Project Gutenberg's Le magasin d'antiquits, Tome I, by Charles Dickens

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Title: Le magasin d'antiquits, Tome I

Author: Charles Dickens

Translator: A. des Essarts

Release Date: February 4, 2006 [EBook #17675]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MAGASIN D'ANTIQUITS, TOME I ***




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Charles Dickens

LE MAGASIN
D'ANTIQUITS

Tome I

(1840)

Traduction A. des Essarts




Table des matires

L'auteur anglais au public Franais.
Address of the english author to the french public.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.




L'auteur anglais au public Franais.[1]


Il y a longtemps que je dsirais voir publier en franais une
traduction complte et uniforme de mes oeuvres.

Jusqu'ici, moins heureux en France qu'en Allemagne, je n'ai pu
tre connu des lecteurs franais qui ne sont pas familiariss avec
la langue anglaise que par des traductions isoles et partielles,
publies sans mon autorisation et sans mon contrle, et dont je
n'ai tir aucun avantage personnel.

La prsente publication m'a t propose par MM. Hachette et Cie
et par M. Ch. Lahure, dans des termes qui font honneur  leur
caractre lev, libral et gnreux. Elle a t excute avec le
plus grand soin, et les nombreuses difficults qu'elle prsentait
ont t vaincues avec une habilet, une intelligence et une
persvrance peu communes. Elle a surtout t dirige par un homme
distingu, qui possde parfaitement les deux langues, et qui a
russi de la manire la plus heureuse  reproduire en franais,
avec une fidlit parfaite, le texte original, tout en donnant 
sa traduction une forme lgante et expressive.

Je suis fier d'tre ainsi prsent au grand peuple franais, que
j'aime et que j'honore sincrement;  ce peuple dont le jugement
et le suffrage doivent tre un but d'ambition pour tous ceux qui
cultivent Les Lettres;  ce peuple qui a tant fait pour elles, et
 qui elles ont valu un nom si glorieux dans le monde.

Cette traduction de mes oeuvres est la seule qui ait ma sanction.
Je la recommande en toute humilit respectueuse, mais aussi en
toute confiance,  mes lecteurs franais.

Charles Dickens.

Londres, 17 janvier 1851




Address of the english author to the french public.


I have long been desirous that a complete French translation of
the books I have written should be made, and should be published
in an uniform series.

Hitherto, less fortunate in France than in Germany, I have only
been known to French readers not thoroughly acquainted with the
English language, through occasional, fragmentary and unauthorized
translations over which I have had no control, and from which I
have derived no advantage.

The present translation of my writings was proposed to me by
Messrs. L. Hachette and Co. and Ch. Lahure in a manner equally
spirited, liberal, and generous. It has been made with the
greatest care, and its many difficulties have been combated with
unusual skill, intelligence and perseverance.

It has been superintended, above ail, by an accomplished
gentleman, perfectly acquainted with both languages, and able,
with a rare felicity, to be perfectly faithful to the English
text, while rendering it in elegant and expressive French.

I am proud to be so presented to the great French people, whom I
sincerely love and honour, and to be known and approved by whom
must be an aspiration of every labourer in the Arts, for which
France has done so much, and in which she has made herself
renowned through the world.

This is the only edition of my writings that has my sanction. I
humbly and respectfully, but with full confidence, recommend it to
my French readers.

Charles Dickens.

Tavistock-House, London, January 17th, 1857.




CHAPITRE PREMIER.


Quoique je sois vieux, la nuit est gnralement le temps o je me
plais  me promener. Souvent, dans l't, je quitte mon logis ds
l'aube du matin, et j'erre tout le long du jour par les champs et
les ruelles cartes, ou mme je m'chappe durant plusieurs
journes ou plusieurs semaines de suite; mais,  moins que je ne
sois  la campagne, je ne sors gure qu'aprs le soleil couch,
bien que, grce au ciel, j'aime autant que toute autre crature
vivante ses rayons et la douce gaiet dont ils animent la terre.

Cette habitude, je l'ai insensiblement contracte; d'abord, parce
qu'elle est favorable  mon infirmit[2], et ensuite parce qu'elle
me fournit le meilleur moyen d'tablir mes observations sur le
caractre et les occupations des gens qui remplissent les rues.
L'blouissement de l'heure de midi, le va-et-vient confus qui
rgne alors, conviendraient mal  des investigations paresseuses
comme les miennes:  la clart d'un rverbre, ou par l'ouverture
d'une boutique, je saisis un trait des figures qui passent devant
moi, et cela sert mieux mon dessein que de les contempler en
pleine lumire: pour dire vrai, la nuit est plus favorable  cet
gard que le jour, qui, trop frquemment, dtruit, sans souci ni
crmonie, un chteau bti en l'air, au moment o on va l'achever.

N'est-ce pas un miracle que les habitants des rues troites
puissent supporter ces alles et venues continuelles, ce mouvement
qui n'a jamais de halte, cet incessant frottement de pieds sur les
dures pierres du pav qui finissent par en devenir polies et
luisantes! Songez  un pauvre malade, sur une place telle que
Saint-Martin's Court, coutant le bruit des pas, et, au sein de sa
peine et de sa souffrance, oblig, malgr lui, comme si c'tait
une tche qu'il dt remplir, de distinguer le pas d'un enfant de
celui d'un homme, le mendiant en savates de l'lgant, bien bott,
le flneur de l'affair, la dmarche pesante du pauvre paria qui
erre  l'aventure, de l'allure rapide de l'homme qui court  la
recherche du plaisir; songez au bourdonnement, au tumulte dont les
sens du malade sont constamment accabls; songez  ce courant de
vie sans aucun temps d'arrt, et qui va, va, va, tombant  travers
ses rves troubls, comme s'il tait condamn  se voir couch
mort, mais ayant conscience de son tat, dans un cimetire
bruyant, sans pouvoir esprer de repos pour les sicles  venir!

Ainsi, quand la foule passe et repasse sans cesse sur les ponts,
du moins sur ceux qui sont libres de tout droit de page, dans les
belles soires, les uns s'arrtent  regarder nonchalamment couler
l'eau avec l'ide vague qu'elle coulera tout  l'heure entre de
verts rivages qui s'largiront de plus en plus, jusqu' ce qu'ils
se confondent avec la mer; les autres se soulagent du poids de
leurs lourds fardeaux et pensent, en regardant par-dessus le
parapet, que vivre, c'est fumer et goter un plein farniente, et
que le comble du bonheur consiste  dormir au soleil sur un
morceau de voile goudronne, au fond d'une barque troite et
immobile, d'autres, enfin, et c'est une classe toute diffrente,
dposent l des fardeaux bien autrement lourds, se rappelant avoir
entendu dire, ou avoir quelque part lu dans le pass, que se noyer
n'est pas une mort cruelle, mais, de tous les moyens de suicide,
le plus facile et le meilleur.

Le matin aussi, soit au printemps, soit dans l't, il faut voir
Covent-Garden-Market, lorsque le doux parfum des fleurs embaume
l'air, effaant jusqu'aux vapeurs malsaines des dsordres de la
nuit prcdente, et rendant  moiti folle de joie la grive au
sombre plumage, dont la cage avait t suspendue, durant toute la
nuit,  une fentre du grenier. Pauvre oiseau! le seul tre du
voisinage, peut-tre, qui s'intresse par sa nature au sort des
autres petits captifs tals l dj, le long du chemin; les uns
vitant les mains brlantes des amateurs avins qui les
marchandent; les autres s'touffant en se serrant, en se
blottissant contre leurs compagnons d'esclavage, attendant que
quelque chaland plus sobre et plus humain rclame pour eux
quelques gouttes d'eau frache qui puissent tancher leur soif et
rafrachir leur plumage[3]! Cependant quelque vieux clerc, qui passe
par l pour aller  son bureau, se demande, en jetant les yeux sur
les tourterelles, qu'est-ce donc qui lui fait rver bois, prairies
et campagnes.

Mais je n'ai pas ici pour objet de m'tendre au long sur mes
promenades. L'histoire que je vais raconter tire son origine d'une
de ces prgrinations, dont j'ai t amen  parler d'abord en
guise de prface.

Une nuit, je m'tais mis  rder dans la Cit. Je marchais
lentement, selon ma coutume, mditant sur une foule de sujets.
Soudain, je fus arrt par une question dont je ne saisis pas bien
la porte, quoiqu'elle semblt cependant m'tre adresse: la voix
qui l'avait prononce tait pleine d'une douceur charmante qui me
frappa le plus agrablement du monde. Je m'empressai de me
retourner et aperus,  la hauteur de mon coude, une jolie petite
fille qui me priait de lui indiquer une certaine rue situe  une
distance considrable, et par consquent dans une tout autre
partie de la ville.

D'ici l, lui dis-je, mon enfant, il y a une bien grande
distance.

-- Je le sais, monsieur, rpliqua-t-elle timidement; je le sais 
mes dpens, car c'est de l que je suis venue jusqu'ici.

-- Seule? m'criai-je avec quelque surprise.

-- Oh! oui, peu m'importe. Mais ce qui maintenant me fait un peu
peur, c'est que je me suis gare.

-- Et d'o vient que vous vous adressez  moi? Suppos que je
voulusse vous tromper...

-- Je suis sre que vous n'en feriez rien, dit la petite crature;
car vous tes un vieux gentleman, et vous marchez si lentement!

Je ne saurais dire quelle impression je reus de cette rplique et
de l'nergie qui la caractrisa. Une larme brilla dans les yeux
vifs de la jeune fille; et, tandis qu'elle me regardait en face,
un tremblement se lisait sur sa figure dlicate.

Venez, lui dis-je; je vais vous conduire o vous allez.

Elle mit sa main dans la mienne avec autant de confiance que si
elle m'avait connu depuis le berceau, et nous voil partis de
compagnie. La petite crature rglait son pas sur le mien, et elle
semblait, en vrit, moins recevoir de moi une protection que me
soutenir et me guider. Je remarquai que de temps en temps elle me
lanait un regard  la drobe, comme pour se bien assurer que je
ne la trompais point; je crus m'apercevoir aussi que chacun de ces
regards rapides et perants augmentait sa confiance envers moi.

Pour ma part, ma curiosit, mon intrt n'taient pas moindres 
l'gard de cette enfant: je dis enfant, car certainement c'en
tait une, quoique je pensasse, d'aprs ce que j'en pouvais voir,
que c'tait sa constitution chtive et dlicate qui lui donnait un
caractre particulier d'extrme jeunesse. Bien que ses vtements
fussent trs-simples, ils taient d'une propret parfaite et ne
trahissaient ni la pauvret ni la ngligence.

Qui donc, lui demandai-je, vous a envoye si loin toute seule?

-- Quelqu'un qui est trs-bon pour moi, monsieur.

-- Et qu'tes-vous alle faire?

-- Je ne dois pas le dire.

Dans le ton et les termes de cette rplique, il y avait un je ne
sais quoi qui me fit regarder la petite crature avec une
involontaire expression de surprise. Quel pouvait tre le message
pour lequel elle tait ainsi d'avance prpare  rpondre de la
sorte? Ses yeux pntrants semblaient lire  travers mes penses.
En rencontrant mon regard, elle ajouta qu'il n'y avait aucun mal
dans ce qu'elle tait alle faire, mais que c'tait un grand
secret, un secret qu'elle-mme ne connaissait pas.

Ces paroles avaient t prononces sans la moindre apparence
d'artifice ou de tromperie, mais au contraire avec cet air de
franchise non suspecte, indice certain de la vrit. L'enfant
continuait de marcher comme prcdemment; plus nous avancions,
plus elle devenait familire avec moi; elle causait gaiement
chemin faisant, mais ne parlait pas de sa maison autrement que
pour remarquer que nous prenions une direction qui lui tait
inconnue et me demander si c'tait l le plus court.

Tandis que nous allions ainsi, je roulais dans mon esprit cent
explications diffrentes de l'nigme et les rejetais l'une aprs
l'autre. J'eusse rougi de me prvaloir de l'ingnuit ou de la
reconnaissance de cette enfant, au profit de ma curiosit. J'aime
ces petits tres, et ce n'est pas chose  ddaigner quand ceux-l
aussi nous aiment, qui viennent de sortir tout frais des mains de
Dieu. Comme sa confiance m'avait plu tout d'abord, je rsolus d'en
rester digne et de justifier le mouvement qui l'avait porte 
s'abandonner  moi.

Cependant il n'y avait pas de raison pour que je m'abstinsse de
voir la personne qui avait pu, avec une telle imprudence,
l'envoyer si loin, de nuit, toute seule. Or, comme il tait 
prsumer que l'enfant, ds qu'elle apercevrait son logis, me
souhaiterait le bonsoir et contrarierait ainsi mon dessein, j'eus
soin d'viter les rues les plus frquentes et de prendre les plus
dtournes. Ainsi elle ne sut pas o nous tions avant que nous
fussions dans sa rue mme. Ma nouvelle connaissance frappa
joyeusement des mains, s'lana  quelques pas devant moi,
s'arrta  une porte, o elle se tint sur la marche jusqu' mon
arrive, et, ds que je l'eus rejointe, elle fit retentir la
sonnette.

Une partie de cette porte tait vitre, sans contrevent qui la
protget: ce que je ne pus remarquer d'abord, car,  l'intrieur,
tout tait ombre et silence: d'ailleurs, je n'attendais pas avec
moins d'anxit que l'enfant une rponse  notre appel. Elle avait
sonn deux ou trois fois dj, quand nous entendmes du dedans le
bruit d'une personne qui se meut, et enfin une faible lumire
apparut  travers le vitrage. Comme cette lumire approchait trs-
lentement, celui qui la portait ayant  se frayer un chemin parmi
une grande quantit d'objets pars et confus, cette circonstance
me permit de voir  la fois, quelle tait la nature de la personne
qui s'avanait et du lieu dans lequel elle cheminait.

C'tait un petit vieillard aux longs cheveux gris. Tandis qu'il
levait la lumire au-dessus de sa tte et regardait en avant 
mesure qu'il approchait, je pus distinguer parfaitement ses traits
et sa physionomie. Malgr les ravages produits par l'ge, il me
sembla reconnatre dans ses formes grles et maigres quelque chose
de la forme svelte et souple que j'avais remarque chez l'enfant.
Il y avait certainement de l'analogie dans leurs yeux bleus
brillants; mais le vieillard tait tellement rid par l'ge et les
chagrins, que l s'arrtait toute ressemblance.

La salle qu'il traversait  pas lents tait un de ces rceptacles
d'objets curieux et antiques qui semblent se cacher dans les coins
les plus bizarres de notre ville, et, par jalousie et mfiance,
drober leurs trsors moisis aux regards du public. Il y avait l
des assortiments de cottes de mailles, toutes droites et figurant
des fantmes de chevaliers arms; il y avait des bas-reliefs
fantastiques emprunts aux clotres des moines d'autrefois; il y
avait diverses sortes d'armes rouilles; il y avait des figures
contournes en porcelaine, en bois et en fer; il y avait des
ouvrages d'ivoire; il y avait des tapisseries et des meubles
tranges, dont le dessin paraissait d  la fivre des rves. La
physionomie gare du petit vieillard tait merveilleusement en
harmonie avec la localit. Cet homme devait tre all  ttons
parmi les vieilles glises, les tombes et les maisons abandonnes,
pour en recueillir les dpouilles de ses propres mains. Dans toute
sa collection, il n'y avait rien qui ne ft en parfaite analogie
avec lui, rien qui ft plus que lui vieux et dlabr.

Tout en tournant la clef dans la serrure, il me contemplait avec
une surprise qui fut loin de diminuer lorsque son regard se porta
de moi sur ma compagne de route. La porte s'ouvrit, et l'enfant,
s'adressant  son grand-pre, lui raconta la petite histoire de
notre rencontre.

Dieu te bnisse! s'cria le vieillard en passant la main sur la
tte de l'enfant; comment se fait-il que tu aies pu t'garer en
chemin? O Nell, si je t'avais perdue!

-- Grand-pre, rpondit avec fermet la petite fille, j'eusse
retrouv mon chemin pour revenir vers vous, n'ayez pas peur.

Le vieillard l'embrassa; puis il se tourna de mon ct et m'invita
 entrer, ce que je fis. La porte fut ferme de nouveau  double
tour. Mon hte, me prcdant avec son flambeau, me conduisit, 
travers la salle que j'avais dj contemple du dehors, dans une
petite pice situe derrire: l se trouvait une autre porte
ouvrant sur une sorte de cabinet o je vis un lit en miniature qui
et bien convenu  une fe, tant il tait exigu et gentiment
arrang. L'enfant prit une lumire et se retira dans la petite
chambre, me laissant avec le vieillard.

Vous devez tre fatigu, monsieur, me dit-il en approchant pour
moi une chaise du feu. Comment pourrais-je vous remercier?

Je rpondis:

En ayant une autre fois plus de soin de votre petite-fille, mon
bon ami.

-- Plus de soin!... rpta le vieillard d'une voix aigre; plus de
soin de Nelly!... Qui jamais a aim une enfant comme j'aime ma
Nell?

Il pronona ces paroles avec une surprise si manifeste, que je me
trouvai fort embarrass pour rpondre, d'autant plus que, s'il y
avait dans ses manires quelque chose de heurt et d'gar, ses
traits offraient les indices d'une pense profonde et triste, d'o
je conclus que, contrairement  ma premire impression, ce n'tait
ni un radoteur ni un imbcile.

Je ne crois pas, lui dis-je, que vous ayez assez souci de votre
enfant.

-- Moi! je n'en ai pas souci!... s'cria le vieillard en
m'interrompant. Ah! que vous me jugez mal!... Ma petite Nelly! ma
petite Nelly!

Nul homme, quelques paroles qu'il employt, ne pourrait montrer
plus de tendresse que n'en montra dans ce peu de mots le marchand
de curiosits. J'attendis qu'il parlt de nouveau; mais il appuya
le menton sur sa main, et, secouant deux ou trois fois la tte, il
tint ses yeux fixs sur le foyer.

Tandis que nous gardions ainsi le silence, la porte du cabinet
s'ouvrit, et l'enfant reparut. Ses fins cheveux bruns tombaient
pars sur son cou, et son visage tait anim par l'empressement
qu'elle avait mis  venir nous rejoindre. Sans perdre un instant,
elle s'occupa des prparatifs du souper. Pendant qu'elle se
livrait  ce soin, je remarquai que le vieillard profitait de
l'occasion pour m'examiner plus  fond qu'il ne l'avait fait
d'abord. Je vis avec surprise que l'enfant paraissait charge de
toute la besogne, et que,  l'exception de nous trois, il ne
semblait y avoir me qui vive dans la maison. Je saisis un moment
o elle tait sortie de la chambre pour glisser un mot  ce sujet;
 quoi le vieillard rpliqua qu'il y avait peu de grandes
personnes aussi dignes de confiance, aussi soigneuses que Nelly.

Il m'est toujours pnible, dis-je, choqu de ce que je prenais
chez lui pour de l'gosme, il m'est toujours pnible d'tre
tmoin de cette espce d'initiation  la vie relle chez de jeunes
tres  peine hors de la limite troite de l'enfance, c'est tarir
en eux la confiance et la navet, deux des principales qualits
que le ciel leur ait dparties; c'est leur demander de partager
nos chagrins avant l'heure o ils sont capables de s'associer 
nos plaisirs.

-- N'ayez pas peur de dtruire chez elle ces qualits prcieuses;
non, rpondit le vieillard me regardant fixement, les sources en
sont trop profondes. D'ailleurs, les enfants du pauvre connaissent
peu le plaisir. Il faut acheter et payer jusqu'aux moindres
jouissances de l'enfance.

-- Mais... excusez la libert de mon langage... vous n'tes sans
doute pas si pauvre?

-- Nelly n'est pas ma fille; c'est sa mre qui tait ma fille, et
sa mre tait pauvre. Je ne mets rien de ct; rien, pas un sou,
bien que je vive comme vous voyez. Mais (il posa sa main sur mon
bras et s'inclina pour ajouter  demi-voix) elle sera riche un de
ces jours; elle deviendra une grande dame. Ne pensez pas mal de
moi parce que j'use de son service. Elle est heureuse de me donner
ses soins, vous avez pu en juger; son coeur se briserait  l'ide
que je pusse demander  toute autre personne ce que ses petites
mains ont le courage d'entreprendre. Moi! n'avoir pas souci de mon
enfant!... cria-t-il tout  coup d'un accent plaintif. Dieu sait
que cette enfant est l'unique pense de ma vie, et cependant il ne
me favorise pas! Oh! non, il ne me favorise pas!

En ce moment, celle qui faisait le sujet de notre conversation
rentra, et le vieillard, m'invitant  me mettre  table, rompit
l'entretien et retomba dans le silence.

Nous avions  peine commenc le repas, quand un coup fut frapp 
la porte extrieure. Nelly, laissant chapper un joyeux clat de
rire qui me fit plaisir  entendre, car il tait enfantin et plein
d'expansion, s'cria:

Nul doute, c'est ce vieux cher Kit qui revient enfin!

-- Petite folle! dit le grand-pre en caressant les cheveux de sa
Nelly; toujours elle se moque du pauvre Kit.

Un nouvel clat de rire plus bruyant que le premier retentit
encore, et, par sympathie, je ne pus me dfendre d'y associer un
sourire. Le petit vieillard prit une chandelle et alla ouvrir la
porte. Lorsqu'il revint, Kit tait derrire lui.

Kit tait bien le garon le plus grotesque qu'on puisse imaginer:
lourd, gauche, avec une bouche dmesurment grande, les joues fort
rouges, un nez retrouss, et certainement l'expression la plus
comique que j'eusse jamais vue. Il s'arrta court sur le seuil, 
l'aspect d'un tranger, imprima un mouvement parfait de rotation 
son vieux chapeau, qui n'offrait aucun vestige de bord, et
s'appuyant tantt sur une jambe, tantt sur l'autre, position
qu'il changeait sans cesse, il resta  l'entre, fixant sur
l'intrieur de la chambre le regard le plus extraordinaire. Ds ce
moment, je conus pour ce garon un sentiment de reconnaissance,
car je compris qu'il tait la comdie dans la vie de la jeune
fille.

Il y avait une bonne trotte, n'est-ce pas, Kit? dit le petit
vieillard.

-- Par ma foi, la course n'tait pas mauvaise, matre, rpliqua
Kit.

-- Avez-vous eu de la peine  trouver la maison?

-- Par ma foi, matre, ce n'tait pas excessivement ais.

-- Et naturellement, vous revenez avec de l'apptit?

-- Par ma foi, matre, je le crois.

Le jeune garon avait une manire  part de se tenir de ct en
parlant, et de jeter  chaque mot la tte obliquement par-dessus
son paule, comme s'il ne pouvait avoir de voix sans recourir  ce
moyen. Je crois qu'il et t divertissant pour tout le monde;
mais il y avait quelque chose d'irrsistible dans le plaisir si
vif que son tranget d'allure causait  Nelly, et dans la pense
consolante qu'elle pouvait trouver un sujet de gaiet en un lieu
qui semblait si peu fait pour lui en inspirer. Ce qu'il y a de
meilleur, c'est que Kit lui-mme tait flatt de l'impression
qu'il produisait; aprs avoir fait quelques efforts pour conserver
sa gravit, il partit aussi d'un grand clat de rire et resta dans
ce violent accs d'hilarit, la bouche ouverte et les yeux presque
ferms.

Le vieillard tait retomb dans sa prcdente rverie et semblait
tranger  ce qui se passait. Mais lorsque Nelly eut cess de
rire, je remarquai que des larmes obscurcissaient les yeux de la
jeune fille, et je les attribuai  la chaleur de l'accueil qu'elle
faisait  son bizarre favori, peut-tre aussi aux petites motions
de cette soire. Quant  Kit lui-mme, dont le rire tait de ceux
qui laissent douter si l'on rit ou si l'on pleure, il s'empara
d'une paisse sandwich[4] et d'un pot de bire, alla se mettre dans
un coin et se disposa  faire largement honneur  ces provisions.

Ah! me dit le vieillard se tournant vers moi et me regardant
comme si je venais de lui parler, vous vous trompez bien en
prtendant que je n'ai pas soin d'elle!

-- Il ne faut pas, mon ami, lui rpondis-je, attacher trop
d'importance  une remarque fonde sur les premires apparences.

-- Non, non, rpliqua le vieillard d'un ton pensif; Nell, viens
ici.

La jeune fille s'empressa de se lever, et elle enlaa de ses bras
le cou de son grand-pre.

Est-ce que je ne t'aime pas, Nelly? demanda-t-il. Dis, est-ce que
je ne t'aime pas, Nelly, oui ou non?

L'enfant rpondit seulement par des caresses et appuya sa tte sur
la poitrine du vieillard.

Pourquoi sanglotes-tu? dit-il en la pressant contre lui et
tournant son regard vers moi. Est-ce parce que tu sais que je
t'aime et que tu m'en veux de paratre en douter? C'est bon, c'est
bon; alors disons donc que je t'aime tendrement!

-- Oui, oui, c'est la vrit, s'cria-t-elle avec force. Et Kit
aussi le sait bien.

Kit, qui, en absorbant son pain et son boeuf, plongeait  chaque
bouche, avec le sang-froid d'un jongleur, son couteau dans sa
bouche, s'arrta tout court au milieu de ses oprations
gastronomiques, en entendant cet appel  son tmoignage, et hurla:
Personne ne serait assez fou pour dire qu'il ne vous aime pas.
Aprs quoi, il se rendit incapable de continuer la conversation en
ingurgitant une norme sandwich d'un seul coup.

Elle est pauvre actuellement, dit le vieillard en donnant une
petite tape amicale sur la joue de l'enfant; mais, je le rpte,
le temps approche o elle deviendra riche. Ce temps aura t long
 venir, mais enfin il viendra. Il est bien venu pour tant
d'autres qui ne font rien que se livrer  la dpense et aux excs.
Oh! quand viendra-t-il pour moi?

-- Je me trouve heureuse comme je suis, grand-pre, dit l'enfant.

-- Hum! hum! Tu ne sais pas maintenant... et comment pourrais-tu
savoir?...

Et il murmura de nouveau  demi-voix:

Ce temps viendra, je suis certain qu'il viendra. Il n'en paratra
que meilleur pour s'tre fait attendre.

Et alors il soupira et retomba dans son tat de rverie; il avait
attir l'enfant entre ses genoux, et paraissait insensible  tout
le reste autour de lui. Cependant il s'en fallait de quelques
minutes seulement que minuit sonnt. Je me levai pour partir: ce
mouvement rappela le vieillard  la ralit.

Un moment, monsieur, dit-il. Eh bien! Kit, bientt minuit, mon
garon, et vous tes encore ici! Retournez chez vous, retournez
chez vous, et demain matin soyez exact, car il y a de l'ouvrage 
faire. Bonne nuit! Souhaite-lui le bonsoir, Nelly, et qu'il s'en
aille.

-- Bonsoir, Kit, dit l'enfant, les yeux brillants de gaiet et
d'amiti.

-- Bonsoir, miss Nell, rpondit le jeune garon.

-- Et remerciez ce gentleman, reprit le vieillard; sans ses bons
soins, j'aurais pu perdre cette nuit ma petite-fille.

-- Non, non, matre, s'cria Kit, pas possible, pas possible.

-- Comment?

-- Je l'aurais retrouve, matre, je l'aurais retrouve. Je parie
que je l'aurais retrouve et aussi vite que qui que ce soit,
pourvu qu'elle ft encore sur la terre. Ha! ha! ha!

Ouvrant de nouveau sa large bouche en mme temps qu'il fermait les
yeux et poussait un clat de rire d'une voix de stentor, Kit gagna
la porte  reculons en continuant de crier. Une fois hors de la
chambre, il ne fut pas long  dcamper.

Aprs son dpart, et tandis que l'enfant tait occupe 
desservir, le vieillard dit:

Monsieur, je n'ai pas paru suffisamment reconnaissant de ce que
vous avez fait pour moi ce soir, mais je vous en remercie
humblement et de tout coeur; Nelly en fait autant, et ses
remercments valent mieux que les miens. Je serais au regret si,
en partant, vous emportiez l'ide que je ne suis pas assez pntr
de votre bont ou que je n'ai pas souci de mon enfant... car
certainement, cela n'est pas!

-- Je n'en puis douter, dis-je, aprs ce que j'ai vu. Mais
permettez-moi de vous adresser une question.

-- Volontiers, monsieur; qu'est-ce?

-- Cette charmante enfant, avec tant de beaut et d'intelligence,
n'a-t-elle que vous au monde pour prendre soin d'elle? pas d'autre
compagnie? d'autre guide?

-- Non, non, dit-il, me regardant en face avec anxit; non, et
elle n'a pas besoin d'en avoir d'autre.

-- Ne craignez-vous pas de vous mprendre sur les ncessits de
son ducation et de son ge? Je suis certain de vos excellentes
intentions; mais vous-mme, tes-vous bien certain de pouvoir
remplir une mission comme celle-l? Je suis un vieillard ainsi que
vous; vieillard, je m'intresse  ce qui est jeune et plein
d'avenir. Avouez-le, dans tout ce que j'ai vu cette nuit de vous
et de cette petite crature, n'y a-t-il pas quelque chose qui peut
mler de l'inquitude  cet intrt?

Mon hte garda d'abord le silence, puis il rpondit:

Je n'ai pas le droit de m'offenser de vos paroles. Il est bien
vrai qu' certains gards nous sommes, moi l'enfant, et Nelly la
grande personne, ainsi que vous avez pu le remarquer dj. Mais
que je sois veill ou endormi, la nuit comme le jour, malade ou
en bonne sant, cette enfant est l'unique objet de ma sollicitude;
et si vous saviez de quelle sollicitude, vous me regarderiez d'un
oeil bien diffrent. Ah! c'est une vie pnible pour un vieillard,
une vie pnible, bien pnible; mais j'ai devant moi un but lev,
et je ne le perds jamais de vue!

En le voyant dans ce paroxysme d'exaltation fbrile, je me mis en
devoir de reprendre un pardessus que j'avais dpos en entrant
dans la chambre, rsolu  ne rien dire de plus. Je vis avec
tonnement la petite fille qui se tenait patiemment debout, avec
un manteau sur le bras, et  la main un chapeau et une canne.

Ceci n'est pas  moi, ma chre, lui dis-je.

-- Non, rpondit-elle tranquillement, c'est  mon grand-pre.

-- Mais il ne sort pas  minuit...

-- Pardon, il va sortir, dit-elle en souriant.

-- Mais vous? Qu'est-ce que vous devenez pendant ce temps-l,
chre petite?

-- Moi? Je reste ici naturellement. C'est comme cela tous les
soirs.

Je regardai le vieillard avec surprise: mais il tait ou feignait
d'tre occup du soin de s'arranger pour sortir. Mon regard se
reporta de lui sur cette douce et frle enfant. Toute seule! dans
ce lieu sombre; seule, toute une longue et triste nuit!

Elle ne parut pas s'apercevoir de ma stupfaction; mais elle aida
gaiement le vieillard  mettre son manteau: lorsqu'il fut prt,
elle prit un flambeau pour nous clairer. Voyant que nous ne la
suivions pas assez vite, elle se retourna le sourire aux lvres et
nous attendit. La cause de mon hsitation n'avait pas chapp au
vieillard; l'expression de sa physionomie le prouvait; mais il se
borna  m'inviter, en inclinant la tte,  passer devant lui, et
il garda le silence. Il ne me restait qu' obir.

Lorsque nous emes franchi la porte, l'enfant posa son flambeau 
terre, me souhaita le bonsoir et leva vers moi son visage pour
m'embrasser. Puis elle s'lana vers le vieillard, qui la serra
dans ses bras et appela sur elle les bndictions de Dieu.

Dors bien, Nell, dit-il doucement, et que les anges gardiens
veillent sur toi dans ton lit! N'oublie pas tes prires, ma
mignonne.

-- Non, certes, s'cria-t-elle avec ardeur; je suis si heureuse de
prier!

-- Oui, je le sais, cela te fait du bien et cela doit tre. Mille
bndictions! Demain matin, de bonne heure, je serai ici.

-- Vous n'aurez pas besoin de sonner deux fois. La sonnette
m'veille, mme au beau milieu d'un rve.

Ce fut ainsi qu'ils se sparrent. L'enfant ouvrit la porte,
maintenant protge par un volet que Kit y avait appliqu, en
sortant, et avec un dernier adieu dont la douceur et la tendresse
sont bien souvent revenues  ma mmoire, elle la tint entr'ouverte
jusqu' ce que nous fussions passs. Le vieillard s'arrta un
moment pour entendre la porte se refermer et les verrous se tirer
 l'intrieur, ensuite, rassur  cet gard, il se mit  marcher 
pas lents. Au coin de la rue, il s'arrta. Me regardant avec un
certain embarras, il me dit que nous n'allions pas du tout par le
mme chemin et qu'il tait oblig de me quitter. J'avais envie de
rpondre: mais, avec une vivacit que son extrieur ne m'et pas
permis de supposer, il s'loigna prcipitamment. Je remarquai qu'
plusieurs reprises il tourna la tte comme pour s'assurer si je ne
l'piais pas ou si je ne le suivais pas  quelque distance.  la
faveur de l'obscurit de la nuit, il disparut bientt  mes yeux.

J'tais demeur immobile  la place mme o il m'avait quitt,
sans pouvoir m'en aller et pourtant sans savoir pourquoi je
perdais mon temps  rester l. Je regardai tout pensif dans la rue
d'o nous venions de sortir, et bientt je m'acheminai de ce ct.
Je passai et repassai devant la maison; je m'arrtais; j'coutais
 la porte: tout tait sombre et silencieux comme la tombe.

Cependant je rdais autour de cette maison sans russir  m'en
arracher, pensant  tous les dangers qui pouvaient menacer
l'enfant: incendie, vol, meurtre mme, et me figurant qu'il allait
arriver quelque malheur si je me retirais. Le bruit d'une porte ou
d'une croise qu'on fermait dans la rue me ramenait de nouveau
devant le logis du marchand de curiosits. Je traversais le
ruisseau pour regarder la maison et m'assurer que ce n'tait pas
de l que venait le bruit: mais non, la maison tait reste noire,
froide, sans vie.

Il passait peu de monde; la rue tait triste et morne; il n'y
avait presque que moi. Quelques tranards, sortis des thtres,
marchaient  la hte, et, de temps en temps, je me jetais de ct
pour viter un ivrogne tapageur qui regagnait sa demeure en
chancelant; mais c'taient des incidents rares et qui mme
cessrent bientt tout  fait. Une heure sonna  toutes les
horloges. Je me remis  arpenter le terrain, me promettant sans
cesse que ce serait la dernire fois, et chaque fois me manquant
de parole, sous quelque nouveau prtexte, comme je l'avais fait
dj si souvent.

Plus je pensais aux discours, au regard, au maintien du vieillard,
moins je parvenais  me rendre compte de ce que j'avais vu et
entendu. Un pressentiment qui me dominait me disait que le but de
cette absence nocturne ne pouvait tre bon. Je n'avais eu
connaissance du fait que par la navet indiscrte de l'enfant; et
bien que le vieillard ft l, bien qu'il et t tmoin de ma
surprise non quivoque, il avait gard un trange mystre sur ce
sujet sans me donner un seul mot d'explication. Ces rflexions
ramenrent plus vivement que jamais  ma mmoire sa physionomie
gare, ses manires distraites, ses regards inquiets et troubls.
Sa tendresse pour sa petite-fille n'tait pas incompatible avec
les vices les plus odieux; et dans cette tendresse mme n'y avait-
il pas une contradiction trange? Sinon, comment cet homme et-il
pu se rsoudre  abandonner ainsi son enfant? Cependant, malgr
mes dispositions  prendre de lui une mauvaise opinion, je ne
doutais pas un moment de la ralit de son affection; et mme je
ne pouvais pas en admettre le doute, quand je me rappelais ce qui
s'tait pass entre nous et le son de voix avec lequel il avait
appel sa Nelly.

Je reste ici naturellement... m'avait dit l'enfant, en rponse 
ma question C'est comme cela tous les soirs. Quel motif pouvait
faire sortir le vieillard de chez lui, la nuit et toutes les
nuits? J'voquai le souvenir de ce que j'avais autrefois entendu
raconter de certains crimes sombres et secrets qui se commettent
dans les grandes villes et chappent  la justice pendant de
longues annes. Cependant, parmi ces sinistres histoires, il n'en
tait pas une que je pusse expliquer par le prsent mystre; plus
j'y songeais, moins je russissais  percer ces tnbres.

La tte remplie de ces ides et de bien d'autres encore, sur le
mme sujet, je continuai d'arpenter la rue durant deux grandes
heures. Enfin une pluie violente se mit  tomber: accabl de
fatigue, bien que ma curiosit ft toujours aussi veille
qu'auparavant, je montai dans la premire voiture de place qui
vint  passer et me fis conduire chez moi. Un bon feu ptillait
dans l'tre; ma lampe brillait: ma pendule me salua comme 
l'ordinaire de son joyeux carillon. Mon logis m'offrait le calme,
la chaleur, le bien-tre, contraste heureux avec l'atmosphre
sombre et triste d'o je sortais.

Je m'assis dans ma bergre, et, me renversant sur ses larges
coussins, je me reprsentai l'enfant dans son lit: seule, sans
gardien, sans protection, except celle des anges, et cependant
dormant d'un sommeil paisible. Je ne pouvais dtacher ma pense de
cette crature si jeune, tout esprit, toute dlicate, une vraie
petite fe, passant de longues et sinistres nuits dans un lieu si
peu fait pour elle.

Nous avons tellement l'habitude de nous laisser mouvoir par les
objets extrieurs et d'en recevoir des sensations que la rflexion
devrait suffire  nous donner, mais qui nous chappent souvent
sans ces aides visibles et palpables, que peut-tre n'aurais-je
pas t envahi tout entier comme je l'tais par cet unique sujet
de mes penses sans les monceaux de choses fantastiques que
j'avais vues ple-mle dans le magasin du marchand de curiosits.
Prsentes  mon esprit, unies  l'enfant, l'entourant, pour ainsi
dire, ne formant qu'un avec elle, elles me faisaient toucher au
doigt sa position. Sans aucun effort d'imagination, je revoyais
d'autant mieux son image, entoure comme elle l'tait, de tous ces
objets trangers  sa nature, qu'ils taient moins en harmonie
avec les gots de son sexe et de son ge. Si ces secours m'avaient
manqu, si j'avais d me reprsenter Nelly dans un appartement
ordinaire o il n'y et rien de bizarre, rien d'inaccoutum, il
est bien prsumable que sa solitude trange m'et moins vivement
impressionn. Dans ce cadre, elle formait pour moi une sorte
d'allgorie, et avec tout ce qui l'entourait, elle excitait si
puissamment mon intrt que, malgr tous mes efforts, je ne
pouvais la chasser de ma mmoire et de mes penses.

Ce serait, me dis-je aprs avoir fait avec vivacit quelques
tours dans ma chambre, ce serait pour l'imagination un travail
curieux que de suivre Nelly dans sa vie future, de la voir
continuant sa route solitaire au milieu d'une foule de compagnons
grotesques; seule, pure, frache et jeune. Il serait curieux
de...

Ici je m'arrtai; car le thme m'et men loin, et dj je voyais
s'ouvrir devant moi une rgion dans laquelle je me sentais
mdiocrement dispos  pntrer. Je reconnus que ce n'taient que
des rvasseries, et je pris le parti d'aller me coucher pour
trouver dans mon lit le repos et l'oubli.

Mais, toute la nuit, soit veill, soit endormi, les mmes ides
revinrent  mon esprit, les mmes images restrent en possession
de mon cerveau. Toujours, toujours j'avais en face de moi la
boutique aux sombres parois; les armures et les cottes de mailles
toutes vides avec leur tournure de spectres silencieux; les
figures de bois et de pierre, sournoises et grimaantes; la
poussire, la rouille, le ver vivant dans le chne qu'il ronge;
et, seule au milieu de ces antiquits, de ces ruines, de cette
laideur du pass, la belle enfant dans son doux sommeil, souriant
au sein de ses rves lgers et radieux.




CHAPITRE II.


Durant prs d'une semaine, je combattis le dsir qui me poussait 
revoir le lieu que j'avais quitt sous les impressions dont j'ai
esquiss le tableau. Enfin je m'y dcidai, et rsolu  me
prsenter cette fois en plein jour, je m'acheminai, ds le
commencement d'une aprs-midi, vers la demeure du vieillard.

Je dpassai la maison et fis plusieurs tours dans la rue avec
cette espce d'hsitation bien naturelle chez un homme qui sait
que sa visite n'est pas attendue et qui n'est pas bien sr qu'elle
soit agrable. Cependant, comme la porte de la boutique tait
ferme, et comme rien n'indiquait que je dusse tre reconnu des
gens qui s'y trouvaient, si je me bornais purement et simplement 
passer et repasser devant la porte, je ne tardai pas  surmonter
mon irrsolution et je me trouvai chez le marchand de curiosits.

Le vieillard se tenait dans l'arrire-boutique, en compagnie d'une
autre personne. Tous deux semblaient avoir chang des paroles
vives; leur voix, qui tait monte  un diapason trs-lev, cessa
de retentir aussitt qu'ils m'aperurent. Le vieillard s'empressa
de venir  moi, et, d'un accent plein d'motion, me dit qu'il
tait charm de me voir. Il ajouta:

Vous tombez ici dans un moment de crise.

Et, montrant l'homme que j'avais trouv avec lui:

Ce drle m'assassinera un de ces jours. S'il l'et os, il
l'aurait fait dj depuis longtemps.

-- Bah! dit l'autre; c'est vous plutt qui, si vous le pouviez,
livreriez ma tte par un faux serment; nous savons bien cela.

Avant de parler ainsi, le jeune homme s'tait tourn vers moi et
m'avait regard fixement en fronant les sourcils.

Ma foi, dit le vieillard, je ne m'en dfends pas. Si les
serments, les prires ou les paroles pouvaient me dbarrasser de
vous, je le ferais, et votre mort serait pour moi un grand
soulagement.

-- Je le sais, c'est ce que je vous disais moi-mme tout 
l'heure, n'est-il pas vrai? Mais, ni serments, ni prires, ni
paroles ne suffisent pour me tuer. En consquence, je vis et je
veux vivre.

-- Et sa mre n'est plus!... s'cria le vieillard, joignant ses
mains avec dsespoir et levant ses yeux au ciel; voil donc la
justice de Dieu!

Le jeune homme tait debout, frappant du pied contre une chaise et
le regardant avec un ricanement de ddain. Il pouvait avoir
environ vingt et un ans; il tait bien fait et avait certainement
la taille lgante, mais l'expression de sa physionomie n'tait
pas de nature  lui gagner les coeurs: car elle offrait un.
caractre de libertinage et d'insolence vraiment repoussant, en
harmonie d'ailleurs avec ses manires et son costume.

Justice ou non, dit-il, je suis ici et j'y resterai jusqu' ce
que je juge convenable de m'en aller,  moins que vous n'appeliez
main-forte pour me faire mettre dehors: mais vous n'en viendrez
pas l, je le sais. Je vous rpte que je veux voir ma soeur.

-- _Votre_ soeur!... dit le vieillard avec amertume.

-- Sans doute. Vous ne pouvez dtruire les liens de parent. Si
cela tait en votre pouvoir, il y a longtemps que vous l'eussiez
fait. Je veux voir ma soeur, que vous tenez claquemure ici,
empoisonnant son coeur avec vos recettes mystrieuses et faisant
parade de votre affection pour elle, afin de la tuer de travail,
et de grappiller quelques schellings de plus que vous ajoutez
chaque semaine  votre riche magot. Je veux la voir, et je la
verrai.

-- Voil, s'cria le vieillard en se tournant vers moi, voil un
beau moraliste pour parler d'empoisonner les coeurs! Voil un
esprit gnreux pour se moquer des schellings grappills! Un
misrable, monsieur, qui a perdu tous ses droits, non-seulement
sur ceux qui ont le malheur d'tre lis  lui par le sang, mais
encore sur la socit, qui ne le connat que par ses mfaits. Un
menteur, en outre! ajouta-t-il en baissant la voix et se
rapprochant de moi; car il sait combien Nelly m'est chre, et il
veut me blesser dans mon honneur et mon affection parce qu'il voit
ici un tranger.

Le jeune homme releva ce dernier mot.

Les trangers ne sont rien pour moi, grand-pre, et je me flatte
de n'tre rien pour eux. Le meilleur parti qu'ils aient  prendre,
c'est de s'occuper de leurs affaires et de me laisser le soin des
miennes. Il y a l dehors un de mes amis qui m'attend; et comme,
selon toute apparence, j'aurai  rester ici quelque temps, je
vais, avec votre permission, le faire entrer.

En parlant ainsi, il fit un pas vers la porte, et, regardant dans
la rue, il adressa de la main plusieurs signes  une personne
qu'on ne voyait pas; celle-ci,  en juger par les marques
d'impatience qui accompagnaient les appels, ne paraissait pas
trs-dispose  se dterminer  venir. Enfin arriva, de l'autre
ct de la rue, sous le prtexte assez gauche de passer l par
hasard, un individu, remarquable par son lgance malpropre; aprs
avoir fait de nombreuses difficults et force mouvements de tte
comme pour se dfendre de l'invitation, il se dcida  traverser
la rue et entra dans la boutique.

L! dit le jeune homme le poussant devant; voici Dick Swiveller.
Asseyez-vous, Swiveller.

-- Mais je ne sais pas si cela fait plaisir au vieux, dit
M. Swiveller  demi-voix.

-- Asseyez-vous, rpta son compagnon.

M. Swiveller obit, et regardant autour de lui avec un sourira
clin, il fit observer que la semaine passe avait t bonne pour
les canards, et que celle-ci tait bonne pour la poussire: il
ajouta que, tandis qu'il attendait auprs de la lanterne, au coin
de la rue, il avait vu un cochon avec de la paille au groin sortir
d'un dbit de tabac; d'o il avait augur qu'on ne tarderait pas 
avoir une autre semaine favorable aux canards, et que la pluie ne
se ferait pas attendre; il trouva ensuite occasion de s'excuser de
la ngligence qu'on pouvait remarquer dans sa toilette: C'est
que, voyez-vous, la nuit dernire, dit-il, j'ai attrap un fameux
coup de soleil. Expression par laquelle il instruisait la
compagnie le plus dlicatement possible qu'il s'tait enivr
compltement.

Mais qu'importe! dit M. Swiveller avec un soupir; qu'importe,
pourvu que le feu de l'me s'enflamme  la torche de la joyeuse
fraternit des convives, pourvu qu'il ne tombe pas une plume de
l'aile de l'amiti! Qu'importe, pourvu que l'esprit s'panche dans
des flots de vin ros, et que le moment prsent soit pour le moins
le plus heureux de notre existence!

-- Vous n'avez pas besoin de faire ici le prsident de banquet,
lui dit son ami en apart.

-- Fred! s'cria M. Swiveller en se frappant lgrement le nez du
bout du doigt; un mot suffit au sage. Fred, on peut tre bon et
heureux sans tre riche. Pas une syllabe de plus! Je connais mon
rle: trop parler nuit. Seulement, Fred, un petit mot  l'oreille:
le vieux est-il bien dispos?

-- Qu'est-ce que cela vous fait? rpliqua son ami.

-- Tout cela est bel et bon, dit M. Swiveller; mais prudence est
mre de sret.

En mme temps il cligna de l'oeil, comme s'il avait  garder
quelque secret d'importance; et, croisant ses bras en se
renversant sur le dossier de sa chaise, il se mit  contempler le
plafond avec une imperturbable gravit.

D'aprs tout ce qui venait de se passer, on pouvait
raisonnablement souponner que M. Swiveller n'tait point encore
parfaitement remis du fameux coup de soleil auquel il avait fait
allusion; mais, quand ses paroles seules n'auraient pas suffi pour
veiller ce soupon, ses cheveux, roides comme du fil d'archal,
ses yeux hbts, et la couleur livide de son visage ne
tmoignaient que trop des dsordres de la nuit passe. Comme il
l'avait fait remarquer lui-mme, son costume n'tait pas
parfaitement soign, ou plutt il tait d'un dbraill qui
laissait supposer qu'il s'tait couch tout habill. Ce costume
consistait en un habit brun, garni par devant d'une grande
quantit de boutons de cuivre, mais n'en ayant qu'un seul par
derrire; d'une cravate  carreaux, de couleur voyante; d'un gilet
cossais; d'un pantalon blanc sale, et d'un chapeau dform, que
M. Swiveller portait sens devant derrire pour cacher un trou dans
le bord. Le devant de son habit tait orn d'une poche extrieure
d'o sortait le coin le plus propre d'un grand vilain mouchoir.
Les poignets tout noircis de sa chemise taient tirs le plus
possible et prtentieusement relevs par-dessus le bord de ses
manches; il n'avait pas de gants et tenait une canne jaune ayant
pour pomme une main en os qui semblait porter une bague au petit
doigt et saisir  poigne une boule noire. C'tait avec tous ces
avantages personnels, auxquels il convient d'ajouter une forte
odeur de fume de tabac et un extrieur crasseux, que M. Swiveller
s'tait renvers sur son sige, les yeux fixs au plafond; de
temps  autre, mettant sa voix au ton, il rgalait la compagnie de
quelques mesures d'un air mlancolique, puis soudain, au milieu
mme d'une note, il retombait dans son premier silence.

Le vieillard s'tait assis; les mains croises, il regardait tour
 tour son petit-fils et son trange compagnon, comme s'il n'avait
plus aucune autorit et qu'il en ft rduit  leur laisser faire
ce qu'ils voudraient. Le jeune homme se tenait pench contre une
table,  peu de distance de son ami, indiffrent en apparence  ce
qui se passait; et quant  moi, sentant combien il tait dlicat
d'intervenir, bien que le vieillard et sembl me demander
assistance par ses paroles comme par ses regards, je feignis, de
mon mieux, de paratre occup  examiner quelques-uns des objets
exposs pour la vente, sans avoir l'air de faire la moindre
attention  la socit.

Le silence ne fut point de longue dure: en effet, M. Swiveller
qui avait pris la peine de nous donner, dans les chansons qu'il
fredonnait, l'assurance mlodieuse que son coeur tait dans les
montagnes, et qu'il ne lui manquait que son coursier arabe pour
commencer  accomplir de grands actes de bravoure et d'honneur
chevaleresque, dtacha ses yeux du plafond et descendit  la vile
prose.

Fred, dit-il, s'arrtant tout  coup, comme si une ide soudaine
lui avait travers le cerveau, et reprenant sa voix de fausset, le
vieux est-il en bonne disposition?

-- Qu'est-ce que cela vous fait? rpliqua l'ami d'un ton bourru.

-- Rien; mais je vous le demande.

-- Oui, naturellement. D'ailleurs, que m'importe qu'il le soit ou
non?

Encourag sans doute, par cette rponse,  se jeter dans une
conversation plus gnrale, M. Swiveller s'attacha  captiver
notre attention.

Il commena par faire remarquer que le soda-water, quoique chose
bonne en soi, tait de nature  refroidir l'estomac si on ne le
relevait par du gingembre ou une lgre infusion d'eau-de-vie; que
ce dernier liquide est en tout cas prfrable, sauf une petite
considration, celle de la dpense. Personne ne s'aventurant 
combattre ces propositions, il continua en disant que la chevelure
humaine tait un corps trs-propre  concentrer la fume de tabac,
et que les jeunes tudiants de Westminster et d'Eton, aprs avoir
mang quantit de pommes pour dissimuler l'acre parfum du cigare 
leurs professeurs vigilants, taient d'ordinaire trahis par cette
proprit que possde leur tte d'une faon remarquable: d'o il
conclut, que si l'Acadmie des sciences voulait fixer son
attention sur ce sujet, et essayer de trouver dans les ressources
de nos connaissances acquises un moyen de prvenir ces rvlations
indiscrtes, elle rendrait un immense service  l'humanit tout
entire. Ces ides ne furent pas plus combattues que les
prcdentes. Alors M. Swiveller nous apprit que le rhum de la
Jamaque, quoiqu'il soit sans contredit un spiritueux agrable,
plein de richesse et d'arme, a l'inconvnient de revenir au got
durant tout le reste de la journe. Et comme personne ne s'avisait
de contester l'un ou l'autre de ces points, M. Swiveller sentit sa
confiance augmenter, et devint encore plus familier et plus
expansif.

C'est le diable, messieurs, dit-il, lorsque des parents en
viennent  se brouiller Si l'aile de l'amiti ne doit jamais
perdre une plume, l'aile de la parent ne doit jamais non plus
tre courte: au contraire, elle doit toujours se dvelopper sous
un ciel serein. Pourquoi verrait-on un petit-fils et un grand-pre
s'attaquer avec une gale violence, quand tout devrait tre entre
eux bndiction et concorde? Pourquoi ne pas unir vos mains et
oublier le pass?

-- Contenez votre langue, dit Frdric.

-- Monsieur, rpliqua M. Swiveller, n'interrompez pas l'orateur.
Voyons, messieurs, de quoi s'agit-il prsentement? Voici un bon
vieux grand-pre. Je dis cela le plus respectueusement du monde,
et voici un jeune petit-fils. Le bon vieux grand-pre dit au jeune
petit-fils dissipateur: Je vous ai recueilli et lev, Fred; je
vous ai mis  mme de marcher dans la vie; vous vous tes un peu
cart du droit chemin, comme il n'arrive que trop souvent  la
jeunesse; ne vous attendez pas  retrouver jamais la mme chance,
ou vous compteriez sans votre hte.  quoi le jeune petit-fils
dissip rpond ainsi: Vous avez autant de fortune qu'on peut en
avoir; vous avez fait pour moi des dpenses considrables; vous
entassez des piles d'cus pour ma petite soeur, avec laquelle vous
vivez secrtement, comme  la drobe, comme un vrai grigou, sans
lui donner aucun plaisir. Pourquoi ne pas mettre de ct une
bagatelle en faveur du petit-fils adulte? L-dessus, le brave
grand-pre rplique, que non-seulement il refuse d'ouvrir sa
bourse avec ce gracieux empressement qui a toujours tant de
charmes chez un gentleman de son ge, mais qu'il clatera en
reproches, lui dira des mots durs, lui fera des observations
toutes les fois qu'ils se trouveront ensemble. Voil donc la
question tout simplement. N'est-ce pas piti qu'un pareil tat de
choses se prolonge? et combien ne vaudrait-il pas mieux que le
vieux gentleman donnt du mtal en quantit raisonnable, pour
rtablir la tranquillit et le bon accord!

Aprs avoir prononc ce discours en taisant dcrire  son bras une
foule d'ondulations lgantes, M. Swiveller plongea vivement dans
sa bouche la tte de sa canne, comme pour s'enlever lui-mme le
moyen de nuire  l'effet de sa harangue en ajoutant un mot de
plus.

Pourquoi me poursuivez-vous? pourquoi me perscutez-vous? au nom
du ciel! s'cria le vieillard se tournant vers son petit-fils.
Pourquoi amenez-vous ici vos compagnons de dbauche? Combien de
fois aurai-je  vous rpter que ma vie est toute de dvouement et
d'abngation, et que je suis pauvre?

-- Combien de fois aurai-je  vous rpter, dit l'autre en le
regardant froidement, que je sais bien que ce n'est pas vrai?

-- C'est vous qui vous tes mis o vous tes, dit le vieillard,
restez-y; mais laissez-nous, Nelly et moi, travailler sans
relche.

-- Nell sera bientt une femme. leve  vous croire aveuglment,
elle oubliera son frre s'il n'a soin de se montrer quelquefois 
elle.

-- Prenez garde, dit le vieillard, dont les yeux tincelrent,
qu'elle ne vous oublie quand vous souhaiteriez le plus de vivre
dans sa mmoire. Prenez garde qu'un jour ne vienne o vous
marcherez pieds nus dans les rues, tandis qu'elle vous
claboussera dans son brillant quipage!

-- C'est--dire quand elle aura votre argent. Voil donc cet homme
si pauvre!

-- Et cependant, dit le vieillard laissant tomber sa voix et
parlant en homme qui pense tout haut, combien nous sommes pauvres!
quelle vie que la ntre! Et quand on songe que c'est la cause
d'une enfant, d'une enfant qui n'a jamais fait de tort ni de peine
 personne, que nous soutenons... et que cependant nous ne
russissons  rien!... Espoir et patience! c'est notre devise.
Espoir et patience!

Ces paroles furent prononces trop bas pour arriver aux oreilles
des jeunes gens. M. Swiveller sembla penser que les mots
inintelligibles marmotts par le vieillard taient l'indice d'une
lutte morale produite par la puissance de sa harangue; car il
toucha son ami du bout de sa canne en lui insinuant la conviction
o il tait, qu'il avait jet le grappin sur le vieux, et qu'il
comptait bien obtenir un droit de courtage sur les bnfices. Peu
de temps aprs, il s'aperut de sa mprise; il prit alors un air
endormi et mcontent, et plus d'une fois il avait insist sur ce
qu'il tait temps de partir promptement, lorsque la porte s'ouvrit
et la petite fille parut en personne.




CHAPITRE III.


Nelly tait suivie de prs par un homme g, dont les traits
taient remarquablement durs et repoussants. Cet homme tait de si
petite taille, qu'il et pu passer pour un nain, bien que sa tte
et sa figure n'eussent pas dpar le corps d'un gant. Ses yeux
noirs, vifs et empreints d'une expression d'astuce, taient sans
cesse en mouvement, sa bouche et son menton hrisss du chaume
d'une barbe dure et inculte. Il avait de ces teints qui ont
toujours l'air malpropre ou malsain. Mais ce qui donnait 
l'ensemble de sa physionomie quelque chose de plus grotesque
encore, c'tait un sourire sinistre qui semblait provenir d'une
simple habitude sans avoir rapport  aucun sentiment de joie ou de
plaisir, et mettait constamment en vidence le peu de dents
jauntres parpilles dans sa bouche, ce qui lui donnait l'aspect
d'un dogue haletant. Son costume se composait d'un vaste chapeau
rond  haute forme, de vtements de drap noir us, d'une paire de
larges souliers, et d'une cravate d'un blanc sale chiffonne comme
une corde, de manire  laisser  dcouvert la plus grande partie
de son cou roide et nerveux. Le peu de cheveux qu'il avait taient
d'un noir grisonnant, coups ras, aplatis sur les tempes et
retombant sur ses oreilles en frange dgotante. Ses mains,
couvertes d'un vritable cuir  gros grains, taient d'une odieuse
malpropret; il avait les ongles crochus, longs et jaunes.

J'eus amplement le temps de noter ces traits caractristiques;
car, outre qu'ils taient de nature  frapper sans plus ample
examen, il se passa quelques instants avant que le silence, ft
rompu. L'enfant s'avana timidement vers son frre et mit sa main
dans la sienne. Le nain, si l'on veut bien nous permettre de
l'appeler ainsi, avait embrass d'un coup d'oeil pntrant tous
ceux qui taient prsents; et le marchand de curiosits, qui sans
doute ne comptait pas sur cet trange visiteur, semblait prouver
un profond embarras.

Ah! ah! dit le nain qui, la main pose au-dessus de ses yeux,
avait regard attentivement le jeune homme; ce doit tre l votre
petit-fils, voisin?

-- Vous voulez dire qu'il ne devrait pas l'tre, rpondit le
vieillard; mais il l'est en effet.

-- Et celui-ci? demanda le nain, montrant Dick Swiveller.

-- C'est un de ses amis, aussi bienvenu que l'autre dans ma
maison.

-- Et celui-l? demanda encore le nain, tournant sur ses talons et
me montrant du doigt.

-- Un gentleman qui a eu la bont de ramener Nell au logis l'autre
soir qu'elle s'tait gare en revenant de chez vous.

Le petit homme se tourna vers l'enfant pour la gronder ou lui
exprimer son tonnement; mais, comme elle tait en train de causer
avec le jeune homme, il se contint et pencha la tte afin
d'entendre leur conversation.

Eh bien, Nelly, disait  haute voix le jeune homme, est-ce qu'on
ne vous enseigne pas  me har, hein?

-- Non, non. Quelle horreur! Oh! non.

-- On vous enseigne  m'aimer, peut-tre? dit-il en ricanant.

-- Ni l'un ni l'autre. Jamais on ne me parle de vous, jamais.

-- J'en suis persuad, dit-il en lanant  son grand-pre un
regard farouche; j'en suis persuad, Nell. Je vous crois.

-- Moi, je vous aime sincrement, Fred.

-- Sans doute!

-- Je vous aime et vous aimerai toujours, rpta-t-elle avec une
vive motion; mais si vous vouliez cesser de le tourmenter, de le
rendre malheureux, ah! je vous aimerais encore davantage.

-- Je comprends, dit le jeune homme qui s'inclina nonchalamment
vers l'enfant et la repoussa aprs l'avoir embrasse. L!
maintenant que vous avez bien dbit votre leon, vous pouvez vous
retirer. Il est inutile de pleurnicher. Nous ne nous quittons pas
mal ensemble, si c'est cela qu'il vous faut.

Il demeura silencieux, la suivant du regard jusqu' ce qu'elle et
regagn sa petite chambre et ferm la porte; se tournant ensuite
vers le nain, il lui dit brusquement:

coutez-moi, monsieur...

-- C'est  moi que vous parlez? rpliqua le nain. Mon nom est
Quilp. Ce n'est pas long  retenir: Daniel Quilp.

-- Alors, coutez-moi, monsieur Quilp. Vous avez un peu
d'influence sur mon grand-pre...

-- Un peu! dit l'autre avec un ton d'importance.

-- Vous tes un peu dans la confidence de ses mystres, de ses
secrets?

-- Un peu! rpliqua Quilp schement.

-- Dites-lui donc de ma part, une fois pour toutes, qu'il doit
s'attendre  me voir entrer ici et en sortir aussi souvent qu'il
me conviendra, aussi longtemps qu'il gardera Nelly ici, et que,
s'il veut se dbarrasser de moi, il faut que d'abord il se soit
dbarrass d'elle. Qu'ai-je donc fait pour tre trait comme un
loup-garou, pour qu'on me fuie et qu'on me redoute comme si
j'apportais la peste? Ce vieillard vous dira que je ne sais pas ce
que c'est qu'une affection de famille, et que je ne me soucie pas
plus du bonheur de Nelly que de lui-mme; laissez-le dire. En ce
cas, ce dont je me soucie, c'est de venir ici  ma guise et de
rappeler  ma soeur que j'existe. Je veux la voir quand il me
plaira. J'y tiens. C'est un droit que je suis venu maintenir
aujourd'hui. Je reviendrai cinquante fois dans le mme but, et
toujours avec le mme succs. J'ai dit que je resterais ici
jusqu' ce que j'eusse eu satisfaction: je l'ai eue, voil ma
visite termine. Allons, Dick.

-- Arrtez! cria M. Swiveller au moment o son ami se dirigeait
vers la porte. Monsieur...

-- Monsieur, votre trs-humble serviteur, dit M. Quilp,  qui
s'adressait ce dernier mot.

-- Avant de quitter ce lieu de joie et de plaisir, ce sjour o
rgne une clart blouissante, je dsire, avec votre permission,
hasarder une petite remarque. Je suis venu ici aujourd'hui,
monsieur, avec la pense que le bonhomme tait bien dispos...

-- Continuez, monsieur, dit Daniel Quilp en voyant l'orateur
s'arrter subitement.

-- Inspir par cette ide et par les sentiments qu'elle veille,
et jugeant, en ma qualit d'ami commun, que ce n'est pas par des
criailleries, des disputes, des querelles, que les mes arrivent 
s'pancher et que l'harmonie sociale se rtablit entre les parties
adverses, j'ai pris sur moi de suggrer un moyen, le seul qu'on
puisse adopter en pareille occurrence. Voulez-vous me permettre de
vous glisser un tout petit mot  ce sujet?

Sans attendre la permission qu'il avait sollicite, M. Swiveller
fit un pas vers le nain; puis, s'appuyant sur son paule et se
penchant comme pour lui parler  l'oreille, il lui dit, de manire
 tre parfaitement entendu de tout le monde:

Voil le mot d'ordre pour le bonhomme: _fouille_.

-- Quoi? ... demanda Quilp.

-- Fouille, monsieur, fouille, rpta M. Swiveller en frappant sur
son gousset pour montrer qu'il fallait fouiller  la poche. Vous
comprenez, monsieur?

Le nain fit un signe de tte. M. Swiveller fit quelques pas pour
se retirer, et il s'arrta pour lui rendre le mme signe de tte 
chaque pas qu'il faisait en arrire. Ce fut ainsi qu'il arriva 
la porte: l, il toussa fortement pour appeler l'attention du nain
et saisir cette occasion de lui recommander par un jeu muet la
discrtion la plus absolue et le secret le plus inviolable. Aprs
cette grave pantomime, qui dura le temps ncessaire selon lui pour
bien lui inculquer ses ides, il suivit les traces de son ami et
disparut.

Hum! dit le nain avec un regard de travers et en haussant les
paules, il en cote cher d'avoir de chers parents. Dieu merci, je
ne m'en connais pas! Et vous seriez comme moi si vous n'tiez pas
aussi faible qu'un roseau et presque aussi dpourvu de
raisonnement.

-- Que voulez-vous que je fasse? rpliqua le vieillard avec une
sorte de dsespoir impuissant. Il est bien facile de parler et de
ricaner. Que voulez-vous que je fasse?

-- Ce que je ferais, moi, si j'tais  votre place.

-- Quelque acte violent, sans doute?

-- Fort bien, dit le petit homme trs-flatt de ce qu'il prenait
pour un compliment et grimaant un rire diabolique en frottant ses
mains sales l'une contre l'autre. Demandez  Mme Quilp,  la
jolie, soumise, timide et tendre Mme Quilp. Mais son nom me
rappelle que je l'ai laisse toute seule; je me figure son
inquitude... Elle n'aura pas un moment de repos jusqu' ce que je
sois de retour. C'est toujours ainsi qu'elle est quand je suis
dehors, bien qu'elle n'ose en dire un mot  moins que je ne l'y
engage en l'avertissant qu'elle peut parler librement sans avoir
peur de me fcher. Oh! Mme Quilp est bien dresse!

Cet tre difforme me parut horrible avec sa tte monstrueuse sur
son petit corps, tandis qu'il frottait lentement ses mains en les
tournant l'une sur l'autre, toujours l'une sur l'autre, geste bien
simple assurment, mais qui prenait chez lui quelque chose de
fantastique. Il fallait le voir aussi abaisser ses pais sourcils
et retrousser son menton en l'air, en lanant  la drobe un
regard de triomphe qu'un lutin aurait pu copier pour en faire son
profit.

Tenez, dit-il en mettant la main dans la poche de son habit et en
s'approchant de ct vers le vieillard, je l'ai apport moi-mme
de crainte d'accident; la somme, quoique en or, et t trop forte
et trop lourde pour tenir dans le petit sac de Nelly. Il faut
cependant, voisin, qu'elle s'habitue de bonne heure  de
semblables fardeaux, car elle en aura  porter quand vous serez
mort.

-- Fasse le ciel que vous disiez vrai! Je l'espre, du moins! dit
le vieillard avec une sorte de gmissement.

-- Je l'espre! rpta le nain.

Et s'approchant plus prs encore:

Voisin, je voudrais bien savoir o vous mettez tout cet argent;
mais vous tes un homme profond, et vous gardez bien votre secret.

-- Mon secret!... dit l'autre avec un regard plein de trouble.
Oui, vous avez raison, je... je garde bien mon secret, je le garde
bien.

Sans rien ajouter, il prit l'argent et s'en alla d'un pas lourd et
incertain, portant la main  son visage comme un homme contrari
et abattu. Le nain le suivit de ses yeux pntrants, tandis que le
vieillard passait dans le petit salon et plaait la somme dans un
coffre-fort en fer, prs de la chemine. Aprs avoir rv quelques
instants, il se disposa  prendre cong du bonhomme en disant que,
s'il ne faisait diligence, il trouverait certainement  son retour
Mme Quilp en pleine crise nerveuse.

Ainsi, voisin, dit-il, je vais regagner mon logis en vous
chargeant de mes amitis pour Nelly; j'espre qu' l'avenir elle
ne se perdra plus en route, quoique sa msaventure m'ait valu un
honneur sur lequel je ne comptais pas.

En parlant ainsi, il s'inclina, me regardant du coin de l'oeil;
puis, aprs avoir jet un regard intelligent qui semblait
embrasser tous les objets d'alentour, quelle que ft leur
petitesse ou leur peu de valeur, il partit.

Plusieurs fois j'avais essay de m'en aller moi-mme, mais le
vieillard s'y tait toujours oppos en me conjurant de rester.
Comme il renouvelait sa prire au moment o enfin nous tions
seuls, et revenait, avec mille remercments, sur la circonstance 
laquelle nous devions de nous connatre, je cdai volontiers  ses
instances et m'assis avec l'air d'examiner quelques miniatures
curieuses et un petit nombre d'anciennes mdailles qu'il plaa
devant moi. Il ne fallait pas, d'ailleurs, insister beaucoup pour
me dterminer  rester, car il est certain que si ma curiosit
avait t veille lors de ma premire visite, elle n'avait pas
diminu dans la seconde.

Nell ne tarda pas  venir nous rejoindre, et, posant sur la table
quelque travail de couture, elle s'assit  ct du vieillard. Rien
de charmant  voir comme les fleurs fraches qu'elle avait mises
dans la chambre, comme l'oiseau favori dont la petite cage tait
ombrage par un vert rameau, comme le souffle de fracheur et de
jeunesse qui semblait frmir  travers cette vieille et triste
maison, et voltiger autour de l'enfant! Il tait curieux aussi,
quoique moins agrable, de passer de la beaut et de la grce de
l'enfant,  la taille vote, au visage soucieux,  la physionomie
fatigue du vieillard.  mesure qu'il allait devenir, plus faible
et plus abattu, qu'adviendrait-il de cette petite crature isole?
Et s'il mourait, le pauvre protecteur, quel serait le sort de la
protge?

Le vieillard, qui parut rpondre exactement  mes penses, posa sa
main sur celle de Nelly et dit tout haut:

Je ne veux plus tre si triste, Nelly, il est impossible qu'il
n'y ait pas quelque bonne fortune en rserve pour toi; je dis pour
toi, car pour moi je ne demande rien. Sinon, le malheur
s'appesantirait si lourdement sur ta tte innocente!... Mais non,
tous mes efforts ne seront pas perdus, c'est impossible.

Elle le regarda gaiement, mais sans rien rpondre.

Quand je pense, reprit-il,  ces annes nombreuses, oui,
nombreuses dans ta courte existence, o tu as vcu seule auprs de
moi;  ces jours monotones, sans compagnes ni plaisirs de ton ge;
 cette solitude o tu as grandi, en quelque sorte, loin du genre
humain tout entier, et en face d'un vieillard seulement, je crains
quelquefois, Nelly, de n'avoir pas agi avec toi comme je le
devais.

-- Oh! grand-pre!... s'cria l'enfant avec une surprise pleine
d'motion.

-- Oui, dit-il, sans le vouloir, sans le vouloir. J'ai toujours
aspir au moment o tu pourrais figurer parmi les dames les plus
heureuses et les plus belles dans la position la plus brillante.
Mais j'en suis encore  y aspirer, j'y aspire toujours, et, en
attendant, s'il me fallait te quitter, t'aurais-je suffisamment
prpare pour les luttes du monde? Ce pauvre oiseau que voil
serait aussi bien en tat d'en courir les risques si on lui
donnait la vole. Attention! j'entends Kit; il est  la porte: va
lui ouvrir, Nell.

Elle se leva, fit vivement quelques pas, s'arrta, se retourna et
jeta ses bras au cou du vieillard, puis le quitta, et s'lana,
plus vite cette fois afin de cacher les larmes qui coulaient de
ses yeux.

Un mot, monsieur, me dit le vieillard  voix basse et d'un ton
prcipit; un mot  l'oreille. Vos paroles de l'autre soir m'ont
rendu malheureux. Voici ma seule justification: j'ai tout fait
pour le mieux, il est trop tard pour revenir sur mes pas quand
bien mme je le pourrais; mais je ne le puis, et d'ailleurs
j'espre encore triompher! Tout pour elle. J'ai support moi-mme
la plus grande misre afin de lui pargner les souffrances
qu'entrane la pauvret; je veux lui pargner les peines qui ont
mis au tombeau, hlas! trop tt! sa mre, ma chre fille! Je veux
lui laisser non pas de ces ressources vulgaires qui pourraient
aisment se perdre et se dissiper, mais une fortune qui la place
pour toujours au-dessus du besoin. Remarquez bien cela, monsieur:
ce n'est pas du pain que je veux lui assurer, c'est une fortune.
Mais, chut! la voici, je ne puis vous en dire davantage, ni
maintenant, ni jamais, en sa prsence.

L'imptuosit avec laquelle il me fit cette confidence, le
tremblement de sa main qui pressait mon bras, les yeux ouverts et
brillants qu'il fixait sur moi, sa vhmence passionne et son
agitation, tout cela me remplit, d'tonnement. D'aprs ce que
j'avais vu et entendu, d'aprs une grande partie de ce qu'il
m'avait dit lui-mme, je le supposais riche. Mais, quant  son
caractre, je ne pouvais le dfinir,  moins que ce ne ft un de
ces misrables qui, ayant fait de la fortune l'unique but,
l'unique objet de leur vie, et ayant russi  amasser de grands
biens, sont continuellement tortur par la crainte de la pauvret
et obsds par l'inquitude de perdre de l'argent et de se ruiner.
Il m'avait dit bien des choses que je n'avais pu comprendre, et
qui ne pouvaient s'expliquer que par cette supposition. Je finis
donc par conclure que sans nul doute il appartenait  cette
catgorie malheureuse.

On ne dira toujours pas que cette opinion fut pour moi le rsultat
d'une rflexion rapide, car je n'eus pas le temps de rflchir du
tout, la jeune fille tant revenue tout de suite et se disposant 
donner  Kit une leon d'criture. Il en recevait deux par
semaine, dont une rgulirement ce soir-l, et j'ai lieu de croire
que le professeur et l'lve y trouvaient un gal plaisir. Il me
faudrait plus de temps et d'espace que n'en mritent de tels
dtails pour dire tous les efforts qu'il fallut faire avant qu'on
pt dcider le modeste Kit  s'asseoir devant un monsieur qu'il ne
connaissait pas; comment, tant assis enfin, il retroussa ses
manches, posa carrment ses coudes, appliqua son nez sur son
cahier et fixa ses yeux sur l'exemple en louchant horriblement:
comment, ds qu'il eut la plume en main, il se vautra dans les
pts et se barbouilla d'encre jusqu' la racine des cheveux;
comment, si par hasard il lui arrivait de bien tracer une lettre,
il l'effaait aussitt avec son bras en se disposant  en faire
une autre; comment chaque nouvelle bvue tait pour l'enfant le
sujet d'un franc clat de rire, auquel rpondait, avec plus de
bruit encore et non moins de gaiet, le rire du pauvre Kit lui-
mme; comment cependant,  travers tout cela, il y avait chez le
professeur un dsir sincre d'enseigner et chez l'lve un vif
dsir d'apprendre. Il me suffira de dire que la leon fut donne,
que la soire se passa, que la nuit vint, que le vieillard, en
proie  son anxit et  son impatience habituelles, quitta
secrtement la maison  la mme heure, c'est--dire  minuit, et
qu'une fois de plus l'enfant resta seule dans cette sombre maison.

Et maintenant que j'ai conduit jusqu'ici cette histoire en y
jouant un rle; maintenant que j'ai prsent au lecteur les
figures avec lesquelles il a dj fait connaissance, je crois
qu'il convient que je disparaisse personnellement de la suite du
rcit, pour laisser parler et agir eux-mmes les personnages qui
prendront  l'action une part ncessaire et importante.




CHAPITRE IV.


M. et Mme Quilp demeuraient  Tower-Hill; et Mme Quilp tait
reste dans son pavillon de Tower-Hill,  gmir sur l'absence de
son seigneur et matre, quand il l'avait quitte pour vaquer 
l'affaire que nous l'avons vu traiter.

On et eu peine  dfinir de quel commerce, de quelle profession
s'acquittait M. Quilp en particulier, quoique ses occupations
fussent nombreuses et varies. Il touchait les loyers de colonies
entires, parques dans des rues sales et des ruelles au bord de
l'eau; il faisait des avances d'argent aux matelots et officiers
subalternes de vaisseaux marchands: il avait une part dans les
pacotilles de divers contre-matres de btiments des Indes, fumait
ses cigares de contrebande sous le nez mme des douaniers, et
presque tous les jours avait des rendez-vous  la Bourse avec des
individus  chapeau de toile cire et jaquette de matelot. Sur le
rivage de la Tamise, comt de Surrey, il y avait un affreux
chantier, infest de rats, et nomm vulgairement le quai de
Quilp. L taient un petit comptoir en bois, enfonc tout de
travers dans la poussire, comme s'il tait entr dans le sol en
tombant des nues, quelques dbris d'ancres rouilles, plusieurs
grands anneaux de fer, des piles de bois pourri, et deux ou trois
monceaux de vieilles feuilles de cuivre, tortilles, fendues et
avaries. Dans son quai Daniel Quilp tait un dchireur de
bateaux, quoiqu' en juger par tout ce qu'on voyait on dt penser,
ou qu'il dchirait les bateaux sur une fort petite chelle, ou
qu'il les dchirait en morceaux si petits qu'on n'en voyait plus
rien. Bien loin que ce lieu offrt une notable apparence de vie ou
d'activit, la seule crature humaine qui l'occupt tait un jeune
garon amphibie, vtu de toile  voiles, dont l'unique travail
consistait  rester assis au haut d'une des piles de bois pour
jeter des pierres dans la boue  la mare basse, ou  se tenir les
mains dans ses poches en regardant avec insouciance le mouvement
et le choc des vagues  la mare haute.

 Tower-Hill, l'appartement du nain comprenait, outre ce qui tait
ncessaire pour lui et Mme Quilp, un petit cabinet avec un lit
pour la mre de cette dame, qui vivait dans le mnage et soutenait
contre Daniel une guerre incessante; et pourtant la dame avait une
terrible peur de son gendre. En effet, cet horrible personnage
avait russi de manire ou d'autre, soit par sa laideur, soit par
sa frocit, soit enfin par sa malice naturelle, peu importe, 
inspirer une crainte salutaire  la plupart de ceux qui se
trouvaient chaque jour en rapport avec lui. Nul ne subissait plus
compltement sa domination que Mme Quilp elle-mme, une jolie
petite femme au doux parler, aux yeux bleus, qui, s'tant unie au
nain par les liens du mariage dans un de ces moments d'aberration
dont les exemples sont loin d'tre rares, faisait, tous les jours
de la vie bonne et solide pnitence de sa folie d'un jour.

Nous avons dit que Mme Quilp se dsolait dans son pavillon en
l'absence de son mari. Elle tait en effet dans son petit salon,
mais elle n'y tait pas seule; car, indpendamment de la vieille
Mme Jiniwin, sa mre, dont nous avons dj parl tout  l'heure,
il y avait l une demi-douzaine au moins de dames du voisinage,
qu'un trange hasard (concert entre elles, je suppose) avait
amenes l'une aprs l'autre juste  l'heure de prendre le th. Le
moment tait propice  la conversation; la chambre tait frache
et bien ombrage, un vritable lieu de farniente: par la croise
ouverte, on voyait des plantes qui interceptaient la poussire et
qui formaient un dlicieux rideau entre la table  th au dedans
et la vieille tour de Londres au dehors. Il n'y a donc pas sujet
de s'tonner si les dames se sentirent une inclination secrte 
causer et  perdre le temps, surtout si nous mettons en ligne de
compte les charmes additionnels du beurre frais, du pain tendre,
des crevettes et du cresson de fontaine.

Ces dames se trouvant runies sous de tels auspices, il tait
naturel que la conversation tombt sur le penchant des hommes 
tyranniser le sexe faible, et sur le devoir qui incombe au sexe
faible de rsister  ce despotisme, et de dfendre ses droits et
sa dignit. C'tait naturel pour quatre raisons: 1 Parce que
Mme Quilp tant une jeune femme notoirement en puissance de mari,
il convenait de l'exciter  la rvolte; 2 parce que la mre de
Mme Quilp tait honorablement connue pour tre absolue dans ses
ides et dispose  rsister  l'autorit masculine, 3 parce que
chacune des dames en visite n'tait pas fche de montrer pour son
propre compte combien elle l'emportait,  cet gard, sur la
gnralit de son sexe; et 4 parce que la compagnie tant
habitue  une mdisance rciproque quand elles taient deux 
deux, tait prive de son sujet de conversation ordinaire
maintenant qu'elles taient runies toutes ensemble, en petit
comit d'amiti, et que par consquent il n'y avait rien de mieux
 faire que de se liguer contre l'ennemi commun.

En vertu de ces considrations, une grosse dame ouvrit le feu en
commenant par demander, d'un air d'intrt sympathique, comment
se portait M. Quilp;  quoi la belle-mre rpondit avec aigreur:
Oh! trs-bien. Vous pouvez tre tranquille  son sujet: mauvaise
herbe prospre toujours.

Alors toutes les dames soupirrent  l'unisson, secourent
gravement la tte et regardrent Mme Quilp comme on regarderait
une martyre.

Ah! dit la premire qui avait pris la parole, si vous pouviez lui
communiquer un peu de votre exprience, mistress Jiniwin!...
Personne, mieux que vous, ne sait ce que nous autres femmes nous
nous devons  nous-mmes.

-- Ce que nous nous devons est bien dit, madame, rpliqua mistress
Jiniwin. Du vivant de mon pauvre mari, votre pre, ma fille, s'il
s'tait jamais hasard  prononcer vis--vis de moi un mot de
travers, j'aurais...

La brave vieille dame n'acheva point la phrase, mais elle tordit
la tte d'une crevette avec un air de vengeance, qui semblait en
quelque sorte la traduction de son silence. Ce geste loquent fut
parfaitement saisi et approuv par la grosse dame, qui rpliqua
immdiatement:

Vous entrez juste dans ma pense, madame, et c'est exactement ce
que je ferais moi-mme.

-- Mais rien ne vous y oblige, dit Mme Jiniwin. Heureusement pour
vous, ma chre, vous n'en avez pas plus occasion que je ne l'avais
autrefois.

-- Nulle femme n'en aurait jamais besoin, dit la grosse dame, si
elle se respectait.

-- Vous entendez, Betzy? dit Mme Jiniwin d'un ton sentencieux.
Combien de fois ne vous ai-je pas adress les mmes avis, en me
mettant presque  vos genoux pour vous prier de les suivre!

La pauvre mistress Quilp, qui promenait un regard de victime de
visage en visage, pour y lire partout un sentiment de piti,
rougit, sourit et secoua la tte d'un air de doute. Ce fut le
signal d'une clameur gnrale, commenant par un murmure confus,
et bientt s'agrandissant jusqu' devenir une explosion violente
o tout le monde parlait  la fois; il n'y avait qu'une voix pour
dire que mistress Quilp, tant trop jeune pour avoir le droit
d'opposer son opinion  celle de personnes exprimentes qui
savaient bien qu'elle se trompait, ce serait fort mal  elle de ne
pas couter les conseils de gens qui ne voulaient que son bien;
que se conduire ainsi, c'tait presque se montrer ingrate; que, si
elle ne se respectait pas elle-mme, du moins devait-elle
respecter les autres femmes que son humilit compromettait toutes
ensemble; que, si elle manquait d'gards envers les autres femmes,
un temps viendrait o les autres femmes en manqueraient pour elle,
et qu'elle en aurait bien du regret, elle pouvait en tre sre.
Aprs ce dluge d'avertissements, les dames livrrent un assaut
plus vif encore que jamais au th, mlang de pain tendre, de
beurre frais, de crevettes et de cresson de fontaine, disant
qu'elles souffraient tellement de la voir se conduire ainsi, qu'
peine pouvaient-elles avaler une bouche.

Tout cela est bel et bon, dit Mme Quilp avec beaucoup de
simplicit; mais cela n'empche pas que, si je venais  mourir,
aujourd'hui pour demain, Quilp pourrait pouser qui bon lui
semblerait; il le pourrait, j'en suis sre.

Il y eut  cette ide un cri gnral d'indignation. pouser qui
bon lui semblerait! Elles voudraient bien voir qu'il et l'audace
de faire  aucune d'elles une proposition de ce genre; elles
voudraient bien voir qu'il en ft seulement semblant! Une dame
(c'tait une veuve) s'cria qu'elle tait femme  le poignarder
ds la premire allusion  cette prtention insolente.

 merveille, reprit mistress Quilp, balanant sa tte; tout cela
est bel et bon, comme je le disais tout  l'heure; mais je rpte
que je suis certaine de mon fait, oui, certaine. Quilp sait si
bien s'arranger quand il veut, que la plus belle de vous ne le
refuserait pas si j'tais morte, qu'elle ft libre, et qu'il se
mit dans la tte de lui faire la cour, allez!

Chacune se redressa devant cette affirmation, comme pour dire:
C'est moi dont vous voulez parler!... Eh bien! qu'il y vienne: on
verra! Et cependant, quelque raison cache les animait toutes
contre la veuve; pas une des dames qui ne murmurt  l'oreille de
sa voisine, que cette veuve se figurait probablement tre l'objet
des allusions de Betzy... et que pourtant ce n'tait pas le Prou.

Ma mre sait, ajouta mistress Quilp, que je ne me trompe pas.
Elle-mme m'a souvent tenu ce langage avant mon mariage. N'est-il
pas vrai, maman?

Cette question directe embarrassa singulirement mistress Jiniwin,
dont la position devenait des plus dlicates; car la respectable
dame avait certainement travaill d'une manire active  marier sa
fille  M. Quilp; et d'ailleurs, son orgueil maternel n'et pas
volontiers laiss s'accrditer l'ide qu'elle avait donn sa fille
 un homme dont personne n'et voulu. D'autre part, exagrer les
qualits sduisantes de son gendre, c'et t affaiblir la cause
de la rvolte, cette cause qu'elle avait embrasse avec ardeur.
Partage entre ces considrations contraires, mistress Jiniwin
voulut bien reconnatre chez Quilp un esprit insinuant, mais elle
lui refusa le droit de gouverner; et, avec un compliment bien
plac  l'adresse de la grosse dame, elle ramena la discussion au
point de dpart.

Oh! mistress George a dit une chose fort juste, fort sense Si
les femmes savaient seulement se respecter elles-mmes!... Mais
Betzy ne s'en doute pas, et c'est bien dommage; j'en suis honteuse
pour elle.

-- Plutt que de permettre  un homme de me mener comme Quilp la
mne, dit mistress George, plutt que de trembler devant un homme
comme elle tremble devant lui, je... je me tuerais, aprs avoir
commenc par crire une lettre o je dclarerais que c'est lui qui
m'a tue!

Cette ide fut accueillie par un concert unanime d'approbations
bruyantes. Alors une autre dame, des Minories, prit  son tour la
parole en ces termes:

M. Quilp peut tre un homme trs-sduisant, je le suppose, je
n'en doute mme pas, puisque mistress Quilp et mistress Jiniwin le
disent: or, si quelqu'un doit le savoir, c'est elles, assurment.
Mais il n'est pourtant pas ce qu'on appelle un joli garon, encore
moins un jeune homme, ce qui pourrait au moins lui servir de
circonstance attnuante; tandis que sa femme est jeune, agrable,
et qu'enfin c'est une femme; et c'est tout dire!

Ces dernires paroles, prononces du ton le plus pathtique,
excitrent l'enthousiasme dans l'auditoire. Encourage par son
triomphe, la dame ajouta:

Si un tel mari pouvait tre bourru et draisonnable avec une
telle femme, il faudrait...

-- S'il l'est! interrompit la mre retournant sa tasse vide dans
la soucoupe et secouant les miettes qui taient tombes dans son
giron, comme pour se prparer  une dclaration solennelle; s'il
l'est!... C'est le plus grand tyran qui ait jamais exist; elle
n'ose pas penser par elle-mme; il la fait trembler d'un geste,
d'un regard, il lui cause des frayeurs mortelles, sans qu'elle ait
la force de lui rpondre un mot, pas le plus petit mot!

Quoique ces griefs fussent bien notoires et bien tablis chez
toutes ces dames amateurs de th, et qu'ils eussent depuis un an
servi de texte et de commentaire dans toutes leurs runions du
voisinage, cette communication officielle n'eut pas t plutt
reue, qu'elles se mirent toutes  parler  la fois, rivalisant
entre elles de vhmence et de volubilit. Mistress George s'cria
que tout le monde s'en entretenait; que souvent elle en avait
entendu causer auparavant; que mistress Simmons, qui avait vu
quelques-unes de ces scnes, le lui avait dit vingt fois  elle-
mme, et qu'elle lui avait toujours rpondu: Non, ma chre
Henriette Simmons, je n'y croirai jamais,  moins que je ne le
voie de mes propres yeux et que je ne l'entende de mes propres
oreilles. Mme Simmons corrobora ce tmoignage en y ajoutant des
dtails qui taient  sa connaissance personnelle. La dame des
Minories donna la recette d'un traitement infaillible auquel elle
avait soumis son mari, et grce auquel ce monsieur, qui, trois
semaines aprs son mariage, s'tait mis  manifester des symptmes
non quivoques d'un naturel de tigre, s'tait apprivois et tait
devenu doux comme un agneau. Une autre dame raconta la lutte
qu'elle avait eue  soutenir et son triomphe final, qu'elle
n'avait pas obtenu cependant sans tre force d'appeler  son aide
sa mre et deux tantes, avec lesquelles elle avait pleur nuit et
jour, durant six semaines, sans discontinuer. Une troisime qui,
dans la confusion gnrale, n'avait pu trouver une autre personne
pour l'couter, s'accrocha  une jeune fille qui se trouvait l,
et elle la conjura, au nom de sa tranquillit et de son bonheur,
de mettre  profit cette circonstance solennelle pour viter
l'exemple de faiblesse donn par mistress Quilp, et pour songer
uniquement, ds ce jour,  matriser et  dompter le caractre
rebelle de son futur mari. Le bruit tait  son comble, la moiti
des dames en taient venues, non plus  parler, mais  crier  qui
mieux mieux pour dominer la voix des autres, quand soudain on vit
mistress Jiniwin changer de couleur, et faire  la drobe un
signe du doigt, comme pour engager la compagnie  se taire. Alors,
mais alors seulement, on aperut dans la chambre Daniel Quilp lui-
mme, la cause vivante de tout ce tapage, occup  regarder et
couter tout avec la plus profonde attention.

Continuez, mesdames, continuez, dit Daniel. Mistress Quilp,
veuillez engager ces dames  rester pour souper; vous leur
donnerez une couple de homards avec quelque autre comestible lger
et dlicat.

-- Je... je ne les avais pas invites  prendre le th, balbutia
la jeune femme. C'est bien par hasard qu'elles se sont
rencontres.

-- Tant mieux, mistress Quilp; les parties de plaisir imprvues
sont toujours les meilleures, dit le nain en frottant ses mains
avec tant de force qu'il semblait fabriquer des boulettes pour
servir de gargousses  des canonnires d'enfant. Mais quoi! vous
ne partez pas, mesdames? Vous ne partez srement pas?

Ses belles ennemies agitrent la tte d'un air mutin, tout en
cherchant leurs chapeaux et leurs chles respectifs, mais elles
laissrent le soin de la rsistance verbale  mistress Jiniwin,
qui, se trouvant dsigne par sa position pour soutenir la lutte,
simula quelques efforts afin de sauver l'honneur de son rle.

Et pourquoi, dit-elle, ces dames ne resteraient-elles pas 
souper, si ma fille le voulait?

-- Certainement, rpondit Daniel; pourquoi pas?

-- Il n'y a rien d'inconvenant ni de dshonnte dans un souper,
j'espre, dit Mme Jiniwin.

-- Comment donc? rpliqua le nain; ni de malsain non plus,  moins
qu'on n'y mange une salade de homards ou des crevettes, car je me
suis laiss dire que ce n'tait pas bon pour la digestion.

