The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre, by mile Zola

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Title: L'oeuvre

Author: mile Zola

Release Date: January 15, 2006 [EBook #17517]
[Last updated on April 21, 2007]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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mile Zola

L'OEUVRE

(1886)




I


Claude passait devant l'Htel de ville, et deux heures du matin
sonnaient  l'horloge, quand l'orage clata. Il s'tait oubli  rder
dans les Halles, par cette nuit brlante de juillet, en artiste flneur,
amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes tombrent si
larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dgingand, perdu, le
long du quai de la Grve. Mais, au pont Louis-Philippe, une colre de
son essoufflement l'arrta: il trouvait imbcile cette peur de l'eau;
et, dans les tnbres paisses, sous le cinglement de l'averse qui
noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains
ballantes.

Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas  faire.

Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'le Saint-Louis, un vif
clair illumina la ligne droite et plate des vieux htels rangs devant
la Seine, au bord de l'troite chausse. La rverbration alluma les
vitres des hautes fentres sans persiennes, on vit le grand air triste
des antiques faades, avec des dtails trs nets, un balcon de pierre,
une rampe de terrasse, la guirlande sculpte, d'un fronton. C'tait l
que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien htel du
Martoy,  l'angle de la rue de la Femme-sans-Tte. Le quai entrevu tait
aussitt retomb aux tnbres, et un formidable coup de tonnerre avait
branl le quartier endormi.

Arriv devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, barde de fer,
Claude, aveugl par la pluie, ttonna pour tirer le bouton de la
sonnette; et sa surprise fut extrme, il eut un tressaillement en
rencontrant dans l'encoignure, coll contre le bois, un corps vivant.
Puis,  la brusque lueur d'un second clair, il aperut une grande jeune
fille, vtue de noir, et dj trempe, qui grelottait de peur.

Lorsque le coup de tonnerre les eut secous tous les deux, il s'cria:

Ah bien, si je t'attendais...! Qui tes-vous? que voulez-vous? Il ne
la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bgayer.

Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris
 la gare, et qui m'a abandonne prs de cette porte en me
brutalisant... Oui, un train a draill, du ct de Nevers. Nous avons
eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouv la personne qui devait
m'attendre... Mon Dieu! c'est la premire fois que je viens  Paris,
monsieur, je ne sais pas o je suis... Un clair blouissant lui coupa
la parole; et ses yeux dilats parcoururent avec effarement ce coin de
ville inconnue, l'apparition violtre d'une cit fantastique. La pluie
avait cess. De l'autre ct de la Seine, le quai des Ormes alignait ses
petites maisons grises, barioles en bas par les boiseries des
boutiques, dcoupant en haut leurs toitures ingales; tandis que
l'horizon largi s'clairait,  gauche, jusqu'aux ardoises bleues des
combles de l'Htel de ville,  droite jusqu' la coupole plombe de
Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de
la rivire, la fosse profonde o la Seine coulait  cet endroit,
noirtre, des lourdes piles du pont Marie aux arches lgres du nouveau
pont Louis-Philippe.

D'tranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et
d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarrs au quai; puis,
l-bas, contre l'autre berge, des pniches pleines de charbon, des
chalands chargs de meulire, domins par le bras gigantesque d'une grue
de fonte. Tout disparut.

Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanque  la rue et
qui cherche un homme. Il avait la mfiance de la femme: cette histoire
d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une
invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'tait
renfonce dans le coin de la porte, terrifie.

Vous ne pouvez pourtant pas coucher l, reprit-il tout haut.

Elle pleurait plus fort, elle balbutia: Monsieur, je vous en prie,
conduisez-moi  Passy!...

C'est  Passy que je vais. Il haussa les paules: le prenait-elle pour
un sot?

Machinalement, il s'tait tourn vers le quai des Clestins, o se
trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.

 Passy, ma chre, pourquoi pas Versailles?... O diable voulez-vous
qu'on pche une voiture,  cette heure, et par un temps pareil?

Mais elle jeta un cri, un nouvel clair l'avait aveugle; et, cette
fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un claboussement de
sang. C'tait une troue immense, les deux bouts de la rivire
s'enfonant  perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.
Les plus minces dtails apparurent, on distingua les petites persiennes
fermes du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du
Paon-Blanc, coupant la ligne des faades; prs du pont Marie, on aurait
compt les feuilles des grands platanes, qui mettent l un bouquet de
superbe verdure; tandis que, de l'autre ct, sous le pont
Louis-Philippe, au Mail, les toues alignes sur quatre rangs avaient
flamb, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit
encore les remous de l'eau, la chemine haute du bateau-lavoir, la
chane immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,
une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant
l'norme coule, la fosse creuse d'un horizon  l'autre. Le ciel
s'teignit, le flot ne roula plus que des tnbres, dans le fracas de la
foudre.

Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir? La
pluie, maintenant, recommenait, si raide, pousse par un tel vent,
qu'elle balayait le quai, avec une violence d'cluse lche.

Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable. Tous
deux se trempaient.  la clart vague du bec de gaz scell au coin de la
rue de la Femme-sans-Tte, il la voyait ruisseler, la robe colle  la
peau, dans le dluge qui battait la porte. Une piti l'envahit: il avait
bien, un soir d'orage, ramass un chien sur un trottoir!... Mais cela le
fchait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il
les traitait toutes en garon qui les ignorait, d'une timidit
souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalit; et
celle-ci, vraiment, le jugeait trop bte, de le raccrocher de la sorte,
avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire:

En voil assez, montons... Vous coucherez chez moi. Elle s'effara
davantage, elle se dbattait.

Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en
prie, monsieur, conduisez-moi  Passy, je vous en prie  mains jointes.
Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manires, puisqu'il la recueillait?
Dj, deux fois, il avait tir la sonnette.

Enfin, la porte cda, et il poussa l'inconnue.

Non, non, monsieur, je vous dis que non... Mais un clair l'blouit,
encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, perdue. La
lourde porte s'tait referme, elle se trouvait sous un vaste porche,
dans une obscurit complte.

Madame Joseph, c'est moi! cria Claude  la Concierge.

Et,  voix basse, il ajouta:

Donnez-moi la main, nous avons la cour  traverser. Elle lui donna la
main, elle ne rsistait plus, tourdie, anantie. De nouveau, ils
passrent sous la pluie diluvienne, courant cte  cte, violemment.
C'tait une cour seigneuriale, norme, avec des arcades de pierre,
confuses dans l'ombre. Puis, ils abordrent  un vestibule, trangl,
sans porte; et il lui lcha la main, elle l'entendit frotter des
allumettes en jurant. Toutes taient mouilles; il fallut monter 
ttons.

Prenez la rampe, et mfiez-vous, les marches sont hautes. L'escalier,
trs troit, un ancien escalier de service, avait trois tages
dmesurs, qu'elle gravit en butant, les jambes casses et maladroites.
Ensuite, il la prvint qu'ils devaient suivre un long corridor; et elle
s'y engagea derrire lui, les deux mains filant contre les murs, allant
sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la faade, sur le quai.
Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-l, un
tage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et
raides comme les planches mal dgrossies d'une chelle de meunier. En
haut, le palier tait si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme,
en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin.

N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore. Et elle
ne bougea plus. Elle soufflait, le coeur battant les oreilles
bourdonnant, acheve par cette monte dans le noir. Il lui semblait
qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel ddale, parmi une
telle complication d'tages et de dtours, que jamais elle ne
redescendrait.

Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains frlaient, il y eut
une dgringolade de choses, accompagne d'une sourde exclamation. La
porte s'claira.

Entrez donc, a y est. Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie
plissait dans ce grenier, haut de cinq mtres, empli d'une confusion
d'objets, dont les grandes ombres se dcoupaient bizarrement contre les
murs peints en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers la
baie vitre, sur laquelle la pluie battait avec un roulement
assourdissant de tambour.

Mais, juste  ce moment, un clair embrasa le ciel, et le coup de
tonnerre suivit de si prs, que la toiture sembla se fendre. Muette,
toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. Bigre! murmura
Claude, un peu ple lui aussi, en voil un qui n'a pas tap loin... Il
tait temps, on est mieux ici que dans la rue, hein? Et il retourna
vers la porte qu'il ferma bruyamment,  double tour, pendant qu'elle le
regardait faire, de son air stupfi.

L! nous sommes chez nous.

D'ailleurs, c'tait la fin, il n'y eut plus que des coups l, loigns,
bientt le dluge cessa. Lui, qu'une gne gagnait  prsent, l'avait
examine d'un regard oblique. Elle ne devait pas tre trop mal, et jeune
 coup sr, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en mfiance,
malgr un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle
ne mentait peut-tre pas absolument. En tout cas, elle avait beau tre
maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exagra son
allure bourrue, il dit d'une grosse voix:

Hein? couchons-nous, a nous schera. Une angoisse la fit se lever.
Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce garon maigre,
aux articulations noueuses,  la forte tte barbue, redoublait sa peur,
comme s'il tait sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de
feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle
murmura:

Merci, je suis bien, je dormirai habille.

--Comment, habille, avec ces vtements qui ruissellent!... Ne faites
donc pas la bte, dshabillez-vous tout de suite. Et il bousculait des
chaises, il cartait un paravent  moiti crev. Derrire, elle aperut
une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit 
enlever le couvre-pieds.

Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je vous jure que je resterai
l. Du coup, il entra en colre, gesticulant, tapant des poings. la
fin, allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit,
qu'avez-vous  vous plaindre?... Et ne faites pas l'effarouche, c'est
inutile. Moi, je coucherai sur le divan. Il tait revenu sur elle,
d'un air de menace. Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle ta
son chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'gouttaient. Lui,
continuait de grogner. Pourtant, un scrupule parut le prendre; et il
lcha enfin, comme une concession: Vous savez, si je vous rpugne, je
veux bien changer les draps. Dj, il les arrachait, il les lanait sur
le divan,  l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire d'une
armoire, et il refit lui-mme le lit, avec une adresse de garon habitu
 cette besogne. D'une main soigneuse, il bordait la couverture du ct
de la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.

Vous y tes, au dodo, maintenant! Et, comme elle ne disait rien,
toujours immobile, promenant ses doigts gars sur son corsage, sans se
dcider  le dboutonner, il l'enferma derrire le paravent.

Mon Dieu! que de pudeur! Vivement, il se coucha lui-mme: les draps
tals sur le divan, ses vtements pendus  un vieux chevalet, et lui
tout de suite allong sur le dos. Mais, au moment de souffler la bougie,
il songea qu'elle ne verrait plus clair, il attendit. D'abord, il ne
l'avait pas entendue remuer: sans doute elle tait demeure toute droite
 la mme place, contre le lit de fer. Puis,  prsent, il saisissait un
petit bruit d'toffe, des mouvements lents et touffs, comme si elle
s'y tait reprise  dix fois, coutant elle aussi, dans l'inquitude de
cette lumire qui ne s'teignait pas. Enfin, aprs de longues minutes,
le sommier cria faiblement, il se fit un grand silence.

tes-vous bien, mademoiselle? demanda Claude d'une voix trs adoucie.
Elle rpondit d'un souffle  peine distinct, encore chevrotant
d'motion.

Oui, monsieur, trs bien.

--Alors, bonsoir.

--Bonsoir. Il souffla la lumire, le silence retomba, plus profond.

Malgr sa lassitude, ses paupires bientt se rouvrirent, une insomnie
le laissa les yeux en l'air, sur la baie vitre.

Le ciel tait redevenu trs pur, il voyait les toiles tinceler, dans
l'ardente nuit de juillet; et, malgr l'orage, la chaleur restait si
forte, qu'il brlait, les bras nus, hors du drap.

Cette fille l'occupait, un sourd dbat bourdonnait en lui, le mpris
qu'il tait heureux d'afficher, la crainte d'encombrer son existence,
s'il cdait, la peur de paratre ridicule, en ne profitant pas de
l'occasion; mais le mpris finissait par l'emporter, il se jugeait trs
fort, il imaginait un roman contre sa tranquillit, ricanant d'avoir
djou la tentation. Il touffa davantage et sortit ses jambes, pendant
que, la tte lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il suivait,
au fond du braisillement des toiles, des nudits amoureuses de femmes,
toute la chair vivante de la femme, qu'il adorait.

Puis, ses ides se brouillrent davantage. Que faisait-elle? Longtemps,
il l'avait crue endormie, car elle ne soufflait mme pas; et,
maintenant, il l'entendait se retourner, comme lui, avec d'infinies
prcautions, qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des femmes,
il tchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait conte, frapp 
cette heure de petits dtails, devenu perplexe; mais toute sa logique
fuyait,  quoi bon se casser le crne inutilement? Qu'elle et dit la
vrit ou qu'elle et menti, pour ce qu'il voulait faire d'elle, il s'en
moquait! Le lendemain, elle reprendrait la porte: bonjour, bonsoir, et
ce serait fini, on ne se reverrait jamais plus.

Au jour seulement, comme les toiles plissaient, il parvint 
s'endormir. Derrire le paravent, elle, malgr la fatigue crasante du
voyage, continuait  s'agiter, tourmente par la lourdeur de l'air, sous
le zinc chauff du toit; et elle se gnait moins, elle eut une brusque
secousse d'impatience nerveuse, un soupir irrit de vierge, dans le
malaise de cet homme, qui dormait l, prs d'elle.

Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des paupires. Il tait
trs tard, une large nappe de soleil tombait de la baie vitre. C'tait
une de ses thories, que les jeunes peintres du plein air devaient louer
les ateliers dont ne voulaient pas les peintres acadmiques, ceux que le
soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.

Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir, les jambes nues.
Pourquoi diable se trouvait-il couch sur son divan? et il promenait ses
yeux, encore troubles de sommeil, quand il aperut,  moiti cach par
le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait!
Il prta l'oreille, il entendit une respiration longue et rgulire,
d'un bien-tre d'enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce
serait dommage de la rveiller.

Il restait tourdi, il se grattait les jambes, ennuy de cette aventure
dans laquelle il retombait, et qui allait lui gter sa matine de
travail. Son coeur tendre l'indignait, le mieux tait de la secouer,
pour qu'elle filt tout de suite.

Cependant, il passa un pantalon doucement, chaussa des pantoufles,
marcha sur la pointe des pieds.

Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien
n'avait boug, le petit souffle continua.

Alors, il pensa que le mieux tait de se remettre  son grand tableau:
il ferait son djeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne
se dcidait point. Lui qui vivait l, dans un dsordre abominable, tait
gn par le paquet des jupes, glisses  terre. De l'eau avait coul,
les vtements taient tremps encore. Et, tout en touffant des
grognements, il finit par les ramasser, un  un, et par les tendre sur
des chaises, au grand soleil. S'il tait permis de tout jeter ainsi  la
dbandade! Jamais a ne serait sec, jamais elle ne s'en irait! Il
tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme,
s'embarrassait dans le corsage de laine noire, cherchait  quatre pattes
les bas, tombs derrire une vieille toile. C'taient des bas de fil
d'cosse, d'un gris cendr, longs et fins, qu'il examina, avant de les
pendre. Le bord de la robe les avait mouills, eux aussi; et il les
tira, il les passa entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite.

Depuis qu'il tait debout, Claude avait envie d'carter le paravent et
de voir. Cette curiosit, qu'il jugeait bte, redoublait sa mauvaise
humeur. Enfin, avec son haussement d'paules habituel, il empoignait ses
brosses, lorsqu'il y eut des mots balbutis, au milieu d'un grand
froissement de linges; et l'haleine douce reprit, et il cda cette fois,
lchant les pinceaux, passant la tte. Mais ce qu'il aperut
l'immobilisa, grave, extasi, murmurant:

Ah! fichtre!... Ah! fichtre!... La jeune fille; dans la chaleur de
serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, anantie
sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baigne de
lumire, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudit
pure. Pendant la fivre d'insomnie, les boutons des paulettes de sa
chemise avaient d se dtacher, toute la manche gauche glissait,
dcouvrant la gorge. C'tait une chair dore, d'une finesse de soie, le
printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonfls de sve, o
pointaient deux roses ples. Elle avait pass le bras droit sous sa
nuque, sa tte ensommeille se renversait, sa poitrine confiante
s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux
noirs, dnous, la vtaient encore d'un manteau sombre.

Ah! fichtre! elle est bigrement bien! C'tait a, tout  fait a, la
figure qu'il avait inutilement cherche pour son tableau, et presque
dans la pose. Un peu mince, un peu grle d'enfance, mais si souple,
d'une jeunesse si frache! Et, avec a, des seins dj mrs. O diable
la cachait-elle, la veille, cette gorge-l, qu'il ne l'avait pas
devine? Une vraie trouvaille! Lgrement, Claude courut prendre sa
bote de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord
d'une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit 
dessiner, d'un air profondment heureux. Tout son trouble, sa curiosit
charnelle, son dsir combattu aboutissaient  cet merveillement
d'artiste,  cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien
emmanchs.

Dj, il avait oubli la jeune fille, il tait dans le ravissement de la
neige des seins, clairant l'ambre dlicat des paules. Une modestie
inquite le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il
redevenait un petit garon, trs sage, attentif et respectueux. Cela
dura prs d'un quart d'heure, il s'arrtait parfois, clignait les jeux.

Mais il avait peur qu'elle ne bouget, il se remettait vite  la
besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l'veiller.

Cependant, de vagues raisonnements recommenaient  bourdonner en lui,
dans son application au travail. Qui pouvait-elle tre?  coup sr, pis
une gueuse, comme il l'avait pens, car elle tait trop frache. Mais
pourquoi lui avait-elle cont une histoire si peu croyable? Et il
imaginait d'autres histoires: une dbutante tombe  Paris avec un
amant, qui l'avait lche; ou bien une petite bourgeoise dbauche par
une amie, n'osait rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus
compliqu, des perversions ingnues et extraordinaires, des choses
effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothses augmentaient son
incertitude, il passa  l'bauche du visage, en l'tudiant avec soin. Le
haut tait d'une grande bont, d'une grande douceur, le front limpide,
uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et
l'on sentait le sourire des yeux sous les paupires, un sourire qui
devait illuminer toute la face. Seulement, le bas gtait ce rayonnement
de tendresse, la mchoire avanait, les lvres trop fortes saignaient,
montrant des dents solides et blanches. C'tait comme un coup de
passion, la pubert grondante et qui s'ignorait, dans ces traits noys,
d'une dlicatesse enfantine.

Brusquement, un frisson courut, pareil  une moire sur le satin de sa
peau. Peut-tre avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la
fouillait. Elle ouvrit les paupires toutes grandes, elle poussa un cri.

Ah! mon Dieu! Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce garon
en manches de chemise, accroupi devant elle, la mangeant des yeux. Puis,
dans un lan perdu, elle ramena la couverture, elle l'crasa de ses
deux bras sur sa gorge, le sang fouett d'une telle angoisse pudique,
que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu' la pointe de ses
seins, en un flot rose.

Eh bien, quoi donc? cria Claude, mcontent, le crayon en l'air, que
vous prend-il? Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap
serr au cou, pelotonne, replie sur elle-mme, bossuant  peine le
lit.

Je ne vous mangerai pas peut-tre... Voyons, soyez gentille,
remettez-vous comme vous tiez. Un nouveau flot de sang lui rougit les
oreilles. Elle finit par bgayer. Oh! non, oh! non, monsieur!... Mais lui
se fchait peu  peu, dans une de ces brusques pousses de colre dont
il tait coutumier. Cette obstination lui semblait stupide.

Dites, qu'est-ce que a peut vous faire? En voil un grand malheur, si
je sais comment vous tes btie!... J'en ai vu d'autres. Alors, elle
sanglota, et il s'emporta tout  fait, dsespr devant son dessin, jet
hors de lui par la pense qu'il ne l'achverait pas, que la pruderie de
cette fille l'empcherait d'avoir une bonne tude pour son tableau.

Vous ne voulez pas, hein? mais c'est imbcile! Pour qui me
prenez-vous?... Est-ce que je vous ai touche, dites? Si j'avais song 
des btises, j'aurais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je
m'en moque, ma chre!... Vous pouvez bien tout montrer... Et puis,
coutez, ce n'est pas trs gentil de me refuser ce service, car enfin je
vous ai ramasse, vous avez couch dans mon lit. Elle pleurait plus
fort, la tte cache au fond de l'oreiller.

Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne vous tourmenterais
pas. Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa
rudesse; et il se tut, embarrass, il la laissa se calmer un peu;
ensuite, il recommena, d'une voix trs douce:

Voyons, puisque a vous contrarie, n'en parlons plus...

Seulement, si vous saviez! J'ai l une figure de mon tableau qui
n'avance pas du tout, et vous tiez si bien dans la note! Moi, quand il
s'agit de cette sacre peinture; j'gorgerais pre et mre. N'est-ce
pas? vous m'excusez...

Et, tenez! si vous tiez aimable, vous me donneriez encore quelques
minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande
pas le torse! La tte, rien que la tte! Si je pouvais finir la tte, au
moins!... De grce, soyez aimable, remettez votre bras comme il tait,
et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute
ma vie!  cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son
crayon, dans l'motion de son gros dsir d'artiste. Du reste, il n'avait
pas boug, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors,
elle se risqua, dcouvrit son visage apais. Que pouvait-elle faire?
Elle tait  sa merci, et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle
eut une hsitation, une dernire gne. Et, lentement, sans dire un mot,
elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tte, en
ayant bien soin de tenir, de son autre main, reste cache, la
couverture tamponne autour de son cou. Ah! que vous tes bonne!... Je
vais me dpcher, vous serez libre tout de suite. Il s'tait courb sur
son dessin, il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre,
pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modle. D'abord, elle
tait redevenue rose, la sensation de son bras nu, de ce peu d'elle-mme
qu'elle aurait montr ingnument dans un bal, l'emplissait l de
confusion. Puis, ce garon lui parut si raisonnable, qu'elle se
tranquillisa, les joues refroidies, la bouche dtendue en un vague
sourire de confiance. Et, entre ses paupires mi-closes, elle l'tudiait
 son tour.

Comme il l'avait terrifie depuis la veille, avec sa forte barbe, sa
grosse tte, ses gestes emports! Il n'tait pas laid pourtant, elle
dcouvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse, tandis que
son nez la surprenait, lui aussi, un nez dlicat de femme, perdu dans
les poils hrisss des lvres. Un petit tremblement d'inquitude
nerveuse le secouait, une continuelle passion qui semblait faire vivre
le crayon au bout de ses doigts minces, et dont elle tait trs touche,
sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait tre un mchant. Il ne devait avoir
que la brutalit des timides. Tout cela, elle ne l'analysait pas trs
bien, mais elle le sentait, elle se mettait  l'aise, comme chez un ami.

L'atelier, il est vrai, continuait  l'effarer un peu. Elle y jetait des
regards prudents, stupfaite d'un tel dsordre et d'un tel abandon.
Devant le pole, les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.
Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait
d'autres meubles qu'une vieille armoire de chne disloque, et qu'une
grande table de sapin, encombre de pinceaux, de couleurs, d'assiettes
sales, d'une lampe  esprit-de-vin, sur laquelle tait reste une
casserole, barbouille de vermicelle. Des chaises dpailles se
dbandaient, parmi des chevalets boiteux. Prs du divan, la bougie de la
veille tranait par terre, dans un coin du parquet, qu'on devait balayer
tous les mois; et il n'y avait que le coucou, un coucou norme, enlumin
de fleurs rouges, qui part gai et propre, avec son tic-tac sonore. Mais
ce dont elle s'effrayait surtout, c'tait des esquisses pendues aux
murs, sans cadres, un flot pais d'esquisses qui descendait jusqu'au
sol, o il s'amassait en un boulement de toiles jetes ple-mle.

Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture, rugueuse, clatante,
d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier,
entendu sur la porte d'une auberge.

Elle baissait les yeux, attire pourtant par un tableau retourn, le
grand tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait chaque
soir vers la muraille, afin de le mieux juger le lendemain, dans la
fracheur du premier coup d'oeil. Que pouvait-il cacher, celui-l, pour
qu'on n'ost mme pas le montrer? Et, au travers de la vaste pice, la
nappe de brlant soleil, tombe des vitres, voyageait, sans tre
tempre par le moindre store, coulant ainsi qu'un or liquide sur tous
ces dbris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse misre.

Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,
n'importe quoi, dans l'ide d'tre poli, et surtout pour la distraire de
la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette
question: Comment vous nommez-vous? Elle ouvrit les yeux qu'elle avait
ferms, comme reprise de sommeil.

Christine. Alors, il s'tonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:
Depuis la veille, ils taient l, cte  cte, sans se connatre.

Moi, je me nomme Claude. Et, l'ayant regarde  ce moment, il la vit
qui clatait d'un joli rire. C'tait l'chappe joueuse d'une grande
fille encore gamine. Elle trouvait drle cet change tardif de leurs
noms. Puis une autre ide l'amusa.

Tiens! Claude, Christine, a commence par la mme lettre. Le silence
retomba. Il clignait les paupires, s'oubliait, se sentait  bout
d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,
et dans la terreur qu'elle ne bouget, il reprit au hasard, pour
l'occuper:

Il fait un peu chaud. Cette fois, elle touffa son rire, cette gaiet
native qui renaissait et partait malgr elle, depuis qu'elle se
rassurait.

La chaleur devenait si forte, qu'elle tait dans le lit comme dans un
bain, la peau, moite et plissante, de la pleur laiteuse des camlias.

Oui, un peu chaud, rpondit-elle srieusement, tandis que ses yeux
s'gayaient.

Claude, alors, conclut de son air bonhomme:

C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! a fait du bien, un bon coup de
soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin
de a, sous la porte. Tous deux clatrent, et lui, enchant d'avoir
dcouvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son
aventure, sans curiosit, se souciant peu au fond de savoir la vrit
vraie, uniquement dsireux de prolonger la sance.

Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'tait la
veille au matin qu'elle avait quitt Clermont, pour venir  Paris, o
elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un gnral, Mme
Vanzade, une vieille dame trs riche, qui habitait Passy. Le train,
rglementairement, arrivait  neuf heures dix, et toutes les prcautions
taient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait mme
fix par lettres un signe de reconnaissance, une plume gris  son
chapeau noir.

Mais voil que son train tait tomb, un peu au-dessus de Nevers, sur
un train de marchandises dont les voitures drailles et brises
obstruaient la voie. Alors avait commenc une srie de contretemps et de
retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis
l'abandon forc de ces wagons, les bagages, laisss l en arrire, les
voyageurs obligs de faire trois kilomtres  pied pour atteindre une
station, o l'on s'tait dcid  former un train de sauvetage. On avait
perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble
que l'accident occasionnait, d'un bout  l'autre de la ligne; si bien
qu'on tait entr en gare avec quatre heures de retard,  une heure du
matin seulement.

Pas de chance! interrompit Claude, toujours incrdule, combattu
pourtant, surpris de la faon aise dont s'arrangeaient les
complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous
attendait plus? En effet, Christine n'avait pas trouv la femme de
chambre de Mme Vanzade, qui sans doute s'tait lasse.

Et elle disait son moi dans la gare de Lyon, cette grande halle
inconnue, noire, vide, bientt dserte,  cette heure avance de la
nuit. D'abord, elle n'avait point os prendre une voiture, se promenant
avec son petit sac, esprant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'tait
dcide, mais trop tard, car il n'y avait plus l qu'un cocher trs
sale, empestant le vin, qui rdait autour d'elle, en s'offrant d'un air
goguenard.

Oui, un rouleur, reprit Claude, intress maintenant, comme s'il et
assist  la ralisation d'un conte bleu.

Et vous tes monte dans sa voiture? Les yeux au plafond, Christine
continua, sans quitter la pose:

C'est lui qui m'a force. Il m'appelait sa petite, il me faisait
peur... Quand il a su que j'allais  Passy, il s'est fch, il a
fouett son cheval si fort, que j'ai d me cramponner aux portires.
Puis, je me suis rassure un peu, le fiacre roulait doucement dans des
rues claires, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai
reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue  Paris, mais j'avais regard
un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
j'ai t reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.
Justement, la pluie commenait, le fiacre, qui avait tourn dans un
endroit trs noir, s'est brusquement arrt. C'tait le cocher qui
descendait de son sige et qui voulait entrer avec moi dans la
voiture... Il disait qu'il pleuvait trop... Claude se mit  rire. Il
ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-l. Comme elle se
taisait, embarrasse:

Bon! bon! le farceur plaisantait.--Tout de suite, j'ai saut sur le
pav, par l'autre portire. Alors, il a jur, il m'a dit que nous tions
arrivs et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...
La pluie tombait  torrents, le quai tait absolument dsert. Je perdais
la tte, j'ai sorti une pice de cinq francs, et il a fouett son
cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, o il n'y avait
heureusement que deux mouchoirs, une moiti de brioche et la clef de ma
malle, reste en route.

--Mais on prend le numro de la voiture! cria le peintre indign.

Maintenant, il se souvenait d'avoir t frl par un fiacre fuyant 
toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le
ruissellement de l'orage. Et il s'merveillait de l'invraisemblance de
la vrit, souvent. Ce qu'il avait imagin, pour tre simple et logique,
tait tout bonnement stupide,  ct de ce cours naturel des infinies
combinaisons de la vie.

Vous pensez si j'tais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je
savais bien que je n'tais pas  Passy, j'allais donc coucher la nuit
l, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces clairs, oh! ces
clairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses  faire
trembler! Ses paupires de nouveau s'taient closes, un frisson plit
son visage, elle revoyait la cit tragique, cette troue des quais
s'enfonant dans des rougeoiements de fournaise, ce foss profond de la
rivire roulant des eaux de plomb, encombr de grands corps noirs, de
chalands pareils  des baleines mortes, hriss de grues immobiles, qui
allongeaient des bras de potence. tait-ce donc l une bienvenue? Il y
eut un silence. Claude s'tait remis  son dessin.

Mais elle remua, son bras s'engourdissait.

Le coude un peu rabattu, je vous prie. Puis, d'un air d'intrt, pour
s'excuser:

Ce sont vos parents qui doivent tre dans la dsolation, s'ils ont
appris la catastrophe.

--Je n'ai pas de parents.

--Comment! ni pre ni mre... Vous tes seule?

--Oui, toute seule. Elle avait dix-huit ans, et elle tait ne 
Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son pre,
le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzime anne, ce
dernier, un Gascon de Montauban, tait mort  Clermont, o une paralysie
des jambes l'avait forc de prendre sa retraite. Pendant prs de cinq
ans, sa mre, qui tait Parisienne, avait vcu l-bas, en province,
mnageant sa maigre pension, travaillant, peignant des ventails, pour
achever d'lever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle
tait morte  son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec
l'unique amiti d'une religieuse, la suprieure des Soeurs de la
Visitation, qui l'avait garde dans son pensionnat. C'tait du couvent
qu'elle arrivait tout droit, la suprieure ayant fini par lui trouver
cette place de lectrice, chez sa vieille amie, Mme Vanzade, devenue
presque aveugle.

Claude restait muet,  ces nouveaux dtails. Ce couvent, cette orpheline
bien leve, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient 
son embarras,  sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait
plus, les yeux baisss sur son croquis.

C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.

--Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais gure, je sortais 
peine. Elle s'tait accoude, elle continua trs bas, comme se parlant
 elle-mme, d'une voix encore brise des sanglots de son deuil:

Maman, qui n'tait pas forte, se tuait  la besogne...

Elle me gtait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des
professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'tais tombe
malade, puis je n'coutais pas, toujours  rire, le sang  la tte...
La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est
encore la peinture qui allait le mieux... Il leva la tte, il
l'interrompit d'une exclamation.

Vous savez peindre!--Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je
l'aidais parfois pour les fonds de ses ventails...

Elle en peignait de si beaux! Elle eut, malgr elle, un regard autour
de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;
et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'tonnement inquiet de
cette peinture brutale. De loin, elle voyait  l'envers l'tude que le
peintre avait bauche d'aprs elle, si consterne des tons violents,
des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander
 la regarder de prs. D'ailleurs, mal  l'aise dans ce lit o elle
brlait, elle s'agitait, tourmente de l'ide de s'en aller, d'en finir
avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.

Sans doute, Claude eut conscience de cet nervement.

Une brusque honte l'emplit de regret. Il lcha son dessin inachev, il
dit trs vite:

Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...

Pardonnez-moi, j'ai abus, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous
en prie. Il est temps d'aller  vos affaires.

Et, sans comprendre pourquoi elle ne se dcidait pas, rougissante,
renfonant au contraire son bras nu,  mesure qu'il s'empressait devant
elle, il lui rptait de se lever.

Puis, il eut un geste de fou, il replaa le paravent et gagna l'autre
bout de l'atelier, en se jetant  une exagration de pudeur, qui lui fit
ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pt sauter du lit et se
vtir, sans craindre d'tre coute.

Au milieu du tapage qu'il dchanait, il n'entendait pas une voix
hsitante.

Monsieur, monsieur...! Enfin, il tendit l'oreille.

Monsieur, si vous tiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.
Il se prcipita. O avait-il la tte? que voulait-il qu'elle devnt, en
chemise derrire ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait
tendus au soleil? Les bas taient secs, il s'en assura en les frottant
doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aperut
une dernire fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il
lana ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne
laissa que le chapeau pendu  un chevalet.

Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait  peine des
frlements de linges, des bruits discrets d'eau remue. Mais lui,
continuait de s'occuper d'elle.

Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,
n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...

Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc. L'ide qu'il
retombait dans ses maladresses l'exaspra tout  coup.

Allons, voil que je vous embte encore! Faites comme chez vous. Il
retourna  son mnage. Un dbat l'agitait. Devait-il lui offrir 
djeuner? Il tait difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,
a n'en finirait plus, il allait perdre dcidment sa matine de
travail. Sans rien rsoudre, aprs avoir allum sa lampe 
esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit  faire du chocolat, ce
qu'il jugeait plus distingu, sourdement honteux de son vermicelle, une
pte o il coupait du pain et qu'il baignait d'huile  la mode du Midi.
Mais il miettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut
une exclamation! Comment! dj! C'tait Christine qui repoussait le
paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vtements
noirs, lace, boutonne, quipe en un tour de main. Son visage ros ne
gardait mme pas l'humidit de l'eau; son lourd chignon se tordait sur
sa nuque, sans qu'une mche dpasst. Et Claude restait bant devant ce
miracle de promptitude, cet entrain de petite mnagre  s'habiller vite
et bien.

Ah! fichtre, si vous faites tout comme a! Il la trouvait plus grande
et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'tait
son air de tranquille dcision. Elle ne le craignait plus, videmment.
Il semblait qu'au sortir de ce lit dfait, o elle se sentait sans
dfense, elle et remis son armure, avec ses bottines et sa robe.

Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il
hsitait encore  dire! Vous allez djeuner avec moi, n'est-ce pas?
Mais elle refusa.

Non, merci... Je vais courir  la gare, o ma malle est srement
arrive, et je me ferai conduire ensuite  Passy. Vainement, il lui
rpta qu'elle devait avoir faim, que ce n'tait gure raisonnable de
sortir ainsi sans manger.

Alors, je descends vous chercher un fiacre.

--Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.

--Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage  pied. Permettez-moi,
au moins, de vous accompagner jusqu' la station de voitures, puisque
vous ne connaissez point Paris.

--Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez tre aimable,
laissez-moi m'en aller toute seule. C'tait un parti pris. Sans doute,
elle se rvoltait  l'ide d'tre rencontre avec un homme, mme par des
inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le
souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colre, affecta de l'envoyer
au diable. Bon dbarras! a l'arrangeait de ne pas descendre. Et il
demeurait bless au fond, il la trouvait ingrate.

Comme il vous plaira, aprs tout. Je n'emploierai pas la force.

 cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa
finement les coins dlicats de ses lvres. Elle ne dit rien; elle prit
son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle
se dcida  nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes
levs, elle roulait, tirait les rubans sans hte, le visage dans le
reflet dor du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits
d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noy,
le front limpide, les yeux tendres, c'tait  prsent le bas qui
avanait, la mchoire passionne, la bouche saignante, aux belles dents.
Et toujours ce sourire nigmatique des jeunes filles, qui raillait
peut-tre.

En tout cas, reprit-il, agac, je ne pense pas que vous ayez un
reproche  me faire.

Alors, elle ne put retenir son rire, un lger rire nerveux.

Non, non, monsieur, pas le moindre. Il continuait  la regarder, rendu
au combat de ses timidits et de ses ignorances, craignant d'avoir t
ridicule.

Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les
filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure
closion de la chair et du coeur, o personne ne descend. Dans ce lieu
libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'veiller, avec
sa curiosit et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne
tremblait plus, avait-elle la surprise un peu mprisante d'avoir trembl
pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas mme un baiser sur le bout des
doigts! L'indiffrence bourrue de ce garon, qu'elle avait sentie,
devait irriter en elle la femme qu'elle n'tait pas encore, et elle s'en
allait ainsi, change, nerve, faisant la brave dans son dpit,
emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui
n'taient pas arrives.

Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures
est au bout du pont, sur l'autre quai?

--Oui,  l'endroit o il y a un bouquet d'arbres. Elle avait achev de
nouer ses brides, elle tait prte, gante, les mains ballantes, et
elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontr la
grande toile tourne contre le mur, elle eut envie de demander  la
voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant
l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
l quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se
dirigea vers la porte.

Claude l'ouvrit, et un petit pain, pos debout, tomba dans l'atelier.

Vous voyez, dit-il, vous auriez d djeuner avec moi.

C'est ma concierge qui me monte a tous les matins. Elle refusa de
nouveau d'un signe de tte. Sur le palier, elle se retourna, se tint un
instant immobile. Son gai sourire tait revenu, elle tendit la main la
premire.

Merci, merci bien. Il avait pas la petite main gante dans sa main
large, tache de pastel. Toutes deux demeurrent ainsi quelques
secondes, serres troitement, se secouant en bonne amiti.

La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lvres une
question! Quand vous reverrai-je? Mais une honte l'empcha de parler.
Alors, aprs avoir attendu, elle dgagea sa main. Adieu, monsieur.

--Adieu, mademoiselle. Christine, dj, sans lever la tte, descendait
l'chelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,
brutalement, rentra chez lui, referma la porte  la vole, en disant
trs haut! Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes! Il tait furieux,
enrag contre lui, enrag contre les autres. Tout en bousculant du pied
les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager,  pleine
voix.

Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-l
n'taient bonnes qu' vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui
assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'tait pas
abominablement fichue de lui? Et il avait eu la btise de croire des
contes  dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui
ferait avaler la veuve du gnral, ni l'accident de chemin de fer, ni
surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?
D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air tait
drle, au moment de filer.

Encore, s'il et compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges
sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, 
cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.
Elle avait d lui en laisser un dsordre! Et, quand il constata que tout
se trouvait rang, trs propre, la cuvette, la serviette, le savon, il
s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit  le faire,
d'un effort exagr, saisit  pleins bras le matelas tide encore, tapa
des deux poings l'oreiller odorant, touff par cette tideur, cette
odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.

Ensuite, il se dbarbouilla  grande eau, pour se rafrachir les tempes
et, dans la serviette humide, il retrouva le mme touffement, cette
haleine de vierge dont la douceur parse, errante par l'atelier,
l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la
casserole, si enfivr, si enrag de peindre, qu'il avalait en hte de
grosses bouches de pain.

Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend
malade. Le soleil s'en tait all, il faisait moins chaud.

Et Claude, ouvrant une petite fentre, au ras du toit, respira d'un air
de profond soulagement la bouffe de vent embras qui entrait. Il avait
pris son dessin, la tte de Christine, et il s'oublia longtemps  la
regarder.




II


Midi tait sonn, Claude travaillait  son tableau lorsqu'une main
familire tapa rudement contre la porte.

D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le matre, le peintre
glissa dans un carton la tte de Christine, d'aprs laquelle il
retouchait sa grande figure de femme.

Puis, il se dcida  ouvrir.

Pierre! cria-t-il. Dj toi? Pierre Sandoz, un ami d'enfance, tait un
garon de vingt-deux ans, trs brun,  la tte ronde et volontaire, au
nez carr, aux yeux doux, dans un masque nergique, encadr d'un collier
de barbe naissante.

J'ai djeun plus tt, rpondit-il, j'ai voulu te donner une bonne
sance... Ah! diable! a marche! Il s'tait plant devant le tableau,
et il ajouta tout de suite! Tiens! tu changes le type de la femme? Un
long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles.

C'tait une toile de cinq mtres sur trois, entirement couverte, mais
dont quelques morceaux  peine se dgageaient de l'bauche. Cette
bauche, jete d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de
couleurs.

Dans un trou de fort, aux murs pais de verdure, tombait une onde de
soleil; seule,  gauche, une alle sombre s'enfonait, avec une tache de
lumire, trs loin. L, sur l'herbe, au milieu des vgtations de juin,
une femme nue tait couche, un bras sous la tte, enflant la gorge; et
elle souriait, sans regard, les paupires closes, dans la pluie d'or qui
la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde,
galement nues, luttaient en riant, dtachaient, parmi les verts des
feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le
peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'tait bonnement
satisfait, en y asseyant un monsieur, vtu d'un simple veston de
velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main
gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe.

Trs belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz.

Mais, sapristi! tu auras joliment du travail, dans tout a! Claude, les
yeux allums sur son oeuvre, eut un geste de confiance.

Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la
besogne! Cette fois, peut-tre, je finirai par me prouver que je ne
suis pas une brute. Et il se mit  siffler fortement, ravi sans le dire
de l'bauche qu'il avait faite de la tte de Christine, soulev par un
de ces grands coups d'espoir, d'o il retombait plus rudement dans ses
angoisses d'artiste, que la passion de la nature dvorait. Allons, pas
de flnerie! cria-t-il. Puisque tu es l, commenons. Sandoz, par
amiti, et pour lui viter les frais d'un modle, avait offert de lui
poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul
jour o il ft libre, la figure se trouverait tablie. Dj, il
endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque rflexion.

Dis donc, tu n'as pas djeun srieusement, toi, puisque tu
travaillais... Descends manger une ctelette, je t'attends ici. L'ide
de perdre du temps indigna Claude,Mais si, j'ai djeun, regarde la
casserole!... Et puis, tu vois qu'il reste une crote de pain. Je la
mangerai...

Allons,--allons,  la pose, paresseux! Vivement, il reprenait sa
palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant! Dubuche vient nous
chercher ce soir, n'est-ce pas?

--Oui, vers cinq heures.

--Eh bien, c'est parfait, nous descendrons dner tout de suite... Y
es-tu  la fin? La main plus  gauche, la tte penche davantage. Aprs
avoir dispos les coussins, Sandoz s'tat install sur le divan, tenant
la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas
moins un moment encore, car il avait reu le matin mme une lettre de
Plassans, la petite ville provenale o le peintre et lui s'taient
connus, en huitime, ds leur premire culotte use sur les bancs du
collge. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde,
l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues
immobilits.

C'tait  l'ge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de
pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence o il
tait n. Sa mre, une brave femme de blanchisseuse, que son fainant de
pre avait lche  la rue, venait d'pouser un bon ouvrier, amoureux
fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgr leur courage, ils
n'arrivaient pas  joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accept de
grand coeur, lorsqu'un vieux monsieur de l-bas s'tait prsent, en
leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collge, prs de lui: la
toquade gnreuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes
barbouills autrefois par le mioche avaient frapp. Et, jusqu' sa
rhtorique, pendant sept ans, Claude tait donc rest dans le Midi,
d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un
matin, on avait trouv ce dernier mort en travers de son lit, foudroy.
Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec
la facult de disposer du capital,  l'ge de vingt-cinq ans. Celui-ci,
que l'amour de la peinture enfivrait dj, quitta immdiatement le
collge, sans vouloir mme tenter de passer son baccalaurat, et
accourut  Paris, o son ami Sandoz l'avait prcd.

Au collge de Plassans, ds leur huitime, il y avait eu les trois
insparables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et
Louis Dubuche. Venus de trois mondes diffrents, opposs de natures, ns
seulement la mme anne,  quelques mois de distance, ils s'taient lis
d'un coup et  jamais, entrans par des affinits secrtes, le tourment
encore vague d'une ambition commune, l'veil d'une intelligence
suprieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui
les battaient. Le pre de Sandoz, un Espagnol rfugi en France  la
suite d'une bagarre politique, avait install prs de Plassans une
papeterie, o fonctionnaient de nouveaux engins de son invention; puis,
il tait mort, abreuv d'amertume, traqu par la mchancet locale, en
laissant  sa veuve une situation si complique, toute une srie de
procs si obscurs, que la fortune entire avait coul dans le dsastre!
et la mre, une Bourguignonne, cdant  sa rancune contre les
Provenaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait
d'tre aussi la cause, s'tait rfugie  Paris avec son fils, qui la
soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hante de gloire
littraire. Quant  Dubuche, l'an d'une boulangre de Plassans, pouss
par celle-ci, trs pre, trs ambitieuse, il tait venu rejoindre ses
amis, plus tard, et il suivait les cours de l'cole comme lve
architecte, vivant chichement des dernires pices de cent sous que ses
parents plaaient sur lui, avec une obstination de juifs qui
escomptaient l'avenir  trois dents pour cent.

Sacredi! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode,
ta pose! elle me casse le poignet...

Est-ce qu'on peut bouger, hein? Claude le laissa s'tirer, sans
rpondre. Il attaquait le veston de velours,  larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire norme, gay par
un brusque souvenir.

Dis donc, tu te rappelles, en sixime, le jour o Pouillaud alluma les
chandelles dans l'armoire de ce crtin de Lalubie? Oh! la terreur de
Lalubie, avant de grimper  sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour
prendre ses livres, et qu'il aperut cette chapelle ardente!... Cinq
cents vers  toute la classe! Sandoz, gagn par cet accs de gaiet,
s'tait renvers sur le divan. Il reprit la pose, en disant Ah! l'animal
de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce
justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur
pouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le
mercier, la petite blonde  qui nous allions donner des srnades! Les
souvenirs taient lchs. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un
fouett et peignant avec une fivre croissante, l'autre tourn toujours
vers le mur, parlant du dos, les paules secoues de passion.

Ce fut d'abord le collge, l'ancien couvent moisi qui s'tendait
jusqu'aux remparts, les deux cours plantes d'normes platanes, le
bassin vaseux, vert de mousse, o ils avaient appris  nager, et les
classes du bas dont les pltres ruisselaient, et le rfectoire
empoisonn du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir
des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie,
peuples de soeurs dlicates, des religieuses en robe noire, si douces
sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque soeur Angle, celle
dont la figure de vierge rvolutionnait la cour des grands, avait
disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhtorique, qui, par
amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et
pour qu'elle lui post des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le
personnel entier dfila, une chevauche lamentable, grotesque et
terrible, des profils de mchancet et de souffrance: le proviseur qui
se ruinait en rception pour marier ses filles, deux grandes belles
filles lgantes, que des dessins et des inscriptions abominables
insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux
s'embusquait derrire les portes, pareil  une couleuvrine, dcelant au
loin sa prsence; la kyrielle des professeurs, chacun clabouss de
l'injure d'un surnom, le svre Rhadamante qui n'avait jamais ri, la
Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa
tte, Tu-m'as-tromp-Adle, le matre de physique, un cocu lgendaire,
auquel dix gnrations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis
surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres
encore, Spontini, le pion froce, avec son couteau corse qu'il montrait
rouill du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant,
qu'il laissait fumer en promenade; jusqu' un marmiton de la cuisine et
 la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnomms
Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
pluchures.

Ensuite arrivaient les farces, les soudaines vocations des bonnes
blagues, dont on se tordait aprs des annes.

