, tel est l'usage de
ce tribunal plein de ruse et de fausset, quand les juges veulent
interroger une seconde fois le coupable, il faut que cette audience soit
comme l'effet d'une pressante sollicitation de la part de ce malheureux,
qui, sans cela, gmirait des sicles, et sans qu'on le soulaget, et
sans qu'on l'entendit; je demandai donc  revoir mes juges... je
l'obtins.

L'inquisiteur me demanda ce que je voulais.--Mon bien et ma libert,
rpondis-je.--Avez-vous rflchi, me dit-il en ludant ma rponse, sur
l'extrme importance dont il est pour vous de donner les lumires qu'on
dsire.--J'ai satisfait  ce qu'on exigeait de moi, satisfaites de mme
 ce que j'attens de vous.--Tout est enferm maintenant dans les coffres
du saint office, et rien n'en peut plus sortir qu'au retour du vaisseau
d'information que sa majest va faire partir; pressez-vous donc de
donner les claircissemens qu'on vous demande, votre libert tient 
leur promptitude, vos jours  leur sincrit.--Mais, ds qu'on vit que
mes rponses taient toujours les mmes, on me dit alors avec humeur,
que quand on n'avait rien  dire, il ne fallait pas faire demander des
audiences, que le tribunal accabl d'affaires, ne pouvait pas tre
journellement importun pour de telles minuties; que j'eusse  retourner
dans ma prison, et  ne pas demander d'en sortir, si je n'tais pas
dcid  plus de vrit et de soumission.

Je rentrai... ce fut alors, je l'avoue, que je me sentis bien prs du
dsespoir... Eh! qu'ai-je donc fait, me dis-je, en quoi puis-je mriter
une punition si svre? J'tais n honnte et sensible, et me voil
trait comme un sclrat!... Je possdai quelques vertus, et me voil
confondu avec le crime!... A quoi m'ont servi les qualits de mon
coeur?... En suis-je moins devenu la victime des hommes?... Hlas!
quelque mrite de plus m'a attir toute leur haine; avec des vices et de
la mdiocrit, je n'aurais trouv que du bonheur; il ne faut qu'tre bas
et rampant pour tre sr de leur estime... Mais si des talens vous
dcorent, si la fortune vous rit, si la nature vous sert, leur orgueil
humili ne vous prpar plus que des piges; et la mchancet qu'il
arme, et la calomnie qu'il envenime, toujours prtes  vous craser,
vous puniront bientt d'tre bon et vous feront repentir de vos vertus.
Puis revenant sur la premire origine de mes erreurs, mon plus grand
crime, ajout-je, est d'avoir aim Lonore;  cette premire faiblesse
tient la chane de toutes mes infortunes; sans cela, je n'aurais pas
quitt la France: que de maux ont suivi cette premire faute! Que dis
je, hlas! Plus malheureuse que moi, que fait-elle isole sur la terre?
En l'enlevant  sa famille, n'ai-je pas dtruit son bonheur? En
l'arrachant  son devoir, n'ai-je pas fltri ses beaux jours? Ne lui
ai-je pas ravi, par cette coupable imprudence, toute la flicit qu'elle
avait droit d'attendre? Ce n'est donc que sur elle que mes larmes
doivent couler, ce n'est donc qu'elle que je dois plaindre; mon malheur
est mrit ds qu'il put attirer le sien... O Lonore, Lonore! tes
revers sont mon seul ouvrage, et les tincelles de plaisir, que mon
amour fit natre en toi, ressemblaient  ces lueurs mensongres, qui,
trompant le voyageur gar, l'engloutissent  jamais dans l'abyme!... Et
toi, mon bienfaiteur, continue-je en larmes, pourquoi t'ai-je quitt?
Pourquoi n'ai-je pas retrouv Lonore dans ton isle, et pourquoi ce
sjour enchanteur n'est-il pas devenu notre patrie  tous les deux?...
Tribunal odieux, nation subjugue par l'imposture et la superstition,
quels droits avez-vous sur moi! qui vous donne ceux de me retenir et de
me rendre le plus malheureux des hommes!

Huit jours se passrent encore ainsi, lorsqu'on vint me chercher pour
une troisime audience; mais on ne m'avait pas fait solliciter celle-l:
les sclrats commenaient  voir que je souponnais leur pige; ils
dsespraient de m'y prendre, et ne pouvant plus avoir recours qu'
l'effroi et  la calomnie, ils espraient, en usant de ces deux moyens,
obtenir le moi quelques aveux, qui, me rendant imaginairement coupable,
apaisassent au moins les remords qu'ils commenaient, sans doute, 
sentir, de me voler aussi impunment.

Je fus reu cette fois-ci dans ce qu'on appelle _le lieu des tourmens_;
c'est un souterrain effroyable, dans lequel on descend par un nombre
infini de marches, et tellement recul, qu'aucun cri n'en peut tre
entendu... C'est l que, sans respect, ni pour la pudeur, ni pour
l'humanit; que, sans distinction d'ge, de condition ou de sexe, ces
infernaux vautours viennent se repatre de barbaries et d'atrocits:
c'est l que la jeune fille timide et honnte, mise nue sous les yeux de
ces monstres, pince, brle, tenaille, vit veiller dans ces coeurs
pervers le sentiment de la luxure par l'aiguillon de la frocit; et
c'est pour y multiplier les victimes de leur excrable infamie, qu'ils
corrompent annuellement cinquante mille mes dans le royaume, afin
d'obtenir plus de coupables. L tous les instrumens de la torture se
prsentrent  mes yeux effrays, il n'y manquait que les bourreaux. Les
mmes moines assis dans de vastes fauteuils, m'ordonnrent de me placer
sur une escabelle de bois, pose en face d'eux.