-- Et vous ne voudriez pas que votre femme en souffrt, pas plus
que de toute autre chose qui pourrait l'incommoder, n'est-ce pas?

-- Non, certainement, pour rien au monde! rpondit le nain avec un
rire grimaant. Pas mme pour toutes les belles-mres runies!...
quelque bonheur qu'on et  possder une telle collection.

-- Ma fille est votre femme, monsieur Quilp, dit la vieille dame
avec un rire qu'elle s'effora de rendre badin et satirique; et
elle ajouta, comme s'il avait besoin qu'on lui rappelt cette
circonstance: Votre femme lgitime.

-- Certainement, certainement, dit le nain.

-- Et elle a le droit, j'espre, d'agir comme il lui plat, Quilp,
dit mistress Jiniwin, tremblant, en partie de colre, en partie de
la crainte secrte que lui inspirait son gendre diabolique.

-- Vous esprez qu'elle en a le droit. Ne savez-vous pas qu'elle
l'a?

-- Je sais qu'elle devrait l'avoir, si elle avait ma manire de
voir.

-- Ma chre, pourquoi n'avez-vous pas la manire de voir de votre
mre? dit le nain se retournant pour s'adresser  sa femme.
Pourquoi, ma chre, n'imitez-vous pas en tout constamment votre
mre? Elle est l'ornement de son sexe; votre pre le disait chaque
jour de sa vie, j'en suis sr.

-- Son pre tait un heureux caractre, et qui valait vingt mille
fois mieux que certaines gens; que dis-je? vingt millions de
milliards de fois.

-- J'eusse aim  le connatre, repartit le nain. Il se peut qu'il
ft une heureuse crature dj  cette poque; mais ce qu'il y a
de sr, c'est qu'il l'est maintenant. Doux repos pour un homme qui
a, je crois, souffert longtemps.

La vieille dame fit un effort pour parler, mais elle resta sans
voix. Quilp reprit, avec la mme malice de regard et la mme
affectation de politesse moqueuse:

Vous ne paraissez pas  votre aise, mistress Jiniwin; vous vous
tes trop surexcite peut-tre  parler, car c'est l votre
faible. Allez vous coucher, allez vous coucher.

-- J'irai me coucher quand il me plaira, Quilp, et pas avant.

-- Si cela pouvait vous plaire en ce moment! Allez donc vous
coucher, s'il vous plat.

Mistress Jiniwin le regarda avec colre; mais elle recula en le
voyant s'avancer, et, lui tournant le dos pour s'en aller, elle
l'entendit fermer la porte sur elle, l'envoyant ainsi rejoindre
les invites qui se pressaient sur l'escalier.

Rest seul avec sa femme qui s'tait assise dans un coin, toute
tremblante et les yeux fixs  terre, le petit homme vint se
planter  quelque distance devant elle, les bras croiss, et la
contempla fixement durant quelque temps sans parler.

Ah! bonne pice! dit-il en rompant le silence, faisant claquer
ses lvres, comme si ce n'tait pas une simple figure de
rhtorique, et qu'il vnt en effet de dguster un bon morceau. Ah!
mon cher petit coeur! ah! charmante enchanteresse!

Mme Quilp sanglota, et, comme elle connaissait le caractre de son
aimable seigneur et matre, elle ne se montra gure moins alarme
de ces compliments que s'il s'tait port  des actes de la plus
extrme violence.

Quel bijou! continua le nain avec une grimace de possd; quel
diamant, quelle perle, quel rubis, quel crin du plus pur mtal,
enchss des plus riches joyaux! quel trsor! aussi comme je
l'aime!

La pauvre petite femme tremblait des pieds  la tte: elle jetait
vers lui des yeux suppliants qu'elle baissait ensuite vers la
terre avec de nouveaux sanglots.

Mais ce qu'elle a de mieux, ajouta-t-il en s'avanant avec une
espce de bond que ses jambes crochues, sa face hideuse, son air
moqueur rendaient tout  fait diabolique, ce qu'elle a de mieux,
c'est sa douceur, sa soumission, qui ne lui permet pas d'avoir une
volont  elle, et surtout c'est l'avantage qu'elle a de possder
une mre si persuasive!

Il pronona ces dernires paroles d'un ton de malice mielleuse
dont rien n'approche; aprs quoi il planta ses deux mains sur ses
genoux, et cartant ses jambes toutes grandes, il se baissa,
baissa, baissa tout doucement jusqu' ce qu'il n'et plus besoin
que de donner un tour de vis  sa tte d'un ct pour se trouver
juste entre le parquet et les yeux de sa femme.

Madame Quilp!

-- Oui, Quilp.

-- N'est-ce pas que je suis gentil? N'est-ce pas que je serai, la
plus jolie crature du monde, si j'avais seulement des moustaches?
mais bah! a ne m'empche pas d'tre un beau petit homme pour une
femme, n'est-ce pas, madame Quilp?

Mme Quilp rpliqua en femme bien apprise: Oui, Quilp et,
fascine par son regard, continua  fixer sur lui ses yeux
timides, pendant qu'il la rgalait d'une foule de grimaces dont il
n'y avait que lui ou le cauchemar qui pussent possder le secret.
Et durant toute cette pantomime qui ne finit pas de sitt, il
garda un silence absolu; except chaque fois qu'il faisait
trembler et reculer sa femme en renouvelant un de ses bonds
inattendus, car alors elle ne pouvait s'empcher de pousser un cri
d'effroi, ce qui le faisait rire aux clats.

Mistress Quilp! dit-il enfin.

-- Oui, Quilp, rpondit-elle avec soumission.

Au lieu de poursuivre son ide, Quilp se leva, croisa de nouveau
ses bras et fixa sur sa femme des yeux encore plus svres, tandis
qu'elle dtournait les siens et les tenait attachs sur le
parquet.

Mistress Quilp!

-- Oui, Quilp.

-- S'il vous arrive encore d'couter ces sorcires, je vous
pincerai.

Aprs cette menace laconique, accompagne d'un grognement qui la
fit paratre trs-srieuse, M. Quilp ordonna  Betzy d'enlever le
plateau et de lui apporter le rhum. Ayant devant lui la liqueur
dans un grand coffre qui avait l'air de provenir de quelque
armoire de vaisseau, il demanda de l'eau frache avec sa bote 
cigares; quand il n'eut plus rien  demander, il s'tablit dans un
fauteuil, appuyant en arrire sa grosse tte, et ses petites
jambes plantes sur la table.

Maintenant, dit-il, mistress Quilp, me voil en disposition de
fumer. Je passerai sans doute ainsi toute la nuit. Restez o vous
tes, s'il vous plat, dans le cas o j'aurais besoin de vous.

La jeune femme ne trouva pas autre chose  rpondre que ses mots
habituels: Oui, Quilp. Son seigneur et matre prit son premier
cigare et apprta son premier verre de grog. Le soleil se coucha,
les toiles parurent; la Tour passa de sa teinte ordinaire au
gris, puis au noir; la chambre devint tout  fait sombre, tandis
que le bout du cigare tait flamboyant. M. Quilp demeurait
cependant dans la mme position, fumant et buvant tour  tour,
regardant d'un air d'insouciance par la fentre, avec un sourire
de dogue sur les lvres, except quand mistress Quilp ne pouvait
rprimer un mouvement d'impatience ou de fatigue; car alors ce
sourire se mtamorphosait en une grimace de plaisir.




CHAPITRE V.


Soit que M. Quilp et clign de l'oeil de temps en temps pour
prendre par intervalles quelques moments de sommeil, soit que
durant toute la nuit, il et tenu ses yeux tout grands ouverts il
est certain qu'il eut toujours son cigare allum, et que le bout
de celui qu'il venait de brler servait chaque fois  allumer le
nouveau qu'il prenait, sans avoir besoin de recourir  la
chandelle. Le son des horloges, retentissant d'heure en heure,
loin de lui apporter l'envie de dormir ou au moins le besoin
d'aller se reposer, semblait, au contraire, augmenter son insomnie
qu'il manifestait,  chaque signe indicateur des progrs de la
nuit par un rire touff dans sa gorge et par le mouvement de ses
paules, comme un homme qui rit de bon coeur mais _in petto_,  la
drobe.

Enfin le jour parut; la pauvre mistress Quilp, glace par la
fracheur du matin, toute grelottante et brise par la fatigue et
le manque de sommeil, tait toujours l, assise patiemment sur sa
chaise, invoquant, de temps en temps, par le muet appel du regard,
la compassion et la clmence de son seigneur et matre; lui
rappelant doucement quelquefois, par une quinte de toux introduite
 propos, qu'il ne lui avait pas encore accord grce et merci, et
que le chtiment avait dj dur bien longtemps. Mais le nain, son
poux, continuait bravement de fumer son cigare et de boire son
rhum, sans y faire seulement attention; ce ne fut que lorsque le
soleil fut tout  fait brillant, et que l'activit et le bruit qui
caractrisent le jour dans la Cit se furent ranims dans la rue,
qu'il daigna, par un mot ou un geste, avoir l'air de s'apercevoir
que sa femme tait l. Peut-tre encore n'et-il pas eu cette
gnrosit, si des coups redoubls appliqus  la porte avec
impatience ne lui avaient annonc qu'il y avait de l'autre ct de
bonnes petites phalanges bien dures et bien sches qui la
travaillaient comme il faut.

H! ma chre, dit-il avec un sourire malicieux, voici le jour!
Ouvrez la porte, ma douce mistress Quilp!...

L'obissante Betzy tira les verrous; sa mre entra.

Mistress Jiniwin s'lana imptueusement dans la chambre; car,
supposant que son gendre tait encore au lit, elle voulait se
soulager en admonestant vertement sa fille sur la conduite et le
caractre de son mari. Mais quand elle le vit debout et habill,
et qu'elle s'aperut que, depuis la veille au soir, la chambre
semblait avoir t constamment occupe, elle s'arrta tout court
avec quelque embarras.

Rien n'chappait  l'oeil de faucon du vilain petit homme; il
comprit parfaitement ce qui se passait dans l'esprit de sa belle-
mre. Paraissant plus laid encore dans la plnitude de sa
satisfaction, il lui souhaita le bonjour en lui lanant une
oeillade de triomphe.

Eh quoi! Betzy, dit la vieille dame, vous n'avez pas t vous...
Ce n'est pas  dire, sans doute, que vous avez t...

-- Debout toute la nuit! dit Quilp achevant la phrase. Oui, elle
est reste debout.

-- Toute la nuit! s'cria mistress Jiniwin.

-- Oui, toute la nuit. Est-ce qu'elle est devenue sourde, la bonne
femme? demanda Quilp avec un sourire accompagn d'un froncement de
sourcils. Qui oserait dire que l'homme et la femme s'ennuient dans
leur compagnie rciproque? Ah! ah! le temps a pass vite.

-- Vous tes une brute!

-- Allons, allons, dit Quilp feignant de se mprendre, il ne faut
pas adresser d'injures  votre fille. Elle est ma femme, vous le
savez. Et parce qu'elle a fait si rapidement passer le temps que
je n'ai point song  m'aller mettre au lit, ce n'est pas une
raison pour que votre tendresse envers moi vous anime contre elle.
Dieu de Dieu, quelle matresse femme!...  votre sant!

-- Je vous suis fort oblige, rpliqua la vieille dame, tmoignant
par l'agitation de ses mains qu'elle prouvait un vif dsir de
faire tomber sur le gendre son poing maternel. Oh! je vous suis
fort oblige.

-- me reconnaissante!... Mistress Quilp!

-- Oui, Quilp, murmura l'esclave soumise.

-- Aidez votre mre  prparer le djeuner, mistress Quilp Ce
matin, je vais  mon quai. Le plus tt sera le mieux; ainsi htez-
vous.

Mistress Jiniwin fit mine de rsistance en s'asseyant sur une
chaise prs de la porte et se croisant les bras comme si elle
tais fermement rsolue  ne rien faire du tout; mais ces
symptmes de rbellion disparurent devant quelques mots que Betzy
dit tout bas  sa mre, et surtout devant l'amabilit de son
gendre, qui lui demanda avec intrt si elle se trouvait mal, lui
rappelant qu'il y avait de l'eau froide en abondance dans la pice
voisine. La vieille femme se disposa donc, bien qu' contrecoeur,
 s'occuper activement de ce qui lui avait t command.

Tandis que la mre et la fille vaquaient aux soins du djeuner.
M. Quilp passa dans l'autre chambre; l, il rabattit le collet de
son habit, procda  sa toilette de propret, et se mit  se
dbarbouiller avec une serviette mouille qui tait loin d'tre
blanche, car son visage n'en sortit que plus tnbreux. Mais,
pendant cette occupation, sa mfiance et sa curiosit ne le
quittrent point pour cela; au contraire, plus attentif et plus
rus que jamais, il s'interrompit dans sa courte opration pour
aller couter  la porte la conversation qui se tenait dans la
chambre voisine, et dont il supposait devoir tre le sujet.

Ah! ah! se dit-il au bout de quelques moments, voil donc
pourquoi les oreilles me cornaient; je savais bien que je ne me
trompais pas. Je suis un petit vilain bossu, je suis un monstre, 
ce qu'il parat, mistress Jiniwin! Ah!

La joie de cette dcouverte amena sur ses lvres un rire qui s'y
panouit comme la grimace d'un dogue; aprs quoi, ayant achev sa
toilette, il se secoua comme un caniche qui sort de l'eau et alla
rejoindre ces dames.

M. Quilp s'tait arrt devant un miroir et il tait en train de
nouer sa cravate quand mistress Jiniwin, se trouvant par hasard
derrire lui, ne put rsister  l'envie qu'elle prouva de montrer
le poing  son tyran de gendre. Ce fut l'affaire d'un instant;
mais, au moment o elle joignait au geste un regard de menace,
elle rencontra dans la glace l'oeil de M. Quilp: elle tait prise
en flagrant dlit. En mme temps le miroir lui rendit par
rflexion une longue langue sortant de l'horrible et grotesque
figure du nain, et presque aussitt celui-ci, se retournant vers
elle avec une tranquillit et une douceur parfaites, lui demanda
du ton le plus affectueux:

Eh bien! comment cela va-t-il, maintenant, ma vieille petite
mignonne?

Si peu important que ft cet incident ridicule, il donna 
M. Quilp un tel air de petit dmon, de sorcier rus et pntrant,
que la vieille dame eut trop peur de lui pour prononcer un seul
mot, et se laissa conduire  table par son gendre, qui affectait
une politesse extraordinaire. En djeunant il n'attnua gure
l'impression qu'il avait produite; car il se mit  dvorer des
oeufs durs avec leur coquille, des crevettes monstrueuses avec la
tte et la queue tout ensemble, mchant  la fois avec la mme
avidit du tabac et du cresson, avalant sans sourciller du th
bouillant, mordillant sa fourchette et sa cuiller jusqu' les
tordre; en un mot, il fit tant de tours de force effrayants et peu
ordinaires, que les deux femmes faillirent se pmer de terreur et
commencrent  douter que le nain ft vraiment une crature
humaine. Enfin, aprs avoir commis tous ces actes rvoltants, et
beaucoup d'autres encore du mme genre qui rentraient dans son
systme, M. Quilp laissa la mre et la fille parfaitement rduites
 la soumission et se rendit au bord du fleuve, o il prit un
bateau pour se faire transporter au dbarcadre auquel il avait
donn son nom.

C'tait la mare montante quand Daniel Quilp se plaa dans le
bateau pour passer de l'autre ct de la Tamise. Toute une
flottille de barques voguait nonchalamment, les unes de biais, les
autres proue en tte, d'autres la poupe en avant; toutes emportes
dans un mouvement violent et irrsistible contre de gros btiments
o elles se heurtaient, passant sous les bossoirs des steam-boats,
se fourrant dans toutes sortes d'endroits et de coins o elles
n'avaient que faire, et craquant  tous les chocs comme autant de
coquilles de noix. Chacune, avec sa paire de longs avirons,
fendant la vague et faisant clapoter l'eau, avait l'air d'un
poisson malade qui vient respirer  la surface de la vague. Sur
quelques-uns des btiments  l'ancre, toutes les mains taient
activement occupes  rouer des cordages,  tendre des voiles
pour les faire scher,  recevoir ou  dcharger les cargaisons;
sur d'autres, les seuls tres vivants qu'on apert taient deux
ou trois enfants barbouills de goudron, et peut-tre un chien qui
aboyait en courant  et l sur le tillac ou qui cherchait 
grimper sur les bastingages pour regarder par-dessus le pont et
pour aboyer de plus belle. Un grand vaisseau  vapeur s'avanait
lentement  travers la fort des mts, frappant l'eau dans une
sorte de prcipitation impatiente avec ses lourdes roues, comme
s'il ne pouvait respirer dans ce petit espace, et cheminant avec
sa masse norme comme un monstre marin parmi les goujons de la
Tamise. Sur l'une et l'autre rive taient rangs en longues et
noires files des btiments charbonniers entre lesquels se
mouvaient avec lenteur des vaisseaux manoeuvrant pour sortir du
port et faisant briller leurs voiles au soleil; les bruits et les
craquements qui s'levaient de leur bord taient rpercuts en
chos dans cent endroits diffrents. L'eau et tout ce qu'elle
portait se trouvait en mouvement; tout dansait, flottait,
bouillonnait, tandis que la vieille Tour grise et les maisons
massives qui s'tendent le long du bord, surmontes de distance en
distance par quelque flche d'glise, semblaient regarder avec un
froid ddain leur voisine la Tamise, si ardente, si agite.

Daniel Quilp,  qui il tait parfaitement gal que la matine fut
belle, si ce n'est parce que cela lui pargnait la peine de porter
un parapluie, se fit dposer tout prs de son dbarcadre, o le
conduisit une troite ruelle qui, participant de la nature
amphibie de ceux qui y passaient, offrait dans la composition de
son terrain autant d'eau que de boue, et le tout en abondance. En
arrivant, ce qu'il vit d'abord ce fut une paire de pieds mal
chausss qui se dressaient en l'air montrant leurs semelles,
attitude particulire du jeune gardien qui, dou d'une nature
excentrique et ayant un got naturel pour les culbutes, se tenait
en ce moment renvers sur la tte, et, dans cette position peu
ordinaire, contemplait l'aspect du fleuve.  la voix du matre, il
se remit promptement sur ses pieds, et sa tte ne fut pas plutt
dans sa position naturelle, que, sauf meilleur terme, elle reut
un horion de la main de M. Quilp.

Ah ! voulez-vous me laisser tranquille! dit le jeune garon
parant tour  tour avec ses deux coudes les coups que lui assenait
son matre; vous attraperez quelque chose dont vous ne serez pas
content, je vous le jure.

-- Vous tes un chien! cria Quilp. Je vous frapperai avec une
verge de fer; je vous trillerai avec une brosse de vieille
ferraille; je vous pocherai les yeux, si vous osez dire un mot.
Soyez-en sr!

Tout en profrant ces menaces, il ferma de nouveau le poing, qu'il
glissa avec dextrit entre les coudes du jeune garon, et
l'attrapant par la tte tandis que celui-ci s'efforait d'esquiver
les coups, il le frappa rudement trois ou quatre fois. Satisfait
dans sa colre et s'tant donn libre carrire, il laissa enfin
aller sa victime.

Ne recommencez pas, toujours! dit le jeune garon secouant la
tte et battant en retraite avec ses coudes prts  tout
vnement. Vous n'avez qu' y venir!

-- C'est bon, chien que vous tes! dit Quilp. En voil assez,
puisque j'ai fait ce qui me convenait. Allons, ici! Prenez la
clef.

-- Pourquoi ne vous attaquez-vous pas  quelqu'un de votre taille?
demanda l'autre en s'approchant avec lenteur.

-- Chien! est-ce qu'il existe quelqu'un de ma taille? Prenez la
clef... sinon je vous en brise le crne.

Et de fait il lui appliqua vivement un coup avec le bout de la
clef.

Allons, ouvrez le comptoir,

Le jeune garon obit en rechignant. Il murmurait d'abord, mais il
se tut par prudence, en voyant Quilp le suivre de prs et fixer
sur lui un regard ferme. Il est bon de faire remarquer qu'entre ce
garon et le nain il y avait une trange espce de sympathie
mutuelle. Comment cette sympathie tait-elle ne? Comment
continuait-elle d'exister, entre des menaces et de mauvais
traitements d'un ct, et de l'autre des rpliques aigres et des
dfis provoquants, c'est ce qui ne nous importe gure. Quilp
assurment n'et souffert de contradiction de la part d'aucune
autre personne que ce jeune homme, et celui-ci ne se ft pas
laiss battre par un autre que Quilp, lorsqu'il lui tait si ais
de se sauver  son aise.

Maintenant, dit Quilp entrant dans ce comptoir, veillez sur le
dbarcadre. Si vous vous avisez de marcher encore sur la tte, je
vous couperai un pied.

Le jeune homme ne rpondit rien; mais ds qu'il vit que son matre
s'tait enferm, il se remit sur la tte devant la porte, et
tantt recula, tantt avana en marchant sur les mains. Le
comptoir offrait quatre faces; mais notre garon vita le ct de
la fentre, pensant bien que Quilp le guetterait par l. C'tait
prudent, car le nain, connaissant le gaillard, s'tait embusqu 
peu de distance de cette fentre, avec un gros morceau de bois
raboteux, brch et garni de clous, qui certainement ne lui et
pas fait de bien.

Le comptoir tait une petite loge sale, o l'on ne voyait qu'un
vieux pupitre, deux escabeaux, une patre  accrocher les
chapeaux, un ancien almanach, une critoire sans encre, un trognon
de plume et une pendule hebdomadaire, qui depuis dix-huit ans au
moins n'avait pas march, et dont une aiguille avait t arrache
pour servir de cure-dent. Daniel Quilp enfona son chapeau sur ses
sourcils, grimpa sur le bureau qui offrait une surface plane, y
tendit sa petite personne, et s'y tablit pour dormir, en homme
qui n'en tait pas  son apprentissage, comptant bien rparer son
insomnie de la veille par une sieste longue et solide.

Si le sommeil fut profond, il ne dura pas longtemps; car au bout
d'un quart d'heure  peine, le jeune homme ouvrit la porte et
avana sa tte qui ressemblait  un paquet d'toupe mal peigne.
Quilp avait le sommeil lger; il s'veilla aussitt.

Il y a l quelqu'un pour vous, dit le jeune homme.

-- Qui?

-- Je ne sais pas.

-- Demandez le nom, chien que vous tes! dit Quilp saisissant le
lger morceau de bois dont nous avons parl et le lanant avec une
telle dextrit, que le jeune homme n'eut que le temps de
disparatre pour l'viter.

Peu soucieux d'affronter de nouveau de pareils projectiles, le
garon envoya prudemment  sa place la personne mme qui avait t
la cause du rveil de Quilp.  sa vue, celui-ci s'cria:

Quoi! c'est vous, Nelly!

-- Oui, dit la jeune fille, ne sachant si elle devait entrer ou
se retirer; car le nain venait de se soulever, et avec ses cheveux
pendant en dsordre et le mouchoir jaune dont sa tte tait
couverte, il faisait peur  voir. Ce n'est que moi, monsieur.

-- Venez, dit Quilp sans quitter son lit de camp. Venez; mettez-
vous l; veuillez regarder au dehors; n'y a-t-il pas l un garon
qui marche sur la tte?

-- Non, monsieur. Il est sur ses pieds.

-- Vous en tes bien certaine? C'est bien.  prsent, venez et
fermez la porte. Vous avez une commission pour moi, Nelly?

L'enfant lui prsenta une lettre dont M. Quilp se disposa 
prendre connaissance sans changer de position, si ce n'est pour se
mettre un peu sur le ct et appuyer son menton sur sa main.




CHAPITRE VI.


La petite Nelly se tenait timidement  quelque distance du nain,
tudiant du regard la physionomie de M. Quilp tandis qu'il lisait
la lettre; son regard tmoignait de la crainte et du peu de
confiance que lui inspirait le nain, mais en mme temps d'une
certaine envie de rire, en prsence de cet extrieur bizarre et de
ce grotesque maintien. Et cependant chez l'enfant il y avait une
vive inquitude: quelle rponse rapporterait-elle? Il dpendait de
cet homme de la rendre  son gr agrable ou dsolant, cette
considration touffait toute envie de rire, et contribuait plus 
la retenir que tous les efforts qu'et pu faire Nelly par elle-
mme.

Le contenu de la lettre plongea M. Quilp dans une assez grande
anxit.  peine en avait-il lu deux ou trois lignes, qu'il
commena  carquiller les yeux et  froncer horriblement les
sourcils; aux deux ou trois lignes suivantes, il se mit  se
gratter la tte d'une manire dsordonne, et, en arrivant  la
fin, il poussa un sifflement long et aigu, en signe de surprise et
de contrarit. Il plia la lettre, la dposa prs de lui, mordit
les ongles de ses dix doigts avec une sorte de voracit, reprit
vivement la lettre et la relut. Cette seconde lecture ne fut pas
selon toute apparence, plus satisfaisante que la premire; elle le
jeta dans une rverie nouvelle d'o il ne sortit que pour livrer
encore un assaut  ses ongles et regarder l'enfant qui, les yeux
baisss, attendait le bon plaisir de sa rponse.

H! cria-t-il soudain d'une voix qui la fit tressaillir, comme si
un coup de feu avait t tir  son oreille. H! Nelly!

-- Oui, monsieur.

-- Nelly, connaissez-vous le contenu de cette lettre?

-- Non, monsieur.

-- Est-ce certain, bien certain, sur votre me?

-- Bien certain, monsieur.

-- Bien sr? Mettriez-vous votre main au feu que vous n'en savez
pas un seul mot? demanda le nain.

-- Je n'en sais pas un mot, rpondit l'enfant.

-- C'est bien, murmura Quilp, rassur par le regard sincre de
Nelly. Je vous crois. Tout est parti dj! parti en vingt-quatre
heures! Que diable en a-t-il donc fait? C'est l le mystre!

Sur cette rflexion, il se mit de nouveau  gratter sa tte et 
ronger ses ongles. Pendant cette opration, ses traits prirent
insensiblement une expression qui pour lui tait un sourire
amical, mais qui chez tout autre et t une grimace sinistre:
l'enfant, en levant les yeux sur lui, s'aperut qu'il la regardait
avec un intrt et une complaisance toute particulire.

-- Vous tes charmante aujourd'hui, Nelly, charmante. Vous sentez-
vous fatigue, Nelly?

-- Non, monsieur. J'ai hte de m'en retourner; car il sera inquiet
jusqu' mon retour.

-- Rien ne presse, petite Nelly, rien ne presse. Nelly, vous
plairait-il d'tre mon numro deux?

-- D'tre quoi, monsieur?

-- Mon numro deux, Nelly, ma seconde mistress Quilp?...
L'enfant frissonna, mais ne parut pas comprendre. Ce qu'observant,
Quilp se hta d'expliquer plus clairement sa pense:

D'tre la seconde mistress Quilp quand la premire mistress Quilp
sera morte, ma douce Nell, dit Quilp dardant ses yeux sur elle et
l'attirant  lui, et arrondissant son doigt pour lui faire signe
de s'approcher; oui, d'tre ma femme, ma petite femme aux joues
vermeilles, aux lvres purpurines. Supposons que mistress Quilp
vive cinq ans ou mme quatre seulement, vous serez prcisment
d'ge  me convenir. Ha! ha! soyez bonne fille, Nelly, soyez bonne
fille, et vous verrez si un de ces jours vous ne serez pas
Mistress Quilp de Tower-Hill.

Loin de se laisser sduire par cette dlicieuse perspective,
l'enfant recula  quelques pas loin du nain, toute agite, toute
tremblante. Pour lui, soit qu'il prouvt par temprament de la
jouissance  causer de l'effroi  autrui, soit qu'il lui ft
agrable de se figurer la mort de mistress Quilp numro un et
l'lvation de mistress Quilp numro deux au mme titre et au mme
poste, soit enfin qu'il penst que la proposition de sa personne
serait, au moment voulu, trs-agrable et favorablement
accueillie, il ne fit que rire de son alarme et feignit de n'y
point prendre garde.

Venez avec moi  Tower-Hill; vous y verrez mistress Quilp Elle
vous aime beaucoup, Nell, mais elle ne vous aime pas autant que
moi. Venez  mon logis.

-- Il faut que je m'en aille. Mon grand-pre m'a dit de revenir
aussitt que j'aurais une rponse.

-- Mais vous ne l'avez pas, Nelly, vous ne l'aurez pas, vous ne
pouvez pas l'avoir avant que je sois de retour chez moi: ainsi,
pour remplir tout  fait votre commission, il faut, comme vous
voyez, que vous m'accompagniez. Donnez-moi mon chapeau que voil,
et nous partirons ensemble.

En parlant ainsi, M. Quilp se laissa rouler du haut du bureau
jusqu' ce que ses petites jambes atteignissent le sol; alors il
se trouva debout et sortit pour aller au dbarcadre. La premire
chose qu'il aperut, ce fut le jeune homme qui se plaisait tant 
marcher la tte en bas, et un autre garon du mme ge et de la
mme taille, se roulant tous deux dans la boue, enlacs
troitement et se battant avec une gale ardeur.

C'est Kit!... s'cria Nelly joignant les mains; le pauvre Kit qui
est venu avec moi! Oh! je vous en prie, monsieur Quilp, sparez-
les!

-- Je vais les sparer! dit vivement Quilp, rentrant dans son
comptoir d'o il revint presque aussitt arm d'un gros bton. Je
vais les sparer.  prsent, battons-nous, mes enfants; je vais me
battre tout seul contre vous, contre vous deux, contre vous deux 
la fois!

En mme temps qu'il leur lana ce dfi, le nain se mit  brandir
son bton; et dansant autour des combattants, marchant et sautant
sur eux, avec une sorte de frnsie, il frappa tantt d'un ct,
tantt de l'autre, comme un enrag, visant toujours  la tte et
assenant des coups tels qu'un sauvage seul en pouvait porter. Cet
assaut terrible, sur lequel ils n'avaient pas compt, refroidit
sensiblement l'ardeur des deux parties, qui se remirent sur pied
et demandrent quartier.

Chiens que vous tes! je vous mettrai en bouillie! dit Quilp,
s'efforant encore, mais en vain, d'approcher l'un ou l'autre,
pour leur administrer le coup d'adieu. Je vous meurtrirai jusqu'
ce que votre peau soit couleur de cuivre! je vous casserai la face
jusqu' ce que vous n'ayez plus qu'un profil  vous deux! Vous
verrez a!

Ah ! laissez votre bton, ou bien malheur  vous! Laissez votre
bton! dit le commis, qui s'tait jet de ct et cherchait
l'occasion de s'lancer sur le nain.

Approchez-vous un peu, que je le laisse... tomber sur votre
crne! Un peu plus prs, un peu plus prs!...

Le nain avait les yeux tincelants. Le jeune homme dclina
l'invitation; mais, quand il crut voir que son matre tait moins
sur ses gardes, il s'lana, et, saisissant l'arme, il tcha de
l'arracher des mains de Quilp. Celui-ci, qui tait fort comme un
lion, tint bon tandis que l'autre tirait de toutes ses forces;
alors Quilp lcha tout  coup le bton, et son adversaire, priv
de ce point d'appui, alla en vacillant tomber en arrire sur la
tte. Le succs de cette manoeuvre flatta M. Quilp au del de
toute expression: il se mit  rire et  trpigner des pieds avec
une gaiet folle.

C'est gal, dit le jeune garon, secouant et frottant  la fois
sa tte; allez voir si jamais je me battrai contre ceux qui diront
que vous tes le nain le plus laid qu'on puisse montrer pour un
penny!

-- Comment! chien, voulez-vous dire que je ne le suis pas?

-- Non!

-- Alors pourquoi vous battiez-vous sur mon domaine, drle que
vous tes?

-- Parce qu'il s'est permis de dire cela, mais ce n'est pas parce
que a n'est pas vrai.

-- Pourquoi a-t-il prtendu, s'cria Kit, que miss Nelly est laide
et qu'elle et mon matre sont obligs de faire tout ce qu'il vous
plat?

-- Il l'a dit parce qu'il est fou, et vous avez parl en garon
sage et spirituel, trop spirituel pour vivre longtemps,  moins
que vous n'ayez soin de votre sant, Kit.

Quilp, en faisant cette rponse, avait pris un air doucereux, mais
il y avait surtout un fond de malice qui couvait dans ses yeux et
sur ses lvres. Il ajouta:

Kit, voici six pence pour vous. Dites toujours la vrit. En
toute circonstance soyez sincre, Kit. Et vous, chien, fermez le
comptoir et donnez-moi la clef.

Le commis obit  cet ordre; le zle qu'il avait dploy pour
dfendre son matre fut rcompens par un violent coup que celui-
ci lui appliqua sur le nez avec la clef, et qui lui fit venir des
larmes aux yeux. Ensuite M. Quilp s'en retourna chez lui dans son
bateau avec Nelly et Kit; tandis que, pour se venger, le commis du
nain se mit  marcher sur les mains, la tte en bas, le long des
limites du dbarcadre, tout le temps que son matre mit  passer
l'eau.

Mistress Quilp tait seule au logis et, ne s'attendant pas au
retour si prochain de son seigneur et matre, elle avait cherch
du repos dans un sommeil bienfaisant, quand le bruit des pas du
nain la rveilla en sursaut.  peine avait-elle eu le temps de
paratre occupe  quelque travail d'aiguille, lorsqu'il entra,
accompagn de la jeune fille. Il avait laiss Kit au bas de
l'escalier.

Voici Nelly Trent, ma chre mistress Quilp, dit le mari. Vite un
verre de vin et un biscuit; car elle a fait une longue course.
Elle vous tiendra compagnie ma chre, pendant que je vais crire
une lettre.

Betzy regarda le matre en tremblant, se demandant ce qu'il
pouvait y avoir sous cette affabilit inaccoutume. Sur l'ordre
qu'il lui en donna par signe, elle le suivit dans la chambre
voisine.

coutez-moi attentivement, lui dit Quilp  voix basse. Il faut
que vous tchiez de tirer d'elle quelque confidence sur le compte
de son grand-pre, sur ce qu'ils font, comment ils vivent, sur ce
qu'il lui dit. J'ai mes raisons pour savoir tout cela, s'il est
possible. Vous autres femmes, vous tes plus libres entre vous que
vous ne le seriez avec nous. Vous particulirement, ma chre, vous
avez de petites manires douces qui russiront auprs d'elle. Vous
m'entendez?

-- Oui, Quilp.

-- Allez. Eh bien, qu'est-ce?

-- Cher Quilp, balbutia la jeune femme, j'aime cette enfant; je
voudrais bien, s'il se pouvait, n'avoir pas  la tromper...

Le nain, marmottant un juron terrible, regarda autour de lui comme
s'il cherchait un bton pour infliger un juste chtiment 
l'insoumission de sa femme; mais celle-ci, avec sa docilit
habituelle, s'empressa de conjurer sa colre, et lui promit
d'excuter son ordre.

Vous m'entendez! reprit-il lui pinant et lui serrant le bras.
Insinuez-vous dans ses secrets; vous le pouvez, je le sais. Et
souvenez-vous bien que j'coute. Si vous n'tes pas assez
pressante, je ferai craquer cette porte, et malheur  vous si j'ai
besoin de la faire craquer trop souvent!... Allez!

Mistress Quilp sortit pour remplir la commission, et son aimable
poux, se cachant derrire la porte  demi ferme et y appliquant
son oreille, se mit  couter avec une attention perfide.

Cependant la pauvre Betzy se demandait comment elle entrerait en
matire et quelle sorte de questions elle pourrait faire: elle ne
se dcida  parler qu'au moment o la porte, en craquant avec
force, l'avertit d'agir sans plus de retard.

Depuis quelque temps vous avez fait bien des alles et venues
ici, chre, pour voir M. Quilp.

-- C'est ce que j'ai dit cent fois  mon grand-pre, rpliqua
navement Nelly.

-- Et qu'est-ce qu'il rpond  cela?

-- Il se borne  soupirer, il baisse la tte et parat si triste,
si accabl, que si vous pouviez le voir en cet tat, srement il
vous ferait piti; mais je sais que vous n'y pourriez pas plus
remdier que moi... Comme cette porte craque!

-- C'est son habitude, dit mistress Quilp en dirigeant de ce ct
un regard inquiet. Mais votre grand-pre n'a pas toujours t sans
doute aussi triste?

-- Oh! non, dit vivement l'enfant. Quelle diffrence autrefois!
Nous tions si heureux, si gais, si contents! Vous ne pouvez vous
imaginer quel pnible changement nous avons subi depuis quelque
temps.

-- Que je regrette de vous entendre parler ainsi, ma chre!
s'cria mistress Quilp.

Et elle disait vrai.

Je vous remercie, dit l'enfant l'embrassant sur les joues. Vous
avez toujours t bonne pour moi, et c'est un plaisir de causer
avec vous. Je ne puis parler de lui  personne, si ce n'est au
pauvre Kit. Pour moi, je suis encore heureuse; je devrais peut-
tre me trouver plus heureuse que je ne le fais, mais vous ne
pouvez concevoir combien cela m'afflige quelquefois de voir mon
grand-pre changer comme il fait.

-- Peut-tre, Nelly, changera-t-il encore, mais pour redevenir ce
qu'il tait autrefois.

-- Oh! si Dieu voulait seulement qu'il en ft ainsi!... dit
l'enfant en versant un ruisseau de larmes. Mais il y a longtemps
dj qu'il a commenc... Il me semble que j'ai vu cette porte
remuer.

-- C'est le vent, dit mistress Quilp d'une voix faible. Vous
disiez donc qu'il a commenc...?

-- Oui,  tre si pensif, si abattu,  oublier la manire dont
nous passions les longues soires autrefois. J'avais l'habitude de
lui faire la lecture au coin du feu; il tait assis et m'coutait.
Quand je m'arrtais et que nous nous mettions  causer, il
m'entretenait de ma mre et me disait que je parlais tout  fait
comme elle, que j'avais la mme figure qu'elle, lorsqu'elle tait
une enfant de mon ge. Ensuite il me prenait sur ses genoux, et il
s'efforait de me faire comprendre que ma mre n'tait pas dans un
tombeau, mais qu'elle tait partie pour un beau pays au del des
nuages, un beau pays o la vieillesse et la mort sont inconnues...
Oh! nous tions bien heureux alors!

-- Nelly! Nelly! s'cria la pauvre femme, je ne puis supporter de
vous voir triste comme vous l'tes  votre ge. De grce, ne
pleurez pas!...

-- Cela m'arrive si rarement, dit Nelly; mais j'ai retenu
longtemps mes larmes, et je ne suis pas encore soulage, car je
sens ces larmes revenir dans mes yeux sans pouvoir les retenir
encore. Je ne crains pas de vous confier ma peine; je sais que
vous n'en direz rien  personne.

Mistress Quilp tourna la tte sans profrer un seul mot.

Autrefois, reprit l'enfant, nous nous promenions souvent dans les
champs et parmi les arbres verts; et lorsque, le soir, nous
rentrions au logis, la fatigue nous faisait mieux aimer encore
notre maison et trouver qu'on y tait bien. Elle tait triste et
sombre; mais qu'importe? disions-nous: cela ne nous rendait que
plus agrable le souvenir de notre dernire promenade et le projet
de notre promenade prochaine. Maintenant ces promenades sont
finies; et quoique notre maison soit la mme, elle est plus triste
et plus sombre qu'elle ne l'a jamais t.

Nelly s'arrta; mais bien que la porte et craqu plus fort que
prcdemment, mistress Quilp ne dit rien. Ce fut l'enfant qui
ajouta avec chaleur:

Ne supposez pas que mon grand-pre m'aime moins qu'autrefois.
Chaque jour il m'aime davantage et me tmoigne plus de tendresse
et de sollicitude que la veille. Vous ne pouvez vous imaginer
combien il m'aime.

-- Je suis bien sre qu'il vous aime tendrement, dit mistress
Quilp.

-- Oui, s'cria Nelly, oh oui! aussi tendrement que je l'aime:
Mais je ne vous ai pas encore confi son plus grand changement, et
ayez soin de n'en jamais rien dire  personne. Il ne dort plus, si
ce n'est le peu de sommeil qu'il prend le jour dans son fauteuil;
car chaque nuit il sort et reste dehors presque toute la nuit.

-- Nelly!...

-- Chut! fit l'enfant, posant un doigt sur sa bouche et regardant
autour d'elle. Quand il revient le matin, et c'est habituellement
au point du jour, c'est moi qui lui ouvre. La nuit dernire,
l'heure tait trs-avance; on voyait dj clair. Mon grand-pre
tait affreusement ple; ses yeux taient rouges; ses jambes
tremblaient sous lui. Quand je retournai me mettre au lit, je
l'entendis gmir. Je me levai et courus  lui; avant qu'il st que
j'tais l, je l'entendis encore s'crier qu'il ne pouvait plus
supporter cette vie, et que, si ce n'tait pour son enfant, il
voudrait mourir. Que faire, mon Dieu! que faire?

Les sources de son coeur taient ouvertes; la jeune fille,
succombant au poids de ses peines et de ses tourments, et
puissamment mue par la premire confidence qu'elle et jamais
faite encore, ainsi que par la sympathie qui avait accueilli son
petit rcit, cacha son visage dans le sein de sa douce amie et
fondit en larmes.

Au bout de quelques moments, M. Quilp reparut; il exprima la plus
grande surprise de trouver Nelly dans cet tat. Il mit dans cette
fausse surprise un naturel parfait, une habilet consomme; la
dissimulation tait en effet chez lui un art qu'il avait acquis
par une longue pratique, et dans lequel il excellait.

Elle est fatigue, comme vous voyez, mistress Quilp, dit le nain,
louchant horriblement pour faire comprendre  sa femme qu'elle
devrait dire comme lui. Il y a loin de chez elle au dbarcadre;
elle a t effraye de voir deux drles qui se battaient, et, en
outre, elle a eu peur de l'eau. C'tait  la fois trop d'motions
pour elle. Pauvre Nelly!

Sans le vouloir, M. Quilp employa le meilleur moyen possible pour
rendre sa jeune visiteuse  elle-mme en lui posant doucement la
main sur la tte. De la part de tout autre, ce contact n'et
produit sur Nelly aucun effet particulier; mais, en se sentant
touche par le nain, l'enfant prouva instinctivement une telle
rpugnance et un si vif dsir d'chapper  cette caresse, qu'elle
se leva aussitt et dclara qu'elle tait prte  partir.

Attendez, dit le nain, vous dnerez avec mistress Quilp et moi.

-- Mon absence n'a t dj que trop longue, monsieur, rpondit
Nelly en essayant ses yeux.

-- Eh bien! si vous voulez partir, vous tes libre. Nelly. Voici
ma lettre. C'est seulement pour dire que je le verrai demain ou
aprs-demain, et que je ne puis faire aujourd'hui pour lui cette
petite affaire. Adieu, Nelly. Et vous, monsieur, veillez bien sur
elle; vous m'entendez?

Kit, qui avait apparu pour obir  cet ordre, ne daigna pas
rpondre  une recommandation aussi inutile; et, aprs avoir lanc
 Quilp un regard menaant, comme s'il attribuait au nain les
pleurs que Nelly avait verss et se sentait dispos  les lui
faire payer cher, il tourna le dos et suivit sa jeune matresse,
qui avait pris cong de Betzy et tait partie.

Ds que les deux poux furent seuls, le nain s'cria:

Vous tes habile  poser des questions, mistress Quilp!

Que pouvais-je faire de plus? demanda-t-elle avec douceur.

-- Ce que vous pouviez faire de plus? dit Quilp en ricanant. C'est
 moi  vous demander ce que vous pouviez faire de moins! Ne
pouviez-vous faire ce que je vous avais prescrit sans prendre vos
airs favoris de pleurnicheuse, coquine!...

-- Vraiment, je suis fort afflige pour cette enfant, Quilp. J'en
ai fait bien assez. Je l'ai amene  me confier son secret
lorsqu'elle nous supposait seules... Et vous, vous tiez l!...
Que Dieu me pardonne!

-- Vous l'avez amene l!... Le beau malheur! Ah! j'avais eu
raison de vous dire que je ferais craquer la porte. Il est fort
heureux pour vous que, grce au peu de mots qu'elle a laisss
chapper, j'aie saisi le fil dont j'avais besoin; car, autrement,
c'est  vous que je m'en serais pris, soyez-en sre!

Mistress Quilp, qui tait loin d'en douter, ne rpliqua rien. Son
mari ajouta avec une certaine chaleur:

Mais rendez grces  votre bonne toile, cette mme toile qui a
fait de vous la compagne de Quilp, rendez-lui grces de ce que je
suis enfin sur la trace du vieillard, de ce que j'ai attrap un
rayon de lumire. Plus un mot sur ce sujet, soit maintenant, soit
 l'avenir. Vous n'avez pas besoin de faire un dner trop
confortable, car je n'y serai pas ce soir.

En parlant ainsi, M. Quilp prit son chapeau et s'en alla. Betzy,
dsole du rle qu'elle avait t oblige de jouer, se retira dans
sa chambre, o elle se jeta sur son lit; et l, se cachant la tte
dans ses draps, elle pleura sa faute avec plus d'amertume que de
bien plus grandes pcheresses au coeur moins tendre ne le font
pour des fautes plus graves; car souvent la conscience n'est que
trop lastique; souvent sa flexibilit lui permet de s'largir
sans fin et de se prter complaisamment  toutes les
circonstances. Il y a des gens qui, dans leur prudence habile, la
quittent petit  petit comme on se dbarrasse d'un gilet de
flanelle dans les chaleurs de l't, et qui russissent mme,  la
longue,  s'en passer tout  fait; mais il en est d'autres qui
savent franchement prendre ou quitter cet habit  volont! Comme
cette faon d'agir est la plus large et la plus facile, c'est
aussi la plus  la mode.




CHAPITRE VII.


Fred, disait M. Swiveller, rappelez-vous la vieille ballade
populaire: _Loin de moi soucis fcheux_. ventons, pour la rendre
plus vive, la flamme de l'hilarit du bout de l'aile de l'amiti,
et faisons circuler le vin ros.

Le logis de Richard Swiveller tait situ dans le voisinage de
Drury-Lane et, outre ce que cette position offrait d'agrable, il
avait l'avantage de se trouver au-dessus d'un dbit de tabac; si
bien que Richard pouvait en tout temps se procurer les douceurs
rafrachissantes de l'ternuement, rien qu'en allant sur son
escalier, et jouir ainsi d'une tabatire permanente qui ne lui
cotait ni soins ni dpense. C'tait dans ce logis que Swiveller
avait cit de mmoire, pour consoler son ami et le relever de son
abattement, un de ses souvenirs lyriques. Or, il n'est pas sans
intrt ni sans utilit de faire remarquer que ces quelques
paroles tenaient doublement du langage figur et du caractre
potique de Swiveller. Ainsi, le vin ros n'tait qu'un emblme,
la ralit tait un verre contenant du grog froid au gin, et qu'on
remplissait, au fur et  mesure, avec une bouteille et une cruche
poses sur la table. Faute d'autre verre, les deux amis se
passaient tour  tour celui-l ce qu'on peut avouer sans honte,
Swiveller tant log en garon. Par une fiction galement
plaisante, il mettait toujours au pluriel, dans la conversation,
sa chambre unique. Lorsque cette chambre tait vacante, le
marchand de tabac l'avait annonce sur son volet sous le titre
pompeux d'appartements pour une seule personne; et Swiveller,
fidle  cette ide, n'avait jamais manqu de dire: Mes chambres,
mes appartements, mes salons, ouvrant un espace illimit 
l'imagination de ses auditeurs et la faisant s'garer  son gr
dans une longue suite de vastes salons, pour peu que cela lui ft
plaisir.

Dans ce dbordement de son esprit inventif, Swiveller s'appuyait
sur un meuble quivoque. C'tait en apparence un corps de
bibliothque, en ralit une couchette qui occupait dans la
chambre une place en vidence et semblait pouvoir dfier tout
soupon et tromper tout examen. Bien certainement, pendant le
jour, Swiveller aurait jur que c'tait une bibliothque et pas
autre chose; il oubliait volontiers qu'il y et un lit l-dessous,
niait catgoriquement l'existence des couvertures et chassait
ddaigneusement les traversins de sa pense. Pas un mot, mme avec
ses amis les plus intimes, sur l'usage rel de ce meuble, pas le
moindre aveu sur son service de nuit, pas une allusion  ses
proprits particulires. Une foi implicite dans cette dception,
tel tait le premier article de son symbole. Pour tre l'ami de
Swiveller, il fallait rejeter toute preuve vidente, toute raison,
toute observation, et croire aveuglment  son corps de
bibliothque. C'tait son faible, sa manie, et il y tenait.

Fred, reprit Swiveller, s'apercevant que sa citation potique
n'avait produit aucun effet; passez-moi le vin ros.

Le jeune Trent poussa de son ct le verre avec un mouvement
d'impatience, et retomba dans l'attitude chagrine d'o on l'avait
tir contre son gr.

Mon cher Fred, dit son ami, tout en remuant le mlange liquide,
je veux vous donner un petit avis appropri  la circonstance.
Voici le mois de mai qui...

-- Au diable! interrompit l'autre, vous m'excdez, vous me tuez
avec votre babil. Comment pouvez-vous tre gai dans l'tat o nous
sommes?

-- Eh! quoi, monsieur Trent! rpliqua Dick, il y a un proverbe qui
dit que gaiet n'empche pas sagesse. Il existe des gens qui
peuvent tre gais sans pouvoir tre sages, d'autres qui peuvent
tre sages (ou pensent pouvoir l'tre) et qui ne sauraient tre
gais. J'appartiens  la premire classe. Si le proverbe est bon,
je pense qu'il vaut mieux en prendre la moiti que de n'en prendre
rien; et, en tout cas, j'aime mieux tre gai sans tre sage, que
de n'tre, comme vous, ni l'un ni l'autre.

-- Bah!... murmura Trent d'un air contrari.

--  la bonne heure!... Chez les gens bien levs je ne crois pas
qu'un mot de cette sorte soit jamais adress  un gentleman dans
ses propres appartements; mais cela m'est gal, faites comme chez
vous, ne vous gnez pas.

Il ajouta, entre ses dents, par manire d'observation, que son ami
paraissait un peu de mauvaise humeur, termina le verre de vin ros
et se mit en devoir d'en apprter un autre; aprs l'avoir
pralablement dgust avec dlices, il proposa un toast  une
compagnie imaginaire, et dit d'un ton d'emphase:

Messieurs, permettez-moi de souhaiter mille succs  l'ancienne
famille des Swiveller, et bonne chance en particulier 
M. Richard; M. Richard, messieurs, continua Dick d'un ton
pathtique, qui dpense tout son argent pour ses amis et qui en
est rcompens par un _bah!_ pour la peine... (Applaudissements
sur les bancs.)

-- Dick, dit Trent, qui revint s'asseoir aprs avoir fait deux ou
trois tours dans la chambre, voulez-vous consentir  causer
srieusement pendant quelques minutes, si je vous offre un moyen
de vous enrichir sans peine?

-- Vous m'en avez offert souvent, et qu'en est-il advenu? Mes
poches sont toujours vides.

-- Avant peu, reprit Trent en tendant son bras sur la table, je
veux que vous me teniez un autre langage. coutez bien le nouveau
plan. Vous avez vu ma soeur Nell?

-- Eh bien?

-- Elle est jolie, n'est-ce pas?

-- Oui certes, et je dois mme dire qu'il n'y a pas un grand air
de famille entre elle et vous.

-- Est-elle jolie? rpta Frdric impatient.

-- Oui, jolie et trs-jolie. Mais enfin?...

-- Je vais vous le dire. Il y a un fait certain: c'est que le
vieux et moi nous sommes  couteaux tirs et resterons ainsi
jusqu' la fin de notre vie; je n'ai rien  attendre de lui. Vous
voyez bien cela, je suppose?

-- Une chauve-souris le verrait en plein midi, dit Swiveller.

-- Il est un autre fait galement certain: c'est que ma soeur
seule aura l'argent que, d'aprs les premires promesses de ce
vieux grippe-sou, que Dieu confonde! je m'attendais  partager
avec elle. N'est-il pas vrai?

-- C'est vrai,  moins que la manire dont je lui ai expos les
choses n'ait produit une impression profonde sur son esprit; ce
qui serait possible. J'y ai mis de l'loquence: Ici, disais-je,
il y a un bon grand-pre, C'tait fort, je crois, c'tait tout 
fait amical et naturel. En avez-vous t frapp?

-- Il n'en a toujours pas t frapp, _lui_; par consquent,
inutile de discuter l-dessus. Voyons, continuons: Nelly a prs de
quatorze ans...

-- Elle est charmante pour son ge, quoique petite, ajouta
Swiveller entre parenthse.

-- Si vous voulez que je continue de parler, prtez-moi une minute
d'attention, dit Frdric Trent, dpit du faible intrt que son
ami paraissait prendre  la conversation. J'arrive au fait.

-- Arrivez.

-- Cette enfant est capable d'prouver des affections vives, et,
leve comme elle l'a t, elle peut facilement,  son ge, subir
des influences. Si une fois je l'ai dans ma main, je parviendrai,
avec quelque peu de sduction et de menaces,  la plier  ma
volont. Pour ne pas battre le buisson, autrement dit pour ne pas
perdre le temps en paroles inutiles (et les avantages du plan que
j'ai form demanderaient pour tre exposs toute une semaine), qui
vous empche d'pouser Nelly?

Tandis que son ami entamait ce discours avec autant d'nergie que
d'ardeur, Richard Swiveller tait rest tranquille, les yeux fixs
sur le bord de son verre; mais il n'eut pas plutt entendu les
derniers mots, qu'il tmoigna une profonde consternation et ne put
pousser que ce monosyllabe:

Quoi?

-- Je dis: Qui vous empche de l'pouser? rpta l'autre avec une
fermet d'accent dont il avait depuis longtemps fait l'preuve sur
son compagnon.

-- Mais vous m'avez dit aussi en mme temps qu'elle n'a pas encore
quatorze ans!

-- Assurment je ne songe pas  la marier en ce moment, rpliqua
le frre d'un ton contrari. Dans deux, trois ou quatre ans,  la
bonne heure. Le vieux vous semble-t-il devoir vivre plus longtemps
que cela?

-- Il ne me fait pas cet effet, rpondit Richard en secouant la
tte; mais ces vieilles gens, il ne faut pas s'y fier, Fred. J'ai
dans le Dorsetshire une vieille tante qui tait, disait-elle, au
moment de mourir quand je n'avais que huit ans, et elle n'a pas
encore tenu parole. Ces vieux sont si endurcis, si immoraux, si
malins! Tenez, Fred,  moins qu'il n'y ait dans les familles des
apoplexies hrditaires, et mme, dans ce cas, les chances sont
gales pour ou contre, je vous dis qu'il ne faut pas s'y fier.

-- Mettons les choses au pis, reprit Trent avec la mme fermet et
en fixant les yeux sur son ami; je suppose que mon grand-pre
continue de vivre...

-- Sans doute; et voil le hic!

-- Je suppose qu'il continue de vivre. Eh bien! je dterminerai,
ou, si ce mot est plus explicite, je forcerai Nell  contracter un
mariage secret avec vous. Que vous semble de ce moyen?

-- Il me semble que je vois l une famille et pas de revenu pour
la nourrir, dit Richard aprs un moment de rflexion.

-- Je vous dis, reprit Frdric avec une chaleur croissante qui,
soit relle soit joue, n'en agissait pas moins sur l'esprit de
son ami; je vous dis que le vieux ne vit que pour Nelly; je vous
dis que toute son nergie, toutes ses penses sont pour elle;
qu'il ne la dshriterait pas plus si elle venait  lui dsobir
qu'il ne me ferait son hritier si je m'abaissais  lui donner
toutes les marques de soumission et de vertu. Pour voir cela, il
suffit d'avoir des yeux, et de ne pas les fermer  l'vidence.

-- Je ne suis pas loign de vous croire.

-- Vous feriez mieux de dire que vous en tes sr comme moi. Mais
coutez. Afin de mieux amener le vieux  vous pardonner, il
faudrait feindre une rupture complte entre nous, une haine 
mort; tablissons ce faux semblant, et je gage que le vieux s'y
laissera facilement prendre. Quant  Nelly, vous savez ce qu'on
dit de la goutte d'eau qui, en tombant toujours  la mme place,
finit par user la pierre. Vous pouvez vous fier  moi en ce qui la
concerne. Ainsi, que le vieux vive ou meure, qu'adviendra-t-il en
tout cas? Que vous serez l'unique hritier de toute la fortune de
cet opulent Harpagon, d'une fortune que nous dpenserons ensemble,
et que vous, vous y gagnerez par-dessus le march une jeune et
jolie femme.

-- Mais est-il bien sr qu'il soit riche?

-- Certainement. N'avez-vous pas recueilli les paroles qu'il a
laisses tomber l'autre jour en notre prsence? Certainement!
Gardez-vous d'en douter.

Il serait superflu et fatigant de suivre cette conversation dans
tous ses dtours pleins d'artifice, et de montrer comment peu 
peu le coeur de Richard Swiveller fut gagn aux projets de
Frdric. Qu'il nous suffise de dire que la vanit, l'intrt, la
pauvret et toutes les considrations qui agissent sur un prodigue
se runirent pour sduire Richard et l'entraner vers la
proposition faite en sa faveur; quand bien mme il n'y et pas eu
beaucoup de raisons pour cela, la faiblesse habituelle de son
caractre et t un motif dterminant pour emporter la balance.
Depuis longtemps son ami avait pris sur lui un ascendant qui
s'tait exerc cruellement d'abord aux dpens de la bourse et de
l'avenir du malheureux Dick, et qui avait continu de rester aussi
complet, aussi absolu, quoique Dick et  souffrir de l'influence
des vices de son compagnon, et que neuf fois sur dix, il part
jouer le rle d'un dangereux tentateur lorsqu'en ralit il
n'tait que son instrument, un esprit lger, une tte vide, un
vritable tourdi.

Les motifs qui, dans cette occasion, dirigeaient Frdric taient
un peu trop profonds pour que Richard Swiveller pt les deviner ou
les comprendre; mais nous les laisserons se dvelopper eux-mmes.
Ce n'est pas le moment de les faire paratre au jour. La
ngociation se termina d'un accord parfait. Swiveller tait en
train de dclarer, avec son langage fleuri, qu'il n'avait pas
d'objection insurmontable pour pouser une personne abondamment
pourvue d'argent et de biens meubles, qui voudrait bien de lui,
quand il fut interrompu par un coup frapp  la porte. Il dut
s'crier, selon l'usage:

Entrez!

La porte s'ouvrit, mais ne laissa entrer qu'un bras couvert de
mousse de savon, avec une forte odeur de tabac. L'odeur de tabac
monta du dbit par l'escalier; et quant au bras savonneux, il
appartenait  une servante qui, occupe en ce moment  laver
l'escalier, venait de le tirer d'un seau d'eau chaude pour prendre
une lettre qu'elle prsenta de sa propre main, criant bien haut
avec cette aptitude particulire qu'ont les gens de sa classe 
mtamorphoser les noms, que c'tait pour monsieur Swivelling.

Dick plit et parut embarrass  la vue de l'adresse, mais plus
encore quand il eut lu le contenu.

Voil, dit-il, l'inconvnient de plaire aux femmes. Il est facile
de parler comme nous l'avons fait tout  l'heure; mais je ne
songeais plus  elle.

-- _Elle?_ qui a? demanda Trent.

-- Sophie Wackles.

-- Quelle Sophie?

-- C'est le rve de mon imagination, rpondit Swiveller, humant
une large gorge du vin ros et regardant gravement son ami: une
personne ravissante, divine. Vous la connaissez.

-- En effet, je me la rappelle, dit Frdric avec insouciance. Que
vous veut-elle?

-- Eh bien, monsieur, entre miss Sophie Wackles et l'humble
individu qui a l'honneur d'tre avec vous, il s'est tabli un
sentiment aussi ardent que tendre, sentiment de la nature la plus
honorable et la plus potique. La desse Diane, monsieur, qui
appelle ses nymphes  la chasse, n'est pas, j'ose le dire, plus
scrupuleuse dans sa conduite que Sophie Wackles.

-- Voulez-vous me faire croire qu'il y ait rien de rel dans vos
paroles? demanda son ami. Vous ne voulez sans doute pas dire que
vous lui avez fait la cour?

-- La cour, si; des promesses, non. Ce qui me rassure, c'est qu'on
ne pourrait intenter contre moi aucune poursuite pour rtractation
de promesse. Je ne me suis jamais compromis jusqu' lui crire.

-- Que vous demande-t-elle dans cette lettre?

-- C'est pour me rappeler, Fred, une petite soire qui a lieu
aujourd'hui mme; une runion de vingt personnes, c'est--dire de
deux cents jolis orteils en tout qui vont se dmener gentiment
dans la danse, en supposant que les messieurs et les dames invits
apportent leur contingent naturel. Il faut que j'y aille, ne ft-
ce que pour entamer la rupture. Je m'y engage, n'ayez pas peur. Je
ne serais pas fch de savoir si c'est Sophie elle-mme qui a
remis cette lettre. Si c'est elle, elle-mme, qui ne se doutait
gure de cet obstacle  son bonheur, c'est une chose vraiment
touchante.

Pour rsoudre la question, Swiveller appela la servante. Il apprit
que miss Sophie Wackles avait en effet remis la lettre  cette
fille de sa propre main, qu'elle tait venue accompagne, pour le
dcorum sans doute, de sa plus jeune soeur; qu'on lui avait dit
que M. Swiveller tait chez lui, et qu'on l'avait engage 
monter; mais que, choque on ne peut plus par cette proposition
inconvenante, elle avait dclar qu'elle aimerait mieux mourir. Ce
rcit remplit Swiveller d'une admiration peu compatible avec les
projets qu'il venait d'arrter. Mais Frdric n'attacha qu'une
importance mdiocre  l'attitude de son ami dans cette occasion,
sachant bien que, grce  l'influence qu'il exerait sur Richard
Swiveller, il pourrait mettre son projet  excution, quand il
jugerait le moment opportun.




CHAPITRE VIII.


L'affaire tant ainsi arrange, Swiveller sentit,  des
avertissements intrieurs, que l'heure de son dner approchait,
et, de peur de compromettre sa sant par une trop longue
abstinence, il envoya au plus proche restaurant demander
immdiatement un renfort de boeuf bouilli et de choux verts pour
deux. Le restaurateur, difi par exprience sur sa pratique,
refusa net, en rpondant, comme un grossier qu'il tait, que si
M. Swiveller voulait du boeuf, il et la complaisance de venir 
la maison le manger sur place, en ayant soin d'apporter, pour le
remettre avant le bndicit, le montant de certain petit compte
que depuis longtemps il avait nglig de solder. Sans se laisser
dcourager par cette rebuffade, mais au contraire se sentant plus
que jamais en verve d'apptit, Swiveller envoya de nouveau chez un
autre restaurateur qui demeurait plus loin. Il eut soin de faire
dire par son messager que, s'il s'adressait  un tablissement
aussi loign, c'tait non-seulement  cause de la haute
rputation, de la popularit que la qualit de son boeuf avait
acquise  cette maison, mais encore parce que le prcdent
fournisseur du gentleman, le traiteur inflexible, donnait de la
viande tellement dure qu'elle tait indigne de servir de
nourriture  des gens comme il faut, et mme  toute crature
humaine. L'excellent effet de cette dmarche politique fut
dmontr par l'arrive presque immdiate d'une petite pyramide
culinaire en tain, dont l'architecture curieuse tait compose de
plats recouverts: le boeuf bouilli en formait la base, et un pot
de bire cumante en tait le couronnement. Lorsque l'on eut
dcompos cet difice, ses diffrentes parties constitutives
prsentaient tous les lments dsirs d'un repas apptissant,
auquel Swiveller et son ami se mirent joyeusement en devoir de
faire largement honneur.

Puissions-nous, s'cria Richard en piquant sa fourchette dans les
flancs d'une grosse pomme de terre rissole, puissions-nous ne
jamais connatre de pire moment que celui-ci! J'aime cette manire
d'envoyer les pommes de terre avec leur peau; il y a quelque chose
d'agrable  tirer ce tubercule de son lment natif, si je puis
employer cette expression, et c'est un plaisir que ne connaissent
pas les riches et les puissants de ce monde. Ah! l'homme ici-bas a
besoin de bien peu de chose, et il n'en a pas longtemps besoin!
Comme c'est vrai cela... aprs dner!

-- J'espre que le restaurateur a besoin de peu de chose, dit
Frdric; et j'espre aussi pour lui que ce peu de chose, il n'en
aura pas besoin longtemps. Je ne vous crois pas en tat de payer
la dpense.

-- Je vais passer chez ce restaurateur et je rglerai avec lui,
rpondit Swiveller en clignant de l'oeil d'une manire
significative. Le garon n'a aucun recours contre nous: voil les
provisions consommes, Fred; tout est absorb.

De fait, le garon parut s'accommoder de cette vrit; car,
lorsqu'il revint chercher les plats et les assiettes vides, et que
Swiveller lui dit d'un ton d'insouciante dignit qu'il passerait
bientt chez son matre pour rgler, le garon montra d'abord
quelque trouble et marmotta entre ses dents quelques mots, comme:
Payement au comptant, pas de crdit, et autres balivernes; mais,
aprs tout, il se rsigna facilement et demanda seulement  quelle
heure il plairait  monsieur de venir payer, disant que, comme il
tait personnellement responsable pour le boeuf, les lgumes,
etc., il fallait qu'il se trouvt l. Swiveller, aprs s'tre
donn l'air de calculer mentalement ses nombreux engagements d'un
bout  l'autre, rpondit qu'il serait au restaurant entre six
heures moins deux minutes et six heures sept. Le garon dut sortir
avec cette garantie peu rassurante; alors Swiveller tira de sa
poche un carnet tout graisseux et y traa une marque.

C'est sans doute pour vous rappeler le traiteur, dit Trent en
ricanant, dans le cas o vous pourriez l'oublier par mgarde?

-- Non, Fred, rpondit gravement Richard en continuant d'crire
comme un homme trs-affair; ce n'est pas tout  fait cela. Je
note dans ce petit livre les noms des rues o il m'est interdit de
passer, tant que les boutiques en sont ouvertes. Notre dner
d'aujourd'hui me ferme Long-Acre. La semaine dernire, j'ai achet
une paire de bottes dans Great-Queen-Street, et je ne puis plus
aller par l. Maintenant, si je veux me rendre au Strand, il n'y a
plus pour moi qu'un chemin, et encore faudra-t-il que je me le
ferme en y achetant ce soir une paire de gants. Toutes les issues
sont si bien bouches que si, d'ici  un mois, ma tante ne
m'envoie de l'argent, je serai forc d'aller m'tablir  trois ou
quatre milles de Londres pour pouvoir circuler avec scurit.

-- Mais ne craignez-vous pas qu' la longue elle ne se fatigue?

-- J'espre que non; cependant le nombre de lettres que j'ai  lui
crire d'ordinaire pour l'attendrir est de six, et cette fois nous
ne lui en avons pas envoy moins de huit sans obtenir aucun effet.
Demain matin, je lui crirai de nouveau. Je compte faire beaucoup
de pts et arroser ma lettre de larmes que je verserai du flacon
 l'essence de poivre pour leur donner un air plus sombre et plus
pnitent. Ma chre tante, je suis dans un tat d'esprit tel, que
je sais  peine ce que j'cris. -- Un pt. -- Si vous pouviez me
voir en ce moment versant des pleurs amers sur les fautes de mon
pass!... -- Poivrire. -- Quand j'y pense, ma main tremble... --
Encore un pt. -- Ma foi, si cela ne produit rien, tout est
fini.

En parlant ainsi, Swiveller avait achev de tracer sa note; il
replaa le crayon dans son petit tui et ferma le carnet d'un air
parfaitement calme et srieux. Frdric songea alors qu'il avait
un engagement qui l'appelait dehors, et laissa Richard en
compagnie du vin ros et de ses mditations sur miss Sophie
Wackles.

C'est un peu subit, se dit Richard, secouant la tte avec un
regard profond et jetant en dsordre des lambeaux de posies 
travers ses rflexions, comme de la vile prose, habitude qu'on lui
connat: si le coeur de l'homme est accabl de crainte, ce
brouillard se dissipe quand miss Wackles apparat: miss Wackles,
cette dlicieuse crature!... C'est la rose vermeille qui clt
sous les rayons de juin. On ne peut nier qu'elle ne soit aussi,
comme une douce mlodie joue sur un instrument harmonieux. C'est
rellement un peu subit. Assurment, il n'est pas urgent de rompre
immdiatement avec elle,  cause de la petite soeur de Fred; mais
il vaut mieux ne pas aller trop loin. Si je dois lui battre froid,
il sera bon de le faire tout de suite. Il y aurait lieu  une
action judiciaire pour rupture de promesse, premier point. Sophie
pourra trouver un autre mari, second point. Il est probable que...
Non, cela n'est pas probable; mais, en tout cas, il vaut mieux se
tenir sur ses gardes.

Cette chance, qu'il n'avait pas dveloppe et sur laquelle il
s'tait arrt tout court, c'tait la possibilit, qu'il ne
cherchait pas  se dissimuler  lui-mme, qu'il ne ft pas encore
parfaitement  l'preuve des charmes de miss Wackles et la crainte
que, s'il venait  lier son sort  celui de cette jeune fille dans
un moment d'abandon, il ne s'enlevt  lui-mme le moyen de
poursuivre le beau plan d'avenir qu'il avait accueilli avec tant
de chaleur de la bouche de son ami. Toutes ces raisons runies le
dcidrent  chercher querelle  miss Wackles sans perdre de temps
et  la planter l sous un prtexte en l'air de jalousie mal
fonde. Fix sur ce point important, il fit passer plusieurs fois
le verre de sa droite  sa gauche, et de sa gauche  sa droite,
avec une assez notable dextrit, pour se mettre en tat de
remplir son rle en homme prudent; puis, aprs avoir donn
quelques soins  sa toilette, il sortit et se dirigea vers le lien
potis par le charmant objet de ses mditations.

C'tait  Chelsea. Miss Sophie Wackles y demeurait avec sa mre,
qui tait veuve, et deux soeurs; elles tenaient ensemble un
modeste externat pour les petites filles: ce qu'indiquait aux
passants un cadre ovale plac au-dessus d'une fentre du premier
tage et o on lisait au milieu de magnifiques parafes:
_Pensionnat de jeunes demoiselles_. Le fait prenait chaque matin
plus de certitude encore lorsque, de neuf heures et demie  dix,
on voyait arriver quelque enfant d'ge encore tendre, lve isole
et solitaire qui, se posant sur le dcrottoir et se levant sur la
pointe de ses pieds, faisait de pnibles efforts pour atteindre le
marteau avec son abcdaire. Voici comment taient rparties dans
cet tablissement les diverses fonctions des institutrices:
grammaire anglaise, composition, gographie, exercice gymnastique
des haltres, par miss Mlissa Wackles; criture, arithmtique,
danse, musique, arts d'agrment en gnral, par miss Sophie
Wackles; travaux d'aiguille, modles sur le canevas pour apprendre
 marquer, par miss Jane Wackles; punitions corporelles, pain sec
et autres chtiments et tortures composant le dpartement de la
terreur, par mistress Wackles. Miss Mlissa tait la fille ane;
miss Sophie, la cadette, et miss Jane la dernire. Miss Mlissa
avait vu trente-cinq printemps, ou  peu prs, et elle
s'acheminait vers l'automne; miss Sophie tait une jeune fille de
vingt ans, frache, avenante et gaie; quant  miss Jane,  peine
comptait-elle seize annes. Mistress Wackles tait une personne de
soixante ans, excellente peut-tre, mais d'humeur acaritre.

C'est vers ce pensionnat de jeunes demoiselles que Richard
Swiveller se dirigeait en toute hte avec des projets hostiles au
repos de la belle Sophie. Celle-ci, vtue de blanc comme une
vierge, et n'ayant pour tout ornement qu'une rose rouge, reut le
jeune homme  son arrive, au milieu de dispositions fort
lgantes, pour ne pas dire brillantes. Ainsi, le salon avait t
dcor de ces petits pots de fleurs qui d'ordinaire taient placs
sur le bord extrieur de la croise,  moins qu'on ne les mt dans
la cour du sous-sol, quand il faisait trop de vent. Ainsi on avait
invit  embellir la fte de leur prsence quelques-unes des
lves de l'externat. Ainsi encore miss Jane Wackles, pour
disposer en boucles ses cheveux qui n'y taient point accoutums,
avait gard sa tte, toute la journe prcdente, troitement
serre dans une grande affiche de thtre, dont elle avait compos
ses papillotes jaunes: joignez  tant de frais la politesse
solennelle et le port majestueux de la vieille dame et de sa fille
ane. Swiveller s'aperut bien qu'il y avait dans tout cela de
l'extraordinaire, mais il ne fut pas impressionn.

Le fait est, et, comme on ne saurait disputer des gots (un got
aussi trange que celui-ci peut tre cit sans qu'on nous accuse
d'invention mchamment prmdite), le fait est que ni mistress
Wackles, ni sa fille ane, n'avaient jamais vu d'un oeil
favorable les assiduits de M. Swiveller; elles avaient coutume de
le traiter sans consquence comme un jeune homme lger, et elles
soupiraient et secouaient la tte en signe de fcheux augure
toutes les fois que son nom venait  tre prononc devant elles.
Miss Sophie elle-mme, qui jugeait que la conduite de
M. Swiveller, vis--vis d'elle, avait ce caractre vague et
dilatoire qui n'annonce point des intentions matrimoniales bien
dtermines, avait fini par dsirer fortement une conclusion dans
un sens ou dans l'autre. Elle avait donc consenti enfin  opposer
 Richard un jardinier ppiniriste qui se dclarerait sur le
moindre encouragement; et, comme cette occasion avait t choisie
dans ce but, on concevra aisment que Sophie appelt de tous ses
voeux la prsence de Swiveller  la runion, et que mme elle lui
et crit pour cela et port la lettre dont nous avons parl.
S'il a, disait mistress Wackles  sa fille ane, quelques
esprances ou quelque moyen d'entretenir convenablement une femme,
il nous les fera connatre maintenant ou jamais. -- S'il m'aime
rellement, pensait de son ct Sophie, il faudra bien qu'il me le
dise ce soir.

Mais comme Swiveller ne savait absolument rien de ce qui se
faisait, se disait, se pensait  la maison, il n'en tait pas le
moins du monde troubl. Il cherchait dans son esprit quelle tait
la meilleure manire de devenir jaloux; et il aurait souhait
intrieurement que Sophie ft, pour cette occasion seulement, bien
moins jolie que d'habitude, ou mme qu'elle ft sa propre soeur,
ce qui et aussi bien servi ses projets. Les invits entrrent en
ce moment, et parmi eux se trouvait M. Cheggs, le jardinier.
M. Cheggs avait eu soin de ne pas se prsenter seul et sans appui;
mais, en homme prudent, il avait amen sa soeur miss Cheggs, qui
prit chaleureusement les mains de Sophie, l'embrassa sur les deux
joues et lui dit: J'espre que nous n'arrivons pas trop tt.

-- Assurment non, rpondit Sophie.

-- Oh! ma chre, ajouta miss Cheggs du mme ton, j'ai t si
tourmente, si ennuye! C'est un miracle si nous n'avons pas t
ici  quatre heures de l'aprs-midi. Alick tait horriblement
impatient de vous voir. Croiriez-vous qu'il tait tout habill
avant le dner, et que depuis il n'a cess d'aller regarder 
chaque instant la pendule pour m'ennuyer de ses instances!...
Aussi tout cela c'est votre faute, mchante!

Cette confidence publique fit rougir miss Sophie. M. Cheggs, qui,
de sa nature, tait fort timide devant les dames, rougit
galement; et la mre et les soeurs de miss Sophie, pour pargner
 M. Cheggs l'embarras de rougir davantage, lui prodigurent les
politesses et les attentions. Richard Swiveller se trouva
abandonn  lui-mme. C'tait tout ce qu'il souhaitait, un bon
motif pour paratre fond en droit et en raison dans sa future
colre; mais, prcisment au moment o il tenait ce motif fond en
droit et en raison, qu'il tait venu chercher tout exprs, sans
avoir l'esprance d'y russir, Richard se sentit trs-srieusement
en colre et s'tonna de l'impudence de ce diable de Cheggs.

Cependant M. Swiveller avait engag miss Sophie pour le premier
quadrille: notez qu'on avait proscrit rigoureusement les
contredanses, comme n'tant pas d'assez bon genre. Ici c'tait un
premier avantage sur son rival qui, assis tristement dans un coin,
contemplait la forme ravissante de la jeune fille passant avec
grce  travers les mandres de la danse. Mais ce ne fut pas l le
seul triomphe que Swiveller remporta sur le jardinier; car, pour
montrer  la famille quel homme on avait nglig d'abord, et sans
doute aussi sous l'influence de ses prcdentes libations, il se
livra  des hauts faits d'agilit si brillants, et accomplit tant
de pirouettes et d'entrechats, qu'il remplit de surprise la
socit tout entire, et, qu'en particulier, un grand monsieur,
qui dansait avec une toute petite colire, resta comme ptrifi
d'tonnement et d'admiration. Mistress Wackles elle-mme oublia un
moment de gourmander trois enfants qui se permettaient de
s'amuser, et elle ne put s'empcher de penser que ce serait un
honneur pour la famille de possder un semblable danseur.

Dans cet instant critique, miss Cheggs se montra pour son frre
une allie nergique et utile. Sans se borner  tmoigner par des
sourires mprisants le ddain qu'elle prouvait pour les prouesses
de M. Swiveller, elle trouva moyen de glisser  l'oreille de miss
Sophie quelques mots de sympathique condolance de lui voir un
cavalier si ridicule; dclarant qu'elle tremblait qu'il ne prt
envie  Alick de tomber sur ce personnage et de passer sur lui sa
colre: miss Sophie n'avait qu' voir combien l'amour et la fureur
brillaient dans les yeux dudit Alick; et en effet ces passions,
nous devons le dire, dbordaient de ses yeux jusque sur son nez
auquel elles donnaient un clat rubicond.

Il faut que vous dansiez maintenant avec miss Cheggs, dit Sophie
 Dick Swiveller aprs avoir dans elle-mme deux fois avec
M. Cheggs, en ayant l'air d'encourager fortement ses galanteries.
Elle ajouta: C'est une aimable personne, et son frre est un
homme charmant.

-- Charmant! murmura Dick. Vous pourriez dire aussi charm,  en
juger par la manire dont il regarde de ce ct.

Ici miss Jane,  qui l'on avait fait sa leon, intervint avec ses
longues boucles de cheveux et glissa quelques mots  l'oreille de
sa soeur pour lui faire remarquer l'air de jalousie de M. Cheggs.

Lui, jaloux!... s'cria Swiveller. J'admire son impudence.

-- Son impudence?... rpta miss Jane en secouant la tte. Prenez
garde qu'il ne vous entende; car vous pourriez en avoir du regret.

-- Oh! Jane, je vous en prie..., dit miss Sophie.

-- Allons donc! reprit la soeur; pourquoi M. Cheggs ne serait-il
pas jaloux, si cela lui plat? J'aime bien cela vraiment!
M. Cheggs a autant le droit d'tre jaloux que qui que ce soit ici,
et peut-tre bientt en aura-t-il plus le droit encore qu'il ne
l'a en ce moment. Vous, Sophie, vous en savez quelque chose!

Quoique ce plan, concert entre Sophie et sa soeur, s'appuyt sur
les meilleures intentions et et pour objet de dcider enfin
M. Swiveller  se dclarer, il choua compltement. Car miss Jane
tant une de ces jeunes filles qui sont prmaturment aigres et
acaritres, donna  son intervention une importance si dplace
que Richard se retira de mauvaise humeur, abandonnant sa matresse
 M. Cheggs, et lanant  celui-ci un regard de dfi auquel le
jardinier rpondit avec indignation.

Est-ce que vous avez  me parler, monsieur? lui demanda M. Cheggs
le suivant dans un coin. Ayez la complaisance de sourire,
monsieur, afin qu'on ne souponne rien... Est-ce que vous voulez
me parler, monsieur?

Swiveller regarda avec un sourire ddaigneux les pieds de
M. Cheggs; puis ses chevilles, puis son tibia, puis son genou, et
ainsi graduellement le long de la jambe droite, jusqu' ce qu'il
arrivt au gilet; l il alla de bouton en bouton jusqu' ce qu'il
atteignt le menton; puis, passant juste au milieu du nez, il
s'arrta aux yeux, et alors il dit brusquement:

Non, monsieur.

-- Hum! fit M. Cheggs jetant un coup d'oeil par-dessus son paule;
ayez la bont de sourire encore un peu, monsieur... Peut-tre
dsirez-vous me parler, monsieur?

-- Non, monsieur; du tout.

-- Peut-tre, monsieur, n'avez-vous rien  me dire en ce moment,
ajouta M. Cheggs en appuyant sur ces derniers mots.

Ici Richard Swiveller dtacha ses yeux du visage de M. Cheggs et
fit descendre son regard du nez, du gilet et de la jambe droite de
son rival jusqu' ses pieds, qu'il parut considrer avec soin;
aprs quoi il releva ses yeux, suivit en remontant la ligne de la
jambe gauche, celle du gilet, et, revenu en plein visage de
Cheggs, il rpondit:

Non, monsieur; rien du tout.

-- Vraiment, monsieur? Je suis charm d'apprendre cela. Je
suppose, monsieur, que vous savez o me trouver dans le cas o
vous auriez quelque chose  me dire?

-- Il ne me sera pas difficile de le demander quand j'aurai besoin
de le savoir.

-- C'est bien; nous n'avons rien de plus  nous dire, je pense,
monsieur.

-- Rien de plus, monsieur.

Ainsi se termina ce terrible dialogue d'o les deux interlocuteurs
se retirrent fronant galement le sourcil. M. Cheggs s'empressa
d'offrir la main  miss Sophie, tandis que M. Swiveller s'asseyait
tout morose dans un coin.

Tout prs de l taient assises mistress Wackles et miss Mlissa
occupes  regarder la danse. Miss Cheggs s'avana vers elles
pendant que son cavalier tait engag dans un pas, et jeta
quelques remarques qui furent du fiel et de l'absinthe pour le
coeur de Richard Swiveller. Sur une couple de mauvais tabourets se
tenaient tant bien que mal deux des lves de l'externat,
cherchant un encouragement  leur gaiet dans les yeux de mistress
et miss Wackles; or, en voyant mistress Wackles sourire et miss
Wackles sourire aussi, les deux fillettes crurent devoir, pour se
mettre dans leurs bonnes grces, sourire galement: pour
reconnatre cette attention, la vieille dame prit un air svre et
leur dit que, si elles osaient se permettre encore pareille
impertinence, elles seraient immdiatement reconduites chez elles.
L'une des deux lves, qui tait d'une nature timide et d'un
temprament nerveux, ne put rprimer ses larmes devant cette
menace rigoureuse; et pour cette offense toutes deux furent
aussitt renvoyes, ce qui porta la terreur dans l'me de toutes
les lves.

Cependant miss Cheggs dit en s'approchant davantage: J'ai de
bonnes nouvelles  vous apprendre. Vous savez ce qu'Alick a dit 
Sophie? Sur ma parole, la chose est srieuse, c'est clair.

-- Qu'est-ce qu'il a donc dit, ma chre? demanda mistress Wackles.

-- Toute sorte de choses; vous ne sauriez vous imaginer comme il a
parl franchement.

Richard jugea qu'il n'tait pas ncessaire pour lui d'en entendre
plus long. Il profita d'un temps d'arrt dans la danse, et du
moment o M. Cheggs tait venu faire sa cour  la vieille dame, et
se dirigea la tte haute vers la porte, en affectant soigneusement
la plus extrme insouciance lorsqu'il passa prs de miss Jane
Wackles, qui, dans toute la gloire de ses boucles de cheveux,
faisait des frais de coquetterie, utile manire d'employer le
temps faute de mieux, avec un vieux gentleman galant, locataire du
parloir du rez-de-chausse. Miss Sophie tait assise prs de la
porte, encore mue et toute confuse des attentions marques de
M. Cheggs; Richard Swiveller s'arrta un instant pour changer
quelques mots avec elle avant son dpart.

Mon navire est sur la cte et ma chaloupe est  la mer... Mais
avant de franchir cette porte, il faut que je t'adresse mes
adieux.

Il accompagna ces paroles d'un regard mlancolique.

Est-ce que vous partez? demanda miss Sophie se sentant trouble
jusqu'au fond du coeur par le succs de sa ruse, mais affectant
les dehors de l'indiffrence.

-- Si je pars!... rpta Richard avec amertume. Oui, je pars. Eh
bien! aprs?...

-- Rien, sinon qu'il n'est pas tard. Mais vous tes matre aprs
tout de faire ce que vous voulez.

-- Plt  Dieu que j'eusse t aussi ma matresse et que je
n'eusse jamais pens  vous! Miss Wackles, je vous ai crue
sincre, et j'tais heureux dans ma crdulit; mais maintenant je
gmis d'avoir connu une jeune fille si belle, il est vrai, mais si
trompeuse!...

Miss Sophie se mordit les lvres et affecta de regarder avec un
vif intrt M. Cheggs qui,  quelque distance, absorbait  longs
traits un verre de limonade.

Je suis venu ici, dit Richard, oubliant un peu le dessein qui
l'avait rellement amen, je suis venu avec le coeur panoui,
dilat, avec des sentiments conformes  cette disposition. Je sors
avec des penses qui peuvent se concevoir, mais qui ne sauraient
s'exprimer; j'emporte la conviction dsolante que mes plus chres
affections ont reu ce soir le coup de grce.

-- Assurment, je ne vous comprends pas, monsieur Swiveller, dit
miss Sophie, les yeux baisss; je regrette que...

-- Des regrets, madame! dit Richard; des regrets, quand vous
restez en possession d'un M. Cheggs! Mais je vous souhaite une
bonne nuit. En me retirant, je me bornerai  vous faire une petite
confidence: il existe une toute jeune fille, qu'on lve  la
brochette en ce moment pour moi; elle possde non-seulement de
grands charmes, mais encore une grande fortune; elle a pri son
plus proche parent de solliciter mon alliance; et, par
considration pour plusieurs membres de sa famille, j'y ai
consenti. Je suis certain que vous apprendrez avec plaisir ce fait
consolant, qu'une jeune et aimable personne n'attend que le moment
d'tre femme pour s'unir  moi, et se dpche de grandir chaque
jour pour hter cet heureux moment. J'ai cru devoir vous en dire
quelque chose. Il ne me reste plus qu' m'excuser d'avoir abus si
longtemps de votre attention. Bonsoir.

Tout ceci aura d'excellentes consquences, se dit Richard
Swiveller quand il fut rentr chez lui, tout en posant l'teignoir
sur sa chandelle; ainsi, je me lance de coeur et d'me, tte
baisse, avec Fred, dans son projet  l'endroit de la petite
Nelly; il sera charm de me trouver si ardent  le seconder.
Demain il saura tout; en attendant, comme il est un peu tard, je
vais tcher de demander au sommeil _le baume de mes peines_.

_Le baume de ses peines_ ne se fit pas attendre. Au bout de
quelques minutes, Swiveller tait endormi, et il rvait qu'il
avait pous Nelly Trent, qu'il tait matre de sa fortune, et
que, pour premier acte d'autorit, il avait dvast et converti en
un four  chaux la ppinire de M. Cheggs.




CHAPITRE IX.


Dans son entretien confidentiel avec mistress Quilp, Nelly avait 
peine laiss entrevoir la profonde tristesse de ses penses; 
peine avait-elle montr l'ombre pesante du nuage qui enveloppait
sa maison, et couvrait d'obscurit le foyer domestique. Outre
qu'il lui tait bien difficile de donner  une personne qui
n'tait pas compltement instruite de la vie qu'elle menait, une
ide exacte de la mlancolie et de la solitude de cette existence,
sa crainte de compromettre ou de blesser en quoique ce ft le
vieillard auquel elle tait si tendrement attache, l'avait
arrte mme au milieu de l'panchement de son coeur; aussi Nelly
n'avait-elle fait qu'une allusion timide  la cause principale de
son trouble et de ses tourments.

Ce qui avait provoqu les larmes de l'enfant, ce n'tait pas la
monotonie de ses journes prives de varit, et que n'gayait
jamais aucune agrable compagnie; ce n'tait pas non plus la
sombre horreur de ses soires lugubres et de ses longues nuits
solitaires; ce n'tait pas l'absence de ces plaisirs faciles et
charmants qui font battre les jeunes coeurs; ce n'tait pas enfin
parce qu'elle ne connaissait de son ge que sa faiblesse et sa
sensibilit vive. Mais voir le vieillard accabl sous la pression
d'un chagrin secret; observer son tat d'inquitude et d'agitation
continuelle; avoir souvent  craindre que sa raison ne ft gare;
lire dans ses paroles et ses regards le commencement d'une folie
dsesprante; veiller, attendre, couter jour par jour avec l'ide
que ces symptmes devaient se raliser; se dire que son grand-pre
et elle ne pouvaient esprer ni un secours ni un conseil de
personne, qu'ils taient seuls sur la terre: telles taient les
causes d'accablement qui eussent certainement enlev toute force
et toute joie mme  un tre plus avanc en ge; et combien
devaient-elles peser plus lourdement sur le coeur d'une enfant qui
les avait constamment autour d'elle, et qui tait sans cesse
entoure des objets d'o renaissaient  tout moment ces penses!

Aux yeux du vieillard, cependant, Nell tait toujours la mme. Si,
pour un moment, il dbarrassait son esprit du fantme qui
l'obsdait sans relche, il retrouvait aussitt sa jeune compagne
avec le mme sourire pour lui, avec les mmes paroles pleines
d'empressement, la mme vivacit foltre, le mme amour et la mme
sollicitude qui, pntrant profondment dans son esprit,
semblaient l'avoir illumin durant toute sa vie. Le coeur de Nelly
tait pour le vieillard le livre unique dont il se plaisait 
relire la premire page, sans songer  la triste histoire qu'il
et trouve plus loin, s'il avait seulement tourn le feuillet;
et, dans cet aveuglement volontaire, il aimait  croire qu'au
moins l'enfant tait heureuse.

Heureuse!... elle l'avait t autrefois. Elle avait couru en
chantant  travers ces chambres obscures; elle avait, d'un pas gai
et lger, ctoy leurs trsors couverts de poussire, les faisant
paratre plus vieux par sa jeunesse, plus noirs et plus sinistres
par sa figure brillante et ouverte. Mais maintenant les chambres
taient redevenues plus que jamais froides et tnbreuses; et
quand Nelly quittait son petit rduit, pour aller passer de
longues et mortelles heures, assise dans l'une de ces tristes
pices, elle devenait elle-mme silencieuse et immobile comme les
objets inanims qui l'entouraient, et elle n'avait plus le courage
de rveiller avec sa voix les chos enrous par un long silence.

Dans l'une de ces chambres se trouvait une croise donnant sur la
rue. C'est l que l'enfant se tenait assise, seule et pensive,
durant bien des soires, souvent mme assez avant dans la nuit.
L'impatience n'est jamais plus grande que lorsqu'on veille pour
attendre; il n'est donc pas tonnant que, dans ces moments, les
ides lugubres vinssent en foule assiger l'esprit de Nelly.

