The Project Gutenberg EBook of Anna Karnine, Tome I, by Lon Tolsto

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Title: Anna Karnine, Tome I

Author: Lon Tolsto

Release Date: January 19, 2006 [EBook #17552]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANNA KARNINE, TOME I ***




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COMTE LON TOLSTO


ANNA KARNINE


ROMAN TRADUIT DU RUSSE

HUITIME DITION

TOME PREMIER


PARIS, LIBRAIRIE  HACHETTE  ET Cie.
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN.


1896


       *       *       *       *       *




ANNA KARNINE



PREMIRE PARTIE



Je me suis rserv  la vengeance. dit le Seigneur.




I


Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie
particulire.

La maison Oblonsky tait bouleverse. La princesse, ayant appris que son
mari entretenait une liaison avec une institutrice franaise qui venait
d'tre congdie, dclarait ne plus vouloir vivre sous le mme toit que
lui. Cette situation se prolongeait et se faisait cruellement sentir
depuis trois jours aux deux poux, ainsi qu' tous les membres de la
famille, aux domestiques eux-mmes. Chacun sentait qu'il existait plus
de liens entre des personnes runies par le hasard dans une auberge,
qu'entre celles qui habitaient en ce moment la maison Oblonsky. La femme
ne quittait pas ses appartements; le mari ne rentrait pas de la journe;
les enfants couraient abandonns de chambre en chambre; l'Anglaise
s'tait querelle avec la femme de charge et venait d'crire  une amie
de lui chercher une autre place; le cuisinier tait sorti la veille
sans permission  l'heure du dner; la fille de cuisine et le cocher
demandaient leur compte.

Trois jours aprs la scne qu'il avait eue avec sa femme, le prince
Stpane Arcadivitch Oblonsky, Stiva, comme on l'appelait dans le monde,
se rveilla  son heure habituelle, huit heures du matin, non pas dans sa
chambre  coucher, mais dans son cabinet de travail sur un divan de cuir.
Il se retourna sur les ressorts de son divan, cherchant  prolonger son
sommeil, entoura son oreiller de ses deux bras, y appuya sa joue; puis, se
redressant tout  coup, il s'assit et ouvrit les yeux.

Oui, oui, comment tait-ce donc pensa-t-il en cherchant  se rappeler son
rve. Comment tait-ce? Oui, Alabine donnait un dner  Darmstadt; non,
ce n'tait pas Darmstadt, mais quelque chose d'amricain. Oui, l-bas,
Darmstadt tait en Amrique. Alabine donnait un dner sur des tables de
verre, et les tables chantaient: Il mio tesoro, c'tait mme mieux que
Il mio tesoro, et il y avait l de petites carafes qui taient des
femmes.

Les yeux de Stpane Arcadivitch brillrent gaiement et il se dit en
souriant: Oui, c'tait agrable, trs agrable, mais cela ne se raconte
pas en paroles et ne s'explique mme plus clairement quand on est
rveill. Et, remarquant un rayon de jour qui pntrait dans la chambre
par l'entre-billement d'un store, il posa les pieds  terre, cherchant
comme d'habitude ses pantoufles de maroquin brod d'or, cadeau de sa femme
pour son jour de naissance; puis, toujours sous l'empire d'une habitude
de neuf annes, il tendit la main sans se lever, pour prendre sa robe de
chambre  la place o elle pendait d'ordinaire. Ce fut alors seulement
qu'il se rappela comment et pourquoi il tait dans son cabinet; le sourire
disparut de ses lvres et il frona le sourcil. Ah, ah, ah! soupira-t-il
en se souvenant de ce qui s'tait pass. Et son imagination lui reprsenta
tous les dtails de sa scne avec sa femme et la situation sans issue o
il se trouvait par sa propre faute.

Non, elle ne pardonnera pas et ne peut pas pardonner. Et ce qu'il y a
de plus terrible, c'est que je suis cause de tout, de tout, et que je ne
suis pas coupable! Voil le drame. Ah, ah, ah!... rptait-il dans son
dsespoir en se rappelant toutes les impressions pnibles que lui avait
laisses cette scne.

Le plus dsagrable avait t le premier moment, quand, rentrant du
spectacle, heureux et content, avec une norme poire dans la main pour
sa femme, il n'avait pas trouv celle-ci au salon; tonn, il l'avait
cherche dans son cabinet et l'avait enfin dcouverte dans sa chambre
 coucher, tenant entre ses mains le fatal billet qui lui avait tout
appris.

Elle, cette Dolly toujours affaire et proccupe des petits tracas du
mnage, et selon lui si peu perspicace, tait assise, le billet dans la
main, le regardant avec une expression de terreur, de dsespoir et
d'indignation.

Qu'est-ce que cela, cela? demanda-t-elle en montrant le papier.

Comme il arrive souvent, ce n'tait pas le fait en lui-mme qui touchait
le plus Stpane Arcadivitch, mais la faon dont il avait rpondu  sa
femme. Semblable aux gens qui se trouvent impliqus dans une vilaine
affaire sans s'y tre attendus, il n'avait pas su prendre une physionomie
conforme  sa situation. Au lieu de s'offenser, de nier, de se justifier,
de demander pardon, de demeurer indiffrent, tout aurait mieux valu, sa
figure prit involontairement (action rflexe, pensa Stpane Arcadivitch
qui aimait la physiologie)--trs involontairement--un air souriant; et ce
sourire habituel, bonasse, devait ncessairement tre niais.

C'tait ce sourire niais qu'il ne pouvait se pardonner. Dolly, en le
voyant, avait tressailli, comme blesse d'une douleur physique; puis, avec
son emportement habituel, elle avait accabl son mari d'un flot de paroles
amres et s'tait sauve dans sa chambre. Depuis lors, elle ne voulait
plus le voir.

La faute en est  ce bte de sourire, pensait Stpane Arcadivitch, mais
que faire, que faire? rptait-il avec dsespoir sans trouver de rponse.




II


Stpane Arcadivitch tait sincre avec lui-mme et incapable de se faire
illusion au point de se persuader qu'il prouvait des remords de sa
conduite. Comment un beau garon de trente-quatre ans comme lui aurait-il
pu se repentir de n'tre plus amoureux de sa femme, la mre de sept
enfants dont cinq vivants, et  peine plus jeune que lui d'une anne.
Il ne se repentait que d'une chose, de n'avoir pas su lui dissimuler la
situation. Peut-tre aurait-il mieux cach ses infidlits s'il avait pu
prvoir l'effet qu'elles produiraient sur sa femme. Jamais il n'y avait
srieusement rflchi. Il s'imaginait vaguement qu'elle s'en doutait,
qu'elle fermait volontairement les yeux, et trouvait mme que, par un
sentiment de justice, elle aurait d se montrer indulgente; n'tait-elle
pas fane, vieillie, fatigue? Tout le mrite de Dolly consistait  tre
une bonne mre de famille, fort ordinaire du reste, et sans aucune qualit
qui la fit remarquer. L'erreur avait t grande! C'est terrible, c'est
terrible! rptait Stpane Arcadivitch sans trouver une ide consolante.
Et tout allait si bien, nous tions si heureux! Elle tait contente,
heureuse dans ses enfants, je ne la gnais en rien, et la laissais libre
de faire ce que bon lui semblait dans son mnage. Il est certain qu'il est
fcheux qu'elle ait t institutrice chez nous. Ce n'est pas bien. Il y a
quelque chose de vulgaire, de lche  faire la cour  l'institutrice de
ses enfants. Mais quelle institutrice! (il se rappela vivement les yeux
noirs et fripons de Mlle Roland et son sourire). Et tant qu'elle demeurait
chez nous, je ne me suis rien permis. Ce qu'il y a de pire, c'est que...
comme un fait exprs! que faire, que faire?... De rponse il n'y en avait
pas, sinon cette rponse gnrale que la vie donne  toutes les questions
les plus compliques, les plus difficiles  rsoudre: vivre au jour le
jour, c'est--dire s'oublier; mais, ne pouvant plus retrouver l'oubli dans
le sommeil, du moins jusqu' la nuit suivante, il fallait s'tourdir dans
le rve de la vie.

Nous verrons plus tard, pensa Stpane Arcadivitch, se dcidant enfin 
se lever.

Il endossa sa robe de chambre grise double de soie bleue, en noua la
cordelire, aspira l'air  pleins poumons dans sa large poitrine, et d'un
pas ferme qui lui tait particulier, et qui tait toute apparence de
lourdeur  son corps vigoureux, il s'approcha de la fentre, en leva le
store et sonna vivement. Matvei, le valet de chambre, un vieil ami, entra
aussitt portant les habits, les bottes de son matre et une dpche;  sa
suite vint le barbier, avec son attirail.

A-t-on apport des papiers du tribunal? demanda Stpane Arcadivitch,
prenant le tlgramme et s'asseyant devant le miroir.

--Ils sont sur la table, rpondit Matvei en jetant un coup d'oeil
interrogateur et plein de sympathie  son matre; puis, aprs une pause,
il ajouta avec un sourire rus:

On est venu de chez le loueur de voitures.

Stpane Arcadivitch ne rpondit pas et regarda Matvei dans le miroir; ce
regard prouvait  quel point ces deux hommes se comprenaient. Pourquoi
dis-tu cela? avait l'air de demander Oblonsky.

Matvei, les mains dans les poches de sa jaquette, les jambes un peu
cartes, rpondit avec un sourire imperceptible:

Je leur ai dit de revenir dimanche prochain et d'ici l de ne pas
dranger Monsieur inutilement.

Stpane Arcadivitch ouvrit le tlgramme, le parcourut, corrigea de son
mieux le sens dfigur des mots, et son visage s'claircit.

Matvei, ma soeur Anna Arcadievna arrivera demain, dit-il en arrtant pour
un instant la main grassouillette du barbier en train de tracer  l'aide
du peigne une raie rose dans sa barbe frise.

--Dieu soit bni! rpondit Matvei d'un ton qui prouvait que, tout comme
son matre, il comprenait l'importance de cette nouvelle,--en ce sens
qu'Anna Arcadievna, la soeur bien-aime de son matre, pourrait contribuer
 la rconciliation du mari et de la femme.

Seule ou avec son mari? demanda Matvei.

Stpane Arcadivitch ne pouvait rpondre, parce que le barbier s'tait
empar de sa lvre suprieure, mais il leva un doigt. Matvei fit un signe
de tte dans la glace.

Seule. Faudra-t-il prparer sa chambre en haut?

--O Daria Alexandrovna l'ordonnera.

--Daria Alexandrovna? fit Matvei d'un air de doute.

--Oui, et porte-lui ce tlgramme, nous verrons ce qu'elle dira.

--Vous voulez essayer, comprit Matvei, mais il rpondit simplement: C'est
bien.

Stpane Arcadivitch tait lav, coiff, et procdait  l'achvement de
sa toilette aprs le dpart du barbier, lorsque Matvei, marchant avec
prcaution, rentra dans la chambre, son tlgramme  la main:

Daria Alexandrovna fait dire qu'elle part.--Qu'il fasse comme bon lui
semblera, a-t-elle dit,--et le vieux domestique regarda son matre, les
mains dans ses poches, en penchant la tte; ses yeux seuls souriaient.

Stpane Arcadivitch se tut pendant quelques instants; puis un sourire un
peu attendri passa sur son beau visage.

Qu'en penses-tu, Matvei? fit-il en hochant la tte.

--Cela ne fait rien, monsieur, cela s'arrangera, rpondit Matvei.

--Cela s'arrangera?

--Certainement, monsieur.

--Tu crois! qui donc est l? demanda Stpane Arcadivitch en entendant le
frlement d'une robe de femme du ct de la porte.

--C'est moi, monsieur, rpondit une voix fminine ferme mais agrable, et
la figure grle et svre de Matrona Philmonovna, la bonne des enfants,
se montra  la porte.

--Qu'y a-t-il, Matrona? demanda Stpane Arcadivitch en allant lui parler
prs de la porte. Quoique absolument dans son tort  l'gard de sa femme,
ainsi qu'il le reconnaissait lui-mme, il avait cependant toute la maison
pour lui, y compris la bonne, la principale amie de Daria Alexandrovna.

Qu'y a-t-il? demanda-t-il tristement.

--Vous devriez aller trouver madame et lui demander encore pardon,
monsieur; peut-tre le bon Dieu sera-t-il misricordieux. Madame se dsole,
c'est piti de la voir, et tout dans la maison est sens dessus dessous.
Il faut avoir piti des enfants, monsieur.

--Mais elle ne me recevra pas...

--Vous aurez toujours fait ce que vous aurez pu, Dieu est misricordieux;
priez Dieu, monsieur, priez Dieu.

--Eh bien, c'est bon, va, dit, Stpane Arcadivitch en rougissant tout 
coup. Donne-moi vite mes affaires, ajouta-t-il en se tournant vers Matvei
et en tant rsolument sa robe de chambre.

Matvei, soufflant sur d'invisibles grains de poussire, tenait la chemise
empese de son matre, et l'en revtit avec un plaisir vident.




III


Une fois habill, Stpane Arcadivitch se parfuma, arrangea ses manchettes,
mit dans ses poches, suivant son habitude, ses cigarettes, son
portefeuille, ses allumettes, sa montre avec une double chane et des
breloques, chiffonna son mouchoir de poche et, malgr ses malheurs, se
sentit frais, dispos, parfum et physiquement heureux. Il se dirigea vers
la salle  manger, o l'attendaient dj son caf, et prs du caf ses
lettres et ses papiers.

Il parcourut les lettres. L'une d'elles tait fort dsagrable: c'tait
celle d'un marchand qui achetait du bois dans une terre de sa femme.
Ce bois devait absolument tre vendu; mais, tant que la rconciliation
n'aurait pas eu lieu, il ne pouvait tre question de cette vente. C'et
t chose dplaisante que de mler une affaire d'intrt  l'affaire
principale, celle de la rconciliation. Et la pense qu'il pouvait tre
influenc par cette question d'argent lui sembla blessante. Aprs avoir lu
ses lettres, Stpane Arcadivitch attira vers lui ses papiers, feuilleta
vivement deux dossiers, fit quelques notes avec un gros crayon et,
repoussant ces paperasses, se mit enfin  djeuner; tout en prenant son
caf, il dplia son journal du matin, encore humide, et le parcourut.

Le journal que recevait Stpane Arcadivitch tait libral, sans tre trop
avanc, et d'une tendance qui convenait  la majorit du public. Quoique
Oblonsky ne s'intresst gure ni  la science, ni aux arts, ni  la
politique, il ne s'en tenait pas moins trs fermement aux opinions de son
journal sur toutes ces questions, et ne changeait de manire de voir que
lorsque la majorit du public en changeait. Pour mieux dire, ses opinions
le quittaient d'elles-mmes aprs lui tre venues sans qu'il prt la peine
de les choisir; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux et de
ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une
socit o une certaine activit intellectuelle devient obligatoire avec
l'ge, les opinions lui taient aussi ncessaires que les chapeaux. Si ses
tendances taient librales plutt que conservatrices, comme celles de
bien des personnes de son monde, ce n'est pas qu'il trouvt les libraux
plus raisonnables, mais parce que leurs opinions cadraient mieux avec son
genre de vie. Le parti libral soutenait que tout allait mal en Russie,
et c'tait le cas pour Stpane Arcadivitch, qui avait beaucoup de dettes
et peu d'argent. Le parti libral prtendait que le mariage est une
institution vieillie qu'il est urgent de rformer, et pour Stpane
Arcadivitch la vie conjugale offrait effectivement peu d'agrments et
l'obligeait  mentir et  dissimuler, ce qui rpugnait  sa nature. Les
libraux disaient, ou plutt faisaient entendre, que la religion n'est un
frein que pour la partie inculte de la population, et Stpane Arcadivitch,
qui ne pouvait supporter l'office le plus court sans souffrir des jambes,
ne comprenait pas pourquoi l'on s'inquitait en termes effrayants et
solennels de l'autre monde, quand il faisait si bon vivre dans celui-ci.
Joignez  cela que Stpane Arcadivitch ne dtestait pas une bonne
plaisanterie, et il s'amusait volontiers  scandaliser les gens
tranquilles en soutenant que, du moment qu'on se glorifie de ses anctres,
il ne convient pas de s'arrter  Rurick et de renier l'anctre primitif,
--le singe.

Les tendances librales lui devinrent ainsi une habitude; il aimait son
journal comme son cigare aprs dner, pour le plaisir de sentir un lger
brouillard envelopper son cerveau.

Stpane Arcadivitch parcourut le leading article dans lequel il
tait expliqu que de notre temps on s'inquite bien  tort de voir le
radicalisme menacer d'engloutir tous les lments conservateurs, et qu'on
a plus tort encore de supposer que le gouvernement doive prendre des
mesures pour craser l'_hydre rvolutionnaire_.  notre avis, au
contraire, le danger ne vient pas de cette fameuse hydre rvolutionnaire,
mais de l'enttement traditionnel qui arrte tout progrs, etc., etc. Il
parcourut galement le second article, un article financier o il tait
question de Bentham et de Mill, avec quelques pointes  l'adresse du
ministre. Prompt  tout s'assimiler, il saisissait chacune des allusions,
devinait d'o elle partait et  qui elle s'adressait, ce qui d'ordinaire
l'amusait beaucoup, mais ce jour l son plaisir tait gt par le souvenir
des conseils de Matrona Philmonovna et par le sentiment du malaise qui
rgnait dans la maison. Il parcourut tout le journal, apprit que le comte
de Beust tait parti pour Wiesbaden, qu'il n'existait plus de cheveux gris,
qu'il se vendait une calche, qu'une jeune personne cherchait une place,
et ces nouvelles ne lui procurrent pas la satisfaction tranquille et
lgrement ironique qu'il prouvait habituellement. Aprs avoir termin sa
lecture, pris une seconde tasse de caf avec du kalatch et du beurre, il
se leva, secoua les miettes qui s'taient attaches  son gilet, et sourit
de plaisir, tout en redressant sa large poitrine; ce n'est pas qu'il et
rien de particulirement gai dans l'me, ce sourire tait simplement le
rsultat d'une excellente digestion.

Mais ce sourire lui rappela tout, et il se prit  rflchir.

Deux voix d'enfants bavardaient derrire la porte; Stpane Arcadivitch
reconnut celles de Grisba, son plus jeune fils, et de Tania, sa fille
ane. Ils tranaient quelque chose qu'ils avaient renvers.

J'avais bien dit qu'il ne fallait pas mettre les voyageurs sur
l'impriale, criait la petite fille en anglais; ramasse maintenant!

--Tout va de travers, pensa Stpane Arcadivitch, les enfants ne sont
plus surveills, et, s'approchant de la porte, il les appela. Les petits
abandonnrent la bote qui leur reprsentait un chemin de fer, et
accoururent.

Tania entra hardiment et se suspendit en riant au cou de son pre, dont
elle tait la favorite, s'amusant comme d'habitude  respirer le parfum
bien connu qu'exhalaient ses favoris; aprs avoir embrass ce visage, que
la tendresse autant que la pose forcment incline avaient rougi, la
petite dtacha ses bras et voulut s'enfuir, mais le pre la retint.

Que fait maman? demanda-t-il en passant la main sur le petit cou blanc
et dlicat de sa fille.--Bonjour, dit-il en souriant  son petit garon
qui s'approchait  son tour. Il s'avouait qu'il aimait moins son fils et
cherchait toujours  le dissimuler, mais l'enfant comprenait la diffrence
et ne rpondit pas au sourire forc de son pre.

Maman? elle est leve, dit Tania.

Stpane Arcadivitch soupira.

Elle n'aura pas dormi de la nuit, pensa-t-il.

Est-elle gaie?

La petite fille savait qu'il se passait quelque chose de grave entre ses
parents, que sa mre ne pouvait tre gaie et que son pre feignait de
l'ignorer en lui faisant si lgrement cette question. Elle rougit pour
son pre. Celui-ci la comprit et rougit  son tour.

Je ne sais pas, rpondit l'enfant. Elle ne veut pas que nous prenions nos
leons ce matin et nous envoie avec miss Hull chez grand'maman.

--Eh bien, vas-y, ma Tania. Mais attends un moment, ajouta-t-il en la
retenant et en caressant sa petite main dlicate.

Il chercha sur la chemine une bote de bonbons qu'il y avait place la
veille, et prit deux bonbons qu'il lui donna, en ayant eu soin de choisir
ceux qu'elle prfrait.

C'est aussi pour Grisha? dit la petite.

--Oui, oui. Et avec une dernire caresse  ses petites paules et un
baiser sur ses cheveux et son cou, il la laissa partir.

La voiture est avance, vint annoncer Matvei. Et il y a l une
solliciteuse, ajouta-t-il.

--Depuis longtemps? demanda Stpane Arcadivitch.

--Une petite demi-heure.

--Combien de fois ne t'ai-je pas ordonn de me prvenir immdiatement.

--Il faut bien cependant vous donner le temps de djeuner, repartit Matvei
d'un ton bourru, mais amical, qui tait toute envie de le gronder.

--Eh bien, fais vite entrer, dit Oblonsky en fronant le sourcil de
dpit.

La solliciteuse, femme d'un capitaine Kalinine, demandait une chose
impossible et qui n'avait pas le sens commun; mais Stpane Arcadivitch
la fit asseoir, l'couta sans l'interrompre, lui dit comment et  qui il
fallait s'adresser, et lui crivit mme un billet de sa belle criture
bien nette pour la personne qui pouvait l'aider. Aprs avoir congdi la
femme du capitaine, Stpane Arcadivitch prit son chapeau et s'arrta en
se demandant s'il n'oubliait pas quelque chose. Il n'avait oubli que ce
qu'il souhaitait ne pas avoir  se rappeler, sa femme.

Sa belle figure prit une expression de mcontentement. Faut-il ou ne
faut-il pas y aller? se demanda-t-il en baissant la tte. Une voix
intrieure lui disait que mieux valait s'abstenir, parce qu'il n'y avait
que fausset et mensonge  attendre d'un rapprochement. Pouvait-il rendre
Dolly attrayante comme autrefois, et lui-mme pouvait-il se faire vieux et
incapable d'aimer?

Et cependant il faudra bien en venir l, les choses ne peuvent rester
ainsi, se disait-il en s'efforant de se donner du courage. Il se
redressa, prit une cigarette, l'alluma, en tira deux bouffes, la rejeta
dans un cendrier de nacre, et, traversant enfin le salon  grands pas, il
ouvrit une porte qui donnait dans la chambre de sa femme.




IV


Daria Alexandrovna, vtue d'un simple peignoir et entoure d'objets jets
 et l autour d'elle, fouillait dans une chiffonnire ouverte; elle
avait ajust  la hte ses cheveux, rares maintenant, mais jadis pais et
beaux, et ses yeux, agrandis par la maigreur de son visage, gardaient une
expression d'effroi. Lorsqu'elle entendit le pas de son mari, elle se
tourna vers la porte, dcide  cacher sous un air svre et mprisant le
trouble que lui causait cette entrevue si redoute. Depuis trois jours
elle tentait en vain de runir ses effets et ceux de ses enfants pour
aller se rfugier chez sa mre, sentant qu'il fallait d'une faon
quelconque punir l'infidle, l'humilier, lui rendre une faible partie du
mal qu'il avait caus; mais, tout en se rptant qu'elle le quitterait,
elle n'en trouvait pas la force, parce qu'elle ne pouvait se dshabituer
de l'aimer et de le considrer comme son mari. D'ailleurs elle s'avouait
que si, dans sa propre maison, elle avait de la peine  venir  bout de
ses cinq enfants, ce serait bien pis l o elle comptait les mener. Le
petit s'tait dj ressenti du dsordre qui rgnait dans le mnage et
avait t souffrant  cause d'un bouillon tourn; les autres s'taient
presque trouvs privs de dner la veille..... Et, tout en comprenant
qu'elle n'aurait jamais le courage de partir, elle cherchait  se donner
le change en rassemblant ses affaires.

En voyant la porte s'ouvrir, elle se reprit  bouleverser ses tiroirs et
ne leva la tte que lorsque son mari fut tout prs d'elle. Alors, au lieu
de l'air svre qu'elle voulait se donner, elle tourna vers lui un visage
o se peignaient la souffrance et l'indcision.

Dolly! dit-il doucement, d'un ton triste et soumis.

Elle jeta un rapide coup d'oeil sur lui, et le voyant brillant de fracheur
et de sant: Il est heureux et content, pensa-t-elle, tandis que moi! Ah
que cette bont qu'on admire en lui me rvolte! Et sa bouche se contracta
nerveusement.

Que me voulez-vous? demanda-t-elle schement.

--Dolly! rpta-t-il mu, Anna arrive aujourd'hui.

--Cela m'est fort indiffrent; je ne puis la recevoir.

--Il le faut cependant, Dolly.

--Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en! cria-t-elle sans le
regarder, comme si ce cri lui tait arrach par une douleur physique.

Stpane Arcadivitch avait pu rester calme et se faire des illusions loin
de sa femme, mais, quand il vit ce visage ravag et qu'il entendit ce cri
dsespr, sa respiration s'arrta, quelque chose lui monta au gosier et
ses yeux se remplirent de larmes.

Mon Dieu, qu'ai-je fait, Dolly? au nom de Dieu. Il ne put en dire plus
long, un sanglot le prit  la gorge.

Elle ferma violemment la chiffonnire et se tourna vers lui.

Dolly, que puis-je dire? une seule chose: pardonne! Souviens-toi: neuf
annes de ma vie ne peuvent-elles racheter une minute...

Elle baissa les yeux, coutant ce qu'il avait  dire de l'air d'une
personne qui espre qu'on la dtrompera.

Une minute d'entranement, acheva-t-il, et il voulut continuer, mais 
ces mots les lvres de Dolly se serrrent comme par l'effet d'une vive
souffrance, et les muscles de sa joue droite se contractrent de nouveau.

Allez-vous-en, allez-vous-en d'ici, cria-t-elle encore plus vivement, et
ne me parlez pas de vos entranements, de vos vilenies!

Elle voulut sortir, mais elle faillit tomber et s'accrocha au dossier
d'une chaise pour se soutenir. Le visage d'Oblonsky s'assombrit, ses yeux
taient pleins de larmes.

Dolly! dit-il presque en pleurant. Au nom de Dieu, pense aux enfants: ils
ne sont pas coupables. Il n'y a de coupable que moi, punis-moi: dis-moi
comment je puis expier. Je suis prt  tout. Je suis coupable et n'ai pas
de mots pour l'exprimer combien je le sens! Mais, Dolly, pardonne!

Elle s'assit. Il coutait cette respiration oppresse avec un sentiment
de piti infinie. Plusieurs fois elle essaya de parler sans y parvenir.
Il attendait.

Tu penses aux enfants quand il s'agit de jouer avec eux, mais, moi, j'y
pense en comprenant ce qu'ils ont perdu, dit-elle en rptant une des
phrases qu'elle avait prpares pendant ces trois jours.

Elle lui avait dit _tu_, il la regarda avec reconnaissance et fit un
mouvement pour prendre sa main, mais elle s'loigna de lui avec dgot.

Je ferai tout au monde pour les enfants, mais je ne sais ce que je dois
dcider: faut-il les emmener loin de leur pre ou les laisser auprs d'un
dbauch, oui, d'un dbauch? Voyons, aprs ce qui s'est pass, dites-moi
s'il est possible que nous vivions ensemble? Est-ce possible? rpondez
donc? rpta-t-elle en levant la voix. Lorsque mon mari, le pre de mes
enfants, est en liaison avec leur gouvernante...

--Mais que faire? que faire? interrompit-il d'une voix dsole, baissant
la tte et ne sachant plus ce qu'il disait.

--Vous me rvoltez, vous me rpugnez, cria-t-elle, s'animant de plus en
plus. Vos larmes sont de l'eau. Vous ne m'avez jamais aime; vous n'avez
ni coeur ni honneur. Vous ne m'tes plus qu'un tranger, oui, tout  fait
un tranger, et elle rpta avec colre ce mot terrible pour elle, un
_tranger_.

Il la regarda surpris et effray, ne comprenant pas combien il exasprait
sa femme par sa piti. C'tait le seul sentiment, Dolly le sentait trop
bien, qu'il prouvt encore pour elle; l'amour tait  jamais teint.

En ce moment un des enfants pleura dans la chambre voisine, et la
physionomie de Daria Alexandrovna s'adoucit, comme celle d'une personne
qui revient  la ralit; elle sembla hsiter un moment, puis, se levant
vivement, elle se dirigea vers la porte.

Elle aime cependant _mon enfant_, pensa Oblonsky, remarquant l'effet
produit par le cri du petit. Comment alors me prendrait-elle en horreur?

--Dolly, encore un mot! insista-t-il en la suivant.

--Si vous me suivez, j'appelle les domestiques, les enfants! qu'ils
sachent tous que vous tes un lche! Je pars aujourd'hui, et vous n'avez
qu' vivre ici avec votre matresse!

Elle sortit en fermant violemment la porte.

Stpane Arcadivitch soupira, s'essuya la figure et quitta doucement la
chambre.

Matvei prtend que cela s'arrangera, mais comment? Je n'en vois pas le
moyen. C'est affreux! et comme elle a cri d'une faon vulgaire! se dit-il
en pensant aux mots _lche_ et _matresse_. Pourvu que les femmes de
chambre n'aient rien entendu.

C'tait un vendredi; dans la salle  manger l'horloger remontait la
pendule; Oblonsky, en le voyant, se souvint que la rgularit de cet
Allemand chauve lui avait fait dire un jour qu'il devait tre remont
lui-mme pour toute sa vie, dans le but de remonter les pendules. Le
souvenir de cette plaisanterie le fit sourire.

Et qui sait au bout du compte si Matvei n'a pas raison, pensa-t-il, et si
cela ne s'arrangera pas!

--Matvei, cria-t-il, qu'on prpare tout au petit salon pour recevoir Anna
Arcadievna.

--C'est bien, rpondit le vieux domestique apparaissant aussitt.--Monsieur
ne dnera pas  la maison? demanda-t-il en aidant sonmatre  endosser sa
fourrure.

--Cela dpend. Tiens, voici pour la dpense, dit Oblonsky en tirant un
billet de dix roubles de son portefeuille. Est-ce assez?

--Assez ou pas assez, on s'arrangera, rpondit Matvei fermant la portire
de la voiture et remontant le perron.

Pendant ce temps, Dolly, avertie du dpart de son mari par le bruit que
fit la voiture en s'loignant, rentrait dans sa chambre, son seul refuge
au milieu des soucis qui l'assigeaient. L'Anglaise et la bonne l'avaient
accable de questions; quels vtements fallait-il mettre aux enfants?
pouvait-on donner du lait au petit? fallait-il faire chercher un autre
cuisinier?

Laissez-moi tranquille, leur avait-elle dit en rentrant chez elle pour
s'asseoir  la place o elle avait parl  son mari. L, serrant l'une
contre l'autre ses mains amaigries dont les doigts ne retenaient plus les
bagues, elle repassa leur entretien dans sa mmoire.

Il est parti! mais a-t-il rompu avec _elle?_ Se peut-il qu'il _la_ voie
encore? Pourquoi ne le lui ai-je pas demand? Non, non, nous ne pouvons
plus vivre ensemble! Et, vivant sous le mme toit, nous n'en resterons
pas moins trangers,--trangers pour toujours! rpta-t-elle avec une
insistance particulire sur ce dernier mot si cruel. Comme je l'aimais,
mon Dieu! et comme je l'aime encore mme maintenant! Peut-tre ne l'ai-je
jamais plus aim! et ce qu'il y a de plus dur... Elle fut interrompue par
l'entre de Matrona Philmonovna:

Ordonnez au moins qu'on aille chercher mon frre, dit-celle-ci; il fera
le dner, sinon ce sera comme hier, les enfants n'auront pas encore mang
 six heures.

--C'est bon, je vais venir et donner des ordres. A-t-on fait chercher
du lait frais? Et l-dessus Daria Alexandrovna se plongea dans ses
proccupations quotidiennes et y noya pour un moment sa douleur.




V


Stpane Arcadivitch avait fait de bonnes tudes grce  d'heureux dons
naturels; mais il tait paresseux et lger et, par suite de ces dfauts,
tait sorti un des derniers de l'cole. Quoiqu'il et toujours men une
vie dissipe, qu'il n'et qu'un _tchin_ mdiocre et un ge peu avanc,
il n'en occupait pas moins une place honorable qui rapportait de bons
appointements, celle de prsident d'un des tribunaux de Moscou.--Il avait
obtenu cet emploi par la protection du mari de sa soeur Anna, Alexis
Alexandrovitch Karnine, un des membres les plus influents du ministre.
Mais,  dfaut de Karnine, des centaines d'autres personnes, frres,
soeurs, cousins, oncles, tantes, lui auraient procur cette place, ou toute
autre du mme genre, ainsi que les six mille roubles qu'il lui fallait
pour vivre, ses affaires tant peu brillantes malgr la fortune assez
considrable de sa femme. Stpane Arcadivitch comptait la moiti de
Moscou et de Ptersbourg dans sa parent et dans ses relations d'amiti;
il tait n au milieu des puissants de ce monde. Un tiers des personnages
attachs  la cour et au gouvernement avaient t amis de son pre et
l'avaient connu, lui, en brassires; le second tiers le tutoyait; le
troisime tait compos de ses bons amis; par consquent il avait pour
allis tous les dispensateurs des biens de la terre sous forme d'emplois,
de fermes, de concessions, etc.; et ils ne pouvaient ngliger un des
leurs. Oblonsky n'eut donc aucune peine  se donner pour obtenir une place
avantageuse; il ne s'agissait que d'viter des refus, des jalousies, des
querelles, des susceptibilits, ce qui lui tait facile  cause de sa
bont naturelle. Il aurait trouv plaisant qu'on lui refust la place et
le traitement dont il avait besoin. Qu'exigeait-il d'extraordinaire? Il
ne demandait que ce que ses contemporains obtenaient, et se sentait aussi
capable qu'un autre de remplir ces fonctions.

On n'aimait pas seulement Stpane Arcadivitch  cause de son bon et
aimable caractre et de sa loyaut indiscutable. Il y avait encore dans
son extrieur brillant et attrayant, dans ses yeux vifs, ses sourcils
noirs, ses cheveux, son teint anim, dans l'ensemble de sa personne
une influence physique qui agissait sur ceux qui le rencontraient.
Ah! Stiva! Oblonsky! le voil! s'criait-on presque toujours avec un
sourire de plaisir quand on l'apercevait; et quoiqu'il ne rsultt rien de
particulirement joyeux de cette rencontre, on ne se rjouissait pas moins
de le revoir encore le lendemain et le surlendemain.

Aprs avoir rempli pendant trois ans la place de prsident, Stpane
Arcadivitch s'tait acquis non seulement l'amiti, mais encore la
considration de ses collgues, infrieurs et suprieurs aussi bien que
celle des personnes que les affaires mettaient en rapport avec lui. Les
qualits qui lui valaient cette estime gnrale taient: premirement,
une extrme indulgence pour chacun, fonde sur le sentiment de ce qui
lui manquait  lui-mme; secondement, un libralisme absolu, non pas le
libralisme prn par son journal, mais celui qui coulait naturellement
dans ses veines et le rendait galement affable pour tout le monde, 
quelque condition qu'on appartint; et, troisimement surtout, une complte
indiffrence pour les affaires dont il s'occupait, ce qui lui permettait
de ne jamais se passionner et par consquent de ne pas se tromper.

En arrivant au tribunal, il se rendit  son cabinet particulier, gravement
accompagn du suisse qui portait son portefeuille, pour y revtir son
uniforme avant de passer dans la salle du conseil. Les employs de
service se levrent tous sur son passage, et le salurent avec un sourire
respectueux. Stpane Arcadivitch se hta, comme toujours, de se rendre
 sa place et s'assit, aprs avoir serr la main aux autres membres du
conseil. Il plaisanta et causa dans la juste mesure des convenances et
ouvrit la sance. Personne ne savait comme lui rester dans le ton officiel
avec une nuance de simplicit et de bonhomie fort utile  l'expdition
agrable des affaires. Le secrtaire s'approcha d'un air dgag, mais
respectueux, commun  tous ceux qui entouraient Stpane Arcadivitch,
lui apporta des papiers et lui adressa la parole sur le ton _familier_
et _libral_ introduit par lui.

Nous sommes enfin parvenus  obtenir les renseignements de
l'administration du gouvernement de Penza; si vous permettez, les
voici.

--Enfin vous les avez! dit Stpane Arcadivitch en feuilletant les papiers
du doigt.

--Alors, messieurs... Et la sance commena.

S'ils pouvaient se douter, pensait-il tout en penchant la tte d'un air
important pendant la lecture du rapport, combien leur prsident avait, il
y a une demi-heure, la mine d'un gamin coupable! et ses yeux riaient.

Le conseil devait durer sans interruption jusqu' deux heures, puis venait
le djeuner. Il n'tait pas encore deux heures lorsque les grandes portes
vitres de la salle s'ouvrirent, et quelqu'un entra. Tous les membres du
conseil, contents d'une petite diversion, se retournrent; mais l'huissier
de garde fit aussitt sortir l'intrus et referma les portes derrire lui.

Quand le rapport fut termin, Stpane Arcadivitch se leva et, sacrifiant
au libralisme de l'poque, tira ses cigarettes en pleine salle de conseil
avant de passer dans son cabinet. Deux de ses collgues, Nikitine, un
vtran au service, et Grinewitch, gentilhomme de la chambre, le suivirent.

Nous aurons le temps de terminer aprs le djeuner, dit Oblonsky.

--Je crois bien, rpondit Nikitine.

--Ce doit tre un fameux coquin que ce Famine, dit Grinewitch en faisant
allusion  l'un des personnages de l'affaire qu'ils avaient tudie.

Stpane Arcadivitch fit une lgre grimace comme pour faire entendre 
Grinewitch qu'il n'tait pas convenable d'tablir un jugement anticip, et
ne rpondit pas.

Qui donc est entr dans la salle? demanda-t-il  l'huissier.

--Quelqu'un est entr sans permission, Votre Excellence, pendant que
j'avais le dos tourn; il vous demandait. Quand les membres du conseil
sortiront, lui ai-je dit.

--O est-il?

--Probablement dans le vestibule, car il tait l tout  l'heure. Le
voici, ajouta l'huissier en dsignant un homme fortement constitu, 
barbe frise, qui montait lgrement et rapidement les marches uses de
l'escalier de pierre, sans prendre la peine d'ter son bonnet de fourrure.
Un employ, qui descendait, le portefeuille sous le bras, s'arrta pour
regarder d'un air peu bienveillant les pieds du jeune homme, et se tourna
pour interroger Oblonsky du regard. Celui-ci, debout au haut de l'escalier,
le visage anim encadr par son collet brod d'uniforme, s'panouit encore
plus en reconnaissant l'arrivant.

C'est bien lui! Levine, enfin! s'cria-t-il avec un sourire affectueux,
quoique lgrement moqueur, en regardant Levine qui s'approchait.--Comment,
tu ne fais pas le dgot, et tu viens me chercher dans ce mauvais lieu?
dit-il, ne se contentant pas de serrer la main de son ami, mais
l'embrassant avec effusion.--Depuis quand es-tu ici?

--J'arrive et j'avais grande envie de te voir, rpondit Levine timidement,
en regardant autour de lui avec mfiance et inquitude.

--Eh bien, allons dans mon cabinet, dit Stpane Arcadivitch qui
connaissait la sauvagerie mle d'amour-propre et de susceptibilit de son
ami; et, comme s'il se ft agi d'viter un danger, il le prit par la main
pour l'emmener.

Stpane Arcadivitch tutoyait presque toutes ses connaissances, des
vieillards de soixante ans, des jeunes gens de vingt, des acteurs, des
ministres, des marchands, des gnraux, tous ceux avec lesquels il prenait
du champagne, et avec qui n'en prenait-il pas? Dans le nombre des
personnes ainsi tutoyes aux deux extrmes de l'chelle sociale, il y en
aurait eu de bien tonnes d'apprendre qu'elles avaient, grce  Oblonsky,
quelque chose de commun entre elles. Mais lorsque celui-ci rencontrait en
prsence de ses infrieurs un de ses tutoys _honteux_, comme il appelait
en riant plusieurs de ses amis, il avait le tact de les soustraire  une
impression dsagrable. Levine n'tait pas un tutoy _honteux_, c'tait un
camarade d'enfance, cependant Oblonsky sentait qu'il lui serait pnible
de montrer leur intimit  tout le monde; c'est pourquoi il s'empressa de
l'emmener. Levine avait presque le mme ge qu'Oblonsky et ne le tutoyait
pas seulement par raison de champagne, ils s'aimaient malgr la diffrence
de leurs caractres et de leurs gots, comme s'aiment des amis qui se sont
lis dans leur premire jeunesse. Mais, ainsi qu'il arrive souvent  des
hommes dont la sphre d'action est trs diffrente, chacun d'eux, tout
en approuvant par le raisonnement la carrire de son ami, la mprisait
au fond de l'me, et croyait la vie qu'il menait lui-mme la seule
rationnelle.  l'aspect de Levine, Oblonsky ne pouvait dissimuler un
sourire ironique. Combien de fois ne l'avait-il pas vu arriver de la
campagne o il faisait quelque chose (Stpane Arcadivitch ne savait pas
au juste quoi, et ne s'y intressait gure), agit, press, un peu gn,
irrit de cette gne, et apportant gnralement des points de vue tout 
fait nouveaux et inattendus sur la vie et les choses. Stpane Arcadivitch
en riait et s'en amusait. Levine, de son ct, mprisait le genre
d'existence que son ami menait  Moscou, traitait son service de
plaisanterie et s'en moquait. Mais Oblonsky prenait gaiement la
plaisanterie, en homme sr de son fait, tandis que Levine riait sans
conviction et se fchait.

Nous t'attendions depuis longtemps, dit Stpane Arcadivitch en entrant
dans son cabinet et en lchant la main de Levine comme pour prouver qu'ici
tout danger cessait. Je suis bien heureux de te voir, continua-t-il. Eh
bien, comment vas-tu? que fais-tu? quand es-tu arriv?

Levine se taisait et regardait les figures inconnues pour lui des deux
collgues d'Oblonsky; la main de l'lgant Grinewitch aux doigts blancs
et effils, aux ongles longs, jaunes et recourbs du bout, avec d'normes
boutons brillant sur ses manchettes, absorbait visiblement toute son
attention. Oblonsky s'en aperut et sourit.

Permettez-moi, messieurs, de vous faire faire connaissance: mes collgues
Philippe-Ivanitch Nikitine, Michel-Stanislavowitch Grinewitch,--puis (se
tournant vers Levine), un propritaire, un homme nouveau, qui s'occupe
des affaires du semstvo, un gymnaste qui enlve cinq pouds d'une main, un
leveur de bestiaux, un chasseur clbre, mon ami Constantin Dmitrievitch
Levine, le frre de Serge Ivanitch Kosnichef.

--Charm, rpondit le plus g.

--J'ai l'honneur de connatre votre frre Serge Ivanitch, dit Grinewitch
en tendant sa main aux doigts effils.

Le visage de Levine se rembrunit; il serra froidement la main qu'on lui
tendait, et se tourna vers Oblonsky. Quoiqu'il et beaucoup de respect
pour son demi-frre, l'crivain connu de toute la Russie, il ne lui en
tait pas moins dsagrable qu'on s'adresst  lui, non comme  Constantin
Levine, mais comme au frre du clbre Kosnichef.

Non, je ne m'occupe plus d'affaires. Je me suis brouill avec tout le
monde et ne vais plus aux assembles, dit-il en s'adressant  Oblonsky.

--Cela s'est fait bien vite, s'cria celui-ci en souriant. Mais comment?
pourquoi?

--C'est une longue histoire que je te raconterai quelque jour, rpondit
Levine, ce qui ne l'empcha pas de continuer.--Pour tre bref, je me suis
convaincu qu'il n'existe et ne peut exister aucune action srieuse 
exercer dans nos questions provinciales. D'une part, on joue au parlement,
et je ne suis ni assez jeune ni assez vieux pour m'amuser de joujoux, et
d'autre part c'est--il hsita--un moyen pour la _coterie_ du district de
gagner quelques sous. Autrefois il y avait les tutelles, les jugements;
maintenant il y a le semstvo, non pas pour y prendre des pots de vin, mais
pour en tirer des appointements sans les gagner. Il dit ces paroles avec
chaleur et de l'air d'un homme qui croit que son opinion trouvera des
contradicteurs.

H, h! Mais te voil, il me semble, dans une nouvelle phase: tu deviens
conservateur! dit Stpane Arcadivitch. Au reste, nous en reparlerons plus
tard.

--Oui, plus tard. Mais j'avais besoin de te voir, dit Levine en regardant
toujours avec haine la main de Grinewitch.

Stpane Arcadivitch sourit imperceptiblement.

Et tu disais que tu ne porterais plus jamais d'habit europen? dit-il
en examinant les vtements tout neufs de son ami, oeuvre d'un tailleur
franais. Je le vois bien, c'est une nouvelle phase.

Levine rougit tout  coup, non comme fait un homme mr, sans s'en
apercevoir, mais comme un jeune garon qui se sent timide et ridicule,
et qui n'en rougit que davantage. Cette rougeur enfantine donnait  son
visage intelligent et mle un air si trange, qu'Oblonsky cessa de le
regarder.

Mais o donc nous verrons-nous? J'ai bien besoin de causer avec toi, dit
Levine.

Oblonsky rflchit.

Sais-tu? nous irons djeuner chez Gourine et nous y causerons; je suis
libre jusqu' trois heures.

--Non, rpondit Levine aprs un moment de rflexion, il me faut faire
encore une course.

--Eh bien alors, dnons ensemble.

--Dner? mais je n'ai rien de particulier  te dire, rien que deux mots 
te demander; nous bavarderons plus tard.

--Dans ce cas, dis les deux mots tout de suite, nous causerons  dner.

--Ces deux mots, les voici, dit Levine; au reste, ils n'ont rien de
particulier.

Son visage prit une expression mchante qui ne tenait qu'
l'effort qu'il faisait pour vaincre sa timidit.

Que font les Cherbatzky? Tout va-t-il comme par le pass?

Stpane Arcadivitch savait depuis longtemps que Levine tait amoureux de
sa belle-soeur, Kitty; il sourit et ses yeux brillrent gaiement.

Tu as dit deux mots, mais je ne puis rpondre de mme, parce que...
Excuse-moi un instant.

Le secrtaire entra en ce moment, toujours respectueusement familier, avec
le sentiment modeste, propre  tous les secrtaires, de sa supriorit
en affaires sur son chef. Il s'approcha d'Oblonsky et, sous une forme
interrogative, se mit  lui expliquer une difficult quelconque;
sans attendre la fin de l'explication, Stpane Arcadivitch lui posa
amicalement la main sur le bras.

Non, faites comme je vous l'ai demand,--dit-il en adoucissant son
observation d'un sourire; et, aprs avoir brivement expliqu comment il
comprenait l'affaire, il repoussa les papiers en disant:--Faites ainsi, je
vous en prie, Zahar Nikitich.

Le secrtaire s'loigna confus. Levine, pendant cette petite confrence,
avait eu le temps de se remettre, et, debout derrire une chaise sur
laquelle il s'tait accoud, il coutait avec une attention ironique.

Je ne comprends pas, je ne comprends pas, dit-il.

--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?--rpondit Oblonsky en souriant aussi
et en cherchant une cigarette; il s'attendait  une sortie quelconque de
Levine.

--Je ne comprends pas ce que vous faites, dit Levine en haussant les
paules. Comment peux-tu faire tout cela srieusement?

--Pourquoi?

--Mais parce que cela ne signifie rien.

--Tu crois cela? Nous sommes surchargs de besogne, au contraire.

--De griffonnages! Eh bien oui, tu as un don spcial pour ces choses-l,
ajouta Levine.

--Tu veux dire qu'il y a quelque chose qui me manque?

--Peut-tre bien! Cependant je ne puis m'empcher d'admirer ton grand air
et de me glorifier d'avoir pour ami un homme si important. En attendant,
tu n'as pas rpondu  ma question, ajouta-t-il en faisant un effort
dsespr pour regarder Oblonsky en face.

--Allons, allons, tu y viendras aussi. C'est bon tant que tu as trois
mille dciatines[1] dans le district de Karasinsk, des muscles comme les
tiens et la fracheur d'une petite fille de douze ans: mais tu y viendras
tout de mme. Quant  ce que tu me demandes, il n'y a pas de changements,
mais je regrette que tu sois rest si longtemps sans venir.

[Note 1: La dciatine est voisine de 1 hectare;  noter que l'orthographe
originale dessiatine (incorrecte) de la prsente traduction a t
remplace ici par dciatine en accord avec la racine du mot qui signifie
dix.]

--Pourquoi? demanda Levine.

--Parce que... rpondit Oblonsky, mais nous en causerons plus tard.
Qu'est-ce qui t'amne?

--Nous parlerons de cela aussi plus tard, dit Levine en rougissant encore
jusqu'aux oreilles.

--C'est bien, je comprends, fit Stpane Arcadivitch. Vois-tu, je t'aurais
bien pri de venir dner chez moi, mais ma femme est souffrante; si tu
veux _les_ voir, tu les trouveras au Jardin zoologique, de quatre  cinq;
Kitty patine. Vas-y, je te rejoindrai et nous irons dner quelque part
ensemble.

--Parfaitement; alors, au revoir.

--Fais attention, n'oublie pas! je te connais, tu es capable de repartir
subitement pour la campagne! s'cria en riant Stpane Arcadivitch.

--Non, bien sr, je viendrai.

Levine sortit du cabinet et se souvint seulement de l'autre ct de la
porte qu'il avait oubli de saluer les collgues d'Oblonsky.

Ce doit tre un personnage nergique, dit Grinewitch quand Levine fut
sorti.

--Oui, mon petit frre, dit Stpane Arcadivitch en hochant la tte, c'est
un gaillard qui a de la chance! trois mille dciatines dans le district
de Karasinsk! il a l'avenir pour lui, et quelle jeunesse! Ce n'est pas
comme nous autres!

--Vous n'avez gure  vous plaindre pour votre part, Stpane Arcadivitch.

--Si, tout va mal, rpondit Stpane Arcadivitch en soupirant
profondment.




VI


Lorsque Oblonsky lui avait demand pourquoi il tait venu  Moscou, Levine
avait rougi, et s'en voulait d'avoir rougi; mais pouvait-il rpondre: Je
viens demander ta belle-soeur en mariage? Tel tait cependant l'unique but
de son voyage.

Les familles Levine et Cherbatzky, deux vieilles familles nobles de Moscou,
avaient toujours t en rapports d'amiti. L'intimit s'tait resserre
pendant les tudes de Levine  l'Universit de Moscou,  cause de sa
liaison avec le jeune prince Cherbatzky, frre de Dolly et de Kitty,
qui suivait les mmes cours que lui. Dans ce temps-l Levine allait
frquemment dans la maison Cherbatzky et, quelque trange que cela puisse
paratre, tait amoureux de la maison tout entire, spcialement de la
partie fminine de la famille. Ayant perdu sa mre sans l'avoir connue,
et n'ayant qu'une soeur beaucoup plus ge que lui, ce fut dans la maison
Cherbatzky qu'il trouva cet intrieur intelligent et honnte, propre aux
anciennes familles nobles, dont la mort de ses parents l'avait priv.
Tous les membres de cette famille, mais principalement les femmes, lui
apparaissaient entours d'un nimbe mystrieux et potique. Non seulement
il ne leur dcouvrait aucun dfaut, mais il leur supposait encore les
sentiments les plus levs, les perfections les plus idales. Pourquoi ces
trois jeunes demoiselles devaient parler franais et anglais de deux jours
l'un; pourquoi elles devaient,  tour de rle, jouer du piano (les sons
de cet instrument montaient jusqu' la chambre o travaillaient les
tudiants); pourquoi des matres de littrature franaise, de musique, de
danse, de dessin, se succdaient dans la maison; pourquoi,  certaines
heures de la journe, les trois demoiselles, accompagnes de Mlle Linon,
devaient s'arrter en calche au boulevard de la Tversko et, sous la
garde d'un laquais en livre, se promener dans leurs pelisses de satin
(Dolly en avait une longue, Nathalie une demi-longue, et Kitty une toute
courte, qui montrait ses petites jambes bien faites, serres dans des bas
rouges): ces choses et beaucoup d'autres lui restaient incomprhensibles.
Mais il savait que tout ce qui se passait dans cette sphre mystrieuse
tait parfait, et ce mystre le rendait amoureux.

Il avait commenc par s'prendre de Dolly, l'ane, pendant ses annes
d'tudes; celle-ci pousa Oblonsky; il crut alors aimer la seconde, car il
sentait qu'il devait ncessairement aimer l'une des trois, sans savoir au
juste laquelle. Mais Nathalie eut  peine fait son entre dans le monde,
qu'on la maria au diplomate Lvof. Kitty n'tait qu'une enfant quand Levine
quitta l'Universit. Le jeune Cherbatzky, peu aprs son admission dans
la marine, se noya dans la Baltique, et les relations de Levine avec sa
famille devinrent plus rares, malgr l'amiti qui le liait  Oblonsky. Au
commencement de l'hiver cependant, tant venu  Moscou, aprs une anne
passe  la campagne, il revit les Cherbatzky et comprit alors laquelle
des trois il tait destin  aimer.

Rien de plus simple, en apparence, que de demander en mariage la jeune
princesse Cherbatzky; un homme de trente-deux ans, de bonne famille,
d'une fortune convenable, avait toute chance de passer pour un beau
parti, et vraisemblablement il aurait t bien accueilli. Mais Levine
tait amoureux; Kitty lui paraissait une crature si accomplie, d'une
supriorit si idale, et il se jugeait au contraire si dfavorablement,
qu'il n'admettait pas qu'on le trouvt digne d'aspirer  cette alliance.

Aprs avoir pass deux mois  Moscou comme en rve, rencontrant Kitty
chaque jour dans le monde, o il tait retourn  cause d'elle, il
repartit subitement pour la campagne, aprs avoir dcid que ce mariage
tait impossible. Quelle position dans le monde, quelle carrire
convenable et bien dfinie offrait-il aux parents? Tandis que ses
camarades taient, les uns colonels et aides de camp, d'autres professeurs
distingus, directeurs de banque et de chemin de fer, ou prsidents de
tribunal, comme Oblonsky, que faisait-il, lui,  trente-deux ans? Il
s'occupait de ses terres, levait des bestiaux, construisait des btiments
de ferme et chassait la bcasse, c'est--dire qu'il avait pris le chemin
de ceux qui, aux yeux du monde, n'ont pas su en trouver d'autre; il ne se
faisait aucune illusion sur la faon dont on pouvait le juger, et croyait
passer pour un pauvre garon, sans grande capacit.

Comment, d'ailleurs, la charmante et potique jeune fille pouvait-elle
aimer un homme aussi laid et surtout aussi peu brillant que lui? Ses
anciennes relations avec Kitty, qui,  cause de sa liaison avec le frre
qu'elle avait perdu, taient celles d'un homme fait avec une enfant, lui
semblaient un obstacle de plus.

On pouvait bien, pensait-il, aimer d'amiti un brave garon aussi
ordinaire que lui, mais il fallait tre beau et pouvoir dployer les
qualits d'un homme suprieur, pour tre aim d'un amour comparable
 celui qu'il prouvait. Il avait bien entendu dire que les femmes
s'prennent souvent d'hommes laids et mdiocres, mais il n'en croyait rien
et jugeait les autres d'aprs lui-mme, qui ne pouvait aimer qu'une femme
remarquable, belle et potique.

Toutefois, aprs avoir pass deux mois  la campagne dans la solitude, il
se convainquit que le sentiment qui l'absorbait ne ressemblait pas aux
enthousiasmes de sa premire jeunesse, et qu'il ne pourrait vivre sans
rsoudre cette grande question: serait-il accept, oui ou non? Rien ne
prouvait, aprs tout, qu'il serait refus. Il partit donc pour Moscou
avec la ferme intention de se dclarer et de se marier si on l'agrait.
Sinon...., il ne pouvait imaginer ce qu'il deviendrait!




VII


Levine, arriv  Moscou par le train du matin, s'tait arrt chez son
demi-frre, Kosnichef. Aprs avoir fait sa toilette, il tait entr dans
le cabinet de travail de celui-ci en se proposant de lui raconter tout
et de lui demander conseil; mais son frre n'tait pas seul. Il causait
avec un clbre professeur de philosophie, venu de Kharhoff tout exprs
pour claircir un malentendu survenu entre eux au sujet d'une question
scientifique. Le professeur tait en guerre contre le matrialisme; Serge
Kosnichef suivait sa polmique avec intrt et lui avait adress quelques
objections aprs avoir lu son dernier article. Il reprochait au professeur
les concessions trop larges qu'il faisait au matrialisme, et celui-ci
tait venu s'expliquer lui-mme. La conversation roulait sur la question
 la mode: Y a-t-il une limite entre les phnomnes psychiques et
physiologiques dans les actions de l'homme, et o se trouve cette limite?

Serge Ivanitch accueillit son frre avec le sourire froidement aimable qui
lui tait habituel et, aprs l'avoir prsent au professeur, continua
l'entretien. Celui-ci, un petit homme  lunettes, au front troit,
s'arrta un moment pour rpondre au salut de Levine, puis reprit la
conversation sans lui accorder aucune attention. Levine s'assit en
attendant son dpart et s'intressa bientt au sujet de la discussion.
Il avait lu dans des revues les articles dont on parlait, et les avait
lus en y prenant l'intrt gnral qu'un homme qui a tudi les sciences
naturelles  l'Universit peut prendre au dveloppement de ces sciences;
jamais il n'avait fait de rapprochements entre ces questions savantes sur
l'origine de l'homme, sur l'action rflexe, la biologie, la sociologie, et
celles qui le proccupaient de plus en plus, le but de la vie et la mort.

Il remarqua, en suivant la conversation, que les deux interlocuteurs
tablissaient un certain lien entre les questions scientifiques et celles
qui touchaient  l'me; par moments il croyait qu'ils allaient enfin
aborder ce sujet, mais chaque fois qu'ils en approchaient, c'tait pour
s'en loigner aussitt avec une certaine hte, et s'enfoncer dans le
domaine des distinctions subtiles, des rfutations, des citations, des
allusions, des renvois aux autorits, et c'est  peine s'il pouvait les
comprendre.

Je ne puis accepter la thorie de Keis, disait Serge Ivanitch dans son
langage lgant et correct, et admettre que toute ma conception du monde
extrieur drive uniquement de mes sensations. Le principe de toute
connaissance, le sentiment de _l'tre_, de l'existence, n'est pas venu par
les sens; il n'existe pas d'organe spcial pour produire cette conception.

--Oui, mais Wurst et Knaust et Pripasof vous rpondront que vous avez la
connaissance de votre existence uniquement par suite d'une accumulation de
sensations, en un mot, qu'elle n'est que le rsultat des sensations. Wurst
dit mme que l o la sensation n'existe pas, la conscience de l'existence
est absente.

--Je dirai au contraire.... rpliqua Serge Ivanitch.

Levine remarqua encore une fois qu'au moment de toucher au point capital,
selon lui, ils allaient s'en loigner, et se dcida  faire au professeur
la question suivante:

Dans ce cas, si mes sensations n'existent plus, si mon corps est mort, il
n'y a plus d'existence possible?

Le professeur regarda ce singulier questionneur d'un air contrari et
comme bless de cette interruption: que voulait cet intrus qui ressemblait
plus  un paysan qu' un philosophe? Il se tourna vers Serge Ivanitch,
mais celui-ci n'tait pas  beaucoup prs aussi exclusif que le professeur
et pouvait, tout en discutant avec lui, comprendre le point de vue simple
et rationnel qui avait suggr la question; il rpondit en souriant:

Nous n'avons pas encore le droit de rsoudre cette question.

--Nous n'avons pas de donnes suffisantes, continua le professeur en
reprenant ses raisonnements. Non, je prtends que si, comme le dit
clairement Pripasof, les sensations sont fondes sur des impressions,
nous n'en devons que plus svrement distinguer ces deux notions.

Levine n'coutait plus et attendit le dpart du professeur.




VIII


Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frre:

Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps? comment vont les
affaires?

Levine savait que son frre an s'intressait peu aux questions
agronomiques et faisait une concession en lui en parlant; aussi se
borna-t-il  rpondre au sujet de la vente du bl et de l'argent qu'il
avait touch sur le domaine qu'ils possdaient indivis. Son intention
formelle avait t de causer avec son frre de ses projets de mariage, et
de lui demander conseil; mais, aprs cette conversation avec le professeur
et en prsence du ton involontairement protecteur dont Serge l'avait
questionn sur leurs intrts de campagne, il ne se sentit plus la force
de parler et pensa que son frre Serge ne verrait pas les choses comme il
aurait souhait qu'il les vit.

Comment marchent les affaires du semstvo chez vous? demanda Serge
Ivanitch, qui s'intressait  ces assembles provinciales et leur
attribuait une grande importance.

--Je n'en sais vraiment rien.

--Comment cela se fait-il? ne fais-tu pas partie de l'administration?

--Non, j'y ai renonc; je ne vais plus aux assembles, rpondit Levine.

--C'est bien dommage, murmura Serge en fronant le sourcil.

Pour se disculper, Levine raconta ce qui se passait aux runions du
district.

C'est toujours ainsi! interrompit Serge Ivanitch, voil comme nous sommes,
nous autres Russes! Peut-tre est-ce un bon trait de notre nature que
cette facult de constater nos erreurs, mais nous l'exagrons, nous nous
plaisons dans l'ironie, qui jamais ne fait dfaut  notre langue. Si l'on
donnait nos droits, ces mmes institutions provinciales,  quelque autre
peuple de l'Europe, Allemands ou Anglais, ils sauraient en extraire la
libert, tandis que, nous autres, nous ne savons qu'en rire!

--Qu'y faire? rpondit Levine d'un air coupable. C'tait mon dernier
essai. J'y ai mis toute mon me; je n'y puis plus rien; je suis incapable
de...

--Incapable! interrompit Serge Ivanitch: tu n'envisages pas la chose comme
il le faudrait.

--C'est possible, rpondit Levine accabl.

--Sais-tu que notre frre Nicolas est de nouveau ici?

Nicolas tait le frre an de Constantin et le demi-frre de Serge;
c'tait un homme perdu, qui avait mang la plus grande partie de sa
fortune, et s'tait brouill avec ses frres pour vivre dans un monde
aussi fcheux qu'trange.

Que dis-tu l? s'cria Levine effray. Comment le sais-tu?

--Prokoff l'a vu dans la rue.

--Ici,  Moscou? O est-il? et Levine se leva, comme s'il et voulu
aussitt courir le trouver.

--Je regrette de t'avoir dit cela, dit Serge en hochant la tte  la
vue de l'motion de son frre. J'ai envoy quelqu'un pour savoir o il
demeurait et lui ai fait tenir sa lettre de change sur Troubine que j'ai
paye. Voici ce qu'il m'a rpondu...

Et Serge tendit  son frre un billet qu'il prit sous un presse papiers.

Lvine lut ce billet d'une criture trange et qu'il connaissait bien.

Je demande humblement qu'on me laisse la paix. C'est tout ce que je
rclame de mes chers frres. Nicolas Levine.

Constantin resta debout devant Serge, le papier  la main, sans lever la
tte.

Il veut bien visiblement m'offenser, continua Serge, mais cela lui est
impossible. Je souhaitais de tout coeur de pouvoir l'aider, tout en sachant
que je n'en viendrais pas  bout.

--Oui, oui, confirma Levine, je comprends et j'apprcie ta conduite envers
lui, mais j'irai le voir.

--Si cela te fait plaisir, vas-y, dit Serge, mais je ne te le conseille
pas. Ce n'est pas que je le craigne par rapport  nos relations  toi et 
moi, il ne saurait nous brouiller, mais c'est pour toi que je te conseille
de n'y pas aller: tu n'y pourras rien. Au reste, fais comme tu l'entends.

--Peut-tre n'y a-t-il vraiment rien  faire, mais dans ce moment... je ne
saurais tre tranquille...

--Je ne te comprends pas, dit Serge, mais ce que je comprends, ajouta-t-il,
c'est qu'il y a l pour nous une leon d'humilit. Depuis que notre frre
Nicolas est devenu ce qu'il est, je considre ce qu'on appelle une
bassesse avec plus d'indulgence. Tu sais ce qu'il a fait?

--Hlas; c'est affreux, affreux! rpondit Levine.

Aprs avoir demand l'adresse de Nicolas au domestique de Serge Ivanitch,
Levine se mit en route pour aller le trouver, mais il changea d'ide et
ajourna sa visite au soir. Avant tout, pour en avoir le coeur net, il
voulait dcider la question qui l'avait amen  Moscou. Il alla donc
trouver Oblonsky et, aprs avoir appris o taient les Cherbatzky, se
rendit l o il pensait rencontrer Kitty.




IX


Vers quatre heures, Levine quitta son Isvostchik  la porte du Jardin
zoologique et, le coeur battant, suivit le sentier qui menait aux montagnes
de glace, prs de l'endroit o l'on patinait; il savait qu'il la
trouverait l, car il avait aperu la voiture des Cherbatzky  l'entre.

Il faisait un beau temps de gele;  la porte du Jardin on voyait, rangs
 la file, des traneaux, des voitures de matre, des Isvostchiks, des
gendarmes. Le public se pressait dans les petits chemins frays autour des
izbas dcores de sculptures en bois; les vieux bouleaux du Jardin, aux
branches charges de givre et de neige, semblaient revtus de chasubles
neuves et solennelles.

Tout en suivant le sentier, Levine se parlait  lui-mme: Du calme! il ne
faut pas se troubler; que veux-tu? qu'as-tu? tais-toi, imbcile. C'est
ainsi qu'il interpellait son coeur.

Mais plus il cherchait  se calmer, plus l'motion le gagnait et lui
coupait la respiration. Une personne de connaissance l'appela au passage,
Levine ne la reconnut mme pas. Il s'approcha des montagnes. Les traneaux
glissaient, puis remontaient au moyen de chanes; c'tait un cliquetis de
ferraille, un bruit de voix joyeuses et animes.  quelques pas de l
on patinait, et parmi les patineurs il _la_ reconnut bien vite, et sut
qu'elle tait prs de lui par la joie et la terreur qui envahirent son me.

Debout auprs d'une dame, du ct oppos  celui o Levine se trouvait,
elle ne se distinguait de son entourage ni par sa pose ni par sa toilette;
pour lui, elle ressortait dans la foule comme une rose parmi des orties,
clairant de son sourire ce qui l'environnait, illuminant tout de sa
prsence. Oserai-je vraiment descendre sur la glace et m'approcher
d'elle? pensa-t-il. L'endroit o elle se tenait lui parut un sanctuaire
dont il craignait d'approcher, et il eut si peur qu'il s'en fallut de peu
qu'il ne repartit. Faisant un effort sur lui-mme il arriva cependant  se
persuader qu'elle tait entoure de gens de toute espce, et qu' la
rigueur il avait bien aussi le droit de venir patiner. Il descendit donc
sur la glace, vitant de jeter les yeux sur elle comme sur le soleil, mais,
de mme que le soleil, il n'avait pas besoin de la regarder pour la voir.

On se runissait sur la glace, un jour de la semaine, entre personnes
de connaissance. Il y avait l des matres dans l'art du patinage qui
venaient faire briller leurs talents, d'autres qui faisaient leur
apprentissage derrire des fauteuils, avec des gestes gauches et inquiets,
de trs jeunes gens, et aussi de vieux messieurs, patinant par hygine;
tous semblaient  Levine des lus favoriss du ciel, parce qu'ils taient
dans le voisinage de Kitty. Et ces patineurs glissaient autour d'elle, la
rattrapaient, lui parlaient mme, et n'en semblaient pas moins s'amuser
avec une indpendance d'esprit complte, comme s'il et suffi  leur
bonheur que la glace ft bonne et le temps splendide!

Nicolas Cherbatzky, un cousin de Kitty, vtu d'une jaquette et de
pantalons troits, tait assis sur un banc, les patins aux pieds,
lorsqu'il aperut Levine.

Ah! s'cria-t-il, le premier patineur de la Russie, le voil! Es-tu ici
depuis longtemps? Mets donc vite tes patins, la glace est excellente.

--Je n'ai pas mes patins, rpondit Levine, tonn qu'on pt parler en
prsence de Kitty avec cette libert d'esprit et cette audace, et ne
la perdant pas de vue une seconde, quoiqu'il ne la regardt pas. Elle,
visiblement craintive sur ses hautes bottines  patins, s'lana vers lui,
du coin o elle se tenait, suivie d'un jeune garon en costume russe qui
cherchait  la dpasser en faisant les gestes dsesprs d'un patineur
maladroit. Kitty ne patinait pas avec sret; ses mains avaient quitt le
petit manchon suspendu  son cou par un ruban, et se tenaient prtes 
se raccrocher n'importe  quoi; elle regardait Levine, qu'elle venait
de reconnatre, et souriait de sa propre peur. Quand elle eut enfin
heureusement pris son lan, elle donna un lger coup de talon et glissa
jusqu' son cousin Cherbatzky, s'empara de son bras, et envoya  Levine un
salut amical. Jamais dans son imagination elle n'avait t plus charmante.

Il lui suffisait toujours de penser  elle pour voquer vivement le
souvenir de toute sa personne, surtout celui de sa jolie tte blonde, 
l'expression enfantine de candeur et de bont, lgamment pose sur des
paules dj belles. Ce mlange de grce d'enfant et de beaut de femme
avait un charme particulier que Levine savait comprendre. Mais ce qui le
frappait toujours en elle, comme une chose inattendue, c'tait son regard
modeste, calme, sincre, qui, joint  son sourire, le transportait dans un
monde enchant o il se sentait apais, adouci, avec les bons sentiments
de sa premire enfance.

Depuis quand tes-vous ici? demanda-t-elle en lui tendant la main. Merci,
ajouta-t-elle en lui voyant ramasser le mouchoir tomb de son manchon.

--Moi? Je suis arriv depuis peu, hier, c'est--dire aujourd'hui, rpondit
Levine, si mu qu'il n'avait pas bien compris la question. Je voulais
venir chez vous,--dit-il, et, se rappelant aussitt dans quelle intention,
il rougit et se troubla.--Je ne savais pas que vous patiniez, et si bien.

Elle le regarda avec attention, comme pour deviner la cause de son
embarras.

Votre loge est prcieux. Il s'est conserv ici une tradition sur vos
talents de patineur,--dit-elle en secouant de sa petite main gante de
noir les aiguilles de pin tombes sur son manchon.

--Oui, j'ai patin autrefois avec passion; je voulais arriver  la
perfection.

--Il me semble que vous faites tout avec passion, dit-elle en souriant. Je
voudrais tant vous voir patiner. Mettez donc des patins, nous patinerons
ensemble.

Patiner ensemble! est-il possible! pensa-t-il en la regardant.

Je vais les mettre tout de suite, dit-il.

Et il courut chercher des patins.

Il y a longtemps, monsieur, que vous n'tes venu chez nous, dit l'homme
aux patins en lui tenant le pied pour visser le talon. Depuis vous, nous
n'avons personne qui s'y entende. Est-ce bien ainsi? dit-il en serrant la
courroie.

--C'est bien, c'est bien, dpche-toi seulement, rpondit Levine, ne
pouvant dissimuler le sourire joyeux qui, malgr lui, clairait son
visage. Voil la vie, voil le bonheur, pensait-il, faut-il lui parler
maintenant? Mais j'ai peur de parler; je suis trop heureux en ce moment,
heureux au moins en esprance, tandis que.... Mais il le faut, il le faut!
Arrire toute faiblesse!

Levine se leva, ta son paletot, et, aprs s'tre essay autour de la
petite maison, s'lana sur la glace unie et glissa sans effort, dirigeant
 son gr sa course, tantt rapide, tantt ralentie. Il s'approcha d'elle
avec crainte, mais un sourire de Kitty le rassura encore une fois.

Elle lui donna la main et ils patinrent cte  cte, augmentant peu  peu
la vitesse de leur course; et plus ils glissaient rapidement, plus elle
lui serrait la main.

J'apprendrais bien plus vite avec vous, lui dit-elle, je ne sais pourquoi,
j'ai confiance.

--J'ai aussi confiance en moi, quand vous vous appuyez sur mon bras,
rpondit-il, et aussitt il rougit, effray. Effectivement,  peine eut-il
prononc ces paroles, que, de mme que le soleil se cache derrire un
nuage, toute l'amabilit du visage de la jeune fille disparut, et Levine
remarqua un jeu de physionomie qu'il connaissait bien, et qui indiquait un
effort de sa pense; une ride se dessina sur le front uni de Kitty.

--Il ne vous arrive rien de dsagrable? Du reste, je n'ai pas le droit de
le demander, dit-il vivement.

--Pourquoi cela? Non,--rpondit-elle froidement; et elle ajouta
aussitt:--Vous n'avez pas encore vu Mlle Linon?

--Pas encore.

--Venez la voir, elle vous aime tant.

--Qu'arrive-t-il? je lui ai fait de la peine! Seigneur, ayez piti de
moi! pensa Levine tout en courant vers la vieille Franaise aux petites
boucles grises, qui les surveillait de son banc. Elle le reut comme un
vieil ami et lui montra tout son rtelier dans un sourire amical.

Nous grandissons, n'est-ce pas? dit-elle en dsignant Kitty des yeux, et
nous prenons de l'ge. _Tiny bear_ devient grand! continua la vieille
institutrice en riant; et elle lui rappela sa plaisanterie sur les trois
demoiselles qu'il appelait les trois oursons du conte anglais.

Vous rappelez-vous que vous les nommiez ainsi?

Il l'avait absolument oubli, mais elle riait de cette plaisanterie depuis
dix ans et y tenait toujours.

Allez, allez patiner. N'est-ce pas que notre Kitty commence  bien s'y
prendre?

Quand Levine revint auprs de Kitty, il ne lui trouva plus le visage
svre; ses yeux avaient repris leur expression franche et caressante,
mais il lui sembla qu'elle avait un ton de tranquillit voulue, et il se
sentit triste. Aprs avoir caus de la vieille gouvernante et de ses
originalits, elle lui parla de sa vie  lui.

Ne vous ennuyez-vous vraiment pas  la campagne? demanda-t-elle.

--Non, je ne m'ennuie pas; je suis trs occup,--rpondit-il, sentant
qu'elle l'amenait au ton calme qu'elle avait rsolu de garder, et dont il
ne saurait dsormais se dpartir, pas plus qu'il n'avait su le faire au
commencement de l'hiver.

--tes-vous venu pour longtemps? demanda Kitty.

--Je n'en sais rien, rpondit-il sans penser  ce qu'il disait. L'ide de
retomber dans le ton d'une amiti calme et de retourner peut-tre chez lui
sans avoir rien dcid le poussa  la rvolte.

--Comment ne le savez-vous pas?

--Je n'en sais rien, cela dpendra de vous, dit-il, et aussitt il fut
pouvant de ses propres paroles.

N'entendit-elle pas ces mots, ou ne voulut-elle pas les entendre? elle
sembla faire un faux pas sur la glace et s'loigna pour glisser vers Mlle
Linon, lui dit quelques mots et se dirigea vers la petite maison o l'on
tait les patins.

Mon Dieu, qu'ai-je fait? Seigneur Dieu, aidez-moi, guidez-moi, priait
Levine intrieurement, et, sentant qu'il avait besoin de faire quelque
mouvement violent, il dcrivit avec fureur des courbes sur la glace.

En ce moment, un jeune homme, le plus fort des nouveaux patineurs, sortit
du caf, ses patins aux pieds et la cigarette  la bouche; sans s'arrter
il courut vers l'escalier, descendit les marches en sautant, sans mme
changer la position de ses bras, et s'lana sur la glace.

C'est un nouveau tour, se dit Levine, et il remonta l'escalier pour
l'imiter.

--Ne vous tuez pas, il faut de l'habitude, lui cria Nicolas Cherbatzky.

Levine patina quelque temps avant de prendre son lan, puis il descendit
l'escalier en cherchant  garder l'quilibre avec ses mains;  la dernire
marche, il s'accrocha, fit un mouvement violent pour se rattraper, reprit
son quilibre, et s'lana en riant sur la glace.

Quel brave garon,--pensait pendant ce temps Kitty en entrant dans la
petite maison, suivie de Mlle Linon, et en le regardant avec un sourire
caressant, comme un frre bien-aim.

--Est-ce ma faute? Ai-je rien fait de mal? On prtend que c'est de la
coquetterie! Je sais bien que ce n'est pas lui que j'aime, mais je ne m'en
sens pas moins contente auprs de lui: il est si bon! Mais pourquoi a-t-il
dit cela? pensa-t-elle.

Voyant Kitty partir avec sa mre qui venait la chercher, Levine, tout
rouge aprs l'exercice violent qu'il venait de prendre, s'arrta et
rflchit. Il ta ses patins et rejoignit la mre et la fille  la sortie.

Trs heureuse de vous voir, dit la princesse. Nous recevons, comme
toujours, le jeudi.

--Aujourd'hui, par consquent?

--Nous serons enchants de vous voir, rpondit-elle schement.

Cette raideur affligea Kitty, qui ne put s'empcher de chercher  adoucir
l'effet produit par la froideur de sa mre. Elle se retourna vers Levine
et lui cria en souriant:

Au revoir!

En ce moment, Stpane Arcadivitch, son chapeau plant de ct, le visage
anim et les yeux brillants, entrait en vainqueur dans le Jardin.  la vue
de sa belle-mre, il prit une expression triste et confuse pour rpondre
aux questions qu'elle lui adressa sur la sant de Dolly; puis, aprs avoir
caus  voix basse d'un air accabl, il se redressa et prit le bras de
Levine.

Eh bien, partons-nous? Je n'ai fait que penser  toi, et je suis trs
content que tu sois venu, dit-il en le regardant d'un air significatif.

--Allons, allons,--rpondit l'heureux Levine, qui ne cessait d'entendre le
son de cette voix lui disant au revoir, et de se reprsenter le sourire
qui accompagnait ces mots.

-- l'htel d'Angleterre ou  l'Ermitage?

--Cela m'est gal.

-- l'htel d'Angleterre alors, dit Stpane Arcadivitch, qui choisissait
ce restaurant parce qu'il y devait plus d'argent qu' l'Ermitage et qu'il
trouvait, pour ainsi dire, indigne de lui, de le ngliger. Tu as un
isvostchik: tant mieux, car j'ai renvoy ma voiture.

Pendant tout le trajet, les deux amis gardrent le silence. Levine pensait
 ce que pouvait signifier le changement survenu en Kitty, et se rassurait
pour retomber aussitt dans le dsespoir, et se rpter qu'il tait
insens d'esprer. Malgr tout, il se sentait un autre homme, ne
ressemblant en rien  celui qui avait exist avant le sourire et les mots
au revoir.

Stpane Arcadivitch composait le menu.

Tu aimes le turbot, n'est-ce pas? demanda-t-il  Levine au moment o ils
arrivaient.

--Quoi? demanda Levine.

--Le turbot.

--Oui, j'aime le turbot  la folie.




X


Levine lui-mme ne put s'empcher de remarquer, en entrant dans le
restaurant, l'espce de rayonnement contenu exprim par la physionomie,
par toute la personne de Stpane Arcadivitch. Celui-ci ta son paletot
et, le chapeau pos de ct, s'avana jusqu' la salle  manger, donnant,
tout en marchant, ses ordres au Tatare en habit noir, la serviette sous le
bras, qui s'accrochait  lui. Saluant  droite et  gauche les personnes
de connaissance qui, l comme ailleurs, le rencontraient avec plaisir, il
s'approcha du buffet et prit un petit verre d'eau-de-vie. La demoiselle de
comptoir, une Franaise frise, farde, couverte de rubans, de dentelles
et de boucles, fut aussitt l'objet de son attention; il lui dit quelques
mots qui la firent clater de rire. Quant  Levine, la vue de cette femme,
toute compose de faux cheveux et de poudre de riz, lui tait l'apptit;
il s'en loigna avec hte et dgot. Son me tait remplie du souvenir de
Kitty, et dans ses yeux brillaient le triomphe et le bonheur.

Par ici, Votre Excellence: ici Votre Excellence ne sera pas drange,
disait le vieux Tatare, tenace et obsquieux, dont la vaste tournure
forait les deux pans de son habit  s'carter par derrire.

--Veuillez approcher, Votre Excellence, dit-il aussi  Levine en signe de
respect pour Stpane Arcadivitch dont il tait l'invit.

Il tendit en un clin d'oeil une serviette frache sur la table ronde,
dj couverte d'une nappe, et place sous une girandole de bronze; puis il
approcha deux chaises de velours et, la serviette d'une main, la carte de
l'autre, il se tint debout devant Stpane Arcadivitch, attendant ses
ordres.

Si Votre Excellence le dsirait, elle aurait un cabinet particulier  sa
disposition dans quelques instants: le prince Galitzine, avec une dame, va
le laisser libre. Nous avons reu des hutres fraches.

--Ah! ah! des hutres!

Stpane Arcadivitch rflchit.

Si nous changions notre plan de campagne, Levine?--dit-il en posant le
doigt sur la carte; son visage exprimait une hsitation srieuse.--Mais
sont-elles bonnes, tes hutres? Fais attention.

--Des hutres de Flensbourg, Votre Excellence: il n'y en a pas d'Ostende.

--Passe pour des hutres de Flensbourg. Mais sont-elles fraches?

--Elles sont arrives d'hier.

--Eh! bien, qu'en dis-tu? Si nous commencions par des hutres et si nous
changions ensuite tout notre menu?

--Cela m'est gal; pour moi, ce qu'il y a de meilleur, c'est du chtchi[2]
et de la kacha[3]; mais on ne trouve pas cela ici.

[Note 2: _Chtchi_, soupe aux choux.]

[Note 3: _Kacha_, gruau de sarrasin, nourriture habituelle du peuple.]

--Kacha _ la russe_, si vous l'ordonnez? dit le Tatare en se penchant
vers Levine comme une bonne vers l'enfant qu'elle garde.

--Sans plaisanterie, tout ce que tu choisiras sera bien. J'ai patin et
je meurs de faim. Ne crois pas, ajouta-t-il en voyant une expression de
mcontentement sur la figure d'Oblonsky, que je ne sache pas apprcier ton
menu: je mangerai avec plaisir un bon dner.

--Il ne manquerait plus que cela! On a beau dire, c'est un des plaisirs
de cette vie, dit Stpane Arcadivitch. Dans ce cas, mon petit frre,
--donne-nous deux, et si c'est trop peu, trois douzaines d'hutres, une
soupe avec des lgumes...

--Printanire, reprit le Tatare.

Mais Stpane Arcadivitch ne voulait pas lui laisser le plaisir d'numrer
les plats en franais et continua:

Avec des lgumes, tu sais? Ensuite, du turbot avec une sauce un peu
paisse; puis du rosbif, mais fais attention qu'il soit  point; un chapon,
et enfin des conserves.

Le Tatare, se rappelant que Stpane Arcadivitch n'aimait pas  nommer les
plats d'aprs la carte franaise, le laissa dire, mais il se donna ensuite
le plaisir de rpter le menu selon les rgles: potage printanier, turbot
sauce Beaumarchais, poularde  l'estragon, macdoine de fruits. Et
aussitt, comme m par un ressort, il fit disparatre une carte pour en
prsenter une autre, celle des vins, qu'il soumit  Stpane Arcadivitch.

Que boirons-nous?

--Ce que tu voudras, mais un peu de champagne, dit Levine.

--Comment? ds le commencement? Au fait, pourquoi pas? Aimes-tu la marque
blanche?

--_Cachet blanc_, dit le Tatare.

--Bien: avec les hutres, ce sera assez.

--Quel vin de table servirai-je?

--Du Nuits; non, donne-nous le classique chablis.

--J'entends. Servirai-je _votre_ fromage?

--Oui, du parmesan. Peut-tre en prfres-tu un autre?

--Non, cela m'est gal, rpondit Levine qui ne pouvait s'empcher de
sourire.

Le Tatare disparut en courant, les pans de son habit flottant derrire
lui; cinq minutes aprs, il tait de retour, tenant d'une main un plat
d'hutres et de l'autre une bouteille.

Stpane Arcadivitch chiffonna sa serviette, en couvrit son gilet, tendit
tranquillement les mains, et entama le plat d'hutres.

Pas mauvaises,--dit-il en enlevant les hutres de leurs cailles l'une
aprs l'autre avec une petite fourchette d'argent, et en les avalant au
fur et  mesure.--Pas mauvaises, rpta-t-il en regardant tantt Levine,
tantt le Tatare d'un oeil satisfait et brillant.

Levine mangea les hutres, quoiqu'il et prfr du pain et du fromage,
mais il ne pouvait s'empcher d'admirer Oblonsky. Le Tatare lui-mme,
aprs avoir dbouch la bouteille et vers le vin mousseux dans de fines
coupes de cristal, regarda Stpane Arcadivitch avec un sourire satisfait,
tout en redressant sa cravate blanche.

Tu n'aimes pas beaucoup les hutres? dit Oblonsky en vidant son verre, ou
bien tu es proccup? hein?

Il avait envie de mettre Levine en gaiet, mais celui-ci, sans tre triste,
tait gn; avec ce qu'il avait dans l'me, il se trouvait mal  l'aise
dans ce restaurant, au milieu de ce va-et-vient, dans le voisinage de
cabinets o l'on dnait avec des dames; tout l'offusquait, le gaz, les
miroirs, le Tatare lui-mme. Il craignait de salir le sentiment qui
remplissait son me.

Moi? oui, je suis proccup; mais, en outre, ici tout me gne, dit-il. Tu
ne saurais croire combien, pour un campagnard comme moi, tout ce milieu
parat trange. C'est comme les ongles de ce monsieur que j'ai vu chez toi.

--Oui, j'ai remarqu que les ongles de ce pauvre Grinewitch
t'intressaient beaucoup.

--Je n'y peux rien, rpondit Levine, tche de me comprendre et de te
placer au point de vue d'un campagnard. Nous autres, nous cherchons 
avoir des mains avec lesquelles nous puissions travailler; pour cela, nous
nous coupons les ongles, et bien souvent nous retroussons nos manches.
Ici, au contraire, on se laisse pousser les ongles tant qu'ils peuvent
pousser, et, pour tre bien sr de ne rien pouvoir faire de ses mains,
on accroche  ses poignets des soucoupes en guise de boutons.

Stpane Arcadivitch sourit gaiement.

Mais cela prouve qu'il n'a pas besoin de travailler de ses mains: c'est
la tte qui travaille.

--C'est possible; nanmoins cela me semble trange, de mme que ce que
nous faisons ici.  la campagne, nous nous dpchons de nous rassasier
afin de pouvoir nous remettre  la besogne, et ici nous cherchons, toi et
moi,  manger le plus longtemps possible, sans nous rassasier: aussi nous
mangeons des hutres.

--C'est certain, reprit Stpane Arcadivitch: mais n'est-ce pas le but de
la civilisation que de tout changer en jouissance?

--Si c'est l son but, j'aime autant rester un barbare.

--Tu l'es bien, va. Vous tes tous des sauvages dans votre famille.

Levine soupira. Il pensa  son frre Nicolas, se sentit mortifi, attrist,
et son visage s'assombrit; mais Oblonsky entama un sujet qui parvint
immdiatement  le distraire.

Eh bien, viendras-tu ce soir chez nous, c'est--dire chez les Cherbatzky?
dit-il en clignant gaiement d'un oeil et en repoussant les cailles
d'hutres pour prendre du fromage.

--Oui, certainement, rpondit Levine, quoiqu'il m'ait sembl que la
princesse ne m'invitt pas de bonne grce.

--Quelle ide! c'est sa manire _grande dame_, rpondit Stpane
Arcadivitch. Je viendrai aussi aprs une rptition de chant chez la
comtesse Bonine. Comment ne pas t'accuser d'tre sauvage? Explique-moi,
par exemple, ta fuite de Moscou? Les Cherbatzky m'ont plus d'une fois
tourment de leurs questions sur ton compte, comme si je pouvais savoir
quelque chose. Je ne sais que ceci, c'est que tu fais toujours ce que
personne ne songerait  faire.

--Oui, rpondit Levine lentement et avec motion: tu as raison, je suis un
sauvage, mais ce n'est pas mon dpart qui l'a prouv, c'est mon retour. Je
suis revenu maintenant.....

--Es-tu heureux! interrompit Oblonsky en regardant les yeux de Levine.

--Pourquoi?

--Je reconnais  la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux, et 
leurs yeux, les jeunes gens amoureux, dclama Stpane Arcadivitch:
l'avenir est  toi.

--Et toi, n'as-tu plus rien devant toi?

--Je n'ai que le prsent, et ce prsent n'est pas tout roses.

--Qu'y a-t-il?

--Cela ne va pas! Mais je ne veux pas t'entretenir de moi, d'autant plus
que je ne puis t'expliquer tout, rpondit Stpane Arcadivitch. Alors
pourquoi es-tu venu  Moscou?.... H! viens desservir! cria-t-il au Tatare.

--Tu le devines? rpondit Levine en ne quittant pas des yeux Stpane
Arcadivitch.

--Je le devine, mais je ne puis t'en parler le premier. Tu peux par ce
dtail reconnatre si je devine juste ou non, dit Stpane Arcadivitch en
regardant Levine d'un air fin.

--Et bien, que me diras-tu? demanda Levine d'une voix qui tremblait,
et sentant tressaillir chacun des muscles de son visage. Comment
considres-tu la chose?

Stpane Arcadivitch but lentement son verre de chablis, en regardant
toujours Levine.

Moi, rpondit-il, je ne dsire rien autant que cela, rien!

--Mais ne te trompes-tu pas? sais-tu de quoi nous parlons, murmura Levine,
le regard fix fivreusement sur son interlocuteur. Tu crois vraiment que
c'est possible?

--Pourquoi ne le serait-ce pas?

--Vraiment, bien sincrement? Dis tout ce que tu penses. Songe donc, si
j'allais au-devant d'un refus? et j'en suis presque certain!

--Pourquoi donc? dit Stpane Arcadivitch en souriant de cette motion.

--C'est l'effet que cela me fait. Ce serait terrible, et pour moi et pour
elle!

--Oh! en tout cas je ne vois l rien de si terrible pour elle: une jeune
fille est toujours flatte d'tre demande en mariage.

--Les jeunes filles en gnral, peut-tre: mais pas elle.

Stpane Arcadivitch sourit; il connaissait parfaitement les sentiments de
Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l'univers se
divisaient en deux catgories: dans l'une, toutes les jeunes filles
existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes
filles bien ordinaires! l'autre catgorie, compose d'_elle_ seule, sans
la moindre imperfection et au-dessus de l'humanit entire.

Attends, prends un peu de sauce, dit-il en arrtant la main de Levine
qui repoussait la saucire.

Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger.

Non, attends, comprends-moi bien, car c'est pour moi une question de vie
ou de mort. Je n'en ai jamais parl  personne et je ne puis en parler 
un autre qu' toi. Nous avons beau tre trs diffrents l'un de l'autre,
avoir d'autres gots, d'autres points de vue, je n'en sais pas moins que
tu m'aimes et que tu me comprends, et c'est pourquoi je t'aime tant aussi.
Au nom du ciel, sois sincre avec moi.

--Je ne te dis que ce que je pense, rpondit Stpane Arcadivitch en
souriant, mais je te dirai plus: ma femme, une femme tonnante,--et
Oblonsky s'arrta un moment en soupirant pour se rappeler o il en tait
avec sa femme...--Elle a un don de seconde vue, et voit tout ce qui se
passe dans le coeur des autres, mais elle prvoit surtout l'avenir quand
il s'agit de mariages. Ainsi elle a prdit celui de la Chahawsko avec
Brenteln; personne ne voulait y croire, et cependant il s'est fait. Eh
bien, ma femme est pour toi.

--Comment l'entends-tu?

--J'entends que ce n'est pas seulement qu'elle t'aime, mais elle assure
que Kitty sera ta femme.

En entendant ces mots, le visage de Levine rayonna d'un sourire bien
voisin de l'attendrissement.

Elle dit cela! s'cria-t-il. J'ai toujours pens que ta femme tait un
ange. Mais assez, assez parler, dit-il en se levant.

--Reste donc assis.

Levine ne tenait plus en place; il fit deux ou trois fois le tour de la
chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes,
et se remit  table un peu calm.

Comprends-moi, dit-il; ce n'est pas de l'amour: j'ai t amoureux,
mais ce n'tait pas cela. C'est plus qu'un sentiment: c'est une force
intrieure qui me possde. Je suis parti parce que j'avais dcid qu'un
bonheur semblable ne pouvait exister, il n'aurait rien eu d'humain! Mais
j'ai eu beau lutter contre moi-mme, je sens que toute ma vie est l.
Il faut que cela se dcide!

--Mais pourquoi es-tu parti?

--Ah! si tu savais que de penses se pressent dans ma tte, que de choses
je voudrais te demander! coute. Tu ne peux te figurer le service que tu
m'as rendu; je suis si heureux que j'en deviens goste, j'oublie tout! et
cependant j'ai appris aujourd'hui que mon frre Nicolas, tu sais, est ici,
et je l'ai oubli! Il me semble que lui aussi doit tre heureux. C'est
comme une folie... Mais une chose me parait terrible: toi qui es mari,
tu dois connatre ce sentiment... nous dj vieux, avec un pass, non pas
d'amour mais de pch, n'est-il pas terrible que nous osions approcher
d'un tre pur, innocent? n'est-ce pas affreux? et n'est-il pas juste que
je me trouve indigne?

--Je ne crois pas que tu aies grand'chose  te reprocher.

--Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dgot, je tremble,
je maudis, je me plains amrement, oui...

--Que veux-tu! le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.

--Il n'y a qu'une consolation, celle de cette prire que j'ai toujours
aime: Pardonne-nous selon la grandeur de ta misricorde, et non selon
nos mrites. Ce n'est qu'ainsi qu'elle peut me pardonner.




XI


Levine vida son verre, et pendant quelques instants les deux amis
gardrent le silence.

Je dois encore te dire une chose. Tu connais Wronsky? demanda Stpane
Arcadivitch  Levine.

--Non, pourquoi cette question?

--Donne encore une bouteille, dit Oblonsky au Tatare qui remplissait leurs
verres. C'est que Wronsky est un de tes rivaux.

--Qu'est-ce que Wronsky? demanda Levine dont la physionomie, tout 
l'heure si juvnilement enthousiaste, n'exprima plus que le mcontentement.

--Wronsky est un des fils du comte Cyrille Wronsky et l'un des plus beaux
chantillons de la jeunesse dore de Ptersbourg. Je l'ai connu  Tver,
quand j'tais au service; il y venait pour le recrutement. Il est
immensment riche, beau, aide de camp de l'Empereur, il a de belles
relations, et, malgr tout, c'est un bon garon. D'aprs ce que j'ai vu
de lui, c'est mme plus qu'un bon garon, il est instruit et intelligent;
c'est un homme qui ira loin.

Levine se rembrunissait et se taisait.

Eh bien, il est apparu peu aprs ton dpart et, d'aprs ce qu'on dit,
s'est pris de Kitty; tu comprends que la mre...

--Pardonne-moi, mais je ne comprends rien,--rpondit Levine en
s'assombrissant de plus en plus. La pense de Nicolas lui revint aussitt
avec le remords d'avoir pu l'oublier.

--Attends donc, dit Stpane Arcadivitch en lui touchant le bras tout en
souriant: je t'ai dit ce que je savais, mais je rpte que, selon moi,
dans cette affaire dlicate les chances sont pour toi.

Levine plit et s'appuya au dossier de sa chaise.

Pourquoi n'es-tu jamais venu chasser chez moi comme tu me l'avais promis?
Viens au printemps, dit-il tout  coup.

Il se repentait maintenant du fond du coeur d'avoir entam cette
conversation avec Oblonsky; ses sentiments les plus intimes taient
blesss de ce qu'il venait d'apprendre sur les prtentions rivales d'un
officier de Ptersbourg, aussi bien que des conseils et des suppositions
de Stpane Arcadivitch. Celui-ci comprit ce qui se passait dans l'me de
son ami et sourit.

Je viendrai un jour ou l'autre; mais, vois-tu, frre, les femmes sont le
ressort qui fait tout mouvoir en ce monde. Mon affaire  moi est mauvaise,
trs mauvaise, et tout cela  cause des femmes! Donne-moi franchement ton
avis, continua-t-il en tenant un cigare d'une main et son verre de l'autre.

--Sur quoi veux-tu mon avis?

--Voici: Supposons que tu sois mari, que tu aimes ta femme, et que tu te
sois laiss entraner par une autre femme.

--Excuse-moi, mais je ne comprends rien  cela; c'est pour moi, comme si,
en sortant de dner, je volais un pain en passant devant une boulangerie.

Les yeux de Stpane Arcadivitch brillrent plus encore que de coutume.

Pourquoi pas? le pain frais sent quelquefois si bon qu'on peut ne pas
avoir la force de rsister  la tentation.

     Himmlisch war's wenn ich bezwang
     Meine irdische Begier
     Aber wenn mir's nicht gelang
     Hatt! ich auch ein gross Plaisir.

Et en disant ces vers Oblonsky sourit finement. Levine ne put s'empcher
d'en faire autant.

Trve de plaisanteries, continua Oblonsky, suppose une femme charmante,
modeste, aimante, qui a tout sacrifi, qu'on sait pauvre et isole:
faut-il l'abandonner, maintenant que le mal est fait? Mettons qu'il soit
ncessaire de rompre pour ne pas troubler la vie de famille, mais ne
faut-il pas en avoir piti? lui adoucir la sparation? penser  son avenir?

--Pardon, mais tu sais que, pour moi, les femmes se divisent en deux
classes, ou, pour mieux dire, il y a des femmes et des... Je n'ai jamais
rencontr de belles repenties; mais des cratures comme cette Franaise du
comptoir avec ses frisons me rpugnent, et toutes les femmes tombes aussi.

--Et l'vangile, qu'en fais-tu?

--Laisse-moi tranquille avec ton vangile. Jamais le Christ n'aurait
prononc ces paroles s'il avait su le mauvais usage qu'on en ferait; c'est
tout ce qu'on a retenu de l'vangile. Au reste je conviens que c'est une
impression personnelle, rien de plus. J'ai du dgot pour les femmes
tombes, comme toi pour les araignes; tu n'as pas eu besoin pour cela
d'tudier les moeurs des araignes, ni moi celles de ces tres-l.

--C'est commode de juger ainsi; tu fais comme ce personnage de Dickens,
qui jetait de la main gauche par-dessus l'paule droite toutes les
questions embarrassantes. Mais nier un fait n'est pas y rpondre. Que
faire? dis-moi, que faire?

--Ne pas voler de pain frais.

Stpane Arcadivitch se mit  rire.

 moraliste! mais comprends donc la situation: voil deux femmes; l'une
se prvaut de ses droits, et ses droits sont ton amour que tu ne peux plus
lui donner; l'autre sacrifie tout, et ne demande rien. Que doit-on faire?
comment se conduire? C'est un drame effrayant!

--Si tu veux que je te confesse ce que j'en pense, je te dirai que je ne
crois pas au drame; voici pourquoi: selon moi l'amour, les deux amours
tels que les caractrise Platon dans son _Banquet_, tu t'en souviens,
servent de pierre de touche aux hommes: les uns ne comprennent qu'un seul
de ces amours, les autres ne le comprennent pas. Ceux qui ne comprennent
pas l'amour platonique n'ont aucune raison de parler de drame En peut-il
exister dans ces conditions? Bien oblig pour l'agrment que j'ai eu:
voil tout le drame. L'amour platonique ne peut en connatre davantage,
parce que l tout est clair et pur, parce que...

 ce moment, Levine se rappela ses propres pchs et les luttes
intrieures qu'il avait eu  subir; il ajouta donc d'une faon
inattendue:

Au fait, peut-tre as-tu raison. C'est bien possible... Je ne sais rien,
absolument rien.

