The Project Gutenberg EBook of La cure, by mile Zola

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Title: La cure

Author: mile Zola

Release Date: January 19, 2006 [EBook #17553]
[Last updated: August 2, 2011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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mile Zola

LA CURE

(1872)




I


Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord
du lac, la calche dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel,
qu'il lui fallut mme s'arrter.

Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, d'un gris clair, stri 
l'horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs
lointains de la cascade, enfilait la chausse, baignant d'une lumire
rousse et plie la longue suite des voitures devenues immobiles.

Les lueurs d'or, les clairs vifs que jetaient les roues semblaient
s'tre fixs le long des rchampis jaune paille de la calche, dont les
panneaux gros bleu refltaient des coins du paysage environnant. Et,
plus haut, en plein dans la clart rousse qui les clairait
par-derrire, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs
capotes  demi plies, retombant du sige, le cocher et le valet de
pied, avec leur livre bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs
gilets rays noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients,
comme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures ne parvient
pas  fcher.

Leurs chapeaux, orns d'une cocarde noire, avaient une grande dignit.
Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d'impatience.

--Tiens, dit Maxime, Laure d'Aurigny, l-bas, dans ce coup.... Vois
donc, Rene.

Rene se souleva lgrement, cligna les yeux, avec cette moue exquise
que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.

--Je la croyais en fuite, dit-elle.... Elle a chang la couleur de ses
cheveux, n'est-ce pas?

--Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant dteste le rouge.

Rene, penche en avant, la main appuye sur la portire basse de la
calche, regardait, veille du rve triste qui, depuis une heure, la
tenait silencieuse, allonge au fond de la voiture, comme dans une
chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie
mauve,  tabliers et  tunique, garnie de larges volants plisss, un
petit paletots de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui
donnait un grand air de crnerie? Ses tranges cheveux fauve ple, dont
la couleur rappelait celle du beurre fin, taient  peine cachs par un
mince chapeau orn d'une touffe de roses du Bengale. Elle continuait 
cligner des yeux, avec sa mine de garon impertinent, son front pur
travers d'une grande ride, sa bouche, dont la lvre suprieure
avanait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait
mal, elle prit son binocle, un binocle d'homme,  garniture d'caille,
et, le tenant  la main sans se le poser sur le nez, elle examina la
grosse Laure d'Aurigny tout  son aise, d'un air parfaitement calme.

Les voitures n'avanaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de
teinte sombre, que faisait la longue file des coups, fort nombreux au
Bois par cet aprs-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le
mors d'un cheval, la poigne argente d'une lanterne, les galons d'un
laquais haut plac sur son sige.  et l, dans un landau dcouvert,
clatait un bout d'toffe, un bout de toilette de femme, soie ou
velours. Il tait peu  peu tomb un grand silence sur tout ce tapage
teint, devenu immobile. On entendait, du fond des voitures, les
conversations des pitons. Il y avait des changes de regards muets, de
portires  portires; et personne ne causait plus, dans cette attente
que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot
impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.

Malgr la saison avance, tout Paris tait l: la duchesse de Sternich,
en huit-ressorts; Mme de Lauwerens, en victoria trs correctement
attele; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun; la
comtesse Vanska, avec ses poneys pie; Mme Daste, et ses fameux stappers
noirs; Mme de Guende et Mme Teissire, en coup; la petite Sylvia, dans
un landau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livre
antique et solennelle; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur;
la duchesse de Rozan, en coup goste, avec sa livre poudre  blanc;
M. le comte de Chibray, en dog-cart; M. Simpson, en mail de la plus
belle tenue; toute la colonie amricaine. Enfin deux acadmiciens, en
fiacre.

Les premires voitures se dgagrent et, de proche en proche, toute la
file se mit bientt  rouler doucement.

Ce fut comme un rveil. Mille clarts dansantes s'allumrent, des
clairs rapides se croisrent dans les roues, des tincelles jaillirent
des harnais secous par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les
arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce ptillement des
harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels
brlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient
les livres clatantes perches en plein ciel et les toilettes riches
dbordant des portires, se trouvrent ainsi emports dans un grondement
sourd, continu, rythm par le trot des attelages. Et le dfil alla,
dans les mmes bruits, dans les mmes lueurs, sans cesse et d'un seul
jet, comme si les premires voitures eussent tir toutes les autres
aprs elles.

Rene avait cd  la secousse lgre de la calche se remettant en
marche, et, laissant tomber son binocle, s'tait de nouveau renverse 
demi sur les coussins.

Elle attira frileusement  elle un coin de la peau d'ours qui emplissait
l'intrieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains
gantes se perdirent dans la douceur des longs poils friss. Une brise
se levait. Le tide aprs-midi d'octobre, qui, en donnant au Bois un
regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture
dcouverte, menaait de se terminer par une soire d'une fracheur
aigu.

Un moment, la jeune femme resta pelotonne, retrouvant la chaleur de
son coin, s'abandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui
tournaient devant elle. Puis, levant la tte vers Maxime, dont les
regards dshabillaient tranquillement les femmes tales dans les coups
et dans les landaus voisins:

--Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure
d'Aurigny? Vous en faisiez un loge, l'autre jour, lorsqu'on a annonc
la vente de ses diamants!...

A propos, tu n'as pas vu la rivire et l'aigrette que ton pre m'a
achetes  cette vente?

--Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans rpondre, avec un
rire mchant. Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner
des diamants  sa femme.

La jeune femme eut un lger mouvement d'paules.

--Vaurien! murmura-t-elle en souriant.

Mais le jeune homme s'tait pench, suivant des yeux une dame dont la
robe verte l'intressait. Rene avait repos sa tte, les yeux
demi-clos, regardant paresseusement des deux cts de l'alle, sans
voir. A droite, filaient doucement des taillis, des futaies basses, aux
feuilles roussies, aux branches grles; par instants, sur la voie
rserve aux cavaliers, passaient des messieurs  la taille mince, dont
les montures, dans leur galop, soulevaient de petites fumes de sable
fin. A gauche, au bas des troites pelouses qui descendent, coupes de
corbeilles et de massifs, le lac dormait, d'une propret de cristal,
sans une cume, comme taill nettement sur ses bords par la bche des
jardiniers; et, de l'autre ct de ce miroir clair, les deux les, entre
lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise, dressaient
leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel ple les lignes
thtrales de leurs sapins, de leurs arbres aux feuillages persistants,
dont l'eau refltait les verdures noires, pareilles  des franges de
rideaux savamment drapes au bord de l'horizon. Ce coin de nature, ce
dcor qui semblait frachement peint, baignait dans une ombre lgre,
dans une vapeur bleutre qui achevait de donner aux lointains un charme
exquis, un air d'adorable fausset.

Sur l'autre rive, le Chalet des Iles, comme verni de la veille, avait
des luisants de joujou neuf; et ces rubans de sable jaune, ces troites
alles de jardin, qui serpentent dans les pelouses et tournent autour du
lac, bordes de branches de fonte imitant des bois rustiques,
tranchaient plus trangement,  cette heure dernire, sur le vert
attendri de l'eau et du gazon.

Accoutume aux grces savantes de ces points de vue, Rene, reprise par
ses lassitudes, avait baiss compltement les paupires, ne regardant
plus que ses doigts minces qui enroulaient sur leurs fuseaux les longs
poils de la peau d'ours. Mais il y eut une secousse dans le trot
rgulier de la file des voitures. Et, levant la tte, elle salua deux
jeunes femmes couches cte  cte, avec une langueur amoureuse, dans un
huit-ressorts qui quittait  grand fracas le bord du lac pour s'loigner
par une alle latrale. Mme la marquise d'Espanet, dont le mari, alors
aide de camp de l'empereur, venait de se rallier bruyamment, au scandale
de la vieille noblesse boudeuse, tait une des plus illustres mondaines
du Second Empire; l'autre, Mme Haffner, avait pous un fameux
industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont l'Empire faisait
un homme politique. Rene, qui avait connu en pension les deux
insparables, comme on les nommait d'un air fin, les appelait Adeline et
Suzanne, de leurs petits noms. Et, comme, aprs leur avoir souri, elle
allait se pelotonner de nouveau, un rire de Maxime la fit se tourner.

--Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c'est srieux, dit-elle en
voyant le jeune homme qui la contemplait railleusement, en se moquant de
son attitude penche.

Maxime prit une voix drle.

--Nous aurions de gros chagrins, nous serions jalouse!

Elle parut toute surprise.

--Moi! dit-elle. Pourquoi jalouse?

Puis elle ajouta, avec sa moue de ddain, comme se souvenant:

--Ah! oui, la grosse Laure! Je n'y pense gure, va.

Si Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a pay les
dettes de cette fille et lui a vit ainsi un voyage  l'tranger, c'est
qu'il aime l'argent moins que je ne le croyais. Cela va le remettre en
faveur auprs des dames.... Le cher homme, je le laisse bien libre.

Elle souriait, elle disait le cher homme, d'un ton plein d'une
indiffrence amicale. Et subitement, redevenue trs triste, promenant
autour d'elle ce regard dsespr des femmes qui ne savent  quel
amusement se donner, elle murmura:

--Oh! je voudrais bien.... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas jalouse
du tout.

Elle s'arrta, hsitante.

--Vois-tu! je m'ennuie, dit-elle enfin d'une voix brusque.

Alors elle se tut, les lvres pinces. La file des voitures passait
toujours le long du lac, d'un trot gal, avec un bruit particulier de
cataracte lointaine. Maintenant,  gauche, entre l'eau et la chausse,
se dressaient des petits bois d'arbres verts, aux troncs minces et
droit, qui formaient de curieux faisceaux de colonnettes. A droite, les
taillis, les futaies basses avaient cess; le Bois s'tait ouvert en
larges pelouses, en immenses tapis d'herbe, plants  et l d'un
bouquet de grands arbres; les nappes vertes se suivaient, avec des
ondulations lgres, jusqu' la Porte de la Muette, dont on apercevait
trs loin la grille basse, pareille  un bout de dentelle noire tendu au
ras du sol; et, sur les pentes, aux endroits o les ondulations se
creusaient, l'herbe tait toute bleue. Rene regardait, les yeux fixes,
comme si cet agrandissement de l'horizon, ces prairies molles, trempes
par l'air du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide de son
tre.

Au bout d'un silence, elle rpta, avec l'accent d'une colre sourde:

--Oh! je m'ennuie, je m'ennuie  mourir.

--Sais-tu que tu n'es pas gaie, dit tranquillement Maxime. Tu as tes
nerfs, c'est sr.

La jeune femme se rejeta au fond de la voiture.

--Oui, j'ai mes nerfs, rpondit-elle schement.

Puis elle se fit maternelle.

--Je deviens vieille, mon cher enfant; j'aurai trente ans bientt. C'est
terrible. Je ne prends de plaisir  rien.... A vingt ans, tu ne peux
savoir....

--Est-ce que c'est pour te confesser que tu m'as emmen? interrompit le
jeune homme. Ce serait diablement long.

Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une
boutade d'enfant gt  qui tout est permis.

--Je te conseille de te plaindre, continua Maxime; tu dpenses plus de
cent mille francs par an pour ta toilette, tu habites un htel
splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les
journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles comme d'un vnement
de la dernire gravit; les femmes te jalousent, les hommes donneraient
dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts.... Est-ce vrai?
Elle fit, de la tte, un signe affirmatif, sans rpondre.

Les yeux baisss, elle s'tait remise  friser les poils de la peau
d'ours.

--Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime; avoue carrment que tu es
une des colonnes du Second Empire. Entre nous, on peut se dire de ces
choses-l.

Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples
millionnaires, en bas et en haut, tu rgnes en souveraine. Il n'y a pas
de plaisir o tu n'aies mis les deux pieds, et si j'osais, si le respect
que je te dois ne me retenait pas, je dirais....

Il s'arrta quelques secondes, riant; puis il acheva cavalirement sa
phrase.

--Je dirais que tu as mordu  toutes les pommes.

Elle ne sourcilla pas.

--Et tu t'ennuies! reprit le jeune homme avec une vivacit comique. Mais
c'est un meurtre!... Que veux-tu! Que rves-tu donc!?

Elle haussa les paules, pour dire qu'elle ne savait pas. Bien qu'elle
pencht la tte, Maxime la vit alors si srieuse, si sombre, qu'il se
tut. Il regarda la file des voitures qui, en arrivant au bout du lac,
s'largissait, emplissait le large carrefour. Les voitures, moins
serres, tournaient avec une grce superbe; le trot plus rapide des
attelages sonnait hautement sur la terre dure.

La calche, en faisant le grand tour pour prendre la file, eut une
oscillation qui pntra Maxime d'une volupt vague. Alors, cdant 
l'envie d'accabler Rene:

--Tiens, dit-il, tu mriterais d'aller en fiacre! Ce serait bien
fait!... Eh! regarde ce monde qui rentre  Paris, ce monde qui est  tes
genoux. On te salue comme une reine, et peu s'en faut que ton bon ami,
M. de Mussy, ne t'envoie des baisers.

En effet, un cavalier saluait Rene. Maxime avait parl d'un ton
hypocritement moqueur. Mais Rene se tourna  peine, haussa les paules.
Cette fois, le jeune homme eut un geste dsespr.

--Vrai, dit-il, nous en sommes l!?... Mais, bon Dieu! tu as tout, que
veux-tu encore?

Rene leva la tte. Elle avait dans les yeux une clart chaude, un
ardent besoin de curiosit inassouvie.

--Je veux autre chose, rpondit-elle  demi-voix.

--Mais puisque tu as tout, reprit Maxime en riant, autre chose, ce n'est
rien.... Quoi, autre chose?

--Quoi? rpta-t-elle....

Et elle ne continua pas. Elle s'tait tout  fait tourne, elle
contemplait l'trange tableau qui s'effaait derrire elle. La nuit
tait presque venue; un lent crpuscule tombait comme une cendre fine.
Le lac, vu de face, dans le jour ple qui tranait encore sur l'eau,
s'arrondissait, pareil  une immense plaque d'tain; aux deux bords, les
bois d'arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de
la nappe dormante, prenaient,  cette heure, des apparences de
colonnades violtres, dessinant de leur architecture rgulire les
courbes tudies des rives; puis, au fond, des massifs montaient, de
grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l'horizon.
Il y avait l, derrire ces taches, une lueur de braise, un coucher de
soleil  demi teint qui n'enflammait qu'un bout de l'immensit grise.
Au-dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue
si singulirement plat, le creux du ciel s'ouvrait, infini, plus profond
et plus large. Ce grand morceau de ciel, sur ce petit coin de nature,
avait un frisson, une tristesse vague; et il tombait de ces hauteurs
plissantes une telle mlancolie d'automne, une nuit si douce et si
navre, que le Bois, peu  peu envelopp dans un linceul d'ombre,
perdait ses grces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des
forts. Le trot des quipages, dont les tnbres teignaient les
couleurs vives, s'levait, semblable  des voix lointaines de feuilles
et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l'effacement
universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de
promenade se dtachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du
couchant. Et l'on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de
toile jaune, largi dmesurment.

Rene, dans ses satits, prouva une singulire sensation de dsirs
inavouables,  voir ce paysage qu'elle ne reconnaissait plus, cette
nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante
faisait un bois sacr, une de ces clairires idales au fond desquelles
les anciens dieux cachaient leurs amours gantes, leurs adultres et
leurs incestes divins. Et,  mesure que la calche s'loignait, il lui
semblait que le crpuscule emportait derrire elle, dans ses voiles
tremblants, la terre du rve, l'alcve honteuse et surhumaine o elle
et enfin assouvi son coeur malade, sa chair lasse.

Quand le lac et les petits bois, vanouis dans l'ombre, ne furent plus,
au ras du ciel, qu'une barre noire, la jeune femme se retourna
brusquement, et, d'une voix o il y avait des larmes de dpit, elle
reprit sa phrase interrompue:

--Quoi?... autre chose, parbleu! je veux autre chose. Est-ce que je
sais, moi! Si je savais.... Mais, vois-tu, j'ai assez de bals, assez de
soupers, assez de ftes comme cela. C'est toujours la mme chose. C'est
mortel.... Les hommes sont assommants, oh! oui, assommants....

Maxime se mit  rire. Des ardeurs peraient sous les mines
aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus des
paupires; la ride de son front se creusait durement, sa lvre d'enfant
boudeur s'avanait, chaude, en qute de ces jouissances qu'elle
souhaitait sans pouvoir les nommer. Elle vit le rire de son compagnon,
mais elle tait trop frmissante pour s'arrter;  demi couche, se
laissant aller au bercement de la voiture, elle continua par petites
phrases sches:

--Certes, oui, vous tes assommants.... Je ne dis pas cela pour toi,
Maxime, tu es trop jeune.... Mais si je te contais combien Aristide m'a
pes dans les commencements! Et les autres donc! ceux qui m'ont
aime.... Tu sais, nous sommes deux bons camarades, je ne me gne pas
avec toi; eh bien, vrai, il y a des jours o je suis tellement lasse de
vivre ma vie de femme riche, adore, salue, que je voudrais tre une
Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en garon.

Et, comme Maxime riait plus haut, elle insista:

--Oui, une Laure d'Aurigny. a doit tre moins fade, moins toujours la
mme chose.

Elle se tut quelques instants, comme pour s'imaginer la vie qu'elle
mnerait, si elle tait Laure. Puis, d'un ton dcourag:

--Aprs tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs ennuis, elles
aussi. Rien n'est drle, dcidment.

C'est  mourir.... Je le disais bien, il faudrait autre chose; tu
comprends, moi, je ne devine pas; mais autre chose, quelque chose qui
n'arrivt  personne, qu'on ne rencontrt pas tous les jours, qui ft
une jouissance rare, inconnue.

Sa voix s'tait ralentie. Elle pronona ces derniers mots, cherchant,
s'abandonnant  une rverie profonde.

La calche montait alors l'avenue qui conduit  la sortie du Bois.
L'ombre croissait; les taillis couraient, aux deux bords, comme des murs
gristres; les chaises de fonte, peintes en jaune, o s'tale, par les
beaux soirs, la bourgeoisie endimanche, filaient le long des trottoirs,
toutes vides, ayant la mlancolie noire de ces meubles de jardin que
l'hiver surprend; et le roulement, le bruit sourd et cadenc des
voitures qui rentraient passait comme une plainte triste, dans l'alle
dserte.

Sans doute Maxime sentit tout le mauvais ton qu'il y avait  trouver la
vie drle. S'il tait encore assez jeune pour se livrer  un lan
d'heureuse admiration, il avait un gosme trop large, une indiffrence
trop railleuse, il prouvait dj trop de lassitude relle, pour ne pas
se dclarer coeur, blas, fini. D'ordinaire, il mettait quelque gloire
 cet aveu.

Il s'allongea comme Rene, il prit une voix dolente.

--Tiens! tu as raison, dit-il; c'est crevant. Va, je ne m'amuse gure
plus que toi; j'ai souvent aussi rv autre chose.... Rien n'est bte
comme de voyager.

Gagner de l'argent, j'aime encore mieux en manger, quoique ce ne soit
pas toujours aussi amusant qu'on se l'imagine d'abord. Aimer, tre
aim, on en a vite plein le dos, n'est-ce pas?... Ah! oui, on en a plein
le dos!...

La jeune femme ne rpondant pas, il continua, pour la surprendre par une
grosse impit:

--Moi, je voudrais tre aim par une religieuse.

Hein, ce serait peut-tre drle!... Tu n'as jamais fait le rve, toi,
d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime?

Mais elle resta sombre, et Maxime, voyant qu'elle se taisait toujours,
crut qu'elle ne l'coutait pas. La nuque appuye contre le bord
capitonn de la calche, elle semblait dormir les yeux ouverts. Elle
songeait, inerte, livre aux rves qui la tenaient ainsi affaisse, et,
par moments, de lgers battements nerveux agitaient ses lvres. Elle
tait mollement envahie par l'ombre du crpuscule; tout ce que cette
ombre contenait d'indcise tristesse, de discrte volupt, d'espoir
inavou la pntrait, la baignait dans une sorte d'air alangui et
morbide. Sans doute, tandis qu'elle regardait fixement le dos rond du
valet de pied assis sur le sige, elle pensait  ces joies de la veille,
 ces ftes qu'elle trouvait si fades, dont elle ne voulait plus; elle
voyait sa vie passe, le contentement immdiat de ses apptits,
l'coeurement du luxe, la monotonie crasante des mmes tendresses et
des mmes trahisons. Puis, comme une esprance, se levait en elle, avec
des frissons de dsir, l'ide de cet autre chose que son esprit tendu
ne pouvait trouver. L, sa rverie s'garait. Elle faisait un effort,
mais toujours le mot cherch se drobait dans la nuit tombante, se
perdait dans le roulement continu des voitures. Le bercement souple de
la calche tait une hsitation de plus qui l'empchait de formuler son
envie. Et une tentation immense montait de ce vague, de ces taillis que
l'ombre endormait aux deux bords de l'alle, de ce bruit de roues et de
cette oscillation molle qui l'emplissait d'une torpeur dlicieuse. Mille
petits souilles lui passaient sur la chair: songeries inacheves,
volupts innommes, souhaits confus, tout ce qu'un retour du
Bois,  l'heure o le ciel plit, peut mettre d'exquis et de
monstrueux dans le coeur lass d'une femme. Elle tenait ses deux mains
enfouies dans la peau d'ours, elle avait trs chaud sous son paletot de
drap blanc, aux revers de velours mauve.

Comme elle allongeait un pied, pour se dtendre dans son bien-tre, elle
frla de sa cheville la jambe tide de Maxime, qui ne prit mme pas
garde  cet attouchement.

Une secousse la tira de son demi-sommeil. Elle leva la tte, regardant
trangement de ses yeux gris le jeune homme vautr en toute lgance.

A ce moment, la calche sortit du Bois. L'avenue de l'Impratrice
s'allongeait toute droite dans le crpuscule, avec les deux lignes
vertes de ses barrires de bois peint, qui allaient se toucher 
l'horizon. Dans la contre-alle rserve aux cavaliers, un cheval blanc,
au loin, faisait une tache claire trouant l'ombre grise. Il y avait, de
l'autre ct, le long de la chausse,  et l, des promeneurs attards,
des groupes de points noirs, se dirigeant doucement vers Paris. Et tout
en haut, au bout de la trane grouillante et confuse des voitures,
l'Arc-de-Triomphe, pos de biais, blanchissait sur un vaste pan de ciel
couleur de suie.

Tandis que la calche remontait d'un trot plus vif, Maxime, charm de
l'allure anglaise du paysage, regardait, aux deux cts de l'avenue, les
htels, d'architecture capricieuse, dont les pelouses descendent
jusqu'aux contre-alles; Rene, dans sa songerie, s'amusait  voir, au
bord de l'horizon, s'allumer un  un les becs de gaz de la place de
l'toile, et  mesure que ces lueurs vives tachaient le jour mourant de
petites flammes jaunes, elle croyait entendre des appels secrets, il lui
semblait que le Paris flamboyant des nuits d'hiver s'illuminait pour
elle, lui prparait la jouissance inconnue que rvait son
assouvissement.

La calche prit l'avenue de la Reine-Hortense, et vint s'arrter au bout
de la rue Monceau,  quelques pas du boulevard Malesherbes, devant un
grand htel situ entre cour et jardin. Les deux grilles charges
d'ornements dors, qui s'ouvraient sur la cour, taient chacune
flanques d'une paire de lanternes, en forme d'urnes galement
couvertes de dorures, et dans lesquelles flambaient de larges flammes de
gaz. Entre les deux grilles, le concierge habitait un lgant pavillon,
qui rappelait vaguement un petit temple grec.

Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime sauta lestement 
terre.

--Tu sais, lui dit Rene, en le retenant par la main, nous nous mettons
 table  sept heures et demie. Tu as plus d'une heure pour aller
t'habiller. Ne te fais pas attendre.

Et elle ajouta avec un sourire:

--Nous aurons les Mareuil.... Ton pre dsire que tu sois trs galant
avec Louise.

Maxime haussa les paules.

--En voil une corve! murmura-t-il d'une voix maussade. Je veux bien
pouser, mais faire sa cour, c'est trop bte.... Ah! que tu serais
gentille, Rene, si tu me dlivrais de Louise, ce soir.

Il prit son air drle, la grimace et l'accent qu'il empruntait 
Lassouche, chaque fois qu'il allait dbiter une de ses plaisanteries
habituelles:

--Veux-tu, belle-maman chrie?

Rene lui secoua la main comme  un camarade. Et d'un ton rapide, avec
une audace nerveuse de raillerie:

--Eh! si je n'avais pas pous ton pre, je crois que tu me ferais la
cour.

Le jeune homme dut trouver cette ide trs comique, car il avait dj
tourn le coin du boulevard Malesherbes qu'il riait encore.

La calche entra et vint s'arrter devant le perron.

Ce perron, aux marches larges et basses, tait abrit par une vaste
marquise vitre, borde d'un lambrequin  franges et  glands d'or. Les
deux tages de l'htel s'levaient sur des offices, dont on apercevait,
presque au ras du sol, les soupiraux carrs garnis de vitres dpolies.
En haut du perron, la porte du vestibule avanait, flanque de maigres
colonnes prises dans le mur, formant ainsi une sorte d'avant-corps perc
 chaque tage d'une baie arrondie, et montant jusqu'au toit, o il se
terminait par un delta. De chaque ct, les tages avaient cinq
fentres, rgulirement alignes sur la faade, entoures d'un simple
cadre de pierre. Le toit, mansard, tait taill carrment,  larges
pans presque droits.

Mais, du ct du jardin, la faade tait autrement somptueuse. Un perron
royal conduisait  une troite terrasse qui rgnait tout le long du
rez-de-chausse; la rampe de cette terrasse, dans le style des grilles
du parc Monceau, tait encore plus charge d'or que la marquise et les
lanternes de la cour. Puis l'htel se dressait, ayant aux angles deux
pavillons, deux sortes de tours engages  demi dans le corps du
btiment, et qui mnageaient  l'intrieur des pices rondes. Au milieu,
une autre tourelle, plus enfonce, se renflait lgrement. Les fentres,
hautes et minces pour les pavillons, espaces davantage et presque
carres sur les parties plates de la faade, avaient, au
rez-de-chausse, des balustrades de pierre, et des rampes de fer forg
et dor aux tages suprieurs. C'tait un talage, une profusion, un
crasement de richesses. L'htel disparaissait sous les sculptures.
Autour des fentres, le long des corniches, couraient des enroulements
de rameaux et de fleurs; il y avait des balcons pareils  des corbeilles
de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues, les hanches tordues,
les pointes des seins en avant; puis,  et l, taient colls des
cussons de fantaisie, des grappes, des roses, toutes les efflorescences
possibles de la pierre et du marbre. A mesure que l'oeil montait,
l'htel fleurissait davantage.

Autour du toit, rgnait une balustrade sur laquelle taient poses, de
distance en distance, des urnes o des flammes de pierre flambaient. Et
l, entre les oeils-de-boeuf des mansardes, qui s'ouvraient dans un
fouillis incroyable de fruits et de feuillages, s'panouissaient les
pices capitales de cette dcoration tonnante, les frontons des
pavillons, au milieu desquels reparaissaient les grandes femmes nues,
jouant avec des pommes, prenant des poses, parmi des poignes de jonc.
Le toit, charg de ces ornements, surmont encore de galeries de plomb
dcoupes, de deux paratonnerres et de quatre normes chemines
symtriques, sculptes comme le reste, semblait tre le bouquet de ce
feu d'artifice architectural.

A droite, se trouvait une vaste serre, scelle au flanc mme de l'htel,
communiquant avec le rez-de-chausse par la porte-fentre d'un salon. Le
jardin, qu'une grille basse, masque par une haie, sparait du parc
Monceau, avait une pente assez forte. Trop petit pour l'habitation, si
troit qu'une pelouse et quelques massifs d'arbres verts l'emplissaient,
il tait simplement comme une butte, comme un socle de verdure, sur
lequel se campait firement l'htel en toilette de gala. A la voir du
parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages
vernis luisaient, cette grande btisse, neuve encore et toute blafarde,
avait la face blme, l'importance riche et sotte d'une parvenue, avec
son lourd chapeau d'ardoises, ses rampes dores, son ruissellement de
sculptures. C'tait une rduction du nouveau Louvre, un des chantillons
les plus caractristiques du style Napolon III, ce Btard opulent de
tous les styles. Les soirs d't, lorsque le soleil oblique allumait
l'or des rampes sur la faade blanche, les promeneurs du parc
s'arrtaient, regardaient les rideaux de soie rouge draps aux fentres
du rez-de-chausse; et, au travers des glaces si larges et si claires
qu'elles semblaient, comme les glaces des grands magasins modernes,
mises l pour taler au-dehors le faste intrieur, ces familles de
petits bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts d'toffes,
des morceaux de plafonds d'une richesse clatante, dont la vue les
clouait d'admiration et d'envie au beau milieu des alles.

Mais,  cette heure, l'ombre tombait des arbres, la faade dormait. De
l'autre ct, dans la cour, le valet de pied avait respectueusement aid
Rene  descendre de voiture. Les curies,  bandes de briques rouges,
ouvraient,  droite, leurs larges portes de chne bruni, au fond d'un
hangar vitr. A gauche, comme pour faire pendant, il y avait, colle au
mur de la maison voisine, une niche trs orne, dans laquelle une nappe
d'eau coulait perptuellement d'une coquille que deux Amours tenaient 
bras tendus. La jeune femme resta un instant au bas du perron, donnant
de lgres tapes  sa jupe, qui ne voulait point descendre. La cour, que
venaient de traverser les bruits de l'attelage, reprit sa solitude, son
silence aristocratique, coup par l'ternelle chanson de la nappe d'eau.
Et seules encore, dans la masse noire de l'htel, o le premier des
grands dners de l'automne allait bientt allumer ses lustres, les
fentres basses flambaient, toutes braisillantes, jetant sur le petit
pav de la cour, rgulier et net comme un damier, des lueurs vives
d'incendie.

Comme Rene poussait la porte du vestibule, elle se trouva en face du
valet de chambre de son mari, qui descendait aux offices, tenant une
bouilloire d'argent.

Cet homme tait superbe, tout de noir habill, grand, fort, la face
blanche, avec les favoris corrects d'un diplomate anglais, l'air grave
et digne d'un magistrat.

--Baptiste, demanda la jeune femme, monsieur est-il rentr?

--Oui, madame, il s'habille, rpondit le valet avec une inclination de
tte que lui aurait envie un prince saluant la foule.

Rene monta lentement l'escalier en retirant ses gants.

Le vestibule tait d'un grand luxe. En entrant, on prouvait une lgre
sensation d'touffement. Les tapis pais qui couvraient le sol et qui
montaient les marches, les larges tentures de velours rouge qui
masquaient les murs et les portes, alourdissaient l'air d'un silence,
d'une senteur tide de chapelle. Les draperies tombaient de haut, et le
plafond, trs lev, tait orn de rosaces saillantes, poses sur un
treillis de baguettes d'or: l'escalier, dont la double balustrade de
marbre blanc avait une rampe de velours rouge, s'ouvrait en deux
branches, lgrement tordues, et entre lesquelles se trouvait, au fond,
la porte du grand salon. Sur le premier palier, une immense glace tenait
tout le mur. En bas, au pied des branches de l'escalier, sur des socles
de marbre, deux femmes de bronze dor, nues jusqu' la ceinture,
portaient de grands lampadaires  cinq becs, dont les clarts vives
taient adoucis par des globes de verre dpoli. Et, des deux cts,
s'alignaient d'admirables pots de majolique, dans lesquels fleurissaient
des plantes rares.

Rene montait, et,  chaque marche, elle grandissait dans la glace; elle
se demandait, avec ce doute des actrices les plus applaudies, si elle
tait vraiment dlicieuse, comme on le lui disait.

Puis, quand elle fut dans son appartement, qui tait au premier tage,
et dont les fentres donnaient sur le parc Monceau, elle sonna Cleste,
sa femme de chambre, et se fit habiller pour le dner. Cela dura cinq
bons quarts d'heure. Lorsque la dernire pingle eut t pose, comme il
faisait trs chaud dans la pice, elle ouvrit une fentre, s'accouda,
s'oublia. Derrire elle, Cleste tournait discrtement, rangeant un  un
les objets de toilette.

En bas dans le parc, une mer d'ombre roulait. Les masses couleur d'encre
des hauts feuillages secous par de brusques rafales avaient un large
balancement de flux et de reflux, avec ce bruit de feuilles sches qui
rappelle l'gouttement des vagues sur une plage de cailloux.

Seuls, rayant par instants ce remous de tnbres, les deux yeux jaune
d'or d'une voiture paraissaient et disparaissaient entre les massifs, le
long de la grande alle qui va de l'avenue de la Reine-Hortense au
boulevard Malesherbes. Rene, en face de ces mlancolies de l'automne,
sentit toutes ses tristesses lui remonter au coeur.

Elle se revit enfant dans la maison de son pre, dans cet htel
silencieux de l'le Saint-Louis, o depuis deux sicles les Braud du
Chtel mettaient leur gravit noire de magistrats. Puis elle songea au
coup de baguette de son mariage,  ce veuf qui s'tait vendu pour
l'pouser, et qui avait troqu son nom de Rougon contre ce nom de
Saccard, dont les deux syllabes sches avaient sonn  ses oreilles, les
premires fois, avec la brutalit de deux rteaux ramassant de l'or; il
la prenait, il la jetait dans cette vie  outrance, o sa pauvre tte se
dtraquait un peu plus tous les jours. Alors, elle se mit  rver, avec
une joie purile, aux belles parties de raquette qu'elle avait faites
jadis avec sa jeune soeur Christine.

Et, quelque matin, elle s'veillerait du rve de jouissance qu'elle
faisait depuis dix ans, folle, salie par une des spculations de son
mari, dans laquelle il se noierait lui-mme. Ce fut comme un
pressentiment rapide. Les arbres se lamentaient  voix plus haute.
Rene, trouble par ces penses de honte et de chtiment, cda aux
instincts de vieille et honnte bourgeoisie qui dormaient au fond
d'elle; elle promit  la nuit noire de s'amender, de ne plus tant
dpenser pour sa toilette, de chercher quelque jeu innocent qui pt la
distraire, comme aux jours heureux du pensionnat, lorsque les lves
chantaient:

Nous n'irons plus au bois, en tournant doucement sous les platanes.

A ce moment, Cleste, qui tait descendue, rentra et murmura  l'oreille
de sa matresse:

--Monsieur prie madame de descendre. Il y a dj plusieurs personnes au
salon.

Rene tressaillit. Elle n'avait pas senti l'air vif qui glaait ses
paules. En passant devant son miroir, elle s'arrta, se regarda d'un
mouvement machinal. Elle eut un sourire involontaire, et descendit.

En effet, presque tous les convives taient arrivs. Il y avait en bas
sa soeur Christine, une jeune fille de vingt ans, trs simplement mise
en mousseline blanche; sa tante lisabeth, la veuve du notaire Aubertot,
en satin noir, petite vieille de soixante ans, d'une amabilit exquise;
la soeur de son mari, Sidonie Rougon, femme maigre, doucereuse, sans ge
certain, au visage de cire molle, et que sa robe de couleur teinte
effaait encore davantage; puis les Mareuil, le pre, M. de Mareuil, qui
venait de quitter le deuil de sa femme, un grand bel homme, vide,
srieux, ayant une ressemblance frappante avec le valet de chambre
Baptiste, et la fille, cette pauvre Louise, comme on la nommait, une
enfant de dix-sept ans, chtive, lgrement bossue, qui portait avec une
grce maladive une robe de foulard blanc,  pois rouges; puis tout un
groupe d'hommes graves, gens trs dcors, messieurs officiels  ttes
blmes et muettes, et, plus loin, un autre groupe, des jeunes hommes,
l'air vicieux, le gilet largement ouvert, entourant cinq ou six dames de
haute lgance, parmi lesquelles trnaient les insparables, la petite
marquise d'Espanet, en jaune, et la blonde Mme Haffner, en violet. M. de
Mussy, ce cavalier au salut duquel Rene n'avait pas rpondu, tait l
galement, avec la mine inquite d'un amant qui sent venir son cong.
Et, au milieu des longues tranes tales sur le tapis, deux
entrepreneurs, deux maons enrichis, les Mignon et Charrier, avec
lesquels Saccard devait terminer une affaire le lendemain, promenaient
lourdement leurs fortes bottes, les mains derrire le dos, crevant dans
leur habit noir.

Aristide Saccard, debout auprs de la porte, tout en prorant devant le
groupe des hommes graves, avec son nasillement et sa verve de
mridional, trouvait le moyen de saluer les personnes qui arrivaient. Il
leur serrait la main, leur adressait des paroles aimables. Petit, la
mine chafouine, il se pliait comme une marionnette; et, de toute sa
personne grle, ruse, noirtre, ce qu'on voyait le mieux, c'tait la
tache rouge du ruban de la Lgion d'honneur, qu'il portait trs large.

Quand Rene entra, il y eut un murmure d'admiration.

Elle tait vraiment divine. Sur une premire jupe de tulle, garnie,
derrire, d'un flot de volants, elle portait une tunique de satin vert
tendre, borde d'une haute dentelle d'Angleterre, releve et attache
par de grosses touffes de violettes; un seul volant garnissait le devant
de la jupe o des bouquets de violettes, relis par des guirlandes de
lierre, fixaient une lgre draperie de mousseline. Les grces de la
tte et du corsage taient adorables, au-dessus de ces jupes d'une
ampleur royale et d'une richesse un peu charge. Dcollete jusqu' la
pointe des seins, les bras dcouverts avec des touffes de violettes sur
les paules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de
tulle et de satin, pareille  une de ces nymphes dont le buste se
dgage des chnes sacrs; et sa gorge blanche, son corps souple, tait
dj si heureux de sa demi-libert, que le regard s'attendait toujours 
voir peu  peu le corsage et les jupes glisser, comme le vtement d'une
baigneuse folle de sa chair.

Sa coiffure haute, ses fins cheveux jaunes retrousss en forme de
casque, et dans lesquels courait une branche de lierre, retenue par un
noeud de violettes, augmentaient encore sa nudit, en dcouvrant sa
nuque que des poils follets, semblables  des fils d'or, ombraient
lgrement.

Elle avait, au cou, une rivire  pendeloques, d'une eau admirable, et,
sur le front, une aigrette faite de brins d'argent, constells de
diamants. Et elle resta ainsi quelques secondes sur le seuil, debout
dans sa toilette magnifique, les paules moires par les clarts
chaudes.

Comme elle avait descendu vite, elle soufflait un peu.

Ses yeux, que le noir du parc Monceau avait emplis d'ombre, clignaient
devant ce flot brusque de lumire, lui donnaient cet air hsitant des
myopes, qui tait chez elle une grce.

En l'apercevant, la petite marquise se leva vivement, courut  elle, lui
prit les deux mains; et, tout en l'examinant des pieds  la tte, elle
murmurait d'une voix flte:

--Ah! chre belle, chre belle....

Cependant, il y eut un grand mouvement, tous les convives vinrent saluer
la belle Mme Saccard, comme on nommait Rene dans le monde. Elle toucha
la main presque  tous les hommes. Puis elle embrassa Christine, en lui
demandant des nouvelles de son pre, qui ne venait jamais  l'htel du
parc Monceau. Et elle restait debout, souriante, saluant encore de la
tte, les bras mollement arrondis, devant le cercle des dames qui
regardaient curieusement la rivire et l'aigrette.

La blonde Mme Haffner ne put rsister  la tentation; elle s'approcha,
regarda longuement les bijoux, et dit d'une voix jalouse:

--C'est la rivire et l'aigrette, n'est-ce pas?...

Rene lit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se rpandirent en
loges; les bijoux taient ravissants, divins; puis elles en vinrent 
parler, avec une admiration pleine d'envie, de la vente de Laure
d'Aurigny, dans laquelle Saccard les avait achets pour sa femme; elles
se plaignirent de ce que ces filles enlevaient les plus belles choses,
bientt il n'y aurait plus de diamants pour les honntes femmes. Et,
dans leurs plaintes, perait le dsir de sentir sur leur peau nue un de
ces bijoux que tout Paris avait vus aux paules d'une impure illustre,
et qui leur conteraient peut-tre  l'oreille les scandales des alcves
o s'arrtaient si complaisamment leurs rves de grandes dames. Elles
connaissaient les gros prix, elles citrent un superbe cachemire, des
dentelles magnifiques. L'aigrette avait cot quinze mille francs, la
rivire cinquante mille francs. Mme d'Espanet tait enthousiasme par
ces chiffres. Elle appela Saccard, elle lui cria:

--Venez donc qu'on vous flicite! Voil un bon mari!

Aristide Saccard s'approcha, s'inclina, fit de la modestie. Mais son
visage grimaant trahissait une satisfaction vive. Et il regardait du
coin de l'oeil les deux entrepreneurs, les deux maons enrichis, plants
 quelques pas, coutant sonner les chiffres de quinze mille et de
cinquante mille francs, avec un respect visible.

A ce moment, Maxime, qui venait d'entrer, adorablement pinc dans son
habit noir, s'appuya avec familiarit sur l'paule de son pre, et lui
parla bas, comme  un camarade, en lui dsignant les maons d'un regard.
Saccard eut le sourire discret d'un acteur applaudi.

Quelques convives arrivrent encore. Il y avait au moins une trentaine
de personnes dans le salon. Les conversations reprirent; pendant les
moments de silence, on entendait, derrire les murs, des bruits lgers
de vaisselle et d'argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte  deux
battants, et, majestueusement, il dit la phrase sacramentelle:

--Madame est servie.

Alors, lentement, le dfil commena. Saccard donna le bras  la petite
marquise; Rene prit celui d'un vieux monsieur, un snateur, le baron
Gouraud, devant lequel tout le monde s'aplatissait avec une humilit
grande; quant  Maxime, il l'ut oblig d'offrir son bras  Louise de
Mareuil; puis venait le reste des convives, en procession, et, tout au
bout, les deux entrepreneurs, les mains ballantes.

La salle  manger tait une vaste pice carre, dont les boiseries de
poirier noirci et verni montaient  hauteur d'homme, ornes de minces
filets d'or. Les quatre grands panneaux avaient d tre mnags de faon
 recevoir des peintures de nature morte; mais ils taient rests vides,
le propritaire de l'htel ayant sans doute recul devant une dpense
purement artistique. On les avait simplement tendus de velours gros
vert. Les meubles, les rideaux et les portires de mme toffe,
donnaient  la pice un caractre sobre et grave, calcul pour
concentrer sur la table toutes les splendeurs de la lumire.

Et,  cette heure, en effet, au milieu du large tapis persan, de teinte
sombre, qui touffait le bruit des pas, il avait une trentaine de
personnes dans le salon les conversations reprirent sous la clart crue
du lustre, la table, entoure de chaises dont les dossiers noirs, 
filets d'or, l'encadraient d'une ligne sombre, tait comme un autel,
comme une chapelle ardente, o, sur la blancheur clatante de la nappe,
brlaient les flammes claires des cristaux et des pices d'argenterie.
Au-del des dossiers sculpts, dans une ombre flottante,  peine
apercevait-on les boiseries des murs, un grand buffet bas, des pans de
velours qui tranaient.

Forcment, les yeux revenaient  la table, s'emplissaient de cet
blouissement. Un admirable surtout d'argent mat, dont les ciselures
luisaient, en occupait le centre; c'tait une bande de jaunes enlevant
des nymphes; et au-dessus du groupe, sortant d'un large cornet, un
norme bouquet de fleurs naturelles retombait en grappes. Aux deux
bouts, des vases contenaient galement des gerbes de fleurs; deux
candlabres, appareills au groupe du milieu, faits chacun d'un satyre
courant, emportant sur l'un de ses bras une femme pme, et tenant de
l'autre une torchre  dix branches, ajoutaient l'clat de leurs bougies
au rayonnement du lustre central.

Entre ces pices principales, les rchauds, grands et petits,
s'alignaient symtriquement, chargs du premier service, flanqus par
des coquilles contenant des hors d'oeuvre, spars par des corbeilles de
porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers
monts, contenant la partie du dessert qui tait dj sur la table. Le
long du cordon des assiettes, l'arme des verres, les carafes d'eau et
de vin, les petites salires, tout le cristal du service tait mince et
lger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent qu'il
ne jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pices semblaient des
fontaines de feu; des clairs couraient dans le flanc dpoli des
rchauds; les fourchettes, les cuillers, les couteaux  manche de nacre
faisaient des barres de flammes; des arcs-en-ciel allumaient les verres;
et, au milieu de cette pluie d'tincelles, dans cette masse
incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la nappe chauffe 
blanc.

En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu'ils avaient  leur
bras, eurent une expression de batitude discrte. Les fleurs mettaient
une fracheur dans l'air tide. Des fumets lgers tranaient, mls aux
parfums des roses. Et c'tait la senteur pre des crevisses et l'odeur
aigrelette des citrons qui dominaient.

Puis, quand tout le monde eut trouv son nom, crit sur le revers de la
carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un grand froissement de
jupes de soie. Les paules nues toiles de diamants, flanques d'habits
noirs qui en faisaient ressortir la pleur, ajoutrent leurs blancheurs
laiteuses au rayonnement de la table. Le service commena, au milieu de
petits sourires changs entre voisins, dans un demi-silence que ne
coupaient encore que les cliquetis assourdis des cuillers. Baptiste
remplissait les fonctions de matre d'htel avec ses attitudes graves de
diplomate; il avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied,
quatre aides qu'il recrutait seulement pour les grands dners. A chaque
mets qu'il enlevait, et qu'il allait dcouper, au fond de la pice, sur
une table de service, trois des domestiques faisaient doucement le tour
de la table, un plat  la main, offrant le mets par son nom, 
demi-voix. Les autres versaient les vins, veillaient au pain et aux
carafes. Les relevs et les entres s'en allrent et se promenrent
ainsi lentement, sans que le rire perl des dames devnt plus aigu.

Les convives taient trop nombreux pour que la conversation pt aisment
devenir gnrale. Cependant, au second service, lorsque les rtis et les
entremets eurent pris la place des relevs et des entres, et que les
grands vins de Bourgogne, le Pommard, le Chambertin, succdrent au
Loville et au Chteau-Laffite, le bruit des voix grandit, des clats de
rire firent tinter les cristaux lgers.

Rene, au milieu de la table, avait,  sa droite le baron Gouraud,  sa
gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, alors conseiller
municipal, directeur du Crdit viticole, membre du conseil de
surveillance de la Socit gnrale des ports du Maroc, homme maigre et
considrable, que Saccard, plac en face, entre Mme d'Espanet et Mme
Haffner, appelait d'une voix flatteuse tantt mon cher collgue, et
tantt notre grand administrateur. Ensuite venaient les hommes
politiques: M. Hupel de la Noue, un prfet qui passait huit mois de
l'anne  Paris; trois dputs, parmi lesquels M. Haffner talait sa
large face alsacienne; puis M. de Saffr, un charmant jeune homme,
secrtaire d'un ministre; M. Michelin, chef du bureau de la voirie; et
d'autres employs suprieurs. M. de Marceuil, candidat perptuel  la
dputation, se carrait en face du prfet, auquel il faisait les yeux
doux. Quant  M. d'Espanet, il n'accompagnait jamais sa femme dans le
monde. Les dames de la famille taient places entre les plus marquants
de ces personnages. Saccard avait cependant rserv sa soeur Sidonie,
qu'il avait mise plus loin, entre les deux entrepreneurs, le sieur
Charrier  droite, le sieur Mignon  gauche, comme  un poste de
confiance o il s'agissait de vaincre. Mme Michelin, la femme du chef
de bureau, une jolie brune, toute potele, se trouvait  ct de M. de
Saffr, avec lequel elle causait vivement  voix basse. Puis, aux deux
bouts de la table, tait la jeunesse: des auditeurs au Conseil d'tat,
des fils de pres puissants, des petits millionnaires en herbe, M. de
Mussy, qui jetait  Rene des regards dsesprs, Maxime, ayant  sa
droite Louise de Mareuil, et dont sa voisine semblait faire la conqute.
Peu  peu, ils s'taient mis  rire trs haut. Ce furent de l que
partirent les premiers clats de gaiet.

Cependant, M. Hupel de la Noue demanda galamment:

--Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence, ce soir!?

--Je ne crois pas, rpondit Saccard d'un air important qui cachait une
contrarit secrte. Mon frre est si occup!... Il nous a envoy son
secrtaire, M. de Saffr, pour nous prsenter ses excuses.

Le jeune secrtaire, que Mme Michelin accaparait dcidment, leva la
tte en entendant prononcer son nom, et s'cria  tout hasard, croyant
qu'on s'tait adress  lui:

--Oui, oui, il doit y avoir une runion des ministres  neuf heures chez
le garde des sceaux.

Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, qu'on avait interrompu, continuait
gravement, comme s'il et pror dans le silence attentif du conseil
municipal:

--Les rsultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville restera comme une
des plus belles oprations financires de l'poque. Ah! messieurs....

Mais, ici, sa voix fut de nouveau couverte par des rires qui clatrent
brusquement  l'un des bouts de la table. On entendait, au milieu de ce
souffle de gaiet, la voix de Maxime, qui achevait une anecdote:
Attendez donc, je n'ai pas fini. La pauvre amazone fut releve par un
cantonnier. On dit qu'elle lui fait donner une brillante ducation pour
l'pouser plus tard. Elle ne veut pas qu'un homme autre que son mari
puisse se flatter d'avoir vu certain signe noir plac au-dessus de son
genou. Les rires reprirent de plus belle; Louise riait franchement,
plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme
sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa tte
grave et blme, offrant des aiguillettes de canard sauvage,  voix
basse.

Aristide Saccard fut fch du peu d'attention qu'on accordait  M.
Toutin-Laroche. Il reprit, pour lui montrer qu'il l'avait cout:

--L'emprunt de la Ville....

Mais M. Toutin-Laroche n'tait pas homme  perdre le fil d'une ide:

--Ah! messieurs, continua-t-il quand les rires jurent calms, la journe
d'hier a t une grande consolation pour nous, dont l'administration est
en butte  tant d'ignobles attaques. On accuse le Conseil de conduire la
Ville  sa ruine, et, vous le voyez, ds que la Ville ouvre un emprunt,
tout le monde nous apporte son argent, mme ceux qui crient.

--Vous avez fait des miracles, dit Saccard. Paris est devenu la
capitale du monde.

--Oui, c'est vraiment prodigieux, interrompit

M. Hupel de la Noue. Imaginez-vous que moi, qui suis un vieux Parisien,
je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis perdu pour aller de
l'Htel de Ville au Luxembourg. C'est prodigieux, prodigieux!

Il y eut un silence. Tous les hommes graves coutaient maintenant.

--La transformation de Paris, continua M. Toutin-Laroche, sera la gloire
du rgne. Le peuple est ingrat, il devrait baiser les pieds de
l'empereur. Je le disais ce matin au Conseil, o l'on parlait du grand
succs de l'emprunt: Messieurs, laissons dire ces braillards de
l'opposition: bouleverser Paris, c'est le fertiliser. Saccard sourit en
fermant les yeux, comme pour mieux savourer la finesse du mot. Il se
pencha derrire le dos de Mme d'Espanet, et dit  M. Hupel de la Noue,
assez haut pour tre entendu:

--Il a un esprit adorable.

Cependant, depuis qu'on parlait des travaux de Paris, le sieur Charrier
tendait le cou, comme pour se mler  la conversation. Son associ
Mignon n'tait occup que de Mme Sidonie, qui lui donnait fort  faire.
Saccard, depuis le commencement du dner, surveillait les entrepreneurs
du coin de l'oeil.

--L'administration, dit-il, a rencontr tant de dvouement! Tout le
monde a voulu contribuer  la grande oeuvre. Sans les riches compagnies
qui lui sont venues en aide, la Ville n'aurait jamais pu faire si bien
ni si vite.

Il se tourna, et avec une sorte de brutalit flatteuse:

--MM. Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux qui ont eu leur
part de peine, et qui auront leur part de gloire.

Les maons enrichis reurent batement cette phrase en pleine poitrine.
Mignon, auquel Mme Sidonie disait en minaudant: Ah! monsieur, vous me
flattez; non, le rose serait trop jeune pour moi..., la laissa au
milieu de sa phrase pour rpondre  Saccard:

--Vous tes trop bon, nous avons fait nos affaires.

Mais Charrier tait plus dgrossi! Il acheva son verre de Pommard et
trouva le moyen de faire une phrase:

--Les travaux de Paris, dit-il, ont fait vivre l'ouvrier.

--Dites aussi, reprit M. Toutin-Laroche, qu'ils ont donn un magnifique
lan aux affaires financires et industrielles.

--Et n'oubliez pas le ct artistique; les nouvelles voies sont
majestueuses, ajouta M. Hupel de la Noue, qui se piquait d'avoir du
got.

--Oui, oui, c'est un beau travail, murmura M. de Mareuil, pour dire
quelque chose.

--Quant  la dpense, dclara gravement le dput Haffner, qui n'ouvrait
la bouche que dans les grandes occasions, nos enfants la paieront, et
rien ne sera plus juste.

Et, comme, en disant cela, il regardait M. de Saffr, que la jolie Mme
Michelin semblait bouder depuis un instant, le jeune secrtaire, pour
paratre au courant de ce qu'on disait, rpta:

--Rien ne sera plus juste, en effet.

Tout le monde avait dit son mot, dans le groupe que les hommes graves
formaient au milieu de la table.

M. Michelin, le chef de bureau, souriait, dodelinait de la tte;
c'tait, d'ordinaire, sa faon de prendre part  une conversation; il
avait des sourires pour saluer, pour rpondre, pour approuver, pour
remercier, pour prendre cong, toute une jolie collection de sourires
qui le dispensaient presque de jamais se servir de la parole, ce qu'il
jugeait sans doute plus poli et plus favorable  son avancement.

Un autre personnage tait galement rest muet, le baron Gouraud, qui
mchait lentement comme un boeuf aux paupires lourdes. Jusque-l, il
avait paru absorb dans le spectacle de son assiette. Rene, aux petits
soins pour lui, n'en obtenait que de lgers grognements de satisfaction.
Aussi lut-on surpris de le voir lever la tte et de l'entendre dire, en
essuyant ses lvres grasses:

--Moi qui suis propritaire, lorsque je fais rparer et dcorer un
appartement, j'augmente mon locataire.

La phrase de M. Haffner: Nos enfants paieront, avait russi 
rveiller le snateur. Tout le monde battit discrtement des mains, et
M. de Saffr s'cria:

--Ah! charmant, charmant. J'enverrai demain le mot aux journaux.

--Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons dans un bon temps, dit
le sieur Mignon, comme pour conclure, au milieu des sourires et des
admirations que le mot du baron excitait. J'en connais plus d'un qui ont
joliment arrondi leur fortune. Voyez-vous, quand on gagne de l'argent,
tout est beau.

Ces dernires paroles glacrent les hommes graves.

La conversation tomba net, et chacun parut viter de regarder son
voisin. La phrase du maon atteignait ces messieurs, roide comme le pav
de l'ours. Michelin, qui justement contemplait Saccard d'un air
agrable, cessa de sourire, trs effray d'avoir eu l'air un instant
d'appliquer les paroles de l'entrepreneur au matre de la maison. Ce
dernier lana un coup d'oeil  Mme Sidonie, qui accapara de nouveau
Mignon, en disant: Vous aimez donc le rose, monsieur?... Puis Saccard
fit un long compliment  Mme d'Espanet; sa figure noirtre, chafouine,
touchait presque les paules laiteuses de la jeune femme, qui se
renversait avec de petits rires.

On tait au dessert. Les laquais allaient d'un pas plus vif autour de la
table. Il y eut un arrt, pendant que la nappe achevait de se charger de
fruits et de sucreries. A l'un des bouts, du ct de Maxime, les rires
devenaient plus clairs; on entendait la voix aigrelette de Louise dire:
Je vous assure que Sylvia avait une robe de satin bleu dans son rle de
Dindonnette; et une autre voix d'enfant ajoutait: Oui, mais la robe
tait garnie de dentelles blanches. Un air chaud montait. Les visages,
plus roses, taient comme amollis par une batitude intrieure. Deux
laquais firent le tour de la table, versant de l'alicante et du tokaj.

Depuis le commencement du dner, Rene semblait distraite. Elle
remplissait ses devoirs de matresse de maison avec un sourire machinal.
A chaque clat de gaiet qui venait du bout de la table, o Maxime et
Louise, cte  cte, plaisantaient comme de bons camarades, elle jetait
de ce ct un regard luisant. Elle s'ennuyait. Les hommes graves
l'assommaient.

Mme d'Espanet et Mme Haffner lui lanaient des regards dsesprs.

--Et les prochaines lections, comment s'annoncent-elles? demanda
brusquement Saccard  M. Hupel de la Noue.

--Mais trs bien, rpondit celui-ci en souriant; seulement je n'ai pas
encore de candidats dsigns pour mon dpartement. Le ministre hsite,
partit-il.

M. de Mareuil, qui, d'un coup d'oeil, avait remerci Saccard d'avoir
entam ce sujet, semblait tre sur des charbons ardents. Il rougit
lgrement, il fit des saluts embarrasss, lorsque le prfet,
s'adressant  lui, continua:

--On m'a beaucoup parl de vous dans le pays, monsieur. Vos grandes
proprits vous y font de nombreux amis, et l'on sait combien vous tes
dvou  l'empereur. Vous avez toutes les chances.

--Papa, n'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes 
Marseille, en 18 9? cria  ce moment Maxime du bout de la table.

Et, comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre, le jeune homme
reprit d'un ton plus bas:

--Mon pre l'a connue particulirement.

Il y eut quelques rires touffs. Cependant, tandis que M. de Mareuil
saluait toujours, M. Haffner avait repris d'une voix sentencieuse:

--Le dvouement  l'empereur est la seule vertu, le seul patriotisme, en
ces temps de dmocratie intresse.

Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sincre
que nous verrions monsieur devenir notre collgue.

--Monsieur l'emportera, dit  son tour M. Toutin-Laroche. Les grandes
fortunes doivent se grouper autour du trne.

Rene n'y tint plus. En face d'elle, la marquise touffait un
billement. Et comme Saccard allait reprendre la parole:

--Par grce, mon ami, ayez un peu piti de nous, lui dit sa femme, avec
un joli sourire, laissez l votre vilaine politique.

Alors, M. Hupel de la Noue, galant comme un prfet, se rcria, dit que
ces dames avaient raison. Et il entama le rcit d'une histoire scabreuse
qui s'tait passe dans son chef-lieu. La marquise, madame Haffner et
les autres dames rirent beaucoup de certains dtails. Le prfet contait
d'une faon trs piquante, avec des demi-mots, des rticences, des
inflexions de voix, qui donnaient un sens trs polisson aux termes les
plus innocents. Puis on parla du premier mardi de la duchesse, d'une
bouffonnerie qu'on avait joue la veille, de la mort d'un pote et des
dernires courses d'automne. M. Toutin-Laroche, aimable  ses heures,
compara les femmes  des roses, et M. de Mareuil, dans le trouble o
l'avaient laiss ses esprances lectorales, trouva des mots profonds
sur la nouvelle forme des chapeaux. Rene restait distraite. Cependant,
les convives ne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir souffl
sur la table, terni les verres, miett le pain, noirci les pelures de
fruits dans les assiettes, rompu la belle symtrie du service. Les
fleurs se fanaient dans les grands cornets d'argent cisel. Et les
convives s'oubliaient l un instant, en face des dbris du dessert,
bats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table,  demi penchs,
ils avaient le regard vide, le vague affaissement de cette ivresse
mesure et dcente des gens du monde qui se grisent  petits coups. Les
rires taient tombs, les paroles se faisaient rares. On avait bu et
mang beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des hommes
dcors. Les dames, dans l'air alourdi de la salle, sentaient des
moiteurs leur monter au front et  la nuque. Elles attendaient qu'on
passt au salon, srieuses, un peu ples, comme si leur tte et
lgrement tourn. Mme d'Espanet tait toute rose, tandis que les
paules de Mme Haffner avaient pris des blancheurs de cire. Cependant,
M. Hupel de la Noue examinait le manche d'un couteau; M. Toutin-Laroche
lanait encore  M. Haffner des lambeaux de phrase, que celui-ci
accueillait par des hochements de tte; M. de Mareuil rvait en
regardant M. Michelin, qui lui souriait finement. Quant  la jolie Mme
Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps; trs rouge, elle
laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffr devait tenir
dans la sienne, car il s'appuyait gauchement sur le bord de la table,
les sourcils tendus, avec la grimace d'un homme qui rsout un problme
d'algbre. Mme Sidonie avait vaincu, elle aussi; les sieurs Mignon et
Charrier, accouds tous deux et tourns vers elle, paraissaient ravis
de recevoir ses confidences; elle avouait qu'elle adorait le laitage et
qu'elle avait peur des revenants. Et Aristide Saccard, lui-mme, les
yeux demi-clos, plong dans cette batitude d'un mitre de maison qui a
conscience d'avoir gris honntement ses convives, ne songeait point 
quitter la table; il contemplait avec une tendresse respectueuse le
baron Gouraud, appesanti, digrant, allongeant sur la nappe blanche sa
main droite, une main de vieillard sensuel, courte, paisse, tache de
plaques violettes et couverte de poils roux.

Rene acheva machinalement les quelques gouttes de tokay qui restaient
au fond de son verre. Des feux lui montaient  la face; les petits
cheveux ples de son front et de sa nuque, rebelles, s'chappaient,
comme mouills par un souffle humide. Elle avait les lvres et le nez
amincis nerveusement, le visage muet d'un enfant qui a bu du vin pur.
Si de bonnes penses bourgeoises lui taient venues en face des ombres
du parc Monceau, ces penses se noyaient,  cette heure, dans
l'excitation des mets, des vins, des lumires, de ce milieu troublant o
passaient des haleines et des gaiets chaudes. Elle n'changeait plus de
tranquilles sourires avec sa soeur Christine et sa tante lisabeth,
modestes toutes deux, s'effaant, parlant  peine. Elle avait, d'un
regard dur, fait baisser les yeux du pauvre M. de Mussy. Dans son
apparente distraction, bien qu'elle vitt maintenant de se tourner,
appuye contre le dossier de sa chaise, o le satin de son corsage
craquait doucement, elle laissait chapper un imperceptible frisson des
paules,  chaque nouvel clat de rire qui lui venait du coin o Maxime
et Louise plaisantaient, toujours aussi haut, dans le bruit mourant des
conversations.

Et derrire elle, au bord de l'ombre, dominant de sa haute taille la
table en dsordre et les convives pms, Baptiste se tenait debout, la
chair blanche, la mine grave, avec l'attitude ddaigneuse d'un laquais
qui a repu ses matres. Lui seul, dans l'air charg d'ivresse, sous les
clarts crues du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa
chane d'argent au cou, ses yeux froids o la vue des paules des femmes
ne mettait pas une flamme, son air d'eunuque servant des Parisiens de la
dcadence et gardant sa dignit.

Enfin, Rene se leva, d'un mouvement nerveux. Tout le monde l'imita. On
passa au salon, o le cal tait servi.

Le grand salon de l'htel tait une vaste pice longue, une sorte de
galerie, allant d'un pavillon  l'autre, occupant toute la faade du
ct du jardin. Une large porte-fentre s'ouvrait sur le perron. Cette
galerie tait resplendissante d'or. Le plafond, lgrement cintr,
avait des enroulements capricieux courant autour de grands mdaillons
dors, qui luisaient comme des boucliers.

Des rosaces, des guirlandes clatantes bordaient la vote; des filets,
pareils  des jets de mtal en fusion, coulaient sur les murs, encadrant
les panneaux, tendus de soie rouge; des tresses de roses, avec des
gerbes panouies au sommet, retombaient le long des glaces. Sur le
parquet, un tapis d'Aubusson talait ses fleurs de pourpre. Le meuble de
damas de soie rouge, les portires et les rideaux de mme toffe,
l'norme pendule rocaille de la chemine, les vases de Chine poss sur
les consoles, les pieds des deux tables longues ornes de mosaques de
Florence, jusqu'aux jardinires places dans les embrasures des
fentres, suaient l'or, gouttaient l'or. Aux quatre angles se
dressaient quatre grandes lampes poses sur des socles de marbre rouge,
auxquels les attachaient des chanes de bronze dor, tombant avec des
grces symtriques. Et, du plafond, descendaient trois lustres 
pendeloques de cristal, ruisselants de gouttes de lumire bleues et
roses, et dont les clarts ardentes faisaient flamber tout l'or du
salon.

Les hommes se retirrent bientt dans le fumoir.

M. de Mussy vint prendre familirement le bras de Maxime, qu'il avait
connu au collge, bien qu'il et six ans de plus que lui. Il l'entrana
sur la terrasse, et aprs qu'ils eurent allum un cigare, il se plaignit
amrement de Rene.

--Mais qu'a-t-elle donc, dites? Je l'ai vue hier, elle tait adorable.
Et voil qu'aujourd'hui elle me traite comme si tout tait fini entre
nous? Quel crime ai-je pu commettre? Vous seriez bien aimable, mon cher
Maxime, de l'interroger, de lui dire combien elle me fait souffrir.

--Ah! pour cela, non! rpondit Maxime en riant.

Rene a ses nerfs, je ne tiens pas  recevoir l'averse.

Dbrouillez-vous, faites vos affaires vous-mme.

Et il ajouta, aprs avoir lentement exhal la fume de son havane:

--Vous voulez me faire jouer un joli rle, vous!

Mais M. de Mussy parla de sa vive amiti, et il dclara au jeune homme
qu'il n'attendait qu'une occasion pour lui prouver combien il lui tait
dvou. Il tait bien malheureux, il aimait tant Rene!

--Eh bien, c'est convenu, dit enfin Maxime, je lui dirai un mot; mais,
vous savez, je ne promets rien; elle va m'envoyer coucher, c'est sr.

Ils rentrrent dans le fumoir, ils s'allongrent dans de larges
fauteuils-dormeuses. L, pendant une grande demi-heure, M. de Mussy
conta ses chagrins  Maxime; il lui dit pour la dixime fois comment il
tait tomb amoureux de sa belle-mre, comment elle avait bien voulu le
distinguer; et Maxime, en attendant que son cigare ft achev, lui
donnait des conseils, lui expliquait Rene, lui indiquait de quelle
faon il devait se conduire pour la dominer.

Saccard tant venu s'asseoir  quelques pas des jeunes gens, M. de
Mussy garda le silence et Maxime conclut en disant:

--Moi, si j'tais  votre place, j'agirais trs cavalirement. Elle aime
a. Le fumoir occupait,  l'extrmit du grand salon, une des pices
rondes formes par des tourelles. Il tait de style trs riche et trs
sobre. Tendu d'une imitation de cuir de Cordoue, il avait des rideaux et
des portires en algrienne, et, pour tapis, une moquette  dessins
persans. Le meuble, recouvert de peau de chagrin couleur bois, se
composait de poufs, de fauteuils et d'un divan circulaire qui tenait en
partie la rondeur de la pice. Le petit lustre du plafond, les ornements
du guridon, la garniture de la chemine taient en bronze florentin
vert ple.

Il n'tait gure rest avec les dames que quelques jeunes gens et des
vieillards  faces blanches et molles, ayant le tabac en horreur. Dans
le fumoir, on riait, on plaisantait trs librement. M. Hupel de la Noue
gaya fort ces messieurs en leur racontant de nouveau l'histoire qu'il
avait dite pendant le dner, mais en la compltant par des dtails tout
 fait crus. C'tait sa spcialit; il avait toujours deux versions
d'une anecdote, l'une pour les dames, l'autre pour les hommes. Puis,
quand Aristide Saccard entra, il fut entour et compliment; et comme il
faisait mine de ne pas comprendre, M. de Saffr lui dit, dans une phrase
trs applaudie, qu'il avait bien mrit de la patrie en empchant la
belle Laure d'Aurigny de passer aux Anglais.

--Non, vraiment, messieurs, vous vous trompez, balbutiait Saccard avec
une fausse modestie.

--Va, ne te dfends donc pas! lui cria plaisamment Maxime. A ton ge,
c'est trs beau.

Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra dans le grand
salon. Il tait venu beaucoup de monde.

La galerie tait pleine d'habits noirs, debout, causant  demi-voix, et
de jupes, tales largement le long des causeuses. Des laquais
commenaient  promener des plats d'argent, chargs de glaces et de
verres de punch.

Maxime, qui dsirait parler  Rene, traversa le grand salon dans sa
longueur, sachant bien o il trouverait le cnacle de ces dames. Il y
avait,  l'autre extrmit de la galerie, faisant pendant au fumoir, une
pice ronde dont on avait fait un adorable petit salon. Ce salon, avec
ses tentures, ses rideaux et ses portires de satin bouton d'or, avait
un charme voluptueux, d'une saveur originale et exquise. Les clarts du
lustre, trs dlicatement fouill, chantaient une symphonie en jaune
mineur, au milieu de toutes ces toffes couleur de soleil. C'tait comme
un ruissellement de rayons adoucis, un coucher d'astre s'endormant sur
une nappe de bls mrs. A terre la lumire se mourait sur un tapis
d'Aubusson sem de feuilles sches. Un piano d'bne marquet d'ivoire,
deux petits meubles dont les glaces laissaient voir un monde de
bibelots, une table Louis XVI, une console jardinire surmonte d'une
norme gerbe de fleurs suffisaient  meubler la pice. Les causeuses,
les fauteuils, les poufs taient recouverts de satin bouton d'or
capitonn, coup par de larges bandes de satin noir bord de tulipes
voyantes. Et il y avait encore des siges bas, des siges volants,
toutes les varits lgantes et bizarres du tabouret. On ne voyait pas
le bois de ces meubles; le satin, le capiton couvraient tout. Les
dossiers se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins.

C'taient comme des lits discrets o l'on pouvait dormir et aimer dans
le duvet, au milieu de la sensuelle symphonie en jaune mineur.

Rene aimait ce petit salon, dont une des portes-fentres s'ouvrait sur
la magnifique serre chaude scelle au flanc de l'htel. Dans la journe,
elle y passait ses heures d'oisivet. Les tentures jaunes, au lieu
d'teindre sa chevelure ple, la doraient de flammes tranges; sa tte
se dtachait au milieu d'une lueur d'aurore, toute rose et blanche,
comme celle d'une Diane blonde s'veillant dans la lumire du matin; et
c'tait pourquoi, sans doute, elle aimait cette pice qui mettait sa
beaut en relief.

A cette heure, elle tait l avec ses intimes. Sa soeur et sa tante
venaient de partir. Il n'y avait plus, dans le cnacle, que des ttes
folles. Renverse  demi au fond d'une causeuse, Rene coutait les
confidences de son amie Adeline, qui lui parlait  l'oreille, avec des
mines de chatte et des rires brusques. Suzanne Haffner tait fort
entoure; elle tenait tte  un groupe de jeunes gens qui la serraient
de trs prs, sans qu'elle perdt sa langueur d'Allemande, son
effronterie provocante, nue et froide comme ses paules. Dans un coin,
madame Sidonie endoctrinait  voix basse une jeune femme aux cils de
vierge. Plus loin, Louise, debout, causait avec un grand garon timide,
qui rougissait; tandis que le baron Gouraud, en pleine clart,
sommeillait dans son fauteuil, talant ses chairs molles, sa carrure
d'lphant blme, au milieu des grces frles et de la soyeuse
dlicatesse des dames. Et, dans la pice, sur les jupes de satin aux
plis durs et vernis comme de la porcelaine, sur les paules dont les
blancheurs laiteuses s'toilaient de diamants, une lumire de ferie
tombait en poussire d'or. Une voix fluette, un rire pareil  un
roucoulement, sonnaient avec des limpidits de cristal. Il faisait trs
chaud. Des ventails battaient lentement, comme des ailes, jetant 
chaque souffle, dans l'air alangui, les parfums musqus des corsages.

Quand Maxime parut sur le seuil de la porte, Rene, qui coutait la
marquise d'une oreille distraite, se leva vivement, feignit d'avoir 
remplir son rle de matresse de maison. Elle passa dans le grand salon,
o le jeune homme la suivit. L, elle fit quelques pas, souriante,
donnant des poignes de main; puis, attirant Maxime  l'cart:

--Eh! dit-elle  demi-voix, d'un air ironique, la corve est douce, ce
n'est plus si bte de faire sa cour.

--Je ne comprends pas, rpondit le jeune homme, qui allait plaider la
cause de M. de Mussy.

--Mais il me semble que j'ai bien fait de ne pas te dlivrer de Louise.
Vous allez vite, tous les deux.

Et elle ajouta, avec une sorte de dpit:

--C'tait indcent,  table.

Maxime se mit  rire.

--Ah! oui, nous nous sommes cont des histoires.

Je l'ignorais, cette fillette. Elle est drle. Elle a l'air d'un garon.

Et, comme Rene continuait  faire la grimace irrite d'une prude, le
jeune homme, qui ne lui connaissait pas de telles indignations, reprit
avec sa familiarit souriante:

--Est-ce que tu crois, belle-maman, que je lui ai pinc les genoux sous
la table? Que diable, on sait se conduire avec ma fiance! J'ai quelque
chose de plus grave  te dire. coute-moi.... Tu m'coutes, n'est-ce
pas?

Il baissa encore la voix.

--Voil... M. de Mussy est trs malheureux, il vient de me le dire. Moi,
tu comprends, ce n'est pas mon rle de vous raccommoder, s'il y a de la
brouille. Mais, tu sais, je l'ai connu au collge, et comme il avait
l'air vraiment dsespr, je lui ai promis de te dire un mot....

Il s'arrta. Rene le regardait d'un air indfinissable.

--Tu ne rponds pas?... continua-t-il. C'est gal, ma commission est
faite, arrangez-vous comme vous voudrez.... Mais, vrai, je te prouve
cruelle. Ce pauvre garon m'a fait de la peine. A ta place, je lui
enverrais au moins une bonne parole.

Alors, Rene qui n'avait pas cess de regarder Maxime de ses yeux fixes,
o brlait une flamme vive, rpondit:

--Va dire  M. de Mussy qu'il m'embte.

Et elle se remit  marcher doucement au milieu des groupes, souriant,
saluant, donnant des poignes de main. Maxime resta plant, d'un air
surpris; puis il eut un rire silencieux.

Peu dsireux de remplir sa commission auprs de M. de Mussy, il fit le
tour du grand salon. La soire tirait  sa fin, merveilleuse et banale
comme toutes les soires.

Il tait prs de minuit, le monde s'en allait peu  peu.

Ne voulant pas rentrer se coucher sur une impression d'ennui, il se
dcida  chercher Louise. Il passait devant la porte de sortie,
lorsqu'il vit, dans le vestibule, la jolie Mme Michelin, que son mari
enveloppait dlicatement dans une sortie de bal bleu et rose:

--Il a t charmant, charmant, disait la jeune femme.

Pendant tout le dner, nous avons caus de toi. Il parlera au ministre;
seulement, ce n'est pas lui que a regarde....

Et, comme  ct d'eux, un laquais emmaillotait le baron Gouraud dans
une grande pelisse fourre:

--C'est ce gros pre-l qui enlverait l'affaire! ajouta-t-elle 
l'oreille de son mari, tandis qu'il lui nouait sous le menton le cordon
du capuchon. Il fait ce qu'il veut au ministre. Demain, chez les
Mareuil, il faudra tcher....

M. Michelin souriait. Il emmena sa femme avec prcaution, comme s'il et
tenu au bras un objet fragile et prcieux. Maxime, aprs s'tre assur
d'un coup d'oeil que Louise n'tait pas dans le vestibule, alla droit au
petit salon. En effet, elle s'y trouvait encore, presque seule,
attendant son pre, qui avait d passer la soire dans le fumoir, avec
les hommes politiques. Ces dames, la marquise, madame Haffner, taient
parties. Il ne restait plus que madame Sidonie, disant combien elle
aimait les btes  quelques femmes de fonctionnaires.

--Ah! voil mon petit mari, s'cria Louise.

Asseyez-vous l et dites-moi dans quel fauteuil mon pre a pu
s'endormir. Il se sera dj cru  la Chambre.

Maxime lui rpondit sur le mme ton, et les jeunes gens retrouvrent
leurs grands clats de rire du dner. Assis  ses pieds, sur un sige
trs bas, il finit par lui prendre les mains, par jouer avec elle, comme
avec un camarade. Et, en vrit, dans sa robe de foulard blanc  pois
rouges, avec son corsage montant, sa poitrine plate, sa petite tte
laide et fute de gamin, elle ressemblait  un garon dguis en fille.
Mais, par instants, ses bras grles, sa taille dvie avaient des poses
abandonnes, et des ardeurs passaient au fond de ses yeux pleins encore
de purilit, sans qu'elle rougt le moins du monde des jeux de Maxime.
Et tous deux de rire, se croyant seuls, sans mme apercevoir Rene,
debout au milieu de la serre,  demi cache, qui les regardait de loin.

Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise, comme elle traversait
une alle, avait brusquement arrt la jeune femme derrire un arbuste.
Autour d'elle, la serre chaude, pareille  une nef d'glise, et dont de
minces colonnettes de fer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintr,
talait ses vgtations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses
fuses panouies de verdure.

Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie
mystrieuse et glauque des plantes d'eau, toute la flore aquatique des
pays du soleil. Des Cydanthus, dressant leurs panaches verts,
entouraient, d'une ceinture monumentale, le jet d'eau, qui ressemblait
au chapiteau tronqu de quelque colonne cyclopenne. Puis, aux deux
bouts, de grands Tornlia levaient leurs broussailles tranges
au-dessus du bassin, leurs bois secs, dnuds, tordus comme des serpents
malades, et laissant tomber des racines ariennes, semblables  des
filets de pcheur pendus au grand air. Prs du bord, un Pandanus de Java
panouissait sa gerbe de feuilles verdtres, stries de blanc, minces
comme des pes, pineuses et denteles comme des poignards malais. Et,
 fleur d'eau, dans la tideur de la nappe dormante doucement chauffe,
des Nympha ouvraient leurs toiles roses, tandis que des Euryales
laissaient traner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lpreuses,
nageant  plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de
pustules.

Pour gazon, une large bande de Slaginelle entourait le bassin. Cette
fougre naine formait un pais tapis de mousse, d'un vert tendre. Et,
au-del de la grande alle circulaire, quatre normes massifs allaient
d'un lan vigoureux jusqu'au cintre: les Palmiers, lgrement penchs
dans leur grce, panouissaient leurs ventails, talaient leurs ttes
arrondies, laissaient pendre leurs palmes, comme des avirons lasss par
leur ternel voyage dans le bleu de l'air, les grands Bambous de l'Inde
montaient droits, frles et durs, faisant tomber de haut leur pluie
lgre de feuilles; un Ravenala, l'arbre du voyageur, dressait son
bouquet d'immenses crans chinois; et, dans un coin, un Bananier, charg
de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles
horizontales, o deux amants pourraient se coucher  l'aise en se
serrant l'un contre l'autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes
d'Abyssinie, ces cierges pineux, contrefaits, pleins de bosses
honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol,
des fougres basses, les Adiantum, les Ptrides mettaient leurs
dentelles dlicates, leurs fines dcoupures. Les Alsophila, d'espce
plus haute, tageaient leurs rangs de rameaux symtriques,
sexangulaires, si rguliers, qu'on aurait dit de grandes pices de
faence destines  contenir les fruits de quelque dessert gigantesque.
Puis, une bordure de Bgonia et de Caladium entourait les massifs; les
Bgonia,  feuilles torses, taches superbement de vert et de rouge; les
Caladium, dont les feuilles en fer de lance, blanches et  nervures
vertes, ressemblent  de larges ailes de papillon; plantes bizarres dont
le feuillage vit trangement, avec un clat sombre ou plissant de
fleurs malsaines.

Derrire les massifs, une seconde alle, plus troite, faisait le tour
de la serre. L, sur des gradins, cachant  demi les tuyaux de
chauffage, fleurissaient les Maranta, douces au toucher comme du
velours, les Gloxinia, aux cloches violettes, les Dracena, semblables 
des lames de vieille laque vernie.

Mais un des charmes de ce jardin d'hiver tait aux quatre coins, des
antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d'pais
rideaux de lianes. Des bouts de fort vierge avaient bti, en ces
endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis impntrables de tiges,
de jets souples, s'accrochant aux branches, franchissant le vide d'un
vol hardi, retombant de la vote comme des glands de tentures riches. Un
pied de Vanille, dont les grosses gousses mres exhalaient des senteurs
pntrantes, courait sur la rondeur d'un portique garni de mousse; les
Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes;
les Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs
pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se
nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s'allongeant sans
fin dans le noir des verdures.

Et, sous les arceaux, entre les massifs,  et l, des chanettes de fer
soutenaient des corbeilles, dans lesquelles s'talaient des Orchides,
les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs
rejets trapus, noueux et djets comme des membres infirmes. Il y avait
les Sabots de Vnus, dont la fleur ressemble  une pantoufle
merveilleuse, garnie au talon d'ailes de libellules; les Alrids, si
tendrement parfumes; les Stanhopa, aux fleurs ples, tigres, qui
soufflent au loin, comme des gorges amres de convalescent, une haleine
cre et forte.

