Project Gutenberg's Le magasin d'antiquits, Tome II, by Charles Dickens

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Title: Le magasin d'antiquits, Tome II

Author: Charles Dickens

Translator: A. des Essarts

Release Date: February 4, 2006 [EBook #17676]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MAGASIN D'ANTIQUITS, TOME II ***




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Charles Dickens

LE MAGASIN
D'ANTIQUITS

Tome II

(1840)

Traduction A. des Essarts




Table des matires


CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.




CHAPITRE PREMIER.


Au moment o nous sommes arrivs, non-seulement nous pouvons
prendre le temps de respirer pour suivre les aventures de Kit,
mais encore les dtails qu'elles prsentent s'accordent si bien
avec notre propre got, que c'est pour nous un dsir comme un
devoir d'en retracer le rcit.

Kit, pendant les vnements qui ont rempli les quinze derniers
chapitres, s'tait, comme on pense, familiaris de plus en plus
avec M. et mistress Garland, M. Abel, le poney, Barbe, et peu 
peu il en tait venu  les considrer tous, tant les uns que les
autres, comme ses amis particuliers, et Abel-Cottage comme sa
propre maison.

Halte! Puisque ces lignes sont crites, je ne les effacerai pas
mais si elles donnaient  croire que Kit, dans sa nouvelle demeure
o il avait trouv bonne table et bon logis, commena  penser
avec ddain  la mauvaise chre et au pauvre mobilier de son
ancienne maison, elles rpondraient mal  notre pense, tranchons
le mot, elles seraient injustes. Qui, mieux que Kit, se ft
souvenu de ceux qu'il avait laisss dans cette maison, bien que ce
ne fussent qu'une mre et deux jeunes enfants? Quel pre vantard
et, dans la plnitude de son coeur, racont plus de hauts faits
de son enfant prodige, que Kit ne manquait d'en raconter chaque
soir  Barbe, au sujet du petit Jacob? Et mme, s'il et t
possible d'en croire les rcits qu'il faisait avec tant d'emphase,
y eut-il jamais une mre comme la mre de Kit, du moins au
tmoignage de son fils, ou bien y eut-il jamais autant d'aisance
au sein mme de la pauvret, que dans la pauvret de la famille de
Kit?

Arrtons-nous ici un instant pour faire remarquer que, si le
dvouement et l'affection domestique sont toujours une chose
charmante, nulle part ils n'offrent plus de charme que chez les
pauvres gens, les liens terrestres qui attachent  leur famille
les riches et les orgueilleux sont trop souvent de mauvais aloi;
mais ceux qui attachent le pauvre  son humble foyer sont de bon
mtal, et portent l'estampille du ciel. L'homme qui descend de
noble race aime les murailles et les terres de son hritage comme
une partie de lui-mme, comme des insignes de sa naissance et de
son autorit; son union avec elles est l'union triomphale de
l'orgueil et de la richesse. L'attachement du pauvre  la terre
qu'il tient  ferme, que des trangers ont occupe avant lui, et
que d'autres occuperont peut-tre demain, a des racines plus
profondes et qui descendent plus avant dans un sol plus pur. Ses
biens de famille sont de chair et de sang; aucun alliage d'argent
ou d'or ne s'y mle; il n'y entre pas de pierres prcieuses; le
pauvre n'a pas d'autre proprit que les affections de son coeur;
et lorsque, mal vtu, mal nourri, accabl de travail, il est forc
de se tenir sur un sol froid, entre des murailles nues, cet homme
reoit directement de Dieu lui-mme l'amour qu'il prouve pour sa
maison, et ce lieu de souffrance devient pour lui un asile sacr.

Oh! si les hommes qui rglent le sort des nations songeaient
seulement  cela; s'ils se disaient combien il a d en coter aux
pauvres gens pour engendrer dans leur coeur cet amour du foyer,
source de toutes les vertus domestiques, lorsqu'il leur faut vivre
en une agglomration serre et misrable, o toute convenance
sociale disparat, si mme elle a jamais exist; s'ils
dtournaient leurs regards des vastes rues et des grandes maisons
pour les porter sur les habitations dlabres, dans les ruelles
cartes o la pauvret seule peut passer; bien des toits humbles
diraient mieux la vrit au ciel que ne peut le faire le plus haut
clocher qui, les raillant par le contraste, s'lve du sein de la
turpitude, du crime et de l'angoisse. Cette vrit, des voix
sourdes et touffes la prchent chaque jour, et l'ont proclame
depuis bien des annes, aux workhouses,  l'hpital, dans les
prisons. Ce n'est pas un sujet de mdiocre importance, ce n'est
pas simplement la clameur des classes laborieuses, ce n'est pas
pour le peuple une pure question de sant et de bien-tre qui
puisse tre livre aux sifflets dans les soires parlementaires.
L'amour du pays nat de l'amour du foyer; et quels sont, dans les
temps de crise, les plus vrais patriotes, de ceux qui vnrent le
sol natal, eux-mmes propritaires de ses bois, de ses eaux, de
ses terres, de tout ce qu'il produit, ou de ceux qui chrissent
leur pays sans pouvoir se vanter de possder un pouce de terrain
sur toute sa vaste tendue?

Kit ne s'occupait gure de ces questions: il ne voyait qu'une
chose, c'est que son ancienne maison tait pauvre, et la nouvelle
bien diffrente; et cependant, il reportait constamment ses
regards en arrire avec une reconnaissance pntre, avec
l'inquitude de l'affection, et souvent il dictait de grandes
lettres pour sa mre et y plaait un schelling, ou dix-huit pence,
ou d'autres petites douceurs qu'il devait  la libralit de
M. Abel. Parfois, lorsqu'il venait dans le voisinage, il avait la
facult d'entrer vite chez sa mre. Quelle joie, quel orgueil
ressentait mistress Nubbles! avec quel tapage le petit Jacob et le
poupon exprimaient leur satisfaction! Jusqu'aux habitants du
square, qui venaient fliciter cordialement la famille de Kit,
coutant avec admiration les rcits du jeune homme sur Abel-
Cottage, dont ils ne se lassaient pas d'entendre vanter les
merveilles et la magnificence.

Bien que Kit jout d'une haute faveur auprs de la vieille dame,
de M. Garland, d'Abel et de Barbe, il est certain qu'aucun membre
de la famille ne lui tmoignait plus de sympathie que l'opinitre
poney; celui-ci, le plus obstin, le plus volontaire peut-tre de
tous les poneys du monde, tait entre les mains de Kit le plus
doux et le plus facile de tous les animaux. Il est vrai qu'
proportion qu'il devenait plus docile vis--vis de Kit, il
devenait de plus en plus difficile  gouverner pour toute autre
personne, comme s'il avait rsolu de maintenir Kit dans la famille
 tous risques et hasards. Il est vrai que, mme sous la direction
de son favori, il se livrait parfois  une grande varit de
boutades et de cabrioles,  l'extrme dplaisir des nerfs de la
vieille dame; mais comme Kit reprsentait toujours que c'tait
chez le poney une simple marque d'enjouement, ou une manire de
montrer son zle envers ses matres, mistress Garland finit par
adopter cette opinion; bien plus, par s'y attacher tellement, que
si, dans un de ses accs d'humeur folle, le poney avait renvers
la voiture, elle et jur qu'il ne l'avait fait que dans les
meilleures intentions du monde.

En peu de temps, Kit avait donc acquis une habilet parfaite dans
la direction de l'curie; mais il ne tarda pas non plus  devenir
un jardinier passable, un valet de chambre soigneux dans la
maison, et un serviteur indispensable pour M. Abel qui, chaque
jour, lui donnait de nouvelles preuves de confiance et d'estime.
M. Witherden, le notaire, le voyait d'un bon oeil; M. Chukster
lui-mme daignait quelquefois condescendre  lui accorder un lger
signe de tte, ou  l'honorer de cette marque particulire
d'attention qu'on appelle lancer un clin d'oeil, ou  le
favoriser de quelqu'un de ces saluts qui prtendent  l'air
affable, sans perdre l'air protecteur.

Un matin, Kit conduisit M. Abel  l'tude du notaire, comme cela
lui arrivait souvent; et, l'ayant laiss devant la maison, il
allait se rendre  une remise de location situe prs de l, quand
M. Chukster sortit de l'tude et cria: Whoa-a-a-a-a-a! appuyant
longtemps sur cette finale, afin de jeter la terreur dans le coeur
du poney, et de mieux tablir la supriorit de l'homme sur les
animaux, ses trs-humbles serviteurs.

Montez, _Snob_, dit trs-haut M. Chukster s'adressant  Kit.
Vous tes attendu l dedans.

-- M. Abel aurait-il oubli quelque chose? dit Kit, qui s'empressa
de mettre pied  terre.

-- Pas de question, jeune Snob; mais entrez et voyez. Whoa-a-a!
voulez-vous bien rester tranquille!... Si ce poney tait  moi,
comme je vous le corrigerais!

-- Soyez trs-doux pour lui, s'il vous plat, dit Kit, ou bien il
vous jouera quelque tour. Vous feriez mieux de ne pas continuer 
lui tirer les oreilles. Je sais qu'il n'aime pas a.

M. Chukster ne daigna rpondre  ce conseil qu'en lanant  Kit
avec un air superbe et mprisant les mots de jeune drle, et en
lui enjoignant de dtaler et de revenir le plus tt possible. Le
jeune drle obit. M. Chukster mit les mains dans ses poches, et
affecta de n'avoir pas l'air de prendre garde au poney, et de se
trouver l seulement par hasard.

Kit frotta ses souliers avec beaucoup de soin, car il n'avait pas
perdu encore son respect primitif pour les liasses de papiers et
les cartons, et il frappa  la porte de l'tude que le notaire en
personne s'empressa d'ouvrir.

Ah! trs-bien!... Entrez, Christophe, dit M. Witherden.

-- C'est l ce jeune homme? demanda un gentleman fig, mais encore
robuste et solide, qui tait dans la chambre.

-- Lui-mme, dit M. Witherden. C'est  ma porte qu'il a rencontr
mon client, M. Garland. J'ai lieu de croire que c'est un brave
garon, et que vous pourrez ajouter foi  ses paroles. Permettez-
moi de faire entrer M. Abel Garland, monsieur, son jeune matre,
mon lve en vertu du contrat d'apprentissage, et, de plus, mon
meilleur ami. Mon meilleur ami, monsieur, rpta le notaire tirant
son mouchoir de soie et l'talant dans tout son luxe devant son
visage.

-- Votre serviteur, monsieur, dit l'tranger.

-- Je suis bien le vtre, monsieur, dit M. Abel d'une voix flte.
Vous dsirez parler  Christophe, monsieur?

-- En effet, je le dsire. Le permettez-vous?

-- Parfaitement.

-- L'affaire qui m'amne n'est pas un secret, ou plutt, je veux
dire qu'elle ne doit pas tre un secret ici, ajouta l'tranger en
remarquant que M. Abel et le notaire se disposaient  s'loigner.
Elle concerne un marchand d'antiquits chez qui travaillait ce
garon, et  qui je porte un profond intrt. Durant bien des
annes, messieurs, j'ai vcu hors de ce pays, et, si je manque aux
formes et aux usages, j'espre que vous voudrez bien me le
pardonner.

-- Vous n'avez pas besoin d'excuses, monsieur, dit le notaire.

-- Vous n'en avez nullement besoin, rpta M. Abel.

-- J'ai fait des recherches dans le voisinage de la maison
qu'habitait son ancien matre, et j'ai appris que le marchand
avait eu ce garon  son service. Je me suis rendu chez sa mre,
qui m'a adress ici comme au lieu le plus proche o je pourrais le
trouver. Tel est le motif de la visite que je vous fais ce matin.

-- Je me flicite, dit le notaire, du motif, quel qu'il soit, qui
me vaut l'honneur de votre visite.

-- Monsieur, rpliqua l'tranger, vous parlez en homme du monde;
mais je vous estime mieux que cela. C'est pourquoi je vous prie de
ne point abaisser votre caractre par des compliments de pure
forme.

-- Hum! grommela le notaire; vous parlez avec bien de la
franchise, monsieur.

-- Et j'agis de mme, monsieur. Ma longue absence et mon
inexprience m'amnent  cette conclusion: que, si la franchise en
paroles est rare dans cette partie du monde, la franchise en
action y est plus rare encore. Si mon langage vous choque,
monsieur, j'espre que ma conduite, quand vous me connatrez, me
fera trouver grce  vos yeux.

M. Witherden parut un peu dconcert par la tournure que le vieux
gentleman donnait  la conversation. Quant  Kit, il regardait
l'tranger avec bahissement et la bouche ouverte, se demandant
quelle sorte de discours il allait lui adresser  lui, lorsqu'il
parlait si librement, si franchement  un notaire. Ce fut
cependant sans duret, mais avec une sorte de vivacit et
d'irritabilit nerveuse que l'tranger, s'tant tourn vers Kit,
lui dit:

Si vous pensez, mon garon, que je poursuis ces recherches dans
un autre but que de trouver et de servir ceux que je dsire
rencontrer, vous me faites injure, et vous vous faites illusion.
Ne vous y trompez donc pas, mais fiez-vous  moi. Le fait est,
messieurs, ajouta l'tranger, se tournant vers le notaire et son
clerc, que je me trouve dans une position pnible et inattendue.
Je me vois tout  coup arrt, paralys dans l'excution de mes
projets par un mystre que je ne puis pntrer. Tous les efforts
que j'ai faits  cet gard n'ont servi qu' le rendre plus obscur
et plus sombre; j'ose  peine travailler ouvertement  en
poursuivre l'explication, de peur que ceux que je recherche avec
anxit ne fuient encore plus loin de moi. Je puis vous assurer
que, si vous me prtez assistance, vous n'aurez pas lieu de le
regretter, surtout si vous saviez combien j'ai besoin de votre
concours, et de quel poids il me dlivrerait.

Dans cette confidence, il y avait un ton de simplicit qui
provoqua une prompte rponse du brave notaire. Il s'empressa de
dire, avec non moins de franchise, que l'tranger ne s'tait pas
tromp dans ses esprances, et que, pour sa part, s'il pouvait lui
tre utile, il tait tout  son service.

Kit subit alors un interrogatoire, et fut longuement questionn
par l'inconnu sur son ancien matre et sa petite-fille, sur leur
genre de vie solitaire, leurs habitudes de retraite et de stricte
rclusion. Toutes ces questions et toutes les rponses portrent
sur les sorties nocturnes du vieillard, sur l'existence isole de
l'enfant pendant ces heures d'absence, sur la maladie du grand-
pre et sa gurison, sur la prise de possession de la maison par
Quilp, et sur la disparition soudaine du vieillard et de Nelly.
Finalement, Kit apprit au gentleman que la maison tait  louer,
et que l'criteau plac au-dessus de la porte renvoyait pour tous
renseignements  M. Samson Brass, procureur,  Bevis Marks, lequel
donnerait peut-tre de plus amples dtails.

-- J'ai peur d'en tre pour mes frais, dit le gentleman, qui
secoua la tte. Je demeure dans sa maison.

-- Vous demeurez chez l'attorney Brass!... s'cria M. Witherden un
peu surpris, car sa profession le mettait en rapport avec le
procureur: il connaissait l'homme.

-- Oui, rpondit l'tranger, depuis quelques jours la lecture de
l'criteau m'a dtermin par hasard  prendre un appartement chez
lui. Peu m'importe le lieu o je demeure; mais j'esprais trouver
l quelques indications que je ne pourrais trouver ailleurs. Oui,
je demeure chez Brass,  ma honte, n'est-ce pas?

-- Mon Dieu! dit le notaire en levant les paules, c'est une
question dlicate: tout ce que je sais, c'est que Brass passe pour
un homme d'un caractre douteux.

-- Douteux? rpta l'tranger. Je suis charm d'apprendre qu'il y
ait quelque doute  cet gard. Je supposais que l'opinion tait
fixe depuis longtemps sur ce personnage. Mais me permettriez-vous
de vous dire deux ou trois mots en particulier?

M. Witherden y consentit. Ils entrrent dans le cabinet du
notaire, o ils causrent un quart d'heure environ; aprs quoi,
ils revinrent  l'tude. L'tranger avait laiss son chapeau dans
le cabinet de M. Witherden, et semblait s'tre pos sur un pied
d'amiti pendant ce court intervalle.

Je ne veux pas vous retenir davantage, dit-il  Kit en lui
mettant un cu dans la main et dirigeant un regard vers le
notaire. Vous entendrez parler de moi. Mais pas un mot de tout
ceci, sinon  votre matre et  votre matresse.

-- Ma mre serait bien contente de savoir... dit Kit en hsitant.

-- Contente de savoir quoi?

-- Quelque chose... d'agrable pour miss Nelly.

-- En vrit?... Eh bien, vous pouvez l'en instruire si elle est
capable de garder un secret. Mais du reste songez-y, pas un mot de
ceci  aucune autre personne. N'oubliez point mes recommandations.
Soyez discret.

-- Comptez sur moi, monsieur, dit Kit. Je vous remercie, monsieur,
et vous souhaite le bonjour.

Le gentleman, dans son dsir de bien faire comprendre  Kit qu'il
ne devait parler  personne de ce qui avait eu lieu entre eux, le
suivit jusqu'en dehors de la maison pour lui rpter ses
recommandations. Or, il arriva qu'en ce moment M. Richard
Swiveller, qui passait par l, tourna les yeux de ce ct et
aperut  la fois Kit et son mystrieux ami.

C'tait un simple hasard dont voici la cause. M. Chukster, tant
un gentleman d'un got cultiv et d'un esprit raffin, appartenait
 la Loge des Glorieux Apollinistes, dont M. Swiveller tait
prsident perptuel. M. Swiveller, conduit dans cette rue en vertu
d'une commission que lui avait donne M. Brass et apercevant un
membre de sa Glorieuse Socit qui veillait sur un poney, traversa
la rue pour donner  M. Chukster cette fraternelle accolade qu'il
est du devoir des prsidents perptuels d'octroyer  leurs co-
socitaires.  peine lui avait-il serr les mains en accompagnant
cette dmonstration de remarques gnrales sur le temps qu'il
faisait, que, levant les yeux, il aperut le gentleman de Bevis
Marks en conversation suivie avec Christophe Nubbles.

Oh! oh! dit Richard, qui est l?

-- C'est un monsieur qui est venu voir mon patron ce matin,
rpondit M. Chukster; je n'en sais pas davantage, je ne le connais
ni d've ni d'Adam.

-- Au moins, savez-vous son nom?

 quoi M. Chukster rpondit, avec l'lvation de langage
particulire  un membre de la Socit des Glorieux Apollinistes,
qu'il voulait tre ternellement sanctifi s'il s'en doutait
seulement.

Tout ce que je sais, mon cher, ajouta-t-il en passant les doigts
dans ses cheveux, c'est que ce monsieur est cause que je suis
debout ici depuis vingt minutes, et que pour cette raison je le
hais d'une haine mortelle et imprissable, et que, si j'en avais
le temps, je le poursuivrais jusqu'aux confins de l'ternit.

Tandis qu'ils discouraient ainsi, celui qui faisait le sujet de
leur entretien et qui, par parenthse, n'avait pas paru
reconnatra M. Richard Swiveller, rentra dans la maison. Kit
rejoignit les deux causeurs; M. Swiveller lui adressa sans plus de
succs des questions sur l'tranger.

C'est un excellent homme, monsieur, dit Kit; c'est tout ce que
j'en sais.

Cette rponse redoubla la mauvaise humeur de M. Chukster qui, sans
faire d'allusion directe, dit en thse gnrale qu'on ferait bien
de casser la tte  tous les Snobs et de leur tortiller le nez.
M. Swiveller n'appuya pas cet amendement; mais au bout de quelques
moments de rflexion, il demanda  Kit quel chemin il suivait, et
il se trouva que c'tait prcisment la direction qu'il avait 
suivre lui-mme; en consquence, il le pria de le prendre un peu
dans sa voiture. Kit et bien volontiers dclin cet honneur; mais
dj M. Swiveller s'tait install sur le sige  ct de lui: il
n'y avait donc pas moyen de le refuser,  moins de le jeter par
terre. Kit partit rapidement, si rapidement qu'il coupa en deux
les adieux du prsident perptuel et de M. Chukster qui prouva
l'inconvnient de sentir ses cors crass par l'impatient poney.

Comme Whisker tait las de se reposer, et comme M. Swiveller avait
l'attention, de l'exciter encore par des sifflements aigus et les
cris varis du sport, ils allrent d'un pas trop vif pour pouvoir
causer d'une manire suivie; d'autant plus que le poney, stimul
par les semonces de M. Swiveller, se prit d'un got particulier
pour les lampadaires et les roues de charrette, et montra un
violent dsir de courir sur les trottoirs pour aller se frotter
contre les murs de briques. Ils ne russirent  parler qu'en
arrivant  l'curie, et quand la chaise eut t tire 
grand'peine d'une troite entre de porte o le poney s'tait
introduit avec l'ide qu'il pouvait prendre par l pour arriver 
sa stalle habituelle.

Rude besogne! dit M. Swiveller. Que pensez-vous d'un verre de
bire?

Kit refusa d'abord, puis il consentit, et ils se rendirent
ensemble au cabaret le plus proche.

Buvons, dit Richard en soulevant le pot couvert d'une mousse
brillante, buvons  la sant de notre ami... n'importe son nom...
qui causait avec vous tout  l'heure, vous savez... je le connais.
Un brave homme, mais excentrique, trs-excentrique...  la sant
de M.... je ne sais pas son nom!...

Kit fit raison au toast.

Il demeure dans ma maison, reprit Dick, du moins dans la maison
o se trouve la raison sociale dont je suis solidaire. C'est un
original peu commode et qu'il n'est pas facile de faire parler;
mais c'est gal, nous l'aimons tous, oui, vraiment, je vous
assure.

-- Il faut que je parte, monsieur, s'il vous plat, dit Kit qui
fit un mouvement pour s'loigner.

-- Pas si vite, Christophe; buvons  votre mre.

-- Je vous remercie, monsieur.

-- C'est une excellente femme que votre mre, Christophe. Oh, les
mres! Qui est-ce qui courait pour me relever quand je tombais et
baisait la place pour me gurir? Ma mre. Une femme charmante
aussi!... Cet homme parat gnreux. Nous l'engagerons  faire
quelque chose pour votre mre. La connat-il, Christophe?

Kit secoua la tte, et ayant vivement remerci du regard le
questionneur, il s'chappa avant que celui-ci pt profrer un mot
de plus.

Hum! dit M. Swiveller aprs rflexion, ceci est trange. Rien que
des mystres dans la maison de Brass. Cependant je prendrai
conseil de ma raison. Jusqu' prsent tout et chacun a t admis 
mes confidences, mais maintenant je pense que je ferai bien de
n'agir que par moi-mme. C'est trange, fort trange.

Aprs de nouvelles rflexions faites d'un air de profonde sagesse,
M. Swiveller avala quelques autres verres de bire; puis appelant
un petit garon qui l'avait servi, il versa devant lui sur le
sable, en guise de libation, le peu de gouttes qui restaient, et
lui ordonna d'emporter au comptoir, avec tous ses compliments, les
verres vides, et par-dessus toutes choses de mener une vie sobre
et modre en s'abstenant des liqueurs excitantes et enivrantes.
Lui ayant donn pour sa peine ce morceau de moralit, ce qui,
selon sa remarque sage, valait bien mieux qu'une pice de deux
sous, le prsident perptuel des Glorieux Apollinistes mit les
mains dans ses poches et s'en alla comme il tait venu, toujours
songeant.




CHAPITRE II.


Toute cette journe, quoiqu'il dt attendre M. Abel jusqu'au soir,
Kit s'abstint d'aller voir sa mre, bien dcid  ne pas anticiper
le moins du monde sur les plaisirs du lendemain, mais  laisser
venir ce flot de dlices. Car le lendemain devait tre le grand
jour, le jour si attendu qui ferait poque dans sa vie; le
lendemain tait le terme de son premier quartier, c'tait le jour
o il recevrait pour la premire fois la quatrime partie de ses
gages annuels de six livres, reprsente par la forte somme de
trente schillings; le lendemain serait un jour de cong consacr 
un tourbillon d'amusements, et o le petit Jacob apprendrait quel
got ont les hutres et ce que c'est que le spectacle.

Une quantit de circonstances heureuses favorisaient ses projets:
non-seulement M. et mistress Garland lui avaient annonc d'avance
qu'ils ne dduiraient rien de cette forte somme pour ses frais
d'quipement, mais qu'ils lui remettraient ladite somme
intgralement et dans sa vaste tendue; non-seulement le gentleman
inconnu avait augment son fonds d'une somme de cinq schellings,
qui taient une bonne aubaine et un vritable coup de fortune;
non-seulement il tait survenu une foule de choses heureuses sur
lesquelles personne n'et pu compter dans ses calculs ordinaires
ou mme les plus ambitieux, mais encore c'tait aussi le quartier
de Barbe: oui, ce mme jour le quartier de Barbe! et Barbe avait
un cong aussi bien que Kit, et la mre de Barbe devait tre de la
partie, elle devait prendre le th avec la mre de Kit pour faire
connaissance avec elle!

Ce qu'il y a de certain, c'est que Kit regarda frquemment  sa
fentre ds le point du jour pour voir quel chemin suivaient les
nuages; ce qu'il y a de certain, c'est que Barbe se fut mise
galement  la sienne si elle n'et veill trs-tard  empeser et
repasser de petits morceaux de mousseline,  les plisser et  les
coudre sur d'autres morceaux, le tout destin  former un
magnifique ensemble de toilette pour le lendemain. Mais tous deux
furent prts de bonne heure avec un trs-mdiocre apptit pour le
djeuner et moins encore pour le dner, et ils taient dans une
vive impatience quand la mre de Barbe arriva en s'extasiant sur
la beaut du temps (ce qui ne l'avait pas empche de se munir
d'un grand parapluie, car c'est un meuble sans lequel les gens de
cette catgorie sortent rarement aux jours de fte), et quand on
sonna pour les avertir de monter l'escalier pour aller recevoir
leur trimestre en or et en argent.

Et puis M. Garland ne fut-il pas bien bon quand il dit:

Christophe, voici vos gages, vous les avez bien gagns?

Et mistress Garland ne fut-elle pas excellente quand elle dit:
Barbe, voici ce qui vous revient; je suis trs-contente de vous!
Et Kit, comme il signa son reu d'une main ferme! Et Barbe, comme
elle tremblait en signant le sien! Et comme il fut intressant de
voir mistress Garland verser  la mre de Barbe un verre de vin,
et d'entendre la mre de Barbe s'crier: Dieu vous bnisse,
madame, vous qui tes une si bonne dame; et vous aussi, mon bon
monsieur.  votre sant, Barbe, mon cher amour.  votre sant,
monsieur Christophe. Elle resta aussi longtemps  boire que si
son verre avait t un vidrecome; et, ses gants aux mains, elle
regardait la compagnie et causait gaiement; mais c'est quand ils
furent tous sur l'impriale de la diligence, qu'il fallait les
voir rire  coeur joie en repassant tous ces bonheurs et
s'apitoyer sur les gens qui n'ont pas de jour de cong!

Quant  la mre de Kit, n'aurait-on pas dit qu'elle tait de bonne
famille et qu'elle avait t toute sa vie une grande dame? Elle
tait sous les armes pour les recevoir avec tout un attirail de
thire et de tasses qui et brill dans une boutique de
porcelaines. Le petit Jacob et le poupon taient si parfaitement
arrangs, que leurs habits paraissaient comme tout neufs, et Dieu
sait cependant s'ils taient vieux. On n'tait pas assis depuis
cinq minutes, que la mre de Kit disait que la mre de Barbe tait
exactement la personne qu'elle s'tait figure; la mre de Barbe
disait la mme chose de la mre de Kit; la mre de Kit
complimentait la mre de Barbe sur sa fille, et la mre de Barbe
complimentait la mre de Kit sur son fils; Barbe elle-mme tait
au mieux avec le petit Jacob; mais aussi, jamais enfant ne sut
mieux que celui-ci accourir quand on l'appelait, ni se faire comme
lui des amis.

Et dire que nous sommes veuves toutes les deux, dit la mre de
Barbe. Vrai! nous tions nes pour nous connatre.

-- Je n'en doute nullement, rpondit mistress Nubbles. Et combien
je regrette que nous ne nous soyons pas connues plus tt!

-- Mais, dit la mre de Barbe, il est si doux que la connaissance
se fasse par un fils et une fille! Cela fait plaisir complet;
n'est-il pas vrai?

La mre de Kit donna un plein assentiment  ces paroles. Toutes
deux, remontant des effets aux causes, revinrent  leurs maris
dfunts, dont elles passrent en revue la vie, la mort,
l'enterrement; elles comparrent leurs souvenirs, et dcouvrirent
diverses circonstances qui concordaient avec une exactitude
surprenante; par exemple, que le pre de Barbe n'avait vcu que
quatre ans dix mois de plus que le pre de Kit; que l'un tait
mort un mercredi et l'autre un jeudi; que tous deux taient de
bonne faon et de bonne mine, sans compter d'autres concidences
extraordinaires. Ces souvenirs tant de nature  jeter un voile de
tristesse sur la gaiet d'un jour de fte, Kit ramena la
conversation  des sujets gnraux, comme la beaut merveilleuse
de Nell, dont il avait parl  Barbe plus de mille fois dj. Mais
cette circonstance fut loin d'exciter chez les assistants
l'intrt que Kit avait suppos. Sa mre dit mme, en regardant
Barbe en mme temps, par hasard sans doute, que miss Nell tait
assurment fort jolie, mais que ce n'tait qu'une enfant, aprs
tout, et qu'il y avait bien des jeunes femmes aussi jolies
qu'elle; Barbe, de son ct, fit observer doucement qu'elle
pensait de mme et qu'elle ne pouvait s'empcher de croire que
M. Christophe ft dans l'erreur; assertion contre laquelle Kit se
rcria, ne concevant pas quelle raison elle avait de douter de ce
qu'il disait. La mre de Barbe dit aussi qu'on voyait souvent une
jeunesse changer vers quatorze ou quinze ans, et aprs avoir t
d'abord trs-belle, devenir tout  coup trs-ordinaire; vrit
qu'elle appuya d'exemples mmorables. Elle cita entre autres un
maon de grande esprance, qui mme avait eu pour Barbe des
attentions suivies, mais Barbe n'y avait pas rpondu, et vraiment,
quoiqu'elle ne voult pas la contrarier l-dessus, elle ne pouvait
pas s'empcher de dire que c'tait dommage. Kit fut de l'avis de
la mre, et il le disait sincrement, s'tonnant de voir Barbe
devenir toute srieuse depuis ce temps-l, et le regarder comme
pour lui dire qu'il aurait aussi bien fait de se taire.

Cependant l'heure tait arrive de songer au spectacle, pour
lequel on avait fait de grands prparatifs en chles et chapeaux,
sans compter un mouchoir plein d'oranges et un autre rempli de
pommes qu'ils eurent quelque peine  nouer, car ces fruits
rebelles avaient une tendance  s'chapper par les coins. Enfin,
tout tant prt, ils partirent d'un bon pas. La mre de Kit tenait
 la main le plus petit des enfants qui tait terriblement
veill; Kit conduisait le petit Jacob et donnait le bras  Barbe;
ce qui faisait dire aux deux mres qui venaient par derrire
qu'ils semblaient tous ne faire qu'une seule et mme famille.
Barbe rougit et s'cria: Finissez donc, maman. Mais Kit lui dit
qu'elle ne devait pas se mler de ce que disaient ces dames; et en
vrit elle et aussi bien fait de ne pas y prendre garde, si elle
et su combien il tait loin de songer  lui faire la cour. Pauvre
Barbe!

Enfin, ils arrivrent au thtre; c'tait le cirque d'Astley. 
peine se trouvaient-ils depuis deux minutes devant la porte ferme
encore, que le petit Jacob fut rudement press, que le poupon
reut plusieurs meurtrissures, que le parapluie de la mre de
Barbe fut emport  vingt pas et lui revint par-dessus les paules
de la foule, que Kit frappa un individu sur la tte avec le
mouchoir rempli de pommes, pour avoir pouss violemment sa mre,
et qu'il s'leva  ce sujet une vive rumeur. Mais lorsqu'ils
eurent pass le contrle et se furent fray un chemin, au pril de
leur vie, avec leurs contre-marques  la main; lorsqu'ils furent
bel et bien dans la salle, assis  des places aussi bonnes que
s'ils les eussent retenues d'avance, toutes les fatigues
prcdentes furent considres comme un jeu, peut-tre mme comme
une partie essentielle des plaisirs du spectacle.

Mon Dieu! mon Dieu! qu'il leur parut beau, ce thtre d'Astley!
avec ses peintures, ses dorures, ses glaces, avec la vague odeur
de chevaux qui faisait pressentir les merveilles dont on allait
jouir; avec le rideau qui cachait de si prodigieux mystres, la
sciure de bois blanc frachement seme dans le cirque, la foule
entrant et prenant ses places, les musiciens qui regardaient les
spectateurs avec indiffrence tout en accordant leurs instruments,
comme s'ils n'avaient pas besoin de voir le spectacle pour
commencer et comme s'ils savaient la pice par coeur! Quel clat
se rpandit partout autour d'eux lorsque la longue et lumineuse
range des quinquets de la rampe monta lentement! et quel
transport fbrile quand la petite sonnette retentit et que
l'orchestre attaqua vivement l'ouverture avec roulement de
tambours et accompagnement harmonieux de triangle! La mre de
Barbe dit avec raison  la mre de Kit que la galerie tait le
meilleur endroit pour bien voir, et s'tonna de ce que les places
n'y cotaient pas beaucoup plus cher que celles des loges. Dans
l'excs de son plaisir, Barbe ne savait si elle devait rire ou
pleurer.

Et le spectacle donc, ce fut bien autre chose! Les chevaux, que le
petit Jacob reconnut tout de suite pour tre en vie; et les dames
et les messieurs,  la ralit desquels rien ne put jamais le
faire croire, parce qu'il n'avait rien vu ni entendu de sa vie qui
leur ressemblt; les pices d'artifice qui firent fermer les yeux
 Barbe; la Dame abandonne, qui la fit pleurer; le Tyran, qui la
fit trembler; l'homme qui chanta une chanson avec la suivante de
la Dame et dansa au refrain, ce qui fit rire Barbe; le poney qui
se dressa sur ses jambes de derrire,  l'aspect du meurtrier, et
ne voulut pas marcher sur ses quatre pieds avant que le coupable
et t arrt; le Clown qui se permit des familiarits avec le
militaire en bottes  l'cuyre; la Dame qui s'lana par-dessus
vingt-neuf rubans et tomba saine et sauve sur un cheval; tout
tait dlicieux, splendide, surprenant. Le petit Jacob
applaudissait  s'en corcher les mains; il criait: Encore!  la
fin de chaque scne, mme quand les trois actes de la pice furent
termins; et la mre de Barbe, dans son enthousiasme, frappa de
son parapluie sur le plancher, au point d'user le bout jusqu'au
coton.

Malgr cela, au milieu de ces tableaux magiques, les penses de
Barbe semblaient la ramener encore  ce que Kit avait dit au
moment o on prenait le th. En effet, tandis qu'ils revenaient du
thtre, elle demanda au jeune homme, avec un sourire tendre, si
miss Nell tait aussi jolie que la dame qui avait saut par-dessus
les rubans.

Aussi jolie que celle-l! dit Kit. Deux fois plus jolie.

-- Oh! Christophe, dit Barbe, je suis sre que cette dame est la
plus belle crature qu'il y ait au monde.

-- Quelle btise! rpliqua-t-il. Elle n'est pas mal, je ne le nie
pas; mais songez comme elle tait peinte et bien habille, et
quelle diffrence cela fait. Tenez, vous, Barbe, vous tes
beaucoup mieux qu'elle.

-- Oh! Christophe!... murmura Barbe en baissant les yeux.

-- Oui, vous tes mieux que a tous les jours, votre mre aussi.

Pauvre Barbe!

Mais qu'est-ce que tout cela, oui, tout cela, en comparaison de la
prodigalit folle de Kit, lorsqu'il entra dans une boutique
d'hutres avec autant d'aplomb que s'il y et eu son domicile et,
sans daigner regarder le comptoir ni l'homme qui y tait assis,
conduisit sa socit dans un cabinet, un cabinet particulier,
garni de rideaux rouges, d'une nappe et d'un porte-huilier
complet, et qu'il ordonna  un gentleman qui avait des favoris et
qui, en qualit de garon, l'avait appel lui Christophe Nubbles
Monsieur, d'apporter trois douzaines de ses plus grandes hutres
et de se dpcher! Oui, Kit dit  ce gentleman de se dpcher; et
non-seulement le gentleman rpondit qu'il allait se dpcher, mais
il le fit et revint en courant apporter les pains les plus
tendres, le beurre le plus frais et les plus grandes hutres qu'on
et jamais vues. Alors Kit dit  ce gentleman:

Un pot de bire! juste sur le mme ton; et le gentleman, au lieu
de rpondre:

Monsieur, est-ce  moi que vous parlez? se borna  dire:

Pot de bire, monsieur? oui, monsieur, et tant revenu
l'apporter, il le plaa dans une sbile semblable  celle que les
chiens d'aveugles tiennent  leur gueule par les rues pour y
recevoir un sou; aussi, quand il sortit, la mre de Kit et la mre
de Barbe dclarrent d'une voix commune qu'elles n'avaient jamais
vu un jeune homme plus avenant et plus gracieux.

On se mit alors  souper de bon apptit; et voil que Barbe, cette
petite folle de Barbe, dit qu'elle ne pourrait pas manger plus de
deux hutres; tout ce qu'on obtint d'elle avec des efforts
incroyables, ce fut qu'elle en manget quatre. En revanche, sa
mre et celle de Kit s'en acquittrent  merveille: elles
mangrent, rirent et s'amusrent si bien que Kit, rien qu' les
voir, se mit  rire et manger de mme faon par la force de la
sympathie. Mais ce qu'il y eut de plus prodigieux dans cette nuit
de fte, ce fut le petit Jacob qui absorbait les hutres comme
s'il tait n et venu au monde pour cela; il y versait le poivre
et le vinaigre avec une dextrit au-dessus de son ge, et finit
par btir une grotte sur la table avec les cailles. Il n'y eut
pas jusqu'au poupon qui, de toute la soire, ne ferma pas l'oeil,
restant l paisiblement assis, s'efforant de fourrer dans sa
bouche une grosse orange et regardant avec satisfaction la lumire
du gaz. Vraiment,  le voir sur les genoux de sa mre, trs-occup
de contempler le gaz qui ne le faisait point sourciller, et 
gratigner son gentil visage avec une caille d'hutre, un coeur
de fer n'et pu s'empcher d'tre attendri et de l'aimer. En
rsum, jamais il n'y eut plus charmant souper, et lorsque Kit eut
demand, pour finir, un verre de quelque chose de chaud et propos
qu'on bt  la ronde  la sant de M. et mistress Garland, nous
pouvons dire qu'il n'y avait pas dans le monde entier six
personnes plus heureuses.

Mais tout bonheur a son terme, ce qui en rend d'autant plus
agrable le prochain retour; et comme il commenait  se faire
tard, on reconnut qu'il tait temps de retourner au logis. Ainsi,
aprs s'tre un peu carts de leur chemin pour conduire Barbe et
sa mre jusqu' la maison d'un ami chez qui elles devaient passer
la nuit, Kit et mistress Nubbles les laissrent  leur porte en se
promettant de retourner ensemble  Finchley le lendemain matin de
bonne heure et en changeant bien des projets pour les plaisirs de
la future sortie. Alors Kit prit sur son dos le petit Jacob, donna
son bras  sa mre, un baiser au poupon, et tous quatre se mirent
 trotter gaiement pour regagner leur domicile.




CHAPITRE III.


Plein de cette espce d'ennui vague qui s'veille d'ordinaire le
lendemain des jours de fte, Kit se leva ds l'aurore et, un peu
dgris des plaisirs de la soire prcdente par l'importune
fracheur de la matine et la ncessit de reprendre son service
et ses travaux journaliers, il songea  aller chercher au rendez-
vous convenu avec Barbe et sa mre. Mais il eut soin de ne point
veiller sa petite famille qui dormait encore, se reposant de ses
fatigues inaccoutumes: aussi posa-t-il son argent sur la chemine
en traant  la craie un avis pour appeler sur ce sujet
l'attention de mistress Nubbles et lui apprendre que cet argent
provenait de son fils dvou; puis il sortit, le coeur un peu plus
lourd que les poches, mais malgr cela sans trop d'accablement.

Oh! les jours de fte! pourquoi nous laissent-ils un regret?
Pourquoi ne nous est-il pas permis de les refouler dans notre
mmoire, ne ft-ce qu'une semaine ou deux, pour pouvoir en quelque
sorte les mettre  la distance convenable o nous ne les verrions
plus qu'avec une indiffrence calme ou bien avec un doux souvenir?
Pourquoi nous laissent-ils un arrire-got, comme le vin de la
veille nous laisse le mal de tte et la fatigue, avec une foule de
bonnes rsolutions pour l'avenir qui devraient tre ternelles,
mais qui ne durent gure que jusqu'au lendemain exclusivement.

Nul n'aura lieu de s'tonner si nous disons que Barbe avait mal 
la tte, ou que la mre de Barbe ressentit de la lassitude;
qu'elle n'tait plus tout  fait aussi enthousiaste du thtre
d'Astley et trouvait que le clown devait tre dcidment plus
vieux qu'il ne leur avait paru la veille. Kit ne fut pas du tout
surpris de ces critiques; lui-mme, il se disait tout bas que les
acteurs de ce spectacle blouissant n'taient que des baladins qui
avaient dj rempli le mme rle l'avant-veille, et qu'ils le
rempliraient encore ce soir et demain, et bien des semaines et des
mois devant d'autres spectateurs. Voil la diffrence du jour au
lendemain. Nous allons tous  la comdie ou nous en revenons.

Cependant on sait que le soleil n'a que de faibles rayons
lorsqu'il se lve et qu'il acquiert de la force et de l'nergie 
mesure que le jour se dveloppe. Ainsi par degrs les trois
compagnons de route commencrent  se rappeler diverses
circonstances des plus agrables jusqu' ce que, moiti causant,
moiti marchant et riant, ils arrivrent  Finchley en si bonnes
dispositions que la mre de Barbe dclara ne s'tre jamais trouve
moins fatigue ni en meilleur tat d'esprit, et que Kit en fit
autant. Barbe, qui s'tait tue durant toute la route, fit la mme
dclaration. Pauvre petite Barbe! Elle tait si douce et si
gentille!

Il tait de si bonne heure quand ils rentrrent  la maison, que
Kit avait trill le poney et l'avait rendu aussi brillant qu'un
cheval de course avant que M. Garland ft descendu pour djeuner.
La vieille dame, le vieux monsieur et M. Abel lui firent hautement
compliment de son exactitude et de son activit.  son heure
accoutume, ou plutt  la minute,  la seconde, car il tait la
ponctualit en personne, M. Abel partit pour prendre la diligence
de Londres, et Kit et le vieux gentleman allrent travailler au
jardin.

Ce n'tait pas la moins agrable des fonctions de Kit; car
lorsqu'il faisait beau, ils taient absolument en famille: la
vieille dame s'installait auprs d'eux avec son panier  travail
pos sur une petite table; le vieux gentleman bchait, mondait,
taillait avec une grande paire de ciseaux, ou aidait Kit avec
beaucoup d'activit  diverses besognes; et Whisker, du fond du
parc o il paissait, les regardait tous paisiblement. Ce jour-l,
ils avaient  tailler la vigne en cordons: Kit monta jusqu' la
moiti d'une chelle courte et se mit  couper les bourgeons et 
attacher les branches,  coups de marteau, tandis que le vieux
gentleman, suivant avec attention tous ses mouvements, lui tendait
les clous et les chiffons au fur et  mesure qu'il en avait
besoin. La vieille dame et Whisker les regardaient comme 
l'ordinaire.

Eh bien, Christophe, dit M. Garland, vous avez donc acquis un
nouvel ami?

-- Pardon, monsieur, je n'ai pas entendu, rpondit Kit en
abaissant les yeux vers le pied de l'chelle.

-- Vous avez acquis un nouvel ami dans l'tude,  ce que m'a
appris M. Abel.

-- Oh! oui, monsieur, oui. Il a agi trs-gnreusement avec moi,
monsieur.

-- J'en suis ravi, rpliqua le vieux gentleman avec un sourire. Il
est dispos  agir encore bien plus gnreusement, Christophe.

-- Vraiment, monsieur! C'est trop de bont de sa part, mais je
n'en ai pas besoin, pour sr, dit Kit frappant fortement un clou
rebelle.

-- Il dsire beaucoup vous avoir  son service... Prenez donc
garde  ce que vous faites; sinon, vous allez tomber et vous
blesser.

-- M'avoir  son service, monsieur! s'cria Kit qui s'tait arrt
tout court dans sa besogne pour se retourner sur l'chelle avec
l'agilit d'un faiseur de tours. Mais, monsieur, je pense bien
qu'il n'a pas dit cela srieusement.

-- Au contraire, il l'a dit trs-srieusement, d'aprs sa
conversation avec M. Abel.

-- On n'a jamais vu a, murmura Kit, regardant tristement son
matre et sa matresse. Cela m'tonne bien de la part de ce
monsieur; je ne le comprends pas.

-- Vous voyez, Christophe, dit M. Garland, c'est une affaire
d'importance pour vous, et vous ferez bien d'y rflchir. Ce
gentleman peut vous donner de meilleurs gages que moi; je ne dis
pas vous traiter avec plus de douceur et de confiance: j'espre
que vous n'avez pas  vous plaindre de vos matres: mais
certainement il peut vous faire gagner plus d'argent.

-- Aprs, monsieur?... dit Kit.

-- Attendez un moment, interrompit M. Garland; ce n'est pas tout.
Vous avez t un fidle serviteur pour vos anciens matres, je le
sais, et si le gentleman les retrouvait, comme il s'est propos de
le faire par tous les moyens possibles, je ne doute pas qu'tant 
son service vous n'en fussiez bien rcompens. En outre, ajouta
M. Garland avec plus de force, vous aurez le plaisir de vous
trouver de nouveau en rapport avec des personnes auxquelles vous
semblez porter un attachement si grand et si dsintress. Songez
 tout cela, Christophe, et ne vous pressez pas trop
inconsidrment dans votre choix.

Kit ressentit un coup violent  l'intrieur, au moment o ce
dernier argument caressait doucement sa pense et semblait
raliser toutes ses esprances, tous ses rves d'autrefois. Mais
cela ne dura qu'une minute, et son parti fut bien pris. Il
rpondit d'un ton ferme que le gentleman ferait bien de chercher
ailleurs, et qu'il aurait aussi bien fait de commencer par l.

Comment a-t-il pu s'imaginer, monsieur, que j'irais vous quitter
pour m'en aller avec lui, dit Kit se retournant aprs avoir donn
quelques coups de marteau. Il me prend donc pour un _imbcile_?

-- C'est ce qui pourra bien arriver, Christophe, si vous repoussez
son offre, dit gravement M. Garland.

-- Eh bien! comme il voudra, monsieur. Que m'importe ce qu'il
pensera? Pourquoi m'en embarasserais-je, monsieur, quand je sais
que je serais un imbcile, et bien pis encore que a, si je
laissais l le meilleur matre, la meilleure matresse qu'il y ait
jamais eu, qu'il puisse jamais y avoir; qui m'ont recueilli dans
la rue quand j'tais pauvre, quand j'avais faim, quand peut-tre
j'tais plus pauvre et plus dnu que vous ne le croyez vous-mme,
monsieur. Et pourquoi? pour m'en aller avec ce gentleman ou tout
autre? Si jamais miss Nell revenait, madame, ajouta Kit en se
tournant tout  coup vers sa matresse, ah! ce serait autre chose.
Et si par hasard elle avait besoin de moi, je vous prierais de
temps en temps de me laisser travailler pour elle quand toute ma
besogne serait finie  la maison. Mais si elle revient, je sais
bien qu'elle sera riche, comme le rptait toujours mon vieux
matre; et, une fois riche, elle n'aurait pas besoin de moi! Non,
non, dit encore Kit secouant la tte d'un air chagrin, j'espre
qu'elle n'aura jamais besoin de moi... et cependant je serais bien
heureux de la revoir!

Ici Kit enfona un clou dans la muraille; il l'enfona trs-fort,
et mme beaucoup plus avant qu'il n'tait ncessaire: cela fait,
il se retourna de nouveau.

Et le poney, donc! et Whisker, madame, qui me reconnat si bien
quand je lui parle, qu'il commence  hennir ds qu'il m'entend;
laisserait-il personne l'approcher comme je l'approche? Et le
jardin, donc, monsieur; et M. Abel, madame. Est-ce que M. Abel
consentirait  se sparer de moi, monsieur? Trouveriez-vous
quelqu'un qui ft plus curieux du jardin que moi, madame? Cela
briserait le coeur de ma mre, monsieur; et jusqu'au petit Jacob,
qui comprendrait assez la chose pour pleurer toutes les larmes de
ses yeux, madame, s'il pensait que M. Abel voult sitt se sparer
de moi, quand il me disait encore l'autre jour qu'il esprait que
nous resterions bien des annes ensemble!...

Nous n'essayerons pas de dire combien de temps Kit ft demeur sur
l'chelle, s'adressant tour  tour  son matre et  sa matresse,
et gnralement se tournant vers celui des deux auquel il ne
parlait pas, si en ce moment Barbe n'tait accourue annoncer qu'on
tait venu de l'tude apporter une lettre qu'elle remit entre les
mains de son matre, tout en laissant paratre quelque tonnement
 la vue de la pose d'orateur que Kit avait prise.

Oh! dit le vieux gentleman aprs avoir lu la lettre; faites
entrer le messager.

Tandis que Barbe s'empressait d'excuter cet ordre, M. Garland se
tourna vers Kit pour lui dire que l'entretien en resterait l; et
que si Kit prouvait de la rpugnance  se sparer d'eux, ils n'en
prouvaient pas moins  se sparer de lui. La vieille dame
s'associa chaudement  ces paroles de son mari.

Si pour le moment, Christophe, ajouta M. Garland en jetant un
regard sur la lettre qu'il avait  la main, le gentleman dsirait
vous emprunter pour une heure ou deux, ou mme pour un ou
plusieurs jours, quelque temps enfin, nous devrions consentir,
nous  vous prter, vous  ce qu'on vous prtt. Ah! ah! voici le
jeune gentleman. Comment vous portez-vous, monsieur?

Ce salut s'adressait  M. Chukster, qui, avec son chapeau tout 
fait pench sur le ct et ses longs cheveux qui en dbordaient,
s'avanait d'un air fanfaron.

J'espre que votre sant est bonne, monsieur, rpondit celui-ci.
J'espre que la vtre est galement bonne, madame. Une charmante
petite bonbonnire, monsieur. Un dlicieux pays, en vrit!

-- Vous venez sans doute prendre Kit? demanda M. Garland.

-- J'ai pour cela un cabriolet qui m'attend  votre porte,
rpondit le matre clerc. Il est attel d'un vigoureux gris-
pommel; vous n'avez qu' voir, si vous tes connaisseur en
chevaux, monsieur...

Tout en s'excusant d'aller examiner le vigoureux gris-pommel et
fondant son refus sur son peu de connaissances en semblable
matire, M. Garland invita M. Chukster  prendre un morceau en
manire de collation. Le gentleman y consentit trs-volontiers; et
quelques viandes froides, flanques d'ale et de vin, furent
bientt disposes  son intention.

Pendant ce repas, M. Chukster dploya toutes ses ressources
d'esprit pour charmer ses htes et les convaincre de la
supriorit intellectuelle des citadins comme lui. En consquence,
il plaa la conversation sur le terrain des petits scandales du
jour, matire dans laquelle ses amis lui reconnaissaient un
merveilleux talent. Il tait, par exemple, en position de fournir
les dtails exacts de la querelle qui avait clat entre le
marquis de Mizzler et lord Bobby  propos d'une bouteille de vin
de Champagne, et non d'un pt aux pigeons, comme les journaux
l'avaient rapport par erreur. Lord Bobby n'avait nullement dit au
marquis de Mizzler: Mizzler, un de nous deux a menti, et ce n'est
pas moi, comme les mmes journaux l'avaient prtendu  tort; mais
bien: Mizzler, vous savez o l'on peut me trouver, et, Dieu me
damne! monsieur, vous me trouverez si vous avez  me parler; ce
qui naturellement changeait entirement l'aspect de cette
intressante question et la plaait sous un jour tout diffrent.
M. Chukster fit connatre aussi  M. et mistress Garland le
chiffre exact de la rente assure par le duc de Thigsberry 
Violetta Stetta, de l'Opra italien, rente payable par quartier,
et non par semestre, comme on l'avait donn  entendre au public,
non compris, ainsi qu'on avait eu l'impudence monstrueuse de le
dire, des bijoux, des parfums, de la poudre  perruque pour cinq
valets de pied, et deux paires de gants de chevreau par jour pour
un page. Aprs avoir engag ses auditeurs  tre parfaitement
convaincus de l'exactitude de ses assertions sur ces points
importants, qu'il possdait  merveille, M. Chukster les entretint
des bruits de coulisses et des nouvelles de la cour. Ce fut ainsi
qu'il termina cette brillante et dlicieuse conversation qu'il
avait soutenue  lui seul, sans la moindre assistance, durant plus
de trois quarts d'heure.

Et maintenant que le cheval a repris haleine, dit M. Chukster se
levant avec grce, j'ai peur d'tre forc de filer.

Ni M. Garland ni sa femme ne s'opposrent le moins du monde  ce
qu'il se retirt, jugeant sans doute qu'il serait fcheux qu'un
homme si bien inform ft arrach longtemps  sa sphre
d'activit. En consquence, au bout de quelques instants
M. Chukster et Kit roulaient sur le chemin de Londres, Kit perch
sur le sige,  ct du cocher, et M. Chukster assis dans un coin
 l'intrieur de la voiture, les deux pieds perchs  chacune des
portires.

En arrivant  la maison du notaire, Kit se rendit dans l'tude, o
M. Abel l'invita  s'asseoir et  attendre, car le gentleman qui
l'avait fait demander tait sorti et ne rentrerait peut-tre pas
de sitt. Ce n'tait que trop vrai. Kit, en effet, avait eu le
temps de dner, de prendre son th et de lire les plus brillantes
pages de l'almanach des vingt-cinq mille adresses; plus d'une fois
mme il avait failli s'endormir avant que le gentleman ft de
retour. Enfin ce dernier arriva en toute hte.

Il commena par s'enfermer avec M. Witherden, et M. Abel fut
invit  assister  la confrence, en attendant que Kit, fort en
peine de savoir ce qu'on voulait de lui, ft appel  son tour
dans le cabinet du notaire.

Christophe, dit le gentleman s'adressant  lui au moment o il
entrait, j'ai retrouv votre vieux matre et votre jeune
matresse.

-- Impossible, monsieur!... Comment! vous les auriez retrouvs?...
rpondit Kit dont les yeux s'allumrent de joie. O sont-ils,
monsieur? Dans quel tat sont-ils, monsieur? Sont-ils... sont-ils
prs d'ici?

-- Loin d'ici, rpliqua le gentleman secouant la tte. Mais je
dois partir cette nuit pour les ramener, et j'ai besoin que vous
m'accompagniez.

-- Moi, monsieur? s'cria Kit plein de satisfaction et de
surprise.

Le gentleman dit en se tournant vers le notaire d'un air pntr:

Le lieu indiqu par l'homme aux chiens est...  combien d'ici?
vingt lieues, je crois?

-- De vingt  vingt-trois lieues.

-- Hum! si nous allons un bon train de poste toute la nuit, nous
pourrons y arriver ds demain matin. Maintenant, voici la
question: comme ils ne me connaissent pas, et comme l'enfant, que
Dieu la bnisse! pourrait penser qu'un tranger qui court  sa
recherche a des projets contre la libert de son grand-pre, puis-
je faire rien de mieux que d'emmener ce garon qu'ils connaissent
assez bien tous deux pour le reconnatre tout de suite, afin de
leur donner par l l'assurance de mes intentions amicales?

-- Vous ne pouvez rien faire de mieux, rpondit le notaire. Il
faut absolument que vous preniez Christophe avec vous.

-- Je vous demande pardon, dit Kit, qui avait prt attentivement
l'oreille  ces paroles; mais si c'est l votre raison, j'ai peur
de vous tre plus nuisible qu'utile. Pour miss Nelly, monsieur,
elle me connat bien, elle, et elle aurait confiance en moi, bien
certainement; mais le vieux matre, je ne sais pourquoi,
messieurs, ni moi ni personne, n'a plus voulu me voir depuis qu'il
a t malade, et miss Nelly elle-mme m'a dit que je ne devais
plus approcher son grand-pre, ni me montrer  lui dsormais. Je
craindrais donc de gter tout ce que vous feriez. Je donnerais
tout au monde pour vous suivre, mais vous ferez mieux de ne point
me prendre avec vous, monsieur.

-- L! encore une difficult! s'cria l'imptueux gentleman: y
eut-il jamais un homme aussi embarrass que moi? N'y a-t-il donc
personne qui les ait connus, personne en qui ils aient confiance?
La vie retire qu'ils ont mene m'empchera-t-elle donc de trouver
quelqu'un pour servir mon dessein?

-- N'y a-t-il personne, Christophe? demanda le notaire.

-- Personne, monsieur, rpondit Kit. Ah! mais si, pardon, il y a
ma mre.

-- Est-ce qu'ils la connaissent? dit le gentleman.

-- S'ils la connaissent, monsieur! Elle allait et venait sans
cesse chez eux. Ils taient aussi bons pour elle que pour moi. Et
tenez, monsieur, elle esprait toujours qu'ils reviendraient chez
elle.

-- Eh bien, alors, o diable est cette femme? dit avec impatience
le gentleman en prenant son chapeau. Pourquoi n'est-elle pas ici?
Pourquoi ne se trouve-t-elle jamais l o l'on a besoin d'elle?

En un mot, le gentleman allait s'lancer hors de l'tude,
dtermin  s'emparer de force de la mre de Kit,  la jeter dans
une chaise de poste et  l'enlever, quand M. Abel et le notaire
russirent par leurs efforts runis  conjurer ce nouveau mode
d'enlvement: ils l'arrtrent par la puissance de leurs
raisonnements et lui dmontrrent qu'il tait plus convenable de
sonder Kit pour savoir de lui si sa mre consentirait volontiers 
entreprendre si prcipitamment ce voyage.

 ce sujet, Kit exprima quelques doutes, le gentleman s'abandonna
 de violentes dmonstrations, et le notaire ainsi que M. Abel
prononcrent  l'envi des discours pour l'apaiser. Le rsultat de
la confrence fut que Kit, aprs avoir pes dans son esprit et
examin soigneusement la question, promit, au nom de sa mre, qu'
deux heures de l elle serait prte pour l'expdition projete et
s'engagea  l'amener chez le notaire tout quipe pour le voyage,
avant mme que le terme indiqu fut expir.

Ayant pris cet engagement assez tmraire, car il n'tait pas sr
de pouvoir le tenir, Kit ne perdit pas de temps pour sortir et
aviser aux mesures d'o dpendait l'accomplissement immdiat de sa
parole.




CHAPITRE IV.


Kit se fraya un chemin  travers la foule qui encombrait les rues,
divisant ce courant de flots humains, s'engageant d'un pas rapide
le long des trottoirs, passant au travers des alles et des
ruelles, et ne s'arrtant ni ne se dtournant de sa route jusqu'
ce qu'il ft arriv prs de la boutique d'antiquits: l il fit
une pause, moiti par habitude, moiti pour reprendre haleine.

C'tait par une sombre soire d'automne, et jamais ce lieu ne lui
avait paru plus triste que dans l'ombre lugubre du crpuscule. Les
fentres brises, les chssis dtraqus craquant dans leurs
cadres, cette maison dserte qui formait une sorte d'interruption
sinistre dans la lumire et le mouvement de la rue qu'elle coupait
en deux longues lignes spares, au milieu desquelles elle
s'levait froide, tnbreuse et vide, tout cela prsentait un
tableau de dsolation qui traversait pniblement les rves
brillants que le jeune homme avait conus pour les derniers
habitants de cette maison; il ne voyait partout que
dsenchantement et malheur. Ah! qu'il et aim  voir un bon feu
ronfler dans les chemines glaces, des flambeaux illuminer les
croises, des figures aller et venir derrire les vitres, 
entendre le bruit d'une conversation anime, quelque chose enfin
qui ft  l'unisson des esprances nouvelles qu'il avait senties
s'agiter dans son coeur! Il ne s'tait pas attendu  trouver  la
maison un aspect diffrent, car il savait bien que c'tait
impossible; mais ce spectacle de deuil tombant au milieu de ses
penses ardentes et de ses souhaits impatients, en arrtait
brusquement le cours pour y jeter une ombre pleine de deuil et de
tristesse.

Cependant, bien heureusement pour lui, il n'avait ni assez de
savoir, ni assez de posie contemplative dans l'esprit pour en
concevoir de fcheux prsages d'avenir, et grce  ce qu'il lui
manquait ces lunettes mentales pour claircir sa vision, il ne vit
rien autre chose qu'une maison en ruine qui formait un fcheux
dsaccord avec ses penses prcdentes. Ainsi, tout en regrettant
d'tre oblig de passer outre sans se rendre compte de son
impression, il reprit sa course et redoubla de clrit pour
regagner les quelques moments qu'il avait perdus.

Et maintenant, se dit-il,  mesure qu'il approchait du pauvre
logis de sa mre, si elle tait sortie, si je ne pouvais pas la
trouver, cet impatient gentleman me recevrait joliment! Ce qu'il y
a de sr, c'est que je ne vois pas de lumire et que la porte est
ferme. Dieu me pardonne, s'il y a l dedans du Petit-Bthel, je
voudrais que le Petit-Bthel ft au... ft bien loin d'ici! dit
Kit, corrigeant  temps sa maldiction contre le Petit-Bthel, et
frappant  la porte.

Il frappa une seconde fois sans obtenir de rponse; mais une
voisine sortit de chez elle, au bruit qu'il faisait:

Qui est-ce qui demande mistress Nubbles? dit-elle.

-- C'est moi, dit Kit. Elle est au... au Petit-Bthel, je
suppose?

Il pronona avec quelque rpugnance le nom de ce conventicule qui
lui dplaisait, et appuya sur les mots avec une emphase
ddaigneuse.

La voisine fit un signe de tte affirmatif.

Eh bien, je vous prie, dites-moi o c'est, car je suis venu pour
affaire presse, et il faut que j'emmne ma mre sur-le-champ
quand bien mme elle serait dans la chaire.

Ce n'tait pas chose aise que d'obtenir des renseignements sur le
bercail en question; en effet, aucun des voisins n'appartenait au
troupeau qui le frquentait; et la plupart d'entre eux ne le
connaissaient que de nom. Enfin, une commre qui avait accompagn
mistress Nubbles  la chapelle une ou deux fois, aux jours
solennels, les jours o une bonne tasse de th devait prcder les
exercices de dvotion, fournit  Kit les informations ncessaires.
Il ne les eut pas plutt obtenues, qu'il partit comme un trait.

Si le Petit-Bthel avait t plus prs, si l'on avait pu s'y
rendre par un chemin plus direct, le rvrend gentleman qui
prsidait la congrgation et perdu son allusion favorite aux rues
tortueuses qui y conduisaient, et qui lui permettaient de le
comparer au paradis mme, en opposition aux glises de paroisse et
aux larges rues qui y mnent. Enfin, et non sans peine, Kit
russit  le dcouvrir; il s'arrta un moment  la porte pour
respirer et se prsenter dcemment, puis il entra dans la
chapelle.

 certain gard, ce lieu n'tait pas mal nomm, car c'tait
vraiment un petit Bthel, un Bthel de dimensions exigus, avec un
petit nombre de petits bancs et une petite chaire dans laquelle un
petit gentleman cordonnier par tat et prophte par vocation,
tait en train de dbiter d'une toute petite voix un tout petit
sermon appropri  l'tat moral de l'auditoire qui, s'il tait
petit par le nombre, tait moindre encore par l'attention, la
majorit tant parfaitement endormie.

Au nombre des derniers, se trouvait la mre de Kit. La pauvre
femme, aprs les fatigues de la nuit prcdente, avait bien de la
peine  tenir les yeux ouverts; et comme les arguments du
prdicant ne secondaient que trop leur inclination, mistress
Nubbles avait fini par cder  la puissance de l'assoupissement et
tomber en plein sommeil; son sommeil n'tait pas cependant si
profond qu'il l'empcht d'mettre de temps en temps un lger et
presque inintelligible murmure comme un assentiment donn aux
doctrines de l'orateur. Le poupon qu'elle tenait dans ses bras
s'tait endormi aussi vite qu'elle; quant au petit Jacob,  qui sa
jeunesse ne permettait pas de trouver dans cette copieuse
nourriture spirituelle la moiti du plaisir que lui avaient caus
les hutres, tour  tour on le voyait dormir tout  fait ou
s'veiller en sursaut, selon qu'il tait vaincu par le doux
attrait du sommeil ou domin par la crainte d'une allusion
personnelle dans le sermon.

M'y voici donc! pensa Kit, se glissant vers le banc vide le plus
rapproch en face de celui de sa mre, de l'autre ct de la
petite nef; mais comment faire pour arriver jusqu' elle ou pour
la dterminer  sortir? Autant vaudrait tre  vingt milles d'ici.
Jamais elle ne s'veillera que tout ne soit fini, et l'heure
marche pendant ce temps! Si cet homme pouvait seulement s'arrter
une minute, ou bien s'ils se mettaient tous  chanter!

Malheureusement, il n'y avait gure lieu d'esprer l'une ou
l'autre chose avant deux heures. Le prdicant venait d'annoncer 
ses auditeurs qu'il se proposait de ne pas finir avant de les
avoir convaincus, et il tait clair que s'il tenait  raliser
seulement la moiti de sa promesse, deux heures ne seraient pas de
trop pour une telle entreprise.

Dans son agitation et son dsespoir, Kit promenait ses regards
tout autour de la chapelle; les ayant laisss tomber sur un petit
sige plac devant la chaire, il eut peine  en croire le
tmoignage de ses yeux qui lui faisaient voir... Quilp!

Il eut beau se les frotter deux ou trois fois, toujours ils
s'obstinaient  lui persuader que Quilp tait l. Oui, c'tait
bien lui assis, les mains appuyes sur ses genoux et son chapeau
pos entre ses jambes, sur un petit escabeau; c'tait lui, avec
cette grimace habituelle imprime sur sa laide figure; son regard
tait attach au plafond. Assurment, il n'avait pris garde ni 
Kit ni  sa mre, et il ne paraissait pas le moins du monde se
douter de leur prsence; cependant, Kit ne put s'empcher de
penser que l'attention du mchant nain tait fixe sur eux, et sur
eux seulement.

Sous le coup de la stupfaction qu'il avait prouve  cette vue
et de la crainte que ce ne ft le signe avant-coureur de quelque
chec, de quelque chagrin, il comprit toutefois la ncessit de ne
pas bayer aux corneilles et de prendre des mesures nergiques pour
emmener sa mre; car l'ombre du soir descendait et la situation
devenait grave. En consquence, ds que le petit Jacob s'veilla,
Kit s'arrangea de manire  attirer son attention mobile, et cela
ne fut pas difficile, un ternuement suffit; Kit alors lui fit
signe d'veiller leur mre.

Le malheur voulut que prcisment en ce moment mme le prdicant,
dans le dveloppement imptueux d'un des points de son sermon,
s'avana tellement par-dessus le bord de sa chaire, que ses jambes
seules restrent au dedans; tandis qu'appuy sur sa main gauche il
faisait de la droite des gestes vhments, il regarda fixement ou
du moins parut regarder le petit Jacob dans les yeux, le menaant
de l'oeil et du geste (l'enfant du moins le crut) de tomber sur
lui, littralement et non au figur, s'il osait remuer seulement
un muscle de sa face. Au milieu de cet effrayant tat de choses,
distrait par l'apparition soudaine de Kit, et fascin par les yeux
flamboyants du prdicant, le malheureux Jacob tait doublement
tenu en arrt, entirement hors d'tat de remuer, fort dispos 
pleurer, s'il l'avait os, et rpondant au regard de son pasteur
par un regard si flamboyant, que ses yeux carquills semblaient
prs de sortir de leurs orbites.

Ma foi! s'il faut agir ouvertement, pensa Kit, eh bien! en
avant!

Il sortit donc tout doucement de son banc et se glissa jusqu'
celui de sa mre; et comme M. Swiveller n'et pas manqu de le
dire, s'il et t l, il prit au collet le poupon sans
prononcer une seule parole.

-- Chut! ma mre! murmura-t-il ensuite. Sortez avec moi; j'ai
quelque chose  vous communiquer.

-- O suis-je? dit mistress Nubbles.

-- Dans ce bienheureux Petit-Bthel, rpondit son fils avec une
certaine amertume.

-- Bienheureux, en effet, s'cria mistress Nubbles saisissant le
mot. Oh! Christophe, combien j'ai t difie ce soir!

-- Oui, oui, je le sais, dit vivement Kit; mais venez, ma mre,
tout le monde nous regarde. Ne faites pas de bruit, emmenez Jacob,
c'est bien.

-- Arrte, satan, arrte! cria de nouveau le prdicant. Ne tente
point la femme qui te prte l'oreille, mais coute la voix de
celui qui te parle. Il emporte un agneau du troupeau, ajouta-t-il,
en levant de plus en plus sa voix perante, et dsignant le
poupon, il emporte un agneau, un prcieux agneau! Il rde ici
comme un loup aux heures de la nuit pour enlever les tendres
agneaux!

Kit tait bien le garon le plus modr qu'il y et au monde; mais
ce langage violent, ainsi que les circonstances critiques o il se
trouvait, le mirent hors de lui; il fit face  la chaire avec le
poupon dans les bras et rpondit  haute voix:

Pas du tout: c'est mon frre.

-- C'est le mien, c'est _mon_ frre  moi! cria le prdicant.

-- Ce n'est pas vrai! rpliqua Kit avec indignation. Pouvez-vous
bien dire chose pareille?... Et surtout pas de sottises, s'il vous
plat. Quel mal ai-je fait? Je ne serais certainement pas venu ici
pour les emmener si je n'y avais t forc, vous pouvez en tre
sr; je voulais le faire sans bruit, mais vous, vous en voulez.
Maintenant ayez la bont de garder vos injures pour Satan et
compagnie si cela vous convient, monsieur, mais laissez-moi
tranquille, s'il vous plat.

En mme temps, Kit sortit de la chapelle, suivi de sa mre et du
petit Jacob, et se trouva en plein air avec un vague souvenir
d'avoir vu l'auditoire s'veiller et le regarder tout surpris; il
se rappelait galement que Quilp, durant cette scne
d'interruption, avait gard la mme attitude sans dtacher ses
yeux du plafond ni paratre prendre le moindre intrt  ce qui se
passait.

O Kit! dit la mre en portant son mouchoir  ses yeux, qu'avez-
vous fait! Jamais je ne pourrai plus revenir ici, jamais!

-- J'en suis enchant, ma mre. Vous aviez donc bien du repentir
de la petite part de plaisir que vous avez prise la nuit dernire,
que vous avez cru devoir en faire pnitence ce soir? Voil
pourtant comme vous faites toujours! s'il vous arrive d'avoir un
moment de bonheur ou de gaiet, vous venez ici, devant cet homme-
l, dire que vous en tes bien fche. Vraiment, ma mre, si vous
n'tiez pas ma mre, je vous en ferais honte.

-- Silence! mon cher enfant, s'cria mistress Nubbles, je sais
bien que vous ne pensez pas ce que vous dites; mais c'est gal,
vous parlez l comme un pcheur.

-- Je ne pense pas ce que je dis! repartit Kit. Certainement que
je le pense! Je ne puis croire, ma mre, que l'innocente gaiet et
que la bonne humeur soient considres dans le ciel comme de plus
grands pchs que des cols de chemise, et ces gens-l ne montrent
ni raison ni bon sens en voulant supprimer les derniers, ou en
interdisant le reste; certainement si, je le pense. Mais, je
n'ajouterai pas un mot de plus sur ce sujet, si vous me promettez
de ne plus pleurer; ce sera tout. Prenez le poupon, qui est plus
lger, et donnez-moi le petit Jacob. Tout en marchant, et tchons
que ce soit le plus vite possible, je vous communiquerai les
nouvelles que j'apporte et qui vous surprendront un peu, je vous
en avertis. L, c'est bien. Maintenant, vous voil comme si vous
n'aviez vu de toute votre vie le Petit-Bthel, et j'espre bien
que vous ne le reverrez plus. Voil aussi le poupon, trs-bien.
Petit Jacob, montez sur mon dos  califourchon et tenez mon cou
bien serr; et si par hasard le ministre du Petit-Bthel vous
appelle un prcieux agneau, vous ou votre frre, vous pourrez bien
dire que c'est la plus grande vrit qui lui soit sortie de la
bouche depuis un an, et que s'il voulait bien ne pas assaisonner
son agneau  la sauce au poivre, il n'en vaudrait que mieux, pour
tre moins piquant et moins aigre. Jacob, vous pouvez lui dire a
de ma part.

C'est ainsi que moiti gaiement, moiti srieusement, dtermin 
se montrer de bonne humeur, pour en donner aussi  sa mre et aux
enfants, Kit les mena d'un bon pas. Chemin faisant, il raconta ce
qui s'tait pass chez le notaire, et exposa le but pour lequel il
tait venu se jeter au travers des solennits du Petit-Bthel.

La mre ne fut pas mdiocrement effraye en apprenant le service
qu'on attendait d'elle: elle tomba tout d'abord dans un chaos
d'ides, o ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que de voyager
en chaise de poste, ce serait sans doute pour elle un grand
honneur, une grande distinction, mais qu'il tait moralement
impossible de laisser l ses enfants. Et combien d'autres
objections  faire encore! Par exemple, certains articles de
toilette taient au blanchissage, d'autres n'existaient point dans
sa garde-robe. Mais Kit,  ces objections diverses, opposait
victorieusement une rponse unique, irrsistible, le plaisir de
retrouver Nell, la joie de la ramener en triomphe.

Nous n'avons plus que dix minutes  nous, mre, dit Kit
lorsqu'ils eurent atteint le logis. Voici un carton, jetez-y tout
ce dont vous aurez besoin, et dpchez-vous de partir.

Dire comment Kit entassa dans la bote toutes sortes de choses qui
lui semblaient de l'usage le plus immdiat, et laissa de ct tout
ce qu'il jugea le moins utile; comment une voisine consentit 
venir surveiller les enfants; comment ceux-ci pleurrent d'abord
tristement, puis rirent de bon coeur  la promesse d'une foule de
jouets impossibles, imaginaires; comment la mre de Kit ne pouvait
se lasser de les embrasser, ni Kit se rsoudre  la gronder de
perdre ainsi son temps, tout cela ne nous avancerait gure, ni
vous ni moi. Laissant donc de ct ces dtails, bornons-nous 
dire que, peu de minutes aprs l'expiration des deux heures
fixes, Kit et sa mre arrivaient devant la porte du notaire o
une chaise de poste attendait dj.

Une voiture  quatre chevaux, ce me semble! dit Kit stupfait de
ces prparatifs. Vous arrivez juste  temps, ma mre... La voici,
monsieur. Voici ma mre. Elle est toute prte, monsieur.

-- Fort bien, rpondit le gentleman. N'ayez aucune crainte,
madame; on aura grand soin de vous. O est la bote avec les
vtements neufs et les ncessaires de voyage?

-- La voici, dit le notaire. Christophe, mettez-la dans la
voiture.

-- C'est fini, monsieur, dit Kit, tout est prt, monsieur.

-- Alors partons, dit le gentleman.

L-dessus, il donna le bras  la mre de Kit, la fit monter dans
la voiture aussi poliment que si c'tait une grande dame, et prit
place  ct d'elle.

Le marchepied est relev, la portire se ferme avec bruit, les
roues commencent  tourner, tandis que la mre de Kit, penche et
comme suspendue hors d'une des vitres, agitait un mouchoir de
poche humide de ses larmes et jetait de loin mille recommandations
pour le petit Jacob et le poupon, sans que personne pt en
entendre un mot.

Kit tait rest immobile au milieu de la rue; il les suivit du
regard. Lui aussi il avait les larmes aux yeux, mais ces larmes
n'taient point causes par le dpart dont il venait d'tre
tmoin, elles coulaient  l'ide du retour qu'il prvoyait dj.

Ils se sont loigns  pied, pensait-il, et personne n'tait l
pour leur parler, pour leur adresser un adieu amical: ils
reviendront trans par quatre chevaux, avec ce riche gentleman
pour compagnon et pour ami, laissant derrire eux tous leurs
soucis! Elle oubliera peut-tre que c'est elle qui m'a appris 
crire...

Je ne sais pas tout ce que Kit s'avisa de penser l-dessus, mais
ce qu'il y a de sr, c'est qu'il y mit le temps: en effet, notre
garon resta  contempler les lignes brillantes des rverbres,
bien aprs que la chaise de poste eut disparu; et quand il rentra
enfin dans la maison, le notaire et M. Abel, qui taient eux-mmes
rests sur le seuil de la porte jusqu' ce que le bruit des roues
se fut compltement teint dans l'loignement, s'taient dj
demand plusieurs fois avec tonnement quel motif pouvait le
retenir encore.




CHAPITRE V.


Il convient maintenant que nous laissions pendant quelque temps
Kit pensif, et plein d'impatience, pour suivre les aventures de la
petite Nelly; nous allons reprendre le fil de notre rcit l o
nous l'avons quitt  plusieurs chapitres d'intervalle.

Dans une de ses promenades du soir, tandis que Nelly, suivant les
deux soeurs  distance respectueuse, trouvait dans sa sympathie
pour elles, et dans la contemplation de leurs peines qui offraient
une ressemblance fraternelle avec son propre isolement, une sorte
de soulagement et de calme remplis d'un bonheur momentan, mais
profond, bien que ce doux plaisir qu'elle avait  les voir ft de
ceux qui naissent et s'teignent dans les larmes; dans une de ses
promenades, disons-nous,  l'heure paisible du crpuscule, lorsque
le ciel, la terre, l'air, l'eau courante, le son des cloches
loignes, tout tait en harmonie avec les motions de l'enfant
solitaire, et faisait natre en elle des penses consolantes, mais
qui n'appartenaient pas au monde o vivent les enfants, ni  ses
joies faciles; dans une de ces excursions qui taient devenues son
unique satisfaction, sa seule consolation, la lumire du jour
s'tait teinte sous l'ombre du soir qui s'avanait de plus en
plus vers la nuit, et cependant la jeune crature continuait
d'errer dans les tnbres: elle trouvait une compagnie dans cette
nature si sereine, si paisible, tandis qu'au contraire le bruit
des paroles et l'clat des lumires blouissantes eussent t pour
elle la solitude.

Les deux soeurs taient retournes  leur logis, et Nelly tait
seule. Elle leva ses yeux vers les brillantes toiles qui
projtent une si douce clart du haut des vastes espaces du ciel;
 mesure qu'elle les contemplait, de nouvelles toiles lui
apparaissaient, puis d'autres au del, puis d'autres encore,
jusqu' ce que toute l'tendue ft diamante d'astres rayonnants
de plus en plus levs dans l'incommensurable infini, ternels
dans leur multiplicit comme dans leur ordre immuable et
indestructible. Nelly se pencha vers la rivire calme et limpide,
et l elle vit les toiles reluire dans leur mme ordre, telles
qu'au temps du dluge la colombe les vit se reflter dans les eaux
dbordes et profondes d'un million de lieues, bien au-dessus du
sommet des montagnes, au-dessus du genre humain qui avait pri
presque tout entier.

L'enfant s'assit en silence sous un arbre: la beaut de la nuit et
toutes les merveilles qu'elle tale la frappaient d'une admiration
muette. L'heure, le lieu veillrent ses rflexions: avec une
esprance douce, moins d'esprance peut-tre que de rsignation,
elle voqua le pass, le prsent et ce que l'avenir lui gardait en
rserve. Entre elle et le vieillard il s'tait opr par degrs
une sparation plus pnible  supporter qu'aucun des chagrins
d'autrefois. Chaque soir, souvent mme dans le jour, il
s'absentait, il s'en allait seul; et bien que Nelly st o il
allait et pourquoi il s'absentait, car les yeux hagards de son
grand-pre et les appels constants qu'il faisait  sa pauvre
bourse puise taient de trop srs indices, cependant le
vieillard vitait toute question, se renfermait dans une rserve
entire et fuyait mme la prsence de sa petite-fille.

Nelly, assise  l'cart, mditait donc sur ce changement avec une
tristesse empreinte de la teinte mlancolique que la nuit
rpandait autour d'elle, lorsqu'au loin l'horloge d'une glise
sonna neuf heures. Nelly se leva, se remit  marcher et se dirigea
pensive vers la ville.

Elle avait atteint un petit pont de bois jet au-dessus du
courant, quand elle apert tout  coup, sur la prairie qu'elle
devait prendre, une lumire rouge, et, regardant avec plus
d'attention, reconnut qu'elle partait, selon toute apparence, d'un
camp de bohmiens qui avaient allum un feu  une petite distance
du chemin, et s'taient assis ou couchs tout autour. Trop pauvre
pour avoir rien  craindre d'eux, Nelly continua son chemin. Il
lui et fallu d'ailleurs, pour en prendre un autre, allonger
considrablement sa route; seulement elle ralentit son pas.

Quand elle fut proche du feu du bivouac, un mouvement de curiosit
timide la poussa  y jeter un regard. Entre elle et le foyer il y
avait une figure dont le contour se dessinait en courbe marque
vers le feu.  cette vue, Nelly s'arrta brusquement; mais aprs
avoir rflchi et s'tre dit, ou mme s'tre assure,  ce qu'elle
croyait, que ce n'tait ni ne pouvait tre la personne qu'elle
avait suppose, elle passa outre.

Cependant l'entretien qui avait t entam devant le feu des
bohmiens reprit son cours; et Nelly, bien qu'elle ne pt
distinguer les paroles, fut alors frappe du son de voix de celui
qui parlait, une voix qui lui tait aussi familire que la sienne
mme.

Elle se retourna et regarda derrire elle. La personne que
cherchaient ses yeux venait de se lever, et, debout, le corps un
peu inclin, elle s'appuyait sur un bton qu'elle tenait  deux
mains. Cette attitude n'tait pas moins connue de Nelly que le son
de la voix.

C'tait son grand-pre.

Le premier mouvement de l'enfant fut d'appeler le vieillard; le
second, de se demander quels pouvaient tre ses compagnons et dans
quelle intention ils se trouvaient l runis, une crainte vague
d'abord, puis le dsir violent d'claircir ses doutes, rapprocha
Nelly du groupe prsent  ses yeux: toutefois elle eut soin de
dissimuler ses pas, et de se glisser le long d'une haie.

Elle put de l arriver jusqu' quelques pieds seulement du
bivouac, et, cache entre de jeunes arbres, voir et entendre  la
fois sans craindre d'tre aperue.

L il n'y avait ni femmes ni enfants, comme elle en avait remarqu
dans d'autres camps de bohmiens devant lesquels elle avait pass
avec son grand-pre durant leur vie errante: ce qu'elle vit
seulement, ce fut un gipsy d'une taille athltique, qui se tenait
 peu de distance les bras croiss, appuy contre un arbre, et
tantt regardait le feu, tantt fixait ses noires prunelles sur
trois autres hommes qui entouraient le foyer et dont il suivait la
conversation avec un intrt constant mais dguis. Parmi ces
trois hommes tait son grand-pre: dans les deux autres, Kelly
reconnut les joueurs de cartes qu'elle avait vus dans l'auberge
pendant la trop mmorable nuit d'orage, celui qu'on appelait Isaac
List, et son sinistre compagnon. Une de ces tentes basses et
cintres en usage chez les bohmiens tait fixe non loin de l,
mais elle tait, ou du moins elle paraissait vide.

Eh bien, partez-vous? dit le gros homme, levant son regard de la
place o il tait tendu  l'aise, pour le fixer sur le visage du
vieillard. Il n'y a qu'une minute, vous tiez si press! Partez,
si cela vous plat. Vous en tes bien matre, il me semble.

-- Ne le tourmentez pas, rpliqua Isaac List, qui tait accroupi
comme une grenouille de l'autre ct du feu, avec un regard louche
et faux. Cet homme ne voulait pas vous insulter.

-- Vous me ruinez, vous me dpouillez, et aprs cela vous vous
faites un jeu de me railler, dit le vieillard s'adressant tour 
tour  l'un et  l'autre. Vous voulez donc me rendre fou?

Le contraste qu'il y avait entre la prostration complte et la
faiblesse d'esprit de cet enfant  tte grise, et les regards
astucieux et pervers des hommes aux mains desquels il tait tomb,
frappa le coeur de la jeune crature qui tait l aux coutes.
Mais elle se contint pour veiller  tout ce qui se passait sans
perdre un regard, une parole.

Que le diable vous emporte! Qu'est-ce que vous entendez par l?
dit le gros homme, se soulevant un peu et s'appuyant sur un de ses
coudes. On vous ruine! vous nous ruineriez si vous le pouviez,
n'est-il pas vrai? Voil ce que c'est que d'avoir affaire  de
mchants petits joueurs qui ne savent que pleurnicher. Si vous
perdez, vous tes des martyrs; mais quand vous gagnez, c'est
diffrent. On vous dpouille!... ajouta-t-il en haussant la voix.
Dieu me damne! Qu'est-ce que vous entendez par ce mot de
dpouiller, si peu convenable entre gentlemen, hein?

L'orateur se laissa tomber tout de son long par terre et appliqua
vivement et violemment un ou deux coups de talon comme pour
achever de tmoigner de son honnte indignation. Il tait vident
qu'ils agissaient, lui en matamore, et son ami en conciliateur,
dans quelque dessein particulier: il n'y avait que le faible
vieillard qui pt s'y mprendre; car ils changeaient presque
ouvertement des clins d'oeil tantt de l'un  l'autre, tantt avec
le camarade accroupi, qui, en dcouvrant ses dents blanches,
faisait une grimace d'approbation.

Le vieillard resta quelque temps tout abattu au milieu d'eux, puis
il dit en se tournant vers celui qui l'avait maltrait:

Vous-mme, vous parliez de jeux o l'on dpouille les gens, vous
le savez bien. Ne soyez donc pas si violent avec moi. N'avez-vous
pas dit cela?

-- Je n'ai pas dit que ce ft dans cette compagnie! C'est
l'honneur... l'honneur qui fait tout entre gentlemen, monsieur!
rpliqua le gros homme qui sembla se retenir pour ne pas donner 
sa phrase une conclusion plus rude.

-- Jowl, ne le traitez pas trop durement, dit Isaac List. Il
regrette, j'en suis sr, de nous avoir offenss. Allons, brave
homme, continuez ce que vous disiez, continuez.

-- Il faut que je sois bte et doux comme un agneau, s'cria
M. Jowl, de perdre le temps,  mon ge,  donner des conseils
quand je sais qu'ils seront mal reus, et que je n'en retirerai
que des injures pour la peine. Mais je n'en fais pas d'autres
depuis que je suis au monde. L'exprience aurait pourtant bien d
refroidir ces lans de mon bon coeur.

-- Je vous rpte, dit Isaac List, qu'il regrette ce qui s'est
pass et qu'il dsire que vous continuiez.

-- Est-ce bien vrai? demanda l'autre.

-- Oui, grommela le vieillard en s'asseyant et se balanant 
droite et  gauche, continuez, continuez!  quoi servirait-il de
vous contrarier l-dessus? Continuez.

-- Je reprends donc, dit Jowl, o j'en tais quand vous vous tes
lev si brusquement. Si vous tes persuad que le temps est venu
o la chance doit tourner, et ce n'est que trop sr; et si vous
trouvez que vous ne possdez pas les moyens suffisants pour la
tenter, au moins pour un coup, car vous savez bien que vous
n'aurez jamais les fonds ncessaires pour tenir toute une soire,
que n'acceptez-vous l'occasion qui semble tout exprs s'offrir 
vous? Empruntez, je vous dis, et vous rendrez quand vous le
pourrez.

-- Certainement, ajouta Isaac List avec une intention marque; si
cette bonne dame qui montre les figures de cire a de l'argent et
qu'elle le mette dans une boite d'tain quand elle va se coucher,
sans fermer sa porte  clef, de peur du feu, il me semble que la
chose serait facile. Je dirais presque que c'est un coup de la
Providence si je n'avais pas t lev dans des principes
religieux.

-- Vous comprenez, Isaac, dit son ami d'un ton plus anim et en se
rapprochant du vieillard, tandis qu'il faisait signe au bohmien
de ne point intervenir; vous comprenez, Isaac;  toute heure il y
a des trangers qui vont et viennent par l; eh bien! un de ces
trangers aura pu se glisser sous le lit de la bonne dame ou se
fourrer dans l'armoire, rien de plus vraisemblable; les soupons
auront le champ large, et il n'y a pas de danger qu'on se doute de
la vrit... Moi, je _lui_ donnerais sa revanche jusqu'au dernier
farthing qu'il apporterait, quel que ft le montant de la somme.

-- Mais le pourriez-vous? demanda Isaac List. Votre banque est-
elle assez forte pour cela?

-- Assez forte! rpondit l'autre avec un ddain simul. Monsieur,
voulez-vous bien me tirer cette boite de la paille?

Cette invitation s'adressait au bohmien, qui se glissa  quatre
pattes dans sa tente basse et troite, et aprs quelques
recherches, quelques fouilles en apparence laborieuses, revint
avec une cassette que Jowl ouvrit au moyen d'une clef qu'il
portait sur lui.

Voyez-vous ceci? dit-il ramassant l'argent dans sa main et le
laissant retomber en pluie  travers ses doigts. Entendez-vous
ceci? Connaissez-vous le son de l'or? Tenez, emportez cette
cassette. Et vous, Isaac, ne parlez plus des banques que lorsque
vous en aurez gagn une.

Isaac List, avec une grande apparence d'humilit, affirma qu'il
n'avait jamais mis en doute la parole d'un gentleman aussi
honorablement connu pour sa loyaut que M. Jowl, et que s'il avait
laiss exhiber la cassette, ce n'tait pas pour claircir ses
doutes, car il n'en avait aucun, mais pour se rgaler de la vue de
tant de richesses, ce qui pouvait paratre  d'autres une
jouissance vaine et purement imaginaire, mais n'en tait pas moins
pour lui une source de plaisir infini, le plus grand de tous les
plaisirs, aprs celui d'avoir  soi cet argent dans sa propre
poche.