--Vois-tu, dit Stpane Arcadivitch, tu es un homme tout d'une pice.
C'est ta grande qualit et aussi ton dfaut. Parce que ton caractre est
ainsi fait, tu voudrais que toute la vie se compost d'vnements tout
d'une pice. Ainsi tu mprises le service de l'tat parce que tu n'y vois
aucune influence sociale utile, et que, selon toi, chaque action devrait
rpondre  un but prcis; tu voudrais que l'amour et la vie conjugale ne
fissent qu'un. Tout cela n'existe pas. Et d'ailleurs le charme, la varit,
la beaut de la vie tiennent prcisment  des nuances.

Levine soupira sans rpondre; il n'coutait pas, et pensait  ce qui le
touchait.

Et soudain ils sentirent tous deux que ce dner, qui aurait d les
rapprocher, bien que les laissant bons amis, les dsintressait l'un de
l'autre; chacun ne pensa plus qu' ce qui le concernait, et ne s'inquita
plus de son voisin. Oblonsky connaissait ce phnomne pour en avoir fait
plusieurs fois l'exprience aprs dner; il savait aussi ce qui lui
restait  faire.

L'addition, cria-t-il; et il passa dans la salle voisine, o il
rencontra un aide de camp de connaissance, avec lequel la conversation
s'engagea aussitt sur une actrice et sur son protecteur. Cette
conversation soulagea et reposa Oblonsky de celle qu'il avait eue avec
Levine; son ami l'obligeait  une tension d'esprit qui le fatiguait
toujours.

Quand le Tatare eut apport un compte de 28 roubles et des kopecks, sans
oublier le pourboire, Levine, qui, en campagnard qu'il tait, se serait
pouvant en temps ordinaire de sa part de 14 roubles, n'y fit aucune
attention. Il paya et retourna chez lui, pour changer d'habit et se rendre
chez les Cherbatzky, o son sort devait se dcider.




XII


La jeune princesse Kitty Cherbatzky avait dix-huit ans. Elle paraissait
pour la premire fois dans le monde cet hiver, et ses succs y taient
plus grands que ceux de ses anes, plus grands que sa mre elle-mme ne
s'y tait attendue. Sans parler de toute la jeunesse dansante de Moscou
qui tait plus ou moins prise de Kitty, il s'tait, ds ce premier hiver,
prsent deux partis trs srieux: Levine et, aussitt aprs son dpart,
le comte Wronsky.

Les visites frquentes de Levine et son amour vident pour Kitty avaient
t le sujet des premires conversations srieuses entre le prince et
la princesse sur l'avenir de leur fille cadette, conversations qui
dgnraient souvent en discussions trs vives. Le prince tenait pour
Levine, et disait qu'il ne souhaitait pas de meilleur parti pour Kitty. La
princesse, avec l'habitude particulire aux femmes de tourner la question,
rpondait que Kitty tait bien jeune, qu'elle ne montrait pas grande
inclination pour Levine, que, d'ailleurs, celui-ci ne semblait pas avoir
d'intentions srieuses...., mais ce n'tait pas l le fond de sa pense.
Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle esprait un parti plus brillant,
que Levine ne lui tait pas sympathique et qu'elle ne le comprenait pas;
aussi fut-elle ravie lorsqu'il partit inopinment pour la campagne.

Tu vois que j'avais raison, dit-elle d'un air triomphant  son mari.

Elle fut encore plus enchante lorsque Wronsky se mit sur les rangs, et
son espoir de marier Kitty non seulement bien, mais brillamment, ne fit
que se confirmer.

Pour la princesse, il n'y avait pas de comparaison  tablir entre les
deux prtendants. Ce qui lui dplaisait en Levine tait sa faon brusque
et bizarre de juger les choses, sa gaucherie dans le monde, qu'elle
attribuait  de l'orgueil, et ce qu'elle appelait sa vie de sauvage  la
campagne, absorb par son btail et ses paysans. Ce qui lui dplaisait
plus encore tait que Levine, amoureux de Kitty, et frquent leur maison
pendant six semaines de l'air d'un homme qui hsiterait, observerait, et
se demanderait si, en se dclarant, l'honneur qu'il leur ferait ne serait
pas trop grand. Ne comprenait-il donc pas qu'on est tenu d'expliquer ses
intentions lorsqu'on vient assidment dans une maison o il y a une jeune
fille  marier? et puis ce dpart soudain, sans avertir personne?

Il est heureux, pensait-elle, qu'il soit si peu attrayant et que Kitty ne
se soit pas mont la tte.

Wronsky, par contre, comblait tous ses voeux: il tait riche, intelligent,
d'une grande famille; une carrire brillante  la cour ou  l'arme
s'ouvrait devant lui, et en outre il tait charmant. Que pouvait-on rver
de mieux? il faisait la cour  Kitty au bal, dansait avec elle, s'tait
fait prsenter  ses parents: pouvait-on douter de ses intentions? Et
cependant la pauvre mre passait un hiver cruellement agit.

La princesse, lorsqu'elle s'tait marie, il y avait quelque trente ans,
avait vu son mariage arrang par l'entremise d'une tante. Le fianc, qu'on
connaissait d'avance, tait venu pour la voir et se faire voir, l'entrevue
avait t favorable, et la tante qui faisait le mariage avait de part et
d'autre rendu compte de l'impression produite; on tait venu ensuite au
jour indiqu faire aux parents une demande officielle, qui avait t
agre, et tout s'tait pass simplement et naturellement. Au moins est-ce
ainsi que la princesse se rappelait les choses  distance. Mais lorsqu'il
s'tait agi de marier ses filles, elle avait appris, par exprience,
combien cette affaire, si simple en apparence, tait en ralit difficile
et complique.

Que d'anxits, que de soucis, que d'argent dpens, que de luttes avec
son mari lorsqu'il avait fallu marier Dolly et Nathalie! Maintenant il
fallait repasser par les mmes inquitudes et par des querelles plus
pnibles encore! Le vieux prince, comme tous les pres en gnral, tait
pointilleux  l'excs en tout ce qui touchait  l'honneur et  la puret
de ses filles; il en tait jaloux, surtout de Kitty, sa favorite.  chaque
instant il faisait des scnes  la princesse et l'accusait de compromettre
sa fille. La princesse avait pris l'habitude de ces scnes du temps de ses
filles anes, mais elle s'avouait actuellement que la susceptibilit
exagre de son mari avait sa raison d'tre. Bien des choses taient
changes dans les usages de la socit, et les devoirs d'une mre
devenaient de jour en jour plus difficiles. Les contemporaines de Kitty
se runissaient librement entre elles, suivaient des cours, prenaient des
manires dgages avec les hommes, se promenaient seules en voiture;
beaucoup d'entre elles ne faisaient plus de rvrences, et, ce qu'il y
avait de plus grave, chacune d'elles tait fermement convaincue que
l'affaire de choisir un mari lui incombait  elle seule, et pas du tout 
ses parents. On ne se marie plus comme autrefois, pensaient et disaient
toutes ces jeunes filles, et mme les vieilles gens. Mais comment se
marie-t-on alors maintenant? C'est ce que la princesse n'arrivait 
apprendre de personne. L'usage franais qui donne aux parents le droit
de dcider du sort de leurs enfants n'tait pas accept, il tait mme
vivement critiqu. L'usage anglais qui laisse pleine libert aux
jeunes filles n'tait pas admissible. L'usage russe de marier par un
intermdiaire tait considr comme un reste de barbarie; chacun en
plaisantait, la princesse comme les autres. Mais comment s'y prendre
pour bien faire? Personne n'en savait rien. Tous ceux avec lesquels la
princesse en avait caus rpondaient de mme: Il est grand temps de
renoncer  ces vieilles ides; ce sont les jeunes gens qui pousent,
et non les parents: c'est donc  eux de savoir s'arranger comme ils
l'entendent. Raisonnement bien commode pour ceux qui n'avaient pas de
filles! La princesse comprenait qu'en permettant  Kitty la socit des
jeunes gens, elle courait le risque de la voir s'prendre de quelqu'un
dont eux, ses parents, ne voudraient pas, qui ne ferait pas un bon mari ou
qui ne songerait pas  l'pouser. On avait donc beau dire, la princesse ne
trouvait pas plus sage de laisser les jeunes gens se marier tout seuls, 
leur fantaisie, que de donner des pistolets chargs, en guise de joujoux,
 des enfants de cinq ans. C'est pourquoi Kitty la proccupait plus encore
que ses soeurs.

En ce moment, elle craignait surtout que Wronsky ne se bornt  faire
l'aimable; Kitty tait prise, elle le voyait et ne se rassurait qu'en
pensant que Wronsky tait un galant homme; mais pouvait-elle se dissimuler
qu'avec la libert de relations nouvellement admise dans la socit il
n'tait bien facile de tourner la tte  une jeune fille, sans que ce
genre de dlit inspirt le moindre scrupule  un homme du monde? La
semaine prcdente, Kitty avait racont  sa mre une de ses conversations
avec Wronsky pendant un cotillon, et cette conversation sembla rassurante
 la princesse, sans la tranquilliser compltement. Wronsky avait dit  sa
danseuse que son frre et lui taient si habitus  se soumettre en tout
 leur mre, qu'ils n'entreprenaient jamais rien d'important sans la
consulter. Et en ce moment, avait-il ajout, j'attends l'arrive de ma
mre comme un bonheur particulirement grand.

Kitty rapporta ces mots sans y attacher aucune importance spciale,
mais sa mre leur donna un sens conforme  son dsir. Elle savait qu'on
attendait la vieille comtesse et qu'elle serait satisfaite du choix de son
fils; mais alors pourquoi sembler craindre de l'offenser en se dclarant
avant son arrive? Malgr ces contradictions, la princesse interprta
favorablement ces paroles, tant elle avait besoin de sortir d'inquitude.

Quelque amer que lui ft le malheur de sa fille ane, Dolly, qui songeait
 quitter son mari, elle se laissait absorber entirement par ses
proccupations au sujet du sort de la cadette, qu'elle voyait prt  se
dcider. L'arrive de Levine augmenta son trouble; elle craignit que Kitty,
par un excs de dlicatesse, ne refust Wronsky, en souvenir du sentiment
qu'elle avait un moment prouv pour Levine; ce retour lui semblait devoir
tout embrouiller et reculer un dnouement tant dsir.

Est-il arriv depuis longtemps? demanda-t-elle  sa fille en rentrant.

--Il est arriv aujourd'hui, maman.

--Il y a une chose que je veux te dire,... commena la princesse, et 
l'air srieux et agit de son visage Kitty devina de quoi il s'agissait.

--Maman, dit-elle en rougissant et en se tournant vivement vers elle, ne
dites rien. Je vous en prie, je vous en prie. Je sais, je sais tout.

Elle partageait les ides de sa mre, mais les motifs qui dterminaient le
dsir de celle-ci la froissaient.

Je veux dire seulement qu'ayant encourag l'un...

--Maman, ma chrie, au nom de Dieu ne dites rien, j'ai peur d'en parler.

--Je ne dirai rien, rpondit la mre en lui voyant des larmes dans les
yeux: un mot seulement, ma petite me. Tu m'as promis de n'avoir pas de
secrets pour moi.

--Jamais, jamais aucun, s'cria Kitty en regardant sa mre bien en face,
tout en rougissant. Je n'ai rien  dire maintenant, je ne saurais rien
dire, mme si je le voulais, je ne suis...

--Non, avec ces yeux-l elle ne saurait mentir, pensa la mre, souriant
de cette motion, tout en songeant  ce qu'avait d'important pour la
pauvrette ce qui se passait dans son coeur.




XIII


Kitty prouva aprs le dner et au commencement de la soire une
impression analogue  celle que ressent un jeune homme la veille d'une
premire affaire. Son coeur battait violemment, et elle tait incapable de
rassembler et de fixer ses ides.

Cette soire o _ils_ se rencontreraient pour la premire fois dciderait
de son sort; elle le pressentait, et son imagination les lui reprsentait,
tantt ensemble, tantt sparment. En songeant au pass, c'tait avec
plaisir, presque avec tendresse, qu'elle s'arrtait aux souvenirs qui se
rapportaient  Levine; tout leur donnait un charme potique: l'amiti
qu'il avait eue pour ce frre qu'elle avait perdu, leurs relations
d'enfance; elle trouvait doux de penser  lui, et de se dire qu'il
l'aimait, car elle ne doutait pas de son amour, et en tait fire. Elle
prouvait au contraire un certain malaise en pensant  Wronsky, et sentait
dans leurs rapports quelque chose de faux, dont elle s'accusait, car il
avait au suprme degr le calme et le sang-froid d'un homme du monde,
et restait toujours galement aimable et naturel. Tout tait clair et
simple dans ses rapports avec Levine; mais si Wronsky lui ouvrait des
perspectives blouissantes, et un avenir brillant, l'avenir avec Levine
restait envelopp d'un brouillard.

Aprs le dner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du
soir. Debout devant son miroir, elle constata qu'elle tait en beaut, et,
chose importante ce jour-l, qu'elle disposait de toutes ses forces, car
elle se sentait en paix et en pleine possession d'elle-mme.

Comme elle descendait au salon vers sept heures et demie, un domestique
annona: Constantin-Dmitrievitch Levine. La princesse tait encore dans
sa chambre, le prince n'tait pas l. C'est cela, pensa Kitty, et tout
son sang afflua  son coeur. En passant devant un miroir, elle fut effraye
de sa pleur.

Elle savait maintenant,  n'en plus douter, qu'il tait venu de bonne
heure pour la trouver seule, et se dclarer. Et aussitt la situation lui
apparut pour la premire fois sous un nouveau jour. Il ne s'agissait plus
d'elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et  qui elle
donnerait la prfrence; elle comprit qu'il faudrait tout  l'heure
blesser un homme qu'elle aimait, et le blesser cruellement; pourquoi?
parce que le pauvre garon tait amoureux d'elle! Mais elle n'y pouvait
rien: cela devait tre ainsi.

Mon Dieu, est-il possible que je doive lui parler moi-mme, pensa-t-elle,
que je doive lui dire que je ne l'aime pas? Ce n'est pas vrai. Que lui
dire alors? Que j'en aime un autre? C'est impossible. Je me sauverai, je
me sauverai.

Elle s'approchait dj de la porte, lorsqu'elle entendit son pas. Non,
ce n'est pas loyal. De quoi ai-je peur? Je n'ai fait aucun mal. Il en
adviendra ce qui pourra, je dirai la vrit. Avec lui, rien ne peut me
mettre mal  l'aise. Le voil, se dit-elle en le voyant paratre, grand,
fort, et cependant timide, avec ses yeux brillants fixs sur elle.

Elle le regarda bien en face d'un air qui semblait implorer sa protection,
et lui tendit la main.

Je suis venu un peu tt, il me semble, dit-il en jetant un coup d'oeil
sur le salon vide; et, sentant que son attente n'tait pas trompe, que
rien ne l'empcherait de parler, sa figure s'assombrit.

--Oh non! rpondit Kitty en s'asseyant prs de la table.

--C'est prcisment ce que je souhaitais, afin de vous trouver seule,
commena-t-il sans s'asseoir et sans la regarder pour ne pas perdre son
courage.

--Maman viendra  l'instant. Elle s'est beaucoup fatigue hier. Hier...

Elle parlait sans se rendre compte de ce qu'elle disait, et ne le quittait
pas de son regard suppliant et caressant.

Levine se tourna vers elle, ce qui la fit rougir et se taire.

Je vous ai dit hier que je ne savais pas si j'tais ici pour longtemps,
que cela dpendait de vous.

Kitty baissait la tte de plus en plus, ne sachant pas elle-mme ce
qu'elle rpondrait  ce qu'il allait dire.

Que cela dpendait de vous, rpta-t-il. Je voulais dire--dire--c'est
pour cela que je suis venu, que... Serez-vous ma femme? murmura-t-il sans
savoir ce qu'il disait, mais avec le sentiment d'avoir fait le plus
difficile. Il s'arrta ensuite et la regarda.

Kitty ne relevait pas la tte; elle respirait avec peine, et le bonheur
remplissait son coeur. Jamais elle n'aurait cru que l'aveu de cet amour lui
causerait une impression aussi vive. Mais cette impression ne dura qu'un
instant. Elle se souvint de Wronsky, et, levant son regard sincre et
limpide sur Levine, dont elle vit l'air dsespr, elle rpondit avec hte:

Cela ne peut tre..... Pardonnez-moi.

Combien, une minute auparavant, elle tait prs de lui et ncessaire  sa
vie! et combien elle s'loignait tout  coup et lui devenait trangre!

Il ne pouvait en tre autrement, dit-il sans la regarder.

Et, la saluant, il voulut s'loigner.




XIV


La princesse entra au mme instant. La terreur se peignit sur son visage
en les voyant seuls, avec des figures bouleverses. Levine s'inclina
devant elle sans parler. Kitty se taisait sans lever les yeux. Dieu
merci, elle aura refus, pensa la mre, et le sourire avec lequel elle
accueillait ses invits du jeudi reparut sur ses lvres.

Elle s'assit et questionna Levine sur sa vie de campagne; il s'assit aussi,
esprant s'esquiver lorsque d'autres personnes entreraient.

Cinq minutes aprs, on annona une amie de Kitty, marie depuis l'hiver
prcdent, la comtesse Nordstone.

C'tait une femme sche, jaune, nerveuse et maladive, avec de grands yeux
noirs brillants. Elle aimait Kitty, et son affection, comme celle de toute
femme marie pour une jeune fille, se traduisait par un vif dsir de la
marier d'aprs ses ides de bonheur conjugal: c'tait  Wronsky qu'elle
voulait la marier. Levine, qu'elle avait souvent rencontr chez les
Cherbatzky au commencement de l'hiver, lui avait toujours dplu, et son
occupation favorite, quand elle le voyait, tait de le taquiner.

J'aime assez qu'il me regarde du haut de sa grandeur, qu'il ne m'honore
pas de ses conversations savantes, parce que je auis trop bte pour
qu'il condescende jusqu' moi. Je suis enchante qu'il ne puisse pas
me souffrir, disait-elle en parlant de lui.

Elle avait raison, en ce sens que Levine ne pouvait effectivement pas la
souffrir, et mprisait en elle ce dont elle se glorifiait, le considrant
comme une qualit: sa nervosit, son indiffrence et son ddain raffin
pour tout ce qu'elle jugeait matriel et grossier.

Entre Levine et la comtesse Nordstone il s'tablit donc ce genre de
relations qu'on rencontre assez souvent dans le monde, qui fait que deux
personnes, amies en apparence, se ddaignent au fond  tel point, qu'elles
ne peuvent mme plus tre froisses l'une par l'autre.

La comtesse entreprit Levine aussitt.

Ah! Constantin-Dmitritch! vous voil revenu dans notre abominable
Babylone,--dit-elle en tendant sa petite main sche et en lui rappelant
qu'il avait au commencement de l'hiver appel Moscou une Babylone.
--Est-ce Babylone qui s'est convertie, ou vous qui vous tes corrompu?
ajouta-t-elle en regardant du ct de Kitty avec un sourire moqueur.

--Je suis flatt, comtesse, de voir que vous teniez un compte aussi exact
de mes paroles,--rpondit Levine qui, ayant eu le temps de se remettre,
rentra aussitt dans le ton aigre-doux propre  ses rapports avec la
comtesse.--Il faut croire qu'elles vous impressionnent vivement.

--Comment donc! mais j'en prends note. Eh bien, Kitty, tu as encore patin
aujourd'hui! Et elle se mit  causer avec sa jeune amie.

Quoiqu'il ne ft gure convenable de s'en aller  ce moment, Levine et
prfr cette gaucherie au supplice de rester toute la soire, et de voir
Kitty l'observer  la drobe, tout en vitant son regard; il essaya donc
de se lever, mais la princesse s'en aperut et, se tournant vers lui:

Comptez-vous rester longtemps  Moscou? dit-elle. N'tes-vous pas juge
de paix dans votre district? Cela doit vous empcher de vous absenter
longtemps?

--Non, princesse, j'ai renonc  ces fonctions; je suis venu pour quelques
jours.

Il s'est pass quelque chose, pensa la comtesse Nordstone en examinant le
visage svre et srieux de Levine; il ne se lance pas dans ses discours
habituels, mais j'arriverai bien  le faire parler: rien ne m'amuse comme
de le rendre ridicule devant Kitty.

Constantin-Dmitritch, lui dit-elle, vous qui savez tout, expliquez-moi,
de grce, comment il se fait que dans notre terre de Kalouga les paysans
et leurs femmes boivent tout ce qu'ils possdent et refusent de payer
leurs redevances? Vous qui faites toujours l'loge des paysans,
expliquez-moi ce que cela signifie?

En ce moment une dame entra au salon et Levine se leva.

Excusez-moi, comtesse, mais je ne sais rien et ne puis vous rpondre,
dit-il en regardant un officier qui entrait  la suite de la dame.

Ce doit tre Wronsky, pensa-t-il, et, pour s'en assurer, il jeta un coup
d'oeil sur Kitty. Celle-ci avait dj eu le temps d'apercevoir Wronsky et
d'observer Levine.  la vue des yeux lumineux de la jeune fille, Levine
comprit qu'elle aimait, et le comprit aussi clairement que si elle le lui
et avou elle-mme.

Quel tait cet homme qu'elle aimait? Il voulut s'en rendre compte, et
sentit qu'il devait rester bon gr, mal gr.

Bien des gens, en prsence d'un rival heureux, sont disposs  nier ses
qualits pour ne voir que ses travers; d'autres, au contraire, ne songent
qu' dcouvrir les mrites qui lui ont valu le succs, et, le coeur ulcr,
ne lui trouvent que des qualits. Levine tait de ce nombre, et il ne
lui fut pas difficile de dcouvrir ce que Wronsky avait d'attrayant
et d'aimable, cela sautait aux yeux. Brun, de taille moyenne et bien
proportionne, un beau visage calme et bienveillant, tout dans sa personne,
depuis ses cheveux noirs coups trs court et son menton ras de frais,
jusqu' son uniforme, tait simple et parfaitement lgant. Wronsky laissa
passer la dame qui entrait en mme temps que lui, puis s'approcha de la
princesse, et enfin de Kitty. Il sembla  Levine qu'en venant prs de
celle-ci, ses yeux prenaient une expression de tendresse, et son sourire
une expression de bonheur et de triomphe; il lui tendit une main un peu
large, mais petite, et s'inclina respectueusement.

Aprs avoir salu chacune des personnes prsentes et chang quelques mots
avec elles, il s'assit sans avoir jet un regard sur Levine, qui ne le
quittait pas des yeux.

Permettez-moi, messieurs, de vous prsenter l'un  l'autre, dit la
princesse en indiquant du geste Levine.--Constantin-Dmitritch Levine,
le comte Alexis-Kirilovitch Wronsky.

Wronsky se leva et alla serrer amicalement la main de Levine.

Je devais,  ce qu'il me semble, dner avec vous cet hiver, lui dit-il
avec un sourire franc et ouvert; mais vous tes parti inopinment pour la
campagne.

--Constantin-Dmitritch mprise et fuit la ville et ses habitants, dit la
comtesse.

--Je suppose que mes paroles vous impressionnent vivement, puisque vous
vous en souvenez si bien, dit Levine, et, s'apercevant qu'il se rptait,
il rougit.

Wronsky regarda Levine et la comtesse, et sourit.

Alors, vous habitez toujours la campagne? demanda-t-il. Ce doit tre
triste en hiver?

--Pas quand on y a de l'occupation; d'ailleurs on ne s'ennuie pas tout
seul, rpondit Levine d'un ton bourru.

--J'aime la campagne, dit Wronsky en remarquant le ton de Levine sans le
laisser paratre.

--Mais vous ne consentiriez pas  y vivre toujours, j'espre? demanda la
comtesse.

--Je n'en sais rien, je n'y ai jamais fait de sjour prolong. Mais j'ai
prouv un sentiment singulier, ajouta-t-il: jamais je n'ai tant regrett
la campagne, la vraie campagne russe avec ses mougiks, que pendant l'hiver
que j'ai pass  Nice avec ma mre. Vous savez que Nice est triste par
elle-mme.--Naples et Sorrente, au reste, ne doivent pas non plus tre
pris  haute dose. C'est l qu'on se rappelle le plus vivement la Russie,
et surtout la campagne, on dirait que...

Il parlait tantt  Kitty, tantt  Levine, portant son regard calme et
bienveillant de l'un  l'autre, et disant ce qui lui passait par la tte.

La comtesse Nordstone ayant voulu placer son mot, il s'arrta sans achever
sa phrase, et l'couta avec attention.

La conversation ne languit pas un instant, si bien que la vieille
princesse n'eut aucun besoin de faire avancer ses grosses pices, le
service obligatoire et l'ducation classique, qu'elle tenait en rserve
pour le cas de silence prolong; la comtesse ne trouva mme pas l'occasion
de taquiner Levine.

Celui-ci voulait se mler  la conversation gnrale et ne le pouvait pas;
il se disait  chaque instant: maintenant je puis partir, et cependant
il restait comme s'il et attendu quelque chose.

On parla de tables tournantes et d'esprits frappeurs, et la comtesse, qui
croyait au spiritisme, se mit  raconter les merveilles dont elle avait
t tmoin.

Comtesse, au nom du ciel, faites-moi voir cela! Jamais je ne suis parvenu
 rien voir d'extraordinaire, quelque bonne volont que j'y mette, dit en
souriant Wronsky.

--Fort bien, ce sera pour samedi prochain, rpondit la comtesse; mais vous,
Constantin-Dmitritch, y croyez-vous? demanda-t-elle  Levine.

--Pourquoi me demandez-vous cela, vous savez bien ce que je rpondrai.

--Parce que je voudrais entendre votre opinion.

--Mon opinion, rpondit Levine, est que les tables tournantes nous
prouvent combien la bonne socit est peu avance; gure plus que ne
le sont nos paysans. Ceux-ci croient au mauvais oeil, aux sorts, aux
mtamorphoses, et nous...

--Alors vous n'y croyez pas?

--Je ne puis y croire, comtesse.

--Mais si je vous dis ce que j'ai vu moi-mme?

--Les paysannes aussi disent avoir vu le damavo[4].

[Note 4: Dmon familier qui, selon la superstition populaire, fait partie
de la maison.]

--Alors, vous croyez que je ne dis pas la vrit?

Et elle se mit  rire gaiement.

Mais non, Marie: Constantin-Dmitritch dit simplement qu'il ne croit pas
au spiritisme, interrompit Kitty en rougissant pour Levine; celui-ci
comprit son intention et allait rpondre sur un ton plus vex encore,
lorsque Wronsky vint  la rescousse, et avec son sourire aimable fit
rentrer la conversation dans les bornes d'une politesse qui menaait de
disparatre.

Vous n'en admettez pas du tout la possibilit? demanda-t-il. Pourquoi?
nous admettons bien l'existence de l'lectricit, que nous ne comprenons
pas davantage? Pourquoi n'existerait-t-il pas une force nouvelle, encore
inconnue, qui...

--Quand l'lectricit a t dcouverte, interrompit Levine avec vivacit,
on n'en a vu que les phnomnes, sans savoir ce qui les produisait, ni
d'o ils provenaient; des sicles se sont passs avant qu'on songet 
en faire l'application. Les spirites, au contraire, ont dbut par faire
crire les tables et voquer les esprits, et ce n'est que plus tard qu'il
a t question d'une force inconnue.

Wronsky coutait attentivement, comme il le faisait toujours, et semblait
s'intresser  ces paroles.

Oui, mais les spirites disent: nous ignorons encore ce que c'est que
cette force, tout en constatant qu'elle existe et agit dans des conditions
dtermines; aux savants maintenant  dcouvrir en quoi elle consiste.
Pourquoi n'existerait-il pas effectivement une force nouvelle si...

--Parce que, reprit encore Levine en l'interrompant, toutes les fois
que vous frotterez de la laine avec de la rsine, vous produirez en
lectricit un effet certain et connu, tandis que le spiritisme n'amne
aucun rsultat certain, par consquent ses effets ne sauraient passer pour
des phnomnes naturels.

Wronsky, sentant que la conversation prenait un caractre trop srieux
pour un salon, ne rpondit pas et, afin d'en changer la tournure, dit en
souriant gaiement aux dames:

Pourquoi ne ferions-nous pas tout de suite un essai, comtesse?

Mais Levine voulait aller jusqu'au bout de sa dmonstration.

La tentative que font les spirites pour expliquer leurs miracles par une
force nouvelle ne peut, selon moi, russir. Ils prtendent  une force
surnaturelle et veulent la soumettre  une preuve matrielle.

Chacun attendait qu'il cesst de parler, il le sentit.

Et moi, je crois que vous seriez un mdium excellent, dit la comtesse:
vous avez quelque chose de si enthousiaste!

Levine ouvrit la bouche pour rpondre, mais ne dit rien et rougit.

Voyons, mesdames, mettons les tables  l'preuve, dit Wronsky: vous
permettez, princesse?

Et Wronsky se leva, cherchant des yeux une table.

Kitty se leva aussi, et ses yeux rencontrrent ceux de Levine. Elle
le plaignait d'autant plus qu'elle se sentait la cause de sa douleur.
Pardonnez-moi, si vous pouvez pardonner, disait son regard: je suis si
heureuse!--Je hais le monde entier, vous autant que moi! rpondait le
regard de Levine, et il chercha son chapeau.

Mais le sort lui fut encore une fois contraire;  peine s'installait-on
autour des tables et se disposait-il  sortir, que le vieux prince entra,
et, aprs avoir salu les dames, il s'empara de Levine.

Ah! s'cria-t-il avec joie, je ne te savais pas ici! Depuis quand? trs
heureux de vous voir.

Le prince disait  Levine tantt _toi_, tantt _vous_; il le prit par
le bras, et ne fit aucune attention  Wronsky, debout derrire Levine,
attendant tranquillement pour saluer que le prince l'apert.

Kitty sentit que l'amiti de son pre devait sembler dure  Levine aprs
ce qui s'tait pass; elle remarqua aussi que le vieux prince rpondait
froidement au salut de Wronsky. Celui-ci, surpris de cet accueil glacial,
avait l'air de se demander avec un tonnement de bonne humeur pourquoi on
pouvait bien ne pas tre amicalement dispos en sa faveur.

Prince, rendez-nous Constantin-Dmitritch, dit la comtesse: nous voulons
faire un essai.

--Quel essai? Celui de faire tourner des tables? Eh bien, vous m'excuserez,
messieurs et dames; mais, selon moi, le furet serait plus amusant,
--dit le prince en regardant Wronsky, qu'il devina tre l'auteur de cet
amusement;--du moins le furet a quelque bon sens.

Wronsky leva tranquillement un regard tonn sur le vieux prince, et se
tourna en souriant lgrement vers la comtesse Nordstone; ils se mirent 
parler d'un bal qui se donnait la semaine suivante.

J'espre que vous y serez? dit-il en s'adressant  Kitty.

Aussitt que le vieux prince l'eut quitt, Levine s'esquiva, et la
dernire impression qu'il emporta de cette soire fut le visage souriant
et heureux de Kitty rpondant  Wronsky au sujet du bal.




XV


Le soir mme, Kitty raconta  sa mre ce qui s'tait pass entre elle et
Levine; malgr le chagrin qu'elle prouvait de l'avoir pein, elle se
sentait flatte d'avoir t demande en mariage; mais, tout en ayant la
conviction d'avoir bien agi, elle resta longtemps sans pouvoir s'endormir;
un souvenir l'impressionnait plus particulirement: c'tait celui de
Levine, debout auprs du vieux prince, fixant sur elle et sur Wronsky
un regard sombre et dsol; des larmes lui en vinrent aux yeux. Mais,
songeant aussitt  celui qui le remplaait, elle se reprsenta vivement
son beau visage mle et ferme, son calme plein de distinction, son air de
bienveillance; elle se rappela l'amour qu'il lui tmoignait, et la joie
rentra dans son me. Elle remit la tte sur l'oreiller en souriant  son
bonheur.

C'est triste, triste! mais je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute!
se disait-elle, quoiqu'une voix intrieure lui rptt le contraire;
devait-elle se reprocher d'avoir attir Levine ou de l'avoir refus? elle
n'en savait rien: ce qu'elle savait, c'est que son bonheur n'tait pas
sans mlange. Seigneur, ayez piti de moi; Seigneur, ayez piti de moi!
pria-t-elle jusqu' ce qu'elle s'endormit.

Pendant ce temps il se passait dans le cabinet du prince une de ces scnes
qui se renouvelaient frquemment entre les poux, au sujet de leur fille
prfre.

Ce que c'est? Voil ce que c'est,--criait le prince en levant les bras en
l'air, malgr les proccupations que lui causaient les pans flottants de
sa robe de chambre fourre.--Vous n'avez ni fiert ni dignit; vous perdez
votre fille avec cette faon basse et ridicule de lui chercher un mari.

--Mais au nom du ciel, prince, qu'ai-je donc fait? disait la princesse,
presque en pleurant.

Elle tait venue trouver son mari pour lui souhaiter le bonsoir, comme
d'ordinaire, toute heureuse de sa conversation avec sa fille; et, sans
souffler mot de la demande de Levine, elle s'tait permis une allusion au
projet de mariage avec Wronsky, qu'elle considrait comme dcid, aussitt
aprs l'arrive de la comtesse.  ce moment le prince s'tait fch et
l'avait accable de paroles dures.

Ce que vous avez fait? D'abord vous avez attir un pouseur, ce dont
tout Moscou parlera, et  bon droit. Si vous voulez donner des soires,
donnez-en, mais invitez tout le monde, et non pas des prtendants de votre
choix. Invitez tous ces blancs-becs (c'est ainsi que le prince traitait
les jeunes gens de Moscou!), faites venir un tapeur, et qu'ils dansent,
mais, pour Dieu, n'arrangez pas des entrevues comme ce soir! Cela me
dgote  voir, et vous en tes venue  vos fins: vous avez tourn la tte
 la petite. Levine vaut mille fois mieux que ce petit fat de Ptersbourg,
fait  la machine comme ses pareils; ils sont tous sur le mme patron, et
c'est toujours de la drogue. Et quand ce serait un prince du sang, ma
fille n'a besoin d'aller chercher personne.

--Mais en quoi suis-je coupable?

--En ce que..., cria le prince avec colre.

--Je sais bien qu' t'couter, interrompit la princesse, nous ne
marierions jamais notre fille. Dans ce cas, autant nous en aller  la
campagne.

--Cela vaudrait certainement mieux.

--Mais coute-moi, je t'assure que je ne fais aucune avance! Pourquoi donc
un homme jeune, beau, amoureux, et qu'elle aussi...

--Voil ce qui vous semble! Mais si en fin de compte elle s'en prend,
et que lui songe  se marier autant que moi? Je voudrais n'avoir pas
d'yeux pour voir tout cela! Et le spiritisme, et Nice, et le bal... (ici
le prince, s'imaginant imiter sa femme, accompagna chaque mot d'une
rvrence). Nous serons fiers quand nous aurons fait le malheur de notre
petite Catherine, et qu'elle se sera fourr dans la tte...

--Mais pourquoi penses-tu cela?

--Je ne pense pas, je sais; c'est pour cela que nous avons des yeux, nous
autres, tandis que les femmes n'y voient goutte. Je vois, d'une part, un
homme qui a des intentions srieuses, c'est Levine; de l'autre, un bel
oiseau comme ce monsieur, qui veut simplement s'amuser.

--Voil bien des ides  toi!

--Tu te les rappelleras, mais trop tard, comme avec Dachinka.

--Allons, c'est bon, n'en parlons plus, dit la princesse que le souvenir
de la pauvre Dolly arrta net.

--Tant mieux, et bonsoir!

Les poux s'embrassrent en se faisant mutuellement un signe de croix,
selon l'usage, mais chacun garda son opinion; puis ils se retirrent.

La princesse, tout  l'heure si fermement persuade que le sort de Kitty
avait t dcid dans cette soire, se sentit branle par les paroles de
son mari. Rentre dans sa chambre, et songeant avec terreur  cet avenir
inconnu, elle fit comme Kitty, et rpta bien des fois du fond du coeur:
Seigneur, ayez piti de nous; Seigneur, ayez piti de nous!




XVI


Wronsky n'avait jamais connu la vie de famille; sa mre, une femme du
monde, trs brillante dans sa jeunesse, avait eu pendant son mariage, et
surtout aprs, des aventures romanesques dont tout le monde parla. Il
n'avait pas connu son pre, et son ducation s'tait faite au corps des
pages.

 peine eut-il brillamment termin ses tudes, en sortant de l'cole
avec le grade d'officier, qu'il tomba dans le cercle militaire le plus
recherch de Ptersbourg; il allait bien de temps  autre dans le monde,
mais ses intrts de coeur ne l'y attiraient pas.

C'est  Moscou qu'il prouva pour la premire fois le charme de la socit
familire d'une jeune fille du monde, aimable, nave, et dont il se
sentait aim. Ce contraste avec la vie luxueuse mais grossire de
Ptersbourg l'enchanta, et l'ide ne lui vint pas qu'il y et quelque
inconvnient  ses rapports avec Kitty. Au bal, il l'invitait de
prfrence, allait chez ses parents, causait avec elle comme on cause dans
le monde, de bagatelles; tout ce qu'il lui disait aurait pu tre entendu
de chacun, et cependant il sentait que ces bagatelles prenaient un sens
particulier en s'adressant  elle, qu'il s'tablissait entre eux un lien
qui, de jour en jour, lui devenait plus cher. Loin de croire que cette
conduite pt tre qualifie de tentative de sduction, sans intention de
mariage, il s'imaginait simplement avoir dcouvert un nouveau plaisir, et
jouissait de cette dcouverte.

Quel et t son tonnement d'apprendre qu'il rendrait Kitty malheureuse
en ne l'pousant pas! Il n'y aurait pas cru. Comment admettre que
ces rapports charmants pussent tre dangereux, et surtout qu'ils
l'obligeassent  se marier? Jamais il n'avait envisag la possibilit du
mariage. Non seulement il ne comprenait pas la vie de famille, mais, 
son point de vue de clibataire, la famille et particulirement le mari
faisait partie d'une race trangre, ennemie, et surtout ridicule. Quoique
Wronsky n'et aucun soupon de la conversation  laquelle il avait donn
lieu, il sortit ce soir-l de chez les Cherbatzky avec le sentiment
d'avoir rendu le lien mystrieux qui l'attachait  Kitty plus intime
encore, si intime qu'il fallait prendre une rsolution; mais laquelle?

Ce qu'il y a de charmant, se disait-il en rentrant tout imprgn d'un
sentiment de fracheur et de puret, lequel tenait peut-tre  ce qu'il
n'avait pas fum de la soire,--ce qu'il y a de charmant, c'est que, sans
prononcer un mot ni l'un ni l'autre, nous nous comprenons si parfaitement
dans ce langage muet des regards et des intonations, qu'aujourd'hui plus
clairement que jamais elle m'a dit qu'elle m'aimait. Qu'elle a t aimable,
simple, et surtout confiante. Cela me rend meilleur; je sens qu'il y a un
coeur et quelque chose de bon en moi! Ces jolis yeux amoureux!--Eh bien
aprs?--Rien, cela me fait plaisir et  elle aussi.

L-dessus il rflchit  la manire dont il pourrait achever sa soire.
Au club? faire un besigue et prendre du champagne avec Ignatine? Non. Au
chteau des Fleurs pour trouver Oblonsky, des couplets et le cancan? Non,
c'est ennuyeux! Voil prcisment ce qui me plat chez les Cherbatzky,
c'est que j'en sors meilleur. Je rentrerai  l'htel. Il rentra
effectivement dans sa chambre, chez Dussaux, se fit servir  souper, se
dshabilla, et eut  peine la tte sur l'oreiller, qu'il s'endormit d'un
profond sommeil.




XVII


Le lendemain  onze heures du matin, Wronsky se rendit  la gare de
Saint-Ptersbourg pour y chercher sa mre, qui devait arriver, et la
premire personne qu'il rencontra sur le grand escalier fut Oblonsky,
venu au-devant de sa soeur.

Bonjour, comte! lui cria Oblonsky; qui viens-tu chercher?

--Ma mre,--rpondit Wronsky avec le sourire habituel  tous ceux qui
rencontraient Oblonsky; et, lui ayant serr la main, il monta l'escalier
 son ct.--Elle doit arriver aujourd'hui de Ptersbourg.

--Moi qui t'ai attendu jusqu' deux heures du matin! O donc as-tu t en
quittant les Cherbatzky?

--Je suis rentr chez moi, rpondit Wronsky;  dire vrai, je n'avais envie
d'aller nulle part, tant la soire d'hier chez les Cherbatzky m'avait paru
agrable.

--Je reconnais  la marque qu'ils portent les chevaux ombrageux,
et  leurs yeux, les jeunes gens amoureux, se mit  rciter Stepane
Arcadivitch, du mme ton qu' Levine la veille.

Wronsky sourit et ne se dfendit pas, mais il changea aussitt de
conversation.

Et  la rencontre de qui viens-tu? demanda-t-il.

--Moi?  la rencontre d'une jolie femme.

--Vraiment?

--Honni soit qui mal y pense: cette jolie femme est ma soeur Anna.

--Ah! madame Karnine? dit Wronsky.

--Tu la connais certainement.

--Il me semble que oui. Au reste, peut-tre me tromp-je,--rpondit
Wronsky d'un air distrait. Ce nom de Karnine voquait en lui le souvenir
d'une personne ennuyeuse et affecte.

--Mais tu connais au moins mon clbre beau-frre, Alexis Alexandrovitch?
Il est connu du monde entier.

--C'est--dire que je le connais de rputation et de vue. Je sais qu'il
est plein de sagesse et de science; mais, tu sais, ce n'est pas mon genre,
not in my line, dit Wronsky.

--Oui, c'est un homme remarquable, un peu conservateur, mais un fameux
homme, rpliqua Stpane Arcadivitch, un fameux homme!

--Eh bien, tant mieux pour lui, dit en souriant Wronsky. Ah! te voil,
s'cria-t-il en apercevant  la porte d'entre un vieux domestique de sa
mre: entre par ici.

Wronsky, outre le plaisir commun  tous ceux qui voyaient Stpane
Arcadivitch, en prouvait un tout particulier depuis quelque temps  se
trouver avec lui. C'tait en quelque sorte se rapprocher de Kitty. Il le
prit donc par le bras, et lui dit gaiement:

Donnons-nous dcidment un souper  la diva, dimanche?

--Certainement. Je fais une souscription. Dis donc, as-tu fait hier soir
la connaissance de mon ami Levine?

--Sans doute, mais il est parti bien vite.

--C'est un brave garon, continua Oblonsky, n'est-ce pas?

--Je ne sais pourquoi, dit Wronsky, tous les Moscovites, except
naturellement ceux  qui je parle, ajouta-t-il en plaisantant, ont quelque
chose de tranchant; ils sont tous sur leurs ergots, se fchent, et veulent
toujours vous faire la leon.

--C'est assez vrai, rpondit en riant Stpane Arcadivitch.

--Le train arrive-t-il? demanda Wronsky en s'adressant  un employ.

--Il a quitt la dernire station, rpondit celui-ci.

Le mouvement croissant dans la gare, les alles et venues des _artelchiks_,
l'apparition des gendarmes et des employs suprieurs, l'arrive des
personnes venues au-devant des voyageurs, tout indiquait l'approche du
train. Le temps tait froid, et  travers le brouillard on apercevait des
ouvriers, couverts de leurs vtements d'hiver, passant silencieusement
entre les rails enchevtrs de la voie. Le sifflet d'approche se faisait
dj entendre, un corps monstrueux semblait avancer lourdement.

Non, continua Stepane Arcadivitch qui avait envie de raconter  Wronsky
les intentions de Levine sur Kitty, non, tu es injuste pour mon ami: c'est
un homme trs nerveux, qui peut quelquefois tre dsagrable, mais en
revanche il peut tre charmant; il avait hier des raisons particulires de
nature  le rendre trs heureux ou trs malheureux, ajouta-t-il avec un
sourire significatif, oubliant absolument la sympathie qu'il avait
prouve la veille pour son ami,  cause de celle que lui inspirait
Wronsky pour le moment.

Celui-ci s'arrta, et demanda sans dtour:

Veux-tu dire qu'il a demand ta belle-soeur en mariage?

--Peut-tre bien, rpondit Stpane Arcadivitch: cela m'a fait cet effet
hier au soir, et s'il est parti de bonne heure et de mauvaise humeur,
c'est qu'il aura fait la dmarche. Il est amoureux depuis si longtemps
qu'il me fait peine!

--Ah vraiment! Je crois d'ailleurs qu'elle peut prtendre  un meilleur
parti, dit Wronsky en se redressant et se remettant  marcher. Au reste,
je ne le connais pas; mais ce doit tre effectivement une situation
pnible! c'est pourquoi tant d'hommes prfrent s'en tenir aux Clara...;
du moins avec ces dames, si l'on choue, ce n'est que la bourse qu'on
accuse. Mais voil le train.

En effet le train approchait. Le quai d'arrive parut s'branler, et la
locomotive, chassant devant elle la vapeur alourdie par le froid, devint
visible. Lentement et en mesure, on voyait la bielle de la grande roue
centrale se plier et se dplier; le mcanicien, tout emmitoufl et couvert
de givre, salua la gare; derrire le tender apparut le wagon des bagages
qui branla le quai plus fortement encore; un chien dans sa cage gmissait
lamentablement; enfin ce fut le tour des wagons de voyageurs, auxquels
l'arrt du train imprima une petite secousse.

Un conducteur  la tournure dgage et ayant des prtentions  l'lgance
sauta lestement du wagon en donnant son coup de sifflet, et  sa suite
descendirent les voyageurs les plus impatients: un officier de la garde,
 la tenue martiale, un petit marchand affair et souriant, un sac en
bandoulire, et un paysan, sa besace jete par-dessus l'paule.

Wronsky, debout prs d'Oblonsky, considrait ce spectacle, oubliant
compltement sa mre. Ce qu'il venait d'apprendre au sujet de Kitty lui
causait de l'motion et de la joie; il se redressait involontairement;
ses yeux brillaient, il prouvait le sentiment d'une victoire.

Le conducteur s'approcha de lui:

La comtesse Wronsky est dans cette voiture, dit-il.

Ces mots le rveillrent et l'obligrent  penser  sa mre et  leur
prochaine entrevue. Sans qu'il voult jamais en convenir avec lui-mme,
il n'avait pas grand respect pour sa mre, et ne l'aimait pas; mais son
ducation et l'usage du monde dans lequel il vivait ne lui permettaient
pas d'admettre qu'il pt y avoir dans ses relations avec elle le moindre
manque d'gards. Moins il prouvait pour elle d'attachement et de
considration, plus il exagrait les formes extrieures.




XVIII


Wronsky suivit le conducteur; en entrant dans le wagon, il s'arrta pour
laisser passer une dame qui sortait, et, avec le tact d'un homme du monde,
il la classa d'un coup d'oeil parmi les femmes de la meilleure socit.
Aprs un mot d'excuse, il allait continuer sa route, mais involontairement
il se retourna pour la regarder encore, non  cause de sa beaut, de sa
grce ou de son lgance, mais parce que l'expression de son aimable
visage lui avait paru douce et caressante.

Elle tourna la tte au moment o il la regardait. Ses yeux gris, que des
cils pais faisaient paratre foncs, lui jetrent un regard amical et
bienveillant, comme si elle le reconnaissait, puis aussitt elle sembla
chercher quelqu'un dans la foule. Quelque rapide que ft ce regard, il
suffit  Wronsky pour remarquer dans cette physionomie une vivacit
contenue, qui perait dans le demi-sourire de deux lvres fraches, et
dans l'expression anime de ses yeux. Il y avait dans toute cette personne
comme un trop-plein de jeunesse et de gaiet qu'elle aurait voulu
dissimuler; mais, sans qu'elle en et conscience, l'clair voil de
ses yeux paraissait dans son sourire.

Wronsky entra dans le wagon. Sa mre, une vieille femme coiffe de petites
boucles, les yeux noirs clignotants, l'accueillit avec un lger sourire de
ses lvres minces; elle se leva du sige o elle tait assise, remit  sa
femme de chambre le sac qu'elle tenait, et, tendant  son fils sa petite
main sche qu'il baisa, elle l'embrassa au front.

Tu as reu ma dpche? tu vas bien, Dieu merci?

--Avez-vous fait bon voyage? dit le fils en s'asseyant auprs d'elle, tout
en prtant l'oreille  une voix de femme qui parlait prs de la porte; il
savait que c'tait celle de la dame qu'il avait rencontre.

--Je ne partage cependant pas votre opinion, disait la voix.

--C'est un point de vue ptersbourgeois, madame.

--Pas du tout, c'est simplement un point de vue fminin, rpondit-elle.

--Eh bien, permettez-moi de baiser votre main.

--Au revoir, Ivan Ptrovitch; voyez donc o est mon frre et
envoyez-le-moi, dit la dame, et elle rentra dans le wagon.

--Avez-vous trouv votre frre? lui demanda Mme Wronsky.

Wronsky reconnut alors Mme Karnine.

Votre frre est ici, dit-il en se levant. Veuillez m'excuser, madame, de
ne pas vous avoir reconnue; au reste, j'ai si rarement eu l'honneur de
vous rencontrer que vous ne vous souvenez certainement pas de moi.

--Mais si, rpondit-elle, je vous aurais toujours reconnu, car madame
votre mre et moi n'avons gure parl que de vous, il me semble, pendant
tout le voyage.--Et la gaiet qu'elle avait cherch  contenir claira son
visage d'un sourire.--Mais mon frre ne vient pas?

--Appelle-le donc, Alexis, dit la vieille comtesse.

Wronsky sortit du wagon et cria:

Oblonsky, par ici!

Madame Karnine, en apercevant son frre, n'attendit pas qu'il vint
jusqu' elle; quittant aussitt le wagon, elle marcha rapidement au-devant
de lui, le rejoignit, et, d'un geste tout  la fois plein de grce et
d'nergie, lui passa un bras autour du cou, l'attira vers elle et
l'embrassa vivement.

Wronsky ne la quittait pas des yeux; il la regardait et souriait sans
savoir pourquoi. Enfin il se souvint que sa mre l'attendait et rentra
dans le wagon.

N'est-ce pas qu'elle est charmante, dit la comtesse en parlant de Mme
Karnine. Son mari l'a place auprs de moi, ce dont j'ai t enchante.
Nous avons bavard tout le temps. Eh bien, et toi? On dit que... vous
filez le parfait amour? Tant mieux, mon cher, tant mieux.

--Je ne sais  quoi vous faites allusion, maman, rpondit froidement le
fils. Sortons-nous?

 ce moment, Mme Karnine rentra dans le wagon pour prendre cong de la
comtesse.

Eh bien, comtesse, vous avez trouv votre fils, et moi mon frre,
dit-elle gaiement. Et j'avais puis toutes mes histoires, je n'aurais
plus rien eu  vous raconter.

--Cela ne fait rien, rpliqua la comtesse en lui prenant la main; avec
vous, j'aurais fait le tour du monde sans m'ennuyer. Vous tes une de ces
aimables femmes avec lesquelles on peut causer ou se taire agrablement.
Quant  votre fils, n'y pensez pas, je vous prie; il est impossible de ne
jamais se quitter.

Les yeux de Mme Karnine souriaient tandis qu'elle coutait immobile.

Anna Arcadievna a un petit garon d'environ huit ans, expliqua la
comtesse  son fils; elle ne l'a jamais quitt et se tourmente de l'avoir
laiss seul.

--Nous avons caus tout le temps de nos fils avec la comtesse. Je parlais
du mien, et elle du sien, dit Mme Karnine en s'adressant  Wronsky avec
ce sourire caressant qui illuminait son visage.

--Cela a d vous ennuyer, rpondit-il en lui renvoyant aussitt la balle
dans ce petit assaut de coquetterie. Mais elle ne continua pas sur le mme
ton, et, se tournant vers la vieille comtesse:

--Merci mille fois, la journe d'hier a pass trop rapidement. Au revoir,
comtesse.

--Adieu, ma chre, rpondit la comtesse. Laissez-moi embrasser votre joli
visage et vous dire tout simplement, comme une vieille femme peut le faire,
que vous avez fait ma conqute.

Quelque banale que ft cette phrase, Mme Karnine en parut touche; elle
rougit, s'inclina lgrement et pencha son visage vers la vieille comtesse;
puis elle tendit la main  Wronsky avec ce mme sourire qui semblait
appartenir autant  ses yeux qu' ses lvres. Il serra cette petite main,
heureux comme d'une chose extraordinaire d'en sentir la pression ferme et
nergique.

Mme Karnine sortit d'un pas rapide.

Charmante, dit encore la comtesse. Le fils tait du mme avis, et suivit
des yeux la jeune femme tant qu'il put apercevoir sa taille lgante; il
la vit s'approcher de son frre, le prendre par le bras et lui parler avec
animation; il tait clair que ce qui l'occupait n'avait aucun rapport avec
lui, Wronsky, et il en fut contrari.

--Eh bien, maman, vous allez tout  fait bien? demanda-t-il  sa mre en
se tournant vers elle.

--Trs bien, Alexandre a t charmant, Waria a beaucoup embelli: elle a un
air intressant.--Et elle parla de ce qui lui tenait au coeur: du baptme
de son petit-fils, but de son voyage  Ptersbourg, et de la bienveillance
de l'empereur pour son fils an.

--Voil Laurent, dit Wronsky en apercevant le vieux domestique. Partons,
il n'y a plus beaucoup de monde.

Il offrit le bras  sa mre, tandis que le domestique, la femme de chambre
et un porteur se chargeaient des bagages. Comme ils quittaient le wagon,
ils virent courir plusieurs hommes, suivis du chef de gare, vers l'arrire
du train. Un accident tait survenu, tout le monde courait du mme ct,
Qu'y a-t-il? o? il est tomb? cras? disait-on. Stpane Arcadivitch
et sa soeur taient aussi revenus et, tout mus, se tenaient prs du wagon
pour viter la foule.

Les dames rentrrent dans la voiture, pendant que Wronsky et Stpane
Arcadivitch s'enquraient de ce qui s'tait pass.

Un homme d'quipe ivre, ou la tte trop enveloppe  cause du froid pour
entendre le recul du train, avait t cras.

Les dames avaient appris le malheur par le domestique avant le retour de
Wronsky et d'Oblonsky; ceux-ci avaient vu le cadavre dfigur; Oblonsky
tait tout boulevers et prt  pleurer.

Quelle chose affreuse! si tu l'avais vu, Anna! quelle horreur! disait-il.

Wronsky se taisait; son beau visage tait srieux, mais absolument calme.

Ah! si vous l'aviez vu, comtesse, continuait Stpane Arcadivitch; et sa
femme est l, c'est terrible; elle s'est jete sur le corps de son mari.
On dit qu'il tait seul  soutenir une nombreuse famille. Quelle horreur!

--Ne pourrait-on faire quelque chose pour elle? murmura Mme Karnine.

Wronsky la regarda.

Je reviens tout de suite, maman, dit-il en se tournant vers la comtesse.

Et il sortit du wagon.

Quand il revint au bout de quelques minutes, Stpane Arcadivitch parlait
dj  la comtesse de la nouvelle cantatrice, et celle-ci regardait avec
impatience du ct de la porte.

Partons maintenant, dit Wronsky.

Ils sortirent tous ensemble. Wronsky marchait devant avec sa mre, et
derrire eux venaient Mme Karnine et son frre, ils furent rejoints par
le chef de gare qui courait aprs Wronsky.

Vous avez remis 200 roubles au sous-chef de gare. Veuillez indiquer,
monsieur, l'usage auquel vous destinez cette somme.

--C'est pour la veuve, rpondit Wronsky en haussant les paules;  quoi
bon cette question?

--Vous avez donn cela?--cria Oblonsky derrire lui; et, serrant le bras
de sa soeur, il ajouta:

--Trs bien, trs bien! n'est-ce pas que c'est un charmant garon? Mes
hommages, comtesse.

Et il s'arrta avec sa soeur pour chercher la femme de chambre de celle-ci.

Quand ils sortirent de la gare, la voiture des Wronsky tait dj partie;
on parlait de tous cts du malheur qui venait d'arriver.

Quelle mort affreuse! disait un monsieur en passant prs d'eux. On dit
qu'il est coup en deux.

--Quelle belle mort, au contraire, fit observer un autre: elle a t
instantane.

--Comment ne prend-on pas plus de prcautions, dit un troisime.

Mme Karnine monta en voiture, et son frre remarqua avec tonnement que
ses lvres tremblaient, et qu'elle retenait avec peine ses larmes.

Qu'as-tu, Anna? lui demanda-t-il quand ils se furent un peu loigns.

--C'est un prsage funeste, rpondit-elle.

--Quelle folie! dit son frre. Tu es ici, c'est l'essentiel. Tu ne saurais
croire combien je fonde d'esprances sur ta visite.

--Connais-tu Wronsky depuis longtemps? demanda-t-elle.

--Oui. Tu sais que nous avons l'espoir qu'il pouse Kitty.

--Vraiment? dit Anna doucement. Maintenant parlons de toi, ajouta-t-elle
en secouant la tte comme si elle et voulu repousser une pense importune
et pnible. Parlons de tes affaires. J'ai reu ta lettre et me voil.

--Oui, tout mon espoir est en toi, dit Stpane Arcadivitch.

--Raconte-moi tout, alors.

Stpane Arcadivitch commena son rcit.

En arrivant  la maison, il fit descendre sa soeur de voiture, et, aprs
lui avoir serr la main en soupirant, il retourna  ses occupations.




XIX


Lorsque Anna entra, Dolly tait assise dans son petit salon, occupe 
faire lire en franais un beau gros garon  tte blonde, le portrait de
son pre.

L'enfant lisait, tout en cherchant  arracher de sa veste un bouton qui
tenait  peine; sa mre l'avait grond plusieurs fois, mais la petite main
potele revenait toujours  ce malheureux bouton; il fallut l'arracher
tout  fait et le mettre en poche.

Laisse donc tes mains tranquilles, Grisha, disait la mre, en reprenant
sa couverture au tricot, ouvrage qui durait depuis longtemps, et qu'elle
retrouvait toujours dans les moments difficiles; elle travaillait
nerveusement, jetant ses mailles et comptant ses points. Quoiqu'elle et
dit la veille  son mari que l'arrive de sa soeur lui importait peu, elle
n'en avait pas moins tout prpar pour la recevoir.

Absorbe, crase par son chagrin, Dolly n'oubliait pourtant pas que sa
belle-soeur Anna tait la femme d'un personnage officiel important, une
grande dame de Ptersbourg.

Au bout du compte, Anna n'est pas coupable, se disait-elle je ne sais
rien d'elle qui ne soit en sa faveur, et nos relations ont toujours t
bonnes et amicales. Le souvenir qu'elle avait gard de l'intrieur des
Karnine  Ptersbourg ne lui tait cependant pas agrable. Elle avait cru
dmler quelque chose de faux dans leur genre de vie.

Mais pourquoi ne la recevrais-je pas! Pourvu toutefois qu'elle ne se mle
pas de me consoler! pensait Dolly; je les connais, ces rsignations et
consolations chrtiennes, et je sais ce qu'elles valent.

Dolly avait pass ces derniers jours seule avec ses enfants; elle ne
voulait parler de sa douleur  personne, et ne se sentait cependant pas
de force  causer de choses indiffrentes. Il faudrait bien maintenant
s'ouvrir  Anna, et tantt elle se rjouissait de pouvoir enfin dire
tout ce qu'elle avait sur le coeur, tantt elle souffrait  la pense de
cette humiliation devant sa soeur,  lui, dont il faudrait subir les
raisonnements et les conseils.

Elle s'attendait  chaque minute  voir entrer sa belle-soeur, et suivait
de l'oeil la pendule; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle
s'absorba, n'entendit pas le coup de sonnette, et lorsque des pas lgers
et le frlement d'une robe prs de la porte lui firent lever la tte, son
visage fatigu exprima l'tonnement et non le plaisir.

Comment, tu es dj arrive? s'cria-t-elle en allant au-devant d'Anna
pour l'embrasser.

--Dolly, je suis bien heureuse de te revoir!

--Moi aussi, j'en suis heureuse, rpondit Dolly avec un faible sourire,
en cherchant  deviner d'aprs l'expression du visage d'Anna ce qu'elle
pouvait avoir appris, Elle sait tout, pensa-t-elle en remarquant la
compassion qui se peignait sur ses traits. Viens que je te conduise
 ta chambre, continua-t-elle en cherchant  loigner le moment d'une
explication.

--Est-ce l Grisha? Mon Dieu, qu'il a grandi, dit Anna en embrassant
l'enfant sans quitter des yeux Dolly; puis elle ajouta en rougissant:
permets-moi de rester ici.

Elle ta son chle et, secouant la tte d'un geste gracieux, dbarrassa
ses cheveux noirs friss de son chapeau, qui s'y tait accroch.

Que tu es brillante de bonheur et de sant, dit Dolly presque avec envie.

--Moi? oui, rpondit Anna. Mon Dieu, Tania, est-ce toi? la contemporaine
de mon petit Serge?--dit-elle en se tournant vers la petite fille qui
entrait en courant; elle la prit par la main et l'embrassa.

--Quelle charmante enfant? mais montre-les-moi tous.

Elle se rappelait non seulement le nom et l'ge des enfants, mais leur
caractre, leurs petites maladies; Dolly en fut touche.

Eh bien, allons les voir, dit-elle; mais Wasia dort, c'est dommage.

Aprs avoir vu les enfants, elles revinrent au salon, seules cette fois;
le caf y tait servi. Anna s'assit devant le plateau, puis, l'ayant
repouss, elle dit en se tournant vers sa belle-soeur:

Dolly, il m'a parl.

Dolly la regarda froidement; elle s'attendait  quelque phrase de fausse
sympathie, mais Anna ne dit rien de ce genre.

Dolly, ma chrie, je ne veux pas te parler en sa faveur, ni te consoler:
c'est impossible; mais, chre amie, tu me fais peine, peine jusqu'au fond
du coeur!

Des larmes brillaient dans ses yeux; elle se rapprocha de sa belle-soeur
et, de sa petite main ferme, s'empara de celle de Dolly, qui, malgr son
air froid et sec, ne la repoussa pas.

Personne, rpondit-elle, ne peut me consoler; tout est perdu pour moi.

En disant ces mots, l'expression de son visage s'adoucit un peu. Anna
porta  ses lvres la main amaigrie qu'elle tenait dans la sienne, et la
baisa.

Mais, Dolly, que faire  cela? dit-elle; comment sortir de cette affreuse
position?

--Tout est fini, il ne me reste rien  faire, rpondit Dolly, car ce qu'il
y a de pis, comprends-le bien, c'est de me sentir lie par les enfants;
je ne peux pas le quitter, et vivre avec lui m'est impossible; le voir est
une torture.

--Dolly, ma chrie, il m'a parl; mais je voudrais entendre ce que tu as 
dire, toi; raconte-moi tout.

Dolly la regarda d'un air interrogateur; l'affection et la sympathie la
plus sincre se lisaient dans les yeux d'Anna.

Je veux bien, rpondit-elle. Mais je te dirai tout, depuis le
commencement. Tu sais comment je me suis marie? L'ducation de maman ne
m'a pas seulement laisse innocente, elle m'a laisse absolument sotte...
Je ne savais rien. On dit que les maris racontent leur pass  leurs
femmes, mais Stiva... (elle se reprit), Stpane Arcadivitch, ne m'a
jamais rien dit. Tu ne le croiras pas, mais jusqu'ici je me suis imagine
qu'il n'avait jamais connu d'autre femme que moi? J'ai vcu huit ans
ainsi! Non seulement je ne le souponnais pas d'infidlit, mais je
croyais une chose pareille impossible. Et avec des ides semblables,
imagine-toi ce que j'ai prouv en apprenant tout  coup cette horreur...
cette vilenie... Croire  son bonheur sans aucune arrire-pense
et--continua Dolly en cherchant  retenir ses sanglots--recevoir une
lettre de lui... une lettre de lui  sa matresse, la gouvernante de mes
enfants... Non, c'est trop cruel!

Elle prit son mouchoir et y cacha son visage.

J'aurais pu encore admettre un moment d'entranement, continua-t-elle au
bout d'un instant, mais cette dissimulation, cette ruse continuelle pour
me tromper, et pour qui? C'est affreux! tu ne peux comprendre cela!

--Ah si! je comprends, ma pauvre Dolly, dit Anna en lui serrant la main.

--Et tu t'imagines qu'il se rend compte, lui, de l'horreur de ma position?
continua Dolly. Aucunement: il est heureux et content.

--Oh non! interrompit vivement Anna: Il m'a fait peine, il est plein de
remords.

--En est-il capable? dit Dolly en scrutant le visage de sa belle-soeur.

--Oui, je le connais: je n'ai pu le regarder sans avoir piti de lui. Au
reste nous le connaissons toutes deux. Il est bon, mais fier, et comment
ne serait-il pas humili? Ce qui me touche en lui (Anna devina ce qui
devait toucher Dolly), c'est qu'il souffre  cause des enfants, et qu'il
sent qu'il t'a blesse, tue, toi qu'il aime... oui, oui, qu'il aime
plus que tout au monde, ajouta-t-elle vivement pour empcher Dolly de
l'interrompre. Non, elle ne me pardonnera jamais, rpte-t-il
constamment.

Dolly coutait attentivement sa belle-soeur sans la regarder.

Je comprends qu'il souffre: le coupable doit plus souffrir que l'innocent,
s'il sent qu'il est la cause de tout le mal, dit-elle; mais comment
puis-je pardonner? comment puis-je tre sa femme aprs elle? Vivre avec
lui dornavant sera d'autant plus un tourment que j'aime toujours mon
amour d'autrefois...

Les sanglots lui couprent la parole, mais, comme un fait exprs, sitt
qu'elle se calmait un peu, le sujet qui la blessait le plus vivement lui
revenait aussitt  la pense.

Elle est jeune, elle est jolie, continua-t-elle. Par qui ma beaut et ma
jeunesse ont-elles t prises? Par lui, par ses enfants! J'ai fait mon
temps, tout ce que j'avais de bien a t sacrifi  son service:
maintenant une crature plus frache et plus jeune lui est naturellement
plus agrable. Ils ont certainement parl de moi ensemble; pis que cela,
ils m'ont passe sous silence, conois-tu? Et son regard s'enflammait de
jalousie.

Que viendra-t-il me dire aprs cela? pourrai-je d'ailleurs le croire!
Jamais. Non, tout est fini pour moi, tout ce qui constituait la rcompense
de mes peines, de mes souffrances... Le croirais-tu? tout  l'heure je
faisais travailler Grisha? Jadis c'tait une joie pour moi: maintenant
c'est un tourment. Pourquoi me donner ce souci? pourquoi ai-je des
enfants? Ce qu'il y a d'affreux, vois-tu, c'est que mon me tout entire
est bouleverse;  la place de mon amour, de ma tendresse, il n'y a que de
la haine, oui, de la haine. Je pourrais le tuer et...

--Chre Dolly, je conois tout cela, mais ne te torture pas ainsi; tu es
trop agite, trop froisse pour voir les choses sous leur vrai jour.

Dolly se calma, et pendant quelques minutes toutes deux gardrent le
silence.

Que faire? Anna, penses-y et aide-moi. J'ai tout examin et je ne trouve
rien.

Anna non plus ne trouvait rien, mais son coeur rpondait  chaque parole, 
chaque regard douloureux de sa belle-soeur.

Voici ce que je pense, dit-elle enfin; comme soeur je connais son
caractre et cette facult de tout oublier (elle fit le geste de se
toucher le front), facult propice  l'entranement, mais aussi au
repentir. Actuellement il ne croit pas, il ne comprend pas qu'il ait pu
faire ce qu'il a fait.

--Non, il l'a compris et le comprend encore, interrompit Dolly. D'ailleurs
tu m'oublies, moi: le mal en est-il plus lger pour moi?

--Attends. Quand il m'a parl, je t'avoue n'avoir pas mesur toute
l'tendue de votre malheur; je n'y voyais qu'une chose: la dsunion de
votre famille; il m'a fait peine. Aprs avoir caus avec toi, je vois,
comme femme, autre chose encore: je vois ta souffrance et ne puis te dire
combien je te plains! Mais, Dolly, ma chrie, tout en comprenant ton
malheur, il est un ct de la question que j'ignore: je ne sais pas
jusqu' quel point tu l'aimes encore. Toi seule, tu peux savoir si tu
l'aimes assez pour pardonner. Si tu le peux, pardonne.

--Non,--commena Dolly, mais Anna l'interrompit en lui baisant la main.

--Je connais le monde plus que toi, dit-elle; je sais la faon d'tre des
hommes comme Stiva. Tu prtends qu'ils ont parl de toi ensemble? N'en
crois rien. Ces hommes peuvent commettre des infidlits, mais leur femme
et leur foyer domestique n'en restent pas moins un sanctuaire pour eux.
Ils tablissent entre ces femmes, qu'au fond ils mprisent, et leur
famille une ligne de dmarcation qui n'est jamais franchie. Je ne conois
pas bien comment cela peut-tre, mais cela est.

--Mais songe donc qu'il l'embrassait.

--coute, Dolly, ma chrie. J'ai vu Stiva quand il tait amoureux de toi;
je me souviens du temps o il venait pleurer prs de moi en me parlant de
toi; je sais  quelle hauteur potique il te plaait, et je sais que plus
il a vcu avec toi, plus tu as grandi dans son admiration. C'tait devenu
pour nous un sujet de plaisanterie que son habitude de dire  tout propos:
Dolly est une femme tonnante. Tu as toujours t et resteras toujours
un culte pour lui: ceci n'a pas t un entranement de son coeur.

--Mais si cet entranement recommenait?

--C'est impossible.

--Aurais-tu pardonn, toi?

--Je n'en sais rien, je ne puis dire... Oui, je le puis, reprit Anna aprs
avoir pes cette situation intrieurement, je le puis certainement. Je ne
serais plus la mme, mais je pardonnerais, et de telle sorte que le pass
ft effac.

--Cela va sans dire, interrompit vivement Dolly, rpondant  une pense
qui l'avait plus d'une fois occupe: sinon ce ne serait plus le
pardon.--Viens maintenant, que je te conduise  ta chambre, dit-elle en
se levant. Chemin faisant, elle entoura de ses bras sa belle-soeur.

Chre Anna, combien je suis heureuse que tu sois venue. Je souffre moins,
beaucoup moins.




XX


Anna passa toute la journe  la maison, c'est--dire chez les Oblonsky,
et ne reut aucune des personnes qui, informes de son arrive, vinrent
lui rendre visite. Toute sa matine se passa entre Dolly et ses enfants;
elle envoya un mot  son frre pour lui dire de venir dner  la maison.
Viens, Dieu est misricordieux, crivit-elle.

Oblonsky dna donc chez lui; la conversation fut gnrale, et sa femme
le tutoya, ce qu'elle n'avait pas encore fait; leurs rapports restaient
froids, mais il n'tait plus question de sparation, et Stpane
Arcadivitch entrevoyait la possibilit d'un raccommodement.

Kitty vint aprs le dner; elle connaissait  peine Anna et n'tait pas
sans inquitude sur la rception que lui ferait cette grande dame de
Ptersbourg dont chacun chantait les louanges; elle sentit bien vite
qu'elle plaisait; Anna fut touche de la jeunesse et de la beaut de Kitty;
de son ct, Kitty fut aussitt sous le charme et s'prit d'Anna comme
les jeunes filles savent s'prendre de femmes plus ges qu'elles. Rien
d'ailleurs dans Anna ne faisait penser  la femme du monde ou  la mre de
famille; on et dit une jeune fille de vingt ans,  voir sa taille souple,
la fracheur et l'animation de son visage, si une expression srieuse et
presque triste, dont Kitty fut frappe et charme, n'et parfois assombri
son regard. Anna, quoique parfaitement simple et sincre, semblait porter
en elle un monde suprieur dont l'lvation tait inaccessible  une
enfant.

Aprs le dner, Anna s'tait vivement approche de son frre qui fumait un
cigare pendant que Dolly rentrait dans sa chambre.

Stiva, dit-elle en indiquant la porte de cette chambre d'un signe de tte,
va, et que Dieu te vienne en aide!

Il comprit et, jetant son cigare, disparut derrire la porte.

Anna s'assit sur un canap, entoure des enfants. Les deux ans et par
imitation le cadet s'taient accrochs  leur nouvelle tante avant mme de
se mettre  table; ils jouaient  qui se rapprocherait le plus d'elle, 
qui tiendrait sa main, l'embrasserait, jouerait avec ses bagues ou se
suspendrait aux plis de sa robe.

Voyons, reprenons nos places, dit Anna.

Et Grisha, d'un air fier et heureux, plaa sa tte blonde sous la main de
sa tante et l'appuya sur ses genoux.

Et  quand le bal maintenant? dit-elle en s'adressant  Kitty.

-- la semaine prochaine; ce sera un bal superbe, un de ces bals auxquels
on s'amuse toujours.

--Il y en a donc o l'on s'amuse toujours? dit Anna d'un ton de douce
ironie.

--C'est bizarre, mais c'est ainsi. Chez les Bobristhchiff on s'amuse
toujours; chez les Nikitine aussi; mais chez les Wjekof on s'ennuie
invariablement. N'avez-vous donc jamais remarqu cela?

--Non, chre enfant; il n'y a plus pour moi de bal amusant,--et Kitty
entrevit dans les yeux d'Anna ce monde inconnu qui lui tait ferm,--il
n'y en a que de plus ou moins ennuyeux.

--Comment pouvez-_vous_ vous ennuyer au bal?

--Pourquoi donc ne puis-je m'y ennuyer, _moi_?

Kitty pensait bien qu'Anna devinait sa rponse.

Parce que vous y tes toujours la plus belle.

Anna rougissait facilement, et cette rponse la fit rougir.

D'abord, reprit-elle, cela n'est pas, et d'ailleurs, si cela tait, peu
m'importerait!

--Irez-vous  ce bal? demanda Kitty.

--Je ne pourrai m'en dispenser, je crois. Prends celle-ci, dit-elle 
Tania qui s'amusait  retirer les bagues de ses doigts blancs et effils.

--Je voudrais tant vous voir au bal.

--Eh bien, si je dois y aller, je me consolerai par la pense de vous
faire plaisir. Grisha, ne me dcoiffe pas davantage, dit-elle en rajustant
une natte avec laquelle l'enfant jouait.

--Je vous vois au bal en toilette mauve.

--Pourquoi en mauve prcisment? demanda Anna en souriant. Allez, mes
enfants, vous entendez que miss Hull vous appelle pour le th, dit-elle en
envoyant les enfants dans la salle  manger. Je sais pourquoi vous voulez
de moi  cette soire; vous en attendez un grand rsultat.

--Comment le savez-vous? C'est vrai.

--Oh! le bel ge que le vtre! continua Anna. Je me souviens de ce nuage
bleu qui ressemble  ceux que l'on voit en Suisse sur les montagnes. On
aperoit tout au travers de ce nuage,  cet ge heureux o finit l'enfance,
et tout ce qu'il recouvre est beau, est charmant! Puis apparat peu  peu
un sentier qui se resserre et dans lequel on entre avec motion, quelque
lumineux qu'il semble... Qui n'a pas pass par l!

Kitty coutait en souriant. Comment a-t-elle pass par l? pensait-elle;
que je voudrais connatre son roman! Et elle se rappela l'extrieur peu
potique du mari d'Anna.

Je suis au courant, continua celle-ci; Stiva m'a parl; j'ai rencontr
Wronsky ce matin  la gare, il me plat beaucoup.

--Ah! il tait l? demanda Kitty en rougissant. Qu'est-ce que Stiva vous a
racont?

--Il a bavard. Je serais enchante si cela se faisait, j'ai voyag
hier avec la mre de Wronsky et elle n'a cess de me parler de ce fils
bien-aim; je sais que les mres ne sont pas impartiales, mais...

--Que vous a dit sa mre?

--Bien des choses, c'est son favori; nanmoins on sent que ce doit tre
une nature chevaleresque; elle m'a racont, par exemple, qu'il avait voulu
abandonner toute sa fortune  son frre; que dans son enfance il avait
sauv une femme qui se noyait; en un mot, c'est un hros, ajouta Anna en
souriant et en se souvenant des deux cents roubles donns  la gare.

Elle ne rapporta pas ce dernier trait, qu'elle se rappelait avec un
certain malaise; elle y sentait une intention qui la touchait de trop prs.

La comtesse m'a beaucoup prie d'aller chez elle, continua Anna, et je
serais contente de la revoir; j'irai demain... Stiva reste, Dieu merci,
longtemps avec Dolly, ajouta-t-elle en se levant d'un air un peu contrari,
 ce que crut remarquer Kitty.

--C'est moi qui serai le premier! non, c'est moi, criaient les enfants qui
venaient de finir leur th, et qui rentraient dans le salon en courant
vers leur tante Anna.

--Tous ensemble! dit-elle en allant au-devant d'eux. Elle les prit dans
ses bras et les jeta tous sur un divan, en riant de leurs cris de joie.




XXI


Dolly sortit de sa chambre  l'heure du th; Stpane Arcadivitch tait
sorti par une autre porte.

Je crains que tu n'aies froid en haut, dit Dolly en s'adressant  Anna;
je voudrais te faire descendre, nous serions plus prs l'une de l'autre.

--Ne t'inquite pas de moi, je t'en prie, rpondit Anna en cherchant 
deviner sur le visage de Dolly si la rconciliation avait eu lieu.

--Il fera peut-tre trop clair ici, dit sa belle-soeur.

--Je t'assure que je dors partout, et toujours profondment.

--De quoi est-il question? dit Stpane Arcadivitch en rentrant dans le
salon et en s'adressant  sa femme.

Rien qu'au son de sa voix, Kitty et Anna comprirent qu'on s'tait
rconcili.

Je voudrais installer Anna ici, mais il faudrait descendre des rideaux.
Personne ne saura le faire, il faut que ce soit moi, rpondit Dolly  son
mari.

--Dieu sait si la rconciliation est bien complte! pensa Anna en
remarquant le ton froid de Dolly.

--Ne complique donc pas les choses, Dolly, dit le mari; si tu veux,
j'arrangerai cela.

--Oui, elle est faite, pensa Anna.

--Je sais comment tu t'y prendras, rpondit Dolly avec un sourire moqueur;
tu donneras  Matvei un ordre auquel il n'entend rien, puis tu sortiras,
et il embrouillera tout.

--Dieu merci, pensa Anna, ils sont tout  fait remis;--et, heureuse
d'avoir atteint son but, elle s'approcha de Dolly et l'embrassa.

--Je ne sais pas pourquoi tu nous mprises tant, Matvei et moi? dit
Stpane Arcadivitch  sa femme en souriant imperceptiblement.

Pendant toute cette soire, Dolly fut lgrement ironique envers son mari,
et celui-ci heureux et gai, mais dans une juste mesure, et comme s'il et
voulu montrer que le pardon ne lui faisait pas oublier ses torts.

Vers neuf heures et demie, une conversation vive et anime rgnait
autour de la table  th, lorsque survint un incident, en apparence
fort ordinaire, qui parut trange  chacun.

On causait d'un de leurs amis communs de Ptersbourg, et Anna s'tait
vivement leve.

J'ai son portrait dans mon album, je vais le chercher, et vous montrerai
par la mme occasion mon petit Serge, ajouta-t-elle avec un sourire de
fiert maternelle.

C'tait ordinairement vers dix heures qu'elle disait bonsoir  son fils;
bien souvent elle le couchait elle-mme avant d'aller au bal; elle se
sentit tout  coup trs triste d'tre si loin de lui. Elle avait beau
parler d'autre chose, sa pense revenait toujours  son petit Serge aux
cheveux friss, et le dsir la prit d'aller regarder son portrait et de
lui dire un mot de loin.

Elle sortit aussitt, avec la dmarche lgre et dcide qui lui tait
particulire. L'escalier par o l'on montait chez elle donnait dans le
grand vestibule chauff qui servait d'entre.

Comme elle quittait le salon, un coup de sonnette retentit dans
l'antichambre.

Qui cela peut-il tre? dit Dolly.

--C'est trop tt pour venir me chercher, fit remarquer Kitty, et bien tard
pour une visite.

--On apporte sans doute des papiers pour moi, dit Stpane Arcadivitch.

Anna, se dirigeant vers l'escalier, vit le domestique accourir pour
annoncer un visiteur, tandis que celui-ci attendait, clair par la lampe
du vestibule.

Elle se pencha sur la rampe pour regarder et reconnut aussitt Wronsky.
Une trange sensation de joie et de frayeur lui remua le coeur. Il se
tenait debout, sans ter son paletot, et cherchait quelque chose dans sa
poche. Comme elle atteignait la moiti du petit escalier, il leva les yeux,
l'aperut, et son visage prit une expression humble et confuse.

Elle le salua d'un lger signe de tte, et entendit Stpane Arcadivitch
appeler Wronsky bruyamment, tandis qu'il se dfendait d'entrer.

Quand Anna descendit avec son album, Wronsky tait parti, et Stpane
Arcadivitch racontait qu'il n'tait venu que pour s'informer de l'heure
d'un dner qui se donnait le lendemain en l'honneur d'une clbrit de
passage.

Jamais il n'a voulu entrer. Quel original!

Kitty rougit. Elle croyait tre seule  comprendre pourquoi il tait venu
sans vouloir paratre au salon.

Il aura t chez nous, pensa-t-elle, n'aura trouv personne, et aura
suppos que j'tais ici, mais il ne sera pas rest  cause d'Anna, et
parce qu'il est tard.

On se regarda sans parler, et l'on examina l'album d'Anna.

Il n'y avait rien d'extraordinaire  venir vers neuf heures et demi du
soir pour demander un renseignement  un ami, sans entrer au salon;
cependant chacun fut surpris, et Anna plus que personne: il lui sembla
mme que ce n'tait pas bien.




XXII


Le bal ne faisait que commencer lorsque Kitty et sa mre montrent le
grand escalier brillamment clair et orn de fleurs, sur lequel se
tenaient des laquais poudrs, en livres rouges. Du vestibule o, devant
un miroir, elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures avant
d'entrer, on entendait un bruissement semblable  celui d'une ruche, et le
son des violons de l'orchestre se mettant d'accord pour la premire valse.

Un petit vieillard, qui rajustait ses rares cheveux blancs devant un
autre miroir, et rpandait autour de lui les parfums les plus pntrants,
regarda Kitty avec admiration; il l'avait rencontre sur l'escalier et se
rangea pour lui faire place. Un jeune homme imberbe, de ceux que le vieux
prince Cherbatzky appelait des blancs-becs, avec un gilet ouvert en coeur
et une cravate blanche qu'il rectifiait tout en marchant, les salua,
puis vint prier Kitty de lui accorder une contredanse. La premire tait
promise  Wronsky, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme.
Un militaire, boutonnant ses gants, se tenait  la porte du salon; il jeta
un regard admiratif sur Kitty et se caressa la moustache.

La robe, la coiffure, tous les prparatifs ncessaires  ce bal, avaient
certes caus bien des proccupations  Kitty, mais qui s'en serait dout
en la voyant entrer maintenant dans sa toilette de tulle rose? Elle
portait si naturellement ses ruches et ses dentelles, qu'on l'aurait pu
croire ne en robe de bal avec une rose pose sur le sommet de sa jolie
tte.

Kitty tait en beaut; elle se sentait  l'aise dans sa robe, ses souliers,
et ses gants, mais le dtail qu'elle approuvait le plus dans sa toilette,
tait l'troit velours noir qui entourait son cou et auquel, devant le
miroir de sa chambre, elle avait trouv du genre. On pouvait  la
rigueur critiquer le reste, mais ce petit velours, jamais. Kitty lui
sourit avant d'entrer au bal en passant devant une glace; sur ses paules
et ses bras elle sentait une fracheur marmorenne qui lui plaisait; ses
yeux brillaient, ses lvres roses souriaient involontairement; elle avait
le sentiment d'tre charmante.

 peine eut-elle paru dans la salle, et se fut-elle approche du groupe
de femmes couvertes de tulle, de fleurs et de rubans qui attendaient les
danseurs, que Kitty se vit invite  valser par le meilleur, le principal
cavalier, selon la hirarchie du bal, le clbre directeur de cotillons,
le beau, l'lgant Georges Korsunsky, un homme mari. Il venait de quitter
la comtesse Bonine, avec laquelle il avait ouvert le bal, lorsqu'il
aperut Kitty; aussitt il se dirigea vers elle, de ce pas dgag spcial
aux directeurs de cotillons, et, sans mme lui demander si elle dsirait
danser, il entoura de son bras la taille souple de la jeune fille;
celle-ci se retourna pour chercher quelqu'un  qui confier son ventail,
et la matresse de la maison le lui prit en souriant.

Vous avez bien fait de venir de bonne heure, dit Korsunsky, je ne
comprends pas le genre de venir tard.

Kitty posa son bras gauche sur l'paule de son danseur, et ses petits
pieds, chausss de rose, glissrent lgrement et en mesure sur le parquet.

On se repose en dansant avec vous, dit-il en faisant quelques pas moins
rapides avant de se lancer dans le tourbillon de la valse. Quelle lgret,
quelle prcision, c'est charmant! C'tait ce qu'il disait  presque
toutes ses danseuses.

Kitty sourit de l'loge et continua  examiner la salle par-dessus
l'paule de son cavalier; elle n'en tait pas  ses dbuts dans le monde,
et ne confondait pas tous les assistants dans l'ivresse de ses premires
impressions; d'autre part, elle n'tait pas blase, et ne connaissait pas
tous ces visages au point d'en tre lasse. Elle remarqua donc le groupe
qui s'tait form dans l'angle de la salle,  gauche; c'est l que se
runissait l'lite de la socit: la belle Lydie, la femme de Korsunsky,
outrageusement dcollete, la matresse de la maison, le chauve Krivine,
qu'on voyait toujours avec la socit la plus brillante. Bientt Kitty
aperut Stiva, puis la taille lgante d'Anna. _Lui_ aussi tait l; Kitty
ne l'avait pas revu depuis la soire de la dclaration de Levine. Ses yeux
le virent de loin, et elle remarqua mme qu'il la regardait.

Faisons-nous encore un tour? Vous n'tes pas fatigue? demanda Korsunsky
lgrement essouffl.

--Non, merci.

--O voulez-vous que je vous conduise?

--Mme Karnine est l, il me semble: menez-moi de son ct.

--O vous l'ordonnerez.

Et Korsunsky, ralentissant le pas, mais valsant toujours, la dirigea vers
le groupe de gauche, en disant sur sa route: Pardon, mesdames; pardon,
mesdames. Et, tournoyant adroitement dans ce flot de dentelles, de tulle
et de rubans, il l'assit, aprs une dernire pirouette, qui rejeta sa robe
sur les genoux de Krivine, et le dissimula sous un nuage de tulle, tout en
dcouvrant deux petits souliers roses.

Korsunsky salua, se redressa d'un air dgag, et offrit le bras  sa
danseuse pour la mener auprs d'Anna. Kitty, un peu tourdie, dbarrassa
Krivine de ses jupes, et se retourna pour chercher Mme Karnine. Celle-ci
n'tait pas en mauve, comme Kitty l'avait rve, mais en noir. Elle
portait une robe de velours dcollete, qui dcouvrait ses paules
sculpturales et ses beaux bras. Sa robe tait garnie de guipure de Venise;
une guirlande de myosotis tait pose sur ses cheveux noirs, et un bouquet
pareil attachait un noeud noir  son corsage. Sa coiffure tait trs
simple; elle n'avait de remarquable qu'une quantit de petites boucles qui
frisaient naturellement, et s'chappaient de tous cts, aux tempes et sur
la nuque. Autour de son beau cou, ferme comme de l'ivoire, tait attache
une range de perles fines.

Kitty voyait Anna chaque jour et s'en tait prise; mais elle ne sentit
tout son charme et toute sa beaut qu'en l'apercevant maintenant en noir,
aprs se l'tre imagine en mauve; l'impression fut si vive qu'elle crut
ne l'avoir encore jamais vue. Elle comprit que son grand charme consistait
 effacer compltement sa toilette; sa parure n'existait pas, et n'tait
que le cadre duquel elle ressortait, simple, naturelle, lgante, et
cependant pleine de gaiet et d'animation.

Lorsque Kitty parvint jusqu'au groupe o Anna causait avec le matre de la
maison, la tte lgrement tourne vers lui, et se tenant, comme toujours,
extrmement droite, elle disait:

Non, je ne jetterais pas la pierre, quoique je n'approuve pas. Et,
apercevant Kitty, elle l'accueillit d'un sourire affectueux et protecteur.
D'un rapide coup d'oeil fminin, elle jugea la toilette de la jeune fille,
et fit un petit signe de tte approbateur que celle-ci comprit.

Vous faites mme votre entre au bal en dansant, lui dit-elle.

--Un bal o se trouve la princesse devient aussitt anim. Un tour de
valse, Anna Arcadievna? ajouta Korsunsky en s'inclinant.

--Ah! vous vous connaissez? demanda le matre de la maison.

--Qui ne connaissons-nous pas, ma femme et moi? rpondit Korsunsky: nous
sommes comme le loup blanc. Un tour de valse, Anna Arcadievna?

--Je ne danse pas quand je puis m'en dispenser.

--Vous ne le pouvez pas aujourd'hui.

En ce moment Wronsky s'approcha.

Eh bien, dans ce cas, dansons, dit-elle en prenant vivement le bras de
Korsunsky sans faire attention au salut de Wronsky.

--Pourquoi lui en veut-elle? pensa Kitty, qui remarqua fort bien que
c'tait avec intention qu'Anna ne rpondait pas  Wronsky.

Celui-ci s'approcha de Kitty, lui rappela la premire contredanse, et lui
exprima le regret de ne pas l'avoir vue de quelque temps. Kitty regardait
Anna danser et l'admirait tout en coutant Wronsky; elle s'attendait 
tre invite par lui  valser, et comme il n'en faisait rien, elle le
regarda d'un air tonn.

Il rougit, l'invita avec une certaine hte; mais  peine avaient-ils fait
les premiers pas, que la musique cessa. Kitty regarda son danseur, son
visage tait si prs du sien,... pendant longtemps,--bien des annes
aprs, elle ne put se rappeler un regard plein d'amour auquel il ne
rpondit pas, sans qu'un sentiment de honte lui dchirt le coeur.

--Pardon, pardon! Valse, valse! cria Korsunsky de l'autre ct de la
salle, et, s'emparant de la premire danseuse venue, il recommena 
danser.




XXIII


Wronsky fit quelques tours de valse avec Kitty, puis celle-ci retourna
auprs de sa mre.  peine eut-elle le temps d'changer quelques mots avec
la comtesse Nordstone que Wronsky vint la chercher pour la contredanse.
Ils causrent  btons rompus de Korsunsky et de sa femme, que Wronsky
dpeignit gaiement comme d'aimables enfants de quarante ans, du thtre de
socit qui s'organisait.  un moment donn, cependant, il l'mut vivement
en lui demandant si Levine tait encore  Moscou, ajoutant qu'il lui
plaisait beaucoup. Mais Kitty ne comptait pas sur la contredanse; ce
qu'elle attendait avec un violent battement de coeur, c'tait le cotillon;
c'est alors, lui semblait-il, que tout devait se dcider. Quoique Wronsky
ne l'et pas invite pendant la contredanse, elle tait sre de danser le
cotillon avec lui, comme  tous les bals prcdents; elle en tait si sre
qu'elle avait refus cinq invitations, se disant engage.

Tout ce bal, jusqu'au dernier quadrille, fut pour Kitty semblable  un
rve enchanteur, plein de fleurs, de sons joyeux, de mouvement; elle
ne cessait de danser que lorsque les forces lui manquaient et qu'elle
implorait un moment de rpit; mais, en dansant le dernier quadrille avec
un des petits jeunes gens ennuyeux, elle se trouva faire vis--vis 
Wronsky et  Anna. Celle-ci, dont elle ne s'tait pas approche depuis son
entre au bal, lui apparut cette fois encore sous une forme nouvelle et
inattendue. Kitty crut remarquer en elle les symptmes d'une surexcitation
qu'elle connaissait par exprience, celle du succs. Anna lui en parut
grise. Kitty savait  quoi attribuer ce regard brillant et anim, ce
sourire heureux et triomphant, ces lvres entr'ouvertes, ces mouvements
pleins de grce et d'harmonie.

Qui en est cause, se demanda-t-elle, tous ou un seul?

Elle laissa son malheureux danseur chercher vainement  renouer le fil
d'une conversation interrompue, et, tout en se soumettant de bonne grce,
en apparence, aux ordres bruyants de Korsunsky, dcrtant le grand rond,
puis la chane, elle observait, et son coeur se serrait de plus en plus.

Non, ce n'est pas l'admiration de la foule qui l'enivre ainsi, c'est
l'admiration d'un seul: qui est-il? serait-ce _lui_?

Chaque fois que Wronsky adressait la parole  Anna, les yeux de celle-ci
s'illuminaient, et un sourire de bonheur entr'ouvrait ses belles lvres:
elle semblait chercher  dissimuler cette joie, mais le bonheur ne s'en
peignait pas moins sur son visage.

Et lui? pensa Kitty. Elle le regarda et fut pouvante! le sentiment qui
se refltait comme dans un miroir sur les traits d'Anna tait tout aussi
visible sur le sien. O taient ce sang-froid, ce maintien calme, cette
physionomie toujours au repos? Maintenant, en s'adressant  sa danseuse,
sa tte s'inclinait comme s'il tait prt  se prosterner, son regard
avait une expression tout  la fois humble et passionne. Je ne veux pas
vous offenser, disait ce regard, mais je voudrais sauver mon coeur et le
puis-je?

Leur conversation ne roulait que sur des banalits, et cependant, 
chacune de leurs paroles, il semblait  Kitty que son sort se dcidait.
Pour eux aussi, chose trange, tout en parlant du drle de franais d'Ivan
Ivanitch et du sot mariage de Mlle Elitzki, chaque mot prenait une valeur
particulire dont ils sentaient la porte autant que Kitty.

Dans l'me de la pauvre enfant, le bal, l'assistance, tout se confondit
comme dans un brouillard. Seule la force de l'ducation la soutint et
l'aida  faire son devoir, c'est--dire  danser,  rpondre aux questions
qui lui taient adresses, mme  sourire. Mais, au moment o le cotillon
s'organisa, o l'on commena  placer les chaises et  quitter les petits
salons pour se runir dans le grand, il lui prit un accs de dsespoir
et de terreur. Elle avait refus cinq danseurs, n'tait pas invite, et
n'avait plus aucune chance de l'tre, parce que ses succs dans le monde
rendaient invraisemblable qu'elle n'et pas de cavalier. Il lui aurait
fallu dire  sa mre qu'elle tait souffrante et quitter le bal, mais elle
n'en eut pas la force; Elle se sentait anantie!

Elle s'enfuit dans un boudoir et tomba sur un fauteuil. Les flots vaporeux
de sa robe enveloppaient comme d'un nuage sa taille frle; son bras de
jeune fille, maigre et dlicat, retombait sans force, et comme noy dans
les plis de sa jupe rose; l'autre bras agitait nerveusement un ventail
devant son visage brlant. Mais, quoiqu'elle et l'air d'un joli papillon
retenu dans les herbes et prt  dployer ses ailes frmissantes, un
affreux dsespoir lui brisait le coeur.

Je me trompe peut-tre, tout cela n'existe pas! Et elle se rappelait ce
qu'elle avait vu.

Kitty, que se passe-t-il? dit la comtesse Nordstone, qui s'tait
approche d'elle sans qu'elle entendit ses pas sur le tapis.

Les lvres de Kitty tressaillirent, elle se leva vivement.

Kitty, tu ne danses pas le cotillon?

Non, non, rpondit-elle d'une voix tremblante.

--Il l'a invite devant moi, dit la Nordstone, sachant bien que Kitty
comprenait de qui il s'agissait. Elle lui a rpondu: Vous ne dansez donc
pas avec la princesse Cherbatzky?

--Tout cela m'est gal! rpondit Kitty.

Elle tait seule  savoir que, la veille, un homme qu'elle aimait
peut-tre avait t sacrifi par elle  cet ingrat.

La comtesse alla chercher Korsunsky, avec lequel elle devait danser le
cotillon, et l'engagea  inviter Kitty.

Par bonheur pour Kitty, elle ne fut pas oblige de causer, son cavalier,
en sa qualit de directeur, passant son temps  courir de l'un  l'autre
et  organiser des figures; Wronsky et Anna dansaient presque vis--vis
d'elle; Kitty les voyait tantt de loin, tantt de prs, quand leur tour
de danser revenait, et plus elle les regardait, plus elle sentait son
malheur consomm. Ils taient seuls, malgr la foule, et sur le visage
de Wronsky, d'habitude si impassible, Kitty remarqua cette expression
frappante d'humilit et de crainte qui fait penser  un chien intelligent
quand il se sent coupable.

Anna souriait, il rpondait  son sourire; semblait-elle rflchir, il
devenait srieux. Une force presque surnaturelle attirait les regards de
Kitty sur Anna. Elle tait sduisante avec sa robe noire, ses beaux bras
couverts de bracelets, son cou lgant entour de perles, ses cheveux
noirs friss et un peu en dsordre. Les mouvements lgers et gracieux de
ses petits pieds, son beau visage anim, tout en elle tait attrayant;
mais ce charme avait quelque chose de terrible et de cruel.

Kitty l'admirait plus encore qu'auparavant, tout en sentant crotre sa
souffrance; elle tait crase et son visage le disait: Wronsky, en
passant prs d'elle dans une figure, ne la reconnut pas immdiatement,
tant ses traits taient altrs.

Quel beau bal! dit-il pour dire quelque chose.

--Oui, rpondit-elle.

Vers le milieu du cotillon, dans une manoeuvre rcemment invente par
Korsunsky, Anna, sortant du cercle, eut  appeler deux cavaliers et deux
dames: l'une d'elles fut Kitty, qui s'approcha toute trouble. Anna,
fermant  demi les yeux, la regarda et lui serra la main avec un sourire,
mais, remarquant aussitt l'expression de surprise dsole avec laquelle
Kitty y rpondit, elle se tourna vers l'autre danseuse et lui parla d'un
ton anim.

Oui, il y a en elle une sduction trange, presque infernale, pensa
Kitty.

Anna ne voulait pas rester au souper, et le matre de la maison insistait.

Restez donc, Anna Arcadievna, lui dit Korsunsky en lui
prenant le bras. Quelle invention que mon cotillon! n'est-ce pas
_un bijou?_

Et il essaya de l'entraner, le matre de la maison l'y encourageant d'un
sourire.

Non, je ne puis rester,--rpondit Anna en souriant aussi; mais, malgr ce
sourire, les deux hommes comprirent au son dtermin de sa voix qu'elle
ne resterait pas.--Non, car j'ai plus dans en une fois,  votre bal de
Moscou, que dans tout mon hiver  Ptersbourg;--et elle se tourna vers
Wronsky qui se tenait prs d'elle.--Il faut se reposer avant le voyage.

--Et vous partez dcidment demain? demanda-t-il.