Mais ce qui, de tous les dtours des alles, frappait les regards,
c'tait un grand Hibiscus de la Chine, dont l'immense nappe de verdure
et de fleurs couvrait tout le flanc de l'htel, auquel la serre tait
scelle. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans
cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On et dit des
bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les lvres rouges, molles
et humides, de quelque Messaline gante, que des baisers meurtrissaient,
et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.

Rene, trs du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes.
Derrire elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de
granit, la tte tourne vers l'aquarium, avait un sourire de chat
discret et cruel; et c'tait comme l'Idole sombre, aux cuisses
luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre
dpoli clairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues, des
ttes de femme dont le cou se renversait, gonfl de rires,
blanchissaient au fond des massifs, avec des taches d'ombres qui
tordaient leurs rires fous. Dans l'eau paisse et dormante du bassin,
d'tranges rayons se jouaient, clairant des formes vagues, des masses
glauques, pareilles  des bauches de monstres. Sur les feuilles lisses
du Ravenala, sur les ventails vernis des Lataniers, un flot de lueurs
blanches coult; tandis que, de la dentelle des Fougres, tombaient en
pluie fine des gouttes de clart. En haut, brillaient des reflets de
vitre, entre les ttes sombres des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du
noir s'entasst; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se
noyaient dans les tnbres, ainsi que des nids de reptiles endormis.

Et, sous la lumire vive, Rene songeait, en regardant de loin Louise et
Maxime. Ce n'tait plus la rverie flottante, la grise tentation du
crpuscule, dans les alles fraches du Bois. Ses penses n'taient plus
berces et endormies par le trot des chevaux, le long des gazons
mondains, des taillis o les familles bourgeoises dnent le dimanche.
Maintenant un dsir net, aigu, l'emplissait.

Un amour immense, un besoin de volupt, flottait dans cette nef close,
o bouillait la sve ardente des tropiques.

La jeune femme tait prise dans ces noces puissantes de la terre, qui
engendraient autour d'elle ces verdures noires, ces tiges colossales; et
les couches cres de cette mer de feu, cet panouissement de fort, ce
tas de vgtations toutes brlantes des entrailles qui les
nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, chargs d'ivresse.
A ses pieds, le bassin, la masse d'eau chaude, paissie par les sucs des
racines flottantes, fumait, mettait  ses paules un manteau de vapeurs
lourdes, une bue qui lui chauffait la peau, comme l'attouchement d'une
main moite de volupt. Sur sa tte, elle sentait le jet des Palmiers,
les hauts feuillages secouant leur arme. Et, plus que l'touffement
chaud de l'air, plus que les clarts vives, plus que les fleurs larges,
clatantes, pareilles  des visages riant ou grimaant entre les
feuilles, c'taient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum
indfinissable, fort, excitant, tranait, fait de mille parfums: sueurs
humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures; et des souffles
doux et fades jusqu' l'vanouissement, taient coups par des souffles
pestilentiels, rudes, chargs de poisons. Mais, dans cette musique
trange des odeurs, la phrase mlodique qui revenait toujours, dominant,
touffant les tendresses de la Vanille et les acuits des Orchides,
c'tait cette odeur humaine, pntrante, sensuelle, cette odeur d'amour
qui s'chappe le matin de la chambre close de deux jeunes poux.

Rene, lentement, s'tait adosse au socle de granit.

Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tte rougissantes, mouilles
des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait  une grande
fleur, rose et verte,  un des Nympha du bassin, pm par la chaleur. A
cette heure de vision nette, toutes ses bonnes rsolutions
s'vanouissaient  jamais, l'ivresse du dner remontait  sa tte,
imprieuse, victorieuse, double par les flammes de la serre. Elle ne
songeait plus aux fracheurs de la nuit qui l'avaient calme,  ces
ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseill la paix
heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blase
s'veillaient. Et, au-dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir
riait d'un rire mystrieux, comme s'il avait lu le dsir enfin formul
qui galvanisait ce coeur mort, le dsir longtemps fuyant, l'autre
chose vainement cherche par Rene dans le bercement de sa calche,
dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de
lui rvler sous la clart crue, au milieu de ce jardin de feu, la vue
de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.

A ce moment, un bruit de voix sortit d'un berceau voisin, dans lequel
Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.

--Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous
ne pouvons vous racheter cela  plus de deux cents francs le mtre.

Et la voix aigre de Saccard se rcriait:

--Mais, dans ma part, vous m'avez compt le mtre de terrain  deux cent
cinquante francs.

--Eh bien! coutez, nous mettrons deux cent vingt cinq francs.

Et les voix continurent, brutales, sonnant trangement sous les palmes
tombantes des massifs. Mais elles traversrent comme un vain bruit le
rve de Rene, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige, une
jouissance inconnue, chaude de crime, plus pre que toutes celles
qu'elle avait dj puises, la dernire qu'elle et encore  boire.
Elle n'tait plus lasse.

L'arbuste derrire lequel elle se cachait  demi, tait une plante
maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux
tiges blanchtres, dont les moindres nervures distillent un fait
empoisonn. Et,  un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut,
dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Rene,
l'esprit perdu, la bouche sche et irrite, prit entre ses lvres un
rameau de Tanghin, qui lui venait  la hauteur des dents, et mordit une
des feuilles amres.




II


Aristide Rougon s'abattit sur Paris, au lendemain du Dcembre, avec ce
flair des oiseaux de proie qui sentent de loin les champs de bataille.
Il arrivait de Plassans, une sous-prfecture du Midi, o son pre venait
enfin de pcher dans l'eau trouble des vnements une recette
particulire longtemps convoite. Lui, jeune encore, aprs s'tre
compromis comme un sot, sans gloire ni profit, avait d s'estimer
heureux de se tirer sain et sauf de la bagarre. Il accourait, enrageant
d'avoir fait fausse route, maudissant la province, parlant de Paris avec
des apptits de loup, jurant qu'il ne serait plus si bte; et le
sourire aigu dont il accompagnait ces mots prenait une terrible
signification sur ses lvres minces.

Il arriva dans les premiers jours de 18.... Il amenait avec lui sa
femme Angle, une personne blonde et fade, qu'il installa dans un troit
logement de la rue Saint-Jacques, comme un meuble gnant dont il avait
hte de se dbarrasser. La jeune femme n'avait pas voulu se sparer de
sa fille, la petite Clotilde, une enfant de quatre ans, que le pre
aurait volontiers laisse  la charge de sa famille. Mais il ne s'tait
rsign au dsir d'Angle qu' la condition d'oublier au collge de
Plassans leur fils Maxime, un galopin de onze ans, sur lequel sa
grand-mre avait promis de veiller. Aristide voulait avoir les mains
libres; une femme et un enfant lui semblaient dj un poids crasant
pour un homme dcid  franchir tous les fosss, quitte  se casser les
reins ou  rouler dans la boue.

Le soir mme de son arrive, pendant qu'Angle dfaisait les malles, il
prouva l'pre besoin de courir Paris, de battre de ses gros souliers
de provincial ce pav brlant d'o il comptait faire jaillir des
millions. Ce fut une vraie prise de possession. Il marcha pour marcher,
allant le long des trottoirs, comme en pays conquis. Il avait la vision
trs nette de la bataille qu'il venait livrer, et il ne lui rpugnait
pas de se comparer  un habile crocheteur de serrures qui, par ruse ou
par violence, va prendre sa part de la richesse commune qu'on lui a
mchamment refuse jusque-l. S'il avait prouv le besoin d'une excuse,
il aurait invoqu ses dsirs touffs pendant dix ans, sa misrable vie
de province, ses fautes surtout, dont il rendait la socit entire
responsable.

Mais  cette heure, dans cette motion du joueur qui met enfin ses mains
ardentes sur le tapis vert, il tait tout  la joie, une joie  lui, o
il y avait des satisfactions d'envieux et des esprances de fripon
impuni. L'air de Paris le grisait, il croyait entendre, dans le
roulement des voitures, les voix de Macbeth, qui lui criaient: Tu seras
riche! Pendant prs de deux heures, il alla ainsi de rue en rue,
gotant les volupts d'un homme qui se promne dans son vice. Il n'tait
pas revenu  Paris depuis l'heureuse anne qu'il y avait passe comme
tudiant. La nuit tombait; son rve grandissait dans les clarts vives
que les cafs et les magasins jetaient sur les trottoirs; il se perdit.

Quand il leva les yeux, il se trouvait vers le milieu du faubourg
Saint-Honor. Un de ses frres, Eugne Rougon, habitait une rue voisine,
la rue de Penthivre.

Aristide, en venant  Paris, avait surtout compt sur Eugne qui, aprs
avoir t un des agents les plus actifs du coup d'tat, tait  cette
heure une puissance occulte, un petit avocat dans lequel naissait un
grand homme politique. Mais, par une superstition de joueur il ne
voulut pas aller frapper ce soir-l  la porte de son frre. Il regagna
lentement la rue Saint-Jacques, songeant  Eugne avec une envie sourde,
regardant ses pauvres vtements encore couverts de la poussire du
voyage, et cherchant  se consoler en reprenant son rve de richesse. Ce
rve lui-mme tait devenu amer. Parti par un besoin d'expansion, mis en
joie par l'activit boutiquire de Paris, il rentra, irrit du bonheur
qui lui semblait courir les rues, rendu plus froce, s'imaginant des
luttes acharnes, dans lesquelles il aurait plaisir  battre et  duper
cette foule qui l'avait coudoy sur les trottoirs.

Jamais il n'avait ressenti des apptits aussi larges, des ardeurs aussi
immdiates de jouissance.

Le lendemain, au jour, il tait chez son frre. Eugne habitait deux
grandes pices froides,  peine meubles, qui glacrent Aristide. Il
s'attendait  trouver son frre vautr en plein luxe. Ce dernier
travaillait devant une petite table noire. Il se contenta de lui dire,
de sa voix lente, avec un sourire:

--Ah! c'est toi, je t'attendais. Aristide fut trs aigre. Il accusa
Eugne de l'avoir laiss vgter, de ne pas mme lui avoir fait l'aumne
d'un bon conseil, pendant qu'il pataugeait en province.

Il ne devait jamais se pardonner d'tre rest rpublicain jusqu'au
Dcembre; c'tait sa plaie vive, son ternelle confusion. Eugne avait
tranquillement repris sa plume.

Quand il eut fini:

--Bah! dit-il, toutes les fautes se rparent. Tu es plein d'avenir.

Il pronona ces mots d'une voix si nette, avec un regard si pntrant,
qu'Aristide baissa la tte, sentant que son frre descendait au plus
profond de son tre.

Celui-ci continua avec une brutalit amicale:

--Tu viens pour que je te place, n'est-ce pas? J'ai dj song  toi,
mais je n'ai encore rien trouv. Tu comprends, je ne puis te mettre
n'importe o. Il te faut un emploi o tu fasses ton affaire sans danger
pour toi ni pour moi.... Ne te rcrie pas, nous sommes seuls, nous
pouvons nous dire certaines choses....

Aristide prit le parti de rire.

--Oh! je sais que tu es intelligent, poursuivit Eugne, et que tu ne
commettrais plus une sottise improductive.... Ds qu'une bonne occasion
se prsentera, je te caserai. Si d'ici l tu avais besoin d'une pice de
vingt francs, viens me la demander.

Ils causrent un instant de l'insurrection du Midi, dans laquelle leur
pre avait gagn sa recette particulire. Eugne s'habillait tout en
causant. Dans la rue, au moment de le quitter, il retint son frre un
instant encore, il lui dit  voix plus basse:

--Tu m'obligeras en ne battant pas le pav et en attendant
tranquillement chez toi l'emploi que je te promets.... Il me serait
dsagrable de voir mon frre faire antichambre.

Aristide avait du respect pour Eugne, qui lui semblait un gaillard hors
ligne. Il ne lui pardonna pas ses dfiances, ni sa franchise un peu
rude; mais il alla docilement s'enfermer rue Saint-Jacques. Il tait
venu avec cinq cents francs que lui avait prts le pre de sa femme.

Les frais du voyage pays, il fit durer un mois les trois cents francs
qui lui restaient. Angle tait une grosse mangeuse; elle crut, en
outre, devoir rafrachir sa toilette de gala par une garniture de rubans
mauves. Ce mois d'attente parut interminable  Aristide. L'impatience le
brlait. Lorsqu'il se mettait  la fentre, et qu'il sentait sous lui le
labeur gant de Paris, il lui prenait des envies folles de se jeter d'un
bond dans la fournaise, pour y ptrir l'or de ses mains fivreuses,
comme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues qui
montaient de la grande cit, ces souffles de l'empire naissant, o
tranaient dj des odeurs d'alcves et de tripots financiers, des
chaleurs de jouissances. Les fumets lgers qui lui arrivaient lui
disaient qu'il tait sur la bonne piste, que le gibier courait devant
lui, que la grande chasse impriale, la chasse aux aventures, aux
femmes, aux millions, commenait enfin. Ses narines battaient, son
instinct de bte affame saisissait merveilleusement au passage les
moindres indices de la cure chaude dont la ville allait tre le
thtre.

Deux fois, il alla chez son frre, pour activer ses dmarches. Eugne
l'accueillit avec brusquerie, lui rptant qu'il ne l'oubliait pas, mais
qu'il fallait attendre. Il reut enfin une lettre qui le priait de
passer rue de Penthivre. Il y alla, le coeur battant  grands coups,
comme  un rendez-vous d'amour. Il trouva Eugne devant son ternelle
petite table noire, dans la grande pice glace qui lui servait de
bureau. Ds qu'il l'aperut, l'avocat lui tendit un papier, en disant:

--Tiens, j'ai reu ton affaire hier. Tu es nomm commissaire adjoint 
l'Htel de Ville. Tu auras deux mille quatre cents francs
d'appointements.

Aristide tait rest debout. Il blmit et ne prit pas le papier, croyant
que son frre se moquait de lui. Il avait espr au moins une place de
six mille francs. Eugne, devinant ce qui se passait en lui, tourna sa
chaise, et, se croisant les bras:

--Serais-tu un sot? demanda-t-il avec quelque colre.... Tu fais des
rves de fille, n'est-ce pas? Tu voudrais habiter un bel appartement,
avoir des domestiques, bien manger, dormir dans la soie, te satisfaire
tout de suite aux bras de la premire venue, dans un boudoir meubl en
deux heures.... Toi et tes pareils, si nous vous laissions faire, vous
videriez les coffres avant mme qu'ils fussent pleins. Eh! bon Dieu! aie
quelque patience! Vois comme je vis, et prends au moins la peine de te
baisser pour ramasser une fortune.

Il parlait avec un mpris profond des impatiences d'colier de son
frre. On sentait, dans sa parole rude, des ambitions plus hautes, des
dsirs de puissance pure; ce naf apptit de l'argent devait lui
paratre bourgeois et puril. Il continua d'une voix plus douce, avec un
fin sourire:

--Certes tes dispositions sont excellentes, et je n'ai garde de les
contrarier. Les hommes comme toi sont prcieux. Nous comptons bien
choisir nos bons amis parmi les plus affams. Va, sois tranquille, nous
tiendrons table ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites.
C'est encore la mthode la plus commode pour rgner.... Mais, par grce,
attends que la nappe soit mise, et, si tu m'en crois, donne-toi la peine
d'aller chercher toi-mme ton couvert  l'office.

Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de son frre ne le
dridaient pas. Alors celui-ci cda de nouveau  la colre:

--Tiens! s'cria-t-il, j'en reviens  ma premire opinion: tu es un
sot.... Eh! qu'esprais-tu donc, que croyais-tu donc que j'allais faire
de ton illustre personne? Tu n'as mme pas eu le courage de finir ton
droit; tu t'es enterr pendant dix ans dans une misrable place de
commis de sous-prfecture; tu m'arrives avec une dtestable rputation
de rpublicain que le coup d'tat a pu seul convertir.... Crois-tu qu'il
y ait en toi l'toffe d'un ministre, avec de pareilles notes...? Oh! je
sais, tu as pour toi ton envie farouche d'arriver par tous les moyens
possibles. C'est une grande vertu, j'en conviens, et c'est  elle que
j'ai eu gard en te faisant entrer  la Ville.

Et, se levant, mettant la nomination dans les mains d'Aristide:

--Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour.

C'est moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer... Tu
n'auras qu' regarder et  couter. Si tu es intelligent, tu comprendras
et tu agiras.... Maintenant retiens bien ce qu'il me reste  te dire.
Nous entrons dans un temps o toutes les fortunes sont possibles. Gagne
beaucoup d'argent, je te le permets; seulement pas de btise, pas de
scandale trop bruyant, ou je te supprime.

Cette menace produisit l'effet que ses promesses n'avaient pu amener.
Toute la fivre d'Aristide se ralluma  la pense de cette fortune dont
son frre lui parlait. Il lui sembla qu'on le lchait enfin dans la
mle, en l'autorisant  gorger les gens, mais lgalement, sans trop
les faire crier. Eugne lui donna deux cents francs pour attendre la fin
du mois.

Puis il resta songeur.

--Je compte changer de nom, dit-il enfin, tu devrais en faire autant.
Nous nous gnerions moins.

--Comme tu voudras, rpondit tranquillement Aristide.

--Tu n'auras  t'occuper de rien, je me charge des formalits....
Veux-tu t'appeler Sicardot, du nom de ta femme?

Aristide leva les yeux au plafond, rptant, coutant la musique des
syllabes:

--Sicardot..., Aristide Sicardot.... Ma foi, non; c'est ganache et a
sent la faillite.

--Cherche autre chose alors, dit Eugne.

--J'aimerais mieux Sicard tout court, reprit l'autre aprs un silence;
Aristide Sicard..., pas trop mal..., n'est-ce pas? peut-tre un peu
gai....

Il rva un instant encore, et, d'un air triomphant:

--J'y suis, j'ai trouv, cria-t-il.... Saccard, Aristide Saccard!...
avec deux c.... Hein! il y a de l'argent dans ce nom-l; on dirait que
l'on compte des pices de cent sous.

Eugne avait la plaisanterie froce. Il congdia son frre en lui
disant avec un sourire:

--Oui, un nom  aller au bagne ou  gagner des millions.

Quelques jours plus tard, Aristide Saccard tait  l'Htel de Ville. Il
apprit que son frre avait d user d'un grand crdit pour l'y faire
admettre sans les examens d'usage.

Alors commena, pour le mnage, la vie monotone des petits employs.
Aristide et sa femme reprirent leurs habitudes de Plassans. Seulement,
ils tombaient d'un rve de fortune subite, et leur vie mesquine leur
pesait davantage, depuis qu'ils la regardaient comme un temps d'preuve
dont ils ne pouvaient fixer la dure. Entre pauvre  Paris, c'est tre
pauvre deux fois. Angle acceptait la misre avec cette mollesse de
femme chlorotique; elle passait les journes dans sa cuisine, ou bien
couche  terre, jouant avec sa fille, ne se lamentant qu' la dernire
pice de vingt sous. Mais Aristide frmissait de rage dans cette
pauvret, dans cette existence troite, o il tournait comme une bte
enferme. Ce fut pour lui un temps de souffrances indicibles: son
orgueil saignait, ses ardeurs inassouvies le fouettaient furieusement.
Son frre russit  se faire envoyer au Corps lgislatif par
l'arrondissement de Plassans, et il souffrit davantage. Il sentait trop
la supriorit d'Eugne pour tre sottement jaloux; il l'accusait de ne
pas faire pour lui ce qu'il aurait pu faire. A plusieurs reprises, le
besoin le fora d'aller frapper  sa porte pour lui emprunter quelque
argent. Eugne prta l'argent, mais en lui reprochant avec rudesse de
manquer de courage et de volont. Ds lors, Aristide se roidit encore.
Il jura qu'il ne demanderait plus un sou  personne, et il tint parole.
Les huit derniers jours du mois, Angle mangeait du pain sec en
soupirant. Cet apprentissage acheva la terrible ducation de Saccard.
Ses lvres devinrent plus minces; il n'eut plus la sottise de rver ses
millions tout haut; sa maigre personne se fit fluette, n'exprima plus
qu'une volont, qu'une ide fixe caresse  toute heure. Quand il
courait de la rue Saint-Jacques  l'Htel de Ville, ses talons culs
sonnaient aigrement sur les trottoirs, et il se boutonnait dans sa
redingote rpe comme dans un asile de haine, tandis que son museau de
fouine flairait l'air des rues. Anguleuse figure de la misre jalouse
que l'on voit rder sur le pav de Paris, promenant son plan de fortune
et le rve de son assouvissement.

Vers le commencement de 18..., Aristide Saccard fut nomm commissaire
voyer. Il gagnait quatre mille cinq cents francs. Cette augmentation
arrivait  temps; Angle dprissait; la petite Clotilde tait toute
ple. Il garda son troit logement de deux pices, la salle  manger
meuble de noyer, et la chambre  coucher d'acajou, continuant  mener
une existence rigide, vitant la dette, ne voulant mettre les mains dans
l'argent des autres que lorsqu'il pourrait les y enfoncer jusqu'aux
coudes. Il mentit ainsi  ses instincts, ddaigneux des quelques sous
qui lui arrivaient en plus, restant  l'afft. Angle se trouva
parfaitement heureuse. Elle s'acheta quelques nippes, mit la broche tous
les jours. Elle ne comprenait plus rien aux colres muettes de son mari,
 ses mines sombres d'homme qui poursuit la solution de quelque
redoutable problme.

Aristide suivait les conseils d'Eugne: il coutait et il regardait.
Quand il alla remercier son frre de son avancement, celui-ci comprit la
rvolution qui s'tait opre en lui; il le complimenta sur ce qu'il
appela sa bonne tenue. L'employ, que l'envie roidissait  l'intrieur,
s'tait fait souple et insinuant. En quelques mois, il devint un
comdien prodigieux. Toute sa verve mridionale s'tait veille, et il
poussait l'art si loin, que ses camarades de l'Htel de Ville le
regardaient comme un bon garon que sa proche parent avec un dput
dsignait  l'avance pour quelque gros emploi. Cette parent lui
attirait galement la bienveillance de ses chefs. Il vivait ainsi dans
une sorte d'autorit suprieure  son emploi, qui lui permettait
d'ouvrir certaines portes et de mettre le nez dans certains cartons,
sans que ses indiscrtions parussent coupables. On le vit, pendant deux
ans, rder dans tous les couloirs, s'oublier dans toutes les salles, se
lever vingt fois par jour pour aller causer avec un camarade, porter un
ordre, faire un voyage  travers les bureaux, ternelles promenades qui
faisaient dire  ses collgues: Ce diable de Provenal! il ne peut se
tenir en place: il a du vif-argent dans les jambes. Ses intimes le
prenaient pour un paresseux, et le digne homme riait, quand ils
l'accusaient de ne chercher qu' voler quelques minutes 
l'administration. Jamais il ne commit la faute d'couter aux serrures;
mais il avait une faon carre d'ouvrir les portes, de traverser les
pices, un papier  la main, l'air absorb, d'un pas si lent et si
rgulier qu'il ne perdait pas un mot des conversations. Ce fut une
tactique de gnie; on finit par ne plus s'interrompre au passage de cet
employ actif, qui glissait dans l'ombre des bureaux et qui paraissait
si proccup de sa besogne. Il eut encore une autre mthode; il tait
d'une obligeance extrme, il offrait  ses camarades de les aider ds
qu'ils se mettaient en retard dans leur travail, et il tudiait alors
les registres, les documents qui lui passaient sous les yeux, avec une
tendresse recueillie. Mais un de ses pchs mignons fut de lier amiti
avec les garons de bureau. Il allait jusqu' leur donner des poignes
de main. Pendant des heures, il les faisait causer, entre deux portes,
avec de petits rires touffs, leur contant des histoires, provoquant
leurs confidences. Ces braves gens l'adoraient, disaient de lui: En
voil un qui n'est pas lier! Ds qu'il y avait un scandale, il en tait
inform le premier. C'est ainsi qu'au bout de deux ans, l'Htel de Ville
n'eut plus de mystres pour lui. Il en connaissait le personnel jusqu'au
dernier des lampistes, et les paperasses jusqu'aux notes dei
blanchisseuses.

A cette heure, Paris offrait, pour un homme comme Aristide Saccard, le
plus intressant des spectacles.

L'Empire venait d'tre proclam, aprs ce fameux voyage pendant lequel
le prince prsident avait russi  chauffer l'enthousiasme de quelques
dpartements bonapartistes. Le silence s'tait fait  la tribune et dans
les journaux. La socit, sauve encore une fois, se flicitait, se
reposait, faisait la grasse matine, maintenant qu'un gouvernement fort
la protgeait et lui tait jusqu'au souci de penser et de rgler ses
affaires. La grande proccupation de la socit tait de savoir  quels
amusements elle allait tuer le temps. Selon l'heureuse expression
d'Eugne Rougon, Paris se mettait  table et rvait gaudrioles au
dessert. La politique pouvantait, comme une drogue dangereuse. Les
esprits lasss se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui
possdaient dterraient leur argent, et ceux qui ne possdaient pas
cherchaient dans les coins les trsors oublis.

Il y avait, au fond de la cohue, un frmissement sourd, un bruit
naissant de pices de cent sous, des rires clairs de femmes, des
tintements encore affaiblis de vaisselle et de baisers. Dans le grand
silence de l'ordre, dans la paix aplatie du nouveau rgne montaient
toutes sortes de rumeurs aimables, de promesses dores et voluptueuses.


Il semblait qu'on passt devant une de ces petites maisons dont les
rideaux soigneusement tirs ne laissent voir que des ombres de femmes,
et o l'on entend l'or sonner sur le marbre des chemines. L'Empire
allait faire de Paris le mauvais lieu de l'Europe. Il fallait  cette
poigne d'aventuriers qui venaient de voler un trne, un rgne
d'aventures, d'affaires vreuses, de consciences vendues, de femmes
achetes, de solerie furieuse et universelle. Et, dans la ville o le
sang de dcembre tait  peine lav, grandissait, timide encore, cette
folie de jouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations
pourries et dshonores.

Aristide Saccard, depuis les premiers jours, sentait venir ce flot
montant de la spculation, dont l'cume allait couvrir Paris entier. Il
en suivit les progrs avec une attention profonde. Il se trouvait au
beau milieu de la pluie chaude d'cus tombant dru sur les toits de la
cit. Dans ses courses continuelles  travers l'Htel de Ville, il avait
surpris le vaste projet de la transformation de Paris, le plan de ces
dmolitions, de ces voies nouvelles et de ces quartiers improviss, de
cet agio formidable sur la vente des terrains et des immeubles, qui
allumait, aux quatre coins de la ville, la bataille des intrts et le
flamboiement du luxe  outrance. Ds lors, son activit eut un but. Ce
fut  cette poque qu'il devint bon enfant. Il engraissa mme un peu, il
cessa de courir les rues comme un chat maigre en qute d'une proie.

Dans son bureau, il tait plus causeur, plus obligeant que jamais. Son
frre, auquel il allait rendre des visites en quelque sorte officielles,
le flicitait de mettre si heureusement ses conseils en pratique. Vers
le commencement de 185, Saccard lui confia qu'il avait en vue plusieurs
affaires, mais qu'il lui faudrait d'assez fortes avances.

--On cherche, dit Eugne.

--Tu as raison, je chercherai, rpondit-il sans la moindre mauvaise
humeur, sans paratre s'apercevoir que son frre refusait de lui fournir
les premiers fonds.

C'taient ces premiers fonds dont la pense le brlait maintenant. Son
plan tait fait; il le mrissait chaque jour. Mais les premiers milliers
de francs restaient introuvables. Ses volonts se tendirent davantage;
il ne regarda plus les gens que d'une faon nerveuse et profonde, comme
s'il et cherch un prteur dans le premier passant venu. Au logis,
Angle continuait  mener sa vie efface et heureuse. Lui, guettait une
occasion, et ses rires de bon garon devenaient plus aigus  mesure que
cette occasion tardait  se prsenter.

Aristide avait une soeur  Paris. Sidonie Rougon s'tait marie  un
clerc d'avou de Plassans qui tait venu tenter avec elle, rue
Saint-Honor, le commerce des fruits du Midi. Quand son frre la
retrouva, le mari avait disparu, et le magasin tait mang depuis
longtemps. Elle habitait, rue du Faubourg-Poissonnire, un petit
entresol, compos de trois pices. Elle louait aussi la boutique du bas,
situe sous son appartement, une boutique troite et mystrieuse, dans
laquelle elle prtendait tenir un commerce de dentelles; il y avait
effectivement, dans la vitrine, des bouts de guipure et de la
Valenciennes, pendus sur des tringles dores; mais,  l'intrieur, on
et dit une antichambre, aux boiseries luisantes, sans la moindre
apparence de marchandises. La porte et la vitrine taient garnies de
lgers rideaux qui, en mettant le magasin  l'abri des regards de la
rue, achevaient de lui donner l'air discret et voil d'une pice
d'attente, s'ouvrant sur quelque temple inconnu. Il tait rare qu'on vt
entrer une cliente chez, Mme Sidonie; le plus souvent mme, le bouton de
la porte tait enlev.

Dans le quartier, elle rptait qu'elle allait elle-mme offrir ses
dentelles aux femmes riches. L'amnagement de l'appartement lui avait
seul fait, disait-elle, louer la boutique et l'entresol, qui
communiquaient par un escalier cach dans le mur. En effet, la marchande
de dentelles tait toujours dehors; on la voyait dix fois en un jour
sortir et rentrer, d'un air press. D'ailleurs, elle ne s'en tenait pas
au commerce des dentelles; elle utilisait son entresol, elle
l'emplissait de quelque solde ramass on ne savait o. Elle y avait
vendu des objets en caoutchouc, manteaux, souliers, bretelles, etc.;
puis on y vit successivement une huile nouvelle pour faire pousser les
cheveux, des appareils orthopdiques, une cafetire automatique,
invention brevete, dont l'exploitation lui donna bien du mal. Lorsque
son frre vint la voir, elle plaait des pianos, son entresol tait
encombr de ces instruments; il y avait des pianos jusque dans sa
chambre  coucher, une chambre trs coquettement orne, et qui jurait
avec le ple-mle boutiquier des deux autres pices. Elle tenait ses
deux commerces avec une mthode parfaite; les clients qui venaient pour
les marchandises de l'entresol, entraient et sortaient par une porte
cochre que la maison avait sur la rue Papillon; il fallait tre dans le
mystre du petit escalier pour connatre le trafic en partie double de
la marchande de dentelles. A l'entresol, elle se nommait madame Touche!,
du nom de son mari, tandis qu'elle n'avait mis que son prnom sur la
porte du magasin, ce qui la faisait appeler gnralement madame Sidonie.

Mme Sidonie avait trente-cinq ans; mais elle s'habillait avec une telle
insouciance, elle tait si peu femme dans ses allures qu'on l'et juge
beaucoup plus vieille.

A la vrit, elle n'avait pas d'ge. Elle portait une ternelle robe
noire, lime aux plis, fripe et blanchie par l'usage, rappelant ces
robes d'avocats uses sur la barre.

Coiffe d'un chapeau noir qui lui descendait jusqu'au front et lui
cachait les cheveux, chausse de gros souliers, elle trottait par les
rues, tenant au bras un petit panier dont les anses taient raccommodes
avec des ficelles. Ce panier, qui ne la quittait jamais, tait tout un
monde. Quand elle l'entrouvrait, il en sortait des chantillons de
toutes sortes, des agendas, des portefeuilles, et surtout des poignes
de papiers timbrs, dont elle dchiffrait l'criture illisible avec une
dextrit particulire. Il y avait en elle du courtier et de l'huissier.
Elle vivait dans les prts, dans les assignations, dans les
commandements; quand elle avait plac pour dix francs de pommade ou de
dentelle, elle s'insinuait dans les bonnes grces de sa cliente,
devenait son homme d'affaires, courait pour elle les avous, les avocats
et les juges. Elle colportait ainsi des dossiers au fond de son panier
pendant des semaines, se donnant un mal du diable, allant d'un bout de
Paris  l'autre, d'un petit trot gal, sans jamais prendre une voiture.
Il et t difficile de dire quel profit elle tirait d'un pareil mtier;
elle le faisait d'abord par un got instinctif des affaires vreuses, un
amour de la chicane; puis elle y ralisait une foule de petits
bnfices: dners pris  droite et  gauche, pices de vingt sous
ramasses  et l. Mais le gain le plus clair tait encore les
confidences qu'elle recevait partout et qui la mettaient sur la piste
des bons coups et des bonnes aubaines. Vivant chez les autres, dans les
affaires des autres, elle tait un vritable rpertoire vivant d'offres
et de demandes. Elle savait o il y avait une fille  marier tout de
suite, une famille qui avait besoin de trois mille francs, un vieux
monsieur qui prterait bien les trois mille francs, mais sur des
garanties solides, et  gros intrts. Elle savait des choses plus
dlicates encore: les tristesses d'une dame blonde que son mari ne
comprenait pas, et qui aspirait  tre comprise; le secret dsir d'une
bonne mre rvant de placer sa demoiselle avantageusement; les gots
d'un baron port sur les petits soupers et les filles trs jeunes. Et
elle colportait, avec un sourire ple, ces demandes et ces offres; elle
faisait deux lieues pour aboucher les gens; elle envoyait le baron chez
la bonne mre, dcidait le vieux monsieur  prter les trois mille
francs  la famille gne, trouvait des consolations pour la dame blonde
et un poux peu scrupuleux pour la fille  marier. Elle avait aussi de
grandes affaires, des affaires qu'elle pouvait avouer tout haut, et dont
elle rebattait les oreilles des gens qui l'approchaient: un long procs
qu'une famille noble ruine l'avait charge de suivre, et une dette
contracte par l'Angleterre vis--vis de la France, du temps des
Stuarts, et dont le chiffre, avec les intrts composs, montait  prs
de trois milliards. Cette dette de trois milliards tait son dada; elle
expliquait le cas avec un grand luxe de dtails, faisait tout un cours
d'histoire, et des rougeurs d'enthousiasme montaient  ses joues, molles
et jaunes d'ordinaire comme de la cire. Parfois, entre une course chez
un huissier et une visite  une amie, elle plaait une cafetire, un
manteau de caoutchouc, elle vendait un coupon de dentelle, elle mettait
un piano en location. C'tait le moindre de ses soucis. Puis elle
accourait vite  son magasin, o une cliente lui avait donn rendez-vous
pour voir une pice de Chantilly.

La cliente arrivait, se glissait comme une ombre dans la boutique,
discrte et voile. Et il n'tait pas rare qu'un monsieur entrant par
la porte cochre de la rue Papillon, vnt en mme temps voir les pianos
de Mme Touche,  l'entresol.

Si Mme Sidonie ne faisait pas fortune, c'tait qu'elle travaillait
souvent par amour de l'art. Aimant la procdure, oubliant ses affaires
pour celles des autres, elle se laissait dvorer par les huissiers, ce
qui, d'ailleurs, lui procurait des jouissances que connaissent seuls les
gens processifs. La femme se mourait en elle; elle n'tait plus qu'un
agent d'affaires, un placeur battant  toute heure le pav de Paris,
ayant dans son panier lgendaire les marchandises les plus quivoques,
vendant de tout, rvant de milliards, et allant plaider  la justice de
paix, pour une cliente favorite, une contestation de dix francs.

Petite, maigre, blafarde, vtue de cette mince robe noire qu'on et dit
taille dans la toge d'un plaideur, elle s'tait ratatine, et,  la
voir filer le long des maisons, on l'et prise pour un saute-ruisseau
dguis en fille.

Son teint avait la pleur dolente du papier timbr. Ses lvres
souriaient d'un sourire teint, tandis que ses yeux semblaient nager
dans le tohu-bohu des ngoces, des proccupations de tout genre dont
elle se bourrait la cervelle. D'allures timides et discrtes,
d'ailleurs, avec une vague senteur de confessionnal et de cabinet de
sage-femme, elle se faisait douce et maternelle comme une religieuse
qui, ayant renonc aux affections de ce monde, a piti des souffrances
du coeur. Elle ne parlait jamais de son mari, pas plus qu'elle ne
parlait de son enfance, de sa famille, de ses intrts. Il n'y avait
qu'une chose qu'elle ne vendait pas, c'tait elle; non qu'elle et des
scrupules, mais parce que l'ide de ce march ne pouvait lui venir. Elle
tait sche comme une facture, froide comme un prott, indiffrente et
brutale au fond comme un recors.

Saccard, tout frais de sa province, ne put d'abord descendre dans les
profondeurs dlicates des nombreux mtiers de Mme Sidonie. Comme il
avait fait une anne de droit, elle lui parla un jour des trois
milliards, d'un air grave, ce qui lui donna une pauvre ide de son
intelligence. Elle vint fouiller les coins du logement de la rue
Saint-Jacques, pesa Angle d'un regard, et ne reparut que lorsque ses
courses l'appelaient dans le quartier, et qu'elle prouvait le besoin de
remettre les trois milliards sur le tapis. Angle avait mordu 
l'histoire de la dette anglaise. La courtire enfourchait son dada,
faisait ruisseler l'or pendant une heure. C'tait la flure, dans cet
esprit dli, la folie douce dont elle berait sa vie perdue en
misrables trafics, l'appt magique dont elle grisait avec elle les plus
crdules de ses clientes. Trs convaincue, du reste, elle finissait par
parler des trois milliards comme d'une fortune personnelle, dans
laquelle il faudrait bien que les juges la fissent rentrer tt ou tard,
ce qui jetait une merveilleuse aurole autour de son pauvre chapeau
noir, o se balanaient quelques violettes plies  des tiges de laiton
dont on voyait le mtal. Angle ouvrait des yeux normes. A plusieurs
reprises, elle parla avec respect de sa belle-soeur  son mari, disant
que Mme Sidonie les enrichirait peut-tre un jour. Saccard haussait les
paules; il tait all visiter la boutique et l'entresol du
Faubourg-Poissonnire, et n'y avait flair qu'une faillite prochaine. Il
voulut connatre l'opinion d'Eugne sur leur soeur; mais celui-ci devint
grave et se contenta de rpondre qu'il ne la voyait jamais, qu'il la
savait fort intelligente, un peu compromettante peut-tre. Cependant,
comme Saccard revenait rue de Penthivre, quelque temps aprs, il crut
voir la robe noire de Mme Sidonie sortir de chez son frre et filer
rapidement le long des maisons. Il courut, mais il ne put retrouver la
robe noire. La courtire avait une de ces tournures effaces qui se
perdent dans la foule. Il resta songeur, et ce fut  partir de ce moment
qu'il tudia sa soeur avec plus d'attention. Il ne tarda pas  pntrer
le labeur immense de ce petit tre ple et vague, dont la face entire
semblait loucher et se fondre. Il eut du respect pour elle. Elle tait
bien du sang des Rougon. Il reconnut cet apptit de l'argent, ce besoin
de l'intrigue qui caractrisaient la famille; seulement, chez elle,
grce au milieu dans lequel elle avait vieilli,  ce Paris o elle avait
d chercher le matin son pain noir du soir, le temprament commun
s'tait djet pour produire cet hermaphrodisme trange de la femme
devenue tre neutre, homme d'affaires et entremetteuse  la fois.

Quand Saccard, aprs avoir arrt son plan, se mit en qute des
premiers fonds, il songea naturellement  sa soeur. Elle secoua la
tte, soupira en parlant des trois milliards. Mais l'employ ne lui
tolrait pas sa folie, il la secouait rudement chaque fois qu'elle
revenait  la dette des Stuarts; ce rve lui semblait dshonorer une
intelligence si pratique. Mme Sidonie, qui essuyait tranquillement les
ironies les plus dures sans que ses convictions fussent branles, lui
expliqua ensuite avec une grande lucidit qu'il ne trouverait pas un
sou, n'ayant  offrir aucune garantie. Cette conversation avait lieu
devant la Bourse, o elle devait jouer ses conomies.

Vers trois heures, on tait certain de la trouver appuye contre la
grille,  gauche, du ct du bureau de poste; c'tait l qu'elle donnait
audience  des individus louches et vagues comme elle. Son frre allait
la quitter, lorsqu'elle murmura d'un ton dsol: Ah! si tu n'tais pas
mari!... Cette rticence, dont il ne voulut pas demander le sens
complet et exact, rendit Saccard singulirement rveur.

Les mois s'coulrent, la guerre de Crime venait d'tre dclare.
Paris, qu'une guerre lointaine n'mouvait pas, se jetait avec plus
d'emportement dans la spculation et les filles. Saccard assistait, en
se rongeant les poings,  cette rage croissante qu'il avait prvue. Dans
la forge gante, les marteaux qui battaient l'or sur l'enclume lui
donnaient des secousses de colre et d'impatience. Il y avait en lui une
telle tension de l'intelligence et de la volont qu'il vivait dans un
songe, en somnambule se promenant au bord des toits sous le fouet d'une
ide fixe. Aussi fut-il surpris et irrit de trouver, un soir, Angle
malade et couche. Sa vie d'intrieur, d'une rgularit d'horloge, se
drangeait, ce qui l'exaspra comme une mchancet calcule de la
destine. La pauvre Angle se plaignit doucement; elle avait pris un
froid et chaud. Quand le mdecin arriva, il parut trs inquiet; il dit
au mari, sur le palier, que sa femme avait une fluxion de poitrine et
qu'il ne rpondait pas d'elle.

Ds lors, l'employ soigna la malade sans colre; il n'alla plus  son
bureau, il resta prs d'elle, la regardant avec une expression
indfinissable lorsqu'elle dormait, rouge de fivre, haletante. Mme
Sidonie, malgr ses travaux crasants, trouva moyen de venir chaque soir
faire des tisanes, qu'elle prtendait souveraines. A tous ses mtiers,
elle joignait celui d'tre une garde-malade de vocation, se plaisant 
la souffrance, aux remdes, aux conversations navres qui s'attardent
autour des lits de moribonds. Puis, elle paraissait s'tre prise d'une
tendre amiti pour Angle; elle aimait les femmes d'amour, avec mille
chatteries, sans doute pour le plaisir qu'elles donnent aux hommes; elle
les traitait avec les attentions dlicates que les marchandes ont pour
les choses prcieuses de leur talage, les appelait ma mignonne, ma
toute belle, roucoulait, se pmait devant elles, comme un amoureux
devant une matresse. Bien qu'Angle ft une sorte dont elle n'esprait
rien tirer, elle la cajolait comme les autres, par rgle de conduite.
Quand la jeune femme fut au lit, les effusions de Mme Sidonie devinrent
larmoyantes, elle emplit la chambre silencieuse de son dvouement. Son
frre la regardait tourner, les lvres serres, comme abm dans une
douleur muette.

Le mal empira. Un soir, le mdecin leur avoua que la malade ne passerait
pas la nuit. Mme Sidonie tait venue de bonne heure, proccupe,
regardant Aristide et Angle de ses yeux noys o s'allumaient de
courtes flammes. Quand le mdecin fut parti, elle baissa la lampe, un
grand silence se fit. La mort entrait lentement dans cette chambre
chaude et moite, o la respiration irrgulire de la moribonde mettait
le tic-tac cass d'une pendule qui se dtraque. Mme Sidonie avait
abandonn les potions, laissant le mal faire son oeuvre. Elle s'tait
assise devant la chemine, auprs de son frre, qui tisonnait d'une main
fivreuse, en jetant sur le lit des coups d'oeil involontaires. Puis,
comme nerv par cet air lourd, par ce spectacle lamentable, il se
retira dans la pice voisine. On y avait enferm la petite Clotilde, qui
jouait  la poupe, trs sagement, sur un bout de tapis.

Sa fille lui souriait, lorsque Mme Sidonie, se glissant derrire lui,
l'attira dans un coin, parlant  voix basse.

La porte tait reste ouverte. On entendait le rle lger d'Angle.

--Ta pauvre femme... sanglota la courtire, je crois que tout est bien
fini. Tu as entendu le mdecin?

Saccard se contenta de baisser lugubrement la tte.

--C'tait une bonne personne, continua l'autre, parlant comme si Angle
ft dj morte. Tu pourras trouver des femmes plus riches, plus
habitues au monde; mais tu ne trouveras jamais un pareil coeur.

Et comme elle s'arrtait, s'essuyant les yeux, semblant chercher une
transition:

--Tu as quelque chose  me dire? demanda nettement Saccard.

--Oui, je me suis occupe de toi, pour la chose que tu sais, et je crois
avoir dcouvert.... Mais dans un pareil moment.... Vois-tu, j'ai le
coeur bris.

Elle s'essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire tranquillement,
sans dire un mot. Alors elle se dcida.

--C'est une jeune fille qu'on voudrait marier tout de suite, dit-elle.
La chre enfant a eu un malheur. Il y a une tante qui ferait un
sacrifice....

Elle s'interrompait, elle geignait toujours, pleurant ses phrases, comme
si elle et continu  plaindre la pauvre Angle. C'tait une faon
d'impatienter son frre et de le pousser  la questionner, pour ne pas
avoir toute la responsabilit de l'offre qu'elle venait lui faire.
L'employ fut pris en effet d'une sourde irritation.

--Voyons, achve! dit-il. Pourquoi veut-on marier cette jeune fille?

--Elle sortait de pension, reprit la courtire d'une voix dolente, un
homme l'a perdue,  la campagne, chez les parents d'une de ses amies. Le
pre vient de s'apercevoir de la faute. Il voulait la tuer. La tante,
pour sauver la chre enfant, s'est faite complice, et,  elles deux,
elles ont cont une histoire au pre, elles lui ont dit que le coupable
tait un honnte garon qui ne demandait qu' rparer son garement
d'une heure.

--Alors, dit Saccard d'un ton surpris et comme fch, l'homme de la
campagne va pouser la jeune fille?

--Non, il ne peut pas, il est mari.

Il y eut un silence. Le rle d'Angle sonnait plus douloureusement dans
l'air frissonnant. La petite Clotilde avait cess de jouer; elle
regardait Mme Sidonie et son pre, de ses grands yeux d'enfant songeur,
comme si elle et compris leurs paroles. Saccard se mit  poser des
questions brves:

--Quel ge a la jeune fille?

--Dix-neuf ans.

--La grossesse date?

--De trois mois. Il y aura sans doute une fausse couche.

--Et la famille est riche et honorable!?

--Vieille bourgeoisie. Le pre a t magistrat. Fort belle fortune.

--Quel serait le sacrifice de la tante?

--Cent mille francs.

Un nouveau silence se fit. Mme Sidonie ne pleurnichait plus; elle tait
en affaire, sa voix prenait les notes mtalliques d'une revendeuse qui
discute un march.

Son frre, la regardant en dessous, ajouta avec quelque hsitation:

--Et toi, que veux-tu?

--Nous verrons plus tard, rpondit-elle. Tu me rendras service  ton
tour.

Elle attendit quelques secondes; et, comme il se taisait, elle lui
demanda carrment:

--Eh bien, que dcides-tu? Ces pauvres femmes sont dans la dsolation.
Elles veulent empcher un clat.

Elles ont promis de livrer demain au pre le nom du coupable.... Si tu
acceptes, je vais leur envoyer une de tes cartes de visite par un
commissionnaire.

Saccard parut s'veiller d'un songe; il tressaillit, il se tourna
peureusement du ct de la chambre voisine, o il avait cru entendre un
lger bruit.

--Mais je ne puis pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien que je ne puis
pas....

Mme Sidonie le regardait fixement, d'un air froid et ddaigneux. Tout le
sang des Rougon, toutes ses ardentes convoitises lui remontrent  la
gorge. Il prit une carte de visite dans son portefeuille et la donna 
sa soeur, qui la mit sous enveloppe, aprs avoir ratur l'adresse avec
soin. Elle descendit ensuite. Il tait  peine neuf heures.

Saccard, rest seul, alla appuyer son front contre les vitres glaces.
Il s'oublia jusqu' battre la retraite sur le verre, du bout des doigts.
Mais il faisait une nuit si noire, les tnbres au-dehors s'entassaient
en masses si tranges, qu'il prouva un malaise, et machinalement il
revint dans la pice o Angle se mourait. Il l'avait oublie, il
prouva une secousse terrible en la retrouvant leve  demi sur ses
oreillers; elle avait les yeux grands ouverts, un flot de vie semblait
tre remont  ses joues et  ses lvres. La petite Clotilde, tenant
toujours sa poupe, tait assise sur le bord de la couche; ds que son
pre avait eu le dos tourn, elle s'tait vite glisse dans cette
chambre, dont on l'avait carte, et o la ramenaient ses curiosits
joyeuses d'enfant. Saccard, la tte pleine de l'histoire de sa soeur,
vit son rve  terre. Une affreuse pense dut luire dans ses yeux.
Angle, prise d'pouvante, voulut se jeter au fond du lit, contre le
mur; mais la mort venait, ce rveil dans l'agonie tait la clart
suprme de la lampe qui s'teint. La moribonde ne put bouger; elle
s'affaissa, elle continua de tenir ses yeux grands ouverts sur son mari,
comme pour surveiller ses mouvements. Saccard, qui avait cru  quelque
rsurrection diabolique, invente par le destin pour le clouer dans la
misre, se rassura en voyant que la malheureuse n'avait pas une heure 
vivre. Il n'prouva plus qu'un malaise intolrable. Les yeux d'Angle
disaient qu'elle avait entendu la conversation de son mari avec Mme
Sidonie, et qu'elle craignait qu'il ne l'tranglt, si elle ne mourait
pas assez vite. Et il y avait encore, dans ses yeux, l'horrible
tonnement d'une nature douce et inoffensive s'apercevant,  la dernire
heure, des infamies de ce monde, frissonnant  la pense des longues
annes passes cte  cte avec un bandit. Peu  peu, son regard devint
plus doux; elle n'eut plus peur, elle dut excuser ce misrable, en
songeant  la lutte acharne qu'il livrait depuis si longtemps  la
fortune. Saccard, poursuivi par ce regard de mourante, o il lisait un
si long reproche, s'appuyait aux meubles, cherchait des coins d'ombre.
Puis, dfaillant, il voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fou, il
s'avana dans la clart de la lampe. Mais Angle lui fit signe de ne pas
parler. Et elle le regardait toujours de cet air d'angoisse pouvante,
auquel se mlait maintenant une promesse de pardon. Alors il se pencha
pour prendre Clotilde entre ses bras et l'emporter dans l'autre chambre.
Elle le lui dfendit encore, d'un mouvement de lvres. Elle exigeait
qu'il restt l. Elle s'teignit doucement, sans le quitter du regard,
et  mesure qu'il plissait, ce regard prenait plus de douceur. Elle
pardonna au dernier soupir. Elle mourut comme elle avait vcu,
mollement, s'effaant dans la mort, aprs s'tre efface dans la vie.
Saccard demeura frissonnant devant ses yeux de morte, rests ouverts, et
qui continuaient  le poursuivre dans leur immobilit. La petite
Clotilde berait sa poupe sur un bord du drap, doucement, pour ne pas
rveiller sa mre.

Quand Mme Sidonie remonta, tout tait fini. D'un coup de doigt, en femme
habitue  cette opration, elle ferma les yeux d'Angle, ce qui
soulagea singulirement Saccard. Puis, aprs avoir couch la petite,
elle fit, en un tour de main, la toilette de la chambre mortuaire.

Lorsqu'elle eut allum deux bougies sur la commode, et tir
soigneusement le drap jusqu'au menton de la morte, elle jeta autour
d'elle un regard de satisfaction, et s'allongea au fond d'un fauteuil,
o elle sommeilla jusqu'au petit jour. Saccard passa la nuit dans la
pice voisine,  crire des lettres de faire-part. Il s'interrompait par
moments, s'oubliait, alignait des colonnes de chiffres sur des bouts de
papier.

Le soir de l'enterrement, Mme Sidonie emmena Saccard  son entresol. L
furent prises de grandes rsolutions. L'employ dcida qu'il enverrait
la petite Clotilde  un de ses frres, Pascal Rougon, un mdecin de
Plassans, qui vivait en garon, dans l'amour de la science, et qui
plusieurs fois lui avait offert de prendre sa nice avec lui, pour
gayer sa maison silencieuse de savant.

Mme Sidonie lui fit ensuite comprendre qu'il ne pouvait habiter plus
longtemps la rue Saint-Jacques. Elle lui louerait pour un mois un
appartement lgamment meubl, aux environs de l'Htel de Ville; elle
tcherait de trouver cet appartement dans une maison bourgeoise, pour
que les meubles parussent lui appartenir. Quant au mobilier de la rue
Saint-Jacques, il serait vendu, afin d'effacer jusqu'aux dernires
senteurs du pass. Il en emploierait l'argent  s'acheter un trousseau
et des vtements convenables. Trois jours aprs Clotilde tait remise
entre les mains d'une vieille dame qui se rendait justement dans le
Midi. Et Aristide Saccard, triomphant, la joue vermeille, comme
engraiss en trois journes par les premiers sourires de la fortune,
occupait au Marais, rue Payenne, dans une maison svre et respectable,
un coquet logement de cinq pices, o il se promenait en pantoufles
brodes. C'tait le logement d'un jeune abb, parti subitement pour
l'Italie, et dont la servante avait reu l'ordre de trouver un
locataire. Cette servante tait une amie de Mme Sidonie, qui donnait un
peu dans la calotte; elle aimait les prtres, de l'amour dont elle
aimait les femmes, par instinct, tablissant peut-tre certaines
parents nerveuses entre les soutanes et les jupes de soie. Ds lors,
Saccard tait prt; il composa son rle avec un art exquis; il attendit
sans sourciller les difficults et les dlicatesses de la situation
qu'il avait accepte, Mme Sidonie, dans l'affreuse nuit de l'agonie
d'Angle, avait fidlement cont en quelques mots le cas de la famille
Braud. Le chef, M. Braud du Chtel, un grand vieillard de soixante
ans, tait le dernier reprsentant d'une ancienne famille bourgeoise,
dont les titres remontaient plus haut que ceux de certaines familles
nobles. Un de ses anctres tait compagnon d'Etienne Marcel. En 93, son
pre mourait sur l'chafaud, aprs avoir salu la Rpublique de tous ses
enthousiasmes de bourgeois de Paris dans les veines duquel coulait le
sang rvolutionnaire de la cit. Lui-mme tait un de ces rpublicains
de Sparte rvant un gouvernement d'entire justice et de sage libert.
Vieilli dans la magistrature, o il avait pris une roideur et une
svrit de profession, il donna sa dmission de prsident de chambre,
en 1851, lors du coup d'tat, aprs avoir refus de faire partie d'une
de ces commissions mixtes qui dshonorrent la justice franaise. Depuis
cette poque, il vivait solitaire et retir dans son htel de l'le
Saint-Louis, qui se trouvait  la pointe de l'le, presque en face de
l'htel Lambert. Sa femme tait morte jeune. Quelque drame secret, dont
la blessure saignait toujours, dut assombrir encore la figure grave du
magistrat. Il avait dj une fille de huit ans, Rene, lorsque sa femme
expira en donnant le jour  une seconde fille. Cette dernire, qu'on
nomma Christine, fut recueillie par une soeur de M. Braud du Chtel,
marie au notaire Aubertot. Rene alla au couvent. Mme Aubertot, qui
n'avait pas d'enfant, se prit d'une tendresse maternelle pour Christine,
qu'elle leva auprs d'elle. Son mari tant mort, elle ramena la petite
 son pre, et resta entre ce vieillard silencieux et cette blondine
souriante. Rene fut oublie en pension.

Aux vacances, elle emplissait l'htel d'un tel tapage que sa tante
poussait un grand soupir de soulagement quand elle la reconduisait enfin
chez les dames de la Visitation, o elle tait pensionnaire depuis l'ge
de huit ans.

Elle ne sortit du couvent qu' dix-neuf ans, et ce fut pour aller passer
une belle saison chez les parents de sa bonne amie Adeline, qui
possdaient, dans le Nivernais, une admirable proprit. Quand elle
revint en octobre, la tante lisabeth s'tonna de la trouver grave,
d'une tristesse profonde. Un soir, elle la surprit touffant ses
sanglots dans son oreiller, tordue sur son lit par une crise de douleur
folle. Dans l'abandon de son dsespoir, l'enfant lui raconta une
histoire navrante: un homme de quarante ans, riche, mari, et dont la
femme, jeune et charmante, tait l, l'avait violente  la campagne,
sans qu'elle st ni ost se dfendre. Cet aveu terrifia la tante
lisabeth; elle s'accusa, comme si elle s'tait sentie complice; ses
prfrences pour Christine la dsolaient, et elle pensait que, si elle
avait galement gard Rene prs d'elle, la pauvre enfant n'aurait pas
succomb. Ds lors, pour chasser ce remords cuisant, dont sa nature
tendre exagrait encore la souffrance, elle soutint la coupable; elle
amortit la colre du pre, auquel elles apprirent toutes deux l'horrible
vrit par l'excs mme de leurs prcautions; elle inventa, dans
l'effarement de sa sollicitude, cet trange projet de mariage, qui lui
semblait tout arranger, apaiser le pre, faire rentrer Rene dans le
monde des femmes honntes, et dont elle voulait ne pas voir le ct
honteux ni les consquences fatales.

Jamais on ne sut comment Mme Sidonie flaira cette bonne affaire.
L'honneur des Braud avait tran dans son panier, avec les protts de
toutes les filles de Paris.

Quand elle connut l'histoire, elle imposa presque son frre, dont la
femme agonisait. La tante lisabeth finit par croire qu'elle tait
l'oblige de cette dame si douce, si humble, qui se dvouait  la
malheureuse Rene, jusqu' lui choisir un mari dans sa famille. La
premire entrevue de la tante et de Saccard eut lieu dans l'entresol de
la rue du Faubourg-Poissonnire. L'employ, qui tait arriv par la
porte cochre de la rue Papillon, comprit, en voyant venir Mme Aubertot
par la boutique et le petit escalier, le mcanisme ingnieux des deux
entres. Il fut plein de tact et de convenance. Il traita le mariage
comme une affaire, mais en homme du monde qui rglait ses dettes de jeu.
La tante lisabeth tait beaucoup plus frissonnante que lui; elle
balbutiait, elle n'osait parler des cent mille francs qu'elle avait
promis.

Ce lut lui qui entama le premier la question argent, de l'air d'un avou
discutant le cas d'un client. Selon lui, cent mille francs taient un
apport ridicule pour le mari de mademoiselle Rene. Il appuyait un peu
sur ce mot mademoiselle. M. Braud du Chtel mpriserait davantage un
gendre pauvre; il l'accuserait d'avoir sduit sa fille pour sa fortune,
peut-tre mme aurait-il l'ide de faire secrtement une enqute. Mme
Aubertot, effraye, effare par la parole calme et polie de Saccard,
perdit la tte et consentit  doubler la somme, quand il eut dclar
qu' moins de deux cent mille francs, il n'oserait jamais demander
Rene, ne voulant pas tre pris pour un indigne chasseur de dot. La
bonne dame partit toute trouble, ne sachant plus ce qu'elle devait
penser d'un garon qui avait de telles indignations et qui acceptait un
pareil march.

Cette premire entrevue fut suivie d'une visite officielle que la tante
lisabeth fit  Aristide Saccard,  son appartement de la rue Payenne.
Cette fois, elle venait au nom de M. Braud. L'ancien magistrat avait
refus de voir cet homme, comme il appelait le sducteur de sa fille,
tant qu'il ne serait pas mari avec Rene,  laquelle il avait
d'ailleurs galement dfendu sa porte.

Mme Aubertot avait de pleins pouvoirs pour traiter. Elle parut heureuse
du luxe de l'employ; elle avait craint que le frre de cette Mme
Sidonie, aux jupes fripes, ne ft un goujat. Il la reut, drap dans
une dlicieuse robe de chambre. C'tait l'heure o les aventuriers du
Dcembre, aprs avoir pay leurs dettes, jetaient dans les gouts leurs
bottes cules, leurs redingotes blanchies aux coutures, rasaient leur
barbe de huit jours, et devenaient des hommes comme il faut. Saccard
entrait enfin dans la bande, il se nettoyait les ongles et ne se lavait
plus qu'avec des poudres et des parfums inestimables. Il fut galant; il
changea de tactique, se montra d'un dsintressement prodigieux. Quand
la vieille dame parla du contrat, il fit un geste, comme pour dire que
peu lui importait. Depuis huit jours, il feuilletait le Code, il
mditait sur cette grave question, dont dpendait dans l'avenir sa
libert de tripoteur d'affaires.

--Par grce, dit-il, finissons-en avec cette dsagrable question
d'argent.... Mon avis est que mademoiselle Rene doit rester matresse
de sa fortune et moi matre de la mienne. Le notaire arrangera cela.

La tante lisabeth approuva cette faon de voir; elle tremblait que ce
garon, dont elle sentait vaguement la main de fer, ne voult mettre les
doigts dans la dot de sa nice. Elle parla ensuite de cette dot.

--Mon frre, dit-elle, a une fortune qui consiste surtout en proprits
et en immeubles. Il n'est pas homme  punir sa fille en rognant la part
qu'il lui destinait. Il lui donne une proprit dans la Sologne estime
 trois cent mille francs, ainsi qu'une maison, situe  Paris, qu'on
value environ  deux cent mille francs.

Saccard fut bloui; il ne s'attendait pas  un tel chiffre; il se tourna
 demi pour ne pas laisser voir le flot de sang qui lui montait au
visage.

--Cela fait cinq cent mille francs, continua la tante; mais je ne dois
pas vous cacher que la proprit de la Sologne ne rapporte que deux pour
cent.

Il sourit, il rpta son geste de dsintressement, voulant dire que
cela ne pouvait le toucher, puisqu'il refusait de s'immiscer dans la
fortune de sa femme. Il avait, dans son fauteuil, une attitude
d'adorable indiffrence, distrait, jouant du pied avec sa pantoufle,
paraissant couter par pure politesse. Mme Aubertot, avec sa bont d'me
ordinaire, parlait difficilement, choisissait les termes pour ne pas le
blesser. Elle reprit:

--Enfin, je veux faire un cadeau  Rene. Je n'ai pas d'enfant, ma
fortune reviendra un jour  mes nices, et ce n'est pas parce que l'une
d'elles est dans les larmes, que je fermerai aujourd'hui la main. Leurs
cadeaux de mariage  toutes deux taient prts. Celui de Rene consiste
en vastes terrains situs du ct de Charonne, que je crois pouvoir
valuer  deux cent mille francs. Seulement....

Au mot de terrain, Saccard avait eu un lger tressaillement. Sous son
indiffrence joue, il coutait avec une attention profonde. La tante
lisabeth se troublait, ne trouvait sans doute pas la phrase, et en
rougissant:

--Seulement, continua-t-elle, je dsire que la proprit de ces terrains
soit reporte sur la tte du premier enfant de Rene. Vous comprendrez
mon intention, je ne veux pas que cet enfant puisse un jour tre  votre
charge. Dans le cas o il mourrait, Rene resterait seule propritaire.


Il ne broncha pas, mais ses sourcils tendus annonaient une grande
proccupation intrieure. Les terrains de Charonne veillaient en lui un
monde d'ides.

Mme Aubertot crut l'avoir bless en parlant de l'enfant de Rene, et
elle restait interdite, ne sachant comment reprendre l'entretien.

--Vous ne m'avez pas dit dans quelle rue se trouve l'immeuble de deux
cent mille francs? demanda-t-il, en reprenant son ton de bonhomie
souriante.

--Rue de la Ppinire, rpondit-elle, presque au coin de la rue
d'Astorg.

Cette simple phrase produisit sur lui un effet dcisif.

Il ne fut plus matre de son ravissement; il rapprocha son fauteuil, et
avec sa volubilit provenale, d'une voix cline:

--Chre dame, est-ce bien fini, parlerons-nous encore de ce maudit
argent?... Tenez, je veux me confesser en toute franchise, car je serais
au dsespoir si je ne mritais pas votre estime. J'ai perdu ma femme
dernirement, j'ai deux enfants sur les bras, je suis pratique et
raisonnable. En pousant votre nice, je fais une bonne affaire pour
tout le monde. S'il vous reste quelques prventions contre moi, vous me
pardonnerez plus tard, lorsque j'aurai sch les larmes de chacun et
enrichi jusqu' mes arrire-neveux. Le succs est une flamme dore qui
purifie tout. Je veux que M. Braud lui-mme me tende la main et me
remercie....

Il s'oubliait. Il parla longtemps ainsi avec un cynisme railleur qui
perait par instants sous son air bonhomme.

Il mit en avant son frre le dput, son pre le receveur particulier de
Plassans. Il finit par faire la conqute de la tante lisabeth, qui
voyait avec une joie involontaire, sous les doigts de cet habile homme,
le drame dont elle souffrait depuis un mois, se terminer en une comdie
presque gaie. Il lut convenu qu'on irait chez le notaire le lendemain.

Ds que Mme Aubertot se fut retire, il se rendit  l'Htel de Ville, y
passa la journe  fouiller certains documents connus de lui. Chez le
notaire, il leva une difficult, il dit que la dot de Rene ne se
composant que de biens-fonds, il craignait pour elle beaucoup de tracas,
et qu'il croyait sage de vendre au moins l'immeuble de la rue de la
Ppinire pour lui constituer une rente sur le grand-livre. Mme
Aubertot voulut en rfrer  M. Braud du Chtel, toujours clotr dans
son appartement. Saccard se remit en course jusqu'au soir. Il alla rue
de la Ppinire, il courut Paris de l'air songeur d'un gnral  la
veille d'une bataille dcisive. Le lendemain, Mme Aubertot dit que M.
Braud du Chtel s'en remettait compltement  elle. Le contrat fut
rdig sur les bases dj dbattues. Saccard apportait deux cent mille
francs, Rene avait en dot la proprit de la Sologne et l'immeuble de
la rue de la Ppinire, qu'elle s'engageait  vendre; en outre, en cas
de mort de son premier enfant, elle restait seule propritaire des
terrains de Charonne que lui donnait sa tante. Le contrat fut tabli sur
le rgime de la sparation des biens qui conserve aux poux l'entire
administration de leur fortune. La tante lisabeth, qui coutait
attentivement le notaire, parut satisfaite de ce rgime dont les
dispositions semblaient assurer l'indpendance de sa nice, en mettant
sa fortune  l'abri de toute tentative. Saccard avait un vague sourire,
en voyant la bonne dame approuver chaque clause d'un signe de tte. Le
mariage fut fix au terme le plus court.

Quand tout fut rgl, Saccard alla crmonieusement annoncer  son frre
Eugne son union avec Mlle Rene Braud du Chtel. Ce coup de matre
tonna le dput.

Comme il laissait voir sa surprise:

--Tu m'as dit de chercher, dit l'employ, j'ai cherch et j'ai trouv.

Eugne, drout d'abord, entrevit alors la vrit. Et d'une voix
charmante:

--Allons, tu es un homme habile.... Tu viens me demander pour tmoin,
n'est-ce pas? Compte sur moi....

S'il le faut, je mnerai  ta noce tout le ct droit du Corps
lgislatif; a te poserait joliment....

Puis, comme il avait ouvert la porte, d'un ton plus bas:

--Dis?... Je ne veux pas trop me compromettre en ce moment, nous avons
une loi fort dure  faire voter....

La grossesse, au moins, n'est pas trop avance?

Saccard lui jeta un regard si aigu qu'Eugne se dit en refermant la
porte: Voil une plaisanterie qui me coterait cher si je n'tais pas
un Rougon. Le mariage eut lieu dans l'glise Saint-Louis-en-l'Ile.

Saccard et Rene ne se virent que la veille de ce grand jour. La scne
se passa le soir,  la tombe de la nuit, dans une salle basse de
l'htel Braud. Ils s'examinrent curieusement. Rene, depuis qu'on
ngociait son mariage, avait retrouv son allure d'cervele, sa tte
folle. C'tait une grande fille, d'une beaut exquise et turbulente, qui
avait pouss librement dans ses caprices de pensionnaire. Elle trouva
Saccard petit, laid, mais d'une laideur tourmente et intelligente qui
ne lui dplut pas; il fut, d'ailleurs, parfait de ton et de manires.
Lui fit une lgre grimace en l'apercevant; elle lui sembla sans doute
trop grande, plus grande que lui. Ils changrent quelques paroles sans
embarras. Si le pre s'tait trouv l, il aurait pu croire, en effet,
qu'ils se connaissaient depuis longtemps, qu'ils avaient derrire eux
quelque faute commune. La tante lisabeth, prsente  l'entrevue,
rougissait pour eux.

Le lendemain du mariage, dont la prsence d'Eugne Rougon, mis en vue
par un rcent discours, fit un vnement dans l'le Saint-Louis, les
deux nouveaux poux furent enfin admis en prsence de M. Braud du
Chtel.

Rene pleura en retrouvant son pre vieilli, plus grave et plus morne.
Saccard, que rien jusque-l n'avait dcontenanc, fut glac par la
froideur et le demi-jour de l'appartement, par la svrit triste de ce
grand vieillard, dont l'oeil perant lui sembla fouiller sa conscience
jusqu'au fond. L'ancien magistrat baisa lentement sa fille sur le front,
comme pour lui dire qu'il lui pardonnait, et, se tournant vers son
gendre:

--Monsieur, lui dit-il simplement, nous avons beaucoup souffert. Je
compte que vous nous ferez oublier vos torts.

Il lui tendit la main. Mais Saccard resta frissonnant.

Il pensait que, si M. Braud du Chtel n'avait pas pli sous la douleur
tragique de la honte de Rene, il aurait d'un regard, d'un effort, mis 
nant les manoeuvres de Mme Sidonie. Celle-ci, aprs avoir rapproch son
frre de la tante lisabeth, s'tait prudemment efface. Elle n'tait
pas mme venue au mariage. Il se montra trs rond avec le vieillard,
ayant lu dans son regard une surprise  voir le sducteur de sa fille
petit, laid, g de quarante ans. Les nouveaux maris furent obligs de
passer les premires nuits  l'htel Braud. On avait, depuis deux mois,
loign Christine, pour que cette enfant de quatorze ans ne souponnt
rien du drame qui se passait dans cette maison calme et douce comme un
clotre. Lorsqu'elle vint, elle resta tout interdite devant le mari de
sa soeur, qu'elle trouva, elle aussi, vieux et laid. Rene seule ne
paraissait pas trop s'apercevoir de l'ge ni de la figure chafouine de
son mari. Elle le traitait sans mpris comme sans tendresse, avec une
tranquillit absolue, o perait seulement parfois une pointe d'ironique
ddain. Saccard se carrait, se mettait chez lui, et rellement, par sa
verve, par sa rondeur, il gagnait peu  peu l'amiti de tout le monde.
Quand ils partirent, pour aller occuper un superbe appartement, dans une
maison neuve de la rue de Rivoli, le regard de M. Braud du Chtel
n'avait dj plus d'tonnement, et la petite Christine jouait avec son
beau-frre comme avec un camarade. Rene tait alors enceinte de quatre
mois; son mari allait l'envoyer  la campagne, comptant mentir ensuite
sur l'ge de l'enfant, lorsque, selon les prvisions de Mme Sidonie,
elle fit une fausse couche. Elle s'tait tellement serre pour
dissimuler sa grossesse, qui, d'ailleurs, disparaissait sous l'ampleur
de ses jupes, qu'elle fut oblige de garder le lit pendant quelques
semaines.

Il fut ravi de l'aventure; la fortune lui tait enfin fidle:
il avait fait un march d'or, une dot superbe, une femme belle  le
faire dcorer en six mois, et pas la moindre charge. On lui avait achet
deux cent mille francs son nom pour un foetus que la mre ne voulut pas
mme voir.

Ds lors, il songea avec amour aux terrains de Charonne.

Mais, pour le moment, il accordait tous ses soins  une spculation qui
devait tre la base de sa fortune.

Malgr la grande situation de la famille de sa femme, il ne donna pas
immdiatement sa dmission d'agent voyer. Il parla de travaux  finir,
d'occupations  chercher. En ralit, il voulait rester jusqu' la fin
sur le champ de bataille o il jouait son premier coup de cartes.

Il tait chez lui, il pouvait tricher plus  son aise.

Le plan de fortune de l'agent voyer tait simple et pratique. Maintenant
qu'il avait en main plus d'argent qu'il n'en avait jamais rv pour
commencer ses oprations, il comptait appliquer ses desseins en grand.
Il connaissait son Paris sur le bout du doigt; il savait que la pluie
d'or qui en battait les murs tomberait plus dru chaque jour. Les gens
habiles n'avaient qu' ouvrir les poches. Lui s'tait mis parmi les
habiles, en lisant l'avenir dans les bureaux de l'Htel de Ville. Ses
fonctions lui avaient appris ce qu'on peut voler dans l'achat et la
vente des immeubles et des terrains. Il tait au courant de toutes les
escroqueries classiques: il savait comment on revend pour un million ce
qui a cot cent mille francs; comment on paie le droit de crocheter les
caisses de l'tat, qui sourit et ferme les yeux; comment, en faisant
passer un boulevard sur le ventre d'un vieux quartier, on jongle, aux
applaudissements de toutes les dupes, avec les maisons  six tages.

Et ce qui,  cette heure encore trouble, lorsque le chancre de la
spculation n'en tait qu' la priode d'incubation, faisait de lui un
terrible joueur, c'tait qu'il en devinait plus long que ses chefs
eux-mmes sur l'avenir de moellons et de pltre qui tait rserv 
Paris. Il avait tant furet, runi tant d'indices, qu'il aurait pu
prophtiser le spectacle qu'offriraient les nouveaux quartiers en 1870.

Dans les rues, parfois, il regardait certaines maisons d'un air
singulier, comme des connaissances dont le sort, connu de lui seul, le
touchait profondment.

Deux mois avant la mort d'Angle, il l'avait mene, un dimanche, aux
buttes Montmartre. La pauvre femme adorait manger au restaurant; elle
tait heureuse, lorsque, aprs une longue promenade, il l'attablait dans
quelque cabaret de la banlieue. Ce jour-l, ils dnrent au sommet des
buttes, dans un restaurant dont les fentres s'ouvraient sur Paris, sur
cet ocan de maisons aux toits bleutres, pareils  des flots presss
emplissant l'immense horizon.

Leur table tait place devant une des fentres. Ce spectacle des toits
de Paris gaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de
bourgogne. Il souriait  l'espace, il tait d'une galanterie inusite.
Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer
vivante et pullulante, d'o sortait la voix profonde des joules. On
tait  l'automne; la ville, sous le grand ciel ple, s'alanguissait,
d'un gris doux et tendre, piqu  et l de verdures sombres, qui
ressemblaient  de larges feuilles de nnuphars nageant sot un lac; le
soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis que les fonds
s'emplissaient d'une brume lgre, une poussire d'or, une rose d'or
tombait sur la rive droite de la ville, du ct de la Madeleine et des
Tuileries. C'tait comme le coin enchant d'une cit des Paris vu de la
butte Montmartre.

Ce jour-l, ils dnrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont
les fentres s'ouvraient sur Paris, sur cet ocan de maisons aux toit
bleutres.

Mille et une Nuits, aux arbres d'meraude, aux toits de saphir, aux
girouettes de rubis. Il vint un moment o le rayon qui glissait entre
deux nuages fut si resplendissant, que les maisons semblrent flamber et
se fondre comme un lingot d'or dans un creuset.

--Oh! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pices de
vingt francs dans Paris!

Angle se mit  rire  son tour, en accusant ces pices l de n'tre pas
faciles  ramasser. Mais son mari s'tait lev, et, s'accoudant sur la
rampe de la fentre:

--C'est la colonne Vendme, n'est-ce pas, qui brille l-bas?... Ici,
plus  droite, voil la Madeleine.... Un beau quartier, o il y a
beaucoup  faire.... Ah! cette fois, tout va brler! Vois-tu?... On
dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste.

Sa voix devenait grave et mue. La comparaison qu'il avait trouve parut
le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua,
tendant le bras pour montrer Paris  Angle, qui s'tait galement
accoude  son ct:

--Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera
de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce
grand innocent de Paris! vois donc comme il est immense et comme il
s'endort doucement! C'est bte, ces grandes villes!

Il ne se doute gure de l'arme de pioches qui l'attaquera un de ces
beaux matins, et certains htels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si
fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois
ou quatre ans  vivre.

Angle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le got de la
plaisanterie colossale et inquitante. Elle riait, mais avec un vague
effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du gant couch 
ses pieds, et lui montrer le poing, en pinant ironiquement les lvres.

--On a dj commenc, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une misre.
Regarde l-bas, du ct des Halles, on a coup Paris en quatre....

Et de sa main tendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit
signe de sparer la ville en quatre parts.

--Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'on
perce? demanda sa femme.

--Oui, la grande croise de Paris, comme ils disent.

Ils dgagent le Louvre et l'Htel de Ville. Jeux d'enfants que cela!
C'est bon pour mettre le public en apptit....

Quand le premier rseau sera fini, alors commencera la grande danse. Le
second rseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les
faubourgs au premier rseau.

Les tronons agoniseront dans le pltre.... Tiens, suis un peu ma main.
Du boulevard du Temple  la barrire du Trne, une entaille; puis, de ce
ct, une autre entaille, de la Madeleine  la plaine Monceau; et une
troisime entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille
l, une entaille plus loin, des entailles partout. Paris hach  coups
de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et
maons, travers par d'admirables voies stratgiques qui mettront les
forts au coeur des vieux quartiers.

La nuit venait. Sa main sche et nerveuse coupait toujours dans le vide.
Angle avait un lger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de
fer qui hachaient sans piti l'amas sans bornes des toits sombres.
Depuis un instant, les brumes de l'horizon roulaient doucement des
hauteurs, et elle s'imaginait entendre, sous les tnbres qui
s'amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main
de son mari et rellement fait les entailles dont il parlait, crevant
Paris d'un bout  l'autre, brisant les poutres, crasant les moellons,
laissant derrire elle de longues et affreuses blessures de murs
croulants. La petitesse de cette main, s'acharnant sur une proie gante,
finissait par inquiter; et, tandis qu'elle dchirait sans effort les
entrailles de l'norme ville, on et dit qu'elle prenait un trange
reflet d'acier, dans le crpuscule bleutre.

--Il y aura un troisime rseau, continua Saccard, au bout d'un silence,
comme se parlant  lui-mme; celui l est trop lointain, je le vois
moins. Je n'ai trouv que peu d'indices.... Mais ce sera la folie pure,
le galop infernal des millions, Paris sol et assomm!

Il se tut de nouveau, les yeux fixs ardemment sur la ville, o les
ombres roulaient de plus en plus paisses.

Il devait interroger cet avenir trop loign qui lui chappait. Puis, la
nuit se fit, la ville devint confuse, on l'entendit respirer largement,
comme une mer dont on ne voit plus que la crte ple des vagues.  et
l, quelques murs blanchissaient encore; et, une  une, les flammes
jaunes des becs de gaz piqurent les tnbres, pareilles  des toiles
s'allumant dans le noir d'un ciel d'orage.

Angle secoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait
faite au dessert.

--Ah! bien, dit-elle avec un sourire, il en est tomb de ces pices de
vingt francs! Voil les Parisiens qui les comptent. Regarde donc les
belles piles qu'on aligne  nos pieds!

Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartre, et
dont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs taches
d'or.

--Et l-bas, s'cria-t-elle, en dsignant du doigt un fourmillement
d'astres, c'est srement la Caisse gnrale.

Ce mot fit rire Saccard. Ils restrent encore quelques instants  la
fentre, ravis de ce ruissellement de pices de vingt francs, qui
finit par embraser Paris entier.

L'agent voyer, en descendant de Montmartre, se repentit sans doute
d'avoir tant caus. Il accusa le bourgogne et pria sa femme de ne pas
rpter les btises qu'il avait dites; il voulait, disait-il, tre un
homme srieux.

Saccard, depuis longtemps, avait tudi ces trois rseaux de rues et de
boulevards, dont il s'tait oubli  exposer assez exactement le plan
devant Angle. Quand cette dernire mourut, il ne lut pas fch qu'elle
emportt dans la terre ses bavardages des buttes Montmartre.

L tait sa fortune, dans ces fameuses entailles que sa main avait
faites au coeur de Paris, et il entendait ne partager son ide avec
personne, sachant qu'au jour du butin il y aurait bien assez de corbeaux
planant au-dessus de la ville ventre. Son premier plan tait
d'acqurir  bon compte quelque immeuble qu'il saurait  l'avance
condamn  une expropriation prochaine, et de raliser un gros bnfice
en obtenant une forte indemnit. Il se serait peut-tre dcid  tenter
l'aventure sans un sou,  acheter l'immeuble  crdit pour ne toucher
ensuite qu'une diffrence, comme  la bourse, lorsqu'il se remaria,
moyennant cette prime de deux cent mille francs qui fixa et agrandit son
plan. Maintenant, ses calculs taient faits: il achetait  sa femme,
sous le nom d'un intermdiaire, sans paratre aucunement, la maison de
la rue de la Ppinire, et triplait sa mise de fonds, grce  sa science
acquise dans les couloirs de l'Htel de Ville, et  ses bons rapports
avec certains personnages influents.