Vous voyez, me dit celui qui m'avait interrog jusqu'alors, quels sont
les moyens dont nous allons nous servir pour obtenir de vous la
vrit.--Ces moyens sont inutiles, rpondis-je avec courage; ils peuvent
effrayer le coupable, mais l'innocent les voit sans frmir: que vos
bourreaux paraissent, je saurai -la-fois soutenir leurs tortures, vous
plaindre et me consoler.

Cette fiert, hors de saison, cet enttement  nous cacher la vrit va
peut-tre vous coter bien cher, reprit l'inquisiteur; est-il besoin de
feindre lorsque nous avons tout appris: votre hte, vos gens
emprisonns, comme vous, (cette circonstance tait fausse) tout ce qui
vous entourait enfin, vient de dposer contre vous. On a surpris vos
oprations; on vous a vu invoquer le Diable... En un mois, vous tes
chymiste et sorcier, ce que nous regardons comme synonyme[30].

Par-tout ailleurs, j'avoue que le rire et t ma seule rponse  des
balourdises de cette espce; on n'imagine pas le mpris qu'inspire un
juge quelconque, quand renonant  la sage austrit de son ministre,
il en descend par libertinage ou btise, pour s'occuper de dtails ou
dshonntes, ou hors de bon sens; on ne voit plus ds-lors en lui qu'un
crapuleux ou qu'un imbcile, conduit par la dbauche ou l'absurdit, et
qui n'est plus digue que de la rigueur des loix et de l'indignation
publique.

Quoi qu'il en ft, je me contins; mais les mouvemens de piti que
m'inspiraient de pareils fourbes, clatrent si nergiquement sur mon
visage, qu'ils se regardrent tous deux, sans trop savoir que dire, pour
appuyer leur stupide accusation. Leur adressant la parole enfin: si
j'avais, dis-je, la puissance du Diable, croyez que le premier emploi
que j'en ferais, serait assurment de me sortir de la main de ses
satellites.--Mais s'il est certain, dit l'inquisiteur en ne prenant pas
garde  ma rponse, s'il est vident que cet or est compos par vous, il
ne peut l'tre que par la chymie; or, la chymie est un art diabolique
que nous regardons...--On ne fait de l'or par aucuns procds chymiques,
dis-je en interrompant cet imbcile avec vivacit, ceux qui rpandent
ces sottises sont aussi btes que ceux qui les croient; la seule matrice
de l'or est la terre, et on ne l'imite point: je vous ai dit d'o
venaient ces lingots; je ne les ai acquis par aucune voie qui puisse
alarmer ma conscience; vous m'arracheriez la vie, que je ne vous en
dirais pas davantage. Gardez mon or, si c'est lui qui vous tente; je
vivais avant de l'avoir, je ne mourrai pas pour l'avoir perdu; mais
rendez-moi la libert que vous m'avez ravie sans droits, et que votre
seule cupidit vous force  m'enlever.--Vous reconnaissez donc, ajouta
ce suborneur, que cet or est le fruit de vos oeuvres?--Je reconnais
qu'il m'a t donn, qu'il m'appartient, et que vous voulez me faire
mourir pour me le voler.--On ne porta jamais l'impudence plus loin, dit
le moine en se levant furieux, et sonnant une petite clochette d'argent
qu'il avait prs de lui, nous allons voir si elle se soutiendra aux
portes du tombeau. Quatre assassins masqus comme le sont les pnitens
dans nos provinces du Midi, parurent alors, et s'apprtrent  me
saisir;  Dieu! m'criai-je, pardonnez  mes bourreaux, et donnez-moi la
force d'endurer les tourmens que leur stupide rage apprte 
l'innocence.

A ces mots, l'inquisiteur sonna une seconde fois, et l'alcade parut...
Remettez cet homme en prison, lui dit le moine, il y finira ses jours,
puisqu'il ne veut rien avouer; qu'il entende bien que sa libert tient 
ses aveux, et qu'il les fasse maintenant quand il voudra.

Je sortis, et vous laisse  penser dans quels sentimens j'tais contre
d'infmes coquins, dont il tait clair que le vol et le meurtre taient
les seules intentions.

Mon trouble seul me soutint cette premire journe; mais je tombai le
lendemain dans des rflexions sombres, dans une mlancolie, qui me
firent natre le dessein de finir mon sort.

Un accs de douleur effroyable qui survint peu aprs, en mettant mon me
dans une situation plus violente, la sortt de ces funestes projets.

Oui, me dis-je dans l'excs de mon dsespoir, un tribunal qui ne
pardonne jamais, qui corrompt la probit des citoyens, la vertu des
femmes, l'innocence des enfans; qui, comme ces tyrans de l'ancienne
Rome, ose faire un crime de la compassion et des larmes... aux yeux
duquel le soupon est un tort, la dlation une preuve, la richesse un
dlit;... qui, foulant aux pieds toutes les loix divines et humaines,
couvre son impudence, sa luxure et sa cupidit du voile hypocrite de
l'amour divin et des bonnes moeurs; qui pardonne tous les forfaits de
ceux qui le servent; qui assure l'impunit  ses satellites; qui, pour
comble d'horreur et d'impudence, condamne et fltrit des hros[31],
immole des ministres d'tat[32], fait perdre  la nation ses plus
brillans domaines[33], dpeuple le gouvernement: un tel tribunal,
dis-je, est la preuve la plus authentique de la faiblesse de l'tat qui
le souffre, le signe le plus certain du danger de la religion qui le
protge, et l'avertissement le plus sr de la vengeance de Dieu[34].

Malheur aux rois, ou qui le tolreront dans leurs tats, ou qui, mme en
le rejetant, consentiront  souiller les tribunaux de la nation des
atroces maximes de cette assemble de brigands; le citoyen barbare,
inepte et frntique, qui abuserait de sa place pour introduire de
telles opinions, serait l'instrument infernal qu'emploierait la colre
cleste pour branler la puissance de cet empire, et si ce sclrat,
moins imaginaire qu'on ne le croira peut-tre, parvenait  force de
bassesses  s'lever un instant au-dessus de l'tat vil o la nature le
rduit, le ciel ne l'aurait permis que pour lui prparer la honte
d'avoir  tomber de plus haut[35].