--Oui, je pense, rpondit Anna, comme tonne de la hardiesse de cette
question. Pendant qu'elle lui parlait, l'clat de son regard et de son
sourire brlait le coeur de Wronsky.

Anna n'assista pas au souper et partit.




XXIV


Il doit y avoir en moi quelque chose de rpulsif, pensait Levine en
sortant de chez les Cherbatzky pour rentrer chez son frre. Je ne plais
pas aux autres hommes. On dit que c'est de l'orgueil: je n'ai pas
d'orgueil. Me serais-je mis dans la situation o je suis, si j'en avais?
Et il se figurait Wronsky heureux, aimable, tranquille, plein d'esprit,
ignorant jusqu' la possibilit de se trouver dans une position semblable
 la sienne. Elle devait le choisir, c'est naturel, et je n'ai  me
plaindre de rien ni de personne; il n'y a de coupable que moi; quel droit
avais-je de supposer qu'elle consentirait  unir sa vie  la mienne?
Qui suis-je? que suis-je? Un homme inutile  lui-mme et aux autres.

Et le souvenir de son frre Nicolas lui revint, N'a-t-il pas raison de
dire, lui, que tout est mauvais et dtestable en ce monde? Avons-nous
jamais t justes en jugeant Nicolas? Certainement, aux yeux de Prokoff
qui l'a rencontr ivre et en pelisse dchire, c'est un tre mprisable;
mais mon point de vue est diffrent. Je connais son coeur et je sais que
nous nous ressemblons. Et moi qui, au lieu d'aller le chercher, ai t
dner et suis venu ici!

Levine s'approcha d'un rverbre pour dchiffrer l'adresse de son frre et
appela un isvostchik. Pendant le trajet, qui fut long, Levine se rappela
un  un les incidents de la vie de Nicolas. Il se souvint comment 
l'Universit, et un an aprs l'avoir quitte, son frre avait vcu
comme un moine, sans tenir compte des plaisanteries de ses camarades,
accomplissant rigoureusement toutes les prescriptions de la religion,
offices, carmes, fuyant tous les plaisirs et surtout les femmes: comment,
plus tard, il s'tait laiss entraner et li avec des gens de la pire
espce pour mener une vie de dbauche. Il se rappela son histoire avec un
petit garon qu'il avait pris  la campagne pour l'lever, et qu'il battit
de telle sorte, dans un accs de colre, qu'il faillit tre condamn pour
svices et mutilation. Il se souvint de son histoire avec un escroc,
auquel il avait donn une lettre de change pour payer une dette de jeu,
et qu'il avait ensuite traduit en justice pour l'avoir tromp. C'tait
prcisment la lettre de change que venait de payer Serge Ivanovitch. Il
se souvint de la nuit que Nicolas passa au poste pour dsordres nocturnes,
du procs scandaleux entam contre son frre Serge, lorsqu'il accusa
celui-ci de ne pas vouloir lui payer sa part de la succession de leur
mre, et enfin de sa dernire aventure, lorsque, ayant pris un emploi dans
les gouvernements de l'ouest, il fut traduit en jugement pour coups ports
 un suprieur. Tout cela tait odieux, mais pour Levine l'impression
tait moins mauvaise que pour ceux qui ne connaissaient pas Nicolas, car
il s'imaginait connatre le fond de ce coeur et sa vritable histoire.

Levine n'oubliait pas qu'au temps o Nicolas avait cherch dans les
pratiques de la dvotion un frein  ses mauvaises passions, personne ne
l'avait approuv ou soutenu; chacun, au contraire, lui le premier, l'avait
tourn en ridicule; puis, lorsque tait venue la chute, personne ne
chercha  le relever: on le fuyait avec horreur et dgot.

Levine sentait que Nicolas, dans le fond de son me, ne devait pas se
trouver plus coupable que ceux qui le mprisaient. tait-il responsable de
sa nature indomptable, de son intelligence borne? N'avait-il pas cherch
 rester dans la bonne voie? Je lui parlerai  coeur ouvert et l'obligerai
 en faire autant, et je lui prouverai que je le comprends parce que je
l'aime.

Il se fit donc conduire  l'htel indiqu sur l'adresse, vers onze heures
du soir.

En haut, aux numros 12 et 13, rpondit le suisse de l'htel.

--Est-il chez lui?

--Probablement.

La porte du numro 12 tait entr'ouverte, et il sortait de la chambre une
paisse fume de tabac de qualit infrieure; Levine entendit le son d'une
voix inconnue, puis il reconnut la prsence de son frre en l'entendant
tousser.

Quand il entra dans une espce d'antichambre, la voix inconnue disait:

Tout dpend de la faon raisonnable et rationnelle dont l'affaire sera
mene.

Levine jeta un coup d'oeil dans l'entre-billement de la porte, et vit que
celui qui parlait tait un jeune homme, vtu comme un homme du peuple,
un norme bonnet sur la tte; sur le divan tait assise une jeune femme
grle, en robe de laine, sans col et sans manchettes. Le coeur de
Constantin se serra  l'ide du milieu dans lequel vivait son frre!
Personne ne l'entendit, et, tout en tant ses galoches, il couta ce que
disait l'individu mal vtu. Il parlait d'une affaire qu'il cherchait 
conclure.

Que le diable les emporte, les classes privilgies! dit la voix de
son frre aprs avoir touss. Macha! tche de nous avoir  souper, et
donne-nous du vin s'il en reste; sinon, fais-en chercher.

La femme se leva, et en sortant aperut Constantin de l'autre ct de la
cloison.

Quelqu'un vous demande, Nicolas Dmitrievitch, dit-elle.

--Que vous faut-il? cria la voix de Nicolas avec colre.

--C'est moi, rpondit Constantin en paraissant  la porte.

--Qui _moi_? rpta la voix de Nicolas sur un ton irrit.

Levine l'entendit se lever vivement en s'accrochant  quelque chose, et
vit se dresser devant lui la haute taille, maigre et courbe de son frre,
dont l'aspect sauvage, hagard et maladif lui fit peur.

Il avait encore maigri depuis la dernire fois que Constantin l'avait vu,
trois ans auparavant; il portait une redingote courte; sa structure
osseuse, ses mains, tout paraissait plus grand. Ses cheveux taient
devenus plus rares, ses moustaches se hrissaient autour de ses lvres
comme autrefois, et il avait le mme regard effray qui se fixa sur son
visiteur avec une sorte de navet.

Ah! Kostia! s'cria-t-il tout  coup en reconnaissant son frre, et ses
yeux brillrent de joie; puis, se tournant vers le jeune homme, il fit de
la tte et du cou un mouvement nerveux, bien connu de Levine, comme si sa
cravate l'et trangl, et une expression toute diffrente, sauvage et
cruelle, se peignit sur son visage amaigri.

Je vous ai crit,  Serge Ivanitch et  vous, mais je ne vous connais pas
et ne veux pas vous connatre. Que veux-tu, que voulez-vous de moi?

Constantin avait oubli ce que cette nature offrait de mauvais, de
difficile  supporter, et qui rendait impossible toute relation de famille;
il s'tait reprsent son frre tout autre, en pensant  lui; maintenant,
en revoyant ces traits, ces mouvements de tte bizarres, le souvenir lui
revint.

Mais je ne veux rien de toi, rpondit-il avec une certaine timidit, je
suis tout simplement venu te voir.

L'air craintif de son frre adoucit Nicolas.

Ah! c'est ainsi, dit-il avec une grimace; dans ce cas, entre, assieds-toi;
veux-tu souper? Macha, apporte trois portions. Non, attends. Sais-tu
qui c'est? dit-il  son frre en dsignant l'individu mal vtu. C'est
M. Kritzki, mon ami; je l'ai connu  Kiew; c'est un homme trs remarquable.
La police le perscutait, naturellement parce que ce n'est pas un lche.

Et il regarda chacun des assistants, comme il faisait toujours aprs avoir
parl; puis, s'adressant  la femme qui tait sur le point de sortir, il
cria:

Attends, te dis-je! Il regarda encore chacun et se mit  raconter,
avec la difficult de parole que connaissait trop bien Constantin, toute
l'histoire de Kritzki: comment il avait t chass de l'Universit pour
avoir voulu fonder une socit de secours et des coles du dimanche;
comment il avait ensuite t nomm instituteur primaire pour tre aussitt
chass; comment il avait t mis en jugement on ne sait pourquoi.

Vous tes de l'Universit de Kiev? demanda Constantin  Kritzki pour
rompre un silence gnant.

--Oui, j'en ai t, rpondit Kritzki, fronant le sourcil d'un air
mcontent.

--Et cette femme, interrompit Nicolas en la dsignant, est
Maria-Nicolaevna, la compagne de ma vie. Je l'ai prise dans une maison,
mais je l'aime et je l'estime, et tous ceux qui veulent me connatre
doivent l'aimer et l'honorer. Je la considre comme ma femme. Ainsi tu
sais  qui tu as affaire: et maintenant, si tu crois t'abaisser, libre 
toi de sortir.

Et il jeta un regard interrogateur sur ceux qui l'entouraient.

Je ne comprends pas en quoi je m'abaisserais.

--Alors, fais-nous monter trois portions, Macha, trois portions, de
l'eau-de-vie, du vin. Non, attends; non, c'est inutile, va.




XXV


Vois-tu,--continua Nicolas Levine en plissant le front avec effort et
s'agitant, car il ne savait ni que dire, ni que faire.--Vois-tu,--et il
montra dans un coin de la chambre quelques barres de fer attaches avec
des sangles.--Vois-tu cela? C'est le commencement d'une oeuvre nouvelle que
nous entreprenons; cette oeuvre est un _artel_[5] professionnel.

[Note 5: Association ouvrire.]

Constantin n'coutait gure; il observait ce visage maladif de phtisique,
et sa piti croissante l'empchait de prter grande attention  ce que
disait son frre. Il savait bien d'ailleurs que cette oeuvre n'tait qu'une
ancre de salut destine  empcher Nicolas de se mpriser compltement.
Celui-ci continua:

Tu sais que le capital crase l'ouvrier; l'ouvrier, chez nous, c'est le
paysan; c'est lui qui porte tout le poids du travail, et, quoi qu'il fasse,
il ne peut sortir de son tat de bte de somme. Tout le bnfice, tout
ce qui pourrait amliorer le sort des paysans, leur donner quelques
loisirs et par consquent quelque instruction, tout est englouti par le
capitaliste. Et la socit est ainsi faite, que plus ils travailleront,
plus les propritaires et les marchands s'engraisseront  leurs dpens,
tandis qu'eux ils resteront btes de somme. C'est l ce qu'il faut
changer.--Et il regarda son frre d'un air interrogateur.

--Oui certainement, rpondit Constantin en remarquant deux taches rouges
se former sur les pommettes des joues de son frre.

--Et nous organisons un _artel_ de serrurerie o tout sera en commun:
travail, bnfices, jusqu'aux instruments de travail eux-mmes.

--O sera cet _artel_? demanda Constantin.

--Dans le village de Vasdrem, dans le gouvernement de Kasan.

--Pourquoi dans un village? Il me semble qu' la campagne l'ouvrage ne
manque pas? Pourquoi y tablir un artel de serrurerie?

--Parce que le paysan reste serf tout comme par le pass, et c'est  cause
de cela qu'il vous est dsagrable,  Serge et  toi, qu'on cherche  les
tirer de cet esclavage, rpondit Nicolas contrari de cette observation.

Pendant qu'il parlait, Constantin avait examin la chambre triste et sale;
il soupira, et ce soupir irrita encore plus Nicolas.

Je connais vos prjugs aristocratiques,  Serge et  toi; je sais qu'il
emploie toutes les forces de son intelligence  dfendre les maux qui nous
accablent.

-- quel propos parles-tu de Serge? dit Levine en souriant.

--De Serge? voil pourquoi j'en parle, cria tout  coup Nicolas  ce nom,
voil pourquoi. Mais  quoi bon? Dis-moi seulement pourquoi tu es venu? Tu
mprises tout ceci, tant mieux, va-t'en au diable, va-t'en!--Et il se leva
de sa chaise en criant: Va-t'en, va-t'en!

--Je ne mprise rien, dit Constantin doucement; je ne discute mme pas.

Maria-Nicolaevna entra en ce moment; Nicolas se tourna vers elle en colre,
mais elle s'approcha vivement de lui, et lui dit quelques mots  l'oreille.

Je suis malade, je deviens irritable, dit Nicolas plus calme et respirant
pniblement, et tu viens me parler de Serge et de ses articles! Ce sont
de telles insanits, de tels mensonges, de telles erreurs! Comment un
homme qui ne sait rien de la justice peut-il en parler? Avez-vous lu son
article? dit-il en s'adressant  Kritzki.--Et, s'approchant de la table,
il voulut se dbarrasser de cigarettes  moiti faites.

--Je ne l'ai pas lu, rpondit Kritzki d'un air sombre, ne voulant
visiblement prendre aucune part  la conversation.

--Pourquoi? demanda Nicolas avec irritation.

--Parce que je trouve inutile de perdre ainsi mon temps.

--Permettez: comment savez-vous si ce serait du temps perdu? Pour bien des
gens, cet article est inabordable parce qu'ils ne peuvent le comprendre;
mais pour moi, c'est diffrent: je lis au travers des penses, et je sais
en quoi il est faible.

Personne ne rpondit. Kritzki se leva lentement et prit son bonnet.

Vous ne voulez pas souper? Dans ce cas, bonsoir. Revenez demain avec le
serrurier.

 peine Kritzki fut-il sorti que Nicolas cligna de l'oeil en souriant.

Pas fort non plus celui-l, dit-il, je vois bien...

Kritzki l'appela du seuil de la porte.

Qu'y a-t-il? demanda Nicolas, et il alla le rejoindre dans le corridor.

Rest seul avec Maria-Nicolaevna, Levine s'adressa  elle:

tes-vous depuis longtemps avec mon frre? lui demanda-t-il.

--Depuis bientt deux ans. Sa sant est devenue faible; il boit beaucoup.

--Comment l'entendez-vous?

--Il boit de l'eau-de-vie. Cela lui fait mal.

--Et en boit-il avec excs? demanda Levine  voix basse.

--Oui, rpondit-elle en regardant avec crainte du cot de la porte, o se
montra Nicolas Levine.

--De quoi parlez-vous? dit-il en les regardant l'un aprs l'autre, les
yeux effars et en fronant le sourcil.

--De rien, rpondit Constantin confus.

--Vous ne voulez pas rpondre: eh bien, ne rpondez pas; mais tu n'as que
faire de causer avec elle. C'est une fille, et toi un gentilhomme... Je
vois bien que tu as tout compris et jug, et que tu considres mes erreurs
avec mpris, dit-il en levant la voix.

--Nicolas Dmitrievitch, Nicolas Dmitrievitch, murmura Marie Nicolaevna en
s'approchant de lui.

--C'est bon, c'est bon!... Eh bien, et ce souper? Ah! le voil! dit-il en
voyant entrer un domestique portant un plateau.

--Par ici,--continua-t-il d'un ton irrit, et aussitt il se versa un
verre d'eau-de-vie qu'il but avidement.--En veux-tu? demanda-t-il dj
rassrn  son frre.

--Ne parlons plus de Serge Ivanitch. Je suis tout de mme content de te
revoir. On a beau dire, nous ne sommes pourtant pas des trangers l'un
pour l'autre. Bois donc. Raconte-moi ce que tu fais? continua-t-il en
mchant htivement un morceau de pain et en se versant un second verre.
Comment vis-tu?

--Mais comme autrefois, seul,  la campagne; je m'occupe d'agriculture,
--rpondit Constantin en regardant plein de terreur l'avidit avec
laquelle son frre mangeait et buvait, et en tchant de dissimuler ses
impressions.

--Pourquoi ne te maries-tu pas?

--Cela ne s'est pas trouv, rpondit Constantin en rougissant.

--Pourquoi cela? Quant  moi, c'est fini. J'ai gch mon existence. J'ai
dit et je dirai toujours que, si on m'avait donn ma part de succession
quand j'en avais besoin, ma vie aurait t tout autre.

Constantin se hta de changer de conversation.

Sais-tu que ton Vanioucha est chez moi  Pakrofsky, au comptoir, dit-il.

Nicolas eut un mouvement de cou nerveux et parut rflchir.

Raconte-moi ce qui se passe  Pakrofsky. La maison est-elle la mme?
et nos bouleaux! et notre chambre d'tude! Se peut-il que Philippe le
jardinier vive encore? Comme je me souviens du petit pavillon, du grand
divan! Ne change rien  la maison, marie-toi vite et recommence la vie
d'autrefois. Je viendrai chez toi alors, si tu as une bonne femme.

--Pourquoi ne pas venir maintenant? Nous nous arrangerions si bien
ensemble?

--Je serais venu si je ne craignais de rencontrer Serge Ivanitch.

--Tu ne le rencontreras pas: je suis absolument indpendant de lui.

--Oui, mais, quoi que tu dises, il te faut choisir entre lui et moi, dit
Nicolas en levant avec crainte les yeux sur son frre.

Cette timidit toucha Levine.

Si tu veux que je te fasse une confession au sujet de votre querelle, je
te dirai que je ne prends parti ni pour l'un, ni pour l'autre. Vous avez,
selon moi, tort tous les deux; seulement, chez toi le tort est extrieur,
tandis qu'il est intrieur chez Serge.

--Ha, ha! tu l'as compris, tu l'as compris! cria Nicolas avec une
explosion de joie.

--Et si tu veux aussi le savoir, c'est  ton amiti que je tiens
personnellement le plus, parce que...

--Pourquoi? pourquoi?

Constantin n'osait pas dire que cela tenait  ce que Nicolas tait
malheureux et avait plus besoin de son affection; mais Nicolas comprit,
et se reprit  boire d'un air sombre.

Assez, Nicolas Dmitrievitch! dit Maria-Nicolaevna en tendant sa grosse
main vers le carafon d'eau-de-vie.

--Laisse, ne m'ennuie pas, sinon je te bats! cria-t-il.

Marie eut un bon sourire soumis qui dsarma Nicolas, et elle retira
l'eau-de-vie.

Tu crois qu'elle ne comprend rien, celle-l? dit Nicolas. Elle comprend
tout mieux qu'aucun de nous. N'est-ce pas qu'elle a quelque chose de
gentil, de bon?

--Vous n'aviez jamais t  Moscou? demanda Constantin pour dire quelque
chose.

--Ne lui dis donc pas _vous_. Elle craint cela. Sauf le juge de paix qui
l'a juge quand elle a voulu sortir de la maison o elle tait, personne
ne lui a jamais dit _vous_. Mon Dieu, comme tout manque de bon sens en ce
monde! s'cria-t-il tout  coup. Ces nouvelles institutions, ces juges de
paix, ces semstvos! quelles monstruosits!

Et il entreprit de raconter ses aventures avec les nouvelles institutions.

Constantin l'coutait; ce besoin de ngation et de critique, qu'il
partageait avec son frre, et qu'il exprimait si souvent, lui devint tout
 coup dsagrable.

Nous comprendrons tout cela dans l'autre monde, dit-il en plaisantant.

--Dans l'autre monde! Oh! je ne l'aime pas cet autre monde, je ne
l'aime pas! rpta Nicolas en fixant des yeux hagards sur son frre.
Il semblerait bon de sortir de ce chaos, de toutes ces vilenies: mais
j'ai peur de la mort, j'en ai terriblement peur.

Il frissonna.

Mais bois donc quelque chose. Veux-tu du champagne? ou bien veux-tu que
nous sortions? Allons voir les Bohmiennes! Sais-tu que je me suis mis 
aimer les Bohmiennes et les chansons russes...

Sa langue s'embrouillait, et il sautait d'un sujet  un autre. Constantin,
avec l'aide de Macha, lui persuada de ne pas sortir, et ils le couchrent
compltement ivre.

Macha promit  Levine de lui crire si c'tait ncessaire et de tcher de
dcider Nicolas  venir vivre chez lui.




XXVI


Le lendemain matin, Levine quitta Moscou, et vers le soir il fut de
retour chez lui. Pendant le voyage il lia conversation en wagon avec ses
compagnons de route, causa politique, chemins de fer et, tout comme 
Moscou, se sentit sous le poids du chaos de tant d'opinions diverses,
mcontent de lui-mme et honteux, sans savoir pourquoi. Mais quand il
aperut Ignace, son cocher borgne, le col de son caftan relev par-dessus
les oreilles, son traneau couvert d'un tapis qu'clairait la lumire
vacillante des lampes de la gare, ses chevaux, la queue bien ficele,
avec leur harnachement de grelots; quand le cocher, tout en l'installant
en traneau, lui raconta les nouvelles de la maison: comment Simon
l'entrepreneur tait venu, et comment Pava, la plus belle de ses vaches
avait vl,--il lui sembla sortir peu  peu de ce chaos, et son
mcontentement disparut aussi bien que sa honte. La seule vue d'Ignace et
des chevaux lui avait t un soulagement, mais, une fois qu'il eut endoss
la touloupe[6] qu'on lui avait apporte, et qu'assis bien envelopp dans
son traneau il se prit  songer aux ordres  donner en rentrant, tout en
examinant le cheval de vole, son ancien cheval de selle (une bte rapide
quoique force), le pass lui apparut sous un tout autre jour. Il cessa
de souhaiter tre un autre que lui-mme, et dsira simplement devenir
meilleur qu'il n'avait t jusque-l. Et d'abord il n'esprerait plus
de bonheurs extraordinaires et se contenterait de la ralit prsente;
puis il saurait rsister aux mauvaises passions, comme celles qui le
possdaient le jour o il fit sa demande, et enfin il se promit de ne plus
oublier Nicolas, et de chercher  lui venir en aide quand il serait plus
mal; hlas! il craignait que ce ne ft bientt. La conversation sur le
communisme, qu'il avait si lgrement trait avec son frre, lui revint en
mmoire et le fit rflchir. Il considrait comme absurde une rforme des
conditions conomiques, mais n'en tait pas moins frapp du contraste
injuste de la misre du peuple compare au superflu dont il jouissait;
il se promit de travailler dornavant plus qu'il ne l'avait fait, et de
se permettre moins de luxe que par le pass. Plong dans ces rflexions,
il fit le trajet de la gare chez lui sous l'impression des penses les
plus douces.

[Note 6: Pelisse en peau de mouton.]

Une faible clart tombait des fentres de sa vieille bonne sur le perron
couvert de neige. Kousma, le domestique, rveill en sursaut, se prcipita
pieds nus et  moiti endormi pour ouvrir la porte; Laska, la chienne
de chasse, courut aussi  la rencontre du matre et, renversant presque
Kousma sur son passage, accueillit Levine debout sur ses pattes de
derrire, avec le dsir vident de lui planter celles de devant sur la
poitrine.

Vous tes revenu bien vite, mon petit pre, dit Agathe Mikhalovna.

--Je me suis ennuy  Moscou, Agathe Mikhalovna; on est bien chez les
autres, mais on est mieux chez soi! dit-il en passant dans son cabinet.

Le cabinet s'claira aussitt de bougies apportes  la hte. Les dtails
familiers lui en apparurent peu  peu: les grandes cornes de cerf, les
rayons chargs de livres, le miroir, le pole avec ses bouches de chaleur
qui demandaient depuis longtemps  tre rpares, le vieux divan de son
pre, la grande table; sur celle-ci un livre ouvert, un cendrier cass, un
cahier couvert de son criture.

En se retrouvant l, il se prit  douter de la possibilit d'un changement
d'existence tel qu'il l'avait rv chemin faisant. Toutes ces traces de
sa vie passe semblaient lui dire: Non, tu ne nous quitteras pas, tu ne
deviendras pas autre, tu resteras ce que tu as toujours t, avec tes
doutes, tes perptuels mcontentements de toi mme, tes tentatives
striles d'amlioration, tes rechutes, et ton ternelle attente d'un
bonheur qui n'est pas fait pour toi.

Voil ce que disaient les objets extrieurs; une voix diffrente parlait
dans son me, lui murmurait qu'il ne fallait pas tre esclave de son
pass, qu'on faisait de soi ce qu'on voulait. Obissant  cette voix, il
s'approcha d'un coin de la chambre o se trouvaient deux poids pesant
chacun un poud; il les souleva pour faire un peu de gymnastique, et tcher
de se retrouver fort et courageux. Un bruit se fit entendre prs de la
porte. Il dposa aussitt ses poids.

C'tait l'intendant. Il commena par annoncer que, grce  Dieu, tout
allait bien, puis il avoua que le sarrasin avait brl dans le nouveau
schoir. Levine en fut irrit. Ce schoir, construit, et en partie invent
par lui, n'avait jamais t approuv par l'intendant, qui annonait
maintenant l'accident avec calme et avec un certain air de triomphe
modeste. Levine tait persuad qu'on avait nglig des prcautions cent
fois recommandes. La mauvaise humeur le prit et il gronda l'intendant.
Mais il apprit un vnement heureux et important: Pava, la meilleure, la
plus belle des vaches, achete  l'exposition, avait vl.

Kousma, donne ma touloupe; et vous, faites allumer une lanterne. J'irai
la voir, dit-il  l'intendant.

L'table des vaches de prix se trouvait tout prs de la maison; Levine
traversa la cour en longeant les tas de neige accumule sous les buissons
de lilas, s'approcha de l'table, et en ouvrit la porte  moiti gele sur
ses gonds; une chaude odeur de fumier s'en exhalait; les vaches, tonnes
de la lumire inattendue des lanternes, se retournrent sur leurs litires
de paille frache. La croupe luisante et noire, tachete de blanc, de la
vache hollandaise brilla dans la pnombre; Berkut, le taureau, l'anneau
pass dans les lvres, voulut se lever, puis changea d'ide et se contenta
de souffler bruyamment quand on passa prs de lui.

La belle Pava, immense comme un hippopotame, tait couche prs de son
veau, qu'elle flairait, et auquel elle formait un rempart de son corps.

Levine entra dans sa stalle, l'examina et souleva le veau tachet de blanc
et de rouge sur ses longues pattes tremblantes.

Pava beugla d'motion, mais se rassura quand Levine lui rendit son
nouveau-n, qu'elle se mit  lcher, en soupirant lourdement. Le petit
animal se blottit sous les flancs de sa mre en remuant la queue.

claire par ici, Fedor, donne la lanterne, dit Levine en examinant le
veau. C'est sa mre! quoiqu'il ait la robe du pre; la jolie bte, longue
et fine. N'est-ce pas qu'elle est jolie, Wassili Fedorovitch? dit-il en se
tournant vers son intendant, oubliant, dans le plaisir que lui causait la
nouveau-n, l'ennui du sarrasin brl.

--Il a de qui tenir, comment serait-il laid? Simon l'entrepreneur est
venu le lendemain de votre dpart, Constantin Dmitrievitch, il faudrait
s'arranger avec lui.--J'ai dj eu l'honneur de vous parler de la machine.

Cette seule phrase fit rentrer Levine dans tous les dtails de son
exploitation, qui tait grande et complique, et de l'table il alla droit
au bureau, o il parla  l'entrepreneur et  l'intendant; puis il rentra 
la maison et monta au salon.




XXVII


La maison de Levine tait grande et ancienne, mais il l'occupait et
la chauffait en entier, bien qu'il y habitt seul; c'tait absurde, et
absolument contraire  ses nouveaux projets, ce qu'il sentait bien; mais
cette maison tait pour lui tout un monde, un monde o avaient vcu et o
taient morts son pre et sa mre; ils y avaient vcu de la vie qui, pour
Levine, tait l'idal de la perfection, et qu'il rvait de recommencer
avec une famille  lui.

Levine se souvenait  peine de sa mre; mais ce souvenir tait sacr, et
sa femme, s'il se mariait, devait, dans son imagination, tre semblable
 cet idal charmant et ador. Pour lui, l'amour ne pouvait exister en
dehors du mariage; il allait plus loin: c'est  la famille qu'il pensait
d'abord, et ensuite  la femme qui devait la lui donner. Ses ides sur
le mariage taient donc fort diffrentes de celles que s'en formaient la
plupart de ses amis, pour lesquels il reprsentait uniquement un des
nombreux actes de la vie sociale. Levine le considrait comme l'acte
principal de l'existence, celui dont tout son bonheur dpendait. Et
maintenant il fallait y renoncer!

Quand il entra dans son petit salon, o d'ordinaire il prenait le th,
et qu'il s'assit dans son fauteuil avec un livre, tandis que Agathe
Mikhalovna lui apportait sa tasse, et se plaait prs de la fentre,
en disant comme d'habitude: Permettez-moi de m'asseoir, mon petit pre,
--il sentit, chose trange, qu'il n'avait pas renonc  ses rveries, et
qu'il ne pouvait vivre sans elles. Serait-ce Kitty ou une autre, mais cela
serait. Ces images d'une vie de famille future occupaient son imagination,
tout en s'arrtant parfois pour couter les bavardages d'Agathe
Mikhalovna. Il sentait que, dans le fond de son me, quelque chose se
modrait, mais aussi se fixait irrvocablement.

Agathe Mikhalovna racontait comment Prokhor avait oubli Dieu et, au lieu
de s'acheter un cheval avec l'argent donn par Levine, s'tait mis  boire
sans trve, et avait battu sa femme presque jusqu' la mort; et, tout en
coutant, il lisait son livre, et retrouvait le fil des penses veilles
en lui par cette lecture. C'tait un livre de Tyndall sur la chaleur. Il
se souvint d'avoir critiqu Tyndall sur la satisfaction avec laquelle
il parlait de la russite de ses expriences, et sur son manque de vues
philosophiques. Et tout  coup une ide joyeuse lui traversa l'esprit:
Dans deux ans je pourrai avoir deux hollandaises, et Pava elle-mme sera
encore l; douze filles de Berkut pourront tre mles au troupeau! Ce
sera superbe! Et il se reprit  lire: Eh bien, mettons que l'lectricit
et la chaleur ne soient qu'une seule et mme chose mais peut-on employer
les mmes units dans les quations qui servent  rsoudre cette question?
Non. Eh bien alors? Le lien qui existe entre toutes les forces de la
nature se sent de reste, instinctivement...--Et quel beau troupeau, quand
la fille de Pava sera devenue une vache rouge et blanche: nous sortirons,
ma femme et moi avec quelques visiteurs pour les voir rentrer. Ma femme
dira: Kostia et moi avons lev cette gnisse comme un enfant.--Comment
cela peut-il vous intresser? dira le visiteur.--Ce qui l'intresse
m'intresse aussi.--Mais qui sera-t-elle? Et il se rappela ce qui s'tait
pass  Moscou... Qu'y faire? Je n'y peux rien. Mais maintenant tout
marchera autrement. C'est une sottise que de se laisser dominer par son
pass, il faut lutter pour vivre mieux, beaucoup mieux... Il leva la tte
et se perdit dans ses penses. La vieille Laska, qui n'avait pas encore
bien digr son bonheur d'avoir revu son matre, tait alle faire un tour
dans la cour en aboyant; elle rentra dans la chambre, agitant sa queue de
satisfaction et rapportant l'odeur de l'air frais du dehors, s'approcha
de lui, glissa sa tte sous sa main et rclama une caresse en geignant
plaintivement.

Il ne lui manque que la parole, dit la vieille Agathe: ce n'est qu'un
chien pourtant: mais il comprend que le matre est de retour et qu'il est
triste.

--Pourquoi triste?

--Ne le vois-je donc pas, petit pre? Il est temps que je connaisse les
matres, n'ai-je pas grandi avec eux? Pourvu que la sant soit bonne et la
conscience pure, le reste n'est rien.

Levine la regarda attentivement, s'tonnant de la voir ainsi deviner ses
penses.

Si je remplissais une seconde tasse? dit-elle; et elle sortit chercher
du th.

Laska continuait  fourrer sa tte dans la main de son matre: il la
caressa, et aussitt elle se coucha en rond  ses pieds, posant la tte
sur une de ses pattes de derrire; et pour mieux prouver que tout allait
bien et rentrait dans l'ordre, elle ouvrit lgrement la gueule, glissa la
langue entre ses vieilles dents, et, avec un lger claquement de lvres,
s'installa dans un repos plein de batitude. Levine suivait tous ses
mouvements.

Je ferai de mme! pensa-t-il; tout peut encore s'arranger.




XXVIII


Anna Arcadievna envoya le lendemain du bal une dpche  son mari pour lui
annoncer qu'elle quittait Moscou le jour mme.

Non, il faut, il faut que je parte,--dit-elle  sa belle-soeur pour lui
expliquer ses changements de projets, comme si elle se rappelait  temps
les nombreuses affaires qui l'attendaient;--il vaut mieux que ce soit
aujourd'hui. Stpane Arcadivitch dnait en ville, mais il promit de
rentrer pour reconduire sa soeur  sept heures. Kitty ne vint pas, et
s'excusa par un petit mot, se disant souffrante de la migraine.

Dolly et Anna dnrent seules avec les enfants et l'Anglaise.

Les enfants, soit inconstance, soit instinct, ne jourent pas avec leur
tante comme  son arrive; leur tendresse avait disparu, et ils semblrent
se proccuper fort peu de la voir partir. Anna avait pass la matine 
organiser son dpart; elle crivit quelques billets d'adieu, termina ses
comptes et fit ses malles. Il sembla  Dolly qu'elle n'avait pas l'me
tranquille, et que cette agitation, qu'elle connaissait par exprience,
avait sa raison d'tre dans un certain mcontentement gnral d'elle-mme.
Aprs le dner, Anna monta s'habiller dans sa chambre, et Dolly la suivit.

Tu es trange aujourd'hui, lui dit Dolly.

--Moi! tu trouves? Non, je ne suis pas trange, je suis mauvaise. Cela
m'arrive, j'ai envie de pleurer. C'est trs bte, mais cela passera,
--dit-elle vivement, en cachant son visage rougissant contre un petit sac
o elle mettait sa coiffure de nuit et ses mouchoirs de poche. Ses yeux
brillaient de larmes qu'elle contenait avec peine.--J'avais si peu envie
de quitter Ptersbourg, et maintenant il me cote de m'en aller d'ici.

--Tu es venue faire une bonne action, dit Dolly en l'observant avec
attention.

Anna la regarda les yeux mouills de larmes.

Ne dis pas cela, Dolly. Je n'ai rien fait et ne pouvais rien faire. Je
me demande souvent pourquoi on semble ainsi s'entendre pour me gter.
Qu'ai-je fait, et que pouvais-je faire? Tu as trouv assez d'amour dans
ton coeur pour pardonner...

--Dieu sait ce qui serait arriv sans toi! Combien tu es heureuse, Anna!
dit Dolly: tout est clair et pur dans ton me.

--Chacun a ses _skeletons_ dans son me, comme disent les Anglais.

--Quels skeletons peux-tu avoir? En toi tout est clair!

--J'ai les miens!--s'cria tout  coup Anna, et un sourire inattendu, rus,
moqueur, plissa ses lvres malgr ses larmes.

--Dans ce cas, ce sont des skeletons amusants, et non pas tristes,
rpondit Dolly en souriant.

--Oh non! ils sont tristes! Sais-tu pourquoi je pars aujourd'hui au lieu
de demain? C'est un aveu qui me pse, mais que je veux te faire, dit Anna
en s'asseyant d'un air dcid dans un fauteuil, et en regardant Dolly bien
en face.

 son grand tonnement, Dolly vit qu'Anna avait rougi jusqu'au blanc des
yeux, jusqu'aux petits frisons noirs de sa nuque.

Oui, continua Anna, sais-tu pourquoi Kitty n'est pas venue dner? Elle
est jalouse de moi... j'ai t cause que ce bal, au lieu d'tre une joie
pour elle, a t un martyre. Mais vraiment, vraiment, je ne suis pas
coupable, ou, si je le suis, c'est bien peu, dit-elle en appuyant sur le
dernier mot.

--Oh! comme tu as ressembl  Stiva en disant cela, dit Dolly en riant.

Anna s'offensa.

Oh non, non! Je ne suis pas Stiva, dit-elle en s'assombrissant. Je te
raconte cela parce que je ne me permets pas un instant de douter de
moi-mme.

Mais, au moment o elle prononait ces mots, elle sentit combien peu ils
taient justes; non seulement elle doutait d'elle-mme, mais le souvenir
de Wronsky lui causait tant d'motion, qu'elle partait plus tt qu'elle
n'en avait eu l'intention, uniquement pour ne plus le rencontrer.

Oui, Stiva m'a dit que tu avais dans le cotillon avec lui, et qu'il...

--Tu ne saurais croire combien tout cela a singulirement tourn. Je
pensais contribuer au mariage, et, au lieu d'y aider... peut-tre contre
mon gr ai-je... Elle rougit et se tut.

Oh! ces choses-l se sentent tout de suite, dit Dolly.

--Je serais au dsespoir si, de son ct, il y avait quelque chose de
srieux, interrompit Anna; mais je suis convaincue que tout sera vite
oubli et que Kitty cessera de m'en vouloir.

--Au fond, et pour parler franc, je ne regretterais gure qu'elle manqut
ce mariage; il vaut bien mieux en rester l, si Wronsky est homme  s'tre
pris de toi en un jour.

--Eh bon Dieu, ce serait si fou!--dit Anna, et son visage se couvrit d'une
vive rougeur de contentement en entendant exprimer par une autre la pense
qui l'occupait.--Et voil comment je pars en me faisant une ennemie de
Kitty que j'aimais tant! elle est si charmante! Mais tu arrangeras cela,
Dolly, n'est-ce pas?

Dolly retint avec peine un sourire. Elle aimait Anna, mais n'tait pas
fche de lui trouver aussi des faiblesses. Une ennemie? c'est impossible.

--J'aurais tant dsir tre aime de vous comme je vous aime, et
maintenant je vous aime bien plus encore que par le pass, dit Anna les
larmes aux yeux. Mon Dieu, que je suis donc bte aujourd'hui!

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, et commenca sa toilette.

Au moment de partir arriva enfin Stpane Arcadivitch, avec une figure
rouge et anime, sentant le vin et les cigares.

L'attendrissement d'Anna avait gagn Dolly, et, en embrassant sa
belle-soeur pour la dernire fois, elle murmura: Songe, Anna, que je
n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, et songe aussi que je
t'aime et t'aimerai toujours comme ma meilleure amie!

--Je ne comprends pas pourquoi,--rpondit Anna en l'embrassant tout en
retenant ses larmes.

--Tu m'as comprise et me comprends encore. Adieu, ma chrie!




XXIX


Enfin tout est fini, Dieu merci! fut la premire pense d'Anna aprs
avoir dit adieu  son frre, qui avait encombr l'entre du wagon de
sa personne jusqu'au troisime coup de sonnette. Elle s'assit auprs
d'Annouchka, sa femme de chambre, sur le petit divan, et examina le
compartiment, faiblement clair. Dieu merci, je reverrai demain Serge et
Alexis Alexandrovitch; et ma bonne vie habituelle reprendra comme par le
pass.

Avec ce mme besoin d'agitation dont elle avait t possde toute la
journe, Anna fit minutieusement son installation de voyage; de ses
petites mains adroites elle sortit de son sac rouge un oreiller, qu'elle
posa sur ses genoux, s'enveloppa bien les pieds, et s'installa. Une dame
malade s'arrangeait dj pour la nuit. Deux autres dames adressrent
la parole  Anna, et une grosse vieille, entourant ses jambes d'une
couverture, fit des remarques critiques sur le chauffage. Anna rpondit
aux dames, mais, ne prvoyant aucun intrt  leur conversation, demanda
sa petite lanterne de voyage  Annouchka, l'accrocha au dossier de son
fauteuil et sortit de son sac un roman anglais et un couteau  papier.
Tout d'abord, il lui fut difficile de lire; on allait et venait autour
d'elle; une fois le train en mouvement, elle couta involontairement ce
qui se passait au dehors; la neige qui battait les vitres, le conducteur
qui passait couvert de flocons, la conversation de ses compagnes de voyage
qui s'entretenaient de la tempte qu'il faisait, tout lui donnait des
distractions. Ce fut plus monotone ensuite; toujours les mmes secousses
et le mme bruit, la mme neige  la fentre, les mmes changements
brusques de temprature du chaud au froid, puis encore au chaud, les
mmes visages entrevus dans la demi-obscurit, les mmes voix; enfin elle
parvint  lire et  comprendre ce qu'elle lisait. Annouchka sommeillait
dj, tenant le petit sac rouge sur ses genoux, de ses grosses mains
couvertes de gants, dont l'un tait dchir. Anna lisait et comprenait ce
qu'elle lisait, mais la lecture, c'est--dire le fait de s'intresser  la
vie d'autrui, lui devenait intolrable, elle avait trop besoin de vivre
par elle-mme. L'hrone de son roman soignait des malades: elle aurait
voulu marcher elle-mme bien doucement dans une chambre de malade; un
membre du Parlement tenait un discours: elle aurait voulu le prononcer 
sa place; lady Mary montait  cheval et tonnait le monde par son audace:
elle aurait voulu en faire autant. Mais il fallait rester tranquille, et
de ses petites mains elle tourmentait son couteau  papier en cherchant 
prendre patience.

Le hros de son roman touchait  l'apoge de son bonheur anglais, un titre
de baron et une terre, et Anna aurait voulu partir pour cette terre,
lorsqu'il lui sembla tout  coup qu'il y avait l pour le nouveau baron un
sujet de honte, et pour elle aussi. Mais de quoi avait-il  rougir?--Et
moi, de quoi serais-je honteuse? se demanda-t-elle en s'appuyant au
dossier de son fauteuil, tonne et mcontente, et serrant son couteau 
papier dans ses mains. Qu'avait-elle fait? Elle passa en revue ses
souvenirs de Moscou, ils taient tous bons et agrables. Elle se rappela
le bal, Wronsky, ses rapports avec lui, son visage humble et amoureux; y
avait-il l rien dont elle dt tre confuse? Et cependant le sentiment de
honte augmentait  ce souvenir, et il lui semblait qu'une voix intrieure
lui disait  propos de Wronsky: Tu brles, tu brles, chaud, chaud,
chaud.--Quoi, qu'est-ce que cela signifie?--se demanda-t-elle en changeant
de place sur son fauteuil d'un air rsolu,--aurais-je peur de regarder ces
souvenirs en face? Qu'y a-t-il, au bout du compte? Existe-t-il, peut-il
rien exister de commun entre ce petit officier et moi, si ce n'est les
relations que l'on a avec tout le monde? Elle sourit de ddain et reprit
son livre, mais dcidment elle n'y comprenait plus rien. Elle frotta son
couteau  papier sur la vitre gele pour en passer ensuite la surface
froide et lisse sur sa joue brlante, et se prit  rire presque 
haute voix. Elle sentait ses nerfs se tendre de plus en plus, ses yeux
s'ouvrir dmesurment, ses doigts se crisper nerveusement, quelque chose
l'touffer, les images et les sons prendre une importance exagre dans la
demi-obscurit du wagon. Elle se demandait  chaque instant dans quel sens
on marchait, si c'tait en avant,  reculons, ou si l'on tait arrt.
tait-ce bien Annouchka qui tait l auprs d'elle, ou une trangre?
Qu'est-ce qui est l, suspendu au crochet? une pelisse ou un animal? La
peur de se laisser aller  cet tat d'inconscience la prit; elle sentait
qu'elle y pouvait encore rsister par la force de la volont. Pour tcher
de reprendre possession d'elle-mme, Anna se leva, ta son plaid, son col
de fourrure et crut un moment s'tre remise. Un homme maigre, vtu, comme
un paysan, d'une longue souquenille jauntre  laquelle il manquait un
bouton, entra. Elle reconnut en lui l'homme qui chauffait le pole,
le vit regarder le thermomtre, et remarqua comme le vent et la neige
s'introduisaient  sa suite dans le wagon; puis tout se confondit de
nouveau. Le paysan  grande taille se mit  grignoter quelque chose au mur;
la vieille dame tendit ses jambes et en remplit tout le wagon comme d'un
nuage noir; puis elle crut entendre un bruit trange, quelque chose qui se
dchirait en grinant; un feu rouge et aveuglant brilla pour disparatre
derrire un mur.

Anna se sentit tomber dans un foss.

Toutes ces sensations taient plus amusantes qu'effrayantes. La voix de
l'homme couvert de neige lui cria un nom  l'oreille. Elle se souleva,
reprit ses sens, et comprit qu'on approchait d'une station et que cet
homme tait le conducteur. Aussitt elle demanda son chle et son col de
fourrure  Annouchka, les mit, et se dirigea vers la porte.

Madame veut sortir? demanda Annouchka.

--Oui, j'ai besoin de respirer, il fait si chaud ici! Et elle ouvrit la
porte.

Le chasse-neige et le vent lui barrrent le passage; cela lui parut drle,
et elle lutta pour parvenir  ouvrir la porte. Le vent semblait l'attendre
au dehors pour l'enlever gaiement en sifflant; mais elle s'accrocha d'une
main  un poteau, retint ses vtements de l'autre, et descendit sur le
quai.

Une fois abrite par le wagon, elle trouva un peu de calme, et ce fut avec
une vritable jouissance qu'elle respira  pleins poumons l'air froid de
cette nuit de tempte. Debout prs de la voiture, elle regarda autour
d'elle le quai couvert de neige et la station toute brillante de lumires.




XXX


Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les roues, tourbillonnant
autour des poteaux, couvrant de neige les wagons et les hommes. Quelques
personnes couraient a et l, ouvrant et refermant les grandes portes de
la station, causant gaiement et faisant grincer sous leurs pieds les
planches du quai. Une ombre frla Anna en se courbant, et elle entendit
le bruit d'un marteau sur le fer.

Qu'on envoie la dpche! criait une voix irrite sortant des tnbres
de l'autre ct de la voie. Par ici, s'il vous plat. N 28, criait-on
d'autre part. Deux messieurs, la cigarette allume  la bouche, passrent
prs d'Anna; elle se prparait  remonter en wagon aprs avoir respir
fortement, comme pour faire provision d'air frais, et sortait dj la main
de son manchon, lorsque la lumire vacillante du rverbre lui fut cache
par un homme en paletot militaire qui s'approcha d'elle. C'tait Wronsky,
elle le reconnut.

Aussitt il la salua en portant la main  la visire de sa casquette,
et lui demanda respectueusement s'il ne pouvait lui tre utile. Anna le
regarda et resta quelques minutes sans pouvoir lui rpondre; quoiqu'il ft
dans l'ombre, elle remarqua, ou crut remarquer dans ses yeux, l'expression
d'enthousiasme qui l'avait tant frappe la veille. Combien de fois ne
s'tait-elle pas rpt que Wronsky n'tait pour elle qu'un de ces jeunes
gens comme on en rencontre par centaines dans le monde, et auquel jamais
elle ne se permettrait de penser: et maintenant, en le reconnaissant, elle
se sentait saisie d'une joie orgueilleuse. Inutile de se demander pourquoi
il tait l; elle savait avec autant de certitude que s'il le lui et dit,
qu'il n'y tait que pour se trouver auprs d'elle.

Je ne savais pas que vous comptiez aller  Ptersbourg. Pourquoi y
venez-vous? demanda-t-elle en laissant retomber sa main; une joie
impossible  contenir claira son visage.

--Pourquoi j'y vais? rpta-t-il en la regardant fixement. Vous savez bien
que je n'y vais que pour tre l o vous tes; je ne puis faire autrement.

En ce moment le vent, comme s'il et vaincu tous les obstacles, chassa
la neige du toit des wagons, et agita triomphalement une feuille de tle
qu'il avait dtache; le sifflet de la locomotive envoya un cri plaintif
et triste; jamais l'horreur de la tempte n'avait paru si belle  Anna.
Elle venait d'entendre des mots que redoutait sa raison, mais que
souhaitait son coeur.

Elle se tut, mais il comprit la lutte qui se passait en elle.

Pardonnez-moi si ce que je viens de dire vous dplat, murmura-t-il
humblement.

Il parlait avec respect, mais sur un ton si rsolu, si dcid, qu'elle
resta longtemps sans parler.

Ce que vous dites est mal, dit-elle enfin, et si vous tes un galant
homme, vous l'oublierez comme je l'oublierai moi-mme.

--Je n'oublierai et ne pourrai jamais oublier aucun de vos gestes, aucune
de vos paroles...

--Assez, assez, s'cria-t-elle en cherchant vainement  donner  son
visage, qu'il observait passionnment, une expression de svrit; et,
s'appuyant au poteau, elle monta vivement les marches de la petite
plate-forme et rentra dans le wagon. Elle s'arrta  l'entre pour tcher
de se rappeler ce qui venait de se passer, sans pouvoir retrouver dans
sa mmoire les paroles prononces entre eux; elle sentait que cette
conversation de quelques minutes les avait rapprochs l'un de l'autre, et
elle en tait tout  la fois pouvante et heureuse. Au bout de quelques
secondes, elle rentra tout  fait dans le wagon et y reprit sa place.

L'tat nerveux qui l'avait tourmente ne faisait qu'augmenter; il lui
semblait toujours que quelque chose allait se rompre en elle. Impossible
de dormir, mais cette tension d'esprit, ces rveries n'avaient rien de
pnible: c'tait plutt un trouble joyeux.

Vers le matin, elle s'assoupit, assise dans son fauteuil; il faisait jour
quand elle se rveilla, et l'on approchait de Ptersbourg. Le souvenir de
son mari, de son fils, de sa maison avec toutes les petites proccupations
qui l'y attendaient ce jour-l et les jours suivants, lui revinrent
aussitt  la pense.

 peine le train fut-il en gare qu'Anna descendit de wagon, et le premier
visage qu'elle aperut fut celui de son mari: Bon Dieu! pourquoi ses
oreilles sont-elles devenues si longues? pensa-t-elle  la vue de la
physionomie froide, mais distingue, de son mari, et frappe de l'effet
produit par les cartilages de ses oreilles sous les bords de son chapeau
rond.

M. Karnine, en voyant sa femme, alla au-devant d'elle en la regardant
fixement de ses grands yeux fatigus, avec un sourire ironique qui ne le
quittait gure.

Ce regard mut Anna d'une faon dsagrable: il lui sembla qu'elle
s'attendait  trouver son mari tout autre, et un sentiment pnible
s'empara de son coeur; non seulement elle tait mcontente d'elle-mme,
mais elle croyait encore sentir une certaine hypocrisie dans ses rapports
avec Alexis Alexandrovitch; ce sentiment n'tait pas nouveau, elle l'avait
prouv autrefois, mais sans y attacher d'importance; aujourd'hui elle
s'en rendait compte clairement et avec chagrin.

Tu vois que je suis un mari tendre, tendre comme la premire anne de
notre mariage, dit-il de sa voix lente et sur un ton de persiflage qu'il
prenait gnralement, comme s'il et voulu tourner en ridicule ceux qui
parlaient ainsi: Je brlais du dsir de te revoir.

--Comment va Serge? demanda-t-elle.

--Voil comment tu rcompenses ma flamme? dit-il: il va bien, trs bien.




XXXI


Wronsky n'avait pas mme essay de dormir cette nuit; il l'avait passe
tout entire, assis dans son fauteuil, les yeux grands ouverts, regardant
avec la plus complte indiffrence ceux qui entraient et sortaient; pour
lui, les hommes n'avaient pas plus d'importance que les choses. Ceux que
frappait d'ordinaire son calme imperturbable, l'auraient trouv ce jour-l
dix fois plus fier et plus impassible encore. Un jeune homme nerveux,
employ au tribunal d'arrondissement, assis auprs de lui en wagon, fit
son possible pour lui faire comprendre qu'il tait du nombre des tres
anims; il lui demanda du feu, lui adressa la parole, lui donna mme
un coup de pied: aucune de ces dmonstrations ne russit, et n'empcha
Wronsky de le regarder avec le mme intrt que la lanterne. Le jeune
homme, dj mal dispos pour son voisin, se prit  le har en le voyant
ignorer aussi compltement son existence.

Wronsky ne regardait et n'entendait rien; il lui semblait tre devenu un
hros, non qu'il crt avoir dj touch le coeur d'Anna, mais parce que la
puissance du sentiment qu'il prouvait le rendait fier et heureux.

Qu'adviendrait-il de tout cela? Il n'en savait rien et n'y songeait
mme pas, mais il sentait que toutes ses forces, disperses jusqu'ici,
tendraient toutes maintenant, avec une terrible nergie, vers un seul et
mme but. En quittant son wagon  la station de Bologo pour prendre un
verre de soda, il avait aperu Anna et, du premier mot, lui avait presque
involontairement exprim ce qu'il prouvait. Il en tait content; elle
savait tout maintenant, elle y songeait. Rentr dans son wagon, il reprit
un  un ses moindres souvenirs, et son imagination lui peignit la
possibilit d'un avenir qui bouleversa son coeur.

Arriv  Ptersbourg, et malgr cette nuit d'insomnie, Wronsky se sentit
frais et dispos comme en sortant d'un bain froid. Il s'arrta prs de
son wagon pour la voir passer. Je verrai encore une fois son visage, sa
dmarche, pensait-il en souriant involontairement; elle dira peut-tre
un mot, me jettera un regard, un sourire. Mais ce fut le mari qu'il vit
d'abord, poliment escort  travers la foule par le chef de gare.

Hlas oui! le mari! Et Wronsky ne comprit qu'alors que le mari tait une
partie essentielle de l'existence d'Anna; il n'ignorait pas qu'elle et un
mari, mais n'y avait jamais cru, jusqu'au moment o il aperut sa tte,
ses paules et ses jambes en pantalon noir, et o il le vit s'approcher
tranquillement d'Anna et lui prendre la main en homme qui en avait le
droit.

Cette figure d'Alexis Alexandrovitch, avec sa fracheur de citadin, cet
air svre et sr de lui-mme, ce chapeau rond, ce dos lgrement vot,
--il fallait bien y croire! Mais ce fut avec la sensation dsagrable d'un
homme mourant de soif, qui dcouvre une source d'eau pure et la trouve
profane par la prsence d'un chien, d'un mouton, ou d'un porc. La
dmarche raide et empese d'Alexis Alexandrovitch fut ce qui offusqua
le plus Wronsky. Il ne reconnaissait  personne qu' lui-mme le droit
d'aimer Anna. Lorsque celle-ci apparut, sa vue le ranima; elle tait
reste la mme, et son coeur en fut mu et touch. Il ordonna  son
domestique allemand, qui venait d'accourir, d'emporter les bagages; tandis
qu'il s'approchait d'elle, il vit la rencontre des poux et, avec la
perspicacit de l'amour, saisit parfaitement la nuance de contrainte avec
laquelle Anna accueillit son mari. Non, elle ne l'aime pas et ne peut pas
l'aimer, dcrta-t-il en lui-mme.

Au moment de la joindre, il remarqua avec joie qu'elle devinait son
approche et, tout en le reconnaissant, s'adressait  son mari.

Avez-vous bien pass la nuit? dit-il lorsqu'il fut prs d'elle, saluant,
 la fois le mari et la femme pour donner  M. Karnine la possibilit de
prendre sa part du salut et de le reconnatre, si bon lui semblait.

--Merci, trs bien, rpondit-elle.

Son visage tait fatigu et n'avait pas son animation habituelle, mais
quelque chose brilla dans son regard pour s'effacer aussitt qu'elle
aperut Wronsky, et cela suffit  le rendre heureux. Elle leva les yeux
sur son mari pour voir s'il connaissait le comte; Alexis Alexandrovitch
le regardait d'un air mcontent, semblant vaguement le reconnatre.
L'assurance de Wronsky se heurta cette fois au calme glacial d'Alexis
Alexandrovitch.

Le comte Wronsky, dit Anna.

--Ah! il me semble que nous nous connaissons,--dit Alexis Alexandrovitch
avec indiffrence en lui tendant la main.--Tu as voyag, comme je vois,
avec la mre en allant, avec le fils en revenant,--dit-il en donnant 
chaque mot la mme importance que si chacun d'eux et t un cadeau d'un
rouble.--Vous tes  la fin d'un cong, sans doute? Et, sans attendre de
rponse, il se tourna vers sa femme et lui dit sur le mme ton ironique:
H bien! a-t-on vers beaucoup de larmes  Moscou en se quittant?

Cette faon de parler exclusivement  sa femme montrait  Wronsky que
Karnine dsirait rester seul avec elle; il complta la leon en touchant
son chapeau et se dtournant; mais Wronsky s'adressa encore  Anna:

J'espre avoir l'honneur de me prsenter chez vous? lui dit-il.

Alexis Alexandrovitch lui jeta un de ses regards fatigus, et rpondit
froidement:

Trs heureux; nous recevons le lundi.

L-dessus il quitta dfinitivement Wronsky et, toujours en plaisantant,
dit  sa femme:

Quelle chance d'avoir trouv une demi-heure de libert pour pouvoir venir
te chercher et te prouver ainsi ma tendresse...

--Tu soulignes vraiment trop ta tendresse pour que je l'apprcie,
rpondit Anna sur le mme ton railleur, quoiqu'elle coutt
involontairement les pas de Wronsky derrire eux.

Qu'est-ce que cela me fait? pensa-t-elle. Puis elle interrogea son mari
sur la faon dont Serge avait pass le temps en son absence.

Mais trs bien! Mariette dit qu'il a t trs gentil et, je suis fch de
le dire, ne t'a pas regrette; ce n'est pas comme ton mari. Merci encore,
chre amie, d'tre revenue un jour plus tt. Notre cher _Samovar_ va tre
dans la joie! (il donnait ce surnom  la clbre comtesse Lydie Ivanovna,
 cause de son tat perptuel d'motion et d'agitation). Elle t'a beaucoup
demande, et si j'ose, te donner un conseil, ce serait celui d'aller la
voir aujourd'hui. Tu sais que son coeur souffre toujours  propos de tout;
actuellement, outre ses soucis habituels, elle se proccupe encore de la
rconciliation des Oblonsky.

La comtesse Lydie tait l'amie de son mari, le centre d'un certain monde
auquel appartenait Anna  cause de lui.

Mais je lui ai crit?

--Elle tient  avoir des dtails. Vas-y, chre amie, si tu ne te sens pas
trop fatigue. Condrat t'appellera ta voiture, et moi je vais, de mon ct,
au conseil. Enfin je ne dnerai plus seul, continua Alexis Alexandrevitch,
sans plaisanter cette fois. Tu ne saurais croire combien je suis
habitu...

Et, avec un sourire tout particulier, il lui serra longuement la main et
la conduisit  sa voiture.




XXXII


Le premier visage qu'aperut Anna en rentrant chez elle,
fut celui de son fils; il s'lana sur l'escalier malgr sa gouvernante,
criant dans un transport de joie: Maman, maman! et lui sauta au cou.

Je vous disais bien que c'tait maman! cria-t-il  la gouvernante,
je savais bien que c'tait elle.

Mais le fils, comme le pre, causa  Anna une espce de dsillusion;
elle se l'imaginait mieux qu'il n'tait en ralit, et cependant il tait
charmant, avec sa tte frise, ses yeux bleus et ses belles petites jambes
dans leurs bas bien tirs.

Anna prouva un bien-tre presque physique  le sentir prs d'elle, 
recevoir ses caresses, et un apaisement moral  regarder ces yeux d'une
expression si tendre, si confiante, si candide. Elle couta ses questions
enfantines, tout en dballant les petits cadeaux envoys par les enfants
de Dolly, et lui raconta qu'il y avait  Moscou une petite fille, nomme
Tania, qui savait dj lire, et qui enseignait mme  lire aux autres
enfants.

Suis-je moins gentil qu'elle? demanda Serge.

--Pour moi, il n'y a rien de mieux au monde que toi.

--Je le sais bien, dit l'enfant en souriant.

 peine Anna eut-elle fini de djeuner qu'on lui annona la comtesse Lydie
Ivanovna. La comtesse tait une grande et forte femme, au teint jaune et
maladif, avec de splendides yeux noirs et rveurs. Anna l'aimait bien,
mais ce jour-l ses dfauts la frapprent pour la premire fois.

Eh bien, mon amie, vous avez port le rameau d'olivier? demanda la
comtesse en entrant.

--Oui, tout s'est arrang, rpondit Anna, mais ce n'tait pas aussi grave
que nous le pensions; en gnral, ma belle-soeur est un peu trop prompte 
prendre une dtermination.

Mais la comtesse Lydie, qui s'intressait  tout ce qui ne la regardait
pas, avait assez l'habitude de ne prter aucune attention  ce qui,
soi-disant, l'intressait; elle interrompit Anna.

Oui, il y a bien des maux et des tristesses sur cette terre, et je me
sens tout puise aujourd'hui!

--Qu'y a-t-il? demanda Anna en souriant involontairement.

--Je commence  me lasser de lutter inutilement pour la vrit, et je me
dtraque compltement. L'oeuvre de nos petites soeurs (il s'agissait d'une
institution philanthropique et patriotiquement religieuse) marchait
parfaitement, mais il n'y a rien  faire de ces messieurs!--Et la comtesse
Lydie prit un ton de rsignation ironique.--Ils se sont empars de cette
ide pour la dfigurer absolument, et la jugent maintenant misrablement,
pauvrement! Deux ou trois personnes, parmi lesquelles votre mari,
comprennent seules le sens de cette oeuvre; les autres ne font que la
discrditer. Hier, Pravdine m'crit...

Et la comtesse raconta ce que contenait la lettre de Pravdine, un clbre
panslaviste vivant  l'tranger. Elle raconta ensuite les nombreux piges
tendus  l'oeuvre de l'Union des glises, s'tendit sur les dsagrments
qu'elle en prouvait, et partit enfin  la hte, parce qu'elle devait
encore assister ce jour-l  une runion du comit slave.

Tout cela existait autrefois; pourquoi ne l'ai-je pas remarqu plus tt?
pensa Anna. tait-elle aujourd'hui plus nerveuse que d'habitude? Au fond,
tout cela est drle; voil une femme qui n'a que la charit en vue, une
chrtienne, et elle se fche et lutte contre d'autres personnes, dont le
but est galement celui de la religion et de la charit.

Aprs la comtesse Lydie vint une amie, femme d'un haut fonctionnaire, qui
lui raconta les nouvelles de la ville. Alexis Alexandrovitch tait  son
ministre. Reste seule, Anna employa le temps qui prcdait l'heure du
dner  assister  celui de son fils, car l'enfant mangeait seul, et 
remettre de l'ordre dans ses affaires et dans sa correspondance arrire.

Le trouble et le sentiment de honte dont elle avait tant souffert en route
disparaissaient maintenant dans les conditions ordinaires de sa vie; elle
se retrouvait calme et irrprochable et s'tonnait de son tat d'esprit de
la veille. Que s'tait-il pass de si grave? Wronsky avait dit une folie
 laquelle il serait facile de ne donner aucune suite. Inutile d'en parler
 Alexis Alexandrovitch, ce serait paratre y attacher de l'importance.
Et elle se souvint d'un petit pisode avec un jeune subordonn de son mari,
qu'elle s'tait cru oblig de raconter  celui-ci. Alexis Alexandrovitch
lui dit alors que toute femme du monde devait s'attendre  des incidents
de ce genre, mais que sa confiance en elle tait trop absolue pour qu'il
se permt une jalousie humiliante et ne se fit pas  son tact.

Mieux vaut se taire, et d'ailleurs je n'ai, Dieu merci, rien  dire,
pensa-t-elle.




XXXIII


Alexis Alexandrovitch rentra de son ministre vers quatre heures, mais le
temps lui manqua, ainsi que cela lui arrivait souvent, pour entrer chez
sa femme. Il passa droit  son cabinet, afin de donner audience aux
solliciteurs qui l'attendaient, et signer quelques papiers apports par
son chef de cabinet.

Vers l'heure du dner arrivrent les convives (les Karnine recevaient
chaque jour quatre personnes  dner): une vieille cousine d'Alexis
Alexandrovitch, un chef de division du ministre avec sa femme, et un
jeune homme recommand  Alexis Alexandrovitch pour affaire de service.

Anna vint au salon les recevoir. La grande pendule de bronze du temps de
Pierre Ier sonnait  peine cinq heures, qu'Alexis Alexandrovitch, en habit
et cravate blanche et avec deux dcorations, sortait de son cabinet; il
tait oblig d'aller dans le monde aussitt aprs le dner; chacun de ses
instants tait compt, et, pour arriver  faire tenir dans sa journe
toutes ses occupations, il lui fallait une rgularit et une ponctualit
rigoureuses; sans hte et sans repos, telle tait sa devise. Il entra,
salua chacun, et se mit  table en souriant  sa femme.

Enfin ma solitude a pris fin! tu ne saurais croire combien il est
_gnant_ (il appuya sur le mot) de dner seul!

Pendant le dner, il interrogea sa femme sur Moscou et sur Stpane
Arcadivitch en particulier, avec son sourire moqueur, mais la
conversation resta gnrale et roula principalement sur des questions
de service et sur la socit de Ptersbourg.

Le dner fini, il passa une demi-heure avec ses htes, puis il sortit pour
aller au conseil, aprs avoir serr la main de sa femme. Anna avait reu
une invitation pour la soire, de la princesse Betsy Tversko; mais elle
n'y alla pas, non plus qu'au thtre, o elle avait sa loge ce jour-l;
elle resta chez elle parce que la couturire lui avait manqu de parole.

Ses convives partis, Anna s'occupa de sa toilette et fut contrarie
d'apprendre que, sur trois robes donnes  refaire avant son voyage 
Moscou, deux n'taient pas prtes et la troisime manque. La couturire
vint s'excuser, mais Anna, impatiente, la gronda si vivement qu'elle en
fut ensuite toute honteuse. Pour se calmer, elle passa la soire auprs
de son fils, le coucha elle-mme, le borda dans son petit lit, et ne le
quitta qu'aprs l'avoir bni d'un signe de croix. Cette soire la reposa,
et, la conscience allge d'un grand poids, elle attendit son mari au coin
de sa chemine en lisant son roman anglais. Cette scne du chemin de fer,
qui lui avait paru si grave, ne fut plus  ses yeux qu'un incident
insignifiant de la vie mondaine.

 neuf heures et demie prcises, un coup de sonnette retentit, et Alexis
Alexandrovitch entra dans la chambre.

C'est toi enfin! dit-elle en lui tendant la main.

Il baisa cette main et s'assit auprs de sa femme.

Ton voyage a russi, en somme? demanda-t-il.

--Oui, parfaitement, et Anna sa mit  raconter tous les dtails de ce
voyage; son dpart avec la vieille comtesse, son arrive, l'accident du
chemin de fer, la piti que lui avait inspire son frre d'abord, Dolly
ensuite.

Je n'admets pas qu'on puisse excuser un homme pareil, quoiqu'il soit ton
frre, dit svrement Alexis Alexandrovitch.

Anna sourit. Elle savait qu'il tenait  prouver par cette svrit que les
relations de parent elles-mmes ne pouvaient influencer l'quit de ses
jugements: c'tait un trait de caractre qu'elle apprciait en lui.

Je suis bien aise, continua-t-il, que tout se soit heureusement termin
et que tu aies pu revenir. Et que dit-on l-bas de la nouvelle mesure
introduite au conseil par moi?

Anna n'en avait rien entendu dire et fut un peu confuse d'avoir oubli une
chose aussi importante pour son mari.

Ici, au contraire, elle a fait grand bruit, dit-il avec un sourire
satisfait.

Elle sentit qu'Alexis Alexandrovitch avait des dtails flatteurs pour lui
 raconter, et l'amena par ses questions  lui dire les flicitations
qu'il avait reues.

J'en ai t trs, trs content; cela prouve qu'on commence enfin  se
former, chez nous, des opinions raisonnables et srieuses.

Quand il eut pris son th avec de la crme et du pain, Alexis
Alexandrovitch se leva pour se rendre  son cabinet de travail.

Tu n'as donc pas voulu sortir ce soir? demanda-t-il  sa femme: tu te
seras ennuye?

--Oh! pas du tout, rpondit-elle en se levant aussi pour l'accompagner.

--Que lis-tu maintenant? demanda-t-elle.

--Je lis la _Posie des enfers_, du duc de Lille, un livre trs
remarquable.

Anna sourit, comme on sourit aux faiblesses de ceux qu'on aime, et,
passant son bras sous celui de son mari, le suivit jusqu' la porte de son
cabinet. Elle savait que son habitude de lire le soir tait devenue pour
lui un besoin, et qu'il considrait comme un devoir de se tenir au courant
de tout ce qui paraissait d'intressant dans le monde littraire, malgr
les devoirs officiels qui absorbaient presque entirement son temps. Elle
savait galement que, tout en s'intressant spcialement aux ouvrages
de politique, de philosophie et de religion, Alexis Alexandrovitch ne
laissait passer aucun livre d'art ou de posie de quelque valeur sans en
prendre connaissance, et cela prcisment parce que l'art et la posie
taient contraires  sa nature. Et si en politique, en philosophie et
en religion il arrivait  Alexis Alexandrovitch d'avoir des doutes sur
certains points, et de chercher  les claircir, jamais il n'hsitait dans
ses jugements en fait de posie et d'art, surtout de musique. Il aimait
 parler de Shakespeare, de Raphal, de Beethoven, de la porte des
nouvelles coles de potes et de musiciens: il classait ces coles avec
une rigoureuse logique, mais jamais il n'avait compris une note de musique.

Eh bien, que Dieu te bnisse; je te quitte pour crire  Moscou, dit Anna
 la porte du cabinet o taient prpares, comme  l'ordinaire, prs du
fauteuil de son mari, des bougies avec leurs abat-jour et une carafe d'eau.

--C'est cependant un homme bon, honnte, loyal et remarquable dans sa
sphre, se dit Anna en rentrant dans sa chambre, comme si elle et eu 
le dfendre contre quelque adversaire qui aurait prtendu qu'il tait
impossible de l'aimer.

Mais pourquoi ses oreilles ressortent-elles tant? il se sera fait couper
les cheveux trop court.

 minuit prcis, Anna crivait encore  Dolly devant son petit bureau,
lorsque les pas d'Alexis Alexandrovitch se firent entendre; il tait en
pantoufles et en robe de chambre, bien lav et peign, avec un livre
sous le bras. S'approchant de sa femme avant de passer dans la chambre 
coucher, il lui dit en souriant:

Il se fait tard.

--De quel droit l'a-t-il regard ainsi? pensa en ce moment Anna en se
rappelant le coup d'oeil jet par Wronsky sur Alexis Alexandrovitch.

Elle alla se dshabiller et passa dans sa chambre; mais o tait cette
flamme qui animait toute sa physionomie  Moscou et dont s'claircissaient
ses yeux et son sourire? Elle tait teinte, ou tout au moins bien cache.




XXXIV


Wronsky, en quittant Ptersbourg, avait cd son grand appartement de la
Morskaa  son ami Ptritzky, son meilleur camarade.

Ptritzky tait un jeune lieutenant qui n'avait rien d'illustre: non
seulement il n'tait pas riche, mais il tait endett jusqu'au cou; il
rentrait ivre tous les soirs, passait une partie de son temps  la salle
de police pour cause d'aventures, tantt drles et tantt scandaleuses,
et, malgr tout, savait se faire aimer de ses camarades et de ses chefs.

En rentrant chez lui, vers onze heures du matin, Wronsky vit  sa porte
une voiture d'isvostchik bien connue; de la porte  laquelle il sonna, on
entendait le rire de plusieurs hommes et le gazouillement d'une voix de
femme, puis la voix de Ptritzky, criant  son ordonnance: Si c'est un de
ces misrables, ne laisse pas entrer.

Wronsky, sans se faire annoncer, passa dans la premire pice.

La baronne Shilton, l'amie de Ptritzky, en robe de satin lilas, son
minois veill encadr de boucles blondes, faisait le caf devant une
table ronde, et, semblable  un petit canari, remplissait le salon de son
jargon parisien. Ptritzky, en paletot, et le capitaine Kamerowsky, en
grand uniforme, taient assis prs d'elle.

Bravo, Wronsky! cria Ptritzky en sautant de sa chaise avec bruit. Le
matre lui-mme! Baronne, servez-lui du caf de la cafetire neuve. Mous
ne t'attendions pas. J'espre que tu es satisfait de l'ornement de ton
salon, dit-il en dsignant la baronne. Vous vous connaissez, je crois?

--Comment, si nous nous connaissons! rpondit Wronsky en souriant gaiement
et en serrant la main de la baronne: nous sommes de vieux amis.

--Vous rentrez de voyage? dit la baronne, alors je me sauve. Je m'en vais
tout de suite, si je gne.

--Vous tes chez vous partout o vous tes, baronne, rpondit Wronsky.
Bonjour, Kamerowsky, dit-il en serrant froidement la main de celui-ci.

--Jamais vous ne sauriez dire une chose aussi aimable, dit la baronne en
s'adressant  Ptritzky.

--Pourquoi donc? Aprs dner, j'en ferais bien autant.

--Aprs dner, il n'y a plus de mrite. Eh bien, je vais vous prparer
votre caf pendant que vous irez faire votre toilette, dit la baronne en
se rasseyant et en tournant avec empressement le robinet de la nouvelle
cafetire.--Pierre, donnez-moi du caf, dit-elle en s'adressant 
Ptritzky, qu'elle nommait Pierre  cause de son nom de famille, sans
dissimuler sa liaison avec lui. J'en rajouterai.

--Vous le gterez.

--Non, je ne le gterai pas. Et votre femme? dit tout  coup la baronne en
interrompant la conversation de Wronsky avec ses camarades... Ici nous
vous avons mari. L'avez-vous amene?

--Non, baronne; je suis n dans la bohme et j'y mourrai.

--Tant mieux, tant mieux; donnez-moi la main.

Et, sans le laisser partir, la baronne se mit  lui dvelopper ses
derniers plans d'existence, et  lui demander conseil, avec force
plaisanteries.

Il ne veut toujours pas m'autoriser au divorce! Que dois-je faire?
(_Il_, c'tait le mari.) Je compte lui intenter un procs. Qu'en
pensez-vous? Kamerowsky, surveillez donc le caf, il dborde: vous voyez
bien que je parle affaires! Je compte donc lui intenter un procs pour
avoir ma fortune. Comprenez-vous cette sottise? Sous prtexte que je lui
suis infidle, il veut profiter de mon bien!

Wronsky s'amusait de ce bavardage, approuvait la baronne, lui donnait en
riant des conseils, et reprenait le ton habituel de ses rapports avec
cette catgorie de femmes.

Selon les ides de ce monde ptersbourgeois, l'humanit se divise en deux
classes bien distinctes: la premire, compose des gens insipides, sots,
et surtout ridicules, qui s'imaginent qu'un mari doit vivre seulement avec
la femme qu'il a pouse, que les jeunes filles doivent tre pures, les
femmes chastes, les hommes courageux, temprants et fermes; qu'il faut
lever ses enfants, gagner sa vie, payer ses dettes et autres niaiseries
de ce genre. Ce sont les dmods et les ennuyeux. Quant  la seconde,
celle  laquelle ils se vantaient d'appartenir, il fallait pour en faire
partie tre avant tout lgant, gnreux, hardi, amusant, s'abandonner
sans vergogne  toutes ses passions et se moquer du reste.

Wronsky, encore sous l'impression de l'atmosphre si diffrente de Moscou,
fut quelque peu tourdi de retrouver son ancienne vie, mais il y rentra
bien vite, comme on rentre dans ses vieilles pantoufles.

Le fameux caf ne fut jamais servi, il dborda de la cafetire sur un
tapis de prix, tacha la robe de la baronne, mais atteignit son vritable
but, qui tait de donner lieu  beaucoup de rires et de plaisanteries.

Eh bien, maintenant je pars, car si je restais encore, vous ne feriez
jamais votre toilette, et j'aurais sur la conscience le pire des crimes
que puisse commettre un homme bien lev, celui de ne pas se laver. Alors
vous me conseillez de lui mettre le couteau sur la gorge?

--Certainement, et de faon  approcher votre petite main de ses lvres;
il la baisera, et tout se terminera  la satisfaction gnrale, rpondit
Wronsky.

-- ce soir, au Thtre franais! Et la petite baronne, suivie de sa robe
dont la trane faisait frou-frou derrire elle, disparut.

Kamerowsky se leva galement, et Wronsky, sans attendre son dpart, lui
tendit la main et passa dans le cabinet de toilette.

Pendant qu'il se lavait, Ptritzky lui esquissa en quelques traits l'tat
de sa situation. Pas d'argent, un pre qui dclarait n'en plus vouloir
donner et ne plus payer aucune dette. Un tailleur dtermin  l'arrter et
un second tailleur tout aussi dtermin. Un colonel rsolu, si ce scandale
continuait,  lui faire quitter le rgiment. La baronne, ennuyeuse comme
un radis amer, surtout  cause de ses continuelles offres d'argent, et
une autre femme, une beaut style oriental svre, genre Rbecca, qu'il
faudrait qu'il lui montrt. Une affaire avec Berkashef, lequel voulait
envoyer des tmoins, mais n'en ferait certainement rien; au demeurant,
tout allait bien, et le plus drlement du monde. L-dessus Ptritzky
entama le rcit des nouvelles du jour, sans laisser  son ami le temps de
rien approfondir. Ces bavardages, cet appartement o il habitait depuis
trois ans, tout cet entourage, contribuait  faire rentrer Wronsky dans
les moeurs insouciantes de sa vie de Ptersbourg; il prouva mme un
certain bien-tre  s'y retrouver.

Est-ce possible? s'cria-t-il en lchant la pdale de son lavabo qui
arrosait d'un jet d'eau sa tte et son large cou. Est-ce possible?--Il
venait d'apprendre que Laure avait quitt Fertinghof pour Milef.--Et il
est toujours aussi bte et aussi content de lui? Et Bousoulkof?

--Ah! Bousoulkof! c'est tout une histoire! dit Ptritzky. Tu connais sa
passion pour les bals? Il n'en manque pas un  la cour. Dernirement,
il y va avec un des nouveaux casques. As-tu vu les nouveaux casques? Ils
sont trs bien, trs lgers. Il est donc l en tenue.--Non, mais coute
l'histoire...

--J'coute, j'coute, rpondit Wronsky en se frottant te visage avec un
essuie-main.

--Une grande duchesse vient  passer au bras d'un ambassadeur tranger
et, pour son malheur, la conversation tombe sur les nouveaux casques. La
grande duchesse aperoit notre ami, debout, casque en tte (et Ptritzky
se posait comme Bousoulkof en grande tenue), et le prie de vouloir bien
montrer son casque. Il ne bouge pas. Qu'est-ce que cela signifie? Les
camarades lui font des signes, des grimaces.--Mais donne donc!... Rien,
il ne bouge pas plus que s'il tait mort. Tu peux imaginer cette scne.
Enfin, on veut lui prendre le casque, mais il se dbat, l'te et le tend
lui-mme  la duchesse. Voil le nouveau modle, dit celle-ci en
retournant le casque. Et qu'est-ce qui en sort? Patatras, des poires,
des bonbons, deux livres de bonbons! C'taient ses provisions, au pauvre
garon!

Wronsky riait aux larmes, et longtemps aprs, en parlant de toute autre
chose, il riait encore en songeant,  ce malheureux casque, d'un bon rire
jeune qui dcouvrait ses dents blanches et rgulires.

Une fois instruit des nouvelles du jour, Wronsky passa son uniforme avec
l'aide de son valet de chambre, et alla se prsenter  la Place; il
voulait ensuite entrer chez son frre, chez Betzy, et faire une tourne de
visites afin de pouvoir paratre dans le monde frquent par les Karnine.
Ainsi que cela se pratique toujours  Ptersbourg, il quitta son logis
avec l'intention de n'y rentrer que fort avant dans la nuit.

       *       *       *       *       *



DEUXIME PARTIE




I


Vers la fin de l'hiver, les Cherbatzky eurent une consultation de mdecins
au sujet de la sant de Kitty; elle tait malade, et l'approche du
printemps ne faisait qu'empirer son mal. Le mdecin de la maison lui avait
ordonn de l'huile de foie de morue, puis du fer, et enfin du nitrate
d'argent; mais, aucun de ces remdes n'ayant t efficace, il avait
conseill un voyage  l'tranger.

C'est alors qu'on rsolut de consulter une clbrit mdicale. Cette
clbrit, un homme jeune encore, et fort bien de sa personne, exigea un
examen approfondi de la malade; il insista avec une certaine complaisance
sur ce fait, que la pudeur des jeunes filles n'tait qu'un reste de
barbarie, et que rien n'tait plus naturel que d'ausculter une jeune fille
 demi vtue. Comme il le faisait tous les jours et n'y attachait aucune
importance, la pudeur des jeunes filles, ce reste de barbarie, lui
semblait presque une injure personnelle.

Il fallut bien se rsigner, car, quoique tous les mdecins fissent partie
de la mme cole, tudiassent les mmes livres, eussent par consquent
une seule et mme science, on avait, pour une raison quelconque, dcid
autour de la princesse que la clbrit mdicale en question possdait la
science spciale qui devait sauver Kitty. Aprs un examen approfondi, une
auscultation srieuse de la pauvre malade confuse et perdue, le clbre
mdecin se lava les mains avec soin, et retourna au salon auprs du
prince. Celui-ci l'couta en toussotant, d'un air sombre. En homme qui
n'avait jamais t malade, il ne croyait pas  la mdecine, et en homme
de sens il s'irritait d'autant plus de toute cette comdie qu'il tait
peut-tre le seul  bien comprendre la cause du mal de sa fille. En voil
un qui revient bredouille, se dit-il en exprimant par ce terme de
chasseur son opinion sur le diagnostic du clbre docteur. Celui-ci de son
ct, condescendant avec peine  s'adresser  l'intelligence mdiocre de
ce vieux gentilltre, dissimula mal son ddain.  peine lui semblait-il
ncessaire de parler  ce pauvre homme, la tte de la maison tant la
princesse. C'est devant elle qu'il se prparait  rpandre ses flots
d'loquence; elle entra  ce moment avec le mdecin de la maison, et le
vieux prince s'loigna pour ne pas trop montrer ce qu'il pensait de tout
cela. La princesse, trouble, ne savait plus que faire; elle se sentait
bien coupable  l'gard de Kitty.

Eh bien, docteur, dcidez de notre sort: dites-moi tout.--Y a-t-il encore
de l'espoir? voulait-elle dire, mais ses lvres tremblrent, et elle
s'arrta.

--Je serai  vos ordres, princesse, aprs avoir confr avec mon collgue.
Nous aurons alors l'honneur de vous donner notre avis.

--Faut-il vous laisser seuls?

--Comme vous le dsirerez.

La princesse soupira et sortit.

Le mdecin de la famille mit timidement son opinion sur un commencement
de disposition tuberculeuse, car, etc., etc. Le clbre docteur l'couta
et, au milieu de son discours, tira de son gousset sa grosse montre d'or.

Oui, dit-il, mais...

Son confrre s'arrta respectueusement.

Vous savez qu'il n'est gure possible de prciser le dbut du
dveloppement tuberculeux; avant l'apparition des cavernes il n'y a
rien de positif. Dans le cas actuel, on ne peut que redouter ce mal, en
prsence de symptmes tels que mauvaise alimentation, nervosit et autres.
La question se pose donc ainsi: Qu'y a-t-il  faire, tant donn qu'on a
des raisons de craindre un dveloppement tuberculeux, pour entretenir une
bonne alimentation?

--Mais vous savez bien qu'il se cache ici quelque cause morale, se permit
de dire le mdecin de la maison avec un fin sourire.

--Cela va de soi, rpondit le clbre docteur en regardant encore sa
montre... Mille excuses, savez-vous si le pont sur la Yaousa est rtabli,
ou s'il faut encore faire le dtour? demanda-t-il.

--Il est rtabli.

--Dans ce cas, il me reste encore vingt minutes.--Nous disions donc que la
question se pose ainsi: rgulariser l'alimentation et fortifier les nerfs,
l'un ne va pas sans l'autre; et il faut agir sur les deux moitis du
cercle.

--Mais le voyage  l'tranger?

--Je suis ennemi de ces voyages  l'tranger.--Veuillez suivre mon
raisonnement: si le dveloppement tuberculeux commence, ce que nous ne
pouvons pas savoir,  quoi sert un voyage? L'essentiel est de trouver un
moyen d'entretenir une bonne alimentation. Et il dveloppa son plan d'une
cure d'eaux de Soden, cure dont le mrite principal,  ses yeux, tait
videmment d'tre absolument inoffensive.

Le mdecin de la maison coutait avec attention et respect.

Mais en faveur d'un voyage  l'tranger je ferai valoir le changement
d'habitudes, l'loignement de conditions propres  rappeler de fcheux
souvenirs. Et enfin la mre le dsire, ajouta-t-il.

--Dans ce cas, qu'elles partent, pourvu toutefois que ces charlatans
allemands n'aillent pas aggraver le mal; il faut qu'elles suivent
strictement nos prescriptions. Mon Dieu, oui! elles n'ont qu' partir.

Il regarda encore sa montre.

Il est temps que je vous quitte. Et il se dirigea vers la porte.

Le clbre docteur dclara  la princesse (probablement par un sentiment
de convenance) qu'il dsirait voir la malade encore une fois.

Comment! recommencer l'examen? s'cria avec terreur la princesse.

--Oh non! rien que quelques dtails, princesse.

--Alors entrez, je vous prie.

Et la mre introduisit le docteur dans le petit salon de Kitty. La pauvre
enfant, trs amaigrie, rouge et les yeux brillants d'motion, aprs la
confusion que lui avait cause la visite du mdecin, tait debout au
milieu de la chambre. Quand elle les vit entrer, ses yeux se remplirent de
larmes, et elle rougit encore plus. Sa maladie et les traitements qu'on
lui imposait lui paraissaient de ridicules sottises! Que signifiaient ces
traitements? N'tait-ce pas ramasser les fragments d'un vase bris pour
chercher  les rejoindre? Son coeur pouvait-il tre rendu  la sant par
des pilules et des poudres? Mais elle n'osait contrarier sa mre, d'autant
plus que celle-ci se sentait si coupable.

Veuillez vous asseoir, princesse, lui dit le docteur.

Il s'assit en face d'elle, lui prit le pouls, et recommena avec un
sourire une srie d'ennuyeuses questions. Elle lui rpondit d'abord, puis
enfin, impatiente, se leva:

Excusez-moi, docteur, en vrit tout cela ne mne  rien: voil la
troisime fois que vous me faites la mme question.

Le mdecin ne s'offensa pas.

C'est une irritabilit maladive, fit-il remarquer  la princesse lorsque
Kitty fut sortie. Au reste, j'avais fini.

Et le docteur expliqua l'tat de la jeune fille  sa mre, comme  une
personne exceptionnellement intelligente, en lui donnant, pour conclure,
les recommandations les plus prcises sur la faon de boire ces eaux dont
le mrite  ses yeux tait d'tre inutiles. Sur la question: fallait-il
voyager, le docteur rflchit profondment, et le rsultat de ses
rflexions fut qu'on pouvait voyager,  condition de ne pas se fier aux
charlatans et de ne pas suivre d'autres prescriptions que les siennes.

Le docteur parti, on se trouva soulag comme s'il ft arriv quelque chose
d'heureux. La mre revint auprs de sa fille toute remonte, et Kitty
prit galement un air rassrn. Il lui arrivait souvent maintenant de
dissimuler ce qu'elle ressentait.

Vraiment, maman, je me porte bien. Mais, si vous le dsirez, partons,
dit-elle, et, pour tcher de prouver l'intrt qu'elle prenait au voyage,
elle parla de leurs prparatifs de dpart.




II


Dolly savait que la consultation devait avoir lieu ce jour-l, et,
quoiqu'elle ft  peine remise de ses couches (elle avait eu une petite
fille  la fin de l'hiver), bien qu'elle et un enfant souffrant, elle
avait quitt nourrisson et malade pour connatre le sort de Kitty.

Eh bien? dit-elle en entrant sans ter son chapeau. Vous tes gaies? donc
tout va bien.

On essaya de lui raconter ce qu'avait dit le mdecin, mais, quoiqu'il en
et dit fort long, avec de trs belles phrases, personne ne sut au juste
rsumer ses discours. Le point intressant tait la dcision prise au
sujet du voyage.

Dolly soupira involontairement. Elle allait perdre sa soeur, sa meilleure
amie. Et la vie tait pour elle si peu gaie! Ses rapports avec son mari
lui semblaient de plus en plus humiliants; le raccommodement opr par
Anna n'avait pas tenu, et l'union de la famille se heurtait aux mme
cueils. Stpane Arcadivitch ne restait gure chez lui et n'y laissait
que peu d'argent. Le soupon de son infidlit tourmentait toujours Dolly,
mais, se rappelant avec horreur les souffrances causes par la jalousie,
et cherchant avant tout  ne pas s'interdire la vie de famille, elle
prfrait se laisser tromper, tout en mprisant son mari, et en se
mprisant elle-mme  cause de cette faiblesse.

Les soucis d'une nombreuse famille lui imposaient d'ailleurs une charge si
lourde!

Comment vont les enfants? demanda la princesse.

--Ah! maman, nous avons bien des misres! Lili est au lit, et je crains
qu'elle n'ait la scarlatine. Je suis sortie aujourd'hui pour savoir o
vous en tiez, car j'ai peur de ne plus pouvoir sortir ensuite.

Le vieux prince entra  ce moment, offrit sa joue aux baisers de Dolly,
causa un peu avec elle, puis, s'adressant  sa femme:

Qu'avez-vous dcid? Partez-vous? Et que ferez-vous de moi?

--Je crois, Alexandre, que tu feras mieux de rester.

--Comme vous voudrez.

--Pourquoi papa ne viendrait-il pas avec nous, maman? dit Kitty: ce serait
plus gai pour lui et pour nous.

Le vieux prince alla caresser de la main les cheveux de Kitty; elle leva
la tte, et sourit avec effort en le regardant; il lui semblait toujours
que son pre seul, quoiqu'il ne dit pas grand'chose, la comprenait. Elle
tait la plus jeune, par consquent la favorite du vieux prince, et son
affection le rendait clairvoyant, croyait-elle. Quand son regard rencontra
celui de son pre, qui la considrait attentivement, il lui sembla qu'il
lisait dans son me, et y voyait tout ce qui s'y passait de mauvais. Elle
rougit, se pencha vers lui, attendant un baiser, mais il se contenta de
lui tirer un peu les cheveux, et de dire:

Ces btes de chignons! on n'arrive pas jusqu' sa fille. Ce sont les
cheveux de quelque bonne femme dfunte qu'on caresse. Eh bien, Dolinka,
que fait ton _atout_?

--Rien, papa, dit Dolly en comprenant qu'il s'agissait de son mari: il est
toujours en route. Je le vois  peine,--ne put-elle s'empcher d'ajouter
avec un sourire ironique.

--Il n'est pas encore all vendre son bois  la campagne?

--Non, il en a toujours l'intention.

--Vraiment, dit le prince; alors il faudra lui donner l'exemple. Et toi,
Kitty, ajoutait-il en s'adressant  sa plus jeune fille, sais-tu ce qu'il
faut que tu fasses? Il faut qu'un beau matin, en te rveillant, tu te
dises: Mais je suis gaie et bien portante, pourquoi ne reprendrais-je pas
mes promenades matinales avec papa, par une bonne petite gele? Hein?

 ces mots si simples, Kitty se troubla comme si elle et t convaincue
d'un crime. Oui, il sait tout, il comprend tout, et ces mots signifient
que, quelle que soit mon humiliation, je dois la surmonter. Elle n'eut
pas la force de rpondre, fondit en larmes et quitta la chambre.

Voil bien un tour de ta faon! dit la princesse en s'emportant contre
son mari; tu as toujours... Et elle entama un discours plein de reproches.

Le prince prit tranquillement d'abord les rprimandes de sa femme, puis
son visage se rembrunit.

Elle fait tant de peine, la pauvrette; tu ne comprends donc pas qu'elle
souffre de la moindre allusion  la cause de son chagrin? Ah! comme on
peut se tromper en jugeant le monde!--dit la princesse. Et au changement
d'inflexion de sa voix, Dolly et le prince comprirent qu'elle parlait de
Wronsky.--Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas de lois pour punir des
procds aussi vils, aussi peu nobles.

Le prince se leva de son fauteuil d'un air sombre, et se dirigea vers la
porte, comme s'il et voulu se sauver, mais, il s'arrta sur le seuil et
s'cria:

Des lois, il y en a, ma petite mre, et puisque tu me forces 
m'expliquer, je te ferai remarquer que la vritable coupable dans toute
cette affaire, c'est toi, toi seule. Il y a des lois contre ces galantins
et il y en aura toujours; tout vieux que je suis, j'aurais su chtier
celui-l si vous n'aviez t la premire  l'attirer chez nous. Et
maintenant, gurissez-la, montrez-la  tous vos charlatans!

Le prince en aurait dit long si la princesse, comme elle faisait toujours
dans les questions graves, ne s'tait aussitt soumise et humilie.

Alexandre, Alexandre! murmura-t-elle tout en larmes en s'approchant de
lui.

Le prince se tut quand il la vit pleurer. Oui, oui, je sais que, pour toi
aussi, c'est dur! Assez, assez, ne pleure pas. Le mal n'est pas grand.
Dieu est misricordieux. Merci, ajouta-t-il, ne sachant plus trop ce
qu'il disait dans son motion; et, sentant sur sa main le baiser mouill
de larmes de la princesse, il quitta la chambre.

Dolly, avec son instinct maternel, avait voulu suivre Kitty dans sa
chambre, sentant bien qu'il fallait auprs d'elle une main de femme; puis,
en entendant les reproches de sa mre et les paroles courrouces de son
pre, elle avait cherch  intervenir autant que le lui permettait son
respect filial. Quand le prince fut sorti:

J'ai toujours voulu vous dire, maman, je ne sais si vous le savez, que
Levine avait eu l'intention de demander Kitty lorsqu'il est venu ici la
dernire fois? Il l'a dit  Stiva.

--Eh bien? Je ne comprends pas...

--Peut-tre Kitty l'a-t-elle refus? Elle ne vous l'a pas dit?

--Non, elle ne m'a parl ni de l'un ni de l'autre: elle est trop fire;
mais je sais que tout cela vient de ce...

--Mais songez donc, si elle avait refus Levine! je sais qu'elle
ne l'aurait jamais fait sans l'autre, et si ensuite elle a t si
abominablement trompe?

La princesse se sentait trop coupable pour ne pas prendre
le parti de se fcher.

Je n'y comprends plus rien! Chacun veut maintenant en faire  sa tte,
on ne dit plus rien  sa mre, et ensuite...

--Maman, je vais la trouver.

--Vas-y, je ne t'en empche pas, rpondit la mre.




III


En entrant dans le petit boudoir de Kitty, tout tendu de rose, avec ses
bibelots de vieux saxe, Dolly se souvint du plaisir qu'elles avaient eu
toutes les deux  dcorer cette chambre l'anne prcdente; combien alors
elles taient gaies et heureuses! Elle eut froid au coeur en regardant
maintenant sa soeur immobile, assise sur une petite chaise basse prs de
la porte, les yeux fixs sur un coin du tapis. Kitty vit entrer Dolly, et
l'expression froide et svre de son visage disparut.

Je crains fort, une fois revenue chez moi, de ne plus pouvoir quitter la
maison, dit Dolly en s'asseyant prs d'elle: c'est pourquoi j'ai voulu
causer un peu avec toi.

--De quoi? demanda vivement Kitty en levant la tte.

--De quoi, si ce n'est de ton chagrin?

--Je n'ai pas de chagrin.

--Laisse donc, Kitty. T'imagines-tu vraiment que je ne sache rien? Je sais
tout, et si tu veux m'en croire, tout cela est peu de chose; qui de nous
n'a pass par l?

Kitty se taisait, son visage reprenait une expression svre.

Il ne vaut pas le chagrin qu'il te cause, continua Daria Alexandrovna en
allant droit au but.

--Parce qu'il m'a ddaigne, murmura Kitty d'une voix tremblante. Je t'en
supplie, ne parlons pas de ce sujet.

--Qui t'a dit cela? Je suis persuade qu'il tait amoureux de toi, qu'il
l'est encore, mais...

--Rien ne m'exaspre comme ces condolances, s'cria Kitty en s'emportant
tout  coup. Elle se dtourna en rougissant sur sa chaise, et de ses
doigts agits elle tourmenta la boucle de sa ceinture.

Dolly connaissait ce geste habituel  sa soeur quand elle avait du chagrin.
Elle la savait capable de dire des choses dures et dsagrables dans un
moment de vivacit, et cherchait  la calmer: mais il tait dj trop tard.

Que veux-tu me faire comprendre? continua vivement Kitty: que je me suis
prise d'un homme qui ne veut pas de moi, et que je meurs d'amour pour
lui? Et c'est ma soeur qui me dit cela, une soeur qui croit me montrer sa
sympathie! Je repousse cette piti hypocrite!

--Kitty, tu es injuste.

--Pourquoi me tourmentes-tu?

--Je n'en ai pas l'intention, je te vois triste...

Kitty, dans son emportement, n'entendait rien.

Je n'ai ni  m'affliger, ni  me consoler. Je suis trop fire pour aimer
un homme qui ne m'aime pas.

--Ce n'est pas ce que je veux dire... coute, dis-moi la vrit, ajouta
Daria Alexandrovna en lui prenant la main: dis-moi si Levine t'a parl?

Au nom de Levine, Kitty perdit tout empire sur elle-mme; elle sauta sur
sa chaise, jeta par terre la boucle de sa ceinture qu'elle avait arrache,
et avec des gestes prcipits s'cria:  propos de quoi viens-tu me
parler de Levine? Je ne sais vraiment pas pourquoi on se plat  me
torturer! J'ai dj dit et je rpte que je suis fire et incapable de
faire jamais, jamais, ce que tu as fait: revenir  un homme qui m'aurait
trahie. Tu te rsignes  cela, mais moi je ne le pourrais pas.

En disant ces paroles, elle regarda sa soeur: Dolly baissait tristement la
tte sans rpondre; mais Kitty, au lieu de quitter la chambre comme elle
en avait eu l'intention, s'assit prs de la porte, et cacha son visage
dans son mouchoir.

Le silence se prolongea pendant quelques minutes. Dolly pensait  ses
chagrins; son humiliation, qu'elle ne sentait que trop, lui paraissait
plus cruelle, rappele ainsi par sa soeur. Jamais elle ne l'aurait crue
capable d'tre si dure! Mais tout  coup elle entendit le frlement d'une
robe, un sanglot  peine contenu, et deux bras entourrent son cou: Kitty
tait  genoux devant elle.

Dolinka, je suis si malheureuse, pardonne-moi, murmura-t-elle; et son
joli visage couvert de larmes se cacha dans les jupes de Dolly.

Il fallait peut-tre ces larmes pour ramener les deux soeurs  une entente
complte; pourtant, aprs avoir bien pleur, elles ne revinrent pas au
sujet qui les intressait l'une et l'autre; Kitty se savait pardonne,
mais elle savait aussi que les paroles cruelles qui lui taient chappes
sur l'abaissement de Dolly restaient sur le coeur de sa pauvre soeur. Dolly
comprit de son ct qu'elle avait devin juste, que le point douloureux
pour Kitty tait d'avoir refus Levine pour se voir trompe par Wronsky,
et que sa soeur se trouvait bien prs d'aimer le premier et de har
l'autre. Kitty ne parla que de l'tat gnral de son me.

Je n'ai pas de chagrin, dit-elle un peu calme, mais tu ne peux
t'imaginer combien tout me parait vilain, rpugnant, grossier, moi en
premire ligne. Tu ne saurais croire les mauvaises penses qui me viennent
 l'esprit!

--Quelles mauvaises penses peux-tu bien avoir? demanda Dolly en souriant.