Bien que M. List et M. Jowl eussent l'air de s'adresser
mutuellement l'un  l'autre, il tait  remarquer qu'ils piaient
le vieillard qui, les yeux fixs sur le feu, se tenait assis dans
l'attitude de la mditation. On pouvait juger de l'intrt qu'il
prenait  leur conversation par un certain mouvement de tte
involontaire, ou par une contraction de ses traits  chaque mot
qui sortait de leur bouche.

Le conseil que je lui donne l, dit Jowl en se recouchant  plat
ventre, est bien simple... un vrai conseil d'ami. Pourquoi donc
procurerais-je  un individu le moyen de me gagner peut-tre tout
ce que je possde, si ce n'est parce que je le considre comme mon
ami? C'est une folie de se donner tant de mal pour les autres,
bien sr, mais c'est mon caractre, et je ne puis pas m'en
empcher; ainsi il ne faut pas m'en vouloir, mon cher Isaac List.

-- Moi, vous en vouloir! rpliqua Isaac; je ne vous en veux pas le
moins du monde, monsieur Jowl. Je voudrais bien tre  mme de me
montrer aussi gnreux que vous! et, d'ailleurs, comme vous dites,
il _rendra_, s'il gagne; mais s'il perd...

-- a, c'est la moindre des choses, dit Jowl. Car, enfin, supposez
qu'il perde, et rien n'est moins vraisemblable d'aprs ce que je
connais des chances du sort, eh bien! il vaut toujours mieux, il
me semble, perdre l'argent des autres que le sien.

-- Ah! s'cria vivement Isaac List, quel plaisir de gagner! Quel
plaisir de ramasser de l'argent, de brillants, de beaux petits
jaunets, et de les plonger dans sa poche! Quel dlice de triompher
 la fin, de penser qu'on n'a pas t oblig de s'arrter tout
court et de tourner le dos  la fortune! qu'on a fait, au
contraire, bravement la moiti du chemin pour la rencontrer! Mais
vous ne partez pas, mon vieux monsieur?

-- Pardon, il faut que je parte, dit le vieillard qui s'tait lev
et qui avait fait dj deux ou trois pas  la hte, lorsqu'il
revint non moins prcipitamment: J'aurai l'argent, tout, jusqu'au
dernier sou.

--  la bonne heure, c'est bien, a! s'cria Isaac en sautant et
le frappant sur l'paule; j'estime en vous ce reste de jeune sang.
Ah! ah! ah! Joe Jowl regrette presque de vous avoir donn des
conseils. Comme nous allons rire  ses dpens! Ah! ah! ah!

-- Il m'a promis ma revanche, vous savez, dit le vieillard
montrant Jowl avec un mouvement violent de sa main ride; vous
savez, il m'a promis cu pour cu, jusqu'au fond de la bourse,
qu'il y ait beaucoup ou qu'il y ait peu. Rappelez-vous a.

-- Je suis votre tmoin, rpondit Isaac, et j'aurai soin que tout
s'excute loyalement.

-- J'ai engag ma parole, dit Jowl avec une feinte rpugnance, et
je la tiendrai. Quand aura lieu cette joute? Je souhaite que ce
soit le plus tt possible. Sera-ce cette nuit?

-- Il faut d'abord que j'aie l'argent, dit le vieillard; je
l'aurai demain...

-- Pourquoi pas cette nuit? dit Jowl en insistant.

-- Il est tard; je serais oblig de trop me presser. Il faut agir
avec prudence. Non, non, ce sera pour demain soir.

-- Demain, soit! dit Jowl. Buvons une goutte de rconfort. Bonne
chance au plus vaillant! Remplissez les verres.

Le bohmien apporta trois gobelets d'tain qu'il remplit d'eau-de-
vie jusqu'au bord. Le vieillard se dtourna en se disant  lui-
mme quelques mots avant de boire. Celle qui l'coutait entendit
prononcer son propre nom, joint  des souhaits si fervents, qu'ils
semblaient adresss au ciel comme une prire pleine d'angoisses.

Que Dieu ait piti de nous! s'cria en elle-mme la pauvre
enfant. Que Dieu nous assiste  cette heure d'preuve!... Oh! que
faire pour le sauver?...

Le reste de la conversation s'acheva assez brivement sur un ton
plus bas; c'taient de bons avis sur l'excution du projet et sur
les prcautions  prendre pour carter les soupons. Alors le
vieillard changea une poigne de main avec ses tentateurs, puis
il se retira.

Ils le suivirent des yeux tandis qu'il marchait lentement, inclin
et le dos vot; et chaque fois que le vieillard tournait la tte
pour regarder en arrire, ce qui lui arrivait souvent, ils
agitaient la main ou lui jetaient de loin un cri d'encouragement.
Ce ne fut qu'aprs l'avoir vu graduellement diminuer et se perdre
comme un point dans le lointain, qu'ils se retournrent l'un vers
l'autre et se hasardrent  pousser de grands clats de rire.

Ainsi, dit Jowl chauffant ses mains au feu, voil qui est fait,
enfin. Il a fallu, pour le convaincre, plus d'efforts que je ne
l'aurais cru. Savez-vous qu'il n'y a pas moins de trois semaines
que nous avons commenc  chauffer a. Qu'est-ce qu'il apportera,
 votre ide?

-- Quoi qu'il apporte, part  deux, rpondit Isaac List.

L'autre secoua la tte et dit:

Il faudra aller vite en besogne et lui brler la politesse;
autrement, nous serions souponns, et ce n'est pas une
plaisanterie.

List et le bohmien donnrent leur assentiment  ces paroles.
Aprs s'tre divertis quelque temps aux dpens de la crdulit de
leur victime, les trois hommes laissrent l ce sujet comme
puis, et se mirent  causer dans un argot que l'enfant ne
pouvait comprendre. Cependant, comme ils paraissaient s'entretenir
de choses qui les intressaient vivement, Nelly jugea que le
moment tait opportun pour s'enfuir sans tre aperue; elle se
glissa d'un pas lent et discret, suivant l'ombre des haies et
franchissant les fosss jusqu' ce qu'elle et gagn la route et
ft assez loin d'eux pour se croire en sret. Alors elle courut
de toutes ses forces vers le logis, dchire et ensanglante par
les ronces et les pines, mais le coeur bien autrement meurtri;
enfin elle se jeta tout accable sur son lit.

La premire ide qui se prsenta  son esprit, ce fut la fuite,
une fuite immdiate; ce fut d'entraner le vieillard et de mourir
plutt de faim au bord de la route que de laisser son grand-pre
en butte  de si terribles tentations. Nelly se souvint alors que
le crime ne devait pas tre commis avant la nuit suivante: elle
avait donc le temps ncessaire pour rflchir et pour aviser  ce
qu'il fallait faire. Mais une horrible crainte s'empara d'elle: si
en cet instant mme le crime allait tre commis!... Elle tremblait
d'entendre des cris inarticuls et des gmissements rompre le
silence de la nuit; elle songeait en frmissant  ce que son
grand-pre pourrait tre conduit  faire, s'il venait  tre
surpris au milieu du vol, n'ayant  lutter que contre une femme.
Supporter une pareille torture, c'tait impossible. Nelly se
glissa jusqu' la chambre o se trouvait l'argent; elle ouvrit la
porte et regarda. Dieu soit lou! le vieillard n'tait pas l...
et mistress Jarley dormait paisiblement! L'enfant revint  sa
propre chambre pour se mettre au lit.

Mais le sommeil tait-il possible? le sommeil! mais le repos mme
tait-il possible au sein de pareilles terreurs toujours
croissantes?  demi habille, les cheveux en dsordre, elle courut
au lit du vieillard, qu'elle saisit par le poignet en l'arrachant
au sommeil.

Qu'est-ce qu'il y a? s'cria-t-il, tressaillant dans son lit et
fixant ses yeux sur cette figure de fantme.

-- J'ai fait un rve effrayant, dit l'enfant avec une nergie qui
ne pouvait natre que de l'excs de sa terreur. Un rve effrayant,
horrible! Ce n'est pas la premire fois. Dans ce rve il y a des
hommes aux cheveux gris comme vous; ces hommes sont au milieu
d'une chambre obscurcie par la nuit, et ils volent l'or de ceux
qui dorment. Debout! debout!...

Le vieillard trembla de tous ses membres et joignit les mains dans
l'attitude de la prire.

Si ce n'est pour moi, dit l'enfant, si ce n'est pour moi, au nom
du ciel! debout, pour nous soustraire  de telles extrmits. Ce
rve n'est que trop rel. Je ne puis dormir, je ne puis demeurer
ici, je ne puis vous laisser seul dans une maison o il se fait de
ces rves-l. Debout! il faut fuir!

Il la contemplait comme un spectre, et elle en avait toute
l'apparence; elle avait l'air d'une dterre, et le vieillard
prouvait un tremblement redoubl.

Il n'y a pas de temps  perdre, dit l'enfant, pas une minute.
Debout! venez avec moi!

-- Quoi! cette nuit? murmura le vieillard.

-- Oui, cette nuit. Demain soir il serait trop tard. Le rve
reviendrait. La fuite seule peut nous sauver. Debout!

Le vieillard sortit de son lit, le front humide, couvert d'une
froide sueur, la sueur de l'pouvante, et, se courbant devant
l'enfant, comme si c'tait un ange envoy en mission pour le
conduire  sa volont, il fut bientt prt  la suivre. Elle le
prit par la main et l'emmena. Au moment o ils passaient devant la
porte de la chambre o le vieillard s'tait propos de commettre
le vol, Nelly frissonna et regarda son grand-pre en face. Qu'il
tait ple! et quel regard il rencontra dans les yeux de l'enfant!

Elle le conduisit  sa propre chambre, et le tenant toujours par
la main, comme si elle craignait de le perdre un instant de vue,
elle rassembla son modeste bagage et suspendit son panier  son
bras. Le vieillard reut d'elle son bissac qu'il jeta sur son dos,
son bton qu'elle avait apport, puis Nelly le fit sortir.

Ils traversrent des rues resserres, des ruelles troites; leur
pas tait  la fois timide et rapide. Ils gravirent aussi,
toujours courant, la colline escarpe, couronne par le vieux
chteau noir, sans s'tre seulement retourns pour jeter un regard
derrire eux.

Mais comme ils approchaient des murs en ruine, la lune se leva
dans tout son clat; et alors, du pied de ce monument garni de
lierre, de mousse et d'herbes grimpantes, l'enfant contempla la
ville endormie, couche dans l'ombre de la valle; puis plus loin
la rivire avec ses sillages mouvants de lumire, puis encore les
collines lointaines; et pendant ce temps elle pressait moins
fortement la main du vieillard, quand tout  coup, fondant en
larmes, elle se jeta au cou de son grand-pre.




CHAPITRE VI.


Cette faiblesse momentane une fois passe, l'enfant voqua de
nouveau la rsolution qui l'avait soutenue jusqu'alors; et ne
perdant pas de vue cette ide salutaire, que c'tait le crime des
hommes qui prcipitait sa fuite, que de sa seule fermet dpendait
le salut de son grand-pre, sans qu'elle et pour s'aider l'appui
d'un bon conseil ou d'une main secourable, elle pressa le pas de
son compagnon et s'interdit de regarder dsormais en arrire.

Tandis que le vieillard, soumis et abattu, semblait se courber
devant elle, se faire humble et petit comme s'il tait en prsence
de quelque tre suprieur, l'enfant prouvait en elle-mme un
sentiment nouveau qui levait sa nature et lui inspirait une
nergie et une confiance qu'elle ne s'tait jamais connues.
Maintenant la responsabilit ne se divisait plus: le poids tout
entier de leurs deux existences retombait sur Nelly, et dsormais
c'tait elle qui devait penser et agir pour deux.

C'est moi qui l'ai sauv, pensait-elle. Dans tous les dangers,
dans toutes les preuves, je saurai m'en souvenir.

En tout autre temps, l'ide d'avoir abandonn sans un mot
d'explication l'amie qui leur avait montr une bienveillance si
franche, l'ide qu'elle et son grand-pre seraient coupables, au
moins en apparence, de trahison et d'ingratitude; joint  cela, le
regret d'avoir d s'loigner des deux soeurs, l'eussent remplie de
chagrin. Mais maintenant toute autre considration s'effaait
devant les incertitudes, les anxits de leur vie sauvage et
errante; et dans le dsespoir mme de leur situation Nelly puisait
plus d'lvation et de force.

Aux ples lueurs du clair de lune qui ajoutaient  la blancheur
mate de son teint, ce visage dlicat sur lequel la pense
soucieuse s'unissait  la grce charmante et  la douceur de la
jeunesse, ces yeux brillants, cette tte tout intellectuelle, ces
lvres qui se pressaient avec tant de rsolution et de courage,
ces contours fins, ce mlange de tant d'nergie et de tant de
faiblesse, tout cela disait dans un silence loquent l'histoire de
Nelly et de son grand-pre: mais cette histoire, elle n'tait
recueillie que par le vent qui l'emportait pour jeter peut-tre au
chevet de quelque mre le rve pnible d'une enfant se fanant dans
sa fleur et s'endormant de ce sommeil qui ne connat point de
rveil.

La nuit commena  disparatre, la lune  s'effacer, les toiles 
plir et  s'obscurcir: le matin, froid comme ces astres sans
lumire, se montra lentement. Alors de derrire une colline le
soleil se leva majestueux, poussant devant lui les brouillards
comme de noirs fantmes, et purgeant la terre de ces ombres
spulcrales jusqu' ce que les tnbres fussent dissipes. Quand
il eut mont plus haut sur l'horizon, et que ses rayons
bienfaisants eurent repris leur chaleur, l'enfant et le vieillard
se couchrent pour dormir sur une berge, tout prs d'un cours
d'eau.

Cependant Nelly laissa sa main pose sur le bras du vieillard; et
longtemps aprs qu'il se fut endormi profondment, elle le
contemplait encore d'un oeil fixe. Enfin, la lassitude s'empara
d'elle; sa main se dtendit, se roidit de nouveau, se dtendit
encore, et les deux compagnons sommeillrent l'un auprs du
l'autre.

Un bruit confus de voix, ml  ses rves, veilla Nelly. Vers
elle et le vieillard, tait pench un homme  l'extrieur rude et
grossier; deux de ses compagnons regardaient galement, du haut
d'un grand bateau pesamment charg qui avait t amarr  la
berge, tandis que nos voyageurs dormaient. Le bateau n'avait ni
rames, ni voiles; mais il tait tir par une couple de chevaux
qui, en ce moment, stationnaient sur le chemin de halage, pendant
que la corde qui les retenait tait dtendue et tranait dans
l'eau.

Hol! dit brusquement l'homme; qu'est-ce que c'est, hein?...

-- Nous tions simplement endormis, monsieur, rpondit Nelly. Nous
avons march toute la nuit...

-- Voil deux tranges voyageurs pour marcher toute la nuit, fit
observer l'homme qui les avait accosts d'abord. L'un de vous est
un bonhomme trop vieux pour cette sorte de besogne, et l'autre est
une petite crature trop jeune. O allez-vous?

Nell hsita, et  tout hasard elle montra l'ouest. L-dessus,
l'homme lui demanda si elle voulait dsigner certaine ville qu'il
nomma. Pour viter de nouvelles questions, Nell rpondit:

Oui, c'est cela.

-- D'o venez-vous? demanda-t-il ensuite; et comme il tait plus
facile de rpondre  cette question qu' la prcdente, Nell
pronona le nom du village qu'habitait leur ami le matre d'cole,
pensant bien que ces hommes ne le connatraient pas et
renonceraient  pousser plus loin leurs questions.

Je croyais d'abord qu'on pouvait vous avoir vole ou maltraite,
reprit l'homme. C'est tout. Bonjour.

Lui ayant rendu son salut et grandement soulage en le voyant
s'loigner, Nell le suivit de l'oeil tandis qu'il montait sur un
des chevaux et que le bateau s'loignait. L'quipage n'avait pas
fait encore grand chemin, quand il s'arrta de nouveau; l'enfant
vit l'homme lui adresser des signes.

Est-ce que vous m'appelez? dit Nell se dirigeant vers les
bateliers.

-- Vous pouvez venir avec nous si cela vous convient, rpliqua
l'un d'eux. Nous allons au mme endroit que vous.

L'enfant hsita un moment. Mais elle pensa, comme elle l'avait
fait dj plus d'une fois avec terreur, que les misrables qu'elle
avait surpris avec son grand-pre pourraient, dans leur ardeur
pour le gain, suivre les traces des fugitifs, ressaisir leur
influence sur le vieillard et mettre la sienne  nant; elle se
dit qu'au contraire s'en aller avec ces bateliers c'tait
supprimer tout indice de leur itinraire. En consquence, elle se
dcida  accepter l'offre. Le bateau se rapprocha de la rive; et,
avant que Nelly et eu le temps de se livrer  un examen plus
approfondi de la question, son grand-pre et elle taient  bord
et glissaient doucement sur le canal.

Le soleil dardait ses feux brillants sur le miroir de l'eau
qu'ombrageaient de temps en temps des arbres, ou qui parfois se
dveloppait sur la large tendue d'une campagne coupe de
ruisseaux d'eau vive, et o l'on pouvait admirer un riche ensemble
de collines boises, de terres cultives et de fermes bien
encadres de verdure.  et l, un village, avec la modeste flche
de son glise, avec ses toits de chaume et ses pignons, sortait du
sein des arbres; plus d'une fois apparaissait une ville loigne,
avec le mirage des grandes tours de ses glises se dtachant dans
une atmosphre de fume, avec ses hautes fabriques qui sortaient
du ple-mle des maisons confuses. Ils avaient le temps de les
considrer d'avance, car ils marchaient lentement. Le plus souvent
ils ctoyaient des prairies basses et des plaines tout ouvertes:
et  part ces paysages placs  une certaine distance,  part
quelques hommes qui travaillaient aux champs ou s'arrtaient sur
les ponts au-dessous desquels passait le bateau, afin de le suivre
du regard dans sa marche, rien ne venait rompre la monotonie et
l'isolement de ce voyage.

 une heure assez avance de l'aprs-midi on s'arrta  une espce
de dbarcadre. Nell apprit avec dcouragement, par un des
bateliers, que ceux-ci ne comptaient pas atteindre le but de leur
course avant le lendemain, et que, si elle n'avait pas de
provisions, elle ferait bien de s'en procurer en cet endroit. Elle
ne possdait que quelques sous, sur lesquels elle avait d dj
acheter du pain: il lui fallait mnager prcieusement ce petit
pcule, au moment o elle se dirigeait avec son grand-pre vers
une ville entirement inconnue pour eux, et qui ne leur offrirait
aucune ressource. Un peu de pain, un morceau de fromage, ce furent
l toutes ses emplettes. Munie de ces provisions modestes, elle
remonta dans le bateau. Au bout d'une demi-heure de halte employe
par les mariniers  boire au cabaret, on se mit en marche.

Ces hommes avaient emport  bord de la bire et de l'eau-de-vie;
et grce aux larges libations qu'ils avaient faites prcdemment
ou qu'ils firent ensuite, ils furent bientt en bon train de
devenir ivres et querelleurs. Nell, vitant de se tenir dans la
petite cabine qui tait aussi obscure que malpropre, et rsistant
aux offres ritres et pressantes que les hommes leur faisaient 
ce sujet, alla s'asseoir  l'air libre avec le vieillard  ct
d'elle. Elle entendait, le coeur palpitant, les discussions
violentes de ces tres grossiers. Ah! combien elle et prfr
pouvoir mettre pied  terre, lui fallt-il marcher toute la nuit!

Les bateliers taient bien, en effet, des hommes rudes, bruyants,
et qui se traitaient l'un l'autre avec une extrme brutalit, bien
qu'ils fussent assez polis  l'gard de leurs deux passagers. Une
querelle s'leva dans la cabine entre le marinier charg de tenir
la barre du gouvernail et son camarade, sur la question de savoir
lequel des deux avait le premier mis l'avis d'offrir de la bire
 Nell; cette querelle dgnra en un combat  coups de poing qui
fut ardemment engag et soutenu des deux cts  l'inexprimable
terreur de l'enfant: cependant, ni l'un ni l'autre des combattants
n'eut l'ide de faire retomber sa colre sur elle, mais chacun
d'eux se contenta de la dcharger sur son adversaire auquel, outre
les coups, il prodigua une varit de compliments qui, par
bonheur, taient dbits en une langue entirement inintelligible
pour Nell.  la fin la lutte se termina, quand l'homme qui s'tait
lanc hors de la cabine y eut jet l'autre la tte la premire;
aprs quoi, il s'empara de la barre sans laisser voir la moindre
trace d'motion, pas plus qu'il n'y en avait sur le visage du
camarade qui, dou d'une constitution robuste et parfaitement
endurci  ces petites bagatelles, se mit aussitt  dormir dans la
position mme o il tait tomb, les pieds en l'air, la tte en
bas, et au bout de deux minutes ronflait tout  l'aise.

Cependant, la nuit tait venue tout  fait. Bien que l'enfant
ressentit l'impression du froid, pauvrement vtue comme elle
l'tait, elle dtournait cependant ses pnibles penses de sa
propre souffrance, de ses propres privations, et les portait tout
entires sur les moyens  trouver pour assurer leur existence. Le
mme esprit qui l'avait soutenue durant la nuit prcdente la
soutenait encore en ce moment. Elle voyait son grand-pre endormi
tranquillement auprs d'elle et pur du crime auquel il avait t
pouss par la folie. C'tait une grande consolation pour Nelly.

Comme toutes les aventures de sa vie, si courte encore et pourtant
dj si pleine, traversaient son esprit tandis qu'elle poursuivait
son voyage! Des incidents sans importance en apparence, auxquels
elle n'avait pas song, et que jusqu'alors elle ne se rappelait
pas; des figures entrevues et oublies depuis; des paroles qu'elle
avait alors entendues, sans y faire aucune attention; des pisodes
d'un an de date et d'autres de la veille, se mlant, s'enchanant
les uns aux autres; des endroits connus paraissant dans l'ombre se
dtacher  mesure que les voyageurs avanaient, des choses mme
qui y taient le plus opposes, le plus trangres; parfois une
confusion bizarre qui s'tablissait dans l'esprit de Nelly, quand
elle se demandait comment elle tait l, o elle allait, avec
quels gens elle se trouvait. Son imagination lui suggrait des
remarques et des questions si prsentes  ses oreilles, que Nelly
tressaillait et se retournait, comme tente de rpondre: en un
mot, toutes les fantaisies, toutes les contradictions si communes
dans l'tat de veille, d'excitation et de continuel changement de
place, assigeaient l'enfant.

Pendant qu'elle s'abandonnait ainsi  ses penses, il arriva
qu'elle rencontrt le regard de l'homme qui tait sur le pont.
Chez celui-ci, la phase sentimentale de l'ivresse avait succd 
la phase de violence; aussi notre homme, tant de sa bouche une
courte pipe soigneusement recouverte de ficelle pour la garantir
de tout accident, pria-t-il Nelly de vouloir bien le gratifier
d'une chanson.

Vous possdez, dit ce gentleman, une trs-jolie voix, un oeil
trs-doux et une excellente mmoire. Quant  la voix et  l'oeil,
c'est vident; pour la mmoire, c'est une ide que j'ai. Je ne me
trompe jamais. Permettez-moi de vous entendre  l'instant mme.

-- Je ne crois pas savoir une seule chanson, monsieur, rpondit
Nell.

-- Vous en savez quarante-sept, dit l'homme avec un aplomb qui ne
permettait pas de rplique. Oui, quarante-sept ni plus ni moins.
Faites-m'en entendre une, la meilleure. Allons, une chanson 
l'instant.

Craignant les consquences d'un refus, qui irriterait son ami, et
tremblante  cette ide, la pauvre Nell lui dit une chansonnette
qu'elle avait apprise dans un temps plus heureux. L'homme en fut
tellement charm, qu' la fin de la chansonnette il demanda de la
mme faon premptoire la faveur d'en entendre une autre, qu'il
voulut bien accompagner en choeur d'un hurlement sans paroles et
sans mesure, mais dans lequel et mesure et paroles taient
largement compenses par une prodigieuse nergie. Le bruit de cet
intermde musical veilla l'autre homme qui, venant sur le pont et
secouant la main de son adversaire, jura que le chant tait sa
passion, sa joie, sa plus grande jouissance, et qu'il n'aimait
rien tant que ce dlassement. Un nouvel appel, plus imprieux
encore que les deux autres, obligea Nelly d'obir, et en mme
temps le choeur fut excut, non-seulement par les deux mariniers,
mais aussi par le troisime compagnon, mont sur son cheval de
halage. Ce dernier,  qui sa position ne permettait gure de
participer directement aux plaisirs de la nuit, hurlait 
l'unisson de ses compagnons et estropiait l'air. C'est ainsi,
presque sans relche et en rptant successivement les mmes
chansons, que l'enfant, puise et hors d'haleine, russit  les
tenir de bonne humeur toute la nuit; et plus d'un habitant de la
campagne, tir de son plus profond sommeil par le choeur
discordant que lui apportait le vent, s'enfona la tte sous ses
couvertures, tout tremblant d'un tel tintamarre.

Enfin, le matin parut. Il ne fit pas plutt clair, qu'une forte
pluie commena  tomber. Comme Nelly ne pouvait supporter l'odeur
malsaine de la cabine, les mariniers, pour la rcompenser de ses
chants, la couvrirent avec quelques morceaux de toile  voile et
des bouts de prlart, ce qui suffit pour la tenir  peu prs  sec
et abriter mme le grand-pre.  mesure que le jour avanait, la
pluie redoublait de violence. Vers midi, elle prit un caractre
d'intensit qui ne permettait pas d'esprer qu'elle pt cesser ou
diminuer de toute la journe.

Peu  peu le bateau approchait du lieu de sa destination. L'eau
devenait plus profonde et plus trouble; d'autres bateaux venant de
la ville se rencontraient souvent avec nos voyageurs. Les chemins
couverts de cendre de charbon et les baraques de brique clatante
indiquaient le voisinage d'une grande ville manufacturire; il
tait facile de voir qu'on tait dj dans les faubourgs,  en
juger par les rues et les maisons semes  et l, et par la fume
qui s'chappait des fourneaux lointains. Puis les toits amoncels,
les masses de btiments tremblant sous l'effort laborieux des
machines, dont les craquements retentissaient  l'intrieur avec
un grand bruit; les hautes chemines vomissant une noire vapeur
qui se condensait en un pais nuage suspendu au-dessus des maisons
et remplissant l'air d'obscurit; le cliquetis des marteaux
tombant sur le fer; le tumulte des rues et le bruit de mille gens
affairs augmentant par degrs jusqu'au moment o tous les sons,
tous les bruits, toutes les clameurs se confondirent sans qu'il
ft possible de distinguer rien de particulier dans cet ensemble,
tels taient les signes certains qui annonaient la fin du voyage.

Le bateau fut amarr dans la partie du port  laquelle il tait
destin. Les mariniers taient fort occups. L'enfant et son
grand-pre, aprs avoir inutilement attendu pour les remercier ou
pour leur demander quelques renseignements sur le chemin 
prendre, allrent par une ruelle sombre jusqu' une rue pleine de
monde; l ils restrent au milieu du bruit et de l'agitation sous
des flots de pluie, aussi tranges dans leur attitude, aussi
tourdis, aussi embarrasss que s'ils eussent vcu cent ans
auparavant et que, tirs du sein des morts, ils eussent t amens
l par un miracle de rsurrection.




CHAPITRE VII.


La multitude se prcipitait en deux courants opposs et continus,
sans repos et sans fin. Tous les passants taient absorbs par le
souci de leurs affaires; rien ne les dtournait de leurs
proccupations intresses, ni le bruit des cabriolets et des
charrettes charges de ballots qui s'entre-choquaient, ni le
pitinement des chevaux sur le pav humide et gras, ni le
clapotement de la pluie qui fouettait les vitres et les
parapluies, ni les coups de coude des pitons les plus impatients;
en rsum, c'tait le fracas et le tumulte d'une rue populeuse au
moment du flux des affaires. Pendant ce temps, les deux pauvres
trangers, tourdis, blouis par ce mouvement qu'ils apercevaient,
sans y prendre part, le contemplaient avec tristesse. Ils
trouvaient au milieu de la foule, une solitude d'une tristesse
incomparable, semblables au marin naufrag qui, ballott  et l
sur les vagues de l'immense ocan, se sent les yeux rougis et
aveugls par la vue de l'eau qui l'environne de tous cts, sans
avoir une seule goutte pour rafrachir sa langue brlante.

Ils se retirrent sous une porte basse et cintre afin de s'y
abriter contre la pluie, et, de l, se mirent  examiner la
physionomie des passants, pour voir s'ils ne trouveraient pas sur
quelque visage un rayon d'encouragement ou d'esprance. Les uns
taient refrogns, les autres souriants; d'autres se parlaient 
eux-mmes; d'autres faisaient des gestes saccads comme s'ils
devanaient la conversation qu'ils allaient bientt engager;
d'autres avaient le regard brillant de l'avidit du gain et de la
fivre des projets; d'autres paraissaient pleins d'anxit et
d'ardeur; d'autres allaient lentement et tristement; dans le
maintien de ceux-l tait crit le mot: Gain; dans le maintien
de ceux-ci le mot: Perte. Il suffisait, pour pntrer le secret
de tous ces hommes affairs, de se tenir debout et de s'arrter 
examiner leur visage  mesure qu'ils passaient. Dans les endroits
dvolus aux affaires, l o chaque homme a son but, et sait que
tous les autres ont aussi le leur, son caractre et ses projets
sont crits ouvertement sur sa figure. Dans les promenades
publiques d'une ville, dans les centres d'lgante flnerie, on va
pour voir et tre vu; et l, sauf trs-peu d'exceptions, une
expression uniforme se rpte sur tous les visages: mais celui des
gens qui sont livrs  un travail quotidien est bien plus
transparent et laisse bien mieux lire la vrit sur leurs traits.

Plonge dans cette espce de rverie, qu'une pareille solitude est
bien propre  veiller, l'enfant continua de tenir sur la foule
qui passait ses yeux fixs avec un intrt extraordinaire, qui lui
faisait oublier un moment sa propre position. Mais en proie au
froid,  la faim, trempe par la pluie, puise de fatigue,
n'ayant pas une place pour y poser sa tte malade, bientt elle
reporta ses penses vers le but dont elle s'tait carte, mais
sans rencontrer personne qui semblt remarquer les deux infortuns
ou  qui elle ost faire un appel. Au bout de quelque temps, ils
quittrent leur lieu de refuge et se mlrent  la foule.

Le soir arriva. L'enfant et le vieillard continurent d'errer 
et l, moins presss par les passants, qui taient devenus plus
rares, mais avec le sentiment intrieur de leur solitude extrme,
mais au milieu d'une gale indiffrence de la part de ceux qui les
entouraient. Les lumires des rues et des boutiques vinrent
ajouter  leur dsespoir; car il leur semblait que ces feux, en
s'allumant sur une longue ligne, prcipitaient encore la venue de
la nuit et des tnbres. Vaincue par le froid et l'humidit,
malade de corps, malade de coeur jusqu' la mort, l'enfant avait
besoin de sa suprme fermet, de sa suprme rsolution mme pour
avancer de quelques pas.

Ah! pourquoi taient-ils venus dans cette ville bruyante,
lorsqu'il y avait tant de paisibles campagnes o la faim et la
soif eussent t accompagnes pour eux de moins de souffrance que
dans cette odieuse cit! Ils n'taient l qu'un atome dans un
immense amas de misre dont la vue venait encore abattre leur
espoir et accrotre leur terreur.

Non-seulement l'enfant avait  supporter les peines accumules
d'une position dsolante, mais encore il lui fallait essuyer les
reproches de son grand-pre qui commenait  murmurer,  se
plaindre qu'on lui et fait quitter leur dernier sjour et 
demander d'y retourner. Ne possdant pas un penny, sans secours,
sans perspective mme d'tre assists, ils se mirent  marcher de
nouveau  travers les rues dsertes et  retourner dans la
direction du port, esprant retrouver le bateau qui les avait
amens, pour obtenir la permission de dormir  bord cette nuit.
Mais l encore ils subirent un dsappointement: car la porte du
dbarcadre tait ferme; et quelques chiens froces, aboyant 
leur approche, les contraignirent  se retirer.

Nous dormirons cette nuit en plein air, mon cher grand-papa, dit
l'enfant d'une voix faible, au moment o ils s'loignaient de ce
dernier lieu de refuge; et demain nous nous ferons indiquer un
endroit tranquille dans la campagne, o nous puissions essayer de
gagner notre pain par un humble travail.

-- Pourquoi m'avez-vous amen ici? rpliqua le vieillard avec
amertume; je ne puis plus supporter ces ternelles rues sans
issue. Nous tions bien o nous tions; pourquoi m'avez-vous
contraint de partir?

-- Parce que j'y faisais ce rve dont je vous ai parl, voil
tout, dit l'enfant avec une fermet passagre, qui bientt finit
par des larmes; parce que nous devons vivre parmi de pauvres gens,
sinon, mon rve me reviendra. Cher grand-papa, vous tes g, vous
tes faible, je le sais; mais regardez-moi. Jamais je ne me
plaindrai si vous ne vous plaignez pas, et cependant j'ai bien
souffert aussi pour ma part.

-- Ah! pauvre enfant errante, sans asile, sans mre! s'cria le
vieillard joignant les mains et contemplant comme pour la premire
fois le visage de Nelly, contract par la souffrance, ses
vtements de voyage tout tachs, ses pieds meurtris et gonfls,
voil donc o l'a conduite l'excs de ma tendresse! Moi qui tais
si heureux autrefois! C'est donc pour en arriver l que j'ai perdu
mon bonheur et tout ce que je possdais!

-- Si nous tions maintenant dans la campagne, dit l'enfant,
reprenant de la force tandis qu'ils marchaient et cherchaient des
yeux un abri, nous trouverions quelque bon vieil arbre tendant
ses bras ouverts comme un ami, agitant son vert feuillage et
frmissant comme pour nous inviter  venir goter le sommeil sous
son toit protecteur d'o il veillerait sur nous. Plt  Dieu que
nous y fussions bientt, demain ou aprs-demain au plus tard, et
en mme temps croyons bien,  cher pre, que c'est une bonne chose
que nous soyons venus ici: car nous sommes confondus au milieu du
mouvement et du bruit de cette ville; et si des mchants nous
poursuivaient, srement ils auraient perdu nos traces. C'est au
moins une consolation. Tenez! voici une vieille porte renfonce,
trs-sombre, mais sche et chaude sans doute, car le vent n'arrive
pas jusque-l. Ah! mon Dieu! ...

Poussant un cri touff, elle recula devant une figure noire qui
sortit tout  coup de l'endroit obscur dans lequel ils taient
prts  chercher un refuge, et resta l  les regarder.

Parlez encore, dit cette ombre; il me semble que je connais votre
voix?

-- Non, rpondit timidement l'enfant; nous sommes des trangers,
et n'ayant pas de quoi payer notre logement pour la nuit, nous
nous disposions  nous arrter ici.

Il y avait  quelque distance un quinquet peu lumineux, le seul
qui clairt l'espce de cour carre o ils taient, mais il
suffisait pour en montrer la nudit et l'tat misrable. Le
fantme noir indiqua du geste cette lumire, et en mme temps il
s'en approcha, comme pour tmoigner qu'il n'avait pas l'intention
de se cacher ni de tendre un pige aux trangers.

Ce fantme tait un homme misrablement vtu, barbouill de fume,
ce qui le faisait paratre plus ple qu'il ne l'tait peut-tre
par le contraste qu'elle offrait avec la couleur naturelle de son
teint. Sa pleur habituelle, son extrieur chtif, ressortaient
suffisamment de ses joues creuses, de ses traits allongs, de ses
yeux caves, non moins que d'un certain air de souffrance
patiemment supporte. Sa voix tait rude mais sans brutalit; et
bien que son visage fut en partie couvert par une quantit de
longs cheveux noirs, l'expression n'en tait ni froce ni cruelle.

Comment en tes-vous rduits  venir chercher ici un abri?
demanda-t-il. Ou plutt, ajouta cet homme en examinant plus
attentivement l'enfant, comment se fait-il que vous cherchiez un
abri  cette heure de nuit?

-- Nos malheurs en sont la cause, rpondit le grand-pre.

-- Vous ne savez donc pas, reprit l'homme dont le regard, en lui
rpondant, s'attachait de plus en plus sur Nelly, vous ne savez
donc pas comme elle est mouille! Vous ne savez donc pas que des
rues humides ne sont pas un lieu convenable pour elle!

-- Je le sais bien, par Dieu! rpliqua le vieillard. Mais que
puis-je y faire?

L'homme regarda de nouveau Nelly et toucha doucement ses vtements
d'o la pluie coulait en petits ruisseaux.

Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous rchauffer,
dit-il aprs une pause, mais rien de plus. Mon logis est dans
cette maison; et il montra le passage vot d'o il tait sorti
d'abord; cette enfant y sera bien mieux qu'ici. L'endroit o se
trouve le feu n'est pas beau, mais vous pouvez y passer la nuit 
votre aise, si du reste vous avez confiance en moi. Voyez-vous l-
haut cette lumire rouge?

Ils levrent les yeux et aperurent une lueur terne se dtachant
sur le fond obscur du ciel; c'tait la ple rverbration d'un feu
loign.

C'est prs d'ici, dit l'homme. Voulez-vous que je vous y
conduise? Vous alliez dormir sur des briques froides; je puis vous
fournir un lit de cendres chaudes; rien de mieux.

Sans attendre une rponse qu'il lisait d'ailleurs dans leurs
regards, il prit Nell dans ses bras, et invita le vieillard  le
suivre.

La portant avec autant de prcaution et de facilit que si elle
avait t un tout petit enfant, et montrant lui-mme non moins de
lgret que de solidit dans son pas, il les conduisit  travers
des btiments qui semblaient la partie la plus misrable et la
plus dlabre de la ville, sans se dtourner pour viter les trous
pleins d'eau ou les dgorgeoirs inonds, prcipitant sa course,
malgr ces obstacles parmi lesquels il s'avanait tout droit. Ils
marchrent ainsi en silence durant un quart d'heure; et ils
avaient perdu de vue la lueur que l'homme avait indique, dans les
sombres et troites ruelles qu'ils avaient d suivre, quand cette
lueur leur apparut de nouveau, s'chappant de la haute chemine
d'un btiment qui s'levait devant eux.

Nous voil arrivs, dit l'homme s'arrtant devant une porte pour
mettre Nelly  terre et lui prendre la main. N'ayez pas peur; il
n'y a ici personne qui puisse vous faire du mal.

Il fallait que l'enfant et son grand-pre ajoutassent une grande
confiance  cette assurance pour se dterminer  entrer, et ce
qu'ils virent  l'intrieur n'tait certes pas de nature 
diminuer leurs apprhensions et leurs alarmes.

C'tait un vaste et haut btiment soutenu par des piliers de fer,
avec de grandes ouvertures noires au haut des murs par lesquelles
pntrait l'air extrieur. Jusqu'au toit retentissait l'cho du
battement des marteaux et du mugissement des machines, ml au
sifflement du fer rouge qu'on plongeait dans l'eau et  mille
bruits tranges qu'on ne pouvait entendre que l. En ce lieu
tnbreux, une quantit d'hommes, s'agitant comme des dmons au
sein de la flamme et de la fume,  travers un voile obscur et
nbuleux, avec la coloration ardente et sauvage que leur donnaient
les feux embrass, portaient d'normes morceaux de mtal dont un
seul coup mal dirig et suffi pour briser le crne d'un ouvrier;
on aurait dit des gants au travail. D'autres, se reposant sur des
tas de charbon ou de cendres, avec leur visage tourn vers la
noire vote, dormaient ou se dlassaient de leur tche. D'autres,
ouvrant les portes des fournaises chauffes  blanc, jetaient du
combustible sur les flammes qui s'lanaient en sifflant pour le
recevoir et qui le lapaient comme de l'huile. D'autres enfin
retiraient, avec un bruit retentissant sur le sol, de grandes
barres d'acier bouillant qui rendaient une chaleur insupportable
et projetaient une sorte de rverbration  la fois sombre et
vive, comme celle qui s'chappe de la prunelle des btes fauves.

 travers ces objets extraordinaires et ces rumeurs
assourdissantes, leur guide conduisit Nell et le vieillard jusqu'
un endroit plus recul o une fournaise brlait nuit et jour, ce
qu'ils comprirent du moins au mouvement de ses lvres, car ils ne
pouvaient que le voir parler, sans l'entendre. L'homme qui avait
veill sur le feu et dont la besogne tait termine pour le
moment, se retira d'un air satisfait et laissa les voyageurs avec
leur ami. Celui-ci tendit le petit manteau de Nell sur un tas de
cendres, et indiquant  l'enfant o elle pourrait pendre ses
vtements extrieurs pour les faire scher, il l'invita, ainsi que
le vieillard,  se coucher pour dormir. Quant  lui, il prit place
sur une natte use devant la porte de la fournaise, et, le menton
appuy sur ses mains, il se mit  veiller sur la flamme qui
brillait  travers les crevasses du fer et sur les cendres
blanches qui tombaient au-dessous dans leur tombeau ardent.

La chaleur de son lit, tout dur et tout grossier qu'il tait,
jointe  la grande fatigue que Nelly avait prouve, fit bientt
que, pour les oreilles de l'enfant, le tapage de l'usine dgnra
en un bruit plus doux, et que la pauvre petite ne fut pas
longtemps avant de ressentir un appel au sommeil. Prs d'elle
tait tendu le vieillard, et elle s'endormit ayant sa main
appuye sur le cou de son grand-pre.

Cependant, lorsqu'elle s'veilla, il tait nuit encore, et elle ne
put savoir si son sommeil avait t de longue ou courte dure.
Mais elle trouva qu'elle tait garantie, par quelques vtements
appartenant  des ouvriers,  la fois contre l'air froid qui et
pu s'introduire dans le btiment et contre la chaleur excessive.
Regardant leur ami, elle remarqua qu'il tait assis exactement
dans la mme attitude qu'auparavant, les yeux fixs sur le feu
avec la mme attention invariable, et conservant une telle
immobilit, qu'il ne semblait pas respirer. Nelly resta dans cet
tat d'incertitude entre le sommeil et la veille, continuant si
longtemps  contempler la figure inerte de cet homme, qu'enfin
elle prouva au plus haut degr la crainte qu'il ne ft mort 
cette place mme. Elle se leva donc, s'approcha doucement de lui
et s'aventura  lui murmurer quelques mots  l'oreille.

Il fit un mouvement, promena son regard de Nelly  la place
qu'elle avait occupe prcdemment, comme pour s'assurer que
c'tait bien rellement l'enfant qu'il retrouvait si prs de lui,
et interrogea l'expression des traits de Nelly.

Je craignais que vous ne fussiez malade, dit-elle. Les autres
hommes ici sont tous en action, et vous seul vous tes si
tranquille!...

-- Ils me laissent  moi-mme, rpondit-il. Ils connaissent mon
caractre. Parfois ils me plaisantent, mais ils ne me tourmentent
pas  cet gard. Voyez-vous l-haut, voil _mon_ ami  moi.

-- Le feu? dit l'enfant.

-- Il a vcu autant que moi. Nous parlons, nous pensons ensemble
durant toute la nuit.

L'enfant le regarda vivement avec surprise; mais l'homme avait
tourn les yeux dans leur direction premire, et repris sa
mditation.

C'est mon livre, le seul livre o j'aie jamais lu; il me raconte
plus d'une vieille histoire. C'est ma musique, car je
reconnatrais sa voix entre mille, quoiqu'il y ait bien des voix
diverses dans son rugissement. Il a aussi ses tableaux varis.
Vous ne pouvez savoir combien de dessins tranges, combien de
scnes diffrentes je me retrace dans les charbons tout rouges. Ce
feu, c'est ma mmoire, j'y trouve toute ma vie.

Penche en avant pour le mieux couter, Nelly ne put s'empcher de
remarquer combien, tandis qu'il parlait et mditait, ses yeux
avaient d'animation.

Oui, reprit-il avec un sourire plein de douceur, ce feu tait le
mme quand je n'tais encore qu'un tout petit enfant, et je
rampais vers lui jusqu'au moment o je m'endormais. Alors c'tait
mon pre qui le surveillait.

-- N'aviez-vous pas de mre?

-- Non, elle tait morte. Les femmes travaillent dur dans notre
condition. Elle est morte  la peine,  ce qu'on m'a dit, et le
feu m'en parle toujours. Je crois bien que c'est vrai. Je n'en ai
jamais dout.

-- Vous avez donc t lev ici?

-- t comme hiver. Secrtement d'abord; mais quand on le sut, on
permit  mon pre de m'y garder. Ainsi c'est le feu qui a berc
mon enfance, le mme feu. Il n'a jamais cess.

-- Et vous l'aimiez?

-- Naturellement. Mon pre est mort devant. Je le vis tomber,
juste  cet endroit o ces cendres se consument maintenant, et je
me demandais avec tonnement, oh! je m'en souviens bien, comment
le feu n'tait pas venu au secours de son vieil ami.

-- Depuis ce temps, tes-vous toujours rest ici?

-- Depuis, je suis toujours venu veiller sur le feu; mais il y
avait loin, et il faisait un rude froid en chemin. a ne
l'empchait pas de brler tout de mme et de sauter et de
gambader,  mon retour, comme moi, dans mes jours de fte. Vous
pouvez deviner, en me regardant, quelle sorte d'enfant j'tais
alors; et lorsque cette nuit je vous ai vue dans la rue, vous
m'avez remis dans l'esprit ce que j'tais aprs la mort du pre:
c'est l ce qui m'a donn l'ide de vous conduire devant le vieux
feu. J'ai pens encore  tout cet ancien temps en vous voyant
dormir ici. Vous pouvez dormir encore. Recouchez-vous, pauvre
enfant, recouchez-vous.

En achevant ces paroles, il mena Nelly jusqu' son lit grossier,
et l'ayant couverte avec les vtements dont elle s'tait,  son
rveil, trouve enveloppe, il retourna  sa place d'o il ne
bougea point, si ce n'est pour alimenter le brasier, restant
d'ailleurs immobile comme une statue. L'enfant continua de le
contempler pendant quelque temps; mais bientt elle cda 
l'assoupissement qui pesait sur elle, et dans ce lieu trange, sur
un monceau de cendres, elle dormit aussi paisiblement que si cette
chambre avait t un palais et ce lit un lit de duvet.

Lorsqu'elle s'veilla de nouveau, le grand jour brillait  travers
les ouvertures du haut des murailles, et glissant en rayons
obliques jusqu' la moiti seulement de l'difice, il semblait le
rendre plus sombre encore que la nuit. Le bruit et le tumulte
continuaient de retentir, et les feux impitoyables brlaient avec
autant d'ardeur qu'auparavant: car il n'y avait pas de danger
qu'il y et l, jour ou nuit, un peu de cesse ou de repos.

Leur ami partagea son djeuner, une petite ration de caf et du
pain grossier, avec l'enfant et son grand-pre; puis il leur
demanda o ils se proposaient d'aller. Nell rpondit qu'ils
avaient envie de gagner quelque campagne loigne, tout  fait 
l'cart des villes et mme des villages, et d'une voix hsitante
elle s'informa de la meilleure direction qu'ils auraient 
prendre.

Je connais peu la campagne, dit-il en secouant la tte; car
passant toute notre vie devant les bouches de nos fournaises, je
vais rarement respirer dehors. Mais il parat qu'il y a l-bas des
endroits comme a.

-- Et est-ce loin d'ici? dit Nelly.

-- Oh! srement oui. Comment pourraient-ils tre prs de nous, et
rester verts et frais? La route s'tend,  travers des milles et
des milles, tout claire par des feux semblables aux ntres, une
singulire route, allez, toute noire, et qui vous ferait bien peur
la nuit.

-- Nous perdons notre temps ici, il faut partir, dit l'enfant avec
force, car elle avait remarqu que le vieillard coutait ces
dtails avec anxit.

-- De dures gens, des sentiers qui n'ont jamais t faits pour de
petits pieds comme les vtres, triste chemin sans lumire. N'allez
pas par l, mon enfant!

-- N'importe, s'cria Nell en insistant. Si vous pouvez nous
renseigner, faites. Sinon, je vous prie de ne pas essayer de nous
dtourner de notre dessein. En vrit vous ne savez pas quel
danger nous fuyons, et combien nous avons de raisons pour le fuir:
autrement, vous ne chercheriez pas, j'en suis sre, vous ne
chercheriez pas  nous arrter.

-- Dieu m'en garde, s'il en est ainsi! dit l'trange protecteur en
promenant son regard de l'enfant mue  son grand-pre qui tenait
la tte penche et les yeux fixs sur la terre. Je vous
enseignerai le mieux possible votre chemin,  partir de la porte.
Je voudrais pouvoir faire davantage.

Il leur indiqua alors la direction qu'ils auraient  prendre pour
sortir de la ville, puis par o ils devraient aller quand ils
seraient arrivs l. Il s'tendit tellement sur ces instructions,
que l'enfant, tout en le remerciant avec chaleur, se mit en devoir
de s'loigner et partit afin de n'en pas entendre davantage.

Mais avant que nos voyageurs eussent atteint le coin de la ruelle,
l'homme arriva courant aprs eux; il serra la main de Nell et y
laissa quelque chose, deux vieux sous uss et incrusts de noir de
fume. Qui sait si ces deux sous ne brillrent pas autant aux yeux
des anges que les dons fastueux qu'on a soin d'inscrire sur les
tombes?

Ce fut ainsi qu'ils se sparrent: l'enfant pour conduire son
dpt sacr plus loin encore du crime et de la honte; le chauffeur
pour retrouver un intrt de plus  la place o avaient dormi ses
htes et lire de nouvelles histoires dans le feu de la fournaise.




CHAPITRE VIII.


Dans tout le cours de leur voyage, Nelly et le vieillard n'avaient
jamais plus que maintenant dsir ardemment, appel de leurs
voeux, de leurs soupirs l'air libre et pur de la pleine campagne.
Non, pas mme dans cette mmorable matine o, quittant leur
vieille maison, ils s'abandonnrent  la merci d'un monde inconnu
et laissrent derrire eux les objets muets et inanims qu'ils
avaient connus et aims; pas mme alors ils ne s'taient sentis,
comme maintenant, mus et entrans vers les fraches solitudes
des bois, vers les pentes des collines, les champs enfin, 
prsent que le bruit, la salet, la vapeur, ces exhalaisons de la
grande cit manufacturire, en se joignant  la dernire misre, 
la faiblesse et  l'inanition, les entouraient de tous cts et
semblaient leur interdire toute esprance, leur fermer et leur
murer l'avenir.

Deux jours et deux nuits! pensait l'enfant. Il a dit que nous
aurions  passer deux jours et deux nuits au milieu de tableaux
semblables  ceux-ci. Oh! si nous vivions assez pour gagner une
fois encore la campagne, si nous pouvions chapper  cet affreux
endroit, ne ft-ce que pour nous coucher et mourir, avec quel
coeur reconnaissant je remercierais Dieu pour un si grand
bienfait!

C'est avec des penses semblables, avec un vague projet d'aller 
une grande distance par del les fleuves et les montagnes, l o
vivaient seulement des gens pauvres et simples de coeur, l o
elle pourrait subsister avec le vieillard en portant leur humble
part de travail dans les fermes et o ils seraient affranchis des
terreurs qu'ils avaient fuies; c'est ainsi, disons-nous, que
l'enfant, sans autre ressource que le don d'un pauvre homme, sans
autre appui que celui qu'elle tirait de son coeur et du sentiment
d'avoir agi selon son droit et son devoir, s'encourageait elle-
mme  ce dernier voyage et poursuivait courageusement sa tche.

-- Nous irons bien lentement, cher pre, dit-elle, tandis qu'ils
s'acheminaient pniblement  travers les rues; mes pieds sont
corchs, et la pluie d'hier m'a laiss des douleurs dans tous les
membres. J'ai bien vu qu'il nous examinait et qu'il pensait  tout
cela quand il a dit que nous serions si longtemps en route.

-- Une route affreuse, a-t-il dit, rpliqua tristement le grand-
pre. N'y en a-t-il pas d'autre? Ne voulez-vous pas que nous en
prenions une autre?

-- Il y a, dit l'enfant avec fermet, des endroits o nous
pourrons vivre en paix sans tre tents de rien faire de mal. Nous
prendrons le chemin qui promet d'aboutir  ce but, et nous ne
devons pas nous en dtourner, ft-il pire cent fois que notre
imagination ne nous le fait craindre. Nous ne devons pas, cher
pre, nous ne devons pas nous en dtourner, n'est-il pas vrai?

-- Non, rpondit le vieillard changeant de voix comme d'attitude,
non. Allons de ce ct. Je suis prt. Je suis tout  fait prt,
Nelly.

L'enfant marchait plus difficilement qu'elle ne l'avait donn 
croire  son compagnon; car les douleurs qu'elle souffrait dans
toutes ses articulations taient des plus vives, et chaque
mouvement venait les accrotre. Mais elles ne lui arrachaient pas
une plainte, rien qui annont la souffrance; et bien que les deux
voyageurs marchassent trs-lentement, ils avanaient; et, ayant
avec le temps travers la ville, ils commencrent  s'apercevoir
qu'ils taient bien sur le chemin.

Aprs avoir suivi un long faubourg de maisons en brique rouge,
dont quelques-unes avaient de petits jardins o la poussire du
charbon et la fume des fabriques avaient noirci les feuilles
tioles et les fleurs en dsordre, o la vgtation luttait et
malgr ses efforts succombait sous l'ardente haleine du four et de
la fournaise; un faubourg qui leur sembla plus sombre encore et
plus malsain que la ville elle-mme; un faubourg long, plat,
tortueux, ils arrivrent peu  peu  un lieu triste o l'on ne
voyait pas poindre un seul brin d'herbe, o pas un bouton ne
promettait une fleur pour le printemps, o pas une apparence de
verdure ne pouvait exister  la surface des mares stagnantes qui
 et l s'tendaient  l'aise,  demi dessches, sur le bord
noirci de la route.

 mesure qu'ils pntraient dans l'ombre de cet endroit lugubre,
son influence pnible et accablante pesait davantage sur leur
esprit qu'elle remplissait d'une cruelle mlancolie. De tous
cts, aussi loin que l'oeil pouvait mesurer l'interminable
tendue, de bautes chemines, superposes les unes sur les autres
et offrant la rptition invariable de la mme forme triste et
laide qui est le fond horrible des mauvais rves, vomissaient leur
fume pestilentielle, obscurcissaient la lumire et salissaient
l'air assombri. Au bord de la route, sur des remblais de cendres
maintenus seulement par quelques mauvaises planches ou des dbris
de toits de poulaillers, d'tranges machines s'agitaient et se
tordaient comme des malheureux  la torture, faisant retentir
leurs chanes de fer, criant de temps  autre dans leur rapide
volution comme dans un supplice insupportable, et faisant
trembler le sol du bruit de cette espce d'agonie. Des maisons
dlabres apparaissaient  et l, penchant vers la terre, tayes
par les ruines de celles qui taient dj tombes, sans toit, sans
fentres, noires, dvastes et cependant habites encore. Des
hommes, des femmes, des enfants, ples et dguenills,
conduisaient les machines, entretenaient les feux, ou mendiaient
sur la route, ou se prcipitaient  demi nus hors de leurs maisons
sans porte. Alors afflurent de plus en plus des monstres
menaants, ou du moins on pouvait le croire  leur air farouche et
sauvage, criant, tournant dans un cercle sans fin; et partout,
devant, derrire,  droite,  gauche, la mme perspective
interminable de tours en briques, n'interrompant jamais leurs
noires exhalaisons, dtruisant tout tre vivant, toute chose
inanime, absorbant la clart du jour et tendant sur toutes ces
horreurs un sombre et pais nuage.

Mais la nuit dans ce lieu pouvantable! la nuit, quand la fume se
changea en feu; quand toutes les chemines vomirent leurs flammes;
quand les btiments, dont la vote avait t noire durant le jour,
s'clairrent d'une lueur rouge avec des figures que, par les
ouvertures flamboyantes, on voyait s'agiter  et l, et qu'on
entendait s'appeler mutuellement et changer des cris sauvages; la
nuit, quand le bruit de toutes les bizarres machines fut aggrav
par l'obscurit; quand les gens qui les desservaient parurent plus
farouches et plus sauvages encore; quand des troupes d'ouvriers
sans ouvrage se rpandirent sur les routes ou se grouprent,  la
lueur des torches, autour de leurs chefs qui, dans un langage
rude, leur parlaient de leurs maux et les poussaient  jeter des
cris violents,  profrer des menaces; quand des forcens, arms
de sabres et de tisons ardents, insensibles aux pleurs et aux
supplications de leurs femmes qui s'efforaient de les retenir,
s'lanaient en messagers de terreur et de destruction pour porter
partout une destruction qui les consolt de leur propre ruine; la
nuit, quand les corbillards roulaient avec un bruit sourd, tout
remplis de misrables bires (car une contagion mortelle avait
fait ample moisson de vivants); quand les orphelins se
lamentaient, et que les femmes perdues de douleur jetaient des
cris perants et faisaient la veille des morts; la nuit, quand les
uns demandaient du pain et les autres de quoi boire pour noyer
leurs peines; quand les uns avec des larmes, les autres en
marchant d'un pas chancelant, d'autres enfin avec les yeux rouges
allaient pensant  leur famille; la nuit qui, bien diffrente de
celle que Dieu envoie sur la terre, n'amenait avec elle ni paix,
ni repos, ni doux sommeil; oh! qui dira les terreurs dont cette
nuit devait accabler la jeune enfant errante!...

Et cependant elle se coucha sans qu'il y et d'abri entre elle et
le ciel; et ne craignant rien pour elle-mme, car elle tait
maintenant au-dessus de la peur, elle leva une prire pour le
pauvre vieillard. Toute faible, tout puise qu'elle tait, elle
se sentait si calme et si rsigne, qu'elle ne songeait  rien
souhaiter pour elle-mme; seulement elle suppliait Dieu de
susciter pour lui un ami. Elle s'effora de se rappeler le chemin
qu'ils avaient fait et de dcouvrir la direction o brlait le feu
auprs duquel ils avaient dormi la nuit prcdente. Elle avait
oubli de demander son nom au pauvre homme qui s'tait fait leur
ami; et, quand elle mlait l'humble chauffeur  ses prires, il
lui semblait qu'il y aurait de l'ingratitude  ne pas tourner un
regard vers le lieu o il veillait.

Un pain d'un sou, c'tait tout ce qu'ils avaient mang dans la
journe. C'tait bien peu de chose assurment, mais la faim elle-
mme avait disparu pour Nelly au milieu de la tranquillit
extraordinaire qui avait saisi tous ses sens. Elle se coucha donc
doucement, et, avec un paisible sourire sur les traits, elle
s'assoupit. Ce n'tait pas tout  fait le sommeil; ce dut tre le
sommeil cependant: sinon, pourquoi toute la nuit une suite de
rves agrables lui offrit-elle l'image du petit colier?...

Le matin arriva. L'enfant se trouva beaucoup plus faible, beaucoup
moins en tat de voir et d'entendre, et pourtant elle ne se
plaignit pas; peut-tre n'et-elle articul aucune plainte, quand
bien mme elle n'aurait pas eu, marchant  ses cts, un motif
pour garder le silence. Elle dsesprait de se voir jamais
dlivre avec son grand-pre de ce pays misrable; elle prouvait
la cruelle conviction qu'elle tait trs-malade, mourante peut-
tre; mais avec tout cela ni crainte ni anxit.

Ils dpensrent leur dernier sou dans l'achat d'un second pain.
Une aversion insurmontable pour toute nourriture qui s'tait
empare de Nelly,  son insu, l'empcha de partager ce pauvre
repas. Le grand-pre mangea de bon apptit le pain tout entier, et
Nelly s'en rjouit.

Leur marche les conduisit  travers les mmes tableaux que la
veille: il n'y eut ni changement ni progrs. Toujours le mme air
pais, lourd  respirer; toujours le mme terrain noir, la mme
perspective  perte de vue et d'esprance, la mme misre, la mme
dtresse. Les objets paraissaient plus sombres, le bruit plus
sourd, le pav plus raboteux, plus ingal; parfois Nelly
chancelait et avait besoin de toute sa force morale pour ne point
tomber. Pauvre enfant! c'taient ses pieds puiss de fatigue qui
refusaient de la servir.

Vers l'aprs-midi, son grand-pre se plaignit amrement de la
faim. Elle s'approcha d'une des baraques ruines qui se trouvaient
le long de la route et frappa  la porte avec sa main.

Que demandez-vous ici? dit un homme dcharn en ouvrant la porte.

-- La charit. Un morceau de pain.

-- Tenez! regardez a?... rpliqua l'homme d'une voix rauque en
montrant une sorte de paquet dpos sur le sol. a, c'est un
enfant mort. Depuis trois mois dj, moi et cinq cents autres,
nous sommes sans ouvrage. C'est mon troisime enfant qui est mort,
et c'tait le dernier. Pensez-vous que j'aie  faire la charit,
que j'aie un morceau de pain  partager?

Nelly se retira de la porte, qui se referma sur elle. Sous
l'empire de l'inflexible ncessit, elle frappa, non loin de l, 
une autre porte qui, cdant  la moindre pression de sa main,
s'ouvrit toute grande.

Il semblait qu'une couple de familles pauvres vct dans cette
hutte; car deux femmes, entoures chacune de ses propres enfants,
occupaient des parties distinctes dans la chambre. Au centre se
trouvait un grave gentleman vtu de noir, qui avait l'air d'tre
entr depuis quelques instants et qui tenait par le bras un jeune
garon.

Femme, dit-il, voici votre sourd-et-muet de fils. Vous me devez
des remercments pour vous l'avoir rendu. Il a t conduit devant
moi ce matin, charg d'objets vols, et je vous assure que pour
tout autre enfant l'affaire et t rude. Mais comme j'avais
compassion de son infirmit et que j'ai pu croire qu'il avait
pch par ignorance, je me suis arrang pour vous le ramener. 
l'avenir, veillez mieux sur lui.

-- Et moi, ne me rendrez-vous pas _mon_ fils? dit l'autre femme se
levant et s'avanant vers le gentleman. Monsieur, ne me rendrez-
vous pas mon fils qui a t transport pour le mme dlit?

-- _Celui-l_ tait-il sourd-et-muet? demanda rudement le
gentleman.

-- Est-ce qu'il ne l'tait pas, monsieur?

-- Vous savez bien qu'il ne l'tait pas.

-- Il l'tait!... s'cria la femme. Il tait bel et bien sourd,
muet et aveugle depuis le berceau. Son enfant  elle a pch par
ignorance! et le mien, comment pouvait-il en savoir davantage? O
l'aurait-il appris? Qui tait l pour le mieux lever, et quel
moyen de lui apprendre  mieux faire?

-- Silence, femme! dit le gentleman. Votre fils possdait tous ses
sens.

-- Oui, il les possdait, s'cria la mre, et parce qu'il les
possdait il n'en tait que plus facile  garer. Si vous faites
grce  cet enfant parce qu'il ne sait pas distinguer le bien du
mal, pourquoi n'avez-vous pas pargn le mien  qui personne n'en
avait jamais montr la diffrence? Vous, messieurs, vous aviez
aussi bien le droit de punir son enfant que Dieu a tenu dans
l'ignorance des sons et des mots, que vous l'avez eu de punir le
mien tenu par vous-mmes dans l'ignorance de toutes choses.
Combien de jeunes filles et de jeunes garons, ah! d'hommes et de
femmes aussi, sont amens devant vous sans que vous en ayez piti,
qui sont sourds-et-muets par l'esprit, et qui dans cet tat font
le mal, et qui dans cet tat sont punis, corps et me, tandis que
vous autres messieurs vous tes  discuter entre vous si on doit
apprendre ceci ou cela! Soyez juste, monsieur, et rendez-moi mon
fils.

-- Votre dsespoir vous gare, dit le gentleman puisant dans sa
tabatire, j'en suis fch pour vous.

-- Mon dsespoir! rpliqua la femme, mais c'est vous qui en tes
l'auteur. Rendez-moi mon fils, afin qu'il puisse travailler pour
ses enfants sans protecteur. Soyez quitable, monsieur, et, pour
l'amour du ciel, de mme que vous avez eu piti de cet enfant,
rendez-moi mon fils!

Nelly en avait assez vu et entendu pour comprendre que ce n'tait
pas l qu'il fallait demander l'aumne. Elle tira doucement le
vieillard hors de la porte, et ils continurent leur voyage.

Perdant de plus en plus l'esprance ou la force,  mesure qu'ils
marchaient, mais gardant tout entire sa ferme rsolution de ne
tmoigner par aucune parole, par aucun regard son tat de
souffrance aussi longtemps qu'elle conserverait assez d'nergie
pour se mouvoir, Nelly,  travers le reste de ce jour cruel, se
contraignit  marcher. Elle ne s'arrtait mme plus pour se
reposer aussi frquemment qu'auparavant, car elle voulait
compenser jusqu' un certain point la lenteur oblige de son pas.

Le soir s'avanait, mais la nuit n'tait point encore descendue
quand, passant toujours au milieu des mmes objets repoussants,
ils arrivrent  une ville populeuse.

Faibles, abattus comme ils l'taient, les rues de cette ville leur
parurent insupportables. Aprs avoir humblement implor du secours
 un petit nombre de portes et s'tre vus repousss, ils se
dcidrent  sortir de ce lieu le plus tt possible, et  essayer
si les habitants de quelque maison isole auraient plus de
compassion pour leur tat d'puisement.

Ils se tranaient le long de la dernire rue, et l'enfant sentait
que le temps approchait o ses ressorts affaiblis ne pourraient
plus la soutenir. En ce moment, apparut devant eux un voyageur 
pied suivant la mme direction. Il portait sur son dos sa valise
attache avec une courroie, s'appuyait sur un gros bton et lisait
dans un livre qu'il tenait de l'autre main.

Ce n'tait pas chose aise que de le rejoindre et de lui demander
assistance, car il marchait rapidement, et il tait  quelque
distance en avant. Enfin, il s'arrta pour lire avec plus
d'attention un passage de son livre.

Anime d'un rayon d'esprance, l'enfant se mit  courir avec son
grand-pre, et tant arrive prs de l'tranger sans avoir veill
son attention par le bruit de ses pas, elle commena  solliciter
son assistance par quelques mots prononcs faiblement.

Il tourna la tte; l'enfant joignit les mains, poussa un cri
perant et tomba sans connaissance aux pieds de l'tranger.




CHAPITRE IX.


C'tait le pauvre matre d'cole; oui, le pauvre matre d'cole en
personne.  peine moins mu et moins surpris par la vue de
l'enfant que celle-ci n'avait prouv de surprise et d'motion en
le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par
cette apparition inattendue, sans trouver mme la prsence
d'esprit ncessaire pour relever Nelly tendue  terre.

Mais revenant bientt  lui-mme, il jeta livre et bton; et
s'agenouillant auprs de l'enfant, il essaya avec les simples
moyens qu'il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l'usage de
ses sens, tandis que le grand-pre, debout devant lui et incapable
d'agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec
toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne
ft-ce que pour lui dire un mot.

Elle est presque puise de fatigue, dit le matre d'cole, en
examinant le visage de Nelly. Vous avez trop prsum de ses
forces, mon ami.

-- Elle se meurt de besoin! rpondit le vieillard. Jusqu' ce
moment je ne me doutais pas qu'elle ft si faible et si malade.

Le matre d'cole, jetant sur lui un regard moiti de reproche,
moiti de compassion, prit l'enfant dans ses bras; puis invitant
le vieillard  ramasser le petit panier et  le suivre, il emporta
Nelly de son pas le plus rapide.

Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute
apparence, l'instituteur se dirigeait quand il avait t surpris
d'une manire si inattendue. Ce fut de ce ct qu'il courut avec
son fardeau inerte; il entra  la hte dans la cuisine, et
invoquant pour l'amour de Dieu l'assistance des gens qui se
trouvaient l, il dposa Nelly sur une chaise devant le feu.

La compagnie, qui s'tait leve en dsordre  l'approche du matre
d'cole, fit ce qu'on a l'habitude de faire en pareille
circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remde, que personne
n'apportait; chacun criait qu'il fallait donner plus d'air, et en
mme temps on avait soin de rarfier l'air qu'il y avait dans la
salle en formant un cercle press autour de l'objet de cette
sympathie, et tous s'tonnaient que personne n'et fait ce que nul
d'entre eux n'avait l'ide de faire.

Cependant l'htesse, plus alerte, plus active qu'aucun des
assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de
l'accident, ne tarda pas  revenir avec un peu d'eau chaude mle
d'eau-de-vie. Elle tait suivie de sa servante qui portait du
vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres
ingrdients propres  restaurer les forces. Ces secours,
administrs  propos, mirent l'enfant en tat de remercier d'une
voix faible et de tendre sa main au pauvre matre d'cole, qui se
tenait tout prs d'elle, l'anxit peinte dans tous ses traits.
Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un
doigt, les femmes aussitt la portrent au lit; puis aprs l'avoir
chaudement couverte, aprs lui avoir bassin les pieds qu'elles
envelopprent de flanelle, elles dpchrent un exprs chez le
docteur.

Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d'un gros paquet de
breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir 
ctes, arriva en toute hte, s'assit prs du lit o tait la
pauvre Nelly, tira sa montre et tta le pouls de la malade. Puis
il regarda sa langue, tta de nouveau son pouls, et aprs toutes
ces formalits il jeta un coup d'oeil comme au hasard sur le verre
 moiti vid.

Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillere
d'eau-de-vie chaude mle avec de l'eau.

-- Eh bien, c'est justement ce que nous avons fait, monsieur! dit
l'htesse enchante.

-- Je voudrais aussi, dit d'un ton d'oracle le docteur, qui en
montant l'escalier avait frl la bassinoire, je voudrais aussi
qu'on lui fit prendre un bain de pieds, qu'ensuite on les lui
enveloppt de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec
une solennit croissante, quelque chose de lger pour son souper,
une aile de poulet rti, par exemple.

-- Eh bien! monsieur, s'cria l'htesse, voil qui se trouve 
merveille; justement il y a un poulet qui rtit en ce moment au
feu de la cuisine.

Et c'tait vrai; c'tait un poulet command par le matre d'cole;
et il tait prsumable que le docteur, avant d'ordonner le poulet,
en avait d'abord flair l'odeur.

Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravit, lui
donner un verre de vin de Porto chaud et pic, si elle aime le
vin.

-- Et avec cela une rtie? insinua l'htesse.

-- Hum! dit le docteur, du ton d'un homme qui fait une grande
concession... Et une rtie de pain. Mais ayez bien soin, madame,
qu'elle soit de pain, s'il vous plat.

Le docteur partit sur cette dernire recommandation prononce
lentement et d'un accent trs-solennel, laissant tous les gens de
la maison dans l'admiration de cette science profonde qui
s'accordait si bien avec leur premire inspiration. Chacun disait
que c'tait un docteur habile, qui savait trs-bien connatre le
temprament des malades; et, dans ce cas du moins, il faut
admettre qu'il ne s'tait peut-tre pas tromp.

Tandis que son souper se prparait, l'enfant tomba dans un sommeil
rparateur d'o l'on fut oblig de la tirer quand le repas fut
prt. Comme elle tmoignait une grande anxit en apprenant que
son grand-pre tait en bas, et qu'elle tait extrmement
trouble,  l'ide qu'il resterait spar d'elle, le vieillard
vint souper avec sa petite-fille. On fit encore,  sa demande, un
lit au vieillard dans une chambre intrieure o il s'installa.
Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de
Nelly: l'enfant eut soin d'enfermer  clef son compagnon ds que
l'htesse se fut retire, et elle se mit au lit le coeur soulag.

Le matre d'cole resta longtemps  fumer sa pipe devant le feu de
la cuisine. Chacun s'tait retir. Libre de mditer, il pensait,
l'esprit rempli de satisfaction,  cette heureuse chance qui
l'avait amen si  propos pour secourir l'enfant. Autant que
possible, c'est--dire autant que le lui permettait sa simplicit
nave, il cherchait  chapper aux questions ritres et subtiles
de l'htesse, dont la curiosit n'tait pas mdiocrement veille
 l'endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre matre d'cole
avait tellement le coeur sur la main, il tait si peu au courant
des subtilits et des feintes les plus vulgaires, que son
interlocutrice n'et pas manqu de russir avec lui au bout de
cinq minutes: mais il ignorait compltement ce que la bonne dame
dsirait connatre, et ne put par consquent en dire davantage.
Loin d'tre satisfaite de cette rponse, qu'elle considrait comme
un moyen ingnieux d'chapper  la question, l'htesse rpliqua
qu'il avait apparemment ses raisons pour se taire.

Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes
pratiques; ce ne sont pas mes affaires d'ailleurs, et j'en ai bien
assez comme a. C'est une simple question polie que je voulais
faire, et certainement la question mritait une rponse polie. Ce
n'est pas que je sois contrarie, oh! point du tout, mais j'eusse
mieux aim que vous m'eussiez dit tout de suite qu'il ne vous
convenait pas d'tre plus communicatif; au moins c'et t clair
et net. Cependant, je n'ai nullement sujet d'tre blesse de votre
rserve. Vous savez ce que vous avez  faire, et vous avez bien le
droit de dire ce qu'il vous plat, personne ne peut vous le
contester, personne. Oh! mon Dieu, non.

-- Je vous affirme, ma bonne dame, rpondit le brave matre
d'cole, que je vous ai dit l'exacte vrit. Comme j'espre tre
sauv dans l'autre monde, je vous ai dit la vrit.

-- Eh bien alors, je crois que vous parlez srieusement, dit
l'htesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir
tourment. Mais, vous savez, la curiosit est le dfaut de notre
sexe. Voil l'affaire.

L'htelier se gratta la tte, comme s'il pensait que l'autre sexe
n'tait pas non plus  l'abri de ce dfaut; mais il n'eut pas le
temps de donner carrire  la sienne, le matre d'cole ayant
repris ainsi la parole:

Vous m'interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous
en voudrais pas pour cela, et je vous rpondrais aussi patiemment
que le mrite la bont que vous avez montre ce soir. En
attendant, veuillez avoir bien soin d'elle demain matin, et
faites-moi savoir de bonne heure comment elle va; il est entendu
que je payerai pour nous trois.

On se spara donc en d'excellents termes, surtout d'aprs l'effet
de ces dernires paroles; le matre d'cole alla se mettre au lit,
tandis que l'aubergiste et sa femme en faisaient autant.

Le rapport du matin fut que l'enfant allait mieux, mais qu'elle
tait extrmement faible, qu'il lui faudrait au moins un jour de
repos et une alimentation prudente avant qu'elle pt continuer son
voyage. Le matre d'cole reut cette communication avec une
parfaite tranquillit, disant qu'il avait bien un jour, deux jours
mme  consacrer  Nelly, et qu'il attendrait. Comme la malade
devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa
chambre  une heure fixe, et, sortant avec son livre, il ne
revint qu' l'heure dite.

Nelly ne put s'empcher de pleurer quand ils furent seuls
ensemble. De son ct,  la vue de ce visage ple, de ces traits
bouleverss, le pauvre matre d'cole versa lui-mme quelques
larmes tout en prouvant, par d'excellentes raisons tires de la
philosophie, que c'tait un vritable enfantillage, et que rien
n'tait plus facile que de s'en empcher, quand on voulait.

Ce qui me rend malheureuse, mme au milieu de vos bonts, dit
l'enfant, c'est de penser que nous pouvons tre une charge pour
vous. Comment vous remercier? Si je ne vous avais pas rencontr si
loin de votre maison, je serais morte; et lui, il serait rest
seul.

-- Ne parlons pas de mort, dit le matre d'cole; et quant  une
charge, sachez que j'ai fait fortune depuis la nuit que vous avez
passe dans mon cottage.

-- Vraiment? s'cria l'enfant avec joie.

-- Oh! oui, rpondit son ami. J'ai t nomm clerc et matre
d'cole d'un village loin d'ici, et bien plus loin encore de mon
ancien sjour, comme vous pouvez le supposer; j'aurai huit cent
soixante-quinze francs par an!... Huit cent soixante-quinze
francs!

-- Oh, que j'en suis contente! dit l'enfant; que j'en suis
contente!

-- Je me rends actuellement  ma nouvelle rsidence, reprit le
matre d'cole. On m'a allou des frais de diligence... des frais
de diligence sur l'impriale pour toute ma route. Dieu merci, l'on
ne me refuse rien. Mais, comme l'poque o je suis attendu dans
mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis
dtermin  faire le voyage  pied. Quel bonheur que j'aie eu
cette ide!

-- Et nous donc, quel bonheur pour nous!

-- Oui, oui, dit le matre d'cole qui ne tenait pas sur sa
chaise, c'est la vrit. Mais vous, o alliez-vous ainsi? D'o
venez-vous? Qu'avez-vous fait depuis que vous m'avez quitt?
Qu'aviez-vous fait auparavant? Racontez-le-moi, voyons, racontez-
le-moi. Je connais peu le monde; et peut-tre seriez-vous plus en
tat de m'en apprendre l-dessus que moi de vous en rien dire;
mais je suis la sincrit mme, et j'ai des raisons, vous ne
l'avez pas oubli, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m'a sembl
que mon amour pour celui qui est mort s'tait transport sur vous
qui vous tes tenue prs de son lit. Si, ajouta-t-il en levant
son regard vers le ciel, c'est cette belle me que j'ai tant
pleure, qui renat en vous de ses cendres mortelles, puisse sa
paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma
compassion pour le pauvre enfant!

La franche et loyale amiti de l'honnte matre d'cole,
l'affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l'accent de
vrit qui animait son langage et son regard, inspirrent  Nelly
une confiance en lui que n'eussent jamais pu faire natre chez
elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation.
Elle lui confessa tout: qu'ils n'avaient ni ami ni parent; qu'elle
avait fui avec le vieillard pour le soustraire  la maison des
fous et  toutes les tortures qu'il redoutait; que maintenant elle
fuyait de nouveau pour le sauver de lui-mme; et qu'elle cherchait
un asile dans quelque pays cart, aux moeurs primitives, o
jamais ne se produist la tentation devant laquelle il avait
succomb, o les derniers chagrins, les amertumes qu'elle avait
ressentis, ne pussent pas revenir l'prouver encore.

Le matre d'cole l'avait coute avec une profonde surprise. Une
enfant!... pensait-il. Une enfant! et avoir hroquement persvr
 travers les preuves et les prils, en butte  la misre et  la
souffrance, soutenue qu'elle tait seulement par une forte
affection et par la conscience du devoir!... Et cependant le monde
est plein de ces traits d'hrosme: ai-je besoin d'apprendre que
les plus rudes comme les plus nobles preuves sont celles que
n'enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportes jour
par jour avec une patience infatigable? Ah! je ne devrais pas tre
surpris d'entendre l'histoire de cette enfant!

Mais ne nous occupons pas de ce qu'il put penser ou dire. Il fut
convenu que Nell et son grand-pre accompagneraient le matre
d'cole jusqu'au village o il tait attendu, et que ce dernier
tcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pt les
faire subsister. Nous sommes srs de russir, dit gaiement le
matre d'cole. La cause est trop bonne pour n'tre pas gagne.

Ils se disposrent  continuer leur voyage le lendemain soir. Une
diligence, qui suivait justement le mme chemin, devait s'arrter
 l'auberge pour changer de chevaux; le cocher, moyennant une
petite rtribution, donnerait  Nelly une place dans l'intrieur.
Le march fut promptement conclu  l'arrive de la diligence; puis
la voiture repartit avec l'enfant confortablement installe parmi
les paquets les moins durs, le grand-pre et le matre d'cole se
mirent  ct du conducteur, tandis que l'htesse et tous les
braves gens de l'auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs
souhaits affectueux.

Quelle douce, fastueuse et commode faon de voyager, que d'tre
couch  l'intrieur de cette montagne mollement agite; que
d'our le tintement des grelots des chevaux, le claquement du
fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement
sourd des hautes et larges roues, le frlement des harnais,
l'affectueuse: _bonne nuit!_ des pitons qui dpassent les
chevaux, lorsque l'attelage va au petit pas! Le vague, mme des
ides n'est pas sans charme sous l'paisse toiture qui semble
faite pour protger la rverie indolente du voyageur jusqu'au
moment o il s'endort! Le sommeil aussi a ses charmes; la tte
balance sur le coussin, le voyageur garde l'ide confuse qu'il
avance, qu'il est transport sans trouble ni fatigue, et peroit
tous ces bruits divers comme la musique d'un rve qui amuse ses
sens. Vient-il  s'veiller doucement? il se surprend  regarder 
travers le rideau  moiti tir et agit par le vent: son oeil se
lve vers le ciel brillant et froid o tincellent des toiles
innombrables, puis s'abaisse sur la lanterne du cocher, faible
luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des
marais; sur les cts de la route, il passe en revue les arbres
noirs et svres; en avant, c'est la route elle-mme qui, longue
et nue, s'tend, s'tend, s'tend, jusqu' ce qu'elle soit arrte
brusquement par une monte rapide et escarpe, comme si au del il
n'y avait plus de route, mais seulement l'horizon. Et la halte 
l'auberge o l'on va se restaurer! tre bien accueilli, passer
dans une bonne chambre o l'on trouve du feu et des lumires, bien
clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agrable, que la nuit
tait froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au
bien-tre qu'on prouve  prsent! Quel dlicieux voyage qu'un
voyage en diligence!

On repart: d'abord on est frais et alerte, puis on tombe
d'assoupissement. On est tir de son profond sommeil, lorsque la
malle-poste vient  passer bruyamment, telle qu'une comte dans
l'espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de
ses chevaux, avec l'apparition du conducteur qui derrire se tient
debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet
fourr qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards
d'tonnement. On s'arrte au tourniquet: prcisment le gardien de
la barrire s'est mis au lit. On frappe  la porte jusqu' ce que
l'homme ait rpondu par un grognement sourd, du fond de ses
couvertures dans sa petite chambre d'en haut o brle une faible
lumire, et qu'il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant,
ouvrir la barrire toute grande, en maudissant toutes les voitures
qui se prsentent autrement que pendant le jour. D'autres tableaux
vont se succder: c'est l'espace de temps rapide et froid qui
spare la nuit du matin; c'est la bande lointaine de lumire qui
s'largit et s'tend sans cesse en tournant du gris au blanc, du
blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre; c'est la renaissance
du jour avec sa gaiet, avec la vie qu'il rpand; ce sont les
hommes et les chevaux  la charrue, les oiseaux dans les arbres et
sur les baies, et, dans les champs dserts, les jeunes garons
effrayant les oiseaux avec leurs crcelles pour protger les
grains.

On arrive  une ville: l, c'est la foule affaire qui se presse
au march; ce sont les petites charrettes et les voitures lgres
ranges tout autour d'une cour d'auberge; des marchands debout sur
le seuil de leur porte; des maquignons qui font courir leurs
chevaux d'un bout de la rue  l'autre pour tenter les chalands;
des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui
cheminent avec de longues cordes attaches  leurs pieds, se ruant
contre les brillantes boutiques des apothicaires d'o ils sont
chasss  coups de balai par les garons; la diligence, qui a
roul toute la nuit, changeant de chevaux au relais; les voyageurs
ennuys, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux
qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois; le
conducteur au contraire, frais comme s'il sortait d'une boite, et
magnifique par comparaison... Que d'agitation! que de choses en
mouvement! quelle varit d'incidents dans un voyage aussi
dlicieux qu'un voyage en diligence!

De temps en temps, Nelly marchait l'espace d'un mille ou deux,
aprs avoir fait monter son grand-pre dans l'intrieur de la
voiture; parfois mme elle obtenait du matre d'cole qu'il prit
sa place et se repost. Elle continua de voyager ainsi
heureusement, jusqu' une grande ville o la diligence s'arrta et
o ils passrent la nuit. Ils laissrent de ct une vaste glise.
Les rues offraient grand nombre de maisons bties en une espce de
terre ou de pltre avec quantit de poutres noires qui se
croisaient en tous sens: ces maisons donnaient  la ville un air
d'antiquit remarquable. Les portes taient basses et cintres;
quelques-unes mme taient des porches en chne, garnis de bancs
d'trange forme, o jadis les habitants taient venus se reposer
par un soir d't. Les croises  losanges prsentaient de tout
petits carreaux de vitre taills en diamant qui semblaient cligner
de l'oeil en regardant les passants, comme s'ils avaient la vue
affaiblie. Depuis longtemps, ils taient  l'abri de la fume et
de la vapeur des manufactures:  peine, en effet, y avait-il une
ou deux fabriques dans des endroits carts, dans les champs, par
exemple, o une usine desschait tout l'espace situ autour
d'elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les
voyageurs entrrent de nouveau dans la campagne, et commencrent 
approcher du terme de leur course.

Le but n'tait pas cependant si prs, que Nelly et ses deux
compagnons n'eussent  passer encore une nuit en route: ce n'tait
pas, il est vrai, rigoureusement indispensable; mais  quelques
milles de son village, le matre d'cole, tourment par le
sentiment de la dignit de ses nouvelles fonctions de clerc, ne
voulut pas faire son entre avec des souliers poudreux et une
toilette qui se ressentait du dsordre d'un voyage.

Ce fut par une belle et lumineuse matine d'automne qu'ils
arrivrent au lieu o le matre d'cole tait attendu. Ils
s'arrtrent pour en contempler les beauts.

Voyez! s'cria-t-il d'une voix mue et rempli de joie, voici
l'glise; et ce vieux btiment tout prs de l'glise est la maison
d'cole, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an
dans ce charmant endroit!

Ils admiraient le vieux porche  la teinte grise, les meneaux des
fentres, les vnrables pierres spulcrales qui se dessinaient
sur la verdure du cimetire, l'ancienne tour, le coq qui la
dominait; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du
chteau, sortant du sein des arbres; le cours d'eau qu'un moulin
faisait bouillonner  quelque distance, et au loin les cimes
bleutres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour
toutes les peines dans lesquelles l'enfant s'tait consume 
traverser les ftides et noirs repaires du travail! Sur son lit de
cendres et parmi tant d'horreurs infectes, c'tait le mirage de
ces campagnes, si beau qu'il ft dans son esprit,  peine gal 
la douce ralit, qu'elle avait toujours eu prsent 
l'imagination. Ces visions avaient sembl se perdre ensuite dans
une lointaine et sombre atmosphre,  mesure que l'esprance de
les atteindre reculait aussi: mais plus elles semblaient reculer,
plus Nelly tait obstine  les poursuivre de toute l'ardeur de
ses dsirs.

Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le matre
d'cole rompant enfin le silence d'extase o les tenait leur joie.
J'ai une lettre  prsenter, des renseignements  demander, vous
comprenez. O vous retrouverai-je?  cette petite auberge que je
vois l-bas?

-- Permettez-nous d'attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte.
Nous nous asseyerons sous le porche de l'glise jusqu' ce que
vous soyez de retour.

-- C'est un excellent endroit, dit le matre d'cole en les y
conduisant.

Il se dbarrassa de sa valise, la plaa sur le banc de pierre et
ajouta:

Soyez srs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je
ne serai pas longtemps absent.

L-dessus, l'heureux matre d'cole tira une paire de gants tout
battant neufs qu'il avait, durant le voyage, ports dans sa poche
en un petit paquet, et il s'loigna rapidement, plein d'ardeur et
de vivacit.

Du porche o elle tait reste, l'enfant le suivit des yeux
jusqu'au moment o le feuillage l'eut drob  sa vue; et alors
elle pntra doucement dans le vieux cimetire, qui tait si
paisible et si grave, que le simple frlement de la robe de Nelly
sur les feuilles tombes qui jonchaient les alles et
amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son
silence respectable. C'tait un lieu antique et fait pour des
histoires de revenants. Il y avait bien des sicles que l'glise
avait t construite; jadis elle dpendait d'un monastre y
attenant; car des arcades en ruine, des restes de fentres
ogivales et des fragments de murs noircis taient encore debout,
tandis que d'autres parties du vieux btiment qui avaient croul,
taient maintenant confondues avec la terre du cimetire et
recouvertes d'herbe comme si elles aussi rclamaient un tombeau et
cherchaient  mler leurs cendres  la poussire des hommes. Prs
de ces pierres tumulaires des annes dfuntes, au milieu de ces
ruines, qu'on avait dans les derniers temps cherch  rendre
habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croises
disjointes et des portes de chne; ils taient dans le plus
mauvais tat, vides et dsols.

C'est sur ces misrables dbris que l'attention de l'enfant se
fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-mme pourquoi.
L'glise, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au
moins gal aux mditations d'une trangre: mais du moment o ses
yeux eurent d'abord aperu ces maisons, Nelly ne vit plus autre
chose. Mme lorsqu'elle eut fait le tour de l'enceinte et que,
revenue au porche, elle s'y assit pensive en attendant leur ami,
mme alors elle choisit une place d'o elle pt regarder encore
les deux maisons, attire en quelque sorte vers cet endroit par
une fascination invincible.




CHAPITRE X.


Il faut maintenant nous lancer rapidement sur les traces de la
mre de Kit et du gentleman, de peur qu'on n'adresse  cette
histoire le reproche de manquer de suite et de laisser les
personnages dans des situations douteuses et incertaines. La mre
de Kit et le gentleman allaient grand train dans la chaise de
poste  quatre chevaux, dont nous avons racont le dpart
lorsqu'elle s'loigna de la maison du notaire, ne tardant pas 
laisser la ville derrire elle et  faire jaillir les tincelles
du pav de la grande route.

La bonne femme n'tait pas mdiocrement embarrasse de la
nouveaut de sa situation. En outre, elle prouvait certaines
apprhensions maternelles  l'endroit du petit Jacob, ou du
poupon, ou de tous deux peut-tre. Elle craignait, par exemple,
qu'ils ne tombassent dans le feu ou ne dgringolassent du haut de
l'escalier, ou ne fussent pris entre les portes, ou qu'ils ne
s'chauffassent la gorge en essayant de calmer leur soif au goulot
des thires: ces proccupations lui faisaient garder un silence
pnible. Quand elle promenait ses regards  travers la glace sur
les gardiens de barrire, les conducteurs d'omnibus et autres,
elle prouvait le sentiment de la dignit de sa nouvelle position,
 peu prs comme on voit dans les obsques solennelles ces
pleureurs qui, sans tre autrement affligs de la perte du dfunt,
tout en saluant par la portire les gens de leur connaissance, se
sentent en conscience obligs de conserver une gravit dcente et
un air d'indiffrence pour tout ce qu'ils aperoivent.