S'il avait tressailli lorsque la tante lisabeth lui avait indiqu
l'endroit o se trouvait la maison, c'est qu'elle tait situe au beau
milieu du trac d'une voie dont on ne causait encore que dans le cabinet
du prfet de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes l'emportait
tout entire. C'tait un ancien projet de Napolon 1er qu'on songeait 
mettre  excution, pour donner, disaient les gens graves, un dbouch
normal  des quartiers perdus derrire un ddale de rues troites, sur
les escarpements des coteaux qui limitaient Paris. Cette phrase
officielle n'avouait naturellement pas l'intrt que l'empire avait  la
danse des cus,  ces dblais et  ces remblais formidables qui tenaient
les ouvriers en haleine. Saccard s'tait permis, un jour, de consulter,
chez le prfet, ce fameux plan de Paris sur lequel une main auguste
avait trac  l'encre rouge les principales voies du deuxime rseau.
Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus profondment
encore que la main de l'agent voyer. Le boulevard Malesherbes, qui
abattait des htels superbes, dans les rues d'Anjou et de la
Ville-l'vque, et qui ncessitait des travaux de terrassement
considrables, devait tre trou un des premiers. Quand Saccard alla
visiter l'immeuble de la rue de la Ppinire, il songea  cette soire
d'automne,  ce dner qu'il avait fait avec Angle sur les buttes
Montmartre, et pendant lequel il tait tomb, au soleil couchant, une
pluie si drue de louis d'or sur le quartier de la Madeleine. Il sourit;
il pensa que le nuage radieux avait crev chez lui, dans sa cour, et
qu'il allait ramasser les pices de vingt francs.

Tandis que Rene, installe luxueusement dans l'appartement de la rue de
Rivoli, au milieu de ce Paris nouveau dont elle allait tre une des
reines, mditait ses futures toilettes et s'essayait  sa vie de grande
mondaine, son mari soignait dvotement sa premire grande affaire. Il
lui achetait d'abord la maison de la rue de la Ppinire, grce 
l'intermdiaire d'un certain Larsonneau, qu'il avait rencontr furetant
comme lui dans les bureaux de l'Htel de Ville, mais qui avait eu la
btise de se laisser surprendre un jour qu'il visitait les tiroirs du
prfet. Larsonneau s'tait tabli agent d'affaires, au fond d'une cour
noire et humide du bas de la rue Saint-Jacques. Son orgueil, ses
convoitises y souffraient cruellement. Il se trouvait au mme point que
Saccard avant son mariage; il avait, disait-il, invent, lui aussi, une
machine  pices de cent sous; seulement les premires avances lui
manquaient pour tirer parti de son invention. Il s'entendit  demi-mot
avec son ancien collgue, et il travailla si bien qu'il eut la maison
pour cent cinquante mille francs. Rene, au bout de quelques mois, avait
dj de gros besoins d'argent. Le mari n'intervint que pour autoriser sa
femme  vendre. Quand le march fut conclu, elle le pria de placer en
son nom cent mille francs qu'elle lui remit en toute confiance, pour le
toucher sans doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante mille
francs qu'elle gardait en poche. Il sourit d'un air fin; il entrait dans
ses calculs qu'elle jett l'argent par les fentres; ces cinquante mille
francs, qui allaient disparatre en dentelles et en bijoux, devaient lui
rapporter,  lui, le cent pour cent. Il poussa l'honntet, tant il
tait satisfait de sa premire affaire, jusqu' placer rellement les
cent mille francs de Rene et  lui remettre les titres de rente. Sa
femme ne pouvait les aliner, il tait certain de les retrouver au nid,
s'il en avait jamais besoin.

--Ma chre, ce sera pour vos chiffons, dit-il galamment.

Quand il possda la maison, il eut l'habilet, en un mois, de la faire
revendre deux fois  des prte-noms, en grossissant chaque lois le prix
d'achat. Le dernier acqureur ne la paya pas moins de trois cent mille
francs. Pendant ce temps, Larsonneau, qui seul paraissait  titre de
reprsentant des propritaires successifs, travaillait les locataires.
Il refusait impitoyablement de renouveler les baux,  moins qu'on ne
consentt  des augmentations formidables de loyer. Les locataires, qui
avaient vent de l'expropriation prochaine, taient au dsespoir; ils
finissaient par accepter l'augmentation, surtout lorsque Larsonneau
ajoutait, d'un air conciliant, que cette augmentation serait fictive
pendant les cinq premires annes. Quant aux locataires qui firent les
mchants, ils furent remplacs par des cratures auxquelles on donna le
logement pour rien et qui signrent tout ce qu'on voulut; l, il y eut
double bnfice: le loyer fut augment, et l'indemnit rserve au
locataire pour son bail dut revenir  Saccard. Mme Sidonie voulut aider
son frre, en tablissant dans une des boutiques du rez-de-chausse un
dpt de pianos. Ce fut  cette occasion que Saccard et Larsonneau, pris
de fivre, allrent un peu loin: ils inventrent des livres de commerce,
ils falsifirent des critures, pour tablir la vente des pianos sur un
chiffre norme. Pendant plusieurs nuits, ils griffonnrent ensemble.
Ainsi travaille, la maison tripla de valeur. Grce au dernier acte de
vente, grce aux augmentations de loyer, aux faux locataires et au
commerce de Mme Sidonie, elle pouvait tre estime  cinq cent mille
francs devant la commission des indemnits.

Les rouages de l'expropriation, de cette machine puissante qui, pendant
quinze ans, a boulevers Paris, soufflant la fortune et la ruine, sont
des plus simples. Ds qu'une voie nouvelle est dcrte, les agents
voyers dressent le plan parcellaire et valuent les proprits.

D'ordinaire, pour les immeubles, aprs enqute, ils capitalisent la
location totale et peuvent ainsi donner un chiffre approximatif. La
commission des indemnits, compose de membres du conseil municipal,
fait toujours une offre infrieure  ce chiffre, sachant que les
intresss rclameront davantage, et qu'il y aura concession mutuelle.
Quand ils ne peuvent s'entendre, l'affaire est porte devant un jury qui
se prononce souverainement sur l'offre de la Ville et la demande du
propritaire ou du locataire expropri.

Saccard, rest  l'Htel de Ville pour le moment dcisif, eut un instant
l'imprudence de vouloir se faire dsigner, lorsque les travaux du
boulevard Malesherbes commencrent, et d'estimer lui-mme sa maison.
Mais il craignit de paralyser par l son influence sur les membres de la
commission des indemnits. Il fit choisir un de ses collgues, un jeune
homme doux et souriant, nomm Michelin, et dont la femme, d'une adorable
beaut, venait parfois excuser son mari auprs de ses chefs, lorsqu'il
s'absentait pour cause d'indisposition. Il tait indispos trs souvent.
Saccard avait remarqu que la jolie Mme Michelin, qui se glissait si
humblement par les portes entrebilles, tait une toute-puissance;
Michelin gagnait de l'avancement  chacune de ses maladies, il faisait
son chemin en se mettant au lit. Pendant une de ses absences, comme il
envoyait sa femme presque tous les matins donner de ses nouvelles  son
bureau, Saccard le rencontra deux fois sur les boulevards extrieurs,
fumant un cigare, de l'air tendre et ravi qui ne le quittait jamais.
Cela lui inspira de la sympathie pour ce bon jeune homme, pour cet
heureux mnage si ingnieux et si pratique. Il avait l'admiration de
toutes les machines  pices de cent sous habilement exploites. Quand
il eut fait dsigner Michelin, il alla voir sa charmante femme, voulut
la prsenter  Rene, parla devant elle de son frre le dput,
l'illustre orateur. Mme Michelin comprit.

A partir de ce jour, son mari garda pour son collgue ses sourires les
plus recueillis. Celui-ci, qui ne voulait pas mettre le digne garon
dans ses confidences, se contenta de se trouver l, comme par hasard, le
jour o il procda  l'valuation de l'immeuble de la rue de la
Ppinire. Il l'aida. Michelin, la tte la plus nulle et la plus vide
qu'on pt imaginer, se conforma aux instructions de sa femme qui lui
avait recommand de contenter M. Saccard en toutes choses. Il ne
souponna rien, d'ailleurs; il crut que l'agent voyer tait press de
lui faire bcler sa besogne pour l'emmener au caf. Lesbaux, les
quittances de loyer, les fameux livres de Mme Sidonie passrent des
mains de son collgue sous ses yeux, sans qu'il et le temps seulement
de vrifier les chiffres, que celui-ci nonait tout haut. Larsonneau
tait l, qui traitait son complice en tranger.

--Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire Saccard. La
maison vaut davantage.... Dpchons, je crois qu'il va y avoir un
mouvement du personnel  l'Htel de Ville, et je veux vous en parler
pour que vous prveniez votre femme.

L'affaire fut ainsi enleve. Mais il avait encore des craintes. Il
redoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs ne part un peu gros
 la commission des indemnits, pour une maison qui n'en valait
notoirement que deux cent mille. La hausse formidable sur les immeubles
n'avait pas encore eu lieu. Une enqute lui aurait fait courir le risque
de srieux dsagrments. Il se rappelait cette phrase de son frre: Pas
de scandale trop bruyant, ou je te supprime; et il savait Eugne homme
 excuter sa menace. Il s'agissait de rendre aveugles et bienveillants
ces messieurs de la commission. Il jeta les yeux sur deux hommes
influents dont il s'tait fait des amis par la faon dont il les saluait
dans les corridors, lorsqu'il les rencontrait. Les trente-six membres du
conseil municipal taient choisis avec soin de la main mme de
l'empereur, sur la prsentation du prfet, parmi les snateurs, les
dputs, les avocats, les mdecins, les grands industriels qui
s'agenouillaient le plus dvotement devant le pouvoir; mais, entre tous,
le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche mritaient la bienveillance des
Tuileries par leur ferveur.

C'tait un adorateur du trne, des quatre planches dores recouvertes de
velours; peu lui importait l'homme qui s'y trouvait assis. Avec son
ventre norme, sa face de boeuf, son allure d'lphant, il tait d'une
coquinerie charmante; il se vendait avec majest et commettait les plus
grosses infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet homme
tonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui des histoires
qu'on ne pouvait raconter qu' l'oreille. Ses soixante-dix-huit ans
fleurissaient en pleine dbauche monstrueuse. A deux reprises, on avait
d touffer de sales aventures, pour qu'il n'allt pas traner son habit
brod de snateur sur les bancs de la cour d'assises.

M. Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur d'un mlange de
suif et de starine pour la fabrication des bougies, rvait le Snat! Il
s'tait fait l'insparable du baron Gouraud; il se frottait  lui, avec
l'ide vague que cela lui porterait bonheur. Au fond, il tait trs
pratique, et s'il et trouv un fauteuil de snateur  acheter il en
aurait prement dbattu le prix. Un empire allait mettre en vue cette
nullit avide, ce cerveau troit qui avait le gnie des tripotages
industriels. Il vendit le premier son nom  une compagnie vreuse,  une
de ces socits qui poussrent comme des champignons empoisonns sur le
fumier des spculations impriales. On put voir colle aux murs,  cette
poque, une affiche portant en grosses lettres noires ces mots: Socit
gnrale des ports du Maroc, et dans laquelle le nom de M.
Toutin-Laroche, avec son titre de conseiller municipal, s'talait, en
tte de liste des membres du conseil de surveillance, tous plus inconnus
les uns que les autres. Ce procd, dont on a abus depuis, fit
merveille; les actionnaires accoururent, bien que la question des ports
du Maroc ft peu claire et que les braves gens qui apportaient leur
argent ne pussent expliquer eux-mmes  quelle oeuvre on allait
l'employer. L'affiche parlait superbement d'tablir des stations
commerciales le long de la Mditerrane. Depuis deux ans, certains
journaux clbraient cette opration grandiose, qu'ils dclaraient plus
prospre tous les trois mois. Au conseil municipal, M. Toutin-Laroche
passait pour un administrateur de premier mrite; il tait une des
fortes ttes de l'endroit, et sa tyrannie aigre sur ses collgues
n'avait d'gale que sa platitude dvote devant le prfet. Il travaillait
dj  la cration d'une grande compagnie financire, le Crdit
viticole, une caisse de prt pour les vignerons, dont il parlait avec
des rticences, des attitudes graves qui allumaient autour de lui les
convoitises des imbciles.

Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en leur rendant des
services dont il feignit habilement d'ignorer l'importance. Il mit en
rapport sa soeur et le baron, alors compromis dans une histoire des
moins propres. Il la conduisit chez lui, sous le prtexte de rclamer
son appui en faveur de la chre femme, qui ptitionnait depuis
longtemps, afin d'obtenir une fourniture de rideaux pour les Tuileries.
Mais il advint, quand l'agent voyer les eut laisss ensemble, que ce fut
Mme Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines gens, assez
maladroits pour ne pas tre honors de l'amiti qu'un snateur avait
daign tmoigner  leur enfant, une petite fille d'une dizaine d'annes.
Saccard agit lui-mme auprs de M. Toutin-Laroche; il se mnagea une
entrevue avec lui dans un corridor et mit la conversation sur le fameux
Crdit viticole. Au bout de cinq minutes, le grand administrateur
effar, stupfait des choses tonnantes qu'il entendait, prit sans faon
l'employ  son bras et le retint pendant une heure dans le couloir.
Saccard lui souffla des mcanismes financiers prodigieux d'ingniosit.
Quand M. Toutin-Laroche le quitta, il lui serra la main d'une faon
expressive, avec un clignement d'yeux franc-maonnique.

--Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.

Il fut suprieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudence jusqu'
ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche complices l'un de
l'autre. Il les visita sparment, leur glissa un mot  l'oreille en
faveur d'un de ses amis qui allait tre expropri, rue de la Ppinire;
il eut bien soin de dire  chacun des deux compres qu'il ne parlerait
de cette affaire  aucun autre membre de la commission, que c'tait une
chose en l'air, mais qu'il comptait sur toute sa bienveillance.

L'agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre ses prcautions.
Quand le dossier relatif  son immeuble arriva devant la commission des
indemnits, il se trouva justement qu'un des membres habitait la rue
d'Astorg et connaissait la maison. Ce membre se rcria sur le chiffre de
cinq cent mille francs que, selon lui, on devait rduire de plus de
moiti. Aristide avait eu l'impudence de faire demander sept cent mille
francs. Ce jour-l, M. Toutin-Laroche, d'ordinaire trs dsagrable pour
ses collgues, tait d'une humeur plus massacrante encore que de
coutume. Il se fcha, il prit la dfense des propritaires.

--Nous sommes tous propritaires, messieurs, criait-il.... L'empereur
veut faire de grandes choses, ne lsinons pas sur des misres.... Cette
maison doit valoir les cinq cent mille francs; c'est un de nos hommes,
un employ de la Ville, qui a fix ce chiffre.... Vraiment, on dirait
que nous vivons dans la fort de Bondy; vous verrez que nous finirons
par nous souponner entre nous.

Le baron Gouraud, appesanti sur son sige, regardait du coin de l'oeil,
d'un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu et flamme en faveur du
propritaire de la rue de la Ppinire. Il eut un soupon. Mais, en
somme, comme cette sortie violente le dispensait de prendre la parole,
il se mit  hocher doucement la tte, en signe d'approbation absolue. Le
membre de la rue d'Astorg rsistait, rvolt, ne voulant pas plier
devant les deux tyrans de la commission dans une question o il tait
plus comptent que ces messieurs. Ce fut alors que M. Toutin-Laroche,
ayant remarqu les signes approbatifs du baron, s'empara vivement du
dossier et dit d'une voix sche:

--C'est bien. Nous claircirons vos doutes.... Si vous le permettez, je
me charge de l'affaire, et le baron Gouraud fera l'enqute avec moi.

--Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne doit entacher nos
dcisions.

Le dossier avait dj disparu dans les vastes poches de M.
Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, comme ils
sortaient, les deux compres se regardrent sans rire. Ils se sentaient
complices, ce qui redoublait leur aplomb. Deux esprits vulgaires eussent
provoqu une explication; eux continurent  plaider la cause des
propritaires, comme si on et pu les entendre encore, et  dplorer
l'esprit de mfiance qui se glissait partout. Au moment o ils allaient
se quitter:

--Ah! j'oubliais, mon cher collgue, dit le baron avec un sourire, je
pars tout  l'heure pour la campagne.

Vous seriez bien aimable d'aller faire sans moi cette petite enqute....
Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se plaignent de ce que je
prends trop de vacances.

--Soyez tranquille, rpondit M. Toutin-Laroche, je vais de ce pas rue de
la Ppinire.

Il rentra tranquillement chez lui, avec une pointe d'admiration pour le
baron, qui dnouait si joliment les situations dlicates. Il garda le
dossier dans sa poche, et,  la sance suivante, il dclara, d'un ton
premptoire, au nom du baron et au sien, qu'entre l'offre de cinq cent
mille francs et la demande de sept cent mille francs il fallait prendre
un moyen terme et accorder six cent mille francs. Il n'y eut pas la
moindre opposition. Le membre de la rue d'Astorg, qui avait rflchi
sans doute, dit avec une grande bonhomie qu'il s'tait tromp: il avait
cru qu'il s'agissait de la maison voisine.

Ce fut ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa premire victoire. Il
quadrupla sa mise de fonds et gagna deux complices. Une seule chose
l'inquita; lorsqu'il voulut anantir les fameux livres de Mme Sidonie,
il ne les trouva plus. Il courut chez Larsonneau, qui lui avoua
carrment qu'il les avait, en effet, et qu'il les gardait.

L'autre ne se lcha pas; il sembla dire qu'il n'avait eu de l'inquitude
que pour ce cher ami, beaucoup plus compromis que lui par ces critures
presque entirement de sa main, mais qu'il tait rassur, du moment o
elles se trouvaient en sa possession. Au fond, il et volontiers
trangl le cher ami; il se souvenait d'une pice fort compromettante,
d'un inventaire faux, qu'il avait eu la btise de dresser, et qui devait
tre rest dans l'un des registres. Larsonneau, pay grassement, alla
monter un cabinet d'affaires rue de Rivoli, o il eut des bureaux
meubls avec le luxe d'un appartement de fille. Saccard, aprs avoir
quitt l'Htel de Ville, pouvant mettre en branle un roulement de fonds
considrable, se lana dans la spculation  outrance, tandis que Rene,
grise, folle, emplissait Paris du bruit de ses quipages, de l'clat de
ses diamants, du vertige de sa vie adorable et tapageuse.

Parfois, le mari et la femme, ces deux fivres chaudes de l'argent et du
plaisir, allaient dans les brouillards glacs de l'le Saint-Louis. Il
leur semblait qu'ils entraient dans une ville morte.

L'htel Braud, bti vers le commencement du dix septime sicle, tait
une de ces constructions carres, noires et graves, aux troites et
hautes fentres, nombreuses au Marais, et qu'on loue  des pensionnats,
 des fabricants d'eau de Seltz,  des entrepositaires de vins et
d'alcools. Seulement, il tait admirablement conserv. Sur la rue
Saint-Louis-en-l'Ile, il n'avait que trois tages, des tages de quinze
 vingt pieds de hauteur. Le rez-de-chausse, plus cras, tait perc
de fentres garnies d'normes barres de fer, s'enfonant lugubrement
dans la sombre paisseur des murs, et d'une porte arrondie, presque
aussi haute que large,  marteau de fonte, peinte en gros vert et garnie
de clous normes qui dessinaient des toiles et des losanges sur les
deux vantaux. Cette porte tait typique, avec les bornes qui la
flanquaient, renverses  demi et largement cercles de fer. On voyait
qu'anciennement on avait mnag le lit d'un ruisseau, au milieu de la
porte, entre les pentes lgres du cailloutage du porche; mais M. Braud
s'tait dcid  boucher ce ruisseau en faisant bitumer l'entre; ce
fut, d'ailleurs, le seul sacrifice aux architectes modernes qu'il
accepta jamais. Les fentres des tages taient garnies de minces rampes
de fer forg, laissant voir leurs croises colossales  fortes boiseries
brunes et  petits carreaux verdtres. En haut, devant les mansardes, le
toit s'interrompait, la gouttire continuait seule son chemin pour
conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et ce qui augmentait
encore la nudit austre de la faade, c'tait l'absence absolue de
persiennes et de jalousies, le soleil ne venant en aucune saison sur ces
pierres ples et mlancoliques. Cette faade, avec son air vnrable, sa
svrit bourgeoise, dormait solennellement dans le recueillement du
quartier, dans le silence de la rue que les voitures ne troublaient
gure.

A l'intrieur de l'htel, se trouvait une cour carre, entoure
d'arcades, une rduction de la place Royale, dalle d'normes pavs, ce
qui achevait de donner  cette maison morte l'apparence d'un clotre. En
face du porche, une fontaine, une tte de lion  demi efface, et dont
on ne voyait plus que la gueule entrouverte, jetait, par un tube de fer,
une eau lourde et monotone, dans une auge verte de mousse, polie sur les
bords par l'usure.

Cette eau tait glaciale. Des herbes poussaient entre les pavs. L't,
un mince coin de soleil descendait dans la cour, et cette visite rare
avait blanchi un angle de la faade, au midi, tandis que les trois
autres pans, moroses et noirtres, taient marbrs de moisissures. L,
au fond de cette cour frache et muette comme un puits, claire d'un
jour blanc d'hiver, on se serait cru  mille lieues de ce nouveau Paris
o flambaient toutes les chaudes jouissances, dans le vacarme des
millions.

Les appartements de l'htel avaient le calme triste, la solennit froide
de la cour. Desservis par un large escalier  rampe de fer, o les pas
et la toux des visiteurs sonnaient comme sous une vote d'glise, ils
s'tendaient en longues enfilades de vastes et hautes pices, dans
lesquelles se perdaient de vieux meubles, de bois sombre et trapu; et le
demi-jour n'tait peupl que par les personnages des tapisseries, dont
on apercevait vaguement les grands corps blmes. Tout le luxe de
l'ancienne bourgeoisie parisienne tait l, un luxe inusable et cette
faade avec son air vein sans mollesse, des siges, sa svrit
bourgeoise, des siges dont le chne est recouvert  peine d'un peu
d'toffe, des lits aux toffes rigides, des bahuts  linge o la rudesse
des planches compromettrait singulirement la frle existence des robes
modernes. M. Braud du Chtel avait choisi son appartement dans la
partie la plus noire de l'htel, entre la rue et la cour, au premier
tage. Il se trouvait l dans un cadre merveilleux de recueillement, de
silence et d'ombre. Quand il poussait les portes, traversant la
solennit des pices de son pas lent et grave, on l'et pris pour un de
ces membres des vieux parlements dont on voyait les portraits accrochs
aux murs, rentrant chez lui tout songeur, aprs avoir discut et refus
de signer un dit du roi.

Mais dans cette maison morte, dans ce clotre, il y avait un nid chaud
et vibrant, un trou de soleil et de gaiet, un coin d'adorable enfance,
de grand air, de lumire large. Il fallait monter une foule de petits
escaliers, filer le long de dix  douze corridors, redescendre, remonter
encore, faire un vritable voyage, et l'on arrivait enfin  une vaste
chambre,  une sorte de belvdre bti sur le toit, derrire l'htel,
au-dessus du quai de Bthune. Elle tait en plein midi. La fentre
s'ouvrait si grande, que le ciel, avec tous ses rayons, tout son air,
tout son bleu, semblait y entrer. Perche comme un pigeonnier, elle
avait de longues caisses de fleurs, une immense volire, et pas un
meuble. On avait simplement tal une natte sur le carreau. C'tait la
chambre des enfants. Dans tout l'htel, on la connaissait, on la
dsignait sous ce nom. La maison tait si froide, la cour si humide, que
la tante lisabeth avait redout pour Christine et Rene ce souffle
frais qui tombait des murs; maintes fois, elle avait grond les gamines
qui couraient sous les arcades et qui prenaient plaisir  tremper leurs
petits bras dans l'eau glace de la fontaine. Alors, l'ide lui tait
venue de faire disposer pour elles ce grenier perdu, le seul coin o le
soleil entrt et se rjout, solitaire, depuis bientt deux sicles, au
milieu des toiles d'araigne. Elle leur donna une natte, des oiseaux,
des fleurs. Les gamines furent enthousiasmes. Pendant les vacances,
Rene vivait l, dans le bain jaune de ce bon soleil, qui semblait
heureux de la toilette qu'on avait faite  sa retraite et des deux ttes
blondes qu'on lui envoyait. La chambre devint un paradis, toute
rsonnante du chant des oiseaux et du babil des petites. On la leur
avait cde en toute proprit. Elles disaient notre chambre; elles
taient chez elles; elles allaient jusqu' s'y enfermer  clef pour se
bien prouver qu'elles en taient les uniques matresses. Quel coin de
bonheur! Un massacre de joujoux rlait sur la natte, dans le soleil
clair.

Et la grande joie de la chambre des enfants tait encore le vaste
horizon. Des autres fentres de l'htel, on ne voyait, en face de soi,
que des murs noirs,  quelques pieds. Mais, de celle-ci, on apercevait
tout ce bout de Seine, tout ce bout de Paris qui s'tend de la Cit au
pont de Bercy, plat et immense, et qui ressemble  quelque originale
cit de Hollande. En bas, sur le quai de Bthune, il y avait des
baraques de bois  moiti effondres, des entassements de poutres et de
toits crevs, parmi lesquels les enfants s'amusaient souvent  regarder
courir des rats normes, qu'elles redoutaient vaguement de voir grimper
le long des hautes murailles. Mais, au-del, l'enchantement commenait.
L'estacade, tageant ses madriers, ses contreforts de cathdrale
gothique, et le pont de Constantine, lger, se balanant comme une
dentelle sous les pieds des passants se coupaient  angle droit,
paraissaient barrer et retenir la masse norme de la rivire. En face,
les arbres de la Halle aux vins, et plus loin les massifs du Jardin des
plantes, verdissaient, s'talaient jusqu' l'horizon: tandis que, de
l'autre ct de l'eau, le quai Henri-IV et le quai de la Rape
alignaient leurs constructions basses et ingales, leur range de
maisons qui, de haut, ressemblaient aux petites maisons de bois et de
carton que les gamines avaient dans des botes. Au fond,  droite, le
toit ardois de la Salptrire bleuissait au-dessus des arbres. Puis, au
milieu, descendant jusqu' la Seine, les larges berges paves faisaient
deux longues routes grises que tachait  et l la marbrure d'une file
de tonneaux, d'un chariot attel, d'un bateau de bois ou de charbon vid
 terre. Mais l'me de tout cela, l'me qui emplissait le paysage,
c'tait la Seine, la rivire vivante; elle venait de loin, du bord vague
et tremblant de l'horizon, elle sortait de l-bas, du rve, pour couler
droit aux enfants, dans sa majest tranquille, dans son gonflement
puissant, qui s'panouissait, s'largissait en nappe  leurs pieds,  la
pointe de l'le. Les deux ponts qui la coupaient, le pont de Bercy et le
pont d'Austerlitz, semblaient des arrts ncessaires, chargs de la
contenir, de l'empcher de monter jusque dans la chambre. Les petites
aimaient la gante, elles s'emplissaient les yeux de sa coule
colossale, de cet ternel flot grondant qui roulait vers elles, comme
pour les atteindre, et qu'elles sentaient se fendre et disparatre 
droite et  gauche, dans l'inconnu, avec une douceur de titan dompt.
Par les beaux jours, par les matines de ciel bleu, elles se trouvaient
ravies des belles robes de la Seine; c'taient des robes changeantes qui
passaient du bleu au vert, avec mille teintes d'une dlicatesse infinie;
on aurait dit de la soie mouchete de flammes blanches, avec des ruches
de satin; et les bateaux qui s'abritaient aux deux rives la bordaient
d'un ruban de velours noir. Au loin, surtout, l'toffe devenait
admirable et prcieuse, comme la gaze enchante d'une tunique de fe;
aprs la bande de satin gros vert, dont l'ombre des ponts serrait la
Seine, il y avait des plastrons d'or, des pans d'une toffe plisse
couleur de soleil. Le ciel immense, sur cette eau, ces files basses de
maisons, ces verdures des deux parcs, se creusait.

Parfois Rene, lasse de cet horizon sans bornes, grande dj et
rapportant du pensionnat des curiosits charnelles, jetait un regard
dans l'cole de natation des bains Petit, dont le bateau se trouve
amarr  la pointe de l'le. Elle cherchait  voir, entre les linges
flottants pendus  des ficelles en guise de plafond, les hommes en
caleon dont on apercevait les ventres nus.




III


Maxime resta au collge de Plassans jusqu'aux vacances de 1854. Il avait
treize ans et quelques mois, et venait d'achever sa cinquime. Ce fut
alors que son pre se dcida  le faire venir  Paris. Il songeait qu'un
fils de cet ge le poserait, l'installerait dfinitivement dans son
rle de veuf remari, riche et srieux. Lorsqu'il annona son projet 
Rene,  l'gard de laquelle il se piquait d'une extrme galanterie,
elle lui rpondit ngligemment:

--C'est cela, faites venir le gamin.... Il nous amusera un peu. Le
matin, on s'ennuie  mourir.

Le gamin arriva huit jours aprs. C'tait dj un grand galopin fluet, 
figure de fille, l'air dlicat et effront, d'un blond trs doux. Mais
comme il tait fagot, grand Dieu! Tondu jusqu'aux oreilles, les cheveux
si ras que la blancheur du crne se trouvait  peine couverte d'une
ombre lgre, il avait un pantalon trop court, des souliers de
charretier, une tunique affreusement rpe, trop large, et qui le
rendait presque bossu. Dans cet accoutrement, surpris des choses
nouvelles qu'il voyait, il regardait autour de lui, sans timidit,
d'ailleurs, de l'air sauvage et rus d'un enfant prcoce, hsitant  se
livrer du premier coup.

Un domestique venait de l'amener de la gare, et il tait dans le grand
salon, ravi par l'or de l'ameublement et du plafond, profondment
heureux de ce luxe au milieu duquel il allait vivre, lorsque Rene, qui
revenait de chez son tailleur, entra comme un coup de vent. Elle jeta
son chapeau et le burnous blanc qu'elle avait mis sur ses paules pour
se protger contre le froid dj vif.

Elle apparut  Maxime, stupfait d'admiration, dans tout l'clat de son
merveilleux costume.

L'enfant la crut dguise. Elle portait une dlicieuse jupe de faille
bleue,  grands volants, sur laquelle tait jet une sorte d'habit de
garde franaise de soie gris tendre. Les pans de l'habit, doubl de
satin bleu plus fonc que la faille du jupon, taient galamment relevs
et retenus par des noeuds de ruban; les parements des manches plates,
les grands revers du corsage s'largissaient, garnis du mme satin. Et,
comme assaisonnement suprme, comme pointe risque d'originalit, de
gros boutons imitant le saphir, pris dans des rosettes azurs,
descendaient le long de l'habit, sur deux ranges. C'tait laid et
adorable.

Quand Rene aperut Maxime:

--C'est le petit, n'est-ce pas? demanda-t-elle au domestique, surprise
de le voir aussi grand qu'elle.

L'enfant la dvorait du regard. Cette dame si blanche de peau, dont on
apercevait la poitrine dans l'entrebillement d'une chemisette plisse,
cette apparition brusque et charmante, avec sa coiffure haute, ses fines
mains gantes, ses petites bottes d'homme dont les talons pointus
s'enfonaient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la bonne fe de
cet appartement tide et dor. Il se mit  sourire, et il fut tout juste
assez gauche pour garder sa grce de gamin.

--Tiens, il est drle! s'cria Rene.... Mais, quelle horreur! comme on
lui a coup les cheveux!... coute, mon petit ami, ton pre ne rentrera
sans doute que pour le dner, et je vais tre oblige de t'installer....
Je suis votre belle-maman, monsieur. Veux-tu m'embrasser?

--Je veux bien, rpondit carrment Maxime.

Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les
paules, ce qui chiffonna un peu l'habit de garde franaise. Elle se
dgagea, riant, disant:

--Mon Dieu! qu'il est drle, le petit tondu!...

Elle revint  lui, plus srieuse.

--Nous serons amis, n'est-ce pas?... Je veux tre une mre pour vous. Je
rflchissais  cela, en attendant mon tailleur, qui tait en
confrence, et je me disais que je devais me montrer trs bonne et vous
lever tout  fait bien.... Ce sera gentil!

Maxime continuait  la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et
brusquement:

--Quel ge avez-vous? demanda-t-il.

--Mais on ne demande jamais cela! s'cria-t-elle en joignant les
mains.... Il ne sait pas, le petit malheureux!

Il faudra tout lui apprendre. Heureusement que je puis encore dire mon
ge. J'ai vingt et un ans.

--Moi, j'en aurai bientt quatorze.... Vous pourriez tre ma soeur.

Il n'acheva pas, mais son regard ajoutait qu'il s'attendait  trouver la
seconde femme de son pre beaucoup plus vieille. Il tait tout prs
d'elle, il lui regardait le cou avec tant d'attention qu'elle finit
presque par rougir. Sa tte folle, d'ailleurs, tournait, ne pouvant
s'arrter longtemps sur le mme sujet; et elle se mit  marcher, 
parler de son tailleur, oubliant qu'elle s'adressait  un enfant.

--J'aurais voulu tre l pour vous recevoir. Mais imaginez-vous que
Worms m'a apport ce costume ce matin.... Je l'essaie et je le trouve
assez russi. Il a beaucoup de chic, n'est-ce pas! Elle s'tait place
devant une glace. Maxime allait et venait derrire elle, pour la voir
sur toutes les faces.

--Seulement, continua-t-elle, en mettant l'habit, je me suis aperue
qu'il faisait un gros pli, l, sur l'paule gauche, vous voyez.... C'est
trs laid, ce pli; il semble que j'ai une paule plus haute que l'autre.

Il s'tait approch, il passait son doigt sur le pli, comme pour
l'aplatir, et sa main de collgien vicieux paraissait s'oublier en cet
endroit avec un certain bien aise.

--Ma foi, continua-t-elle, je n'ai pu y tenir. J'ai fait atteler et je
suis alle dire  Worms ce que je pensais de son inconcevable
lgret.... Il m'a promis de rparer cela.

Puis, elle resta devant la glace, se contemplant toujours, se perdant
dans une subite rverie. Elle finit par poser un doigt sur ses lvres,
d'un air d'impatience mditative. Et, tout bas, comme se parlant 
elle-mme:

--Il manque quelque chose... bien sr qu'il manque quelque chose....

Alors, d'un mouvement prompt, elle se tourna, se planta devant Maxime,
auquel elle demanda:

--Est-ce que c'est vraiment bien?... Vous ne trouvez pas qu'il manque
quelque chose, un rien, un noeud quelque part?

Le collgien, rassur par la camaraderie de la jeune femme, avait repris
tout l'aplomb de sa nature effronte.

Il s'loigna, se rapprocha, cligna les yeux, en murmurant:

--Non, non, il ne manque rien, c'est trs joli, trs joli.... Je trouve
plutt qu'il y a quelque chose de trop.

Il rougit un peu, malgr son audace, s'avana encore, et, traant du
bout du doigt un angle aigu sur la gorge de Rene:

--Moi, voyez-vous, continua-t-il, j'chancrerais comme a cette
dentelle, et je mettrais un collier avec une grosse croix.

Elle battit des mains, rayonnante.

--C'est cela, c'est cela, cria-t-elle.... J'avais la grosse croix sur le
bout de la langue.

Elle carta la chemisette, disparut pendant deux minutes, revint avec le
collier et la croix. Et, se replaant devant la glace d'un air de
triomphe:

--Oh! complet, tout  fait complet, murmura-t-elle.... Mais il n'est pas
bte du tout, le petit tondu!

Tu habillais donc les femmes dans ta province?... Dcidment, nous
serons bons amis. Mais il faudra m'couter. D'abord, vous laisserez
pousser vos cheveux, et vous ne porterez plus cette affreuse tunique.
Puis, vous suivrez fidlement mes leons de bonnes manires. Je veux que
vous soyez un joli jeune homme.

--Mais bien sr, dit navement l'enfant; puisque papa est riche
maintenant, et que vous tes sa femme.

Elle eut un sourire, et avec sa vivacit habituelle:

--Alors commenons par nous tutoyer. Je dis tu, je dis vous. C'est
bte.... Tu m'aimeras bien?

--Je t'aimerai de tout mon coeur, rpondit-il avec une effusion de
galopin en bonne fortune.

Telle fut la premire entrevue de Maxime et de Rene.

L'enfant n'alla au collge qu'un mois plus tard. Sa belle-mre, les
premiers jours, joua avec lui comme avec une poupe; elle le dcrassa de
sa province, et il faut dire qu'il y mit une bonne volont extrme.
Quand il parut, habill de neuf des pieds  la tte par le tailleur de
son pre, elle poussa un cri de surprise joyeuse: il tait joli comme un
coeur; ce lut son expression. Ses cheveux seuls mettaient  pousser une
lenteur dsesprante. La jeune femme disait d'ordinaire que tout le
visage est dans la chevelure. Elle soignait la sienne avec dvotion.
Longtemps, la couleur l'en avait dsole, cette couleur particulire,
d'un jaune tendre, qui rappelait celle du beurre fin. Mais quand la mode
des cheveux jaunes arriva, elle fut charme, et pour faire croire
qu'elle ne suivait pas la mode btement, elle jura qu'elle se teignait
tous les mois.

Les treize ans de Maxime taient dj terriblement savants. C'tait une
de ces natures frles et htives, dans lesquelles les sens poussent de
bonne heure. Le vice en lui parut mme avant l'veil des dsirs. A deux
reprises, il faillit se faire chasser du collge. Rene, avec des yeux
habitus aux grces provinciales, aurait vu que, tout fagot qu'il
tait, le petit tondu, comme elle le nommait, souriait, tournait le cou,
avanait les bras d'une faon gentille, de cet air fminin des
demoiselles de collge. Il se soignait beaucoup les mains, qu'il avait
minces et longues; si ses cheveux restaient courts, par ordre du
proviseur, ancien colonel du gnie, il possdait un petit miroir, qu'il
tirait de sa poche, pendant les classes, qu'il posait entre les pages de
son livre, et dans lequel il se regardait des heures entires,
s'examinant les yeux, les gencives, se faisant des mines, s'apprenant
des coquetteries. Ses camarades se pendaient  sa blouse, comme  une
jupe, et il se serrait tellement, qu'il avait la taille mince, le
balancement de hanches d'une femme faite. La vrit tait qu'il recevait
autant de coups que de caresses. Le collge de Plassans, un repaire de
petits bandits comme la plupart des collges de province, fut ainsi un
milieu de souillure, dans lequel se dveloppa singulirement ce
temprament neutre, cette enfance qui apportait le mal, d'on ne savait
quel inconnu hrditaire. L'ge allait heureusement le corriger. Mais la
marque de ses abandons d'enfant, cette effmination de tout son tre,
cette heure o il s'tait cru fille, devait rester en lui, le frapper 
jamais dans sa virilit.

Rene l'appelait mademoiselle, sans savoir que six mois auparavant,
elle aurait dit juste. Il lui semblait trs obissant, trs aimant, et
mme elle se trouvait souvent gne par ses caresses. Il avait une faon
d'embrasser qui chauffait la peau. Mais ce qui la ravissait, c'tait son
espiglerie; il tait drle au possible, hardi, parlant dj des femmes
avec des sourires, tenant tte aux amies de Rene,  la chre Adeline,
qui venait d'pouser M. d'Espanet, et  la grosse Suzanne, marie tout
rcemment au grand industriel Haffner. Il eut,  quatorze ans, une
passion pour cette dernire. Il avait pris sa belle-mre pour
confidente, et celle-ci s'amusait beaucoup.

--Moi, j'aurais prfr Adeline, disait-elle; elle est plus jolie.

--Peut-tre, rpondait le galopin, mais Suzanne est bien plus grosse....
J'aime les belles femmes.... Si tu tais gentille, tu lui parlerais pour
moi.

Rene riait. Sa poupe, ce grand gamin aux mines de fille, lui semblait
impayable, depuis qu'elle tait amoureuse. Il vint un moment o Mme
Haffner dut se dfendre srieusement. D'ailleurs, ces dames
encourageaient Maxime par leurs rires touffs, leurs demi-mots, les
attitudes coquettes qu'elles prenaient devant cet enfant prcoce. Il
entrait l une pointe de dbauche fort aristocratique. Toutes trois,
dans leur vie tumultueuse, brles par la passion, s'arrtaient  la
dpravation charmante du galopin, comme  un piment original et sans
danger qui rveillait leur got. Elles lui laissaient toucher leur robe,
frler leurs paules de ses doigts, lorsqu'il les suivait dans
l'anti-chambre, pour jeter sur elles leur sortie de bal; elles se le
passaient de main en main, riant comme des folles, quand il leur baisait
les poignets, du ct des veines,  cette place o la peau est si douce;
puis elles se faisaient maternelles et lui enseignaient doctement l'art
d'tre bel homme et de plaire aux dames.

C'tait leur joujou, un petit homme d'un mcanisme ingnieux, qui
embrassait, qui faisait la cour, qui avait les plus aimables vices du
monde, mais qui restait un joujou, un petit homme de carton qu'on ne
craignait pas trop, assez cependant pour avoir, sous sa main enfantine,
un frisson trs doux.

A la rentre des classes, Maxime alla au lyce Bonaparte. C'est le lyce
du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L'enfant,
si mou, si lger qu'il ft, avait alors une intelligence trs vive; mais
il s'appliqua  tout autre chose qu'aux tudes classiques.

Il fut cependant un lve correct, qui ne descendit jamais dans la
bohme des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs
convenables et bien mis dont on ne dit rien. Il ne lui resta de sa
jeunesse qu'une vritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit
les yeux, en fit un beau jeune homme, pinc dans ses vtements, suivant
les modes. Il tait le Brummel de sa classe. Il s'y prsentait comme
dans un salon, chauss finement, gant juste, avec des cravates
prodigieuses et des chapeaux ineffables. D'ailleurs ils se trouvaient l
une vingtaine, formant une aristocratie, s'offrant  la sortie des
havanes dans des porte-cigares  fermoirs d'or, faisant porter leur
paquet de livres par un domestique en livre. Maxime avait dtermin son
pre  lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient
l'admiration de ses camarades. Il conduisait lui-mme, ayant sur le
sige de derrire un valet de pied, les bras croiss, qui tenait sur ses
genoux le cartable du collgien, un vrai portefeuille de ministre en
chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle lgret, quelle science
et quelle correction d'allures, il venait en dix minutes de la rue de
Rivoli  la rue du Havre, arrtait net son cheval devant la porte du
lyce, jetait la bride au valet, en disant: Jacques,  quatre heures et
demie, n'est-ce pas? Les boutiquiers voisins taient ravis de la bonne
grce de ce blondin qu'ils voyaient rgulirement deux fois par jour
arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois
un ami, qu'il mettait  sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient
les femmes, claboussaient les passants, comme s'ils fussent revenus des
courses. Petit monde tonnant, couve de fats et d'imbciles, qu'on peut
voir chaque jour rue du Havre, correctement habills, avec leurs vestons
de gandins, jouer les hommes riches et blass, tandis que la bohme du
lyce, les vrais coliers, arrivent criant et se poussant, tapant le
pav avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derrire le dos, au
bout d'une courroie.

Rene, qui voulait prendre au srieux son rle de mre et
d'institutrice, tait enchante de son lve. Elle ne ngligeait rien,
il est vrai, pour parfaire son ducation.

Elle traversait alors une heure pleine de dpit et de larmes; un amant
l'avait quitte, avec scandale, aux yeux de tout Paris, pour se mettre
avec la duchesse de Sternich. Elle rva que Maxime serait sa
consolation, elle se vieillit, s'ingnia pour tre maternelle, et devint
le mentor le plus original qu'on pt imaginer. Souvent, le tilbury de
Maxime restait  la maison; c'tait Rene, avec sa grande calche, qui
venait prendre le collgien.

Ils cachaient le portefeuille marron sous la banquette, ils allaient au
Bois, alors dans tout son neuf. L, elle lui faisait un cours de haute
lgance. Elle lui nommait le Tout-Paris imprial, gras, heureux, encore
dans l'extase de ce coup de baguette qui changeait les meurt-de-faim et
les goujats de la ville en grands seigneurs, en millionnaires soufflant
et se pmant sous le poids de leur caisse. Mais l'enfant la questionnait
surtout sur les femmes, et comme elle tait trs libre avec lui, elle
lui donnait des dtails prcis; Mme de Guende tait bte, mais
admirablement faite; la comtesse Vanska, fort riche, avait chant dans
les cours, avant de se faire pouser par un Polonais, qui la battait,
disait-on; quant  la marquise d'Espanet et  Suzanne Haffner, elles
taient insparables, et, bien qu'elles fussent ses amies intimes, Rene
ajoutait, en pinant les lvres, comme pour n'en pas dire davantage,
qu'il courait de bien vilaines histoires sur leur compte; la belle Mme
de Lauwerens tait aussi horriblement compromettante, mais elle avait de
si jolis yeux, et tout le monde, en somme, savait que, quant  elle,
elle tait irrprochable, bien qu'un peu trop mle aux intrigues des
pauvres petites femmes qui la frquentaient, Mme Daste, Mme Teissire,
la baronne de Meinhold. Maxime voulut avoir le portrait de ces dames; il
en garnit un album qui resta sur la table du salon. Pour embarrasser sa
belle-maman, avec cette ruse vicieuse qui tait le trait dominant de son
caractre, il lui demandait des dtails sur les filles, en feignant de
les prendre pour des femmes du vrai monde. Rene, morale et srieuse,
disait que c'taient d'affreuses cratures et qu'il devait les viter
avec soin; puis elle s'oubliait et parlait d'elles comme de personnes
qu'elle et connues intimement.

Un des grands rgals de l'enfant tait encore de la mettre sur le
chapitre de la duchesse de Sternich. Chaque lois que sa voiture passait,
au Bois,  ct de la leur, il ne manquait pas de nommer la duchesse,
avec une sournoiserie mchante, un regard en dessous, prouvant qu'il
connaissait la dernire aventure de Rene. Celle-ci, d'une voix sche,
dchirait sa rivale; comme elle vieillissait! la pauvre femme! elle se
maquillait, elle avait des amants cachs au fond de toutes ses armoires,
elle s'tait donne  un chambellan pour entrer dans le lit imprial. Et
elle ne tarissait pas, tandis que Maxime, pour l'exasprer, trouvait Mme
de Sternich dlicieuse.

De telles leons dveloppaient singulirement l'intelligence du
collgien, d'autant plus que la jeune institutrice les rptait partout,
au Bois, au thtre, dans les salons.

L'lve devint trs fort.

Ce que Maxime adorait, c'tait de vivre dans les jupes, dans les
chiffons, dans la poudre de riz des femmes. Il restait toujours un peu
fille, avec ses mains effiles, son visage imberbe, son cou blanc et
potel. Rene le consultait gravement sur ses toilettes. Il connaissait
les bons faiseurs de Paris, jugeait chacun d'eux d'un mot, parlait de la
saveur des chapeaux d'un tel et de la logique des robes de tel autre. A
dix-sept ans, il n'y avait pas une modiste qu'il n'et approfondie, pas
un bottier dont il n'et tudi et pntr le coeur. Cet trange
avorton, qui, pendant les classes d'anglais, lisait les prospectus que
son parfumeur lui adressait tous les vendredis, aurait soutenu une thse
brillante sur le Tout-Paris mondain, clientle et fournisseurs compris,
 l'ge o les gamins de province n'osent pas encore regarder leur bonne
en face. Souvent, quand il revenait du lyce, il rapportait dans son
tilbury un chapeau, une bote de savons, un bijou, commands la veille
par sa belle-mre.

Il avait toujours quelque bout de dentelle musque qui tranait dans ses
poches.

Mais sa grande partie tait d'accompagner Rene chez l'illustre Worms,
le tailleur de gnie, devant lequel les reines du Second Empire se
tenaient  genoux. Le salon du grand homme tait vaste, carr, garni de
larges divans. Il y entrait avec une motion religieuse. Les toilettes
ont certainement une odeur propre; la soie, le satin, le velours, les
dentelles avaient mari leurs armes lgers  ceux des chevelures et des
paules ambres; et l'air du salon gardait cette tideur odorante, cet
encens de la chair et du luxe qui changeait la pice en une chapelle
consacre  quelque secrte divinit. Souvent il fallait que Rene et
Maxime fissent antichambre pendant des heures; il y avait l une
vingtaine de solliciteuses, attendant leur tour, trempant des biscuits
dans des verres de madre, faisant collation sur la grande table du
milieu, o tranaient des bouteilles et des assiettes de petits fours.
Ces dames taient chez elles, parlaient librement, et lorsqu'elles se
pelotonnaient autour de la pice, on aurait dit un vol blanc de
lesbiennes qui se serait abattu sur les divans d'un salon parisien.
Maxime, qu'elles tolraient et qu'elles aimaient pour son air de fille,
tait le seul homme admis dans le cnacle. Il y gotait des jouissances
divines; il glissait le long des divans comme une couleuvre agile; on le
retrouvait sous une jupe, derrire un corsage, entre deux robes, o il
se faisait tout petit, se tenant bien tranquille, respirant la chaleur
parfume de ses voisines avec des mines d'enfant de choeur avalant le
bon Dieu.

--Il se fourre partout, ce petit-l, disait la baronne de Meinhold, en
lui tapotant les joues.

Il tait si fluet que ces dames ne lui donnaient gure plus de quatorze
ans. Elles s'amusrent  le griser avec le madre de l'illustre Worms.
Il leur dit des choses stupfiantes, qui les firent rire aux larmes.
Toutefois, ce fut la marquise d'Espanet qui trouva le mot de la
situation.

Comme on dcouvrit un jour Maxime, dans un angle des divans, derrire
son dos:

--Voil un garon qui aurait d natre fille, murmura-t-elle,  le voir
si rose, si rougissant, si pntr du bien-tre qu'il avait prouv dans
son voisinage.

Puis, lorsque le grand Worms recevait enfin Rene, Maxime pntrait avec
elle dans le cabinet. Il s'tait permis de parler deux ou trois fois,
pendant que le matre s'absorbait dans le spectacle de sa cliente, comme
les pontifes du beau veulent que Lonard de Vinci l'ait fait devant la
Joconde. Le matre avait daign sourire de la justesse de ses
observations. Il faisait mettre Rene debout devant une glace, qui
montait du parquet au plafond, se recueillait, avec un froncement de
sourcils, pendant que la jeune femme, mue, retenait son haleine, pour
ne pas bouger. Et, au bout de quelques minutes, le matre, comme pris et
secou par l'inspiration, peignait  grands traits saccads le
chef-d'oeuvre qu'il venait de concevoir, s'criait en phrases sches:

--Robe Montespan en faille cendre..., la trane dessinant, devant, une
basque arrondie..., gros noeuds de satin gris la relevant sur les
hanches..., enfin tablier bouillonn de tulle gris perle, les
bouillonns spars par des bandes de satin gris.

Il se recueillait encore, paraissait descendre tout au fond de son
gnie, et, avec une grimace triomphante de pythonisse sur son trpied,
il achevait:

--Nous poserons dans les cheveux, sur cette tte rieuse, le papillon
rveur de Psych aux ailes d'azur changeant.

Mais, d'autres lois, l'inspiration tait rtives. L'illustre Worms
l'appelait vainement, concentrait ses facults en pure perte. Il
torturait ses sourcils, devenait livide, prenait entre ses mains sa
pauvre tte, qu'il branlait avec dsespoir, et vaincu, se jetant dans un
fauteuil:

--Non, murmurait-il d'une voix dolente, non, pas aujourd'hui..., ce
n'est pas possible.... Ces dames sont indiscrtes. La source est tarie.

Et il mettait Rene  la porte en rptant:

--Pas possible, pas possible, chre dame, vous repasserez un autre
jour.... Je ne vous sens pas ce matin.

La belle ducation que recevait Maxime eut un premier rsultat. A
dix-sept ans, le gamin sduisit la femme de chambre de sa belle-mre. Le
pis de l'histoire fut que la chambrire devint enceinte. Il fallut
l'envoyer  la campagne avec le marmot et lui constituer une petite
rente. Rene resta horriblement vexe de l'aventure.

Saccard ne s'en occupa que pour rgler le ct pcuniaire de la
question; mais la jeune femme gronda vertement son lve. Lui, dont elle
voulait faire un homme distingu, se compromettre avec une telle fille!
Quel dbut ridicule et honteux, quelle fredaine inavouable!

Encore s'il s'tait lanc avec une de ces dames!

--Pardieu! rpondit-il tranquillement, si ta bonne amie Suzanne avait
voulu, c'est elle qui serait alle  la campagne.

--Oh! le polisson! murmura-t-elle, dsarme, gaye par l'ide de voir
Suzanne se rfugiant  la campagne avec une rente de douze cents francs.

Puis, une pense plus drle lui vint, et oubliant son rle de mre
irrite, poussant des rires perls, qu'elle retenait entre ses doigts,
elle balbutia, en le regardant du coin de l'oeil:

--Dis donc, c'est Adeline qui t'en aurait voulu, et qui lui aurait fait
des scnes....

Elle n'acheva pas. Maxime riait avec elle. Telle fut la belle chute que
fit la morale de Rene en cette aventure.

Cependant Aristide Saccard ne s'inquitait gure des deux enfants, comme
il nommait son fils et sa seconde femme. Il leur laissait une libert
absolue, heureux de les voir bons amis, ce qui emplissait l'appartement
d'une gaiet bruyante. Singulier appartement que ce premier tage de la
rue de Rivoli. Les portes y battaient toute la journe; les domestiques
y parlaient haut; le luxe neuf et clatant en tait travers
continuellement par des courses de jupes normes et volantes, par des
processions de fournisseurs, par le tohu-bohu des amies de Rene, des
camarades de Maxime et des visiteurs de Saccard. Ce dernier recevait, de
neuf heures  onze heures, le plus trange monde qu'on pt voir:
snateurs et clercs d'huissier, duchesses et marchandes  la toilette,
toute l'cume que les temptes de Paris jetaient le matin  sa porte,
robes de soie, jupes sales, blouses, habits noirs, qu'il accueillait du
mme ton press, des mmes gestes impatients et nerveux; il bclait les
affaires en deux paroles, rsolvait vingt difficults  la fois, et
donnait les solutions en courant. On et dit que ce petit homme remuant,
dont la voix tait trs forte, se battait dans son cabinet avec les
gens, avec les meubles, culbutait, se frappait la tte au plafond pour
en faire jaillir les ides, et retombait toujours victorieux sur ses
pieds. Puis,  onze heures, il sortait; on ne le voyait plus de la
journe; il djeunait dehors, souvent mme il y dnait. Alors la maison
appartenait  Rene et  Maxime; ils s'emparaient du cabinet du pre;
ils y dballaient les cartons des fournisseurs, et les chiffons
tranaient sur les dossiers. Parfois des gens graves attendaient une
heure  la porte du cabinet, pendant que le collgien et la jeune femme
discutaient un noeud de ruban, assis aux deux bouts du bureau de
Saccard. Rene faisait atteler dix fois par jour. Rarement on mangeait
ensemble; sur les trois, deux couraient, s'oubliaient, ne revenaient
qu' minuit.

Appartement de tapage, d'affaires et de plaisirs, o la vie moderne,
avec son bruit d'or sonnant, de toilettes froisses, s'engouffrait comme
un coup de vent.

Aristide Saccard avait enfin trouv son milieu. Il s'tait rvl grand
spculateur, brasseur de millions.

Aprs le coup de matre de la rue de la Ppinire, il se lana hardiment
dans la lutte qui commenait  semer Paris d'paves honteuses et de
triomphes fulgurants.

D'abord, il joua  coup sr, rptant son premier succs, achetant les
immeubles qu'il savait menacs de la pioche, et employant ses amis pour
obtenir de grosses indemnits. Il vint un moment o il eut cinq ou six
maisons, ces maisons qu'il regardait si trangement autrefois, comme des
connaissances  lui, lorsqu'il n'tait qu'un pauvre agent voyer. Mais
c'tait l l'enfance de l'art. Quand il avait us les baux, complot
avec les locataires, vol l'tat et les particuliers, la finesse n'tait
pas grande, et il pensait que le jeu ne valait pas la chandelle.

Aussi mit-il bientt son gnie au service de besognes plus compliques.

Saccard inventa d'abord le tour des achats d'immeubles faits sous le
manteau pour le compte de la Ville grand nombre de maisons, esprant
user les baux et congdier les locataires sans indemnit. Mais ces
acquisitions furent considres comme de vritables expropriations, et
elle dut payer. Ce fut alors que Saccard offrit d'tre le prte-nom de
la Ville; il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-vin,
livrait l'immeuble au moment fix. Et mme il finit par jouer double
jeu; il achetait pour la Ville et pour le prfet. Quand l'affaire tait
par trop tentante, il escamotait la maison.

L'tat payait. On rcompensa ses complaisances en lui concdant des
bouts de rues, des carrefours projets, qu'il rtrocdait avant mme que
la voie nouvelle ft commence. C'tait un jeu froce; on jouait sur les
quartiers  btir comme on joue sur un titre de rente!

Certaines dames, de jolies filles, amies intimes de hauts
fonctionnaires, taient de la partie; une d'elles, dont les dents
blanches sont clbres, a croqu,  plusieurs reprises, des rues
entires. Saccard s'affamait, sentait ses dsirs s'accrotre,  voir ce
ruissellement d'or qui lui glissait entre les mains. Il lui semblait
qu'une mer de pices de vingt francs s'largissait autour de lui, de lac
devenait ocan, emplissait l'immense horizon avec un bruit de vagues
trange, une musique mtallique qui lui chatouillait le coeur; et il
s'aventurait, nageur plus hardi chaque jour, plongeant, reparaissant,
tantt sur le dos, tantt sur le ventre, traversant cette immensit par
les temps clairs et par les orages, comptant sur ses forces et son
adresse pour ne jamais aller au fond.

Paris s'abmt alors dans un nuage de pltre. Les temps prdits par
Saccard, sur les buttes Montmartre, taient venus. On taillait la cit 
coups de sabre, et il tait de toutes les entailles, de toutes les
blessures. Il avait des dcombres  lui aux quatre coins de la ville.

Rue de Rome, il fut ml  cette tonnante histoire du trou qu'une
compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille mtres cubes de
terre et faire croire  des travaux gigantesques, et qu'on dut ensuite
reboucher, en rapportant la terre de Saint-Ouen, lorsque la compagnie
eut fait faillite. Lui s'en tira la conscience nette, les poches
pleines, grce  son frre Eugne, qui voulut bien intervenir. A
Chaillot, il aida  ventrer la butte,  la jeter dans un bas-fond, pour
faire passer le boulevard qui va de l'Arc de Triomphe au pont de l'Alma.
Du ct de Passy, ce fut lui qui eut l'ide de semer les dblais du
Trocadro sur le plateau, de sorte que la bonne terre se trouve
aujourd'hui  deux mtres de profondeur, et que l'herbe elle-mme refuse
de pousser dans ces gravats. On l'aurait retrouv sur vingt points  la
fois,  tous les endroits o il y avait quelque obstacle insurmontable,
un dblai dont on ne savait que faire, un remblai qu'on ne pouvait
excuter, un bon amas de terre et de pltras o s'impatientait la hte
fbrile des ingnieurs, que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel
il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin ou quelque
opration de sa faon. Le mme jour, il courait des travaux de l'Arc de
Triomphe  ceux du boulevard Saint-Michel, des dblais du boulevard
Malesherbes aux remblais de Chaillot, tranant avec lui une arme
d'ouvriers, d'huissiers, d'actionnaires, de dupes et de fripons.

Mais sa gloire la plus pure tait le Crdit viticole, qu'il avait fond
avec Toutin-Laroche. Celui-ci s'en trouvait le directeur officiel; lui
ne paraissait que comme membre du conseil de surveillance. Eugne, en
cette circonstance, avait encore donn un bon coup de main  son frre.
Grce  lui, le gouvernement autorisa la compagnie, et la surveilla avec
une grande bonhomie.

En une dlicate circonstance, comme un journal mal pensant se permettait
de critiquer une opration de cette compagnie, le Moniteur alla jusqu'
publier une note interdisant toute discussion sur une maison si
honorable, et que l'tat daignait patronner. Le Crdit viticole
s'appuyait sur un excellent systme financier: il prtait aux
cultivateurs la moiti du prix d'estimation de leurs biens, garantissait
le prt par une hypothque, et touchait des emprunteurs les intrts,
augments d'un acompte d'amortissement. Jamais mcanisme ne fut plus
digne ni plus sage. Eugne avait dclar  son frre, avec un fin
sourire, que les Tuileries voulaient qu'on ft honnte.

M. Toutin-Laroche interprta ce dsir en laissant ponctionner
tranquillement la machine des prts aux cultivateurs, et en tablissant
 ct une maison de banque qui attirait  elle les capitaux et qui
jouait avec fivre, se lanant dans toutes les aventures. Grce 
l'impulsion formidable que le directeur lui donna, le Crdit viticole
eut bientt une rputation de solidit et de prosprit  toute preuve.
Au dbut, pour lancer d'un coup,  la Bourse, une masse d'actions
frachement dtaches de la souche, et leur donner l'aspect de titres
ayant dj beaucoup circul, Saccard eut l'ingniosit de les faire
pitiner et battre, pendant toute une nuit, par les garons de recette
arms de balais de bouleau. On et dit une succursale de la Banque.
L'htel, occup par les bureaux, avec sa cour pleine d'quipages, ses
grillages svres, son large perron et son escalier monumental, ses
enfilades de cabinets luxueux, son monde d'employs et de laquais en
livre, semblait tre le temple grave et digne de l'argent; et rien ne
frappait le public d'une motion plus religieuse que le sanctuaire, que
la Caisse, o conduisait un corridor d'une nudit sacre, et o l'on
apercevait le coffre-fort, le dieu, accroupi, scell au mur, trapu et
dormant, avec ses trois serrures, ses flancs pais, son air de brute
divine.

Saccard maquignonna une grosse affaire avec la Ville. Celle-ci, obre,
crase par sa dette, entrane dans cette danse des millions qu'elle
avait mise en branle, pour plaire  l'empereur et remplir certaines
poches, en tait rduite aux emprunts dguiss, ne voulant pas avouer
ses fivres chaudes, sa folie de la pioche et du moellon. Elle venait de
crer alors ce qu'on nommait des bons de dlgation, de vritables
lettres de change  longue date, pour payer les entrepreneurs le jour
mme de la signature des traits, et leur permettre ainsi de trouver des
fonds en ngociant les bons. Le Crdit viticole avait gracieusement
accept ce papier de la main des entrepreneurs. Le jour o la Ville
manqua d'argent, Saccard alla la tenter. Une somme considrable lui fut
avance, sur une mission de bons de dlgation, que M. Toutin-Laroche
jura tenir de compagnies concessionnaires, et qu'il trana dans tous les
ruisseaux de la spculation. Le Crdit viticole tait dsormais
inattaquable; il tenait Paris  la gorge. Le directeur ne parlait plus
qu'avec un sourire de la fameuse Socit gnrale des ports du Maroc;
elle vivait pourtant toujours, et les journaux continuaient  clbrer
rgulirement les grandes stations commerciales. Un jour que M.
Toutin-Laroche engageait Saccard  prendre des actions de cette socit,
celui-ci lui rit au nez, en lui demandant s'il le croyait assez bte
pour placer son argent dans la Compagnie gnrale des Mille et une
Nuits.

Jusque-l, Saccard avait jou heureusement,  coup sr, trichant, se
vendant, bnficiant sur les marchs, tirant un gain quelconque de
chacune de ses oprations.

Bientt cet agiotage ne lui suffit plus, il ddaigna de glaner, de
ramasser l'or que les Toutin-Laroche et les baron Gouraud laissaient
tomber derrire eux. Il mit les bras dans le sac jusqu' l'paule. Il
s'associa avec les Mignon, Charrier et Cie, ces fameux entrepreneurs
alors  leurs dbuts et qui devaient raliser des fortunes colossales.
La Ville s'tait dj dcide  ne plus excuter elle-mme les travaux,
 cder les boulevards  forfait.

Les compagnies concessionnaires s'engageaient  lui livrer une voie
toute faite, arbres plants, bancs et becs de gaz poss, moyennant une
indemnit convenue; quelquefois mme, elles donnaient la voie pour rien:
elles se trouvaient largement payes par les terrains en bordure,
qu'elles retenaient et qu'elles frappaient d'une plus value
considrable. La livre de spculation sur les terrains, la hausse
furieuse sur les immeubles datent de cette poque. Saccard, par ses
attaches, obtint la concession de trois tronons de boulevard. Il fut
l'me ardente et un peu brouillonne de l'association. Les sieurs Mignon
et Charrier, ses cratures dans les commencements, taient de gros et
russ compres, des matres maons qui connaissaient le prix de
l'argent. Ils riaient en dessous devant les quipages de Saccard; ils
gardaient le plus souvent leurs blouses, ne refusaient pas un coup de
main  un ouvrier, rentraient chez eux couverts de pltre. Ils taient
de Langres tous les deux. Ils apportaient, dans ce Paris brlant et
inassouvi, leur prudence de Champenois, leur cerveau calme, peu ouvert,
peu intelligent, mais trs apte  profiter des occasions pour s'emplir
les poches, quitte  jouir plus tard. Si Saccard lana l'affaire,
l'anima de sa flamme, de sa rage d'apptits, les sieurs Mignon et
Charrier, par leur terre  terre, leur administration routinire et
troite, l'empchrent vingt fois de culbuter dans les imaginations
tonnantes de leur associ. Jamais ils ne consentirent  avoir les
bureaux superbes, l'htel qu'il voulait btir pour tonner Paris. Ils
refusrent galement les spculations secondaires qui poussaient chaque
matin dans sa tte: construction de salles de concert, de vastes maisons
de bains, sur les terrains en bordure; chemins de fer suivant la ligne
des nouveaux boulevards; galeries vitres, dcuplant le loyer des
boutiques, et permettant de circuler dans Paris sans tre mouill. Les
entrepreneurs, pour couper court  ces projets qui les effrayaient,
dcidrent que les terrains en bordure seraient partags entre les trois
associs, et que chacun d'eux en ferait ce qu'il voudrait. Eux
continurent  vendre sagement leurs lots. Lui fit btir. Son cerveau
bouillait. Il et propos sans rire de mettre Paris sous une immense
cloche, pour le changer en serre chaude, et y cultiver les ananas et la
canne  sucre.

Bientt, remuant les capitaux  la pelle, il eut huit maisons sur les
nouveaux boulevards. Il en avait quatre compltement termines, deux rue
de Marignan, et deux sur le boulevard Haussmann; les quatre autres,
situes sur le boulevard Malesherbes, restaient en construction, et mme
une d'elles, vaste enclos de planches o devait s'lever un magnifique
htel, n'avait encore de pos que le plancher du premier tage. A cette
poque, ses affaires se compliqurent tellement, il avait tant de fils
attachs  chacun de ses doigts, tant d'intrts  surveiller et de
marionnettes  faire mouvoir qu'il dormait  peine trois heures par nuit
et qu'il lisait sa correspondance dans sa voiture. Le merveilleux tait
que sa caisse semblait inpuisable. Il tait actionnaire de toutes les
socits, btissait avec une sorte de fureur, se mettait de tous les
trafics, menaait d'inonder Paris comme une mer montante, sans qu'on le
vt raliser jamais un bnfice bien net, empocher une grosse somme
luisant au soleil. Ce fleuve d'or, sans sources connues, qui paraissait
sortir  flots presss de son cabinet, tonnait les badauds, et fit de
lui,  un moment, l'homme en vue auquel les journaux prtaient tous les
bons mots de la Bourse.

Avec un tel mari, Rene tait aussi peu marie que possible. Elle
restait des semaines entires sans presque le voir. D'ailleurs, il tait
parfait: il ouvrait pour elle sa caisse toute grande. Au fond, elle
l'aimait comme un banquier obligeant. Quand elle allait  l'htel
Braud, elle faisait un grand loge de lui devant son pre, que la
fortune de son gendre laissait svre et froid. Son mpris s'en tait
all; cet homme semblait si convaincu que la vie n'est qu'une affaire,
il tait si videmment n pour battre monnaie avec tout ce qui lui
tombait sous les mains: femmes, enfants, pavs, sacs de pltre,
consciences, qu'elle ne pouvait lui reprocher le march de leur mariage.
Depuis ce march, il la regardait un peu comme une de ces belles maisons
qui lui faisaient honneur et dont il esprait tirer de gros profits. Il
la voulait bien mise, bruyante, faisant tourner la tte  tout Paris.
Cela le posait, doublait le chiffre probable de sa fortune. Il tait
beau, jeune, amoureux, cervel, par sa femme. Elle tait une associe,
une complice sans le savoir. Un nouvel attelage, une toilette de deux
mille cus, une complaisance pour quelque amant facilitrent, dcidrent
souvent ses plus heureuses affaires. Souvent aussi il se prtendait
accabl, l'envoyait chez un ministre, chez un fonctionnaire quelconque,
pour solliciter une autorisation ou recevoir une rponse. Il lui disait:
Et sois sage! d'un ton qui n'appartenait qu' lui,  la fois railleur
et clin. Et quand elle revenait, qu'elle avait russi, il se frottait
les mains, en rptant son fameux:

Et tu as t sage! Rene riait. Il tait trop actif pour souhaiter une
Mme Michelin. Il aimait simplement les plaisanteries crues, les
hypothses scabreuses. D'ailleurs, si Rene n'avait pas t sage, il
n'aurait prouv que le dpit d'avoir rellement pay la complaisance du
ministre ou du fonctionnaire. Duper les gens, leur en donner moins que
pour leur argent, tait un rgal.

Il se disait souvent: Si j'tais femme, je me vendrais peut-tre, mais
je ne livrerais jamais la marchandise; c'est trop bte. Cette folle de
Rene, qui tait apparue une nuit dans le ciel parisien comme la fe
excentrique des volupts mondaines, tait la moins analysable des
femmes. leve au logis, elle et sans doute mouss, par la religion ou
par quelque autre satisfaction nerveuse, les pointes des dsirs dont les
piqres l'affolaient par instants. De tte, elle tait bourgeoise; elle
avait une honntet absolue, un amour des choses logiques, une crainte
du ciel et de l'enfer, une dose norme de prjugs; elle appartenait 
son pre,  cette race calme et prudente o fleurissent les vertus du
foyer. Et c'tait dans cette nature que germaient, que grandissaient les
fantaisies prodigieuses, les curiosits sans cesse renaissantes, les
dsirs inavouables. Chez les dames de la Visitation, libre, l'esprit
vagabondant dans les volupts mystiques de la chapelle et dans les
amitis charnelles de ses petites amies, elle s'tait fait une ducation
fantasque, apprenant le vice, y mettant la franchise de sa nature,
dtraquant sa jeune cervelle, au point qu'elle embarrassa singulirement
son confesseur en lui avouant qu'un jour, pendant la messe, elle avait
eu une envie irraisonne de se lever pour l'embrasser. Puis elle se
frappait la poitrine, elle plissait  l'ide du diable et de ses
chaudires. La faute qui amena plus tard son mariage avec Saccard, ce
viol brutal qu'elle subit avec une sorte d'attente pouvante, la fit
ensuite se mpriser, et fut pour beaucoup dans l'abandon de toute sa
vie. Elle pensa qu'elle n'avait plus  lutter contre le mal, qu'il tait
en elle, que la logique l'autorisait  aller jusqu'au bout de la science
mauvaise. Elle tait plus encore une curiosit qu'un apptit. Jete dans
le monde du Second Empire, abandonne  ses imaginations, entretenue
d'argent, encourage dans ses excentricits les plus tapageuses, elle se
livra, le regretta, puis russit enfin  tuer son honntet expirante,
toujours fouette, toujours pousse en avant par son insatiable besoin
de savoir et de sentir.

D'ailleurs, elle n'en tait qu' la page commune. Elle causait
volontiers,  demi-voix, avec des rires, des cas extraordinaires de la
tendre amiti de Suzanne Haffner et d'Adeline d'Espanet, du mtier
dlicat de Mme de Lauwerens, des baisers  prix fixe de la comtesse
Vanska; mais elle regardait encore ces choses de loin, avec la vague
ide d'y goter peut-tre, et ce dsir indtermin, qui montait en elle
aux heures mauvaises, grandissait encore cette anxit turbulente, cette
recherche effare d'une jouissance unique, exquise, o elle mordrait
toute seule. Ses premiers amants ne l'avaient pas gte; trois lois elle
s'tait crue prise d'une grande passion; l'amour clatait dans sa tte
comme un ptard, dont les tincelles n'allaient pas jusqu'au coeur. Elle
tait folle un mois, s'affichait avec son cher seigneur dans tout Paris;
puis, un matin, au milieu du tapage de sa tendresse, elle sentait un
silence crasant, un vide immense. Le premier, le jeune duc de Rozan, ne
fut gure qu'un djeuner de soleil; Rene, qui l'avait remarqu pour sa
douceur et sa tenue excellente, le trouva en tte--tte absolument nul,
dteint, assommant.

M. Simpson, attach  l'ambassade amricaine, qui vint ensuite, faillit
la battre, et dut  cela de rester plus d'un an avec elle. Puis, elle
accueillit le comte de Chibray, un aide de camp de l'empereur, bel homme
vaniteux qui commenait  lui peser singulirement lorsque la duchesse
de Sternich s'avisa de s'en amouracher et de le lui prendre; alors elle
le pleura, elle lit entendre  ses amies que son coeur tait broy,
qu'elle n'aimerait plus.

Elle en arriva ainsi  M. de Mussy, l'tre le plus insignifiant du
monde, un jeune homme qui faisait son chemin dans la diplomatie en
conduisant le cotillon avec des grces particulires; elle ne sut jamais
bien comment elle s'tait livre  lui, et le garda longtemps, prise de
paresse, dgote d'un inconnu qu'on dcouvre en une heure, attendant,
pour se donner les soucis d'un changement, de rencontrer quelque
aventure extraordinaire. A vingt-huit ans, elle tait dj horriblement
lasse. L'ennui lui paraissait d'autant plus insupportable, que ses
vertus bourgeoises profitaient des heures o elle s'ennuyait pour se
plaindre et l'inquiter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines
affreuses. Puis, quand la porte se rouvrait, c'tait un flot de soie et
de dentelles qui s'en chappait  grand tapage, une crature de luxe et
de joie, sans un souci ni une rougeur au front.

Dans sa vie banale et mondaine, elle avait eu cependant un roman. Un
jour, au crpuscule, comme elle tait sortie  pied pour aller voir son
pre, qui n'aimait pas  sa porte le bruit des voitures, elle s'aperut,
au retour, sur le quai Saint-Paul, qu'elle tait suivie par un jeune
homme. Il faisait chaud; le jour mourait avec une douceur amoureuse.
Elle qu'on ne suivait qu' cheval, dans les alles du Bois, elle trouva
l'aventure piquante, elle en fut flatte comme d'un hommage nouveau, un
peu brutal, mais dont la grossiret mme la chatouillait. Au lieu de
rentrer chez elle, elle prit la rue du Temple, promenant son galant le
long des boulevards. Cependant l'homme s'enhardit, devint si pressant,
que Rene un peu interdite, perdant la tte, suivit la rue du
Faubourg-Poissonnire et se rfugia dans la boutique de la soeur de son
mari.

L'homme entra derrire elle. Mme Sidonie sourit, parut comprendre et les
laissa seuls. Et comme Rene voulait la suivre, l'inconnu la retint, lui
parla avec une politesse mue, gagna son pardon. C'tait un employ qui
s'appelait Georges, et auquel elle ne demanda jamais son nom de famille.
Elle vint le voir deux fois; elle entrait par le magasin, il arrivait
par la rue Papillon. Cet amour de rencontre, trouv et accept dans la
rue, fut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songea toujours, avec
quelque honte, mais avec un singulier sourire de regret. Mme Sidonie
gagna  l'aventure d'tre enfin la complice de la seconde femme de son
frre, un rle qu'elle ambitionnait depuis le jour du mariage.

Cette pauvre Mme Sidonie avait eu un mcompte.

Tout en maquignonnant le mariage, elle esprait pouser un peu Rene,
elle aussi, en faire une de ses clientes, tirer d'elle une joule de
bnfices. Elle jugeait les femmes au coup d'oeil, comme les
connaisseurs jugent les chevaux. Aussi sa consternation fut grande,
lorsque, aprs avoir laiss un mois au mnage pour s'installer, elle
comprit qu'elle arrivait dj trop tard, en apercevant Mme de Lauwerens
trnant au milieu du salon. Cette dernire, belle femme de vingt-six
ans, faisait mtier de lancer les nouvelles venues. Elle appartenait 
une trs ancienne famille, tait marie  un homme de la haute finance,
qui avait le tort de refuser le paiement des mmoires de modiste et de
tailleur. La dame, personne fort intelligente, battait monnaie,
s'entretenait elle-mme. Elle avait horreur des hommes, disait-elle;
mais elle en fournissait  toutes ses amies; il y en avait toujours un
achalandage complet dans l'appartement qu'elle occupait rue de Provence,
au-dessus des bureaux de son mari. On y faisait de petits goters. On
s'y rencontrait d'une faon imprvue et charmante. Il n'y avait aucun
mal  une jeune fille d'aller voir sa chre Mme de Lauwerens, et tant
pis si le hasard amenait l des hommes, trs respectueux d'ailleurs, et
du meilleur monde.

La matresse de la maison tait adorable dans ses grands peignoirs de
dentelle. Souvent un visiteur l'aurait choisie de prfrence, en dehors
de sa collection de blondes et de brunes. Mais la chronique assurait
qu'elle tait d'une sagesse absolue. Tout le secret de l'affaire tait
l. Elle conservait sa haute situation dans le monde, avait pour amis
tous les hommes, gardait son orgueil de femme honnte, gotait une
secrte joie  faire tomber les autres et  tirer profit de leurs
chutes. Lorsque Mme Sidonie se fut expliqu le mcanisme de l'invention
nouvelle, elle fut navre. C'tait l'cole classique, la femme en
vieille robe noire portant des billets doux au fond de son cabas, mise
en face de l'cole moderne, de la grande dame qui vend ses amies dans
son boudoir en buvant une tasse de th. L'cole moderne triompha. Mme de
Lauwerens eut un regard froid pour la toilette fripe de Mme Sidonie,
dans laquelle elle flaira une rivale. Et ce fut de sa main que Rene
reut son premier ami le jeune duc de Rozan, que la belle financire
plaait trs difficilement. L'cole classique ne l'emporta que plus
tard, lorsque Mme Sidonie prta son entresol au caprice de sa
belle-soeur pour l'inconnu du quai Saint-Paul. Elle resta sa confidente.

Mais un des fidles de Mme Sidonie fut Maxime. Ds quinze ans, il allait
rder chez sa tante, flairant les gants oublis qu'il rencontrait sur
les meubles. Celle-ci, qui dtestait les situations franches et qui
n'avouait jamais ses complaisances, finit par lui prter les clefs de
son appartement, certains jours, disant qu'elle resterait jusqu'au
lendemain  la campagne. Maxime parlait d'amis  recevoir qu'il n'osait
faire venir chez son pre. Ce fut dans l'entresol de la rue du
Faubourg-Poissonnire qu'il passa plusieurs nuits avec cette pauvre
fille qu'on dut envoyer  la campagne. Mme Sidonie empruntait de
l'argent  son neveu, se pmait devant lui, en murmurant de sa voix
douce qu'il tait sans un poil, rose comme un Amour.

Cependant, Maxime avait grandi. C'tait, maintenant, un jeune homme
mince et joli, qui avait gard les joues roses et les yeux bleus de
l'enfant. Ses cheveux boucls achevaient de lui donner cet air fille
qui enchantait les dames. Il ressemblait  la pauvre Angle, avait sa
douceur de regard, sa pleur blonde. Mais il ne valait pas mme cette
femme indolente et nulle. La race des Rougon s'affinait en lui, devenait
dlicate et vicieuse. N d'une mre trop jeune, apportant un singulier
mlange, heurt et comme dissmin, des apptits furieux de son pre et
des abandons, des mollesses de sa mre, il tait un produit dfectueux,
o les dfauts des parents se compltaient et s'empiraient. Cette
famille vivait trop vite; elle se mourait dj dans cette crature
frle, chez laquelle le sexe avait d hsiter, et qui n'tait plus une
volont pre au gain et  la jouissance, comme Saccard, mais une lchet
mangeant les fortunes faites; hermaphrodite trange venu  son heure
dans une socit qui pourrissait. Quand Maxime allait au Bois, pinc 
la taille comme une femme, dansant lgrement sur la selle o le
balanait le galop lger de son cheval, il tait le dieu de cet ge,
avec ses hanches dveloppes, ses longues mains fluettes, son air
maladif et polisson, son lgance correcte et son argot des petits
thtres. Il se mettait,  vingt ans, au-dessus de toutes les surprises
et de tous les dgots. Il avait certainement rv les ordures les moins
usites. Le vice chez lui n'tait pas un abme, comme chez certains
vieillards, mais une floraison naturelle et extrieure. Il ondulait sur
ses cheveux blonds, souriait sur ses lvres, l'habillait avec ses
vtements. Mais ce qu'il avait de caractristique, c'tait surtout les
yeux, deux trous bleus, clairs et souriants, des miroirs de coquettes,
derrire lesquels on apercevait tout le vide du cerveau. Ces yeux de
fille  vendre ne se baissaient jamais; ils qutaient le plaisir, un
plaisir sans fatigue, qu'on appelle et qu'on reoit.