Oh! le matin o l'on avait brl dans le pole les souliers de
Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre garon qui
apportait en contrebande le tabac  priser de toute la classe! Et le
soir d'hiver o l'on tait all voler des allumettes  la chapelle, prs
de la veilleuse, pour fumer des feuilles sches de marronnier dans des
pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son
pouvante, sa sueur froide, en dgringolant du choeur noy de tnbres.
Et le jour o Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle ide de
griller des hannetons, pour voir si c'tait bon  manger, comme on le
disait! Une puanteur si cre, une fume si paisse s'tait chappe du
pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant  un incendie. Et la
maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres
jetes dans les vitres, o le grand chic tait d'obtenir, avec les
cassures, des cartes de gographie connues; les leons de grec crites 
l'avance, en gros caractres, sur le tableau noir, et lues couramment
par tous les cancres, sans que le professeur s'en apert; les bancs de
la cour scis, puis ports autour du bassin comme des cadavres d'meute,
en long cortge, avec des chants funbres. Ah! oui, fameuse, celle-ci!
Dubuche, qui faisait le clerg, s'tait fichu au fond du bassin, en
voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bnitier. Et
la plus drle, la meilleure, la nuit o Pouillaud avait attach tous les
pots de chambre du dortoir  une mme corde qui passait sous les lits,
puis au matin, un matin de grandes vacances, s'tait mis  tirer en
fuyant par le corridor et par les trois tages de l'escalier, avec cette
effroyable queue de faence, qui bondissait et volait en clats derrire
lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarit,
criant; Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a crit? qu'est-ce qu'il
fabrique maintenant, Pouillaud?

--Mais rien du tout, mon vieux! rpondit Sandoz, en se remontant sur
les coussins. Sa lettre est d'un bte!...

Il finit son droit, il reprendra ensuite l'tude d'avou de son pre. Et
si tu voyais le ton qu'il a dj, toute la gourme imbcile d'un
bourgeois qui se range! Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta:

Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons t protgs. Alors, d'autres
souvenirs leur vinrent, ceux dont les coeurs battaient  grands coups,
les belles journes de plein air et de plein soleil qu'ils avaient
vcues l-bas, hors du collge. Tout petits, ds leur sixime les trois
insparables s'taient pas de la passion des longues promenades. Ils
profitaient des moindres congs, ils s'en allaient  des lieues,
s'enhardissant  mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils
couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher,
sur l'aire pave, encore brlante, o la paille du bl battu leur
faisait une couche molle, dans quelque cabanon dsert, dont ils
couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'taient des
fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre
nature, une adoration irraisonne de gamins pour les arbres, les eaux,
les monts, pour cette joie sans limite d'tre seuls et d'tre libres.
Dubuche, qui tait pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres
les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair
endormie du bon lve piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient
pas, allaient chaque dimanche s'veiller ds quatre heures du matin, en
jetant des cailloux dans leurs persiennes. L't surtout, ils rvaient
de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses
de Plassans. Ils avaient douze ans  peine, qu'ils savaient nager et
c'tait une rage de barboter au fond des trous, o l'eau s'amassait, de
passer l des journes entires, tout nus,  se scher sur le sable
brlant pour replonger ensuite,  vivre dans la rivire, sur le dos, sur
le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfonant jusqu'aux
oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce
ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait
leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins chapps, lorsque
jeunes hommes dj, ils rentraient  la ville, par les ardeurs
troublantes des soires de juillet. Plus tard, la chasse les avait
envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans
gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des
expditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides;
avec une chauve souris imprudente, abattue  l'entre du faubourg, en
dchargeant les fusils.

Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces dbauches de marche! ils
revoyaient les routes blanches,  l'infini, couvertes d'une couche de
poussire, comme d'une tombe paisse de neiger ils les suivaient
toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers,
puis ils coupaient  travers champs, dans des terres rouges, charges de
fer, o ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une
ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au grle
feuillage; et,  chaque retour, une dlicieuse hbtude de fatigue, la
forfanterie triomphante d'avoir march encore plus que l'autre fois, le
ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force
acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui
les berait comme du fond d'un rve.

Dj, Claude, entre sa poire  poudre et sa bote de capsules, emportait
un album o il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait
toujours dans sa poche le livre d'un pote. C'tait une frnsie
romantique, des strophes ailes alternant avec les gravelures de
garnison, des odes jetes au grand frisson lumineux de l'air qui
brlait; et, quand ils avaient dcouvert une source, quatre saules
tachant de gris la terre clatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux
toiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par coeur, la voix
enfle pour les hros toute mince et rduite  un chant de fifre pour
les ingnues et les reines.

Ces jours-l, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette
province recule, au milieu de la btise somnolente des petites villes,
ils avaient ainsi, ds quatorze ans, vcu isols, enthousiastes, ravags
d'une fivre de littrature et d'art. Le dcor norme d'Hugo, les
imaginations gantes qui s'y promnent parmi l'ternelle bataille des
antithses, les avaient d'abord ravis en pleine pope, gesticulant,
allant voir le soleil se coucher derrire des ruines, regardant passer
la vie sous un clairage faux et superbe de cinquime acte. Puis, Musset
tait venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils
coutaient en lui battre leur propre coeur, un monde s'ouvrait plus
humain, qui les conqurait par la piti, par l'ternel cri de misre
qu'ils devaient dsormais entendre monter de toutes choses. Du reste,
ils taient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de
jeunesse, un furieux apptit de lecture, o s'engouffraient l'excellent
et le pire, si avides d'admirer, que souvent des oeuvres excrables les
jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'oeuvre.

Et, comme Sandoz le disait  prsent, c'tait l'amour des grandes
marches, c'tait cette fringale de lecture, qui les avaient protgs de
l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
caf, ils professaient l'horreur des rues, posaient mme pour y dprir
comme des aigles mis en cage, lorsque dj des camarades  eux
tranaient leurs manches d'coliers sur les petites tables de marbre, en
jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les
enfants tout jeunes dans l'engrenage de son mange, l'habitude du
cercle, le journal pel jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans
cesse recommence, la mme promenade  la mme heure sur la mme
avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles
les indignait, les jetait  des protestations, escaladant les collines
voisines pour y dcouvrir des solitudes ignores, dclamant des vers
sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cits. Ils
projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans
la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus,
qui auraient suffi  leurs besoins. La femme elle-mme tait bannie, ils
avaient des timidits, des maladresses, qu'ils rigeaient en une
austrit de gandins suprieurs. Claude, pendant deux ans, s'tait
consum d'amour pour une apprentie chapelire, que chaque soir il
accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser
la parole. Sandoz nourrissait des rves, des dames rencontres en
voyage, des filles trs belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui
se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres,
au crpuscule. Leur seule aventure galante les gayait encore, tant elle
leur semblait sotte; des srnades donnes  deux petites demoiselles,
du temps o ils faisaient partie de la musique du collge; des nuits
passes sous une fentre,  jouer de la clarinette et du cornet 
pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier,
jusqu'au soir mmorable o les parents rvolts avaient vid sur eux
tous les pots  eau de la famille.

Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les
murs de l'atelier taient justement couverts d'une srie d'esquisses,
faites l-bas par le peintre, dans un rcent voyage. C'tait comme s'ils
avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur
la campagne rousse. L, une plaine s'tendait, avec le moutonnement des
petits oliviers gristres, jusqu'aux dentelures roses des collines
lointaines. Ici, entre des coteaux brls, couleur de rouille, l'eau
tarie de la Viorne se desschait sous l'arche d'un vieux pont, enfarin
de poussire, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus
loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille bante, au milieu de
ses croulements de roches foudroyes, un immense chaos, un dsert
farouche, roulant  l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes
de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserr, si ombreux,
d'une fracheur de bouquet parmi les champs calcins; le bois des
Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur
rsine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de
mosque, au centre de ses vastes terres, pareilles  des mares de sang;
d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui
tournaient, des ravins o la chaleur semblait faire monter des bouillons
 la peau cuite des cailloux, des langues de sable altres et achevant
de boire goutte  goutte la rivire, des trous de taupe, des sentiers de
chvre, des sommets dans l'azur.

Tiens! s'cria Sandoz en se tournant vers une tude, o est-ce donc,
a? Claude, indign, brandit sa palette.

Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les
os. Tu sais bien, le jour o nous avons grimp avec Dubuche, du fond de
Jaumegarde. C'tait lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les
ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les
ctelettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi. Sandoz,
maintenant, se rappelait.

Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des
baguettes de romarin, et comme mes baguettes brlaient, tu m'exasprais
 blaguer ma ctelette qui se rduisait en charbon. Un fou rire les
secouait encore. Le peintre se renat  son tableau, et il conclut
gravement: Fichu tout a, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus 
flner. C'tait vrai, depuis que les trois insparables avaient ralis
leur rve de se retrouver ensemble  Paris, pour le conqurir,
l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de
recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient  pied,
certains dimanches, par la barrire de Fontainebleau, allaient battre
les taillis de Verrires, poussaient jusqu' Bivre, traversaient les
bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle.

Mais ils accusaient Paris de leur gter les jambes, ils n'en quittaient
plus gure le pav, tout entiers  leur bataille. Du lundi au samedi,
Sandoz s'enrageait  la mairie du cinquime arrondissement, dans un coin
sombre du bureau des naissances, clou l par l'unique pense de sa
mre, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal.

De son ct, Dubuche, press de payer  ses parents les intrts des
sommes places sur sa tte, cherchait de basses besognes chez des
architectes, en dehors de ses travaux de l'cole. Claude, lui, avait sa
libert, grce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois
terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches!
Heureusement, il commenait  vendre de petites toiles achetes des dix
et douze francs par le pre Malgras, un marchand rus; et, du reste, il
aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce,  la
fabrication des portraits bourgeois, des saintets de pacotille, des
stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour,
il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier trs vaste;
puis, il tait venu au quai de Bourbon, par conomie.

Il y vivait en sauvage, d'un absolu ddain pour tout ce qui n'tait pas
la peinture, brouill avec sa famille qui le dgotait, ayant rompu avec
sa tante, charcutire aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien,
gardant seulement au coeur la plaie secrte de la dchance de sa mre,
que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau.

Brusquement, il cria  Sandoz:

H! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir! Mais Sandoz
dclara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canap, pour se drouiller
les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose.
Claude se montrait dbonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait
peu  peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serres,
rageant  froid, ds qu'il sentait la nature lui chapper.

Aussi,  peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot
intarissable, sans perdre un coup de pinceau.

Hein? mon vieux, a marche? Tu as une crne tournure, l-dedans... Ah!
les crtins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus
svre pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sr: et, lorsque je me
reois un tableau, vois-tu, c'est plus srieux que s'il avait pass
devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles,
mes deux gamins sur des tas de lgumes, eh bien, je l'ai gratt,
dcidment: a ne venait pas, je m'tais fichu l dans une sacre
machine, trop lourde encore pour mes paules. Oh! je reprendrai a un
jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines  les
flanquer tous par terre d'tonnement! Il eut un grand geste, comme pour
balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il
ricana en demandant quelle tte aurait devant sa peinture son premier
matre, le pre Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un
quart de sicle, dans une salle du Muse, enseignait les belles hachures
aux gamins de Plassans.

D'ailleurs,  Paris, Berthou, le clbre peintre de Nron au cirque,
dont il avait frquent l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas
rpt,  vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les
regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imbciles ttonnements,
d'exercices niais sous la frule d'un bonhomme dont la caboche diffrait
de la sienne! Il en arrivait  dclamer contre le travail au Louvre, il
se serait, disait-il, coup le poignet, plutt que d'y retourner gter
son oeil  une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du
monde o l'on vit.

Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait
dans le ventre? est-ce que tout ne se rduisait pas  planter une bonne
femme devant soi, puis  la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une
botte de carottes, oui, une botte de carottes! tudie directement,
peinte navement, dans la note personnelle o on la voit, ne valait pas
les ternelles tartines de l'cole, cette peinture au jus de chique,
honteusement cuisine d'aprs les recettes? Le jour venait o une seule
carotte originale serait grosse d'une rvolution. C'tait pourquoi,
maintenant, il se contentait d'aller peindre,  l'atelier Boutin, un
atelier libre qu'un ancien modle tenait rue de la Huchette.

Quand il avait donn ses vingt francs au massier, il trouvait l du nu,
des hommes, des femmes,  en faire une dbauche, dans son coin; et il
s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec
la nature, fou de travail,  ct des beaux fils qui l'accusaient de
paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs tudes, parce
qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'oeil d'un matre. coute
a, mon vieux, quand un de ces cocos-l aura bti un torse comme
celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons. Du bout de sa
brosse, il indiquait une acadmie peinte, pendue au mur, prs de la
porte. Elle tait superbe, enleve avec une largeur de matre; et, 
ct, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette,
exquis de vrit dlicate, un ventre de femme surtout, une chair de
satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses
rares heures de contentement, il avait la fiert de ces quelques tudes,
les seules dont il ft satisfait, celles qui annonaient un grand
peintre, dou admirablement, entrav par des impuissances soudaines et
inexpliques.

Il poursuivit avec violence, sabrant  grands coups le veston de
velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait
personne;Tous des barbouilleurs d'images  deux sous, des rputations
voles, des imbciles ou des malins  genoux devant la btise publique!
Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le pre
Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-l, avec sa peinture
glaireuse? Eh bien! c'est tout de mme un sacr bonhomme, et je le
trouve trs crne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Aprs a,
entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fire
allure! En voil un dcorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle
poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donns:
sa palette bouillait et dbordait. Je sais bien, ce n'tait que de la
fantasmagorie; mais, tant pis! a me gratte, il fallait a, pour
incendier l'cole... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus
vraiment peintre du sicle, et d'un mtier absolument classique, ce que
pas un de ces crtins n'a senti. Ils ont hurl, parbleu! ils ont cri 
la profanation, au ralisme, lorsque ce fameux ralisme n'tait gure
que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux
matres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos muses... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits 
l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant,
oh! maintenant... Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba
une minute dans la sensation de son oeuvre, puis repartit;Maintenant,
il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais
et si je pouvais, je serais trs fort. Oui, il n'y aurait plus que
moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand dcor romantique de
Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de
Courbet empoisonne dj le renferm, le moisi de l'atelier o le soleil
n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-tre le soleil, il faut le
plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les tres tels
qu'ils se comportent dans de la vraie lumire, enfin je ne puis pas
dire, moi! notre peinture  nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui
doivent faire et regarder. Sa voix s'teignit de nouveau, il bgayait,
n'arrivait pas  formuler la sourde closion d'avenir qui montait en
lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'baucher le veston
de velours, frmissant.

Sandoz l'avait cout, sans lcher l pose. Et, le dos tourn, comme
s'il et parl au mur, dans un rve; il dit alors  son tour Non, non,
on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur
a voulu m'imposer une vrit, j'ai eu une rvolte de dfiance, en
songeant;Il se trompe ou il me trompe. Leurs ides m'exasprent, il me
semble que la vrit est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on
donnait son existence entire  une oeuvre, o l'on tcherait de mettre
les choses, les btes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre
des manuels de philosophie, selon la hirarchie imbcile dont notre
orgueil se berce; mais en pleine coule de la vie universelle, un monde
o nous ne serions qu'un accident, o le chien qui passe, et jusqu' la
pierre des chemins, nous complteraient, nous expliqueraient; enfin, le
grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il
fonctionne...

Bien sr, c'est  la science que doivent s'adresser les romanciers et
les potes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voil!
que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que
je patauge...

Ah! si je savais, si je savais, quelle srie de bouquins je lancerais 
la tte de la foule! Il se tut, lui aussi. L'hiver prcdent, il avait
publi son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapportes de
Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules
le rvolt, le passionn de vrit et de puissance. Et, depuis, il
ttonnait, il s'interrogeait dans le tourment des ides, confuses
encore, qui battaient son crne. D'abord, pris des besognes gantes, il
avait eu le projet d'une gense de l'univers, en trois phases: la
cration, rtablie d'aprs la science; l'histoire de l'humanit,
arrivant  son heure jouer son rle, dans la chane des tres; l'avenir,
les tres se succdant toujours, achevant de crer le monde, par le
travail sans fin de la vie. Mais il s'tait refroidi devant les
hypothses trop hasardes de cette troisime phase; et il cherchait un
cadre plus resserr, plus humain, o il ferait tenir pourtant sa vaste
ambition.

Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, aprs un long intervalle.
Avec des lieues de murailles  couvrir, dcorer les gares, les halles,
les mairies, tout ce qu'on btira, quand les architectes ne seront plus
des crtins! Et il ne faudra que des muscles et une tte solides, car ce
ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle
passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchs, aux
courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les
mtiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein
jour; et les paysans, et les btes, et les campagnes!...

On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des
fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques
hautes comme le Panthon! Une sacre suite de toiles  faire clater le
Louvre! Ds qu'ils taient ensemble, le peintre et l'crivain en
arrivaient d'ordinaire  cette exaltation. Ils se fouettaient
mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait l une telle
envole de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-mmes
souriaient ensuite de ces grands rves d'orgueil, ragaillardis, comme
entretenus en souplesse et en force.

Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adoss,
s'abandonnant. Alors, Sandoz, bas par la pose, quitta le divan et alla
se mettre prs de lui. Puis, tous deux regardrent, de nouveau muets. Le
monsieur en veston de velours tait bauch entirement; la main, plus
pousse que le reste, faisait dans l'herbe une note trs intressante,
d'une jolie fracheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec
tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes
luttant au soleil, semblaient s'tre loignes, dans le frisson lumineux
de la clairire; tandis que la grande figure, la femme nue et couche, 
peine indique encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe,
une ve dsire naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans
regard, les paupires closes.

Dcidment, comment appelles-tu a? demanda Sandoz.

--_Plein air_, rpondit Claude d'une voix brve.

Mais ce titre parut bien technique  l'crivain, qui, malgr lui, tait
parfois tent d'introduire de la littrature dans la peinture.

_Plein air_, a ne dit rien.

--a n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans
une fort, au soleil. Est-ce que a ne suffit pas? Va, il y en a assez
pour faire un chef-d'oeuvre.

Il renversa la tte, il ajouta entre ses dents;Nom d'un chien, c'est
encore noir! J'ai ce sacr Delacroix dans l'oeil. Et a, tiens! cette
main-l, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barbot, nous en sommes barbouills
jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive. Sandoz haussa
dsesprment les paules: lui aussi se lamentait d'tre n au
confluent d'Hugo et de Balzac.

Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une
bonne sance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches
pareils, le bonhomme y serait, et carrment. Pour cette fois, il y en
avait assez. Tous deux plaisantrent, car d'habitude il tuait ses
modles, ne les lchant qu'vanouis, morts de fatigue. Lui-mme
attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.

Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de
pain, il le dvora. puis, il le cassait de ses doigts tremblants, il
le mchait  peine, revenu devant son tableau, repris par son ide, au
point qu'il ne savait mme pas qu'il mangeait.

Cinq heures, dit Sandoz qui s'tirait, les bras en l'air.

Nous allons dner... Justement, voici Dubuche. On frappait, et Dubuche
entra. C'tait un gros garon brun, au visage correct et bouffi, le
cheveux ras, les moustaches dj fortes. Il donna des poignes de main,
il s'arrta d'un air interloqu devant le tableau. Au fond, cette
peinture drgle le bousculait, dans la pondration de sa nature, dans
son respect de bon lve pour les formules tablies; et sa vieille
amiti seule empchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
son tre se rvoltait, visiblement.

Eh bien! quoi donc? a ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.

--Si, si, oh! trs bien peint... Seulement...

--Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?

--Seulement, c'est ce monsieur, tout habill, l, au milieu de ces
femmes nues... On n'a jamais vu a. Du coup, les deux autres
clatrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composs
de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu a, on le verrait. On
s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
rponses, Dubuche rptait tranquillement:

Le public ne comprendra pas... Le public trouvera a cochon... Oui,
c'est cochon:

--Sale bourgeois! cria Claude exaspr. Ah! ils te crtinisent raide 
l'cole, tu n'tais pas si bte! C'tait la plaisanterie courante de
ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'cole des
Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. a,
on avait raison de le dire, les peintres taient de jolis crtins, 
l'cole. Mais, pour les architectes, la question changeait. O
voulait-on qu'il ft ses tudes? Il se trouvait bien forc de passer par
l. Plus tard, a ne l'empcherait pas d'avoir ses ides  lui. Et il
affecta, une allure trs rvolutionnaire.

Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dner.

Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'tait remis
au travail. Maintenant,  ct du monsieur en veston, la figure de la
femme ne tenait plus. nerv, impatient, il la cernait d'un trait
vigoureux, pour la rtablir au plan qu'elle devait occuper.

Viens-tu? rpta son ami.

--Tout  l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer a,
et je suis  vous. Sandoz hocha la tte; puis, doucement, de peur de
l'exasprer davantage:

Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es reint, tu crves
de faim, et tu vas encore gter ton affaire, comme l'autre jour. D'un
geste irrit, le peintre lui coupa la parole. C'tait sa continuelle
histoire: il ne pouvait lcher  temps la besogn, il se grisait de
travail, dans le besoin d'avoir une certitude immdiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le
dsesprer, au milieu de sa joie d'une bonne sance; avait-il eu raison
de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
note clatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutt
mort l, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fivreusement la
tte de Christine du carton o il l'avait cache, comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature.

Tiens! s'cria Dubuche, o as-tu dessin a?... Qui est-ce? Claude,
saisi de cette question, ne rpondit point; puis, sans raisonner, lui
qui leur disait tout, il mentit, cdant  une pudeur singulire, au
sentiment dlicat de garder pour lui seul son aventure.

Hein! qui est-ce? rptait l'architecte.

--Oh! personne, un modle.

--Vrai, un modle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est trs bien... Tu
devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
une Psych. Est-ce que tu as l'adresse, l? Et Dubuche s'tait tourn
vers un pan de mur gristre, o se trouvaient, crites  la craie,
jetes dans tous les sens, des adresses de modles. Les femmes surtout
laissaient l, en grosses critures d'enfant, leurs cartes de visite.
Zo Pidefer, rue Campagne-Premire, 7, une grande brune dont le ventre
s'abmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
fraches, mais trop maigres.

Dis, as-tu l'adresse? Alors, Claude s'emporta. Eh! fiche-moi la
paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaant,  vous dranger toujours,
quand on travaille! Sandoz n'avait rien dit, tonn d'abord, puis
souriant.

Il tait plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
ils se mirent  plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prter. Ah!
le gaillard, qui se payait les belles filles! Et o l'avait-il ramasse?

Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
Maubert?

De plus en plus gn, le peintre s'agitait.

Que vous tes btes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous tes btes!...
En voil assez, vous me faites de la peine.

Sa voix tait si altre, que les deux autres, immdiatement, se
turent; et lui, aprs avoir gratt de nouveau la tte de la figure nue,
la redessina et la repeignit, d'aprs la tte de Christine, d'une main
emporte, mal assure, qui s'garait. Puis, il attaqua la gorge,
indique  peine sur l'tude. Son excitation augmentait, c'tait sa
passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudits
dsires et jamais possdes, une impuissance  se satisfaire,  crer
de cette chair autant qu'il rvait d'en treindre, de ses deux bras
perdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
ses tableaux, il les caressait et les violentait, dsespr jusqu'aux
larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.

Hein! dix minutes, n'est-ce pas? rpta-t-il. J'tablis les paules
pour demain, et nous descendons. Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
avait pas  l'empcher de se tuer ainsi, se rsignrent. Le second
alluma une pipe et s'tala sur le divan: lui seul fumait, les deux
autres ne s'taient jamais bien accoutums au tabac, toujours menacs
d'une nause, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fume qu'il soufflait, il parla de
lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacr Paris, comme il
fallait s'y user la peau, pour arriver  une position! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le clbre Dequersonnire,
l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des btiments civils,
officier de la Lgion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
chef-d'oeuvre, l'glise Saint-Mathieu, tenait du moule  pt et de la
peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose  leur atelier
de la rue du Four, o le patron passait en courant, trois fois par
semaine; des gaillards froces, les camarades, qui lui avaient rendu la
vie joliment dure, au dbut, mais, qui au moins lui avaient enseign 
coller un chssis,  dessiner et  laver un projet. Et que de djeuners
faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouilles
pniblement, que d'heures passes chez lui sur des bouquins, avant
d'oser se prsenter  l'cole! Avec a, il avait failli tre retoqu,
malgr son effort de gros travailleur: l'imagination crite, une
cariatide et une salle  manger d't, trs mdiocres, l'avaient
class tout au bout; il est vrai qu'il s'tait relev  l'oral, avec
son calcul de logarithmes, ses pures de gomtrie et l'examen
d'histoire, car il tait trs ferr sur la partie scientifique.
Maintenant qu'il se trouvait  l'cole, comme lve de seconde classe,
il devait se dcarcasser pour, enlever son diplme de premire classe.
Quelle chienne de vie! Jamais a ne finissait! Il carta les jambes,
trs haut, sur les coussins, fuma plus fort, rgulirement.