Au reste, pour demeurer calme en la compagnie du gentleman, il et
fallu tre dou de nerfs d'acier. Avec cet homme toujours en
mouvement, jamais la voiture n'tait ferme, jamais les chevaux ne
marchaient assez vite. Il ne pouvait rester dans la mme position
plus de deux minutes, il remuait continuellement ses bras et ses
jambes, levant les chssis puis les laissant retomber avec
violence, mettant la tte  la portire pour l'en retirer et l'y
remettre un instant aprs. Il avait aussi dans sa poche une bote
 allumettes, de forme mystrieuse et inconnue; et pour s'assurer
si la mre de Kit tenait les yeux ferms, cric, crac, cric, voil
que le gentleman consultait sa montre  la clart d'une allumette,
laissant les tincelles tomber sur la paille comme s'il n'et pas
song au danger de brler tout vif avec la bonne dame, avant que
les postillons pussent arrter les chevaux. Si l'on faisait halte
pour le relais, aussitt il s'lanait hors de la voiture sans
qu'on et le temps de baisser le marchepied, se ruait dans la cour
de l'auberge comme un ptard enflamm, tirant sa montre sous le
rverbre, oubliant de la consulter et la tirant de nouveau; en un
mot, faisant tant d'extravagances, que la mre de Kit finissait
presque par avoir peur de lui. Quand les chevaux taient attels,
il se jetait dans la voiture avec l'agilit d'un arlequin, et
avant que la chaise de poste et parcouru un mille, sa montre et
sa bote  allumettes recommenaient leur train, si bien que la
mre de Kit tait veille encore une fois sans espoir de pouvoir
fermer l'oeil de tout ce relais.

Comment vous trouvez-vous? demandait le gentleman se tournant
brusquement vers elle, aprs chacun de ces manges rpts.

-- Parfaitement bien, monsieur, je vous remercie.

-- Ne vous manque-t-il rien? Avez-vous froid?

-- Je suis un peu frileuse, monsieur, rpondit la mre de Kit.

-- Je le savais! s'cria le gentleman baissant une des glaces de
devant. Elle aurait besoin d'un petit grog! C'est bien naturel.
Comment ai-je pu oublier cela? H! postillon, vous arrterez  la
plus prochaine auberge, et vous demanderez qu'on apporte un verre
d'eau chaude et d'eau-de-vie.

Vainement la mre de Kit s'puisait  protester qu'elle n'avait
aucun besoin de ce genre. Le gentleman tait inexorable; et toutes
les fois qu'il ne savait plus quel autre cours donner  sa
ptulance, il finissait invariablement par se rappeler et par
conclure que la mre de Kit avait besoin d'un petit grog.

Ce fut de cette manire qu'ils voyagrent jusqu' prs de minuit.
Ils s'arrtrent alors pour souper.  ce repas, le gentleman
demanda tout ce qu'il y avait dans la maison; et parce que la mre
de Kit ne pouvait manger de tout  la fois ni tout manger, il se
mit en tte qu'elle devait tre malade.

Vous tes triste, dit le gentleman qui ne faisait lui-mme que se
promener autour de la chambre. Je vois bien ce qui vous proccupe,
madame. Vous tes triste.

-- Vous tes trop bon, monsieur; je ne suis pas triste.

-- Je sais que vous l'tes. J'en suis sr. J'arrache brusquement
cette pauvre femme du sein de sa famille, et je m'tonne de la
voir devenir de plus en plus triste! Je suis gentil! Combien
d'enfants avez-vous, madame?

-- Deux, monsieur, sans compter Kit.

-- Des garons, madame?

-- Oui, monsieur.

-- Sont-ils baptiss?

-- Jusqu' prsent ils n'ont t qu'ondoys, monsieur.

-- Je serai le parrain de l'un d'eux. Souvenez-vous-en, s'il vous
plat, madame. Vous auriez peut-tre besoin de vin chaud, madame?

-- Je n'en pourrais boire une goutte, monsieur.

-- Vous en avez besoin, dit le gentleman. Je vois que vous en avez
besoin. J'aurais d y songer d'abord.

Aussitt courant  la sonnette et demandant du vin chaud avec
autant de prcipitation que si l'on et appel,  l'instant mme,
au secours d'une personne asphyxie ou noye, le gentleman fit
avaler  la mre de Kit une rasade de ce breuvage  une si haute
temprature, que mistress Nubbles en eut les larmes aux yeux; puis
il l'entrana de nouveau vers la chaise de poste, o, sans doute
par l'effet de cet agrable sdatif, elle ne tarda pas  devenir
insensible  l'agitation perptuelle de son compagnon de voyage et
s'endormit presque tout de suite. Les heureux effets du remde ne
furent point de nature passagre; car, bien que la distance ft
plus considrable, le voyage plus long que le gentleman ne l'avait
prvu, la mre de Kit ne s'veilla pas avant qu'il ft grand jour
et que les roues de la voiture retentissent sur le pav d'une
ville.

Nous voici arrivs!... cria le gentleman baissant toutes les
glaces. Droit aux figures de cire, postillon.

Le postillon qui tait sur le cheval de brancard toucha le bord de
son chapeau et fit jouer ses perons de manire  imprimer 
l'attelage une allure brillante. Les quatre chevaux partirent au
grand galop, et parcoururent les rues avec un fracas qui attira
aux portes et aux fentres les bonnes gens stupfaits, et domina
mme le timbre des horloges publiques comme elles sonnaient huit
heures et demie. La voiture s'arrta devant une porte autour de
laquelle une certaine quantit de personnes taient runies en
groupe.

Qu'est-ce que c'est?... dit le gentleman mettant sa tte hors de
la portire. Qu'est-ce qu'il y a ici?

-- Une noce, monsieur, une noce! crirent plusieurs voix, hourra!

Le gentleman, tout hors de lui en se voyant au centre de ce
rassemblement bruyant, descendit avec l'aide d'un des postillons,
et prsenta la main  la mre de Kit.  l'aspect de mistress
Nubbles, la populace s'cria:

Encore un mariage! et se mit  hurler et  sauter de joie.

Le monde est devenu fou, je pense, dit le gentleman traversant
le flot populaire avec celle qu'on lui prtait pour fiance. Il
ajouta:

Restez derrire, s'il vous plat, et laissez-moi frapper.

Tout ce qui fait du bruit a le don de plaire  la foule. Une
vingtaine de mains sales se tendirent  l'envi et frapprent pour
le gentleman, rarement fut-il donn  un simple marteau de porte
de produire un bruit aussi discordant que celui-ci. Aprs avoir
rendu ces services volontaires, la foule se retira modestement un
peu en arrire, prfrant laisser au gentleman seul la
responsabilit du tapage.

Un homme qui avait un gros bouquet blanc  sa boutonnire, ouvrit
la porte et regarda d'un air impassible le gentleman en lui
disant:

Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous voulez?

-- Qui est-ce qui se marie ici, mon ami? demanda le gentleman.

-- C'est moi.

-- Vous!... et qui diable pousez-vous?

-- De quel droit me faites-vous cette question? rpliqua le fianc
en le regardant de la tte aux pieds.

-- De quel droit!... s'cria le gentleman pressant avec plus de
force contre son bras celui de mistress Nubbles, car la bonne
femme semblait ne songer qu' s'chapper. D'un droit que vous ne
souponnez gure. Songez-y bien, braves gens, si ce particulier a
pous une mineure...

-- Fi! fi! cela ne peut avoir lieu.

-- O est l'enfant que vous avez ici, mon brave ami? Elle
s'appelle Nelly; o est-elle?

Comme il mettait cette question,  laquelle se joignit la mre de
Kit, on entendit partir d'une chambre voisine une sorte de cri
perant, et aussitt une grosse dame tout habille de blanc
accourut vers la porte et vint s'appuyer sur le bras de son
fianc.

O est-elle? dit la dame, m'apportez-vous de ses nouvelles?
Qu'est-elle devenue?

Le gentleman se retourna et considra d'un air de sinistre
apprhension, de dsappointement et d'incrdulit les traits de
l'ex-mistress Jarley, marie de ce matin mme au philosophe
Georges. Jugez de l'ternelle rage et de l'irrmdiable dsespoir
de M. Slum, le pote! Enfin le gentleman balbutia:

C'est  vous qu'il faut demander o elle est? Qu'est-ce que vous
voulez dire?

-- Oh! monsieur, s'cria la fiance, si vous venez ici avec
l'intention de lui faire du bien, que n'tes-vous venu il y a une
semaine!

-- Elle n'est pas... morte? dit le gentleman qui tait devenu
trs-ple.

-- Non, monsieur, oh! non, ce n'est pas a.

-- Dieu soit lou!... dit-il d'une voix touffe. Permettez-moi
d'entrer.

Mistress Jarley et Georges s'cartrent pour le recevoir chez eux.
Quand le gentleman et la mre de Kit furent entrs, la porte se
referma immdiatement.

Vous voyez en moi, braves gens, dit le gentleman en se tournant
vers le nouveau couple, un homme qui tient aux deux personnes
qu'il cherche plus qu' sa propre vie. Elles ne me reconnatraient
pas. Mes traits leur sont trangers; mais si elles sont ici, ou si
l'une d'elles s'y trouve, prenez avec vous cette brave femme, et
qu'elles puissent la voir d'abord, car elles la connaissent toutes
deux. Si vous refusez de me les montrer par suite d'une fausse
tendresse ou d'une crainte inutile, vous pourrez juger de mes
intentions lorsqu'elle reconnatra cette femme pour une vieille
amie, dvoue  leurs intrts.

-- Je l'avais toujours dit! s'cria la fiance. Je savais bien que
ce n'tait pas une enfant ordinaire!... Hlas! monsieur, nous ne
possdons aucun moyen de vous assister; car tout ce que nous
pouvions faire nous l'avons vainement essay dj.

En mme temps Georges et mistress Jarley racontrent au gentleman,
dans les plus grands dtails et sans la moindre rserve, tout ce
qui tait  leur connaissance au sujet de Nelly et de son grand-
pre, depuis leur premire rencontre jusqu'au jour o ils avaient
disparu subitement Ils ajoutrent, et c'tait l'exacte vrit:

Nous avons fait tous les efforts possibles pour retrouver leurs
traces, mais nous n'y avons pas russi. D'abord, nous fmes trs-
alarms pour leur sret, de mme que nous redoutions les soupons
auxquels pouvait les exposer leur brusque dpart. Nous arrtmes
notre pense sur la faiblesse d'esprit du vieillard, sur
l'inquitude que l'enfant avait toujours tmoigne quand son
grand-pre tait absent, sur la socit qu'on supposait qu'il
recherchait, et sur la consomption qui peu  peu s'tait empare
d'elle et qui la minait au physique comme au moral. Que dans la
nuit elle ait perdu la trace du vieillard et que, sachant ou bien
se doutant de quel ct il s'tait dirig, elle ait couru  sa
poursuite, ou qu'ils aient quitt la maison ensemble, voil ce
qu'il nous est impossible de savoir au juste. Mais nous croyons
pouvoir affirmer qu'il n'y a que peu d'espoir d'entendre jamais
parler d'eux, et qu'il ne faut pas compter sur leur retour, que
leur fuite soit venue du fait du vieillard ou de celui de
l'enfant.

Le gentleman avait cout tous ces dtails de l'air d'un homme
accabl par le chagrin et tromp dans son attente. Des larmes lui
vinrent aux yeux quand on parla du grand-pre, et il parut
prouver une affliction profonde.

Pour ne pas trop tendre cette partie de notre rcit, et afin
d'abrger cette longue histoire, disons en peu de mots qu'avant la
fin mme de l'entrevue le gentleman parut comprendre qu'il en
avait assez entendu pour tre convaincu de la sincrit de ces
renseignements, et qu'il s'effora de faire agrer aux deux maris
une marque de sa reconnaissance pour la bienveillance qu'ils
avaient tmoigne  l'enfant sans ressources; mais l'un et l'autre
refusrent d'accepter ce prsent.  la fin, l'heureux couple
partit avec force cahots dans la caravane pour aller passer sa
lune de miel en excursions champtres, tandis que le gentleman et
la mre de Kit se tenaient tristement devant la portire de leur
voiture.

O allons-nous, monsieur? demanda le postillon.

-- Menez-moi, dit le gentleman, au D...

Il ne voulait certainement pas dire:  l'auberge; mais il
substitua ce mot par respect pour la mre de Kit, et ils se
rendirent  l'auberge.

Dj le bruit s'tait rpandu au dehors que la petite jeune fille
qui montrait les figures de cire tait l'enfant d'une grande
famille,  laquelle on l'avait soustraite ds son bas ge, et qui
venait seulement de retrouver ses traces. L'opinion publique se
divisait sur la question de savoir si c'tait la fille d'un
prince, ou d'un duc, ou d'un comte, ou d'un vicomte, ou d'un
baron; mais on tait unanimement d'accord sur le fait principal,
et l'on s'accordait  reconnatre le gentleman pour son pre.
Chacun s'avana pour jeter sur lui un regard, bien qu'on ne pt
voir que le bout de son noble nez, pendant qu'il s'loignait dans
sa chaise de poste  quatre chevaux, accabl sous le poids de sa
douleur.

Que n'et-il pas donn pour savoir (et que de chagrin cela ne lui
et-il pas pargn,) qu'en ce moment mme l'enfant et son grand-
pre taient assis sous le porche d'une vieille glise, attendant
patiemment le retour du matre d'cole!




CHAPITRE XI.


Les rumeurs populaires au sujet du gentleman et de sa mission, en
passant de bouche en bouche, et en prenant de plus en plus le
caractre du merveilleux  mesure qu'elles circulaient de bouche
en bouche, car les rumeurs populaires,  l'oppos de la pierre
roulante du proverbe, amassent plus de mousse  proportion qu'on
les colporte  et l, attirrent, comme  un spectacle agrable,
attrayant, digne de la plus vive admiration, une foule
considrable  la porte de l'auberge o descendit l'tranger. On
vit se presser aussitt en cet endroit quantit de flneurs qui,
trouvant, il est vrai, leur curiosit  bout d'emploi, par suite
de la fermeture de l'exhibition des figures de cire et de
l'achvement des crmonies nuptiales, considraient l'arrive du
gentleman tout au moins comme un bienfait de la Providence, et la
saluaient avec les dmonstrations de la plus vive allgresse.

Bien loin de s'associer  la joie gnrale, le gentleman, au
contraire, avec l'air triste et affaiss d'un homme qui ne veut
que mditer en silence et  l'cart sur l'objet de son chagrin,
mit pied  terre, et prsenta la main  la mre de Kit avec une
politesse sombre, qui fit une profonde impression sur les
assistants. Puis il donna le bras  mistress Nubbles, et la
conduisit dans la maison, tandis que plusieurs garons
s'empressaient de courir devant eux en claireurs, pour leur
frayer le chemin et leur montrer la salle toute prte  les
recevoir.

Une chambre! dit le gentleman. Prs d'ici, s'il se peut.

-- C'est tout prs d'ici, monsieur; venez de ce cot, s'il vous
plat.

-- Celle-ci convient-elle au gentleman? dit une voix en mme temps
qu'une petite porte latrale contigu  l'escalier du puits
s'ouvrait vivement, et qu'une tte en sortait pour en faire les
honneurs. Vous y serez trs-bien. Vous y serez le bienvenu, comme
les fleurs en mai, et, en hiver, la bche de Nol. Voulez-vous
accepter cette chambre, monsieur? Faites-moi l'honneur d'y entrer.
Accordez-moi cette faveur, je vous prie.

-- C'est trop de bont!... s'cria la mre de Kit toute confondue
de surprise. Qui se serait attendu  cela?

N'avait-elle pas, en effet, de justes motifs pour tre tonne, en
voyant que la personne qui faisait cette gracieuse invitation
n'tait autre que Daniel Quilp? La petite porte par laquelle il
avait pass sa tte attenait au garde-manger de l'auberge. Il
tait l  faire des courbettes avec une politesse grotesque,
aussi  son aise que s'il et fait les honneurs de sa propre
maison; il empestait de sa prsence les gigots de mouton et les
poulets rtis; on aurait dit le mauvais gnie des caves sorti de
dessous terre pour se livrer  quelque oeuvre malfaisante.

Voulez-vous me faire cet honneur? rpta Quilp.

-- J'aime mieux tre seul, rpondit le gentleman.

-- Oh! dit Quilp.

Et, en mme temps, il se rejeta dans la chambre d'un seul bond en
refermant sur lui la porte comme les petits bonshommes des
horloges flamandes, au moment o l'heure sonne.

Comment se fait-il, monsieur, murmura la mre de Kit, que pas
plus tard qu'hier au soir, je l'aie laiss au Petit-Bthel?...

-- Vraiment!... dit le gentleman. Garon, quand ce voyageur est-il
arriv ici?

-- Ce matin, monsieur, par la voiture de nuit.

-- Hum!... Et o va-t-il?

-- Je ne pourrais pas vous le dire, monsieur. Quand la femme de
chambre lui a demand s'il dsirait un lit, il a commenc par lui
faire des grimaces, puis il a voulu l'embrasser.

-- Dites-lui de venir ici. Avertissez-le que je serais bien aise
d'changer quelques mots avec lui. Priez-le de venir tout de
suite, vous entendez?

Le garon ouvrit de grands yeux en recevant cet ordre; car, non-
seulement le gentleman n'avait pas tmoign moins d'tonnement que
la mre de Kit  la vue du nain; mais, comme il ne le craignait
nullement, il ne s'tait pas occup le moins du monde de
dissimuler le dgot et la rpugnance qu'il lui inspirait. Le
garon alla excuter la commission, et reparut presque aussitt,
amenant le nain demand.

Votre serviteur, monsieur, dit Quilp. J'ai rencontr  mi-chemin
votre messager. Je pensais bien que vous me permettriez de venir
vous faire mes compliments. J'espre que vous allez bien. J'espre
que vous allez trs-bien.

Ici il y eut une petite pause. Les yeux  demi ferms et le visage
inclin, le nain attendait une rponse. Faute d'en recevoir une,
il se tourna vers mistress Nubbles, qui tait pour lui une plus
ancienne et plus intime connaissance.

La mre de Christophe! s'cria-t-il. Cette chre dame! cette
digne femme, si heureusement bnie du ciel dans son honnte fils!
Comment va la mre de Christophe? Le changement d'air et de lieu
l'a-t-il fatigue? Et la petite famille? et Christophe? sont-ils
en bon tat? sont-ils florissants? Deviennent-ils de bons
citoyens, eh?

Faisant gravir  sa voix une sorte d'chelle musicale  mesure
qu'il posait ces questions, M. Quilp termina la gamme par un cri
aigu, et reprit cet air essouffl qui lui tait habituel, et qui,
feint ou naturel, avait galement pour effet de bannir toute
expression de son visage, et de le rendre parfaitement impassible,
autant que cela pouvait lui tre utile pour dissimuler sa pense.

Monsieur Quilp, dit le gentleman.

Le nain porta la main  sa grande oreille pendante, pour
tmoigner, en apparence, la plus grande attention.

Nous nous sommes dj rencontrs tous deux?

-- Certainement, s'cria Quilp en agitant la tte. Oh!
certainement oui, monsieur. Un tel honneur!... Oui, deux fois,
maman Christophe, deux fois. Un tel plaisir ne saurait s'oublier
si vite, assurment!...

-- Vous pouvez vous souvenir que le jour o, en arrivant 
Londres, je trouvai vide et dserte la maison o je me rendais, je
vous fus adress par quelques voisins, et courus  votre recherche
sans prendre le temps de me reposer ou de me rafrachir.

-- Oui, quelle prcipitation, et cependant quelle allure ferme et
vigoureuse! dit Quilp se parlant  lui-mme,  l'instar de son ami
M. Sampson Brass.

-- Je vous trouvai, reprit le gentleman, je vous trouvai en pleine
possession, de la manire la plus trange, de tout ce qui avait
appartenu si rcemment encore  un autre; et cet autre, qui,
jusqu'au moment o vous mtes le pied chez lui, passait pour
riche, avait t rduit tout  coup  la misre et expuls de sa
maison.

-- Nous avons des tmoins pour rpondre de nos actes, mon cher
monsieur, dit Quilp. Nous avons nos tmoins. Ne dites pas non plus
qu'il a t expuls. Il est parti de sa propre volont, il a
disparu dans la nuit, monsieur.

-- Qu'importe! s'cria le gentleman avec emportement. Il tait
parti.

-- Oui, il tait parti, dit Quilp toujours avec son calme
rvoltant. Nul doute qu'il ne ft parti. La seule question,
c'tait de savoir pour quel endroit. Et c'est encore une question.

-- Maintenant, dit le gentleman en le regardant d'un air svre,
que dois-je penser de vous qui, n'ayant voulu me donner aucun
renseignement, bien plus, ayant su vous retourner si bien et vous
abriter sous toutes sortes de ruses, de tromperies et de paroles
vasives, venez aujourd'hui pier nos pas?

-- Moi, vous pier! cria Quilp.

-- Ne le faites-vous pas? rpliqua le gentleman arriv au plus
haut point d'exaspration. N'tiez-vous pas, il y a quelques
heures,  soixante milles d'ici, dans la chapelle o cette bonne
femme a l'habitude de dire ses prires?

-- Elle y tait aussi, je pense, dit Quilp qui avait repris son
sang-froid accoutum. Je pourrais dire, moi, si je me laissais
emporter aussi, que c'est vous qui piez mes pas. Oui, j'tais
dans la chapelle. Eh bien, aprs? J'ai lu dans les livres qu'il
est d'usage pour les plerins d'aller  une chapelle avant de se
mettre en voyage pour solliciter du ciel un heureux retour. Et
cela fait honneur  leur sagesse! Les voyages sont trop prilleux,
principalement sur l'impriale. Les roues se dtachent, les
chevaux prennent le mors aux dents, les conducteurs mnent trop
vite, les diligences versent. Je vais toujours  la chapelle avant
de me mettre en route. En pareille occasion, c'est toujours par l
que je finis mes prparatifs; voil la vrit.

Il ne fallait pas une grande pntration pour deviner que Quilp
mentait de gaiet de coeur, quoique l'expression qu'il donnait 
son visage,  sa voix et  ses gestes, et pu faire croire 
quelque innocent qu'il tait prt  dfendre la vrit au pril de
sa vie avec la fermet calme d'un martyr.

En vrit, il y a de quoi faire tourner la tte, dit le
malheureux gentleman; voyons, dites-moi, n'avez-vous pas, pour un
motif particulier, cherch  deviner mes projets? Ne savez-vous
pas quel but m'attirait ici, et, si vous le savez, ne pouvez-vous
pas me fournir quelque lumire?

-- Vous me croyez donc sorcier, monsieur, dit Quilp en haussant
les paules; mais si je l'tais, je me dirais  moi-mme ma bonne
aventure pour faire fortune.

-- Allons! c'est bon! nous nous sommes dit, je le vois, tout ce
que nous avions  nous dire, rpliqua le gentleman qui se jeta
avec impatience sur un sofa. Je vous prie de nous laisser.

-- Volontiers, rpondit Quilp, trs-volontiers. Maman Christophe,
ma chre me, portez-vous bien. Bon voyage, monsieur... pour votre
retour... Hem!

En achevant ces paroles d'adieu avec une grimace indescriptible et
qui semblait compose de tout ce que l'homme et le singe peuvent
imaginer de contorsions les plus hideuses, le nain battit
lentement en retraite et ferma la porte derrire lui.

Oh! oh! se dit-il quand il eut regagn sa chambre et qu'il se fut
assis dans un fauteuil, les poings appuys sur la hanche. Oh! oh!
c'est donc comme cela, mon cher ami? En v--ri--t?

Poussant dans sa joie immodre des clats de rire touffs et
compensant la gne qu'il avait d s'imposer rcemment par le
dploiement de toutes les varits possibles de laideur sur sa
face, M. Quilp se tordit dans son fauteuil tout en frottant sa
jambe gauche et tomba dans certaine mditation dont il est
ncessaire de prsenter ici la substance.

D'abord il passa en revue les circonstances qui l'avaient amen 
se rendre en ce lieu. Peu de mots suffiront pour les exposer.

S'tant prsent la veille au soir  l'tude de M. Sampson Brass,
en l'absence de ce gentleman et de sa docte soeur, il tait tomb
sur M. Swiveller qui, en ce moment, tait occup  arroser d'un
verre de grog au gin l'aride poussire du droit qui lui desschait
le gosier et  dtremper, comme on dit, son argile mortelle 
longs traits. Mais comme en thse gnrale l'argile, quand elle
est trop mouille, perd toute consistance et s'amollit tellement
qu'elle n'est plus propre  recevoir aucune empreinte, et perd en
mme temps la force et la solidit de son caractre, ainsi
l'argile de M. Swiveller, ayant absorb une quantit considrable
de liquide, tait aussi arrive  cet tat de mollesse et
d'inconsistance o les diverses ides qui venaient s'y imprimer ne
tardaient pas  perdre leur contour distinct et  s'amalgamer les
unes avec les autres; et, chose singulire quoique trop certaine,
il n'est pas rare que dans cette situation l'argile humaine se
prvale par-dessus tout de sa rare prudence et de sa sagacit.
M. Swiveller, dans cette situation, se plaisait plus que personne
 se reconnatre ces qualits. Il partit de l pour dire qu'il
avait fait d'tranges dcouvertes sur le gentleman qui logeait au-
dessus, dcouvertes qu'il avait rsolu d'enfouir dans le plus
profond de son coeur; ni tortures, ni caresses ne pourraient
jamais le dterminer  les rvler.

M. Quilp approuva hautement cette rsolution; en mme temps, il
s'tait assis pour pousser M. Swiveller et lui soutirer d'autres
renseignements. Il apprit bientt de lui qu'on avait vu le
gentleman en confrence avec Kit. Tel tait le secret que jamais
il ne devait divulguer.

Muni de ces renseignements, M. Quilp fut amen  supposer tout
d'abord que ledit locataire devait tre la mme personne qui tait
venue le trouver dj; et, s'tant assur par d'autres questions
que ce soupon tait fond, il en conclut qu'en se mettant en
rapport avec Kit, le gentleman avait pour but de retrouver les
traces du vieillard et de l'enfant. Brlant du dsir curieux de
savoir ce que tout cela voulait dire, il rsolut de serrer de prs
la mre de Kit, qui lui semblait la personne la moins capable de
rsister  ses artifices et par consquent la plus propre  se
laisser drober les rvlations qu'il convoitait. Prenant donc
brusquement cong de M. Swiveller, il courut chez mistress
Nubbles. La bonne femme tait absente. Il s'informa auprs d'un
voisin, comme fit Kit lui-mme peu de temps aprs; on lui enseigna
la chapelle, o il se rendit aussitt pour happer la mre de Kit 
la fin du service.

Il n'y avait pas un quart d'heure qu'il tait assis dans la
chapelle o, les regards pieusement attachs au plafond, il
jouissait intrieurement, comme d'une bonne plaisanterie, de sa
prsence en ce lieu, lorsque Kit lui-mme apparut. Avec ses yeux
de lynx, un instant suffit au nain pour reconnatre qu'il y avait
anguille sous roche. Absorb en apparence, comme nous l'avons dit,
et feignant d'tre plong dans une mditation profonde, Quilp
tudiait les moindres mouvements de Kit; et quand celui-ci se fut
retir avec sa famille, le nain sortit vivement aprs lui. Enfin,
il suivit Kit et mistress Nubbles jusqu' la maison du notaire, o
il apprit d'un des postillons dans quelle ville devait se rendre
la chaise de poste. Sachant qu'une diligence qui faisait
rapidement le service de nuit partait pour cette mme ville 
l'heure mme, et que le bureau n'tait qu' deux pas, il y courut
sans autre crmonie et s'installa sur l'impriale. Plusieurs
fois, pendant la nuit, la diligence dpassa la chaise de poste,
plusieurs fois aussi la chaise de poste dpassa la diligence,
selon que leurs haltes taient plus ou moins longues et leur
vitesse moins rgulire; finalement, les deux voitures entrrent
en ville au mme moment. Quilp, sans perdre de vue la chaise de
poste, se mla  la foule: il apprit l'objet du voyage du
gentleman et ses mcomptes; une fois nanti de ces renseignements,
il s'loigna  la hte et gagna l'auberge avant le gentleman;
c'est l, qu'aprs avoir eu avec lui l'entretien que nous avons
rapport plus haut, il s'tait enferm dans sa petite chambre o
il passait rapidement en revue toutes ces circonstances tranges.

Ah! c'est comme a? mon ami, se dit-il en mordant avidement ses
ongles. On me suspecte, on me met de ct; et c'est Kit, n'est-ce
pas? qui est l'agent confidentiel. En ce cas, je crains bien
d'avoir  lui rgler son compte.

Il rflchit un moment, puis ajouta:

Si ce matin nous avions trouv le vieux et l'enfant, j'tais prt
 faire valoir d'assez jolis titres. Quelle bonne aubaine c'et
t pour moi! Sans ces cafards, ces hypocrites, ce garon et sa
mre, j'eusse aussi facilement envelopp dans mon filet ce
farouche gentleman que mon vieil ami, notre ami commun, ah! ah!
ah! et la potele, la frache Nelly. Au pis aller, c'est encore
une affaire d'or et qu'il ne faut pas perdre. Retrouvons d'abord
les fugitifs, puis nous aviserons... au moyen de vous dbarrasser
d'un peu du superflu de votre numraire, mon cher monsieur, tant
qu'il y aura des barreaux de prison, des verrous et des serrures
pour tenir en sret votre ami, ou parent, n'importe. Je hais
dcidment tous ces gens vertueux! s'cria le nain en avalant une
gorge d'eau-de-vie et faisant claquer ses lvres. Oui! je les
hais tous en gnral et chacun en particulier!...

Et ce n'taient pas l des fanfaronnades creuses et vaines;
c'tait bien l'aveu rflchi de ses sentiments rels. Car
M. Quilp, qui n'aimait personne, en tait venu peu  peu 
dtester tous ceux qui de prs ou de loin tenaient  son client
ruin: le vieillard lui-mme le premier, parce qu'il avait su le
tromper et djouer sa vigilance; l'enfant, parce qu'elle tait
l'objet de la commisration et des timides reproches de mistress
Quilp; le gentleman,  cause de l'aversion qu'il lui tmoignait
ouvertement; Kit et sa mre, mortellement, pour les motifs dj
connus. Joignez-y ce sentiment gnral d'opposition, qui
s'unissait troitement  son dsir dvorant de s'enrichir au
milieu de ces circonstances quivoques, et voil pourquoi Daniel
Quilp les dtestait tous en gnral et chacun en particulier.

Dans cette aimable disposition d'esprit, il soulagea son estomac
et sa haine en bavant une assez notable quantit d'eau-de-vie;
puis, changeant de quartier, il se retira dans un cabaret infime,
d'o il tablit dans l'ombre tous les moyens d'enqute possibles,
afin d'arriver  la dcouverte du vieillard et de sa petite-fille.
Mais tout effort resta inutile. Pas la moindre trace, pas le
moindre indice qui pt le mettre sur la voie. Les fugitifs avaient
quitt la ville pendant la nuit; personne ne les avait vus
s'loigner; nul ne les avait rencontrs sur leur chemin; pas un
conducteur de diligence, de charrette ou de fourgon n'avait aperu
de voyageurs rpondant  leur signalement; pas une me en un mot
qui et pass prs d'eux ni entendu parler d'eux. Convaincu que
pour le moment toute tentative de ce genre tait infructueuse, il
confia le soin de son affaire  deux ou trois drles auxquels il
promit une forte rcompense dans le cas o ils lui feraient
parvenir quelque renseignement, et il s'en retourna  Londres par
la diligence du lendemain.

En montant sur l'impriale, M. Quilp eut la satisfaction de voir
que la mre de Kit tait seule dans l'intrieur de la voiture.
Durant tout le voyage, il mit  profit cette circonstance pour
s'amuser et s'gayer, la situation d'isolement o se trouvait la
pauvre femme permettant au malicieux nain de lui causer toutes
sortes d'ennuis et d'pouvantes. Ainsi il se tenait pench,
suspendu sur un des bords de la voiture au risque de se rompre le
cou, et dardait  l'intrieur ses gros yeux  fleur de tte qui
semblaient d'autant plus horribles  mistress Nubbles que Quilp
avait la tte renverse. Si elle changeait de portire, il se
transportait du mme ct. Quand on s'arrtait pour relayer, il
sautait lestement  terre et prsentait son visage  la glace en
louchant affreusement. Cet ingnieux systme de tortures produisit
sur la victime un tel effet, que mistress Nubbles ne put
s'empcher de croire que M. Quilp, vrai reprsentant du diable,
s'tait incarn ce pouvoir de l'enfer si souvent et si
vigoureusement attaqu dans les prches du Petit-Bthel, et que
c'tait pour la punir du pch qu'elle avait commis le jour du
thtre d'Astley et des hutres, qu'il s'amusait  la lutiner et 
la tourmenter.

Instruit d'avance par une lettre du retour prochain de mistress
Nubbles, Kit attendait sa mre au bureau de la diligence, grande
fut sa surprise quand il aperut la figure bien connue de Quilp
qui regardait par-dessus l'paule du conducteur comme un dmon
familier, invisible  tout autre oeil qu'au sien.

Comment vous portez-vous, Christophe? croassa le nain du haut de
son impriale. Tout va bien, Christophe. Votre mre est l dedans.

-- Par quel hasard est-il l, ma mre? dit Kit  demi-voix.

-- J'ignore pourquoi ni comment, mon cher enfant, rpondit
mistress Nubbles en descendant de voiture  l'aide du bras de son
fils; mais toute la sainte journe il n'a cess de me terrifier 
m'en faire perdre les sens.

-- En vrit?... s'cria Kit.

-- C'est au point que vous ne voudriez pas le croire, rpliqua sa
mre. Mais ne lui dites pas un mot; car rellement je ne sais pas
si c'est un homme. Chut! ne vous tournez pas comme si je vous
parlais de lui... Justement, il vient de se mettre sous le plein
rayon de la lanterne de la diligence pour me faire ses yeux
louches et effrayants!...

Nonobstant la prire maternelle, Kit se tourna vivement pour
regarder.

Mais M. Quilp tenait dj tranquillement ses yeux levs vers les
toiles, et paraissait absorb par la contemplation des corps
clestes.

Oh! l'artificieuse crature!... s'cria mistress Nubbles. Mais
venez. Pour tout au monde ne lui parlez pas.

-- Si, ma mre, si, je veux lui parler. Quelle faiblesse!... Dites
donc, monsieur...

M. Quilp affecta de tressaillir et de regarder autour de lui en
souriant.

Voulez-vous bien laisser ma mre tranquille, s'il vous plat? dit
Kit. Comment osez-vous tourmenter une pauvre femme seule comme
elle, et la rendre triste et malheureuse, quand elle a dj bien
assez de motifs pour l'tre sans vous!... N'tes-vous pas honteux
de votre conduite, petit monstre?...

-- Monstre!... rpta Quilp avec un sourire et d'une voix de
ventriloque. (Le nain le plus affreux qu'on ait jamais montr pour
un sou  la foire.) Monstre!... ah!

-- Si  l'avenir vous agissez envers elle avec cette impudence,
reprit Kit en plaant sur son dos le carton de sa mre, je vous le
dis et vous le rpte, monsieur Quilp, je ne le souffrirai pas.
Vous n'avez pas le droit d'agir ainsi; vous savez bien que nous ne
vous avons jamais fait de mal. Ce n'est pas la premire fois; et
si jamais vous la tourmentez ou l'effrayez encore, vous
m'obligerez... et j'en aurais regret  cause de votre taille...
vous m'obligerez  vous corriger.

Quilp ne rpliqua rien; mais, s'approchant de Kit assez prs pour
lui darder un regard  deux ou trois pouces du visage, il le
contempla fixement, recula  courte distance sans dtourner les
yeux, s'approcha de nouveau, recula encore, et renouvela ce mange
une demi-douzaine de fois, comme les ttes qui apparaissent et
disparaissent dans les expriences de fantasmagorie. Kit se tenait
ferme, s'attendant  une prochaine attaque; mais, voyant que
toutes ces dmonstrations n'aboutissaient  rien de srieux, il
fit claquer ses doigts et se retira, entran le plus vite
possible par sa mre qui, mme en coutant les chres nouvelles du
petit Jacob et du poupon, ne pouvait s'empcher de tourner la tte
avec anxit pour voir si Quilp ne les suivait pas.




CHAPITRE XII.


La mre de Kit et pu s'pargner la peine de regarder si souvent
derrire elle; car rien n'tait plus loin de la pense de M. Quilp
que de songer  les poursuivre, elle et son fils, ou de renouveler
la querelle sur laquelle ils s'taient spars.

Il s'en alla droit son chemin, sifflant de temps  autre quelque
bribe de chansonnette; et, avec un visage parfaitement tranquille
et compos, il se dirigea allgrement vers son logis. En route il
voquait l'ide des inquitudes, des terreurs de mistress Quilp
qui, n'ayant pas reu la moindre nouvelle de lui depuis trois
grands jours et deux nuits, et n'ayant pas eu pralablement avis
de son dpart, tait sans doute en ce moment dans une mortelle
anxit, en proie au plus vif chagrin.

Cette gracieuse perspective tait si bien d'accord avec les gots
du nain, et si agrable pour lui, que, tout en marchant, il en
riait  coeur joie jusqu' en avoir les larmes aux yeux. De plus
en plus joyeux, quand il atteignit la rue voisine de sa demeure,
il exprima son plaisir par un cri rauque qui n'effraya pas
mdiocrement un passant paisible qui marchait devant lui sans
s'attendre  cette surprise. Nouvelle jouissance pour Quilp, et
qui augmenta d'autant sa satisfaction.

Telle tait l'heureuse disposition d'esprit de M. Quilp lorsqu'il
atteignit Tower-Hill. L, s'tant arrt  regarder la croise de
son logis, il la trouva plus splendidement claire qu'il n'est
d'usage dans une maison en deuil. Il s'approcha plus prs encore,
couta attentivement et put entendre plusieurs voix se livrant 
une conversation anime, et dans le nombre il reconnut, outre
celles de sa femme et de sa belle-mre, des organes masculins.

Ah! s'cria le nain jaloux, qu'est-ce que c'est que a?... Est-ce
qu'elles reoivent des visites en mon absence?

Une toux touffe qui venait de l'intrieur fut la rponse qu'il
reut.

M. Quilp chercha dans ses poches son passe-partout; mais il
l'avait oubli. Il n'avait d'autre ressource que de frapper  la
porte.

Il y a de la lumire dans le couloir, se dit-il en mettant son
oeil au trou de la serrure. Frappons un lger coup; et avec votre
permission, madame, je vais vous prendre  l'improviste. Hol!...

Il appliqua  la porte un tout petit coup avec prcaution: pas de
rponse. Mais, ayant de nouveau fait jouer le marteau sans plus de
bruit, il vit s'ouvrir tout doucement la porte et aperut le jeune
gardien de son dbarcadre. D'une main, il le saisit au collet; de
l'autre, il le trana jusqu'au milieu de la rue.

Vous m'tranglez, matre, murmura le jeune garon, lchez-moi,
s'il vous plat.

-- Qui est-ce qui est l-haut, chien que vous tes? dit Quilp sur
le mme ton. Parlez, et parlez bas, ou je vous tranglerai pour
tout de bon.

Le jeune garon ne put qu'indiquer la fentre, et rpondre par un
rire touff, mais qui exprimait si bien une gaiet folle, que
M. Quilp furieux prit de nouveau le malheureux  la gorge, et il
allait mettre sa menace  excution ou peu s'en faut, si le jeune
garon ne s'tait adroitement dbarrass de l'treinte du nain
pour se jeter derrire le rverbre voisin: l M. Quilp, aprs de
vains efforts pour l'attraper par les cheveux, fut oblig de
parlementer.

Voulez-vous bien me rpondre? dit-il. Qu'est-ce qu'on fait l
haut?

-- Vous ne me laissez pas parler! dit l'autre. Ils... ah! ah! ah!
pensent que vous... tes mort. Ah! ah! ah!

-- Mort! s'cria Quilp avec un rire froce. Oh! que non. Le
pensent-ils en effet? Le pensent-ils rellement, chien que vous
tes!

-- Ils pensent que vous tes noy, rpondit le jeune garon, dont
la nature malicieuse avait une grande affinit avec celle de son
matre. La dernire fois qu'on vous a vu, c'est au bord du
dbarcadre, et l'on pensait que vous tiez tomb  l'eau. Ah! ah!
ah!

Le plaisir d'espionner son monde dans ce dlicieux concours de
circonstances et de causer un dsappointement gnral en
reparaissant vivant et trs-vivant, procura  Quilp une sensation
plus douce que n'et pu le faire le meilleur coup de fortune. Il
n'tait pas moins rjoui maintenant que son joyeux compagnon: tous
deux restrent quelques instants  grimacer,  souffler comme des
cachalots,  secouer la tte l'un en face de l'autre, de chaque
ct du poteau, comme une incomparable paire de magots de la
Chine.

Pas un mot, dit Quilp s'avanant vers la porte sur la pointe du
pied. Pas un son! mme d'une planche qui crie ou d'un faux pas
dans une toile d'araigne. Noy!... eh! eh! mistress Quilp!...
noy!

En parlant ainsi, il souffla la chandelle, dfit ses souliers, et
se mit en devoir de gravir l'escalier, laissant son jeune ami
enchant, tout entier au dlice de faire ses culbutes dans la rue.

La chambre  coucher donnant sur l'escalier n'tait pas ferme;
M. Quilp se glissa dans cette pice et s'tablit derrire la porte
qui la faisait communiquer au salon. Or, comme elle tait entre-
bille afin de laisser l'air circuler et qu'elle avait en outre
une fente assez commode dont le nain s'tait maintes fois servi
utilement pour espionner et qu'il avait mme largie avec son
couteau  cet effet, non-seulement il put tout entendre, mais il
put voir distinctement tout ce qui se passait.

L'oeil appliqu  cette fente propice, il vit M. Brass assis  une
table o se trouvaient, outre plumes, encre et papier, la cave 
liqueurs, sa propre cave avec son propre rhum de la Jamaque
rserv jusqu'ici pour lui seul! puis de l'eau chaude, d'odorants
citrons, des morceaux de sucre, tout ce qu'il fallait enfin pour
composer un grog dlicieux. Avec tous ces matriaux de choix,
matre Sampson, qui tait loin de mconnatre leurs justes droits
 son attention, avait compos un grand verre de punch aux vapeurs
brlantes; en ce moment mme il tait en train de dlayer le
breuvage avec une cuiller  th et y attachait un regard dans
lequel une faible expression de regret tait domine par un rayon
de douce et agrable jouissance.  la mme table et appuye sur
ses deux coudes se trouvait mistress Jiniwin: elle n'avait plus
besoin de prlever en cachette quelques cuilleres sur le punch
d'autrui; elle buvait  larges gorges dans son verre  elle;
tandis qua sa fille, qui n'avait pas positivement de cendres sur
la tte ni un sac de toile sur les paules, mais bien une tenue
dcente et un certain air de chagrin, tait  demi couche dans un
fauteuil et adoucissait sa peine en acceptant de temps  autre un
peu de ce breuvage bienfaisant. Il y avait l encore deux
bateliers-ctiers qui tenaient des dragues et autres instruments
de leur mtier: le plaisir qu'ils avaient  boire, leur nez
naturellement rouge, leur face enlumine, leur air joyeux, leur
prsence en un mot, augmentaient, bien loin de le diminuer, l'air
de gaiet et de confort qui faisait le vrai caractre de la
runion.

Si je pouvais empoisonner le punch de cette chre vieille dame,
se dit Quilp, je mourrais heureux!

-- Ah! dit M. Brass rompant le silence et levant ses yeux au
plafond avec un soupir, qui sait s'il ne nous regarde pas d'en
haut! Qui sait s'il ne nous contemple pas de... du lieu quelconque
o il peut tre, et s'il n'a pas les yeux fixs sur nous!  mon
Dieu!

Ici M. Brass fit une pause pour boire la moiti de son verre de
punch; puis il reprit ainsi en secouant la tte avec un sourire
triste, mais sans perdre de vue l'autre moiti de son verre:

Il me semble en vrit que j'aperois ses yeux qui tincellent
dans le miroir de cette liqueur. Ah! quand pourrons-nous le revoir
ainsi? Jamais, jamais! Ce que c'est que de nous! une minute avant,
nous sommes ici, ajouta-t-il en levant son grand verre  la
hauteur de son visage; et la minute d'aprs, nous sommes l... Il
gota le contenu, puis, se frappant avec un geste emphatique un
peu au-dessous de la poitrine, il s'cria: Oui, nous sommes dans
la tombe silencieuse. Et penser que me voil ici  boire son
rhum!... Tout cela me semble un rve!

Pour s'assurer sans doute de la ralit de sa position, M. Brass
tendit, tout en parlant, son verre  mistress Jiniwin afin qu'elle
l'emplit; et se tournant vers les deux bateliers:

Alors les recherches ont t tout  fait infructueuses?

-- Tout  fait, mon matre. Mais je crois bien que si son corps
est port quelque part, a sera pour sr du ct de Grinidge[1], 
la mare basse... Est-ce pas, camarade?

L'autre gentleman fit un signe d'assentiment et ajouta que le
corps tait attendu  l'hpital o quelques pensionnaires ne
seraient point fchs de le voir arriver.

Alors il ne nous reste plus qu' nous rsigner, dit M. Brass,
qu' nous rsigner. Ce serait une consolation que d'avoir son
corps, une triste consolation.

-- Oh! certainement oui, dit vivement mistress Jiniwin; si nous
l'avions, au moins n'aurions-nous plus de doutes.

Sampson Brass reprit sa plume.

Occupons-nous, dit-il, de l'avis et du signalement  publier. Il
y a pour nous un plaisir mlancolique  rappeler ses traits. Nous
en tions rests aux jambes...

-- Jambes torses, dit mistress Jiniwin.

-- Pensez-vous qu'elles fussent torses? dit Brass d'un air
confidentiel. Il me semble les voir encore marchant trs-cartes
dans la rue en pantalon de nankin un peu court sans sous-pieds.
Ah! dans quelle valle de larmes nous vivons! Dcidment mettrons-
nous torses?

-- Je pense qu'elles l'taient un peu, dit mistress Quilp avec un
sanglot.

-- _Jambes torses_, dit Brass crivant et parlant  la fois, _la
tte grosse_, _le buste court_, _les jambes torses_.

-- Trs-torses! dit mistress Jiniwin.

-- Non, madame, non, ne mettons pas trs-torses, dit Brass avec
l'expression d'un pieux respect. N'insistons pas sur les
imperfections physiques du dfunt. Il est en un lieu, madame, o
il ne sera plus question de ses jambes. Contentons-nous de mettre
_torses_, madame.

-- Je m'imaginais que vous demandiez l'exacte vrit, dit la
belle-mre. Voil tout.

-- Dieu vous bnisse comme je vous aime! murmura Quilp. Allons,
voil qu'elle y retourne... Toujours du punch!

-- Le soin qui nous occupe, dit l'homme de loi posant sa plume et
vidant son verre, me remet involontairement sous les yeux le
fantme du pre d'Hamlet. Oui, je me figure voir le dfunt avec le
costume qu'il portait tous les jours, son habit, son gilet, ses
souliers, ses bas, son pantalon, son chapeau, son esprit et sa
verve, son loquence et son parapluie; tout cela se prsente  moi
comme autant d'images de ma jeunesse, son linge!... dit encore
M. Brass avec un doux sourire qu'il adressa  la muraille, son
linge qui toujours tait d'une couleur particulire, car c'tait
un de ses caprices, une singulire fantaisie; ah! comme il me
semble le voir encore!

-- Continuez donc le signalement, monsieur, dit mistress Jiniwin
avec impatience; cela vaudrait bien mieux.

-- C'est vrai, madame, c'est vrai, s'cria M. Brass. Le chagrin ne
doit pas engourdir nos facults, madame. Voulez-vous m'en verser
encore une goutte, s'il vous plat? Nous en tions  son nez...

-- Nez plat, dit mistress Jiniwin.

-- Aquilin!... cria Quilp passant sa tte  travers la porte et
touchant de sa main le bout de son nez. Aquilin, sorcire que vous
tes! Le voyez-vous? appelez-vous a un nez plat? Osez-vous
l'appeler ainsi, hein?

-- Oh! magnifique! magnifique! acclama le procureur par la simple
force de l'habitude. Parfait!... Comme il est spirituel!... Quel
homme remarquable! quel homme extraordinaire! et quel art il
possde pour surprendre les gens!

Quilp ne prit point garde  ces compliments, ni  l'air
dcontenanc et terrifi que Brass montrait de plus en plus, ni
aux cris que poussaient sa belle-mre qui se sauva hors de la
chambre, et sa femme qui tomba vanouie. L'oeil fix sur Sampson
Brass, il alla droit vers la table; commenant par le verre du
procureur, il en avala le contenu, puis il fit rgulirement le
tour de la table jusqu' ce qu'il et bu les deux autres verres;
ensuite il mit sous son bras sa cave  liqueurs sans cesser de
dvisager Brass avec son regard trange.

-- Je ne suis pas encore mort, Sampson, dit-il. Non, pas encore!

-- Oh! c'est charmant! s'cria Brass reprenant un peu d'aplomb.
Ah! ah! ah! C'est charmant! Il n'y a pas un homme au monde qui se
ft ainsi tir d'affaire. C'tait une position difficile. Mais il
a un tel flux de bonne humeur, un flux si prodigieux!...

-- Bonsoir, dit le nain avec un geste expressif.

-- Bonsoir, monsieur, bonsoir, s'cria le procureur en se retirant
 reculons. Quelle heureuse, oh! oui, quelle bienheureuse
surprise! Ah! ah! ah! Dlicieux! vraiment dlicieux!

Le nain attendit que le bruit des exclamations de M. Brass se
perdt dans l'loignement, car M. Brass n'avait pas cess de les
continuer  haute voix tout en descendant l'escalier. Il s'avana
alors vers les deux bateliers qui taient rests immobiles dans
une sorte d'tonnement stupide.

N'avez-vous pas, messieurs, dit-il en tenant avec une grande
politesse la porte ouverte, sond la rivire toute la journe?

-- Oui monsieur, et hier aussi.

-- Pardieu! vous vous tes donn l bien de la peine. Je vous prie
de considrer comme  vous tout ce que vous trouverez sur... sur
le corps du noy. Bonsoir.

Les deux hommes s'entre-regardrent; mais sans s'amuser  discuter
sur le point en litige, ils se glissrent hors de la chambre.
Aprs avoir fait si vite maison nette, Quilp ferma les portes; et
tenant toujours prcieusement sa cave  liqueurs, en levant les
paules et se croisant les bras, il resta  considrer sa femme
vanouie, semblable  un cauchemar qui vient de peser sur la
poitrine du patient endormi.




CHAPITRE XIII.


D'ordinaire, les discussions conjugales ont lieu entre les parties
intresses sous la forme d'un dialogue auquel la dame prend part
au moins pour la moiti. Chez M. et mistress Quilp cependant il y
avait, sous ce rapport, exception  la rgle gnrale. Les
observations rciproques se rduisaient  un long monologue du
mari; peut-tre la femme trouvait-elle  y introduire quelques
courtes supplications, mais qui ne s'tendaient pas au del d'une
syllabe jete  intervalles loigns, d'une voix basse et soumise.
Sans la circonstance prsente, mistress Quilp dut attendre
longtemps avant de risquer mme cette humble dfense; revenue de
son vanouissement, elle s'assit en silence, et tout en pleurant
couta avec docilit les reproches de son seigneur et matre.

Ces reproches, M. Quilp les profrait avec tant de volubilit et
de violence et en tordant tellement ses membres et sa figure, que
sa femme, tout accoutume qu'elle tait  l'attitude de son mari
dans ces scnes d'intrieur, se sentit pouvante et presque hors
d'elle. Mais le rhum de la Jamaque et la satisfaction d'avoir
caus un tel mcompte refroidirent par degrs l'emportement de
M. Quilp; et du paroxysme ardent et sauvage auquel elle s'tait
leve, sa fureur descendit lentement  un tat goguenard de
raillerie joviale o elle ne s'pargna pas.

Ainsi, dit Quilp, vous pensiez que j'tais mort et parti pour
toujours? Vous croyiez tre veuve, hein?... Ah! ah! ah! coquine
que vous tes!

-- Vraiment, Quilp, rpondit-elle, je suis trs-fche...

-- Qui en doute? s'cria le nain. Vous trs-fche! Assurment
vous l'tes. Qui doute que vous soyez trs-fche?

-- Je ne suis pas fche que vous soyez revenu  la maison, vivant
et bien portant; mais je suis fche d'avoir t amene 
concevoir l'ide de votre mort. Je me rjouis de vous voir, Quilp;
vrai, je m'en rjouis.

En ralit, mistress Quilp semblait beaucoup plus contente de
revoir son mari qu'on n'et pu s'y attendre, et elle lui tmoigna
pour son heureux retour un intrt sur lequel, tout bien
considr, il n'et pas d compter. Cependant Quilp ne s'en montra
pas autrement mu, si ce n'est qu'il venait lui faire claquer ses
doigts tout prs des yeux avec des grimaces de triomphe et de
drision.

Comment avez-vous pu aller si loin sans me dire un mot ou me
donner de vos nouvelles? demanda la pauvre petite femme en
sanglotant. Comment avez-vous pu tre si cruel, Quilp?

-- Comment j'ai pu tre si cruel, si cruel? s'cria le nain. Parce
que c'tait mon ide. C'est encore mon ide. Je serai cruel si
cela me plat. Je vais repartir.

-- Oh! non.

-- Si fait. Je vais repartir. Je sors d'ici  l'instant. Mon
projet est de m'en aller vivre l o la fantaisie m'en prendra, 
mon dbarcadre,  mon comptoir, et de faire le garon. Vous tiez
veuve par anticipation... Goddam! eh bien! moi, je vais,  partir
d'aujourd'hui, me faire clibataire.

-- Vous ne parlez pas srieusement, Quilp!... dit la jeune femme
en pleurant.

-- Je vous dis, ajouta le nain s'exaltant  l'ide de son projet,
que je vivrai en garon, en vrai sans-souci; j'aurai  mon
comptoir mon logement de garon, et approchez-en si vous l'osez.
Ne vous imaginez pas que je ne pourrai point fondre sur vous  des
heures inattendues; car je vous pierai, j'irai et viendrai comme
une taupe ou une belette. Tom Scott!... O est-il, ce Tom Scott?

-- Je suis ici, monsieur, cria le jeune garon au moment o Quilp
ouvrait la croise.

-- Attendez, chien que vous tes!... Vous allez avoir  porter la
valise d'un clibataire. Faites-moi ma malle, mistress Quilp.
Frappez chez la chre vieille dame pour qu'elle vienne vous aider,
frappez ferme. Hol! hol!

En jetant ces exclamations, M. Quilp s'empara du tisonnier, et,
courant vers la porte du cabinet o couchait la bonne dame, il y
heurta violemment jusqu' ce qu'elle s'veillt dans une terreur
inexprimable. Elle pensait pour le moins que son aimable gendre
avait l'intention de la tuer, afin de lui faire expier la critique
de ses jambes. Sous cette ide qui la dominait, elle ne fut pas
plutt veille, qu'elle se mit  jeter des cris perants, et elle
se ft prcipite par la fentre si sa fille ne s'tait hte de
la dtromper en invoquant son assistance. Un peu rassure en
apprenant quel genre de service on attendait d'elle, mistress
Jiniwin parut en camisole de flanelle. La mre et la fille, toutes
deux tremblantes de peur et de froid, car la nuit tait trs-
avance, excutrent les ordres de M. Quilp en gardant un silence
respectueux. L'excentrique gentleman eut soin de prolonger le plus
possible ses prparatifs pour le plus grand bien des pauvres
femmes; il surveillait l'arrangement de sa garde-robe; aprs y
avoir ajout, de ses propres mains, une assiette, un couteau, une
fourchette, une cuiller, une tasse  th avec la soucoupe et
divers autres petits ustensiles de cette nature, il boucla les
courroies de sa valise qu'il mit sur son paule et sortit sans
prononcer un mot, avec sa cave  liqueurs, qu'il n'avait pas
dpose un seul instant, troitement serre sous son bras. En
arrivant dans la rue, il remit le fardeau le plus lourd aux soins
de Tom Scott, but une goutte  mme la bouteille pour se donner du
montant, et en ayant assen un bon coup sur la tte du jeune
garon comme pour lui donner un arrire-got de la liqueur, le
nain se rendit d'un pas rapide  son dbarcadre, o il arriva
entre trois et quatre heures du matin.

Voil un bon petit coin! dit Quilp lorsqu'il eut gagn  ttons
sa baraque de bois et ouvert la porte avec une clef qu'il avait
sur lui; un bon petit coin!... Vous m'veillerez  huit heures,
chien que vous tes!

Sans autre adieu, sans autre explication, il saisit sa valise,
ferma la porte sur son serviteur, grimpa sur son comptoir, et
s'tant roul comme un hrisson dans une vieille couverture de
bateau, il ne tarda pas  s'endormir.

Le matin,  l'heure convenue, Tom Scott l'veilla. Ce ne fut pas
sans peine, aprs toutes les fatigues que le nain avait eues 
supporter. Quilp lui ordonna de faire du feu sur la plage avec
quelques dbris de charpente vermoulue, et de lui prparer du caf
pour son djeuner. En outre, afin de rendre son repas plus
confortable, il remit au jeune garon quelque menue monnaie pour
servir  l'achat de petits pains chauds, de beurre, de sucre, de
harengs de Yarmouth et autres articles de mnage; si bien qu'au
bout de peu d'instants s'levait la fume d'un djeuner savoureux.
Grce  ces mots apptissants, le nain se rgala  coeur joie; et
enchant de cette faon de vivre libre et bohmienne,  laquelle
il avait song souvent et qui lui offrait, partout o il voudrait
la mener, une douce indpendance de tous devoirs conjugaux et un
bon moyen pour tenir mistress Quilp et sa mre dans un tat
continuel d'agitation et d'alarme, il s'occupa d'arranger sa
retraite et de se la rendre commode et agrable.

Dans cette pense, il se rendit  un march voisin o l'on vendait
des quipements maritimes; il acheta un hamac d'occasion qu'il
accrocha, comme l'et fait un marin, au plafond du comptoir. Il
fit placer aussi dans cette cabine moisie un vieux pole de
navire, avec un tuyau rouill qui tait destin  conduire la
fume hors du toit; et lorsqu'enfin toutes ces dispositions furent
termines, il contempla cet amnagement avec un ineffable plaisir.

Je me suis fait une habitation rustique, comme Robinson Cruso,
dit-il en lorgnant son oeuvre; j'ai choisi un lieu solitaire,
retir, espce d'le dserte o je pourrai tre en quelque sorte
seul quand j'en aurai besoin, et  l'abri des yeux et des oreilles
de tout espion. Personne prs de moi, si ce n'est des rats, et les
rats sont de bons compagnons, bien discrets. Je vais tre au
milieu de ce monde-l aussi heureux que le poisson dans l'eau.
Pourtant je vais voir si je ne trouve pas un rat qui ressemble 
Christophe, celui-l je l'empoisonnerai. Ah! ah! ah! Mais songeons
 nos affaires... les affaires!... Il ne faut pas que le plaisir
fasse oublier les affaires, et voil dj la matine avance!...

Il ordonna ensuite  Tom Scott d'attendre son retour et de ne
point s'amuser  se tenir sur la tte, ou  faire des culbutes, ou
 marcher sur les mains, sous peine de recevoir une ample
correction; puis il se jeta dans un bateau et traversa le fleuve.
Arriv  l'autre bord, il gagna  pied la maison de Bewis Marks,
o M. Swiveller faisait son agrable rsidence. Ce gentleman tait
justement seul  dner dans son tude poudreuse.

Dick, dit le nain en montrant sa tte  la porte, mon agneau, mon
lve, la prunelle de mes yeux, hol! h!

-- Tiens, c'est vous? rpondit M. Swiveller. Comment allez-vous?

-- Et comment va Richard? comment va cette crme des clercs?

-- Une crme bien sure, monsieur, et qui commence  tourner 
l'aigre.

-- Qu'est-ce que c'est? dit le nain en s'avanant. Sally aurait-
elle t mchante? De toutes les jeunes grillardes de sa force,
je n'en connais pas une comme elle, h, Dick!

-- Certainement non, rpliqua M. Swiveller, continuant son repas
avec une grande gravit; elle n'a pas sa pareille. Sally est le
sphinx de la vie domestique.

-- Vous paraissez dcourag? dit Quilp en s'asseyant. Voyons, qu'y
a-t-il?

-- Le droit ne me convient pas, rpondit Richard. C'est trop
aride; et puis on est trop tenu. J'ai pens plus d'une fois  me
sauver.

-- Bah! dit le nain. O iriez-vous, Dick?

-- Je l'ignore. Du ct de Highgate, je suppose. Peut-tre les
cloches sonneraient-elles: Viens, Swiveller, lord maire de
Londres. Le prnom de Wittington tait Dick, comme le mien, vous
savez? Seulement, je voudrais qu'on ne le donnt pas aussi  tous
les chats.

Quilp regarda son interlocuteur avec des yeux dilats par une
expression comique de curiosit, et il attendit patiemment que
l'autre s'expliqut. Mais M. Swiveller ne paraissait nullement
press de fournir des explications. Il dna longuement en gardant
un profond silence; puis enfin il repoussa son assiette, se rejeta
en arrire sur le dossier de sa chaise, se croisa les bras et se
mit  contempler tristement le feu, o quelques bouts de cigares
fumaient tout seuls pour leur propre compte, rpandant une forte
odeur de tabac.

Peut-tre accepteriez-vous un morceau de gteau? dit Richard se
tournant enfin vers le nain. Il doit tre de votre got, puisque
c'est votre oeuvre.

-- Que voulez-vous dire? demanda Quilp.

M. Swiveller rpondit en tirant de sa poche un petit paquet
graisseux qu'il ouvrit avec prcaution, et il exhiba du papier
d'enveloppe un morceau de plum-pudding trs-indigeste,  en juger
par l'apparence, et bord d'une crote de sucre paisse au moins
d'un pouce et demi.

Qu'est-ce que vous dites de cela? demanda M. Swiveller.

-- On dirait un gteau de fiance, rpondit le nain en grimaant.

-- Et de qui croyez-vous que vienne ce gteau? demanda
M. Swiveller qui s'en frottait le nez avec un calme effrayant. De
qui?

-- Ne serait-ce pas...

-- Oui, elle-mme. Vous n'avez pas besoin de rappeler son nom. Ce
nom, d'ailleurs, n'est plus le sien. Maintenant, son nom c'est
Cheggs, Sophie Cheggs! ... Cependant je l'aimais.

_Comme on peut aimer quand on n'a pas une jambe de bois, et mon
coeur,
Mon coeur est bris d'amour pour

Sophie Cheggs!..._

En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pour les besoins de sa
triste cause le refrain de la ballade populaire, il enveloppa de
nouveau le morceau de gteau, qu'il aplatit entre les paumes de
ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna son habit
pardessus, et croisa ses bras sur le tout.

Maintenant, dit-il, j'espre que vous tes content, monsieur;
j'espre que Fred aussi doit tre content. Vous avez jou votre
jeu dans mon malheur, et j'espre que vous serez satisfaits. C'est
donc l le triomphe que je devais obtenir? C'est comme dans la
vieille contredanse, o il y a deux messieurs pour une dame seule.
Vous savez, la dame choisit l'un et laisse l'autre, qui doit aller
 cloche-pied faire tout seul la figure par derrire. Mais ce sont
l les coups de la destine, et la mienne ne fait que m'craser
sous ses pieds.

Dguisant la joie secrte que lui causait la dfaite de
M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyen de le calmer
en tirant le cordon de la sonnette pour commander un extra de vin
ros (c'est--dire de ce qui reprsente ordinairement ce liquide).
Il le versa gaiement et porta divers toasts drisoires  Cheggs,
et d'autres plus srieux au bonheur des clibataires, en invitant
M. Swiveller  lui faire raison. L'effet de ces toasts sur
Richard, joint  la rflexion que nul homme ne peut lutter contre
sa destine, fut tel, qu'en trs-peu de temps M. Swiveller sentit
renatre son nergie et se trouva en tat de donner au nain des
dtails sur la rception du gteau qui, selon toute apparence,
avait t apport  Bewis Marks par les deux miss Wackles en
personne, et remis  la porte de l'tude avec une foule de rires
dont il ne partageait pas la joie.

Ah! dit Quilp, ce sera bientt notre tour de rire.  propos, vous
me parliez du jeune Trent... O est-il?

M. Swiveller lui apprit que son honorable ami avait dernirement
accept une position d'agent responsable dans une banque de jeu
ambulante, et qu'en ce moment il tait en train de faire une
tourne pour les besoins de sa profession parmi les esprits
aventureux de la Grande-Bretagne.

C'est fcheux, dit le nain, car j'tais venu tout exprs pour
m'informer de lui prs de vous. J'avais une ide, Dick. Votre ami
d'en haut...

-- Quel ami?

-- Celui du premier tage...

-- Oui, eh bien?...

-- Votre ami du premier tage, Dick, doit connatre Trent?

-- Non, il ne le connat pas, dit M. Swiveller en secouant la
tte.

-- Oui et non. Il est vrai qu'il ne l'a jamais vu, rpliqua Daniel
Quilp; mais si nous les mettions en rapport, qui sait, Dick, si
Fred, tant convenablement prsent, ne servirait pas les desseins
du locataire tout aussi bien pour le moins que la petite Nelly et
son grand-pre? Qui sait si la fortune de ce jeune homme, et par
suite la vtre, ne serait pas faite?

-- Eh bien, dit M. Swiveller, la vrit est qu'ils _ont t_ mis
en prsence l'un de l'autre.

-- Ils l'ont t!... s'cria le nain attachant sur son
interlocuteur un regard souponneux. Qui a fait cela?

-- Moi, dit Richard avec un peu de confusion. Ne vous ai-je pas
cont cela la dernire fois que vous m'avez appel de la rue en
passant?

-- Vous savez bien que vous ne me l'avez pas cont.

-- Je crois que vous avez raison, dit Richard. Non, je ne vous
l'ai pas cont, je m'en souviens. Oh! oui, je les ai mis un jour
en prsence. Ce fut sur la demande de Fred.

-- Et qu'arriva-t-il?

-- Il arriva que mon ami, au lieu de fondre en larmes quand il
apprit qui tait Fred; au lieu de l'embrasser tendrement et de lui
dire: Je suis ton grand-pre! ou ta grand'mre dguise! comme
nous nous y attendions pleinement, tomba dans un accs de fureur
terrible, lui lana toutes sortes d'injures, et finit par lui dire
que, si la petite Nell et le vieux gentleman avaient t rduits 
la misre, c'tait par sa faute. Il ne nous a pas seulement offert
de nous rafrachir, et... et, en un mot, il nous a mis  la porte
de sa chambre plus vite que a.

-- C'est trange, dit le nain rflchissant.

-- Oui, c'est ce que nous nous disions mutuellement, dit
froidement M. Swiveller; mais c'est parfaitement exact.

Quilp fut compltement branl par cette confidence, sur laquelle
il rflchit quelque temps dans un silence mystrieux. Souvent il
levait les yeux sur le visage de Richard, et, d'un regard
pntrant, il en tudiait l'expression. Cependant, comme il n'y
lut rien qui lui promt de plus amples dtails ou qui pt lui
donner des soupons sur sa vracit; et comme, d'autre part,
M. Swiveller, livr  ses propres mditations, poussait de gros
soupirs et s'enfonait plus avant que jamais dans le triste
chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hta de rompre
l'entretien et de s'loigner, laissant  ses mlancoliques penses
le pauvre amant conduit.

Ils se sont vus! se dit le nain tandis qu'il marchait seul le
long des rues. Mon ami Swiveller a voulu ngocier cette affaire
par-dessus ma tte. Peu importe au fond, puisqu'il en a t pour
ses frais; mais c'est gal, l'intention y tait. Je suis charm
qu'il ait perdu sa matresse. Ah! ah! ah! l'imbcile ne se
soustraira plus  ma direction. Je suis sr de lui dans la maison
o je l'ai plac; je le trouverai toutes les fois que j'aurai
besoin de lui pour mes desseins; et, d'ailleurs, il est, sans le
savoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit tout
ce qu'il sait. Vous m'tes utile, Dick, et vous ne me cotez rien
que quelques rafrachissements par-ci par-l. Il serait bien
possible, monsieur Richard, qu'il convint  mes fins, pour me
mettre en crdit auprs de l'tranger, de lui rvler avant peu
vos projets sur l'enfant; mais pour le moment et avec votre
permission, nous resterons les meilleurs amis du monde.

Tout en poursuivant le cours de ces penses et se livrant le long
de sa route au rve ardent de ses intrts particuliers, M. Quilp
traversa de nouveau la Tamise et s'enferma dans son palais de
garon. Le pole, rcemment pos en ce lieu et d'o la fume, au
lieu de sortir par le toit, s'tait rpandue dans la chambre,
rendait ce sjour un peu moins agrable peut-tre que ne l'eussent
dsir des gens plus dlicats. Mais un pareil inconvnient, loin
de dgoter le nain de sa nouvelle demeure, ne lui en plaisait que
davantage. Ainsi, aprs un dner splendide qu'il avait fait venir
du restaurant, il alluma sa pipe et fuma prs de son pole
jusqu'au moment o il disparut dans un brouillard qui ne laissait
voir que sa paire d'yeux rouges et enflamms et tout au plus, par
moments, sa vague et sombre face, quand dans un violent accs de
toux il dchirait le nuage de fume et cartait les tourbillons
qui obscurcissaient ses traits. Au milieu de cette atmosphre qui
et infailliblement suffoqu tout autre homme, le nain passa une
soire dlicieuse: il se partagea tout le temps entre les douceurs
de la pipe et celles de la cave  liqueurs. Parfois il se donnait
le plaisir de pousser, en manire de chant, un hurlement
mlodieux, qui n'offrait pas, du reste, la moindre ressemblance
avec aucun morceau de musique, soit vocale soit instrumentale, que
jamais compositeur humain ait t tent d'inventer. Ce fut ainsi
qu'il se rcra jusqu' prs de minuit, o il se mit dans son
hamac avec la plus complte satisfaction.

Le premier son qui, le matin, vint frapper ses oreilles, tandis
qu'il avait encore les yeux  demi ferms et que, se trouvant
d'une faon si inaccoutume tout prs du plafond, il prouvait la
vague ide qu'il pouvait bien avoir t mtamorphos en mouche 
viande dans le cours de la nuit, le premier son qu'il entendit fut
le bruit d'une personne qui se lamentait et sanglotait dans la
chambre. Il se pencha avec curiosit vers le bord de son hamac et
aperut mistress Quilp. D'abord il la contempla quelques instants
en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce cri soudain:

Hol!

-- Ah! Quilp, dit vivement la pauvre petite femme en levant ses
yeux, quelle peur vous m'avez faite!

-- Tant mieux, coquine que vous tes! rpliqua le nain. Qu'est-ce
que vous venez chercher ici? Vous venez voir si je ne suis pas
mort, n'est-il pas vrai?

-- Oh! je vous en prie, revenez  la maison, revenez  la maison,
dit mistress Quilp avec des sanglots; nous ne le ferons plus
jamais, Quilp; et aprs tout, ce n'tait qu'une mprise qui
provenait de notre anxit.

-- De votre anxit! dit le nain en grimaant. Oui, oui, je
connais a, vous voulez dire de votre impatience de me voir mort.
Je reviendrai  la maison quand il me plaira, je vous le dclare.
Je reviendrai  la maison et m'en irai quand il me plaira. Je
serai comme un feu follet, tantt ici, tantt l, voltigeant
toujours autour de vous, les yeux fixs sur vous au moment o vous
m'attendrez le moins, et vous tenant dans un tat continuel
d'inquitude et d'irritation. Voulez-vous bien sortir?...

Mistress Quilp n'osa que faire un geste de supplication.

Je vous dis que non, reprit le nain. Non! si vous vous permettez
de venir ici de nouveau,  moins que ce ne soit sur mon
invitation, je lcherai dans mon terrain des chiens de garde qui
hurleront aprs vous et vous mordront. Je dresserai des chausse-
trappes adroitement dissimules, des piges  femmes. Je smerai
des pices d'artifice qui feront explosion quand vous poserez le
pied sur les mches et qui vous feront sauter en mille petits
morceaux. Voulez-vous bien sortir?...

-- Pardonnez-moi. Revenez  la maison, dit la jeune femme d'un
accent pntr.

-- Non-on-on-on-on! hurla Quilp. Non, pas avant que ce soit mon
bon plaisir; et alors je reviendrai aussi souvent que cela me
conviendra, et je ne rendrai compte  personne de mes alles et
venues. Vous voyez la porte?... Voulez-vous bien sortir!

Ce dernier ordre, M. Quilp le pronona d'une voix si nergique et,
en outre, il l'accompagna d'un geste si violent qui marquait son
intention de s'lancer hors de son hamac, et, tout coiff de nuit
qu'il tait, de reconduire sa femme chez elle  travers les rues,
qu'elle s'enfuit rapide comme une flche. Son digne seigneur et
matre tendit le cou et les yeux jusqu' ce qu'elle et franchi le
terrain du dbarcadre; et alors, charm d'avoir eu cette occasion
d'tablir son droit et de poser en fait l'inviolabilit de son
manoir, il partit d'un immense clat de rire, puis s'abandonna
derechef au sommeil.




CHAPITRE XIV.


L'aimable et joyeux propritaire du palais de garon dormit au
milieu de sa socit favorite,  savoir: la pluie, la boue, la
salet, l'humidit, le brouillard et les rats, jusqu' une heure
assez avance du jour. Appelant alors son valet de chambre, M. Tom
Scott, et lui ayant ordonn de l'aider  se lever et de lui
prparer son djeuner, il quitta sa couche et fit sa toilette. Ce
devoir accompli et le repas termin, Quilp se rendit de nouveau
dans Bewis Marks.

Cette visite n'tait pas destine  M. Swiveller, mais  l'ami et
patron d'icelui, M. Sampson Brass. Ces deux gentlemen taient
absents l'un et l'autre; jusqu' miss Sally, la vie et le flambeau
de la loi, qui n'tait pas  son poste. Leur absence  tous tait
signale aux visiteurs par un bout de papier crit de la main de
M. Swiveller et attach au cordon de la sonnette; sans faire
connatre au lecteur  quel moment de la journe il avait t
plac l, ce papier donnait seulement ce vague et trop discret
avis: On sera de retour dans une heure.

Il y a bien au moins une servante, je suppose, dit le nain en
frappant  la porte de la maison. Voyons a.

Aprs un assez long intervalle de temps, la porte s'ouvrit et une
voix grle fit entendre ces mots:

Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre?

-- Hein? murmura le nain en abaissant son regard (chose tout 
fait contraire  ses habitudes) sur la petite servante.

Et la servante rpondit, comme lors de sa premire entrevue avec
M. Swiveller:

Voulez-vous me laisser votre carte ou une lettre?

-- Je vais crire un billet, dit le nain passant devant elle et
entrant dans l'tude. Songez bien  le remettre  votre matre ds
qu'il sera de retour.

M. Quilp grimpa sur le haut d'un tabouret pour crire, tandis que
la petite servante, prmunie contre de pareils vnements par les
instructions qu'on lui avait donnes, attachait sur le nain de
grands yeux, toute prte d'avance, s'il drobait seulement un pain
 cacheter,  se prcipiter dans la rue pour appeler la garde.

Le billet fut promptement crit; il tait trs-court. Tout en le
pliant, M. Quilp rencontra le regard de la petite servante. Il
examina longtemps et curieusement cette jeune fille.

Comment vous trouvez-vous ici? dit le nain en mchant un pain 
cacheter avec d'horribles grimaces.

La petite servante, effraye peut-tre par cet examen, ne put
articuler une rponse intelligible; mais le mouvement de ses
lvres permettait de comprendre qu'elle rptait intrieurement sa
mme phrase au sujet d'une carte ou d'une lettre.

Est-ce qu'on ne vous traite pas mal, ici? Votre matresse n'est-
elle pas un vrai cosaque? dit Quilp d'un ton caressant.

 cette dernire question, la petite servante, avec un regard
trs-fin ml de crainte, serra fortement sa bouche arrondie, et
secoua vivement la tte.

Soit qu'il y et dans cette vivacit de mouvement quelque chose
qui plt  M. Quilp, ou que l'expression qu'avaient prise les
traits de la petite servante fixt son attention pour un autre
motif; soit tout simplement qu'il voult s'amuser  lui faire
perdre contenance, toujours est-il qu'il posa carrment ses coudes
sur le pupitre, et, pressant ses joues entre ses mains, se mit 
la dvisager.

D'o venez-vous? dit-il aprs une longue pose en se caressant
doucement le menton.

-- Je ne sais pas.

-- Quel est votre nom?

-- Je n'en ai pas.

-- Quelle btise!... Comment votre matresse vous appelle-t-elle
quand elle a besoin de vous?

-- Petit dmon.

Elle ajouta tout aussitt, comme si elle craignait d'autres
questions:

Voulez-vous me laisser une carte ou une lettre?

Ces rponses tranges taient de nature  provoquer des questions
nouvelles. Quilp, cependant, sans prononcer un mot de plus,
dtourna son regard de la petite servante, se frotta le menton
d'un air plus proccup que jamais; mais se courbant sur le billet
comme pour en crire l'adresse avec plus de soin et d'exactitude
scrupuleuse, il examina encore la servante du haut de ses pais
sourcils, moins hardiment peut-tre, mais fort attentivement. Le
rsultat de cette investigation secrte fut que notre nain,
voilant son visage de ses mains, s'amusa de la jeune fille avec
malice et sans bruit, jusqu'au moment o les veines de sa face
furent prs de se rompre dans un clat de rire. Enfonant alors
son chapeau sur son front pour dissimuler cette gaiet, il lui
jeta le billet et sortit  la hte.

Une fois dans la rue, il ne put rsister  un secret mouvement
d'hilarit, et se mit  rire en se tenant les ctes, mais  rire
de toutes ses forces, essayant de regarder  travers le grillage
de la salle poudreuse, comme pour apercevoir encore la jeune
fille; il prolongea ce mange jusqu' ce qu'il en ft fatigu.
Enfin il se rendit au Dsert, qui tait situ  une porte de
fusil de son palais de garon; l, il commanda, pour le soir, un
th pour trois personnes dans le berceau du bosquet. En effet, sa
course et son billet avaient eu pour but d'engager miss Sally
Brass et son frre  venir goter les jouissances qu'on savourait
en ce lieu.

Ce n'tait pas prcisment la saison o l'on a l'habitude de
prendre le th dans les tavernes d't, moins encore dans les
tavernes d't dlabres, qui dominent les bords vaseux d'un grand
fleuve  la mare basse. Nanmoins, ce fut dans ce lieu choisi que
M. Quilp ordonna qu'on servt une collation froide; et,  l'heure
convenue, il recevait, sous le toit crevass du berceau ruisselant
d'humidit, M. Sampson avec sa soeur Sally.

Vous aimez les beauts de la nature, dit Quilp avec une grimace.
N'est-ce pas, Brass, que c'est charmant? N'est-ce pas que c'est
nouveau, pur et primitif?

-- C'est dlicieux, en effet, monsieur, rpondit le procureur.

-- Un peu frais? dit Quilp.

-- Non... non, pas tout  fait, ce me semble, monsieur, rpondit
Brass, dont les dents claquaient de froid.

-- Peut-tre un peu humide et fivreux? dit Quilp.

-- Juste assez humide pour tre agrable, rpondit Brass; mais
rien de plus, monsieur, rien de plus.

-- Et Sally? ajouta le nain ravi de plaisir; aime-t-elle cet
endroit?

-- Elle l'aimera mieux, rpondit la virago, quand elle y prendra
le th: faites-nous-le servir, et ne m'ennuyez pas davantage.

-- Douce Sally! s'cria Quilp faisant un geste comme pour
l'embrasser; gentille, charmante, ravissante Sally!

-- C'est un homme vraiment remarquable! dit M. Brass dans un de
ces aparts dont il avait l'habitude; c'est vraiment un
troubadour! vous savez, un troubadour!

Brass semblait laisser tomber ces compliments comme sans y songer,
 son propre insu; mais le malheureux procureur, outre le froid
terrible qu'il ressentait  la tte, avait t mouill en chemin,
et il et volontiers consenti mme  un sacrifice pcuniaire, pour
changer le lieu humide o il se trouvait contre une bonne chambre
bien chaude, o il pt se scher devant un bon feu. De son ct,
Quilp, qui, indpendamment de sa malice dmoniaque, n'tait pas
fch de faire expier  Sampson la part qu'il avait prise dans la
scne de deuil dont il avait t l'invisible tmoin, du temps
qu'il tait noy, observait ces signes de malaise avec un bonheur
inexprimable; il n'aurait pas prouv plus de joie  s'asseoir au
banquet le plus splendide.

Il convient aussi de faire remarquer, comme un petit trait du
caractre de miss Sally Brass, que certainement, pour son propre
compte, elle et support de fort mauvaise grce les dsagrments
du Dsert, et qu'elle n'et sans doute pas manqu de s'en aller
avant l'apparition du th; mais que, sitt aprs avoir remarqu
l'tat pnible, la souffrance secrte de son frre, elle tmoigna
une satisfaction farouche, et se mit  s'amuser  sa manire.
Quoique la pluie filtrt  travers les fentes du toit et mouillt
leurs ttes, miss Brass ne faisait entendre aucune plainte, et
prsidait  la distribution du th avec un calme imperturbable.
Tandis que M. Quilp, dans sa bruyante hospitalit, install sur
une barrique vide, vantait ce lieu de plaisance comme le plus beau
et le plus confortable des trois royaumes, et levait son verre
pour boire  leur prochaine runion de plaisir dans cet agrable
endroit; tandis que M. Brass, avec la pluie qui inondait sa tasse,
faisait de pnibles efforts pour se donner une contenance et
paratre  l'aise; tandis que Tom Scott, qui attendait  la porte
sous un vieux parapluie, se roidissait contre son mal, et
s'efforait de rire  gorge dploye, miss Sally Brass, sans
songer  la pluie qui tombait sur ses charmes fminins et sur sa
riche toilette, se tenait tranquillement assise devant le plateau,
contemplant avec une jouissance intrieure la disgrce de son
frre, et satisfaite, dans son gnreux oubli d'elle-mme, de
rester dans la taverne toute la nuit, en face des tourments qu'il
prouvait, et que son caractre avare et sordide ne lui permettait
point de vouloir viter. Et notez bien, car autrement le portrait
ne serait pas complet, quoique ce ne soit qu'un trait, notez bien
que miss Sally sympathisait au plus haut degr avec M. Brass, et
qu'elle et t hors d'elle si le procureur se ft permis de
contrarier son client en quoi que ce ft.

Au plus fort de cette bruyante partie de plaisir, M. Quilp, ayant,
sous un prtexte en l'air, renvoy son serviteur arien, reprit
tout  coup ses manires habituelles, descendit de sa barrique, et
posa une main sur la manche du procureur.

Un mot, dit le nain, avant d'aller plus loin. Sally, voulez-vous
couter une minute?

Miss Sally se rapprocha, accoutume qu'elle tait  avoir avec
leur hte des confrences qui n'en valaient que mieux, pour tre
dissimules sous un air d'indiffrence.

C'est une affaire, dit le nain promenant son regard du frre  la
soeur, une affaire trs-dlicate. Rflchissez-y bien de concert
quand vous serez seuls.

-- Certainement, monsieur, rpondit Brass tirant de sa poche son
agenda et son crayon. Je vais prendre note des points principaux,
s'il vous plat, monsieur. Des documents remarquables, ajouta le
procureur en levant les yeux au plafond, des documents
parfaits!... Il prsente tout avec tant de lucidit, que c'est un
plaisir de recueillir ses paroles! Je ne connais pas un acte du
Parlement qui le vaille pour tre clair.

-- Si c'est un plaisir, je suis bien fch d'tre oblig de vous
en priver, dit schement Quilp. Serrez votre livre. Nous n'avons
pas besoin de notes. Voil: il y a un garon nomm Kit...

Miss Sally fit un signe de tte pour tmoigner qu'elle connaissait
ce garon.

Kit? dit M. Sampson. Kit?... ah! oui, j'ai entendu ce nom-l;
mais je ne me rappelle pas bien... Je ne me rappelle pas bien...

-- Vous tes aussi lent qu'une tortue, et vous avez le crne aussi
pais qu'un rhinocros! rpliqua son gracieux client avec un geste
d'impatience.

-- Il est admirablement factieux!... s'cria l'obsquieux
Sampson. Ses connaissances en histoire naturelle sont
prodigieuses. C'est un vrai _Bouffon_.

Nul doute que M. Brass ne voult faire un compliment  son hte;
et il est vraisemblable de penser qu'il avait eu l'intention de
dire _Buffon_, mais qu'il avait laiss se glisser dans le mot une
voyelle de trop. Quoi qu'il en soit, Quilp ne lui laissa pas le
temps de se reprendre, mais il s'acquitta lui-mme de ce soin en
lui assenant sur la tte un coup du manche de son parapluie.

Pas de querelle entre nous, dit miss Sally retenant la main de
Quilp. Je vous ai dit que je connais ce garon, et cela suffit.

-- Elle est toujours dans la question! dit le nain en lui donnant
une tape sur le dos et regardant Sampson avec ddain. Sally, je
n'aime point ce Kit.

-- Ni moi, rpondit miss Brass.

-- Ni moi, dit Sampson.

-- Alors, a va bien, s'cria Quilp. La moiti de notre besogne
est dj faite. C'est un de ces honntes gens, un de ces beaux
caractres, un animal qui rde pour surprendre les secrets, un
hypocrite, un double masque, un lche, un espion furtif, un chien
couchant devant ceux qui le nourrissent et l'amadouent, mais pour
tous les autres, c'est un dogue qui vient vous aboyer dans les
jambes.

-- Quelle terrible loquence! s'cria Brass en ternuant. C'est
effrayant!

-- Venons-en  l'affaire, dit miss Sally; pas tant de discours!

-- C'est juste, s'cria Quilp en laissant tomber un nouveau regard
de ddain sur Sampson; toujours elle est dans la question! Je dis,
Sally, que ce Kit est un dogue aboyeur et insolent pour tout le
monde, mais surtout pour moi. En un mot, je lui garde rancune.

-- Cela suffit, monsieur, dit Sampson.

-- Non, cela ne suffit pas, monsieur, dit Quilp en ricanant;
voulez-vous bien m'couter jusqu' la fin? Outre que je lui garde
rancune sur ce qu'il me contrecarre en ce moment et s'est plac
comme une barrire entre moi et un rsultat qui sans cela pourrait
tre une mine d'or pour nous tous; outre ce motif, je rpte qu'il
me dplat, que je le hais. Maintenant, vous connaissez ce garon,
c'est  vous  deviser le reste. Trouvez entre vous quelque moyen
de me dbarrasser de lui, et mettez-le  excution. Puis-je y
compter?

-- Vous pouvez y compter, monsieur, dit Sampson.

-- Alors donnez-moi la main, rpliqua Quilp. Sally, ma belle
enfant, donnez-moi la vtre: je compte sur vous tout autant et
mme plus que sur lui. Voici justement Tom Scott qui revient.
Hol! de la lumire, des pipes, du grog encore! du grog
toujours!... et vive cette charmante soire!

Pas un mot de plus ne fut prononc, pas un regard de plus chang
qui et le moindre rapport au sujet rel de cette runion. Ce trio
avait l'habitude d'agir de concert; les liens d'un intrt mutuel
les attachaient les uns aux autres; il n'tait donc pas besoin de
plus amples explications entre eux. Quilp, reprenant ses faons
bruyantes aussi aisment qu'il les avait quittes, se montra au
bout d'un instant le mme tapageur, le mme petit sans souci, le
mme viveur que quelques minutes auparavant. Il tait dix heures
prcises quand l'aimable Sally sortit du Dsert, soutenant son
tendre et bien-aim frre qui avait le plus grand besoin de
l'appui fraternel que pouvait lui procurer ce corps dlicat, son
pas tant, pour une cause inconnue, fort loin d'tre solide, et
ses jambes ayant des dispositions  faire sans cesse des carts et
 se poser tout de travers.

Accabl, malgr les sommes prolongs qu'il avait faits, par les
fatigues de ces jours derniers, le nain, ne perdit pas de temps
pour se rendre  sa riante demeure, o bientt il rva dans son
hamac.

Abandonnons-le  ses rves, auxquels ne sont peut-tre pas
trangres les douces figures que nous avons laisses sous le
porche de la vieille glise, et allons rejoindre nos voyageurs qui
sont assis  regarder devant eux.




CHAPITRE XV.


Aprs un assez long temps, le matre d'cole reparut  la petite
porte du cimetire. Il accourait vers ses amis tenant  la main un
trousseau de clefs rouilles que le mouvement de sa marche faisait
tinter les unes contre les autres. La prcipitation et le plaisir
qu'il prouvait l'avaient mis presque hors d'haleine lorsqu'il
atteignit le porche: il ne put d'abord que montrer du doigt le
vieux btiment que l'enfant avait contempl avec tant d'attention.

Vous voyez ces deux vieilles maisons? dit-il enfin.

-- Oui, certainement, rpondit Nell. Je n'ai gure regard
qu'elles pendant toute votre absence.

-- Et sans doute vous les eussiez regardes plus curieusement
encore si vous aviez devin ce que j'ai  vous dire. L'une de ces
maisons sera la mienne.

Sans s'expliquer davantage ni laisser  l'enfant le loisir de
rpliquer, le matre d'cole prit la main de Nelly, qu'il mena, le
visage tout rayonnant de joie, jusqu' l'endroit dont il lui avait
parl.

Ils s'arrtrent devant une porte basse et cintre. Aprs avoir
inutilement essay plusieurs clefs, le matre d'cole finit par en
trouver une  laquelle cda l'paisse serrure. La porte s'ouvrit,
en criant sur ses gonds, et permit aux visiteurs d'entrer dans la
maison.