L'ternel coup de vent qui entrait dans l'appartement de la rue de
Rivoli et en faisait battre les portes, souffla plus fort,  mesure que
Maxime grandit, que Saccard largit le cercle de ses oprations, et que
Rene mit plus de fivre dans sa recherche d'une jouissance inconnue.

Ces trois tres finirent par y mener une existence tonnante de libert
et de joie. Ce fut le fruit mr et prodigieux d'une poque. La rue
montait dans l'appartement, avec son roulement de voitures, son
coudoiement d'inconnus, sa licence de paroles. Le pre, la belle-mre,
le beau-fils agissaient, parlaient, se mettaient  l'aise, comme si
chacun d'eux se ft trouv seul, vivant en garon. Trois camarades,
trois tudiants, partageant la mme chambre garnie, n'auraient pas
dispos de cette chambre avec plus de sans-gne pour y installer leurs
vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils
s'acceptaient avec des poignes de main, ne paraissaient pas se douter
des raisons qui les runissaient sous le mme toit, se traitaient
cavalirement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une
indpendance absolue. L'ide de famille tait remplace chez eux par
celle d'une sorte de commandite o les bnfices sont partags  parts
gales; chacun tirait  lui sa part de plaisir, et il tait entendu
tacitement que chacun mangerait cette part comme il l'entendrait. Ils en
arrivrent  prendre leurs rjouissances les uns devant les autres, 
les taler,  les raconter, sans veiller autre chose qu'un peu d'envie
et de curiosit.

Maintenant, Maxime instruisait Rene. Quand il allait au Bois avec elle,
il lui contait sur les filles des histoires qui les gayaient fort. Il
ne pouvait paratre au bord du lac une nouvelle venue, sans qu'il se mt
en campagne pour se renseigner sur le nom de son amant, la rente qu'il
lui faisait, la faon dont elle vivait. Il connaissait les intrieurs de
ces dames, savait des dtails intimes, tait un vritable catalogue
vivant, o toutes les filles de Paris taient numrotes, avec une
notice trs complte sur chacune d'elles. Cette gazette scandaleuse
faisait la joie de Rene. A Longchamp, les jours de courses, lorsqu'elle
passait dans sa calche, elle coutait avec pret, tout en gardant sa
hauteur de femme du vrai monde, comment Blanche Muller trompait son
attach d'ambassade avec son coiffeur; ou comment le petit baron avait
trouv le comte en caleon dans l'alcve d'une clbrit maigre, rouge
de cheveux, qu'on nommait l'crevisse.

Chaque jour apportait son cancan. Quand l'histoire tait par trop crue,
Maxime baissait la voix, mais il allait jusqu'au bout. Rene ouvrait de
grands yeux d'enfant  qui l'on raconte une bonne farce, retenait ses
rires, puis les touffait dans son mouchoir brod, qu'elle appuyait
dlicatement sur ses lvres.

Maxime apportait aussi les photographies de ces dames. Il avait des
portraits d'actrices dans toutes ses poches, et jusque dans son
porte-cigares. Parfois il se dbarrassait, il mettait ces dames dans
l'album qui tranait sur les meubles du salon, et qui contenait dj les
portraits des amies de Rene. Il y avait aussi l des photographies
d'hommes, MM. de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des
acteurs, des crivains, des dputs, qui taient venus on ne savait
comment grossir la collection. Monde singulirement ml, image du
tohu-bohu d'ides et de personnages qui traversaient la vie de Rene et
de Maxime. Cet album, quand il pleuvait, quand on s'ennuyait, tait un
grand sujet de conversation. Il finissait toujours par tomber sous la
main. La jeune femme l'ouvrait en billant, pour la centime fois
peut-tre. Puis la curiosit se rveillait, et le jeune homme venait
s'accouder derrire elle. Alors, c'taient de longues discussions sur
les cheveux de l'crevisse, le double menton de Mme de Meinhold, les
yeux de Mme de Lauwerens, la gorge de Blanche Muller, le nez de la
marquise qui tait un peu de travers, la bouche de la petite Sylvia,
clbre par ses lvres trop fortes. Ils comparaient les femmes entre
elles.

--Moi, si j'tais homme, disait Rene, je choisirais Adeline.

--C'est que tu ne connais pas Sylvia, rpondait Maxime. Elle est d'un
drle!... Moi, j'aime mieux Sylvia.

Les pages tournaient; parfois apparaissait le duc de Rozan, ou M.
Simpson, ou le comte de Chibray, et il ajoutait en raillant:

--D'ailleurs, tu as le got perverti, c'est connu....

Peut-on voir quelque chose de plus sot que le visage de ces messieurs!
Rozan et Chibray ressemblent  Gustave, mon perruquier.

Rene haussait les paules, comme pour dire que l'ironie ne l'atteignait
pas. Elle continuait  s'oublier dans le spectacle des figures blmes,
souriantes ou revches que contenait l'album; elle s'arrtait aux
portraits de filles plus longuement, tudiait avec curiosit les dtails
exacts et microscopiques des photographies, les petites rides, les
petits poils. Un jour mme, elle se fit apporter une forte loupe, ayant
cru apercevoir un poil sur le nez de l'crevisse. Et, en effet, la loupe
montra un lger fil d'or qui s'tait gar des sourcils et qui tait
descendu jusqu'au milieu du nez. Ce poil les amusa longtemps. Pendant
une semaine, les dames qui vinrent durent s'assurer par elles-mmes de
la prsence du poil.

La loupe servit ds lors  plucher les figures des femmes. Rene fit
des dcouvertes tonnantes; elle trouva des rides inconnues, des peaux
rudes, des trous mal bouchs par la poudre de riz. Et Maxime finit par
cacher la loupe, en dclarant qu'il ne fallait pas se dgoter comme
cela de la figure humaine. La vrit tait qu'elle soumettait  un
examen trop rigoureux les grosses lvres de Sylvia, pour laquelle il
avait une tendresse particulire. Ils inventrent un nouveau jeu. Ils
posaient cette question: Avec qui passerais-je volontiers une nuit? et
ils ouvraient l'album, qui tait charg de la rponse.

Cela donnait lieu  des accouplements trs rjouissants.

Les amies y jourent plusieurs soires. Rene fut ainsi successivement
marie  l'archevque de Paris, au baron Gouraud,  M. de Chibray, ce
qui fit beaucoup rire, et  son mari lui-mme, ce qui la dsola. Quant 
Maxime, soit hasard, soit malice de Rene qui ouvrait l'album, il
tombait toujours sur la marquise. Mais on ne riait jamais autant que
lorsque le sort accouplait deux hommes ou deux femmes ensemble.

La camaraderie de Rene et de Maxime alla si loin qu'elle lui conta ses
peines de coeur. Il la consolait, lui donnait des conseils. Son pre ne
semblait pas exister.

Puis, ils en vinrent  se faire des confidences sur leur jeunesse.
C'tait surtout pendant leurs promenades au Bois qu'ils ressentaient une
langueur vague, un besoin de se raconter des choses difficiles  dire,
et qu'on ne raconte pas. Cette joie que les enfants prouvent  causer
tout bas des choses dfendues, cet attrait qu'il y a pour un jeune homme
et une jeune femme  descendre ensemble dans le pch, en paroles
seulement, les ramenaient sans cesse aux sujets scabreux. Ils y
jouissaient profondment d'une volupt qu'ils ne se reprochaient pas,
qu'ils gotaient, mollement tendus aux deux coins de leur voiture,
comme des camarades qui se rappellent leurs premires escapades. Ils
finirent par devenir des fanfarons de mauvaises moeurs. Rene avoua
qu'au pensionnat les petites filles taient trs polissonnes. Maxime
renchrit et osa raconter quelques-unes des hontes du collge de
Plassans.

--Ah! moi, je ne puis pas dire..., murmurait Rene.

Puis elle se penchait  son oreille, comme si le bruit de sa voix l'et
seul fait rougir, et elle lui confiait une de ces histoires de couvent
qui tranent dans les chansons ordurires. Lui avait une trop riche
collection d'anecdotes de ce genre pour rester  court. Il lui
chantonnait  l'oreille des couplets trs crus. Et ils entraient peu 
peu dans un tat de batitude particulier, bercs par toutes ces ides
charnelles qu'ils remuaient, chatouills par de petits dsirs qui ne se
formulaient pas. La voiture roulait doucement, ils rentraient avec une
fatigue dlicieuse, plus lasss qu'au matin d'une nuit d'amour. Ils
avaient fait le mal, comme deux garons courant les sentiers sans
matresse, et qui se contentent avec leurs souvenirs mutuels.

Une familiarit, un abandon plus grand encore existaient entre le pre
et le fils. Saccard avait compris qu'un grand financier doit aimer les
femmes et faire quelques folies pour elles. Il tait d'amour brutal,
prfrait l'argent; mais il entra dans son programme de courir les
alcves, de semer les billets de banque sur certaines chemines, de
mettre de temps  autre une fille clbre comme une enseigne dore  ses
spculations. Quand Maxime fut sorti du collge, ils se rencontrrent
chez les mmes dames, et ils en rirent. Ils furent mme un peu rivaux.
Parfois, lorsque le jeune homme dnait  la Maison-d'or, avec quelque
bande tapageuse, il entendait la voix de Saccard dans un cabinet voisin.

--Tiens! papa qui est  ct! s'criait-il avec la grimace qu'il
empruntait aux acteurs en vogue.

Il allait frapper  la porte du cabinet, curieux de voir la conqute de
son pre.

--Ah! c'est toi, disait celui-ci d'un ton rjoui. Entre donc. Vous
faites un tapage  ne pas s'entendre manger.

Avec qui donc tes-vous l?--Mais il y a Laure d'Aurigny, Sylvia,
l'crevisse, puis deux autres encore, je crois. Elles sont tonnantes:
elles mettent les doigts dans les plats et nous jettent des poignes de
salade  la tte. J'ai mon habit plein d'huile!

Le pre riait, trouvait cela trs drle.

--Ah! jeunes gens, jeunes gens, murmurait-il. Ce n'est pas comme nous,
n'est-ce pas, mon petit chat? nous avons mang bien tranquillement,
et nous allons faire dodo.

Et il prenait le menton de la femme qu'il avait  ct de lui, il
roucoulait avec son nasillement provenal, ce qui produisait une trange
musique amoureuse.

--Oh! le vieux serin!... s'criait la femme. Bonjour, Maxime. Faut-il
que je vous aime, hein! pour consentir  souper avec votre coquin de
pre!... On ne vous voit plus. Venez aprs-demain matin de bonne
heure....

Non, vrai, j'ai quelque chose  vous dire.

Saccard achevait une glace ou un fruit,  petites bouches, avec
batitude. Il baisait l'paule de la femme, en disant plaisamment:

--Vous savez, mes amours, si je vous gne, je vais m'en aller.... Vous
sonnerez quand on pourra rentrer.

Puis il emmenait la dame ou parfois allait avec elle se joindre au
tapage du salon voisin. Maxime et lui partageaient les mmes paules;
leurs mains se rencontraient autour des mmes tailles. Ils s'appelaient
sur les divans, se racontaient tout haut les confidences que les femmes
leur faisaient  l'oreille. Et ils poussaient l'intimit jusqu'
conspirer ensemble pour enlever  la socit la blonde ou la brune que
l'un d'eux avait choisie.

Ils taient bien connus  Mabille. Ils y venaient bras dessus bras
dessous,  la suite de quelque dner fin, faisaient le tour du jardin,
saluant les femmes, leur jetant un mot au passage. Ils riaient haut,
sans se quitter le bras, se prtaient main-forte au besoin dans les
conversations trop vives. Le pre, trs fort sur ce point, dbattait
avantageusement les amours du fils. Parfois, ils s'asseyaient, buvaient
avec une bande de filles. Puis ils changeaient de table, ils reprenaient
leurs courses. Et jusqu' minuit, on les voyait, les bras toujours unis
dans leur camaraderie, poursuivre des jupes, le long des alles jaunes,
sous la flamme crue des becs de gaz.

Quand ils rentraient, ils rapportaient du dehors, dans leurs habits, un
peu des filles qu'ils quittaient. Leurs attitudes dhanches, le reste
de certains mots risqus et de Ils taient bien connus  Mabille....
Ils y venaient...  la suite de quelque dner fin, faisaient le tour du
jardin, saluant les femmes, leur jetant un mut au passage certains
gestes canailles, emplissaient l'appartement de la rue de Rivoli d'une
senteur d'alcve suspecte. La faon molle et abandonne dont le pre
donnait la main au fils, disait seule d'o ils venaient. C'tait dans
cet air que Rene respirait ses caprices, ses anxits sensuelles.

Elle les raillait nerveusement.

--D'o venez-vous donc? leur disait-elle. Vous sentez la pipe et le
musc.... C'est sr, je vais avoir la migraine.

Et l'odeur trange, en effet, la troublait profondment.

C'tait le parfum persistant de ce singulier foyer domestique.

Cependant Maxime se prit d'une belle passion pour la petite Sylvia. Il
ennuya sa belle-mre pendant plusieurs mois avec cette fille. Rene la
connut bientt d'un bout  l'autre, de la plante des pieds  la pointe
des cheveux.

Elle avait un signe bleutre sur la hanche; rien n'tait plus adorable
que ses genoux; ses paules avaient cette particularit que la gauche
seulement tait troue d'une fossette. Maxime mettait quelque malice 
occuper leurs promenades des perfections de sa matresse. Un soir, au
retour du Bois, les voitures de Rene et de Sylvia, prises dans un
embarras, durent s'arrter cte  cte aux Champs-Elyses. Les deux
femmes se regardrent avec une curiosit aigu, tandis que Maxime,
enchant de cette situation critique, ricanait en dessous. Quand la
calche se remit  rouler, comme sa belle-mre gardait un silence
sombre, il crut qu'elle boudait et s'attendit  une de ces scnes
maternelles, une de ces tranges gronderies dont elle occupait encore
parfois ses lassitudes.

--Est-ce que tu connais le bijoutier de cette dame? lui demanda-t-elle
brusquement au moment o ils arrivaient  la place de la Concorde.

--Hlas! oui, rpondit-il avec un sourire; je lui dois dix mille
francs.... Pourquoi me demandes-tu cela?

--Pour rien.

Puis, au bout d'un nouveau silence:

--Elle avait un bien joli bracelet, celui de la main gauche.... J'aurais
voulu le voir de prs.

Ils rentraient. Elle n'en dit pas davantage. Seulement, le lendemain, au
moment o Maxime et son pre allaient sortir ensemble, elle prit le
jeune homme  part et lui parla bas, d'un air embarrass, avec un joli
sourire qui demandait grce. Il parut surpris et s'en alla, en riant de
son air mauvais. Le soir, il apporta le bracelet de Sylvia, que sa
belle-mre l'avait suppli de lui montrer.

--Voil la chose, dit-il. On se ferait voleur pour vous, belle-maman.

--Elle ne t'a pas vu le prendre? demanda Rene, qui examinait avidement
le bijou.

--Je ne le crois pas.... Elle l'a mis hier, elle ne voudra certainement
pas le mettre aujourd'hui.

Cependant la jeune femme s'tait approche de la fentre. Elle avait mis
le bracelet. Elle tenait son poignet un peu lev, le tournant lentement,
ravie, rptant:

--Oh! trs joli, trs joli.... Il n'y a que les meraudes qui, ne me
plaisent pas beaucoup.

A ce moment, Saccard entra, et, comme elle avait toujours le poignet
lev, dans la clart blanche de la fentre:

--Tiens, s'cria-t-il avec tonnement, le bracelet de Sylvia!

--Vous connaissez ce bijou? dit-elle plus gne que lui, ne sachant plus
que faire de son bras.

Il s'tait remis; il menaa son fils du doigt, en murmurant:

--Ce polisson a toujours du fruit dfendu dans les poches!... Un de ces
jours il nous apportera le bras de la dame avec le bracelet.

--Eh! ce n'est pas moi, rpondit Maxime avec une lchet sournoise.
C'est Rene qui a voulu le voir.

--Ah! se contenta de dire le mari.

Et il regarda  son tour le bijou, rptant comme sa femme:

--Il est trs joli, trs joli.

Puis il s'en alla tranquillement, et Rene gronda Maxime de l'avoir
ainsi vendue. Mais il affirma que son pre se moquait bien de a! Alors
elle lui rendit le bracelet en ajoutant:

--Tu passeras chez le bijoutier, tu m'en commanderas un tout pareil!
seulement, tu feras remplacer les meraudes par des saphirs.

Saccard ne pouvait garder longtemps dans son voisinage une chose ou une
personne sans vouloir la vendre, en tirer un profit quelconque. Son fils
n'avait pas vingt ans qu'il songea  l'utiliser. Un joli garon, neveu
d'un ministre, fils d'un grand financier, devait tre d'un bon
placement. Il tait bien un peu jeune, mais on pouvait toujours lui
chercher une femme et une dot, quitte  traner le mariage en longueur,
ou  le prcipiter, selon les embarras d'argent de la maison. Il eut la
main heureuse.

Il trouva, dans un conseil de surveillance dont il faisait partie, un
grand bel homme, M. de Mareuil, qui, en deux jours, lui appartint. M, de
Mareuil tait un ancien raffineur du Havre, du nom de Bonnet. Aprs
avoir amass une grosse fortune, il avait pous une jeune fille noble,
fort riche galement, qui cherchait un imbcile de grande mine. Bonnet
obtint de prendre le nom de sa femme, ce qui fut pour lui une premire
satisfaction d'orgueil; mais son mariage lui avait donn une ambition
folle, il rvait de payer Hlne de sa noblesse en acqurant une haute
situation politique. Ds ce moment, il mit de l'argent dans les nouveaux
journaux, il acheta au fond de la Nivre de grandes proprits, il se
prpara par tous les moyens connus une candidature au Corps lgislatif.

Jusque-l, il avait chou, sans rien perdre de sa solennit. C'tait le
cerveau le plus incroyablement vide qu'on pt rencontrer. Il avait une
carrure superbe, la face blanche et pensive d'un grand homme d'tat; et,
comme il coutait d'une faon merveilleuse, avec des regards profonds,
un calme majestueux du visage, on pouvait croire  un prodigieux travail
intrieur de comprhension et de dduction. Srement, il ne pensait 
rien. Mais il arrivait  troubler les gens, qui ne savaient plus s'ils
avaient affaire  un homme suprieur ou  un imbcile. M. de Mareuil
s'attacha  Saccard comme  sa planche de salut. Il savait qu'une
candidature officielle allait tre libre dans la Nivre, il souhaitait
ardemment que le ministre le dsignt; c'tait son dernier coup de
carte. Aussi se livra-i-il pieds et poings lis au frre du ministre.
Saccard, qui flaira une bonne affaire, le poussa  l'ide d'un mariage
entre sa fille Louise et Maxime.

L'autre se rpandit en effusion, crut avoir trouv le premier cette ide
de mariage, s'estima fort heureux d'entrer dans la famille d'un
ministre, et de donner Louise  un jeune homme qui paraissait avoir les
plus belles esprances.

Louise aurait, disait son pre, un million de dot. Contrefaite, laide et
adorable, elle tait condamne  mourir jeune; une maladie de poitrine
la minait sourdement, lui donnait une gaiet nerveuse, une grce
caressante. Les petites filles malades vieillissent vite, deviennent
femmes avant l'ge. Elle avait une navet sensuelle, elle semblait tre
ne  quinze ans, en pleine pubert. Quand son pre, ce colosse sain et
abti, la regardait, il ne pouvait croire qu'elle ft sa fille. Sa mre,
de son vivant, tait galement une femme grande et forte; mais il
courait sur sa mmoire des histoires qui expliquaient le rabougrissement
de cette enfant, ses allures de bohmienne millionnaire, sa laideur
vicieuse et charmante.

On disait qu'Hlne de Mareuil tait morte dans les dbordements les
plus honteux. Les plaisirs l'avaient ronge comme un ulcre, sans que
son mari s'apert de la folie lucide de sa femme, qu'il aurait d faire
enfermer dans une maison de sant. Porte dans ces flancs malades,
Louise en tait sortie le sang pauvre, les membres dvis, le cerveau
attaqu, la mmoire dj pleine d'une vie sale. Parfois, elle croyait se
souvenir confusment d'une autre existence; elle voyait se drouler,
dans une ombre vague, des scnes bizarres, des hommes et des femmes
s'embrassant, tout un drame charnel o s'amusaient ses curiosits
d'enfant. C'tait sa mre qui parlait en elle. Sa purilit continuait
ce vice. A mesure qu'elle grandissait, rien ne l'tonnait, elle se
rappelait tout, ou plutt elle savait tout, et elle allait aux choses
dfendues, avec une sret de main qui la faisait ressembler, dans la
vie,  une personne rentrant chez elle aprs une longue absence, et
n'ayant qu' allonger le bras pour se mettre  l'aise et jouir de sa
demeure. Cette singulire fillette dont les instincts mauvais flattaient
les siens, mais qui avait de plus une innocence d'effronterie, un
mlange piquant d'enfantillage et de hardiesse, dans cette seconde vie
qu'elle revivait vierge avec sa science et sa honte de femme faite,
devait finir par plaire  Maxime et lui paratre beaucoup plus drle
mme que Sylvia, un coeur d'usurier, fille d'un honnte papetier, et
horriblement bourgeoise au fond.

Le mariage fut arrt en riant, et l'on dcida qu'on laisserait grandir
les gamins. Les deux familles vivaient dans une amiti troite. M. de
Mareuil poussait sa candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut
entendu que Maxime mettrait, dans la corbeille de noces, sa nomination
d'auditeur au conseil d'tat.

Cependant la fortune des Saccard semblait  son apoge. Elle brlait en
plein Paris comme un feu de joie colossal. C'tait l'heure o la cure
ardente emplit un coin de fort de l'aboiement des chiens, du claquement
des fouets, du flamboiement des torches. Les apptits lchs se
contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers
crouls et des fortunes bties en six mois. La ville n'tait plus
qu'une grande dbauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut,
coulait dans les ruisseaux, s'talait dans les bassins, remontait dans
les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine
et pntrante. Et il semblait la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que
la Seine charrit, au milieu de la ville endormie, les ordures de la
cit, miettes tombes de la table, noeuds de dentelle laisss sur les
divans, chevelures oublies dans les fiacres, billets de banque glisss
des corsages, tout ce que la brutalit du dsir et le contentement
immdiat de l'instinct jettent  la rue, aprs l'avoir bris et souill.

Alors, dans le sommeil fivreux de Paris, et mieux encore que dans sa
qute haletante du grand jour, on sentait le dtraquement crbral, le
cauchemar dor et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair.

Jusqu' minuit les violons chantaient; puis les fentres s'teignaient,
et les ombres descendaient sur la ville.

C'tait comme une alcve colossale o l'on aurait souffl la dernire
bougie, teint la dernire pudeur. Il n'y avait plus, au fond des
tnbres, qu'un grand rle d'amour furieux et las; tandis que les
Tuileries, au bord de l'eau, allongeaient leurs bras dans le noir, comme
pour une embrassade norme.

Saccard venait de faire btir son htel du parc Monceau sur un terrain
vol  la Ville. Il s'y tait rserv, au premier tage, un cabinet
superbe, palissandre et or, avec de hautes vitrines de bibliothque,
pleines de dossiers, et o l'on ne voyait pas un livre; le coffre-fort,
enfonc dans le mur, se creusait comme une alcve de fer, grande  y
coucher les amours d'un milliard. Sa fortune s'y panouissait, s'y
talait insolemment. Tout paraissait lui russir. Lorsqu'il quitta la
rue de Rivoli, agrandissant son train de maison, doublant sa dpense, il
parla  ses familiers de gains considrables. Selon lui, son association
avec les sieurs Mignon et Charrier lui rapportait d'normes bnfices;
ses spculations sur les immeubles allaient mieux encore; quant au
Crdit viticole, c'tait une vache  fait inpuisable. Il avait une
faon d'numrer ses richesses qui tourdissait les auditeurs et les
empchait de voir bien clair. Son nasillement de Provenal redoublait;
il tirait, avec ses phrases courtes et ses gestes nerveux, des feux
d'artifice, o les millions montaient en fuse, et qui finissaient par
blouir les plus incrdules. Cette mimique turbulente d'homme riche
tait pour une bonne part dans la rputation d'heureux joueur qu'il
avait acquise. A la vrit, personne ne lui connaissait un capital net
et solide. Ses diffrents associs, forcment au courant de sa situation
vis--vis d'eux, s'expliquaient sa fortune colossale en croyant  son
bonheur absolu dans les autres spculations, celles qu'ils ne
connaissaient pas. Il dpensait un argent fou; le ruissellement de sa
caisse continuait, sans que les sources de ce fleuve d'or eussent t
encore dcouvertes.

C'tait la dmence pure, la rage de l'argent, les poignes de louis
jetes par les fentres, le coffre-fort vid chaque soir jusqu'au
dernier sou, se remplissant pendant la nuit on ne savait comment, et ne
fournissant jamais d'aussi fortes sommes que lorsque Saccard prtendait
en avoir perdu les clefs.

Dans cette fortune, qui avait les clameurs et le dbordement d'un
torrent d'hiver, la dot de Rene se trouvait secoue, emporte, noye.
La jeune femme, mfiante les premiers jours, voulant grer ses biens
elle-mme, se lassa bientt des affaires; puis elle se sentit pauvre 
ct de son mari, et, la dette l'crasant, elle dut avoir recours  lui,
lui emprunter de l'argent, se mettre  sa discrtion. A chaque nouveau
mmoire, qu'il payait avec un sourire d'homme tendre aux faiblesses
humaines, elle se livrait un peu plus, lui confiait des titres de rente,
l'autorisait  vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiter l'htel du
parc Monceau, elle se trouvait dj presque entirement dpouille. Il
s'tait substitu  l'tat et lui servait la rente des cent mille francs
provenant de la rue de la Ppinire; d'autre part, il lui avait fait
vendre la proprit de la Sologne, pour en mettre l'argent dans une
grande affaire, un placement superbe, disait-il. Elle n'avait donc plus
entre les mains que les terrains de Charonne, qu'elle refusait
obstinment d'aliner, pour ne pas attrister l'excellente tante
lisabeth. Et, l encore, il prparait un coup de gnie, avec l'aide de
son ancien complice Larsonneau. D'ailleurs, elle restait son oblige:
s'il lui avait pris sa fortune, il lui en payait cinq ou six fois les
revenus. La rente des cent mille francs, jointe au produit de l'argent
de la Sologne, montait  peine  neuf ou dix mille francs, juste de quoi
solder sa lingre et son cordonnier. Il lui donnait ou donnait pour elle
quinze et vingt fois cette misre. Il aurait travaill huit jours pour
lui voler cent francs, et il l'entretenait royalement. Aussi, comme tout
le monde, elle avait le respect de la caisse monumentale de son mari,
sans chercher  pntrer le nant de ce fleuve d'or qui lui passait sous
les yeux, et dans lequel elle se jetait chaque matin.

Au parc Monceau, ce fut la crise folle, le triomphe fulgurant. Les
Saccard doublrent le nombre de leurs voitures et de leurs attelages;
ils eurent une arme de domestiques, qu'ils habillrent d'une livre
gros bleu avec culotte mastic et gilet ray noir et jaune, couleurs un
peu svres que le financier avait choisies pour paratre tout  fait
srieux, un de ses rves les plus caresss.

Ils mirent leur luxe sur la faade et ouvrirent les rideaux, les jours
de grands dners. Le coup de vent de la vie contemporaine, qui avait
fait battre les portes du premier tage de la rue de Rivoli, tait
devenu, dans l'htel, un vritable ouragan qui menaait d'emporter les
cloisons.

Au milieu de ces appartements princiers, le long des rampes dores, sur
les tapis de haute laine, dans ce palais ferique de parvenu, l'odeur de
Mabille tranait, les dhanchements des quadrilles  la mode dansaient,
toute l'poque passait avec son rire fou et bte, son ternelle faim et
son ternelle soif. C'tait la maison suspecte du plaisir mondain, du
plaisir impudent qui largit les fentres pour mettre les passants dans
la confidence des alcves. Le mari et la femme y vivaient librement,
sous les yeux de leurs domestiques. Ils s'taient partag la maison, ils
y campaient, n'ayant pas l'air d'tre chez eux, comme jets, au bout
d'un voyage tumultueux et tourdissant, dans quelque royal htel garni,
o ils n'avaient pris que le temps de dfaire leurs malles, pour courir
plus vite aux jouissances d'une ville nouvelle. Ils y logeaient  la
nuit, ne restant chez eux que les jours de grands dners, emports par
une course continuelle  travers Paris, rentrant parfois pour une heure,
comme on rentre dans une chambre d'auberge, entre deux excursions. Rene
s'y sentait plus inquite, plus nerveuse; ses jupes de soie glissaient
avec des sifflements de couleuvre sur les pais tapis, le long du satin
des causeuses; elle tait irrite par ces dorures imbciles qui
l'entouraient, par ces hauts plafonds vides o ne restaient, aprs les
nuits de fte, que les rires des jeunes sots et les sentences des vieux
fripons; et elle et voulu, pour remplir ce luxe, pour habiter ce
rayonnement, un amusement suprme que ses curiosits cherchaient en vain
dans tous les coins de l'htel, dans le petit salon couleur de soleil,
dans la serre aux vgtations grasses. Quant  Saccard, il touchait 
son rve; il recevait la haute finance, M. Toutin-Laroche, M. de
Lauwerens; il recevait aussi les grands politiques, le baron Gouraud, le
dput Haffner; son frre, le ministre, avait mme bien voulu venir deux
ou trois fois consolider sa situation par sa prsence.

Cependant, comme sa femme, il avait des anxits nerveuses, une
inquitude qui donnait  son rire un trange son de vitres brises. Il
devenait si tourbillonnant, si effar, que ses connaissances disaient de
lui: Ce diable de Saccard! il gagne trop d'argent, il en deviendra
fou! En 1860, on l'avait dcor,  la suite d'un service mystrieux
qu'il avait rendu au prfet, en servant de prte-nom  une dame dans une
vente de terrains.

Ce fut vers l'poque de leur installation au parc Monceau qu'une
apparition passa dans la vie de Rene, en lui laissant une impression
ineffaable. Jusque-l, le ministre avait rsist aux supplications de
sa belle-soeur, qui mourait d'envie d'tre invite aux bals de la cour.
Il cda enfin, croyant la fortune de son frre dfinitivement assise.
Pendant un mois, Rene n'en dormit pas. La grande soire arriva, et elle
tait toute tremblante dans la voiture qui la menait aux Tuileries.

Elle avait une toilette prodigieuse de grce et d'originalit, une vraie
trouvaille qu'elle avait faite dans une nuit d'insomnie, et que trois
ouvriers de Worms taient venus excuter chez elle, sous ses yeux.
C'tait une simple robe de gaze blanche, mais garnie d'une multitude de
petits volants dcoups et bords d'un filet de velours noir, tait
dcollete en carr, trs bas sur la gorge, qu'encadrait une dentelle
mince, haute  peine d'un doigt. Pas une fleur, pas un bout de ruban; 
ces poignets, des bracelets sans une ciselure, et sur sa tte, un troit
diadme d'or, un cercle uni qui lui mettait comme une aurole. Quand
elle fut dans les salons et que son mari l'eut quitte pour le baron
Gouraud, elle prouva un moment d'embarras. Mais les glaces, o elle se
voyait adorable, la rassurrent vite, et elle s'habituait  l'air chaud,
au murmure des voix,  cette cohue d'habits noirs et d'paules blanches,
lorsque l'empereur parut. Il traversait lentement le salon, au bras d'un
gnral gros et court, qui soufflait comme s'il avait eu une digestion
difficile. Les paules se rangrent sur deux haies, tandis que les
habits noirs reculrent d'un pas, instinctivement, d'un air discret.
Rene se trouva pousse au bout de la file des paules, prs de la
seconde porte, celle que l'empereur gagnait d'un pas pnible et
vacillant.

Elle le vit ainsi venir  elle, d'une porte  l'autre.

Il tait en habit, avec l'charpe rouge du grand cordon, Rene, reprise
par l'motion, distinguait mal, et cette tache saignante lui semblait
clabousser toute la poitrine du prince. Elle le trouva petit, les
jambes trop courtes, les reins flottants; mais elle tait ravie, et elle
le voyait beau, avec son visage blme, sa paupire lourde et plombe qui
retombait sur son oeil mort. Sous ses moustaches, sa bouche s'ouvrait,
mollement, tandis que son nez seul restait osseux dans toute sa face
dissoute.

L'empereur et le vieux gnral continuaient  avancer  petits pas,
paraissant se soutenir, alanguis, vaguement souriants. Ils regardaient
les dames inclines, et leurs coups d'oeil, jets  droite et  gauche,
glissaient dans les corsages. Le gnral se penchait, disait un mot au
matre, lui serrait le bras d'un air de joyeux compagnon.

Et l'empereur, mou et voil, plus terne encore que de coutume,
approchait toujours de sa marche tranante.

Ils taient au milieu du salon, lorsque Rene sentit leurs regards se
fixer sur elle. Le gnral la regardait avec des yeux ronds, tandis que
l'empereur, levant  demi les paupires, avait des lueurs fauves dans
l'hsitation grise de ses yeux brouills. Rene, dcontenance, baissa
la tte, s'inclina, ne vit plus que les rosaces du tapis. Mais elle
suivait leur ombre, elle comprit qu'ils s'arrtaient quelques secondes
devant elle. Et elle crut entendre l'empereur, ce rveur quivoque, qui
murmurait, en la regardant, enfonce dans sa jupe de mousseline strie
de velours:

--Voyez donc, gnral, une fleur  cueillir, un mystrieux oeillet
panach blanc et noir.

Et le gnral rpondit, d'une voix plus brutale:

--Sire, cet oeillet-l irait diantrement bien  nos boutonnires.

Rene leva la tte. L'apparition avait disparu, un flot de foule
encombrait la porte. Depuis cette soire, elle revint souvent aux
Tuileries, elle eut mme l'honneur d'tre complimente  voix haute par
Sa Majest, et de devenir un peu son amie; mais elle se rappela toujours
la marche lente et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux
ranges d'paules; et, quand elle gotait quelque joie nouvelle dans la
fortune grandissante de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les
gorges inclines, venant  elle, la comparant  un oeillet que le vieux
gnral lui conseillait de mettre  sa boutonnire.

C'tait, pour elle, la note aigu de sa vie.




IV


Le dsir net et cuisant qui tait mont au coeur de Rene, dans les
parfums troublants de la serre, tandis que Maxime et Louise riaient sur
une causeuse du petit salon bouton d'or, parut s'effacer comme un
cauchemar dont il ne reste plus qu'un vague frisson. La jeune femme
avait, toute la nuit, gard aux lvres l'amertume du Tanghin; il lui
semblait,  sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu'une bouche de
flamme se posait sur la sienne, lui souillait un amour dvorant. Puis
cette bouche lui chappait, et son rve se noyait dans de grands flots
d'ombre qui roulaient sur elle.

Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se rveilla, elle se crut
malade. Elle ft fermer les rideaux, parla  son mdecin de nauses et
de douleurs de tte, refusa absolument de sortir pendant deux jours. Et,
comme elle se prtendait assige, elle condamna sa porte. Maxime vint
inutilement y frapper. Il ne couchait pas  l'htel, pour disposer plus
librement de son appartement; d'ailleurs, il menait la vie la plus
nomade du monde, logeant dans les maisons neuves de son pre,
choisissant l'tage qui lui plaisait, dmnageant tous les mois, souvent
par caprice; parfois pour laisser la place  des locataires srieux. Il
essuyait les pltres en compagnie de quelque matresse. Habitu aux
caprices de sa belle-mre, il feignit une grande compassion, et monta
quatre fois par jour demander de ses nouvelles avec des mines dsoles,
uniquement pour la taquiner. Le troisime jour, il la trouva dans le
petit salon, rose, souriante, l'air calme et repos.

--Eh bien, t'es-tu beaucoup amuse avec Cleste!? lui demanda-t-il,
faisant allusion au long tte--tte qu'elle venait d'avoir avec sa
femme de chambre.

--Oui, rpondit-elle, c'est une fille prcieuse. Elle a toujours les
mains glaces; elle me les posait sur le front et calmait un peu ma
pauvre tte.

--Mais, c'est un remde, cette fille-l! s'cria le jeune homme. Si
j'avais le malheur de tomber jamais amoureux, tu me la prterais,
n'est-ce pas, pour qu'elle mt ses deux mains sur mon coeur?

Ils plaisantrent, ils tirent au Bois leur promenade accoutume. Quinze
jours se passrent. Rene s'tait jete plus follement dans sa vie de
visites et de bals; sa tte semblait avoir tourn une fois encore, elle
ne se plaignait plus de lassitude et de dgot. On et dit seulement
qu'elle avait fait quelque chute secrte, dont elle ne parlait pas, mais
qu'elle confessait par un mpris plus marqu pour elle-mme et par une
dpravation plus risque dans ses caprices de grande mondaine. Un soir,
elle avoua  Maxime qu'elle mourait d'envie d'aller  un bal que Blanche
Muller, une actrice en vogue, donnait aux princesses de la rampe et aux
reines du demi-monde.

Cet aveu surprit et embarrassa le jeune homme lui-mme, qui n'avait
pourtant pas de grands scrupules. Il voulut catchiser sa belle-mre:
vraiment, ce n'tait pas l sa place; elle n'y verrait, d'ailleurs, rien
de bien drle; puis, si elle tait reconnue, cela ferait scandale. A
toutes ces bonnes raisons, elle rpondait, les mains jointes, suppliant
et souriant:

--Voyons, mon petit Maxime, sois gentil. Je le veux.... Je mettrai un
domino bleu sombre, nous ne ferons que traverser les salons.

Quand Maxime, qui finissait toujours par cder, et qui aurait men sa
belle-mre dans tous les mauvais lieux de Paris, pour peu qu'elle l'en
et pri, eut consenti  la conduire au bal de Blanche Muller, elle
battit des mains comme un enfant auquel on accorde une rcration
inespre.

--Ah! tu es gentil, dit-elle. C'est pour demain, n'est-ce pas? Viens me
chercher de trs bonne heure. Je veux voir arriver ces dames. Tu me les
nommeras, et nous nous amuserons joliment....

Elle rflchit, puis elle ajouta:

--Non, ne viens pas. Tu m'attendras avec un fiacre, sur le boulevard
Malesherbes. Je sortirai par le jardin.

Ce mystre tait un piment qu'elle ajoutait  son escapade; simple
raffinement de jouissance, car elle serait sortie  minuit par la grande
porte, que son mari n'aurait pas seulement mis la tte  la fentre.

Le lendemain, aprs avoir recommand  Cleste de l'attendre, elle
traversa, avec les frissons d'une peur exquise, les ombres noires du
parc Monceau. Saccard avait profit de sa bonne amiti avec l'Htel de
Ville pour se faire donner la clef d'une petite porte du parc, et Rene
avait voulu galement en avoir une. Elle faillit se perdre, ne trouva le
fiacre que grce aux deux yeux jaunes des lanternes. A cette poque, le
boulevard Malesherbes,  peine termin, tait encore, le soir, une
vritable solitude. La jeune femme se glissa dans la voiture, trs mue,
le coeur battant dlicieusement, comme si elle ft alle  quelque
rendez-vous d'amour. Maxime, en toute philosophie, fumait,  moiti
endormi dans un coin du fiacre. Il voulut jeter son cigare, mais elle
l'en empcha, et, comme elle cherchait  lui retenir le bras, dans
l'obscurit, elle lui mit la main en plein sur la figure, ce qui les
amusa beaucoup tous les deux.

--Je te dis que j'aime l'odeur du tabac, s'cria-t-elle.

Garde ton cigare.... Puis, nous nous dbauchons, ce soir.... Je suis un
homme, moi.

Le boulevard n'tait pas encore clair. Pendant que le fiacre
descendait vers la Madeleine, il faisait si nuit dans la voiture qu'ils
ne se voyaient pas. Par instants, lorsque le jeune homme portait son
cigare aux lvres, un point rouge trouait les tnbres paisses. Ce
point rouge intressait Rene. Maxime, que le flot du domino de satin
noir avait couvert  demi, en emplissant l'intrieur du fiacre,
continuait  fumer en silence, d'un air d'ennui.

La vrit tait que le caprice de sa belle-mre venait de l'empcher de
suivre au caf Anglais une bande de dames, rsolues  commencer et 
terminer l le bal de Blanche Muller. Il tait maussade, et elle devina
sa bouderie dans l'ombre.

--Est-ce que tu es souffrant? lui demanda-t-elle.

--Non, j'ai froid, rpondit-il.

--Tiens! moi je brle. Je trouve qu'on touffe....

Mets un coin de mes jupons sur tes genoux.

--Oh! tes jupons, murmura-t-il avec mauvaise humeur, j'en ai jusqu'aux
yeux.

Mais ce mot le fit rire lui-mme, et peu  peu il s'anima. Elle lui
conta la peur qu'elle venait d'avoir dans le parc Monceau. Alors elle
lui confessa une de ses autres envies: elle aurait voulu faire, la nuit,
sur le petit lac du parc, une promenade dans la barque qu'elle voyait de
ses fentres, choue au bord d'une alle. Il trouva qu'elle devenait
lgiaque. Le fiacre roulait toujours, les tnbres restaient profondes,
ils se penchaient l'un vers l'autre pour s'entendre dans le bruit des
roues, se frlant du geste, sentant leur haleine tide, parfois,
lorsqu'ils s'approchaient trop. Et,  temps gaux, le cigare de Maxime
se ravivait, tachait l'ombre de rouge, en jetant un clair ple et rose
sur le visage de Rene. Elle tait adorable, vue  cette lueur rapide;
si bien que le jeune homme en fut frapp.

--Oh! oh! dit-il, nous paraissons bien jolie, ce soir, belle-maman....
Voyons un peu.

Il approcha son cigare, tira prcipitamment quelques bouffes. Rene,
dans son coin, se trouva claire d'une lumire chaude et comme
haletante. Elle avait relev un peu son capuchon. Sa tte nue, couverte
d'une pluie de petits frisons, coiffe d'un simple ruban bleu,
ressemblait  celle d'un vrai gamin, au-dessus de la grande blouse de
satin noir qui lui montait jusqu'au cou. Elle trouva trs drle d'tre
ainsi regarde et admire  la clart d'un cigare. Elle se renversait
avec de petits rires, tandis qu'il ajoutait d'un air de gravit comique:

--Diable! il va falloir que je veille sur toi, si je veux te ramener
saine et sauve  mon pre.

Cependant le fiacre tournait la Madeleine et s'engageait sur les
boulevards. L, il s'emplit de clarts dansantes, du reflet des magasins
dont les vitrines flambaient. Blanche Muller habitait,  deux pas, une
des maisons neuves qu'on a bties sur les terrains exhausss de la rue
Basse-du-Rempart. Il n'y avait encore que quelques voitures  la porte.
Il n'tait gure plus de dix heures. Maxime voulut faire un tour sur les
boulevards, attendre une heure; mais Rene, dont la curiosit
s'veillait, plus vive, lui dclara carrment qu'elle allait monter
toute seule s'il ne l'accompagnait pas. Il la suivit, et fut heureux de
trouver en haut plus de monde qu'il ne l'aurait cru. La jeune femme
avait mis son masque. Au bras de Maxime, auquel elle donnait  voix
basse des ordres sans rplique, et qui lui obissait docilement, elle
fureta dans toutes les pices, souleva le coin des portires, examina
l'ameublement, serait alle jusqu' fouiller les tiroirs, si elle
n'avait pas eu peur d'tre vue.

L'appartement, trs riche, avait des coins de bohme, o l'on retrouvait
la cabotine. C'tait surtout l que les narines roses de Rene
frmissaient, et qu'elle forait son compagnon  marcher doucement, pour
ne rien perdre des choses ni de leur odeur. Elle s'oublia
particulirement dans un cabinet de toilette, laiss grand ouvert par
Blanche Muller, qui, lorsqu'elle recevait, livrait  ses convives
jusqu' son alcve, o l'on poussait le lit pour tablir des tables de
jeu. Mais le cabinet ne la satisfit pas; il lui parut commun et mme un
peu sale, avec son tapis que des bouts de cigarette avaient cribl de
petites brlures rondes, et ses tentures de soie bleue taches de
pommade, piques par les claboussures du savon. Puis, quand elle eut
bien inspect les lieux, mis les moindres dtails du logis dans sa
mmoire, pour les dcrire plus tard  ses intimes, elle passa aux
personnages. Les hommes, elle les connaissait; c'taient, pour la
plupart, les mmes financiers, les mmes hommes politiques, les mmes
jeunes viveurs qui venaient  ses jeudis. Elle se croyait dans son
salon, par moments lorsqu'elle se trouvait en face d'un groupe d'habits
noirs souriants, qui, la veille, avaient, chez elle, le mme sourire, en
parlant  la marquise d'Espanet ou  la blonde Mme Haffner. Et
lorsqu'elle regardait les femmes, l'illusion ne cessait pas
compltement. Laure d'Aurigny tait en jaune comme Suzanne Haffner, et
Blanche Muller avait, comme Adeline d'Espanet, une robe blanche qui la
dcolletait jusqu'au milieu du dos. Enfin, Maxime demanda grce, et elle
voulut bien s'asseoir avec lui sur une causeuse. Ils restrent l un
instant, le jeune homme billant, la jeune femme lui demandant les noms
de ces dames, les dshabillant du regard, comptant les mtres de
dentelles qu'elles avaient autour de leurs jupes. Comme il la vit
plonge dans cette tude grave, il finit par s'chapper, obissant  un
appel que Laure d'Aurigny lui faisait de la main. Elle le plaisanta sur
la dame qu'il avait au bras. Puis elle lui fit jurer de venir les
rejoindre, vers une heure, au caf Anglais.

--Ton pre en sera, lui cria-t-elle, au moment o il rejoignait Rene.

Celle-ci se trouvait entoure d'un groupe de femmes qui riaient trs
fort, tandis que M. de Saffr avait profit de la place laisse libre
par Maxime pour se glisser  ct d'elle et lui dire des galanteries de
cocher. Puis M. de Saffr et les femmes, tout ce monde s'tait mis 
crier,  se taper sur les cuisses, si bien que Rene, les oreilles
brises, billant  son tour, se leva en disant  son compagnon:

--Allons-nous-en, ils sont trop btes!

Comme ils sortaient, M. de Mussy entra. Il parut enchant de rencontrer
Maxime, et, sans faire attention  la femme masque qui tait avec lui:

--Ah! mon ami, murmura-t-il d'un air langoureux, elle me fera mourir. Je
sais qu'elle va mieux, et elle me ferme toujours sa porte. Dites-lui
bien que vous m'avez vu les larmes aux yeux.

--Soyez tranquille, votre commission sera faite, dit le jeune homme avec
un rire singulier.

Et, dans l'escalier:

--Eh bien, belle-maman, ce pauvre garon ne t'a pas touche?

Elle haussa les paules, sans rpondre. En bas, sur le trottoir, elle
s'arrta avant de monter dans le fiacre qui les avait attendus,
regardant d'un air hsitant du ct de la Madeleine et du ct du
boulevard des Italiens. Il tait  peine onze heures et demie, le
boulevard avait encore une grande animation.

--Alors, nous allons rentrer, murmura-t-elle avec regret.

--A moins que tu ne veuilles suivre un instant les boulevards en
voiture, rpondit Maxime.

Elle accepta. Son rgal de femme curieuse tournait mal, et elle se
dsesprait de rentrer ainsi avec une illusion de moins et un
commencement de migraine. Elle avait cru longtemps qu'un bal d'actrices
tait drle  mourir. Le printemps, comme il arrive parfois dans les
derniers jours d'octobre, semblait tre revenu; la nuit avait des
tideurs de mai; et les quelques frissons froids qui passaient mettaient
dans l'air une gaiet de plus.

Rene, la tte  la portire, resta silencieuse, regardant la foule, les
cafs, les restaurants, dont la file interminable courait devant elle.
Elle tait devenue toute srieuse, perdue au fond de ces vagues souhaits
dont s'emplissent les rveries de femmes. Ce large trottoir que
balayaient les robes des filles, et o les bottes des hommes sonnaient
avec des familiarits particulires, cet asphalte gris o lui semblait
passer le galop des plaisirs et des amours faciles, rveillaient ses
dsirs endormis, lui faisaient oublier ce bal idiot dont elle sortait,
pour lui laisser entrevoir d'autres joies de plus haut got. Aux
fentres des cabinets de Brbant, elle aperut des ombres de femmes sur
la blancheur des rideaux. Et Maxime lui conta une histoire trs risque,
d'un mari tromp qui avait ainsi surpris, sur un rideau, l'ombre de sa
femme en flagrant dlit avec l'ombre d'un amant. Elle l'coutait 
peine. Lui, s'gaya, finit par lui prendre les mains, par la taquiner,
en lui parlant de ce pauvre M. de Mussy.

Comme ils revenaient et qu'ils repassaient devant Brbant:

--Sais-tu, dit-elle tout  coup, que M. de Saffr m'a invite  souper,
ce soir?

--Oh! tu aurais mal mang, rpliqua-t-il en riant.

Saffr n'a pas la moindre imagination culinaire. Il en est encore  la
salade de homard.

--Non, non, il parlait d'hutres et de perdreau froid.... Mais il me
tutoyait, et cela m'a gne....

Elle se tut, regarda encore le boulevard, et ajouta aprs un silence,
d'un air dsol:

--Le pis est que j'ai une faim atroce.

--Comment, tu as faim! s'cria le jeune homme.

C'est bien simple, nous allons souper ensemble. Veux-tu?

Il dit cela tranquillement, mais elle refusa d'abord, assura que Cleste
lui avait prpar une collation!  l'htel. Cependant, ne voulant pas
aller au caf Anglais, il avait fait arrter la voiture au coin de la
rue Le Peletier, devant le restaurant du caf Riche; il tait mme
descendu, et comme sa belle-mre hsitait encore:

--Aprs a, dit-il, si tu as peur que je te compromette, dis-le.... Je
vais monter  ct du cocher et te reconduire  ton mari.

Elle sourit, elle descendit du fiacre avec des mines d'oiseau qui craint
de se mouiller les pattes. Elle tait radieuse. Ce trottoir qu'elle
sentait sous ses pieds lui chauffait les talons, lui donnait,  fleur de
peau, un dlicieux frisson de peur et de caprice content. Depuis que le
fiacre roulait, elle avait une envie folle d'y sauter. Elle le traversa
 petits pas, furtivement, comme si elle et got un plaisir plus vif 
redouter d'y tre vue. Son escapade tournait dcidment  l'aventure.
Certes, elle ne regrettait pas d'avoir refus l'invitation brutale de M.
de Saffr. Mais elle serait rentre horriblement maussade si Maxime
n'avait eu l'ide de lui faire goter au fruit dfendu. Celui-ci monta
l'escalier vivement, comme s'il tait chez lui. Elle le suivit en
soufflant un peu. De lgers fumets de mare et de gibier tranaient, et
le tapis, que des baguettes de cuivre tendaient sur les marches, avait
une odeur de poussire qui redoublait son motion.

Comme ils arrivaient  l'entresol, ils rencontrrent un garon,  l'air
digne, qui se rangea contre le mur pour les laisser passer.

--Charles, lui dit Maxime, vous nous servirez, n'est-ce pas?...
Donnez-nous le salon blanc.

Charles s'inclina, remonta quelques marches, ouvrit la porte d'un
cabinet. Le gaz tait baiss, il sembla  Rene qu'elle pntrait dans
le demi-jour d'un lieu suspect et charmant.

Un roulement continu entrait par la fentre grande ouverte, et sur le
plafond, dans les reflets du caf d'en bas, passaient les ombres rapides
des promeneurs. Mais, d'un coup de pouce, le garon haussa le gaz. Les
ombres du plafond disparurent, le cabinet s'emplit d'une lumire crue
qui tomba en plein sur la tte de la jeune femme.

Elle avait dj rejet son capuchon en arrire. Les petits frisons
s'taient un peu bouriffs dans le fiacre, mais le ruban bleu n'avait
pas boug. Elle se mit  marcher, gne par la faon dont Charles la
regardait; il avait un clignement d'yeux, un pincement de paupires,
pour mieux la voir, qui signifiait clairement: En voil une que je ne
connais pas encore.

--Que servirai-je  monsieur? demanda-t-il  voix haute.

Maxime se tourna vers Rene.

--Le souper de M. de Saffr, n'est-ce pas? dit-il, des hutres, un
perdreau....

Et, voyant le jeune homme sourire, Charles l'imita, discrtement, en
murmurant:

--Alors, le souper de mercredi, si vous voulez?

--Le souper de mercredi..., rptait Maxime.

Puis, se rappelant:

--Oui, a m'est gal, donnez-nous le souper de mercredi.

Quand le garon fut sorti, Rene prit son binocle et fit curieusement le
tour du petit salon. C'tait une pice carre, blanc et or, meuble avec
des coquetteries de boudoir. Outre la table et les chaises, il y avait
un meuble bas, une sorte de console, o l'on desservait, et un large
divan, un vritable lit, qui se trouvait plac entre la chemine et la
fentre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVI garnissaient la
chemine de marbre blanc.

Mais la curiosit du cabinet tait la glace, une belle glace trapue que
les diamants de ces dames avaient crible de noms, de dates, de vers
estropis, de penses prodigieuses et d'aveux tonnants. Rene crut
apercevoir une salet et n'eut pas le courage de satisfaire sa
curiosit.

Elle regarda le divan, prouva un nouvel embarras, se mit, afin d'avoir
une contenance,  regarder le plafond et le lustre de cuivre dor, 
cinq becs. Mais la gne qu'elle ressentait tait dlicieuse. Pendant
qu'elle levait le front, comme pour tudier la corniche, grave et le
binocle  la main, elle jouissait profondment de ce mobilier quivoque,
qu'elle sentait autour d'elle; de cette glace claire et cynique, dont la
puret,  peine ride par ces pattes de mouche ordurires, avait servi 
rajuster tant de faux chignons; de ce divan qui la choquait par sa
largeur; de la table, du tapis lui-mme, o elle retrouvait l'odeur de
l'escalier, une vague odeur de poussire pntrante et comme religieuse.

Puis, lorsqu'il lui fallut baisser enfin les yeux:

--Qu'est-ce donc que ce souper de mercredi? demanda-t-elle  Maxime.

--Rien, rpondit-il, un pari qu'un de mes amis a perdu.

Dans tout autre lieu, il lui aurait dit sans hsiter qu'il avait soup
le mercredi avec une dame, rencontre sur le boulevard. Mais, depuis
qu'il tait entr dans le cabinet, il la traitait instinctivement en
femme  laquelle il faut plaire et dont on doit mnager la jalousie.
Elle n'insista pas, d'ailleurs; elle alla s'accouder  la rampe de la
fentre, o il vint la rejoindre. Derrire eux, Charles entrait et
sortait, avec un bruit de vaisselle et d'argenterie.

Il n'tait pas encore minuit. En bas, sur le boulevard, Paris grondait,
prolongeait la journe ardente, avant de se dcider  gagner son lit.
Les files d'arbres marquaient, d'une ligne confuse, les blancheurs des
trottoirs et le noir vague de la chausse, o passaient le roulement et
les lanternes rapides des voitures. Aux deux bords de cette bande
obscure, les kiosques des marchands de journaux, de place en place,
s'allumaient, pareils  de grandes lanternes vnitiennes, hautes et
bizarrement barioles, poses rgulirement  terre, pour quelque
illumination colossale. Mais,  cette heure, leur clat assourdi se
perdait dans le flamboiement des devantures voisines. Pas un volet
n'tait mis, les trottoirs s'allongeaient sans une raie d'ombre, sous
une pluie de rayons qui les clairait d'une poussire d'or, de la clart
chaude et clatante du plein jour, Maxime montra  Rene, en face d'eux,
le caf Anglais, dont les fentres luisaient.

Les branches hautes des arbres les gnaient un peu, d'ailleurs, pour
voir les maisons et le trottoir opposs.

Ils se penchrent, ils regardrent au-dessous d'eux.

C'tait un va-et-vient continu; des promeneurs passaient par groupes,
des filles, deux  deux, tranaient leurs jupes, qu'elles relevaient de
temps  autre, d'un mouvement alangui, en jetant autour d'elles des
regards las et souriants. Sous la fentre mme, le caf Riche avanait
ses tables dans le coup de soleil de ses lustres, dont l'clat
s'tendait jusqu'au milieu de la chausse; et c'tait surtout au centre
de cet ardent foyer qu'ils voyaient les faces blmes et les rires ples
des passants.

Autour des petites tables rondes, des femmes, mles aux hommes,
buvaient. Elles taient en robes voyantes, les cheveux dans le cou;
elles se dandinaient sur les chaises, avec des paroles hautes que le
bruit empchait d'entendre. Rene en remarqua particulirement une,
seule  une table, vtue d'un costume d'un bleu dur, garni d'une guipure
blanche; elle achevait,  petits coups, un verre de bire, renverse 
demi, les mains sur le ventre, d'un air d'attente lourde et rsigne.
Celles qui marchaient se perdaient lentement au milieu de la foule, et
la jeune femme, qu'elles intressaient, les suivait du regard, allait
d'un bout du boulevard  l'autre, dans les lointains tumultueux et
confus de l'avenue, pleins du grouillement noir des promeneurs, et o
les clarts n'taient plus que des tincelles. Et le dfil repassait
sans fin, avec une rgularit fatigante, monde trangement ml et
toujours le mme, au milieu des couleurs vives, des trous de tnbres,
dans le tohu-bohu ferique de ces mille flammes dansantes, sortant comme
un flot des boutiques, colorant les transparents des croises et des
kiosques, courant sur les faades en baguettes, en lettres, en dessins
de feu, piquant l'ombre d'toiles, filant sur la chausse,
continuellement. Le bruit assourdissant qui montait avait une clameur,
un ronflement prolong, monotone, comme une note d'orgue accompagnant
l'ternelle procession de petites poupes mcaniques. Rene crut, un
moment, qu'un accident venait d'avoir lieu. Un flot de personnes se
mouvait  gauche, un peu au-del du passage de l'opra. Mais, ayant pris
son binocle, elle reconnut le bureau des omnibus; il y avait beaucoup de
monde sur le trottoir, debout, attendant, se prcipitant, ds qu'une
voiture arrivait. Elle entendait la voix rude du contrleur appeler les
numros, puis les tintements du compteur lui arrivaient en sonneries
cristallines. Elle s'arrta aux annonces d'un kiosque, crment colories
comme les images d'pinal; il y avait, sur un carreau, dans un cadre
jaune et vert, une tte de diable ricanant, les cheveux hrisss,
rclame d'un chapelier qu'elle ne comprit pas. De cinq minutes en cinq
minutes, l'omnibus des Batignolles passait, avec ses lanternes rouges et
sa caisse jaune, tournant le coin de la rue Le Peletier, branlant la
maison de son fracas; et elle voyait les hommes de l'impriale, des
visages fatigus qui se levaient et les regardaient, elle et Maxime, du
regard curieux des affams mettant l'oeil  une serrure.

--Ah! dit-elle, le parc Monceau,  cette heure, dort bien
tranquillement.

Ce fut la seule parole qu'elle pronona. Ils restrent l prs de vingt
minutes, silencieux, s'abandonnant  la griserie des bruits et des
clarts. Puis, la table mise, ils vinrent s'asseoir, et, comme elle
paraissait gne par la prsence du garon, il le congdia.

--Laissez-nous.... Je sonnerai pour le dessert.

Elle avait aux joues de petites rougeurs et ses yeux brillaient; on et
dit qu'elle venait de courir. Elle rapportait de la fentre un peu du
vacarme et de l'animation du boulevard. Elle ne voulut pas que son
compagnon fermt la croise.

--Eh! c'est l'orchestre, dit-elle, comme il se plaignait du bruit. Tu ne
trouves pas que c'est une drle de musique? Cela va trs bien
accompagner nos hutres et notre perdreau.

Ses trente ans se rajeunissaient dans son escapade.

Elle avait des mouvements vifs, une pointe de fivre, et ce cabinet, ce
tte--tte avec un jeune homme dans le brouhaha de la rue la
fouettaient, lui donnaient un air fille. Ce fut avec dcision qu'elle
attaqua les hutres.

Maxime n'avait pas faim, il la regarda dvorer en souriant.

--Diable! murmura-t-il, tu aurais fait une bonne soupeuse.

Elle s'arrta, fche de manger si vite.

--Tu trouves que j'ai faim. Que veux-tu? C'est cette heure de bal idiot
qui m'a creuse.... Ah! mon pauvre ami, je te plains de vivre dans ce
monde-l!

--Tu sais bien, dit-il, que je t'ai promis de lcher Sylvia et Laure
d'Aurigny le jour o tes amies voudront venir souper avec moi.

Elle eut un geste superbe.

--Pardieu! je crois bien. Nous sommes autrement amusantes que ces dames,
avoue-le.... Si une de nous assommait un amant comme ta Sylvia et ta
Laure d'Aurigny doivent vous assommer, mais la pauvre petite femme ne
garderait pas cet amant une semaine!... Tu ne veux jamais m'couter.
Essaie, un de ces jours.

Maxime, pour ne pas appeler le garon, se leva, enleva les coquilles
d'hutres et apporta le perdreau qui tait sur la console. La table
avait le luxe des grands restaurants. Sur la nappe damasse, un souffle
d'adorable dbauche passait, et c'tait avec de petits frmissements
d'aise que Rene promenait ses fines mains de sa fourchette  son
couteau, de son assiette  son verre. Elle but du vin blanc sans eau,
elle qui buvait ordinairement de l'eau  peine rougie. Comme Maxime,
debout, sa serviette sur le bras, la servait avec des complaisances
comiques, il reprit:

--Qu'est-ce que M. de Saffr a bien pu te dire, pour que tu sois si
furieuse? Est-ce qu'il t'a trouve laide?

--Oh! lui, rpondit-elle, c'est un vilain homme.

Jamais je n'aurais cru qu'un monsieur si distingu, si poli chez moi,
parlt une telle langue. Mais je lui pardonne. Ce sont les femmes qui
m'ont agace. On aurait dit des marchandes de pommes. Il y en avait une
qui se plaignait d'avoir un clou  la hanche, et, un peu plus, je crois
qu'elle aurait relev sa jupe pour faire voir son mal  tout le monde.

Maxime riait aux clats.

--Non, vrai, continua-t-elle en s'animant, je ne vous comprends pas,
elles sont sales et btes.... Et dire que, lorsque je te voyais aller
chez ta Sylvia, je m'imaginais des choses prodigieuses, des festins
antiques, comme on en voit dans les tableaux, avec des cratures
couronnes de roses, des coupes d'or, des volupts extraordinaires....

Ah! bien, oui! Tu m'as montr un cabinet de toilette malpropre et des
femmes qui juraient comme des charretiers. a ne vaut pas la peine de
faire le mal.

Il voulut se rcrier, mais elle lui imposa silence, et, tenant du bout
des doigts un os de perdreau qu'elle rongeait dlicatement, elle ajouta
d'une voix plus basse:

--Le mal, ce devrait tre quelque chose d'exquis, mon cher.... Moi qui
suis une honnte femme, quand je m'ennuie et que je commets le pch de
rver l'impossible, je suis sre que je trouve des choses beaucoup plus
jolies que les Blanche Muller.

Et, d'un air grave, elle conclut par ce mot profond de cynisme naf:

--C'est une affaire d'ducation, comprends-tu?

Elle dposa doucement le petit os dans son assiette.

Le ronflement des voitures continuait, sans qu'une note plus vive
s'levt. Elle tait oblige de hausser la voix pour qu'il pt
l'entendre, et les rougeurs de ses joues augmentaient. Il y avait encore
sur la console, des truffes, un entremets sucr, des asperges, une
curiosit pour la saison. Il apporta le tout, pour ne plus avoir  se
dranger, et, comme la table tait un peu troite, il plaa  terre,
entre elle et lui, un seau d'argent plein de glace, dans lequel se
trouvait une bouteille de champagne.

L'apptit de la jeune femme finissait par le gagner. Ils touchrent 
tous les plats, ils vidrent la bouteille de champagne, avec des gaiets
brusques, se lanant dans des thories scabreuses, s'accoudant comme
deux amis qui soulagent leur coeur, aprs boire. Le bruit diminuait sur
le boulevard; mais elle l'entendait au contraire qui grandissait, et
toutes ces roues, par instants, semblaient lui tourner dans la tte.

Quand il parla de sonner pour le dessert, elle se leva, secoua sa longue
blouse de satin, pour faire tomber les miettes, en disant:

--C'est cela.... Tu sais, tu peux allumer un cigare.

Elle tait un peu tourdie. Elle alla  la fentre, attire par un bruit
particulier qu'elle ne s'expliquait pas. On fermait les boutiques.

--Tiens, dit-elle, en se retournant vers Maxime, l'orchestre qui se
dgarnit.

Elle se pencha de nouveau. Au milieu, sur la chausse, les fiacres et
les omnibus croisaient toujours leurs yeux de couleur, plus rares et
plus rapides. Mais, sur les cts, le long des trottoirs, de grands
trous d'ombre s'taient creuss, devant les boutiques fermes. Les cafs
seuls flambaient encore, rayant l'asphalte de nappes lumineuses. De la
rue Drouot  la rue du Helder, elle apercevait ainsi une longue file de
carrs blancs et de carrs noirs, dans lesquels les derniers promeneurs
surgissaient et s'vanouissaient d'une trange faon. Les filles
surtout, avec la trane de leur robe, tour  tour crment claires et
noyes dans l'ombre, prenaient un air d'apparition, de marionnettes
blafardes, traversant le rayon lectrique de quelque ferie. Elle
s'amusa un moment  ce jeu. Il n'y avait plus de lumire pandue; les
becs de gaz s'teignaient; les kiosques bariols tachaient les tnbres
plus durement. Par instants, un flot de foule, la sortie de quelque
thtre, passait. Mais les vides se faisaient bientt, et il venait,
sous la fentre, des groupes de deux ou trois hommes qu'une femme
abordait. Ils restaient debout, discutant. Dans le tapage affaibli,
quelques-unes de leurs paroles montaient; puis, la femme, le plus
souvent, s'en allait au bras d'un des hommes. D'autres filles se
rendaient de caf en caf, faisaient le tour des tables, prenaient le
sucre oubli, riaient avec les garons, regardaient fixement, d'un air
d'interrogation et d'offres silencieuses, les consommateurs attards.
Et, comme Rene venait de suivre des yeux l'impriale presque vide d'un
omnibus des Batignolles, elle reconnut, au coin du trottoir, la femme 
la robe bleue et aux guipures blanches, droite, tournant la tte,
toujours en qute.

Quand Maxime vint la chercher  la fentre, o elle s'oubliait, il eut
un sourire, en regardant une des croises entrouvertes du caf Anglais;
l'ide que son pre y soupait de son ct lui parut comique; mais il
avait, ce soir l, des pudeurs particulires qui gnaient ses
plaisanteries habituelles. Rene ne quitta la rampe qu' regret.

Une ivresse, une langueur montaient des profondeurs plus vagues du
boulevard. Dans le ronflement affaibli des voitures, dans l'effacement
des clarts vives, il y avait un appel caressant  la volupt et au
sommeil. Les chuchotements qui couraient, les groupes arrts dans un
coin d'ombre faisaient du trottoir le corridor de quelque grande auberge
 l'heure o les voyageurs gagnent leur lit de rencontre. Les lueurs et
les bruits allaient toujours en se mourant, la ville s'endormait, des
souffles de tendresse passaient sur les toits.

Lorsque la jeune femme se retourna, la lumire du petit lustre lui fit
cligner les paupires. Elle tait un peu ple, maintenant, avec de
courts frissons aux coins des lvres. Charles disposait le dessert; il
sortait, rentrait encore, faisait battre la porte, lentement, avec son
flegme d'homme comme il faut.

--Mais je n'ai plus faim! s'cria Rene, enlevez toutes ces assiettes et
donnez-nous le caf.

Le garon, habitu aux caprices de ses clientes, enleva le dessert et
versa le caf. Il emplissait le cabinet de son importance.

--Je t'en prie, mets-le  la porte, dit  Maxime la jeune femme, dont le
coeur tournait.

Maxime le congdia; mais il avait  peine disparu qu'il revint une fois
encore pour fermer hermtiquement les grands rideaux de la fentre d'un
air discret. Quand il se fut enfin retir, le jeune homme, que
l'impatience prenait, lui aussi, se leva, et, allant  la porte:

--Attends, dit-il, j'ai un moyen pour qu'il nous lche.

Et il poussa le verrou.

--C'est a, reprit-elle, nous sommes chez nous, au moins.

Leurs confidences, leurs bavardages de bons camarades recommencrent.
Maxime avait allum un cigare.

Rene buvait son caf  petits coups et se permettait mme un verre de
chartreuse. La pice s'chauffait, s'emplissait d'une fume bleutre.
Elle finit par mettre les coudes sur la table et par appuyer son menton
entre ses deux poings  demi ferms. Dans cette lgre treinte, sa
bouche se rapetissait, ses joues remontaient un peu, et ses yeux, plus
minces, luisaient davantage.

Ainsi chiffonne, sa petite figure tait adorable, sous la pluie de
frisons dors qui lui descendaient maintenant jusque dans les sourcils.
Maxime la regardait  travers la fume de son cigare. Il la trouvait
originale. Par moments, il n'tait plus bien sr de son sexe; la grande
ride qui lui traversait le front, l'avancement boudeur de ses lvres,
son air indcis de myope en faisaient un grand jeune homme; d'autant
plus que sa longue blouse de satin noir allait si haut, qu'on voyait 
peine, sous le menton, une ligne du cou blanche et grasse. Elle se
laissait regarder avec un sourire, ne bougeant plus la tte, le regard
perdu, la parole ralentie.

Puis elle eut un brusque rveil: elle alla regarder la glace, vers
laquelle ses yeux vagues se tournaient depuis un instant. Elle se haussa
sur la pointe des pieds, appuya ses mains au bord de la chemine, pour
lire ces signatures, ces mots risqus qui l'avaient effarouche, avant
le souper. Elle pelait les syllabes avec quelque difficult, riait,
lisait toujours, comme un collgien qui tourne les pages d'un Piron dans
son pupitre.

--Ernest et Clara, disait-elle, et il y a un coeur dessous qui
ressemble  un entonnoir.... Ah! voici qui est mieux: J'aime les
hommes, parce que j'aime les truffes. Sign Laure. Dis donc, Maxime,
est-ce que c'est la d'Aurigny qui a crit cela?... Puis voici les armes
d'une de ces dames, je crois: une poule fumant une grosse pipe....
Toujours des noms, le calendrier des saintes et des saints: Victor,
Amlie, Alexandre, Edouard, Marguerite, Paquita, Louise, Rene....
Tiens, il y en a une qui se nomme comme moi....

Maxime voyait dans la glace sa tte ardente. Elle se haussait davantage,
et son domino, se tendant par-derrire, dessinait la cambrure de sa
taille, le dveloppement de ses hanches. Le jeune homme suivait la ligne
du satin qui plaquait comme une chemise. Il se leva  son tour et jeta
son cigare. Il tait mal  l'aise, inquiet.

Quelque chose d'ordinaire et d'accoutum lui manquait.

--Ah! voici ton nom, Maxime, s'cria Rene....

coute.... J'aime... Mais il s'tait assis sur le coin du divan,
presque aux pieds de la jeune femme. Il russit  lui prendre les mains,
d'un mouvement prompt; il la dtourna de la glace, en lui disant d'une
voix singulire:

--Je t'en prie, ne lis pas cela.

Elle se dbattit en riant nerveusement.

--Pourquoi donc? Est-ce que je ne suis pas ta confidente?

Mais lui, insistant, d'un ton plus touff:

--Non, non, pas ce soir.

Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses avec ses
poignets pour se dgager. Ils avaient des yeux qu'ils ne se
connaissaient pas, un long sourire contraint et un peu honteux. Elle
tomba sur les genoux, au bout du divan. Ils continuaient  lutter, bien
qu'elle ne ft plus un mouvement du ct de la glace et qu'elle
s'abandonnt dj. Et comme le jeune homme la prenait  bras-le-corps,
elle dit de son rire embarrass et mourant:

--Voyons, laisse-moi.... Tu me fais mal.

Ce fut le seul murmure de ses lvres. Dans le grand silence du cabinet,
o le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et
entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles, qui devait tourner le
coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvrent cte 
cte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel:

--Bah! a devait arriver un jour ou l'autre.

Elle ne disait rien. Elle regardait d'un air cras les rosaces du
tapis.

--Est-ce que tu y songeais, toi?... continua Maxime, balbutiant
davantage. Moi, pas du tout.... J'aurais d me dfier du cabinet...Mais
elle, d'une voix profonde, comme si toute l'honntet bourgeoise des
Braud du Chtel s'veillait dans cette faute suprme:

--C'est infme, ce que nous venons de faire l, murmura-t-elle,
dgrise, la face vieillie et toute grave.

Elle touffait. Elle alla  la fentre, tira les rideaux, s'accouda.
L'orchestre tait mort; la faute s'tait commise dans le dernier frisson
des basses et le chant lointain des violons, vague sourdine du boulevard
endormi et rvant d'amour. En bas, la chausse et les trottoirs
s'enfonaient, s'allongeaient, au milieu d'une solitude grise. Toutes
ces roues grondantes de fiacres semblaient s'en tre alles, en
emportant les clarts et la foule. Sous la fentre, le caf Riche tait
ferm, pas un filet de lumire ne glissait des volets. De l'autre ct
de l'avenue, des lueurs braisillantes allumaient seules encore la faade
du caf Anglais, une croise entre autres, entrouverte, et d'o
sortaient des rires affaiblis. Et, tout le long de ce ruban d'ombre, du
coude de la rue Drouot  l'autre extrmit, aussi loin que ses regards
pouvaient aller, elle ne voyait plus que les taches symtriques des
kiosques rougissant et verdissant la nuit, sans l'clairer, semblables 
des veilleuses espaces dans un dortoir gant. Elle leva la tte. Les
arbres dcoupaient leurs branches hautes sur un ciel clair, tandis que
la ligne irrgulire des maisons se perdait avec les amoncellements
d'une cte rocheuse, au bord d'une mer bleutre. Mais cette bande de
ciel l'attristait davantage, et c'tait dans les tnbres du boulevard
qu'elle trouvait quelque consolation. Ce qui restait au ras de l'avenue
dserte du bruit et du vice de la soire, l'excusait. Elle croyait
sentir la chaleur de tous ces pas d'hommes et de femmes monter du
trottoir qui se refroidissait. Les hontes qui avaient trn l, dsirs
d'une minute, offres faites  voix basse, noces d'une nuit payes 
l'avance, s'vaporaient, flottaient en une bue lourde que roulaient les
souffles matinaux.

Penche sur l'ombre, elle respira ce silence frissonnant, cette senteur
d'alcve, comme un encouragement qui lui venait d'en bas, comme une
assurance de honte partage et accepte par une ville complice. Et,
lorsque ses yeux se furent accoutums  l'obscurit, elle aperut la
femme au costume bleu garni de guipure, seule dans la solitude grise,
debout  la mme place, attendant et s'offrant aux tnbres vides.

La jeune femme, en se retournant, aperut Charles, qui regardait autour
de lui, flairant. Il finit par apercevoir le ruban bleu de Rene,
froiss, oubli sur un coin du divan. Et il s'empressa de le lui
apporter, de son air poli.

Alors elle sentit toute sa honte. Debout devant la glace, les mains
maladroites, elle essaya de renouer le ruban.

Mais son chignon tait tomb, les petits frisons se trouvaient tout
aplatis sur les tempes, elle ne pouvait refaire le noeud. Charles vint 
son secours, en disant, comme s'il et offert une chose accoutume, un
rince-bouche ou des cure-dents:

--Si madame voulait le peigne?...

--Eh! non, c'est inutile, interrompit Maxime, qui lana au garon un
regard d'impatience. Allez nous chercher une voiture.

Rene se dcida  rabattre simplement le capuchon de son domino. Et,
comme elle allait quitter la glace, elle se haussa lgrement, pour
retrouver les mots que l'treinte de Maxime lui avait empch de lire.
Il y avait, montant vers le plafond, et d'une grosse criture
abominable, cette dclaration signe Sylvia: J'aime Maxime. Elle pina
les lvres et rabattit son capuchon un peu plus bas.

Dans la voiture, ils prouvrent une gne horrible. Ils s'taient
placs, comme en descendant du parc Monceau, l'un en face de l'autre.
Ils ne trouvaient pas une parole  se dire. Le fiacre tait plein d'une
ombre opaque, et le cigare de Maxime n'y mettait plus mme un point
rouge, un clair de braise rose. Le jeune homme perdu de nouveau dans
les jupons, dont il avait jusqu'aux yeux, souffrait de ces tnbres,
de ce silence, de cette femme muette, qu'il sentait  son ct, et dont
il s'imaginait les yeux tout grands ouverts sur la nuit.

Pour paratre moins bte, il finit par chercher sa main, et, quand il la
tint dans la sienne, il fut soulag, il trouva la situation tolrable.
Cette main s'abandonnait molle et rveuse.

Le fiacre traversait la place de la Madeleine. Rene songeait qu'elle
n'tait pas coupable. Elle n'avait pas voulu l'inceste. Et plus elle
descendait en elle, plus elle se trouvait innocente, aux premires
heures de son escapade,  sa sortie furtive du parc Monceau, chez
Blanche Muller, sur le boulevard, mme dans le cabinet du restaurant.
Pourquoi donc tait-elle tombe  genoux sur le bord de ce divan? Elle
ne savait plus. Elle n'avait certainement pas pens une seconde  cela.
Elle se serait refuse avec colre. C'tait pour rire, elle s'amusait,
rien de plus. Et elle retrouvait, dans le roulement du fiacre, cet
orchestre assourdissant du boulevard, ce va-et-vient d'hommes et de
femmes, tandis que des barres de feu brlaient ses yeux fatigus.

Maxime, dans son coin, rvait aussi avec quelque ennui. Il tait fch
de l'aventure. Il s'en prenait au domino de satin noir. Avait-on jamais
vu une femme se fagoter de la sorte! On ne lui voyait mme pas le cou.

Il l'avait prise pour un garon, il jouait avec elle, et ce n'tait pas
sa faute si le jeu tait devenu srieux. Pour sr, il ne l'aurait pas
touche du bout des doigts, si elle avait seulement montr un coin
d'paule. Il se serait souvenu qu'elle tait la femme de son pre. Puis,
comme il n'aimait pas les rflexions dsagrables, il se pardonna.

Tant pis, aprs tout! il tcherait de ne plus recommencer.

C'tait une btise.

Le fiacre s'arrta, et Maxime descendit le premier pour aider Rene.
Mais,  la petite porte du parc, il n'osa pas l'embrasser. Ils se
touchrent la main, comme de coutume. Elle se trouvait dj de l'autre
ct de la grille lorsque, pour dire quelque chose, avouant sans le
vouloir une proccupation qui tournait vaguement dans sa rverie depuis
le restaurant:

--Qu'est-ce donc, demanda-t-elle, que ce peigne dont a parl le garon?

--Ce peigne, rpta Maxime embarrass, mais je ne sais pas....

Rene comprit brusquement. Le cabinet avait sans doute un peigne qui
entrait dans le matriel, au mme titre que les rideaux, le verrou et le
divan. Et, sans attendre une explication qui ne venait pas, elle
s'enfona au milieu des tnbres du parc Monceau, htant le pas, croyant
voir derrire elle ces dents d'caille o Laure d'Aurigny et Sylvia
avaient d laisser des cheveux blonds et des cheveux noirs. Elle avait
une grosse fivre.

Il fallut que Cleste la mt au lit et la veillt jusqu'au matin.
Maxime, sur le trottoir du boulevard Malesherbes, se consulta un moment
pour savoir s'il rejoindrait la bande joyeuse du caf Anglais; puis,
avec l'ide qu'il se punissait, il dcida qu'il devait aller se coucher.

Le lendemain, Rene s'veilla tard d'un sommeil lourd et sans rves.
Elle se fit faire un grand feu, elle dit qu'elle passerait la journe
dans sa chambre. C'tait l son refuge, aux heures graves. Vers midi,
son mari ne la voyant pas descendre pour le djeuner, lui demanda la
permission de l'entretenir un instant. Elle refusait dj avec une
pointe d'inquitude lorsqu'elle se ravisa. La veille, elle avait remis 
Saccard une note de Worms, montant  cent trente-six mille francs, un
chiffre un peu gros, et sans doute il voulait se donner la galanterie de
lui remettre lui-mme la quittance.

La pense des petits frisons de la veille lui vint. Elle regarda
machinalement dans la glace ses cheveux que Cleste avait nous en
grosses nattes. Puis elle se pelotonna au coin du feu, s'enfouissant
dans les dentelles de son peignoir. Saccard, dont l'appartement se
trouvait galement au premier tage, faisant pendant  celui de sa
femme, vint en pantoufles, en mari. Il mettait  peine une fois par mois
les pieds dans la chambre de Rene, et toujours pour quelque dlicate
question d'argent. Ce matin-l, il avait les yeux rougis, le teint blme
d'un homme qui n'a pas dormi. Il baisa la main de la jeune femme,
galamment.