Ce fiel lanc, de nouvelles ides m'occuprent: mes 25,000 liv. en or
places dans ma ceinture, me restaient intactes; comme cette ceinture
tait extrmement serre sur mes reins, j'tais assez heureux pour
qu'elle et chapp  ceux qui m'avaient fouill en entrant; cette
circonstance heureuse me fit voir que je n'tais pas tout--fait
abandonn de la fortune, et qu'elle me tendait encore la main pour
m'affranchir de mon malheureux sort... L'espoir se ranima; si peu de
chose le sourient dans le coeur navr du misrable! Je ne vis plus les
murs de ma prison comme les parois de mon spulcre; l'oeil qui me les
fit mesurer de nouveau, n'tait plus dirig que par l'ide de les
franchir; je les examinai avec exactitude... j'en sondai l'paisseur
... j'observai la fentre; moins leve qu'elles ne le sont dans les
autres chambres, je crus qu'avec un peu de patience et du travail, il me
deviendrait peut-tre possible d'chapper par-l: sa clture, ou plutt
ses grillages taient doubles et trs-pais, je ne m'en effrayai point;
je regardai o donnait cette fentre; il me parut que c'tait dans une
petite cour isole, n'ayant plus qu'un mur de vingt pieds devant elle,
qui la sparait de la rue; je rsolus de me mettre  l'ouvrage ds
l'instant mme; le fer d'un briquet, meuble d'usage dans ces sortes
d'endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins;  force de
l'brcher contre une pierre, j'en fis une sorte de lime, et ds le mme
soir, j'avais dj mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de
profondeur... Courage, me dis-je... O Lonore! j'embrasserai encore tes
genoux... Non, ce n'est point ici que la mort est prpare pour moi,
elle ne peut me frapper qu' tes pieds... Travaillons...

Afin que mes geliers ne se doutassent de rien, j'affectai devant eux la
plus profonde douleur; je portai la ruse au point de refuser mme les
alimens qui m'taient prsents, et les contraignant ainsi  un peu de
piti, j'loignai tout soupon de leur esprit. Cependant leurs
consolations furent mdiocres: l'art, de rpandre du baume sur les
plaies d'une me dsole, n'est jamais connu d'tres assez vils, pour
accepter l'emploi dshonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu'il
en soit, je les trompai, et c'tait tout ce que je dsirais; leur
aveuglement m'tait plus utile que leurs larmes, et j'avais bien plus
envie de fasciner leurs yeux, que d'attendrir leurs coeurs.

Mon ouvrage se perfectionnait; dj ma tte passait entirement par les
ouvertures que j'avais pratiques; j'avais soin de remettre les choses
en ordre le soir, pour qu'on ne s'apert de rien; tout rpondait enfin
au gr de mes dsirs, lorsqu'un jour, vers les trois heures aprs-midi,
j'entendis frapper au-dessus de ma tte en un endroit de la vote qui me
parut plus faible que le comble, et qui l'tait suffisamment pour
laisser pntrer la voix.

J'coutai: on refrappa.--_Pouvez-vous m'entendre_? me dit une voix de
femme en mauvais franais.--_Au mieux_, rpondis-je; _que dsirez-vous
d'un malheureux compagnon d'infortune_?--_Le plaindre et me consoler
avec lui_, me rpondit-on; _je suis prisonnire et innocente comme vous:
depuis 8 jours je vous coute, et crois deviner vos projets.--Je n'en ai
aucun_, rpondis-je, craignant que ce ne ft ici quelque pige, et
connaissant cette ruse basse et vile qui place  ct d'un malheureux un
espion dguis sous la mme chane, dont le but est d'entrouvrir le
coeur de son infortun camarade, afin d'en arracher un secret qu'il
trahit dans le mme instant; artifice excrable, prouvant bien plutt
l'affreux dsir de trouver des criminels, que l'envie honnte et
lgitime de ne supposer que l'innocence[36]. _Vous me trompez_, reprit
la compagne de mon sort, _je dmle au mieux vos soupons; ils sont
dplacs vis--vis de moi: si nous pouvions nous voir, je vous
convaincrais de ma franchise: voulez-vous m'aider_, continua-t-on,
_perons chacun de notre ct  cet endroit o je vous parle, nous nous
entendrons mieux, nous nous verrons, et j'ose croire qu'aprs un peu
plus d'entretien, nous nous convaincrons qu'il n'est rien  craindre 
nous confier l'un  l'autre_.

Ici ma position devenait trs embarrassante: j'tais dcouvert, cela
tait vident, et dans une telle circonstance peut-tre il y avait moins
de danger  accorder  cette femme ce qu'elle dsirait, qu' l'irriter
par des refus. Si elle tait fausse, elle me trahissait assurment; si
elle ne l'tait pas, mon impolitesse la dterminait  le devenir.
J'acceptai donc sans balancer; mais comme nous approchions de l'heure o
les geliers faisaient leur ronde, je conseillai  ma voisine de
remettre le travail au lendemain... elle y consentit.--Ah! dit-elle
encore en me souhaitant le bonsoir, que d'obligations nous allons vous
avoir.--Que veut dire ce _nous_, rpartis-je au plus vite, n'tes-vous
donc pas seule?--Je suis seule, me rpondit-on; mais j'ai prs de moi
une compagne, avec laquelle je cause trs  l'aise par une ouverture que
nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma
chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la vtre, quand le
travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait; ce service
que j'implore, j'en conviens, c'est bien plutt pour cette infortune,
que pour moi: si vous la connaissiez, elle vous intresserait
assurment; elle est jeune, innocente et belle; elle est de votre
patrie; il est impossible de la voir sans l'aimer. Ah! si la piti ne
vous parle pas en ma faveur, qu'elle se fasse entendre au moins pour
elle!...--Quoi! celle dont vous me parlez est franaise, rpliquai-je
avec empressement, et par quel hasard?... Mais nous n'emes pas le tems
d'en dire davantage, et le bruit que nous entendmes nous fora de
cesser notre entretien.