--Les plus mauvaises, les plus laides. Je ne puis te les dcrire. Ce n'est
pas de la tristesse, ni de l'ennui. C'est bien pis. On dirait que tout
ce qu'il y a de bon en moi a disparu, le mal seul est rest. Comment
t'expliquer cela? Papa m'a parl tout  l'heure: j'ai cru comprendre que
le fond de sa pense est qu'il me faut un mari. Maman me mne au bal: il
me semble que c'est dans le but de se dbarrasser de moi, de me marier au
plus vite. Je sais que ce n'est pas vrai, et ne puis chasser ces ides.
Les soi-disant jeunes gens  marier me sont intolrables: j'ai toujours
l'impression qu'ils prennent ma mesure. Autrefois c'tait un plaisir
pour moi d'aller dans le monde, cela m'amusait, j'aimais ta toilette:
maintenant il me semble que c'est inconvenant, et je me sens mal  l'aise.
Que veux-tu que je te dise? Le docteur... eh bien...

Kitty s'arrta; elle voulait dire que, depuis qu'elle se sentait ainsi
transforme, elle ne pouvait plus voir Stpane Arcadivitch sans que les
conjectures les plus bizarres se prsentassent  son esprit.

Eh bien oui, tout prend  mes yeux l'aspect le plus repoussant,
continua-t-elle; c'est une maladie,--peut-tre cela passera-t-il. Je ne
me trouve  l'aise que chez toi, avec les enfants.

--Quel dommage que tu ne puisses y venir maintenant!

--J'irai tout de mme, j'ai eu la scarlatine et je dciderai maman.

Kitty insista si vivement, qu'on lui permit d'aller chez sa soeur; pendant
tout le cours de la maladie, car la scarlatine se dclara effectivement,
elle aida Dolly  soigner ses enfants. Ceux-ci entrrent bientt
en convalescence sans fcheux accidents, mais la sant de Kitty ne
s'amliorait pas. Les Cherbatzky quittrent Moscou pendant le carme et
se rendirent  l'tranger.




IV


La haute socit de Ptersbourg est restreinte; chacun s'y connat plus ou
moins et s'y fait des visites, mais elle a des subdivisions.

Anna Arcadievna Karnine comptait des relations d'amiti dans trois
cercles diffrents, faisant tous trois partie du grand monde. L'un tait
le cercle officiel auquel appartenait son mari, compos de ses collgues
et de ses subordonns, lis ou diviss entre eux par les relations
sociales les plus varies et souvent les plus capricieuses.

Anna avait peine  comprendre le sentiment de respect presque religieux
qu'elle prouva au dbut pour tous ces personnages. Actuellement elle les
connaissait, comme on se connat dans une ville de province, avec leurs
faiblesses et leurs manies; elle savait o le bt les blessait, quelles
taient leurs relations entre eux et avec le centre commun,  qui chacun
d'eux se rattachait. Mais cette coterie officielle,  laquelle la liaient
les intrts de son mari, ne lui plut jamais, et elle fit de son mieux
pour l'viter, en dpit des insinuations de la comtesse Lydie. Le second
cercle auquel tenait Anna tait celui qui avait contribu  la carrire
d'Alexis Alexandrovitch. La comtesse Lydie Ivanovna en tait le pivot; il
se composait de femmes ges, laides, charitables et dvotes, et d'hommes
intelligents, instruits et ambitieux. Quelqu'un l'avait surnomm la
conscience de la socit de Ptersbourg. Karnine apprciait fort cette
coterie, et Anna, dont le caractre souple s'assimilait facilement  son
entourage, s'y tait fait des amis. Aprs son retour de Moscou, ce milieu
lui devint insupportable: il lui sembla qu'elle-mme, aussi bien que
les autres, y manquait de naturel, et elle vit la comtesse Lydie aussi
rarement que possible.

Enfin Anna avait encore des relations d'amiti avec le grand monde par
excellence, ce monde de bals, de dners, de toilettes brillantes, qui
tient d'une main  la cour, pour ne pas tomber tout  fait dans le
demi-monde qu'il s'imagine mpriser, mais dont les gots se rapprochent
des siens au point d'tre identiques. Le lien qui rattachait Anna  cette
socit tait la princesse Betsy Tversko, femme d'un de ses cousins,
riche de cent vingt mille roubles de revenu et qui s'tait prise d'Anna
ds que celle-ci avait paru  Ptersbourg; elle l'attirait beaucoup et la
plaisantait sur la socit qu'elle voyait chez la comtesse Lydie.

Quand je serai vieille et laide, je ferai de mme, disait Betsy, mais une
jeune et jolie femme comme vous n'a pas encore sa place dans cet asile de
vieillards.

Anna avait commenc par viter autant que possible la socit de la
princesse Tversko, la faon de vivre dans ces hautes sphres exigeant
des dpenses au del de ses moyens; mais tout changea aprs son retour de
Moscou. Elle ngligea ses amis raisonnables et n'alla plus que dans le
grand monde. C'est l qu'elle prouva la joie troublante de rencontrer
Wronsky; ils se voyaient surtout chez Betsy, ne Wronsky et cousine
germaine d'Alexis; celui-ci d'ailleurs se trouvait partout o il pouvait
entrevoir Anna et lui parler de son amour. Elle ne faisait aucune avance,
mais son coeur, en l'apercevant, dbordait du mme sentiment de plnitude,
qui l'avait saisie la premire fois prs du wagon; cette joie, elle le
sentait, se trahissait dans ses yeux, dans son sourire, mais elle n'avait
pas la force de la dissimuler.

Anna crut sincrement d'abord tre mcontente de l'espce de perscution
que Wronsky se permettait  son gard; mais, un soir qu'elle vint dans une
maison o elle pensait le rencontrer, et qu'il n'y parut pas, elle comprit
clairement,  la douleur qui s'empara de son coeur, combien ses illusions
taient vaines, et combien cette obsession, loin de lui dplaire, formait
l'intrt dominant de sa vie.

Une cantatrice clbre chantait pour la seconde fois, et toute la socit
de Ptersbourg tait  l'Opra; Wronsky y aperut sa cousine et, sans
attendre l'entr'acte, quitta le fauteuil qu'il occupait pour monter  sa
loge.

Pourquoi n'tes-vous pas venu dner?--lui demanda-t-elle; puis elle
ajouta  demi-voix en souriant, et de faon  n'tre entendue que de
lui:--J'admire la seconde vue des amoureux, _elle n'tait pas l_, mais
revenez aprs l'Opra.

Wronsky la regarda comme pour l'interroger, et Betsy lui rpondit d'un
petit signe de tte; avec un sourire de remerciement, il s'assit prs
d'elle.

Et toutes vos plaisanteries d'autrefois, que sont-elles devenues?
--continua la princesse qui suivait, non sans un plaisir tout particulier,
les progrs de cette passion.--Vous tes pris, mon cher!

--C'est tout ce que je demande, rpondit Wronsky en souriant de bonne
humeur. Si je me plains, c'est de ne pas l'tre assez, car,  dire vrai,
je commence  perdre tout espoir.

--Quel espoir pouvez-vous bien avoir? dit Betsy en prenant le parti de son
amie: entendons-nous...--Mais ses yeux veills disaient assez qu'elle
comprenait tout aussi bien que lui en quoi consistait cet espoir.

--Aucun, rpondit Wronsky en riant et en dcouvrant ses dents blanches et
bien ranges. Pardon, continua-t-il, prenant la lorgnette des mains de sa
cousine pour examiner par-dessus son paule une des loges du rang oppos.
Je crains de devenir ridicule.

Il savait fort bien qu'aux yeux de Betsy, comme  ceux des gens de son
monde, il ne courait aucun risque de ce genre; il savait parfaitement que,
si un homme pouvait leur paratre tel en aimant sans espoir une jeune
fille ou une femme non marie, il ne l'tait jamais en aimant une femme
marie et en risquant tout pour la sduire. Ce rle-l tait grand,
intressant, et c'est pourquoi Wronsky, en quittant sa lorgnette, regarda
sa cousine avec un sourire qui se jouait sous sa moustache. Pourquoi
n'tes-vous pas venu dner? lui dit-elle, sans pouvoir s'empcher de
l'admirer.

--J'ai t occup. De quoi? C'est ce que je vous donne  deviner en
cent, en mille; jamais vous ne devinerez. J'ai rconcili un mari avec
l'offenseur de sa femme. Oui, vrai!

--Et vous avez russi?

-- peu prs.

--Il faudra me raconter cela au premier entr'acte, dit-elle en se levant.

--C'est impossible, je vais au Thtre franais.

--Vous quittez Nilsson pour cela?--dit Betsy indigne; elle n'aurait su
distinguer Nilsson de la dernire choriste.

--Je n'y peux rien: j'ai pris rendez-vous pour mon affaire de
rconciliation.

--Bienheureux ceux qui aiment la justice, ils seront sauvs, dit Betsy,
se rappelant avoir entendu quelque part une parole semblable.




V


C'est un peu vif, mais si drle, que j'ai bien envie de vous le raconter,
dit Wronsky en regardant les yeux veills de sa cousine; d'ailleurs, je
ne nommerai personne...

--Je devinerai, tant mieux.

--coutez donc: deux jeunes gens en gat...

--Des officiers de votre rgiment, naturellement.

--Je n'ai pas dit qu'ils fussent officiers, mais simplement des jeunes
gens qui avaient bien djeun.

--Traduisez: gris.

--C'est possible... vont dner chez un camarade; ils taient d'humeur
fort expansive. Ils voient une jeune femme en isvostchik les dpasser, se
retourner et,  ce qu'il leur semble du moins, les regarder en riant: ils
la poursuivent au galop.  leur grand tonnement, leur beaut s'arrte
prcisment devant la maison o ils se rendaient eux-mmes; elle monte 
l'tage suprieur, et ils n'aperoivent que de jolies lvres fraches sous
une voilette, et une paire de petits pieds.

--Vous parlez avec une animation qui me ferait croire que vous tiez de la
partie.

--De quoi m'accusiez-vous tout  l'heure? Mes deux jeunes gens montent
chez leur camarade, qui donnait un dner d'adieu, et ces adieux les
obligent  boire peut-tre un peu plus qu'ils n'auraient d. Ils
questionnent leur hte sur les habitants de la maison, il n'en sait rien
seul: le domestique de leur ami rpond  leur question: Y a-t-il des
_mamselles_ au-dessus? Il y en a beaucoup.--Aprs le dner, les jeunes
gens vont dans le cabinet de leur ami, et y crivent une lettre enflamme
 leur inconnue, pleine de protestations passionnes; ils la montent
eux-mmes, afin d'expliquer ce que la lettre pourrait avoir d'obscur.

--Pourquoi me racontez-vous des horreurs pareilles?--Aprs.

--Ils sonnent. Une bonne vient leur ouvrir, ils lui remettent la lettre en
affirmant qu'ils sont prts  mourir devant cette porte. La bonne, fort
tonne, parlemente, lorsque parat un monsieur, rouge comme une crevisse,
avec des favoris en forme de boudins, qui les met  la porte sans
crmonie en dclarant qu'il n'y a dans l'appartement que sa femme.

--Comment savez-vous que ses favoris ressemblaient  des boudins? demanda
Betsy.

--Vous allez voir. Aujourd'hui j'ai voulu conclure la paix.

--Eh bien, qu'en est-il advenu?

--C'est le plus intressant de l'affaire. Il se trouve que ce couple
heureux est celui d'un conseiller et d'une conseillre titulaire. Le
conseiller titulaire a port plainte et j'ai t forc de servir de
mdiateur. Quel mdiateur! Talleyrand, compar  moi, n'tait rien.

--Quelle difficult avez-vous donc rencontre?

--Voici. Nous avons commenc par nous excuser de notre mieux, ainsi
qu'il convenait: Nous sommes dsesprs, avons-nous dit, de ce fcheux
malentendu. Le conseiller titulaire a l'air de vouloir s'adoucir, mais il
tient  exprimer ses sentiments, et aussitt qu'il exprime ses sentiments,
la colre le reprend, il dit des gros mots, et je suis oblig de recourir
 mes talents diplomatiques: Je conviens que leur conduite a t
dplorable, mais veuillez remarquer qu'il s'agit d'une mprise: ils sont
jeunes, et venaient de bien dner. Vous comprenez. Maintenant ils se
repentent du fond du coeur et vous supplient de pardonner leur erreur. Le
conseiller titulaire s'adoucit encore: J'en conviens, monsieur le comte,
et suis prt  pardonner, mais vous concevez que ma femme, une honnte
femme, a t expose aux poursuites, aux grossirets, aux insultes de
mauvais garnements, de mis... Et, les mauvais garnements tant prsents,
me voil oblig de les calmer  leur tour, et pour cela de refaire de la
diplomatie, et ainsi de suite; chaque fois que mon affaire est sur le
point d'aboutir, mon conseiller titulaire reprend sa colre et sa figure
rouge, ses boudins rentrent en mouvement et je me noie dans les finesses
du ngociateur.

--Ah! ma chre, il faut vous raconter cela! dit Betsy  une dame qui
entrait dans sa loge. Il m'a tant amuse!--Eh bien, _Bonne chance_,
ajouta-t-elle en tendant  Wronsky les doigts que son ventail laissait
libres; et, faisant un geste des paules pour empcher son corsage de
remonter, elle se replaa sur le devant de sa loge, sous la lumire du
gaz, afin d'tre plus en vue.

Wronsky alla retrouver au Thtre franais le colonel de son rgiment,
qui n'y manquait pas une seule reprsentation; il avait  lui parler de
l'oeuvre de pacification qui, depuis trois jours, l'occupait et l'amusait.
Les hros de cette histoire taient Ptritzky et un jeune prince Kdrof,
nouvellement entr au rgiment, un gentil garon et un charmant camarade.
Il s'agissait, et c'tait l le point capital, des intrts du rgiment,
car les deux jeunes gens faisaient partie de l'escadron de Wronsky.

Wenden, le conseiller titulaire, avait port plainte au colonel contre ses
officiers, pour avoir insult sa femme. Celle-ci, racontait Wenden, marie
depuis cinq mois  peine, et dans une situation intressante, avait t
 l'glise avec sa mre et, s'y tant sentie indispose, avait pris le
premier isvostchik venu pour rentrer au plus vite chez elle. Les officiers
l'avaient poursuivie; elle tait rentre plus malade encore, par suite
de l'motion, et avait remont son escalier en courant. Wenden lui-mme
revenait de son bureau, lorsqu'il entendit des voix succdant  un coup de
sonnette; voyant qu'il avait affaire  deux officiers ivres, il les jeta 
la porte. Il exigeait qu'ils fussent svrement punis.

Vous avez beau dire, Ptritzky devient impossible, avait dit le
commandant  Wronsky, lorsque sur sa demande celui-ci tait venu le
trouver. Il ne se passe pas de semaine sans quelque quipe. Ce monsieur
offens ira plus loin, il n'en restera pas l.

Wronsky avait dj compris l'inutilit d'un duel en pareille circonstance
et la ncessit d'adoucir le conseiller titulaire et d'touffer cette
affaire. Le colonel l'avait fait appeler parce qu'il le savait homme
d'esprit et soucieux de l'honneur de son rgiment. C'tait  la suite de
leur consultation que Wronsky, accompagn de Ptritzky et de Kdrof, tait
all porter leurs excuses au conseiller titulaire, esprant que son nom
et ses aiguillettes d'aide de camp contribueraient  calmer l'offens;
Wronsky n'avait russi qu'en partie, comme il venait de le raconter, et la
rconciliation semblait encore douteuse.

Au thtre, Wronsky emmena le colonel au foyer et lui raconta le succs,
ou plutt l'insuccs de sa mission. Rflexion faite, celui-ci rsolut de
laisser l'affaire o elle en tait, mais ne put s'empcher de rire en
questionnant Wronsky.

Vilaine histoire, mais bien drle! Kdrof ne peut pourtant pas se battre
avec ce monsieur! Et comment trouvez-vous Claire ce soir? Charmante!...
dit-il en parlant d'une actrice franaise. On a beau la voir souvent, elle
est toujours nouvelle. Il n'y a que les Franais pour cela.




VI


La princesse Betsy quitta le thtre sans attendre la fin du dernier acte.
 peine eut-elle le temps d'entrer dans son cabinet de toilette pour
mettre un nuage de poudre de riz sur son long visage ple, arranger un
peu sa toilette, et commander le th au grand salon, que les voitures
arrivrent, et s'arrtrent au vaste perron de son palais de la grande
Morskaa. Le suisse monumental ouvrait sans bruit l'immense porte devant
les visiteurs. La matresse de la maison, le teint et la coiffure
rafrachis, vint recevoir ses convives; les murs du grand salon taient
tendus d'toffes sombres, et le sol couvert d'pais tapis; sur une table
dont la nappe, d'une blancheur blouissante, tait vivement claire par
de nombreuses bougies, se trouvait un samovar d'argent, avec un service 
th en porcelaine transparente.

La princesse prit place devant le samovar et ta ses gants. Des laquais,
habiles  transporter des siges presque sans qu'on s'en apert, aidrent
tout le monde  s'asseoir et  se diviser en deux camps; l'un autour de la
princesse, l'autre dans un coin du salon, autour d'une belle ambassadrice
aux sourcils noirs, bien arqus, vtue de velours noir. La conversation,
comme il arrive au dbut d'une soire, interrompue par l'arrive de
nouveaux visages, les offres de th et les changes de politesse, semblait
chercher  se fixer.

Elle est remarquablement belle comme actrice; on voit qu'elle a tudi
Kaulbach, disait un diplomate dans le groupe de l'ambassadrice: Avez-vous
remarqu comme elle est tombe?

--Je vous en prie, ne parlons pas de Nilsson! On ne peut plus rien en dire
de nouveau,--dit une grosse dame blonde fort rouge, sans sourcils et sans
chignon, habille d'une robe de soie fane: c'tait la princesse Miagkaa,
clbre pour la faon dont elle savait tout dire, et surnomme l'_Enfant
terrible_  cause de son sans-gne. La princesse tait assise entre les
deux groupes, coutant ce qui se disait dans l'un ou dans l'autre, et y
prenant galement intrt.--Trois personnes m'ont dit aujourd'hui cette
mme phrase sur Kaulbach. Il faut croire qu'on s'est donn le mot; et
pourquoi cette phrase a-t-elle tant de succs?

Cette observation coupa court  la conversation.

Racontez-nous quelque chose d'amusant, mais qui ne soit pas mchant,--dit
l'ambassadrice, qui possdait cet art de la causerie que les Anglais ont
surnomm _small talk_; elle s'adressait au diplomate.

--On prtend qu'il n'y a rien de plus difficile, la mchancet seule
tant amusante, rpondit celui-ci avec un sourire. J'essayerai cependant.
Donnez-moi un thme, tout est l. Quand on tient le thme, rien n'est plus
ais que de broder dessus. J'ai souvent pens que les clbres causeurs du
sicle dernier seraient bien embarrasss maintenant: de nos jours l'esprit
est devenu ennuyeux.

--Vous n'tes pas le premier  le dire, interrompit en riant
l'ambassadrice.

La conversation dbutait d'une faon trop anodine pour qu'elle pt
longtemps continuer sur le mme ton, et pour la ranimer il fallut recourir
au seul moyen infaillible: la mdisance.

Ne trouvez-vous pas que Toushkewitch a quelque chose de Louis XV? dit
quelqu'un en indiquant des yeux un beau jeune homme blond qui se tenait
prs de la table.

--Oh oui, il est dans le style du salon, c'est pourquoi il y vient
souvent.

Ce sujet de conversation se soutint, parce qu'il ne consistait qu'en
allusions: on ne pouvait le traiter ouvertement, car il s'agissait de la
liaison de Toushkewitch avec la matresse de la maison.

Autour du samovar, la causerie hsita longtemps entre les trois sujets
invitables: la nouvelle du jour, le thtre et le jugement du prochain;
c'est ce dernier qui prvalut.

Avez-vous entendu dire que la Maltishef, la mre, et non la fille, se
fait un costume de _diable rose_?

--Est-ce possible? non, c'est dlicieux.

--Je m'tonne qu'avec son esprit, car elle en a, elle ne sente pas ce
ridicule. Chacun eut un mot pour critiquer et dchirer la malheureuse
Maltishef, et la conversation s'anima, vive et ptillante comme fagot qui
flambe.

Le mari de la princesse Betsy, un bon gros homme, collectionneur passionn
de gravures, entra tout doucement  ce moment; il avait entendu dire que
sa femme avait du monde, et voulait paratre au salon avant d'aller  son
cercle. Il s'approcha de la princesse Miagkaa qui,  cause des tapis, ne
l'entendit pas venir.

Avez-vous t content de la Nilsson? lui demanda-t-il.

--Peut-on effrayer ainsi les gens en tombant du ciel sans crier gare!
s'cria-t-elle. Ne me parlez pas de l'Opra, je vous en prie: vous
n'entendez rien  la musique. Je prfre m'abaisser jusqu' vous, et vous
entretenir de vos gravures et de vos majoliques. Eh bien, quel trsor
avez-vous rcemment dcouvert?

--Si vous le dsirez, je vous le montrerai; mais vous n'y comprendrez
rien.

--Montrez toujours. Je fais mon ducation chez ces gens-l, comment les
nommez-vous, les banquiers? ils ont des gravures superbes qu'ils nous ont
montres.

--Comment, vous tes alls chez les Schtzbourg? demanda de sa place, prs
du samovar, la matresse de la maison.

--Oui, ma chre. Ils nous ont invits, mon mari et moi,  dner, et l'on
m'a dit qu'il y avait  ce dner une sauce qui avait cot mille roubles,
rpondit la princesse Miagkaa  haute voix, se sachant coute de tous;
--et c'tait mme une fort mauvaise sauce, quelque chose de verdtre.
J'ai d les recevoir  mon tour et leur ai fait une sauce de la valeur de
quatre-vingt-cinq kopecks; tout le monde a t content. Je ne puis pas
faire des sauces de mille roubles, moi!

--Elle est unique, dit Betsy.

--tonnante! ajouta quelqu'un.

La princesse Miagkaa ne manquait jamais son effet, qui consistait  dire
avec bon sens des choses fort ordinaires, qu'elle ne plaait pas toujours
 propos, comme dans ce cas; mais, dans le monde o elle vivait, ce gros
bon sens produisait l'effet des plus fines plaisanteries; son succs
l'tonnait elle-mme, ce qui ne l'empchait pas d'en jouir.

Profitant du silence qui s'tait fait, la matresse de la maison voulut
tablir une conversation plus gnrale, et, s'adressant  l'ambassadrice:

Dcidment, vous ne voulez pas de th? Venez donc par ici.

--Non, nous sommes bien dans notre coin, rpondit celle-ci avec un sourire,
en reprenant un entretien interrompu qui l'intressait beaucoup: il
s'agissait des Karnine, mari et femme.

--Anna est trs change depuis son voyage  Moscou. Elle a quelque chose
d'trange, disait une de ses amies.

--Le changement tient  ce qu'elle a amen  sa suite l'ombre d'Alexis
Wronsky, dit l'ambassadrice.

--Qu'est-ce que cela prouve? Il y a bien un conte de Grimm o un homme, en
punition de je ne sais quoi, est priv de son ombre. Je n'ai jamais bien
compris ce genre de punition, mais peut-tre est-il trs pnible  une
femme d'tre prive d'ombre.

--Oui, mais les femmes qui ont des ombres finissent mal en gnral, dit
l'amie d'Anna.

--Puissiez-vous avoir la ppie[7], s'cria tout  coup la princesse
Miagkaa en entendant ces mots. La Karnine est une femme charmante et
que j'aime; en revanche, je n'aime pas son mari.

[Note 7:  Locution populaire pour faire taire quelqu'un.]

--Pourquoi donc ne l'aimez-vous pas? demanda l'ambassadrice. C'est un
homme fort remarquable. Mon mari prtend qu'il y a en Europe peu d'hommes
d'tat de sa valeur.

--Mon mari prtend la mme chose, mais je ne le crois pas, rpondit la
princesse; si nos maris n'avaient pas eu cette ide, nous aurions toujours
vu Alexis Alexandrovitch tel qu'il est, et, selon moi, c'est un sot; je le
dis tout bas, mais cela me met  l'aise. Autrefois, quand je me croyais
tenue de lui trouver de l'esprit, je me considrais moi-mme comme une
bte, parce que je ne savais o dcouvrir cet esprit, mais aussitt que
j'ai dit,  voix basse s'entend, c'est un sot, tout s'est expliqu.
--Quant  Anna, je ne vous l'abandonne pas: elle est aimable et bonne.
Est-ce sa faute, la pauvre femme, si tout le monde est amoureux d'elle et
si on la poursuit comme son ombre?

--Je ne me permets pas de la juger, dit l'amie d'Anna pour se disculper.

--Parce que personne ne nous suit comme nos ombres, cela ne prouve pas que
nous ayons le droit de juger.

Aprs avoir arrang ainsi l'amie d'Anna, la princesse et l'ambassadrice
se rapprochrent de la table  th, et prirent part  une conversation
gnrale sur le roi de Prusse.

Sur le compte de qui avez-vous dit des mchancets? demanda Betsy.

--Sur les Karnine; la princesse nous a dpeint Alexis Alexandrovitch,
rpondit l'ambassadrice, s'asseyant prs de la table en souriant.

--Il est fcheux que nous n'ayons pu l'entendre, rpondit Betsy en
regardant du ct de la porte.--Ah! vous voil enfin! dit-elle en se
tournant vers Wronsky, qui venait d'entrer.

Wronsky connaissait et rencontrait chaque jour toutes les personnes qu'il
retrouvait ce soir chez sa cousine; il entra donc avec la tranquillit
d'un homme qui revoit des gens qu'il vient  peine de quitter.

D'o je viens? rpondit-il  la question que lui fit l'ambassadrice.
Il faut que je le confesse: des Bouffes, et toujours avec un nouveau
plaisir, quoique ce soit bien pour la centime fois. C'est charmant. Il
est humiliant de l'avouer, mais je dors  l'Opra, tandis que je m'amuse
aux Bouffes jusqu' la dernire minute. Aujourd'hui...

Il nomma une actrice franaise, mais l'ambassadrice l'arrta avec une
expression de terreur plaisante.

Ne nous parlez pas de cette horreur!

--Je me tais, d'autant plus que vous la connaissez toutes, cette horreur.

--Et vous seriez toutes prtes  courir aprs elle, si c'tait admis comme
l'Opra, ajouta la princesse Miagkaa.




VII


On entendit des pas prs de la porte, et Betsy, persuade qu'elle allait
voir entrer Anna, regarda Wronsky. Lui aussi regardait du ct de la
porte, et son visage avait une expression trange de joie, d'attente et
pourtant de crainte; il se souleva lentement de son sige. Anna parut.
Elle traversa la courte distance qui la sparait de la matresse de la
maison, d'un pas rapide, lger et dcid, qui la distinguait de toutes les
autres femmes de son monde; comme d'habitude, elle se tenait extrmement
droite, et, le regard fix sur Betsy, alla lui serrer la main en souriant,
puis, avec le mme sourire, elle se tourna vers Wronsky. Celui-ci salua
profondment et lui avana une chaise.

Anna inclina lgrement la tte, et rougit d'un air un peu contrari;
quelques personnes amies vinrent lui serrer la main; elle les accueillit
avec animation, et, se tournant vers Betsy:

Je viens de chez la comtesse Lydie, j'aurais voulu venir plus tt, mais
j'ai t retenue. Il y avait l sir John: il est trs intressant.

--Ah! le missionnaire?

--Oui, il raconte des choses bien curieuses sur sa vie aux Indes.

La conversation, que l'entre d'Anna avait interrompue, vacilla de nouveau,
comme le feu d'une lampe prte  s'teindre.

Sir John!

--Oui, je l'ai vu. Il parle bien. La Wlatief en est positivement amoureuse.

--Est-il vrai que la plus jeune des Wlatief pouse Tapof?

--On prtend que c'est une chose dcide.

--Je m'tonne que les parents y consentent.

--C'est un mariage de passion,  ce qu'on dit.

--De passion? o prenez-vous des ides aussi antdiluviennes? qui parle de
passion de nos jours? dit l'ambassadrice.

--Hlas, cette vieille mode si ridicule se rencontre toujours, dit Wronsky.

--Tant pis pour ceux qui la conservent: je ne connais, en fait de mariages
heureux, que les mariages de raison.

--Oui, mais n'arrive-t-il pas souvent que ces mariages de raison tombent
en poussire, prcisment  cause de cette passion que vous mconnaissez?

--Entendons-nous: ce que nous appelons un mariage de raison est celui
qu'on fait lorsque des deux parts on a jet sa gourme. L'amour est un mal
par lequel il faut avoir pass, comme la scarlatine.

--Dans ce cas, il serait prudent de recourir  un moyen artificiel de
l'inoculer, pour s'en prserver comme de la petite vrole.

--Dans ma jeunesse, j'ai t amoureuse d'un sacristain: je voudrais bien
savoir si cela m'a rendu service.

--Non, sans plaisanterie, je crois que pour bien connatre l'amour il faut,
aprs s'tre tromp une fois, pouvoir rparer son erreur.

--Mme aprs le mariage? demanda l'ambassadrice en riant.

--It is never too late to mend, dit le diplomate en citant un proverbe
anglais.

--Justement, interrompit Betsy: se tromper d'abord pour rentrer dans le
vrai ensuite. Qu'en dites-vous? demanda-t-elle en se tournant vers Anna
qui coutait la conversation avec un sourire.

Wronsky la regarda, et attendit sa rponse avec un violent battement de
coeur; quand elle eut parl, il respira comme dlivr d'un danger.

Je crois, dit Anna en jouant avec son gant, que s'il y a autant
d'opinions que de ttes, il y a aussi autant de faons d'aimer qu'il y a
de coeurs.

Elle se retourna brusquement vers Wronsky.

J'ai reu une lettre de Moscou. On m'crit que Kitty Cherbatzky est trs
malade.

--Vraiment? dit Wronsky d'un air sombre.

Anna le regarda svrement.

Cela vous est indiffrent?

--Au contraire, cela me touche beaucoup. Que vous crit-on de particulier,
s'il m'est permis de le demander?

Anna se leva et s'approcha de Betsy.

Voulez-vous me donner une tasse de th, dit-elle en s'appuyant sur sa
chaise.

Pendant que Betsy versait le th, Wronsky s'approcha d'Anna.

Que vous crit-on?

--J'ai souvent pens que, si les hommes prtendaient savoir agir avec
noblesse, c'est en ralit une phrase vide de sens, dit Anna sans lui
rpondre directement.--Il y a longtemps que je voulais vous le dire,
ajouta-t-elle en se dirigeant vers une table charge d'albums.

--Je ne comprends pas bien ce que signifient vos paroles, dit-il en lui
offrant sa tasse.

Elle jeta un regard sur le divan prs d'elle, et il s'y assit aussitt.

Oui, je voulais vous le dire, continua-t-elle sans le regarder, vous avez
mal agi, trs mal.

--Croyez-vous que je ne le sente pas? Mais  qui la faute?

--Pourquoi me dites-vous cela? dit-elle avec un regard svre.

--Vous le savez bien, rpondit-il en supportant le regard d'Anna sans
baisser les yeux.

Ce fut elle qui se troubla.

Ceci prouve simplement que vous n'avez pas de coeur,--dit-elle. Mais ses
yeux exprimaient le contraire.

--Ce dont vous parliez tout  l'heure tait une erreur, non de l'amour.

--Souvenez-vous que je vous ai dfendu de prononcer ce mot, ce vilain mot,
--dit Anna en tressaillant; et aussitt elle comprit que par ce seul mot
_dfendu_ elle se reconnaissait de certains droits sur lui, et semblait
l'encourager  parler.--Depuis longtemps je voulais m'entretenir avec
vous, continua-t-elle en le regardant bien en face et d'un ton ferme,
quoique ses joues fussent brlantes de rougeur.--Je suis venue aujourd'hui
tout exprs, sachant que je vous rencontrerais. Il faut que tout ceci
finisse. Je n'ai jamais eu  rougir devant personne, et vous me causez le
chagrin pnible de me sentir coupable.

Il la regardait, frapp de l'expression leve de sa beaut.

Que voulez-vous que je fasse? rpondit-il simplement et srieusement.

--Je veux que vous alliez  Moscou implorer le pardon de Kitty.

--Vous ne voulez pas cela?

Il sentait qu'elle s'efforait de dire une chose, mais qu'elle en
souhaitait une autre.

Si vous m'aimez comme vous le dites, murmura-t-elle, faites que je sois
tranquille.

Le visage de Wronsky s'claircit.

Ne savez-vous pas que vous tes ma vie? mais je ne connais plus la
tranquillit et ne saurais vous la donner. Me donner tout entier, donner
mon amour, oui. Je ne puis vous sparer de moi par la pense. Vous et moi
ne faisons qu'un,  mes yeux. Je ne vois aucun moyen de tranquillit ni
pour vous, ni pour moi dans l'avenir. Je ne vois en perspective que le
malheur, le dsespoir ou le bonheur, et quel bonheur! Est-il vraiment
impossible? murmura-t-il des lvres, sans oser prononcer les mots; mais
elle l'entendit.

Toutes les forces de son intelligence semblaient n'avoir d'autre but que
de rpondre comme son devoir l'exigeait; mais, au lieu de parler, elle le
regardait les yeux pleins d'amour, et se tut.

Mon Dieu, pensa-t-il avec transport, au moment o je dsesprais, o je
croyais n'y jamais parvenir, le voil l'amour! elle m'aime, c'est un aveu!

--Faites cela pour moi, soyons bons amis et ne me parlez plus jamais ainsi,
--dirent ses paroles; son regard parlait diffremment.

--Jamais nous ne serons amis, vous le savez vous-mmes. Serons-nous les
plus heureux ou les plus malheureux des tres? c'est  vous d'en dcider.

Elle voulut parler, mais il l'interrompit.

Tout ce que je demande, c'est le droit d'esprer et de souffrir comme
en ce moment; si c'est impossible, ordonnez-moi de disparatre et je
disparatrai. Jamais vous ne me verrez plus si ma prsence vous est
pnible.

--Je ne vous chasse pas.

--Alors ne changez rien, laissez les choses telles qu'elles sont, dit-il
d'une voix tremblante. Voil votre mari.

Effectivement Alexis Alexandrovitch entrait en ce moment au salon avec son
air calme et sa dmarche disgracieuse.

Il s'approcha de la matresse de la maison, jeta en passant un regard sur
Anna et Wronsky, s'assit prs de la table  th, et de sa voix lente et
bien accentue, souriant de ce sourire qui semblait toujours se moquer de
quelqu'un ou de quelque chose, il dit en regardant l'assemble:

Votre Rambouillet est au complet. Les Grces et les Muses!

Mais la princesse Betsy, qui ne pouvait souffrir ce ton persifleur,
sneering, comme elle disait, l'amena bien vite, en matresse de maison
consomme,  aborder une question srieuse. Le service obligatoire fut mis
sur le tapis, et Alexis Alexandrovitch le dfendit avec vivacit contre
les attaques de Betsy.

Wronsky et Anna restaient prs de leur petite table.

Cela devient inconvenant, dit une dame  voix basse en dsignant du
regard Karnine, Anna et Wronsky.

--Que vous disais-je? dit l'amie d'Anna.

Ces dames ne furent pas seules  faire cette observation; la princesse
Miagkaa et Betsy elles-mmes jetrent les yeux plus d'une fois du ct o
ils taient isols; seul Alexis Alexandrovitch ne les regarda pas, ni ne
se laissa distraire de l'intressante conversation qu'il avait entame.

Betsy, remarquant le mauvais effet produit par ses amis, manoeuvra de
faon  se faire momentanment remplacer pour donner la rplique  Alexis
Alexandrovitch, et s'approcha d'Anna.

J'admire toujours la nettet et la clart de langage de votre mari,
dit-elle: les questions les plus transcendantes me semblent accessibles
quand il parle.

--Oh oui! rpondit Anna, ne comprenant pas un mot de ce que disait Betsy,
et, rayonnante de bonheur, elle se leva, s'approcha de la grande table et
se mla  la conversation gnrale.

Au bout d'une demi-heure, Alexis Alexandrovitch proposa  sa femme de
rentrer, mais elle rpondit, sans le regarder, qu'elle voulait rester 
souper. Alexis Alexandrovitch prit cong de la socit et partit...

Le vieux cocher des Karnine, un gros tatare, vtu de son impermable,
retenait avec peine, devant le perron, ses chevaux excits par le froid.
Un laquais tenait la portire du coup. Le suisse, debout prs de la porte
d'entre, la gardait grande ouverte, et Anna coutait avec transport ce
que lui murmurait Wronsky, tout en dtachant d'une main nerveuse la
dentelle de sa manche qui s'tait attache  l'agrafe de sa pelisse.

Vous ne vous tes engage  rien, j'en conviens, lui disait Wronsky
tout en l'accompagnant  sa voiture, mais vous savez que ce n'est pas de
l'amiti que je demande: pour moi, le seul bonheur de ma vie sera contenu
dans ce mot qui vous dplat si fort: l'amour.

--L'amour, rpta-t-elle lentement, comme si elle se ft parl 
elle-mme; puis, tant arrive  dtacher sa dentelle, elle dit tout 
coup: Ce mot me dplat parce qu'il a pour moi un sens plus profond
et beaucoup plus grave que vous ne pouvez l'imaginer. Au revoir,
ajouta-t-elle en le regardant bien en face.

Elle lui tendit la main et d'un pas rapide passa devant le suisse et
disparut dans sa voiture.

Ce regard, ce serrement de main bouleversrent Wronsky. Il baisa la paume
de sa main que _ses_ doigts avaient touche, et rentra chez lui avec la
conviction bienheureuse que cette soire l'avait plus rapproch du but
rv que les deux mois prcdents.




VIII


Alexis Alexandrovitch n'avait rien trouv d'inconvenant  ce que sa femme
se ft entretenue avec Wronsky en tte--tte d'une faon un peu anime;
mais il lui sembla que d'autres personnes avaient paru tonnes, et il
rsolut d'en faire l'observation  Anna.

Comme d'ordinaire en rentrant chez lui, Alexis Alexandrovitch passa dans
son cabinet, s'y installa dans son fauteuil, ouvrit son livre  l'endroit
marqu par un couteau  papier, et lut un article sur le papisme jusqu'
une heure du matin. De temps en temps il passait la main sur son front et
secouait la tte comme pour en chasser une pense importune.  l'heure
habituelle, il fit sa toilette de nuit. Anna n'tait pas encore rentre.
Son livre sous le bras, il se dirigea vers sa chambre; mais, au lieu de
ses proccupations ordinaires sur les affaires de son service, il pensa 
sa femme et  l'impression dsagrable qu'il avait prouve  son sujet.
Incapable de se mettre au lit, il marcha de long en large, les bras
derrire le dos, ne pouvant se rsoudre  se coucher sans avoir mrement
rflchi aux incidents de la soire.

Au premier abord, Alexis Alexandrovitch trouva simple et naturel
d'adresser une observation  sa femme; mais, en y rflchissant, il lui
sembla que ces incidents taient d'une complication fcheuse. Karnine
n'tait pas jaloux. Un mari, selon lui, offensait sa femme en lui
tmoignant de la jalousie; mais pourquoi cette confiance en ce qui
concernait sa jeune femme, et pourquoi, lui, devait-il tre convaincu
qu'elle l'aimerait toujours? C'est ce qu'il ne se demandait pas. N'ayant
jamais connu jusque-l ni soupons ni doutes, il se disait qu'il garderait
une confiance entire. Pourtant, tout en demeurant dans ces sentiments,
il se sentait en face d'une situation illogique et absurde qui le trouvait
dsarm. Jusqu'ici il ne s'tait trouv aux prises avec les difficults
de la vie que dans la sphre de son service officiel; l'impression qu'il
prouvait maintenant tait celle d'un homme passant tranquillement sur un
pont au-dessus d'un prcipice, et s'apercevant tout  coup que le pont est
dmont et le gouffre bant sous ses pieds. Ce gouffre tait pour lui la
vie relle, et le pont, l'existence artificielle qu'il avait seule connue
jusqu' ce jour. L'ide que sa femme pt aimer un autre que lui, le
frappait pour la premire fois et le terrifiait.

Sans songer  se dshabiller, il continua  marcher d'un pas rgulier sur
le parquet sonore, traversant successivement la salle  manger claire
d'une seule lampe, le salon obscur, o un faible rayon de lumire tombait
sur son grand portrait rcemment peint, le boudoir de sa femme, o
brlaient deux bougies au-dessus des bibelots coteux de sa table  crire
et des portraits de ses parents et amis. Arriv  la porte de la chambre 
coucher, il retourna sur ses pas.

De temps en temps il s'arrtait et se disait: Oui, il faut absolument
couper court  tout cela, prendre un parti, lui dire ma manire de voir;
mais que lui dire? et quel parti prendre? Que s'est-il pass, au bout du
compte? rien. Elle a caus longtemps avec lui... mais avec qui une femme
ne cause-t-elle pas dans le monde? Me montrer jaloux pour si peu serait
humiliant pour nous deux.

Mais ce raisonnement, qui au premier abord lui avait paru concluant, lui
semblait tout  coup sans valeur. De la porte de la chambre  coucher il
se dirigea vers la salle  manger, puis, traversant le salon obscur, il
crut entendre une voix lui murmurer: Puisque d'autres ont paru tonns,
c'est qu'il y a l quelque chose..... Oui, il faut couper court  tout
cela, prendre un parti..... lequel?

Ses penses, comme son corps, dcrivaient le mme cercle, et il ne
rencontrait aucune ide nouvelle. Il s'en aperut, passa la main sur son
front, et s'assit dans le boudoir.

L, en regardant la table  crire d'Anna avec son buvard en malachite, et
un billet inachev, ses penses prirent un autre cours; il pensa  elle,
 ce qu'elle pouvait prouver. Son imagination lui prsenta la vie de sa
femme, les besoins de son esprit et de son coeur, ses gots, ses dsirs;
et l'ide qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir une existence personnelle,
indpendante de la sienne, le saisit si vivement qu'il s'empressa de la
chasser. C'tait le gouffre qu'il n'osait sonder du regard. Entrer par la
rflexion et le sentiment dans l'me d'autrui lui tait une chose inconnue
et lui paraissait dangereux.

Et ce qu'il y a de plus terrible, pensa-t-il, c'est que cette inquitude
insense me prend au moment de mettre la dernire main  mon oeuvre (le
projet qu'il voulait faire passer), lorsque j'ai le plus besoin de toutes
les forces de mon esprit, de tout mon calme. Que faire  cela? Je ne suis
pas de ceux qui ne savent pas regarder leur mal en face. Il faut rflchir,
prendre un parti et me dlivrer de ce souci, dit-il  haute voix. Je ne
me reconnais pas le droit de scruter ses sentiments, de m'immiscer en
ce qui se passe ou ne se passe pas dans son me: c'est l'affaire de sa
conscience et le domaine de la religion, se dit-il, tout soulag d'avoir
trouv une loi qu'il pt appliquer aux circonstances qui venaient de
surgir.

Ainsi, continua-t-il, les questions relatives  ses sentiments sont des
questions de conscience auxquelles je n'ai pas  toucher. Mon devoir se
dessine clairement. Oblig, comme chef de famille, de la diriger, de
lui indiquer les dangers que j'entrevois, responsable que je suis de sa
conduite, je dois au besoin user de mes droits.

Et Alexis Alexandrovitch fit mentalement un plan de ce qu'il devait dire
 sa femme, tout en regrettant la ncessit d'employer son temps et ses
forces intellectuelles  des affaires de mnage; malgr lui, ce plan prit
dans sa tte la forme nette, prcise et logique d'un rapport.

Je dois lui faire sentir ce qui suit: 1 la signification et l'importance
de l'opinion publique; 2 le sens religieux du mariage; 3 les malheurs
qui peuvent rejaillir sur son fils; 4 les malheurs qui peuvent
l'atteindre elle-mme. Et Alexis Alexandrovitch serra ses mains l'une
contre l'autre en faisant craquer les jointures de ses doigts. Ce geste,
une mauvaise habitude, le calmait et l'aidait  reprendre l'quilibre
moral dont il avait si grand besoin.

Un bruit de voiture se fit entendre devant la maison, et Alexis
Alexandrovitch s'arrta au milieu de la salle  manger. Des pas de femme
montaient l'escalier. Son discours tout prt, il resta l, debout, serrant
ses doigts pour les faire craquer encore: une jointure craqua. Quoique
satisfait de son petit discours, il eut peur, la sentant venir, de ce qui
allait se passer.




IX


Anna entra, jouant avec les glands de son bashlik, et la tte baisse; son
visage rayonnait, mais pas de joie; c'tait plutt le rayonnement terrible
d'un incendie par une nuit obscure. Quand elle aperut son mari, elle leva
la tte, et sourit comme si elle se ft veille.

Tu n'es pas au lit? quel miracle!--dit-elle en se dbarrassant de son
bashlik, et, sans s'arrter, elle passa dans son cabinet de toilette,
criant  son mari du seuil de la porte:--Il est tard, Alexis
Alexandrovitch.

--Anna, j'ai besoin de causer avec toi.

--Avec moi! dit-elle tonne en entrant dans la salle et en le regardant.
Qu'y a-t-il?  quel propos? demanda-t-elle en s'asseyant. Eh bien! causons,
puisque c'est si ncessaire, mais il vaudrait mieux dormir.

Anna disait ce qui lui venait  l'esprit, s'tonnant elle-mme de mentir
si facilement; ses paroles taient toutes naturelles, elle semblait
rellement avoir envie de dormir; elle se sentait soutenue, pousse par
une force invisible et revtue d'une impntrable armure de mensonge.

Anna, il faut que je te mette sur tes gardes.

--Sur mes gardes? Pourquoi?

Elle le regarda si gaiement, si simplement, que, pour quelqu'un qui
ne l'et pas connue comme son mari, le ton de sa voix aurait paru
parfaitement normal. Mais pour lui, qui savait qu'il ne pouvait droger 
aucune de ses habitudes sans qu'elle en demandt la cause, qui savait que
le premier mouvement d'Anna tait toujours de lui communiquer ses plaisirs
et ses peines, pour lui, le fait qu'elle ne voult rien remarquer de son
agitation, ni parler d'elle-mme, tait trs significatif. Cette me,
ouverte pour lui autrefois, lui semblait maintenant close. Il sentait
mme, au ton qu'elle prenait, qu'elle ne le dissimulait pas, et qu'elle
disait ouvertement: Oui, c'est ainsi que cela doit tre, et que cela sera
dsormais. Il se fit l'effet d'un homme qui rentrerait chez lui pour
trouver sa maison barricade. Peut-tre la clef se retrouvera-t-elle
encore, pensa Alexis Alexandrovitch.

Je veux te mettre en garde, dit-il d'une voix calme, contre
l'interprtation qu'on peut donner dans le monde  ton imprudence et  ton
tourderie: ta conversation trop anime ce soir avec le comte Wronsky (il
pronona ce nom lentement et avec fermet) a attir sur toi l'attention.

Il parlait en regardant les yeux rieurs mais impntrables d'Anna et,
tout en parlant, sentait avec terreur que ses paroles taient inutiles et
oiseuses.

Tu es toujours ainsi, dit-elle comme si elle n'y comprenait absolument
rien, et n'attachait d'importance qu' une partie de la phrase. Tantt il
t'est dsagrable que je m'ennuie, et tantt que je m'amuse. Je ne me suis
pas ennuye ce soir; cela te blesse?

Alexis Alexandrovitch tressaillit, il serra encore ses mains pour les
faire craquer.

Je t'en supplie, laisse tes mains tranquilles, je dteste cela, dit-elle.

--Anna, est-ce bien toi? dit Alexis Alexandrovitch en faisant doucement un
effort sur lui-mme pour arrter le mouvement de ses mains.

--Mais, enfin, qu'y a-t-il? demanda-t-elle avec un tonnement sincre et
presque comique. Que veux-tu de moi?

Alexis Alexandrovitch se tut, et passa la main sur son front et ses
paupires. Il sentait qu'au lieu d'avertir sa femme de ses erreurs aux
yeux du monde il s'inquitait malgr lui de ce qui se passait dans la
conscience de celle-ci, et se heurtait peut-tre  un obstacle imaginaire.

Voici ce que je voulais te dire, reprit-il froidement et tranquillement,
et je te prie de m'couter jusqu'au bout. Je considre, tu le sais,
la jalousie comme un sentiment blessant et humiliant, auquel je ne me
laisserai jamais entraner; mais il y a certaines barrires sociales qu'on
ne franchit pas impunment. Aujourd'hui,  en juger par l'impression que
tu as produite,--ce n'est pas moi, c'est tout le monde qui l'a remarqu,
--tu n'as pas eu une tenue convenable.

--Dcidment je n'y suis plus, dit Anna en haussant les paules.
Cela lui est parfaitement gal, pensa-t-elle, il ne redoute que
les observations du monde.--Tu es malade, Alexis Alexandrovitch,
ajouta-t-elle en se levant pour s'en aller; mais il l'arrta en s'avanant
vers elle.

Jamais Anna ne lui avait vu une physionomie si sombre et si dplaisante;
elle resta debout, baissant la tte de ct pour retirer d'une main agile
les pingles  cheveux de sa coiffure.

Eh bien, j'coute, dit-elle tranquillement d'un ton moqueur; j'couterai
mme avec intrt, parce que je voudrais comprendre de quoi il s'agit.

Elle s'tonnait elle-mme du ton assur et naturellement calme qu'elle
prenait, ainsi que du choix de ses mots.

Je n'ai pas le droit d'entrer dans tes sentiments. Je le cros inutile
et mme dangereux, commena Alexis Alexandrovitch; en creusant trop
profondment dans nos mes, nous risquons d'y toucher  ce qui pourrait
passer inaperu. Tes sentiments regardent ta conscience; mais je suis
oblig vis--vis de toi, de moi, de Dieu, de te rappeler tes devoirs. Nos
vies sont unies, non par les hommes, mais par Dieu. Un crime seul peut
rompre ce lien, et un crime semblable entrane aprs lui sa punition.

--Je n'y comprends rien, et bon Dieu que j'ai sommeil, pour mon malheur!
dit Anna en continuant  dfaire ses cheveux et  retirer les dernires
pingles.

--Anna, au nom du ciel, ne parle pas ainsi, dit-il doucement. Je me trompe
peut-tre, mais crois bien que ce que je te dis est autant pour toi que
pour moi: je suis ton mari et je t'aime.

Le visage d'Anna s'assombrit un moment, et l'clair moqueur de ses yeux
s'teignit; mais le mot aimer l'irrita. Aimer, pensa-t-elle, sait-il
seulement ce que c'est? Est-ce qu'il peut aimer? S'il n'avait pas entendu
parler d'amour, il aurait toujours ignor ce mot.

Alexis Alexandrovitch, je ne te comprends vraiment pas, dit-elle:
explique-moi ce que tu trouves...

--Permets-moi d'achever. Je t'aime, mais je ne parle pas pour moi; les
principaux intresss sont ton fils et toi-mme. Il est fort possible, je
le rpte, que mes paroles te semblent inutiles et dplaces, peut-tre
sont-elles le rsultat d'une erreur de ma part: dans ce cas, je te prie de
m'excuser; mais si tu sens toi-mme qu'il y a un fondement quelconque 
mes observations, je te supplie d'y rflchir et, si le coeur t'en dit, de
l'ouvrir  moi.

Alexis Alexandrovitch, sans le remarquer, disait tout autre chose que ce
qu'il avait prpar.

Je n'ai rien  te dire, et, ajouta-t-elle vivement en dissimulant avec
peine un sourire, il est vraiment temps de dormir.

Alexis Alexandrovitch soupira et, sans rien ajouter, se dirigea vers sa
chambre  coucher.

Quand elle y entra  son tour, il tait couch. Ses lvres taient serres
d'un air svre et ses yeux ne la regardaient pas. Anna se coucha, croyant
toujours qu'il lui parlerait; elle le craignait et le dsirait tout  la
fois; mais il se tut.

Elle attendit longtemps sans bouger et finit par l'oublier; elle pensait 
un autre, dont l'image remplissait son coeur d'motion et de joie coupable.
Tout  coup elle entendit un ronflement rgulier et calme; Alexis
Alexandrovitch sembla s'en effrayer lui-mme et s'arrta. Mais, au bout
d'un instant, le ronflement retentit de nouveau, tranquille et rgulier.

Trop tard, trop tard, pensa-t-elle avec un sourire. Elle resta longtemps
ainsi, immobile, les yeux ouverts et croyant les sentir briller dans
l'obscurit.




X


 partir de cette soire, une vie nouvelle commena pour Alexis
Alexandrovitch et sa femme. Rien de particulier en apparence: Anna
continuait  aller dans le monde, surtout chez la princesse Betsy, et 
rencontrer Wronsky partout; Alexis Alexandrovitch s'en apercevait sans
pouvoir l'empcher.  chacune de ses tentatives d'explication, elle
opposait un tonnement rieur absolument impntrable.

Rien n'tait chang extrieurement, mais leurs rapports l'taient du tout
au tout. Alexis Alexandrovitch, si fort quand il s'agissait des affaires
de l'tat, se sentait ici impuissant. Il attendait le coup final, tte
baisse et rsign comme un boeuf  l'abattoir. Lorsque ces penses lui
revenaient, il se disait qu'il fallait essayer encore une fois ce que la
bont, la tendresse, le raisonnement pourraient pour sauver Anna et la
ramener; chaque jour il se proposait de lui parler; mais, aussitt qu'il
tentait de le faire, le mme esprit de mal et de mensonge qui la possdait
s'emparait galement de lui, et il parlait autrement qu'il n'aurait voulu
le faire. Involontairement il reprenait un ton de persiflage et semblait
se moquer de ceux qui auraient parl comme lui. Ce n'tait pas sur ce
ton-l que les choses qu'il avait  dire pouvaient tre exprimes...




XI


Ce qui pour Wronsky avait t pendant prs d'un an le but unique et
suprme de la vie, pour Anna un rve de bonheur, d'autant plus enchanteur
qu'il lui paraissait invraisemblable et terrible, s'tait ralis. Ple et
tremblant, il tait debout prs d'elle, et la suppliait de se calmer sans
savoir comment et pourquoi.

Anna, Anna! disait-il d'une voix mue, Anna, au nom du ciel! Mais plus
il levait la voix, plus elle baissait la tte. Cette tte jadis si fire
et si gaie, maintenant si humilie! elle l'aurait abaisse jusqu' terre,
du divan o elle tait assise, et serait tombe sur le tapis s'il ne
l'avait soutenue.

Mon Dieu, pardonne-moi! sanglotait-elle en lui serrant la main contre sa
poitrine.

Elle se trouvait si criminelle et si coupable qu'il ne lui restait
plus qu' s'humilier et  demander grce, et c'tait de lui qu'elle
implorait son pardon, n'ayant plus que lui au monde. En le regardant, son
abaissement lui apparaissait d'une faon si palpable qu'elle ne pouvait
prononcer d'autre parole. Quant  lui, il se sentait pareil  un assassin
devant le corps inanim de sa victime. Le corps immol par eux, c'tait
leur amour, la premire phase de leur amour. Il y avait quelque chose de
terrible et d'odieux au souvenir de ce qu'ils avaient pay du prix de leur
honte.

Le sentiment de la dchance morale qui crasait Anna s'empara de Wronsky.
Mais, quelle que soit l'horreur du meurtrier devant le cadavre de sa
victime, il faut le cacher et profiter au moins du crime commis. Et tel
que le coupable qui se jette sur le cadavre avec rage, et l'entrane pour
le mettre en pices, lui, il couvrait de baisers la tte et les paules
de son amie. Elle lui tenait la main et ne bougeait pas; oui, ces baisers,
elle les avait achets au prix de son honneur, et cette main qui lui
appartenait pour toujours tait celle de son complice: elle souleva cette
main et la baisa. Wronsky tomba  ses genoux, cherchant  voir ce visage
qu'elle cachait sans vouloir parier. Enfin elle se leva avec effort et le
repoussa:

Tout est fini; il ne me reste plus que toi, ne l'oublie pas.--Comment
oublierai-je ce qui fait ma vie! Pour un instant de ce bonheur...

--Quel bonheur! s'cria-t-elle avec un sentiment de dgot et de terreur
si profond, qu'elle lui communiqua cette terreur. Au nom du ciel, pas un
mot, pas un mot de plus!

Elle se leva vivement et s'loigna de lui.

Pas un mot de plus! rptait-elle avec une morne expression de dsespoir
qui le frappa trangement, et elle sortit.

Au dbut de cette vie nouvelle, Anna sentait l'impossibilit d'exprimer
la honte, la frayeur, la joie qu'elle prouvait; plutt que de rendre sa
pense par des paroles insuffisantes ou banales, elle prfrait se taire.
Plus tard, les mots propres  dfinir la complexit de ses sentiments
ne lui vinrent pas davantage, ses penses mmes ne traduisaient pas les
impressions de son me. Non, disait-elle, je ne puis rflchir  tout
cela maintenant: plus tard, quand je serai plus calme. Mais ce calme de
l'esprit ne se produisait pas; chaque fois que l'ide lui revenait de ce
qui avait eu lieu, de ce qui arriverait encore, de ce qu'elle deviendrait,
elle se sentait prise de peur et repoussait ces penses.

Plus tard, plus tard, rptait-elle, quand je serai plus calme.

En revanche, quand pendant son sommeil elle perdait tout empire sur ses
rflexions, sa situation lui apparaissait dans son affreuse ralit;
presque chaque nuit elle faisait le mme rve. Elle rvait que tous deux
taient ses maris et se partageaient ses caresses. Alexis Alexandrovitch
pleurait en lui baisant les mains et en disant: Que nous sommes heureux
maintenant. Et Alexis Wronsky, lui aussi, tait son mari. Elle s'tonnait
d'avoir cru que ce ft impossible, riait en leur expliquant que tout
allait se simplifier, et que tous deux dsormais seraient contents
et heureux. Mais ce rve l'oppressait comme un cauchemar et elle se
rveillait pouvante.




XII


Dans les premiers temps qui suivirent son retour de Moscou, chaque fois
qu'il arrivait  Levine de rougir et de tressaillir en se rappelant la
honte du refus qu'il avait essuy, il se disait: C'est ainsi que je
souffrais, et que je me croyais un homme perdu lorsque j'ai manqu mon
examen de physique, puis lorsque j'ai compromis l'affaire de ma soeur qui
m'avait t confie. Et maintenant? Maintenant les annes ont pass et
je me rappelle ces dsespoirs avec tonnement. Il en sera de mme de ma
douleur d'aujourd'hui: le temps passera et j'y deviendrai indiffrent.

Mais trois mois s'coulrent et l'indiffrence ne venait pas, et comme aux
premiers jours ce souvenir lui restait une souffrance. Ce qui le troublait,
c'est qu'aprs avoir tant rv la vie de famille, s'y tre cru si bien
prpar, non seulement il ne s'tait pas mari, mais il se trouvait plus
loin que jamais du mariage. C'tait d'une faon presque maladive qu'il
sentait, comme tous ceux qui l'entouraient, qu'il n'est pas bon  l'homme
de vivre seul. Il se rappelait qu'avant son dpart pour Moscou il avait
dit une fois  son vacher Nicolas, un paysan naf avec lequel il causait
volontiers: Sais-tu, Nicolas? J'ai envie de me marier. Sur quoi Nicolas
avait aussitt rpondu sans hsitation: Il y a longtemps que cela devrait
tre fait. Constantin Dmitritch.

Et jamais il n'avait t si loign du mariage! C'est que la place
tait prise, et s'il lui arrivait de songer  quelque jeune fille de sa
connaissance, il sentait l'impossibilit de remplacer Kitty dans son coeur;
les souvenirs du pass le tourmentaient d'ailleurs encore. Il avait beau
se dire qu'aprs tout il n'avait commis aucun crime, il rougissait de ces
souvenirs  l'gal de ceux qui lui semblaient les plus honteux dans sa
vie. Le sentiment de son humiliation, si peu grave qu'elle ft, pesait
beaucoup plus sur sa conscience qu'aucune des mauvaises actions de son
pass. C'tait une blessure qui ne voulait pas se cicatriser.

Le temps et le travail firent cependant leur oeuvre; les impressions
pnibles furent peu  peu effaces par les vnements importants (malgr
leur apparence modeste) de la vie de campagne; chaque semaine emporta
quelque chose du souvenir de Kitty; il en vint mme  attendre avec
impatience la nouvelle de son mariage, esprant que cette nouvelle le
gurirait  la faon d'une dent qu'on arrache.

Le printemps arriva, beau, amical, sans tratrise ni fausses promesses: un
de ces printemps dont se rjouissent les plantes et les animaux, aussi
bien que les hommes. Cette saison splendide donna  Levine une nouvelle
ardeur; elle confirma sa rsolution de s'arracher au pass pour organiser
sa vie solitaire dans des conditions de fixit et d'indpendance. Les
plans qu'il avait forms en rentrant  la campagne n'avaient pas tous t
raliss, mais le point essentiel, la chastet de sa vie, n'avait reu
aucune atteinte; il osait regarder ceux qui l'entouraient, sans que la
honte d'une chute l'humilit dans sa propre estime. Vers le mois de
fvrier, Maria Nicolaevna lui avait crit pour lui dire que l'tat de son
frre empirait, sans qu'il ft possible de le dterminer  se soigner.
Cette lettre le fit immdiatement partir pour Moscou, o il dcida Nicolas
 consulter un mdecin, puis  aller prendre les eaux  l'tranger; il lui
fit mme accepter un prt d'argent pour son voyage. Sous ce rapport, il
pouvait donc tre content de lui-mme.

En dehors de son exploitation et de ses lectures habituelles, Levine
entreprit pendant l'hiver une tude sur l'conomie rurale, tude dans
laquelle il partait de cette donne, que le temprament du travailleur
est un fait aussi absolu que le climat et la nature du sol; la science
agronomique, selon lui, devait tenir compte au mme degr de ces trois
lments.

Sa vie fut donc trs remplie, malgr sa solitude; la seule chose qui lui
manqut fut la possibilit de communiquer les ides qui se droulaient
dans sa tte  d'autres qu' sa vieille bonne; aussi avait-il fini par
raisonner avec celle-ci sur la physique, les thories d'conomie rurale,
et surtout sur la philosophie, car c'tait le sujet favori d'Agathe
Mikhalovna.

Le printemps fut assez tardif. Pendant les dernires semaines du carme,
le temps fut clair, mais froid. Quoique le soleil ament pendant le jour
un certain dgel, il y avait au moins sept degrs la nuit; la crote que
la gele formait sur la neige tait si dure qu'il n'y avait plus de routes
traces.

Le jour de Pques se passa dans la neige; tout  coup, le lendemain, un
vent chaud s'leva, les nuages s'amoncelrent, et pendant trois jours et
trois nuits une pluie tide et orageuse ne cessa de tomber; le vent se
calma le jeudi, et il s'tendit alors sur la terre un brouillard pais et
gris comme pour cacher les mystres qui s'accomplissaient dans la nature:
les glaces qui craquaient et fondaient de toutes parts, les rivires en
dbcle, les torrents dont les eaux cumeuses et troubles s'chappaient
avec violence. Vers le soir, on vit sur la colline Rouge le brouillard
se dchirer, les nuages se dissiper en moutons blancs, et le printemps,
le vrai printemps, paratre blouissant. Le lendemain matin, un soleil
brillant acheva de fondre les lgres couches de glace qui restaient
encore sur les eaux, et l'air tide se remplit de vapeurs s'levant de
la terre; l'herbe ancienne prit aussitt des teintes vertes, la nouvelle
pointa dans le sol, semblable  des milliers de petites aiguilles; les
bourgeons des bouleaux, des buissons de groseilliers, et des boules de
neige, se gonflrent de sve et, sur leurs branches ensoleilles, des
essaims d'abeilles s'abattirent en bourdonnant.

D'invisibles alouettes entonnaient leur chant joyeux  la vue de la
campagne dbarrasse de neige; les vanneaux semblaient pleurer leurs
marais submergs par les eaux torrentielles; les cigognes et les oies
sauvages s'levaient dans le ciel avec leur cri printanier.

Les vaches, dont le poil ne repoussait qu'irrgulirement et montrait a
et l des places peles, beuglaient en quittant les tables; autour des
brebis  la toison pesante, les agneaux sautillaient gauchement; les
enfants couraient pieds nus le long des sentiers humides, o s'imprimait
la trace de leurs pas; les paysannes babillaient gaiement sur le bord de
l'tang, occupes  blanchir leur toile; de tous cts retentissait la
hache des paysans rparant leurs herses et leurs charrues. Le printemps
tait vraiment revenu.




XIII


Pour la premire fois, Levine n'endossa pas sa pelisse, mais, vtu plus
lgrement et chauss de ses grandes bottes, il sortit, enjambant les
ruisseaux que le soleil rendait blouissants, et posant le pied tantt sur
un dbris de glace, tantt dans une boue paisse.

Le printemps, c'est l'poque des projets et des plans. Levine, en sortant,
ne savait pas plus ce qu'il allait d'abord entreprendre que l'arbre ne
devinait comment et dans quel sens s'tendraient les jeunes pousses et les
jeunes branches enveloppes dans ses bourgeons; mais il sentait que les
plus beaux projets et les plans les plus sages dbordaient en lui.

Il alla d'abord voir son btail. On avait fait sortir les vaches; elles se
chauffaient au soleil en beuglant, comme pour implorer la grce d'aller
aux champs. Levine les connaissait toutes dans leurs moindres dtails.
Il les examina avec satisfaction, et donna l'ordre au berger tout joyeux
de les mener au pturage et de faire sortir les veaux. Les vachres,
ramassant leurs jupes, et barbotant dans la boue, les pieds nus encore
exempts de hle, poursuivaient, une gaule en main, les veaux que le
printemps grisait de joie, et les empchaient de sortir de la cour.

Les nouveau-ns de l'anne taient d'une beaut peu commune; les plus gs
avaient dj la taille d'une vache ordinaire, et la fille de Pava, ge de
trois mois, tait de la grandeur des gnisses d'un an. Levine les admira
et donna l'ordre de sortir leurs auges et de leur apporter leur pitance
de foin dehors, derrire les palissades portatives qui leur servaient
d'enclos.

Mais il se trouva que ces palissades, faites en automne, taient en
mauvais tat, parce qu'on n'en avait pas eu besoin. Il fit chercher le
charpentier, qui devait tre occup  rparer la machine  battre; on
ne le trouva pas l; il raccommodait les herses, qui auraient d tre
rpares pendant le carme. Levine fut contrari. Toujours cette ternelle
nonchalance, contre laquelle depuis si longtemps il luttait en vain!
Les palissades, ainsi qu'il l'apprit, n'ayant pas servi pendant l'hiver,
avaient t transportes dans l'curie des ouvriers, o, tant de
construction lgre, elles avaient t brises.

Quant aux herses et aux instruments aratoires, qui auraient d tre
rpars et mis en tat durant les mois d'hiver, ce qui avait fait louer
trois charpentiers, rien n'avait t fait; on rparait les herses au
moment mme o on allait en avoir besoin. Levine fit chercher l'intendant,
puis, impatient, alla le chercher lui-mme. L'intendant, rayonnant comme
l'univers entier ce jour-l, vint  l'appel du matre, vtu d'une petite
touloupe garnie de mouton fris, cassant une paille dans ses doigts.

Pourquoi le charpentier n'est-il pas  la machine?

--C'est ce que je voulais dire, Constantin Dmitritch; il faut rparer les
herses. Il va falloir labourer.

--Qu'avez-vous donc fait l'hiver?

--Mais pourquoi faut-il un charpentier?

--O sont les palissades de l'enclos pour les veaux?

--J'ai donn l'ordre de les remettre en place. Que voulez-vous qu'on fasse
avec ce monde-l, rpondit l'intendant en faisant un geste dsespr.

--Ce n'est pas avec ce monde-l, mais avec l'intendant qu'il n'y a rien 
faire! dit Levine s'chauffant. Pourquoi vous paye-t-on? cria-t-il; mais,
se rappelant  temps que les cris n'y feraient rien, il s'arrta et se
contenta de soupirer.

Pourra-t-on semer? demanda-t-il aprs un moment de silence.

--Demain ou aprs-demain, on le pourra derrire Tourkino.

--Et le trfle?

--J'ai envoy Wassili et Mishka le semer; mais je ne sais s'ils y
parviendront, le sol est encore trop dtremp.

--Sur combien de dciatines?

--Six.

--Pourquoi pas partout?--cria Levine en colre. Il tait furieux
d'apprendre qu'au lieu de vingt-quatre dciatines on n'en ensemenait que
six; sa propre exprience, aussi bien que la thorie, l'avait convaincu
de la ncessit de semer le trfle aussitt que possible, presque sur la
neige, et il n'y arrivait jamais.

--Nous manquons d'ouvriers, que voulez-vous qu'on fasse de ces gens-l?
Trois journaliers ne sont pas venus, et voil Simon...

--Vous auriez mieux fait de ne pas les garder  dcharger la paille.

--Aussi n'y sont-ils pas.

--O sont-ils donc tous?

--Il y en a cinq  la _compote_ (l'intendant voulait dire au compost),
quatre  l'avoine qu'on remue: pourvu qu'elle ne tourne pas, Constantin
Dmitritch!

Pour Levine, cela signifiait que l'avoine anglaise, destine aux semences,
tait dj tourne. Ils avaient encore enfreint ses ordres!

Mais ne vous ai-je pas dit, pendant le carme, qu'il fallait poser des
chemines pour l'arer? cria-t-il.

--Ne vous inquitez pas, nous ferons tout en son temps.

Levine, furieux, fit un geste de mcontentement, et alla examiner l'avoine
dans son magasin  grains, puis il se rendit  l'curie. L'avoine n'tait
pas encore gte, mais l'ouvrier la remuait  la pelle au lieu de la
descendre simplement d'un tage  l'autre. Levine prit deux ouvriers
pour les envoyer au trfle. Peu  peu il se calma sur le compte de son
intendant; d'ailleurs il faisait si beau qu'on ne pouvait vraiment pas se
mettre en colre.

Ignat!--cria-t-il  son cocher, qui, les manches retrousses, lavait la
calche prs du puits.--Selle-moi un cheval.

--Lequel?

--Kolpik.

Pendant qu'on sellait son cheval, Levine appela l'intendant, qui allait et
venait autour de lui, afin de rentrer en grce, et lui parla des travaux 
excuter pendant le printemps et de ses projets agronomiques: il fallait
transporter le fumier le plus tt possible, de faon  terminer ce travail
avant le premier fauchage; il fallait labourer le champ le plus lointain,
puis faire les foins  son compte, et ne pas faucher de moiti avec les
paysans.

L'intendant coutait attentivement, de l'air d'un homme qui fait
effort pour approuver les projets du matre; il avait cette physionomie
dcourage et abattue que Levine lui connaissait et qui l'irritait au plus
haut point. Tout cela est bel et bon, semblait-il toujours dire, mais
nous verrons ce que Dieu donnera.

Ce ton contrariait, dsesprait presque Levine; mais il tait commun 
tous les intendants qu'il avait eus  son service; tous accueillaient ses
projets du mme air navr, aussi avait-il pris le parti de ne plus se
fcher; il n'en mettait pas moins d'ardeur  lutter contre ce malheureux:
ce que Dieu donnera, qu'il considrait comme une espce de force
lmentaire destine  lui faire partout obstacle.

Nous verrons si nous en aurons le temps, Constantin Dmitritch.

--Et pourquoi ne l'aurions-nous pas?

--Il nous faut louer quinze ouvriers de plus, et il n'en vient pas.
Aujourd'hui il en est venu qui demandent 70 roubles pour l't.

Levine se tut. Toujours cette mme pierre d'achoppement! Il savait
que, quelque effort qu'on ft, jamais il n'tait possible de louer plus
de trente-sept ou trente-huit ouvriers  un prix normal; on arrivait
quelquefois jusqu' quarante, pas au del; mais il voulait encore essayer.

Envoyez  Tsuri,  Tchefirofka: s'il n'en vient pas, il faut en chercher.

--Pour envoyer, j'enverrai bien, dit Wassili Fdorovitch d'un air accabl:
et puis, voil les chevaux qui sont bien faibles.

--Nous en rachterons; mais je sais, ajouta-t-il en riant, que vous
ferez toujours aussi peu et aussi mal que possible. Au reste, je vous en
prviens, je ne vous laisserai pas agir  votre guise cette anne. Je
ferai tout par moi-mme.

--Ne dirait-on pas que vous dormez trop? Quant  nous, nous prfrons
travailler sous l'oeil du matre.

--Ainsi, vous allez faire semer le trfle, et j'irai voir moi-mme, dit-il
en montant sur le petit cheval que le cocher venait de lui amener.

--Vous ne passerez pas les ruisseaux, Constantin Dmitritch, cria le
cocher.

--Eh bien, j'irai par le bois.

Sur son petit cheval bien repos, qui reniflait toutes les mares, et
tirait sur la bride dans sa joie de quitter l'curie, Levine sortit de la
cour boueuse, et partit en pleins champs.

L'impression joyeuse qu'il avait prouve  la maison ne fit qu'augmenter.
L'amble de son excellent cheval le balanait doucement; il buvait  longs
traits l'air dj tide, mais encore imprgn d'une fracheur de neige,
car il en restait des traces de place en place; chacun de ses arbres, avec
sa mousse renaissante et ses bourgeons prts  s'panouir, lui faisait
plaisir  voir. En sortant du bois, l'tendue norme des champs s'offrit 
sa vue, semblable  un immense tapis de velours vert; pas de parties mal
emblaves ou dfonces  dplorer, mais par-ci par-l des lambeaux de
neige dans les fosss. Il aperut un cheval de paysan et un poulain
pitinant un champ; sans se fcher, il ordonna  un paysan qui passait de
les chasser; il prit avec la mme douceur la rponse niaise et ironique du
paysan auquel il demanda: Eh bien, Ignat, smerons-nous bientt?--Il faut
d'abord labourer, Constantin Dmitritch. Plus il avanait, plus sa bonne
humeur augmentait, plus ses plans agricoles semblaient se surpasser les
uns les autres en sagesse: protger les champs du ct du midi par des
plantations qui empcheraient la neige de sjourner trop longtemps;
diviser ses terres labourables en neuf parties dont six seraient fumes
et trois consacres  la culture fourragre; construire une vacherie dans
la partie la plus loigne du domaine et y creuser un tang; avoir des
cltures portatives pour le btail afin d'utiliser l'engrais sur les
prairies; arriver ainsi  cultiver trois cents dciatines de froment,
cent dciatines de pommes de terre, et cent cinquante de trfle sans
puiser la terre...

Plong dans ces rflexions et dirigeant prudemment son cheval de faon 
ne pas endommager ses champs, il arriva jusqu' l'endroit o les ouvriers
semaient le trfle. La tlgue charge de semences, au lieu d'tre arrte
 la limite du champ, avait labour de ses roues le froment d'hiver que le
cheval foulait des pieds. Les deux ouvriers, assis au bord de la route,
allumaient leur pipe. La semence du trfle, au lieu d'avoir t passe au
crible, tait jete dans la tlgue mle  de la terre,  l'tat de
petites mottes dures et sches.

En voyant venir le matre, l'ouvrier Wassili se dirigea vers la tlgue,
et Michka se mit  semer. Tout cela n'tait pas dans l'ordre, mais Levine
se fchait rarement contre ses ouvriers. Quand Wassili approcha, il lui
ordonna de ramener le cheval de la tlgue sur la route.

Cela ne fait rien, Barine, a repoussera, dit Wassili.

--Fais-moi le plaisir d'obir sans raisonner, rpondit Levine.

--J'y vais, rpondit Wassili, allant prendre le cheval par la tte...
--Quelles semailles! Constantin Dmitritch! ajouta-t-il pour rentrer en
grce, rien de plus beau! mais on n'avance pas facilement! la terre est si
lourde qu'on trane un poud  chaque pied.

--Pourquoi le trfle n'a-t-il point t cribl? demanda Levine.

--a ne fait rien, a s'arrangera, rpondit Wassili, prenant des semences
et les triturant dans ses mains.

Wassili n'tait pas le coupable, mais la contrarit n'en tait pas moins
vive pour le matre. Il descendit de cheval, prit le semoir des mains de
Wassili, et se mit  semer lui-mme.

O t'es-tu arrt?

Wassili indiqua l'endroit du pied, et Levine continua  semer du mieux
qu'il put; mais la terre tait semblable  un marais, et au bout de
quelque temps il s'arrta, tout en nage, pour rendre le semoir 
l'ouvrier.

Le printemps est beau, dit Wassili, c'est un printemps que les anciens
n'oublieront pas; chez nous, notre vieux a aussi sem du froment. Il
prtend qu'on ne le distingue pas du seigle.

--Y a-t-il longtemps qu'on sme du froment chez vous?

--Mais c'est vous-mme qui nous avez appris  en semer; l'an dernier vous
m'en avez donn deux mesures.

--Eh bien, fais attention, dit Levine retournant  son cheval, surveille
Michka, et si la semence lve bien, tu auras cinquante kopecks par
dciatine.

--Nous vous remercions humblement; nous serions contents, mme sans cela.

Levine remonta  cheval et alla visiter son champ de trfle de l'anne
prcdente, puis celui qu'on labourait pour le bl d't.

Le trfle levait admirablement et le labour tait excellent; dans deux ou
trois jours, les semailles pourraient commencer.

Levine satisfait revint par les ruisseaux, esprant que l'eau aurait
baiss; effectivement il put les traverser, et au passage il effraya deux
canards.

Il doit y avoir des bcasses, pensa-t-il; et un garde qu'il rencontra en
approchant de la maison, lui confirma cette supposition.

Aussitt il hta le pas de son cheval afin de rentrer dner et de prparer
son fusil pour le soir.




XIV


Au moment o Levine rentrait chez lui, de la plus belle humeur du monde,
il entendit un son de clochettes du ct du perron d'entre.

Quelqu'un arrive du chemin de fer, pensa-t-il: c'est l'heure du train de
Moscou... Qui peut venir? Serait-ce mon frre Nicolas? Ne m'a-t-il pas dit
qu'au lieu d'aller  l'tranger, il viendrait peut-tre chez moi?

Il eut peur un moment que cette arrive n'interrompt ses plans de
printemps; mais, honteux de ce sentiment goste, il ouvrit aussitt,
dans sa pense, les bras  son frre, et se prit  esprer, avec une joie
attendrie, que c'tait bien lui que la clochette annonait.

Il pressa son cheval, et, au tournant d'une haie d'acacias qui lui
cachait la maison, il aperut dans un traneau de louage un voyageur en
pelisse.--Ce n'tait pas son frre.

Pourvu que ce soit quelqu'un avec qui l'on puisse causer! pensa-t-il.

Mais, s'cria-t-il en reconnaissant Stpane Arcadivitch, c'est le
plus aimable des htes! Que je suis content de te voir! J'apprendrai
certainement de lui si elle est marie, se dit-il.

Mme le souvenir de Kitty ne lui faisait plus de mal, par ce splendide
jour de printemps.

Tu ne m'attendais gure? dit Stpane Arcadivitch en sortant de son
traneau, la figure tachete de boue, mais rayonnante de sant et de
plaisir. Je suis venu: 1 pour te voir; 2 pour tirer un coup de fusil,
et 3 pour vendre le bois de Yergoushovo.

--Parfait? Que dis-tu de ce printemps? Comment as-tu pu arriver jusqu'ici
en traneau?

--En tlgue c'est encore plus difficile, Constantin Dmitritch, dit le
cocher, une vieille connaissance.

--Enfin je suis trs heureux de te voir, dit Levine en souriant avec une
joie enfantine.

Il mena son hte dans la chambre destine aux visiteurs, o l'on apporta
aussitt son bagage: un sac, un fusil dans sa gaine, et une boite de
cigares. Levine se rendit ensuite chez l'intendant pour lui faire ses
observations sur le trfle et le labourage.

Agathe Mikhalovna, qui avait  coeur l'honneur de la maison, l'arrta au
passage dans le vestibule pour lui adresser quelques questions au sujet du
dner.

Faites ce que vous voudrez, mais dpchez-vous, rpondit-il en
continuant son chemin.

Quand il rentra, Stpane Arcadivitch, lav, peign et souriant, sortait
de sa chambre. Ils montrent ensemble au premier.

Que je suis donc content d'tre parvenu jusqu' toi! Je vais enfin tre
initi aux mystres de ton existence! Vraiment je te porte envie. Quelle
maison! Comme tout y est commode, clair, gai, disait Stpane Arcadivitch,
oubliant que les jours clairs et le printemps n'taient pas toujours l.
Et ta vieille bonne! quelle brave femme! Il ne manque qu'une jolie
soubrette en tablier blanc; mais cela ne cadre pas avec ton style svre
et monastique.

Entre autres nouvelles intressantes, Stpane Arcadivitch raconta  son
hte que Serge Ivanitch comptait venir  la campagne cet t; il ne dit
pas un mot des Cherbatzky, et se contenta de transmettre les amitis de
sa femme; Levine apprcia cette dlicatesse. Comme toujours, il avait
amass pendant sa solitude une foule d'ides et d'impressions qu'il ne
pouvait communiquer  son entourage et qu'il versa dans le sein de Stpane
Arcadivitch. Tout y passa: sa joie printanire, ses plans et ses dboires
agricoles, ses remarques sur les livres qu'il avait lus, et surtout l'ide
fondamentale du travail qu'il avait entrepris d'crire, lequel, sans qu'il
s'en doutt, tait la critique de tous les ouvrages d'conomie rurale.
Stpane Arcadivitch, aimable et prompt  tout saisir, se montra plus
particulirement cordial cette fois; Levine crut mme remarquer une
certaine considration pour lui, qui le flatta, jointe  une nuance de
tendresse.

Les efforts runis d'Agathe Mikhalovna et du cuisinier eurent pour
rsultat que les deux amis, mourant de faim, se jetrent sur la zakouska
en attendant la soupe, mangrent du pain, du beurre, des salaisons, des
champignons, et que Levine fit enfin monter la soupe, sans attendre les
petits pts confectionns par le cuisinier avec l'espoir d'blouir leur
hte; mais Stpane Arcadivitch, habitu  d'autres dners, ne cessa de
trouver tout excellent: les liqueurs faites  la maison, le pain, le
beurre, les salaisons, les champignons, la soupe aux orties, la poule  la
sauce blanche, le vin de Crime, furent jugs dlicieux.

Parfait, parfait! dit-il en allumant une grosse cigarette aprs le rti.
Je me fais l'effet d'avoir chapp aux secousses et au tapage d'un navire,
pour aborder sur une rive hospitalire. Ainsi tu dis que l'lment
reprsent par le travailleur doit tre tudi en dehors de tout autre,
et servir de guide dans le choix des procds conomiques? Je suis un
profane dans ces questions, mais il me semble que cette thorie et ses
applications auront une influence sur le travailleur.....

--Oui, mais attends; je ne parle pas d'conomie politique, mais d'conomie
rurale considre comme une science. Il faut en tudier les donnes, les
phnomnes, de mme que pour les sciences naturelles, et l'ouvrier au
point de vue conomique et ethnographique.....

Agathe Mikhalovna entra en ce moment avec des confitures.

Mes compliments, Agathe Mikhalovna, dit Stpane Arcadivitch en baisant
le bout de ses doigts potels.

--Quelles salaisons et quelles liqueurs! Eh bien, Kostia, n'est-il pas
temps de partir? ajouta-t-il.

Levine jeta un regard par la fentre sur le soleil qui disparaissait
derrire la cime encore dnude des arbres.

Il en est temps; Kousma, qu'on attelle, cria-t-il, descendant l'escalier
en courant.

Stpane Arcadivitch descendit aussi, et alla soigneusement retirer
lui-mme son fusil de sa gaine; c'tait une arme d'un modle nouveau et
coteux.

Kousma, qui sentait venir un bon pourboire, ne le quittait pas; il l'aida
 mettre ses bas et ses bottes de chasse, et Stpane Arcadivitch se
laissa faire avec complaisance.

Si le marchand Rbnine vient en notre absence, fais-moi le plaisir,
Kostia, de dire qu'on le reoive et qu'on le fasse attendre.

--C'est  lui que tu vends ton bois?

--Oui; le connais-tu?

--Certainement, j'ai eu affaire  lui _positivement et dfinitivement!_

Stpane Arcadivitch se mit  rire. Positivement et dfinitivement
taient les mots favoris du marchand.

Oui, il parle trs drlement.--Elle comprend o va son matre!
ajouta-t-il en caressant Laska, qui tournait en jappant autour de Levine,
lui lchant tantt la main, tantt la botte ou le fusil.

Un petit quipage de chasse les attendait  la porte.

J'ai fait atteler, quoique ce soit tout prs d'ici; mais si tu le
prfres, nous irons  pied.

--Du tout, j'aime autant la voiture, dit Stpane Arcadivitch en
s'asseyant dans le char  bancs; il s'enveloppa les pieds d'un plaid tigr
et alluma un cigare.

Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia! Le cigare, ce n'est pas
seulement un plaisir, c'est comme le couronnement du bien-tre. Voil la
vraie existence! c'est ainsi que je voudrais vivre!

--Qui t'en empche? dit Levine en souriant.

--Oui, tu es un homme heureux, car tu possdes tout ce que tu aimes: tu
aimes les chevaux, tu en as; des chiens, tu en as, ainsi qu'une belle
chasse; enfin, tu adores l'agronomie, et tu peux t'en occuper!

--C'est peut-tre que j'apprcie ce que je possde, et ne dsire pas trop
vivement ce que je n'ai pas, rpondit Levine en pensant  Kitty.

Stpane Arcadivitch le comprit, mais le regarda sans mot dire.

Levine lui tait reconnaissant de n'avoir pas encore parl des Cherbatzky,
et d'avoir devin, avec son tact ordinaire, que c'tait l un sujet qu'il
redoutait; mais en ce moment il aurait voulu, sans faire de questions,
savoir  quoi s'en tenir sur ce mme sujet.

Comment vont tes affaires? dit-il enfin, se reprochant de ne penser qu'
ce qui l'intressait personnellement.

Les yeux de Stpane Arcadivitch s'allumrent.

Tu n'admets pas qu'on puisse dsirer du pain chaud quand on a sa portion
congrue; selon toi, c'est un crime, et moi, je n'admets pas qu'on puisse
vivre sans amour, rpondit-il, ayant compris  sa faon la question de
Levine. Je n'y puis rien, je suis ainsi fait, et vraiment, quand on y
songe, on fait si peu de tort  autrui, et tant de plaisir  soi-mme!

--Eh quoi? y aurait-il un nouvel objet, demanda son ami.

--Oui, frre! Tu connais le type des femmes d'Ossian, ces femmes qu'on
ne voit qu'en rve? Eh bien, elles existent parfois en ralit, et sont
alors terribles. La femme, vois-tu, c'est un thme inpuisable: on a beau
l'tudier, on rencontre toujours du nouveau.

--Ce n'est pas la peine de l'tudier alors.

--Oh si! Je ne sais plus quel est le grand homme qui a dit que le bonheur
consistait  chercher la vrit et non  la trouver...

Levine coutait sans rien dire, mais il avait beau faire, il ne pouvait
entrer dans l'me de son ami, et comprendre le charme qu'il prouvait  ce
genre d'tudes.




XV


L'endroit o Levine conduisit Oblonsky tait non loin de l, dans un petit
bois de trembles: il le posta dans un coin couvert de mousse et un peu
marcageux, quoique dbarrass de neige; quant  lui, il se plaa du ct
oppos, prs d'un bouleau double, appuya son fusil  une des branches
infrieures, ta son caftan, se serra une ceinture autour du corps, et fit
quelques mouvements de bras pour s'assurer que rien ne le gnerait pour
tirer.

La vieille Laska, qui le suivait pas  pas, s'assit avec prcaution en
face de lui, et dressa les oreilles. Le soleil se couchait derrire le
grand bois, et du ct du levant les jeunes bouleaux mls aux trembles
se dessinaient nettement avec leurs branches tombantes et leurs bourgeons
presque panouis.

Dans le grand bois, l o la neige n'avait pas compltement disparu,
on entendait l'eau s'couler  petit bruit en nombreux ruisselets; les
oiseaux gazouillaient en voltigeant d'un arbre  l'autre. Par moments, le
silence semblait complet; on entendait alors le bruissement des feuilles
sches remues par le dgel ou par l'herbe qui poussait.

En vrit, on voit et l'on entend crotre l'herbe! se dit Levine en
remarquant une feuille de tremble, humide et couleur d'ardoise, que
soulevait la pointe d'une herbe nouvelle sortant du sol. Il tait debout,
coutant et regardant tantt la terre couverte de mousse, tantt Laska
aux aguets, tantt la cime encore dpouille des arbres de la fort, qui
s'tendait comme une mer au pied de la colline, puis le ciel obscurci qui
se couvrait de petits nuages blancs. Un vautour s'envola dans les airs en
agitant lentement ses ailes au-dessus de la fort; un autre prit la mme
direction et disparut. Dans le fourr, le gazouillement des oiseaux devint
plus vif et plus anim; un hibou leva la voix au loin; Laska dressa
l'oreille, fit quelques pas avec prudence et pencha la tte pour mieux
couter. De l'autre ct de la rivire, un coucou poussa deux fois son
petit cri, puis s'arrta tout enrou.

Entends-tu? dj le coucou! dit Stpane Arcadivitch en quittant sa
place.

--Oui, j'entends, dit Levine, mcontent de rompre le silence. Attention
maintenant: cela va commencer.

Stpane Arcadivitch retourna derrire son buisson, et l'on ne vit plus
que l'tincelle d'une allumette, suivie de la petite lueur rouge de
sa cigarette, et une lgre fume bleutre. Tchik, tchik; Stpane
Arcadivitch armait son fusil.

Qu'est-ce qui crie l? demanda-t-il en attirant l'attention de son
compagnon sur un bruit sourd, qui faisait penser  la voix d'un enfant
s'amusant  imiter le hennissement d'un cheval.

--Tu ne sais pas ce que c'est? C'est un livre mle. Mais attention, ne
parlons plus, cria presque Levine en armant son fusil  son tour. Un
sifflement se fit entendre dans le lointain avec le rythme si connu du
chasseur, et, deux ou trois secondes aprs, ce sifflement se rpta et se
changea en un petit cri enrou. Levine leva les yeux  droite,  gauche,
et vit enfin au-dessus de sa tte, dans le bleu un peu obscurci du ciel,
au-dessus de la cime doucement balance des trembles, un oiseau qui volait
vers lui; son cri, assez semblable au bruit que ferait une toffe qu'on
dchirerait en mesure, lui rsonna  l'oreille; il distinguait dj le
long bec et le long cou de la bcasse; mais  peine l'eut-il vise,
qu'un clair rouge brilla du buisson derrire lequel se tenait Oblonsky;
l'oiseau s'agita, dans l'air comme frapp d'une flche. Un second clair,
et l'oiseau, cherchant vainement  se rattraper, battit de l'aile pendant
une seconde, et tomba lourdement  terre.

Est-ce que je l'ai manque? cria Stpane Arcadivitch qui ne voyait rien
 travers la fume.

--La voil, dit Levine en montrant Laska, une oreille en l'air, l'oiseau
dans la gueule, remuant le bout de sa queue, et rapportant lentement le
gibier  son matre, avec une espce de sourire, comme pour faire durer le
plaisir.

--Je suis bien aise que tu aies touch, dit Levine, tout en prouvant un
certain sentiment d'envie.

--Mon fusil a rat du canon droit; vilaine affaire, rpondit Stpane
Arcadivitch en rechargeant son arme. Ah! en voil encore une!
Effectivement des sifflements se succdrent, rapides et perants. Deux
bcasses volrent au-dessus des chasseurs, se poursuivant l'une l'autre;
quatre coups partirent, et les bcasses, comme des hirondelles, tournrent
sur elles-mmes et tombrent.

... La chasse fut excellente. Stpane Arcadivitch tua encore deux pices,
et Levine galement deux, dont l'une ne se retrouva pas. Le jour baissait
de plus en plus. Vnus  la lueur argente se montrait dj au couchant,
et au levant Arcturus brillait de son feu rouge un peu sombre. Levine
apercevait par intervalles la Grande Ourse. Les bcasses ne se montraient
plus, mais Levine rsolut de les attendre jusqu' ce que Vnus, qu'il
distinguait entre les branches de son bouleau, s'levt  l'horizon, et
que la Grande Ourse ft entirement visible. L'toile avait dpass les
bouleaux, et le char de la Grande Ourse brillait dj dans le ciel, qu'il
attendait encore.

N'est-il pas temps de rentrer? demanda Stpane Arcadivitch.

Tout tait calme dans la fort: pas un oiseau n'y bougeait.

Attendons encore, rpondit Levine.

--Comme tu voudras.

Ils taient en ce moment  quinze pas l'un de l'autre.

Stiva, s'cria tout  coup Levine, tu ne m'as pas dit si ta belle-soeur
tait marie, ou si le mariage est prs de se faire? Il se sentait si
calme, son parti tait si rsolument pris, que rien, croyait-il, ne
pouvait l'mouvoir. Mais il ne s'attendait pas  la rponse de Stpane
Arcadivitch.

Elle n'est pas marie et ne songe pas au mariage, elle est trs malade,
et les mdecins l'envoient  l'tranger. On craint mme pour sa vie.

--Que dis-tu l? cria Levine. Malade...., mais qu'a-t-elle? Comment.....

Pendant qu'ils causaient ainsi, Laska, les oreilles dresses, examinait le
ciel au-dessus de sa tte et les regardait d'un air de reproche.

Ils ont bien choisi leur temps pour causer, pensait Laska. En voil une
qui vient, la voil,--juste. Ils la manqueront.

Au mme instant, un sifflement aigu pera les oreilles des deux chasseurs,
et tous deux, ajustant leurs fusils, tirrent ensemble; les deux coups,
les deux clairs furent simultans. La bcasse battit de l'aile, plia ses
pattes minces, et tomba dans le fourr.

Voil qui est bien! ensemble..... s'cria Levine courant avec Laska 
la recherche du gibier; qu'est-ce donc qui m'a fait tant de peine tout
 l'heure? Ah oui! Kitty est malade, se rappela-t-il. Que faire? c'est
triste!

--Je l'ai trouve! Bonne bte! fit-il en prenant l'oiseau de la gueule de
Laska pour la mettre dans son carnier presque plein.




XVI


En rentrant, Levine questionna son ami sur la maladie de Kitty et les
projets des Cherbatzky: il entendit sans dplaisir les rponses d'Oblonsky,
sentant, sans oser se l'avouer, qu'il lui restait un espoir quelconque,
et presque satisfait que celle qui l'avait tant fait souffrir, souffrit 
son tour. Mais quand Stpane Arcadivitch parla des causes de la maladie
de Kitty et pronona le nom de Wronsky, il l'interrompit:

Je n'ai aucun droit d'tre initi  des secrets de famille auxquels je ne
m'intresse nullement.

Stpane Arcadivitch sourit imperceptiblement en remarquant la
transformation soudaine de Levine, qui, en une seconde, avait pass de
la gaiet  la tristesse, comme cela lui arrivait souvent.

As-tu conclu ton affaire avec Rbnine, pour le bois? demanda-t-il.

--Oui, il me donne un prix excellent: 38 000 roubles, dont huit d'avance
et le reste en six ans. Ce n'a pas t sans peine; personne ne m'en
offrait davantage.

--Tu donnes ton bois pour rien, dit Levine d'un air sombre.

--Comment cela, pour rien? dit Stpane Arcadivitch avec un sourire de
bonne humeur, sachant d'avance que Levine serait maintenant mcontent de
tout.

--Ton bois vaut pour le moins 800 roubles la dciatine.

--Voil bien votre ton mprisant,  vous autres grands agriculteurs,
quand il s'agit de nous, pauvres diables de citadins! Et cependant, qu'il
s'agisse de faire une affaire, nous nous en tirons encore mieux que vous.
Crois-moi, j'ai tout calcul; le bois est vendu dans de trs bonnes
conditions, et je ne crains qu'une chose, c'est que le marchand ne se
ddise. C'est du bois de chauffage, et il n'y en aura pas plus de 30
sagnes par dciatine; or il m'en donne 200 roubles la dciatine.

Levine sourit ddaigneusement.

Voil le genre de ces messieurs de la ville, pensa-t-il, qui pour une
fois en dix ans qu'ils viennent  la campagne, et pour deux ou trois
mots du vocabulaire campagnard qu'ils appliquent  tort et  travers,
s'imaginent qu'ils connaissent le sujet  fond; il y aura 30 sagnes...
il parle sans savoir un mot de ce qu'il avance.--Je ne me permets pas
de t'en remontrer quand il s'agit des paperasses de ton administration,
dit-il, et si j'avais besoin de toi, je te demanderais conseil. Et toi,
tu t'imagines comprendre la question des bois? Elle n'est pas si simple.
D'abord as-tu compt tes arbres?

--Comment cela, compter mes arbres? dit en riant Stpane Arcadivitch,
cherchant toujours  tirer son ami de son accs de mauvaise humeur.
Compter les sables de la mer, compter les rayons des plantes, qu'un gnie
y parvienne...

--C'est bon, c'est bon. Je te rponds que le gnie de Rbenine y parvient;
il n'y a pas de marchand qui achte sans compter,  moins qu'on ne lui
donne le bois pour rien, comme toi. Je le connais ton bois, j'y chasse
tous les ans; il vaut 500 roubles la dciatine, argent comptant, tandis
qu'il t'en offre 200 avec des chances. Tu lui fais un cadeau de 35 000
roubles pour le moins.

--Laisse donc ces comptes imaginaires, dit plaintivement Stpane
Arcadivitch; pourquoi alors personne ne m'a-t-il offert ce prix-l?

--Parce que les marchands s'entendent entre eux, et se ddommagent entre
concurrents. Je connais tous ces gens-l. J'ai eu affaire  eux, ce ne
sont pas des marchands, mais des revendeurs  la faon des maquignons;
aucun d'eux ne se contente d'un bnfice de 10 ou 15 p. 0/0; il attendra
jusqu' ce qu'il puisse acheter pour 20 kopecks ce qui vaut un rouble.

--Tu vois les choses en noir.

--Pas le moins du monde, dit tristement Levine au moment o ils
approchaient de la maison.

Une tlgue solide, et solidement attele d'un cheval bien nourri, tait
arrte devant le perron; le gros commis de Rbenine, serr dans son
caftan, tenait les rnes. Le marchand lui-mme tait dj entr dans la
maison, et vint au-devant des deux amis  la porte du vestibule. Rbenine
tait un homme d'ge moyen, grand et maigre, portant moustaches; son
menton prominent tait ras; il avait les yeux ternes et  fleur de tte.
Vtu d'une longue redingote bleu fonc, avec des boutons placs trs bas
par derrire, il portait des bottes hautes, et par-dessus ses bottes
de grandes galoches. Il s'avana vers les arrivants avec un sourire,
s'essuyant la figure avec son mouchoir, et cherchant  serrer sa redingote
qui n'en avait aucun besoin; puis il tendit  Stpane Arcadivitch une
main qui semblait vouloir attraper quelque chose.

Ah! vous voil arriv? dit Stpane Arcadivitch eu lui donnant la main.
C'est fort bien.

--Je n'aurais pas os dsobir aux ordres de Votre Excellence, quoique les
chemins soient bien mauvais. Positivement, j'ai fait la route  pied, mais
je suis venu au jour fix. Mes hommages, Constantin Dmitritch,--dit-il en
se tournant vers Levine, avec l'intention d'attraper aussi sa main; mais
celui-ci eut l'air de ne pas remarquer ce geste, et sortit tranquillement
les bcasses de son carnier.--Vous vous tes divertis  chasser? Quel
oiseau est-ce donc? ajouta Rbenine en regardant les bcasses avec mpris.
Quel got cela a-t-il?--et il hocha la tte d'un air dsapprobateur, comme
s'il eut prouv des doutes sur la possibilit d'apprter, pour le rendre
mangeable, un volatile pareil.