--Vous tes malade, ma chre amie? dit-il en s'asseyant  l'autre coin
de la chemine. Un peu de migraine, n'est-ce pas?... Pardonnez-moi de
vous casser la tte avec mon galimatias d'homme d'affaires; mais la
chose est assez grave....

Il tira d'une poche de sa robe de chambre le mmoire de Worms, dont
Rene reconnut le papier glac.

--J'ai trouv hier ce mmoire sur mon bureau, continua-t-il, et je suis
dsol, je ne puis absolument pas le solder en ce moment.

Il tudia du coin de l'oeil l'effet produit sur elle par ses paroles.
Elle parut profondment tonne. Il reprit avec un sourire:

--Vous savez, ma chre amie, que je n'ai pas l'habitude d'plucher vos
dpenses. Je ne dis pas que certains dtails de ce mmoire ne m'aient
point un peu surpris.

Ainsi, par exemple, je vois ici,  la seconde page:

Robe de bal: toffe 70 F; faon, 600 F; argent prt, 5 000 F; eau du
docteur Pierre, 6 F. Voil une robe de soixante-dix francs qui monte
bien haut.... Mais vous savez que je comprends toutes les faiblesses.
Votre note est de cent trente-six mille francs, et vous avez t presque
sage, relativement, je veux dire.... Seulement, je le rpte, je ne puis
payer, je suis gn.

Elle tendit la main, d'un geste de dpit contenu.

--C'est bien, dit-elle schement, rendez-moi le mmoire. J'aviserai.

--Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard, gotant comme un
triomphe l'incrdulit de sa femme au sujet de ses embarras d'argent. Je
ne dis pas que ma situation soit menace, mais les affaires sont bien
nerveuses en ce moment.... Laissez-moi, quoique je vous importune, vous
expliquer notre cas; vous m'avez confi votre dot, et je vous dois une
entire franchise.

Il posa le mmoire sur la chemine, prit les pincettes, se mit 
tisonner. Cette manie de fouiller les cendres, pendant qu'il causait
d'affaires, tait chez lui un calcul qui avait fini par devenir une
habitude. Quand il arrivait  un chiffre,  une phrase difficile 
prononcer, il produisait quelque boulement qu'il rparait ensuite
laborieusement, rapprochant les bches, ramassant et entassant les
petits clats de bois. D'autres fois, il disparaissait presque dans la
chemine, pour aller chercher un morceau de braise gar. Sa voix
s'assourdissait, on s'impatientait, on s'intressait  ses savantes
constructions de charbons ardents, on ne l'coutait plus, et
gnralement on sortait de chez lui battu et content. Mme chez les
autres, il s'emparait despotiquement des pincettes. L't, il jouait
avec une plume, un couteau  papier, un canif.

--Ma chre amie, dit-il en donnant un grand coup qui mit le feu en
droute, je vous demande encore une fois pardon d'entrer dans ces
dtails.... Je vous ai servi exactement la rente des fonds que vous
m'avez remis entre les mains. Je puis mme dire, sans vous blesser, que
j'ai regard seulement cette rente  comme votre argent de poche, payant
vos dpenses, ne vous demandant jamais votre apport de moiti dans les
frais communs du mnage.

Il se tut. Rene souffrait, le regardait faire un grand trou dans la
cendre pour enterrer le bout d'une bche. Il arrivait  un aveu dlicat.

--J'ai d, vous le comprenez, faire produire  votre argent des intrts
considrables. Les capitaux sont entre bonnes mains, soyez
tranquille.... Quant aux sommes provenant de vos biens de Sologne, elles
ont servi en partie au paiement de l'htel que nous habitons; le reste
est plac dans une affaire excellente, la Socit gnrale des ports du
Maroc.... Nous n'en sommes pas  compter ensemble, n'est-ce pas? mais je
veux vous prouver que les pauvres maris sont parfois bien mconnus.

Un motif puissant devait le pousser  mentir moins que de coutume. La
vrit tait que la dot de Rene n'existait plus depuis longtemps; elle
avait pass, dans la caisse de Saccard,  l'tat de valeur fictive. S'il
en servait les intrts  plus de deux ou trois cents pour cent, il
n'aurait pu reprsenter le moindre titre ni retrouver la plus petite
espce solide du capital primitif.

Comme il l'avouait  moiti, d'ailleurs, les cinq cent mille francs des
biens de la Sologne avaient servi  donner un premier acompte sur
l'htel et le mobilier, qui cotaient ensemble prs de deux millions. Il
devait encore un million au tapissier et  l'entrepreneur.

--Je ne vous rclame rien, dit enfin Rene, je sais que je suis trs
endette vis--vis de vous.

--Oh! chre amie, s'cria-t-il, en prenant la main de sa femme, sans
abandonner les pincettes, quelle vilaine ide vous avez l!... En deux
mots, tenez, j'ai t malheureux  la Bourse, Toutin-Laroche a fait des
btises, les Mignon et Charrier sont des butors qui me mettent dedans.
Et voil pourquoi je ne puis payer votre mmoire. Vous me pardonnez,
n'est-ce pas?

Il semblait vritablement mu. Il enfona les pincettes entre les
bches, alluma des fuses d'tincelles. Rene se rappela l'allure
inquite qu'il avait depuis quelque temps. Mais elle ne put descendre
dans l'tonnante vrit. Saccard en tait arriv  un tour de force
quotidien. Il habitait un htel de deux millions, il vivait sur le pied
d'une dotation de prince, et certains matins il n'avait pas mille francs
dans sa caisse. Ses dpenses ne paraissaient pas diminuer. Il vivait sur
la dette, parmi un peuple de cranciers qui engloutissaient au jour le
jour les bnfices scandaleux qu'il ralisait dans certaines affaires.
Pendant ce temps, au mme moment, des socits s'croulaient sous lui,
de nouveaux trous se creusaient plus profonds, par-dessus lesquels il
sautait, ne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur un terrain min,
dans une crise continuelle, soldant des notes de cinquante mille francs
et ne payant pas les gages de son cocher, marchant toujours avec un
aplomb de plus en plus royal, vidant avec plus de rage sur Paris sa
caisse vide, d'o le fleuve d'or aux sources lgendaires continuait 
sortir.

La spculation traversait alors une heure mauvaise.

Saccard tait un digne enfant de l'Htel de Ville. Il avait eu la
rapidit de transformation, la fivre de jouissance, l'aveuglement de
dpenses qui secouaient Paris. A ce moment, comme la Ville, il se
trouvait en face d'un formidable dficit qu'il s'agissait de combler
secrtement; car il ne voulait pas entendre parler de sagesse,
d'conomie, d'existence calme et bourgeoise. Il prfrait garder le luxe
inutile et la misre de ces voies nouvelles, d'o il avait tir sa
colossale fortune de chaque matin mange chaque soir. D'aventure en
aventure, il, n'avait plus que la faade dore d'un capital absent. A
cette heure de folie chaude, Paris lui-mme n'engageait pas son avenir
avec plus d'emportement et n'allait pas plus droit  toutes les sottises
et  toutes les duperies financires. La liquidation menaait d'tre
terrible.

Les plus belles spculations se gtaient entre les mains de Saccard. Il
venait d'essuyer, comme il le disait, des pertes considrables  la
Bourse. M. Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Crdit viticole
dans un jeu  la hausse qui s'tait brusquement tourn contre lui;
heureusement que le gouvernement, intervenant sous le manteau, avait
remis debout la fameuse machine du prt hypothcaire aux cultivateurs.
Saccard, branl par cette double secousse, trs maltrait par son frre
le ministre, pour le risque que venait de courir la solidit des bons de
dlgation de la Ville, compromise avec celle du Crdit viticole, se
trouvait moins heureux encore dans sa spculation sur les immeubles. Les
Mignon et Charrier avaient compltement rompu avec lui. S'il les
accusait, c'tait par une rage sourde de s'tre tromp, en faisant btir
sur sa part de terrains, tandis qu'eux vendaient prudemment la leur.
Pendant qu'ils ralisaient une fortune, lui restait avec des maisons sur
les bras, dont il ne se dbarrassait souvent qu' perte. Entre autres,
il vendit trois cent mille francs, rue de Marignan, un htel sur lequel
il en devait encore trois cent quatre-vingt mille.

Il avait bien invent un tour de sa faon, qui consistait  exiger dix
mille francs d'un appartement valant huit mille francs au plus; le
locataire effray ne signait un bail que lorsque le propritaire
consentait  lui faire cadeau des deux premires annes de loyer;
l'appartement se trouvait de cette faon rduit  son prix rel, mais le
bail portait le chiffre de dix mille francs par an, et, quand Saccard
trouvait un acqureur et capitalisait les revenus de l'immeuble, il
arrivait  une vritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer
cette duperie en grand; ses maisons ne se louaient pas; il les avait
bties trop tt; les dblais, au milieu desquels elles se trouvaient
perdues, en pleine boue, l'hiver, les isolaient, leur faisaient un tort
considrable. L'affaire qui le toucha le plus fut la grosse rouerie des
sieurs Mignon et Charrier, qui lui rachetrent l'htel dont il avait d
abandonner la construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs
taient enfin mordus par l'envie d'habiter leur boulevard. Comme ils
avaient vendu leur part de terrains de plus-value, et qu'ils flairaient
la gne de leur ancien associ, ils lui offrirent de le dbarrasser de
l'enclos au milieu duquel l'htel s'levait jusqu'au plancher du premier
tage, dont l'armature de fer tait en partie pose. Seulement ils
traitrent de pltras inutiles ces solides fondations en pierre de
taille, disant qu'ils auraient prfr le sol nu, pour y faire
construire  leur guise. Saccard dut vendre sans tenir compte des cent
et quelque mille francs qu'il avait dj dpenss, et ce qui l'exaspra
davantage encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent
reprendre le terrain  deux cent cinquante francs le mtre, chiffre fix
lors du partage.

Ils lui rabattirent vingt-cinq francs par mtre, comme ces marchandes 
la toilette qui ne donnent plus que quatre francs d'un objet qu'elles
ont vendu cinq francs la veille.

Deux jours aprs, Saccard eut la douleur de voir une arme de maons
envahir l'enclos de planches et continuer  btir sur les pltras
inutiles.

Il jouait donc d'autant mieux la gne devant sa femme que ses affaires
s'embrouillaient davantage. Il n'tait pas homme  se confesser par
amour de la vrit.

--Mais, monsieur, dit Rene d'un air de doute, si vous vous trouvez
embarrass, pourquoi m'avoir achet cette aigrette et cette rivire qui
vous ont cot, je crois, soixante-cinq mille francs?... Je n'ai que
faire de ces bijoux; je vais tre oblige de vous demander la permission
de m'en dfaire pour donner un acompte  Worms.

--Gardez-vous-en bien! s'cria-t-il avec inquitude.

Si l'on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du ministre, on
ferait des cancans sur ma situation....

Il tait bonhomme, ce matin-l. Il finit par sourire et par murmurer en
clignant les yeux:

--Ma chre amie, nous autres spculateurs, nous sommes comme les jolies
femmes, nous avons nos roueries.... Conservez, je vous prie, votre
aigrette et votre rivire pour l'amour de moi.

Il ne pouvait conter l'histoire qui tait tout  fait jolie, mais un peu
risque. Ce fut  la fin d'un souper que Saccard et Laure d'Aurigny
conclurent un trait d'alliance. Laure tait crible de dettes et ne
songeait plus qu' trouver un bon jeune homme qui voult bien l'enlever
et la conduire  Londres. Saccard, de son ct, sentait le sol
s'crouler sous lui; son imagination aux abois cherchait un expdient
qui le montrt au public vautr sur un lit d'or et de billets de banque.
La fille et le spculateur, dans la demi-ivresse du dessert,
s'entendirent. Il trouva l'ide de cette vente de diamants qui fit
courir tout Paris, et dans laquelle il acheta,  grand tapage, des
bijoux pour sa femme. Puis, avec le produit de la vente, quatre cent
mille francs environ, il parvint  satisfaire les cranciers de Laure,
auxquels elle devait  peu prs le double. Il est mme  croire qu'il
retira du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le
vit liquider la situation de la d'Aurigny, il passa pour son amant, on
crut qu'il payait la totalit de ses dettes, qu'il faisait des folies
pour elle. Toutes les mains se tendirent vers lui, le crdit revint,
formidable. Et on le plaisantait,  la Bourse, sur sa passion, avec des
sourires, des allusions, qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure
d'Aurigny, mise en vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa
seulement pas une nuit, feignait de le tromper avec huit ou dix
imbciles allchs par l'ide de la voler  un homme si colossalement
riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et plus de diamants qu'elle
n'en avait vendus.

Saccard avait pris l'habitude d'aller fumer un cigare chez elle,
l'aprs-midi, au sortir de la Bourse; souvent il apercevait des coins de
redingote qui fuyaient, effarouchs, entre les portes. Quand ils taient
seuls, ils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait au front,
comme une fille perverse dont la coquetterie l'enthousiasmait. Il ne lui
donnait pas un sou, et mme une fois elle lui prta de l'argent, pour
une dette de jeu.

Rene voulut insister, parla d'engager au moins les bijoux; mais son
mari lui fit entendre que cela n'tait pas possible, que tout Paris
s'attendait  les lui voir le lendemain. Alors la jeune femme, que le
mmoire de Worms inquitait beaucoup, chercha un autre expdient.

--Mais, s'cria-t-elle tout  coup, mon affaire de Charonne marche bien,
n'est-ce pas? Vous me disiez encore l'autre jour que les bnfices
taient superbes....

Peut-tre que Larsonneau m'avancerait les cent trente six mille francs?

Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses jambes. Il
les reprit vivement, se pencha, disparut presque dans la chemine, o la
jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait:

--Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-tre....

Elle arrivait enfin, d'elle-mme, au point o il l'amenait doucement
depuis le commencement de la conversation. Il y avait deux ans dj
qu'il prparait son coup de gnie du ct de Charonne. Jamais sa femme
ne voulut aliner les biens de la tante lisabeth; elle avait jur 
cette dernire de les garder intacts pour les lguer  son enfant, si
elle devenait mre. Devant cet enttement, l'imagination du spculateur
travailla et finit par btir tout un pome. C'tait une oeuvre de
sclratesse exquise, une duperie colossale dont la Ville, l'tat, sa
femme et jusqu' Larsonneau devaient tre les victimes.

Il ne parla plus de vendre les terrains; seulement il gmit chaque jour
sur la sottise qu'il y avait  les laisser improductifs,  se contenter
d'un revenu de deux pour cent. Rene, toujours presse d'argent, finit
par accepter l'ide d'une spculation quelconque. Il basa son opration
sur la certitude d'une expropriation prochaine, pour le percement du
boulevard du Prince-Eugne, dont le trac n'tait pas encore nettement
arrt. Et ce fut alors qu'il amena son ancien complice Larsonneau,
comme un associ qui conclut avec sa femme un trait sur les bases
suivantes: elle apportait les terrains, reprsentant une valeur de cinq
cent mille francs; de son ct, Larsonneau s'engageait  btir, sur ces
terrains, pour une somme gale, une salle de caf-concert, accompagne
d'un grand jardin, o l'on tablirait des jeux de toutes sortes, des
balanoires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les bnfices
devaient naturellement tre partags, de mme que les pertes seraient
subies par moiti. Dans le cas o l'un des deux associs voudrait se
retirer, il le pourrait, en exigeant sa part, selon l'estimation qui
interviendrait. Rene parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent
mille francs, lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille.
Mais il lui fit comprendre que c'tait une faon habile de lier plus
tard les mains de Larsonneau, dont les constructions n'atteindraient
jamais une telle somme.

Larsonneau tait devenu un viveur lgant, bien gant, avec du linge
blouissant et des cravates tonnantes. Il avait, pour faire ses
courses, un tilbury fin comme une oeuvre d'horlogerie, trs haut de
sige, et qu'il conduisait lui-mme. Ses bureaux de la rue de Rivoli
taient une enfilade de pices somptueuses, o l'on ne voyait pas le
moindre carton, la moindre paperasse. Ses employs crivaient sur des
tables de poirier noirci, marquetes, ornes de cuivres cisels. Il
prenait le titre d'agent d'expropriation, un mtier nouveau que les
travaux de Paris avaient cr. Ses attaches avec l'Htel de Ville le
renseignaient  l'avance sur le percement des voies nouvelles. Quand il
tait parvenu  se faire communiquer, par un agent voyer, le trac d'un
boulevard, il allait offrir ses services aux propritaires menacs. Et
il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l'indemnit, en
agissant avant le dcret d'utilit publique. Ds qu'un propritaire
acceptait ses offres, il prenait tous les frais  sa charge, dressait un
plan de la proprit, crivait un mmoire, suivait l'affaire devant le
tribunal, payait un avocat, moyennant un tant pour cent sur la
diffrence entre l'offre de la Ville et l'indemnit accorde par le
jury. Mais  cette besogne  peu prs avouable, il en joignait plusieurs
autres. Il prtait surtout  usure. Ce n'tait plus l'usurier de la
vieille cole, dguenill, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des
pices de cent sous, aux lvres ples et serres comme les cordons d'une
bourse. Lui souriait, avait des oeillades charmantes, se faisait
habiller chez Dusautoy, allait djeuner chez Brbant avec sa victime,
qu'il appelait mon bon, en lui offrant des havanes au dessert. Au
fond, dans ses gilets qui le pinaient  la taille, Larsonneau tait un
terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d'un billet jusqu'au
suicide du signataire, sans rien perdre de son amabilit.

Saccard et volontiers cherch un autre associ. Mais il avait toujours
des inquitudes au sujet de l'inventaire faux que Larsonneau gardait
prcieusement. Il prfra le mettre dans l'affaire, comptant profiter de
quelque circonstance pour rentrer en possession de cette pice
compromettante. Larsonneau btit le caf-concert, une construction en
planches et en pltras, surmonte de clochetons de fer-blanc, qu'il fit
peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et les jeux eurent du
succs dans le quartier populeux de Charonne. Au bout de deux ans, la
spculation paraissait prospre, bien que les bnfices fussent
rellement trs faibles. Saccard, jusqu'alors, n'avait parl qu'avec
enthousiasme  sa femme de l'avenir d'une si belle ide.

Rene, voyant que son mari ne se dcidait pas  sortir de la chemine,
o sa voix s'touffait de plus en plus:

--J'irai voir Larsonneau aujourd'hui, dit-elle. C'est ma seule
ressource.

Alors il abandonna la bche avec laquelle il luttait.

--La course est faite, chre amie, rpondit-il en souriant. Est-ce que
je ne prviens pas tous vos dsirs?...

J'ai vu Larsonneau hier soir.

--Et il vous a promis les cent trente-six mille francs? demanda-t-elle
avec anxit.

Il faisait, entre les deux bches qui flambaient, une petite montagne
de braise, ramassant dlicatement, du bout des pincettes, les plus
minces fragments de charbon, regardant d'un air satisfait s'lever cette
butte, qu'il construisait avec un art infini.

--Oh! comme vous y allez!... murmura-t-il. C'est une grosse somme que
cent trente-six mille francs....

Larsonneau est un bon garon, mais sa caisse est encore modeste. Il est
tout prt  vous obliger....

Il s'attardait, clignant des yeux, rebtissant un coin de la butte qui
venait de s'crouler. Ce jeu commenait  brouiller les ides de la
jeune femme. Elle suivait malgr elle le travail de son mari, dont la
maladresse augmentait. Elle tait tente de lui donner des conseils.
Oubliant Worms, le mmoire, le manque d'argent, elle finit par dire:

--Mais placez donc ce gros morceau l-dessous; les autres tiendront.

Son mari lui obit docilement, en ajoutant:

--Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C'est toujours un joli
acompte.... Seulement, il ne veut pas mler cette affaire avec celle de
Charonne. Il n'est qu'intermdiaire, vous comprenez, chre amie? La
personne qui prte l'argent demande des intrts normes. Elle voudrait
un billet de quatre-vingt mille francs,  six mois de date.

Et, ayant couronn la butte par un morceau de braise pointu, il croisa
les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.

--Quatre-vingt mille francs! s'cria-t-elle, mais c'est un vol!...
Est-ce que vous me conseillez une pareille folie?

--Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument besoin d'argent,
je ne vous la dfends pas.

Il se leva comme pour se retirer. Rene, dans une indcision cruelle,
regarda son mari et le mmoire qu'il laissait sur la chemine. Elle
finit par prendre sa pauvre tte entre ses mains, en murmurant:

--Oh! ces affaires!... J'ai la tte brise, ce matin....

Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne
le faisais pas, a me rendrait tout  fait malade. Je me connais, je
passerais la journe dans un combat affreux.... J'aime mieux faire les
btises tout de suite. a me soulage.

Et elle parla de sonner pour qu'on allt lui chercher du papier timbr.
Mais il voulut lui rendre ce service lui-mme. Il avait sans doute le
papier timbr dans sa poche, car son absence dura  peine deux minutes.
Pendant qu'elle crivait sur une petite table qu'il avait pousse au
coin du feu, il l'examinait avec des yeux o s'allumait un dsir tonn.
Il faisait trs chaud dans la chambre, pleine encore du lever de la
jeune femme, des senteurs de sa premire toilette. Tout en causant, elle
avait laiss glisser les pans du peignoir dans lequel elle s'tait
pelotonne, et le regard de son mari, debout devant elle, glissait sur
sa tte incline, parmi l'or de ses cheveux, trs loin jusqu'aux
blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d'un air singulier;
ce feu ardent qui lui avait brl la face, cette chambre close o l'air
alourdi gardait une odeur d'amour, ces cheveux jaunes et cette peau
blanche qui le tentaient avec une sorte de ddain conjugal le rendaient
rveur, largissaient le drame dont il venait de jouer une scne,
faisaient natre quelque secret et voluptueux calcul dans sa chair
brutale d'agioteur.

Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de terminer l'affaire,
il le prit, la regardant toujours.

--Vous tes belle  ravir..., murmura-t-il.

Et, comme elle se penchait pour repousser la table, il la baisa rudement
sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se leva, frmissante,
tchant de rire, songeant invinciblement aux baisers de l'autre, la
veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il la quitta, en lui
serrant amicalement la main, et en lui promettant qu'elle aurait les
cinquante mille francs le soir mme.

Rene sommeilla toute la journe devant le feu. Aux heures de crise,
elle avait des langueurs de crole. Alors, toute sa turbulence devenait
paresseuse, frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des
brasiers ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de
petites gouttes de sueur, et qui l'assoupissait. Dans cet air brlant,
dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque plus; sa douleur
devenait comme un songe lger, un vague oppressement, dont l'indcision
mme finissait par tre voluptueuse. Ce fut ainsi qu'elle bera jusqu'au
soir ses remords de la veille, dans la clart rouge du foyer, en face
d'un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d'elle, et lui
tait, par instants, la conscience de son tre. Elle put songer 
Maxime, comme  une jouissance enflamme dont les rayons la brlaient;
elle eut un cauchemar d'tranges amours au milieu de bchers, sur des
lits chauffs  blanc. Cleste allait et venait, dans la chambre, avec
sa figure calme de servante au sang glac. Elle avait l'ordre de ne
laisser entrer personne; elle congdia mme les insparables, Adeline
d'Espanet et Suzanne Haffner, de retour d'un djeuner qu'elles venaient
de faire ensemble, dans un pavillon lou par elles  Saint-Germain.
Cependant, vers le soir, Cleste tant venue dire  sa matresse, que
Mme Sidonie, la soeur de monsieur, voulait lui parler, elle reut
l'ordre de l'introduire.

Mme Sidonie ne venait gnralement qu' la nuit tombe. Son frre avait
pourtant obtenu qu'elle mt des robes de soie. Mais, on ne savait
comment, la soie qu'elle portait avait beau sortir du magasin, elle ne
paraissait jamais neuve; elle se fripait, perdait son luisant,
ressemblait  une loque. Elle avait aussi consenti  ne pas apporter son
panier chez les Saccard. En revanche, ses poches dbordaient de
paperasses. Rene, dont elle ne pouvait faire une cliente raisonnable,
rsigne aux ncessits de la vie, l'intressait. Elle la visitait
rgulirement, avec des sourires discrets de mdecin qui ne veut pas
effrayer un malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s'apitoyait
sur ses petites misres, comme sur des bobos qu'elle gurirait
immdiatement, si la jeune femme voulait. Cette dernire, qui tait dans
une de ces heures o l'on a besoin d'tre plaint, la faisait uniquement
entrer pour lui dire qu'elle avait des douleurs de tte intolrables.

--Eh! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de
la pice, mais vous touffez, ici!... Toujours vos douleurs
nvralgiques, n'est-ce pas? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop 
coeur.

--Oui, j'ai bien des soucis, rpondit languissamment Rene.

La nuit tombait. Elle n'avait pas voulu que Cleste allumt une lampe.
Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l'clairait en plein,
allonge, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses.
Au bord de l'ombre, on ne voyait qu'un bout de la robe noire de Mme
Sidonie et ses deux mains croises, couvertes de gants de coton gris. Sa
voix tendre sortait des tnbres.

--Encore des peines d'argent! dit-elle, comme si elle avait dit: des
peines de coeur, d'un ton plein de douceur et de piti.

Rene abaissa les paupires, fit un geste d'aveu.

--Ah! si mes frres m'coutaient, nous serions tous riches. Mais ils
lvent les paules quand je leur parle de cette dette de trois
milliards, vous savez?... J'ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que
je veux faire un voyage en Angleterre. J'ai si peu de temps  moi!...

Enfin je me suis dcide  crire  Londres, et j'attends la rponse.

Et comme la jeune femme souriait:

--Je sais, vous tes une incrdule, vous aussi.

Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de
ces jours, d'un joli petit million.... Allez, l'histoire est toute
simple: c'est un banquier de Paris qui prta l'argent au fils du roi
d'Angleterre, et, comme le banquier mourut sans hritier naturel, l'tat
peut aujourd'hui exiger le remboursement de la dette, avec les intrts
composs. J'ai fait le calcul, a monte  deux milliards neuf cent
quarante-trois millions deux cent dix mille francs.... N'ayez pas peur,
a viendra, a viendra.

--En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d'ironie, vous
devriez bien me faire prter cent mille francs.... Je pourrais payer mon
tailleur qui me tourmente beaucoup.

--Cent mille francs se trouvent, rpondit tranquillement Mme Sidonie. Il
ne s'agit que d'y mettre le prix.

Le brasier luisait; Rene, plus languissante, allongeait ses jambes,
montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La
courtire reprit sa voix apitoye.

--Pauvre chre, vous n'tes vraiment pas raisonnable.... Je connais
beaucoup de femmes, mais je n'en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de
sa sant. Tenez, cette petite Michelin, c'est elle qui sait s'arranger!
Je songe  vous, malgr moi, quand je la vois heureuse et bien portante.
Savez-vous que M. de Saffr en est amoureux fou et qu'il lui a dj
donn pour prs de dix mille francs de cadeaux? Je crois que son rve
est d'avoir une maison de campagne.

Elle s'animait, elle cherchait sa poche.

--J'ai l encore une lettre d'une pauvre jeune femme.... Si nous avions
de la lumire, je vous la ferais lire.... Imaginez-vous que son mari ne
s'occupe pas d'elle. Elle avait sign des billets, elle a t oblige
d'emprunter  un monsieur que je connais. C'est moi qui ai retir les
billets des griffes des huissiers, et a n'a pas t sans peine.... Ces
pauvres enfants, croyez-vous qu'ils font le mal? Je les reois chez moi,
comme s'ils taient mon fils et ma fille.

--Vous connaissez un prteur? demanda ngligemment Rene.

--J'en connais dix.... Vous tes trop bonne. Entre femmes, n'est-ce pas?
on peut se dire bien des choses, et ce n'est pas parce que votre mari
est mon frre que je l'excuserai de courir les gueuses et de laisser se
morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous.... Cette Laure
d'Aurigny lui cote les yeux de la tte. a ne m'tonnerait pas qu'il
vous et refus de l'argent. Il vous en a refus, n'est-ce pas?... O le
malheureux!

Rene coutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l'ombre,
comme l'cho encore vague de ses propres songeries. Les paupires
demi-closes, presque couche dans son fauteuil, elle ne savait plus que
Mme Sidonie tait l, elle croyait rver que de mauvaises penses lui
venaient et la tentaient avec une grande douceur. La courtire parla
longtemps, pareille  une eau tide et monotone.

--C'est Mme de Lauwerens qui a gt votre existence. Vous n'avez jamais
voulu me croire. Ah! vous n'en seriez pas  pleurer au coin de votre
chemine si vous ne vous tiez pas dfie de moi.... Et je vous aime
comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez
vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies: quand il y a
trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour
vous admirer; oui, il me manque quelque chose; j'ai besoin de me
rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si dlicat,
de votre taille mince.... Vrai, je n'ai jamais vu de taille pareille.
Rene finit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux mmes cette
chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beaut. Mme
Sidonie vit ce sourire.

--Allons, c'est convenu, dit-elle en se levant vivement.... Je bavarde,
je bavarde, et j'oublie que je vous casse la tte.... Vous viendrez
demain, n'est-ce pas?

Nous causerons argent, nous chercherons un prteur....

Entendez-vous? je veux que vous soyez heureuse.

La jeune femme, sans bouger, pme par la chaleur, rpondit aprs un
silence, comme s'il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre
ce qu'on disait autour d'elle:

--Oui, j'irai, c'est convenu, et nous causerons; mais pas demain....
Worms se contentera d'un acompte.

Quand il me tourmentera encore, nous verrons.... Ne me parlez plus de
tout cela. J'ai la tte brise par les affaires.

Mme Sidonie parut trs contrarie. Elle allait se rasseoir, reprendre
son monologue caressant; mais l'attitude lasse de Rene lui fit remettre
son attaque  plus tard. Elle tira de sa poche une poigne de
paperasses, o elle chercha et finit par trouver un objet renferm dans
une sorte de bote rose.

--J'tais venue pour vous recommander un nouveau savon, dit-elle en
reprenant sa voix de courtire. Je m'intresse beaucoup  l'inventeur,
qui est un charmant jeune homme. C'est un savon trs doux, trs bon pour
la peau. Vous l'essaierez, n'est-ce pas? et vous en parlerez  vos
amies.... Je le laisse l, sur votre chemine.

Elle tait  la porte, lorsqu'elle revint encore, et, droite dans la
lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit  faire l'loge
d'une ceinture lastique, une invention destine  remplacer les
corsets.

--a vous donne une taille absolument ronde, une vraie taille de gupe,
disait-elle.... J'ai sauv a d'une faillite. Quand vous viendrez, vous
essaierez les spcimens, si vous voulez.... J'ai d courir les avous
pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas
chez mon huissier pour lever une dernire opposition.... A bientt, ma
mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux scher vos beaux
yeux.

Elle glissa, elle disparut. Rene ne l'entendit mme pas fermer la
porte. Elle resta l, devant le feu qui mourait, continuant le rve de
la journe, la tte pleine de chiffres dansants, entendant au loin les
voix de Saccard et de Mme Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes
considrables, du ton dont un commissaire-priseur met un mobilier aux
enchres. Elle sentait sur son cou le baiser brutal de son mari, et,
quand elle se retournait, c'tait la courtire qu'elle trouvait  ses
pieds, avec sa robe noire, son visage mou, lui tenant des discours
passionns, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous
d'amour, avec l'attitude d'un amant  bout de rsignation. Cela la
faisait sourire. La chaleur, dans la pice, devenait de plus en plus
touffante. Et la stupeur de la jeune femme, les rves bizarres qu'elle
faisait n'taient qu'un sommeil lger, un sommeil artificiel, au fond
duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevard, le large
divan o elle tait tombe  genoux. Elle ne souffrait plus du tout.
Quand elle ouvrait les paupires, Maxime passait dans le brasier rose.

Le lendemain, au bal du ministre, la belle Mme Saccard fut
merveilleuse. Worms avait accept l'acompte de cinquante mille francs;
elle sortait de cet embarras d'argent, avec des rires de convalescente.
Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose 
longue trane Louis XIV, encadre de hautes dentelles blanches, il y eut
un murmure, les hommes se bousculrent pour la voir. Et les intimes
s'inclinaient, avec un discret sourire d'intelligence, rendant hommage 
ces belles paules, si connues du tout-Paris officiel, et qui taient
les fermes colonnes de l'empire. Elle s'tait dcollete avec un tel
mpris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudit,
que cela n'tait presque plus indcent. Eugne Rougon, le grand homme
politique qui sentait cette gorge nue plus loquente encore que sa
parole  la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goter les
charmes du rgne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa
belle-soeur sur son heureux coup d'audace d'avoir chancr son corsage
de deux doigts de plus. Presque tout le Corps lgislatif tait l, et, 
la faon dont les dputs regardaient la jeune femme, le ministre se
promettait un beau succs, le lendemain, dans la question dlicate des
emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait voter contre un pouvoir qui
faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette
Rene, une si trange fleur de volupt,  la chair de soie, aux nudits
de statue, vivante jouissance qui laissait derrire elle une odeur de
plaisir tide. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la
rivire et l'aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes
se les dsignaient du regard, furtivement. On ne parla que de a toute
la soire. Et les salons allongeaient leur enfilade, dans la lumire
blanche des lustres, emplis d'une cohue resplendissante, comme un
fouillis d'astres tombs dans un coin trop troit.

Vers une heure, Saccard disparut. Il avait got le succs de sa femme
en homme dont le coup de thtre russit. Il venait encore de consolider
son crdit. Une affaire l'appelait chez Laure d'Aurigny; il se sauva en
priant Maxime de reconduire Rene,  l'htel, aprs le bal.

Maxime passa la soire, sagement,  ct de Louise de Mareuil, trs
occups tous les deux  dire un mal affreux des femmes qui allaient et
venaient. Et quand ils avaient trouv quelque folie plus grosse que les
autres, ils touffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que
Rene vnt demander son bras au jeune homme, pour sortir des salons.
Dans la voiture, elle fut d'une gaiet nerveuse; elle tait encore toute
vibrante de l'ivresse de lumire, de parfums et de bruits qu'elle venait
de traverser. Elle semblait, d'ailleurs, avoir oubli leur btise du
boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda seulement, d'un ton de
voix singulier:

--Elle est donc trs drle, cette petite bossue de Louise?

--Oh! trs drle..., rpondit le jeune homme en riant encore. Tu as vu
la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce
pas?... Est-ce que Louise ne prtend pas que c'est un oiseau mcanique
qui bat des ailes et qui crie: Coucou! coucou! au pauvre duc toutes
les heures.

Rene trouva trs comique cette plaisanterie de pensionnaire mancipe.
Quand ils furent arrivs, comme Maxime allait prendre cong d'elle, elle
lui dit:

--Tu ne montes pas? Cleste m'a sans doute prpar une collation.

Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n'y avait pas de
collation, et Cleste tait couche. Il fallut que Rene allumt les
bougies d'un petit candlabre  trois branches. Sa main tremblait un
peu.

--Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de chambre, elle aura
mal compris mes ordres.... Jamais je ne vais pouvoir me dshabiller
toute seule!

Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, pour lui
raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait  la mmoire,
tranquille comme s'il se ft attard chez un ami, cherchant dj son
porte-cigares pour allumer un havane. Mais l, lorsqu'elle eut pos le
candlabre, elle se tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette
et inquitante, collant sa bouche sur sa bouche.

L'appartement particulier de Rene tait un nid de soie et de dentelle,
une merveille de luxe coquet. Un boudoir trs petit prcdait la chambre
 coucher. Les deux pices n'en faisaient qu'une, ou du moins le boudoir
n'tait gure que le seuil de la chambre, une grande alcve, garnie de
chaises longues, sans porte pleine, ferme par une double portire. Les
murs, dans l'une et l'autre pices, se trouvaient galement tendus d'une
toffe de soie mate gris de lin, broche d'normes bouquets de roses, de
lilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et portires taient en
guipure de Venise, pose sur une doublure de soie, faite de bandes
alternativement grises et roses. Dans la chambre  coucher, la chemine
en marbre blanc, un vritable joyau, talait, comme une corbeille de
fleurs, ses incrustations de lapis et de mosaques prcieuses,
reproduisant les roses, les lilas blancs et les boutons d'or de la
tenture. Un grand lit gris et rose, dont on ne voyait pas le bois
recouvert d'toffe et capitonn, et dont le chevet s'appuyait au mur,
emplissait toute une moiti de la chambre avec son flot de draperies,
ses guipures et sa soie broche de bouquets, tombant du plafond jusqu'au
tapis. On aurait dit une toilette de femme, arrondie, dcoupe,
accompagne de poufs, de noeuds, de volants, et ce large rideau qui se
gonflait, pareil  une jupe, faisait rver  quelque grande amoureuse
penche, se pmant, prs de choir sur les oreillers. Sous les rideaux,
c'tait un sanctuaire, des batistes plisss  petits plis, une neige de
dentelles, toutes sortes de choses dlicates et transparentes, qui se
noyaient dans un demi-jour religieux. A ct du lit, de ce monument dont
l'ampleur dvote rappelait une chapelle orne pour quelque fte, les
autres meubles disparaissaient: des siges bas, une psych de deux
mtres, des meubles pourvus d'une infinit de tiroirs. A terre, le
tapis, d'un gris bleutre, tait sem de roses ples effeuilles. Et,
aux deux cts du lit, il y avait deux grandes peaux d'ours noir,
garnies de velours rose, aux ongles d'argent, et dont les ttes,
tournes vers la fentre, regardaient fixement le ciel vide de leurs
yeux de verre.

Cette chambre avait une harmonie douce, un silence touff. Aucune note
trop aigu, reflet de mtal, dorure claire, ne chantait dans la phrase
rveuse du rose et du gris. La garniture de la chemine elle-mme, le
cadre de la glace, la pendule, les petits candlabres taient faits de
pices de vieux svres, laissant  peine voir le cuivre dor des
montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout, avec sa
ronde d'Amours joufflus, qui descendaient, se penchaient autour du
cadran, comme une bande de gamins tout nus se moquant de la marche
rapide des heures. Ce luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le
got de Rene avait voulu tendres et souriants, mettaient l un
crpuscule, un jour d'alcve dont on a tir les rideaux. Il semblait que
le lit se continut, que la pice entire ft un lit immense, avec ses
tapis, ses peaux d'ours, ses siges capitonns, ses tentures matelasses
qui continuaient la mollesse du sol le long des murs jusqu'au plafond.
Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait l, sur toutes ces
choses, l'empreinte, la tideur, le parfum de son corps. Quand on
cartait la double portire du boudoir, il semblait qu'on soulevt une
courtepointe de soie, qu'on entrt dans quelque grande couche encore
chaude et moite, o l'on retrouvait, sur les toiles fines, les formes
adorables, le sommeil et les rves d'une Parisienne de trente ans.

Une pice voisine, la garde-robe, grande chambre tendue de vieille
perse, tait simplement entoure de hautes armoires en bois de rose, o
se trouvait pendue l'arme des robes. Cleste, trs mthodique, rangeait
les robes par ordre d'anciennet, les tiquetait, mettait de
l'arithmtique au milieu des caprices jaunes ou bleus de sa matresse,
tenait la garde-robe dans un recueillement de sacristie et une propret
de grande curie. Il n'y avait pas un meuble, et pas un chiffon ne
tranait; les panneaux des armoires luisaient, froids et nets, comme les
panneaux vernis d'un coup.

Mais la merveille de l'appartement, la pice dont parlait tout Paris,
c'tait le cabinet de toilette. On disait le cabinet de toilette de la
belle Mme Saccard comme on dit la galerie des Glaces,  Versailles.
Ce cabinet se trouvait dans une des tourelles de l'htel, juste
au-dessus du petit salon bouton d'or. On songeait, en y entrant,  une
large tente ronde, une tente de ferie, dresse en plein rve par
quelque guerrire amoureuse. Au centre du plafond, une couronne d'argent
cisel retenait les pans de la tente qui venaient, en s'arrondissant,
s'attacher aux murs, d'o ils tombaient droits jusqu'au plancher. Ces
pans, cette tenture riche taient faits d'un dessous de soie rose
recouvert d'une mousseline trs claire, plisse  grands plis de
distance en distance; une applique de guipure sparait les plis, et des
baguettes d'argent guilloches descendaient de la couronne, filaient le
long de la tenture, aux deux bords de chaque applique. Le gris rose de
la chambre  coucher s'clairait ici, devenait un blanc rose, une chair
nue. Et sous ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient
voir du plafond, par le vide troit de la couronne, qu'un trou bleutre,
o Chaplin avait peint un Amour rieur, regardant et apprtant sa flche,
on se serait cru au fond d'un drageoir, dans quelque prcieuse bote 
bijoux, grandie, non plus faite pour l'clat d'un diamant, mais pour la
nudit d'une femme. Le tapis, d'une blancheur de neige, s'talait sans
le moindre semis de fleurs. Une armoire  glace, dont les deux panneaux
taient incrusts d'argent; une chaise longue, deux poufs, des tabourets
de satin blanc; une grande table de toilette,  plaque de marbre rose,
et dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de
guipure, meublaient la pice.

Les cristaux de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette
taient en vieux bohmes vein de rose et de blanc. Et il y avait encore
une autre table, incruste d'argent comme l'armoire  glace, o se
trouvait rang l'outillage, les engins de toilette, trousse bizarre, qui
talait un nombre considrable de petits instruments dont l'usage
chappait, les gratte-dos, les polissoirs, les limes de toutes les
grandeurs et de toutes les formes, les ciseaux droits et recourbs,
toutes les varits des pinces et des pingles. Chacun de ces objets, en
argent et ivoire, tait marqu au chiffre de Rene.

Mais le cabinet avait un coin dlicieux, et ce coin-l surtout le
rendait clbre. En face de la fentre, les pans de la tente s'ouvraient
et dcouvraient, au fond d'une sorte d'alcve longue et peu profonde,
une baignoire, une vasque de marbre rose, enfonce dans le plancher, et
dont les bords cannels comme ceux d'une grande coquille arrivaient au
ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches de marbre.
Au-dessus des robinets d'argent, au col de cygne, une glace de Venise,
dcoupe, sans cadre, avec des dessins dpolis dans le cristal, occupait
le fond de l'alcve. Chaque matin Rene prenait un bain de quelques
minutes. Ce bain emplissait pour la journe le cabinet d'une moiteur,
d'une odeur de chair friche et mouille. Parfois, un flacon dbouch, un
savon rest hors de sa bote mettaient une pointe plus violente dans
cette langueur un peu fade.

La jeune femme aimait  rester l, jusqu' midi, presque nue. La tente
ronde, elle aussi, tait nue. Cette baignoire rose, ces tables et ces
cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle
on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair,
des rondeurs d'paules et de seins; et, selon l'heure de la journe, on
et dit la peau neigeuse d'un enfant ou la peau chaude d'une femme.
C'tait une grande nudit.

Quand Rene sortait du bain, son corps blond n'ajoutait qu'un peu de
rose  toute cette chair rose de la pice.

Ce fut Maxime qui dshabilla Rene. Il s'entendait  ces choses, et ses
mains agiles devinaient les pingles, couraient autour de sa taille avec
une science native. Il la dcoiffa, lui enleva ses diamants, la recoiffa
pour la nuit. Et comme il mlait  son office de chambrire et de
coiffeur des plaisanteries et des caresses, Rene riait, d'un rire gras
et touff, tandis que la soie de son corsage craquait et que ses jupes
se dnouaient une  une.

Quand elle se vit nue, elle souffla les bougies du candlabre, prit
Maxime  bras-le-corps et l'emporta presque dans la chambre  coucher.
Ce bal avait achev de la griser. Dans sa fivre, elle avait conscience
de la journe passe la veille au coin de son feu, de cette journe de
stupeur ardente, de rves vagues et souriants. Elle entendait toujours
dialoguer les voix sches de Saccard et de Mme Sidonie, criant des
chiffres, avec des nasillements d'huissier. C'taient ces gens qui
l'assommaient, qui la poussaient au crime. Et mme  cette heure,
lorsqu'elle cherchait ses lvres, au fond du grand lit obscur, elle
voyait toujours Maxime au milieu du brasier de la veille, la regardant
avec des yeux qui la brlaient.

Le jeune homme ne se retira qu' six heures du matin.

Elle lui donna la clef de la petite porte du parc Monceau, en lui
faisant jurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de toilette
communiquait avec le salon bouton d'or par un escalier de service cach
dans le mur, et qui desservait toutes les pices de la tourelle. Du
salon il tait facile de passer dans la serre et de gagner le parc.

En sortant au petit jour, par un brouillard pais, Maxime tait un peu
tourdi de sa bonne fortune. Il l'accepta, d'ailleurs, avec ses
complaisances d'tre neutre.

--Tant pis! pensait-il, c'est elle qui le veut, aprs tout.... Elle est
diablement bien faite; et elle avait raison, elle est deux fois plus
drle au lit que Sylvia.

Ils avaient gliss  l'inceste, ds le jour o Maxime, dans sa tunique
rpe de collgien, s'tait pendu au cou de Rene, en chiffonnant son
habit de garde franaise.

Ce fut, ds lors, entre eux, une longue perversion de tous les instants.
L'trange ducation que la jeune femme donnait  l'enfant; les
familiarits qui firent d'eux des camarades; plus tard, l'audace rieuse
de leurs confidences; toute cette promiscuit prilleuse finit par les
attacher d'un singulier lien, o les joies de l'amiti devenaient
presque des satisfactions charnelles. Ils s'taient livrs l'un 
l'autre depuis des annes; l'acte brutal ne fut que la crise aigu de
cette inconsciente maladie d'amour. Dans le monde affol o ils
vivaient, leur faute avait pouss comme sur un fumier gras de sucs
quivoques; elle s'tait dveloppe avec d'tranges raffinements, au
milieu de particulires conditions de dbauche.

Lorsque la grande calche les emportait au Bois et les roulait mollement
le long des alles, se contant des gravelures  l'oreille, cherchant
dans leur enfance les polissonneries de l'instinct, ce n'tait l qu'une
dviation et qu'un contentement inavou de leurs dsirs. Ils se
sentaient vaguement coupables, comme s'ils s'taient effleurs d'un
attouchement; et mme ce pch originel, cette langueur des
conversations ordurires qui les lassait d'une fatigue voluptueuse les
chatouillait plus doucement encore que des baisers nets et positifs.
Leur camaraderie fut ainsi la marche lente de deux amoureux, qui devait
fatalement un jour les mener au cabinet du caf Riche et au grand lit
gris et rose de Rene. Quand ils se trouvrent aux bras l'un de l'autre,
ils n'eurent pas la secousse de la faute. On et dit de vieux amants,
dont les baisers avaient des ressouvenirs. Et ils venaient de perdre
tant d'heures dans un contact de tout leur tre qu'ils parlaient malgr
eux de ce pass plein de leurs tendresses ignorantes.

--Tu te souviens, le jour o je suis arriv  Paris, disait Maxime, tu
avais un drle de costume; et, avec mon doigt, j'ai trac un angle sur
ta poitrine, je t'ai conseill de te dcolleter en pointe.... Je sentais
ta peau sous la chemisette, et mon doigt enfonait un peu.... C'tait
trs bon....

Rene riait, le baisant, murmurant:

--Tu tais dj joliment vicieux.... Nous as-tu amuses, chez Worms, tu
te rappelles! Nous t'appelions notre petit homme. Moi, j'ai toujours
cru que la grosse Suzanne se serait parfaitement laiss faire, si la
marquise ne l'avait surveille avec des yeux furibonds.

--Ah! oui, nous avons bien ri..., murmurait le jeune homme. L'album de
photographies, n'est-ce pas? et tout le reste, nos courses dans Paris,
nos goters chez le ptissier du boulevard; tu sais, ces petits gteaux
aux fraises que tu adorais?... Moi, je me souviendrai toujours de cet
aprs-midi o tu m'as cont l'aventure d'Adeline, au couvent, quand elle
crivait des lettres  Suzanne, et qu'elle signait comme un homme,
Arthur d'Espanet, en lui proposant de l'enlever.

Les amants s'gayaient encore de cette bonne histoire; puis Maxime
continuait de sa voix cline:

--Quand tu venais me chercher au collge dans ta voiture, nous devions
tre drles tous les deux.... Je disparaissais sous tes jupons, tant
j'tais petit.

--Oui, oui, balbutiait-elle, prise de frissons, attirant le jeune homme
 elle, c'tait trs bon, comme tu dis....

Nous nous aimions sans le savoir, n'est-ce pas? Moi, je l'ai su avant
toi. L'autre jour, en revenant du Bois, j'ai frl ta jambe, et j'ai
tressailli.... Mais tu ne t'es aperu de rien. Hein? tu ne songeais pas
 moi?

--Oh! si, rpondait-il un peu embarrass. Seulement, je ne savais pas,
tu comprends.... Je n'osais pas.

Il mentait. L'ide de possder Rene ne lui tait jamais nettement
venue. Il l'avait effleure de tout son vice sans la dsirer rellement.
Il tait trop mou pour cet effort. Il accepta Rene parce qu'elle
s'imposa  lui, et qu'il glissa jusqu' sa couche, sans le vouloir, sans
le prvoir. Quand il y eut roul, il y resta, parce qu'il y faisait
chaud et qu'il s'oubliait au fond de tous les trous o il tombait. Dans
les commencements, il gota mme des satisfactions d'amour-propre.
C'tait la premire femme marie qu'il possdait. Il ne songeait pas que
le mari tait son pre.

Mais Rene apportait dans la faute toutes ces ardeurs de coeur dclass.
Elle aussi avait gliss sur la pente.

Seulement, elle n'avait pas roul jusqu'au bout comme une chair inerte.
Le dsir s'tait veill en elle trop tard pour le combattre, lorsque la
chute devenait fatale. Cette chute lui apparut brusquement comme une
ncessit de son ennui, comme une jouissance rare et extrme qui seule
pouvait rveiller ses sens lasss, son coeur meurtri.

Ce fut pendant cette promenade d'automne, au crpuscule, quand le Bois
s'endormait, que l'ide vague de l'inceste lui vint, pareille  un
chatouillement qui lui mit  fleur de peau un frisson inconnu; et, le
soir, dans la demi-ivresse du dner, sous le fouet de la jalousie, cette
ide se prcisa, se dressa ardemment devant elle, au milieu des flammes
de la serre, en face, de Maxime et de Louise. A cette heure, elle voulut
le mal, le mal que personne ne commet, le mal qui allait emplir son
existence vide et la mettre enfin dans cet enfer dont elle avait
toujours peur comme au temps o elle tait petite fille. Puis, le
lendemain, elle ne voulut plus, par un trange sentiment de remords et
de lassitude. Il lui semblait qu'elle avait dj pch, que ce n'tait
pas si bon qu'elle pensait, et que ce serait vraiment trop sale. La
crise devait tre fatale, venir d'elle-mme, en dehors de ces deux
tres, de ces camarades qui taient destins  se tromper un beau soir,
 s'accoupler, en croyant se donner une poigne de main. Mais, aprs
cette chute bte, elle se remit  son rve d'un plaisir sans nom, et
alors elle reprit Maxime dans ses bras, curieuse de lui, curieuse des
joies cruelles d'un amour qu'elle regardait comme un crime. Sa volont
accepta l'inceste, l'exigea, entendit le goter jusqu'au bout, jusqu'aux
remords, s'ils venaient jamais. Elle fut active, consciente. Elle aima
avec son emportement de grande mondaine, ses prjugs inquiets de
bourgeoise; tous ses combats, ses joies et ses dgots de femme qui se
noie dans son propre mpris.

Maxime revint chaque nuit. Il arrivait par le jardin, vers une heure. Le
plus souvent, Rene l'attendait dans la serre, qu'il devait traverser
pour gagner le petit salon.

Ils taient, d'ailleurs, d'une impudence parfaite, se cachant  peine,
oubliant les prcautions les plus classiques de l'adultre. Ce coin de
l'htel, il est vrai, leur appartenait. Baptiste, le valet de chambre du
mari, avait seul le droit d'y pntrer, et Baptiste, en homme grave,
disparaissait aussitt que son service tait fini. Maxime prtendait
mme en riant qu'il se retirait pour crire ses mmoires. Une nuit,
cependant, comme il venait d'arriver, Rene le lui montra qui traversait
solennellement le salon, tenant un bougeoir  la main. Le grand valet,
avec sa carrure de ministre, clair par la lumire jaune de la cire,
avait, cette nuit-l, un visage plus correct et plus svre encore que
de coutume. En se penchant, les amants le virent souffler sa bougie et
se diriger vers les curies, o dormaient les chevaux et les
palefreniers.

--Il fait sa ronde, dit Maxime.

Rene resta frissonnante. Baptiste l'inquitait d'ordinaire. Il lui
arrivait de dire qu'il tait le seul honnte homme de l'htel, avec sa
froideur, ses regards clairs qui ne s'arrtaient jamais aux paules des
femmes.

Ils mirent alors quelque prudence  se voir. Ils fermaient les portes du
petit salon, et pouvaient ainsi jouir en toute tranquillit de ce salon,
de la serre et de l'appartement de Rene. C'tait tout un monde. Ils y
gotrent, pendant les premiers mois, les joies les plus raffines, les
plus dlicatement cherches. Ils promenrent leurs amours du grand lit
gris et rose de la chambre  coucher dans la nudit rose et blanche du
cabinet de toilette, et dans la symphonie en jaune mineur du petit
salon. Chaque pice, avec son odeur particulire, ses tentures, sa vie
propre, leur donnait une tendresse diffrente, faisait de Rene une
autre amoureuse: elle fut dlicate et jolie dans sa couche capitonne de
grande dame, au milieu de cette chambre tide et aristocratique, o
l'amour prenait un effacement de bon got; sous la tente couleur de
chair, au milieu des parfums et de la langueur humide de la baignoire,
elle se montra fille capricieuse et charnelle, se livrant au sortir du
bain, et ce fut l que Maxime la prfra; puis, en bas, au clair lever
de soleil du petit salon, au milieu de cette aurore jaunissante qui
dorait ses cheveux, elle devint desse, avec sa tte de Diane blonde,
ses bras nus qui avaient des poses chastes, son corps pur, dont les
attitudes, sur les causeuses, trouvaient des lignes nobles, d'une grce
antique. Mais il tait un lieu dont Maxime avait presque peur, et o
Rene ne l'entranait que les jours mauvais, les jours o elle avait
besoin d'une ivresse plus cre. Alors ils aimaient dans la serre.
C'tait l qu'ils gotaient l'inceste.

Une nuit, dans une heure d'angoisse, la jeune femme avait voulu que son
amant allt chercher une des peaux d'ours noir. Puis ils s'taient
couchs sur cette fourrure d'encre, au bord d'un bassin, dans la grande
alle circulaire. Au-dehors, il gelait terriblement, par un clair de
lune limpide. Maxime tait arriv frissonnant, les oreilles et les
doigts glacs. La serre se trouvait chauffe  un tel point qu'il eut
une dfaillance sur la peau de bte. Il entrait dans une flamme si
lourde, au sortir des piqres sches du froid, qu'il prouvait des
cuissons, comme si on l'et battu de verges. Quand il revint  lui, il
vit Rene agenouille, penche, avec des yeux fixes, une attitude
brutale qui lui fit peur. Les cheveux tombs, les paules nues, elle
s'appuyait sur ses poings, l'chine allonge, pareille  une grande
chatte aux yeux phosphorescents. Le jeune homme, couch sur le dos,
aperut, au-dessus des paules de cette adorable bte amoureuse qui le
regardait, le sphinx de marbre, dont la lune clairait les cuisses
luisantes. Rene avait la pose et le sourire du monstre  tte de femme,
et, dans ses jupons dnous, elle semblait la soeur blanche de ce dieu
noir.

Maxime resta languissant. La chaleur tait suffocante, une chaleur
sombre, qui ne tombait pas du ciel en pluie de feu, mais qui tranait 
terre, ainsi qu'une exhalaison malsaine, et dont la bue montait,
pareille  un nuage charg d'orage. Une humidit chaude couvrait les
amants d'une rose, d'une sueur ardente. Longtemps ils demeurrent sans
gestes et sans paroles, dans ce bain de flammes, Maxime terrass et
inerte, Rene frmissante sur ses poignets comme sur des jarrets souples
et nerveux. Au-dehors, par les petites vitres de la serre, on voyait des
chappes du parc Monceau, des bouquets d'arbres aux fines dcoupures
noires, des pelouses de gazon blanches comme des lacs glacs, tout un
paysage mort, dont les dlicatesses et les teintes claires et unies
rappelaient des coins de gravures japonaises. Et ce bout de terre
brlante, cette couche enflamme o les amants s'allongeaient, bouillait
trangement au milieu de ce grand froid muet.

Ils eurent une nuit d'amour fou. Rene tait l'homme, la volont
passionne et agissante. Maxime subissait.

Cet tre neutre, blond et joli, frapp ds l'enfance dans sa virilit,
devenait, aux bras curieux de la jeune femme, une grande fille, avec ses
membres pils, ses maigreurs gracieuses d'phbe romain. Il semblait n
et grandi pour une perversion de la volupt. Rene jouissait de ses
dominations, elle pliait sous sa passion cette crature o le sexe
hsitait toujours. C'tait pour elle un continuel tonnement du dsir,
une surprise des sens, une bizarre sensation de malaise et de plaisir
aigu. Elle ne savait plus; elle revenait avec des doutes  sa peau fine,
 son cou potel,  ses abandons et  ses vanouissements. Elle prouva
alors une heure de plnitude. Maxime, en lui rvlant un frisson
nouveau, complta ses toilettes folles, son luxe prodigieux, sa vie 
outrance. Il mit dans sa chair la note excessive qui chantait dj
autour d'elle. Il fut l'amant assorti aux modes et aux folies de
l'poque.

Ce joli jeune homme, dont les vestons montraient les formes grles,
cette fille manque, qui se promenait sur les boulevards, la raie au
milieu de la tte, avec de petits rires et des sourires ennuys, se
trouva tre, aux mains de Rene, une de ces dbauches de dcadence qui,
 certaines heures, dans une nation pourrie, puisent une chair et
dtraquent une intelligence.

Et c'tait surtout dans la serre que Rene tait l'homme. La nuit
ardente qu'ils y passrent fut suivie de plusieurs autres. La serre
aimait, brlait avec eux. Dans l'air alourdi, dans la clart blanchtre
de la lune, ils voyaient le monde trange des plantes qui les
entouraient se mouvoir confusment, changer des treintes.

La peau d'ours noir tenait toute l'alle. A leurs pieds, le bassin
fumait, plein d'un grouillement, d'un entrelacement pais de racines,
tandis que l'toile rose des Nympha s'ouvrait,  fleur d'eau, comme un
corsage de vierge, et que les Tornlia laissaient pendre leurs
broussailles, pareilles  des chevelures de Nrides pmes.

Puis, autour d'eux, les Palmiers, les grands Bambous de l'Inde se
haussaient, allaient dans le cintre!, o ils se penchaient et mlaient
leurs feuilles avec des attitudes chancelantes d'amants lasss. Plus
bas, les Fougres, les Ptrides, les Alsophila taient comme des dames
vertes, avec leurs larges jupes garnies de volants rguliers, qui,
muettes et immobiles aux bords de l'alle, attendaient l'amour. A ct
d'elles, les feuilles torses, taches de rouge, des Bgonia, et les
feuilles blanches, en fer de lance, des Caladium mettaient une suite
vague de meurtrissures et de pleurs, que les amants ne s'expliquaient
pas, et o ils retrouvaient parfois des rondeurs de hanches et de
genoux, vautrs  terre, sous la brutalit de caresses sanglantes. Et
les Bananiers, pliant sous les grappes de leurs fruits, leur parlaient
des fertilits grasses du sol, pendant que les Euphorbes d'Abyssinie,
dont ils entrevoyaient dans l'ombre les cierges pineux, contrefaits,
pleins de bosses honteuses, leur semblaient suer la sve, le flux
dbordant de cette gnration de flamme.

Mais,  mesure que leurs regards s'enfonaient dans les coins de la
serre, l'obscurit s'emplissait d'une dbauche de feuilles et de tiges
plus furieuse: ils ne distinguaient plus, sur les gradins, les Maranta
douces comme du velours, les Gloxinia aux cloches violettes, les Dracena
semblables  des lames de vieille laque vernie; c'tait une ronde
d'herbes vivantes qui se poursuivaient d'une tendresse inassouvie. Aux
quatre angles,  l'endroit o des rideaux de lianes mnageaient des
berceaux, leur rve charnel s'affolait encore, et les jets souples des
Vanilles, des Coques du Levant, des Quisqualus, des Bauhinia taient les
bras interminables d'amoureux qu'on ne voyait pas, et qui allongeaient
perdument leur treinte, pour amener  eux toutes les joies parses.
Ces bras sans fin pendaient de lassitude, se nouaient dans un spasme
d'amour, se cherchaient, s'enroulaient, comme pour le rut d'une foule.
C'tait le rut immense de la serre, de ce coin de fort vierge o
flambaient les verdures et les floraisons des tropiques.

Maxime et Rene, les sens fausss, se sentaient emports dans ces noces
puissantes de la terre. Le sol,  travers la peau d'ours, leur brlait
le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur.
La sve qui montait aux flancs des arbres les pntrait, eux aussi, leur
donnait des dsirs fous de croissance immdiate, de reproduction
gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre.

C'tait alors, au milieu de la lueur ple, que des visions les
hbtaient, des cauchemars dans lesquels ils assistaient longuement aux
amours des Palmiers et des Fougres; les feuillages prenaient des
apparences confuses et quivoques, que leurs dsirs fixaient en images
sensuelles; des murmures, des chuchotements leur venaient des massifs,
voix pmes, soupirs d'extase, cris touffs de douleur, rires
lointains, tout ce que leurs propres baisers avaient de bavard, et que
l'cho leur renvoyait. Parfois ils se croyaient secous par un
tremblement du sol, comme si la terre elle-mme, dans une crise
d'assouvissement, et clat en sanglots voluptueux.

S'ils avaient ferm les yeux, si la chaleur suffocante et la lumire
ple n'avaient pas mis en eux une dpravation de tous les sens, les
odeurs eussent suffi  les jeter dans un rthisme nerveux
extraordinaire. Le bassin les mouillait d'une senteur cre, profonde, o
passaient les mille parfums des fleurs et des verdures. Par instants, la
Vanille chantait avec des roucoulements de ramier; puis arrivaient les
notes rudes des Stanhopa, dont les bouches tigres ont une haleine
forte et amre de convalescent. Les Orchides, dans leurs corbeilles que
retenaient des chanettes, exhalaient leurs souffles, semblables  des
encensoirs vivants. Mais l'odeur qui dominait, l'odeur o se fondaient
tous ces vagues soupirs, c'tait une odeur humaine, une odeur d'amour,
que Maxime reconnaissait, quand il baisait la nuque de Rene, quand il
enfouissait sa tte au milieu de ses cheveux dnous. Et ils restaient
ivres de cette odeur de femme amoureuse, qui tranait dans la serre,
comme dans une alcve o la terre enfantait.

D'habitude, les amants se couchaient sous le Tanghin de Madagascar, sous
cet arbuste empoisonn dont la jeune femme avait mordu une feuille.
Autour d'eux, des blancheurs de statues riaient, en regardant
l'accouplement norme des verdures. La lune, qui tournait, dplaait les
groupes, animait le drame de sa lumire changeante. Et ils taient 
mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du Bois et des salons
officiels, dans le coin d'une fort de l'Inde, de quelque temple
monstrueux, dont le sphinx de marbre noir devenait le dieu. Ils se
sentaient rouler au crime,  l'amour maudit,  une tendresse de btes
farouches. Tout ce pullulement qui les entourait, ce grouillement sourd
du bassin, cette impudicit nue des feuillages les jetaient en plein
enfer dantesque de la passion. C'tait alors au fond de cette cage de
verre, toute bouillante des flammes de l't, perdue dans le froid clair
de dcembre, qu'ils gotaient l'inceste, comme le fruit criminel d'une
terre trop chauffe, avec la peur sourde de leur couche terrifiante.

Et, au milieu de la peau noire, le corps de Rene blanchissait, dans sa
pose de grande chatte accroupie, l'chine allonge, les poignets tendus,
comme des jarrets souples et nerveux. Elle tait toute gonfle de
volupt, et les lignes claires de ses paules et de ses reins se
dtachaient avec des scheresses flines sur la tache d'encre dont la
fourrure noircissait le sable jaune de l'alle. Elle guettait Maxime,
cette proie renverse sous elle, qui s'abandonnait, qu'elle possdait
tout entire. Et, de temps  autre, elle se penchait brusquement, elle
le baisait de sa bouche irrite. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'clat
avide et saignant de l'Hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le
flanc de l'htel. Elle n'tait plus qu'une fille brlante de la serre.
Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la
grande mauve, qui durent  peine quelques heures, et qui renaissent sans
cesse, pareilles aux lvres meurtries et insatiables d'une Messaline
gante!




V


Le baiser qu'il avait mis sur le cou de sa femme proccupait Saccard. Il
n'usait plus de ses droits de mari depuis longtemps; la rupture tait
venue tout naturellement, ni l'un ni l'autre ne se souciant d'une
liaison qui les drangeait. Pour qu'il songet  rentrer dans la chambre
de Rene, il fallait qu'il y et quelque bonne affaire au bout de ses
tendresses conjugales.

Le coup de fortune de Charonne marchait bien, tout en lui laissant des
inquitudes sur le dnouement. Larsonneau, avec son linge blouissant,
avait des sourires qui lui dplaisaient. Il n'tait qu'un pur
intermdiaire, qu'un prte-nom dont il payait les complaisances par un
intrt de dix pour cent sur les bnfices futurs. Mais, bien que
l'agent d'expropriation n'et pas mis un sou dans l'affaire, et que
Saccard, aprs avoir fourni les fonds du caf-concert, et pris toutes
ses prcautions, contrevente, lettres dont la date restait en blanc,
quittances donnes  l'avance, ce dernier n'en prouvait pas moins une
peur sourde, un pressentiment de quelque tratrise. Il flairait, chez
son complice, l'intention de le faire chanter,  l'aide de cet
inventaire faux que celui-ci gardait prcieusement, et auquel il devait
uniquement d'tre de l'affaire.

Aussi les deux compres se serraient-ils vigoureusement la main.
Larsonneau traitait Saccard de cher matre. Il avait, au fond, une
vritable admiration pour cet quilibriste, dont il suivait en amateur
les exercices sur la corde roide de la spculation. L'ide de le duper
le chatouillait comme une volupt rare et piquante. Il caressait un plan
encore vague, ne sachant comment employer l'arme qu'il possdait, et 
laquelle il craignait de se couper lui-mme. Il se sentait, d'ailleurs,
 la merci de son ancien collgue. Les terrains et les constructions que
des inventaires savamment calculs estimaient dj  prs de deux
millions, et qui ne valaient pas le quart de cette somme, devaient finir
par s'abmer dans une faillite colossale si la fe de l'expropriation ne
les touchait de sa baguette d'or. D'aprs les plans primitifs qu'ils
avaient pu consulter, le nouveau boulevard, ouvert pour relier le parc
d'artillerie de Vincennes  la caserne du Prince-Eugne, et mettre ce
parc au coeur de Paris en tournant le faubourg Saint-Antoine, emportait
une partie des terrains; mais il restait  craindre qu'ils ne fussent
qu' peine corns et que l'ingnieuse spculation du caf-concert
n'chout par son imprudence mme.

Dans ce cas, Larsonneau demeurait avec une aventure dlicate sur les
bras. Ce pril, toutefois, ne l'empchait pas, malgr son rle forcment
secondaire, d'tre navr, lorsqu'il songeait aux maigres dix pour cent
qu'il toucherait dans un vol si colossal de millions. Et c'tait alors
qu'il ne pouvait rsister  la dmangeaison furieuse d'allonger la main,
de se tailler sa part.

Saccard n'avait pas mme voulu qu'il prtt de l'argent  sa femme,
s'amusant lui-mme  cette grosse ficelle de mlodrame, o se plaisait
son amour des trafics compliqus.

--Non, non, mon cher, disait-il avec son accent provenal, qu'il
exagrait encore quand il voulait donner du sel  une plaisanterie,
n'embrouillons pas nos comptes....

Vous tes le seul homme  Paris auquel j'ai jur de ne jamais rien
devoir.

Larsonneau se contentait de lui insinuer que sa femme tait un gouffre.
Il lui conseillait de ne plus lui donner un sou, pour qu'elle leur cdt
immdiatement sa part de proprit. Il aurait prfr n'avoir affaire
qu' lui. Il le ttait parfois, il poussait les choses jusqu' dire, de
son air las et indiffrent de viveur:

--Il faudra pourtant que je mette un peu d'ordre dans mes papiers....
Votre femme m'pouvante, mon bon. Je ne veux pas qu'on pose chez moi les
scells sur certaines pices.

Saccard n'tait pas homme  supporter patiemment de pareilles
allusions, quand il savait surtout  quoi s'en tenir sur l'ordre froid
et mticuleux qui rgnait dans les bureaux du personnage. Toute sa
petite personne ruse et active se rvoltait contre les peurs que
cherchait  lui faire ce grand belltre d'usurier en gants jaunes. Le
pis tait qu'il se sentait pris de frissons quand il pensait  un
scandale possible; et il se voyait exil brutalement par son frre,
vivant en Belgique de quelque ngoce inavouable. Un jour, il se fcha,
il alla jusqu' tutoyer Larsonneau.

--coute, mon petit, lui dit-il, tu es un gentil garon, mais tu ferais
bien de me rendre la pice que tu sais. Tu verras que ce bout de papier
finira par nous fcher.

L'autre fit l'tonn, serra les mains de son cher matre, en
l'assurant de son dvouement. Saccard regretta son impatience d'une
minute. Ce fut  cette poque qu'il songea srieusement  se rapprocher
de sa femme; il pouvait avoir besoin d'elle contre son complice, et il
se disait encore que les affaires se traitaient merveilleusement bien
sur l'oreiller. Le baiser sur le cou devint peu  peu la rvlation de
toute une nouvelle tactique.

D'ailleurs, il n'tait pas press, il mnageait ses moyens. Il mit tout
l'hiver  mrir son plan, tiraill par cent affaires plus embrouilles
les unes que les autres.

Ce fut pour lui un hiver terrible, plein de secousses, une campagne
prodigieuse, pendant laquelle il fallut chaque jour vaincre la faillite.
Loin de restreindre son train de maison, il donna fte sur fte. Mais,
s'il parvint  faire face  tout, il dut ngliger Rene, qu'il rservait
pour son coup de triomphe, lorsque l'opration de Charonne serait mre.

Il se contenta de prparer le dnouement, en continuant  ne plus lui
donner de l'argent que par l'entremise de Larsonneau. Quand il pouvait
disposer de quelques milliers de francs, et qu'elle criait misre, il
les lui apportait, en disant que les hommes de Larsonneau exigeaient un
billet du double de la somme. Cette comdie l'amusait normment,
l'histoire de ces billets le ravissait par le roman qu'ils mettaient
dans l'affaire. Mme au temps de ses bnfices les plus nets, il avait
servi la pension de sa femme d'une faon trs irrgulire, lui faisant
des cadeaux princiers, lui abandonnant des poignes de billets de
banque, puis la laissant aux abois pour une misre pendant des semaines.
Maintenant qu'il se trouvait srieusement embarrass, il parlait des
charges de la maison, il la traitait en crancier, auquel on ne veut pas
avouer sa ruine, et qu'on fait patienter avec des histoires. Elle
l'coutait  peine; elle signait tout ce qu'il voulait; elle se
plaignait seulement de ne pouvoir signer davantage.

Il avait dj, cependant, pour deux cent mille francs de billets signs
d'elle, qui lui cotaient  peine cent dix mille francs. Aprs les avoir
fait endosser par Larsonneau au nom duquel ils taient souscrits, il
faisait voyager ces billets d'une faon prudente, comptant s'en servir
plus tard comme d'armes dcisives. Jamais il n'aurait pu aller jusqu'au
bout de ce terrible hiver, prter  usure  sa femme et maintenir son
train de maison, sans la vente de son terrain du boulevard Malesherbes,
que les sieurs Mignon et Charrier lui payrent argent comptant, mais en
retenant un escompte formidable.

Cet hiver fut pour Rene une longue joie. Elle ne souffrait que du
besoin d'argent. Maxime lui cotait trs cher; il la traitait toujours
en belle-maman, la laissait payer partout. Mais cette misre cache
tait pour elle une volupt de plus. Elle s'ingniait, se cassait la
tte, pour que son cher enfant ne manqut de rien; et, quand elle
avait dcid son mari  lui trouver quelques milliers de francs, elle
les mangeait avec son amant, en folies coteuses, comme deux coliers
lchs dans leur premire escapade. Lorsqu'ils n'avaient pas le sou, ils
restaient  l'htel, ils jouissaient de cette grande btisse, d'un luxe
si neuf et si insolemment bte. Le pre n'tait jamais l. Les amoureux
gardaient le coin du feu plus souvent qu'autrefois. C'est que Rene
avait enfin empli d'une jouissance chaude le vide glacial de ces
plafonds dors. Cette maison suspecte du plaisir mondain tait devenue
une chapelle o elle pratiquait  l'cart une nouvelle religion. Maxime
ne mettait pas seulement en elle la note aigu qui s'accordait avec ses
toilettes folles; il tait l'amant fait pour cet htel, aux larges
vitrines de magasin, et qu'un ruissellement de sculptures inondait des
greniers aux caves; il animait ces pltras, depuis les deux Amours
joufflus qui, dans la cour, laissaient tomber de leur coquille un filet
d'eau, jusqu'aux grandes femmes nues soutenant les balcons et jouant au
milieu des frontons avec des pis et des pommes; il expliquait le
vestibule trop riche, le jardin trop troit, les pices clatantes o
l'on voyait trop de fauteuils et pas un objet d'art. La jeune femme, qui
s'y tait mortellement ennuye, s'y amusa tout d'un coup, en usa comme
d'une chose dont elle n'avait pas d'abord compris l'emploi. Et ce ne fut
pas seulement dans son appartement, dans le salon bouton d'or et dans la
serre qu'elle promena son amour, mais dans l'htel entier. Elle finit
par se plaire mme sur le divan du fumoir; elle s'oubliait l, elle
disait que cette pice avait une vague odeur de tabac trs agrable.

Elle prit deux jours de rception au lieu d'un. Le jeudi, tous les
intrus venaient. Mais le lundi tait rserv aux amies intimes. Les
hommes n'taient pas admis.

Maxime seul assistait  ces parties fines qui avaient lieu dans le petit
salon. Un soir, elle eut l'tonnante ide de l'habiller en femme et de
le prsenter comme une de ses cousines. Adeline, Suzanne, la baronne de
Meinhold et les autres amies qui taient l se levrent, salurent,
tonnes par cette figure qu'elles reconnaissaient vaguement. Puis
lorsqu'elles comprirent, elles rirent beaucoup, elles ne voulurent
absolument pas que le jeune homme allt se dshabiller. Elles le
gardrent avec ses jupes, le taquinant, se prtant  des plaisanteries
quivoques.

Quand il avait reconduit ces dames par la grande porte, il faisait le
tour du parc et revenait par la serre. Jamais les bonnes amies n'eurent
le moindre soupon. Les amants ne pouvaient tre plus familiers qu'ils
ne l'taient dj lorsqu'ils se disaient bons camarades. Et, s'il
arrivait qu'un domestique les vt se serrer d'un peu prs, entre deux
portes, il n'prouvait aucune surprise, tant habitu aux plaisanteries
de madame et du fils de monsieur.

Cette libert entire, cette impunit les enhardissaient encore. S'ils
poussaient les verrous la nuit, ils s'embrassaient le jour dans toutes
les pices de l'htel. Ils inventrent mille petits jeux, par les temps
de pluie. Mais le grand rgal de Rene tait toujours de faire un feu
terrible et de s'assoupir devant le brasier. Elle eut, cet hiver-l, un
luxe de linge merveilleux. Elle porta des chemises et des peignoirs d'un
prix fou, dont les entre-deux! et la batiste la couvraient  peine d'une
fume blanche. Et, dans la lueur rouge du brasier, elle restait, comme
nue, les dentelles et la peau roses, la chair baigne par la flamme 
travers l'toffe mince. Maxime, accroupi  ses pieds, lui baisait les
genoux, sans mme sentir le linge qui avait la tideur et la couleur de
ce beau corps le jour tait bas, il tombait pareil  un crpuscule dans
la chambre de soie grise, tandis que Cleste allait et venait derrire
eux, de son pas tranquille. Elle tait devenue leur complice,
naturellement. Un matin qu'ils s'taient oublis au lit, elle les y
trouva, et garda son flegme de servante au sang glac. Ils ne se
gnaient plus, elle entrait  toute heure, sans que le bruit de leurs
baisers lui ft tourner la tte. Ils comptaient sur elle pour les
prvenir en cas d'alerte. Ils n'achetaient pas son silence.

C'tait une fille trs conome, trs honnte, et  laquelle on ne
connaissait pas d'amant.

Cependant, Rene ne s'tait pas clotre. Elle courait le monde, y
menait Maxime  sa suite, comme un page blond en habit noir, y gotait
mme des plaisirs plus vifs. La saison fut pour elle un long triomphe.
Jamais elle n'avait eu des imaginations plus hardies de toilettes et de
coiffures. Ce fut alors qu'elle risqua cette fameuse robe de satin
couleur buisson, sur laquelle tait brode toute une chasse au cerf,
avec des attributs, des poires  poudre, des cors de chasse, des
couteaux  larges lames. Ce fut alors aussi qu'elle mit  la mode les
coiffures antiques que Maxime dut aller dessiner pour elle au muse
Campana, rcemment ouvert. Elle rajeunissait, elle tait dans la
plnitude de sa beaut turbulente. L'inceste mettait en elle une flamme
qui luisait au fond de ses yeux et chauffait ses rires. Son binocle
prenait des insolences suprmes sur le bout de son nez, et elle
regardait les autres femmes, les bonnes amies tales dans l'normit de
quelque vice, d'un air d'adolescent vantard, d'un sourire fixe
signifiant: J'ai mon crime. Maxime, lui, trouvait le monde assommant.
C'tait par chic qu'il prtendait s'y ennuyer, car il ne s'amusait
rellement nulle part. Aux Tuileries, chez les ministres, il
disparaissait dans les jupons de Rene. Mais il redevenait le matre,
ds qu'il s'agissait de quelque escapade. Rene voulut revoir le cabinet
du boulevard, et la largeur du divan la fit sourire. Puis, il la mena un
peu partout, chez les filles, au bal de l'opra, dans les avant-scnes
des petits thtres, dans tous les endroits quivoques o ils pouvaient
coudoyer le vice brutal, en gotant les joies de l'incognito. Quand ils
rentraient furtivement  l'htel, briss de fatigue, ils s'endormaient
aux bras l'un de l'autre, cuvant l'ivresse du Paris ordurier, avec des
lambeaux de couplets grivois chantant encore  leurs oreilles. Le
lendemain, Maxime imitait les acteurs, et Rene, sur le piano du petit
salon, cherchait  retrouver la voix rauque et les dhanchements de
Blanche Muller dans son rle de la Belle Hlne. Ses leons de musique
du couvent ne lui servaient plus qu' corcher les couplets de
bouffonneries nouvelles. Elle avait une horreur sainte pour les airs
srieux. Maxime blaguait avec elle la musique allemande, et il crut
devoir aller siffler le Tannhuser par conviction, et pour dfendre les
refrains grillards de sa belle-mre.

Une de leurs grandes parties fut de patiner; cet hiver-l, le patin
tait  la mode, l'empereur tant all un des premiers essayer la glace
du lac, au bois de Boulogne.

Rene commanda  Worms un costume complet de Polonaise, velours et
fourrure; elle voulut que Maxime et des bottes molles et un bonnet de
renard. Ils arrivaient au Bois, par des froids de loup qui leur
piquaient le nez et les lvres, comme si le vent leur et souffl du
sable fin au visage. Cela les amusait d'avoir froid. Le Bois tait tout
gris, avec des filets de neige, semblables, le long des branches,  de
minces guipures. Et, sous le ciel ple, au-dessus du lac fig et terni,
il n'y avait que les sapins des les qui missent encore, au bord de
l'horizon, leurs draperies thtrales, o la neige cousait aussi de
hautes dentelles. Ils filaient tous deux dans l'air glac, du vol
rapide des hirondelles qui rasent le sol. Ils mettaient un poing
derrire le dos, et, se posant mutuellement l'autre main sur l'paule,
ils allaient droits, souriants, cte  cte, tournant sur eux-mmes,
dans le large espace que marquaient de grosses cordes. Du haut de la
grande alle, des badauds les regardaient. Parfois ils venaient se
chauffer aux brasiers allums sur le bord du lac. Et ils repartaient.
Ils arrondissaient largement leur vol, les yeux pleurant de plaisir et
de froid.