Ds que j'eus soup, je m'enfonai dans les plus srieuses rflexions
sur le parti  prendre dans cette circonstance. Ma dlicatesse tait
flatte, sans doute, d'arracher au joug des sclrats qui nous
retenaient, deux infortunes comme moi; mais, d'un autre ct, que de
risque  me charger d'elles, et comment entreprendre, avec deux femmes,
une opration si dangereuse, et dont le succs tait aussi incertain: si
elle manquait, je redoublais leurs chanes, et me prcipitais avec elles
dans de plus grands malheurs, peut-tre, que ceux qui nous attendaient.
Seul, tout me semblait possible; tout me paraissait chouer avec
elles... Je ne balanai donc plus; je fermai mon coeur  toute
considration, et me dterminai  partir sur-le-champ, afin de ne plus
mme entendre les regrets intrieurs que j'prouvais  refuser aussi
cruellement mes services  ces deux malheureuses compagnes de mon sort.

J'attendis minuit: visitant alors mes ouvertures, et les trouvant
suffisamment largies pour y passer le corps, je liai un de mes draps
aux barreaux qui n'taient point endommags, et me laissai par leur
moyen glisser dans la cour... nouvel embarras ds que j'y fus; je
tombais dans une espce de gouffre dont l'obscurit tait d'autant plus
affreuse, que l'enceinte en tait troite et haute; j'avais vingt pieds
de mur  franchir, sans qu'aucun moyen s'offrt  moi pour m'en
faciliter l'entreprise; alors, je me repentis vivement de ce que je
venais de faire; la mort, sous mille formes, s'offrit  moi pour
punition de mon imprudence; un regret amer de tromper aussi durement
l'espoir des deux femmes que j'abandonnais, vint achever de dchirer mon
coeur; et j'tais prt  remonter, lorsqu'en ttonnant dans cette cour,
une chelle vint s'offrir  moi. O ciel! me dis-je, je suis sauv, n'en
doutons pas, la Providence me sert mieux que moi-mme, elle veut
absolument m'arracher de ces lieux; suivons sa voix, et reprenons
courage: je saisis cette chelle prcieuse, je l'appliquai au mur, mais
il s'en fallait bien qu'elle en atteignt le haut,  peine arrivait-elle
a la moiti; quelle nouvelle dtresse!... Mon heureuse toile ne
m'abandonna pourtant point encore;  force d'examiner, je dcouvre un
petit toit dans cette cour, dont l'lvation est semblable  celle de
mon chelle; je l'y applique, je monte; une fois sur ce parapet, je
rapporte l'chelle  moi, et la repose contre le mur, me voil sur la
crte; mais en tais-je plus avanc: il fallait descendre d'aussi haut
que je m'tais lev, et nul moyen de ce ct ne se prsentait pour y
russir; le mur tant assez large pour me permettre de marcher dessus,
j'en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait
l'environner, et me permettre d'en descendre avec un peu plus de
facilit; enfin, j'aperois au coin d'une petite rue aboutissant  ce
mur, un tas de fumier appuy contre lui  la hauteur de prs d'une
toise; je me prcipite sans rflchir davantage, je m'lance dans la
rue, et assez heureux pour ne m'tre fait aucun mal dans toutes ces
diverses oprations, me voil, comme vous l'imaginez bien,  faire de
mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible.

Un fuyard de l'inquisition ne trouve de ressources nulle part en
Espagne: le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours
prts  vous ressaisir en quelques lieux que vous puissiez tre. Rien de
plus vigilans que les soins de la _Sainte-Hermandad_; c'est une chane
de fripons qui se donnent la main d'un bout de l'Espagne  l'autre, et
qui n'pargnent ni frais, ni tromperies, ni soins, ou pour arrter celui
que le tribunal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s'en chappe; je
le savais, et je sentais parfaitement, d'aprs cela, que le seul parti
qui me restait  prendre, tait de m'loigner  l'instant d'Espagne, et
de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les frontires de France.

Je me mis donc  fuir... A fuir! qui, grand Dieu! quel tait donc
l'objet dont je venais de tromper la confiance!... quelle tait cette
fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'intresser ma
piti!... qui trahissai-je, qui fuyai-je, en un mot!... Lonore, ma
chre Lonore: c'tait-elle que la fortune venait de mettre une
troisime fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers,
et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore
que les Vnitiens et que les antropophages; elle, enfin, dont je
m'loignais tant que mes forces pouvaient me le permettre.

Oh! pour le coup, dit Madame de Blamont, c'est tre aussi par trop
malheureux, et je crois qu'aprs ceci on ne doit plus croire aux,
pressentimens de l'amour. O Madame! continua-t-elle en embrassant cette
aimable personne, combien tout ceci redouble l'envie que nous avons tous
d'apprendre vos aventures, et de quel intrt elles doivent tre!

Au moins, laissons finir celle de Mr. De Sainville, dit le comte de
Beaul; c'est une terrible chose que d'avoir affaire  des femmes: on
s'imagine que la curiosit est leur dmangeaison la plus cuisante...
vous le voyez, Mr., on se trompe, c'est l'envie de parler.--Mais qui
nous retarde  prsent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au
comt... il me semble que ce n'est que vous seul.--Soit, reprit Mr. De
Beaul; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une, ou l'autre,
j'emmne Sainville et Lonore  Paris, et vous prive de savoir le reste
de leur histoire. Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut
couter et se taire: notre gnral le ferait comme il le dit; continuez,
Mr. De Sainville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de
savoir comment vous vous runirez  ce cher objet de tous vos soins.