Cours de perspective, cours de gomtrie descriptive, cours de
strotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
font noircir du papier,  prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantt une simple esquisse, tantt un projet.
Il n'y a point  s'amuser, si l'on veut passer ses examens et dcrocher
les mentions ncessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...

Moi, j'en crve... Un coussin ayant gliss par terre, il le repcha 
l'aide de ses deux pieds.

Tout de mme, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
cherchent  faire la place, sans rien dnicher! Avant-hier, j'ai
dcouvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
non, on n'a pas ide d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
incapable de se tirer d'un dcalque; et il me donne vingt-cinq sous de
l'heure, je lui remets ses maisons debout... a tombe joliment bien, la
mre m'avait signifi qu'elle tait compltement  sec. Pauvre mre, en
ai-je de l'argent  lui rendre!.

Comme Dubuche parlait videmment pour lui, remchant ses ides de tous
les jours, sa continuelle proccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'couter. Il avait ouvert la petite fentre,
il s'tait assis au ras du toit, souffrant  la longue de la chaleur qui
rgnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.

Dis donc, est-ce que tu viens dner jeudi?... Ils y seront tous,
Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnire. Chaque jeudi, on se runissait
chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus 
Paris, tous rvolutionnaires, anims de la mme passion de l'art.

Jeudi prochain, je ne crois pas, rpondit Dubuche. Il faut que j'aille
dans une famille, o l'on danse.

--Est-ce que tu espres y carotter une dot?...

--Tiens! ce ne serait dj pas si bte! Il tapa sa pipe sur la paume de
sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain clat de
voix! J'oubliais... J'ai reu une lettre de Pouillaud.

Toi aussi!... Hein? est-il assez vid, Pouillaud! En voil un qui a mal
tourn!

--Pourquoi donc? Il succdera  son pre, il mangera tranquillement son
argent, l-bas. Sa lettre est trs raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
nous donnerait une leon  tous, avec son air de farceur... Ah! cet
animal de Pouillaud! Sandoz allait rpliquer, furieux, lorsqu'un juron
dsespr de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
s'obstinait au travail, n'avait plus desserr les dents. Il semblait
mme ne pas les entendre.

Nom de Dieu! c'est encore rat... Dcidment, je suis une brute,
jamais je ne ferai dent Et, d'un lan, dans une crise de folle rage, il
voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
retinrent. Voyons, tait-ce enfantin, une colre pareille! il serait
bien avanc ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abm son
oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retomb  son silence, regardait le
tableau sans rpondre, d'un regard ardent et fixe, o brlait l'affreux
tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
sous ses doigts, la gorge de la femme s'emptait de tons lourds; cette
chair adore qu'il rvait clatante, il la salissait, il n'arrivait mme
pas  la mettre  son plan.

Qu'avait-il donc dans le crne, pour l'entendre ainsi craquer de son
effort inutile? tait-ce une lsion de ses yeux qui l'empchait de voir
juste? Ses mains cessaient-elles d'tre  lui, puisqu'elles refusaient
de lui obir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
hrditaire, qui parfois lui rendait la cration si heureuse, et qui
d'autres fois l'abtissait de strilit, au point qu'il oubliait les
premiers lments du dessin. Et sentir son tre tourner dans une nause
de vertige, et rester l quand mme avec la fureur de crer, lorsque
tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
rve, l'existence entire! coute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous. Claude nettoyait
 l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
rpondit d'un seul mot, la voix tonnante:

Non!.

Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
battant avec sa toile, les deux autres troubls et chagrins de cette
crise, qu'ils ne savaient de quelle faon calmer. Puis, comme on
frappait  la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.

Tiens! le pre Malgras! Le marchand de tableaux tait un gros homme,
envelopp dans une vieille redingote verte, trs sale, qui lui donnait
l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coups en
brosse et sa face rouge, plaque de violet. Il dit, d'une voix de
rogomme:

Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur  la
fentre, et je suis mont... Il s'interrompit, devant le silence du
peintre, qui s'tait retourn vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspration.

Du reste, il ne se troublait pas, trs  l'aise, carrment plant sur
ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachs de sang le tableau
bauch. Il le jugea sans gne, d'une phrase o il y avait de l'ironie
et de la tendresse.

En voil une machine! Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
se promena tranquillement  petits pas dans l'atelier, regardant le long
des murs. Le pre Malgras, sous l'paisse couche de sa crasse, tait un
gaillard trs fin, qui avait le got et le flair de la bonne peinture.
Jamais il ne s'garait chez les barbouilleurs mdiocres, il allait
droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contests, dont son
nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
avait le marchandage froce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
emporter  bas prix la toile qu'il convoitait.

Ensuite, il se contentait d'un bnfice de brave homme, vingt pour cent,
trente pour cent au plus, ayant bas son affaire sur le renouvellement
rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
superbement.

Arrt prs de la porte, devant les acadmies peintes  l'atelier
Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
d'une jouissance de connaisseur, qu'il teignait sous ses lourdes
paupires. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqu
qui perdait son temps  d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
ravissaient. Mais cela n'tait pas de vente, et il avait dj fait son
choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
et dlicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
dit ngligemment:

Qu'est-ce que c'est que a? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetes. Et il
continua en phrases molles, interminables;Vous refuserez peut-tre de
me croire, monsieur Lantier, a ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai  l'hpital...
N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche,
je ne demande qu' obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
pour a, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas! Il jouait
l'motion; puis, avec l'lan d'un homme qui fait une folie:

Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
demandez de cette pochade? Claude, agac, peignait avec des
tressaillements nerveux.

Il rpondit d'une voix sche, sans tourner la tte Vingt francs.

--Comment! Vingt francs! Vous tes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
francs pice... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
de plus!.

D'habitude, le peintre cdait tout de suite, honteux et excd de ces
querelles misrables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
Mais, cette fois, il s'entta, il vint crier des insultes dans la face
du marchand de tableaux, qui se mit  le tutoyer, lui retira tout
talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
dernier avait fini par sortir de sa poche, une  une, trois pices de
cent sous; et il les lana de loin comme des palets, sur la table, o
elles sonnrent parmi les assiettes.

Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a dj
une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
parole d'honneur!... Quinze francs, a! Ah! mon petit, tu as tort, voil
un sale tour dont tu te repentirai! puis, Claude le laissa dcrocher
la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
verte.

Avait-elle gliss au fond d'une poche spciale? dormait-elle sous le
revers? Aucune bosse ne l'indiquait.

Son coup fait, le pre Malgras se dirigea vers la porte, subitement
calm. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:

coutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
bien a, aprs m'avoir trill... Je vous apporterai le homard; vous
m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?.

 cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-l cout
curieusement, clatrent d'un si grand rire, que le marchand s'gaya,
lui aussi. Ces rosses de peintres, a ne fichait rien de bon, a crevait
la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrs fainants, si le
pre Malgras, de temps  autre, ne leur avait pas apport un beau gigot,
une barbue bien frache, ou un homard avec son bouquet de persil?

J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien. De nouveau,
il restait plant devant l'bauche de la grande toile, avec son souffre
d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en rptant:

--En voil une machine! Claude voulut reprendre encore sa palette et
ses brosses.

Mais ses jambes flchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
lis  son corps par une force suprieure.

Dans le grand silence morne qui s'tait fait, aprs l'clat de la
dispute, il chancelait, aveugl, gar, devant son oeuvre informe.
Alors, il bgaya:

Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achev! Sept
heures venaient de sonner au coucou, il avait travaill l huit longues
heures, sans manger autre chose qu'une crote, sans se reposer une
minute, debout, secou de fivre. Maintenant, le soleil se couchait, une
ombre commenait  assombrir l'atelier, o cette fin de jour prenait une
mlancolie affreuse. Lorsque la lumire s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail, c'tait comme si le soleil ne devait jamais
reparatre, aprs avoir emport la vie, la gaiet chantante des
couleurs.

Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une piti fraternelle.
Viens, mon vieux. Dubuche lui-mme ajouta:

Tu verras plus clair demain. Viens dner. Un moment, Claude refusa de
se rendre. Il demeurait clou au parquet, sourd  leurs voix amicales,
farouche dans son enttement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
doigts raidis lchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
ne plus pouvoir, il tait ravag par un dsir furieux de pouvoir encore,
de crer quand mme.

Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se dcida, un tressaillement le traversa comme d'un
grand sanglot.  pleine main, il avait pris un couteau  palette trs
large; et, d'un seul coup, lentement, profondment, il gratta la tte et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre vritable, un crasement: tout
disparut dans une bouillie fangeuse. Alors,  ct du monsieur au veston
vigoureux, parmi les verdures clatantes o se jouaient les deux petites
lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
et sans tte, qu'un tronon mutil, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rve vapore et morte.

Dj, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable
de la laisser ainsi, balafre d'une plaie bante.




III


Le commencement de la semaine fut dsastreux pour Claude. Il tait
tomb dans un de ces doutes qui lui faisaient excrer la peinture, d'une
excration d'amant trahi, accablant l'infidle d'insultes, tortur du
besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, aprs trois horribles journes
de lutte vaine et solitaire, il sortit ds huit heures du matin, il
referma violemment sa porte, si coeur de lui-mme qu'il jurait de ne
plus toucher un pinceau.

Quand une de ces crises le dtraquait, il n'avait qu'un remde:
s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu' ce que la chaleur et
l'odeur de bataille des pavs lui eussent remis du coeur au ventre.

Ce jour-l, comme tous les jeudis, il dnait chez Sandoz, o il y avait
runion. Mais que faire jusqu'au soir?

L'ide de rester seul,  se dvorer, le dsesprait. Il aurait couru
tout de suite chez son ami, s'il ne s'tait dit que ce dernier devait
tre  son bureau. Puis, la pense de Dubuche lui vint, et il hsita,
car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
ne sentait pas entre eux la fraternit des heures nerveuses, il le
devinait inintelligent, sourdement hostile, engag dans d'autres
ambitions. Pourtant,  quelle porte frapper? Et il se dcida, il se
rendit rue Jacob, o l'architecte habitait une troite chambre, au
sixime tage d'une grande maison froide.

Claude tait au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
ton aigre que M. Dubuche n'tait pas chez lui, et qu'il avait mme
dcouch. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupfi par cette
chose norme, une escapade de Dubuche. C'tait une malchance
incroyable.

Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrtait au coin de la rue
de Seine, ne sachant de quel ct tourner, il se souvint brusquement de
ce que lui avait cont son ami: certaine nuit passe  l'atelier
Dequersonnire, une dernire nuit de terrible travail, la veille du jour
o les projets des lves devaient tre dposs  l'cole des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
tait l'atelier. Jusque-l, il avait vit d'y aller jamais prendre
Dubuche, par crainte des hues dont on y accueillait les profanes. Et il
y allait carrment, sa timidit s'enhardissait dans son angoisse d'tre
seul, au point qu'il se sentait prt  subir des injures, pour conqurir
un compagnon de misre.

Rue du Four,  l'endroit le plus troit, l'atelier se trouvait au fond
d'un vieux logis lzard. Il fallait traverser deux cours puantes, et
l'on arrivait enfin dans une troisime, o tait plante de travers une
sorte de hangar ferm, une vaste salle de planches et de pltras, qui
avait servi jadis  un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
fentres, dont les vitres infrieures taient barbouilles de cruse,
on ne voyait que le plafond nu, blanchi  la chaux.

Mais Claude, ayant pouss la porte, demeura immobile sur le seuil. La
vaste salle s'tendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
aux fentres, des tables doubles, trs larges, occupes des deux cts
par des files d'lves, encombres d'ponges mouilles, de godets, de
vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses o
chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
Dans un coin, le pole oubli du dernier hiver se rouillait,  ct d'un
reste de coke, qu'on n'avait mme pas balay; tandis que,  l'autre
bout, une grande fontaine de zinc tait pendue, entre deux serviettes.

Et, au milieu de cette nudit de halle mal soigne, les murs surtout
tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des tagres, une dbandade de
moulages, disparaissant plus bas sous une fort de ts et d'querres,
sous un amas de planches  laver, retenues en paquets par des bretelles.
Peu  peu, tous les pans rests libres s'taient salis d'inscriptions,
de dessins, d'une cume montante, jete l, comme sur les marges d'un
livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
d'objets dshonntes, des mots  faire plir des gendarmes, puis des
sentences, des additions, des adresses; le tout domin, cras par cette
ligne laconique de procs-verbal, en grosses lettres,  la plus belle
place:

Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Sign: Godemard.

Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
drangs chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'tait l'aspect de la salle;
au matin de la nuit de charrette, ainsi que les architectes nomment
cette nuit suprme de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
soixante lves, taient enferms l, ceux qui n'avaient pas de projets
 dposer,les ngres, aidant les autres, les concurrents en retard,
forcs d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Ds minuit,
on s'tait empiffr de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
sans que le travail se ralentt, la fte avait tourn  l'orgie romaine,
au milieu de la fume des pipes.

Il en restait, par terre, une jonche de papiers gras, de culs de
bouteilles casses, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
pendant que l'air gardait l'cret des bougies noyes dans les
chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mle  celle des
saucisses et du vin bleu. Des voix hurlrent, sauvages:  la porte!...
Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaill?...  la porte!
 la porte! Claude, sous la rudesse de cette tempte, chancela un
instant, tourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
lgance, mme pour les natures les plus distingues, tant de rivaliser
d'ordures. Et il se remettait, il rpondait, lorsque Dubuche le
reconnut. Ce dernier devint trs rouge, car il dtestait ces aventures.
Il eut honte de son ami, il accourut, sous les hues, qui se tournaient
contre lui, maintenant; et il bgaya:

Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
Attends-moi un instant dans la cour.  ce moment, Claude, qui reculait,
manqua d'tre cras par une petite charrette  bras, que deux gaillards
trs barbus amenaient au galop. C'tait de cette charrette que la nuit
de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les lves,
retards par les basses besognes payes du dehors, rptaient le
cri: Oh! que je suis en charrette! Ds qu'elle parut, une clameur
clata. Il tait neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
juste d'arriver  l'cole. Une dbandade norme vida la salle; chacun
sortait ses chssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
s'entter  finir un dtail taient bousculs, emports. En moins de
cinq minutes, les chssis de tous se trouvrent empils dans la voiture,
et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
s'attelrent comme des btes, tirrent au pas de course; tandis que le
flot des autres vocifrait et poussait par-derrire.

Ce fut une rupture d'cluse, les deux cours franchies dans un fracas de
torrent, la rue envahie, inonde de cette cohue hurlante.

Claude, cependant, s'tait mis  courir, prs de Dubuche, qui venait 
la queue, trs contrari de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
pour soigner un lavis.

Qu'est-ce que tu fais ensuite?

--Oh! j'ai des courses toute la journe.

Le peintre fut dsespr de voir que cet ami lui chappait encore.

C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?

--Oui, je crois,  moins qu'on ne me retienne  dner ailleurs. Tous
deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
pour promener davantage son vacarme. Aprs avoir descendu la rue du
Four, elle s'tait rue  travers la place Gozlin, et elle se jetait
dans la rue de l'chaud. En tte, la charrette  bras, tire, pousse
plus fort, bondissait sur les pavs ingaux, avec la danse lamentable
des chssis dont elle tait pleine; puis, la queue galopait, forant les
passants  se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas tre
renverss; et les boutiquiers, bants sur leurs portes, croyaient  une
rvolution. Tout le quartier tait dans le bouleversement.

Rue Jacob, la dbcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
des persiennes se fermrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
trottoir, et de l'entraner. Une paille dans le torrent. Eh bien, adieu,
dit Claude.  ce soir!--Oui,  ce soir! Le peintre, hors d'haleine,
s'tait arrt au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
l'cole se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.

Aprs avoir souffl un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
malchance s'aggravait, il tait dit qu'il ne dbaucherait pas un
camarade, ce matin-l; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'
la place du Panthon, sans ide nette; puis, il pensa qu'il pouvait
toujours entrer  la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqu, quand un garon lui
rpondit que M. Sandoz avait demand un jour de cong, pour un
enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami allguait ce
motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journe de
bon travail.

Et il prenait dfi sa course, lorsqu'une fraternit d'artiste, un
scrupule de travailleur honnte, l'arrta: c'tait un crime que d'aller
dranger un brave homme, de lui apporter le dcouragement d'une oeuvre
rebelle, au moment o il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Ds lors, Claude dut se rsigner. Il trana sa mlancolie noire sur les
quais jusqu' midi, la tte si lourde, si bourdonnante de la pense
continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
les horizons aims de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
Femme-sans-Tte, il y djeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'intressait. Des maons, en blouse
de travail, clabousss de pltre, taient l, attabls; et, comme eux,
avec eux, il mangea son ordinaire de huit sous, le bouillon dans un
bol, o il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'tait encore
trop bon, pour une brute qui ne savait pas son mtier: quand il avait
manqu une tude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
manoeuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
une heure, il s'attarda, il s'abtit, dans les conversations des tables
voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.

Mais, place de l'Htel-de-Ville, une ide lui fit hter le pas. Pourquoi
n'avait-il point song  Fagerolles? Il tait gentil, Fagerolles, bien
qu'il ft lve de l'cole des Beaux-Arts; et gai, et pas bte. On
pouvait causer avec lui, mme lorsqu'il dfendait la mauvaise peinture.
S'il avait djeun chez son pre, rue Vieille-du-Temple, pour sr il s'y
trouvait encore.

Claude, en entrant dans cette rue troite, prouva une sensation de
fracheur. La journe devenait trs chaude, et une humidit montait du
pav, qui, malgr le ciel pur, restait mouill et gras, sous le
continuel pitinement des passants.  chaque minute, des camions, des
tapissires manquaient de l'craser, lorsqu'une bousculade le forait 
quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la dbandade mal
aligne de ses maisons, des faades plates, barioles d'enseignes
jusqu'aux gouttires, troues de minces fentres, o l'on entendait
bruire tous les mtiers en chambre de Paris.  un des passages les plus
trangls, une petite boutique de journaux le retint: c'tait, entre un
coiffeur et un tripier, un talage de gravures imbciles, des suavits
de romance mles  des ordures de corps de garde. Plants devant les
images, un grand garon ple rvait, deux gamines se poussaient en
ricanant. Il les aurait gifls tous les trois, il se hta de traverser
la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
vieille demeure sombre qui avanait sur les autres, mouchete des
claboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, rduit l  une simple
bordure: les roues lui frlrent la poitrine, il fut inond jusqu'aux
genoux.

M. Fagerolles, le pre, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
rez-de-chausse; et, au premier tage, pour abandonner  ses magasins
d'chantillons les deux grandes pices claires sur la rue, il
occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un touffement de
cave. C'tait l que son fils Henri avait pouss, en vraie plante du
pav parisien, au bord de ce trottoir mang par les roues, tremp par le
ruisseau, en face de la boutique  images, du tripier et du coiffeur.
D'abord, son pre avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
usage personnel.

Puis, lorsque le gamin s'tait rvl avec des ambitions plus hautes,
s'attaquant  la peinture, parlant de l'cole, il y avait eu des
querelles, des gifles, une srie de brouilles et de rconciliations.
Aujourd'hui encore, bien qu'Henri et remport de premiers succs, le
fabricant de zinc d'art, rsign  le laisser libre, le traitait
durement, en garon qui gtait sa vie.

Aprs s'tre secou, Claude enfila le porche de la maison, une vote
profonde, bante sur une cour qui avait le jour verdtre, l'odeur fade
et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
au plein air, un large escalier,  vieille rampe dvore de rouille.

Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier tage, il
aperut, par une porte vitre, M. Fagerolles en train d'examiner ses
modles. Alors, voulant tre poli, il entra, malgr son coeurement
d'artiste pour tout ce zinc peinturlur en bronze, tout ce joli affreux
et menteur de l'imitation.

Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore l? Le fabricant, un
gros homme blme, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
buires et de ses statuettes. Il tenait  la main un nouveau modle de
thermomtre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le lger
tube, de verre.

... Henri n'est pas rentr djeuner, rpondit-il schement.

Cet accueil troubla le jeune homme.

Ah! il n'est pas rentr... Je vous demande pardon.

Bonsoir, monsieur.

--Bonsoir. Dehors, Claude jura entre ses dents. Dveine complte,
Fagerolles aussi lui chappait. Il s'en voulait maintenant d'tre venu
et de s'tre intress  cette vieille rue pittoresque, furieux de la
gangrne romantique qui repoussait quand mme en lui: c'tait son mal
peut-tre, l'ide fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
du crne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pense
lui vint de rentrer, pour voir si son tableau tait vraiment trs
mauvais. Mais cette pense seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
lui semblait un lieu d'horreur, o il ne pouvait plus vivre, comme s'il
y avait laiss le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
trois tages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de a: il lui aurait
fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
suivit toute la rue Saint-Jacques.

Tant pis! il tait trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, dbaucher
Sandoz.

Le petit logement, au quatrime, se composait d'une salle  manger,
d'une chambre  coucher et d'une troite cuisine, que le fils occupait;
tandis que la mre, cloue par la paralysie, avait, de l'autre ct du
palier, une chambre o elle vivait dans une solitude chagrine et
volontaire. La rue tait dserte, les fentres ouvraient sur le vaste
jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tte arrondie d'un grand
arbre et le clocher carr de Saint-Jacques du Haut-Pas.

Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courb sur sa table, absorb
devant une page crite.

Je te drange?

--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
voici une heure que je m'puise  retaper une phrase mal btie, dont le
remords m'a tortur pendant tout mon djeuner. Le peintre eut un geste
de dsespoir; et,  le voir si lugubre, l'autre comprit.

Hein? toi, a ne va gure... Sortons. Un grand tour pour nous
drouiller un peu, veux-tu? Mais, comme il passait devant la cuisine,
une vieille femme l'arrta. C'tait sa femme de mnage, qui d'habitude
venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
elle restait l'aprs-midi entier, pour le dner.

Alors, demanda-t-elle, c'est dcid, monsieur: de la raie et un gigot
avec des pommes de terre?

--Oui, si vous voulez.

--Et combien faut-il que je mette de couverts?

--Ah! a, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tcherons d'y tre.

Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
glissa chez sa mre; et, quand il en fut ressorti, du mme mouvement
discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, aprs
avoir flair  gauche et  droite, comme pour prendre le vent, ils
finirent par remonter la rue, tombrent sur la place de l'Observatoire,
enfilrent le boulevard du Montparnasse.

C'tait leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand mme,
aimant ce large droulement des boulevards extrieurs, o leur flnerie
vaguait  l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tte lourde encore,
rassrns peu  peu d'tre ensemble. Devant la gare de l'Ouest
seulement, Sandoz eut une ide.

Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir o en est sa grande
machine? Je sais qu'il a lch ses bons dieux aujourd'hui.

--C'est a, rpondit Claude. Allons chez Mahoudeau. Ils s'engagrent
tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
lou,  quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitire tombe en
faillite; et il s'y tait install, en se contentant de barbouiller les
vitres d'une couche de craie.  cet endroit, large et dserte, la rue
est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclsiastique: des portes charretires restent bantes, montrant des
enfilades de cours, trs profondes; une vacherie exhale des souffles
tides de litire, un mur de couvent s'allonge, interminable.

Et c'tait l, flanque de ce couvent et d'une herboristerie, que se
trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
toujours les mots: Fruits et lgumes, en grosses lettres jaunes.

Claude et Sandoz faillirent tre borgns par des petites filles qui
sautaient  la cord. Il y avait, su les trottoirs, des familles
assises, dont les barricades de chaises les foraient  prendre la
chausse. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment.