La pice dans laquelle ils pntrrent tait une chambre vote,
qui jadis avait t soigneusement dcore par d'habiles
architectes, et qui conservait encore dans son beau plafond aux
vives artes, aux riches broderies de pierre, des vestiges
brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculpt sur les
murs et qui dfiait l'oeuvre mme de la nature, tait demeur  sa
place comme pour dire combien de fois les feuilles des arbres
avaient repouss et s'taient fltries, tandis que celles-l
avaient brav le temps sans prouver de changement. Les figures 
demi brises qui supportaient l'entablement de la chemine, bien
que mutiles, laissaient voir encore ce qu'elles avaient t
autrefois avant d'tre caches sous la couche de poussire qui les
recouvrait, et s'levaient tristement aux deux cts du foyer
vide, comme des cratures qui auraient survcu  leur gnration
et s'affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.

 une poque loigne, car le changement mme tait antique dans
ce lieu plein de vtust, une cloison de bois avait t construite
dans une partie de la pice pour former un cabinet qui pt servir
de chambre  coucher: vers ce temps, la lumire y pntrait par
une croise ou plutt une lucarne grossirement perce dans
l'paisse muraille. Les matriaux dont elle tait forme, ainsi
que deux siges dposs dans la vaste chemine, avaient,  une
date oublie, fait partie de l'glise du couvent; car le chne,
appropri prcipitamment  sa destination actuelle, avait t
altr dans sa forme premire, mais n'en prsentait pas moins une
quantit de fragments de riches moulures empruntes aux stalles
des religieux.

Une porte tout ouverte menait  une petite chambre ou cellule, o
la lumire pntrait  peine  travers un rideau de lierre, et qui
compltait l'intrieur de cette partie des ruines. La maison
n'tait pas tout  fait dgarnie de meubles. Quelques siges de
forme antique, dont les bras et les pieds semblaient s'tre
affaisss avec l'ge; une table, ou plutt un fantme de table; un
grand vieux coffre qui avait jadis contenu les registres de
l'glise; enfin, divers objets utiles servant aux usages
domestiques, et une certaine quantit de bois  brler pour la
provision d'hiver; tout cela tait rang dans la chambre et
fournissait autant de preuves certaines que la maison avait t
habite  une poque rcente.

L'enfant tournait autour d'elle des regards empreints de ce
sentiment de pieuse vnration avec lequel nous contemplons
l'oeuvre des sicles qui sont devenus comme autant de gouttes
d'eau dans l'immense ocan de l'ternit. Le vieillard les avait
suivis. Tous trois restrent quelque temps silencieux; ils
retenaient leur souffle, comme s'ils avaient craint de troubler,
mme par le moindre bruit, le silence de ce lieu vnrable.

Oh! la belle maison!... dit enfin l'enfant  voix basse.

-- J'avais peur qu'elle ne vous part diffrente, rpondit le
matre d'cole. Vous avez frissonn quand nous y sommes entrs,
comme si vous l'aviez trouve froide ou sombre.

-- Ce n'tait pas cela, rpondit Nelly regardant autour d'elle
avec un lger frmissement. En vrit, je ne saurais vous dire ce
que c'tait; mais j'ai prouv le mme effet lorsque du porche de
l'glise j'ai contempl l'extrieur de cette maison. Peut-tre
est-ce parce qu'elle est si vieille et si grise.

-- C'est un endroit o il doit faire bon vivre, ne trouvez-vous
pas? dit son ami.

-- Oh! rpondit l'enfant en joignant les mains avec ardeur; un
endroit tranquille et heureux, un bon endroit pour vivre et pour
apprendre  mourir!

Elle en et dit davantage; mais domine par l'nergie de ses
penses, sa voix se troubla, et les sons ne vinrent plus  ses
lvres qu'en soupirs confus.

-- Un bon endroit pour vivre, et pour apprendre  vivre, pour
acqurir la sant de l'esprit et du corps! dit le matre d'cole.
Car cette vieille maison sera la vtre.

-- La ntre!... s'cria l'enfant.

-- Oui, rpondit gaiement le matre d'cole, et pour bien des
annes heureuses, j'espre. Je serai votre proche voisin, porte 
porte. Voil votre maison.

Dbarrass maintenant du poids de la grande surprise qui leur
tait prpare, le matre d'cole s'assit et fit placer Nell prs
de lui. Il lui raconta alors comment il avait appris que cet
ancien btiment avait t occup depuis fort longtemps par une
vieille femme ge de prs de cent ans, qui gardait les clefs de
l'glise, l'ouvrait et la fermait pour les services et la montrait
aux trangers; comme quoi cette vieille femme tait morte quelques
semaines auparavant sans qu'on et trouv depuis quelqu'un  qui
confier cet emploi; comme quoi, ayant appris ces circonstances
dans une conversation avec le fossoyeur, qui tait retenu au lit
par un rhumatisme, il avait t amen  parler de sa compagne de
voyage: ce qui avait t si favorablement accueilli par cette
haute autorit, que, sur son conseil, il s'tait dtermin 
soumettre ce sujet au desservant. En un mot, le rsultat de ses
dmarches tait que Nell et son grand-pre devaient tre
prsents, le lendemain, au ministre: il ne restait donc plus
qu'une pure formalit. Mais ils taient par le fait dj nomms au
poste vacant.

Il y a, dit-il, aussi un petit traitement. Sans doute ce n'est
pas grand'chose, mais c'est assez pour vivre dans cette retraite.
En runissant nos ressources nous serons  l'aise, n'ayez pas
peur.

-- Que Dieu vous bnisse et vous protge! dit l'enfant avec des
larmes d'attendrissement.

-- _Amen_, ma chre, rpondit son ami d'un ton de douce gaiet;
puisse le ciel me bnir toujours comme il l'a dj fait en nous
conduisant  travers les soucis et les fatigues jusqu' cette vie
tranquille. Mais  prsent il s'agit de voir ma maison... Allons,
venez!

Ils se rendirent  l'autre btiment. Il fallut chercher dans le
trousseau des clefs rouilles; enfin, ils trouvrent celle qu'il
fallait et ouvrirent la porte vermoulue. Elle donnait sur une
chambre vote et antique, semblable  celle qu'ils venaient de
quitter, mais moins spacieuse et n'ayant pour dpendance qu'une
autre petite pice. Il n'tait pas difficile de comprendre que la
premire maison tait celle du matre d'cole, et que l'excellent
homme avait choisi la moins commode, dans son affection pleine
d'gards pour ses amis. Ainsi que l'autre maison, celle-ci tait
garnie des meubles les plus ncessaires, et elle avait galement
sa provision de bois.

Maintenant ils avaient  s'occuper (occupation bien agrable), de
rendre ces habitations aussi confortables que possible. Bientt
chacune des maisons eut son feu brlant et ptillant dans l'tre,
et colorant les murs vieux et blmes d'une clart vive et gaie.
Nelly exera activement son aiguille; elle rpara les rideaux de
croise en lambeaux, rajusta les dchirures que le temps avait
faites dans les morceaux uss de tapis qu'elle runit pour leur
donner un air dcent. Le matre d'cole nettoya et aplanit le
terrain devant la porte, coupa l'herbe haute, arracha le lierre et
les plantes rampantes qui laissaient pendre en dsordre leurs
tiges languissantes; il donna  l'extrieur des murs un air de
propret et presque de parure. Le vieillard, tantt seul, tantt
avec l'enfant, les aidait tous deux, rendait patiemment quelques
petits services, et se trouvait heureux. Les voisins aussi, au
sortir du travail, vinrent les assister, ou bien leur envoyrent
par leurs enfants de petits prsents et des objets de ncessit
premire pour des trangers. La journe avait t bien remplie:
quand la nuit arriva, elle les trouva tout tonns qu'il y et
encore tant  faire et que l'ombre descendit sitt.

Ils souprent ensemble dans la maison que nous appellerons
dsormais la maison de l'enfant, et, le repas termin, ils
s'assirent en cercle devant l'tre. L,  demi-voix, car leur
coeur tait trop plein et trop satisfait pour leur permettre de
parler  voix haute, ils s'entretinrent de leurs plans d'avenir.
Avant qu'ils se sparassent, le matre d'cole fit lecture de
quelques prires; puis, remplis de bonheur et de reconnaissance
envers Dieu, ils se quittrent pour le reste de la nuit.

 cette heure silencieuse, tandis que le grand-pre dormait
paisiblement dans son lit et que tout se taisait, l'enfant demeura
devant les cendres mourantes  voquer le souvenir de ses
aventures passes, comme si ce n'tait qu'un rve dont elle aimait
 ranimer l'image confuse. La clart du feu qui s'affaissait,
rflchie par les panneaux de chne dont les saillies sculptes se
dcoupaient en lignes sinistres sur l'obscurit du plafond; les
murailles antiques, o d'tranges ombres allaient et venaient,
suivant les vacillations de la flamme; l'aspect solennel du
dprissement qui finit par ronger aussi les objets inanims et
invisibles; partout enfin, autour d'elle, l'image de la mort; cet
ensemble portait dans l'me de Nelly de graves penses, mais aucun
sentiment de terreur ni d'alarme. Peu  peu une mtamorphose
s'tait opre en elle dans les jours de solitude et de chagrin:
sa force avait diminu, mais son courage s'tait fortifi; son
esprit avait grandi, son me s'tait pure; dans son sein avaient
germ ces saintes penses et ces graves esprances qui
n'appartiennent gure qu'aux faibles et aux languissants. Personne
ne vit cette crature fragile lorsqu'elle s'loigna doucement du
feu et qu'elle alla s'appuyer pensive au bord de la petite fentre
ouverte; nul, si ce n'est les toiles, n'tait l pour apercevoir
son visage lev vers le ciel et y lire son histoire. La vieille
cloche de l'glise sonnait l'heure avec un timbre mlancolique,
comme si elle ressentait quelque tristesse d'avoir de si longs
entretiens avec les morts, et d'adresser tant d'avertissements
inutiles aux vivants; les feuilles mortes bruissaient, l'herbe
frmissait sur les tombes; hors cela, tout tait tranquille, tout
dormait.

Quelques-uns de ces dormeurs sans rves taient couchs dans
l'ombre de l'glise, prs des murs; comme s'ils s'y attachaient
pour y trouver protection et bien-tre. D'autres avaient choisi
leur asile sous l'ombrage mouvant des arbres; d'autres sur le
chemin o l'on pouvait passer prs d'eux; d'autres parmi les
tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient prfr
s'tendre sur le sol mme qu'ils avaient foul dans leurs
prgrinations du jour; d'autres, l o le soleil couchant
chaufferait leur petit lit; d'autres, l o ses premiers rayons
les claireraient ds l'aube. Peut-tre n'y avait-il aucune de ces
mes, emprisonnes maintenant dans la tombe, qui et jamais de son
vivant song  se sparer de l'glise, sa vieille compagne; ou si
cette pense avait jamais travers son esprit, il avait conserv
encore pour elle cet amour que l'on a vu des prisonniers garder 
la cellule o ils avaient t longtemps confins, et dont
l'troite enceinte, au moment du dpart, les retenait encore par
de chers et douloureux regrets.

Il s'coula de longues heures avant que l'enfant refermt la
fentre et gagnt son lit. Elle prouvait encore quelque chose de
semblable aux sensations d'autrefois, un frisson involontaire, une
sorte de frayeur momentane, mais qui s'vanouit aussitt sans
laisser d'alarme aprs soi. Ses rves lui montrrent aussi de
nouveau le petit colier; le toit s'ouvrit, et toute une colonne
de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme
elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes critures.
Chers anges! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle
reposait. Quel doux et heureux songe! Au dehors, la tranquillit
de la nature tait reste la mme, si ce n'est que l'air
retentissait des accords d'une musique et du battement des ailes
des sraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa soeur
lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les
tombes. Et alors le rve devint confus et s'vanouit.

Avec l'clat et la gaiet du matin, revint aussi la continuation
des travaux de la veille, le retour de ses penses agrables, un
redoublement d'nergie, de tendresse et d'esprance. Ils
travaillrent activement tous trois, jusqu' midi  mettre en
ordre et arranger leurs maisons; puis ils allrent faire visite au
desservant.

C'tait un vieux gentleman au coeur simple,  l'esprit humble,
modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu'il
avait quitt depuis bien des annes pour venir s'tablir en ce
lieu. Sa femme tait morte dans la maison mme qu'il occupait
encore, et il y avait longtemps qu'il s'tait dtach des joies et
des esprances de la terre.

Il reut avec bont les visiteurs et montra tout de suite de
l'intrt  Nelly. Il s'informa de son nom, de son ge, du lieu de
sa naissance, des vnements qui l'avaient conduite dans ce pays,
et ainsi de suite. Dj le matre d'cole avait racont l'histoire
de l'enfant.

Ils n'ont laiss, lui avait-il dit, aucun ami derrire eux: ils
sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort.
J'aime cette enfant comme si elle tait  moi.

-- Bien, bien, dit le desservant. Qu'il soit fait comme vous le
dsirez. Elle est bien jeune.

-- Elle est plus vieille que son ge, mrie trop tt par l'preuve
de l'adversit, monsieur, rpondit le matre d'cole.

-- Que Dieu l'assiste! Qu'elle se repose et qu'elle oublie tous
ses malheurs! dit le vieux desservant. Mais une glise antique est
un lieu triste et sombre pour un tre aussi jeune que vous, mon
enfant.

-- Oh! non, monsieur, rpliqua Nelly. Je suis bien loin de penser
ainsi, assurment.

-- J'aimerais mieux la voir danser le soir sur le gazon, dit le
desservant, en posant sa main sur la tte de Nelly et souriant
avec mlancolie, que de la voir assise  l'ombre de nos arceaux
poudreux. Songez  cela, et jugez si nos ruines solennelles ne
pseront pas sur son coeur. Votre demande vous est accorde, mon
cher ami.

Aprs quelques autres paroles d'un accueil cordial, les visiteurs
se retirrent et se rendirent  la maison de l'enfant. Ils y
avaient entam une conversation sur leur heureuse fortune, quand
un autre ami parut.

C'tait un petit vieillard qui vivait au presbytre o il s'tait
tabli, comme le matre d'cole et ses protgs ne tardrent pas 
l'apprendre, depuis la mort de la femme du desservant, qui
remontait  une quinzaine d'annes environ. Ds le collge, il
avait t le meilleur ami du ministre, et depuis, en tout temps,
son compagnon assidu. Dans les premiers moments de douleur il
tait accouru pour le consoler et le soutenir, et,  partir de
cette poque, jamais ils ne s'taient spars. Le petit vieillard
tait l'me du village, le conciliateur de tous les diffrends;
c'tait l'ordonnateur de toutes les ftes, le dispensateur des
libralits de son ami, auxquelles il ajoutait beaucoup du sien;
le mdiateur universel, le consolateur de tous les affligs. Pas
un des braves villageois n'avait song  s'informer de son nom,
ou, s'ils l'avaient appris, ils l'avaient oubli pour lui donner
un autre titre. Peut-tre d'aprs une vague rumeur des succs
qu'il avait obtenus au collge et donc le bruit s'tait rpandu
lors de son arrive, peut-tre aussi parce qu'il ne s'tait pas
mari et ne menait pas de famille  sa suite, on l'avait appel
le vieux bachelier. Ce nom lui plaisait, ou du moins lui
convenait autant qu'un autre, et depuis ce temps il tait rest
pour tout le monde le vieux bachelier. Or, c'tait le vieux
bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soin de faire
apporter la provision de combustible trouve par les voyageurs
dans leur nouveau domicile.

Il souleva le loquet, montra un moment au seuil de la porte sa
bonne petite face ronde, et entra dans la chambre en homme qui
n'tait pas tranger aux localits.

Vous tes monsieur Marton, le nouveau matre d'cole? dit-il en
saluant l'ami de Nell.

-- Oui, monsieur.

-- Vous arrivez ici avec d'excellentes recommandations et je suis
charm de vous voir. Je serais venu vous visiter ds hier, car
j'attendais votre arrive, mais j'ai t oblig d'aller dans le
pays porter une lettre d'une mre malade  sa fille qui est en
service  quelques milles d'ici; je ne fais que de revenir. N'est-
ce pas l la jeune gardienne de notre glise? Vous n'en tes que
davantage le bienvenu pour nous l'avoir amene ainsi que ce
vieillard. Et c'est de bon augure pour un matre que d'avoir
commenc par apprendre lui-mme  pratiquer l'humanit.

-- Depuis quelque temps elle a bien souffert, dit le matre
d'cole, rpondant ainsi au regard que le visiteur avait laiss
tomber sur Nelly en l'embrassant sur la joue.

-- Oui, oui, je vois bien qu'elle a souffert, dit le vieux
bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur coeur aussi.

-- En effet, monsieur, ce n'est que trop vrai.

Tour  tour, le vieux bachelier promena son regard du grand-pre 
l'enfant, dont il prt tendrement la main. Il se leva.

Vous serez plus heureux avec nous, dit-il; ou du moins nous
ferons tout pour cela. Vous avez dj fait bien des amliorations
ici. Est-ce votre ouvrage, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Nous en ferons d'autres encore, qui ne vaudront certainement
pas mieux, mais au moins avec plus de ressources.  prsent,
voyons, voyons un peu.

Nell l'accompagna dans les autres petites chambres ainsi que dans
le reste des deux maisons. Il fit la remarque qu'il manquait  et
l divers objets ncessaires et s'engagea  y pourvoir, grce 
une collection d'articles divers qu'il possdait chez lui, et ce
devait tre un magasin des plus varis et des plus htrognes.
Tout cela arriva presque aussitt: car une dizaine de minutes ne
s'taient pas coules, quand le petit gentleman qui venait de les
quitter reparut charg de vieilles planches, de morceaux de tapis,
de couvertures et autres objets d'usage domestique; il tait suivi
d'un jeune homme qui portait un fardeau de mme nature. On jeta le
tout en un monceau sur le parquet; puis il fallut dployer une
grande activit pour dbrouiller, arranger, mettre en place les
dons du vieux bachelier qui prsidait au travail avec un plaisir
extrme et y mettait la main lui-mme avec une vivacit sans
gale. Lorsqu'il ne resta plus rien  faire, il ordonna au jeune
homme d'aller rassembler les enfants de l'cole et de les amener
devant leur nouveau matre, qui les passerait solennellement en
revue.

Une jolie collection d'lves, mon cher Marton; vous serez
content de les voir, dit-il, se tournant vers le matre d'cole
quand le jeune homme se fut loign. Mais je ne leur dis pas ce
que je pense d'eux; cela gterait tout.

Le messager reparut bientt  la tte d'une longue file de
bambins, grands et petits, qui, reus par le vieux bachelier  la
porte de la maison, tombrent dans une foule de convulsions de
politesse, pour montrer leur civilit; tenant d'une main serre
leurs chapeaux et leurs bonnets rduits  leur plus simple
expression et se livrant  toute sorte de saluts et de rvrences:
le vieux gentleman contemplait d'un oeil ravi ces dmonstrations
de respect auxquelles il donnait son approbation par de frquents
signes de tte et des sourires ritrs. La vrit est que le
plaisir qu'il avait  les voir n'tait pas aussi scrupuleusement
dissimul qu'il avait bien voulu le faire croire au matre
d'cole; il ne pouvait s'empcher de le manifester par des
remarques confidentielles et des chuchotements prononcs assez
haut pour que chacun des lves l'entendt parfaitement.

Ce premier enfant, mon cher matre d'cole, dit le vieux
bachelier, c'est John Owen; un garon plein de moyens, monsieur,
une nature franche et honnte; mais c'est trop irrflchi, trop
joueur, trop lger. Cet enfant, mon cher monsieur, se romprait le
cou pour s'amuser et priverait ainsi ses parents de leur
principale consolation; et entre nous, regardez-le bien quand il
fera le lvrier en jouant  la chasse au livre, vous verrez comme
il franchit haies et fosss et comme il glisse adroitement tout du
long jusqu'au bas de la petite carrire. Vous verrez, vous verrez!
Vraiment c'est magnifique.

John Owen, aprs cette admonition terrible dont il n'avait rien
perdu, fit place  un autre enfant galement prsent par le vieux
bachelier.

Maintenant, monsieur, dit-il, regardez celui-ci. Vous le voyez?
Il se nomme Richard Evans. Il a une facilit surprenante pour
apprendre; il est dou d'une bonne mmoire et d'une intelligence
ouverte; en outre, il possde une belle voix et une oreille juste
pour chanter les psaumes, et sous ce rapport, personne ne le vaut
ici. Cependant, monsieur, cet enfant finira mal; il mourra sur
l'chafaud, j'en ai peur; croiriez-vous qu' l'glise monsieur
s'endort toujours pendant le sermon? et tenez! pour vous avouer
toute la vrit, monsieur Marton, je faisais de mme  son ge, et
je suis bien certain que cela tenait  ma constitution et que je
ne pouvais m'en empcher.

L'lve plein d'avenir tant bien et dment difi par ce reproche
effrayant, notre vieux garon passa  un autre.

Mais  propos d'exemples  viter, dit-il, j'ai l des petits
garons qui semblent faits tout exprs pour servir d'avertissement
et de fanal  tous leurs camarades. En voici un que vous
n'pargnerez pas, j'espre. Ce gaillard que vous voyez l, avec
des yeux bleus et des cheveux blond clair; c'est un nageur,
monsieur, un plongeur, Dieu nous bnisse! c'est un garnement,
monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeter dans dix-huit pieds
d'eau tout habill pour repcher un chien d'aveugle qui se noyait
sous le poids de sa chane et de son collier, tandis que le matre
de l'animal se tordait les mains sur le rivage, se lamentant sur
la perte de son guide, de son meilleur ami. J'ai envoy sous le
voile de l'anonyme deux guines  ce brave enfant pour la peine,
aussitt que j'ai su ce beau trait, ajouta le vieux bachelier avec
ce ton de demi-voix qui lui tait particulier; mais n'en soufflez
mot, car il ne se doute pas le moins du monde que cet argent lui
soit venu de moi.

Aprs ce grand coupable, le vieux garon passa  un autre, puis 
un troisime, et ainsi de suite tout le long de la range, et pour
mieux les retenir dans les bornes de la discipline, il ne manquait
pas d'insister avec le mme zle sur celles de leurs qualits qui
lui plaisaient le plus et se rapportaient le plus sans doute  ses
prceptes et  son propre exemple.  la fin, craignant de les
avoir affligs par son excessive svrit, il les renvoya tous
avec un petit prsent, en les invitant  retourner paisiblement
chez eux sans sauter, ni se battre, ni se dtourner de leur
chemin; ajoutant, toujours  demi-voix, mais de manire  tre
entendu de tous, que lorsqu'il tait enfant il n'aurait jamais pu
s'empcher de dsobir  un ordre semblable, dt sa vie en
dpendre.

 partir de ce moment, le matre d'cole conut bonne esprance
pour lui-mme de ces dispositions cordiales et bienveillantes du
vieux bachelier. Il le quitta, le coeur lger, l'esprit joyeux, et
s'estima l'homme le plus heureux de la terre. Cette nuit-l
encore, les fentres des deux antiques maisons s'clairrent du
reflet des bons feux qu'on entretenait  l'intrieur; et le vieux
garon, avec son ami le desservant, s'arrtant pour contempler ces
fentres au moment o ils revenaient de leur promenade du soir,
s'entretinrent  voix basse de la charmante enfant, mais ils se
retournrent vers le cimetire avec un soupir.




CHAPITRE XVI.


Ds le matin, Nelly fut leve de bonne heure: aprs s'tre
acquitte d'abord des soins du mnage, aprs avoir tout apprt
pour le matre d'cole, bien assurment contre le dsir de cet
excellent homme, car il et voulu lui pargner cette peine, elle
dtacha d'un clou enfonc prs de la chemine un petit trousseau
de clefs que le vieux bachelier lui avait solennellement remis la
veille, et elle sortit seule pour aller visiter l'glise.

Le ciel tait serein et brillant, l'air transparent, parfum de la
frache senteur des feuilles rcemment tombes, et vivifiant pour
les sens. Le cours d'eau voisin tincelait et coulait avec un
murmure mlodieux; la rose scintillait sur les tertres verts,
comme des larmes verses sur les morts par les esprits
bienfaisants.

Quelques jeunes enfants, aux figures panouies, jouaient  cache-
cache parmi les tombes. Ils avaient avec eux un petit poupon
qu'ils avaient pos tout endormi sur la spulture d'un enfant dans
un lit de feuilles sches. Cette spulture tait toute rcente;
peut-tre en ce lieu gisait une petite crature qui, douce et
patiente dans sa maladie, s'tait souvent mise l sur son sant
pour regarder ces heureux joueurs, avant de se reposer tout  fait
 la mme place.

Nelly s'arrta prs de la troupe mutine et demanda  l'un des
enfants:

De qui est-ce l le tombeau?

-- Ce n'est pas un tombeau, rpondit celui-ci; c'est un jardin...
le jardin de mon frre. Il est plus vert que les autres jardins,
et les oiseaux l'aiment bien, parce que mon frre avait l'habitude
de donner  manger aux oiseaux.

Tout en parlant, l'enfant considrait Nelly avec un sourire. Il
s'agenouilla, s'tendit un moment en appuyant sa joue contre le
gazon, puis se releva et s'enfuit gaiement en quelques bonds
rapides.

Nelly dpassa l'glise, dont elle contempla la tour gothique,
franchit la porte guichete du cimetire, et pntra dans le
village. Le vieux fossoyeur, appuy sur une bquille, prenait
l'air devant la porte de sa chaumire et il souhaita le bonjour 
Nelly.

Allez-vous mieux? dit Nelly s'arrtant pour causer avec lui.

-- Oui, certainement, rpondit le vieillard. Je vous remercie
beaucoup; infiniment mieux.

-- Avant peu, vous serez tout  fait bien.

-- Avec la permission de Dieu et un peu de patience. Mais entrez,
entrez.

Le vieux fossoyeur la prcda en boitant.

Prenez garde; il y a, dit-il, un pas  descendre.

Ayant lui-mme descendu ce pas, non sans une grande difficult, il
introduisit Nelly dans sa modeste habitation.

Vous voyez, dit-il, il n'y a qu'une chambre. Il y en a bien une
autre l-haut, mais depuis quelques annes elle ne me sert pas,
parce que l'escalier est devenu trop rude  monter. Toutefois, je
pense bien que je la reprendrai l't prochain.

Nelly s'tonna qu'une tte grise comme cet homme, surtout exerant
une pareille profession, pt parler aussi  l'aise du temps 
venir. Il s'aperut que son regard se promenait sur les outils
accrochs le long de la muraille, et il sourit.

Je parie, dit-il, savoir ce que vous pensez.

-- Eh bien?

-- Vous pensez que je me sers de tous ces outils pour creuser les
tombes.

-- En effet, je m'tonnais de ce que vous aviez besoin d'en
employer tant.

-- Et vous aviez bien raison. C'est que, voyez-vous, je suis
jardinier. Je bche le terrain pour y planter des choses destines
 vivre et  crotre. Il ne faut pas croire que mes oeuvres
doivent toutes moisir et pourrir en terre. Voyez-vous au milieu
cette bche?

-- Qui est si vieille, si brche, si use?... Oui.

-- C'est la bche du fossoyeur, et vous voyez qu'elle a du
service. On se porte bien dans ce pays-ci, et cependant elle a
fait joliment du travail. Si elle pouvait parler, cette bche,
elle vous parlerait de plus d'une besogne inattendue qu'elle et
moi nous avons accomplie ensemble; mais j'oublie tout  prsent,
je n'ai plus qu'une pauvre mmoire. Ce n'est pas bien nouveau ce
que je vous dis l, ajouta-t-il avec empressement; cela a toujours
t et sera toujours.

-- Voil des fleurs et des arbustes pour tmoigner de votre autre
besogne, dit l'enfant.

-- Oh! oui, et aussi de grands arbres... Et ceux-ci ne sont pas
trangers aux travaux du fossoyeur, comme vous pourriez le croire.

-- Non!...

-- Non, c'est--dire dans mon esprit, dans mon souvenir. Souvent
ils ont aid ma mmoire; car ils me disent que j'ai plant tel
arbre pour la naissance de tel homme. L'arbre reste pour me
rappeler que l'homme est mort. Quand je contemple son ombre large,
et me souviens de ce qu'tait cet arbre au temps de cet homme,
cela me remet juste  la pense l'ge de mon autre besogne, et
alors je puis vous prciser l'poque o je creusai sa tombe.

-- Mais il y en a qui peuvent vous faire souvenir aussi de
quelqu'un de vivant?

-- De vingt morts pour un vivant, tant femmes que maris, pres et
mres, frres, soeurs, enfants, amis, oh! oui, une vingtaine pour
le moins. Voil ce qui fait que la bche du fossoyeur est devenue
tout use, tout brche. Il m'en faudra une neuve l't
prochain.

L'enfant le regarda vivement; elle s'imaginait que ce vieillard
voulait plaisanter avec son ge et ses infirmits; mais le
fossoyeur qui ne se doutait nullement de sa surprise parlait trs-
srieusement.

Ah! dit-il aprs un court silence, les hommes n'apprennent
rien... Non, ils n'apprennent rien. Il n'y a que nous, nous qui
retournons cette terre o rien ne pousse et o tout meurt, qui
pensions  ces choses; je dis, comme il faut y penser... Vous avez
t  l'glise?

-- J'y vais en ce moment, rpondit Nell.

-- Il y a l, dit le fossoyeur, un vieux puits, juste sous le
beffroi, un puits profond, noir et sonore. Durant quarante ans,
vous n'avez qu' laisser glisser le seau jusqu' ce que le premier
noeud de la corde soit dgag du treuil, et alors vous l'entendez
clapoter dans l'eau froide et sombre. Peu  peu l'eau se retire;
de sorte qu'au bout de dix ans il faut plonger jusqu'au second
noeud, drouler beaucoup plus de corde, sinon le seau se balance
tendu et vide. Dix ans aprs, l'eau s'est retire encore; cela va
jusqu'au troisime noeud. Dix ans de plus, et le puits s'est
dessch; et alors si vous descendez le seau jusqu' ce que vos
bras soient puiss de fatigue et que vous ayez employ  peu prs
toute la corde, vous entendrez sur le sol au-dessous un cliquetis
et un bruissement soudain, un son qui vous paratra si prolong et
si lointain, qu'il vous fera manquer le coeur, et que vous serez
entrane en avant comme si vous alliez tomber dans le puits.

-- Quel endroit terrible pour y aller la nuit!... s'cria l'enfant
qui avait suivi si attentivement les regards et les paroles au
fossoyeur, qu'elle se croyait au bord de l'abme.

-- Qu'est-ce que ce puits? Un tombeau!... reprit-il. Quoi de plus?
Tous nos vieillards le savent, et cependant lequel d'entre eux y
songe, quand leur printemps s'est vanoui, quand la force leur
manque, quand leur vie va dclinant? pas un seul!

-- N'tes-vous pas trs-g vous-mme? demanda involontairement
l'enfant.

-- J'aurai soixante-dix-neuf ans l't prochain.

-- Vous travaillez encore, quand vous tes mieux portant?

-- Travailler! certainement. Vous verrez prs d'ici mes jardins.
C'est moi qui ai arrang, dispos en entier de mes mains tout le
terrain. L'anne prochaine, ce sera  peine si je pourrai
apercevoir le ciel, tant mon feuillage sera devenu pais. Et puis
j'ai ma besogne d'hiver aussi, le soir.

En parlant ainsi, il ouvrit un buffet prs duquel il tait assis
et il en tira quelques petites botes de vieux bois grossirement
sculptes.

Des gentilshommes qui sont pris des temps anciens et de ce qui
s'y rattache, dit-il, achtent volontiers ces chantillons de
notre glise et de nos ruines. Parfois je confectionne ces botes
avec des dbris de chne que je trouve  et l, parfois avec des
restes de cercueils que les votes ont prservs longtemps de la
destruction. Voyez ceci; c'est un petit coffret de cette dernire
matire, il est garni aux artes de fragments de plaques de cuivre
sur lesquelles ont t graves autrefois des inscriptions funbres
qu'on lirait bien difficilement aujourd'hui.  cette poque de
l'anne, je n'ai pas pour le moment beaucoup de ce bois, mais j'en
aurai abondamment l't prochain.

L'enfant lui fit compliment de ces jolis ouvrages; puis bientt
aprs elle s'loigna. Tout en marchant, elle pensait combien il
tait trange que ce vieillard qui tirait une triste morale de ses
travaux et de tous les objets dont il tait entour, ne s'en fut
jamais fait l'application  lui-mme; et que, tout en
s'appesantissant sur l'incertitude de la vie humaine, il semblt,
dans ses paroles comme dans ses actions, se croire immortel. Mais
ses rflexions ne s'arrtrent pas sur ce sujet; car elle avait
assez de raison pour comprendre que dans les desseins de bont et
de charit de la Providence la nature humaine doit tre ainsi, et
que le vieux fossoyeur, avec ses plans pour l't suivant, n'tait
que le type de l'humanit tout entire.

Ce fut au sein de ces mditations qu'elle atteignit l'glise. Il
lui fut facile de trouver la clef qui ouvrait la porte extrieure,
car  chacune des clefs tait attache une tiquette de parchemin
jauni. Le cliquetis de la serrure veilla un bruit sourd; et quand
Nelly entra dans l'glise d'un pas chancelant, l'cho qui y
retentit la fit tressaillir.

Tout ce qui se produit dans notre vie, soit en bien, soit en mal,
nous frappe par le contraste. Si le calme d'un simple village
avait mu l'enfant d'autant plus vivement qu'elle avait t
oblige, pour y arriver, de traverser, sous le poids de la fatigue
et du chagrin, des chemins noirs et rudes, quelle ne fut pas son
impression lorsqu'elle se trouva seule au milieu de ce monument
solennel! La lumire mme, en passant par les fentres
surbaisses, semblait vieille et grise; l'air, pntr de miasmes
de terre et de moisissure, tait comme charg d'un principe de
mort dont le temps avait dgag les parties les plus impures, et
il soupirait  travers les arcades, les nefs et les faisceaux de
piliers, comme le souffle des sicles couls! Le pav tait tout
bris, tout us par les pieds des fidles, comme si le Temps,
venant  la suite des plerins, avait effac leurs traces pour ne
laisser que des dalles qui s'en allaient en miettes. Les poutres
taient rompues, les arcades affaisses; les murailles sapes
tombaient en poussire; la terre avait perdu son niveau; sur les
tombes fastueuses, pas une pitaphe n'tait reste: tout enfin,
marbre, pierre, fer, bois et poussire, n'tait plus qu'un
monument de ruine commune. Les oeuvres les plus belles comme les
plus vulgaires, les plus simples comme les plus riches, les plus
magnifiques comme les moins imposantes, les oeuvres du ciel aussi
bien que celles de l'homme, avaient toutes subi le mme sort et
prsentaient le mme aspect.

Une partie de l'difice avait servi de chapelle baronniale; on y
voyait les images des guerriers couchs sur leurs lits de pierre,
les mains jointes, les jambes croises. Ces chevaliers qui avaient
combattu en Palestine, taient encore ceints de leur pe et
couverts de leur armure comme de leur vivant. Les armes de
quelques-uns, leur casque, leur cotte de mailles taient suspendus
prs d'eux,  la muraille,  des crochets rouills. Tout briss et
mutils qu'taient ces dbris, ils conservaient encore leur
ancienne forme et une partie de leur antique splendeur.

Ainsi les traces de la violence survivent  l'homme sur la terre,
et les vestiges de la guerre et du carnage se mlent aux emblmes
funraires, longtemps aprs que ceux qui rpandirent la dsolation
sont devenus des atomes de poussire.

L'enfant s'assit dans ce lieu vnrable et silencieux, parmi les
figures roides et immobiles des tombes qui, pour Kelly, donnaient
 ce ct de l'glise encore plus de tranquillit et de majest;
promenant autour d'elle des regards pleins d'un respect craintif
mlang d'un plaisir calme, elle se trouva heureuse: elle sentit
qu'elle jouissait du repos. Elle prit une Bible sur un banc et se
mit  lire; puis, posant le livre, elle s'abandonna  la pense
des jours d't, du brillant printemps qui reviendrait; des rayons
de soleil qui tomberaient obliquement sur la nature endormie; des
feuilles qui trembleraient  la fentre et projetteraient sur le
pav leur ombre lumineuse; des chants d'oiseaux; des boutons et
des fleurs s'panouissant autour des portes; de la douce brise qui
se jouerait dans l'espace et ferait flotter les bannires
dchires. Peu importait que ce lieu veillt des ides de mort!
Quand on mourrait, il resterait toujours le mme; ces objets, ces
sons se prsenteraient avec le mme charme; il n'y avait rien de
pnible  penser qu'on dormirait au milieu d'eux.

Nelly quitta la chapelle, lentement et se retournant souvent pour
regarder en arrire. Elle arriva  une porte basse qui donnait sur
la tour, l'ouvrit, gravit dans l'ombre l'escalier tournant;
parfois seulement elle apercevait, par le demi-jour d'troites
meurtrires, les degrs qu'elle venait de quitter, ou entrevoyait
le reflet mtallique des cloches charges de poussire. Enfin,
elle termina son ascension et atteignit le sommet de la tour.

Oh! quelle explosion clatante et soudaine de lumire! La
fracheur des plaines et des bois qui s'tendaient au loin de tous
cts, jusqu' la limite azure de l'horizon; les troupeaux qui
paissaient dans les pturages; la fume qui, s'levant par-dessus
les arbres, semblait sortir de la terre; les enfants qui prs de
l'glise se livraient  leurs joyeux bats; tout tait beau, tout
tait heureux! C'tait comme une transition de la mort  la vie,
comme un vol vers le ciel.

Les coliers passrent au moment o Nelly arrivait au porche et
refermait la porte de l'glise. En longeant l'cole, elle put
entendre un bourdonnement de voix. Ce jour-l seulement, son ami
avait commenc ses classes. Le bruit augmenta; Kelly se retourna
et vit les enfants sortir en troupe et se disperser avec des cris
joyeux et des gambades. Je suis bien contente, pensa-t-elle,
qu'ils passent devant l'glise. Et elle eut la fantaisie de
s'arrter pour voir quel effet produisait ce bruit, et comme
l'cho en serait agrable en venant expirer dans ses oreilles.

Ce mme jour, par deux fois encore, Nelly visita la vieille
chapelle, lut  la mme place le mme livre, et se laissa aller au
mme cours de penses tranquilles. Lorsque le crpuscule du soir
fut tomb, quand les ombres de la nuit qui descendait rendirent
l'difice plus grave et plus svre encore, Nelly resta comme
rive au sol, sans rien craindre ni sans songer  s'loigner.

Ses amis, qui la cherchaient, la trouvrent enfin en ce lieu et la
ramenrent  la maison. Elle tait ple, mais paraissait heureuse
jusqu'au moment o, avant de se sparer, on changea le bonsoir.
Alors, comme le pauvre matre d'cole se penchait pour baiser la
joue de Nelly, il crut sentir une larme tomber sur son visage.




CHAPITRE XVII.


Parmi ses occupations diverses, le vieux bachelier trouvait dans
l'antique glise une source inpuisable d'intrt et d'agrment.
Il en tait devenu fier, comme la plupart des hommes le sont des
merveilles du petit monde o ils se meuvent; il en avait fait une
tude particulire; il en avait appris l'histoire; plus d'un jour
d't le trouva dans l'intrieur de l'glise, plus d'une soire
d'hiver le vit au coin du feu du desservant, mditant sur ce sujet
favori et ajoutant quelque richesse nouvelle  son petit trsor de
traditions et de lgendes.

Comme il n'tait pas de ces esprits farouches qui voudraient
mettre  nu la Vrit, en la dpouillant du peu de voiles et de
vtements que le temps et la fconde imagination des potes aiment
 lui prter, des agrments qui la dcorent et servent, comme les
eaux de son puits,  donner des grces de plus aux charmes qu'ils
cachent et montrent  moiti,  veiller l'intrt et la curiosit
plutt qu' faire natre la langueur et l'indiffrence; comme,
loin de ressembler  ces censeurs moroses et endurcis, le vieux
bachelier aimait  voir la desse couronne de ces guirlandes de
fleurs sauvages que la tradition a tresses pour lui en faire une
brillante parure, et qui souvent ont d'autant plus de fracheur
qu'elles ont plus de simplicit; il marchait d'un pas lger et
posait une main lgre sur la poussire des sicles. Il aurait t
bien fch de soulever aucune des nobles pierres qu'on y avait
leves sur les tombes, pour voir s'il tait vrai qu'il y et l-
dessous quelque coeur honnte et loyal. Ainsi, par exemple, il y
avait un vieux cnotaphe de pierre grossire qui, depuis longues
gnrations, passait pour contenir les ossements d'un certain
baron, lequel, aprs avoir port le ravage, le pillage et le
meurtre en pays tranger, tait revenu plein de repentir et de
douleur faire pnitence et mourir dans sa patrie. Or, de doctes
antiquaires avaient rcemment dcouvert que cette tradition
n'tait nullement fonde, et que le baron en question tait mort,
 les en croire, les armes  la main sur un champ de bataille, en
grinant des dents et profrant des maldictions jusqu' son
dernier soupir. Le vieux bachelier soutint haut et ferme que la
tradition seule tait vridique; que le baron, repentant de ses
crimes, avait fait de grandes charits et rendu doucement son me
 Dieu; et que, si jamais baron monta au ciel, celui-ci y tait
assurment bien tranquille. Autre exemple: lorsque les mmes
archologues prtendirent prouver qu'un certain caveau secret ne
contenait nullement la tombe d'une vieille dame qui avait t
pendue, trane sur la claie et cartele par les ordres de la
glorieuse reine lisabeth, pour avoir secouru un malheureux prtre
qui se mourait de faim et de soif  sa porte, le vieux garon
soutint solennellement, envers et contre tous, que l'glise tait
sanctifie par la prsence des cendres de la pauvre dame; il
dmontra que les restes de la victime avaient t recueillis
pendant la nuit aux quatre coins de la ville, apports en secret
dans l'glise, et dposs dans le caveau. Il y a plus: le vieux
bachelier, dans l'excs de son patriotisme local, alla jusqu'
nier la gloire de la reine lisabeth et  dire tout haut qu'il
mettait bien au-dessus d'une pareille gloire celle de la plus
humble femme du royaume qui avait au coeur de la tendresse et de
la pit. Quant  la tradition d'aprs laquelle la pierre plate
pose prs de la porte n'tait point le tombeau du misrable qui
avait dshrit son fils unique et lgu  l'glise une somme
d'argent pour tablir un carillon, le vieux bachelier s'empressa
de l'admettre; il disait qu'il tait impossible que le pays et
jamais produit un tel monstre. En un mot, il voulait bien que
toute pierre ou toute plaque de cuivre ft le monument des actions
seules dont la mmoire tait digne de survivre, mais pour les
autres, elles ne mritaient que l'oubli. Qu'ils eussent t
ensevelis dans la terre consacre,  la bonne heure, mais il les y
laissait enfouis profondment, pour ne jamais revoir le jour.

Ce fut par les soins d'un si bon matre que l'enfant apprit
facilement sa tche. Dj fortement mue par le monument
silencieux et la paisible beaut du site au sein duquel il levait
sa majestueuse vieillesse entoure dune jeunesse perptuelle, il
semblait  Nelly, lorsqu'elle entendait ces rcits, que cette
glise tait le sanctuaire de toute bont, de toute vertu. C'tait
comme un autre monde, o jamais le pch ni le chagrin n'taient
apparus, un lieu de repos inaltrable, o le mal n'osait mettre le
pied.

Aprs lui avoir racont, au sujet de presque toutes les tombes et
les pierres spulcrales, l'histoire qui s'y rattachait, il la
conduisit dans la vieille crypte, maintenant un simple caveau
noir, et lui montra comment elle tait claire au temps des
moines; comment, parmi les lampes qui pendaient du plafond, et les
encensoirs qui, en se balanant, exhalaient les parfums de la
myrrhe, et les chapes brillantes d'or et d'argent, et les
peintures, et les toffes prcieuses, et les joyaux tout
rayonnants, tout tincelants sur les arcades profondes, le chant
des voix de vieillards avait retenti plus d'une fois  minuit dans
les sicles reculs, tandis que des ombres dont le visage se
cachait sous un capuchon taient agenouilles tout autour  prier
en dfilant les grains de leur rosaire. De l, il la ramena dans
l'glise et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles, de
petites galeries le long desquelles les nonnes avaient coutume de
passer,  peine visibles de si loin dans leur costume sombre, s'y
arrtant parfois comme de tristes fantmes pour couter les
cantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont les
images taient couches sur les tombes, avaient autrefois port
ces armes maintenant brises; comme quoi ceci avait t un heaume,
ceci un bouclier, ceci un gantelet; comme quoi ils avaient tenu
l'pe  deux mains et assen sur l'ennemi les coups terribles de
leur masse de fer. Tout ce qu'il disait, l'enfant le recueillait
prcieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit, elle
s'veilla d'un rve du temps pass et sortit de son lit pour aller
regarder au dehors la vieille glise, souhaitant avec ardeur de
voir les croises s'clairer et d'entendre le son de l'orgue et
les chants apports sur l'aile du vent!

Le vieux fossoyeur ne tarda pas  aller mieux. Quand il fut sur
pied, il apprit  l'enfant bien d'autres choses, quoique de nature
diffrente. Il n'tait pas encore en tat de travailler; mais un
jour qu'il y avait une fosse  creuser, il alla surveiller l'homme
charg de ce soin. Il tait justement ce jour-l d'une humeur
communicative; et l'enfant, d'abord debout  ct de lui, puis
assise  ses pieds sur l'herbe, tournant vers lui son visage
pensif, commena  causer avec le vieillard.

L'homme qui servait d'aide au fossoyeur tait un peu plus g que
lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il tait sourd, et lorsque
le fossoyeur, qui par parenthse et fait  grand'peine un mille
de chemin en une demi-journe, changeait une observation avec lui
au sujet de son ouvrage, l'enfant ne pouvait s'empcher de
remarquer qu'il y mettait une sorte de piti impatiente pour
l'infirmit de cet homme, comme s'il et t lui-mme la plus
forte et la plus alerte des cratures vivantes.

Je suis fche de vous voir faire cette besogne, dit l'enfant en
s'approchant. Je n'avais pas entendu dire qu'il y et quelqu'un de
mort.

-- Elle habitait un autre hameau, ma chre, rpondit le fossoyeur,
 trois milles d'ici.

-- tait-elle jeune?

-- Oui... oui; pas plus de soixante-quatre ans, je pense. David,
avait-elle plus de soixante-quatre ans?

David, qui bchait ferme, n'entendit pas un mot de cette question.
Le fossoyeur, qui ne pouvait russir  l'atteindre avec sa
bquille et qui tait aussi trop infirme pour se lever sans
assistance, appela son attention en lui jetant sur son bonnet de
coton rouge une motte de terre.

Qu'est-ce qu'il y a? dit David en le regardant.

-- Quel ge avait Becky Morgan? demanda le fossoyeur.

-- Becky Morgan? rpta David.

-- Oui, rpliqua le fossoyeur; ajoutant d'un ton  moiti
compatissant et  moiti grondeur, mais sans tre entendu de son
vieux compagnon: Vous devenez bien sourd, Davy, terriblement
sourd.

Ce dernier, interrompant sa besogne, se mit  nettoyer sa bche
avec un morceau d'ardoise qu'il avait sous la main  cet effet, et
grattant dans son opration l'essence d'autant de Becky Morgans
que le ciel seul peut en connatre, il se mit  rflchir sur
cette matire.

Laissez-moi y penser, dit-il ensuite. J'ai vu, la nuit dernire,
qu'on avait crit sur le cercueil... N'tait-ce pas soixante-dix-
neuf ans?

-- Non, non!

-- Ah! oui, c'tait cela, reprit le vieillard avec un soupir. Car
je me souviens d'avoir pens qu'elle tait  peu prs du mme ge
que nous. Oui, c'tait soixante-dix-neuf ans.

-- tes-vous sr de n'avoir pas mal lu, Davy? demanda le
fossoyeur, laissant voir sur ses traits une certaine motion.

-- Hein?... dit l'autre; rptez-moi cela.

-- Il est trs-sourd! Il est tout  fait sourd! s'cria vivement
le fossoyeur. tes-vous sr d'avoir bien lu?

-- Oh! oui. Pourquoi pas?

-- Il est tout  fait sourd, murmura le fossoyeur; et puis je
crois qu'il tombe en enfance.

Nelly se demandait avec quelque tonnement quelle raison le
fossoyeur pouvait avoir de parler ainsi, quand,  dire vrai, son
assistant n'avait pas moins d'intelligence que lui et tait
infiniment plus robuste. Mais le fossoyeur n'ayant rien ajout de
plus, Nelly ne donna pas suite  cette rflexion.

Vous m'avez parl, dit-elle, de vos travaux de jardinage. Est-ce
que vous plantez quelque chose ici?

-- Dans le cimetire?... Non, je n'y mets rien.

-- J'y ai vu des fleurs et des arbustes. Tenez, en voici l-bas.
Je m'imaginais qu'ils avaient pouss par vos soins, quoiqu'ils
soient bien chtifs.

-- Ils poussent  la grce de Dieu, et Dieu sans doute a ses
raisons pour qu'ils ne se montrent pas ici dans tout leur clat.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Eh bien! coutez. Ces arbustes marquent les tombes de ceux qui
avaient des amis tendres et dvous.

-- J'en tais sure!... s'cria l'enfant. Ils ont bien fait,
vraiment: cela me fait plaisir  penser.

-- Oui, rpliqua le fossoyeur; mais attendez. Regardez-les, ces
arbustes; voyez comme ils penchent leur tte, comme ils sont
languissants, comme ils dprissent. En devinez-vous la cause?

-- Non, rpondit l'enfant.

-- C'est que la mmoire de ceux qui sont couchs en ce lieu prit
si vite! D'abord on vient soigner ces fleurs le matin, vers midi
et le soir; bientt les visites sont moins frquentes; une fois
par jour, une fois par semaine; d'une fois par semaine, elles
arrivent  ne plus avoir lieu qu'une fois par mois; puis les
intervalles sont loigns et incertains; et enfin l'on ne vient
plus du tout. Il est rare que ces marques de souvenir fleurissent
longtemps. J'ai vu les fleurs d't les plus passagres leur
survivre presque toujours.

-- Ce que vous m'apprenez l m'afflige extrmement.

-- Ah! rpondit le vieillard en hochant la tte, c'est ainsi que
s'expriment les braves gens qui entrent ici pour parcourir notre
cimetire; mais moi je pense tout autrement. C'est, me disent-
ils, une louable habitude que vous avez dans ce pays de cultiver
la terre autour des tombes, mais il est triste de voir toutes ces
plantes s'tioler ou mourir. Je leur demande pardon en leur
rpondant que, selon moi, c'est bon signe pour le bonheur de ceux
qui survivent. C'est comme a; la nature le veut.

-- Peut-tre cela vient-il de ce que les parents qui les pleurent
s'habituent  regarder dans le jour le ciel bleu, et pendant la
nuit les toiles, et  penser que les morts habitent l et non
dans leurs tombeaux.

L'enfant avait prononc ces paroles avec chaleur. Ce fut d'un
accent de doute que le vieillard lui rpondit:

Oui, peut-tre. Ce n'est pas impossible.

-- Qu'il en soit ainsi ou non, pensa Nelly, je ferai de cet
endroit mon jardin. Ce ne sera pas dj si rude d'y donner un
petit coup de bche, et je suis certaine que j'y trouverai du
plaisir.

Le fossoyeur ne remarqua ni la coloration de ses joues brlantes
ni les larmes qui humectaient ses yeux. Il s'tait tourn vers
David qu'il appela par son nom. Bien videmment la question de
l'ge de Becky Morgan le troublait encore, quoique l'enfant et
peine  comprendre pourquoi.

Le deuxime ou troisime appel fait par son nom attira enfin
l'attention du vieux compagnon, qui interrompit sa tche, s'appuya
sur sa bche et posa sa main contre son oreille dure.

Est-ce que vous m'appelez? dit-il.

-- J'aurais cru, Davy, rpondit le fossoyeur, que Becky Morgan...
et il montra la tombe, tait bien plus ge que vous ou moi.

-- Soixante-dix-neuf ans, rpondit le vieillard avec un triste
balancement de tte. Je vous dis que je l'ai vu.

-- Vous l'avez vu?... Oui; mais, Davy, les femmes n'avouent pas
toujours leur ge.

-- C'est possible tout de mme, s'cria le compagnon, dont les
yeux brillrent tout  coup. Elle pouvait bien tre plus ge.

-- J'en suis sr. Songez donc seulement comme elle paraissait
vieille. Vous et moi nous n'avions l'air que d'enfants auprs
d'elle.

-- Elle paraissait vieille, rpta David. Vous avez raison; elle
paraissait vieille.

-- Rappelez-vous, dit le fossoyeur, combien depuis longues,
longues annes, elle paraissait vieille; comment voulez-vous
qu'elle n'et que soixante-dix-neuf ans, notre ge seulement?

-- Elle devait avoir pour le moins cinq ans de plus que nous!
s'cria l'autre.

-- Cinq ans!... repartit le fossoyeur; dites plutt dix. Elle
avait bien quatre-vingt-neuf ans. Rappelez-vous l'poque 
laquelle sa fille mourut. Certainement elle avait quatre-vingt-
neuf ans comme un jour, et la voil qui veut se donner dix ans de
moins!... O vanit humaine!...

En fait de rflexions morales sur ce thme abondant, le compagnon
ne resta pas en arrire, et tous deux ensemble y ajoutaient des
commentaires nombreux, d'aprs l'autorit desquels il et t
permis de se demander, non pas si la dfunte avait bien l'ge
qu'on lui supposait, mais si elle n'avait pas parfaitement atteint
la limite patriarcale de la centaine. Lorsqu'ils eurent dcid la
question  leur satisfaction mutuelle, le fossoyeur, avec l'aide
de son ami, se leva pour partir.

Il fait froid  rester assis  cette place, dit-il, et il faut
que je prenne des mnagements jusqu' l't prochain.

-- Qu'est-ce? demanda David.

-- Il est trs-sourd, le pauvre diable!... Bonjour.

-- Ah! dit David le suivant du regard, il baisse considrablement.
Comme il vieillit tous les jours!

Ce fut ainsi qu'ils se sparrent, chacun de son ct, persuad
que l'autre avait moins de temps  vivre que lui; tous deux
grandement consols et rassurs par la petite fiction dont ils
taient tombs d'accord sur l'ge de Becky Morgan, car, grce 
cet expdient, la mort n'tait plus pour eux un prcdent de
fcheux augure, puisqu'elle leur promettait au moins une dizaine
d'annes  vivre encore.

L'enfant resta quelques minutes  considrer le vieux sourd, comme
il rejetait la terre avec sa pelle, s'arrtant souvent pour
tousser et reprendre haleine, et se rptant entre les dents, avec
une sorte de joie grave, que le fossoyeur baissait rapidement. 
la fin elle s'loigna et, traversant toute pensive le cimetire,
elle rencontra sans s'y attendre le matre d'cole qui tait assis
au soleil sur un tertre vert et lisait.

Nell ici!... dit-il amicalement, tandis qu'il fermait son livre.
Il m'est bien agrable de vous voir respirer en plein air, en
pleine lumire. Je craignais que vous ne fussiez encore dans
l'glise o vous vous tenez si souvent.

-- Vous le craigniez!... dit l'enfant en s'asseyant auprs de lui.
N'est-ce pas un lieu convenable?

-- Sans doute, sans doute. Mais il faut tre gaie quelquefois.
Allons, ne secouez pas la tte et ne souriez pas si tristement.

-- Non, si vous lisiez dans mon coeur, vous n'y verriez pas de
tristesse. Ne me regardez donc pas ainsi, comme si vous me
supposiez du chagrin. Il n'y a pas sur la terre une crature plus
heureuse que je ne le suis maintenant.

Pleine de reconnaissance et de tendresse, l'enfant prit la main du
matre d'cole et la pressa entre les siennes.

Ils gardrent un silence de quelques moments; puis Nelly murmura:

C'est la volont du ciel!

-- Quoi donc?

-- Tout a, tout ce qui nous concerne. Mais lequel de nous est
triste maintenant? Ce n'est pas moi toujours, vous voyez que je
souris.

-- Et moi aussi, dit-il, je souris  l'ide que nous rirons encore
plus d'une fois ici. Ne causiez-vous pas avec quelqu'un l-bas?

-- Oui.

-- De quelque chose qui vous aura rendue triste?...

Ici il y eut un long silence.

Qu'est-ce que c'tait? demanda tendrement le matre d'cole.
Allons, dites-moi ce que c'tait.

-- Je m'affligeais, dit l'enfant fondant en larmes, je
m'affligeais de penser que ceux qui meurent parmi nous sont
bientt oublis.

-- Et pensez-vous, dit le matre d'cole, remarquant le regard
qu'elle avait promen autour d'elle, qu'un tombeau sans visiteurs,
un arbre languissant, une fleur ou deux fanes soient des preuves
d'oubli ou de froide ngligence? Pensez-vous qu'il n'y ait pas, en
dehors des fleurs ou des arbustes, des penses en action, des
souvenirs vivants pour perptuer la mmoire des morts? Nell, Nell,
il y a peut-tre dans le monde en ce moment bien des gens occups
au travail, dont les bonnes actions et les bonnes penses n'ont
d'autre source que ces tombeaux en apparence si ngligs.

-- Ne m'en dites pas davantage, s'cria l'enfant. Ne m'en dites
pas davantage. Je sens, je comprends cela. Comment ai-je pu
l'oublier? je n'avais pourtant qu' penser  vous.

-- Il n'est rien, dit vivement son ami, non, rien d'innocent et de
bon qui puisse mourir et tre oubli. Si nous ne croyons pas 
cela, ne croyons plus  rien. Un petit enfant, un enfant bgayant
 peine qui meurt au berceau, revivra dans les plus doux souvenirs
de ceux qui l'aimrent, et remplira l-haut son rle en rachetant
les pchs du monde, bien que son corps puisse tre rduit en
cendres ou enseveli dans les profondeurs de l'Ocan. Il n'y a pas
un petit ange dont se recrute l'arme du ciel, qui ne fasse sur la
terre son oeuvre sainte en faveur de ceux qui l'ont chri ici-bas.
Oubli! oh! si l'on pouvait fouiller  leur source les bonnes
actions des cratures humaines, combien la mort elle-mme
paratrait belle! et comme on trouverait que la charit, la
mansutude, la pure affection ont pris souvent naissance dans la
poussire des tombes!

-- Oui, dit Nelly, c'est la vrit; je le sais. Qui peut mieux que
moi en reconnatre la force, moi pour qui votre petit colier est
toujours vivant!... Cher, cher bon ami, si vous saviez tout le
bien que vous me faites!

Le pauvre matre d'cole se pencha vers elle sans rien rpondre,
car son coeur tait plein.

Ils taient encore assis au mme endroit quand le grand-pre
arriva. Avant qu'ils eussent pu changer une parole, l'horloge de
l'glise sonna l'heure de la classe, et le matre d'cole se
retira.

Un brave homme, dit le grand-pre le suivant des yeux; un
excellent homme. Srement ce n'est pas lui qui nous fera jamais du
mal. Nous sommes en sret ici enfin, n'est-ce pas? Nous ne nous
en irons jamais d'ici?

L'enfant inclina la tte et sourit.

Elle a besoin de repos, reprit le vieillard en lui caressant la
joue. Trop ple! trop ple! Elle n'est plus ce qu'elle tait...

-- Quand? demanda Nelly.

-- Ah! oui... quand? Combien y a-t-il de semaines? Pourrais-je les
compter sur mes doigts?... Mais il vaut mieux les oublier;
heureusement elles sont passes.

-- Heureusement, cher grand-papa, rpondit l'enfant. Oui, nous les
oublierons; oui, si jamais elles reviennent  notre souvenir, ce
sera seulement comme un mauvais rve qui se sera vanoui.

-- Chut! dit le vieillard la poussant vivement avec sa main et
regardant par-dessus son paule. Ne parle plus de ce rve ni de
toutes les souffrances qu'il a causes. Ici il n'y a pas de rves.
C'est un lieu paisible; les rves se sont loigns. N'y pensons
jamais, de peur qu'ils ne reviennent nous poursuivre. Les yeux
fatigus et les joues creuses, la pluie, le froid et la faim, et
avant cela des horreurs pires encore, voil ce qu'il nous faut
oublier si nous voulons vivre tranquilles ici.

-- Merci,  mon Dieu! s'cria intrieurement Nelly, pour cet
heureux changement!

-- Je serai patient, dit le vieillard, je serai humble, plein de
reconnaissance et de soumission si tu veux bien me garder. Mais ne
t'loigne pas de moi, ne pars point seule; laisse-moi demeurer
auprs de Nell, je serai tout  fait sincre et docile.

-- Que je parte! que je m'en aille seule! rpliqua l'enfant avec
une gaiet feinte; en vrit, ce serait une drle de plaisanterie.
Voyez, mon cher grand-papa, nous ferons de cet endroit notre
jardin. Pourquoi pas? La place est excellente. Demain nous
commencerons et travaillerons ensemble, l'un prs de l'autre.

-- C'est une bonne ide! s'cria le grand-pre. Eh bien! c'est
cela, ma mignonne, nous commencerons demain.

Rien d'gal au plaisir du vieillard, lorsque le lendemain ils
entreprirent leur travail. Rien d'gal  son insouciance pour les
images funbres que rappelait ce lieu. Ils arrachrent des tombes
les longues herbes et les orties, claircirent les pauvres
arbustes, extirprent les racines, nettoyrent le gazon doux en le
dbarrassant des feuilles mortes et des mauvaises herbes. Ils
taient encore dans toute l'ardeur de leurs oprations quand
l'enfant, levant sa tte qui tait penche vers le sol, remarqua
que le vieux bachelier tait assis sur une barrire voisine  les
observer.

C'est trs-bien, trs-bien, dit le petit gentleman adressant un
signe d'amiti  Nell qui le saluait. Est-ce que vous avez fait
tout cela ce matin?

Nelly rpondit en baissant les yeux:

C'est peu de chose, monsieur, en comparaison de ce que nous
voulons faire.

-- Un bon ouvrage, un bon ouvrage, dit le vieux garon. Mais ne
vous occuperez-vous que des tombes des enfants et des jeunes gens?

-- Nous en viendrons bientt aux autres, monsieur, rpondit Nell
en dtournant la tte et parlant bas.

Ce n'tait l qu'un petit incident; cette prfrence marque
pouvait tre volontaire ou bien due au hasard, ou tenir  la
sympathie que Nelly prouvait pour la jeunesse sans en avoir
conscience elle-mme. Mais ce fait, qu'il n'avait pas remarqu
d'abord, parut produire une impression sur le vieillard. Il jeta
un regard rapide sur les tombes, puis contempla avec anxit son
enfant qu'il attira contre lui et  qui il ordonna de se reposer.
Quelque chose qui depuis longtemps avait chapp  sa mmoire
sembla s'agiter pniblement dans son esprit. Il ne pouvait l'en
effacer, comme il avait fait d'autres sujets plus graves; mais
l'impression grandit, grandit encore, se reproduisit plusieurs
fois ce mme jour, et souvent dans la suite. Une fois, tandis
qu'ils taient  l'oeuvre, l'enfant, voyant que son grand-pre se
retournait frquemment et la regardait avec inquitude comme s'il
s'efforait de rsoudre quelques doutes cruels ou de runir
quelques penses disperses, le pressa de s'expliquer  ce sujet.
Ce n'est rien, dit-il, rien! Et posant sur son bras la tte de
Nelly, il lui caressa la joue avec sa main et murmura:

Chaque jour elle devient plus forte. Ce sera bientt une femme.




CHAPITRE XVIII.


 partir de ce temps, il s'leva dans le coeur du vieillard, 
l'gard de l'enfant, une sollicitude vigilante qui ne le quittait
plus. Il y a dans le coeur humain des cordes tranges, varies,
qui ne vibrent que par accident: elles resteront muettes et
sourdes aux appels les plus passionns, les plus ardents, et puis
un jour enfin elles rpondront au contact le plus lger et le plus
fortuit. Dans les esprits les plus insensibles ou les plus
enfantins, il y a un certain fonds de rflexion que l'art suscite
rarement et que toute l'habilet du monde ne pourrait inspirer: il
se rvle par hasard comme se sont rvles la plupart des grandes
vrits, quand celui qui les dcouvrait n'avait en vue que le but
le plus simple.

Du jour o s'tait passe cette scne intime, le vieillard
n'oublia plus un seul moment la faiblesse et le dvouement de
l'enfant.  partir de ce petit incident, lui qui l'avait vue
traverser,  ses cts, tant d'obstacles et de souffrances, sans
l'envisager autrement que comme la compagne naturelle des misres
qu'il ressentait si cruellement lui-mme et qu'il dplorait aussi
bien pour lui que pour elle, il sentit intrieurement s'veiller
l'intelligence de sa dette envers Nelly et de l'tat o ces
misres l'avaient rduite. Depuis cette poque jusqu' la fin,
jamais, non, jamais, mme dans un moment d'oubli, il ne se
proccupa plus de sa propre personne; jamais aucune pense, aucune
considration d'intrt particulier ne vint le distraire de la
contemplation du gracieux objet de son amour.

Il la suivait partout pour guetter l'instant o elle serait
fatigue et sentirait le besoin de s'appuyer sur son bras; il
s'asseyait en face d'elle au coin de la chemine, heureux de
veiller sur elle et de la regarder, jusqu' ce qu'elle relevt la
tte et lui sourt comme autrefois; il lui pargnait avec
empressement les soins domestiques qui eussent pu excder la
mesure de ses forces; pendant les sombres et froides nuits, il se
levait pour couter le souffle de son enfant endormie, et parfois
il restait pench des heures entires au chevet de son lit rien
que pour avoir le plaisir de toucher sa main. Celui qui sait tout
peut seul savoir combien d'esprances, combien de craintes,
combien de penses d'affection profonde se croisaient dans ce
coeur dchir, et quel changement s'tait opr chez le pauvre
vieillard.

Quelquefois (bien des semaines s'taient coules dj) l'enfant,
puise mme au bout de peu d'efforts, passait toute la soire sur
un lit de repos devant le feu. Alors le matre d'cole apportait
des livres et lui faisait la lecture  haute voix; mais rarement
la soire s'coulait sans que le vieux bachelier vint aussi et se
mt  lire  son tour. Le grand-pre restait assis  couter, il
n'coutait gure, mais il tenait ses yeux fixs sur l'enfant; et
si elle souriait, si elle s'animait au rcit qu'elle entendait, le
vieillard disait que ce rcit tait plein d'intrt, et il se
prenait  aimer le livre. Lorsque, dans la causerie de la soire,
le vieux bachelier racontait quelque histoire qui plaisait 
Nelly, et les histoires du vieux bachelier ne manquaient jamais de
lui plaire, le vieillard s'efforait, bien qu' grand'peine, de la
graver dans son esprit; de plus, quand le vieux bachelier prenait
cong d'eux, parfois le vieillard courait aprs lui et le priait
humblement de vouloir bien lui redire quelque partie de son
histoire qu'il dsirait apprendre pour obtenir un sourire de
Nelly.

Mais ces circonstances ne se produisaient par bonheur que
rarement: car l'enfant n'aimait qu' tre dehors et  se promener
dans son jardin solennel. Bien des personnes aussi venaient
visiter l'glise; et comme ceux qui taient venus parlaient de
l'enfant  leurs amis, il s'en prsentait beaucoup d'autres: si
bien que, mme  cette poque de l'anne, il y avait foule de
visiteurs. Le vieillard les suivait  quelque distance le long de
l'glise, coutant la voix si chre  son coeur; et quand les
trangers avaient quitt Nelly et s'loignaient, il se mlait 
eux pour saisir quelques lambeaux de leur conversation; ou bien
dans ce, but, il restait  la porte, la tte dcouverte, guettant
le moment o ils passeraient. Ceux-ci vantaient toujours l'esprit
et la beaut de l'enfant, et le vieillard tait fier de les
entendre! Mais qu'ajoutaient donc si souvent ces visiteurs, pour
que le coeur du vieillard ft tortur et pour que le pauvre homme
allt tout seul gmir et sangloter dans un coin sombre? Hlas!
qu'ils taient indiffrents  ses yeux, ceux qui n'prouvaient
pour elle que le faible intrt du moment, ceux qui s'en allaient
oublier ds la semaine suivante l'existence d'un tre si charmant,
mme aprs l'avoir vu, mme aprs en avoir eu piti, mme aprs
avoir adress au grand-pre un adieu plein de compassion et
chuchot entre eux, en passant, d'un air mystrieux!

Parmi les gens du village aussi il n'y en avait pas un qui ne
ressentit de l'affection pour la pauvre Nelly: tous prouvaient le
mme sentiment; tous avaient non-seulement de la tendresse pour
elle, mais une piti qui croissait chaque jour. Les coliers eux-
mmes, tout lgers et insouciants qu'ils taient, aimaient Nelly.
Le plus hbt d'entre eux et t bien fch de ne pas l'avoir
aperue  sa place accoutume lorsqu'il se rendait  la classe, et
il se ft volontiers dtourn de son chemin pour aller demander de
ses nouvelles  la fentre garnie de barreaux. Si elle tait
assise dans l'glise, les coliers y hasardaient tout doucement un
regard  travers la porte entre-bille, mais ils ne s'avisaient
point de lui parler,  moins qu'elle ne se levt et ne vnt leur
adresser la parole. Ils lui reconnaissaient quelque chose de
suprieur qui l'levait au-dessus d'eux.

Quand le dimanche revenait, il n'y avait dans l'glise que de
pauvres gens; car le chteau o avaient vcu les anciens seigneurs
du pays n'tait plus qu'une ruine abandonne; et,  sept milles 
la ronde, il n'existait que d'humbles cultivateurs. En ce jour
consacr  la prire et jusque dans le lieu saint l'on tmoignait
 Nelly le mme intrt que partout ailleurs. On se runissait
autour d'elle sous le porche, avant et aprs le service. Les tout
petits enfants s'attachaient  sa jupe; les vieillards et les
femmes interrompaient leurs commrages pour lui adresser un salut
affectueux. Plusieurs qui taient venus d'une distance de trois 
quatre milles, lui apportaient leur modeste prsent; et les plus
pauvres, les plus infimes avaient au moins pour elle des voeux
sortis du coeur.

Elle avait vou une tendresse toute particulire aux jeunes
enfants qu'elle avait vus pour la premire fois jouant dans le
cimetire. L'un d'eux, celui qui avait parl de son frre, tait
son petit favori, son ami; souvent,  l'glise, il se tenait assis
auprs d'elle, ou bien il montait avec elle jusqu'au sommet de la
tour. Il tait heureux de la soutenir, ou de s'imaginer du moins
qu'il lui prtait appui, et bientt ils devinrent insparables.

Il advint qu'un jour, comme Nelly tait seule, dans le vieux
cimetire, occupe  lire, le jeune garon y accourut, les yeux
pleins de larmes, et aprs l'avoir tenue un moment  quelque
distance de lui en la contemplant fixement, jeta avec une ardeur
passionne ses petits bras autour du cou de sa jeune amie.

Qu'est-ce donc? dit Nelly cherchant  le calmer. Qu'y-a-t-il?

-- Elle n'en est pas encore _un!_... s'cria l'enfant l'embrassant
plus troitement encore. Non, non!... Elle n'en est pas _un!_...

Elle le regarda avec surprise, et lui dbarrassant le front des
cheveux qui le couvraient, elle demanda en l'embrassant au petit
homme ce qu'il voulait dire.

Chre Nell, s'cria-t-il, il ne faut pas que vous en soyez
_un!_... Nous ne les revoyons plus. Jamais ils ne viennent jouer
avec nous, jamais ils ne viennent nous parler. Restez telle que
vous tes. Vous tes bien mieux comme a.

-- Je ne vous comprends pas... Expliquez-vous.

-- Eh bien, ils disent, reprit le petit garon en la regardant en
face, ils disent que vous serez un ange avant que les oiseaux
aient recommenc  chanter. Mais vous ne le voulez pas, n'est-il
pas vrai? Nell, ne nous quittez pas, quoique le ciel soit bien
brillant. Ne nous quittez pas!...

Nelly baissa la tte, et couvrit son visage de ses mains.

C'est bon, c'est bon, elle ne veut pas! s'cria le petit garon,
se rjouissant  travers ses larmes. N'est-ce pas que vous n'irez
pas au ciel? Vous savez combien a nous ferait de peine. Chre
Nell, dites-moi que vous resterez avec nous. Oh! je vous en prie,
je vous en prie, dites-moi que vous le voulez!

Le petit garon joignit les mains et s'agenouilla devant Nelly.

Regardez-moi seulement, Nell, reprit-il, et dites-moi que vous
resterez, et alors je verrai bien qu'ils se trompaient, et je ne
pleurerai plus. Nell, ne me direz-vous pas oui?

Nelly continuait de baisser la tte et de se voiler le visage; ses
sanglots troublaient seuls le silence morne qu'elle gardait
toujours.

Au bout de quelque temps, poursuivit le petit garon en
s'efforant de lui prendre une de ses mains, les bons anges seront
satisfaits de penser que vous n'tes point parmi eux et que vous
tes reste ici pour tre avec nous. Willy est all les rejoindre;
mais s'il avait su combien il allait me manquer, la nuit, dans
notre petit lit, srement il ne m'aurait pas quitt.

Nelly ne put pas encore lui rpondre, elle sanglotait comme si son
coeur tait prt  se briser.

Pourquoi partiriez-vous, chre Nelly? Je sais que vous ne seriez
pas heureuse si vous appreniez que nous pleurons  cause de votre
perte. Ils disent que Willy est maintenant dans le ciel, o l't
dure toujours, et cependant je suis sr qu'il s'afflige, quand je
me couche sur son lit de gazon, de ne pouvoir revenir
m'embrasser.

Il ajouta en la caressant et en pressant son visage contre celui
de Nelly:

Mais si vous voulez absolument partir, au moins aimez bien Willy,
pour l'amour de moi. Dites-lui combien je l'aime encore, combien
je l'aimais; et quand je songerai que vous tes tous deux
ensemble, tous deux heureux, je tcherai de supporter cela et
jamais je ne vous causerai de peine en faisant quelque chose de
mal. Oh! jamais, jamais!...

Nelly laissa le petit garon lui prendre les mains et se les
mettre autour du cou. Il y eut alors un silence ml de larmes;
mais il s'coula peu de temps avant que Nelly regardt son petit
ami avec un sourire et lui promt, d'une voix douce et calme,
qu'elle resterait, et qu'il serait son ami tant que le ciel la
laisserait sur terre. Il se frotta les mains avec joie et la
remercia nombre de fois. Elle le pria de ne rien dire  personne
de ce qui s'tait pass entre eux, et il l'assura d'un accent
chaleureux qu'il n'en dirait jamais rien.

En effet, Nelly n'entendit jamais dire qu'il en et parl:
dsormais il tait de moiti dans ses promenades comme dans ses
mditations, et jamais cependant il ne toucha un seul mot du sujet
qu'il savait lui avoir fait de la peine, bien qu'il ne se rendt
pas compte de la cause de ce chagrin. Il y avait encore en lui un
certain sentiment de dfiance: souvent, en effet, il venait mme
dans les soires sombres, et d'une voix timide, s'informer, 
travers la porte, si Nelly allait bien: quand on lui rpondait que
oui et qu'on l'invitait  entrer, il s'asseyait aux pieds de Nelly
sur un petit tabouret et restait ainsi patiemment jusqu' ce qu'on
vint le chercher pour le ramener chez lui. Ds le matin, il ne
manquait pas de rder autour de la maison pour demander des
nouvelles de Nelly; et soit le matin, soit dans la journe, soit
enfin dans la soire, il laissait l le jeu et ses compagnons de
plaisir pour la suivre partout o elle allait.

Une fois le vieux fossoyeur dit  Nelly:

C'est un bon petit garon, tout de mme. Quand son frre an
mourut, ... frre an, c'est cela qui est drle, un frre an de
sept ans, je me rappelle qu'il en fut frapp jusqu'au fond du
coeur.

Nelly songea  ce que le matre d'cole lui avait dit de l'oubli
o tombaient les morts, et elle jugea que son petit ami donnait un
dmenti  ce prjug.

Quoique a, je pense qu'il s'est remis l'esprit en repos; car il
est assez gai parfois. Je parierais bien que vous et lui vous avez
t couter le vieux puits.

-- Vraiment non, rpliqua Nelly. J'aurais eu trop peur d'aller
auprs... Je ne vais pas souvent dans cette partie basse de
l'glise; je ne connais mme pas l'endroit.

-- Venez-y avec moi, dit le fossoyeur. Je n'tais encore qu'un
enfant que je le connaissais dj. Venez!...

Ils descendirent les marches troites qui menaient  la crypte et
s'arrtrent parmi les arcades sombres, dans un endroit plein de
tnbres et de tristesse.

C'est ici, dit le vieillard. Donnez-moi la main pendant que vous
relverez le couvercle, de peur que vous ne veniez  trbucher et
 tomber dans le puits. Je suis trop vieux et trop charg de
rhumatismes pour pouvoir me pencher moi-mme.

-- Est-ce noir et effrayant!... s'cria l'enfant.

-- Regardez au fond, dit le vieillard en montrant du doigt
l'orifice du puits.

L'enfant obit et plongea sou regard dans l'abme.

Ce puits ne ressemble-t-il pas  un tombeau? dit le vieillard.

-- Oui, il ressemble  un tombeau, rpta l'enfant.

-- Souvent je me suis imagin, dit le fossoyeur, qu'on avait d le
creuser dans l'origine pour rendre la vieille glise plus lugubre,
et les moines plus pieux et plus austres. On a l'intention de le
fermer et de le murer,  ce qu'ils disent.

L'enfant tait encore  contempler pensive le souterrain.

Mais bah! nous verrons, dit le fossoyeur, bien des jeunes ttes
ensevelies dans l'autre terre, avant qu'on bouche ce jour-l. Dieu
le sait! Soi-disant c'est pour le printemps prochain.

-- Les oiseaux recommenceront  chanter, au printemps, pensa
l'enfant le soir, pendant qu'elle tait appuye  sa petite
fentre et contemplait le soleil couchant. Le printemps!... la
belle et heureuse saison!




CHAPITRE XIX.


Un jour ou deux aprs le th donn par Quilp au Dsert,
M. Swiveller se rendit,  l'heure accoutume,  l'tude de Sampson
Brass. Se trouvant seul dans ce temple de la probit, il posa son
chapeau sur le pupitre; puis, tirant de sa poche une troite bande
de crpe noir, il se mit  l'appliquer autour de sa coiffure, et 
l'y fixer avec des pingles, en signe de deuil. Quand il eut
termin l'arrangement de cet appendice, il contempla son oeuvre
avec une complaisance toute paternelle, et replaa son chapeau sur
sa tte, trs-pench sur un oeil pour en rendre l'effet plus
lugubre. Tout tant dispos de faon  le satisfaire compltement,
il enfona ses mains dans ses poches et arpenta l'tude de long en
large  pas compts.

Toujours il en fut ainsi pour moi, dit M. Swiveller, toujours.
Oui, toujours il en fut ainsi, depuis ma premire enfance o j'ai
vu s'crouler mes plus chres esprances; jamais je n'ai aim un
arbre ou une fleur sans voir l'arbre dprir et la fleur se faner
la premire entre toutes. J'avais lev une gentille gazelle pour
me rjouir dans la contemplation de ses doux yeux noirs: mais
quand elle en vint  me bien connatre et  m'aimer, il a fallu
que ce fut pour pouser un jardinier-fleuriste!

Accabl par ces rflexions, il s'arrta court devant le fauteuil
des clients, et se jeta dans les bras qu'il semblait lui tendre
pour le consoler.

Et voil, reprit-il avec une sorte d'amertume railleuse, voil la
vie, sans doute. Oh! certainement. Pourquoi pas? C'est bon: je ne
veux plus me plaindre.

Puis, retirant son chapeau de sa tte et le contemplant avec
frocit, comme si des considrations pcuniaires l'empchaient
seules de le fouler aux pieds, il poursuivit ainsi:

Je porterai cet emblme de la perfidie d'une femme, en mmoire de
celle avec qui je ne suivrai plus les dtours du labyrinthe, de
celle  qui je n'adresserai plus de toast avec le vin ros, de
celle qui jusqu' la fin empoisonnera le baume de ma courte
existence!... Ah! ah! ah!

Ici il peut tre ncessaire de faire observer, de peur que la fin
de ce monologue ne paraisse peu convenable, que M. Swiveller ne se
ft pas lev  ce diapason de fou rire si fort en opposition
assurment avec ses rflexions solennelles, n'tait que se
trouvant en humeur thtrale, il accomplissait seulement ce jeu de
scne qu'on appelle dans le mlodrame: _Rire infernal._ En effet
il paratrait que dans les enfers, ces diables-l rient toujours
par syllabes, et toujours en trois syllabes, jamais plus jamais
moins, ce qui est chez cette race un trait de caractre fort
remarquable et tout  fait digne d'attention.

L'cho des imprcations sinistres tait  peine teint et
M. Swiveller se tenait encore assis avec tous les signes du
dsespoir dans le fauteuil des clients, quand vint  retentir la
sonnette, ou, pour mieux accommoder le mot  l'humeur actuelle de
l'infortun, le glas funbre de la cloche de l'tude. Il ouvrit
vivement la porte et aperut la tte expressive de M. Chukster.
Ils changrent un bonjour fraternel.

Vous voil diablement de bonne heure dans ce vieux et
pestilentiel abattoir, dit le gentleman, se posant sur une jambe
tandis qu'il balanait l'autre avec une aisance parfaite.

-- Mais oui, un peu, rpondit Richard.

-- Un peu! rpta M. Chukster avec cet air de gracieux badinage
qui lui allait si bien. Parbleu! je le crois. Savez-vous, mon bon,
quelle heure il est? Neuf heures et demie passes du matin!

-- Est-ce que vous n'entrez pas? dit Richard. Je suis tout seul.
Vous savez, Swiveller, _solus_: _C'est l'heure du sabbat_...

-- _O le cimetire s'ouvre..._

-- _Et o les tombeaux rendent leurs morts..._

En terminant cette citation intercale dans l'entretien familier,
chacun des deux gentlemen prit la pose de rigueur; puis revenant
aussitt  la vile prose, ils entrrent dans l'tude. Ces tirades
lyriques taient familires aux glorieux Apollinistes, c'taient
comme les chanons qui les liaient les uns aux autres et les
levaient au-dessus de la froide et terne humanit.

Eh bien! comment cela va-t-il, mon gaillard? dit M. Chukster en
prenant un tabouret. J'ai t oblig de me rendre dans la Cit
pour certaines petites affaires qui me concernent, et je n'ai pu
passer devant le coin de cette rue sans voir si vous tiez arriv;
mais sur mon me, je ne m'attendais pas  vous rencontrer. Il est
si prodigieusement de bonne heure!

M. Swiveller lui exprima ses remercments; et comme la suite de la
conversation tmoigna qu'il se portait bien et que M. Chukster
tait galement dans cette condition dsirable, ces deux
messieurs, d'accord en cela avec la coutume antique et solennelle
de la Socit fraternelle  laquelle ils appartenaient, unirent
leurs voix dans un passage du duo populaire de: Tout va bien! en
faisant un long trille sur la finale.

Et quoi de neuf? dit Richard.

-- La ville est aussi plate, mon cher ami, rpondit M. Chukster,
que la surface, d'un four hollandais. Pas de nouvelles. Par
parenthse, votre locataire est bien le plus singulier original.
Il chappe  la perspicacit la plus vigoureuse. Jamais on ne vit
d'homme semblable!

-- Qu'est-ce qu'il a donc fait encore?

-- Par Jupiter! monsieur, rpondit M. Chukster en tirant une
tabatire oblongue, dont le couvercle tait orn d'une tte de
renard en cuivre curieusement cisele, cet homme est impntrable.
Monsieur, cet homme s'est li par un commerce d'amiti avec notre
apprenti clerc. Celui-ci n'est pas mchant, mais il est
extraordinairement lourd et doucereux. S'il avait besoin d'un ami,
ne pouvait-il pas en choisir un qui st dire deux mots, le charmer
par ses manires et sa conversation? J'ai mes dfauts, monsieur...

-- Nullement, nullement.

-- Si, si, j'ai mes dfauts; personne ne connat ses dfauts mieux
que moi. Mais je ne suis pas doucereux. Mes plus grands ennemis,
tout homme a ses ennemis, monsieur, et j'ai les miens, ne m'ont
jamais accus d'tre doucereux. Et je vous le dis, monsieur, si je
ne possdais pas plus de ces qualits, qui d'ordinaire attachent
l'homme  ses semblables, que n'en possde notre apprenti clerc,
j'irais plutt prendre un fromage de Chester et me l'attacher au
cou pour me noyer. Je mourrais dgrad comme j'aurais vcu. Je le
ferais, sur mon honneur!

M. Chukster s'arrta aprs cette priode, frotta la tte du renard
juste sur le bout du nez avec la phalangette de l'index, prit une
pince de tabac et regarda fixement M. Swiveller, comme pour lui
dire que, s'il s'imaginait qu'il allait ternuer, il se trompait
bien.

Non content, monsieur, continua-t-il, de s'tre li avec Abel, il
a cultiv la connaissance du pre et de la mre. Depuis qu'il est
revenu de cette chasse aux oies sauvages, il a toujours t fourr
chez ces gens-l: en ce moment mme il y est encore. Il protge en
outre ce jeune snob, vous savez; vous pourrez le voir, monsieur,
constamment en route, soit pour aller  notre maison soit pour en
revenir; et cependant, moi, monsieur, sauf quelques formes banales
de politesse, je ne suppose pas qu'il ait jamais chang plus
d'une demi-douzaine de mots avec moi. Maintenant, sur mon me!
vous me connaissez, ajouta M. Chukster secouant gravement la tte,
comme on a l'habitude de le faire quand on juge que les choses
vont un peu trop loin; c'est une affaire si humiliante que, si je
n'prouvais quelque sympathie pour le patron et ne savais pas
qu'il ne pourrait jamais marcher sans moi, je serais forc de
rompre nos relations. En vrit, je n'aurais pas d'autre
alternative.

M. Swiveller, qui tait assis sur un autre tabouret en face de son
ami, ranima le feu dans un excs de sympathie, mais sans prononcer
une parole.

Quant au jeune snob, monsieur, poursuivit M. Chukster avec un
regard prophtique, vous verrez qu'il tournera mal. Notre
profession nous permet de connatre quelques-uns des replis du
coeur humain; croyez-en ma parole, ce garon-l, qui tait revenu
soi-disant pour achever de gagner son schelling, se rvlera un de
ces jours sous ses couleurs vritables. C'est un fripon, monsieur.
Il faut que ce soit un fripon.

M. Chukster s'tant lev et probablement continu sur le mme
sujet et avec plus d'emphase encore, mais un coup appliqu  la
porte et qui semblait annoncer l'arrive de quelque client,
l'obligea de prendre un air de calme qui ne s'accordait gure avec
la violence de ses dernires paroles. En entendant ce mme bruit,
M. Swiveller imprima  son tabouret un mouvement rapide de
rotation sur un des pieds et le fit tourner en face du pupitre, o
il fourra le tisonnier que, dans le trouble de ses esprits, il
avait oubli de dposer  sa place lgitime, en criant:

Entrez!

Or, qui est-ce qui se prsenta? Prcisment ce mme Kit qui venait
d'tre le thme des injures de M. Chukster! Jamais homme ne reprit
si vivement courage et ne parut plus froce que M. Chukster
lorsqu'il vit le nouveau venu. Quant  M. Swiveller, il considra
un moment Kit; puis sautant  bas de son tabouret et retirant le
tisonnier de l'endroit o il l'avait cach, il s'en servit pour
excuter avec une sorte de frnsie toutes les passes et les
parades de l'escrime  l'espadon.

Le gentleman est-il chez lui? dit Kit passablement tonn de
cette rception peu ordinaire.

Avant que M. Swiveller et pu rpondre, M. Chukster saisit
l'occasion pour protester du ton d'un homme indign contre cette
manire de demander les gens, manire irrespectueuse, dit-il, et
digne d'un snob.

Lorsque vous voyez deux gentlemen ici prsents, comment osez-vous
dire le gentleman? Ne pouviez-vous dire au moins _l'autre_
gentleman? ou plutt, car il n'est pas impossible que celui que
vous demandez soit de qualit infrieure, pourquoi n'avez-vous pas
dit son nom tout court, laissant  ceux qui vous entendent le soin
de lui donner eux-mmes sa qualit? J'ai quelque raison de croire
que c'est une insulte personnelle que vous avez voulu me faire; je
ne suis pas homme  permettre que l'on s'avise de badiner avec
moi, comme certains snobs que je ne veux point nommer pourraient
bien l'apprendre  leurs dpens.

-- Je demande le gentleman de l-haut, dit Kit se tournant vers
Richard Swiveller. Est-il chez lui?

-- Pourquoi? rpondit Richard.

-- Parce que s'il y est, j'ai une lettre pour lui.

-- De quelle part?

-- De la part de M. Garland.

-- Oh!... murmura Richard avec une extrme politesse. Vous pouvez
alors me la remettre, monsieur. Et si vous attendez une rponse,
monsieur, vous pouvez l'attendre, monsieur, dans le couloir, qui
est un appartement spacieux et bien ar, monsieur.

-- Je vous remercie, rpondit Kit. Mais je ne dois donner cette
lettre qu'au gentleman, s'il vous plat.

L'audace excessive de cette rplique mit tellement M. Chukster
hors de lui-mme et excita  un si haut degr sa fibre sensible 
l'endroit de la dignit de son ami, que le matre clerc dclara
que, s'il n'tait retenu par des considrations officielles, il
anantirait Kit sur place; quand l'affront tait aggrav par les
circonstances extraordinaires qui l'accompagnaient, le juste
chtiment qui en et rsult ne pouvait manquer de recevoir, selon
lui, la sanction, l'approbation d'un jury anglais, qui ne ferait
aucune difficult de rapporter un verdict d'homicide justifiable
et d'y joindre un haut tmoignage en faveur de la moralit et du
caractre du vengeur de l'affront. Loin de s'enflammer ainsi sur
ce sujet, M. Swiveller prouva un peu de honte de l'emportement de
son ami, surtout en face du sang-froid et de l'air calme de Kit,
et il ne savait trop que faire quand on entendit le gentleman
appeler  haute voix sur l'escalier.

H! cria-t-il, n'ai-je pas vu venir quelqu'un pour moi?

-- Oui, monsieur, rpondit Richard. Certainement, monsieur.

-- Alors, o est-il?

-- Ici, monsieur, rpliqua M. Swiveller. Allons, jeune homme,
n'entendez-vous pas qu'on vous appelle? tes-vous sourd?