Hlas! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intressantes
 vous dire entre cette dernire circonstance de mon histoire et notre
heureuse runion; et l'impatience que je lis en vous d'couter  prsent
plutt Lonore que moi, va me faire abrger les dtails.

Je marchai avec la plus grande vitesse; j'vitais les villes et les
bourgs, je couchais en rase campagne: si je rencontrais quelqu'un, je me
faisais passer pour dserteur franais, et six jours de marche excessive
me rendirent enfin au-del des monts: j'arrivai  Pau dans un tat qui
vous et attendri; j'y trouvai au moins de la tranquillit, et il me
restait assez d'argent pour m'y mettre  mon aise. Mais le calme dcida
la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang;  peine
fus-je dans une maison bourgeoise, que j'avais loue pour quelque tems 
dessein de m'y refaire, qu'une fivre ardente se dclara, et me mit en
huit jours aux portes du tombeau. J'tais pour mon bonheur, chez
d'honntes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai
jamais; mais ma convalescence ayant dur quatre mois, je ne pensai plus
 me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l't, j'achetai une voiture,
je pris des domestiques, et je fus en poste  Bayonne; ne me trouvant
pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manire de voyager,
j'y renonai, et vins  petites journes  Bordeaux, o je rsolus de me
rafrachir une quinzaine de jours; j'y tais aussi tranquille que l'tat
de mon coeur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'
me distraire ou  me dissiper, je fus  la comdie attir par _le Pre
de Famille_, que j'ai toujours aim, et plus encore par l'annonce d'une
jeune dbutante aux rles de Sophie dans la premire pice, et de Julie
dans la _Pupille_, qui devait suivre: c'tait, assurait-on, ne fille
pleine de grces, de talens, et qui venait de faire les dlices de
Bayonne, o elle avait pass pour se rendre  Bordeaux, lieu de son
engagement. Il tait d'usage alors qu'un peu avant le pice, les jeunes
gens se rendissent sur le thtre pour y causer avec les actrices, j'y
fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus prs si cette jeune
personne, dont la figure s'exaltait autant, mritait les loges qu'on
lui prodiguait; ayant rencontr l par hasard un nomm _Sainclair_, que
j'avais vu autrefois tenant le premier emploi  Metz et qui le
remplissant de mme  Bordeaux allait reprsenter le tendre et fougueux
_Saint-Albin_; je le priai de me montrer la desse qu'il allait
adorer.--Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre  l'instant; je
vous la ferai voir ds qu'elle paratra; c'est la premire fois que je
joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin... elle n'est ici
que d'hier... nous avons rpt _les situations_; elle est en vrit du
_dernier intrt_. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui
crois _de l'me_.--Eh vous n'en tes pas amoureux, dis-je en
plaisantant?--Oh bon! me rpondit _Sainclair_, ne savez-vous donc pas
que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons
jamais sur nos terres; cela nuit au talent; _l'illusion_ est au diable
quand on a couch avec une femme, et pour l'adorer sur la scne, ne
faut-il pas que cette illusion soit entire. Cette fille est d'ailleurs
aussi sage que belle... En vrit, tous nos camarades le disent... Mais
tenez, parbleu, la voil, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que
mes tableaux... Hein! comment la trouvez-vous?... Ciel! tais-je en tat
de rpondre!... Mes membres frmissent... une angoisse cruelle enchane
 l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette
situation, je vole aux genoux de cette fille chrie.... O Lonore!
m'criai-je, _et je tombe  ses pieds sans connaissance_.

Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui se passa; mais je ne
repris connaissance que dans les foyers, et quand mes yeux se
rouvrirent, je me retrouvai soign par _Sainclair_, plusieurs femmes de
la comdie, et _Lonore_  genoux devant moi, une main appuye sur mon
coeur,m'appelant et fondant en larmes... Nos embrassemens... notre
dlire... nos questions coupes, reprises cent et cent fois, et jamais
rpondues, l'excs de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous
sentions  nous retrouver enfin aprs tant de traverses, arrachaient des
larmes  tout ce qui nous entourait. On avait annonc la dbutante
vanouie; l'impossibilit de donner _le Pre de Famille_, et toute la
troupe s'tait renferme avec nous dans les foyers. Lonore

[ICI ON MANQUE LES PAGES 500 ET 501.]

plus tendres caresses; je me joignis  elle pour donner  ces deux
honntes personnes les marques de l'effusion de mon coeur, et tous nos
adieux faits, nous quittmes Bordeaux ds le mme soir, pour Aller
coucher  Livourne, o nous nous tablmes pour quelques jours... Aprs
avoir tmoign  cette chre pouse l'ivresse o j'tais de retrouver
aprs avoir pass vingt-quatre heures  ne nous occuper que de notre
amour et du bonheur dont nous jouissions de pouvoir nous en donner mille
preuves, je la suppliai de me faire part des vnemens de sa vie, depuis
l'instant fatal qui nous avait spars.

Mais ces aventures, Mesdames, dit Sainville en finissant les siennes,
auront je crois plus d'agrmens racontes par elle, que par moi;
permettez-vous que nous lui en laissions le soin.--Assurment, dit
Madame de Blamont au nom de toute la socit, nous serons ravis de
l'entendre, et...

Juste ciel! qui m'empche moi-mme de poursuivre; quel bruit affreux
vient branler soudain jusqu'aux fondemens de la maison;  Valcour! les
cieux seront-ils toujours conjurs contre nous?... On enfonce les
portes, les fentres se hrissent de bayonnettes... Les femmes
s'vanouissent... Adieu, adieu, trop malheureux ami... Ah!...
N'aurais-je donc jamais que des malheurs  t'apprendre!




FIN DE LA QUATRIME PARTIE.



Notes:

[1] N'oublions jamais que cet ouvrage est fait un an avant la rvolution
franaise.