Entre les deux vitrines, dcores d'irrigateurs, de bandages, de toutes
sortes d'objets intimes et dlicats, sous les herbes sches de la
porte, d'o sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
et brune, debout, les dvisageait; pendant que, derrire elle, dans
l'ombre, apparaissait le profil noy d'un petit homme plot, en train de
cracher ses poumons. Ils se poussrent du coude, les yeux gays d'un
rire farceur; puis, ils tournrent le bec-de-cane de la boutique 
Mahoudeau.

La boutique, assez grande, tait comme emplie par un tas d'argile, une
Bacchante colossale,  demi renverse sur une roche. Les madriers qui la
portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, o l'on
ne distinguait que des seins de gante et des cuisses pareilles  des
tours. De l'eau avait coul, des baquets boueux tranaient, un gchis de
pltre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
l'ancienne fruiterie restes en place, se dbandaient quelques moulages
d'antiques, que la poussire amasse lentement semblait ourler de cendre
fine. Une humidit de buanderie, une odeur fade de glaise mouille
montait du sol. Et cette misre des ateliers de sculpteur, cette salet
du mtier s'accusaient davantage, sous la clart blafarde des vitres
barbouilles de la devanture.

Tiens! c'est vous! cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
train de fumer une pipe.

Il tait petit, maigre, la figure osseuse, dj creuse de rides 
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
front trs bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur froce,
s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
purilit charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
remport l-bas de grands succs, aux concours du Muse; puis, il tait
venu  Paris comme laurat de la ville, avec la pension de huit cents
francs, qu'elle servait pendant quatre annes. Mais  Paris, il avait
vcu dpays, sans dfense, ratant l'cole des Beaux-Arts, mangeant sa
pension  ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'tait
vu forc, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
dieux, o il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
de Provence, des gaillards dont il tait l'an, connus autrefois chez
tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
rvolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
frquentation d'artistes passionns, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs thories.

Fichtre!, dit Claude, quel morceau! Le sculpteur, ravi, tira sur sa
pipe, lcha un nuage de fume. Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!

--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.

--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!.

Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.

Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que a existe,
une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
serait dshabille. Il faut qu'on sente a, il faut que a vive!
Mahoudeau, interdit, coutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
pliait  son idal de force et de vrit.

Et, renchrissant:

Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
si a pue la femme!  ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
l'norme bloc d'argile, eut une lgre exclamation.

Ah! ce sournois de Chane qui est l!

En effet, derrire le tas, Chane, un gros garon, peignait en silence,
copiant sur une petite toile le pole teint et rouill. On
reconnaissait un paysan  ses allures lentes,  son cou de taureau,
hal, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bomb d'enttement, car
son nez tait si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
une barbe dure cachait ses fortes mchoires. Il tait de Saint-Firmin, 
deux lieues de Plassans, un village o il avait gard les troupeaux
jusqu' son tirage au sort; et son malheur tait n de l'enthousiasme
d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau, dans des racines. Ds lors, devenu le ptre de gnie,
le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait tre
membre de la Commission du Muse, pouss par lui, adul, dtraqu
d'esprances, il avait tout manqu successivement, les tudes, les
concours, la pension de la ville; et il n'en tait pas moins parti pour
Paris, aprs avoir exig de son pre, un paysan misrable, sa part
anticipe d'hritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient dur
dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le mme
lit, au fond de l'arrire-boutique sombre, coupant l'un aprs l'autre
au mme, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
jours--d'avance, pour qu'il ft trs dur et qu'on n'en pt manger
beaucoup.

Dites donc, Chane, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
pole! Chane, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
gloire, qui lui claira la face comme d'un coup de soleil. Par une
imbcillit dernire, et pour que l'aventure fit complte, les conseils
de son protecteur l'avaient jet dans la peinture, malgr le got
vritable qu'il montrait  tailler le bois; et il peignait en maon,
gchant les couleurs, russissant  rendre boueuses les plus claires et
les plus vibrantes. Mais son triomphe tait l'exactitude dans la
gaucherie, il avait les minuties naves d'un primitif, le souci du petit
dtail, o se complaisait l'enfance de son tre,  peine dgag de la
terre. Le pole, avec une perspective de guingois, tait sec et prcis,
d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de piti devant
cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un loge.

Ah! vous, on ne peut pas dire que vous tes un ficeleur! Vous faites
comme vous sentez, au moins. C'est trs bien, a! Mais la porte de la
boutique s'tait rouverte, et un beau garon blond, avec un grand nez
rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:

Vous savez, l'herboriste d' ct, elle est l qui raccroche... La
sale tte! Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut trs gn.

Jory, le roi des gaffeurs, dclara Sandoz en serrant la main au nouveau
venu.

--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que a fiche? Une femme, a ne se
refuse jamais.

--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tomb sur les
ongles de la tienne, elle t'a emport un morceau de la joue. De
nouveau, tous clatrent, et ce fut Jory qui devint rouge  son tour. Il
avait, en effet, la face griffe, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il dsesprait par ses aventures de beau mle,
il avait combl la mesure de ses dbordements, en se sauvant avec une
chanteuse de caf-concert, sous le prtexte d'aller  Paris faire de la
littrature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un htel
borgne du quartier Latin, cette fille l'corchait vif, chaque fois qu'il
la trahissait pour le premier jupon crott, suivi sur un trottoir. Aussi
montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
oreille fendue, un oeil entam, enfl et bleu.

On causa enfin, il n'y eut plus que Chane qui continut  peindre, de
son air entt de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'tait extasi
sur l'bauche de la Vendangeuse.

Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait dbut, l-bas, en
crivant des sonnets romantiques, clbrant la gorge et les hanches
ballonnes d'une belle charcutire qui troublait ses nuits; et,  Paris,
o il avait rencontr la bande, il s'tait fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles  vingt francs, dans un petit journal
tapageur, le Tambour. Mme un de ces articles, une tude sur un tableau
de Claude, expos chez le pre Malgras, venait de soulever un scandale
norme, car il y sacrifiait  son ami les peintres aims du public, et
il le posait comme chef d'une cole nouvelle, l'cole du plein air. Au
fond, trs pratique, il se moquait de tout ce qui n'tait pas sa
jouissance, il rptait simplement les thories entendues dans le
groupe. Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
des cuisses comme a! Puis, brusquement, il parla d'autre chose.

 propos, mon avare de pre m'a fait des excuses.

Oui, il craint que je ne le dshonore, il m'envoie cent francs par
mois... Je paie mes dettes.

--Des dettes, tu es trop raisonnable! murmura Sandoz en souriant.

Jory montrait en effet une hrdit d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
payait pas les femmes, il arrivait  mener une vie dsordonne, sans
argent et sans dettes; et cette science inne de jouir pour rien
s'alliait en lui  une duplicit continuelle,  une habitude de mensonge
qu'il avait contracte dans le milieu dvot de sa famille, o le souci
de cacher ses vices le faisait mentir sur tout,  toute heure, mme
inutilement. Il eut une rponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
beaucoup vcu.

Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent. Cette fois, il
fut hu. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
lgers coups, frapps contre une vitre, firent cesser le vacarme.

Ah! elle est embtante  la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.

--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.

Laisse-la entrer, ce sera drle. D'ailleurs, la porte s'tait ouverte
sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familirement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
figure plate, ravage de maigreur, avec des yeux de passion, aux
paupires violtres et meurtries. On racontait que les prtres l'avaient
marie au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prosprait
alors, grce  la clientle pieuse du quartier. La vrit tait qu'on
apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystre
de la boutique, embaume par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
rgnait une discrtion de clotre, une onction de sacristie, dans la
vente des canules; et les dvotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
allaient, les yeux baisss. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'tait remari,
l'herboristerie dprissait. Les bocaux semblaient plir, les herbes
sches du plafond tombaient en poussire, lui-mme toussait  rendre
l'me, rduit  rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde et de la
religion la clientle pieuse l'abandonnait peu  peu, trouvant qu'elle
s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille tait
mang.

Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
d'oeil. Une senteur forte s'tait rpandue, la senteur des simples dont
sa robe se trouvait imprgne, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, dfrise toujours: le sucre fade des mauves, l'pret du sureau,
l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivre,
qui tait comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
au nez des hommes.

D'un geste, elle feignit la surprise.

Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.

--C'est a, dit Mahoudeau, trs contrari. Je vais sortir d'ailleurs.
Vous me donnerez une sance dimanche. Claude, stupfait, regarda
Mathilde, puis la Vendangeuse.

Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-l? Bigre, tu
l'engraisses!.

Et les rires recommencrent, pendant que le sculpteur bgayait des
explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tte et
les mains; et encore quelques indications, pas davantage.

Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
Carrment, elle tait entre, elle avait referm la porte. Puis, comme
chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant  eux,
elle les flaira. Son rire avait montr les trous noirs de sa bouche, o
manquaient plusieurs dents; et elle tait ainsi laide  inquiter,
dvaste dj, la peau cuite, colle sur les os.

Jory, qu'elle voyait pour la premire fois, devait la tenter, avec sa
fracheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.

Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
vous autres, on nous attend l-bas. Il avait clign les paupires,
dsireux d'une bonne flnerie. Tous rpondirent qu'on les attendait, et
ils l'aidrent  couvrir son bauche de vieux linges, tremps dans un
seau.

Cependant, Mathilde, l'air soumis et dsespr, ne s'en allait point.
Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
tandis que Chane, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
Jusque-l, il n'avait pas desserr les lvres. Mais, comme Mahoudeau
partait enfin avec les trois camarades, il se dcida, il dit de sa voix
sourde, empte de longs silences:

Tu rentreras?...

--Trs tard. Mange et dors... Adieu. Et Chane demeura seul avec
Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouilles, qui
clairait crment ce coin de misre mal tenu.

Dehors, Claude et Mahoudeau marchrent les premiers, pendant que les
deux autres les suivaient; et Jory se rcria, lorsque Sandoz l'eut
plaisant, en lui affirmant qu'il avait fait la conqute de
l'herboriste. Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait tre notre mre
 tous. En voil une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
Avec a, elle empoisonne la pharmacie. Cette exagration fit rire
Sandoz. Il haussa les paules.

Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent gure
frileux.

--Moi! o a?... Et tu sais que, derrire notre dos, elle a saut sur
Chane. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble! Vivement,
Mahoudeau, qui semblait enfonc dans une forte discussion avec Claude,
se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:

Ce que je m'en fiche! Il acheva sa phrase  son compagnon; et, dix pas
plus loin, il lana de nouveau, par-dessus son paule: Et, d'abord,
Chane est trop bte! On n'en parla plus. Tous quatre, flnant,
semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'tait
l'expansion habituelle, la bande peu  peu accrue des camarades racols
en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pav.
Ds qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux,
ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient
leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigus, ddaigneux de ces
misres, n'ayant du reste qu' vouloir pour tre les matres. Et cela
n'allait point sans un immense mpris de tout ce qui n'tait pas leur
art, le mpris de la fortune, le mpris du monde, le mpris de la
politique surtout.  quoi bon, ces salets-l?

Il n'y avait que des gteux, l-dedans! Une injustice superbe les
soulevait, une ignorance voulue des ncessits de la vie sociale, le
rve fou de n'tre que des artistes sur la terre. Ils en taient
stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts.
Claude, alors, s'anima. Il recommenait  croire dans cette chaleur des
esprances mises en commun. Ses tortures de la matine ne lui laissaient
qu'un engourdissement vague, et il en tait de nouveau  discuter sa
toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le
lendemain. Jory, trs myope, regardait les vieilles dames sous le nez,
se rpandait en thories sur la production artistique: on devait se
donner tel qu'on tait, dans le premier jet de l'inspiration; lui,
jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient 
descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les ranges de beaux
arbres,  l'infini, paraissaient tre faites pour leurs disputes.

Mais, quand ils eurent dbouch sur l'Esplanade, la querelle devint si
violente, qu'ils s'arrtrent, au milieu de la vaste tendue. Hors de
lui, Claude traita Jory de crtin: est-ce qu'il ne valait pas mieux
dtruire cette oeuvre que de la livrer mdiocre? Oui, c'tait dgotant,
ce bas intrt de commerce! De leur ct, Sandoz et Mahoudeau parlaient
 la fois, trs fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tte,
finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui
semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en allrent, vexs,
croyant  une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, trs bons amis,
s'merveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vtue de clair, avec de
longs rubans cerise. Ah! sacr bon sort, quel ton! c'est a qui fichait
une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous
les quinconces, comme rveills en sursaut, tonns d'tre dj l.
Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, borne seulement au
sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si
grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les
gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui dclaraient trop
troit Paris, o l'air manquait  l'ambition de leur poitrine.

Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz  Mahoudeau et 
Jory.

--Non, rpondit ce dernier, nous allons avec vous... O allez-vous?
Claude, les regards perdus, murmura:

Je ne sais pas... Par l. Ils tournrent sur le quai d'Orsay, ils le
remontrent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
lgislatif, le peintre reprit, indign:

Quel sale monument!...

--L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce
qu'il a embt Rouher! Mais les trois autres ne le laissrent pas
continuer, la querelle recommena. Qui a, Jules Favre? qui a, Rouher?

Est-ce que a existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix
ans aprs leur mort! Ils s'taient engags sur le pont, ils haussaient
les paules de piti. Puis, lorsqu'ils se trouvrent au milieu de la
place de la Concorde, ils se turent.

a, finit par dclarer Claude, a, ce n'est pas bte du tout. Il tait
quatre heures, la belle journe s'achevait dans un poudroiement glorieux
de soleil.  droite et  gauche, vers la Madeleine et vers le Corps
lgislatif, des lignes d'difices filaient en lointaines perspectives,
se dcoupaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des
Tuileries tageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre
les deux bordures vertes des contre-alles, l'avenue des Champs-lyses
montait tout l-haut,  perte de vue, termine par la porte colossale de
l'Arc de Triomphe, bante sur l'infini. Un double courant de foule, un
double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'tincelle
d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une cume. En bas, la
place, aux trottoirs immenses, aux chausses larges comme des lacs,
s'emplissait de ce flot continuel, traverse en tous sens du rayonnement
des roues, peuple de points noirs qui taient des hommes; et les deux
fontaines ruisselaient, exhalaient une fracheur, dans cette vie
ardente.

Claude, frmissant, cria:

Ah! ce Paris... Il est  nous, il n'y a qu' le prendre. Tous quatre
se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de dsir. N'tait-ce pas
la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entire?
Paris tenait l, et ils le voulaient. Eh bien, nous le prendrons!
affirma Sandoz de son air ttu.

--Parbleu! dirent simplement Mahoudeau et Jory.

Ils s'taient remis  marcher, ils vagabondrent encore, se trouvrent
derrire la Madeleine, enfilrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient
 la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:

Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons? Les autres
s'tonnrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.

Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et
Gagnire doivent y tre alors... Allons chez Baudequin. Et ils
gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'tait
l une de leurs grandes tournes favorites; mais ils avaient d'autres
itinraires, d'un bout  l'autre des quais parfois, ou bien un morceau
des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore
une pointe sur le Pre-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards
extrieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils
vaguaient des journes entires, tant que leurs jambes pouvaient les
porter, comme s'ils avaient voulu conqurir les quartiers les uns aprs
les autres, en jetant leurs thories retentissantes aux faades des
maisons; et le pav semblait  eux, tout le pav battu par leurs
semelles, ce vieux sol de combat d'o montait une ivresse qui grisait
leur lassitude.

Le caf Baudequin tait situ sur le boulevard des Batignolles  l'angle
de la rue Darcet. Sans qu'on st pourquoi, la bande l'avait choisi comme
lieu de runion, bien que Gagnire seul habitt le quartier. Elle s'y
runissait rgulirement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq
heures, ceux qui taient libres avaient pris l'habitude d'y paratre un
instant. Ce jour-l, par ce beau soleil, les petites tables du dehors,
sous la tente, se trouvaient toutes occupes d'un double rang de
consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce
coudoiement, de cet talage en public: et ils bousculrent le monde,
pour entrer dans la salle dserte et frache.

Tiens! Fagerolles qui est seul! cria Claude.

Il avait march  leur table accoutume, au fond,  gauche, et il
serrait la main d'un garon mince et ple, dont la figure de fille tait
claire par des yeux gris, d'une clinerie moqueuse, o passaient des
tincelles d'acier.

Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:

Tu sais que je suis all te chercher chez ton pre... Il m'a joliment
reut Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se
tapa sur les cuisses.

Ah! il m'embte, le vieux!... J'ai fil ce matin, aprs un attrapage.
Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses
cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'cole. Cette
plaisanterie aise sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les
amusait, il se faisait adorer par cette continuelle lchet de gamin
flatteur et dbineur. Son sourire inquitant allait des uns aux autres,
tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, bauchaient
sur la table des scnes compliques, avec des gouttes de bire
rpandues. Il avait l'art facile, un tour de main  tout russir.

Et Gagnire, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?

--Non, il y a une heure que je suis l. Mais Jory, silencieux, poussa
du coude Sandoz, en lui montrant de la tte une jeune fille qui
occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y
avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux
cartes. C'tait presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui
gardent  dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien
coiff, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez dlicat, une
grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal
illustr, tandis que le monsieur, srieusement, buvait un madre; et,
par-dessus le journal, elle lanait de gais regards vers la bande, 
toute minute.

Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait.  qui diable en
a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde. Vivement, Fagerolles intervint.

Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est  moi!... Si tu crois que je suis
l depuis une heure pour vous attendre! Les autres rirent. Et, baissant
la voix, il leur parla d'Irma Bcot. Oh! une petite d'un drle! Il
connaissait son histoire, elle tait fille d'un picier de la rue
Montorgueil. Trs instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul,
orthographe, car elle avait suivi jusqu' seize ans les cours d'une
cole du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de
lentilles, et elle achevait son ducation, de plain-pied avec la rue,
vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans
les continuels commrages des cuisinires en cheveux, qui dshabillaient
les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de
gruyre. Sa mre tait morte, le pre Bcot avait fini par coucher avec
ses bonnes, trs raisonnablement, pour viter de courir dehors; mais
cela lui donnait le got des femmes, il lui en avait fallu d'autres,
bientt il s'tait lanc dans une telle noce, que l'picerie y passait
peu  peu, les lgumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries.
Irma allait encore  l'cole, lorsque, un soir, en fermant la boutique,
un garon l'avait jete en travers d'un panier de figues. Six mois plus
tard, la maison tait mange, son pre mourait d'un coup de sang, elle
se rfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un
jeune homme d'en face, y revenait  trois reprises, pour s'envoler
dfinitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et
des Batignolles. Une roulure! murmura Claude de son air de mpris.

Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; aprs lui avoir
parl bas, Irma Bcot le regarda disparatre; puis, avec une violence
d'colier chapp, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.

Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va
revenir. Elle le baisa sur les lvres, but dans son verre; et elle se
donnait aussi aux autres, leur riait d'une faon engageante, car elle
avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez
riches pour se payer des femmes  eux tout seuls.

Jory surtout semblait l'intresser, trs excit, fixant sur elle des
yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la
bouche et la mit  la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de
vie polissonne.

Vous tes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-l,
pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller,
moi! vous allez voir! En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau,
interloqus, la contemplaient d'un air srieux. Mais elle restait
l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta
vivement dans le nez de Fagerolles:

Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre  la brasserie
Brda. Puis, aprs avoir replac la cigarette tout humide aux lvres de
Jory, elle se cavala  longues enjambes, les bras en l'air, dans une
grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la
mine grave, un peu ple, il la retrouva immobile, les yeux sur la mme
gravure du journal illustr. Cette scne s'tait passe si rapidement,
au galop d'une telle drlerie, que les deux sergents, de bons diables,
se remirent  battre leurs cartes, en crevant de rire.

Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz dclarait son nom de Bcot
trs bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une
tude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on
vendrait pour sr. Bientt, elle s'en alla, en envoyant du bout des
doigts, derrire le dos du monsieur, des baisers  toute la table, une
pluie de baisers, qui achevrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne
voulait pas la prter encore, trs amus inconsciemment de retrouver en
elle une enfant du mme trottoir que lui, chatouill par cette
perversion du pav, qui tait la sienne.

Il tait cinq heures, la bande fit revenir de la bire.

Des habitus du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces
bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, o le
ddain se mlait  une dfrence inquite. On les connaissait bien, une
lgende commenait  se former. Eux, causaient maintenant de choses
btes, la chaleur qu'il faisait, la difficult d'avoir de la place dans
l'omnibus de l'Odon, la dcouverte d'un marchand de vin chez qui on
mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur
un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au muse du
Luxembourg; mais tous taient du mme avis: les toiles ne valaient pas
les cadres. Et ils ne parlrent plus, ils fumrent en changeant des
mots rares et des rires d'intelligence. Ah! , demanda enfin Claude,
est-ce que nous attendons Gagnire?.

On protesta. Gagnire tait assommant; et, d'ailleurs, il arriverait
bien  l'odeur de la soupe.

Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tchons d'tre 
l'heure. Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela motionna
le caf. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotrent en se
montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
clan de sauvages.

C'tait le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public
devenait complice et allait crer de lui-mme l'cole du plein air, dont
la bande plaisantait encore.

Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le caf Baudequin ne s'tait pas
dout de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour o ils l'avaient choisi
pour tre le berceau d'une rvolution.

Sur le boulevard, ils se retrouvrent cinq, Fagerolles avait renforc le
groupe; et lentement, ils retraversrent Paris, de leur air tranquille
de conqute. Plus ils taient, plus ils barraient largement les rues,
plus ils emportaient  leurs talons de la vie chaude des trottoirs.
Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la
Chausse-d'Antin, allrent prendre la rue Richelieu, traversrent la
Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagnrent enfin le
Luxembourg par la rue de Seine, o une affiche tire en trois couleurs,
la rclame violemment enlumine d'un cirque forain, les fit crier
d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti,
c'tait la ville lasse qui attendait l'ombre, prte  se livrer au
premier mle assez vigoureux pour la prendre.

Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui,
il disparut dans la chambre de sa mre; il y resta quelques minutes,
puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il
avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitt, dans son troit logis,
un vacarme terrible, des fies, des discussions, des clameurs.

Lui-mme donnait l'exemple, aidait au service la femme de mnage, qui
s'emportait en paroles amres, parce qu'il tait sept heures et demie,
et que son gigot se desschait. Les cinq, attabls, mangeaient dj la
soupe, une soupe  l'oignon trs bonne, quand un nouveau convive
parut. Oh! Gagnire! hurla-t-on en choeur.

Gagnire, petit, vague, avec sa figure poupine et tonne, qu'une barbe
follette blondissait, demeura un instant sur le seuil  cligner ses yeux
verts. Il tait de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
laisser l-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul
dans la fort de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux,
d'intentions excellentes; mais sa vraie passion tait la musique, une
folie de musique, une flambe crbrale qui le mettait de plain-pied
avec les plus exasprs de la bande.

Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.

--Non, non, entre donc! cria Sandoz.

Dj, la femme de mnage apportait un couvert.

Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude.
Il m'a dit qu'il viendrait sans doute. Mais on conspua Dubuche, qui
frquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontr en
voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les
ombrelles sur les genoux.

D'o sors-tu, pour tre si en retard? reprit Fagerolles, en
s'adressant  Gagnire.

Celui-ci, qui allait avaler sa premire cuillere de soupe, la reposa
dans son assiette.

J'tais rue de Lancry, tu sais, o ils font de la musique de
chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas ide! a
vous prend l, derrire la tte, c'est comme si une femme vous soufflait
dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatriel qu'un baiser,
l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent
mourir... Ses yeux se mouillaient, il plissait comme dans une
jouissance trop vive.

Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras a aprs. La raie
fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table,
pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les
morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin
au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrtion, pour ne
pas pousser  la dpense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et
le matre de la maison s'tait mis  le dcouper, lorsque de nouveau la
porte s'ouvrit.

Mais, cette fois, des protestations furieuses s'levrent.

Non, non, plus personne!...  la porte, le lcheur! Dubuche, essouffl
d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avanait sa
grosse face ple, en bgayant des explications. Vrai, je vous assure,
c'est la faute de l'omnibus...