--Veux-tu passer dans mon cabinet? dit Levine en franais... Entrez dans
mon cabinet, vous y discuterez mieux votre affaire.

--O cela vous conviendra, rpondit le marchand sur un ton de suffisance
ddaigneuse, voulant bien faire comprendre que si d'autres pouvaient
prouver des difficults  conclure une affaire, lui n'en connaissait
jamais.

Dans le cabinet, Rbenine chercha machinalement des yeux l'image sainte,
mais, l'ayant trouve, il ne se signa pas; il jeta un regard sur les
bibliothques et les rayons chargs de livres, du mme air de doute et de
ddain qu'il avait eu pour la bcasse.

Eh bien!... avez-vous apport l'argent? demanda Stpane Arcadivitch.

--Nous ne serons pas en retard pour l'argent, mais nous sommes venus
causer un peu.

--Qu'avons-nous  causer? mais asseyez-vous donc.

--On peut bien s'asseoir, dit Rbenine en s'asseyant et en s'appuyant
au dossier d'un fauteuil, de la faon la plus incommode. Il faut cder
quelque chose, prince: ce serait pch que de ne pas le faire... Quant 
l'argent, il est tout prt, dfinitivement jusqu'au dernier kopeck; de ce
ct-l, il n'y aura pas de retard.

Levine, qui rangeait son fusil dans une armoire et s'apprtait  quitter
la chambre, s'arrta aux dernires paroles du marchand:

Vous achetez le bois  vil prix, dit-il: il est venu me trouver trop
tard. Je l'aurais engag  en demander beaucoup plus.

Rbenine se leva et toisa Levine en souriant.

Constantin Dmitritch est trs serr, dit-il en s'adressant  Stpane
Arcadivitch; on n'achte dfinitivement rien avec lui. J'ai marchand son
froment et je donnais un beau prix.

--Pourquoi vous ferais-je cadeau de mon bien? Je ne l'ai ni trouv ni
vol.

--Faites excuse; par le temps qui court, il est absolument impossible de
voler; tout se fait, par le temps qui court, honntement et ouvertement.
Qui donc pourrait voler? Nous avons parl honorablement. Le bois est trop
cher; je ne joindrais pas les deux bouts. Je dois prier le prince de cder
quelque peu.

--Mais votre affaire est-elle conclue ou ne l'est-elle pas? Si elle est
conclue, il n'y a plus  marchander; si elle ne l'est pas, c'est moi qui
achte le bois.

Le sourire disparut des lvres de Rbenine. Une expression d'oiseau de
proie, rapace et cruelle, l'y remplaa. De ses doigts osseux il dboutonna
aussitt sa redingote, offrant aux regards sa chemise, son gilet aux
boutons de cuivre, sa chane de montre, et il retira de son sein un gros
portefeuille us.

Le bois est  moi, s'il vous plat, et il fit rapidement un signe de
croix et tendit sa main. Prends mon argent, je prends ton bois. Voil
comment Rbenine entend les affaires; il ne compte pas ses kopecks,
bredouilla-t-il tout en agitant son portefeuille d'un air mcontent.

 ta place je ne me presserais pas, dit Levine.

--Mais je lui ai donn ma parole, dit Oblonsky tonn.

Levine sortit de la chambre en fermant violemment la porte; le marchand le
regarda sortir et hocha la tte en souriant.

Tout a, c'est un effet de jeunesse, dfinitivement, un pur enfantillage.
Croyez-moi, j'achte pour ainsi dire pour la gloire, et parce que je veux
qu'on dise: C'est Rbenine qui a achet la fort d'Oblonsky, et Dieu
sait si je m'en tirerai! Veuillez m'crire nos petites conventions.

Une heure plus tard, le marchand s'en retournait chez lui dans sa tlgue,
bien envelopp de sa fourrure, avec son march en poche.

Oh! ces messieurs! dit-il  son commis: toujours la mme histoire!

--C'est comme cela, rpondit le commis en lui cdant les rnes pour
accrocher le tablier de cuir du vhicule. Et par rapport  l'achat Michel
Ignatich?

--H! h!...




XVII


Stpane Arcadivitch rentra au salon, les poches bourres de liasses de
billets n'ayant cours que dans trois mois, mais que le marchand russit 
lui faire prendre en acompte. Sa vente tait conclue, il tenait l'argent
en portefeuille; la chasse avait t bonne; il tait donc parfaitement
heureux et content, et aurait voulu distraire son ami de la tristesse qui
l'envahissait; une journe si bien commence devait se terminer de mme.

Mais Levine, quelque dsir qu'il et de se montrer aimable et prvenant
pour son hte, ne pouvait chasser sa mchante humeur; l'espce d'ivresse
qu'il prouva en apprenant que Kitty n'tait pas marie fut de courte
dure. Pas marie et malade! malade d'amour peut-tre pour celui qui la
ddaignait! c'tait presque une injure personnelle. Wronsky n'avait-il pas
en quelque sorte acquis le droit de le mpriser, lui, Levine, puisqu'il
ddaignait celle qui l'avait repouss! C'tait donc un ennemi. Il ne
raisonnait pas cette impression, mais se sentait bless, froiss,
mcontent de tout, et particulirement de cette absurde vente de fort,
qui s'tait faite sous son toit, sans qu'il pt empcher Oblonsky de se
laisser tromper.

Eh bien! est-ce fini? dit-il en venant au-devant de Stpane Arcadivitch;
veux-tu souper?

--Ce n'est pas de refus. Quel apptit on a  la campagne. C'est tonnant!
Pourquoi n'as-tu pas offert un morceau  Rbenine?

--Que le diable l'emporte!

--Sais-tu que ta manire d'tre avec lui m'tonne? Tu ne lui donnes mme
pas la main, pourquoi?

--Parce que je ne la donne pas  mon domestique, et mon domestique vaut
cent fois mieux que lui.

--Quelles ides arrires! Et la fusion des classes, qu'en fais-tu?

--J'abandonne cette fusion aux personnes  qui elle est agrable; quant 
moi, elle me dgote.

--Dcidment, tu es un _rtrograde_.

-- vrai dire, je ne me suis jamais demand ce que j'tais: je suis tout
bonnement Constantin Levine, rien de plus.

--Et Constantin Levine de bien mauvaise humeur, dit en souriant Oblonsky.

--C'est vrai, et sais-tu pourquoi?  cause de cette vente ridicule; excuse
le mot.

Stpane Arcadivitch prit un air d'innocence calomnie et rpondit par une
grimace plaisante.

Voyons, quand quelqu'un a-t-il vendu n'importe quoi sans qu'on lui dise
aussitt: Vous auriez pu vendre plus cher? et personne ne songe  offrir
ces beaux prix avant la vente. Non, je vois que tu as une dent contre cet
infortun Rbenine.

--C'est possible, et je te dirai pourquoi. Tu vas me traiter encore
d'arrir et me donner quelque vilain nom, mais je ne puis m'empcher de
m'affliger en voyant la noblesse, cette noblesse  laquelle, en dpit
de la fusion des classes, je suis heureux d'appartenir, allant toujours
s'appauvrissant. Si encore cet appauvrissement tenait  des prodigalits,
 une vie trop large, je ne dirais rien: vivre en grands seigneurs, c'est
affaire aux nobles, et eux seuls s'y entendent. Aussi ne suis-je pas
froiss de voir les paysans acheter nos terres; le propritaire ne fait
rien, le paysan travaille, il est juste que le travailleur prenne la place
de celui qui reste oisif, c'est dans l'ordre. Mais ce qui me vexe et
m'afflige, c'est de voir dpouiller la noblesse par l'effet, comment
dirais-je, de son _innocence_. Ici c'est un fermier polonais qui achte 
moiti prix, d'une dame qui habite Nice, une superbe terre. L c'est un
marchand qui prend en ferme pour un rouble la dciatine ce qui en vaut
dix. Aujourd'hui c'est toi qui, sans rime ni raison, fais  ce coquin un
cadeau d'une trentaine de mille roubles.

--Eh bien aprs? fallait-il compter mes arbres un  un?

--Certainement, si tu ne les a pas compts, sois sr que le marchand l'a
fait pour toi; et ses enfants auront le moyen de vivre et de s'instruire:
ce que les tiens n'auront peut-tre pas.

--Que veux-tu?  mes yeux, il y a mesquinerie  cette faon de calculer.
Nous avons nos affaires, ils ont les leurs, et il faut bien qu'ils fassent
leurs bnfices. Au demeurant, c'est une chose sur laquelle il n'y a plus
 revenir.... Et voil mon omelette favorite qui arrive, puis Agathe
Mikhalovna nous donnera certainement un verre de sa bonne eau-de-vie.

Stpane Arcadivitch se mit  table, plaisanta gaiement Agathe Mikhalovna
et assura n'avoir pas mang de longtemps un dner et un souper pareils.

Au moins vous avez, vous, une bonne parole  donner, dit Agathe
Mikhalovna, tandis que Constantin Dmitritch, ne trouvt-il qu'une crote
de pain, la mangerait sans rien dire, et s'en irait.

Levine, malgr ses efforts pour dominer son humeur triste et sombre,
restait morose; il y avait une question qu'il ne se dcidait pas  faire,
ne trouvant ni l'occasion de la poser  son ami, ni la forme  lui donner.
Stpane Arcadivitch tait rentr dans sa chambre, s'tait dshabill,
lav, revtu d'une belle chemise tuyaute et enfin couch, que Levine
rdait encore autour de lui, causant de cent bagatelles, sans avoir le
courage de demander ce qui lui tenait  coeur.

Comme c'est bien arrang, dit-il en sortant du papier qui l'enveloppait
un morceau de savon parfum, attention d'Agathe Mikhalovna dont Oblonsky
ne profitait pas. Regarde donc, c'est vraiment une oeuvre d'art.

--Oui, tout se perfectionne, de notre temps, dit Stpane Arcadivitch avec
un billement plein de batitude. Les thtres, par exemple, et--billant
encore--ces amusantes lumires lectriques.

--Oui, les lumires lectriques, rpta Levine..... Et ce Wronsky, o
est-il maintenant? demanda-t-il tout  coup en dposant son savon.

--Wronsky? dit Stpane Arcadivitch en cessant de biller, il est 
Ptersbourg. Il est parti peu aprs toi, et n'est plus revenu  Moscou.
Sais-tu, Kostia, continua-t-il en s'accoudant  la table place prs de
son lit, et en appuyant sur sa main un visage qu'clairaient comme deux
toiles ses yeux caressants et un peu somnolents, si tu veux que je te le
dise, tu es en partie coupable de toute cette histoire: tu as eu peur d'un
rival, et je te rpte ce que je te disais alors, je ne sais lequel de
vous deux avait le plus de chances. Pourquoi n'avoir pas t de l'avant?
je te disais bien que.....,--et il billa intrieurement tchant de ne pas
ouvrir la bouche.

--Sait-il ou ne sait-il pas la dmarche que j'ai faite? se demanda Levine
en le regardant. Il y a de la ruse et de la diplomatie dans sa physionomie;
--et, se sentant rougir, il regarda Oblonsky sans parler.

--Si elle a prouv un sentiment quelconque, continua celui-ci, c'tait
un entranement trs superficiel, un blouissement de cette haute
aristocratie et de cette position dans le monde, blouissement que sa
mre a subi plus qu'elle.

Levine frona le sourcil. L'injure du refus lui revint au coeur comme une
blessure toute frache. Heureusement, il tait chez lui, dans sa propre
maison, et chez soi on se sent plus fort.

Attends, attends, interrompit-il. Tu parles d'aristocratie? Veux-tu
me dire en quoi consiste celle de Wronsky ou de tout autre, et en quoi
elle autorise le mpris que l'on a eu de moi? Tu le considres comme un
aristocrate. Je ne suis pas de cet avis. Un homme dont le pre est sorti
de la poussire grce  l'intrigue, dont la mre a t en liaison Dieu
sait avec qui. Oh non! Les aristocrates sont pour moi des hommes qui
peuvent montrer dans leur pass trois ou quatre gnrations honntes,
appartenant aux classes les plus cultives (ne parlons pas de dons
intellectuels remarquables, c'est une autre affaire), n'ayant jamais fait
de platitudes devant personne, et n'ayant eu besoin de personne, comme
mon pre et mon grand-pre. Et je connais beaucoup de familles semblables.
Pour toi, tu fais des cadeaux de 30 000 roubles  un coquin, et tu me
trouves mesquin de compter mes arbres; mais tu recevras des appointements,
et que sais-je encore, ce que je ne ferai jamais. Voil pourquoi
j'apprcie ce que m'a laiss mon pre et ce que me donne mon travail, et
je dis que c'est nous qui sommes les aristocrates, et non pas ceux qui
vivent aux dpens des puissants de ce monde, et qui se laissent acheter
pour 20 kopecks!

-- qui en as-tu? je suis de ton avis,--rpondit gaiement Oblonsky en
s'amusant de la sortie de son ami, tout en sentant qu'elle le visait.--Tu
n'es pas juste pour Wronsky; mais il n'est pas question de lui. Je te le
dis franchement:  ta place, je partirais pour Moscou et.....

--Non; je ne sais si tu as connaissance de ce qui s'est pass, et du reste
cela m'est gal..... J'ai demand Catherine Alexandrovna, et j'ai reu un
refus qui me rend son souvenir pnible et humiliant.

--Pourquoi cela? quelle folie!

--N'en parlons plus. Excuse-moi si tu m'as trouv malhonnte avec toi.
Maintenant tout est expliqu.

Et, reprenant ses allures ordinaires:

Tu ne m'en veux pas, Stiva? Je t'en prie, ne me garde pas rancune, dit-il
en lui prenant la main.

--Je n'y songe pas; je suis bien aise, au contraire, que nous nous soyons
ouverts l'un  l'autre. Et sais-tu? la chasse est bonne le matin. Si nous
y retournions? je me passerais bien de dormir et j'irais ensuite tout
droit  la gare.

--Parfaitement.




XVIII


Wronsky, quoique absorb par sa passion, n'avait rien chang au cours
extrieur de sa vie. Il avait conserv toutes ses relations mondaines et
militaires. Son rgiment gardait une place importante dans son existence,
d'abord parce qu'il l'aimait, et plus encore parce qu'il y tait ador;
on ne se contentait pas de l'y admirer, on le respectait, on tait fier
de voir un homme de son rang et de sa valeur intellectuelle placer les
intrts de son rgiment et de ses camarades au-dessus des succs de
vanit ou d'amour-propre auxquels il avait droit. Wronsky se rendait
compte des sentiments qu'il inspirait et se croyait, en quelque sorte,
tenu de les entretenir. D'ailleurs la vie militaire lui plaisait par
elle-mme.

Il va sans dire qu'il ne parlait  personne de son amour; jamais un mot
imprudent ne lui chappait, mme lorsqu'il prenait part  quelque dbauche
entre camarades (il buvait, du reste, trs modrment), et il savait
fermer la bouche aux indiscrets qui se permettaient la moindre allusion
 ses affaires de coeur. Sa passion tait cependant connue de la ville
entire, et les jeunes gens enviaient prcisment ce qui pesait le plus
lourdement  son amour, la haute position de Karnine, qui contribuait 
mettre sa liaison en vidence.

La plupart des jeunes femmes, jalouses d'Anna, qu'elles taient lasses
d'entendre toujours nommer juste, n'taient pas fches de voir leurs
prdictions vrifies, et n'attendaient que la sanction de l'opinion
publique pour l'accabler de leur mpris: elles tenaient dj en rserve
la boue qui lui serait jete quand le moment serait venu. Les personnes
d'exprience et celles d'un rang lev voyaient  regret se prparer un
scandale mondain.

La mre de Wronsky avait d'abord appris avec un certain plaisir la liaison
de son fils; rien, selon elle, ne pouvait mieux achever de former un jeune
homme qu'un amour dans le grand monde; ce n'tait, d'ailleurs pas sans un
certain plaisir qu'elle constatait que cette Karnine, qui semblait si
absorbe par son fils, n'tait, aprs tout, qu'une femme comme une autre,
chose du reste fort naturelle pour une femme belle et lgante, pensait
la vieille comtesse. Mais cette manire de voir changea lorsqu'elle sut
que son fils, afin de ne pas quitter son rgiment et le voisinage de
Mme Karnine, avait refus un avancement important pour sa carrire;
d'ailleurs, au lieu d'tre la liaison brillante et mondaine qu'elle aurait
approuve, voil qu'elle apprenait que cette passion tournait au tragique,
 la Werther, et elle craignait de voir son fils commettre quelque
sottise. Depuis le dpart imprvu de celui-ci de Moscou, elle ne l'avait
pas revu, et l'avait fait prvenir par son frre qu'elle dsirait sa
visite. Ce frre an n'tait gure plus satisfait, non qu'il s'inquitt
de savoir si cet amour tait profond ou phmre, calme ou passionn,
innocent ou coupable (lui-mme, quoique pre de famille, entretenait une
danseuse et n'avait pas le droit d'tre svre), mais il savait que cet
amour dplaisait en haut lieu, et blmait son frre en consquence.

Wronsky, outre ses relations mondaines et son service, avait une passion
qui l'absorbait: celle des chevaux. Des courses d'officiers devaient avoir
lieu cet t-l; il se fit inscrire et acheta une jument anglaise pur sang;
malgr son amour, et quoiqu'il y mt de la rserve, ces courses avaient
pour lui un attrait trs vif. Pourquoi d'ailleurs ces deux passions se
seraient-elles nui? Il lui fallait un intrt quelconque, en dehors d'Anna,
pour le reposer des motions violentes qui l'agitaient.




XIX


Le jour des courses de Krasno-Selo, Wronsky vint, plus tt que d'habitude,
manger un bifteck dans la salle commune des officiers; il n'tait pas
trop rigoureusement tenu  restreindre sa nourriture, son poids rpondant
aux quatre pouds exigs, mais il ne fallait pas engraisser, et il
s'abstenait en consquence de sucre et de farineux. Il s'assit devant la
table, sa redingote dboutonne laissant apercevoir un gilet blanc, et
ouvrit un roman franais; les deux bras appuys sur la table, il semblait
absorb par sa lecture, mais ne prenait cette attitude que pour se drober
aux conversations des allants et venants; sa pense tait ailleurs.

Il songeait au rendez-vous que lui avait donn Anna aprs les courses;
depuis trois jours il ne l'avait pas vue, et se demandait si elle pourrait
tenir sa promesse, car son mari venait de rentrer  Ptersbourg d'un
voyage  l'tranger. Comment s'en assurer? C'tait  la villa de Betsy, sa
cousine, qu'ils s'taient rencontrs pour la dernire fois; il n'allait
chez les Karnine que le moins possible; oserait-il s'y rendre?

Je dirai simplement que je suis charg par Betsy de savoir si elle compte
venir aux courses; oui certainement, j'irai, dcida-t-il intrieurement;
et son imagination lui peignit si vivement le bonheur de cette entrevue,
que son visage rayonna de joie au-dessus de son livre.

Fais dire chez moi qu'on attelle au plus vite la troka  la calche,
dit-il au garon qui lui servait son bifteck tout chaud sur un plat
d'argent. Il attira vers lui l'assiette et se servit.

On entendait dans la salle de billard voisine un bruit de billes, et des
voix causant et riant; deux officiers se montrrent  la porte; l'un d'eux,
tout jeune,  la figure dlicate, tait rcemment sorti du corps des
pages; l'autre, gras et vieux, avait de petits yeux humides et un bracelet
au bras.

Wronsky les regarda et continua  manger et  lire tout  la fois, d'un
air mcontent, comme s'il ne les et pas remarqus.

Tu prends des forces, hein? demanda le gros officier en s'asseyant prs
de lui.

--Comme tu vois, rpondit Wronsky en s'essuyant la bouche et en fronant
le sourcil, toujours sans les regarder.

--Tu ne crains pas d'engraisser? continua le gros officier et en avanant
une chaise au plus jeune.

--Quoi? demanda Wronsky en dcouvrant ses dents avec une grimace d'ennui
et d'aversion.

--Tu ne crains pas d'engraisser?

--Garon, du xrs! cria Wronsky sans lui rpondre, et il transporta son
livre de l'autre ct de l'assiette pour continuer  lire.

Le gros officier prit la carte des vins, la tendit au plus jeune et lui
dit:

Vois donc ce que nous pourrions boire.

--Du vin du Rhin, si tu veux, rpondit celui-ci en tchant de saisir son
imperceptible moustache, tout en regardant timidement Wronsky du coin de
l'oeil.

Voyant qu'il ne bougeait pas, il se leva et dit: Allons dans la salle de
billard.

Le gros officier se leva aussi, et ils se dirigrent du cot de la porte.

Au mme moment entra un capitaine de cavalerie, grand et beau garon
nomm Yashvine; il fit aux deux officiers un petit salut ddaigneux et
s'approcha de Wronsky.

Ah! te voil, cria-t-il en lui posant vivement sa grande main sur
l'paule. Wronsky mcontent se retourna, mais son visage reprit aussitt
une expression douce et amicale.

C'est bien fait, Alexis, dit le capitaine de sa voix sonore, mange
maintenant et avale un petit verre par l-dessus.

--Je n'ai pas faim.

--Ce sont les insparables, dit Yashvine en regardant d'un air moqueur
les deux officiers qui s'loignaient, et il s'assit, pliant ses grandes
jambes, troitement serres dans son pantalon d'uniforme, et trop longues
pour la hauteur des chaises.

Pourquoi n'es-tu pas venu au thtre hier? la Numrof n'tait vraiment
pas mal; o as-tu t?

--Je me suis attard chez les Tversko.

--Ah!

Yashvine tait, au rgiment, le meilleur ami de Wronsky, bien qu'il ft
aussi joueur que dbauch. On ne pouvait dire de lui que c'tait un homme
sans principes; il en avait, mais ils talent foncirement immoraux.
Wronsky admirait sa force physique exceptionnelle, qui lui permettait de
boire comme un tonneau sans s'en apercevoir, et de se passer, au besoin,
compltement de sommeil; il n'admirait pas moins sa force morale, qui le
rendait redoutable mme  ses chefs, dont il savait se faire respecter
aussi bien que de ses camarades. Au club anglais, il passait pour le
premier des joueurs, parce que, sans jamais cesser de boire, il risquait
des sommes considrables avec un calme et une prsence d'esprit
imperturbables.

Si Wronsky prouvait pour Yashvine de l'amiti et une certaine
considration, c'est qu'il savait que sa propre fortune et sa position
sociale n'entraient pour rien dans l'attachement que lui tmoignait
celui-ci; il tait aim pour lui-mme. Aussi Yashvine tait-il le seul
homme auquel Wronsky et voulu parler de son amour, persuad que, malgr
son mpris affect pour toute espce de sentiment, il pourrait seul
comprendre sa passion avec ce qu'elle avait de srieux et d'absorbant.
Il le savait en outre incapable de bavardages et de mdisances, et ces
raisons runies lui rendaient toujours sa prsence agrable.

Ah oui!--dit le capitaine, lorsque le nom des Tversko eut t prononc;
et il mordit sa moustache en le regardant de son oeil noir brillant.

--Et toi, qu'as-tu fait? as-tu gagn?

--Huit mille roubles, dont trois qui ne rentreront peut-tre pas.

--Alors je puis te faire perdre,--dit Wronsky en riant; son camarade avait
pari une forte somme sur lui.

--Je n'entends pas perdre. Mahotine seul est  craindre.

Et la conversation s'engagea sur les courses, le seul sujet intressant du
moment.

Allons, j'ai fini,--dit Wronsky en se levant. Yashvine se leva aussi en
tirant ses longues jambes.

--Je ne puis dner de si bonne heure, mais je vais boire quelque chose. Je
te suis. Garon, du vin, cria-t-il de sa voix tonnante. Cette voix tait
une clbrit au rgiment. Non, au fait, c'est inutile, cria-t-il aussitt
aprs; si tu rentres chez toi, je t'accompagne.




XX


Wronsky occupait une grande izba finnoise trs propre, et divise en deux
par une cloison. Ptritzky demeurait avec lui au camp, aussi bien qu'
Ptersbourg; il dormait lorsque Wronsky et Yashvine entrrent.

Assez dormir, lve-toi, dit Yashvine en allant secouer le dormeur par
l'paule, derrire la cloison o il tait couch, le nez enfonc dans son
oreiller.

Ptritzky sauta sur ses genoux et regarda autour de lui.

Ton frre est venu, dit-il  Wronsky: il m'a rveill; que le diable
l'emporte, et il a dit qu'il reviendrait.

L-dessus, il se rejeta sur l'oreiller en ramenant sa couverture.

Laisse-moi tranquille, Yashvine,--cria-t-il avec colre  son camarade,
qui s'amusait  lui retirer sa couverture; puis, se tournant vers lui et
ouvrant les yeux:--Tu ferais mieux de me dire ce que je devrais boire pour
m'ter de la bouche ce got dsagrable.

--De l'eau-de-vie, avant tout, ordonna Yashvine de sa grosse voix:
Tereshtchenko, vite un verre d'eau-de-vie et des concombres  ton matre,
cria-t-il en s'amusant lui-mme de la sonorit de sa voix.

--Tu crois? demanda Ptritzky en se frottant les yeux avec une grimace;
en prendras-tu aussi? Si c'est  deux, je veux bien. Wronsky, tu boiras
aussi?

Et, quittant son lit, il s'avana envelopp d'une couverture tigre, les
bras en l'air, chantonnant en franais: Il tait un roi de Thul.

Boiras-tu, Wronsky?

--Va te promener, rpondit celui-ci, qui endossait une redingote apporte
par son domestique.

--O comptes-tu aller? lui demanda Yashvine en voyant approcher de la
maison une calche attele de trois chevaux. Voil ta troka.

-- l'curie, et de l chez Bransky, avec lequel j'ai une affaire 
rgler, dit Wronsky.

Il avait effectivement promis  Bransky de lui porter de l'argent, et
celui-ci demeurait  dix verstes de Pterhof,--mais ses camarades
comprirent aussitt qu'il allait encore ailleurs.

Ptritzky cligna de l'oeil avec une grimace qui signifiait: nous savons ce
que Bransky veut dire, et continua  chanter.

Ne t'attarde pas, se contenta de dire Yashvine, et, changeant de
conversation: Et mon roman, fait-il ton affaire? demanda-t-il en
regardant par la fentre le cheval du milieu qu'il avait vendu.

Au moment o Wronsky allait sortir, Ptritzky l'arrta en criant:

Attends donc, ton frre m'a laiss une lettre et un billet pour toi.
Qu'en ai-je fait? C'est l la question, dclama Ptritzky, levant l'index
au-dessus de son nez.

--Parle donc, es-tu bte! dit Wronsky en souriant.

--Je n'ai pas fait de feu dans la chemine. Ce doit tre ici quelque part.

--Voyons, pas de contes: o est la lettre?

--Je t'assure que je l'ai oubli; j'ai peut-tre vu tout cela en rve!
Attends, attends, ne te fche pas; si tu avais bu comme je l'ai fait hier,
tu ne saurais mme pas o tu as couch; je vais tcher de me rappeler.

Ptritzky retourna derrire la cloison et se recoucha.

C'est ainsi que j'tais couch, et lui se tenait l, oui, oui, oui, m'y
voil.

Et il tira une lettre de dessous son matelas.

Wronsky prit la lettre qu'accompagnait un billet de son frre; c'tait
bien ce qu'il supposait: sa mre lui reprochait de n'tre pas venu la voir,
et son frre lui disait qu'il avait  lui parler.

En quoi cela les regarde-t-il? murmura-t-il, pressentant de quoi il
s'agissait, et il chiffonna les deux papiers, qu'il introduisit entre les
boutons de sa redingote, avec l'intention de les relire en route plus
attentivement.

Au moment de quitter l'izba, il rencontra deux officiers dont
l'un appartenait  son rgiment. L'habitation de Wronsky servait
volontiers de lieu de runion.

O vas-tu?

-- Pterhof pour affaire.

--Le cheval est-il arriv?

--Oui, mais je ne l'ai pas encore vu.

--On dit que Gladiator, de Mahotine, boite.

--Des btises! Mais comment ferez-vous pour courir avec une boue pareille?

Voil mes sauveurs! cria Ptritzky en voyant entrer les nouveaux venus.
Son ordonnance, debout devant lui, tenait sur un plateau de l'eau-de-vie
et des concombres sals. C'est Yashvine qui m'ordonne de boire pour me
rafrachir.

--Vous nous avez donn de l'agrment hier soir, dit un des officiers;
grce  vous, nous n'avons pu dormir de la nuit.

--Il faut vous dire comment cela s'est termin! se mit  raconter
Ptritzky. Wolkof est grimp sur un toit, et nous a annonc de l qu'il
tait triste. Faisons de la musique, ai-je propos: une marche funbre.
Et au son de la marche funbre il s'est endormi sur son toit.

--Bois donc ton eau-de-vie, et par l-dessus de l'eau de Seltz avec
beaucoup de citron, dit Yashvine encourageant Ptritzky comme une mre
qui veut faire avaler une mdecine  son enfant. Aprs cela, tu pourras
prendre un peu de champagne, une demi-bouteille.

--Voil qui a le sens commun. Wronsky, attends un peu, et bois avec nous.

--Non, messieurs, adieu. Je ne bois pas aujourd'hui.

--Pourquoi? de crainte de t'alourdir? Alors buvons sans lui; qu'on apporte
de l'eau de Seltz et du citron.

--Wronsky! cria quelqu'un comme il sortait.

--Qu'y a-t-il?

--Tu devrais te faire couper les cheveux, de crainte de t'alourdir, sur le
front surtout.

Wronsky commenait en effet  perdre ses cheveux; il se mit  rire, et,
avanant sa casquette sur son front, l o ses cheveux devenaient rares,
il sortit et monta en calche.

 l'curie! dit-il.

Il allait prendre ses lettres pour les relire, mais, afin de ne penser
qu' son cheval, il remit sa lecture  plus tard.




XXI


L'curie provisoire, une baraque en planches, se trouvait  proximit du
champ de courses. Le dresseur ayant seul mont le cheval pour le promener,
Wronsky ne savait trop dans quel tat il allait trouver sa monture. Un
jeune garon, qui faisait office de groom, reconnut de loin la calche
et appela aussitt le dresseur, un Anglais au visage sec, orn au menton
d'une touffe de poils. Celui-ci vint au-devant de son matre en se
dandinant  la faon des jockeys, les coudes carts du corps; il tait
vtu d'une jaquette courte et chauss de bottes  l'cuyre.

Comment va Frou-frou? demanda Wronsky en anglais.

--_All right, sir_, rpondit l'Anglais du fond de sa gorge. Mieux vaut
ne pas entrer, ajouta-t-il en soulevant son chapeau. Je lui ai mis une
muselire et cela l'agite. Si on l'approche, elle s'inquitera.

--J'entrerai tout de mme. Je veux la voir.

--Allons alors, rpondit avec humeur l'Anglais, toujours sans ouvrir la
bouche; et de son pas dgingand il se dirigea vers l'curie; un garon
de service en veste blanche, balai en main, propre et alerte, les
introduisit. Cinq chevaux occupaient l'curie, chacun dans sa stalle;
celui de Mahotine, le concurrent le plus srieux de Wronsky, Gladiator, un
alezan de cinq vershoks, devait tre l. Wronsky tait plus curieux de le
voir que de voir son propre cheval, mais, selon les rgles des courses, il
ne devait pas se le faire montrer, ni mme se permettre de questions  son
sujet. Tout en marchant le long du couloir, le groom ouvrit la porte de la
seconde stalle et Wronsky entrevit un vigoureux alezan aux pieds blancs.
C'tait Gladiator; il le savait, mais se retourna aussitt du ct de
Frou-frou, comme il se ft dtourn d'une lettre ouverte qui ne lui aurait
pas t adresse.

C'est le cheval de Mak.., Mak...., dit l'Anglais sans arriver  prononcer
le nom, indiquant la stalle de Gladiator de ses doigts aux ongles crasseux.

--De Mahotine? oui;--c'est mon seul adversaire srieux.

--Si vous le montiez, je parierais pour vous, dit l'Anglais.

--Frou-frou est plus nerveuse, celui-ci plus solide, rpondit Wronsky en
souriant de l'loge du jockey.

--Dans les courses avec obstacles, tout est dans l'art de monter, dans le
_pluck_, dit l'Anglais.

Le _pluck_, c'est--dire l'audace et le sang-froid. Wronsky savait qu'il
n'en manquait pas et, qui plus est, il tait fermement convaincu que
personne ne pouvait en avoir plus que lui.

Vous tes sr qu'une forte transpiration n'tait pas ncessaire?

--Du tout, rpondit l'Anglais. Ne parlez pas haut, je vous prie, la jument
s'inquite, ajouta-t-il en faisant un signe de tte du ct de la stalle
ferme o l'on entendait pitiner le cheval sur sa litire.

Il ouvrit la porte et Wronsky entra dans le box faiblement clair par
une petite lucarne. Un cheval bai brun, avec une muselire, y foulait
nerveusement la paille frache.

La conformation un peu dfectueuse de son cheval favori sauta aux yeux de
Wronsky. Frou-frou tait de taille moyenne, son ossature tait troite,
sa poitrine galement, quoique le poitrail ft saillant; la croupe tait
lgrement fuyante et les jambes, surtout celles de derrire, un peu
cagneuses. Les muscles des jambes paraissaient faibles et les flancs trs
larges, malgr l'entranement qu'elle avait subi et la maigreur de son
ventre. Au-dessous du genou, ses jambes, vues de face, semblaient de vrais
fuseaux; vues de ct au contraire, elles taient normes. Sauf ses flancs,
on l'aurait dite creuse des deux cts. Mais, elle avait un mrite qui
faisait oublier tous ces dfauts: elle avait de la _race_, du _sang_ comme
disent les Anglais. Ses muscles faisaient saillie sous un rseau de veines
recouvertes d'une peau lisse et douce comme du satin; sa tte effile,
aux yeux  fleur de tte, brillants et anims, ses naseaux saillants et
mobiles, qui semblaient injects de sang, toute l'allure de cette jolie
bte avait quelque chose de dcid, d'nergique et de fin. C'tait un
de ces animaux auxquels la parole ne semble manquer que par suite d'une
conformation mcanique incomplte. Wronsky eut le sentiment d'tre compris
par elle tandis qu'il la considrait. Lorsqu'il entra, elle aspira l'air
fortement, regarda de ct, en montrant le blanc de son oeil inject de
sang, chercha  secouer sa muselire, et s'agita sur ses pieds comme mue
par des ressorts.

Vous voyez si elle est agite, dit l'Anglais.

--Ho, ma belle, ho! dit Wronsky en s'approchant pour la calmer; mais plus
il approchait, plus elle s'agitait. Elle ne se tranquillisa que lorsqu'il
lui eut caress la tte et le cou; on voyait ses muscles se dessiner et
tressaillir sous son poil dlicat. Wronsky remit  sa place une mche de
crinire qu'elle avait rejete de l'autre ct du garrot, approcha son
visage des naseaux qu'elle gonflait et largissait comme des ailes de
chauves-souris. Elle respira bruyamment, dressa les oreilles et tendit son
museau noir vers lui, pour le saisir par la manche; mais, empche par sa
muselire, elle se reprit  pitiner.

Calme-toi, ma belle, calme-toi! lui dit Wronsky en la flattant; et il
quitta la stalle dans la conviction rassurante que son cheval tait en
parfait tat.

Mais l'agitation de la jument s'tait communique  son matre; lui aussi
sentait le sang affluer  son coeur et le besoin d'action, de mouvement,
s'emparer violemment de lui; il aurait voulu mordre comme elle; c'tait
troublant et amusant.

Eh bien! je compte sur vous, dit-il  l'Anglais;  six heures et demie
sur le terrain.

--Tout sera prt. Mais o allez-vous, mylord? demanda l'Anglais en se
servant du titre de lord qu'il n'employait jamais.

tonn de cette audace, Wronsky leva la tte avec surprise et regarda
l'Anglais comme il savait le faire, non dans les yeux, mais sur le haut du
front; il comprit aussitt que le dresseur ne lui avait pas parl comme 
son matre, mais comme  un jockey, et rpondit:

J'ai besoin de voir Bransky et serai de retour dans une heure.

Combien de fois m'aura-t-on fait cette question aujourd'hui! pensa-t-il,
et il rougit, ce qui lui arrivait rarement. L'Anglais le regarda
attentivement; il avait l'air de savoir o allait son matre.

L'essentiel est de se tenir tranquille avant la course; ne vous faites
pas de mauvais sang, ne vous tourmentez de rien.

--_All right_, rpondit Wronsky en souriant et, sautant dans sa calche,
il se fit conduire  Pterhof.

 peine avait-il fait quelques pas, que le ciel, couvert depuis le matin,
s'assombrit tout  fait; il se mit  pleuvoir.

C'est fcheux, pensa Wronsky en levant la capote de sa calche; il y
avait de la boue, maintenant ce sera un marais.

Et, profitant de ce moment de solitude, il prit les lettres de sa mre et
de son frre pour les lire.

C'tait toujours la mme histoire: tous deux, sa mre aussi bien que son
frre, trouvaient ncessaire de se mler de ses affaires de coeur; il en
tait irrit jusqu' la colre, un sentiment qui ne lui tait pas habituel.

En quoi cela les concerne-t-il? Pourquoi se croient-ils obligs de
s'occuper de moi? de s'accrocher  moi? C'est parce qu'ils sentent qu'il y
a l quelque chose qu'ils ne peuvent comprendre. Si c'tait une liaison
vulgaire, on me laisserait tranquille; mais ils devinent qu'il n'en est
rien, que cette femme n'est pas un jouet pour moi, qu'elle m'est plus
chre que la vie. Cela leur parat incroyable et agaant. Quel que soit
notre sort, c'est nous qui l'avons fait, et nous ne le regrettons pas, se
dit-il en s'unissant  Anna dans le mot _nous_. Mais non, ils entendent
nous enseigner la vie, eux qui n'ont aucune ide de ce qu'est le bonheur!
ils ne savent pas que, sans cet amour, il n'y aurait pour moi ni joie ni
douleur en ce monde; la vie n'existerait pas.

Au fond, ce qui l'irritait le plus contre les siens, c'est que sa
conscience lui disait qu'ils avaient raison. Son amour pour Anna n'tait
pas un entranement passager destin comme tant de liaisons mondaines
 disparatre en ne laissant d'autres traces que des souvenirs doux ou
pnibles. Il sentait vivement toutes les tortures de leur situation,
toutes ses difficults aux yeux du monde, auquel il fallait tout cacher,
en s'ingniant  mentir,  tromper,  inventer mille ruses. Et tandis
que leur passion mutuelle tait si violente qu'ils ne connaissaient plus
qu'elle, toujours il fallait penser aux autres.

Ces frquentes ncessits de dissimuler et de feindre lui revinrent
vivement  la pense. Rien n'tait plus contraire  sa nature, et il
se rappela le sentiment de honte qu'il avait souvent surpris dans Anna
lorsqu'elle aussi tait force au mensonge.

Depuis sa liaison avec elle, il ressentait parfois une trange
sensation de dgot et de rpulsion qu'il ne pouvait dfinir. Pour qui
l'prouvait-il?.... Pour Alexis Alexandrovitch, pour lui-mme, pour le
monde entier?... Il n'en savait rien. Autant que possible il chassait
cette impression.

Oui, jadis elle tait malheureuse, mais fire et tranquille; maintenant
elle ne peut plus l'tre, quelque peine qu'elle se donne pour le paratre.

Et pour la premire fois l'ide de couper court  cette vie de
dissimulation lui apparut nette et prcise: le plus tt serait le mieux.

Il faut que nous quittions tout, elle et moi, et que, seuls avec notre
amour, nous allions nous cacher quelque part, se dit-il.




XXII


L'averse fut de courte dure, et lorsque Wronsky arriva au grand trot
de son cheval de brancard, les chevaux de vole galopant  toutes brides
dans la boue, le soleil avait dj reparu et faisait scintiller les toits
des villas et le feuillage mouill des vieux tilleuls, dont l'ombre se
projetait des jardins du voisinage dans la rue principale. L'eau coulait
des toits, et les branches des arbres semblaient secouer gaiement leurs
gouttes de pluie. Il ne pensait plus au tort que l'averse pouvait faire au
champ de courses, mais se rjouissait en songeant que, grce  la pluie,
_elle_ serait seule; car il savait qu'Alexis Alexandrovitch, revenu
d'un voyage aux eaux depuis quelques jours, n'avait pas encore quitt
Ptersbourg pour la campagne.

Wronsky fit arrter ses chevaux  une petite distance de la maison, et,
afin d'attirer l'attention aussi peu que possible, il entra dans la cour 
pied, au lieu de sonner  la porte principale qui donnait sur la rue.

Monsieur est-il arriv? demanda-t-il  un jardinier.

--Pas encore, mais madame y est. Veuillez sonner, on vous ouvrira.

--Non, je prfre entrer par le jardin.

La sachant seule, il voulait la surprendre; il n'avait pas annonc sa
visite et elle ne pouvait l'attendre  cause des courses; il marcha donc
avec prcaution le long des sentiers sabls et bords de fleurs, relevant
son sabre pour ne pas faire de bruit; il s'avana ainsi jusqu' la
terrasse, qui de la maison descendait au jardin. Les proccupations qui
l'avaient assig en route, les difficults de sa situation, tout tait
oubli; il ne pensait qu'au bonheur de l'apercevoir bientt, _elle_ en
ralit, en personne, non plus en imagination seulement. Dj il montait
les marches de la terrasse le plus doucement possible, lorsqu'il se
rappela ce qu'il oubliait toujours, et ce qui formait un des cts les
plus douloureux de ses rapports avec Anna: la prsence de son fils, de cet
enfant au regard inquisiteur.

L'enfant tait le principal obstacle  leurs entrevues. Jamais en sa
prsence Wronsky et Anna ne se permettaient un mot qui ne pt tre entendu
de tout le monde, jamais mme la moindre allusion que l'enfant n'et pas
comprise. Ils n'avaient pas eu besoin de s'entendre pour cela; chacun
d'eux aurait cru se faire injure en prononant une parole qui et tromp
le petit garon; devant lui ils causaient comme de simples connaissances.
Malgr ces prcautions, Wronsky rencontrait souvent le regard scrutateur
et un peu mfiant de Serge, fix sur lui; tantt il le trouvait
timide, d'autres fois caressant, rarement le mme. L'enfant semblait
instinctivement comprendre qu'entre cet homme et sa mre il existait un
lien srieux dont la signification lui chappait.

Serge faisait effectivement de vains efforts pour comprendre comment il
devait se comporter avec ce monsieur; il avait devin, avec la finesse
d'intuition propre  l'enfance, que son pre, sa gouvernante et sa bonne
le considraient avec horreur, tandis que sa mre le traitait comme son
meilleur ami.

Qu'est-ce que cela signifie? qui est-il? faut-il que je l'aime? et si
je n'y comprends rien, est-ce ma faute et suis-je un enfant mchant ou
born? pensait le petit. De l sa timidit, son air interrogateur et
mfiant, et cette mobilit d'humeur qui gnait tant Wronsky. D'ailleurs,
en prsence de l'enfant, il prouvait toujours l'impression de rpulsion,
sans cause apparente, qui le poursuivait depuis un certain temps.
Wronsky et Anna taient semblables  des navigateurs auxquels la boussole
prouverait qu'ils vont  la drive, sans pouvoir arrter leur course;
chaque minute les loigne du droit chemin, et reconnatre ce mouvement qui
les entrane, c'est aussi reconnatre leur perte! L'enfant avec son regard
naf tait cette implacable boussole; tous deux le sentaient sans vouloir
en convenir.

Ce jour-l, Serge ne se trouvait pas  la maison; Anna tait seule, assise
sur la terrasse, attendant le retour de son fils, que la pluie avait
surpris pendant sa promenade. Elle avait envoy une femme de chambre et
un domestique  sa recherche. Vtue d'une robe blanche, garnie de hautes
broderies, elle tait assise dans un angle de la terrasse, cache par des
plantes et des fleurs, et n'entendit pas venir Wronsky. La tte penche,
elle appuyait son front contre un arrosoir oubli sur un des gradins;
de ses belles mains charges de bagues qu'il connaissait si bien, elle
attirait vers elle cet arrosoir. La beaut de cette tte aux cheveux noirs
friss, de ces bras, de ces mains, de tout l'ensemble de sa personne,
frappait Wronsky chaque fois qu'il la voyait, et lui causait toujours une
nouvelle surprise. Il s'arrta et la regarda avec transport. Elle sentit
instinctivement son approche, et il avait  peine fait un pas, qu'elle
repoussa l'arrosoir et tourna vers lui son visage brlant.

Qu'avez-vous? vous tes malade? dit-il en franais, tout en s'approchant
d'elle. Il aurait voulu courir, mais, dans la crainte d'tre aperu, il
jeta autour de lui et vers la porte de la terrasse un regard qui le fit
rougir comme tout ce qui l'obligeait  craindre et  dissimuler.

Non, je me porte bien, dit Anna en se levant et serrant vivement la main
qu'il lui tendait. Je ne t'attendais pas.

--Bon Dieu, quelles mains froides!

--Tu m'as effraye; je suis seule et j'attends Serge qui est all se
promener; ils reviendront par ici.

Malgr le calme qu'elle affectait, ses lvres tremblaient.

Pardonnez-moi d'tre venu, mais je ne pouvais passer la journe sans vous
voir, continua-t-il en franais, vitant ainsi le _vous_ impossible et le
tutoiement dangereux en russe.

--Je n'ai rien  pardonner: je suis trop heureuse.

--Mais vous tes malade ou triste? dit-il en se penchant vers elle sans
quitter sa main.  quoi pensez-vous?

--Toujours  la mme chose, rpondit-elle en souriant.

Elle disait vrai.  quelque heure de la journe,  quelque moment qu'on
l'et interroge, elle aurait invariablement rpondu qu'elle pensait  son
bonheur et  son malheur. Au moment o il tait entr, elle se demandait
pourquoi les uns, Betsy par exemple, dont elle savait la liaison avec
Toushkewitch, prenaient si lgrement ce qui pour elle tait si cruel?
Cette pense l'avait particulirement tourmente ce jour-l. Elle parla
des courses, et lui, pour la distraire de son trouble, raconta les
prparatifs qui se faisaient; son ton restait parfaitement calme et
naturel.

Faut-il, ou ne faut-il pas lui dire? pensait-elle en regardant ces yeux
tranquilles et caressants. Il a l'air si heureux, il s'amuse tant de cette
course, qu'il ne comprendra peut-tre pas assez l'importance de ce qui
nous arrive.

Vous ne m'avez pas dit  quoi vous songiez quand je suis entr, dit-il en
interrompant son rcit; dites-le, je vous en prie.

Elle ne rpondait pas. La tte baisse, elle levait vers lui ses beaux
yeux; son regard tait plein d'interrogations; sa main jouait avec une
feuille dtache. Le visage de Wronsky prit aussitt l'expression d'humble
adoration, de dvouement absolu qui l'avait conquise.

Je sens qu'il est arriv quelque chose. Puis-je tre tranquille un
instant quand je vous sais un chagrin que je ne partage pas? Au nom du
ciel, parlez, rpta-t-il d'un ton suppliant.

S'il ne sent pas toute l'importance de ce que j'ai  lui dire, je sais
que je ne lui pardonnerai pas; mieux vaut se taire que de le mettre 
l'preuve, pensa-t-elle en continuant  le regarder; sa main tremblait.

Mon Dieu! qu'y a t-il? dit-il en lui prenant la main.

--Faut-il le dire?

--Oui, oui, oui.

--Je suis enceinte, murmura-t-elle lentement.

La feuille qu'elle tenait entre ses doigts trembla encore plus, mais
elle ne le quitta pas des yeux, car elle cherchait  lire sur son visage
comment il supporterait cet aveu.

Il plit, voulut parler, mais s'arrta et baissa la tte en laissant
tomber la main qu'il tenait entre les siennes.

Oui, il sent toute la porte de cet vnement, pensa-t-elle, et elle lui
prit la main.

Mais elle se trompait en croyant qu'il sentait comme elle.  cette
nouvelle, l'trange impression d'horreur qui le poursuivait l'avait saisi
plus vivement que jamais, et il comprit que la crise qu'il souhaitait,
tait arrive. Dornavant on ne pouvait plus rien dissimuler au mari, et
il fallait sortir au plus tt, n'importe  quel prix, de cette situation
odieuse et insoutenable. Le trouble d'Anna se communiquait  lui. Il la
regarda de ses yeux humblement soumis, lui baisa la main, se leva, et se
mit  marcher de long en large sur la terrasse, sans parler.

Quand enfin il se rapprocha d'elle, il lui dit d'un ton dcid:

Ni vous, ni moi, n'avons considr notre liaison comme un bonheur
passager; maintenant notre sort est fix. Il faut absolument mettre fin
aux mensonges dans lesquels nous vivons;--et il regarda autour de lui.

--Mettre fin? Comment y mettre fin, Alexis? dit-elle doucement.

Elle s'tait calme et lui souriait tendrement.

Il faut quitter votre mari et unir nos existences.

--Ne sont-elles pas dj unies? rpondit-elle  demi-voix.

--Pas tout  fait, pas compltement.

--Mais comment faire, Alexis? enseigne-le-moi, dit-elle avec une triste
ironie, en songeant  ce que sa situation avait d'inextricable. Ne suis-je
pas la femme de mon mari?

--Quelque difficile que soit une situation, elle a toujours une issue
quelconque; il s'agit seulement de prendre un parti... Tout vaut mieux que
la vie que tu mnes. Crois-tu donc que je ne voie pas combien tout est
tourment pour toi: ton mari, ton fils, le monde, tout!

--Pas mon mari, dit-elle avec un sourire. Je ne le connais pas, je ne
pense pas  lui. Je ne sais pas s'il existe.

--Tu n'es pas sincre. Je te connais: tu te tourmentes aussi  cause de
lui.

--Mais il ne sait rien,--dit-elle, et soudain son visage se couvrit d'une
vive rougeur: le cou, le front, les joues, tout rougit, et les larmes lui
vinrent aux yeux.--Ne parlons plus de lui!




XXIII


Ce n'tait pas la premire fois que Wronsky cherchait  lui faire
comprendre et juger sa position, quoiqu'il ne l'et encore jamais fait
aussi fortement; et toujours il s'tait heurt aux mmes apprciations
superficielles et presque futiles. Il lui semblait qu'elle tait alors
sous l'empire de sentiments qu'elle ne voulait, ou ne pouvait approfondir,
et elle, la vraie Anna, disparaissait, pour faire place  un tre trange
et indchiffrable, qu'il ne parvenait pas  comprendre, qui lui devenait
presque rpulsif. Aujourd'hui il voulut s'expliquer  fond.

Qu'il le sache ou ne le sache pas, dit-il d'une voix calme mais ferme,
peu importe. Nous ne pouvons, _vous_ ne pouvez rester dans cette situation,
surtout  prsent.

--Que faudrait-il faire selon vous?--demanda-t-elle avec la mme ironie
railleuse. Elle qui avait craint si vivement de lui voir accueillir sa
confidence avec lgret, tait mcontente maintenant qu'il en dduisit la
ncessit absolue d'une rsolution nergique.

--Avouez tout, et quittez-le.

--Supposons que je le fasse, savez-vous ce qu'il en rsultera? Je vais
vous le dire:--et un clair mchant jaillit de ses yeux tout  l'heure
si tendres. Ah vous en aimez un autre et avez une liaison criminelle?
dit-elle en imitant son mari et appuyant sur le mot _criminelle_ comme
lui. Je vous avais avertie des suites qu'elle aurait au point de vue de
la religion, de la socit et de la famille. Vous ne m'avez pas cout,
maintenant je ne puis livrer  la honte mon nom, et...--elle allait dire
_mon fils_, mais s'arrta, car elle ne pouvait plaisanter de son fils.--En
un mot, il me dira nettement, clairement, sur le ton dont il discute les
affaires d'tat, qu'il ne peut me rendre la libert, mais qu'il prendra
des mesures pour viter le scandale. C'est l ce qui se passera, car ce
n'est pas un homme, c'est une machine et, quand il se fche, une trs
mchante machine.

Et elle se rappela les moindres dtails du langage et de la physionomie
de son mari, prte  lui reprocher intrieurement tout ce qu'elle pouvait
trouver en lui de mal, avec d'autant moins d'indulgence qu'elle se sentait
plus coupable.

Mais, Anna, dit Wronsky avec douceur, dans l'espoir de la convaincre et
de la calmer, il faut d'abord tout avouer, et ensuite nous agirons selon
ce qu'il fera.

--Alors il faudra s'enfuir?

--Pourquoi pas? Je ne vois pas la possibilit de continuer  vivre ainsi;
il n'est pas question de moi, mais de vous qui souffrez.

--S'enfuir! et devenir ostensiblement votre matresse! dit-elle mchamment.

--Anna! s'cria-t-il pein.

--Oui, votre matresse et perdre tout..... Elle voulut encore dire _mon
fils_, mais ne put prononcer ce mot.

Wronsky tait incapable de comprendre que cette forte et loyale nature
acceptt la situation fausse o elle se trouvait, sans chercher  en
sortir; il ne se doutait pas que l'obstacle tait ce mot fils qu'elle
ne pouvait se rsoudre  articuler.

Quand Anna se reprsentait la vie de cet enfant avec le pre qu'elle
aurait quitt, l'horreur de sa faute lui paraissait telle, qu'en vritable
femme elle n'tait plus en tat de raisonner, et ne cherchait qu' se
rassurer et  se persuader que tout pourrait encore demeurer comme par le
pass; il fallait  tout prix s'tourdir, oublier cette affreuse pense:
que deviendra l'enfant?

Je t'en supplie, je t'en supplie, dit-elle tout  coup sur un ton tout
diffrent de tendresse et de sincrit, ne me parle plus jamais de cela.

--Mais, Anna!

--Jamais, jamais. Laisse-moi rester juge de la situation. J'en comprends
la bassesse et l'horreur, mais il n'est pas aussi facile que tu le crois
d'y rien changer. Aie confiance en moi, et ne me dis plus jamais rien de
cela. Tu me le promets?

--Je promets tout; comment veux-tu cependant que je sois tranquille aprs
ce que tu viens de me confier? Puis-je rester calme quand tu l'es si peu?

--Moi! rpta-t-elle. Il est vrai que je me tourmente, mais cela passera
si tu ne me parles plus de rien.

--Je ne comprends pas.....

--Je sais, interrompit-elle, combien ta nature loyale souffre de mentir;
tu me fais piti, et bien souvent je me dis que tu as sacrifi ta vie pour
moi.

--C'est prcisment ce que je me disais de toi! je me demandais tout 
l'heure comment tu avais pu t'immoler pour moi! Je ne me pardonne pas de
t'avoir rendue malheureuse!

--Moi, malheureuse! dit-elle en se rapprochant de lui et le regardant avec
un sourire plein d'amour. Moi! mais je suis semblable  un tre mourant de
faim auquel on aurait donn  manger! Il oublie qu'il a froid et qu'il est
couvert de guenilles, il n'est pas malheureux. Moi, malheureuse! Non,
voil mon bonheur.....

La voix du petit Serge qui rentrait se fit entendre. Anna jeta un coup
d'oeil autour d'elle, se leva vivement, et porta rapidement ses belles
mains charges de bagues vers Wronsky qu'elle prit par la tte; elle le
regarda longuement, approcha son visage du sien, l'embrassa sur les lvres
et les yeux, puis elle voulut le repousser et le quitter, mais il l'arrta.

Quand? murmura-t-il en la regardant avec transport.

--Aujourd'hui  une heure, rpondit-elle  voix basse en soupirant, et
elle courut au-devant de son fils. Serge avait t surpris par la pluie au
parc, et s'tait rfugi dans un pavillon avec sa bonne.

Eh bien, au revoir, dit-elle  Wronsky, il faut maintenant que je
m'apprte pour les courses; Betsy m'a promis de venir me chercher.

--Wronsky regarda sa montre, et partit prcipitamment.




XXIV


Wronsky tait si mu et si proccup qu'ayant regard l'aiguille et le
cadran il n'avait pas vu l'heure.

Tout pntr de la pense d'Anna, il regagna sa calche sur la route,
marchant avec prcaution le long du chemin boueux. Sa mmoire n'tait plus
qu'instinctive, et lui rappelait seulement ce qu'il avait rsolu de faire,
sans que la rflexion intervnt. Il s'approcha de son cocher endormi sur
son sige, le rveilla machinalement, observa les nues de moucherons qui
s'levaient au-dessus de ses chevaux en sueur, sauta dans sa calche et se
fit conduire chez Bransky; il avait dj fait six  sept verstes lorsque
la prsence d'esprit lui revint; il comprit alors qu'il tait en retard,
et regarda de nouveau sa montre. Elle marquait cinq heures et demie.

Il devait y avoir plusieurs courses ce jour-l. D'abord les chevaux de
trait, puis une course d'officiers de deux verstes, une seconde de quatre;
celle o il devait courir tait la dernire.  la rigueur, il pouvait
arriver  temps en sacrifiant Bransky, sinon il risquait de ne se trouver
sur le terrain que lorsque la cour serait arrive, et ce n'tait pas
convenable. Malheureusement Bransky avait sa parole; il continua donc
la route en recommandant au cocher de ne pas mnager ses chevaux. Cinq
minutes chez Bransky, et il repartit au galop; ce mouvement rapide lui fit
du bien. Peu  peu il oubliait ses soucis pour ne sentir que l'motion
de la course et le plaisir de ne pas la manquer; il dpassait toutes les
voitures venant de Ptersbourg ou des environs.

Personne chez lui que son domestique le guettant sur le seuil de la porte;
tout le monde tait dj parti.

Pendant qu'il changeait de vtements, son domestique eut le temps de lui
raconter que la seconde course tait commence, et que plusieurs personnes
s'taient informes de lui.

Wronsky s'habilla sans se presser,--car il savait garder son calme,--et se
fit conduire en voiture aux curies. On voyait de l un ocan d'quipages
de toutes sortes, des pitons, des soldats, et toutes les tribunes
charges de spectateurs.--La seconde course devait en effet avoir lieu,
car il entendit un coup de cloche. Il avait rencontr prs de l'curie
l'alezan de Mahotine, Gladiator, qu'on menait couvert d'une housse orange
et bleue avec d'normes oreillres.

O est Cord? demanda-t-il au palefrenier.

-- l'curie,--on selle.

Frou-frou tait toute selle dans sa stalle ouverte, et on allait la faire
sortir.

Je ne suis pas en retard?

--_All right, all right_, dit l'Anglais, ne vous inquitez de rien.

Wronsky jeta un dernier regard sur les belles formes de sa jument, et la
quitta  regret;--elle tremblait de tous ses membres. Le moment tait
propice pour s'approcher des tribunes sans tre remarqu; la course
de deux verstes s'achevait, et tous les yeux taient fixs sur un
chevalier-garde et un hussard derrire lui, fouettant dsesprment leurs
chevaux en approchant du but. On affluait vers ce point de tous cts, et
un groupe de soldats et d'officiers de la garde saluaient avec des cris de
joie le triomphe de leur officier et de leur camarade.

Wronsky se mla  la foule au moment o la cloche annonait la fin de la
course, tandis que le vainqueur, couvert de boue, s'affaissait sur sa
selle et laissait tomber la bride de son talon gris pommel, essouffl et
tremp de sueur.

L'talon, raidissant pniblement les jarrets, arrta avec difficult sa
course rapide; l'officier, comme au sortir d'un rve, regardait autour de
lui et souriait avec effort. Une foule d'amis et de curieux l'entoura.

C'tait  dessein que Wronsky vitait le monde lgant qui circulait
tranquillement eu causant, autour de la galerie; il avait dj aperu Anna,
Betsy et la femme de son frre, et ne voulait pas s'approcher d'elles,
pour viter toute distraction. Mais  chaque pas il rencontrait des
connaissances qui l'arrtaient au passage et lui racontaient quelques
dtails de la dernire course, ou lui demandaient la cause de son retard.

Pendant qu'on distribuait les prix dans le pavillon, et que chacun se
dirigeait de ce ct, Wronsky vit approcher son frre Alexandre; comme
Alexis, c'tait un homme de taille moyenne et un peu trapu; mais il tait
plus beau, quoiqu'il et le visage trs color et un nez de buveur; il
portait l'uniforme de colonel avec des aiguillettes.

As-tu reu ma lettre? dit-il  son frre,--on ne te trouve jamais.

Alexandre Wronsky, malgr sa vie dbauche et son penchant  l'ivrognerie,
frquentait exclusivement le monde de la cour. Tandis qu'il causait avec
son frre d'un sujet pnible, il savait garder la physionomie souriante
d'un homme qui plaisanterait d'une faon inoffensive, et cela  cause des
yeux qu'il sentait braqus sur eux.

Je l'ai reue; je ne comprends pas de quoi _tu_ t'inquites.

--Je m'inquite de ce qu'on m'a fait remarquer tout  l'heure ton absence,
et ta prsence  Pterhof lundi.

--Il y a des choses qui ne peuvent tre juges que par ceux qu'elles
intressent directement,--et l'affaire dont tu te proccupes est telle....

--Oui, mais alors on ne reste pas au service, on ne....

--Ne t'en mle pas,--c'est tout ce que je demande. Alexis Wronsky plit,
et son visage mcontent eut un tressaillement; il se mettait rarement en
colre, mais quand cela arrivait, son menton se prenait  trembler, et il
devenait dangereux. Alexandre le savait et sourit gaiement.

Je n'ai voulu que te remettre la lettre de notre mre; rponds-lui
et ne te fais pas de mauvais sang avant la course.--_Bonne chance_,
ajouta-t-il en franais, en s'loignant.

Ds qu'il l'et quitt, Wronsky fut accost par un autre.

Tu ne reconnais donc plus tes amis? Bonjour, mon cher! C'tait Stpane
Arcadivitch, le visage anim, les favoris bien peigns et pommads, aussi
brillant dans le monde lgant de Ptersbourg qu' Moscou.

Je suis arriv d'hier et me voil ravi d'assister  ton triomphe.--Quand
nous reverrons-nous?

--Entre demain au mess, dit Wronsky, et, s'excusant de le quitter, il
lui serra la main et se dirigea vers l'endroit o les chevaux avaient t
amens pour la course d'obstacles.

Les palefreniers emmenaient les chevaux puiss par la dernire course,
et ceux de la course suivante apparaissaient les uns aprs les autres.
C'taient pour la plupart des chevaux anglais, bien sangls et
encapuchonns,--on aurait dit d'normes oiseaux.

Frou-frou, belle dans sa maigreur, approchait, posant un pied aprs
l'autre d'un pas lastique et rebondissant;--non loin de l, on tait 
Gladiator sa couverture; les formes superbes, rgulires et robustes de
l'talon, avec sa croupe splendide et ses pieds admirablement taills,
attirrent l'attention de Wronsky.

Il voulut se rapprocher de Frou-frou, mais quelqu'un l'arrta encore au
passage.

Voil Karnine,--il cherche sa femme qui est dans le pavillon, l'avez-vous
vue?

--Non, rpondit Wronsky, sans tourner la tte du ct o on lui indiquait
Mme Karnine, et il rejoignit son cheval.

 peine eut-il le temps d'examiner quelque chose qu'il fallait
rectifier  la selle, qu'on appela ceux qui devaient courir pour
leur distribuer leurs numros d'ordre. Ils approchrent tous,
srieux, presque solennels, et plusieurs d'entre eux fort ples:
ils taient dix-sept.--Wronsky eut le n 7.

En selle! cria-t-on.

Wronsky s'approcha de son cheval; il se sentait, comme ses camarades, le
point de mire de tous les regards, et, comme toujours, le malaise qu'il en
prouvait rendait ses mouvements plus lents.

Cord avait mis son costume de parade en l'honneur des courses; il portait
une redingote noire boutonne jusqu'au cou; un col de chemise fortement
empes faisait ressortir ses joues,--il avait des bottes  l'cuyre et un
chapeau rond. Calme et important, selon son habitude, il tait debout 
la tte du cheval et tenait lui-mme la bride. Frou-frou tremblait et
semblait prise d'un accs de fivre; ses yeux pleins de feu regardaient
Wronsky de ct. Celui-ci passa le doigt sous la sangle de la selle,--la
jument recula et dressa les oreilles,--et l'Anglais grimaa un sourire 
l'ide qu'on pt douter de la faon dont il sellait un cheval.

Montez, vous serez moins agit, dit-il.

Wronsky jeta un dernier coup d'oeil sur ses concurrents: il savait qu'il ne
les verrait plus pendant la course. Deux d'entre eux se dirigeaient dj
vers le point de dpart. Goltzen, un ami et un des plus forts coureurs,
tournait autour de son talon bai sans pouvoir le monter. Un petit hussard
de la garde, en pantalon de cavalerie, courb en deux sur son cheval pour
imiter les Anglais, faisait un temps de galop. Le prince Kouzlof, blanc
comme un linge, montait une jument pur sang qu'un Anglais menait par la
bride. Wronsky connaissait comme tous ses camarades l'amour-propre froce
de Kouzlof, joint  la _faiblesse_ de ses nerfs. Chacun savait qu'il avait
peur de tout,--mais  cause de cette peur, et parce qu'il savait qu'il
risquait de se rompre le cou, et qu'il y avait prs de chaque obstacle un
chirurgien avec des infirmiers et des brancards, il avait rsolu de courir.

Wronsky lui sourit d'un air approbateur; mais le rival redoutable entre
tous, Mahotine sur Gladiator, n'tait pas l.

Ne vous pressez pas, disait Cord  Wronsky, et n'oubliez pas une chose
importante: devant un obstacle, il ne faut ni retenir ni lancer son cheval,
--il faut le laisser faire.

--Bien, bien, rpondit Wronsky en prenant les brides

--Menez la course si cela se peut, sinon ne perdez pas courage, quand bien
mme vous seriez le dernier.

Sans laisser  sa monture le temps de faire le moindre mouvement, Wronsky
s'lana vivement sur l'trier, se mit lgrement en selle, galisa
les doubles rnes entre ses doigts, et Cord lcha le cheval. Frou-frou
allongea le cou en tirant sur la bride; elle semblait se demander de quel
pied il fallait partir, et balanait son cavalier sur son dos flexible en
avanant d'un pas lastique. Cord suivait  grandes enjambes. La jument,
agite, cherchait  tromper son cavalier et tirait tantt  droite, tantt
 gauche; Wronsky la rassurait inutilement de la voix et du geste.

On approchait de la rivire, du ct o se trouvait le point de dpart;
Wronsky, prcd des uns, suivi des autres, entendit derrire lui, sur
la boue du chemin, le galop d'un cheval. C'tait Gladiator mont par
Mahotine; celui-ci sourit en passant, montrant ses longues dents. Wronsky
ne rpondit que par un regard irrit. Il n'aimait pas Mahotine, et cette
faon de galoper prs de lui et d'chauffer son cheval lui dplut; il
sentait d'ailleurs en lui son plus rude adversaire.

Frou-frou partit au galop du pied gauche, fit deux bonds, et, fche de se
sentir retenue par le bridon, changea d'allure et prit un trot qui secoua
fortement son cavalier.--Cord, mcontent, courait presque aussi vite
qu'elle  ct de Wronsky.




XXV


Le champ de courses, une ellipse de quatre verstes, s'tendait devant le
pavillon principal et offrait neuf obstacles: la rivire,--une grande
barrire haute de deux archines, en face du pavillon,--un foss  sec,
--un autre rempli d'eau,--une cte rapide,--une banquette irlandaise
(l'obstacle le plus difficile), c'est--dire un remblai couvert de
fascines, derrire lequel un second foss invisible obligeait le cavalier
 sauter deux obstacles  la fois, au risque de se tuer;--aprs la
banquette, encore trois fosss, dont deux pleins d'eau,--et enfin le but,
devant le pavillon. Ce n'tait pas dans l'enceinte mme du cercle que
commenait la course, mais  une centaine de sagnes en dehors, et sur
cet espace se trouvait le premier obstacle, la rivire, qu'on pouvait 
volont sauter ou passer  gu.

Les cavaliers se rangrent pour le signal, mais trois fois de suite il y
eut faux dpart; il fallut recommencer. Le colonel qui dirigeait la course
commenait  s'impatienter,--lorsque enfin au quatrime commandement les
cavaliers partirent.

Tous les yeux, toutes les lorgnettes taient dirigs vers les coureurs.

Ils sont partis! les voil! cria-t-on de tous cts.

Et pour mieux les voir, les spectateurs se prcipitrent isolment ou par
groupes vers l'endroit d'o on pouvait les apercevoir. Les cavaliers se
dispersrent d'abord un peu; de loin, ils semblaient courir ensemble, mais
les fractions de distance qui les sparaient avaient leur importance.

Frou-frou, agite et trop nerveuse, perdit du terrain au dbut, mais
Wronsky, tout en la retenant, prit facilement le devant sur deux ou
trois chevaux, et ne fut bientt plus prcde que par Gladiator, qui la
dpassait de toute sa longueur, et par la jolie Diane en tte de tous,
portant le malheureux Kouzlof,  moiti mort d'motion.

Pendant ces premires minutes, Wronsky ne fut pas plus matre de lui-mme
que de sa monture.

Gladiator et Diane se rapprochrent et franchirent la rivire presque d'un
mme bond; Frou-frou s'lana lgrement derrire eux comme porte par des
ailes: au moment o Wronsky se sentait dans les airs, il aperut sous les
pieds de son cheval Kouzlof se dbattant avec Diane de l'autre ct de la
rivire (il avait lch les rnes aprs avoir saut, et son cheval s'tait
abattu sous lui); Wronsky n'apprit ces dtails que plus tard, il ne vit
qu'une chose alors, c'est que Frou-frou reprendrait pied sur le corps de
Diane. Mais Frou-frou, semblable  un chat qui tombe, fit un effort du dos
et des jambes tout en sautant, et retomba  terre par-dessus le cheval
abattu.

Oh ma belle! pensa Wronsky.

Aprs la rivire, il reprit pleine possession de son cheval, et le retint
mme un peu, avec l'intention de sauter la grande barrire derrire
Mahotine, qu'il ne comptait distancer que sur l'espace d'environ deux
cents sagnes libre d'obstacles.

Cette grande barrire s'levait juste en face du pavillon imprial;
l'empereur lui-mme, la cour, une foule immense les regardait approcher.

Wronsky sentait tous ces yeux braqus sur lui, mais il ne voyait que les
oreilles de son cheval, la terre disparaissant devant lui, la croupe de
Gladiator et ses pieds blancs battant le sol en cadence, et conservant
toujours la mme distance en avant de Frou-frou. Gladiator s'lana  la
barrire, agita sa queue courte et disparut aux yeux de Wronsky sans
avoir heurt l'obstacle.

Bravo! cria une voix.

Au mme moment, les planches de la barrire passrent comme un clair
devant Wronsky, son cheval sauta sans changer d'allure, mais il entendit
derrire lui un craquement: Frou-frou, anime par la vue de Gladiator,
avait saut trop tt et frapp la barrire de ses fers de derrire; son
allure ne varia cependant pas, et Wronsky, la figure clabousse de boue,
comprit que la distance n'avait pas diminu, en apercevant devant lui la
croupe de Gladiator, sa queue coupe et ses rapides pieds blancs.

Frou-frou sembla faire la mme rflexion que son matre, car, sans y tre
excite, elle augmenta sensiblement de vitesse et se rapprocha de Mahotine
en obliquant vers la corde, que Mahotine conservait cependant. Wronsky se
demandait si l'on ne pourrait pas le dpasser de l'autre ct de la piste,
lorsque Frou-frou, changeant de pied, prit elle-mme cette direction.
Son paule, brunie par la sueur, se rapprocha de la croupe de Gladiator.
Pendant quelques secondes ils coururent tout prs l'un de l'autre; mais,
pour se rapprocher de la corde, Wronsky excita son cheval, et vivement,
sur la descente, dpassa Mahotine, dont il entrevit le visage couvert de
boue; il lui sembla que celui-ci souriait. Quoique dpass, il tait l,
tout prs, et Wronsky entendait toujours le mme galop rgulier et la
respiration prcipite mais nullement fatigue de l'talon.

Les deux obstacles suivants, le foss et la barrire, furent aisment
franchis, mais le galop et le souffle de Gladiator se rapprochaient;
Wronsky fora le train de Frou-frou et sentit avec joie qu'elle augmentait
facilement sa vitesse; le son des sabots de Gladiator s'loignait.

C'tait lui maintenant qui menait la course comme il l'avait souhait,
comme le lui avait recommand Cord; il tait sr du succs. Son motion,
sa joie et sa tendresse pour Frou-frou allaient toujours croissant.
Il aurait voulu se retourner, mais n'osait regarder derrire lui, et
cherchait  se calmer et  ne pas surmener sa monture. Un seul obstacle
srieux, la banquette irlandaise, lui restait  franchir; si, l'ayant
dpass, il tait toujours en tte, son triomphe devenait infaillible.
Lui et Frou-frou aperurent la banquette de loin, et tous deux, le cheval
et le cavalier, prouvrent un moment d'hsitation. Wronsky remarqua
cette hsitation aux oreilles de la jument, et levait dj la cravache,
lorsqu'il comprit  temps qu'elle savait ce qu'elle devait faire. La jolie
bte prit son lan et, comme il le prvoyait, s'abandonna  la vitesse
acquise qui la transporta bien au del du foss; puis elle reprit sa
course en mesure et sans effort, sans avoir chang de pied.

Bravo, Wronsky! crirent des voix. Il savait que ses camarades et ses
amis se tenaient prs de l'obstacle, et distingua la voix de Yashvine,
mais sans le voir.

Oh ma charmante! pensait-il de Frou-frou, tout en coutant ce qui se
passait derrire lui.... Il a saut, se dit-il en entendant approcher le
galop de Gladiator.

Un dernier foss, large de deux archines, restait encore; c'est  peine si
Wronsky y faisait attention, mais, voulant arriver premier, bien avant les
autres, il se mit  rouler son cheval. La jument s'puisait; son cou et
ses paules taient mouills, la sueur perlait sur son garrot, sa tte et
ses oreilles; sa respiration devenait courte et haletante. Il savait
cependant qu'elle serait de force  fournir les deux cents sagnes qui
le sparaient du but, et ne remarquait l'acclration de la vitesse que
parce qu'il touchait presque terre. Le foss fut franchi sans qu'il s'en
apert. Frou-frou s'envola comme un oiseau plutt qu'elle ne sauta; mais
en ce moment Wronsky sentit avec horreur qu'au lieu de suivre l'allure du
cheval, le poids de son corps avait port  faux en retombant en selle,
par un mouvement aussi inexplicable qu'impardonnable. Comment cela
s'tait-il fait? il ne pouvait s'en rendre compte, mais il comprit qu'une
chose terrible lui arrivait: l'alezan de Mahotine passa devant lui comme
un clair.

Wronsky touchait la terre d'un pied: la jument s'affaissa sur ce pied,
et il eut  peine le temps de se dgager qu'elle tomba compltement,
soufflant pniblement et faisant, de son cou dlicat et couvert de sueur,
d'inutiles efforts pour se relever; elle gisait  terre et se dbattait
comme un oiseau bless: par le mouvement qu'il avait fait en selle,
Wronsky lui avait bris les reins; mais il ne comprit sa faute que
plus tard. Il ne voyait qu'une chose en ce moment: c'est que Gladiator
s'loignait rapidement, et que lui il tait l, seul, sur la terre
dtrempe, devant Frou-frou abattue, qui tendait vers lui sa tte et le
regardait de ses beaux yeux. Toujours sans comprendre, il tira sur la
bride. La pauvre bte s'agita comme un poisson pris au filet, et chercha 
se redresser sur ses jambes de devant; mais, impuissante  relever celles
de derrire, elle retomba tremblante sur le ct. Wronsky, ple et
dfigur par la colre, lui donna un coup de talon dans le ventre pour la
forcer  se relever; elle ne bougea pas, et jeta  son matre un de ses
regards parlants, en enfonant son museau dans le sol.

Mon Dieu, qu'ai-je fait? hurla presque Wronsky en se prenant la tte 
deux mains. Qu'ai-je fait?

Et la pense de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable,
de la malheureuse bte brise, tout l'accabla  la fois. Qu'ai-je fait?

On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le
monde.  son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.

Le cheval avait l'pine dorsale rompue; il fallut l'abattre. Incapable
de profrer une seule parole, Wronsky ne put rpondre  aucune des
questions qu'on lui adressa; il quitta le champ de courses, sans relever
sa casquette tombe, marchant au hasard sans savoir o il allait; il tait
dsespr! Pour la premire fois de sa vie, il tait victime d'un malheur
auquel il ne pouvait porter remde, et dont il se reconnaissait seul
coupable!

Yashvine courut aprs lui avec sa casquette, et le ramena  son logis; au
bout d'une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-mme; mais
cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pnibles, les
plus cruels, de son existence.




XXVI


Les relations d'Alexis Alexandrovitch et de sa femme ne semblaient pas
changes extrieurement; tout au plus pouvait-on remarquer que Karnine
tait plus surcharg de besogne que jamais.

Ds le printemps, il partit selon son habitude pour l'tranger, afin de se
remettre des fatigues de l'hiver en faisant une cure d'eaux.

Il revint en juillet et reprit ses fonctions avec une nouvelle nergie. Sa
femme s'tait installe  la campagne aux environs de Ptersbourg, comme
d'ordinaire; lui restait en ville.

Depuis leur conversation, aprs la soire de la princesse Tversko, il
n'avait plus t question entre eux de soupons ni de jalousie; mais le
ton de persiflage habituel  Alexis Alexandrovitch lui fut trs commode
dans ses rapports actuels avec sa femme; sa froideur avait augment,
quoiqu'il ne semblt conserver de cette conversation qu'une certaine
contrarit; encore n'tait-ce gure qu'une nuance, rien de plus.

Tu n'as pas voulu t'expliquer avec moi, semblait-il dire, tant pis pour
toi, c'est  toi maintenant de venir  moi, et  mon tour de ne pas
vouloir m'expliquer. Et il s'adressait  sa femme par la pense, comme
un homme furieux de n'avoir pu teindre un incendie qui dirait au feu:
Brle, va, tant pis pour toi!

Lui, cet homme si fin et si sens quand il s'agissait de son service,
ne comprenait pas ce que cette conduite avait d'absurde, et s'il ne
comprenait pas, c'est que la situation lui semblait trop terrible pour
oser la mesurer. Il prfra enfouir son affection pour sa femme et son
fils dans son me, comme en un coffre scell et verrouill, et prit mme
envers l'enfant une attitude singulirement froide, ne l'interpellant que
du nom de jeune homme, de ce ton ironique qu'il prenait avec Anna.

Alexis Alexandrovitch prtendait n'avoir jamais eu d'affaires aussi
importantes que cette anne-l; mais il n'avouait pas qu'il les crait 
plaisir, afin de n'avoir pas  ouvrir ce coffre secret qui contenait des
sentiments d'autant plus troublants qu'il les gardait plus longtemps
enferms.

Si quelqu'un s'tait arrog le droit de lui demander ce qu'il pensait de
la conduite de sa femme, cet homme calme et pacifique se serait mis en
colre, au lieu de rpondre. Aussi sa physionomie prenait-elle un air
digne et svre toutes les fois qu'on lui demandait des nouvelles d'Anna.
Et  force de vouloir ne rien penser de la conduite de sa femme, Alexis
Alexandrovitch n'y pensait pas.

L'habitation d't des Karnine tait  Pterhof, et la comtesse Lydie
Ivanovna, qui y demeurait habituellement, y entretenait de frquentes
relations de bon voisinage avec Anna. Cette anne, la comtesse n'avait pas
voulu habiter Pterhof, et, en causant un jour avec Karnine, fit quelques
allusions aux inconvnients de l'intimit d'Anna avec Betsy et Wronsky.
Alexis Alexandrovitch l'arrta svrement en dclarant que, pour lui,
sa femme tait au-dessus de tout soupon; depuis lors il avait vit la
comtesse. Dcid  ne rien remarquer, il ne s'apercevait pas que bien des
personnes commenaient  battre froid  sa femme, et n'avait pas cherch 
comprendre pourquoi celle-ci avait insist pour s'installer  Tsarsko, o
demeurait Betsy, non loin du camp de Wronsky.

Il ne se permettait pas de rflchir, et ne rflchissait pas; mais malgr
tout, sans s'expliquer avec lui-mme, sans avoir aucune preuve  l'appui,
il se sentait tromp, n'en doutait pas, et en souffrait profondment.

Combien de fois ne lui tait-il pas arriv, pendant ses huit annes de
bonheur conjugal, de se demander, en voyant des mnages dsunis: Comment
en arrive-t-on l? Comment ne sort-on pas  tout prix d'une situation
aussi absurde? Et maintenant que le malheur tait  sa propre porte, non
seulement il ne songeait pas  se dgager de cette situation, mais il ne
voulait pas l'admettre, et cela parce qu'il s'pouvantait de ce qu'elle
lui offrait de terrible, de contre nature.

Depuis son retour de l'tranger, Alexis Alexandrovitch tait all deux
fois retrouver sa femme  la campagne; une fois pour dner, l'autre pour y
passer la soire avec du monde, sans coucher, comme il le faisait les
annes prcdentes.

Le jour des courses avait t pour lui un jour trs rempli; cependant,
en faisant le programme de sa journe le matin, il s'tait dcid  aller
 Pterhof aprs avoir dn de bonne heure, et de l aux courses, o
devait se trouver la cour, et o il tait convenable de se montrer. Par
convenance aussi, il avait rsolu d'aller chaque semaine chez sa femme;
c'tait d'ailleurs le quinze du mois, et il tait de rgle de lui remettre
 cette date l'argent ncessaire  la dpense de la maison.

Tout cela avait t dcid avec la force de volont qu'il possdait, et
sans qu'il permt  sa pense d'aller au del.

Sa matine s'tait trouve trs affaire; la veille, il avait reu une
brochure d'un voyageur clbre par ses voyages en Chine, accompagne
d'un mot de la comtesse Lydie, le priant de recevoir ce voyageur qui lui
semblait, pour plusieurs raisons, tre un homme utile et intressant.

Alexis Alexandrovitch, n'ayant pu terminer la lecture de cette brochure
le soir, l'acheva le matin. Puis vinrent les sollicitations, les rapports,
les rceptions, les nominations, les rvocations, les distributions de
rcompenses, les pensions, les appointements, les correspondances, tout
ce travail des jours ouvrables, comme disait Alexis Alexandrovitch, qui
prenait tant de temps.

Venait ensuite son travail personnel, la visite du mdecin et celle de
son rgisseur. Ce dernier ne le retint pas longtemps; il ne fit que lui
remettre de l'argent et un rapport trs concis sur l'tat de ses affaires,
qui, cette anne, n'tait pas trs brillant; les dpenses avaient t trop
fortes et amenaient un dficit.

Le docteur, un mdecin clbre, et en rapport d'amiti avec Karnine,
lui prit, en revanche, un temps considrable. Il tait venu sans tre
appel, et Alexis Alexandrovitch fut tonn de sa visite et de l'attention
scrupuleuse avec laquelle il l'ausculta et l'interrogea; il ignorait que,
frappe de son tat peu normal, son amie la comtesse Lydie avait pri le
docteur de le voir et de le bien examiner.

Faites-le pour moi, avait dit la comtesse.

--Je le ferai pour la Russie, comtesse, rpondit le docteur.

--Excellent homme! s'cria la comtesse.

Le docteur fut trs mcontent de son examen. Le foie tait congestionn,
l'alimentation mauvaise, le rsultat des eaux nul. Il ordonna plus
d'exercice physique, moins de tension d'esprit, et surtout aucune
proccupation morale; c'tait aussi facile que de ne pas respirer.

Le mdecin partit en laissant Alexis Alexandrovitch sous l'impression
dsagrable qu'il avait un principe de maladie auquel on ne pouvait porter
remde.

En quittant son malade, le docteur rencontra sur le perron le chef de
cabinet d'Alexis Alexandrovitch, nomm Studine, un camarade d'Universit;
ces messieurs se rencontraient rarement, mais n'en restaient pas moins
bons amis; aussi le docteur n'aurait-il pas parl  d'autres avec la mme
franchise qu' Studine.

Je suis bien aise que vous l'ayez vu, dit celui-ci: cela ne va pas, il me
semble; qu'en dites-vous?

--Ce que j'en dis, rpondit le docteur, en faisant par-dessus la tte
de Studine signe  son cocher d'avancer. Voici ce que j'en dis; et
il retira de ses mains blanches un doigt de son gant glac: si vous
essayez de rompre une corde qui ne soit pas trop tendue, vous russirez
difficilement: mais si vous la tendez  l'extrme, vous la romprez en la
touchant du doigt. C'est ce qui lui arrive avec sa vie trop sdentaire
et son travail trop consciencieux; et il y a une pression violente du
dehors, conclut le docteur en levant les sourcils d'un air significatif.

--Serez-vous aux courses? ajouta-t-il en entrant dans sa calche.

--Oui, oui, certainement, cela prend trop de temps, rpondit-il 
quelques mots de Studine qui n'arrivrent pas jusqu' lui.

Aussitt aprs le docteur, le clbre voyageur arriva, et Alexis
Alexandrovitch, aid de la brochure qu'il avait lue la veille, et de
quelques notions antrieures sur la question, tonna son visiteur par
l'tendue de ses connaissances et la largeur de ses vues. On annona en
mme temps le marchal du gouvernement, arriv  Ptersbourg, avec lequel
il dut causer. Aprs le dpart du marchal, il fallut terminer la besogne
quotidienne avec le chef de cabinet, puis faire une visite importante et
srieuse  un personnage officiel. Alexis Alexandrovitch n'eut que le
temps de rentrer pour dner  cinq heures avec son chef de cabinet,
qu'il invita  l'accompagner  la campagne et aux courses.

Sans qu'il s'en rendit compte, il cherchait toujours maintenant  ce qu'un
tiers assistt  ses entrevues avec sa femme.




XXVII


Anna tait dans sa chambre, debout devant son miroir, et attachait un
dernier noeud  sa robe avec l'aide d'Annouchka, lorsqu'un bruit de roues
sur le gravier devant le perron se fit entendre.

C'est un peu tt pour Betsy, pensa-t-elle, et, regardant par la fentre,
elle aperut une voiture, et dans la voiture le chapeau noir et les
oreilles bien connues d'Alexis Alexandrovitch.

Voil qui est fcheux! se pourrait-il qu'il vint pour la nuit?
pensa-t-elle, et les rsultats que pouvait avoir cette visite
l'pouvantrent: sans se donner une minute de rflexion, et sous l'empire
de cet esprit de mensonge, qui lui devenait familier et qui la dominait,
elle descendit, rayonnante de gaiet, pour recevoir son mari, et se mit 
parler sans savoir ce qu'elle disait.

Que c'est aimable  vous! dit-elle en tendant la main  Karnine, tandis
qu'elle souriait  Studine comme  un familier de la maison.

--J'espre que tu restes ici cette nuit? (le dmon du mensonge lui
soufflait ces mots); nous irons ensemble aux courses, n'est-ce pas? Quel
dommage que je me sois engage avec Betsy, qui doit venir me chercher!

Alexis Alexandrovitch fit une lgre grimace  ce nom.

Oh! je ne sparerai pas les insparables, dit-il d'un ton railleur,
nous irons  nous deux Michel Wassilivitch. Le docteur m'a recommand
l'exercice; je ferai une partie de la route  pied, et me croirai encore
aux eaux.

--Mais rien ne presse, dit Anna; voulez-vous du th?

Elle sonna.

Servez le th et prvenez Serge qu'Alexis Alexandrovitch est arriv.

--Et ta sant?... Michel Wassilivitch, vous n'tes pas encore venu
chez moi; voyez donc comme j'ai bien arrang mon balcon, dit-elle en
s'adressant tantt  son mari, tantt  son visiteur.

Elle parlait simplement et naturellement, mais trop, et trop vite: ce
qu'elle sentit en surprenant le regard curieux de Michel Wassilivitch,
qui l'observait  la drobe. Celui-ci s'loigna du cot de la terrasse,
et elle s'assit auprs de son mari.

Tu n'as pas trs bonne mine, dit-elle.

--Oui, le docteur est venu ce matin et m'a pris une heure de mon temps;
je suis persuad qu'il tait envoy par un de mes amis; ma sant est si
prcieuse!

--Que t'a-t-il dit?

Et elle le questionna sur sa sant et ses travaux, lui conseillant le
repos, et l'engageant  venir s'installer  la campagne. Tout cela tait
dit gaiement, avec vivacit et animation; mais Alexis Alexandrovitch
n'attachait aucune importance spciale  ce ton; il n'entendait que les
paroles, et les prenait dans leur sens littral, rpondant simplement,
quoiqu'un peu ironiquement. Cette conversation n'avait rien de particulier;
cependant Anna ne put se la rappeler plus tard sans une vritable
souffrance.

Serge entra, accompagn de sa gouvernante; si Alexis Alexandrovitch
s'tait permis d'observer, il aurait remarqu l'air craintif dont l'enfant
regarda ses parents, son pre d'abord, puis sa mre; mais il ne voulait
rien voir et ne vit rien.

H, bonjour, jeune homme! nous avons grandi, nous devenons tout  fait
grand garon.

Et il tendit la main  l'enfant troubl. Serge avait toujours t timide
avec son pre, mais depuis que celui-ci l'appelait jeune homme, et
depuis qu'il se creusait la tte pour savoir si Wronsky tait un ami ou
un ennemi, il tait devenu plus craintif encore. Il se tourna vers sa
mre comme pour chercher protection; il ne se sentait  l'aise qu'auprs
d'elle. Pendant ce temps Alexis Alexandrovitch prenait son fils par
l'paule et interrogeait la gouvernante sur son compte. Anna vit le moment
o l'enfant, se sentant malheureux et gn, allait fondre en larmes. Elle
avait rougi en le voyant entrer, et, remarquant son embarras, elle se leva
vivement, souleva la main d'Alexis Alexandrovitch pour dgager l'paule de
l'enfant, l'embrassa et l'emmena sur la terrasse. Puis elle vint rejoindre
son mari.

Il se fait tard, dit-elle en consultant sa montre. Pourquoi Betsy ne
vient-elle pas?

--Oui, dit Alexis Alexandrovitch en faisant craquer les jointures de ses
doigts et en se levant. Je suis aussi venu t'apporter de l'argent: tu dois
en avoir besoin, car on ne nourrit pas de chansons les rossignols.

--Non... oui... j'en ai besoin, dit Anna en rougissant jusqu' la racine
des cheveux sans le regarder; mais tu reviendras aprs les courses?

--Oh oui, rpondit Alexis Alexandrovitch. Et voici la gloire de Pterhof,
la princesse Tversko, ajouta-t-il en apercevant par la fentre une
calche  l'anglaise qui approchait du perron; quelle lgance! c'est
charmant! Allons, partons aussi.

La princesse ne quitta pas sa calche; son valet de pied en gutres,
livre, et chapeau  l'anglaise, sauta du sige devant la maison.

Je m'en vais, adieu! dit Anna en embrassant son fils et en tendant la
main  son mari. Tu es trs aimable d'tre venu.

Alexis Alexandrovitch lui baisa la main.

Au revoir, tu reviendras prendre le th; c'est parfait! dit-elle en
s'loignant d'un air rayonnant et joyeux. Mais  peine fut-elle  l'abri
des regards, qu'elle tressaillit avec rpugnance en sentant sur sa main la
trace de ce baiser.




XXVIII


Quand Alexis Alexandrovitch parut aux courses, Anna tait dj place 
ct de Betsy dans le pavillon principal, o la haute socit se trouvait
runie; elle aperut son mari de loin, et le suivit involontairement des
yeux dans la foule. Elle le vit s'avancer vers le pavillon, rpondant avec
une bienveillance un peu hautaine aux saluts qui cherchaient  attirer
son attention, changeant des politesses distraites avec ses gaux, et
recherchant les regards des puissants de la terre, auxquels il rpondait
en tant son grand chapeau rond, qui serrait le bout de ses oreilles. Anna
connaissait toutes ces faons de saluer, et toutes lui taient galement
antipathiques.

Rien qu'ambition, que rage de succs: c'est tout ce que contient son me,
pensait-elle; quant aux vues leves,  l'amour de la civilisation,  la
religion, ce ne sont que des moyens pour atteindre son but: rien de plus.

On voyait, d'aprs les regards que Karnine jetait sur le pavillon, qu'il
ne dcouvrait pas sa femme dans ces flots de mousseline, de rubans, de
plumes, de fleurs et d'ombrelles. Anna comprit qu'il la cherchait, mais
eut l'air de ne pas s'en apercevoir.

Alexis Alexandrovitch, cria la princesse Betsy, vous ne voyez donc pas
votre femme? la voici.

Il sourit de son sourire glacial.

Tout ici est si brillant, que les yeux sont blouis, rpondit-il en
approchant du pavillon.

Il sourit  Anna, comme doit le faire un mari qui vient  peine de quitter
sa femme, salua Betsy et ses autres connaissances, galant avec les femmes,
poli avec les hommes.

Un gnral clbre par son esprit et son savoir tait l, prs du pavillon;
Alexis Alexandrovitch, qui l'estimait beaucoup, l'aborda, et ils se
mirent  causer.

C'tait entre deux courses; le gnral attaquait ce genre de
divertissement, Alexis Alexandrovitch le dfendait.

Anna entendait cette voix grle et mesure et ne perdait pas une seule des
paroles de son mari, qui rsonnaient toutes dsagrablement  son oreille.

Lorsque la course d'obstacles commena, elle se pencha en avant, ne
quittant pas Wronsky des yeux; elle le vit s'approcher de son cheval, puis
le monter; la voix de son mari s'levait toujours jusqu' elle, et lui
semblait odieuse. Elle souffrait pour Wronsky, mais souffrait plus encore
de cette voix dont elle connaissait toutes les intonations.

Je suis une mauvaise femme, une femme perdue, pensait-elle, mais je hais
le mensonge, je ne le supporte pas, tandis que lui (son mari) en fait sa
nourriture. Il sait tout, il voit tout; que peut-il prouver, s'il est
capable de parler avec cette tranquillit? J'aurais quelque respect pour
lui s'il me tuait, s'il tuait Wronsky. Mais non, ce qu'il prfre  tout,
c'est le mensonge, ce sont les convenances.

Anna ne savait gure ce qu'elle aurait voulu trouver en son mari, et ne
comprenait pas que la volubilit d'Alexis Alexandrovitch, qui l'irritait
si vivement, n'tait que l'expression de son agitation intrieure; il lui
fallait un mouvement intellectuel quelconque, comme il faut  un enfant
qui vient de se cogner un mouvement physique pour tourdir son mal;
Karnine, lui aussi, avait besoin de s'tourdir pour touffer les ides
qui l'oppressaient en prsence de sa femme et de Wronsky, dont le nom
revenait  chaque instant.

Le danger, disait-ll, est une condition indispensable pour les
courses d'officiers; si l'Angleterre peut montrer dans son histoire des
faits d'armes glorieux pour la cavalerie, elle le doit uniquement au
dveloppement historique de la force dans ses hommes et ses chevaux. Le
sport a, selon moi, un sens profond, et comme toujours nous n'en prenons
que le ct superficiel.

--Superficiel, pas tant que cela, dit la princesse Tversko: on dit qu'un
des officiers s'est enfonc deux ctes.

Alexis Alexandrovitch sourit froidement d'un sourire sans expression qui
dcouvrait seulement ses dents.

J'admets, princesse, que ce cas-l est interne et non superficiel,
mais il ne s'agit pas de cela. Et il se tourna vers le gnral, son
interlocuteur srieux:

N'oubliez pas que ceux qui courent sont des militaires, que cette
carrire est de leur choix, et que toute vocation a son revers de
mdaille: cela rentre dans les devoirs militaires; si le sport, comme
les luttes  coups de poing ou les combats de taureaux espagnols sont des
indices de barbarie, le sport spcialis est au contraire un indice de
dveloppement.

--Oh! je n'y reviendrai plus, dit la princesse Betsy, cela m'meut trop,
n'est-ce pas, Anna?

--Cela meut, mais cela fascine, dit une autre dame. Si j'avais t
Romaine, j'aurais assidment frquent le cirque.

Anna ne parlait pas, mais tenait toujours sa lorgnette braque du mme
ct.

En ce moment, un gnral de haute taille vint  traverser le pavillon;
Alexis Alexandrovitch, interrompant brusquement son discours, se leva avec
dignit et fit un profond salut:

Vous ne courez pas? lui dit en plaisantant le gnral.

--Ma course est d'un genre plus difficile, rpondit respectueusement
Alexis Alexandrovitch, et, quoique cette rponse ne prsentt aucun sens,
le militaire eut l'air de recueillir le mot profond d'un homme d'esprit,
et de comprendre _la pointe de la sauce_[8].

[Note 8: Les mots en italique sont en franais dans le texte.]

Il y a deux cts  la question, reprit Alexis Alexandrovitch: celui du
spectateur aussi bien que celui de l'acteur, et je conviens que l'amour
de ces spectacles est un signe certain d'infriorit dans un public...
mais...

--Princesse, un pari! cria une voix, celle de Stpane Arcadivitch
s'adressant  Betsy. Pour qui tenez-vous?

--Anna et moi parions pour Kouzlof, rpondit Betsy.

--Moi pour Wronsky..., une paire de gants.

--C'est bon.

--Comme c'est joli..., n'est-ce pas?

Alexis Alexandrovitch s'tait tu pendant qu'on parlait autour de lui, mais
il reprit aussitt:

J'en conviens, les jeux virils...

En ce moment on entendit le signal du dpart, et toutes les conversations
s'arrtrent.

Alexis Alexandrovitch se tut aussi; chacun se leva pour regarder du ct
de la rivire; comme les courses ne l'intressaient pas, au lieu de suivre
les cavaliers, il parcourut l'assemble d'un oeil distrait; son regard
s'arrta sur sa femme.

Ple et grave, rien n'existait pour Anna en dehors de ce qu'elle suivait
des yeux; sa main tenait convulsivement un ventail, elle ne respirait
pas. Karnine se dtourna pour examiner d'autres visages de femmes.

Voil une autre dame trs mue, et encore une autre qui l'est tout autant,
c'est fort naturel, se dit Alexis Alexandrovitch; malgr lui, son regard
tait attir par ce visage o il lisait trop clairement et avec horreur
tout ce qu'il voulait ignorer.

 la premire chute, celle de Kouzlof, l'motion fut gnrale, mais 
l'expression triomphante du visage d'Anna il vit bien que celui qu'elle
regardait n'tait pas tomb.

Lorsqu'un second officier tomba sur la tte, aprs que Mahotine et Wronsky
eurent saut la grande barrire, et qu'on le crut tu, un murmure d'effroi
passa dans l'assistance; mais Alexis Alexandrovitch s'aperut qu'Anna
n'avait rien remarqu, et qu'elle avait peine  comprendre l'motion
gnrale. Il la regardait avec une insistance croissante.

Quelque absorbe qu'elle ft, Anna sentit le regard froid de son
mari peser sur elle, et elle se retourna vers lui un moment d'un air
interrogateur, avec un lger froncement de sourcils.

Tout m'est gal, semblait-elle dire; et elle ne quitta plus sa
lorgnette.