[2] Le plus gourmand et le plus dbauch des romains; intemprant dans
tout, il avait long-tems entretenu Sjau comme une matresse; il avait
dpens la valeur de plus de quinze millions  ses seules dbauches de
lit et de table; on lui annona enfin qu'il tait ruin; il fit ses
comptes, ce ne se trouvant plus que cent mille livres de rentes, il
s'empoisonna de dsespoir.

[3] Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome VI)
peuvent tre deux grands maux; peu d'hommes, mais heureux; peu d'espace,
mais bien gouvern.

[4] On s'est battu en Bohme pendant vingt ans, et il en a cot la vie
 plus de deux millions d'hommes pour dcider s'il fallait communier
sous les deux espces, ou simplement sous une. Les animaux qui se
battent pour leurs femelles ont une excuse au moins dans la nature; mais
quelle peut tre celle des hommes qui s'gorgent pour un peu de farine
et quelques gouttes de vin.

[5] On compte en France 23 millions d'habitans; il s'y recueille 50
millions de septiers de bleds, c'est--dire, environ par an de quoi
nourrir 13 mois, tous les habitans, et c'est avec cette richesse; que
la nation, sans flaux de la nature, est quelque fois  la veille de
mourir de faim!

[6] Conviens, lecteur, qu'il fallait les grces d'tat d'un homme
embastill, pour faire en 1788 une telle prdiction.

[7] Cette vrit est d'autant plus grande, qu'il est assurment peu de
plus mauvaises coles que celles des garnisons, peu; ou un jeune homme
corrompe plutt et son ton, et ses moeurs.

[8] Un philosophe franais qui voyage, trouve, il en faut convenir, dans
les individus de sa Nation qu'il rencontre, des sujets d'tude pour le
moins aussi intressans que ceux que lui offre les trangers chez
lesquels il est. On ne rend point l'excs de la fatuit, de
l'impertinence avec lequel nos lgans voyagent; ce ton de dnigrement
avec lequel ils parlent de tout ce qu'ils ne conoivent pas, ou de tout
ce qu'ils ne trouvent pas chez eux; cet air insultant et plein de
mpris, dont ils considrent tout ce qui n'a pas leur sotte lgret, le
ridicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans
contredit un des plus certains motifs de l'antipathie qu'ont pour nous
les autres peuples; il en devrait rsulter, ce me semble, une attention
plus particulire aux ministres,  n'accorder l'agrment de voyager qu'
des gens faits pour ne pas achever de dgrader la Nation dans l'esprit
de l'Europe, pour ne pas tendre et porter au-del des frontires les
vices qui nous sont si familiers.--Une voiture arrivant fort tard dans
une auberge d'Italie qui se trouvait pleine, on balana  ouvrir les
portes, l'hte se montre  une fentre, et demande au voyageur quelle
est sa Nation? Franais, rpondent insolemment quelques
domestiques.--Allez plus loin, dit l'hte, je n'ai point de place.--Mes
gens se trompent, reprend le matre adroitement, ce sont des valets de
louage qui ne sont  moi que d'hier; je suis Anglais, Monsieur l'hte,
ouvre-moi, et dans l'instant tout accourt, tout reoit le voyageur avec
empressement. N'est-il donc pas affreux que le discrdit de la Nation
ait t tel, qu'il ait fallu la dguiser, la renier pour s'introduire
chez l'tranger, non pas seulement dans le monde, mais mme dans un
cabaret: eh! pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n'en
coterait pour y russir, que d'abjurer des torts qui nous dshonorent
mme chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid; mais la
rvolution en changeant nos moeurs, laguera nos ridicules. Croyons-le
au moins pour notre bonheur.

[9] Ne dit-on pas pour excuse de la tolrance de ces maisons, que c'est
pour empcher de plus grands maux, et que l'homme intemprant, au lieu
de sduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques
infects? N'est-ce pas une chose extrmement singulire, qu'un
Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une
erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tolrer le
dbordement le plus infme, que de changer les loix? Mais, qui compose
les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu'on y trouve ne
sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement sduites par
l'avarice ou l'intemprance? Ainsi, l'tat permet donc qu'une partie des
femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l'autre; il
faut l'avouer, voil un grand profit, un calcul singulirement sage!
Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zam ne raisonne-t-il pas
beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle
disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifie 
l'autre, et que toutes se conservent galement pures?

[10] Except cependant pour le meurtre, plus svrement puni, et dont
Zam parlera plus bas.

[11] Heureux Franais, vous l'avez senti en pulvrisant ces monumens
d'horreur, ces bastilles infmes d'o la philosophie dans les fers vous
criait ceci, avant que de se douter de l'nergie qui vous ferait briser
les chanes par lesquelles sa voix tait touffe.

[12] On ne peut prsumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne
faut chercher que dans les annales du commencement de ce sicle.

[13] Ces lettres s'crivaient alors, leurs date le prouvent, et voil ce
qui fait que Zam se trompe sur les Anglais.

[14] On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre
premire lgislature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang,
se disputant seulement sur la manire d'gorger leurs semblables. Plus
froces que des cannibales, un d'eux a os offrir une machine infernale
pour trancher des ttes et plus vite et plus cruellement. Voil les
hommes que la nation a pay, qu'elle a admir, et qu'elle a cru.

[15] Il est vrai que pour viter l'incertitude, cette foule de sclrats
absurdes qui se sont mls d'interprter ce qu'ils ne comprenaient pas
eux-mmes, ont dcid que dans les dlits les moins probables, les plus
lgres conjectures suffisent; et, continuent ces bourreaux de lgistes,
il est permis alors aux juges d'outrepasser la loi, c'est--dire que
moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas
voir dans des dcisions de cette atrocit, que ces misrables polions
dont on devrait brler les inepties, n'ont eu en vue que de soulager le
juge aux dpends de la vie des hommes: et on suit encore ces infernales
maximes dans ce sicle de philosophie, et tous les jours le sang coule
en vertu de ce prcepte dangereux.]