J'en ai attendu cinq aux Champs-lyses.

--Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... 
la porte,  la porte! Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on
remarqua alors qu'il tait trs correctement mis, tout en noir, pantalon
noir, redingote noire, cravat, chauss, pingl, avec la raideur
crmonieuse d'un bourgeois qui dne en ville.

Tiens! il a rat son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne
voyez pas que ses femmes du monde l'ont laiss partir, et qu'il accourt
manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus o aller! Il devint rouge,
il balbutia:

Oh! quelle ide! tes-vous mchants!... Fichez-moi la paix  la fin!
Sandoz et Claude, placs cte  cte, soudaient; et le premier appela
Dubuche d'un signe, pour lui dire:

Mets ton couvert toi-mme, prends l un verre et une assiette, et
assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille. Mais,
tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continurent.
Lui-mme, quand la femme de mnage lui eut retrouv une assiette de
soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'tre
affam, torchait goulment son assiette, et il racontait une histoire,
une mre qui lui avait refus sa fille, parce qu'il tait architecte. La
fin du dner fut ainsi trs bruyante, tous parlaient  la fois. Un
morceau de brie, l'unique dessert, eut un succs norme. On n'en laissa
pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait rellement,
chacun avala une claire lampe d'eau, en faisant claquer sa langue, au
milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la
batitude de gens qui viennent de se nourrir trs richement, ils
passrent dans la chambre  coucher.

C'taient les bonnes soires de Sandoz. Mme aux heures de misre, il
avait toujours eu un pot-au-feu  partager avec les camarades. Cela
l'enchantait d'tre en bande, tous amis, tous vivant de la mme ide.
Bien qu'il ft de leur ge; une paternit l'panouissait, une bonhomie
heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la
main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pice, sa chambre 
coucher tait  eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient
s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soires d't, la fentre restait
ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux
silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du
Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.

Les jours de richesse, il y avait de la bire. Chacun apportait son
tabac, la chambre s'emplissait vite de fume, on finissait par causer
sans se voir, trs tard dans la nuit, au milieu du grand silence
mlancolique de ce quartier perdu.

Ce jour-l, ds neuf heures, la femme de mnage vint dire:

Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?

--Oui, allez-vous-en... Vous avez laiss de l'eau au feu, n'est-ce pas?
Je ferai le th moi-mme. Sandoz s'tait lev. Il disparut derrire la
femme de mnage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute,
il tait all embrasser sa mre, dont il bordait le lit chaque soir,
avant qu'elle s'endormit:

Mais le bruit des voix montait dj, Fagerolles racontait une histoire.

Oui, mon vieux,  l'cole, ils corrigent le modle...

L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: Les deux cuisses ne sont pas
d'aplomb. Alors, je lui dis: Voyez, monsieur, elle les a comme a.
C'tait la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: Si
elle les a comme a, elle a tort. On se roula, Claude surtout,  qui
Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continut de peindre
avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse
et solide, que de morceaux de nature, jets sur la toile, vivants,
grouillants, tels qu'ils taient; ce qui ne l'empchait pas de blaguer
ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'empter leurs tudes avec
une cuiller  pot.

Dubuche, qui n'avait pas ri, froiss dans son honntet, osa rpondre:

Pourquoi restes-tu  l'cole, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est
bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous tes tous contre moi,
parce que je dfends l'cole. Voyez-vous, mon ide est que, lorsqu'on
veut faire un mtier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre. Des
cris froces s'levrent, et il fallut  Claude toute son autorit pour
dominer les voix.

Il a raison, on doit apprendre son mtier. Seulement, ce n'est gure
bon de l'apprendre sous la frule de professeurs qui vous entrent de
force dans la caboche leur vision  eux... Ce Mazel, quel idiot! dire
que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses
si tonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent
jusqu'au fond, cette enrage noceuse.

L! Il se renversa sur le lit, o il se trouvait; et, les yeux en
l'air, il continua d'une voix ardente:

Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa ralit, l'aimer
pour elle, y voir la seule beaut vraie, ternelle et changeante, ne pas
avoir l'ide bte de l'anoblir en la chtrant, comprendre que les
prtendues laideurs ne sont que les saillies des caractres, et faire
vivre, et faire des hommes, la seule faon d'tre Dieu! Sa foi
revenait, la course  travers Paris l'avait fouett, il tait repris de
sa passion de la chair vivante. On l'coutait en silence. Il eut un
geste fou, puis il se calma.

Mon Dieu! chacun ses ides; mais l'embtant, c'est qu'ils sont encore
plus intolrants que nous  l'Institut...

Le jury du Salon est  eux, je suis sr que cet idiot de Mazel va me
refuser mon tableau. Et, l-dessus, tous partirent en imprcations, car
cette question du jury tait un ternel sujet de colre. On exigeait des
rformes, chacun avait une solution prte, depuis le suffrage universel
appliqu  l'lection d'un jury largement libral, jusqu' la libert
entire, le Salon libre pour tous les exposants.

Devant la fentre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnire
avait attir Mahoudeau, et il murmurait d'une voix teinte, les regards
perdus dans la nuit:

Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jete. Mais
ce qu'il y a l-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit,
un coin de route mlancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit
pas; et puis, une femme passe,  peine un profil; et puis, elle s'en va,
et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...  ce moment, Fagerolles
cria: Dis donc, Gagnire, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette
anne? Il n'entendit pas, il poursuivait, extasi:

Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont
encore siffl dimanche! Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit
sursauter.

Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-tre,
un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois
content. Il tait redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules
de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile
grande comme la main.  la suite des paysagistes franais, ces matres
qui ont les premiers conquis la nature, il se proccupait de la justesse
du ton, de l'exacte observation des valeurs, en thoricien dont
l'honntet finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus
risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui tonnait, au milieu
de sa passion rvolutionnaire.

Moi, dit Mahoudeau, je me rgale  l'ide de les faire loucher, avec ma
bonne femme. Claude haussa les paules.

Oh! toi, tu seras reu: les sculpteurs sont plus larges que les
peintres. Et du reste, tu sais trs bien ton affaire, tu as dans les
doigts quelque chose qui plt... Elle sera pleine de jolies choses, ta
Vendangeuse. Ce compliment laissa Mahoudeau srieux, car il posait pour
la force, il s'ignorait et mprisait la grce, une grce invincible qui
repoussait quand mme de ses gros doigts d'ouvrier sans ducation, comme
une fleur qui s'entte dans le dur terrain o un coup de vent l'a seme.

Fagerolles, trs malin, n'exposait pas, de peur de mcontenter ses
matres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect o la bonne peinture
tournait  l'aigre avec la mauvaise. En secret, il rvait le prix de
Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.

Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bire au
poing. Tout en le vidant  petits coups, il dclara:

 la fin, il m'embte, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le
dmolisse? Ds le prochain numro, je commence, je le bombarde. Vous me
donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre...
Ce sera rigolo. Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme
gnral. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en taient, tous se
pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.
Il n'y en avait pas un,  cette minute, qui rservt sa part de gloire,
car rien ne les sparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils
ignoraient, ni les rivalits qui devaient les heurter un jour. Est-ce
que le succs de l'un n'tait pas le succs des autres? Leur jeunesse
fermentait, ils dbordaient de dvouement, ils recommenaient l'ternel
rve de s'enrgimenter pour la conqute de la terre, chacun donnant son
effort, celui-ci poussant celui-l, la bande arrivant d'un bloc, sur le
mme rang. Dj Claude, en chef accept, sonnait la victoire,
distribuait des couronnes. Fagerolles lui-mme, malgr sa blague de
Parisien, croyait  la ncessit d'tre une arme; tandis que, plus
pais d'apptits, mal dbarbouill de sa province, Jory se dpensait en
camaraderie utile, prenant au vol des phrases, prparant l ses
articles. Et Mahoudeau exagrait ses brutalits voulues, les mains
convulses, ainsi qu'un geindre dont les poings ptriraient un monde; et
Gagnire, pm, dgag du gris de sa peinture, raffinait la sensation
jusqu' l'vanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de
conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils  des
coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
heureux, riant d'aise  les voir si unis, tous dans la mme chemise,
comme il disait, dboucha une nouvelle bouteille de bire.

Il aurait vid la maison, il cria:

Hein? nous y sommes, ne lchons plus... Il n'y a que a de bon,
s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de
Dieu emporte les imbciles! Mais,  ce moment, un coup de sonnette le
stupfia.

Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:

 onze heures! qui diable est-ce donc? Il courut ouvrir, on l'entendit
jeter une exclamation joyeuse. Dj, il revenait, ouvrant la porte toute
grande, disant:

Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!...
Bongrand, messieurs! Le grand peintre, que le matre de la maison
annonait ainsi, avec une familiarit respectueuse, s'avana, les mains
tendues. Tous se levrent vivement, motionns, heureux de cette poigne
de main si large et si cordiale. C'tait un gros homme de quarante-cinq
ans, la face tourmente, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer
 l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait  la
boutonnire une rosette d'officier de la Lgion d'honneur.

Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades taient de tomber
l, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces dbutants,
dont la flamme le rchauffait.

Je vais faire le th, cria Sandoz.

Et, quand il revint de la cuisine avec la thire et les tasses, il
trouva Bongrand install,  califourchon sur une chaise, fumant sa
courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand
lui-mme parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
beauceron, fils d'un pre bourgeois, de sang paysan, affin par une mre
trs artiste. Il tait riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait
des gots et des opinions de bohme. Leur jury, ah bien! j'aime mieux
crever que d'en tre! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je
suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont
souvent leur pain  gagner?--Cependant, fit remarquer Claude, vous
pourriez nous rendre un fameux service, en y dfendant nos tableaux.

--Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne
suis personne. Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lana
d'une voix aigu:

Alors, si le peintre de la _Noce au village_ ne compte pas! Mais
Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.

Fichez-moi la paix, hein! avec la _Noce_. Elle commence  m'embter, la
_Noce_, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au
cauchemar, depuis qu'on l'a mise au muse du Luxembourg. Cette _Noce_ au
village restait jusque-l son chef-d'oeuvre: une noce dbande  travers
les bls, des paysans tudis de prs, et trs vrais, qui avaient une
allure pique de hros d'Homre. De ce tableau datait une volution, car
il avait apport une formule nouvelle.  la suite de Delacroix, et
paralllement  Courbet, c'tait un romantisme tempr de logique, avec
plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la
facture, sans que la nature y ft encore aborde de front, sous les
crudits du plein air. Pourtant, toute la jeune cole se rclamait de
cet art.

Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le
joueur de violon, puis la marie avec le vieux paysan.

--Et la grande paysanne, donc, s'cria Mahoudeau, celle qui se retourne
et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une
statue.

--Et le coup de vent dans les bls, ajouta Gagnire, et les deux tches
si jolies de la fille et du garon qui se poussent, trs loin!.

Bongrand coutait d'un air gn, avec un sourire de souffrance. Comme
Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il rpondit avec
un haussement d'paules:

Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais
trouver un coup... Ah! que vous tes heureux, vous autres, d'tre
encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si
brave, quand il s'agit de monter l-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va
te faire fiche! les embtements commencent. Une vraie torture, et des
coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte
d'en dgringoler trop vite!... Ma parole! on prfrerait tre en bas,
pour avoir tout  faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour! La
bande riait, en effet, croyant  un paradoxe,  une pose d'homme
clbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprme joie n'tait
pas d'tre salu comme lui du nom de matre? Les deux bras appuys au
dossier de sa chaise, il renona  se faire comprendre, il les couta,
silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumes.

Cependant, Dubuche, qui avait des qualits d'homme de mnage, aidait
Sandoz  servir le th. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une
histoire impayable du pre Malgras, une cousine  sa femme, qu'il
prtait, quand on voulait bien lui en faire une acadmie. Puis, la
conversation tomba sur les modles, Mahoudeau tait furieux, parce que
les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un
ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on flicitait
Gagnire au sujet d'un amateur qu'il avait connu  la musique du
Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique dbauche tait
d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse.
Tous les marchands furent conspus, il tait vraiment fcheux que
l'amateur se dfit du peintre, au point de vouloir absolument passer
par un intermdiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question
du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mpris: on tait
vol, eh bien! qu'est-ce que a fichait, si l'on avait fait un
chef-d'oeuvre, et que l'on et seulement de l'eau  boire? Jory, ayant
de nouveau exprim des ides basses de lucre, souleva une indignation. 
la porte, le journaliste! On lui posait des questions svres: est-ce
qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet,
plutt que d'crire le contraire de sa pense? Du reste, on n'couta pas
sa rponse, la fivre montait toujours, c'tait maintenant la belle
folie des vingt ans, le ddain du monde entier, la seule passion de
l'oeuvre, dgage des infirmits humaines, mise en l'air comme un
soleil.

Quel dsir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient!
Bongrand, jusque-l immobile, eut un geste vague de souffrance, devant
cette confiance illimite, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait
les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait  l'accouchement
de l'oeuvre dont il venait de laisser l'bauche sur son chevalet. Et,
retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouills
d'attendrissement: Oh! jeunesse, jeunesse! Jusqu' deux heures du
matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la
thire. On n'entendait plus monter du quartier, ananti de sommeil, que
les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, griss de
paroles, la gorge arrache, les yeux brls; et lui, lorsqu'ils se
dcidrent enfin  partir, prit la lampe, les claira par-dessus la
rampe de l'escalier, en disant trs bas:

Ne faites pas de bruit, ma mre dort. La dgringolade assourdie des
souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison
retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui
accompagnait Bongrand, causait toujours,  travers les rues dsertes. Il
ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage
d'impatience, pour se remettre  son tableau. Cette fois, il tait
certain de faire un chef-d'oeuvre, exalt par cette bonne journe de
camaraderie, la tte douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait
trouv la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on
retourne chez une femme adore, le coeur battant  grands coups,
dsespr maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un
abandon sans fin; et il allait droit  sa toile, et en une sance il
ralisait son rve. Cependant, tous les vingt pas,  la clart
vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrtait par un bouton de son
paletot, en lui rptant que cette sacre peinture tait un mtier du
tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau tre un malin, il n'y
entendait rien encore.  chaque oeuvre nouvelle, il dbutait, c'tait 
se casser la tte contre les murs. Le ciel s'clairait, des marachers
commenaient  descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre
continuaient  vaguer, chacun parlant pour lui, trs haut, sous les
toiles plissantes.




IV


Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
qui tombait par la baie vitre de l'atelier.

De pluies continues avaient attrist le milieu d'aot, et le courage au
travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avanait
gure, il s'y appliquait pendant de longues matines silencieuses, en
artiste combattu et obstin.

On frappa. Il crut que c'tait Mme Joseph, la concierge, qui lui montait
son djeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
simplement:

Entrez! La porte s'tait ouverte, il y eut un remuement lger, puis
tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans mme tourner la tte. Mais
ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
l'inquiter. Il regarda, il demeura stupfait: une femme tait l, vtue
d'une robe claire, le visage  demi cach sous une voilette blanche; et
il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
achevait de l'ahurir.

Tout d'un coup, il la reconnut.

Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais  vous! C'tait
Christine. Il n'avait pu rattraper  temps ce cri peu aimable, qui tait
le cri mme de la vrit. D'abord, elle l'avait proccup de son
souvenir; ensuite,  mesure que les jours s'coulaient, depuis prs de
deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle tait passe 
l'tat de vision fuyante et regrette, de profil charmant qui se perd et
qu'on ne doit jamais revoir.

Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pens que c'tait mal de ne pas vous
remercier... Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
mots. Sans doute la monte de l'escalier l'avait essouffle, car son
coeur battait trs fort. Eh quoi? tait-ce donc dplac, cette visite,
raisonne si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
naturelle? Le pis tait qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
cette botte de roses, dans l'intention dlicate de tmoigner sa
gratitude  ce garon; et ces fleurs la gnaient horriblement.

Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?

L'inconvenance de toutes ces choses ne lui tait apparue qu'en ouvrant
la porte.

Mais Claude, plus troubl encore, se jetait  une exagration de
politesse. Il avait lch sa palette, il bouleversait l'atelier pour
dbarrasser une chaise.

Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
surprise... Vous tes trop charmante...

Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il tait si drle avec
ses grands gestes perdus, elle le sentait lui-mme si timide, qu'elle
eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.

Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate. Il
ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
moquait pas, il lui serra les deux mains,  les briser; puis, il mit
tout de suite le bouquet dans son pot  eau, en rptant:

Ah! par exemple, vous tes un bon garon, vous!...

C'est la premire fois que je fais ce compliment  une femme, parole
d'honneur!.

Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:

Vrai, vous ne m'avez pas oubli?

--Vous le voyez bien, rpondit-elle en riant.

--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois? De nouveau, elle rougit.
Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.

Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est trs
bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
il a fallu qu'elle-mme, inquite de ma sant, me fort  prendre
l'air. Elle ne disait pas la honte o son aventure du quai de Bourbon
l'avait jete, les premiers jours. En se retrouvant  l'abri, dans la
maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passe chez un homme
l'avait tracasse de remords, comme une faute; et elle croyait tre
parvenue  chasser cet homme de sa mmoire, ce n'tait plus qu'un
mauvais rve dont les contours s'effaaient. Puis, sans qu'elle st
comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
tait ressortie de l'ombre, en se prcisant, en s'accentuant, jusqu'
devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oubli?

Elle ne trouvait  lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
devait-elle pas de la gratitude? La pense de le revoir, repousse
d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourn en elle 
l'ide fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un dsir ignor
d'elle-mme; et elle ne s'tait apaise un peu qu'en s'expliquant ce
trouble par son besoin de reconnaissance. Elle tait si seule, si
touffe, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie
d'amiti! Alors, continua-t-elle, j'ai profit de ma premire sortie...
Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, aprs toutes ces averses
maussades! Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
mais sans avoir rien  cacher.

Moi, je n'osais plus songer  vous... N'est-ce pas? vous tes comme
ces fes des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
murs, toujours au moment o l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
fini, ce n'est peut-tre pas vrai qu'elle a travers cet atelier... Et
vous voil, et a me fait un plaisir, oh! un fier plaisir! Souriante et
gne, Christine tournait la tte, affectait maintenant de regarder
autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture froce qu'elle
retrouvait l, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
terriblement exacte des tudes, la glaaient comme la premire fois.
Elle fut reprise d'une vritable crainte, elle dit, srieuse, la voix
change:

Je vous drange, je m'en vais.

--Mais non! mais non! cria Claude en l'empchant de quitter sa chaise.
Je m'abrutissais au travail, a me fait du bien de causer avec vous...
Ah! ce sacr tableau, il me torture assez dj! Et Christine, levant
les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tourne l'autre fois
contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le dsir de voir. Les fonds,
la clairire sombre troue d'une nappe de soleil, n'taient toujours
qu'indiqus  larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
et la brune, presque termines, se dtachaient dans la lumire, avec
leurs deux notes si fraches. Au premier plan, le monsieur, recommenc
trois fois, restait en dtresse. Et c'tait surtout  la figure
centrale,  la femme couche, que le peintre travaillait: il n'avait
plus repris la tte, il s'acharnait sur le corps, changeant le modle
chaque semaine, si dsespr de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
C'tait elle, cette fille, vautre dans l'herbe, un bras sous la nuque,
souriant sans regard, les paupires closes. Cette fille nue avait son
visage, et une rvolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
comme si, brutalement, l'on et dshabill l toute sa nudit de vierge.
Elle tait surtout blesse par l'emportement de la peinture, si rude
qu'elle s'en trouvait violente, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
ne la comprenait pas, elle la jugeait excrable, elle se sentait contre
elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.

Elle se mit debout, elle rpta d'une voix brve:

Je m'en vais. Claude la suivait des yeux, tonn et chagrin de ce
changement brusque.

Comment, si vite?

--Oui, l'on m'attend. Adieu! Et elle tait  la porte dj, lorsqu'il
put lui prendre la main. Il osa lui demander:

Quand vous reverrai-je? Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
moment, elle parut hsitante.

Mais je ne sais pas. Je suis si occupe! Puis, elle se dgagea, elle
s'en alla, en disant trs vite:

Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu! Claude tait rest
plant sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
rserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
qui avait pu la blesser. La colre le prenait  son tour, un juron jet
dans le vide, un terrible haussement d'paules, comme pour se
dbarrasser de cette proccupation imbcile.

Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
roses, dbordant du pot  eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
pice en tait embaume; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
parfum.

Deux nouveaux mois se passrent. Claude, les premiers jours, au moindre
bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son djeuner ou des
lettres, tournait vivement la tte, avait un geste involontaire de
dsappointement.

Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille tait venue le demander
vers cinq heures, il ne s'tait calm qu'en reconnaissant un modle, Zo
Pidefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
de thories telle que ses amis eux-mmes n'osaient le contrarier. Il
balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
devait gorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
fivre chaude, il tait tomb dans un abominable dsespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture,  se croire
frapp de stupidit. Et il se remettait, il avait repris son train
habituel, sa lutte rsigne et solitaire contre son tableau, lorsque,
par une matine brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
rapidement sa palette.

On n'avait pas frapp, mais il venait de reconnatre un pas qui montait.
Il ouvrit, et elle entra. C'tait elle enfin.

Christine, ce jour-l, portait un large manteau de laine grise qui
l'enveloppait tout entire. Son petit chapeau de velours tait sombre,
et le brouillard du dehors avait emperl sa voilette de dentelle noire.
Mais il la trouva trs gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
s'excusa d'avoir tard si longtemps  revenir; et elle souriait de son
air franc, elle avouait qu'elle avait hsit, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir: oui, des ides  elle, des choses qu'il devait
comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas  comprendre,
puisqu'elle tait l.

Cela suffisait qu'elle ne ft point fche, qu'elle consentit  monter
de temps  autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
chacun garda le tourment et le combat des jours passs. Pendant prs
d'une heure, ils causrent, trs d'accord, sans rien de cach ni
d'hostile dsormais, comme si l'entente s'tait faite  leur insu, loin
l'un de l'autre. Elle ne sembla mme pas voir les esquisses et les
tudes des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
figure de femme nue, couche dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
Non, ce n'tait pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
corps: comment avait-elle pu se reconnatre dans cet pouvantable gchis
de couleurs? Et son amiti s'attendrit d'une pointe de piti pour ce
brave garon, qui ne faisait pas mme ressemblant. Au dpart, sur le
seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.

Vous savez, je reviendrai.

--Oui, dans deux mois.

--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien.  jeudi. Le jeudi,
elle reparut, trs exacte. Et, ds lors, elle ne cessa plus de venir,
une fois par semaine, d'abord sans date rgulire, au hasard de ses
jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accord
ce jour-l, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.

Elle devait tre rentre  onze heures, elle se htait  pied, elle
arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre 
fvrier, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
brouillards de la Seine, sous les ples soleils qui attidissaient les
quais.

Mme, ds le deuxime mois, elle arriva parfois  l'improviste, un autre
jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
temps de se dire bonjour: dj, elle redescendait l'escalier, en criant
bonsoir.

Maintenant, Claude commenait  connatre Christine.

Dans son ternelle mfiance de la femme, un soupon lui tait rest,
l'ide d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
clair de la jeune fille, avaient tout emport, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Ds qu'elle arrivait, sans un embarras, 
l'aise comme chez un ami, c'tait pour bavarder, d'un flot intarissable.
Vingt fois, elle lui avait racont son enfance  Clermont, et elle y
revenait toujours. Le soir o son pre, le capitaine Hallegrain, avait
eu sa dernire attaque, foudroy, tomb de son fauteuil ainsi qu'une
masse, sa mre et elle taient  l'glise. Elle se rappelait
parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine trs gros,
trs fort, allong sur un matelas, avec sa mchoire infrieure qui
avanait; si bien que, dans sa mmoire de gamine, elle ne pouvait le
revoir autrement. Elle aussi avait cette mchoire-l, sa mre lui
criait, quand elle ne savait de quelle faon la dompter: Ah! menton de
galoche, tu te mangeras le sang comme ton pre! Pauvre mre!
l'avait-elle assez tourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la mme fentre, petite, fluette, peignant sans bruit ses ventails,
avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
disait parfois,  la chre femme, voulant lui faire plaisir: Elle a vos
yeux. Et elle souriait, elle tait heureuse d'tre au moins pour ce
coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait 
peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq annes, celle-ci avait vu sa
mre plir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu' n'tre
plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas t trs
sage, la dsesprant par son manque d'application au travail,
recommenant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientt
 gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgr son
effort, elle tombait malade ds qu'elle restait tranquille. Alors, un
matin, sa mre n'avait pu se lever, et elle tait morte, la voix
teinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
prsente, morte dj, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixs
sur elle.