Kit n'eut pas l'air d'avoir la moindre envie de poursuivre le
dbat, mais il se prcipita vers l'escalier et laissa les glorieux
Apollinistes se regarder l'un l'autre en silence.

Qu'est-ce que je vous disais? s'cria M. Chukster. Que pensez-
vous de cela?

M. Swiveller tait au fond ce qu'on appelle un bon enfant. Comme
il ne voyait rien dans la conduite de Kit de rprhensible ni de
blmable, il se trouva assez embarrass pour rpondre. Il fut tir
de peine cependant par l'arrive de M. Brass et de sa soeur Sally,
dont l'aspect fit fuir prcipitamment M. Chukster.

Le procureur et son aimable compagne avaient l'air d'avoir tenu
une consultation aprs leur frugal djeuner, sur quelque sujet
d'un grand intrt et d'une haute importance. Quand avaient lieu
de semblables confrences, Brass et Sally apparaissaient
gnralement  l'tude une demi-heure plus tard que de coutume et
avec un air souriant, comme si les plans qu'ils venaient de tramer
avaient tranquillis leurs esprits et jet un rayon de lumire sur
leurs doutes pnibles. En ce moment, par exemple, ils semblaient
plus gais encore que d'habitude; miss Sally avait quelque chose
d'onctueux, et M. Brass se frottait les mains comme un homme qui
se sent l'humeur joyeuse et l'esprit libre de tout souci.

Eh bien, monsieur Richard!... dit le procureur, comment allons-
nous ce matin? Sommes-nous dispos et content, monsieur?... Hein,
monsieur Richard?

-- Trs-bien, monsieur, rpondit Swiveller.

--  merveille. Ah! ah! soyons gais comme des pinsons, monsieur
Richard, pourquoi pas? C'est un monde charmant que le monde o
nous vivons, monsieur. Il s'y trouve de mauvaises gens, monsieur
Richard; mais s'il n'y avait pas de mauvaises gens, il n'y aurait
pas de bons procureurs. Ah! ah! est-il venu quelque lettre par la
poste ce matin, monsieur Richard?

M. Swiveller rpondit ngativement.

Ah! reprit Brass, a ne fait rien. S'il y a peu de besogne
aujourd'hui, il y en aura davantage demain. Un coeur satisfait,
monsieur Richard, c'est la douceur de l'existence. Il n'est venu
personne, monsieur?

-- Mon ami seulement, rpondit M. Richard. Puissions-nous ne
jamais manquer d'un...

-- D'un ami, continua vivement Brass, ou d'une bouteille  lui
offrir. Ah! ah! C'est ainsi que dit la chanson, n'est-il pas
vrai? Une jolie chanson, monsieur Richard, une jolie chanson. J'en
aime le sentiment. Ah! ah! Votre ami est, je pense, le jeune homme
de l'tude de Witherden? Oui. Puissions-nous ne jamais manquer
d'un... Il n'y a rien d'ailleurs, monsieur Richard?

-- Quelqu'un seulement chez le locataire.

-- En vrit? Quelqu'un chez le locataire, ah! ah!... Puissions-
nous ne jamais manquer d'un ami ou d'une... Quelqu'un chez le
locataire, disiez-vous, monsieur Richard?

-- Oui, dit celui-ci un peu surpris du dcousu des paroles de son
patron. Ils sont ensemble en ce moment.

-- Ensemble!... s'cria Brass. Ah! ah! Qu'ils y restent, joyeux et
libres, tirelirelire!... N'est-ce pas, monsieur Richard? Ah! ah!

-- Certainement.

-- Et, dit Brass en fouillant dans ses papiers, quel est ce
visiteur? Ce n'est pas, j'espre, une dame, monsieur Richard? Vous
savez qu' Bevis-Marks on tient  la morale, monsieur! Quand
femme jolie se livre  la folie... et cetera. Vous dites donc,
monsieur Richard?

-- C'est un autre jeune homme qui appartient aussi  Witherden ou
 peu prs, un nomm Kit.

-- Kit!... rpta Brass. Singulier nom!... Le nom d'une pochette
de matre  danser... Ah! ah! Ce Kit est ici?

Richard regarda miss Sally, s'tonnant tout bas qu'elle ne
gourmandt point cette exubrance d'esprit extraordinaire chez
M. Brass. Mais comme elle n'essayait nullement de la rprimer, et
qu'au contraire mme elle semblait y donner un acquiescement
tacite, Richard conclut de ce bon accord qu'ils venaient sans
doute de perptrer ensemble quelque fourberie, dont ils avaient
dj reu le salaire.

-- Voulez-vous avoir la bont, monsieur Richard, dit Sampson en
tirant une lettre de son pupitre, d'aller porter ceci  Peckham
Rye? Il n'y a pas de rponse; mais la lettre est particulire et
doit tre remise en main propre. Vous mettrez votre voiture  la
charge de l'tude, vous comprenez? Ne mnagez pas l'tude; tirez-
en tout ce que vous pourrez. C'est la devise d'un clerc. N'est-ce
pas, monsieur Richard? ah! ah!

M. Swiveller retira solennellement sa veste de canotier, endossa
son habit, prit son chapeau au crochet, mit la lettre dans sa
poche, et partit. Sitt qu'il fut dehors, miss Sally Brass se
leva, et adressant un aimable sourire  son frre, qui fit un
signe de tte et se frotta le nez en manire de rponse, elle se
retira galement.

Sampson Brass ne fut pas plutt seul, qu'il ouvrit toute grande la
porte de l'tude, et s'tablit  son pupitre qui tait juste en
face. De cette faon, il ne pouvait manquer de voir les gens qui
descendraient l'escalier ou qui franchiraient la porte de la rue.
Il commena  crire avec beaucoup d'ardeur et de suite, chantant
entre ses dents, d'une voix qui n'tait rien moins que musicale,
certains refrains qui semblaient se rapporter  l'union de
l'glise et de l'tat; car c'tait une espce de salmigondis de
l'hymne du matin et du _God save the King_.

Le procureur de Bevis-Marks resta donc assis pendant longtemps,
crivant et fredonnant  la fois: parfois, cependant, il
s'arrtait et se mettait  couter avec une physionomie pleine
d'astuce; n'entendant rien, il reprenait plus vivement sa chanson,
et plus lentement sa copie. Enfin, dans un de ces moments d'arrt,
il entendit la porte de son locataire s'ouvrir, puis se fermer, et
le bruit d'un pas qui retentissait sur l'escalier. Alors M. Brass
cessa tout  fait d'crire, et, sa plume  la main, il chanta plus
fort que jamais, battant la mesure avec sa tte, comme un homme
dont l'me tout entire s'abandonne aux volupts de la musique,
avec un sourire de sraphin.

L'escalier et les accents mlodieux guidrent Kit jusqu' ce doux
spectacle.  l'instant o le jeune homme arrivait juste en face de
sa porte, M. Brass interrompit son chant sans interrompre son
sourire; il fit un signe de tte affable, et, du bout de sa plume,
adressa un appel  Kit.

Comment a va-t-il, Kit? dit M. Brass, de l'air du monde le plus
aimable.

Kit, qui se mfiait passablement de cet ami, fit une rponse
convenable, et dj il avait pos la main sur le bouton de la
porte de la rue, quand M. Brass l'appela d'un accent doucereux.

Ne vous en allez pas, s'il vous plat, Kit, dit le procureur d'un
air mystrieux et affair. Restez un peu, s'il vous plat. Mon
Dieu! mon Dieu! Quand je vous regarde, ajouta Sampson quittant son
tabouret et s'adossant au feu, je me rappelle la plus ravissante
petite figure que jamais mes yeux aient contemple. Je me souviens
que vous tes venu trois ou quatre fois dans la maison du
bonhomme, pendant que nous en prenions possession lgale. Ah! Kit,
mon cher ami, dans notre profession, nous avons  accomplir des
devoirs si pnibles, qu'on ne doit point nous en vouloir; non,
l'on ne doit point nous en vouloir!

-- Je ne vous en veux pas non plus, monsieur, dit Kit; ce n'est
pas d'ailleurs  moi  juger de a.

-- Notre unique consolation, Kit, poursuivit le procureur en le
regardant d'un air pensif et absorb, c'est que, si nous ne
pouvons dtourner l'orage, du moins nous pouvons l'adoucir, 
brebis tondue, vous savez, les procureurs mesurent le vent.

-- Oui, tondue, et bien tondue, pensa Kit sans le dire.

-- Dans cette occasion, Kit, dans cette circonstance  laquelle je
viens de faire allusion, j'eus un rude assaut  soutenir contre
M. Quilp, car M. Quilp n'est pas un homme commode, afin d'obtenir
en faveur du vieillard et de l'enfant les gards qu'ils ont
obtenus. Cela pouvait me faire perdre un client. Mais la cause de
la vertu souffrante me donnait du courage, et j'ai fini par
l'emporter.

-- Tiens! il n'est pas si mchant aprs tout, pensa l'honnte Kit,
tandis que le procureur serrait ses lvres de l'air d'un homme
oblig de rprimer ses bons sentiments.

-- Vous, Kit, je vous estime, dit Brass avec motion. Je vous ai
suffisamment vu  l'oeuvre dans ce temps-l pour vous estimer,
bien que votre condition soit humble et votre fortune modeste. Ce
n'est pas  la veste que je regarde, c'est au coeur. Les
bigarrures de la veste ne sont que les barreaux de la cage: mais
le coeur est l'oiseau. Ah! combien de petits oiseaux comme a qui
consument leur vie captive  passer leur bec  travers les
barreaux, pour essayer de fraterniser avec l'humanit!

Cette image potique, que le jeune homme prit pour une allusion
directe  son gilet ray, triompha de tous ses doutes. La voix et
l'attitude de M. Brass n'ajoutaient pas mdiocrement  l'effet de
ces paroles fleuries; car le procureur parlait avec l'austrit
affable d'un ermite, et il ne lui manquait que le cordon de Saint-
Franois  la ceinture par-dessus sa grosse redingote, et un crne
pos sur la chemine, pour complter l'illusion, et le transformer
en un anachorte de profession.

C'est bel et bon, dit-il, souriant comme sourit un brave homme
qui compatit  ses peines ou  celles des personnes qu'il aime;
mais voici quelque chose de plus solide. Prenez cela, s'il vous
plat.

Tout en parlant, il lui montra une couple d'cus poss sur le
pupitre.

Kit regarda les pices, puis le procureur, avec une hsitation.

C'est pour vous, dit Brass.

-- De quelle part?

-- Peu importe de quelle part. Dites-moi seulement si vous voulez
les accepter. Nous avons l-haut des amis excentriques, mon cher
Kit; il ne faut pas leur faire trop de questions ni trop parler,
vous comprenez? Prenez, voil tout; et, entre nous, je ne crois
pas que ces deux cus soient les derniers que vous aurez 
recevoir de la mme main. J'espre que non. Bonjour, Kit,
bonjour!

Le jeune homme prit l'argent avec force remercments, et, tout en
se faisant  lui-mme des demi-reproches pour avoir, sur de
lgres apparences, suspect la bonne foi d'un homme qui, ds leur
premire conversation, se montrait si diffrent de ce qu'il avait
suppos, il s'achemina d'un pas press vers la maison de ses
matres. M. Brass tait rest devant son feu, et il avait repris
tout  la fois ses exercices de vocalise et son sourire de
sraphin.

Puis-je entrer? dit miss Sally hasardant un regard dans l'tude.

-- Oui, oui, vous pouvez entrer, lui rpondit son frre.

-- Eh bien?... fit-elle avec une forte toux.

-- Oui, rpondit Sampson, le tour est fait.




CHAPITRE XX.


L'indignation de M. Chukster n'tait pas dnue de quelque
fondement. L'amiti qui s'tait tablie entre le gentleman et
M. Garland, loin de se refroidir, avait fait de rapides progrs;
on peut dire qu'elle tait devenue florissante. Ces deux messieurs
n'avaient pas tard  nouer entre eux de frquents rapports; ils
avaient fini par se voir continuellement. Vers cette poque, le
gentleman eut une maladie peu grave,  la vrit, et qui, sans
doute, provenait de l'excitation d'esprit cause par le
dsappointement de ses dmarches infructueuses. Cette circonstance
avait donn lieu  des relations plus troites encore. Il ne se
passait pas un jour sans qu'un des habitants d'Abel-Cottage, 
Finckley, vnt visiter Bevis-Marks.

Comme le poney avait jet le masque, et que, sans prendre la peine
de pallier dsormais la chose ou dtourner autour du pot, il
refusait obstinment de se laisser conduire par tout autre que
Kit, il arrivait gnralement que, si le vieux M. Garland ou
M. Abel venait  Bevis-Marks, Kit tait de la partie. En vertu de
sa position, Kit tait le porteur de tous les messages, de toutes
les lettres. Aussi, tant que dura l'indisposition du gentleman,
Kit fit-il, chaque matin, le voyage de Bevis-Marks avec presque
autant de rgularit que la grande poste.

M. Sampson Brass, qui, sans doute, avait ses raisons pour l'pier
attentivement, apprit bientt  distinguer le trot du poney et le
bruit que faisait la petite chaise en tournant le coin de la rue.
Ds que le premier son arrivait  ses oreilles, il dposait
immdiatement sa plume pour se frotter les mains en tmoignant la
plus grande joie.

Ah! ah! s'criait-il. Voici encore le poney. Un bon poney,
monsieur Richard, et si docile! N'est-ce pas, monsieur?

Richard faisait une rponse en l'air; quant  M. Brass, grimp sur
le haut de son tabouret, comme pour jeter un coup d'oeil dans la
rue  travers le haut de sa fentre opaque, il se mettait 
l'afft afin d'observer les visiteurs.

Encore le vieux gentleman!... s'criait-il, un vieux gentleman,
de l'abord le plus prvenant, monsieur Richard, une charmante
tournure, monsieur, quelque chose de calme, une bienveillance
parfaite dans toute la physionomie, monsieur. Il ralise
compltement pour moi le type du roi Lear, tel qu'il tait
lorsqu'il possdait encore son royaume, monsieur Richard. C'est la
mme affabilit, c'est la mme chevelure blanche sur une tte 
demi chauve, c'est la mme facilit  se laisser attraper. Ah!
quel beau coup d'oeil, monsieur, quel beau coup d'oeil!

Puis, ds que M. Garland avait mis pied  terre et gravi
l'escalier, Sampson adressait, de sa croise, un signe de tte et
un sourire  Kit; il sortait ensuite dans la rue pour le saluer,
et entamait avec lui une conversation  peu prs en ces termes:

Voil une bte admirablement panse, Kit!

M. Brass caresse le poney.

Il vous fait honneur; le poil lisse et brillant. Il a
littralement l'air d'avoir t pass au vernis de la tte aux
pieds.

Kit touche le bord de son chapeau, sourit, caresse lui-mme le
poney et exprime sa conviction qu'en effet, M. Brass en
trouverait peu comme cela.

-- Un magnifique animal!... s'crie M. Brass, et si intelligent!

-- Dieu me pardonne! rpond Kit, il comprend tout ce qu'on lui dit
comme un chrtien.

-- Vraiment!... s'cria M. Brass, qui ne pouvait revenir de son
tonnement quoiqu'il et entendu la mme chose,  la mme place,
de la mme personne, dans les mmes termes, une douzaine de fois.

-- La premire fois que je le vis, dit Kit flatt du profond
intrt que le procureur tmoigne  son favori, je ne m'attendais
gure  devenir aussi intime avec lui que je le suis  prsent.

-- Ah! rplique M. Brass, chez qui les prceptes de morale et
d'amour de la vertu coulaient  pleins bords, c'est un charmant
sujet de rflexion pour vous, un charmant sujet; un sujet
d'orgueil et de joie, Christophe. La probit est la meilleure
politique. Je l'ai toujours prouv par moi-mme. Ce matin mme,
j'ai perdu quarante-sept livres dix schellings par pure probit.
Mais pour moi ce n'est pas une perte, c'est un gain vritable.

M. Brass frotte vivement son nez avec sa plume et regarde Kit avec
des larmes dans les yeux. Kit pense que si jamais brave homme
donna un dmenti  son extrieur, c'est bien Sampson Brass.

Un homme, dit le procureur, qui dans une seule matine perd par
probit quarante-sept livres dix schellings est un homme  faire
plutt envie que piti. Si la somme avait t de quatre-vingts
livres, la plnitude de mon coeur ne connatrait plus de bornes.
Pour chaque livre perdue, j'eusse gagn cent pour cent de bonheur.
Il y a l en moi, Christophe, ajoute Brass avec un sourire et en
se frappant sur la poitrine, une petite voix de conscience qui me
chante des chansons si douces, que c'est toute joie et tout
plaisir.

Kit est tellement frapp de ces paroles; il trouve ces sentiments
si compltement  l'unisson des siens, qu'il en est  se demander
ce qu'il rpondra, quand M. Garland reparat. M. Sampson Brass
aide avec de grandes dmonstrations de politesse le vieux
gentleman  remonter dans sa chaise; et le poney, aprs avoir
secou la tte plusieurs fois et tre rest trois  quatre minutes
avec ses quatre pieds plants fixement sur le sol comme s'il tait
dtermin  ne pas quitter la place,  la vie et  la mort, part
tout d'un coup sans tre touch le moins du monde, et court  une
vitesse de douze milles anglais  l'heure. Alors M. Brass et sa
soeur, qui est venue le rejoindre  la porte, changent un sourire
bizarre qui n'est pas des plus avenants, et retournent auprs de
M. Richard Swiveller qui, durant leur absence, s'est rgal de
diverses attitudes de pantomime, et se laisse surprendre,  son
pupitre, dans un tat d'agitation et de rougeur qui le trahit,
grattant vivement rien du tout avec son canif brch.

Quand il arrivait que Kit venait seul et sans la chaise, toujours
aussi il se trouvait que Sampson Brass, se rappelant une
commission, avait  envoyer M. Swiveller, sinon de nouveau 
Peckam Rye, du moins  quelque endroit assez loign pour que le
clerc ne pt pas tre de retour avant deux ou trois heures, ce
gentleman n'tant pas d'ailleurs,  dire vrai, renomm pour sa
diligence dans les courses, car il avait plutt l'habitude de
prolonger et d'tendre jusqu'aux dernires limites du possible le
temps qui lui tait accord. Sitt M. Swiveller sorti, miss Sally
s'clipsait. Alors M. Brass ouvrait toute grande la porte de
l'tude, se mettait gaiement  entonner sa vieille chanson et
reprenait son sourire sraphique. En arrivant  l'escalier, Kit ne
manquait pas de s'entendre appeler: le procureur engageait avec
lui une conversation morale et amusante; parfois il le priait de
veiller un instant sur l'tude parce qu'il avait  faire une
petite course, et, en revenant, il le gratifiait d'un cu ou deux.
Ces rmunrations se reproduisirent si souvent, que Kit, ne
doutant nullement qu'elles vinssent du gentleman dj si gnreux
avec mistress Nubbles, ne pouvait assez admirer tant de
libralit, et il achetait tant de bagatelles  bon march, soit
pour la mre, soit pour le petit Jacob, soit pour le poupon, soit
enfin pour Barbe, que chaque jour l'un ou l'autre avait son
nouveau cadeau.

Tandis que ces faits et gestes se maniganaient tant chez Sampson
Brass qu'au dehors, Richard Swiveller, souvent laiss seul dans
l'tude, commena  trouver que le temps lui pesait. En
consquence, pour se maintenir en belle humeur et pour empcher
ses facults de se rouiller, il fit l'emplette d'un _cribbage_[2] et
d'un jeu de cartes, et s'habitua  jouer au cribbage avec un mort,
en supposant des mises de vingt, trente et quelquefois cinquante
livres de chaque ct, sans compter les paris hasardeux qui
s'levaient  un chiffre fabuleux.

Tandis que le jeu se poursuivait dans le plus grand silence,
malgr l'importance des intrts qui y taient attachs,
M. Swiveller en vint  penser que les soirs o M. et miss Brass
taient dehors, et maintenant cela leur arrivait souvent, il
entendait une sorte de ronflement ou de respiration difficile dans
la direction de la porte: aprs rflexion, il avisa que ce bruit
pourrait bien provenir de la petite servante qui avait un rhume
perptuel caus par l'humidit de sa rsidence. Un soir donc,
regardant avec attention de ce ct, il aperut distinctement un
oeil qui brillait au trou de la serrure; ne doutant plus de la
justesse de ses soupons, il se glissa doucement jusqu' la porte,
et fondit  l'improviste sur la petite curieuse.

Oh! je ne voulais pas faire de mal. Sur ma parole, je ne voulais
pas faire de mal, s'cria la petite servante, se dbattant avec
une vigueur qui n'tait pas de sa taille. La cuisine en bas est si
triste! Je vous en prie, n'en dites rien; je vous en prie, ne le
dites pas.

-- Et pourquoi donc le dirais-je?... N'tait-ce pas pour chercher
compagnie que vous regardiez  travers le trou de la serrure!

-- Oui, ce n'est que pour a, ma parole.

-- Y a-t-il longtemps que vous vous amusez  vous glacer l'oeil 
cet exercice? demanda Richard.

-- Oh! depuis que vous avez commenc pour la premire fois  jouer
aux cartes, et mme longtemps avant.

Le vague souvenir de divers amusements fantastiques auxquels il
s'tait livr pour se rafrachir des fatigues du travail, et dont
sans doute la petite servante avait t tmoin, dconcerta
passablement M. Swiveller: mais il n'tait pas assez sensible 
cet gard pour ne point se remettre promptement.

C'est bien, venez, dit-il aprs un moment de rflexion; venez
ici, asseyez-vous. Je vous apprendrai  jouer.

-- Oh! je n'oserais pas, rpondit la petite servante. Miss Sally
me tuerait si elle savait que je suis entre ici.

-- Avez-vous du feu en bas? demanda Richard.

-- Un tantinet.

-- Ma foi! miss Sally ne me tuera pas, moi, si elle vient  savoir
que j'y suis descendu. J'y vais donc, dit Richard mettant les
cartes dans sa poche. Dieu! que vous tes maigre! Pourquoi donc
a?

-- Ce n'est pas ma faute.

-- Est-ce que vous ne mangeriez pas bien du pain et de la viande?
dit Richard dcrochant son chapeau. Oui? Ah! je le pensais bien.
Avez-vous jamais got de la bire?

-- J'en ai bu une fois un petit coup.

-- Quel tat de choses! s'cria M. Swiveller levant ses yeux au
plafond. Elle n'en a jamais got!... Car ce n'est pas en goter
que d'en boire un petit coup. Quel ge avez-vous?

-- Je ne sais pas.

M. Swiveller ouvrit de grands yeux et parut quelques moments
pensif; alors ordonnant  la jeune fille de veiller  la porte
jusqu' ce qu'il ft de retour, il s'loigna vivement.

Il ne tarda pas  revenir, suivi d'un garon de taverne qui
portait d'une main une assiette de pain et de boeuf, et de
l'autre un grand pot rempli d'une boisson trs-odorante et d'un
fumet agrable; espce de bire d'absinthe suprieure, faite
d'aprs une recette particulire que M. Swiveller avait enseigne
au matre de l'tablissement,  l'poque o il tait fort endett
chez lui et o il lui importait de se concilier son amiti.  la
porte, il dchargea le garon de son fardeau qu'il remit  sa
petite compagne en la pressant de l'emporter, de peur de surprise,
 sa cuisine o il la suivit.

L! dit-il, en posant l'assiette devant elle. Avant tout,
nettoyez-moi a; et nous verrons aprs.

La petite servante ne se le fit pas dire deux fois, et l'assiette
fut bientt vide.

Maintenant, dit Richard lui tendant le pot, empoignez-moi a;
mais modrez vos transports, vous savez! car vous n'avez pas
l'habitude de la chose. Eh bien! est-ce bon?

-- Oh! oui, n'est-ce pas? dit la petite serrante.

M. Swiveller parut enchant au del de toute expression par cette
rponse. Il absorba lui-mme un bon coup du prcieux liquide, tout
en regardant fixement sa compagne. Aprs ces prliminaires, il se
mit  enseigner le jeu  la petite servante qui ne fut pas
longtemps  l'apprendre d'une manire passable, car elle avait
l'esprit subtil et dli.

Maintenant, dit M. Swiveller, mettant deux pices de six pence
dans une saucire et ajustant la mauvaise chandelle, les cartes
une fois battues et coupes, maintenant voici les enjeux. Si vous
gagnez, vous aurez tout; si je gagne, ce sera pour moi. Pour
rendre le jeu plus amusant et plus comique, je vous appellerai la
Marquise, entendez-vous?

La petite servante fit un signe de tte.

Allons, marquise, dit Swiveller, feu!

La marquise, tenant ses cartes trs-serres dans ses deux mains,
examina laquelle elle jetterait; et M. Swiveller, prenant
l'attitude joviale et fashionable qui convenait  une semblable
compagnie, s'ingurgita une nouvelle gorge de bire  l'absinthe,
en attendant que la petite servante et jou.




CHAPITRE XXI.


M. Swiveller et sa partenaire jourent plusieurs parties avec des
succs varis, jusqu' ce que la perte de trois pices de six
pence, l'absorption graduelle de la bire et le son des horloges,
qui annoncrent dix heures du soir, rappelrent  ce gentleman la
fuite rapide du temps et la ncessit pour lui de se retirer avant
le retour de M. Sampson et de miss Sally Brass.

Marquise, dit-il d'un ton de gravit, en prsence de ces
circonstances imprieuses, je demanderai  Votre Seigneurie la
permission de mettre le jeu dans ma poche, et de vous quitter
maintenant que j'ai achev ce pot; vous faisant seulement
observer, marquise, que, si la vie coule comme un fleuve, je ne
m'alarme pas de la voir couler si vite, madame, puisqu'une
pareille absinthe crot sur ses bords, et que de tels yeux
clairent ses ondes pendant qu'elles suivent leur cours. Marquise,
 votre, sant! Excusez-moi de garder mon chapeau; mais le palais
est humide, et le pav de marbre est, pardon de l'expression,
fangeux.

Comme prcaution contre ce dernier inconvnient, M. Swiveller
tait rest, durant tout le temps, assis avec les pieds en l'air
poss contre la plaque de la chemine, position qu'il gardait
encore lorsqu'il donna cours  ces observations apologtiques,
tandis qu'il savourait lentement les dernires gouttes du nectar.

Le baron Sampsono Brasso et sa charmante soeur sont, me dites-
vous, au spectacle? dit M. Swiveller, appuyant d'aplomb son bras
gauche sur la table et levant sa voix avec sa jambe droite,  la
manire des bandits de thtre.

La marquise fit un signe de tte.

Ah! dit M. Swiveller avec un majestueux froncement de sourcils,
c'est bien, marquise! Mais que nous importe!... Du vin, hol!

Comme accompagnement  ces dclamations mlodramatiques il se
prsenta le vidrecome avec beaucoup de respect et fit claquer ses
lvres avec une satisfaction farouche.

La petite servante, qui tait loin de possder aussi bien que
M. Swiveller le secret des _ficelles_ thtrales, n'ayant jamais
vu une comdie ni entendu parler de rien de semblable,  moins que
ce ne ft par hasard,  travers les fentes des portes ou en tout
autre endroit dfendu, fut passablement alarme de ces
dmonstrations si nouvelles pour elle; et ses regards tmoignrent
si manifestement de son trouble, que M. Swiveller jugea qu'il
devait, par charit, changer sa pose de brigand contre une
attitude plus conforme  la vie habituelle.

Est-ce qu'ils vous laissent souvent ici pour voler o la gloire
les appelle? demanda-t-il.

-- Oh! oui, je crois bien! rpondit la petite servante, Miss Sally
est si _gagneuse_!

-- Si...?

-- Si _gagneuse_! rpta la marquise.

Aprs un moment de rflexion, M. Swiveller se dtermina  ne plus
se proccuper de rectifier le langage de la jeune fille et  la
laisser babiller  l'aise: il tait vident que sa langue tait
dlie par la bire  l'absinthe; et d'ailleurs, elle n'tait pas
assez souvent en humeur de discourir pour qu'il dt perdre le
temps  discuter un petit barbarisme de plus ou de moins.

Ils vont quelquefois voir M. Quilp, dit la petite servante avec
un regard fut; ils vont bien aussi ailleurs. Dieu merci.

-- Est-ce que M. Brass est aussi un _gagneur_?... demanda Dick.

-- Pas la moiti autant que miss Sally, pour sr, rpondit la
petite servante en secouant la tte. Dieu merci! il ne ferait rien
de rien sans elle.

-- Vrai, il ne ferait rien?

-- Miss Sally l'a si bien mis au pas, dit la petite servante,
qu'il lui demande toujours son avis; quelquefois mme il en
profite. Bont divine! je crois bien qu'il ne le laisse pas tomber
par terre.

-- Je suppose, dit Richard, qu'ils se consultent souvent et qu'ils
ont l'occasion de parler de beaucoup de gens, de moi par exemple,
hein! marquise?

La marquise remua la tte d'une manire trs-prononce.

Est-ce en bien? demanda M. Swiveller.

La marquise changea le mouvement de sa tte, qui, sans cesser
cependant de remuer, commena tout  coup  tourner de droite 
gauche et de gauche  droite avec une vivacit ngative qui
pouvait faire craindre que le cou ne se disloqut, par occasion.

-- Hum! murmura Richard. Marquise, serait-ce trop exiger de votre
confiance que de vous prier de m'apprendre ce qu'ils disent du
trs-humble individu qui a en ce moment l'honneur de...?

-- Miss Sally dit que vous tes un garon sans cervelle.

-- Trs-bien, marquise; ceci n'est pas un mauvais compliment. La
gaiet, marquise, n'est point une qualit basse. Le vieux roi Cole
tait lui-mme un joyeux compre, si nous devons ajouter foi 
l'histoire.

-- Mais elle dit, poursuivit sa compagne, qu'il n'y a pas  se
fier  vous.

-- Eh bien! au fait, marquise, dit M. Swiveller d'un air pensif,
plusieurs dames et messieurs, non pas positivement des personnes
d'une profession librale, mais des gens du commerce, madame, oui,
du commerce, ont fait  mon sujet la mme remarque. L'obscur
citoyen, qui tient un htel dans cette rue penchait fortement ce
soir vers cette opinion quand je lui ai command de prparer le
festin. C'est un prjug populaire, marquise; et pourtant je ne
sais vraiment sur quoi il est fond, car j'ai dans le temps obtenu
crdit pour un chiffre considrable, et je puis dire que jamais je
n'ai manqu au crdit. C'est plutt lui qui m'a manqu; mais moi,
jamais... M. Brass partage l'opinion de sa soeur,  ce que je
suppose?

Son amie fit un nouveau signe de tte, mais affirmatif cette fois,
en y joignant pourtant un regard malin qui semblait donner 
supposer que les opinions de M. Brass  cet gard taient encore
plus prononces que celles de sa soeur; puis, par un retour sur
elle-mme, elle ajouta d'un ton suppliant:

Surtout n'en dites rien, car je serais battue  mort.

-- Marquise, dit M, Swiveller en se levant, la parole d'un
gentleman a autant de valeur que son billet, quelquefois mme elle
en a davantage; dans le cas prsent, par exemple, o son billet
pourrait rencontrer du doute et de la mfiance. Je suis votre ami,
et j'espre que nous pourrons jouer encore plusieurs parties lies
dans ce mme salon. Mais,  propos, marquise, ajouta Richard
s'arrtant dans son trajet vers la porte et dcrivant lentement un
cercle autour de la petite servante qui le suivait avec la
chandelle  la main, il est vident pour moi que vous devez avoir
l'habitude constante de faire prendre l'air  votre oeil par le
trou de la serrure pour en savoir si long.

-- C'tait seulement parce que je voulais savoir, rpondit en
tremblant la marquise, o tait cache la clef du garde-manger,
voil tout; et si je l'avais trouve, je n'aurais pas pris grand-
chose, seulement de quoi apaiser ma faim.

-- Alors vous ne l'avez pas trouve; car vous seriez plus grasse.
Bonsoir, marquise. Porte-toi bien, et si je te quitte pour jamais,
 jamais porte-toi bien. Tends la chane de la porte, marquise, de
crainte d'accident.

Sur ces dernires recommandations, M. Swiveller sortit de la
maison; et, trouvant qu'il avait bu tout autant qu'il convenait 
sa constitution (la bire  l'absinthe est un breuvage si
capiteux!) il se dtermina sagement  se rendre chez lui et  se
mettre au lit. Il gagna donc ses appartements, car il avait
conserv la fiction du pluriel; et, comme ses appartements
n'taient qu' une courte distance de l'tude, bientt Richard se
trouva dans sa chambre  coucher o, ayant t une botte et oubli
l'autre  son pied, il se laissa aller  une profonde mditation.

Cette marquise, se dit-il en croisant ses bras, est une personne
tout  fait extraordinaire. Le mystre l'entoure. Elle ignore le
got de la bire. Elle ne connat pas son nom (ce qui est moins
tonnant), et elle n'a pris quelques notions bornes de la socit
qu' travers les trous des serrures. Tout cela tait-il crit dans
sa destine, ou bien quelque crancier inconnu a-t-il mis
l'embargo sur les dcrets du sort? Mystre profond et terrible!

Ses rflexions tant arrives  cette conclusion satisfaisante,
Richard se souvint de la botte qui tait reste  son pied; il se
mit en devoir de la retirer avec une rare solennit, secouant tout
le temps sa tte d'un air grave, et soupirant profondment.!

Il dit ensuite, en mettant son bonnet de nuit juste de la mme
manire qu'il posait son chapeau, sur le coin de l'oeil:

Ces parties lies me rappellent le foyer conjugal. La femme de
Cheggs joue au cribbage,  l'impriale, peut-tre. Elle fait
sauter la banque en ce moment. On l'entrane de plaisir en
plaisir, pour dissiper ses regrets; mais c'est gal, ils la
suivent partout. Aujourd'hui, je puis le dire, ajouta Richard en
posant de profil sa joue gauche et regardant avec complaisance au
miroir la rflexion d'une trs-petite ligne de favoris,
aujourd'hui, je puis le dire, le fer a pntr dans son coeur.
C'est bien fait!...

Tombant ensuite de ce sentiment farouche et froce dans une pense
tendre et pathtique, M. Swiveller poussa un gmissement, arpenta
sa chambre d'un air gar, fit mine de se tirer une poigne de
cheveux, mais jugea  propos de s'en tenir  la dmonstration, et
se contenta d'arracher le gland de son bonnet de coton. Enfin se
dshabillant avec une sombre rsolution, il se mit au lit.

Dans cette triste position, d'autres eussent eu recours  la
boisson; mais, comme M. Swiveller en avait us prcdemment, il
recourut seulement  sa flte, en face de cette pense affreuse et
trop certaine que Sophie Wackles tait  jamais perdue pour lui.
Aprs mres considrations, il pensa que c'tait l une bonne,
sonore et lugubre occupation, non-seulement en harmonie avec la
tristesse de ses propres ides, mais capable d'veiller chez les
voisins de la sympathie pour le jeune clibataire. En consquence,
il poussa une petite table prs de son chevet, et, disposant de
son mieux la lumire et son cahier de musique, il tira la flte de
sa botte et commena  jouer de la faon la plus funbre.

C'tait l'air _Toujours avec mlancolie_, air qui, lorsqu'on le
joue au lit trs-lentement sur la flte, et lorsqu'en outre il a
l'inconvnient d'tre jou par un gentleman peu au fait de
l'instrument et qui est forc de donner plusieurs fois la mme
note avant de trouver la suivante, ne produit pas un effet trs-
saisissant. Cependant, durant la moiti de la nuit et mme
davantage, M. Swiveller, tantt tendu sur le dos avec les yeux
fixs au plafond, sortant du lit  moiti pour mieux lire son
cahier de musique, joua vingt fois de suite cet air infortun, ne
s'arrtant gure qu'une ou deux minutes pour respirer et faire des
monologues sur le compte de la marquise; aprs quoi, il
recommenait  jouer avec un redoublement de vigueur. Ce ne fut
qu'aprs avoir puis ses divers sujets de mditation, et avoir
souffl dans sa flte jusqu' la lie l'essence de la bire 
l'absinthe; ce ne fut qu'aprs avoir mis la tte  l'envers  tous
les gens de la maison et des maisons voisines, peut-tre de toute
la rue, qu'il ferma son cahier, teignit sa chandelle, et, se
trouvant enfin l'esprit dispos et soulag, se tourna contre le mur
et s'endormit.

Le matin, au rveil, son moral tait parfaitement rtabli. Il prit
encore une demi-heure d'exercice sur sa flte. Aprs avoir
gracieusement reu cong de la matresse de la maison, qui, pour
lui intimer l'ordre de dguerpir, l'attendait sur l'escalier
depuis le point du jour, il se rendit  Bevis-Marks. L, la belle
Sally tait dj  son poste, et son visage offrait le doux
rayonnement qui brille au front de la chaste Diane.

M. Swiveller lui adressa un signe de tte et changea son habit
contre sa veste aquatique, ce qui lui prenait un certain temps,
car les manches en taient si justes, que c'tait toujours une
opration difficile et laborieuse. Cette difficult vaincue,
Richard s'assit devant le pupitre,  sa place accoutume.

Miss Brass rompit brusquement le silence.

N'avez-vous pas trouv ce matin un porte-crayon en argent, dites?

-- J'en ai peu rencontr dans la rue, rpondit M. Swiveller. J'en
ai vu un cependant, un gros porte-crayon, d'air trs-respectable;
mais, comme il tait en compagnie d'un vieux canif et d'un jeune
cure-dent, avec lesquels il paraissait en conversation rgle, je
me serais fait conscience de le dranger.

-- Voyons! pas de btise, avez-vous notre porte-crayon? rpliqua
miss Brass srieusement; oui ou non?

-- Il faut donc que vous soyez enrage pour m'adresser
srieusement une pareille question? s'cria M. Swiveller. Est-ce
que vous ne voyez pas que je ne fais que d'arriver?

--  la bonne heure; mais tout ce que je sais, dit-elle, c'est
qu'on ne peut pas le retrouver, et qu'il a disparu, cette semaine
un jour o je l'avais laiss sur ce pupitre.

-- Hol! pensa Richard; j'espre que la marquise n'aura pas
travaill de ce ct.

-- Il y avait aussi, dit miss Sally, un couteau de mme modle.
Ces deux objets m'avaient t donns par mon pre, il y a bien des
annes, et tous deux ont disparu. N'avez-vous rien perdu vous-
mme?

M Swiveller porta involontairement la main  sa veste pour
s'assurer que c'tait bien une veste et non un habit  basques;
et, s'tant convaincu bien vite que ce vtement, l'unique effet
mobilier qu'il possdt dans Bevis-Marks, tait en parfaite
sret, il fit une rponse ngative.

C'est fort dsagrable, Dick, reprit miss Brass en ouvrant sa
bote d'tain et se rafrachissant avec une pince de tabac; mais,
entre nous, entre nous qui sommes des amis, car si Sammy venait 
le savoir, a n'en finirait pas, il y a aussi de l'argent de
l'tude qu'on avait laiss traner et qui a disparu de mme. Pour
ma part, j'ai perdu en trois fois trois cus.

-- Vous n'y pensez pas! s'cria Richard. Prenez garde  ce que
vous dites, mon vieux; car c'est chose srieuse. tes-vous bien
sre de votre fait? N'y a-t-il pas quelque erreur?

-- C'est trs-rel, rpondit miss Brass avec nergie, et il ne
peut y avoir aucune erreur.

-- Alors, par Jupiter! pensa Richard en posant sa plume, j'ai bien
peur que ce ne soit la marquise qui ait fait le coup!

Plus il retournait ce sujet dans son esprit, plus il ne pouvait
s'empcher de croire que trs-probablement la misrable petite
servante tait la coupable. Quand il considrait  quelle chtive
nourriture elle tait rduite, dans quel tat d'abandon et
d'ignorance elle vivait, et combien sa malice naturelle avait d
tre aiguise par la ncessit et les privations, il n'en faisait
pas l'ombre d'un doute. Et cependant elle lui inspirait tant de
piti; il tait tellement pnible pour Richard de voir une cause
si grave troubler l'originalit de leur connaissance, qu'il se
disait en lui-mme, et trs-sincrement, que si on lui offrait
d'une part cinquante livres sterling et de l'autre la preuve de
l'innocence de la marquise, il n'hsiterait pas  repousser
l'argent.

Tandis qu'il tait plong dans ces profondes et tristes
mditations, miss Sally s'assit en secouant la tte d'un air de
grand mystre et d'inquitude srieuse: on venait d'entendre dans
le couloir la voix de Sampson chantant un gai refrain, et bientt
le gentleman lui-mme apparut tout rayonnant de son sourire
vertueux.

Bonjour, monsieur Richard. Eh bien! monsieur, voici que nous
commenons une nouvelle journe, le corps fortifi par le sommeil
et le djeuner, l'esprit frais et dispos. Nous voici, monsieur
Richard, levs avec le soleil pour suivre notre petit train comme
lui, notre petit train de devoirs journaliers, monsieur, et pour
accomplir comme lui notre travail de la journe avec profit pour
nous-mmes et pour nos semblables. Quelle rflexion charmante,
monsieur! Quelle charmante rflexion!

Tout en adressant ces paroles  son clerc, M. Brass s'tait mis
avec une certaine affectation  examiner soigneusement du ct du
jour un billet de banque de cinq livres qu'il tenait  la main.

Mais M. Richard ne tmoignant aucun enthousiasme  ce discours,
son patron tourna les yeux vers lui et remarqua tout haut qu'il
paraissait troubl.

Vous tes agit, monsieur, dit-il. Monsieur Richard, nous nous
attendions  vous trouver gaiement  l'ouvrage et non pas dans un
tat d'abattement. Il est juste, monsieur Richard, que...

Ici la chaste Sarah poussa un gros soupir.

O ciel! dit M. Sampson, vous aussi!... Qu'y a-t-il donc? monsieur
Richard...

Et regardant miss Sally, Richard comprit qu'elle lui faisait signe
d'instruire son frre du sujet de leur conversation rcente. Comme
sa propre position n'tait pas trs-agrable jusqu' ce que la
question et t vide de manire ou d'autre, il obit, et miss
Brass, roulant entre ses doigts sa tabatire d'une faon
dsordonne, confirma le rapport de M Swiveller.

Sampson perdit contenance, et l'anxit se peignit sur ses traits.
Au lieu de dplorer amrement la perte de son argent, comme miss
Sally s'y attendait, il alla sur la pointe du pied jusqu' la
porte, l'ouvrit, regarda dehors, referma la porte tout doucement,
revint sur la pointe du pied et dit  voix basse:

C'est une circonstance extraordinaire et pnible, monsieur
Richard, c'est une circonstance trs-pnible. Le fait est que moi-
mme j'ai perdu rcemment plusieurs petites sommes que j'avais
laisses sur mon pupitre; je m'tais donn de garde d'en parler,
esprant que le hasard ferait dcouvrir le coupable; mais non, je
n'ai rien pu dcouvrir. Sally, monsieur Richard, c'est une trs-
malheureuse affaire!

Tout en parlant, Sampson posa le billet de banque sur son pupitre
parmi d'autres papiers, comme par mgarde, et mit ses mains dans
ses poches. Richard Swiveller lui montra le billet et l'avertit de
le reprendre.

Non, monsieur Richard, dit Brass avec motion; non, je ne le
reprendrai pas. Je le laisserai en cet endroit, monsieur. Le
reprendre, monsieur Richard, ce serait jeter un doute sur vous, et
j'ai en vous, monsieur, une confiance illimite. Nous laisserons
l ce billet, monsieur, s'il vous plat; pour rien au monde, je ne
voudrais le reprendre.

Et, ce disant, M. Brass lui frappa deux ou trois fois sur
l'paule, de la faon la plus amicale.

Soyez certain, ajouta-t-il, que je n'ai pas moins confiance en
votre probit qu'en la mienne.

En tout autre temps, M. Swiveller et attach mdiocrement
d'importance  ce compliment; mais vu les circonstances prsentes,
il prouva un grand soulagement de cette assurance qu'on ne lui
faisait point l'injure de le souponner. Il rpondit
convenablement. Alors M. Brass le prit par la main et parut
s'abandonner  une sombre mditation; il en fut de mme de miss
Sally. Richard aussi s'tait plong dans ses penses.  tout
moment, il craignait d'entendre accuser la marquise, car il ne
pouvait s'empcher de la croire coupable.

Durant quelques minutes, ils restrent tous trois dans cette
attitude.

Soudain miss Sally donna un grand coup sur le pupitre avec son
poing ferm en s'criant:

Je le tiens.

En effet, elle tenait le pupitre, et elle avait touch juste; car
elle en fit voler un morceau de son poing mignon; mais ce n'tait
pas l le sens de ses paroles.

Eh bien! dit Brass avec impatience. Expliquez-vous!

-- Eh bien! rpliqua la soeur, d'un air de triomphe, depuis ces
trois ou quatre dernires semaines n'y a-t-il pas eu quelqu'un qui
rdait dans l'tude et dehors? Cette personne n'a-t-elle pas t
laisse seule quelquefois dans l'tude, grce  votre confiance?
et me soutiendrez-vous que ce n'est pas l le voleur?

-- Quelle personne?... cria Brass.

-- Attendez donc, comment l'appelez-vous?... Kit!

-- Le domestique de M. Garland?

-- Certainement.

-- Jamais! s'cria Brass, jamais! Ne me parlez pas de a. Pas un
mot de plus!

Et il secouait la tte, et il agitait ses deux mains comme s'il
et voulu dtruire dix mille toiles d'araigne.

Jamais je ne croirai cela de lui; jamais!

-- Eh bien! moi, je parie, rpta miss Brass en humant une
nouvelle prise de tabac, je parie que c'est notre voleur.

-- Eh bien! moi, je parie, rpliqua Sampson avec violence, que ce
n'est pas lui. Qu'est-ce que c'est que cela? Comment osez-vous
l'accuser? Des caractres comme celui-l doivent-ils tre en butte
 des insinuations pareilles? Savez-vous bien que c'est le garon
le plus honnte et le plus fidle qui ait jamais exist, et qu'il
a une rputation sans tache?... Entrez, entrez.

Ces derniers mots ne s'adressaient pas  miss Sally, quoiqu'ils
eussent t prononcs sur le mme ton que les chaleureuses
remontrances qui avaient prcd, mais  une personne qui venait
de frapper  la porte de l'tude; et  peine M. Brass les eut-il
fait entendre, que Kit lui-mme parut et dit:

Le gentleman d'en haut est-il chez lui, monsieur, s'il vous
plat?

-- Oui, Kit, dit Brass encore enflamm d'une vertueuse indignation
et regardant sa soeur avec des yeux pleins de courroux et les
sourcils froncs; oui, Kit, il y est. Je suis charm de vous voir,
Kit; je me rjouis de vous voir. Passez par ici, Kit, en
redescendant.

Et quand le jeune homme se fut retir:

Ce garon-l un voleur! s'cria Brass; lui un voleur, avec cette
physionomie franche et ouverte!... Je lui confierais de l'or sans
le compter. Monsieur Richard, ayez la bont de vous rendre
immdiatement chez Wrasp et Compagnie, dans Broad-Street, et d'y
demander s'ils ont eu des instructions pour paratre dans
l'affaire Karmen et Painter. Ce garon-l un voleur! reprit
Sampson en ricanant de colre. Suis-je donc aveugle, sourd,
imbcile? Est-ce que je ne sais pas juger la nature humaine d'un
coup d'oeil? Kit un voleur! Bah!

Jetant  miss Sally cette interjection finale avec un
incommensurable ddain, Sampson Brass plongea la tte dans son
pupitre comme pour se soustraire  la vue des misres et des
bassesses de ce monde, et jeter un dernier dfi  la mdisance, 
l'abri du couvercle  demi clos.




CHAPITRE XXII.


M. Sampson Brass tait seul dans l'tude, au moment o Kit, ayant
rempli sa commission, sortit de chez le gentleman et descendit
l'escalier, environ un quart d'heure aprs tre mont. Le
procureur ne chantait point comme  l'ordinaire. Il n'tait pas
non plus assis  son pupitre. La porte, toute grande ouverte,
laissa voir M. Brass adoss au feu et ayant un air si trange, que
Kit s'imagina qu'il lui avait pris quelque indisposition subite.

Qu'y a-t-il donc, monsieur? dit Kit.

-- Ce qu'il y a!... rpondit vivement Brass. Rien. Pourquoi y
aurait-il quelque chose?

-- Vous tes tellement ple, que je vous aurais  peine reconnu.

-- Bah! bah! pure imagination, cria Brass en se penchant pour
relever les cendres; jamais je n'ai t mieux, Kit; jamais de ma
vie je ne me suis mieux port. Je suis mme trs-gai. Ah! ah!
Comment va notre ami d'en haut?

-- Beaucoup mieux.

-- J'en suis ravi; mille remercments. Un parfait gentleman!
honnte, libral, gnreux, ne donnant aucun embarras; un
admirable locataire. Ah! ah! M. Garland se porte bien, j'espre,
Kit? Et mon ami le poney, mon ami intime, vous savez? Ah! ah!

Kit donna des nouvelles satisfaisantes de tout le petit monde
d'Abel-Cottage. M. Brass, qui semblait distrait et impatient, se
plaa sur son tabouret, et invita Kit  s'approcher en le prenant
par la boutonnire.

J'ai pens, Kit, dit le procureur, que je pourrais faire gagner 
votre mre quelques petits moluments. Vous avez votre mre, je
crois? Si j'ai bonne mmoire, vous m'avez racont que...

-- Oh! oui, monsieur, oui, certainement.

-- Une veuve, n'est-ce pas? une veuve laborieuse?

-- La femme la plus dure  la besogne et la meilleure mre qui ait
jamais exist, monsieur.

-- Ah! s'cria Brass, c'est touchant, trs-touchant. Une pauvre
veuve luttant pour tenir ses orphelins dans un tat dcent et
confortable. C'est un dlicieux tableau de vertu humaine. Dposez
votre chapeau, Kit.

-- Merci, monsieur, il faut que je m'en aille tout de suite.

-- Posez-le toujours, pendant que vous tes l, dit Brass, qui lui
prit son chapeau des mains et mit quelque dsordre dans les
papiers en lui cherchant une place sur le pupitre. Je pensais,
Kit, que trs-souvent nous avons  louer des maisons pour les
personnes de notre clientle, etc. Or, vous savez que nous sommes
obligs de mettre du monde dans ces maisons pour les surveiller,
et malheureusement ce sont trop souvent des gens  qui nous ne
pouvons nous fier. Qui nous empcherait d'avoir une personne en
qui nous pussions avoir une confiance absolue, en mme temps que
nous nous donnerions la douceur de faire une bonne action? Je
m'explique: qui nous empcherait d'employer cette digne femme,
votre mre, tantt  une besogne, tantt  une autre? Elle aurait
le logement, et un bon logement,  peu prs toute l'anne, sans
impositions, en outre une allocation hebdomadaire; tout cela
donnerait  votre famille bien des avantages dont elle ne saurait
jouir dans sa condition prsente. Qu'est-ce que vous en pensez? Y
voyez-vous quelque objection? Je n'ai pas en cela d'autre dsir
que de vous rendre service, Kit; ainsi ne vous gnez pas,
expliquez-vous librement.

En parlant ainsi, Brass remua deux ou trois fois le chapeau qu'il
glissa de nouveau parmi les papiers, avec l'air de chercher
quelque chose.

Quelle objection pourrais-je faire  une proposition aussi
bienveillante que la vtre, monsieur? rpondit Kit d'un accent
pntr. Je ne sais vraiment, monsieur, comment vous remercier.

-- Eh bien! alors, dit Brass se tournant tout  coup vers lui et
approchant son visage de celui de Kit, avec un sourire si
repoussant que le jeune homme, mme dans toute la plnitude de sa
reconnaissance, recula presque effray, eh! bien, alors _c'est
fait_!

Kit le regarda d'un air de trouble.

C'est fait, dis-je, reprit Sampson se frottant les mains et
reprenant ses manires doucereuses. Ah! ah! vous verrez, Kit, vous
verrez. Mais, bon Dieu! que M. Richard tarde  revenir! Quel
ennuyeux flneur!... Voulez-vous bien veiller sur l'tude une
minute, le temps seulement de monter l-haut? une minute
seulement. Je ne vous tiendrai pas un instant de plus, Kit.

En mme temps, M. Brass s'lana hors de l'tude o il revint
presque aussitt. M. Swiveller rentra; et comme Kit sortait en
toute hte de la chambre pour regagner le temps perdu, miss Brass
elle-mme le rencontra au seuil de la porte.

Oh! dit ironiquement Sally, qui en entrant le suivit de l'oeil,
voici votre favori qui s'en va, Sammy!

-- Oui, il s'en va, rpondit Brass. Mon favori, tant que vous
voudrez. Un honnte garon, monsieur Richard, un digne jeune
homme.

-- Hem! fit miss Brass avec une petite toux provoquante.

-- Je vous dis, drlesse, s'cria Sampson avec colre, que je
donnerais ma vie en gage de sa probit. Est-ce que a ne finira
pas? Serai-je toujours harcel, obsd par vos honteux soupons?
N'avez-vous aucun respect pour le vrai mrite, mchant garnement
que vous tes? Tenez, si vous voulez que je vous le dise, je
suspecterais plutt votre honntet que la sienne!

Miss Sally tira sa tabatire d'tain et huma longuement et
lentement une prise de tabac, tout en attachant sur son frre un
regard fixe et ferme.

Elle me rendra fou de rage, monsieur Richard, dit Brass; elle
m'exaspre au del de toute mesure. Je suis enflamm, je suis
outr, monsieur. Ce ne sont pas l les manires, ce n'est pas l
la tenue d'un homme qui est dans les affaires; mais elle me met
hors de moi!

-- Pourquoi ne le laissez-vous pas tranquille? dit Richard  miss
Sally.

-- Parce que c'est plus fort qu'elle, monsieur, rpliqua Sampson;
parce que c'est un besoin de sa nature que de m'irriter et de me
vexer; je crois que sans cela elle tomberait malade. Mais
n'importe, n'importe; j'ai fait ce que je voulais. J'ai montr ma
confiance en ce jeune homme. Aujourd'hui encore, il a gard
l'tude. Ah! ah!... Fi! vilaine vipre!

La belle vierge huma une nouvelle prise de tabac et mit dans sa
poche sa boite d'tain, tout en continuant de contempler son frre
avec un sang-froid parfait.

Aujourd'hui encore il vient de garder l'tude, rpta Brass d'un
ton triomphant; je lui ai donn cette nouvelle preuve de ma
confiance, et je ne m'en tiendrai pas l. Eh bien! o donc est le?...

-- Qu'avez-vous perdu? demanda M. Swiveller.

-- O ciel!..., s'cria Brass, ttant toutes ses poches l'une aprs
l'autre, regardant dans le pupitre, dessus, dessous, et
bouleversant d'une main fbrile les papiers voisins; le billet,
monsieur Richard! le billet de banque de cinq livres, qu'est-il
devenu? Je l'avais laiss ici... Dieu me pardonne!

-- Allons!... s'cria  son tour miss Sally, tressaillant,
frappant ses mains et semant les papiers sur le plancher.
Disparu!... Qui est-ce qui avait raison?... Qui est-ce qui l'a
pris?... Ce n'est pas pour les cinq livres!... Qu'est-ce que c'est
que cela, cinq livres?... Mais ce garon est honnte, vous savez,
trs-honnte. Ce serait une indignit de le souponner. Ne courez
pas aprs lui. Non, non, pour rien au monde!...

-- Sur ma parole, monsieur Richard, rpliqua le procureur, qui
n'avait cess de fouiller ses poches avec tous les signes de la
plus vive agitation, je crains que ce ne soit une vilaine affaire.
Certainement le billet de banque a disparu, monsieur; que faut-il
faire?

-- Ne courez pas aprs lui, dit miss Sally, se bourrant de plus en
plus le nez de tabac. Non, non, gardez-vous-en bien. Laissez-lui
le temps de se dbarrasser du billet. Ce serait trop cruel de le
surprendre en flagrant dlit!

M. Swiveller et Sampson Brass se regardrent mutuellement aprs
avoir regard miss Brass; l'un et l'autre taient bouleverss.
Soudain, par une mme impulsion, ils saisirent leurs chapeaux et
s'lancrent dans la rue dont ils prirent le milieu, renversant
tout sur leur passage, comme s'ils couraient pour chapper  la
mort.

Or, justement Kit avait couru aussi, bien qu'un peu moins vite, et
comme il tait parti depuis quelques minutes, il avait sur eux une
assez grande avance. Cependant, comme ils connaissaient bien son
itinraire, du train dont ils allaient, ils l'eurent bientt
rattrap, au moment o, il venait de reprendre haleine pour
recommencer  courir.

Arrtez!... cria Sampson lui posant une main sur l'paule, tandis
que M. Swiveller le happait de l'autre ct. Pas si vite,
monsieur. Vous tes donc bien press?

-- Oui, je le suis, dit Kit les regardant tous deux avec une vive
surprise.

-- Il... il..., m'est pnible de tous souponner, dit Sampson
d'une voix haletante; mais un objet de quelque valeur vient de
disparatre de l'tude. J'espre que vous ne savez pas ce que
c'est.

-- Savoir quoi! bon Dieu, monsieur Brass! s'cria Kit tremblant de
la tte aux pieds. Vous ne supposez pas...

-- Non, non, dit vivement Brass. Je ne suppose rien. Ce n'est pas
moi qui vous accuse. Vous allez me suivre tranquillement chez moi,
j'espre?

-- Volontiers. Pourquoi pas?

--- Certainement! dit Brass. Pourquoi pas? J'ai bien peur que la
chose ne finisse pas par un pourquoi pas. Si vous saviez quels
assauts j'ai eus  supporter ce matin pour vous dfendre,
Christophe, vous en seriez pein.

-- Et moi, je suis sr que vous regretterez, monsieur, de m'avoir
souponn. Allons, revenons vite chez vous.

-- Oui, oui! s'cria Brass. Le plus tt sera le mieux. Monsieur
Richard, ayez la bont de prendre ce bras; moi, je vais prendre
celui-ci. Il n'est pas facile de marcher trois de front; mais dans
les circonstances o nous nous trouvons, c'est indispensable; il
n'y a pas d'autre moyen.

Kit passa du blanc au rouge et du rouge au blanc lorsqu'ils
s'assurrent ainsi de sa personne, et un moment il parut dispos 
rsister. Mais, faisant un prompt retour sur lui-mme, et songeant
que s'il engageait une lutte, il pourrait tre tran par le
collet  travers les rues, il se borna  rpter d'un accent plein
de sincrit et avec des larmes dans les yeux, qu'ils auraient
bien du regret de ce qu'ils faisaient l, et se laissa emmener.
Tandis qu'ils reprenaient le chemin de l'tude, M. Swiveller, 
qui ses fonctions prsentes rpugnaient extrmement, saisit un
instant propice pour souffler  l'oreille de Kit que, s'il
consentait  avouer sa faute, ft-ce par un simple mouvement de
tte, et qu'il lui promit de ne plus recommencer  l'avenir, il
l'autorisait  donner un croc-en-jambe  Sampson Brass pour se
sauver; mais Kit ayant repouss cette offre avec indignation, il
ne resta plus d'autre parti  Swiveller que de le tenir ferme
jusqu' ce qu'ils eussent atteint Bevis-Marks, o on le mit en
prsence de la charmante Sarah, qui prit aussitt la prcaution de
fermer la porte  clef.

Maintenant, dit Brass, vous savez, Christophe, l'innocence ne
saurait mieux ressortir que d'un examen minutieux qui satisfasse
pleinement toutes les parties. En consquence, si vous voulez bien
permettre qu'on vous fouille, ce sera pour tout le monde un grand
soulagement.

Il accompagna ces paroles d'une dmonstration qui indiquait le
genre d'enqute  pratiquer, autrement dit, il retourna la coiffe
de son chapeau.

Fouillez-moi, dit firement Kit en croisant ses bras. Mais
songez-y bien, monsieur, vous en aurez du regret jusqu' la fin de
vos jours.

-- C'est assurment une circonstance trs-pnible, dit Brass avec
un soupir, comme il plongeait sa main dans une des poches de Kit
et en retirait une collection varie de menus objets, c'est une
circonstance trs-pnible. Il n'y a rien l dedans, monsieur
Richard; parfait, parfait. Rien non plus ici, monsieur Rien dans
la veste, monsieur Richard; rien dans les basques de l'habit.
Vraiment j'en suis ravi.

Richard Swiveller, tenant  la main le chapeau de Kit, suivait
l'opration avec le plus vif intrt, et dissimulait du mieux
possible un lger sourire, tandis que Brass, fermant un oeil,
sondait avec l'autre l'intrieur d'une des manches du pauvre jeune
homme comme il et regard dans un tlescope. Soudain Sampson, se
retournant vivement vers son clerc, lui ordonna de fouiller le
chapeau.

Il y a un mouchoir, dit Richard.

-- Nul mal  cela, monsieur, rpondit Brass appliquant son oeil 
l'autre manche et parlant du ton d'un homme qui aperoit devant
lui une perspective illimite. Un mouchoir, c'est trs-innocent.
Quoique pourtant la Facult ne considre point, je pense, monsieur
Richard, l'habitude de porter un mouchoir dans un chapeau comme
trs-favorable  la sant. J'ai entendu dire que cela tient la
tte trop chaude. Mais  tout autre point de vue, l'examen est
satisfaisant, trs-satisfaisant.

Une triple exclamation jete  la fois par Richard Swiveller, miss
Sally et Kit lui-mme, arrta net le procureur. Sampson tourna la
tte et vit Richard le billet de banque  la main.

Dans le chapeau?... s'cria Brass avec une sorte de glapissement.

-- Sous le mouchoir, et cach dans la doublure, dit Richard,
frapp d'horreur  cette dcouverte.

M. Brass regarda successivement Richard, miss Sally, les murs, le
plafond et le plancher, tout enfin, except Kit qui tait demeur
stupfi et incapable de faire un mouvement.

Et voil, s'cria Brass enjoignant ses mains, voil donc ce que
c'est que ce monde qui tourne sur son axe, soumis aux influences
de la lune et aux rvolutions qui s'oprent autour des corps
clestes et ainsi de suite!... Voil donc la nature humaine!... O
nature, nature!... Voil le malheureux que je voulais faire
profiter des ressources de ma petite industrie, et pour qui, mme
en ce moment encore, j'prouve une compassion telle, que je le
laisserais volontiers partir!... Mais, ajouta M. Brass d'un accent
plus ferme, avant tout je suis homme de loi, et par consquent mon
devoir est de donner l'exemple en mettant  excution les lois de
mon heureuse patrie. Pardonnez-moi, ma chre Sally, et tenez-le
ferme de l'autre ct. Monsieur Richard, ayez la bont de courir
chercher un constable. Le temps de la faiblesse est pass,
monsieur; la force morale est revenue. Un constable, monsieur,
s'il vous plat!




CHAPITRE XXIII.


Kit tait comme plong dans un sommeil lthargique, les yeux tout
grands ouverts et fixs sur le sol, sans prendre garde  la main
tremblante de M. Brass qui le tenait par un des bouts de sa
cravate, ni  la serre beaucoup plus solide de miss Sally qui en
avait treint l'autre bout; cependant les prcautions de la
vieille fille n'taient pas pour lui sans inconvnient: car miss
Sally, cette femme enchanteresse, outre qu'elle lui enfonait de
temps en temps les phalanges de ses doigts dans la gorge un peu
plus qu'il ne fallait, avait ds le premier moment apprhend si
fortement ce malheureux, que mme dans le dsordre et l'garement
de ses penses, il ne pouvait s'empcher de se sentir suffoqu. Il
resta dans cette posture, entre le frre et la soeur, passif et
n'opposant aucune rsistance, jusqu'au moment o M. Swiveller
revint suivi d'un constable.

Ce fonctionnaire tait sans doute familiaris avec des scnes de
cette nature; les vols qui chaque jour dfilaient sous ses yeux,
depuis le minime larcin jusqu' l'effraction dans les maisons
habites, ou les aventures de grand chemin, n'taient pour lui
qu'une affaire comme une autre; il ne voyait dans les individus
coupables de ces mfaits qu'autant de pratiques qui venaient se
faire servir au magasin de loi criminelle en gros et en dtail
dont il tenait le comptoir; aussi reut-il de M. Brass le rapport
de ce qui s'tait pass  peu prs avec autant d'intrt et de
surprise qu'en pourrait montrer un entrepreneur de pompes
funbres, s'il lui fallait couter dans les plus minutieux dtails
le rcit de la dernire maladie du mort auquel il vient rendre par
profession les devoirs suprmes. Ce fut donc avec une parfaite
indiffrence qu'il arrta Kit.

Nous ferons bien, dit ce ministre subalterne de la police, de le
conduire au bureau du magistrat, tandis que celui-ci y est encore.
Je vous prierai, monsieur Brass, de venir avec nous, ainsi que...

Il regarda miss Sally d'un air d'hsitation et de doute, comme
s'il ne savait comment qualifier une personne qui pouvait tre
prise aussi raisonnablement pour un griffon ou tout autre monstre
mythologique.

Madame, hein? dit Sampson.

-- Ah! oui... madame, rpliqua le constable. Le jeune homme qui a
dcouvert le billet est ncessaire galement.

-- Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d'une voix dolente Quelle
triste ncessit!... Mais l'autel de la patrie, monsieur...

-- Vous prendrez un fiacre, je suppose? interrompit le constable
saisissant avec peu de prcaution par le bras, au-dessus du coude,
Kit que ses gardiens avaient relch. Veuillez en envoyer chercher
un.

-- Mais permettez-moi de dire un mot, s'cria Kit levant ses yeux
et regardant autour de lui d'un air de supplication. Un mot
seulement! Je suis aussi innocent que pas un de vous. Sur mon me,
je ne suis pas coupable. Moi, un voleur! Ah! monsieur Brass, vous
ne le croyez pas, j'en suis sr. C'est bien mal de votre part.

-- Je vous donne ma parole, constable... dit Brass.

Mais ici le constable l'interrompit, en vertu de ce principe
constitutionnel: Les paroles volent, faisant observer que les
paroles ne sont que de la bouillie pour les chats, mais que les
serments en justice sont la nourriture des hommes forts.

Parfaitement juste, constable, dit Brass toujours sur le mme ton
dolent; c'est d'une exactitude rigoureuse. Constable, je fais
devant vous le serment qu'il y a quelques minutes  peine, avant
d'avoir fait cette fatale dcouverte, j'avais encore tant d'estime
pour ce jeune homme, que je lui eusse confi... Un fiacre,
monsieur Richard! Vous tardez bien, monsieur!...

-- Vous ne trouverez personne, s'cria Kit, pour peu qu'il me
connaisse, qui n'ait confiance en moi. Qu'on demande  qui que ce
soit si jamais l'on a dout de ma probit, si jamais j'ai fait
tort d'un farthing  personne. Autrefois, quand j'tais pauvre,
quand j'avais faim, ai-je jamais t pris en faute, et peut-on
supposer que je commencerais  l'tre aujourd'hui?... Oh!
rflchissez  ce que vous faites. Comment, avec cette affreuse
accusation qui pse sur moi, oserais-je jamais revoir les
meilleurs amis qu'il y ait au monde?

M. Brass rpondit que le prisonnier aurait bien fait de penser 
tout cela plus tt; et il tait en train de lui adresser d'autres
observations d'une nature aussi peu consolante, quand on entendit
le locataire demander, du haut de l'escalier, ce qu'il y avait et
pourquoi tout ce tapage et ce bruit de pas qui remplissaient la
maison.

Involontairement, Kit fit un mouvement pour s'lancer vers la
porte, dans son dsir de rpondre lui-mme; mais il fut vivement
retenu par le constable, et il eut la douleur de voir M. Sampson
Brass sortir seul pour aller raconter les faits  sa manire.

Quand M. Brass fut de retour, il dit, au sujet du gentleman:

Il est comme nous tous: il ne voulait pas y croire. Que ne puis-
je moi-mme mettre en doute le tmoignage de mes sens! Mais
malheureusement ce tmoignage est irrfragable. Mes yeux n'ont pas
besoin de subir un dbat contradictoire, et, en disant cela avec
vhmence, il clignotait et frottait ses yeux, ils sont bien
obligs de s'en tenir  leur impression premire. Allons, Sarah!
j'entends le fiacre qui roule dans Bevis-Marks; mettez votre
chapeau; nous partirons immdiatement. Triste commission! Il me
semble que je vais  l'enterrement.

-- Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi une faveur. Conduisez-moi
d'abord chez M. Witherden.

Sampson secoua la tte d'un air d'irrsolution.

Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon matre y est. Au nom du
ciel, conduisez-moi l d'abord.

-- En vrit, je ne sais pas... balbutia le procureur; qui peut-
tre avait ses raisons secrtes pour dsirer de se prsenter sous
le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien
de temps avons-nous?

Le constable, qui, durant toute cette scne, avait mchonn une
paille avec la plus grande philosophie, rpondit que, si l'on
partait tout de suite, on aurait bien le temps; mais que, si l'on
s'amusait  lanterner, il faudrait aller tout droit  Mansion-
House; et finalement, il dclara que a lui tait bien gal, qu'on
en ferait ce qu'on voudrait.

M. Richard Swiveller, que le fiacre avait amen, tait rest
incrust dans, le meilleur coin sur la banquette de derrire.
M. Brass invita le constable  faire avancer le prisonnier, et se
dclara prt  partir. En consquence, le constable, tenant
toujours Kit de la mme manire et le poussant un peu devant lui,
 la distance rglementaire d'environ trois quarts de bras, le fit
monter dans la voiture o il le suivit. Miss Sally grimpa ensuite.
La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui
l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le sige et fit partir
le cocher.

Encore tourdi compltement par le changement soudain et terrible
qui s'tait opr dans son sort, Kit tait assis tristement,
promenant son regard  travers la glace de la portire. Il
appelait de tous ses voeux l'apparition dans la rue de quelque
phnomne monstrueux qui pt lui donner lieu de croire avec raison
qu'il faisait un rve. Hlas! tous les objets qu'il apercevait
n'taient que trop rels et trop connus; c'tait la mme
succession de dtours de rue, c'taient les mmes maisons, les
mmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns prs des
autres, dans diverses directions; le mme mouvement de charrettes
et de voitures sur la chausse; les mmes talages bien connus 
la porte des boutiques: une rgularit dans le bruit et le
tumulte, telle que jamais rve n'en a possd. Toute fantastique
qu'elle semblait tre, la situation n'en tait donc pas moins
relle. Kit tait arrt sous une accusation de vol; le billet de
banque avait t trouv sur lui, bien qu'il ft innocent en pense
comme en action, et on l'emmenait prisonnier!

Absorb par ces cruelles ides, songeant dans l'affliction de son
coeur  sa mre et au petit Jacob, se disant que la conscience
mme de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermet en
face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable; perdant
de plus en plus l'esprance et le courage  mesure qu'on
approchait de la maison du notaire, le pauvre Kit continuait de
regarder fixement sans rien voir  travers la glace, quand tout 
coup, comme si le nain avait t voqu par une conjuration
magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.

Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face!

Quilp tait  la fentre d'une taverne d'o il promenait ses
regards dans la rue; et il se penchait si fort en avant, les
coudes appuys sur le rebord de la croise et la tte pose entre
ses deux mains, que cette attitude, ainsi que ses efforts pour
comprimer un clat de rire, le faisaient paratre tout bouffi,
tout gonfl et deux fois plus gros et plus large que de coutume.
En le reconnaissant, M. Brass fit immdiatement arrter la voiture
juste en face de l'endroit o tait le nain. Celui-ci ta son
chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse et grotesque
politesse.

-- Oh! cria-t-il. O allez-vous ainsi, Brass? O allez-vous?
Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally! Et Richard? Aimable
Richard! Et Kit? Honnte Kit!

-- Il est tout  fait jovial!... dit Brass au cocher. Ah!
monsieur, une triste affaire!... Ne croyez jamais  la probit,
monsieur.

-- Pourquoi pas? rpliqua le nain. Pourquoi pas, coquin de
procureur?

-- Un billet de banque se perd dans notre tude, monsieur, dit
Brass en secouant la tte, et il se retrouve dans son chapeau. Je
l'avais laiss seul un moment auparavant. Pas moyen de se faire
illusion, monsieur. Une kyrielle de preuves. Rien n'y manque.

-- Eh! quoi, s'cria le nain, avanant son corps  moiti hors de
la fentre, Kit un voleur! Kit un voleur! Ah! ah! ah! Eh bien,
c'est le voleur le plus laid qu'on puisse montrer pour un penny.
Oh, Kit! Ah! ah! ah! Comment? vous avez fait arrter ce pauvre
Kit avant qu'il ait eu seulement le temps de me rosser. Est-ce
malheureux! Oh, Kit!

Et en mme temps, il fit entendre une explosion de rire qui fit
trembler le cocher sur son sige, montrant du doigt la perche d'un
teinturier voisin, d'o pendaient diverses toffes, qui
figuraient, par analogie, un homme accroch au gibet.

Ah! voil comme a finit, Kit?... cria-t-il en se frottant
rudement les mains. Ah! ah! ah! Quel chagrin pour le petit Jacob
et pour son aimable mre!... Brass, envoyez-lui le ministre du
Petit-Bthel, pour qu'il l'assiste et le console. Hol, Kit, hol!
En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour, Kit; bonne chance; bon
courage; toutes mes amitis aux Garland,  la bonne chre dame et
au gentleman. Dites-leur, je vous prie, que j'ai demand de leurs
nouvelles. Bien des voeux pour eux, pour vous, pour tout le monde,
Kit, pour tout le monde!

Ces voeux et ces adieux coulaient comme un torrent, et le flot en
durait encore lorsque la voiture fut hors de vue. Bien sr enfin
de ne plus apercevoir le fiacre, Quilp releva la tte et se roula
sur le parquet dans un accs de joie furibonde.

On arriva chez le notaire, ce qui ne fut pas long, car on avait
rencontr le nain dans une rue voisine,  trs-peu de distance de
la maison de M. Witherden. Brass descendit; et ouvrant d'un air
triste la portire du fiacre, il invita sa soeur  l'accompagner
dans l'tude, pour prparer les excellentes personnes qui se
trouvaient dans la maison  la fcheuse nouvelle qu'on leur
apportait. Il requit galement l'assistance de M. Swiveller. Tous
trois entrrent dans l'tude, M. Sampson donnant le bras  sa
soeur, et M. Swiveller seul, derrire eux.

Le notaire tait assis devant le feu, au fond de l'tude; il
causait avec M. Abel et M. Garland; M. Chukster, assis  son
pupitre, attrapait comme il pouvait  la vole quelques lambeaux
de leur conversation. Tout en tournant le bouton, M. Brass
observa,  travers le vitrage de la porte, cette disposition
locale; et voyant que le notaire l'avait reconnu, il commena 
secouer la tte et  soupirer profondment, tout le long de la
cloison qui les sparait encore.

Monsieur, dit Sampson, retirant son chapeau et portant  ses
lvres les deux premiers doigts du gant de castor de sa main
droite, je me nomme Brass, Brass de Bevis-Marks, monsieur. J'ai eu
l'honneur et le plaisir, monsieur, de soutenir contre vous
quelques petites affaires testamentaires. Comment va votre sant,
monsieur?

-- Mon clerc est l pour s'entendre avec vous, monsieur Brass, sur
l'affaire qui vous amne, dit le notaire, l'loignant par un
geste.

-- Je vous remercie, monsieur, je vous remercie certainement.
Permettez-moi, monsieur, de vous prsenter ma soeur; presque un de
nos collgues, monsieur, malgr la faiblesse de son sexe; une
femme qui m'est prcieuse, monsieur, dans mes travaux. Monsieur
Richard, ayez la bont d'approcher, s'il vous plat. Non
rellement, dit Brass, faisant quelques pas entre le notaire et
son cabinet, vers lequel celui-ci avait commenc  battre en
retraite, et parlant du ton d'un homme offens, rellement,
monsieur, avec votre permission je requiers de vous
personnellement un mot ou deux d'entretien.

-- Monsieur Brass, rpondit avec vivacit le notaire, je suis
occup. Vous voyez bien que je suis occup avec monsieur. Si vous
voulez communiquer votre affaire  M. Chukster que voici l-bas,
vous pouvez compter de sa part sur toute l'attention qu'elle
mrite.

-- Messieurs, dit Brass, portant sa main droite le long de son
gilet et regardant avec un sourire affable les deux Garland pre
et fils, messieurs, j'en appelle  vous; veuillez considrer que
je m'adresse  vous. J'appartiens  la justice. Je suis qualifi
gentleman par acte du parlement. Mon titre, je le maintiens en
vertu d'une patente annuelle de douze livres sterling pour mon
diplme. Je ne suis pas de vos musiciens, de vos acteurs, de vos
faiseurs de livres, de vos peintres, tous gens qui prennent un
tat sans garantie du gouvernement. Je ne suis pas de vos
bohmiens ou vagabonds. Quiconque m'intente une poursuite, est
oblig de m'appeler gentleman; sinon, son action est nulle et de
nul effet. Eh bien! je vous le demande, est-ce comme a qu'on doit
me recevoir? En effet, messieurs...

-- Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez la bont d'exposer
votre affaire, monsieur Brass.

-- M'y voici, monsieur. Ah! monsieur Witherden! vous tes loin de
vous douter de... Mais je ne me laisserai pas aller aux
digressions. Je pense que le nom d'un de ces messieurs est
Garland.

-- De tous deux, dit le notaire.

-- Vraiment!... dit Brass avec le salut le plus humble. J'eusse d
le penser, d'aprs la ressemblance qui est prodigieuse. Enchant
d'avoir l'honneur d'tre prsent  deux gentlemen de leur
distinction, quoique la circonstance qui me vaut cette faveur soit
bien pnible. Un de vous, messieurs, a un domestique appel Kit?

-- Tous deux, rpondit le notaire.

-- Deux Kit!... dit Brass en souriant. Bon Dieu!

-- Un Kit, monsieur, rpliqua M. Witherden avec impatience; un Kit
qui est au service de ces deux messieurs. Eh bien, qu'y a-t-il?

-- Ce qu'il y a, monsieur!... rpondit Brass en baissant la voix
de manire  faire impression sur l'auditoire. Ce jeune homme,
monsieur, en qui j'avais une confiance entire et sans limites;
que j'avais toujours trait comme s'il tait mon gal; ce jeune
homme a ce matin commis un vol dans mon tude, et il a t saisi
en flagrant dlit.

-- C'est quelque fausset! s'cria le notaire.

-- Ce n'est pas possible, dit M. Abel.

-- Je n'en crois pas un mot, dit le vieux gentleman.

M. Brass promena sur eux un regard calme et rpondit avec le mme
sang-froid:

Monsieur Witherden, vos paroles sont de celles qu'on peut
actionner; et si j'tais un homme de bas tage, qui ne pt
supporter bravement la calomnie, je vous poursuivrais en dommages.
Mais dans ma position, je me borne  mpriser de pareilles
expressions. Je respecte la chaleureuse indignation de l'autre
gentleman, et je regrette sincrement d'tre le messager d'aussi
mauvaises nouvelles. Je ne me fusse certainement pas expos  une
commission si pnible, n'tait que le jeune homme a demand d'tre
conduit ici d'abord et que j'ai cd  ses prires. Monsieur
Chukster, voulez-vous avoir la bont de frapper  la fentre pour
avertir le constable qui attend dans le fiacre?

 ces mots, les trois gentlemen s'entre-regardrent avec
consternation. M. Chukster, excutant la prire qui lui tait
adresse et quittant son tabouret avec l'ardeur d'un prophte qui
voit l'accomplissement de ses prdictions  jour fixe, tint la
porte ouverte pour laisser entrer le malheureux prisonnier.

Quelle scne lorsque le pauvre Kit entra! Jetant les accents  la
fois loquents et rudes que lui dictait la vrit, il appela le
ciel en tmoignage de son innocence, et dclara devant Dieu qu'il
ne savait pas comment le billet avait pu tre trouv sur lui!
Quelle confusion de langues, avant que tous les dtails fussent
relats et les preuves nonces! Quel morne silence quand tout eut
t dit, et quels regards de doute et de surprise furent changs
par les trois amis!

N'est-il pas possible, dit M. Witherden aprs une longue pause,
que ce billet soit tomb accidentellement dans le chapeau, par
exemple, quand on a cart les papiers qui se trouvaient sur le
pupitre?

Mais on lui fit comprendre clairement que c'tait impossible.
M. Swiveller, bien qu'il ne voult pas tre un tmoin  charge, ne
put s'empcher de dmontrer, d'aprs la place qu'occupait le
billet dans le chapeau, qu'on devait l'y avoir cach tout exprs.

Je suis dsol, dit Brass, affreusement dsol. Lorsqu'il sera
mis en jugement, je m'estimerai heureux de le recommander 
l'indulgence du tribunal en raison de ses bons antcdents.
J'avais dj perdu de l'argent, mais il ne s'ensuit pas
positivement que ce soit ce garon qui l'ait pris. La prsomption
est contre lui, elle est trs-forte; mais, aprs tout, nous sommes
des chrtiens.

-- Je suppose, dit le constable en promenant son regard en demi-
cercle, que personne ne peut fournir de tmoignage sur tout
l'argent dont il a pu disposer dans ces derniers temps. En savez-
vous quelque chose, monsieur?

M. Garland,  qui la question avait t pose, rpondit: Il avait
de l'argent de temps en temps. Mais l'argent dont vous parlez lui
tait donn, m'a-t-il dit, par M. Brass lui-mme.

-- Oui certainement, s'cria vivement Kit. Ne pouvez-vous pas me
justifier en cela, monsieur?

-- Hein? murmura Brass, dont les yeux se portrent de visage en
visage avec une expression d'tonnement stupide.

-- Vous savez, cet argent, ces petits cus que vous me donniez de
la part du locataire.

-- O ciel! s'cria Brass en secouant la tte et en fronant les
sourcils, vilaine affaire! vilaine affaire!

-- Eh! quoi, ne lui avez-vous pas donn de l'argent, de la part de
quelqu'un, monsieur? demanda M. Garland avec la plus grande
anxit.

-- _Moi_? je lui ai donn de l'argent, monsieur! rpondit Sampson.
Oh! par exemple, c'est trop d'effronterie. Constable, mon cher
ami, nous ferons mieux de partir.

-- Comment!... dit Kit d'une voix dchirante, ose-t-il nier qu'il
m'ait donn cet argent?... Demandez-le-lui, je vous en supplie.
Demandez-lui de dclarer, oui ou non, si ce n'est pas vrai.

-- Est-ce vrai, monsieur? dit le notaire.

-- Messieurs, rpondit Brass de l'accent le plus grave, je vous
dclare qu'il ne fera que gter encore son affaire par un pareil
dtour. Si rellement il vous inspire de l'intrt, donnez-lui
plutt le conseil de changer de tactique. Vous me demandez si
c'est vrai, monsieur? Certainement non, ce n'est pas vrai.

-- Messieurs, s'cria Kit, clair tout  coup par un rayon de
lumire, mon matre, monsieur Abel, monsieur Witherden, vous tous,
je vous ai dit la vrit!... Comment ai-je pu m'attirer sa haine,
je l'ignore; mais tout ceci n'est qu'un complot tram pour ma
ruine. Soyez-en srs, messieurs, c'est un complot; et quoi qu'il
arrive, jusqu' mon dernier soupir je dirai que c'est lui, lui-
mme, qui a mis le billet dans mon chapeau. Regardez-le,
messieurs. Voyez comme il change de couleur. Lequel de nous deux a
l'air d'tre le coupable, de lui ou de moi?

-- Vous l'entendez, messieurs, dit Brass en souriant, vous
l'entendez. Maintenant, n'tes-vous pas frapps de l'ide que
cette affaire prend une sombre tournure? Est-ce un acte de haute
trahison ou bien un simple dlit ordinaire? Peut-tre, messieurs,
s'il n'avait pas dit cela en votre prsence et si je vous l'avais
rapport, vous n'eussiez pas voulu le croire, mais vous voyez.

Grce  ces observations pacifiques et railleuses, M. Brass avait
russi  dissiper la rpugnance invincible qu'inspirait son
caractre. Mais la vertueuse Sarah, obissant  l'impulsion de
sentiments plus violents, et peut-tre aussi plus jalouse de
l'honneur de la famille, s'lana d'auprs de son frre sans que
rien et pu faire souponner son dessein, et se rua furieuse sur
le prisonnier. Le visage de Kit se ft probablement trouv mal de
cette attaque, si le constable, devinant les projets de miss
Sally, n'et pouss Kit de ct dans ce moment critique. Ce fut
M. Chukster qui paya pour lui: car ce gentleman, se trouvant juste
auprs de l'objet du ressentiment de miss Brass, et la rage tant
aveugle comme l'amour et la fortune, il fut apprhend au corps
par la belle guerrire; son faux-col fut arrach jusqu'en ses
fondements et sa chevelure mise dans le plus grand dsordre avant
que les efforts runis des assistants fussent parvenus  faire
comprendre  miss Sally son erreur.

Le constable, averti par cette attaque dsespre et pensant
probablement qu'il serait mieux dans les vues de la justice que le
prisonnier ft conduit sain et sauf devant le magistrat avant
d'tre mis en pices, emmena Kit sans plus de faons vers le
fiacre. L, il insista pour que miss Brass montt en lapin auprs
du cocher. Ce ne fut pas sans une violente discussion que cette
charmante crature voulut bien obtemprer  cette proposition.
Pourtant elle finit par prendre sur le sige la place occupe
prcdemment par son frre Sampson, qui aprs quelque rsistance
se mit sur la banquette  la place de Sarah. Ces arrangements une
fois termins, prisonnier, constable et tmoins se rendirent en
toute hte chez le magistrat, suivis par le notaire et ses deux
amis dans une autre voiture. M. Chukster seul fut laiss en
arrire,  sa grande indignation: car il considrait comme si
matriellement concluantes, et comme des indices si frappants du
caractre hypocrite et astucieux de Kit, les preuves qu'il et pu
fournir sur la manire dont ce jeune homme tait revenu pour
achever de gagner son schelling, qu'il ne pouvait voir dans la
suppression force de son tmoignage qu'un compromis vritable
avec le crime.

 la salle de justice, ils trouvrent le locataire qui s'y tait
rendu directement et les attendait dans une impatience indicible.
Mais cinquante locataires ensemble n'eussent pu prter assistance
au pauvre Kit. Au bout d'une demi-heure, il tait renvoy aux
prochaines assises. Tandis qu'il tait conduit en prison, un
charitable agent de la justice l'avertit de ne point se laisser
abattre, car la session devait s'ouvrir bientt; sa petite affaire
y serait, selon toute vraisemblance, juge trs-promptement, et en
moins d'une quinzaine il pourrait tre confortablement embarqu
pour se voir transporter  Botany-Bay.




CHAPITRE XXIV.


Les moralistes et les philosophes diront tout ce qu'ils voudront,
il est permis de se demander si un coupable et prouv la moiti
au moins de l'angoisse que Kit, malgr son innocence, ressentit
cette premire nuit. Le monde, rempli comme il l'est d'une foule
norme d'injustices, est un peu trop enclin  se dcharger de
toute responsabilit, grce  cet axiome, que, si la victime de sa
fausset et de sa malice a la conscience nette, elle ne pourra
manquer de se tirer d'affaire, et que, de manire ou d'autre, le
bon droit triomphera  la fin; auquel cas ceux-l mmes qui ont
plong le malheureux dans l'embarras, en sont quittes pour dire:
 coup sr, nous ne nous y attendions pas, mais nous en sommes
bien heureux. Le monde, au contraire, devrait songer que, de
toutes les iniquits sociales, l'injustice est pour une me
gnreuse et leve la plus insupportable, celle peut-tre qui
inflige le plus de tortures.; et qu'il n'en faut pas davantage
pour avoir gar plus d'une conscience, et bris plus d'un noble
coeur: car le sentiment de leur innocence ne pouvait qu'aggraver
leur souffrance et leur en rendre le poids doublement douloureux.

Cependant il n'y avait rien ici  imputer aux erreurs du monde;
Kit tait innocent, mais son innocence mme et l'ide que ses
meilleurs amis ne l'en jugeaient pas moins coupable; que M. et
mistress Garland le regarderaient comme un monstre d'ingratitude;
que Barbe le confondrait avec tout ce qu'il y avait de plus
mchant et de plus criminel; que le poney se croirait abandonn
par son ami; que sa mre elle-mme pourrait se laisser aller  la
force des apparences qui s'levaient contre lui et lui imputer
srieusement la faute qu'il semblait avoir commise; tout cela le
plongea d'abord dans un accablement d'esprit inexprimable. Il
tait presque fou de chagrin, et il arpentait en tous sens la
petite cellule dans laquelle on l'avait enferm pour la nuit.

Mme quand la violence de ces motions premires se fut un peu
apaise; quand le prisonnier eut commenc  devenir plus calme,
une angoisse nouvelle s'empara de son esprit, et celle-l tait 
peine moins cruelle que le reste. L'_enfant_, cette brillante
toile qui avait rayonn sur son humble existence; l'enfant, qui
toujours se reprsentait  son souvenir comme un beau rve;
l'enfant qui avait fait, de la partie de sa vie la plus pauvre et
la plus misrable, la plus heureuse et la meilleure; que
penserait-elle si elle venait  apprendre cet vnement!... Quand
cette ide vint se prsenter  son esprit, les murs de la prison
semblrent s'crouler pour faire place  la vieille boutique
d'autrefois, telle qu'elle tait par les nuits d'hiver, avec le
foyer, avec le souper sur la petite table, avec le chapeau,
l'habit et la canne du vieillard, avec cette porte demi-close qui
menait  la chambrette de l'enfant: tout revivait dans son
souvenir, tout tait  sa place. Nell y tait, et lui aussi, tous
deux riant de bon coeur comme ils avaient fait souvent; et aprs
s'tre gar dans ces douces visions, Kit ne put aller plus loin;
il se jeta sur sa misrable couchette pour s'abandonner  ses
larmes.

Qu'elle fut longue cette nuit-l! longue  n'en plus finir!
Cependant Kit s'endormit et rva. Il se voyait toujours en libert
et cheminant tantt avec une personne, tantt avec une autre; mais
une vague crainte d'tre remis en prison traversait constamment
ces rves: ce n'tait pas cette prison mme qui s'offrait  son
imagination, mais bien plutt une ide lugubre, l'image sombre
sinon d'un cachot, du moins de la tristesse et de la peine,
l'image d'un vnement accablant, image toujours prsente, quoique
toujours indfinissable.