Puis, quand vint le printemps, Rene se rappela son ancienne lgie.
Elle voulut que Maxime se proment avec elle dans le parc Monceau, la
nuit, au clair de la lune. Ils allrent dans la grotte, s'assirent sur
l'herbe, devant la colonnade. Mais, lorsqu'elle tmoigna le dsir de
faire une promenade sur le petit lac, ils s'aperurent que la barque
qu'on voyait de l'htel, attache au bord d'une alle, n'avait pas de
rames. On devait les retirer le soir. Ce fut une dsillusion.
D'ailleurs, les grandes ombres du parc inquitaient les amants. Ils
auraient souhait qu'on y donnt une fte vnitienne, avec des ballons
rouges et un orchestre. Ils le prfraient le jour, l'aprs-midi, et
souvent ils se mettaient alors  une des fentres de l'htel, pour voir
les quipages qui suivaient la courbe savante de la grande alle. Ils se
plaisaient  ce coin charmant du nouveau Paris,  cette nature aimable
et propre,  ces pelouses pareilles  des pans de velours, coupes de
corbeilles, d'arbustes choisis, et bordes de magnifiques roses
blanches. Les voitures se croisaient l, aussi nombreuses que sur un
boulevard; les promeneuses y tranaient leurs jupes, mollement, comme si
elles n'eussent pas quitt du pied les tapis de leurs salons. Et, 
travers les feuillages, ils critiquaient les toilettes, se montraient
les attelages, gotaient de vritables douceurs aux couleurs tendres de
ce grand jardin. Un bout de la grille dore brillait entre deux arbres,
une file de canards passait sur le lac, le petit pont Renaissance
blanchissait, tout neuf dans les verdures, tandis qu'aux deux bords de
la grande alle, sur des chaises jaunes, les mres oubliaient en causant
les petits garons et les petites filles qui se regardaient d'un air
joli, avec des moues d'enfants prcoces.

Les amants avaient l'amour du nouveau Paris. Ils couraient souvent la
ville en voiture, faisaient un dtour, pour passer par certains
boulevards qu'ils aimaient d'une tendresse personnelle. Les maisons,
hautes,  grandes portes sculptes, charges de balcons, o luisaient,
en grandes lettres d'or, des noms, des enseignes, des raisons sociales,
les ravissaient. Pendant que le coup filait, ils suivaient, d'un regard
ami, les bandes grises des trottoirs, larges, interminables, avec leurs
bancs, leurs colonnes barioles, leurs arbres maigres. Cette troue
claire qui allait au bout de l'horizon, se rapetissant et s'ouvrant sur
un carr bleutre du vide, cette double range ininterrompue de grands
magasins, o des commis souriaient aux clientes, ces courants de foule
pitinant et bourdonnant les emplissaient peu  peu d'une satisfaction
absolue et entire, d'une sensation de perfection dans la vie de la rue.
Ils aimaient jusqu'aux jets des lances d'arrosage, qui passaient comme
une fume blanche devant leurs chevaux, s'talaient, s'abattaient en
pluie fine sous les roues du coup, brunissant le sol, soulevant un
lger flot de poussire. Ils roulaient toujours, et il leur semblait que
la voiture roulait sur des tapis, le long de cette chausse droite et
sans fin, qu'on avait faite uniquement pour leur viter les ruelles
noires.

Chaque boulevard devenait un couloir de leur htel. Les gaiets du
soleil riaient sur les faades neuves, allumaient les vitres, battaient
les tentes des boutiques et des cafs, chauffaient l'asphalte sous les
pas affairs de la foule. Et, quand ils rentraient, un peu tourdis par
le tohu-bohu clatant de ces longs bazars, ils se plaisaient au parc
Monceau, comme  la plate-bande ncessaire de ce Paris nouveau, talant
son luxe aux premires tideurs du printemps.

Lorsque la mode les fora absolument de quitter Paris, ils allrent aux
bains de mer, mais  regret, pensant sur les plages de l'ocan aux
trottoirs des boulevards. Leur amour lui-mme s'y ennuya. C'tait une
fleur de la serre qui avait besoin du grand lit gris et rose, de la
chair nue du cabinet, de l'aube dore du petit salon. Depuis qu'ils
taient seuls le soir, en face de la mer, ils ne trouvaient plus rien 
se dire. Elle essaya de chanter son rpertoire du thtre des Varits,
sur un vieux piano qui agonisait dans un coin de sa chambre,  l'htel;
mais l'instrument, tout humide des vents du large, avait les voix
mlancoliques des grandes eaux. La Belle Hlne y fut lugubre et
fantastique. Pour se consoler, la jeune femme tonna la plage par ses
costumes prodigieux. Toute la bande de ces dames tait l,  biller, 
attendre l'hiver, en cherchant avec dsespoir un costume de bain qui ne
les rendt pas trop laides. Jamais Rene ne put dcider Maxime  se
baigner. Il avait une peur abominable de l'eau, devenait tout ple quand
le flot arrivait jusqu' ses bottines, ne se serait pour rien au monde
approch au bord d'une falaise; il marchait loin des trous, faisant de
longs dtours pour viter la moindre cte un peu roide.

Saccard vint  deux ou trois reprises voir les enfants. Il tait
cras de soucis, disait-il. Ce ne fut que vers octobre, lorsqu'ils se
retrouvrent tous les trois  Paris, qu'il songea srieusement  se
rapprocher de sa femme. L'affaire de Charonne mrissait. Son plan fut
net et brutal. Il comptait prendre Rene au jeu qu'il aurait jou avec
une fille. Elle vivait dans des besoins d'argent grandissants, et, par
fiert, ne s'adressait  son mari qu' la dernire extrmit. Ce dernier
se promit de profiter de sa premire demande pour tre galant, et
renouer des rapports depuis longtemps rompus, dans la joie de quelque
grosse dette paye.

Des embarras terribles attendaient Rene et Maxime  Paris. Plusieurs
des billets souscrits  Larsonneau taient chus; mais, comme Saccard
les laissait naturellement dormir chez l'huissier, ces billets
inquitaient peu la jeune femme. Elle se trouvait bien autrement
effraye par sa dette chez Worms, qui montait maintenant  prs de deux
cent mille francs. Le tailleur exigeait un acompte, en menaant de
suspendre tout crdit. Elle avait de brusques frissons quand elle
songeait au scandale d'un procs, et surtout  une fcherie avec
l'illustre couturier. Puis il lui fallait de l'argent de poche. Ils
allaient s'ennuyer  mourir, elle et Maxime, s'ils n'avaient pas
quelques louis  dpenser par jour. Le cher enfant tait  sec, depuis
qu'il fouillait vainement les tiroirs de son pre. Sa fidlit, sa
sagesse exemplaire, pendant sept  huit mois, tenaient beaucoup au vide
absolu de sa bourse. Il n'avait pas toujours vingt francs pour inviter
quelque coureuse  souper. Aussi revenait-il philosophiquement 
l'htel. La jeune femme,  chacune de leurs escapades, lui remettait son
porte-monnaie pour qu'il payt dans les restaurants, dans les bals, dans
les petits thtres. Elle continuait  le traiter maternellement; et
mme c'tait elle qui payait, du bout de ses doigts gants, chez le
ptissier o ils s'arrtaient presque chaque aprs-midi, pour manger des
petits pts aux hutres. Souvent, il trouvait, le matin, dans son
gilet, des louis qu'il ne savait pas l, et qu'elle y avait mis, comme
une mre qui garnit la poche d'un collgien. Et cette belle existence de
goters, de caprices satisfaits, de plaisirs faciles allait cesser. Mais
une crainte plus grave encore vint les consterner. Le bijoutier de
Sylvia, auquel il devait dix mille francs, se fchait, parlait de
Clichy!

Les billets qu'il avait en main, protests depuis longtemps, taient
couverts de tels frais, que la dette se trouvait grossie de trois ou
quatre milliers de francs. Saccard dclara nettement qu'il ne pouvait
rien. Son fils  Clichy le poserait, et, quand il l'en retirerait, il
ferait grand bruit de cette largesse paternelle. Rene tait au
dsespoir; elle voyait son cher enfant en prison, mais dans un vritable
cachot, couch sur de la paille humide. Un soir, elle lui proposa
srieusement de ne plus sortir de chez elle, d'y vivre ignor de tous, 
l'abri des recors. Puis elle jura qu'elle trouverait l'argent. Jamais
elle ne parlait de l'origine de la dette, de cette Sylvia qui confiait
ses amours aux glaces des cabinets particuliers. C'tait une
cinquantaine de mille francs qu'il lui fallait: quinze mille pour
Maxime, trente mille pour Worms, et cinq mille francs d'argent de poche.
Ils auraient devant eux quinze grands jours de bonheur. Elle se mit en
campagne.

Sa premire ide fut de demander les cinquante mille francs  son mari.
Elle ne s'y dcida qu'avec des rpugnances. Les dernires fois qu'il
tait entr dans sa chambre pour lui apporter de l'argent, il lui avait
mis de nouveaux baisers sur le cou, en lui prenant les mains, en parlant
de sa tendresse. Les femmes ont un sens trs dlicat pour deviner les
hommes. Aussi s'attendait-elle  une exigence,  un march tacite et
conclu en souriant.

En effet, quand elle lui demanda les cinquante mille francs, il se
rcria, dit que Larsonneau ne prterait jamais cette somme, que lui-mme
tait encore trop gn. Puis, changeant de voix, comme vaincu et pris
d'une motion subite:

--On ne peut rien vous refuser, murmura-t-il. Je vais courir Paris,
faire l'impossible.... Je veux, chre amie, que vous soyez contente.

Et mettant les lvres  son oreille, lui baisant les cheveux, la voix un
peu tremblante:

--Je te les porterai demain soir, dans ta chambre... sans billet....

Mais elle dit vivement qu'elle n'tait pas presse, qu'elle ne voulait
pas le dranger  ce point. Lui qui venait de mettre tout son coeur dans
ce dangereux sans billet, qu'il avait laiss chapper et qu'il
regrettait, ne parut pas avoir essuy un refus dsagrable. Il se
releva, en disant:

--Eh bien,  votre disposition.... Je vous trouverai la somme quand le
moment sera venu. Larsonneau n'y sera pour rien, entendez-vous. C'est un
cadeau que j'entends vous faire.

Il souriait d'un air bonhomme. Elle resta dans une cruelle angoisse.
Elle sentait qu'elle perdrait le peu d'quilibre qui lui restait si elle
se livrait  son mari.

Son dernier orgueil tait d'tre marie au pre mais de n'tre que la
femme du fils. Souvent, quand Maxime lui semblait froid, elle essayait
de lui faire comprendre cette situation par des allusions fort claires;
il est vrai que le jeune homme, qu'elle s'attendait  voir tomber  ses
pieds, aprs cette confidence, demeurait parfaitement indiffrent,
croyant sans doute qu'elle voulait le rassurer sur la possibilit d'une
rencontre entre son pre et lui, dans la chambre de soie grise.

Quand Saccard l'eut quitte, elle s'habilla prcipitamment et fit
atteler. Pendant que son coup l'emportait vers l'le Saint-Louis, elle
prparait la faon dont elle allait demander les cinquante mille francs
 son pre.

Elle se jetait dans cette ide brusque, sans vouloir la discuter, se
sentant trs lche au fond, et prise d'une pouvante invincible devant
une pareille dmarche.

Lorsqu'elle arriva, la cour de l'htel Braud la glaa, de son humidit
morne de clotre, et ce fut avec des envies de se sauver qu'elle monta
le large escalier de pierre, o ses petites bottes  hauts talons
sonnaient terriblement.

Elle avait eu la sottise, dans sa hte, de choisir un costume de soie
feuille morte  longs volants de dentelles blanches, orn de noeuds de
satin, coup par une ceinture plisse comme une charpe. Cette toilette,
que compltait une petite toque  grande voilette blanche, mettait une
note si singulire dans l'ennui sombre de l'escalier, qu'elle eut
elle-mme conscience de l'trange figure qu'elle y faisait. Elle
tremblait en traversant l'enfilade austre des vastes pices, o les
personnages vagues des tapisseries semblaient surpris par ce flot de
jupes passant au milieu du demi-jour de leur solitude.

Elle trouva son pre dans un salon donnant sur la cour, o il se tenait
d'habitude. Il lisait un grand livre plac sur un pupitre adapt aux
bras de son fauteuil. Devant une des fentres, la tante lisabeth
tricotait avec de longues aiguilles de bois; et, dans le silence de la
pice, on n'entendait que le tic-tac de ces aiguilles.

Rene s'assit, gne, ne pouvant faire un mouvement sans troubler la
svrit du haut plafond par un bruit d'toffes froisses. Ses dentelles
taient d'une blancheur crue, sur le fond noir des tapisseries et des
vieux meubles. M. Braud du Chtel, les mains poses au bord du pupitre,
la regardait. La tante lisabeth parla du mariage prochain de Christine,
qui devait pouser le fils d'un avou fort riche; la jeune fille tait
sortie avec une vieille domestique de la famille, pour aller chez un
fournisseur; et la bonne tante causait toute seule, de sa voix placide,
sans cesser de tricoter, bavardant sur les affaires du mnage, jetant
des regards souriants  Rene par-dessus ses lunettes.

Mais la jeune femme se troublait de plus en plus. Tout le silence de
l'htel lui pesait sur les paules, et elle et donn beaucoup pour que
les dentelles de sa robe fussent noires. Le regard de son pre
l'embarrassait au point qu'elle trouva Worms vraiment ridicule d'avoir
imagin de si grands volants.

--Comme tu es belle, ma fille! dit tout  coup la tante lisabeth, qui
n'avait pas mme encore vu les dentelles de sa nice.

Elle arrta ses aiguilles, elle assujettit ses lunettes, pour mieux
voir. M. Braud du Chtel eut un ple sourire.

--C'est un peu blanc, dit-il. Une femme doit tre bien embarrasse avec
a sur les trottoirs.

--Mais, mon pre, on ne sort pas  pied! s'cria Rene, qui regretta
ensuite ce mot du coeur.

Le vieillard allait rpondre. Puis il se leva, redressa sa haute taille,
et marcha lentement, sans regarder sa fille davantage. Celle-ci restait
toute ple d'motion. Chaque fois qu'elle s'exhortait  avoir du courage
et qu'elle cherchait une transition pour arriver  la demande d'argent,
elle prouvait un lancement au coeur.

--On ne vous voit plus, mon pre, murmura-t-elle.

--Oh! rpondit la tante sans laisser  son frre le temps d'ouvrir les
lvres, ton pre ne sort gure que pour aller de loin en loin au Jardin
des plantes. Et encore faut-il que je me fche! Il prtend qu'il se perd
dans Paris, que la ville n'est plus faite pour lui.... Va, tu peux le
gronder!

--Mon mari serait si heureux de vous voir venir de temps  autre  nos
jeudis! continua la jeune femme.

M. Braud du Chtel fit quelques pas en silence. Puis, d'une voix
tranquille:

--Tu remercieras ton mari, dit-il. C'est un garon actif, parait-il, et
je souhaite pour toi qu'il mne honntement ses affaires. Mais nous
n'avons pas les mmes ides, et je suis mal  l'aise dans votre belle
maison du parc Monceau.

La tante lisabeth parut chagrine de cette rponse:

--Que les hommes sont donc mchants avec leur politique! dit-elle
gaiement. Veux-tu savoir la vrit?

Ton pre est furieux contre vous, parce que vous allez aux Tuileries.

Mais le vieillard haussa les paules, comme pour dire que son
mcontentement avait des causes beaucoup plus graves. Il se remit 
marcher lentement, songeur. Rene resta un instant silencieuse, ayant au
bord des lvres la demande des cinquante mille francs. Puis, une lchet
plus grande la prit, elle embrassa son pre, elle s'en alla.

La tante lisabeth voulut l'accompagner jusqu' l'escalier. En
traversant l'enfilade des pices, elle continuait  bavarder de sa
petite voix de vieille:

--Tu es heureuse, chre enfant. a me fait bien plaisir de te voir belle
et bien portante; car si ton mariage avait mal tourn, sais-tu que je me
serais crue coupable?... Ton mari t'aime, tu as tout ce qu'il te faut,
n'est-ce pas?

--Mais oui, rpondit Rene, s'efforant de sourire, la mort dans le
coeur.

La tante la retint encore, la main sur la rampe de l'escalier.

--Vois-tu, je n'ai qu'une crainte, c'est que tu ne te grises avec tout
ton bonheur. Sois prudente, et surtout ne vends rien.... Si un jour tu
avais un enfant, tu trouverais pour lui une petite fortune toute prte.

Quand Rene fut dans son coup, elle poussa un soupir de soulagement.
Elle avait des gouttes de sueur froide aux tempes; elle les essuya, en
pensant  l'humidit glaciale de l'htel Braud. Puis, lorsque le coup
roula au soleil clair du quai Saint-Paul, elle se souvint des cinquante
mille francs, et toute sa douleur s'veilla, plus vive. Elle qu'on
croyait si hardie, comme elle venait d'tre lche!

Et pourtant c'tait de Maxime qu'il s'agissait, de sa libert, de leurs
joies  tous deux! Au milieu des reproches amers qu'elle s'adressait,
une ide surgit tout  coup, qui mit son dsespoir au comble! elle
aurait d parler des cinquante mille francs  la tante lisabeth, dans
l'escalier.

O avait-elle eu la tte? La bonne femme lui aurait peut-tre prt la
somme, ou tout au moins l'aurait aide. Elle se penchait dj pour dire
 son cocher de retourner rue Saint-Louis-en-l'Ile lorsqu'elle crut
revoir l'image de son pre traversant lentement l'ombre solennelle du
grand salon. Jamais elle n'aurait le courage de rentrer tout de suite
dans cette pice. Que dirait-elle pour expliquer cette deuxime visite?
Et, au fond d'elle, elle ne trouvait mme plus le courage de parler de
l'affaire  la tante lisabeth. Elle dit  son cocher de la conduire rue
du Faubourg Poissonnire.

Mme Sidonie eut un cri de ravissement lorsqu'elle la vit pousser la
porte discrtement voile de la boutique.

Elle tait l par hasard, elle allait sortir pour courir chez le juge de
paix, o elle citait une cliente. Mais elle ferait dfaut, a serait
pour un autre jour; elle tait trop heureuse que sa belle-soeur et
l'amabilit de lui rendre enfin une petite visite. Rene souriait, d'un
air embarrass. Mme Sidonie ne voulut absolument pas qu'elle restt en
bas; elle la fit monter dans sa chambre, par le petit escalier, aprs
avoir retir le bouton de cuivre du magasin. Elle tait ainsi et
remettait vingt fois par jour ce bouton qui tenait par un simple clou.

--L, ma toute belle, dit-elle en la faisant asseoir sur une chaise
longue, nous allons pouvoir causer gentiment.... Imaginez-vous que vous
arrivez comme mars en carme. Je serais alle ce soir chez vous.

Rene, qui connaissait la chambre, y prouvait cette vague sensation de
malaise que procure  un promeneur un coin de fort coup dans un
paysage aim.

--Ah! dit-elle enfin, vous avez chang le lit de place, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit tranquillement la marchande de dentelles, c'est une de
mes clientes qui le trouve beaucoup mieux en face de la chemine. Elle
m'a conseill aussi des rideaux rouges.

--C'est ce que je me disais, les rideaux n'taient pas de cette
couleur.... Une couleur bien commune, le rouge.

Et elle mit son binocle, regarda cette pice qui avait un luxe de grand
htel garni. Elle vit sur la chemine de longues pingles  cheveux qui
ne venaient certainement pas du maigre chignon de Mme Sidonie. A
l'ancienne place o se trouvait le lit, le papier peint se montrait tout
rafl, dteint et sali par le matelas. La courtire avait bien essay
de cacher cette plaie, derrire les dossiers des deux fauteuils; mais
ces dossiers taient un peu bas, et Rene s'arrta  cette bande use.

--Vous avez quelque chose  me dire? demanda-t-elle enfin.

--Oui, c'est toute une histoire, dit Mme Sidonie, joignant les mains,
avec des mines de gourmande qui va conter ce qu'elle a mang  son
dner. Imaginez-vous que M. de Saffr est amoureux de la belle Mme
Saccard.... Oui, de vous-mme, ma mignonne.

Elle n'eut mme pas un mouvement de coquetterie.

--Tiens! dit-elle, vous le disiez si pris de Mme Michelin.

--Oh! c'est fini, tout  fait fini.... Je puis vous en donner la preuve,
si vous voulez.... Vous ne savez donc pas que la petite Michelin a plu
au baron Gouraud?

C'est  n'y rien comprendre. Tous ceux qui connaissent le baron en sont
stupfaits.... Et savez-vous qu'elle est en train d'obtenir le ruban
rouge pour son mari!...

Allez, c'est une gaillarde. Elle n'a pas froid aux yeux, elle n'a besoin
de personne pour conduire sa barque.

Elle dit cela avec quelque regret ml d'admiration.

--Mais revenons  M. de Saffr.... Il vous aurait rencontre  un bal
d'actrices, enfouie dans un domino, et mme il s'accuse de vous avoir
offert un peu cavalirement  souper.... Est-ce vrai?

La jeune femme restait toute surprise.

--Parfaitement vrai, murmura-t-elle; mais qui a pu lui dire?...

--Attendez, il prtend qu'il vous a reconnue plus tard, quand vous
n'avez plus t dans le salon, et qu'il s'est rappel vous avoir vue
sortir au bras de Maxime....

C'est depuis ce temps-l qu'il est amoureux fou. a lui a pouss au
coeur, vous comprenez? un caprice.... Il est venu me voir pour me
supplier de vous prsenter ses excuses....

--Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, interrompit ngligemment
Rene.

Puis, continuant, retrouvant toutes ses angoisses:

--Ah! ma bonne Sidonie, je suis bien tourmente.

Il me faut absolument cinquante mille francs demain matin. J'tais venue
pour vous parler de cette affaire.

Vous connaissez des prteurs, m'avez-vous dit?

La courtire, pique de la faon brusque dont sa belle soeur coupait son
histoire, lui fit attendre quelque temps sa rponse.

--Oui, certes; seulement, je vous conseille, avant tout, de chercher
chez des amis.... Moi,  votre place, je sais bien ce que je ferais....
Je m'adresserais  M. de Saffr, tout simplement.

Rene eut un sourire contraint.

--Mais, reprit-elle, ce serait peu convenable, puisque vous le prtendez
si amoureux.

La vieille la regardait d'un oeil fixe; puis son visage mou se fondit
doucement dans un sourire de piti attendrie.

--Pauvre chre, murmura-t-elle, vous avez pleur; ne niez pas, je le
vois  vos yeux. Soyez donc forte, acceptez la vie.... Voyons,
laissez-moi arranger la petite affaire en question.

Rene se leva, torturant ses doigts, faisant craquer ses gants. Et elle
resta debout, toute secoue par une cruelle lutte intrieure. Elle
ouvrait les lvres, pour accepter peut-tre, lorsqu'un lger coup de
sonnette retentit dans la pice voisine. Mme Sidonie sortit vivement, en
entrebillant une porte qui laissa voir une double range de pianos. La
jeune femme entendit ensuite un pas d'homme et le bruit touff d'une
conversation  voix basse. Machinalement, elle alla examiner de plus
prs la tache jauntre dont les matelas avaient barr le mur.

Cette tache l'inquitait, la gnait. Oubliant tout, Maxime, les
cinquante mille francs, M. de Saffr, elle revint devant le lit,
songeuse: ce lit tait bien mieux  l'endroit o il se trouvait
auparavant; il y avait des femmes qui manquaient vraiment de got; pour
sr, quand on tait couch, on devait avoir la lumire dans les yeux.

Et elle vit vaguement se lever, au fond de son souvenir, l'image de
l'inconnu du quai Saint-Paul, son roman en deux rendez-vous, cet amour
de hasard qu'elle avait got l,  cette autre place. Il n'en restait
que cette usure du papier peint. Alors cette chambre l'emplit de
malaise, et elle s'impatienta de ce bourdonnement de voix qui
continuait, dans la pice voisine.

Quand Mme Sidonie revint, ouvrant et fermant la porte avec prcaution,
elle fit des signes rpts du bout des doigts, pour lui recommander de
parler tout bas.

Puis,  son oreille:

--Vous ne savez pas, l'aventure est bonne: c'est M. de Saffr qui est
l.

--Vous ne lui avez pas dit au moins que j'tais ici? demanda la jeune
femme inquite.

La courtire sembla surprise, et trs navement:

--Mais si.... Il attend que je lui dise d'entrer. Bien entendu, je ne
lui ai pas parl des cinquante mille francs....

Rene, toute ple, s'tait redresse comme sous un coup de fouet. Une
immense fiert lui remontait au coeur.

Ce bruit de bottes, qu'elle entendait plus brutal dans la chambre d'
ct, l'exasprait.

--Je m'en vais, dit-elle d'une voix brve. Venez m'ouvrir la porte.

Mme Sidonie essaya de sourire.

--Ne faites pas l'enfant.... Je ne puis pas rester avec ce garon sur
les bras, maintenant que je lui ai dit que vous tiez ici.... Vous me
compromettez, vraiment....

Mais la jeune femme avait dj descendu le petit escalier. Elle rptait
devant la porte ferme de la boutique:

--Ouvrez-moi, ouvrez-moi.

La marchande de dentelles, quand elle retirait le bouton de cuivre,
avait l'habitude de le mettre dans sa poche. Elle voulut encore
parlementer. Enfin, prise de colre elle-mme, laissant voir au fond de
ses yeux gris la scheresse aigre de sa nature, elle s'cria:

--Mais enfin que voulez-vous que je lui dise,  cet homme?

--Que je ne suis pas  vendre, rpondit Rene, qui avait un pied sur le
trottoir.

Et il lui sembla entendre Mme Sidonie murmurer en refermant violemment
la porte: Eh! va donc, grue! tu me paieras a.

--Pardieu! pensa-t-elle en remontant dans son coup, j'aime encore mieux
mon mari.

Elle retourna droit  l'htel. Le soir, elle dit  Maxime de ne pas
venir; elle tait souffrante, elle avait besoin de repos. Et, le
lendemain, lorsqu'elle lui remit les quinze mille francs pour le
bijoutier de Sylvia, elle resta embarrasse devant sa surprise et ses
questions. C'tait son mari, dit-elle, qui avait fait une bonne affaire.
Mais,  partir de ce jour, elle fut plus fantasque, elle changeait
souvent les heures des rendez-vous qu'elle donnait au jeune homme, et
souvent mme elle le guettait dans la serre pour le renvoyer. Lui
s'inquitait peu de ces changements d'humeur; il se plaisait  tre une
chose obissante aux mains des femmes. Ce qui l'ennuya davantage, ce fut
la tournure morale que prenaient parfois leurs tte--tte d'amoureux.
Elle devenait toute triste; mme il lui arrivait d'avoir de grosses
larmes dans les yeux. Elle interrompait son refrain sur le beau jeune
homme de La Belle Hlne, jouait les cantiques du pensionnat, demandait
 son amant s'il ne croyait pas que le mal ft puni tt ou tard.

--Dcidment, elle vieillit, pensait-il. C'est tout le plus si elle est
drle encore un an ou deux.

La vrit tait qu'elle souffrait cruellement. Maintenant, elle aurait
mieux aim tromper Maxime avec M. de Saffr. Chez Mme Sidonie, elle
s'tait rvolte, elle avait cd  une fiert instinctive, au dgot de
ce march grossier. Mais, les jours suivants, quand elle endura les
angoisses de l'adultre, tout sombra en elle, et elle se sentit si
mprisable qu'elle se serait livre au premier homme qui aurait pouss
la porte de la chambre aux pianos. Si, jusque-l, la pense de son mari
tait passe parfois dans l'inceste, comme une pointe d'horreur
voluptueuse, le mari, l'homme lui-mme, y entra ds lors avec une
brutalit qui tourna ses sensations les plus dlicates en douleurs
intolrables. Elle qui se plaisait aux raffinements de sa faute et qui
rvait volontiers un coin de paradis surhumain o les dieux gotent
leurs amours en famille, elle roulait  la dbauche vulgaire, au partage
de deux hommes. Vainement elle tenta de jouir de l'infamie. Elle avait
encore les lvres chaudes des baisers de Saccard, lorsqu'elle les
offrait aux baisers de Maxime.

Ses curiosits descendirent au fond de ces volupts maudites; elle alla
jusqu' mler ces deux tendresses, jusqu' chercher le fils dans les
treintes du pre. Et elle sortait plus effare, plus meurtrie de ce
voyage dans l'inconnu du mal, de ces tnbres ardentes o elle
confondait son double amant, avec des terreurs qui donnaient un rle 
ses joies.

Elle garda ce drame pour elle seule, en doubla la souffrance par les
fivres de son imagination. Elle et prfr mourir que d'avouer la
vrit  Maxime. C'tait une peur sourde que le jeune homme ne se
rvoltt, ne la quittt; c'tait surtout une croyance si absolue de
pch monstrueux et de damnation ternelle qu'elle aurait plus
volontiers travers nue le parc Monceau que de confesser sa honte  voix
basse. Elle restait, d'ailleurs, l'tourdie qui tonnait Paris par ses
extravagances. Des gaiets nerveuses la prenaient, des caprices
prodigieux, dont s'entretenaient les journaux, en la dsignant par ses
initiales.

Ce fut  cette poque qu'elle voulut srieusement se battre en duel, au
pistolet, avec la duchesse de Sternich, qui avait, mchamment,
disait-elle, renvers un verre de punch sur sa robe; il fallut que son
beau-frre le ministre se fcht. Une autre fois, elle paria avec Mme de
Lauwerens qu'elle ferait le tour de la piste de Longchamp en moins de
dix minutes, et ce ne fut qu'une question de costume qui la retint.
Maxime lui-mme commenait  tre effray par cette tte o la folie
montait, et o il croyait entendre, la nuit, sur l'oreiller, tout le
tapage d'une ville en rut de plaisirs.

Un soir, ils allrent ensemble au Thtre-Italien. Ils n'avaient
seulement pas regard l'affiche. Ils voulaient voir une grande
tragdienne italienne, la Ristori, qui faisait alors courir tout Paris,
et  laquelle la mode leur commandait de s'intresser. On donnait
Phdre. Il se rappelait assez son rpertoire classique, elle savait
assez d'italien pour suivre la pice. Et mme ce drame leur causa une
motion particulire, dans cette langue trangre dont les sonorits
leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d'orchestre
soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte tait un grand garon ple,
trs mdiocre, qui pleurait son rle.

--Quel godiche! murmurait Maxime.

Mais la Ristori, avec ses fortes paules secoues par les sanglots, avec
sa face tragique et ses gros bras, remuait profondment Rene. Phdre
tait du sang de Pasipha, et elle se demandait de quel sang elle
pouvait tre, elle, l'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de
la pice que cette grande femme tranant sur les planches le crime
antique. Au premier acte, quand Phdre fait  Oenone la confidence de sa
tendresse criminelle; au second, lorsqu'elle se dclare, toute brlante,
 Hippolyte; et, plus tard, au quatrime, lorsque le retour de Thse
l'accable, et qu'elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle
emplissait la salle d'un tel cri de passion fauve, d'un tel besoin de
volupt surhumaine que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque
frisson de son dsir et de ses remords.

--Attends, murmurait Maxime  son oreille, tu vas entendre le rcit de
Thramne. Il a une bonne tte, le vieux!

Et il murmura d'une voix creuse:

A peine nous sortions des portes de Trzne, il tait sur son char...

Mais Rene, quand le vieux parla, ne regarda plus, n'couta plus. Le
lustre l'aveuglait, les chaleurs touffantes lui venaient de toutes ces
faces ples tendues vers la scne. Le monologue continuait,
interminable. Elle tait dans la serre, sous les feuillages ardents, et
elle rvait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils.
Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier
rle de Phdre, repentante et mourant dans les convulsions du poison,
lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de
s'empoisonner, un jour? Comme son drame tait mesquin et honteux  ct
de l'pope antique! et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa
sortie de thtre, elle entendait encore gronder derrire elle cette
rude voix de la Ristori,  laquelle rpondait le murmure complaisant
d'Oenone.

Dans le coup, le jeune homme causa tout seul, il trouvait en gnral la
tragdie assommante, et prfrait les pices des Bouffes. Cependant
Phdre tait corse. Il s'y tait intress, parce que.... Et il serra
la main de Rene, pour complter sa pense. Puis une ide drle lui
passa par la tte, et il cda  l'envie de faire un mot:

--C'est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas m'approcher de la
mer,  Trouville.

Rene, perdue au fond de son rve douloureux, se taisait. Il fallut
qu'il rptt sa phrase.

--Pourquoi? lui demanda-t-elle tonne, ne comprenant pas.

--Mais le monstre....

Et il eut un petit ricanement. Cette plaisanterie glaa la jeune femme.
Tout se dtraqua dans sa tte. La Ristori n'tait plus qu'un gros pantin
qui retroussait son pplum et montrait sa langue au public comme Blanche
Muller, au troisime acte de La Belle Hlne, Thramne dansait le
cancan, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en se fourrant
les doigts dans le nez.

Quand un remords plus cuisant faisait frissonner Rene, elle avait des
rbellions superbes. Quel tait donc son crime, et pourquoi aurait-elle
rougi? Est-ce qu'elle ne marchait pas chaque jour sur des infamies plus
grandes? Est-ce qu'elle ne coudoyait pas, chez les ministres, aux
Tuileries, partout, des misrables comme elle, qui avaient sur leur
chair des millions et qu'on adorait  deux genoux! Et elle songeait 
l'amiti honteuse d'Adeline d'Espanet et de Suzanne Haffner, dont on
souriait parfois aux lundis de l'impratrice. Elle se rappelait le
ngoce de Mme de Lauwerens, que les maris clbraient pour sa bonne
conduite, son ordre, son exactitude  payer ses fournisseurs. Elle
nommait Mme Daste, Mme Teissire, la baronne de Meinhold, ces cratures
dont les amants payaient le luxe, et qui taient cotes dans le beau
monde comme des valeurs  la Bourse.

Mme de Guende tait tellement bte et tellement bien faite qu'elle avait
pour amants trois officiers suprieurs  la fois, sans pouvoir les
distinguer,  cause de leur uniforme; ce qui faisait dire  ce dmon de
Louise qu'elle les forait d'abord  se mettre en chemise, pour savoir
auquel des trois elle parlait. La comtesse Vanska, elle, se souvenait
des cours o elle avait chant, des trottoirs le long desquels on
prtendait l'avoir revue, vtue d'indienne, rdant comme une louve.
Chacune de ces femmes avait sa honte, sa plaie tale et triomphante.

Puis, les dominant toutes, la duchesse de Sternich se dressait, laide,
vieillie, lasse, avec la gloire d'avoir pass une nuit dans le lit
imprial; c'tait le vice officiel, elle en gardait comme une majest de
la dbauche et une souverainet sur cette bande d'illustres coureuses.

Alors, l'incestueuse s'habituait  sa faute comme  une robe de gala
dont les roideurs l'auraient d'abord gne. Elle suivait les modes de
l'poque, elle s'habillait et se dshabillait  l'exemple des autres.
Elle finissait par croire qu'elle vivait au milieu d'un monde suprieur
 la morale commune, o les sens s'affinaient et se dveloppaient, o il
tait permis de se mettre nue pour la joie de l'Olympe entier. Le mal
devenait un luxe, une fleur pique dans les cheveux, un diamant attach
sur le front.

Et elle revoyait, comme une justification et une rdemption, l'empereur,
au bras du gnral, passer entre les deux files d'paules inclines.

Un seul homme, Baptiste, le valet de chambre de son mari, continuait 
l'inquiter. Depuis que Saccard se montrait galant ce grand valet ple
et digne lui semblait marcher autour d'elle, avec la solennit d'un
blme muet. Il ne la regardait pas, ses regards froids passaient plus
haut, par-dessus son chignon, avec des pudeurs de bedeau refusant de
souiller ses yeux sur la chevelure d'une pcheresse. Elle s'imaginait
qu'il savait tout, elle aurait achet son silence si elle et os. Puis
des malaises la prenaient, elle prouvait une sorte de respect confus
quand elle rencontrait Baptiste, se disant que toute l'honntet de son
entourage s'tait retire et cache sous l'habit noir de ce laquais.

Elle demanda un jour  Cleste:

--Est-ce que Baptiste plaisante  l'office? Lui connaissez-vous quelque
aventure, quelque matresse?

--Ah! bien, oui! se contenta de rpondre la femme de chambre.

--Voyons, il a d vous faire la cour?

--Eh! il ne regarde jamais les femmes. C'est  peine si nous
l'apercevons.... Il est toujours chez monsieur ou dans les curies....
Il dit qu'il aime beaucoup les chevaux.

Rene s'irritait de cette honntet, insistait, aurait voulu pouvoir
mpriser ses gens. Bien qu'elle se ft prise d'affection pour Cleste,
elle se serait rjouie de lui savoir des amants.

--Mais vous, Cleste, ne trouvez-vous pas que Baptiste est un beau
garon?

--Moi, madame! s'cria la chambrire, de l'air stupfait d'une personne
qui vient d'entendre une chose prodigieuse, oh! j'ai bien d'autres ides
en tte. Je ne veux pas d'un homme. J'ai mon plan, vous verrez plus
tard. Je ne suis pas une bte, allez.

Rene ne put en tirer une parole plus claire. Ses soucis, d'ailleurs,
grandissaient. Sa vie tapageuse, ses courses folles rencontraient des
obstacles nombreux qu'il lui fallait franchir, et contre lesquels elle
se meurtrissait parfois. Ce fut ainsi que Louise de Mareuil se dressa un
jour entre elle et Maxime. Elle n'tait pas jalouse de la bossue,
comme elle la nommait ddaigneusement; elle la savait condamne par les
mdecins, et ne pouvait croire que Maxime poust jamais un pareil
laideron, mme au prix d'un million de dot. Dans ses chutes, elle avait
conserv une navet bourgeoise  l'gard des gens qu'elle aimait; si
elle se mprisait elle-mme, elle les croyait volontiers suprieurs et
trs estimables. Mais, tout en rejetant la possibilit d'un mariage qui
lui et paru une dbauche sinistre et un vol, elle souffrait des
familiarits, de la camaraderie des jeunes gens. Quand elle parlait de
Louise  Maxime, il riait d'aise, il lui racontait les mots de l'enfant,
il lui disait:

--Elle m'appelle son petit homme, tu sais, cette gamine?

Et il montrait une telle libert d'esprit, qu'elle n'osait lui faire
entendre que cette gamine avait dix-sept ans, et que leurs jeux de
mains, leur empressement, dans les salons,  chercher les coins d'ombre
pour se moquer de tout le monde, la chagrinaient, lui gtaient les plus
belles soires.

Un fait vint donner  la situation un caractre singulier. Rene avait
souvent des besoins de fanfaronnade, des caprices de hardiesse brutale.
Elle entranait Maxime derrire un rideau, derrire une porte et
l'embrassait, au risque d'tre vue. Un jeudi soir, comme le salon bouton
d'or tait plein de monde, il lui poussa la belle ide d'appeler le
jeune homme, qui causait avec Louise; elle s'avana  sa rencontre du
fond de la serre, o elle se trouvait, et le baisa brusquement sur la
bouche, entre deux massifs, se croyant suffisamment cache. Mais Louise
avait suivi Maxime. Quand les amants levrent la tte, ils la virent, 
quelques pas, qui les regardait avec un trange sourire, sans une
rougeur ni un tonnement, de l'air tranquillement amical d'un compagnon
de vice, assez savant pour comprendre et goter un tel baiser.

Ce jour-l, Maxime se sentit rellement pouvant, et ce fut Rene qui
se montra indiffrente et mme joyeuse.

C'tait fini. Il devenait impossible que la bossue lui prit son amant.
Elle pensait:

--J'aurais d le faire exprs. Elle sait maintenant que son petit
homme est  moi.

Maxime se rassura en retrouvant Louise aussi rieuse, aussi drle
qu'auparavant. Il la jugea trs forte, trs bonne fille. Et ce fut
tout.

Rene s'inquitait avec raison. Saccard, depuis quelque temps, songeait
au mariage de son fils avec Mlle de Mareuil. Il y avait l une dot d'un
million qu'il ne voulait pas laisser chapper, comptant plus tard mettre
les mains dans cet argent. Louise, vers le commencement de l'hiver,
tant reste au lit pendant prs de trois semaines, il eut une telle
peur de la voir mourir avant l'union projete qu'il se dcida  marier
les enfants tout de suite.

Il les trouvait bien un peu jeunes: mais les mdecins redoutaient le
mois de mars pour la poitrinaire. De son ct, M. de Mareuil tait dans
une situation dlicate. Au dernier scrutin, il avait enfin russi  se
faire nommer dput. Seulement, le Corps lgislatif venait de casser son
lection, qui fut le scandale de la rvision des pouvoirs. Cette
lection tait tout un pome hro-comique, sur lequel les journaux
vcurent pendant un mois.

M. Hupel de la Noue, le prfet du dpartement, avait dploy une telle
vigueur que les autres candidats ne purent mme afficher leur profession
de foi ni distribuer leurs bulletins. Sur ses conseils, M. de Mareuil
couvrit la circonscription de tables o les paysans burent et mangrent
pendant une semaine. Il promit, en outre, un chemin de fer, la
construction d'un pont et de trois glises, et adressa, la veille du
scrutin, aux lecteurs influents, les portraits de l'empereur et de
l'impratrice, deux grandes gravures recouvertes d'une vitre et
encadres d'une baguette d'or. Cet envoi eut un succs fou, la majorit
fut crasante. Mais, quand la Chambre, devant l'clat de rire de la
France entire, se trouva force de renvoyer M. de Mareuil  ses
lecteurs, le ministre entra dans une colre terrible contre le prfet
et le malheureux candidat, qui s'taient montrs vraiment trop roides.

Il parla mme de mettre la candidature officielle sur un autre nom. M.
de Mareuil fut pouvant, il avait dpens trois cent mille francs dans
le dpartement, il y possdait de grandes proprits o il s'ennuyait,
et qu'il lui faudrait revendre  perte. Aussi vint-il supplier son cher
collgue d'apaiser son frre, de lui promettre, en son nom, une lection
tout  fait convenable. Ce fut en cette circonstance que Saccard reparla
du mariage des enfants, et que les deux pres l'arrtrent
dfinitivement.

Quand Maxime fut tt  ce sujet, il prouva un embarras. Louise
l'amusait, la dot le tentait plus encore.

Il dit oui, il accepta toutes les dates que Saccard voulut, pour
s'viter l'ennui d'une discussion. Mais, au fond, il s'avouait que,
malheureusement, les choses ne s'arrangeraient pas avec une si belle
facilit. Rene ne voudrait jamais; elle pleurerait, elle lui ferait des
scnes, elle tait capable de commettre quelque gros scandale pour
tonner Paris. C'tait bien dsagrable. Maintenant, elle lui faisait
peur. Elle le couvait avec des yeux inquitants, elle le possdait si
despotiquement, qu'il croyait sentir des griffes s'enfoncer dans son
paule, quand elle posait l sa main blanche. Sa turbulence devenait de
la brusquerie, et il y avait des sons briss au fond de ses rires.

Il craignait rellement qu'elle ne devnt folle, une nuit, entre ses
bras. Chez elle le remords, la crainte d'tre surprise, les joies
cruelles de l'adultre ne se traduisaient pas comme chez les autres
femmes par des larmes et des accablements, mais par une extravagance
plus haute, par un besoin de tapage plus irrsistible. Et, au milieu de
son effarement grandissant, on commenait  entendre un rle, le
dtraquement de cette adorable et tonnante machine qui se cassait.

Maxime attendait passivement une occasion qui le dbarrasst de cette
matresse gnante. Il disait de nouveau qu'ils avaient fait une btise.
Si leur camaraderie avait d'abord mis dans leurs rapports d'amoureux une
volupt de plus, elle lui empchait aujourd'hui de rompre, comme il
l'aurait certainement fait avec une autre femme. Il ne serait plus
revenu; c'tait sa faon de dnouer ses amours, pour viter tout effort
et toute querelle. Mais il se sentait incapable d'un clat, et il
s'oubliait mme volontiers encore dans les caresses de Rene; elle tait
maternelle, elle payait pour lui, elle le tirerait d'embarras, si
quelque crancier se fchait. Puis l'ide de Louise, l'ide du million
de dot revenait, lui faisait penser, jusque sous les baisers de la jeune
femme, que tout cela tait bel et bon, mais que ce n'tait pas srieux,
et qu'il faudrait bien que a fint.

Une nuit, Maxime fut si rapidement dcav chez une dame o l'on jouait
souvent jusqu'au jour, qu'il prouva une de ces colres muettes de
joueur dont les poches sont vides. Il et donn tout au monde pour
pouvoir jeter encore quelques louis sur la table. Il prit son chapeau,
et, du pas machinal d'un homme pouss par une ide fixe, il alla au parc
Monceau, ouvrit la petite grille, se trouva dans la serre. Il tait plus
de minuit. Rene lui avait dfendu de venir ce soir-l. Maintenant,
quand elle lui fermait sa porte, elle ne cherchait mme plus  trouver
une explication, et lui ne songeait qu' profiter de son jour de cong.
Il ne se souvint nettement de la dfense de la jeune femme que devant la
porte-fentre du petit salon, qui tait ferme. D'ordinaire, quand il
devait venir, Rene tournait  l'avance l'espagnolette de cette porte.

--Bah! pensa-t-il, en voyant la fentre du cabinet de toilette claire,
je vais siffler, et elle descendra. Je ne la drangerai pas; si elle a
quelques louis, je m'en irai tout de suite.

Et il siffla doucement. Souvent, d'ailleurs, il employait ce signal pour
lui annoncer son arrive. Mais, ce soir-l, il siffla inutilement 
plusieurs reprises. Il s'acharna, haussant le ton, ne voulant pas lcher
son ide d'emprunt immdiat. Enfin, il vit la porte-fentre s'ouvrir
avec des prcautions infinies, sans qu'il et entendu le moindre bruit
de pas. Dans le demi-jour de la serre, Rene lui apparut, les cheveux
dnous,  peine vtue, comme si elle allait se mettre au lit. Elle
tait nu-pieds.

Elle le poussa vers un des berceaux, descendant les marches, marchant
sur le sable des alles, sans paratre sentir le froid ni la rudesse du
sol.

--C'est bte de siffler si fort que a, murmura-t-elle avec une colre
contenue.... Je t'avais dit de ne pas venir.

Que me veux-tu?

--Eh! montons, dit Maxime surpris de cet accueil.

Je te dirai a l-haut. Tu vas prendre froid.

Mais, comme il faisait un pas, elle le retint, et il s'aperut alors
qu'elle tait horriblement ple. Une pouvante muette la courbait. Ses
derniers vtements, les dentelles de son linge, pendaient comme des
lambeaux tragiques, sur sa peau frissonnante.

Il l'examinait avec un tonnement croissant.

--Qu'as-tu donc? Tu es malade?

Et, instinctivement, il leva les yeux, il regarda,  travers les vitres
de la serre, cette fentre du cabinet de toilette o il avait vu de la
lumire.

--Mais il y a un homme chez toi, dit-il tout  coup.

--Non, non, ce n'est pas vrai, balbutia-t-elle, suppliante, affole.

--Allons donc, ma chre, je vois l'ombre.

Alors ils restrent l un instant, face  face, ne sachant que se dire.
Les dents de Rene claquaient de terreur, et il lui semblait qu'on
jetait des seaux d'eau glace sur ses pieds nus. Maxime prouvait plus
d'irritation qu'il n'aurait cru; mais il demeurait encore assez
dsintress pour rflchir, pour se dire que l'occasion tait bonne, et
qu'il allait rompre.

--Tu ne me feras pas croire que c'est Cleste qui porte un paletot,
continua-t-il. Si les vitres de la serre n'taient pas si paisses, je
reconnatrais peut-tre le monsieur.

Elle le poussa plus profondment dans le noir des feuillages, en disant,
les mains jointes, prise d'une terreur croissante:

--Je t'en prie, Maxime....

Mais toute la taquinerie du jeune homme se rveillait, une taquinerie
froce qui cherchait  se venger. Il tait trop frle pour se soulager
par la colre. Le dpit pina ses lvres; et, au lieu de la battre,
comme il en avait d'abord eu l'envie, il aiguisa sa voix, il reprit:

--Tu aurais d me le dire, je ne serais pas venu vous dranger. a se
voit tous les jours, qu'on ne s'aime plus.... Moi-mme, je commenais 
en avoir assez....

Voyons, ne t'impatiente pas. Je vais te laisser remonter; mais pas avant
que tu m'aies dit le nom du monsieur....

--Jamais, jamais! murmura la jeune femme, qui touffait ses larmes.

--Ce n'est pas pour le provoquer, c'est pour savoir.... Le nom, dis vite
le nom, et je pars.

Il lui avait pris les poignets, il la regardait, de son rire mauvais. Et
elle se dbattait, perdue, ne voulant plus ouvrir les lvres, pour que
le nom qu'il lui demandait ne pt s'en chapper.

--Nous allons faire du bruit, tu seras bien avance.

Qu'as-tu peur? ne sommes-nous pas de bons amis?...

Je veux savoir qui me remplace, c'est lgitime....

Attends, je t'aiderai. C'est M. de Mussy, dont la douleur t'a touche.

Elle ne rpondit pas. Elle baissait la tte sous un pareil
interrogatoire.

--Ce n'est pas M. de Mussy?... Alors le duc de Rozan? vrai, non plus
Il.... Peut-tre le comte de Chibray? Pas davantage?...

Il s'arrta, il chercha.

--Diable, c'est que je ne vois personne.... Ce n'est pas mon pre, aprs
ce que tu m'as dit....

Rene tressaillit, comme sous une brlure, et sourdement:

--Non, tu sais bien qu'il ne vient plus. Je n'aurais pas accept, ce
serait ignoble.

--Qui alors?

Et il lui serrait plus fort les poignets. La pauvre femme lutta encore
quelques instants.

--Oh! Maxime, si tu savais!... Je ne puis pourtant pas dire....

Puis, vaincue, anantie, regardant avec effroi la fentre claire:

--C'est M. de Saffr, balbutia-t-elle trs bas.

Maxime, que son jeu cruel amusait, plit extrmement devant cet aveu
qu'il sollicitait avec tant d'insistance. Il fut irrit de la douleur
inattendue que lui causait ce nom d'homme. Il rejeta violemment les
poignets de Rene, s'approchant, lui disant en plein visage, les dents
serres:

--Tiens, veux-tu savoir? tu es une...!

Il dit le mot. Et il s'en allait, lorsqu'elle courut  lui, sanglotante,
le prenant dans ses bras, murmurant des mots de tendresse, des demandes
de pardon, lui jurant qu'elle l'adorait toujours, et que le lendemain
elle lui expliquerait tout. Mais il se dgagea, il ferma violemment la
porte de la serre, en rpondant:

--Eh non! c'est fini, j'en ai plein le dos.

Elle resta crase. Elle le regarda traverser le jardin.

Il lui semblait que les arbres de la serre tournaient autour d'elle.
Puis, lentement, elle trana ses pieds nus sur le sable des alles, elle
remonta les marches du perron, la peau marbre par le froid, plus
tragique dans le dsordre de ses dentelles. En haut, elle rpondit aux
questions de son mari, qui l'attendait, qu'elle avait cru se rappeler
l'endroit o pouvait tre tomb un petit carnet perdu depuis le matin.
Et, quand elle fut couche, elle prouva tout  coup un dsespoir
immense, en rflchissant qu'elle aurait d dire  Maxime que son pre,
rentr avec elle, l'avait suivie dans sa chambre pour l'entretenir d'une
question d'argent quelconque.

Ce fut le lendemain que Saccard se dcida  brusquer le dnouement de
l'affaire de Charonne. Sa femme lui appartenait; il venait de la sentir
douce et inerte entre ses mains, comme une chose qui s'abandonne.
D'autre part, le trac du boulevard du Prince-Eugne allait tre arrt,
il fallait que Rene ft dpouille avant que l'expropriation prochaine
s'bruitt. Saccard montrait, dans toute cette affaire, un amour
d'artiste; il regardait mrir son plan avec dvotion, tendait ses piges
avec les raffinements d'un chasseur qui met de la coquetterie  prendre
galamment le gibier. C'tait, chez lui, une simple satisfaction de
joueur adroit, d'homme gotant une volupt particulire au gain vol; il
voulait avoir les terrains pour un morceau de pain, quitte  donner cent
mille francs de bijoux  sa femme, dans la joie du triomphe. Les
oprations les plus simples se compliquaient, ds qu'il s'en occupait,
devenaient des drames noirs; il se passionnait, il aurait battu son pre
pour une pice de cent sous. Et il semait ensuite l'or royalement.

Mais, avant d'obtenir de Rene la cession de sa part de proprit, il
eut la prudence d'aller tter Larsonneau sur les intentions de chantage
qu'il avait flaires en lui.

Son instinct le sauva, en cette circonstance. L'agent d'expropriation
avait cru, de son ct, que le fruit tait mr et qu'il pouvait le
cueillir. Lorsque Saccard entra dans le cabinet de la rue de Rivoli, il
trouva son compre boulevers, donnant les signes du plus violent
dsespoir.

--Ah! mon ami, murmura celui-ci, en lui prenant les mains, nous sommes
perdus.... J'allais courir chez vous pour nous concerter, pour nous
sortir de cette horrible aventure....

Tandis qu'il se tordait les bras et essayait un sanglot, Saccard
remarqua qu'il tait en train de signer des lettres, au moment de son
entre, et que les signatures avaient une nettet admirable. Il le
regarda tranquillement, en disant:

--Bah! qu'est-ce qui nous arrive donc?

Mais l'autre ne rpondit pas tout de suite; il s'tait jet dans son
fauteuil, devant son bureau, et l, les coudes sur le buvard, le front
entre les mains, il se branlait furieusement la tte. Enfin, d'une voix
touffe:

--On m'a vol le registre, vous savez....

Et il conta qu'un de ses commis, un gueux digne du bagne, lui avait
soustrait un grand nombre de dossiers, parmi lesquels se trouvait le
fameux registre. Le pis tait que le voleur avait compris le parti qu'il
pouvait tirer de cette pice et qu'il voulait se la faire racheter cent
mille francs.

Saccard rflchissait. Le conte lui parut par trop grossier. videmment,
Larsonneau se souciait peu, au fond, d'tre cru. Il cherchait un simple
prtexte pour lui faire entendre qu'il voulait cent mille francs dans
l'affaire de Charonne; et mme,  cette condition, il rendrait les
papiers compromettants qu'il avait entre les mains. Le march parut trop
lourd  Saccard. Il aurait volontiers fait la part de son ancien
collgue; mais cette embche tendue, cette vanit de le prendre pour
dupe l'irritaient.

D'ailleurs, il n'tait pas sans inquitude; il connaissait le
personnage, il le savait trs capable de porter les papiers  son frre
le ministre, qui aurait certainement pay pour touffer tout scandale.

--Diable! murmura-t-il, en s'asseyant  son tour, voil une vilaine
histoire.... Et pourrait-on voir le gueux en question?

--Je vais l'envoyer chercher, dit Larsonneau. Il demeure  ct, rue
Jean-Lantier.

Dix minutes ne s'taient pas coules, qu'un petit jeune homme, louche,
les cheveux ples, la face couverte de taches de rousseur, entra
doucement, en vitant que la porte ft du bruit. Il tait vtu d'une
mauvaise redingote noire trop grande et horriblement rpe. Il se tint
debout,  distance respectueuse, regardant Saccard du coin de l'oeil,
tranquillement. Larsonneau, qui l'appelait Baptistin, lui fit subir un
interrogatoire, auquel il rpondit par des monosyllabes, sans se
troubler le moins du monde; et il recevait en toute indiffrence les
noms de voleur, d'escroc, de sclrat, dont son patron croyait devoir
accompagner chacune de ses demandes. Saccard admira le sang-froid de ce
malheureux. A un moment, l'agent d'expropriation s'lana de son
fauteuil comme pour le battre; et il se contenta de reculer d'un pas, en
louchant avec plus d'humilit.

--C'est bien, laissez-le, dit le financier.... Alors, monsieur, vous
demandez cent mille francs pour rendre les papiers?

--Oui, cent mille francs, rpondit le jeune homme.

Et il s'en alla. Larsonneau paraissait ne pouvoir se calmer.

--Hein? quelle crapule! balbutia-t-il. Avez-vous vu ses regards faux?...
Ces gaillards-l vous ont l'air timides et vous assassineraient un homme
pour vingt francs.

Mais Saccard l'interrompit en disant:

--Bah! il n'est pas terrible. Je crois qu'on pourra s'arranger avec
lui.... Je venais pour une affaire beaucoup plus inquitante.... Vous
aviez raison de vous dfier de ma femme, mon cher ami. Imaginez-vous
qu'elle vend sa part de proprit  M. Haffner. Elle a besoin d'argent,
dit-elle. C'est son amie Suzanne qui a d la pousser.

L'autre cessa brusquement de se dsesprer; il coutait, un peu ple,
rajustant son col droit, qui avait tourn, dans sa colre.

--Cette cession, continua Saccard, est la ruine de nos esprances. Si M.
Haffner devient votre co-associ, non seulement nos profits sont
compromis, mais j'ai une peur affreuse de nous trouver dans une
situation trs dsagrable vis--vis de cet homme mticuleux qui voudra
plucher les comptes.

L'agent d'expropriation se mit  marcher d'un pas agit, faisant craquer
ses bottines vernies sur le tapis.

--Voyez, murmura-t-il, dans quelle situation on se met pour rendre
service aux gens!... Mais, mon cher,  votre place, j'empcherais
absolument ma femme de faire une pareille sottise. Je la battrais
plutt.

--Ah! mon ami!... dit le financier avec un fin sourire. Je n'ai pas plus
d'action sur ma femme que vous ne paraissez en avoir sur cette canaille
de Baptistin.

Larsonneau s'arrta net devant Saccard, qui souriait toujours, et le
regarda d'un air profond. Puis il reprit sa marche de long en large,
mais d'un pas lent et mesur.

Il s'approcha d'une glace, remonta son noeud de cravate, marcha encore,
retrouvant son lgance. Et tout d'un coup:

--Baptistin! cria-t-il.

Le petit jeune homme louche entra, mais par une autre porte. Il n'avait
plus son chapeau et roulait une plume entre ses doigts.

--Va chercher le registre, lui dit Larsonneau.

Et, quand il ne fut plus l, il dbattit la somme qu'on devait lui
donner.

--Faites cela pour moi, finit-il par dire carrment.

Alors Saccard consentit  donner trente mille francs sur les bnfices
futurs de l'affaire de Charonne. Il estimait qu'il se tirait encore 
bon march de la main gante de l'usurier. Ce dernier fit mettre la
promesse  son nom, continuant la comdie jusqu'au bout, disant qu'il
tiendrait compte des trente mille francs au jeune homme.

Ce fut avec des rires de soulagement que Saccard brla le registre  la
flamme de la chemine, feuille  feuille.

Puis, cette opration termine, il changea de vigoureuses poignes de
main avec Larsonneau, et le quitta, en lui disant:

--Vous allez ce soir chez Laure, n'est-ce pas?...

Attendez-moi. J'aurai tout arrang avec ma femme, nous prendrons nos
dernires dispositions.

Laure d'Aurigny, qui dmnageait souvent, habitait alors un grand
appartement du boulevard Haussmann, en face de la Chapelle expiatoire.
Elle venait de prendre un jour par semaine, comme les dames du vrai
monde.

C'tait une faon de runir  la fois les hommes qui la voyaient, un par
un, dans la semaine. Aristide Saccard triomphait, les mardis soir; il
tait l'amant en titre; et il tournait la tte, avec un rire vague,
quand la matresse de la maison le trahissait entre deux portes, en
accordant pour le soir mme un rendez-vous  un de ces messieurs.

Lorsqu'il tait rest le dernier de la bande, il allumait encore un
cigare, causait affaires, plaisantait un instant sur le monsieur qui se
morfondait dans la rue en attendant qu'il sortt; puis, aprs avoir
appel Laure sa chre enfant, et lui avoir donn une petite tape sur
la joue, il s'en allait tranquillement par une porte, tandis que le
monsieur entrait par une autre. Le secret trait d'alliance qui avait
consolid le crdit de Saccard et fait trouver  la d'Aurigny deux
mobiliers en un mois continuait  les amuser. Mais Laure voulait un
dnouement  cette comdie. Ce dnouement, arrt  l'avance, devait
consister dans une rupture publique, au profit de quelque imbcile qui
paierait cher le droit d'tre l'entreteneur srieux et connu de tout
Paris. L'imbcile tait trouv.

Le duc de Rozan, las d'assommer inutilement les femmes de son monde,
rvait une rputation de dbauch, pour accentuer d'un relief sa figure
fade. Il tait trs assidu aux mardis de Laure, dont il avait fait la
conqute par sa navet absolue. Malheureusement,  trente-cinq ans, il
se trouvait encore sous la dpendance de sa mre,  tel point qu'il
pouvait disposer au plus d'une dizaine de louis  la fois. Les soirs o
Laure daignait lui prendre ses dix louis, en se plaignant, en parlant
des cent mille francs dont elle aurait besoin, il soupirait, il lui
promettait la somme pour le jour o il serait le matre. Ce fut alors
qu'elle eut l'ide de lui faire lier amiti avec Larsonneau, un des bons
amis de la maison. Les deux hommes allrent djeuner ensemble chez
Tortoni; et, au dessert, Larsonneau, en contant ses amours avec une
Espagnole dlicieuse, prtendit connatre des prteurs; mais il
conseilla vivement  Rozan de ne jamais passer par leurs mains. Cette
confidence endiabla le duc, qui finit par arracher  son bon ami la
promesse de s'occuper de sa petite affaire. Il s'en occupa si bien
qu'il devait porter l'argent le soir mme o Saccard lui avait donn
rendez-vous chez Laure.

Lorsque Larsonneau arriva, il n'y avait encore dans le grand salon blanc
et or de la d'Aurigny que cinq ou six femmes, qui lui prirent les mains,
lui sautrent au cou, avec une fureur de tendresse. Elles l'appelaient
ce grand Lar! un diminutif caressant que Laure avait invent. Et lui,
d'une voix flte:

--L, l, mes petites chattes; vous allez craser mon chapeau.

Elles se calmrent, elles l'entourrent troitement sur une causeuse,
tandis qu'il leur contait une indigestion de Sylvia, avec laquelle il
avait soup la veille. Puis, tirant un drageoir de la poche de son
habit, il leur offrit des pralines. Mais Laure sortit de sa chambre 
coucher et, comme plusieurs messieurs arrivaient, elle entrana
Larsonneau dans un boudoir, situ  l'un des bouts du salon, dont une
double portire le sparait.

--As-tu l'argent? lui demanda-t-elle quand ils furent seuls.

Elle le tutoyait dans les grandes circonstances. Larsonneau, sans
rpondre, s'inclina plaisamment, en frappant sur la poche intrieure de
son habit.

--Oh! ce grand Lar! murmura la jeune femme ravie.

Elle le prit par la taille et l'embrassa.

--Attends, dit-elle, je veux tout de suite les chiffons.... Rozan est
dans ma chambre; je vais le chercher.

Mais il la retint et, lui baisant  son tour les paules:

--Tu sais quelle commission je t'ai demande,  toi?

--Eh! oui, grande bte, c'est convenu.

Elle revint, amenant Rozan. Larsonneau tait mis plus correctement que
le duc, gant plus juste, cravat avec plus d'art. Ils se touchrent
ngligemment la main, et parlrent des courses de l'avant-veille, o un
de leurs amis avait eu un cheval battu. Laure pitinait.

--Voyons, ce n'est pas tout a, mon chri, dit-elle  Rozan; le grand
Lar a l'argent, tu sais. Il faudrait terminer.

Larsonneau parut se souvenir.

--Ah! oui, c'est vrai, dit-il, j'ai la somme.... Mais que vous auriez
bien fait de m'couter, mon bon! Est-ce que ces gueux ne m'ont pas
demand le cinquante pour cent?... Enfin, j'ai accept quand mme, vous
m'aviez dit que a ne faisait rien....

Laure d'Aurigny s'tait procur des feuilles de papier timbr dans la
journe. Mais quand il fut question d'une plume et d'un encrier, elle
regarda les deux hommes d'un air constern, doutant de trouver chez elle
ces objets. Elle voulait aller voir  la cuisine, lorsque Larsonneau
tira de sa poche, de la poche o tait le drageoir, deux merveilles, un
porte-plume en argent, qui s'allongeait  l'aide d'une vis, et un
encrier, acier et bne, d'un fini et d'une dlicatesse de bijou. Et,
comme Rozan s'asseyait:

--Faites les billets  mon nom. Vous comprenez, je n'ai pas voulu vous
compromettre. Nous nous arrangerons ensemble.... Six effets de vingt
cinq mille francs chacun, n'est-ce pas?

Laure comptait sur un coin de la table les chiffons.

Rozan ne les vit mme pas. Quand il eut sign et qu'il leva la tte, ils
avaient disparu dans la poche de la jeune femme. Mais elle vint  lui,
et l'embrassa sur les deux joues, ce qui parut le ravir. Larsonneau les
regardait philosophiquement, en pliant les effets, et en remettant
l'critoire et le porte-plume dans sa poche.

La jeune femme tait encore au cou de Rozan, lorsque Aristide Saccard
souleva un coin de la portire:

--Eh bien, ne vous gnez pas, dit-il en riant.

Le duc rougit. Mais Laure alla secouer la main du financier, en
changeant avec lui un clignement d'yeux d'intelligence. Elle tait
radieuse.

--C'est fait, mon cher, dit-elle; je vous avais prvenu. Vous ne m'en
voulez pas trop?

Saccard haussa les paules d'un air bonhomme. Il carta la portire et,
s'effaant pour livrer passage  Laure et au duc, il cria, d'une voix
glapissante d'huissier:

--Monsieur le duc, madame la duchesse!

Cette plaisanterie eut un succs fou. Le lendemain, les journaux la
contrent, en nommant crment Laure d'Aurigny, et en dsignant les deux
hommes par des initiales trs transparentes. La rupture d'Aristide
Saccard et de la grosse Laure fit plus de bruit encore que leurs
prtendues amours.

Cependant, Saccard avait laiss retomber la portire sur l'clat de
gaiet que sa plaisanterie avait soulev dans le salon.

--Hein! quelle bonne fille! dit-il en se tournant vers Larsonneau. Elle
est d'un vice!... C'est vous, gredin, qui devez bnficier dans tout
ceci. Qu'est-ce qu'on vous donne?

Mais il se dfendit, avec des sourires; et il tirait ses manchettes qui
remontaient. Il vint enfin s'asseoir, prs de la porte, sur une causeuse
o Saccard l'appelait du geste.

--Venez l, je ne veux pas vous confesser, que diable!... Aux affaires
srieuses, maintenant, mon bon. J'ai eu, ce soir, une longue
conversation avec ma femme....

Tout est conclu.

--Elle consent  cder sa part? demanda Larsonneau.

--Oui, mais a n'a pas t sans peine.... Les femmes sont d'un
enttement! Vous savez, la mienne avait promis de ne pas vendre  une
vieille tante. C'taient des scrupules  n'en plus finir....
Heureusement que j'avais prpar une histoire tout  fait dcisive.

Il se leva pour allumer un cigare au candlabre que Laure avait laiss
sur la table et, revenant s'allonger mollement au fond de la causeuse:

--J'ai dit  ma femme, continua-t-il, que vous tiez tout  fait
ruin.... Vous avez jou  la Bourse, mang votre argent avec des
filles, tripot dans de mauvaises spculations; enfin vous tes sur le
point de faire une faillite pouvantable.... J'ai mme donn  entendre
que je ne vous croyais pas d'une parfaite honntet.... Alors je lui ai
expliqu que l'affaire de Charonne allait sombrer dans votre dsastre,
et que le mieux serait d'accepter la proposition que vous m'aviez faite
de la dgager, en lui achetant sa part, pour un morceau de pain, il est
vrai.

--Ce n'est pas fort, murmura l'agent d'expropriation. Et vous vous
imaginez que votre femme va croire de pareilles bourdes?

Saccard eut un sourire. Il tait dans une heure d'panchement.

--Vous tes naf, mon cher, reprit-il. Le fond de l'histoire importe
peu; ce sont les dtails, le geste et l'accent qui sont tout. Appelez
Rozan, et je parie que je lui persuade qu'il fait grand jour. Et ma
femme n'a gure plus de tte que Rozan.... Je lui ai laiss entrevoir
des abmes. Elle ne se doute pas mme de l'expropriation prochaine.
Comme elle s'tonnait que, en pleine catastrophe, vous puissiez songer 
prendre une plus lourde charge, je lui ai dit que sans doute elle vous
gnait dans quelque mauvais coup mnag  vos cranciers.... Enfin je
lui ai conseill l'affaire comme l'unique moyen de ne pas se trouver
mle  des procs interminables et de tirer quelque argent des
terrains.

Larsonneau continuait  trouver l'histoire un peu brutale. Il tait de
mthode moins dramatique; chacune de ses oprations se nouait et se
dnouait avec des lgances de comdie de salon.

--Moi, j'aurais imagin autre chose, dit-il. Enfin, chacun son
systme.... Il ne nous reste alors qu' payer.

--C'est  ce sujet, rpondit Saccard, que je veux m'entendre avec
vous.... Demain, je porterai l'acte de cession  ma femme, et elle aura
simplement  vous faire remettre cet acte pour toucher le prix
convenu.... Je prfre viter toute entrevue.

Jamais il n'avait voulu, en effet, que Larsonneau vnt chez eux sur un
pied d'intimit. Il ne l'invitait pas, l'accompagnait chez Rene, les
jours o il fallait absolument que les deux associs se rencontrassent;
cela tait arriv trois fois. Presque toujours, il traitait avec des
procurations de sa femme, pensant qu'il tait inutile de lui laisser
voir ses affaires de trop prs.

Il ouvrit son portefeuille, en ajoutant:

--Voici les deux cent mille francs de billets souscrits par ma femme;
vous les lui donnerez en paiement, et vous ajouterez cent mille francs
que je vous porterai demain dans la matine.... Je me saigne, mon cher
ami.

Cette affaire me cote les yeux de la tte.

--Mais, fit remarquer l'agent d'expropriation, cela ne va faire que
trois cent mille francs.... Est-ce que le reu sera de cette somme?

--Un reu de trois cent mille francs! reprit Saccard en riant, ah! bien,
nous serions propres plus tard. Il faut, d'aprs nos inventaires, que la
proprit soit estime aujourd'hui deux millions cinq cent mille francs.
Le reu sera de la moiti, naturellement.

--Jamais votre femme ne voudra le signer.

--Eh si! Je vous dis que tout est convenu.... Parbleu! je lui ai dit que
c'tait votre premire condition.

Vous nous mettez le pistolet sous la gorge avec votre faillite,
comprenez-vous? Et c'est l que j'ai paru douter de votre honntet et
que je vous ai accus de vouloir duper vos cranciers.... Est-ce que ma
femme comprend quelque chose  tout cela?

Larsonneau hochait la tte en murmurant:

--N'importe, vous auriez d chercher quelque chose de plus simple.

--Mais mon histoire est la simplicit mme! dit Saccard trs tonn. O
diable voyez-vous qu'elle se complique?

Il n'avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu'il
ajoutait  l'affaire la plus ordinaire. Il gotait une vraie joie dans
ce conte  dormir debout qu'il venait de faire  Rene; et ce qui le
ravissait, c'tait l'impudence du mensonge, l'entassement des
impossibilits, la complication tonnante de l'intrigue. Depuis
longtemps il aurait eu les terrains s'il n'avait pas imagin tout ce
drame; mais il aurait prouv moins de jouissance  les avoir aisment.
D'ailleurs, il mettait la plus grande navet  faire de la spculation
de Charonne tout un mlodrame financier.

Il se leva et, prenant le bras de Larsonneau, se dirigeant vers le
salon:

--Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas? Contentez-vous de suivre mes
instructions, et vous m'applaudirez aprs.... Voyez-vous, mon cher, vous
avez tort de porter des gants jaunes, c'est ce qui vous gte la main.

L'agent d'expropriation se contenta de sourire, en murmurant:

--Oh! les gants ont du bon, cher matre: on touche  tout sans se salir.

Comme ils rentraient dans le salon, Saccard fut surpris et quelque peu
inquiet de trouver Maxime de l'autre ct de la portire. Le jeune homme
tait assis sur une causeuse,  ct d'une dame blonde, qui lui
racontait d'une voix monotone une longue histoire, la sienne sans doute.

Il avait, en effet, entendu la conversation de son pre et de
Larsonneau. Les deux complices lui paraissaient de rudes gaillards.
Encore vex de la trahison de Rene, il gotait une joie lche 
apprendre le vol dont elle allait tre la victime. a le vengeait un
peu. Son pre vint lui serrer la main d'un air souponneux; mais Maxime
lui dit  l'oreille, en lui montrant la dame blonde:

--Elle n'est pas mal, n'est-ce pas? Je veux la faire pour ce soir.

Alors Saccard se dandina, fut galant. Laure d'Aurigny vint les rejoindre
un moment; elle se plaignait de ce que Maxime lui rendt  peine visite
une fois par mois. Mais il prtendit avoir t trs occup, ce qui fit
rire tout le monde. Il ajouta que dsormais on ne verrait plus que lui.

--J'ai crit une tragdie, dit-il, et j'ai trouv le cinquime acte hier
seulement.... Je compte me reposer chez toutes les belles femmes de
Paris.

Il riait, il gotait ses allusions, que lui seul pouvait comprendre.
Cependant, il ne restait plus dans le salon, aux deux coins de la
chemine, que Rozan et Larsonneau. Les Saccard se levrent, ainsi que la
dame blonde, qui demeurait dans la maison. Alors la d'Aurigny alla
parler bas au duc. Il parut surpris et contrari. Voyant qu'il ne se
dcidait pas  quitter son fauteuil:

--Non, vrai, pas ce soir, dit-elle  demi-voix. J'ai une migraine!...
Demain, je vous le promets.

Rozan dut obir. Laure attendit qu'il ft sur le palier pour dire
vivement  l'oreille de Larsonneau:

--Hein! grand Lar, je suis de parole.... Fourre-le dans sa voiture.

Quand la dame blonde prit cong de ces messieurs, pour remonter  son
appartement, qui tait  l'tage suprieur, Saccard fut tonn de ce que
Maxime ne la suivait pas.

--Eh bien? lui demanda-t-il.

--Ma foi, non, rpondit le jeune homme. J'ai rflchi....

Puis il eut une ide qu'il crut trs drle:

--Je te cde la place si tu veux. Dpche-toi, elle n'a pas encore ferm
sa porte.

Mais le pre haussa doucement les paules, en disant:

--Merci, j'ai mieux que cela pour l'instant, mon petit.

Les quatre hommes descendirent. En bas, le duc voulait absolument
prendre Larsonneau dans sa voiture; sa mre demeurait au Marais, il
aurait laiss l'agent d'expropriation  sa porte, rue de Rivoli.
Celui-ci refusa, ferma la portire lui-mme, dit au cocher de partir. Et
il resta sur le trottoir du boulevard Haussmann avec les deux autres,
causant, ne s'loignant pas.

--Ah! ce pauvre Rozan! dit Saccard, qui comprit tout  coup.

Larsonneau jura que non, qu'il se moquait pas mal de a, qu'il tait un
homme pratique. Et, comme les deux autres continuaient  plaisanter et
que le froid tait trs vif, il finit par s'crier:

--Ma foi, tant pis, je sonne!... Vous tes des indiscrets, messieurs.

--Bonne nuit! lui cria Maxime, lorsque la porte se referma.

Et, prenant le bras de son pre, il remonta avec lui le boulevard. Il
faisait une de ces claires nuits de gele o il est si bon de marcher
sur la terre dure, dans l'air glac.

Saccard disait que Larsonneau avait tort, qu'il fallait tre simplement
le camarade de la d'Aurigny. Il partit de l pour dclarer que l'amour
de ces filles tait vraiment mauvais. Il se montrait moral, il trouvait
des sentences, des conseils tonnants de sagesse.

--Vois-tu, dit-il  son fils, a n'a qu'un temps, mon petit.... On y
perd sa sant, et l'on n'y gote pas le vrai bonheur. Tu sais que je ne
suis pas un bourgeois. Eh bien, j'en ai assez, je me range.

Maxime ricanait; il arrta son pre, le contempla au clair de lune, en
dclarant qu'il avait une bonne tte.

Mais Saccard se fit plus grave encore.

--Plaisante tant que tu voudras. Je te rpte qu'il n'y a rien de tel
que le mariage pour conserver un homme et le rendre heureux.

Alors il lui parla de Louise. Et il marcha plus doucement, pour terminer
cette affaire, disait-il, puisqu'ils en causaient. La chose tait
compltement arrange. Il lui apprit mme qu'il avait fix avec M. de
Mareuil la date de la signature du contrat au dimanche qui suivrait le
jeudi de la mi-carme. Ce jeudi-l, il devait y avoir une grande soire
 l'htel du parc Monceau, et il en profiterait pour annoncer
publiquement le mariage. Maxime trouva tout cela trs bien. Il tait
dbarrass de Rene, il ne voyait plus d'obstacle, il se livrait  son
pre comme il s'tait livr  sa belle-mre.

--Eh bien, c'est entendu, dit-il. Seulement n'en parle pas  Rene. Ses
amies me plaisanteraient, me taquineraient, et j'aime mieux qu'elles
sachent la chose en mme temps que tout le monde.

Saccard lui promit le silence. Puis, comme ils arrivaient vers le haut
du boulevard Malesherbes, il lui donna de nouveau une joule d'excellents
conseils. Il lui apprenait comment il devait s'y prendre pour faire un
paradis de son mnage.

--Surtout, ne romps jamais avec ta femme. C'est une btise. Une femme
avec laquelle on n'a plus de rapports vous cote les yeux de la tte....
D'abord, il faut payer quelque fille, n'est-ce pas? Puis, la dpense est
bien plus grande  la maison: c'est la toilette, ce sont les plaisirs
particuliers de madame, les bonnes amies, tout le diable et son train.

Il tait dans une heure de vertu extraordinaire. Le succs de son
affaire de Charonne lui mettait au coeur des tendresses d'idylle.

--Moi, continua-t-il, j'tais n pour vivre heureux et ignor au fond de
quelque village, avec toute ma famille  mes cts.... On ne me connat
pas, mon petit.... J'ai l'air comme a trs en l'air. Eh bien, pas du
tout, j'adorerais rester prs de ma femme, je lcherais volontiers mes
affaires pour une rente modeste qui me permettrait de me retirer 
Plassans.... Tu vas tre riche, fais-toi avec Louise un intrieur o
vous vivrez comme deux tourtereaux. C'est si bon! J'irai vous voir. a
me fera du bien.

Il finissait par avoir des larmes dans la voix. Cependant, ils taient
arrivs devant la grille de l'htel, et ils causaient, sur le bord du
trottoir. Sur ces hauteurs de Paris, une bise soufflait. Pas un bruit ne
montait dans la nuit ple d'une blancheur de gele; Maxime, surpris des
attendrissements de son pre, avait depuis un instant une question sur
les lvres.

--Mais toi, dit-il enfin, il me semble....

--Quoi?

--Avec ta femme?

Saccard haussa les paules.

--Eh! parfaitement. J'tais un imbcile. C'est pourquoi je te parle en
toute exprience.... Mais nous nous sommes remis ensemble, oh! tout 
fait. Il y a bientt six semaines. Je vais la retrouver le soir, quand
je ne rentre pas trop tard. Aujourd'hui, la pauvre bichette se passera
de moi; j'ai  travailler jusqu'au jour. C'est qu'elle est joliment
faite!...

Comme Maxime lui tendait la main, il le retint, il ajouta,  voix plus
basse, d'un ton de confidence:

--Tu sais, la taille de Blanche Muller, eh bien, c'est a, mais dix fois
plus souple. Et les hanches donc! elles sont d'un dessin, d'une
dlicatesse....

Et il conclut en disant au jeune homme, qui s'en allait:

--Tu es comme moi, tu as du coeur, ta femme sera heureuse.... Au revoir,
mon petit!

Quand Maxime t'ut enfin dbarrass de son pre, il fit rapidement le
tour du parc. Ce qu'il venait d'entendre le surprenait si fort, qu'il
prouvait l'irrsistible besoin de voir Rene. Il voulait lui demander
pardon de sa brutalit, savoir pourquoi elle lui avait menti en lui
nommant M. de Saffr, connatre l'histoire des tendresses de son mari.

Mais tout cela confusment, avec le seul dsir net de fumer chez elle un
cigare et de renouer leur camaraderie.

Si elle tait bien dispose, il comptait mme lui annoncer son mariage,
pour lui faire entendre que leurs amours devaient rester mortes et
enterres. Quand il eut ouvert la petite porte, dont il avait
heureusement gard la clef, il finit par se dire que sa visite, aprs la
confidence de son pre, tait ncessaire et tout  fait convenable.