D'autres fois, Christine, questionne par Claude sur Clermont, oubliait
tout ce deuil, pour lcher les gais souvenirs. Elle riait  belles dents
de leur campement, rue de l'clache, elle, ne  Strasbourg, le pre
Gascon, la mre Parisienne, tous les trois jets dans cette Auvergne,
qu'ils abominaient. La rue de l'clache, qui descend au Jardin des
Plantes, troite et humide, tait d'une mlancolie de caveau; pas une
boutique, jamais un passant, rien que les faades mornes, aux volets
toujours ferms; mais, vers le midi, dominant des cours intrieures, les
fentres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Mme la salle
 manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
les arcades taient garnies d'une glycine gante, qui les enfouissait
dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord prs de son pre
infirme, ensuite clotre avec sa mre que la moindre sortie puisait;
elle ignorait si compltement la ville et les environs, qu'elle et
Claude finissaient par s'gayer lorsqu'elle accueillait ses questions
d'un ternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
montagnes d'un ct, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
l'autre ct, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, 
l'infini; mais on n'y allait pas, c'tait trop loin. Elle reconnaissait
seulement le Puy-de-Dme, tout rond, pareil  une bosse. Dans la ville,
elle se serait rendue  la cathdrale, les yeux ferms: on faisait le
tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enchevtrait, des ruelles et
des boulevards en pente, une cit de lave noire qui dvalait, o les
pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables clats
de foudre. Oh! les orages de l-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du muse tait toujours
en feu. Elle avait, dans la salle  manger qui servait aussi de salon,
une fentre  elle, une profonde embrasure, grande comme une pice, o
se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.

C'tait l que sa mre lui avait appris  lire; c'tait l que, plus
tard, elle s'endormait en coutant ses professeurs, tellement la fatigue
des leons l'tourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
musicienne fameuse qui en tait reste aux Petits bateaux; une
aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
taient trop difficiles  imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
mois qu'elle avait passs  la Visitation, aprs la mort de sa mre, un
grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
histoires de bonnes soeurs ne tarissaient plus, des jalousies, des
niaiseries, des innocences  faire trembler. Elle devait entrer en
religion, elle suffoquait  l'glise. Tout lui semblait fini, lorsque la
suprieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-mme dtourne du clotre,
en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en
restait, comment la mre des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle tait en effet tombe 
une complte indiffrence religieuse.

Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient puiss, Claude
voulait savoir quelle tait sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine,
elle lui donnait de nouveaux dtails. Dans le petit htel de Passy,
silencieux et ferm, l'existence passait rgulire, avec le tic-tac
affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinire
et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
traversaient seuls les pices vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
d'un pas de fantmes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
quelque gnral octognaire, si dessch, qu'il pesait  peine sur les
tapis.

C'tait la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
veilleuse,  travers les lames des persiennes.

Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
des livres de pit, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
elles pesaient  la jeune fille! Si elle avait su un mtier, avec quelle
joie elle aurait coup des robes, pingl des chapeaux, gaufr des
ptales de fleurs! Dire qu'elle n'tait capable de rien, qu'elle avait
tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'toffe d'une fille 
gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close, rigide, qui sentait la mort; elle tait reprise des
tourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
travail, pour faire plaisir  sa mre; une rbellion de son sang la
soulevait, elle aurait cri et saut, ivre du besoin de vivre. Mais
Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
ordonnant de longues promenades, qu'elle tait pleine de remords,
lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
bois de Boulogne, inventer une crmonie  l'glise, o elle ne mettait
plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait prouver pour elle une
tendresse plus grande; c'taient sans cesse des cadeaux, une robe de
soie, une petite montre ancienne, jusqu' du linge; et elle-mme aimait
beaucoup Madame, elle avait pleur un soir que celle-ci l'appelait sa
fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le coeur noy de
piti,  la voir si vieille et si infirme.

Bah! dit Claude un matin, vous serez rcompense, elle vous fera son
hritire. Christine demeura saisie.

Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...

Non, non, je n'y ai jamais song, je ne veux pas, qu'est-ce que je
deviendrais? Claude s'tait dtourn, et il ajouta d'une voix brusque:

Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
mariera.

Mais,  ce mot, elle l'interrompit d'un clat de rire.

Avec un de ses vieux amis, le gnral qui a un menton en argent... Ah!
la bonne folie! Tous deux en restaient  une camaraderie de vieilles
connaissances. Il tait presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du rel, dans
des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et trs simple, 
elle comme  lui, de se voir de la sorte en secret, par amiti, sans
autre galanterie qu'une poigne de main  l'arrive et qu'une poigne de
main au dpart. Lui, ne se questionnait mme plus sur ce qu'elle pouvait
savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
honnte; et c'tait elle qui le sentait timide, qui le regardait
fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble tonn de la
passion qui s'ignore. Mais rien encore de brlant ni d'agit ne gtait
le plaisir qu'ils prouvaient  tre ensemble.

Leurs mains demeuraient fraches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fcher. Seulement,
cette amiti devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
l'autre.

Ds que Christine tait l, Claude enlevait la clef de la porte.
Elle-mme l'exigeait: de cette faon, personne ne viendrait les
dranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
l'atelier, elle y semblait chez elle. Une ide d'y mettre un peu d'ordre
la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
abandon; mais ce n'tait point besogne facile, le peintre dfendait 
Mme Joseph de balayer, de peur que la poussire ne couvrt ses toiles
fraches; et, les premires fois, lorsque son amie tentait un bout de
nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant.  quoi bon
changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
paraissait si heureuse de jouer  la mnagre, qu'il avait fini par la
laisser libre. Maintenant,  peine arrive, dgante, la jupe pingle
pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pice
en trois tours. Devant le pole, on ne voyait plus un tas de cendre
accumule; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan tait
bross, l'armoire frotte et luisante, la table de sapin dsencombre de
la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
poses en belle symtrie, des chevalets boiteux appuys aux murs, le
coucou norme, panouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
d'un tic-tac plus sonore. C'tait magnifique, on n'aurait pas reconnu la
pice. Lui, stupfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
tait-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolrables, au
moindre travail? Mais elle riait: le travail de tte, oui; tandis que le
travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dpravation,
son got pour les soins bas du mnage, ce got qui dsesprait sa mre,
dont l'idal d'ducation tait l'art d'agrment, l'institutrice aux
mains fines, ne touchant  rien. Aussi que de remontrances, quand on la
surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant  la cuisinire
avec dlices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
poussire, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuye. Seulement,
qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus t une dame.

Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essouffle de tant
d'exercice, avec des yeux de pcheresse qui mord au fruit dfendu.

Claude,  cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
de recoudre un poignet arrach, un pan de veston dchir. D'elle-mme,
elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'tait plus sa
belle flamme de mnagre qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille leve dans le mpris de la couture. Puis,
cette immobilit, cette attention, ces petits points  soigner un par un
l'exaspraient. L'atelier reluisait de propret, comme un salon; mais
Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils
trouvaient a drle.

Quels mois heureux ils passrent, ces quatre mois de gele et de pluie,
dans l'atelier o le pole rouge ronflait comme un tuyau d'orgue!
L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie
vitre, ils souriaient d'avoir chaud et d'tre perdus ainsi, au milieu
de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
troit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle
avait voulu s'en aller seule, tourmente de la honte d'tre vue dehors
au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il
fallut bien qu'elle le laisst descendre avec un parapluie; et, l'averse
ayant cess tout de suite, de l'autre ct du pont Louis-Philippe, elle
l'avait renvoy, ils taient seulement rests quelques minutes devant le
parapet,  regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel
libre. En bas, contre les pavs du port, les grandes roues pleines de
pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serres que des planches, entre
elles, faisaient des sentiers, o couraient des enfants et des femmes;
et ils s'amusrent de cet croulement de fruits, des tas normes qui
encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une
odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation,
s'exhalait avec le souffle humide de la rivire. La semaine suivante,
comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des
quais, autour de l'le Saint-Louis, elle consentit  une promenade. Ils
remontrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrtant  chaque
pas, intresss par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux
grinaient, le bateau-lavoir secou d'un bruit de querelles, une grue,
l-bas, en train de dcharger un chaland. Elle, surtout, s'tonnait:
tait-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai
Henri IV, avec sa berge immense, sa plage o des bandes d'enfants et de
chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de
ville peuple et active ft l'horizon de cit maudite, aperu dans un
claboussement de sang, la nuit de son arrive? Ensuite, ils tournrent
la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du dsert et du
silence que de vieux htels semblent mettre l; ils regardrent l'eau
bouillonner  travers la fort des charpentes de l'Estacade, ils
revinrent en suivant le quai de Bthune et le quai d'Orlans, rapprochs
par l'largissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant
cette coule norme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin
des Plantes. Dans le ciel ple, des dmes de monuments bleuissaient.
Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame
qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et
accroupie entre ses arcs-boutants, pareils  des pattes au repos,
domine par la double tte de ses tours, au-dessus de sa longue chine
de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-l, ce fut la pointe
occidentale de l'le, cette proue de navire continuellement  l'ancre,
qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais
l'atteindre. Ils descendirent un escalier trs raide, ils dcouvrirent
une berge solitaire, plante de grands arbres: et c'tait un refuge
dlicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les
quais, sur les ponts, pendant qu'ils gotaient au bord de l'eau la joie
d'tre seuls, ignors de tous. Ds lors, cette berge fut leur coin de
campagne, le pays de plein air o ils profitaient des heures de soleil,
quand la grosse chaleur de l'atelier, o le pole rouge ronflait, les
suffoquait et commenait  chauffer leurs mains d'une fivre dont ils
avaient peur.

Cependant, jusque-l, Christine refusait de se laisser accompagner plus
loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congdiait toujours Claude,
comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, et commenc
 cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy tait
si loin, et elle s'ennuyait tant  faire seule une course pareille, que
peu  peu elle cda, lui permettant d'abord de pousser jusqu' l'Htel
de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle
oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras
dessous, comme un jeune mnage; et cette promenade sans cesse rpte,
cette marche lente sur le mme trottoir, du ct de l'eau, avait pris un
charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais
en prouver de plus vive. Ils taient l'un  l'autre, profondment, sans
s'tre donns encore. Il semblait que l'me de la grande ville, montant
du fleuve, les enveloppt de toutes les tendresses qui avaient battu
dans ces vieilles pierres, au travers des ges.

Depuis les grands froids de dcembre, Christine ne venait plus que
l'aprs-midi; et c'tait vers quatre heures, lorsque le soleil
dclinait, que Claude la reconduisait  son bras. Par les jours de ciel
clair, ds qu'ils dbouchaient du pont Louis-Philippe, toute la troue
des quais, immense  l'infini, se droulait. D'un bout  l'autre, le
soleil oblique chauffait d'une poussire d'or les maisons de la rive
droite; tandis que la rive gauche, les les, les difices se dcoupaient
en une ligne noire, sur la gloire enflamme du couchant. Enfin cette
marche clatante et cette marge sombre, la Seine paillete luisait,
coupe des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont
Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change,
puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-del de son
ombre, un vif coup de lumire, une eau de satin bleu, blanchissant dans
un reflet de miroir; et, pendant que les dcoupures crpusculaires de
gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de
Justice, charbonnes durement sur le vide, une courbe molle
s'arrondissait  droite dans la clart, si allonge et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout l-bas, qui s'avanait comme une citadelle, 
l'extrme pointe, semblait un chteau du rve, bleutre, lger et
tremblant, au milieu des fumes roses de l'horizon. Mais eux; baigns de
soleil sous les platanes sans feuilles, dtournaient les yeux de cet
blouissement, s'gayaient  certains coins, toujours les mmes, un
surtout, le pt de maisons trs vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de
petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pche  un tage,
surmontes de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et,
par-derrire, des maisons plus hautes, dlabres, talant des linges aux
fentres, tout un entassement de constructions baroques, un
enchevtrement de planches et de maonneries, de murs croulants et de
jardins suspendus, o des boules de verre allumaient des toiles. Ils
marchaient, ils dlaissaient bientt les grands btiments qui suivaient,
la caserne, l'Htel de ville, pour s'intresser, de l'autre ct du
fleuve,  la cit, serre dans ses murailles droites et lisses, sans
berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame,
resplendissantes, taient comme dores  neuf. Des botes de
bouquinistes commenaient  envahir les parapets; une pniche, charge
de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont
Notre-Dame. Et l, les jours de march aux fleurs, malgr la rudesse de
la saison, ils s'arrtaient  respirer les premires violettes et les
girofles htives. Sur la gauche, cependant, la rive se dcouvrait et se
prolongeait: au-del des poivrires du Palais de Justice, avaient paru
les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu' la touffe
d'arbres du terre-plein; puis,  mesure qu'ils avanaient, d'autres
quais sortaient de la brume, trs loin, le quai Voltaire, le quai
Malaquais, la coupole de l'Institut, le btiment carr de la Monnaie,
une longue barre grise de faades dont on ne distinguait mme pas les
fentres, un promontoire de toitures que les poteries des chemines
faisaient ressembler  une falaise rocheuse, s'enfonant au milieu d'une
mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait
du rve, se solidifiait dans la flambe dernire de l'astre. Alors, 
droite,  gauche, aux deux bords de l'eau, c'taient les profondes
perspectives du boulevard Sbastopol et du boulevard du Palais;
c'taient les btisses neuves du quai de la Mgisserie, la nouvelle
prfecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre
de sa statue; c'taient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond,
par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Svres, la
campagne noye d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus
loin, Christine toujours l'arrtait avant le Pont-Royal, prs des grands
arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour changer
encore une poigne de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils
regardaient en arrire, ils retrouvaient  l'autre horizon l'le
Saint-Louis, d'o ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
gagnait dj, sous le ciel ardois de l'orient.

Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flneries de
chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaiet vibrante
des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant,
l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot
de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce
tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'ternelle
jeunesse des villes. Tandis qu'ils avanaient, la braise ardente du
couchant s'empourprait  leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des
maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait  mesure, roulait
lentement vers les toits lointains, ds qu'ils avaient dpass le pont
Notre-Dame, en face du fleuve largi. Dans aucune futaie sculaire, sur
aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura
jamais des fins de jour aussi triomphales que derrire la coupole de
l'Institut.

C'est Paris qui s'endort dans sa gloire.  chacune de leurs promenades,
l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers
 cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les
surprendre, le soleil, reparaissant derrire la pluie, alluma la nue
tout entire, et il n'y eut plus sur leurs ttes que cette poussire
d'eau embrase, qui s'irisait de bleu et de rose.

Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil  une boule de
feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un
instant, la coupole noire de l'Institut l'cornait, comme une lune  son
dclin; puis, la boule se violaait, se noyait au tond du lac devenu
sanglant.

Ds fvrier, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine,
qui semblait bouillonner  l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge.
Mais les grands dcors, les grandes feries de l'espace ne flambaient
que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'taient
des mers de soufre battant des rochers de corail, c'taient des palais
et des tours, des architectures entasses, brlant, s'croulant, lchant
par leurs brches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup,
l'astre, disparu dj, couch derrire un voile de vapeurs, perait ce
rempart d'une telle pousse de lumire, que des traits d'tincelles
jaillissaient, partaient d'un bout du ciel  l'autre, visibles, ainsi
qu'une vole de flches d'or. Et le crpuscule se faisait, et ils se
quittaient avec ce dernier blouissement dans les yeux, ils sentaient ce
Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient puiser, 
toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux
parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait,
sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pt les
rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi,
ternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un
petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa
connaissance. Il tait travaill d'une pudeur, l'ide qu'on pourrait
dvisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-tre, lui causait
un insupportable malaise. Et, ce jour-l justement, comme elle se
serrait  son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba
sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible
de les viter, on tait presque face  face; d'ailleurs, ses amis
l'avaient aperu sans doute, car ils souriaient. Trs ple, il avanait
toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement
vers lui; mais dj Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passrent d'un
air indiffrent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans mme se
retourner. Tous deux venaient de reconnatre l'original de cette tte au
pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine,
trs gaie, n'avait rien remarqu. Claude, le coeur battant  grands
coups, lui rpondait par des mots trangls, touch aux larmes,
dbordant de gratitude pour la discrtion de ses deux vieux compagnons.

 quelques jours de l, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas
Christine, et il avait donn rendez-vous  Sandoz; puis, comme elle
tait monte en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui
les ravissaient, ils venaient  leur habitude de retirer la clef,
lorsqu'on frappa du poing, familirement. Tout de suite, lui reconnut
cette faon de s'annoncer, si boulevers de l'aventure, qu'il en
renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas rpondre. Mais elle
tait devenue blme, elle le suppliait d'un geste perdu, et il demeura
immobile, l'haleine coupe. Les coups continuaient dans la porte.

Une voix cria: Claude! Claude! Lui, ne bougeait toujours point,
combattu pourtant, les lvres blanches, les yeux  terre. Un grand
silence rgna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de
bois. Sa poitrine s'tait gonfle d'une tristesse immense, il la sentait
clater de remords,  chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il
et reni l'amiti de toute sa jeunesse.

Cependant, un aprs-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps
de murmurer avec dsespoir:

La clef est reste sur la porte! En effet, Christine avait oubli de
la retirer. Elle s'effara, s'lana derrire le paravent, tomba assise
au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour touffer le bruit de sa
respiration.

On tapait plus fort, des rires clataient, le peintre dut crier:
Entrez! Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment,
introduisait Irma Bcot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait
cde; ou plutt il s'tait rsign  ce caprice, par crainte de la
perdre tout  fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle
dmnageait ses trois chemises, quitte  revenir pour une nuit, si le
coeur lui en disait.

C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amne, expliqua
le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle
s'exclamait, trs libre.

Oh! que c'est drle, ici!... Oh! quelle drle de peinture!... Hein?
soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et o
couchez-vous?, Claude, anxieux d'inquitude, eut peur qu'elle
n'cartt le paravent. Il s'imaginait Christine l derrire, il tait
dsol dj de ce qu'elle entendait.

Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu
ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'aprs
elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma chre?

--Pardi, tout de suite!--C'est que, dit le peintre embarrass, mon
tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a l une figure qui me donne
un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrs modles! Elle s'tait
plante devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.

Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais
vous tre utile? Du coup, Jory s'enflamma.

Tiens! mais c'est une ide! Toi qui cherches une belle fille, sans la
trouver!... Elle va se dfaire. Dfais-toi, ma chrie, dfais-toi un
peu, pour qu'il voie. D'une main, Irma dnoua vivement son chapeau, et
elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgr les refus
nergiques de Claude qui se dbattait comme si on l'et violent.

Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du
tout a, pas du tout!

--Qu'est-ce que a fiche? dit-elle, vous verrez toujours. Et Jory
s'obstinait. Laisse donc! c'est  elle que tu fais plaisir... Elle ne
pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais a la rgale, de se
montrer. Elle vivrait sans chemise... Dfais-toi, ma chrie. Rien que
la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges! Enfin, Claude l'empcha
de se dshabiller. Il bgayait des excuses: plus tard, il serait trs
heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevt de
l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les paules, en le
regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant
mpris.

Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'tait-il pas venu,
l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait
d'tre entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre
Fagerolles et Mahoudeau,  propos de l'habit noir en sculpture!

Gagnire, le dimanche d'auparavant, tait sorti d'une audition de
Wagner, avec un oeil en compote. Lui, Jory, avait manqu d'avoir un
duel, au caf Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour.
C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les
rputations voles! La campagne contre le jury du Salon faisait un
vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de
l'idal, qui empcheraient la nature d'entrer.

Claude l'coutait, dans une impatience irrite. Il avait repris sa
palette, il pitinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.

Tu dsires travailler, nous te laissons.

Irma continuait  regarder le peintre, avec son vague sourire, tonne
de la btise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmente
maintenant du caprice de l'avoir, malgr lui. C'tait laid, son atelier,
et lui-mme n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu?
Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant dj sa
fortune, dans le dbraill de sa jeunesse. Et,  la porte, elle s'offrit
une dernire fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et
enveloppante.

Quand vous voudrez. Ils taient partis, et Claude dut aller carter le
paravent; car, derrire, Christine restait au bord du lit, comme sans
force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle dclara
simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de
suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses
yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.

Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de
tableaux violents, tait demeur pour elle un malaise. Elle ne pouvait
s'habituer aux nudits vraies des acadmies,  la ralit crue des
tudes faites en Provence, blesse, rpugne. Surtout elle n'y
comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre
art, ces fines aquarelles de sa mre, ces ventails d'une dlicatesse
de rve, o des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleutres.
Souvent encore, elle-mme s'amusait  de petits paysages d'colire,
deux ou trois motifs toujours rpts, un lac avec une ruine, un moulin
battant l'eau d'une rivire, un chalet et des sapins blancs de neige. Et
elle s'tonnait: tait-ce possible qu'un garon intelligent peignt
d'une faon si draisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait
pas seulement ces ralits d'une hideur de monstres, elle les jugeait
aussi en dehors de toute vrit permise. Enfin, il fallait tre fou.

Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album
de Clermont, dont elle lui avait parl.

Aprs s'en tre longtemps dfendue; elle l'apporta, flatte au fond,
ayant la vive curiosit de savoir ce qu'il dirait.

Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la
premire:

Vous trouvez a mauvais, n'est-ce pas?

--Mais non, rpondit-il, c'est innocent. Le mot la froissa, malgr le
ton bonhomme qui le rendait aimable.

Dame! j'ai eu si peu de leons de maman!... Moi, j'aime que ce soit
bien fait et que a plaise. Alors, il clata franchement de rire.

Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqu, vous pincez
les lvres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce
n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes
filles...

Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a l qu'une ducation de l'oeil;
et vous verrez que c'est trs sain et trs honnte, ce que je fais l.
En effet, peu  peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y
entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son ddain des
jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, vitant au contraire de
parler art avec elle, comme s'il et voulu se rserver cette passion de
sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.

Seulement, elle glissait  l'habitude, elle finissait par prouver de
l'intrt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine
elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa premire tape,
elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un
tre: n'tait-ce pas touchant? n'y avait-il pas l quelque chose de trs
bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le
bouleversaient,  la suite d'une bonne sance ou d'une mauvaise, elle
arriva d'elle-mme  se mettre de moiti dans son effort. Elle
s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'gayait, quand il
l'accueillait gaiement; et, ds lors, ce fut sa proccupation: avait-il
beaucoup travaill? tait-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur
dernire entrevue? Au bout du deuxime mois, elle tait conquise, elle
se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait
toujours pas beaucoup cette faon de peindre, mais commenait  rpter
des mots d'artiste, dclarait a vigoureux, crnement bti, bien dans la
lumire. Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'aprs l'avoir
excus de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait  leur
dcouvrir des qualits pour les aimer aussi un peu.

Cependant, il tait un tableau, le grand, celui du prochain Salon,
qu'elle fut longue  accepter. Dj elle regardait, sans dplaisir, les
acadmies de l'atelier Boutin et les tudes de Plassans, qu'elle
s'irritait encore contre la femme nue, couche dans l'herbe. C'tait une
rancune personnelle, la honte d'avoir cru un instant se reconnatre, une
sourde gne en face de ce grand corps, qui continuait  la blesser, bien
qu'elle y retrouvt de moins en moins ses traits.

D'abord, elle avait protest en dtournant les yeux.