L'aube apparut enfin, et avec elle la ralit froide, noire,
effrayante, la ralit en un mot. Mais Kit eut la consolation
d'tre laiss seul  lui-mme. On lui permit de se promener,  une
certaine heure, dans une petite cour pave: le guichetier qui
tait venu lui ouvrir son cachot et lui montrer o il devait se
laver, lui apprit qu'il y avait pour les visites faites aux
prisonniers un espace de temps dtermin, et que, si quelqu'un de
ses amis se prsentait afin de le voir, on le ferait descendre au
guichet. Aprs lui avoir donn ces informations ainsi qu'une
cuelle d'tain contenant son djeuner, le guichetier le
verrouilla de nouveau; puis cet homme s'en alla bruyamment le long
du couloir de pierre, ouvrant et fermant tour  tour un grand
nombre d'autres portes et faisant retentir des chos sonores qui
se prolongeaient et se rptaient dans l'tendue du btiment,
comme si les chos mmes taient aussi sous les verrous sans
pouvoir s'chapper de leurs prisons.

Le gelier lui avait donn  entendre qu'il tait, ainsi que
plusieurs autres dtenus, log  part de la masse des prisonniers,
parce qu'on ne le supposait pas compltement dprav ni tout 
fait incorrigible, et que jamais il n'avait encore occup
d'appartements dans ce palais. Kit se sentit reconnaissant de
cette mesure d'indulgence: il s'assit et se mit  lire trs-
attentivement le catchisme, bien qu'il le st par coeur depuis sa
plus tendre enfance, jusqu'au moment o il entendit la clef
tourner dans la serrure et vit le gelier entrer de nouveau.

Allons, dit celui-ci, suivez-moi.

-- O, monsieur? demanda Kit.

L'homme se borna  rpondre brivement: Des visiteurs, et
prenant Kit par le bras juste comme le constable l'avait pris la
veille, il le mena  travers des corridors tortueux et en ouvrant
successivement plusieurs portes paisses, jusqu' un couloir o il
le mit derrire un grillage; aprs quoi, il tourna les talons. Au
del de cette grille,  une distance de quatre ou cinq pieds
environ, il y en avait une autre, exactement semblable  la
premire. Dans l'intervalle laiss entre les deux grilles tait
assis un guichetier qui lisait un journal; et au del de l'autre
grille, Kit aperut, le coeur tout palpitant, sa mre avec le
petit enfant dans les bras; la mre de Barbe avec son insparable
parapluie, et le pauvre petit Jacob regardant de son mieux, comme
pour voir un oiseau en cage ou plutt une bte froce dans sa
loge, s'imaginant qu'il ne se trouvait l des hommes que par pur
accident; que pouvaient-ils avoir de commun avec des barreaux?

Mais voici que le petit Jacob vit son frre, et passa ses bras
entre les grilles pour l'treindre; puis, comprenant qu'il ne
pouvait arriver jusqu' lui, il posa la tte, de dsespoir, contre
le bras qu'il venait d'appuyer le long d'un barreau, et commena 
se lamenter: l-dessus, la mre de Kit et la mre de Barbe, qui
s'taient contenues jusque-l, se mirent  leur tour  pleurer, 
sangloter. Le pauvre Kit ne put s'empcher de joindre ses larmes 
leurs larmes; aucun d'eux n'tait en tat de prononcer un seul
mot.

Pendant cet intervalle de tristesse muette, le guichetier lisait
son journal avec un air jovial; sans doute il tait tomb sur
quelque article factieux. Ayant dtourn un instant les yeux de
ce passage, comme s'il voulait savourer  son aise l'excellente
plaisanterie qui le faisait rire aux larmes, il s'avisa pour la
premire fois qu'on pleurait auprs de lui.

Mesdames, mesdames, dit-il en se retournant avec surprise, je
vous engage  ne pas perdre le temps comme a. Il vous est
rationn, vous savez, et puis ne laissez pas cet enfant faire tant
de bruit, c'est contre le rglement.

-- Ah! monsieur, c'est moi qui suis sa malheureuse mre, dit avec
des sanglots mistress Nubbles en saluant humblement; et cet enfant
est son frre, monsieur, O mon Dieu! mon Dieu!

-- Eh bien! dit le guichetier, tendant son journal sur ses genoux
comme pour se mieux prparer  lire le haut de la colonne
suivante, je ne peux rien faire  a, vous savez. Il n'est pas le
premier qui soit dans cette position. Il n'y a pas de quoi faire
tant de tapage.

Cela dit, il reprit sa lecture. Cet homme n'tait naturellement ni
dur ni cruel. Il en tait venu seulement  considrer le vol comme
une sorte de maladie, telle que la fivre scarlatine ou
l'rysiple: les uns avaient attrap ce mal, les autres ne
l'attrapaient pas, au petit bonheur!

O mon cher Kit! dit mistress Nubbles que la mre de Barbe avait
charitablement dbarrasse de son petit enfant; devais-je vous
voir ici, mon pauvre fils!

-- Vous ne pensez pas, j'espre, que je sois coupable de ce dont
on m'accuse, ma chre mre? s'cria Kit, d'une voix anime.

-- Moi le penser! s'cria la pauvre femme; moi, qui sais que
jamais vous n'avez menti ni commis une mauvaise action depuis
votre naissance! moi  qui jamais vous n'avez caus un moment de
chagrin, si ce n'est de vous avoir servi de si maigres repas, que
vous preniez encore avec tant de bonne humeur et de satisfaction,
que je me consolais de ne pouvoir vous mieux traiter, en vous
voyant si aimant et si raisonnable, bien que vous ne fussiez qu'un
petit enfant!... Moi penser cela d'un fils qui, depuis qu'il est
au monde, a t jusqu' ce jour ma consolation et ne m'a jamais
fait passer une nuit d'insomnie!... Moi penser cela de vous,
Kit!...

-- Alors, Dieu soit lou! dit le jeune homme saisissant les
barreaux avec une vivacit qui les branla; je pourrai supporter
cette preuve, ma chre mre. Quoi qu'il arrive, une goutte de
bonheur me restera dans le coeur en songeant que vous m'estimez
toujours.

 ces mots, la pauvre femme et la mre de Barbe se remirent 
pleurer. Et le petit Jacob, dont pendant ce temps les impressions
vagues s'taient rsumes dans cette ide unique et distincte que
Kit ne pouvait pas se promener s'il le dsirait, et que derrire
ces barreaux il n'y avait ni oiseaux, ni lions, ni tigres, ni
autres curiosits, mais bien un frre mis en cage, Jacob joignit 
petit bruit ses larmes  celles qui coulaient autour de lui.

La mre de Kit, essuyant ses yeux sans pouvoir les scher, la
pauvre me, prit  terre un petit panier, et, d'une voix humble,
elle pria le guichetier de vouloir bien l'couter une minute. Le
guichetier, qui tait dans un paroxysme de gaiet folle, lui fit
signe de la main de le laisser encore un instant tranquille, et
conserva sa main dans cette position, comme un commandement
perptuel de ne pas l'interrompre avant qu'il et achev la
lecture de l'alina: puis il la suspendit quelques secondes, en
montrant sur son visage un sourire qui voulait dire: Farceur de
journaliste, va! chien de farceur!! puis il demanda  mistress
Nubbles:

Que dsirez-vous?

-- Je lui ai apport quelque chose  manger, dit la bonne femme.
S'il vous plat, monsieur, peut-il l'avoir?

-- Oui, il peut l'avoir. Le rglement ne le dfend pas. Donnez-moi
votre paquet quand vous vous en irez; j'aurai soin qu'il lui soit
remis.

-- Non, mais s'il vous plat, monsieur... Ne vous fchez pas,
monsieur, vous avez eu une mre... Si je pouvais le voir manger
seulement un petit morceau, je partirais bien plus sre qu'il est
un peu moins malheureux.

Et de nouveau coulrent les pleurs de la mre de Kit, de la mre
de Barbe et du petit Jacob. Quant au poupon, il criait et riait 
coeur joie, s'imaginant sans doute que tout ce spectacle avait t
mont et mis en scne pour son divertissement particulier.

Le guichetier parut trouver la requte trange et tout  fait
insolite; nanmoins il dposa son journal, et, venant du ct de
mistress Nubbles, il prit le panier qu'elle lui prsentait; aprs
en avoir examin le contenu, il le tendit  Kit, puis retourna 
sa place.

On concevra aisment que le prisonnier n'et pas grand apptit;
mais il s'assit  terre et mangea du mieux qu'il put, tandis qu'
chaque bouche qu'il portait  ses lvres, sa mre pleurait et
sanglotait de nouveau, bien que la satisfaction qu'elle prouvait
 cette vue adoucit un peu son chagrin.

Tout en se livrant  cette occupation, Kit fit avec anxit
quelques questions sur ses matres, et demanda s'ils avaient
exprim une opinion sur son compte; mais tout ce qu'il put
apprendre, ce fut que M. Abel lui-mme avait, la nuit prcdente,
port  mistress Nubbles avec infiniment de bont et de
dlicatesse la nouvelle de l'vnement, sans laisser percer son
opinion personnelle sur l'innocence ou la culpabilit du
prisonnier. Kit tait au moment de runir tout son courage pour
demander  la mre de Barbe des nouvelles de sa fille, quand le
porte-clefs qui l'avait amen reparut, en mme temps que le
deuxime guichetier se montrait derrire les visiteurs, et que le
troisime, l'homme au journal, disait  haute voix: L'heure est
sonne ajoutant du mme ton:  d'autres maintenant! puis il
remit le nez sur son journal. En un instant Kit disparut,
emportant une bndiction de sa mre et un cri pouss par le petit
Jacob qui retentissait cruellement  ses oreilles. Comme il
traversait la cour suivante, sous la conduite du premier
guichetier, son panier  la main, un autre employ vint  eux et
les invita  s'arrter. Il tenait un litre de porter.

Ce n'est pas l, dit-il, le nomm Christophe Nubbles, qui est
entr ici hier au soir pour crime de vol?

-- Oui, rpondit le camarade, c'est le poulet en personne.

-- Alors cette bire est pour vous, dit l'homme  Kit. Eh bien!
qu'avez-vous tant  regarder? Il n'y en a pas de rpandue.

-- Je vous demande pardon, dit Kit; mais qui m'a envoy cela?

-- Qui? votre ami m'a dit que vous en auriez autant chaque jour;
et vous l'aurez s'il paye.

-- Mon ami! rpta Kit.

-- Comme vous tes effar!... Tenez, voici sa lettre. Prenez.

Kit prit la lettre, et une fois dans sa cellule, il lut ce qui
suit:

Buvez  cette coupe, vous y trouverez  chaque goutte un charme
contre les maux de l'humanit. Prenez ce cordial qui a ptill
pour Hlne. La coupe d'Hlne n'tait qu'une fiction; mais celle-
ci est une ralit (_Barclay et Cie_). Si on vous la remet en
vidange, plaignez-vous au directeur.

Votre ami,                           R. S.

R. S. dit Kit aprs un moment de rflexion. Ce doit tre
M. Richard Swiveller. Ah! c'est bien bon de sa part, et je le
remercie de tout mon coeur!




CHAPITRE XXV.


Une faible lumire, rouge et enflamme, comme un oeil qui souffre
du brouillard, scintillait  la fentre du comptoir de Quilp, en
son dbarcadre. Tel tait,  travers la brume, le fanal qui
annona  M. Sampson Brass, s'approchant d'un pas craintif de la
maisonnette de bois, que l'excellent propritaire de l'immeuble,
son estimable client, tait chez lui et attendait sans doute, avec
sa patience accoutume et la douceur bien connue de son caractre,
l'accomplissement de la mission qui amenait M. Brass dans son
magnifique domaine.

Un vilain endroit pour s'y hasarder la nuit, murmurait Sampson,
comme il trbuchait pour la vingtime fois sur quelque vieille
pave et se relevait boitant du coup. Je crois en vrit que le
gamin s'amuse chaque jour  changer de place les attrapes dont il
jonche le sol pour meurtrir et estropier les gens,  moins que ce
ne soit son matre lui-mme qui le fasse de ses propres mains, ce
qui est encore plus probable. Je n'aime pas  venir ici sans ma
soeur Sally, c'est une protection plus sre que celle d'une
douzaine d'hommes.

Tout en rendant cet hommage au mrite de l'enchanteresse en son
absence, M. Brass fit une halte; il dirigea un regard d'anxit,
d'abord vers la lumire, puis par-dessus son paule.

Qu'est-ce qu'il fait l? se dit le procureur se levant sur la
pointe des pieds et essayant de distinguer un peu ce qui se
passait  l'intrieur, chose bien impossible,  raison de la
distance. Il boit, je suppose; il s'chauffe le sang pour se
rendre plus dolent et plus furieux encore, et pour lever sa
mchancet et sa malice  la temprature de l'eau bouillante. J'ai
toujours peur quand il me faut venir seul ici; avec a que sa note
monte  un joli total. Je ne crois pas qu'il lui prenne envie de
m'trangler et de me jeter doucement dans l'eau  l'heure de la
mare montante, ni plus ni moins qu'il tuerait un rat, mais c'est
gal, je ne suis pas sr qu'il n'en fit volontiers la farce.
Attention! le voil qui chante!...

M. Quilp, en effet, se dlassait par un exercice vocal, mais
c'tait moins un chant qu'un rcitatif, la rptition monotone et
prcipite d'une phrase unique, avec une bruyante cadence sur le
mot final qu'il enflait et terminait par un rugissement
discordant. Cette mlope ne se rapportait ni  l'amour, ni  la
guerre, ni au vin, ni  l'honneur,  rien de ce qui inspire la
plupart des chansons; le sujet n'tait pas de ceux qu'on met le
plus souvent en musique ou qu'on connat gnralement dans les
ballades. Voici la phrase purement et simplement: Le digne
magistrat, aprs avoir fait observer que le prisonnier aurait bien
du mal  trouver un jury dispos  accueillir ses moyens de
dfense, l'a renvoy pour tre jug aux assises prochaines, et a
ordonn la mise  excution immdiate de l'enqute ordinaire pour
continuer les pour--su--i--tes.

Toutes les fois qu'il arrivait  ce mot dcisif, il y insistait 
perte d'haleine, et finissait en poussant un grand clat de rire,
puis il recommenait.

Il est terriblement imprudent, murmura Brass aprs avoir entendu
deux ou trois reprises du chant, horriblement imprudent! Je
voudrais qu'il ft muet; je voudrais qu'il ft sourd; je voudrais
qu'il ft aveugle. Que le diable l'emporte!... cria-t-il en
l'entendant recommencer encore. Je voudrais qu'il ft mort.

Tout en articulant ces voeux d'ami en faveur de son client
M. Sampson composait ses traits de manire  leur donner leur
douceur habituelle; il attendit que le hurlement du refrain et
expir pour s'approcher de la maison de bois et frapper  la
porte.

Entrez, cria le nain.

-- Comment cela va-t-il ce soir, monsieur? dit Sampson regardant 
l'intrieur. Ah! ah! ah! comment cela va-t-il, monsieur? Oh! bon
Dieu! qu'il est original! tonnamment original!

-- Entrez, imbcile que vous tes, rpliqua le nain, au lieu de
rester l  branler la tte et  montrer vos dents. Entrez, faux
tmoin, parjure, suborneur! entrez.

-- Quelle richesse de bonne humeur! s'cria Brass en fermant la
porte derrire lui; quelle veine prodigieuse de comique! Cependant
n'y a-t-il pas aussi quelque imprudence, monsieur?...

--  quoi? demanda Quilp.  quoi, Judas?

-- Judas! s'cria Brass; quelle verve d'esprit et de gaiet!
Judas! Ah! oui... bon Dieu! c'est excellent! Ah! ah! ah!

Pendant tout ce temps, Sampson se frottait les mains et
contemplait avec un mlange de surprise risible et d'effroi une
grande figure provenant sans doute de la carcasse d'un vieux
vaisseau, une grosse tte avec des yeux  fleur de tte et un nez
pat, qui avait t dresse contre la muraille, dans un coin,
auprs du pole, comme l'idole hideuse de quelque ftiche ador
par le nain. Une certaine quantit de bois de charpente pos sur
cette tte, et qui, dans l'obscurit et  distance, se dessinait
comme un chapeau  cornes, ainsi qu'une imitation d'toile sur le
ct gauche de la poitrine et d'paulettes sur les paules,
dnotait que ce devait tre dans l'origine l'image de quelque
amiral fameux; car, sans cela, l'observateur et cru plutt voir
le portrait authentique d'un triton de distinction ou du grand
serpent de mer. Comme cette figure se trouvait disproportionne
avec l'appartement qu'elle dcorait maintenant, on l'avait scie
net  la ceinture. Mme dans cet tat, elle touchait encore du
plancher au plafond; et se portant en avant de cet air de
curiosit hardie et avec ce sans-gne effront qui caractrisent
les ttes de vaisseau, elle paraissait rduire tout autour d'elle
 des proportions microscopiques.

Connaissez-vous cela? dit le nain suivant le regard de Sampson.
Reconnaissez-vous  qui a ressemble?

-- Eh! dit Brass penchant son visage de ct, puis le rejetant un
peu en arrire, comme font les connaisseurs; en l'examinant avec
plus d'attention, il me semble voir un... Oui, il y a certainement
dans le sourire ce je ne sais quoi qui me rappelle le... et
cependant, sur mon honneur, je...

Le fait est que Sampson, n'ayant jamais rien aperu qui offrt la
moindre analogie avec ce fantme matriel, tait fort embarrass,
n'tant point certain que M. Quilp ne considrt pas cette figure
comme sa propre image et ne l'et pas mise l par consquent comme
un portrait de famille, ou bien qu'il n'et pas eu la fantaisie
d'y voir l'effigie de quelque ennemi. Au reste, il ne tarda pas 
savoir ce qu'il en devait croire, car, tandis que Brass examinait
la tte avec ce regard capable que bien des gens prennent quand
ils sont pour la premire fois devant des portraits qu'ils doivent
deviner sans les reconnatre le moins du monde, le nain tira le
journal o se trouvaient les mots dj cits qu'il avait
psalmodis, et saisissant une grosse barre de fer qui lui tenait
lieu de tisonnier, il appliqua sur le nez de l'amiral un coup si
violent que la tte en fut branle.

N'est-ce pas Kit? n'est-ce pas son portrait, son image, lui-mme
enfin? cria le nain faisant pleuvoir un dluge de coups sur la
tte impassible et la couvrant de meurtrissures profondes. N'est-
ce pas l le modle exact, le vrai daguerrotype de ce chien?...
N'est-ce pas...? n'est-ce pas...? n'est-ce pas lui?

Et chaque fois qu'il rptait cette question, il frappait sur le
colosse jusqu' ce que son propre visage ft baign d'une sueur
produite par la violence de cet exercice.

Assurment, c'et t chose fort amusante  voir du haut d'une
galerie o l'on se serait trouv  l'abri, de mme qu'un combat de
taureaux est gnralement regard comme trs-agrable pour les
gens qui ne sont pas dans l'arne, de mme aussi que l'aspect
d'une maison en feu a bien plus d'attraits que la comdie mme,
pour les personnes qui n'habitent pas prs du foyer de l'incendie.
Mais dans l'ardeur des gesticulations de Quilp il y avait quelque
chose qui fit regretter au procureur que le comptoir ft un peu
trop petit et beaucoup trop solitaire pour trouver autant de
plaisir qu'il aurait voulu  ce genre de divertissement. Il se
tint donc le plus loin possible des atteintes du nain en besogne,
sans pouvoir articuler que de faibles applaudissements. Mais quand
Quilp eut cess, et que d'puisement il fut tomb sur un sige,
son conseiller lgal s'approcha de lui d'un air plus obsquieux
que jamais.

Parfait!... cria-t-il. H! h! parfait!

Et se retournant comme pour invoquer le tmoignage de l'amiral
lui-mme, tout meurtri qu'il tait:

C'est une tte tout  fait remarquable! ajouta-t-il.

-- Asseyez-vous, dit le nain. J'ai achet ce chien-l hier. Je
l'ai perc avec des vrilles, je lui ai enfonc des fourchettes
dans les yeux, j'ai grav mon nom sur sa face. Je me propose de
finir par le brler.

-- Ah! ah! s'cria Brass. C'est fort amusant!

-- Venez! dit Quilp en lui faisant signe de s'approcher davantage.
Qu'est-ce que vous trouvez donc d'imprudent, hein?

-- Rien, monsieur, rien.  peine si cela vaut la peine d'en
parler, monsieur; mais je pensais que ce chant, d'une gaiet
admirable en soi, tait peut-tre un peu...

-- Oui? dit Quilp; un peu quoi?

-- Un peu trop... ou si vous l'aimez mieux, suspect de ressembler
 un manque de rflexion, monsieur, rpondit Brass regardant avec
timidit les yeux du nain qui taient tourns vers le feu dont ils
refltaient la lueur rougetre.

-- Eh bien?... demanda Quilp sans se retourner.

-- Eh bien! vous savez, monsieur... rpondit Brass s'enhardissant
 prendre plus de familiarit; le fait est, monsieur, que toute
allusion  ces petites coalitions d'amis pour des objets trs-
louables en eux-mmes, mais que la loi dsigne sous le nom de
complots, doit tre, vous me comprenez, monsieur? tenue, le plus
possible, secrte et entre amis.

-- Ah! ah! dit Quilp levant les yeux avec un calme parfait;
qu'entendez-vous par l?

-- De la prudence, une prudence excessive! l'oeil au guet! s'cria
Brass en hochant la tte. Bouche close, monsieur, mme ici, voil
ma pense exacte.

-- _Votre_ pense exacte...  vous,  vous, mchant Polichinelle,
qu'est-ce que c'est que votre pense? Qu'est-ce que vous me parlez
de coalitions faites ensemble? Est-ce que je me coalise, _moi_?
Est-ce que je connais rien  vos coalitions?

-- Non, non, monsieur; non certainement, non du tout.

-- Si vous continuez de me cligner de l'oeil et de me secouer
ainsi votre tte, dit le nain regardant autour de lui comme s'il
cherchait son tisonnier, je vais faire faire une autre grimace 
votre figure de singe.

-- Ne vous emportez pas, je vous prie, monsieur, rpliqua Brass se
reprenant vivement. Vous avez parfaitement raison, monsieur,
parfaitement raison. Je n'eusse pas d faire d'allusion  ce
sujet, monsieur. Changeons de conversation, s'il vous plat. Vous
vous tes inform, monsieur,  ce que m'a dit Sally, de notre
locataire. Il n'est pas de retour, monsieur.

-- Non? dit Quilp faisant bouillir du rhum dans une petite
casserole et le surveillant pour l'empcher de dborder. Pourquoi
n'est-il pas de retour?

-- Pourquoi, monsieur?... Il... mon Dieu! monsieur Quilp...

-- Pour quelle raison? dit le nain suspendant sa main au moment o
il allait porter la casserole  sa bouche.

-- Vous avez oubli l'eau, monsieur, dit Brass, et... Excusez-moi,
monsieur, mais c'est brlant.

Sans daigner rpondre  cette observation autrement que par un
fait pratique, M. Quilp approcha la casserole de ses lvres et but
rsolument tout le spiritueux qui s'y trouvait contenu, une pinte
environ, qui,  l'instant o il avait retir le vase du feu,
bouillonnait et sifflait avec force. Ayant absorb ce joli petit
stimulant et montr son poing  l'amiral, il ordonna  M. Brass de
poursuivre.

Mais d'abord, dit-il avec sa grimace habituelle, prenez vous-mme
une goutte, une lgre goutte, une bonne goutte toute chaude.

-- Volontiers, monsieur, dit Brass; s'il y avait dedans quelque
chose comme une cuillere d'eau, a ne ferait pas de mal...

-- Il n'y a rien de semblable ici! cria le nain. De l'eau pour les
procureurs!... Du plomb fondu et du soufre, une bonne poix
bouillante  faire des vsicatoires, et du goudron, voil ce qu'il
leur faut. N'est-ce pas, Brass? hein?

-- Ah! ah! ah! dit en riant M. Brass. Dieu, que c'est brlant! et
cependant cela vous chatouille. On a beau faire, c'est un vrai
plaisir, ma parole!

-- Buvez cela, dit le nain qui pendant ce temps en avait fait
chauffer encore un peu. Avalez-moi cela jusqu' la lie, corchez-
vous le gosier et soyez heureux.

L'infortun Sampson prit quelques petites gorges de la liqueur,
qui aussitt se rpandit en larmes brlantes, et sous cette forme
coula des joues de Brass dans la cruche o il buvait, faisant
passer au rouge cramoisi la couleur de son visage et de ses
paupires et produisant un violent accs de toux, au milieu duquel
on et pu entendre encore la victime dclarer, avec la constance
d'un martyr, que c'tait vraiment magnifique!

Tandis que le procureur souffrait le martyre, le nain renoua la
conversation.

Qu'est-il donc devenu, votre locataire? demanda-t-il.

-- Il est encore avec la famille Garland, rpondit Brass pris par
intervalles de quintes de toux. Il n'est venu chez nous qu'une
fois, monsieur, depuis le jour o le coupable a subi son
interrogatoire. C'tait pour annoncer  M. Richard qu'il ne
pouvait plus supporter le sjour de la maison aprs ce qui s'tait
pass; qu'il en avait beaucoup souffert, d'autant plus qu'il se
regardait jusqu' un certain point comme la cause de cet
vnement. Un excellent locataire, monsieur. J'espre que nous ne
le perdrons pas.

-- Bah! s'cria le nain; vous ne pensez jamais qu' vos intrts;
pourquoi alors ne pas vous imposer des rformes? Si j'tais 
votre place, je gratterais, j'entasserais, j'conomiserais.

-- Sur ma parole, monsieur, je crois que Sarah entend l'conomie
aussi bien que personne. Je fais bien tout ce que vous dites l,
monsieur Quilp.

-- Allons, arrosez-moi encore votre gosier; vous n'avez encore
pleur que d'un oeil: c'est au tour de l'autre  prsent, buvez,
mon homme, cria le nain. Vous allez me faire croire que c'est pour
m'obliger que vous avez pris un clerc.

-- Enchant, monsieur, toutes les fois que nous pouvons vous tre
agrables. Eh bien! oui, monsieur, c'tait pour vous faire
plaisir.

-- Qu'est-ce qui vous empche de le renvoyer? Ce sera toujours a
d'conomis.

-- Renvoyer M. Richard!...

-- Dame!  moins que vous n'en ayez encore un autre, perroquet que
vous tes! Quand vous rpterez toujours ce que je dis,  quoi
bon?... Eh bien! oui.

-- Sur ma parole, monsieur... Je ne m'attendais pas  ce conseil
de votre part.

-- Comment pouviez-vous vous y attendre? dit le nain en ricanant,
_moi-mme_ je ne m'y attendais pas. Combien de fois aurai-je
besoin de vous rpter que j'ai conduit chez vous ce jeune homme
pour avoir toujours l'oeil sur lui et savoir ce qu'il devenait;
que j'avais une combinaison, un projet, un joli petit
divertissement en train, dont l'essence, la fine fleur taient que
le vieillard et l'enfant, qui sont maintenant, je pense  tous les
diables, devinssent aussi gueux que des rats galeux, tandis que
Richard et son gracieux ami les croyaient riches comme des Crsus!

-- Je sais cela, monsieur; je sais bien cela.

-- Trs-bien, monsieur. Mais  prsent vous pouvez savoir aussi
qu'ils ne le sont pas, pauvres, qu'ils ne peuvent pas l'tre,
lorsqu'un homme tel que votre locataire les cherche et bat tout le
pays pour les retrouver?

-- Naturellement, dit Sampson.

-- Naturellement? rpta le nain avec humeur. Eh bien! alors
naturellement aussi vous devez comprendre que je me moque de ce
jeune homme comme de rien du tout, et naturellement vous devez
savoir que hors de l il ne peut vous servir  rien ni  vous ni 
moi?

-- J'ai dit frquemment  Sarah, rpondit Brass, qu'il n'entendait
rien aux affaires. On ne peut avoir aucune confiance en lui,
monsieur. Vous me croirez si vous voulez, mais je me suis aperu
que ce jeune homme, mme dans les plus simples affaires de l'tude
qui lui taient confies, embrouillait tout, malgr les
recommandations qu'on lui avait faites. C'est une mchoire,
monsieur, dont l'incapacit dpasse tout ce qu'il est possible
d'imaginer. N'tait le respect, la reconnaissance que je vous
dois, monsieur...

Comme il devenait clair que Sampson allait se lancer sur le
terrain d'une harangue apologtique,  moins qu'il ne ft
interrompu  propos, M. Quilp le frappa poliment sur le haut de la
tte avec la petite casserole, en le priant de vouloir bien lui
laisser la paix.

J'entends, monsieur, dit Brass en frottant la place sur sa
caboche avec un sourire, vous me rappelez au fait, c'est bien l
votre caractre pratique, et j'ajouterai aussi extrmement
plaisant, excessivement plaisant!

-- coutez-moi, s'il vous plat, rpliqua le nain; sinon, je serai
un peu moins plaisant. Il n'y a pas lieu de penser que le digne
ami de Richard revienne jamais. Ce chenapan aura t forc de se
sauver pour quelque friponnerie en pays tranger, o puisse-t-il
pourrir!

-- Certainement, monsieur, c'est trs-juste, puissamment raisonn,
s'cria Brass regardant de nouveau l'amiral, comme si la grosse
tte tait en tiers dans leur conversation.

-- Je le hais, dit Quilp entre ses dents; je l'ai toujours ha
pour des motifs de famille. C'tait d'ailleurs un drle
intraitable; autrement, on et pu en tirer parti. Le Swiveller est
un coeur de poule, un esprit lger. Je n'ai plus besoin de lui.
Qu'il se pende ou se noie, qu'il meure de faim ou qu'il aille au
diable, peu m'importe!

-- Il sera fait assurment comme vous le voulez, rpondit Brass.
Ce sera un coup pnible pour Sarah; mais elle sait matriser
toutes ses impressions. Ah! monsieur Quilp, j'y ai souvent pens,
mon Dieu! s'il avait plu  la Providence de vous runir vous et
Sarah dans votre jeunesse, quels fruits de bndiction eussent
rsult d'une telle union! Vous n'avez jamais connu notre cher
pre, monsieur? C'tait un gentleman parfait. Sarah tait son
orgueil et sa joie; monsieur, le vieux renard et ferm ses yeux
en paix, s'il et pu auparavant lui trouver un poux tel que vous.
Vous l'estimez, n'est-ce pas, monsieur?

-- Je l'aime! coassa le nain.

-- Vous tes trop bon, monsieur. Avez-vous  me donner quelque
autre ordre dont je puisse prendre note, avec cette petite affaire
de M. Richard?

-- Non, rpondit le nain en saisissant la casserole. Buvons  la
belle Sarah.

-- Si nous pouvions, dit humblement le procureur, y boire dans un
autre vase qui ft moins brlant, cela vaudrait peut-tre mieux.
Je pense que Sarah, en apprenant l'honneur que vous lui avez fait
de porter un toast  sa sant, ne sera pas fche en mme temps
d'apprendre que cette fois-ci la liqueur aura t un peu moins
chaude.

Mais M Quilp resta sourd  ces objections. Sampson Brass, qui
jusqu'alors avait bu modrment, se vit forc  de nouvelles
libations de cette liqueur diabolique; aussi, malgr tous ses
efforts pour conserver le sang-froid et l'quilibre, le rhum eut-
il sur lui un effet terrible. Le pauvre procureur vit le comptoir
tourner en cercle avec une excessive rapidit, et le parquet
s'lever en mme temps que le plafond descendait, de manire 
produire un aplatissement pouvantable. Aprs un moment de stupeur
lthargique, il se trouva partie sous la table partie sur la
grille du foyer. Comme cette position peu confortable n'tait pas
celle qu'il et choisie lui-mme, il tenta de se remettre sur ses
jambes vacillantes, et prenant pour point d'appui la tte de
l'amiral, il chercha autour de lui son hte.

La premire impression de M. Brass fut que son hte tait parti,
et l'avait laiss seul, que peut-tre mme il l'avait enferm sous
clef pour la nuit. Cependant, une forte odeur de tabac, changeant
le cours de ses ides, l'amena  regarder en l'air: il vit alors
que le nain tait occup  fumer dans son hamac.

Bonsoir, monsieur, dit M. Brass d'un ton caressant; bonsoir,
monsieur.

-- Vous avez,  ce que je vois, l'intention de passer l toute la
nuit? dit le nain, laissant tomber un regard sur lui. Eh bien!
c'est bon, passez-y la nuit, si vous voulez.

-- En vrit, cela me serait impossible, monsieur, rpondit Brass,
que les nauses et l'atmosphre ftide de la chambre avaient
presque asphyxi; si vous aviez l'extrme bont de me prter une
lumire pour que je pusse me diriger  travers votre cour,
monsieur...

Quilp descendit en un moment, non sur ses jambes, ni sur sa tte
ni sur ses mains, mais en laissant rouler son corps tout en bloc.

Certainement, dit-il.

Et il saisit une lanterne qui tait le seul luminaire de la
maison.

Prenez bien garde o vous mettrez le pied, mon cher ami. Marchez
prudemment parmi les charpentes, car tous les gros clous ont la
pointe en l'air. Dans la ruelle voisine il y a un chien. La nuit
dernire, il a mordu un homme; la nuit prcdente, une femme; et
mardi dernier, il a trangl un enfant, seulement, histoire de
rire. N'approchez pas trop de lui.

-- De quel ct du chemin se trouve-t-il, monsieur? demanda Brass
pouvant.

--  droite. Mais quelquefois il se cache  gauche pour s'lancer
de l sur les passants. Je ne puis donc pas vous renseigner d'une
manire prcise  cet gard. Ayez soin de bien vous garer. Je ne
vous pardonnerai jamais si vous y manquez. Voici une lumire.
Allons, n'hsitez pas, vous connaissez le chemin: tout droit!

Quilp avait mchamment cach la lumire en tournant le verre de la
lanterne du ct de sa poitrine, et il resta  la porte de son
comptoir, clatant de rire et tremblant de joie des pieds  la
tte; car il entendait le procureur trbucher sur le terrain, et
de temps en temps tomber lourdement de tout son poids. Enfin,
cependant, M. Brass parvint  s'loigner, et Quilp ne distingua
plus le bruit de ses pas.

Alors le nain rentra chez lui et s'lana de nouveau dans son
hamac.




CHAPITRE XXVI.


Ce n'tait pas  tort que l'agent de justice avait annonc  Kit,
en guise de consolation, que le jugement de sa petite affaire
aurait lieu  Old-Bailey et ne se ferait sans doute pas attendre
longtemps. Au bout de huit jours, la session s'ouvrit. Le
lendemain, le grand jury dclara qu'il y avait lieu  suivre
contre Christophe Nubbles pour crime de flonie; et deux jours
aprs cette dclaration, le prvenu tait appel  comparatre
pour rpondre devant le tribunal sur la question de culpabilit ou
de non-culpabilit comme ayant, ledit Christophe, saisi et drob
tratreusement dans le domicile et l'tude du nomm Sampson Brass,
gentleman, un billet de banque de cinq livres sterling provenant
du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre,
contrairement aux statuts tablis et en vigueur sur la matire,
comme aussi  la paix de notre souverain matre le roi, et  la
dignit de sa couronne.

Quand la question lui fut pose, Christophe Nubbles rpondit d'une
voix basse et tremblante, qu'il n'tait pas coupable. Ceux qui ont
l'habitude de former sur les apparences des jugements prcipits
et qui eussent voulu que Christophe, s'il tait innocent, parlt 
voix haute et ferme, purent remarquer  quel point
l'emprisonnement et l'anxit abattent les coeurs les plus
rsolus: un homme qui est rest troitement enferm, ne ft-ce que
dix  onze jours,  ne voir que des murs de moellon et tout au
plus quelques visages de pierre, se sentira naturellement
dconcert et mme effray en entrant tout  coup dans une grande
salle pleine de bruit et de mouvement.: sans compter que l'aspect
de personnages avec des perruques est beaucoup plus effrayant pour
beaucoup de gens que celui de ttes coiffes de leurs cheveux
naturels. Si l'on ajoute  ces considrations l'motion que Kit
dut prouver en voyant les deux MM. Garland et le petit notaire,
ples et le visage rempli d'anxit, personne ne s'tonnera qu'il
ft dconcert et qu'il ne se sentt pas du tout  son aise.

Bien que depuis son emprisonnement il n'et reu la visite ni
d'aucun des MM. Garland ni de M. Witherden, cependant on lui avait
donn  entendre qu'ils avaient fait choix pour lui d'un avocat.
Lorsqu'un des gentlemen en perruque se leva et dit: Milord, je me
prsente ici pour le prisonnier, Kit fit un salut; et lorsqu'un
autre gentleman, galement en perruque, se leva  son tour et dit:
Milord, je me prsente contre lui, Kit devint tout tremblant, et
salua aussi cet avocat. Mais je suis sr qu'au fond de l'me il
esprait bien que son gentleman  lui allait faire voir  l'autre
gentleman son bjaune, et ne tarderait pas  le renvoyer tout
penaud.

L'avocat qui plaidait contre Kit fut appel  parler le premier:
il tait malheureusement dans les dispositions les plus heureuses,
car il venait justement, dans la dernire affaire juge, d'obtenir
 peu prs l'acquittement d'un jeune tourdi qui avait eu le
malheur d'assassiner son pre. Aussi il avait la parole en main,
et il en usa joliment, comme vous pouvez croire. Il prvint les
jurs que, s'ils acquittaient le prvenu, ils devaient s'attendre
 prouver autant de remords cuisants et de tortures morales que
les jurs prcdents en eussent ressenti s'ils avaient condamn
l'autre accus. Aprs avoir expos amplement l'affaire, aprs
avoir dit que jamais il n'en avait vu de pire espce, il s'arrta
un instant, comme un homme qui a quelque chose de terrible  leur
communiquer. Je suis inform, dit-il, qu'un effort sera tent par
mon honorable ami (et il se tourna en le dsignant vers le conseil
de Kit) pour invalider la dposition des tmoins irrprochables
que je vais appeler devant vous, messieurs; mais j'ai l'espoir et
la confiance que mon honorable ami montrera plus de respect et de
vnration pour le caractre du plaignant. Jamais il n'y eut, je
le sais, plus digne membre de cette digne profession  laquelle il
appartient. Messieurs les jurs connaissent-ils Bevis-Marks, et,
s'ils connaissent Bevis-Marks, comme j'ose l'affirmer en leur nom,
connaissent-ils les hautes illustrations historiques qui se
rattachent  ce lieu si remarquable? Pourraient-ils croire qu'un
homme tel que M. Brass pt rsider dans un lieu comme Bevis-Marks,
et n'tre pas un coeur vertueux, un esprit lev?

Aprs avoir ressass cet argument vigoureux, l'avocat ajouta, en
manire de conclusion, qu'insister sur un fait si bien apprci
dj par MM. les jurs, serait faire injure  leur intelligence,
et en consquence il appela tout d'abord Sampson Brass au banc des
tmoins.

M. Brass se prsente. Il est vif et frais. Il salue le juge en
homme qui a eu dj le plaisir de le voir et qui espre bien avoir
conserv son estime depuis leur dernire entrevue, croise ses bras
et regarde son avocat comme pour dire: Me voici. Je suis plein de
preuves jusqu' la gorge. Un petit coup seulement sur la bonde, et
je vais dborder? L'avocat se met aussitt  la besogne, mais
avec une grande rserve, tirant peu  peu les preuves pour en
faire ressortir la nettet et l'clat aux yeux de tous les
assistants. Alors le conseil de Kit provoque un contre-
interrogatoire; mais il ne peut rien tirer du procureur qui soit
utile  la cause de son client. Aprs avoir subi un grand nombre
de longues questions auxquelles il ne fait que de courtes
rponses, M. Sampson Brass descend du banc dans toute sa gloire.

Sarah lui succde. Elle est jusqu' un certain point d'humeur
coulante avec l'avocat de M. Brass, mais trs-rtive avec celui de
l'accus. En rsum, l'avocat de Kit ne peut obtenir d'elle que la
rptition de ce qu'elle a dj nonc, seulement cette fois en
termes plus violents contre son client; aussi un peu confus,
s'empresse-t-il de la renvoyer. Alors l'avocat de M. Brass appelle
Richard Swiveller: Richard Swiveller parat.

On a secrtement averti l'avocat de M. Brass que ce tmoin prouve
des dispositions favorables au prisonnier; et,  dire vrai, il
n'est pas fch de le savoir, car ledit avocat passe pour tre
trs-fort dans l'art de coller son homme, comme on dit
vulgairement. En consquence, il commence par requrir l'huissier
de s'assurer si le tmoin a bais l'vangile, puis il se met 
entreprendre Richard des pieds et des mains, des dents et des
griffes.

Quand celui-ci a fini sa dposition dans laquelle il a mis une
contrainte visible et trahi son dsir de la rendre le moins
dfavorable possible  l'accus:

Monsieur Swiveller, dit l'avocat de Brass, o avez-vous, s'il
vous plat, dn hier?

-- O j'ai dn hier?

-- Oui, monsieur; o avez-vous dn hier? tait-ce prs d'ici,
monsieur?

-- Oh! certainement... Oui... Tout prs d'ici.

-- Certainement... Oui... Tout prs d'ici, rpte l'avocat de
M. Brass en jetant de ct un regard  la cour. Et il ajoute: Vous
tiez seul, monsieur?

-- Plat-il, monsieur?... dit M. Swiveller qui n'a pas saisi la
question.

-- Si vous tiez seul, monsieur? rpte d'une voix de tonnerre
l'avocat de M. Brass. Avez-vous dn seul? N'avez-vous pas trait
quelqu'un, monsieur? Parlez.

-- Oh! certainement si; si, j'ai trait quelqu'un, dit
M. Swiveller avec un sourire.

-- Ayez la honte, monsieur, de vous dpartir d'une lgret trs-
dplace devant le tribunal, quoique peut-tre vous ayez quelque
raison de vous fliciter d'y tre seulement en qualit de tmoin.

Et en disant cela l'avocat donne  entendre par un signe de tte
que la place lgitime de M. Swiveller serait plutt au banc des
accuss.

Veuillez m'couter attentivement. Hier vous tiez prs d'ici,
attendant pour savoir si le procs serait appel. Vous avez dn
de l'autre ct de la rue. Vous avez trait quelqu'un. Maintenant,
ce quelqu'un n'tait-il pas le frre du prisonnier ici prsent?

M. Swiveller se met en devoir de fournir des explications.

Oui ou non, monsieur? crie l'avocat de Brass.

-- Mais permettez-moi...

-- Oui ou non, monsieur?

-- Eh bien, oui, mais...

-- Vous voyez bien! s'crie l'avocat l'arrtant net. Un joli
tmoin, ma foi!

L'avocat de M. Brass s'assied. L'avocat de Kit, ne sachant pas de
quoi il s'agit, n'ose insister sur l'incident. Richard Swiveller
se retire abasourdi. Le juge, les jurs, les spectateurs, tout le
monde se le reprsente en ide, faisant quelque orgie avec un
sacripant aux paisses moustaches, un jeune dissolu de six pieds
de haut pour le moins. La ralit, c'est le petit Jacob avec ses
mollets au grand air et sa taille enveloppe d'un chle. Personne
ne sait la vrit, tout le monde est dupe d'un mensonge, et cela
grce au talent de l'avocat de M. Brass!

Les tmoins  dcharge sont appels ensuite. C'est ici que brille
de nouveau l'avocat du procureur. Il appert que M. Garland n'a pas
eu de renseignements prcis sur Kit, qu'il n'en a demand qu' la
mre mme du jeune homme, et que celui-ci a t renvoy par son
premier matre pour cause inconnue, En, vrit, monsieur Garland,
dit l'avocat de M. Brass, c'est tre  votre ge, et j'affaiblis
l'expression, singulirement imprudent. Cette conviction est
partage par le jury qui dclare Kit coupable. On emmne le
prisonnier sans couter ses humbles protestations d'innocence. Les
spectateurs se pressent  leurs places avec un redoublement
d'attention, car on doit entendre dans l'affaire suivante
plusieurs femmes qui dposeront comme tmoins, et le bruit court
que l'avocat de M. Brass sera trs-amusant dans le dbat
contradictoire qu'il leur fera subir vis--vis de l'accus.

La mre de Kit, pauvre femme! attend en bas de la prison  la
grille du parloir. Elle est accompagne de la mre de Barbe, me
excellente! qui ne sait que pleurer en tenant le petit enfant.
Triste entrevue que celle de Kit et des visiteuses! Le guichetier
amateur de journaux leur a tout dit. Il ne pense pas que Kit soit
transport pour la vie, parce qu'il peut encore prouver ses bons
antcdents, ce qui ne manquera pas de lui tre utile.

Je m'tonne, dit le guichetier, qu'il ait commis ce vol.

-- Il ne l'a jamais commis! s'crie mistress Nubbles.

-- Bien, bien, je ne veux pas vous contredire; mais qu'il l'ait
commis ou non, c'est tout un.

La mre de Kit passe sa main  travers les barreaux qu'elle
secoue. Dieu seul et ceux auxquels il a donn une semblable
tendresse savent avec quel dsespoir Kit lui recommande d'avoir
bon courage et, sous prtexte de se faire prsenter les enfants
pour les embrasser encore, il prie  demi-voix la mre de Barbe de
ramener mistress Nubbles au logis.

Des amis se lveront pour nous dfendre, ma mre, j'en suis bien
sr, dit Kit. Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera bientt Mon
innocence ressortira, ma mre, et je serai renvoy absous: je m'y
attends. Ayez soin un jour d'apprendre  Jacob et au petit tout ce
qu'il en tait, car s'ils pensaient que j'aie jamais pu tre un
malhonnte homme, s'ils le pensaient quand ils seront devenus
assez grands pour comprendre les choses, mon coeur se briserait 
cette ide, fuss-je  des milliers de milles d'ici. Oh! ne se
trouvera-t-il pas ici un homme compatissant pour soutenir ma
mre!...

La main de mistress Nubbles quitte celle du prisonnier; la pauvre
crature tombe  la renverse, prive de ses sens. Tout  coup
Richard Swiveller parait; il s'approche vivement, carte les
assistants, saisit non sans peine mistress Nubbles, l'emporte sur
un bras,  la manire des ravisseurs de thtre, fait un signe
amical  Kit, ordonne  la mre de Barbe de le suivre, et gagne
rapidement un fiacre qui l'attendait  la porte.

Il reconduisit mistress Nubbles  son domicile. Nul ne sait
combien d'incroyables absurdits il dbita en route avec sa manie
de citer des ballades et des posies de toute sorte. Aprs avoir
attendu que la mre de Kit ft compltement revenue de son
vanouissement, il partit, mais comme il n'avait pas d'argent pour
payer la voiture, il se fit transporter pompeusement dans Bevis-
Marks, commandant au cocher de rester devant la porte de M. Brass
tandis qu'il entrerait dans cette maison pour changer. Car,
c'tait un samedi soir, jour de paye.

Monsieur Richard!... Eh! bonjour! s'cria joyeusement le
procureur.

Si d'abord l'affaire de Kit lui avait sembl monstrueuse, cette
fois Richard ne put s'empcher de souponner son aimable patron
d'y avoir jou un vilain rle. Peut-tre le sentiment srieux
prouv en ce moment par ce jeune homme d'un caractre lger,
provenait-il surtout de la triste scne  laquelle il avait
assist: quelle qu'en ft la source, ce sentiment le dominait;
aussi se borna-t-il  dire brivement le motif qui l'amenait.

De l'argent!... s'cria Brass en tirant sa bourse. Ah! ah!...
Certainement, monsieur Richard, certainement, monsieur. Il faut
bien que tout le monde vive. Pouvez-vous me rendre sur un billet
de banque de cinq livres?

-- Non, rpondit schement Dick.

-- Ah! tenez, voici justement la somme. Cela sera plus tt fait.
Vous tes venu  propos. Monsieur Richard...

Dick, qui dj avait gagn la porte, se retourna  l'appel de son
nom.

Vous n'aurez pas besoin de vous dranger pour revenir ici,
monsieur.

-- Hein?

-- C'est comme cela, monsieur Richard, dit Brass en plongeant ses
mains dans ses poches et se balanant  droite et  gauche sur son
tabouret. Il est certain qu'un homme de votre mrite, monsieur,
perd compltement son temps, son avenir en restant dans notre
sphre aride et desschante. C'est une pnible, ennuyeuse,
nervante besogne. Moi, je pense que le thtre, ou l'arme,
monsieur Richard, ou quelque emploi suprieur dans le commerce
patent des liquides, c'est l seulement ce qui convient au gnie
d'un homme tel que vous. J'espre que vous reviendrez nous voir de
temps en temps. Sally en sera enchante certainement. Elle
regrette infiniment de vous perdre, monsieur; mais la conscience
de son devoir envers la socit la soutiendra. C'est une crature
extraordinaire, monsieur! Vous trouverez votre compte d'argent
bien exact. Il y a eu un carreau cass, mais je n'ai pas voulu en
faire dduction. Toutes les fois qu'on se spare de ses amis,
monsieur Richard, il faut qu'on s'en spare au moins d'une manire
librale. J'aime cet axiome de la sagesse plus que je ne puis
vous dire.

Swiveller ne rpondit pas un seul mot. Mais rentrant pour
reprendre sa jaquette de canotier, il la roula en une espce de
boule trs-serre, et regarda fixement le procureur comme s'il et
voulu lui lancer ce paquet au visage. Cependant il se contenta de
mettre le vtement sous son bras, et sortit de l'tude en gardant
un profond silence.  peine avait-il ferm la porte, qu'il la
rouvrit; il resta sur le seuil  regarder encore quelques minutes
M. Brass avec la mme gravit majestueuse; et faisant un dernier
signe de tte, il disparut lentement et glissa comme un fantme.

Il paya le cocher et s'loigna dans Bevis-Marks en ruminant de
grands projets pour consoler la mre de Kit, et rendre service 
Kit lui-mme.

Mais la vie des jeunes gens vous, comme Richard Swiveller, au
plaisir, est extrmement prcaire. L'excitation que son esprit
avait subie depuis une quinzaine de jours, jointe au travail
intrieur qu'avaient d produire plusieurs annes d'excs
bachiques, agit tout  coup sur lui de la manire la plus
violente. Dans la nuit mme il tomba dangereusement malade, et ds
le lendemain il tait en proie  une fivre ardente.




CHAPITRE XXVII.


Richard Swiveller se retournait en tous sens dans son lit brlant
et incommode: tourment par une soif dvorante que rien ne pouvait
apaiser; sans pouvoir trouver aucune position qui lui procurt un
moment de calme ou de bien-tre; se perdant  travers un ddale de
penses qui se pressaient sans trve ni relche; pas une image
consolante, pas une voix amie prs de lui! Livr  un accablement
continuel, il avait beau changer de place ses membres puiss par
la fivre, il n'y trouvait aucun soulagement; il avait beau lancer
dans les divagations les plus varies son esprit en dlire, il
tait toujours domin par une anxit sombre. Il sentait derrire
lui quelque chose d'inachev qui poursuivait ses rves. Il voyait
devant lui des obstacles insurmontables, obsd par une
proccupation qu'il ne pouvait parvenir  repousser, mais qui
assigeait son esprit en dsordre, auquel elle se reprsentait
tantt sous une forme, tantt sous une autre. Toujours une vision
funbre et voile d'ombre; toujours le mme fantme, quelque
apparence qu'il prit, affreux et sombre comme la conscience du
mal, qui lui faisait du sommeil une torture horrible. Telles
taient les souffrances et les angoisses de la maladie cruelle qui
peu  peu consumait, puisait l'infortun, jusqu' ce qu'enfin,
lorsqu'il lui semblait avoir combattu, avoir lutt corps  corps,
s'tre vu saisi et entran vers l'abme par des dmons, il tomba
dans un sommeil profond, un sommeil sans rves.

 son rveil, il eut une sensation de repos bienfaisant, plus
rparateur encore que le sommeil; il commena par degrs  se
rappeler quelque chose de ses souffrances passes,  se souvenir
de la longue nuit qui s'tait coule,  se demander s'il n'avait
pas deux ou trois fois pass par le dlire. Dans le cours de ces
rflexions, il lui arriva d'tendre la main; il fut surpris de la
sentir si lourde, et en mme temps de la voir si maigre et si
transparente. Au sein de la sensation vague et heureuse qu'il
prouvait, sans s'attacher  dfinir la cause de ce changement, il
demeurait livr  une sorte de sommeil lucide, quand une toux
lgre attira son attention. Il se demanda avec un certain doute
si c'est que la nuit dernire il avait oubli de fermer sa porte,
et fut tout stupfait de voir qu'il avait un compagnon de chambre.
Il n'avait pas assez de force encore pour enchaner ses ides; et
 son insu, dans un reste de somnolence, il attacha son regard sur
quelques raies vertes qui sillonnaient son couvre-pied: elles lui
reprsentaient des pices de frais gazon, tandis que le fond jaune
de l'toffe produisait  ses yeux comme des alles sables qui lui
ouvraient une longue perspective de jardins bien entretenus.

Il errait en imagination sur ces terrasses, il s'y tait mme
gar lorsqu'il entendit tousser encore.  ce bruit, le sentiment
de la ralit renat; les alles de gazon de ses jardins
imaginaires redeviennent les raies vertes du couvre-pied. Il se
soulve un peu sur son lit, et cartant d'une main le rideau, il
regarde hors de l'alcve.

C'tait bien toujours sa mme chambre, claire en ce moment par
une chandelle; mais avec quel profond tonnement il voit toutes
ces bouteilles, tous ces bols, tous ces linges exposs au feu,
tous les objets enfin qu'on rencontre dans la chambre d'un malade!
Tout tait propre et net, mais cette chambre tait bien diffrente
de ce que Richard l'avait laisse quand il s'tait mis au lit. Une
frache senteur d'herbes et de vinaigre remplissait l'atmosphre;
le plancher tait arros; le... Eh! quoi, la marquise!... Oui, la
marquise assise  table et jouant toute seule au cribbage. Elle
tait l, applique  son jeu, toussant parfois tout bas comme si
elle craignait d'veiller M. Swiveller, taillant les cartes,
coupant, distribuant, jouant, comptant, marquant, s'acquittant
enfin de toutes les oprations du cribbage, comme si elle n'et
jamais fait autre chose depuis sa naissance.

M. Swiveller resta quelque temps  la contempler; puis laissant
retomber le rideau, il posa de nouveau sa tte sur l'oreiller.

Je fais un rve, pensa-t-il, c'est vident. Quand je me suis mis
au lit, mes mains n'taient pas faites de coquilles d'oeufs; et
maintenant je puis parfaitement voir  travers. Si ce n'est pas un
rve, je me serai rveill par aventure en pleine Arabie, dans le
pays des _Mille et une Nuits_ et non pas  Londres. Mais il n'y a
pas de doute que je suis endormi.

Ici la petite servante eut un nouvel accs de toux.

Prodigieux! pensa Richard. Jamais je n'avais rv d'une toux
relle, comme celle-l. Au reste, j'ignore si j'ai jamais rv de
toux ou d'ternuement. Peut-tre est-ce dans la philosophie des
songes un article dont on ne rve pas. Une autre toux!... Une
autre!... Dcidment, c'est un peu fort pour un rve.

Afin de se fixer lui-mme sur la ralit des choses, M. Swiveller,
aprs rflexion, se pina le bras.

Voil qui est encore plus trange! pensa-t-il. Quand je me suis
mis au lit, j'tais plutt gras que maigre, et maintenant je n'ai
plus que la peau sur les os. Il faut que je passe un nouvel
examen...

Le rsultat de cette dernire inspection de la chambre fut de
convaincre Swiveller que les objets dont il se voyait entour
taient bien rels, et qu'il les contemplait sans aucun doute avec
des yeux veills.

Alors, se dit-il, je vois ce que c'est: c'est une nuit des contes
arabes. Je suis  Damas ou bien au grand Caire. La marquise est un
Gnie; elle aura fait avec un autre Gnie un pari,  qui
montrerait le plus beau jeune homme du monde, le plus digne de
devenir l'poux de la princesse de la Chine; elle m'a transport
avec ma chambre pour me soumettre  la comparaison. Peut-tre,
ajouta-t-il en se tournant languissamment sur son oreiller et
regardant du ct de la ruelle, peut-tre la princesse est-elle
encore l... Non, elle est partie.

Cette explication ne lui suffisait pas, car toute satisfaisante
qu'elle lui paraissait, elle tait enveloppe de doute et de
mystre. Aussi, M. Swiveller prit-il le parti de relever le
rideau, bien dtermin cette fois  saisir la premire occasion
favorable pour adresser la parole  sa compagne. Cette occasion se
prsenta bientt d'elle-mme. La marquise donna les cartes,
retourna un valet et oublia de marquer. Sur quoi, Richard dit le
plus haut qu'il lui fut possible:

Deux points au talon!

La marquise fit un bond et frappa des mains.

Toujours une nuit d'Arabie, rien de plus sr, pensa M. Swiveller;
les Gnies frappent toujours des mains au lieu de tirer la
sonnette. Voil qu'elle appelle deux mille esclaves noirs portant
sur leur tte des jarres pleines de joyaux.

Elle avait frapp des mains, mais c'tait de joie: car aussitt
elle commena  rire, puis elle se mit  pleurer, dclarant, non
pas en beaux termes arabes, mais tout simplement en anglais
familier, qu'elle tait si heureuse qu'elle ne savait plus o elle
en tait:

Marquise, dit Richard devenu pensif, veuillez, je vous prie, vous
approcher. Avant tout, ayez la bont de m'apprendre o je pourrai
retrouver ma voix; puis, ce qu'est devenue ma chair?

La marquise se contenta de secouer tristement la tte, et elle
pleura de nouveau; l-dessus, M. Swiveller, qui tait trs-faible,
sentit ses yeux mouills aussi.

Je commence  croire, d'aprs votre attitude et aussi d'aprs
tout ce que je vois, marquise, dit Richard aprs une pause et en
souriant d'une lvre tremblante, que j'ai t malade.

-- Si vous l'avez t!... rpondit la petite servante en
s'essuyant les yeux. Et comme vous avez eu le dlire!

-- Oh! marquise... j'ai donc t bien malade?

-- En danger de mort. Je n'esprais pas que vous gurissiez. Dieu
soit lou! vous voil guri!

Swiveller resta longtemps silencieux. Puis, il commena  parler
et demanda combien de jours avait dur sa maladie.

Il y aura demain trois semaines, rpondit la petite servante.

-- Trois... quoi?

-- Semaines! reprit la marquise enflant sa voix; trois longues et
lentes semaines.

La simple pense d'avoir t rduit  une telle extrmit fit
retomber Richard dans un nouveau silence. Il s'tendit sur le dos
tout de son long. La marquise, ayant arrang ses draps pour qu'il
ft mieux couch et trouvant qu'il avait les mains et le front
moins brlants, dcouverte qui la remplit de joie, en pleura un
peu plus fort, et se mit alors en devoir de prparer le th et de
faire griller des rties bien minces.

Pendant ce temps, Swiveller la contemplait avec reconnaissance,
tonn de voir comme elle s'tait compltement identifie au
mnage, et faisait remonter l'origine de ces soins  Sally Brass,
que dans le fond de sa pense il ne pouvait assez remercier. Quand
la marquise eut achev de faire les rties, elle tendit un linge
bien propre sur un plateau, et servit  Swiveller quelques
tartines croustillantes et un grand bol de th faible avec lequel,
suivant l'ordonnance du docteur, dit-elle, il pouvait se
rafrachir maintenant qu'il tait veill. Elle plaa des
oreillers derrire lui pour lui soutenir la tte, peut-tre pas
avec l'habilet d'une garde-malade exprimente, mais certainement
avec des soins plus affectueux. Une ineffable satisfaction se
peignit dans ses regards, tandis que le pauvre convalescent,
s'arrtant parfois pour lui serrer la main, prenait son modeste
repas avec un apptit et un plaisir que les meilleures friandises
du monde n'eussent jamais provoqus dans d'autres circonstances.
Ayant ensuite tout nettoy et bien rang tout avec ordre autour de
lui, elle s'assit  table pour prendre le th  son tour.

Marquise, dit M. Swiveller, comment va Sally?

La petite servante fit une moue pleine d'embarras et de bouderie,
en mme temps qu'elle secoua la tte.

Eh bien! est-ce qu'il y a longtemps que vous ne l'avez vue?

-- Vue? s'cria-t-elle. Dieu merci, je me suis sauve de chez
elle.

Richard, en entendant cela, se laissa aussitt retomber tout de
son long, position o il resta environ cinq minutes. Il se remit
ensuite par degrs sur son sant et demanda:

Et o demeurez-vous, marquise?

-- O je demeure? s'cria-t-elle. Ici!

-- Oh! murmura-t-il.

Et il retomba en arrire aussi brusquement que s'il et reu un
coup de feu. Il resta ainsi, sans mouvement et sans parole,
jusqu' ce que la marquise et achev son repas, remis tout en
place et balay. Alors il la pria d'approcher une chaise de son
lit; et, bien appuy de nouveau sur ses oreillers, il reprit ainsi
la conversation:

Comme cela, vous vous tes enfuie?

-- Oui... dit la marquise, et ils m'ont _avise_.

-- Ils vous ont...? Je vous demande pardon, qu'est-ce qu'ils ont
fait?

-- Ils m'ont avise, vous savez? _avise_ dans les journaux.

-- Ah! oui... Ils ont publi un avis pour vous retrouver.

La petite servante fit une inclination de tte et cligna des yeux.
Ses pauvres yeux! les veilles et les larmes les avaient tellement
rougis, que la muse tragique elle-mme dont ce n'est pas le mtier
aurait eu, je crois, meilleure grce  cligner de l'oeil. Dick fut
frapp de cette ide.

Dites-moi, ajouta-t-il, comment se fait-il que vous ayez pens 
venir ici?

-- Mais vous sentez, rpondit la marquise; vous parti, je n'avais
plus d'ami; car le locataire n'tait pas revenu, et j'ignorais o
je pourrais vous trouver l'un ou l'autre. Mais un matin, comme
j'tais...

-- Au trou de la serrure? dit Swiveller pour la tirer d'embarras.

-- Tout juste, rpondit-elle en baissant la tte. Comme j'tais au
trou de la serrure de l'tude o vous m'avez trouve, vous savez,
j'entendis une femme dire qu'elle demeurait ici, et qu'elle tait
la matresse de la maison o vous tiez log, que vous tiez tomb
dangereusement malade, et demander s'il n'y avait personne qui
voult venir vous soigner. M. Brass dit: Ce n'est pas mon
affaire. Miss Sally dit: C'est un drle de corps, mais cela ne
me regarde pas. La femme s'en alla indigne, et ferma la porte
rudement, je vous en rponds. Cette nuit-l mme, je m'enfuis; je
vins ici, je dis aux gens de cette maison que vous tiez mon
frre, ils me crurent, et depuis je suis reste auprs de vous.

-- Cette pauvre petite marquise! s'cria Dick. Elle s'est tue de
fatigue!

-- Non, dit-elle, pas du tout. Ne vous inquitez pas de moi. Je me
trouve bien de m'asseoir dans un de ces fauteuils et, Dieu merci,
j'y ai souvent fait un somme. Mais, si vous aviez pu voir comme
vous vous efforciez de sauter par la fentre, si vous aviez pu
entendre comme vous chantiez sans cesse, comme vous faisiez de
grands discours, vous ne le croiriez pas encore. Oh! que je suis
heureuse que vous soyez mieux, monsieur Viverer!...

-- Oui, _Viverer_, dit Richard devenu pensif. Je suis vivant, en
effet; mais c'est bien grce  elle. Je souponne fort, marquise,
que sans vous je serais mort.

En disant cela, M. Swiveller saisit de nouveau la main de la
petite servante: faible et triste comme il l'tait, il n'et pas
manqu, en voulant lui exprimer ses remercments, de se rendre les
yeux aussi rouges que l'taient ceux de la jeune fille: mais
celle-ci coupa net  l'motion en forant Richard  s'tendre dans
son lit et le pressant de se tenir en repos.

Le docteur, dit-elle, a recommand que vous soyez bien
tranquille, et qu'on ne vous fasse pas de bruit. Allons, faites un
somme; nous causerons ensuite. Je resterai assise auprs de vous.
Fermez vos yeux, vous vous endormirez peut-tre. Cela vous fera du
bien, essayez.

La marquise tira alors une petite table contre le lit, s'assit
auprs, et avec l'adresse d'une vingtaine de pharmaciens se mit en
devoir de prparer des boissons rafrachissantes. Quant  Richard,
fatigu comme il l'tait, il ne tarda pas  s'endormir. Au bout de
quelque temps il se rveilla et demanda quelle heure il tait.

Juste six heures et demie, rpondit la marquise en l'aidant  se
remettre sur son sant.

Richard appuya la main sur son front et se tourna tout  coup,
comme s'il venait de lui passer une ide subite par la tte.

Marquise, dit-il, qu'est devenu Kit?

-- Il a t condamn  je ne sais combien d'annes de dportation.

-- Est-il parti?... et sa mre?... que fait-elle?... qu'est-elle
devenue?

La petite garde-malade secoua la tte et rpondit qu'elle n'en
savait rien du tout.

Mais, ajouta-t-elle, si vous vouliez me promettre de rester
tranquille, et de ne pas vous donner encore une rechute, je vous
conterais... Mais non, pas  prsent.

-- Si, si, contez toujours... cela me distraira.

-- Oh! non, je suis sre du contraire, rpondit la petite
servante, d'un air effar. Attendez que vous soyez mieux portant,
et alors je vous raconterai tout.

Dick attacha sur sa petite amie un regard pressant. Ses yeux
agrandis et creuss par la maladie prirent une expression telle,
que la jeune fille en fut pouvante; elle le supplia de ne plus
songer  cela. Mais le peu de mots qu'elle avait prononcs
n'avaient pas seulement piqu la curiosit de Richard; ils avaient
fait natre en lui de srieuses inquitudes. Aussi la pressa-t-il
de tout lui dire, quelque fcheuses que pussent tre les
nouvelles.

-- Oh! il n'y a rien de fcheux l dedans, dit-elle. Rien du tout
qui vous concerne.

-- Mais a concerne peut-tre?... Enfin est-ce que vous n'avez
rien entendu  travers les fentes des portes ou les trous de
serrure, qu'on n'aurait pas t bien aise que vous pussiez
entendre?

En faisant cette question, Dick respirait  peine.

Oh! que si.

-- Dans... dans Bevis-Marks? ajouta vivement Richard Quelque
conversation entre Brass et Sally?

-- Oui.

Richard tira hors du lit son bras dcharn; et, saisissant la
jeune fille par le poignet, il la pressa de s'expliquer; sinon, il
ne rpondrait pas de ce qui pourrait arriver, dans l'tat
d'agitation et d'angoisse o il se trouvait et qu'il tait
incapable de supporter davantage. En le voyant si inquiet, la
marquise comprit qu'il y aurait plus de danger  diffrer sa
rvlation que d'inconvnients  la faire tout de suite. Elle
promit d'obir,  condition que le malade se tiendrait
parfaitement tranquille et s'abstiendrait de remuer ou de se
tourner brusquement comme il faisait.

Mais si vous recommencez, dit-elle, je laisserai l l'histoire.
Je vous en prviens.

-- Vous ne pouvez la laisser avant de l'avoir commence.
Commencez, ma mignonne. Parlez, ma soeur, parlez. Gentille Polly,
dites. Dites-moi tout. Je vous en prie, marquise. Je vous en
supplie.

En prsence de ces ardentes prires, que Richard Swiveller jetait
d'un ton aussi passionn que s'il s'agissait des voeux les plus
solennels et les plus terribles, la jeune fille ne put rsister
davantage.

Eh bien! dit-elle, avant le jour o je me suis enfuie, je,
couchais ordinairement dans la cuisine o nous avons jou ensemble
aux cartes, vous savez. Miss Sally avait l'habitude d'avoir dans
sa poche la clef de la cuisine, et le soir elle ne manquait jamais
de venir prendre la chandelle et couvrir le feu. Cela fait, elle
me laissait gagner mon lit dans l'obscurit, fermait la porte en
dehors, remettait la clef dans sa poche, et me tenait ainsi
enferme jusqu'au lendemain matin o elle revenait de trs-bonne
heure, je vous assure, me rendre ma libert. J'avais terriblement
peur de me savoir ainsi calfeutre; car je savais bien que, si le
feu prenait  la maison, ils m'oublieraient pour ne songer qu'
eux. Aussi, quand je pouvais trouver une vieille clef rouille, je
la ramassais bien vite pour l'essayer  la porte. Enfin dans un
coin poudreux de la cave je rencontrai une clef qui fit mon
affaire.

Ici M. Swiveller agita violemment ses jambes. Mais comme, devant
cette dmonstration, la petite servante s'tait interrompue sur-
le-champ dans son rcit, il cessa de remuer et, s'excusant d'avoir
oubli un moment leur convention, il pria la jeune fille de
continuer.

Allez, dit-elle, ils taient bien regardants pour ma nourriture.
Oh! vous ne sauriez vous imaginer comme ils me serraient de prs.
Aussi j'avais l'habitude de sortir la nuit quand ils taient au
lit et de rder dans l'ombre,  la recherche de quelque morceau de
biscuit ou de sandwich que vous auriez laiss dans l'tude, ou
mme de pelures d'orange pour les mettre dans de l'eau chaude et
m'en faire cens du vin. Avez-vous jamais got de la pelure
d'orange infuse dans de l'eau?

M. Swiveller rpondit qu'il n'avait jamais got de cette liqueur
brlante, et pressa de nouveau son amie de reprendre le fil de son
rcit.

Avec beaucoup de bonne volont on finit par trouver cela
agrable: autrement, on regrette de ne pas y sentir un peu plus de
got, comme de raison. Eh bien! donc, quelquefois je sortais quand
mes matres taient alls se mettre au lit; et une ou deux nuits
avant qu'il y et ce fameux bruit dans l'tude quand on arrta le
jeune homme, je montai l'escalier tandis que M. Brass et miss
Sally taient assis devant le feu de l'tude; et pour dire la
vrit, confiante dans ma clef qui protgeait mon retour, je me
mis  couter  la porte.

M. Swiveller leva ses genoux comme pour faire un dais conique des
draps et de la couverture; la plus grande impatience se trahit
dans l'expression de ses traits. Mais la petite servante
s'arrtant et le menaant du doigt de ne pas continuer, le cne
disparut; l'air d'impatience seul resta.

Ils taient l tous deux, lui et elle, dit la petite servante,
assis prs du feu et causant tout doucement ensemble. M. Brass dit
 miss Sally: Ma foi, c'est une chose dangereuse, qui peut nous
mettre bien des dsagrments sur les bras, et je ne m'en soucie
gure. Mais elle, elle lui disait, vous savez son genre, elle lui
disait: Il faut que vous soyez un vrai coeur de poulet, l'homme
le plus faible, le plus mou que j'aie jamais vu, et c'est une
grande erreur de la nature que nous ne soyons pas ns plutt moi
le frre et vous la soeur. Quilp, dit-elle encore, n'est-il pas
notre principal client? -- Oui certainement, rpondit M. Brass. --
Et, ne sommes-nous pas toujours occups  ruiner quelqu'un pour
son compte? -- Oui certainement, rpondit M. Brass. -- Eh bien,
dit-elle, qu'importe la ruine de Kit, puisque Quilp la dsire? --
Au fait, oui, qu'importe? dit M. Brass. Alors ils se mirent 
chuchoter et  rire longtemps entre eux en se disant qu'il n'y
aurait aucun danger pourvu que la chose ft bien mene M. Brass
tira son livre de poche et dit: Voil l'affaire, tenez! justement
le billet de banque de cinq livres que m'a remis Quilp. Il ne nous
en faut pas davantage. Kit doit venir demain matin, je le sais.
Tandis qu'il sera en haut, vous sortirez, et j'enverrai en course
M. Richard. Kit tant seul vis--vis de moi, j'engagerai la
conversation avec lui et mettrai ce billet dans son chapeau. Je
m'arrangerai de manire  faire trouver le billet par M. Richard,
qui deviendra notre tmoin. Et ce sera bien le diable si avec tout
cela nous ne russissons pas  dbarrasser M. Quilp de Kit pour
satisfaire son ressentiment. Miss Sally se mit  rire en
approuvant le plan. Mais comme ils firent mine de vouloir se
retirer et que j'avais peur d'tre surprise en restant plus
longtemps, je redescendis bien vite mon escalier. Voil!

En parlant ainsi, la petite servante s'tait peu  peu anime
autant que M. Swiveller; aussi ne fit-elle pas d'effort pour le
contenir lorsqu'il se dressa dans son lit et demanda vivement:

Cette histoire n'a-t-elle t confie  personne?

-- Comment l'aurait-elle t? rpondit la garde-malade. Rien que
d'y penser j'en tais toute saisie, et j'esprais que le jeune
homme serait renvoy absous. Quand je leur entendis dire qu'on
avait dclar Kit coupable d'un vol dont je le savais innocent,
vous tiez parti, le locataire aussi, et d'ailleurs je crois bien
que j'aurais eu peur de lui raconter la chose, mme s'il avait t
l. Quant  vous, depuis que je suis venue ici, vous avez t si
malade, qu'il n'y avait pas moyen de songer  vous en parler.

-- Marquise, dit M. Swiveller arrachant de sa tte son bonnet de
nuit qu'il envoya  l'autre bout de la chambre, faites-moi le
plaisir d'aller voir quelques moments sur le palier, si j'y suis.
Il faut que je sorte.

-- Vous!... s'cria sa garde-malade. Vous n'y pensez pas?

-- Il le faut, reprit-il en promenant son regard autour de la
chambre. O sont mes habits?

-- Oh! que je suis heureuse!... Vous n'en avez plus du tout.

-- M'dame!... dit M. Swiveller profondment tonn.

-- J'ai t oblige de les vendre les uns aprs les autres afin de
me procurer les mdicaments qui vous taient ordonns. Mais ne
vous occupez pas de cela, ajouta vivement la marquise en voyant
Richard retomber en arrire sur son oreiller; vous n'auriez
seulement pas la force de vous tenir debout.

-- Je crains bien, dit tristement Richard, que vous n'ayez raison.
Que faire? Mon Dieu! que faire?

Il lui suffit naturellement d'un moment de rflexion pour sentir
qu'avant toute chose il fallait se mettre en rapport avec un des
MM. Garland. Il n'tait pas impossible que M. Abel ne ft pas
encore sorti de l'tude. En moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter, la petite servante eut l'adresse crite au crayon sur un
bout de papier, avec un portrait verbal, vritable signalement du
pre et du fils, assez frappant pour qu'elle pt reconnatre sans
la moindre difficult, soit l'un soit l'autre des MM. Garland;
enfin une recommandation spciale de se mfier de M. Chukster, vu
son antipathie bien connue pour Kit. Munie de ces minces
renseignements, elle s'lana avec ordre de ramener M. Garland ou
son fils M. Abel.

Je suppose, dit Richard au moment o elle fermait lentement la
porte et jetait un dernier regard dans la chambre pour s'assurer
si le malade tait bien  son aise, je suppose qu'il ne reste plus
rien ici, pas mme une veste?

-- Non, rien.

-- C'est embarrassant, dit-il, en cas d'incendie; un parapluie au
moins et servi  quelque chose. Mais c'est gal, ce que vous avez
fait est bien fait, chre marquise. Sans vous, je serais un homme
mort.




CHAPITRE XXVIII.


Bien heureusement pour la petite servante qu'elle tait vive et
alerte; sans cela, la course qu'elle entreprenait toute seule,
dans le voisinage mme de l'endroit o elle courait le plus de
risque  se montrer, et eu pour effet peut-tre d'amener une
restauration de la suprme autorit de miss Sally sur sa personne.
Ne se dissimulant pas le pril qu'elle courait, la marquise n'eut
pas plutt quitt la maison, qu'elle se jeta dans la premire rue
sombre et carte qui s'offrit  elle; et, sans s'inquiter du
terme assign  sa course, elle ne songea tout d'abord qu' mettre
deux bons milles de briques et de pltre entre elle et Bevis-
Marks.

Une fois qu'elle eut accompli ce premier point, elle commena  se
diriger vers l'tude du notaire. En s'informant avec adresse
auprs des marchandes de pommes et des caillres, au coin des
rues, plutt que dans les brillantes boutiques ou auprs des
personnes bien mises, au risque d'un accueil plus ou moins poli,
elle obtint assez bien les renseignements ncessaires. Comme les
pigeons voyageurs, d'abord perdus dans un lieu qui leur est
inconnu, aspirent l'air au hasard pendant quelque temps, avant de
s'lancer vers le lieu de leur message, de mme la marquise fit
des dtours avant de se croire en sret, puis elle se dirigea
vivement vers le but qui lui avait t assign.

Elle n'avait point de chapeau; rien sur la tte qu'une grande
coiffe porte au temps jadis par Sally Brass, dont le got en fait
de couture tait, comme on sait, tout particulier. Sa course tait
plutt entrave qu'aide par ses souliers en savate qui
s'chappaient sans cesse de ses pieds, et qu'elle avait ensuite
bien de la peine  retrouver au milieu du flot des passants. La
pauvre petite crature prouva tant d'embarras et de retard pour
retrouver ces objets de toilette dans la boue et le ruisseau, et
fut tellement coudoye pendant ce temps-l, pousse, heurte et
porte de main en main, qu'au moment o elle atteignit enfin la
rue du notaire, elle tait presque puise et  bout de forces:
elle en avait la larme  l'oeil.

Mais enfin la voil arrive, c'tait une grande consolation;
d'autant plus que par la fentre de l'tude elle vit briller des
lumires, et put esprer par consquent qu'il n'tait pas trop
tard. Elle s'essuya donc les yeux avec le revers de sa main, et,
montant tout doucement les degrs du perron, regarda  travers les
vitres.

M. Chukster tait debout derrire son bureau. Il faisait ses
dispositions de fin de journe, comme de tirer ses poignets, de
relever son col de chemise, de rattacher plus gracieusement sa
cravate et d'arranger secrtement ses moustaches  l'aide d'un
petit morceau de miroir d'une forme triangulaire. Devant le feu se
tenaient deux gentlemen: l'un d'eux lui parut tre le notaire, et
elle ne se trompait pas; l'autre, qui boutonnait sa grande
redingote pour s'apprter  partir, M. Abel Garland.

Ces observations faites, la petite ruse tint conseil avec elle-
mme. Elle rsolut d'attendre dans la rue la sortie de M. Abel.
Alors elle n'aurait plus  craindre d'tre force de parler devant
M. Chukster, et il lui serait plus facile de remplir son message.
Dans cette intention, elle se laissa glisser au bas de la fentre,
traversa la rue et alla s'asseoir sur le pas d'une porte juste en
face.

 peine avait-elle pris cette position, qu'un poney arriva en
dansant tout le long de la rue avec ses jambes en zigzag et sa
tte qui se tournait de tous cts. Derrire le poney un phaton,
et dans le phaton un homme; mais le poney ne semblait s'inquiter
ni du phaton ni de l'homme: car tour  tour il se levait sur ses
jambes de derrire, ou s'arrtait, ou s'lanait, ou s'arrtait de
nouveau, ou reculait, ou se jetait de ct, sans le moindre gard
pour l'un ni pour l'autre, selon que la fantaisie l'en prenait, et
comme s'il avait  coeur de montrer qu'il tait l'animal le plus
libre qu'il y et dans le monde. Quand la voiture arriva  la
porte du notaire, l'homme dit d'une manire trs-respectueuse:
Ohah! c'est ici! ayant l'air de faire entendre que, s'il prenait
l'extrme libert d'mettre un voeu, ce serait celui de s'arrter
en cet endroit. Le poney fit une pause d'un moment; mais, comme
s'il et rflchi que s'arrter lorsqu'on l'en priait serait
tablir un prcdent peu convenable et mme dangereux, il repartit
immdiatement, courut au trot allong jusqu'au coin de la rue,
tourna, revint sur ses pas, et alors s'arrta de sa propre
volont.

Oh! vous faites un joli coco!... dit l'homme qui ne voulait pas
s'aventurer lgrement  peindre le poney sous des couleurs plus
tranches avant d'avoir mis en toute scurit pied  terre sur le
trottoir. Je voudrais bien te voir une bonne fois rcompens comme
tu le mrites, va!

-- Qu'est-ce qu'il a fait? dit M. Abel qui tournait un chle
autour de son cou tout en descendant les marches.

-- Il y a de quoi mettre un homme hors de lui, rpondit le valet
d'curie. C'est bien le coquin le plus vicieux... Ohah! vas-tu
rester tranquille!

-- Ce n'est pas le moyen qu'il reste tranquille, si vous lui
lancez des injures, dit M. Abel qui s'installa dans la voiture,
les guides en main. Il est trs-bon enfant quand on sait le
prendre. Voici, depuis longtemps, la premire fois qu'il sort, car
il a perdu son conducteur, et jusqu' ce matin il n'a pas voulu
bouger. Les lanternes sont prtes, n'est-ce pas? Bien. Trouvez-
vous ici demain,  la mme heure, s'il vous plat, pour tenir mon
cheval. Bonsoir.

Aprs une ou deux cabrioles de son invention, le poney cda  la
douceur de M. Abel et se mit  trotter gentiment.

Durant tout ce temps, M. Chukster s'tait tenu debout sur le seuil
de la porte. En le voyant, la petite servante n'avait pas os
s'approcher. Elle n'eut donc d'autre parti  prendre que de courir
aprs le phaton et de crier  M. Abel d'arrter. Mais, par suite
de cette course haletante, elle tait hors d'tat de se faire
entendre. Le cas tait dsespr, car le poney pressait le pas. La
marquise se pendit quelques instants  la voiture; mais sentant
qu'elle ne pouvait aller plus loin, et que bientt mme il lui
faudrait renoncer  son projet, elle grimpa, d'un bond vigoureux,
sur le sige de derrire, et, dans cette ascension, perdit sans
retour un de ses souliers.

M. Abel tant dans une disposition d'esprit rveuse, et ayant
d'ailleurs assez  faire de diriger le poney, allait au petit trot
sans se retourner. Il tait bien loin de songer  l'trange figure
qu'il tranait derrire lui, jusqu' ce que la marquise, un peu
remise de sa suffocation, de la perte de son soulier et de la
nouveaut de sa situation, jeta tout prs de son oreille ces mots:

Dites donc, monsieur...

Il se retourna vivement et, arrtant le poney, s'cria avec une
certaine motion:

Mon Dieu! qu'est-ce que c'est que a?

-- N'ayez pas peur, monsieur, rpondit la messagre encore
haletante. Oh! j'ai tant couru aprs vous!

-- Que voulez-vous? dit M. Abel. Comment tes-vous l?

-- Je suis monte par derrire, rpondit la marquise. Oh! je vous
en prie, conduisez-moi, monsieur... sans vous arrter... vers la
Cit. Oh! je vous en prie, htez-vous... C'est une affaire
importante. Il y a l quelqu'un qui dsire vous voir. Il m'a
envoye vous demander de venir tout de suite, parce qu'il sait
toute l'affaire de Kit, et qu'il peut le sauver encore en prouvant
son innocence!...

-- Que me dites-vous l, mon enfant!

-- La vrit, sur ma parole, sur mon honneur. Mais veuillez
tourner de ce ct, et vivement, s'il vous plat. Je suis partie
depuis si longtemps, qu'il doit croire que je me suis perdue.

Involontairement, M. Abel poussa le poney en avant. Le poney,
obissant  une secrte sympathie, ou bien coutant un nouveau
caprice, s'lana rapidement et sans ralentir son pas, sans, se
livrer  aucun acte d'excentricit avant d'avoir atteint la porte
de la maison o logeait M. Swiveller: l, chose merveilleuse! il
consentit  s'arrter au moment mme o M. Abel lui en intima
l'ordre.

Voyez! dit la marquise montrant une fentre faiblement claire;
c'est cette chambre l-haut. Venez!

M. Abel, qui tait bien une des cratures du monde les plus
simples et les plus modestes, et qui  cette simplicit joignait
une timidit naturelle, hsita; car il avait entendu parler, et il
le croyait mordicus, de personnes attires dans des lieux
quivoques, en des circonstances semblables, par des guides comme
la marquise, pour s'y voir voles et mme assassines.

Cependant sa sympathie pour Kit l'emporta sur toute autre
considration. Ainsi, confiant Whisker aux soins d'un homme qui
prcisment se tenait prs de l pour gagner quelque chose, il
laissa sa compagne de route lui prendre l main pour le conduire
jusqu'au haut d'un escalier troit et obscur.

Sa surprise ne fut pas mdiocre quand il se vit introduit dans une
chambre de malade claire d'une lueur douteuse, o un homme
dormait tranquillement dans son lit.

N'est-ce pas, dit son guide  voix basse mais avec une certaine
chaleur, n'est-ce pas que a fait plaisir de le voir reposer comme
a?... Oh! si vous l'aviez vu il y a deux ou trois jours
seulement! quelle diffrence!

Le jeune M. Garland ne rpondit rien, et,  dire vrai, il aimait
mieux se tenir trs-loin du lit et trs-prs de la porte. Son
guide, qui paraissait comprendre sa rpugnance, moucha la
chandelle, la prit  la main et s'approcha du malade. Au mme
moment le dormeur tressaillit... M. Abel reconnut dans ce visage
dvast par la souffrance les traits de Richard Swiveller.

Qu'est-ce que ceci? dit-il d'un ton amical et en s'lanant vers
lui; vous avez donc t malade?

-- Trs-malade, rpondit Richard,  deux doigts de la mort. Il ne
s'en est fallu de rien que vous vinssiez  apprendre que votre
trs-humble Richard tait dans sa bire, sans l'amie que j'ai
envoye  votre recherche... Une autre poigne de main, marquise,
s'il vous plat... Asseyez-vous, monsieur.

M. Abel, qui ne parut pas mdiocrement surpris d'entendre confrer
une telle qualit  son guide, prit une chaise et s'assit auprs
du lit.

J'ai envoy chez vous, monsieur, dit Richard; elle vous a sans
doute appris dj pour quel motif.

-- En effet, j'en suis encore tout boulevers. Je ne sais
rellement que dire ni que penser.

-- Vous le saurez bientt, rpliqua Dick. Marquise, asseyez-vous
au pied du lit, s'il vous plat. Maintenant, racontez  ce
gentleman tout ce que vous m'avez racont  moi-mme, d'un bout 
l'autre. Vous, monsieur, ne dites rien.

L'histoire fut rpte exactement de la mme manire que la
premire fois, sans addition, sans omission non plus. Durant tout
le rcit, Richard Swiveller tint ses yeux fixs sur le visiteur;
et quand la marquise eut achev, il reprit aussitt la parole:

Vous venez, dit-il, d'entendre tous ces dtails, et vous ne les
oublierez pas. Je suis trop affaibli, trop puis pour pouvoir
vous donner aucun conseil; mais vous et vos amis vous saurez bien
ce que vous aurez  faire. Aprs ce long retard, chaque minute est
un sicle. Si jamais dans votre vie vous vous tes ht de
retourner chez vous, que ce soit surtout ce soir. Ne vous arrtez
pas pour me dire un seul mot, mais partez. On la trouvera ici si
l'on a besoin d'elle. Et quant  moi, vous tes bien sr de me
trouver au logis une semaine ou deux au moins. Il y a pour cela
plus d'une bonne raison. Marquise, une lumire. Si vous perdez une
minute de plus  me regarder, monsieur, je ne vous le pardonnerai
jamais!

M. Abel n'avait pas besoin d'tre stimul davantage. En un instant
il fut parti; et quand la marquise, qui l'avait clair sur
l'escalier, revint, elle annona que le poney s'tait mis en plein
galop sans faire la moindre objection prliminaire.

C'est bien! dit Richard. Il a du coeur, et  partir de ce moment
je l'honore. Mais soupez donc, prenez donc un pot de bire; je
suis sr que vous devez tre accable de fatigue. Prenez un pot de
bire. Cela me fera autant de bien de vous voir boire que si je
buvais moi-mme.

Il ne fallait rien moins que cette assurance pour dterminer la
petite garde-malade  se permettre un tel luxe. Elle se mit donc 
boire et  manger,  la grande satisfaction de M. Swiveller, puis
elle lui donna  boire, remit tout en ordre, s'enveloppa d'un
vieux couvre-pied et se coucha sur le tapis devant le feu.

Pendant ce temps, M. Swiveller murmurait dans son sommeil:
_tale, oh! tale un lit de roseaux, nous y reposerons jusqu'aux
lueurs matinales_... Bonne nuit, marquise.




CHAPITRE XXIX.


Le lendemain matin,  son rveil, Richard Swiveller distingua peu
 peu des voix qui chuchotaient dans sa chambre. Il regarda 
travers les rideaux et aperut M. Garland, M. Abel, le notaire et
le gentleman runis autour de la marquise, et lui parlant avec une
grande animation, bien qu' demi-voix, dans la crainte sans doute
de le troubler. Il ne perdit pas de temps pour les avertir que
cette prcaution tait inutile. Les quatre gentlemen
s'approchrent aussitt du lit. Le vieux M. Garland fut le premier
 prendre la main de Richard,  qui il demanda comment il se
trouvait.

Dick allait rpondre qu'il tait infiniment mieux, quoique aussi
faible que possible, quand sa petite gardienne, cartant les
visiteurs et se mettant  son chevet, comme si elle et t
jalouse que d'autres approchassent de son malade, lui servit son
djeuner et insista pour qu'il le prt avant de se fatiguer, soit
 entendre parler, soit  parler lui-mme. M. Swiveller, qui avait
une faim dvorante, et qui, toute la nuit, avait nourri un rve
clair et suivi de ctelettes de mouton, de bire forte et autres
raffinements de friandise, trouva mme  une tasse de th faible
et  une rtie sche des douceurs infinies, mais il ne consentit 
manger et boire qu' une condition.

C'est, dit-il en rendant  M. Garland sa poigne de main, c'est
que vous rpondiez franchement  la question suivante, avant que
je prenne un morceau ou que je boive une gorge: Est-il trop tard?

-- Pour complter l'oeuvre si bien commence par vous hier au
soir? dit le vieux gentleman. Non, vous pouvez avoir l'esprit
tranquille l-dessus. Non, je vous le certifie.