Elle aimait  se placer en cet endroit  l'heure o tombe le
crpuscule du soir,  suivre le mouvement de la foule passant et
repassant dans la rue,  observer les gens qui se montraient aux
fentres des maisons en face d'elle, se demandant si les tres
qu'elle voyait l se sentaient moins seuls  la regarder sur sa
chaise, comme c'tait pour elle une espce de compagnie de les
voir avancer et relever la tte par leurs croises. Sur l'un des
toits il y avait un amas confus de chemines: souvent, en les
considrant, il lui avait sembl que c'taient autant de laides
figures qui la menaaient et qui essayaient de darder dans sa
chambre leurs yeux curieux; aussi se trouvait-elle satisfaite
quand l'obscurit du soir les enveloppait, bien que, d'autre part,
elle prouvt de la tristesse lorsque l'homme du gaz venait
allumer les rverbres dans la rue; car alors il tait bien tard,
et il faisait bien noir. En ce moment, Nelly tournait la tte et
parcourait des yeux la pice o elle se trouvait pour voir si tout
y tait  la mme place, si rien n'avait boug; puis ramenant son
regard sur la rue, parfois elle apercevait un homme passant avec
un cercueil sur son dos, et deux ou trois autres le suivant en
silence jusqu' une maison o il y avait quelqu'un de mort. Nelly
frissonnait... car ce triste spectacle prsentait de nouveau  son
souvenir, avec une foule de penses lugubres et de craintes,
l'image des traits altrs et des manires tranges du vieillard.
S'il allait mourir!... si un mal soudain tait venu le frapper!...
et qu'il ne dt pas revenir chez lui vivant!... si, une nuit, il
rentrait, l'embrassait et la bnissait comme  l'ordinaire; si,
aprs qu'elle se serait mise au lit, qu'elle se serait endormie,
et tandis qu'elle goterait un sommeil bienfaisant et sourirait
peut-tre au sein de ses rves, il se tuait! et si le sang du
grand-pre coulait... coulait... jusqu'au seuil de la chambre 
coucher de sa petite-fille!...

Ces penses taient trop terribles pour que Nelly s'y arrtt.
Afin de s'en distraire, elle avait de nouveau recours  la rue,
maintenant anime par moins de pas, et de plus en plus sombre et
silencieuse. Les boutiques se fermaient, les lumires commenaient
 briller aux fentres des tages suprieurs, annonant que les
voisins allaient se coucher. Par degrs ces lumires diminuaient
ou disparaissaient, remplaces par la veilleuse nocturne.  peu de
distance, il y avait encore un magasin attard qui jetait sur le
trottoir une clart resplendissante, brillante et gaie  voir;
mais, lorsqu' son tour il tait ferm et que le gaz y tait
teint, l'ombre et le silence rgnaient partout, except quand
retentissait sur le pav quelque pas gar, ou bien quand un
voisin, en retard sur son heure habituelle, frappait
vigoureusement  la porte de sa maison pour veiller sa famille
endormie.

C'est  cette heure de la nuit, et rarement avant, que l'enfant
fermait la fentre et descendait doucement l'escalier, se figurant
la peur dont elle serait frappe si quelqu'une des visions
infernales qui souvent passaient  travers ses rves, prenait un
corps lumineux et diaphane pour lui apparatre sur son chemin.
Mais toutes ses craintes s'vanouissaient devant une bonne lampe
clairant de sa lumire rassurante l'aspect calme de sa petite
chambre  coucher. Aprs une prire fervente et mle de larmes
pour le vieillard, pour le retour du repos, de la paix et du
bonheur dont ils avaient joui autrefois ensemble, elle posait sa
tte sur l'oreiller et se berait de ses sanglots; souvent,
cependant, elle se rveillait en sursaut, bien avant que le jour
revnt, pour couter le bruit de la sonnette, et rpondre 
l'appel imaginaire qui l'avait tire de son sommeil.

Une nuit... c'tait la troisime depuis la conversation de Nelly
avec mistress Quilp, le vieillard, qui, durant toute la journe
avait t souffrant et abattu, annona qu'il ne sortirait pas. 
cette nouvelle, les yeux de l'enfant tincelrent; mais la joie
qui les animait s'effaa quand Nelly reporta son regard sur le
visage triste et fatigu de son grand-pre.

Deux jours, murmura-t-il, deux jours tout entiers se sont
couls, et pas de rponse! Nell, que t'a-t-il donc dit?

-- Exactement ce que je vous ai rapport, mon cher grand-papa.

-- C'est vrai, dit faiblement le vieillard. Oui... Mais n'importe,
rpte-le-moi, Nell. Ma tte s'affaiblit. Que t'avait-il donc dit?
Qu'il viendrait me voir le lendemain ou le jour suivant... Rien de
plus, n'est-ce pas? C'tait dans sa lettre.

-- Rien de plus. Si vous le vouliez, ne pourrais-je pas y
retourner demain matin, grand-pre, de trs-grand matin? J'irais
et serais de retour ici avant le djeuner.

Le vieillard secoua la tte, soupira tristement, et, attirant vers
lui sa petite-fille:

Cela serait inutile, ma chrie, compltement inutile. Mais s'il
m'abandonne en ce moment... s'il m'abandonne aujourd'hui, quand je
pourrais encore, avec son aide, rparer tout le temps et l'argent
que j'ai perdus, oublier toute l'agonie d'esprit que j'ai
supporte, et qui m'a rduit  l'tat o tu me vois... s'il en est
ainsi, je suis ruin, et bien pis que cela!... je t'aurai ruine,
toi pour qui j'avais tent cette oeuvre!... Ah! si nous tions
rduits  la mendicit!...

-- Si nous y tions rduits?... dit l'enfant hardiment; soyons
mendiants, s'il le faut, pourvu que nous soyons heureux.

-- Mendiants... et heureux! dit le vieillard. Pauvre petite!

-- Mon cher grand-papa, s'cria Nelly avec une nergie qui brilla
sur son visage empourpr, dans sa voix mue et son attitude pleine
d'ardeur, non, ce que je dis l n'est pas un enfantillage; mais
duss-je vous paratre plus enfant encore, laissez-moi vous prier
d'aller avec moi mendier, ou travailler sur les grandes routes, ou
gagner dans la campagne notre chtive existence  la sueur de
notre front, plutt que de continuer la vie que nous menons.

-- Nelly!...

-- Oui, oui, plutt que de continuer la vie que nous menons!
rpta l'enfant avec un redoublement d'nergie. Si vous avez des
chagrins, laissez-moi les connatre et les partager. Si vous
dprissez  vue d'oeil, si chaque jour vous devenez plus ple et
plus faible, laissez-moi vous soigner et vous servir de garde-
malade. Si vous tes pauvre, soyons pauvres ensemble, mais que je
reste avec vous! Que je n'aie pas  voir en vous un tel changement
sans en pouvoir deviner la cause; sinon, mon coeur se brisera et
je mourrai. Mon cher grand-papa, quittons ce lieu si triste, et
allons demander notre pain de porte en porte, le long de notre
route!

Le vieillard couvrit son visage de ses mains, et le cacha contre
le coussin du fauteuil o il tait couch.

Soyons mendiants, dit la jeune fille en passant un de ses bras
autour du cou du vieillard; je n'ai pas peur que nous manquions du
ncessaire, je suis sre qu'il ne nous manquera pas. Allons de
campagne en campagne; nous dormirons dans les champs, sous les
arbres; ne songeons plus  l'argent ni  rien qui puisse nous
attrister, mais reposons la nuit; le jour, ayons au visage le
soleil et le grand air, et remercions Dieu ensemble. Ne mettons
plus le pied dans des chambres sombres, n'habitons plus une maison
mlancolique, errons plutt  et l partout o il nous plaira.
Quand vous serez fatigu, vous vous arrterez pour vous dlasser
dans le lieu le plus agrable que nous pourrons trouver, et moi,
pendant ce temps, j'irai demander l'aumne pour nous deux.

La voix de l'enfant s'teignit dans les sanglots, en mme temps
que Nelly laissa tomber sa tte sur le cou du vieillard. Elle ne
pleurait pas seule.

Ces paroles ne devaient pas tre entendues par d'autres oreilles,
cette scne n'tait pas faite pour d'autres yeux. Et cependant il
y avait l des yeux et des oreilles qui prenaient un intrt avide
 tout ce qui se passait: ce n'tait rien moins que les oreilles
et les yeux de M. Daniel Quilp, qui, tant entr sans tre aperu,
au moment o l'enfant s'tait mise  ct du vieillard, se donna
bien de garde, sans doute par des motifs de la plus pure
dlicatesse, d'interrompre la conversation, et se tint immobile
avec son regard fixe et son ricanement habituel. Cependant, comme
il est assez fatigant de rester debout pour un gentleman qui a
beaucoup march, le nain, d'ailleurs, tant de ces gens qui se
mettent  l'aise partout comme chez eux, il ne tarda pas  jeter
les yeux sur un fauteuil o il grimpa avec une rare agilit, se
perchant sur le dossier et les pieds poss sur le coussin. Dans
cette attitude il se trouvait parfaitement  l'aise pour voir et
entendre, et, en mme temps, il avait le plaisir de satisfaire
cette espce d'instinct animal qu'il possdait en toute occasion,
et qui lui faisait excuter des exercices fantasques, de
vritables tours de singe. Il s'assit donc de la sorte, une jambe
retrousse ngligemment par-dessus l'autre, son menton appuy sur
la paume de sa main, la tte tourne lgrement, et sa laide
figure empreinte d'une grimace de plaisir. Voil comment il tait
quand le vieillard, ayant par hasard regard de ce ct,
l'aperut,  son grand tonnement.

 l'aspect de cette agrable figure, l'enfant ne put retenir un
cri inarticul. Elle et le vieillard, ne sachant que dire et
doutant  demi de la ralit de cette apparition, la contemplaient
avec embarras. Sans tre le moins du monde dconcert par cette
rception, Daniel Quilp garda la mme attitude, se bornant  faire
avec la tte deux ou trois signes de condescendance. Enfin le
vieillard pronona le nom de Quilp,  qui il demanda par o il
tait venu.

Par la porte, rpondit le nain levant son pouce au-dessus le son
paule; je ne suis pas encore tout  fait assez petit pour passer
 travers le trou de la serrure. Ma foi, je voudrais l'tre.
Voisin, j'ai besoin de causer avec vous, en particulier, tous deux
seuls et sans tmoins. Au revoir, petite Nelly.

Nelly consulta du regard son grand-pre, qui lui fit signe de se
retirer, et l'embrassa sur la joue.

Ah! dit le nain faisant claquer ses lvres, quel bon baiser...
juste sur la pommette vermeille de la joue! Quel baiser
excellent!

La jeune fille, en entendant une pareille remarque, n'en fut que
plus empresse de sortir. Quilp la suivit d'un regard
d'admiration; et ds qu'elle eut ferm la porte, il complimenta le
vieillard sur les charmes de Nelly.

Quel petit bouton de rose, frais, fleuri et modeste!... hein,
voisin? s'cria Quilp caressant une de ses courtes jambes et
clignant des yeux; que votre petite Nelly est avenante, rose et
faite pour plaire!...

Le vieillard ne rpondit que par un sourire contraint;
intrieurement il ressentait le plus vif, le plus insupportable
dplaisir. Cette disposition n'chappa point  Quilp, qui trouvait
sa jouissance  torturer soit le vieillard, soit toute autre
victime.

Oui, elle est charmante, reprit-il, parlant d'une voix lente
comme s'il tait absorb par son sujet, si petite, si rondelette,
si bien modele, si jolie, avec des veines si bleues et une peau
si transparente, des pieds si mignons et des manires si
engageantes!... Mais, Dieu me pardonne! vous avez mal aux nerfs?
Qu'y a-t-il donc, voisin? Je vous jure, continua le nain en
descendant du dossier et s'asseyant sur le fauteuil avec une
gravit de mouvements bien diffrente de la rapidit qu'il avait
mise  escalader ce meuble, je vous jure que je ne me doutais pas
qu'un vieux sang pt tre si prompt et si inflammable. Je le
croyais inerte dans son cours et froid; certainement c'est l la
rgle, mais il faut que le vtre, voisin, soit en rvolution.

-- Je le pense, dit le vieillard en gmissant.

Il pressa sa tte de ses deux mains et ajouta:

Je sens l une fivre brlante... Je sens de temps  autre
quelque chose que je crains de nommer.

Le nain ne pronona pas une parole, mais il suivait de l'oeil son
interlocuteur qui parcourait la chambre dans tous les sens, et
finit par aller se rasseoir. L le vieillard resta d'abord la tte
baisse sur sa poitrine; puis, se levant tout  coup, il dit:

Une bonne fois, une fois pour toutes, m'avez-vous apport de
l'argent?

-- Non! rpondit Quilp.

-- Eh bien! dit le vieillard crispant ses mains avec dsespoir et
levant les yeux au ciel, l'enfant et moi nous sommes perdus!

-- Voisin, lui dit Quilp le regardant froidement et frappant 
plusieurs reprises sur la table pour fixer son attention
vagabonde, je serai sincre avec vous; je jouerai plus franchement
que vous n'avez jou quand vous teniez les cartes et ne m'en
montriez que le revers. Vous n'avez plus de secret pour moi.

Le vieillard le considra tout tremblant.

Vous tes surpris!... dit le nain, cela peut se concevoir. Non,
vous n'avez plus de secret pour moi. Je sais maintenant que tous
les prts, toutes les avances et ces supplments de fonds que vous
m'avez tirs passaient ... Dirai-je le mot?

-- Dites-le, s'il vous convient.

--  la table de jeu o vous alliez chaque nuit! Voil le moyen
prcieux imagin par vous pour faire fortune; le voil! Voil
cette source secrte, mais certaine, de richesse, o tout mon
argent se ft engouffr, si j'avais t aussi fou que vous le
pensiez; voil votre inpuisable mine d'or, votre Eldorado! hein?

-- Oui, s'cria le vieillard avec des yeux tincelants, c'tait et
c'est la vrit; je le soutiendrai jusqu' la mort.

-- Se peut-il que j'aie t la dupe d'un stupide coureur de
brelans! dit Quilp en abaissant sur lui un regard de mpris.

-- Je ne suis pas un coureur de brelans!... cria le vieillard avec
nergie. Je prends le ciel  tmoin que jamais je n'ai jou pour
gagner dans mon propre intrt; que jamais je n'ai jou par
passion pour le jeu.  chaque coup que je risquais, je me rptais
tout bas le nom de l'orpheline et j'invoquais la bndiction de
Dieu sur le coup de d qui allait dcider de notre sort... Mais
Dieu ne m'a jamais bni! Qui donc fait-il prosprer? Les gens
contre lesquels je jouais: des hommes adonns  la dissipation, au
plaisir,  la dbauche, prodiguant l'or  mal faire, encourageant
le vice et les excs. Voil les hommes qu'auraient dpouills nos
gains, ces gains que, jusqu'au dernier liard, je destinais  une
jeune fille innocente dont ils auraient adouci l'existence et
assur le bonheur. Et eux, au contraire, que cherchaient-ils? Des
moyens de corruption et de dsordre misrable. Dites-moi qui, dans
une cause telle que la mienne, n'et pas espr. Qui n'et pas
espr comme moi?

-- Quand avez-vous commenc cette carrire de folie? demanda
Quilp, dont l'humeur railleuse fut domine un moment par le
chagrin farouche du vieillard.

-- Quand j'ai commenc?... rpondit ce dernier passant sa main le
long de ses sourcils. Quand j'ai commenc?... Cela ne fut, cela ne
pouvait tre qu'au jour o je m'aperus combien peu j'avais
amass, combien il fallait de temps pour amasser quelque chose,
et, comme  mon ge, le cercle de mes derniers jours tait
circonscrit; au jour o je songeai qu'il me faudrait abandonner
l'enfant  la dure piti du monde avec des ressources  peine
suffisantes pour lui pargner les angoisses extrmes de la
pauvret. Ah! c'est alors que j'ai commenc!

-- Est-ce aprs que vous m'etes charg de faire passer la mer 
votre dlicieux petit-fils?

-- Ce fut peu de temps aprs. J'y avais pens longtemps; durant
des mois entiers mon sommeil fut tout plein de cette ide. Alors
je commenai. Je ne trouvais pas de plaisir  jouer, je n'en
attendais aucun. Qu'est-ce que j'y ai gagn, sinon des jours
d'anxit, des nuits d'insomnie, sinon la perte de la sant et de
la tranquillit d'me? Qu'y ai-je gagn? la langueur et le
chagrin.

-- Oui, d'abord vous avez perdu vos ressources, puis vous tes
venu  moi. Tandis que je vous croyais en train de faire fortune,
comme vous vous en vantiez, vous travailliez  vous transformer en
un vil mendiant!... Et c'est comme cela que je me trouve avoir
dans mon portefeuille toutes les reconnaissances successives que
vous m'avez griffonnes, avec un droit d'expropriation de votre
fortune et de vos biens, dit Quilp debout, regardant tout autour
de lui comme pour s'assurer qu'on n'avait distrait aucune valeur.

Mais, ajouta-t-il, est-ce que vous n'avez jamais gagn?

-- Jamais. Non, jamais je n'ai couvert mes pertes.

-- Je croyais, dit le nain d'un air moqueur, que si un homme
jouait assez longtemps, il tait sr de finir par gagner; ou, en
mettant les choses au pis, de sortir du jeu sans perte.

-- Et c'est la vrit, s'cria le vieillard chappant tout  coup
 son tat d'accablement pour passer au plus violent paroxysme;
c'est la vrit; je l'ai prouv ds le premier jour; je l'ai
constamment reconnu; j'ai vu cela; je ne l'ai jamais mieux
ressenti qu'en ce moment. Quilp, ces trois dernires nuits j'ai
rv que je gagnais une somme considrable... Ce rve, je n'avais
jamais pu le faire, malgr tout mon dsir et tous mes efforts. Ne
m'abandonnez pas au moment o cette chance s'offre  moi. Je n'ai
de ressource qu'en vous; accordez-moi quelque assistance; que par
vous je puisse tenter ce dernier moyen d'esprance.

Le nain haussa les paules et secoua la tte.

Voyez, Quilp, mon bon et gnreux Quilp, dit encore le vieillard
tirant d'une main tremblante quelques morceaux de papier de sa
poche et pressant le bras du nain, voyez seulement. Regardez, je
vous prie, ces chiffres... C'est le fruit de longs calculs et
d'une pnible exprience. Je dois absolument gagner; il ne me faut
plus qu'un petit secours... quelques livres, quarante livres, mon
cher Quilp!...

-- Le dernier prt a t de soixante-dix, et il est parti en une
nuit.

-- Je le reconnais, rpondit le vieillard; mais la chance m'tait
tout  fait contraire et mon heure n'tait pas encore venue.
Voyez, Quilp, voyez!... s'cria-t-il, tremblant tellement que les
papiers dans sa main taient agits comme par le vent. Ayez piti
de cette orpheline. Si j'tais seul, je pourrais mourir satisfait.
Peut-tre mme euss-je prvenu les coups du sort qui est si
injuste, favorisant dans leur splendeur les orgueilleux et les
heureux de ce monde, et abandonnant les pauvres et les affligs
qui l'invoquent dans leur dsespoir. Mais tout ce que j'ai fait je
l'ai fait pour _elle_. C'est de vous seul que j'attends notre
salut... Assistez-moi... Je vous implore pour _elle_ et non pour
moi!

-- Je regrette qu'un rendez-vous d'affaires m'appelle dans la
Cit, dit Quilp interrogeant sa montre avec un sang-froid parfait;
sinon, j'eusse aim  vous consacrer une demi-heure pour vous voir
tout  fait remis.

-- Non, Quilp, bon Quilp, dit le vieillard d'un ton convulsif en
le saisissant par ses habits; que de fois vous et moi nous avons
parl de sa pauvre mre! C'est cela peut-tre qui m'a tant inspir
la crainte de voir ma Nelly livre  la misre. Ne soyez pas
insensible pour moi, prenez tout ceci en considration. Vous
gagnerez beaucoup avec moi. Oh! de grce, accordez-moi l'argent
dont j'ai besoin pour raliser cette dernire esprance!

-- En vrit je ne le puis, rpondit Quilp d'un accent de
politesse inaccoutume chez lui. Je vous dirai, et ce fait est
remarquable, car il prouve que les plus fins peuvent tre parfois
attraps, que vous avez tellement abus de ma confiance par le
genre de vie parcimonieuse que vous meniez seul avec Nelly...

-- Oui, je gardais tout pour tenter la fortune, pour assurer un
avenir plus clatant  mon enfant.

-- Fort bien, fort bien, je comprends, mais, je le rpte, vous
m'avez tellement abus par vos dehors sordides, par la rputation
de richesse dont vous jouissiez, par vos assurances ritres, que
vous me donneriez pour mes avances un intrt triple, quadruple
mme, que j'eusse continu, mme aujourd'hui,  faire des
sacrifices en me contentant de votre simple billet, si je n'avais
eu tout  coup une rvlation inattendue sur le mystre de votre
vie secrte.

-- Qui vous a instruit? s'cria le vieillard dsespr. Qui,
malgr mes prcautions, a pu me trahir? Le nom! le nom de cette
personne!

Le rus nain, pensant  part lui que s'il nommait l'enfant ce
serait mettre le vieillard sur la trace de l'artifice dont il
s'tait servi, et qu'il valait mieux n'en rien dire puisqu'il
n'avait rien  y gagner, rflchit un moment, puis demanda:

Qui souponnez-vous?

-- C'est Kit, sans doute; ce ne peut tre que Kit!... il m'aura
espionn, et vous, vous l'aurez gagn!

-- Comment avez-vous pu vous en douter? dit le nain en affectant
la commisration. Eh bien! oui, c'est Kit. Pauvre Kit!

En disant ces mots, il inclina la tte d'une manire tout amicale
et prit cong du vieillard. Quand il fut dehors,  quelques pas de
la boutique, il s'arrta, et ricanant avec un plaisir indicible:

Pauvre Kit! murmura-t-il. J'y songe, c'est lui qui a dit que
j'tais le nain le plus laid qu'on pt montrer pour un penny Ha!
ha! ha! pauvre Kit!

Et, en parlant ainsi, il s'en alla comme il tait venu, le visage
panoui de joie.




CHAPITRE X.


Si Daniel Quilp s'tait gliss comme une ombre dans la maison du
vieillard, s'il en tait sorti de mme, il n'avait pourtant pas
chapp  tous les yeux. En face, sous une vote tnbreuse menant
 l'un des passages qui partaient de la rue, se tenait en
observation un individu apost en ce lieu depuis le commencement
de la soire et qui y tait rest sans perdre patience, le dos
appuy contre le mur, comme un homme qui a longtemps  attendre,
et qui en a l'habitude. Rsign  ce rle patient, il se bornait 
changer de pose d'heure en heure.

Ce flneur intrpide ne prenait pas garde le moins du monde aux
gens qui passaient et n'attirait pas davantage leur attention.
Constamment ses yeux taient fixs sur un seul et mme objet (la
fentre auprs de laquelle l'enfant venait ordinairement
s'asseoir). Si un moment il dtournait son regard, c'tait pour
consulter le cadran d'une boutique voisine, et ensuite il le
ramenait avec plus de fixit encore sur la vieille maison du
marchand d'antiquits.

Nous devons faire remarquer que ce mystrieux personnage ne
paraissait ressentir aucune fatigue et n'en montra nullement tant
qu'il resta  attendre comme une sentinelle vigilante. Mais 
mesure que l'heure s'avanait, il donna des signes de surprise et
d'inquitude, interrogeant tour  tour plus frquemment le cadran
et avec moins d'espoir la fentre. Enfin d'envieux volets vinrent
lui cacher le cadran, quand on ferma la boutique; mais en mme
temps onze heures du soir sonnrent  l'horloge d'une glise, et
puis le quart. Alors il parut convaincu qu'il tait inutile de
demeurer davantage en ce lieu. Cependant, cette certitude
paraissait lui tre pnible, et il ne pouvait se dcider 
s'loigner, il semblait hsiter  partir. Et non-seulement il s'en
allait lentement, mais encore il se retournait souvent pour
regarder la fentre, s'arrtant tout  coup avec un mouvement
brusque, lorsqu'un bruit imaginaire, ou une lueur changeante dans
la lumire de la chambre pouvait lui faire supposer que le chssis
s'tait soulev. Enfin, il dut abandonner toute esprance pour
cette nuit, et, pour tre plus sr d'y renoncer, il prit
rapidement sa course, ne se hasardant plus  jeter les yeux en
arrire, de peur d'tre ramen irrsistiblement vers l'objet de
ses dsirs.

Sans ralentir le pas, sans prendre le temps de respirer, notre
mystrieux personnage se lana  travers un grand nombre de
ruelles et de rues troites, jusqu' ce qu'enfin il parvnt  un
petit square: l il marcha plus lentement et, arriv  une modeste
maison o l'on voyait de la lumire  une fentre, il souleva le
loquet de la porte et entra.

Bont du ciel! qui est l?... s'cria une femme qui se retourna
vivement. Ah! c'est vous, Kit?

-- Oui, mre, c'est moi.

-- Mon Dieu! comme vous semblez fatigu!

-- Mon vieux matre n'est pas sorti cette nuit, et alors elle ne
s'est pas mise  sa fentre.

Aprs cette courte rponse, il s'assit prs du feu, l'air triste
et contrari.

La chambre o cette scne avait lieu offrait le tableau d'un
intrieur extrmement modeste, pauvre mme, mais dont la pauvret
tait rachete par ce confort que la propret et l'ordre peuvent
entretenir dans le logis le plus misrable. Bien qu'il ft tard,
comme l'indiquait le coucou qui marquait les heures, la pauvre
femme tait encore activement occupe  repasser du linge. Non
loin du foyer, un jeune enfant dormait dans son berceau; un autre
gros enfant, g  peine de deux ou trois ans, trs-veill, ayant
un troit serre-tte, une robe de nuit trop courte pour son corps,
tait assis dans un panier  linge, et, se tenant droit comme un
I, il promenait par-dessus le bord ses yeux tout grands ouverts,
ayant bien l'air de s'tre promis de ne plus jamais dormir: et,
comme il avait dj refus de se coucher et qu'il avait fallu le
transporter de son lit naturel dans ce panier, son humeur
volontaire ne laissait pas que de promettre de l'agrment  ses
parents et  ses amis. C'tait une drle de petite famille, Kit,
la mre et les enfants, tous taills sur le mme patron.

Kit se sentait dispos  la mauvaise humeur, ainsi qu'il peut
arriver au meilleur d'entre nous. Mais il contempla tour  tour le
jeune enfant qui dormait profondment, puis l'autre petit frre
dans son panier  linge, et enfin la mre qui, depuis le matin,
avait t  la besogne sans se plaindre; il se dit alors qu'il
serait bien mieux, bien plus filial, de se montrer doux et
pacifique. Ainsi il se mit  balancer le berceau avec son pied et
adressa une grimace au petit rebelle dans son panier  linge. Il
eut bientt repris toute sa bonne humeur, et se sentit redevenir
causeur et communicatif.

Ah! ma mre, dit-il en ouvrant son couteau et se jetant sur un
gros morceau de pain et de viande qu'elle lui avait apprt il y
avait longtemps; que vous tes bonne! Il n'y en a pas beaucoup
comme vous, allez!

-- J'espre, Kit, qu'il y en a beaucoup d'autres meilleures que
moi, rpondit mistress Nubbles; et que s'il n'y en a pas, il doit
y en avoir, comme dit notre pasteur,  la chapelle.

-- Avec a qu'il s'y connat! s'cria ddaigneusement Kit.
Attendez donc qu'il soit veuf, qu'il travaille comme vous, qu'il
gagne aussi peu  la sueur de son front, et soit cependant aussi
rsign, et alors j'irai lui demander quelle heure il est,  une
demi-seconde prs.

-- Allons, dit mistress Nubiles glissant sur ce sujet, votre bire
est l, par terre, prs du garde-feu.

-- Je la vois, dit le fils, prenant le pot de porter; merci, ma
mre chrie.  la sant du pasteur, si cela vous plat. Je ne lui
veux pas de mal,  ce cher homme!

-- Ne me disiez-vous pas que votre matre n'tait point sorti
cette nuit? demanda mistress Nubbles.

-- Oui, malheureusement.

-- Heureusement plutt, puisque miss Nelly ne sera pas reste
seule.

-- Ah! oui, je l'avais oubli. Je disais malheureusement, parce
que j'ai attendu depuis huit heures sans apercevoir miss Nelly.

-- Que dirait-elle, s'cria la mre interrompant son travail et
promenant son regard autour d'elle, si elle savait que chaque
nuit, lorsque, la pauvrette, elle se tient seule, assise  cette
fentre, vous tes l, veillant au milieu de la rue, de peur que
rien de fcheux ne lui arrive, et que jamais vous ne quittez votre
poste et ne revenez vous coucher, quelle que soit votre fatigue,
avant le moment o vous pensez qu'elle peut reposer
tranquillement?

-- Que m'importe ce qu'elle dirait? rpliqua le jeune homme, dont
le visage se couvrit de rougeur; jamais elle n'en saura rien: par
consquent, jamais elle n'en pourra rien dire.

Mistress Nubbles se remit  repasser durant quelques minutes,
puis, en allant prendre au feu un autre fer, elle regarda son fils
 la drobe, tandis qu'elle frottait ce fer sur une planchette et
l'essuyait avec un torchon; mais elle se tut jusqu' ce qu'elle
ft revenue  sa table. L, levant le fer et l'approchant plus
prs de sa joue que je n'aurais voulu m'y hasarder, pour en
prouver la chaleur, elle adressa  son fils ces paroles
accompagnes d'un sourire:

Je sais bien, moi, ce que les autres en pourraient dire, Kit!

-- Des absurdits!... interrompit celui-ci, pressentant ce qui
allait suivre.

-- Pas tout  fait. On pourrait dire que vous tes devenu amoureux
d'elle. Ma foi! on ne s'en gnerait pas.

Kit ne put que rpondre assez gauchement en haussant les paules
et en formant avec ses bras et ses jambes diverses figures
tranges auxquelles s'associrent les contractions nerveuses de
son visage. Ne trouvant pas, cependant, dans cette pantomime le
secours qu'il en attendait, il mordit dans le pain et la viande
une norme bouche, but un grand coup de porter, s'touffant
volontairement par ce moyen artificiel et tchant de faire ainsi
une diversion.

Au bout de quelques instants de silence, la mre revint en ces
termes  la question:

Parlons srieusement, Kit. J'avais d'abord voulu plaisanter. Oui,
je crois comme vous que ce que vous faites est bon et utile, et je
crois aussi que personne ne doit en rien savoir, quoiqu'un jour,
je l'espre, Nelly doive l'apprendre, et je suis sre qu'elle vous
en serait bien reconnaissante. C'est une chose cruelle d'enfermer
ainsi cette enfant. Je ne m'tonne pas si votre vieux matre se
cache de vous pour agir de la sorte.

-- Oh! par exemple! il ne croit pas agir cruellement... sinon, il
ne le ferait pas pour tout l'or et l'argent du monde. Non, non!...
Je le connais bien!

-- Alors, pourquoi le fait-il, et d'o vient qu'il se cache de
vous?

-- Je l'ignore. Mais s'il ne s'tait pas tant efforc de me
drober sa conduite, je ne m'en serais pas dout; car si la
curiosit m'a pris de savoir ce qu'il y avait l-dessous, c'est
qu'il me faisait partir ds la nuit venue et me renvoyait beaucoup
plus tt qu'autrefois. coutez!... coutez!... qu'est-ce que
c'est?

-- Un passant.

-- Non, c'est quelqu'un qui vient ici... dit le jeune homme
prtant l'oreille; on marche  pas prcipits. S'_il_ tait sorti
depuis que je me suis loign!... et que le feu et pris  la
maison!...

Kit voulut s'lancer; mais les ides sinistres qu'il avait conues
l'avaient comme paralys. Le bruit des pas se rapprocha; la porte
fut vivement ouverte: l'enfant elle-mme, ple, essouffle,
couverte  peine de quelques vtements en dsordre, se prcipita
dans la chambre.

Miss Nelly!... Qu'y a-t-il? s'crirent  la fois la mre et le
fils.

-- Je ne puis rester ici qu'un seul moment, dit-elle; mon grand-
pre est trs-malade... Je l'ai trouv vanoui sur le carreau.

-- Je cours chercher un mdecin!... s'cria Kit saisissant son
chapeau sans bords; j'y vais! j'y vais!

-- Non, non! c'est inutile... Il y a dj un mdecin auprs de
lui. D'ailleurs, on ne veut plus de vous. Ne venez plus jamais 
la maison!...

-- Comment?... cria Kit.

-- Jamais, jamais!... Ne m'interrogez pas l-dessus, car je ne
sais rien. Je vous en prie, ne me demandez pas pourquoi; je vous
en prie, ne soyez pas fch contre moi, je n'y suis pour rien.
Soyez-en sr.

Kit la contempla avec de grands yeux; il ouvrit et ferma la bouche
bien des fois, mais sans russir  articuler une seule parole.

Il est dans le dlire...  tout instant il se plaint de vous.
J'ignore ce que vous lui avez fait, mais j'espre que ce n'est pas
quelque chose de mal.

-- Ce que je lui ai fait!... moi!

-- Il rpte sans cesse que vous tes la cause de tout son
malheur, continua l'enfant les larmes aux yeux; il prononce votre
nom avec des imprcations. Le mdecin a dit que si vous veniez,
votre vue le ferait mourir. Ne revenez donc plus  la maison. Je
me suis hte de vous en donner avis. J'ai pens qu'il valait
mieux que vous apprissiez cela par moi que par un tranger. Ah!
Kit, qu'avez-vous donc fait? vous en qui j'avais tant de
confiance, vous qui tiez presque mon seul ami!

Le malheureux Kit attachait sur sa jeune matresse un regard de
plus en plus hbt; ses yeux s'taient dmesurment ouverts; mais
ses lvres ne pouvaient former aucun son...

-- J'ai apport ce qui vous est d pour votre semaine, reprit
l'enfant en posant quelque argent sur la table; et... et quelque
chose de plus...

S'adressant alors  la mre:

Kit a toujours t bien bon pour moi, bien obligeant. J'espre
qu'il regrettera ce qui s'est pass, qu'il se conduira ailleurs
comme il faut et qu'il n'aura pas trop de chagrin. C'est pour moi
quelque chose de bien pnible de me sparer ainsi de lui, mais il
n'y a pas de remde. Il faut que cela soit. Adieu!

Les yeux baigns de larmes, le visage tout boulevers par suite de
la triste scne qu'elle avait laisse chez elle, du coup terrible
qu'elle avait reu, de la commission qu'elle avait d accomplir,
enfin de mille peines, de mille sentiments affectueux qui se
croisaient dans son coeur, l'enfant se prcipita vers la porte, et
disparut aussi rapidement qu'elle tait venue.

La pauvre femme, qui n'avait aucun motif pour douter de son fils,
et qui n'avait au contraire que des raisons de croire  son
honneur et  sa sincrit, tait cependant reste interdite en
voyant qu'il n'avait pas trouv un mot pour se dfendre. Des ides
de folie amoureuse, d'inconduite, d'indlicatesse, traversrent
son esprit et lui enlevrent le courage d'interroger son fils;
elle se rappela ces absences nocturnes qu'il avait expliques si
trangement et leur attribua quelque motif illicite. pouvante,
elle se jeta sur un sige en joignant convulsivement les mains et
pleurant avec amertume. Kit ne fit pourtant aucun effort pour la
consoler, et il resta comme gar. En ce moment, le petit enfant
qui tait dans le berceau s'veilla et se mit  crier; celui qui
tait dans le panier  linge tomba sur le dos avec le panier par-
dessus lui et disparut; la mre n'en pleura encore que plus fort
et n'en bera que plus vite le petit rveill, tandis que Kit,
insensible  tout ce tumulte,  tout ce mouvement, restait plong
dans son tat de complte stupfaction.




CHAPITRE XI.


Le calme et la solitude ne devaient plus rgner sous le toit qui
abritait l'enfant. Ds le lendemain matin, le vieillard tait en
proie  une fivre furieuse, accompagne de dlire; sous le coup
de ce dsordre de ses facults, il resta plusieurs semaines entre
la vie et la mort. Il y avait bonne garde autour de lui; mais les
gardiens taient des trangers, de ces gens pour qui les soins de
ce genre sont un commerce, qui en font le but de leur avidit, et
qui, dans les moments d'intervalle que leur laissait la
surveillance du vieillard, se rjouissant de compagnie, comme une
horrible troupe de spectres, mangeaient, buvaient, faisaient
bombance: car la maladie et la mort sont leurs dieux domestiques.

Au milieu de ce bruit, de cette affluence produite par un malheur,
Nelly tait plus seule qu'elle ne l'avait jamais t; seule avec
sa pense, seule dans son dvouement envers celui qui se consumait
sur son lit de douleur, seule avec son chagrin sincre, avec sa
tendresse sans calcul. Jour et nuit, elle se tenait au chevet de
ce malade qui ne connaissait pas son tat; elle allait au-devant
de tous ses besoins, elle l'entendait l'appeler sans cesse par son
nom, et sans cesse exprimer l'anxit qu'elle lui inspirait et qui
dominait les divagations de la fivre.

La maison ne devait pas leur appartenir plus longtemps. Il
semblait dpendre du bon plaisir de M. Quilp que le malade restt
ou non dans sa chambre mme.  peine le vieillard s'tait-il
alit, que le nain prit possession en rgle du local et de tout ce
qui s'y trouvait, en vertu de pouvoirs lgaux que l'on n'avait pas
prvus, mais que personne ne songea  mettre en doute. Ayant
assur ce point important, avec l'aide d'un homme de loi qu'il
avait amen  cet effet, M. Quilp procda  son installation dans
la maison, o il garda prs de lui son affid, pour dfendre ses
droits contre tout venant. Il prit donc en ce lieu ses quartiers 
son aise, aussi largement qu'il lui plut.

Ainsi il s'tablit dans l'arrire-magasin, aprs avoir eu soin
d'abord de couper court  toute affaire de ngoce en fermant la
boutique. Parmi les vieux meubles, il choisit pour son usage
particulier le fauteuil le plus beau et le plus confortable, et
pour son ami un autre fauteuil aussi affreux qu'incommode; il les
fit porter dans la pice qu'il s'tait rserve, et se plaa
firement dans son sige de parade. Cette partie de la maison
tait fort loigne de la chambre du vieillard: cependant M. Quilp
jugea qu'il serait prudent, comme prcaution hyginique contre la
contagion de la fivre et comme moyen salutaire de fumigation,
non-seulement de fumer lui-mme sans relche, mais de forcer son
ami lgal  en faire autant. En outre, il envoya par exprs, au
dbarcadre, chercher le jeune homme aux culbutes: celui-ci, qui
accourut en toute hte, reut l'ordre de s'asseoir sur un
troisime sige auprs de la porte, de fumer continuellement dans
une grosse pipe que le nain avait prpare  son intention, et
dfense expresse lui fut faite de la retirer de ses lvres, ft-ce
une seule minute, sous quelque prtexte que ce ft. Ces
dispositions termines, M. Quilp promena autour de lui en riant un
regard d'ironique satisfaction, s'applaudissant d'avoir introduit
ce qu'il appelait du confort dans la maison.

Le coadjuteur, qui portait l'harmonieux nom de Brass, avait deux
raisons puissantes pour ne pas juger aussi favorablement ces
dispositions: la premire, c'est qu'il ne pouvait russir  se
poser convenablement dans son fauteuil  la fois dur, anguleux,
glissant et renvers; la seconde, c'est que la fume de tabac lui
avait toujours caus des tourdissements et des nauses. Mais,
comme il tait dans la dpendance de M. Quilp, et qu'il lui
importait normment de conserver la protection du nain, il
s'efforait de sourire, pour tmoigner de sa docilit, avec la
meilleure grce possible.

Ce Brass tait un procureur de Bevis-Marks,  Londres. Sa
rputation tait assez quivoque. Grand et maigre, il avait le nez
fait en forme de loupe, le front bomb, les yeux enfoncs et les
cheveux d'un roux fortement accus. Il portait un long surtout
noir, tombant presque jusqu' ses chevilles, une culotte courte
noire, des souliers trs-hauts et des bas de coton d'un gris bleu.
Ses manires taient rampantes, mais sa voix rude; et ses plus
gracieux sourires taient si rebutants, qu'on et souhait plutt
de le voir grondeur et refrogn pour qu'il ft moins dsagrable.

De temps en temps, Quilp examinait son compagnon, et remarquant
avec quelle rpugnance ce dernier regardait sa pipe, qu'il
tressaillait quand, par hasard, il avalait de la fume, et qu'il
avait soin de chasser le nuage avec dgot, notre nain ne se
sentait pas de joie, et se frottait les mains en signe
d'allgresse.

Puis, se tournant vers le jeune commis:

Chien que vous tes! fumez donc; bourrez votre pipe et fumez
vite, jusqu' la dernire bouffe; sinon, je mettrai au feu le
bout du tuyau et je vous en appliquerai la cire fondue toute rouge
sur la langue!

Heureusement pour lui, le jeune garon tait rompu  cet exercice,
et il et fum au besoin un four  chaux si on lui en avait fait
la politesse. Aussi se borna-t-il  marmotter quelque dfi entre
les dents contre son matre, mais il n'en fit pas moins ce que
celui-ci lui avait ordonn.

N'est-ce pas, Brass, dit Quilp, n'est-ce pas que c'est bon, que
c'est doux, que c'est embaum, et que vous tes heureux comme le
Grand Turc?

M. Brass pensa qu' cet gard le bonheur du Grand Turc n'tait
gure digne d'envie; mais il eut soin de rpondre que c'tait une
chose excellente, et que, pour sa part, il pensait comme ce
potentat.

C'est le bon moyen de chasser la fivre, dit Quilp; c'est le
moyen de conjurer tous les maux de la vie: ne cessons donc pas de
fumer tout le temps que nous resterons ici. Vous, chien que vous
tes! fumez vite, ou je vous ferai avaler votre pipe!

-- Est-ce que nous resterons longtemps ici, monsieur Quilp?
demanda le procureur aprs que le nain eut donn  son commis
cette gracieuse admonestation.

-- Nous y resterons, je suppose, jusqu' ce que le vieux malade
qui est l-haut soit mort.

-- H! h! h! fit M. Brass. Oh! trs-bien! trs-bien!

-- Fumez donc! cria Quilp. Pas de repos! Vous pouvez bien parler
en fumant. Il ne faut pas perdre de temps.

-- H! h! h! fit de nouveau M. Brass, mais mollement, en portant
de nouveau  ses lvres l'odieuse pipe. Mais s'il arrivait que le
malade allt mieux, monsieur Quilp?

-- Nous attendrons jusque-l, pas davantage.

-- Quelle bont  vous, monsieur, d'attendre jusque-l!... Il y a
des gens, monsieur, qui auraient tout vendu, tout dmnag, oui!
au jour mme o la loi le leur permettait. Il y a des gens qui
eussent eu la duret du caillou et l'insensibilit du marbre. Il y
a des gens qui...

-- Il y a des gens qui s'pargneraient la peine de jaboter comme
un perroquet, ainsi que vous le faites.

-- H! h! h! dit Brass. Toujours fin et spirituel!...

La sentinelle, qui fumait  la porte, intervint en ce moment, et
hurla, sans dposer la pipe:

V'l la fille qui vient!

-- Qui a, chien? dit Quilp.

-- La fille donc!... tes-vous sourd?

-- Oh! dit Quilp respirant avec dlices comme s'il humait son
potage, nous avons, vous et moi, un compte  rgler ensemble; j'ai
pour vous, mon jeune ami, bonne provision de horions et
d'gratignures. Eh bien! Nelly, ma poulette, mon diamant, comment
va-t-il?

-- Trs-mal, rpondit l'enfant en pleurant.

-- La gentille petite Nell!... s'cria Quilp.

-- Charmante, monsieur, charmante, dit Brass, tout  fait
charmante!

-- Vient-elle se mettre sur les genoux de Quilp? dit le nain d'un
ton qu'il croyait rendre agrable, ou bien va-t-elle se coucher
dans sa petite chambre? Qu'est-ce qu'elle prfre, cette pauvre
Nelly?

-- Comme il sait prendre les enfants!... murmura Brass changeant
une sorte de confidence avec le plafond. Ma parole d'honneur,
c'est plaisir que de l'entendre!

-- Je ne viens pas du tout ici pour y rester, rpondit timidement
Nelly. J'ai besoin seulement d'emporter quelques objets de cette
chambre; et puis... et puis je n'y reviendrai plus.

-- C'est pourtant une jolie petite chambre!... dit le nain en y
jetant les yeux au moment o Nelly y pntrait. Un vrai
bosquet!... Est-il bien sr que vous ne vous en servirez plus?
Est-il bien sr que vous n'y reviendrez plus, Nelly?

-- Non, rpliqua l'enfant s'enfuyant avec les menus objets de
toilette qu'elle tait venue chercher; jamais! jamais!

-- C'est une vraie sensitive, dit Quilp la suivant du regard. Cela
fait peine... tiens! Voil un lit qui va  ma taille. Je crois
bien que je m'accommoderai de la petite chambre.

Encourag dans son ide par M. Brass, qui ne pouvait manquer
d'applaudir  tout ce que disait le nain, matre Quilp se mit en
devoir d'excuter son dessein en s'tendant de son long sur le lit
avec sa pipe  la bouche, agitant ses jambes en tout sens et
fumant avec nergie. Comme M. Brass admirait ce tableau, et que le
lit tait doux et confortable, M. Quilp se dtermina  s'en servir
la nuit pour y reposer, le jour pour s'en faire un divan, et, sans
perdre de temps, il y resta en fumant sa pipe. Quant au procureur,
qui se sentait tout tourdi et troubl dans ses ides, -- c'tait
l'effet du tabac sur son systme nerveux, -- il saisit ce moment
pour aller prendre, au dehors, une provision d'air qui lui permt
de revenir en meilleur tat. Press par le nain malicieux de fumer
derechef, il tomba engourdi sur le canap, o il dormit jusqu'au
lendemain matin.

Tels furent les premiers actes de M. Quilp en prenant possession
de sa nouvelle proprit. Durant quelques jours, le soin de ses
affaires ne lui permit pas de se livrer  ses mchancets
favorites, car tout son temps se trouva rempli par le minutieux
inventaire qu'il fit, de concert avec M. Brass, de ce que la
maison contenait, et par la ncessit d'aller vaquer au dehors 
ses autres occupations, ce qui heureusement lui demandait
plusieurs heures par jour. Mais comme sa cupidit et sa mfiance
taient en jeu, notre nain ne passait jamais une nuit hors de la
maison; et comme,  mesure que le temps s'coulait, Quilp
prouvait une plus vive impatience de voir la maladie du vieillard
arriver  un rsultat, soit bon, soit mauvais, il commena  faire
entendre des murmures et des exclamations assez vives.

Nell ne cherchait qu' se soustraire aux avances que lui faisait
Quilp pour entrer en conversation avec elle; le son de sa voix
suffisait pour la mettre en fuite, et elle ne redoutait pas moins
les sourires du procureur que les grimaces de Quilp. Elle vivait
dans une continuelle apprhension de rencontrer sur l'escalier
l'un ou l'autre, si elle avait  sortir de la chambre de son
grand-pre: aussi ne la quittait-elle gure avant la nuit, quand
le silence l'encourageait  s'aventurer au dehors pour aller
respirer un peu d'air plus pur dans quelque chambre vide.

Une nuit, elle s'tait glisse jusqu' sa fentre favorite et s'y
tait assise, pleine de chagrin, car la journe avait t mauvaise
pour le vieillard. Elle crut entendre une voix dans la rue
prononcer son nom; et, s'avanant pour regarder, elle reconnut
Kit, dont les efforts, pour fixer son attention, avaient russi 
la tirer de ses rflexions pnibles.

Miss Nell!... dit le jeune homme  voix basse.

-- Eh bien! rpondit l'enfant, se demandant si elle devait avoir
dsormais rien de commun avec le coupable suppos, mais entrane
pourtant vers son ancien favori; que dsirez-vous?

-- Voil longtemps que je veux vous dire un mot; mais les gens qui
sont en bas m'ont repouss sans me permettre de vous voir. Vous ne
croyez pas, je l'espre, miss, que j'aie mrit d'tre chass
comme je l'ai t?...

-- Je dois le croire, au contraire; autrement, pourquoi mon grand-
pre serait-il si fort en colre contre vous?

-- J'ignore pourquoi. Je suis certain de n'avoir jamais rien fait
pour vous mcontenter ni l'un ni l'autre. Je puis le dire
hardiment, la tte haute et le coeur tranquille. Et penser qu'on
me ferme la porte au nez quand je viens seulement demander comment
va mon vieux matre!...

-- On ne m'avait pas dit cela!... s'cria l'enfant. En vrit, je
ne le savais pas. Je suis bien fche qu'on vous ait trait de la
sorte.

-- Je vous remercie, miss. a me fait du bien d'entendre ce que
vous me dites. Je le disais bien que ce n'tait pas vous qui
commandiez a.

-- Oh! oui, vous aviez raison, dit vivement l'enfant.

-- Miss Nell, continua le jeune homme se rapprochant de la fentre
et baissant la voix, il y a de nouveaux matres en bas. C'est un
changement pour vous.

-- C'est bien vrai!

-- Et pour lui aussi... quand il se portera mieux! ajouta Kit en
dirigeant son regard vers la chambre du malade.

-- S'il gurit!... murmura Nelly, qui ne put retenir ses larmes.

-- Oh! il gurira, il gurira! Je suis sr qu'il gurira! Il ne
faut pas vous laisser abattre, miss Nell. Je vous en prie, ne vous
laissez pas abattre.

Ces quelques mots d'encouragement et de consolation taient jets
navement et n'avaient pas grande autorit, mais ils n'en murent
pas moins profondment Nelly, dont les larmes redoublrent.

Srement il gurira, dit le jeune homme, qui ajouta d'un ton
triste: Si vous ne vous abattez pas, si vous ne tombez pas malade
 votre tour, ce qui l'accablerait et le tuerait au moment o il
serait pour se rtablir. S'il gurit, dites-lui une bonne parole,
une parole d'amiti pour moi, miss Nell.

-- On m'a recommand de ne pas mme prononcer votre nom devant
lui, d'ici  longtemps; je n'ose le faire. Et quand je le
pourrais,  quoi vous servirait une bonne parole, Kit?...  peine
aurons-nous du pain  manger.

-- Je n'espre pas rentrer chez vous, je ne demande pas de faveur.
Ce n'est pas pour un intrt de salaire et de nourriture que j'ai
tant pi l'occasion de vous voir. Ne me faites pas l'injure de
croire que je viendrais dans un moment si triste vous parler de
ces choses-l.

L'enfant le regarda d'un air de reconnaissance et d'amiti, mais
elle attendit qu'il s'expliqut.

Non, ce n'est pas cela, dit Kit avec hsitation, c'est quelque
chose de bien diffrent. Je n'ai pas invent la poudre, je le
sais; mais si je pouvais lui faire voir que j'ai t un fidle
serviteur, faisant de mon mieux et ne songeant  rien de mal,
peut-tre...

Ici Kit fit une telle pause, que l'enfant dut l'engager  parler
et  se hter, car l'heure tait trs-avance, et il tait temps
de fermer la fentre. Il continua donc ainsi:

Peut-tre ne trouverait-il pas trop tmraire de ma part de
dire... Eh bien! oui, de dire, ajouta-t-il, s'armant soudain
d'audace: Cette maison a cess de vous appartenir  vous et  lui;
ma mre et moi, nous en avons une bien pauvre, mais elle vaut
mieux pour vous que celle o vous tes avec de mchantes gens...
Pourquoi n'y viendriez-vous pas jusqu' ce que vous puissiez
chercher et trouver mieux?

L'enfant se taisait. Kit, soulag du poids de sa proposition,
maintenant qu'il avait la langue dlie, donna libre cours  son
loquence:

Peut-tre me direz-vous que notre maison est petite et incommode;
c'est vrai, mais elle est trs-propre. Peut-tre me direz-vous
qu'elle est bruyante; mais il n'y a pas, dans tout Londres, une
cour plus tranquille que la ntre. Que les enfants ne vous
effrayent pas; le plus petit ne crie presque jamais, et l'autre
est trs-paisible; d'ailleurs, je rponds d'eux. Ils ne vous
ennuieront pas beaucoup, j'en suis sr. Essayez, miss Nell,
essayez. La petite chambre qui fait face  l'escalier est trs-
agrable. De l, vous pourrez voir en partie l'horloge de l'glise
 travers les chemines, et savoir presque l'heure qu'il est; ma
mre dit que cette chambre vous conviendrait bien. Voil. Vous
auriez ma mre pour vous soigner, et moi pour faire vos
commissions. Nous ne vous demandons pas d'argent, par exemple!
j'espre que vous n'en avez pas l'ide: miss Nell, vous y
dciderez votre grand-pre, n'est-ce pas? Dites-moi seulement que
vous essayerez. Essayez de nous amener mon vieux matre... Et
d'abord, demandez-lui donc ce que j'ai pu lui faire... Voulez-vous
me le promettre, miss Nell?

Avant que l'enfant et pu rpondre  cette offre pressante, la
porte extrieure s'ouvrit. M. Brass, avanant sa tte coiffe d'un
bonnet de nuit, cria d'un ton de mauvaise humeur: Qui est l?
Aussitt Kit s'chappa furtivement, et Nell, ayant ferm doucement
la fentre, rentra dans l'intrieur de la chambre...

Tandis que M. Brass rptait  plusieurs reprises sa question,
M. Quilp, galement par d'un bonnet de nuit, sortit  son tour et
regarda soigneusement la rue du haut en bas, puis examina les
croises de la maison situe en face. N'apercevant personne, il
dut rentrer avec son acolyte, jurant, et l'enfant l'entendit du
haut de l'escalier, qu'il y avait un complot form contre lui,
qu'il courait le danger d'tre vol et dpouill par une bande de
malfaiteurs qui rdaient en tout temps autour de sa maison, qu'il
n'attendrait pas davantage, mais prendrait immdiatement ses
mesures pour vendre l'immeuble et regagner ensuite son toit
paisible. Ayant profr  son aise ces menaces et mille autres
imprcations, il se jeta de nouveau sur le petit lit de l'enfant,
tandis que Nelly remontait l'escalier d'un pas lger.

Naturellement, la conversation courte et interrompue qu'elle avait
eue avec Kit devait produire une profonde impression sur son
esprit, remplir ses rves de la nuit et lui laisser de durables
souvenirs. Entoure comme elle l'tait par des cranciers
insensibles, par les gens mercenaires qui gardaient le malade,
parvenue au comble de l'anxit et du chagrin sans rencontrer
d'gards ou de sympathie, mme chez les femmes qui l'approchaient,
il n'y a pas lieu de s'tonner que ce coeur plein de tendresse et
t vivement touch par les sentiments d'un autre coeur bon et
gnreux, quelque grossier que ft le temple qu'il habitait. Grce
 Dieu, les temples o habitent ces nobles coeurs ne sont pas
l'oeuvre de la main des hommes, et souvent ils sont plus dignement
pars de leurs pauvres haillons que s'ils taient dcors de
pourpre et de dentelles.




CHAPITRE XII.


Enfin tout danger avait cess dans l'tat du malade; il entra en
convalescence. L'intelligence lui revint lentement, par degrs
presque insensibles; mais son esprit demeurait faible et
s'acquittait pniblement de ses fonctions. Le vieillard paraissait
avoir recouvr le calme, la paix intrieure; souvent il restait
longtemps assis, dans l'attitude d'une mditation qui n'avait plus
rien de sombre, de dsespr. Un rien suffisait pour l'amuser; par
exemple, un rayon de soleil se jouant sur le mur ou le plancher.
Il ne se plaignait plus, ni de la longueur des jours, ni de
l'ennui pesant des nuits: il semblait plutt avoir perdu le
sentiment de la dure du temps et tre devenu tranger  tout
souci,  toute inquitude. Il passait des heures entires assis et
tenant dans sa main la petite main de Nell, jouant avec les doigts
de l'enfant; puis, il s'interrompait pour caresser les cheveux et
embrasser le front de sa jeune compagne; et, quand parfois il
voyait briller des larmes dans les yeux de sa Nelly, tout tonn,
il regardait autour de lui pour dcouvrir la cause de ce chagrin,
puis oubliait son propre tonnement au moment mme o il cherchait
 se l'expliquer.

L'enfant et le vieillard firent quelques sorties en voiture: le
vieillard, appuy sur des oreillers, et l'enfant  ct de lui,
tous deux se tenant par la main, comme d'habitude. D'abord, le
bruit et le mouvement des rues causrent un peu de fatigue au
convalescent; mais il n'y avait en lui ni surprise ni curiosit,
ni plaisir ni impatience. Et comme Nelly lui demandait s'il se
rappelait ceci ou cela: Oh oui! disait-il; trs-bien! Comment
donc! Parfois il tournait la tte, regardait vivement avec
surprise et tendait le cou en dsignant une personne dans la foule
jusqu' ce que ce passant et disparu. Interrog ensuite sur le
motif de ce mouvement, il ne trouvait pas un mot  rpondre.

Un jour, il tait assis dans son fauteuil, ayant Nell auprs de
lui sur un tabouret, lorsqu' travers la porte quelqu'un demanda:
Puis-je entrer?

-- Oui, rpondit le vieillard sans la moindre motion. C'tait
Quilp; le vieillard avait reconnu sa voix.

Quilp tait devenu le matre de cans. Il avait le droit d'entrer,
il entra.

Je suis satisfait de vous voir enfin guri, voisin, dit le nain
allant s'asseoir en face du vieillard. Vous voil fort,
maintenant.

-- Oui, rpondit le vieillard d'une voix faible, oui.

-- Je ne veux pas vous presser, voisin... Vous savez? dit le nain
levant la voix, car les sens chez le vieillard taient plus
mousss qu'autrefois. Mais le plus tt que vous pourrez faire vos
petites dispositions de dpart sera le mieux.

-- Sans doute..., dit le vieillard; ce sera le mieux pour tout le
monde.

-- Vous voyez, poursuivit Quilp aprs un moment de silence, les
meubles une fois enlevs, la maison sera incommode, et, de fait,
inhabitable.

-- C'est vrai. Et la pauvre Nelly, donc, qu'est-ce qu'elle
deviendrait?

-- Justement! cria le nain en secouant la tte; on ne pouvait
mieux dire. Alors, voisin, vous y rflchirez, n'est-ce pas?

-- Certainement oui. Nous ne pouvons pas rester ici.

-- C'est ce que je supposais, rpliqua le nain. J'ai vendu les
meubles. Ils n'ont pas tout  fait rendu autant qu'il l'et fallu,
mais enfin, pas mal, pas mal. C'est aujourd'hui mardi. Quand
ferons-nous enlever ces meubles?

-- Rien ne presse...

-- Voulez-vous que ce soit cette aprs-midi?

-- Vendredi matin, plutt.

-- Trs-bien, dit le nain; c'est convenu; mais qu'il soit entendu,
voisin, que je ne puis, sous aucun prtexte, dpasser cette
limite.

-- Bien, rpondit le vieillard. Je m'en souviendrai.

M. Quilp parut abasourdi de la rsignation trange avec laquelle
le vieillard avait parl; mais comme celui-ci inclinait la tte en
rptant: Vendredi matin. Je m'en souviendrai, le nain,
comprenant qu'il n'avait plus aucun prtexte plausible pour
prolonger l'entretien, prit amicalement cong avec force
protestations de bon vouloir, et force compliments  son vieil ami
sur son retour merveilleux  la sant. Puis il descendit conter 
M. Brass comment il avait su arranger l'affaire.

Toute cette journe et tout le lendemain, le vieillard demeura
dans le mme tat moral. Il parcourait de haut en bas la maison,
visitant tour  tour les diverses chambres, comme s'il prouvait
un vague dsir de leur dire adieu; mais il ne fit aucune allusion
directe ou indirecte  la visite qu'il avait reue le matin, ainsi
qu' la ncessit o il tait de chercher un autre logis. Il avait
bien une ide confuse que son enfant tait afflige et menace
d'tre rduite au dnment: car plusieurs fois il la pressa contre
son sein et l'invita  se rassurer, en lui disant qu'ils ne
seraient point spars l'un de l'autre. Mais il semblait incapable
de juger clairement de leur position relle: c'tait toujours
cette crature insouciante, presque insensible, chez qui la
souffrance du corps et de l'me n'avait plus laiss de ressort On
appelle cet tat l'tat d'enfance. Mais il est  l'enfance ce que
la mort est au sommeil, une contrefaon grossire, une abominable
moquerie. Trouvez-vous dans les yeux ternes de l'homme qui radote
ce vif clat et cette vie de l'enfance, cette gaiet qui n'a pas
subi de frein, cette franchise que rien n'a refroidie, cette
esprance que la ralit n'a point fltrie, ces joies qui passent
en fleurissant? De mme aussi, dans les lignes rigides de la mort,
aux yeux caves et ternes, trouvez-vous la beaut calme du sommeil,
qui exprime le repos pour les heures coules, et la douce et
tendre esprance pour celles qui vont suivre? Placez la mort et le
sommeil l'un  ct de l'autre, et voyez si vous pourrez leur
trouver quelque affinit. Mettez ensemble l'enfant et l'homme
tomb en enfance, et vous rougirez de la sotte folie qui diffame
notre premier tat de bonheur en osant donner son nom  une image
si laide et si difforme.

Le mercredi arriva. Pas de changement chez le vieillard. Cependant
le soir mme, tandis qu'il tait assis en silence auprs de son
enfant, il se passa en lui quelque chose de nouveau.

Dans une petite cour sombre, au-dessous de la fentre, il y avait
un arbre, assez vert et assez touffu pour le lieu o il avait
grandi. L'air passait  travers ses feuilles qui jetaient une
ombre mouvante sur la blanche muraille. Le vieillard resta 
contempler l'ombre qui se jouait ainsi sur ce point lumineux; il
demeura  la mme place jusqu'au coucher du soleil, et mme aprs
que la nuit fut venue et que la lune eut commenc  se lever
doucement.

Pour un homme qui avait t si longtemps clou sur un lit de
souffrances, ces quelques feuilles vertes et cette lumire
paisible, bien que gtes par le voisinage des chemines et des
toits, taient encore agrables  contempler, elles pouvaient
faire rver  des campagnes lointaines, asile du repos et de la
paix. L'enfant vit bien plus d'une fois, sans rien dire, que son
grand-pre tait mu. Mais  la fin, le vieillard se mit  verser
des larmes, et la vue de ces larmes soulagea le coeur malade de
Nelly; puis, il parut vouloir se jeter aux pieds de sa petite-
fille et la supplia de lui pardonner.

Vous pardonner quoi?... dit Nelly qui le retint vivement Oh!
grand-papa, qu'ai-je  vous pardonner, moi?

-- Tout ce qui a eu lieu, tout ce qui t'est arriv  toi, Nell
tout ce qui s'est accompli pendant ce malheureux rve!

-- Ne dites pas cela, je vous en prie. Parlons d'autre chose.

-- Oui, oui, dit-il, parlons d'autre chose... Parlons de ce dont
nous parlions il y a longtemps, il y a des mois... taient-ce des
mois, des semaines ou des jours, dis-moi, Nell?

-- Je ne vous comprends pas.

-- Cela m'est revenu aujourd'hui... Cela m'est revenu depuis que
nous sommes assis  cette place Je te remercie, ma Nell!...

-- De quoi, mon cher grand-papa?

-- De ce que tu as dit d'abord que nous deviendrions mendiants.
Parlons bas. Attention! car si les gens d'en bas connaissaient
notre projet, ils crieraient que je suis fou et ils te
spareraient de moi. Ne restons pas ici un jour de plus. Allons
loin d'ici, loin d'ici!

-- Oui, allons! dit l'enfant avec chaleur. Quittons cette maison,
pour n'y plus revenir et pour n'y plus penser. Errons nu-pieds 
travers le monde plutt que de demeurer ici.

-- Mon enfant, dit le vieillard, nous irons  pied  travers
champs et bois, le long des rivires, nous confiant  la garde de
Dieu dans les lieux o il rgne. Il vaut mieux, la nuit, coucher
sur la terre, en face du ciel ouvert, que l o nous sommes, et
contempler l'immensit radieuse de l'horizon, que de vivre dans
des chambres troites, toujours pleines de soucis et de tristes
rves. O ma Nell! nous serons unis et heureux encore, et nous
apprendrons  oublier le pass comme s'il n'avait jamais exist.

-- Nous serons heureux! s'cria l'enfant. Nous ne serons plus ici!

-- Non, nous n'y serons plus jamais, jamais; c'est la vrit.
Partons furtivement demain matin, de bonne heure, et bien
doucement, afin de n'tre ni vus ni entendus; qu'aucun indice ne
puisse les mettre sur notre trace. Pauvre Nell! ta joue est ple,
tes yeux sont humides de larmes et gros de sommeil, car tu veilles
et tu pleures pour moi, je le sais, pour moi. Mais tu seras
heureuse encore, joyeuse encore, quand nous serons loin d'ici.
Demain matin, ma chrie nous nous dtournerons de ce lieu de
chagrins, et nous serons heureux et libres comme l'oiseau!

Le vieillard alors appuya ses mains sur la tte de l'enfant, et en
quelques mots saccads, il dit qu' partir de ce jour ils
erreraient tous deux,  et l, et ne se quitteraient jamais,
jusqu' ce que la mort, en prenant l'un ou l'autre, et rompu leur
alliance.

Le coeur de l'enfant battait fortement d'espoir et de confiance.
Elle ne songeait ni  la faim ni  la soif, ni au froid ni 
aucune autre souffrance. Dans ce qui lui arrivait, elle ne voyait
qu'un moyen de revenir aux plaisirs simples dont ils avaient joui
autrefois, d'chapper aux mchantes gens qui l'avaient entoure
dans les derniers temps d'preuve; enfin, que le retour du
vieillard  la sant,  la paix,  une vie paisible et heureuse.
Le soleil, les flots, les prs et les belles journes d't
brillaient  ses yeux, et il n'y avait pas une ombre dans ce
tableau clatant.

Tandis que le vieillard gotait dans son lit un bon sommeil de
quelques heures, Nelly s'occupait activement des prparatifs de
leur fuite. Elle n'avait  emporter pour elle et pour son grand-
pre qu'un petit nombre d'objets d'habillement dlabrs, comme
l'tait leur fortune; et de plus, elle mit de ct un bton sur
lequel le vieillard devait appuyer ses faibles pas. Mais sa tche
n'tait pas finie; il lui restait  visiter les pauvres chambres
pour la dernire fois.

Qu'il y avait loin de cette sparation  ce qu'elle avait pu
prvoir,  tout ce qu'elle avait pu jamais se figurer! Aurait-elle
pens qu'elle dirait une sorte d'adieu triomphant  cette maison,
quand le souvenir de tant d'heures qu'elle y avait passes
s'levait dans son coeur mu et lui reprsentait son dsir comme
une espce d'impit, quelque solitaires et tristes qu'eussent t
pour elle la plupart de ces heures!

Elle s'assit prs de la fentre o elle tait venue si souvent 
la fin du jour, par des soires bien autrement sombres que celle-
ci. L, toutes les penses d'esprance et d'amour, qui, en ce lieu
mme, l'avaient occupe, se reprsentrent avec force  son
esprit, et effacrent en un moment ses ides pnibles et lugubres.

Sa petite chambre, o si souvent elle s'tait agenouille et avait
pri la nuit, pri pour obtenir le jour dont maintenant elle
entrevoyait l'aurore, sa petite chambre o elle avait repos si
paisiblement et fait de si doux rves, il lui tait bien dur de ne
pouvoir la contempler une dernire fois, d'tre force de la
quitter sans lui donner un regard de tendresse, une larme de
reconnaissance. Il s'y trouvait quelques bagatelles sans prix
qu'elle et aim  emporter; mais c'tait impossible.

Elle fut amene ainsi  penser  son oiseau, pauvre oiseau! dont
la cage tait accroche dans cette chambre. Elle pleura amrement
la perte de cette petite crature. Mais tout  coup elle songea,
sans savoir comment et d'o lui vint cette ide, qu'il pourrait
bien se faire que l'oiseau tombt dans les mains de Kit, qui en
prendrait soin pour l'amour d'elle, croyant peut-tre qu'elle
l'avait laiss avec l'esprance qu'il s'en occuperait et comme
pour lui demander un dernier service. Cette inspiration la calma;
et Nelly alla se mettre au lit avec le coeur soulag.

Ses rves, pendant son sommeil, promenrent son esprit au sein
d'espaces lumineux,  la poursuite d'un but vague et insaisissable
qui reparaissait toujours. Quand Nelly s'veilla, elle trouva la
nuit dj avance; les toiles brillaient sur la vote du ciel.
Enfin, le jour commena  luire, et les toiles plirent peu 
peu. Aussitt l'enfant se leva et s'apprta pour le dpart.

Le vieillard dormait encore: ne voulant pas le troubler, Nelly le
laissa sommeiller jusqu'au moment o le soleil parut. Comme il
dsirait vivement quitter la maison sans perdre une minute, il eut
bientt fait de s'habiller.

Alors, l'enfant le prit par la main, et ils se mirent  descendre
l'escalier d'un pied lger et prudent, tremblant quand une marche
craquait, et s'arrtant souvent pour prter l'oreille. Le
vieillard avait oubli une sorte de havre-sac contenant le petit
bagage qu'il avait  emporter; et le peu de temps qu'il fallut
pour revenir sur ses pas et gravir quelques marches leur sembla un
sicle.

Enfin, ils atteignirent le rez-de-chausse, o le ronflement de
M. Quilp et du procureur retentit  leurs oreilles d'une manire
plus terrible que le rugissement des lions. Les verrous de la
porte taient rouills, et il tait difficile de les tirer sans
bruit. Les verrous une fois tirs, il se trouva que la serrure
tait ferme  double tour, et, pour comble de malheur, que la
clef n'y tait pas. L'enfant alors se souvint d'avoir entendu dire
par une des garde-malades que Quilp avait l'habitude de fermer, la
nuit, les portes de la maison et de mettre les clefs dans sa
chambre  coucher.

Ce ne fut pas sans un grand effroi que la petite Nell, ayant t
ses souliers et s'tant glisse  travers le magasin d'antiquits,
o M. Brass, le plus vilain magot de toute la boutique, donnait
sur un matelas, arriva jusqu' sa chambrette d'autrefois.

Elle s'arrta quelques instants sur le seuil, comme ptrifie de
terreur  la vue de M. Quilp, qui pendait tellement hors du lit,
qu'il avait l'air de se tenir sur la tte, et qui, soit  raison
de cette position incommode, soit par l'effet d'une de ses jolies
habitudes, respirait  longs traits et grondait, la bouche toute
grande ouverte; le blanc des yeux, ou plutt le jaune (car il
avait le blanc des yeux d'un jaune sale), distinctement visible.
Ce n'tait certes pas le moment de lui demander s'il tait
indispos. Aussi, Nelly s'tant empare de la clef, jeta sur sa
chambre un regard rapide; puis, aprs avoir pass de nouveau 
ct de M. Brass, toujours tendu et endormi, elle rejoignit,
saine et sauve, le vieillard. Ils ouvrirent sans bruit la porte,
mirent doucement le pied dans la rue et s'arrtrent.

Quel chemin suivrons-nous? dit l'enfant.

Le vieillard promena son regard faible et irrsolu, d'abord sur
Nelly, puis  droite et  gauche, puis encore sur l'enfant, et il
secoua la tte. Il tait vident que Nelly serait dsormais son
guide. L'enfant comprit son rle; elle l'accepta sans hsitation
et sans crainte; et mettant sa main dans celle de son grand-pre,
elle l'entrana vivement.

Un beau jour de juin venait de commencer; l'azur du ciel n'tait
obscurci par aucun nuage, et la lumire en jaillissait de toute
part. Les rues taient encore presque dsertes, les maisons et les
magasins ferms; et l'air bienfaisant du matin tombait sur la
ville endormie comme le souffle des anges.

Remplis d'esprance et de joie, le vieillard et l'enfant
traversrent ce silence paisible, le coeur plein d'esprance et de
plaisir. Ils se retrouvaient seuls ensemble; tout leur semblait
brillant et neuf; rien ne leur rappelait, autrement que par un
contraste agrable, la monotonie et la contrainte qu'ils
laissaient derrire eux. Les tours et les clochers des glises,
nagure sombres et noirs, brillaient maintenant et refltaient les
rayons du soleil; il n'tait pas un angle, pas un coin qui ne fit
fte  sa lumire, et l'azur, dans sa profondeur sans limites,
versait sa clart souriante sur tous les objets rpandus  la
surface de la terre.

Ce fut ainsi que nos deux pauvres coureurs d'aventures sortirent
de la ville endormie, marchant au hasard, sans savoir o ils
allaient.




CHAPITRE XIII.


Daniel Quilp, de Tower-Hill, et Sampson Brass, de Bewis-Marks, 
Londres, gentleman, l'un des procureurs de Sa Majest en la cour
du King's Bench et en celle des Common Pleas  Westminster, et en
outre solliciteur prs la haute cour de Chancellerie, dormaient
tranquillement, sans craindre le moindre dsagrment, lorsqu'on
heurta  la porte de la rue. Ce ne fut d'abord qu'un modeste coup,
qui bientt se reproduisit frquemment et arriva graduellement au
tapage d'une batterie de canon tirant  courts intervalles ses
dcharges retentissantes.  ce bruit, ledit Quilp se remit 
grand'peine dans la position horizontale et leva avec indiffrence
au plafond un regard assoupi, tmoignant qu'il entendait ce fracas
avec quelque tonnement, mais sans vouloir seulement se donner la
peine d'en chercher l'explication.

Cependant le bruit du marteau, au lieu de se rgler sur l'tat
somnolent de Quilp, devenait de plus en plus fort et de plus en
plus importun, comme si l'on et voulu reprocher vivement au nain
la peine qu'il avait  s'veiller tout  fait, aprs avoir ouvert
dj les yeux. Alors Daniel Quilp commena  comprendre qu'il
pouvait bien y avoir quelqu'un  la porte, et il en vint ainsi 
se rappeler que c'tait le vendredi matin, et qu'il avait ordonn
 mistress Quilp, de venir le trouver de bonne heure.

M. Brass, aprs bien des contorsions pour prendre successivement
diverses attitudes tranges, aprs avoir plusieurs fois tortill
sa bouche et ses yeux avec l'expression qu'on peut avoir quant on
vient de manger dans leur primeur des groseilles  maquereau
encore vertes; M. Brass, disons-nous, fut veill aussi en ce
moment. Voyant M. Quilp en train de s'habiller, il se hta d'en
faire autant, mettant ses souliers avant ses bas, fourrant ses
jambes dans les manches de son habit, commettant, en un mot, une
foule de petites erreurs dans sa toilette, comme cela arrive tous
les jours aux gens qui s'habillent en toute hte et sont encore
sous l'empire du sommeil auquel ils ont t arrachs en sursaut.

Tandis que le procureur se donnait toute cette peine, le nain
cherchait  ttons sur la table, profrant entre ses dents des
imprcations furieuses contre lui-mme, contre le genre humain, et
par-dessus le march contre les objets inanims; ce qui amena
M. Brass  lui demander:

Qu'y a-t-il?

-- La clef! dit le nain le regardant de travers, la clef de la
porte du magasin!... Voil ce qu'il y a!... Savez-vous o elle
est?

-- Comment pourrais-je le savoir, monsieur?

-- Comment vous pourriez le savoir!... rpta Quilp en ricanant.
Le bel homme de loi!... Fi, l'idiot!

Sans se permettre de reprsenter au nain, vu sa mauvaise humeur,
que si une autre personne avait gar la clef, son savoir lgal, 
lui Brass, n'avait rien  voir l dedans; ce dernier reprsenta
humblement que l'on avait sans doute oubli la veille de retirer
la clef, et qu'elle se trouvait probablement encore dans la
serrure. M. Quilp, bien qu'il ft persuad du contraire, car il se
rappelait l'avoir soigneusement emporte, voulut bien admettre que
le fait ft possible, et, en consquence, il se dirigea en
grommelant vers la porte o il pensait retrouver la clef.

Prcisment,  l'instant mme o M. Quilp tendait la main sur la
serrure et remarquait avec stupfaction que les verrous avaient
t tirs, le marteau retentit plus bruyamment que jamais, et le
rayon lumineux qui brillait  travers le trou de la serrure fut
intercept du dehors par un oeil humain. Le nain, exaspr au plus
haut degr et dsireux de dcharger sur quelqu'un sa mauvaise
humeur, se dtermina  s'lancer tout  coup dans la rue et  se
ruer sur Mme Quilp pour reconnatre  sa manire l'empressement
qu'elle avait mis  venir.

Dans ce dessein, il tourna doucement la clef, et, ouvrant en mme
temps la porte, il fondit comme un oiseau de proie sur la personne
qui attendait et venait justement de lever le marteau pour frapper
de nouveau. Quilp se jeta sur cette personne, la tte en avant,
jouant  la fois des poings et des pieds, et grinant des dents
avec rage.

Mais, bien loin de s'attaquer  une victime inoffensive qui
implort sa piti, le nain ne fut pas plutt  porte de
l'individu qu'il avait pris pour sa femme, qu'il fut salu de deux
solides coups de poing sur la tte, de deux autres d'gale qualit
dans la poitrine, et que, dans la lutte corps  corps, il reut
une telle pluie de horions, qu'il dut reconnatre que, cette fois,
il avait affaire  un adversaire habile et expriment. Sans se
laisser intimider par cette rception, il se cramponna troitement
 son ennemi, et se mit  mordre et  frapper avec tant d'ardeur
et d'opinitret, qu'il se passa au moins deux minutes avant que
l'autre pt se dgager. Alors, mais seulement alors, Daniel Quilp
se trouva, tout rouge et les cheveux en dsordre, au beau milieu
de la rue, tandis que M. Richard Swiveller excutait autour de lui
une sorte de danse, tout en lui demandant s'il en voulait encore
un peu.

Il y en a encore au magasin, dit M. Swiveller prenant tour  tour
les diverses attitudes menaantes du boxeur; j'ai toujours soin
d'en tenir un assortiment complet  la disposition des pratiques;
j'excute la commission avec soin et promptitude. En voulez-vous
encore un peu, monsieur? Ne vous gnez pas si vous n'tes pas
content.

-- Je croyais que c'tait une autre personne, dit Quilp en
frottant ses paules. Pourquoi ne m'avertissiez-vous pas que
c'tait vous?

-- Et vous, pourquoi ne disiez-vous pas que c'tait vous, au lieu
de vous ruer hors de la maison comme un chapp de Bedlam?

-- C'tait donc vous qui frappiez? demanda le nain se remettant
sur ses jambes avec un grognement. C'tait vous, hein?

-- Moi-mme en personne. La dame que voici avait commenc quand je
suis arriv, mais elle frappait trop doucement; je lui suis venu
en aide.

En parlant ainsi, il indiqua Mme Quilp, qui se tenait toute
tremblante  quelque distance.

Hum! grommela le nain, jetant sur sa femme un regard de colre,
je savais bien que c'tait votre faute. Quant  vous, monsieur,
est-ce que vous ne saviez pas qu'il y avait l dedans un malade,
pour frapper ainsi  enfoncer la porte?

-- Dieu me damne! rpondit Richard; c'est justement pour a. Je
croyais que tout le monde tait mort dans la maison.

-- Je suppose que vous venez pour quelque chose? Qu'est-ce qui
vous amne?

-- Je viens savoir comment va le vieux brave homme et l'apprendre
de Nelly elle-mme, avec qui je dsire avoir un petit moment
d'entretien. Je suis un ami de la famille, monsieur, du moins, je
suis ami de quelqu'un de la famille, ce qui revient au mme.

-- En ce cas, entrez, dit le nain. Passez, monsieur, passez.
Maintenant,  Mme Quilp. Aprs vous, m'dame.

Mistress Quilp hsitait, mais M. Quilp insista. Ce n'tait pas l
un assaut de politesses ou une simple affaire de forme; car Betzy
savait trop bien que son cher mari ne dsirait entrer le dernier
dans la maison que pour saisir le moment de lui pincer les bras,
qui taient rarement sans porter les marques noires ou bleues des
doigts du nain. M. Swiveller, qui n'tait pas dans la confidence,
fut quelque peu surpris d'entendre un cri touff, et, s'tant
retourn, de voir Mme Quilp qui faisait un bond douloureux
derrire lui; mais il ne fit pas de remarque  ce sujet, et
bientt il n'y pensa plus.

Allons, madame Quilp, dit le nain lorsqu'ils eurent pntr dans
la boutique, montez, s'il vous plat,  la chambre de Nelly, et
prvenez la petite qu'on la demande.

-- Vous avez l'air de faire comme chez vous, dit Richard qui
ignorait les prrogatives de Quilp.

-- Je suis chez moi, jeune homme, rpondit Quilp.

Dick en tait  chercher le sens de ces paroles, et, bien plus
encore, celui de la prsence de M. Brass, quand Mme Quilp
descendit l'escalier quatre  quatre en annonant que les chambres
taient vides.

Vides!... Sotte que vous tes! dit le nain.

-- Je vous assure, mon cher Quilp, rpliqua sa femme en tremblant,
que je suis entre dans chaque chambre et n'y ai trouv me qui
vive.

-- Ceci, dit M. Brass avec vivacit et en frappant des mains, ceci
m'explique le mystre de la clef.

Quilp regarda successivement d'un air refrogn le procureur, Betzy
et Richard Swiveller; mais ne recevant d'aucun d'eux les
claircissements qu'il lui fallait, il monta l'escalier en toute
hte, et bientt le redescendit non moins prcipitamment, en
confirmant lui-mme le rapport qu'il venait d'entendre.

Singulire manire de partir, dit-il en regardant Swiveller;
partir sans m'en prvenir, moi un ami si discret, si intime!...
Ah! sans doute il a mieux aim m'crire, ou me faire crire par
Nelly... Oui, oui, c'est cela, Nelly a tant d'amiti pour moi...
cette gentille Nelly!

M. Swiveller paraissait, et il tait rellement confondu de
surprise. Aprs avoir jet sur lui un coup d'oeil  la drobe,
Quilp se tourna vers M. Brass et lui dit, avec un ton d'autorit
et d'insouciance, qu'il ne fallait pas que cette circonstance les
empcht de procder  l'enlvement des meubles, et il ajouta:

Nous savions bien que le vieux et la petite devaient partir
aujourd'hui, mais non qu'ils partiraient de si bonne heure ni si
tranquillement. Enfin, ils avaient leurs raisons, ils avaient
leurs raisons.

-- O diable sont-ils alls?... dit Richard toujours stupfait.

Quilp branla la tte et se pina les lvres de faon  faire
croire qu'il savait trs-bien le fond des choses, mais qu'il
n'tait pas libre de le dire.

Et, demanda Dick, remarquant le dsordre qui rgnait autour de
lui, qu'entendez-vous par cet enlvement des meubles?

-- Cela signifie que je les ai achets, mon cher monsieur. Eh
bien, aprs?

-- Est-ce que par hasard ce vieux sournois-l aurait fait fortune,
et serait all vivre dans une villa paisible, en quelque site
pittoresque,  peu de distance de la mer agite?... dit Richard
de plus en plus confondu d'tonnement.

 quoi le nain rpliqua en frottant ses mains avec force:

Peut-tre bien, et il aura eu soin de cacher le lieu de sa
retraite pour ne pas recevoir trop souvent la visite de son cher
petit-fils et de ses amis dvous!... Je l'ignore, moi, mais vous,
qu'en dites-vous?

Richard Swiveller tait atterr par ce revirement inattendu qui
menaait d'une ruine complte le plan auquel il s'tait si
fortement associ, et semblait dtruire dans leur germe mme ses
projets de fortune. N'ayant appris de Frdric Trent que le soir
prcdent la maladie du vieillard, il s'tait ht de faire,
auprs de Nelly, sa visite de condolance et de curiosit, en
apportant un premier -compte de cette loquence fascinante sur
laquelle il comptait pour enflammer un jour le coeur de la jeune
fille. Et lorsqu'il avait examin en lui-mme toutes les manires
d'tre gracieux et persuasif; lorsqu'il avait mdit sur la
terrible revanche qu'il comptait prendre de la coquetterie de
Sophie Wackles; voil que Nell, le vieillard et l'argent, tout
tait parti, fondu, dcamp Dieu sait o, comme si son plan avait
t devin et que l'on et voulu le renverser ds le dbut, sans
plus attendre.

Au fond du coeur, Daniel Quilp se sentit  la fois surpris et
troubl par cette fuite. Il n'chappait pas  son esprit pntrant
que les fugitifs devaient avoir emport quelques vtements
indispensables; et, connaissant l'tat de faiblesse o tait
tombe l'intelligence du vieillard, il s'tonnait que celui-ci et
pu avec le concours de l'enfant aller si vite en besogne. On ne
saurait supposer, sans faire injure  M. Quilp, qu'il ft
tourment par l'intrt charitable que lui inspiraient le
vieillard et Nelly. Ce qui le troublait, c'tait la crainte que
son dbiteur n'et eu quelque magot cach; or, la seule ide que
lui, Quilp, n'et pas flair cet argent et l'et laiss chapper
de ses griffes, cette ide le remplissait de honte et de remords.

Dans son tat d'anxit, c'tait cependant une consolation pour
lui que Richard Swiveller ft, pour des motifs diffrents, non
moins irrit, non moins dsappoint que lui dans cette affaire.
Bien certainement, pensait le nain, il tait venu ici dans
l'intrt de son ami, afin d'arracher au vieillard, soit par la
flatterie, soit par la crainte, quelque parcelle du bien dont ils
le croyaient abondamment pourvu. Quilp trouva donc du plaisir 
vexer Swiveller, en lui traant le tableau des richesses que le
vieillard avait d entasser, et  s'tendre longuement sur l'art
avec lequel celui-ci avait su se mettre  l'abri des importuns.

C'est bien, dit Richard d'un air dcourag; il n'est pas
ncessaire, je suppose, que je reste ici.

-- Pas le moins du monde, rpondit le nain.

-- Vous leur direz que je suis venu... n'est-ce pas?

-- Certainement... la premire fois que je les verrai.

-- Et dites-leur bien, monsieur, que j'ai t port ici sur les
ailes de la concorde, que j'tais venu pour carter, avec le
rteau de l'amiti, les semences de la violence mutuelle et de
l'aigreur, et pour semer,  leur place, les germes de l'harmonie
sociale. Voulez-vous avoir la bont de vous charger de cette
commission, monsieur?

-- Trs-volontiers, rpondit Quilp.

-- Voulez-vous, monsieur, tre assez bon pour ajouter, dit encore
M. Swiveller en exhibant une toute petite carte chiffonne, que
voil mon adresse, et qu'on me trouve chez moi tous les matins.
Deux coups bien distincts suffiront en tout temps pour faire
paratre la gouvernante. Mes amis particuliers, monsieur, ont
coutume d'ternuer quand la porte est ouverte, afin d'avertir
cette fille qu'ils sont mes amis et qu'il n'ont point de motifs
intresss pour s'informer si j'y suis. Ah! pardon... Voulez-vous
me permettre de jeter encore un regard sur cette carte?

-- Comme il vous plaira, dit Quilp.

-- Par une petite erreur qui n'a rien que de trs-naturel, dit
Richard, substituant une autre carte  la premire, je vous avais
remis mon laisser-passer du cercle choisi que j'appelle les
glorieux Apollinistes, cercle dnatoire, dont j'ai l'honneur
d'tre prsident perptuel. Voici le document officiel que j'ai 
vous laisser, monsieur. Bonjour.

Quilp lui souhaita le bonjour; le grand matre perptuel des
glorieux Apollinistes leva son chapeau en l'honneur de Mme Quilp,
le replaa ngligemment sur le ct de sa tte, pirouetta et
disparut.

Sur ces entrefaites, des charrettes taient arrives pour emporter
les meubles; de solides gaillards, coiffs de morceaux de tapis,
balanaient sur leur tte des caisses  dmnagement et autres
bagatelles du mme genre, et accomplissaient des exploits
musculaires qui rehaussaient singulirement l'clat de leur teint.
Pour ne pas rester en arrire dans le mouvement, M. Quilp se mit 
l'oeuvre avec une vigueur extraordinaire, poussant et gourmandant
tout le monde comme un vrai dmon; imposant  Mme Quilp une
quantit de travaux rudes et impraticables portant lui-mme du
haut en bas, sans effort apparent, les plus lourds fardeaux;
lanant des coups de pied  son commis du dbarcadre toutes les
fois qu'il pouvait l'attraper; et, faisant exprs d'administrer
avec sa charge des bosses  la tte ou des renfoncements dans la
poitrine de M. Brass, qui se tenait debout dans l'escalier sur son
passage pour satisfaire la curiosit des voisins, selon les
devoirs de son rle. Sa prsence et son exemple inspirrent tant
d'ardeur aux gens employs par lui, qu'au bout d'un petit nombre
d'heures, la maison fut compltement dbarrasse et qu'il n'y
resta rien que des dbris de paillassons, des pots  bire vides
et des brins de paille parpille.

Assis dans le parloir sur un de ces morceaux de nattes, comme un
chef africain, le nain se rgalait de pain, de fromage et de
bire, quand il remarqua, sans en avoir l'air, qu'il y avait un
jeune homme qui du dehors jetait un regard curieux dans
l'intrieur de la maison. Certain que c'tait Kit, bien qu'il et
vu tout au plus le bout de son nez, M. Quilp l'appela par son nom.
Kit entra aussitt et demanda ce qu'on lui voulait.

Venez ici, monsieur, dit le nain. Eh bien, voil donc, votre
vieux matre et votre jeune matresse partis!

-- Comment? s'cria Kit, regardant tout autour de lui.

-- Prtendez-vous n'en rien savoir? dit aigrement Quilp. O sont-
ils alls?

-- Je l'ignore.

-- C'est bon, c'est bon. Osez-vous bien affirmer que vous ignoriez
qu'ils fussent partis secrtement ce matin au point du jour?

-- Je n'en savais rien, dit le jeune homme plein de surprise.

-- Vous n'en saviez rien!... Je sais bien, moi, que la nuit
dernire vous avez rd autour de la maison comme un voleur!... Ne
vous a-t-on pas alors cont la chose en confidence?

-- Non.

-- Non?... Alors, qu'est-ce qu'on vous a dit? de quoi parliez-
vous?

Kit ne voyant pas de raison pour garder le secret sur sa conduite,
exposa le motif qui l'avait amen et la proposition qu'il avait
faite.

Oh! dit le nain aprs un moment de rflexion, nul doute qu'ils ne
viennent chez vous.

-- Vous pensez qu'ils y viendront!... s'cria vivement Kit.

-- Je le pense. Maintenant, quand vous les verrez, faites-le moi
savoir; vous m'entendez? Faites-le-moi savoir, et je vous donnerai
quelque chose. Je dsire leur rendre service, et je ne puis leur
rendre service,  moins de connatre o ils sont alls. Vous
m'entendez?

Le jeune homme se sentait dispos  rpondre au nain d'une manire
qui et enflamm la bile de cet irritable questionneur, quand le
commis du dbarcadre, qui avait visit successivement les
chambres pour voir si l'on n'y avait rien oubli, reparut en
criant: V'l un oiseau. Qu'est-ce qu'il faut en faire?

-- Tordez-lui le cou, rpondit Quilp.

-- Non, non!... dit Kit en s'avanant. Donnez-le-moi.

-- Oh! oui, dit l'autre garon! Venez-y donc! Voulez-vous laisser
la cage tranquille... Voulez-vous me laisser tordre le cou 
l'oiseau? Le matre m'a dit de le faire. Voulez-vous laisser la
cage tranquille?

-- Donnez-la-moi, donnez, chiens que vous tes!... hurla Quilp.
Battez-vous  qui l'aura, chiens que vous tes! ou bien c'est moi-
mme qui tordrai le cou  l'oiseau.

Sans qu'il ft ncessaire de les y pousser davantage, les deux
jeunes garons tombrent l'un sur l'autre, s'escrimant des dents
et des ongles, tandis que Quilp, tenant la cage d'une main et, de
l'autre, labourant avec ardeur le sol de son couteau, excitait les
combattants  redoubler leurs coups par ses cris froces et les
sarcasmes qu'il leur lanait. Tous deux taient d'gale taille;
ils se roulaient en changeant des horions qui n'taient pas une
plaisanterie. Kit, enfin, assena un coup de poing bien dirig dans
la poitrine de son adversaire, se dgagea et se releva prestement;
puis, arrachant la cage des mains de Quilp, il s'enfuit avec son
butin.

Il ne s'arrta dans sa course qu'en arrivant chez lui. La vue de
sa figure ensanglante causa une profonde pouvante  la mre, et
fit jeter des cris d'effroi au plus g des deux enfants.