Dans la serre, il siffla comme la veille; mais il n'attendit pas. Rene
vint lui ouvrir la porte-fentre du petit salon, et monta devant lui
sans parler. Elle rentrait  peine d'un bal de l'Htel de Ville. Elle
tait encore vtue d'une robe blanche de tulle bouillonn, seme de
noeuds de satin; les basques du corsage de satin se trouvaient encadres
d'une large dentelle de jais blanc, que la lumire des candlabres
moirait de bleu et de rose. Quand Maxime la regarda, en haut, il fut
touch de sa pleur, de l'motion profonde qui lui coupait la voix. Elle
ne devait pas l'attendre, elle tait toute frissonnante de le voir
arriver comme  l'ordinaire, tranquillement, de son air clin. Cleste
revint de la garde-robe, o elle tait alle chercher une chemise de
nuit, et les amants continuaient  garder le silence, attendant que
cette fille ne ft plus l. Ils ne se gnaient pas d'habitude devant
elle; mais des pudeurs leur venaient pour les choses qu'ils se sentaient
sur les lvres. Rene voulut que Cleste la dshabillt dans la chambre
 coucher o il y avait un grand feu. La chambrire tait les pingles,
enlevait les chiffons un  un, sans se presser. Et Maxime, ennuy, prit
machinalement la chemise, qui se trouvait  ct de lui sur une chaise,
et la fit chauffer devant la flamme, pench, les bras largis. C'tait
lui qui, aux jours heureux, rendait ce petit service  Rene. Elle eut
un attendrissement,  le voir prsenter dlicatement la chemise au feu.
Puis, comme Cleste n'en finissait pas:

Elle rentrait  peine d'un bal de l'Htel de Ville. Elle tait encore
vtue d'une robe blanche de tulle bouillonn...

--Tu t'es bien amuse  ce bal? demanda-t-il.

--Oh! non, tu sais, toujours la mme chose, rpondit-elle. Beaucoup trop
de monde, une vritable cohue.

Il retourna la chemise qui se trouvait chaude d'un ct.

--Quelle toilette avait Adeline?

--Une robe mauve, assez mal comprise.... Elle est petite, et elle a la
rage des volants.

Ils parlrent des autres femmes. Maintenant Maxime se brlait les doigts
avec la chemise.

--Mais tu vas la roussir, dit Rene dont la voix avait des caresses
maternelles.

Cleste prit la chemise des mains du jeune homme. Il se leva, alla
regarder le grand lit gris et rose, s'arrta  un des bouquets brochs
de la tenture, pour tourner la tte, pour ne pas voir les seins nus de
Rene. C'tait instinctif. Il ne se croyait plus son amant, il n'avait
plus le droit de voir. Puis il tira un cigare de sa poche et l'alluma.
Rene lui avait permis de fumer chez elle.

Enfin Cleste se retira, laissant la jeune femme au coin du feu, toute
blanche dans son vtement de nuit.

Maxime marcha encore quelques instants, silencieux, regardant du coin de
l'oeil Rene, qu'un frisson semblait reprendre. Et, se plantant devant
la chemine, le cigare aux dents, il demanda d'une voix brusque:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que c'tait mon pre qui se trouvait avec
toi, hier soir?

Elle leva la tte, les yeux tout grands, avec un regard de suprme
angoisse, puis un flot de sang lui empourpra la face, et, anantie de
honte, elle se cacha dans ses mains, elle balbutia:

--Tu sais cela? tu sais cela?...

Elle se reprit, elle essaya de mentir.

--Ce n'est pas vrai... qui te l'a dit?

Maxime haussa les paules.

--Pardieu, mon pre lui-mme, qui te trouve joliment faite et qui m'a
parl de tes hanches.

Il avait laiss percer un lger dpit. Mais il se remit  marcher,
continuant d'une voix grondeuse et amicale, entre deux bouffes de
cigare:

--Vraiment, je ne te comprends pas. Tu es une singulire femme. Hier,
c'est ta faute, si j'ai t grossier.

Tu m'aurais dit que c'tait mon pre, je m'en serais all
tranquillement, tu comprends? Moi, je n'ai pas le droit.... Mais tu vas
me nommer M. de Saffr!

Elle sanglotait, les mains sur son visage. Il s'approcha, s'agenouilla
devant elle, lui carta les mains de force.

--Voyons, dis-moi pourquoi tu m'as nomm M. de Saffr.

Alors, dtournant encore la tte, elle rpondit au milieu de ses larmes,
 voix basse:

--Je croyais que tu me quitterais, si tu savais que ton pre....

Il se releva, reprit son cigare qu'il avait pos sur un coin de la
chemine, et se contenta de murmurer:

--Tu es bien drle, va!...

Elle ne pleurait plus. Les flammes de la chemine et le feu de ses joues
schaient ses larmes. L'tonnement de voir Maxime si calme devant une
rvlation qu'elle croyait devoir l'craser lui faisait oublier sa
honte. Elle le regardait marcher, elle l'coutait parler comme dans un
rve. Il lui rptait, sans quitter son cigare, qu'elle n'tait pas
raisonnable, qu'il tait tout naturel qu'elle et des rapports avec son
mari, qu'il ne pouvait vraiment songer  s'en fcher. Mais aller avouer
un amant quand ce n'tait pas vrai. Et il revenait toujours  cela, 
cette chose qu'il ne pouvait comprendre, et qui lui semblait rellement
monstrueuse. Il parla des imaginations folles des femmes.

--Tu es un peu fle, ma chre, il faut soigner a.

Il finit par demander curieusement:

--Mais pourquoi M. de Saffr plutt qu'un autre?

--Il me fait la cour, dit Rene.

Maxime retint une impertinence; il allait dire qu'elle s'tait sans
doute crue plus vieille d'un mois, en avouant M. de Saffr pour amant.
Il n'eut que le sourire mauvais de cette mchancet, et, jetant son
cigare dans le feu, il vint s'asseoir de l'autre ct de la chemine.
L, il parla raison, il donna  entendre  Rene qu'ils devaient rester
bons camarades. Les regards fixes de la jeune femme l'embarrassaient un
peu, pourtant; il n'osa pas lui annoncer son mariage. Elle le
contemplait longuement, les yeux encore gonfls par les larmes. Elle le
trouvait pauvre, troit, mprisable, et elle l'aimait toujours, de cette
tendresse qu'elle avait pour ses dentelles. Il tait joli sous la
lumire du candlabre, plac au bord de la chemine,  ct de lui.
Comme il renversait la tte, la lueur des bougies lui dorait les
cheveux, lui glissait sur la face, dans le duvet lger des joues, avec
des blondeurs charmantes.

--Il faut pourtant que je m'en aille, dit-il  plusieurs reprises.

Il tait bien dcid  ne pas rester. Rene ne l'aurait pas voulu
d'ailleurs. Tous deux le pensaient, le disaient; ils n'taient plus que
deux amis. Et, quand Maxime eut enfin serr la main de la jeune femme et
qu'il fut sur le point de quitter la chambre, elle le retint encore un
instant, en lui parlant de son pre. Elle en faisait un grand loge.

--Vois-tu, j'avais trop de remords. Je prfre que a soit arriv.... Tu
ne connais pas ton pre; j'ai t tonne de le trouver si bon, si
dsintress. Le pauvre homme a de si gros soucis, en ce moment.

Maxime regardait la pointe de ses bottines, sans rpondre, d'un air
gn. Elle insistait.

--Tant qu'il ne venait pas dans cette chambre, a m'tait gal. Mais
aprs.... Quand je le voyais ici, affectueux, m'apportant un argent
qu'il avait d ramasser dans tous les coins de Paris, se ruinant pour
moi sans une plainte, j'en devenais malade.... Si tu savais avec quel
soin il a veill  mes intrts!

Le jeune homme revint doucement  la chemine, contre laquelle il
s'adossa. Il restait embarrass, la tte basse, avec un sourire qui
montait peu  peu de ses lvres.

--Oui, murmura-t-il, mon pre est trs fort pour veiller aux intrts
des gens.

Le son de sa voix tonna Rene. Elle le regarda, et lui, comme pour se
dfendre:

--Oh! je ne sais rien.... Je dis seulement que mon pre est un habile
homme.

--Tu aurais tort d'en mal parler, reprit-elle. Tu dois le juger un peu
en l'air.... Si je te faisais connatre tous ses embarras, si je te
rptais ce qu'il me confiait encore ce soir, tu verrais comme on se
trompe, quand on croit qu'il tient  l'argent....

Maxime ne put retenir un haussement d'paules. Il interrompit sa
belle-mre, d'un rire d'ironie.

--Va, je le connais, je le connais beaucoup.... Il a d te dire de bien
jolies choses. Conte-moi donc a.

Ce ton railleur la blessait. Alors elle renchrit encore sur ses loges,
elle trouva son mari tout  fait grand, elle parla de l'affaire de
Charonne, de ce tripotage o elle n'avait rien compris, comme d'une
catastrophe dans laquelle s'taient rvles  elle l'intelligence et la
bont de Saccard. Elle ajouta qu'elle signerait l'acte de cession le
lendemain, et que, si c'tait rellement l un dsastre, elle acceptait
ce dsastre en punition de ses fautes.

Maxime la laissait aller, ricanant, la regardant en dessous; puis il dit
 demi-voix:

--C'est a, c'est bien a....

Et, plus haut, mettant la main sur l'paule de Rene:

--Ma chre, je te remercie, mais je savais l'histoire.... C'est toi qui
es d'une bonne pte!

Il fit de nouveau mine de s'en aller. Il prouvait une dmangeaison
furieuse de tout conter. Elle l'avait exaspr, avec ses loges sur son
mari, et il oubliait qu'il s'tait promis de ne pas parler, pour
s'viter tout dsagrment.

--Quoi! que veux-tu dire? demanda-t-elle.

--Eh! pardieu! que mon pre te met dedans de la plus jolie faon du
monde.... Tu me fais de la peine, vrai; tu es trop godiche!

Et il lui conta ce qu'il avait entendu chez Laure, lchement,
sournoisement, gotant une secrte joie  descendre dans ces infamies.
Il lui semblait qu'il se vengeait d'une injure vague qu'on venait de lui
faire. Son temprament de fille s'attardait batement  cette
dnonciation,  ce bavardage cruel, surpris derrire une porte.

Il n'pargna rien  Rene, ni l'argent que son mari lui avait prt 
usure, ni celui qu'il comptait lui voler,  l'aide d'histoires
ridicules, bonnes  endormir les enfants. La jeune femme l'coutait,
trs ple, les lvres serres. Debout devant la chemine, elle baissait
un peu la tte, elle regardait le feu. Sa toilette de nuit, cette
chemise que Maxime avait fait chauffer, s'cartait, laissait voir des
blancheurs immobiles de statue.

--Je te dis tout cela, conclut le jeune homme, pour que tu n'aies pas
l'air d'une sotte.... Mais tu aurais tort d'en vouloir  mon pre. Il
n'est pas mchant. Il a ses dfauts comme tout le monde.... A demain,
n'est-ce pas?

Il s'avanait toujours vers la porte. Rene l'arrta d'un geste brusque.

--Reste! cria-t-elle imprieusement.

Et le prenant, l'attirant  elle, l'asseyant presque sur ses genoux,
devant le feu, elle le baisa sur les lvres, en disant:

--Ah! bien, ce serait trop bte de nous gner, maintenant.... Tu ne sais
donc pas que, depuis hier, depuis que tu as voulu rompre, je n'ai plus
la tte  moi. Je suis comme une imbcile. Ce soir, au bal, j'avais un
brouillard devant les yeux. C'est qu' prsent, j'ai besoin de toi pour
vivre. Quand tu t'en iras, je serai vide.... Ne ris pas, je te dis ce
que je sens.

Elle le regardait avec une tendresse infinie, comme si elle ne l'et pas
vu depuis longtemps.

--Tu as trouv le mot, j'tais godiche, ton pre m'aurait fait voir
aujourd'hui des toiles en plein midi.

Est-ce que je savais! Pendant qu'il me contait son histoire, je
n'entendais qu'un grand bourdonnement, et j'tais tellement anantie
qu'il m'aurait fait mettre  genoux, s'il avait voulu, pour signer ses
paperasses. Et je m'imaginais que j'avais des remords!... Vrai, j'tais
bte  ce point!...

Elle clata de rire, des lueurs de folie luisaient dans ses yeux. Elle
continua, en serrant plus troitement son amant.

--Est-ce que nous faisons le mal, nous autres! Nous nous aimons, nous
nous amusons comme il nous plat.

Tout le monde en est l, n'est-ce pas?... Vois, ton pre ne se gne
gure. Il aime l'argent et il en prend o il en trouve. Il a raison, a
me met  l'aise.... D'abord, je ne signerai rien, et puis tu reviendras
tous les soirs. J'avais peur que tu ne veuilles plus, tu sais, pour ce
que je t'ai dit.... Mais puisque a ne te fait rien.... D'ailleurs, je
lui fermerai ma porte, tu comprends, maintenant.

Elle se leva, elle alluma la veilleuse. Maxime hsitait, dsespr. Il
voyait la sottise qu'il avait commise, il se reprochait durement d'avoir
trop caus. Comment annoncer son mariage maintenant! C'tait sa faute,
la rupture tait faite, il n'avait pas besoin de remonter dans cette
chambre, ni surtout d'aller prouver  la jeune femme que son mari la
dupait. Et il ne savait plus  quel sentiment il venait d'obir, ce qui
redoublait sa colre contre lui-mme. Mais s'il eut la pense, un
instant, d'tre brutal une seconde fois, de s'en aller, la vue de Rene
qui laissait tomber ses pantoufles, lui donna une lchet invincible. Il
eut peur, il resta.

Le lendemain, quand Saccard vint chez sa femme pour lui faire signer
l'acte de cession, elle lui rpondit tranquillement qu'elle n'en ferait
rien, qu'elle avait rflchi. D'ailleurs, elle ne se permit pas mme une
allusion; elle s'tait jur d'tre discrte, ne voulant pas se crer des
ennuis, dsirant goter en paix le renouveau de ses amours. L'affaire de
Charonne s'arrangerait comme elle pourrait; son refus de signer n'tait
qu'une vengeance; elle se moquait bien du reste. Saccard fut sur le
point de s'emporter. Tout son rve croulait. Ses autres affaires
allaient de mal en pis. Il se trouvait  bout de ressources, se
soutenant par un miracle d'quilibre; le matin mme, il n'avait pu payer
la note de son boulanger. Cela ne l'empchait pas de prparer une fte
splendide pour le jeudi de la mi-carme. Il prouva, devant le refus de
Rene, cette colre blanche d'un homme vigoureux arrt dans son oeuvre
par le caprice d'un enfant. Avec l'acte de cession en poche, il comptait
bien battre monnaie, en attendant l'indemnit. Puis, quand il se fut un
peu calm et qu'il eut l'intelligence nette, il s'tonna du brusque
revirement de sa femme:  coup sr, elle avait d tre conseille. Il
flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa
soeur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien sur la vie
cache de Rene. Sidonie se montra trs aigre.

Elle ne pardonnait pas  sa belle-soeur l'affront qu'elle lui avait fait
en refusant de voir M. de Saffr. Aussi, quand elle comprit, aux
questions de son frre, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un amant,
s'cria-t-elle qu'elle en tait certaine. Et elle s'offrit d'elle-mme
pour espionner les tourtereaux. Cette pimbche verrait comme cela de
quel bois elle se chauffait.

Saccard, d'habitude, ne cherchait pas les vrits dsagrables; son
intrt seul le forait  ouvrir des yeux qu'il tenait sagement ferms.
Il accepta l'offre de sa soeur.

--Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de
compassion.... Ah! mon pauvre frre, ce n'est pas Angle qui t'aurait
jamais trahi! Un mari si bon, si gnreux! Ces poupes parisiennes n'ont
pas de coeur.... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!




VI


Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carme.
Mais la grande curiosit tait le pome des Amours du beau Narcisse et
de la nymphe cho, en trois tableaux, que ces dames devaient
reprsenter. L'auteur de ce pome, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis
plus d'un mois, de sa prfecture  l'htel du parc Monceau, afin de
surveiller les rptitions et de donner son avis sur les costumes. Il
avait d'abord song  crire son oeuvre en vers; puis il s'tait dcid
pour des tableaux vivants; c'tait plus noble, disait-il, plus prs du
beau antique.

Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient
jusqu' trois fois de costume. Il y eut des confrences interminables
que le prfet prsidait. On discuta longuement d'abord le personnage de
Narcisse.

Serait-ce une femme ou un homme qui le reprsenterait? Enfin, sur les
instances de Rene, il fut dcid que l'on confierait le rle  Maxime;
mais il serait le seul homme, et encore Mme de Lauwerens disait-elle
qu'elle ne consentirait jamais  cela, si le petit Maxime ne
ressemblait pas  une vraie fille. Rene devait tre la nymphe cho. La
question des costumes fut beaucoup plus laborieuse. Maxime donna un bon
coup de main au prfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf
femmes, dont l'imagination folle menaait de compromettre gravement la
puret des lignes de son oeuvre. S'il les avait coutes, son Olympe
aurait port de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une
robe  trane pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner
rvait de s'habiller avec une peau de bte. M. Hupel de la Noue fut
nergique; il se fcha mme une fois, il tait convaincu, il disait que,
s'il avait renonc aux vers, c'tait pour crire son pome avec des
toffes savamment combines et des attitudes choisies parmi les plus
belles.

--L'ensemble, mesdames, rptait-il  chaque nouvelle exigence, vous
oubliez l'ensemble.... Je ne puis cependant pas sacrifier l'oeuvre
entire aux volants que vous me demandez.

Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des
aprs-midi entiers  arrter la forme d'une jupe. Worms fut convoqu
plusieurs fois. Enfin tout fut rgl, les costumes arrts, les poses
apprises, et M. Hupel de la Noue se dclara satisfait. L'lection de M.
de Mareuil lui avait donn moins de mal. Les Amours du beau Narcisse et
de la nymphe cho devaient commencer  onze heures. Ds dix heures et
demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal
ensuite, les femmes taient l, costumes, assises sur des fauteuils
rangs en demi-cercle devant le thtre improvis, une estrade que
cachaient deux larges rideaux de velours rouge  franges d'or, glissant
sur des tringles. Les hommes, derrire, se tenaient debout, allaient et
venaient. Les tapissiers avaient donn  dix heures les derniers coups
de marteau. L'estrade s'levait au fond du salon, tenant tout un bout de
cette longue galerie. On montait sur le thtre par le fumoir, converti
en foyer pour les artistes. En outre, au premier tage, ces dames
avaient  leur disposition plusieurs pices, o une arme de femmes de
chambre prparaient les toilettes des diffrents tableaux.

Il tait onze heures et demie et les rideaux ne s'ouvraient pas. Un
grand murmure emplissait le salon. Les ranges de fauteuils offraient la
plus tonnante cohue de marquises, de chtelaines, de laitires,
d'espagnoles, de bergres, de sultanes; tandis que la masse compacte des
habits noirs mettait une grande tache sombre,  ct de cette moire
d'toffes claires et d'paules nues, toutes braisillantes des tincelles
vives des bijoux. Les femmes taient seules travesties. Il faisait dj
chaud. Les trois lustres allumaient le ruissellement d'or du salon.

On vit enfin M. Hupel de la Noue sortir par une ouverture mnage 
gauche de l'estrade. Depuis huit heures du soir, il aidait ces dames.
Son habit avait, sur la manche gauche, trois doigts marqus en blanc,
une petite main de femme qui s'tait pose l, aprs s'tre oublie dans
une bote de poudre de riz. Mais le prfet songeait bien aux misres de
sa toilette! il avait les yeux normes, la face bouffie et un peu ple.
Il parut ne voir personne. Et, s'avanant vers Saccard, qu'il reconnut
au milieu d'un groupe d'hommes graves, il lui dit  demi-voix:

--Sacrebleu! votre femme a perdu sa ceinture de feuillage.... Nous voil
propres!

Il jurait, il aurait battu les gens. Puis, sans attendre de rponse,
sans rien regarder, il tourna le dos, replongea sous les draperies,
disparut. Les dames sourirent de la singulire apparition de ce
monsieur.

Le groupe au milieu duquel se trouvait Saccard s'tait form derrire
les derniers fauteuils. On avait mme tir un fauteuil hors du rang,
pour le baron Gouraud, dont les jambes enflaient depuis quelque temps.
Il y avait l M. Toutin-Laroche, que l'empereur venait d'appeler au
Snat; M. de Mareuil, dont la Chambre avait bien voulu valider la
deuxime lection; M. Michelin, dcor de la veille; et, un peu en
arrire, les Mignon et Charrier, dont l'un avait un gros diamant  sa
cravate, tandis que l'autre en montrait un plus gros encore  son doigt.
Ces messieurs causaient. Saccard les quitta un instant pour aller
changer une parole  voix basse avec sa soeur, qui venait d'entrer et
de s'asseoir entre Louise de Mareuil et Mme Michelin. Mme Sidonie tait
en magicienne; Louise portait crnement un costume de page, qui lui
donnait tout  fait l'air d'un gamin; la petite Michelin, en aime,
souriait amoureusement, dans ses voiles brods de fils d'or.

--Sais-tu quelque chose? demanda doucement Saccard  sa soeur.

--Non, rien encore, rpondit-elle. Mais le galant doit tre ici.... Je
les pincerai ce soir, sois tranquille.

--Prviens-moi tout de suite, n'est-ce pas?

Et Saccard, se tournant  droite et  gauche, complimenta Louise et Mme
Michelin. Il compara l'une  une houri de Mahomet, l'autre  un mignon
d'Henri III.

Son accent provenal semblait faire chanter de ravissement toute sa
personne grle et stridente. Quand il revint au groupe des hommes
graves, M. de Mareuil le prit  l'cart et lui parla du mariage de leurs
enfants. Rien n'tait chang, c'tait toujours le dimanche suivant qu'on
devait signer le contrat.

--Parfaitement, dit Saccard. Je compte mme annoncer ce soir le mariage
 nos amis, si vous n'y voyez aucun inconvnient.... J'attends pour cela
mon frre le ministre, qui m'a promis de venir.

Le nouveau dput fut ravi. Cependant M. Toutin-Laroche levait la
voix, comme en proie  une vive indignation.

--Oui, messieurs, disait-il  M. Michelin et aux deux entrepreneurs qui
se rapprochaient, j'avais eu la bonhomie de laisser mler mon nom  une
telle affaire.

Et, comme Saccard et Mareuil les rejoignaient:

--Je racontais  ces messieurs la dplorable aventure de la Socit
gnrale des ports du Maroc, vous savez, Saccard?

Celui-ci ne broncha pas. La socit en question venait de crouler avec
un effroyable scandale. Des actionnaires trop curieux avaient voulu
savoir o en tait l'tablissement des fameuses stations commerciales
sur le littoral de la Mditerrane, et une enqute judiciaire avait
dmontr que les ports du Maroc n'existaient que sur les plans des
ingnieurs, de fort beaux plans, pendus aux murs des bureaux de la
socit. Depuis ce moment, M. Toutin-Laroche criait plus fort que les
actionnaires, s'indignant, voulant qu'on lui rendt son nom pur de toute
tache. Et il fit tant de bruit que le gouvernement, pour calmer et
rhabiliter devant l'opinion cet homme utile, se dcida  l'envoyer au
Snat. Ce fut ainsi qu'il pcha le sige tant ambitionn, dans une
affaire qui avait failli le conduire en police correctionnelle.

--Vous tes bien bon de vous occuper de cela, dit Saccard. Vous pouvez
montrer votre grande oeuvre, le Crdit viticole, cette maison qui est
sortie victorieuse de toutes les crises.

--Oui, murmura Mareuil, cela rpond  tout.

Le Crdit viticole, en effet, venait de sortir de gros embarras,
soigneusement cachs. Un ministre trs tendre pour cette institution
financire, qui tenait la Ville de Paris  la gorge, avait invent un
coup de hausse dont M. Toutin-Laroche s'tait merveilleusement servi.
Rien ne le chatouillait davantage que les loges donns  la prosprit
du Crdit viticole. Il les provoquait d'ordinaire. Il remercia M. de
Mareuil d'un regard, et, se penchant vers le baron Gouraud, sur le
fauteuil duquel il s'appuyait familirement, il lui demanda:

--Vous tes bien? Vous n'avez pas trop chaud?

Le baron eut un lger grognement.

--Il baisse, il baisse tous les jours, ajouta M. Toutin-Laroche 
demi-voix, en se tournant vers ces messieurs.

M. Michelin souriait, fermait de temps  autre les paupires, d'un
mouvement doux, pour voir son ruban rouge. Les Mignon et Charrier,
plants carrment sur leurs grands pieds, semblaient beaucoup plus 
l'aise dans leur habit depuis qu'ils portaient des brillants.

Cependant il tait prs de minuit, l'assemble s'impatientait; elle ne
se permettait pas de murmurer, mais les ventails battaient plus
nerveusement, et le bruit des conversations grandissait.

Enfin, M. Hupel de la Noue reparut. Il avait pass une paule par
l'troite ouverture, lorsqu'il aperut Mme d'Espanet qui montait enfin
sur l'estrade; ces dames, dj en place pour le premier tableau,
n'attendaient plus qu'elle. Le prfet se tourna, montrant son dos aux
spectateurs, et l'on put le voir causant avec la marquise, que les
rideaux cachaient. Il touffa sa voix, disant, avec des saluts lancs du
bout des doigts:

--Mes compliments, marquise. Votre costume est dlicieux.

--J'en ai un bien plus joli dessous! rpliqua cavalirement la jeune
femme, qui lui clata de rire au nez, tant elle le trouvait drle,
enfoui de la sorte dans les draperies.

L'audace de cette plaisanterie tonna un instant le galant M. Hupel de
la Noue; mais il se remit, et, gotant de plus en plus le mot,  mesure
qu'il l'approfondissait:

--Ah! charmant! charmant! murmura-t-il d'un air ravi.

Il laissa retomber le coin du rideau, il vint se joindre au groupe des
hommes graves, voulant jouir de son oeuvre. Ce n'tait plus l'homme
effar courant aprs la ceinture de feuillage de la nymphe cho. Il
tait radieux, soufflant, s'essuyant le front. Il avait toujours la
petite main blanche sur la manche de son habit; et, de plus, le gant de
sa main droite tait tach de rouge au bout du pouce; sans doute il
avait tremp ce doigt dans le pot de fard d'une de ces dames. Il
souriait, il s'ventait, il balbutiait:

--Elle est adorable, ravissante, stupfiante.

--Qui donc? demanda Saccard.

--La marquise. Imaginez-vous qu'elle vient de me dire....

Et il raconta le mot. On le trouva tout  fait russi.

Ces messieurs se le rptrent. Le digne M. Haffner, qui s'tait
approch, ne put lui-mme s'empcher d'applaudir. Cependant, un piano,
que peu de personnes avaient vu, se mit  jouer une valse. Il se fit
alors un grand silence. La valse avait des enroulements capricieux,
interminables; et toujours une phrase trs douce montait le clavier, se
perdait dans un trille de rossignol; puis des voix sourdes reprenaient,
plus lentement. C'tait trs voluptueux. Les dames, la tte un peu
incline, souriaient. Le piano avait, au contraire, fait tomber
brusquement la gaiet de M. Hupel de la Noue. Il regardait les rideaux
de velours rouge d'un air anxieux, il se disait qu'il aurait d placer
lui-mme Mme d'Espanet comme il avait plac les autres.

Les rideaux s'ouvrirent doucement, le piano reprit en sourdine la valse
sensuelle. Un murmure courut dans le salon. Les dames se penchaient, les
hommes allongeaient la tte, tandis que l'admiration se traduisait  et
l par une parole dite trop haut, un soupir inconscient, un rire
touff. Cela dura cinq grandes minutes, sous le flamboiement des trois
lustres.

M. Hupel de la Noue, rassur, souriait batement  son pome. Il ne put
rsister  la tentation de rpter aux personnes qui l'entouraient ce
qu'il disait depuis un mois:

--J'avais song  faire a en vers.... Mais, n'est-ce pas? c'est plus
noble de lignes.

Puis, pendant que la valse allait et venait dans un bercement sans fin,
il donna des explications. Les Mignon et Charrier s'taient approchs et
l'coutaient attentivement.

--Vous connaissez le sujet, n'est-ce pas? Le beau Narcisse, fils du
fleuve Cphise et de la nymphe Liriope, mprise l'amour de la nymphe
cho... cho tait de la suite de Junon, qu'elle amusait par ses
discours pendant que Jupiter courait le monde... cho, fille de l'Air et
de la Terre, comme vous savez....

Et il se pmait devant la posie de la Fable. Puis, d'un ton plus
intime:

--J'ai cru pouvoir donner carrire  mon imagination.... La nymphe cho
conduit le beau Narcisse chez Vnus, dans une grotte marine, pour que la
desse l'enflamme de ses feux. Mais la desse reste impuissante.

Le jeune homme tmoigne par son attitude qu'il n'est pas touch.

L'explication n'tait pas inutile, car peu de spectateurs, dans le
salon, comprenaient le sens exact des groupes. Quand le prfet eut nomm
ses personnages  demi-voix, on admira davantage. Les Mignon et Charrier
continuaient  ouvrir des yeux normes. Ils n'avaient pas compris.

Sur l'estrade, entre les rideaux de velours rouge, une grotte se
creusait. Le dcor tait fait d'une soie tendue  grands plis casss,
imitant des anfractuosits de rocher, et sur laquelle taient peints des
coquillages, des poissons, de grandes herbes marines. Le plancher,
accident, montant en forme de tertre, se trouvait recouvert de la mme
soie, o le dcorateur avait reprsent un sable fin constell de perles
et de paillettes d'argent. C'tait un rduit de desse. L, sur le
sommet du tertre, Mme de Lauwerens, en Vnus, se tenait debout; un peu
forte, portant son maillot rose avec la dignit d'une duchesse de
l'Olympe, elle avait compris son personnage en souveraine de l'Amour,
avec de grands yeux svres et dvorants. Derrire elle, ne montrant que
sa tte malicieuse, ses ailes et son carquois, la petite Mme Daste
donnait son sourire au personnage aimable de Cupidon.

Puis, d'un ct du tertre, les trois Grces, Mmes de Guende, Teissire,
de Meinhold, tout en mousseline, se souriaient, s'enlaaient, comme dans
le groupe de Pradier; tandis que, de l'autre ct, la marquise d'Espanet
et Mme Haffner, enveloppes du mme flot de dentelles, les bras  la
taille, les cheveux mls, mettaient un coin risqu dans le tableau, un
souvenir de Lesbos, que M. Hupel de la Noue expliquait  voix plus
basse, pour les hommes seulement, en disant qu'il avait voulu montrer
par l la puissance de Vnus. En bas du tertre, la comtesse Vanska
faisait la Volupt; elle s'allongeait, tordue par un dernier spasme, les
yeux entrouverts et mourants, comme lasse; trs brune, elle avait dnou
sa chevelure noire, et sa tunique strie de flammes fauves montrait des
bouts de sa peau ardente. La gamme des costumes, du blanc de neige du
voile de Vnus au rouge sombre de la tunique de la Volupt, tait douce,
d'un rose gnral, d'un ton de chair. Et sous le rayon lectrique,
ingnieusement dirig sur la scne par une des fentres du jardin, la
gaze, les dentelles, toutes ces toffes lgres et transparentes se
fondaient si bien avec les paules et les maillots, que ces blancheurs
roses vivaient, et qu'on ne savait plus si ces dames n'avaient pas
pouss la vrit plastique jusqu' se mettre toutes nues. Ce n'tait l
que l'apothose!; le drame se passait au premier plan. A gauche, Rene,
la nymphe cho, tendait les bras vers la grande desse, la tte  demi
tourne du ct de Narcisse, suppliante, comme pour l'inviter  regarder
Vnus, dont la vue seule allume de terribles feux; mais Narcisse, 
droite, faisait un geste de refus, il se cachait les yeux de sa main et
restait d'une froideur de glace. Les costumes de ces deux personnages
avaient surtout cot une peine infinie  l'imagination de M. Hupel de
la Noue. Narcisse, en demi-dieu rdeur de forts, portait un costume de
chasseur idal: maillot verdtre, courte veste collante, rameau de chne
dans les cheveux. La robe de la nymphe cho tait,  elle seule, toute
une allgorie; elle tenait des grands arbres et des grands monts, des
lieux retentissants o les voix de la Terre et de l'Air se rpondent;
elle tait rocher par le satin blanc de la jupe, taillis par les
feuillages de la ceinture, ciel pur par la nue de gaze bleue du
corsage. Et les groupes gardaient une immobilit de statue, la note
charnelle de l'Olympe chantait dans l'blouissement du large rayon,
pendant que le piano continuait sa plainte d'amour aigu, coupe de
profonds soupirs.

On trouva gnralement que Maxime tait admirablement fait. Dans son
geste de refus, il dveloppait sa hanche gauche, qu'on remarqua
beaucoup. Mais tous les loges furent pour l'expression de visage de
Rene.

Selon le mot de M. Hupel de la Noue, elle tait la douleur du dsir
inassouvi. Elle avait un sourire aigu qui cherchait  se faire humble,
elle qutait sa proie avec des supplications de louve affame qui ne
cache ses dents qu' demi. Le premier tableau marcha bien, sauf cette
folle d'Adeline qui bougeait et qui retenait  grand-peine une
irrsistible envie de rire. Puis, les rideaux se refermrent, le piano
se tut.

Alors, on applaudit discrtement, et les conversations reprirent. Un
grand souffle d'amour, de dsir contenu, tait venu des nudits de
l'estrade, courait le salon, o les femmes s'alanguissaient davantage
sur leurs siges, tandis que les hommes,  l'oreille, se parlaient bas,
avec des sourires. C'tait un chuchotement d'alcve, un demi silence de
bonne compagnie, un souhait de volupt  peine formul par un
frmissement de lvres; et, dans les regards muets, se rencontrant au
milieu de ce ravissement de bon ton, il y avait la hardiesse brutale
d'amours offertes et acceptes d'un coup d'oeil.

On jugeait sans fin les perfections de ces dames. Leurs costumes
prenaient une importance presque aussi grande que leurs paules. Quand
les Mignon et Charrier voulurent questionner M. Hupel de la Noue, ils
furent tout surpris de ne plus le voir  ct d'eux; il avait dj
plong derrire l'estrade.

--Je vous racontais donc, ma toute belle, dit Mme Sidonie, en reprenant
une conversation interrompue par le premier tableau, que j'avais reu
une lettre de Londres, vous savez? pour l'affaire des trois
milliards....

La personne que j'ai charge de faire des recherches m'crit qu'elle
croit avoir trouv le reu du banquier.

L'Angleterre aurait pay.... J'en suis malade depuis ce matin.

Elle tait en effet plus jaune que de coutume, dans sa robe de
magicienne seme d'toiles. Et, comme Mme Michelin ne l'coutait pas,
elle continua  voix plus basse, murmurant que l'Angleterre ne pouvait
avoir pay, et que dcidment elle irait  Londres elle-mme.

--Le costume de Narcisse tait bien joli, n'est-ce pas? demanda Louise 
Mme Michelin.

Celle-ci sourit. Elle regardait le baron Gouraud, qui semblait tout
ragaillardi dans son fauteuil. Mme Sidonie, voyant o allait son regard,
se pencha, lui chuchota  l'oreille, pour que l'enfant n'entendt pas:

--Est-ce qu'il s'est excut?

--Oui, rpondit la jeune femme, languissante, jouant  ravir son rle
d'aime. J'ai choisi la maison de Louveciennes et j'en ai reu les actes
de proprit par son homme d'affaires.... Mais nous avons rompu, je ne
le vois plus.

Louise avait une finesse d'oreille particulire pour saisir ce qu'on
voulait lui cacher. Elle regarda le baron Gouraud avec sa hardiesse de
page, et dit tranquillement  Mme Michelin:

--Vous ne trouvez pas qu'il est affreux, le baron?

Puis elle ajouta en clatant de rire:

--Dites! on aurait d lui confier le rle de Narcisse.

Il serait dlicieux en maillot vert pomme.

La vue de Vnus, de ce coin voluptueux de l'Olympe, avait en effet,
ranim le vieux snateur. Il roulait des yeux charms, se tournait 
demi pour complimenter Saccard. Dans le brouhaha qui emplissait le
salon, le groupe des hommes graves continuait  causer affaires,
politique. M. Haffner dit qu'il venait d'tre nomm prsident d'un jury
charg de rgler des questions d'indemnits. Alors la conversation
s'engagea sur les travaux de Paris, sur le boulevard du Prince-Eugne,
dont on comment  causer srieusement dans le public. Saccard saisit
l'occasion, parla d'une personne qu'il connaissait, d'un propritaire
qu'on allait sans doute exproprier. Et il regardait en face ces
messieurs. Le baron hocha doucement la tte; M. Toutin-Laroche poussa
les choses jusqu' dclarer que rien n'tait plus dsagrable que d'tre
expropri; M. Michelin approuvait, louchait davantage, en regardant sa
dcoration.

--Les indemnits ne sauraient jamais tre trop fortes, conclut doctement
M. de Mareuil, qui voulait tre agrable  Saccard.

Ils s'taient compris. Mais les Mignon et Charrier mirent en avant leurs
propres affaires. Ils comptaient se retirer prochainement, sans doute 
Langres, disaient-ils, en gardant un pied--terre  Paris. Ils firent
sourire ces messieurs, lorsqu'ils racontrent qu'aprs avoir achev la
construction de leur magnifique htel du boulevard Malesherbes, ils
l'avaient trouv si beau qu'ils n'avaient pu rsister  l'envie de le
vendre. Leurs brillants devaient tre une consolation qu'ils s'taient
offerte.

Saccard riait de mauvaise grce; ses anciens associs venaient de
raliser des bnfices normes dans une affaire o il avait jou un rle
de dupe. Et, comme l'entracte s'allongeait, des phrases d'loges sur la
gorge de Vnus et sur la robe de la nymphe cho coupaient la
conversation des hommes graves.

Au bout d'une grande demi-heure, M. Hupel de la Noue reparut. Il
marchait en plein succs, et le dsordre de sa toilette croissait. En
regagnant sa place, il rencontra M. de Mussy. Il lui serra la main en
passant; puis il revint sur ses pas pour lui demander:

--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise?

Et il le lui conta, sans attendre la rponse. Il le pntrait de plus en
plus, il le commentait, il finissait pas le trouver exquis de navet.
J'en ai un bien plus joli dessous! C'tait un cri du coeur.

Mais M. de Mussy ne fut pas de cet avis. Il jugea le mot indcent. Il
venait d'tre attach  l'ambassade d'Angleterre, o le ministre lui
avait dit qu'une tenue svre tait de rigueur. Il refusait de conduire
le cotillon, se vieillissait, ne parlait plus de son amour pour Rene,
qu'il saluait gravement quand il la rencontrait.

M. Hupel de la Noue rejoignait le groupe form derrire le fauteuil du
baron, lorsque le piano entama une marche triomphale. De grands placages
d'accords, frapps d'aplomb sur les touches, ouvraient un chant large,
o, par instants, sonnaient des clats mtalliques. Aprs chaque phrase,
une voix plus haute reprenait, en accentuant le rythme. C'tait brutal
et joyeux.

--Vous allez voir, murmura M. Hupel de la Noue; j'ai pouss peut-tre un
peu loin la licence potique; mais je crois que l'audace m'a russi....
La nymphe cho, voyant que Vnus est sans puissance sur le beau
Narcisse, le conduit chez Plutus, dieu des richesses et des mtaux
prcieux.... Aprs la tentation de la chair, la tentation de l'or.

--C'est classique, rpondit le sec M. Toutin-Laroche, avec un sourire
aimable. Vous connaissez votre temps, monsieur le prfet.

Les rideaux s'ouvraient, le piano jouait plus fort. Ce fut un
blouissement. Le rayon lectrique tombait sur une splendeur flambante,
dans laquelle les spectateurs ne virent d'abord qu'un brasier, o des
lingots d'or et des pierres prcieuses semblaient se fondre. Une
nouvelle grotte se creusait; mais celle-l n'tait pas le frais rduit
de Vnus, baign par le flot mourant sur un sable fin sem de perles;
elle devait se trouver au centre de la terre, dans une couche ardente et
profonde, fissure de l'enfer antique, crevasse d'une mine de mtaux en
fusion habite par Plutus. La soie imitant le roc montrait de larges
filons mtalliques, des coules qui taient comme les veines du vieux
monde, charriant les richesses incalculables et la vie ternelle du sol.
A terre, par un anachronisme hardi de M. Hupel de la Noue, il y avait un
croulement de pices de vingt francs; des louis tals, des louis
entasss, un pullulement de louis qui montaient.

Au sommet de ce tas d'or, Mme de Guende, en Plutus, tait assise, Plutus
femme, Plutus montrant sa gorge, dans les grandes lames de sa robe,
prises  tous les mtaux. Autour du dieu se groupaient, debout,  demi
couches, unies en grappes, ou fleurissant  l'cart, les efflorescences
feriques de cette grotte, o les califes des Mille et une Nuits avaient
vid leur trsor:

Mme Haffner en Or, avec une jupe roide et resplendissante d'vque; Mme
d'Espanet en Argent, luisante comme un clair de lune; Mme de Lauwerens,
d'un bleu ardent, en Saphir, ayant  son ct la petite Mme Daste, une
Turquoise souriante, qui bleuissait tendrement; puis s'grenaient
l'meraude, Mme de Meinhold, et la Topaze, Mme Teissire; et, plus bas,
la comtesse Vanska donnait son ardeur sombre au Corail, allonge, les
bras levs, chargs de pendeloques rouges, pareille  un polype
monstrueux et adorable, qui montrait des chairs de femme dans des nacres
roses et entrebilles de coquillages. Ces dames avaient des colliers,
des bracelets, des parures compltes, faites chacune de la pierre
prcieuse que le personnage reprsentait. On remarqua beaucoup les
bijoux originaux de Mmes d'Espanet et Haffner, composs uniquement de
petites pices d'or et de petites pices d'argent neuves. Puis, au
premier plan, le drame restait le mme: la nymphe cho tentait le beau
Narcisse, qui refusait encore du geste. Et les yeux des spectateurs
s'accoutumaient avec ravissement  ce trou bant ouvert sur les
entrailles enflammes du globe,  ce tas d'or sur lequel se vautrait la
richesse d'un monde.

Ce second tableau eut encore plus de succs que le premier. L'ide en
parut particulirement ingnieuse. La hardiesse des pices de vingt
francs, ce ruissellement de coffre-fort moderne tomb dans un coin de la
mythologie grecque, enchanta l'imagination des dames et des financiers
qui taient l. Les mots: Que de pices! que d'argent! couraient, avec
des sourires, de longs frmissements d'aise; et srement chacune de ces
dames, chacun de ces messieurs faisait le rve d'avoir tout a  lui,
dans une cave.

--L'Angleterre a pay, ce sont vos milliards, murmura malicieusement
Louise  l'oreille de Mme Sidonie.

Et Mme Michelin, la bouche un peu ouverte par un dsir ravi, cartait
son voile d'aime, caressait l'or d'un regard luisant, tandis que le
groupe des hommes graves se pmait. M. Toutin-Laroche, tout panoui,
murmura quelques mots  l'oreille du baron, dont la face se marbrait de
taches jaunes. Mais les Mignon et Charrier, moins discrets, dirent avec
une navet brutale:

--Sacrebleu! il y aurait l de quoi dmolir Paris et le rebtir.

Le mot parut profond  Saccard, qui commenait  croire que les Mignon
et Charrier se moquaient du monde en faisant les imbciles. Quand les
rideaux se refermrent, et que le piano termina la marche triomphale par
un grand bruit de notes jetes les unes sur les autres, comme de
dernires pelletes d'cus, les applaudissements clatrent, plus vifs,
plus prolongs.

Cependant, au milieu du tableau, le ministre, accompagn de son
secrtaire, M. de Saffr, avait paru  la porte du salon. Saccard, qui
guettait impatiemment son frre, voulut se prcipiter  sa rencontre.
Mais celui-ci, d'un geste, le pria de ne pas bouger. Et il vint
doucement jusqu'au groupe des hommes graves. Quand les rideaux se furent
referms et qu'on l'eut aperu, un long chuchotement courut le salon,
les ttes se retournrent: le ministre balanait le succs des Amours du
beau Narcisse et de la nymphe cho.

--Vous tes un pote, monsieur le prfet, dit-il en souriant  M. Hupel
de la Noue. Vous avez publi autrefois un volume de vers, Les Volubilis,
je crois?... Je vois que les soucis de l'administration n'ont pas tari
votre imagination.

Le prfet sentit, dans ce compliment, la pointe d'une pigramme. La
prsence brusque de son chef le dcontenana d'autant plus qu'en
s'examinant d'un coup d'oeil pour voir si sa tenue tait correcte, il
aperut, sur la manche de son habit, la petite main blanche, qu'il n'osa
pas essuyer. Il s'inclina, balbutia.

--Vraiment, continua le ministre, en s'adressant  M. Toutin-Laroche, au
baron Gouraud, aux personnages qui se trouvaient l, tout cet or tait
un merveilleux spectacle.... Nous ferions de grandes choses, si M. Hupel
de la Noue battait monnaie pour nous.

C'tait, en langue ministrielle, le mme mot que celui des Mignon et
Charrier. Alors M. Toutin-Laroche et les autres firent leur cour,
jourent sur la dernire phrase du ministre: l'Empire avait dj fait
des merveilles; ce n'tait pas l'or qui manquait, grce  la haute
exprience du pouvoir; jamais la France n'avait eu une situation aussi
belle devant l'Europe; et ces messieurs finirent par devenir si plats
que le ministre changea lui-mme la conversation.

Il les coutait, la tte haute, les coins de la bouche un peu relevs,
ce qui donnait  sa grosse face blanche, soigneusement rase, un air de
doute et de ddain souriant.

Saccard, qui voulait amener l'annonce du mariage de Maxime et de Louise,
manoeuvrait pour trouver une transition habile. Il affectait une grande
familiarit, et son frre faisait le bonhomme, consentait  lui rendre
le service de paratre l'aimer beaucoup. Il tait rellement suprieur,
avec son regard clair, son visible mpris des coquineries mesquines, ses
larges paules qui, d'un haussement, auraient culbut tout ce monde-l.
Quand il fut enfin question du mariage, il se montra charmant, il laissa
entendre qu'il tenait prt son cadeau de noces; il voulait parler de la
nomination de Maxime comme auditeur au Conseil d'tat. Il alla jusqu'
rpter deux fois  son frre, d'un ton tout  fait bon garon:

--Dis bien  ton fils que je veux tre son tmoin.

M. de Mareuil rougissait d'aise. On complimenta Saccard. M.
Toutin-Laroche s'offrit comme second tmoin.

Puis, brusquement, on arriva  parler du divorce. Un membre de
l'opposition venait d'avoir le triste courage, disait M. Haffner, de
dfendre cette honte sociale.

Et tous se rcrirent. Leur pudeur trouva des mots profonds. M. Michelin
souriait dlicatement au ministre, pendant que les Mignon et Charrier
remarquaient avec tonnement que le collet de son habit tait us.

Pendant ce temps, M. Hupel de la Noue restait embarrass, s'appuyant au
fauteuil du baron Gouraud, qui s'tait content d'changer avec le
ministre une poigne de main silencieuse. Le pote n'osait quitter la
place. Un sentiment indfinissable, la crainte de paratre ridicule, la
peur de perdre les bonnes grces de son chef le retenaient, malgr
l'envie furieuse qu'il avait d'aller placer ces dames sur l'estrade,
pour le dernier tableau. Il attendait qu'un mot heureux lui vnt et le
ft rentrer en faveur.

Mais il ne trouvait rien. Il se sentait de plus en plus gn, lorsqu'il
aperut M. de Saffr; il lui prit le bras, s'accrocha  lui comme  une
planche de salut. Le jeune homme entrait, c'tait une victime toute
frache.

--Vous ne connaissez pas le mot de la marquise? lui demanda le prfet.

Mais il tait si troubl, qu'il ne savait plus prsenter la chose d'une
faon piquante. Il pataugeait.

--Je lui ai dit: Vous avez un charmant costume, et elle m'a
rpondu....

--J'en ai un bien plus joli dessous, ajouta tranquillement M. de
Saffr. C'est vieux, mon cher, trs vieux.

M. Hupel de la Noue le regarda, constern. Le mot tait vieux, et lui
qui allait approfondir encore son commentaire sur la navet de ce cri
du coeur!

--Vieux, vieux comme le monde, rptait le secrtaire, Mme d'Espanet l'a
dj dit deux fois aux Tuileries.

Ce fut le dernier coup. Le prfet se moqua alors du ministre, du salon
entier. Il se dirigeait vers l'estrade, lorsque le piano prluda, d'une
voix attriste, avec des tremblements de notes qui pleuraient; puis la
plainte s'largit, trana longuement, et les rideaux s'ouvrirent.

M. Hupel de la Noue, qui avait dj disparu  moiti, rentra dans le
salon, en entendant le lger grincement des anneaux. Il tait ple,
exaspr; il faisait un violent effort sur lui-mme pour ne pas
apostropher ces dames.

Elles s'taient places toutes seules! Ce devait tre cette petite
d'Espanet qui avait mont le complot de hter les changements de
costume, et de se passer de lui. a n'tait pas a, a ne valait rien!

Il revint, mchant de sourdes paroles. Il regardait sur l'estrade, avec
des haussements d'paules, murmurant:

--La nymphe cho est trop au bord.... Et cette jambe du beau Narcisse,
pas de noblesse, pas de noblesse du tout....

Les Mignon et Charrier, qui s'taient approchs pour entendre
l'explication, se hasardrent  lui demander ce que le jeune homme et
la jeune fille faisaient, couchs par terre. Mais il ne rpondit pas,
il refusait d'expliquer davantage son pome; et comme les entrepreneurs
insistaient:

--Eh! a ne me regarde plus, du moment que ces dames se placent sans
moi!

Le piano sanglotait mollement. Sur l'estrade, une clairire, o le rayon
lectrique mettait une nappe de soleil, ouvrait un horizon de feuilles.
C'tait une clairire idale, avec des arbres bleus, de grandes fleurs
jaunes et rouges, qui montaient aussi haut que les chnes. L, sur une
butte de gazon, Vnus et Plutus se tenaient cte  cte, entours de
nymphes accourues des taillis voisins pour leur faire escorte. Il y
avait les filles des arbres, les filles des sources, les filles des
monts, toutes les divinits rieuses et nues de la fort. Et le dieu et
la desse triomphaient, punissaient les froideurs de l'orgueilleux qui
les avait mpriss, tandis que le groupe des nymphes regardaient
curieusement, avec un effroi sacr, la vengeance de l'Olympe, au premier
plan. Le drame s'y dnouait. Le beau Narcisse, couch sur le bord d'un
ruisseau, qui descendait du lointain de la scne, se regardait dans le
clair miroir; et l'on avait pouss la vrit jusqu' mettre une lame de
vraie glace au fond du ruisseau. Mais ce n'tait dj plus le jeune
homme libre, le rdeur de forts; la mort le surprenait au milieu de
l'admiration ravie de son image, la mort l'alanguissait, et Vnus, de
son doigt tendu, comme une fe d'apothose, lui jetait le sort fatal. Il
devenait fleur. Ses membres verdissaient, s'allongeaient, dans son
costume collant de satin vert; la tige flexible, les jambes lgrement
recourbes, allaient s'enfoncer en terre, prendre racine, pendant que le
buste, orn de larges pans de satin blanc, s'panouissait en une corolle
merveilleuse. La chevelure blonde de Maxime compltait l'illusion,
mettait, avec ses longues frisures, des pistils jaunes au milieu de la
blancheur des ptales.

Et la grande fleur naissante, humaine encore, penchait la tte vers la
source, les yeux noys, le visage souriant d'une extase voluptueuse,
comme si le beau Narcisse et enfin content dans la mort les dsirs
qu'il s'tait inspirs  lui-mme. A quelques pas, la nymphe cho se
mourait aussi, se mourait de dsirs inassouvis; elle se trouvait peu 
peu prise dans la raideur du sol, elle sentait ses membres brlants se
glacer et se durcir. Elle n'tait pas rocher vulgaire, sali de mousse,
mais marbre blanc, par ses paules et ses bras, par sa grande robe de
neige, dont la ceinture de feuillage et l'charpe bleue avaient gliss.
Affaisse au milieu du satin de sa jupe, qui se cassait  larges plis,
pareil  un bloc de Paros, elle se renversait, n'ayant plus de vivant,
dans son corps fig de statue, que ses yeux de femme, des yeux qui
luisaient, fixs sur la fleur des eaux, penche languissamment sur le
miroir de la source. Et il semblait dj que tous les bruits d'amour de
la fort, les voix prolonges des taillis, les frissons mystrieux des
feuilles, les soupirs profonds des grands chnes, venaient battre sur la
chair de marbre de la nymphe cho, dont le coeur, saignant toujours dans
le bloc, rsonnait longuement, rptait au loin les moindres plaintes de
la Terre et de l'Air.

--Oh! l'ont-ils affubl, ce pauvre Maxime! murmura Louise. Et Mme
Saccard, on dirait une morte.

--Elle est couverte de poudre de riz, dit Mme Michelin.

D'autres mots peu obligeants couraient. Ce troisime tableau n'eut pas
le succs franc des deux autres. C'tait pourtant ce dnouement tragique
qui enthousiasmait M. Hupel de la Noue sur son propre talent. Il s'y
admirait, comme son Narcisse dans sa lame de glace. Il y avait mis une
foule d'intentions potiques et philosophiques. Quand les rideaux se
furent referms pour la dernire fois, et que les spectateurs eurent
applaudi en gens bien levs, il prouva un regret mortel d'avoir cd 
la colre en n'expliquant pas la dernire page de son pome. Il voulut
donner alors aux personnes qui l'entouraient la clef des choses
charmantes, grandioses ou simplement polissonnes que reprsentaient le
beau Narcisse et la nymphe cho, et il essaya mme de dire ce que Vnus
et Plutus faisaient au fond de la clairire; mais ces messieurs et ces
dames, dont les esprits nets et pratiques avaient compris la grotte de
la chair et la grotte de l'or, ne se souciaient pas de descendre dans
les complications mythologiques du prfet. Seuls, les Mignon et
Charrier, qui voulaient absolument savoir, eurent la bonhomie de
l'interroger. Il s'empara d'eux, il les tint debout, dans l'embrasure
d'une fentre, pendant prs de deux heures  leur raconter les
Mtamorphoses d'Ovide.

Cependant le ministre se retirait. Il s'excusa de ne pouvoir attendre la
belle Mme Saccard pour la complimenter sur la grce parfaite de la
nymphe cho. Il venait de faire trois ou quatre fois le tour du salon au
bras de son frre, donnant quelques poignes de main, saluant les dames.
Jamais il ne s'tait tant compromis pour Saccard. Il le laissa radieux
lorsque, sur le seuil de la porte, il lui dit,  voix haute:

--Je t'attends demain matin. Viens djeuner avec moi.

Le bal allait commencer. Les domestiques avaient rang le long des murs
les fauteuils des dames. Le grand salon allongeait maintenant, du petit
salon jaune  l'estrade, son tapis nu, dont les grandes fleurs de
pourpre s'ouvraient, sous l'gouttement de lumire tombant du cristal
des lustres. La chaleur croissait, les tentures rouges brunissaient de
leurs reflets l'or des meubles et du plafond. On attendait pour ouvrir
le bal que ces dames, la nymphe cho, Vnus, Plutus et les autres,
eussent chang de costumes.

Mme d'Espanet et Mme Haffner parurent les premires. Elles avaient remis
leurs costumes du second tableau; l'une tait en Or, l'autre en Argent.
On les entoura, on les flicita; et elles racontaient leurs motions.

--C'est moi qui ai failli m'clater, disait la marquise, quand j'ai vu
de loin le grand nez de M. Toutin-Laroche qui me regardait!

--Je crois que j'ai un torticolis, reprenait languissamment la blonde
Suzanne. Non, vrai, si a avait dur une minute de plus, j'aurais remis
ma tte d'une faon naturelle, tant j'avais mal au cou.

M. Hupel de la Noue, de l'embrasure o il avait pouss les Mignon et
Charrier, jetait des coups d'oeil inquiets sur le groupe form autour
des deux jeunes femmes; il craignait qu'on ne s'y moqut de lui. Les
autres nymphes arrivrent les unes aprs les autres; toutes avaient
repris leurs costumes de pierres prcieuses; la comtesse Vanska, en
Corail, eut un succs fou, lorsqu'on put examiner de prs les ingnieux
dtails de sa robe.

Puis Maxime entra, correct dans son habit noir, l'air souriant; et un
flot de femmes l'enveloppa, on le mit au centre du cercle, on le
plaisanta sur son rle de fleur, sur sa passion des miroirs; lui, sans
un embarras, comme charm de son personnage, continuait  sourire,
rpondait aux plaisanteries, avouait qu'il s'adorait et qu'il tait
assez guri des femmes pour se prfrer  elles. On riait plus haut, le
groupe grandissait, tenait tout le milieu du salon, tandis que le jeune
homme, noy dans ce peuple d'paules, dans ce tohu-bohu de costumes
clatants, gardait son parfum d'amour monstrueux, sa douceur vicieuse de
fleur blonde.

Mais, lorsque Rene descendit enfin, il se fit un demi-silence. Elle
avait mis un nouveau costume, d'une grce si originale et d'une telle
audace que ces messieurs et ces dames, habitus pourtant aux
excentricits de la jeune femme, eurent un premier mouvement de
surprise. Elle tait en Otatienne. Ce costume, parat-il, est des plus
primitifs; un maillot couleur tendre, qui lui montait des pieds
jusqu'aux seins, en lui laissant les paules et les bras nus; et, sur ce
maillot, une simple blouse de mousseline, courte et garnie de deux
volants, pour cacher un peu les hanches. Dans les cheveux, une couronne
de fleurs des champs; aux chevilles et aux poignets, des cercles d'or.
Et rien autre. Elle tait nue. Le maillot avait des souplesses de chair,
sous la pleur de la blouse; la ligne pure de cette nudit se
retrouvait, des genoux aux aisselles vaguement efface par les volants,
mais s'accentuant et reparaissant entre les mailles de la dentelle, au
moindre mouvement. C'tait une sauvagesse adorable, une fille barbare et
voluptueuse,  peine cache dans une vapeur blanche, dans un pan de
brume marine, o tout son corps se devinait.

Rene, les joues roses, avanait d'un pas vif. Cleste avait fait
craquer un premier maillot; heureusement que la jeune femme, prvoyant
le cas, s'tait prcautionne.

Ce maillot dchir l'avait mise en retard. Elle parut se soucier peu de
son triomphe. Ses mains brlaient, ses yeux brillaient de fivre. Elle
souriait pourtant, rpondait par de petites phrases aux hommes qui
l'arrtaient, qui la complimentaient sur sa puret d'attitudes, dans les
tableaux vivants. Elle laissait derrire elle un sillage d'habits noirs
tonns et charms de la transparence de sa blouse de mousseline. Quand
elle fut arrive au groupe de femmes qui entouraient Maxime, elle
souleva de courtes exclamations, et la marquise se mit  la regarder de
la tte aux pieds, d'un air tendre, en murmurant:

--Elle est adorablement faite.

Mme Michelin, dont le costume d'aime devenait horriblement lourd  ct
de ce simple voile, pinait les lvres, tandis que Mme Sidonie,
ratatine dans sa robe noire de magicienne, murmurait  son oreille:

--C'est de la dernire indcence, n'est-ce pas, ma toute belle?

--Ah! bien, dit enfin la jolie brune, c'est M. Michelin qui se fcherait
si je me dshabillais comme a!

--Et il aurait raison, conclut la courtire.

La bande des hommes graves n'tait pas de cet avis.

Ils s'extasiaient de loin. M. Michelin, que sa femme mettait si mal 
propos en cause, se pmait, pour faire plaisir  M. Toutin-Laroche et au
baron Gouraud, que la vue de Rene ravissait. On complimenta fortement
Saccard sur la perfection des formes de sa femme. Il s'inclinait, se
montrait trs touch. La soire tait bonne pour lui, et, sans une
proccupation qui passait par instants dans ses yeux, lorsqu'il jetait
un regard rapide sur sa soeur, il et paru parfaitement heureux.

--Dites, elle ne nous en avait jamais autant montr, dit plaisamment
Louise  l'oreille de Maxime, en lui dsignant Rene du coin de l'oeil.

Elle se reprit, et avec un sourire indfinissable:

--A moi, du moins.

Le jeune homme la regarda, d'un air inquiet, mais elle continuait 
sourire, drlement, comme un colier enchant d'une plaisanterie un peu
forte.

Le bal fut ouvert. On avait utilis l'estrade des tableaux vivants, en y
plaant un petit orchestre, o les cuivres dominaient; et les bugles,
les cornets  pistons jetaient leurs notes claires dans la fort idale,
aux arbres bleus. Ce fut d'abord un quadrille: Ah! il a des bottes, il a
des bottes, Bastien! qui faisait alors les dlices des bastringues. Ces
dames dansrent. Les polkas, les valses, les mazurkas alternrent avec
les quadrilles. Le large balancement des couples allait et venait,
emplissait la longue galerie, sautant sous le jouet des cuivres, se
balanant au bercement des violons. Les costumes, ce flot de femmes de
tous les pays et de toutes les poques, roulait, avec un fourmillement,
une bigarrure d'toffes vives. Le rythme, aprs avoir ml et emport
les couleurs, dans un tohu-bohu cadenc, ramenait brusquement, 
certains coups d'archet, la mme tunique de satin rose, le mme corsage
de velours bleu,  ct du mme habit noir. Puis un autre coup d'archet,
une sonnerie de cornets  pistons poussaient les couples, les faisaient
voyager  la file autour du salon, avec des mouvements balancs de
nacelle s'en allant  la drive, sous un souffle de vent qui a bris
l'amarre. Et toujours, sans fin, pendant des heures. Parfois, entre deux
danses, une dame s'approchait d'une fentre, touffant, respirant un peu
d'air glac; un couple se reposait sur une causeuse du petit salon
bouton d'or, ou descendait dans la serre, faisant doucement le tour des
alles. Sous les berceaux de lianes, au fond de l'ombre tide, o
arrivaient les forte des cornets  pistons, dans les quadrilles d'Oh?
les p'tits agneaux et de J'ai un pied qui r'mue, des jupes, dont on ne
voyait que le bord, avaient des rires languissants.

Quand on ouvrit la porte de la salle  manger, transforme en buffet,
avec des dressoirs contre les murs et une longue table au milieu,
charge de viandes froides, ce fut une pousse, un crasement. Un grand
bel homme, qui avait eu la timidit de garder son chapeau  la main, fut
si violemment coll contre le mur, que le malheureux chapeau creva avec
une plainte sourde. Cela fit rire. On se ruait sur les ptisseries et
les volailles truffes, en s'enfonant les coudes dans les ctes,
brutalement.

C'tait un pillage, les mains se rencontraient au milieu des viandes, et
les laquais ne savaient  qui rpondre au milieu de cette bande d'hommes
comme il faut, dont les bras tendus exprimaient la seule crainte
d'arriver trop tard et de trouver les plats vides. Un vieux monsieur se
fcha parce qu'il n'y avait pas de bordeaux et que le champagne,
assurait-il, l'empchait de dormir.

--Doucement, messieurs, doucement, disait Baptiste de sa voix grave. Il
y en aura pour tout le monde.

Mais on ne l'coutait pas. La salle  manger tait pleine, et les habits
noirs inquiets se haussaient  la porte. Devant les dressoirs, des
groupes stationnaient, mangeant vite, se serrant. Beaucoup avalaient
sans boire, n'ayant pu mettre la main sur un verre. D'autres, au
contraire, buvaient, en courant inutilement aprs un morceau de pain.

--coutez, dit M. Hupel de la Noue, que les Mignon et Charrier, las de
mythologie, avaient entran au buffet, nous n'aurons rien si nous ne
faisons pas cause commune.... C'est bien pis aux Tuileries, et j'y ai
acquis quelque exprience.... Chargez-vous du vin, je me charge de la
viande.

Le prfet guettait un gigot. Il allongea la main, au bon moment, dans
une claircie d'paules, et l'emporta tranquillement, aprs s'tre
bourr les poches de petits pains. Les entrepreneurs revinrent de leur
ct, Mignon avec une bouteille, Charrier avec deux bouteilles de
champagne; mais ils n'avaient pu trouver que deux verres; ils dirent que
a ne faisait rien, qu'ils boiraient dans le mme. Et ces messieurs
souprent sur le coin d'une jardinire, au fond de la pice. Ils ne
retirrent pas mme leurs gants, mettant les tranches toutes dtaches
du gigot dans leur pain, gardant les bouteilles sous leur bras. Et,
debout, ils causaient, la bouche peine, cartant leur menton de leur
gilet, pour que le jus tombt sur le tapis.

Charrier, ayant fini son vin avant son pain, demanda  un domestique
s'il ne pourrait avoir un verre de champagne.

--Il faut attendre, monsieur, rpondit avec colre le domestique effar,
perdant la tte, oubliant qu'il n'tait pas  l'office. On a dj bu
trois cents bouteilles.

Cependant, on entendait les voix de l'orchestre qui grandissaient, par
souffles brusques. On dansait la polka des Baisers, clbre dans les
bals publics, et dont chaque danseur devait marquer le rythme en
embrassant sa danseuse. Mme d'Espanet parut  la porte de la salle 
manger, rouge, un peu dcoiffe, tranant, avec une lassitude charmante,
sa grande robe d'argent. On s'cartait  peine, elle tait oblige
d'insister du coude pour s'ouvrir un passage: Elle fit le tour de la
table, hsitante, une moue aux lvres. Puis elle vint droit  M. Hupel
de la Noue, qui avait fini et qui s'essuyait la bouche avec son
mouchoir.

--Que vous seriez aimable, monsieur, lui dit-elle avec un adorable
sourire, de me trouver une chaise! j'ai fait le tour de la table
inutilement....

Le prfet avait une rancune contre la marquise, mais sa galanterie
n'hsita pas; il s'empressa, trouva la chaise, installa Mme d'Espanet,
et resta derrire son dos  la servir. Elle ne voulut que quelques
crevettes avec un peu de beurre, et deux doigts de champagne. Elle
mangeait avec des mines dlicates, au milieu de la gloutonnerie des
hommes. La table et les chaises taient exclusivement rserves aux
dames. Mais on faisait toujours une exception en faveur du baron
Gouraud. Il tait l, carrment assis, devant un morceau de pt, dont
ses mchoires broyaient la crote avec lenteur. La marquise reconquit le
prfet en lui disant qu'elle n'oublierait jamais ses motions d'artiste,
dans Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe cho. Elle lui expliqua
mme pourquoi on ne l'avait pas attendu, d'une faon qui le consola
compltement: ces dames, en apprenant que le ministre tait l, avaient
pens qu'il serait peu convenable de prolonger l'entracte. Elle finit
par le prier d'aller chercher Mme Haffner, qui dansait avec M. Simpson,
un homme brutal, disait-elle, et qui lui dplaisait. Et, quand Suzanne
fut l, elle ne regarda plus M. Hupel de la Noue.

Saccard, suivi de MM. Toutin-Laroche, de Mareuil, Haffner, avait pris
possession d'un dressoir. Comme la table tait pleine, et que M. de
Saffr passait avec Mme Michelin au bras, il les retint, voulut que la
jolie brune partaget avec eux. Elle croqua des ptisseries, souriante,
levant ses yeux clairs sur les cinq hommes qui l'entouraient. Ils se
penchaient vers elle, touchaient ses voiles d'aime brods de fil d'or,
l'acculaient contre le dressoir, o elle finit par s'adosser, prenant
des petits fours de toutes les mains, trs douce et trs caressante,
avec la docilit amoureuse d'une esclave au milieu de ses seigneurs. M.
Michelin achevait tout seul,  l'autre bout de la pice, une terrine de
foie gras dont il avait russi  s'emparer.

Cependant, Mme Sidonie, qui rdait dans le bal depuis les premiers coups
d'archet, entra dans la salle  manger, et appela Saccard du coin de
l'oeil.

--Elle ne danse pas, lui dit-elle  voix basse. Elle parat inquite. Je
crois qu'elle mdite quelque coup de tte.... Mais je n'ai pu encore
dcouvrir le damoiseau....

Je vais manger quelque chose et me remettre  l'afft.

Et elle mangea debout, comme un homme, une aile de volaille qu'elle se
fit donner par M. Michelin, qui avait fini sa terrine. Elle se versa du
malaga dans une grande coupe  champagne; puis, aprs s'tre essuy les
lvres du bout des doigts, elle retourna dans le salon. La trane de sa
robe de magicienne semblait avoir dj ramass toute la poussire des
tapis.

Le bal languissait, l'orchestre avait des essoufflements, lorsqu'un
murmure courut: Le cotillon! le cotillon! qui ranima les danseurs et
les cuivres. Il vint des couples de tous les massifs de la serre; le
grand salon s'emplit, comme pour le premier quadrille; et, dans la cohue
rveille, on discutait. C'tait la dernire flamme du bal. Les hommes
qui ne dansaient pas regardaient, du fond des embrasures, avec des
bienveillances molles, le groupe bavard grandissant au milieu de la
pice; tandis que les soupeurs du buffet, sans lcher leur pain,
allongeaient la tte, pour voir.

--M. de Mussy ne veut pas, disait une dame. Il jure qu'il ne le conduit
plus.... Voyons, une fois encore, monsieur de Mussy, rien qu'une petite
fois. Faites cela pour nous.

Mais le jeune attach d'ambassade restait gourm! dans son col cass.
C'tait vraiment impossible, il avait jur. Il y eut un dsappointement.
Maxime refusa aussi, disant qu'il ne le pourrait, qu'il tait bris. M.
Hupel de la Noue n'osa s'offrir; il ne descendait que jusqu' la posie.
Une dame ayant parl de M. Simpson, on la fit taire; M. Simpson tait le
plus trange conducteur de cotillon qu'on pt voir; il se livrait  des
imaginations fantasques et malicieuses; dans un salon o l'on avait eu
l'imprudence de le choisir, on racontait qu'il avait forc les dames 
sauter par-dessus des chaises, et qu'une de ses figures favorites tait
de faire marcher tout le monde  quatre pattes autour de la pice.

--Est-ce que M. de Saffr est parti? demanda une voix d'enfant.

Il partait, il faisait ses adieux  la belle Mme Saccard, avec laquelle
il tait au mieux, depuis qu'elle ne voulait pas de lui. Ce sceptique
aimable avait l'admiration des caprices des autres. On le ramena
triomphalement du vestibule. Il se dfendait, il disait avec un sourire
qu'on le compromettait, qu'il tait un homme srieux. Puis, devant
toutes les mains blanches qui se tendaient vers lui:

--Allons, dit-il, prenez vos places.... Mais je vous prviens que je
suis classique. Je n'ai pas deux liards d'imagination.

Les couples s'assirent autour du salon, sur tous les siges qu'on put
runir; des jeunes gens allrent chercher jusqu'aux chaises de fonte de
la serre. C'tait un cotillon monstre. M. de Saffr, qui avait l'air
recueilli d'un prtre officiant, choisit pour dame la comtesse Vanska,
dont le costume de Corail le proccupait. Quand tout le monde fut en
place, il jeta un long regard sur cette file circulaire de jupes
flanques chacune d'un habit noir. Et il fit signe  l'orchestre, dont
les cuivres sonnrent. Des ttes se penchaient le long du cordon
souriant des visages.

Rene avait refus de prendre part au cotillon. Elle tait d'une gaiet
nerveuse, depuis le commencement du bal, dansant  peine, se mlant aux
groupes, ne pouvant rester en place. Ses amies la trouvaient singulire.
Elle avait parl, dans la soire, de faire un voyage en ballon avec un
clbre aronaute dont tout Paris s'occupait.

Quand le cotillon commena, elle fut ennuye de ne plus marcher 
l'aise, elle se tint  la porte du vestibule, donnant des poignes de
main aux hommes qui se retiraient, causant avec les intimes de son mari.
Le baron Gouraud, qu'un laquais emportait dans sa pelisse de fourrure,
trouva un dernier loge sur son costume d'otatienne.

Cependant M. Toutin-Laroche serrait la main de Saccard.

--Maxime compte sur vous, dit ce dernier.

--Parfaitement, dit le nouveau snateur.

Et, se tournant vers Rene:

--Madame, je ne vous ai pas complimente.... Voil donc ce cher enfant
cas!

Et, comme elle avait un sourire tonn:

--Ma femme ne sait pas encore, reprit Saccard....

Nous avons arrt ce soir le mariage de Mlle de Mareuil et de Maxime.

Elle continua de sourire, s'inclinant devant M. Toutin-Laroche, qui
partait en disant:

--Vous signez le contrat dimanche, n'est-ce pas? Je vais  Nevers pour
une affaire de mines, mais je serai de retour.

Elle resta un instant seule au milieu du vestibule. Elle ne souriait
plus; et,  mesure qu'elle descendait dans ce qu'elle venait
d'apprendre, elle tait prise d'un grand frisson. Elle regarda les
tentures de velours rouge, les plantes rares, les pots de majolique,
d'un regard fixe.

Puis elle dit tout haut:

--Il faut que je lui parle.

Et elle revint dans le salon. Mais elle dut rester  l'entre. Une
figure du cotillon obstruait le passage. L'orchestre jouait en sourdine
une phrase de valse. Les dames, se tenant par la main, formaient un
rond, un de ces ronds de petites filles chantant _Girofl girofla_; et
elles tournaient le plus vite possible, tirant sur leurs bras, riant,
glissant. Au milieu, un cavalier--c'tait le malicieux M. Simpson avait
 la main une longue charpe rose; il l'levait, avec le geste d'un
pcheur qui va jeter un coup d'pervier; mais il ne se pressait pas, il
trouvait drle, sans doute, de laisser tourner ces dames, de les
fatiguer. Elles soufflaient, elles demandaient grce. Alors il lana
l'charpe, et il la lana avec tant d'adresse, qu'elle alla s'enrouler
autour des paules de Mme d'Espanet et de Mme Haffner, tournant cte 
cte.

C'tait une plaisanterie de l'Amricain. Il voulut ensuite valser avec
les deux dames  la fois, et il les avait dj prises  la taille toutes
deux, l'une de son bras gauche, l'autre de son bras droit, lorsque M. de
Saffr dit, de sa voix svre de roi du cotillon:

--On ne danse pas avec deux dames.

Mais M. Simpson ne voulait pas lcher les deux tailles. Adeline et
Suzanne se renversaient dans ses bras avec des rires. On jugeait le
coup, les dames se fchaient, le tapage se prolongeait, et les habits
noirs, dans les embrasures des fentres, se demandaient comment Saffr
allait sortir  sa gloire de ce cas dlicat. Il parut, en effet,
perplexe un moment, cherchant par quel raffinement de grce il mettrait
les rieurs de son ct.

Puis il eut un sourire, il prit Mme d'Espanet et Mme Haffner, chacune
d'une main, leur posa une question  l'oreille, reut leur rponse, et
s'adressant ensuite  M. Simpson:

--Cueillez-vous la verveine ou cueillez-vous la pervenche?

M. Simpson, un peu sot, dit qu'il cueillait la verveine.

Alors M. de Saffr lui donna la marquise, en disant:

--Voici la verveine.

On applaudit discrtement. Cela frit trouv trs joli.

M. de Saffr tait un conducteur de cotillon qui ne restait jamais 
court; telle fut l'expression de ces dames. Pendant ce temps,
l'orchestre avait repris de toutes ses voix la phrase de valse, et M.
Simpson, aprs avoir fait le tour du salon en valsant avec Mme
d'Espanet, la reconduisait  sa place.

Rene put passer. Elle s'tait mordu les lvres au sang, devant toutes
ces btises. Elle trouvait ces femmes et ces hommes stupides de lancer
des charpes et de prendre des noms de fleurs. Ses oreilles
bourdonnaient, une furie d'impatience lui donnait des envies de se jeter
la tte en avant et de s'ouvrir un chemin. Elle traversa le salon d'un
pas rapide, heurtant les couples attards qui regagnaient leurs siges.
Elle alla droit  la serre. Elle n'avait vu ni Louise ni Maxime parmi
les danseurs, elle se disait qu'ils devaient tre l, dans quelque trou
de feuillages, runis par cet instinct des drleries et des
polissonneries qui leur faisait chercher les petits coins, ds qu'ils se
trouvaient ensemble quelque part. Mais elle visita inutilement le
demi-jour de la serre.

Elle n'aperut, au fond d'un berceau, qu'un grand jeune homme qui
baisait dvotement les mains de la petite Mme Daste, en murmurant:

--Mme de Lauwerens me l'avait bien dit: vous tes un ange!

Cette dclaration, chez elle, dans sa serre, la choqua.

Vraiment Mme de Lauwerens aurait d porter son commerce ailleurs! Et
Rene se serait soulage  chasser de ses appartements tout ce monde qui
criait si fort. Debout devant le bassin, elle regardait l'eau, elle se
demandait o Louise et Maxime avaient pu se cacher. L'orchestre jouait
toujours cette valse dont le bercement ralenti lui tournait le coeur.
C'tait insupportable, on ne pouvait plus rflchir chez soi. Elle ne
savait plus. Elle oubliait que les jeunes gens n'taient pas encore
maris, et elle se disait que c'tait bien simple, qu'ils taient alls
se coucher. Puis elle songea  la salle  manger, elle remonta vivement
l'escalier de la serre. Mais,  la porte du grand salon, elle fut
arrte une seconde fois par une figure du cotillon.

--Ce sont les Points noirs, mesdames, disait galamment M. de Saffr.
Ceci est de mon invention, et je vous en donne la primeur.

On riait beaucoup. Les hommes expliquaient l'allusion aux jeunes femmes.
L'empereur venait de prononcer un discours qui constatait,  l'horizon
politique, la prsence de certains points noirs. Ces points noirs, on
ne savait pourquoi, avaient fait fortune. L'esprit de Paris s'tait
empar de cette expression, au point que, depuis huit jours, on
accommodait tout aux points noirs.

M. de Saffr plaa les cavaliers  l'un des bouts du salon, en leur
faisant tourner le dos aux dames, laisses  l'autre bout. Puis il leur
commanda de relever leurs habits, de faon  s'en cacher le derrire de
la tte. Cette opration s'accomplit au milieu d'une gaiet folle.
Bossus, les paules serres, avec les pans des habits qui ne leur
tombaient plus qu' la taille, les cavaliers taient vraiment affreux.

--Ne riez pas, mesdames, criait M. de Saffr avec un srieux des plus
comiques, ou je vous fais mettre vos dentelles sur la tte.

La gaiet redoubla. Et il usa nergiquement de sa souverainet vis--vis
de quelques-uns de ces messieurs qui ne voulaient pas cacher leur nuque.

--Vous tes les points noir, disait-il; masquez vos ttes, ne montrez
que le dos, il faut que ces dames ne voient plus que du noir....
Maintenant, marchez, mlez-vous les uns aux autres, pour qu'on ne vous
reconnaisse pas.

L'hilarit tait  son comble. Les points noirs allaient et venaient,
sur leurs jambes grles, avec des balancements de corbeaux sans tte. On
vit la chemise d'un monsieur, avec un coin de la bretelle. Alors ces
dames demandrent grce, elles touffaient, et M. de Saffr voulut bien
leur ordonner d'aller chercher les points noirs. Elles partirent,
comme un vol de jeunes perdrix, avec un grand bruit de jupes. Puis, au
bout de sa course, chacune saisit le cavalier qui lui tomba sous la
main. Ce fut un tohu-bohu inexprimable. Et,  la file, les couples
improviss se dgageaient, faisaient le tour du salon en valsant, dans
le chant plus haut de l'orchestre.

Rene s'tait appuye au mur. Elle regardait, ple, les lvres serres.
Un vieux monsieur vint lui demander galamment pourquoi elle ne dansait
pas. Elle dut sourire, rpondre quelque chose. Elle s'chappa, elle
entra dans la salle  manger. La pice tait vide. Au milieu des
dressoirs pills, des bouteilles et des assiettes qui tranaient, Maxime
et Louise soupaient tranquillement,  un bout de la table, cte  cte,
sur une serviette qu'ils avaient tale. Ils paraissaient  l'aise, ils
riaient, dans ce dsordre, ces verres sales, ces plats tachs de
graisse, ces dbris encore tides de la gloutonnerie des soupeurs en
gants blancs. Ils s'taient contents d'pousseter les miettes autour
d'eux. Baptiste se promenait gravement le long de la table, sans un
regard pour cette pice, qu'une bande de loups semblait avoir traverse;
il attendait que les domestiques vinssent remettre un peu d'ordre sur
les dressoirs.

Maxime avait encore pu runir un souper trs confortable. Louise adorait
les nougats aux pistaches, dont une assiette pleine tait reste sur le
haut du buffet. Ils avaient devant eux trois bouteilles de champagne
entames.

--Papa est peut-tre parti, dit la jeune fille.

--Tant mieux! rpondit Maxime, je vous reconduirai.

Et, comme elle riait:

--Vous savez que, dcidment, on veut que je vous pouse. Ce n'est plus
une farce, c'est srieux.... Qu'est ce que nous ferons donc, quand nous
allons tre maris?

--Nous ferons ce que font les autres, donc!