[16] Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix?
c'est que la rigueur est toute du ct des loix qui le gne, la mollesse
et la ngligence du ct des loix qui le favorisent et qui devraient le
protger. _Blisaire_.

[17] C'est une chose vraiment singulire que l'extravagante manie qui a
fait louer par plusieurs crivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et
imbcile, dont toutes les dmarches sont fausses, ridicules ou barbares;
qu'on lise avec attention l'histoire de son rgne, et on verra si ce
n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de
souverains plus faits pour le mpris et l'indignation, quels que soient
les efforts du marguillier Darnaud, pour faire rvrer  ses
compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix
absurdes et intolrantes, abandonne le soin de diriger ses tats pour
aller conqurir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau
qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il tait malheureusement
dans notre pays.

[18] Il serait  souhaiter, dit quelque part un homme de gnie, que les
loix eussent plus de simplicit, qu'elles pussent parler au coeur que,
lies davantage  la morale, elles eussent de la douceur et de
l'onction; que leur objet, en un mot, ft de nous rendre meilleurs, sans
employer la crainte, et par le seul charme attach  l'amour de l'ordre
et du bien public: tel est l'esprit dans lequel il faudrait que toutes
les loix fussent composes, et alors, ce ne serait plus un despote, un
juge svre qui ordonnerait, ce serait un pre tendre qui
reprsenterait; et combien les loix envisages sous cet aspect
auraient-elles moins  punir! Le prcepte aurait tout l'intrt du
sentiment.

Croirait-on que le mme homme qui parle ainsi, soit le pangyriste de
Saint-Louis, c'est--dire du Dacon de la France, de celui qui a rempli
le code du royaume d'un fatras d'inepties et de cruauts.

[19] De toutes les injustices des suppts de Thmis, celle-l est une
des plus criantes, sans doute: Un tribunal qui commet des injustices,
disait le feu roi de Prusse dans sa sentence porte contre les juges
prvaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de
voleurs; l'on peur se mettre en dfense contre ceux-ci; mais personne
ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice
pour lcher la bride  leurs mauvaises passions; ils sont plus mchans
que les brigands les plus infmes qui soient au monde, et mritent une
double punition.

[20] Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre  raison de
la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un vque pour 400;
l'individu qui cotait le moins tait une fille publique, tant  cause
de l'abjection, que de l'inutilit de son tat.

[21] Zam pche ici contre l'ordre du tems, nous sommes ncessairement
obligs d'en prvenir nos lecteurs; il ne peut parler que des vnemens
du commencement de ce sicle, et ceci est (c'est--dire la retraite de
l'homme) de 1778  1780. Peut-tre exigerait-on de nous de le nommer;
mais qui ne nous devine? et ds qu'on parle d'un sclrat, qui ne voit
aussi-tt qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est  lui qu'est bien
srement arrive l'excrable histoire que nous raconte ici Zam. (_Note
ajoute_.)

[22] Franais, pntrez-vous de cette grande vrit; sentez donc que
votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdits, que ce culte
atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut
tre celui d'un peuple libre; non, jamais les adorateurs d'un esclave
crucifi n'atteindront aux vertus de Brucus. (_Note ajoute_.)

[23] O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas
rduire l'amour-propre au dsespoir en l'humiliant, car autrement vous
briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre.

[24] Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette
loi singulire. On croyait les clibataires impuissans, et l'on lchait
de leur faire retrouver, par cette crmonie, les forces dont ils
paraissaient manquer; mais la chose tait mal vue: l'impuissance, qui
souvent mme ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas
toujours la raison majeure du clibat. Si des gots ou des habitudes
diffrentes loignent invinciblement un individu quelconque des chanes
du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices
irrguliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui
rpugne; donc le remde tait mal trouve. Mais cette citation, tire de
l'histoire des moeurs antiques, qu'on pourrait tayer de beaucoup
d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert  nous prouver que de
tous temps l'homme eut recours  ces vhicules puissans pour rtablir sa
vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots blment ou persiflent,
tait article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que
ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que l'me tire de la langueur,
agite, dit Saint-Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices
ou relles, est plus sensibles de toutes les manires de l'tre, et
jouit mieux du plaisir des sensations agrables.--Le clbre Cardan nous
dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas
sentir quelques douleurs, il s'en procurerait  lui-mme, en se mordant
les lvres, en se tiraillant les doigts jusqu' ce qu'il en pleurt.

[25] On demandait  M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui
taient ncessaires  la police de Paris. Trouvez-moi, rpondit-il, un
honnte-homme qui veuille faire ce mtier-l.--Soit, mais un honnte
homme prend la libert de rpliquer  cela: 1. S'il est bien ncessaire
de corrompre une moiti des citoyens pour policer l'autre? 2. S'il est
bien dmontr que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse russir
au bien? 3. Ce que gagne l'tat et la vertu,  multiplier le nombre des
coquins, pour un total trs-infrieur de conversions? 4. S'il n'y a pas
 craindre que cette partie gangrene ne corrompe l'autre, au lieu de la
redresser? 5. Si les moyens que prennent ces gens infmes en tendant
des embches  l'innocence, la confondant avec le crime pour la dmler;
si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette
innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-l, et que
tous les crimes o elle peut tomber aprs, instruite  cette cole, ne
sont plus l'ouvrage que de ces suborneurs: est-il donc permis de
corrompre, de suborner pour corriger et pour punir? 6. Enfin, s'il n'y
a pas, de la part de ceux qui rgissent cette partie, un intrt
puissant  vouloir persuader au roi et  la nation, qu'il est essentiel
qu'un million se dpense  soudoyer cent mille fripons qui ne mritent
que la corde et les galres. Jusqu' ce que ces questions soient
rsolues, il sera permis de former des doutes sur l'excellence de
l'ancienne police franaise.