Bont du ciel! Kit, dit vivement mistress Nubbles, qu'y a-t-il
donc? que venez~vous de faire?

-- Ce n'est rien, mre, rpondit-il en s'essuyant le visage avec
la serviette accroche derrire la porte. Je n'ai point de mal,
n'ayez pas peur. Je me suis battu pour un oiseau, et je l'ai
gagn, voil tout. Taisez-vous, petit Jacob. Je n'ai jamais vu un
enfant aussi mchant.

-- Comment! vous vous tes battu pour un oiseau! s'cria la mre.

-- Oui, je me suis battu pour un oiseau... et le voici! C'est
l'oiseau de miss Nelly, ma mre; on allait lui tordre le cou. Je
l'ai empch; moi!... Ah! ah! ah!... Ils voulaient lui tordre le
cou, et devant moi encore!... plus souvent, ma mre! Ah! ah! ah!

Kit, en riant de tout son coeur, avec sa face enfle et meurtrie,
qui sortait de la serviette, communiqua sa gaiet au petit Jacob;
la mre se mit  rire  son tour; le poupon,  chanter et 
gigoter avec joie; et tous rirent de compagnie, un peu en
l'honneur du triomphe de Kit, mais surtout parce qu'ils s'aimaient
beaucoup les uns les autres. Aprs cet accs d'hilarit, Kit
montra l'oiseau aux deux enfants comme une grande et prcieuse
raret (ce n'tait qu'une pauvre linotte); puis, cherchant  la
muraille un vieux clou, il se fit avec une table et une chaise un
chafaudage sur lequel il grimpa lestement pour arracher le clou
avec ardeur.

Voyons, dit-il; il faut que j'accroche la cage prs de la
fentre... Ce sera plus agrable pour l'oiseau... De l, il
apercevra le ciel tout  son aise, si a lui plat. Il chante
bien, allez, je puis vous le garantir.

Kit recommena de ce ct son chafaudage, et arm du tisonnier en
guise de marteau, il enfona son clou et y suspendit la cage,  la
grande satisfaction de toute la famille. Tout tant bien arrang
et consolid, il se retira prs de la chemine pour admirer de l
son oeuvre  laquelle on dclara tout d'une voix qu'il ne manquait
plus rien.

Et maintenant, mre, dit-il, je veux, sans perdre un moment,
sortir pour aller voir si je trouverai un cheval  tenir; et
alors, avec mon gain, je pourrai acheter du millet pour l'oiseau
et pour vous un morceau de quelque chose de bon par-dessus le
march.




CHAPITRE XIV.


Comme Kit pouvait aisment s'imaginer que la maison du vieillard
se trouvait sur son chemin, vu que son chemin tait partout et
nulle part, il se sentit entran  la contempler une fois encore
en passant, et il se fit une ncessit rigoureuse et comme un
devoir pnible de ce qui n'tait qu'un dsir qu'il ne pouvait
s'empcher de satisfaire. Il n'est pas rare de voir des hommes,
bien au-dessus de Christophe Nubbles par la naissance et
l'ducation, transformer leurs gots en obligations rigoureuses,
dans des questions moins innocentes, et se faire un grand mrite
de l'abngation avec laquelle ils se sont satisfaits. Cette fois,
Kit n'avait aucune prcaution  prendre; il n'avait, pas non plus
 craindre d'tre arrt par un nouveau combat contre le commis de
Daniel Quilp. La maison tait compltement dserte, la poussire
et l'ombre semblaient l'avoir envahie comme si elle tait reste
inhabite depuis plusieurs mois. Un gros cadenas fermait la porte;
des lambeaux d'toffes fanes et de rideaux pendaient tristement
aux fentres suprieures  demi fermes, et les ouvertures
pratiques dans les volets des fentres d'en bas ne laissaient
voir que les tnbres qui rgnaient  l'intrieur. Quelques-uns
des carreaux de la croise, prs de laquelle Kit avait si souvent
fait le guet, avaient t briss dans le dmnagement prcipit de
la matine, et cette chambre o Nelly venait rver autrefois
paraissait plus qu'aucune autre abandonne et mlancolique. Une
troupe de polissons avait pris possession des marches de la porte:
les uns jouaient avec le marteau et coutaient avec un plaisir
ml d'effroi le bruit sourd qu'il produisait dans la maison
dvaste; les autres, groups autour du trou de la serrure,
guettaient, moiti en riant et moiti srieusement le _revenant_
que dj l'imagination voquait du sein de cette obscurit
rcente, grce au mystre qui avait couvert les derniers habitants
de la maison. Cette maison, la seule qui ft ferme et sans vie au
milieu de l'agitation et du bruit de la rue, offrait un tableau de
dsolation; et Kit, se rappelant l'excellent feu qui, jadis, y
brillait en hiver, et le rire franc qui alors faisait retentir la
petite chambre, s'loigna  la hte, rempli de chagrin.

Rendons au pauvre Kit la justice de dclarer que son esprit
n'avait nullement le tour sentimental, et qu'il n'avait peut-tre
pas de toute sa vie entendu prononcer cet adjectif. C'tait
seulement un bon garon reconnaissant, qui n'avait ni grces ni
belles manires; par consquent, au lieu de retourner chez lui
dans son chagrin pour battre les enfants et dire des injures  sa
mre, comme le feraient nos gens bien duqus qui, lorsqu'ils sont
mcontents, voudraient voir aussi tout le monde malheureux, Kit se
contenta de penser  donner le plus possible de bien-tre  sa
famille.

Bon Dieu! qu'il y avait donc de beaux messieurs chevauchant de
tous cts, mais qu'il y en avait peu qui eussent besoin de donner
leurs chevaux  garder! Un brave spculateur de la Cit, ou bien
un membre de quelque commission de statistique du parlement aurait
pu calculer,  une fraction prs, d'aprs tous les cavaliers qui
galopaient, quelle somme produiraient en un an, dans la ville de
Londres, les chevaux qu'on donnerait  garder. Et, sans nul doute,
cette somme n'et pas t mprisable, si la vingtime partie
seulement des gentlemen qui n'avaient pas de grooms et voulu
mettre pied  terre; mais ils n'en faisaient rien; et souvent il
ne faut qu'une misrable bagatelle comme celle-l pour dtruire
dans leur base les calculs les plus ingnieux.

Kit marchait droit devant lui, tantt vite, tantt tout doucement,
ralentissant son pas s'il voyait un cavalier modrer l'allure de
son cheval et tourner la tte; ou bien embrassant toute la rue de
son regard pntrant, comme s'il saisissait au loin l'apparition
lumineuse d'un cavalier cheminant bien tranquillement  l'ombre,
de l'air d'un homme qui  chaque porte promettait de s'arrter.
Mais ils passaient tous l'un aprs l'autre, sans laisser un penny
 gagner aprs eux. Je voudrais bien savoir, pensait le jeune
homme, si un de ces messieurs, venant  apprendre que nous n'avons
rien dans le buffet, ne ferait pas halte tout exprs, et s'il ne
feindrait pas d'avoir besoin d'entrer dans une maison, afin de me
faire gagner quelque chose.

Fatigu d'avoir arpent tant de rues, sans parler de ses
dsappointements multiplis, il s'tait assis sur une marche de
porte afin de se reposer un peu, lorsqu'il vit arriver de son ct
une petite chaise  quatre roues, aux ressorts grinants et
criards, tire par un petit poney d'un poil bourru et d'un
caractre videmment indocile, et conduite par un petit vieillard
gros et gras, de mine pacifique. Auprs du petit vieillard tait
assise une petite vieille dame grosse et grasse et pacifique comme
lui; le poney allait  sa fantaisie, ne faisant que ce qui lui
passait par la tte. Si le vieux monsieur le gourmandait en
secouant les rnes, le poney rpliquait en secouant sa tte. Il
tait ais de comprendre que tout ce qu'on pourrait obtenir du
poney, ce serait qu'il voult bien suivre une rue que son matre
avait des raisons particulires de vouloir enfiler; mais il
paraissait bien entendu entre eux qu'on laisserait le poney s'y
prendre pour cela comme il voudrait, ou qu'on n'en obtiendrait
rien.

Comme la voiture passait prs de l'endroit o il tait assis, Kit
regarda si attentivement ce petit quipage, que le vieux monsieur
remarqua notre jeune garon; et Kit s'tant lev avec
empressement, chapeau bas, le vieux monsieur ordonna au poney de
s'arrter, ordre auquel le poney se conforma gracieusement, cette
partie des devoirs de sa charge lui tant rarement dsagrable.

Je vous demande pardon, monsieur, dit Kit. Je suis fch que vous
vous arrtiez pour moi. Je voulais seulement vous demander si
votre intention tait de faire garder votre cheval.

-- Je vais dans la rue voisine. Si vous voulez nous y suivre, vous
aurez le pourboire.

Kit le remercia et le suivit tout joyeux. Le poney prit son lan
en dcrivant un angle aigu pour examiner de prs un lampadaire de
l'autre ct de la rue, puis il revint par la tangente, de l'autre
ct, vers un autre lampadaire qu'il voulait sans doute comparer
avec le premier. Ayant satisfait sa curiosit et observ que les
deux rverbres taient de mme modle et de mme matire, il fit
un temps d'arrt, sans doute pour se livrer  la mditation qui
l'absorbait.

Voulez-vous bien marcher, monsieur, dit le petit vieillard, ou
votre intention est-elle de nous faire rester ici pour manquer
notre rendez-vous?

Le poney resta immobile.

Oh! mchant Whisker! dit la vieille dame. Fi! fi donc!... Je suis
honteuse de votre conduite!...

Le poney parut touch de cet appel fait  ses sentiments: car il
se remit  trotter, bien qu'avec une certaine humeur boudeuse, et
ne s'arrta plus qu'en arrivant  une porte o se trouvait une
plaque de cuivre avec ces mots: WITHERDEN, NOTAIRE. Le vieux
monsieur descendit, aida la vieille dame  descendre et tira du
coffre, sous le sige, un immense bouquet ressemblant, pour la
forme et la dimension,  une large bassinoire, moins le manche. La
dame entra dans la maison, d'un air grave et majestueux, suivie de
prs par le vieux gentleman qui tait pied bot.

Ils furent introduits,  ce qu'on put croire au son assourdi de
leur voix, dans un parloir donnant sur le devant et qui paraissait
tre une espce de bureau. Comme il faisait trs-chaud et que la
rue tait fort tranquille, on avait laiss les fentres toutes
grandes ouvertes, et il tait trs-facile d'entendre,  travers
les stores vnitiens, ce qui se passait  l'intrieur.

D'abord ce furent de grandes poignes de main, un grand bruit de
pieds que suivit apparemment l'offre du bouquet; car une voix,
probablement celle de M. Witherden, le notaire, s'cria 
plusieurs reprises: Dlicieux!... Il embaume!... et un nez, qui
devait appartenir au dit personnage, respira l'odeur du bouquet
avec un reniflement qui tmoignait de son plaisir infini.

Je l'ai apport en l'honneur de cette occasion, monsieur, dit la
vieille dame.

-- Une occasion, certes, madame; une occasion qui m'honore,
madame, oui, qui m'honore, rpondit M. Witherden. J'ai eu chez moi
plus d'un jeune homme, madame, plus d'un jeune homme. Il en est
plusieurs qui sont arrivs  la fortune et ont oubli leurs
anciens compagnons et amis, madame; il en est d'autres qui, en ce
jour, ont l'habitude de venir me voir et me dire: Monsieur
Witherden, les plus heureuses heures que j'ai connues dans ma vie
sont celles que j'ai passes dans votre tude, assis sur ce
tabouret! Mais parmi mes clercs, madame, quel qu'ait t mon
attachement pour eux, il n'en est aucun dont j'aie jamais augur
aussi bien que de votre fils.

-- Oh! cher monsieur, s'cria la vieille dame, vous ne savez pas
toute la joie que vous nous faites en nous parlant de la sorte.

-- Je dis, madame, ce que je pense d'un honnte homme. Et
l'honnte homme est, comme dit le pote, le plus noble ouvrage
sorti des mains de Dieu. Je suis compltement de l'avis du pote,
madame. Mettez d'un ct les chanes des Alpes, de l'autre un
colibri, il n'est rien, comme chef-d'oeuvre de la cration, 
comparer  l'honnte homme, ou  l'honnte femme, bien entendu qui
dit l'homme dit la femme.

-- Tout ce que M. Witherden veut bien dire de moi, reprit alors
une petite voix douce, je puis le dire bien mieux encore de lui,
assurment.

-- C'est une circonstance heureuse, trs-heureuse, reprit le
notaire, que ce soit aujourd'hui le vingt-huitime anniversaire du
jour de sa naissance, et j'espre savoir l'apprcier. J'ai la
confiance, mon cher monsieur Garland, que nous aurons lieu de nous
fliciter ensemble de cette heureuse rencontre.

Le vieux monsieur rpondit que c'tait son plus cher dsir. En
consquence, les poignes de main recommencrent de plus belle;
puis le vieillard ajouta:

Quoi qu'on en puisse dire, j'affirme que jamais fils n'a donn
plus de satisfaction  ses parents que notre Abel Garland. Sa mre
et moi, nous nous sommes maris tard, ayant attendu un assez grand
nombre d'annes, jusqu' ce que nous fussions dans une bonne
position. Quand je pense que le ciel nous a fait la grce de bnir
notre union tardive en nous donnant un fils qui s'est montr
toujours soumis et affectueux, c'est pour nous deux, monsieur, une
source de bonheur inapprciable.

-- Oh! vous avez raison, je n'en doute pas, rpliqua le notaire
d'un accent sympathique.  la vue d'une telle flicit, je dplore
encore plus d'tre rest clibataire. Il y avait autrefois une
jeune personne, monsieur, la fille d'un armateur des plus
honorables... Mais c'est une faiblesse de parler de cela.
Chukster, apportez ici le contrat d'apprentissage de M. Abel.

-- Vous voyez, monsieur Witherden, dit la vieille dame, qu'Abel
n'a pas t lev comme la plupart des jeunes gens. Il a toujours
trouv son plaisir dans notre socit, toujours il a t avec
nous. Jamais Abel ne nous a quitts, mme pour une seule journe.
N'est-il pas vrai, mon ami?

-- Jamais, ma chre, except quand il alla  Margate, un samedi,
avec M. Tomkinley, qui avait t professeur dans cet
tablissement. Il en revint le lundi; mais, vous vous en souvenez,
il fut ensuite trs-malade; c'tait vraiment un excs de
dissipation dont nous avons t punis.

-- Il n'en avait pas l'habitude, vous le savez, dit la vieille
dame, et il n'tait pas de force  le supporter, c'est certain. En
outre, il ne trouvait pas de plaisir  se trouver sans nous, et il
n'avait personne pour causer avec lui et le distraire.

-- C'est la vrit, dit la mme petite voix tranquille qu'on avait
entendue dj. J'tais loin de maman, j'tais dsol en songeant
que j'avais laiss la mer entre nous!... Oh! jamais je n'oublierai
mon impression quand je pensai que la mer tait entre nous!

-- C'tait bien lgitime en pareille circonstance, dit le notaire.
Les sentiments de M. Abel faisaient honneur  son caractre, ils
font honneur  votre caractre, madame, au caractre de son pre,
et  la nature humaine. Il ne s'est pas dmenti chez moi; c'est le
mme sentiment qui inspire toujours sa conduite honnte et
rgulire. Je vais signer le contrat d'apprentissage au bas des
articles que M. Chukster certifiera conformes; et, plaant mon
doigt sur ce cachet bleu en losange, je dois faire remarquer 
intelligible voix -- ne vous effrayez pas, madame, c'est une pure
formalit lgale, -- que je dlivre ceci comme mon acte et sous-
seing. M. Abel va crire son nom vis--vis de l'autre cachet, en
rptant les mmes paroles cabalistiques, et l'affaire sera faite
et parfaite. Ah! ah! ah! Vous voyez! ce n'est pas plus difficile
que a.

Il y eut quelques moments de silence, sans doute pendant que
M. Abel accomplissait les formalits voulues; puis on recommena 
se presser les mains et  pitiner; aprs cela, le bruit des
verres se fit entendre, et tout le monde se mit  parler  la
fois. Au bout d'un quart d'heure environ, M. Chukster, une plume,
sur l'oreille et la face illumine par le vin, parut au seuil de
la porte, et daignant condescendre  appeler Kit, en forme de
plaisanterie, petit coquin, il lui annona que les visiteurs
allaient sortir.

La compagnie sortit aussitt. M. Witherden, homme de petite
taille, joufflu, rubicond, preste dans son allure et pompeux dans
son langage, parut, conduisant la vieille dame avec beaucoup de
crmonie; le pre et le fils venaient ensuite, se donnant le
bras. M. Abel, qui avait un petit air vieillot, semblait tre du
mme ge que son pre; il y avait entre eux une similitude
extraordinaire de traits et de physionomie, bien qu' la vrit
M. Abel ne possdt pas encore l'aplomb et la rondeur joviale de
M. Garland et qu'il et au contraire une certaine rserve timide.
Mais pour tout le reste, pour le costume tir  quatre pingles,
et mme pour le pied bot, le jeune homme et son pre taient
taills sur le mme patron.

Lorsqu'il vit sa mre bien installe  sa place et qu'il l'eut
aide  reprendre et mettre en ordre son mantelet et un petit
panier qui formait un accessoire indispensable de son quipage,
M. Abel s'tablit dans un petit sige plac  l'arrire-train et
qu'on lui avait videmment destin. L il se mit  sourire tour 
tour  tous les assistants, en commenant par mistress Garland et
finissant par le poney. Ce ne fut pas chose aise de faire
comprendre au poney qu'il fallait lui repasser les guides par-
dessus la tte; enfin l'on y parvint; et le vieux gentleman,
s'tant juch sur son sige et ayant pris les rnes en main,
chercha dans sa poche une pice de douze sous pour Kit.

Mais personne ne possdait de pice de douze sous, ni M. Garland,
ni sa femme, ni M. Abel, ni le notaire, ni M. Chukster. Un
schelling[5], c'tait beaucoup trop; mais il n'y avait pas dans
cette rue de boutique o l'on pt changer, et M. Garland donna le
schelling au jeune homme.

Tenez, dit-il en plaisantant; je dois revenir ici,  la mme
heure, lundi prochain; trouvez-vous-y, mon garon, pour achever de
gagner cette pice.

-- Je vous remercie, monsieur, dit Kit; soyez sr que je n'y
manquerai pas.

Il parlait srieusement; mais en l'entendant, tout le monde partit
d'un clat de rire, et particulirement M. Chukster qui, par un
vritable hurlement, tmoigna du plaisir extraordinaire que lui
causait cette plaisanterie. Or, comme le poney, par un
pressentiment qu'il retournait au logis ou par dtermination
particulire de ne pas aller ailleurs -- ce qui revenait au mme,
-- tait parti d'un pas trs-vif, Kit n'eut point le temps de
s'expliquer; il dut donc s'en aller de son ct. Aprs avoir
dpens son petit trsor en achats qu'il jugea utiles  sa
famille, sans oublier le millet pour l'oiseau chri, il prcipita
sa marche, d'autant plus joyeux de son succs, de sa bonne
fortune, qu'il esprait bien que Nell et le vieillard l'auraient
devanc  la maison.




CHAPITRE XV.


Souvent, tandis que l'orpheline et son grand-pre suivaient les
rues silencieuses, dans la matine de leur dpart, l'enfant
prouvait un mlange d'esprance et de crainte, lorsque, dans une
figure loigne et que la distance rendait  peine visible, son
imagination lui retraait quelque ressemblance avec le brave Kit.
Assurment, elle se ft empresse de lui donner la main et l'et
remerci de ce qu'il lui avait dit dans leur dernire rencontre:
et cependant, c'tait pour elle une satisfaction de trouver, quand
la personne entrevue tait plus proche, que ce n'tait point lui,
mais un tranger. Car, lors mme qu'elle n'et pas eu  redouter
l'effet qu'et produit sur le vieillard l'apparition de Kit, elle
sentait qu'un adieu adress  quelqu'un, et surtout  l'tre qui
avait t pour elle si bon et si dvou, tait plus qu'elle n'en
pouvait supporter. C'tait bien assez de laisser derrire elle
tant d'objets muets, galement insensibles  son affection et 
son chagrin! Mais si, ds le dbut de ce triste voyage, il lui et
fallu prendre cong de son unique ami, son coeur se ft bris.

D'o vient que nous supportons mieux les douleurs morales d'une
sparation que l'motion physique d'un adieu? D'o vient que nous
ne nous sentons pas le courage de prononcer le mot, quand nous
avons la force de vivre  distance de ceux que nous aimons?  la
veille de longs voyages ou d'une absence de plusieurs annes, des
amis tendrement unis se spareront en changeant le regard
accoutum, la poigne de main habituelle, en convenant d'une
dernire entrevue pour le lendemain, tandis que chacun sait bien
que ce n'est l qu'un subterfuge, un moyen factice de s'pargner
mutuellement la peine de prononcer le mot d'adieu, et que
l'entrevue n'aura pas lieu. La possibilit serait-elle donc plus
pnible  supporter que la certitude? Car enfin, nous n'vitons
pas nos amis mourants; et si nous n'avions pas dit formellement
adieu  quelqu'un d'entre eux, de toutes les forces de notre plus
tendre affection, ce serait souvent pour nous un sujet d'amertume
aussi durable que la vie.

La lumire du matin rpandait l'animation sur la ville. L, o
durant la nuit il n'y avait eu qu'ombre sinistre, il y avait
maintenant comme un sourire. Les rayons du soleil tincelaient en
se jouant sur les croises de chaque chambre; pntrant  travers
les rideaux et les draperies jusqu'aux yeux des dormeurs, ils
clairaient mme les rves, et donnaient la chasse aux tnbres de
la nuit. Dans leurs volires chauffes, mais encore fermes,
encore sombres en partie, les oiseaux sentaient l'aube venir; et,
au sein de leurs petites cellules, ils s'agitaient et battaient
des ailes. Les souris aux yeux brillants regagnaient leurs
troites retraites, o elles se blottissaient timidement. La
chatte du logis, au beau poil lustr, oubliant de poursuivre sa
proie, suivait de son oeil clignotant les rayons qui passaient par
le trou de la serrure et les fentes de la porte, prs de laquelle
elle se tenait assise, attendant impatiemment l'instant o elle
pourrait se glisser  la drobe et aller se mettre en espalier au
soleil. De plus nobles animaux, confins dans leurs loges, se
tenaient immobiles contre les barreaux, et regardaient, d'un oeil
o brillait le souvenir des vieilles forts, les branches qui
s'agitaient et le rayon solaire qui pntrait par quelque petite
croise; puis ils reprenaient, dans leur course monotone, le
chemin dont leur pied captif avait dj marqu la trace sur le
plancher de leur cage, us par leurs pas impatients; puis, ils
s'arrtaient encore et se mettaient  regarder de nouveau 
travers leur grille. Les prisonniers, dans leurs cachots,
tendaient leurs membres resserrs par le froid, et maudissaient
la pierre humide que le soleil ne venait jamais chauffer. Les
fleurs, aprs leur sommeil de la nuit, ouvraient leurs belles
corolles et les tournaient vers le jour. La lumire, me de la
cration, tait rpandue partout, et tout reconnaissait sa loi.

Les deux plerins, se pressant souvent la main ou changeant, soit
un sourire, soit un regard amical, poursuivaient leur chemin en
silence. Par cette matine, si clatante et si belle, il y avait
quelque chose de solennel  voir les rues, longues et dsertes,
vritables corps sans mes, n'offrant plus que l'image d'un nant
uniforme qui les rendait toutes semblables les unes aux autres. 
cette heure matinale, tout tait si calme et si tranquille, que le
peu de pauvres gens qui se croisaient dans les rues semblaient
perdus dans ce cadre brillant comme les lampes mourantes qu'on
avait laisses brler,  et l, noyaient leur lueur impuissante
dans les rayons glorieux du soleil.

Nelly et le vieillard n'avaient pas pntr bien avant dans le
labyrinthe de rues qui s'tendaient entre eux et les faubourgs,
quand la scne commena  se transformer et le bruit  revenir
avec le mouvement. Quelques charrettes isoles, quelques fiacres
rompirent le charme; d'autres suivirent; il en vint un plus grand
nombre, et enfin ce fut  l'infini. D'abord, c'tait une nouveaut
de voir s'ouvrir la montre d'un marchand: bientt, ce fut une
raret d'en voir une seule ferme. La fume commena  monter
doucement du fate des chemines; les chssis des croises furent
levs et assujettis; les portes s'ouvrirent; les servantes, ne
regardant que leur balai, firent voler d'pais nuages de poussire
dans les yeux des passants sans crier gare, ou bien elles
coutaient d'un air mlancolique les laitires qui leur parlaient
des foires de campagne, des charrettes remises sur les places,
avec des toiles et des rideaux, tous les attributs de la fte
enfin; et, par-dessus le march, de galants bergers, qu'elles
allaient trouver en chemin pour la danse.

Ayant travers ce quartier, l'enfant et le vieillard entrrent
dans les rues de commerce et de grand trafic, frquentes par une
foule considrable, et o dj rgnait beaucoup d'activit. Le
vieillard regarda autour de lui avec un tressaillement plein
d'effroi, car c'tait prcisment l'endroit qu'il avait  coeur de
fuir. Il posa un doigt sur sa bouche et entrana Nelly par des
cours troites et des ruelles tortueuses; il ne parut recouvrer sa
tranquillit que lorsqu'ils eurent laiss bien loin ce quartier:
souvent il se retournait pour regarder en arrire, disant  demi-
voix:

Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues...
Ils nous suivront s'ils nous sentent... Nous ne saurions fuir trop
vite!

De ce quartier ils arrivrent, dans le voisinage,  des
habitations parses, misrables maisons qui, divises en chambres
troites et ayant leurs croises rapices avec des chiffons et du
papier, indiquaient assez qu'elles servaient d'abri  la pauvret
populeuse. Dans les boutiques, on vendait des objets tels que la
misre seule pouvait en acheter: les vendeurs et les acheteurs ne
valaient pas mieux les uns que les autres. Il y avait d'humbles
rues, o l'lgance ruine essayait, sur un petit thtre et avec
des dbris, de faire encore un reste de figure, mais le percepteur
des contributions et le crancier savaient bien les dterrer l
comme partout ailleurs; et la pauvret, qui faisait encore un
semblant de rsistance, tait  peine moins hideuse et moins
manifeste que celle qui, depuis longtemps rsigne, avait
abandonn la partie.

Venait ensuite une vaste, vaste tendue, offrant le mme
caractre, car les humbles goujats qui suivent le camp de
l'opulence, viennent planter leurs tentes autour d'elle, de bien
loin  la ronde. Une vaste tendue, qui ne faisait gure meilleure
mine; des maisons pourries d'humidit, la plupart  louer,
beaucoup en construction, beaucoup  moiti dj en ruine avant
d'tre construites; des logements de nature  faire hsiter la
piti entre ceux qui les louaient et ceux qui s'y tablissaient
comme locataires; des enfants mal nourris et  peine vtus,
pullulant dans chaque rue et se vautrant dans la poussire; des
mres criardes, tranant avec bruit sur le pav leurs savates; des
pres en haillons, courant avec l'air dcourag vers le travail,
qui leur donnera peut-tre le pain de la journe, et peu de
chose avec; des tourneuses de cylindre  lessive, des
blanchisseuses, des savetiers, des tailleurs, des fabricants de
chandelles, exerant leur industrie dans les parloirs, les
cuisines, les arrire-boutiques, jusque dans les galetas, et
quelquefois se trouvant tous entasss sous le mme toit; des
briqueteries bordant des jardins palissades avec des douves de
vieilles barriques ou avec des charpentes qu'on a enleves de
maisons incendies, et qui ont gard l'empreinte noire et les
cicatrices du feu; des monceaux d'herbes marcageuses arraches
des bassins; de l'ortie, du chiendent, des cailles d'hutres,
tout cela entass en dsordre; enfin, de petites chapelles
dissidentes, o l'on prche avec assez d'-propos sur les misres
de la terre, sans avoir besoin d'aller chercher bien loin des
exemples, et quantit d'glises neuves du culte piscopal, riges
avec un peu plus de somptuosit, pour montrer aux gens qui
habitent cet enfer le chemin du paradis.

Ces rues finirent par devenir plus dissmines, jusqu'au moment o
elles aboutirent  de petits carrs de jardins bordant la route
avec mainte habitation d't, vierge de toute peinture et
construite, soit avec de vieilles poutres, soit avec des dbris de
bateau aussi verts que les grosses tiges de chou qui croissaient
en ce lieu; les jointures de ces maisons servaient de couches 
des champignons sauvages et elles taient entailles de clous.
Venaient ensuite, deux par deux, des cottages coquets, ayant par
devant un terrain, de ct des bordures serres de buis, avec
d'troites alles, o jamais un pied ne se hasardait  fouler le
sable. Puis, ce fut le cabaret frachement peint de vert et blanc,
avec les jardins o l'on prend le th, et un boulingrin, fier de
son auge devant laquelle s'arrtaient les charrettes, puis ce
furent des champs; puis quelques maisons isoles, bien situes,
avec des pelouses, plusieurs mme ayant une loge garde par un
portier et sa femme.  ce panorama succda une barrire de page;
les champs s'tendirent de nouveau avec leurs arbres et leurs
meules de foin; une colline s'leva, du haut de laquelle le
voyageur pouvait, en se retournant, contempler,  travers la
fume, le mirage du vieux Saint-Paul, et voir la croix se dcouper
sur les nuages, si par hasard le jour tait pur, et briller au
soleil; c'tait l que le voyageur, fixant ses yeux sur cette
Babel d'o s'levait le dme majestueux, jusqu' ce que son regard
et embrass l'extrmit de cet amas de briques et de pierres,
maintenant  ses pieds, sentait enfin qu'il tait dlivr de
Londres.

Ce fut en un lieu de ce genre, dans une agrable prairie, que
s'arrtrent le vieillard et son jeune guide, si l'on peut donner
le nom de guide  celle qui ignorait o ils allaient. Nelly avait
pris la prcaution de garnir son panier de quelques tranches de
pain et de viande, et ils firent en cet endroit leur frugal
djeuner.

La fracheur du matin, le gazouillement des oiseaux, la beaut de
l'herbe ondoyante, l'paisseur des ombrages, les couleurs des
fleurs sauvages et les mille parfums, les mille bruits harmonieux
qui remplissaient l'air, produisirent sur nos plerins une
impression profonde et les rendirent heureux. Ah! ce sont de
grandes joies pour la plupart d'entre nous, mais surtout pour ceux
dont l'existence s'use au sein de la foule ou bien qui passent
leur vie isols, au fond des capitales, comme un seau dans un
puits humain. Dj, avant le dpart, l'enfant avait dit ses naves
prires avec plus de ferveur que jamais; mais en prsence de cet
ensemble vivifiant, ses prires s'chapprent une seconde fois de
ses lvres. Le vieillard ta son chapeau les paroles consacres
taient sorties de sa mmoire, mais il dit _Amen_, et tous deux se
sentirent contents.

Chez eux, il y avait autrefois une planche, un vieil exemplaire de
la _Marche des plerins_ avec de bizarres dessins. Souvent Nelly
tait reste des soires entires  y tenir ses regards attachs,
se demandant si tout cela tait bien exact, et o pouvaient se
trouver ces contres lointaines avec leurs noms curieux. En se
tournant vers le chemin qu'elle venait de suivre, une partie de ce
souvenir revint frapper son esprit.

Mon cher grand-papa, dit-elle, sauf que le lieu o nous sommes
est plus agrable et bien autrement bon que celui du livre, s'il
prsente quelque analogie avec notre voyage je trouve que nous
sommes comme les deux chrtiens; nous avons laiss sur ce gazon,
pour ne plus les reprendre jamais, les soucis et les peines que
nous avions apports avec nous.

-- Non, jamais, jamais nous ne retournerons l-bas, jamais dit le
vieillard tendant sa main vers la ville. Toi et moi, ma Nelly,
nous en sommes affranchis... Ah! ils ne nous y reprendront plus!

-- tes-vous fatigu? demanda l'enfant. tes-vous sr que cette
longue marche ne vous rendra point malade?

-- Je ne suis plus malade, maintenant que nous sommes loin de
Londres. Nell, remettons-nous en route. Il faut aller plus loin
encore, loin, bien loin. Nous sommes trop prs pour nous arrter
et nous reposer. Marchons!

Il y avait dans le pr une flaque d'eau limpide o Nelly se lava
le visage et les mains, et se rafrachit les pieds avant de
poursuivre le voyage. Elle voulut que le vieillard en ft autant;
docile  son invitation, il s'assit sur l'herbe: l'enfant le lava
avec ses petites mains et procda  la toilette de son grand-pre.

Ma chrie, disait celui-ci, je ne puis plus me servir moi-mme:
j'ignore comment je le pouvais autrefois, mais c'est fini. Ne me
quitte pas, Nell; dis que tu ne me quitteras pas. Je t'ai toujours
aime. Si je te perdais aussi, mon enfant, je n'aurais plus qu'
mourir.

Il appuya en gmissant sa tte sur l'paule de Nelly. Autrefois,
et mme peu de jours auparavant, Nelly et t impuissante 
retenir ses larmes et elle et pleur avec son grand-pre: mais en
ce moment elle le calma par ses douces et tendres paroles, elle
sourit en l'entendant supposer qu'ils pussent jamais se sparer,
et tourna cette ide en plaisanterie. Le vieillard rassur
s'endormit en murmurant une chanson comme un petit enfant.

 son rveil, il se trouva bien repos. Les voyageurs se remirent
en marche. Le chemin tait enchanteur; il traversait de belles
prairies et des champs de bl au-dessus desquels l'alouette, se
balanant dans l'espace azur du ciel, jetait avec gaiet son
heureuse chanson. L'air tait charg des senteurs qu'il avait
recueillies sur son passage, et les abeilles, portes par le
souffle embaum du zphyr, exprimaient leur satisfaction par un
bourdonnement monotone.

Le vieillard et Nelly se trouvaient en pleine campagne; les
maisons qu'ils apercevaient taient peu nombreuses, et semes  de
larges distances, souvent  un mille l'une de l'autre. De temps en
temps ils trouvaient un groupe de pauvres chaumires ayant, pour
la plupart, un sige ou une balancelle devant la porte ouverte,
pour empcher les enfants d'aller sur la route; les autres taient
hermtiquement fermes, tandis que la famille entire travaillait
aux champs. C'tait souvent le commencement d'un petit village.
Puis venait le hangar d'un charron ou la forge d'un marchal;
ensuite une ferme opulente avec ses vaches couches nonchalamment
sur l'herbe, avec ses chevaux regardant par-dessus le mur 
hauteur d'appui, et dcampant lestement, comme pour faire parade
de leur libert, lorsque d'autres chevaux attels passaient sur la
route. On y voyait encore d'pais pourceaux fouillant le sol pour
trouver quelque mets friand, et poussant leur grognement monotone,
tandis qu'ils rdaient seuls ou se croisaient dans leurs
poursuites; des pigeons dodus effleurant le toit dans leur vol
circulaire, ou s'y posant avec grce; des canards et des oies, qui
se croyaient sans doute bien autrement gracieux, se dandinant
lourdement le long des bords de la mare, ou glissant  la surface
de l'eau. Aprs la ferme, se prsentait une modeste auberge; puis
le cabaret plus modeste encore; puis la maison du marchand forain,
puis celle du procureur et celle du cur, deux noms qui font
trembler le cabaretier; puis l'glise, qui s'levait modestement
derrire un bouquet d'arbres, puis quelques autres chaumires;
puis la fourrire[6], et  et l, au bord du chemin, un vieux puits
couvert de poussire. Enfin, aprs avoir pass entre des champs
bords de haies, ils revirent la grande route.

Ils marchrent toute la journe, et s'arrtrent la nuit dans une
chaumire o on louait des lits aux voyageurs. Le lendemain matin
ils recommencrent leur course pdestre, et, bien qu'extnus de
fatigue, ils ne tardrent pas  se remettre et  s'avancer d'un
pas vif et soutenu.

Souvent ils faisaient halte pour se reposer, mais ce n'tait que
durant quelques minutes, puis ils repartaient, n'ayant pris,
depuis le matin, qu'une lgre collation. Il tait prs de cinq
heures de l'aprs-midi quand, arrive  un nouveau hameau,
l'enfant se mit  regarder attentivement dans chacune des
chaumires, avant de se dcider  solliciter quelque part la
permission de prendre un peu de repos et d'acheter une mesure de
lait.

Le choix ne lui tait pas facile; car Nelly tait timide et
craignait un refus. Ici il y avait un enfant qui criait, l une
femme qui grondait avec colre; ici les habitants semblaient trop
pauvres, l ils taient trop nombreux. Enfin Nelly s'arrta devant
une maison o la famille entourait la table. Ce qui la dtermina,
ce fut d'y voir un vieillard assis  ct du foyer, dans un
fauteuil garni de coussins; elle pensa que c'tait aussi un grand-
papa, et qu'alors il s'intresserait au sien.

Il y avait, outre ce vieillard, le matre de la chaumire, sa
femme, et trois jeunes enfants solides, bruns comme des baies
d'automne. La demande de Nelly fut aussitt agre que prsente.
L'an des enfants courut dehors pour aller chercher du lait, le
second trana deux escabeaux vers la porte, et, quant au dernier,
il s'accrocha  la jupe de sa mre, et regarda les trangers par-
dessous sa main brle par le soleil.

Dieu vous assiste, monsieur! dit le vieux paysan d'une voix bien
distincte; allez-vous loin?

-- Oui, monsieur, fort loin, rpondit l'enfant que son grand-pre
avait invite  parler.

-- Vous venez de Londres?

Nelly rpondit affirmativement.

Ah! reprit le vieux paysan, j'ai t  Londres plus d'une fois.
J'y ai t souvent avec ma charrette. Voil prs de trente-deux
ans que j'y ai t pour la dernire fois, et j'ai entendu dire
qu'il y avait de grands changements. Ce n'est pas tonnant; je
suis bien chang moi-mme depuis ce temps. Trente-deux ans, c'est
beaucoup; et quatre-vingt-quatre ans, c'est un grand ge, quoique
j'en aie connu un qui a bien vcu prs de cent ans, et qui n'tait
pas aussi fort que moi... Oh! non! loin de l... Asseyez-vous dans
le fauteuil, ajouta le vieux paysan en frappant son bton sur le
pav de briques le plus vigoureusement qu'il put. Prenez-moi une
pince de ce tabac; j'en use peu, car il est cher, mais je trouve
que a me rveille de temps en temps. Vous, vous n'tes qu'un
enfant auprs de moi: mais j'avais un fils qui serait maintenant
environ de votre ge s'il et vcu. Il s'enrla comme soldat. Il
revint cependant  la maison, mais il n'avait plus qu'une jambe.
Il disait toujours qu'il voulait tre enterr prs du cadran
solaire sur lequel il avait l'habitude de grimper quand il tait
tout petit... C'est ce qu'on a fait, mon pauvre fils! ses dsirs
ont t remplis. Vous pouvez voir d'ici la place o il repose...
Nous y avons toujours depuis entretenu du gazon frais.

Il secoua la tte, et, regardant sa fille avec des yeux humides.

N'ayez pas peur, lui dit-il, je ne parlerai plus de cela. Car il
ne voulait affliger personne; et si ses paroles avaient fait de la
peine  quelqu'un, il en demandait pardon, aprs tout.

Le lait arriva, et Nelly, ouvrant son petit panier, y choisit les
meilleurs morceaux de pain pour son grand-pre. Ils firent ainsi
un bon repas. Les meubles qui garnissaient la chambre taient
naturellement trs-simples: quelques chaises grossires et une
table; un buffet plac dans un coin, avec sa garniture de faence
et de terre jaune; un plateau  th de couleurs clatantes,
reprsentant une dame en robe rouge, avec une ombrelle bleue; sur
les murs, et au-dessus de la chemine, un petit nombre de cadres
offrant des sujets coloris, tirs de l'criture sainte; une
troite armoire  habits, une horloge marchant huit jours,
quelques casseroles bien luisantes, et un chaudron, voil tout le
mobilier. Mais tout y tait propre et en bon tat; et Nelly, en
regardant autour d'elle, trouvait un air de tranquillit,
d'aisance et de satisfaction, auquel depuis longtemps elle n'tait
plus accoutume.

Combien y a-t-il d'ici  la ville ou au village le plus prochain?
demanda-t-elle au mari de la paysanne.

-- Il y a bien cinq bons milles de distance. Mais je pense que
vous ne voulez pas y arriver ce soir?

-- Si, si, Nell!... dit vivement le vieillard en faisant des
signes  l'enfant. Plus loin, plus loin! Quand nous devrions
marcher jusqu' minuit!...

-- Il y a tout prs d'ici, mon brave homme, reprit le paysan une
bonne grange... ou bien encore il y a, j'en suis sr, de quoi vous
loger  l'auberge de _la Charrue et de la Herse_. Excusez-moi,
nais vous me semblez un peu fatigus, et  moins que vous n'ayez
besoin de partir...

-- Oui, oui, dit brusquement le vieillard, nous sommes presss.
Plus loin, ma chre Nell, je t'en prie, allons plus loin.

-- C'est cela, partons! dit l'enfant, se soumettant  ce voeu
impatient... Nous vous remercions bien, mais nous ne saurions nous
arrter sitt. Grand-papa, je suis prte.

La paysanne avait remarqu,  la dmarche de Nelly, qu'un des
petits pieds de la jeune fille tait endolori par des ampoules.
Femme et mre, elle ne voulut pas que la pauvre souffrante
s'loignt avant de lui avoir bassin la place malade et d'y avoir
appliqu quelque remde simple, ce qu'elle fit avec toute la bonne
grce possible et d'une main attentive et lgre, quelque rude que
ft la peau de cette main charitable. Nelly avait le coeur trop
pntr, trop plein, pour pouvoir dire autre chose que son fervent
Dieu vous bnisse! Et ce ne fut qu'au bout de quelque temps,
aprs sa sortie de la chaumire, qu'elle eut la force de se
retourner et d'ouvrir les lvres. En ce moment elle vit la famille
tout entire, y compris mme le vieux grand-pre, debout sur le
chemin, suivant du regard ses htes qui s'loignaient; de part et
d'autre, on s'envoya un adieu en changeant de la main et de la
tte des signes mutuels d'amiti, et, du ct de Nelly assurment,
cet adieu ne fut pas sans quelques larmes.

Ils reprirent leur voyage, mais plus lentement, plus pniblement
qu'ils n'avaient fait jusqu'alors. Ayant parcouru un mille
environ, ils entendirent derrire eux un bruit de roues, et,
s'tant retourns, ils virent une charrette vide qui arrivait d'un
assez bon train. En les rejoignant, le conducteur arrta son
cheval, et dit avec empressement  Nelly:

N'est-ce pas vous qui vous tes reposs  la maison l-bas?

-- Oui, monsieur, rpondit-elle.

-- Bien. Ils m'ont pri d'avoir l'oeil sur vous. Mon chemin est le
vtre. Allons, la main; montez, mon matre.

Cette invitation fut un grand soulagement pour Nelly et le
vieillard; car, fatigus comme ils l'taient, ils eussent eu peine
 se traner bien loin. La charrette, avec ses rudes cahots, fut
pour eux un luxueux quipage, le plus dlicieux moyen de transport
qu'il y et au monde.  peine Nelly s'tait-elle assise dans un
coin sur un petit tas de paille, qu'elle s'y endormit: c'tait son
premier somme depuis le matin.

La charrette s'tant arrte, au moment o elle allait tourner
pour s'engager dans un chemin de traverse, cette halte rveilla
Nelly. Le conducteur s'empressa de mettre pied  terre pour
l'aider  descendre; et, montrant aux voyageurs quelques arbres 
peu de distance, il leur dit que le bourg tait de ce ct, et que
ce qu'ils avaient de mieux  faire, c'tait de suivre un sentier
qui les y conduisait en traversant le cimetire. Ce fut donc de ce
ct qu'ils dirigrent leurs pas fatigus.




CHAPITRE XVI.


Le soleil se couchait lorsque les voyageurs atteignirent
l'chalier o commenait le sentier; et, tel que la pluie qui
tombe galement sur les bons et les mchants, l'astre
resplendissant rpandait ses teintes chaudes du soir, mme sur le
champ de repos des morts, et, au moment de disparatre, leur
laissait l'esprance de revoir son lever  l'aurore du lendemain.
L'glise tait vieille et d'un ton gristre; le lierre avait
escalad ses murs et couvert son porche. Ce n'tait pas sur les
mausoles qu'il croissait, mais sur les tertres sans nom o
dormaient les pauvres gens, et il formait les premires guirlandes
qu'on et jamais tresses pour eux, guirlandes et couronnes bien
moins exposes  se fltrir, et bien autrement durables dans leur
genre, que beaucoup d'autres qui taient profondment graves dans
la pierre et le marbre, et qui parlaient en termes pompeux de
vertus modestement caches durant de longues annes, mais
subitement rvles, aprs la mort, aux excuteurs testamentaires
et aux lgataires du dfunt.

Le cheval du desservant, trbuchant dans ses entraves parmi les
tombes, d'un pied lourd et incertain, broutait l'herbe; il faisait
doublement oeuvre pie. Car d'abord il tirait ainsi des paroissiens
morts une consolation orthodoxe, et puis il donnait une autorit
de plus au texte du dernier dimanche, o il tait dit que toute
chair aboutissait  devenir de l'herbe.  quelques pas de l, un
ne maigre, qui n'aurait pas demand mieux que d'interprter le
texte de la mme manire, sans avoir qualit ni titre pour cela,
puisqu'il n'tait pas dans les ordres, dressait ses oreilles dans
un carr dessch, regardant, avec des yeux affams, son voisin
ecclsiastique.

L'enfant et le vieillard quittrent le sentier sabl et se mirent
 errer le long des tombeaux, o le sol tait doux et commode pour
leurs pieds fatigus. Comme ils passaient derrire l'glise, ils
entendirent des voix  peu de distance, et se dirigrent vers ceux
qui parlaient.

C'taient deux hommes installs commodment sur l'herbe, et
tellement occups qu'ils n'aperurent pas d'abord les nouveaux
venus. Il n'tait pas difficile de deviner qu'ils appartenaient 
la classe de ces industriels ambulants qui montrent au public les
fredaines de Polichinelle. En effet,  cheval sur une pierre
spulcrale, se trouvait derrire eux le hros lui-mme, avec son
nez et son menton aussi crochus et sa face aussi enlumine que
d'ordinaire. Jamais peut-tre il n'avait mieux tmoign de son
aplomb imperturbable; car il conservait son sourire uniforme, rien
que son corps ft renvers dans la position la plus incommode,
tout disloqu, tout chiffonn, sans grce et sans forme, tandis
que son long chapeau pointu, se balanant en avant sur ses jambes
grles, menaait  tout instant, faute d'quilibre, de faire faire
une culbute  matre Polichinelle.

Les autres personnages du drame taient disperss en partie sur
l'herbe, aux pieds des deux hommes, et en partie entasss ple-
mle dans une longue boite pose  terre. Tous y taient au grand
complet, la femme du hros principal, son enfant, le cheval de
bois, le docteur, le gentleman tranger qui, faute de connatre
suffisamment la langue, ne peut exprimer ses ides autrement qu'en
rptant par trois fois: Shallabalah, le voisin entt qui ne
veut pas admettre qu'une cloche de fer-blanc soit une voix,
l'excuteur des hautes oeuvres et le diable. Les propritaires des
marionnettes taient videmment venus en cet endroit pour y faire
quelques rparations indispensables  leur personnel et  leur
matriel; car l'un tait occup  ajuster avec du fil une petite
potence, et l'autre  fixer,  l'aide d'un marteau et de quelques
pointes, une perruque noire sur la tte du voisin ridicule devenu
chauve  force de recevoir des coups de bton sur la nuque.

Ils levrent les yeux avec curiosit, s'interrompant dans leur
besogne, au moment o le vieillard et sa jeune compagne arrivrent
prs d'eux. Celui qui probablement tait charg de faire mouvoir
et parler les acteurs tait un petit homme  la face joviale, 
l'oeil brillant et au nez rouge; il paraissait s'tre pntr,
sans s'en douter, de l'esprit et du caractre de son principal
personnage. L'autre qui, sans doute, tait charg de percevoir la
recette, avait un regard mfiant et dissimul, qui peut-tre aussi
tait une consquence de son emploi.

Le joyeux compre fut le premier  saluer les trangers d'une
inclination de tte, et, suivant la direction que prirent les yeux
du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-tre
jamais vu Polichinelle que sur la scne. Polichinelle, en ce
moment, nous sommes fch de le dire, semblait montrer avec la
pointe de son chapeau une des plus pompeuses pitaphes et en rire
de tout son coeur.

Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? demanda le
vieillard s'asseyant auprs d'eux et contemplant les marionnettes
avec un sensible plaisir.

-- Mais, rpondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir
une reprsentation  l'auberge qui est l-bas, et il ne faudrait
pas qu'on nous vit rparer nos personnages.

-- Non? s'cria le vieillard faisant signe  Nelly d'couter; et
pourquoi pas! hein? pourquoi pas?

-- Parce que cela dtruirait toute illusion et enlverait tout
intrt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le
lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans
sa perruque? Non, certainement non.

-- Trs-bien!... dit le vieillard se hasardant  toucher une des
marionnettes; puis retirant sa main avec un clat de rire, il
ajouta: C'est donc ce soir que vous devez les montrer?

-- Oui, telle est notre intention, mon matre, et je me trompe
fort, ou Tommy Codlin est en train de calculer ce que vous nous
avez fait perdre en venant nous surprendre dans nos oprations.
Rassurez-vous, Tommy, a ne peut pas tre grand'chose.

Le petit homme accompagna ces derniers mots d'un clignement d'yeux
qui voulait dire qu'il n'avait pas grande ide de l'tat des
finances des deux voyageurs.

M. Codlin, qui avait les manires brusques et moroses, rpliqua en
enlevant Polichinelle du sommet de la tombe et le rejetant dans la
bote:

Je m'inquite peu que nous ayons perdu un liard. Mais vous tes
trop inconsidr. Si vous tiez devant le rideau, et si comme moi
vous voyiez le public en face, vous connatriez mieux la nature
humaine.

-- Ah! Tommy, c'est bien ce qui vous a perdu, de vous attacher 
cette branche d'industrie. Lorsque vous reprsentiez les revenants
des drames rguliers dans les foires, vous croyiez  tout except
aux revenants. Mais maintenant vous tes un incrdule fini: vous
ne croyez plus  rien. Jamais je n'ai vu d'homme chang aussi
radicalement.

-- N'importe! dit M. Codlin de l'air d'un philosophe mcontent. Je
ne suis plus si bte: aprs cela, c'est peut-tre un mal.

Tournant alors les figurines dans la botte, en homme qui les
connaissait assez pour les mpriser, M. Codlin en retira une, et
la soumettant  son associ:

Voyez a! Voil la robe de Judy qui tombe encore en loques. Je
parie que vous n'avez apport ni fil ni aiguille?

Le petit homme secoua et gratta tristement sa tte en prsence de
l'tat dplorable o il voyait un de ses premiers rles.
Comprenant leur embarras, Nelly dit avec timidit:

Monsieur, j'ai dans mon panier une aiguille et du fil. Voulez-
vous que je vous raccommode cela? Je crois que j'y russirai mieux
que vous.

M. Codlin lui-mme n'avait rien  objecter contre une proposition
si opportune. Nelly, s'agenouillant devant la bote, se mit
activement  l'oeuvre, et s'en acquitta merveilleusement.

Pendant ce temps, le joyeux petit homme regardait Nelly avec un
intrt qui ne fit que s'accrotre en jetant un coup d'oeil sur le
pauvre vieillard. Il la remercia quand elle eut fini, et s'informa
o ils se rendaient ainsi.

Je ne crois pas que nous allions plus loin ce soir, rpondit
l'enfant en tournant les yeux vers son grand-pre.

-- Si vous avez besoin de vous arrter quelque part, dit l'homme,
je vous conseille de vous loger  la mme auberge que nous. C'est
une longue et basse maison blanche que vous apercevez l-bas. Elle
n'est pas chre.

Malgr sa fatigue, le vieillard ft volontiers rest toute la nuit
dans le cimetire, si sa nouvelle connaissance et d lui tenir
compagnie. Mais comme cela ne se pouvait pas, il accueillit
immdiatement avec un vif plaisir la proposition d'aller coucher 
l'auberge, et, tout le monde tant d'accord pour partir, ils se
levrent et s'loignrent ensemble. Le vieillard se tenait tout
prs de la bote de marionnettes, qui absorbait son attention, et
que le petit homme jovial portait sous le bras, suspendue  une
courroie. Nelly avait pris la main de son grand-pre; derrire eux
marchait lentement M. Codlin, promenant sur l'glise et les arbres
voisins ce regard investigateur qu'il tait habitu  diriger sur
les fentres des salons et des chambres d'enfants, lorsqu'il
cherchait un lieu favorable, sur la place publique, pour y planter
son thtre ambulant.

L'auberge tait tenue par un gros homme g et sa femme; loin de
faire des difficults pour recevoir leurs nouveaux htes, ils
furent frapps de la beaut de Nelly, et dposs d'avance en sa
faveur. Il n'y avait dans la cuisine d'autre personne que les deux
entrepreneurs de marionnettes, et Nelly fut trs-satisfaite d'tre
tombe avec son grand-pre en si bon lieu. L'htelire apprit avec
un vritable tonnement qu'ils arrivaient de Londres  pied, et
elle parut passablement curieuse de savoir quel tait le but de
leur voyage. Nelly luda de son mieux les questions, ce qui ne lui
fut pas difficile, car l'htesse, comprenant qu'elle embarrassait
Nelly, eut le bon esprit de cesser de l'interroger.

Ces deux messieurs, dit-elle en emmenant l'enfant derrire le
comptoir, ont command leur souper, qui aura lieu dans une heure.
Vous n'aurez rien de mieux  faire que de souper avec eux. En
attendant, je veux vous faire goter quelque chose de cordial; car
vous devez avoir besoin de rparer vos forces aprs avoir ainsi
march toute la journe. Ne vous inquitez pas pour votre grand-
pre: quand vous aurez pris a, il en aura  son tour.

Mais comme rien n'et pu dterminer Nelly  laisser seul le
vieillard, ou  prendre la moindre chose dont il n'et la premire
et la meilleure part, il fallut que l'htesse le servt d'abord.
Aprs s'tre ainsi rafrachis, ils virent tous les gens de la
maison courir vers une grange vide, o les trteaux avaient t
dresss; c'tait l que la reprsentation allait avoir lieu,  la
lueur brillante de quelques chandelles attaches autour d'un
cerceau qui pendait du plafond par un bout de ficelle.

En ce moment, le misanthrope Thomas Codlin, ayant souffl  perdre
haleine dans la flte de Pan, prit place  l'un des cts du
rideau encore ferm, qui cachait son associ M. Short, charg,
comme on sait, de faire mouvoir les figures; et alors M. Codlin,
mettant ses mains dans ses poches, se disposa  rpondre  toutes
les questions et observations de Polichinelle,  se donner
tratreusement l'air d'tre le meilleur ami du hros  double
bosse, de croire en lui sans la moindre rserve, d'tre persuad
qu'il menait jour et nuit une joyeuse et glorieuse existence, et
qu'en tout temps, en toute circonstance, il tait le mme
personnage jovial et spirituel qu'admiraient en ce moment les
spectateurs. Tout cela, M. Codlin le dit du ton d'un homme qui
s'tait cuirass contre le mauvais sort, et rsign  tout;
pendant les vives rpliques de Polichinelle, ses yeux en
tudiaient l'effet sur le public, et en particulier sur l'hte et
l'htesse, ce qui n'tait pas du tout indiffrent pour la qualit
du souper.

 cet gard, toutefois, il n'eut pas lieu d'tre inquiet, car la
reprsentation tout entire fut salue d'applaudissements
enthousiastes, et les dons volontaires tmoignrent par leur
abondance du plaisir qu'on avait prouv. Nul n'avait ri plus haut
ni plus souvent que le vieillard. Mais, par exemple, on n'entendit
pas Nelly. La pauvre enfant! laissant tomber sa tte sur son
paule, elle s'tait endormie, et d'un sommeil si profond que le
grand-pre ne put parvenir  veiller sa petite-fille pour
l'associer  la joie qu'il ressentait.

Le souper fut excellent. Miss Nelly tait trop fatigue pour
manger; et cependant elle ne voulut point laisser le vieillard
avant qu'il se ft mis au lit et qu'elle l'et embrass en lui
souhaitant une bonne nuit. Celui-ci, parfaitement insensible  ses
soins et  ses peines, sigeait  table, coutant avec un sourire
hbt d'admiration stupide tout ce que disaient ses nouveaux
amis; et ce ne fut que lorsqu'ils se retirrent en billant dans
leur chambre, qu'il consentit  suivre Nelly.

Cette chambre n'tait qu'un grenier divis en deux compartiments;
mais nos voyageurs s'accommodrent trs-volontiers de leur
logement, car ils n'avaient pas espr un si bon gte. Le
vieillard parut inquiet quand il fut couch et il pria Nelly de
s'asseoir  son chevet, comme elle l'avait fait durant tant de
nuits. Elle s'empressa d'obir et resta assise jusqu'au moment o
il s'endormit.

Il y avait dans la chambre de Nelly une petite croise de la
largeur d'une crevasse; en quittant son grand-pre, l'enfant
ouvrit cette croise et s'y plaa, coutant en quelque sorte le
silence. La vue de la vieille glise et des tombeaux au clair de
lune, les arbres brunis par l'ombre et agits par la brise
rendirent Nelly plus pensive que jamais. Elle referma la fentre,
et, s'asseyant sur le lit, elle se mit  songer  l'avenir qu'ils
avaient devant eux.

Elle avait quelque argent, mais bien peu; et quand cet argent
serait dpens, il faudrait mendier... Dans cette petite rserve
se trouvait une pice d'or; il pouvait venir une circonstance qui
en augmenterait cent fois la valeur. Il convenait donc de cacher
cette pice et de ne l'employer qu'en cas de ncessit absolue,
quand il ne resterait plus aucune autre ressource.

Cette rsolution prise, Nelly cousit la pice d'or dans un pli de
sa robe; puis, s'tant mise au lit avec le coeur soulag, elle
tomba dans un profond sommeil.




CHAPITRE XVII.


Le soleil matinal brillait  travers l'humble rduit, et la
lumire du jour, pure comme l'me de l'enfant, veilla ses regards
sympathiques.

La vue de ce grenier et des objets inaccoutums qui s'y trouvaient
lui causa une sorte de tressaillement et d'alarme; elle se demanda
d'abord o elle tait et comment elle avait pu sortir de sa petite
chambre o il lui semblait s'tre endormie. Mais un regard qu'elle
jeta de nouveau autour d'elle lui remit en mmoire tout ce qui
s'tait pass dernirement; et elle se leva, pleine d'espoir et de
confiance.

Il tait encore de bonne heure; le vieillard ne s'tait pas
veill. L'enfant sortit et se rendit au cimetire, foulant la
rose qui scintillait sur le gazon, et souvent se dtournant des
endroits o l'herbe croissait plus haute et plus paisse, de peur
de marcher sur les tombeaux. Elle prouvait une sorte de plaisir 
errer parmi ces demeures de la mort et  lire les inscriptions
funbres consacres aux braves gens (il y avait un grand nombre de
braves gens enterrs dans ce cimetire de village), et elle
passait d'une tombe  l'autre avec un intrt qui croissait sans
cesse.

C'tait un lieu rempli de calme et o pouvaient croasser  l'aise
les corbeaux qui avaient fait leur nid dans les branches de
quelques vieux arbres gigantesques et s'appelaient l'un l'autre du
haut des airs. Un premier oiseau, planant au-dessus de sa retraite
sauvage et se laissant balancer par le vent, jeta son cri rauque
comme au hasard, puis baissa le ton de sa voix comme s'il ne
s'adressait qu' lui-mme. Un autre lui rpondit, il appela de
nouveau, mais plus haut encore. Alors d'autres cria s'levrent
successivement; et chaque fois le premier oiseau, anim par ces
rponses, dployait plus de force dans ses appels. D'autres voix,
silencieuses jusque-l, sortirent des branches en bas, en haut, au
milieu,  droite,  gauche, et du sommet des arbres; d'autres
oiseaux, accourant des tours sombres de l'glise et des ouvertures
du beffroi, joignirent  ce concert leurs clameurs qui tantt
montaient, tantt tombaient, tantt fortes, tantt faibles, mais
toujours infatigables. Ils faisaient tout ce bruit en butinant 
et l, en sautant lgrement sur les branches, en changeant
frquemment de place: c'tait la satire vivante des agitations
sans but qui avaient troubl autrefois les mes qui reposaient
maintenant dans leur tombe, sous la mousse et le gazon, et des
combats inutiles dans lesquels s'tait consume leur vie.

Souvent Nelly levait les yeux vers les arbres d'o descendaient
toutes ces rumeurs, et elle se disait que ce bruit donnait peut-
tre au cimetire plus de calme que ne lui en et donn un silence
complet. Elle errait de tombe en tombe: tantt elle s'arrtait
pour relever et remettre en place la ronce qui s'tait chappe
d'un tertre vert qu'elle tait destine  soutenir; tantt, 
travers le treillage des fentres basses, elle contemplait
l'glise avec ses livres vermoulus placs sur les pupitres, avec
la serge verte, moisie par l'humidit, sur les bancs rservs dont
elle laissait voir le bois. Aprs cela venaient les bancs des
pauvres, siges uss et jaunes comme ceux qui les occupent; l se
trouvaient les humbles fonts baptismaux o les enfants recevaient
leurs noms chrtiens, le modeste autel o ils s'agenouillaient
pendant leur vie, le trteau peint en noir sur lequel ils taient
dposs quand ils visitaient pour la dernire fois la vieille
glise froide et obscure. Tout parlait d'une longue dure et d'un
lent dprissement, jusqu' la corde de la cloche retombant au
milieu du porche, tout amincie et blanchie par la vtust.

Nelly s'tait arrte devant une tombe dont l'inscription
rappelait le souvenir d'un jeune homme mort  l'ge de vingt-trois
ans, il y avait de cela cinquante-cinq annes. Elle entendit
l'approche d'un pas chancelant, et, regardant autour d'elle, elle
aperut une vieille femme courbe sous le poids des annes qui, se
penchant au pied de ce mme tombeau, pria l'enfant de lui lire
l'inscription grave sur la pierre. Nelly s'empressa de le faire.
La vieille femme la remercia et lui dit que depuis longues,
longues annes, elle savait par coeur ces paroles, mais qu'elle ne
pouvait plus les voir.

tiez-vous sa mre? demanda Nelly.

-- J'tais sa femme, mon cher enfant.

Elle, la femme d'un jeune homme de vingt-trois ans!... Il est vrai
qu'il y avait cinquante-cinq ans de cela.

Vous tes tonne de ce que je vous dis l, continua la vieille
femme en branlant la tte. Ah! vous n'tes pas la premire. Des
gens plus gs en ont t surpris aussi avant vous. Oui, j'tais
sa femme. La mort ne nous change pas plus que ne le fait la vie.

-- Venez-vous souvent ici?

-- Je viens trs-souvent m'y asseoir pendant l't. J'y venais
autrefois gmir et pleurer, mais il y a bien longtemps, Dieu
merci.

Aprs un instant de silence, la vieille femme reprit ainsi la
parole:

Je cueille ici les pquerettes  mesure qu'elles poussent et je
les rapporte  mon logis. Je n'aime rien tant que ces fleurs, et
depuis cinquante-cinq ans je n'en ai pas eu d'autres. C'est un
long temps, et voil que je me fais bien vieille!...

S'tendant alors avec complaisance, quoique son auditoire ne se
compost que d'une enfant, sur son thme favori qui tait nouveau
pour celle qui l'coutait, elle lui raconta combien elle avait
pleur et gmi; combien elle avait invoqu la mort quand ce
malheur l'avait frappe; et comment, lorsqu'elle tait venue pour
la premire fois en ce lieu, toute jeune encore, toute remplie
d'amour et de douleur, elle avait espr que son coeur allait se
briser. Mais le temps avait march; et bien que la veuve continut
d'tre afflige lorsqu'elle visitait le cimetire, elle trouvait
cependant la force de s'y rendre; et enfin il tait arriv que ces
visites, au lieu d'tre une peine pour elle, taient devenues un
plaisir srieux, un devoir qu'elle avait fini par aimer. Et
maintenant que cinquante-cinq annes s'taient coules, elle
parlait de son mari dcd comme s'il avait t son fils ou son
petit-fils, avec une sorte de piti pour sa jeunesse qu'elle
comparait  sa propre vieillesse, avec de l'admiration pour sa
force et sa beaut mle qu'elle comparait  sa propre faiblesse, 
sa propre dcrpitude: et cependant elle parlait; toujours de lui
comme s'il tait toujours son mari, et se croyait toujours pour
lui telle qu'elle avait t autrefois et non telle qu'elle tait 
prsent; elle s'entretenait de leur runion dans un autre monde
comme s'il tait mort de la veille; et s'oubliant aujourd'hui pour
ne plus se revoir que dans le pass, elle songeait au bonheur de
la gracieuse jeune femme qu'elle croyait ensevelie avec le jeune
poux.

L'enfant la laissa cueillir les fleurs qui croissaient sur le
tombeau, et elle s'en alla pensive.

Le vieillard, pendant ce temps, s'tait lev et habill.
M. Codlin, toujours condamn  contempler en face les dures
ralits de la vie, tait en train de serrer dans sa toile les
bouts de chandelle qui avaient survcu au spectacle de la veille,
tandis que son compagnon recevait dans la cour de l'auberge les
compliments de tous les badauds, incapables de le sparer du
Polichinelle dans leur pense, et qui,  ce titre, ne lui
accordaient gure moins d'importance qu'au joyeux bandit en
personne et ne l'aimaient gure moins. Quand M. Short eut joui de
sa popularit, il s'en alla djeuner, et toute la petite socit
se trouva runie  table.

De quel ct comptez-vous vous diriger aujourd'hui? demanda le
petit homme  Nelly.

-- Je ne sais gure... rpondit l'enfant; nous ne sommes pas
encore dcids.

-- Nous allons aux courses. Si c'est votre chemin et si notre
compagnie vous convient, nous pouvons faire route ensemble. Si
vous prfrez marcher seuls, vous n'avez qu'un mot  dire, et vous
verrez que nous ne vous gnerons pas.

-- Nous irons avec vous, s'cria le vieillard. Nell, avec eux,
avec eux!

L'enfant rflchit un moment, et, songeant qu'avant peu il lui
faudrait mendier, et qu'elle ne pourrait pour cela trouver un lieu
plus convenable que celui o se runissaient de riches dames et
des gentlemen attirs par l'attrait du plaisir et les agrments
d'une fte, elle se dtermina  s'y rendre dans leur compagnie.
Elle remercia donc M. Short de son offre et dit, en regardant
timidement M. Codlin:

S'il n'y a pas d'objection  ce que nous vous accompagnions
jusqu' la ville o se feront les courses?...

-- Une objection! rpta M. Short. Allons, Tommy, montrez-vous
gracieux une fois en votre vie, et dites que vous dsirez qu'ils
viennent avec nous. Je sais que vous le dsirez. Soyez gracieux,
Tommy.

-- Trotters, rpondit M. Codlin, qui parlait lentement, mais qui
mangeait goulment, ce qui n'est pas rare chez les philosophes et
les misanthropes, vous tes trop inconsidr.

-- Plat-il? quel mal y a-t-il  cela? rpliqua l'autre.

-- Il n'y en a pas du tout dans le cas actuel, dit M. Codlin; mais
le principe est dangereux, et, je vous le rpte, vous tes trop
inconsidr.

-- Eh bien! viendront-ils avec nous, ou ne viendront-ils pas?

-- Oui, ils viendront, dit brusquement M. Codlin; mais vous auriez
pu leur faire envisager cela comme une faveur, peut-tre.

Le nom rel du petit homme tait Harris; mais, peu  peu, ce nom
tait devenu, par un changement peu euphonique, celui de Trotters,
qui, avec l'pithte prliminaire de Short[7], lui avait t confr
en raison de l'excessive exigut de ses jambes. Short Trotters,
cependant, tant un nom compos hors d'usage dans le dialogue
familier, le gentleman auquel on l'avait attribu tait connu,
parmi ses intimes, sous le nom de Shorto ou sous celui de
Trotters; rarement l'appelait-on Short-Trotters, except dans les
conversations en rgle et les jours de grande crmonie.

Short donc, ou Trotters, comme le lecteur voudra, rpondit  la
remontrance de son ami M. Thomas Codlin par quelque plaisanterie
destine  calmer son mcontentement; et, se jetant avec ardeur
sur le bouilli froid, le th, le pain et le beurre, il dmontra,
de la faon la plus loquente,  ses compagnons, qu'ils n'avaient
rien de mieux  faire que de l'imiter. M. Codlin n'avait pas
besoin, il est vrai, de cet avis, car il avait mang  gogo, et,
maintenant, il humectait l'argile dessche de son gosier en
buvant de forte ale  larges et frquentes reprises avec un
plaisir silencieux et sans en offrir  personne, donnant encore
par l une nouvelle preuve de sa tournure d'esprit misanthropique.

Enfin, le djeuner tant termin, M. Codlin demanda la carte 
payer; et, ayant mis l'ale au compte de toute la compagnie,
procd qui sentait aussi la misanthropie, il divisa le total en
deux parties exactement gales: la moiti pour lui et son ami,
l'autre pour Nelly et son grand-pre. Tout tant bien et dment
rgl, et les prparatifs du dpart termins, ils prirent cong de
l'hte et de l'htesse et se remirent en route.

C'est ici qu'apparut au grand jour la fausse position de M. Codlin
dans la socit, et l'effet qu'elle devait produire sur son esprit
ulcr; car, tandis que, la veille au soir, il avait t salu par
Polichinelle du nom de mon matre, titre bourgeois qui pouvait
faire croire  l'assemble qu'il entretenait ce personnage  son
compte pour sa satisfaction personnelle, maintenant il lui fallait
marcher pniblement sous le poids du thtre de ce mme
personnage, et le porter corporellement sur ses paules par une
chaleur touffante, le long d'une route couverte de poussire. Ce
brillant Polichinelle, au lieu d'amuser son patron par un feu
roulant d'esprit ou par un dluge de coups de bton assens sur la
tte de ses parents et connaissances, tait maintenant reint,
pli en deux, flasque et mou, tendu dans une bote ferme, ses
jambes releves autour de son cou en forme de cravate, entirement
dnu de ces qualits sociales qui font le charme de son
caractre.

M. Codlin s'avanait pniblement, changeant de temps  autre un
mot ou deux avec Short, et s'arrtant pour se reposer et murmurer
par occasion. Short ouvrait la marche avec la bote plate, son
bagage particulier arrang en paquet (le paquet n'tait pas trs-
gros), et une trompette de cuivre pendue sur son dos. Nell et son
grand-pre venaient aprs lui se donnant la main, et Thomas Codlin
fermait la marche.

Lorsqu'ils arrivaient  un bourg ou  quelque village, ou mme
prs d'une maison isole de bonne apparence, Short soufflait dans
sa trompette et jouait un fragment de fanfare sur ce ton grotesque
tout particulier  Polichinelle et compagnie. Si l'on se montrait
aux fentres, M. Codlin dressait le thtre: il dpliait  la hte
les draperies, en couvrait Short, prludait avec chaleur sur la
flte de Pan, et jouait un air. Alors le spectacle commenait le
plus tt possible.  M. Codlin il appartenait de dcider de la
dure de la reprsentation, et d'allonger ou de rapprocher le
moment o le hros devait finalement triompher de l'ennemi de
l'humanit, selon qu'il jugeait que la rcolte des gros sous
serait abondante ou chtive. Quand tout tait ramass jusqu'au
dernier liard, notre homme reprenait son fardeau, et l'on se
remettait en chemin.

Parfois il leur arrivait de jouer pour acquitter le page, soit
sur un pont, soit sur un bac. Une fois, entre autres, ils firent
leur exhibition devant un tourniquet pour obir au dsir
particulier du collecteur, qui, s'tant enivr dans sa solitude,
n'offrit rien moins qu'un schelling afin d'avoir une
reprsentation  lui tout seul. Il y eut un petit endroit d'assez
flatteuse apparence o leurs esprances prouvrent un triste
chec, parce qu'un petit bonhomme de bois, reprsentant un de
leurs personnages favoris avec des galons dors sur son habit, fut
considr comme une critique injurieuse dirige contre le bedeau,
et, pour ce motif, les autorits locales forcrent acteurs et
directeurs, l'un portant l'autre,  faire prompte retraite.
Heureusement, ce n'tait pas l'ordinaire; en gnral, ils taient
bien reus, et rarement quittaient-ils une ville sans entraner
sur leurs talons une troupe de gamins dguenills qui couraient
aprs eux avec des cris d'admiration.

Ils avaient fait une bonne course malgr ces haltes, et se
trouvaient encore sur la route au moment o la lune commena 
briller dans le ciel. Short trompait le temps avec des chansons et
des plaisanteries, et voyait tout par le meilleur ct. Quant 
M. Codlin, il maudissait son sort et toutes les misres de ce
monde, mais Polichinelle avant tout, et s'en allait en boitant, le
thtre sur le dos, en proie au plus amer chagrin.

Ils s'taient arrts pour prendre quelque repos dans un carrefour
o aboutissaient quatre routes. M. Codlin, plus que jamais en
humeur misanthropique, avait laiss tomber le rideau et s'tait
assis au fond du thtre, invisible aux yeux des mortels et
ddaignant la socit de ses compagnons, lorsque deux ombres
prodigieuses leur apparurent, venant vers eux par un tournant qui
dbouchait sur la route qu'ils avaient suivie. L'enfant fut
d'abord presque terrifie  l'aspect de ces gants dmesurs; car
il fallait bien que ce fussent des gants,  voir leurs grandes
enjambes sous l'ombre projete par les arbres. Mais Short, disant
 Nelly qu'il n'y avait rien  craindre, tira de sa trompette
quelques sons auxquels rpondirent des cris d'allgresse.

C'est la troupe de Grinder, n'est-ce pas? dit M. Short prenant le
ton le plus lev.

-- Oui, rpondirent deux voix aigus.

-- Par ici, par ici, qu'on vous voie. Je savais bien que c'tait
vous.

Sur cette invitation, la troupe de Grinder approcha au pas
acclr et ne tarda pas  joindre la petite compagnie. Ce qu'on
appelait familirement la troupe de M. Grinder se composait d'un
jeune homme et d'une jeune fille monts tous deux sur des
chasses, et de M. Grinder lui-mme, qui, pour ses excursions
pdestres, ne se servait que de ses jambes naturelles, portant sur
son dos un tambour. Le costume que ces jeunes gens avaient en
public tait celui des highlanders d'cosse; mais, comme la nuit
tait humide et froide, le jeune homme avait endoss par-dessus
son kilt une jaquette de marin qui lui tombait jusqu'aux
chevilles, et il s'tait coiff d'un chapeau de toile cire. La
jeune fille tait emmitoufle dans une vieille pelisse de drap,
avec un mouchoir en marmotte sur la tte. M. Grinder avait coiff
son instrument de leurs bonnets cossais orns de plumes d'un noir
de jais.

Vous allez aux courses,  ce que je vois, dit M. Grinder tout
hors d'haleine. Nous aussi. Comment cela va-t-il, Short?

Ils se donnrent une chaude poigne de main. Les deux jeunes gens
se trouvant placs un peu trop haut pour pouvoir saluer Short  la
manire ordinaire, s'y prirent d'une faon  eux particulire. Le
jeune homme leva son chasse de droite et la passa par-dessus
l'paule de Short, et la jeune fille fit retentir son tambourin.

Est-ce qu'ils s'exercent? demanda Short, montrant les chasses.

-- Non, rpondit Grinder; mais comme il faut qu'ils marchent avec
leurs chasses ou qu'ils les portent sur l'paule, ils aiment
mieux marcher comme a. C'est trs-commode pour jouir du paysage.
Quel chemin prenez-vous? Nous, nous prenons le plus court.

-- De fait, dit Short, nous suivions le chemin le plus long pour
coucher cette nuit  un mille et demi d'ici. Mais trois ou quatre
milles de plus ce soir, c'est autant de gagn pour demain; si vous
continuez votre marche, je crois que nous n'avons rien de mieux 
faire que de vous accompagner.

-- O est votre associ? demanda Grinder.

-- Le voici, l'associ, cria Thomas Codlin sortant la tte du
proscnium de son thtre, et prsentant une physionomie morose
bien diffrente du caractre enjou des personnages qui paraissent
habituellement en scne; et puis il ajouta: On verra l'associ se
faire bouillir tout vivant plutt que de continuer  marcher ce
soir!... Voil la rponse de l'associ.

-- Bien, bien, dit Short, ne parlez pas ainsi dans le temple de
Momus. Respect  l'association, Tommy, mme si vous voulez la
rompre brusquement.

-- Brusquement ou non, rpliqua M. Codlin frappant avec sa main
sur la petite galerie o Polichinelle, quand il apparat tout 
coup avec ses jambes en quilibre et ses bas de soie, est
accoutum  exciter l'admiration gnrale, brusquement ou non, je
ne veux pas faire plus d'un mille et demi ce soir. Je couche aux
Jolly-Sandboys, et pas ailleurs. Si vous voulez y venir, venez-y.
Si vous voulez aller de votre ct, allez de votre ct, et
passez-vous de moi si vous pouvez.

Cela dit, M. Codlin sortit de scne et se montra aussitt hors du
thtre qu'il chargea vivement sur ses paules, l'emportant avec
une remarquable agilit.

Il n'y avait plus  discuter; Short fut contraint de quitter
M. Grinder et ses lves pour accompagner son associ qui n'tait
pas en belle humeur. Aprs s'tre arrt quelques minutes au
carrefour,  voir les chasses gambader au clair de lune, et le
porteur de tambour les suivre de son mieux, mais non sans peine,
Short sonna une dernire fanfare en signe d'adieu, puis il se hta
de rejoindre M. Codlin. Il donna  Nell celle de ses mains qui
tait libre; et exhortant l'enfant  avoir bon courage, puisqu'on
touchait au terme du voyage pour ce soir, soutenant aussi le
vieillard par la mme assurance, il les entrana d'un pas rapide
vers le but auquel il aspirait d'autant plus pour sa part, que la
lune s'tait cache et que les nuages annonaient une pluie
prochaine.




CHAPITRE XVIII.


Les Jolly-Sandboys taient une petite auberge fort ancienne,
situe au bord de la route, avec une enseigne toute vermoulue, qui
se balanait et craquait au vent sur son support, en face de
l'tablissement, reprsentant trois tireurs de sable qui font
assaut de gaiet avec autant de pots de bire et de sacs d'or 
leurs cts. Nos voyageurs avaient dans la journe reconnu, 
plusieurs indices, qu'ils approchaient de la ville o les courses
devaient avoir lieu: c'taient des campements de bohmiens, des
chariots chargs des baraques modles destines aux jeux de hasard
avec leurs dpendances; c'taient des saltimbanques de toute
espce; des mendiants, des vagabonds, tous en marche dans la mme
direction. M. Codlin craignait de trouver l'auberge encombre;
comme sa crainte augmentait  mesure que diminuait la distance
entre lui et l'htellerie, il hta le pas; et, malgr le poids du
fardeau qu'il avait  porter, il maintint son trot redoubl
jusqu' ce qu'il et atteint le seuil de la maison. L, il eut le
plaisir de voir que ses craintes taient sans fondement: car le
matre de l'auberge se tenait appuy contre sa porte, regardant
nonchalamment la pluie qui commenait  tomber avec force. On
n'entendait ni le tintement de la sonnette fle, ni les cris des
buveurs, ni les bruyants chorus qui n'eussent pas manqu
d'indiquer qu'il y avait du monde  l'intrieur.

Tout seul?... dit M. Codlin dposant  terre son fardeau et
s'essuyant le front.

-- Tout seul encore, rpondit l'aubergiste en regardant les nuages
dans le ciel; mais j'attends, pour cette nuit, nombreuse
compagnie. Ici!... cria-t-il  l'un de ses garons; portez ce
thtre  la grange. Entrez vite, mon cher Tom, et mettez-vous 
l'abri. Aussitt que j'ai vu qu'il commenait  pleuvoir, je leur
ai dit d'allumer du feu, et a flambe bien dans la cuisine, je
vous en rponds.

M. Codlin le suivit trs-volontiers, et ne tarda pas  reconnatre
que l'aubergiste avait eu raison de lui vanter le bon effet des
instructions donnes  la cuisine. Un feu clair brillait dans le
foyer et remplissait la large chemine d'un ronflement agrable 
entendre, auquel se joignait le bouillonnement, non moins doux aux
oreilles, d'une large chaudire de fonte. Une vive et rouge lueur
tait rpandue dans la cuisine; et, quand l'aubergiste remua le
feu pour faire jaillir la flamme, quand il souleva le couvercle de
la chaudire d'o s'chappa un fumet odorant, tandis que le
bouillonnement du liquide devenait plus vif et qu'une onctueuse
vapeur, un nuage dlicieux flottait au-dessus de leurs ttes,
M. Codlin sentit son coeur profondment touch. Il s'assit au coin
de la chemine et sourit.

M. Codlin continuait de sourire dans son coin de chemine, en
voyant l'aubergiste tenir le couvercle avec un air d'importance:
car notre homme, sous prtexte de dcouvrir la marmite pour donner
ses soins au souper, n'tait pas fch d'envoyer la dlicieuse
vapeur chatouiller agrablement les narines de son hte. L'ardeur
du feu se refltait sur la tte chauve de l'aubergiste, dans ses
yeux brillants, sur sa bouche humide, sur sa face bourgeonne,
grasse et ronde. M. Codlin passa sa manche sur ses lvres, et
demanda:

Qu'est-ce que c'est?

-- C'est un ragot de tripes, rpondit l'aubergiste en faisant
claquer ses lvres, avec un talon de vache (il fait encore claquer
ses lvres), du lard (il recommence le mme exercice), du bifteck
(il continue), des pois, des choux-fleurs, des pommes de terre
nouvelles et des asperges; tout cela cuit ensemble dans un
excellent jus de viande.

Arriv au bout de son rouleau, il fit claquer de nouveau ses
lvres; puis, aspirant avec dlices l'odeur qui s'tait rpandue,
il remit le couvercle de l'air d'un homme qui n'a plus qu' se
reposer aprs avoir accompli une oeuvre si parfaite.

 quelle heure le ragot sera-t-il prt? demanda doucement
M. Codlin.

-- Dans une heure, rpondit l'aubergiste en consultant du regard
l'horloge qui, avec son vernis clatant sur son large cadran
blanc, tait bien digne de figurer aux Jolly-Sandboys; le souper
sera prt  onze heures vingt-deux minutes.

-- Eh bien, dit M. Codlin, apportez-moi une pinte d'ale chaude, et
qu'on ne me serve plus rien, pas mme un biscuit, avant qu'il soit
l'heure de dire deux mots au souper.

Tmoignant par un signe de tte qu'il approuvait cette rsolution
formelle et cligne d'un homme de coeur, qui sait manger,
l'aubergiste alla tirer la bire; en revenant, il se mit  la
faire chauffer dans un petit pot de fer-blanc, ayant la forme d'un
entonnoir, qu'il approcha le plus avant possible du feu,  la
meilleure place. La bire n'ayant pas tard  tre chaude, il la
servit  M. Codlin avec cette mousse crmeuse qui plat si fort
aux amateurs de boissons fermentes.

Parfaitement rconfort par ce doux breuvage, M. Codlin se souvint
alors de ses compagnons de voyage et annona  notre htelier des
Sandboys qu'ils allaient arriver. La pluie battait contre les
fentres et tombait par torrents; et, ma foi! M. Codlin tait
devenu si aimable, qu'il exprima plusieurs fois l'esprance que
ses amis ne seraient pas assez stupides pour se laisser mouiller.

Enfin ceux-ci arrivrent, tremps par la pluie et dans un tat
pitoyable, bien que Short et de son mieux abrit l'enfant sous
les basques de son habit, et qu'ils fussent tous presque hors
d'haleine, tant ils avaient march vite. Mais on ne les entendit
pas plutt sur la route, que l'aubergiste, qui tait all les
guetter au seuil de sa porte, rentra vivement dans la cuisine et
enleva le couvercle. L'effet fut lectrique. Les voyageurs
parurent, le visage souriant, bien que l'eau tombt de leurs
habits sur le carreau. La premire remarque de Short fut: Quelle
dlicieuse odeur!

On oublie aisment la pluie et la boue auprs d'un bon feu, dans
une salle bien claire. Les voyageurs trouvrent, soit dans
l'auberge soit dans leur bagage particulier, des pantoufles et des
vtements secs, et, se blottissant au coin de la chemine, selon
l'exemple que leur en avait donn M. Codlin, ils se remirent
bientt de leurs fatigues, ou ne se les rappelrent que pour mieux
apprcier les jouissances du moment. Sous l'influence de la
chaleur et du bien-tre, comme de la lassitude qu'ils avaient
prouve, Nelly et le vieillard s'taient  peine assis qu'ils
s'endormirent.

Qu'est-ce que c'est que ces gens-l? demanda  demi-voix
l'aubergiste.

Short secoua la tte et rpondit qu'il en tait encore lui-mme 
le savoir.

Et vous, le savez-vous? demanda l'aubergiste en se tournant vers
M. Codlin.

-- Ni moi non plus, dit ce dernier. Ce n'est rien qui vaille, je
suppose.

-- Ils ne sont pas mchants, dit Short. Je vais vous dire: ce
qu'il y a de certain, c'est que le vieux a perdu l'esprit...

-- Si vous n'avez rien de plus neuf  nous apprendre, grommela
Codlin, regardant l'horloge, vous ferez mieux de nous laisser nous
occuper du souper au lieu de nous dranger.

-- M'couterez-vous?... Il est clair pour moi qu'ils n'ont pas
toujours men ce genre de vie. Vous ne me ferez pas croire que
cette charmante jeune fille ait t habitue  rder ainsi qu'elle
l'a fait ces deux ou trois derniers jours. Je m'y connais!

-- Eh bien! qui est-ce qui vous dit le contraire? grommela
M. Codlin, promenant tour  tour son regard de l'horloge  la
chaudire; ne pourriez-vous pas songer  quelque chose qui
convienne mieux au moment prsent, qu' des propos inutiles que
vous venez nous dbiter pour vous donner le plaisir de les
contredire ensuite?

-- Je voudrais bien qu'on vous servt votre souper, rpliqua
Short; car, jusqu' ce que vous l'ayez expdi, je n'aurai pas la
paix avec vous. Avez-vous remarqu comme le vieux est press de
continuer sa route, comme il rpte toujours: Plus loin!... Plus
loin encore! Avez-vous remarqu a?

-- Eh bien! aprs?

-- Aprs? Le voil! Il a srement fauss compagnie  ses amis.
coutez-moi bien: il a fauss compagnie  ses amis et profit de
la tendresse de cette douce et jeune crature pour l'engager 
tre son guide et sa compagne de voyage... O vont-ils? C'est ce
qu'il ne sait pas plus que l'homme ne connat le chemin de la
lune. Mais je ne le souffrirai pas.

-- Vous ne le souffrirez pas, vous!... s'cria Codlin, jetant un
nouveau regard sur l'horloge et se tirant les cheveux avec une
sorte de rage, cause, je pense,  la fois par les observations de
son compagnon et par la marche du temps, trop lente, au gr de son
apptit. A-t-on jamais vu? ajouta-t-il.

-- Non, rpta Short avec nergie et lentement, je ne le
souffrirai pas. Je ne souffrirai pas que cette jeune et charmante
enfant tombe en de mauvaises mains, qu'elle se trouve au milieu de
gens pour lesquels elle n'est pas plus faite qu'ils ne sont faits
eux-mmes pour vivre parmi les anges et pour en faire leurs
camarades. En consquence lorsqu'ils paratront vouloir nous
quitter, je prendrai mes mesures pour les retenir et les rendre 
leurs amis qui, j'en suis certain, ont dj fait afficher leur
chagrin sur tous les murs de Londres.

-- Short! dit M. Codlin, qui, la tte appuye sur les mains et les
coudes poss sur les genoux, n'avait cess de se balancer avec
impatience de ct et d'autre, en frappant de temps en temps le
plancher, mais qui en ce moment fixa sur son associ des yeux
tincelants; il est trs-possible que vos suppositions aient du
bon. S'il en est ainsi et s'il y a une rcompense, Short,
souvenez-vous que nous sommes associs pour tous les profits!

Le compagnon n'eut que le temps de faire un signe d'assentiment,
car l'enfant venait de s'veiller. M. Codlin et M. Short s'taient
rapprochs prcdemment pour s'entretenir  voix basse; mais au
moment o Nelly sortit de son assoupissement, ils s'loignrent
vivement l'un de l'autre, et ils s'taient mis assez
maladroitement  changer sur leur ton de voix habituel quelques
ides banales, lorsqu'on entendit du dehors un trange bruit de
pas. C'tait une socit nouvelle qui faisait son entre.

Ce n'tait rien moins que quatre chiens fort laids, qui venaient
l'un aprs l'autre, conduits par un vieux chien poussif dont la
physionomie tait particulirement lugubre: celui-ci, s'arrtant
lorsque le dernier de la bande eut atteint la porte, se leva sur
ses pattes de derrire et regarda attentivement ses compagnons qui
aussitt se dressrent comme lui sur leurs pattes, formant une
file grave et mlancolique. Ils offraient encore cette
circonstance remarquable, que chacun d'eux portait une sorte de
petit vtement de couleurs voyantes parsem de paillettes ternies;
l'un d'eux avait sur la tte une toque attache soigneusement sous
le menton, qui lui tait tombe sur le nez et lui cachait
compltement un oeil; joignez  cela que les vtements bariols
taient tremps et tachs par la pluie, comme ceux qui les
portaient taient clabousss et sales, et vous pourrez vous faire
une ide de la tournure bizarre des nouveaux htes de l'auberge
des Jolly-Sandboys.

Ni Short cependant, ni le matre de la maison, ni Thomas Codlin ne
parurent prouver la moindre surprise; ils se bornrent  dire que
c'taient les chiens de Jerry, et que Jerry ne pouvait tre loin.
Tandis que les chiens gardaient patiemment leur posture, les yeux
clignotants la gueule ouverte, et le regard fix sur la chaudire
bouillante, Jerry parut en personne, et alors tous les chiens se
laissrent  la fois retomber sur leurs pattes et se mirent 
marcher dans la chambre comme des chiens naturels. Cette posture,
il faut l'avouer, ne rehaussa pas beaucoup leur tournure, car la
queue vritable de ces quadrupdes et la queue artificielle de
leurs habits, fort agrables d'ailleurs chacune dans leur genre,
s'accordaient mdiocrement.

Jerry, le directeur des chiens dansants, tait un homme de haute
taille, avec des favoris noirs et un costume de velours. Il
paraissait bien connu de l'aubergiste et de ses htes, et il les
aborda avec une grande cordialit. Il se dbarrassa d'un orgue de
Barbarie qu'il posa sur un sige, et, gardant  la main une petite
cravache destine  imposer respect  sa troupe de comdiens, il
s'approcha du feu pour se scher et se mla  la conversation.

Est-ce que vos acteurs ont l'habitude de voyager tout costums?
demanda Short en montrant les habits des chiens. Vous n'en seriez
pas quitte  bon march.

-- Non, rpondit Jerry; ce n'est pas notre habitude. Mais
aujourd'hui nous avons jou un peu en route; et comme nous nous
rendons aux courses avec une garde-robe toute neuve en rserve, je
n'ai pas cru ncessaire de m'arrter pour les dshabiller.  bas,
Pedro!