Rassur par cette nouvelle, le convalescent prit son repas avec le
plus vif apptit, quoiqu'il ne part pas avoir  manger lui-mme
la moiti du plaisir qu'prouvait sa garde-malade  le voir
manger. Voici comment les choses se passaient: M. Swiveller, ayant
 main gauche le morceau de rtie ou la tasse de th, et prenant,
selon l'occasion, tantt une bouche, tantt une gorge, tenait
constamment dans sa main droite et serrait troitement une des
mains de la marquise; et pour presser ou mme baiser cette main
captive, il interrompait de temps en temps son djeuner avec un
srieux parfait, une gravit complte. Toutes les fois qu'il
mettait quelque chose dans sa bouche pour manger ou pour boire, le
visage de la marquise s'clairait d'une joie indicible; mais
lorsque Richard lui donnait ces marques de reconnaissance, les
traits de la jeune fille s'assombrissaient, et elle commenait 
sangloter. Et soit qu'elle rayonnt de joie, soit qu'elle
s'abandonnt  ses larmes, la marquise ne pouvait s'empcher de se
tourner vers les visiteurs avec un regard loquent qui semblait
dire: Vous voyez ce jeune homme, puis-je l'abandonner? Et les
assistants, devenus ainsi acteurs  leur tour dans la scne qui se
passait, rpondaient rgulirement par un autre regard: Non,
certainement non. Ce jeu muet dura pendant tout le djeuner de
l'invalide, et l'invalide lui-mme, ple et maigre, n'y prenait
pas une mdiocre part; aussi peut-on douter,  juste titre, que
jamais repas, muet comme celui-l d'un bout  l'autre, ait t
aussi expressif par des gestes en apparence si simples et si
insignifiants.

Enfin, et, pour dire vrai, ce ne fut pas long. M. Swiveller avait
expdi autant de rties et de th que la prudence permettait de
lui en donner,  cette poque de sa convalescence. Mais les soins
de la marquise ne s'arrtrent pas l, car ayant disparu un
instant, elle revint presque aussitt avec une cuvette pleine
d'une eau bien claire. Elle lava le visage et les mains de
Richard, lui brossa les cheveux, et l'eut bientt rendu aussi
propre, aussi coquet qu'on peut l'tre en pareille circonstance;
et tout cela vivement, d'un air dgag, comme si Richard n'et t
qu'un petit enfant dont elle ft elle-mme la bonne. M. Swiveller
se prtait  ces divers soins avec un tonnement plein de
reconnaissance qui ne lui permettait pas de parler. Quand tout fut
achev, quand la marquise se fut retire dans un coin  distance
pour prendre son mince djeuner, qui s'tait passablement
refroidi, Richard dtourna quelques moments son visage, et agita
gaiement ses mains en l'air.

Messieurs, dit-il aprs cette pause et en se retournant vers la
compagnie, j'espre que vous m'excuserez. Les gens qui sont tombs
aussi bas que je l'ai t, sont aisment fatigus. Me voil dispos
maintenant et en tat de causer. Nous sommes  court de siges
ici, sans compter bien d'autres bagatelles qui y manquent aussi;
mais si vous daignez vous asseoir sur mon lit...

-- Que pouvons-nous faire pour vous? dit M. Garland avec effusion.

-- Si vous pouviez faire de la marquise que voil une vraie
marquise, et non pas une marquise de contrebande, je vous serais
reconnaissant d'oprer cette mtamorphose en un tour de main. Mais
comme c'est impossible, et qu'il ne s'agit pas ici de ce que vous
pouvez faire pour moi, mais de ce que vous pouvez faire pour
quelqu'un qui a bien autrement de droits  votre intrt,
apprenez-moi, je vous prie, monsieur, comment vous comptez agir.

-- C'est surtout pour cela que nous sommes venus, dit le
locataire; car bientt vous allez recevoir une autre visite. Nous
avions peur que vous ne fussiez inquiet si vous n'appreniez pas de
notre propre bouche les dmarches auxquelles nous comptons nous
livrer; et en consquence nous avons voulu vous voir avant de
poursuivre l'affaire.

-- Messieurs, rpondit Richard, je vous remercie. Excusez une
impatience bien naturelle dans l'tat d'affaiblissement o vous me
voyez. Je ne vous interromprai plus, monsieur.

-- Eh bien, mon cher ami, dit le locataire, nous ne doutons pas de
la vrit de cette dcouverte qui a t si providentiellement mise
au grand jour...

-- Par elle!... s'cria Richard en montrant la marquise.

-- Oui, par elle; nous n'avons aucun doute  cet gard; nous
sommes mme certains que par un emploi convenable et intelligent
de cette rvlation, nous pourrons obtenir immdiatement la mise
en libert du pauvre garon; mais nous craignons beaucoup que cela
ne suffise pas pour nous faire mettre la main sur Quilp, l'agent
principal dans toute cette infamie. Je vous dirai que nous ne
sommes que trop confirms dans ce doute, et presque dans cette
certitude, par les meilleurs renseignements, qu'en un aussi court
espace de temps, nous avons pu nous procurer  ce sujet. Vous
conviendrez, avec nous, qu'il serait monstrueux de laisser  cet
homme la moindre chance d'chapper  la justice, si nous pouvons y
mettre ordre. Vous conviendrez avec nous, j'en suis sr, que, si
quelqu'un doit encourir les rigueurs de la loi, c'est lui plus que
tout autre.

-- Assurment, dit Richard. Oui, si quelqu'un doit les encourir...
Mais, c'est cette hypothse qui me dplat; et pourquoi donc
quelqu'un? pourquoi pas tous? puisque les lois ont t faites 
tous leurs degrs pour chtier le vice chez les autres aussi bien
que chez moi, _et_ _ctera_, vous savez?... N'tes-vous pas frapp
de cette ide?

Le gentleman sourit comme si cette ide, introduite par
M. Swiveller dans la question, n'tait pas extrmement frappante,
et lui expliqua que leur dessein tait d'agir de ruse d'abord,
pour essayer d'arracher un aveu  la sduisante Sarah.

Quand elle verra, dit-il, combien nous savons de choses et
comment nous les savons; lorsqu'elle comprendra  quel point elle
est dj compromise, nous avons quelque lieu d'esprer que nous
obtiendrons d'elle les renseignements suffisants pour atteindre
ses deux complices. Si nous en arrivions l, je la tiendrais
quitte du reste.

Dick ne fit pas du tout  ce plan un gracieux accueil, et
reprsenta avec autant de chaleur qu'il lui tait possible alors
de le faire, qu'on aurait plus de peine  venir  bout du vieux
lapin, c'est de Sarah qu'il voulait parler, que de Quilp lui-mme;
que ni ruses, ni menaces, ni caresses n'taient capables d'agir
sur elle ni de la faire cder; que cette Brass-l tait un vrai
bras d'acier, aussi roide et aussi inflexible; en un mot, qu'ils
n'taient pas de taille  se mesurer contre elle, et qu'ils
seraient battus  plate couture.

Mais il tait inutile d'engager ces messieurs  suivre un autre
plan. Nous avons dit que le locataire avait expos leurs
intentions communes; il faudrait ajouter que tous parlaient  la
fois, que si l'un d'eux, par hasard, s'arrtait un instant, ce
n'tait que pour respirer, pour reprendre haleine, en attendant
une nouvelle occasion de recommencer  crier; en rsum, qu'ils
avaient atteint ce degr d'impatience et d'anxit o les hommes
ne peuvent plus se laisser raisonner ni convaincre; et qu'il et
t plus facile de dompter la tempte que de les faire revenir sur
leur premire dtermination. Ainsi donc, aprs avoir dit 
M. Swiveller qu'ils n'avaient pas perdu de vue la mre de Kit et
ses enfants, ni Kit lui-mme, et qu'ils n'avaient cess de faire
tous leurs efforts pour obtenir en faveur du condamn un
adoucissement de peine, tout partags qu'ils taient alors entre
les fortes preuves de sa culpabilit et leurs prsomptions bien
affaiblies en faveur de son innocence; aprs avoir ajout enfin
que M. Richard Swiveller pouvait se tranquilliser, que tout serait
termin heureusement avant la nuit; aprs toutes ces dclarations,
auxquelles se joignirent une foule d'expressions bienveillantes et
cordiales adresses  Richard et qu'il est inutile de reproduire
ici, M. Garland, le notaire, le gentleman s'en allrent bien 
propos, sans quoi Richard Swiveller allait tomber,  coup sr,
dans un nouvel accs de fivre, dont les suites eussent pu lui
tre fatales.

M. Abel tait rest. Souvent il consultait sa montre, puis il
allait regarder  la porte de la chambre jusqu'au moment o
M. Swiveller fut tir d'une courte sieste par le bruit que fit
comme en tombant des paules d'un commissionnaire sur le carreau
du palier, un norme paquet qui sembla branler toute la maison et
fit rsonner les petites fioles de pharmacie poses sur le manteau
de la chemine du malade. Aussitt que ce bruit eut frapp ses
oreilles, M. Abel s'lana, gagna la porte en boitillant,
l'ouvrit... Et voil qu'on aperoit un homme aux formes
athltiques, avec une grande manne qu'il trane dans la chambre,
qu'il dcouvre et qui laisse chapper de ses larges flancs des
trsors de th, caf, vin, biscuits, oranges, raisins, poulets 
rtir et  bouillir, gele de pieds de veau, arrow-root, sagou et
autres ingrdients dlicats. La petite servante, comme ptrifie
et immobile, avec son unique soulier au pied, restait  contempler
ces objets, dont l'existence simultane ne lui semblait possible
que dans les boutiques. L'eau lui tait venue tout  la fois aux
yeux et  la bouche, et la pauvre enfant tait incapable
d'articuler un mot. Mais il n'en tait pas de mme de M. Abel, ni
du gaillard robuste qui, en un clin d'oeil, avait vid la manne,
toute pleine qu'elle tait, ni d'une bonne vieille dame qui
apparut si soudainement, qu'elle tait sans doute auparavant
derrire la manne, assez large du reste pour la cacher, et qui,
allant  droite,  gauche, partout en mme temps sur la pointe du
pied et sans bruit, se mit  remplir de gele les tasses  th, 
faire du bouillon de poulet dans de petites casseroles,  peler
des oranges pour le malade et  les distribuer par tranches, 
offrir  la petite servante un verre de vin et  lui choisir
quelques morceaux jusqu' ce que des mets plus substantiels
fussent prpars pour remettre ses forces. Il y avait tant
d'imprvu et presque de magie dans ce coup de thtre, que
M. Swiveller, aprs avoir pris deux oranges avec un peu de gele,
et vu le gros porteur s'en aller avec sa manne vide, en laissant 
sa disposition cette abondance de trsors, ne trouva rien de mieux
 faire que de se rejeter sur l'oreiller et de se rendormir, tant
son esprit tait hors d'tat de comprendre de tels miracles.

Pendant ce temps, le gentleman, le notaire et M. Garland s'taient
rendus  un caf. L, ils rdigrent une lettre qu'ils envoyrent
 miss Sally Brass, la priant en termes mystrieux et concis de
vouloir bien accorder le plus tt possible l'honneur de sa
compagnie  un ami inconnu qui dsirait la consulter et qui
l'attendait en ce lieu. Cette communication eut le plus prompt
rsultat: dix minutes  peine s'taient coules depuis le retour
du messager, lorsqu'on annona miss Brass en personne.

Madame, dit le gentleman seul alors dans la salle, veuillez
prendre une chaise.

Miss Brass s'assit d'un air trs-roide et trs-froid. Elle parut
n'tre pas peu surprise, et elle l'tait beaucoup en effet, de
trouver que le locataire et le mystrieux correspondant ne
faisaient qu'un.

Vous ne vous attendiez pas  me voir? dit le gentleman.

-- En effet, je ne m'y attendais gure, rpondit l'aimable beaut.
Je supposais qu'il s'agissait d'une affaire de l'tude. S'il
s'agit de votre appartement, vous donnerez naturellement  mon
frre un cong en forme, vous comprenez, ou bien de l'argent.
C'est trs-simple. Vous tes un homme solvable; ainsi, dans le cas
dont il s'agit, argent lgal ou cong lgal, cela revient  peu
prs au mme.

-- Je vous remercie infiniment de votre bonne opinion, rpliqua le
gentleman. Je partage votre sentiment. Mais ce n'est pas l le
sujet dont je dsire vous entretenir.

-- Oh!... alors expliquez-vous. Je suppose que c'est une affaire
qui concerne notre profession.

-- Oui, oui, c'est une affaire qui se rattache au droit.

-- Trs-bien. Mon frre et moi nous ne faisons qu'un. Je puis
prendre vos instructions et vous donner mes avis.

-- Comme il y a, avec moi, d'autres parties intresses, dit le
gentleman en se levant et en ouvrant la porte d'une chambre
intrieure, nous ferons mieux de confrer tous ensemble. Miss
Brass est ici, messieurs!

M. Garland et le notaire entrrent d'un air trs-grave. Ils
placrent leurs chaises de chaque ct de celle du gentleman, et
formrent ainsi une sorte de barrire autour de la gentille Sarah
qu'ils bloqurent dans un coin. En pareille circonstance, son
frre Sampson n'et pas manqu de laisser paratre quelque
confusion, quelque trouble; mais elle, toute calme, tira de sa
poche sa bote d'tain et y puisa tranquillement une pince de
tabac.

Miss Brass, dit le notaire prenant la parole en ce moment
dcisif, dans notre profession nous nous entendons mutuellement,
et, quand nous le voulons bien, nous pouvons exprimer en trs-peu
de mots ce que nous avons  dire. Vous avez dernirement publi un
avis dans les journaux pour une servante qui a disparu de chez
vous?

-- Eh bien! rpondit miss Sally, dont les joues se couvrirent
d'une subite rougeur, qu'y a-t-il?

-- Elle est retrouve, madame, dit le notaire en dployant
victorieusement son mouchoir de poche. Elle est retrouve.

-- Qui l'a retrouve? demanda vivement Sarah.

-- Nous, madame, nous trois. C'est seulement depuis hier au soir;
sinon, vous eussiez eu plus tt de nos nouvelles.

-- Et maintenant que j'ai eu de vos nouvelles, dit miss Brass,
croisant ses bras d'un air rsolu, comme si elle tait dcide 
se faire tuer plutt que de rien avouer, qu'avez-vous  me dire?
Est-ce qu'il vous est venu l-dessus quelque chose dans la tte?
Des preuves, s'il vous plat! Des preuves! voil tout. Vous l'avez
retrouve, dites-vous? Je puis vous dire, moi, si vous l'ignorez,
que vous avez retrouv la plus artificieuse, la plus menteuse, la
plus voleuse, la plus infernale petite gaupe qui ait jamais
exist. L'avez-vous amene ici? ajouta miss Brass en jetant autour
d'elle un regard farouche.

-- Non, elle n'est pas ici  prsent, rpondit le notaire, mais en
lieu de sret.

-- Ah!... s'cria Sally puisant dans sa bote une prise de tabac
avec autant de ddain que si elle et pinc du mme coup le nez de
la petite servante, je vous l'y mettrai dsormais en sret; je
vous le garantis.

-- Je l'espre bien, rpondit le notaire. Ne vous tiez-vous
jamais aperue, avant sa fuite, que la porte de votre cuisine
avait deux clefs?

Miss Sally aspira une nouvelle prise de tabac, et penchant la
tte, elle regarda M. Witherden en contractant ses lvres avec une
incroyable expression de ruse et de dfi.

Deux clefs, rpta le notaire, deux clefs dont l'une fournissait
 votre servante le moyen d'errer la nuit dans la maison, quand
vous pensiez l'avoir bien enferme, et de saisir certaines
consultations confidentielles, entre autres cette conversation
intime qui aujourd'hui mme sera dfre au juge et que vous
entendrez rpter par cette enfant; cette conversation que vous
etes avec M. Brass dans la nuit mme qui prcda le jour o ce
malheureux et innocent jeune homme fut accus de vol, par suite
d'une machination horrible, dont je me bornerai  dire qu'on
pourrait la fltrir de toutes les pithtes que tout  l'heure
vous lanciez  cette pauvre petite crature, et mme de plus
fortes encore.

Sally huma une nouvelle prise de tabac. Bien qu'elle st
tonnamment composer son visage, il tait vident qu'elle tait
prise sans vert, et que les reproches auxquels elle s'attendait,
au sujet de sa petite servante, n'taient certainement pas ceux
qu'elle venait d'essuyer.

Allez, allez, miss Brass, dit le notaire; vous avez au plus haut
degr l'art de contenir votre physionomie; mais vous voyez que par
un hasard, auquel vous n'eussiez jamais song, ce lche complot
est dvoil, et que deux des complices peuvent tre trans devant
la justice. Maintenant, vous connaissez le chtiment qui vous est
rserv, je n'ai donc pas besoin de m'tendre sur ce chapitre.
Mais j'ai une proposition  vous faire. Vous avez l'honneur d'tre
la soeur d'un des plus grands fripons qui existent; et, si je puis
parler ainsi  une femme, vous tes  tous gards digne de votre
frre. Mais avec vous deux il y a un tiers, un mchant homme nomm
Quilp, le premier instigateur de toute cette machination
diabolique, et je le crois pire que ses deux associs. Pour votre
salut, pour celui de votre frre, miss Brass, veuillez nous
rvler toute la trame de cette affaire. Rappelez-vous que, si
vous cdez  nos prires, vous vous mettrez par l en pleine
sret (tandis que votre position actuelle n'est pas des
meilleures), et que vous ne ferez, du reste, aucun tort  votre
frre; car nous avons dj contre lui comme contre vous des
preuves bien suffisantes. Vous comprenez? Je ne veux pas dire que
nous vous suggrions ce moyen par piti; car,  vous parler
franchement, nous ne saurions avoir de piti pour vous; mais c'est
une ncessit que nous subissons, et je vous recommande la
franchise comme la meilleure politique.

M. Witherden ajouta en tirant sa montre:

Dans une affaire comme celle-ci, le temps est extrmement
prcieux. Faites-nous connatre le plus tt possible votre
dcision, madame.

Miss Brass grimaa un sourire, regarda successivement les
personnes prsentes, prit encore deux ou trois pinces de tabac;
et comme sa provision s'tait puise, elle se mit  fouiller tous
les coins de sa tabatire avec le pouce et l'index, puis enfin 
gratter pour trouver encore  glaner quelques atomes tabachiques.
Aprs cette opration, elle remit soigneusement la bote dans sa
poche et dit:

Comme cela, il faut que sur-le-champ j'accepte ou repousse votre
proposition?

Oui, dit M. Witherden.

La charmante crature ouvrait les lvres pour rpondre quand la
porte fut pousse vivement...

La tte de Sampson Brass apparut dans la chambre.

Pardon, dit  la hte le procureur. Attendez un peu.

En parlant ainsi, et sans se proccuper de l'tonnement caus par
sa prsence, il s'avana, ferma la porte, baisa son gant graisseux
par forme de politesse trs-humble, et fit le salut le plus
rampant.

Sarah, dit-il, retenez votre langue, s'il vous plat, et laissez-
moi parler. Messieurs, vous auriez peine  me croire si je vous
exprimais le plaisir que j'prouve  voir trois gentlemen tels que
vous dans une heureuse unit de sentiments, dans un concert
parfait de penses. Mais quoique je sois malheureux, bien plus,
messieurs, criminel, s'il tait permis d'employer des expressions
si violentes en une compagnie comme la vtre, cependant, je suis
sensible comme un autre. J'ai lu dans un pote que la sensibilit
tait _le lot commun de l'humanit_. Pense si belle, messieurs,
que quand ce serait un pourceau qui l'et trouve, elle et suffi
pour le rendre immortel.

-- Si vous n'tes pas un idiot, dit rudement miss Brass, taisez-
vous.

-- Ma chre Sarah, je vous remercie, rpondit le frre. Mais je
sais ce que je suis, mon amour, et je prendrai la libert de
m'exprimer en consquence... Monsieur Witherden, votre mouchoir va
tomber de votre poche. Voulez-vous bien me permettre...

Comme M. Brass s'avanait pour remdier  l'accident, le notaire
s'carta de lui avec un air de grande dignit. Brass qui, outre
ses agrments physiques habituels, avait la face gratigne, une
visire verte sur un oeil, et son chapeau gravement bossue,
s'arrta court et se retourna avec un piteux sourire.

Il me fuit, dit Sampson, comme si je voulais amasser sur sa tte
des charbons enflamms. Bien!... Ah! j'y suis: la maison croule,
et les rats, si je puis me servir de cette expression  l'endroit
du gentleman que je respecte et que j'aime au plus haut degr, se
dpchent de dmnager. Messieurs, quant  votre conversation de
tout  l'heure, je vous dirai que, voyant ma soeur venir ici et me
demandant o elle pouvait aller ainsi, tant d'ailleurs, dois-je
l'avouer? assez souponneux de ma nature, je l'ai suivie. Arriv 
la porte, je me suis mis  couter.

-- Si vous n'tes pas fou, dit miss Sally, arrtez-vous, pas un
mot de plus.

-- Sarah, ma chre, rpondit Brass avec une politesse marque, je
vous remercie infiniment, mais je tiens  continuer. Monsieur
Witherden, comme nous avons l'honneur d'appartenir  la mme
profession, pour ne rien dire de cet autre gentleman qui a t mon
locataire et qui a partag, selon l'adage, mon toit hospitalier,
je pense qu' la premire occasion vous ne m'opposerez pas le
refus que vous avez fait de mon offre. Maintenant, mon cher
monsieur, ajouta-t-il en voyant que le notaire tait prt 
l'interrompre, permettez-moi de parler, je vous en prie.

M. Witherden garda le silence, et Brass poursuivit en ces termes,
aprs avoir lev sa visire verte et dcouvert un oeil
horriblement poch:

Si vous voulez bien me faire la faveur de regarder ceci, vous
vous demanderez naturellement au fond du coeur comment cela a pu
m'arriver. Si de mon oeil vous portez votre examen au reste de ma
figure, vous chercherez avec tonnement quelle a pu tre la cause
de ces meurtrissures. De mon visage, dirigez vos yeux sur mon
chapeau, et voyez dans quel tat il est! Messieurs, cria-t-il en
frappant avec rage sur son chapeau avec son poing ferm,  toutes
ces questions je rpondrai: Quilp!

Les trois gentlemen changrent mutuellement un regard sans rien
dire.

Je dis, poursuivit Brass tournant de ct les yeux vers sa soeur,
comme s'il parlait pour elle, et s'exprimant d'un ton d'amertume
bourrue qui contrastait singulirement avec ses habitudes de
langage mielleux, je dis qu' toutes ces questions je rpondrai:
Quilp, Quilp, qui m'a attir dans son infernale tanire, et a
trouv son plaisir  me contempler dans l'embarras et  rire aux
clats tandis que je m'corchais, que je me brlais que je me
meurtrissais, que je m'estropiais; Quilp! qui jamais, non jamais,
dans toutes nos relations, ne m'a trait autrement que comme un
chien; Quilp! que j'ai toujours dtest de tout mon coeur, mais
jamais autant qu' prsent. Pour cette dernire affaire, il me bat
froid, comme s'il n'avait rien  y voir et comme s'il n'avait pas
t le premier  me la proposer. Comment voulez-vous qu'on se fie
 lui? Dans un de ses accs d'humeur hurlante, frntique,
flamboyante, on croit qu'il va aller jusqu'au bout, ft-ce
jusqu'au meurtre, et qu'il ne s'imaginera jamais en avoir fait
assez pour vous pouvanter. Eh bien!  prsent, ajouta M. Brass
reprenant son chapeau, rabaissant sa visire sur son oeil et se
prosternant dans l'attitude la plus servile, o tout cela peut-il
me conduire? Messieurs, y a-t-il quelqu'un de vous qui puisse me
faire le plaisir, de me le dire? Je vous dfie de le deviner.

Tout le monde se tut. Brass resta quelque temps  sourire avec une
sorte de malice, comme s'il allait lcher encore quelque coq--
l'ne de premier choix, et finit par dire:

Eh bien! pour abrger, voil o cela me conduit: si la vrit
s'est fait jour, comme cela est arriv, de manire qu'on ne puisse
en douter (et quelle sublime et grande chose c'est que la vrit,
quoique, comme tant d'autres choses sublimes et grandes, l'orage
et le tonnerre, par exemple, nous ne soyons pas toujours
parfaitement satisfaits de la voir en face); j'aime mieux perdre
cet homme que de laisser cet homme me perdre. C'est pourquoi, s'il
y en a un qui doive dchirer l'autre, je prfre jouer ce rle et
prendre cet avantage. Ma chre Sarah, comparativement parlant,
vous n'avez rien  craindre. Je relate ces faits pour ma propre
sret.

Aprs cela, M. Brass se mit  raconter toute l'histoire avec une
extrme volubilit; pesant lourdement sur son aimable client, et
se reprsentant comme un petit saint, bien que sujet, il le
reconnut, aux faiblesses humaines. Voici comment il conclut:

 prsent, messieurs, je ne suis pas homme  faire les choses 
demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce qu'il
vous plaira. Si vous voulez mettre ma dposition par crit,
rdigez-en immdiatement la teneur. Vous aurez des mnagements
pour moi, j'en suis sr. Vous tes des hommes de coeur, et vous
avez des sentiments. J'ai cd  Quilp par ncessit; car si la
_ncessit n'a pas de loi_, cela ne l'empche pas d'avoir les
hommes de loi. Je me livre donc  vous par ncessit, mais aussi
par politique, et pour obir aux mouvements de sensibilit qui
depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs.
Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez-le sous vos
pieds. Voil longtemps qu'il m'en fait autant.

Arriv au terme de cette proraison, Sampson arrta tout court le
torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit
comme savent sourire seuls les flatteurs et les lches.

Miss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-l tenu appuy sur
ses mains, et, mesurant Sampson de la tte aux pieds, elle dit
avec un ricanement amer:

Quand je pense que cet tre-l est mon frre!... Mon frre, pour
qui j'ai travaill, pour qui je me suis use  la peine; mon
frre, chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme!

-- Ma chre Sarah, rpondit Sampson en se frottant lgrement les
mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous... vous tes
contrarie, Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites,
vous vous exposez.

-- Oui, pitoyable poltron, je vous comprends. Vous avez eu peur
que je ne prisse les devants sur vous. Moi! moi! me croire capable
de me laisser prendre  dire un mot! Non, non, j'eusse rsist
ddaigneusement  vingt ans d'attaques comme celles-l.

-- H! h! dit avec un sourire niais Sampson Brass, qui, dans son
profond affaissement, semblait rellement avoir chang de sexe
avec sa soeur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques
tincelles de virilit qui avaient pu briller en lui, vous croyez
cela: il est possible que vous le croyiez; mais vous auriez chang
d'avis, mon garon. Vous vous seriez rappel la maxime favorite du
vieux Renard, notre vnrable pre, messieurs: Mfiez-vous de
tout le monde. C'est une maxime qu'on doit avoir prsente 
l'esprit durant la vie entire! Si vous n'tiez pas encore dcide
 acheter votre salut, au moment o je suis venu vous surprendre,
je souponne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je
fait, moi; et je vous en ai pargn l'ennui et la honte. La honte,
messieurs, ajouta Brass se donnant l'air lgrement mu, s'il y en
a, qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse
pas!...

Quelque respect que nous ayons pour le jugement de M. Brass, et
particulirement pour l'autorit du grand anctre, il nous est
permis de douter, en toute humilit, que la maxime professe par
le vieux Renard et mise en pratique par son descendant, soit
toujours prudente et produise toujours les rsultats qu'on peut en
attendre. Je sais bien que ce doute, en dehors mme de la
question, est hardi et tmraire, d'autant plus qu'une foule de
gens minents, qu'on appelle des hommes du monde,  la mine
longue, au regard fut, aux calculs subtils, aux mains crochues,
des aigrefins, des tricheurs, des filous, ont fait et font chaque
jour, de la maxime du vieux Renard, leur toile polaire et leur
boussole. Pourtant qu'on me permette d'insinuer ce doute tout
doucement. Par exemple, nous prendrons la libert de faire
observer que si M. Brass, au lieu d'tre souponneux  l'excs,
avait, sans se mettre  l'afft et aux coutes, laiss  sa soeur
le soin de conduire en leur nom commun la confrence; ou que si,
tout en se mettant  l'afft et aux coutes, il ne s'tait pas
tant ht de la prvenir, ce qu'il n'et point fait sans sa
mfiance jalouse, il ne s'en serait pas trouv plus mal au
dnoment. De mme, il arrive souvent que ces habiles du monde qui
vont toujours arms de pied en cap, galement en garde contre le
bien et contre le mal, n'ont pas beaucoup  s'en louer, sans
parler de l'inconvnient et du ridicule qu'il y a  monter
constamment la garde avec un microscope, et  porter une cotte de
mailles en permanence dans les circonstances les plus innocentes.

Les trois gentlemen s'entretinrent quelques instants en apart.
Aprs cette confrence, qui du reste fut trs-courte, le notaire
dit  M. Brass:

Il y a sur cette table tout ce qu'il faut pour crire. Si vous
voulez rdiger votre dclaration, rien ne vous manque. Je dois
aussi vous prvenir que votre prsence  la justice de paix sera
ncessaire; c'est  vous  peser tout ce que vous avez  dire ou 
faire.

-- Messieurs, dit Brass, retirant ses gants et s'aplatissant
moralement devant les trois gentlemen, je saurai justifier les
mnagements avec lesquels je ne doute pas qu'on me traite; et,
comme d'aprs la dcouverte qui a t faite je serais, si l'on ne
me mnageait pas, celui de nous trois qui aurait la plus fcheuse
position, vous pouvez compter que je ne vais rien dissimuler.
Monsieur Witherden, j'prouve une faiblesse... voudriez-vous me
faire la faveur de sonner pour demander quelque chose de chaud et
d'pic? D'ailleurs, nonobstant ce qui s'est pass, ce sera pour
moi une consolation dans mon malheur, de boire  votre sant.
J'avais espr, ajouta Brass en regardant autour de lui avec un
sourire dolent, vous voir tous trois, messieurs, un de ces jours,
runis  dner, les pieds sous ma table d'acajou, dans mon humble
parloir de Bevis-Marks. Mais l'espoir est quelque chose de si
volage! O mon Dieu!

En ce moment, M. Brass se trouva si accabl, qu'il ne put rien
dire ni rien faire jusqu' ce que le rafrachissement ft arriv.
Il l'absorba assez lestement pour un homme si agit, puis il
s'assit et se mit  crire.

Pendant ce temps, la belle Sarah, tantt les bras croiss, tantt
les mains jointes par derrire, arpentait la salle  grandes
enjambes; elle ne s'arrtait que pour tirer de sa poche sa
tabatire, dont elle ratissait les parois. Elle continua ce mange
jusqu' satit, et finit, de guerre lasse, par se laisser tomber
dans un fauteuil prs de la porte o elle s'endormit.

On eut lieu de supposer depuis, et non sans raison, que ce sommeil
tait une pure frime; car miss Sally trouva moyen de s'chapper
sans tre aperue,  la faveur de l'obscurit. Que ce fut la fugue
intentionnelle d'une personne bien veille, ou le dpart
somnambulique d'une personne qui marche en dormant les yeux
ouverts, c'est un sujet de controverse mdicale que je ne veux
point aborder; mais tout le monde fut d'accord sur le point
principal. C'est que, dans quelque tat qu'elle ft sortie, il est
certain qu'elle ne revint pas.

Puisque nous avons parl de l'obscurit, il est  propos d'ajouter
qu'en effet la tche de M. Brass demanda un assez long temps pour
ne pouvoir tre termine que le soir; mais, lorsque enfin tout fut
achev, le digne procureur et les trois amis se rendirent en
fiacre au bureau du magistrat, lequel fit  M. Brass un accueil
trs-empress et le retint en lieu sr pour avoir plus srement le
plaisir de le revoir le lendemain. Le juge, en renvoyant les
autres personnes, leur promit formellement qu'un mandat d'amener
serait lanc aussi le lendemain contre M. Quilp, et que le
secrtaire d'tat, qui par bonheur tait  Londres, ne manquerait
pas de recevoir sur tous ces faits un rapport circonstanci pour
assurer la grce de Kit et sa mise immdiate en libert.

Et maintenant tout semblait annoncer que la funeste influence de
Quilp tirait  sa fin; car le chtiment, qui souvent s'apprte
lentement, surtout quand il doit tre terrible, avait dpist avec
certitude les traces de ce misrable et le gagnait de vitesse. La
victime, qui n'entend pas derrire elle le pas lger de la
vengeance, poursuit sa marche triomphale. Mais dj l'autre est
sur ses talons, et une fois attache  sa poursuite, elle ne
lchera pas sa proie.

Voyant leur tche accomplie, les trois gentlemen retournrent en
toute hte chez M. Swiveller. Ils le trouvrent assez bien rtabli
pour pouvoir se tenir assis une demi-heure et causer avec entrain.
Depuis quelque temps mistress Garland tait partie, mais M. Abel
avait voulu rester assis auprs de Richard. Aprs lui avoir
racont tout ce qu'ils avaient fait, les deux MM. Garland et le
vieux gentleman, comme par un accord tacite, prirent cong pour la
nuit, laissant le convalescent seul avec M. Witherden et la petite
servante.

Puisque vous voil mieux, dit le notaire en s'asseyant au chevet
du lit, je puis me hasarder  vous communiquer une pice que la
nature de mes fonctions a mise entre mes mains.

L'ide d'une communication officielle faite par un gentleman
appartenant au ressort de la loi sembla causer  Richard un
mdiocre plaisir. Peut-tre se liait-elle, dans son esprit, avec
certaines dettes criardes et des cranciers obstins. Ce fut avec
un certain trouble qu'il rpondit:

Volontiers, monsieur. J'espre cependant que ce n'est pas quelque
chose d'une nature trop dsagrable.

-- S'il en tait ainsi, rpliqua M. Witherden, j'eusse choisi un
moment plus opportun pour vous faire cette communication.
Permettez-moi de vous dire d'abord que mes amis, qui sont venus
ici aujourd'hui, ne connaissent nullement cette affaire, et que
leur empressement  votre gard a t tout spontan et
compltement sans arrire-pense. Cela doit vous rassurer et vous
disposer parfaitement  recevoir cette nouvelle.

Dick le remercia.

Je m'tais livr  quelques recherches pour vous dcouvrir, dit
M. Witherden, et j'tais bien loin de m'attendre  vous trouver
dans des circonstances semblables  celles qui nous ont runis.
Vous tes le neveu de Rbecca Swiveller, vieille demoiselle qui
habitait Cheselbourne, dans le Dorsetshire, et qui y est dcde.

-- Dcde! s'cria Richard.

-- Dcde. Si vous vous tiez conduit autrement avec votre tante,
vous fussiez entr en pleine possession, le testament le dit, et
je n'ai aucune raison d'en douter, de vingt-cinq mille livres[3].
Quoi qu'il en soit, elle vous a lgu une rente annuelle de cent
cinquante livres[4]; c'est beaucoup moins sans doute, cependant je
crois devoir vous en faire mon compliment.

-- Monsieur, dit Richard sanglotant et riant  la fois, comment
donc? mais avec plaisir. Dieu merci, nous allons faire une savante
de la pauvre marquise! Elle va porter des robes de soie, elle va
avoir plus d'argent qu'il ne lui en faut, aussi vrai que j'espre
bien quitter ce lit maudit.




CHAPITRE XXX.


Ignorant les faits que nous avons exposs fidlement dans le
chapitre qui prcde, et ne se doutant pas le moins du monde de la
mine qui s'tait creuse sous ses pieds, car pour viter tout
soupon de sa part on avait, dans toutes les dmarches, gard le
plus profond secret, M. Quilp demeurait enferm dans son ermitage,
et jouissait doucement et en toute scurit du rsultat de ses
machinations. Absorb par des chiffres et des comptes, occupation
que favorisaient le silence et la solitude de sa retraite, il y
avait deux jours entiers qu'il n'tait pas sorti de sa tanire. Le
troisime jour le trouva plus appliqu que jamais au travail et
peu dispos  mettre le pied dehors.

C'tait le lendemain mme des aveux de M. Brass, et par consquent
le jour o M. Quilp devait se voir menac dans sa libert, et
brusquement inform de certains faits assez dsagrables auxquels
il ne s'attendait gure. Mais, comme il n'avait aucun
pressentiment du nuage suspendu au-dessus de sa maison, il tait
dans son tat habituel de gaiet; et quand il trouvait qu'il avait
fait assez de besogne, au point de vue de sa sant et de sa belle
humeur qu'il fallait mnager, il variait ses occupations monotones
par un petit cri, ou par un hurlement, ou par tout autre
dlassement innocent de mme nature.

Il tait servi, selon l'ordinaire, par Tom Scott, accroupi auprs
du feu comme un crapaud, et saisissant le moment o son matre
avait le dos tourn pour imiter ses grimaces avec une affreuse
exactitude. La grosse tte de bois n'avait pas encore disparu;
elle figurait toujours  son ancienne place. Horriblement brle 
force d'avoir reu des coups de tisonnier tout rouge, orne en
outre d'un norme clou que le nain lui avait enfonc dans le nez,
elle souriait cependant encore avec ceux de ses traits qui taient
le moins lacrs, et semblait, comme un hardi martyr, dfier son
bourreau et provoquer ses nouveaux outrages.

Dans les quartiers les plus levs et les plus beaux de la ville,
le jour tait humide, sombre, froid et triste: mais dans cet
endroit bas et marcageux, le brouillard tendait sur tous les
coins et recoins un voile pais d'obscurit. On n'y voyait point 
deux pas de distance. Les lumires et les feux de signaux allums
sur le fleuve taient impuissants  vaincre ces tnbres; et
s'tait le froid vif et pntrant qui rgnait dans l'air, n'tait
le cri d'alarme de quelque batelier effar qui se reposait sur ses
rames en essayant de s'orienter, on et pu croire que le fleuve
lui-mme tait  quelques milles de l.

Quoique le brouillard tombt lentement, il tait trs-incommode.
Il perait les fourrures et les vtements les plus pais. Il
semblait pntrer les passants grelottants jusque dans la moelle
des os, pour les torturer de froid et de souffrance. Tout tait
humide et gluant. La flamme ardente pouvait seule le braver de ses
joyeuses tincelles. C'tait un jour  rester chez soi, accroupis
autour du foyer, en se racontant mutuellement l'histoire des
voyageurs qui, par un temps semblable, se sont gars dans les
bruyres et les marcages, et  savourer plus que jamais les
dlices d'un tre brlant.

On sait que le got favori du nain tait d'avoir son coin du feu 
lui tout seul, et, s'il se sentait d'humeur  se rgaler, de
s'empiffrer aussi tout seul. Plus sensible que jamais, ce jour-l,
au plaisir de s'tablir confortablement dans son intrieur, il
ordonna  Tom Scott de bourrer de charbon le petit pole, et
renvoyant le travail  un autre jour, il se dtermina  se donner
du bon temps.

 cette fin, il alluma des chandelles neuves et amoncela le
combustible sur son feu. Puis, ayant dn avec un bifteck qu'il
fit rtir lui-mme, sans plus d'apprt que les sauvages et les
cannibales, il se prpara un grand bol de punch brlant, alluma sa
pipe et s'assit pour passer agrablement sa soire.

En ce moment, un coup frapp timidement  la porte de la cabine
attira son attention. Il attendit que le coup et t rpt deux
ou trois fois; alors il ouvrit doucement sa petite fentre, et y
passant la tte, demanda:

Qui est l?

-- Ce n'est que moi, Quilp, rpondit une voix de femme.

-- Ce n'est que vous!... cria le nain allongeant le cou afin de
mieux apercevoir son visiteur. Qui vous amne ici, coquine? Osez-
vous bien approcher du manoir de l'ogre?

-- Je suis venue vous apporter des nouvelles, rpondit mistress
Quilp. Ne vous fchez pas contre moi.

-- Sont-ce de bonnes nouvelles, d'agrables nouvelles, des
nouvelles  bondir de joie et  faire claquer ses doigts? La chre
vieille dame serait-elle morte?

-- J'ignore quelles sont ces nouvelles, et si elles sont bonnes ou
mauvaises.

-- Alors la vieille dame est encore vivante, et il ne s'agit pas
d'elle. Retournez au logis, petit hibou, retournez au logis.

-- Je vous apporte une lettre, dit la douce petite femme.

-- Jetez-la par la croise et passez votre chemin, cria Quilp;
sinon, je sors, et si je vous attrape...

-- Je vous en prie, Quilp, coutez-moi, dit la jeune femme d'un
ton humble et les larmes aux yeux. Je vous en prie!

-- Parlez donc! grogna le nain avec une grimace malicieuse Faites
vite surtout. Allons, parlerez-vous?

-- Cette lettre, dit mistress Quilp tremblante, a t apporte
dans l'aprs-midi  la maison, par un commissionnaire qui a dit ne
pas savoir de quelle part elle venait, mais qu'on lui avait
enjoint de nous la laisser avec force recommandations de vous la
porter tout de suite, vu qu'elle tait de la plus haute
importance. Mais, ajouta-t-elle comme son mari tendait la main
pour saisir la lettre, veuillez me laisser entrer chez vous. Vous
ne savez pas comme je suis mouille et gele, car je me suis
gare bien des fois avant d'arriver jusqu'ici  travers cet pais
brouillard. Laissez-moi me scher cinq minutes  votre feu. Je
partirai aussitt que vous me l'ordonnerez, Quilp, je vous le
promets.

L'aimable poux eut un moment d'hsitation; mais pensant en lui-
mme que mistress Quilp pourrait emporter la rponse, s'il en
avait une  faire, il ferma la croise, ouvrit la porte et invita
rudement sa femme  entrer. Celle-ci obit avec empressement et
s'agenouilla devant le feu pour se rchauffer les mains, aprs
avoir remis au nain un petit paquet.

Que je suis donc content de vous voir mouille comme a, dit
Quilp en lui arrachant la lettre des mains et dirigeant sur sa
femme des yeux louches; quel plaisir de vous voir gele! Quel
bonheur que vous vous soyez perdue en route! C'est une vraie
jouissance de voir comme vos yeux sont rouges  force de pleurer,
et je me sens dilater le coeur de voir votre petit nez violet de
froid comme une pomme de terre.

-- Quilp!... s'cria la jeune femme en sanglotant, que vous tes
cruel!...

-- Eh bien! elle croyait donc que j'tais mort! dit le nain
plissant son visage en une foule de grimaces plus extraordinaires
les unes que les autres. Elle croyait donc qu'elle allait avoir
tout mon argent pour se remarier  quelque galant de son got? Ah!
ah! ah! elle croyait a!

Ces reproches ne furent suivis d'aucune rponse de la pauvre
petite femme. Elle restait agenouille, chauffant ses mains en
pleurant, ce qui charmait M. Quilp. Mais, tandis qu'il la
contemplait, tout panoui de joie, il vint  remarquer que Tom
Scott paraissait aussi s'amuser beaucoup de son ct. Comme il ne
se souciait pas d'associer  son plaisir ce prsomptueux
compagnon, le nain se lana sur lui, le saisit au collet, le
trana jusqu' la porte et, aprs une courte lutte, l'envoya d'un
coup de pied dans la cour. En retour de cette marque d'attention,
Tom se planta immdiatement sur ses mains et courut ainsi jusqu'
la croise; l, si l'on peut admettre cette expression, il regarda
avec ses souliers par la fentre: tambourinant avec ses pieds
comme une _benshe_[5], du haut en bas des vitres. Naturellement,
M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir  l'invitable
tisonnier. Il s'avana doucement en faisant des dtours et se
mettant en embuscade; puis soudain, avec sa barre de fer, il
envoya  son jeune ami un ou deux compliments si peu quivoques,
que Tom Scott se sauva prcipitamment, laissant son matre
tranquille possesseur du champ de bataille.

C'est bien! dit froidement le nain.  prsent que cette petite
affaire est heureusement termine, je vais lire ma lettre. Hum!
murmura-t-il en y jetant les yeux, je connais cette criture.
C'est de la belle Sarah!...

Il ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes, crites en une
ronde lgale magnifique:

Sammy s'est laiss retourner et a rvl le secret. Tout est
connu. Vous n'avez rien de mieux  faire que de vous sauver, car
on vous cherche dj pour vous arrter. Ils sont rests
tranquilles jusqu' cette heure, parce qu'ils esprent vous
surprendre. Ne perdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon
ct. Je les dfie bien de me trouver. Si j'tais  votre place,
je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant 
B. M.

Il ne faudrait rien moins qu'une langue nouvelle pour dcrire les
divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant
cette lettre une demi-douzaine de fois: jamais on n'a rien crit,
rien lu, rien dit qui ft d'un effet plus nergique. Pendant
longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais
aprs un intervalle considrable qui tint mistress Quilp paralyse
de terreur sous les regards que lui lanait son mari, celui-ci
murmura avec un effort inou:

Si je le tenais ici! Ah! si je le tenais seulement ici!...

-- Quilp, dit-elle, qu'y a-t-il donc? Contre qui tes-vous en
colre?

-- Je le noierais! dit le nain sans s'occuper d'elle. C'est une
mort trop facile, trop prompte, trop douce, mais la rivire coule
 deux pas d'ici. Oh! si je le tenais! Tout juste pour le mener
jusqu'au bord en l'amadouant et causant avec amiti, en le prenant
par la boutonnire, en plaisantant avec lui; puis le pousser tout
 coup et l'envoyer patauger dans l'eau! On dit que les gens qui
se noient reviennent trois fois  la surface. Ah! le voir ces
trois fois et me moquer de lui, quand sa figure reviendrait comme
un bouchon de ligne  pcher, oh! quel magnifique rgal!...

-- Quilp, balbutia la jeune femme, qui se hasarda en mme temps 
lui toucher l'paule, qu'est-il donc arriv de fcheux?

Elle prouvait une telle pouvante du plaisir avec lequel Quilp
peignait les tortures qu'il et voulu infliger au procureur, qu'
peine pouvait-elle parler d'une manire intelligible.

Ce misrable chien qui n'a pas de sang dans les veines! dit Quilp
en se frottant lentement les mains et les serrant troitement, je
comptais sur sa couardise et sa servilit pour nous garantir son
silence. Oh! Brass, Brass, mon cher ami, mon bon ami, mon ami
dvou, fidle et complimenteur, si je vous tenais seulement
ici!...

Mistress Quilp, qui s'tait un peu retire  l'cart pour n'avoir
pas l'air d'couter ces aparts, essaya de nouveau de reprendre
courage et de s'approcher de lui. Elle ouvrait la bouche quand le
nain s'lana vers la porte et appela Tom Scott qui, n'ayant pas
oubli sa dernire petite leon, jugea prudent de paratre sans
retard.

Ici! dit Quilp l'attirant dans la chambre. Reconduisez-la  la
maison. Ne revenez pas ici demain, car mon comptoir sera ferm, ne
revenez plus jusqu' ce que vous ayez eu de mes nouvelles ou que
vous m'ayez vu. Vous comprenez?

Tom inclina la tte d'un air boudeur et invita mistress Quilp 
partir.

Quant  vous, dit le nain s'adressant directement  sa femme, ne
faites aucune question sur moi; pas de recherche pour me
retrouver; rien enfin qui me concerne. Je ne serai pas mort,
madame, si cela peut vous consoler. Tom aura soin de vous.

-- Mais, Quilp, qu'y a-t-il donc?... Qu'est-ce que vous projetez
de faire?... Dites-moi quelque chose de plus!...

-- Si vous ne partez pas immdiatement, s'cria le nain en la
saisissant par le bras, je dirai et ferai des choses qu'il vaut
mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.

-- Qu'est-il arriv?... demanda instamment sa femme. Oh! dites-le-
moi.

-- Oui-da!... cria le nain. Non pas. Vous tes bien curieuse. Je
vous ai dit ce que vous avez  faire. Malheur  vous si vous y
manquez, ou si vous me dsobissez, de l'paisseur d'un cheveu
seulement! Voulez-vous partir?...

-- Je pars, je pars tout de suite... Mais, ajouta la jeune femme
en tremblant, rpondez d'abord  une question, une seule. Cette
lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chre petite Nell? Il faut
que je vous fasse cette question, je le dois absolument, Quilp.
Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'en a cot de jours et
de nuits de chagrin pour avoir tromp cette enfant. J'ignore au
juste de quel mal j'ai pu tre la cause: mais qu'il soit grand ou
petit, je ne l'ai fait que pour vous, Quilp. Ma conscience me le
reproche. Rpondez-moi l-dessus seulement, je vous en prie.

Le nain exaspr ne rpondit rien; mais il se retourna et chercha
avec tant de violence son arme habituelle, que Tom Scott, mesurant
le danger, crut devoir entraner mistress Quilp de vive force et
le plus vite possible. Il tait temps: Quilp en effet, presque fou
de rage, les poursuivit jusqu' la ruelle voisine, et il et
prolong cette chasse, n'tait le sombre brouillard qui les droba
bientt  sa vue, car de moment en moment il semblait devenir plus
pais.

Voil une bonne nuit pour voyager incognito, dit Quilp comme il
s'en revenait lentement, tout essouffl de sa course. Halte-l.
Prenons garde. Nous ne sommes pas en sret ici.

Grce  sa force incroyable, il ferma les deux vieux battants de
porte qui taient profondment enfoncs dans la boue et les taya
avec de lourdes poutres. Cela fait, il secoua ses cheveux colls
sur ses yeux qu'il carquilla pour mieux voir.

La balustrade qui spare mon dbarcadre de la proprit voisine
peut tre aisment franchie, dit le nain aprs avoir pris ces
prcautions. Il y a ensuite une ruelle recule. Ce sera par l que
je passerai. Il faut un homme qui connaisse joliment son chemin
pour le trouver la nuit dans ce charmant endroit. Je ne crois pas
que j'aie  craindre de visiteurs par ce temps-l.

Rduit  la ncessit de se diriger  ttons, tant l'obscurit et
le brouillard s'taient accrus, il revint  son repaire. L, il
resta quelque temps  rver auprs du feu, puis il disposa tout
pour un prompt dpart.

Tandis qu'il runissait quelques objets de premire ncessit et
les fourrait dans ses poches, il ne cessait de se redire  voix
basse, entre ses dents, ce qu'il avait dit en achevant la lecture
de la lettre de miss Brass:

O Sampson, bonne et digne crature! Si je pouvais seulement vous
treindre! Si je pouvais seulement vous serrer dans mes bras et
vous presser les ctes! Oh! comme je les presserais si je vous
tenais l bien contre moi! quelle troite union entre nous!
Sampson, si jamais nous nous rencontrons, vous n'oublierez de
votre vie l'accueil que je vous destine, je vous en rponds.
Choisir exprs le moment o tout allait si bien pour me trahir par
pure bont d'me, par un remords de charit. Oh! si nous nous
trouvions jamais face  face dans cette chambre, matre cafard,
avec ton visage jaune comme un coing, il y en a un de nous deux
qui passerait un mauvais quart d'heure!

Ici il s'arrta; et portant  ses lvres le bol de punch, il en
absorba longuement une bonne lippe, comme si ce n'tait pour son
gosier brlant que de l'eau frache, un simple rafrachissement.
Ensuite il le posa brusquement, reprit ses prparatifs et
recommena son soliloque.

Sally!... dit-il les yeux flamboyants,  la bonne heure! Voil
une crne femme qui a du coeur, de l'nergie, des ides!... Elle
tait donc endormie ou ptrifie, qu'elle ne l'a pas poignard ou
empoisonn pour plus de sret; elle aurait d prvoir ce qui
allait arriver. Pourquoi m'avertit-elle quand il est trop tard?
Lorsqu'il tait assis dans cette chambre, l, l, avec sa face
blme, ses cheveux rouges, son sourire dgotant, pourquoi n'ai-je
pas su deviner ce qui se passait dans son me? Si j'avais connu
son secret, je le lui aurais noy dans le coeur... Ou bien, il
aurait donc fallu qu'il n'y et plus au monde de drogues pour
endormir un homme, ou de feu pour le brler!

Il but encore un coup, et, se penchant vers le feu avec un air
froce, il marmotta entre ses dents:

Et tout cela, comme tant d'autres ennuis que j'ai prouvs dans
ces derniers temps, c'est ce vieux radoteur avec sa chre enfant
qui en sont cause, deux misrables vagabonds sans feu ni lieu!
Patience! je serai encore leur mauvais gnie. Et vous, doucereux
Kit, honnte Kit, vertueux, innocent Kit, prenez garde  vous.
Quand je hais, je mords. Je vous hais et pour bonne raison, mon
digne garon; et vous triomphez ce soir, mais j'aurai mon tour,
n'ayez pas peur. Qu'est-ce que c'est que a?...

On frappait  la porte que le nain venait de fermer. On frappait
trs-fort. Puis il y eut un temps d'arrt, comme si ceux qui
frappaient s'taient interrompus pour couter. Ensuite le bruit
recommena, plus violent et plus obstin que jamais.

Si tt!... dit le nain; ils sont donc bien presss!... Je crains
fort que vous n'ayez compt sans votre hte, messieurs. Il est
heureux que tous mes prparatifs soient achevs. Sally, je vous
rends grces!

Tout en parlant il teignit sa chandelle. Dans ses efforts
imptueux pour dissimuler la vive clart du foyer, il renversa son
pole qui roula en avant et tomba avec fracas sur les charbons
ardents qu'il avait vomis dans sa chute. Une paisse obscurit
rgnait dans la chambre. Cependant le bruit qu'on faisait dehors
continuait toujours. Quilp alors se dirigea vers la porte et se
trouva en plein air.

En ce moment le bruit cessa. Il tait environ huit heures, mais
les tnbres de la nuit la plus sombre eussent t la clart de
midi en comparaison du voile de brouillard qui couvrait la terre
et empchait de rien distinguer. Quilp fit quelques pas en avant,
comme s'il pntrait dans l'orifice d'une caverne noire et bante;
mais, craignant de s'tre tromp, il changea de direction; alors
il s'arrta, ne sachant plus de quel ct tourner.

S'ils pouvaient frapper encore! dit-il s'efforant de percer du
regard l'obscurit qui l'entourait. Le bruit me guiderait. Allons
donc! frappez donc encore  la porte!

Il resta  couter attentivement, mais le bruit ne se renouvela
pas. On n'entendait rien dans cet endroit dsert, que les chiens
qui par intervalles hurlaient au loin. Ces hurlements partaient
tantt d'un ct, tantt d'un autre, et ils ne pouvaient indiquer
 Quilp sa direction; car il savait bien qu'ils venaient pour la
plupart des btiments amarrs sur le fleuve.

Si je trouvais un mur ou une palissade, dit le nain tendant ses
bras et avanant lentement, je reconnatrais par l mon chemin.
Quelle bonne et sombre nuit du diable pour tenir ici mon cher ami!
Si je pouvais seulement raliser ce voeu, a me serait bien gal
de ne plus jamais revoir le jour!...

Comme ce dernier mot passait sur ses lvres, Quilp chancela et
tomba... Un moment aprs, il se dbattait contre l'eau noire et
glace.

Au milieu du bourdonnement qui se faisait dans ses oreilles, il
put entendre les coups retentir encore  la porte du dbarcadre,
il put entendre un cri qui s'leva ensuite, il put reconnatre la
voix. Dans la lutte qu'il soutenait contre les vagues, il put
comprendre que sa femme et Tom Scott, s'tant gars, taient
revenus au point mme de leur dpart, qu'ils taient tout prs de
l'endroit o il se noyait, mais sans pouvoir faire le moindre
effort pour le sauver, puisqu'il avait lui-mme ferm toute
communication. Il rpondit au cri d'appel par un hurlement qui
sembla faire trembler et vaciller les centaines de feux qui
voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent les et
agits. Vaines clameurs! La mare montait; l'eau pntra dans la
gorge du nain et emporta le corps dans son rapide courant.

Il lutta en dsespr et remonta  la surface, frappant la vague
avec ses mains, et suivant d'un regard sauvage et ardent des
formes noires qui passaient prs de lui. C'tait la coque d'un
vaisseau! Il put en toucher la surface lisse et glissante. Il jeta
encore un cri retentissant, mais l'eau plus forte que lui
l'entrana sous la quille avant qu'il pt se faire entendre; cette
fois elle n'emportait plus qu'un cadavre.

Dans ses caprices elle se fit un jouet de cette horrible pave,
tantt la meurtrissant contre des pieux gluants, tantt la cachant
dans la vase ou les hautes herbes du rivage, tantt la heurtant
pesamment sur de grosses pierres, ou la couchant sur le sable,
tantt paraissant vouloir la reprendre, et par une aspiration
puissante l'attirant en avant jusqu' ce que, lasse de cet
pouvantable jeu, elle rejeta le cadavre dans un endroit
marcageux, juste  la place infme o des pirates avaient t
autrefois pendus avec des chanes par une nuit d'hiver et laisss
 la potence pour y laisser blanchir leurs os.

Le voil donc l, tout seul. L'horizon tait embras, et l'eau qui
avait port le corps en ce lieu s'tait colore de cette subite
lumire, tandis que le nain flottait  sa surface. La maison de
bois qu'un homme vivant,  prsent cadavre abandonn, venait de
quitter tout  l'heure, n'tait plus qu'une ruine flamboyante. Un
reflet de l'incendie clairait le visage de Quilp. Ses cheveux,
qu'agitait la brise humide, se mouvaient sur sa tte comme par une
ironie de la mort, une ironie qui et rjoui le coeur de Quilp
lui-mme s'il et encore t de ce monde, et le vent de la nuit
soulevait ses habits en se jouant.




CHAPITRE XXXI.


Des chambres bien claires, de bons feux, des figures joyeuses,
la musique de voix enjoues, des paroles d'amiti et de bienvenue,
des coeurs chauds et des larmes de bonheur, quel changement chez
M. Garland! Voil pourtant les dlices vers lesquelles le pauvre
Kit prcipite ses pas. On l'attend, il le sait. Il a peur de
mourir de joie avant d'tre arriv parmi ceux qui l'aiment.

Toute la journe on l'avait prpar insensiblement  de si bonnes
nouvelles. On lui avait dit d'abord qu'il ne devait pas perdre
espoir jusqu'au lendemain. Par degrs on lui fit connatre que des
doutes s'taient levs, qu'on allait procder  une enqute, et
que peut-tre aprs cela il obtiendrait un verdict de libration.
Le soir venu, on l'avait fait entrer dans une salle o plusieurs
gentlemen taient runis. Parmi ceux-ci se trouvait au premier
rang son bon matre qui s'avana et le prit par la main. Kit
apprit alors que son innocence tait reconnue, et qu'il tait
renvoy de la plainte. Il ne put distinguer la personne qui lui
parlait, mais il se tourna du ct d'o partait la voix, et en
essayant de rpondre il tomba vanoui.

On le rappela  lui-mme; on lui dit de se contenir et de
supporter en homme la prosprit. Quelqu'un ajouta qu'il devait
penser  sa pauvre mre. Ah! c'tait parce qu'il pensait tant 
elle, que cette heureuse nouvelle l'avait ananti. On l'entoura,
on lui dit que la vrit s'tait fait jour; que partout, en ville
comme au dehors, la sympathie avait clat pour son malheur. Ce
n'tait pas l ce qui le touchait; sa pense ne s'tendait pas au
del de la maison. Barbe avait-elle eu connaissance de tout ce qui
s'tait pass? Qu'avait-elle dit? Que lui avait-on dit? Il n'avait
pas d'autre parole.

On lui fit boire un peu de vin. On lui adressa quelques mots
affectueux jusqu' ce qu'il ft remis; alors il put entendre
distinctement et remercier ses protecteurs.

Il tait libre de partir. M. Garland mit l'avis d'emmener Kit,
maintenant qu'il se sentait beaucoup mieux. Les gentlemen
l'entourrent et lui pressrent les mains. Il leur exprima toute
sa reconnaissance pour l'intrt qu'ils lui avaient tmoign et
pour les bonnes promesses qu'ils lui faisaient; mais cette fois
encore il fut impuissant  parler, et il lui et t bien
difficile de marcher s'il ne se ft appuy sur le bras de son
matre.

Comme on traversait les sombres couloirs, on rencontra quelques
employs de la prison qui attendaient Kit pour le fliciter dans
leur rude langage sur sa mise en libert. Le lecteur de journal
tait de ce nombre: mais ses compliments, loin de partir du coeur,
avaient quelque chose de morose. Il semblait considrer Kit comme
un intrus, comme un intrigant qui, sous de faux prtextes, avait
obtenu son admission dans la prison et joui d'un privilge auquel
il n'avait pas droit.

C'est, pensait-il, un excellent jeune homme; mais il n'avait pas
affaire ici, et le plus tt qu'il en sortira sera le mieux.

La dernire porte se ferma derrire Kit et ses amis. Ils avaient
franchi le mur extrieur et se trouvaient en plein air, dans la
rue dont il s'tait si souvent retrac l'image, qu'il avait si
souvent rve lorsqu'il tait enferm entre ces noires murailles.
La rue lui sembla plus large, plus anime qu'autrefois. La nuit
tait triste, et cependant combien  ses yeux elle parut vive et
gaie!

Un des gentlemen, en prenant cong de Kit, lui glissa de l'argent
dans la main. Kit ne le compta point: mais  peine eut-on dpass
le tronc destin aux prisonniers pauvres, que le jeune homme y
courut dposer l'argent qu'on venait de lui donner.

M. Garland avait dans une rue voisine une voiture qui l'attendait.
Il y fit monter Kit auprs de lui, et ordonna au cocher de le
conduire  la maison. La voiture ne put d'abord marcher qu'au pas,
prcde de torches pour l'clairer, tant le brouillard tait
intense: mais quand on eut franchi la rivire et laiss en arrire
les quartiers de la ville proprement dite, on n'eut plus  prendre
ces prcautions, et l'on alla plus vite. Le galop mme semblait
trop lent  l'impatient Kit, press d'arriver au terme du voyage;
ce ne fut que lorsqu'ils furent prs de l'atteindre, qu'il pria le
cocher d'aller plus lentement, et, quand il verrait la maison, de
s'arrter seulement une minute ou deux pour lui laisser le temps
de respirer.

Mais ce n'tait pas le moment de s'arrter. Le vieux gentleman
leva la voix; les chevaux htrent leur pas, franchirent la
grille du jardin, et une minute aprs stationnrent  la porte. 
l'intrieur de la maison retentit un grand bruit de voix et de
pieds. La porte s'ouvrit. Kit se prcipita... Il tait dans les
bras de sa mre.

Il y avait l aussi l'excellente mre de Barbe, qui tenait le
petit nourrisson dont elle ne s'tait pas spare depuis le triste
jour o l'on pouvait si peu esprer une telle joie. La pauvre
femme! Elle versait toutes ses larmes et sanglotait comme jamais
femme n'a sanglot; puis il y avait la petite Barbe, pauvre petite
Barbe, toute maigrie et toute ple, et cependant si jolie
toujours! Elle tremblait comme la feuille et s'appuyait contre la
muraille. Il y avait mistress Garland, plus affable et plus
bienveillante que jamais, et qui, dans son motion, se sentait
dfaillante et prte  tomber sans que personne songet  la
soutenir; puis M. Abel, qui frottait vivement son nez et voulait
embrasser tout le monde; puis le gentleman qui tournait autour
d'eux tous sans s'arrter un moment; enfin il y avait le bon, le
cher, l'affectueux petit Jacob, assis tout seul au bas de
l'escalier, avec ses mains poses sur ses genoux comme un vieux
bonhomme, criant  faire trembler sans que personne s'occupt de
lui: tous et chacun heureux au del de leurs souhaits et faisant
ensemble ou  part mille espces de folies  la fois.

Mme aprs qu'ils commencrent  calmer ce fortun dlire, et
qu'ils purent ressaisir la parole et le sourire, Barbe, cette
douce, gentille et folle petite Barbe, disparut soudainement, et
on s'aperut qu'elle venait de tomber en pmoison dans le parloir
voisin; que de la pmoison elle tait tombe en une attaque de
nerfs, et retombe de cette attaque de nerfs en une nouvelle
pmoison; son tat tait tellement grave, qu'en dpit d'une
quantit considrable de vinaigre et d'eau froide,  peine finit-
elle par se sentir  la fin un peu mieux qu'elle n'tait d'abord.
Alors la mre de Kit s'approcha demandant  son fils s'il ne
voulait pas entrer voir Barbe et lui dire un mot: Oh! oui, dit-
il, et il entra. Et il dit d'une voix amicale:

Barbe!

Et la mre de Barbe dit  sa fille: Ce n'est que Kit.

Et Barbe dit, les yeux ferms tout ce temps:

Oh! vraiment, est-ce bien lui?

Et la mre de Barbe dit: Certainement, ma chre; il n'y a plus
rien  craindre  prsent.

Et comme pour donner une preuve de plus qu'il tait sain et sauf,
Kit lui adressa de nouveau la parole, et alors Barbe tomba dans un
nouvel accs d'hilarit suivi d'un nouveau dluge de pleurs, et
alors la mre de Barbe et la mre de Kit sanglotrent dans les
bras l'une de l'autre, tout en la grondant d'en faire autant, mais
c'tait seulement pour lui rendre le plus tt possible l'usage de
ses sens. En matrones exprimentes, habiles  reconnatre les
premiers symptmes propices du retour de Barbe  la sant, elles
consolrent Kit en l'assurant qu'elle allait bien maintenant, et
le renvoyrent d'o il tait venu.

Justement en rentrant dans la chambre voisine, qu'est-ce qu'il
voit? Des carafes pleines de vin et toutes sortes de bonnes choses
aussi splendides que si Kit et ses amis taient des gens de la
plus haute vole. Le petit Jacob, avec une incroyable activit,
tombait, comme on dit,  pieds joints, sur un baba de mnage; il
ne quittait pas des yeux les figues et les oranges qui devaient
suivre, et vous pouvez penser s'il faisait bon usage de son temps.
Kit ne fut pas plutt entr, que le gentleman (jamais il n'y eut
gentleman aussi affair) remplit les verres, quels verres!
jusqu'au bord, porta sa sant et lui dit:

Tant que je vivrai, vous ne manquerez jamais d'un ami.

M. Garland fit de mme, de mme mistress Garland, de mme M. Abel.
Mais ce n'tait pas assez de tant d'honneur et de distinction: car
le gentleman tira de sa poche une grosse montre d'argent, qui
allait bien,  une demi-seconde prs, et sur le botier de
laquelle tait grav le nom de Kit avec des enjolivements tout
autour; bref, c'tait la montre de Kit, une montre achete exprs
pour lui et qui lui fut offerte sance tenante. Vous pouvez tre
certain que M. et mistress Garland ne purent s'empcher de donner
 entendre qu'ils avaient, eux aussi, leur prsent en rserve, et
que M. Abel dit clairement qu'il avait galement le sien, et que
Kit fut le plus heureux des heureux mortels de ce monde.

Mais il y a encore un ami que Kit n'a pas revu, et comme ledit
ami, en sa qualit de quadrupde, avec ses souliers ferrs, ne
pouvait tre convenablement admis dans le cercle de famille, Kit
saisit la premire occasion favorable pour s'clipser et se rendre
en toute hte  l'curie. Au moment mme o le jeune homme posait
sa main sur le loquet, le poney le salua du plus bruyant
hennissement que puisse faire entendre un poney. Lorsque Kit
franchit le seuil de la porte, Whisker cabriola le long de sa
demeure o il tait en pleine libert, car il n'et pas support
l'injure d'un licou, pour lui souhaiter la bienvenue  sa manire
folle; et lorsque Kit se mit  le caresser et lui donner de
petites tapes, le poney frotta son nez contre l'habit de Kit, et
le caressa plus tendrement que jamais poney n'a caress un homme.
Ce fut le bouquet de cette vive et chaleureuse rception, et Kit
enlaa de son bras le cou de Whisker pour le presser contre sa
poitrine.

Mais expliquez-moi par quel hasard Barbe se trouve  l'curie. Ah!
qu'elle tait redevenue jolie! Je parie qu'elle tait alle donner
un coup d'oeil  son miroir depuis qu'elle avait repris l'usage de
ses sens. Mais enfin comment se fit-il que de tous les endroits du
monde ce fut l'curie qu'elle choisit pour y venir? Voici
l'explication du mystre: depuis que Kit tait parti, le poney
n'avait voulu recevoir sa nourriture de personne que de Barbe, et
Barbe, vous comprenez, ne se doutant pas que Christophe ft l, et
voulant s'assurer si tout tait en ordre, l'avait rejoint sans le
savoir. Comme elle rougit, la petite Barbe!

Peut-tre que Kit avait suffisamment caress le poney; peut-tre
aussi qu'il y avait  caresser mieux qu'un poney, que vingt
poneys. Tout ce que je sais, c'est qu'il laissa aussitt Whisker
pour Barbe...

J'espre que vous allez mieux, dit-il.

-- Oui. Beaucoup mieux. J'ai peur (et ici Barbe baissa les yeux et
rougit plus encore), j'ai peur que vous ne m'ayez trouve bien
ridicule.

-- Pas du tout, dit Kit.

-- Ah! tant mieux! dit Barbe avec une petite toux; hem! la plus
petite toux possible, quoi! pas plus que a, hem!

Quel discret poney quand il lui plaisait d'tre discret! Le voil
aussi tranquille que s'il tait de marbre. Il a l'air un peu
farceur  regarder de ct; mais ce n'est pas nouveau: il a
toujours l'air farceur.

 peine, Barbe, si nous avons eu le temps de nous serrer la
main, dit Kit.

Barbe lui tendit la main. Mais en vrit elle tremblait! Est-elle
sotte, cette Barbe, d'avoir peur comme a! quand on est  la
distance d'une longueur de bras, pourtant! Il est vrai qu'une
longueur de bras, ce n'est pas grand'chose, et puis le bras de
Barbe n'tait pas bien long, et d'ailleurs, elle ne le tenait pas
tout droit, mais elle le pliait un peu. Kit tait si prs d'elle,
quand leurs mains se pressrent, qu'il put apercevoir une toute
petite larme qui tremblait encore au bout d'un cil. Il tait
naturel qu'il examint cela de plus prs, sans en rien dire 
Barbe. Il tait naturel aussi que Barbe levt ses yeux sans se
douter de cet examen et rencontrt les siens. Mais tait-il aussi
naturel qu'en ce moment et sans la moindre prmditation Kit
embrasst Barbe? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien,
c'est qu'il l'embrassa.

Fi donc! s'cria Barbe.

Mais elle le laissa recommencer. Il l'et mme embrasse jusqu'
trois fois si le poney ne se ft avis de ruer et de secouer la
tte comme dans un transport subit de folle joie. Barbe, effraye,
s'enfuit, nais elle n'alla pas tout droit l o se trouvaient sa
mre et mistress Nubbles, de peur qu'elles n'eussent l'ide de
remarquer comme elle avait les joues rouges, et de la questionner
l-dessus. O la maligne petite Barbe!

Quand les premiers transports de tout le monde furent passs,
lorsque Kit et sa mre, Barbe et sa mre, avec le petit Jacob et
le poupon, eurent soup, sans se presser, car ils fussent
volontiers rests ensemble la nuit entire, M. Garland appela Kit,
et le menant  part dans une salle o ils taient tout seuls il
lui annona qu'il avait  lui faire une communication qui le
surprendrait trangement. Kit parut si inquiet et devint si ple-
en entendant ces paroles, que le vieux gentleman s'empressa
d'ajouter que cette surprise serait d'une nature agrable, et il
lui demanda s'il serait prt le lendemain matin pour entreprendre
un voyage.

Un voyage, monsieur?... s'cria Kit.

-- Oui, en ma compagnie et celle de mon ami qui est  ct.
Devinez-vous le motif de ce voyage?

Kit devint plus ple encore et secoua la tte comme s'il ne s'en
doutait pas.

Oh! que si, je suis sr que vous le devinez dj, lui dit son
matre. Essayez.

Kit murmura quelques mots vagues et inintelligibles. Cependant il
dit distinctement: Miss Nell! Il le dit trois ou quatre fois, et
chaque fois il secouait la tte, comme s'il et voulu ajouter:
Mais non, ce n'est pas a.

Mais M. Garland, au lieu de lui dire: Essayez, puisque Kit avait
satisfait  sa question, dit trs-srieusement qu'il avait devin
juste.

Le lieu de leur retraite est enfin dcouvert, poursuivit-il. Tel
est le but de notre voyage.

Kit multiplia en tremblant des questions comme celles-ci: O tait
le lieu de leur retraite? Comment l'avait-on dcouvert? Depuis
quand? Miss Nell tait-elle bien portante? tait-elle heureuse?

Nous savons qu'elle est heureuse, dit M. Garland. Bien portante,
je... je pense qu'elle ne tardera pas  l'tre. Elle a t faible
et souffrante,  ce qu'on m'a dit; mais elle tait mieux, d'aprs
les nouvelles que j'ai reues ce matin, et l'on tait plein
d'espoir. Asseyez-vous, que je vous dise le reste.

Osant  peine respirer, Kit obit  son matre. M. Garland lui
raconta alors qu'il avait un frre, dont il devait se souvenir
d'avoir entendu parler dans la famille et dont le portrait, fait
au temps de sa jeunesse, ornait la plus belle pice de la maison;
que ce frre avait vcu depuis longues annes  la campagne,
auprs d'un vieux desservant son ami d'enfance; que tout en
s'aimant comme doivent s'aimer deux frres, ils ne s'taient pas
revus dans tout ce laps de temps, et n'avaient communiqu entre
eux que par des lettres crites  d'assez longs intervalles; qu'en
attendant toujours l'poque o ils pourraient encore se presser la
main, ils laissaient s'couler le prsent, selon l'usage des
hommes, et l'avenir devenir lui-mme le pass; que son frre, dont
le caractre tait trs-doux, trs-tranquille, trs-rserv, comme
celui de M. Abel, avait gagn l'affection des pauvres gens parmi
lesquels il vivait et qui vnraient le vieux bachelier (c'tait
son sobriquet) et prouvaient tous les jours les effets de sa
charit et de sa bienveillance; qu'il avait fallu bien du temps et
des annes pour connatre toutes ces petites circonstances, car le
vieux bachelier tait de ceux dont la bont fuit le grand jour et
qui prouvent plus de plaisir  dcouvrir et vanter les vertus des
autres qu' emboucher la trompette pour prconiser les leurs,
fussent-elles plus grandes. M. Garland ajouta que c'tait pour
cela que son frre lui parlait rarement de ses amis du village;
que cependant deux de ces derniers, une enfant et un vieillard
auquel il s'tait fortement attach, lui avaient tellement t au
coeur que, dans une lettre date de ces derniers jours, il s'tait
tendu sur leur compte, depuis le commencement jusqu' la fin, et
avait donn sur l'histoire de leur vie errante et de leur
tendresse mutuelle des dtails si touchants, que cette lettre
avait fait couler les larmes de toute la famille.  cette lecture,
M. Garland avait t amen tout de suite  penser que l'enfant et
le vieillard devaient tre ces deux infortuns fugitifs qu'on
avait tant cherchs, et que le ciel les avait confis aux soins de
son frre. Il avait en consquence crit pour obtenir de nouvelles
informations qui ne laissassent subsister aucun doute: le matin
mme, la rponse tait arrive; elle avait confirm les premires
conjectures. Telle tait la cause du projet de voyage qu'on devait
excuter ds le lendemain.

Cependant, ajouta le vieux gentleman en se levant et posant la
main sur l'paule de Kit, vous devez avoir grand besoin de repos;
car une journe comme celle-ci est faite pour briser les forces de
l'homme le plus robuste. Bonne nuit, et puisse le ciel donner 
notre voyage une heureuse fin!




CHAPITRE XXXII.


Kit ne fit pas le paresseux le lendemain matin. Il sauta  bas du
lit avant le jour et commena  se prparer pour l'expdition tant
dsire. Agit  la fois par les vnements de la veille et par la
nouvelle inattendue qu'il avait reue le soir, il n'avait gure
got de sommeil durant les longues heures d'une nuit d'hiver; des
rves sinistres qui avaient assig son chevet l'avaient tellement
fatigu, que ce fut pour lui un repos de se trouver debout sur ses
pieds.

Mais, quand c'et t le commencement de quelque grand travail,
comme ceux d'Hercule, avec Nelly pour but, quand c'et t le
dpart pour quelque voyage de longue haleine,  pied mme, dans
cette saison rigoureuse, condamn  toutes les privations, entour
de tous les genres d'obstacles, menac de mille peines, de mille
fatigues, de mille souffrances; quand c'et t l'aurore d'un
grand jour d'entreprise laborieuse, capable de mettre  l'preuve
toutes les ressources de sa fermet, de son courage et de sa
patience, qu'on lui laisst voir seulement en perspective la
chance de le terminer heureusement par la satisfaction et le
bonheur de Nell, Kit n'aurait pas dploy moins de zle, il
n'aurait pas montr moins d'impatience et d'ardeur.

Il n'y avait pas que lui qui ft veill et sur pied. Un quart
d'heure aprs, toute la maison tait en mouvement. Chacun tait
affair, chacun voulait contribuer pour sa part  hter les
prparatifs. Le gentleman, il est vrai, ne pouvait gure rien
faire par lui-mme; mais il exerait une surveillance gnrale, et
peut-tre n'y avait-il personne qui se donnt autant de mouvement.
Il ne fallut pas longtemps pour arranger les bagages; tout tait
prt ds le point du jour. Alors Kit commena  regretter qu'on
et t aussi vite, car la chaise de poste qui avait t loue
d'avance ne devait arriver qu' neuf heures; et d'ici l, il n'y
avait que le djeuner pour remplir l'attente d'une heure et demie.

Oui, mais Barbe? Il ne faut pas l'oublier. Barbe avait fort 
faire; mais tant mieux, aprs tout, Kit pourrait l'aider, et
c'tait bien la manire la plus agrable de tuer le temps. Barbe
ne fit aucune objection  cet arrangement; et Kit, poursuivant
l'ide qui la veille au soir lui tait venue si subitement,
commena  se douter que srement Barbe l'aimait et que srement
il aimait Barbe.

Barbe, de son ct, s'il faut dire la vrit, comme on doit
toujours la dire, Barbe semblait, de toutes les personnes de la
maison, celle qui s'associait avec le moins de plaisir  tout ce
mouvement; et Kit, dans l'expansion de son coeur, lui ayant fait
connatre tout son ravissement, toute sa joie, Barbe devint encore
plus abattue et parut voir avec moins de plaisir que jamais le
voyage projet.

Vous n'tes pas plutt de retour au logis, Christophe, dit Barbe
du ton le plus insouciant du monde, vous n'tes pas plutt de
retour au logis, que vous voil tout content de partir.

-- Ah! mais vous savez pourquoi? rpondit Kit. Pour ramener miss
Nell! pour la revoir! Songez donc!... et puis, a me fait tant de
plaisir de penser que vous aussi vous allez la voir enfin, Barbe!

La jeune fille ne dit pas absolument qu'elle n'y trouverait pas un
grand plaisir; mais elle exprima si parfaitement par un petit
mouvement de tte ce qu'il y avait dans son coeur, que Kit en fut
tout dconcert et se demanda, simple comme il tait, pourquoi
elle tmoignait tant de froideur.

Vous verrez, dit-il en se frottant les mains, si elle n'a pas la
plus douce, la plus jolie figure que vous ayez jamais aperue. Je
suis bien sr que vous le direz comme moi.

Barbe secoua de nouveau la tte.

Qu'y a-t-il donc, Barbe? dit Kit.

-- Rien, s'cria Barbe.

Et Barbe fit la moue, pas de ces moues qui enlaidissent, mais une
jolie petite moue qui fit encore mieux voir le vermeil de ses
lvres couleur de cerise.

Il n'y a pas d'cole o l'lve fasse de progrs plus rapides que
celle o Kit avait pris son premier grade en donnant un baiser 
Barbe. Il comprit la pense de Barbe; il sut tout de suite sa
leon par coeur; Barbe tait le livre; il le lut tout couramment
comme si les pages en taient imprimes.

Barbe, dit Kit, vous n'tes pas fche contre moi?

Oh! mon Dieu! non. Pourquoi Barbe serait-elle fche? Quel droit
avait-elle d'tre fche? Et puis, qu'est-ce que cela faisait
qu'elle ft fche ou non? Qui est-ce qui faisait attention 
_elle_?

Moi, dit Kit; moi naturellement.

Barbe dit qu'elle ne savait pas pourquoi c'tait lui
naturellement.

Kit rpondit qu'elle devait pourtant le savoir; qu'elle n'avait
qu' y penser un peu.

Certainement oui, elle voulait bien y penser un peu. Mais a
n'empche pas qu'elle ne voyait pas pourquoi c'tait lui
naturellement. Elle ne comprenait pas ce que Christophe entendait
par l. D'ailleurs, elle tait sre qu'on avait besoin d'elle en
haut, et elle tait oblige de monter.

Non, Barbe, dit Kit la retenant doucement, sparons-nous bons
amis. Dans mes chagrins, je n'ai cess de songer  vous. J'eusse
t, sans vous, bien plus malheureux encore que je ne l'ai t.

Bont cleste! que Barbe tait jolie avec la rougeur qui colora
son visage, toute tremblante comme un petit oiseau qui se
recoquille!

Sur mon honneur, je vous dis la vrit, continua Kit avec
chaleur, mais je ne la dis pas aussi fortement que je le voudrais.
Si je dsire que vous ayez quelque satisfaction  voir miss Nell,
c'est seulement parce que je serais content si vous aimiez ce que
j'aime. Voil tout. Quant  elle, Barbe, je mourrais volontiers
pour lui rendre service; mais vous en feriez autant si vous la
connaissiez comme je la connais, j'en suis bien sr.

Barbe fut touche, elle eut regret de s'tre montre si
indiffrente.

Voyez-vous, reprit Kit, je me suis habitu  parler d'elle, 
penser  elle absolument comme si elle tait devenue un ange. Au
moment o je m'apprte  la revoir, je me rappelle comme elle
souriait, comme elle tait contente lorsque j'arrivais, comme elle
me tendait la main et disait: Voil mon vieux Kit! ou quelque
chose comme a. Je pense au plaisir de la voir heureuse, avec des
amis autour d'elle, traite comme elle le mrite, comme elle doit
l'tre. Mais moi, je ne me considre que comme son ancien
serviteur, comme un garon qui a chri en elle son aimable, bonne
et gentille matresse, et qui se serait mis au feu pour la servir
et qui s'y mettrait encore, oui, encore. D'abord, je n'ai pu
m'empcher de craindre que, si elle revenait avec des amis auprs
d'elle, elle n'et oubli ou rougi d'avoir connu un humble garon
comme moi, et qu'ainsi elle ne me parlt froidement, ce qui
m'aurait perc jusqu'au fond du coeur plus que je ne saurais le
dire, Barbe. Mais en y songeant de nouveau, j'ai rflchi que
srement je lui faisais injure: j'ai donc pris le dessus, esprant
bien la trouver telle qu'elle tait toujours autrefois. Cette
esprance, ce souvenir m'ont anim du dsir de lui plaire, et de
me montrer  ses yeux tel que je voudrais tre toujours comme si
j'tais encore  son service. Si je trouve du plaisir  penser
tout a, et la vrit est que j'en prouve beaucoup, c'est  elle
encore que j'en suis redevable; je l'en aime et je l'en honore
d'autant plus. Voil l'honnte et exacte vrit, chre Barbe; sur
ma parole, voil tout.

La petite Barbe n'tait ni entte ni capricieuse; et comme elle
se sentit pleine de remords, elle fondit tout bonnement en larmes.
Nous n'avons pas  rechercher o cette conversation et pu les
conduire en se prolongeant: car en ce moment on entendit les roues
de la chaise de poste, puis la sonnette retentit  la porte du
jardin, et aussitt toute la maison fut en rumeur. Si l'on s'tait
engourdi un peu, il y eut alors un redoublement de vie et
d'nergie.

En mme temps que la voiture de voyage, M. Chukster arriva en
fiacre. Il tait porteur de certains papiers et de fonds
supplmentaires pour le gentleman,  qui il les remit. Ce devoir
accompli, M. Chukster prsenta ses devoirs  la famille; puis se
rconfortant par un bon djeuner qu'il fit debout, en
pripatticien, il assista avec une indiffrence parfaite au
chargement de la chaise de poste.

Le _snob_ est de la partie,  ce que je vois, monsieur? dit-il 
M. Abel Garland. Je croyais que la dernire fois on ne l'avait pas
emmen, parce qu'on avait lieu de craindre que sa prsence ne ft
pas trs-agrable au vieux buffle.

--  qui, monsieur? demanda M. Abel.

-- Au vieux gentleman, rpondit M. Chukster un peu interdit.

-- Notre client prfre l'emmener, dit schement M. Abel. Il n'y a
plus de ces prcautions-l  prendre avec eux: les liens de
parent qui existent entre mon pre et une personne qui a toute
leur confiance, seront une garantie suffisante de la nature
amicale de cette excursion.

-- Ah! pensa M. Chukster regardant par la fentre, tout le monde
except moi. Un _snob_ passe avant moi!  la bonne heure. Il n'a
pas pris,  ce qu'il parat, le billet de banque de cinq livres,
mais je n'ai pas le moindre doute qu'il ne soit toujours  la
veille de quelque chose comme a. Il y a longtemps que je l'ai dit
avant cette affaire. -- Tiens! Voil une fillette qui est
diablement gentille! Parole d'honneur, une jolie petite crature!

C'tait Barbe qui tait l'objet des remarques flatteuses de
M. Chukster. Pendant qu'elle se tenait prs de la voiture prte 
partir, ce gentleman se sentit saisi tout  coup d'un trs-vif
intrt pour la _fillette_. Il s'en alla en flnant dans un coin
du jardin, o il prit position  distance convenable pour jouer de
la prunelle. Comme c'tait un vrai Lovelace, la coqueluche du beau
sexe, et par consquent fort au courant de ces petits artifices
qui vont droit au coeur, M. Chukster prit une pose  effet: il
appuya une main sur sa hanche, et de l'autre ajusta les boucles
flottantes de sa chevelure. C'est une attitude  la mode dans les
cercles lgants, et, pour peu qu'on l'accompagne d'un gracieux
sifflement, elle a souvent, comme on sait, un succs immense.

Cependant telle est la diffrence des moeurs de la ville et de
celles de la campagne, que personne ne prit garde le moins du
monde  cette pose engageante; car toutes ces bonnes gens ne
songeaient qu' adresser leurs adieux aux voyageurs,  s'envoyer
des baisers avec la main,  agiter leurs mouchoirs, enfin  une
foule de pratiques bien moins lgantes et moins distingues que
la pose de M. Chukster. Dj le gentleman et M. Garland taient
dans la voiture, le postillon en selle, et Kit, bien envelopp
d'un manteau, bien emmitoufl, tait mont sur le sige de
derrire. Prs de la chaise de poste se tenaient mistress Garland,
M. Abel, la mre de Kit et le petit Jacob;  quelque distance, la
mre de Barbe qui portait le poupon veill Tous faisaient signe
de la tte et des bras, saluaient ou criaient Bon voyage! avec
toute l'nergie dont ils taient capables. Au bout d'une minute,
la voiture fut hors de vue; M. Chukster resta seul  son poste. Il
avait encore prsent aux yeux Kit, debout sur son sige, envoyant
de la main un adieu  Barbe, et l'image de Barbe lui renvoyant le
mme salut, _sous ses yeux, _lui Chukster, Chukster l'homme 
bonnes fortunes, Chukster, sur qui tant de belles dames avaient
laiss tomber leurs regards, du haut de leur phaton, le dimanche
 la promenade dans les parcs!

Mais il est hors de notre sujet de retracer comme quoi
M. Chukster, exaspr par ce fait monstrueux, resta l quelque
temps comme s'il avait pris racine dans le sol, protestant en lui-
mme contre Kit, ce prince des perfides, cet empereur du Mogol et
des intrigants, et comme quoi il rattacha dans sa pense cette
rvoltante circonstance  l'ancien trait d'hypocrisie du
schelling. Nous n'avons rien de mieux  faire que de suivre les
roues qui tournent, et de tenir compagnie  nos voyageurs durant
leur pnible excursion d'hiver.

C'tait par une journe d'un froid aigu; un vent violent soufflait
au visage des voyageurs et blanchissait la terre durcie en
dpouillant les arbres et les haies de la gele qui les couvrait,
et qu'il faisait tournoyer comme un tourbillon de poussire. Mais
qu'importait  Kit le mauvais temps! Il y avait mme dans ce vent
qui arrivait avec des mugissements quelque chose de libre et de
rafrachissant qui et t agrable si le souffle n'avait pas t
si fort. Tandis qu'il balayait tout sur le passage de son nuage de
glace, jetant  terre les branches sches et les feuilles
fltries, et les emportant ple-mle, il semblait  Kit qu'une
sympathie gnrale rgnait dans la nature en faveur du mme but,
et que tout y mettait le mme intrt et le mme empressement
qu'eux-mmes. Chaque bouffe semblait les pousser en avant.
Croyez-vous que ce ne ft rien que de leur livrer bataille 
chaque pas, de les forcer  livrer passage, de les vaincre l'une
aprs l'autre, de les regarder venir, ramassant toutes leurs
forces et leur furie pour les assaillir, de leur faire tte un
moment, le temps de les laisser passer en sifflant, et alors de se
donner le plaisir de se retourner pour les voir fuir par derrire,
honteux comme des vaincus, d'entendre leur rage expirante dans le
lointain, frmissant encore au travers des arbres robustes qui se
courbent devant les derniers efforts de la tempte!

Toute la journe, il neigea sans interruption. La nuit vint,
brillante et toile; mais le vent n'tait pas tomb, et le froid
tait des plus vifs. Parfois, vers la fin de ce long relais, Kit
ne pouvait s'empcher de souhaiter qu'il ft un peu plus chaud;
mais quand on s'arrtait pour changer de chevaux, et qu'il avait
battu la semelle pendant quelques minutes, pay le postillon,
veill l'autre, qu'il s'tait donn du mouvement  droite et 
gauche jusqu' ce que les chevaux fussent attels, il avait si
chaud, que le sang lui fourmillait au bout des doigts. Alors il
lui semblait qu'avec un peu moins de froid il perdrait la moiti
du plaisir et de l'honneur du voyage. L-dessus, il s'lanait
gaiement sur sa banquette, chantant aux accords joyeux des roues
qui recommenaient  tourner; et, laissant les bons citadins
dormir dans leurs lits bien chauds, il poursuivait sa course le
long de la route solitaire.

Cependant les deux gentlemen qui taient  l'intrieur, fort peu
disposs  dormir, trompaient le temps par la conversation.
Presss l'un et l'autre de la mme impatience, leur entretien
roulait souvent sur l'objet de leur expdition, sur la manire
dont elle avait t conduite, sur les esprances et les craintes
que leur en inspirait le dnoment. Des premires, ils en avaient
beaucoup; des secondes, peu, peut-tre mme aucune, au del de
cette inquitude indfinissable qui est insparable d'une
esprance subitement veille et d'une attente prolonge.

Dans un moment de repos aprs une de leurs conversations, et quand
dj la moiti de la nuit s'tait coule, le gentleman, devenu de
plus en plus silencieux et pensif, se tourna vers son compagnon et
lui dit brusquement:

tes-vous un auditeur patient?