Cette drlerie lui avait chapp un peu vite; elle reprit vivement,
comme pour la retirer:

--Nous irons en Italie. a me fera du bien  la poitrine.... Je suis
trs malade.... Ah! mon pauvre Maxime, la drle de femme que vous allez
avoir! Je ne suis pas plus grosse que deux sous de beurre.

Elle souriait, avec une pointe de tristesse, dans son costume de page.
Une toux sche fit monter des lueurs rouges  ses joues.

--C'est le nougat, dit-elle. A la maison, on me dfend d'en manger....
Passez-moi l'assiette, je vais fourrer le reste dans ma poche.

Et elle vidait l'assiette, quand Rene entra. Elle vint droit  Maxime,
en faisant des efforts inous pour ne pas jurer, pour ne pas battre
cette bossue qu'elle trouvait l, attable avec son amant.

--Je veux te parler, bgaya-t-elle d'une voix sourde.

Il hsitait, pris de peur, redoutant un tte--tte.

--A toi seul, tout de suite, rptait Rene.

--Allez donc, Maxime, dit Louise avec son regard indfinissable. Vous
tcherez, en mme temps, de retrouver mon pre. Je l'gare  chaque
soire.

Il se leva, il essaya d'arrter la jeune femme au milieu de la salle 
manger, en lui demandant ce qu'elle avait de si press  lui dire. Mais
elle reprit entre ses dents:

--Suis-moi, ou je dis tout devant le monde!

Il devint trs ple, il la suivit avec une obissance d'animal battu.
Elle crut que Baptiste la regardait; mais  cette heure, elle se
souciait bien des regards clairs de ce valet! A la porte, le cotillon la
retint une troisime fois.

--Attends, murmura-t-elle. Ces imbciles n'en finiront pas.

Et elle lui prit la main pour qu'il n'essayt pas de s'chapper.

M. de Saffr plaait le duc de Rozan, le dos contre le mur, dans un
angle du salon,  ct de la porte de la salle  manger. Il mit une dame
devant lui, puis un cavalier dos  dos avec la dame, puis une autre dame
devant le cavalier, et cela  la file, couple par couple, en long
serpent. Comme des danseuses causaient, s'attardaient:

--Voyons, mesdames, cria-t-il, en place pour les Colonnes.

Elles vinrent, les colonnes furent formes. L'indcence qu'il y avait
 se trouver ainsi prise, serre entre deux hommes, appuye contre le
dos de l'un, ayant devant soi la poitrine de l'autre, gayait beaucoup
les dames. Les pointes des seins touchaient les parements des habits,
les jambes des cavaliers disparaissaient dans les jupes des danseuses,
et, quand une gaiet brusque faisait pencher une tte, les moustaches
d'en face taient obliges de s'carter, pour ne pas pousser les choses
jusqu'au baiser. Un farceur,  un moment, dut donner une lgre pousse;
la file se raccourcit, les habits entrrent plus profondment dans les
jupes; il y eut de petits cris, et des rires, des rires qui n'en
finissaient plus. On entendit la baronne de Meinhold dire: Mais,
monsieur, vous m'touffez; ne me serrez pas si fort! ce qui parut si
drle, ce qui donna  toute la file un accs d'hilarit si fou, que les
colonnes, branles, chancelaient, s'entrechoquaient, s'appuyaient les
unes sur les autres, pour ne pas tomber. M. de Saffr, les, mains
leves, prt  frapper, attendait. Puis il frappa. A ce signal, tout
d'un coup, chacun se retourna. Les couples qui taient face  face, se
prirent  la taille, et la file grena dans le salon son chapelet de
valseurs. Il n'y eut que le pauvre duc de Rozan qui, en se tournant, se
trouva le nez contre le mur.

On se moqua de lui.

--Viens, dit Rene  Maxime.

L'orchestre jouait toujours la valse. Cette musique molle, dont le
rythme monotone s'affadissait  la longue, redoublait l'exaspration de
la jeune femme. Elle gagna le petit salon, tenant Maxime par la main; et
le poussant dans l'escalier qui allait au cabinet de toilette:

--Monte, lui ordonna-t-elle.

Elle le suivit. A ce moment, Mme Sidonie, qui avait rd toute la soire
autour de sa belle-soeur, tonne de ses promenades continuelles 
travers les pices, arrivait justement sur le perron de la serre. Elle
vit les jambes d'un homme s'enfoncer au milieu des tnbres du petit
escalier. Un sourire ple claira son visage de cire, et, retroussant sa
jupe de magicienne pour aller plus vite, elle chercha son frre,
bouleversant une figure du cotillon, s'adressant aux domestiques qu'elle
rencontrait.

Elle trouva enfin Saccard avec M. de Mareuil, dans une pice contigu 
la salle  manger, et que l'on avait transforme provisoirement en
fumoir. Les deux pres parlaient de dot, de contrat. Mais, quand sa
soeur lui eut dit un mot  l'oreille, Saccard se leva, s'excusa,
disparut.

En haut, le cabinet de toilette tait en plein dsordre.

Sur les siges tranaient le costume de la nymphe cho, le maillot
dchir, des bouts de dentelle froisss, des linges jets en paquet,
tout ce que la hte d'une femme attendue laisse derrire elle. Les
petits outils d'ivoire et d'argent gisaient un peu partout; il y avait
des brosses, des limes tombes sur le tapis; et les serviettes encore
humides, les savons oublis sur le marbre, les flacons laisss dbouchs
mettaient, dans la tente couleur de chair, une odeur forte, pntrante.
La jeune femme, pour enlever le blanc de ses bras et de ses paules,
s'tait trempe dans la baignoire de marbre rose, aprs les tableaux
vivants. Des plaques irises s'arrondissaient sur la nappe d'eau
refroidie.

Maxime marcha sur un corset, faillit tomber, essaya de rire. Mais il
grelottait devant le visage dur de Rene.

Elle s'approcha de lui, le poussant, disant  voix basse:

--Alors tu vas pouser la bossue?

--Mais pas le moins du monde, murmura-t-il. Qui t'a dit cela?

--Eh! ne mens pas, c'est inutile....

Il eut une rvolte. Elle l'inquitait, il voulait en finir avec elle..

--Eh bien, oui, je l'pouse. Aprs?... Est-ce que je ne suis pas le
matre?

Elle vint  lui, la tte un peu baisse, avec un rire mauvais, et, lui
prenant les poignets:

--Le matre! toi, le matre!... Tu sais bien que non.

C'est moi qui suis le matre. Je te casserais les bras, si j'tais
mchante; tu n'as pas plus de force qu'une fille.

Et, comme il se dbattait, elle lui tordit les bras, de toute la
violence nerveuse que lui donnait la colre. Il poussa un faible cri.
Alors elle le lcha, en reprenant:

--Ne nous battons pas, vois-tu; je serais la plus forte.

Il resta blme, avec la honte de cette douleur qu'il sentait  ses
poignets. Il la regardait aller et venir dans le cabinet. Elle
repoussait les meubles, rflchissant, arrtant le plan qui tournait
dans sa tte, depuis que son mari lui avait appris le mariage.

--Je vais t'enfermer ici, dit-elle enfin; et, quand il fera jour, nous
partirons pour Le Havre.

Il blmit encore d'inquitude et de stupeur.

--Mais c'est une folie! s'cria-t-il. Nous ne pouvons pas nous en aller
ensemble. Tu perds la tte....

--C'est possible. En tout cas, c'est toi et ton pre qui me l'avez fait
perdre.... J'ai besoin de toi et je te prends. Tant pis pour les
imbciles!

Des lueurs rouges luisaient dans ses yeux. Elle continua, s'approchant
de nouveau de Maxime, lui brlant le visage de son haleine:

--Qu'est-ce que je deviendrais donc, si tu pousais la bossue! Vous vous
moqueriez de moi, je serais peut-tre force de reprendre ce grand
dadais de Mussy, qui ne me rchaufferait pas mme les pieds.... Quand on
a fait ce que nous avons fait, on reste ensemble. D'ailleurs, c'est bien
clair, je m'ennuie lorsque tu n'es pas l et, comme je m'en vais, je
t'emmne.... Tu peux dire  Cleste ce que tu veux qu'elle aille
chercher chez toi.

Le malheureux tendit les mains, supplia:

--Voyons, ma petite Rene, ne fais pas de btises.

Reviens  toi.... Pense un peu au scandale.

--Je m'en moque, du scandale! Si tu refuses, je descends dans le salon
et je crie que j'ai couch avec toi et que tu es assez lche pour
vouloir maintenant pouser la bossue.

Il plia la tte, l'couta, cdant dj, acceptant cette volont qui
s'imposait si rudement  lui.

--Nous irons au Havre, reprit-elle plus bas, caressant son rve, et de
l nous gagnerons l'Angleterre. Personne ne nous embtera plus. Si nous
ne sommes pas assez loin, nous partirons pour l'Amrique. Moi qui ai
toujours froid, je serai bien l-bas. J'ai toujours envi les
croles....

Mais  mesure qu'elle agrandissait son projet, la terreur reprenait
Maxime. Quitter Paris, aller si loin avec une femme qui tait folle
assurment, laisser derrire lui une histoire dont le ct honteux
l'exilait  jamais!

C'tait comme un cauchemar atroce qui l'touffait. Il cherchait avec
dsespoir un moyen pour sortir de ce cabinet de toilette, de ce rduit
rose o battait le glas de Charenton. Il crut l'avoir trouv.

--C'est que je n'ai pas d'argent, dit-il avec douceur, afin de ne pas
l'exasprer. Si tu m'enfermes, je ne pourrai pas m'en procurer.

--J'en ai, moi, rpondit-elle d'un air de triomphe.

J'ai cent mille francs. Tout s'arrange trs bien....

Elle prit, dans l'armoire  glace, l'acte de cession que son mari lui
avait laiss, avec le vague espoir que sa tte tournerait. Elle
l'apporta sur la table de toilette, fora Maxime  lui donner une plume
et un encrier qui se trouvaient dans la chambre  coucher, et,
repoussant les savons, signant l'acte:

--Voil, dit-elle, la btise est faite. Si je suis vole, c'est que je
le veux bien.... Nous passerons chez Larsonneau, avant d'aller  la
gare.... Maintenant, mon petit Maxime, je vais t'enfermer, et nous nous
sauverons par le jardin, quand j'aurai mis tout ce monde  la porte.

Nous n'avons mme pas besoin d'emporter des malles.

Elle redevenait gaie. Ce coup de tte la ravissait.

C'tait une excentricit suprme, une fin qui, dans cette crise de
fivre chaude, lui semblait tout  fait originale.

a dpassait de beaucoup son dsir de voyage en ballon.

Elle vint prendre Maxime dans ses bras, en murmurant:

--Je t'ai fait mal tout  l'heure, mon pauvre chri!

Aussi tu refusais.... Tu verras comme ce sera gentil. Est-ce que ta
bossue t'aimerait comme je t'aime? Ce n'est pas une femme, ce petit
moricaud-l...

Elle riait, elle l'attirait  elle, le baisait sur les lvres, lorsqu'un
bruit leur fit tourner la tte. Saccard tait debout sur le seuil de la
porte.

Un silence terrible se fit. Lentement, Rene dtacha ses bras du cou de
Maxime; et elle ne baissait pas le front, elle continuait  regarder son
mari de ses grands yeux fixes de morte; tandis que le jeune homme,
cras, terrifi, chancelait, la tte basse, maintenant qu'il n'tait
plus soutenu par son treinte. Saccard, foudroy par ce coup suprme qui
faisait enfin crier en lui l'poux et le pre, n'avanait pas, livide,
les brlant de loin du feu de ses regards. Dans l'air moite et odorant
de la pice, les trois bougies flambaient trs haut, la flamme droite,
avec l'immobilit d'une larme ardente. Et, coupant seul le silence, le
terrible silence, par l'troit escalier un souffle de musique montait;
la valse, avec ses enroulements de couleuvre, se glissait, se nouait,
s'endormait sur le tapis de neige, au milieu du maillot dchir et des
jupes tombes  terre.

Puis le mari avana. Un besoin de brutalit marbrait sa face, il serrait
les poings pour assommer les coupables. La colre, dans ce petit homme
remuant, clatait avec des bruits de coups de feu. Il eut un ricanement
trangl, et, s'approchant toujours:

--Tu lui annonais ton mariage, n'est-ce pas?

Maxime recula, s'adossa au mur:

--coute, balbutia-t-il, c'est elle....

Il allait l'accuser lchement, rejeter sur elle le crime, dire qu'elle
voulait l'enlever, se dfendre avec l'humilit et les frissons d'un
enfant pris en faute. Mais il n'eut pas la force, les mots se schaient
dans sa gorge. Rene gardait sa roideur de statue, son dfi muet. Alors
Saccard, sans doute pour trouver une arme, jeta un coup d'oeil rapide
autour de lui. Et, sur le coin de la table de toilette, au milieu des
peignes et des brosses  ongles, il aperut l'acte de cession, dont le
papier timbr jaunissait le marbre. Il regarda l'acte, regarda les
coupables. Puis, se penchant, il vit que l'acte tait sign. Ses yeux
allrent de l'encrier ouvert  la plume encore humide, laisse au pied
du candlabre. Il resta droit devant cette signature, rflchissant.

Le silence semblait grandir, les flammes des bougies s'allongeaient, la
valse se berait le long des tentures avec plus de mollesse. Saccard eut
un imperceptible mouvement d'paules. Il regarda encore sa femme et son
fils d'un air profond, comme pour arracher  leur visage une explication
qu'il ne trouvait pas. Puis il plia lentement l'acte, le mit dans la
poche de son habit. Ses joues taient devenues toutes ples.

--Vous avez bien fait de signer, ma chre amie, dit-il doucement  sa
femme.... C'est cent mille francs que vous gagnez. Ce soir, je vous
remettrai l'argent.

Il souriait presque, et ses mains seules gardaient un tremblement. Il
fit quelques pas, en ajoutant:

--On touffe ici. Quelle ide de venir comploter quelqu'une de vos
farces dans ce bain de vapeur!...

Et s'adressant  Maxime, qui avait relev la tte, surpris de la voix
apaise de son pre:

--Allons, viens, toi! reprit-il. Je t'avais vu monter, je te cherchais
pour que tu fisses tes adieux  M. de Mareuil et  sa fille.

Les deux hommes descendirent, causant ensemble.

Rene resta seule, debout au milieu du cabinet de toilette, regardant le
trou bant du petit escalier, dans lequel elle venait de voir
disparatre les paules du pre et du fils. Elle ne pouvait dtourner
les yeux de ce trou. Eh quoi! ils taient partis tranquillement,
amicalement. Ces deux hommes ne s'taient pas crass. Elle prtait
l'oreille, elle coutait si quelque lutte atroce ne faisait pas rouler
les corps le long des marches. Rien. Dans les tnbres tides, rien
qu'un bruit de danse, un long bercement. Elle crut entendre, au loin,
les rires de la marquise, la voix claire de M. de Saffr. Alors le drame
tait fini? Son crime, les baisers dans le grand lit gris et rose, les
nuits farouches de la serre, tout cet amour maudit qui l'avait brle
pendant des mois, aboutissait  cette fin plate et ignoble. Son mari
savait tout et ne la battait mme point. Et le silence autour d'elle, ce
silence o tranait la valse sans fin, l'pouvantait plus que le bruit
d'un meurtre. Elle avait peur de cette paix, peur de ce cabinet tendre
et discret, empli d'une odeur d'amour.

Elle s'aperut dans la haute glace de l'armoire. Elle s'approcha,
tonne de se voir, oubliant son mari, oubliant Maxime, toute proccupe
par l'trange femme qu'elle avait devant elle. La folie montait. Ses
cheveux jaunes, relevs sur les tempes et sur la nuque, lui parurent une
nudit, une obscnit. La ride de son front se creusait si profondment
qu'elle mettait une barre sombre au-dessus des yeux, la meurtrissure
mince et bleutre d'un coup de fouet. Qui donc l'avait marque ainsi?

Son mari n'avait pas lev la main, pourtant. Et ses lvres l'tonnaient
par leur pleur, ses yeux de myope lui semblaient morts. Comme elle
tait vieille! Elle pencha le front, et, quand elle se vit dans son
maillot, dans sa lgre blouse de gaze, elle se contempla, les cils
baisss, avec des rougeurs subites. Qui l'avait mise nue? Que
faisait-elle dans ce dbraill de fille qui se dcouvre jusqu'au ventre.
Elle ne savait plus. Elle regardait ses cuisses que le maillot
arrondissait, ses hanches dont elle suivait les lignes souples sous la
gaze, son buste largement ouvert; et elle avait honte d'elle, et un
mpris de sa chair l'emplissait de colre sourde contre ceux qui la
laissaient ainsi, avec de simples cercles d'or aux chevilles et aux
poignets pour lui cacher la peau.

Alors, cherchant, avec l'ide fixe d'une intelligence qui se noie, ce
qu'elle faisait l, toute nue, devant cette glace, elle remonta d'un
saut brusque  son enfance, elle se revit  sept ans, dans l'ombre grave
de l'htel Braud.

Elle se souvint d'un jour o la tante lisabeth les avait habilles,
elle et Christine, de robes de laine grise  petits carreaux rouges. On
tait  la Nol. Comme elles taient contentes de ces deux robes
semblables! La tante les gtait, et elle poussa les choses jusqu' leur
donner  chacune un bracelet et un collier de corail. Les manches
taient longues, le corsage montait jusqu'au menton, les bijoux
s'talaient sur l'toffe, ce qui leur semblait bien joli. Rene se
rappelait encore que son pre tait l, qu'il souriait de son air
triste. Ce jour-l, sa soeur et elle, dans la chambre des enfants,
s'taient promenes comme de grandes personnes, sans jouer, pour ne pas
se salir. Puis, chez les dames de la Visitation, ses camarades l'avaient
plaisante sur sa robe de Pierrot, qui lui allait au bout des doigts
et qui lui montait par-dessus les oreilles. Elle s'tait mise  pleurer
pendant la classe. A la rcration, pour qu'on ne se moqut plus d'elle,
elle avait retrouss les manches et rentr le tour de cou du corsage. Et
le collier et le bracelet de corail lui semblaient plus jolis sur la
peau de son cou et de son bras. tait-ce ce jour-l qu'elle avait
commenc  se mettre nue?

Sa vie se droulait devant elle. Elle assistait  son long effarement, 
ce tapage de l'or et de la chair qui tait mont en elle, dont elle
avait eu jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, puis jusqu'aux lvres, et
dont elle sentait maintenant le flot passer sur sa tte, en lui battant
le crne  coups presss. C'tait comme une sve mauvaise; elle lui
avait lass les membres, mis au coeur des excroissances de honteuses
tendresses, fait pousser au cerveau des caprices de malade et de bte.
Cette sve, la plante de ses pieds l'avait prise sur le tapis de sa
calche, sur d'autres tapis encore, sur toute cette soie et tout ce
velours o elle marchait depuis son mariage. Les pas des autres devaient
avoir laiss l ces germes de poison, clos  cette heure dans son sang,
et que ses veines charriaient. Elle se rappelait bien son enfance.

Lorsqu'elle tait petite, elle n'avait que des curiosits.

Mme plus tard, aprs ce viol qui l'avait jete au mal, elle ne voulait
pas tant de honte. Certes, elle serait devenue meilleure, si elle tait
reste  tricoter auprs de la tante lisabeth. Et elle entendait le
tic-tac rgulier des aiguilles de la tante, tandis qu'elle regardait
fixement dans la glace pour lire cet avenir de paix qui lui avait
chapp. Mais elle ne voyait que ses cuisses roses, ses hanches roses,
cette trange femme de soie rose qu'elle avait devant elle, et dont la
peau de fine toffe, aux mailles serres, semblait faite pour des amours
de pantins et de poupes. Elle en tait arrive  cela,  tre une
grande poupe dont la poitrine dchire ne laisse chapper qu'un filet
de son. Alors, devant les normits de sa vie, le sang de son pre, ce
sang bourgeois qui la tourmentait aux heures de crise, cria en elle, se
rvolta. Elle qui avait toujours trembl  la pense de l'enfer, elle
aurait d vivre au fond de la svrit noire de l'htel Braud. Qui donc
l'avait mise nue?

Et, dans l'ombre bleutre de la glace, elle crut voir se lever les
figures de Saccard et de Maxime. Saccard, noirtre, ricanant, avait une
couleur de fer, un rire de tenaille, sur ses jambes grles. Cet homme
tait une volont. Depuis dix ans, elle le voyait dans la forge, dans
les clats du mtal rougi, la chair brle, haletant, tapant toujours,
soulevant des marteaux vingt fois trop lourds pour ses bras, au risque
de s'craser lui-mme. Elle le comprenait maintenant; il lui
apparaissait grandi par cet effort surhumain, par cette coquinerie
norme, cette ide fixe d'une immense fortune immdiate. Elle se le
rappelait sautant les obstacles, roulant en pleine boue, et ne prenant
pas le temps de s'essuyer pour arriver avant l'heure, ne s'arrtant mme
pas  jouir en chemin, mchant ses pices d'or en courant. Puis la tte
blonde et jolie de Maxime apparaissait derrire l'paule rude de son
pre: il avait son clair sourire de fille, ses yeux vides de catin qui
ne se baissaient jamais, sa raie au milieu du front, montrant la
blancheur du crne. Il se moquait de Saccard, il le trouvait bourgeois
de se donner tant de peine pour gagner un argent qu'il mangeait, lui,
avec une si adorable paresse. Il tait entretenu. Ses mains longues et
molles contaient ses vices. Son corps pil avait une pose lasse de
femme assouvie. Dans tout cet tre lche et mou, o tout le vice coulait
avec la douceur d'une eau tide, ne luisait pas seulement l'clair de la
curiosit du mal. Il subissait. Et Rene, en regardant les deux
apparitions sortir des ombres lgres de la glace, recula d'un pas, vit
que Saccard l'avait jete comme un enjeu, comme une mise de fonds, et
que Maxime s'tait trouv l, pour ramasser ce louis tomb de la poche
du spculateur. Elle restait une valeur dans le portefeuille de son
mari; il la poussait aux toilettes d'une nuit, aux amants d'une saison;
il la tordait dans les flammes de sa forge, se servant d'elle, ainsi que
d'un mtal prcieux, pour dorer le fer de ses mains. Peu  peu, le pre
l'avait ainsi rendue assez folle, assez misrable, pour les baisers du
fils. Si Maxime tait le sang appauvri de Saccard, elle se sentait,
elle, le produit, le fruit vreux de ces deux hommes, l'infamie qu'ils
avaient creuse entre eux, et dans laquelle ils roulaient l'un et
l'autre.

Elle savait maintenant. C'taient ces gens qui l'avaient mise nue.
Saccard avait dgraf le corsage, et Maxime avait fait tomber la jupe.
Puis,  eux deux, ils venaient d'arracher la chemise. A prsent, elle se
trouvait sans un lambeau, avec des cercles d'or, comme une esclave. Ils
la regardaient tout  l'heure, ils ne lui disaient pas: Tu es nue. Le
fils tremblait comme un lche, frissonnait  la pense d'aller jusqu'au
bout de son crime, refusait de la suivre dans sa passion. Le pre, au
lieu de la tuer, l'avait vole; cet homme punissait les gens en vidant
leurs poches; une signature tombait comme un rayon de soleil au milieu
de la brutalit de sa colre, et, pour vengeance, il emportait la
signature. Puis elle avait vu leurs paules qui s'enfonaient dans les
tnbres. Pas de sang sur le tapis, pas un cri, pas une plainte.
C'taient des lches. Ils l'avaient mise nue.

Et elle se dit qu'une seule fois elle avait lu l'avenir, le jour o,
devant les ombres murmurantes du parc Monceau, la pense que son mari la
salirait et la jetterait un jour  la folie tait venue effrayer ses
dsirs grandissants.

Ah! que sa pauvre tte souffrait! comme elle sentait,  cette heure, la
fausset de cette imagination, qui lui faisait croire qu'elle vivait
dans une sphre bienheureuse de jouissance et d'impunit divines! Elle
avait vcu au pays de la honte, et elle tait chtie par l'abandon de
tout son corps, par la mort de son tre qui agonisait.

Elle pleurait de ne pas avoir cout les grandes voix des arbres.

Sa nudit l'irritait. Elle tourna la tte, elle regarda autour d'elle.
Le cabinet de toilette gardait sa lourdeur musque, son silence chaud,
o les phrases de la valse arrivaient toujours, comme les derniers
cercles mourants sur une nappe d'eau. Ce rire affaibli de lointaine
volupt passait sur elle avec des railleries intolrables. Elle se
boucha les oreilles pour ne plus entendre. Alors elle vit le luxe du
cabinet. Elle leva les yeux sur la tente rose, jusqu' la couronne
d'argent qui laissait apercevoir un Amour joufflu apprtant sa flche;
elle s'arrta aux meubles, au marbre de la table de toilette, encombr
de pots et d'outils qu'elle ne reconnaissait plus; elle alla  la
baignoire, pleine encore, et dont l'eau dormait; elle repoussa du pied
les toffes tranant sur le satin blanc des fauteuils, le costume de la
nymphe cho, les jupons, les serviettes oublies. Et de toutes ces
choses montaient des voix de honte: la robe de la nymphe cho lui
parlait de ce jeu qu'elle avait accept, pour l'originalit de s'offrir
 Maxime en public; la baignoire exhalait l'odeur de son corps, l'eau o
elle s'tait trempe, mettait dans la pice sa fivre de femme malade;
la table avec ses savons et ses huiles, les meubles, avec leurs rondeurs
de lit, lui parlaient brutalement de sa chair, de ses amours, de toutes
ces ordures qu'elle voulait oublier. Elle revint au milieu du cabinet,
le visage pourpre, ne sachant o fuir ce parfum d'alcve, ce luxe qui se
dcolletait avec une impudeur de fille, qui talait tout ce rose. La
pice tait nue comme elle; la baignoire rose, la peau rose des
tentures, les marbres roses des deux tables s'animaient, s'tiraient, se
pelotonnaient, l'entouraient d'une telle dbauche de volupts vivantes
qu'elle ferma les yeux, baissant le front, s'abmant sous les dentelles
du plafond et des murs qui l'crasaient.

Mais, dans le noir, elle revit la tache de chair du cabinet de toilette,
et elle aperut en outre la douceur grise de la chambre  coucher, l'or
tendre du petit salon, le vert cru de la serre, toutes ces richesses
complices.

C'tait l o ses pieds avaient pris la sve mauvaise.

Elle n'aurait pas dormi avec Maxime sur un grabat, au fond d'une
mansarde. C'et t trop ignoble. La soie avait fait son crime coquet.
Et elle rvait d'arracher ces dentelles, de cracher sur cette soie, de
briser son grand lit  coups de pied, de traner son luxe dans quelque
ruisseau d'o il sortirait us et sali comme elle.

Quand elle rouvrit les yeux, elle s'approcha de la glace, se regarda
encore, s'examina de prs. Elle tait finie. Elle se vit morte. Toute sa
face lui disait que le craquement crbral s'achevait, Maxime, cette
perversion dernire de ses sens, avait termin son oeuvre, puis sa
chair, dtraqu son intelligence. Elle n'avait plus de joies  goter,
plus d'esprances de rveil. A cette pense, une colre fauve se ralluma
en elle. Et, dans une crise dernire de dsir, elle rva de reprendre sa
proie, d'agoniser aux bras de Maxime et de l'emporter avec elle. Louise
ne pouvait l'pouser; Louise savait bien qu'il n'tait pas  elle,
puisqu'elle les avait vus s'embrasser sur les lvres. Alors, elle jeta
sur ses paules une pelisse de fourrure, pour ne pas traverser le bal
toute nue. Elle descendit.

Dans le petit salon, elle se rencontra face  face avec Mme Sidonie.
Celle-ci, pour jouir du drame, s'tait poste de nouveau sur le perron
de la serre. Mais elle ne sut plus que penser quand Saccard reparut avec
Maxime, et qu'il rpondit brutalement  ses questions faites  voix
basse qu'elle rvait, qu'il n'y avait rien du tout. Puis elle flaira
la vrit. Sa face jaune blmit, elle trouvait la chose vraiment forte.
Et, doucement, elle vint coller son oreille  la porte de l'escalier,
esprant qu'elle entendrait Rene pleurer, en haut. Lorsque la jeune
femme ouvrit la porte, le battant souffleta presque sa belle-soeur.

--Vous m'espionnez! lui dit-elle avec colre.

Mais Mme Sidonie rpondit avec un beau ddain:

--Est-ce que je m'occupe de vos salets!

Et retroussant sa robe de magicienne, se retirant avec un regard
majestueux:

--Ma petite, ce n'est pas ma faute s'il vous arrive des accidents....
Mais je n'ai pas de rancune, entendez-vous? Et sachez bien que vous
auriez trouv et que vous trouveriez encore en moi une seconde mre. Je
vous attends chez moi, quand il vous plaira.

Rene ne l'coutait pas. Elle entra dans le grand salon, elle traversa
une figure trs complique du cotillon, sans mme voir la surprise que
causait sa pelisse de fourrure.

Il y avait, au milieu de la pice, des groupes de dames et de cavaliers
qui se mlaient, en agitant des banderoles, et la voix flte de M. de
Saffr disait:

--Allons, mesdames, la Guerre du Mexique... Il faut que les dames qui
font les broussailles talent leurs jupes en rond et restent par
terre.... Maintenant, les cavaliers tournent autour des broussailles....
Puis, quand je taperai dans mes mains, chacun d'eux valsera avec sa
broussaille.

Il tapa dans ses mains. Les cuivres sonnrent, la valse droula une fois
encore les couples autour du salon. La figure avait eu peu de succs.
Deux dames taient demeures sur le tapis, emptres dans leurs jupons.

Mme Daste dclara que ce qui l'amusait dans la Guerre du Mexique,
c'tait seulement de faire un fromage avec sa robe, comme au
pensionnat.

Rene, arrive au vestibule, trouva Louise et son pre, que Saccard et
Maxime accompagnaient. Le baron Gouraud tait parti. Mme Sidonie se
retirait avec les Mignon et Charrier, tandis que M. Hupel de la Noue
reconduisait Mme Michelin, que son mari suivait discrtement. Le prfet
avait employ le reste de la soire  faire la cour  la jolie brune. Il
venait de la dterminer  passer un mois de la belle saison dans son
chef-lieu, o l'on voyait des antiquits vraiment curieuses.

Louise, qui croquait en cachette le nougat qu'elle avait dans la poche,
lut prise d'un accs de toux, au moment de sortir.

--Couvre-toi bien, dit le pre.

Et Maxime s'empressa de serrer davantage le lacet du capuchon de sa
sortie de bal. Elle levait le menton, elle se laissait emmailloter.
Mais, quand Mme Saccard parut, M. de Mareuil revint, lui fit ses adieux.
Ils restrent tous l  causer un instant. Elle dit, voulant expliquer
sa pleur, son frissonnement, qu'elle avait eu froid, qu'elle tait
monte chez elle pour jeter cette fourrure sur ses paules. Et elle
piait l'instant o elle pourrait parler bas  Louise, qui la regardait
avec sa tranquillit curieuse.

Comme les hommes se serraient encore la main, elle se pencha et murmura:

--Vous ne l'pouserez pas, dites? Ce n'est pas possible. Vous savez
bien....

Mais l'enfant l'interrompit, se haussant, lui disant  l'oreille:

--Oh! soyez tranquille, je l'emmne... a ne fait rien, puisque nous
partons pour l'Italie.

Et elle souriait, de son sourire vague de sphinx vicieux.

Rene resta balbutiante. Elle ne comprenait pas, elle s'imagina que la
bossue se moquait d'elle. Puis, quand las Mareuil furent partis, en
rptant  plusieurs reprises: A dimanche!, elle regarda son mari,
elle regarda Maxime, de ses yeux pouvants, et, les voyant la chair
tranquille, l'attitude satisfaite, elle se cacha la face dans les mains,
elle s'enfuit, se rfugia au fond de la serre.

Les alles taient dsertes. Les grands feuillages dormaient, et, sur la
nappe lourde du bassin, deux boutons de nympha s'panouissaient
lentement. Rene aurait voulu pleurer; mais cette chaleur humide, cette
odeur forte qu'elle reconnaissait, la prenait  la gorge, tranglait son
dsespoir. Elle regardait  ses pieds, au bord du bassin,  cette place
du sable jaune, o elle talait la peau d'ours l'autre hiver. Et, quand
elle leva les yeux, elle vit encore une figure du cotillon, tout au
fond, par les deux portes laisses ouvertes.

C'tait un bruit assourdissant, une mle confuse o elle ne distingua
d'abord que des jupes volantes et des jambes noires pitinant et
tournant. La voix de M. de Saffr criait: Le Changement de dames! Le
Changement de dames! Et les couples passaient au milieu d'une fine
poussire jaune; chaque cavalier, aprs avoir fait trois ou quatre tours
de valse, jetait sa dame aux bras de son voisin, qui lui jetait la
sienne. La baronne de Meinhold, dans son costume d'meraude, tombait des
mains du comte de Chibray aux mains de M. Simpson; il la rattrapait au
petit bonheur, par une paule, tandis que le bout de ses gants glissait
sous le corsage. La comtesse Vanska, rouge, faisait sonner ses
pendeloques de corail, allait, d'un bond, de la poitrine de M. de
Saffr, sur la poitrine du duc de Rozan, qu'elle enlaait, qu'elle
forait  pirouetter pendant cinq mesures, pour se pendre ensuite  la
hanche de M. Simpson, qui venait de lancer l'meraude au conducteur du
cotillon. Et Mme Teissire, Mme Daste, Mme de Lauwerens luisaient comme
de grands joyaux vivants, avec la pleur blonde de la Topaze, le bleu
tendre de la Turquoise, le bleu ardent du Saphir, s'abandonnaient un
instant, se cambraient sous le poignet tendu d'un valseur, puis
repartaient, arrivaient de dos ou de face dans une nouvelle treinte,
visitaient  la file toutes les embrassades d'hommes du salon.

Cependant, Mme d'Espanet, devant l'orchestre, avait russi  saisir Mme
Haffner au passage, et valsait avec elle, sans vouloir la lcher. L'Or
et l'Argent dansaient ensemble, amoureusement.

Rene comprit alors ce tourbillonnement des jupes, ce pitinement des
jambes. Elle tait place en contrebas, elle voyait la furie des pieds,
le ple-mle des bottes vernies et des chevilles blanches. Par moments,
il lui semblait qu'un souffle de vent allait enlever les robes.

Ces paules nues, ces bras nus, ces chevelures nues qui volaient, qui
tourbillonnaient, prises, jetes et reprises, au fond de cette galerie,
o la valse de l'orchestre s'affolait, o les tentures rouges se
pmaient sous les fivres dernires du bal, lui apparurent comme l'image
tumultueuse de sa vie  elle, de ses nudits, de ses abandons.

Et elle prouva une telle douleur, en pensant que Maxime, pour prendre
la bossue entre ses bras, venait de la jeter l,  cette place o ils
s'taient aims, qu'elle rva d'arracher une tige du Tanghin qui lui
frlait la joue, de la mcher jusqu'au bois. Mais elle tait lche, elle
resta devant l'arbuste  grelotter sous la fourrure que ses bras
ramenaient, serraient troitement, avec un grand geste de honte
terrifie.




VII


Trois mois plus tard, par une de ces tristes matines de printemps qui
ramnent dans Paris le jour bas et l'humidit sale de l'hiver, Aristide
Saccard descendait de voiture, place du Chteau-d'Eau, et s'engageait,
avec quatre autres messieurs, dans la troue de dmolitions que creusait
le futur boulevard Prince-Eugne. C'tait une commission d'enqute que
le jury des indemnits envoyait sur les lieux pour estimer certains
immeubles, dont les propritaires n'avaient pu s'entendre  l'amiable
avec la Ville.

Saccard renouvelait le coup de fortune de la rue de la Ppinire. Pour
que le nom de sa femme dispart compltement, il imagina d'abord une
vente des terrains et du caf-concert. Larsonneau cda le tout  un
crancier suppos. L'acte de vente portait le chiffre colossal de trois
millions. Ce chiffre tait tellement exorbitant que la commission de
l'Htel de Ville, lorsque l'agent d'expropriation, au nom du
propritaire imaginaire, rclama le prix d'achat pour indemnit, ne
voulut jamais accorder plus de deux millions cinq cent mille francs,
malgr le sourd travail de M. Michelin et les plaidoyers de M.
Toutin-Laroche et du baron Gouraud. Saccard s'attendait  cet chec; il
refusa l'offre, il laissa le dossier aller devant le jury, dont il
faisait justement partie avec M. de Mareuil, par un hasard qu'il devait
avoir aid. Et c'tait ainsi qu'il se trouvait charg, avec quatre de
ses collgues, de faire une enqute sur ses propres terrains.

M. de Mareuil l'accompagnait. Sur les trois autres jurs, il y avait un
mdecin qui fumait un cigare, sans se soucier le moins du monde des
pltras qu'il enjambait, et deux industriels, dont l'un, fabricant
d'instruments de chirurgie, avait anciennement tourn la meule dans les
rues.

Le chemin o ces messieurs s'engagrent tait affreux. Il avait plu
toute la nuit. Le sol dtremp devenait un fleuve de boue, entre les
maisons croules, sur cette route trace en pleines terres molles, o
les tombereaux de transport entraient jusqu'aux moyeux. Aux deux cts,
des pans de murs, crevs par la pioche, restaient debout; de hautes
btisses ventres, montrant leurs entrailles blafardes, ouvraient en
l'air leurs cages d'escalier vides, leurs chambres bantes, suspendues,
pareilles aux tiroirs briss de quelque grand vilain meuble. Rien
n'tait plus lamentable que les papiers peints de ces chambres, des
carrs jaunes ou bleus qui s'en allaient en lambeaux, indiquant,  une
hauteur de cinq et six tages, jusque sous les toits, de pauvres petits
cabinets, des trous troits, o toute une existence d'homme avait
peut-tre tenu. Sur les murailles dnudes, les rubans des chemines
montaient cte  cte, avec des coudes brusques, d'un noir lugubre. Une
girouette oublie grinait au bord d'une toiture, tandis que des
gouttires  demi dtaches pendaient, pareilles  des guenilles. Et la
troue s'enfonait toujours, au milieu de ces ruines, pareille  une
brche que le canon aurait ouverte; la chausse, encore  peine
indique, emplie de dcombres, avait des bosses de terre, des flaques
d'eau profondes, s'allongeait sous le ciel gris, dans la pleur sinistre
de la poussire de pltre qui tombait, et comme borde de filets de
deuil par les rubans noirs des chemines.

Ces messieurs, avec leurs bottes bien cires, leurs redingotes et leurs
chapeaux de haute forme, mettaient une singulire note dans ce paysage
boueux, d'un jaune sale, o ne passaient que des ouvriers blmes, des
chevaux crotts jusqu' l'chine, des chariots dont le bois
disparaissait sous une crote de poussire. Ils se suivaient  la file,
sautaient de pierre en pierre, vitant les mares de fange coulante,
parfois enfonaient jusqu'aux chevilles et juraient alors en secouant
les pieds. Saccard avait parl d'aller prendre la rue de Charonne, ce
qui leur aurait vit cette promenade dans ces terres dfonces; mais
ils avaient malheureusement plusieurs immeubles  visiter sur la longue
ligne du boulevard; la curiosit les poussant, ils s'taient dcids 
passer au beau milieu des travaux. D'ailleurs, a les intressait
beaucoup. Ils s'arrtaient parfois en quilibre sur un pltras roul au
fond d'une ornire, levaient le nez, s'appelaient pour se montrer un
plancher bant, un tuyau de chemine rest en l'air, une solive tombe
sur un toit voisin. Ce coin de ville dtruite, au sortir de la rue du
Temple, leur semblait tout  fait drle.

--C'est vraiment curieux, disait M. de Mareuil.

Tenez, Saccard, regardez donc cette cuisine, l-haut; il y reste une
vieille pole pendue au-dessus du fourneau....

Je la vois parfaitement.

Mais le mdecin, le cigare aux dents, s'tait plant devant une maison
dmolie, et dont il ne restait que les pices du rez-de-chausse,
emplies des gravats des autres tages. Un seul pan de mur se dressait du
tas des dcombres; pour le renverser d'un coup, on l'avait entour d'une
corde, sur laquelle tiraient une trentaine d'ouvriers.

--Ils ne l'auront pas, murmura le mdecin. Ils tirent trop  gauche.

Les quatre autres taient revenus sur leurs pas, pour voir tomber le
mur. Et tous les cinq, les yeux tendus, la respiration coupe,
attendaient la chute avec un frmissement de jouissance. Les ouvriers,
lchant, puis se roidissant brusquement, criaient: Oh! hisse!

--Ils ne l'auront pas, rptait le mdecin.

Puis, au bout de quelques secondes d'anxit:

--Il remue, il remue, dit joyeusement un des industriels.

Et quand le mur cda enfin, s'abattit avec un fracas pouvantable, en
soulevant un nuage de pltre, ces messieurs se regardrent avec des
sourires. Ils taient enchants. Leurs redingotes se couvrirent d'une
poussire fine, qui leur blanchit les bras et les paules.

Maintenant, ils parlaient des ouvriers, en reprenant leur marche
prudente au milieu des flaques. Il n'y en avait pas beaucoup de bons.
C'taient tous des fainants, des mange-tout, et entts avec cela, ne
rvant que la ruine des patrons. M. de Mareuil, qui, depuis un instant,
regardait avec un frisson deux pauvres diables perchs au coin d'un
toit, attaquant une muraille  coups de pioche, mit cette ide que ces
hommes-l avaient pourtant un fier courage. Les autres s'arrtrent de
nouveau, levrent les yeux vers les dmolisseurs en quilibre, courbs,
tapant  toute vole; ils poussaient les pierres du pied et les
regardaient tranquillement s'craser en bas; si leur pioche avait port
 faux, le seul lan de leurs bras les aurait prcipits.

--Bah! c'est l'habitude, dit le mdecin en reportant son cigare  ses
lvres. Ce sont des brutes.

Cependant, ils taient arrivs  un des immeubles qu'ils devaient voir.
Ils bclrent leur travail en un quart d'heure, et reprirent leur
promenade. Peu  peu, ils n'avaient plus tant d'horreur pour la boue!
Ils marchaient au milieu des mares, abandonnant l'espoir de prserver
leurs bottes. Comme ils dpassaient la rue Mnilmontant, l'un des
industriels, l'ancien rmouleur, devint inquiet. Il examinait les ruines
autour de lui, ne reconnaissait plus le quartier. Il disait qu'il avait
demeur par l, il y avait plus de trente ans,  son arrive  Paris, et
que a lui ferait bien plaisir de retrouver l'endroit. Il furetait
toujours du regard, lorsque la vue d'une maison que la pioche des
dmolisseurs avait dj coupe en deux, l'arrta net au milieu du
chemin. Il en tudia la porte, les fentres. Puis, montrant du doigt un
coin de la dmolition, tout en haut:

--La voil! s'cria-t-il, je la reconnais.

--Quoi donc? demanda le mdecin.

--Ma chambre, parbleu! C'est elle!

C'tait au cinquime, une petite chambre qui devait anciennement donner
sur une cour. Une muraille ouverte la montrait toute nue, dj entame
d'un ct, avec son papier  grands ramages jaunes, dont une large
dchirure tremblait au vent. On voyait encore le creux d'une armoire, 
gauche, tapiss de papier bleu. Et il y avait,  ct, le trou d'un
pole, o se trouvait un bout de tuyau.

L'motion prenait l'ancien ouvrier.

--J'y ai pass cinq ans, murmura-t-il. a n'allait pas fort dans ce
temps-l, mais, c'est gal, j'tais jeune....

Vous voyez bien l'armoire; c'est l que j'ai conomis trois cents
francs, sou  sou. Et le trou du pole, je me rappelle encore le jour o
je l'ai creus. La chambre n'avait pas de chemine, il faisait un froid
de loup, d'autant plus que nous n'tions pas souvent deux.

--Allons, interrompit le mdecin en plaisantant, on ne vous demande pas
des confidences. Vous avez fait vos farces comme les autres.

--a, c'est vrai, continua navement le digne homme. Je me souviens
encore d'une repasseuse de la maison d'en face.... Voyez-vous, le lit
tait  droite, prs de la fentre.... Ah! ma pauvre chambre, comme ils
me l'ont arrange!

Il tait vraiment trs triste.

--Allez donc, dit Saccard, ce n'est pas un mal qu'on jette ces vieilles
cambuses-l par terre. On va btir  la place de belles maisons de
pierres de taille. Est-ce que vous habiteriez encore un pareil taudis?
Tandis que vous pourriez trs bien vous loger sur le nouveau boulevard.

--a, c'est vrai, rpondit de nouveau le fabricant, qui parut tout
consol.

La commission d'enqute s'arrta encore dans deux immeubles. Le mdecin
restait  la porte, fumant, regardant le ciel. Quand ils arrivrent  la
rue des Amandiers, les maisons se firent rares, ils ne traversaient plus
que de grands enclos, des terrains vagues, o tranaient quelques
masures  demi croules. Saccard semblait rjoui par cette promenade 
travers des ruines. Il venait de se rappeler le dner qu'il avait fait
jadis, avec sa premire femme, sur les buttes Montmartre, et il se
souvenait parfaitement d'avoir indiqu du tranchant de sa main,
l'entaille qui coupait Paris de la place du Chteau-d'Eau  la barrire
du Trne. La ralisation de cette prdiction lointaine l'enchantait. Il
suivait l'entaille, avec des joies secrtes d'auteur, comme s'il et
donn lui-mme les premiers coups de pioche, de ses doigts de fer. Et il
sautait les flaques, en songeant que trois millions l'attendaient sous
des dcombres, au bout de ce fleuve de fange grasse.

Cependant, ces messieurs se croyaient  la campagne.

La voie passait au milieu de jardins, dont elle avait abattu les murs de
clture. Il y avait de grands massifs de lilas en boutons. Les verdures
taient d'un vert tendre trs dlicat. Chacun de ces jardins se
creusait, comme un rduit tendu du feuillage des arbustes, avec un
bassin troit, une cascade en miniature, des coins de muraille o
taient peints des trompe-l'oeil, des tonnelles en raccourci, des fonds
bleutres de paysage. Les habitations, parses et discrtement caches,
ressemblaient  des pavillons italiens,  des temples grecs; et des
mousses rongeaient le pied des colonnes de pltre, tandis que des herbes
folles avaient disjoint la chaux des frontons.

--Ce sont des petites maisons, dit le mdecin, avec un clignement
d'oeil.

Mais, comme il vit que ces messieurs ne comprenaient pas, il leur
expliqua que les marquis, sous Louis XV, avaient des retraites pour
leurs parties fines. C'tait la mode. Et il reprit:

--On appelait a des petites maisons. Ce quartier en tait plein.... Il
s'y en est pass de fortes, allez!

La commission d'enqute tait devenue trs attentive.

Les deux industriels avaient les yeux luisants, souriaient, regardaient
avec un vif intrt ces jardins, ces pavillons, auxquels ils ne
donnaient pas un coup d'oeil avant les explications de leur collgue.
Une grotte les retint longtemps. Mais lorsque le mdecin eut dit, en
voyant une habitation dj touche par la pioche, qu'il reconnaissait la
petite maison du comte de Savigny, bien connue par les orgies de ce
gentilhomme, toute la commission quitta le boulevard pour aller visiter
la ruine. Ils montrent sur les dcombres, entrrent par les fentres
dans les pices du rez-de-chausse; et, comme les ouvriers taient 
djeuner, ils purent s'oublier l, tout  leur aise. Ils y restrent une
grande demi-heure, examinant les rosaces des plafonds, les peintures des
dessus de porte, les moulures tourmentes de ces pltras jaunis par
l'ge. Le mdecin reconstruisait le logis.

--Voyez-vous, disait-il, cette pice doit tre la salle des festins. L,
dans cet enfoncement du mur, il y avait certainement un immense divan.
Et tenez, je suis mme certain qu'une glace surmontait ce divan; voil
les pattes de la glace.... Oh! c'taient des coquins qui savaient
joliment jouir de la vie!

Ils n'auraient pas quitt ces vieilles pierres qui chatouillaient leur
curiosit, si Aristide Saccard, pris d'impatience, ne leur avait dit en
riant:

--Vous aurez beau chercher, ces dames n'y sont plus.... Allons  nos
affaires.

Mais, avant de s'loigner, le mdecin monta sur une chemine, pour
dtacher dlicatement, d'un coup de pioche, une petite tte d'Amour
peinte, qu'il mit dans la poche de sa redingote.

Ils arrivrent enfin au terme de leur course. Les anciens terrains de
Mme Aubertot taient trs vastes; le caf-concert et le jardin n'en
occupaient gure que la moiti, le reste se trouvait sem de quelques
maisons sans importance. Le nouveau boulevard prenait ce grand
paralllogramme en charpe, ce qui avait calm une des craintes de
Saccard; il s'tait imagin pendant longtemps que le caf-concert seul
serait corn. Aussi Larsonneau avait-il reu l'ordre de parler trs
haut, les bordures de plus-value devant au moins quintupler de valeur.
Il menaait dj la Ville de se servir d'un rcent dcret autorisant les
propritaires  ne livrer que le sol ncessaire aux travaux d'utilit
publique. Ce fut l'agent d'expropriation qui reut ces messieurs.

Il les promena dans le jardin, leur fit visiter le caf-concert, leur
montra un dossier norme. Mais les deux industriels taient redescendus,
accompagns du mdecin, le questionnant encore sur cette petite maison
du comte de Savigny, dont ils avaient plein l'imagination.

Ils l'coutaient, la bouche ouverte, plants tous les trois  ct d'un
jeu de tonneau. Et il leur parlait de la Pompadour, leur racontait les
amours de Louis XV, pendant que M. de Mareuil et Saccard continuaient
seuls l'enqute.

--Voil qui est fait, dit ce dernier en revenant dans le jardin. Si vous
le permettez, messieurs, je me chargerai de rdiger le rapport.

Le fabricant d'instruments de chirurgie n'entendit mme pas. Il tait en
pleine Rgence.

--Quels drles de temps, tout de mme! murmura-t-il. Puis ils trouvrent
un fiacre, rue de Charonne, et ils s'en allrent, crotts jusqu'aux
genoux, satisfaits de leur promenade comme d'une partie de campagne.
Dans le fiacre, la conversation tourna, ils parlrent politique, ils
dirent que l'empereur faisait de grandes choses. On n'avait jamais rien
vu de pareil  ce qu'ils venaient de voir. Cette grande rue toute droite
serait superbe, quand on aurait bti des maisons.

Ce fut Saccard qui rdigea le rapport, et le jury accorda trois
millions. Le spculateur tait aux abois, il n'aurait pu attendre un
mois de plus. Cet argent le sauvait de la ruine, et mme un peu de la
cour d'assises. Il donna cinq cent mille francs sur le million qu'il
devait  son tapissier et  son entrepreneur, pour l'htel du parc
Monceau. Il combla d'autres trous, se lana dans des socits nouvelles,
assourdit Paris du bruit de ces vrais cus qu'il jetait  la pelle sur
les tablettes de son armoire de fer. Le fleuve d'or avait enfin des
sources. Mais ce n'tait pas encore l une fortune solide, endigue,
coulant d'un jet gal et continu. Saccard, sauv d'une crise, se
trouvait misrable avec les miettes de ses trois millions, disait
navement qu'il tait encore trop pauvre, qu'il ne pouvait s'arrter. Et
bientt, le sol craqua de nouveau sous ses pieds.

Larsonneau s'tait si admirablement conduit dans l'affaire de Charonne
que Saccard, aprs une courte hsitation, poussa l'honntet jusqu' lui
donner ses dix pour cent et son pot-de-vin de trente mille francs.
L'agent d'expropriation ouvrit alors une maison de banque.

Quand son complice, d'un ton bourru, l'accusait d'tre plus riche que
lui, le belltre  gants jaunes rpondait en riant:

--Voyez-vous, cher matre, vous tes trs fort pour faire pleuvoir les
pices de cent sous, mais vous ne savez pas les ramasser.

Mme Sidonie profita du coup de fortune de son frre pour lui emprunter
dix mille francs, avec lesquels elle alla passer deux mois  Londres.
Elle revint sans un sou.

On ne sut jamais o les dix mille francs taient passs.

--Dame! a cote, rpondait-elle, quand on l'interrogeait. J'ai fouill
toutes les bibliothques. J'avais trois secrtaires pour mes recherches.

Et lorsqu'on lui demandait si elle avait enfin des donnes certaines sur
ses trois milliards, elle souriait d'abord d'un air mystrieux, puis
elle finissait par murmurer:

--Vous tes tous des incrdules.... Je n'ai rien trouv, mais a ne fait
rien. Vous verrez, vous verrez, un jour.

Elle n'avait cependant pas perdu tout son temps en Angleterre. Son
frre, le ministre, profita de son voyage pour la charger d'une
commission dlicate. Quand elle revint, elle obtint de grandes commandes
du ministre.

Ce fut une nouvelle incarnation. Elle passait des marchs avec le
gouvernement, se chargeait de toutes les fournitures imaginables. Elle
lui vendait des vivres et des armes pour les troupes, des ameublements
pour les prfectures et les administrations publiques, du bois de
chauffage pour les bureaux et les muses. L'argent qu'elle gagnait ne
put la dcider  changer ses ternelles robes noires, et elle garda sa
face jaune et dolente. Saccard pensa alors que c'tait bien elle qu'il
avait vue jadis sortir furtivement de chez son frre Eugne. Elle devait
avoir entretenu de tous temps de secrtes relations avec lui, pour des
besognes que personne au monde ne connaissait.

Au milieu de ces intrts, de ces soifs ardentes qui ne pouvaient se
satisfaire, Rene agonisait. La tante lisabeth tait morte; sa soeur,
marie, avait quitt l'htel Braud, o son pre seul restait debout,
dans l'ombre des grandes pices. Elle mangea en une saison l'hritage de
sa tante. Elle jouait, maintenant. Elle avait trouv un salon o les
dames s'attablaient jusqu' trois heures du matin, perdant des centaines
de mille francs par nuit. Elle dut essayer de boire; mais elle ne put
pas, elle avait des soulvements de dgot invincibles.

Depuis qu'elle s'tait retrouve seule, livre  ce flot mondain qui
l'emportait, elle s'abandonnait davantage, ne sachant  quoi tuer le
temps. Elle acheva de goter  tout. Et rien ne la touchait, dans
l'ennui immense qui l'crasait. Elle vieillissait, ses yeux se
cerclaient de bleu, son nez s'amincissait, la moue de ses lvres avait
des rires brusques, sans cause. C'tait la fin d'une femme.

Quand Maxime eut pous Louise, et que les jeunes gens furent partis
pour l'Italie, elle ne s'inquita plus de son amant, elle parut mme
l'oublier tout  fait. Et, quand au bout de six mois Maxime revint seul,
ayant enterr la bossue dans le cimetire d'une petite ville de la
Lombardie, ce fut de la haine qu'elle montra pour lui. Elle se rappela
Phdre, elle se souvint sans doute de cet amour empoisonn auquel elle
avait entendu la Ristori prter ses sanglots. Alors, pour ne plus
rencontrer chez elle le jeune homme, pour creuser  jamais un abme de
honte entre le pre et le fils, elle fora son mari  connatre
l'inceste, elle lui raconta que, le jour o il l'avait surprise avec
Maxime, c'tait celui-ci qui la poursuivait depuis longtemps, qui
cherchait  la violenter. Saccard fut horriblement contrari de
l'insistance qu'elle mit  vouloir lui ouvrir les yeux. Il dut se fcher
avec son fils, cesser de le voir. Le jeune veuf, riche de la dot de sa
femme, alla vivre en garon, dans un petit htel de l'avenue de
l'Impratrice. Il avait renonc au conseil d'tat, il faisait courir.
Rene gota l une de ses dernires satisfactions. Elle se vengeait,
elle jetait  la face de ces deux hommes l'infamie qu'ils avaient mise
en elle; elle se disait que, maintenant, elle ne les verrait plus se
moquer d'elle, au bras l'un de l'autre, comme des camarades.

Dans l'croulement de ses tendresses, il vint un moment o Rene n'eut
plus que sa femme de chambre  aimer. Elle s'tait prise peu  peu d'une
affection maternelle pour Cleste. Peut-tre cette fille, qui tait tout
ce qu'il restait autour d'elle de l'amour de Maxime, lui rappelait-elle
des heures de jouissance mortes  jamais. Peut-tre se trouvait-elle
simplement touche par la fidlit de cette servante, de ce brave coeur
dont rien ne semblait branler la tranquille sollicitude. Elle la
remerciait, au fond de ses remords, d'avoir assist  ses hontes, sans
la quitter de dgot; elle s'imaginait des abngations, toute une vie de
renoncement, pour arriver  comprendre le calme de la chambrire devant
l'inceste, ses mains glaces, ses soins respectueux et tranquilles.

Et elle se trouvait d'autant plus heureuse de son dvouement, qu'elle la
savait honnte et conome, sans amant, sans vices.

Elle lui disait parfois, dans ses heures tristes:

--Va, ma fille, c'est toi qui me fermeras les yeux.

Cleste ne rpondait pas, avait un singulier sourire.

Un matin, elle lui apprit tranquillement qu'elle s'en allait, qu'elle
retournait au pays. Rene en resta toute tremblante, comme si quelque
grand malheur lui arrivait.

Elle se rcria, la pressa de questions. Pourquoi l'abandonnait-elle,
lorsqu'elles s'entendaient si bien ensemble? Et elle lui offrit de
doubler ses gages.

Mais la femme de chambre,  toutes ses bonnes paroles, disait non du
geste, d'une faon paisible et ttue.

--Voyez-vous, madame, finit-elle par rpondre, vous m'offririez tout
l'or du Prou que je ne resterais pas une semaine de plus. Vous ne me
connaissez pas, allez!...

Il y a huit ans que je suis avec vous, n'est-ce pas? Eh bien, ds le
premier jour, je me suis dit: Ds que j'aurai amass cinq mille francs,
je m'en retournerai l-bas; j'achterai la maison  Lagache, et je
vivrai bien heureuse... C'est une promesse que je me suis faite, vous
comprenez. Et j'ai les cinq mille francs d'hier, quand vous m'avez pay
mes gages.

Rene eut froid au coeur. Elle voyait Cleste passer derrire elle et
Maxime, pendant qu'ils s'embrassaient, et elle la voyait, avec son
indiffrence, son parfait dtachement, songeant  ses cinq mille francs.
Elle essaya pourtant encore de la retenir, pouvante du vide o elle
allait vivre, rvant malgr tout de garder auprs d'elle cette bte
entte qu'elle avait crue dvoue, et qui n'tait qu'goste. L'autre
souriait, branlait toujours la tte, en murmurant:

--Non, non, ce n'est pas possible. Ce serait ma mre, que je
refuserais.... J'achterai deux vaches. Je monterai peut-tre un petit
commerce de mercerie....

C'est trs gentil chez nous. Ah! pour a, je veux bien que vous veniez
me voir. C'est prs de Caen. Je vous laisserai l'adresse.

Alors Rene n'insista plus. Elle pleura  chaudes larmes quand elle fut
seule. Le lendemain, par un caprice de malade, elle voulut accompagner
Cleste  la gare de l'Ouest, dans son propre coup. Elle lui donna une
de ses couvertures de voyage, lui fit un cadeau d'argent, s'empressa
autour d'elle comme une mre dont la fille entreprend quelque pnible et
long voyage. Dans le coup, elle la regardait avec des yeux humides.
Cleste causait, disait combien elle tait contente de s'en aller.

Puis, enhardie, elle s'pancha, elle donna des conseils  sa matresse.

--Moi, madame, je n'aurais pas compris la vie comme vous. Je me le suis
dit bien souvent, quand je vous trouvais avec M. Maxime: Est-il
possible qu'on soit si bte pour les hommes! a finit toujours mal....

Ah! bien, c'est moi qui me suis toujours mfie!

Elle riait, elle se renversait dans le coin du coup.

--C'est mes cus qui auraient dans! continua-t-elle, et aujourd'hui je
m'abmerais les yeux  pleurer.

Aussi, ds que je voyais un homme, je prenais un manche  balai.... Je
n'ai jamais os vous dire tout a. D'ailleurs, a ne me regardait pas.
Vous tiez bien libre, et moi je n'avais qu' gagner honntement mon
argent.

A la gare, Rene voulut payer pour elle et lui prit une place de
premire. Comme elles taient arrives en avance, elle la retint, lui
serrant les mains, lui rptant:

--Et prenez bien garde  vous, soignez-vous bien, ma bonne Cleste.

Celle-ci se laissait caresser. Elle restait heureuse sous les yeux noys
de sa matresse, le visage frais et souriant. Rene parla encore du
pass. Et, brusquement, l'autre s'cria:

--J'oubliais: je ne vous ai pas cont l'histoire de Baptiste, le valet
de chambre de monsieur.... On n'aura pas voulu vous dire....

La jeune femme avoua qu'en effet elle ne savait rien.

--Eh bien, vous vous rappelez ses grands airs de dignit, ses regards
ddaigneux, vous m'en parliez vous-mme.... Tout a, c'tait de la
comdie.... Il n'aimait pas les femmes, il ne descendait jamais 
l'office quand nous y tions; et mme, je puis le rpter maintenant, il
prtendait que c'tait dgotant au salon,  cause des robes
dcolletes. Je le crois bien, qu'il n'aimait pas les femmes!

Et elle se pencha  l'oreille de Rene; elle la fit rougir, tout en
gardant elle-mme son honnte placidit.

--Quand le nouveau garon d'curie, continua-t-elle, eut tout appris 
monsieur, monsieur prfra chasser Baptiste que de l'envoyer en justice.
Il part que ces vilaines choses se passaient depuis des annes dans les
curies.... Et dire que ce grand escogriffe avait l'air d'aimer les
chevaux! C'tait les palefreniers qu'il aimait.

La cloche l'interrompit. Elle prit  la hte les huit ou dix paquets
dont elle n'avait pas voulu se sparer. Elle se laissa embrasser. Puis
elle s'en alla, sans se retourner.

Rene resta dans la gare jusqu'au coup de sifflet de la locomotive. Et,
quand le train fut parti, dsespre, elle ne sut plus que faire; ses
journes lui semblaient s'tendre devant elle, vides comme cette grande
salle o elle tait demeure seule. Elle remonta dans son coup, elle
dit au cocher de retourner  l'htel. Mais, en chemin, elle se ravisa;
elle eut peur de sa chambre, de l'ennui qui l'attendait; elle ne se
sentait pas mme le courage de rentrer changer de toilette, pour son
tour de lac habituel. Elle avait un besoin de soleil, un besoin de
foule.

Elle ordonna au cocher d'aller au Bois.

Il tait quatre heures. Le Bois s'veillait des lourdeurs du chaud
aprs-midi. Le long de l'avenue de l'Impratrice, des fumes de
poussire volaient, et l'on voyait, au loin, les nappes tales des
verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes,
couronns par la grisaille du mont Valriens. Le soleil, haut sur
l'horizon, coulait, emplissant d'une poussire d'or les creux des
feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet ocan de
feuilles en un ocan de lumire. Mais, aprs les fortifications, dans
l'alle du Bois qui conduit au lac, on venait d'arroser; les voitures
roulaient sur la terre brune, comme sur la laine d'une moquette, au
milieu d'une fracheur, d'une senteur de terre mouille qui montait. Aux
deux cts, les petits arbres des taillis enfonaient, parmi les
broussailles basses, la foule de leurs jeunes troncs, se perdant au fond
d'un demi-jour verdtre, que des coups de lumire trouaient,  et l,
de clairires jaunes; et,  mesure qu'on approchait du lac, les chaises
des trottoirs taient plus nombreuses, des familles assises regardaient,
de leur visage tranquille et silencieux, l'interminable dfil des
roues. Puis, en arrivant au carrefour, devant le lac, c'tait un
blouissement; le soleil oblique faisait de la rondeur de l'eau un grand
miroir d'argent poli, refltant la face clatante de l'astre. Les yeux
battaient, on ne distinguait,  gauche, prs de la rive, que la tache
sombre de la barque de promenade. Les ombrelles des voitures
s'inclinaient, d'un mouvement doux et uniforme, vers cette splendeur, et
ne se relevaient que dans l'alle, le long de la nappe d'eau, qui, du
haut de la berge, prenait alors des noirs de mtal rays par des
brunissures d'or. A droite, les bouquets de conifres alignaient leurs
colonnades, tiges frles et droites, dont les flammes du ciel
rougissaient le violet tendre;  gauche, les pelouses s'tendaient,
noyes de clart, pareilles  des champs d'meraudes, jusqu' la
dentelle lointaine de la porte de la Muette. Et, en approchant de la
cascade, tandis que, d'un ct, le demi-jour des taillis recommenait,
les les, au-del du lac, se dressaient dans l'air bleu, avec les coups
de soleil de leurs rives, les ombres nergiques de leurs sapins, au pied
desquels le Chalet ressemblait  un jouet d'enfant perdu au coin d'une
fort vierge. Tout le Bois frissonnait et riait sous le soleil.

Rene eut honte de son coup, de son costume de soie puce, par cette
admirable journe. Elle se renfona un peu, les glaces ouvertes,
regardant ce ruissellement de lumire sur l'eau et sur les verdures. Aux
coudes des alles, elle apercevait la file des roues qui tournaient
comme des toiles d'or, dans une longue trane de lueurs aveuglantes.
Les panneaux vernis, les clairs des pices de cuivre et d'acier, les
couleurs vives des toilettes, s'en allaient, au trot rgulier des
chevaux, mettaient, sur les fonds du Bois, une large barre mouvante, un
rayon tomb du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la chausse.
Et, dans ce rayon, la jeune femme, clignant des yeux, voyait par
instants se dtacher le chignon blond d'une femme, le dos noir d'un
laquais, la crinire blanche d'un cheval. Les rondeurs moires des
ombrelles miroitaient comme des lunes de mtal.

Alors, en face de ce grand jour, de ces nappes de soleil, elle songea 
la cendre fine du crpuscule qu'elle avait vue tomber un soir sur les
feuillages jaunis. Maxime l'accompagnait. C'tait  l'poque o le dsir
de cet enfant s'veillait en elle. Et elle revoyait les pelouses
trempes par l'air du soir, les taillis assombris, les alles dsertes.
La file des voitures passait avec un bruit triste, le long des chaises
vides, tandis qu'aujourd'hui le roulement des roues, le trot des chevaux
sonnaient avec des joies de fanfare.

Puis toutes ses promenades au Bois lui revinrent. Elle y avait vcu,
Maxime avait grandi l,  ct d'elle, sur le coussin de sa voiture.
C'tait leur jardin. La pluie les y surprenait, le soleil les y
ramenait, la nuit ne les en chassait pas toujours. Ils s'y promenaient
par tous les temps, ils y gotaient les ennuis et les joies de leur vie.
Dans le vide de son tre, dans la mlancolie du dpart de Cleste, ces
souvenirs lui causaient une joie amre. Son coeur disait: Jamais plus!
jamais plus! Et elle resta glace quand elle voqua ce paysage d'hiver,
ce lac fig et terni sur lequel ils avaient patin; le ciel tait
couleur de suie, la neige cousait aux arbres des guipures blanches, la
bise leur jetait aux yeux et aux lvres un sable fin.

Cependant,  gauche, sur la voie rserve aux cavaliers, elle avait
reconnu le duc de Rozan, M. de Mussy et M. de Saffr. Larsonneau avait
tu la mre du duc, en lui prsentant,  l'chance, les cent cinquante
mille francs de billets signs par son fils, et le duc mangeait son
deuxime demi-million avec Blanche Muller, aprs avoir laiss les
premiers cinq cent mille francs aux mains de Laure d'Aurigny. M. de
Mussy, qui avait quitt l'ambassade d'Angleterre pour l'ambassade
d'Italie, tait redevenu galant; il conduisait le cotillon avec de
nouvelles grces. Quant  M. de Saffr, il restait le sceptique et le
viveur le plus aimable du monde. Rene le vit qui poussait son cheval
vers la portire de la comtesse Vanska, dont il tait amoureux fou,
disait-on, depuis le jour o il l'avait vue en Corail, chez les Saccard.

Toutes ces dames se trouvaient l, d'ailleurs: la duchesse de Sternich,
dans son ternel huit-ressorts; Mme de Lauwerens, ayant devant elle la
baronne de Meinhold et la petite Mme Daste, dans un landau; Mme
Teissire et Mme de Guende, en victoria. Au milieu de ces dames, Sylvia
et Laure d'Aurigny s'talaient, sur les coussins d'une magnifique
calche.

Mme Michelin passa mme, au fond d'un coup; la jolie brune tait alle
visiter le chef-lieu de M. Hupel de la Noue; et,  son retour, on
l'avait vue au Bois dans ce coup, auquel elle esprait bientt ajouter
une voiture dcouverte. Rene aperut aussi la marquise d'Espanet et Mme
Haffner, les insparables, caches sous leurs ombrelles, qui riaient
tendrement, les yeux dans les yeux, tendues cte  cte.

Puis passaient ces messieurs: M. de Chibray, en mail;

M. Simpson, en dog-cart; les sieurs Mignon et Charrier, plus pres  la
besogne, malgr leur rve de retraite prochaine, dans un coup qu'ils
laissaient au coin des alles, pour faire un bout de chemin  pied; M.
de Mareuil, encore en deuil de sa fille, qutant des saluts pour sa
premire interruption lance la veille au Corps lgislatif, promenant
son importance politique dans la voiture de M. Toutin-Laroche, qui
venait une fois de plus de sauver le Crdit viticole, aprs l'avoir mis
 deux doigts de sa perte, et que le Snat maigrissait et rendait plus
considrable encore.

Et, pour clore ce dfil, comme majest dernire, le baron Gouraud
s'appesantissait au soleil, sur les doubles oreillers dont on garnissait
sa voiture. Rene eut une surprise, un dgot, en reconnaissant Baptiste
 ct du cocher, la face blanche, l'air solennel. Le grand laquais
tait entr au service du baron.

Les taillis fuyaient toujours, l'eau du lac s'irisait sous les rayons
plus obliques, la file des voitures allongeait ses lueurs dansantes. Et
la jeune femme, prise elle-mme et emporte dans cette jouissance, avait
la vague conscience de tous ces apptits qui roulaient au milieu du
soleil. Elle ne se sentait pas d'indignation contre ces mangeurs de
cure. Mais elle les hassait, pour leur joie, pour ce triomphe qui les
lui montrait en pleine poussire d'or du ciel. Ils taient superbes et
souriants; les femmes s'talaient, blanches et grasses; les hommes
avaient des regards vifs, des allures charmes d'amants heureux.

Et elle, au fond de son coeur vide, ne, trouvait plus qu'une lassitude,
qu'une envie sourde. tait-elle donc meilleure que les autres, pour
plier ainsi sous les plaisirs? ou tait-ce les autres qui taient
louables d'avoir les reins plus forts que les siens? Elle ne savait pas,
elle souhaitait de nouveaux dsirs pour recommencer la vie, lorsque, en
tournant la tte, elle aperut,  ct d'elle, sur le trottoir longeant
le taillis, un spectacle qui la dchira d'un coup suprme.

Saccard et Maxime marchaient  petits pas, au bras l'un de l'autre. Le
pre avait d rendre visite au fils, et tous deux taient descendus de
l'avenue de l'Impratrice jusqu'au lac, en causant.

--Tu m'entends, rptait Saccard, tu es un nigaud....

Quand on a de l'argent comme toi, on ne le laisse pas dormir au fond de
ses tiroirs. Il y a cent pour cent  gagner dans l'affaire dont je te
parle. C'est un placement sr. Tu sais bien que je ne voudrais pas te
mettre dedans.

Mais le jeune homme semblait ennuy de cette insistance. Il souriait de
son air joli, il regardait les voitures.

--Vois donc cette petite femme, l-bas, la femme en violet, dit-il tout
 coup. C'est une blanchisseuse que cet animal de Mussy a lance.

Ils regardrent la femme en violet. Puis Saccard tira un cigare de sa
poche et, s'adressant  Maxime qui fumait:

--Donne-moi du feu.

Alors ils s'arrtrent un instant, face  face, rapprochant leurs
visages. Quand le cigare fut allum:

--Vois-tu, continua le pre, en reprenant le bras du fils, en le serrant
troitement sous le sien, tu serais un imbcile si tu ne m'coutais pas.
Hein! est-ce entendu?

M'apporteras-tu demain les cent mille francs?

--Tu sais bien que je ne vais plus chez toi, rpondit Maxime en pinant
les lvres.

--Bah! des btises! il faut que a finisse,  la fin!

Et, comme ils faisaient quelques pas en silence, au moment o Rene, se
sentant dfaillir, enfonait la tte dans le capiton du coup, pour ne
pas tre vue, une rumeur grandit, courut le long de la file des
voitures.

Sur les trottoirs, les pitons s'arrtaient, se retournaient, la bouche
ouverte, suivant des yeux quelque chose qui approchait. Il y eut un
bruit de roues plus vif, les quipages s'cartrent respectueusement, et
deux piqueurs parurent, vtus de vert, avec des calottes rondes sur
lesquelles sautaient des glands d'or, dont les fils retombaient en
nappe. Ils couraient, un peu penchs, au trot de leurs grands chevaux
bais. Derrire eux, ils laissaient un vide. Alors dans ce vide,
l'empereur parut.

Il tait au fond d'un landau, seul sur la banquette.

Vtu de noir, avec sa redingote boutonne jusqu'au menton, il avait un
chapeau trs haut de forme, lgrement inclin, et dont la soie luisait.
En face de lui, occupant l'autre banquette, deux messieurs, mis avec
cette lgance correcte qui tait bien vue aux Tuileries, restaient
graves, les mains sur les genoux, de l'air muet de deux invits de noce
promens au milieu de la curiosit d'une foule.

Rene trouva l'empereur vieilli. Sous les grosses moustaches cires, la
bouche s'ouvrait plus mollement.

Les paupires s'alourdissaient au point de couvrir  demi l'oeil teint,
dont le gris jaune se brouillait davantage. Et le nez seul gardait
toujours son arte sche dans le visage vague.

Cependant, tandis que les dames des voitures souriaient discrtement,
les pitons se montraient le prince.

Un gros homme affirmait que l'empereur tait le monsieur qui tournait le
dos au cocher,  gauche. Quelques mains se levrent pour saluer. Mais
Saccard, qui avait retir son chapeau, avant mme que les piqueurs
eussent pass, attendit que la voiture impriale se trouvt juste en
face de lui, et alors il cria de sa grosse voix provenale:

--Vive l'empereur!

L'empereur, surpris, se tourna, reconnut sans doute l'enthousiaste,
rendit le salut en souriant. Et tout disparut dans le soleil, les
quipages se refermrent, Rene n'aperut plus, au-dessus des crinires,
entre les dos des laquais, que les calottes vertes des piqueurs, qui
sautaient avec leurs glands d'or.

Elle resta un moment les yeux grands ouverts, pleins de cette
apparition, qui lui rappelait une autre heure de sa vie.

Il lui semblait que l'empereur, en se mlant  la file des voitures,
venait d'y mettre le dernier rayon ncessaire, et de donner un sens  ce
dfil triomphal. Maintenant, c'tait une gloire. Toutes ces roues, tous
ces hommes dcors, toutes ces femmes tales languissamment s'en
allaient dans l'clair et le roulement du landau imprial.

Cette sensation devint si aigu et si douloureuse, que la jeune femme
prouva l'imprieux besoin d'chapper  ce triomphe,  ce cri de Saccard
qui lui sonnait encore aux oreilles,  cette vue du pre et du fils, les
bras unis, causant et marchant  petits pas. Elle chercha, les mains sur
la poitrine, comme brle par un feu intrieur; et ce fut avec une
soudaine esprance de soulagement, de fracheur salutaire qu'elle se
pencha et dit au cocher:

--A l'htel Braud!

La cour avait sa froideur de clotre, Rene fit le tour des arcades,
heureuse de l'humidit qui lui tombait sur les paules. Elle s'approcha
de l'auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure; elle regarda
la tte de lion  demi efface, la gueule entrouverte, qui jetait un
filet d'eau par un tube de fer. Que de fois elle et Christine avaient
pris cette tte entre leurs bras de gamines, pour se pencher, pour
arriver jusqu'au filet d'eau, dont elles aimaient  sentir le
jaillissement glac sur leurs petites mains. Puis elle monta le grand
escalier silencieux, elle aperut son pre au fond de l'enfilade des
vastes pices; il redressait sa haute taille, il s'enfonait lentement
dans l'ombre de la vieille demeure, de cette solitude hautaine o il
s'tait absolument clotr depuis la mort de sa soeur; et elle songea
aux hommes du Bois,  cet autre vieillard, au baron Gouraud, qui faisait
rouler sa chair au soleil, sur des oreillers. Elle monta encore, elle
prit les corridors, les escaliers de service, elle fit le voyage de la
chambre des enfants. Quand elle arriva tout en haut, elle trouva la clef
au clou habituel, une grosse clef rouille, o les araignes avaient
fil leur toile. La serrure jeta un cri plaintif. Que la chambre des
enfants tait triste! Elle eut un serrement de coeur  la retrouver si
vide, si grise, si muette. Elle referma la porte de la volire laisse
ouverte, avec la vague ide que ce devait tre par cette porte que
s'taient envoles les joies de son enfance. Devant les jardinires,
pleines encore d'une terre durcie et fendille comme de la fange sche,
elle s'arrta, elle cassa de ses doigts une tige de rhododendron; ce
squelette de plante, maigre et blanc de poussire, tait tout ce qu'il
restait de leurs vivantes corbeilles de verdure. Et la natte, la natte
elle-mme, dteinte, mange par les rats, s'talait avec une mlancolie
de linceul qui attend depuis des annes la morte promise. Dans un coin,
au milieu de ce dsespoir muet, de cet abandon dont le silence pleurait,
elle retrouva une de ses anciennes poupes; tout le son avait coul par
un trou, et la tte de porcelaine continuait  sourire de ses lvres
d'mail, au-dessus de ce corps mou, que des folies de poupe semblaient
avoir puis.

Rene touffait, au milieu de cet air gt de son premier ge. Elle
ouvrit la fentre, elle regarda l'immense paysage. L, rien n'tait
sali. Elle retrouvait les ternelles joies, les ternelles jeunesses du
grand air. Derrire elle, le soleil devait baisser; elle ne voyait que
les rayons de l'astre  son coucher jaunissant avec des douceurs
infinies ce bout de ville qu'elle connaissait si bien.

C'tait comme une chanson dernire du jour, un refrain de gaiet qui
s'endormait lentement sur toutes choses.

En bas, l'estacade avait des luisants de flammes fauves, tandis que le
pont de Constantine dtachait la dentelle noire de ses cordages de fer
sur la blancheur de ses piliers. Puis,  droite, les ombrages de la
Halle aux vins et du Jardin des plantes faisaient une grande mare, aux
eaux stagnantes et moussues, dont la surface verdtre allait se noyer
dans les brumes du ciel. A gauche, le quai Henri-IV et le quai de la
Rape alignaient la mme range de maisons, ces maisons que les gamines,
vingt ans auparavant, avaient vues l, avec les mmes taches brunes de
hangars, les mmes chemines rougetres d'usines. Et, au-dessus des
arbres, le toit ardois de la Salptrire, bleui par l'adieu du soleil,
lui apparut tout d'un coup comme un vieil ami. Mais ce qui la calmait,
ce qui mettait de la fracheur dans sa poitrine, c'taient les longues
berges grises, c'tait surtout la Seine, la gante, qu'elle regardait
venir du bout de l'horizon, droit  elle, comme en ces heureux temps o
elle avait peur de la voir grossir et monter jusqu' la fentre. Elle se
souvenait de leurs tendresses pour la rivire, de leur amour de sa
coule colossale, de ce frisson de l'eau grondante, s'talant en nappe 
leurs pieds, s'ouvrant autour d'elles, derrire elles, en deux bras
qu'elles ne voyaient plus, et dont elles sentaient encore la grande et
pure caresse. Elles taient coquettes dj, et elles disaient, les jours
de ciel clair, que la Seine avait pass sa belle robe de soie verte,
mouchete de flammes blanches; et les courants o l'eau frisait
mettaient  la robe des ruches de satin, pendant qu'au loin, au-del de
la ceinture des ponts, des plaques de lumire talaient des pans
d'toffe couleur de soleil.

Et Rene, levant les yeux, regarda le vaste ciel qui se creusait, d'un
bleu tendre, peu  peu fondu dans l'effacement du crpuscule. Elle
songeait  la ville complice, au flamboiement des nuits du boulevard,
aux aprs-midi ardents du Bois, aux journes blafardes et crues des
grands htels neufs. Puis, quand elle baissa la tte, qu'elle revit d'un
regard le paisible horizon de son enfance, ce coin de cit bourgeoise et
ouvrire o elle rvait une vie de paix, une amertume dernire lui vint
aux lvres. Les mains jointes, elle sanglota dans la nuit tombante.

L'hiver suivant, lorsque Rene mourut d'une mningite aigu, ce fut son
pre qui paya ses dettes. La note de Worms se montait  deux cent
cinquante-sept mille francs.






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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