Cette injonction s'adressait au chien coiff d'une toque. Celui-
ci, en sa qualit de recrue nouvellement admise dans la troupe et
peu au courant de ses devoirs, attachait avec anxit sur son
matre celui de ses yeux qui n'tait pas couvert, et sans cesse il
se dressait sur ses pattes de derrire, quand cela n'tait
nullement ncessaire, pour retomber presque aussitt en avant.

J'ai l un petit animal, dit Jerry en plongeant la main dans la
vaste profondeur de sa poche et y cherchant dans un coin comme
s'il voulait en retirer une orange ou une pomme, un petit animal
qui, je crois, ne vous est pas inconnu, mon cher Short.

-- Ah! s'cria Short, voyons a!

-- Le voici, dit Jerry tirant de sa poche un petit basset, c'tait
jadis, je crois, le Toby de votre Polichinelle; n'est-il pas
vrai?

Dans certaines versions du grand drame de Polichinelle, il y a,
par une innovation moderne, un petit chien qu'on suppose
appartenir  ce personnage, et dont le nom est toujours Toby. Ce
Toby a t drob dans sa jeunesse  un autre gentleman et vendu
en fraude  notre hros, trop candide pour souponner chez autrui
une supercherie dont il se sent incapable lui-mme. Mais Toby,
conservant un attachement inbranlable  son ancien matre et
repoussant les avances de tout nouveau patron, non seulement
refuse de fumer une pipe sur l'ordre que lui en donne
Polichinelle, mais, pour mieux prouver sa fidlit, il saisit
Polichinelle par le nez qu'il treint avec violence, tandis que
les spectateurs admirent cette marque d'affection canine. Le petit
basset en question avait eu  remplir ce rle, et si l'on avait pu
en douter, sa conduite en et bientt fourni la preuve: car,  la
vue de Short, il tmoigna de la manire la plus nergique qu'il le
reconnaissait; et, de plus, apercevant la bote plate, il aboya si
furieusement contre le nez de carton qu'il ne doutait pas qu'on y
et renferm, que son matre fut oblig de le ressaisir et de le
replonger dans sa poche, au grand soulagement de la compagnie tout
entire.

L'aubergiste cependant s'occupait de mettre la nappe. M. Codlin
l'aida obligeamment en posant sa fourchette et son couteau  la
meilleure place, o il s'installa aussitt. Quand tout fut prt,
le matre de la maison leva le couvercle pour la dernire fois, et
il s'chappa de la chaudire un si bon prsage pour le souper,
que, si l'aubergiste s'tait avis de recouvrir la marmite ou de
diffrer le repas, on et t capable de l'immoler lui-mme auprs
de son foyer, au pied de ses lares domestiques.

Mais il ne fit rien de semblable. Avec l'aide d'une grosse
servante il versa dans une vaste terrine le contenu de la
chaudire; opration que les chiens suivaient avec la plus
profonde attention, sans se proccuper des claboussures brlantes
qui leur tombaient sur le nez. Enfin le plat fut pos sur la
table, o l'on mit aussi de distance en distance les pots d'ale.
Nell dit la prire, et le souper commena.

En ce moment intressant les pauvres chiens s'taient dresss sur
leurs pattes de derrire, d'une manire vraiment surprenante.
Nell, ayant piti d'eux, allait prendre sur son assiette quelques
morceaux de viande pour les leur donner, avant d'y avoir touch
elle-mme, quoiqu'elle et bien faim, quand Jerry s'y opposa.

Non pas, ma chre; ils ne doivent rien recevoir d'une autre main
que la mienne, s'il vous plat. Ce chien, ajouta-t-il en montrant
le vieux conducteur de la troupe et parlant d'un ton menaant, ce
chien m'a perdu un sou aujourd'hui. Il ira se coucher sans
souper.

Le malheureux animal se laissa tomber sur ses pattes de devant,
remua sa queue, et par son regard implora la compassion du matre.

Une autre fois, monsieur, vous serez plus soigneux, dit Jerry
allant froidement vers la chaise o il avait plac son orgue, et
remontant le mcanisme: venez ici. Maintenant, monsieur, jouez,
s'il vous plat, pendant que nous souperons, et bougez de l, si
vous l'osez!

Le chien se mit immdiatement en devoir de faire grincer la
musique la plus lugubre. Son matre vint reprendre sa place, aprs
avoir eu soin de lui montrer le bout de la houssine, et il appela
ses autres acteurs qui, dociles  sa voix, s'alignrent comme des
soldats.

 vous, messieurs, dit Jerry les regardant fixement. Le chien que
je nommerai mangera. Les chiens que je n'aurai pas nomms devront
se tenir tranquilles. Carlo!

L'heureux animal dont le nom venait d'tre prononc happa le
morceau jet devant lui, mais aucun des autres ne bougea. Leur
matre leur donna ainsi  manger  sa manire. Pendant ce temps,
le chien mis en pnitence tournait la manivelle de l'orgue, tantt
vite, tantt lentement, mais sans s'arrter un seul instant.
Lorsque le bruit des couteaux et des fourchettes redoublait, ou
bien qu'un des camarades attrapait un bon morceau de gras, le
pauvre chien accompagnait sa musique d'un hurlement plaintif; mais
il se taisait aussitt en rencontrant le regard de son matre et
se remettait avec plus d'ardeur que jamais  jouer l'air du sire
de Framboisy.




CHAPITRE XIX.


Le souper n'tait pas achev, lorsqu'arrivrent aux Jolly-Sandboys
deux nouveaux voyageurs amens en ce lieu par le mme motif que
les autres: durant plusieurs heures, ils avaient t battus par la
pluie, et ils taient tout ruisselants d'eau. L'un d'eux tait
propritaire d'un gant et d'une petite femme sans bras ni jambes,
qui taient partis en avant dans une lourde charrette; l'autre
tait un gentleman silencieux qui gagnait son pain en faisant des
tours de cartes, et qui s'tait exerc  se dfigurer en
s'introduisant dans les yeux de petites losanges de plomb qu'il
faisait descendre dans sa bouche, l'un des agrments de la
profession qui lui servait de gagne-pain. Le premier de ces
nouveaux venus se nommait Vuffin; le second, sans doute, par une
plaisante satire contre sa laideur, avait nom le beau William[8].
L'aubergiste se donna beaucoup de mouvement pour leur fournir tout
ce dont ils pouvaient avoir besoin, et bientt, en effet, les deux
voyageurs furent parfaitement  l'aise.

Comment va le gant? demanda Short, lorsqu'ils furent tous assis
autour du feu en fumant.

-- Un peu faible des jambes, rpondit M. Vuffin; je commence 
craindre qu'il ne devienne cagneux.

-- Ce serait bien dsagrable, dit Short.

-- Je crois bien, rpta M. Vuffin, l'oeil fix sur le feu. Si un
gant vient  manquer par les jambes, le public n'en fait pas plus
de cas que d'un trognon de chou.

-- Que deviennent les gants hors de service? demanda Short, se
tournant vers lui aprs un moment de rflexion.

-- On les repasse aux _caravanes_[9]  pour servir les nains.

-- Eh! mais, ils doivent tre d'un gros entretien quand ils ne
sont plus bons  tre montrs.

-- a vaux mieux que de les laisser manger le pain de la paroisse
ou courir les rues pour mendier; et puis, qu'on s'habitue 
rencontrer partout des gants, et personne ne payera plus pour en
voir. Tenez, par exemple, les jambes de bois: s'il n'y avait qu'un
homme qui et une jambe de bois, quel trsor ce serait!

-- C'est vrai! c'est bien vrai! s'crirent  la fois Short et
l'aubergiste.

-- Au lieu de cela, poursuivit M. Vuffin, vous n'avez qu'
annoncer une pice de Shakespeare joue uniquement par des jambes
de bois, je parie que vous ne faites pas quinze sous.

-- Ah! certainement non, dit Short. Et l'aubergiste fut du mme
avis.

M. Vuffin reprit, en agitant sa pipe de l'air d'un homme qui
argumente:

Ceci prouve qu'il est d'une bonne politique de laisser dans les
caravanes les gants uss: ils y sont logs et nourris pour rien
le reste de leur vie, et ils se trouvent fort heureux d'y tre
gards. Il y avait un gant, un brun, qui laissa la caravane il y
a un an et se mit  promener dans Londres des affiches de
voitures, se louant  vil prix comme les balayeurs du coin des
rues. Il est mort. Je ne fais d'insinuation contre qui que ce
soit, ajouta solennellement M. Vuffin, mais il ruinait le
commerce... et il est mort.

L'aubergiste poussa un soupir en regardant le matre des chiens,
qui secoua la tte en disant d'un air bourru qu'il se le rappelait
bien.

Je le sais, Jerry, dit M. Vuffin avec un ton pntr, je sais que
vous vous le rappelez, et l'opinion gnrale a t que le gant
avait bien mrit son sort. Tenez! je me rappelle le temps o le
vieux Maunders avait quelque chose comme vingt-trois caravanes; je
me rappelle le temps o le vieux Maunders avait dans son cottage
de Spa-Fields, pendant l'hiver et quand la saison des exhibitions
tait passe, huit nains mles et femelles assis  table tous les
jours et servis par huit vieux gants en habits verts, jupons 
carreaux rouges, bas de coton bleus et souliers  recouvrement. Il
y avait un nain plus g que les autres et trs-mchant; quand son
gant n'allait pas assez vite  son gr, il lui enfonait des
pingles dans les mollets, ne pouvant pas atteindre plus haut.
C'est un fait certain, le vieux Maunders me l'a cont lui-mme.

-- Et les nains, que deviennent-ils lorsqu'ils sont vieux? demanda
l'aubergiste.

-- Plus un nain est vieux, plus il a de prix. Un nain aux cheveux
gris et bien rid ne peut plus tre souponn de n'tre qu'un
enfant. Mais un gant faible sur ses jambes et qui ne se tient
plus droit, gardez-le dans la caravane, mais ne le montrez plus, 
aucun prix!

Tandis que M. Vuffin et ses deux amis fumaient leur pipe et
trompaient le temps par cette conversation, le personnage
silencieux assis  l'un des coins de la chemine avalait ou
semblait avaler une douzaine de petits sous, pour s'entretenir la
main; il tenait en quilibre une plume sur son nez, et se livrait
 divers autres traits de dextrit sans accorder la moindre
attention  la compagnie qui, de son ct, ne s'occupait pas
davantage de lui.  la fin, Nelly, fatigue, dcida son grand-pre
 se retirer. Ils sortirent, laissant la compagnie assise autour
du feu et les chiens endormis  quelque distance.

Aprs avoir souhait le bonsoir au vieillard, Nelly venait de
passer dans son misrable galetas; mais  peine en avait-elle
ferm la porte, qu'elle y entendit frapper  petits coups. Elle
ouvrit et fut quelque peu surprise  la vue de M. Thomas Codlin
qu'elle avait laiss en bas profondment endormi, au moins en
apparence.

-- Qu'y a-t-il? demanda l'enfant.

-- Rien, ma chre, rpondit le visiteur. Je suis votre ami. Peut-
tre n'y aviez-vous pas song; mais c'est moi qui suis votre ami,
et non pas lui.

-- Qui, lui?

-- Short, ma chre. Je vous le dis, bien qu'il ait des faons
clines qui pourraient vous faire illusion; c'est moi qui suis
l'homme franc et loyal de l'association. J'ai le coeur sur la
main. On ne le dirait pas, mais cela n'empche pas que c'est la
vrit.

Nelly commenait . se sentir effraye, en pensant que l'ale avait
produit trop d'effet sur M. Codlin, et que les louanges qu'il
s'accordait devaient tre une consquence de ses libations.

Short, reprit le misanthrope, est sans doute trs-bien et parat
affectueux, mais il exagre la chose; moi, c'est bien diffrent.

Certes, si M. Codlin avait un dfaut, en fait de tendresse de
coeur, c'tait plutt d'en manquer que d'en avoir  revendre,  en
juger par ses manires. Mais Nelly tait trop proccupe pour dire
ce qu'elle pensait  cet gard.

Suivez mes conseils, reprit Codlin; ne me demandez pas le
pourquoi, mais croyez-moi: tant que vous voyagerez avec nous,
tenez-vous le plus prs possible de moi. Ne proposez point de nous
quitter (pour quelque raison que ce soit), mais attachez-vous
toujours  moi, et dites que je suis votre ami. Voulez-vous, ma
chre, vous bien mettre cela dans l'esprit, et me promettre de
dire toujours que c'tait moi qui tais votre ami?

-- Le dire  qui et quand? demanda navement l'enfant.

-- Oh!  personne en particulier, rpondit Codlin, un peu
dconcert par cette question. Je dsire seulement que, dans
l'occasion, vous puissiez dire que je suis votre ami, et me rendre
ce tmoignage. Vous ne sauriez vous imaginer quel intrt je vous
porte. Pourquoi ne me conteriez-vous pas votre petite histoire, ce
qui vous est arriv  vous et au pauvre vieillard? Je suis le
meilleur conseiller que vous puissiez prendre, et vous m'inspirez
tant d'intrt!... certainement bien plus qu' Short. Il me semble
qu'on monte l'escalier. Il n'est pas ncessaire que vous parliez 
Short du petit entretien que nous avons eu ensemble. Bonsoir.
Rappelez-vous votre vritable ami. C'est Codlin qui est votre ami,
ce n'est pas Short. Short est bon enfant dans ce qu'il est; mais
votre vritable ami, c'est Codlin, et non pas Short.

Appuyant cette protestation d'un grand nombre de regards affables
et encourageants, et de gestes pleins d'ardeur amicale, Thomas
Codlin se retira sur la pointe du pied, laissant l'enfant dans une
profonde surprise. Nelly rflchissait encore  cet trange
incident, quand les dalles de l'escalier vermoulu crirent sous
les pieds des autres voyageurs qui gagnaient leurs chambres.
Lorsqu'ils furent tous passs et que le bruit qu'ils avaient fait
se fut amorti, l'un d'eux revint sur ses pas, et, aprs quelque
hsitation, aprs avoir ttonn contre le mur comme s'il ignorait
 quelle porte il devait frapper, il heurta  celle de Nelly.

Qui est l? dit l'enfant sans ouvrir.

-- Moi, Short, rpondit celui-ci en se penchant vers le trou de la
serrure. Je voulais seulement vous prvenir, ma chre, que nous
devons partir demain matin de trs-bonne heure, parce que si nous
ne prvenons les chiens et le faiseur de tours, les villages o
nous passerons ne nous rapporteront pas un sou. Croyez-vous tre
debout assez tt pour vous mettre en route avec nous? Si vous
voulez, je vous avertirai.

L'enfant lui promit d'tre prte, et lui ayant rendu son bonsoir,
elle l'entendit s'loigner. L'intrt de ces deux hommes lui
causait un certain dplaisir, surtout quand elle se rappelait
leurs chuchotements dans la cuisine et le trouble qu'ils avaient
prouv en la voyant s'veiller; elle n'tait donc pas sans songer
avec mfiance qu'elle aurait pu rencontrer de meilleurs
compagnons. Cependant, la fatigue finit par dominer la crainte, et
elle ne tarda pas  s'endormir.

Ds le lendemain, au point du jour, Short remplit sa promesse; il
frappa doucement  la porte de Kelly, qu'il pria instamment de se
lever tout de suite, attendu que le propritaire des chiens
ronflait encore, et qu'il n'y avait pas un moment  perdre pour
prendre une bonne avance  la fois sur lui et sur le sorcier, qui
parlait tout haut en dormant, et qui, d'aprs ce qu'on avait pu
lui entendre dire, semblait, dans ses rves, tenir un ne en
quilibre sur son nez. Nelly sortit immdiatement de son lit et
veilla son grand-pre avec tant de diligence, qu'ils furent tous
deux aussitt prts que Short lui-mme, qui en tmoigna toute sa
satisfaction.

Aprs un djeuner sans crmonie, expdi  la hte, et dont les
principaux lments furent du lard, du pain et de la bire, ils
prirent cong de l'aubergiste et franchirent la porte des Jolly-
Sandboys. La matine tait belle et chaude, le sol frais pour les
pieds aprs la pluie de la veille, les haies plus gaies et plus
vertes, l'air pur; tout, en un mot, respirait la fracheur et la
sant. Sous cette douce influence, les voyageurs marchaient d'un
bon pas.

Ils n'taient pas bien loin encore, lorsque l'enfant fut frappe
de nouveau du changement de manires de M. Thomas Codlin, qui, au
lieu de se traner tout seul en grommelant, ainsi qu'il l'avait
fait jusqu'alors, se tenait tout prs d'elle, et, lorsqu'il
saisissait l'occasion de la regarder  l'insu de son associ,
l'avertissait, par certains signes  la drobe, par certains
mouvements de tte, de se dfier de Short et de ne mettre sa
confiance qu'en Codlin. Il ne se bornait pas aux regards et aux
gestes; car, lorsque Nelly et son grand-pre marchaient auprs
dudit Short, et que le petit homme parlait avec sa chaleur
habituelle d'une quantit de sujets indiffrents, Thomas Codlin
tmoignait sa jalousie et son dplaisir en suivant de prs Nelly,
 qui il administrait de temps en temps sur les chevilles, en
manire d'avertissement, des coups fort peu agrables avec les
pieds de son thtre.

Toutes ces faons d'agir rendirent naturellement l'enfant plus
prudente encore et plus rserve Bientt elle remarqua que, toutes
les fois qu'on s'arrtait devant une taverne de village ou tout
autre lieu pour y donner le spectacle, M. Codlin, tout en
s'occupant de ses fonctions, tenait son regard soigneusement
attach sur elle et sur le vieillard; ou bien, avec des
dmonstrations d'amiti et de respect, invitait ce dernier 
s'appuyer sur son bras, et le surveillait ainsi de prs jusqu' ce
que la reprsentation ft termine et qu'on ft reparti. Short
lui-mme semblait chang  cet gard. Lui aussi, il avait l'air de
mler  son caractre ouvert le dsir bien arrt d'tablir sur
eux un systme de surveillance. Toutes ces circonstances
redoublrent les soupons de l'enfant et lui inspirrent encore
plus de dfiance et d'anxit.

Cependant ils approchaient de la ville o les courses devaient
commencer le lendemain: ils n'en pouvaient douter; car en passant
 travers des troupes nombreuses de bohmiens et de vagabonds qui
suivaient la mme route dans la direction de la ville et sortaient
de tous les chemins de traverse, de toutes les ruelles de la
campagne, ils tombrent au milieu d'une foule de gens, les uns
voyageant dans des charrettes couvertes, les autres  cheval,
ceux-ci sur des nes, ceux-l chargs de lourds fardeaux, et tous
tendant vers le mme but. Les cabarets situs sur le bord de la
route avaient cess d'tre vides et silencieux comme ceux qui se
trouvaient plus loigns; maintenant il s'en chappait des cris
tumultueux et des nuages de fume;  travers les fentres noires,
on voyait des groupes de grosses faces rubicondes regarder sur la
route. Sur chaque emplacement de terrain inculte ou communal,
quelque jeu de hasard talait son industrie bruyante et invitait
les passants dsoeuvrs  s'arrter pour tenter la chance; la
foule devenait de plus en plus compacte; le pain d'pice dor
exposait ses splendeurs  la poussire dans des baraques en toile;
et parfois une voiture  quatre chevaux, lance au galop, passait
rapidement en soulevant un nuage qui couvrait tout et laissait les
gens ahuris et aveugls par derrire.

Il tait tard quand nos voyageurs arrivrent  la ville mme; les
derniers milles qu'ils avaient eus  faire avaient t longs et
pnibles. Dans cette ville, tout tait tumulte et confusion; les
rues taient pleines de monde: on y pouvait distinguer bien des
trangers, aux regards curieux qu'ils jetaient autour d'eux, les
cloches des glises faisaient retentir leur bruyant carillon; les
pavillons flottaient aux fentres et au sommet des toits. Dans les
grandes cours d'auberge, les garons couraient de tous cts, se
heurtant l'un l'autre; les chevaux frappaient du pied sur les
dalles raboteuses; on entendait rsonner les roues des voitures
qu'on remisait; et les fumets dsagrables de nombreuses tables
couvertes de dneurs, apportaient  l'odorat leur lourde et tide
manation. Dans de plus humbles auberges, les violons criards
grinaient, hors du ton et de la mesure, pour soutenir le pas
vacillant des danseurs; des hommes ivres, oubliant le refrain de
leurs chansons, unissaient leurs voix dans un hurlement frntique
qui couvrait jusqu'au son des cloches, vritables sauvages qui ne
demandaient qu' boire; devant les portes, stationnaient des
groupes de flneurs, pour voir danser quelque traneuse et joindre
le vacarme de leurs clameurs au flageolet aigu et au tambour
assourdissant.

 travers cette scne de vertige, l'enfant, effraye et dgote
de tout ce qu'elle voyait, entranait son grand-pre charm; elle
serrait de prs son guide; elle tremblait d'tre spare du
vieillard par la foule et d'avoir  retrouver son chemin toute
seule. Grce  leurs efforts pour se dgager du bruit et du
mouvement, ils finirent par traverser les rues et arriver au champ
de courses, lande ouverte, situe sur une hauteur,  un bon mille
des dernires limites de la ville.

Bien qu'il s'y trouvt quantit de gens encore, et pas des plus
cossus ni des plus lgants, occups  dresser des tentes en toute
hte,  enfoncer des pieux en terre,  courir de  et de l, les
pieds pleins de poussire, en poussant d'affreux jurons bien qu'il
y et l des enfants fatigus qu'on avait couchs sur des tas de
paille entre les roues des charrettes, et qui pleuraient pour
s'endormir; sans compter de pauvres chevaux maigres et des nes en
libert, paissant parmi les hommes et les femmes, parmi les pots
et les chaudrons, parmi les feux  demi allums et les bouts de
chandelles qui brillaient et coulaient  et l; malgr tout cela,
Nelly avait plaisir  sentir qu'elle n'tait plus dans la ville,
et respirait plus  l'aise. Aprs un souper chtif, dont les frais
mirent si bas ses ressources, qu'il lui resta  peine quelques
sous pour le djeuner du lendemain, elle alla avec son grand-pre
chercher un peu de repos au coin d'une tente, o ils
s'endormirent, malgr les bruyants prparatifs qu'on fit autour
d'eux durant toute la nuit.

Et maintenant, le temps approchait o ils allaient tre forcs de
mendier leur pain. Ds le lever du soleil, Nelly sortit de la
tente et se rendit dans les champs voisins, o elle cueillit des
roses sauvages et d'autres petites fleurs, se proposant d'en faire
des bouquets qu'elle offrirait aux dames en voiture, quand le beau
monde arriverait. Sa pense n'tait pas non plus inactive pendant
que sa main travaillait ainsi. Lorsqu'elle fut de retour et se fut
assise prs du vieillard dans le coin de la tente,  arranger ses
fleurs en bouquet, elle profita de ce que les deux hommes
dormaient encore  l'extrmit oppose, tira son grand-pre par la
manche, le regarda doucement, et lui dit  voix basse:

Grand-papa, ne tournez pas les yeux vers les gens dont je vais
vous parler, et n'ayez l'air de vous occuper que de ce que je fais
en ce moment. Que me disiez-vous avant notre dpart de la vieille
maison? Que si l'on savait ce que nous allions faire, on dirait
que vous tiez fou, et que l'on nous sparerait?

Le vieillard se tourna vers elle avec une expression de terreur
hagarde; mais elle le contint par un regard, et le priant de tenir
les fleurs pendant qu'elle les attacherait, elle ajouta en
approchant ses lvres de l'oreille de son grand-pre:

C'tait l ce que vous me disiez, je le sais. Vous n'avez pas
besoin de parler. Je m'en souviens bien, et je ne pouvais pas
l'oublier. Mon grand-papa, ces hommes souponnent que nous avons
secrtement quitt notre famille, ils projettent de nous livrer
secrtement  quelque magistrat, pour nous faire renvoyer d'o
nous venons. Si votre main tremble ainsi, nous ne pourrons jamais
leur chapper; mais si vous voulez seulement vous tenir
tranquille, nous y russirons aisment.

-- Comment cela? murmura le vieillard. Chre Nell, comment cela?
Ils m'enfermeront dans un cachot de pierre, noir et froid; ils
m'enchaneront  la muraille,  ma Nell! ils me fouetteront
jusqu'au sang, et ne me laisseront plus jamais te voir!

-- Voil que vous tremblez encore! dit l'enfant. Tenez-vous auprs
de moi toute la journe. Ne faites pas attention  eux; ne les
regardez pas, ne regardez que moi. Je trouverai un moment
favorable pour nous chapper. Quand je le ferai, imitez-moi; ne
dites pas un mot, ne vous arrtez pas un instant... Chut!... c'est
assez!

-- Ho! h! qu'est-ce que vous faites donc, ma chre? dit M Codlin
soulevant sa tte et billant.

Puis, remarquant que son associ tait encore endormi, il ajouta
vivement et  voix basse:

C'est Codlin qui est votre ami, et non pas Short, souvenez-vous-
en.

-- Je fais quelques bouquets, rpondit l'enfant; j'essayerai de
les vendre pendant les trois jours de courses. En voulez-vous un?
Bien entendu que c'est un petit cadeau que je vous offre.

M. Codlin se disposait  se lever pour recevoir le bouquet, mais
Nelly s'lana vers lui et le lui mit dans la main. Il le plaa 
sa boutonnire avec un air de satisfaction remarquable pour un
misanthrope, et, lanant un coup d'oeil de dfi et de triomphe 
Short qui ne s'en doutait gure, il dit en s'tendant de nouveau:

C'est Tom Codlin qui est votre ami, goddam!

Ds que la matine fut un peu avance, les tentes prirent un
aspect plus gai et plus brillant; de longues files d'quipages
roulrent doucement sur le gazon. Des hommes qui avaient pass
toute la nuit en blouse, avec des gutres de cuir, se montrrent
en vestes de soie avec des chapeaux  plumes, dans leur rle de
jongleurs ou de saltimbanques; ou en livre superbe, comme les
domestiques doucereux attachs aux maisons de jeu; ou enfin, avec
d'honntes costumes de bons fermiers, pour amorcer le public et
l'entraner aux jeux illicites. De jeunes bohmiennes aux yeux
noirs, coiffes de mouchoirs aux couleurs carlate, se rpandaient
partout pour dire la bonne aventure, et de pauvres femmes maigres
et ples erraient sur les pas des ventriloques et des sorciers
leurs compres, comptant d'un regard avide les pices de dix sous
avant mme qu'elles fussent gagnes. Il y avait entre les nes,
les chariots et les chevaux, autant d'enfants entasss que
l'troit espace pouvait en contenir, et ils taient tous sales et
pauvres; quant  ceux qu'on n'avait pu y laisser, ils couraient 
droite et  gauche dans les endroits o il y avait le plus de
monde, se faufilaient entre les jambes des promeneurs, entre les
roues des voitures, et jusque sous les pieds des chevaux, sans
qu'il leur arrivt le moindre accident. Les chiens dansants, les
faiseurs de tours monts sur des chelles, la naine et le gant,
et toutes les autres merveilles flanques d'orgues et d'orchestres
sans nombre, sortaient des trous et des recoins o ils avaient
pass la nuit, et florissaient en plein soleil.

Au milieu de ce brouhaha, Short prit nergiquement son parti. Il
sonna de sa trompette de cuivre, et fit retentir bruyamment
l'appel de Polichinelle. Derrire lui venait Thomas Codlin portant
le thtre comme de coutume, les yeux fixs sur Nelly et son
grand-pre, qui marchaient  l'arrire-garde.

L'enfant tenait  la main son panier plein de fleurs, et temps en
temps elle s'arrtait, d'un air timide et modeste, pour offrir ses
bouquets aux personnes qui se trouvaient dans les belles voitures.
Mais, hlas! il y avait l bien des mendiants plus hardis qu'elle,
des bohmiennes qui prdisaient des maris, et une foule d'autres
vagabonds experts dans cette industrie; et, bien que plusieurs
dames eussent souri gracieusement en refusant les bouquets par un
mouvement de tte, bien que d'autres eussent dit aux messieurs
assis devant elles: Voyez quelle jolie figure! elles laissaient
passer la jolie figure, et ne s'inquitaient pas de savoir si
Nelly se mourait de faim et de fatigue.

Il n'y eut qu'une dame qui sembla comprendre Nelly. Elle tait
assise seule dans un riche quipage, tandis que deux jeunes gens
en brillant costume, qui venaient de descendre de la voiture,
parlaient et riaient trs-haut  peu de distance, et ne songeaient
certes pas  l'enfant. Prs de l se trouvaient bien d'autres
belles dames; mais elles tournaient le dos  Nelly, ou portaient
ailleurs leurs regards, assez probablement sur les deux jeunes
lgants, et nulle ne faisait attention  la jeune fille. Mais la
dame dont nous avons parl repoussa une bohmienne qui offrait de
lui dire sa bonne aventure, en rpondant qu'on la lui avait dite
dj, et qu'elle en avait pour plusieurs annes; puis appelant
Nelly et lui prenant un bouquet, elle lui mit quelque argent dans
sa main qui tremblait, et lui recommanda de retourner chez elle et
d'y rester, dans l'intrt de son salut et de son honneur.

Plus d'une fois, Codlin, Short et leurs compagnons passrent entre
les longues, longues files de la multitude, voyant tout, except
la seule chose qu'il y et  voir, la course des chevaux Lorsque
la cloche sonna pour donner le signal d'vacuer le champ de
courses, ils revinrent se reposer parmi les charrettes et les
nes, attendant que la grande chaleur ft passe, pour se montrer
de nouveau. Polichinelle avait,  maintes reprises, dploy tout
l'clat de sa belle humeur; mais durant chacune des
reprsentations, l'oeil de Thomas Codlin tait rest fix sur
Nelly et le vieillard, et tenter de fuir sans tre aperus, et
t chose impraticable.

Enfin, au moment o le jour tombait, M. Codlin dressa le thtre
dans un bon endroit, et les spectateurs furent bientt sous le
charme. L'enfant, assise  cot du vieillard, trouvait en elle-
mme bien trange que les chevaux, ces honntes cratures,
semblassent faire autant de vagabonds de tous les gens qu'ils
attiraient, lorsqu'un rire clatant, produit sans doute par
quelque saillie improvise de M. Short, quelque allusion
ingnieuse  la fte du jour, tira Nelly de ses rflexions, et lui
fit jeter un regard autour d'elle.

S'il y avait possibilit de fuir sans tre vus, c'tait bien le
moment. Short tait en train de manier vigoureusement le bton
pour faire le moulinet et d'en cogner les figures de bois, dans la
chaleur du combat, contre les parois du thtre; les spectateurs
suivaient en riant ces volutions, et M. Codlin lui-mme se
laissait aller  un sourire aussi laid que lui, tandis que son
regard scrutateur piait le mouvement des mains qui se plongeaient
dans les poches des gilets et y cherchaient discrtement les
pices de dix sous. S'il y avait possibilit de fuir sans tre
vus, c'tait bien le moment. Nelly et son grand-pre saisirent
l'occasion et s'enfuirent.

Ils se faufilrent  travers les baraques, les voitures et la
multitude, sans s'arrter un instant pour retourner la tte. La
cloche tintait, et le champ de courses tait libre lorsqu'ils
atteignirent la corde; ils la franchirent sans prendre garde aux
cris et aux rclamations qui s'levaient de toutes parts contre la
libert qu'ils prenaient de violer la saintet de cette barrire,
et, gagnant d'un pas rapide le sommet de la colline, ils se
trouvrent en rase campagne.




CHAPITRE XX.


Chaque jour, en revenant au logis, aprs avoir fait quelque nouvel
effort pour trouver du travail, Kit levait ses yeux vers la
fentre de la petite chambre o si souvent il avait salu Nelly,
et il esprait y apercevoir quelque indice de sa prsence. Ce voeu
ardent, fortifi de l'assurance que lui avait donne Quilp, lui
persuadait que Nelly viendrait enfin rclamer l'asile qu'il lui
avait offert: son esprance, teinte chaque soir, renaissait
chaque matin.

Mre, disait-il avec un soupir en posant son chapeau d'un air
dcourag, je pense qu'ils arriveront certainement demain. Voil
bien une semaine qu'ils sont partis... Srement ils ne pourront
rester loin de nous plus d'une semaine; ne le pensez-vous pas?

La mre secoua la tte et lui rappela combien dj il avait
prouv de mcomptes  cet gard.

Pour cela, dit Kit, vous avez bien raison, comme toujours, ma
mre. Cependant, il me semble qu'une semaine employe  errer
partout, c'est bien assez long. Est-ce que vous ne le croyez pas?

-- C'est assez long, Kit, plus long mme qu'il ne le faudrait.
Pourtant ils ne sont pas revenus.

Kit prouva presque de l'humeur de cette contradiction; il ne
pouvait pourtant pas se dissimuler que cette rflexion tait
parfaitement juste et qu'il l'avait faite dj lui-mme. Mais ce
mouvement de contrarit n'eut que la dure d'un moment; et avant
que le jeune homme et fait le tour de la chambre, son regard
fch redevint doux et bon comme  l'ordinaire.

Alors, demanda-t-il, ma mre, que peut-il leur tre arriv?
Croyez-vous qu'ils se soient embarqus, par hasard?

-- Pas pour se faire mousses, toujours, rpondit la mre avec un
sourire. Cependant je ne puis m'empcher d'imaginer qu'ils sont
partis  l'tranger.

-- Mre, s'cria Kit d'un ton lamentable, ne me dites pas cela, je
vous en prie.

-- Je crains pourtant qu'ils ne l'aient fait, voil la vrit.
Tous les voisins le disent comme moi; il y en a mme qui affirment
qu'on les a vus  bord d'un btiment et qui vont jusqu' dire vers
quel lieu ils se dirigent. Quant  moi, c'est plus que je n'en
pourrais dire: le nom mme qu'ils donnent  ce pays est trop
difficile  prononcer pour moi.

-- Je ne crois pas cela. Je n'en crois pas un mot!... Un tas de
chipies, de commres! Qu'est-ce qu'elles en peuvent savoir?...

-- Elles se trompent peut-tre; je ne puis pas dire non, quoiqu'il
me semble qu'elles peuvent aussi n'avoir pas tout  fait tort; car
le bruit court que le vieillard a emport une somme dont personne
n'avait connaissance, pas mme ce vilain petit homme dont vous
m'avez parl. Comment donc s'appelle-t-il?... Quilp... On dit que
miss Nell et son grand-pre sont alls demeurer loin pour qu'on ne
leur enlevt point cet argent et qu'on les laisst tranquilles.
Tout cela n'est pas si invraisemblable, qu'en dites-vous?

Kit se gratta tristement la tte, oblig malgr lui de reconnatre
qu'il y avait bien l quelque apparence de vrit. Il grimpa
ensuite jusqu'au vieux clou auquel tait accroche la cage, la
prit, la nettoya et donna  manger  l'oiseau. Sa pense le ramena
en ce moment au souvenir du petit vieillard qui lui avait donn un
schelling; il se rappela tout  coup que c'tait le jour mme,
l'heure mme  laquelle le gentleman avait dit qu'il se trouverait
de nouveau devant la maison du notaire. Cette ide ne lui fut pas
plutt venue, qu'il se hta de remettre la cage  son clou, et
qu'expliquant rapidement  sa mre la raison de son dpart
prcipit, il courut de toute la vitesse de ses jambes  son
rendez-vous.

C'tait  une distance considrable de chez lui: il n'y arriva que
deux minutes aprs l'heure fixe; mais, par un bonheur inespr,
le vieux petit monsieur ne s'y trouvait pas encore; du moins,
aucune chaise attele d'un poney n'tait visible  l'oeil nu et il
n'y avait pas  prsumer que la voiture ft partie sitt. Heureux
de penser qu'il n'tait pas arriv trop tard, Kit s'appuya pour
reprendre haleine contre un lampadaire et attendit l'arrive du
poney et de sa socit.

Justement, au bout de peu de temps, le poney apparut tournant le
coin de la rue, avec l'air aussi entt que peut l'avoir un poney,
posant ses pieds avec prcaution comme s'il cherchait les places
les plus propres afin d'viter la poussire, et qu'il ne voult
pas se presser d'une manire inconvenante. Derrire le poney,
tait assis le vieux petit gentleman, auprs duquel se trouvait la
vieille petite dame, portant un aussi gros bouquet que la fois
prcdente.

Le vieux monsieur, la vieille dame, le poney et la chaise
descendirent la rue avec un ensemble parfait jusqu'au moment o
ils arrivrent  une demi-douzaine de portes avant la maison du
notaire. L, le poney, tromp par une plaque de cuivre qui se
trouvait au-dessous du marteau d'un tailleur, fit halte, et
soutint par son silence obstin que c'tait bien l la maison o
l'on devait aller.

Voyons, monsieur, dit le vieux gentleman, voulez-vous avoir la
bont de continuer? Ce n'est pas ici!

Le poney regarda trs-attentivement le tampon d'un conduit des
eaux pour les pompes  incendie qui se trouvait  ses pieds, et il
eut l'air d'tre absorb tout entier dans cette contemplation.

Ah! mon Dieu! le mchant Whisker! cria la vieille dame. Aprs
avoir t d'abord si gentil et avoir t si loin et d'un si bon
pas! Je suis vraiment honteuse pour lui. Je ne sais ce que nous en
pourrons faire, en vrit, je n'en sais rien.

Le poney s'tant compltement difi sur la nature et les
proprits du tampon, regarda en l'air ses ennemies naturelles,
les mouches, et, comme il arriva qu'il y en eut une prcisment
qui lui piqua l'oreille en ce moment, il secoua la tte et battit
ses flancs avec sa queue; aprs quoi, il parut avoir repris tout
son bien-tre et toute sa tranquillit. Cependant le vieux
gentleman, ayant puis les moyens de persuasion, avait mis pied 
terre pour le conduire  la main, quand le poney, soit qu'il vt
dans cette dtermination de son matre une concession suffisante,
soit parce qu'il avait aperu l'autre plaque de cuivre, soit enfin
qu'il prouvt un accs de dpit, partit comme un trait avec la
vieille dame et s'arrta juste devant la maison, laissant le vieux
monsieur le suivre tout essouffl.

En ce moment, Kit se prsenta  la tte du poney et souleva son
chapeau en souriant.

Eh! Dieu me bnisse! s'cria le vieux monsieur, c'est bien le
garon de l'autre jour!... Voyez-vous, ma chre?

-- Je vous avais promis d'tre ici, monsieur, dit Kit en caressant
le cou de Whisker. J'espre que vous avez fait un bon voyage,
monsieur. Vous avez l un joli petit poney.

-- Ma chre, reprit le vieux monsieur, voil un garon comme on
n'en voit pas!... Ce doit tre un brave garon, j'en suis sr.

-- Oh! oui, dit la vieille dame, un brave garon et sans doute
aussi un bon fils.

Kit les remercia de ces expressions bienveillantes en soulevant 
plusieurs reprises son chapeau et en rougissant jusqu'aux
oreilles.

Le vieux monsieur offrit alors la main  la vieille dame pour
l'aider  descendre. Aprs avoir tous deux regard Kit avec un
sourire aimable, ils entrrent dans la maison, sans doute en
s'entretenant de lui, du moins ne put-il s'empcher de le penser.
M. Witherden vint, en respirant le gros bouquet, se pencher  la
fentre et regarder Kit; puis ce fut M. Abel qui vint et le
regarda; puis ce furent le vieux monsieur et la vieille dame qui
vinrent et le regardrent de nouveau; puis ce fut tout le monde
qui vint le regarder  la fois.

Kit, assez embarrass de sa contenance, feignit de ne pas s'en
apercevoir. Aussi se mit-il  redoubler de caresses envers le
poney, familiarit qui sembla ne pas trop dplaire  ce caractre
indpendant.

Les visages venaient  peine de disparatre de la croise, quand
M. Chukster, dans sa tenue officielle, et avec son chapeau perch
sur le ct de la tte et pench comme s'il allait tomber de sa
patre, descendit jusqu'au trottoir et annona au jeune homme
qu'on le demandait.

Entrez, dit-il; pendant ce temps je garderai la chaise.

Tout en lui donnant cet ordre, M. Chukster fit la remarque qu'il
faudrait tre bien malin pour savoir si Kit, avec ses airs
innocents, tait un novice ou un rou, mais son mouvement de tte
plein de mfiance indiquait assez qu'il le rangeait plutt dans la
dernire catgorie.

Kit entra tout tremblant dans l'office; car le pauvre garon
n'avait pas l'habitude de se trouver en socit de dames et de
messieurs inconnus; et, de plus, les botes de fer-blanc et les
liasses de papiers poudreux avaient  ses yeux quelque chose de si
terrible et de si vnrable! M. Witherden tait, d'ailleurs, un
personnage bruyant qui parlait haut et vite, et puis tous les
regards taient fixs sur le pauvre garon qui pensait  ses
habits rps.

Eh bien! mon garon, dit M. Witherden, vous tes venu pour
achever de gagner votre schelling de l'autre jour, mais non pas
pour en gagner un autre, n'est-ce pas?

-- Non certes, monsieur, rpondit Kit, trouvant le courage de
lever les yeux. Je n'en ai seulement pas eu l'ide.

-- Votre pre est-il vivant? demanda le notaire.

-- Il est mort, monsieur.

-- Vous avez votre mre?

-- Oui, monsieur.

-- Remarie, hein?

Kit rpondit, non sans indignation, que sa mre tait reste veuve
avec trois enfants; et que, si le gentleman la connaissait, il ne
ferait pas une pareille question.  cette rplique, M. Witherden
replongea son nez dans les fleurs, et, par derrire le bouquet, il
insinua  voix basse au vieux monsieur que ce garon lui avait
l'air d'un honnte garon.

Voyons, dit M. Garland, aprs qu'on eut adress  Kit diverses
questions, je ne vais rien vous donner aujourd'hui.

-- Merci, monsieur, dit Kit d'un ton srieux et se sentant soulag
du soupon que les premires paroles du notaire avaient sembl
exprimer.

-- Mais, reprit le vieux monsieur, peut-tre aurais-je besoin
d'autres renseignements sur votre compte. Ainsi, indiquez-moi
votre adresse; je vais l'crire sur mon agenda.

Kit donna l'adresse que M. Garland crivit au crayon.  peine
tait-ce fait qu'une grande rumeur s'leva dans la rue; la vieille
dame ayant couru  la fentre, s'cria que Whisker venait de se
sauver. Aussitt Kit s'lana dehors pour le rattraper, et tous
les autres s'lancrent aprs Kit.

Il parat que M. Chukster s'tait tenu prs du poney, les mains
dans ses poches, exerant mal sa surveillance, et mme insultant
ce caractre ombrageux par des injonctions de ce genre: Restez
immobile! Soyez tranquille! Woa-a-a! et autres malhonntets
qu'un poney qui se respecte ne saurait supporter. En consquence
le poney, sans tre retenu par aucune considration de devoir ou
d'obissance, ni par aucune crainte de l'oeil impertinent qu'il
voyait ouvert sur lui, avait pris sa course, et faisait en ce
moment retentir le pav de la rue. M. Chukster, la tte nue, une
plume en travers sur l'oreille, s'accrochait  l'arrire-train de
la chaise et faisait d'inutiles efforts pour la retenir, aux
grands clats de rire de tous les passants. Whisker, cependant,
fantasque jusque dans son escapade, ne fut pas plutt  quelque
distance qu'il s'arrta tout  coup, et, sans qu'il ft besoin
d'aide pour le ramener, il revint d'un pas aussi vif  la place
qu'il avait quitte. Ce qui fit que M. Chukster revint  la
remorque derrire le train de la voiture jusqu' son bureau, d'une
faon peu glorieuse pour lui, et rentra puis et dconfit.

Alors la vieille dame s'installa sur son coussin, et M. Abel,
qu'on tait venu chercher, s'assit sur sa banquette. Le vieux
monsieur, aprs avoir adress au poney quelques reprsentations
sur l'extrme inconvenance de sa conduite et avoir fait de son
mieux des excuses  M. Chukster, prit galement sa place dans la
voiture. Ils partirent en souhaitant le bonjour au notaire et 
son clerc, et en faisant de la main un signe amical  Kit qui
tait rest dans la rue  les suivre du regard.




CHAPITRE XXI.


Kit s'en retourna vers son logis, et bientt il eut oubli le
poney, et la chaise, et la vieille petite dame, et le vieux petit
monsieur, et le jeune petit monsieur par-dessus le march, en
songeant  ce que pouvaient tre devenus son matre et la gentille
Nelly, sa premire et son unique pense. Il s'efforait de donner
quelque motif plausible  leur absence prolonge, et de se
persuader  lui-mme qu'ils ne tarderaient pas  revenir. Fortifi
par cette esprance, il s'achemina vers sa demeure, voulant
d'abord terminer la besogne que lui avait fait brusquement
interrompre le souvenir de sa commission, puis sortir de nouveau
pour chercher  gagner le pain du jour.

Quand il arriva  l'angle du square o il habitait, voil qu'il
aperut le poney en cet endroit! c'tait bien lui, plus entt que
jamais. M. Abel tait assis tout seul dans la chaise, et il
exerait une surveillance vigilante sur tous les mouvements de
l'animal Ayant lev les yeux par hasard et aperu Kit qui passait,
il lui adressa le premier un petit salut.

Kit s'tonnait de revoir si prs de son logis le poney et la
chaise, sans pouvoir s'expliquer pourquoi le poney se trouvait de
ce ct, ni o taient alls la vieille dame et le vieux monsieur.
Mais ayant soulev le loquet de la porte et tant entr, il trouva
dans la chambre M. Garland et mistress Garland en conversation
rgle avec sa mre.  cet aspect inattendu, il ta prcipitamment
son chapeau et fit, tout honteux, son plus beau salut.

Nous voici encore, Christophe, vous voyez, dit M. Garland avec un
sourire.

-- Oui, monsieur, dit Kit.

Et en parlant ainsi il regarda sa mre, pour savoir la raison de
cette visite.

Monsieur a eu la bont, dit la mre, faisant droit  cette
question muette, de me demander si vous avez une bonne place, ou
mme si vous en avez une. Je lui ai rpondu que non, que vous n'en
avez pas. Alors il a eu la bont de me dire que...

-- Que nous avons besoin chez nous d'un brave garon, dirent  la
fois le vieux monsieur et la vieille dame, et que nous pourrions
nous arranger ici, dans le cas o nous trouverions tout  notre
satisfaction.

 l'ide qu'il s'agissait de lui, que c'tait lui qu'on voulait
engager, Kit partagea l'anxit de sa mre et devint tout troubl;
car le bon vieux couple tait si mthodique, si prudent, et
multipliait tellement les questions, que le jeune homme commena 
craindre de n'avoir aucune chance de succs.

Vous comprenez, ma bonne dame, dit mistress Garland  la mre de
Kit, qu'il est ncessaire d'apporter beaucoup de prcaution en
semblable matire; car nous ne sommes que trois dans la famille,
tous trois gens trs-rguliers dans nos habitudes, et il serait
trs-pnible pour nous de nous voir dus dans notre attente, et
obligs de renoncer  nos esprances.

 quoi la mre de Kit rpliqua que c'tait trs-juste, trs-
raisonnable, trs-convenable assurment;  Dieu ne plut qu'elle
voulut empcher, ou qu'elle et intrt  empcher aucune enqute
sur sa moralit ou celle de son fils; un si bon fils, elle osait
le dire quoique sa mre; et mme elle ne craignait pas d'ajouter
qu'il ressemblait  son pre, qui n'avait pas t seulement un bon
fils pour sa mre  lui, mais le meilleur des maris et le meilleur
des pres; Kit suivrait cet exemple, elle le savait  n'en pouvoir
douter; et non seulement Kit, mais le petit Jacob et le poupon
aussi, quand ils seraient plus grands; mais malheureusement les
autres ne l'taient pas assez encore, et ils ignoraient mme
quelle perte ils avaient faite, et peut-tre valait-il mieux pour
eux qu'ils fussent trop jeunes pour la connatre. Tout cela, la
mre de Kit l'accompagna d'une longue histoire en essuyant ses
yeux avec son tablier et frappant doucement la petite tte de
Jacob qui s'agitait dans le berceau et considrait avec de grands
yeux ce monsieur et cette dame inconnus.

Quand la mre de Kit eut achev son discours, la vieille dame
reprit ainsi la parole:

Je suis certaine que vous tes une personne trs-honnte et trs-
respectable.

On le voyait rien qu' sa manire de s'exprimer, la mine des
enfants, la propret de la maison, taient faites pour inspirer la
plus grande confiance.

L-dessus la mre de Kit fit une rvrence et parut soulage.
Alors la bonne femme entra dans de longs et minutieux dtails sur
la vie et l'histoire de Kit, depuis les moments les plus reculs
jusqu' ce dernier jour; sans omettre de mentionner sa
merveilleuse chute d'une fentre de l'arrire-boutique lorsqu'il
tait en bas ge, ni tout ce qu'il avait souffert dans sa
rougeole, et,  ce sujet, la mre, pour embellir le rcit, imita
exactement la faon plaintive dont Kit malade demandait nuit et
jour, soit une rtie, soit de l'eau, et la manire dont il disait:
Mre, ne vous affligez pas; bientt je serai mieux. Pour preuve
de tout cela, elle invoquait le tmoignage de Mme Green, locataire
chez le marchand de fromage du coin, celui de plusieurs autres
dames et messieurs de diverses parties de l'Angleterre et du pays
de Galles; entre autres, d'un M. Brown, qui devait servir
actuellement en qualit de caporal dans les Indes orientales, et
auquel elle renvoyait pour les renseignements. Tout cela, disait-
elle, est  la parfaite connaissance de ces personnes.

Aprs la narration, M. Garland adressa  Kit quelques questions
sur ce qu'il savait faire, tandis que Mme Garland s'occupait des
enfants, et, apprenant de la bouche de mistress Nubbles certaines
circonstances remarquables qui avaient accompagn la naissance de
chacun d'eux, remmora de son ct d'autres circonstances, non
moins remarquables, qui avaient signal la naissance de son propre
fils, M. Abel; d'o il suivit que la mre de Kit et la mre de
M. Abel avaient couru bien plus de prils, et endur bien plus de
maux que les autres femmes de toute condition d'ge et de sexe.
Enfin on passa  l'inventaire de la garde-robe de Kit; une petite
avance fut faite pour la mettre en tat, et Kit fut formellement
retenu par M. et mistress Garland, d'Abel-Cottage,  Finchley, aux
gages de cent cinquante francs par an, avec la nourriture et le
logement.

Il serait difficile de dire  laquelle des deux parties fut le
plus agrable cet arrangement, que des regards d'amiti et des
sourires empresss scellrent des deux parts. On convint que Kit
serait rendu le surlendemain matin  sa nouvelle demeure; et
finalement le vieux petit couple prit cong, aprs avoir donn un
bel cu  Jacob et un autre au poupon. Leur nouveau domestique
escorta M. et mistress Garland jusqu' la rue; il tint par la
bride l'obstin poney, tandis que ses matres reprenaient leur
place dans la voiture, et il les regarda partir avec la joie au
coeur.

Eh bien! mre, dit Kit rentrant vivement dans la maison; voil,
je pense, ma fortune faite.

-- Je le crois aussi, dit la mre. Cinquante cus par an! Est-ce
bien possible?

-- Ah! s'cria-t-il, s'efforant de conserver une gravit en
rapport avec un semblable chiffre, mais ne pouvant malgr lui
s'empcher de laisser clater son bonheur, nous voil riches!

Il poussa un long soupir de satisfaction, et plongeant ses mains
bien avant dans ses poches, comme si chacune d'elles contenait au
moins les gages d'une anne, il regarda sa mre, comme s'il la
voyait dj nageant dans l'opulence et toute cousue d'or.

Grce  Dieu, j'espre que nous ferons de vous une belle dame le
dimanche, ma mre! et de Jacob un savant, et du poupard un enfant
soign, et comme nous allons vous dcorer une belle chambre au
premier tage!... Cinquante cus par an!

-- Hum!... croassa une voix trange; qu'est-ce que c'est,
cinquante cus par an? Qui est-ce qui a cinquante cus par an?

Et en mme temps que la voix lanait cette question, Daniel Quilp
paraissait, ayant sur ses talons Richard Swiveller.

Qui est-ce qui disait qu'il allait avoir cinquante cus par an?
demanda Quilp, promenant autour de lui son regard scrutateur. Est-
ce le vieux qui a dit cela? ou bien est-ce Nelly? Comment cela, o
cela? hein...

La bonne femme fut tellement alarme par l'apparition soudaine de
ce modle achev de laideur, qu'elle se hta d'enlever le petit
enfant de son berceau et de se rfugier avec lui  l'extrmit de
la chambre. Pendant ce temps, le petit Jacob, assis sur son
escabeau, les mains sur ses genoux, considrait Quilp comme une
espce de fantme fascinateur et poussait des cris terribles.
M. Richard Swiveller passait tranquillement en revue la famille
par-dessus la tte de M. Quilp; et Quilp lui-mme, les mains dans
ses poches, souriait du plaisir d'avoir caus toute cette peur.

Ne soyez pas effraye, madame, dit Quilp aprs quelques moments
de silence; votre fils me connat; je ne mange pas les petits
enfants, je ne les aime pas assez pour cela. Vous feriez mieux de
faire taire ce petit qui crie comme si j'tais tent de le
dvorer. Hol, monsieur! Voulez-vous bien rester tranquille?...

Le petit Jacob arrta le cours de deux larmes qui coulaient de ses
yeux, et aussitt il garda le silence de la terreur.

Ne vous avisez pas de crier encore, mchant que vous tes! dit
Quilp le regardant avec svrit, ou bien je vous ferai des
grimaces et vous donnerai des attaques de nerfs. Maintenant,
monsieur, dit-il  Kit, pourquoi n'tes-vous pas venu chez moi
comme vous me l'aviez promis?

-- Pourquoi y serais-je all? rpliqua le jeune homme. Je n'avais
pas affaire  vous, pas plus que vous n'aviez affaire  moi.

-- Voyons, madame, dit Quilp, se retournant vivement et quittant
Kit pour sa mre; quand est-ce que son vieux matre est venu ici
ou a envoy chez vous pour la dernire fois? Est-il ici en ce
moment? S'il n'y est pas, o est-il all?

-- Il n'est pas venu du tout ici, rpondit mistress Nubbles Je
voudrais bien savoir o ils sont alls... Cela donnerait  mon
fils et  moi aussi bien plus de tranquillit!... Si vous tes le
gentleman qui se nomme M. Quilp, je croyais que vous auriez su o
ils taient, et c'est ce que je disais aujourd'hui mme  mon
fils.

-- Hum! murmura Quilp, videmment contrari par l'air de vrit de
ces paroles; est-ce l tout ce que vous avez  dire aussi  ce
gentleman?

-- Si le gentleman m'adresse la mme question, je ne saurais lui
rpondre autrement. Et je voudrais bien pouvoir lui faire une
autre rponse pour notre propre satisfaction.

Quilp dirigea un regard sur Richard Swiveller et raconta que,
l'ayant rencontr sur le seuil, il avait reu de lui la
dclaration qu'il venait aussi chercher quelques renseignements
sur les fugitifs.

J'ai suppos que c'tait la vrit!

-- Oui, dit Richard, oui, tel tait le but de mon expdition. Je
m'imaginais que c'tait possible: il ne nous reste plus qu'
sonner le glas funbre de l'imagination. Je donnerai l'exemple.

-- Vous semblez dsappoint? dit Quilp.

-- Un chec, monsieur, un chec, voil tout, rpondit Dick. Je me
suis ml d'une affaire qui n'a abouti qu' un chec; et un chef-
d'oeuvre d'clat et de beaut sera offert en sacrifice sur l'autel
de Cheggs. Voil tout, monsieur.

Le nain lana  Richard un sourire moqueur; mais Richard, qui
avait pris avec un ami un lunch un peu trop fort, ne s'aperut de
rien et continua  dplorer son sort avec des regards sombres et
dsesprs. Quilp n'eut pas de peine  comprendre que la visite de
Swiveller et son violent dplaisir avaient un motif secret, et
dans l'esprance de pouvoir y trouver une occasion de jouer un
mauvais tour, il se promit de pntrer au fond du mystre. Il
n'eut pas plutt pris cette rsolution, qu'il donna  sa
physionomie l'expression de la candeur la plus ingnue et
sympathisa ouvertement avec Swiveller.

Moi-mme, dit Quilp, j'prouve un grand dsappointement au simple
point de vue de l'amiti que je leur avais voue; mais quant 
vous, mon cher monsieur, vous avez des raisons srieuses, des
raisons personnelles qui, sans doute, vous rendent ce
dsappointement encore plus pnible.

-- Je crois bien, dit Richard d'un ton bourru.

-- Sur ma parole, j'en suis fch, trs-fch. Moi-mme, ils m'ont
plant l. Puisque nous sommes compagnons d'infortune, pourquoi ne
chercherions-nous pas aussi  nous consoler de compagnie? Si
quelque affaire prive ne vous appelait pas en ce moment d'un
autre ct, ajouta Quilp le tirant par la manche et le regardant
du coin de l'oeil en plein visage, il y a au bord de l'eau une
maison o l'on dbite le meilleur schiedam qu'il y ait au monde;
il passe pour provenir de contrebande, mais c'est entre nous. Le
matre du lieu me connat bien. On y trouve un petit kiosque sur
la Tamise, o nous pourrons prendre un verre de cette dlicieuse
liqueur avec une pipe d'excellent tabac comme on n'en trouve que
l; j'en sais quelque chose: un tabac premire qualit. On y est
tout  fait  son aise et commodment au possible.  moins que
vous n'ayez quelque engagement particulier qui vous oblige
absolument de vous rendre ailleurs; qu'en dites-vous, monsieur
Swiveller?

Tandis que le nain parlait, un sourire de plaisir panouissait le
visage de Dick et ses sourcils s'taient doucement dtendus. Au
moment o Quilp achevait sa proposition, Dick lui rendait son
regard sournois: c'tait march fait; il ne leur restait plus qu'
sortir et s'acheminer vers la maison en question. C'est ce qu'ils
firent aussitt. Ils n'avaient pas plutt tourn le dos, que le
petit Jacob cessa d'tre ptrifi et le dgel commena par son cri
interrompu, qu'il reprit au point mme o la vue de Quilp l'avait
glac dans son gosier.

Le kiosque dont M. Quilp avait parl tait une espce d'choppe en
bois toute dlabre et d'une hideuse nudit qui dominait la vase
de la rivire et semblait menacer sans cesse d'y tomber. La
taverne  laquelle appartenait ce pavillon tait un btiment
dtraqu, sap et min par les rats, soutenu seulement par de
grandes pices de charpente qui taient dresses contre ses
murailles et lui servaient d'appui depuis si longtemps qu'elles
avaient vieilli et flchi avec leur fardeau, et, par une nuit de
vent, on entendait des craquements comme si tout l'tablissement
allait crouler. La maison tait assise, si l'on peut parler ainsi
d'une vieille masure plus prs d'tre renverse que d'tre assise,
sur une sorte de terrain vague, noirci par la fume insalubre des
chemines de fabriques et rpercutant  la fois le bruit combin
des roues de fer et de l'eau clapotante. Au dedans, ses agrments
rpondaient parfaitement aux promesses du dehors. Les chambres
taient basses et humides; les murailles toutes visqueuses perces
de crevasses et de trous; les marches d'escalier pourries et
ravales; les solives mmes, sorties de leur assiette, avaient un
aspect menaant qui tenait  distance le passant intimid.

Ce fut en ce lieu de dlices que M. Quilp conduisit Richard
Swiveller, sans oublier de lui en faire remarquer les beauts tout
d'abord. Bientt, sur la table dcore de dessins, de potences ou
de lettres initiales faits au couteau, figura un petit baril de
bois rempli de la liqueur tant vante. M. Quilp en versa dans les
verres avec l'habilet d'un consommateur distingu, y mla environ
un tiers d'eau, offrit sa part  Richard Swiveller, et, allumant
sa pipe  un bout de chandelle dans une lanterne toute bossue, il
se jeta sur son sige et se mit  fumer.

N'est-ce pas que c'est bon? demanda Quilp, tandis que Richard
Swiveller faisait claquer ses lvres. N'est-ce pas que c'est fort
et roide? Comme a vous fait cligner de l'oeil; comme a vous
suffoque! Comme a fait venir les larmes aux yeux! Comme a vous
rend haletant, hein?

-- Je le crois parbleu bien! s'cria Dick, jetant une partie du
contenu de son verre et le remplissant d'eau; dites donc, l'ami!
vous n'allez pas me faire croire que vous avalez cette lave toute
bouillante?

-- Comment! dit Quilp, vous ne buvez pas cela!... Regardez-moi.
Regardez... tenez! encore. Ne pas boire cela!

Tout en parlant, Daniel Quilp leva et absorba trois petits verres
pleins de la liqueur infernale; puis, avec une horrible grimace,
il tira plusieurs bouffes de sa pipe, avala la fume et la rendit
par le nez en nuages pais. Aprs avoir accompli cet exploit, il
reprit sa premire position et s'abandonna  un bruyant clat de
rire.

Portons un toast! cria-t-il en tambourinant alternativement de
son poing et de son coude sur la table, comme s'il jouait un air
sur le tambour de basque.  la femme!  la beaut! Portons un
toast  la beaut et vidons nos verres jusqu' la dernire goutte.
Le nom de votre belle... voyons?

-- Si vous voulez un nom, dit Richard, en voici un: Sophie
Wackles.

-- Sophie Wackles! cria le nain. Eh bien! va!  miss Sophie
Wackles, c'est--dire  Mme Richard Swiveller bientt! ah! ah! ah!

-- Ah! il y a quelques semaines,  la bonne heure; mais maintenant
impossible, mon gaillard. Elle s'est immole sur l'autel de
Cheggs.

-- Empoisonnez Cheggs, coupez les oreilles  Cheggs. Qu'on ne me
parle pas de Cheggs. Le vrai nom de cette beaut, c'est Swiveller,
et pas un autre. Je bois de nouveau  sa sant,  la sant de son
pre, de sa mre, de tous ses frres et soeurs, --  la glorieuse
famille des Wackles! -- Tous les Wackles du mme verre! -- Buvons
aux Wackles jusqu' la lie!

-- Ma foi! dit Richard, qui s'arrta au moment de porter son verre
 ses lvres et fixa sur le nain un regard de stupeur en le voyant
agiter tout  la fois ses bras et ses jambes; vous tes un joyeux
compre; mais de tous les joyeux compres que j'aie jamais vus ou
connus, vous tes bien celui qui a les manires les plus bizarres,
les plus extraordinaires, ma parole d'honneur.

Cette nave dclaration, loin de diminuer les excentricits de
M. Quilp, ne servit qu' les accrotre. Richard Swiveller, tonn
de le voir dans une telle veine d'humeur bruyante, et buvant assez
bien pour son compte afin de lui tenir compagnie, commena  se
livrer,  devenir plus expansif, et peu  peu, grce  l'habile
tactique de M. Quilp, il pancha compltement son coeur. L'ayant
amen o il voulait, et sachant bien maintenant la note qu'il lui
faudrait attaquer au besoin, Daniel Quilp trouva sa tche trs-
simplifie, et bientt il fut instruit de tous les dtails du plan
ourdi entre le brave Dick et son meilleur ami.

Arrtez! dit Quilp. L'affaire est bonne, l'affaire est bonne.
Elle peut russir, elle russira; j'y mettrai la main; ds 
prsent je suis tout  vous.

-- Comment! vous croyez qu'il reste encore une chance! demanda
Dick, surpris de l'encouragement qu'il recevait.

-- Une chance! rpta le nain; certainement!... Sophie Wackles
peut devenir une Cheggs ou tout ce qu'il lui plaira, mais non une
Swiveller. Faut-il que vous soyez n coiff! Le vieux est plus
riche qu'aucun juif vivant; votre fortune est faite. Je ne vois
plus en vous que l'poux de Nelly, roulant sur l'or et sur
l'argent. Je vous aiderai. Cela se fera. Rappelez-vous bien ce que
je vous dis. Cela se fera.

-- Mais comment? dit Richard.

-- Nous avons du temps devant nous; cela se fera. Nous nous
runirons encore pour parler de ce sujet tout  notre aise.
Remplissez donc votre verre tandis que je m'en vais. Je reviens
tout de suite, tout de suite.

En achevant ces paroles jetes  la hte, Daniel Quilp se glissa
dans un ancien jeu de quilles abandonn qui se trouvait derrire
le cabaret. L il se jeta sur le sol et se mit  se rouler en
hurlant de joie.

Voil, criait-il, un divertissement fait pour moi, tout prt,
tout arrang pour que je n'aie plus qu' en jouir  mon aise.
C'est ce garon sans cervelle qui m'a rompu les os l'autre jour,
n'est-ce pas? C'est son ami et complice M. Trent qui autrefois
faisait les yeux doux  mistress Quilp et la poursuivait de ses
oeillades, n'est-ce pas? Eh bien! ils vont poursuivre deux ou
trois ans leur prcieux projet pour aboutir  quoi?  devenir un
mendiant, voil pour l'un;  se mettre la corde au cou par un lien
indissoluble, voil pour l'autre. Ah! ah! ah! Il pousera Nell. Il
la possdera; et moi je serai le premier, ds que le noeud sera
bien serr autour de son cou,  leur dire tout ce qu'ils y auront
gagn et la part que j'y aurai prise. Alors nous rglerons nos
vieux comptes; alors le moment viendra de leur rappeler que je
suis un ami excellent, et combien ils me doivent de reconnaissance
de les avoir aids  obtenir cette hritire. Ah! ah! ah!

Au milieu de son paroxysme, M. Quilp faillit avoir une aventure
dsagrable, car en se roulant contre une niche  moiti ruine,
il vit s'en lancer un gros chien froce qui, si sa chane n'et
t trop courte, n'et pas marqu de le saluer d'une faon assez
brutale. Quoi qu'il en soit, le nain resta couch sur son dos, en
parfaite sret, narguant le chien avec sa face hideuse et
triomphant de ce que l'animal ne pouvait avancer d'un pouce de
plus, bien qu'il n'y et pas plus de deux pieds d'intervalle entre
eux.

Tiens donc, viens donc me mordre, lche que tu es! dit Quilp
sifflant et agaant l'animal au point de le rendre enrag. Tu
n'oses pas, gros poltron, tu vois bien que tu n'oses pas, xi...
xi...

Le chien tira sa chane et s'y pendit avec des yeux tincelants et
un aboiement furieux; mais le nain resta couch, faisant claquer
ses doigts avec des gestes de dfi et de ddain. Quand il eut
suffisamment savour son plaisir, il se leva, et posant le poing
sur la hanche, il excuta une danse de dmon autour de la niche
jusqu'aux limites extrmes de la chane, laissant le chien presque
enrag. Ayant ainsi donn  son humeur une disposition des plus
agrables, il retourna auprs de son compagnon qui ne s'tait
dout de rien, et le retrouva contemplant la mare d'un air
extrmement grave et rflchissant  ces monceaux d'or et d'argent
dont M. Quilp avait parl.




CHAPITRE XXII.


Le reste de la journe et tout le lendemain furent trs-remplis
pour la famille Nubbles; les prparatifs de l'quipement et du
dpart du Kit n'taient pas un moins grand sujet de proccupation
que si le jeune homme s'tait mis en route pour pntrer au coeur
de l'Afrique ou pour entreprendre le tour du monde. Je ne crois
pas qu'il y ait jamais eu de bote qui se soit aussi souvent
ouverte et ferme en l'espace de vingt-quatre heures, que la
petite caisse qui contenait sa garde-robe et ses effets; ce qu'il
y a de sr, c'est que jamais deux petits yeux n'eurent 
contempler un ensemble d'habillements semblable  ce que cette
caisse merveilleuse offrit aux regards stupfaits de Jacob, avec
ses trois chemises et un nombre proportionn de paires de bas et
de mouchoirs de poche. Enfin on se dcida  porter la bote au
voiturier chez lequel Kit devait la retrouver,  Finchley. Cette
besogne accomplie, il restait deux questions graves: d'abord, le
voiturier ne pourrait-il pas perdre ou feindre d'avoir perdu la
bote; et ensuite, la mre de Kit saurait-elle bien se soigner en
l'absence de son fils?

Quant au premier point, Mme Nubbles dit avec apprhension:

Je ne pense pas qu'il y ait rellement lieu de craindre que la
bote ne se perde; quoique les voituriers soient toujours bien
tents d'affirmer qu'ils ont perdu les choses.

-- Assurment, dit Kit d'un air srieux; sur ma parole, chre
mre, je crois que nous avons eu tort de la lui confier. Il aurait
fallu que quelqu'un l'accompagnt; plus j'y pense, et moins je
suis rassur.

-- Nous n'y pouvons plus remdier maintenant, mais nous avons fait
l une grande imprudence; nous avons eu tort. Il ne faut pas
tenter les gens.

Kit rsolut intrieurement de ne plus jamais induire en tentation
un voiturier, sauf  risquer pourtant une malle vide; et ayant
bien arrt dans son esprit cette rsolution chrtienne il passa
au second point:

Vous savez, ma mre, qu'il faut prendre du courage et ne pas
rester solitaire  la maison parce que je n'y serai plus. Je,
pourrai souvent donner un coup de pied jusqu'ici, quand je
viendrai en ville; de temps en temps je vous crirai une lettre; 
chaque trimestre, j'espre obtenir un jour de cong, et alors nous
verrons si nous n'emmnerons pas notre petit Jacob  la comdie et
si nous ne lui ferons pas savoir ce que c'est que des hutres.

-- Vos comdies, je l'espre, ne seront pas oeuvres de pch; mais
je ne suis pas bien rassure l-dessus.

-- Je sais, rpliqua Kit d'un ton chagrin, qui vous a mis toutes
ces ides en tte. C'est encore la congrgation du Petit Bthel.
Je vous en prie, ma mre, n'allez pas trop souvent par l. Si je
devais voir votre visage dont la bonne humeur a toujours fait la
joie de la maison, devenir chagrin; si je voyais le petit lev
dans la mme tristesse; si je l'entendais s'appeler lui-mme un
petit pcheur (est-il possible?) et enfant du diable, ce qui est
une insulte au pauvre pre dfunt, s'il me fallait voir tout cela,
et voir aussi notre Jacob avoir un air triste de petit Bthel,
comme tout le monde, je prendrais tellement la chose  coeur que
j'irais srement m'enrler comme soldat et me faire casser la tte
par le premier boulet de canon que je rencontrerais sur mon
chemin!

-- O Kit, ne parlez pas ainsi!...

-- Je le ferais, ma mre; et tenez, si vous ne voulez pas me
rendre malheureux, vous laisserez sur votre chapeau ce noeud que
vous vouliez absolument en retirer la semaine dernire. Pouvez-
vous supposer qu'il y ait aucun mal  paratre et  tre aussi
joyeux que le permet notre humble position? Y a-t-il rien dans la
tournure de mon caractre qui doive faire de moi un pleurnicheur,
un tartufe avec de grands airs, pleurant tout bas, humblement, se
glissant modestement, sans se laisser voir, comme si je ne pouvais
pas marcher sans ramper, ni m'exprimer sans parler du nez. Au
contraire, est-ce qu'il n'y a pas toutes les raisons du monde pour
que je ne sois pas comme cela? Ma foi! tenez! j'aime mieux rire
tout franchement! Ah! ah! ah! N'est-ce pas aussi naturel que de
marcher et aussi salutaire pour la sant? Ah! ah! ah! N'est-ce pas
aussi naturel qu'au mouton de bler, ou au cochon de grogner, ou
au cheval de hennir, ou  l'oiseau de chanter? Ah! ah! ah! n'est-
il pas vrai, mre?

Il y avait quelque chose de contagieux dans le rire de Kit; car sa
mre, qui avait paru d'abord srieuse, commena par sourire, et
enfin clata de si bon coeur, que Kit redoubla de gaiet en
rptant que c'tait bien naturel. Kit et sa mre, en riant 
l'unisson et  voix haute, veillrent le petit enfant; celui-ci
remarquant qu'il y avait dans l'air quelque chose de comique et
d'anim, ne fut pas plutt entre les bras de sa mre, qu'il se mit
 rire et  gigoter de toutes ses forces. Cette nouvelle victoire,
remporte par son argumentation, chatouilla si vivement Kit, qu'il
tomba en arrire sur son sige dans un vritable tat de fou rire,
montrant l'enfant et se tenant les ctes tout en se balanant sur
sa chaise. Aprs deux ou trois autres accs d'hilarit, il
s'essuya les yeux et dit le bndicit. Leur modeste souper fut un
repas bien joyeux.

Le lendemain matin de bonne heure, le jeune homme quitta la maison
et prit la direction de Finchley, avec plus de baisers,
d'treintes, de larmes changs dans l'adieu que ne voudraient le
croire, s'ils s'abaissaient  de si minces sujets, bien des jeunes
gentlemen, qui partent tranquillement pour de longs voyages et
laissent derrire eux des maisons bien approvisionnes. Kit tait
si fier de sa tournure, que son orgueil et suffi pour attirer sur
lui les foudres d'excommunication du Petit Bthel, s'il avait
jamais t membre de cette congrgation bigote et lugubre.

Si quelqu'un tait curieux de savoir de quelle faon Kit tait
habill, nous ferons remarquer sommairement qu'il ne portait pas
de livre, mais qu'il avait un habit poivre et sel mlangs, avec
un gilet jaune serin, un pantalon gris de fer;  ce brillant
ajustement se joignaient une paire de bottes neuves, un chapeau
roide et lustr, qui rsonnait sous les doigts comme un tambour.
Ce fut dans cette parure qu'il prit la direction d'Abel-Cottage,
s'tonnant seulement de fixer si peu l'attention, mais
n'attribuant le fait qu' la froide insensibilit des gens qu'il
rencontrait, sans doute encore engourdis par le sommeil, pour
s'tre levs si matin.

Sans autre incident de voyage que la rencontre d'un jeune garon
qui portait un chapeau sans bords, exacte antithse du sien, et 
qui il donna la moiti des cinquante centimes qu'il possdait, Kit
arriva avec le temps  la maison du voiturier, et l, il faut le
dire  l'honneur de l'humanit, il trouva sa malle saine et sauve.
La femme de cet intgre voiturier indiqua  Kit la maison de
M. Garland, et notre jeune homme, sa malle sur l'paule, prit
aussitt cette direction.

 coup sr, c'tait un joli petit cottage, avec un toit de chaume
et de petites girouettes aux pignons, et  quelques-unes des
fentres des morceaux de verre colori, larges comme un porte-
monnaie. Sur un ct de la maison se trouvait une curie juste
assez grande pour le poney, avec une chambre au-dessus, juste
assez grande pour Kit. On voyait flotter des rideaux blancs; des
oiseaux chantaient aux fentres dans leur cage, aussi brillante
que si elle tait en or; des plantes taient disposes le long du
sentier qui conduisait  la porte, autour de laquelle on les avait
runies et enlaces en berceau; le jardin resplendissait de fleurs
dans tout leur clat, qui rpandaient une douce senteur et
charmaient la vue par leurs couleurs varies et leurs formes
lgantes. Soit dans la maison, soit dehors, tout tait parfait de
soin et de propret. Dans le jardin, pas une mauvaise herbe; et, 
en juger par de bons outils de jardinage, un panier  bras et une
paire de gants qui se trouvaient  terre, dans une des alles, le
vieux M. Garland avait, d s'occuper  jardiner le matin mme.

Kit regardait, admirait, regardait encore, et ne pouvait
s'arracher  ce spectacle, ni dtourner la tte pour sonner la
cloche. Il eut encore le temps aprs de regarder la maison et le
jardin, car il sonna deux ou trois fois sans que personne vnt, et
finit par prendre le parti de s'asseoir sur sa malle et
d'attendre.

Bien des fois encore il tira le cordon de la sonnette; personne ne
venait. Mais  la fin, tandis que, assis sur sa malle, il voquait
dans sa mmoire les chteaux de Gants, les princesses attaches
par les cheveux  un clou  crochet, les dragons s'lanant de
derrire les portes, et autres incidents de mme nature qui, dans
les livres de contes, arrivent  tous les jeunes gens d'humble
condition, lorsqu'ils se prsentent pour la premire fois devant
des maisons inconnues, la porte s'ouvrit vivement, et une petite
servante, trs-propre, trs-modeste, ce qui ne l'empchait pas
d'tre trs-jolie, parut sur le seuil.

Je suppose, monsieur, dit-elle, que vous tes Christophe?

Kit se leva de dessus sa malle et rpondit affirmativement.

J'ai peur que vous n'ayez sonn bien des fois; mais nous ne
pouvions entendre, parce que nous tions en train de rattraper le
poney.

Kit en tait  se demander ce que cela signifiait; mais, comme il
ne pouvait rester l  faire des questions, il remit sa malle sur
son paule et suivit la jeune fille dans la cour d'entre o, par
une porte de derrire, il aperut M. Garland ramenant
triomphalement du jardin le poney volontaire qui, durant une heure
trois quarts ( ce qu'on lui dit plus tard) s'tait amus  faire
courir aprs lui toute la famille dans un petit enclos situ 
l'extrmit de la proprit.

Le vieux monsieur le reut trs-cordialement; il en fut de mme de
la vieille dame: la bonne opinion qu'elle avait dj conue de lui
se fortifia encore lorsqu'elle vit avec quel soin il frottait ses
bottes sur le paillasson pour bien ratisser les semelles. On
l'introduisit dans le parloir o il passa l'inspection dans son
nouveau costume; aprs avoir subi  plusieurs reprises cet examen
d'une manire que sa bonne tenue rendit tout  fait satisfaisante,
il fut conduit  l'curie, o le poney lui fit un accueil des plus
gracieux; de l, dans la petite chambre trs-propre et trs-
commode qu'il avait dj remarque; de l, dans le jardin, o le
vieux gentleman lui dit qu'il aurait de la besogne, numrant en
outre tous les avantages qu'il retirerait de sa position si l'on
trouvait qu'il s'en montrt digne.  toutes ces marques de
bienveillance, Kit rpondit par mille protestations de
reconnaissance, et il souleva si souvent son chapeau, que le bord
en souffrit considrablement. Quand le vieux gentleman eut puis
le chapitre des recommandations et des promesses, et Kit celui des
remercments et des protestations, notre garon fut conduit de
nouveau vers Mme Garland qui, appelant sa petite servante nomme
Barbe, lui recommanda de mener Kit  la cuisine et de lui donner 
manger et  boire pour le reposer de sa course.

Cette cuisine, jamais Kit n'en avait vu de semblable, si ce n'est
dans quelque image: tout y tait aussi propre, aussi luisant,
aussi bien rang que Barbe elle-mme. Kit s'y assit  une table
aussi blanche qu'une nappe; Barbe lui servit de la viande froide
et de la petite bire; mais Kit tait bien embarrass. Il fallait
voir avec quelle maladresse il maniait sa fourchette et son
couteau, en pensant qu'il y avait l une demoiselle Barbe, une
inconnue, qui le regardait et l'observait.

Il n'y a pas lieu cependant de croire que Barbe ft bien terrible;
car cette enfant, qui avait jusque-l men la vie la plus
tranquille, tait toute rouge, tout embarrasse, et paraissait ne
savoir que dire ou faire, absolument comme Kit. Aprs tre rest
assis, un bout de temps, attentif au tic tac de l'horloge de bois,
il hasarda un regard curieux sur le buffet. L, parmi les
assiettes et les plats, se trouvaient la petite bote  ouvrage de
Barbe, avec un couvercle  coulisses pour y serrer des pelotes de
coton, le livre de prires de Barbe, le livre de psaumes de Barbe,
la bible de Barbe. Prs de la fentre tait suspendu au jour le
petit miroir de Barbe, et le chapeau de Barbe tait accroch  un
clou derrire la porte. Ces signes muets, ces tmoignages de la
prsence de Barbe, amenrent naturellement Kit  regarder Barbe
elle-mme qui tait l sur sa chaise, aussi muette que sa bible,
son miroir et son chapeau. Elle cossait des pois dans un plat: et
juste au moment o il contemplait ses cils et se demandait, dans
la simplicit de son coeur, de quelle couleur taient les yeux de
la jeune fille, il arriva par malheur que Barbe leva un peu la
tte pour le regarder. Aussitt les deux paires d'yeux se
baissrent bien vite, ceux de Kit sur son assiette, ceux de Barbe
sur ses cosses de pois, chacun d'eux extrmement confus d'avoir
t surpris par l'autre.




CHAPITRE XXIII.


En quittant le _Dsert_ pour retourner  son logis, -- le Dsert
tait le nom trs-convenable, du reste, donn  la retraite
favorite de Quilp, -- M. Richard Swiveller dcrivait en zigzag la
sinueuse spirale d'un tire-bouchon; il s'arrtait tout  coup et
regardait devant lui; puis tout  coup il s'lanait, faisait
quelques pas, et ensuite s'arrtait de nouveau et branlait la
tte. Tout cela, par saccade involontaire, et sans se rendre
compte de ses mouvements. Or, tandis qu'il retournait chez lui, au
milieu de toutes ces volutions que les mauvaises langues
considrent comme un symbole d'enivrement et non comme cet tat de
profonde sagesse et de rflexion o le personnage est cens se
connatre et se possder, M. Richard Swiveller commena  penser
qu'il avait pu mal placer sa confiance, et que le nain n'tait pas
prcisment la personne  qui il convint de communiquer un secret
si dlicat et si important. Plong par ces ides pnibles dans une
situation que les mauvaises langues appelleraient l'tat stupide
ou l'hbtement de l'ivresse, il lana son chapeau  terre et se
mit  gmir, criant trs-haut qu'il tait un malheureux orphelin,
et que s'il n'et pas t un malheureux orphelin, les choses
n'eussent point tourn ainsi.

Priv de mes parents ds mon bas ge, disait Richard se lamentant
sur sa disgrce, rebut dans le monde durant mes plus tendres
annes, et livr  la merci d'un nain trompeur, qui pourrait
s'tonner de ma faiblesse?... Vous avez devant les yeux un
malheureux orphelin. Oui, continua M. Swiveller, levant sa voix
sur un ton criard, et promenant autour de lui un regard somnolent,
vous voyez ici un malheureux orphelin!...

-- Alors, dit quelqu'un derrire lui, permettez-moi de vous servir
de pre.

M. Swiveller oscilla  droite et  gauche, et s'efforant de
conserver son quilibre et de voir  travers une sorte de vapeur
tnbreuse qui semblait l'envelopper, il aperut enfin deux yeux
dont l'clat perait l'obscurit du nuage, et bientt il reconnut
que ces yeux taient voisins d'un nez et d'une bouche. Portant son
regard vers l'endroit o, eu gard  une face humaine, on est
habitu  trouver des jambes, il remarqua qu'un corps tait
attach  cette face; et enfin un examen plus approfondi lui fit
dcouvrir que l'individu tait M. Quilp, qui sans doute ne l'avait
pas quitt depuis leur sortie du cabaret, quoiqu'il et une ide
vague de l'avoir laiss derrire lui,  une distance d'un ou deux
milles.

Monsieur, dit solennellement Dick, vous avez tromp un orphelin.

-- Moi!... rpliqua Quilp. Je suis un second pre pour vous.

-- Vous mon pre!... Je n'ai besoin de personne, monsieur, je
dsire tre seul, je ne demande qu'une chose, c'est qu'on me
laisse seul,  l'instant mme.

-- Quel drle de garon vous tes! s'cria Quilp.

-- Allez, monsieur, dit Richard, s'appuyant contre un poteau et
agitant sa main. Allez, enjleur, allez; quelque jour, peut-tre,
monsieur, serez-vous tir de vos rves de plaisirs pour connatre
aussi les peines des orphelins abandonns. Voulez-vous vous en
aller, monsieur?

Comme le nain ne tenait aucun compte de cette adjuration,
M. Swiveller s'avana contre lui avec l'intention de lui infliger
un chtiment proportionn au mfait. Mais oubliant tout  coup son
dessein ou changeant d'ide avant d'arriver jusqu' Quilp, il lui
prit la main et lui jura une ternelle amiti, dclarant avec une
agrable franchise qu' partir de ce jour ils taient frres, sauf
la ressemblance. Alors il confia au nain son secret tout entier,
en trouvant moyen d'tre pathtique au sujet de miss Wackles.
Cette jeune personne, donna-t-il  entendre  M. Quilp, cause le
lger embarras que mon langage trahit en ce moment; ce trouble ne
doit tre attribu qu' la force de l'affection et non au vin
ros, ou  toute autre liqueur fermente.

Quilp et Richard s'en allrent, bras dessus, bras dessous, comme
une vritable paire d'amis.

Je suis, dit Quilp en le quittant, aussi pntrant qu'un furet et
aussi fin qu'une belette. Amenez-moi Trent; assurez-le que je suis
son ami, quoique j'aie lieu de craindre qu'il ne se mfie un peu
de moi, -- j'ignore pourquoi; je sais seulement que je n'ai rien
fait pour cela, -- et votre fortune  tous deux est faite... en
perspective.

-- Voil le diable, rpliqua Dick. Ces fortunes en perspective ont
toujours l'air d'tre si loin!

-- Oui, mais aussi elles paraissent de loin plus petites qu'elles
ne le sont rellement, rpliqua Quilp en pressant le bras de son
compagnon. Vous ne sauriez vous faire une ide de la valeur de
votre prise avant de l'avoir entre les mains, voyez-vous.

-- Vous croyez cela?

-- Si je le crois! dites que j'en suis certain. Amenez-moi Trent.
Dites-lui que je suis son ami, le vtre; comment ne le serais-je
pas?

-- Il n'y a pas de raison, certainement, pour que vous ne le soyez
pas, rpondit Richard, et peut-tre, au contraire, y en a-t-il
beaucoup pour que vous le soyez. Du moins, il n'y aurait rien
d'trange dans votre dsir d'tre mon ami si vous tiez un esprit
distingu, mais vous savez bien vous-mme que vous n'tes point un
esprit distingu.

-- Je ne suis pas un esprit distingu! s'cria le nain.

-- Du diable si vous l'tes! rpliqua Richard. Un homme de votre
tournure ne peut pas l'tre. En fait d'esprit, mon cher monsieur,
vous ne pouvez tre qu'un esprit malin. Les esprits distingus,
ajouta-t-il en se frappant la poitrine, ont un tout autre air,
croyez-moi, j'en sais quelque chose.

Quilp lana  son trop franc ami un regard ml de finesse et de
mcontentement, et lui serrant la main avec force, il lui dit:

Vous tes un drle de corps, mais c'est gal, comptez sur mon
estime.

Aprs cela ils se sparrent, M. Swiveller pour retourner chez lui
le mieux possible et se remettre de son excs par le sommeil, et
Quilp pour rflchir  la dcouverte qu'il avait faite, et se
rjouir de la magnifique perspective de satisfaction et de
reprsailles qu'elle lui ouvrait.

Ce ne fut pas sans de grandes rpugnances et des soupons fcheux
que, le lendemain matin, M. Swiveller, la tte encore lourde des
fumes du fameux schiedam, se rendit chez son ami Trent -- sous le
toit d'une vieille maison garnie qui avait l'air d'un repaire de
revenants -- et lui raconta, avec mnagements toutefois, ce qui
s'tait pass la veille entre Quilp et lui. Ce ne fut pas non plus
sans une vive surprise, sans se demander quels motifs avaient pu
dicter la conduite de Quilp, ni sans amrement blmer la folie de
Dick Swiveller que son ami entendit ce rcit.

Je ne chercherai pas  m'excuser, dit Richard d'un ton contrit,
mais ce drle a des faons si originales, c'est un chien si
adroit, qu'il m'a amen d'abord  me demander quel mal cela
pouvait faire de lui parler  coeur ouvert, et j'en tais encore 
y songer que dj il m'avait arrach mon secret. Si vous l'aviez
vu boire et fumer, comme je l'ai vu, vous auriez fait comme moi,
vous lui auriez tout dit. C'est une salamandre, vous le savez, pas
autre chose.

Sans examiner si les salamandres sont de leur nature de trs-bons
confidents  prendre dans les affaires dlicates, ou si un homme 
l'preuve du feu comme l'amateur de schiedam tait par l digne de
toute confiance, Frdric Trent se jeta sur un sige et, plongeant
sa tte entre ses mains, il s'effora de sonder les motifs qui
avaient pu conduire Quilp  s'insinuer dans les secrets de Richard
Swiveller: car c'tait lui qui avait cherch  tirer les vers du
nez de Dick, et non pas l'autre qui avait t entran  lui
rvler tout par une confiance spontane: d'ailleurs, Frdric en
pouvait douter moins que jamais, en voyant que le nain tchait de
l'amorcer lui-mme, et recherchait sa socit. Le nain l'avait
rencontr deux fois,  la poursuite de renseignements sur les
fugitifs, et, comme il n'avait pas montr jusque-l qu'il prt un
grand intrt  leur sort, cet empressement subit avait suffi pour
veiller des soupons dans le coeur d'une crature naturellement
ombrageuse et dfiante, sans parler de sa curiosit instinctive si
heureusement seconde par les manires ingnues de M. Dick. Mais
comment se faisait-il que Quilp, inform du plan qu'ils avaient
tram, se ft offert pour le seconder? C'tait l une question
plus difficile  rsoudre: cependant, comme gnralement les
frisons s'abusent eux-mmes en imputant  d'autres leurs propres
desseins, Frdric pensa aussitt que certaine msintelligence
avait pu s'lever entre Quilp et le vieillard, par suite de leurs
relations secrtes, et peut-tre mme n'tre pas trangre  la
disparition soudaine du marchand de curiosits, et que ce motif
avait inspir au nain le dsir de se venger en arrachant au
vieillard l'unique objet de son amour et de son anxit, pour le
faire passer entre les mains d'un homme, l'objet de sa terreur et
de sa haine. Comme Frdric Trent lui-mme, sans seulement songer
aux intrts de sa soeur, avait  coeur de voir russir ce projet,
qui satisfaisait galement sa haine et sa cupidit, il n'en fut
que mieux dispos  croire que c'tait l aussi le principe de la
conduite de Quilp. Une fois que le nain, selon lui, avait son
avantage personnel  les aider dans leur projet, il devenait ais
de croire  sa sincrit et  la chaleur de son zle dans une
cause qui leur tait commune; et comme il ne pouvait douter que ce
ne ft un utile et puissant auxiliaire, Trent se dtermina 
accepter l'invitation qu'il lui avait faite et  se rendre chez
lui le soir mme; et l, s'il tait confirm dans ses ides parce
que dirait ou ferait le nain, il l'admettrait  partager les
peines de l'excution, mais non pas le profit.

Tout cela bien mdit et bien arrt dans son esprit, il
communiqua  M. Swiveller -- qui se ft content de moins encore -
- une petite partie de ses ides, et, lui laissant toute la
journe pour se remettre des treintes bachiques de la salamandre,
il l'accompagna le soir chez M. Quilp.

M. Quilp fut enchant de les voir, ou fit semblant de l'tre, et
il se montra mme terriblement poli envers Mme Quilp et
Mme Jiniwin. Pourtant il ne manqua point de lancer un regard
scrutateur sur sa femme pour observer l'effet que produirait en
elle la visite du jeune Trent.

Mme Quilp n'prouva pas plus d'motion que n'en ressentt sa mre,
en reconnaissant Frdric Trent; mais comme le regard de son mari
la remplissait d'embarras et de confusion, et qu'elle ne savait ni
ce qu'il fallait faire ni ce que M. Quilp exigeait d'elle, le nain
ne manqua point d'assigner  son embarras la cause qu'il avait
dans l'esprit; et tout en riant sous cape pour s'applaudir de sa
pntration, il tait secrtement exaspr par la jalousie.

Cependant il n'en laissa rien percer. Au contraire, il fut tout
sucre et tout miel, et prsida avec l'empressement le plus cordial
 la distribution du rhum.

Voyons, dit Quilp, savez-vous qu'il doit bien y avoir prs de
deux ans que nous nous connaissons?

-- Prs de trois, je pense, dit Trent.

-- Prs de trois! s'cria Quilp. Comme le temps passe! Est-ce
qu'il vous semble qu'il y ait si longtemps que cela, madame Quilp?

-- Oui, Quilp, rpondit la jeune femme avec une exactitude de
mmoire malheureuse, je crois qu'il y a trois ans accomplis.