[26] L'instant de calme, o se trouve maintenant le lecteur, nous permet
de lui communiquer des rflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu
l'interrompre.

On a object que le peuple, qui vient d'tre peint, n'avait qu'un
bonheur illusoire; que foncirement il tait esclave, puisqu'il ne
possdait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse; il
vaudrait alors autant dire que le pre de famille, propritaire d'un
bien substitu, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son
bien, et que le fonds appartient  ses enfans. On appelle esclave celui
qui dpend d'un matre qui a tout, et qui ne fournit  cet homme servile
que ce qu'il faut  peine pour sa subsistance; mais ici il n'y a point
d'autre matre que l'tat, le chef en dpend comme les autres; c'est 
l'tat que sont tous les biens, ce n'est pas au chef.--Mais le citoyen,
continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager Eh! qu'a-t-il besoin de
l'un ou de l'autre? C'est pour vivre ou pour changer, qu'on vend ou
qu'on engage; si ces choses sont prouves inutiles ici, quel regret peut
avoir celui qui ne peut les faire? Ce n'est pas tre esclave, que de ne
pouvoir pas faire une chose inutile; on n'est tel, que quand on ne peut
pas faire une chose utile ou agrable. A quoi servirait ici de vendre ou
d'acheter, puisque chacun possde ce qu'il lui faut pour vivre, et que
c'est tout ce qui est ncessaire au bonheur.--Mais on ne peut rien
laisser  ses enfans.--Ds que l'tat pourvoit  leur subsistance et
leur donne un bien gal au vtre, qu'avez-vous besoin de leur laisser?
C'est assurment un grand bonheur pour les poux, d'tre srs que leur
postrit, destine  tre aussi riche qu'eux, ne peut jamais leur tre
 charge et ne dsirera jamais leur mort pour devenir riche  son tour.
Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heureux, le
plus riche et le plus libre de la terre, puisqu'il est toujours sr
d'une subsistance gale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc
plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui comparer. Il faudrait
plutt dire que c'est l'tat qui se rend volontairement esclave, afin
d'assurer la plus grande libert  ses membres et c'est dans ce cas le
plus beau modle de gouvernement qu'il soit possible de mditer.

[27] A-peu-prs 84 livres de France: la pistole simple vaut 21 livres;
il y en a des doubles et des quadruples.

[28] L'habit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces drles-l.

[29] Innocent III,  dessein de mettre l'inquisition en faveur, accorda
des privilges et des indulgences  ceux qui prteraient main-forte au
tribunal pour chercher et punir les coupables: il est ais de voir,
d'aprs une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmenter;
ce sont ces infmes dlateurs que l'on appelle _familiers_, comme s'ils
taient en quelque sorte de la famille de l'inquisiteur. Les plus grands
seigneurs acqurant l'impunit de leurs crimes au moyen de cette
fonction, s'empressent tous d'entrer dans ce noble corps. Le tribunal de
l'inquisition n'est pas le seul qui ait des familiers, et l'Espagne
n'est pas la seule partie de l'Europe o l'administration soit vicie au
point de corrompre ou de tolrer la corruption de la moiti des citoyens
pour tourmenter inutilement l'autre.

[30] Il ne faut pas que l'accusation de sorcellerie, de chymie, tonne
dans le sicle o fut fait le fameux procs du cur de Blenac: ce
malheureux prtre fut accus au parlement de Toulouse, en 1712 ou 1715,
d'avoir commerce avec le Diable; en consquence, il fut scandaleusement
dpouill en pleine salle, pour voir s'il ne portait pas sur le corps
des marques de ce commerce; et comme on lui trouva plusieurs seings, on
ne douta plus du fait: on le piqua, on le brla sur chacun de ces
seings, pour voir s'ils taient l'ouvrage du Dmon ou de la nature;
telle tait la spirituelle cole o se formaient les meurtriers de Calas
& de Labarre.

[31] Charles-Quint.

[32] Le comte d'Olivars: il avait fait la fortune de plus de 4.000
personnes, quand ce tribunal atroce le somma de comparatre devant lui;
il ne trouva pas un seul ami qui osa lui donner du secours.

[33] Les Provinces-Unies, & c.

[34] La maxime de ce tribunal est: nous te ferons plutt brler comme
coupable, que de laisser croire au public que nous t'ayons enferm comme
innocent.

[35] On peut et on doit reprocher  l'ancien ministre dont il s'agit
ici, d'avoir dans tous les tems cout les soupons, la commune
renomme, et favoris les dlations secrtes] or, voil ce qui s'appelle
agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant
avantageusement de celui qui ne le mrite pas, que de concevoir des
soupons dfavorable de l'homme de bien, parce qu'on ne fait aucun tort
au premier en le souponnant meilleur qu'il n'est, et qu'on fait injure
au second en le souponnant mal--propos. Saint-Augustin consent qu'on
prsume le bien tant qu'on n'a point de preuves du mal; mais pour
appuyer un jugement dsavantageux, il demande des preuves indubitables.

[36] C'est cette affreuse habitude o sont les juges, de ne jamais
regarder qu'un coupable dans l'accus, qui leur font commettre de si
sanglantes mprises: tant de causes, pourtant, peuvent avoir attir des
ennemis  un homme; la mdisance, la calomnie sont si fort en usage,
qu'il paratrait que dans toute me honnte, le premier mouvement
devrait toujours tre  la dcharge de l'accus; mais o y a-t-il
aujourd'hui des juges de cette vertu! et la morgue, et la svrit, et
l'insolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu
de pendre et rouer, on passait sa vie  innocenter ou absoudre; un
coupable, tel ou non, un homme  pendre, enfin, est un tre aussi
essentiel  des robins, que la mouche  l'araigne, la brebis au lion
froce, et la fivre aux mdecins.













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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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ways including including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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