-- Comme bien d'autres, je suppose, rpondit en souriant
M. Garland. Je puis l'tre si ce qu'on me raconte m'intresse;
dans le cas contraire, je puis faire semblant de l'tre. Pourquoi
me demandez-vous a?

-- J'ai sur les lvres un court rcit, et je vais vous mettre tout
de suite  l'preuve. C'est trs-court.

Et sans attendre une rponse, il appuya sa main sur le bras de
M. Garland et s'exprima ainsi:

Il y avait autrefois deux frres qui s'aimaient tendrement l'un
l'autre. Il existait entre leurs ges une certaine disproportion:
quelque douze ans. Peut-tre tait-ce une raison pour accrotre
leur attachement mutuel. Cependant, malgr la distance qui les
sparait, ils devinrent rivaux de bonne heure. La plus profonde,
la plus forte affection de leurs coeurs se porta sur le mme
objet.

Le plus jeune s'en aperut le premier,  diverses circonstances
qui veillrent son attention et sa vigilance. Je ne vous dirai
pas quelle douleur il prouva,  quelle agonie son me fut en
proie, quelle lutte il eut  soutenir contre lui-mme. Il avait eu
une enfance maladive. Son frre, plein de patience et d'gards au
sein de sa belle sant et de sa force, s'tait bien souvent sevr
des plaisirs qu'il aimait pour rester assis au chevet du malade,
lui racontant de vieilles histoires jusqu' ce que son visage ple
s'illumint d'un clat extraordinaire; ou pour le porter dans ses
bras jusqu' quelque lieu champtre o il veillait sur le pauvre
et triste enfant, pendant qu'il jouissait l d'une brillante
journe d't et du spectacle de la sant, partout dans la nature
alentour, except en lui-mme; en un mot, pour lui servir de
tendre et fidle garde-malade. Je ne m'tendrai pas sur tout ce
qu'il fit pour conqurir l'amour de la pauvre et faible crature;
car mon histoire n'aurait pas de fin. Mais quand arriva le temps
de la rivalit, le coeur du plus jeune frre se remplit du
souvenir de ces jours d'autrefois. Le ciel lui donna la force
d'acquitter, par les sacrifices rflchis d'une me dj mrie par
les annes, les soins donns par un lan de dvouement juvnile.
Il ne troubla point le bonheur de son frre. La vrit ne
s'chappa jamais de ses lvres; il quitta son pays, avec l'espoir
de mourir  l'tranger.

Le frre an pousa cette femme... qui depuis longtemps est dans
le ciel et lgua une fille  son mari.

Si vous avez vu quelque galerie de portraits d'une ancienne
famille, vous aurez d remarquer combien de fois la mme
physionomie, la mme figure, souvent la plus belle et la plus
simple de toutes, se perptue  vos yeux dans diverses
gnrations, et comme vous pouvez suivre  la trace la mme douce
jeune fille  travers toute une longue ligne de portraits, ne
vieillissant jamais, ne changeant jamais, comme le bon ange de la
famille, toujours l pour assister les siens  l'heure des
preuves, peut-tre pour les racheter de leurs fautes...

Dans cette fille revivait la mre. Vous pouvez juger avec quel
amour celui qui avait perdu la mre presque en l'obtenant
s'attacha  cette enfant, sa vivante image. Elle grandit; elle
devint femme, elle donna son coeur  un homme qui n'en tait pas
digne. Eh bien! son tendre pre ne put la voir s'affliger et
languir dans la peine. Il se dit que peut-tre, aprs tout, cet
homme qu'il regrettait de lui voir aimer valait mieux qu'il ne
paraissait; qu'en tout cas, il ne pourrait manquer de s'amliorer
dans la compagnie d'une telle femme. Le pauvre pre joignit leurs
mains: le mariage s'accomplit.

Le malheur qui suivit cette union, le froid abandon et les
reproches immrits, la pauvret qui vint fondre sur la maison,
les luttes de la vie quotidienne, ces luttes trop mesquines et
trop pnibles pour tre racontes, mais affreuses  traverser:
tout cela, la jeune femme le supporta comme les femmes seules
savent le supporter, dans le dvouement profond de leur coeur,
dans l'excellence de leur nature. Ses moyens d'existence taient
puiss; le pre tait rduit presque au dnment par la conduite
du gendre; et chaque jour, comme ils vivaient tous sous le mme
toit, il tait tmoin des mauvais traitements et du malheur que
subissait sa fille. Et cependant elle ne se plaignait point
d'autre chose que de n'tre point aime de son mari. Patiente et
soutenue jusqu'au bout par la force de l'affection, elle suivit 
trois semaines de distance son mari dans la tombe, lguant aux
soins de son pre deux orphelins: l'un, un fils de dix ou douze
ans; l'autre, une fille, une fille presque encore au berceau,
semblable pour sa faiblesse, pour son ge, pour ses formes et ses
traits,  ce qu'elle avait t elle-mme quand elle avait perdu sa
mre jeune encore.

Le frre an, grand-pre de ces deux orphelins, tait dsormais
un homme bris par la douleur; courb, cras dj, moins par le
poids des annes que sous la main pesante du malheur. Avec les
dbris de sa fortune il entreprit le commerce des tableaux
d'abord, puis des curiosits antiques. Il avait toujours eu, ds
l'enfance, un got dominant pour les objets de ce genre; il en
avait fait son amusement autrefois, il s'en fit alors une
ressource pour se procurer une subsistance pnible et prcaire.

Le fils en grandissant rappelait de plus en plus le caractre et
les traits de son pre; la fille tait tout le portrait de sa
mre: aussi quand le vieillard la prenait sur ses genoux et
contemplait ses doux yeux bleus, il lui semblait sortir d'un rve
douloureux et revoir sa fille redevenue enfant. Le garon dprav
ne tarda pas  se dgoter de la maison et  chercher des
compagnons qui convinssent mieux  ses gots. Le vieillard et la
petite fille demeurrent seuls ensemble.

Ce fut alors, ce fut lorsque l'amour qu'il avait eu pour deux
mortes qui avaient t l'une aprs l'autre si chres  son coeur,
se fut port tout entier sur cette petite crature; lorsque ce
visage, qu'il avait constamment devant les yeux, lui rappelait
heure par heure les changements qu'il avait observs d'anne en
anne chez les autres, les souffrances auxquelles il avait assist
et tout ce que sa propre fille avait eu  supporter; ce fut alors,
quand les dsordres d'un jeune homme dissip et endurci achevrent
l'oeuvre de ruine que le pre avait commence, et amenrent plus
d'une fois des moments de gne et mme de dtresse, ce fut alors
que le vieillard commena  se sentir poursuivi sans cesse par la
sinistre image de la pauvret, du dnment, qu'il redoutait non
pas pour lui, mais pour l'enfant. Cette ide une fois conue vint
obsder la maison comme un spectre qui la hantait jour et nuit.

Le plus jeune frre avait pendant ce temps-l visit plusieurs
contres trangres et travers la vie en plerin solitaire. On
avait injustement interprt son bannissement volontaire, mais il
avait support, non sans douleur, les reproches et les jugements
prcipits pour accomplir le sacrifice qui avait bris son coeur,
et il avait su se tenir dans l'ombre. D'ailleurs, les
communications entre lui et son frre an taient difficiles,
incertaines, souvent interrompues; toutefois elles n'taient point
brises, et ce fut avec une profonde tristesse que de lettre en
lettre il apprit tout ce que je viens de vous raconter.

Alors les rves de la jeunesse, d'une vie heureuse, heureuse,
bien que commence par le chagrin et la souffrance prmature,
l'assaillirent de nouveau plus frquemment qu'auparavant: chaque
nuit, redevenu enfant dans ses rves, il se revoyait aux cts de
son frre. Il mit le plus tt possible ordre  ses affaires,
convertit en espces tout ce qu'il possdait, et avec une fortune
suffisante pour deux, le corps tremblant, la main ouverte, le
coeur plein d'une motion dlirante, il arriva un soir  la porte
de son frre! ...

Le narrateur, dont la voix tait devenue dfaillante, s'arrta.

Je sais le reste, dit M. Garland en lui serrant la main.

-- Oui, reprit son ami aprs un moment de silence, nous pouvons
nous pargner le reste. Vous connaissez le triste rsultat de
toutes mes recherches. Lors mme qu'aprs des poursuites o j'ai
mis toute l'activit et la prudence possible, nous apprmes qu'on
les avait vus en compagnie de deux pauvres coureurs de foires, et
que plus tard nous dcouvrmes ces deux hommes, puis le lieu o
s'taient retirs le vieillard et l'enfant, eh bien! mme alors
nous arrivmes trop tard. Ah! Dieu veuille que cette fois encore
il ne soit pas trop tard!

-- Non, non, dit Garland; cette fois nous russirons.

-- Dj je l'ai cru, dj je l'ai espr; en ce moment je le crois
et je l'espre. Mais un poids cruel pse sur mon esprit, et la
tristesse qui m'obsde rsiste  l'esprance et  la raison.

-- Cela ne me surprend point, dit M. Garland; c'est la consquence
naturelle des vnements que vous venez de retracer; de ces temps
malheureux, de ce voyage pnible, et, par-dessus tout, de cette
nuit affreuse. Une nuit affreuse, en vrit!... Entendez-vous
comme le vent mugit!...




CHAPITRE XXXIII.


Le jour revint et retrouva les voyageurs en route. Depuis leur
dpart, ils avaient d s'arrter quelquefois pour prendre un peu
de nourriture; et souvent perdre du temps, surtout la nuit, pour
attendre des chevaux de relais. Hors cela, ils n'avaient fait
aucune halte. Mais le temps continuait d'tre affreux; les routes
taient souvent escarpes et difficiles. Ce n'tait qu' la nuit
qu'ils pouvaient esprer d'atteindre le but de leur excursion.

Kit, tout gonfl, tout roidi par le froid, supportait cela comme
un homme. Il avait bien assez de maintenir son sang en
circulation, de se reprsenter l'heureuse issue de cet aventureux
voyage et de s'tonner  chaque pas de tout ce qui lui passait
sous les yeux, sans prendre le temps de songer aux inconvnients
de la route. Cependant le jour qui s'obscurcissait, et la fuite
rapide des heures accroissaient son impatience, comme celle de ses
compagnons. La courte clart d'un jour d'hiver ne tarda pas 
s'vanouir; quand la nuit fut tombe, il leur restait encore 
faire plusieurs milles.

Le vent tomba  l'entre de la nuit. Ses mugissements loigns
devinrent une plainte basse et mlancolique: rampant tout le long
du chemin et effleurant des deux cts les buissons desschs, on
aurait dit un grand fantme pour qui la route tait trop troite
et dont les vtements frlaient de chaque ct les ronces du
chemin  mesure qu'il avanait. Petit  petit il finit par se
calmer et s'teindre; ce fut au tour de la neige.

Les flocons se pressaient, serrs et rapides; bientt ils
couvrirent la terre  quelques pouces d'paisseur, rpandant en
mme temps un silence solennel, tout alentour. Les roues
tournaient sans bruit; et le son clatant et retentissant du sabot
des chevaux ne devint plus qu'un pitinement sourd et comprim.
Leur marche muette et lente ne troublait plus le silence de mort
qui rgnait partout.

Abritant ses yeux contre la neige qui se gelait sur ses cils et
obscurcissait sa vue, Kit s'efforait souvent de distinguer les
premires lueurs vacillantes qui pouvaient indiquer l'approche de
quelque bourg. Il apercevait bien de temps en temps quelques
objets, mais aucun d'une manire prcise. Tantt apparaissait un
grand clocher qui bientt aprs se transformait en un arbre;
tantt une grange; tantt une ombre qui s'tendait sur le sol,
projete par les brillantes lanternes de la chaise de poste;
tantt c'taient des cavaliers, des pitons, des voitures qui
prcdaient les voyageurs ou se croisaient avec eux sur la route
troite, et qui, au bout d'un certain temps, devenaient des ombres
 leur tour. Un mur, une ruine, un pignon pais se dressait au
bord de la route; et, lorsqu'on avanait la tte, on trouvait que
ce n'tait plus que la route elle-mme. D'tranges tournants, des
ponts, des courants d'eau semblaient s'lancer au-devant des
voyageurs, rendant la direction plus incertaine encore: et
cependant on tait toujours sur la route; et tout cela, comme le
reste, finissait par se perdre en de vaines illusions.

Kit descendit lentement de sa banquette, car ses membres taient
transis de froid, au moment o l'on arriva  une maison de poste
isole, et il y demanda  quelle distance ils taient encore du
terme de leur voyage. Il tait tard pour un relais de traverse, et
tout le monde tait couch. Mais d'une fentre d'en haut quelqu'un
rpondit: Dix milles. Les quelques minutes qui s'coulrent
ensuite semblrent avoir la dure d'une heure; mais enfin un homme
amena en grelottant les chevaux, et ne tarda pas  repartir.

Le chemin o l'on s'engagea tait un chemin de traverse. Au bout
de trois ou quatre milles, il se trouva qu'il tait plein de trous
et d'ornires, couverts de neige, qui faisaient  chaque instant
tomber les chevaux tremblants et les obligeaient  ne plus aller
qu'au pas. Comme il tait impossible, pour des gens aussi agits
que l'taient nos voyageurs, de rester tranquillement assis et
d'avancer si lentement, tous trois descendirent et suivirent
pniblement la voiture. La distance semblait interminable, et l'on
avait toutes les peines du monde  marcher. Les voyageurs
croyaient dj que le postillon s'tait tromp de route, lorsque
minuit sonna  l'horloge d'une glise peu loigne; la voiture
s'arrta. Elle ne faisait pas grand bruit auparavant; mais
lorsqu'elle cessa de faire craquer la neige, le silence fut aussi
effrayant que si quelque tumulte tourdissant avait t remplac
tout  coup par un calme complet.

C'est ici, messieurs, dit le postillon descendant de son cheval
et frappant  la porte d'une petite auberge. Hol!... aprs
minuit, dans ce pays-ci, tout est mort.

Le postillon avait frapp ferme et longtemps, mais sans russir 
se faire entendre des habitants plongs dans le sommeil. Tout
demeurait sombre et silencieux. Les voyageurs se reculent pour
regarder aux fentres, simples trous grossirement percs dans la
muraille blanche. Pas de lumire. On croirait la maison dserte,
et les dormeurs dj morts; car rien ne bouge.

Les voyageurs se consultrent avec anxit et  voix basse, comme
s'ils craignaient de troubler les chos sinistres qu'ils venaient
de rveiller.

Allons-nous-en, dit le gentleman, et que ce brave homme continue
de frapper jusqu' ce qu'on l'entende, si c'est possible. Je ne
puis me reposer avant de savoir si nous ne sommes pas arrivs trop
tard. Allons-nous-en, au nom du ciel!

Ils s'loignrent, laissant au postillon le soin de recommencer 
frapper et de se procurer tout ce que l'auberge pourrait fournir.
Kit les accompagna avec une petite bote qu'il avait suspendue
dans la voiture au moment du dpart, sans l'oublier depuis;
c'tait l'oiseau de Nelly dans sa vieille cage, juste comme elle
le lui avait lgu. Il savait bien qu'elle aurait du plaisir 
revoir son oiseau!

La route descendait par une pente douce en avanant, les voyageurs
perdirent de vue l'glise dont ils avaient entendu l'horloge,
ainsi que le petit village group tout autour. Les coups de
marteau rpts  la porte de l'auberge, et que dans le calme
gnral ils pouvaient distinguer parfaitement, les troublaient.
Ils auraient voulu que le postillon se tnt plutt tranquille, et
regrettrent de ne pas lui avoir dit de ne point rompre le silence
avant leur retour.

La vieille tour de l'glise, revtue comme un fantme de son blanc
manteau de frimas, se dressa de nouveau devant eux; et en quelques
moments, ils s'en trouvrent tout prs. Ce monument vnrable
tranchait par sa teinte grise sur la blancheur du paysage dont il
tait entour. L'ancien cadran solaire plac sur le mur du beffroi
avait presque disparu sous un monceau de neige et on et eu peine
 le reconnatre. Le temps semblait lui-mme avoir cach ses
heures, dans son humeur triste et sombre, dsesprant de voir
jamais le jour succder  cette nuit funbre.

Tout prs de l se trouvait une porte  claire-voie; mais il y
avait plus d'un sentier dans le cimetire sur lequel elle ouvrait;
et incertains de celui qu'ils prendraient, les voyageurs
s'arrtrent.

-- Voici la rue du village, si l'on peut donner le nom de rue  un
assemblage irrgulier de pauvres chaumires de grandeurs et
d'poques diverses, les unes se prsentant de face, les autres de
dos, d'autres avec des pignons tourns vers la route;  et l une
enseigne ou un hangar, qui empitait sur le chemin.  une fentre
peu loigne tremblait une faible lumire; Kit courut vers cette
maison pour prendre des informations.

Un vieillard qui tait  l'intrieur rpondit au premier appel, il
parut aussitt  la petite croise, en roulant un vtement autour
de sa poitrine pour se garantir du froid, et demanda qui pouvait
tre dehors  cette heure indue et ce que l'on voulait.

Par un si mauvais temps, dit-il d'un ton grondeur, on ne drange
pas les gens. Ma besogne n'est pas de nature  ce qu'on ait besoin
de me relancer jusque dans mon lit. Il n'y a pas grand mal 
laisser refroidir les corps pour lesquels on recourt  moi,
surtout dans cette saison. Qu'est-ce que vous demandez?

-- Je ne vous aurais pas fait sortir de votre lit, rpondit Kit,
si j'avais su que vous fussiez g et malade.

-- g!... rpta l'autre d'un accent bourru; comment pouvez-vous
savoir si je suis g? Peut-tre pas aussi g que vous le pensez,
l'ami. Quant  tre malade, vous trouverez bien des jeunesses
moins bien portantes que moi, et c'est grand dommage; non pas que
je sois robuste et actif malgr mes annes, ce n'est pas l ce que
je veux dire, mais que la jeunesse ne les empche pas d'tre si
faibles et si fragiles. Je vous demande pardon si je vous ai
d'abord parl rudement. Mes yeux ne sont pas bien bons la nuit,
mais ce n'est pas  cause de l'ge ou de la maladie; ils n'ont
jamais t bons, et je n'avais pas vu que vous tes un tranger.

-- Je suis bien fch de vous avoir fait lever de votre lit,
reprit Kit; mais ces messieurs que vous apercevez  la porte du
cimetire sont aussi des trangers qui arrivent en ce moment aprs
un long voyage, pour aller au presbytre. Pouvez-vous nous
l'indiquer?

-- Si je le puis! rpondit le vieillard d'une voix tremblante.
Vienne l't prochain, il y aura cinquante ans que je suis
fossoyeur en ce village. Votre chemin, mon ami, est de prendre 
droite. J'espre que vous n'apportez pas de fcheuses nouvelles 
notre bon ministre?

Kit s'empressa de rpondre ngativement et de le remercier. Il
allait s'loigner quand son attention fut attire par une voix
d'enfant. Il leva les yeux et aperut une toute petite crature 
une croise voisine.

Qu'est-ce qu'il y a? dit vivement l'enfant. Est-ce que mon rve
serait vrai? Je vous en prie, dites-le-moi, qui que vous soyez,
vous qui tes l debout et veill.

-- Pauvre enfant! dit le fossoyeur avant que Kit et pu rpondre.
Comment a va-t-il, mon mignon?

-- Mon rve est-il vrai? s'cria de nouveau l'enfant d'une voix si
fervente qu'elle et fait vibrer le coeur de quiconque pouvait
l'entendre. Non, non, c'est impossible. Je me trompe. Comment
serait-ce possible?

-- Je comprends sa pense, dit le fossoyeur. Retourne  ton lit,
cher enfant!

-- Oh! s'cria l'enfant dans un transport de dsespoir, je savais
bien que cela n'tait pas possible, j'en tais bien sr avant de
le demander. Mais toute cette nuit et l'autre nuit aussi, mon rve
a t le mme. Je ne puis plus m'endormir sans que ce vilain rve
me revienne.

-- Essaye de te rendormir, dit doucement le vieillard; ton rve ne
reviendra pas.

-- Non, non, je prfre qu'il revienne, tout cruel qu'il est; je
prfre qu'il revienne. Je n'ai pas peur de le revoir dans mon
sommeil, mais aprs a, j'en ai tant de chagrin que j'en suis
triste, tout triste!...

Le vieux fossoyeur lui adressa un: Dieu te bnisse! L'enfant
plor rpondit: Bonne nuit! et Kit se trouva seul de nouveau.

Il se hta de retourner vers son matre, tout mu de ce qu'il
venait d'entendre, mais plus encore de l'accent du jeune garon,
que de ses paroles, dont il ne pouvait comprendre le sens. Les
voyageurs suivirent le sentier indiqu par le fossoyeur, et
bientt ils arrivrent au presbytre. Regardant alors autour d'eux
quand ils furent en cet endroit, ils aperurent,  quelque
distance et  la fentre ogivale d'un btiment en ruine, une
lumire qui veillait solitaire.

Cette lumire entoure de l'ombre paisse des murs au fond
desquels elle tait enfonce, brillait comme une toile. Vive et
radieuse comme les astres qui diamantaient le ciel au-dessus de la
tte des voyageurs, solitaire et immobile comme eux, elle semblait
tre de la mme famille que les ternelles lampes de l'espace et
brler de conserve avec elles.

Quelle est cette lumire? s'cria le gentleman.

-- Srement, dit M. Garland, elle est dans la ruine qu'ils
habitent. Je ne vois pas d'autre btiment ruin.

-- Impossible, rpliqua vivement le gentleman: ils ne peuvent pas
veiller jusqu' une heure aussi avance!...

Kit, pour les tirer d'embarras, leur proposa, tandis qu'ils
sonneraient  la porte du presbytre, d'aller, en attendant, du
ct o brillait la lumire pour reconnatre s'il y avait par l
quelqu'un d'veill; il s'lana donc, avec leur permission,
respirant  peine, et toujours la cage  la main, tout droit vers
son but.

Il n'tait pas facile de se diriger parmi les tombes, et en toute
autre occasion Kit et march plus lentement ou bien pris un
dtour. Mais, sans se proccuper des obstacles, il continua son
chemin  pas presss, et ne tarda point  arriver  quelques pieds
de la fentre.

Il s'approcha le plus doucement possible, et frlant la muraille
d'assez prs pour heurter avec sa manche le lierre blanchi par la
neige, il couta. Nul bruit  l'intrieur. L'glise elle-mme ne
pouvait pas tre plus silencieuse. Appuyant sa joue contre la
vitre, il couta encore. Rien. Et pourtant, il y avait alentour un
si profond silence, que Kit tait bien certain qu'il et pu
entendre mme la respiration d'une personne endormie, s'il y en
avait eu dans ce lieu.

Chose trange qu'une lumire en cet endroit  une heure aussi
avance de la nuit, et personne auprs de la lumire!

Un rideau tait tir vers la partie infrieure de la croise; Kit
ne pouvait donc voir dans la chambre. Mais, sur ce rideau ne se
projetait aucune ombre. Grimper au mur et essayer de regarder du
dehors n'et pas t une tentative sans danger, ni certainement
sans bruit, et il et pu effrayer Nelly, si c'tait l rellement
le lieu de sa demeure. Il couta encore; toujours le mme silence
inquitant.

Il quitta la place lentement et avec prcaution, tourna derrire
la ruine et arriva enfin  une porte. Il frappa. Point de rponse.
Mais  l'intrieur rgnait un singulier bruit. Il et t
difficile d'en dterminer la nature. Il ressemblait au gmissement
touff d'une personne afflige; mais ce n'tait pas cela, car il
tait trop rgulier et trop rpt. Tantt on et dit une sorte de
chant, tantt une lamentation, selon le sens imaginaire qu'il lui
prtait, car le son tait uniforme et continu. Jamais Kit n'avait
entendu rien de semblable, et dans cette psalmodie, il y avait
quelque chose d'effrayant, de surnaturel et de glacial.

Kit sentit son sang se figer plus encore peut-tre que tout 
l'heure par la gele et la neige: cependant, il frappa de nouveau.
Pas de rponse; le bruit continua sans interruption. Alors, Kit
posa avec prcaution sa main sur le loquet et poussa son genou
contre la porte qui, n'tant pas ferme  l'intrieur, cda  la
pression et tourna sur ses gonds. Le jeune homme aperut le reflet
d'un feu de foyer sur les vieilles murailles, et il entra.




CHAPITRE XXXIV.


La sombre et rougetre lueur d'un feu de bois, car ni lampe ni
chandelle n'clairaient la chambre, montra  Kit un personnage
assis en face du foyer, tournant le dos et pench vers la flamme
vacillante. Son attitude tait celle d'un homme qui rechercherait
la chaleur. C'tait cela, et ce n'tait pourtant pas tout  fait
cela. Sa pose incline, sa taille vote semblaient indiquer cette
intention; mais ses mains n'taient pas tendues en avant pour
recueillir la chaleur bienfaisante, mais il n'y avait ni mouvement
d'paules ni frmissement du corps qui annont qu'il savourait le
bien-tre du foyer en le comparant avec le froid pre du dehors.
Les membres ramasss, la tte baisse, les bras croiss sur sa
poitrine et les doigts troitement replis, cette figure se
balanait  droite et  gauche sur son sige sans s'arrter un
moment, accompagnant cette oscillation du son lugubre que Kit
avait entendu.

Quand le jeune homme tait entr, la lourde porte s'tait referme
derrire lui avec un fracas qui l'avait fait tressaillir. La
figure ne parla ni ne se retourna pour regarder; elle ne tmoigna
par aucun signe que ce bruit ft parvenu jusqu' elle; c'tait la
forme d'un vieillard, dont les cheveux blancs se rapprochaient par
leur teinte des cendres consumes vers lesquelles il tenait la
tte penche. Lui, et la lueur vacillante, et le feu mourant, et
la chambre dlabre, et la solitude, et les dbris d'une vie
frappe au coeur, et l'obscurit, tout tait en harmonie. Cendres,
poussire, ruines!

Kit essaya de parler et pronona quelques mots sans savoir ce
qu'il disait. Toujours le mme gmissement terrible et sourd,
toujours le mme balancement sur la chaise. La figure restait
courbe, dans sa mme attitude et sans paratre se douter de la
prsence d'un tranger.

Kit avait la main sur le loquet pour sortir, quand il crut
reconnatre ce personnage mystrieux  la lueur que fit une bche
embrase en se rompant et roulant par terre. Il retourna plus
prs, puis il avana d'un pas, d'un autre, d'un autre encore. Un
autre pas, et il put voir sa figure. Oh! oui, toute change
qu'elle tait, il la reconnut bien!

Mon matre! s'cria-t-il tombant  genoux et lui prenant la main.
Mon cher matre! parlez-moi!

Le vieillard se retourna lentement vers lui et murmura d'une voix
sourde:

Encore un!... Combien donc d'esprits y aura-t-il eu cette nuit?

-- Ce n'est pas un esprit, mon bon matre. Ce n'est que votre
ancien serviteur. Vous me reconnaissez, n'est-ce pas, j'en suis
sr? Miss Nell... o est-elle? O est-elle?

-- Ils sont tous de mme: ils ne savent dire que cela! s'cria le
vieillard. Ils me font tous la mme question. C'est encore un
esprit.

-- O est-elle? demanda Kit. Oh! je ne vous demande que a!... O
est-elle, mon cher matre?

-- Elle dort l-bas, l.

-- Dieu soit lou!

-- Oui, Dieu soit lou! rpta le vieillard. Je l'ai pri bien des
fois, bien des fois, bien des fois, tout le long de la nuit, quand
elle s'est endormie. Il le sait bien. coutez! n'a-t-elle pas
appel?

-- Je n'ai rien entendu.

-- Vous avez entendu. Vous l'entendez maintenant. Me direz-vous
que vous n'avez pas entendu a?

Il se leva et couta de nouveau.

Ni a peut-tre? s'cria-t-il avec un sourire triomphant. Ah!
c'est que personne ne peut connatre sa voix aussi bien que
moi?... Chut! chut!

Faisant signe  Kit de garder le silence, le vieillard passa dans
une autre chambre.

Aprs une courte absence, pendant laquelle Kit put l'entendre
parler d'une voix douce et caressante, il revint, portant  la
main une lampe.

Elle dort toujours, murmura-t-il. Vous aviez raison. Elle n'a pas
appel,  moins que ce ne soit dans son sommeil. Ce ne serait pas
la premire fois, monsieur, qu'elle m'aurait appel dans son
sommeil, et qu'assis prs d'elle  la veiller, j'aurais vu ses
lvres remuer; et que j'aurais bien reconnu, quoiqu'il n'en sortit
pas de son, qu'elle parlait de moi. J'ai craint que la lumire
n'blout ses yeux et ne l'veillt; aussi je l'ai apporte ici.

Il se parlait ainsi  lui-mme, plutt qu'il ne s'adressait au
visiteur; mais lorsqu'il eut pos la lampe sur la table, il la
leva, comme s'il tait frapp d'un souvenir momentan ou d'un
sentiment de curiosit, et la porta au visage de Kit. Puis, ayant
l'air d'oublier  l'instant mme ce qu'il voulait faire, il se
retourna et remit la lampe sur la table.

Elle dort tranquillement, dit-il, mais ce n'est pas tonnant. Les
mains des anges ont sem la neige  flots pais sur la terre pour
que le pas le plus lger semble plus lger encore; les oiseaux
eux-mmes sont morts pour que leurs chants ne puissent l'veiller.
Elle avait l'habitude de leur donner  manger, monsieur. Quelque
froid qu'il fasse et quelques affams qu'ils soient, les timides
oiseaux nous fuient; mais elle, ils ne la fuyaient jamais.

Il s'arrta encore pour couter, et, osant  peine respirer, il
couta longtemps, longtemps. Passant de cette ide  une autre, il
ouvrit un vieux coffre, en retira quelques vtements avec la mme
prcaution que si c'eussent t autant de cratures vivantes, et
se mit  les caresser avec sa main et  les plier soigneusement.

Pourquoi perdre ton temps au lit comme a, chre Nell? murmura-t-
il, lorsqu'il y a dehors de jolies baies rouges qui t'attendent
pour les cueillir? Pourquoi perdre ton temps au lit comme a,
lorsque tes petits amis se glissent prs de la porte en criant:
O est Nell! la douce Nell? et pleurent et sanglotent, parce
qu'ils ne te voient pas!... Elle tait toujours mignonne avec les
enfants. Le plus farouche tait docile avec elle. Elle tait si
gentille pour eux, si gentille et si bonne!

Kit n'avait pas la force de parler. Ses yeux taient remplis de
larmes.

Son petit vtement de la maison, son vtement favori!... s'cria
le vieillard en le pressant contre son coeur et le caressant de sa
main ride. Elle le cherchera  son rveil. On l'avait cach ici
pour rire, mais elle l'aura, elle l'aura. Je ne voudrais point
contrarier ma bien-aime, pour tous les biens du monde entier, je
ne le voudrais point. Voyez ces souliers, comme ils sont uss!
Elle les a gards pour se rappeler notre long voyage. Comme ses
petits pieds taient  nu sur le sol! J'ai su depuis que les
pierres les avaient blesss et meurtris. Mais elle, elle ne me
l'aurait jamais dit. Non, non, elle s'en serait bien garde! et
depuis, je me suis souvenu qu'elle marchait derrire moi,
monsieur, afin que je ne visse pas comme elle boitait. Et
cependant elle tenait ma main dans les siennes, et cherchait
encore  me soutenir!

Il pressa les souliers contre ses lvres, et les ayant poss avec
soin, il recommena son dialogue intrieur. De temps en temps il
regardait d'un oeil inquiet et ardent du ct de la chambre qu'il
venait de visiter tout  l'heure.

Elle n'avait pas l'habitude autrefois de rester ainsi au lit;
mais c'est qu'alors elle se portait bien. Prenons patience. Quand
elle se portera bien, elle se lvera de bonne heure, comme
autrefois; elle ira dehors respirer la fracheur salutaire du
matin. Souvent, j'ai essay de reconnatre le chemin qu'elle avait
suivi; mais ses petits pieds de fe ne laissaient pas d'empreinte
pour me guider sur la terre humide de rose. -- Qui est l?...
Fermez la porte... Vite!... N'avons-nous pas dj assez de mal 
la dfendre contre ce froid de marbre et  la tenir chaudement?

La porte s'tait ouverte en effet. M. Garland et son ami
entrrent, accompagns de deux autres personnes. C'tait le matre
d'cole et le vieux bachelier. Le matre d'cole tenait  la main
une lumire: selon toute apparence, il tait all chez lui nourrir
sa lampe puise par une longue veille, au moment o Kit tait
arriv. C'est ce qui fait qu'il avait trouv le vieillard seul.

Celui-ci se calma  la vue de ses deux amis, et perdant tout 
coup l'irritation, si l'on peut donner ce nom  une agitation si
faible et si triste, avec laquelle il avait parl quand la porte
s'tait ouverte, il reprit sa premire position, et peu  peu
retomba dans son balancement monotone et dans sa lugubre et vague
lamentation.

Quant aux trangers, il n'y fit seulement pas attention. Il les
avait bien aperus, mais il semblait incapable d'prouver de
l'intrt ou de la curiosit. Le plus jeune frre se tint debout
de ct. Le vieux bachelier prit une chaise et s'assit prs du
grand-pre. Aprs un long silence, il se hasarda  parler.

Comment! lui dit-il avec douceur, encore une nuit o vous ne vous
tes pas couch! J'esprais que vous me tiendriez mieux votre
promesse. Pourquoi ne prenez-vous pas un peu de repos?

-- Il ne me reste plus de sommeil, rpondit le vieillard. Elle a
tout pris pour elle.

-- a lui ferait bien de la peine si elle savait que vous veillez
ainsi, dit le vieux garon. Vous ne voudriez pas lui causer du
chagrin?

-- Ce n'est pas sr, si je croyais que a dt la rveiller!...
Voil si longtemps qu'elle dort!... Et cependant j'ai tort. C'est
un bon et heureux sommeil, n'est-ce pas, hein?

-- Oui, oui, rpondit le vieux garon. Oh! oui, un bienheureux
sommeil.

-- Bien!... Et le rveil? demanda le vieillard d'une voix
tremblante.

-- Il sera heureux aussi. Plus heureux que ne peut le dire aucune
langue, que ne peut le concevoir aucun coeur.

En le voyant se lever pour aller sur la pointe du pied dans la
chambre voisine, o la lampe avait t replace, en l'entendant
parler encore dans cette chambre muette, ils s'entre-regardrent,
et pas un d'eux dont la joue ne ft humide de larmes. Le vieillard
revint; il dit  demi-voix qu'elle tait encore endormie, mais
qu'il croyait l'avoir vue remuer. C'est sa main, dit-il, ... un
peu, un tout petit peu; mais il tait bien sr qu'elle l'avait
remue, peut-tre en cherchant la sienne. Ce n'tait pas la
premire fois qu'il le lui avait vu faire, et dans son plus
profond sommeil encore.  ces mots, il retomba sur sa chaise, et,
frappant sa tte de ses mains, il poussa un de ces gmissements
qu'on ne saurait oublier.

Le bon matre d'cole fit signe au vieux bachelier de s'approcher
de l'autre ct et de lui adresser la parole. Tous deux lui
retirrent doucement ses doigts qu'il avait enrouls dans ses
cheveux gris, et les pressrent entre leurs mains.

Il m'coutera, j'en suis sr, dit le matre d'cole. Il coutera
l'un de nous, vous ou moi, si nous l'en supplions. _Elle_ nous
coutait toujours.

-- Je veux bien couter toute voix qu'elle se plaisait  entendre,
dit le vieillard. J'aime tout ce qu'elle aimait!

-- Je le sais, rpliqua le matre d'cole, j'en suis certain.
Songez  elle; songez  tous les chagrins,  toutes les preuves
que vous avez partags;  toutes les fatigues et  toutes les
paisibles jouissances que vous avez connues ensemble.

-- J'y songe, j'y songe bien. Je ne songe  rien autre.

-- Je dsire que cette nuit vous ne songiez pas  autre chose, mon
cher ami, que vous songiez uniquement  ces sujets qui peuvent
calmer votre coeur et l'ouvrir aux impressions d'autrefois, aux
souvenirs du temps pass. C'est ainsi qu'elle vous parlerait elle-
mme, et c'est en son nom que je vous parle.

-- Vous faites bien de parler  voix basse, dit le vieillard. Cela
fait que nous ne l'veillerons pas. Oh! que je serais content de
revoir ses yeux, de revoir son sourire. En ce moment, il y a bien
encore un sourire sur son jeune visage; mais il est fixe et
immobile. Je voudrais le voir aller et venir. Cela arrivera au
temps du bon Dieu. Ne l'veillons pas.

-- Ne parlons point de ce qu'elle est dans son sommeil, mais de ce
qu'elle tait habituellement quand vous voyagiez ensemble, bien
loin; de ce qu'elle tait au logis, dans la vieille maison d'o
vous avez fui ensemble; de ce qu'elle tait dans votre bon temps
d'autrefois.

-- Elle tait toujours joyeuse, bien joyeuse, s'cria le vieillard
en regardant fixement le matre d'cole. D'ailleurs, du plus loin
que je me souvienne, je lui ai toujours vu quelque chose de doux
et de tranquille; mais aussi c'est qu'elle tait d'un bien heureux
naturel.

-- Nous vous avons entendu dire, ajouta le matre d'cole, qu'en
cela, comme en toutes ses qualits, elle tait l'image de sa mre.
Ne pouvez-vous y songer et vous rappeler sa mre?

Le vieillard continua de le regarder fixement, mais sans rien
rpondre.

Ou mme, dit  son tour le vieux garon, vous rappeler celle qui
l'avait prcde? Il y a bien des annes de cela, et l'affliction
allonge la dure du temps; mais vous n'avez pas oubli celle dont
la mort contribua  vous rendre si chre cette enfant, avant mme
que vous pussiez savoir si elle tait digne de votre affection, ni
lire dans son coeur? Vous pourriez, par exemple, ramener vos
penses sur les jours les plus loigns, sur la premire partie de
votre existence, sur votre jeunesse, que vous n'avez point passe
tout seul comme cette charmante fleur. Voyons! ne pouvez-vous pas
vous rappeler,  une longue dis tance, un autre enfant qui vous
aimait tendrement, quand vous n'tiez vous-mme encore qu'un
enfant? N'aviez-vous pas un frre depuis longtemps oubli, depuis
longtemps absent, dont vous tes spar depuis longtemps, et qui
enfin, au moment critique o vous avez besoin de lui, pourrait
revenir vous soutenir et vous consoler?...

-- tre enfin pour vous ce que vous ftes autrefois pour lui!
s'cria le plus jeune frre en mettant un genou en terre devant le
vieillard. Oui, un frre qui revient,  frre chri, payer votre
ancienne affection par ses soins constants, son dvouement et son
amour; tre  vos cts ce qu'il n'a jamais cess d'tre quand les
ocans s'tendaient entre nous; invoquer, attester sa fidlit
invariable et le souvenir des jours passs, des annes de douleur
et de misre. Mon frre, tmoignez par un mot, un seul, que vous
me reconnaissez; et jamais, non jamais, dans les plus beaux
moments de nos plus jeunes annes, quand, pauvres petits tres
innocents, nous esprions passer notre vie ensemble, jamais nous
n'aurons t  moiti aussi prcieux l'un  l'autre que nous
allons l'tre dsormais.

Le vieillard promena successivement son regard sur les assistants
et remua les lvres; mais il ne s'en chappa aucun son, aucun mot
de rponse.

Si nous tions si unis alors, continua le plus jeune frre, quel
lien plus troit encore pour nous unir dsormais! Notre amour,
notre intimit, ont commenc dans l'enfance, quand la vie tout
entire tait devant nous; ils seront renous maintenant que nous
avons prouv la vie et que nous voil redevenus enfants. Il y a
des esprits inquiets qui ont poursuivi  travers le monde la
fortune, la renomme ou le plaisir, et qui aiment  se retirer
aprs, sur le dclin de l'ge, l o fut leur berceau, pour
s'efforcer vainement de revenir  l'enfance avant de mourir; nous,
au contraire, moins heureux qu'eux au commencement de la vie, mais
plus heureux  la fin, nous nous reposerons au sein des lieux et
des souvenirs de notre jeune ge; et, retournant chez nous sans
avoir ralis une esprance qui se rattacht  ce bas monde; ne
rapportant rien de ce que nous avions emport, si ce n'est une
compassion mutuelle; n'ayant sauv d'autre fragment des dbris de
la vie que ce qui nous l'avait d'abord rendue chre, qui donc nous
empcherait de redevenir enfants comme autrefois? Et mme, ajouta-
t-il d'une voix altre, et mme si ce que je n'ose dire tait
arriv, oui, mme si cela tait... ou devait tre, puisse le ciel
l'empcher et nous pargner cette douleur! cher frre, ne nous
sparons pas, ce sera toujours une grande consolation pour nous
dans notre affliction profonde.

Peu  peu le vieillard s'tait gliss vers la chambre intrieure,
tandis que ces paroles lui taient adresses. Il y jeta un regard
tout en rpondant d'une voix tremblante:

Vous complotez entre vous pour lui ravir mon coeur. Vous n'y
russirez jamais; jamais, tant que je serai vivant. Je n'ai pas
d'autre parent, pas d'autre ami qu'elle; je n'en ai jamais eu
d'autre; je n'en aurai jamais d'autre. Elle est tout pour moi. Il
est trop tard pour nous sparer maintenant.

Il les carta du geste, et, appelant doucement Nelly tout en
marchant, il s'insinua dans la chambre. Ceux qu'il avait laisss
en arrire se runirent, et, aprs avoir chang quelques mots
briss par l'motion, ils se dterminrent  le suivre. Ils
marchrent avec assez de prcaution pour ne faire aucun bruit;
mais du sein de ce groupe s'chappaient des sanglots, des
gmissements douloureux, et le deuil tait sur tous les visages.

Car elle tait morte! Elle reposait sur son petit lit. Le calme
solennel de sa chambre n'avait plus rien d'tonnant. Tout
s'expliquait.

Elle tait morte. Pas de sommeil aussi beau, aussi calme, aussi
dgag de toute trace de douleur, aussi ravissant  contempler. On
aurait dit une crature sortie  peine de la maison de Dieu et
n'attendant que le souffle vital pour natre, plutt qu'une
crature qui et dj connu la vie et la mort.

Son lit tait parsem de baies d'hiver et de feuilles vertes
recueillies dans un endroit qu'elle prfrait.

Quand je mourrai, mettez auprs de moi quelque chose qui ait aim
la lumire du jour et qui ait eu toujours le ciel au-dessus de
soi, telles avaient t ses paroles.

Elle tait morte! Chre, charmante, courageuse, noble Nelly! elle
tait morte. Son petit oiseau, un pauvre tre chtif qu'un coup de
pouce et touff, sautait vivement dans sa cage; et le coeur
puissant de l'enfant, sa matresse, tait pour jamais muet et
immobile.

O taient les traces de ses soucis prmaturs, de ses
souffrances, de ses fatigues? Tout avait disparu. Le chagrin tait
mort en elle; mais la paix et le bonheur parfait venaient de
natre  la place et se refltaient dans sa beaut tranquille,
dans son repos inaltrable.

Et pourtant toute sa personne d'autrefois subsistait encore sans
que ce changement l'et en rien altre. Le vieil air de famille,
le mme calme du coin du feu souriait encore sur ce doux visage;
il avait travers comme un rve les phases de la misre et de
l'angoisse. Ce mme air de douceur, de bont affectueuse, il
survivait, tel qu'il tait par un soir d't,  la porte du pauvre
matre d'cole; par une froide nuit pluvieuse, devant le feu de la
fournaise, ou bien au chevet du petit colier mourant; tels nous
verrons les anges dans toute leur majest... aprs la mort.

Le vieillard saisit un des bras inertes de Nell et appuya
fortement, pour la rchauffer, la petite main contre sa poitrine.
C'tait la main qu'elle lui avait tendue en lui adressant son
dernier sourire, la main avec laquelle elle le conduisait dans
toutes leurs excursions. De temps en temps il la portait  ses
lvres, puis il la pressait de nouveau sur sa poitrine en disant 
demi-voix qu'elle devenait plus chaude; et tout en parlant ainsi
il regardait avec dsespoir ceux qui l'entouraient, comme pour
implorer leur assistance en faveur de Nelly.

Elle tait morte, elle n'avait plus besoin d'assistance. Les
chambres d'autrefois qu'elle remplissait de vie mme alors que sa
vie allait dclinant si rapidement; le jardin dont elle avait pris
soin; les yeux qu'elle avait charms; ses promenades silencieuses
qu'elle avait visites  plus d'une heure de rverie; les sentiers
qu'elle semblait avoir fouls la veille encore; rien de tout cela
ne la reverrait plus.

Le matre d'cole se baissa pour l'embrasser sur la joue, et
donnant un libre cours  ses larmes:

Ce n'est pas, dit-il, sur la terre que finit la justice du ciel.
Pensez  ce que c'est que la terre, compare au monde vers lequel
cette jeune me vient de prendre sitt son essor; et dites-nous
ensuite, quand nous pourrions, par l'ardeur d'un voeu solennel
prononc prs de ce lit, la rappeler  la vie, dites si quelqu'un
de nous oserait le faire entendre?




CHAPITRE XXXV.


Quand le matin fut arriv, et que les voyageurs purent
s'entretenir avec plus de calme du sujet de leur tristesse, ils
apprirent les dtails suivants sur la mort de Nelly.

Il y avait deux jours qu'elle tait morte. Ses amis du village
taient auprs d'elle au moment suprme, sachant bien qu'elle
tirait  sa fin. Elle mourut peu aprs le lever de l'aurore. Tour
 tour on lui avait fait la lecture, on lui avait parl jusqu'
une heure assez avance; mais vers la dernire partie de la nuit,
elle s'endormit. On put comprendre, aux paroles qu'elle prononait
en rvant, que ses rves lui retraaient les excursions faites
avec le vieillard; les scnes pnibles en avaient disparu pour
faire place  l'image des tres gnreux qui avaient assist et
trait avec bienveillance le grand-pre et sa petite-fille; car
souvent elle disait d'un ton de vive reconnaissance: Que Dieu
vous bnisse! Quand elle s'veilla, elle n'eut pas de dlire, si
ce n'est qu'elle parla d'une admirable musique qu'elle entendait
dans les airs. Qui sait? c'tait peut-tre vrai.

Ouvrant les yeux  la fin, aprs un sommeil trs-paisible, elle
les pria de l'embrasser encore une fois. Lorsqu'ils l'eurent
embrasse, elle se tourna vers le vieillard avec un sourire plein
de tendresse, un sourire, dirent les tmoins, comme ils n'en
avaient jamais vu, et tel qu'ils ne pourraient jamais l'oublier;
et de ses deux bras elle entoura le cou de son grand-pre.
D'abord, on ne s'aperut pas qu'elle tait morte.

Souvent elle avait parl des deux soeurs qu'elle aimait, disait-
elle, comme de vraies amies. Elle souhaitait qu'on pt leur
apprendre un jour combien leur pense l'avait occupe et combien
de fois elle les avait suivies de loin, tandis qu'elles se
promenaient ensemble le soir, au bord de la rivire. Elle et
voulu revoir le pauvre Kit, dont elle pronona frquemment le nom.
Elle formait le voeu que quelqu'un lui portt son souvenir; et
mme alors elle ne songeait  lui ou ne parlait de lui qu'avec une
gaiet franche et vive, comme autrefois.

Au reste, jamais elle n'avait fait entendre ni un murmure ni une
plainte. Toujours calme au contraire, toujours la mme aux yeux de
ceux qui l'entouraient, si ce n'est qu'elle leur montrait chaque
jour plus d'attachement et de reconnaissance, elle s'teignit
comme la lumire du soleil dans un beau soir d't.

L'enfant qui avait t son petit ami se prsenta aussitt qu'il
fit jour, avec des fleurs dessches qu'il demanda la permission
de poser sur la poitrine de Nelly. C'tait lui qui dans la nuit
s'tait mis  la fentre et avait parl au fossoyeur. Aux traces
de ses petits pieds sur la neige, on reconnut qu'avant d'aller se
coucher il avait err prs de la chambre o Nelly reposait. Sans
doute il avait craint qu'on ne la laisst seule, et n'avait pu
supporter cette ide.

Il leur parla encore de son rve o il avait vu qu'elle leur
serait rendue dans son tat habituel. Il sollicita instamment la
faveur de voir Nelly; il promit de se tenir bien tranquille: on
n'avait pas  craindre qu'il et peur, disait-il, car il avait
gard tout seul durant une journe entire son jeune frre dfunt,
content de se trouver jusqu' la fin si prs de lui. On exaua son
dsir; et vraiment il tint parole, son courage enfantin dans un
ge si tendre avait t pour tous une difiante leon.

Jusque-l, le vieillard n'avait pas prononc une parole, sinon
pour s'adresser  Nelly; il n'avait pas boug d'auprs du lit.
Mais quand il aperut le petit favori de son enfant, il fut plus
mu que jamais, et lui fit signe de s'approcher de lui. Alors lui
montrant le lit, il fondit en larmes pour la premire fois; et les
assistants, comprenant que la prsence de cet enfant faisait du
bien au vieillard, les laissrent seuls ensemble.

L'enfant sut calmer le vieillard en lui parlant de Nell dans son
langage naf, et lui persuader qu'il devait sortir un peu pour
prendre quelque repos... il lui fit faire enfin tout ce qu'il
voulait.

Lorsque vint la lumire du jour, de ce jour o Nell devait, sous
sa forme terrestre, disparatre  jamais des yeux mortels,
l'enfant emmena le vieillard afin qu'il ne st pas le moment o
elle allait lui tre ravie.

Ils allrent cueillir des feuilles fraches et des baies pour en
dcorer le lit funbre. C'tait le dimanche, par une brillante et
claire aprs-midi d'hiver. Comme ils suivaient la rue du village,
ceux qui se trouvaient sur leur chemin se dtournaient en leur
faisant place et leur adressaient un salut amical. Quelques-uns
secouaient cordialement la main du vieillard, d'autres se
dcouvraient la tte en le voyant avancer d'un pas chancelant, et
s'criaient lorsqu'il passait prs d'eux: Que Dieu l'assiste!

Voisine, dit le vieillard, s'arrtant  la porte de la chaumire
qu'habitait la mre de son jeune guide, depuis quand les gens
d'ici sont-ils presque tous en noir le dimanche? J'ai vu  la
plupart d'entre eux un ruban de deuil ou un morceau de crpe.

La femme rpondit qu'elle ne savait pas pourquoi.

Vous-mme, s'cria-t-il, vous portez aussi cette couleur. Les
croises sont fermes partout, comme jamais elles ne le sont dans
la journe. Qu'est-ce que cela signifie?

La femme rpondit encore qu'elle ne savait pas pourquoi.

Retournons-nous-en, dit imptueusement le vieillard; il faut voir
ce que c'est.

-- Non, non! cria l'enfant qui le retint. Rappelez-vous ce que
vous m'avez promis. Nous avons  aller jusqu' cette pelouse du
sentier o elle me menait si souvent et o vous nous avez trouvs
plus d'une fois faisant des guirlandes pour son jardin. Ne nous en
retournons pas!

-- O est-elle maintenant? demanda le vieillard. Dites-le-moi.

-- Ne le savez-vous pas? rpondit l'enfant. Ne l'avons-nous pas
quitte tout  l'heure.

-- C'est vrai, c'est vrai. C'tait elle... que nous avons
quitte.

Le vieillard appuya la main sur son front, tourna autour de lui
des yeux hagards; et, comme pouss par une pense subite, il
traversa la route et entra dans la maison du fossoyeur. Celui-ci,
avec le sourd qui l'aidait dans ses travaux, tait assis devant le
feu. Tous deux se levrent  la vue du vieillard.

Le jeune garon leur fit un signe rapide de la main. Ce fut
l'affaire d'un moment; mais ce geste, et mieux encore l'expression
des traits de son compagnon malheureux suffirent bien.

Est-ce que... est-ce que vous enterrez quelqu'un, aujourd'hui?...
dit le vieillard avec anxit.

-- Non, non! rpondit le fossoyeur. Qui donc voulez-vous que nous
ayons  enterrer.

-- Oui, qui donc en effet? c'est ce que je me demande.

-- C'est jour fri, mon bon monsieur, rpliqua doucement le
fossoyeur. Nous n'avons pas  travailler aujourd'hui.

-- En ce cas, j'irai o vous voudrez, dit le vieillard se tournant
vers l'enfant. Vous tes bien sr de ce que vous me dites? Vous
n'tes pas capable de me tromper?... Je suis bien chang, allez!
mme depuis la dernire fois que vous m'avez vu.

-- Allez en paix avec lui, monsieur, cria le fossoyeur, et que le
ciel vous conduise.

-- Je suis prt, dit le vieillard d'un ton de soumission. Allons,
mon enfant, allons.

Et alors il se laissa emmener.

Voil que la cloche retentit, la cloche que Nelly avait entendue
si souvent la nuit et le jour et qu'elle coutait avec un plaisir
grave, absolument comme une voix vivante. Voil que la cloche
sonna son implacable glas pour elle, si jeune, si jolie et si
bonne. La vieillesse dcrpite, les hommes dans la vigueur de
l'ge, la jeunesse florissante, la faible enfance, tous se
prcipitrent, tous se rassemblrent autour de la tombe de Nelly,
les uns sur des bquilles, les autres dans l'orgueil de la force
et de la sant, ceux-ci dans l'panouissement des promesses de
l'avenir encore  l'aube de la vie. Il y avait l des vieillards
avec leurs yeux mousss, leurs membres insensibles; des aeules
qui eussent d tre mortes depuis dix ans, tant elles taient dj
vieilles alors; il y avait les sourds, les aveugles, les boiteux,
les paralytiques, les morts vivants de toute taille et de toute
forme, tous accourus pour voir se fermer cette tombe prmature.
Qu'tait-ce que cette mort anticipe qu'on allait y ensevelir, en
comparaison de cette autre mort infirme et tardive qui se tranait
 peine vivante encore autour de la fosse!

On la porta le long d'un sentier encombr par la foule; pure comme
la neige nouvelle qui couvrait le sol, elle n'avait fait comme
elle qu'apparatre un jour sur la terre.

Elle passa de nouveau sous ce porche o elle s'tait assise quand
le ciel, dans sa misricorde, l'avait conduite vers cette retraite
paisible; la vieille glise la reut au sein de son ombre
maternelle.

On la porta dans un coin o bien souvent elle s'tait assise toute
rveuse, et l'on dposa soigneusement sur les dalles le prcieux
fardeau. La lumire s'y projetait  travers les vitraux d'une
fentre colorie, une fentre que les rameaux des arbres
effleuraient constamment pendant l't et o les oiseaux venaient
chanter doucement tout le long du jour.  chaque souffle d'air qui
agiterait ces branches, un reflet tremblant, une clart changeante
tomberait sur le tombeau de Nelly.

La terre retourne  la terre, la cendre  la cendre, la poussire
 la poussire. Plus d'une jeune main dposa sur le cercueil sa
petite couronne; on entendit plus d'un sanglot touff. Plusieurs,
et ce fut le plus grand nombre, s'agenouillrent. Tous taient
sincres dans leurs regrets.

Le service tant achev, les personnes qui menaient le deuil se
rangrent de ct, et les villageois se runirent en cercle pour
regarder la tombe avant que les dalles eussent t replaces. Un
d'eux rappela combien de fois on avait vu Nelly assise en ce mme
endroit; combien de fois, son livre de prires sur ses genoux,
elle contemplait le ciel avec des yeux pensifs. Un autre disait
qu'il s'tait tonn souvent qu'une crature si dlicate, ft en
mme temps si courageuse; que jamais elle n'avait craint d'entrer
seule la nuit dans l'glise, qu'au contraire elle aimait  y errer
quand tout tait tranquille, et mme  gravir l'escalier de la
tour sans autre lumire que les rayons de la lune pntrant 
travers les meurtrires perces dans l'paisseur du vieux mur. Les
plus anciens du pays murmurrent entre eux que c'tait pour voir
les anges et converser avec eux; et on n'avait pas de peine  le
croire, en se rappelant ses traits, ses discours, sa mort
prmature. On s'approchait de la tombe par petits groupes, on y
jetait un regard, puis on faisait place  d'autres et l'on sortait
 trois ou quatre en chuchotant. Bientt il ne resta dans l'glise
que le vieux fossoyeur et les amis de Nelly.

Ils virent refermer le caveau et fixer dessus la pierre. Quand
l'obscurit du soir fut descendue, quand le calme sacr du lieu
saint ne fut plus troubl par le moindre bruit, quand la brillante
clart de la lune se projeta sur la tombe et sur l'glise, sur les
piliers, les murailles, les arceaux, et principalement, on et pu
le croire du moins, sur la paisible spulture de Nelly,  cette
heure du repos o tous les objets extrieurs et les penses de
l'me s'accordent pour tmoigner de l'ternit devant laquelle les
esprances muettes et les craintes s'humilient dans la poussire,
alors les amis de l'enfant se retirrent pieusement rsigns, et
la laissrent avec Dieu.

Ah! elle cote cher  apprendre la leon que donnent de telles
morts: mais qu'aucun homme ne la repousse; car c'est une leon
utile  tous, celle qui contient dans toute sa puissance et son
universelle sagesse la vrit. Lorsque la mort frappe ces petits
innocents, il sort de ces fragiles enveloppes d'o elle dgage
l'me palpitante, des essaims nombreux de vertus qui, sous la
forme de la bont, de la charit, de l'amour, vont par le monde
rpandre leurs bndictions. De toute larme verse sur ces tombes
verdoyantes par des tres dsols, il nat quelque bien pour notre
me, quelque progrs pour notre nature. Les traces mmes du gnie
destructeur fcondent de brillantes crations qui dfient sa
puissance, et le chemin sombre par o il a pass devient une
trane lumineuse qui conduit au ciel.

Il tait tard quand le vieillard rentra au logis. L'enfant l'avait
d'abord conduit chez sa mre, sous quelque prtexte. Assoupi par
sa longue promenade et par ses veilles prcdentes, le vieillard
tomba dans un profond sommeil, au coin du feu. puis de fatigue
comme il l'tait, on eut soin de ne point le rveiller. Ce repos
dura longtemps, et, quand il en sortit, la lune brillait de tout
son clat.

Le plus jeune frre, inquiet de son absence prolonge, attendait
son retour  la porte de la maison, quand il vit le vieillard
s'avancer sous la conduite de son petit guide. Il alla au-devant
d'eux, et pressant avec tendresse son frre de vouloir bien
s'appuyer sur son bras, il le mena jusqu'en sa demeure o le
vieillard rentra d'un pas lent et tremblant.

Il alla tout droit  la chambre de Nelly. N'y trouvant pas ce
qu'il y avait laiss, il revint avec des yeux humides dans la
pice o ses amis taient runis. De l il courut  la maison du
matre d'cole, en appelant: Nelly! Nelly! On le suivait de
prs, et quand il eut vainement cherch sa petite fille, on le
reconduisit chez lui.

L, avec les paroles de tendresse et de persuasion que peuvent
inspirer la piti et l'amour, ils l'engagrent  s'asseoir parmi
eux,  couter ce qu'ils avaient  lui communiquer. Alors,
s'efforant par quelques petits dtours de prparer son esprit 
une rvlation indispensable, et insistant dans les termes les
plus tendres sur le partage heureux qui tait chu  Nelly, ils
lui dirent enfin toute la vrit.  l'instant mme o elle sortit
de leur bouche, il tomba roide comme un homme assassin.

Durant plusieurs heures on eut peu d'espoir de le ramener  la
vie; mais la douleur a la vie dure, et le vieillard revint  lui.

S'il existait quelqu'un qui n'et jamais connu le vide affreux qui
suit la mort, ni le sentiment de dsolation qui s'appesantit sur
les esprits les plus forts, lorsqu'ils sentent  chaque instant
qu'il leur manque un tre prcieux et chri; ni le lien troit qui
s'tablit entre les choses inanimes, les objets les plus
insensibles et l'idole de leurs souvenirs, alors qu'il n'est pas
un meuble dans la maison qui ne devienne un monument sacr, pas
une chambre qui ne soit un tombeau; s'il existait quelqu'un qui ne
connt pas cela et ne l'et point prouv par sa propre
exprience, celui-l aurait peine  comprendre comment, pendant de
longs jours, le vieillard languissant usa le temps  errer  et
l comme une me en peine, cherchant toujours quelque chose sans
jamais trouver le repos.

Tout ce qu'il avait conserv de pense et de mmoire tait
concentr sur elle. Jamais il ne reconnut ou ne parut reconnatre
son frre. La tendresse, les soins le laissaient indiffrent. Si
on lui parlait de tel sujet ou de tel autre, sauf un seul, il
coutait quelques moments avec patience, puis il se dpchait
d'aller recommencer sa recherche.

Quant au sujet qui tait dans sa pense comme dans celle de tout
le monde, il tait impossible de l'aborder. Morte! Il ne pouvait
ni entendre ni supporter ce mot. La moindre allusion  cet gard
l'et jet dans un accs semblable  celui o il tait tomb la
premire fois. Nul ne pourrait dire dans quelle esprance il
supportait la vie: mais qu'il et quelque esprance de retrouver
Nelly, une esprance vague et obscure qui chaque jour fuyait
devant lui, et qui de jour en jour lui rendait le coeur plus
malade et plus accabl, personne n'en pouvait douter.

Ses amis dcidrent qu'il conviendrait de l'loigner du thtre de
ce dernier malheur; d'essayer si un changement de lieu le tirerait
de cet tat de stupeur et de chagrin. Son frre consulta sur ce
point les matres les plus habiles de la science; Ils vinrent et
examinrent le vieillard. Plusieurs restrent  causer avec lui
quand il voulait bien causer, et  suivre ses mouvements tandis
qu'il marchait seul et silencieux.

En quelque endroit qu'on le conduise, dirent-ils, il cherchera
toujours  revenir ici. Son esprit n'en sortira pas. On pourrait
le garder  vue, veiller sur lui avec soin, le tenir prisonnier
enfin; mais s'il russissait  s'chapper, il ne manquerait pas de
retourner au mme lieu, ou bien c'est qu'il mourrait en route.

Le petit garon,  qui il avait obi d'abord, perdit sur lui son
influence. Le vieillard lui permettait parfois de marcher  ses
cts, il paraissait assez sensible  sa prsence pour lui donner
la main, ou mme encore il s'arrtait de temps en temps pour
l'embrasser sur la joue ou pour lui caresser la tte. D'autres
fois il lui enjoignait, sans rudesse, cependant, de s'loigner, et
ne supportait pas sa vue prs de lui. Mais soit qu'il ft seul ou
avec son docile ami, soit qu'il se trouvt avec ceux qui eussent
donn tout au monde pour pouvoir lui procurer quelque consolation,
quelque repos d'esprit, toujours il restait le mme: il n'aimait
plus rien, il ne se souciait plus de rien dans la vie. C'tait un
coeur bris  tout jamais.

Un jour enfin on s'aperut qu'il s'tait lev de trs-bonne heure
et qu'il tait parti avec son havre-sac sur le dos, son bton  la
main, emportant avec lui le chapeau de paille de Nelly avec son
petit panier rempli des objets qu'elle avait coutume d'y mettre.
Comme on allait se mettre  sa poursuite, on vit accourir tout
effray un enfant de l'cole qui, un moment auparavant, l'avait
aperu assis dans l'glise, sur le tombeau de Nelly, dit-il.

On s'y rendit en toute hte: et, du seuil de la porte, dont on
s'tait approch sur la pointe du pied, on le vit l dans
l'attitude d'un homme qui attend. On se garda bien de le dranger,
on laissa seulement quelqu'un pour le surveiller toute la journe.
Quand descendit l'ombre du soir, le vieillard se leva, retourna au
logis et se mit au lit en murmurant: Elle viendra demain!

Le lendemain, il se rendit de nouveau dans l'glise o il resta
depuis le matin jusqu' la nuit; et, la nuit venue, il alla se
coucher en murmurant comme la veille: Elle viendra demain!

Ce fut ainsi que dsormais chaque jour, et durant la journe
entire, il attendit Nelly sur son tombeau. Que de fois dans la
vieille, sombre et silencieuse glise, il vit se dresser devant
lui les brillantes visions de ce qu'avait t Nelly, de ce qu'il
esprait qu'elle pouvait redevenir encore: ces tableaux
d'excursions nouvelles dans de belles campagnes, de haltes
pittoresques sous le ciel tout ouvert, d'alles et venues 
travers les champs et les bois; ces accents de la voix toujours
vivante dans son souvenir; ses traits, sa taille, son vtement
flottant, ses cheveux agits gaiement par la brise!

Jamais il ne dit  ses amis ni ce qu'il pensait ni o il allait.
Le soir, il tait assis parmi eux, mditant avec un secret
plaisir, qui n'tait un mystre pour personne, de fuir avec Nelly
avant la nuit suivante; et on pouvait l'entendre de nouveau
murmurer dans ses prires: O mon Dieu, laissez-la venir demain!

Ce fut par une belle journe de printemps que finit ce drame. Le
vieillard n'tait pas revenu  son heure habituelle. On se mit 
sa recherche, et on le trouva couch sur le tombeau de Nelly. Il
tait mort.

On l'inhuma  ct de celle qu'il avait si tendrement aime, dans
cette glise o souvent ils avaient pri, rv, en se tenant par
la main. L'enfant et le vieillard reposent ensemble.




CHAPITRE XXXVI.


Le tourbillon magique qui, dans sa course aventureuse, a entran
jusqu'ici le chroniqueur, commence  ralentir son pas; il
s'arrte. Le voil arriv au but; notre tche va finir aussi.

Il ne nous reste plus qu' prendre cong des acteurs du petit
monde qui nous a tenu compagnie tout le long du chemin, pour
terminer notre voyage.

Entre tous, par-dessus tous, le doucereux Sampson Brass et Sally,
viennent, bras dessus bras dessous, rclamer notre attention et
nos gards.

Nous avons dj vu que M. Sampson tait tomb entre les mains de
la justice, aprs l'avoir invoque d'abord, et on avait si
fortement insist pour qu'il voult bien prolonger son sjour dans
la prison, qu'il n'avait pu s'y refuser. Il demeura sous la
protection des lois durant un temps considrable, tenu si
troitement  l'cart par l'attention pleine de sollicitude de
ceux qui veillaient  ses besoins, qu'il tait perdu pour la
socit, sans pouvoir se livrer  aucun exercice extrieur, si ce
n'est dans l'espace d'une petite cour pave. Les gens auxquels il
avait affaire, connaissant son caractre modeste et son got pour
la retraite, jaloux d'ailleurs de l'avoir toujours prs d'eux, ne
voulurent pas s'en sparer avant que deux riches particuliers
eussent fourni une caution de trente-sept mille cinq cents francs;
ce ne fut qu' cette condition que ses htes lui permirent de
quitter leur toit hospitalier, tant ils avaient peur qu'il ne leur
fausst pour toujours compagnie, s'ils ne prenaient pas leurs
srets avant de lui donner la clef des champs. M. Brass, frapp
de ce que ce badinage avait de spirituel, et le prenant tout 
fait au srieux, trouva dans le vaste cercle de ses relations une
couple d'amis dont la fortune runie s'levait  un peu moins de
un franc cinquante centimes; il offrit donc ces messieurs en
garantie: histoire de rire! Mais, ces gentlemen n'ayant pas t
accueillis, aprs vingt-quatre heures de rflexion pour la forme,
M. Brass consentit  rester dans son domicile actuel, et il y
resta en effet jusqu'au moment o un club d'esprits d'lite,
vulgairement appel le Grand-Jury, qui taient dans le secret de
la plaisanterie, l'appelrent  comparatre pour parjure et dol,
devant douze autres personnages factieux qui,  leur tour,
s'amusrent beaucoup  le dclarer coupable. Il y a plus; la
populace elle-mme s'associa au badinage; et lorsque M. Brass fut
emmen en fiacre vers l'difice o se runissaient ses juges, elle
salua sa venue en lui jetant  la tte des oeufs pourris et des
petits chats noys; elle fit mme semblant de vouloir le mettre en
pices, ce qui accrut infiniment le comique de la situation, et
dut, sans nul doute, augmenter d'autant la satisfaction de l'ex-
procureur.

Une fois en vaine de gaiet, M. Brass ne s'en tint pas l: il se
pourvut en cassation, allguant en sa faveur que, s'il avait
consenti  dclarer lui-mme les faits  sa charge, c'tait sur
l'assurance ritre qu'on lui avait donne, et les promesses
qu'on lui avait faites d'obtenir pour lui pardon et impunit; il
invoquait l'indulgence que la loi ne refuse pas en pareil cas aux
esprits crdules, victimes de leur confiance innocente. Aprs un
dbat solennel, ce point, ainsi que d'autres de nature technique,
dont il serait difficile d'exagrer la grotesque extravagance, fut
dfr  la dcision des juges. En attendant, Sampson avait t
rintgr dans sa premire rsidence. Finalement, vainqueur sur
quelques points, vaincu sur d'autres, le rsultat dfinitif fut
qu'au lieu d'tre pri de vouloir bien voyager pour un temps en
pays tranger, il obtint la faveur d'orner de sa prsence la mre
patrie, sous certaines restrictions tout  fait insignifiantes.

Voici quelles furent ces restrictions: il devait, durant un nombre
d'annes dtermin, rsider dans un btiment spacieux o taient
logs et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen
qui taient vtus d'un uniforme gris trs-simple, bord de jaune,
portant les cheveux ras et vivant principalement d'un petit potage
au gruau. On l'invita aussi  partager leur exercice qui consiste
 monter constamment une srie interminable de marches d'escalier;
et de peur que ses jambes, peu accoutumes  ce genre de
divertissement, ne s'en trouvassent avaries, on lui fit porter
au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir de
charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits,
on le transporta un soir  son nouveau sjour, en grande
crmonie, dans un des carrosses de Sa Majest, en compagnie de
neuf autres gentlemen et de deux dames admis au mme privilge.

Indpendamment de ces petites peines, autrement dit, de ces
bagatelles, son nom fut effac du rle des attorneys; et je ne
sais pas si vous savez que jusqu' ces derniers temps cette mesure
a toujours t considre comme une marque de dgradation, de
dshonneur pour celui qui la subit, comme impliquant
ncessairement quelque acte de flonie abominable, vu qu'il y a
tant de noms trs-peu respectables qui se carrent tranquillement
aux meilleures places de la liste des procureurs, sans tre en
rien molests.

Quant  Sally Brass, il courut sur son compte une foule de rumeurs
contradictoires. Il y en avait d'aucuns qui disaient avec pleine
assurance qu'elle s'tait rendue aux docks en habits d'homme et
s'y tait engage comme matelot femelle. D'autres insinuaient
qu'elle s'tait enrle comme simple soldat dans le deuxime
rgiment des gardes  pied et qu'on l'avait aperue en uniforme 
son poste, c'est--dire se tenant un soir appuye sur son fusil
dans une des gurites du parc de Saint-James; mais de tous ces
bruits, celui qui parat le plus vraisemblable, c'est, qu'aprs un
laps de quelque cinq annes, pendant lesquelles rien n'indique que
personne ait pu la rencontrer, on vit plus d'une fois deux
misrables cratures se glisser  la nuit hors des rduits les
plus reculs de Saint-Giles et cheminer le long des rues en
tranant la savate, le corps tout courb, scrutant les tas
d'ordures et les ruisseaux comme pour y chercher quelque dbris de
nourriture, quelque rebut du souper de la veille. Jamais ces
espces de spectres n'apparaissaient que dans les nuits de froid
et d'obscurit o ces terribles fantmes, ces images incarnes de
la misre, du vice et de la famine, qui en tout autre temps se
cachent dans les plus hideux repaires de Londres, sous les portes
cochres, les votes sombres et dans les caves, s'aventurent 
rder dans les rues. Ceux qui avaient connu Sampson et Sally,
disaient tout bas que ce devait tre l'ex-procureur et sa soeur;
et il parat qu'encore aujourd'hui on les voit quelquefois passer,
la nuit, quand il fait bien noir, avec leur sale accoutrement,
tout contre le passant, qui s'carte avec dgot.

On ne retrouva le corps de Quilp qu'au bout de quelques jours. Une
enqute fut ouverte prs de l'endroit o les flots l'avaient
dpos. L'opinion gnrale fut que le nain s'tait suicid, et
comme toutes les circonstances de sa mort paraissaient s'accorder
avec cette prsomption, le verdict fut rendu dans ce sens. Il fut
enterr avec un pieu enfonc au travers du coeur, au beau milieu
d'un carrefour.

Cependant, le bruit courut plus tard que cette horrible et barbare
pratique n'avait pas t mise  excution et que les restes de
Quilp avaient t secrtement rendus  Tom Scott. Sur ce point
mme, toutefois, les sentiments furent diviss, car plusieurs
personnes prtendirent que Tom Scott avait dterr  minuit la
dpouille de son matre et l'avait porte  un endroit indiqu
d'avance par la veuve. Il est  prsumer que ces deux histoires
n'avaient pas d'autre fondement que les larmes verses par Tom,
lors de l'enqute: et nous devons dire  ceux qui ne voudraient
pas le croire, que le fait des larmes est vritable; bien plus,
Tom manifesta le plus vif dsir d'aller donner une pile au jury.
Voyant qu'on l'en empchait et qu'on l'avait mme chass de la
salle, il voulut du moins, par esprit de vengeance, en obscurcir
l'unique croise en se posant en ventail dans l'embrasure, la
tte en bas, jusqu' ce qu'un sergent de ville, qui ne badinait
pas, le remit sur ses pieds lestement en lui faisant faire la
culbute.

Se trouvant sur le pav, par suite de la mort de son matre, il se
dtermina  courir le monde sur la tte et sur les mains, et, en
consquence, il commena  faire la roue pour gagner sa vie.
Cependant, comme sa qualit d'Anglais lui paraissait un obstacle
insurmontable  ses succs dans cette carrire (quoique l'art des
culbutes soit chez nous en assez grande faveur), il prit le nom
d'un marchand d'images italien avec qui il fit connaissance; et
sous le nom de Tomscotino fit dsormais ses pirouettes  l'envers
avec un succs prodigieux et devant un public de plus en plus
nombreux.

La petite mistress Quilp ne se pardonna jamais l'unique faute qui
pest sur sa conscience, et elle ne pouvait y penser ni en parler
sans pleurer amrement. Son mari ne laissait point de parents,
elle tait riche; il n'avait pas fait de testament, sinon elle ft
reste pauvre. S'tant marie la premire fois  l'instigation de
sa mre, elle ne consulta que son propre got pour un second
choix. Ce choix tomba sur un homme agrable et jeune encore; et
comme il avait pos pour condition prliminaire que mistress
Jiniwin vivrait hors de la maison avec une pension alimentaire,
les deux poux n'eurent, aprs la clbration du mariage, que la
moyenne ncessaire de querelles qu'il doit y avoir dans un bon
mnage, et menrent une joyeuse existence avec l'argent du dfunt.

M. et mistress Garland et M. Abel continurent leur petit trantran
ordinaire,  l'exception d'un changement qui se produisit dans
leur intrieur, comme nous allons l'exposer: Quand le temps fut
venu, M. Abel s'associa avec son ami le notaire.  cette occasion,
il y eut dner, bal, rjouissance complte. Au bal, le hasard
voulut qu'on et invit la jeune personne la plus modeste qu'on
ait jamais vue, et le hasard voulut encore que M. Abel tombt
amoureux d'elle. Comment se fit la chose, ou comment les deux
jeunes gens s'en aperurent, ou lequel des deux communiqua le
premier  l'autre sa dcouverte, c'est ce que l'on ignore.
Toujours est-il qu'aprs un certain temps ils se marirent;
toujours est-il qu'ils furent heureux  faire envie, toujours est-
il enfin qu'ils mritaient bien leur bonheur. Il ne pouvait rien y
avoir de plus agrable pour nous que d'ajouter  ces dtails
qu'ils eurent beaucoup d'enfants; car la bont et la vertu ne
peuvent se multiplier et se rpandre sans que ce soit un ornement
de plus  joindre aux autres beauts de la nature et un sujet de
joie lgitime pour l'humanit tout entire.

Le poney garda son caractre et ses principes d'indpendance
jusqu'au dernier moment de sa vie, qui fut d'une longueur peu
commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souvent il trana
le petit phaton de la maison de M. Garland pre  la maison de
M. Garland fils; et comme les parents et leurs enfants se
runissaient trs-frquemment, il eut chez les jeunes poux une
curie  lui o il se rendait de lui-mme avec une tonnante
dignit. Il voulut bien condescendre  jouer avec les enfants
lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiver son
amiti, et il courait avec eux comme un chien  travers le petit
enclos. Mais, bien qu'il se relcht  tel point de sa fiert
d'humeur, et leur permt des caresses et de petites privauts,
comme par exemple d'examiner ses sabots ou de se pendre  sa
queue, jamais il ne souffrit qu'aucun d'eux montt sur son dos
pour le conduire; montrant ainsi que la familiarit elle-mme a
ses limites, et qu'il y a des points rservs avec lesquels il ne
faut pas badiner.

Vers la fin de sa vie, Whisker prouva qu'il n'tait pas encore
incapable de former des attachements de coeur: lorsque le bon
vieux bachelier vint vivre avec M. Garland aprs le dcs de son
ami le desservant, le poney se prit pour lui d'une grande amiti
et se laissa volontiers conduire par lui sans opposer la moindre
rsistance. Deux ou trois annes avant sa mort on cessa de le
faire travailler; il vcut  mme l'herbe des prs comme un vrai
coq en pte, et son dernier acte, bien digne d'un vieux gentleman
colrique, fut de lancer une ruade contre son docteur...
vtrinaire.

Aprs une longue convalescence, M. Swiveller, qui tait entr en
jouissance de son revenu, acheta une bonne garde-robe  la
marquise et la mit aussitt en pension, conformment au voeu qu'il
avait fait sur son lit de souffrance. Il chercha longtemps un nom
qui ft digne d'elle, et finit par se dcider en faveur de
Sophronie Sphinx, nom euphonique, gracieux, qui avait de plus
l'avantage de laisser supposer au fond un mystre. Ce fut donc
sous ce nom que la marquise se rendit, tout en larmes,  la
pension choisie par M. Swiveller: mais elle en fut retire, par
suite de ses progrs rapides qui l'avaient place au-dessus de ses
compagnes, pour entrer dans un tablissement d'un ordre plus
lev. M. Swiveller, c'est une justice  lui rendre, bien que les
frais d'ducation de la marquise dussent le mettre  la gne pour
une demi-douzaine d'annes au moins, ne sentit pas un instant son
zle se refroidir et se trouva toujours pay amplement par les
rapports avantageux qu'il recevait, avec beaucoup de gravit, sur
les progrs de la jeune lve, chaque fois qu'au bout du mois il
faisait sa visite  la directrice, qui le considrait comme un
gentleman aux habitudes excentriques, trs-littraire et d'une
force prodigieuse sur les citations.

En un mot, M. Swiveller tint la marquise dans cette maison jusqu'
ce qu'elle et atteint  peu prs sa dix-neuvime anne; elle
avait alors de bonnes manires, de l'instruction, de l'lgance.
Il se demanda srieusement,  cette poque, ce qu'il y avait
maintenant  faire. Dans une de ses visites priodiques, tandis
qu'il roulait cette question dans son esprit, la marquise arriva
au parloir; elle tait seule, elle tait plus souriante et plus
frache que jamais: alors la pense vint  Richard, et ce n'tait
pas la premire fois, que si elle consentait  l'pouser, ils
seraient parfaitement heureux ensemble. Richard lui posa la
question, elle ne dit pas non. Au bout d'une semaine, ni plus ni
moins, ils taient maris, ce qui permit  M. Swiveller de faire
remarquer bien des fois plus tard qu'il y avait eu, avec tout
cela, une jeune demoiselle qui l'avait attendu pour l'pouser.

Il y avait justement  louer un petit cottage  Hampstead avec une
tabagie pour fumer, objet d'envie du monde civilis; ils se
gardrent bien de manquer l'occasion, et allrent s'y tablir
aprs la lune de miel. Chaque dimanche, M. Chukster se rendait
rgulirement en ce lieu de retraite pour y passer la journe; il
commenait par y djeuner. C'tait lui qui tait leur grand
pourvoyeur de nouvelles publiques et des cancans de la socit
fashionable. Durant quelques annes, il continua de porter  Kit
une haine  mort, protestant qu'il avait encore une meilleure
opinion de lui du temps qu'on l'accusait d'avoir soustrait le
billet de banque, que depuis qu'on avait reconnu pleinement son
innocence; car enfin son crime tmoignait au moins chez lui d'une
certaine audace, d'une certaine nergie, tandis que son innocence
n'tait qu'une preuve de plus de son caractre souple et
artificieux. Cependant il en vint plus tard, mais combien il
fallut de temps!  se rconcilier avec lui; il alla mme jusqu'
l'honorer de son patronage, comme un homme qui s'tait assez
visiblement corrig pour mriter pardon et indulgence. Toutefois,
il ne mit jamais en oubli et ne put lui pardonner le fait du
schelling; car enfin, disait-il, s'il ft revenu pour en gagner un
autre,  la bonne heure, mais revenir pour achever de gagner ce
qu'on lui avait donn tout d'abord, c'tait sur son caractre
moral une tache que ni regret ni contrition ne pouvait jamais
compltement faire disparatre.

M. Swiveller, qui avait toujours eu du got pour la philosophie
contemplative, s'y adonnait de temps en temps avec fureur dans sa
petite tabagie, dont il ne pouvait s'arracher. Durant ces heures
de mditation, il s'tait mis  dbattre dans son esprit la
question mystrieuse de la famille de Sophronie. Sophronie elle-
mme croyait tre orpheline; mais M. Swiveller, d'aprs quelques
lgers indices qu'il runit d'autre part, inclina souvent  penser
que miss Brass devait en savoir plus long, et, ayant appris par sa
femme les dtails de l'trange entrevue qu'elle avait eue avec
Quilp, il souponna maintes fois que le nain et bien pu, de son
vivant, fournir la clef de l'nigme, si cela lui et convenu.
Disons cependant que ces raisonnements ne troublaient aucunement
le repos de M. Swiveller; car Sophronie tait toujours pour lui
une femme aimable, dvoue et vigilante. Richard, de son ct,
d'humeur gale et paisible,  cela prs de quelques brouilles
passagres avec M. Chukster, que Sophronie, en femme de bon sens,
encourageait plutt qu'elle ne les calmait, fut toujours pour elle
un poux plein d'gards et de tendresse. Ils jourent ensemble des
milliers de parties de cribbage. Et nous devons ajouter, 
l'honneur de Dick, que, depuis le commencement jusqu' la fin, il
continua d'appeler du titre de marquise celle que nous appelons,
nous, Sophronie, et que, chaque anne,  l'anniversaire du jour o
il l'avait aperue dans sa chambre de malade, il y avait un dner
auquel M. Chukster tait engag: et, ce jour-l, on mettait les
petits plats dans les grands.

Les joueurs de profession Isaac List et Jowl, avec leur digne
associ M. James Graves, ce personnage chatouilleux  l'endroit de
sa rputation, poursuivirent leurs oprations avec des chances
diverses jusqu'au moment o l'insuccs d'une affaire un peu hardie
dans l'exercice de leur profession les obligea de se disperser
dans toutes les directions, sans pouvoir viter l'atteinte de la
justice, qui a le bras long. Cette droute provint de l'tourderie
d'un nouvel affid, le jeune Frdric Trent, qui, en divulguant le
secret de ses complices, devint ainsi,  son insu, l'instrument de
leur chtiment comme du sien.

Ce jeune homme passa  l'tranger, o, pendant quelque temps, il
s'abandonna  toutes sortes d'excs, vivant de son industrie,
autrement dit, de l'abus de toutes les facults qui, dignement
employes, lvent l'homme au-dessus de la bte, mais qui le
ravalent au contraire au-dessous d'elle lorsqu'il s'est ainsi
dgrad. Peu de temps aprs, son corps, tout meurtri et dfigur
par quelque rixe violente, fut reconnu par un Anglais qui visitait
par hasard le btiment spcial de la Morgue,  Paris, o sont
exposs les noys. Mais cet Anglais garda prudemment le secret
jusqu' son retour dans son pays, et le corps de Frdric Trent ne
fut rclam par personne.

Le gentleman, dsignation familire sous laquelle nous avons fait
connatre le frre du grand-pre de Nelly, voulait absolument
tirer le pauvre matre d'cole de sa retraite ignore pour faire
de lui son compagnon et son ami; mais l'humble instituteur de
village craignait de s'aventurer dans un monde bruyant, et
d'ailleurs, il s'tait habitu  aimer le voisinage du vieux
cimetire. Calme et heureux dans son cole, dans son pays
d'adoption, et surtout dans son attachement pour sa chre petite
amie tant pleure, il continua tranquillement sa vie paisible et
demeura, malgr l'insistance du reconnaissant gentleman, ce qu'on
peut exprimer en peu de mots, un pauvre matre d'cole, rien de
plus.

Son ami, le gentleman, ou le plus jeune frre, comme vous voudrez,
avait conserv au fond du coeur un pesant chagrin. Mais ce chagrin
ne faisait de lui ni un misanthrope ni un ermite. Il traversait le
monde en gardant ses affections. Longtemps, trs-longtemps, son
principal plaisir fut de rechercher la trace des lieux par o
avaient pass le vieillard et l'enfant, autant que les derniers
rcits de Nelly lui permirent de retrouver ces indices, de
s'arrter l o ils s'taient arrts, de mditer l o ils
avaient souffert, et de se rjouir l o ils avaient prouv
quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient tmoign quelque
bont ne purent chapper  ses recherches. Les deux soeurs du
pensionnat de miss Monflathers, qui avaient t aimes de Nelly
parce qu'elles-mmes n'avaient pas d'amis; mistress Jarley, la
propritaire des figures de cire; Codlin, Short, tous, il les
retrouva; et l'on nous a mme affirm qu'il n'oublia pas non plus
le chauffeur de la fournaise.

L'histoire de Kit, en se rpandant au dehors, lui attira une
multitude d'amis et lui valut beaucoup d'offres gnreuses.
D'abord, il ne songeait nullement  quitter le service de
M. Garland; mais, sur les reprsentations srieuses et les bons
avis de ce gentleman, il commena  s'accoutumer  l'ide d'un
changement de condition dans le temps comme dans le temps; mais,
en moins de rien et sans qu'il et seulement le loisir de
respirer, un des jurs qui l'avait autrefois cru coupable du crime
qu'on lui imputait et qui s'tait prononc en consquence, lui
proposa un bon poste. Il avait la bont d'assurer en mme temps 
la mre de Kit des moyens suffisants d'existence et de bien-tre.
Ce fut ainsi, comme Kit le rptait souvent, qu'un grand malheur
devint pour lui la source de toutes ses prosprits.

Kit resta-t-il clibataire, ou bien se maria-t-il? Il va sans
dire, qu'il se maria. Et qui pouvait-il pouser, si ce n'est
Barbe? Et mme, bien mieux, il se maria assez jeune pour que le
petit Jacob se trouvt avoir des neveux et nices avant que ses
mollets, dj mentionns honorablement dans cette histoire,
eussent encore eu l'honneur de se voir logs dans un grand
pantalon. Au reste, ce n'tait pas ncessaire pour porter le titre
vnrable d'oncle, car le poupon l'tait aussi comme lui. Le
bonheur que cet vnement causa  la mre de Kit et  la mre de
Barbe est au-dessus de toute expression; se trouvant si bien
d'accord sur ce point comme sur tous les autres, elles prirent le
parti de se loger ensemble et vcurent dans la plus parfaite
intimit. Le cirque d'Astley avait un attrait irrsistible pour
les runir tous au parterre  chaque trimestre; et la mre de Kit
ne manquait pas de dire, chaque fois qu'elle voyait badigeonner 
neuf l'extrieur de ce thtre florissant, que son fils, en les y
conduisant, n'avait pas nui au succs de la troupe, et elle
s'attendait presque  voir le directeur sortir pour l'en remercier
avec effusion quand elle passait par l.

Lorsque Kit eut des enfants de six et sept ans, il y eut dans le
nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore. Il n'y manquait pas
non plus un _fac-simile_ exact du petit Jacob, tel qu'il tait
dans ces temps reculs o on lui rvla ce que c'tait que des
hutres. Naturellement, il y avait un Abel, le filleul de
M. Garland fils; il y avait un Dick, galement filleul de
M. Swiveller. Le petit groupe d'enfants se runissait souvent le
soir autour du pre, en le priant de raconter encore l'histoire de
cette bonne miss Nell, qui tait morte. Kit la leur racontait; et,
quand les enfants pleuraient aprs l'avoir entendue, regrettant
qu'elle ne ft pas plus longue, il leur disait qu'elle tait
monte au ciel, o vont tous les braves gens, et que, s'ils
taient bons comme elle, ils pouvaient esprer d'aller aussi un
jour au ciel, o ils pourraient la voir et la connatre comme il
l'avait vue et connue lui-mme du temps qu'il n'tait encore qu'un
tout petit garon. Puis il leur racontait combien alors il tait
pauvre, comment elle lui avait enseign ce qu'il n'avait pas le
moyen d'apprendre, et comment le vieillard avait l'habitude de
dire: Elle se moque toujours de Kit; et alors les enfants
schaient leurs larmes et se mettaient  rire  la pense de ce
qu'avait fait cette bonne miss Nell, et ils taient tout joyeux.

Parfois, Kit les conduisait jusqu' la rue o Nell et son grand-
pre avaient habit; mais de nouvelles constructions en avaient
totalement chang la physionomie. Depuis longtemps la vieille
maison avait t abattue, et,  la place, on avait ouvert une
belle et large voie. Les premires fois, Kit put tracer encore
avec sa canne un cercle sur le sol, comme pour indiquer  ses
enfants la place o avait t la maison; mais bientt il n'eut
plus lui-mme qu'un souvenir confus de cette place: tout ce qu'il
put dire, c'est que ce devait tre ici o l, et que tous ces
changements lui avaient brouill l'esprit.

Telles sont les mtamorphoses que produisent un petit nombre
d'annes, et c'est ainsi que tout passe, comme une histoire qu'on
raconte.

FIN.




     1  Pour Greenwich.

     2  Sorte de jeu de cartes particulier aux Anglais.

     3  625 000 francs.

     4  3 750 francs.

     5  Fe d'cosse.









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Charles Dickens

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1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