-- En vrit, madame!... pensa Quilp, on voit que le temps vous a
paru long: vous avez bien compt! trs-bien, madame!

Et il ajouta, s'adressant  Frdric:

Il me semble que c'est hier que vous tes parti pour Demerari sur
le _Mary-Anne_... pas plus tard qu'hier, je vous jure. Eh bien!
moi, j'aime cela, qu'un jeune homme s'amuse un peu Moi-mme j'ai
fait mes farces comme un autre.

M. Quilp accompagna cette dclaration de si terribles clignements
d'yeux attestant ses anciens dportements, que mistress Jiniwin se
sentit pntre d'indignation et ne put s'empcher de remarquer 
voix basse qu'il pourrait bien au moins remettre le chapitre de
ses confessions au moment o sa femme serait absente. M. Quilp
rpondit  cet acte de hardiesse et d'insubordination par un
regard qui fit perdre contenance  Mme Jiniwin, puis il but
crmonieusement  la sant de sa belle-mre.

J'avais bien pens, dit-il en posant son verre, que vous
reviendriez tout de suite, mon cher Fred. Je l'avais toujours dit.
Et quand le Mary-Anne vous ramena  son bord, au lieu d'apporter
une lettre qui annont votre repentir et le bonheur que vous
gotiez dans la position qu'on vous avait procure, cela me
divertit, -- mais me divertit plus que vous ne sauriez croire. Ah!
ah! ah!

Le jeune homme sourit, mais non pas tout  fait comme si le thme
tait le plus agrable qu'on pt choisir pour l'amuser; aussi
Quilp, qui s'en aperut, jugea-t-il  propos de continuer en ces
termes:
Je dirai toujours que si un riche parent, ayant deux jeunes
rejetons -- soeur ou frre, ou frre et soeur -- dpendants de
lui, s'attache exclusivement  l'un d'eux et chasse l'autre, il a
tort.

Frdric fit un mouvement d'impatience; mais Quilp poursuivit avec
autant de calme que s'il discutait quelque question abstraite dans
laquelle aucun assistant n'et eu le moindre intrt personnel.

Il est trs-vrai, dit-il, que votre grand-pre vous accusa
maintes fois d'oubli, d'ingratitude, de lgret, d'extravagance,
etc.; mais comme je le lui ai souvent rpt, ce sont l des
peccadilles ordinaires. -- Mais c'est un drle! disait-il. -- Je
vous l'accorde, lui rpondais-je (pour faire triompher mon
raisonnement, bien entendu), que de jeunes nobles, que de jeunes
gentlemen sont aussi des drles! Mais il ne voulait pas se rendre
 l'vidence.

-- Cela m'tonne, monsieur, dit le jeune homme d'un air railleur.

-- Oui, voil ce que je lui disais dans le temps, reprit Quilp;
mais le vieux tait obstin. Sans doute c'tait un de mes amis,
mais cela ne l'empchait pas d'tre obstin et mauvaise tte La
petite Nelly est une bonne, une charmante jeune fille; mais vous
tes son frre, Frdric. Vous tes son frre aprs tout, comme
vous le dtes au vieux la dernire fois que vous vntes chez lui.
Il ne peut pas empcher cela.

-- Il le ferait s'il le pouvait, dit le jeune homme avec
impatience. C'est  ajouter au chapitre de sa tendresse  mon
gard Mais il n'y a rien de neuf  apprendre sur ce sujet;
finissons en, au nom du diable!

-- D'accord, rpliqua Quilp; je ne demande pas mieux. Pourquoi y
faisais-je allusion? Prcisment pour vous montrer, mon cher
Frdric, que j'ai toujours t votre ami. Vous ne saviez pas
mettre de diffrence entre votre ami et votre ennemi; en mettez-
vous maintenant? Vous vous tiez imagin que j'tais contre vous,
et partant, il y avait entre nous de la froideur; mais ce n'tait
que de votre ct, entirement de votre ct. Une poigne de main,
Frdric.

Avec sa tte enfonce entre ses paules et un hideux sourire sur
la lvre, le nain se dressa et tendit  travers la table son bras
exigu. Aprs un moment d'hsitation, le jeune homme prsenta sa
main: Quilp lui serra les doigts d'une telle force, que le cours
du sang y fut arrt un moment; puis portant  sa bouche son autre
main d'un air discret, et lanant un regard de travers  Swiveller
qui ne s'en doutait gure, il lcha les doigts meurtris de
Frdric et se rassit.

Ce mouvement ne fut pas perdu pour Trent qui, sachant bien que
Richard tait un simple instrument entre ses mains et qu'il ne
connaissait de ses projets que ce qu'il daignait lui en
communiquer, comprit que le nain tait parfaitement au courant de
leur position respective et du caractre de son ami. C'est dj
quelque chose que de se sentir apprci  sa valeur, mme en fait
de coquinerie. L'hommage silencieux rendu par le nain  sa
supriorit, et l'opinion qu'il s'tait faite, avec son esprit vif
et pntrant, de l'ascendant exerc par Frdric sur son ami,
dcidrent Trent  s'appuyer sur ce hideux auxiliaire et 
profiter de son aide.

M. Quilp, jugeant  propos de couper court au sujet de la
conversation, de peur que Richard Swiveller ne rvlt dans son
tourderie quelque chose que les femmes ne dussent point
connatre, proposa une partie de piquet  quatre; les cartes
dcidrent le sort: Mme Quilp chut comme partenaire  Frdric
Trent, et Dick  M. Quilp. Mme Jiniwin, qui aimait beaucoup le
jeu, en fut par consquent soigneusement exclue par son gendre qui
lui confia le soin de remplir de temps en temps les verres avec
les liqueurs contenues dans les flacons. M. Quilp ne la perdait
pas de vue, afin qu'elle ne s'avist pas de prendre un avant-got
de ces breuvages exquis; et comme les liqueurs ne plaisaient pas
moins que les cartes  la vieille dame, M. Quilp trouva ce moyen
ingnieux d'infliger  la fois  Mme Jiniwin un double supplice de
Tantale.

Mais ce n'tait pas  Mme Jiniwin que se bornait l'attention de
M. Quilp, et d'autres objets encore exeraient sa constante
vigilance. Parmi ses habitudes excentriques, le nain avait celle
de tricher aux cartes: il fallait que non seulement il observt
avec soin la marche du jeu et ft en mme temps des tours
d'escamoteur en comptant les points et en les marquant, mais
encore qu'il donnt sans cesse des avertissements  Richard
Swiveller par des regards, des froncements de sourcil et des coups
de pied par-dessous la table; car Richard, tout ahuri par la
rapidit avec laquelle les cartes taient appeles et les fiches
voyageaient sur le tapis, ne pouvait s'empcher d'exprimer de
temps en temps sa surprise et ses doutes. Mme Quilp, nous l'avons
dit, tait la partenaire du jeune Trent; aussi,  chaque regard
qu'ils changeaient,  chaque parole qu'ils prononaient,  chaque
carte qu'ils jetaient, le nain ouvrait les yeux et les oreilles;
ce n'tait pas seulement ce qui se passait sur la table qui
l'occupait, mais encore les signes d'intelligence qui pouvaient
tre changs en dessous, et il employait toutes sortes de ruses
pour les surprendre; par exemple, il appuyait souvent son pied sur
celui de sa femme pour voir si elle jetterait un cri ou si elle se
tiendrait coite malgr la douleur, parce que, dans ce dernier cas,
il lui et t dmontr que Trent lui avait dj march sur le
pied. Cependant, au plus fort de ses proccupations, il n'en
continuait pas moins de tenir un de ses yeux fixs sur la vieille
dame; et, si  la drobe elle approchait une cuiller  th d'un
verre voisin, -- ce qu'elle faisait frquemment, -- pour attraper
une petite goutte du nectar qu'il contenait, la main de Quilp
drangeait ses plans au moment mme du triomphe de Mme Jiniwin,
et, d'une voix moqueuse, Quilp la suppliait de mnager sa
prcieuse sant. Et ces soins si multiplis n'empchaient pas
Quilp d'y satisfaire sans relche et sans faute, depuis le premier
jusqu'au dernier.

Enfin, quand ils eurent jou bon nombre de parties lies et
largement festoy les liqueurs, M. Quilp ordonna  sa femme
d'aller se coucher; la douce Betzy obit et se retira, suivie de
sa mre indigne. Swiveller s'tait endormi. Le nain, appelant du
doigt Frdric  l'autre extrmit de la chambre, y tint  voix
basse avec lui une courte confrence.

Nous ferons aussi bien de ne dire, devant votre digne ami, que ce
que nous ne pouvons pas taire, dit Quilp en se tournant avec une
grimace vers Dick endormi. C'est march conclu entre nous, Fred.
Voyons, lui ferons-nous pouser cette petite rose de Nelly?

-- Vous y avez aussi votre intrt, je suppose, rpliqua l'autre.

-- Oui, j'en ai un naturellement, dit Quilp riant de l'ide que
Frdric ne souponnait pas son but rel; peut-tre des
reprsailles  exercer, peut-tre une fantaisie. J'ai des moyens,
Fred, de seconder ce projet ou de m'y opposer. Quel parti
prendrai-je? Voici une paire de balances, je la ferai pencher du
ct que je voudrai.

-- Faites-la pencher de mon ct, dit Trent.

-- Voil qui est fait, mon cher Fred, rpondit Quilp tendant sa
main ferme, puis l'ouvrant comme s'il en laissait tomber quelque
objet pesant; le poids est dans le plateau et il l'entrane.
Faites attention.

-- Oui, mais o sont-ils partis, les plateaux? demanda Trent.

Quilp secoua la tte et dit que le point restait  dcouvrir, mais
que ce ne serait peut-tre pas bien difficile. Une fois la chose
faite, ils auraient  concerter leurs dmarches prliminaires. Il
se chargeait de voir le vieillard, ou bien Richard Swiveller
pourrait l'aller voir, lui montrer de la chaleur pour ses
intrts, le presser de se loger dans une maison convenable et,
par la reconnaissance qu'il inspirerait  la jeune fille, ferait
du progrs dans son estime. Grce  cette impression, il serait
facile de la gagner d'ici  un ou deux ans: car elle supposait que
le vieillard tait pauvre, celui-ci affectant, par une politique
qui n'tait pas rare chez les avares, d'taler les dehors de
l'indigence aux yeux de ceux qui l'entouraient.

Il a bien assez souvent cach son jeu avec moi, dit Trent, et
tout dernirement encore.

-- Et avec moi aussi, dit le nain. Ce qui est d'autant plus
extraordinaire, que je sais parfaitement combien en ralit il est
riche.

-- Vous devez le savoir.

-- Je crois que je dois le savoir... dit le nain; et en cela du
moins, avec sa parole  double entente, il ne mentait pas.

Aprs avoir chang encore quelques mots  voix basse, ils se
remirent  table. Le jeune homme veilla Richard Swiveller et lui
apprit qu'il tait temps de partir. Richard,  cette bonne
nouvelle, se leva vivement. Le nain et Frdric se dirent encore
deux mots du succs assur de leur plan, puis on souhaita le
bonsoir  Quilp qui grimaa un adieu.

Il grimpa  la fentre au moment o les deux amis passaient dans
la rue au-dessous de lui et il couta. Trent faisait  haute voix
l'loge de sa femme, et tous deux se demandaient par quelle
fascination elle avait t amene  pouser ce misrable avorton.
Le nain, aprs avoir vu s'loigner ces deux ombres en les
accompagnant de la plus formidable grimace qu'il et jamais faite,
alla tout doucement gagner son lit.

En formant leur plan, ni Trent ni Quilp n'avaient song au bonheur
ou au malheur de la pauvre innocente Nelly. Il n'et pas t moins
trange que l'insouciant dissipateur dont ils faisaient leur
instrument et t lui-mme occup d'y penser pour eux; car la
haute opinion qu'il avait de sa personne et de son mrite
justifiait,  ses yeux, le projet concert; et, quand il et reu,
par extraordinaire, la visite d'un hte aussi rarement accueilli 
sa porte que la rflexion, adonn comme il l'tait  la pleine
satisfaction de ses apptits, il et pleinement rassur sa
conscience avec l'ide qu'il ne songeait ni  maltraiter ni  tuer
sa femme, et que, par consquent, aprs tout, il serait dans la
bonne moyenne des maris trs-supportables.




CHAPITRE XXIV.


Ce ne fut que lorsqu'ils se sentirent puiss de fatigue et hors
d'tat de continuer  marcher comme ils l'avaient fait depuis le
champ de courses, que le vieillard et l'enfant se hasardrent 
s'arrter et  s'asseoir sur la limite d'un petit bois. L, bien
que l'arne ft cache  leur vue, ils pouvaient percevoir encore
le bruit affaibli des cris loigns, le brouhaha des voix et le
roulement des tambours. Gravissant l'minence qui les sparait de
ces lieux, l'enfant put reconnatre les drapeaux flottants et les
blancs pavillons des baraques; mais personne ne venait de leur
ct, et l'endroit o ils se reposaient tait solitaire et
paisible.

Il se passa quelque temps avant que Nelly pt rassurer son
compagnon craintif et lui rendre le calme ncessaire.
L'imagination dsordonne du vieillard lui reprsentait une foule
de gens se glissant jusqu' lui et sa petite-fille dans l'ombre
des buissons, s'embusquant dans chaque foss et les piant
derrire chaque branche des arbres agits. Il tait obsd de la
crainte d'tre jet dans quelque cabanon obscur o on
l'enchanerait et le fouetterait; pis que cela, o Nelly ne serait
jamais admise  le voir, sinon  travers des barreaux de fer et
des grilles scelles  la muraille. Ses terreurs gagnaient
l'enfant. tre spare de son grand-pre, c'tait le plus cruel
supplice qu'elle put redouter; et pensant que dans l'avenir,
partout o ils iraient, ils taient exposs  tre ainsi traqus
et poursuivis sans pouvoir esprer de salut qu' la condition de
rester cachs, elle sentit son coeur se briser et son courage
faiblir.

Cet accablement d'esprit n'avait rien de surprenant chez un tre
si jeune et si peu habitu aux scnes parmi lesquelles il lui
avait fallu vivre depuis quelque temps. Mais souvent la nature
place de nobles et gnreux coeurs dans de faibles poitrines, --
trs-souvent, Dieu merci! dans des poitrines de femme; -- et quand
l'enfant, attachant sur le vieillard ses yeux mouills de larmes,
se rappela combien il tait dbile, et combien il serait abandonn
et sans ressources si elle venait  lui manquer, son coeur se
ranima et se trouva rempli d'une force et d'une constance
nouvelles.

Nous voici  l'abri de tout danger et nous n'avons plus rien 
craindre, mon cher grand-papa, dit-elle.

-- Rien  craindre!... rpta le vieillard. Rien  craindre, et
s'ils m'arrachaient d'auprs de toi! Rien  craindre, et s'ils
nous sparaient! Je ne crois plus personne: pas mme Nell!

-- Oh! ne parlez pas ainsi! rpliqua l'enfant. Car si jamais
quelqu'un vous fut fidle et dvou, c'est moi. Et je sais bien
que vous n'en doutez pas.

-- Comment alors, dit le vieillard, regardant d'un air craintif
autour de lui, pouvez-vous avoir le coeur de me dire que nous
sommes en sret lorsqu'on me cherche de tous cts, lorsqu'on
peut venir ici, se glisser vers nous, au moment mme o nous
parlons!

-- Parce que je suis bien sre que nous n'avons pas t suivis.
Jugez-en par vous-mme, cher grand-papa; regardez autour de vous,
et voyez combien tout est calme. Nous sommes seuls ensemble, et
libres d'aller o il nous plaira Vous dites que vous n'tes pas en
sret! Pourrais-je donc tre si tranquille, et le serais-je si
vous aviez  craindre quelque danger?

-- Oh! oui! oh! oui! dit-il en lui pressant la main, mais sans
cesser de regarder au loin avec anxit. -- Quel est ce bruit?

-- Un oiseau, dit l'enfant; un oiseau qui voltige  travers le
bois et nous indique le chemin que nous avons  suivre. Vous vous
rappelez quand nous disions que nous irions par les bois et les
champs et le long du bord des rivires, et que nous serions bien
heureux... Vous vous le rappelez?... Mais ici, tandis que le
soleil brille au-dessus de nos ttes, et que tout est lumire et
bonheur, nous restons tristement assis,  perdre notre temps! --
Voyez, quel joli sentier! l'oiseau nous y mne, -- le mme oiseau;
-- le voil qui se pose sur un autre arbre et qui s'arrte pour
chanter. Venez!

Lorsqu'ils se levrent et prirent l'alle ombreuse qui devait les
conduire  travers les bois, Nelly s'lana en avant; imprimant
ses petits pieds sur la mousse qui se relevait aprs, souple et
lastique sous ces pieds lgers, gardant pourtant l'empreinte de
ses pieds mignons comme une glace fidle. Puis alors elle appela
le vieillard de ce ct, tant du regard que de son geste gai et
pressant. Elle lui montrait d'un signe furtif quelque oiseau
solitaire se balanant et gazouillant sur une branche qui
s'garait au-dessus de l'alle; ou bien, elle s'arrtait pour
couter les chants qui rompaient l'heureux silence; ou bien elle
contemplait le rayon de soleil qui tremblait parmi les feuilles,
et, se glissant le long des troncs normes des vieux chnes
couverts de lierre, projetait au loin des traits lumineux. Comme
ils cheminaient en avant, cartant les buissons qui bordaient
l'alle, la srnit que Nelly avait feint d'prouver d'abord
pntra vritablement dans son coeur; le vieillard cessa de jeter
derrire lui des regards d'effroi, il montra mme plus d'assurance
et de gaiet: car plus ils s'enfonaient dans le sein de l'ombre
verte, plus ils sentaient que l'esprit de Dieu tait l et
rpandait la paix sur eux.

Enfin le sentier devint plus clair; la marche, plus libre; ils
atteignirent la limite du bois et se trouvrent sur une grande
route. Ils la suivirent quelque temps et entrrent bientt dans
une ruelle ombrage par deux ranges d'arbres si serrs et si
touffus que leurs cimes se rejoignaient en berceau et formaient
une arcade au-dessus de l'troit sentier. Un poteau mutil
indiquait que cette ruelle menait  un village situ  trois
milles, et ce fut l que les voyageurs rsolurent de diriger leurs
pas.

Le trajet leur parut si long qu'ils crurent parfois s'tre gars.
Mais enfin,  leur grande joie, le chemin aboutit  une descente
rapide avec une double chausse sur laquelle taient pratiqus des
trottoirs; et les maisons du village leur apparurent groupes et
tages du fond de leur ceinture boise.

C'tait un lieu modeste. Les hommes et les enfants s'amusaient 
jouer au cricket[10] sur le gazon. Les regards s'attachrent sur
Nelly et le vieillard qui erraient en se demandant o ils
chercheraient un humble asile. Dans un petit jardin, devant sa
chaumire, se trouvait tout seul un homme g. Les voyageurs
prouvaient un certain embarras  l'aborder, car c'tait le matre
d'cole, et au-dessus de sa fentre le mot cole tait trac en
lettres noires sur un criteau blanc. C'tait un homme ple, d'un
extrieur simple; il portait un habit us et triqu, et se tenait
assis parmi ses fleurs et ses ruches, fumant sa pipe, sous le
petit portique devant sa porte.
Parle-lui, ma chre, dit tout bas le vieillard.

-- J'ai peur de le dranger, dit timidement l'enfant: il n'a pas
l'air de nous apercevoir. Peut-tre, si nous attendons un peu,
regardera-t-il de notre ct.

Ils attendirent, mais le matre d'cole ne regardait pas de leur
ct et restait sous son petit portique, pensif et silencieux. Il
paraissait bon. Son habillement, tout noir, faisait ressortir
encore son teint ple et sa maigreur. Ils trouvrent aussi  sa
personne,  sa maison, un air de solitude et d'isolement qui
venait peut-tre de ce que les autres taient runis sur la
pelouse  se donner du plaisir. Il n'y avait que lui qui ft rest
seul dans tout le village.

Cependant le vieillard et sa compagne taient bien las. Nelly se
serait peut-tre senti le courage de s'adresser mme  un matre
d'cole; mais elle hsitait, parce que la physionomie de cet homme
rvlait la tristesse ou le malheur.

Tandis qu'ils taient l, incertains,  peu de distance, ils le
virent de temps en temps demeurer plong chaque fois dans une
sombre mditation, puis poser sa pipe de ct et faire deux ou
trois tours dans son jardin; s'approcher ensuite de la porte et
regarder du ct de la pelouse, puis reprendre sa pipe en
soupirant et s'asseoir de nouveau dans la mme attitude pensive.

Comme aucune autre personne ne paraissait et que la nuit
commenait  tomber, Nelly s'arma enfin de rsolution; et lorsque
le matre d'cole eut repris sa pipe et son sige, elle s'aventura
 s'approcher en tenant son grand-pre par la main. Le bruit
qu'ils firent en levant le loquet de la porte, attira l'attention
du matre d'cole. Il les considra avec bienveillance, mais
cependant comme un homme dsappoint, et agita doucement la tte.

Nelly fit une rvrence et lui dit qu'ils taient de pauvres
voyageurs qui cherchaient pour la nuit un abri qu'ils payeraient
volontiers, selon leurs faibles moyens. Le matre d'cole la
regarda avec attention pendant qu'elle parlait; il mit sa pipe de
ct et se leva aussitt.

Si vous pouviez nous indiquer un endroit, dit l'enfant, nous vous
en serions bien reconnaissants.

-- Vous venez de faire un long chemin? dit le matre d'cole.

-- Trs-long, rpta Nelly.

-- Vous commencez de bonne heure  voyager, mon enfant, dit-il en
posant amicalement la main sur la tte de Nelly. C'est votre
petite-fille, mon brave homme?

-- Oui, monsieur, s'cria le vieillard; c'est l'appui et la
consolation de ma vie.

-- Entrez ici, dit le matre d'cole.

Sans autres prliminaires, il les mena dans une petite classe qui
servait indiffremment de salle  manger et de cuisine, en leur
disant qu'ils taient les bienvenus et pourraient rester chez lui
jusqu'au lendemain matin. Avant mme qu'ils l'eussent remerci, il
tendit sur la table une grosse nappe bien blanche, y posa des
couteaux et des assiettes; et mettant sur la table du pain, de la
viande froide et un pot de bire, il les invita  manger et 
boire.

L'enfant jeta un regard autour d'elle tout en s'asseyant. Il y
avait deux bancs entaills et tout tachs d'encre; une petite
chaire perche sur ses quatre pieds, o sans doute le matre tait
assis pendant la classe; quelques livres rangs sur une tablette
haute, avec des coins au haut des pages; en outre, une collection
bigarre de toupies, de balles, de cerfs-volants, de lignes 
pcher, de billes, de trognons de pommes et autres objets
confisqus aux paresseux de l'cole. Accrochs  la muraille, on
voyait se carrer dans toute leur majest terrifique, sur deux
supports, la canne et le martinet; et prs de l, sur une petite
planchette _ad hoc_ le bonnet d'ne, fait de vieux journaux et
dcor d'une quantit de pains  cacheter des plus larges et des
plus apparents. Mais le principal ornement des murs consistait en
des sentences morales parfaitement transcrites en belle criture
ronde, en un certain nombre d'additions et de multiplications fort
bien chiffres: tout cela venait videmment de la mme main, et
ces tableaux se trouvaient disposs tout autour de la salle dans
le double but, trs-vident, d'offrir un tmoignage de l'excellent
enseignement de l'cole et d'exciter l'mulation dans le coeur des
coliers.

Eh bien! dit le vieux matre d'cole, remarquant que l'attention
de Nelly tait absorbe par ces spcimens, voil une belle
criture! n'est-ce pas, ma chre petite?

-- Trs-belle, monsieur, rpondit-elle modestement. Est-ce la
vtre?

-- La mienne! s'cria-t-il, tirant ses lunettes et les mettant sur
son nez pour jouir mieux d'un triomphe toujours cher  son coeur.
Oh! non, je ne pourrais pas crire aujourd'hui comme cela. Non!
tous ces tableaux sont de la mme main, une petite main, plus
jeune que la vtre, mais pourtant trs-habile.

En parlant ainsi, le matre d'cole s'aperut qu'une lgre tache
d'encre avait t jete sur un des tableaux. Il tira de sa poche
un canif, et, s'approchant du mur, il gratta soigneusement la
tache. Cette besogne acheve, il alla lentement  reculons
contempler l'exemple d'criture avec admiration, comme on pourrait
contempler la plus belle peinture. Mais, dans sa voix, dans son
geste, il y avait quelque chose de triste qui mut profondment
Nelly, bien qu'elle en ignort la cause.

Oh! oui, une petite main!... dit le pauvre matre d'cole. Un
enfant bien suprieur  tous ses camarades,  l'tude comme au
jeu. Comment se fait-il qu'il se soit tant attach  moi? Que je
l'aime, il n'y a rien d'tonnant  cela; mais qu'il m'aime ainsi,
lui!...

Ici, le matre d'cole s'arrta; il retira ses lunettes pour les
essuyer, car les verres s'en taient obscurcis.

J'espre que vous n'avez aucun motif d'tre inquiet pour lui,
monsieur, dit Nelly avec anxit.

-- Non, pas prcisment, ma chre. Je comptais le voir ce soir sur
la pelouse. Il tait toujours le premier  prendre sa part du
cricket. Mais il y sera sans doute demain.

-- Est-ce qu'il a t malade? demanda l'enfant avec la sympathie
de son ge.

-- Malade! oui, un peu indispos. On dit qu'il a eu du dlire
hier, ce cher enfant, et aussi la veille; mais c'est invitable
avec ce genre de maladie: ce n'est pas un mauvais symptme; il n'y
a pas l de mauvais symptme.

L'enfant se tut. Le matre d'cole alla  la porte et regarda
attentivement dehors. Les ombres de la nuit s'paississaient, et
tout tait tranquille.

S'il pouvait trouver quelqu'un pour lui donner le bras, il
viendrait ici, bien sr, dit-il en rentrant dans la chambre. Il ne
manque jamais de venir au jardin me souhaiter le bonsoir. Mais
peut-tre sa maladie ne fait-elle que de prendre meilleure
tournure, et il est sans doute trop tard pour qu'il vienne; car il
y a beaucoup d'humidit, et la rose est trs-abondante. Il vaut
mieux qu'il ne vienne pas ce soir.

Le matre d'cole alluma une chandelle, assujettit le contrevent
de la croise et ferma la porte. Mais, aprs avoir pris ces soins
et s'tre assis en silence, au bout de quelques instants il
dcrocha son chapeau et dit  Nelly qu'il avait besoin de sortir
pour aller aux nouvelles, qu'elle l'obligerait si elle voulait
bien rester l jusqu' ce qu'il ft de retour. L'enfant le lui
promit, et le brave homme sortit.

Nelly resta assise et immobile durant une demi-heure et mme
davantage, toute seule, toute seule; car elle avait dtermin son
grand-pre  aller se coucher, et elle n'entendait que le tic tac
d'une vieille horloge et le sifflement du vent  travers les
arbres.

Lorsque le matre d'cole revint, il reprit sa place au coin de la
chemine, mais demeura silencieux pendant longtemps. Enfin il se
tourna vers Nelly, et, d'une voix douce, il l'invita  vouloir
bien, cette nuit, faire une prire pour un enfant malade.

Mon lve favori! dit le pauvre matre d'cole, fumant sa pipe
qu'il avait oubli d'allumer, et, regardant tristement les
exemples colls sur les murs oui c'est sa petite main qui a fait
tout cela... et tout amaigrie par la maladie! Pauvre petite,
petite main!...




CHAPITRE XXV.


Aprs une bonne nuit passe dans cette chaumire, o le sacristain
avait habit pendant plusieurs annes, mais qu'il avait
dernirement quitte pour se marier et prendre son mnage, Nelly
se leva ds l'aurore et descendit  la chambre o elle avait soup
la veille. Dj le matre d'cole tait sorti. Elle s'empressa de
bien nettoyer la pice, et elle venait de finir ses rangements,
quand l'excellent homme rentra.

Il la remercia  plusieurs reprises, et lui dit que la vieille
femme qui tait charge ordinairement de ces soins veillait en ce
moment comme garde-malade auprs de l'enfant dont il avait parl
la veille.

Comment va-t-il? demanda Kelly. J'espre qu'il va mieux?

-- Non, rpondit le matre d'cole secouant la tte avec
mlancolie; il ne va pas mieux. On dit mme qu'il va plus mal.

-- Cela me fait bien de la peine, monsieur.

Le pauvre matre d'cole parut reconnaissant de cette marque de
sympathie, mais il n'en fut pas moins triste, car il se hta
d'ajouter, pour s'tourdir, qu'il y a souvent des gens qui
s'inquitent mal  propos et font le mal plus grand qu'il n'est.

Pour ma part, dit-il avec son ton doux et patient, j'espre qu'il
n'en est rien. Je ne crois pas que l'enfant soit plus mal.

Nelly lui offrit de prparer le djeuner, qu'ils prirent tous
trois ensemble quand le vieillard fut descendu. En ce moment, le
matre d'cole remarqua que son hte paraissait extrmement
fatigu et devait avoir besoin de repos.

Si le voyage que vous avez  faire est long, dit-il, et si vous
n'tes pas trop press, vous pourrez tout  votre aise passer ici
une autre nuit; cela me ferait plaisir, mon ami.

Il vit que le vieillard consultait Nelly du regard, ignorant s'il
devait accepter ou refuser l'offre.

Je serais bien aise, ajouta-t-il, d'avoir auprs de moi un jour
encore votre petite compagne. Si vous pouvez faire cette charit 
un homme qui est seul et en mme temps prendre vous-mme un peu de
repos, faites-la. S'il vous faut absolument continuer votre route,
je vous souhaite un bon voyage, et je vous accompagnerai un bout
de chemin avant l'ouverture de la classe.

-- Que faut-il faire, Nell? demanda le vieillard d'un ton
d'irrsolution; dis, qu'est-ce qu'il faut faire, ma chre Nell?

Il n'tait pas besoin de beaucoup d'instances pour dterminer
Nelly  rpondre qu'il valait mieux accepter l'invitation et
rester. Elle tait heureuse, d'ailleurs, de prouver sa gratitude
au bon matre d'cole en s'acquittant avec zle de tous les soins
domestiques ncessaires au modeste cottage. Cette tche tant
acheve, Nelly tira de son panier un ouvrage d'aiguille, et
s'assit sur un tabouret, prs du treillage, o le chvrefeuille de
jardin et le chvrefeuille sauvage croisaient leurs rameaux
flexibles et se glissaient ensemble jusque dans la salle pour y
rpandre leur parfum exquis. Son grand-pre se chauffait en dehors
aux rayons du soleil, respirant la senteur des fleurs, et suivant
d'un regard nonchalant la marche des nuages, que poussait le lger
souffle du vent.

En voyant le matre d'cole mettre en place les deux bancs, poser
sa chaise dans la chaire et faire quelques autres dispositions
pour la classe, Nelly craignit de le gner et offrit de se retirer
dans sa petite chambre  coucher. Mais il ne voulut pas y
consentir; et, comme il semblait content de l'avoir auprs de lui,
elle resta, activement occupe de son ouvrage.

Avez-vous beaucoup d'lves, monsieur? demanda-t-elle.

Le pauvre matre d'cole secoua la tte et rpondit:

 peine de quoi remplir ces deux bancs.

-- Les autres sont-ils bien savants, monsieur? demanda-t-elle
encore, regardant les trophes attachs  la muraille.

-- De bons petits enfants, dit-il, de bons petits enfants, ma
chre; mais aucun ne sera jamais capable d'en faire autant.

Un petit garon  la tte blonde et au visage hl par le soleil
se montra  la porte tandis que le matre parlait, et, aprs s'y
tre arrt pour saluer et lui tirer son pied par derrire, en
manire de rvrence, entra et prit sa place sur un des deux
bancs. Le petit garon  la tte blonde posa alors sur ses genoux
un livre ouvert dont les pages taient terriblement cornes, et
fourrant les mains dans ses poches, commena  compter les billes
dont elles taient pleines, prouvant par l'expression de sa
physionomie la disposition remarquable qu'il avait pour ne pas
penser le moins du monde  l'abcdaire sur lequel ses yeux
taient axs. Bientt aprs, un autre petit blond entra d'un pas
tranant, puis un autre  cheveux roux, puis deux autres blondins,
puis un autre avec une petite tte de caniche, jusqu' ce qu'enfin
les bancs fussent occups par une douzaine environ de jeunes
garons avec des ttes de toutes couleurs (pas de ttes grises
cependant), ranges selon l'ge, de quatre ans  quatorze et plus,
car les jambes du plus jeune, lorsqu'il fut assis, se trouvrent 
une grande distance du plancher, tandis que le plus g, un gros
lourdaud bien fort mais bien nigaud, avait au moins la moiti de
la tte de plus que le matre d'cole.

 l'extrmit du premier banc, le poste d'honneur dans l'cole,
tait vide la place du petit lve malade; et en tte des patres,
o les enfants qui venaient avec des chapeaux ou des casquettes
avaient l'habitude de les accrocher, il y avait aussi une place
vide. Aucun enfant n'et os violer la saintet du sige ou de la
patre; mais plus d'un portait son regard des endroits vides au
matre d'cole, et glissait derrire sa main ses rflexions  son
voisin paresseux.

Alors commena le bourdonnement des leons rcites, apprises par
coeur, le chuchotement, les jeux dissimuls, tout le bruit, tout
le tapage d'une cole; et, au milieu du vacarme, le pauvre matre,
la douceur et la simplicit en personne, s'efforait vainement de
fixer son esprit sur les devoirs du jour et d'oublier son petit
ami. L'ennui de son tat ne lui rendait que plus prsent encore le
souvenir de l'colier studieux, et sa pense n'tait pas avec ses
lves, on le voyait bien.

Cette disposition d'esprit n'chappa point aux plus paresseux;
s'enhardissant par l'impunit, ils devinrent plus bruyants et plus
effronts, jouant  pair ou non sous les yeux du matre, mangeant
des pommes sans peur et sans reproche, se pinant les uns les
autres pour s'amuser ou par mchancet, sans se cacher le moins du
monde, et gravant leurs autographes au bas mme de la chaire.
L'idiot, qui tait venu rciter sa leon, ne s'amusa pas 
regarder plus longtemps au plafond pour y chercher les mots
oublis; il se rapprocha tout bonnement du sige du matre et
plongea effrontment ses yeux sur la page; le lustig de la petite
troupe se mit  loucher, et  faire des grimaces, naturellement au
plus jeune, sans se cacher derrire un livre, et l'assemble
merveille ne connut plus de bornes  sa gaiet. S'il arrivait au
matre de se lever et s'il paraissait prter quelque attention 
ce qui se passait, le bruit cessait un moment et tous les regards
redevenaient studieux et soumis. Mais aussitt que la vigilance du
matre se relchait, le bruit clatait de nouveau dix fois plus
fort qu'auparavant.

Ah! parmi ces petits paresseux, combien souhaitaient d'tre
dehors! Ils contemplaient la porte ouverte et la fentre comme
s'ils avaient dessein de sortir de force, de courir dans les bois
pour y mener une vie d'enfants sauvages. Que de penses de rvolte
faisaient natre la frache rivire et les bons endroits bien
ombrags o il est si agrable de se baigner sous les saules dont
les branches descendent jusque dans l'eau! surtout chez ce
gaillard, que je vois d'ici, avec son col de chemise dboutonn et
rabattu sur son dos, ventant sa face rubiconde avec un
abcdaire, et souhaitant d'tre baleine ou cachalot, chauve-
souris ou moucheron, tout ce qu'on voudra, plutt que de rester 
l'cole par une chaleur torride. Ouf! Demandez  cet autre garon
qui, assis le plus prs de la porte, a pu mettre  profit cette
circonstance pour se glisser dans le jardin et entraner ses
camarades par le mauvais exemple en plongeant son visage dans le
seau du puits et se roulant ensuite sur le gazon; demandez-lui
s'il y eut jamais un jour comme celui-l, mme quand les abeilles
s'enfonaient dans la corolle des fleurs et s'y tenaient immobiles
comme si elles avaient rsolu de se retirer des affaires et de
fermer leur fabrique de miel. C'tait un jour de sainte paresse,
un jour fait pour s'tendre sur le dos au beau milieu de l'herbe,
 regarder le ciel jusqu' ce que son clat fort les yeux de se
fermer, et demandez-moi un peu si ce temps-l tait bien choisi
pour forcer de braves garons  se pmer sur des livres moisis
dans une chambre sombre o le soleil lui-mme ne daignait pas
pntrer! C'est une abomination.

Nelly tait assise auprs de la fentre, occupe de son ouvrage,
mais prtant attention  ce qui se passait, bien qu'intimide
quelquefois par ces petits volcans. Quand les leons furent
rcites, on commena l'exercice d'criture. Comme il n'y avait
qu'un pupitre, celui du matre, chaque enfant vint s'y asseoir 
son tour et y griffonner une page toute tordue, tandis que le
matre se promenait de long en large. La classe tait moins
bruyante. Le matre s'approchait pour regarder par-dessus l'paule
de celui qui crivait, en lui disant avec douceur de remarquer
comme les lettres taient formes sur les modles placards le
long du mur. Il lui en faisait admirer les pleins et les dlis,
en lui recommandant de chercher  les imiter. Il interrompait
ensuite la leon pour leur rpter ce que l'enfant malade avait
dit la nuit prcdente et combien il regrettait de n'tre pas
encore avec eux. Il y avait dans le ton et les paroles du pauvre
matre d'cole tant de bont et de tendresse, que les jeunes
garons parurent prouver du remords de l'avoir ainsi tourment,
et rentrrent dans l'ordre le plus absolu; durant deux minutes au
moins, on ne mangea plus de pommes, on n'crivit plus son nom au
couteau, on ne se pina plus, on ne fit plus de grimaces.

Je pense, mes amis, dit le matre d'cole quand l'horloge sonna
midi, que je vous donnerai aujourd'hui, par extraordinaire, demi-
cong.

 cette nouvelle, les coliers, le grand garon en tte,
poussrent des clameurs d'enthousiasme au milieu desquelles on vit
le matre remuer les lvres, mais sans parvenir  se faire
entendre. Cependant, comme il agitait la main pour rclamer le
silence, les lves eurent assez de docilit pour se taire,
aussitt que les poumons les plus vigoureux de la troupe n'en
purent plus  force de crier.

Promettez-moi d'abord, dit le matre, de n'tre pas trop
bruyants, ou bien, si vous voulez faire du bruit, de vous en aller
bien loin, hors du village s'entend. Je suis sr que vous ne
voudriez pas casser la tte  votre ancien et fidle camarade.

Ici s'leva un murmure gnral, sans doute trs-sincre, car ce
n'taient encore que des enfants, pour protester contre toute ide
de troubler le repos du camarade. Le grand garon, probablement
avec autant de sincrit nave que tous les autres, prit ses
voisins  tmoin que, s'il avait cri, il avait cri tout bas.

N'oubliez donc pas mes recommandations, dit le matre; mes chers
amis, c'est une faveur que je vous demande personnellement.
Amusez-vous autant que vous pourrez, mais souvenez-vous que tout
le monde n'a pas le bonheur d'tre aussi bien portant que vous.
Allons! adieu.

-- Merci, monsieur, -- adieu, monsieur, ces mots furent prononcs
une foule de fois sur tous les tons, et les enfants sortirent
lentement et sans bruit. Mais le soleil brillait, et les oiseaux
chantaient, comme le soleil ne brille et comme les oiseaux ne
chantent qu'aux jours de cong ou de demi-cong; et puis les
arbres penchaient leurs branches comme pour inviter les coliers
chapps  grimper et  se nicher dans leurs branches feuillues;
le foin les suppliait de venir s'battre et se coucher sur son
tapis au grand air; le bl vert, par ses ondulations agaantes,
les appelait vers le bois et la rivire; le pr, rendu plus doux
encore par un mlange de lumire et d'ombre, les conviait 
sauter,  gambader,  se promener Dieu sait o. C'tait plus de
joie qu'il n'en faut  un enfant pour le rendre heureux, et ce fut
avec de vives acclamations que toute la troupe prit ses jambes 
son cou et s'parpilla en criant et riant sur son passage.

C'est bien naturel, mon Dieu! dit le pauvre matre d'cole, les
suivant de l'oeil. Je suis bien content qu'ils ne fassent pas
attention  ma peine.

Il est difficile cependant de satisfaire tout le monde; c'est ce
que nous savons presque tous par exprience, sans parler de la
fable d'o je tire cette maxime. Dans l'aprs-midi plusieurs mres
et tantes d'lves crurent devoir exprimer leur mcontentement de
la conduite du matre d'cole. Quelques-unes se bornrent  des
allusions, par exemple en demandant avec politesse si c'est que
c'tait un jour marqu en lettres rouges sur le calendrier, ou le
nom du saint dont on chmait la fte; d'autres, les fortes ttes
politiques du village, dclarrent que c'tait traiter un peu
lestement les droits de la souveraine et faire un affront 
l'glise et  l'tat; elles crurent subodorer dans ce coup d'tat
des principes rvolutionnaires. Accorder un demi-cong pour une
circonstance moins importante que l'anniversaire de la reine!
c'tait tre bien hardi: mais la majorit n'alla pas par quatre
chemins pour exprimer son dplaisir personnel en termes
nergiques: selon elle, mettre les lves  la demi-ration de la
science dont on leur devait part entire, ce n'tait rien moins
qu'un acte manifeste de fraude et de vol effront. Une vieille
femme mme, voyant qu'elle ne pouvait russir  enflammer ou 
irriter le paisible matre d'cole en lui disant des
impertinences, fit grand tapage hors de sa maison, et trouva moyen
de lui adresser une mercuriale indirecte durant une demi-heure, en
se tenant prs de la fentre de l'cole  dire  une autre vieille
dame que le matre devrait ncessairement dduire ce demi-cong du
payement de la semaine, ou qu'il pouvait bien s'attendre 
recevoir une opposition par huissier; on n'avait dj pas tant
besoin de paresseux dans le pays. Ici la vieille dame leva la
voix. Les individus trop paresseux mme pour tre matres d'cole,
pourraient bien, avant peu, voir d'autres individus leur passer
sur le casaquin; pour sa part, elle ne manquerait pas de donner
aux postulants de bons avis, pour qu'ils se tinssent prts au
besoin. Mais tous ces reproches, toutes ces scnes de violence
n'aboutirent pas  tirer une parole du bon matre d'cole qui
restait assis, ayant Nelly  ses cts: seulement il en tait un
peu plus abattu peut-tre, mais toujours silencieux et n'ouvrant
pas la bouche, pas mme pour se plaindre.

Vers la nuit, une vieille femme traversa le jardin en se tranant
de son mieux: et ayant rencontr  sa porte le matre d'cole,
elle l'avertit de se rendre immdiatement chez la dame West, et de
partir devant elle au plus vite. Le matre et Nelly taient au
moment d'aller faire un tour ensemble; et, sans quitter la main de
l'enfant, il se prcipita dehors, laissant la messagre le suivre
comme elle pourrait.

Ils s'arrtrent  la porte d'une chaumire: le matre frappa
doucement avec la main. La porte fut ouverte aussitt. Ils
entrrent dans une chambre o un petit groupe de femmes en
entourait une plus ge que les autres, qui pleurait amrement; se
tordait les mains et s'abandonnait  des mouvements convulsifs.

Chre dame, dit le matre d'cole prenant une chaise auprs
d'elle, eh quoi! est-il donc si mal?

-- Il s'en va grand train, s'cria la vieille femme; mon petit-
fils se meurt! Et tout cela par votre faute. Je ne vous laisserais
certainement pas en ce moment approcher de lui, n'tait le vif
dsir qu'il a de vous voir. Voil o vous l'avez rduit avec votre
belle instruction. O mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que faire?...

-- Ne dites pas qu'il y ait de ma faute, rpondit le bon matre
d'cole. Je ne vous en veux pas, ma chre dame. Non, non! vous
tes accable, et vous ne pensez pas ce que vous dites. Je suis
sr que vous ne le pensez pas.

-- Que si, rpliqua la vieille femme, je le pense tout  fait.
S'il ne s'tait pas consum sur ses livres, parce qu'il avait peur
de vous, il serait maintenant gai et bien portant! Je le sais
bien, allez!

Le matre d'cole regarda les autres femmes comme pour obtenir
qu'une d'entre elles pronont en sa faveur une parole
bienveillante; mais elles secourent la tte, et se dirent
mutuellement  l'oreille qu'elles n'avaient jamais pens que
l'instruction ft bonne  grand'chose, et que cet exemple le
prouvait bien. Sans rpliquer par un seul mot, par un seul regard
de reproche, le matre suivit la vieille garde-malade qui tait
venue le chercher et qui arrivait  l'instant, dans une autre
chambre o l'enfant chri du matre se trouvait  demi habill et
tendu sur un lit.

C'tait un trs-jeune garon, presque un petit enfant. Ses cheveux
encore boucls ombrageaient son front, et ses yeux taient
extrmement brillants; mais leur clat tenait plus du ciel que de
la terre. Le matre d'cole s'assit prs de lui, et, se penchant
vers l'oreiller, lui murmura son nom. L'enfant tressaillit, lui
caressa le visage avec sa main, lui enlaa le cou de ses bras
amaigris, en s'criant que c'tait son cher bon ami.

Oui, je le suis, je l'ai toujours t, Dieu le sait! dit le
pauvre matre d'cole.

-- Quelle est cette jeune fille? demanda l'enfant,  la vue de
Nelly. Je n'ose l'embrasser, de peur de lui donner mon mal. Priez-
la de me serrer la main.

Nelly s'approcha en sanglotant et prit dans ses mains la petite
main languissante que l'enfant malade retira au bout de quelques
moments, en se laissant retomber doucement.

Vous souvenez-vous du jardin, Harry, dit  demi-voix le matre
d'cole pour le tenir veill, car il semblait s'appesantir; vous
souvenez-vous comme vous le trouviez agrable le soir? Il faut
vous dpcher de revenir le visiter encore, car je crois que
toutes les fleurs vous regrettent. Je les trouve moins brillantes
qu'auparavant. Vous y viendrez bientt, mon cher petit, le plus
tt possible, n'est-ce pas?

L'enfant sourit doucement, tout doucement, et posa sa main sur la
tte grise de son ami. Il remua aussi les lvres, mais sans voix;
il n'en sortit pas un son, pas un seul.

Au milieu du silence qui suivit ces paroles, le bruit de voix
loignes, port par la brise du soir, arriva  travers la fentre
ouverte.

Qu'est-ce que cela? dit l'enfant ouvrant ses yeux.

-- Vos camarades qui jouent sur la pelouse.

L'enfant prit un mouchoir sous son oreiller et essaya de l'agiter
au-dessus de sa tte. Mais son bras retomba sans force.

Voulez-vous que je le fasse pour vous? dit le matre d'cole.

-- Oui, s'il vous plat, agitez-le  la fentre. Attachez-le au
treillage. Quelques-uns de mes camarades le verront sans doute;
peut-tre penseront-ils  moi et regarderont-ils de mon ct.

Il souleva sa tte, et son regard alla du signal flottant 
l'inutile raquette qui tait pose sur une table dans la chambre,
 ct de l'ardoise, d'un livre et autres objets autrefois  son
usage. Une fois encore il se laissa retomber doucement et demanda
si la jeune fille tait l, parce qu'il voulait la voir.

Elle s'avana et pressa sa main inerte qui pendait sur le couvre-
pied. Les deux vieux amis, les deux camarades, car ils l'taient,
bien que l'un ft un homme et l'autre un enfant, s'unirent dans un
long embrassement; puis le petit colier se retourna du ct de la
muraille et s'endormit.

Le pauvre matre d'cole resta assis  la mme place, tenant dans
ses mains la froide main pour la rchauffer; mais ce n'tait plus
que la main d'un enfant mort. Il le sentait, et cependant il
continuait de la rchauffer encore sans pouvoir se rsoudre  la
quitter.




CHAPITRE XXVI.


Nelly, le coeur bris, s'loigna avec le matre d'cole du chevet
de l'enfant et retourna  la chaumire. Elle eut soin de cacher au
vieillard la cause relle de son chagrin et de ses larmes; car
l'enfant mort orphelin n'avait qu'une grand'mre comme elle
n'avait qu'un grand-pre, et il ne laissait qu'une parente ge
pour pleurer sa perte prmature.

Elle se mit au lit aussi vite qu'elle le put, et, lorsqu'elle se
trouva seule, elle donna un libre cours  la tristesse qui
accablait son me. Mais la scne affligeante dont elle avait t
tmoin contenait pourtant une leon de satisfaction et de
reconnaissance: de satisfaction, puisque Nelly se sentait bien
portante et libre; de reconnaissance, puisqu'elle avait t
conserve au seul parent, au seul ami qu'elle chrt, pour vivre
et respirer dans un monde magnifique  ses yeux, tandis que tant
de jeunes cratures, aussi jeunes qu'elle et aussi pleines
d'esprance, taient frappes et couches dans leurs tombes.
Combien de tertres funbres dans ce vieux cimetire o elle avait
err dernirement, s'taient couverts de verdure sur des tombes
d'enfants! Bien qu'elle ne penst elle-mme que comme une enfant
et ne rflcht peut-tre pas suffisamment  quelle brillante et
heureuse existence sont appels ceux qui meurent jeunes, et que la
mort leur pargne la douleur de voir s'teindre les autres autour
d'eux, de voir descendre dans la tombe les plus fortes affections
de leur coeur, ce qui fait mourir bien des fois le vieillard dans
le cours d'une longue existence: cependant Nelly avait assez de
raison pour comprendre facilement la moralit du spectacle auquel
elle avait assist cette nuit et pour en graver profondment le
souvenir dans son coeur.

Elle ne rva qu'au petit colier; elle le revoyait non pas couch
dans son cercueil, non pas couvert de terre, mais au milieu des
anges et souriant avec joie.

Le soleil, qui dardait dans la chambre ses rayons bienfaisants,
l'veilla. Il ne restait plus qu' prendre cong du pauvre matre
d'cole et  recommencer le plerinage.

Tandis qu'ils faisaient leurs apprts de dpart, la classe tait
commence. Dans la salle obscure le bruit de la veille
retentissait encore, un peu plus tempr, peut-tre, mais si peu
que rien. Le matre d'cole quitta sa chaire et accompagna ses
htes jusqu' la porte.

Nelly lui prsenta d'une main tremblante et avec hsitation
l'argent que la dame lui avait donn aux courses pour payer ses
fleurs; toute confuse dans ses remercments, en pensant  la
modicit de son offrande, et rougissant de lui donner si peu. Mais
il la fora  garder son argent, et, s'tant baiss pour
l'embrasser sur la joue, il rentra dans sa maison.

Les voyageurs n'avaient pas fait une douzaine de pas, que le
matre d'cole tait revenu sur le seuil de sa porte. Le vieillard
retourna vers lui pour lui presser les mains; Nelly en fit autant.

Bonne chance et bon voyage! dit le pauvre matre d'cole. Me
voil seul encore. Si un jour vous repassez par ici, n'oubliez pas
la petite cole de village.

-- Nous ne l'oublierons jamais, monsieur, rpondit Nelly; jamais
nous ne perdrons la mmoire de vos bonts pour nous.

-- J'ai souvent entendu de semblables paroles tomber des lvres
des enfants, dit le matre d'cole secouant la tte et souriant
d'un air pensif; mais elles ont t bientt oublies. J'avais un
jeune ami, bien jeune il est vrai, mais il n'en valait que mieux.
 prsent tout est fini!... Que Dieu vous conduise!

Ils lui renouvelrent plusieurs fois leurs adieux et partirent
enfin, marchant d'un pas lent et se retournant souvent jusqu' ce
qu'ils ne pussent plus l'apercevoir. Ils avaient fini par laisser
loin derrire eux le village et n'en voir mme plus la fume 
travers les arbres. Alors ils pressrent le pas; leur dessein
tait de gagner la grande route et de la suivre  la grce de
Dieu.

Mais les grandes routes mnent bien loin.  l'exception de deux ou
trois petits groupes de chaumires qu'ils dpassrent sans
s'arrter et d'un cabaret isol situ au bord du chemin o ils se
procurrent du pain et du fromage, cette grande route ne les avait
encore mens  rien... L'aprs-midi s'avanait, et toujours
s'allongeait cette mme route triste, ennuyeuse et tortueuse
qu'ils avaient suivie durant toute la journe. Cependant, comme
ils n'avaient pas d'autre ressource que d'aller en avant, ils
continurent  marcher, bien que plus lentement  cause de leur
fatigue excessive.

L'aprs-midi tait devenue une belle soire lorsqu'ils arrivrent
 un endroit o la route formait un grand dtour  travers une
lande. Sur les limites de cette lande et prs d'une haie qui la
sparait des champs cultivs, tait une caravane au repos; nos
voyageurs, qui n'avaient pu la voir  raison de la position
qu'elle occupait, l'abordrent si soudainement qu'ils n'eussent pu
l'viter quand ils auraient voulu le faire.

Ce n'tait pas un de ces chariots dlabrs, sales, poudreux, comme
on en voit tant de ce genre, mais une petite maison pose sur des
roues avec des rideaux blancs en basin dcorant les croises et
des jalousies peintes en vert encadres dans des panneaux d'un
rouge vif, heureux contraste de couleurs qui donnait  l'ensemble
un aspect clatant. Ce n'tait pas non plus une pauvre caravane
trane par un ne seulement ou par une rosse trique, car deux
chevaux en bon tat avaient t dtels et paissaient l'herbe
frache. Ce n'tait pas non plus une caravane de bohmiens, car
devant la porte ouverte, orne d'un marteau de cuivre bien
luisant, tait assise une grosse dame de bonne mine, coiffe d'un
grand chapeau  larges noeuds de rubans. Il tait facile de
reconnatre que la caravane n'tait pas non plus dpourvue du
confortable, d'aprs les occupations de la dame qui se donnait la
jouissance de prendre son th. Tout l'attirail ncessaire pour ce
petit repas, y compris une bouteille d'un caractre suspect et une
tranche de jambon froid, tait pos sur un tambour couvert d'une
serviette blanche: c'est l qu'tait assise, comme  la meilleure
table du monde, la dame errante,  prendre son th et  regarder
le paysage.

Il arriva en ce moment que la matresse de la caravane ayant port
sa tasse  ses lvres, laquelle tasse tait de taille  servir
pour le djeuner, comme si tout devait tre copieux et solide 
l'avenant; les yeux fixs sur le ciel, tout en savourant l'arme
de son th, relev peut-tre d'un doigt de la liqueur contenue
dans la bouteille suspecte (mais ceci est une simple supposition
et n'a pas trait  notre histoire); il arriva que, tout entire 
cette agrable occupation, elle n'aperut pas d'abord les
voyageurs qui s'approchaient d'elle. Ce ne fut donc qu'aprs avoir
pos sa tasse et englouti  grand'peine sa ration abondante,
qu'elle vit un vieillard et une jeune fille s'avancer lentement et
la contempler d'un air d'admiration modeste mais affame.

H! cria la matresse de la caravane, secouant les miettes
tombes sur ses genoux et les avalant avant d'essuyer sa bouche;
oui, c'est bien elle! Mon enfant, qui est-ce qui a gagn le prix
de la course gnrale?

-- Gagn quoi, madame? demanda Nelly.

-- Le prix de la course gnrale, mon enfant; le prix qui devait
tre disput le second jour.

-- Le second jour, madame?

-- Oui, le second jour, le second jour! rpta la dame d'un air
d'impatience. Vous pouvez bien me dire qui a gagn le prix quand
je vous adresse poliment cette question.

-- Je l'ignore, madame.

-- Vous l'ignorez! Comment, vous qui y tiez! Je vous ai vue de
mes propres yeux.

Nelly ne fut pas mdiocrement effraye d'entendre ces paroles, car
elle supposa que la dame pouvait tre lie avec la maison de
commerce Short et Codlin; mais ce qui suivit fut de nature  la
rassurer.

Et j'ai regrett beaucoup, ajouta la matresse de la caravane, de
vous voir en compagnie d'un polichinelle; un misrable, un bas
histrion que l'on devrait mme rougir de regarder.

-- Je n'y tais pas par got, madame. Nous ignorions notre chemin;
ces deux hommes ont bien voulu nous accueillir et nous emmener
avec eux. Est-ce que... est-ce que vous les connaissez, madame?

La matresse de la caravane jeta une sorte de cri.

Moi les connatre! moi connatre a!... Mais vous tes jeune et
sans exprience, et par consquent je vous pardonne de me faire
une pareille question. Est-ce que j'ai l'air de les connatre?
Est-ce que la caravane a l'air de connatre a?...

-- Non, madame, non... dit l'enfant, craignant d'avoir commis
quelque faute grave. Je vous demande pardon.

Ce pardon fut immdiatement accord, quoique la dame part encore
toute hors d'elle-mme devant cette supposition offensante.
L'enfant lui expliqua alors qu'ils avaient quitt les courses ds
le premier jour et qu'ils se rendaient par cette route  la ville
la plus proche, avec l'intention d'y passer la nuit. Comme la
physionomie de la dame commenait  s'claircir, Nelly se hasarda
 demander s'il y avait loin. La dame, aprs lui avoir bien
expliqu d'abord qu'elle avait t aux courses le premier jour en
cabriolet, par partie de plaisir, mais sans y avoir affaire et
sans intrt, finit par lui rpondre que la ville tait encore 
huit milles de l.

Ce renseignement peu encourageant dconcerta Nelly, qui ne put
retenir une larme en mesurant du regard la route de plus en plus
tnbreuse. Le grand-pre ne fit pas entendre de plainte, mais il
soupira profondment, appuy sur son bton et cherchant vainement
 mesurer des yeux l'tendue du chemin poudreux.

La matresse de la caravane s'occupait de ranger sa tasse et sa
thire, pour desservir la table; mais remarquant l'air d'anxit
de l'enfant, elle hsita et suspendit l'opration. Nelly la salua,
la remercia de son obligeance, prit la main du vieillard et
s'loigna. Dj elle avait fait une cinquantaine de pas, quand la
matresse de la caravane lui cria de revenir.

Plus prs, plus prs encore! dit-elle, l'invitant  gravir les
degrs de la plate-forme. Avez-vous faim, mon enfant?

-- Pas beaucoup... Mais nous sommes fatigus; et puis c'est...
c'est encore bien loin.

-- C'est gal. Que vous ayez faim ou non, vous ne serez pas fche
de prendre un peu de th. Je suppose que cela ne vous dplaira
pas, mon vieux monsieur?

Le grand-pre ta humblement son chapeau et la remercia. La dame
l'engagea  monter aussi sur la plate-forme. Mais comme le tambour
n'et pas t une table commode pour deux couverts, ils
redescendirent et s'assirent sur l'herbe. L, elle leur prsenta
le plateau  th, du pain et du beurre, le morceau de jambon, en
un mot elle les servt comme elle-mme,  l'exception de la
bouteille qu'elle avait dj glisse furtivement dans sa poche.

Posez tout cela prs des roues de derrire, mon enfant, c'est la
meilleure place, dit leur nouvelle amie, surveillant d'en haut
leurs prparatifs. Maintenant apportez-moi la thire pour que j'y
mette un peu plus d'eau chaude avec une pince de th frais. C'est
bien.  prsent, mangez et buvez tous deux autant qu'il vous
plaira et sans vous gner; c'est tout ce que je vous demande.

Nelly et son grand-pre eussent peut-tre rempli les intentions de
la dame, quand mme elle ne leur aurait pas donn cet
encouragement de si bon coeur. Mais comme tout scrupule, tout
embarras devait tomber devant ce langage cordial, ils ne se
gnrent point pour faire un bon repas. Pendant ce temps, la dame
mit pied  terre, et, les mains jointes par derrire, elle se
promena de long en large, d'un pas mesur et d'un air majestueux,
imprimant  son vaste chapeau une ondulation extraordinaire. Par
intervalles, elle considrait la caravane avec une satisfaction
muette, surtout les panneaux rouges et le marteau de cuivre, qui
avaient l'air de flatter infiniment son amour-propre: quand elle
fut rassasie de cet exercice, elle s'assit sur les degrs et
appela:

Georges!

L-dessus un homme en blouse de charretier, qui avait tout vu
derrire une haie sans tre aperu lui-mme, carta les branches
qui le cachaient, et rpondit  l'appel. Il tait assis et tenait
sur ses jambes un plat de ragot et une bouteille en grs qui
pouvait contenir quatre litres,  sa main droite un couteau,  sa
gauche une fourchette.

Plat-il, madame?

-- Comment trouvez-vous la tourte froide, Georges?

-- Pas mauvaise, mistress.

-- Et la bire, demanda la dame, avec l'air de prendre un plus vif
intrt  cette question; est-elle passable, Georges?

-- Elle a plus de mine que de got; mais, aprs tout, elle n'est
pas si mauvaise.

Pour rassurer sa matresse  cet gard, il prit un petit coup,
environ une pinte, de la bouteille de grs, puis fit claquer ses
lvres, cligna des yeux et secoua la tte d'un air satisfait. Et
sans doute d'aprs les mmes principes de politesse, il reprit son
couteau et sa fourchette, comme pour prouver d'une manire
pratique que la bire n'avait pas gt son apptit.

La dame le regarda quelque temps d'un air encourageant, puis elle
ajouta:

Aurez-vous bientt fini?

--  l'instant, mistress.

Et, en ralit, aprs avoir ratisse le plat tout autour avec son
couteau et port  sa bouche le reste du gratin, aprs avoir
imprim  la bouteille de grs une direction si savante que, par
des degrs presque imperceptibles, il se trouva la tte renverse
en arrire, tendu presque de tout son long, M. Georges se dclara
disponible et sortit de sa retraite.

Je ne vous ai pas trop fait dpcher, Georges? demanda la
bourgeoise, qui paraissait prouver une grande sympathie pour les
derniers glouglous qu'il avait donns  la bouteille.

-- Si je me suis un peu dpch cette fois-ci, rpondit Georges
faisant une sage rserve pour la premire occasion favorable je me
rattraperai une autre fois, voil tout.

-- Nous ne sommes pas trop chargs, Georges, n'est-ce pas?

-- Voil toujours comme parlent les dames, rpondit l'homme en
tournant la tte de dpit, comme s'il appelait la nature elle-mme
en tmoignage contre une proposition aussi monstrueuse. Si vous
voyez une femme conduire, soyez sr qu'elle ne laissera jamais son
fouet tranquille; jamais les chevaux n'iront assez vite pour elle.
Si les chevaux ont bien leur charge, vous ne persuaderez jamais 
une femme qu'ils ne peuvent pas encore porter quelque chose de
plus. Pourquoi donc me demandez-vous cela?

-- Si nous prenions avec nous ces deux voyageurs, cela ferait-il
une grande surcharge pour les chevaux? dit la matresse sans
rpondre  la tirade philosophique de Georges et en montrant Nelly
et le vieillard, qui se disposaient tristement  reprendre leur
marche.

-- Dame, ce serait toujours une surcharge tout de mme, dit
Georges mal satisfait.

-- Cela ferait-il une grande surcharge? rpta la matresse Ils ne
doivent pas tre bien lourds.

-- Leur poids  tous deux, madame, dit Georges, les mesurant du
regard comme un homme qui calcule en lui-mme,  une demi-once
prs, leur poids vaudrait  peu de chose prs celui d'Olivier
Cromwell.

Nelly fut trs-surprise de ce que cet homme pouvait si exactement
calculer le poids d'un personnage qui, d'aprs ce qu'elle avait lu
dans les livres, avait vcu  une poque si loigne; mais elle ne
tarda pas  oublier ce sujet, toute joyeuse d'apprendre que son
grand-pre cheminerait avec elle dans la caravane; elle en
remercia la dame de tout son coeur. Elle l'aida vivement  ranger
les tasses et tout ce qui avait servi  leur repas; car tout cela
tait encore sur l'herbe. Pendant ce temps, on avait attel les
chevaux. Nelly et son grand-pre, ravis de cette bonne aubaine,
montrent dans la voiture. Leur protectrice ferma la porte et
s'assit prs de son tambour  une fentre ouverte; Georges releva
le marchepied et s'installa sur son sige. La caravane partit avec
un grand bruit de ressorts, de grincements de roues et d'essieux;
et le brillant marteau de cuivre, que personne n'avait peut-tre
jamais soulev pour frapper  la porte, se ddommageait  chaque
cahot en se donnant le plaisir de se frapper lui-mme tout le long
de la route.




CHAPITRE XXVII.


Quand on eut fait assez lentement un peu de chemin, Nelly se
hasarda  jeter un regard sur l'intrieur de la caravane et 
l'examiner plus attentivement. Le premier compartiment, celui o
la propritaire s'tait installe, tait garni d'un tapis et
divis en cloisons de faon  offrir pour le sommeil une place
dispose comme une case dans un vaisseau. Cette espce de chambre
 coucher tait protge, de mme que les petites croises, par de
beaux rideaux blancs et paraissait assez confortable, bien que,
pour s'y installer, la dame ft oblige sans doute de se livrer 
un exercice gymnastique qui tait un impntrable mystre. L'autre
compartiment servait de cuisine, et il tait garni d'un fourneau
dont le tuyau passait  travers le toit. Il contenait aussi un
cabinet ou office, plusieurs caisses, une grande cruche d'eau,
quelques ustensiles de cuisine et de la vaisselle de faence. La
plupart de ces objets taient suspendus aux parois qui, dans la
partie de la voiture consacre  la matresse, avaient reu des
ornements plus gais et plus splendides, tels qu'un triangle et
deux tambourins bien frotts par les pouces.

La dame tait assise  sa fentre, dans tout l'orgueil et la
posie des instruments de musique; la petite Nell et son grand-
pre se tenaient, au contraire, de l'autre ct, dans l'humble
sphre du chaudron et des casseroles, tandis que le vhicule
allait cahin-caha et perait lentement l'obscurit de la route.
D'abord les deux voyageurs parlrent peu et se bornrent 
chuchoter; mais, se familiarisant avec le lieu o ils se
trouvaient, ils s'enhardirent  causer plus librement, et
s'entretinrent du pays qu'ils traversaient et des divers objets
qui s'offraient  leur vue. Le vieillard finit par s'endormir. La
dame s'en aperut; elle invita alors Nelly  venir s'asseoir
auprs d'elle.

Eh bien! mon enfant, dit-elle, comment trouvez-vous cette manire
de voyager?

-- Fort agrable, madame, rpondit Nelly.

-- Oui, reprit la dame, pour des gens qui ont toutes leurs forces.
Quant  moi, j'prouve parfois des faiblesses qui exigent un
stimulant perptuel.

Le stimulant dont elle parlait, le trouvait-elle dans la bouteille
suspecte que nous avons signale, ou bien ailleurs? C'est ce
qu'elle ne dit pas.

Vous tes bien heureux, vous autres jeunesses, reprit-elle! Vous
ne savez pas ce que c'est que des faiblesses. Vous jouissez
toujours d'un bon apptit, et c'est bien agrable.

Nelly pensa que, pour sa part, elle ferait aussi bien de se passer
parfois d'avoir trop bon apptit; et, d'un autre ct, rien dans
l'extrieur de la dame, ou dans sa manire de prendre le th, ne
portait  croire qu'elle n'prouvt plus de plaisir  boire et 
manger. Elle se borna  s'incliner silencieusement, en manire
d'adhsion polie, et attendit que la dame reprit la parole.

Cependant, au lieu de parler, celle-ci considra longtemps
l'enfant en silence. Se levant ensuite, elle alla prendre dans un
coin un grand rouleau de toile, large d'une aune environ, et
l'tendit sur le parquet en le droulant avec son pied jusqu' ce
qu'il toucht d'une extrmit  l'autre de la caravane.

Lisez-moi cela, dit-elle, mon enfant.

Nelly se promena tout le long du rouleau, lisant  haute voix
l'inscription suivante trace en normes lettres noires:

FIGURES DE CIRE DE JARLEY.

-- Relisez-le, dit la dame qui paraissait y prendre got.

-- _Figures de cire de Jarley_, rpta Nelly.

-- C'est moi, dit la dame. Je suis mistress Jarley.

Elle donna  l'enfant un regard d'encouragement, et chercha  la
rassurer et  lui faire comprendre que, bien qu'elle ft en face
de mistress Jarley en personne, elle ne devait pas se laisser
blouir et terrasser par sa glorieuse prsence. La dame droula
ensuite un autre tableau portant cette inscription:

_Cent figures de grandeur naturelle_.

Un troisime tableau, avec cette inscription:

_La plus merveilleuse collection de figures vivantes en cire
qu'il y ait dans le monde entier_.

Puis plusieurs tableaux plus petits, avec des inscriptions telles
que celles-ci:

_Ouverture de l'Exposition -- La vritable et unique Jarley. --
Collection sans rivale de Jarley -- Jarley fait les dlies de la
grande et de la petite noblesse. -- Jarley est sous le patronage
de la Famille Royale._

Quand elle eut bien montr  l'enfant stupfaite ces lviathans de
l'annonce, elle lui fit voir des prospectus qui n'taient plus
auprs que du fretin sous forme de billets, quelques-uns tourns
en parodies sur des airs populaires, comme:

Crois-moi, les figures de cire
De Jarley, que chacun admire...

Ou bien:

J'ai vu ton prcieux ouvrage
Expos dans la fleur de l'ge.

Ou bien encore:

Gu, passons l'eau,
Allons chez Jarley, ma chre;
Gu, passons l'eau,
On n'peut rien voir de plus beau.

Car, pour satisfaire tous les gots, il y en avait qui taient
composs dans un esprit lger et factieux. C'tait, par exemple,
la parodie sur l'air populaire: _Si j'avais un ne_. Elle
commenait ainsi:

Si j'avais un ne assez bte
Pour se mettre dans la tte
De ne point aller chez Jarley,
Je rentrais mon baudet.
Et vite, et vite, s'il vous plat.
Accourez tous chez Jarley.

En outre, il y avait diverses compositions en prose, entre autres
un dialogue entre l'empereur de la Chine et une hutre, ou
l'archevque de Cantorbry et un dissident au sujet des droits
d'glise. Tous ces crits se terminaient par la mme morale, 
savoir que le lecteur devait se hter d'aller voir l'exposition de
Jarley, et que les enfants et les domestiques y taient admis 
moiti prix. Aprs avoir suffisamment exhib, pour blouir
l'enfant, tous ces tmoignages de sa haute position dans la
socit, mistress Jarley les roula, les remit soigneusement en
place, s'assit de nouveau et regarda Nelly d'un air triomphant.

Et j'espre, dit-elle, que vous n'irez plus en compagnie d'un
sale Polichinelle, dornavant!

-- Jamais, madame, je n'ai vu de figures de cire. Est-ce que c'est
plus drle que Polichinelle?

-- Plus drle!... rpta mistress Jarley d'une voix perante. Ce
n'est pas drle du tout.

-- Oh!... murmura Nelly avec une parfaite humilit.

-- Ce n'est pas du tout drle; c'est un spectacle calme, un
spectacle... quoi donc encore?... critique?... non... classique,
voil le mot. Un spectacle calme et classique. On n'y voit pas des
batteries et des querelles crapuleuses, des coups de bton, des
farces, des hurlements comme dans vos fameuses parades de
Polichinelle; mais toujours la mme chose, toujours des figures
remarquables par leur immobilit froide et distingue; enfin une
image si frappante de la vie, que, si les figures de cire
parlaient et marchaient, vous n'y verriez pas de diffrence. Je
n'irai pas jusqu' vous dire que j'ai vu des figures de cire
exactement semblables  des personnes en vie, mais j'ai
certainement vu des personnes en vie exactement semblables  des
figures de cire.

-- Sont-elles ici, madame? demanda Nelly dont cette description
avait veill la curiosit.

-- Quoi ici, mon enfant?

-- Les figures de cire, madame.

-- Juste ciel! mon enfant, y pensez-vous? comment pouvez vous vous
imaginer qu'une telle collection tiendrait ici o vous voyez tout
ce qu'il y a, except l'intrieur d'un petit buffet et de quelques
coffres! Ma collection est partie dans d'autres caravanes pour les
salles d'exposition, et elle y sera livre au public aprs-demain.
Puisque vous allez dans la mme ville, vous verrez, j'espre, ma
collection; c'est bien naturel, vous ne pouvez pas vous en
dispenser, et je ne doute pas que vous n'en ayez envie, comme tout
le monde. Je suppose que vous ne quitteriez pas la ville sans vous
tre donn ce plaisir.

-- Je ne resterai pas, je pense, dans la ville, madame.

-- Vous n'y resterez pas!... s'cria mistress Jarley. Alors o
donc allez-vous?

-- Je... je ne le sais pas bien. Je ne suis pas fixe.

-- Voulez-vous dire par l que vous voyagez  travers le pays sans
savoir o vous allez?... En vrit, vous tes de singulires gens!
Quelle est donc votre profession? Quand je vous ai vue aux
courses, mon enfant, vous m'aviez l'air de n'tre pas dans votre
lment, et d'tre tombe l par pur accident.

-- Nous y tions en effet par accident, rpondit Nelly intimide
par ces questions  brle-pourpoint. Nous sommes pauvres, madame,
et nous errons au hasard. Nous n'avons rien  faire; je voudrais
bien que nous fussions occups!

-- Vous m'tonnez de plus en plus, dit encore Mme Jarley aprs
tre reste quelque temps aussi muette que ses figures de cire. Eh
bien, alors, quel titre prenez-vous donc? Vous ne seriez pas des
mendiants, par hasard?

-- En vrit, madame, je ne crois pas que nous soyons autre chose.

-- Bont du ciel! je n'ai jamais entendu rien de semblable. Qui
jamais aurait cru cela?...

Aprs cette exclamation, la dame garda si longtemps le silence que
Nelly se demanda avec crainte si elle ne jugeait pas que sa
dignit ft compromise  jamais pour avoir accord sa protection 
une crature si misrable, et s'tre oublie jusqu' converser
avec elle. Cette ide ne se trouva que trop confirme par l'accent
avec lequel la dame rompit le silence et dit:

Et cependant vous savez lire, et peut-tre mme crire?

-- Oui, madame, dit timidement Nelly, craignant de l'offenser de
nouveau par cet aveu.

-- Eh bien! moi, je ne sais ni l'un ni l'autre.

-- Vraiment?... dit Nelly d'un ton qui semblait indiquer ou
qu'elle tait justement surprise de voir dpourvue de
connaissances si vulgaires la vritable et unique Jarley, les
dlices de la grande et de la petite noblesse, la favorite
particulire de la famille royale, ou qu'elle prsumait qu'une si
grande dame pouvait bien se passer de notions de ce genre.

De quelque manire que Mme Jarley et pris la rponse, elle n'en
fit pas un texte de nouvelles questions; mais elle retomba dans un
silence mditatif. Ce silence dura assez pour que Nelly juget 
propos de regagner l'autre fentre et de reprendre sa place  ct
de son grand-pre, qui venait de s'veiller.

Enfin la matresse de la caravane sortit de son accs de
mditation; et, ayant invit Georges  venir sous la fentre prs
de laquelle elle tait assise, elle eut avec lui un long entretien
 voix basse, comme si elle lui demandait son avis sur un point
important, et qu'elle et  discuter le pour et le contre dans une
grave affaire. Cette confrence tant termine, la dame retourna
la tte et fit signe  Nelly de s'approcher.

Et le vieux monsieur aussi, dit mistress Jarley, car j'ai besoin
de m'entendre avec lui. Matre, voudriez-vous d'une bonne position
pour votre petite-fille? Si cela vous est agrable, je puis la
mettre  mme d'en trouver une. Qu'est-ce que vous dites de ?

-- Je ne puis la quitter, rpondit le vieillard. Nous ne pouvons
nous sparer. Que deviendrais-je, sans elle?

-- J'aurais cru que vous tiez en ge de prendre soin de vous-
mme, maintenant ou jamais, dit aigrement la dame.

-- Il ne le peut plus, dit tout bas l'enfant; je crains qu'il ne
le puisse plus jamais... Je vous en prie, ne lui parlez pas
durement.

Puis elle ajouta  haute voix:

Nous vous sommes trs-reconnaissants; mais nous ne nous
sparerions pas l'un de l'autre, quand on nous donnerait  nous
partager toutes les richesses du monde.

L'accueil fait  sa proposition dconcerta un peu Mme Jarley. Le
vieillard avait pris tendrement la main de Nelly et la tenait dans
les siennes. Mme Jarley le regarda d'un air qui signifiait qu'elle
se ft parfaitement passe de sa compagnie et qu'elle se souciait
mme trs-peu de son existence. Aprs une pause pnible pour tous,
elle mit encore une fois sa tte  la fentre et eut avec Georges
une confrence sur un point pour lequel ils parurent moins
facilement s'entendre que pour le premier; mais ils finirent par
tomber d'accord, et Mme Jarley s'adressa de nouveau en ces termes
au vieillard:

Si vous tes rellement dispos  travailler, on trouverait
aisment  vous employer  pousseter les figures,  recevoir les
contre-marques, et ainsi de suite. Ce que je demande  votre
petite-fille, c'est de montrer les figures au public; elle ne
tardera pas  les connatre. Elle a des manires qui ne seront pas
dsagrables, bien qu'elle ait le dsavantage de venir aprs moi;
car j'ai toujours conduit moi-mme les visiteurs, et je
continuerais de le faire si mes faiblesses d'estomac ne
m'obligeaient  prendre un peu de repos qui m'est absolument
ncessaire. Ce n'est pas l une proposition ordinaire, soyez-en
persuad, ajouta la dame, prenant le ton lev et le geste dont
elle se servait habituellement vis--vis du public; il s'agit des
figures de cire de Jarley, n'oubliez pas cela. La besogne est
d'ailleurs trs-facile et mme agrable; la compagnie choisie;
l'exposition a lieu dans des salons de runion, dans les htels de
ville, de grandes salles d'auberge ou des galeries d'enchre. Chez
Mme Jarley, rien qui ressemble  votre vie de vagabondage, songez-
y; chez Mme Jarley, pas de tente goudronne, pas de sciure de bois
sous les pieds dans la baraque, rappelez-vous a. Toutes les
promesses faites dans mes programmes sont tenues fidlement, et
mon exposition a dans son ensemble un clat imposant, qui jusqu'
prsent n'a pas eu de rival dans ce royaume. Rappelez-vous que le
prix d'entre n'est pas au-dessous de cinquante centimes, et que
je vous offre une occasion que vous ne retrouverez peut-tre
jamais.

Descendant du sublime o elle tait monte aux dtails de la vie
ordinaire, Mme Jarley dit que, pour le salaire, elle ne
s'engageait pas  rien dterminer jusqu' ce qu'elle et pu
suffisamment juger du savoir-faire de Nelly et se faire une juste
ide de la manire dont la jeune fille s'acquitterait de ses
fonctions. Mais elle promit de leur fournir  tous deux la
nourriture et le logement, et, en outre, donna sa parole que la
nourriture serait aussi bonne de qualit qu'abondante pour la
quantit.

Nelly et son grand-pre se consultrent; pendant ce temps,
Mme Jarley, les mains croises par derrire, arpentait la
caravane, du mme pas qu'elle avait march sur la route aprs
avoir pris son th; son attitude indiquait une dignit rare et une
haute estime d'elle-mme. Ce mince dtail n'est pas si indigne
qu'on pourrait le croire d'tre mis sous les yeux du lecteur, s'il
veut bien se rappeler que, pendant tout ce temps-l, la caravane
avait repris son mouvement rude et heurt, et qu'il n'y avait
qu'une personne pleine de majest naturelle et de grces
accomplies qui pt se hasarder  supporter cette oscillation sans
trbucher.

Eh bien! mon enfant? s'cria Mme Jarley, qui s'arrta en voyant
Nelly se tourner vers elle.

-- Nous vous sommes trs-obligs, madame, dit Nelly, et nous
acceptons votre offre de grand coeur.

-- Et vous n'en aurez pas de regret, repartit mistress Jarley;
j'en suis bien sre. Maintenant que tout est arrang, nous allons
manger un morceau, voil l'heure du souper.

Cependant la caravane avait continu d'avancer en vacillant, comme
si elle avait fait de mme que ses habitants et qu'elle et bu de
forte bire qui l'et assoupie. Enfin elle arriva aux portes d'une
ville dont les rues taient paisibles et solitaires; car minuit
allait sonner, et tout le monde tait au lit. Comme il tait trop
tard pour se rendre  la salle d'exposition, les voyageurs
dtournrent vers un grand terrain nu, qui tait contigu  la
vieille porte de la ville, et ils se disposrent  y passer la
nuit prs d'une autre caravane, qui portait bien sur son panneau
officiel le grand nom de Jarley, car elle tait employe  mener
de place en place les figures de cire qui faisaient l'orgueil du
pays, mais elle portait aussi au bas de l'estampille: Wagon des
thtres forains sous le n 7100, tout comme si sa prcieuse
cargaison n'tait compose que de sacs de charbon ou de farine.

Cette voiture, traite avec si peu d'gards par la police, tant
vide (car elle avait dpos son chargement au lieu de l'exposition
et elle stationnait l jusqu' ce que ses services fussent requis
de nouveau), elle fut assigne au vieillard pour lui servir de
chambre  coucher cette nuit: et c'est dans ses murs de bois que
Nelly fit  son grand-pre le meilleur lit possible avec tout ce
qu'elle trouva sous sa main. Quant  elle, Mme Jarley lui offrit
sa propre voiture de voyage, comme une marque signale de la
faveur et de la confiance de sa bourgeoise.

Nelly avait pris cong de son grand-pre et revenait  l'autre
caravane lorsqu'elle se sentit tente par la fracheur de la nuit
de se promener quelques instants en plein air. La lune brillait
au-dessus de la vieille porte de la ville, laissant dans l'ombre
l'arche basse et cintre. Ce fut avec un mlange de curiosit et
de crainte que Nelly s'approcha de la porte et resta  la
contempler, s'tonnant de la voir si noire, si vieille et si
triste.

Il y avait au-dessus du porche une niche vide maintenant,
autrefois orne de quelque statue que l'on avait renverse ou
enleve depuis des centaines d'annes. L'enfant rflchissait 
l'air trange que cette figure-l devait avoir lorsqu'elle tait
debout, elle songeait aux combats qui s'taient livrs en ce lieu,
aux meurtres qui avaient t commis sans doute en cet endroit
maintenant silencieux. Soudain un homme sortit de l'immense
obscurit du porche. Il ne lui eut pas plutt apparu, que Nelly le
reconnut. Il n'tait pas facile de mconnatre dans ce monstre
l'abominable Quilp.

La rue qui s'tendait au del tait si troite, et l'ombre des
maisons qui bordaient un des cts du chemin tellement paisse,
que Quilp avait l'air d'tre sorti de terre; mais enfin c'tait
bien lui. L'enfant se retira dans un angle sombre, et elle vit le
nain passer tout prs d'elle. Il avait un bton  la main, et
lorsqu'il eut travers l'obscurit de la vieille porte, il
s'appuya sur ce bton, regarda en arrire juste du ct o se
trouvait Nelly, et fit un signe.

Un signe  Nelly? Oh.! non, grce  Dieu, pas  Nelly; car tandis
qu'elle restait cloue par la peur, ne sachant si elle devait
appeler  son secours ou bien quitter la place o elle s'tait
cache et s'enfuir avant que Quilp s'approcht davantage, une
autre figure sortit lentement de la porte. C'tait un jeune garon
qui avait une malle sur le dos.

Plus vite, coquin! dit Quilp, les regards tourns vers la vieille
porte, et se montrant au clair de la lune comme quelque figure de
marmouset qui serait descendue de sa niche et qui se retournerait
pour revoir son ancienne demeure; plus vite!

-- C'est que la malle est horriblement lourde, monsieur, rpondit
le jeune garon pour s'excuser; je suis venu bien vite tout de
mme.

-- Vous tes venu vite tout de mme? rpondit Quilp. Vous vous
tranez, au contraire, vous rampez, chien que vous tes! vous ne
faites pas plus de chemin qu'une misrable chenille. Entendez-vous
sonner minuit et demi?

Il s'arrta pour couter, puis se tournant vers le jeune garon
avec une brusquerie et un air froce qui le firent tressaillir, il
lui demanda quand la diligence de Londres passait au dtour de la
route.

 une heure, rpondit le jeune garon.

-- En ce cas, venez donc alors, dit Quilp, ou bien j'arriverai
trop tard. Plus vite! M'entendez-vous? Plus vite!

Le jeune garon marcha du mieux qu'il lui fut possible. Quilp le
prcdait, se retournant sans cesse pour le menacer et lui faire
presser le pas.

Nelly n'osa remuer jusqu' ce qu'elle les et perdus de vue et que
le bruit de leurs voix n'arrivt plus jusqu' elle. Alors elle se
hta d'aller rejoindre son grand-pre, tout inquite pour lui,
comme si le voisinage du nain avait d remplir, en passant, le
vieillard de terreur. Mais celui-ci dormait d'un sommeil paisible,
et Nelly se retira doucement.

En allant se mettre au lit, elle rsolut de ne rien dire de son
aventure. Quant au motif qui avait pu attirer le nain de ce ct,
Nelly craignait que ce ne ft pour les poursuivre, et comme il
tait vident, d'aprs la question de Quilp relativement  la
diligence de Londres, que cet homme retournait chez lui, et comme
il n'avait fait que traverser la place, il tait raisonnable de
penser qu'en restant dans la ville, on y serait plus que partout
ailleurs  l'abri de ses recherches. Cependant ces rflexions ne
dissipaient pas les alarmes de Nelly; car elle avait t trop
profondment effraye pour pouvoir se remettre si aisment. Il lui
semblait qu'elle tait environne d'une lgion de Quilps et que
l'air lui-mme en tait rempli.

Les dlices de la grande et de la petite noblesse, la favorite de
la famille royale, Mme Jarley, en un mot, s'tait, par un procd
de raccourci connu d'elle seule, couche dans son lit de voyage et
elle y ronflait paisiblement, tandis que son vaste chapeau,
soigneusement pos sur le tambour, talait sa magnificence,  la
clart douteuse d'une lampe qui veillait dans le compartiment. Le
lit de l'enfant tait dj tout prt sur le plancher de la
voiture. Ce fut pour Nelly une grande satisfaction d'entendre
relever le marchepied aussitt qu'elle fut entre dans la
caravane, et de penser que par l toute communication avait cess
entre les gens du dehors et le marteau de cuivre. Certains sons
gutturaux et certain bruissement de paille, qui de temps en temps
montaient  travers le plancher de la voiture, apprirent  Nelly
que le conducteur tait couch dans le sous-sol, et redoublrent
sa scurit.

Cependant, malgr la protection qu'elle trouvait autour d'elle,
elle ne put goter, pendant toute la nuit, qu'un sommeil
intermittent, rempli d'agitation et de fivre. Dans ses rves
pnibles, Quilp se confondait avec les figures de cire, ou plutt
il tait lui-mme une figure de cire; tantt c'tait Mme Jarley
qu'il reprsentait en figure de cire, tantt il reparaissait sous
sa propre forme et Mme Jarley devenait figure de cire  son tour,
jusqu' ce qu'ils se confondirent ensemble en un orgue de
barbarie. Enfin, vers le point du jour, elle tomba dans ce profond
sommeil qui succde  l'accablement et  l'insomnie, et dans
lequel on ne sent plus rien que le bienfait d'un repos complet,
d'un calme rparateur.




CHAPITRE XXVIII.


Le sommeil pesa si longtemps sur les paupires de Nelly, qu'
l'heure o l'enfant s'veilla mistress Jarley tait debout, dj
dcore de son grand chapeau et activement occupe de prparer le
djeuner. Elle accueillit de fort bonne grce les excuses de Nelly
pour s'tre leve si tard, et lui dit qu'elle ne l'et pas
rveille quand bien mme elle et dormi jusqu' midi.

Il vous tait ncessaire, ajouta-t-elle, aprs votre fatigue, de
dormir tout votre compte et de vous reposer compltement. C'est
encore un grand privilge de votre ge, de pouvoir jouir d'un
sommeil aussi profond.

-- Est-ce que vous avez pass une mauvaise nuit, madame? demanda
Nelly.

-- J'en ai rarement d'autres, mon enfant, rpondit mistress
Jarley, de l'air d'une martyre; je ne sais pas comment je peux
supporter a.

Se rappelant les ronflements qu'elle avait entendus sortir de
l'espce de cabinet o la propritaire des figures de cire avait
pass la nuit, Nelly pensa que mistress Jarley avait rv qu'elle
tait veille. Cependant, elle lui exprima son regret d'apprendre
que l'tat de sa sant ft si fcheux; peu aprs, elle se mit 
djeuner avec son grand-pre et Mme Jarley. Le repas achev, Nelly
aida la dame  laver les tasses et les plats et les remit en
place. Ces soins domestiques une fois termins, mistress Jarley
drapa sur ses paules un chle de couleur extrmement clatante,
pour aller faire une tourne par les rues de la ville.

La caravane va porter les caisses  ma salle, dit-elle, et vous
pouvez en profiter, mon enfant, pour vous y rendre. Je suis
oblige, bien contre mon gr, d'aller  pied dans la ville; mais
le public attend cela de moi, et les personnes qui ont un
caractre public ne sont pas matresses de leurs volonts quand il
s'agit de ces choses-l. Comment me trouvez-vous, mon enfant?

Nelly rpondit de manire  la contenter, et Mme Jarley, aprs
avoir enfonc une grande quantit d'pingles dans les diverses
parties de sa toilette, aprs avoir fait bien des efforts inous,
mais infructueux, pour se voir par derrire, finit par se montrer
satisfaite de sa tournure et s'loigna d'un pas majestueux.

La caravane la suivit  une assez courte distance. Tandis que la
voiture tait cahote par le pav, Nelly regardait  travers la
fentre pour voir les endroits o l'on passait, craignant, 
chaque coin de rue, que le visage redout de Quilp ne vnt  lui
apparatre.

La ville tait belle et spacieuse; il y avait un square ouvert que
la caravane traversa lentement; au milieu, se trouvait l'htel de
ville, avec un beffroi surmont d'une girouette. Il y avait des
maisons de pierre, des maisons de brique rouge, des maisons de
brique jaune, des maisons de lattes et de pltre, et des maisons
de bois, la plupart trs-vieilles, avec des figures frustes
tailles au bout des solives, qui regardaient d'en haut ce qui se
passait dans la rue. Ces dernires maisons avaient de trs-petites
fentres presque sans lumire et des portes cintres, et, dans les
rues les plus troites, elles surplombaient entirement le
trottoir. Les rues taient trs-propres, trs-claires, trs-
dsertes et trs-tristes. Quelques flneurs stationnaient auprs
des deux auberges de la place vide du march et des boutiques; au
seuil d'une maison de charit, des vieillards sommeillaient dans
leur fauteuil; mais c'est  peine s'il y avait quelques personnes
qu'on vt aller de ct et d'autre avec l'air d'avoir un but; et
si par hasard il en passait une, le bruit de ses pas se
prolongeait encore quelques minutes aprs sur le bitume bouillant
du trottoir. Il semblait qu'il n'y et dans la ville que les
horloges qui allassent: et encore elles avaient des cadrans si
endormis, de lourdes aiguilles si paresseuses, des timbres si
fls, qu'elles devaient videmment tre en retard. Les chiens
eux-mmes taient tout assoupis, et les mouches, ivres de sucre
fondu dans les boutiques des piciers, oubliaient leurs ailes et
leur vivacit pour aller se calciner au soleil, dans le coin de la
vitre poudreuse des croises.

Aprs un long trajet, accompagn d'un bruit inaccoutum, la
caravane arriva enfin et s'arrta au lieu de l'exposition. Nelly
descendit devant un groupe d'enfants bahis qui la prenaient aussi
pour un des nombreux items du muse de curiosits, et on aurait eu
bien de la peine  leur faire entendre que son grand-pre ne ft
pas comme elle un chef-d'oeuvre de mcanique en cire. Les caisses
furent dcharges sans encombre et emportes avec grand soin pour
tre ouvertes par Mme Jarley, qui les dballa, assiste de Georges
et d'un autre homme en culotte de velours avec un chapeau de
feutre gris orn de billets d'entre. C'taient des festons
rouges, franges et baldaquins destins  la dcoration de la
salle.