La course fut malheureuse: sur dix-sept cavaliers, il en tomba plus de la
moiti. Vers la fin, l'motion devint d'autant plus vive que l'empereur
tmoigna son mcontentement.




XXIX


Au reste, l'impression tait unanimement pnible et l'on se rptait
la phrase de l'un des spectateurs: Aprs cela il ne reste plus que
les arnes avec des lions. La terreur cause par la chute de Wronsky
fut gnrale, et le cri d'horreur pouss par Anna n'tonna personne.
Malheureusement sa physionomie exprima ensuite des sentiments plus vifs
que ne le permettait le dcorum; perdue, trouble comme un oiseau pris
au pige, elle voulait se lever, se sauver, et se tournait vers Betsy,
en rptant:

Partons, partons!

Mais Betsy n'coutait pas. Penche vers un militaire qui s'tait approch
du pavillon, elle lui parlait avec animation.

Alexis Alexandrovitch vint vers sa femme et lui offrit poliment le bras.

Partons, si vous le dsirez, lui dit-il en franais. Anna ne l'aperut
mme pas; elle tait toute  la conversation de Betsy et du gnral.

On prtend qu'il s'est aussi cass la jambe, disait-il: cela n'a pas le
sens commun.

Anna, sans rpondre  son mari, regardait toujours de sa lorgnette
l'endroit o Wronsky tait tomb, mais c'tait si loin et la foule tait
si grande qu'on ne distinguait rien; elle baissa sa lorgnette et allait
partir, lorsqu'un officier au galop vint faire un rapport  l'empereur.

Anna se pencha en avant pour couter.

Stiva, Stiva, cria-t-elle  son frre; celui-ci n'entendit pas;
elle voulut encore quitter la tribune.

Je vous offre mon bras, si vous dsirez partir, rpta Alexis
Alexandrovitdch en lui touchant la main.

Anna s'loigna de lui avec rpulsion et rpondit sans le regarder:

Non, non, laissez-moi, je resterai. Elle venait d'apercevoir un officier
qui, du lieu de l'accident, accourait  toute bride en coupant le champ de
courses.

Betsy lui fit signe de son mouchoir; l'officier venait dire que le
cavalier n'tait pas bless, mais que le cheval avait les reins briss.

 cette nouvelle Anna se rassit, et cacha son visage derrire son ventail;
Alexis Alexandrovitch remarqua non seulement qu'elle pleurait, mais
qu'elle ne pouvait rprimer les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
Il se plaa devant elle pour la dissimuler aux regards du public, et lui
donner le temps de se remettre.

Pour la troisime fois, je vous offre mon bras, dit-il quelques instants
aprs, en se tournant vers elle.

Anna le regardait, ne sachant que rpondre. Betsy lui vint en aide.

Non, Alexis Alexandrovitch; j'ai amen Anna, je la reconduirai.

--Excusez, princesse, rpondit-il en souriant poliment et en la regardant
bien en face; mais je vois qu'Anna est souffrante, et je dsire la ramener
moi-mme.

Anna effraye se leva avec soumission et prit le bras de son mari.

J'enverrai prendre de ses nouvelles et vous en ferai donner, murmura
Betsy  voix basse.

Alexis Alexandrovitch, en sortant du pavillon, causa de la faon la plus
naturelle avec tous ceux qu'il rencontra, et Anna fut oblige d'couter,
de rpondre; elle ne s'appartenait pas et croyait marcher en rve  ct
de son mari.

Est-il bless? tout cela est-il vrai? viendra-t-il? le verrai-je
aujourd'hui? pensait-elle.

Silencieusement elle monta en voiture, et bientt ils sortirent de la
foule. Malgr tout ce qu'il avait vu, Alexis Alexandrovitch ne se
permettait pas de juger sa femme; pour lui, les signes extrieurs tiraient
seuls  consquence; elle ne s'tait pas convenablement comporte, et il
se croyait oblig de lui en faire l'observation. Comment adresser cette
observation sans aller trop loin? Il ouvrit la bouche pour parler, mais
involontairement il dit tout autre chose que ce qu'il voulait dire:

Combien nous sommes tous ports  admirer ces spectacles cruels! Je
remarque.....

--Quoi? je ne comprends pas, dit Anna d'un air de souverain mpris. Ce
ton blessa Karnine.

Je dois vous dire...., commena-t-il.

--Voil l'explication, pensa Anna, et elle eut peur.

--Je dois vous dire que votre tenue a t fort inconvenante aujourd'hui,
dit-il en franais.

--En quoi?--demanda-t-elle en se tournant vivement vers lui et en le
regardant bien en face, non plus avec la fausse gaiet sous laquelle se
dissimulaient ses sentiments, mais avec une assurance qui cachait mal la
frayeur qui l'treignait.

--Faites attention, dit-il en montrant la glace de la voiture, baisse
derrire le cocher.

Il se pencha pour la relever.

Qu'avez-vous trouv d'inconvenant? rpta-t-elle.

--Le dsespoir que vous avez peu dissimul lorsqu'un des cavaliers est
tomb.

Il attendait une rponse, mais elle se taisait et regardait devant elle.

Je vous ai dj prie de vous comporter dans le monde de telle sorte que
les mchantes langues ne puissent vous attaquer. Il fut un temps o je
parlais de sentiments intimes, je n'en parle plus; il n'est question
maintenant que de faits extrieurs; vous vous tes tenue d'une faon
inconvenante, et je dsire que cela ne se renouvelle plus.

Ces paroles n'arrivaient qu' moiti aux oreilles d'Anna; elle se sentait
envahie par la crainte, et ne pensait cependant qu' Wronsky; elle se
demandait s'il tait possible qu'il ft bless; tait-ce bien de lui qu'on
parlait en disant que le cavalier tait sain et sauf, mais que le cheval
avait les reins briss?

Quand Alexis Alexandrovitch se tut, elle le regarda avec un sourire
d'ironie feinte, sans rpondre; elle n'avait rien entendu. La terreur
qu'elle prouvait se communiquait  lui; il avait commenc avec fermet,
puis, en sentant toute la porte de ses paroles, il eut peur; le sourire
d'Anna le fit tomber dans une trange erreur.

Elle sourit de mes soupons, elle va me dire, comme autrefois, qu'ils
n'ont aucun fondement, qu'ils sont absurdes.

C'tait ce qu'il souhaitait ardemment; il craignait tant de voir ses
craintes confirmes, qu'il tait prt  croire tout ce qu'elle aurait
voulu: mais l'expression de ce visage sombre et terrifi ne promettait
mme plus le mensonge.

Peut-tre me suis-je tromp; dans ce cas, pardonnez-moi.

--Non, vous ne vous tes pas tromp, dit-elle lentement en jetant un
regard dsespr sur la figure impassible de son mari. Vous ne vous tes
pas tromp: j'ai t au dsespoir et ne puis m'empcher de l'tre encore.
Je vous coute: je ne pense qu' lui. Je l'aime, je suis sa matresse: je
ne puis vous souffrir, je vous crains, je vous hais. Faites de moi ce que
vous voudrez. Et, se rejetant au fond de la voiture, elle couvrit son
visage de ses mains et clata en sanglots.

Alexis Alexandrovitch ne bougea pas, ne changea pas la direction de son
regard, mais l'expression solennelle de sa physionomie prit une rigidit
de mort, qu'elle garda pendant tout le trajet. En approchant de la maison,
il se tourna vers Anna et dit:

Entendons-nous: j'exige que jusqu'au moment o j'aurai pris les mesures
voulues--ici sa voix trembla--pour sauvegarder mon honneur, mesures qui
vous seront communiques, j'exige que les apparences soient conserves.

Il sortit de la voiture et fit descendre Anna; devant les domestiques, il
lui serra la main, remonta en voiture, et reprit la route de Ptersbourg.

 peine tait-il parti qu'un messager de Betsy apporta un billet:

J'ai envoy prendre de ses nouvelles; il m'crit qu'il va bien, mais
qu'il est au dsespoir.

--Alors _il_ viendra! pensa-t-elle. J'ai bien fait de tout avouer.

Elle regarda sa montre: il s'en fallait encore de trois heures; mais le
souvenir de leur dernire entrevue fit battre son coeur.

Mon Dieu, qu'il fait encore clair! C'est terrible, mais j'aime  voir son
visage, et j'aime cette lumire fantastique. Mon mari! ah oui! Eh bien!
tant mieux, tout est fini entre nous...




XXX


Partout o des hommes se runissent, et dans la petite ville d'eaux
allemande choisie par les Cherbatzky comme ailleurs, il se forme une
espce de cristallisation sociale qui met chacun  sa place; de mme
qu'une gouttelette d'eau expose au froid prend invariablement, et pour
toujours, une certaine forme cristalline, de mme chaque nouveau baigneur
se trouve invariablement fix au rang qui lui convient dans la
socit.

_Frst Cherbatzky sammt Gemahlin und Tochter_ se cristallisrent
immdiatement  la place qui leur tait due suivant la hirarchie sociale,
de par l'appartement qu'ils occuprent, leur nom et les relations qu'ils
firent.

Ce travail de stratification s'tait opr d'autant plus srieusement
cette anne, qu'une vritable _Frstin_ allemande honorait les eaux de
sa prsence. La princesse se crut oblige de lui prsenter sa fille, et
cette crmonie eut lieu deux jours aprs leur arrive. Kitty, pare d'une
toilette _trs simple_, c'est--dire trs lgante et venue de Paris, fit
une profonde et gracieuse rvrence  la grande dame.

J'espre, lui fut-il dit, que les roses renatront bien vite sur ce joli
visage. Et aussitt la famille Cherbatzky se trouva classe d'une faon
dfinitive.

Ils firent la connaissance d'un lord anglais et de sa famille, d'une
_Grfin_ allemande et de son fils, bless  la dernire guerre, d'un
savant sudois et de M. Canut ainsi que de sa soeur.

Mais la socit intime des Cherbatzky se forma presque spontanment de
baigneurs russes; c'taient Marie Evgunievna Rtichef et sa fille, qui
dplaisait  Kitty parce qu'elle aussi tait malade d'un amour contrari,
et un colonel moscovite qu'elle avait toujours vu en uniforme, et que
ses cravates de couleur et son cou dcouvert lui faisaient trouver
souverainement ridicule. Cette socit parut d'autant plus insupportable
 Kitty qu'on ne pouvait s'en dbarrasser.

Reste seule avec sa mre, aprs le dpart du vieux prince pour Carlsbad,
elle chercha, pour se distraire,  observer les personnes inconnues
qu'elle rencontrait; sa nature la portait  voir tout le monde en beau,
aussi ses remarques sur les caractres et les situations qu'elle s'amusait
 deviner taient-elles empreintes d'une bienveillance exagre.

Une des personnes qui lui inspirrent l'intrt le plus vif fut une jeune
fille venue aux eaux avec une dame russe qu'on nommait Mme Stahl, et qu'on
disait appartenir  une haute noblesse.

Cette dame, fort malade, n'apparaissait que rarement, trane dans une
petite voiture; la princesse assurait qu'elle se tenait  l'cart par
orgueil plutt que par maladie. La jeune fille la soignait et, selon Kitty,
elle s'occupait avec le mme zle simple et naturel de plusieurs autres
personnes srieusement malades.

Mme Stahl nommait sa compagne Varinka, mais Kitty assurait qu'elle ne
la traitait ni en parente ni en garde-malade rtribue; une irrsistible
sympathie entranait Kitty vers cette jeune fille, et quand leurs regards
se rencontraient, elle s'imaginait lui plaire aussi.

Mlle Varinka, quoique jeune, semblait manquer de jeunesse: elle paraissait
aussi bien dix-neuf ans que trente. Malgr sa pleur maladive, on la
trouvait jolie en analysant ses traits, et elle aurait pass pour bien
faite si sa tte n'et t trop forte et sa maigreur trop grande; mais
elle ne devait pas plaire aux hommes; elle faisait penser  une belle
fleur qui, tout en conservant ses ptales, serait dj fltrie et sans
parfum.

Varinka semblait toujours absorbe par quelque devoir important, et
n'avoir pas de loisirs pour s'occuper de choses futiles; l'exemple de
cette vie occupe faisait penser  Kitty qu'elle trouverait, en l'imitant,
ce qu'elle cherchait avec douleur: un intrt, un sentiment de dignit
personnelle, qui n'et plus rien de commun avec ces relations mondaines
de jeunes filles  jeunes gens, dont la pense lui paraissait une
fltrissure: plus elle tudiait son amie inconnue, plus elle dsirait
la connatre, persuade qu'elle tait de trouver en elle une crature
parfaite.

Les jeunes filles se rencontraient plusieurs fois par jour, et les yeux
de Kitty semblaient toujours dire: Qui tes-vous? Je ne me trompe pas,
n'est-ce pas, en vous croyant un tre charmant? Mais, ajoutait le regard,
je n'aurai pas l'indiscrtion de solliciter votre amiti: je me contente
de vous admirer et de vous aimer!--Moi aussi, je vous aime, et je vous
trouve charmante, rpondait le regard de l'inconnue, et je vous aimerais
plus encore si j'en avais le temps, et rellement elle tait toujours
occupe. Tantt c'taient les enfants d'une famille russe qu'elle ramenait
du bain, tantt un malade qu'il fallait envelopper d'un plaid, un autre
qu'elle s'vertuait  distraire, ou bien encore des ptisseries qu'elle
venait acheter pour l'un ou l'autre de ses protgs.

Un matin, bientt aprs l'arrive des Cherbatzky, on vit apparatre un
couple qui devint l'objet d'une attention peu bienveillante.

L'homme tait de taille haute et vote, avec des mains normes, des yeux
noirs, tout  la fois nafs et effrayants; il portait un vieux paletot
trop court; la femme tait aussi mal mise, marque de petite vrole, et
d'une physionomie trs douce.

Kitty les reconnut aussitt pour des russes, et dj son imagination
bauchait un roman touchant dont ils taient les hros, lorsque la
princesse apprit, par la liste des baigneurs, que ces nouveaux venus se
nommaient Nicolas Levine et Marie Nicolaevna; elle mit fin au roman de sa
fille en lui expliquant que ce Levine tait un fort vilain homme.

Le fait qu'il fut frre de Constantin Levine, plus que les paroles de sa
mre, rendit ce couple particulirement dsagrable  Kitty. Cet homme
aux mouvements de tte bizarres lui devint odieux, et elle croyait lire
dans ces grands yeux, qui la suivaient avec obstination, des sentiments
ironiques et malveillants.

Elle vitait autant que possible de le rencontrer.




XXXI


La journe tant pluvieuse, Kitty et sa mre se promenaient sous la
galerie, accompagnes du colonel, jouant  l'lgant dans son petit veston
europen, achet tout fait  Francfort.

Ils marchaient d'un ct de la galerie, cherchant  viter Nicolas Levine,
qui marchait de l'autre. Varinka, en robe fonce, coiffe d'un chapeau
noir  bords rabattus, promenait une vieille Franaise aveugle; chaque
fois que Kitty et elle se rencontraient, elles changeaient un regard
amical.

Maman, puis-je lui parler? demanda Kitty en voyant son inconnue approcher
de la source, et trouvant l'occasion favorable pour l'aborder.

--Si tu as si grande envie de la connatre, laisse-mol prendre des
informations; mais que trouves-tu de si remarquable en elle? C'est quelque
dame de compagnie. Si tu veux, je ferai la connaissance de Mme Stahl. J'ai
connu sa belle-soeur, ajouta la princesse en relevant la tte avec
dignit.

Kitty savait que sa mre tait froisse de l'attitude de Mme Stahl qui
semblait l'viter; elle n'insista pas.

Elle est vraiment charmante! dit-elle en regardant Varinka tendre un
verre  la Franaise. Voyez comme tout ce qu'elle fait est aimable et
simple.

--Tu m'amuses avec tes _engouements_, rpondit la princesse, mais pour
le moment loignons-nous, ajouta-t-elle en voyant approcher Levine, sa
compagne et un mdecin allemand, auquel il parlait d'un ton aigu et
mcontent.

Comme elles revenaient sur leurs pas, elles entendirent un clat de voix;
Levine tait arrt et gesticulait en criant; le docteur se fchait  son
tour, et l'on faisait cercle autour d'eux. La princesse s'loigna vivement
avec Kitty; le colonel se mla  la foule pour connatre l'objet de la
discussion.

Qu'y avait-il? demanda la princesse quand au bout de quelques minutes le
colonel les rejoignit.

--C'est une honte! rpondit celui-ci. Rien de pis que de rencontrer des
Russes  l'tranger. Ce grand monsieur s'est querell avec le docteur, lui
a grossirement reproch de ne pas le soigner comme il l'entendait, et a
fini par lever son bton. C'est une honte!

--Mon Dieu, que c'est pnible! dit la princesse; et comment tout cela
s'est-il termin?

--Grce  l'intervention de cette demoiselle en chapeau forme champignon:
une Russe, je crois; c'est elle qui la premire s'est trouve l pour
prendre ce monsieur par le bras et l'emmener.

--Voyez-vous, maman? dit Kitty  sa mre, et vous vous tonnez de mon
enthousiasme pour Varinka?

Le lendemain Kitty remarqua que Varinka s'tait mise en rapport avec
Levine et sa compagne, comme avec ses autres protgs; elle s'approchait
d'eux pour causer, et servait d'interprte  la femme, qui ne parlait
aucune langue trangre. Kitty supplia encore une fois sa mre de lui
permettre de faire sa connaissance, et, quoiqu'il ft dsagrable  la
princesse d'avoir l'air de faire des avances  Mme Stahl qui se permettait
de faire la fire, difie par les renseignements qu'elle avait pris, elle
choisit un moment o Kitty tait  la source, pour aborder Varinka devant
la boulangerie.

Permettez-moi de me prsenter moi-mme, dit-elle avec un sourire de
condescendance. Ma fille s'est prise de vous; peut-tre ne me
connaissez-vous pas... Je....

--C'est plus que rciproque, princesse, rpondit avec hte Varinka.

--Vous avez fait hier une bonne action, par rapport  notre triste
compatriote, dit la princesse.

Varinka rougit.

Je ne me rappelle pas: il me semble que je n'ai rien fait, dit-elle.

--Si fait, vous avez sauv ce Levine d'une affaire dsagrable.

--Ah oui! sa compagne m'a appele et j'ai cherch  le calmer: il est trs
malade et trs mcontent de son mdecin. J'ai l'habitude de soigner ce
genre de malades.

--Je sais que vous habitez Menton, avec votre tante, il me semble, Mme
Stahl. J'ai connu sa belle-soeur.

--Mme Stahl n'est pas ma tante, je l'appelle maman, mais je ne lui suis
pas apparente; j'ai t leve par elle, rpondit Varinka en rougissant
encore.

Tout cela fut dit trs simplement, et l'expression de ce charmant visage
tait si ouverte et si sincre que la princesse comprit pourquoi Varinka
plaisait si fort  Kitty.

Et que va faire ce Levine? demanda-t-elle.

--Il part, rpondit Varinka.

Kitty, revenant de la source, aperut en ce moment sa mre causant avec
son amie; elle rayonna de joie.

Eh bien, Kitty, ton ardent dsir de connatre Mlle...

--Varinka, dit la jeune fille: c'est ainsi qu'on m'appelle.

Kitty rougit de plaisir et serra longtemps en silence la main de sa
nouvelle amie, qui la lui abandonna sans rpondre  cette pression. En
revanche son visage s'illumina d'un sourire heureux, quoique mlancolique,
et dcouvrit des dents grandes mais belles.

Je le dsirais depuis longtemps aussi, dit-elle.

--Mais vous tes si occupe.....

--Moi? au contraire, je n'ai rien  faire, rpondit Varinka.

Mais au mme instant deux petites Russes, filles d'un malade, accoururent
vers elle.

Varinka! maman nous appelle! crirent-elles.

Et Varinka les suivit.




XXXII


Voici ce que la princesse avait appris du pass de Varinka et de ses
relations avec Mme Stahl. Celle-ci, une femme maladive et exalte, que
les uns accusaient d'avoir fait le tourment de la vie de son mari par son
inconduite, tandis que d'autres accusaient son mari de l'avoir rendue
malheureuse, avait, aprs s'tre spare de ce mari, mis au monde un
enfant qui tait mort aussitt n. La famille de Mme Stahl, connaissant sa
sensibilit, et craignant que cette nouvelle ne la tut, avait substitu 
l'enfant mort la fille d'un cuisinier de la cour, ne la mme nuit, dans
la mme maison  Ptersbourg: c'tait Varinka. Mme Stahl apprit par la
suite que la petite n'tait pas sa fille, mais continua  s'en occuper,
d'autant plus que la mort des vrais parents de l'enfant la rendit bientt
orpheline.

Depuis plus de dix ans Mme Stahl vivait  l'tranger, dans le midi, sans
presque quitter son lit. Les uns disaient qu'elle s'tait fait dans le
monde un pidestal de sa charit et de sa haute pit. D'autres voyaient
en elle un tre suprieur, d'une grande lvation morale, et assuraient
qu'elle ne vivait que pour les bonnes oeuvres; en un mot, qu'elle tait
bien rellement ce qu'elle semblait tre. Personne ne savait si elle tait
catholique, protestante ou orthodoxe; ce qui tait certain, c'est qu'elle
entretenait de bonnes relations avec les sommits de toutes les glises,
de toutes les confessions.

Varinka vivait toujours auprs d'elle, et tous ceux qui connaissaient
Mme Stahl la connaissaient aussi.

Kitty s'attacha de plus en plus  son amie et, chaque jour, lui dcouvrait
quelque nouvelle qualit. La princesse, ayant appris que Varinka chantait,
la pria de venir les voir un soir.

Kitty joue du piano, et, quoique l'instrument soit mauvais, nous aurions
grand plaisir  vous entendre, dit la princesse avec un sourire forc qui
dplut  Kitty,  laquelle le peu de dsir qu'avait Varinka de chanter
n'chappait pas; elle vint cependant le mme soir et apporta de la
musique. La princesse invita Marie Evgunievna, sa fille, et le colonel;
Varinka sembla indiffrente  la prsence de ces personnes, trangres
pour elle, et s'approcha du piano sans se faire prier; elle ne savait pas
s'accompagner, mais lisait parfaitement la musique. Kitty jouait bien du
piano et l'accompagna.

Vous avez un talent remarquable, dit la princesse aprs le premier
morceau, que Varinka chanta avec got.

Marie Evgunievna et sa fille joignirent leurs compliments et leurs
remerciements  ceux de la princesse.

Voyez donc le public que vous avez attir, dit le colonel qui regardait
par la fentre.

Il s'tait effectivement rassembl un assez grand nombre de personnes,
prs de la maison.

Je suis enchante de vous avoir fait plaisir, rpondit simplement
Varinka.

Kitty regardait son amie avec orgueil: elle tait dans l'admiration de son
talent, de sa voix, de toute sa personne, mais plus encore de sa tenue;
il tait clair que Varinka ne se faisait aucun mrite de son chant, et
restait fort indiffrente aux compliments; elle avait simplement l'air de
se demander: Faut-il chanter encore, ou non?

Si j'tais  sa place, pensait Kitty, combien je serais fire! comme
je serais contente de voir cette foule sous la fentre! Et cela lui est
absolument gal! Elle ne parat sensible qu'au plaisir d'tre agrable
 maman. Qu'y a-t-il en elle? Qu'est-ce qui lui donne cette force
d'indiffrence, ce calme indpendant? Combien je voudrais l'apprendre
d'elle? se disait Kitty en observant ce visage tranquille.

La princesse demanda un second morceau, et Varinka le chanta aussi bien
que le premier, avec le mme soin et la mme perfection, toute droite prs
du piano, et battant la mesure de sa petite main brune.

Le morceau suivant dans le cahier tait un air italien. Kitty joua le
prlude et se tourna vers la chanteuse:

Passons celui-l, dit Varinka en rougissant.

Kitty, tout mue, fixa sur elle des yeux questionneurs

Alors, un autre! se hta-t-elle de dire en tournant les pages, comprenant
que cet air devait rappeler  son amie quelque souvenir pnible.

--Non, rpondit Varinka en mettant tout en souriant la main sur le cahier.
Chantons-le. Et elle chanta aussi tranquillement et aussi froidement
qu'auparavant.

Quand elle eut fini, chacun la remercia encore, et on sortit du salon pour
prendra le th. Kitty et Varinka descendirent au petit jardin attenant 
la maison.

Vous rattachez un souvenir  ce morceau, n'est-ce pas? dit Kitty. Ne
rpondez pas; dites seulement: c'est vrai.

--Pourquoi ne vous le dirais-je pas tout simplement? Oui, c'est un
souvenir, dit tranquillement Varinka, et il a t douloureux. J'ai aim
quelqu'un  qui je chantais cet air.

Kitty, les yeux grands ouverts, regardait humblement Varinka sans parler.

Je l'ai aim, et il m'a aime aussi: mais sa mre s'est oppose  notre
mariage, et il en a pous une autre. Maintenant il ne demeure pas trop
loin de chez nous, et je le vois quelquefois. Vous ne pensiez pas que
j'avais mon roman? Et son visage parut clair comme toute sa personne
avait d l'tre autrefois, pensa Kitty.

Comment ne l'aurais-je pas pens? Si j'tais homme, je n'aurais pu aimer
personne, aprs vous avoir rencontre; ce que je ne conois pas, c'est
qu'il ait pu vous oublier et vous rendre malheureuse pour obir  sa mre:
il ne devait pas avoir de coeur.

--Au contraire, c'est un homme excellent, et quant  moi je ne suis pas
malheureuse... Eh bien, ne chanterons-nous plus aujourd'hui? ajouta-t-elle
en se dirigeant vers la maison.

--Que vous tes bonne, que vous tes bonne! s'cria Kitty en l'arrtant
pour l'embrasser. Si je pouvais vous ressembler un peu!

--Pourquoi ressembleriez-vous  une autre qu' vous-mme? Restez donc ce
que vous tes, dit Varinka en souriant de son sourire doux et fatigu.

--Non, je ne suis pas bonne du tout..... Voyons, dites-moi..... Attendez,
asseyons-nous un peu, dit Kitty en la faisant rasseoir sur un banc prs
d'elle. Dites-moi, comment peut-il n'tre pas blessant de penser qu'un
homme a mpris votre amour, qu'il l'a repouss!

--Il n'a rien mpris: je suis sre qu'il m'a aime. Mais c'tait un fils
soumis...

--Et s'il n'avait pas agi ainsi pour obir  sa mre? Si de son plein
gr...? dit Kitty, sentant qu'elle dvoilait son secret, et que son visage,
tout brlant de rougeur, la trahissait.

--Dans ce cas, il aurait mal agi, et je ne le regretterais plus, rpondit
Varinka, comprenant qu'il n'tait plus question d'elle, mais de Kitty.

--Et l'insulte? dit Kitty: peut-on l'oublier? C'est impossible, dit-elle
en se rappelant son regard au dernier bal lorsque la musique s'tait
arrte.

--Quelle insulte? vous n'avez rien fait de mal?

--Pis que cela, je me suis humilie.....

Varinka secoua la tte et posa sa main sur celle de Kitty.

En quoi vous tes-vous humilie? Vous n'avez pu dire  un homme qui vous
tmoignait de l'indiffrence que vous l'aimiez?

--Certainement non, je n'ai jamais dit un mot, mais il le savait! Il y a
des regards, des manires d'tre..... Non, non, je vivrais cent ans que je
ne l'oublierais pas!

--Mais alors je ne comprends plus. Il s'agit seulement de savoir si vous
l'aimez encore ou non, dit Varinka, qui appelait les choses par leur nom.

--Je le hais; je ne puis me pardonner...

--Eh bien?

--Mais la honte, l'affront!

--Ah, mon Dieu! si tout le monde tait sensible comme vous! Il n'y a pas
de jeune fille qui n'ait prouv quelque chose d'analogue. Tout cela est
si peu important!

--Qu'y-a-t-il donc d'important? demanda Kitty, la regardant avec une
curiosit tonne.

--Bien des choses, rpondit Varinka en souriant.

--Mais encore?

--Il y a beaucoup de choses plus importantes, rpondit Varinka, ne sachant
trop que dire; en ce moment, la princesse cria par la fentre:

--Kitty, il fait frais: mets un chle, ou rentre.

--Il est temps de partir, dit Varinka en se levant. Je dois entrer chez
Mlle Berthe, elle m'en a prie.

Kitty la tenait par la main et l'interrogeait du regard avec
une curiosit passionne, presque suppliante.

Quoi? qu'est-ce qui est plus important? Qu'est-ce qui donne le calme?
Vous le savez, dites-le moi!

Mais Varinka ne comprenait mme pas ce que demandaient les regards de
Kitty; elle se rappelait seulement qu'il fallait encore entrer chez Mlle
Berthe, et se trouver  la maison pour le th de _maman_,  minuit.

Elle rentra dans la chambre, rassembla sa musique, et ayant pris cong de
chacun, voulut partir.

Permettez, je vous reconduirai, dit le colonel.

--Certainement, comment rentrer seule la nuit? dit la princesse; je vous
donnerai au moins la femme de chambre.

Kitty s'aperut que Varinka dissimulait avec peine un sourire,  l'ide
qu'on voulait l'accompagner.

Non, je rentre toujours seule, et jamais il ne m'arrive rien; dit-elle
en prenant son chapeau; et embrassant encore une fois Kitty, sans lui dire
ce qui tait important, elle s'loigna d'un pas ferme, sa musique sous
le bras, et disparut dans la demi-obscurit d'une nuit d't, emportant
avec elle le secret de sa dignit et de son enviable tranquillit.




XXXIII


Kitty fit la connaissance de Mme Stahl, et ses relations avec cette dame
et Varinka eurent sur elle une influence qui contribua  calmer son
chagrin.

Elle apprit qu'en dehors de la vie instinctive qui avait t la sienne, il
existait une vie spirituelle, dans laquelle on pntrait par la religion,
mais une religion qui ne ressemblait en rien  celle que Kitty avait
pratique depuis l'enfance, et qui consistait  aller  la messe et aux
vpres,  la Maison des Veuves, o l'on rencontrait des connaissances,
et  apprendre par coeur des textes slavons avec un prtre de la paroisse.
C'tait une religion leve, mystique, lie aux sentiments les plus purs,
et  laquelle on croyait, non par devoir, mais par amour.

Kitty apprit tout cela autrement qu'en paroles. Mme Stahl lui parlait
comme  une aimable enfant qu'on admire, ainsi qu'un souvenir de jeunesse,
et ne fit allusion qu'une seule fois aux consolations qu'apportent la foi
et l'amour aux douleurs humaines, ajoutant que le Christ compatissant n'en
connat pas d'insignifiantes; puis aussitt elle changea de conversation;
mais dans chacun des gestes de cette dame, dans ses regards _clestes_,
comme les appelait Kitty, dans ses paroles, et surtout dans son histoire
qu'elle connaissait par Varinka, Kitty dcouvrait ce qui tait important,
et ce qu'elle avait ignor jusque-l.

Cependant, quelle que ft l'lvation de nature de Mme Stahl, quelque
touchante que ft son histoire, Kitty remarquait involontairement certains
traits de caractre qui l'affligeaient. Un jour, par exemple, qu'il
fut question de sa famille, Mme Stahl sourit ddaigneusement: c'tait
contraire  la charit chrtienne. Une autre fois, Kitty remarqua, en
rencontrant chez elle un ecclsiastique catholique, que Mme Stahl tenait
son visage soigneusement dans l'ombre d'un abat-jour, et souriait d'une
faon singulire. Ces deux observations, bien que fort insignifiantes,
lui causrent une certaine peine, et la firent douter de Mme Stahl;
Varinka, en revanche, seule, sans famille, sans amis, n'esprant rien, ne
regrettant rien aprs sa triste dception, lui semblait une perfection.
C'tait par Varinka qu'elle apprenait qu'il fallait s'oublier et aimer son
prochain pour devenir heureuse, tranquille et bonne, ainsi qu'elle voulait
l'tre. Et une fois qu'elle l'eut compris, Kitty ne se contenta plus
d'admirer, mais se donna de tout son coeur  la vie nouvelle qui s'ouvrait
devant elle. D'aprs les rcits que Varinka lui fit sur Mme Stahl et
d'autres personnes qu'elle lui nomma, Kitty se traa un plan d'existence;
elle dcida que,  l'exemple d'Aline, la nice de Mme Stahl, dont Varinka
l'entretenait souvent, elle rechercherait les pauvres, n'importe o elle
se trouverait, qu'elle les aiderait de son mieux, qu'elle distribuerait
des vangiles, lirait le Nouveau Testament aux malades, aux mourants, aux
criminels: cette dernire ide la sduisait particulirement. Mais elle
faisait ces rves en secret, sans les communiquer  sa mre, ni mme  son
amie.

Au reste, en attendant le moment d'excuter ses plans sur une chelle plus
vaste, il ne fut pas difficile  Kitty de mettre ses nouveaux principes en
pratique; aux eaux, les malades et les malheureux ne manquent pas: elle
fit comme Varinka.

La princesse remarqua bien vite combien Kitty tait sous l'influence de
ses _engouements_, comme elle appelait Mme Stahl, et surtout Varinka, que
Kitty imitait non seulement dans ses bonnes oeuvres, mais presque dans sa
faon de marcher, de parler, de cligner des yeux. Plus tard elle reconnut
que sa fille passait par une certaine crise intrieure indpendante de
l'influence exerce par ses amies.

Kitty lisait le soir un vangile franais prt par Mme Stahl: ce que
jamais elle n'avait fait jusque-l; elle vitait toute relation mondaine,
s'occupait des malades protgs par Varinka, et particulirement de la
famille d'un pauvre peintre malade nomm Ptrof.

La jeune fille semblait fire de remplir, dans cette famille, les
fonctions de soeur de charit. La princesse n'y voyait aucun inconvnient,
et s'y opposait d'autant moins que la femme de Ptrof tait une personne
trs convenable, et qu'un jour la _Frstin_, remarquant la beaut de Kitty,
en avait fait l'loge, l'appelant un ange consolateur. Tout aurait t
pour le mieux si la princesse n'avait redout l'exagration dans laquelle
sa fille risquait de tomber.

_Il ne faut rien outrer_, lui disait-elle en franais.

La jeune fille ne rpondait pas, mais elle se demandait dans le fond de
son coeur si, en fait de charit, on peut jamais dpasser la mesure dans
une religion qui enseigne  tendre la joue gauche lorsque la droite a t
frappe, et  partager son manteau avec son prochain. Mais ce qui peinait
la princesse, plus encore que cette tendance  l'exagration, c'tait de
sentir que Kitty ne lui ouvrait pas compltement son coeur. Le fait est
que Kitty faisait un secret  sa mre de ses nouveaux sentiments, non
qu'elle manqut d'affection ou de respect pour elle, mais simplement parce
qu'elle tait sa mre, et qu'il lui et t plus facile de s'ouvrir  une
trangre qu' elle.

Il me semble qu'il y a quelque temps que nous n'avons vu Anna Pavlovna,
dit un jour la princesse en parlant de Mme Ptrof. Je l'ai invite  venir,
mais elle m'a sembl contrarie.

--Je n'ai pas remarqu cela, maman, rpondit Kitty en rougissant
subitement.

--Tu n'as pas t chez elle ces jours-ci?

--Nous projetons pour demain une promenade dans la montagne, dit Kitty.

--Je n'y vois pas d'obstacle, rpondit la princesse, remarquant le
trouble de sa fille et cherchant  en deviner la cause.

Varinka vint dner le mme jour, et annona qu'Anna Pavlovna renonait 
l'excursion projete pour le lendemain; la princesse s'aperut que Kitty
rougissait encore.

Kitty, ne s'est-il rien pass de dsagrable entre toi et les Ptrof? lui
demanda-t-elle quand elles se retrouvrent seules. Pourquoi ont-ils cess
d'envoyer les enfants et de venir eux-mmes?

Kitty rpondit qu'il ne s'tait rien pass et qu'elle ne comprenait pas
pourquoi Anna Pavlovna semblait lui en vouloir, et elle disait vrai; mais
si elle ne connaissait pas les causes du changement survenu en Mme Ptrof,
elle les devinait, et devinait ainsi une chose qu'elle n'osait pas avouer
 elle-mme, encore moins  sa mre, tant il aurait t humiliant et
pnible de se tromper.

Tous les souvenirs de ses relations avec cette famille lui revenaient
les uns aprs les autres: elle se rappelait la joie nave qui se peignait
sur le bon visage tout rond d'Anna Pavlovna,  leurs premires rencontres;
leurs conciliabules secrets pour arriver  distraire le malade,  le
dtacher d'un travail qui lui tait dfendu,  l'emmener promener;
l'attachement du plus jeune des enfants, qui l'appelait ma Kitty, et ne
voulait pas aller se coucher sans elle. Comme tout allait bien alors! Puis
elle se rappela la maigre personne de Ptrof, son long cou sortant de sa
redingote brune, ses cheveux rares et friss, ses yeux bleus avec leur
regard interrogateur, dont elle avait eu peur d'abord; ses efforts
maladifs pour paratre anim et nergique quand elle tait prs de lui:
elle se souvint de la peine qu'elle avait eue  vaincre la rpugnance
qu'il lui inspirait, ainsi que tous les poitrinaires, du mal qu'elle se
donnait pour trouver un sujet de conversation.

Elle se souvint du regard humble et craintif du malade quand il la
regardait, de l'trange sentiment de compassion et de gne prouv au
dbut, puis remplac par celui du contentement d'elle-mme et de sa
charit. Tout cela n'avait pas dur longtemps, et depuis quelques jours
il tait survenu un brusque changement. Anna Pavlovna n'abordait plus
Kitty qu'avec une amabilit feinte, et surveillait sans cesse son mari.
Pouvait-il tre possible que la joie touchante du malade  son approche
ft la cause du refroidissement d'Anna Pavlovna?

Oui, se dit-elle, il y avait quelque chose de peu naturel, et qui ne
ressemblait en rien  sa bont ordinaire, dans la faon dont Anna Pavlovna
m'a dit avant-hier d'un air contrari: Eh bien! voil qu'il n'a pas voulu
prendre son caf sans vous, et il vous a attendu, quoiqu'il ft trs
affaibli. Peut-tre lui ai-je t dsagrable quand je lui ai offert le
plaid; c'tait pourtant bien simple, mais Ptrof a pris ce petit service
d'une faon trange, et m'a tant remercie que j'en tais mal  l'aise;
et ce portrait de moi qu'il a si bien russi; mais surtout ce regard
triste et tendre! Oui, oui, c'est bien cela! se rpta Kitty avec effroi;
mais cela ne peut tre, ne doit pas tre! Il est si digne de piti!
ajouta-t-elle intrieurement.

Ces craintes empoisonnaient le charme de sa nouvelle vie.




XXXIV


Le prince Cherbatzky vint rejoindre les siens avant la fin de la cure;
il avait t de son ct  Carlsbad, puis  Baden et  Kissingen, pour y
retrouver des compatriotes et, comme il disait, recueillir un peu d'air
russe.

Le prince et la princesse avaient des ides fort opposes sur la vie 
l'tranger. La princesse trouvait tout parfait et, malgr sa position bien
tablie dans la socit russe, jouait  la dame europenne: ce qui ne lui
allait pas, car c'tait une dame russe par excellence.

Quant au prince, il trouvait au contraire tout dtestable, la vie
europenne insupportable, tenait  ses habitudes russes avec exagration,
et cherchait  se montrer moins Europen qu'il ne l'tait en ralit.

Le prince revint maigri, avec des poches sous les yeux, mais plein
d'entrain, et cette heureuse disposition d'esprit ne fit qu'augmenter
quand il trouva Kitty en voie de gurison.

Les dtails que lui avait donns la princesse sur l'intimit de Kitty
avec Mme Stahl et Varinka, et ses remarques sur la transformation morale
que subissait leur fille, avaient attrist le prince et rveill en lui le
sentiment habituel de jalousie qu'il prouvait pour tout ce qui pouvait
soustraire Kitty  son influence, en l'entranant dans des rgions
inabordables pour lui; mais ces fcheuses nouvelles se noyrent dans
l'ocan de bonne humeur et de gaiet qu'il rapportait de Carlsbad.

Le lendemain de son arrive, le prince, vtu de son long paletot, ses
joues, un peu bouffies et couvertes de rides, encadres dans un faux-col
empes, alla  la source avec sa fille; il tait de la plus belle humeur
du monde.

Le temps tait splendide; la vue de ces maisons gaies et proprettes,
entoures de petits jardins, des servantes allemandes  l'ouvrage, avec
leurs bras rouges et leurs figures bien nourries, le soleil resplendissant,
tout rjouissait le coeur; mais, plus on approchait de la source, plus on
rencontrait de malades, dont l'aspect lamentable contrastait pniblement
avec ce qui les entourait, dans ce milieu germanique si bien ordonn.

Pour Kitty, cette belle verdure et les sons joyeux de la musique
formaient un cadre naturel  ces visages connus dont elle suivait les
transformations bonnes ou mauvaises; mais pour le prince il y avait
quelque chose de cruel  l'opposition de cette lumineuse matine de juin,
de l'orchestre jouant gaiement la valse  la mode, et de ces moribonds
venus des quatre coins de l'Europe et se tranant l languissamment.

Malgr le retour de jeunesse qu'prouvait le prince, et son orgueil quand
il tenait sa fille favorite sous le bras, il se sentait honteux et gn
de sa dmarche ferme et de ses membres vigoureux. En face de toutes ces
misres, il prouvait le sentiment d'un homme dshabill devant du monde.

Prsente-moi  tes nouveaux amis, dit-il  sa fille en lui serrant le
bras du coude; je me suis mis  aimer ton affreux Soden pour le bien qu'il
t'a fait; mais vous avez ici bien des tristesses... Qui est-ce...?

Kitty lui nomma les personnes de leur connaissance;  l'entre du jardin,
ils rencontrrent Mlle Berthe avec sa conductrice, et le prince eut
plaisir  voir l'expression de joie qui se peignit sur le visage de
la vieille femme au son de la voix de Kitty: avec l'exagration d'une
Franaise, elle se rpandit en politesses, et flicita le prince d'avoir
une fille si charmante, dont elle leva le mrite aux nues, la dclarant
un trsor, une perle, un ange consolateur.

Dans ce cas, c'est l'ange n 2, dit le prince en souriant: car elle
assure que Mlle Varinka est l'ange n 1.

--Oh oui! Mlle Varinka est vraiment un ange, allez, assura vivement Mlle
Berthe.

Ils rencontrrent Varinka elle-mme dans la galerie; elle vint  eux avec
hte, portant un lgant sac rouge  la main.

Voil papa arriv!lui dit Kitty.

Varinka fit un salut simple et naturel qui ressemblait  une rvrence, et
entama la conversation avec le prince sans fausse timidit.

--Il va sans dire que je vous connais, et beaucoup, lui dit le prince en
souriant, d'un air qui prouva  Kitty,  sa grande joie, que son amie
plaisait  son pre.

--O allez-vous si vite?

--Maman est ici, rpondit la jeune fille en se tournant vers Kitty: elle
n'a pas dormi de la nuit, et le docteur lui a conseill de prendre l'air;
je lui porte son ouvrage.

--Voil donc l'ange n 1, dit le prince, quand Varinka se fut loigne.

Kitty s'aperut qu'il avait envie de la plaisanter sur son amie, mais
qu'il tait retenu par l'impression favorable qu'elle lui avait produite.

Eh bien, nous allons tous les voir, les uns aprs les autres, tes amis,
mme Mme Stahl, si elle daigne me reconnatre.

--Tu la connais donc, papa? demanda Kitty avec crainte, en remarquant un
clair ironique dans les yeux de son pre.

--J'ai connu son mari, et je l'ai un peu connue elle-mme, avant qu'elle
se ft enrle dans les pitistes.

--Qu'est-ce que ces pitistes, papa? demanda Kitty, inquite de voir
donner un nom  ce qui lui paraissait d'une si haute valeur en Mme Stahl.

--Je n'en sais trop rien; ce que je sais, c'est qu'elle remercie Dieu de
tous les malheurs qui lui arrivent, y compris celui d'avoir perdu son
mari, et cela tourne au comique quand on sait qu'ils vivaient fort mal
ensemble.... Qui est-ce? Quelle pauvre figure!--demanda-t-il en voyant un
malade, en redingote brune, avec un pantalon blanc formant d'tranges plis
sur ses jambes amaigries; ce monsieur avait soulev son chapeau de paille,
et dcouvert un front lev que la pression du chapeau avait rougi, et
qu'entouraient de rares cheveux frisottants.

--C'est Ptrof, un peintre,--rpondit Kitty en rougissant,--et voil sa
femme, ajouta-t-elle en montrant Anna Pavlovna, qui,  leur approche,
s'tait leve pour courir aprs un des enfants sur la route.

--Pauvre garon! il a une charmante physionomie. Pourquoi ne t'es-tu pas
approche de lui? Il semblait vouloir te parler.

--Retournons vers lui, dit Kitty, en marchant rsolument vers Ptrof...
Comment allez-vous aujourd'hui? lui demanda-t-elle.

Celui-ci se leva en s'appuyant sur sa canne, et regarda timidement le
prince.

C'est ma fille, dit le prince; permettez-moi de faire votre connaissance.

Le peintre salua et sourit, dcouvrant ainsi des dents d'une blancheur
trange.

Nous vous attendions hier, princesse, dit-il  Kitty.

Il trbucha en parlant, mais, pour ne pas laisser croire que c'tait
involontaire, il refit le mme mouvement.

Je comptais venir, mais Varinka m'a dit qu'Anna Pavlovna avait renonc 
sortir.

--Comment cela? dit Ptrof mu et commenant aussitt  tousser en
cherchant sa femme du regard.

--Annette, Annette! appela-t-il  haute voix, tandis que de grosses
veines sillonnaient comme des cordes son pauvre cou blanc et mince.

Anna Pavlovna approcha.

Comment se fait-il que tu aies envoy dire que nous ne sortirions pas?
demanda-t-il  voix basse, d'un ton irrit, car il s'enrouait facilement.

--Bonjour, princesse, dit Anna Pavlovna avec un sourire contraint qui ne
ressemblait en rien  son accueil d'autrefois.

--Enchante de faire votre connaissance, ajouta-t-elle en se tournant vers
le prince. On vous attendait depuis longtemps.

--Comment as-tu pu faire dire que nous ne sortirions pas? murmura de
nouveau la voix teinte du peintre, que l'impuissance d'exprimer ce qu'il
sentait irritait doublement.

--Mais, bon Dieu, j'ai simplement cru que nous ne sortirions pas, dit sa
femme d'un air contrari.

--Pourquoi? quand cela?...... Il fut pris d'une quinte de toux et fit de
la main un geste dsol.

Le prince souleva son chapeau et s'loigna avec sa fille.

Oh! les pauvres gens, dit-il en soupirant.

--C'est vrai, papa, rpondit Kitty, et ils ont trois enfants, pas de
domestiques, et aucune ressource pcuniaire! Il reoit quelque chose de
l'Acadmie, continua-t-elle avec animation pour tcher de dissimuler
l'motion que lui causait le changement d'Anna Pavlovna  son
gard...--Voil Mme Stahl, dit Kitty en montrant une petite voiture dans
laquelle tait tendue une forme humaine enveloppe de gris et de bleu,
entoure d'oreillers et abrite par une ombrelle. Derrire la malade se
tenait son conducteur, un Allemand bourru et bien portant.  ct d'elle
marchait un comte sudois  chevelure blonde, que Kitty connaissait de
vue. Quelques personnes s'taient arrtes prs de la petite voiture et
considraient cette dame comme une chose curieuse.

Le prince s'approcha. Kitty remarqua aussitt dans son regard cette
pointe d'ironie qui la troublait. Il adressa la parole  Mme Stahl dans ce
franais excellent que si peu de personnes parlent de nos jours en Russie,
et se montra extrmement aimable et poli.

Je ne sais si vous vous souvenez encore de moi, mais c'est mon devoir de
me rappeler  votre souvenir pour vous remercier de votre bont pour ma
fille, dit-il en tant son chapeau sans le remettre.

--Le prince Alexandre Cherbatzky? dit Mme Stahl en levant sur lui ses
yeux _clestes_, dans lesquels Kitty remarqua une ombre de mcontentement.
Enchante de vous voir. J'aime tant votre fille!

--Votre sant n'est toujours pas bonne?

--Oh! j'y suis faite maintenant, rpondit Mme Stahl, et elle prsenta le
comte sudois.

--Vous tes bien peu change depuis les dix ou onze ans que je n'ai eu
l'honneur de vous voir.

--Oui, Dieu qui donne la croix, donne aussi la force de la porter. Je
me demande souvent pourquoi une vie semblable se prolonge!--Pas ainsi,
dit-elle d'un air contrari  Varinka, qui l'enveloppait d'un plaid sans
parvenir  la satisfaire.

--Pour faire le bien sans doute, dit le prince dont les yeux riaient.

--Il ne nous appartient pas de juger, rpondit Mme Stahl, qui surprit
cette nuance d'ironie dans la physionomie du prince.--Envoyez-moi donc ce
livre, cher comte.--Je vous en remercie infiniment d'avance, dit-elle en
se tournant vers le jeune Sudois.

--Ah! s'cria le prince qui venait d'apercevoir le colonel de Moscou; et,
saluant Mme Stahl, il alla le rejoindre avec sa fille.

--Voil notre aristocratie, prince, dit le colonel avec une intention
railleuse, car lui aussi tait piqu de l'attitude de Mme Stahl.

--Toujours la mme, rpondit le prince.

--L'avez-vous connue avant sa maladie, c'est--dire avant qu'elle ft
infirme?

--Oui, je l'ai connue au moment o elle a perdu l'usage de ses jambes.

--On prtend qu'il y a dix ans qu'elle ne marche plus.

--Elle ne marche pas parce qu'elle a une jambe plus courte que l'autre;
elle est trs mal faite.

--C'est impossible, papa! s'cria Kitty.

--Les mauvaises langues l'assurent, ma chrie; et ton amie Varinka doit en
voir de toutes les couleurs. Oh! ces dames malades!

--Oh non! papa, je t'assure, Varinka l'adore! affirma vivement Kitty.
Et elle fait tant de bien! Demande  qui tu voudras: tout le monde la
connat, ainsi que sa nice Aline.

--C'est possible, rpondit son pre en lui serrant doucement le bras, mais
il vaudrait mieux que personne ne st le bien qu'elles font.

Kitty se tut, non qu'elle ft sans rponse, mais parce que ses penses
secrtes ne pouvaient pas mme tre rvles  son pre. Chose trange
cependant: quelque dcide qu'elle ft  ne pas se soumettre aux jugements
de son pre,  ne pas le laisser pntrer dans le sanctuaire de ses
rflexions, elle sentait bien que l'image de saintet idale qu'elle
portait dans l'me depuis un mois venait de s'effacer sans retour, comme
ces formes que l'imagination aperoit dans des vtements jets au hasard,
et qui disparaissent d'elles-mmes quand on se rend compte de la faon
dont ils ont t jets. Elle ne conserva plus que l'image d'une femme
boiteuse qui restait couche pour cacher sa difformit, et qui tourmentait
la pauvre Varinka pour un plaid mal arrang; il lui devint impossible de
retrouver dans sa pense l'ancienne Mme Stahl.




XXXV


L'entrain et la bonne humeur du prince se communiquaient  tout son
entourage; le propritaire de la maison lui-mme n'y chappait pas. En
rentrant de sa promenade avec Kitty, le prince invita le colonel, Marie
Evgunievna, sa fille, et Varinka  prendre le caf, et fit dresser la
table sous les marronniers du jardin. Les domestiques s'animrent aussi
bien que le propritaire sous l'influence de cette gaiet communicative,
d'autant plus que la gnrosit du prince tait bien connue. Aussi, une
demi-heure aprs, cette joyeuse socit russe runie sous les arbres
fit-elle l'envie du mdecin malade qui habitait le premier; il contempla
en soupirant ce groupe heureux de gens bien portants.

La princesse, un bonnet  rubans lilas pos sur le sommet de sa tte,
prsidait  la table couverte d'une nappe trs blanche, sur laquelle on
avait plac la cafetire, du pain, du beurre, du fromage et du gibier
froid; elle distribuait les tasses et les tartines, tandis que le prince,
 l'autre bout de la table, mangeait de bon apptit en causant gaiement.
Il avait tal autour de lui toutes ses emplettes de botes sculptes,
couteaux  papier, jeux de honchets, etc., rapports de toutes les eaux
d'o il revenait, et il s'amusait  distribuer ces objets  chacun, sans
oublier Lischen, la servante et le matre de la maison. Il tenait 
celui-ci les discours les plus comiques dans son mauvais allemand, et
lui assurait que ce n'taient pas les eaux qui avaient guri Kitty, mais
bien son excellente cuisine, et notamment ses potages aux pruneaux. La
princesse plaisantait son mari sur ses manies russes, mais jamais, depuis
qu'elle tait aux eaux, elle n'avait t si gaie et si anime. Le colonel
souriait comme toujours des plaisanteries du prince, mais il tait de
l'avis de la princesse quant  la question europenne, qu'il s'imaginait
tudier avec soin. La bonne Marie Evgunievna riait aux larmes, et Varinka
elle-mme, au grand tonnement de Kitty, tait gagne par la gaiet
gnrale.

Kitty ne pouvait se dfendre d'une certaine agitation intrieure; sans le
vouloir, son pre avait pos devant elle un problme qu'elle ne pouvait
rsoudre, en jugeant, comme il l'avait fait, ses amis et cette vie
nouvelle qui lui offrait tant d'attraits.  ce problme se joignait pour
elle celui du changement de relations avec les Ptrof, qui lui avait
paru ce jour-l plus vident encore et plus dsagrable. Son agitation
augmentait en les voyant tous si gais, et elle prouvait le mme sentiment
que, lorsque petite fille, on la punissait, et qu'elle entendait de sa
chambre les rires de ses soeurs sans pouvoir y prendre part.

Dans quel but as-tu bien pu acheter ce tas de choses? demanda la
princesse en souriant  son mari et lui offrant une tasse de caf.

--Que veux-tu? on va se promener, on s'approche d'une boutique, on est
aussitt accost: Erlaucht, Excellenz, Durchlaucht! Oh! quand on en
venait  Durchlaucht, je ne rsistais plus, et mes dix thalers y passaient.

--C'tait uniquement par ennui, dit la princesse.

--Mais certainement, ma chre, car l'ennui est tel, qu'on ne sait o se
fourrer.

--Comment peut-on s'ennuyer? Il y a tant de choses  voir en Allemagne
maintenant, dit Marie Evgunievna.

--Je sais tout ce qu'il y a d'intressant maintenant: je connais la soupe
aux pruneaux, le saucisson de pois, je connais tout.

--Vous avez beau dire, prince, leurs institutions sont intressantes,
dit le colonel.

--En quoi? Ils sont heureux comme des sous neufs. Ils ont vaincu le
monde entier: qu'y a-t-il l de si satisfaisant pour moi? Je n'ai vaincu
personne, moi. Et en revanche il me faut ter mes bottes moi-mme, et, qui
pis est, les poser moi-mme  ma porte dans le couloir. Le matin,  peine
lev, il faut m'habiller et aller boire au salon un th excrable. Ce
n'est pas comme chez nous! L nous avons le droit de nous veiller  notre
heure; si nous sommes de mauvaise humeur, nous avons celui de grogner; on
a temps pour tout, et l'on pse ses petites affaires sans hte inutile.

--Mais le temps, c'est l'argent, n'oubliez pas cela, dit le colonel.

--Cela dpend: il y a des mois entiers qu'on donnerait pour 50 kopecks,
et des quarts d'heure qu'on ne cderait pour aucun trsor. Est-ce vrai,
Katinka? Mais pourquoi parais-tu ennuye?

--Je n'ai rien, papa.

--O allez-vous? restez encore un peu, dit le prince en s'adressant 
Varinka.

--Il faut que je rentre, dit Varinka prise d'un nouvel accs de gaiet.
Quand elle se fut calme, elle prit cong de la socit et chercha son
chapeau.

Kitty la suivit, Varinka elle-mme lui semblait change; elle n'tait pas
moins bonne, mais elle tait autre qu'elle ne l'avait imagine.

Il y a longtemps que je n'ai autant ri, dit Varinka en cherchant son
ombrelle et son sac. Que votre pre est charmant!

Kitty se tut.

Quand nous reverrons-nous? demanda Varinka.

--Maman voulait entrer chez les Ptrof. Y serez-vous? demanda Kitty pour
scruter la pense de son amie.

--J'y serai, rpondit-elle: ils comptent partir, et j'ai promis de les
aider  emballer.

--Eh bien, j'irai aussi.

--Non; pourquoi faire?

--Pourquoi? pourquoi? pourquoi? dit Kitty en arrtant Varinka par son
parasol, et en ouvrant de grands yeux. Attendez un moment, et dites-moi
pourquoi.

--Mais parce que vous avez votre pre, et qu'ils se gnent avec vous.

--Ce n'est pas cela: dites-moi pourquoi vous ne voulez pas que j'aille
souvent chez les Ptrof: car vous ne le voulez pas?

--Je n'ai pas dit cela, rpondit tranquillement Varinka.

--Je vous en prie, rpondez-moi.

--Faut-il tout vous dire?

--Tout, tout! s'cria Kitty.

--Au fond, il n'y a rien de bien grave: seulement Ptrof consentait
autrefois  partir aussitt sa cure acheve, et il ne le veut plus
maintenant, rpondit en souriant Varinka.

--Eh bien, eh bien? demanda encore Kitty vivement d'un air sombre.

--Eh bien, Anna Pavlovna a prtendu que, s'il ne voulait plus partir,
c'tait parce que vous restiez ici. C'tait maladroit, mais vous avez
ainsi t la cause d'une querelle de mnage, et vous savez combien les
malades sont facilement irritables.

Kitty, toujours sombre, gardait le silence, et Varinka parlait seule,
cherchant  l'adoucir et  la calmer, tout en prvoyant un clat prochain
de larmes ou de reproches.

C'est pourquoi mieux vaut n'y pas aller, vous le comprenez, et il ne faut
pas vous fcher.....

--Je n'ai que ce que je mrite, dit vivement Kitty en s'emparant de
l'ombrelle de Varinka sans regarder son amie.

Celle-ci, en voyant cette colre enfantine, retint un sourire, pour ne pas
froisser Kitty.

Comment, vous n'avez que ce que vous mritez? je ne comprends pas.

--Parce que tout cela n'tait qu'hypocrisie, que rien ne venait du coeur.
Qu'avais-je affaire de m'occuper d'un tranger et de me mler de ce qui ne
me regardait pas? C'est pourquoi j'ai t la cause d'une querelle. Et cela
parce que tout est hypocrisie, hypocrisie, dit-elle en ouvrant et fermant
machinalement l'ombrelle.

--Dans quel but?

--Pour paratre meilleure aux autres,  moi-mme,  Dieu; pour tromper
tout le monde! Non, je ne retomberai plus l dedans: je prfre tre
mauvaise et ne pas mentir, ne pas tromper.

--Qui donc a tromp? dit Varinka sur un ton de reproche; vous parlez comme
si.....

Mais Kitty tait dans un de ses accs de colre et ne la laissa pas
achever.

Ce n'est pas de vous qu'il s'agit: vous tes une perfection; oui, oui,
je sais que vous tes toutes des perfections; mais je suis mauvaise, moi;
je n'y peux rien. Et tout cela ne serait pas arriv si je n'avais pas t
mauvaise. Tant pis, je resterai ce que je suis; mais je ne dissimulerai
pas. Qu'ai-je affaire d'Anna Pavlovna? ils n'ont qu' vivre comme ils
l'entendent, et je ferai de mme. Je ne puis me changer. Au reste, ce
n'est pas cela....

--Qu'est-ce qui n'est pas cela? dit Varinka d'un air tonn.

--Moi, je ne puis vivre que par le coeur, tandis que vous autres ne vivez
que par vos principes. Je vous ai aimes tout simplement, et vous n'avez
eu en vue que de me sauver, de me convertir!

--Vous n'tes pas juste, dit Varinka.

--Je ne parle pas pour les autres, je ne parle que pour moi.

--Kitty! viens ici, cria  ce moment la voix de la princesse: montre tes
coraux  papa.

Kitty prit sur la table une bote, la porta  sa mre d'un air digne, sans
se rconcilier avec son amie.

Qu'as-tu? pourquoi es-tu si rouge? demandrent  la fois son pre et sa
mre.

--Rien, je vais revenir.

Elle est encore l! que vais-je lui dire? Mon Dieu, qu'ai-je fait?
qu'ai-je dit? Pourquoi l'ai-je offense? se dit-elle en s'arrtant  la
porte.

Varinka, son chapeau sur la tte, tait assise prs de la table, examinant
les dbris de son ombrelle que Kitty avait casse. Elle leva la tte.

Varinka, pardonnez-moi, murmura Kitty en s'approchant d'elle: je ne sais
plus ce que j'ai dit, je.....

--Vraiment je n'avais pas l'intention de vous faire du chagrin, dit
Varinka en souriant.

       *       *       *       *       *

La paix tait faite. Mais l'arrive de son pre avait chang pour Kitty
le monde dans lequel elle vivait. Sans renoncer  tout ce qu'elle y avait
appris, elle s'avoua qu'elle se faisait illusion en croyant devenir telle
qu'elle le rvait. Ce fut comme un rveil. Elle comprit qu'elle ne saurait,
sans hypocrisie, se tenir  une si grande hauteur; elle sentit en outre
plus vivement le poids des malheurs, des maladies, des agonies qui
l'entouraient, et trouva cruel de prolonger les efforts qu'elle faisait
pour s'y intresser. Elle prouva le besoin de respirer un air vraiment
pur et sain, en Russie,  Yergoushovo, o Dolly et les enfants l'avaient
prcde, ainsi que le lui apprenait une lettre qu'elle venait de recevoir.

Mais son affection pour Varinka n'avait pas faibli. En partant, elle la
supplia de venir les voir en Russie.

Je viendrai quand vous serez marie, dit celle-ci.

--Je ne me marierai jamais.

--Alors je n'irai jamais.

--Dans ce cas, je ne me marierai que pour cela. N'oubliez pas votre
promesse, dit Kitty.

Les prvisions du docteur s'taient ralises: Kitty rentra en Russie
gurie; peut-tre n'tait-elle pas aussi gaie et insouciante qu'autrefois,
mais le calme tait revenu. Les douleurs du pass n'taient plus qu'un
souvenir.

       *       *       *       *       *



TROISIME PARTIE




I


Serge Ivanitch Kosnichef, au lieu d'aller comme d'habitude  l'tranger
pour se reposer de ses travaux intellectuels, arriva vers la fin de mai 
Pakrofsky. Rien ne valait, selon lui, la vie des champs, et il venait en
jouir auprs de son frre. Celui-ci l'accueillit avec d'autant plus de
plaisir qu'il n'attendait pas Nicolas cette anne.

Malgr son affection et son respect pour Serge, Constantin prouvait un
certain malaise auprs de lui,  la campagne: leur faon de la comprendre
tait trop diffrente. Pour Constantin, la campagne offrait un but  des
travaux d'une incontestable utilit; c'tait,  ses yeux, le thtre
mme de la vie, de ses joies, de ses peines, de ses labeurs. Serge,
au contraire, n'y voyait qu'un lieu de repos, un antidote contre les
corruptions de la ville, et le droit de ne rien faire. Leur point de vue
sur les paysans tait galement oppos. Serge Ivanitch prtendait les
connatre, les aimer, causait volontiers avec eux, et relevait dans
ces entretiens des traits de caractre  l'honneur du peuple, qu'il se
plaisait  gnraliser. Ce jugement superficiel froissait Levine. Il
respectait les paysans, et assurait avoir suc dans le lait de la
paysanne sa nourrice une vritable tendresse pour eux; mais leurs vices
l'exaspraient aussi souvent que leurs vertus le frappaient. Le peuple
reprsentait pour lui l'associ principal d'un travail commun; comme tel,
il ne voyait aucune distinction  tablir entre les qualits, les dfauts,
les intrts de cet associ, et ceux du reste des hommes.

La victoire restait toujours  Serge dans les discussions qui s'levaient
entre les deux frres, par suite de leurs divergences d'opinions, et
cela parce que ces apprciations restaient inbranlables, tandis que
Constantin, modifiant sans cesse les siennes, tait facilement convaincu
de contradiction avec lui-mme. Serge Ivanitch considrait son frre
comme un brave garon, dont le coeur, suivant son expression franaise,
tait _bien plac_, mais dont l'esprit trop impressionnable, quoique
ouvert, tait rempli d'inconsquences. Souvent il cherchait, avec la
condescendance d'un frre an,  lui expliquer le vrai sens des choses;
mais il discutait sans plaisir contre un interlocuteur si facile  battre.

Constantin, de son ct, admirait la vaste intelligence de son frre,
ainsi que sa haute distinction d'esprit; il voyait en lui un homme dou
des facults les plus belles et les plus utiles au bien gnral; mais,
en avanant en ge et en apprenant  le mieux connatre, il se demandait
parfois, au fond de l'me, si ce dvouement  des intrts gnraux,
dont lui-mme se sentait si dpourvu, constituait bien une qualit.
Ne tenait-il pas  une certaine impuissance de se frayer une route
personnelle parmi toutes celles que la vie ouvre aux hommes, route qu'il
en aurait fallu aimer et suivre avec persvrance?

Levine prouvait encore un autre genre de contrainte envers son frre,
quand celui-ci passait l't chez lui. Les journes lui paraissaient trop
courtes pour tout ce qu'il avait  faire et  surveiller: tandis que
son frre ne songeait qu' se reposer. Bien que Serge n'crivit pas,
l'activit de son esprit tait trop incessante pour qu'il n'et pas besoin
d'exprimer  quelqu'un, sous une forme concise et lgante, les ides qui
l'occupaient. Constantin tait son auditeur le plus habituel.

Serge se couchait dans l'herbe, et, tout en se chauffant au soleil, il
causait volontiers, paresseusement tendu.

Tu ne saurais croire, disait-il, combien je jouis de ma paresse! Je n'ai
pas une ide dans la tte, elle est vide comme une boule.

Mais Constantin se lassait vite de rester assis  bavarder; il savait
qu'en son absence on rpandrait le fumier  tort et  travers sur les
champs, et il souffrait de ne pas surveiller ce travail; il savait qu'on
terait les socs des charrues anglaises, pour pouvoir dire qu'elles ne
vaudraient jamais les vieilles charrues primitives du paysan leur voisin,
etc.

N'es-tu donc pas fatigu de courir par cette chaleur? lui demandait
Serge.

--Je ne te quitte que pour un instant, le temps de voir ce qui se passe au
bureau, rpondait Levine, et il se sauvait dans les champs.




II


Dans les premiers jours de juin, la vieille bonne qui remplissait les
fonctions de mnagre, Agathe Mikhalovna, descendant  la cave avec un
pot de petits champignons qu'elle venait de saler, glissa dans l'escalier
et se foula le poignet. On fit chercher un mdecin du district, jeune
tudiant bavard qui venait de terminer ses tudes. Il examina la main,
affirma qu'elle n'tait pas dmise, y appliqua des compresses, et pendant
le dner, fier de se trouver en socit du clbre Kosnichef, se lana
dans la narration de tous les commrages du district, et, pour avoir
l'occasion de produire ses ides claires et avances, se plaignit du
mauvais tat des choses en gnral.

Serge Ivanitch l'couta avec attention; anim par la prsence d'un nouvel
auditeur, il causa, fit des observations justes et fines, respectueusement
apprcies par le jeune mdecin; aprs le dpart du docteur, il se trouva
dans cette disposition d'esprit un peu surexcite que lui connaissait son
frre, et qui succdait gnralement  une conversation brillante et vive.
Une fois seuls, Serge prit une ligne pour aller pcher.

Kosnichef aimait la pche  la ligne; il semblait mettre une certaine
vanit  montrer qu'il savait s'amuser d'un passe-temps aussi puril.
Constantin voulait aller surveiller les labours et examiner les prairies:
il offrit  son frre de le mener en cabriolet jusqu' la rivire.

C'tait le moment de l't o la rcolte de l'anne se dessine, et
o commencent les proccupations des semailles de l'anne suivante,
alors que se termine la fenaison. Les pis dj forms, mais encore
verts, se balancent lgrement au souffle du vent; les avoines sortent
irrgulirement de terre dans les champs sems tardivement; le sarrasin
couvre dj le sol; l'odeur du fumier rpandu en monticules sur les champs
se mle au parfum des herbages, qui, parsems de leurs petits bouquets
d'oseille sauvage, s'tendent comme une mer. Cette priode de l't est
l'accalmie qui prcde la moisson, ce grand effort impos chaque anne au
paysan. La rcolte promettait d'tre superbe, et aux longues et claires
journes succdaient des nuits courtes, accompagnes d'une forte rose.

Pour arriver aux prairies, il fallait traverser le bois; Serge Ivanitch
aimait cette fort touffue; il dsigna  l'admiration de son frre
un vieux tilleul prt  fleurir, mais Constantin, qui ne parlait pas
volontiers des beauts de la nature, prfrait aussi n'en pas entendre
parler. Les paroles lui gtaient, prtendait-il, les plus belles choses.
Il se contenta d'approuver son frre, et pensa involontairement  ses
affaires; son attention se concentrait sur un champ en jachre qu'ils
atteignirent en sortant du bois. Une herbe jaunissante le recouvrait par
endroits, tandis qu' d'autres on l'avait dj retourn. Les tlgues
arrivaient  la file; Levine les compta et fut satisfait de l'ouvrage
qui se faisait. Ses penses se portrent ensuite,  la vue des prairies,
sur la grave question du fauchage, une opration qui lui tenait
particulirement au coeur. Il arrta son cheval. L'herbe haute et paisse
tait encore couverte de rose. Serge Ivanitch, pour ne pas se mouiller
les pieds, pria son frre de le conduire en cabriolet jusqu'au buisson
de cytises prs duquel on pchait les perches. Constantin obit, tout
en regrettant de froisser cette belle prairie, dont l'herbe moelleuse
entourait les pieds des chevaux et laissait tomber ses semences sur les
roues de la petite voiture.

Serge s'assit sous le cytise et lana sa ligne. Il ne prit rien, mais il
ne s'ennuyait pas et semblait de bonne humeur.

Levine, au contraire, avait hte de rentrer et de donner ses ordres sur le
nombre de faucheurs  louer pour le lendemain; mais il attendait son frre
et songeait  la grosse question qui le proccupait.




III


Je pensais  toi, dit Serge Ivanitch: sais-tu que d'aprs ce que raconte
le docteur, un garon qui n'est pas bte, ce qui se passe dans le district
n'a pas de nom? Et cela me fait revenir  ce que je t'ai dj dit: tu
as tort de ne pas aller aux assembles et de te tenir  l'cart. Si les
hommes de valeur ne veulent pas se mler des affaires, tout ira  la
diable. L'argent des contribuables ne sert  rien, car il n'y a ni coles,
ni infirmiers, ni sages-femmes, ni pharmacies: il n'y a rien.

--J'ai essay, rpondit  contre-coeur Levine, mais je ne peux pas: que
veux-tu que j'y fasse?

--Pourquoi ne le peux-tu pas? Je t'avoue que je n'y comprends rien. Je
n'admets pas que ce soit incapacit ou indiffrence: ne serait-ce pas tout
simplement paresse?

--Rien de tout cela. J'ai essay et j'ai acquis la conviction que je ne
pouvais rien faire.

Levine n'approfondissait pas beaucoup ce que disait son frre, et, tout
en regardant la rivire et la prairie, il cherchait  distinguer dans le
lointain un point noir; tait-ce le cheval de l'intendant?

Tu te rsignes trop facilement! Comment n'y mets-tu pas un peu
d'amour-propre?

--Je ne conois pas l'amour-propre en pareille matire, rpondit Levine,
que ce reproche piqua au vif. Si  l'Universit on m'avait reproch
d'tre incapable de comprendre le calcul intgral comme mes camarades,
j'y aurais mis de l'amour-propre; mais ici il faudrait commencer par
croire  l'utilit des innovations  l'ordre du jour.

--Eh quoi! sont-elles donc inutiles? demanda Serge Ivanitch, froiss de
voir son frre attacher si peu d'importance  ses paroles et y prter une
si mdiocre attention.

--Non, que veux-tu que j'y fasse, je ne vois l rien d'utile et ne m'y
intresse pas, rpondit Levine qui venait enfin de reconnatre son
intendant  cheval dans le lointain.

--coute, dit le frre an dont le beau visage s'tait rembruni: il y
a limite  tout; admettons qu'il soit superbe de dtester la pose, le
mensonge, et de passer pour un original; mais ce que tu viens de dire n'a
pas le sens commun. Trouves-tu rellement indiffrent que le peuple, que
tu aimes,  ce que tu assures...

--Je n'ai jamais rien assur de pareil, interrompit Levine.

--Que ce peuple meure sans secours? reprit Serge; que de grossires
sages-femmes fassent prir les nouveau-ns? que les paysans croupissent
dans l'ignorance et restent la proie du premier crivain venu?

Et Serge Ivanitch lui posa le dilemme suivant: Ou bien ton dveloppement
intellectuel est en dfaut, ou bien c'est ton amour du repos, ta vanit,
que sais-je? qui l'emporte.

Constantin sentit que, s'il ne voulait pas tre convaincu d'indiffrence
pour le bien public, il n'avait qu' se soumettre.

Je ne vois pas, dit-il bless et mcontent, qu'il soit possible...

--Comment tu ne vois pas, par exemple, qu'en surveillant mieux l'emploi
des contributions il serait possible d'obtenir une assistance mdicale
quelconque?

--Je ne crois pas  la possibilit d'une assistance mdicale sur une
tendue de quatre mille verstes carres, comme notre district. Au reste,
je n'ai aucune foi dans l'efficacit de la mdecine.

--Tu es injuste, je te citerais mille exemples..... Et les coles?

--Pourquoi faire des coles?

--Comment, pourquoi faire? Peut-on douter des avantages de l'instruction?
Si tu la trouves utile pour toi, peux-tu la refuser aux autres?

Constantin se sentit mis au pied du mur et, dans son irritation, avoua
involontairement, la vritable cause de son indiffrence:

Tout cela peut tre vrai, mais pourquoi irais-je me tracasser au sujet de
ces stations mdicales dont je ne me servirai jamais, de ces coles o je
n'enverrai jamais mes enfants, o les paysans ne veulent pas envoyer les
leurs et o je ne suis pas sr du tout qu'il soit bon de les envoyer.

Serge Ivanitch fut dconcert de cette sortie, et, tirant silencieusement
sa ligne de l'eau, il se tourna vers son frre en souriant:

Tu as cependant prouv le besoin d'un mdecin, puisque tu en as fait
venir un pour Agathe Mikhalovna.

--Et je crois que sa main n'en restera pas moins estropie.

--C'est  savoir... Puis, lorsque le paysan sait lire, ne te rend-il pas
meilleur service?

--Oh! quant  cela, non! rpondit carrment Levine; questionne qui tu
voudras, chacun te dira que le paysan qui sait lire vaut moins comme
ouvrier. Il n'ira plus rparer les routes; et, si on l'emploie 
construire un pont, il tchera avant tout d'en emporter les planches.

--Au reste, il ne s'agit pas de cela,--dit Serge en fronant le sourcil;
il dtestait la contradiction et surtout cette faon de sauter d'un sujet
 l'autre, et de produire des arguments sans aucun lien apparent.--La
question se pose ainsi: Conviens-tu que l'ducation soit un bien pour le
peuple?

--J'en conviens, dit Levine sans songer que telle n'tait pas sa pense;
il sentit aussitt que son frre allait retourner cet aveu contre lui, et
comprit qu'il serait logiquement convaincu d'inconsquence. Ce fut bien
facile.

Du moment que tu en conviens, tu ne saurais, en honnte homme, refuser ta
coopration  cette oeuvre.

--Mais si je ne la regarde pas encore comme bonne, cette oeuvre, dit Levine
en rougissant.

--Comment cela? tu viens de dire...

--Je veux dire que l'exprience n'a pas encore dmontr qu'elle ft
vraiment utile.

--Tu n'en sais rien, puisque tu n'as pas fait le moindre effort pour t'en
convaincre.

--Eh bien! admettons que l'instruction du peuple soit un bien, dit
Constantin sans la moindre conviction; mais pourquoi irai-je m'en
tourmenter, moi?

--Comment, pourquoi?

--Explique-moi ton ide au point de vue philosophique, puisque nous en
sommes l.

--Je ne vois pas que la philosophie ait rien  faire l, rpondit Serge
d'un ton qui parut  son frre tablir des doutes sur son droit de parler
philosophie.

--Voici pourquoi, dit-il, mcontent et s'chauffant tout en parlant. Selon
moi, le mobile de nos actions restera toujours notre intrt personnel.
Or je ne vois rien dans nos institutions provinciales qui contribue 
mon bien-tre. Les routes ne sont pas meilleures, et ne peuvent pas le
devenir: d'ailleurs, mes chevaux me conduisent tout aussi bien par de
mauvais chemins. Je ne fais aucun cas des mdecins et des pharmacies. Le
juge de paix m'est inutile. Jamais je n'ai eu recours  lui, et jamais
l'ide d'avoir recours  lui ne me viendra. Les coles, non seulement me
paraissent inutiles, mais, comme je te l'ai expliqu, me font du tort.
Quant aux institutions provinciales, elles ne reprsentent pour moi que
l'obligation de payer un impt de 18 kopecks par dciatine, d'aller  la
ville, d'y coucher avec des punaises, et d'y entendre des inepties et
des grossirets de tout genre: rien de tout cela n'est dans mon intrt
personnel.

--Pardon, interrompit en souriant Serge Ivanitch; il n'tait pas de notre
intrt de travailler  l'mancipation des paysans: nous l'avons cependant
fait.

--Oh! l'mancipation tait une autre affaire, reprit Constantin en
s'animant de plus en plus; c'tait bien notre intrt personnel. Nous
avons voulu, nous autres honntes gens, secouer un joug qui nous pesait.
Mais tre membre du conseil de la ville, et venir discuter sur des
conduits  tablir dans des rues que je n'habite pas; tre jur, et venir
juger un paysan accus d'avoir vol un jambon; couter pendant six heures
les sottises varies que peuvent dbiter le dfenseur et le procureur;
demander comme prsident  Alexis, mon vieil ami  moiti idiot:
Reconnaissez-vous, monsieur l'accus, avoir drob un jambon?...

Et Constantin, entran par son sujet, reprsenta la scne entre le
prsident et l'accus, s'imaginant continuer ainsi la discussion.

Serge Ivanitch leva les paules.

Qu'entends-tu par l?

--J'entends que, lorsqu'il s'agira de droits qui me toucheront, qui
toucheront  mes intrts personnels, je saurai les dfendre de toutes mes
forces; lorsque, tant tudiant, on venait faire des perquisitions chez
nous, et que les gendarmes lisaient nos lettres, je savais dfendre mes
droits  la libert,  l'instruction. Je veux bien discuter le service
obligatoire, parce que c'est une question qui touche au sort de mes
enfants, de mes frres, au mien par consquent; mais savoir comment
employer les 40 mille roubles d'impts, et faire le procs d'Alexis
l'idiot, je ne m'en sens pas capable.

La digue tait rompue; Constantin parlait sans s'arrter. Serge sourit.

Et si demain tu as un procs, tu prfrerais tre jug par les tribunaux
d'autrefois?

--Je n'aurai pas de procs; je n'assassinerai personne, et tout cela ne
me sert  rien. Nos institutions provinciales, vois-tu, dit-il en sautant
selon son habitude d'un sujet  l'autre, me rappellent les petits bouleaux
que nous enfoncions en terre le jour de la Trinit pour figurer une fort.
La fort a pouss d'elle-mme en Europe, mais, quant  nos petits bouleaux,
il m'est impossible de les arroser et de croire en eux.

Serge Ivanitch haussa les paules en signe d'tonnement de voir ces petits
bouleaux mls  leur discussion; il comprit cependant l'ide de son frre.

Ceci n'est pas un raisonnement, dit-il.

Mais Constantin, pour tcher d'expliquer cette absence d'intrt pour les
affaires publiques, dont il se sentait coupable, continua:

Je crois qu'il n'y a pas d'activit durable si elle n'est pas fonde sur
l'intrt personnel: c'est une vrit gnrale, _philosophique_, dit-il
en appuyant sur ce dernier mot, comme pour prouver qu'il avait aussi bien
qu'un autre le droit de parler philosophie.

Serge Ivanitch sourit encore. Lui aussi, se dit-il, se fait une
philosophie pour la mettre au service de ses penchants!

--Laisse la philosophie tranquille. Son but a prcisment t, dans tous
les temps, de saisir ce lien indispensable qui existe entre l'intrt
personnel et l'intrt gnral. Mais je tiens  rectifier la comparaison.
Les petits bouleaux n'ont pas t fichs en terre, ils ont t sems,
plants, et il faut les traiter avec mnagement. Les seules nations qui
aient de l'avenir, les seules qu'on puisse nommer historiques, sont celles
qui sentent l'importance et la valeur de leurs institutions, qui par
consquent y attachent du prix.

Et pour mieux dmontrer l'erreur que son frre commettait, il discuta la
question au point de vue de la philosophie de l'histoire, un terrain sur
lequel Constantin ne pouvait pas le suivre.

Quant  ton peu de got pour les affaires, tu m'excuseras si je le mets
sur le compte de notre paresse russe, de nos anciennes habitudes de grands
seigneurs; laisse-moi esprer que tu reviendras de cette erreur passagre.

Constantin ne rpondit pas; il se sentait battu  plate couture, et
sentait galement que son frre n'avait pas compris, ou n'avait pas voulu
comprendre sa pense. tait-ce lui qui ne savait pas s'expliquer
clairement, ou son frre qui y mettait de la mauvaise volont? Sans
approfondir cette question, il ne rpliqua pas et s'absorba dans ses
rflexions.

Serge Ivanitch retira ses lignes, dtacha le cheval, et ils partirent.




IV


Levine, l'anne prcdente, un jour qu'on fauchait, s'tait mis en colre
contre son intendant, et pour se calmer il avait pris la faux d'un paysan
et s'tait mis  faucher lui-mme. Ce travail l'avait tant amus, qu'il
recommena plusieurs fois, faucha lui-mme la prairie devant la maison,
et se promit de faucher, l'anne suivante, des journes entires avec les
paysans.

Depuis l'arrive de Serge, il se demandait s'il pourrait donner suite  ce
projet. Il tait confus d'abandonner son frre pendant toute une journe,
et craignait aussi un peu ses plaisanteries. Les impressions de l'anne
prcdente lui revinrent tandis qu'il traversait la prairie.

Il me faut absolument un exercice violent, sinon mon caractre deviendra
intraitable, pensa-t-il, dcid  braver l'ennui que pouvaient lui causer
les observations de son frre et de ses gens.

Le mme soir, en allant donner ses ordres pour les travaux du lendemain,
Levine, dissimulant son embarras, dit  son intendant:

Vous enverrez ma faux  Tite pour qu'il la repasse demain, je faucherai
peut-tre moi-mme.

L'intendant sourit et rpondit:

C'est bien.

Plus tard, en prenant le th, Levine dit  son frre:

Dcidment le temps se met au beau, je faucherai demain:

--J'aime beaucoup ce travail, dit Serge Ivanitch.

--Moi, je l'aime extrmement; il m'est arriv de faucher l'anne dernire,
et je veux m'y remettre demain toute la journe.

Serge Ivanitch leva la tte et regarda son frre avec tonnement.

Comment l'entends-tu? travailler toute la journe comme un paysan?

--Oui, c'est trs amusant.

--C'est un excellent exercice physique, mais pourras-tu supporter une
fatigue pareille? demanda Serge sans aucune intention ironique.

--Je l'ai essay. Au commencement, c'est dur, puis on s'entrane. Je crois
bien que j'irai jusqu'au bout.

--Vraiment? Mais de quel oeil les paysans voient-ils cela? Ne tournent-ils
pas en ridicule les _manies_ du matre? Et puis, comment feras-tu pour
dner? On ne peut gure se faire porter l-bas une bouteille de laffitte
et un dindonneau rti.

--Je rentrerai  la maison pendant que les paysans se reposeront.

Le lendemain matin, quoique lev plus tt que de coutume, Levine, en
arrivant  la prairie, trouva les faucheurs dj  l'ouvrage.

La prairie s'tendait au pied de la colline, avec ses ranges d'herbe
dj fauche, et les petits monticules noirs forms par les vtements des
travailleurs. Levine dcouvrit, en approchant, les faucheurs marchant en
chelle les uns derrire les autres, et avanant lentement sur le sol
ingal de la prairie. Il compta quarante-deux hommes et distingua parmi
eux des connaissances: le vieil Ermil, en chemise blanche, le dos vot,
et le jeune Wasia, autrefois son cocher.

Tite, son professeur, un petit vieillard sec, tait l aussi, faisant de
larges fauches, sans se baisser, et maniant ais la faux.

Levine descendit de cheval, attacha l'animal prs de la route, et
s'approcha de Tite, qui alla aussitt prendre une faux cache derrire un
buisson, et la lui prsenta.

Elle est prte, Barine, c'est un rasoir, elle fauche toute seule, dit
Tite, tant son bonnet en souriant.

Levine prit la faux. Les faucheurs, aprs avoir fini leur ligne,
retournaient sur la route; ils taient couverts de sueur, mais gais et
de bonne humeur, et saluaient tous le matre en souriant. Personne n'osa
ouvrir la bouche avant qu'un grand vieillard sans barbe, vtu d'une
jaquette en peau de mouton, lui adresst le premier la parole:

Attention, Barine, quand on commence une besogne, il faut la terminer!
dit-il, et Levine entendit un rire touff parmi les faucheurs.

Je tcherai de ne pas me laisser dpasser, rpondit-il en se plaant
derrire Tite.

--Attention, rpta le vieux.

Tite lui ayant fait place, il embota le pas derrire lui. L'herbe
tait courte et dure; Levine n'avait pas fauch depuis longtemps, et,
troubl par les regards fixs sur lui, il dbuta mal, quoiqu'il manit
vigoureusement la faux.

Deux voix derrire lui disaient:

Mal emmanch, il tient la faux trop haut: regarde comme il se courbe.

--Appuie davantage le talon.

--Ce n'est pas mal, il s'y fera, dit le vieux; le voil parti; tes
fauches sont trop grandes, tu te fatigueras vite. Jadis nous aurions
reu des coups pour de l'ouvrage fait comme cela.

L'herbe devenait plus douce, et Levine, coutant les observations sans y
rpondre, suivait Tite; ils firent ainsi une centaine de pas. Le paysan
marchait sans s'arrter, mais Levine s'puisait, et craignait de ne pas
arriver jusqu'au bout; il allait prier Tite de s'interrompre, lorsque
celui-ci fit halte de lui-mme, se baissa, prit une poigne d'herbe, en
essuya sa faux et se mit  l'affiler. Levine se redressa, et jeta un
regard autour de lui avec un soupir de soulagement. Prs de lui, un paysan,
tout aussi fatigu, s'arrta aussi.

 la seconde reprise, tout alla de mme; Tite avanait d'un pas aprs
chaque fauche. Levine, qui marchait derrire, ne voulait pas se laisser
dpasser, mais, au moment o l'effort devenait si grand qu'il se croyait
 bout de forces, Tite s'arrtait et se mettait  aiguiser.

Le plus pnible tait fait. Lorsque le travail recommena, Levine n'eut
d'autre pense, d'autre dsir, que d'arriver aussi vite et aussi bien que
les autres. Il n'entendait que le bruit des faux derrire lui, ne voyait
que la taille droite de Tite marchant devant, et le demi-cercle dcrit
par la faux sur l'herbe qu'elle abaissait lentement, en tranchant les
petites ttes des fleurs. Tout  coup il sentit une agrable sensation de
fracheur sur les paules: il regarda le ciel pendant que Tite affilait sa
faux, et vit un gros nuage noir; il s'aperut qu'il pleuvait. Quelques-uns
des paysans avaient t mettre leurs vtements, les autres faisaient comme
Levine et recevaient avec plaisir la pluie sur leur dos.

L'ouvrage avanait; Levine avait absolument perdu la notion du temps et de
l'heure. Son travail  ce moment lui sembla plein de douceur; c'tait un
tat d'inconscience, o, libre et dgag, il oubliait compltement ce
qu'il faisait, bien que son ouvrage valut en cet instant celui de Tite.

Cependant Tite s'tait approch du vieux, et il examina le soleil avec
lui. De quoi parlent-ils? pourquoi ne continuons-nous pas? se dit Levine,
sans songer que les paysans travaillaient sans repos depuis prs de
quatre heures, et qu'il tait temps de djeuner.

Il faut manger, Barine, dit le vieux.

--Est-il dj si tard? En ce cas, djeunons.

Levine rendit sa faux  Tite, et, traversant avec les paysans la grande
tendue d'herbe fauche que la pluie venait d'arroser lgrement, il alla
chercher son cheval, tandis que ceux-ci prenaient leur pain dpos avec
les caftans sur l'herbe. Il s'aperut alors qu'il n'avait pas bien prvu
le temps et que son foin serait mouill.

Le foin sera gt, dit-il.

--Il n'y a pas de mal, Barine: fauche  la pluie, fane au soleil, dit le
vieux.

Levine dtacha son cheval et rentra prendre du caf chez lui. Serge
Ivanitch venait seulement de se lever; avant qu'il ft habill et et paru
dans la salle  manger, Constantin tait retourn  la prairie.




V


Aprs le djeuner, Levine, en reprenant l'ouvrage, prit place entre le
grand vieillard factieux, qui l'invita  tre son voisin, et un jeune
paysan mari depuis l'automne, qui fauchait cet t pour la premire
fois.

Le vieillard avanait  grands pas rguliers, et semblait faucher avec
aussi peu de peine que s'il et simplement balanc les bras en marchant;
sa faux, bien affile, paraissait travailler toute seule.

Levine se remit  l'oeuvre; derrire lui marchait le jeune Michel, les
cheveux attachs autour de la tte par des herbes enroules; son jeune
visage travaillait avec le reste de son corps; mais aussitt qu'on le
regardait, il souriait, et aurait mieux aim mourir que d'avouer qu'il
trouvait la tche rude.

Le travail parut  Levine moins pnible pendant la chaleur du jour; la
sueur qui le baignait le rafrachissait, et le soleil dardant sur son dos,
sa tte et ses bras nus jusqu'au coude, lui donnait de la force et de
l'nergie. Les moments d'oubli, d'inconscience, revenaient plus souvent,
la faux travaillait alors toute seule. C'taient d'heureux instants!
Lorsqu'on se rapprochait de la rivire, le vieillard, qui marchait devant
Levine, essuyait sa faux avec de l'herbe mouille, la lavait dans la
rivire, et y puisait une eau qu'il offrait  boire au matre.

Que diras-tu de mon kvas, Barine? il est bon, hein?

Et Levine croyait effectivement n'avoir rien bu de meilleur que cette eau
tide dans laquelle nageaient des herbes, avec le petit got de rouille
qu'y ajoutait l'cuelle de fer du paysan. Puis venait la promenade lente
et pleine de batitude, o, la faux au bras, on pouvait s'essuyer le front,
respirer  pleins poumons, et jeter un coup d'oeil aux faucheurs, aux bois,
aux champs,  tout ce qui se faisait aux alentours. Les bienheureux
moments d'oubli revenaient toujours plus frquents, et la faux semblait
entraner  sa suite un corps plein de vie, et accomplir par enchantement,
sans le secours de la pense, le labeur le plus rgulier. En revanche,
lorsqu'il fallait interrompre cette activit inconsciente, enlever une
motte de terre, ou arracher un bouquet d'oseille sauvage, le retour  la
ralit semblait pnible. Pour le vieillard, ce n'tait qu'un jeu. Quand
une motte se prsentait, il la serrait d'un ct avec le pied, de l'autre
avec la faux, et l'enlevait  petits coups rpts. Rien n'chappait  son
observation; c'tait un petit fruit sauvage qu'il mangeait ou offrait 
Levine, un nid de cailles d'o s'envolait le mle, une couleuvre qu'il
enlevait de la pointe de sa faux comme sur une fourchette, et jetait au
loin aprs l'avoir montre  ses compagnons. Mais pour Levine et le jeune
paysan, une fois entrans, c'tait chose difficile que de changer de
mouvements et d'examiner le terrain.

Le temps passait inaperu, et dj le moment du dner approchait. Le
vieillard attira l'attention du matre sur les enfants,  moiti cachs
par les herbages, accourant de tous cts, et apportant aux faucheurs du
pain et des cruches de kvas, qui semblaient lourdes  leurs petits bras.

Voil les moucherons qui arrivent, dit-il en les montrant; et,
s'abritant les yeux de la main, il examina le soleil.

L'ouvrage reprit pendant un peu de temps, puis le vieux s'arrta et dit
d'un ton dcid:

Il faut dner, Barine.

Les faucheurs regagnrent l'endroit o taient dposs leurs vtements,
et o les enfants attendaient avec le dner; les uns s'assemblrent prs
des tlgues, les autres sous un bouquet de cytises o ils avaient amass
de l'herbe. Levine s'assit auprs d'eux; il n'avait aucune envie de
les quitter. Toute gne devant le matre avait disparu, et les paysans
s'apprtrent  manger et  dormir; ils se lavrent, prirent leur pain,
dbouchrent leurs cruches de kvas, pendant que les enfants se baignaient
dans la rivire.

Le vieux mietta du pain dans une cuelle, l'crasa avec le manche de sa
cuiller, versa du kvas, coupa des tranches de pain, sala le tout, et se
mit  prier en se tournant vers l'orient.

Eh bien, Barine, viens goter ma soupe, dit-il en s'agenouillant devant
l'cuelle.

Levine trouva la soupe si bonne qu'il ne voulut pas rentrer chez lui. Il
dna avec le vieux, et leur conversation roula sur les affaires de mnage
de celui-ci, auxquelles le matre prit un vif intrt;  son tour, il
raconta de ses plans et de ses projets ce qui pouvait intresser son
compagnon, se sentant plus en communaut d'ides avec cet homme simple
qu'avec son frre, et souriant involontairement de la sympathie qu'il
prouvait pour lui.

Le dner achev, le vieillard fit sa prire, et se coucha aprs s'tre
arrang un oreiller d'herbe. Levine en fit autant, et, malgr les mouches
et les insectes qui chatouillaient son visage couvert de sueur, il
s'endormit aussitt, et ne se rveilla que lorsque le soleil, tournant le
buisson, vint briller au-dessus de sa tte. Le vieux ne dormait plus; il
aiguisait les faux.

Levine regarda autour de lui sans pouvoir s'y reconnatre; tout lui
semblait chang. La prairie fauche s'tendait immense avec ses ranges
d'herbes odorantes, claire d'une faon nouvelle par les rayons obliques
du soleil; la rivire, cache nagure par les herbages, coulait limpide et
brillante comme de l'acier, entre ses bords dcouverts; au-dessus de la
prairie planaient des oiseaux de proie.

Levine calcula ce que ses ouvriers avaient fait et ce qui restait  faire;
le travail de ces quarante-deux hommes tait considrable; du temps du
servage, trente-deux hommes travaillant pendant deux jours venaient 
peine  bout de cette prairie, dont il ne restait plus que quelques coins
intacts. Mais il aurait voulu faire plus encore; le soleil descendait trop
tt,  son gr; il ne sentait aucune fatigue.

Qu'en penses-tu? demanda-t-il au vieux: n'aurions-nous pas encore le
temps de faucher la colline?

--Si Dieu le permet! le soleil est encore haut, il y aura peut-tre un
petit verre pour _les enfants_?

Lorsque les fumeurs eurent allum leurs pipes, le vieux dclara aux
enfants que, si la colline tait fauche, on aurait la goutte.

Pourquoi pas! En avant, Tite, nous enlverons cela en un tour de main. On
mangera la nuit.--En avant! crirent quelques voix; et, tout en achevant
leur pain, les faucheurs se levrent.

Allons, enfants, courage! dit Tite en ouvrant la marche au pas de course.

--Allons, allons! rpta la vieux, se htant de les rejoindre: si j'arrive
le premier, je coupe tout!

Vieux et jeunes fauchrent  l'envi, et, quelque hte qu'ils fissent, les
ranges se couchaient nettes et rgulires, sans que l'herbe ft abme.
Les derniers faucheurs terminaient  peine leur ligne, que les premiers,
mettant leurs caftans sur l'paule, prenaient dj la route de la colline.
Le soleil descendait derrire les arbres, lorsqu'ils atteignirent le petit
ravin; l'herbe y venait  la ceinture, tendre, douce, paisse et seme de
fleurs des bois.

Aprs un court conciliabule pour dcider si l'on prendrait en long ou
en large, un grand paysan  barbe noire, Piotr Ermilitch, un faucheur
clbre, fit en long le premier tour, et revint sur ses pas. Tous alors
le suivirent, montant du ravin  la colline pour sortir sur la lisire du
bois.

Le soleil disparaissait peu  peu derrire la fort; la rose tombait
dj; les faucheurs n'apercevaient plus le globe brillant que sur la
hauteur, mais dans le ravin, d'o s'levait une vapeur blanche, et sur
le versant de la montagne, ils marchaient dans une ombre frache et
imprgne d'humidit. L'ouvrage avanait rapidement. L'herbe s'abattait
en hautes ranges; les faucheurs, un peu  l'troit et presss de tous
cts, faisaient rsonner les ustensiles pendus  leurs ceintures,
entre-choquaient leurs faux, sifflaient, s'interpellaient gaiement.

Levine marchait toujours entre ses deux compagnons. Le vieux avait mis sa
veste de peau de mouton, et conservait son entrain et la libert de ses
mouvements. Dans le bois, on trouvait des champignons cachs sous l'herbe;
au lieu de les trancher avec la faux comme les autres, il se baissait ds
qu'il en apercevait un, le ramassait et le cachait dans sa veste en
disant: Encore un petit cadeau pour la vieille.

L'herbe tendre et douce se fauchait facilement, mais il tait dur de
monter et de descendre la pente souvent escarpe du ravin. Le vieux n'en
laissait rien paratre, montant  petits pas nergiques, et maniant
lgrement sa faux, quoiqu'il tremblt parfois de tout son corps. Il
ne ngligeait rien sur sa route, ni une herbe, ni un champignon, et ne
cessait de plaisanter. Levine, derrire lui, croyait tomber  chaque
instant, et se disait que jamais il ne gravirait, une faux  la main, ces
hauteurs difficiles  escalader, mme les mains libres, il n'en monta pas
moins, et fit comme les autres. Une fivre intrieure semblait le soutenir.




VI


Le travail termin, les paysans remirent leurs caftans, et reprirent
gaiement le chemin du logis. Levine remonta  cheval et se spara  regret
de ses compagnons. Il se retourna sur la hauteur pour les apercevoir
encore une fois, mais les vapeurs du soir, s'levant des bas-fonds, les
cachaient. On n'entendait que le choc des faux, et le son de leurs voix
riant et causant.

Serge Ivanitch avait dn depuis longtemps, et dans sa chambre prenait de
la limonade glace, en parcourant les journaux et les revues que la poste
venait d'apporter, lorsque Levine entra vivement, les cheveux en dsordre,
et colls au front par la sueur.

Nous avons enlev toute la prairie! tu ne t'imagines pas comme c'est bon!
Et toi, qu'as-tu fait? dit-il, oubliant compltement les impressions de la
veille.

--Bon Dieu, de quoi tu as l'air! dit Serge Ivanitch en jetant d'abord un
regard mcontent sur son frre. Mais ferme donc la porte, tu en auras fait
entrer au moins une dizaine!