Tous se mirent  l'oeuvre sans perdre de temps, et avec une
activit prodigieuse. Comme l'admirable collection tait cache
encore par des toiles, de peur que la poussire ennemie ne gtt
le teint de ses personnages, Nelly s'empressa de contribuer aussi
de son mieux  la dcoration de la salle, et son grand-pre lui-
mme ne resta pas inactif. Les deux hommes, qui avaient l'habitude
de ce genre de travail, firent promptement beaucoup de besogne.
Mme Jarley, qui portait toujours sur elle  cet effet une poche de
toile semblable  celle des percepteurs de taxe au page des
routes, en tirait des pointes qu'elle distribuait  ses aides, en
mme temps qu'elle encourageait leur ardeur.

Pendant l'opration, on vit paratre un gentleman fluet, au nez
crochu, aux cheveux noirs. Il portait un surtout militaire
court, troit des manches, qui avait t autrefois couvert de
passementerie et de brandebourgs, mais qui aujourd'hui tait
tristement dpouill de ses ornements et us jusqu' la corde; il
avait aussi un vieux pantalon gris collant, et une paire
d'escarpins arrivs bientt au terme de leur existence. Il se
montra sur le seuil de la porte et sourit d'un air affable. En ce
moment, Mme Jarley lui tournait le dos; le gentleman  la tournure
militaire fit de l'index signe aux satellites de Mme Jarley de ne
pas informer la dame de sa prsence, et, s'tant gliss doucement
derrire elle, il lui donna une petite tape sur le cou et continua
la plaisanterie en criant:

Boh!

-- Eh! quoi, monsieur Slum!... dit vivement la propritaire des
figures de cire. Bon Dieu! qui se serait attendu  vous voir ici?

-- Sur mon me et mon honneur, dit M. Slum, la rflexion est
juste. Sur mon me et mon honneur, la rflexion est judicieuse.
Qui se serait attendu  cela!... Georges, mon brave ami, comment
va la sant?

Georges accueillit cette dmonstration amicale avec une
indiffrence marque, et tout en rpondant qu'il allait assez bien
comme a, il continua de jouer du marteau tout le temps et
d'enfoncer ses pointes  tour de bras.

Je suis venu ici, dit le gentleman  la hussarde en se tournant
vers Mme Jarley... Sur mon me et mon honneur, je serais bien
embarrass de vous dire pourquoi j'y suis venu, car je ne le sais
pas moi-mme. Je sentais le besoin d'une petite inspiration, d'un
petit rafrachissement d'esprit, d'un petit changement d'ides,
et... Sur mon me et mon honneur! s'cria le gentleman  la
hussarde en s'interrompant et regardant autour de lui, voil qui
est diablement classique! Ma foi, Minerve n'aurait pas mieux fait.

-- Je pense, en effet, dit Mme Jarley, que cela ne fera pas mal
quand ce sera achev.

-- Pas mal! s'cria M. Slum. Eh bien! vous me croirez si vous
voulez, c'est le bonheur de ma vie de penser que je me suis frott
 la posie, pour m'exercer sur cet admirable thme!... 
propos... vous n'avez pas d'ordres  me donner? Il n'y a pas
quelque petite chose  faire pour vous?

-- a revient si cher, monsieur, rpondit Mme Jarley, et
rellement, je ne vois pas que cela soit bien profitable.

-- Chut! chut!... dit M. Slum levant sa main. Pas de plaisanterie,
je ne pourrais supporter cela. Ne dites pas que cela n'est pas
profitable. Ne dites pas cela. Je sais le contraire.

-- Eh bien! non, je ne crois pas que cela soit bien profitable,
rpta Mme Jarley.

-- Ah! ah! s'cria M. Slum; vous n'y tes plus, vous battez la
breloque. Allez donc demander aux parfumeurs, allez demander aux
fabricants de cirage, allez demander aux chapeliers, allez
demander aux directeurs des bureaux de loterie; allez leur
demander  tous et  chacun ce que ma posie leur a valu, et,
retenez bien mes paroles, il n'y en aura pas un qui ne bnisse le
nom de Slum. Pour peu qu'il soit honnte homme, il lvera les yeux
au ciel et bnira le nom de Slum, retenez bien a. Vous connaissez
l'abbaye de Westminster, madame Jarley?

-- Sans doute.

-- Eh bien, sur mon me et mon honneur, vous y trouverez, dans un
angle de ce sombre pilier qu'on appelle le Coin des Potes, des
noms bien moins clbres que celui de Slum.

En disant cela, le gentleman se frappa la tte d'une manire
expressive pour indiquer qu'elle contenait une certaine quantit
de cervelle. Il ajouta, en tant son chapeau qui tait rempli de
morceaux de papier:

J'ai l une petite bluette, oui, une petite bluette crite dans
un moment d'inspiration; j'ose dire que c'est ce qu'il vous faut
pour mettre la ville en feu. C'est un acrostiche. Pour le moment
le nom du destinataire est _Warren_, mais l'ide est
transmissible, ou plutt elle est faite tout exprs pour _Jarley_.
Prenez-moi cet acrostiche.

-- C'est peut-tre trs-cher, dit la dame.

-- Cent sous, dit M. Slum tout en se servant de son crayon en
guise de cure-dent. Moins cher que de la prose.

-- Je ne pourrais pas en donner plus de trois francs.

-- Et dix sous, rpliqua-t-il. Allons, trois cinquante.

Mme Jarley ne put rsister aux faons persuasives du pote, et
M. Slum enregistra sur un petit carnet la somme de trois francs
cinquante. Puis M. Slum se retira pour aller modifier son
acrostiche, en prenant cong de la dame dans les termes les plus
affectueux, et promettant de revenir le plus tt possible avec une
belle copie pour l'imprimeur.

Comme sa prsence n'avait ni drang ni interrompu les
prparatifs, ils taient dj trs-avancs et furent achevs
bientt aprs son dpart. Quand les festons et guirlandes eurent
t disposs avec toute l'lgance dsirable, la prodigieuse
collection fut dcouverte. Alors, sur une plate-forme leve de
deux pieds au-dessus du sol, tout autour de la salle, avec une
corde cramoisie  hauteur d'appui pour les sparer du public
indiscret, apparurent diverses figures brillantes de personnages
illustres, les unes isoles, les autres en groupes; elles taient
revtues de costumes clatants de tous les pays et de tous les
sicles; elles se tenaient plus ou moins d'aplomb sur leurs pieds;
leurs yeux taient tout grands ouverts, leurs narines trs-
gonfles, les muscles de leurs jambes et de leurs bras trs-
prononcs; leur physionomie gnrale exprimait une vive surprise.
Tous les messieurs avaient la poitrine bombe et la barbe
extrmement bleue; toutes les dames avaient des tailles
merveilleuses. Ces messieurs et ces dames avaient tous les yeux
fixs sur... rien, et semblaient contempler avec une attention
profonde... le vide.

Lorsque Nelly eut puis les formules de l'enthousiasme qu'elle
avait prouv  la premire vue de ce spectacle, Mme Jarley
ordonna qu'on la laisst seule avec l'enfant. Alors elle s'assit
au centre, dans un fauteuil, s'arma d'une baguette d'osier dont
elle se servait depuis longtemps pour montrer les figures, et se
mit en devoir d'instruire Nelly de son rle.

L'enfant ayant touch d'abord la premire figure de la plateforme:

Ceci, dit Mme Jarley du ton solennel qu'elle employait pour ses
dmonstrations publiques, ceci vous reprsente une infortune
fille d'honneur de la reine Elisabeth, qui mourut des suites d'une
piqre au doigt pour avoir travaill un dimanche. Remarquez le
sang qui coule de son doigt; remarquez aussi le trou dor des
aiguilles, de ce temps-l...

Nelly rpta deux ou trois fois cette leon, apprenant  toucher
quand il le fallait le doigt et l'aiguille; puis elle passa  la
figure suivante.

Ceci, mesdames et messieurs, dit Mme Jarley, vous reprsente
Jasper Packlemerton, d'atroce mmoire, qui courtisa et pousa
quatorze femmes et les fit prir toutes en leur chatouillant la
plante des pieds tandis qu'elles dormaient dans la scurit et
dans l'innocence de la vertu. Quand il fut conduit  l'chafaud,
on lui demanda s'il regrettait ce qu'il avait fait; il rpondit
que oui, qu'il tait bien fch d'avoir tu ses femmes d'une mort
si douce, et qu'il esprait que tous les poux chrtiens
voudraient bien le lui pardonner. Puisse cet exemple servir
d'avertissement  toutes les jeunes filles pour qu'elles prennent
bien garde au caractre du mari qu'elles choisiront! Remarquez que
les doigts sont courbs comme pour chatouiller, et que Jasper est
reprsent clignant de l'oeil, selon l'habitude qu'il en avait
contracte chaque fois qu'il commettait ses meurtres barbares.

Lorsque Nell fut assez au courant de l'histoire de M. Packlemerton
pour pouvoir la dire sans se tromper, Mme Jarley passa au gros
homme, puis  l'homme maigre, puis au gant, puis au nain, puis 
la vieille dame qui mourut pour avoir dans  cent trente-deux
ans, puis  l'enfant sauvage qui vivait dans les bois, puis  la
femme qui empoisonna quatorze familles avec des noix confites, et
bien d'autres personnages historiques ou qui auraient d l'tre,
si on leur avait rendu justice; Nelly mit  profit ses
instructions, et elle sut si bien les retenir, que pour tre
reste seulement enferme une couple d'heures avec le dame, elle
se trouva parfaitement familiarise avec tout l'historique de
l'tablissement, digne enfin de servir de cornac  toutes les
figures de cire ou de cicrone aux visiteurs.

Mme Jarley tmoigna vivement la satisfaction que lui causait cet
heureux rsultat, et elle mena sa jeune amie, son lve chrie,
voir les dispositions prises aux portes. L on avait converti le
passage en un bosquet de drap de billard o figuraient les
inscriptions dont nous avons parl prcdemment, dues au gnie de
M. Slum, ainsi qu'une table richement orne qu'on avait place 
la partie suprieure pour Mme Jarley elle-mme. C'tait de ce
trne que Mme Jarley devait prsider  tout et recevoir l'argent
de la recette, en compagnie de Sa Majest le roi Georges III, de
M. Grimaldi le clown, de Marie Stuart la reine d'cosse, d'un
gentleman anonyme de la secte des Quakers, et de M. Pitt, tenant 
la main un modle exact du bill pour l'impt des portes et
fentres.  l'extrieur, mme soin: on voyait dans le petit
portique de l'entre une nonne d'une grande beaut rcitant son
chapelet, tandis qu'un brigand, avec une chevelure des plus noires
et un teint des plus ples, faisait en ce moment une tourne dans
la ville en tilbury, un portrait de femme  la main.

Il ne restait plus qu' distribuer judicieusement les compositions
de Slum, qu' en communiquer l'effusion pathtique  toutes les
maisons particulires et aux gens de commerce,  rpandre dans les
tavernes et faire circuler parmi les clercs de procureur et autres
beaux esprits de l'endroit la parodie commenant ainsi: _Si
j'avais un ne assez bte_... Quand tout cela fut fait, quand
Mme Jarley eut visit en personne les pensionnats avec un
prospectus, compos expressment  leur intention, et dans lequel
on prouvait d'une manire premptoire que les figures de cire
ornaient l'esprit, perfectionnaient le got et largissaient la
sphre de l'intelligence humaine, cette infatigable dame se mit 
table pour dner et but un petit coup de sa bouteille suspecte en
l'honneur de la belle campagne qui allait s'ouvrir.




CHAPITRE XXIX.


Mme Jarley avait sans contredit un gnie inventif. Parmi les
moyens varis qu'elle employait pour attirer des visiteurs  son
exposition, la petite Nelly ne fut pas oublie. Le lger tilbury
dans lequel le brigand faisait habituellement ses excursions fut
brillamment orn de drapeaux et de bannires; le bandit y conserva
sa place, toujours en contemplation du portrait de sa bien-aime,
mais Nelly fut installe sur un coussin  ct de lui; on avait eu
soin d'entourer l'enfant de fleurs artificielles, et dans cet
quipage elle fut promene lentement par la ville, distribuant des
prospectus au son du tambour et de la trompette. La beaut de
Nelly, jointe  sa grce et  sa timidit, produisait une
sensation profonde dans la petite ville de province. Le brigand,
qui jusqu'alors avait t dans les rues l'objet de l'attention
exclusive, descendit au numro deux, et ne devint plus que
l'accessoire d'un spectacle dont l'enfant tait maintenant le
principal personnage. De grands garons commencrent 
s'intresser aux beaux yeux de Nelly; une vingtaine au moins de
petits garons en tombrent passionnment amoureux, et vinrent
parsemer le seuil de la porte de coquilles de noix et de trognons
de pommes.

Cette heureuse impression n'chappa pas  Mme Jarley. De peur que
Nelly ne diminut de valeur, la dame ne tarda pas  envoyer le
brigand faire de nouveau tout seul ses excursions, et elle garda
l'enfant dans la salle de l'exposition pour y dcrire les figures
toutes les demi-heures,  la vive satisfaction de l'auditoire
bahi. Ces sances taient d'un intrt suprieur, par suite du
grand nombre d'lves de pensionnats qui s'y pressaient,
Mme Jarley n'ayant rien nglig pour se concilier leur faveur en
modifiant, par exemple, la physionomie et le costume de
M. Grimaldi le clown, pour lui faire reprsenter M. Lindley Murray
occup  composer sa grammaire anglaise; et en faisant d'une
coquine clbre par quelque assassinat, l'innocente Mme Hanna
More. La ressemblance parfaite de ces deux personnages fut
atteste par miss Monflathers, qui tait  la tte du principal
pensionnat et externat de la ville. Elle daigna, avec huit
demoiselles choisies, prendre une vue particulire de
l'exposition, et fut frappe de l'extrme exactitude des figures.
M. Pitt, avec un bonnet de nuit et une robe de chambre, mais sans
bottes, reprsentait le pote Cowper  s'y mprendre; et la reine
d'cosse Marie, avec une perruque noire, un col de chemise blanc
et un costume masculin, donnait tellement l'ide de lord Byron,
dont on lui avait prt le nom, que les jeunes personnes en
jetrent un cri d'admiration lorsqu'elles l'aperurent. Miss
Monflathers, cependant, rprima cet enthousiasme, et reprocha 
mistress Jarley de n'avoir pas fait un meilleur choix, disant que
Sa Seigneurie avait profess, de son vivant, certaines opinions
libres tout  fait incompatibles avec l'honneur de se voir mouler
en cire aprs sa mort; elle parla mme du cur de sa paroisse et
du respect d au clerg, mais Mme Jarley ne comprit pas ce qu'elle
voulait dire.

Bien que ses fonctions fussent passablement laborieuses, Nelly
trouvait dans la matresse de la caravane une personne
bienveillante et pleine d'attention, qui non-seulement avait un
soin particulier pour tout ce qui concernait son propre confort,
mais qui voulait aussi qu'autour d'elle chacun et sa part de
bien-tre. Ce dernier got est, nous devons l'avouer, beaucoup
plus rare que le premier, mme chez les personnes qui vivent dans
une atmosphre suprieure aux caravanes, et l'un n'entrane pas
l'autre, ainsi qu'on pourrait le croire. Comme sa popularit lui
valait diverses petites libralits du public sur lesquelles sa
matresse ne prlevait aucun tribut, et comme son grand-pre, qui
savait se rendre utile, tait galement bien trait, Kelly n'avait
aucun sujet d'inquitude auprs de Mme Jarley, sauf le souvenir de
Quilp et la crainte qu'ils n'en fissent quelque jour la rencontre
subite.

Quilp, en effet, tait comme un perptuel cauchemar pour l'enfant,
tourmente sans cesse par la vision de cette face hideuse, de ce
corps rabougri. Pour plus de sret, elle couchait dans la salle
d'exposition, et jamais elle n'y entrait pour se mettre au lit
sans se tourmenter l'esprit (elle ne pouvait pas s'en empcher) 
trouver une ressemblance imaginaire entre ces figures de cire,
froides et immobiles comme la mort, avec le nain redout. Cette
ide prenait sur elle parfois tant d'empire, que Nelly en venait 
se persuader que Quilp avait enlev tel personnage de cire pour se
mettre  sa place et prendre ses vtements. Ces figures avaient de
grands yeux de verre; places l'une derrire l'autre tout autour
du lit de l'enfant, elles ressemblaient tant  des personnes
naturelles, et en mme temps elles diffraient tellement de la vie
par leur sinistre immobilit et leur silence, que Nelly en avait
souvent une sorte de frayeur, et qu'il lui arrivait frquemment,
tant couche, de ne pouvoir dtacher ses yeux de ces fantmes
sombres, au point d'tre oblige de se lever et d'allumer une
chandelle, ou d'aller s'asseoir  la fentre ouverte et chercher
la compagnie des toiles pour n'tre pas seule. Dans ces moments-
l elle voquait le souvenir de la vieille maison et de la fentre
 laquelle autrefois elle avait l'habitude d'tre assise dans sa
solitude; et alors elle songeait au pauvre Kit et  son
dvouement, et des larmes mouillaient ses yeux, et elle pleurait
et souriait tout  la fois.

 cette heure de silence, souvent aussi et avec non moins
d'anxit, sa pense se reportait sur son grand-pre; et tout en
admirant comme il se rappelait leur vie prcdente, elle se
demandait si rellement il avait conscience du changement de leur
condition et du dnment cruel par lequel ils avaient rcemment
pass. Lorsqu'ils suivaient leur course errante, elle avait
rarement eu cette ide; mais maintenant, elle ne pouvait
s'empcher de se dire: Qu'est-ce qui arriverait s'il allait
tomber malade, ou si les forces venaient  me manquer? Il tait
plein de zle et de bonne volont, heureux de faire quelque petite
chose et satisfait de pouvoir se rendre utile; mais il avait
conserv sa mme insouciance. Pas la moindre esprance
d'amlioration. Un vritable enfant, une pauvre crature sans
ide, sans ressort, un bon vieillard sans fiel, ayant une
tendresse pleine d'gards, pour sa petite-fille, pouvant prouver
des impressions, soit agrables, soit pnibles, mais mort  tout
le reste. Nelly s'affligeait de son tat; elle s'affligeait de le
voir quelquefois s'asseoir prs d'elle  rien faire, occup
seulement de lui sourire avec un signe de tte lorsqu'elle
tournait vers lui son regard; ou bien caresser quelque petit
enfant, le promener des heures entires, embarrass de ses
questions enfantines, mais toujours patient par le sentiment
instinctif de sa propre dcadence, humili mme devant l'esprit
d'un nouveau-n. Tout cela affligeait tant Nelly, qu'elle fondait
en larmes et se retirait dans quelque endroit cart pour y tomber
 genoux en suppliant Dieu de gurir son grand-pre.

Mais ce n'tait pas  le voir dans cet tat, puisque du moins il
tait content et calme, ce n'tait pas non plus  mditer dans la
solitude sur l'altration des facults du vieillard, que Nelly
devait souffrir le plus, quoique ce fussent dj de rudes preuves
pour un jeune coeur. Un motif de chagrin bien autrement grave et
profond ne devait pas tarder  l'attrister encore.

Un dimanche soir, un jour de fte, de repos, Nelly et son grand-
pre sortirent pour faire un tour ensemble. Depuis quelque temps
ils avaient t troitement renferms; la beaut et la chaleur de
l'atmosphre les y encourageant, ils poussrent leur promenade
assez loin. En s'loignant de la ville, ils avaient pris une
chausse qui menait dans de belles prairies. Ils pensaient que
cette chausse aboutirait  la route qu'ils venaient de quitter,
et les ramnerait sur leurs pas.

Mais le dtour fut plus long qu'ils ne l'avaient suppos, et ils
se virent entrans en avant jusqu'au coucher du soleil; ce fut
alors qu'ayant retrouv la trace qu'ils cherchaient, ils
s'arrtrent pour se reposer.

L'ombre tait descendue par degrs: le ciel tait sombre et triste
maintenant, except sur le point de l'horizon o le soleil, en se
couchant dans toute sa gloire, amoncelait l'or et le feu dont les
reflets de cendre ardente rayonnaient  et l  travers le voile
obscur de la nuit, et projetaient sur la terre une teinte
empourpre. Le vent commena  mugir en sourds murmures,  mesure
que le soleil se retira, emmenant le jour avec lui; des nuages
noirs s'amoncelrent, apportant dans leur sein le tonnerre et les
clairs. De grosses gouttes de pluie ne tardrent pas  tomber.
Lorsque les nuages orageux taient emports au loin, d'autres
aussitt remplissaient le vide qu'ils avaient laiss, et
s'tendaient sur l'horizon. Tantt on entendait le sourd
grondement d'un tonnerre loign, tantt c'tait l'clair qui
fendait la nue, et tantt des tnbres profondes qui fondaient en
un instant sur la terre.

Craignant de s'abriter sous un arbre ou contre une haie, le
vieillard et l'enfant htrent le pas sur la grande route. Ils
espraient trouver quelque maison qui leur offrt un refuge contre
l'orage maintenant tout  fait dclar et de plus en plus violent.
Tremps par la pluie qui tombait avec force, tourdis par les
clats de la foudre, blouis par le feu des clairs rpts, ils
eussent pass devant une maison isole sans se douter qu'elle ft
si prs, si un homme qui se tenait sur le seuil de la porte ne les
et invits gaiement  venir se mettre  l'abri.

Il faut, dit-il en se retirant de sa porte et couvrant ses yeux
de sa main devant le zigzag d'un clair, il faut que vous ayez de
meilleures oreilles que celles de bien des gens si vous n'avez pas
plus peur que cela d'tre aveugls par le tonnerre. Qu'est-ce que
vous aviez donc  passer si vite, hein? ajouta-t-il en fermant la
porte et les menant par un couloir  une chambre de derrire.

-- Nous n'avions pas aperu cette maison, monsieur, rpondit
Nelly, jusqu'au moment o vous nous avez parl.

-- Ce n'est pas tonnant, dit l'homme, avec de pareils clairs qui
vous donnent dans les yeux. Tenez, vous ferez mieux d'entrer ici
vous asseoir prs du feu pour vous scher un peu. Si vous n'avez
besoin de rien, vous n'tes point obligs de rien prendre, n'ayez
pas peur. C'est ici une auberge, voil tout. _Le Vaillant Soldat_
est bien connu, Dieu merci.

-- Cette maison porte le nom du _Vaillant Soldat_, monsieur?
demanda Nelly.

-- Je croyais que tout le monde le savait. D'o donc venez-vous
pour ne point connatre le _Vaillant Soldat_ aussi bien que le
catchisme de la paroisse? C'est ici le _Vaillant Soldat_, tenu
par James Groves, Jem Groves, le brave Jem Groves, un homme d'une
moralit sans tache, et qui a par-dessus le march un bon jeu de
quilles  l'abri de la pluie. Si quelqu'un a quelque chose  dire
contre Jem Groves, il n'a qu' venir le dire  Jem Groves, et Jem
Groves est bon pour arranger une pratique de toute faon,  cent
francs par tte et au-dessus.

En prononant ces mots, l'orateur se frappa sur le gilet pour
donner  entendre que c'tait lui qui tait ce Jem Groves si
vant, vrai pendant naturel d'un Jem Groves en peinture, qui, du
haut de la chemine, semblait lancer un dfi  toute la socit en
gnral, et portait  ses lvres un verre  demi rempli de grog 
l'eau-de-vie en buvant  la sant de Jem Groves.

Comme la nuit tait fort chaude, on avait tir un grand paravent
au milieu de la salle pour servir d'abri contre l'ardeur du feu.
Il sembla que de l'autre ct du paravent quelqu'un avait lev
des doutes sur l'honorabilit de M. Groves et donn lieu en
consquence  cette apologie personnelle: car M. Groves tmoigna
son mcontentement en appliquant un bon coup sur le paravent avec
le revers de ses doigts, puis il attendit qu'on lui ft une
rponse. Mais la rponse ne vint pas. Alors il reprit:

Est-ce qu'il y a quelqu'un qui se permettrait de critiquer Jem
Groves chez lui?... Il n'y a qu'un seul homme, oui, un seul assez
hardi pour cela, et cet homme-l n'est pas  cent lieues d'ici.
Mais cet homme en vaut bien une douzaine; et celui-l je lui
permets de dire de moi tout ce qu'il voudra. Il le sait bien.

Pour reconnatre ce gracieux compliment, une voix haute et rude
ordonna  M. Groves de cesser son tapage et d'allumer une
chandelle. Et la mme voix ajouta que le mme gentleman n'avait
pas besoin de faire le crne, que tout le monde savait bien ce
qu'il fallait en croire.

Nell, ils jouent aux cartes! dit tout bas le vieillard, mu tout
 coup. Ne les entendez-vous pas?

-- Mouchez cette chandelle, dit la voix; c'est  peine si je puis
distinguer les figures dans mon jeu; et puis fermez vivement ce
volet de fentre, voulez-vous. Par le tonnerre qu'il fait, votre
bire ne sera pas fameuse. Partie gagne; sept schellings six
pence pour moi, vieil Isaac. Premire manche.

-- Les entendez-vous, Nell, les entendez-vous? murmura de nouveau
le vieillard, dont l'ardeur s'accrut au tintement de l'argent sur
la table.

-- Je n'ai jamais vu d'orage comme celui-ci, dit une voix aigre et
fle, de la plus dsagrable nature, aprs un coup de tonnerre
qui avait branl toute la maison; ma foi, non, je n'ai jamais vu
rien de semblable, depuis la nuit o le vieux Luc Withers gagna
treize fois de suite par la rouge. Je me rappelle que nous disions
tous qu'il fallait qu'il et le diable pour associ; c'tait bien,
en effet, une nuit du diable; et je suppose qu'il regardait le jeu
de Withers par-dessus son paule, pour le conseiller, sans que
personne pt le voir.

-- Ah! rpliqua la grosse voix, pour ce qui est des gains du vieux
Luc, en gros et en dtail, quelques annes avant, je me souviens
d'un temps o il tait bien le moins chanceux et le plus
malheureux des hommes. Jamais il ne secouait un cornet de ds,
jamais il ne jetait une carte sans tre dpouill, trill, plum
comme un pigeon.

-- Entendez-vous ce qu'il dit? murmura le vieillard. L'entendez-
vous, Nell?

L'enfant vit avec surprise, ou plutt avec effroi que le maintien
de son grand-pre avait subi un changement complet. Son visage
tait tout enflamm; son teint anim, ses yeux brillants, ses
dents serres, sa respiration courte et haletante; et sa main,
qu'il avait appuye sur le bras de sa petite-fille, tremblait si
violemment, que Nelly en tremblait elle-mme comme la feuille.

Vous tes tmoin, murmura-t-il en portant son regard en avant,
que c'est toujours l ce que j'ai dit; que je le savais bien, que
j'en rvais, que j'en tais trop sr, et que cela devait tre!...
Combien d'argent avons-nous, Nell? voyons! je vous ai vu de
l'argent hier. Combien avons-nous? Donnez-le-moi!

-- Non, non, mon grand-pre, laissez-moi le garder, dit l'enfant
effraye. loignons-nous d'ici. Ne faites pas attention  la
pluie, je vous en prie, loignons-nous.

-- Donnez-le-moi, je vous dis, rpliqua brusquement le
vieillard... Chut! chut! ne pleure pas, Nell. Si je t'ai parl
avec rudesse, ma chre, c'est sans le vouloir. C'tait pour ton
bien. Je t'ai fait du tort, Nell, mais je rparerai cela, je le
rparerai... O est l'argent?

-- Ne le prenez pas, dit l'enfant, je vous en prie, ne le prenez
pas. Pour notre salut  tous deux laissez-moi le garder ou le
jeter. Il vaut mieux le jeter que de vous le donner. Partons,
partons!

-- Donne-moi l'argent; il faut que je l'aie. L, l, ma chre
Nell. C'est cela, va, je t'enrichirai un jour, mon enfant, je
t'enrichirai; ne crains rien.

Elle tira de sa poche une petite bourse. Il la prit avec la mme
impatience fbrile qui respirait dans ses paroles, et sans perdre
un instant il se dirigea vers l'autre ct du paravent. Il et t
impossible de l'arrter; l'enfant dut se rsigner et le suivre de
prs.

L'aubergiste avait pos une lumire sur la table et tait occup 
tirer le rideau de la fentre. Les individus que Nelly et le
vieillard avaient entendus taient deux hommes, qui avaient devant
eux un jeu de cartes et quelques pices d'argent. Ils marquaient 
la craie leurs parties sur le paravent mme. L'homme  la voix
rauque tait un gros compre d'ge moyen, avec d'pais favoris
noirs, les joues pleines, une bouche mal faite, un cou de taureau
qui se dployait  l'aise sous un mouchoir rouge  peine attach.
Il avait sur la tte son chapeau d'un blanc sale, et auprs de lui
figurait un gros gourdin noueux. L'autre homme, que son compagnon
avait appel Isaac, offrait une apparence plus chtive; il tait
vot, la tte dans les paules, trs-laid, et son regard sournois
avait quelque chose de bas et de sinistre.

Eh bien! mon vieux monsieur, dit Isaac en promenant ses yeux
louches, est-ce que vous nous connaissez? Ce ct du paravent
n'est pas public, monsieur.

-- J'espre qu'il n'y a pas d'indiscrtion... rpliqua le
vieillard.

-- Si fait, goddam! si fait, monsieur, il y a de l'indiscrtion,
dit l'autre, interrompant brusquement le vieillard; il y a de
l'indiscrtion  venir dranger deux gentlemen en tte--tte.

-- Je n'avais pas l'intention de vous offenser, dit le vieillard,
les yeux ardemment fixs sur les cartes; je pensais que...

-- Vous n'aviez pas le droit de penser, monsieur, dit Isaac. Que
diable, un homme de votre ge devrait tre plus rserv.

-- Voyons, mauvais garon, dit le gros homme, levant pour la
premire fois ses yeux de dessus les cartes, ne pouvez-vous pas le
laisser parler?

L'aubergiste, qui probablement tait dcid  garder la neutralit
jusqu' ce qu'il st au juste quel parti le gros homme
embrasserait, fit chorus avec lui, en disant:

C'est vrai aussi, ne pouvez-vous pas le laisser parler, Isaac
List?

-- Ne pouvez-vous pas le laisser parler?... dit Isaac d'un ton
ricaneur, contrefaisant de son mieux avec sa voix aigre le ton de
l'aubergiste. Certainement si, je puis le laisser parler, Jemmy
Groves.

-- Alors ne l'en empchez pas, dit l'aubergiste.

Le regard louche de M. List prit un caractre menaant, et l'on
avait tout lieu de craindre que la querelle ne se termint pas l,
quand son compagnon, qui avait soigneusement examin le vieillard,
coupa court  toute controverse.

Qui sait, dit-il avec un clignement d'yeux, qui sait si le
gentleman ne songeait pas  demander poliment s'il ne pourrait pas
avoir l'honneur de faire une partie avec nous?

C'est justement cela! s'cria le vieillard. C'tait bien ma
pense. Je ne demande pas autre chose.

-- J'en tais sr, dit l'autre. Qui sait mme si le gentleman,
allant au-devant de notre refus de jouer seulement pour la gloire,
ne voulait pas nous demander poliment  jouer pour de l'argent?

Le vieillard rpondit en secouant sa petite bourse dans sa maie
contracte; il la posa sur la table, et il s'empara des cartes
avec l'avidit d'un avare qui saisit de l'or.

Oh! trs-bien, dit Isaac; si c'tait l ce que dsirait monsieur,
je prie monsieur de m'excuser. Cette petite bourse appartient 
monsieur? Une trs-jolie petite bourse. Elle est un peu lgre,
ajouta-t-il en la jetant en l'air et la rattrapant avec dextrit,
mais il y a encore de quoi s'amuser une demi-heure.

-- Nous pourrons jouer  quatre et nous associer, Groves, dit le
gros homme. Tenez, Jemmy, voil un sige.

L'aubergiste, qui n'en tait pas  son coup d'essai, s'approcha de
la table et prit un sige. L'enfant, dsespre, tira son grand-
pre  part et le supplia encore une fois de partir.

Venez, grand-pre... Nous pouvons tre si heureux!

-- Oui, nous serons heureux, rpliqua vivement le vieillard.
Laisse-moi faire, Nell. C'est dans les cartes et les ds que sont
nos moyens de bonheur. Les petits ruisseaux font les grandes
rivires. Ici il n'y a pas grand'chose  gagner; mais avec le
temps nous gagnerons davantage. Je ne veux que doubler mon argent;
et je te donnerai tout, ma mignonne.

-- Que Dieu nous assiste! s'cria l'enfant. Oh! quel malheur que
nous soyons venus ici!

-- Chut! fit le vieillard, posant sa main sur la bouche de Nelly.
La fortune n'aime pas le bruit. Ne lui adressons pas de reproche,
ou bien elle nous tournera le dos. J'en ai souvent fait
l'exprience.

-- Eh bien! monsieur, dit le gros homme; si vous ne venez pas,
donnez-nous les cartes, s'il vous plat.

-- Je viens, dit vivement le vieillard. Assieds-toi, Nell,
assieds-toi et regarde. Sois tranquille, tout sera pour toi, --
tout, -- jusqu'au dernier sou. Je ne veux pas le leur dire, non,
non, car ils ne voudraient pas jouer, ils craindraient la chance
qu'une si bonne cause met ncessairement de mon ct. Regarde-les.
Vois ce qu'ils sont et ce que tu es. Comment veux-tu que nous ne
gagnions pas?

-- Monsieur a chang d'avis et il ne veut plus venir, dit Isaac,
feignant de se lever de table. Je suis fch que monsieur ait pris
peur. Qui ne risque rien n'a rien; mais monsieur sait ce qu'il a 
faire.

-- Moi! je suis prt. Qui est-ce donc qui recule? ce n'est pas
moi. N'ayez pas peur, ce n'est pas moi qui bouderai.

En parlant ainsi, le vieillard approcha une chaise de la table, et
les trois autres partenaires s'y tant placs au mme instant, le
jeu s'ouvrit.

Assise  peu de distance, l'enfant suivait avec inquitude la
marche de la partie. Indiffrente au gain, et pensant seulement 
la passion aveugle qui s'tait de nouveau empare de son grand-
pre, gain ou perte taient mme chose  ses yeux. S'applaudissant
d'un succs momentan, ou abattu par un chec, le vieillard tait
gar ou hors de lui, rempli d'une anxit si fbrile et si
dvorante, d'une agitation si terrible pour ces misrables enjeux,
que la pauvre Nelly aurait peut-tre prfr le voir mort. Et
cependant c'tait elle qui tait la cause innocente de toutes les
tortures du vieillard; et lui, qui jouait avec une soif de gain
aussi sauvage qu'en prouva jamais le joueur le plus insatiable,
il n'avait pas une seule pense qui ne ft pour elle.

Au contraire, les trois autres, des misrables, des brelandiers de
profession, tout en veillant  leurs intrts, taient aussi
froids, aussi tranquilles que si la conscience de la plus pure
vertu habitait dans leur coeur. Parfois l'un d'eux lanait 
l'autre un sourire, ou mouchait la chandelle vacillante, ou
regardait l'clair qui brillait  travers la fentre ouverte et le
rideau flottant, ou coutait quelque coup de tonnerre plus fort
que les prcdents, en tmoignant de l'impatience, comme si ce
bruit le drangeait. Mais ils restaient assis, calmes et
indiffrents  toute autre chose que leurs cartes, philosophes
parfaits, au moins en apparence, car ils ne montraient pas plus de
passion ou d'ardeur que s'ils avaient t de pierre.

Durant trois heures l'orage avait dploy sa fureur; les clairs
taient devenus enfin plus faibles et moins frquents; le tonnerre
qui avait paru rouler et clater sur la tte mme des joueurs,
semblait s'tre loign et ne plus rendre qu'un son touff; et
pourtant le jeu continuait, sans que personne songet  la triste
Nelly.




CHAPITRE XXX.


Enfin le jeu se termina. Isaac List gagna seul. Mat et
l'aubergiste supportrent leur perte avec la force d'me d'un
joueur de profession. Isaac empocha son gain de l'air d'un homme
qui s'tait attendu  ce rsultat, et qui n'en prouvait ni
plaisir ni surprise.

La petite bourse de Nelly tait puise, et cependant le
vieillard, en voyant sa bourse vide et les autres joueurs levs de
table, tenait encore les yeux attachs sur les cartes; il les
taillait comme on les avait tailles prcdemment, et il les
retournait en les jetant pour voir le jeu qu'auraient eu ses
adversaires si la partie avait continu. Cette occupation
l'absorbait tout entier, quand l'enfant s'approcha de lui et posa
sa main sur l'paule de son grand-pre, en lui disant qu'il tait
prs de minuit.

Vois la fatalit qui s'attache aux malheureux, ma Nell, dit-il en
montrant les paquets de cartes qu'il avait tals sur la table. Si
j'avais pu tenir un peu plus longtemps, la chance et tourn de
mon ct. Oui, c'est aussi sr qu'il y a des figures sur ces
cartes. Vois, vois, vois encore!

-- Jetez ces cartes, dit vivement l'enfant. Tchez de ne plus y
penser jamais.

-- N'y plus penser! s'cria-t-il en tournant vers elle son visage
hagard et la considrant d'un air d'incrdulit. N'y plus penser!
Comment russirions-nous jamais  devenir riches si je n'y pensais
plus?

L'enfant ne put que secouer la tte.

Non, non, ma Nell, reprit-il en lui caressant la joue; il ne faut
pas me dire de ne plus penser aux cartes. Nous corrigerons la
fortune la premire fois. Patience, patience, je te donnerai
rparation, je te le promets. On perd aujourd'hui, on gagne
demain. On ne peut rien gagner sans peine. Viens, je suis prt.

-- Savez-vous quelle heure il est? dit M. Groves, qui tait en
train de fumer avec ses amis; minuit pass.

-- Et il pleut toujours, ajouta le gros homme.

-- Le _Vaillant Soldat_, tenu par James Groves, dit l'aubergiste,
citant son enseigne. Bons lits, bon logis  pied,  cheval, et pas
cher. Minuit et demi.

-- Il est bien tard, dit tristement Nelly; je voudrais bien que
nous fussions partis plus tt. Que va-t-on penser de nous? Il sera
deux heures au moins quand nous arriverons. Qu'est-ce qu'il nous
en coterait, monsieur, si nous nous arrtions ici?

-- Deux bons lits, pour trente-six sous; pour le souper et la
bire, vingt-cinq sous; total, trois francs cinq.

Nelly avait encore la pice d'or cousue dans sa robe. Elle pensa 
l'heure avance et aux habitudes rgulires de Mme Jarley pour se
mettre au lit; elle se reprsenta l'effroi de la bonne dame,
lorsque, au milieu de la nuit, elle entendrait retentir son
marteau; d'autre part, elle rflchit que, s'ils restaient dans
l'auberge o ils taient et se levaient le lendemain de grand
matin, ils pourraient tre de retour avant que Mme Jarley ft
veille et donner pour raison plausible de leur absence l'orage
qui les avait surpris. En consquence, aprs une assez longue
hsitation, elle se dcida  rester. Elle prit donc  part son
grand-pre et lui proposa de coucher  l'auberge, en lui disant
qu'elle avait gard assez d'argent pour payer leur dpense.

Si je l'avais eu, cet argent!... murmura le vieillard; si je
l'avais seulement su il y a quelques minutes!...

-- Nous resterons ici si cela vous convient, dit Nelly, se
tournant vivement vers l'aubergiste.

-- Je crois que c'est prudent, dit M. Groves. On va vous servir 
souper sur-le-champ.

En effet, quand M. Groves eut fum sa pipe, qu'il en eut secou la
cendre, et qu'il l'eut pose soigneusement, la tte en bas, dans
un coin du foyer, il apporta du pain, du fromage et de la bire
avec force loges sur leur excellente qualit, et invita ses htes
 se mettre  table et  faire comme chez eux. Nelly et son grand-
pre mangrent peu, absorbs qu'ils taient tous deux par leurs
rflexions. Isaac et Mat, qui trouvaient la bire un liquide trop
faible et trop doux pour leur constitution, se consolrent avec
des liqueurs et du tabac.

Comme Nelly et son grand-pre devaient quitter la maison le
lendemain de trs-bonne heure, l'enfant tait presse de payer
leur dpense avant qu'ils allassent se coucher. Mais sentant la
ncessit de soustraire son petit trsor  la connaissance de son
grand-pre, et ne pouvant payer sans changer la pice d'or, elle
la tira secrtement de l'endroit o elle l'avait cache, et la
prsenta  l'aubergiste derrire son comptoir, lorsqu'elle eut
saisi une occasion opportune pour le suivre hors de la salle.

Voulez-vous, s'il vous plat, dit-elle, me changer cette pice?

M. James Groves prouva une assez vive surprise. Il considra la
guine, la fit sonner, regarda l'enfant, puis contempla de nouveau
la pice d'or, comme s'il voulait demander d'o elle tenait cela.
Cependant, la pice tant bonne et change chez lui, il pensa en
aubergiste prudent que les informations n'taient pas son affaire.
Il changea donc la guine, et, prlevant l'cot, donna le surplus
 Nelly. Celle-ci revenait vers la chambre o elle avait pass la
soire, lorsqu'elle crut voir une ombre s'y glisser du ct de la
porte. Il n'y avait rien qu'un long couloir noir entre cette porte
et l'endroit o elle avait chang: bien certaine que personne
n'avait pu pntrer en ce lieu tandis qu'elle y tait, elle fut
frappe de l'ide qu'elle avait t pie.

Mais par qui?

Lorsque Nelly rentra dans la salle, elle en retrouva tous les
habitants exactement dans la position o elle les avait quitts.
Le gros homme tait tendu sur deux chaises, la tte appuye sur
sa main; l'homme aux yeux louches tait dans une attitude
semblable, au ct oppos de la table. Entre eux tait assis le
grand-pre, les regards attachs sur l'heureux gagnant avec une
sorte d'admiration avide et suspendu  sa parole comme si c'tait
un tre suprieur. Nelly resta d'abord confondue de surprise et
chercha autour d'elle pour voir s'il y avait l une autre
personne. Non, rien n'tait chang. Alors elle demanda tout bas 
son grand-pre si quelqu'un tait, en son absence, sorti de la
salle.

Non, rpondit-il, personne.

Il fallait donc qu'elle l'et rv; et cependant il tait trange
que, sans aucune raison, elle se ft imagin apercevoir si
distinctement une figure. Elle y pensait encore et n'tait pas
sortie de son tonnement quand une servante vint avec une lumire
la conduire  sa chambre.

Le vieillard prit cong de la compagnie, et tous deux montrent
l'escalier.

La maison tait vaste, distribue d'une manire irrgulire, avec
des corridors sombres et de larges escaliers, que la faible clart
des chandelles semblait rendre encore plus obscurs. Nelly laissa
son grand-pre dans la chambre qui lui avait t assigne et
suivit son guide jusqu' l'autre, qui se trouvait  l'extrmit
d'un corridor. On y montait par une demi-douzaine de marches
dlabres. Cette chambre avait t prpare pour l'enfant. La
servante s'tablit quelques instants  causer et  conter ses
peines. Sa place n'tait pas bonne, dit-elle; ses gages taient
minces et il y avait beaucoup de besogne; elle devait s'en aller
d'ici  quinze jours: la demoiselle ne pourrait-elle pas la
recommander ailleurs? Elle avait peur d'avoir bien du mal 
trouver une autre place, au sortir d'une maison mal fame, hante
seulement par des joueurs de profession. Elle serait fort surprise
que les habitus du lieu fussent la crme des honntes gens; mais
pour rien au monde elle ne voudrait que ses paroles fussent
rptes. Puis elle fit par-ci par-l quelque allusion en passant
 un amoureux qu'elle avait rebut et qui avait menac de
s'engager comme soldat; elle promit ensuite de frapper  la porte
le lendemain au point du jour, et enfin... Bonne nuit!

Une fois seule, Nelly ne se trouva pas fort  l'aise. Elle ne
pouvait s'empcher de penser  la figure qui s'tait glisse le
long du couloir; et ce que la servante avait dit n'tait pas de
nature  la rassurer. Ces hommes avaient un air particulier. Peut-
tre gagnaient-ils leur vie  voler et assassiner les voyageurs.
Qui sait?...

Malgr ses efforts pour dompter ses craintes ou les oublier du
moins un moment, l'anxit que lui avaient inspire les aventures
de la nuit lui revenait toujours. La passion d'autrefois s'tait
rveille dans le coeur du vieillard, et Dieu seul savait o elle
pourrait l'entraner encore. Quelle inquitude leur absence
n'avait-elle pas d causer dj chez Mme Jarley! peut-tre
s'tait-on mis  leur recherche. Le lendemain matin, leur
pardonnerait-on, ou bien les mettrait-on  la porte, livrs de
nouveau  l'abandon? Oh! pourquoi s'taient-ils arrts dans cette
fcheuse maison! combien il et mieux valu,  tout risque,
continuer leur route!

Enfin le sommeil appesantit par degrs ses paupires; un sommeil
bris, agit, o, dans ses rves, il lui semblait qu'elle tombait
du haut de quelque tour et dont elle s'veillait en sursaut avec
de grandes terreurs. Un sommeil plus profond succda au premier,
et alors, qu'est-ce?... Quelqu'un dans la chambre!...

Oui, il y avait quelqu'un.

Nelly avait entr'ouvert la persienne pour apercevoir le jour
aussitt que l'aube natrait. Entre le pied du mur et la croise
encore obscure, rampait et se glissait une sorte de fantme,
cheminant sans bruit sur les mains et dcrivant un cercle autour
du lit. L'enfant n'avait la force ni de crier pour appeler  son
secours, ni de faire un mouvement: elle restait immobile et
attendait...

Le fantme s'approcha silencieusement et furtivement du chevet du
lit. Il tait tellement prs de l'oreiller, que Nelly se renfona,
de peur que ces mains errantes ne rencontrassent son visage en
ttonnant. Il fit un mouvement du ct de la fentre, puis il
tourna la tte vers Nelly.

Cette masse noirtre n'tait qu'une tache sur le fond moins obscur
de la chambre; mais Nelly vit bien la tte se tourner, elle vit
bien,  ne pouvoir s'y mprendre, que les yeux de l'homme
regardaient et que ses oreilles coutaient. Alors il s'arrta,
immobile comme Nelly. Enfin, le visage toujours fix sur elle, il
farfouilla dans quelque chose avec ses mains, et l'enfant entendit
tinter de l'argent.

Ensuite le fantme revint sur ses pas, toujours silencieux: il
replaa les vtements qu'il avait pris  ct du lit, et se remit
 quatre pattes pour se glisser jusqu' la porte. Quelque furtifs
que fussent ses mouvements, Nelly entendit le parquet craquer sous
lui, car elle pouvait l'entendre si elle ne le voyait pas. Il
finit par gagner la porte, et l il se remit sur ses pieds. Les
marches de l'escalier retentirent sous son pas furtif... Le
fantme avait disparu.

La premire pense de l'enfant fut de se soustraire  la terreur
qu'elle prouvait de se trouver isole dans cette chambre, d'aller
chercher compagnie, de ne pas rester toute seule, et de recouvrer
ainsi l'usage de la parole que la peur lui avait fait perdre. Sans
savoir mme qu'elle et quitt son lit, elle courut  la porte.

Mais l encore elle aperut le fantme sur la dernire marche de
son escalier.

Elle ne pouvait passer; elle y et russi peut-tre dans les
tnbres sans tre saisie au passage, mais son sang se figeait
rien que d'y penser. Le fantme se tenait tranquille et elle
aussi, non par courage, mais par ncessit; car il n'tait gure
moins dangereux pour elle de rentrer dans sa chambre que de
descendre.

Au dehors, la pluie battait les murs avec, rage et tombait  flots
du toit de chaume. Des moucherons et des cousins, faute de pouvoir
s'aventurer en plein air, volaient  et l dans l'obscurit, se
heurtant contre la muraille et le plafond, et remplissaient de
leurs bourdonnements ce lieu silencieux. Le fantme remua de
nouveau. Involontairement, l'enfant fit de mme. Une fois dans la
chambre de son grand-pre, elle serait en sret.

L'homme suivit le corridor jusqu' ce qu'il et gagn la porte
mme que Nelly souhaitait si ardemment d'atteindre. L'enfant, en
se sentant si prs de son refuge, allait s'lancer pour se jeter
dans la chambre et s'y renfermer, quand le fantme s'arrta
encore.

Une affreuse ide la saisit: si cet homme entrait l, s'il voulait
attenter  la vie du vieillard!...

Nelly se sentit dfaillir.

Cependant le fantme entra dans la chambre.

 l'intrieur, il y avait une faible lumire; et Nelly, encore
muette d'effroi, compltement muette, et presque inanime, se
hasarda  regarder.

La porte tait reste en partie ouverte. Ignorant ce qu'elle
faisait, mais ne songeant qu' sauver son grand-pre ou  prir
avec lui, Nelly s'inclina...

Ah! quel tableau frappa ses yeux!

Le lit n'avait pas t occup; il n'tait pas mme dfait. Devant
une table tait assis le vieillard, seul dans la chambre. Son ple
visage tait tout illumin par l'ardeur cupide qui brillait dans
son regard, en comptant l'argent qu'il venait de voler  sa
petite-fille de ses propres mains.




CHAPITRE XXXI.


L'enfant s'loigna de la porte et regagna sa chambre d'un pas plus
faible, plus incertain encore que lorsqu'elle s'tait approche de
celle de son grand'pre. La terreur qu'elle avait ressentie tout 
l'heure n'tait rien, en comparaison de celle qui l'accablait
maintenant. Un voleur tranger, un aubergiste infidle, complice
du vol fait  ses htes, ou mme se glissant jusqu' leurs lits
pour les tuer au sein de leur sommeil, un brigand nocturne,
quelque terrible, quelque cruel qu'il pt tre n'et pas veill
dans son coeur la moiti de la crainte qu'elle prouva en
reconnaissant son visiteur mystrieux. Ce vieillard  la tte
blanche, rampant comme un fantme dans sa chambre, pour y
commettre un vol, profitant pour cela du sommeil suppos de sa
petite-fille, puis emportant son butin et le couvant des yeux avec
la joie sauvage dont Nelly venait d'tre tmoin, c'tait plus
affreux, bien plus affreux, bien plus triste  songer, que tout ce
que son imagination aurait pu rver de plus effrayant. S'il allait
revenir!... car il n'y avait ni serrure ni verrou  la porte...
Si, craignant d'avoir laiss quelque argent derrire lui, il
revenait faire de nouvelles recherches!... Une terreur vague, un
sentiment d'horreur accompagnaient l'ide qu'il pourrait se
glisser encore furtivement dans la chambre et tourner son visage
vers le lit inoccup, pendant qu'elle se blottirait encore au pied
pour viter son contact. Oh! cette ide n'tait pas supportable.

Nelly s'assit et prta l'oreille.

Chut!... un pas rsonne sur l'escalier, la porte s'ouvre
doucement...

Non, ce n'tait que pure imagination; mais l'imagination avait
chez Nelly toutes les terreurs de la ralit. C'tait pis, car la
ralit et eu sa fin comme son commencement, tandis que dans son
imagination c'tait une vision qui revenait toujours, et ne s'en
allait jamais.

Le sentiment qui obsdait Nelly tait une sorte d'horreur vague et
indfinie.  coup sr, elle n'avait pas peur du bon vieux grand-
pre qui n'avait t frapp de cette maladie de l'esprit que par
amour pour elle; mais l'homme qu'elle avait vu cette nuit emport
par la fivre d'un jeu de hasard, s'embusquant dans sa chambre,
puis comptant l'argent drob  la faible lueur d'une chandelle,
cet homme ne lui semblait plus le mme; ce n'tait plus lui, ce
n'tait que sa monstrueuse parodie. N'y avait-il pas de quoi
reculer de frayeur en songeant que cette caricature du vieillard
s'tait approche tout prs d'elle! Elle ne pouvait pas associer
dans sa pense son compagnon chri, son grand-pre bien-aim, 
cette autre image menteuse qui lui ressemblait tant et lui
ressemblait si peu. Elle avait pleur de le voir faible et presque
en enfance... Mais, c'est maintenant qu'elle allait avoir bien
plus de motifs de pleurer.

Nelly se tenait assise, roulant toutes ces penses dans sa tte,
jusqu' ce que le fantme qui habitait son imagination y grandit
dans des proportions si terribles, si effrayantes, que la pauvre
enfant et trouv quelque douceur  entendre la voix de son grand-
pre, ou, s'il dormait, seulement  le voir, pour loigner ainsi
un peu les craintes qui se groupaient autour de son image. Elle
s'lana vers l'escalier et le corridor. La porte tait encore
entre-bille, comme elle l'avait laisse, la chandelle brlait
toujours.

Nelly avait elle-mme sa chandelle  la main. Elle tait prpare
d'avance  dire, si le vieillard tait veill, qu'elle se sentait
indispose, qu'elle ne pouvait dormir et qu'elle tait venue voir
s'il n'avait pas oubli d'teindre sa chandelle. En jetant un
regard dans la chambre, elle reconnut que son grand-pre reposait
tranquillement dans son lit, ce qui l'enhardit  entrer.

Il s'tait endormi promptement. Sur son visage nulle trace de
passion; ni avidit, ni anxit, ni dsir bouillant, mais la
douceur, la tranquillit, la paix. Ce n'tait plus le joueur, ce
n'tait plus l'ombre sinistre qui lui tait apparue dans sa
chambre; ce n'tait pas mme l'homme aux traits fatigus et
fltris dont elle avait si souvent aperu avec affliction le
visage aux premires lueurs du matin: c'tait son cher vieil ami,
son innocent compagnon de voyage; c'tait son bon, son bien-aim
grand-pre.

Elle n'prouva donc aucune crainte en considrant ses traits
calmes dans le sommeil, mais elle avait au coeur un profond et
pnible chagrin qui se soulagea par des larmes.

Que Dieu le bnisse! dit-elle en se penchant avec prcaution pour
baiser la joue du vieillard. Je vois bien maintenant qu'on nous
sparerait si l'on nous retrouvait, et qu'on l'enfermerait loin de
la lumire du soleil et du ciel. Il n'a plus que moi au monde pour
le soutenir. Que Dieu nous assiste tous deux!

Elle ralluma sa chandelle qu'elle avait souffle, se retira en
silence, comme elle tait venue, et, regagnant une fois encore sa
chambre, elle s'y tint assise durant le reste de cette longue,
longue et malheureuse nuit.

Enfin le jour fit plir sa chandelle presque consume, et Nelly
s'endormit. Mais elle fut bientt avertie par la servante qui la
veille l'avait mene  sa chambre. Sitt qu'elle fut prte, elle
se disposa  aller rejoindre son grand-pre. Auparavant, elle
fouilla dans sa poche et reconnut que tout son argent en avait t
enlev. Il n'y restait pas mme une pice de dix sous.

Dj le vieillard tait prt: au bout de quelques minutes l'un et
l'autre taient en route. L'enfant pensa qu'il vitait de
rencontrer son regard et semblait attendre qu'elle lui parlt de
sa perte. Elle comprit qu'elle devait le faire pour qu'il ne
souponnt point la vrit.

Grand-pre, dit-elle d'une voix tremblante, quand ils eurent fait
silencieusement un mille, croyez-vous que les gens de l-bas
soient honntes?

-- Comment? rpondit-il trs-mu, si je les crois honntes... Oui,
ils ont jou loyalement.

-- Je vais vous dire pourquoi je vous demande cela. J'ai perdu de
l'argent cette nuit; on me l'a pris dans ma chambre, j'en suis
certaine;  moins que ce ne soit pour badiner, seulement pour
badiner, grand-papa; en ce cas, j'en rirais la premire, si j'en
tais bien sre...

-- Prendre de l'argent pour badiner! interrompit le vieillard
d'une voix saccade. Ceux qui prennent de l'argent le prennent
pour le garder. Il n'y a pas de quoi badiner.

-- Eh bien! il m'a t drob dans ma chambre, dit l'enfant dont
la dernire esprance s'vanouit devant le ton de cette rponse.

-- Mais ne t'en reste-t-il plus, Nell? dit le vieillard; n'as-tu
rien encore? Tout a-t-il t pris... jusqu'au moindre liard?... Ne
t'a-t-on rien laiss?

-- Rien!

-- Ne t'inquite pas, nous en gagnerons bien davantage, dit le
vieillard. Gagnons, amassons, faisons rafle de manire ou d'autre.
Ne pense pas  cette perte. Il n'en faut parler  personne, et
peut-tre le regagnerons-nous, cet argent. Ne me demande pas
comment nous pouvons le regagner et bien plus encore; mais n'en
parle  personne, cela pourrait nous porter malheur. Ainsi, ils
ont emport ton argent de ta chambre tandis que tu dormais!
ajouta-t-il d'un ton de compassion, bien diffrent de l'air
hypocrite et mystrieux qu'il avait pris jusque-l. Pauvre Nell!
pauvre petite Nell!...

L'enfant pencha la tte et pleura. Le ton de sympathie que le
vieillard avait mis dans ses paroles tait tout  fait sincre;
Kelly en tait bien sre. Et ce n'tait pas la moindre partie de
son chagrin, de savoir que tout ce qu'il faisait l, il croyait le
faire pour elle.

Pas un mot sur ce sujet  personne autre qu' moi, dit le
Vieillard; pas un mot, mme  moi, ajouta-t-il vivement, car cela
ne peut servir  rien. Toutes les pertes que nous avons faites ne
valent pas une larme de tes yeux, ma chrie. Nous n'y penserons
plus quand nous aurons tout regagn.

-- Oh! la perte n'est rien, dit l'enfant en levant les yeux au
ciel; non, la perte n'est rien: j'y suis bien rsigne; elle ne me
coterait pas une larme, quand chaque sou de ma bourse aurait t
un billet de mille francs.

-- Bien, bien, se dit le vieillard rprimant une rponse
imptueuse qui lui tait venue sur le bord des lvres: c'est
qu'elle ne sait rien. Tant mieux! tant mieux!

-- Mais coutez-moi, dit vivement l'enfant; voulez-vous m'couter?

-- Oui, oui, j'coute, rpondit le vieillard sans la regarder
encore, une jolie petite voix, je t'assure, et que j'aime toujours
 entendre. C'est comme si j'entendais sa mre; pauvre enfant!

-- Eh bien! laissez-moi vous persuader; oh! laissez-moi vous
persuader, dit Nelly, de ne plus songer dsormais ni aux gains ni
aux pertes, et de ne pas poursuivre d'autre fortune que celle que
nous pouvons acqurir ensemble.

-- C'est ce que je fais aussi; oui, nous la poursuivons ensemble,
rpliqua le grand-pre regardant encore de ct et semblant
concentr en lui-mme: la saintet du but peut justifier l'amour
du jeu.

-- Avons-nous t plus malheureux, reprit l'enfant, depuis que
vous avez renonc  ces habitudes et que nous voyageons ensemble?
N'avons-nous pas t plus  notre aise et plus heureux depuis que
nous n'avons plus notre maison pour abri? Qu'avons-nous 
regretter dans cette triste maison, o votre esprit tait en proie
 tant de tourments?

-- Elle dit vrai, murmura le vieillard du mme ton qu'auparavant.
Il ne faut pas que cela change mes ides; mais c'est la vrit,
nul doute, c'est la vrit.

-- Rappelez-vous seulement comment nous avons vcu depuis la belle
matine o nous avons quitt cette maison jusqu' ce jour.
Rappelez-vous seulement comment nous avons vcu depuis que nous
nous sommes affranchis de toutes ces misres; que de jours calmes,
que de nuits paisibles nous avons gots; que de douces heures
nous avons connues; de quel bonheur enfin nous avons joui. tions-
nous fatigus? avions-nous faim? bientt nous tions reposs, et
notre sommeil n'en tait que plus profond. Songez  toutes les
belles choses que nous avons vues et combien nous y avons trouv
de plaisir. Et d'o venait cet heureux changement?...

Il l'arrta d'un signe de main et l'invita  ne plus continuer la
conversation parce qu'il avait affaire. Au bout de quelque temps
il l'embrassa sur la joue, en la priant encore de se taire, et
continua de marcher, regardant au loin devant lui, et parfois
s'arrtant pour fixer sur le sol ses yeux assombris, comme s'il
cherchait pniblement  runir ses penses en dsordre. Une fois
Nelly vit des larmes mouiller ses paupires. Aprs quelques
moments de marche silencieuse, le vieillard prit la main de Nelly,
comme il tait habitu  le faire, sans que rien dans son air
traht la violence et l'exaltation dont il tait rcemment anim;
et puis petit  petit, par degrs insensibles, il retomba dans son
tat de docilit, se laissant conduire par Nelly o elle voulait.

Lorsqu'ils furent de retour au sein de la merveilleuse collection,
ils trouvrent, comme Nelly s'y tait attendue, que Mme Jarley
n'tait pas encore leve, et, que tout en ayant prouv la veille
quelque inquitude  leur gard, ayant mme veill pour les
attendre jusqu' onze heures passes, elle s'tait mise au lit
avec la persuasion que, retenus par l'orage  quelque distance du
logis, ils avaient cherch l'abri le plus proche et qu'ils ne
pourraient revenir avant le lendemain matin. Aussitt Nelly se mit
avec la plus grande activit  dcorer et disposer la salle, et
elle eut la satisfaction d'avoir achev sa tche et mme fait sa
petite toilette avant que la favorite de la famille royale passt
 table pour djeuner.

Nous n'avons eu encore, dit Mme Jarley lorsque le repas fut
servi, que huit des jeunes lves de miss Monflathers depuis que
nous sommes ici, et elles sont au nombre de vingt-six, comme me
l'a appris la cuisinire  qui j'ai adress une question ou deux,
en la laissant entrer gratis. Il faut les aller trouver avec un
paquet de nouveaux prospectus; vous allez vous en charger, et vous
verrez, ma chre, quel effet cela pourra produire sur elles.

Comme l'expdition projete tait de premire importance,
Mme Jarley ajusta de ses mains le chapeau de Nelly; et, ayant
dclar qu'elle avait l'air trs-bien comme a et ne pouvait que
faire honneur  l'tablissement, elle la laissa partir avec force
recommandations, et munie d'instructions prudentes sur les coins
de rue qu'elle devait tourner  droite et ceux qu'elle ne devait
pas tourner  gauche. Munie de ces instructions, Nelly trouva sans
peine le pensionnat et externat de miss Monflathers. C'tait une
grande maison avec un mur lev et une grande porte de jardin avec
une grande plaque de cuivre, et un petit grillage  travers lequel
la gardienne du parloir de miss Monflathers examinait tous les
visiteurs avant de leur permettre d'entrer. Pas l'ombre d'homme,
pas mme un laitier, n'tait admis,  moins d'une autorisation
spciale,  franchir le seuil de cette porte. Le collecteur des
taxes lui-mme, un gros homme qui avait des lunettes et un chapeau
 larges bords, ne pouvait passer ses papiers qu' travers le
grillage. Plus dure que le diamant ou l'airain, cette porte de
miss Monflathers restait svrement ferme devant tout le sexe
masculin. Le boucher lui-mme respectait ce lieu de mystre, et
cessait de siffler quand il mettait la main sur la sonnette.

La terrible porte, au moment o Nelly s'en approchait, tourna
lentement sur ses gonds avec un grincement bruyant, et, du fond
d'une silencieuse alle couverte, on vit arriver, deux par deux,
toute une longue file de jeunes personnes, tenant chacune un livre
ouvert et quelques-unes aussi une ombrelle.  l'extrmit de cette
procession solennelle venait miss Monflathers, tenant galement
une ombrelle de soie lilas, et escorte de deux sous-matresses
souriantes qui se dtestaient mortellement l'une l'autre, mais qui
rivalisaient de dvouement prtendu pour miss, Monflathers.

Intimide par les regards et les chuchotements des lves, Nelly
s'arrta, les yeux baisss, et laissa dfiler ce cortge jusqu'
ce que miss Monflathers qui venait  l'arrire-garde, ft prs
d'elle. Alors elle la salua et lui prsenta son petit paquet. Miss
Monflathers le lui prit des mains et fit faire halte.

N'tes-vous pas, dit-elle, l'enfant qui montre les figures de
cire?

-- Oui, madame, rpondit Nelly, qui rougit beaucoup; car les
lves l'avaient entoure, et elle tait devenue le centre sur
lequel tous les yeux taient fixs.

-- Et ne sentez-vous pas que vous n'tes qu'une mauvaise petite
fille avec vos figures de cire? dit miss Monflathers qui n'tait
pas d'un caractre trs-agrable et qui ne laissait chapper
aucune occasion de graver des vrits morales dans l'esprit tendre
et dlicat de ses jeunes lves.

Jamais la pauvre Nelly n'avait envisag sa position sous ce point
de vue. Ne sachant que rpondre, elle se tut, mais elle rougit
encore davantage.

Ne sentez-vous pas, dit miss Monflathers, que c'est un mtier
misrable et anti-fminin; que c'est droger aux qualits qui nous
ont t accordes par la sagesse et la bont divine, avec une
puissance expansive destine  les faire sortir de leur tat
somnolent par l'intermdiaire de la culture de l'esprit?

Les deux sous-matresses tmoignrent respectueusement leur
approbation de cette attaque directe, puis regardrent Nelly comme
pour lui faire comprendre toute la force du coup que miss
Monflathers venait de lui porter. Ensuite elles sourirent en
regardant miss Monflathers; mais elles fixrent leurs yeux l'une
sur l'autre de manire  faire entendre que chacune d'elles se
considrait comme la seule qui et le droit de sourire aux propos
de miss Monflathers, et que l'autre n'avait pas qualit pour cela
et commettait en souriant un acte de prsomptueuse impertinence.

Ne sentez-vous pas, reprit miss Monflathers, combien vous tes
coupable d'exercer ce mtier de montreuse de figures de cire,
lorsque vous pourriez vous faire honneur d'aider, dans la mesure
de vos forces,  la prosprit des manufactures de votre pays;
lever votre esprit par la contemplation constante des machines 
vapeur, et gagner noblement par semaine un salaire confortable de
trois francs quarante  trois francs soixante-quinze? Ne sentez-
vous pas que plus on travaille, plus on est heureux?

-- Telle la petite abeille..., murmura l'une des sous-matresses,
citant le docteur Watts.

-- Eh! dit miss Monflathers qui se retourna vivement, qui a
parl?

Naturellement la sous-matresse qui n'avait rien dit indiqua
l'autre, que miss Monflathers invita schement  la laisser
tranquille,  la grande satisfaction de celle des sous-matresses
qui venait de dnoncer sa compagne.

La petite abeille laborieuse, dit miss Monflathers en se
redressant, ne peut se comparer qu'aux enfants de bonne maison,
celles dont l'ducation se compose de la lecture, l'aiguille et
le jeu salutaire; leur travail,  celles-l, consiste  peindre
sur velours,  broder au crochet,  faire de la tapisserie. Mais
pour les petites filles de cette classe, ajouta-t-elle en montrant
Nelly du bout de son ombrelle, pour les enfants pauvres du peuple,
voici leur affaire:

 l'ouvrage, enfants,  l'ouvrage,
 l'ouvrage encore et toujours;
Jusqu' la fin, ds mon jeune ge
Que le travail use mes jours.

Un murmure d'enthousiasme universel suivit ces paroles; et cette
fois les deux sous-matresses ne furent pas seules  applaudir,
mais toutes les lves se montrrent galement tonnes d'entendre
miss Monflathers improviser en aussi beau style: car, si depuis
longtemps miss Monflathers tait connue pour sa capacit
politique, jamais elle ne s'tait rvle jusque-l comme pote
original. En ce moment l'une d'elles fit remarquer que Nelly
pleurait, et tous les yeux se tournrent de nouveau vers l'enfant.

Ses yeux, en effet, taient pleins de larmes. En tirant son
mouchoir pour les essuyer, elle le laissa tomber. Avant qu'elle
pt se baisser pour le ramasser, une jeune fille d'environ quinze
ou seize ans, qui s'tait tenue  part des autres comme si elle ne
se sentait pas  sa place parmi elles, releva vivement le mouchoir
et le mit dans la main de Nelly. Elle se retirait ensuite
timidement  l'cart lorsqu'elle fut arrte par la matresse de
pension.

C'est miss Edwards qui a fait cela! dit miss Monflathers d'un ton
d'oracle; je suis sre que c'est miss Edwards.

C'tait bien miss Edwards; ce fut  qui dirait: C'est miss
Edwards! Et miss Edwards en convint elle-mme.

N'est-il pas trange, miss Edwards, dit miss Monflathers
abaissant son ombrelle pour regarder en plein la coupable, que
vous portiez aux gens des classes infrieures un sentiment
d'affection qui vous fait toujours prendre leur parti? ou plutt,
n'est-il pas bien extraordinaire que j'aie beau dire et beau
faire, et que je ne puisse vous corriger des penchants qui vous
viennent malheureusement de votre position fausse dans la vie? En
vrit, il faut que vous soyez la petite fille la plus commune et
la plus vulgaire!

-- Mais, madame, je ne croyais pas faire mal, rpondit une voix
douce. Je n'ai fait que cder  l'impulsion du moment.

-- Une impulsion! rpta ddaigneusement miss Monflathers.
J'admire que vous osiez me parler d'impulsion,  moi!

Les deux sous-matresses approuvrent d'un signe de tte.

J'en suis fort tonne!...

Les deux sous-matresses montrrent le mme tonnement.

C'est une impulsion, je suppose, qui vous fait embrasser la cause
de tout tre vil et rampant que vous rencontrez sur votre chemin?

Les deux sous-matresses avaient dj fait _in petto_ la mme
supposition.

Mais il est bon que vous sachiez, miss Edwards, reprit la
matresse de pension avec une svrit croissante, qu'il ne
saurait vous tre permis, ne ft-ce qu'au point de vue du bon
exemple et du dcorum de mon tablissement; qu'il ne saurait vous
tre permis, qu'il ne vous sera point permis de manquer  vos
suprieurs d'une manire aussi grossire. Si vous n'avez pas de
raison pour prouver une juste fiert avec des enfants qui
montrent les figures de cire, voici des jeunes personnes qui en
ont; ou vous tmoignerez de la dfrence  ces jeunes personnes,
ou vous quitterez ma maison, miss Edwards!...

Cette jeune fille, orpheline et pauvre, avait t leve dans la
pension, instruite pour rien et enseignant aux autres pour rien ce
qu'elle avait appris; nourrie pour rien, loge pour rien, elle
tait regarde comme infiniment moins que rien par tous les
habitants de la maison. Les servantes sentaient son infriorit,
car elles taient bien mieux traites qu'elle; au moins elles
avaient la libert d'aller et de venir, et chacune dans leur
service obtenait bien plus d'gards. Les sous-matresses avaient
sur miss Edwards une vidente supriorit, car dans leur temps
elles avaient pay peut-tre en pension, et maintenant elles
taient payes  leur tour. Les lves ne faisaient nul cas d'une
compagne qui n'avait pas de grandes histoires  raconter sur les
splendeurs de sa famille, pas d'amis qui vinssent la voir avec des
chevaux de poste et auxquels la matresse de pension offrt, avec
ses humbles respects, du vin et des gteaux; ni une femme de
chambre pour venir respectueusement la prendre et la conduire chez
ses parents, aux jours de cong; rien enfin de distingu ni
d'lgant, dont elle pt se faire honneur dans la conversation ou
autrement.

Or, pourquoi miss Monflathers tait-elle toujours et en tout temps
irrite contre la pauvre lve? Le voici. Le plus beau fleuron de
la couronne de miss Monflathers, la plus brillante illustration de
l'tablissement de miss Monflathers, c'tait la fille d'un
baronnet, la fille relle et vivante d'un baronnet rel et vivant.
Eh bien! pendant que cette jeune personne, par un renversement
extraordinaire des lois de la nature, tait non-seulement commune
de visage, mais encore commune d'esprit, la pauvre miss Edwards
avait  la fois l'esprit dvelopp et des traits charmants. N'est-
ce pas incroyable? Comment! cette petite miss Edwards qui avait
seulement apport en entrant une petite somme depuis longtemps
dpense, se permettait de dpasser et de primer de beaucoup dans
ses tudes la fille du baronnet qui pourtant prenait des leons de
tous les arts d'agrment (ce n'tait pas une raison pour en tre
plus savante), et dont la note semestrielle dpassait du double ce
que payaient toutes les autres lves! Il fallait donc que miss
Edwards ne tnt aucun compte de l'honneur et de la rputation de
la maison! Aussi miss Monflathers, qui la sentait dans sa
dpendance, lui montrait-elle, sans se gner, tout son dgot, son
mpris, son impatience, et quand elle la vit tmoigner quelque
compassion  la petite Nelly, elle profita de cette occasion pour
s'indigner contre elle et la maltraiter comme nous venons de voir:

Miss Edwards, vous ne prendrez pas l'air aujourd'hui. Ayez la
bont de vous retirer aux arrts dans votre chambre et de n'en pas
sortir sans ma permission.

La pauvre jeune fille se htait d'obir, quand elle fut tout 
coup ramene en style de marine par un cri touff de miss
Monflathers.

Elle a pass sans me saluer! dit avec indignation la matresse,
en levant ses yeux au ciel. Elle a pass sans avoir l'air de
prendre garde le moins du monde  ma prsence!

La jeune fille se retourna et salua. Nelly put voir que miss
Edwards leva firement ses yeux noirs sur sa matresse, et que
dans l'expression de son visage, comme dans toute son attitude, il
y avait une muette mais touchante protestation contre ce
traitement injuste. Miss Monflathers se borna  rpondre par une
inclination de tte, et la grande porte se ferma sur cette victime
d'un mouvement gnreux.

Quant  vous, petite malheureuse, cria miss Monflathers en
s'adressant  Nelly, dites  votre matresse que si,  l'avenir,
elle prend la libert de m'envoyer de nouveaux messages, j'crirai
aux autorits pour lui faire donner les trivires, ou j'exigerai
qu'elle vienne me faire amende honorable en chemise; et vous, vous
pouvez tre certaine que vous ferez connaissance avec le moulin de
discipline si vous osez revenir ici. Maintenant, mesdemoiselles,
allons!

La procession s'branla, deux par deux, avec les livres et les
ombrelles, et miss Monflathers, invitant la fille du baronnet 
marcher auprs d'elle pour calmer ses sens surexcits, loigna les
deux sous-matresses qui pendant ce temps avaient chang leurs
sourires contre des regards sympathiques, et les laissa veiller 
l'arrire-garde, se hassant l'une l'autre un peu plus
cordialement,  raison de ce qu'elles taient obliges de cheminer
cte  cte.




CHAPITRE XXXII.


En apprenant qu'elle avait t menace des trivires et de la
pnitence publique, Mme Jarley prouva une fureur indescriptible.
La vritable, l'unique Jarley, tre expose au mpris de la foule,
tre hue par les enfants et insulte par les policemen! Elle, qui
faisait les dlices de la grande et de la petite noblesse, tre
dpouille d'un chapeau que la femme d'un lord-maire se ft
honore de porter et expose en chemise comme un exemple de
mortification humiliante! Et c'tait une miss Monflathers qui
avait l'audace de la menacer de cette peine dgradante, qui ferait
honte  l'imagination la plus perverse!

En vrit, s'cria mistress Jarley dans l'explosion de sa colre
et ne se dissimulant pas l'insuffisance de ses moyens de
vengeance, quand je pense  cela, il y a de quoi se faire
athe!...

Mais au lieu d'adopter cette vengeance extrme, Mme Jarley, aprs
rflexion, tira la bouteille suspecte; elle fit poser des verres
sur son tambour favori, s'assit sur une chaise derrire le
tambour, appela ses gens autour d'elle, et leur raconta plusieurs
fois mot  mot l'affront qu'elle avait reu. Aprs quoi, elle leur
ordonna, d'une sorte d'accent dsespr, de boire; tantt elle
riait, tantt elle pleurait, tantt elle prenait elle-mme une
petite goutte, puis elle riait et pleurait  la fois, et reprenait
deux gouttes: par degrs la digne femme en arriva  rire davantage
et  pleurer moins, jusqu' ce qu'enfin elle ne put assez rire aux
dpens de miss Monflathers qui, d'odieuse qu'elle tait, ne lui
parut plus tout bonnement qu'un modle achev d'absurdit et de
ridicule.

Car enfin qu'est-ce qui a le dernier de nous deux, aprs tout?
demanda Mme Jarley. Tout cela c'est du bavardage; elle dit qu'elle
me fera donner les trivires: qu'est-ce qui m'empche de la
menacer aussi des trivires? ce serait encore bien plus drle.
Allons, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

tant arrive  cette heureuse disposition d'esprit, grce surtout
 certaines interjections jetes  et l par M. Georges en guise
de consolation, Mme Jarley n'pargna pas  Nelly des paroles de
rconfort, et lui demanda comme une faveur personnelle de ne plus
penser  miss Monflathers que pour en rire toute sa vie vivante.

C'est ainsi que se termina, chez Mme Jarley, cet accs de colre
qui s'apaisa longtemps avant le coucher du soleil. Cependant les
tourments de Nelly taient d'une nature plus grave, et les assauts
qu'ils livraient  sa tranquillit ne pouvaient pas tre aussi
facilement rprims.

Le soir mme, comme elle le redoutait, son grand-pre se glissa
dehors; il ne revint qu'au milieu de la nuit. Accable par ces
penses, fatigue de corps et d'esprit, elle tait seule, assise
dans un coin, et veillait en comptant les minutes jusqu'au moment
o il arriva sans un sou, harass, attrist, mais toujours sous
l'empire de sa passion dominante.

Donne-moi de l'argent, dit-il d'un ton farouche, comme ils
allaient se coucher. J'ai besoin d'argent, Nell. Un jour, je te le
rendrai avec un riche intrt; mais tout l'argent qui tombe dans
tes mains doit m'appartenir: ce n'est pas pour moi que je le
rclame, mais je veux m'en servir pour toi. Rappelle-toi cela,
Nell, je veux m'en servir pour toi!...

Que pouvait faire l'enfant, sachant ce qu'elle savait, sinon de
lui remettre chaque sou de son petit gain, de peur qu'il ne ft
tent de voler leur bienfaitrice? Si elle s'avisait de rvler la
vrit, elle avait peur qu'on ne le traitt en alin; si elle ne
lui procurait pas d'argent, il s'en procurerait lui-mme. D'un
autre ct, en lui en fournissant, elle nourrissait le feu qui le
dvorait, et l'empchait peut-tre de se gurir de sa manie.
Partage entre ces rflexions, puise par le poids d'un chagrin
qu'elle n'osait avouer, torture par d'innombrables craintes
durant les absences du vieillard, redoutant galement son
loignement et son retour, elle vit les couleurs de la sant
s'effacer de ses joues, ses yeux perdre leur clat, son coeur se
briser tous les jours. Ses peines d'autrefois taient revenues,
avec un surcrot de nouvelles agitations et de nouveaux doutes: le
jour, elles assigeaient son esprit; la nuit, elles voltigeaient
sur son chevet, elles la perscutaient dans ses rves.

Au milieu de son affliction, il tait naturel que l'enfant aimt 
se rappeler souvent l'image de la jeune fille dont elle n'avait eu
que le temps d'entrevoir la bienveillance gnreuse, mais dont la
sympathie, exprime dans une action rapide, tait reste dans sa
mmoire avec la douceur d'une amiti d'enfance. Elle se disait
frquemment que son coeur serait bien allg, si elle avait une
telle amie  qui elle pt confier ses chagrins; que, si mme elle
pouvait seulement entendre cette voix, elle se sentirait plus
heureuse. Alors elle souhaitait d'tre quelque chose de plus
convenable, d'tre moins pauvre, d'tre dans une condition moins
humble, d'avoir le courage d'adresser la parole  miss Edwards,
sans avoir  craindre d'tre repousse: mais, en y songeant, elle
sentait quelle immense distance les sparait, et elle n'avait plus
d'esprance que la jeune demoiselle penst encore  elle.

L'poque des vacances tait arrive pour les maisons d'ducation.
Les lves taient rentres dans leurs familles. On disait que
miss Monflathers faisait les charmes de Londres et ravageait les
coeurs des gentlemen entre deux ges: mais on ne disait rien de
miss Edwards. tait-elle retourne chez elle, avait-elle seulement
un chez elle? tait-elle reste  la pension? Personne n'en disait
rien. Mais un soir, comme Nelly revenait d'une promenade
solitaire, elle passa justement devant l'auberge o s'arrtaient
les diligences, au moment o il en arrivait une: or, Nelly aperut
la belle demoiselle dont elle se souvenait si bien, et qui s'tait
lance pour embrasser une jeune fille qu'on aidait  descendre de
l'impriale.

C'tait la soeur de miss Edwards, sa petite soeur, beaucoup plus
jeune que Nelly, une soeur qu'elle n'avait pas vue depuis cinq
ans. Pour la faire venir quelques jours seulement, miss Edwards
avait d pendant longtemps conomiser ses modestes ressources.
Nelly sentit en quelque sorte son coeur se briser, quand elle fut
tmoin de leurs embrassements. Elles s'cartrent un peu de la
foule qui se pressait autour de la voiture; l, elles
s'embrassrent de nouveau, entremlant leurs caresses joyeuses de
larmes et de sanglots. Leur costume simple et distingu, le long
trajet que la plus jeune soeur avait accompli toute seule, leur
agitation, leur bonheur, les larmes qu'elles versaient; il y avait
l dedans toute une histoire pleine d'intrt.

Elles se remirent au bout de quelques instants et s'loignrent,
en se tenant par la main, ou plutt en se serrant l'une contre
l'autre.

Bien sr, vous tes heureuse, ma soeur? dit la plus jeune, au
moment o elles passaient devant l'endroit o Nelly s'tait
arrte.

-- Tout  fait heureuse, rpondit miss Edwards.

-- Mais, l'tes-vous toujours?... Ah! ma soeur, pourquoi
dtournez-vous votre visage?

Nelly ne put s'empcher de les suivre  une courte distance. Elles
se rendirent  la maison d'une vieille bonne, chez qui miss
Edwards avait lou pour sa soeur une chambre.

Je viendrai vous voir chaque matin de bonne heure, dit miss
Edwards, et nous passerons ensemble toute la journe.

-- Pourquoi pas aussi le soir? Chre soeur, est-ce qu'on vous en
voudrait pour cela?...

D'o vient que, cette nuit-l, les yeux de la petite Nelly se
mouillrent de larmes comme ceux des deux soeurs? D'o vient
qu'elle sentit de la joie en son coeur pour les avoir rencontres,
et qu'elle prouva de la tristesse  la pense qu'elles seraient
bientt forces de se sparer? Gardons-nous de croire que cette
sympathie et t veille par aucune ide personnelle et que
Nelly,  son insu, se ft reporte au souvenir de ses propres
peines: mais, bien plutt remercions Dieu de ce que les innocentes
joies d'autrui peuvent nous mouvoir fortement, et de ce que mme
dans notre nature dchue il y a une source d'motion pure qui doit
tre estime dans le ciel!

 la brillante clart du matin, mais plus souvent  la douce lueur
du soir, Nelly, respectant les courtes et heureuses entrevues des
deux soeurs, trop courtes pour lui permettre de s'approcher et de
risquer un mot de remerciaient, bien qu'elle en brlt d'envie,
Nelly les suivait  quelque distance dans leurs promenades au
hasard, s'arrtant lorsqu'elles s'arrtaient, s'asseyant sur le
gazon quand elles s'asseyaient, se levant quand elles se levaient,
et trouvant une compagnie et un vritable charme  se sentir si
prs d'elles.

Leur promenade du soir avait lieu habituellement au bord d'une
rivire. L aussi, chaque soir, venait Nelly, sans que les deux
soeurs pensassent  elle, sans qu'elles l'aperussent. Mais il lui
semblait que c'taient ses amies, ses confidentes, et qu'avec
elles son fardeau tait devenu plus lger, plus facile  porter;
qu'elle pouvait unir ses chagrins aux leurs, et que toutes trois
se donnaient une consolation mutuelle. Sans doute, c'tait une
faiblesse d'imagination, la pense enfantine d'une jeune fille
solitaire; mais les soirs succdaient aux soirs, et les deux
soeurs venaient toujours au mme lieu, et Nelly les y suivait
toujours avec un coeur attendri et soulag.

Un soir, au retour, elle fut effraye d'apprendre que Mme Jarley
avait donn l'ordre d'annoncer que la magnifique collection
n'avait plus  rester qu'un seul jour dans la ville. En
consquence de cette menace, car toutes les annonces relatives aux
plaisirs du public sont connues pour tre d'une exactitude
irrvocable, l'exhibition devait tre close le lendemain.

Nous allons donc partir immdiatement, madame? demanda Nelly.

-- Regardez ceci, mon enfant, rpondit Mme Jarley. Voil la
rponse  votre question.

En parlant ainsi, Mme Jarley lui montra un autre tableau sur
lequel il tait dit que, par suite du grand nombre de visiteurs et
de la quantit considrable de personnes contraries de n'avoir pu
entrer pour voir les figures de cire, l'exhibition serait
prolonge jusqu' la fin de la semaine, et que la rouverture
aurait lieu le lendemain.

 prsent, dit Mme Jarley, que les institutions sont en vacances
et que la curiosit des principaux amateurs est puise, nous
avons affaire au public gnral, et celui-l a besoin d'tre
stimul.

Le lendemain,  midi, Mme Jarley en personne s'tablit derrire
une table richement orne, entoure des figures remarquables dont
nous avons fait mention plus haut, et elle ordonna que les portes
fussent ouvertes toutes grandes au public clair et intelligent.
Mais les recettes du premier jour ne furent pas brillantes,
d'autant plus que la masse du public, tout en montrant un vif
intrt pour Mme Jarley personnellement et les satellites de cire
qu'il lui tait permis de contempler pour rien, ne se laissait
aller par aucune amorce  payer cinquante centimes par tte.
Ainsi, bien qu'une grande quantit de monde continut de regarder,
 l'entre, les figures qui y taient groupes; bien que les
curieux stationnassent en ce lieu avec une remarquable
persvrance, une heure au moins, pour entendre jouer l'orgue de
Barbarie et pour lire les affiches; et bien que ces amateurs
fussent assez bons pour recommander  leurs amis de patronner
l'exhibition de la mme manire, de sorte que l'entre tait
rgulirement bloque par la moiti de la population de la ville
qui ne quittait ce poste que pour tre releve par l'autre moiti,
il se trouva que la caisse n'en fut pas plus riche, ni la
perspective plus encourageante pour l'tablissement.

Dans cet tat de dchance de l'art classique sur la place,
Mme Jarley recourut  des efforts extraordinaires afin de stimuler
le got du public et d'aiguiser sa curiosit. Certain mcanisme
plac dans le corps de la religieuse qui se trouvait expose en
avant, tout prs de la porte, fut nettoy, mont et mis en
mouvement, de sorte que ce personnage remuait la tte tout le long
du jour, comme un paralytique,  la grande admiration d'un barbier
du coin, ivrogne, mais bon protestant, qui considrais ces
mouvements paralytiques comme l'emblme de la dgradation produite
sur l'esprit humain par les rites de l'glise romaine, et
dveloppait ce thme avec autant d'loquence que de moralit. Les
deux charretiers passaient constamment de la salle d'exhibition au
dehors, sous des costumes diffrents, criant trs-haut qu'ils
n'avaient rien vu dans leur vie qui ft plus admirable que ce
spectacle, et pressant les auditeurs, avec les larmes aux yeux, de
ne pas se refuser un si beau plaisir. Mme Jarley, assise au
bureau, fit sonner des pices d'argent depuis midi jusqu'au soir;
elle criait d'une voix solennelle  la foule de remarquer que le
prix d'admission n'tait que de cinquante centimes, et que le
dpart de la collection entire, destine  faire une tourne
parmi les ttes couronnes de l'Europe, tait positivement fix 
la semaine suivante, jour pour jour.

Ainsi, dpchez-vous, il est temps, voil le moment, disait
Mme Jarley en terminant chacun de ces appels. Rappelez-vous que
c'est l'extraordinaire collection de Jarley, compose de plus de
cent figures, et que cette collection est unique dans le monde,
toutes les autres ne sont qu'attrape et dception. Dpchez-vous,
il est temps, voil le moment!...




CHAPITRE XXXIII.


Comme l'enchanement de ce rcit veut que nous ayons  nous
occuper de temps en temps de quelques-uns des faits qui se
rapportent  la vie domestique de M. Sampson Brass, et comme nous
ne saurions, pour cet objet, trouver une place plus commode que
celle-ci, le narrateur va prendre le lecteur par la main et le
mener dans l'espace, pour lui faire franchir un plus grand
intervalle que ne firent don Clophas-Leandro-Perez Zambullo et
son dmon familier  travers cette agrable rgion, et pour
s'abattre sans faon avec lui sur le trottoir de Bewis Marks.

C'est une petite et sombre maison, que celle de M. Sampson Brass,
devant laquelle vont s'arrter les intrpides aronautes.

 la fentre du parloir de cette petite maison, fentre place si
bas prs du trottoir, que le passant qui longe le mur risque de
frotter avec sa manche les vitres obscures et de leur rendre
service  ses dpens, car elles sont fort sales;  ladite fentre
pendait de travers un rideau de laine verte fane, tout noir, tout
dcolor par le soleil, et tellement us par ses longs services,
qu'il semblait moins destin  cacher la vue de cette chambre
sombre qu' servir de transparent pour en laisser tudier  l'aise
les dtails. Il est vrai qu'il n'y avait pas grand'chose  y
contempler. Une table rachitique o s'talaient avec ostentation
de misrables liasses de papiers jaunis et uss  force d'avoir
t ports dans la poche; deux tabourets placs face  face aux
cts opposs de ce meuble dtraqu; au coin du foyer, un tratre
de vieux fauteuil boiteux qui, entre ses bras vermoulus, avait
retenu plus d'un client pour aider  le dpouiller bel et bien; en
outre, une bote  perruque, d'occasion, servant de rceptacle 
des blancs seings,  des assignations ou autres pices de
procdure, depuis longtemps l'unique contenu de la tte qui
appartenait  la perruque  qui appartenait la bote elle-mme;
deux ou trois livres de pratique usuelle; une bouteille  l'encre,
une poudrire, un vieux balai  chemine, un tapis en lambeaux,
mais tenant encore par les bords aux pointes fidles avec une
tnacit dsespre: telles taient, avec les lambris jaunes des
murailles, le plafond noirci par la fume et couvert de poussire
et de toiles d'araigne, les principales dcorations du cabinet de
M. Sampson Brass.

Mais cette peinture ne se rapporte qu' la nature morte; elle n'a
pas plus d'importance que la plaque fixe sur la porte avec ces
mots: _Brass_, procureur, ni que l'criteau attach au marteau:
_Premier tage  louer pour un monsieur seul_. Le cabinet offrait
habituellement deux spcimens de nature vivante beaucoup plus
troitement lis  notre rcit, et qui auront pour nos lecteurs un
intrt bien plus vif, bien plus intime.

L'un tait M. Brass lui-mme, qu'on a vu dj figurer dans ce
livre; l'autre tait son clerc, son assesseur, son secrtaire, son
confident, son conseiller, son dmon d'intrigue, son auxiliaire
habile  faire monter le chiffre des frais, miss Brass, en un mot,
espce d'amazone s lois,  qui il convient de consacrer une
courte description.