Serge Ivanitch avait horreur des mouches, et n'ouvrait jamais les fentres
de sa chambre que le soir, ayant soin de tenir les portes toujours fermes.

Je t'assure que je n'en ai pas laiss entrer une seule. Si tu savais la
bonne journe! Comment l'as-tu passe, toi?

--Mais trs bien. Tu ne vas pas me faire croire que tu as fauch toute la
journe? Tu dois avoir une faim de loup! Kousma a tout apprt pour ton
dner.

--Je n'ai pas faim, j'ai mang l-bas; mais je vais me nettoyer.

--Va, va, je te rejoins, dit Serge Ivanitch, hochant la tte en regardant
son frre. Dpche-toi,--ajouta-t-il en souriant, et il se mit  ranger
ses livres pour aller le retrouver, gay  l'aspect de l'entrain et de
l'animation de Constantin.--O tais-tu pendant la pluie?

--Quelle pluie? c'est  peine s'il est tomb quelques gouttes. Je reviens
 l'instant. Ainsi, tu as bien pass la journe? C'est pour le mieux.
Et Levine alla s'habiller.

Peu aprs, les frres se retrouvrent dans la salle  manger. Levine
croyait n'avoir pas faim, et ne se mit  table que pour ne pas offenser
Kousma; mais, une fois qu'il eut entam son dner, il le trouva excellent.
Serge Ivanitch le regardait en souriant.

J'oubliais qu'il y a une lettre pour toi en bas, dit-il; Kousma, va la
chercher, et fais attention de fermer ta porte.

La lettre tait d'Oblonsky; il crivait de Ptersbourg. Constantin lut 
haute voix:

Je reois une lettre de Dolly de la campagne; tout y va de travers. Toi
qui sais tout, tu serais bien aimable d'aller la voir, et de l'aider de
tes conseils. La pauvre femme est toute seule. Ma belle-mre est encore 
l'tranger avec tout son monde.

J'irai certainement la voir, dit Levine. Tu devrais venir avec moi. C'est
une si excellente femme, n'est-ce pas?

--Leur terre n'est pas loin d'ici?

-- une trentaine de verstes, peut-tre  une quarantaine; mais la route
est trs bonne. Nous ferions cela rapidement.

--Avec plaisir, dit Serge en souriant, car la vue de son frre le
disposait  la gaiet.--Quel apptit! ajouta-t-il en regardant ce cou et
cette figure hls et rouges penchs sur l'assiette.

--Il est excellent. Tu ne t'imagines pas combien ce rgime-l chasse de
la tte toutes les sottises. J'entends enrichir la mdecine d'un terme
nouveau: Arbeitscur.

--Tu n'as pas grand besoin de cette cure, il me semble.

--Oui, mais c'est parfait pour combattre les maladies nerveuses.

--C'est une exprience  faire. J'ai voulu aller vous voir travailler,
mais la chaleur tait si insupportable que je me suis arrt et repos au
bois; de l j'ai continu jusqu'au bourg, et j'ai rencontr ta nourrice,
que j'ai questionne sur la faon dont les paysans te jugent; j'ai cru
comprendre qu'ils ne t'approuvent pas. Ce n'est pas l'affaire des
matres, m'a-t-elle rpondu. Je crois que le peuple se forme en gnral
des ides trs arrtes sur ce qu'il convient aux matres de faire;
ils n'aiment pas  les voir sortir de leurs attributions.

--C'est possible: mais je n'ai pas prouv de plus vif plaisir de ma vie,
et je ne fais de mal  personne, n'est-ce pas?

--Je vois que ta journe te satisfait compltement, continua Serge.

--Oui, je suis trs content; la prairie a t fauche tout entire, et je
me suis li avec un bien brave homme; tu ne saurais croire combien il m'a
intress.

--Tu es content de ta journe, eh bien! je le suis aussi de la mienne.
D'abord j'ai rsolu deux problmes d'checs, dont l'un est trs joli, je
te le montrerai; puis j'ai pens  notre conversation d'hier.

--Quoi? quelle conversation? dit Levine en fermant  demi les yeux aprs
son dner, avec un sentiment de bien-tre et de repos, et incapable de se
rappeler la discussion de la veille.

--Je trouve que tu as en partie raison. La diffrence de nos opinions
tient  ce que tu prends l'intrt personnel pour mobile de nos actions,
tandis que je prtends que tout homme arriv  un certain dveloppement
intellectuel doit avoir pour mobile l'intrt gnral. Mais tu es
probablement dans le vrai en disant qu'il faut que l'action, l'activit
matrielle, se trouve intresse  ces questions. Ta nature, comme
disent les Franais est _primesautire_: il te faut agir nergiquement,
passionnment, ou ne pas agir du tout.

Levine coutait sans comprendre, sans chercher  comprendre, et craignait
que son frre ne lui ft une question qui constatt l'absence de son
esprit.

N'ai-je pas raison, ami? dit Serge Ivanitch en le prenant par l'paule.

--Mais certainement. Et puis, je ne prtends pas tre dans le vrai, dit
Levine avec un sourire d'enfant coupable. Quelle discussion avons-nous
donc eue? pensait-il. Nous avons videmment raison tous les deux, et
c'est pour le mieux. Il faut que j'aille donner mes ordres pour demain.

Il se leva, tira ses membres en souriant; son frre sourit aussi.

Bon Dieu! cria tout  coup Levine si vivement que son frre en fut
effray.

--Qu'y a-t-il?

--La main d'Agathe Mikhalovna? dit Levine en se frappant le front. Je
l'avais oublie!

--Elle va beaucoup mieux.

--C'est gal, je cours jusqu' sa chambre. Tu n'auras pas mis ton chapeau
que je serai de retour.

Et il descendit en courant, faisant rsonner ses talons sur les marches de
l'escalier.




VII


Tandis que Stpane Arcadivitch allait  Ptersbourg remplir ce devoir
naturel aux fonctionnaires, et qu'ils ne songent pas  discuter, quelque
incomprhensible qu'il soit pour d'autres, se rappeler au souvenir
du Ministre, et qu'en mme temps il se disposait, muni de l'argent
ncessaire,  passer agrablement le temps aux courses et ailleurs, Dolly
partait pour la campagne,  Yergoushovo, une terre qu'elle avait reue en
dot, et dont la fort avait t vendue au printemps. C'tait  cinquante
verstes du Pakrofsky de Levine.

La vieille maison seigneuriale de Yergoushovo avait disparu depuis
longtemps. Le prince s'tait content d'agrandir et de rparer une des
ailes pour en faire une habitation convenable.

Du temps o Dolly tait enfant, vingt ans auparavant, cette aile tait
spacieuse et commode, quoique place de travers dans l'avenue. Maintenant,
tout tombait en ruines. Lorsque Stpane Arcadivitch tait venu au
printemps  la campagne pour la vente du bois, sa femme l'avait pri de
donner un coup d'oeil  la maison afin de la rendre habitable. Stpane
Arcadivitch, dsireux, comme tout mari coupable, de procurer  sa femme
une vie matrielle aussi commode que possible, s'tait empress de faire
recouvrir les meubles de cretonne et de faire poser des rideaux. On avait
nettoy le jardin, plant des fleurs, fait un petit pont du ct de
l'tang; mais beaucoup de dtails plus essentiels furent ngligs, et
Daria Alexandrovna le constata avec douleur. Stpane Arcadivitch avait
beau faire, il oubliait toujours qu'il tait pre de famille, et ses
gots restaient ceux d'un clibataire. Rentr  Moscou, il annona avec
fiert  sa femme que tout tait en ordre, qu'il avait install la maison
en perfection, et lui conseilla fort de s'y transporter. Ce dpart lui
convenait sous bien des rapports: les enfants se plairaient  la campagne,
les dpenses diminueraient; et enfin il serait plus libre. De son ct,
Daria Alexandrovna pensait qu'il tait ncessaire d'emmener les enfants
aprs la scarlatine, car la plus jeune de ses filles se remettait
difficilement. Elle laissait  la ville, entre autres ennuis, des comptes
de fournisseurs auxquels elle n'tait pas fche de se soustraire. Enfin,
elle avait l'arrire-pense d'attirer chez elle sa soeur Kitty,  laquelle
on avait recommand des bains froids, et qui devait rentrer en Russie vers
le milieu de l't. Kitty lui crivait que rien ne pouvait lui sourire
autant que de terminer l't  Yergoushovo, dans ce lieu si plein de
souvenirs d'enfance pour toutes deux.

La campagne, revue par Dolly au travers de ses impressions de jeunesse,
lui semblait  l'avance un refuge contre tous les ennuis de la ville; si
la vie n'y tait pas lgante, et Dolly n'y tenait gure, elle pensait la
trouver commode et peu coteuse, et les enfants y seraient heureux! Les
choses furent tout autres quand elle revint  Yergoushovo en matresse de
maison.

Le lendemain de leur arrive, il plut  verse; le toit fut transperc et
l'eau tomba dans le corridor et la chambre des enfants; les petits lits
durent tre transports au salon. Jamais on ne put trouver une cuisinire
pour les domestiques. Des neuf vaches que contenait l'table, les unes, au
dire de la vachre, taient pleines, les autres se trouvaient trop jeunes
ou hors d'ge; par consquent, pas de beurre  esprer et pas de lait.
Poules, poulets, oeufs, tout manquait; il fallut se contenter pour la
cuisine de vieux coqs filandreux. Impossible d'obtenir des femmes pour
laver les planchers, toutes taient  sarcler. L'un des chevaux, trop
rtif, ne se laissant pas atteler, les promenades en voiture se trouvrent
impraticables. Quant aux bains, il fallut y renoncer: le troupeau avait
ravin le bord de la rivire, et de plus on se trouvait trop en vue des
passants. Les promenades  pied prs de la maison taient elles-mmes
dangereuses; les cltures mal entretenues du jardin n'empchaient plus le
btail d'entrer, et il y avait dans le troupeau un taureau terrible,
qui mugissait, et qu'on accusait de donner des coups de cornes. Dans la
maison, pas une armoire  robes! le peu d'armoires qui s'y trouvaient ne
fermaient pas, ou bien s'ouvraient d'elles-mmes quand on passait devant.
 la cuisine, pas de marmites;  la buanderie, pas de chaudron pour la
lessive, pas mme une planche  repasser pour les femmes de chambre!

Au lieu de trouver le repos qu'elle esprait, Dolly tomba dans le
dsespoir; sentant son impuissance en face d'une situation qui lui
apparaissait terrible, elle retenait avec peine ses larmes. L'intendant,
un ancien vaguemestre, qui avait sduit Stpane Arcadivitch par sa belle
prestance, et de suisse avait pass intendant, ne prenait aucun souci
des chagrins de Daria Alexandrovna; il se contentait de rpondre
respectueusement:

Impossible de rien obtenir, le monde est si mauvais, et ne bougeait pas.

La position et t sans issue si chez les Oblonsky, comme dans la
plupart des familles, il ne se ft trouv ce personnage aussi utile
qu'important, malgr ses attributions modestes, la bonne des enfants,
Matrona Philmonovna. Celle-ci calmait sa matresse, lui assurait que tout
se dbrouillerait, et agissait sans bruit et sans embarras. Elle fit,
aussitt arrive, la connaissance de la femme de l'intendant, et ds les
premiers jours alla prendre le th sous les acacias avec elle et son mari.
C'est l que les affaires de la maison furent discutes. Un club, auquel
se joignirent le starosta et le teneur de livres, se forma sous les
arbres. Peu  peu, les difficults de la vie s'y aplanirent. Le toit fut
rpar; une cuisinire, amie de la femme du starosta, arrte; on acheta
des poules; les vaches donnrent tout  coup du lait; les cltures furent
rpares; on mit des crochets aux armoires, qui cessrent de s'ouvrirent
intempestivement; le charpentier installa la buanderie; la planche 
repasser, recouverte d'un morceau de drap de soldat, s'tendit de la
commode au dossier d'un fauteuil, et l'odeur des fers  repasser se
rpandit dans la pice o travaillaient les femmes de chambre.

La voil, dit Matrona Philmonovna en montrant la planche  sa matresse:
il n'y avait pas de quoi vous dsesprer.

On trouva mme moyen de construire en planches une cabine de bain sur la
rivire, et Lili put commencer  se baigner. L'espoir d'une vie commode,
sinon tranquille, devint presque une ralit pour Daria Alexandrovna.
Pour elle, c'tait chose rare qu'une priode de calme avec six enfants.
Mais les inquitudes et les tracas reprsentaient les seules chances de
bonheur qu'et Dolly; prive de ce souci, elle aurait t en proie aux
ides noires causes par ce mari qui ne l'aimait plus. Au reste, ces
mmes enfants qui la proccupaient par leur sant ou leurs dfauts, la
ddommageaient aussi de ses peines par une foule de petites joies. Pour
tre invisibles et semblables  de l'or ml  du sable, elles n'en
existaient pas moins, et si, aux heures de tristesse, elle ne voyait
que le sable,  d'autres moments l'or reparaissait. La solitude de la
campagne rendit ces joies plus frquentes; souvent, tout en s'accusant de
partialit maternelle, Dolly ne pouvait s'empcher d'admirer sa petite
famille groupe autour d'elle, et de se dire qu'il tait rare de
rencontrer six enfants aussi beaux et, chacun dans son genre, aussi
charmants.

Elle se sentait alors heureuse et fire.




VIII


Pendant le carme de la Saint-Pierre, Dolly mena ses enfants  la
communion. Quoiqu'elle tonnt souvent ses parents et ses amies par sa
libert de pense sur les questions de foi, Daria Alexandrovna n'en avait
pas moins une religion qui lui tenait  coeur. Cette religion n'avait gure
de rapport avec les dogmes de l'glise, et ressemblait trangement  la
mtempsycose; pourtant Dolly remplissait et faisait strictement remplir
dans sa famille les prescriptions de l'glise. Elle ne voulait pas
seulement par l prcher d'exemple, elle obissait  un besoin de son
me, et en ce moment elle se tourmentait  l'ide de ne pas avoir fait
communier ses enfants de l'anne. Elle rsolut d'accomplir ce devoir.

On s'y prit  l'avance pour dcider les toilettes des enfants; des robes
furent arranges, laves, allonges; on rajouta des volants, on mit des
boutons neufs, des noeuds de rubans. L'Anglaise se chargea de la robe
de Tania, et fit faire bien du mauvais sang  Daria Alexandrovna; les
entournures se trouvrent trop troites, les pinces du corsage trop hautes;
Tania faisait peine  voir, tant cette robe lui rendait les paules
troites. Heureusement Matrona Philmonovna eut l'ide d'ajouter de
petites pices au corsage pour l'largir, et une plerine pour dissimuler
les pices. Le mal fut rpar; mais on en tait venu aux paroles amres
avec l'Anglaise.

Tout tant termin, les enfants, pars et rayonnants de joie, se runirent
un dimanche matin sur le perron, devant la calche attele, attendant
leur mre pour se rendre  l'glise. Grce  la protection de Matrona
Philmonovna, on avait remplac  la calche le cheval rtif par celui de
l'intendant. Daria Alexandrovna parut en robe de mousseline blanche, et
l'on partit.

Dolly s'tait coiffe et habille avec soin, presque avec motion. Jadis
elle avait aim la toilette pour se faire belle et lgante, afin de
plaire; mais, en prenant de l'ge, elle perdit un got de parure qui la
forait de constater que sa beaut avait disparu. Maintenant, pour ne
pas faire ombre au tableau,  ct de ses jolis enfants, elle revenait
 une certaine recherche de toilette, toutefois sans qu'elle songet 
s'embellir. Elle partit aprs un dernier coup d'oeil au miroir.

Personne  l'glise, except les paysans et les gens de la maison; mais
elle remarqua l'admiration que ses enfants et elle-mme inspiraient au
passage. Les enfants furent aussi charmants de visage que de tenue. Le
petit Alexis eut bien quelques distractions causes par les pans de sa
veste, dont il aurait voulu admirer l'effet par derrire, mais il tait si
gentil! Tania fut comme une petite femme, et prit soin des plus jeunes.
Quant  Lili, la dernire, elle fut ravissante; tout ce qu'elle voyait lui
causait l'admiration la plus vive, et il fut difficile de ne pas sourire
quand, aprs avoir reu la communion, elle dit au prtre: Please some
more.

En rentrant  la maison, les enfants, sous l'impression de l'acte solennel
qu'ils venaient d'accomplir, furent sages et tranquilles. Tout alla bien
jusqu'au djeuner; mais  ce moment Grisha se permit de siffler, et, qui
pis est, refusa d'obir  l'Anglaise, et fut priv de dessert! Quand elle
apprit le mfait de l'enfant, Dolly, qui, prsente, et tout adouci, dut
soutenir la gouvernante et confirmer la punition. Cet pisode troubla la
joie gnrale.

Grisha se mit  pleurer, disant que Nicolas avait siffl aussi, mais que
lui seul tait puni, et que, s'il pleurait, c'tait  cause de l'injustice
de l'Anglaise, et non pour avoir t priv de tarte. Daria Alexandrovna,
attriste, voulut arranger la chose.

Pendant ce temps, le coupable, rfugi au salon, s'tait assis sur l'appui
de la fentre, et, en traversant cette pice, Dolly l'aperut, ainsi
que Tania, debout devant lui, une assiette  la main. Sous prtexte de
faire un dner  ses poupes, la petite fille avait obtenu la permission
d'emporter un morceau de tarte dans la chambre des enfants, et c'tait 
son frre qu'elle l'apportait. Grisha, tout en pleurant sur l'injustice
dont il se croyait victime, mangeait en sanglotant et disait  sa soeur au
milieu de ses larmes: Mange aussi, mangeons  nous deux. Tania, pleine
de sympathie pour son frre, mangeait les larmes aux yeux, avec le
sentiment d'avoir accompli une action gnreuse.

Ils eurent peur en apercevant leur mre, mais l'expression de son visage
les rassura; ils coururent aussitt vers elle, lui baisrent les mains de
leurs bouches pleines de tarte, et la confiture mle aux larmes leur
barbouilla toute la figure.

Tania, ta robe neuve; Grisha... disait la mre souriant d'un air
attendri, tout en cherchant  prserver de taches les habits neufs.

Les belles toilettes tes, on mit des robes ordinaires aux filles et de
vieilles vestes aux garons, on fit atteler le char  bancs, et l'on alla
chercher des champignons au bois. Au milieu des cris de joie, les enfants
remplirent une grande corbeille de champignons. Lili elle-mme en trouva
un. Autrefois, il fallait que miss Hull les lui chercht; ce jour-l,
elle le dcouvrit toute seule, et ce fut un enthousiasme gnral. Lili
a trouv un champignon!

La journe se termina par un bain  la rivire; les chevaux furent
attachs aux arbres, et le cocher Terenti, les laissant chasser les
mouches de leurs queues, s'tendit sous les bouleaux, alluma sa pipe,
et s'amusa des rires et des cris joyeux qui partaient de la cabine.

Daria Alexandrovna aimait  baigner elle-mme les enfants, quoique ce
ne ft pas chose facile de les empcher de faire des sottises, ni de se
retrouver dans la collection de bas, de souliers, de petits pantalons
qu'il fallait, le bain fini, reboutonner et rattacher. Ces jolis corps
d'enfants qu'elle plongeait dans l'eau, les yeux brillants de ces ttes
de chrubins, ces exclamations  la fois effrayes et rieuses, au premier
plongeon, ces petits membres qu'il fallait ensuite rintroduire dans leurs
vtements, tout l'amusait.

La toilette des enfants tait  moiti faite lorsque des paysannes
endimanches passrent devant la cabine de bain et s'arrtrent
timidement. Matrona Philmonovna hla l'une d'elles pour lui donner 
faire scher du linge tomb  la rivire, et Daria Alexandrovna leur
adressa la parole. Les paysannes commencrent par rire, en se cachant
la bouche de la main, ne comprenant pas bien ses questions, mais elles
s'enhardirent peu  peu, et gagnrent le coeur de Dolly par leur sincre
admiration des enfants.

Regarde-la donc: est-elle jolie? et blanche comme du sucre! dit l'une
d'elles en montrant Tania... mais bien maigre! ajouta-t-elle en secouant
la tte.

--C'est parce qu'elle a t malade.

--Et celui-ci, le baigne-t-on aussi? dit une autre en dsignant le
dernier-n.

--Oh non, il n'a que trois mois, rpondit Dolly avec fiert.

--Vrai?

--Et toi, as-tu des enfants?

--J'en ai eu quatre: il m'en reste deux, fille et garon. J'ai sevr le
dernier avant le carme.

--Quel ge a-t-il?

--Il est dans sa deuxime anne.

--Pourquoi l'as-tu nourri si longtemps?

--C'est l'usage chez nous: trois carmes.

On continua  causer des enfants, de leurs maladies, du mari; le voyait-on
souvent?

Daria Alexandrovna prenait intrt  la conversation autant que les
paysannes, et n'avait aucune envie de s'en aller. Elle tait contente de
voir que ces femmes lui enviaient le nombre de ses enfants et leur beaut.
Puis elles la firent rire, et offensrent miss Hull par leurs observations
sur la toilette de celle-ci. Une des plus jeunes regardait de tous ses
yeux l'Anglaise, se rhabillant la dernire, et mettant plusieurs jupons
les uns par-dessus les autres. Au troisime, la paysanne n'y tint plus et
s'cria involontairement: Regarde donc ce qu'elle en met, cela ne finit
pas! Et toutes de rire.




IX


Daria Alexandrovna, un mouchoir sur la tte, entoure de ses petits
baigneurs, approchait de la maison, lorsque le cocher s'cria: Voil
un monsieur qui vient au-devant de nous: ce doit tre le matre de
Pakrofsky.

 sa grande joie, Dolly reconnut effectivement le paletot gris, le chapeau
mou et le visage ami de Levine; elle tait toujours heureuse de le voir,
mais elle fut particulirement satisfaite ce jour-l de se montrer dans
toute sa gloire,  lui qui, mieux que personne, pouvait comprendre ce qui
la rendait triomphante.

En l'apercevant, Levine crut voir l'image du bonheur intime qui faisait
son rve.

Vous ressemblez  une couveuse, Daria Alexandrovna.

--Que je suis contente de vous voir, dit-elle en lui tendant la main.

--Contente! et vous ne m'avez rien fait dire? Mon frre est chez moi;
c'est par Stiva que j'ai su que vous tiez ici.

--Par Stiva? demanda Dolly tonne.

--Oui, il m'a crit que vous tiez  la campagne, et pense que vous me
permettrez peut-tre de vous tre bon  quelque chose; et, tout en
parlant, Levine se troubla, s'interrompit, et marcha prs du char 
bancs en arrachant sur son passage des petites branches de tilleul qu'il
mordillait. Il songeait que Daria Alexandrovna trouverait sans doute
pnible de voir un tranger lui offrir l'aide qu'elle aurait d trouver en
son mari. En effet, la faon dont celui-ci se dchargeait de ses embarras
domestiques sur un tiers, dplut  Dolly, et elle comprit que Levine le
sentait; elle apprciait en lui ce tact et cette dlicatesse.

J'ai bien compris que c'tait une faon aimable de me dire que vous me
verriez avec plaisir, et j'en ai t touch. J'imagine que vous, habitue
 la ville, devez trouver le pays sauvage; si je puis vous tre bon 
quelque chose, disposez de moi, je vous en prie.

--Oh! merci, dit Dolly. Le dbut n'a pas t sans ennuis, c'est vrai, mais
maintenant tout va  merveille, grce  ma vieille bonne, ajouta-t-elle
en dsignant Matrona Philmonovna qui, comprenant qu'il tait question
d'elle, adressa  Levine un sourire amical de satisfaction. Elle le
connaissait bien, savait qu'il ferait un bon parti pour _leur demoiselle_
et s'intressait  lui.

Veuillez prendre place, nous nous serrerons un peu, dit-elle.

--Non, je prfre vous suivre  pied. Enfants, lequel d'entre vous veut
faire la course avec moi pour rattraper les chevaux?

Les enfants connaissaient peu Levine, et ne se rappelaient pas bien quand
ils l'avaient vu, mais ils n'prouvrent envers lui aucune timidit. Les
enfants sont souvent gronds pour n'tre pas aimables avec les grandes
personnes; c'est que l'enfant le plus born n'est jamais dupe d'une
hypocrisie qui chappe parfois  l'homme le plus pntrant; son instinct
l'avertit infailliblement. Or, quelque dfaut qu'on pt reprocher 
Levine, on ne pouvait l'accuser de manquer de sincrit; aussi les enfants
partagrent-ils  son gard les bons sentiments exprims par le visage de
leur mre. Les deux ans rpondirent  son invitation, et coururent avec
lui comme avec leur bonne, miss Hull ou leur mre. Lili voulut aussi aller
 lui; il l'installa sur son paule et se mit  courir en criant  Dolly:

Ne craignez rien, Daria Alexandrovna, je ne lui ferai pas de mal.

Et, en voyant combien il tait prudent et adroit dans ses mouvements,
Dolly le suivit des yeux avec confiance.

Levine redevenait enfant avec des enfants, surtout  la campagne et dans
la socit de Dolly, pour laquelle il prouvait une vritable sympathie;
celle-ci aimait  le voir dans cette disposition d'esprit, qui n'tait pas
rare chez lui; elle s'amusa de la gymnastique  laquelle il se livrait
avec les petits, de ses rires avec miss Hull,  laquelle il parlait
anglais  sa faon, et de ses rcits sur ce qu'il faisait chez lui.

Aprs le dner, seuls ensemble sur le balcon, il fut question de Kitty.

Vous savez, Kitty va venir passer l't avec moi?

--Vraiment, rpondit Levine en rougissant; et il dtourna aussitt la
conversation...

--Ainsi, je vous envoie deux vaches, et si vous tenez absolument  payer,
et que cela ne vous fasse pas rougir de honte, vous donnerez cinq roubles
par mois.

--Mais je vous assure que cela n'est plus ncessaire. Je m'arrange.

--Dans ce cas, j'examinerai, avec votre permission, vos vaches et leur
nourriture: tout est l.

Et pour ne pas aborder le sujet pineux dont il mourait d'envie de
s'informer, il exposa  Dolly tout un systme sur l'alimentation
des vaches, systme qui les rendait de simples machines destines 
transformer le fourrage en lait, etc. Il avait peur de dtruire un repos
si chrement reconquis.

Vous avez peut-tre raison, mais tout cela exige de la surveillance, et
qui s'en chargera? rpondit Dolly sans aucune conviction.

Maintenant que l'ordre s'tait rtabli dans son mnage, sous l'influence
de Matrona Philmonovna, elle n'avait nul dsir d'y rien changer;
d'ailleurs, les connaissances scientifiques de Levine lui taient
suspectes, et ses thories lut semblaient douteuses et peut-tre
nuisibles. Le systme de Matrona Philmonovna tait incomparablement plus
clair: il consistait  donner plus de foin aux deux vaches laitires, et 
empcher le cuisinier de porter les eaux grasses de la cuisine  la vache
de la blanchisseuse; Dolly tenait surtout  parler de Kitty.




X


Kitty m'crit qu'elle aspire  la solitude et au repos, commena Dolly
aprs un moment de silence.

--Sa sant est-elle meilleure? demanda Levine avec motion.

--Dieu merci, elle est compltement rtablie; je n'ai jamais cru  une
maladie de poitrine.

--J'en suis bien heureux!--dit Levine; et Dolly crut lire sur son visage
la touchante expression d'une douleur inconsolable.

--Dites-moi, Constantin Dmitrich, dit Dolly en souriant avec bont et un
peu de malice: pourquoi en voulez-vous  Kitty?

--Moi! mais je ne lui en veux pas du tout, rpondit-il.

--Oh si! pourquoi n'tes-vous venu chez aucun de nous  votre dernier
voyage  Moscou?

--Daria Alexandrovna! dit-il en rougissant jusqu' la racine des cheveux.
Comment vous, bonne comme vous l'tes, n'avez-vous pas piti de moi,
sachant.....

--Mais je ne sais rien.

--Sachant que j'ai t repouss!--et toute la tendresse qu'il avait
prouve un moment auparavant pour Kitty, s'vanouit au souvenir de
l'injure reue.

--Pourquoi supposez-vous que je le sache?

--Parce que tout le monde le sait.

--C'est ce qui vous trompe: je m'en doutais, mais je ne savais rien de
positif.

--Eh bien, vous savez tout maintenant.

--Ce que je savais, c'est qu'elle tait vivement tourmente par un
souvenir auquel elle ne permettait pas qu'on ft allusion. Si elle ne m'a
rien confi,  moi, c'est qu'elle n'a rien confi  personne. Qu'y a-t-il
eu entre vous? dites-le-moi!

--Je viens de vous le dire.

--Quand cela s'est-il pass?

--La dernire fois que j'ai t chez vos parents.

--Savez-vous que Kitty me fait une peine extrme, dit Dolly. Vous souffrez
dans votre amour-propre....

--C'est possible, dit Levine, mais.....

Elle l'interrompit.

Mais elle, la pauvre petite, est vraiment  plaindre! Je comprends tout
maintenant.

--Excusez-moi si je vous quitte, Daria Alexandrovna, dit Levine en se
levant. Au revoir.

--Non, attendez, s'cria-t-elle en le retenant par la manche. Asseyez-vous
encore un moment.

--Je vous en supplie, ne parlons plus de tout cela,--dit Levine se
rasseyant, tandis qu'une lueur de cet espoir qu'il croyait  jamais
vanoui se rallumait en son coeur.

--Si je ne vous aimais pas, dit Dolly les yeux pleins de larmes, si je ne
vous connaissais pas comme je vous connais.....

Le sentiment qu'il croyait mort remplissait le coeur de Levine plus
vivement que jamais.

Oui, je comprends tout maintenant, continua Dolly. Vous autres hommes,
qui tes libres dans votre choix, vous pouvez savoir clairement qui vous
aimez, tandis qu'une jeune fille doit attendre, avec la rserve impose
aux femmes; il vous est difficile de comprendre cela, mais une jeune fille
peut souvent ne savoir que rpondre.

--Oui, si son coeur ne parle pas.

--Mme si son coeur a parl. Songez-y: vous qui avez des vues sur une jeune
fille, vous pouvez venir chez ses parents, l'approcher, l'observer, et
vous ne la demandez en mariage que lorsque vous tes sr qu'elle vous
plat.

--Cela ne se passe pas toujours ainsi.

--Il n'en est pas moins vrai que vous ne vous dclarez que lorsque votre
amour est mr, ou lorsque, de deux personnes, l'une l'emporte dans vos
prfrences. Mais la jeune fille? On prtend qu'elle choisisse quand elle
ne peut jamais rpondre que oui ou non.

--Il s'agit du choix entre moi et Wronsky,--pensa Levine, et le mort qui
ressuscitait dans son me lui sembla mourir une seconde fois en torturant
son coeur.

--Daria Alexandrovna, on choisit ainsi une robe ou quelque autre emplette
de peu d'importance, mais non l'amour. Au reste, le choix a t fait, tant
mieux; ces choses-l ne se recommencent pas.

--Vanit, vanit! dit Dolly d'un air de ddain pour la bassesse du
sentiment qu'il exprimait, compar  ceux que comprennent seules les
femmes. Lorsque vous vous tes dclar  Kitty, elle se trouvait
prcisment dans une de ces situations complexes o l'on ne sait que
rpondre. Elle balanait entre vous et Wronsky. Lui, venait tous tes jours,
tandis que vous, n'aviez pas paru depuis longtemps. Plus ge, elle n'et
pas balanc; moi par exemple, je n'aurais pas hsit  sa place. Je n'ai
jamais pu le souffrir.

Levine se rappela la rponse de Kitty: Non, cela ne peut pas tre.

Daria Alexandrovna, dit-il schement, je suis trs touch de votre
confiance, mais je crois que vous vous trompez.  tort ou  raison, cet
amour-propre que vous mprisez en moi fait que tout espoir relativement 
Catherine Alexandrovna est devenu impossible: vous comprenez, impossible.

--Encore un mot: vous sentez bien que je vous parle d'une soeur qui m'est
chre comme mes propres enfants; je ne prtends pas qu'elle vous aime,
j'ai simplement voulu vous dire que son refus, au moment o elle l'a fait,
ne signifiait rien du tout.

--Je ne vous comprends pas! dit Levine en sautant de sa chaise. Vous ne
savez donc pas le mal que vous me faites? C'est comme si vous aviez perdu
un enfant et qu'on vint vous dire: Voici comment il aurait t, et il
aurait pu vivre, et vous en auriez eu la joie. Mais il est mort, mort,
mort!....

--Que vous tes singulier! dit Dolly avec un sourire attrist  la vue de
l'motion de Levine. Ah! je comprends de plus en plus, continua-t-elle
d'un air pensif. Alors vous ne viendrez pas quand Kitty sera ici?

--Non! Je ne fuirai pas Catherine Alexandrovna, mais, autant que possible,
je lui viterai le dsagrment de ma prsence.

--Vous tes un original, dit Dolly en le regardant affectueusement.
Mettons que nous n'ayons rien dit... Que veux-tu, Tania? dit-elle en
franais  sa fille qui venait d'entrer.

--O est ma pelle, maman?

--Je te parle franais, rponds-moi de mme.

L'enfant ne trouvant pas le mot franais, sa mre le lui souffla et lui
dit ensuite, toujours en franais, o il fallait aller chercher sa pelle.

Ce franais dplut  Levine,  qui tout sembla chang dans la maison de
Dolly; ses enfants eux-mmes n'taient plus aussi gentils.

Pourquoi parle-t-elle franais  ses enfants? C'est faux et peu naturel.
Les enfants le sentent bien. On leur enseigne le franais et on leur
fait oublier la sincrit, pensa-t-il, sans savoir que vingt fois Dolly
s'tait fait ces raisonnements, et n'en avait pas moins conclu que, en
dpit du tort fait au naturel, c'tait la seule faon d'enseigner une
langue trangre aux enfants.

Pourquoi vous dpcher? restez encore un peu.

Levine demeura jusqu'au th, mais toute sa gaiet avait disparu et il se
sentait gn.

Aprs le th, Levine sortit pour donner l'ordre d'atteler, et lorsqu'il
rentra au salon, il trouva Dolly le visage boulevers et les yeux pleins
de larmes. Pendant la courte absence qu'il avait faite, tout l'orgueil
de Daria Alexandrovna au sujet de ses enfants venait d'tre subitement
troubl. Grisha et Tania s'taient battus pour une balle. Aux cris qu'ils
poussrent, leur mre accourut et les trouva dans un tat affreux; Tania
tirait son frre par les cheveux, et celui-ci, les traits dcomposs
par la colre, lui donnait force coups de poing.  cet aspect, Daria
Alexandrovna sentit quelque chose se rompre dans son coeur, et la vie lui
parut se couvrir d'un voile noir. Ces enfants, dont elle tait si fire,
taient donc mal levs, mauvais, enclins aux plus grossiers penchants!
Cette pense la troubla au point de ne pouvoir ni parler, ni raisonner,
ni expliquer son chagrin  Levine. Il la calma de son mieux la voyant
malheureuse, lui assura qu'il n'y avait rien l de si terrible, et que
tous les enfants se battaient; mais au fond du coeur il se dit: Non, je ne
me torturerai pas pour parler franais  mes enfants; il ne faut pas gter
et dnaturer le caractre des enfants, c'est ce qui les empche de rester
charmants. Oh! les miens seront tout diffrents!

Il prit cong de Daria Alexandrovna et partit sans qu'elle chercht  le
retenir.




XI


Vers la mi-juillet, Levine vit arriver le starosta du bien de sa soeur,
situ  vingt verstes de Pakrofsky, avec son rapport sur la marche des
affaires et sur la fenaison. Le principal revenu de cette terre provenait
de grandes prairies inondes au printemps, que les paysans louaient
autrefois moyennant 20 roubles la dciatine. Lorsque Levine prit
l'administration de cette proprit, il trouva, en examinant les prairies,
que c'tait l un prix trop modique, et mit la dciatine  25 roubles. Les
paysans refusrent de les prendre  ces conditions et, comme le souponna
Levine, firent en sorte de dcourager d'autres preneurs. Il fallut se
rendre sur place, louer des journaliers, et faucher  son compte, au grand
mcontentement des paysans, qui mirent tout en oeuvre pour faire chouer ce
nouveau plan. Malgr cela, ds le premier t, les prairies rapportrent
prs du double. La rsistance des paysans se prolongea pendant la seconde
et la troisime anne, mais, cet t, ils avaient propos de prendre le
travail en gardant le tiers de la rcolte pour eux, et le starosta venait
annoncer que tout tait termin. On s'tait press, de crainte de la pluie,
et il fallait faire constater le partage et recevoir les onze meules qui
formaient la part du propritaire. Levine se douta,  la hte qu'avait
mise le starosta  tablir le partage sans en avoir reu l'ordre de
l'administration principale, qu'il y avait l quelque chose de louche;
l'embarras du paysan, le ton dont il rpondit  ses questions, tout lui
fit penser qu'il serait prudent de tirer lui-mme l'affaire au clair.

Il arriva au village vers l'heure du dner, laissa ses chevaux chez un
vieux paysan de ses amis, le beau-frre de sa nourrice, puis se mit 
chercher ce vieillard du ct o il gardait ses ruches, esprant obtenir
de lui quelque claircissement sur l'affaire des prairies. Le bonhomme
reut le matre avec des dmonstrations de joie, lui montra son petit
domaine en dtail, lui raconta longuement l'histoire de ses ruches et de
ses essaims de l'anne, mais rpondit vaguement, et d'un air indiffrent,
aux questions qu'il lui posa. Les soupons de Levine furent ainsi
confirms. Il se rendit de l aux meules, les examina, et trouva
invraisemblable qu'elles continssent 50 charretes, comme l'affirmaient
les paysans; il fit en consquence venir une des charrettes qui avaient
servi de mesure, et donna l'ordre de transporter tout le foin d'une des
meules dans un hangar. La meule ne se trouva fournir que 32 charretes.
Le starosta eut beau jurer ses grands dieux que tout s'tait pass
honntement, que le foin avait d se tasser, Levine rpondit que, le
partage s'tant fait sans son ordre, il n'acceptait pas les meules comme
valant 50 charretes. Aprs de longs pourparlers, il fut dcid que les
paysans garderaient les onze meules pour eux, et qu'on ferait un nouveau
partage pour le matre. Cette discussion se prolongea jusqu' l'heure de
la collation. Le partage fait, Levine alla s'asseoir sur une des meules
marques d'une branche de cytise, et admira l'animation de la prairie avec
son monde de travailleurs.

Devant lui, la rivire formait un coude, et sur les bords on voyait des
femmes se mouvoir en groupes anims autour du foin, le remuer, le soulever
en tranes ondoyantes d'un beau vert clair, et le tendre aux hommes qui,
 l'aide de longues fourches, l'enlevaient pour former de hautes et larges
meules.  gauche, sur la prairie, arrivaient  grand bruit,  la file,
les tlgues sur lesquelles on chargeait la part des paysans; les meules
disparaissaient, et, sur les charrettes derrire les chevaux, s'amoncelait
le fourrage odorant.

Quel beau temps! dit le vieux en s'asseyant prs de Levine; le foin est
sec comme du grain  rpandre devant la volaille. Depuis le dner, nous
en avons bien rang la moiti, ajouta-t-il en montrant du doigt la meule
qu'on dfaisait.--Est-ce la dernire? cria-t-il  un jeune homme debout
sur le devant d'une tlgue, qui passait prs d'eux en agitant les brides
de son cheval.

--La dernire, pre!--rpondit le paysan en souriant; et, se tournant vers
une femme frache et anime, assise dans la charrette, il fouetta son
cheval.

--C'est ton fils? demanda Levine.

--Mon plus jeune, rpondit le vieux avec un sourire caressant.

--Le beau garon!

--N'est-ce pas!

--Et dj mari?

--Oui, il y a deux ans,  la Saint-Philippe.

--A-t-il des enfants?

--Des enfants! ah bien oui! il a fait l'innocent pendant plus d'un an;
il a fallu lui faire honte... Pour du foin, c'est du foin, ajouta-t-il,
dsireux de changer de conversation.

Levine regarda avec attention le jeune couple chargeant non loin de l
leur charrette; le mari, debout, recevait d'normes brasses de foin qu'il
rangeait et tassait; sa jeune compagne les lui tendait d'abord avec les
bras, ensuite avec une fourche; elle travaillait gaiement et lestement, se
cambrant en arrire, avanant sa poitrine couverte d'une chemise blanche
retenue par une ceinture rouge. La voiture pleine, elle se glissa sous la
tlgue pour y attacher la charge. Ivan lui indiquait comment les cordes
devaient tre fixes, et, sur une observation de la jeune femme, partit
d'un clat de rire bruyant. Un amour jeune, fort, nouvellement veill, se
peignait sur ces deux visages.




XII


La charrette bien corde, Ivan sauta  terre et prit le cheval, une bte
solide, par la bride, puis se mla  la file des tlgues qui regagnaient
le village; la jeune femme jeta son rteau sur la charrette, et alla d'un
pas ferme se joindre aux autres travailleuses, rassembles en groupe  la
suite des voitures. Ces femmes, vtues de jupes aux couleurs clatantes,
le rteau sur l'paule, joyeuses et animes, commencrent  chanter; l'une
d'elles entonna d'une voix rude et un peu sauvage une chanson que d'autres
voix, fraches et jeunes, reprirent en choeur.

Levine, couch sur la meule, voyait approcher ces femmes comme un nuage
gros d'une joie bruyante, prt  l'envelopper,  l'enlever, lui, les
meules et les charrettes. Au rythme de cette chanson sauvage avec son
accompagnement de sifflets et de cris aigus, la prairie, les champs
lointains, tout lui parut s'animer et s'agiter. Cette gaiet lui faisait
envie; il aurait voulu y prendre part, mais ne savait exprimer ainsi sa
joie de vivre, et ne pouvait que regarder et couter.

La foule passe, il fut saisi du sentiment de son isolement, de sa paresse
physique, de l'espce d'hostilit qui existait entre lui et ce monde de
paysans.

Ces mmes hommes avec lesquels il s'tait querell, et auxquels, si leur
intention n'tait pas de le tromper, il avait fait injure, le saluaient
maintenant gaiement au passage, sans rancune, et aussi sans remords. Le
travail avait effac tout mauvais souvenir; cette journe consacre  un
rude labeur trouvait sa rcompense dans ce labeur mme. Dieu qui avait
donn ce jour, avait aussi donn la force de le traverser, et personne ne
songeait  se demander pourquoi ce travail, et qui jouirait de ses fruits.
C'taient des questions secondaires et insignifiantes. Bien souvent, cette
vie laborieuse avait tent Levine; mais aujourd'hui, sous l'impression que
lui avait cause la vue d'Ivan et de sa femme, il sentait, plus vif que
jamais le dsir d'changer l'existence oisive, artificielle, goste dont
il souffrait, pour celle de ces paysans, qu'il trouvait belle, simple et
pure.

Rest seul sur sa meule, tandis que les habitants du voisinage rentraient
chez eux, et que ceux qui venaient de loin s'installaient pour la nuit
dans la prairie et prparaient le souper, Levine, sans tre vu, regardait,
coutait, songeait. Il passa presque entire sans sommeil cette courte
nuit d't.

Pendant le souper, les paysans bavardrent gaiement, puis ils entonnrent
des chansons. Leur longue journe de travail n'avait laiss d'autre trace
que la gaiet. Un peu avant l'aurore, il se fit un grand silence. On
n'entendait plus que le coassement incessant des grenouilles dans le
marais, et le bruit des chevaux s'brouant sur la prairie. Levine revint 
lui, quitta sa meule, et s'aperut, en regardant les toiles, que la nuit
tait passe.

Eh bien, que vais-je faire? Et comment raliser mon projet? se dit-il en
cherchant  donner une forme aux penses qui l'avaient occup pendant
cette courte veille.

D'abord, songeait-il, il faudrait renoncer  sa vie passe,  son inutile
culture intellectuelle, renoncement facile, qui ne lui coterait nul
regret. Puis il pensait  sa future existence, toute de simplicit et
de puret, qui lui rendrait le repos d'esprit et le calme qu'il ne
connaissait plus. Restait la question principale: comment oprer la
transition de sa vie actuelle  l'autre? Rien  ce sujet ne lui semblait
bien clair. Il faudrait pouser une paysanne, s'imposer un travail,
abandonner Pakrofsky, acheter un lopin de terre, devenir membre d'une
commune..... Comment raliser tout cela?

Au surplus, se dit-il, n'ayant pas dormi de la nuit, mes ides ne sont
pas nettes; une seule chose est certaine, c'est que ces quelques heures
ont dcid mon sort. Mes rves d'autrefois ne sont que folie; ce que je
veux sera plus simple et meilleur.--Que c'est beau, pensa-t-il en admirant
les petits nuages ross qui passaient au-dessus de sa tte, semblables
au fond nacr d'une coquille; que tout, dans cette charmante nuit, est
charmant! Et comment cette coquille a-t-elle eu le temps de se former?
J'ai regard le ciel tout  l'heure, et n'y ai vu que deux bandes
blanches! Ainsi se sont transformes, sans que j'en eusse conscience,
les ides que j'avais sur la vie.

Il quitta la prairie et s'achemina le long de la grand'route vers le
village. Un vent frais s'levait; tout prenait,  ce moment qui prcde
l'aurore, une teinte grise et triste, comme pour mieux accuser le triomphe
du jour sur les tnbres.

Levine marchait vite pour se rchauffer, en regardant la terre  ses pieds;
une clochette tinta dans le lointain. C'est quelque voiture qui passe,
se dit-il.  quarante pas de lui, venant  sa rencontre sur la grand'route,
il vit une voiture de voyage attele de quatre chevaux. La route tait
mauvaise, et pour viter les ornires, les chevaux se pressaient contre
le timon, mais le yamtchik[9] adroit, assis de ct sur son sige, les
dirigeait si bien, que les roues ne passaient que sur la partie unie du
chemin.

[Note 9: Postillon.]

Levine regarda distraitement la voiture sans songer  ceux qu'elle pouvait
contenir.

Une vieille femme y sommeillait, et  la portire une jeune fille jouait
avec le ruban de sa coiffure de voyage; sa physionomie calme et pensive
semblait reflter une me leve. Elle regardait les lueurs de l'aurore
au-dessus de la tte de Levine. Au moment o la vision allait disparatre,
deux yeux limpides s'taient arrts sur lui; il la reconnut, et une joie
tonne illumina son visage. Il ne pouvait s'y tromper: ces yeux taient
uniques au monde, et une seule crature humaine personnifiait pour lui la
lumire de la vie et sa propre raison d'tre. C'tait elle. C'tait Kitty.
Il comprit qu'elle se rendait de la station du chemin de fer  Yergoushovo,
et aussitt les rsolutions qu'il avait prises, les agitations de sa
nuit d'insomnie, tout s'vanouit. L'ide d'pouser une paysanne lui fit
horreur. L, dans cette voiture qui s'loignait, tait la rponse 
l'nigme de l'existence qui le tourmentait si pniblement. Elle ne se
montra plus. Le bruit des roues cessa de se faire entendre;  peine le
son des clochettes venait-il jusqu' lui; il reconnut, aux aboiements des
chiens, que la voiture traversait le village. De cette vision, il ne
restait que les champs dserts, le village lointain, et lui-mme, seul,
tranger  tout, marchant solitaire le long de la route abandonne.

Il regarda le ciel, esprant y retrouver ces teintes nacres qu'il avait
admires, et qui lui avaient sembl personnifier le mouvement de ses ides
et de ses sentiments pendant la nuit: rien n'y rappelait plus les teintes
d'une coquille. L-haut,  des hauteurs incommensurables, s'tait opre
la mystrieuse transition qui,  la nacre, avait fait succder un vaste
tapis de petits nuages moutonnants. Le ciel devenait peu  peu lumineux et
d'un beau bleu, et rpondait avec autant de douceur et moins de mystre 
son regard interrogateur.

Non, pensa-t-il, quelque belle que soit cette vie simple et laborieuse,
je n'y puis plus revenir. C'est _elle_ que j'aime.




XIII


Personne, except ses familiers, ne souponnait qu'Alexis Alexandrovitch,
cet homme froid et raisonnable, ft la proie d'une faiblesse en
contradiction absolue avec la tendance gnrale de sa nature. Il ne
pouvait voir pleurer un enfant ou une femme sans perdre son sang-froid;
la vue de ces larmes le troublait, le bouleversait, lui tait l'usage de
ses facults. Ses subordonns le savaient si bien qu'ils mettaient les
solliciteuses en garde contre tout accs de sensibilit afin de ne pas
compromettre leur affaire. Il se fchera et ne vous coutera plus,
disaient-ils. Effectivement, le trouble que les larmes causaient  Alexis
Alexandrovitch se traduisait par une colre agite. Je ne peux rien pour
vous, veuillez sortir, disait-il gnralement en pareil cas.

Lorsque, en revenant des courses, Anna lui eut avou sa liaison avec
Wronsky et, se couvrant le visage de ses mains, eut clat en sanglots,
Alexis Alexandrovitch, quelque haine qu'il prouvt pour sa femme, ne put
se dfendre d'un trouble profond. Pour viter toute marque extrieure
incompatible avec la situation, il chercha  s'interdire jusqu'
l'apparence de l'motion, et resta immobile sans la regarder, avec une
rigidit mortelle qui frappa vivement Anna.

En approchant de la maison, il fit un grand effort pour descendre de
voiture et pour quitter sa femme avec les dehors de politesse habituels;
il lui dit quelques mots qui n'engageaient  rien, bien rsolu  remettre
toute espce de dcision au lendemain.

Les paroles d'Anna avaient confirm ses pires soupons, et le mal qu'elle
lui avait fait et qu'aggravaient ses larmes, tait cruel. Cependant, rest
seul en voiture, Alexis Alexandrovitch se sentit soulag d'un grand poids.
Il lui sembla qu'il tait dbarrass de ses doutes, de sa jalousie, de sa
piti. Il prouvait la mme sensation qu'un homme souffrant d'un violent
mal de dents, auquel on vient d'arracher sa dent malade; la douleur est
terrible, l'impression d'un corps norme, plus gros que la tte, qu'on
enlve de la mchoire, affreuse, mais c'est  peine si le patient croit 
son bonheur; la douleur qui a empoisonn sa vie si longtemps n'existe plus;
il peut penser, parler, s'intresser  autre chose qu' son mal.

Alexis Alexandrovitch en tait l. Il avait prouv une souffrance trange,
terrible, mais c'tait fini: il pourrait dornavant avoir d'autre pense
que celle de sa femme.

C'est une femme perdue, sans honneur, sans coeur, sans religion. Je l'ai
toujours senti, et c'est par piti pour elle que j'ai cherch  me faire
illusion. Et c'tait sincrement qu'il croyait avoir t perspicace; il
se remmorait divers dtails du pass, jadis innocents  ses yeux, qui lui
paraissaient maintenant autant de preuves de la corruption d'Anna. J'ai
commis une erreur en liant ma vie  la sienne, mais mon erreur n'a rien eu
de coupable, par consquent je ne dois pas tre malheureux. La coupable,
c'est elle; ce qui la touche ne me concerne plus, elle n'existe plus
pour moi.... Il cessait de s'intresser aux malheurs qui pouvaient la
frapper ainsi que son fils, pour lequel ses sentiments subissaient le mme
changement; l'important tait de sortir de cette crise d'une faon sage,
correcte, en se lavant de la boue dont elle l'claboussait, et sans que sa
vie  lui, vie honnte, utile, active, ft entrave.

Faut-il me rendre malheureux parce qu'une femme mprisable a commis une
erreur? Je ne suis ni le premier ni le dernier dans cette situation.
Et, sans parler de l'exemple historique que la belle Hlne venait de
rafrachir rcemment dans toutes les mmoires, Alexis Alexandrovitch se
souvint d'une srie d'pisodes contemporains o des maris de la position
la plus leve avaient eu  dplorer l'infidlit de leurs femmes.

Darialof, Poltovsky, le prince Karibanof, Dramm, oui, l'honnte et
excellent Dramm, Semenof, Tchaguine! Mettons qu'on jette un _ridicule_
injuste sur ces hommes; quant  moi, je n'ai jamais compris que leur
malheur, et les ai toujours plaints, pensait Alexis Alexandrovitch.
C'tait absolument faux: jamais il n'avait song  s'apitoyer sur eux, et
la vue du malheur d'autrui l'avait toujours grandi dans sa propre estime.

En bien, ce qui a frapp tant d'autres me frappe  mon tour. L'essentiel
est de savoir tenir tte  la situation. Et il se rappela les diverses
faons dont tous ces hommes s'taient comports.

Darialof a pris le parti de se battre..... Dans sa jeunesse, et en
raison mme de son temprament craintif, Alexis Alexandrovitch avait
souvent t proccup de la pense du duel. Rien ne lui semblait terrible
comme l'ide d'un pistolet braqu sur lui, et jamais il ne s'tait servi
d'aucune arme. Cette horreur instinctive lui inspira bien des rflexions;
il chercha  s'habituer  l'ventualit possible o l'obligation de
risquer sa vie s'imposerait  lui. Plus tard, parvenu  une haute position
sociale, ces impressions s'effacrent; mais l'habitude de redouter sa
propre lchet tait si forte, qu'en ce moment Alexis Alexandrovitch resta
longtemps en dlibration avec lui-mme, envisageant la perspective d'un
duel, et l'examinant sous toutes ses faces, malgr la conviction intime
qu'il ne se battrait en aucun cas.

L'tat de notre socit est encore si sauvage que bien des gens
approuveraient un duel: ce n'est pas comme en Angleterre.

Et dans le nombre de ceux que cette solution satisferait, Alexis
Alexandrovitch en connaissait  l'opinion desquels il tenait. Et  quoi
cela mnerait-il? Admettons que je le provoque. Ici il se reprsenta
vivement la nuit qu'il passerait aprs la provocation, le pistolet dirig
sur lui, et il frissonnait  l'ide que jamais il ne pourrait rien
supporter de pareil. Admettons que je le provoque, que j'apprenne 
tirer, que je sois l devant lui, que je presse la dtente, continua-t-il
en fermant les yeux, que je l'aie tu! Et il secoua la tte pour chasser
cette pense absurde. Quelle logique y aurait-il  tuer un homme pour
rtablir mes relations avec une femme coupable et son fils? La question
sera-t-elle rsolue? Et si, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, le
bless ou le tu, c'est moi? moi qui n'ai rien  me reprocher et qui
deviendrais la victime? Ne serait-ce pas plus illogique encore? Serait-il
honnte de ma part d'ailleurs de le provoquer, sr, comme je le suis
d'avance, que mes amis interviendraient pour ne pas exposer la vie d'un
homme utile au pays? N'aurais-je pas l'air de vouloir attirer l'attention
sur moi par une provocation qui ne pouvait mener  rien? Ce serait
chercher  tromper les autres et moi-mme. Personne n'attend de moi ce
duel absurde. Mon seul but doit tre de garder ma rputation intacte et
de ne souffrir aucune entrave  ma carrire. Le service de l'tat,
toujours important aux yeux d'Alexis Alexandrovitch, le devenait plus
encore.

Le duel cart, restait le divorce; quelques-uns de ceux dont le souvenir
l'occupait y avaient eu recours. Les cas de divorce du grand monde lui
taient bien connus, mais Alexis Alexandrovitch n'en trouva pas un seul o
cette mesure et atteint le but qu'il se proposait. Le mari, dans chacun
de ces cas, avait cd ou vendu sa femme; et c'tait la coupable, celle
qui n'avait aucun droit  un second mariage, qui formait un nouveau lien.
Quant au divorce lgal, celui qui aurait pour sanction le chtiment de la
femme infidle, Alexis Alexandrovitch sentait qu'il ne pouvait y recourir.
Les preuves grossires, brutales, exiges par la loi, seraient, dans les
conditions complexes de sa vie, impossibles  fournir; eussent-elles
exist, qu'il n'aurait pu en faire usage, ce scandale devant le faire
tomber dans l'opinion publique plus bas que la coupable. Ses ennemis en
profiteraient pour le calomnier et chercher  branler sa haute situation
officielle, et son but, qui tait de sortir avec le moins de trouble
possible de la crise o il se trouvait, ne serait pas atteint.

Le divorce d'ailleurs rompait dfinitivement toute relation avec sa femme,
en la laissant  son amant. Or, malgr le mpris indiffrent qu'Alexis
Alexandrovitch croyait prouver pour Anna, un sentiment trs vif lui
restait au fond de l'me: l'horreur de tout ce qui tendrait  la
rapprocher de Wronsky,  lui rendre sa faute profitable. Cette pense lui
arracha presque un cri de douleur. Il se leva dans sa voiture, changea de
place et, le visage sombre, enveloppa longuement de son plaid ses jambes
frileuses.

On pouvait encore, continuait-il en cherchant  se calmer, imiter
Karibanof et ce bon Dramm, c'est--dire se sparer; mais cette mesure
avait presque les mmes inconvnients que le divorce: c'tait encore jeter
sa femme dans les bras de Wronsky.

Non, c'est impossible, impossible! se dit-il, tout en tiraillant son
plaid. Je ne puis pas tre malheureux, et ils ne doivent pas tre heureux.

Sans se l'avouer, ce qu'il souhaitait au fond du coeur tait de la voir
souffrir pour cette atteinte porte au repos,  l'honneur de son mari.

Aprs avoir pass en revue les inconvnients du duel, du divorce et de
la sparation, Alexis Alexandrovitch en vint  la conviction que le seul
moyen de sortir de cette impasse tait de garder sa femme, en cachant son
malheur au monde, d'employer tous les moyens imaginables pour rompre la
liaison d'Anna et de Wronsky, et, ce qu'il ne s'avouait pas, de punir la
coupable.

Je dois lui dclarer que, dans la situation faite par elle  notre
famille, je juge le _statu quo_ apparent prfrable pour tous, et que je
consens  le conserver, sous la condition expresse qu'elle cessera toute
relation avec son amant.

Cette rsolution prise, Alexis Alexandrovitch s'avisa d'un argument qui la
sanctionnait dans son esprit. De cette faon, j'agis conformment  la
loi religieuse: je ne repousse pas la femme adultre, je lui donne le
moyen de s'amender, et mme, quelque pnible que ce soit pour moi, je me
consacre en partie  sa rhabilitation.

Karnine savait qu'il ne pourrait avoir aucune influence sur sa femme, et
que les essais qu'il se proposait de tenter taient illusoires; pendant
les tristes heures qu'il venait de traverser, il n'avait pas song un
instant  chercher un point d'appui dans la religion, mais, sitt qu'il
sentit celle-ci d'accord avec sa dtermination, cette sanction lui devint
un apaisement. Il fut soulag de penser que personne n'aurait le droit
de lui reprocher d'avoir, dans une crise aussi grave de sa vie, agi en
opposition avec la foi dont il portait si haut le drapeau au milieu de
l'indiffrence gnrale.

Il finit mme, en y rflchissant, par se dire qu'aucune raison ne
s'opposait  ce que ses rapports avec sa femme restassent,  peu de
chose prs, ce qu'ils avaient t dans les derniers temps. Sans doute
il ne pouvait plus l'estimer; mais bouleverser sa vie entire, souffrir
personnellement parce qu'elle tait infidle, il n'en voyait pas le motif.

Et le temps viendra, pensa-t-il, ce temps qui rsout tant de difficults,
o ces rapports se rtabliront comme par le pass; il faut qu'elle soit
malheureuse, mais moi, qui ne suis pas coupable, je ne dois pas souffrir.




XIV


En approchant de Ptersbourg, Alexis Alexandrovitch avait compltement
arrt la ligne de conduite qu'il devait tenir envers sa femme, et mme
compos mentalement la lettre qu'il lui crirait. Il jeta, en rentrant, un
coup d'oeil sur les papiers du ministre dposs chez le suisse, et les fit
porter dans son cabinet.

Qu'on dtelle, et qu'on ne reoive personne, rpondit-il  une question
du suisse, appuyant sur ce dernier ordre avec une espce de satisfaction,
signe vident d'une meilleure disposition d'esprit.

Rentr dans son cabinet, Alexis Alexandrovitch, aprs avoir march de long
en large pendant quelque temps, en faisant craquer les phalanges de ses
doigts, s'arrta devant son grand bureau o le valet de chambre venait
d'allumer six bougies. Il s'assit, toucha successivement aux divers objets
placs devant lui et, la tte penche, un coude sur la table, se mit 
crire aprs une minute de rflexion. Il crivit  Anna en franais, sans
s'adresser  elle par son nom, employant le mot _vous_, qu'il jugea moins
froid et moins solennel qu'en russe.

Je vous ai exprim  notre dernire entrevue l'intention de vous
communiquer ma rsolution relativement au sujet de notre conversation.
Aprs y avoir mrement rflchi, je viens remplir cette promesse. Voici ma
dcision: quelle que soit votre conduite, je ne me reconnais pas le droit
de rompre des liens qu'une puissance suprme a consacrs. La famille ne
saurait tre  la merci d'un caprice, d'un acte arbitraire, voire du crime
d'un des poux, et notre vie doit rester la mme. Cela doit tre ainsi
pour moi, pour vous, pour votre fils. Je suis persuad que vous vous tes
repentie, que vous vous repentez encore, du fait qui m'oblige  vous
crire, que vous m'aiderez  dtruire dans sa racine la cause de notre
dissentiment, et  oublier le pass. Dans le cas contraire, vous devez
comprendre ce qui vous attend, vous et votre fils. J'espre causer avec
vous  fond  notre prochaine rencontre. Comme la saison d't touche  sa
fin, vous m'obligeriez en rentrant en ville le plus tt possible, pas plus
tard que mardi. Toutes les mesures pour le dmnagement seront prises. Je
vous prie de remarquer que j'attache une importance trs particulire  ce
que vous fassiez droit  ma demande.

A. KARNINE.

P.S.--Je joins  cette lettre l'argent dont vous pouvez avoir besoin en
ce moment.

Il relut sa lettre et en fut satisfait; l'ide d'envoyer de l'argent lui
parut heureuse; pas une parole dure, pas un reproche, mais aussi pas de
faiblesse. L'essentiel tait atteint, il lui faisait un pont d'or pour
revenir sur ses pas. Il plia la lettre, passa dessus un grand couteau 
papier en ivoire massif, la mit sous enveloppe ainsi que l'argent, et
sonna avec la petite sensation de bien-tre que lui causait toujours
l'ordonnance parfaite de son installation de bureau.

Tu remettras cette lettre au courrier pour qu'il la porte demain  Anna
Arcadievna, dit-il au domestique en se levant.

--J'entends, Votre Excellence.... Faudra-t-il apporter le th ici?

Alexis Alexandrovitch se fit servir du th, puis, en jouant avec son
coupe-papier, s'approcha du fauteuil prs duquel une table portait la
lampe et un livre franais commenc. Le portrait d'Anna, oeuvre remarquable
d'un peintre clbre, tait suspendu dans un cadre ovale au-dessus
de ce fauteuil. Alexis Alexandrovitch lui jeta un regard. Deux yeux
impntrables lui rendirent ce regard ironiquement, presque insolemment.
Tout lui parut impertinent dans ce beau portrait, depuis la dentelle
encadrant la tte et les cheveux noirs, jusqu' la main blanche et
admirablement faite, couverte de bagues. Aprs avoir considr cette image
pendant quelques minutes, il frissonna, ses lvres frmirent, et il se
dtourna avec une exclamation de dgot. Il s'assit et ouvrit son livre;
il essaya de lire, mais ne put retrouver l'intrt trs vif que lui avait
inspir cet ouvrage sur la dcouverte d'inscriptions antiques; ses yeux
regardaient les pages, ses penses taient ailleurs. Mais sa femme ne
l'occupait plus; il pensait  une complication survenue rcemment dans des
affaires importantes dpendant de son service, et se sentait plus matre
de cette question que jamais; il pouvait, sans vanit, s'avouer que
la conception qui avait germ dans sa pense sur les causes de cette
complication, fournissait le moyen d'en rsoudre toutes les difficults.
Il se voyait ainsi  la veille d'craser ses ennemis, de grandir aux yeux
de tous et, par consquent, de rendre un service signal  l'tat.

Ds que le domestique eut quitt la chambre, Alexis Alexandrovitch se
leva et s'approcha de son bureau. Il prit le portefeuille qui contenait
les affaires courantes, saisit un crayon, et s'absorba dans la lecture
des documents relatifs  la difficult qui le proccupait, avec
un imperceptible sourire de satisfaction personnelle. Le trait
caractristique d'Alexis Alexandrovitch, celui qui le distinguait
spcialement, et avait contribu  son succs au moins autant que sa
modration, sa probit, sa confiance en lui-mme et son amour-propre
excessif, tait un mpris absolu de la paperasserie officielle et la
ferme volont de diminuer autant que possible les critures inutiles,
pour prendre les affaires corps  corps, et les expdier rapidement et
conomiquement. Il arriva que, dans la clbre commission du 2 juin, la
question de la fertilisation du gouvernement de Zara, qui faisait partie
du service ministriel d'Alexis Alexandrovitch, fut souleve, et offrit
un exemple frappant du peu de rsultats obtenus par les dpenses et les
correspondances officielles. Cette question datait encore du prdcesseur
d'Alexis Alexandrovitch, et avait effectivement cot beaucoup d'argent en
pure perte. Karnine s'en rendit compte ds son entre au ministre, et
voulut prendre l'affaire en main; mais il ne se sentit pas sur un terrain
assez solide au dbut, et s'aperut qu'il froisserait beaucoup d'intrts
et agirait ainsi avec peu de discernement; plus tard, au milieu de tant
d'autres affaires, il oublia celle-l. La fertilisation du gouvernement de
Zara allait son train pendant ce temps comme par le pass, c'est--dire
par la simple force d'inertie; beaucoup de personnes continuaient  en
vivre, entre autres une famille fort honorable dont chaque fille jouait
d'un instrument  cordes (Alexis Alexandrovitch avait servi de _pre
assis_[10]  l'une d'elles). Les ennemis du ministre s'emparrent de cette
affaire, et la lui reprochrent avec d'autant moins de justice qu'il s'en
trouvait de semblables dans tous les ministres, que personne ne songeait
 soulever. Puisqu'on lui avait jet le gant, il l'avait hardiment relev
en exigeant la nomination d'une commission extraordinaire pour examiner
et contrler les travaux de fertilisation du gouvernement de Zara;
et, sans merci pour ces messieurs, il rclama en outre une commission
extraordinaire pour tudier la question de la situation faite aux
populations trangres. Cette dernire question, galement souleve
au comit du 2 juin, avait nergiquement t appuye par Alexis
Alexandrovitch, comme ne souffrant aucun dlai,  cause de la situation
dplorable faite  cette partie de la population. Les discussions les
plus vives entre ministres s'ensuivirent. Le ministre hostile  Alexis
Alexandrovitch prouva que la position des trangers tait florissante,
qu'y toucher serait nuire  leur prosprit, que, si quelque fait
regrettable y pouvait tre constat, on devait s'en prendre uniquement 
la ngligence avec laquelle le ministre d'Alexis Alexandrovitch faisait
observer les lois. Pour se venger, celui-ci comptait exiger: 1 la
formation d'une commission  laquelle serait confi le soin d'tudier sur
place la situation des populations trangres; 2 dans le cas o cette
situation serait telle que les donnes officielles la reprsentaient,
d'instituer une nouvelle commission scientifique pour rechercher les
causes de ce triste tat de choses au point de vue: (_a_) politique; (_b_)
administratif; (_c_) conomique; (_d_) ethnographique; (_e_) matriel;
(_f_) religieux; 3 que le ministre ft requis de fournir des
renseignements sur les mesures prises pendant les dernires annes pour
viter les conditions dplorables imposes aux trangers, et de donner des
claircissements sur le fait d'avoir agi en contradiction absolue avec la
loi organique et fondamentale, 2, page 18, avec remarque  l'article 36,
ainsi que le prouvait un acte du comit sous les numros 17015 et 18398,
du 5 dcembre 1863 et du 7 juin 1864.

[Note 10: Celui qui remplace le pre dans la crmonie du mariage russe.]

Le visage d'Alexis Alexandrovitch se colora d'une vive rougeur en crivant
rapidement quelques notes pour son usage particulier. Aprs avoir couvert
toute une page de son criture, il sonna et fit porter un mot au chef
de la chancellerie, pour lui demander quelques renseignements qui lui
manquaient. Puis il se leva et se reprit  marcher dans son cabinet,
levant encore une fois les yeux sur le portrait, avec un froncement de
sourcils et un sourire de mpris. Il reprit ensuite son livre et retrouva
l'intrt qu'il y avait apport la veille. Quand il se coucha, vers
onze heures, et qu'avant de s'endormir il repassa dans sa mmoire les
vnements de la journe, il ne les vit plus sous le mme aspect dsespr.




XV


Anna, tout en refusant d'admettre avec Wronsky que leur position ft
fausse et peu honorable, ne sentait pas moins au fond du coeur combien il
avait raison. Elle aurait vivement souhait sortir de cet tat dplorable,
et lorsque, sous l'empire de son motion, elle eut tout avou  son
mari en rentrant des courses, elle se sentit soulage. Depuis le dpart
d'Alexis Alexandrovitch, elle se rptait sans cesse qu'au moins tout
tait expliqu, et qu'elle n'aurait plus besoin de tromper et de mentir;
si sa situation restait mauvaise, elle n'tait plus quivoque. C'tait la
compensation du mal que son aveu avait fait  son mari et  elle-mme.
Cependant, lorsque Wronsky vint la voir le mme soir, elle ne lui dit rien
de son aveu  son mari, rien de ce dont il aurait fallu l'avertir pour
dcider de l'avenir.

Le lendemain matin, en s'veillant, la premire pense qui s'offrit 
elle fut le souvenir des paroles dites  son mari; elles lui parurent si
odieuses, dans leur trange brutalit, qu'elle ne put comprendre comment
elle avait eu le courage de les prononcer.

Qu'en rsulterait-il maintenant?

Alexis Alexandrovitch tait parti sans rpondre.

J'ai revu Wronsky depuis et ne lui ai rien dit. Au moment o il partait,
j'ai voulu le rappeler, et j'y ai renonc parce que j'ai pens qu'il
trouverait singulier que je n'eusse pas tout avou ds l'abord. Pourquoi,
voulant parler, ne l'ai-je pas fait? Son visage, en rponse  cette
question, se couvrit d'une rougeur brlante; elle comprit que ce qui
l'avait retenue tait la honte. Et cette situation, qu'elle trouvait la
veille si claire, lui parut plus sombre, plus inextricable que jamais.
Elle eut peur du dshonneur auquel elle n'avait pas song jusque-l.
Rflchissant aux diffrents partis que pourrait prendre son mari, il lui
vint  l'esprit les ides les plus terribles.  chaque instant, il lui
semblait voir arriver le rgisseur pour la chasser de la maison, et
proclamer sa faute  l'univers entier. Elle se demandait o elle
chercherait un refuge si on la chassait ainsi, et ne trouvait pas de
rponse.

Wronsky, pensait-elle, ne l'aimait plus autant et commenait  se lasser.
Comment irait-elle s'imposer  lui? Et un sentiment amer s'leva dans son
me contre lui. Les aveux qu'elle avait faits  son mari la poursuivaient;
il lui semblait les avoir prononcs devant tout le monde, et avoir t
entendue de tous. Comment regarder en face ceux avec lesquels elle vivait?
Elle ne se dcidait pas  sonner sa femme de chambre, encore moins 
descendre djeuner avec son fils et sa gouvernante.

La femme de chambre tait venue plusieurs fois couter  la porte, tonne
qu'on ne la sonnt pas; elle se dcida  entrer. Anna la regarda d'un air
interrogateur et rougit effraye. Annouchka s'excusa, disant qu'elle avait
cru tre appele; elle apportait une robe et un billet. Ce billet tait de
Betsy, qui lui crivait que Lise Merkalof et la baronne Stoltz avec leurs
adorateurs se runissaient ce jour-l chez elle pour faire une partie de
croquet. Venez les voir, crivait-elle, quand ce ne serait que comme
tude de moeurs. Je vous attends.

Anna parcourut le billet et soupira profondment.

Je n'ai besoin de rien, dit-elle  Annouchka qui rangeait sa toilette.
Va, je m'habillerai tout  l'heure et descendrai. Je n'ai besoin de rien.

Annouchka sortit; mais Anna ne s'habilla pas. Assise, la tte baisse,
les bras tombant le long de son corps, elle frissonnait, cherchait  faire
un geste,  dire quelque chose, et retombait dans le mme engourdissement.
Mon Dieu! mon Dieu! s'criait-elle par intervalles, sans attacher
aucune signification  ces mots. L'ide de chercher un refuge dans la
religion lui tait aussi trangre que d'en chercher un auprs d'Alexis
Alexandrovitch, quoiqu'elle n'et jamais dout de la foi dans laquelle on
l'avait leve. Ne savait-elle pas d'avance que la religion lui faisait
d'abord un devoir de renoncer  ce qui reprsentait pour elle sa seule
raison d'exister? Elle souffrait et s'pouvantait en outre d'un sentiment
nouveau et inconnu jusqu'ici, qui lui semblait s'emparer de son tre
intrieur; elle sentait double, comme parfois des yeux fatigus voient
double, et ne savait plus ni ce qu'elle craignait, ni ce qu'elle dsirait:
tait-ce le pass ou l'avenir? Que dsirait-elle surtout?

Mon Dieu! que m'arrive-t-il! pensa-t-elle en sentant tout  coup
une vive douleur aux deux tempes; elle s'aperut alors qu'elle avait
machinalement pris ses cheveux  deux mains, et qu'elle les tirait des
deux cts de sa tte. Elle sauta du lit et se mit  marcher.

Le caf est servi, et mademoiselle attend avec Serge, dit Annouchka en
rentrant dans la chambre.

--Serge? Que fait Serge? demanda Anna, s'animant  la pense de son fils,
dont elle se rappelait pour la premire fois l'existence.

--Il s'est rendu coupable, il me semble, dit en souriant Annouchka.

--Coupable de quoi?

--Il a pris une des pches qui se trouvaient dans le salon, et l'a mange
en cachette,  ce qu'il parat.

Le souvenir de son fils fit sortir Anna de cette impasse morale o elle
tait enferme.

Le rle sincre, quoique exagr, qu'elle s'tait impos dans les
dernires annes, celui d'une mre consacre  son fils, lui revint  la
mmoire, et elle sentit avec bonheur qu'il lui restait, aprs tout, un
point d'appui en dehors de son mari et de Wronsky. Ce point d'appui tait
Serge. Quelque situation qui lui ft impose, elle ne pouvait abandonner
son fils. Son mari pouvait la chasser, la couvrir de honte, Wronsky
pouvait s'loigner d'elle et reprendre sa vie indpendante (ici elle eut
encore un sentiment d'amer reproche): l'enfant ne pouvait tre abandonn;
elle avait un but dans la vie: il fallait agir, agir  tout prix, pour
sauvegarder sa position par rapport  son fils, se hter, l'emmener, et
pour cela se calmer, se dlivrer de cette angoisse qui la torturait;
et la pense d'une action ayant l'enfant pour but, d'un dpart avec lui
n'importe pour o, l'apaisait dj.

Elle s'habilla vivement, descendit d'un pas ferme, et entra dans le salon
o l'attendaient comme d'habitude pour djeuner Serge et sa gouvernante.

Serge, vtu de blanc, debout prs d'une table, le dos vot et la
tte baisse, avait une expression d'attention concentre qu'elle lui
connaissait, et qui le faisait ressembler  son pre; il arrangeait les
fleurs qu'il venait d'apporter.

La gouvernante avait un air svre.

En apercevant sa mre, Serge poussa, comme il le faisait souvent, un cri
perant:

Ah! maman! puis il s'arrta indcis, ne sachant s'il jetterait les
fleurs pour courir  sa mre, ou s'il achverait son bouquet pour le lui
offrir.

La gouvernante salua et entama le rcit long et circonstanci des
forfaits de Serge; Anna ne l'coutait pas. Elle se demandait s'il faudrait
l'emmener dans son voyage. Non, je la laisserai, dcida-t-elle, j'irai
seule avec mon fils.

Oui, c'est trs mal,--dit-elle enfin, et, prenant Serge par l'paule,
elle le regarda sans svrit.--Laissez-le-moi, dit-elle  la gouvernante
tonne, et, sans quitter le bras de l'enfant, troubl mais rassur, elle
l'embrassa, et s'assit  la table o le caf tait servi.

Maman, je..., je... ne..... balbutiait Serge en cherchant  deviner 
l'expression du visage de sa mre ce qu'elle dirait de l'histoire de la
pche.

Serge, dit-elle aussitt que la gouvernante eut quitt la chambre, c'est
mal, mais tu ne le feras plus, n'est-ce pas? tu m'aimes?

L'attendrissement la gagnait: Puis-je ne pas l'aimer,--pensait-elle,
touche du regard heureux et mu de l'enfant,--et se peut-il qu'il se
joigne  son pre pour me punir? Se peut-il qu'il n'ait pas piti de moi?
Des larmes coulaient le long de son visage; pour les cacher, elle se leva
brusquement et se sauva presque en courant sur la terrasse.

Aux pluies orageuses des derniers jours avait succd un temps clair et
froid, malgr le soleil qui brillait dans le feuillage. Le froid, joint
au sentiment de terreur qui s'emparait d'elle, la fit frissonner. Va, va
retrouver Mariette, dit-elle  Serge qui l'avait suivie, et elle se mit 
marcher sur les nattes de paille qui recouvraient le sol de la terrasse.

Elle s'arrta et contempla un moment les cimes des trembles, rendus
brillants par la pluie et le soleil. Il lui sembla que le monde entier
serait sans piti pour elle, comme ce ciel froid et cette verdure.

Il ne faut pas penser, se dit-elle en sentant comme le matin une
douloureuse scission intrieure se faire en elle. Il faut s'en aller, o?
quand? avec qui?.....  Moscou, par le train du soir. Oui, et j'emmnerai
Annouchka et Serge. Nous n'emporterons que le strict ncessaire, mais il
faut d'abord leur crire  tous les deux. Et, rentrant vivement dans le
petit salon, elle s'assit  sa table pour crire  son mari.

Aprs ce qui s'est pass, je ne puis plus vivre chez vous: je pars et
j'emmne mon fils; je ne connais pas la loi, j'ignore par consquent avec
qui il doit rester, mais je l'emmne parce que je ne puis vivre sans lui;
soyez gnreux, laissez-le-moi.

Jusque-l elle avait crit rapidement et naturellement, mais cet appel 
une gnrosit qu'elle ne reconnaissait pas  Alexis Alexandrovitch, et la
ncessit de terminer par quelques paroles touchantes, l'arrtrent.

Je ne puis parler de ma faute et de mon repentir, c'est pour cela.......
Elle s'arrta encore, ne trouvant pas de mots pour exprimer sa pense.
Non, se dit-elle, je ne puis rien ajouter. Et, dchirant sa lettre, elle
en crivit une autre; d'o elle excluait tout appel  la gnrosit de son
mari.

La seconde lettre devait tre pour Wronsky: J'ai tout avou  mon mari,
crivait-elle, puis elle s'arrta, incapable de continuer: c'tait si
brutal, si peu fminin! D'ailleurs que puis-je lui crire? Elle rougit
encore de honte et se rappela le calme qu'il savait conserver, et le
sentiment de mcontentement que lui causa ce souvenir lui fit dchirer son
papier en mille morceaux. Mieux vaut se taire, pensa-t-elle en fermant
son buvard; et elle monta annoncer  la gouvernante et aux domestiques
qu'elle partait le soir mme pour Moscou. Il fallait hter les prparatifs
de voyage.




XVI


L'agitation du dpart rgnait dans la maison. Deux malles, un sac de nuit
et un paquet de plaids taient prts dans l'antichambre, la voiture et
deux isvostchiks attendaient devant le perron. Anna avait un peu oubli
son tourment dans sa hte de partir, et, debout devant la table de son
petit salon, rangeait elle-mme son sac de voyage, lorsque Annouchka
attira son attention sur un bruit de voiture qui approchait de la maison.
Anna regarda par la fentre et vit le courrier d'Alexis Alexandrovitch
sonnant  la porte d'entre.

Va voir ce que c'est, dit-elle; et, croisant ses bras sur ses genoux,
elle s'assit rsigne dans un fauteuil.

Un domestique apporta un grand paquet dont l'adresse tait de la main
d'Alexis Alexandrovitch.

Le courrier a l'ordre d'apporter une rponse, dit-il.

C'est bien, rpondit-elle, et, ds que le domestique se fut loign,
d'une main tremblante elle dchira l'enveloppe.

Un paquet d'assignats sous bande s'en chappa; mais elle ne songeait qu'
la lettre, qu'elle lut en commenant par la fin.

Toutes les mesures pour le dmnagement seront prises.... j'attache une
importance trs particulire  ce que vous fassiez droit  ma demande,
lut-elle.

Et, reprenant la lettre, elle la parcourut pour la relire ensuite d'un
bout  l'autre. La lecture finie, elle eut froid, et se sentit crase par
un malheur terrible et inattendu.

Le matin mme, elle regrettait son aveu et aurait voulu reprendre ses
paroles; voici qu'une lettre les considrait comme non avenues, lui
donnait ce qu'elle avait dsir, et ces quelques lignes lui semblaient
pires que tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

Il a raison! raison! murmura-t-elle; comment n'aurait-il pas toujours
raison, n'est-il pas chrtien et magnanime? Oh! que cet homme est vil et
mprisable! et dire que personne ne le comprend et ne le comprendra que
moi, qui ne puis rien expliquer. Ils disent: C'est un homme religieux,
moral, honnte, intelligent, mais ils ne voient pas ce que j'ai vu; ils
ne savent pas que pendant huit ans il a opprim ma vie, touff tout ce
qui palpitait en moi! A-t-il jamais pens que j'tais une femme vivante,
qui avait besoin d'aimer? Personne ne sait qu'il m'insultait  chaque pas,
et qu'il n'en tait que plus satisfait de lui-mme. N'ai-je pas cherch de
toutes mes forces  donner un but  mon existence? N'ai-je pas fait mon
possible pour l'aimer, et, n'ayant pu y russir, n'ai-je pas cherch  me
rattacher  mon fils? Mais le temps est venu o j'ai compris que je ne
pouvais plus me faire d'illusion! Je vis: ce n'est pas ma faute si Dieu
m'a faite ainsi, il me faut respirer et aimer. Et maintenant? s'il me
tuait, s'il le tuait, je pourrais comprendre, pardonner; mais non, il.....
Comment n'ai-je pas devin ce qu'il ferait? Il devait agir selon son lche
caractre, il devait rester dans son droit, et moi, malheureuse, me perdre
plus encore... Vous devez comprendre ce qui vous attend, vous et votre
fils, se dit-elle en se rappelant un passage de la lettre. C'est une
menace de m'enlever mon fils, leurs absurdes lois l'y autorisent sans
doute. Mais ne vois-je pas pourquoi il me dit cela? Il ne croit pas  mon
amour pour mon fils; peut-tre mprise-t-il ce sentiment dont il s'est
toujours raill; mais il sait que je ne l'abandonnerai pas, parce que,
sans mon fils, la vie ne me serait pas supportable, mme avec celui que
j'aime, et si je l'abandonnais, je tomberais au rang des femmes les plus
mprisables; il sait, il sait que jamais je n'aurais la force d'agir
ainsi. Notre vie doit rester la mme; cette vie tait un tourment
jadis; dans les derniers temps, c'tait pis encore. Que serait-ce donc
maintenant? Il le sait bien, il sait aussi que je ne saurais me repentir
de respirer, d'aimer; il sait que, de tout ce qu'il exige, il ne peut
rsulter que fausset et mensonge: mais il a besoin de prolonger ma
torture. Je le connais, je sais qu'il nage dans le mensonge comme un
poisson dans l'eau. Je ne lui donnerai pas cette joie: je romprai ce tissu
de faussets dont il veut m'envelopper. Advienne que pourra! Tout vaut
mieux que tromper et mentir; mais comment faire?.... Mon Dieu, mon Dieu!
Quelle femme a jamais t aussi malheureuse que moi! Je romprai tout,
tout! dit-elle en s'approchant de sa table pour crire une autre lettre;
mais, au fond de l'me, elle sentait bien qu'elle tait impuissante  rien
rsoudre et  sortir de la situation o elle se trouvait, quelque fausse
qu'elle ft.

Assise devant sa table, elle appuya, au lieu d'crire, sa tte sur ses
bras, et se mit  pleurer comme pleurent les enfants, avec des sanglots
qui lui soulevaient la poitrine.

Elle pleurait ses rves du matin, cette position nouvelle qu'elle avait
crue claircie et dfinie; elle savait maintenant que tout resterait comme
par le pass, que tout irait mme beaucoup plus mal. Elle sentait aussi
que cette position dans le monde, dont elle faisait bon march il y a
quelques heures, lui tait chre, qu'elle ne serait pas de force 
l'changer contre celle d'une femme qui aurait quitt mari et enfant
pour suivre son amant; elle sentait qu'elle ne serait pas plus forte que
les prjugs. Jamais elle ne connatrait l'amour dans sa libert, elle
resterait toujours la femme coupable, constamment menace d'tre surprise,
trompant son mari pour un homme dont elle ne pourrait jamais partager
la vie. Tout cela elle le savait, mais cette destine tait si terrible
qu'elle ne pouvait l'envisager, ni lui prvoir un dnouement. Elle
pleurait sans se retenir, comme un enfant puni.

Les pas d'un domestique la firent tressaillir, et, cachant son visage,
elle fit semblant d'crire.

Le courrier demande une rponse, dit le domestique.

--Une rponse? oui, qu'il attende, dit Anna, je sonnerai.

Que puis-je crire? pensa-t-elle, que dcider toute seule? que puis-je
vouloir? qui aimer? Et, s'accrochant au premier prtexte venu pour
chapper au sentiment de dualit qui l'pouvantait: Il faut que je voie
Alexis, pensa-t-elle, lui seul peut me dire ce que j'ai  faire. J'irai
chez Betsy, peut-tre l'y rencontrerai-je. Elle oubliait compltement
que la veille au soir, ayant dit  Wronsky qu'elle n'irait pas chez la
princesse Tversko, celui-ci avait dclar ne pas vouloir y aller non
plus. Elle s'approcha de la table et crivit  son mari:

     J'ai reu votre lettre.
     ANNA.

Elle sonna et remit le billet au domestique.

Nous ne partons plus, dit-elle  Annouchka qui entrait.

--Plus du tout?

--Non; cependant ne dballez pas avant demain, et que la voiture attende.
Je vais chez la princesse.

--Quelle robe faut-il prparer?




XVII


La socit qui se runissait chez la princesse Tversko pour la partie
de croquet  laquelle Anna tait invite, se composait de deux dames
et de leurs adorateurs. Ces dames taient les personnalits les plus
remarquables d'une nouvelle coterie ptersbourgeoise, qu'on avait
surnomme les Sept merveilles du monde, par imitation de quelque autre
imitation. Toutes deux appartenaient au plus grand monde, mais  un monde
hostile  celui que frquentait Anna. Le vieux Strmof, un des personnages
les plus influents de Ptersbourg, l'admirateur de Lise Merkalof, tait
l'ennemi dclar d'Alexis Alexandrovitch. Anna, aprs avoir pour cette
raison dclin une premire invitation de Betsy, s'tait dcide  se
rendre chez elle, dans l'espoir d'y rencontrer Wronsky.

Elle arriva la premire chez la princesse.

Au mme moment, le domestique de Wronsky, ressemblant  s'y mprendre  un
gentilhomme de la chambre avec ses favoris friss, s'arrta  la porte
pour la laisser passer, et souleva sa casquette.

En le voyant, Anna se souvint que Wronsky l'avait prvenue qu'il ne
viendrait pas: c'tait probablement pour s'excuser qu'il envoyait un
billet par son domestique.

Elle eut envie de demander  celui-ci o tait son matre, de retourner
pour crire  Wronsky en le priant de venir la rejoindre, ou d'aller
elle-mme le trouver; mais une cloche avait dj annonc sa visite, et un
laquais prs de la porte attendait qu'elle entrt dans la pice suivante.

La princesse est au jardin, on va la prvenir, dit un second laquais.

Il lui fallait, sans avoir vu Wronsky et sans avoir rien pu dcider,
rester avec ses proccupations dans ce milieu tranger, anim de
dispositions si diffrentes des siennes; mais elle portait une toilette
qui, elle le savait, lui allait bien; l'atmosphre d'oisivet solennelle
dans laquelle elle se trouvait lui tait familire, et enfin, n'tant plus
seule, elle ne pouvait se creuser la tte sur le meilleur parti  prendre.

Anna respira plus librement.

En voyant venir Betsy  sa rencontre, dans une toilette blanche d'une
exquise lgance, elle lui sourit comme toujours. La princesse tait
accompagne de Toushkewitch et d'une parente de province qui,  la grande
joie de sa famille, passait l't chez la clbre princesse.

Anna avait probablement un air trange, car Betsy lui en fit aussitt
l'observation.

J'ai mal dormi, rpondit Anna en regardant  la drobe le laquais
apportant le billet qu'elle supposait tre de Wronsky.

Que je suis contente que vous soyez venue, dit Betsy. Je n'en puis plus,
et je voulais prcisment prendre une tasse de th avant leur arrive.....
Et vous, dit-elle en se tournant vers Toushkewitch, vous ferlez bien
d'aller avec Marie essayer le _crocket ground_ l o le gazon a t
fauch. Nous aurons le temps de causer un peu en prenant notre th,
_we'll have a cosy chat_, n'est-ce pas ajouta-t-elle en se tournant vers
Anna, avec un sourire, et lui tendant la main.

D'autant plus volontiers que je ne puis rester longtemps; Il faut
absolument que j'aille chez la vieille Wrede; voil cent ans que je lui
promets une visite, dit Anna,  qui le mensonge, contraire  sa nature,
devenait non seulement simple, facile, mais presque agrable.

Pourquoi disait-elle une chose  laquelle, cinq minutes auparavant, elle
ne songeait mme pas? C'est que, sans se l'expliquer, elle cherchait 
se mnager une porte de sortie pour tenter, dans le cas o Wronsky ne
viendrait pas, de le rencontrer quelque part; l'vnement prouva que, de
toutes les ruses dont elle pouvait user, celle-ci tait la meilleure.

Oh! je ne vous laisse pas partir, rpondit Betsy en regardant
attentivement Anna. En vrit, si je ne vous aimais pas tant, je serais
tente de m'offenser: on dirait que vous avez peur que je ne vous
compromette... Le th au petit salon, s'il vous plat, dit-elle en
s'adressant au laquais, avec un clignement d'yeux qui lui tait habituel;
et, prenant le billet, elle le parcourut.

Alexis nous fait faux bond,--dit-elle en franais, d'un ton aussi simple
et naturel que si jamais il ne lui ft entr dans l'esprit que Wronsky et
pour Anna un autre intrt que celui de jouer au croquet.--Il crit qu'il
ne peut pas venir.

Anna ne doutait pas que Betsy st  quoi s'en tenir, mais, en l'entendant,
la conviction lui vint momentanment qu'elle ignorait tout.

Ah! fit-elle simplement, comme si ce dtail lui importait peu. Comment,
continua-t-elle en souriant, votre socit peut-elle compromettre
quelqu'un?

Cette faon de cacher un secret en jouant avec les mots avait pour Anna,
comme pour toutes les femmes, un certain charme. Ce n'tait pas tant le
besoin de dissimuler, ni le but de la dissimulation, que le procd en
lui-mme qui la sduisait.

Je ne saurais tre plus catholique que le pape; Strmof et Lise Merkalof,
.... mais c'est le dessus du panier de la socit! D'ailleurs ne sont-ils
pas reus partout? Quant  _moi_,--elle appuya sur le mot _moi_,--je n'ai
jamais t ni svre ni intolrante. Je n'en ai pas le temps.

--Non, mais peut-tre n'avez-vous pas envie de rencontrer Strmof?
Laissez-le donc se prendre aux cheveux avec Alexis Alexandrovitch dans
leurs commissions cela ne nous regarde pas; ce qu'il y a de certain, c'est
qu'il n'y a pas d'homme plus aimable dans le monde, ni de joueur plus
passionn au croquet; vous verrez cela, et vous verrez avec quel esprit il
se tire de sa situation comique de vieil amoureux de Lise. C'est vraiment
un charmant homme. Vous ne connaissez pas Sapho Stoltz? C'est le dernier
mot du bon ton, un bon ton tout battant neuf.

Betsy, tout en bavardant, regardait Anna d'un air qui fit comprendre 
celle-ci que son interlocutrice se doutait de son embarras et cherchait un
moyen de l'en faire sortir.

En attendant, il faut rpondre  Alexis. Et Betsy s'assit devant un
bureau, et crivit un mot qu'elle mit sous enveloppe, Je lui cris de
venir dner, il me manque un cavalier pour une de mes dames; voyez donc si
je suis assez imprative? Pardon de vous quitter un instant, j'ai un ordre
 donner; cachetez et envoyez, lui dit-elle de la porte.

Sans hsiter un moment, Anna prit la place de Betsy au bureau, et ajouta
ces lignes au billet: J'ai absolument besoin de vous parler; venez au
jardin Wrede, j'y serai  six heures. Elle ferma la lettre, que Betsy
expdia en rentrant.

Les deux femmes eurent effectivement un _cosy chat_ en prenant le th;
elles causrent, en les jugeant, de celles qu'on attendait, et d'abord de
Lise Merkalof.

Elle est charmante et m'a toujours t sympathique, dit Anna.

--Vous lui devez bien cela: elle vous adore. Hier soir, aprs les courses,
elle s'est approche de moi, et a t dsole de ne plus vous trouver.
Elle prtend que vous tes une vritable hrone de roman, et qu'elle
ferait mille folies pour vous, si elle tait homme. Strmof lui a dit
qu'elle n'avait pas besoin d'tre homme pour faire des folies.

--Mais expliquez-moi une chose que je n'ai jamais comprise,--dit Anna
aprs un moment de silence, et d'un ton qui prouvait clairement qu'elle
ne faisait pas simplement une question oiseuse:--Quels rapports y a-t-il
entre elle et le prince Kalougof, celui qu'on appelle Michka? Je les ai
rarement rencontrs ensemble. Qu'y a-t-il entre eux?

Betsy sourit des yeux et regarda Anna attentivement.

C'est un genre nouveau, rpondit-elle. Toutes ces dames l'ont adopt en
jetant leurs bonnets par-dessus les moulins: il y a manire de le jeter
cependant.

--Oui, mais quels rapports y a-t-il entre elle et Kalougof?

Betsy, ce qui lui arrivait rarement, partit d'un irrsistible accs de fou
rire.

Mais vous marchez sur les traces de la princesse Miagkaa: c'est une
question d'enfant, dit Betsy en riant aux larmes de ce rire contagieux
propre aux personnes qui rient rarement. Il faut le leur demander.

--Vous riez, dit Anna gagne par sa gaiet, mais je n'y ai rellement
jamais rien compris. Quel est le rle du mari?

--Le mari? mais le mari de Lise Merkalof porte son plaid et se tient  son
service. Quant au fond de la question, personne ne tient  le connatre.
Vous savez qu'il y a des articles de toilette dont on ne parle jamais dans
la bonne socit, dont on tient mme  ignorer l'existence; il en est de
mme pour ces questions-l.

--Irez-vous  la fte des Rolandaki? dit Anna pour changer de conversation.

--Je ne pense pas,--rpondit Betsy, et, sans regarder son amie, elle versa
avec soin le th parfum dans de petites tasses transparentes, puis elle
prit une cigarette et se mit  fumer.

--La meilleure des situations est la mienne, dit-elle en cessant de rire;
je vous comprends, _vous_, et je comprends Lise. Lise est une de ces
natures naves, inconscientes comme celles des enfants, ignorant le bien
et le mal; au moins tait-elle ainsi dans sa jeunesse, et, depuis qu'elle
a reconnu que cette navet lui seyait, elle fait exprs de ne pas
comprendre. Cela lui va tout de mme. On peut considrer les mmes choses
de faons trs diffrentes; les uns prennent les vnements de la vie
au tragique, et s'en font un tourment; les autres les prennent tout
simplement, et mme gaiement.... Peut-tre avez-vous des faons de voir
trop tragiques?

--Que je voudrais connatre les autres autant que je me connais moi-mme,
dit Anna d'un air pensif et srieux. Suis-je meilleure, suis-je pire que
les autres? Je crois que je dois tre pire!

--Vous tes une enfant, une terrible enfant, dit Betsy... Mais les voil.




XVIII


Des pas et une voix d'homme se firent entendre, puis une voix de femme et
un clat de rire. Aprs quoi les visiteurs attendus firent leur entre au
salon. C'taient Sapho Stoltz et un jeune homme rpondant au nom de Waska,
dont le visage rayonnait de satisfaction, et d'une sant un peu trop
exubrante. Les truffes, le vin de Bourgogne, les viandes saignantes lui
avaient trop bien russi. Waska salua les deux dames en entrant, mais le
regard qu'il leur jeta ne dura pas plus d'une seconde: il traversa le
salon derrire Sapho, comme s'il et t men en laisse, la dvorant de
ses yeux brillants. Sapho Stoltz tait une blonde aux yeux noirs; elle
entra d'un pas dlibr, hisse sur des souliers  talons normes, et alla
vigoureusement secouer la main aux dames,  la faon des hommes.

Anna fut frappe de la beaut de cette nouvelle toile, qu'elle n'avait
pas encore rencontre, de sa toilette, pousse aux dernires limites
de l'lgance, et de sa dsinvolture. La tte de la baronne portait
un vritable chafaudage de cheveux vrais et faux d'une nuance dore
charmante. Cette coiffure leve donnait  sa tte  peu prs la mme
hauteur qu' son buste trs bomb; sa robe, fortement serre par derrire,
dessinait les formes de ses genoux et de ses jambes  chaque mouvement,
et, en regardant le balancement de son norme pouff, on se demandait
involontairement o pouvait bien se terminer ce petit corps lgant,
si dcouvert du haut et si serr du bas.

Betsy se hta de la prsenter  Anna.

Imaginez-vous que nous avons failli craser deux soldats, commena-t-elle
aussitt en clignant des yeux avec un sourire, et en rejetant la queue
de sa robe en arrire. J'tais avec Waska. Ah! j'oubliais que vous ne le
connaissez pas. Et elle dsigna le jeune homme par son nom de famille,
en rougissant et en riant de l'avoir nomm Waska devant des trangers.
Celui-ci salua une seconde fois, mais ne dit pas un mot, et se tournant
vers Sapho:

Le pari est perdu, dit-il: nous sommes arrivs premiers; il ne vous reste
qu' payer.

Sapho rit encore plus fort.

Pas maintenant cependant.

--C'est gal, vous payerez plus tard.

--C'est bon, c'est bon. Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle tout  coup en se
tournant vers la matresse de la maison, j'oubliais de vous dire, tourdie
que je suis!.... Je vous amne un hte. Et le voil.

Le jeune hte annonc par Sapho, qu'on n'attendait pas, et qu'elle avait
oubli, se trouva tre d'une importance telle, que, malgr sa jeunesse,
les dames se levrent pour le recevoir.

C'tait le nouvel adorateur de Sapho, et,  l'exemple de Waska, il suivait
tous ses pas.

 ce moment entrrent le prince Kalougof et Lise Merkalof avec Strmof.
Lise tait une brune un peu maigre,  l'air indolent, au type oriental,
avec des yeux que tout le monde assurait tre impntrables; sa toilette
de nuance fonce, qu'Anna remarqua et apprcia aussitt, tait en harmonie
parfaite avec son genre de beaut; autant Sapho tait brusque et dcide,
autant Lise avait un laisser-aller plein d'abandon.