Miss Sally Brass tait une personne de trente-cinq ans environ. Sa
figure tait maigre et osseuse. Elle avait un air rsolu, qui non-
seulement comprimait les douces motions de l'amour et tenait 
distance les admirateurs, mais qui tait fait plutt pour imprimer
un sentiment voisin de la terreur dans le coeur de tous les
trangers mles assez heureux pour l'approcher. Ses traits taient
exactement ceux de son frre Sampson: ressemblance si complte,
que, si sa pudeur virginale et le dcorum de son sexe avaient
permis  miss Brass de mettre par badinage les habits de son
frre, et d'aller, vtue de la sorte, s'asseoir  ct de lui, il
et t difficile, mme au plus vieil ami de la famille, de
dcider lequel des deux tait Sampson ou Sally; d'autant plus que
la demoiselle portait au-dessus de la lvre suprieure certaines
rousseurs qui, jointes  l'illusion produite par le costume
masculin, auraient pu tre prises pour une moustache couleur
carotte. Selon toute probabilit, ce n'tait pas autre chose que
les cils qui s'taient tromps de place, les yeux de miss Brass
tant compltement dpourvus de pareilles futilits. Sous le
rapport du teint, miss Brass tait blme, d'un blanc sale; mais
cette blancheur tait agrablement releve par l'clat florissant
qui couvrait l'extrme bout de son nez moqueur. Sa voix tait d'un
timbre sonore et d'un riche volume; quiconque l'avait entendue une
fois ne pouvait plus l'oublier. Son costume habituel consistait en
une robe verte, d'une nuance  peu prs semblable  celle du
rideau de l'tude, serre  la taille et se terminant au cou,
derrire lequel elle tait attache par un bouton large et massif.
Trouvant sans doute que la simplicit et le naturel sont l'me de
l'lgance, miss Brass ne portait ni collerette ni fichu, except
sur sa tte, invariablement orne d'une charpe de gaze brune,
semblable  l'aile du vampire fabuleux, et qui, prenant toutes les
formes qu'il lui plaisait, formait une coiffure commode et
gracieuse.

Telle tait miss Brass sous le rapport du physique. Au moral, elle
avait un tour d'esprit solide et vigoureux. Depuis sa plus tendre
jeunesse, elle s'tait consacre avec une ardeur peu commune 
l'tude des lois; n'tendant pas ses spculations sur leur vol
d'aigle, assez rare du reste, mais les suivant d'un oeil attentif
 travers le ddale d'astuce et les zigzags d'anguille qu'elles
affectionnent d'ordinaire. Elle ne s'tait pas borne, comme bien
des personnes d'une grande intelligence,  la simple thorie, pour
s'arrter juste o l'utilit pratique commence: bien au contraire,
elle savait grossoyer, faire de belles copies, remplir avec soin
les vides des pices imprimes, s'acquitter enfin de toutes les
fonctions d'une tude, y compris l'art de gratter une feuille de
parchemin et de tailler une plume. Il est difficile de comprendre
comment, avec tant de qualits runies, elle tait reste miss
Brass: mais soit qu'elle et bronz son coeur contre tous les
hommes en gnral, soit que ceux qui eussent pu la rechercher et
obtenir sa main fussent effrays  l'ide que, grce  sa
connaissance des lois, elle possdait sur le bout du doigt les
articles qui tablissent ce qu'on appelle familirement une action
en rupture de mariage, toujours est-il certain qu'elle tait
encore demoiselle, et continuait d'occuper chaque jour son vieux
tabouret clibataire en face de celui de son frre Sampson. Il est
galement certain qu'entre ces deux tabourets bien des gens
taient rests sur le carreau.

Un matin, M. Sampson Brass, assis sur son tabouret, copiait une
pice de procdure, plongeant avec ardeur sa plume dans le coeur
du papier, comme si c'et t le coeur mme de la partie adverse;
de son ct, miss Sally Brass, assise sur son tabouret galement,
taillait une plume pour transcrire un petit exploit, ce qui tait
son occupation favorite. Depuis longtemps ils gardaient le
silence. Ce fut miss Brass oui le rompit en ces termes:

Aurez-vous bientt fini, Sammy?

Car, sur ses lvres douces et fminines, le nom de Sampson s'tait
transform en Sammy; c'est ainsi qu'elle donnait de la grce 
toute chose.

Non, rpondit le frre; j'aurais fini si vous m'aviez aid en
temps utile.

-- C'est cela! s'cria miss Sally, vous avez besoin de moi, n'est-
ce pas? quand vous allez prendre un clerc!

-- Est-ce pour mon plaisir, ou par ma propre volont, que je vais
prendre un clerc, coquine, querelleuse que vous tes! dit M. Brass
en mettant sa plume dans sa bouche et faisant la grimace  sa
soeur. Pourquoi me reprochez-vous de prendre un clerc?

Ici nous ferons observer, de peur qu'on ne s'tonne d'entendre
M. Brass appeler coquine une dame comme il faut, qu'il tait
tellement habitu  la voir remplir auprs de lui des fonctions
viriles, qu'il s'tait peu  peu accoutum  lui parler comme  un
homme. Sentiment et usage rciproques, du reste; car non-seulement
il arrivait souvent  M. Brass d'appeler miss Brass une coquine,
et mme de placer une autre pithte devant celle de coquine; mais
miss Brass trouvait cela tout naturel, et n'en tait pas plus mue
que ne l'est une autre femme quand on l'appelle mon ange.

Pourquoi me tourmentez-vous encore au sujet de ce clerc, aprs
m'en avoir dj parl trois heures hier au soir? rpta M. Brass
grimaant de nouveau, avec sa plume entre les dents, comme un
chien qui ronge un os en grognant. Est-ce ma faute,  moi?

-- Tout ce que je sais, dit miss Sally avec un sourire sec (elle
n'avait pas de plus grand plaisir que de mettre son frre, en
colre), ce que je sais, c'est que si chaque client qui vous
arrive nous force  prendre un clerc, que cela nous soit utile ou
non, vous feriez mieux d'abandonner les affaires, de vous faire
rayer du rle, et de liquider le plus tt possible.

-- Est-ce que nous possdons un autre client tel que lui? dit
Brass. Avons-nous un autre client tel que lui, voyons? Rpondez 
cela!

-- Comment l'entendez-vous? Est-ce pour la figure?

-- Pour la figure! rpta Sampson Brass avec un ricanement amer,
en se levant pour prendre le livre des assignations et frottant
vivement ses manches. Voyez ceci: Daniel Quilp, esquire... Daniel
Quilp, esquire... Daniel Quilp, esquire, ... tout du long. Faut-il
que je renonce  une pratique comme celle-l, ou bien que je
prenne le clerc qu'il me recommande en me disant: C'est l'homme
qu'il vous faut. Hein?

Miss Sally ne daigna point rpliquer; elle sourit de nouveau et
continua sa besogne.

Mais je sais ce qu'il en est, reprit M. Brass aprs quelques
moments de silence. Vous craignez de ne plus avoir autant que par
le pass la main aux affaires. Croyez-vous que je ne m'en
aperoive pas?

-- Vos affaires n'iraient pas loin sans moi, je pense, rpondit la
soeur d'un ton d'importance. Tenez, au lieu de me provoquer
sottement comme cela, vous feriez mieux de songer  continuer
votre besogne.

Sampson Brass, qui au fond du coeur redoutait sa soeur, se remit 
crire en boudant, ce qui ne le dispensa pas de l'entendre.

Si j'avais dcid, ajouta-t-elle, que le clerc ne viendrait pas,
vous savez bien qu'il ne pourrait pas venir; par consquent, ne
dites point de sottises.

M. Brass accueillit cette observation avec une douceur exemplaire;
seulement, il fit remarquer  voix basse qu'il n'aimait pas ce
genre de plaisanterie, et qu'il saurait un gr infini  miss Sally
de vouloir bien s'abstenir de le tourmenter.  quoi miss Sally
rpliqua qu'elle avait du got pour cet amusement, et qu'elle
n'avait nullement l'intention de se refuser ce petit plaisir.

Comme M. Brass ne paraissait pas se soucier d'envenimer les choses
en continuant sur ce sujet, tous deux remirent pacifiquement leur
plume en mouvement, et la discussion en resta l.

Tandis qu'ils fonctionnaient  qui mieux mieux, la fentre fut
tout  coup intercepte, comme si quelqu'un venait de s'y coller.
M. Brass et miss Sally levaient les yeux pour reconnatre la cause
de cette obscurit soudaine, lorsque le chssis fut lestement
soulev du dehors, et Quilp y passa sa tte.

Hol! dit-il en se tenant sur la pointe du pied au bord de la
fentre et plongeant ses regards dans la chambre, y a-t-il
quelqu'un  la boutique? Y a-t-il ici quelque gibier du diable? Y
a-t-il un Brass  vendre? hein!

-- Ah! ah! ah! fit l'homme de loi avec une hilarit force Oh!
parfait! parfait! parfait! Quel homme excentrique! D'honneur,
quelle humeur charmante!

-- N'est-ce pas l ma chre Sally? croassa le nain en lanant une
oeillade  la belle miss Brass. N'est-ce pas l la Justice, moins
son bandeau sur les yeux, son pe et ses balances? N'est-ce pas
l le bras redoutable de la Loi? N'est-ce pas l la vierge de
Bevis?

-- Quelle tonnante verve d'esprit! s'cria Brass. Sur ma parole,
c'est extraordinaire!

-- Ouvrez la porte, dit Quilp. Je vous ai amen mon homme C'est le
clerc qu'il vous faut, un phnix, l'as d'atout, quoi! Dpchez-
vous d'ouvrir la porte, ou bien s'il y a prs d'ici un autre homme
de loi, et si par hasard il est  sa fentre, il va vous le
voler.

Il est probable que la perte du phnix des clercs, mme en faveur
du confrre, d'un rival, n'et que trs-mdiocrement afflig le
coeur de M. Brass; toutefois, simulant un grand empressement, il
se leva de son sige, alla  la porte, l'ouvrit, et introduisit
son client qui tenait par la main M. Richard Swiveller en
personne.

La voici! s'cria Quilp, s'arrtant court au seuil de la porte et
levant les sourcils, tandis qu'il regardait miss Sally, -- la
voici, cette femme que j'eusse d pouser, -- voici la belle
Sarah, voici la femme qui possde tous les charmes de son sexe
sans avoir une seule de ses faiblesses. O Sally! Sally!

 cette amoureuse dclaration, miss Brass rpondit brivement:

Vous m'ennuyez.

-- Oh! dit Quilp, son coeur est aussi dur que le mtal dont elle
porte le nom[11]. Elle devrait bien le changer en monnaie de billon,
fondre _l'airain_ en pices de deux sous, et prendre un autre nom!

-- Finissez vos btises, monsieur Quilp, finissez, repartit miss
Sally avec un sourire maussade. N'tes-vous pas honteux de faire
toutes vos parades devant un jeune homme qui ne nous connat pas?

-- Ce jeune tranger, dit Quilp, faisant passer Dick Swiveller sur
le premier plan, est trop dlicat lui-mme pour ne pas me
comprendre. C'est M. Swiveller, mon ami intime, un gentleman de
bonne famille et d'un grand avenir, mais qui, ayant eu le malheur
de commettre des folies de jeunesse, s'estime heureux de remplir
quelque temps les fonctions de clerc, fonctions humbles ailleurs,
mais ici trs-dignes d'envie. Quelle dlicieuse atmosphre il va
respirer!

Si M. Quilp parlait au figur et voulait donner  entendre que
l'air respir par miss Sally Brass tait rendu plus pur et plus
serein par cette douce crature, il avait sans doute de bonnes
raisons pour tenir ce langage. Mais s'il parlait dans un sens
littral de la dlicieuse atmosphre de l'tude de M. Brass, il
est certain qu'en effet ce lieu avait un fumet particulier, un
got de renferm et d'humidit. Ce n'tait pas seulement la forte
odeur des vieux habits apports l souvent pour tre exposs en
vente  Duke's Place et  Houndsditch, il y avait encore une odeur
dcide de rats, de souris et de moisissure. Peut-tre cependant
quelques doutes s'taient-ils levs dans l'esprit de M. Swiveller
sur la ralit de cette pure et dlicieuse atmosphre; car il
rencla deux ou trois fois, et regarda d'un air d'incrdulit le
nain qui ricanait.

M. Swiveller, dit Quilp, tant habitu dans sa pratique de
l'agriculture  semer de la folle avoine, juge prudemment, miss
Sally, qu'aprs tout il vaut mieux avoir la moiti d'une crote 
ronger que de n'avoir pas de pain du tout. Il juge prudemment que
c'est quelque chose aussi que de sortir d'embarras; en
consquence; il accepte les offres de votre frre Brass,
M. Swiveller est donc  vous ds ce moment.

-- Je suis enchant, monsieur, dit M. Brass, vraiment enchant.
M. Swiveller, monsieur, est heureux d'avoir votre amiti. Vous
devez tre fier, monsieur, d'avoir l'amiti de M. Quilp.

Dick murmura quelques mots comme pour dire qu'il n'avait jamais
manqu d'amis ni d'une bouteille  leur offrir, et il risqua son
allusion favorite  l'aile de l'amiti qui jamais ne mue comme
les plumes d'un oiseau. Mais toutes ses facults parurent
absorbes par la contemplation de miss Sally Brass, il ne pouvait
dtacher d'elle son regard morne et stupfait. Jugez si le nain
tait aux anges! Quant  la divine miss Sally elle-mme, elle
frotta ses mains comme un homme, et fit quelques tours dans
l'tude, sa plume derrire l'oreille.

Je suppose, dit le nain se tournant vivement vers son ami lgal,
que M. Swiveller va entrer immdiatement en fonctions. C'est
aujourd'hui lundi matin.

-- Immdiatement, si cela vous convient, monsieur, rpondit Brass.

-- Miss Sally lui enseignera le droit, la dlicieuse tude du
droit; elle sera son guide, son amie, sa compagne, son code, son
Blackstone, son Coke, son Littleton, en un mot son manuel du jeune
tudiant en droit.

-- Quelle loquence! dit Brass, comme un homme absorb, en
contemplant les toits des maisons vis--vis, et en plongeant les
mains dans ses poches; quelle extraordinaire abondance de langage!
C'est vraiment magnifique!

-- Avec miss Sally, continua Quilp, et avec les riantes fictions
de la loi, ses jours s'couleront comme des minutes. Ces
charmantes inspirations des potes tels que Cujas et Barthole,
aussitt qu'elles vont faire lever pour lui leur premire aurore,
lui ouvriront un monde nouveau pour largir son esprit et lever
son coeur.

-- Oh! admirable, admirable! s'cria Brass. Ad-mi-ra-ble en
vrit! C'est une jouissance que de l'entendre!

-- O M. Swiveller sigera-t-il? demanda Quilp en tournant, les
yeux de tous cts.

-- Nous achterons pour lui un autre tabouret, monsieur, rpondit
Brass. Nous ne prvoyions pas que nous dussions avoir un gentleman
avec nous, jusqu'au jour o vous avez eu la bont de nous y
engager; et notre mobilier n'est pas considrable. Nous verrons 
nous procurer un nouveau sige, monsieur. En attendant, si
M. Swiveller veut prendre le mien et s'exercer la main  faire une
belle copie de cette signification, comme je dois sortir et rester
dehors toute la matine...

-- Venez avec moi, dit Quilp. J'ai  vous entretenir de quelques
affaires. Avez-vous un peu de temps  perdre?

-- Est-ce que c'est perdre du temps que de l'employer  sortir
avec vous, monsieur? Vous plaisantez, monsieur, vous plaisantez!
s'cria l'homme de loi en prenant son chapeau. Je suis prt,
monsieur, tout  fait prt. Il faudrait que je fusse bien occup
pour n'avoir pas le temps de sortir avec vous. Il n'est pas donn
 tout le monde, monsieur, de pouvoir jouir et profiter de la
conversation de M. Quilp.

Le nain lana un regard sarcastique  son ami au coeur d'airain,
et, avec une petite toux sche, il tourna sur ses talons pour dire
adieu  miss Sally. Aprs cet adieu, galant du ct de Quilp,
trs-froid et crmonieux du ct de miss Sally, il fit un signe
de tte  Dick Swiveller, et se retira avec le procureur.

Dick tait rest pench sur son pupitre dans un vritable tat de
stupfaction, contemplant fixement la belle Sally, comme si
c'tait un animal curieux, unique en son espce. Le nain, quand il
fut dans la rue, monta de nouveau sur le rebord de la croise, et
jeta dans l'intrieur de l'tude un coup d'oeil accompagn d'une
grimace, comme un homme qui regarde des oiseaux dans une cage.
Dick tourna les yeux vers lui, mais sans avoir l'air de le
reconnatre; et longtemps aprs qu'il eut disparu, le jeune homme
contemplait encore miss Sally Brass; clou  sa place, il ne
voyait pas autre chose, il ne pensait pas  autre chose.

Pendant ce temps, miss Brass, plonge dans son tat de frais et
dbourss, etc., ne s'occupait nullement de Dick, mais elle
griffonnait en faisant craquer sa plume, traant les caractres
avec un plaisir vident, et travaillant  toute vapeur. Dick avait
poursuivi le cours de sa contemplation qui tantt se portait sur
la robe verte, tantt sur la coiffure brune, tantt sur le visage,
et tantt sur la plume  la course rapide. Il tait devenu stupide
de perplexit; se demandant comment il pouvait se trouver dans la
compagnie d'un monstre si trange, et si ce n'tait pas un rve
dont il aurait bien voulu s'veiller. Enfin il poussa un profond
soupir, et commena lentement  retirer son habit.

M. Swiveller ayant t son habit, le plia avec le plus grand soin,
sans quitter un instant des yeux miss Sally: alors il revtit une
jaquette bleue  double rang de boutons dors qui, dans l'origine,
lui avait servi pour des parties de plaisir aquatiques, mais que
ce matin-l il avait apporte pour son travail de bureau; et
toujours contemplant miss Sally, il se laissa tomber en silence
sur le sige de M. Brass. Mais l il prouva une rechute de
dcouragement et de faiblesse, et, appuyant son menton sur sa
main, il ouvrit des yeux si grands, si grands, qu'il ne semblait
pas possible qu'ils se refermassent jamais.

Quand il eut regard si longtemps qu'il ne pouvait plus rien voir,
Dick dtacha ses yeux du bel objet de sa surprise, les porta sur
les feuillets du brouillon qu'il avait  copier, plongea sa plume
dans l'critoire et se mit  crire lentement. Mais il n'avait pas
trac une demi-douzaine de mots, qu'il se pencha sur l'encrier
pour y tremper de nouveau sa plume, et leva les yeux... Devant lui
se trouvait l'insupportable voile brun, la robe verte, en un mot
miss Sally Brass, pare de tous ses charmes, plus effroyable enfin
que jamais.

Agac jusqu' la folie, M Swiveller commena  ressentir
d'tranges sensations, d'horribles dsirs d'anantir cette Sally
Brass, de mystrieuses tentations de lui arracher sa coiffure et
de voir quel air elle aurait sans cet ornement. Sur la table se
trouvait une grande rgle, noire et luisante. M. Swiveller la prit
et se mit  s'en frotter le nez.

De s'en frotter le nez  l'agiter avec sa main et lui faire faire
les volutions d'un tomahawk, la transition tait toute simple et
toute naturelle. Dans le cours de ces volutions il frla
l'charpe dont les bouts dguenills flottaient au gr du vent; la
rgle avance d'un pouce plus prs, et voil la grande charpe
brune par terre. Pendant ce temps, la belle innocente, bien
loigne de se douter du mange, continuait de travailler, sans
lever les yeux.

Dick fut enchant de ce succs. Eh bien! au moins il pourrait
maintenant crire avec ardeur et persvrance jusqu' ce qu'il ft
puis, et alors saisir la rgle, l'agiter au-dessus de l'charpe
brune avec l'assurance de la faire tomber  volont; il pourrait
retirer la rgle et s'en frotter le nez, quand il croirait que
miss Sally aurait la fantaisie de le regarder pour s'en donner 
coeur joie et redoubler ses volutions quand elle serait de
nouveau absorbe par sa besogne. Grce  ces amusements,
M. Swiveller calma l'agitation de ses sentiments, et finit par
manier moins souvent la rgle; il put mme bientt crire de suite
une demi-douzaine de lignes, sans revenir  ces interruptions:
c'tait une grande victoire.




CHAPITRE XXXIV.


Au bout d'un certain temps, c'est--dire aprs deux heures environ
d'un travail assidu, miss Brass arriva au terme de sa tche: ce
qu'elle constata en essuyant sa plume sur sa robe verte et en
prenant une pince de tabac dans une petite boite ronde en tain
qu'elle portait dans sa poche. Munie de ce rafrachissement
modr, qui ne blessait en rien les rgles de la Socit de
temprance, elle se leva, lia ses papiers en dossier avec un ruban
de coton rouge, et, plaant le tout sous son bras, elle sortit de
l'tude.

 peine M. Swiveller avait-il quitt son tabouret et s'tait-il
mis  danser en hurlant comme un sauvage, heureux de se sentir
seul, qu'il fut troubl dans ce joyeux exercice. La porte s'tait
rouverte; la tte de miss Sally venait de reparatre.

Je sors, dit miss Brass.

-- Trs-bien, madame, rpondit Richard. Et que ce ne soit pas moi
qui vous fasse rentrer plus tt, madame, ajouta-t-il
intrieurement.

-- Si quelqu'un vient  l'tude, prenez-en note et dites que le
monsieur qu'on demande est absent pour le moment.

-- Je n'y manquerai pas, madame.

-- Je ne serai pas longtemps, ajouta-t-elle en se retirant.

-- Et je le regrette, madame, dit M. Swiveller quand elle eut
referm la porte J'espre bien que vous serez retenue pour quelque
cause imprvue. Si vous pouviez vous faire craser en route,
madame, pas bien fort, seulement un petit peu, ce serait tant
mieux.

Prononant avec un grand srieux ces paroles bienveillantes,
M. Swiveller s'assit dans le fauteuil des clients et s'y abandonna
 ses rflexions. Puis il fit quelques tours en long et en large
et revint au fauteuil.

Je suis donc le clerc de Brass! dit-il. Le clerc de Brass, moi.
Et aussi le clerc de la soeur de Brass, clerc d'un dragon femelle!
Parfait, parfait! Qu'est-ce que je serai aprs? Serai-je un forat
avec un chapeau de feutre et un vtement gris, courant le long
d'un dock avec mon numro bien brod sur mon uniforme, et l'ordre
de la Jarretire  ma jambe, avec un foulard attach sur la
cheville du pied pour la garantir contre les corchures? Est-ce l
ce que je serai?  moins que ce ne soit un sort trop distingu.
Mais c'est gal, il faut toujours commencer par faire ce qui vous
passe par la tte.

Comme il tait parfaitement seul, nous devons prsumer que
M. Swiveller adressait ces rflexions soit  lui-mme, soit  son
sort ou  sa destine; le sort et la destine que les demi-dieux
d'Homre ont l'habitude d'accuser, comme vous savez, avec aigreur
et de poursuivre de leurs sarcasmes lorsqu'ils se trouvent dans
des situations dsagrables. Il est mme probable que M. Swiveller
avait en cela l'intention d'imiter les demi-dieux de l'Iliade, car
il adressait comme eux sa tirade au plafond, image du ciel que le
sort et la destine, ces personnages immatriels, sont censs
habiter, except pourtant au thtre, o ils se tiennent dans la
rgion du lustre.

Aprs un silence pensif, M. Swiveller reprit ainsi, en numrant
l'une aprs l'autre, sur ses doigts, les diverses circonstances:

Quilp m'offre cette place et me dit qu'il peut me l'assurer.
J'aurais gag tout ce qu'on aurait voulu que Fred n'entendrait pas
de cette oreille-l; et c'est lui qui,  mon profond tonnement,
pousse Quilp et me presse d'accepter... Fatalit numro un. Ma
tante de province me coupe les vivres, elle m'crit une lettre
affectueuse pour m'annoncer qu'elle a fait un testament nouveau,
et qu'elle m'y dshrite... Fatalit numro deux. Plus d'argent,
pas de crdit, rien  attendre de Fred qui semble avoir tourn
tout d'un coup; ordre de quitter mon ancien appartement...
Troisime, quatrime, cinquime, sixime fatalits! Sous le poids
de tant de fatalits, quel homme peut tre considr comme
disposant de son libre arbitre? Ce n'est pas  un homme  se
mettre lui-mme le pied sur la gorge. Si sa destine le jette 
bas,  la bonne heure, il faut bien qu'il se rsigne, en attendant
que sa destine le relve! Je suis content que la mienne ait pris
sur elle toute la responsabilit; je n'ai rien  y voir, je me
dfends de toute complicit avec elle; j'ai le droit de me mettre
au-dessus de cela. Ainsi, mon gaillard, ajouta M. Swiveller,
prenant cong du plafond avec un geste significatif, allons, et
voyons lequel de nous deux, de moi ou du sort, se lassera le
premier!

Laissant l le sujet de sa dcadence avec ces rflexions qui ne
manquaient certainement pas de profondeur et qu'il n'est pas rare
de rencontrer dans certains traits de philosophie morale,
M. Swiveller mit de ct le dsespoir pour prendre l'humeur sans
souci d'un clerc irresponsable.

Comme pour se donner un maintien dgag, ce qu'on appelle de
l'aplomb, il se mit  examiner l'tude plus en dtail qu'il
n'avait encore eu le temps de le faire; il sonda la bote 
perruque, feuilleta les livres, scruta la bouteille  l'encre; il
farfouilla dans les papiers, grava quelques emblmes sur la table
avec la lame acre du canif de M. Brass, et crivit son nom 
l'intrieur du seau  charbon qui tait en bois. Ayant, par ces
formalits, pris possession en rgle de ses fonctions de clerc, il
ouvrit la fentre et s'y appuya nonchalamment jusqu' ce qu'un
marchand de bire ambulant vnt  passer. Il lui commanda de poser
sur le rebord son plateau et de lui servir une pinte de porter
doux qu'il but sur place et paya aussitt, avec la pense de jeter
les bases d'un crdit futur et de prparer les choses  cet effet
sans perdre une minute. M. Swiveller reut coup sur coup trois ou
quatre petits saute-ruisseaux, porteurs de commissions d'affaires
de la part de trois ou quatre procureurs, confrres de M. Brass:
il les reut et les renvoya d'un air qui sentait la connaissance
approfondie du mtier,  peu prs de l'air qu'aurait pris un clown
de pantomime pour jouer ce rle sur la scne. Aprs quoi, il
retourna  son sige et s'exera la main  faire  la plume des
caricatures de miss Brass, en sifflant gaiement tout ce temps-l.

Tandis qu'il se livrait  cette distraction, une voiture s'arrta
prs de la porte, et bientt un double coup de marteau retentit.
Comme ce n'tait pas l'affaire de M. Swiveller, puisqu'on ne
tirait pas la sonnette de l'tude, il continua de se livrer  sa
distraction avec un calme parfait, bien qu'il et lieu de penser
que, except lui, il n'y avait pas une me pour rpondre dans la
maison.

En ceci cependant il se trompait: car les coups de marteau s'tant
ritrs avec une impatience de plus en plus grande, la porte
s'ouvrit, quelqu'un monta lourdement l'escalier et entra dans la
chambre du premier. M. Swiveller s'merveillait en se demandant si
ce n'tait pas une autre miss Brass, une soeur jumelle du dragon,
quand on frappa  la porte de l'tude.

Entrez! dit Richard. Pas de crmonies. La place ne sera bientt
plus tenable, si j'ai encore plus de chalands. Entrez!

-- Voulez-vous venir, s'il vous plat, dit une voix faible et
dolente qu'on entendit dans le couloir, pour montrer
l'appartement.

Dick se pencha par-dessus la table et aperut une petite jeune
fille, vraie traneuse de savates, avec un sale et grossier
tablier et une bavette qui ne laissaient voir de sa personne que
son visage et ses pieds. Elle avait l'air d'tre serre dans une
bote  violon.

Qui tes-vous? demanda Dick.

 quoi elle rpondit simplement:

Oh! voulez-vous venir, s'il vous plat, pour montrer
l'appartement?

Jamais peut-tre on n'avait vu une enfant qui dans son air et ses
manires ressemblt plus  une vieille. Elle devait, selon toute
vraisemblance, avoir travaill depuis le berceau. Elle avait l'air
d'avoir aussi peur de Dick qu'elle lui causait elle-mme
d'tonnement.

Je n'ai rien de commun avec l'appartement, dit M. Swiveller.
Dites-leur de repasser.

-- Oh! voulez-vous venir, s'il vous plat, pour montrer
l'appartement, rpliqua la jeune fille. C'est dix-huit schellings
par semaine; nous fournissons le linge et la vaisselle; le
nettoyage des bottes et des habits est en sus; en hiver, le feu
est de quinze sous par jour.

-- Pourquoi ne montrez-vous pas l'appartement vous-mme? vous
paraissez bien au courant.

-- Miss Sally a dit qu'il ne faut pas que je le montre, parce que
si l'on voyait combien je suis petite, on craindrait de n'tre pas
bien servi.

-- Est-ce qu'ils ne finiront pas par voir que vous tes petite?

-- Oui, mais on aura toujours lou pour une quinzaine, rpondit la
jeune fille avec un regard malin; et les gens n'aiment pas  se
dranger une fois qu'ils sont tablis quelque part.

-- Le raisonnement est curieux, dit Richard en se levant. Ah !
qu'est-ce que vous tes ici? la cuisinire?

-- Oui, je fais la cuisine. Je suis aussi femme de chambre. Je
fais tout l'ouvrage de la maison.

-- Je suppose cependant, pensa M. Swiveller, que Brass, le dragon
et moi, nous faisons la plus sale partie de la besogne.

Et il et sans doute donn un plus libre cours  ses penses, dans
la disposition de doute et d'hsitation o il se trouvait, si la
jeune fille n'avait continu  le presser, et si certains coups
mystrieux appliqus avec force sur le mur du couloir et sur les
marches de l'escalier n'avaient tmoign de l'impatience
qu'prouvait le visiteur. En consquence, Richard Swiveller,
fichant une plume derrire chaque oreille, et en mettant une autre
dans sa bouche comme une marque de sa haute importance et de son
zle  remplir ses fonctions, s'lana au dehors pour voir le
gentleman qui attendait, et pour entrer en arrangement avec lui.

Il fut quelque peu surpris de dcouvrir que les coups violents
qu'il avait entendus taient produits par la malle du gentleman,
laquelle tait en train de gravir l'escalier sous les efforts
runis de son propritaire et du cocher: or, la tche n'tait pas
facile; car, d'une part, l'escalier tait roide, et de l'autre, la
malle, trs-pesamment charge, tait bien large deux fois comme
l'escalier. Les deux hommes, se heurtant l'un l'autre, appuyant de
toutes leurs forces, poussaient la malle le plus ferme et le plus
vite possible dans toutes sortes d'angles impraticables d'o il
n'y avait pas moyen de se tirer; pour ce motif suffisant,
M. Swiveller les suivit lentement par derrire en protestant 
chaque tage contre cette manire de prendre d'assaut la maison de
M. Sampson Brass.

 ces remontrances le gentleman ne rpondait pas un mot mais
lorsque enfin sa malle fut parvenue dans la chambre  coucher, il
s'assit dessus et essuya avec son mouchoir son front chauve et son
visage. Il avait trs-chaud, et certes il y avait bien de quoi;
car sans compter l'exercice violent qu'il avait pris en faisant
gravir l'escalier  sa malle, il tait tout emmitoufl dans des
vtements d'hiver, bien que durant toute la journe le thermomtre
et marqu dix-neuf degrs  l'ombre.

Je pense, monsieur, dit Richard Swiveller retirant sa plume de sa
bouche, que vous dsirez voir cet appartement. Un trs-bel
appartement, monsieur. On y jouit sans interruption de la vue
de... de la rue et au del, et il est situ  une minute de... du
coin de la rue. Dans le voisinage immdiat, monsieur, on trouve
d'excellent porter, et d'autres agrments accessoires  l'avenant.

-- Quel prix? dit le gentleman.

-- Vingt-cinq francs par semaine, rpondit Richard, enchrissant
sur les conditions de loyer que lui avait indiques la servante.

-- Je le prends.

-- Les bottes et les habits sont  part; et l'hiver, le feu
cote...

-- Je consens  tout.

-- On ne le loue pas  moins de deux semaines, dit Richard;
c'est...

-- Deux semaines! s'cria brusquement le gentleman en regardant
Swiveller de la tte aux pieds. Deux annes. J'y resterai deux
annes; oui, deux annes ici. Tenez, voici deux cent cinquante
francs. Le march est conclu.

-- Pardon, dit Richard. Je ne me nomme pas Brass, et...

-- Qui vous parle de cela? Je ne me nomme pas Brass. Qu'est-ce
que a me fait?

-- C'est le nom du matre de la maison.

-- J'en suis charm, rpliqua le gentleman. C'est un nom excellent
pour un homme de loi. Cocher, vous pouvez partir. Vous aussi,
monsieur.

M. Swiveller tait tellement confondu en voyant le gentleman agir
d'un air aussi dlibr, qu'il restait l  le contempler avec
autant de surprise que lui en avait caus la vue de miss Sally.
Quant au gentleman, il ne tmoignait pas la moindre motion: bien
plus, il se mit avec un calme parfait  drouler le chle qui
tait nou autour de son cou et  tirer ses bottes. Dgag de cet
attirail, il dfit successivement les autres parties de son
habillement, les plia les unes aprs les autres et les rangea en
ordre sur sa malle. Alors il abaissa les jalousies, ferma les
rideaux, monta sa montre, toujours avec la mme lenteur
mthodique.

Emportez le billet de deux cent cinquante francs, dit-il en
avanant la tte hors des rideaux, et que personne ne vienne me
dranger avant que j'aie sonn.

Les rideaux se refermrent, et au bout d'un instant on entendit
ronfler le gentleman.

Voil bien sans contredit une maison trange, surnaturelle, se
dit M. Swiveller en retournant dans l'tude avec le billet  la
main. Des dragons femelles  la besogne, agissant comme des
lgistes de profession; des cuisinires de trois pieds de haut
sortant mystrieusement de dessous terre; des trangers qui
entrent sans gne et vont sans permission se coucher dans votre
lit,  midi. Si par hasard c'tait un de ces hommes merveilleux
dont on parte de temps  autre, et s'il s'tait mis au lit pour
deux ans, je serais dans une drle de position! C'est ma destine
cependant, et j'espre que Brass sera content. Ma foi! s'il ne
l'est pas, j'en suis bien fch. Ce n'est point mon affaire; je
m'en lave les mains.




CHAPITRE XXXV.


En rentrant chez lui, M. Brass reut le rapport de son clerc avec
beaucoup de satisfaction, et se mit  examiner soigneusement le
billet de deux cent cinquante francs. Il rsulta de cet examen que
le billet tait bien en effet du gouverneur de la Compagnie de la
banque d'Angleterre, en bonne et due forme, ce qui accrut
considrablement la joie de M. Brass. Cela le mit dans un tel
dbordement de libralit et de condescendance, que, dans la
plnitude de son coeur, il invita M. Swiveller  partager avec lui
un bol de punch, vers cette poque recule et indfinie qu'on
appelle vulgairement un de ces jours, et qu'il lui fit de beaux
compliments sur l'aptitude rare pour les affaires qu'il avait
montre ds son premier jour d'exercice.

C'tait, chez M. Brass, une maxime favorite, que l'habitude de
faire des compliments tient la langue d'un homme souple et
moelleuse comme un ressort bien huil, sans coter un sou de
dpense. Et, comme ce membre utile ne doit jamais se rouiller ou
craquer en tournant sur ses gonds lorsqu'il appartient  un homme
de loi, chez qui, au contraire, il doit tre toujours dispos et
dli, M. Brass ne ngligeait aucune occasion de s'entretenir la
langue par des discours flatteurs et des expressions logieuses.
Il en avait mme tellement contract l'habitude, que, si l'on ne
pouvait exactement dire qu'il avait la langue au bout des doigts,
on pouvait du moins certainement dire qu'il l'avait partout,
except pourtant au visage; car son visage ayant, comme nous
l'avons dj fait connatre, un aspect refrogn et repoussant, ne
pouvait pas s'adoucir avec la mme facilit, et restait
dsagrable en dpit des discours les plus gracieux: c'tait un
phare donn par la nature pour clairer ceux qui naviguent 
travers les bancs et les rcifs du monde, ou plutt  travers le
prilleux dtroit de la loi, et pour les avertir d'aborder  des
ports moins perfides et de chercher fortune ailleurs.

Tandis que tour  tour M. Brass accablait son clerc de compliments
et examinait le billet de deux cent cinquante francs, miss Sally,
qui venait de rentrer, montrait une certaine motion qui n'tait
pas d'un caractre fort agrable; car, habitue par la pratique
constante de la chicane  fixer sa pense sur les petits gains et
la rapine, et  aiguiser sans cesse sa finesse naturelle, elle ne
fut pas mdiocrement contrarie d'apprendre que le gentleman et
si facilement obtenu le logement.

En voyant, dit-elle, qu'il s'tait mis dans la tte de l'avoir,
on et d pour le moins doubler ou tripler le prix habituel; et,
plus il pressait, plus M. Swiveller et d renchrir les
conditions.

Mais ni la satisfaction de M. Brass ni le mcontentement de miss
Sally n'eurent le pouvoir d'exercer la moindre impression sur le
jeune homme, qui, rejetant sur sa malheureuse destine la
responsabilit de l'vnement comme de tout ce qui pourrait
advenir plus tard, tait entirement calme et rsign, prpar
pleinement  accepter le mal, et indiffrent au bien, en vrai
philosophe qu'il tait.

Le lendemain, c'est--dire le deuxime jour d'exercice pour
M. Swiveller, M. Brass l'accueillit amicalement et lui dit:

Bonjour, monsieur Richard; Sally vous a trouv un tabouret
d'occasion, monsieur, hier au soir, dans White Chapel. C'est une
femme rare pour les marchs, je puis vous l'assurer, monsieur
Richard. Vous verrez que ce tabouret est de premire qualit,
monsieur, vous pouvez m'en croire.

-- Il a l'air un peu dtraqu, dit Richard; il sufft de le voir
pour en juger.

-- Vous trouverez que c'est un sige fort agrable, rpliqua
M. Brass; vous pouvez en tre certain. Il a t achet dans la rue
qui fait face  l'hpital. Comme il s'y trouvait depuis un mois ou
deux, il est rest  la poussire et a t hl par le soleil;
mais voil tout.

-- J'espre qu'il n'aura pas recueilli de miasmes de fivre, dit
Richard en s'asseyant d'un air mcontent entre M. Brass et la
chaste Sally. Tiens, il a un pied plus long que les autres.

-- Nous y mettrons une cale, dit M. Brass en riant. Ah! ah! ah!
nous y mettrons une cale, monsieur; ce sera pour ma soeur une
occasion nouvelle d'aller pour nous au march. Miss Brass,
M. Richard est le...

-- Voulez-vous bien vous taire! interrompit celle qui tait
l'agrable objet de ces observations.

Et, regardant par-dessus ses papiers, elle continua: Comment
voulez-vous que je travaille, si vous ne cessez de jacasser?

-- Quel drle de corps vous faites! rpondit le procureur. Parfois
vous ne voulez que causer; dans un autre moment, vous ne voulez
que travailler: on ne sait jamais de quelle humeur on vous
trouvera.

-- Je suis en humeur de travailler aujourd'hui, dit miss Sally;
ainsi, ne me drangez pas, s'il vous plat. Et ne le drangez pas
non plus de sa besogne, ajouta-t-elle en montrant Richard du bout
de sa plume. Il n'en fera pas plus qu'il ne faut, n'ayez pas
peur.

M. Brass avait videmment bonne envie de lancer  sa soeur une
verte rplique; mais il en fut dtourn par des considrations de
timidit ou de prudence, et se borna  murmurer des mots isols
comme aggravation: vagabond, sans dsigner personne par ces
mots, mais en les jetant d'inspiration, comme s'ils se
rattachaient  quelque ide abstraite qui lui ft venue 
l'esprit.

Tous trois aprs cela se mirent  crire longtemps en silence, un
silence si profond, que M. Swiveller, qui avait besoin d'une
certaine excitation pour travailler, s'endormit  plusieurs
reprises, et crivit, les yeux ferms, des mots tranges en
caractres inconnus. Tout  coup, miss Sally rompit la monotonie
qui rgnait dans l'tude en ouvrant sa petite bote de mtal, o
elle prit une pince de tabac qu'elle aspira bruyamment, et en
disant que c'tait la faute de M. Richard Swiveller.

Qu'est-ce qui est de ma faute? demanda Richard.

-- Vous savez bien, dit miss Brass, que le locataire n'est pas
lev encore; qu'on ne l'a ni vu ni entendu depuis qu'il s'est mis
au lit hier dans l'aprs-midi.

-- Eh bien, madame, je suppose qu'il est libre de dormir
tranquillement tout son sol, ou plutt tout son comptant pour ses
deux cent cinquante francs.

-- Ah! je commence  croire qu'il ne se rveillera jamais.

-- C'est une circonstance remarquable, dit Brass mettant de ct
sa plume; oui, une circonstance remarquable. Monsieur Richard, si
l'on venait  trouver ce gentleman pendu  la colonne du lit, ou
si quelque autre accident dsagrable de ce genre se produisait,
vous voudrez bien vous rappeler, monsieur Richard, que ce billet
de deux cent cinquante francs vous avait t remis comme -compte
sur le payement d'un loyer de deux ans? Gravez cela dans votre
esprit, monsieur Richard; vous ferez bien d'en prendre note,
monsieur, dans le cas o vous seriez appel comme tmoin.

M. Swiveller prit une grande feuille de papier ministre, et, avec
un air de profonde gravit, il commena  crire une petite note
dans un coin.

On ne saurait jamais prendre trop de prcautions, dit M. Brass.
Il y a tant de mchancet dans le monde, tant de mchancet! Le
gentleman vous a-t-il dit, monsieur... Mais, pour le moment,
laissons cela, monsieur; achevez d'abord votre note.

Dick obit et tendit le papier  M. Brass, qui avait quitt son
sige et marchait de long en large dans l'tude.

Ah! ah! voil la note? dit M. Brass jetant les yeux sur le
papier. Trs-bien. Maintenant, monsieur Richard, le gentleman vous
a-t-il dit autre chose?

-- Non.

-- tes-vous sr, monsieur Richard, dit le procureur d'un ton
solennel, que le gentleman n'ait rien dit?

-- Pas un mot, que je sache, monsieur.

-- Pensez-y encore, monsieur. Dans la position que j'occupe, et
comme membre honorable du corps lgal, c'est--dire du premier
corps de ce pays, monsieur, ou de tout autre pays, ou de toutes
les plantes qui brillent au-dessus de nous la nuit et sont
censes tre habites, il est de mon devoir, monsieur, comme
membre honorable de ce corps, de n'omettre vis--vis de vous
aucune question majeure dans une affaire de cette dlicatesse et
de cette importance. Monsieur, le gentleman qui vous a lou hier,
dans l'aprs-midi, notre premier tage, et qui a apport une malle
pesante..., une malle pesante, ne vous a-t-il rien dit de plus que
ce qui est consign dans cette note?

-- Allons, voyons, pas de btise, dit miss Sally.

Dick la regarda, puis il regarda Brass, puis il regarda de nouveau
miss Sally, et il rpta enfin: Non.

-- Pouh! pouh! Le diable m'emporte! monsieur Richard, vous tes
bien simple! s'cria Brass avec un sourire. Le gentleman n'a-t-il
rien dit au sujet de sa malle?

-- C'est cela... c'est bien cela...dit miss Sally, faisant un
signe de tte  son frre pour lui donner son approbation.

-- A-t-il dit, par exemple, ajouta Brass avec une sorte d'aisance
et de bonhomie (je n'affirme pas qu'il ait rien dit de semblable,
songez-y bien; je veux seulement vous en rafrachir la mmoire),
a-t il dit, par exemple, qu'il tait tranger  Londres; qu'il
n'tait ni en humeur ni en tat de fournir aucun renseignement;
qu'il jugeait que nous avions le droit d'en exiger, et que, dans
le cas o quelque chose lui arriverait,  un moment quelconque, il
dsirait que ses effets fussent par provision considrs comme
m'appartenant, pour me ddommager un peu de l'embarras et de
l'ennui que j'aurais  prouver; en un mot, ajouta Brass d'un ton
encore plus doucereux, en l'acceptant comme locataire en mon nom,
pendant mon absence, n'avez-vous pas entendu traiter  ces
conditions?

-- Certainement non, rpondit Richard.

-- Eh bien! alors, s'cria Brass en lui lanant du haut de ses
sourcils froncs un regard de reproche, je suis d'avis que vous
vous tes mpris sur votre vocation, et que vous ne serez jamais
un homme de loi.

-- Vous ne le serez jamais, quand bien mme vous vivriez mille
ans. ajouta miss Sally.

Sur quoi le frre et la soeur prirent chacun une pince de tabac
dans la petite boite de mtal et l'aspirrent bruyamment, puis ils
retombrent dans leurs mditations soucieuses.

Il ne se passa rien de mmorable jusqu'au dner de M. Swiveller.
C'tait  trois heures; mais il semblait au pauvre clerc qu'il y
avait au moins trois semaines qu'il l'attendait. Au premier son de
l'horloge, Richard s'clipsa. Au dernier coup de cinq heures il
reparut, et l'tude se parfuma, comme par enchantement, d'une
odeur de genivre et d'corce de citron.

-- Monsieur Richard, dit Brass, cet homme n'est pas lev encore.
Rien ne peut l'veiller. Que faut-il faire, monsieur?

-- Moi, je le laisserais dormir tout du long, rpondit Richard.

-- Dormir tout du long! s'cria Brass, quand il dort depuis vingt-
six heures! Nous avons remu par-dessus sa tte,  l'tage
suprieur, toutes sortes de coffres et de meubles; nous avons
frapp  double carillon  la porte de la rue; nous avons
plusieurs fois fait dgringoler l'escalier  la servante (elle
n'est pas bien lourde, et cet exercice ne lui est pas mauvais),
mais rien n'a russi  veiller cet homme.

Dick suggra une ide.

Peut-tre, en prenant une chelle et l'appliquant  la fentre du
premier tage...

-- Oui, mais il y a un contrevent, dit Brass; d'ailleurs, tout le
voisinage serait en rumeur.

Dick suggra une nouvelle ide.

Si l'on montait sur le toit de la maison par la trappe, et qu'on
descendt par la chemine?

-- Ce serait un plan excellent, dit Brass, si quelqu'un... et il
regarda fixement M. Swiveller, si quelqu'un tait assez bon, assez
dvou, assez gnreux pour tenter l'entreprise. Je suis mme sr
que la chose ne serait pas aussi dsagrable qu'on pourrait le
supposer.

En faisant cette proposition, Dick avait pens que l'excution
pourrait en incomber  miss Sally. Comme il se taisait et
paraissait sourd  l'insinuation, M. Brass mit l'avis qu'il
fallait tous ensemble monter l'escalier et faire un dernier effort
pour veiller le dormeur par quelque moyen moins violent: si la
tentative ne russissait pas, on aurait recours  des mesures plus
nergiques. M. Swiveller y consentit; il s'arma de son tabouret et
de la grande rgle, et se transporta avec son patron sur le
thtre de l'action, o miss Brass tait dj occupe  agiter de
toutes ses forces une sonnette, sans cependant que son carillon
produist le moindre effet sur le mystrieux locataire.

Voici ses bottes, monsieur Richard, dit Brass.

-- Triste chantillon du caractre tenace et endurci de leur
matre, rpondit Swiveller.

C'tait bien, en effet, la paire de bottes la plus maussade et la
plus massive qu'il ft possible de voir; plantes droites sur le
sol, comme si les jambes et les pieds de leur propritaire
s'taient logs, elles semblaient, avec leurs larges semelles et
leur forme rustique, dcides  prendre de vive force possession
de la place qu'elles occupaient.

Je ne puis apercevoir que le rideau du lit, murmura Brass, l'oeil
appliqu au trou de la serrure. Est-ce que c'est un homme robuste,
monsieur Richard?

-- Trs-robuste.

-- Ce serait une circonstance extrmement fcheuse, s'il
s'lanait tout  coup sur nous. Laissez l'escalier libre. Je n'ai
pas peur de lui: il trouverait  qui parler; mais je suis le
matre de la maison, et comme c'est  moi  faire respecter les
lois de l'hospitalit... Hol! h! hol! hol!

Tandis qua M. Brass, l'oeil plong avec curiosit dans le trou de
la serrure, poussait ces cris pour attirer l'attention de son
locataire, et tandis que, de son ct, miss Brass ne laissait pas
de repos  la sonnette, M. Swiveller plaa son tabouret contre le
mur prs de la porte, y monta en se tenant bien effac, de faon
que l'tranger, s'il se ruait au dehors, le dpasst dans sa
fureur sans l'apercevoir, et il commena  excuter un bruyant
roulement avec la rgle sur le panneau suprieur de la porte.
Entran par le charme de son propre talent, et confiant
d'ailleurs dans la sret de sa position, qu'il avait prise
d'aprs la mthode de ces vigoureux gaillards qui, aux soirs o la
foule encombre les thtres, ouvrent  la circulation les portes
du parterre et des galeries, M. Swiveller fit pleuvoir une telle
douche de coups, que le son de la sonnette s'en trouva touff, et
que la petite servante, qui se tenait au bas de l'escalier, prte
 s'enfuir au premier signal, fut oblige de se boucher les
oreilles, de peur de devenir sourde pour toute sa vie.

Soudain la porte fut dbarrasse au dedans et ouverte avec
violence. La petite servante alla se cacher dans la cave au
charbon; miss Sally ne fit qu'un saut  sa propre chambre 
coucher; M. Brass, qui ne brillait pas par le courage, courut
jusqu' la rue voisine, et l, s'apercevant que personne ne le
poursuivait avec un tisonnier ou toute autre arme offensive, il
enfona ses mains dans ses poches, et se mit  marcher
tranquillement, en sifflant, comme si de rien n'tait.

Pendant ce temps, M. Swiveller, debout sur son tabouret,
s'aplatissait de son mieux contre la muraille, et suivait du
regard, non sans quelque inquitude, les mouvements du gentleman
qui s'tait montr au seuil de la porte en grondant et jurant
d'une manire terrible et qui, tenant ses bottes  la main,
semblait avoir l'intention de les lancer  tout hasard  travers
l'escalier. Cependant notre homme abandonna cette ide, et il
retournait vers sa chambre en grondant encore avec colre, quand
ses yeux rencontrrent ceux de Richard qui se tenait sur ses
gardes.

Est-ce vous qui faisiez cet horrible tapage? dit le gentleman.

-- Je jouais ma partie dans le concert, rpondit Richard, l'oeil
fix sur le locataire et faisant voltiger gentiment sa rgle dans
sa main droite, comme pour indiquer  l'tranger ce qu'il avait 
attendre de lui s'il voulait se livrer  quelque acte de violence.

-- Comment avez-vous eu cette impudence, hein? dit le gentleman.

Dick n'eut pas de meilleure rponse  faire que de lui demander
s'il trouvait qu'il ft convenable  un gentleman de dormir d'un
trait vingt-six heures, et si le repos d'une aimable et vertueuse
famille ne pouvait pas peser de quelque poids dans la balance.

Et moi, mon repos n'est-il donc rien! s'cria l'tranger.

-- Et le leur, n'est-il donc rien non plus, monsieur? rpliqua
Richard. Je ne veux pas vous faire de menaces, monsieur; la loi ne
permet pas les menaces, car menacer est un dlit prvu par la loi;
mais si vous agissez encore de la sorte, prenez garde que le
coroner une autre fois ne commence par vous enterrer dans le
cimetire le plus voisin, avant que vous vous soyez seulement
veill. Nous avons eu peur que vous ne fussiez mort, monsieur,
ajouta Richard en sautant lgrement  terre; au bout du compte,
nous ne pouvons permettre  un gentleman de s'tablir dans cette
maison pour y dormir comme deux locataires sans payer pour cela un
extra.

-- En vrit! s'cria le locataire.

-- Oui, monsieur, en vrit, rpliqua Richard s'abandonnant  sa
destine et disant tout ce qui lui passait par la tte; on ne
saurait prendre une telle quantit de sommeil dans un seul lit,
sur un seul bois de lit; et si vous voulez dormir ainsi, vous
devez payer sur le pied d'une chambre  deux lits.

Au lieu d'tre jet par ces observations dans un plus grand accs
de colre, le locataire partit d'un violent clat de rire et
regarda M. Swiveller avec des yeux tincelants. C'tait un homme
au visage brun, hl par le soleil, et dont la face paraissait
plus brune encore et plus hle par le voisinage d'un bonnet de
coton blanc qui la surmontait. Comme on voyait bien que c'tait un
personnage colre, M. Swiveller se sentit fort soulag en le
trouvant de si bonne humeur, et pour l'encourager  persister dans
cette disposition d'esprit, il sourit  son tour.

Le locataire, dans l'irritation qu'il avait prouve en se voyant
rveill si brusquement, avait pouss un peu trop son bonnet de
nuit sur le ct de sa tte chauve. Cela lui donnait un certain
air tapageur et excentrique que M. Swiveller pouvait maintenant
observer  son aise et qui le charma fort. Il exprima donc, par
manire de raccommodement, l'esprance que le gentleman allait se
lever, et qu' l'avenir il ne le ferait plus.

Venez, impudent drle!

Telle fut la rponse du locataire, qui rentra dans sa chambre.

M. Swiveller l'y suivit, laissant le tabouret dehors, mais
conservant la rgle en cas de surprise. Il ne tarda pas 
s'applaudir de sa prudence, quand le gentleman, sans donner aucune
explication, ferma la porte  double tour.

Voulez-vous boire quelque chose? demanda l'tranger.

M. Swiveller rpondit qu'il avait tout rcemment apais les
angoisses de la soif, mais qu'il tait prt encore  prendre un
modeste rafrachissement, si les matriaux se trouvaient sous la
main. Sans qu'un mot de plus ft prononc de part ni d'autre, le
locataire tira de sa grande malle une sorte de temple en argent,
brillant et poli, qu'il plaa soigneusement sur la table.
M. Swiveller suivait avec un vif intrt tous ses mouvements.

L'tranger mit un oeuf dans un petit compartiment de ce temple,
dans un autre du caf, dans un troisime un bon morceau de bifteck
cru, qu'il prit dans une bote d'tain bien propre enfin il versa
de l'eau dans une quatrime case. Ensuite,  l'aide d'un briquet
phosphorique et d'allumettes, il mit le feu  une lampe d'esprit
de vin qui tait place sous le temple. Il baissa les couvercles
des petits compartiments, puis il les releva, et alors il se
trouva que, par une opration merveilleuse et invisible, le
bifteck fut rti, l'oeuf cuit, le caf bien fait, en un mot, le
djeuner prt.

Voici de l'eau chaude, dit le locataire, en la passant 
M. Swiveller avec autant d'aplomb que s'il avait eu devant lui un
fourneau de cuisine; voici d'excellent rhum, du sucre et un verre
de voyage. Faites le mlange et htez-vous.

Dick obit, portant tour  tour son regard du temple qui tait sur
la table, et o tout semblait se faire,  la grande malle qui
semblait tout contenir. Le locataire djeuna en homme trop habitu
 ces sortes de miracles pour seulement y penser.

Le matre de la maison est un homme de loi, n'est-il pas vrai?
dit-il.

Dick fit un signe de tte. Le rhum lui paraissait exquis.

La matresse de la maison, -- qui est-elle?

-- Un dragon, rpondit Richard.

Le gentleman, peut-tre pour avoir fait rencontre de ces sortes
d'animaux dans le cours de ses voyages, ou peut-tre par
innocence, s'il tait clibataire, ne tmoigna aucune surprise,
mais il demanda simplement:

Sa femme, ou sa soeur?

-- Sa soeur.

-- Tant mieux; il pourra s'en dbarrasser quand il lui plaira.

Aprs un moment de silence, l'tranger ajouta:

Quant  moi, j'aime  agir  ma guise,  me coucher lorsque cela
me convient,  me lever quand il m'en prend la fantaisie, 
rentrer,  sortir selon mon ide,  ne pas subir de questions, 
n'tre point entour d'espions.  cet gard, les domestiques sont
le diable. Il n'y a qu'une servante, ici?

-- Oui, et une toute petite, dit Richard.

-- Une toute petite! Trs-bien; la maison me conviendra; n'est-ce
pas?

-- Oui.

-- Ce sont des requins, je suppose?

Dick fit un signe d'assentiment et acheva de vider son verre.

Instruisez-les de mon caractre, dit l'tranger en se levant.
S'ils m'ennuient, ils perdront un bon locataire Qu'ils me
connaissent sons ce rapport, ils en sauront assez. S'ils veulent
en savoir davantage, ce sera me donner cong. Il vaut mieux s'tre
bien entendus d'abord sur ce sujet. Bonjour.

-- Je vous demande pardon, dit Richard s'arrtant au moment o le
locataire se disposait  ouvrir la porte. Quand celui qui t'adore
n'a laiss que son nom...

-- Que diable voulez-vous?

-- N'a laiss que son nom... que son nom... Votre nom, quoi!
dans le cas o il vous viendrait soit des lettres, soit des
paquets...

-- Je n'ai rien  recevoir.

-- Ou bien si quelqu'un vous demandait.

-- Personne ne me demandera.

-- Si, faute de savoir votre nom, il nous arrivait de commettre
quelque erreur, ne dites pas, monsieur, qu'il y ait de ma faute.
Oh! n'accuse pas le barde...

-- Je n'accuserai personne, dit le locataire, avec une telle
violence, qu'en une minute Richard se trouva sur l'escalier et
entendit la porte se fermer entre lui et son interlocuteur.

M. Brass et miss Sally taient aux aguets, et il avait fallu que
M. Swiveller sortt aussi brusquement pour qu'ils s'arrachassent 
leur observation du trou de la serrure. Comme malgr tous leurs
efforts ils n'avaient pu attraper un seul mot de la conversation,
d'autant plus qu'ils avaient pass tout le temps  se disputer
l'observatoire, sans pouvoir, il est vrai, faire autre chose que
se pousser, se pincer, se livrer  cette muette pantomime, ils
entranrent Richard  l'tude afin d'y entendre son rapport.

Ce rapport, M. Swiveller le leur fit exact en ce qui concernait
les volonts et le caractre du gentleman, mais potique au sujet
de la grande malle, dont il fit une description plus remarquable
par l'clat de l'imagination que par la stricte peinture de la
vrit. Il dclara avec nombre d'affirmations solennelles, qu'elle
contenait un chantillon de toute espce de mets dlicieux et des
meilleurs vins connus de nos jours; en outre, qu'elle avait la
facult d'agir au commandement, sans doute par un mouvement de
pendule. Il leur donna aussi  entendre que l'appareil culinaire
pouvait en deux minutes un quart rtir une belle pice d'aloyau de
boeuf pesant environ six livres _bon poids_, comme il l'avait vu
de ses propres yeux et reconnu au flair; il avait vu aussi, de
quelque faon que l'effet se produist, l'eau frmir et
bouillonner le temps que le gentleman mettait  cligner de l'oeil.
Toutes ces circonstances runies l'amenaient  conclure que la
locataire tait ou un grand magicien ou un grand chimiste, tous
les deux peut-tre, et que son sjour dans la maison ne pourrait
manquer de jeter un jour beaucoup d'clat sur le nom de Brass et
d'ajouter un nouvel intrt  l'histoire de Bevis Marks.

Il y eut un point cependant sur lequel M. Swiveller ne jugea pas
ncessaire de s'tendre,  savoir le modeste rafrachissement
qui, en raison de sa force intrinsque et de ce qu'il tait arriv
mal  propos sur les talons mmes du breuvage modr que
M. Swiveller avait analys  son dner, veilla chez lui un lger
accs de fivre et rendit ncessaire l'application de deux ou
trois autres modestes rafrachissements que M. Swiveller dut
prendre  un cabaret voisin, dans le cours de la soire.




CHAPITRE XXXVI.


Depuis quelques semaines, le gentleman occupait son appartement,
refusant toujours d'avoir aucun rapport avec M. Brass ou sa soeur
Sally, mais choisissant invariablement Swiveller comme
intermdiaire. Or, comme  tous gards il se montrait un excellent
locataire, payant d'avance tout ce dont il avait besoin, ne
causant aucun embarras, ne faisant aucun bruit et ayant des
habitudes trs-rgulires, son fond de pouvoirs tait
naturellement devenu dans la famille Brass un personnage d'une
haute importance par suite de l'influence qu'il exerait sur cet
hte mystrieux, avec qui il pouvait ngocier bien ou mal, tandis
que personne autre n'osait l'approcher.

 dire vrai, les rapports de M. Swiveller avec le gentleman
n'avaient lieu qu' distance et n'taient pas d'une nature trs-
encourageante. Mais comme il ne revenait jamais d'une de ces
confrences monosyllabiques sans rpter quelques-unes des phrases
qu'il prtendait lui avoir t adresses, par exemple: Swiveller,
je sais que je puis compter sur vous ou bien Swiveller, je
n'hsite pas  dire que j'ai de l'estime pour vous, ou encore:
Swiveller, vous tes mon ami, et je compte sur vous, et autres
petits mots de mme nature familire et expansive, formant, selon
lui, l'objet principal de leurs entretiens ordinaires, ni M. Brass
ni miss Sally ne mettaient en doute l'tendue de son influence;
ils y ajoutrent au contraire la foi la plus complte, la plus
aveugle.

Cependant,  part mme cette source de popularit, M. Swiveller en
avait dans la maison une autre non moins agrable et qui pouvait
lui faire esprer un grand adoucissement dans sa position.

Il avait trouv grce aux yeux de miss Sally Brass.

Que les hommes lgers qui ddaignent la fascination fminine
n'aillent pas ouvrir leurs oreilles pour entendre ici une nouvelle
histoire d'amour et en faire un nouvel objet de plaisanterie: non,
miss Brass, bien que taille pour plaire, comme on a pu le voir,
n'tait pas d'un caractre  aimer. Cette chaste vierge, s'tant
ds sa plus tendre enfance accroche aux jupes de la Loi, et ayant
sous leur gide essay ses premiers pas, n'ayant cess depuis ce
temps de s'y rattacher d'une main ferme, avait pass sa vie dans
une sorte de stage lgal. Toute petite encore, elle s'tait fait
remarquer par sa rare habilet  contrefaire la dmarche et les
manires d'un huissier; dans ce rle, elle avait appris  frapper
sur l'paule de ses jeunes compagnes de jeu et  les conduire dans
des maisons d'arrt, avec une exactitude d'imitation qui
surprenait et charmait tous les tmoins de cette comdie et
n'avait d'gale que la manire ravissante dont miss Sally oprait
une saisie dans la maison de la poupe et y dressait l'inventaire
exact des chaises et des tables. Ces passe-temps nafs avaient
naturellement consol et charm les derniers jours de veuvage du
respectable pre de Sally, homme exemplaire, auquel ses amis
avaient, pour sa sagacit, donn le surnom de vieux renardeau[12].
Le vieillard approuvait ces jeux qu'il encourageait de tout son
pouvoir, et son principal regret, en sentant qu'il s'acheminait
vers le cimetire de Houndsditch, tait de penser que sa fille ne
pourrait prendre place sur le rle en qualit de procureur. Rempli
de cette tendre et touchante proccupation, il avait
solennellement confi Sally  son fils Sampson comme un auxiliaire
inapprciable; et depuis l'poque de la mort du vieux gentleman
jusqu' celle o nous sommes arrivs, miss Sally Brass avait t
le plus solide appui de matre Sampson, l'me de ses affaires.

Il est vident que miss Brass, s'tant ds son enfance applique 
un soin et une tude unique, n'avait pu gure connatre le monde
que dans ses rapports avec la loi, et que, pour une femme doue de
gots si levs, les arts plus gracieux et plus doux dans lesquels
excelle son sexe mritaient  peine un regard. Les charmes de miss
Sally taient compltement de nature masculine et lgale. Ils
commenaient et finissaient  la pratique du mtier de procureur.
Elle vivait, pour ainsi dire, dans un tat d'innocence judiciaire.
La loi lui avait servi de nourrice; et de mme qu'on voit les
jambes tortues et autres difformits provenir chez les enfants du
fait des nourrices, de mme, si l'on pouvait trouver quelque
dfaut moral, quelque chose de travers dans un esprit aussi beau,
le blme n'en devait tomber que sur la nourrice de miss Sally
Brass.

Telle tait la femme qui dans la fracheur de son me fut atteinte
par M. Swiveller. Il lui tait apparu comme un tre tout  fait
nouveau, inconnu  ses rves. Il gayait l'tude par ses fragments
de chansons et ses joyeuses plaisanteries; il faisait des tours
d'escamotage avec les encriers et les botes de pains  cacheter;
il lanait et ressaisissait trois oranges avec une seule main; il
balanait les tabourets sur son menton et les canifs sur son nez,
et se livrait  cent autres exercices aussi spirituels. C'tait
par ces dlassements que Richard, en l'absence de M. Brass,
chappait  l'ennui de sa captivit. Ces qualits aimables, dont
miss Sally dut la dcouverte au hasard, produisirent peu  peu sur
elle une telle impression, qu'elle engagea M. Swiveller  se
reposer comme si elle n'tait pas l; et M. Swiveller, qui n'y
avait pas de rpugnance, ne demanda pas mieux. Une amiti
fraternelle s'tablit ainsi entre eux. M. Swiveller s'habitua 
traiter miss Sally comme l'et traite son frre Sampson, ou comme
lui-mme il et trait un autre clerc. Il lui confiait son secret
quand il voulait aller chez le vieux marchand du coin ou mme
jusqu' Newmarket acheter des fruits, du ginger-beer, des pommes
de terre cuites et jusqu' un modeste rafrachissement que miss
Brass partageait sans scrupule. Souvent il l'amenait  se charger
en sus de sa propre besogne, de celle qu'il et d faire, et pour
la rcompenser, il lui appliquait une bonne tape sur le dos en
s'criant qu'elle tait un bon diable, un charmant petit chat, et
autres amnits pareilles: compliments que miss Sally prenait
trs-bien et recevait avec une satisfaction indicible.

Une circonstance, toutefois, troublait  un haut degr l'esprit de
M. Swiveller. C'est que la petite servante restait toujours
confine dans les entrailles de la terre, sous Bevis Marks, et
n'apparaissait jamais  la surface,  moins que le locataire ne
sonnt; alors elle rpondait  l'appel, puis disparaissait de
nouveau. Jamais elle ne sortait ni ne venait  l'tude; jamais
elle n'avait la figure dbarbouille; jamais elle ne quittait son
grossier tablier, ni ne se mettait  une fentre, ni ne se tenait
 la porte de la rue pour respirer une brise d'air; enfin, elle ne
se donnait ni repos ni distraction. Personne ne venait la voir,
personne ne parlait d'elle, personne ne songeait  elle. M. Brass
avait dit une fois qu'il pensait que c'tait un enfant de
l'amour.

Dans tous les cas, elle ne ressemblait pas  Cupidon, son pre.
C'tait le seul renseignement que Swiveller et jamais pu attraper
sur la jeune captive du sous-sol.

Il est inutile d'interroger le dragon, pensait un jour Dick,
comme il tait assis  contempler la physionomie de miss Sally
Brass. Je crois bien que si je lui adressais une question  ce
sujet, cela romprait notre bonne entente. Je me demande parfois si
cette femme est un dragon ou si ce n'est pas plutt quelque chose
comme une sirne. D'abord, elle en a dj la peau d'cailles. D'un
autre ct, les sirnes aiment  se regarder dans le miroir, ce
que Sally ne fait jamais; elles ont l'habitude de se peigner les
cheveux, et jamais Sally ne touche  un peigne. Non, dcidment,
c'est un dragon.

-- O allez-vous, mon vieux camarade? dit tout haut Richard, au
moment o miss Sally, suivant son usage, essuyait sa plume  sa
robe verte et quittait son sige.

-- Je vais dner, rpondit le dragon.

-- Dner!... pensa M. Swiveller; ceci est une autre affaire. Je
serais curieux de savoir si la petite servante a jamais rien 
manger.

-- Sammy n'est pas prs de rentrer, dit miss Brass. Restez ici
jusqu' ce que je sois de retour; je ne serai pas longtemps.

Dick fit un signe de tte; il suivit des yeux miss Brass jusqu'
un petit parloir situ sur le derrire, o Sampson et sa soeur
prenaient toujours leurs repas.

Ma foi, se dit-il, marchant de long en large, les mains dans les
poches, je donnerais bien quelque chose, si je l'avais, pour
savoir comment ils traitent cette enfant et o ils la tiennent. Ma
mre a d tre une fille d've pour la curiosit; je gagerais que
je suis marqu quelque part d'un point d'interrogation. J'touffe
ma pense... mais c'est toi seule qui causes mon angoisse,
ajouta-t-il, fidle  ses citations potiques, en se laissant
tomber d'un air mditatif dans le fauteuil des clients. Parole
d'honneur! je voudrais bien savoir comment ils la traitent!...

Aprs s'tre ainsi contenu d'abord, M. Swiveller alla ouvrir tout
doucement la porte de l'tude avec l'intention de se glisser
jusqu' la rue pour acheter un verre de porter. En ce moment il
saisit un reflet fugitif de l'charpe brune de miss Sally flottant
le long de l'escalier de la cuisine.

Par Jupiter! pensa-t-il, la voil qui va donner sa nourriture 
la servante. Maintenant ou jamais!

Il jeta d'abord un regard par-dessus la rampe et laissa la
coiffure de gaze disparatre au-dessous dans l'ombre; puis il
descendit  ttons et arriva  la porte d'une cuisine basse, un
moment aprs miss Brass, qui venait d'y entrer en tenant  la main
un gigot de mouton froid. Cette cuisine tait sombre, malpropre,
humide; les murs en taient tout crevasss et tout couverts de
taches. L'eau filtrait  travers les fissures d'un vieux tonneau,
et un chat affreusement maigre avalait les gouttes  mesure
qu'elles tombaient du rcipient, avec la fivreuse ardeur de la
faim. La grille du foyer tait disloque et le foyer resserr ne
pouvait contenir un feu plus pais qu'un sandwich. Tout tait
ferm  clef et cadenass: la cave au charbon, la bote aux
chandelles, la bote au sel, le garde-manger. Un cricri n'et pas
trouv de quoi djeuner en ce dsert. L'aspect misrable de cette
cuisine et tu un camlon; cet animal et reconnu ds la
premire aspiration qu'on ne pouvait pas vivre de cet air, et de
dsespoir il et rendu l'me.

La petite servante tait humblement debout devant miss Sally et
tenait la tte baisse.

tes-vous l? dit miss Sally.

-- Oui, madame, rpondit une voix faible.

-- loignez-vous de ce gigot de mouton; car je vous connais, vous
tomberiez bientt dessus.

La jeune fille se retira dans un coin, tandis que miss Brass
prenait une clef dans sa poche, ouvrait le garde-manger, en
exhibait une affreuse pte de pommes de terre froides qui
devaient tre aussi tendres sous la dent qu'un caillou de granit.
Elle mit le plat devant la petite servante, lui ordonna de
s'asseoir en face; puis s'arma d'un grand couteau  dcouper et
lui donna un coup pour l'aiguiser sur la grande fourchette.

Voyez-vous ceci? dit miss Brass, dcoupant une mince de gigot
de deux pouces de long aprs tous ces prparatifs, et levant le
morceau sur la pointe de la fourchette.

La petite servante fixa assez vivement son regard affam sur ce
lambeau pour l'envisager tout entier dans son exigut, et elle
rpondit: Oui.

-- Eh bien! alors n'allez plus dire qu'on ne vous nourrit pas ici.
Tenez, mangez.

L'opration fut bientt acheve.

Maintenant, vous en faut-il davantage? demanda miss Sally.

La crature affame rpondit faiblement: Non.

videmment la rponse lui tait dicte d'avance.

On vous a offert d'en prendre une seconde fois, dit miss Brass,
rsumant les faits; vous en avez eu autant que vous en pouviez
prendre; je vous demande s'il vous faut quelque chose de plus, et
vous rpondez: -- Non! N'allez donc plus dire qu'on vous fait
votre part; songez-y bien.

En achevant ces mots, miss Sally poussa le plat, ferma  double
tour le garde-manger, et se rapprochant de la petite servante,
elle la surveilla tandis que celle-ci achevait les pommes de
terre.

Il tait vident qu'une tempte extraordinaire couvait dans
l'aimable coeur de miss Brass, et ce fut sans doute ce qui la
poussa, sans aucune raison plausible,  frapper la jeune fille
avec le plat du couteau tantt sur la tte, tantt sur le dos,
comme s'il lui paraissait impossible de se trouver si prs d'elle
sans lui administrer quelques lgers horions. Mais M. Swiveller ne
fut pas peu surpris de voir sa camarade clerc, aprs s'tre
dirige lentement  reculons vers la porte, comme si elle voulait
se retirer sans pouvoir s'y rsoudre, s'lancer tout  coup en
avant, et, tombant sur la petite servante, lui assener de rudes
soufflets  poing ferm. La victime criait, mais  demi-voix,
comme si elle avait peur de s'entendre elle-mme, et miss Sally,
se rconfortant avec une prise de tabac, remonta l'escalier juste
au moment o Richard rentrait fort  propos dans l'tude.




CHAPITRE XXXVII.


Entre autres singularits, et il en avait un fonds si riche qu'il
en donnait chaque jour un nouvel chantillon, le gentleman s'tait
pris d'une passion extraordinaire pour le spectacle de
Polichinelle. Si le bruit de la voix de Polichinelle, mme 
distance loigne, arrivait jusqu' Bevis Marks, le gentleman,
ft-il au lit et endormi, se levait en sursaut, et, se rhabillant
 la hte, courait  l'endroit o se trouvait son hros favori, et
revenait  la tte d'une longue procession de badauds, au milieu
desquels se trouvait le thtre ambulant et ses propritaires.
Immdiatement le trteau se dressait en face de la maison de
M. Brass; le gentleman s'tablissait  la fentre du premier
tage, et la reprsentation commenait avec son joyeux tapage de
fifre, de tambour et d'acclamations,  la consternation profonde
de la population laborieuse qui habitait ce quartier silencieux.
Au moins pouvait-on esprer que la pice une fois acheve,
comdiens et auditoire se disperseraient: mais l'pilogue tait
aussi fcheux que la pice elle-mme; car le Diable n'tait pas
plutt mort, que le gentleman appelait le directeur des
marionnettes et son aide dans sa chambre, o il les rgalait de
liqueurs fortes qu'il avait en son particulier, et entrait avec
eux en une longue conversation dont le sujet chappait  toute
crature humaine. Le secret de ces entretiens n'importait gure.
Mais le pis de la chose c'est que, tandis qu'ils avaient lieu,
l'attroupement continuait de stationner devant la maison, que les
petits garons frappaient  coups de poing sur le tambour et
imitaient Polichinelle avec leurs voix grles, que la fentre de
l'tude tait obscurcie par les nez qui s'y aplatissaient, et
qu'au trou de la serrure de la porte de la rue brillaient des yeux
investigateurs; que, si l'on apercevait  la fentre d'en haut le
gentleman ou l'un de ses interlocuteurs, ou si mme le bout d'un
de leurs nez se rendait visible, la foule impatiente, qui hurlait
en bas, jetait un cri de fureur, et repoussait toute consolation,
jusqu' ce que les propritaires des marionnettes lui fussent
rendus, et qu'elle pt les escorter ailleurs: en un mot, le mal
tait que Bevis Marks tait rvolutionn par ces mouvements
populaires, et que la paix et le calme avaient fui des limites de
son territoire.

Personne plus que M. Sampson Brass n'tait indign de ce qui se
passait. Mais comme il ne se souciait nullement de perdre un bon
locataire, il jugeait  propos d'empocher les ennuis que lui
causait le gentleman comme il empochait son argent, quitte 
troubler l'auditoire qui se pressait autour de sa porte par les
moyens borns de petites vengeances qu'il avait  sa disposition.
C'tait, par exemple, de verser sur la tte des assistants de
l'eau sale avec un pot inaperu, ou de les mitrailler, du haut du
toit de la maison, avec des dbris de tuiles et des pltres, ou
enfin d'engager les cochers de cabriolets de louage  tourner tout
 coup le coin de la rue et  lancer vivement leurs voitures au
milieu de l'auditoire.  premire vue, il pourra paratre trange
 quiconque n'y rflchirait pas mrement, que M. Brass,
appartenant  la chicane, n'et pas assign lgalement la partie
ou les parties qui,  ses yeux, contribuaient le plus activement
au dommage: mais qu'on veuille bien se rappeler que, si les
mdecins usent rarement de leur propre ordonnance, que, si les
ecclsiastiques ne pratiquent pas toujours ce qu'ils prchent, de
mme les gens de justice n'aiment pas  mler la loi dans leurs
affaires particulires, sachant parfaitement que la loi est un
instrument  double tranchant, d'un usage dangereux, et que Thmis
est comme les dentistes, qui arrachent quelquefois par erreur la
bonne dent au lieu de la mauvaise.

Allons, dit M. Brass une aprs-midi, voil deux jours passs sans
Polichinelle. J'espre que notre homme a puis son caprice.

-- Vous esprez?... rpliqua miss Sally. Quel mal a vous fait-il?

-- Quel singulier garon!... s'cria Brass laissant tomber sa
plume avec dsespoir. Cet animal se plat  m'exasprer!

-- Eh bien, dit Sally, quel mal a vous fait-il?

-- Quel mal!... N'est-ce pas un mal qu'on vienne crier, hurler
sous votre nez, vous dranger de votre besogne et vous faire
grincer les dents de colre? N'est-ce pas un mal d'tre aveugl,
suffoqu? N'est-ce pas un mal que le pav du roi soit intercept
par un tas de braillards dont les gosiers semblent faits de...

-- Brass... murmura M. Swiveller.

-- Ah! oui, d'airain, dit le procureur, regardant son clerc pour
s'assurer si le mot qu'il avait prononc l'avait t sans malice,
ou s'il n'avait pas un double sens moins innocent. N'est-ce pas un
mal?

Le procureur s'arrta court dans sa dclamation; il couta un
instant, et, reconnaissant une voix qui lui tait familire, il
appuya sa tte sur sa main, leva les yeux au plafond et laissa
tomber ces mots d'une voix gmissante:

En voici encore un!

En ce moment le gentleman venait d'ouvrir la fentre.

Encore un! rpta Brass. Ah! si je pouvais lancer un _break_[13] 
quatre chevaux pur sang au milieu de Bevis Marks, quand la foule
sera le plus paisse, je donnerais bien trente sous, et de bon
coeur encore.

On entendit de nouveau Polichinelle dans le lointain.

Le gentleman ouvrit sa porte. Il descendit vivement l'escalier,
entra dans la rue, dpassa la fentre de l'tude et courut tte
nue vers l'endroit d'o le bruit partait. Il n'y avait plus de
doute, il courait engager la troupe ambulante.

Si je pouvais seulement savoir quels sont ses parents, murmura
Sampson en remplissant sa poche de papiers! Ils n'auraient qu'
former une jolie petite commission de _lunatico_  Grays's Inn
Coffea House pour le faire interdire et me charger de l'affaire;
je me moquerais bien que mon logement ft vacant quelque temps.

En achevant ces paroles, il enfona son chapeau sur ses yeux comme
pour se soustraire compltement  la vue de l'odieuse visite qu'il
ne pouvait pargner  sa maison, puis s'lana de chez lui pour se
sauver au loin.

Comme M. Swiveller tait un partisan dclar de ce spectacle, par
la raison qu'il valait toujours mieux regarder Polichinelle ou
quoi que ce ft par la fentre que de rester  travailler, et,
comme pour ce motif il avait pris la peine d'veiller chez son
collgue de l'tude le sentiment des beauts de Polichinelle et de
ses nombreux mrites, miss Sally et lui se levrent et allrent
d'un commun accord se mettre  la croise, au-dessous de laquelle
s'taient installs du mieux possible un certain nombre de
demoiselles et de jeunes messieurs, chargs de soigner des marmots
et qui se faisaient un devoir de ne pas manquer avec leurs jeunes
nourrissons les reprsentations de ce genre.

Comme les vitres taient sales, M. Swiveller, fidle  une
habitude amicale qui s'tait forme entre lui et miss Brass,
dtacha l'charpe brune de la tte de Sally, et s'en servit pour
enlever soigneusement la poussire. Puis il la lui rendit, et la
belle personne la remit sur sa tte avec un calme admirable et une
indiffrence parfaite. Pendant ce temps, le locataire tait revenu
ayant sur ses talons le thtre, les artistes, et un bon surcrot
de spectateurs. Celui qui montrait les marionnettes disparut  la
hte sous la toile, tandis que son compagnon, debout  l'un des
cts du thtre, examinait l'auditoire avec une expression
remarquable de tristesse. Cette tristesse parut plus remarquable
encore lorsqu'il joua un air de bourre cossaise sur ce doux
instrument musical qu'on appelle vulgairement flte de Pan,
toujours avec la mme mlancolie dans les yeux et sur le front, au
milieu des contorsions ncessairement trs-animes qui mettaient
en mouvement ses lvres, son menton et ses mchoires.

Le drame tirait  sa fin et tenait enchane, comme  l'ordinaire,
l'attention des spectateurs. La sensation qui dtend les grandes
assembles lorsqu'elles respirent enfin d'un spectacle mouvant,
saisissant, pour reprendre l'usage de la parole et le mouvement,
permettait  peine  l'auditoire de se reconnatre quand le
locataire invita, selon son usage, les directeurs des marionnettes
 monter chez lui.

Tous les deux! cria-t-il de sa croise en voyant qu'un seul,
celui qui faisait mouvoir les figures, un gros petit homme, se
disposait  obir  cet appel. J'ai besoin de vous parler. Montez
tous deux.

-- Venez, Tommy, dit le petit homme.

-- Je ne suis pas causeur, rpondit l'autre. Dites-lui a. Je n'ai
pas besoin de vous accompagner pour aller causer avec lui.

-- Ne voyez-vous pas, rpliqua le petit homme, que le gentleman
tient  la main une bouteille et un verre?

-- Que ne le disiez-vous d'abord? dit l'autre avec une vivacit
soudaine. Eh bien! qu'est-ce qui vous arrte? Voulez-vous que le
gentleman nous attende toute la journe? Ce serait bien poli, ma
foi!

Tout en le chapitrant, le mlancolique personnage, qui n'tait
autre que M. Thomas Codlin, poussa son ami et cher confrre,
M. Harris, autrement dit Short ou Trotters, pour passer le
premier, et arriva avant lui  l'appartement du gentleman.

Eh bien! mes braves gens, dit celui-ci, vous avez fort bien jou.
Qu'est-ce que vous voulez prendre?... Dites donc  ce petit homme
qui se tient derrire vous de fermer la porte.

-- Fermez la porte, s'il vous plat! dit M. Codlin en se tournant
d'un air refrogn vers son ami. Vous auriez bien pu penser, sans
qu'on et besoin de vous en avertir que le gentleman dsirait que
sa porte ft ferme.

M. Short obit, tout en disant  voix basse:

L'ami me semble bien aigre ce soir: j'espre qu'il n'y a pas de
laiterie dans le voisinage, car son humeur serait capable de faire
tourner le lait.

Le gentleman montra du doigt une couple de chaises, et, par un
geste majestueux, il invita MM. Codlin et Short  s'asseoir. Ceux-
ci, aprs s'tre mutuellement consults du regard avec beaucoup de
doute et d'indcision, s'assirent enfin, chacun sur l'extrme bord
de la chaise qui lui tait offerte et tenant son chapeau coll
contre sa poitrine, tandis que le gentleman remplissait deux
verres avec le contenu d'une bouteille pose sur une table vis--
vis de lui et les leur prsentait en bonne et due, forme.

Vous tes bien hls par le soleil, dit-il. Est-ce que vous venez
de voyage?

Un signe de tte et un sourire affirmatif furent la rponse de
M. Short; rponse que M. Codlin corrobora par un autre signe de
tte et un petit gmissement, comme s'il sentait encore le poids
du thtre sur ses paules.

Vous frquentez les foires, les marchs, les courses, je suppose?

-- Oui, monsieur, rpondit Short; nous avons visit  peu prs
tout l'ouest de l'Angleterre.

-- J'ai parl  des hommes de votre profession qui venaient du
nord, de l'est et du sud, dit le gentleman avec une sorte
d'admiration, mais jusqu' prsent je n'en avais pas rencontr qui
vinssent de l'ouest.

-- Chaque t, monsieur, dit Short, nous faisons notre tourne
dans l'ouest. V'l ce qui en est: au printemps et en hiver, nous
prenons l'est de Londres; et l't, l'ouest de l'Angleterre. On a
bien de la misre, allez,  passer des jours et des mois par la
pluie et la boue, et souvent sans gagner un sou dans sa journe.

-- Permettez-moi de remplir encore votre verre.

-- Si c'est un effet de votre bont, monsieur, il n'y a pas de
refus, dit M. Codlin se htant de pousser son verre en avant et
cartant celui de Short. C'est moi qui suis le souffre-douleur,
monsieur, dans tous nos voyages, comme dans toutes nos haltes. En
ville ou, dans la campagne, qu'il pleuve ou qu'il fasse sec, que
le temps soit chaud ou froid, c'est Tom Codlin qui est toujours l
pour ptir, et encore Tom Codlin ne doit pas se plaindre. Oh! non.
Short a droit de se plaindre; mais si Codlin murmure un tant soit
peu, oh! Dieu!  bas Codlin! on crie aussitt:  bas Codlin! Il
n'a pas la permission de murmurer, il n'est pas l pour a.

-- Codlin n'est pas sans utilit, dit  son tour Short avec un
regard malin. Mais il ne sait pas toujours tenir ses yeux tout
grands ouverts. Quelquefois il s'endort, c'est connu. Souvenez-
vous des dernires courses, Tommy.

-- Ne cesserez-vous jamais de taquiner les pauvres gens? dit
Codlin. Est-ce que par hasard je dormais quand je vous ai, d'un
coup de filet, ramass sept francs vingt-cinq? J'tais bien  mon
poste, au contraire, mais on ne peut pas avoir les yeux de vingt
cts  la fois, comme un paon qui fait la roue; je voudrais bien
vous y voir. Si je me suis laiss attraper par ce vieillard avec
son enfant, vous avez fait de mme; ainsi ne me jetez pas a au
nez. Quand on crache en l'air...

-- Vous ferez aussi bien de briser l, Tom, dit Short. Ce n'est
pas un sujet bien intressant pour lui, n'est-ce pas?

-- Alors, il ne fallait pas le mettre sur le tapis, rpliqua
M. Codlin, je demande pardon pour vous au gentleman; vous n'tes
qu'un tourneau qui aime  couter son propre ramage, sans savoir
seulement ce qu'il dit.

Au dbut de cette dispute, leur interlocuteur s'tait
tranquillement assis, les regardant tour  tour, comme s'il
attendait le moment convenable pour leur adresser de nouvelles
questions, ou pour revenir  celle d'o l'on s'tait cart. Mais
 partir du moment o M. Codlin eut  se dfendre d'tre trop
sujet  s'endormir, le gentleman prit un intrt de plus en plus
vif  la discussion, qui en tait arrive  une extrme vivacit.

Vous tes, s'cria-t-il, les deux hommes dont j'ai besoin, les
deux hommes que j'ai cherchs, que j'ai cherchs partout. O sont-
ils ce vieillard et cette enfant dont vous parlez?

-- Monsieur!... dit Short avec hsitation et en tournant les yeux
vers son ami.

-- Le vieillard et sa petite-fille qui ont voyag avec vous; o
sont-ils? Parlez, vous ne vous en repentirez pas, cela vous
rapportera peut-tre plus que vous ne croyez. Ils vous ont
quitts, dites-vous,  ces courses, si j'ai bien compris. On a
retrouv leur trace jusque-l, mais c'est l qu'on l'a perdue.
N'avez-vous pas quelque renseignement  me donner, quelque ide de
ce qu'ils peuvent tre devenus, pour m'aider  les retrouver?

-- Je vous l'avais toujours dit, Thomas, s'cria Short se tournant
vers son ami avec un regard d'abattement, qu'on ne manquerait pas
de chercher aprs ces deux voyageurs!

-- Vous l'aviez dit!... rpliqua M. Codlin. Et moi, n'ai-je pas
toujours dit que cette innocente enfant tait la plus intressante
crature que j'aie jamais vue? Ne disais-je pas toujours que je
l'aimais, que j'en raffolais? La jolie crature! il me semble
l'entendre encore: C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle, ce
n'est pas Short. Short est un brave homme, disait-elle, je n'ai
pas  me plaindre de Short; il cherche  me faire plaisir, je
l'avoue; mais Codlin, disait-elle, m'aime comme la prunelle de ses
yeux, sans que a paraisse.

En rptant ces paroles avec une grande motion, M. Codlin se
frottait le bout du nez avec le bout de sa manche, et, secouant
tristement la tte de ct et d'autre, il donna  entendre au
gentleman que, depuis le moment o il avait perdu les traces de
son cher petit dpt, il avait perdu du mme coup tout repos et
tout bonheur.

Bon Dieu! dit le gentleman parcourant la chambre, ai-je donc
enfin trouv ces hommes pour dcouvrir seulement qu'ils ne peuvent
me fournir de renseignements utiles! Il et mieux valu vivre au
jour le jour avec l'esprance, sans jamais les rencontrer, que de
voir ainsi tromper mon attente.

-- Une minute, dit Short. Un homme nomm Jerry... Vous connaissez
Jerry, Thomas?

-- Oh! ne me parlez pas de Jerry, rpliqua M. Codlin. Je me moque
de Jerry comme d'une prise de tabac, quand je songe  cette
charmante enfant. C'est Codlin qui est mon ami, disait-elle;
cher, bon, tendre Codlin, qui invente toujours quelque chose pour
me faire plaisir! Je n'ai rien  dire contre Short, disait-elle,
mais je _corde_ avec Codlin.

Il parut rflchir et ajouta:

Une fois elle m'appela Papa Codlin. J'ai cru que j'allais en
pleurer de joie.

-- Monsieur, dit Short passant de son goste associ  leur
nouvelle connaissance, un homme nomm Jerry, qui conduit une
troupe de chiens, m'a appris par hasard en route qu'il avait vu le
vieillard en compagnie d'une collection de figures de cire qui
voyage et qu'il ne connat pas. Comme le vieillard et l'enfant
nous avaient quitts furtivement, qu'on n'avait plus entendu
parler d'eux, et qu'on les avait vus ailleurs que dans le pays o
nous tions, je ne m'inquitai pas davantage  ce sujet et je ne
fis pas d'autres questions  Jerry. Mais il y aurait moyen, si
vous voulez.

-- Cet homme est-il  Londres? dit impatiemment le gentleman.
Parlez donc vite.

-- Non, il n'y est pas, mais il y arrivera demain, rpondit
vivement Short. Il loge dans la mme maison que nous.

-- Eh bien! amenez-le-moi. Voici un louis pour chacun de vous. Si
par votre secours je russis  retrouver ceux que je cherche, je
vous en donnerai vingt fois plus. Revenez me voir demain, et
rflchissez entre vous sur ce sujet. Il est  peu prs inutile
que je vous le recommande, car vous agirez dans votre propre
intrt. Maintenant, donnez-moi votre adresse, et laissez-moi.

L'adresse fut donne, les deux hommes partirent, le rassemblement
les suivit, et le gentleman, rempli d'une agitation
extraordinaire, arpenta sa chambre, durant deux mortelles heures,
au-dessus de la tte tonne de M Swiveller et de miss Sally
Brass.




     1  Voir ci-aprs le texte original.

     2  M. Humphrey est boiteux.

     3  C'est  Covent-Garden-Market que se vendent les pigeons et autres
volatiles vivants.

     4  Le genre fminin tait admis au XIXe sicle. [Note du correcteur.]

     5  Un franc 35 centimes.

     6  Presque dans chaque village est un endroit particulier, destin 
garder les animaux perdus ou gars qui n'ont pas encore t rclams.

     7  Trotte menu.

     8  Sweet-William, oeillet de pole.

     9  Grands chariots couverts,  l'usage des saltimbanques.

    10  Jeu de balle, en grand honneur dans toute l'Angleterre.

    11  Brass: airain.

    12  De Fox, renard.

    13  Voiture pour dresser les chevaux.









End of Project Gutenberg's Le magasin d'antiquits, Tome I, by Charles Dickens

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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