Betsy, en parlant d'elle, lui avait reproch ses airs d'enfant innocent.
Le reproche tait injuste; Lise tait bien rellement un tre charmant
d'inconscience, quoique gt. Ses manires n'taient pas meilleures que
celles de Sapho; elle aussi menait  sa suite, cousus  sa robe, deux
adorateurs qui la dvoraient des yeux, l'un jeune, l'autre vieux; mais
il y avait en elle quelque chose de suprieur  son entourage; on aurait
dit un diamant au milieu de simples verroteries. L'clat de la pierre
prcieuse rayonnait dans ses beaux yeux nigmatiques, entours de grands
cercles bistrs, dont le regard fatigu, et cependant passionn, frappait
par sa sincrit. En la voyant, on croyait lire dans son me, et la
connatre c'tait l'aimer.  la vue d'Anna, son visage s'illumina d'un
sourire de joie.

Ah! que je suis contente de vous voir, dit-elle en s'approchant; hier
soir, aux courses, je voulais arriver jusqu' vous,.... vous veniez
prcisment de partir. N'est-ce pas, que c'tait horrible? dit-elle avec
un regard qui semblait lui ouvrir son coeur.

--C'est vrai, je n'aurais jamais cru que cela pt mouvoir  ce point,
rpondit Anna en rougissant.

Les joueurs de croquet se levrent pour aller au jardin.

Je n'irai pas, dit Lise en s'asseyant plus prs d'Anna. Vous non plus,
n'est-ce pas? Quel plaisir peut-on trouver  jouer au croquet?

--Mais j'aime assez cela, dit Anna.

--Comment, dites-moi, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyer? On se
sent content rien que de vous regarder. Vous vivez, vous: moi, je m'ennuie!

--Vous vous ennuyez? mais on assure que votre maison est la plus gaie de
tout Ptersbourg, dit Anna.

--Peut-tre ceux auxquels nous paraissons si gais s'ennuient-ils encore
plus que nous, mais, moi du moins, je ne m'amuse certainement pas: je
m'ennuie cruellement!

Sapho alluma une cigarette, et, suivie des jeunes gens, s'en alla au
jardin, Betsy et Strmof restrent prs de la table  th.

Je vous le redemande, reprit Lise: comment faites-vous pour ne pas
connatre l'ennui?

--Mais je ne fais rien, dit Anna en rougissant de cette insistance.

--C'est ce qu'on peut faire de mieux, dit Strmof en se mlant  la
conversation.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, grisonnant, mais bien
conserv; laid, mais d'une laideur originale et spirituelle; Lise Merkalof
tait la nice de sa femme, et il passait auprs d'elle tous ses moments
de loisir. Rencontrant Anna dans le monde, il chercha, en homme bien lev,
 se montrer particulirement aimable pour elle, en raison mme de ses
mauvais rapports d'affaires avec son mari.

Le meilleur des moyens est de ne rien faire, continua-t-il avec son
sourire intelligent.--Je vous le rpte depuis longtemps. Il suffit pour
ne pas s'ennuyer de ne pas croire qu'on s'ennuiera: de mme que si l'on
souffre d'insomnie, il ne faut pas se dire que jamais on ne s'endormira.
Voil ce qu'a voulu vous faire comprendre Anna Arcadievna.

--Je serais ravie d'avoir effectivement dit cela, reprit Anna en souriant,
car c'est mieux que spirituel, c'est vrai.

--Mais pourquoi, dites-moi, est-il aussi difficile de s'endormir que de ne
pas s'ennuyer?

--Pour dormir, il faut avoir travaill, et pour s'amuser aussi.

--Quel travail pourrais-je bien faire, moi dont le travail n'est bon 
personne? Je pourrais faire semblant, mais je ne m'y entends pas, et ne
veux pas m'y entendre.

--Vous tes incorrigible, dit Strmof en s'adressant encore  Anna.
Il la rencontrait rarement et ne pouvait gure lui dire que des banalits,
mais il sut tourner ces banalits agrablement, lui parler de son retour 
Petersbourg, et de l'amiti de la comtesse Lydie pour elle.

Ne partez pas, je vous en prie, dit Lise en apprenant qu'Anna allait les
quitter. Strmof se joignit  elle:

Vous trouverez un contraste trop grand entre la socit d'ici et celle
de la vieille Wrede, dit-il; et puis vous ne lui serez qu'un sujet de
mdisances, tandis que vous veillez ici des sentiments trs diffrents!

Anna resta pensive un moment; les paroles flatteuses de cet homme
d'esprit, la sympathie enfantine et nave que lui tmoignait Lise, ce
milieu mondain auquel elle tait habitue, et dans lequel il lui semblait
respirer librement, compar  ce qui l'attendait chez elle, lui causrent
une minute d'hsitation. Ne pouvait-elle remettre  plus tard le moment
terrible de l'explication? Mais, se rappelant la ncessit absolue de
prendre un parti, et son profond dsespoir du matin, elle se leva, fit ses
adieux et partit.




XIX


Malgr sa vie mondaine et son apparente lgret, Wronsky avait horreur du
dsordre. Un jour, tant jeune et encore au corps des pages, il se trouva
 court d'argent, et essuya un refus lorsqu'il voulut en emprunter. Depuis
lors il s'tait jur de ne plus s'exposer  cette humiliation, et se tint
parole. Cinq ou six fois par an, il faisait ce qu'il appelait sa lessive,
et gardait ainsi ses affaires en ordre.

Le lendemain des courses, s'tant rveill tard, Wronsky avant son bain,
et sans se raser, endossa un sarrau de soldat, et procda au classement
de ses comptes et de son argent. Ptritzky, connaissant l'humeur de son
camarade dans ces cas-l, se leva et s'esquiva sans bruit.

Tout homme dont l'existence est complique croit aisment que les
difficults de la vie sont une malechance personnelle, un privilge
malheureux rserv  lui seul, et dont les autres sont exempts. Wronsky
pensait ainsi, s'enorgueillissant, non sans raison, d'avoir jusqu'ici
vit des embarras auxquels d'autres auraient succomb; mais, afin de ne
pas aggraver la situation, il voulait au plus tt voir clair dans ses
affaires, et avant tout dans ses affaires d'argent.

Il crivit de son criture fine un tat de ses dettes, et trouva un total
de plus de 17 000 roubles, tandis que tout son avoir ne montait qu' 1800
roubles, sans aucune rentre  toucher avant le jour de l'an. Wronsky fit
alors une classification de ses dettes, et tablit trois catgories:
d'abord les dettes urgentes, qui montaient  environ 4000 roubles, dont
1500 pour son cheval et 2000 pour payer un escroc qui les avait fait
perdre  un de ses camarades. Cette dette ne le concernait pas directement,
puisqu'il s'tait simplement port caution pour un ami, mais il tenait,
en cas de rclamation,  pouvoir jeter cette somme  la tte du fripon qui
l'avait escroque.

Ces 4000 roubles taient donc indispensables. Venaient ensuite les dettes
de son curie de courses, environ 8000 roubles,  son fournisseur de foin
et d'avoine, ainsi qu'au bourrelier anglais; avec 2000 roubles on pouvait
provisoirement tout rgler.

Quant aux dettes  son tailleur et  divers autres fournisseurs, elles
pouvaient attendre.

En somme il lui fallait 6000 roubles immdiatement, et il n'en avait que
1800.

Pour un homme auquel on attribuait 100 000 roubles de revenu, c'taient de
faibles dettes; mais ce revenu n'existait pas, car, la fortune paternelle
tant indivise, Wronsky avait cd sa part des deux cent mille roubles
qu'elle rapportait,  son frre, au moment du mariage de celui-ci avec
une jeune fille sans fortune, la princesse Barbe Tchirikof, fille du
Dcembriste. Alexis ne s'tait rserv qu'un revenu de 25 000 roubles,
disant qu'il suffirait jusqu' ce qu'il se marit, ce qui n'arriverait
jamais. Son frre, trs endett, et commandant un rgiment qui obligeait 
de grandes dpenses, ne put refuser ce cadeau. La vieille comtesse, dont
la fortune tait indpendante, ajoutait 20 000 roubles au revenu de son
fils cadet, qui dpensait tout sans songer  l'conomie; mais sa mre,
mcontente de la faon dont il avait quitt Moscou, et de sa liaison avec
Mme Karnine, avait cess de lui envoyer de l'argent: de sorte que Wronsky,
vivant sur le pied d'une dpense de 45 000 roubles par an, s'tait trouv
rduit tout  coup  25 000. Avoir recours  sa mre tait impossible, car
la lettre qu'il avait reue d'elle l'irritait, surtout par les allusions
qu'elle contenait: on voulait bien l'aider dans l'avancement de sa
carrire, mais non pour continuer une vie qui scandalisait toute la bonne
socit. L'espce de march sous-entendu par sa mre l'avait bless
jusqu'au fond de l'me; il se sentait plus refroidi que jamais  son gard;
d'un autre ct, reprendre la parole gnreuse qu'il avait donne  son
frre un peu tourdment, tait aussi inadmissible. Le souvenir seul de
sa belle-soeur, de cette bonne et charmante Waria, qui  chaque occasion
lui faisait entendre qu'elle n'oubliait pas sa gnrosit, et ne cessait
de l'apprcier, et suffi  l'empcher de se rtracter; c'tait aussi
impossible que de battre une femme, de voler ou de mentir; et cependant
il sentait que sa liaison avec Anna pouvait lui rendre son revenu aussi
ncessaire que s'il tait mari.

La seule chose pratique, et Wronsky s'y arrta sans hsitation, tait
d'emprunter 10 000 roubles  un usurier, ce qui n'offrait aucune
difficult, de diminuer ses dpenses, et de vendre son curie. Cette
dcision prise, il crivit  Rolandaki, qui lui avait souvent propos
d'acheter ses chevaux, fit venir l'Anglais et l'usurier, et partagea entre
divers comptes l'argent qui lui restait. Ceci fait, il crivit un mot bref
 sa mre, et prit pour les relire encore une fois, avant de les brler,
les trois dernires lettres d'Anna: le souvenir de leur entretien de la
veille le fit tomber dans une profonde mditation.




XX


Wronsky s'tait fait un code de lois pour son usage particulier.

Ce code s'appliquait  un cercle de devoirs peu tendus, mais strictement
dtermins; n'ayant gure eu  sortir de ce cercle, Wronsky ne s'tait
jamais trouv pris au dpourvu, ni hsitant sur ce qu'il convenait de
faire ou d'viter. Ce code lui prescrivait, par exemple, de payer une
dette de jeu  un escroc, mais ne dclarait pas indispensable de solder la
note de son tailleur; il dfendait le mensonge, except envers une femme;
il interdisait de tromper, sauf un mari; admettait l'offense, mais non le
pardon des injures.

Ces principes pouvaient manquer de raison et de logique, mais, comme
Wronsky ne les discutait pas, il s'tait toujours attribu le droit de
porter haut la tte, du moment qu'il les observait. Depuis sa liaison avec
Anna, il apercevait cependant certaines lacunes  son code; les conditions
de sa vie ayant chang, il n'y trouvait plus rponse  tous ses doutes, et
se prenait  hsiter en songeant  l'avenir.

Jusqu'ici ses rapports avec Anna et son mari taient rentrs dans le cadre
des principes connus et admis: Anna tait une femme honnte qui, lui ayant
donn son amour, avait tous les droits imaginables  son respect, plus
mme que si elle et t sa femme lgitime; il se serait fait couper la
main plutt que de se permettre un mot, une allusion blessante, rien qui
pt sembler contraire  l'estime et  la considration sur lesquelles une
femme doit compter.

Ses rapports avec la socit taient galement clairs; chacun pouvait
souponner sa liaison, personne ne devait oser en parler; il tait prt
 faire taire les indiscrets, et  les obliger de respecter l'honneur de
celle qu'il avait dshonore.

Ses rapports avec le mari taient plus clairs encore; du moment o il
avait aim Anna, ses droits sur elle lui semblaient imprescriptibles.
Le mari tait un personnage inutile, gnant, position certainement
dsagrable pour lui, mais  laquelle personne ne pouvait rien. Le seul
droit qui lui restt tait de rclamer une satisfaction par les armes, ce
 quoi Wronsky tait tout dispos.

Cependant les derniers jours avaient amen des incidents nouveaux, et
Wronsky n'tait pas prt  les juger. La veille, Anna lui avait annonc
qu'elle tait enceinte; il sentait qu'elle attendait de lui une rsolution
quelconque; or les principes qui dirigeaient sa vie ne dterminaient pas
ce que devait tre cette rsolution; au premier moment, son coeur l'avait
pouss  exiger qu'elle quittt son mari; maintenant il se demandait,
aprs y avoir rflchi, si cette rupture tait dsirable, et ses
rflexions le jetaient dans la perplexit.

Lui faire quitter son mari c'est unir sa vie  la mienne: y suis-je
prpar? Puis-je l'enlever, manquant d'argent comme je le fais? Admettons
que je m'en procure: puis-je l'emmener tant que je suis au service? Au
point o nous en sommes, je dois me tenir prt  donner ma dmission et 
trouver de l'argent.

L'ide de quitter le service l'amenait  envisager un ct secret de sa
vie qu'il tait seul  connatre.

L'ambition avait t le rve de son enfance et de sa jeunesse, rve
capable de balancer dans son coeur l'amour que lui inspirait Anna,
quoiqu'il n'en convnt pas avec lui-mme. Ses premiers pas dans la
carrire militaire avaient t aussi heureux que ses dbuts dans le
monde; mais depuis deux ans il subissait les consquences d'une insigne
maladresse.

Au lieu d'accepter un avancement qui lui fut propos, il refusa, comptant
sur ce refus pour se grandir et prouver son indpendance; il avait trop
prsum du prix qu'on attachait  ses services, et depuis lors on ne
s'tait plus occup de lui. Bon gr mal gr, il se voyait rduit  ce
rle d'homme indpendant, qui, ne demandant rien, ne peut trouver mauvais
qu'on le laisse s'amuser en paix; en ralit, il ne s'amusait plus. Son
indpendance lui pesait, et il commenait  craindre qu'on ne le tnt
dfinitivement pour un brave et honnte garon, uniquement destin 
s'occuper de ses plaisirs.

Sa liaison avec Anna avait un moment calm le ver rongeur de l'ambition
due, en attirant sur lui l'attention gnrale, comme sur le hros d'un
roman; mais le retour d'un ami d'enfance, le gnral Serpouhowsko, venait
de rveiller ses anciens sentiments.

Le gnral avait t son camarade de classe, son rival d'tudes et
d'exercices du corps, le compagnon de ses folies de jeunesse; il revenait
couvert de gloire de l'Asie centrale, et,  peine rentr  Ptersbourg, on
attendait sa nomination  un poste important; on le considrait comme un
astre levant de premier ordre. Auprs de lui, Wronsky, libre, brillant,
aim d'une femme charmante, n'en faisait pas moins triste figure, comme
simple capitaine de cavalerie auquel on permettait de rester indpendant
tout  son aise.

Certainement, se disait-il, je ne porte pas envie  Serpouhowsko, mais
son avancement prouve qu'il suffit  un homme comme moi d'attendre son
heure, pour faire rapidement carrire. Il y a de cela trois ans  peine,
il tait au mme point que moi; si je quittais le service, je brlerais
mes vaisseaux; en y restant, je ne perds rien; ne m'a-t-elle pas dit
elle-mme qu'elle ne voulait pas changer sa situation? Et puis-je,
possdant son amour, envier Serpouhowsko?

Il frisa lentement le bout de sa moustache, se leva et se mit  marcher
dans la chambre. Ses yeux brillaient, et il prouvait le calme d'esprit
qui succdait toujours chez lui au rglement de ses affaires; cette fois
encore, tout tait remis en bon ordre. Il se rasa, prit son bain froid,
s'habilla, et s'apprta  sortir.




XXI


Je venais te chercher, dit Ptritzky en entrant dans la chambre. Ta
lessive a dur longtemps aujourd'hui. Est-elle termine?

--Oui, dit Wronsky en souriant des yeux.

--Quand tu sors de ces lessives, on dirait que tu sors du bain. Je viens
de chez Gritzky (le colonel de leur rgiment); on t'attend.

Wronsky regardait son camarade sans lui rpondre, sa pense tait
ailleurs.

Ah! c'est chez lui qu'est cette musique? dit-il en coutant le son bien
connu des polkas et des valses de la musique militaire, qui se faisait
entendre dans le lointain. Quelle fte y a-t-il donc?

--Serpouhowsko est arriv.

--Ah! dit Wronsky, je ne savais pas. Et le sourire de ses yeux brilla
plus vif.

Il avait pris en lui-mme le parti de sacrifier son ambition  son amour,
et de se trouver heureux; donc, il ne pouvait en vouloir  Serpouhowsko
de ne pas tre encore venu le voir.

J'en suis enchant...

Le colonel Gritzky occupait une grande maison seigneuriale; quand Wronsky
arriva, toute la socit tait runie sur la terrasse du bas; les
chanteurs du rgiment, en sarraus d't, se tenaient debout dans la
cour, autour d'un petit tonneau d'eau-de-vie; sur la premire marche
de la terrasse, le colonel avec sa bonne figure rjouie, entour de ses
officiers, criait plus fort que la musique, qui jouait un quadrille
d'Offenbach, et il donnait avec force gestes des ordres  un groupe
de soldats. Ceux-ci, avec le vaguemestre et quelques sous-officiers,
s'approchrent du balcon en mme temps que Wronsky.

Le colonel, qui tait retourn  table, reparut, un verre de champagne en
main, et porta le toast suivant:  la sant de notre ancien camarade le
brave gnral prince Serpouhowsko, hourra!

Serpouhowsko parut le verre en main  la suite du colonel.

Tu rajeunis toujours, Bondarenko! dit-il au vaguemestre, un beau garon
au teint fleuri.

Wronsky n'avait pas revu Serpouhowsko depuis trois ans; il le trouva
toujours aussi beau, mais d'une beaut plus mle; la rgularit de ses
traits frappait moins encore que la noblesse et la douceur de toute
sa personne. Il remarqua en lui la transformation propre  ceux qui
russissent, et qui sentent leur succs; ce certain rayonnement intrieur
lui tait bien connu.

Comme Serpouhowsko descendait l'escalier, il aperut Wronsky, et un
sourire de contentement illumina son visage; il fit un signe de tte en
levant son verre, pour indiquer par ce geste, en lui envoyant un salut
affectueux, qu'il fallait trinquer avec le vaguemestre, raide comme un
piquet, et tout prt  recevoir l'accolade.

Te voil donc, cria le colonel, et Yashvine qui prtendait que tu tais
dans tes humeurs noires!

Serpouhowsko, aprs avoir dment embrass trois fois le beau vaguemestre
et s'tre essuy la bouche de son mouchoir, s'approcha de Wronsky.

Que je suis content de te voir! dit-il en lui serrant la main et en
l'emmenant dans un coin.

--Occupez-vous d'eux, cria le colonel  Yashvine, et il descendit vers le
groupe de soldats.

--Pourquoi n'es-tu pas venu hier aux courses? Je pensais t'y voir, dit
Wronsky en examinant Serpouhowsko.

--J'y suis venu, mais trop tard. Pardon, dit-il en se tournant vers un
aide de camp; distribuez cela de ma part, je vous prie. Et il tira de son
portefeuille trois billets de cent roubles.

Wronsky! veux-tu boire ou manger? demanda Yashvine. H! qu'on apporte
quelque chose au comte! Bois ceci en attendant.

La fte se prolongea longtemps; on but beaucoup. On porta Serpouhowsko
en triomphe; puis ce fut le tour du colonel. Ensuite le colonel dansa
lui-mme une danse de caractre devant les chanteurs; aprs quoi, un
peu las, il s'assit sur un banc dans la cour, et dmontra  Yashvine la
supriorit de la Russie sur la Prusse, notamment dans les charges de
cavalerie, et la gaiet se calma un moment; Serpouhowsko alla se laver
les mains dans le cabinet de toilette, et y trouva Wronsky qui se versait
de l'eau sur la tte; il avait t son uniforme d't et s'arrosait
le cou. Quand il eut fini ses ablutions, il vint s'asseoir prs de
Serpouhowsko, et l sur un petit divan ils causrent.

J'ai toujours su tout ce qui te concernait par ma femme, dit
Serpouhowsko; je suis content que tu la voies souvent.

--C'est une amie de Waria, et ce sont les seules femmes de Ptersbourg
que j'aie plaisir  voir, rpondit Wronsky avec un sourire, prvoyant
la tournure qu'allait prendre la conversation, et ne la trouvant pas
dsagrable.

--Les seules? demanda Serpouhowsko en souriant aussi.

--Oui; moi aussi, je savais ce qui te concernait, mais ce n'tait pas
par ta femme seulement, dit Wronsky coupant court  toute allusion par
l'expression srieuse que prit son visage. J'ai t trs heureux de tes
succs, sans en tre le moins du monde surpris. J'attendais plus encore.

Serpouhowsko sourit; cette opinion le flattait, et il ne voyait pas de
raison pour le dissimuler.

Moi, je n'esprais pas tant,  parler franchement; mais je suis content,
trs content; je suis ambitieux, c'est une faiblesse, je ne m'en cache pas.

--Tu t'en cacherais peut-tre si tu russissais moins bien, dit Wronsky.

--Je le crois; je n'irai pas jusqu' dire que sans ambition il ne vaudrait
pas la peine de vivre, mais la vie serait monotone; je me trompe peut-tre,
cependant il me semble que je possde les qualits ncessaires au genre
d'activit que j'ai choisi, et que le pouvoir entre mes mains, quel qu'il
soit, sera mieux plac qu'entre les mains de beaucoup d'autres  moi
connus; par consquent, plus j'approcherai du pouvoir, plus je serai
content.

--C'est peut-tre vrai pour toi, mais pas pour tout le monde; moi
aussi, j'ai pens comme toi, et cependant je vis, et ne trouve plus que
l'ambition soit le seul but de l'existence.

--Nous y voil, dit en riant Serpouhowsko. Je commence par te dire que
j'ai su l'affaire de ton refus, et je t'ai naturellement approuv. Selon
moi, tu as bien agi dans le fond, mais pas dans les conditions o tu
devais le faire.

--Ce qui est fait, est fait, et tu sais que je ne renie pas mes actions;
d'ailleurs, je m'en trouve trs bien.

--Trs bien, pour un temps. Tu ne t'en contenteras pas toujours. Ton
frre, je ne dis pas, c'est un bon enfant comme notre hte. L'entends-tu?
ajouta-t-il en entendant des hourras prolongs dans le lointain. Mais cela
ne peut te suffire  toi.

--Je ne dis pas que cela me suffise.

--Et puis, des hommes comme toi sont ncessaires.

-- qui?

-- qui?  la socit,  la Russie. La Russie a besoin d'hommes, elle a
besoin d'un parti: sinon tout ira  la diable.

--Qu'entends-tu par l? Le parti de Bertenef contre les communistes russes?

--Non, dit Serpouhowsko avec une grimace,  l'ide qu'on pt le
souponner d'une semblable btise. Tout cela, _c'est une blague_[11]: ce
qui a toujours t sera toujours. Il n'y a pas de communistes, mais des
gens qui ont besoin d'inventer un parti dangereux quelconque, par esprit
d'intrigue. C'est le vieux jeu. Ce qu'il faut, c'est un groupe puissant
d'hommes indpendants comme toi et moi.

--Pourquoi cela?--Wronsky nomma quelques personnalits influentes;--ceux-l
ne sont cependant pas indpendants.

--Ils ne le sont pas, uniquement parce que de naissance ils n'ont pas eu
d'indpendance matrielle, de nom, qu'ils n'ont pas, comme nous, vcu
prs du soleil. L'argent ou les honneurs peuvent les acheter, et pour
se maintenir il leur faut suivre une direction  laquelle eux-mmes
n'attachent parfois aucun sens, qui peut tre mauvaise, mais dont le but
est de leur assurer une position officielle et certains appointements.
_Cela n'est pas plus fin que cela_,[11] quand on regarde dans leur jeu. Je
suis peut-tre pire, ou plus bte qu'eux, ce qui n'est pas certain, mais
en tout cas j'ai comme toi l'avantage important d'tre plus difficile 
acheter. Plus que jamais, les hommes de cette trempe-l sont ncessaires.

[Note 11: En franais dans le texte.]

Wronsky l'coutait attentivement, moins  cause de ses paroles que parce
qu'il comprenait la porte des vues de son ami; tandis que lui-mme ne
tenait encore qu'aux intrts de son escadron, Serpouhowsko envisageait
dj la lutte avec le pouvoir, et se crait un parti dans les sphres
officielles. Et quelle force n'acquerrait-il pas avec sa puissance de
rflexion et d'assimilation, et cette facilit de parole, si rare dans son
milieu?

Quelque honte qu'il en prouvt, Wronsky se surprit un mouvement d'envie.

Il me manque une qualit essentielle pour parvenir, rpondit-il: l'amour
du pouvoir. Je l'ai eu, et l'ai perdu.

--Je n'en crois rien, dit en souriant le gnral.

--C'est pourtant vrai, maintenant surtout, pour tre absolument sincre.

--Maintenant, peut-tre, mais cela ne durera pas toujours.

--Cela se peut.

--Tu dis cela se peut, et moi je dis certainement non, continua
Serpouhowsko, comme s'il et devin sa pense. C'est pourquoi je tenais 
causer avec toi. J'admets ton premier refus, mais je te demande pour
l'avenir _carte blanche_. Je ne joue pas au protecteur avec toi, et
cependant pourquoi ne le ferais-je pas: n'as-tu pas t souvent le mien?
Notre amiti est au-dessus de cela. Oui, donne-moi _carte blanche_, et je
t'entranerai sans que cela y paraisse.

--Comprends donc que je ne demande rien, dit Wronsky, si ce n'est que le
prsent subsiste.

Serpouhowsko se leva,, et se plaant devant lui: Je te comprends, mais
coute-moi: nous sommes contemporains, peut-tre as-tu connu plus de
femmes que moi (son sourire et son geste rassurrent Wronsky sur la
dlicatesse qu'il mettrait  toucher l'endroit sensible), mais je suis
mari, et, comme a dit je ne sais qui, celui qui n'a connu que sa femme et
l'a aime, en sait plus long sur la femme que celui qui en a connu mille...

--Nous venons, cria Wronsky  un officier qui s'tait montr  la porte
pour les appeler de la part du colonel. Il tait curieux de voir o
Serpoulowsko voulait en venir.

--La femme, selon moi, est la pierre d'achoppement de la carrire d'un
homme. Il est difficile d'aimer une femme et de rien faire de bon, et
la seule faon de ne pas tre rduit  l'inaction par l'amour, c'est de
se marier. Comment t'expliquer cela, continua Serpouhowsko que les
comparaisons amusaient? Suppose que tu portes un fardeau: tant qu'on ne te
l'aura pas li sur le dos, tes mains ne te serviront  rien. C'est l ce
que j'ai prouv en me mariant; mes mains sont tout  coup devenues libres;
mais traner ce fardeau sans le mariage, c'est se rendre incapable de
toute action. Regarde Masonkof, Kroupof... Grce aux femmes, ils ont perdu
leur carrire!

--Mais quelles femmes! dit Wronsky en pensant  l'actrice et  la
Franaise auxquelles ces deux hommes taient enchans.

--Plus la position sociale de la femme est leve, plus la difficult est
grande: ce n'est plus alors se charger d'un fardeau, c'est l'arracher 
quelqu'un.

--Tu n'as jamais aim, murmura Wronsky en regardant devant lui et songeant
 Anna.

--Peut-tre, mais pense  ce que je t'ai dit, et n'oublie pas ceci: Les
femmes sont toutes plus matrielles que les hommes; nous avons de l'amour
une conception grandiose, elles restent toujours terre  terre....--Tout
de suite,--dit-il  un domestique qui entrait dans la chambre; mais
celui-ci ne venait pas les chercher, il apportait un billet  Wronsky.

--De la princesse Tversko.

Wronsky dcacheta le billet et devint tout rouge.

J'ai mal  la tte et je rentre chez moi, dit-il  Serpouhowsko.

--Alors adieu, tu me donnes _carte blanche_, nous en reparlerons; je te
trouverai  Ptersbourg.




XXII


Il tait cinq heures passes. Pour ne pas manquer au rendez-vous, et
surtout pour ne pas s'y rendre avec ses chevaux que tout le monde
connaissait, Wronsky prit la voiture d'isvostchik de Yashvine et ordonna
au cocher de marcher bon train; c'tait une vieille voiture  quatre
places; il s'y installa dans un coin, et tendit ses jambes sur la
banquette.

L'ordre rtabli dans ses affaires, l'amiti de Serpouhowsko et les
paroles flatteuses par lesquelles celui-ci lui avait affirm qu'il tait
un homme ncessaire, enfin l'attente d'une entrevue avec Anna, lui
donnaient une joie de vivre si exubrante qu'un sourire lui vint aux
lvres; il passa la main sur la contusion de la veille, et respira 
pleins poumons.

Qu'il fait bon vivre, se dit-il en se rejetant au fond de la voiture,
les jambes croises. Jamais il n'avait prouv si vivement cette plnitude
de vie, qui lui rendait mme agrable la lgre douleur qu'il ressentait
de sa chute.

Cette froide et claire journe d'aot, dont Anna avait t si pniblement
impressionne, le stimulait, l'excitait.

Ce qu'il apercevait aux dernires clarts du jour, dans cette atmosphre
pure, lui paraissait frais, joyeux et sain comme lui-mme. Les toits des
maisons que doraient les rayons du soleil couchant, les contours des
palissades bordant la route, les maisons se dessinant en vifs reliefs, les
rares passants, la verdure des arbres et du gazon, qu'aucun souffle de
vent n'agitait, les champs avec leurs sillons de pommes de terre, o se
projetaient des ombres obliques: tout semblait composer un joli paysage
frachement verni.

Plus vite, plus vite, dit-il au cocher en lui glissant par la glace de
la voiture un billet de trois roubles. L'isvostchik raffermit de la main
la lanterne de la voiture, fouetta ses chevaux, et l'quipage roula
rapidement sur la chausse unie.

Il ne me faut rien, rien que ce bonheur! pensa-t-il en fixant les yeux
sur le bouton de la sonnette, plac entre les deux glaces de la voiture;
et il se reprsenta Anna telle qu'il l'avait vue la dernire fois. Plus
je vais, plus je l'aime!.. Et voil le jardin de la villa Wrede. O
peut-elle bien tre? Pourquoi m'a-t-elle crit un mot sur la lettre de
Betsy? C'tait la premire fois qu'il y songeait; mais il n'avait pas
le temps de rflchir. Il arrta le cocher avant d'atteindre l'avenue,
descendit tandis que la voiture marchait encore, et entra dans l'alle qui
menait  la maison: il n'y vit personne; mais en regardant  droite dans
le parc, il aperut Anna, le visage couvert d'un voile pais; il la
reconnut  sa dmarche,  la forme de ses paules,  l'attache de sa tte,
et sentit comme un courant lectrique. Sa joie de vivre se communiquait 
ses mouvements et  sa respiration.

Quand ils furent prs l'un de l'autre, elle lui prit vivement la main:

Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait venir? J'ai absolument besoin de
te voir,--dit-elle, et le pli svre de sa lvre sous son voile changea
subitement la disposition joyeuse de Wronsky.

--Moi, t'en vouloir? mais comment et pourquoi es-tu ici?

--Peu importe, dit-elle en passant le bras sous celui de Wronsky; viens,
il faut que je te parle.

Il comprit qu'un nouvel incident tait survenu, et que leur entretien
n'aurait rien de doux; aussi fut-il gagn par l'agitation d'Anna sans en
connatre la cause.

Qu'y a-t-il? demanda-t-il en lui serrant le bras et cherchant  lire sur
son visage.

Elle fit quelques pas en silence pour reprendre haleine, et s'arrta tout
 coup.

Je ne t'ai pas dit hier, commena-t-elle en respirant avec effort et
parlant rapidement, qu'en rentrant des courses avec Alexis Alexandrovitch,
je lui ai tout avou..., je lui ai dit que je ne pouvais plus tre sa
femme,.... enfin tout.

Il l'coutait, pench vers elle, comme s'il et voulu adoucir l'amertume
de cette confidence; mais aussitt qu'elle eut parl, il se redressa et
son visage prit une expression fire et svre.

Oui, oui, cela valait mille fois mieux. Je comprends ce que tu as d
souffrir! Mais elle n'coutait pas et cherchait  deviner les penses
de son amant; pouvait-elle imaginer que l'expression de ses traits se
rapportt  la premire ide que lui avait suggre le rcit qu'il venait
d'entendre; au duel, qu'il croyait dornavant invitable! jamais Anna
n'y avait song, et l'interprtation qu'elle donna au changement de
physionomie de Wronsky fut trs diffrente.

Depuis la lettre de son mari, elle sentait au fond de l'me que tout
resterait comme par le pass, qu'elle n'aurait pas la force de sacrifier
sa position dans le monde, ni son fils,  son amant. La matine passe
chez la princesse Tversko l'avait confirme dans cette conviction;
nanmoins elle attachait une grande importance  son entrevue avec Wronsky,
elle esprait que leur situation respective en serait change. Si ds le
premier moment il avait dit sans hsitation: Quitte tout et viens avec
moi, elle aurait mme abandonn son fils; mais il n'eut aucun mouvement
de ce genre, et lui sembla plutt bless et mcontent.

Je n'ai pas souffert, cela s'est fait de soi-mme, dit-elle avec une
certaine irritation, et voil..... Elle retira de son gant la lettre de
son mari.

Je comprends, je comprends, interrompit Wronsky en prenant la lettre
sans la lire, et en cherchant  calmer Anna. Je ne dsirais que cette
explication pour consacrer entirement ma vie  ton bonheur.

--Pourquoi me dis-tu cela? puis-je en douter? dit-elle. Si j'en
doutais.......

--Qui vient l? dit tout  coup Wronsky en dsignant deux dames qui
venaient  leur rencontre. Peut-tre nous connaissent-elles... Et il
entrana prcipitamment Anna dans une alle de ct.

Cela m'est si indiffrent!--dit celle-ci; ses lvres tremblaient, et il
sembla  Wronsky qu'elle le regardait sous son voile avec une expression
de haine trange.--Je le rpte: dans toute cette affaire, je ne doute pas
de toi; mais lis ce qu'il m'crit. Et elle s'arrta de nouveau.

Wronsky, tout en lisant la lettre, s'abandonna involontairement, comme il
l'avait fait tout  l'heure en apprenant la rupture d'Anna avec son mari,
 l'impression qu'veillait en lui la pense de ses rapports avec ce mari
offens; malgr lui il se reprsentait la provocation qu'il recevrait
le lendemain, le duel, le moment o, toujours calme et froid, il serait
en face de son adversaire, et, aprs avoir dcharg son arme en l'air,
attendrait que celui-ci tirt sur lui;... et les paroles de Serpouhowsko
lui traversrent l'esprit: Mieux vaut ne pas s'enchaner. Comment faire
entendre cela  Anna?

Aprs avoir lu la lettre, il leva sur son amie un regard qui manquait de
dcision; elle comprit qu'il avait rflchi, et que, quelque chose qu'il
dt, ce ne serait pas le fond de sa pense. Il ne rpondait pas  ce
qu'elle avait attendu de lui; son dernier espoir s'vanouissait.

Tu vois quel homme cela fait? dit-elle d'une voix tremblante.

--Pardonne-moi, interrompit Wronsky, mais je n'en suis pas fch... Pour
Dieu, laisse-moi achever, ajouta-t-il en la suppliant du regard de lui
donner le temps d'expliquer sa pense. Je n'en suis pas fch parce qu'il
est impossible d'en rester l, comme il le suppose.

--Pourquoi cela? demanda Anna d'une voix altre, n'attachant plus aucun
sens  ses paroles, car elle sentait son sort dcid.

Wronsky voulait dire qu'aprs le duel, qu'il jugeait invitable, cette
situation changerait forcment, mais il dit tout autre chose:

Cela ne peut durer ainsi. J'espre maintenant que tu le quitteras, et que
tu me permettras--ici il rougit et se troubla--de songer  l'organisation
de notre vie commune; demain......

Elle ne le laissa pas achever:

Et mon fils? Tu vois ce qu'il crit: il faudrait le quitter. Je ne le
puis, ni ne le veux.

--Mais, au nom du ciel, vaut-il mieux ne pas quitter ton fils, et
continuer cette existence humiliante?

--Pour qui est-elle humiliante?

--Pour tous, mais pour toi surtout.

--Humiliante! ne dis pas cela, ce mot n'a pas de sens pour moi,
murmura-t-elle d'une voix tremblante. Comprends donc que, du jour o je
t'ai aim, tout dans la vie s'est transform pour moi: rien n'existe  mes
yeux en dehors de ton amour; s'il m'appartient toujours, je me sens  une
hauteur o rien ne peut m'atteindre. Je suis fire de ma situation parce
que... je suis fire..... Elle n'acheva pas, des larmes de honte et de
dsespoir touffaient sa voix. Elle s'arrta en sanglotant.

Lui aussi sentit quelque chose le prendre au gosier, et pour la
premire fois de sa vie il se vit prt  pleurer, sans savoir ce qui
l'attendrissait le plus: sa piti pour celle qu'il tait impuissant 
aider et dont il avait caus le malheur, ou le sentiment d'avoir commis
une mauvaise action.

Un divorce serait-il donc impossible? dit-il doucement. Elle secoua la
tte sans rpondre. Ne pourrais-tu le quitter en emmenant l'enfant?

--Oui, mais tout dpend de lui maintenant; il faut que j'aille le
rejoindre, dit-elle schement; son pressentiment s'tait vrifi: tout
restait comme par le pass.

Je serai mardi  Ptersbourg et nous dciderons.

--Oui, rpondit-elle, mais ne parlons plus de tout cela.

La voiture d'Anna, qu'elle avait renvoye avec l'ordre de venir la
reprendre  la grille du jardin Wrede, approchait.

Anna dit adieu  Wronsky et partit.




XXIII


La commission du 2 juin sigeait gnralement le lundi. Alexis
Alexandrovitch entra dans la salle, salua, comme d'ordinaire, le prsident
et les membres de la commission, et s'assit  sa place, posant la main
sur les papiers prpars devant lui, parmi lesquels se trouvaient ses
documents particuliers et ses notes sur la proposition qu'il comptait
soumettre  ses collgues. Au reste, les notes tait superflues, car non
seulement rien ne lui chappait de ce qu'il avait prpar, mais il se
croyait encore tenu de repasser au dernier moment dans sa mmoire les
sujets qu'il voulait traiter. Il savait d'ailleurs que l'instant venu,
lorsqu'il se verrait en face de son adversaire qui chercherait  prendre
une physionomie indiffrente, la parole lui viendrait d'elle-mme, avec
toute la nettet ncessaire, et que chaque mot porterait. En attendant, il
coutait la lecture du rapport habituel de l'air le plus innocent, le plus
inoffensif. Personne n'aurait pens, en voyant cet homme  la tte penche,
 l'aspect fatigu, palpant doucement de ses mains blanches, aux veines
lgrement gonfles, aux doigts longs et maigres, les bords du papier
blanc pos devant lui, que, quelques minutes aprs, ce mme homme allait
prononcer un discours qui soulverait une vritable tempte, obligerait
les membres de la commission  crier plus fort les uns que les autres, en
s'interrompant mutuellement, et forcerait le prsident  les rappeler 
l'ordre. Quand le rapport fut termin, Alexis Alexandrovitch, d'une voix
faible, dclara qu'il avait quelques observations  prsenter au sujet
de la question  l'ordre du jour. L'attention gnrale se porta sur lui.
Alexis Alexandrovitch claircit sa voix, toussa lgrement, et, sans
regarder son adversaire, comme il le faisait toujours quand il dbitait un
discours, s'adressa au premier venu, assis devant lui, qui se trouva tre
un petit vieillard modeste, sans la moindre importance dans la commission.
Quand il en vint au point capital, aux lois organiques, son adversaire
sauta de son sige et lui rpondit; Strmof, qui faisait aussi partie de
la commission et qu'il piquait au vif, se dfendit galement. La sance
fut des plus orageuses; mais Alexis Alexandrovitch triompha, et sa
proposition fut accepte; on nomma trois nouvelles commissions, et le
lendemain, dans certain milieu ptersbourgeois, il ne fut question que
de cette sance. Le succs d'Alexis Alexandrovitch dpassa mme son
attente.

Le lendemain matin, le mardi, Karnine, en s'veillant, se rappela avec
plaisir son triomphe de la veille, et ne put rprimer un sourire, malgr
son dsir de paratre indiffrent, quand son chef de cabinet, pour lui
tre agrable, lui parla des rumeurs qu'excitait la runion de la veille.

Alexis Alexandrovitch, absorb par le travail, oublia compltement que
ce mardi tait le jour fix pour le retour de sa femme; aussi fut-il
dsagrablement impressionn quand un domestique vint lui annoncer qu'elle
tait arrive.

Anna tait rentre  Ptersbourg le matin de bonne heure; son mari ne
l'ignorait pas, puisqu'elle avait demand une voiture par dpche; mais il
ne vint pas la recevoir, et elle fut prvenue qu'il tait occup avec son
chef de cabinet. Aprs l'avoir fait avertir de son retour, Anna alla
dans son appartement, et y fit dballer ses effets, attendant toujours
qu'Alexis Alexandrovitch part; mais une heure se passa, et il ne parut
pas; sous prtexte d'ordres  donner, elle entra dans la salle  manger,
parla au domestique  voix haute, avec intention, toujours sans succs;
elle entendit son mari reconduire jusqu' la porte son chef de cabinet;
d'habitude, il sortait aprs cette confrence, elle le savait et voulait
absolument le voir pour rgler leurs rapports futurs; il fallut se dcider
 entrer dans le cabinet de travail d'Alexis Alexandrovitch. Celui-ci en
uniforme, prt  sortir, tait accoud  une petite table et regardait
tristement devant lui. Anna le vit avant qu'il l'apert, et comprit qu'il
pensait  elle. Karnine,  sa vue, voulut se lever, hsita, rougit, ce
qui ne lui arrivait gure, puis, se levant enfin brusquement, il fit
quelques pas vers elle, en fixant les yeux sur son front et sa coiffure,
pour viter son regard. Quand il fut prs de sa femme, il lui prit la main
et l'invita  s'asseoir.

Je suis trs content de vous savoir rentre, dit-il en s'asseyant prs
d'elle avec le dsir vident de parler, mais en s'arrtant chaque fois
qu'il ouvrait la bouche. Quoique prpare  cette entrevue, et dispose 
l'accuser et  le mpriser, Anna ne trouvait rien  dire et avait piti de
lui. Leur silence se prolongea assez longtemps.

Serge va bien?--dit-il enfin; et, sans attendre de rponse, il ajouta:
--Je ne dnerai pas  la maison: il faut que je sorte tout de suite.

--Je voulais partir pour Moscou, dit Anna.

--Non, vous avez trs, trs bien fait de rentrer, rpondit-il. Et le
silence recommena.

Le voyant incapable d'aborder la question, Anna prit la parole elle-mme.

Alexis Alexandrovitch, dit-elle en le regardant sans baisser les yeux
sous ce regard fix sur sa coiffure. Je suis une femme mauvaise et
coupable; mais je reste ce que j'tais, ce que je vous ai avou tre,
et je suis venue vous dire que je ne pouvais changer.

--Je ne vous demande pas cela,--rpondit-il aussitt d'un ton dcid, la
colre lui rendant toutes ses facults et, cette fois, regardant Anna en
face, avec une expression de haine:--Je le supposais, mais ainsi que je
vous l'ait dit et crit, continua-t-il d'une voix brve et perante, ainsi
que je vous le rpte encore, je ne suis pas tenu de le savoir, je veux
l'ignorer; toutes les femmes n'ont pas comme vous la bont de se hter
de donner  leurs maris cette agrable nouvelle. (Il insista sur le mot
agrable.) J'ignore tout tant que le monde n'en sera pas averti, ni mon
nom dshonor. C'est pourquoi je vous prviens que nos relations doivent
rester ce qu'elles ont toujours t; je ne chercherai  mettre mon honneur
 l'abri que dans le cas o vous vous compromettriez.

--Mais nos relations ne peuvent rester ce qu'elles taient, dit Anna
timidement en le regardant avec frayeur.

En le retrouvant avec ses gestes calmes, sa voix railleuse, aigu et un
peu enfantine, toute la piti qu'elle avait d'abord prouve disparut
devant la rpulsion qu'il lui inspirait; elle n'eut qu'une crainte, celle
de ne pas s'expliquer d'une faon assez prcise sur ce que devaient tre
leurs relations.

Je ne puis tre votre femme, quand je....

Karnine eut un rire froid et mauvais.

Le genre de vie qu'il vous a plu de choisir se reflte jusque dans votre
manire de comprendre, mais je mprise et respecte trop, je veux dire
que je respecte trop votre pass et mprise trop le prsent pour que mes
paroles prtent  l'interprtation que vous leur donnez.

Anna soupira et baissa la tte.

Au reste, continua-t-il en s'chauffant, j'ai peine  comprendre que,
n'ayant rien trouv de blmable  prvenir votre mari de votre infidlit,
vous ayez des scrupules sur l'accomplissement de vos devoirs d'pouse.

--Alexis Alexandrovitch, qu'exigez-vous de moi?

--J'exige de ne jamais rencontrer cet homme. J'exige que vous vous
comportiez de telle sorte que _ni le monde ni nos gens_ ne puissent vous
accuser; j'exige, en un mot, que vous ne le receviez plus. Il me semble
que ce n'est pas beaucoup demander. Je n'ai rien de plus  vous dire; je
dois sortir et ne dnerai pas  la maison.

Il se leva et se dirigea vers la porte. Anna se leva aussi; il la salua
sans parler, et la laissa sortir la premire.




XXIV


Jamais, malgr l'abondance de la rcolte, Levine n'prouva autant de
dboires que cette anne et ne constata plus clairement ses mauvais
rapports avec les paysans. Lui-mme n'envisageait plus ses affaires au
mme point de vue, et n'y prenait plus le mme intrt. De toutes les
amliorations introduites par lui avec tant de peine, il ne rsultait
qu'une lutte incessante, dans laquelle lui, le matre, dfendait son bien,
tandis que les ouvriers dfendaient leur travail. Combien de fois n'eut-il
pas  le remarquer cet t? Tantt c'tait le trfle rserv pour les
semences qu'on lui fauchait comme fourrage prtextant un ordre de
l'intendant, mais uniquement parce que ce trfle semblait plus facile
 faucher; le lendemain, c'tait une nouvelle machine  faner qu'on
brisait, parce que celui qui la conduisait trouvait ennuyeux de sentir une
paire d'ailes battre au-dessus de sa tte. Puis c'taient les charrues
perfectionnes qu'on ne se dcidait pas  employer, les chevaux qu'on
laissait patre un champ de froment, parce qu'au lieu de les veiller la
nuit on dormait autour du feu allum dans la prairie; enfin trois belles
gnisses, oublies sur le regain de trfle, moururent et jamais il ne fut
possible de convaincre le berger que le trfle en tait cause. On consola
le matre en lui racontant que douze vaches avaient pri en trois jours
chez le voisin.

Levine n'attribuait pas ces ennuis  des rancunes personnelles de la
part des paysans; il constatait seulement avec chagrin que ses intrts
resteraient forcment opposs  ceux des travailleurs.

Depuis longtemps il sentait sa barque sombrer, sans qu'il s'expliqut
comment l'eau y pntrait; il avait cherch  se faire illusion, mais
maintenant le dcouragement l'envahissait; la campagne lui devenait
antipathique, il n'avait plus got  rien.

La prsence de Kitty dans le voisinage aggravait ce malaise moral; il
aurait voulu la voir, et ne pouvait se rsoudre  aller chez sa soeur.
Quoiqu'il et senti en la revoyant sur la grand'route qu'il l'aimait
toujours, le refus de la jeune fille mettait entre eux une barrire
infranchissable. Je ne saurais lui pardonner de m'accepter parce qu'elle
n'a pas russi  en pouser un autre, se disait-il, et cette pense la
lui rendait presque odieuse. Ah! si Daria Alexandrovna ne m'avait pas
parl....., j'aurais pu la rencontrer par hasard, et tout se serait
peut-tre arrang, mais dsormais c'est impossible,..... impossible!

Dolly lui crivit un jour pour lui demander une selle de dame pour Kitty,
l'invitant  l'apporter lui-mme. Ce fut le coup de grce; comment une
femme de sentiments dlicats pouvait-elle ainsi abaisser sa soeur?

Il dchira successivement dix rponses.

Il ne pouvait venir et ne pouvait pas davantage se retrancher derrire
des empchements invraisemblables, ou, qui pis est, prtexter un dpart.
Il envoya donc la selle sans un mot de rponse, et le lendemain, sentant
qu'il avait commis une grossiret, il partit pour faire une visite
lointaine, laissant son intendant charg des affaires qui lui taient
devenues si pesantes. Swiagesky, un de ses amis, lui avait rcemment
rappel sa promesse de venir chasser la bcasse; jusqu'ici, au milieu des
occupations qui le retenaient, cette chasse, qui le tentait beaucoup,
n'avait pu lui faire entreprendre ce petit voyage. Maintenant il fut
content de s'loigner de la maison, du voisinage des Cherbatzky, et
d'aller chasser, remde auquel il avait recours dans ses jours de
tristesse.




XXV


Il n'y avait dans le district de Sourof ni chemins de fer ni routes
postales, et Levine partit en tarantass avec ses chevaux.  mi-chemin,
il fit halte chez un riche paysan; celui-ci, un vieillard chauve, bien
conserv, avec une grande barbe rousse grisonnant prs des joues, ouvrit
la porte cochre en se serrant contre le mur pour faire place  la troka;
il pria Levine d'entrer dans la maison.

Une jeune femme proprement vtue, des galoches  ses pieds nus, lavait le
plancher  l'entre de l'izba; elle s'effraya en apercevant le chien de
Levine et poussa un cri, mais elle se rassura quand on lui dit qu'il ne
mordait pas. De son bras  la manche retrousse elle indiqua la porte de
la chambre d'honneur, et cacha son visage en se remettant  laver, courbe
en deux.

Vous faut-il le samovar?

--Oui, je te prie.

Dans la grande chambre, chauffe par un pole hollandais, et divise en
deux par une cloison, se trouvaient en fait de meubles: une table orne
de dessins coloris, au-dessus de laquelle taient suspendues les images
saintes, un banc, deux chaises, et prs de la porte une petite armoire
contenant la vaisselle. Les volets, soigneusement ferms, ne laissaient
pas pntrer de mouches, et tout tait si propre, que Levine fit coucher
Laska dans un coin prs de la porte, de crainte qu'elle ne salt le
plancher, aprs les nombreux bains qu'elle avait pris dans toutes les
mares de la route.

Bien sr, vous allez chez Nicolas Ivanitch Swiagesky, dit le vieux paysan
en s'approchant de Levine, lorsque celui-ci sortit de la chambre pour
examiner la cour et les dpendances. Il s'arrte aussi chez nous en
passant.

Pendant qu'il parlait, la porte cochre cria une seconde fois sur ses
gonds, et des ouvriers entrrent dans la cour, revenant des champs avec
les herses et les charrues.

Le vieillard quitta Levine, s'approcha des chevaux, vigoureux et bien
nourris, et aida  dteler.

Qu'a-t-on labour?

--Les champs de pommes de terre. H! Fdor, laisse l ton cheval prs de
l'abreuvoir, tu en attelleras un autre.

La belle jeune femme en galoches rentra en ce moment dans la maison avec
deux seaux pleins d'eau, et d'autres femmes, jeunes, belles, laides ou
vieilles, avec ou sans enfants, apparurent.

Le samovar se mit  chanter; les ouvriers, ayant dtel leurs chevaux,
allrent dner, et Levine, faisant retirer ses provisions de la calche,
invita le vieillard  prendre le th. Le paysan, visiblement flatt,
accepta, tout en se dfendant.

Levine, en buvant le th, le fit jaser.

Dix ans auparavant ce paysan avait pris en ferme d'une dame 120 dciatines,
et l'anne prcdente les avait achetes; il louait en mme temps 300
dciatines  un autre voisin: une portion de cette terre tait sous-loue;
le reste, une quarantaine de dciatines, tait exploit par lui avec ses
enfants et deux ouvriers.

Le vieux se lamentait, assurait que tout allait mal, mais c'tait par
convenance, car il cachait difficilement l'orgueil que lui inspiraient
son bien-tre, ses beaux enfants, son btail et, par-dessus tout, la
prosprit de son exploitation. Dans le courant de la conversation il
prouva qu'il ne repoussait pas les innovations, cultivait les pommes de
terre en grand, labourait avec des charrues, qu'il nommait charrues de
propritaire, semait du froment et le sarclait, ce que Levine n'avait
jamais pu obtenir chez lui.

Cela occupe les femmes, dit-il.

--Eh bien, nous autres propritaires n'en venons pas  bout.

--Comment peut-on mener les choses  bien avec des ouvriers? c'est la
ruine. Voil Swiagesky par exemple, dont nous connaissons bien la terre:
faute de surveillance, il est rare que sa rcolte soit bonne.

--Mais comment fais-tu, toi, avec tes ouvriers?

--Oh! nous sommes entre paysans; nous travaillons nous-mmes, et si
l'ouvrier est mauvais, il est vite chass: on s'arrange toujours avec les
siens.

--Pre, on demande du goudron, vint dire  la porte la jeune femme aux
galoches.

Le vieux se leva, remercia Levine, et, aprs s'tre longuement sign
devant les saintes images, il sortit.

Lorsque Levine entra dans la chambre commune pour appeler son cocher, il
vit toute la famille  table; les femmes servaient debout. Un grand beau
garon, la bouche pleine, racontait une histoire qui faisait rire tout le
monde, mais principalement la jeune femme, occupe  remplir de soupe une
grande cuelle o chacun puisait.

Levine emporta de cet intrieur de paysans aiss une impression douce et
durable, qu'il garda pendant le reste de son voyage.




XXVI


Swiagesky tait marchal de son district; plus g que Levine de cinq
ans, il tait mari depuis longtemps; sa belle-soeur, une jeune fille trs
sympathique, vivait chez lui, et Levine savait, comme les jeunes gens 
marier savent ces choses-l, qu'on dsirait la lui voir pouser. Quoiqu'il
songet au mariage, et qu'il ft persuad que cette aimable personne
ferait une charmante femme, il aurait trouv aussi vraisemblable de voler
dans les airs que de l'pouser. La crainte d'tre pris pour un prtendant
lui gtait le plaisir qu'il se proposait de sa visite, et l'avait fait
rflchir en recevant l'invitation de son ami.

Swiagesky tait un type intressant de propritaire adonn aux affaires du
pays; mais il y avait peu de rapports entre les opinions qu'il professait
et sa faon de vivre et d'agir. Il mprisait la noblesse, qu'il accusait
d'tre hostile  l'mancipation, traitait la Russie de pays pourri, dont
le dtestable gouvernement ne valait gure mieux que celui de la Turquie;
et cependant il avait accept la charge de marchal de district, charge
dont il s'acquittait consciencieusement; jamais il ne voyageait sans
arborer la casquette officielle, borde de rouge et orne d'une cocarde.
Le paysan russe reprsentait pour lui un intermdiaire entre l'homme et
le singe, mais c'tait aux paysans qu'il serrait de prfrence la main
pendant les lections, et eux qu'il coutait avec le plus d'attention.
Il ne croyait ni  Dieu ni au diable, mais se proccupait beaucoup
d'amliorer le sort du clerg, et tenait  garder l'glise paroissiale
dans sa terre. Dans la question de l'mancipation des femmes, il se
prononait pour les thories les plus radicales, mais, vivant en parfaite
harmonie avec sa femme, il ne lui laissait aucune initiative, et ne
lui confiait d'autre soin que celui d'organiser aussi agrablement que
possible leur vie commune sous sa propre direction. Il affirmait qu'on ne
pouvait vivre qu' l'tranger, mais il avait en Russie des terres qu'il
exploitait par les procds les plus perfectionns, et il suivait
soigneusement les progrs qui s'accomplissaient dans le pays.

Malgr ces contradictions, Levine essayait de le comprendre, le
considrant comme une nigme vivante, et grce  leurs relations amicales
il cherchait  dpasser ce qu'il appelait le seuil de cet esprit.

La chasse  laquelle son hte l'emmena fut mdiocre; les marais taient 
sec, et les bcasses rares; Levine marcha toute la journe pour rapporter
trois pices; en revanche, il revint avec un excellent apptit, une
humeur parfaite, et une certaine excitation intellectuelle, qui rsultait
toujours pour lui d'un exercice physique violent.

Le soir, auprs de la table  th, Levine se trouva assis prs de la
matresse de la maison, une blonde de taille moyenne, au visage rond
embelli de jolies fossettes. Oblig de causer avec elle et sa soeur place
en face de lui, il se sentait troubl par le voisinage de cette jeune
fille, dont la robe, ouverte en coeur, semblait avoir t revtue 
son intention. Cette toilette, dcouvrant une poitrine blanche, le
dconcertait; il n'osait tourner la tte de ce ct, rougissait, se
sentait mal  l'aise, et sa gne se communiquait  la jolie belle-soeur.
La matresse de la maison avait l'air de ne rien remarquer, et soutenait
de son mieux la conversation.

Vous croyez que mon mari ne s'intresse pas  ce qui est russe?
disait-elle. Bien au contraire; il est plus heureux ici que partout
ailleurs; il a tant  faire  la campagne! vous n'avez pas vu notre cole?

--Si fait; c'est cette maisonnette couverte de lierre?

--Oui, c'est l'oeuvre de Nastia, dit-elle en dsignant sa soeur.

--Vous y donnez vous-mme des leons? demanda Levine en regardant comme un
coupable du ct du corsage ouvert.

--J'en ai donn et j'en donne encore, mais nous avons une matresse
excellente.

--Non merci, je ne prendrai plus de th; j'entends l-bas une conversation
qui m'intresse beaucoup, dit Levine se sentant impoli, mais incapable de
continuer la conversation.

Et il se leva en rougissant.

Le matre de la maison causait  un bout de la table avec deux
propritaires; ses yeux noirs et brillants taient fixs sur un homme
 moustaches grises, qui l'amusait de ses plaintes contre les paysans.
Swiagesky paraissait avoir une rponse toute prte aux lamentations
comiques du bonhomme, et pouvoir d'un mot les rduire en poudre, si sa
position officielle ne l'et oblig  des mnagements.

Le vieux propritaire, campagnard encrot et agronome passionn, tait
visiblement un adversaire convaincu de l'mancipation; cela se lisait
dans la forme de ses vtements dmods, dans la faon dont il portait sa
redingote, dans ses sourcils froncs et sa manire de parler sur un ton
d'autorit tudie; il joignait  ses paroles des gestes imprieux de ses
grandes belles mains hles et ornes d'un vieil anneau de mariage.




XXVII


N'tait l'argent dpens et le mal qu'on s'est donn, mieux vaudrait
abandonner ses terres, et s'en aller, comme Nicolas Ivanitch, entendre la
Belle Hlne  l'tranger, dit le vieux propritaire, dont la figure
intelligente s'claira d'un sourire.

--Ce qui ne vous empche pas de rester, dit Swiagesky; par consquent vous
y trouvez votre compte.

--J'y trouve mon compte parce que je suis log et nourri, et parce qu'on
espre toujours, malgr tout, rformer le monde; mais c'est une ivrognerie,
un dsordre incroyables! les malheureux ont si bien partag, que beaucoup
d'entre eux n'ont plus ni cheval ni vache; ils crvent de faim. Essayez
cependant, pour les sortir de peine, de les prendre comme ouvriers,.....
ils gcheront tout, et trouveront encore moyen de vous traduire devant le
juge de paix.

--Mais, vous aussi, vous pouvez vous plaindre au juge de paix, dit
Swiagesky.

--Moi, me plaindre? pour rien au monde! Vous savez bien l'histoire de la
fabrique? Les ouvriers, aprs avoir touch des arrhes, ont tout plant l
et sont partis. On a eu recours au juge de paix... Qu'a-t-il fait? Il les
a acquitts. Notre seule ressource est encore le tribunal de la commune;
l on vous rosse votre homme, comme dans le bon vieux temps. N'tait le
starchina[12], ce serait  fuir au bout du monde.

[Note 12: L'_ancien_, lu tous les trois ans par la commune dont il est le
chef.]

--Il me semble cependant qu'aucun de nous n'en vient l: ni moi, ni Levine,
ni monsieur, dit Swiagesky en dsignant le second propritaire.

--Oui, mais demandez  Michel Ptrovitch comment il s'y prend pour faire
marcher ses affaires; est-ce l vraiment une administration _rationnelle?_
dit le vieux en ayant l'air de se faire gloire du mot _rationnel_.

--Dieu merci, je fais mes affaires trs simplement, dit Michel Ptrovitch;
toute la question est d'aider les paysans  payer les impts en automne;
ils viennent d'eux-mmes: Aide-nous, petit pre, et comme ce sont des
voisins, on prend piti d'eux: j'avance le premier tiers de l'impt en
disant: Attention, enfants: je vous aide, il faut que vous m'aidiez 
votre tour, pour semer, faucher ou moissonner, et nous convenons de tout
en famille. On rencontre, il est vrai, parfois des gens sans conscience...

Levine connaissait de longue date ces traditions patriarcales; il changea
un regard avec Swiagesky, et, interrompant Michel Ptrovitch, s'adressa au
propritaire  moustaches grises:

Et comment faut-il faire maintenant, selon vous?

--Mais comme Michel Ptrovitch,  moins d'affermer la terre aux paysans ou
de partager le produit avec eux; tout cela est possible, mais il n'en est
pas moins certain que la richesse du pays s'en va, avec ces moyens-l.
Dans les endroits o, du temps du servage, la terre rendait neuf grains
pour un, elle en rend trois maintenant. L'mancipation a ruin la Russie.

Swiagesky regarda Levine avec un geste moqueur; mais celui-ci coutait
attentivement les paroles du vieillard, trouvant qu'elles rsultaient de
rflexions personnelles, mries par une longue exprience de la vie de
campagne.

Tout progrs se fait par la force, continua le vieux propritaire: Prenez
les rformes de Pierre, de Catherine, d'Alexandre. Prenez l'histoire
europenne elle-mme... Et c'est dans la question agronomique surtout
qu'il a fallu user d'autorit. Croyez-vous que la pomme de terre ait t
introduite autrement que par la force? A-t-on toujours labour avec
la charrue? Nous autres, propritaires du temps du servage, avons pu
amliorer nos modes de culture, introduire des schoirs, des batteuses,
des instruments perfectionns, parce que nous le faisions d'autorit, et
que les paysans, d'abord rfractaires, obissaient et finissaient par nous
imiter. Maintenant que nos droits n'existent plus, o trouverons-nous
cette autorit? Aussi rien ne se soutient plus, et, aprs une priode de
progrs, nous retomberons fatalement dans la barbarie primitive. Voil
comment je comprends les choses.

--Je ne les comprends pas du tout ainsi, dit Swiagesky; pourquoi donc ne
continuez-vous pas vos perfectionnements en vous aidant d'ouvriers pays?

--Permettez-moi de vous demander par quel moyen je continuerais, manquant
de toute autorit?

La voil, cette force lmentaire, pensa Levine.

--Mais avec vos ouvriers.

--Mes ouvriers ne veulent pas travailler convenablement en employant de
bons instruments. Notre ouvrier ne comprend bien qu'une chose, se soler
comme une brute, et gter tout ce qu'il touche: le cheval qu'on lui confie,
le harnais neuf de son cheval; il trouvera moyen de boire au cabaret
jusqu'aux cercles de fer de ses roues, et d'introduire une cheville dans
la batteuse pour la mettre hors d'usage. Tout ce qui ne se fait pas
selon ses ides lui fait mal au coeur. Aussi l'agriculture baisse-t-elle
visiblement; la terre est nglige et reste en friche,  moins qu'on ne la
cde aux paysans; au lieu de produire des millions de tchetverts de bl,
elle n'en produit plus que des centaines de mille. La richesse publique
diminue. On aurait pu faire l'mancipation, mais progressivement.

Et il dveloppa son plan personnel, o toutes les difficults auraient t
vites. Ce plan n'intressait pas Levine, et il en revint  sa premire
question avec l'espoir d'amener Swiagesky  s'expliquer.

Il est trs certain que le niveau de notre agriculture baisse, et que
dans nos rapports actuels avec les paysans il est impossible d'obtenir une
exploitation rationnelle.

--Je ne suis pas de cet avis, rpondit srieusement Swiagesky. Que
l'agriculture soit en dcadence depuis le servage, je le nie, et je
prtends qu'elle tait alors dans un tat fort misrable. Nous n'avons
jamais eu ni machine, ni btail convenables, ni bonne administration; nous
ne savons pas mme compter. Interrogez un propritaire, il ne sait pas
plus ce qui lui cote que ce qui lui rapporte.

--La tenue de livres italienne, n'est-ce pas? dit ironiquement le vieux
propritaire. Vous aurez beau compter et tout embrouiller, vous n'y
trouverez pas de bnfice.

--Pourquoi embrouiller tout? Votre misrable batteuse russe ne vaudra
certes rien et se brisera vite, mais une batteuse  vapeur durera. Votre
mauvaise rosse qui se laisse traner par la queue ne vaudra rien, mais des
percherons, ou simplement une race de chevaux vigoureux, russiront. Il en
sera de tout ainsi. Notre agriculture a toujours eu besoin d'tre pousse
en avant.

--Encore faudrait-il en avoir le moyen, Nicolas Ivanitch. Vous en parlez 
votre aise; mais lorsqu'on a comme moi un fils  l'Universit et d'autres
au Gymnase, on n'a pas de quoi acheter des percherons.

--Il y a des banques.

--Pour voir ma terre vendue aux enchres? Merci.

Levine intervint dans le dbat.

Cette question de progrs agricole m'occupe beaucoup; j'ai le moyen
de risquer de l'argent en amliorations, mais jusqu'ici elles ne me
reprsentent que des pertes. Quant aux banques, je ne sais  quoi elles
peuvent servir.

--Voil qui est vrai! confirma le vieux propritaire avec un rire
satisfait.

--Et je ne suis pas le seul, continua Levine; j'en appelle  tous ceux qui
ont fait des essais comme moi:  de rares exceptions prs, ils sont tous
en perte. Mais, vous-mme, tes-vous content? demanda-t-il en remarquant
sur le visage de Swiagesky l'embarras que lui causait cette tentative de
sonder le fond de sa pense.

Ce n'tait pas de bonne guerre; Mme Swiagesky avait avou pendant le th
 Levine qu'un comptable allemand, mand exprs de Moscou, qui, pour 500
roubles, s'tait charg d'tablir les comptes de leur exploitation, avait
constat une perte de 3000 roubles.

Le vieux propritaire sourit en entendant Levine; il savait videmment 
quoi s'en tenir sur le rendement des terres de son voisin.

Le rsultat peut n'tre pas brillant, rpondit Swiagesky, mais cela
prouve tout au plus que je suis un agronome mdiocre, ou que mon capital
rentre dans la terre afin d'augmenter la rente.

--La rente! s'cria Levine avec effroi. Elle existe peut-tre en Europe,
o le capital qu'on met dans la terre se paye, mais chez nous il n'en est
rien.

--La rente doit exister cependant. C'est une loi.

--Alors c'est que nous sommes hors la loi; pour nous, ce mot de _rente_
n'explique et n'claircit rien; au contraire, il embrouille tout; dites-moi
comment la rente.....

--Ne prendriez-vous pas du lait caill? Macha, envoie-nous du lait
caill ou des framboises, dit Swiagesky en se tournant vers sa femme;
les framboises durent longtemps cette anne.

Et il se leva enchant, et probablement persuad qu'il venait de clore la
discussion, tandis que Levine supposait qu'elle commenait seulement.

Levine continua  causer avec le vieux propritaire; il chercha  lui
prouver que tout le mal venait de ce qu'on ne tenait aucun compte
du temprament mme de l'ouvrier, de ses usages, de ses tendances
traditionnelles; mais le vieillard, comme tous ceux qui sont habitus
 rflchir seuls, entrait difficilement dans la pense d'un autre, et
tenait passionnment  ses opinions personnelles. Pour lui, le paysan
russe tait une brute qu'on ne pouvait faire agir qu'avec le bton, et le
libralisme de l'poque avait eu le tort d'changer cet instrument utile
contre une nue d'avocats.

Pourquoi pensez-vous qu'on ne puisse pas arriver  un quilibre qui
utilise les forces du travailleur et les rende rellement productives?
lui demanda Levine en cherchant  revenir  la premire question.

--Avec le Russe, cela ne sera jamais: il faut l'autorit, s'obstina 
rpter le vieux propritaire.

--Mais o voulez-vous qu'on aille dcouvrir de nouvelles conditions de
travail? dit Swiagesky se rapprochant des causeurs, aprs avoir mang du
lait caill et fum une cigarette. N'avons-nous pas la commune avec la
caution solidaire, ce reste de barbarie, qui d'ailleurs tombe peu  peu
de lui-mme? Et maintenant que le servage est aboli, n'avons-nous pas
toutes les formes du travail libre, l'ouvrier  l'anne ou  la tche,
le journalier, le fermier, le mtayer, sortez donc de l?

--Mais l'Europe elle-mme est mcontente de ces formes!

--Oui, elle en cherche d'autres et peut-tre en trouvera-t-elle.

--Alors pourquoi ne chercherions-nous pas de notre ct?

--Parce que c'est tout comme si nous prtendions inventer de nouveaux
procds pour construire des chemins de fer. Ces procds sont invents,
nous n'avons qu' les appliquer.

--Mais s'ils ne conviennent pas  notre pays, s'ils lui sont nuisibles?
dit Levine.

Swiagesky reprit son air effray.

Aurions-nous donc la prtention de trouver ce que cherche l'Europe?
Connaissez-vous tous les travaux qu'on a faits en Europe sur la question
ouvrire?

--Peu.

--C'est une question qui occupe les meilleurs esprits; elle a produit une
littrature considrable, Schulze-Delitzsch et son cole, Lassalle, le
plus avanc de tous, Mulhausen...., vous connaissez tout cela.

--J'en ai une ide trs vague.

--C'est une manire de dire, vous en savez certainement aussi long que
moi. Je ne suis pas un professeur de science sociale, mais ces questions
m'ont intress, et puisqu'elles vous intressent aussi, vous devriez vous
en occuper.

-- quoi ont-ils tous abouti?

--Pardon..... les propritaires s'taient levs, et Swiagesky arrta
encore Levine sur la pente fatale o il s'obstinait en voulant sonder le
fond de la pense de son hte. Celui-ci reconduisit ses convives.




XXVIII


Levine prit cong des dames en promettant de passer avec elles la journe
du lendemain pour faire, tous ensemble, une promenade  cheval.

Avant de se coucher, il entra dans le cabinet de son hte afin d'y
chercher des livres relatifs  la discussion de la soire.

Le cabinet de Swiagesky tait une grande pice, tout entoure de
bibliothques, avec deux tables, dont l'une, massive, tenait le milieu de
la chambre, et l'autre tait charge de journaux et de revues en plusieurs
langues, rangs autour d'une lampe. Prs de la table  crire, une espce
d'tagre contenait des cartons tiquets de lettres dores renfermant des
papiers.

Swiagesky prit les volumes, puis s'installa dans un fauteuil  bascule.

Que regardez-vous l? demanda-t-il  Levine qui, arrt devant la table
ronde, y feuilletait des journaux. Il y a, dans le journal que vous
tenez, un article trs bien fait. Il parat, ajouta-t-il gaiement, que
le principal auteur du partage de la Pologne n'est pas du tout Frdric.

Et il raconta, avec la clart qui lui tait propre, le sujet de ces
nouvelles publications. Levine l'coutait en se demandant ce qu'il pouvait
bien y avoir au fond de cet homme. En quoi le partage de la Pologne
l'intressait-il? Quand Swiagesky eut fini de parler, il demanda
involontairement: Et aprs? Il n'y avait rien _aprs_, la publication
tait curieuse et Swiagesky jugea inutile d'expliquer en quoi elle
l'intressait spcialement.

Ce qui m'a intress, moi, c'est votre vieux grognon, dit Levine en
soupirant. Il est plein de bon sens et dit des choses vraies.

--Laissez donc! c'est un vieil ennemi de l'mancipation, comme ils le sont
du reste tous.

--Vous tes  leur tte cependant?

--Oui, mais pour les diriger en sens inverse, dit en riant Swiagesky.

--Je suis frapp, moi, de la justesse de ses arguments, lorsqu'il prtend
qu'en fait de systmes d'administration, les seuls qui aient chance de
russir chez nous sont les plus simples.

--Quoi d'tonnant? Notre peuple est si peu dvelopp, moralement et
matriellement, qu'il doit s'opposer  tout progrs. Si les choses
marchent en Europe, c'est grce  la civilisation qui y rgne: par
consquent l'essentiel pour nous est de civiliser nos paysans.

--Comment?

--En fondant des coles, des coles et encore des coles.

--Mais vous convenez vous-mme que le peuple manque de tout dveloppement
matriel: en quoi les coles y obvieront-elles?

--Vous me rappelez une anecdote sur des conseils donns  un malade: Vous
feriez bien de vous purger.--J'ai essay, cela m'a fait mal.--Mettez des
sangsues.--J'ai essay, cela m'a fait mal.--Alors priez Dieu.--J'ai essay,
cela m'a fait mal.--Vous repoussez de mme tous les remdes.

--C'est que je ne vois pas du tout le bien que peuvent faire les coles!

--Elles creront de nouveaux besoins.

--Tant pis si le peuple n'est pas en tat de les satisfaire. Et en quoi sa
situation matrielle s'amliorera-t-elle parce qu'il saura l'addition, la
soustraction et le catchisme? Avant-hier soir je rencontrai une paysanne
portant son enfant  la mamelle; je lui demandai d'o elle venait: De
chez la sage-femme; l'enfant crie, je le lui ai men pour le gurir.
Et qu'a fait la sage-femme?--Elle a port le petit aux poules, sur le
perchoir, et a marmott des paroles.

--Vous voyez bien, dit en souriant Swiagesky, pour croire  de pareilles
sottises.....

--Non, interrompit Levine contrari, ce sont vos coles, comme remde
pour le peuple, que je compare  celui de la sage-femme. L'essentiel ne
serait-il pas de gurir d'abord la misre?

--Vous arrivez aux mmes conclusions qu'un homme que vous n'aimez gure,
Spencer. Il prtend que la civilisation peut rsulter d'une augmentation
de bien-tre, d'ablutions plus frquentes, mais que l'alphabet et les
chiffres n'y peuvent rien.

--Tant mieux ou tant pis pour moi, si je me trouve d'accord avec Spencer;
mais croyez bien que ce ne seront jamais les coles qui civiliseront notre
peuple.

--Vous voyez cependant que l'instruction devient obligatoire dans toute
l'Europe.

--Mais comment vous entendez-vous sur ce chapitre avec Spencer?

Les yeux de Swiagesky se troublrent et il dit en souriant:

L'histoire de votre paysanne est excellente.--Vous l'avez entendue
vous-mme?--Vraiment?

Dcidment ce qui amusait cet homme tait le procd du raisonnement, le
but lui tait indiffrent.

Cette journe avait profondment troubl Levine. Swiagesky et ses
inconsquences, le vieux propritaire qui, malgr ses ides justes,
mconnaissait une partie de la population, la meilleure peut-tre,.....
ses propres dceptions, tant d'impressions diverses produisaient dans son
me une sorte d'agitation et d'attente inquite. Il se coucha, et passa
une partie de la nuit sans dormir, poursuivi par les rflexions du
vieillard. Des ides nouvelles, des projets de rforme germaient dans sa
tte; il rsolut de partir ds le lendemain, press de mettre ses nouveaux
plans  excution. D'ailleurs, le souvenir de la belle-soeur et de sa robe
ouverte le troublait: il valait mieux partir sans retard, s'arranger
avec les paysans avant les semailles d'automne, et rformer son systme
d'administration en le basant sur une association entre matre et ouvriers.




XXIX


Le nouveau plan de Levine offrait des difficults qu'il ne se dissimulait
pas; mais il persvra, tout en reconnaissant que les rsultats obtenus
n'taient pas proportionns  ses peines. Un des principaux obstacles
auxquels il se heurta fut l'impossibilit d'arrter en pleine marche
une exploitation tout organise; il reconnut la ncessit de faire ses
rformes peu  peu.

En rentrant chez lui le soir, Levine fit venir son intendant, et lui
exposa ses nouveaux projets. Celui-ci accueillit avec une satisfaction non
dissimule toutes les parties de ce plan qui prouvaient que ce qu'on avait
fait jusque-l tait absurde et improductif. L'intendant assura l'avoir
souvent rpt sans tre cout; mais lorsque Levine en vint  une
proposition d'association avec les paysans, il prit un air mlancolique,
et reprsenta la ncessit de rentrer au plus tt les dernires gerbes et
de commencer le second labour. L'heure n'tait pas propice aux longues
discussions, et Levine s'aperut que tous les travailleurs taient trop
occups pour avoir le temps de comprendre ses projets.

Celui qui sembla le mieux entrer dans les ides du matre fut le berger
Ivan, un paysan naf, auquel Levine proposa de prendre part, comme associ,
 l'exploitation de la bergerie; mais, tout en l'coutant parler, la
figure d'Ivan exprimait l'inquitude et le regret; il remettait du foin
dans les crches, nettoyait le fumier, s'en allait puiser de l'eau, comme
s'il et t impossible de retarder cette besogne, et qu'il n'et pas le
loisir de comprendre.

L'obstacle principal auquel se heurta Levine fut le scepticisme enracin
des paysans; ils ne pouvaient admettre que le propritaire ne chercht
pas  les exploiter: quelque raisonnement qu'il leur tnt, ils taient
convaincus que son vritable but restait cach. De leur ct, ils
parlaient beaucoup, mais ils se gardaient bien d'exprimer le fond de
leur pense.

Levine songea au propritaire bilieux lorsqu'ils posrent pour condition
premire de leurs nouveaux arrangements qu'ils ne seraient jamais
forcs d'employer les instruments agricoles perfectionns, et qu'ils
n'entreraient pour rien dans les procds introduits par le matre. Ils
convenaient que ses charrues labouraient mieux et que l'extirpateur avait
du bon; mais ils trouvaient cent raisons pour ne pas s'en servir. Quelque
regret qu'prouvt Levine  renoncer ainsi  des procds dont l'avantage
tait vident, il y consentit, et ds l'automne une partie de ses rformes
fut mise en pratique.

Aprs avoir voulu tendre l'association  l'ensemble de son exploitation,
Levine se convainquit de la ncessit de la restreindre  la bergerie,
au potager et  un champ loign, rest depuis huit ans en friche. Le
berger Ivan se forma un _artel_ compos des membres de sa famille et se
chargea de la bergerie. Le nouveau champ fut confi  Fdor Rsounof,
un charpentier intelligent, qui s'adjoignit six familles de paysans; et
Chouraef, un garon adroit, eut en partage le potager.

Levine dut bientt s'avouer que les tables n'taient pas mieux soignes,
qu'Ivan s'enttait aux mmes errements quant  la faon de nourrir
les vaches et de battre le beurre; il ne parvint mme pas  lui faire
comprendre que ses gages reprsentaient dornavant un acompte sur ses
bnfices.

Il eut  constater d'autres faits regrettables: Rsounof ne donna qu'un
labour  son champ, fit traner en longueur la construction de la grange
qu'il s'tait engag  btir avant l'hiver; Chouraef chercha  partager
le potager avec d'autres paysans, contrairement  ses engagements; mais
Levine n'en persvra pas moins, esprant dmontrer  ses associs,  la
fin de l'anne, que le nouvel ordre de choses pouvait donner d'excellents
rsultats.

Vers la fin d'aot, Dolly renvoya la selle, et Levine apprit par le
messager qui la rapporta, que les Oblonsky taient rentrs  Moscou. Le
souvenir de sa grossiret envers ces dames le fit rougir; sa conduite
avec les Swiagesky n'avait pas t meilleure; mais il tait trop occup
pour avoir le loisir de s'appesantir sur ses remords. Ses lectures
l'absorbaient; il avait lu les livres prts par Swiagesky et d'autres
qu'il s'tait fait envoyer. Mill, qu'il tudia le premier, l'intressa
sans lui rien offrir d'applicable  la situation agraire en Russie. Le
socialisme moderne ne le satisfit pas davantage. Le moyen de rendre le
travail des propritaires et des paysans russes rmunrateur ne lui
apparaissait nulle part.  force de lire, il en vint  projeter d'aller
tudier sur place certaines questions spciales, afin de ne pas toujours
tre renvoy aux autorits, comme Mill, Schulze-Delitzsch et autres.
Au fond, il savait ce qu'il tenait  savoir: la Russie possdait un
sol admirable qui, en certains cas, comme chez le paysan sur la route,
rapportait largement, mais qui, trait  l'europenne, ne produisait
gure. Ce contraste n'tait pas un effet du hasard.

Le peuple russe, pensait-il, destin  coloniser des espaces immenses,
se tient  ses traditions,  ses procds propres; qui nous dit qu'il ait
tort? Le livre qu'il projetait devait dmontrer cette thorie, et les
procds populaires devaient tre mis en pratique sur sa terre.




XXX


Levine songeait  partir, lorsque des pluies torrentielles vinrent
l'enfermer chez lui. Une partie de la moisson et toute la rcolte de
pommes de terre n'avaient pu tre emmagasines; deux moulins furent
emports et les routes devinrent impraticables. Mais, le 30 septembre
au matin, le soleil parut, et Levine, esprant un changement de temps,
envoya son intendant chez le marchand, pour ngocier la vente de son bl.
Lui-mme rsolut de faire une dernire tourne d'inspection, et rentra le
soir, mouill en dpit de ses bottes et de son bashlik, mais d'excellente
humeur; il avait caus avec plusieurs paysans qui approuvaient ses plans,
et un vieux garde, chez lequel il tait entr pour se scher, lui avait
spontanment demand de faire partie d'une des nouvelles associations.

Il ne s'agit que de persvrer, pensait-il, et ma peine n'aura pas t
inutile; je ne travaille pas pour moi seulement ce que je tente peut avoir
une influence considrable sur la condition du peuple. Au lieu de la
misre, nous verrons le bien-tre; au lieu d'une hostilit sourde, une
entente cordiale et la solidarit de tous les intrts. Et qu'importe
que l'auteur de cette rvolution, sans effusion de sang, soit Constantin
Levine, celui qui est venu en cravate blanche se faire refuser par Mlle
Cherbatzky!

Lorsque Levine, livr  ses penses, rentra chez lui, il faisait nuit
noire. L'intendant avait rapport un acompte sur la vente de la rcolte,
et raconta qu'on voyait sur la route des quantits de bl non rentr.

Aprs le th, Levine s'installa dans un fauteuil avec son livre, et
continua ses mditations sur le voyage projet et le fruit qu'il en
tirerait. Il se sentait l'esprit lucide, et ses ides se traduisaient en
phrases qui rendaient l'essence de sa pense; il voulut profiter de cette
disposition favorable pour crire; mais des paysans l'attendaient dans
l'antichambre, demandant des instructions relatives aux travaux du
lendemain. Quand il les eut tous entendus, Levine rentra dans son cabinet
et se mit  l'ouvrage. Agathe Mikhalowna, avec son tricot, vint y prendre
sa place habituelle.

Aprs avoir crit pendant quelque temps, Levine se leva, et se mit 
arpenter la chambre. Le souvenir de Kitty et de son refus venait de lui
traverser l'esprit avec une vivacit cruelle.

Vous avez tort de vous faire du souci, lui dit Agathe Mikhalowna.
Pourquoi restez-vous  la maison? Vous feriez bien mieux de partir pour
les pays chauds, puisque vous y tes dcid.

--Aussi ai-je l'intention de partir aprs-demain; mais il me faut terminer
mes affaires.

--Quelles affaires? N'avez-vous pas assez donn aux paysans? Aussi ils
disent: Votre Barine compte sans doute sur une grce de l'Empereur!
Quel besoin avez-vous de tant vous proccuper d'eux?

--Ce n'est pas d'eux que je me proccupe, mais de moi-mme.

Agathe Mikhalowna connaissait en dtail tous les projets de son matre,
car il les lui avait expliqus, et s'tait souvent disput avec elle; mais
en ce moment elle interprta ses paroles dans un sens diffrent de celui
qu'il leur donnait.

On doit certainement penser  son me avant tout, dit-elle en soupirant.
Parfene Denisitch, par exemple, avait beau tre ignorant, ne savoir ni
lire ni crire, Dieu veuille nous faire  tous la grce de mourir comme
lui, confess, administr!

--Je ne l'entends pas ainsi, rpondit Levine; ce que je fais est dans mon
intrt: si les paysans travaillent mieux, j'y gagnerai.

--Vous aurez beau faire, le paresseux restera toujours paresseux, et celui
qui aura de la conscience travaillera; vous ne changerez rien  cela.

--Cependant vous tes d'avis vous-mme qu'Ivan soigne mieux les vaches?

--Ce que je dis et ce que je sais, rpondit la vieille bonne, suivant
videmment une ide qui chez elle n'tait pas nouvelle, c'est qu'il faut
vous marier: voil ce qu'il vous faut.

Cette observation, venant  l'appui des penses qui s'taient empares de
lui, froissa Levine; il frona le sourcil, et, sans rpondre, se remit
 travailler; de temps en temps, il coutait le petit tintement des
aiguilles  tricoter d'Agathe Mikhalowna, et faisait la grimace en se
reprenant  retomber dans les ides qu'il voulait chasser.

Des clochettes et le bruit sourd d'une voiture sur la route boueuse
interrompirent son travail.

Voil une visite qui vous arrive: vous n'allez plus vous ennuyer, dit
Agathe Mikhalowna en se dirigeant vers la porte, mais Levine la prvint;
sentant qu'il ne pouvait plus travailler, il tait content de voir arriver
quelqu'un.




XXXI


Levine entendit, en descendant l'escalier, le son d'une toux bien connue;
quelqu'un entrait dans le vestibule; mais, le bruit de ses pas l'empchant
d'entendre distinctement, il espra un moment s'tre tromp; il conserva
mme cet espoir en voyant un individu de haute taille se dbarrasser, en
toussant, d'une fourrure. Quoiqu'il aimt son frre, il ne supportait pas
l'ide de vivre avec lui; sous l'influence des penses rveilles dans
son coeur par Agathe Mikhalowna, il aurait dsir un visiteur gai et bien
portant, tranger  ses proccupations, et capable de l'en distraire. Son
frre, qui le connaissait  fond, allait l'obliger  lui confesser ses
rves les plus intimes, ce qu'il redoutait par-dessus tout.

Tout en se reprochant ses mauvais sentiments, Levine accourut dans
le vestibule, et lorsqu'il reconnut son frre, puis et semblable 
un squelette, il n'prouva plus qu'une profonde piti. Debout dans
l'antichambre, Nicolas cherchait  ter le cache-nez qui entourait
son long cou maigre, et souriait d'un sourire trange et douloureux.
Constantin sentit son gosier se serrer.

H bien! me voil arriv jusqu' toi, dit Nicolas d'une voix sourde, en
ne quittant pas son frre des yeux; depuis longtemps je dsirais venir
sans en avoir la force. Maintenant cela va beaucoup mieux, dit-il en
essuyant sa barbe de ses grandes mains osseuses.

--Oui, oui, rpondit Levine en touchant de ses lvres le visage dessch
de son frre et en remarquant, presque avec effroi, l'tranget de son
regard brillant.

Constantin lui avait crit, quelques semaines auparavant, qu'ayant ralis
la petite portion de leur fortune mobilire commune, il avait une somme
d'environ 2000 roubles  lui remettre. C'tait cet argent que Nicolas
venait toucher; il dsirait revoir par la mme occasion le vieux nid
paternel, et poser le pied sur la terre natale pour y puiser des forces,
comme les hros de l'ancien temps. Malgr sa taille vote et son
effrayante maigreur, il avait encore des mouvements vifs et brusques:
Levine le mena dans son cabinet.

Nicolas s'habilla avec soin, ce qui ne lui arrivait pas autrefois, peigna
ses cheveux rudes et rares, et monta en souriant. Il tait d'une humeur
douce et caressante; son frre l'avait connu ainsi dans son enfance; il
parla mme de Serge Ivanitch sans amertume. En voyant Agathe Mikhalowna,
il plaisanta avec elle, et la questionna sur tous les anciens serviteurs
de la maison; la mort de Parfene Denisitch parut l'impressionner vivement,
sa figure prit une expression d'effroi; mais il se remit aussitt.

Il tait trs vieux, n'est-ce pas? dit-il, et changeant aussitt de
conversation: Eh bien, je vais rester un mois ou deux chez toi, puis
j'irai  Moscou, o Miagkof m'a promis une place, et j'entrerai en
fonctions. Je compte vivre tout autrement, ajouta-t-il. Tu sais, j'ai
loign cette femme.

--Marie Nicolaevna. Pourquoi donc?

--C'tait une vilaine femme qui m'a caus tous les ennuis imaginables.

Il se garda de dire qu'il avait chass Marie Nicolaevna parce qu'il
trouvait le th qu'elle faisait trop faible; au fond, il lui en voulait de
le traiter en malade.

Je veux, du reste, changer tout mon genre de vie; j'ai fait des btises
comme tout le monde, mais je ne regrette pas la dernire. Pourvu que je
reprenne des forces, tout ira bien; et, Dieu merci, je me sens beaucoup
mieux.

Levine coutait et cherchait une rponse qu'il ne pouvait trouver. Nicolas
se mit alors  le questionner sur ses affaires, et Constantin, heureux
de pouvoir parler sans dissimulation, raconta ses plans et ses essais de
rforme. Nicolas coutait sans tmoigner le moindre intrt. Ces deux
hommes se tenaient de si prs, qu'ils se devinaient rien qu'au son de
la voix; la mme pense les abordait en ce moment, et primait tout: la
maladie de Nicolas et sa mort prochaine. Ni l'un ni l'autre n'osait y
faire la moindre allusion, et ce qu'ils disaient n'exprimait nullement
ce qu'ils prouvaient.

Jamais Levine ne vit approcher avec autant de soulagement le moment de se
coucher. Jamais il ne s'tait senti aussi faux, aussi peu naturel, aussi
mal  l'aise. Tandis que son coeur se brisait  la vue de ce frre mourant,
il fallait entretenir une conversation mensongre sur la vie que Nicolas
comptait mener.

La maison n'ayant encore qu'une chambre chauffe, Levine, pour viter
toute humidit  son frre, lui offrit de partager la sienne.

Nicolas se coucha, dormit comme un malade, se retournant  chaque instant
dans son lit, et Constantin l'entendit soupirer en disant: Ah! mon
Dieu!. Quelquefois, ne parvenant pas  cracher, il se fchait, et disait
alors: Au diable! Longtemps son frre l'couta sans pouvoir dormir,
agit qu'il tait de penses qui le ramenaient toujours  l'ide de la
mort.

C'tait la premire fois que la mort le frappait ainsi par son inexorable
puissance, et elle tait l, dans ce frre aim qui geignait en dormant,
invoquant indistinctement Dieu ou le diable; elle tait en lui aussi, et
si cette fin invitable ne venait pas aujourd'hui, elle viendrait demain,
dans trente ans, qu'importe le moment! Comment n'avait-il jamais song 
cela?

Je travaille, je poursuis un but, et j'ai oubli que tout finissait et
que la mort tait l, prs de moi!

Accroupi sur son lit, dans l'obscurit, entourant ses genoux de ses bras,
il retenait sa respiration dans la tension de son esprit. Plus il pensait,
plus il voyait clairement que dans sa conception de la vie il n'avait omis
que ce lger dtail, la mort, qui viendrait couper court  tout, et que
rien ne pouvait empcher! C'tait terrible!

Mais je vis encore. Que faut-il donc que je fasse maintenant? se
demanda-t-il avec dsespoir. Et, allumant une bougie, il se leva doucement,
s'approcha du miroir et y examina sa figure et ses cheveux; quelques
cheveux gris se montraient dj aux tempes, ses dents commenaient  se
gter; il dcouvrit ses bras musculeux, ils taient pleins de force. Mais
ce pauvre Nicolas, qui respirait pniblement avec le peu de poumons qui
lui restait, avait eu aussi un corps vigoureux. Et tout  coup il se
souvint qu'tant enfants, le soir, lorsqu'on les avait couchs, leur
bonheur tait d'attendre que Fedor Bogdanowitch, leur prcepteur, et
quitt la chambre pour se battre  coups d'oreiller, et rire, rire de si
bon coeur, que la crainte du prcepteur elle-mme ne pouvait arrter cette
exubrance de gaiet. Et maintenant le voil couch, avec sa pauvre
poitrine creuse et vote, et moi je me demande ce que je deviendrai,
et je ne sais rien, rien!

Kha, Kha! que diable fais-tu l et pourquoi ne dors-tu pas? demanda la
voix de Nicolas.

--Je n'en sais rien, une insomnie.

--Moi, j'ai bien dormi, je ne transpire plus: viens me toucher, plus rien.

Levine obit, puis se recoucha, teignit la bougie, mais ne s'endormit pas
encore et continua  rflchir.

Oui, il se meurt! il mourra au printemps; que puis-je faire pour l'aider?
que puis-je lui dire? que sais-je? J'avais mme oubli qu'il fallait
mourir!




XXXII


Levine avait souvent remarqu combien la politesse et l'excessive
humilit de certaines gens se transforment subitement en exigences et en
tracasseries, et il prvoyait que la douceur de son frre ne serait pas de
longue dure. Il ne se trompait pas; ds le lendemain, Nicolas s'irrita
des moindres choses, et s'attacha  froisser son frre dans tous ses
points les plus sensibles.

Constantin se sentait coupable d'hypocrisie; mais il ne pouvait exprimer
ouvertement sa pense. Si ces deux frres avaient t sincres, ils se
seraient regards en face et Constantin n'aurait su que rpter: Tu vas
mourir, tu vas mourir!  quoi Nicolas aurait rpondu: Je le sais, et
j'ai peur, terriblement peur! Ils n'avaient pas d'autres proccupations
dans l'me. Mais, cette sincrit n'tant pas possible, Constantin tentait,
ce qu'il faisait toujours sans succs, de parler de sujets indiffrents,
et son frre, qui le devinait, s'irritait et relevait chacune de ses
paroles.

Le surlendemain, Nicolas entama une fois de plus la question des rformes
de son frre qu'il critiqua et confondit, par taquinerie, avec le
communisme.

Tu as pris les ides d'autrui, pour les dfigurer et les appliquer l o
elles ne sont pas applicables.

--Mais je ne veux en rien copier le communisme qui nie le droit  la
proprit, au capital,  l'hritage. Je suis loin de nier des stimulants
aussi importants. Je cherche seulement  les rgulariser.

--En un mot, tu prends une ide trangre, tu lui tes ce qui en fait
la force, et tu prtends la faire passer pour neuve, dit Nicolas en
tiraillant sa cravate.

--Mais puisque mes ides n'ont aucun rapport.....

--Ces doctrines, continua Nicolas en souriant ironiquement avec un
regard tincelant d'irritation, ont du moins l'attrait que j'appellerai
gomtrique, d'tre claires et logiques. Ce sont peut-tre des utopies,
mais on comprend qu'il puisse se produire une forme nouvelle de travail si
on parvient  faire table rase du pass, s'il n'y a plus ni proprit ni
famille; mais tu n'admets pas cela?

--Pourquoi veux-tu toujours confondre? Je n'ai jamais t communiste.

--Je l'ai t, moi, et je trouve que si le communisme est prmatur, il a
de l'avenir, de la logique, comme le christianisme des premiers sicles.

--Et moi, je crois que le travail est une force lmentaire, qu'il faut
tudier du mme point de vue qu'une science naturelle, dont il faut
reconnatre les proprits et.....

--C'est absolument inutile; cette force agit d'elle-mme et, selon le
degr de civilisation, prend des formes diffrentes. Partout il y a eu
des esclaves, puis des mtayers, des fermiers, des ouvriers libres. Que
cherches-tu de plus?

Levine prit feu  ces derniers mots, d'autant plus qu'il craignait que son
frre n'et raison en lui reprochant de vouloir dcouvrir un terme moyen
entre les formes du travail existantes et le communisme.

Je cherche une forme de travail qui profite  tous,  moi comme  mes
ouvriers, rpondit-il en s'animant.

--Ce n'est pas cela, tu as cherch l'originalit toute ta vie, et tu veux
prouver maintenant que tu n'exploites pas tes ouvriers tout bonnement,
mais que tu y mets des principes.

--Puisque tu le comprends ainsi, quittons ce sujet, rpondit Levine, qui
sentait le muscle de sa joue droite tressaillir involontairement.

--Tu n'as jamais eu de convictions, tu ne cherches qu' flatter ton
amour-propre.

--Trs bien, mais alors laisse-moi tranquille.

--Certes oui, je te laisserai tranquille! j'aurais dj d le faire. Que
le diable t'emporte! Je regrette fort d'tre venu.

Levine eut beau chercher  le calmer, Nicolas ne voulut rien entendre, et
persista  dire qu'il valait mieux se sparer: Constantin dut s'avouer que
la vie en commun n'tait pas possible. Il vint cependant trouver son frre,
lorsque celui-ci se prpara au dpart, pour lui faire d'un ton un peu
forc des excuses, et le prier de lui pardonner s'il l'avait offens.

--Ah! ah! de la magnanimit maintenant! dit Nicolas en souriant. Si tu es
tourment du besoin d'avoir raison, mettons que tu es dans le vrai, mais
je pars tout de mme.

Au dernier moment, cependant, Nicolas eut, en embrassant son frre, un
regard trangement grave.

Kostia, ne me garde pas rancune! dit-il d'une voix tremblante.

Ce furent les seules paroles sincres changes entre les deux frres.
Levine comprit que ces mots signifiaient: Tu le vois, tu le sais, je m'en
vais, nous ne nous reverrons peut-tre plus! Et les larmes jaillirent de
ses yeux. Il embrassa encore son frre sans trouver rien  lui rpondre.

Le surlendemain Levine partit  son tour. Il rencontra  la gare le jeune
Cherbatzky, cousin de Kitty, et l'tonna par sa tristesse.

Qu'as-tu? demanda le jeune homme.

--Rien, si ce n'est que la vie n'est pas gaie.

--Pas gaie? Viens donc  Paris avec moi au lieu d'aller dans un endroit
comme Mulhouse; tu verras si l'existence y est amusante!

--Non, c'est fini pour moi: il est temps de mourir.

--Voil une ide! dit en riant Cherbatzky. Je m'apprte  commencer la vie,
moi.

--Je pensais de mme il y a peu de temps, mais je sais maintenant que je
mourrai bientt.

Levine disait ce qu'il pensait; il ne voyait devant lui que la mort,
ce qui ne l'empchait pas de s'intresser  ses projets de rforme; il
fallait bien occuper sa vie jusqu'au bout. Tout lui semblait tnbres,
mais ses projets lui servaient de fil conducteur et il s'y rattachait de
toutes ses forces.

FIN DU PREMIER VOLUME

       *       *       *       *       *

Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--696-96.

       *       *       *       *       *






End of the Project Gutenberg EBook of Anna Karnine, Tome I, by Lon Tolsto

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