Maintenant, elle restait des minutes entires, les regards fixes, dans
une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle
disparu ainsi?  mesure que le peintre s'acharnait, jamais content,
revenant cent fois sur le mme morceau, cette ressemblance
s'vanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu'elle pt analyser cela,
sans qu'elle ost mme se l'avouer, elle dont la pudeur s'tait rvolte
le premier jour, elle prouvait un chagrin croissant  voir que rien
d'elle ne demeurait plus. Leur amiti lui paraissait en ptir, elle se
sentait moins prs de lui,  chaque trait qui s'effaait. Ne l'aimait-il
pas, qu'il la laissait ainsi sortir de son oeuvre? et quelle tait cette
femme nouvelle, cette face inconnue et vague qui perait sous la sienne?

Claude, dsol d'avoir gt la tte, ne savait justement de quelle
manire lui demander quelques heures de pose.

Elle se serait simplement assise, il n'aurait pris que des indications.
Mais il l'avait vue si fche, qu'il craignait de l'irriter encore.
Aprs s'tre promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les
mots, tout d'un coup honteux, comme s'il se ft agi d'une inconvenance.

Un aprs-midi, il la bouleversa par un de ses accs de colre, dont il
n'tait pas le matre, mme devant elle.

Rien n'avait march, cette semaine-l. Il parlait de gratter sa toile,
il se promenait furieusement, en lchant des ruades dans les meubles.
Tout d'un coup, il la saisit par les paules et la posa sur le divan.

Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou j'en crve, parole
d'honneur! Effare, elle ne comprenait pas.

Quoi, que voulez-vous? Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses,
elle ajouta tourdiment:

Ah! oui... pourquoi ne me l'avez-vous pas demand plus tt?,
D'elle-mme, elle se renversa sur un coussin, elle glissa le bras sous
la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite,
l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas dcide  cette chose,
elle aurait bien jur que jamais plus elle ne lui servirait de modle.

Ravi, il cria:

Vrai! vous consentez!... Nom d'un chien! la sacre bonne femme que je
vais btir avec vous!

De, nouveau, sans rflchir, elle dit:

Oh! la tte seulement! Et lui, bredouilla, dans une hte d'homme qui
craint d'tre all trop loin:

Bien sr, bien sr, seulement la tte! Une gne les rendit muets, il
se mit  peindre, tandis que les yeux en l'air, immobile, elle restait
trouble d'avoir lch une pareille phrase. Dj, sa complaisance
l'emplissait de remords, comme si elle entrait dans quelque chose de
coupable, en laissant donner sa ressemblance  cette nudit de femme,
clatante sous le soleil.

Claude, en deux sances, campa la tte. Il exultait de joie, il criait
que c'tait son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais
il n'avait baign dans de la vraie lumire, un visage plus vivant.
Heureuse de le voir si heureux, Christine s'tait gaye, elle aussi, au
point de trouver sa tte trs bien, pas trs ressemblante toujours, mais
d'une expression tonnante. Ils restrent longtemps devant le tableau, 
cligner les yeux,  se reculer jusqu'au mur. Maintenant, dit-il enfin,
je vais la bcler avec un modle... Ah! cette gueuse, je la tiens
donc! Et, dans un accs de gaminerie, il empoigna la jeune fille, ils
dansrent ensemble ce qu'il appelait le pas du triomphe. Elle riait
trs fort, adorant le jeu, n'prouvant plus rien de son trouble, ni
scrupules ni malaise.

Mais, ds la semaine suivante, Claude redevint sombre.

Il avait choisi Zo Pidefer, pour poser le corps, et elle ne lui
donnait pas ce qu'il voulait: la tte, si fine, disait-il, ne
s'emmanchait point sur ces paules canaille.

Il s'obstina, pourtant, gratta, recommena. Vers le milieu de janvier,
pris de dsespoir, il lcha le tableau, le retourna contre le mur; puis,
quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un autre modle, la grande
Judith, ce qui le fora  changer les tonalits. Les choses se
gtrent encore, il fit revenir Zo, ne sut plus o il allait, malade
d'incertitude et d'angoisse. Et le pis tait que la figure centrale
seule l'enrageait ainsi, car le reste de l'oeuvre, les arbres, les deux
petites femmes, le monsieur en veston, termins, solides, le
satisfaisaient pleinement. Fvrier s'achevait, il ne lui restait que
quelques jours pour l'envoi au Salon, c'tait un dsastre.

Un soir, devant Christine, il jura, il lcha ce cri de colre:

Aussi, tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la tte d'une femme sur le
corps d'une autre!... Je devrais me couper la main. Au fond de lui,
maintenant, une pense unique montait: obtenir d'elle qu'elle consentt
 poser la figure entire.

Cela, lentement, avait germ, d'abord un simple souhait vite cart
comme absurde, puis une discussion muette, sans cesse reprise, enfin le
dsir net, aigu, sous le fouet de la ncessit. Cette gorge qu'il avait
entrevue quelques minutes, le hantait d'un souvenir obsdant. Il la
revoyait dans sa fracheur de jeunesse, rayonnante, indispensable.

S'il ne l'avait pas, autant valait-il renoncer au tableau, car aucune
autre ne le contenterait. Lorsque, pendant des heures, tomb sur une
chaise, il se dvorait d'impuissance  ne plus savoir o donner un coup
de pinceau, il prenait des rsolutions hroques: ds qu'elle entrerait,
il lui dirait son tourment, en paroles si touchantes, qu'elle cderait
peut-tre. Mais elle arrivait, avec son rire de camarade, sa robe chaste
qui ne livrait rien de son corps, et il perdait tout courage, il
dtournait les yeux, de peur qu'elle ne le surprit  chercher, sous le
corsage, la ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une amie un
service pareil, jamais il n'en aurait l'audace.

Et, pourtant, un soir, comme il s'apprtait  la reconduire et qu'elle
remettait son chapeau, les bras en l'air, ils restrent deux secondes
les yeux dans les yeux, lui frmissant devant les pointes des seins
relevs qui crevaient l'toffe, elle si brusquement srieuse, si ple,
qu'il se sentit devin. Le long des quais, ils parlrent  peine: cette
chose demeura entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un ciel
couleur de vieux cuivre.  deux autres reprises, il lut, au fond de son
regard, qu'elle savait sa continuelle pense. En effet, depuis qu'il y
songeait, elle s'tait mise  y songer aussi, malgr elle, l'attention
veille par des allusions involontaires. Elle en fut effleure d'abord,
elle dut s'y arrter ensuite; mais elle ne croyait pas avoir  s'en
dfendre, car cela lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations
du sommeil dont on a honte. La peur mme qu'il ost le demander ne lui
vint pas: elle le connaissait bien  prsent, elle l'aurait fait taire
d'un souffle, avant qu'il et bgay les premiers mots, malgr les
clats subits de ses colres. C'tait fou, simplement. Jamais, jamais;
des jours s'coulrent; et, entre eux, l'ide fixe grandissait. Ds
qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne pouvaient plus ne pas y penser.
Ils n'en ouvraient point la bouche, mais leurs silences en taient
pleins; ils ne risquaient plus un geste, ils n'changeaient plus un
sourire, sans retrouver au fond cette chose impossible  dire tout haut,
et dont ils dbordaient. Bientt, rien d'autre ne resta dans leur vie de
camarades. S'il la regardait, elle croyait se sentir dshabiller par son
regard; les mots innocents retentissaient en significations gnantes;
chaque poigne de main allait au-del, du poignet, faisait couler un
lger frisson le long du corps. Et ce qu'ils avaient vit jusque-l, le
trouble de leur liaison; l'veil de l'homme et de la femme dans leur
bonne amiti, clatait enfin, sous l'vocation constante de cette nudit
vierge. Peu  peu, ils se dcouvraient une fivre secrte, ignore
d'eux-mmes. Des chaleurs leur montaient aux joues, ils rougissaient
pour s'tre frls du doigt. C'tait dsormais comme une excitation de
chaque minute, fouettant leur sang; tandis que, dans cet envahissement
de tout leur tre, le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi, sans
pouvoir se le cacher, s'exagrait au point qu'ils en touffaient, la
poitrine gonfle de grands soupirs.

Vers le milieu de mars, Christine,  une de ses visites, trouva Claude
assis devant son tableau, cras de chagrin.

Il ne l'avait pas mme entendue, il restait immobile, les yeux vides et
hagards sur l'oeuvre inacheve. Dans trois jours expiraient les dlais
pour l'envoi au Salon.

Eh bien? lui demanda-t-elle doucement, dsespre de son dsespoir.

Il tressaillit, il se retourna.

Eh bien, c'est fichu, je n'exposerai pas cette anne...

Ah! moi qui avais tant compt sur ce Salon! Tous deux retombrent dans
leur accablement, o s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle
reprit, pensant  voix haute:

On aurait le temps encore.

--Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. O voulez-vous que je trouve
un modle,  cette heure?...

Tenez! depuis ce matin, je me dbats, et j'ai cru un moment avoir une
ide: oui, ce serait d'aller chercher cette fille, cette Irma qui est
venue comme vous tiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde,
qu'il faudrait tout changer peut-tre; mais elle est jeune, elle doit
tre possible... Dcidment, je vais en essayer... Il s'interrompit.
Les yeux brlants dont il la regardait, disaient clairement: Ah! il y a
vous. Ah! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me
faisiez ce suprme sacrifice! Je vous implore, je vous le demande, comme
 une amie adore, la plus belle, la plus chaste! Elle, toute droite,
trs blanche, entendait chaque mot; et ces yeux d'ardente prire
exeraient sur elle une puissance. Sans hte, elle ta son chapeau et sa
pelisse; puis, simplement, elle continua du mme geste calme, dgrafa
le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons,
dboutonna les paulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches.
Elle n'avait pas prononc une parole, elle semblait autre part, comme
les soirs, o, enferme dans sa chambre, perdue au fond de quelque rve,
elle se dshabillait machinalement, sans y prter attention.

Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait dj
donn sa face? Elle voulait tre l tout entire, chez elle, dans sa
tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre btard lui
causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se
coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tte, les yeux
ferms.

Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dvtir. Il la retrouvait. La
vision rapide, tant de fois voque, redevenait vivante. C'tait cette
enfance, grle encore, mais si souple, d'une jeunesse si frache; et il
s'tonnait de nouveau: o cachait-elle cette gorge panouie, qu'on ne
souponnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus, il se mit 
peindre, dans le silence recueilli qui s'tait fait. Durant trois
longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril, qu'il acheva
d'un coup une bauche superbe du corps entier. Jamais la chair de la
femme ne l'avait gris de la sorte, son coeur battait comme devant une
nudit religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la
transfiguration du visage, dont les mchoires un peu massives et
sensuelles s'taient noyes sous l'apaisement tendre du front et des
joues. Pendant les trois heures, il ne remua pas, elle ne souffla pas,
faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une gne. Tous deux
sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur
viendrait. Seulement, de temps  autre, elle ouvrait ses yeux clairs,
les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans
qu'il pt rien y lire de ses penses, puis les refermait, retombait dans
son nant de beau marbre, avec le sourire mystrieux et fig de la pose.

Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; et, redevenu gauche, il
bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, trs
rouge, Christine quittait le divan.

En hte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel
moi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son
col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle tait
contre le mur, ne se dcidait pas  risquer un regard. Pourtant, il
revint vers elle, ils se contemplrent, hsitants, trangls d'une
motion qui les empcha encore de parler. tait-ce donc de la tristesse,
une tristesse infinie, inconsciente et innomme? car leurs paupires se
gonflrent de larmes, comme s'ils venaient de gter leur existence, de
toucher le fond de la misre humaine. Alors, attendri et navr, ne
trouvant rien, pas mme un remerciement, il la baisa au front.




V


Le 15 mai, Claude, qui tait rentr la veille de chez Sandoz  trois
heures du matin, dormait encore, vers neuf heures, lorsque Mme Joseph
lui monta un gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire venait
d'apporter.

Il comprit, Christine lui ftait  l'avance le succs de son tableau;
car c'tait un grand jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refuss,
cr de cette anne-l, et o allait tre expose son oeuvre, repousse
par le jury du Salon officiel.

Cette pense tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'veillaient, le
touchrent beaucoup, comme s'ils taient le prsage d'une bonne journe.
En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot  eau, sur la table. Puis,
les yeux enfls de sommeil, effar, il s'habilla, en grondant d'avoir
dormi si tard. La veille, il avait promis  Dubuche et  Sandoz de les
prendre, ds huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois
ensemble au Palais de l'Industrie, o l'on trouverait le reste de la
bande. Et il tait dj en retard d'une heure! Mais, justement, il ne
pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en droute
depuis le dpart de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha
ses souliers,  genoux parmi de vieux chssis. Des parcelles d'or
s'envolaient; car, ne sachant o se procurer l'argent d'un cadre, il
avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il
les avait dores lui-mme, avec son amie, qui s'tait rvle comme une
doreuse trs maladroite. Enfin, vtu, chauss, son chapeau de feutre
constell d'tincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pense
superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu
de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il
les baisa, embaum par leur odeur forte de printemps. Sous la vote, il
donna sa clef  la concierge, comme d'habitude.

Madame Joseph, je n'y serai pas de la journe. En moins de vingt
minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il
craignait de ne plus rencontrer, se trouvait galement en retard,  la
suite d'une indisposition de sa mre. Ce n'tait rien, simplement une
mauvaise nuit, qui l'avait boulevers d'inquitude.

Rassur  prsent, il lui conta que Dubuche avait crit de ne pas
l'attendre, en leur donnant rendez-vous l-bas.

Tous les deux partirent; et, comme il tait prs d'onze heures, ils se
dcidrent  djeuner, au fond d'une petite crmerie dserte de la rue
Saint-Honor, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent dsir
de voir, gotant une sorte de tristesse attendrie  s'attarder parmi de
vieux souvenirs d'enfance.

Une heure sonna, lorsqu'ils traversrent les Champs-lyses c'tait par
une journe exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide
encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de bl mr, les
ranges de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre,
frachement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les
pelouses correctement tenues, la profondeur des alles et la largeur des
espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques
quipages, rares  cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule,
perdu et mouvant comme une fourmilire, s'engouffrait sous l'arcade
norme du Palais de l'Industrie.

Quand ils furent entrs, Claude eut un lger frisson, dans le vestibule
gant, d'une fracheur de cave, et dont le pav humide sonnait sous les
pieds, ainsi qu'un dallage d'glise. Il regarda,  droite et  gauche,
les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec mpris:

Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur salet de Salon?

--Ah! non, fichtre! rpondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a,
l-bas, l'escalier de l'Ouest qui mne aux Refuss. Et ils passrent
ddaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues.
Dans l'cartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitr
apparaissait, au-del d'un porche d'ombre.

 ce moment de la journe, le jardin tait presque vide, il n'y avait du
monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de
djeuner l. Toute la foule se trouvait au premier tage, dans les
salles; et, seules, les statues blanches bordaient les alles de sable
jaune, qui dcoupaient crment le dessin vert des gazons. C'tait un
peuple de marbre immobile, que baignait la lumire diffuse, descendue
comme en poussire des vitres hautes.

Au midi, des stores de toile barraient une moiti de la nef, blonde sous
le soleil, tache aux deux bouts par les rouges et les bleus clatants
des vitraux. Quelques visiteurs, harasss dj, occupaient les chaises
et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des
moineaux qui habitaient, en l'air, la fort des charpentes de fonte,
s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassurs et fouillant le
sable.

Claude et Sandoz affectrent de marcher vite, sans un coup d'oeil autour
d'eux. Un bronze raide et noble, la Minerve d'un membre de l'Institut,
les avait exasprs ds la porte. Mais, comme ils pressaient le pas le
long d'une interminable ligne de bustes, ils reconnurent Bongrand, seul,
faisant lentement le tour d'une figure couche, colossale et dbordante.

Tiens! c'est vous! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. Je
regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au
moins l'intelligence de recevoir et de bien placer... Et,
s'interrompant:

Vous venez de l-haut?

--Non, nous arrivons, dit Claude.

Alors, trs chaudement, il leur parla du Salon des Refuss. Lui, qui
tait de l'Institut, mais qui vivait  l'cart de ses collgues,
s'gayait sur l'aventure: l'ternel mcontentement des peintres, la
campagne mene par les petits journaux comme le Tambour, les
protestations, les rclamations continues qui avaient enfin troubl
l'Empereur; et le coup d'tat artistique de ce rveur silencieux, car la
mesure venait uniquement de lui; et l'effarement, le tapage de tous, 
la suite de ce pav tomb dans la mare aux grenouilles.

Non, continua-t-il, vous n'avez pas ide des indignations, parmi les
membres du jury!... Et encore on se mfie de moi, on se tait, quand je
suis l!... Toutes les rages sont contre les affreux ralistes. C'est
devant eux qu'on fermait systmatiquement les portes du temple; c'est 
cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de rviser le
procs; ce sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de belles,
je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes gens! Il riait de son
grand rire, les bras ouverts, comme pour embrasser toute la jeunesse
qu'il sentait monter du sol.

Vos lves poussent, dit Claude simplement.

D'un geste, Bongrand le fit taire, pris d'une gne. Il n'avait rien
expos, et toute cette production, au travers de laquelle il marchait,
ces tableaux, ses statues, cet effort de cration humaine, l'emplissait
d'un regret. Ce n'tait pas jalousie, car il n'y avait point d'me plus
haute ni meilleure, mais retour sur lui-mme, peur sourde d'une lente
dchance, cette peur inavoue qui le hantait.

Et aux Refuss, lui demanda Sandoz, comment a marche-t-il?--Superbe!
vous allez voir.

Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux mains dans les
siennes:

Vous, mon bon, vous tes un fameux... coutez! moi, que l'on dit un
malin, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande
coquine de femme. Cet loge, sorti d'une telle bouche, toucha le jeune
peintre aux larmes. Enfin, il tenait donc un succs! Il ne trouva pas un
mot de gratitude, il parla brusquement d'autre chose, voulant cacher son
motion.

Ce brave Mahoudeau! mais elle est trs bien, sa figure!... Un sacr
temprament, n'est-ce pas? Sandoz et lui s'taient mis  tourner autour
du pltre.

Bongrand rpondit avec un sourire:

Oui, oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais regardez les attaches
des membres, c'est fin et joli comme tout... Allons, adieu, je vous
laisse. Je vais m'asseoir un peu, j'ai les jambes casses. Claude avait
lev la tte et prtait l'oreille. Un bruit norme, qui ne l'avait pas
frapp d'abord, roulait dans l'air, avec un fracas continu: c'tait une
clameur de tempte battant la cte, le grondement d'un assaut
infatigable, se ruant de l'infini.

Tiens! murmura-t-il, qu'est-ce donc?

--a, dit Bongrand qui s'loignait, c'est la foule, l-haut, dans les
salles.

Et les deux jeunes gens, aprs avoir travers le jardin, montrent au
Salon des Refuss.

On l'avait fort bien install, les tableaux reus n'taient pas logs
plus richement: hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes,
cimaises garnies de serge verte, de velours rouge, crans de toile
blanche sous vitres des plafonds; et, dans l'enfilade des salles, le
premier aspect tait le mme, le mme or des cadres, les mmes taches
vives des toiles. Mais une gaiet particulire y rgnait, un clat de
jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement compte d'abord. La foule,
dj compacte, augmentait de minute en minute, car on dsertait le Salon
officiel, on accourait, fouett de curiosit, piqu du dsir de juger
les juges, amus enfin ds le seuil par la certitude qu'on allait voir
des choses extrmement plaisantes. Il faisait trs chaud, une poussire
fine montait du plancher, on toufferait srement vers quatre heures.

Fichtre! dit Sandoz en jouant des coudes, a ne va pas tre commode de
manoeuvrer l-dedans et de trouver ton tableau. Il se htait, dans une
fivre de fraternit. Ce jour-l, il ne vivait que pour l'oeuvre et la
gloire de son vieux camarade.

Laisse donc! s'cria Claude, nous arriverons bien. Il ne s'envolera
pas, mon tableau! Et lui, au contraire, affecta de ne pas se presser,
malgr l'irrsistible envie qu'il avait de courir. Il levait la tte,
regardait. Bientt, dans la voix haute de la foule qui l'avait tourdi,
il distingua des rires lgers, contenus encore, que couvraient le
roulement des pieds et le bruit des conversations. Devant certaines
toiles, des visiteurs plaisantaient. Cela l'inquita, car il tait d'une
crdulit et d'une sensibilit de femme au milieu de ses rudesses
rvolutionnaires, s'attendant toujours au, martyre, et toujours
saignant, toujours stupfait d'tre repouss et raill. Il murmura:

Ils sont gais, ici!

--Dame! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer Sandoz.

Regarde donc ces rosses extravagantes. Mais,  ce moment, comme ils
s'attardaient dans la premire salle, Fagerolles, sans les voir, tomba
sur eux.

Il eut un sursaut, contrari sans doute de la rencontre.

Du reste, il se remit tout de suite, trs aimable.

Tiens! je songeais  vous... Je suis l depuis une heure.

--O ont-ils donc fourr le tableau de Claude? demanda Sandoz.

Fagerolles, qui venait de rester vingt minutes plant devant ce tableau,
l'tudiant et tudiant l'impression du public, rpondit sans une
hsitation:

Je ne sais pas... Nous allons le chercher ensemble, voulez-vous? Et
il se joignit  eux. Le terrible farceur qu'il tait, n'affectait plus
autant des allures de voyou, dj correctement vtu, toujours d'une
moquerie  mordre le monde, mais les lvres dsormais pinces en une
moue srieuse de garon qui veut arriver. Il ajouta, l'air convaincu:

C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoy, cette anne! Je serais
ici avec vous autres, j'aurais ma part du succs... Et il y a des
machines tonnantes, mes enfants! Par exemple, ces chevaux... Il
montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant laquelle la foule
s'attroupait en riant. C'tait, disait-on, l'oeuvre d'un ancien
vtrinaire, des chevaux grandeur nature lchs dans un pr, mais des
chevaux fantastiques, bleus, violets, roses, et dont la stupfiante
anatomie perait la peau.

Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous! dclara Claude,
souponneux.

Fagerolles joua l'enthousiasme.

Comment! mais c'est plein de qualits, a! Il connat joliment son
cheval, le bonhomme! Sans doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que
a fait, s'il est original et s'il apporte un document? Son fin visage
de fille restait grave.  peine, au fond de ses yeux clairs, luisait une
tincelle jeune de moquerie.

Et il ajouta cette allusion mchante, dont lui seul put jouir:

Ah bien! si tu te laisses influencer par les imbciles qui rient, tu
vas en voir bien d'autres, tout  l'heure! Les trois camarades, qui
s'taient remis en marche, avanaient avec une peine infinie, au milieu
de la houle des paules. En rentrant dans la seconde salle, ils
parcoururent les murs d'un coup d'oeil; mais le tableau cherch ne s'y
trouvait pas. Et ce qu'ils virent, ce fut Irma Bcot au bras de
Gagnire, crass tous les deux contre une cimaise, lui en train
d'examiner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la bousculade,
levait son museau rose et riait  la cohue.

Comment! dit Sandoz tonn, elle est avec Gagnire, maintenant?

--Oh! une passade, expliqua Fagerolles d'un air tranquille. L'histoire
est si drle... Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement
trs chic; oui, ce jeune crtin de marquis, celui dont on parle dans les
journaux, vous vous souvenez? Une gaillarde qui ira loin, je l'ai
toujours dit!... Mais on a beau la mettre dans des lits armoirs, elle a
des rages de lits de sangle, il y a des soirs o il lui faut la soupente
d'un peintre. Et c'est ainsi que, lchant tout, elle est tombe au caf
Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il
n'y avait plus l que Gagnire, endormi sur sa chope... Alors, elle a
pris Gagnire. Irma les avait aperus et leur faisait de loin des
gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagnire se retourna,
avec ses cheveux ples et sa petite face imberbe, l'air plus falot
encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans
son dos.

C'est inou, murmura-t-il.

--Quoi donc? demanda Fagerolles.

--Mais ce petit chef-d'oeuvre... Et honnte, et naf, et convaincu! Il
dsignait la toile minuscule devant laquelle il s'tait absorb, une
toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la
peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit
arbre  ct, le tout de travers, cern de traits noirs, sans oublier le
tire-bouchon de fume qui sortait du toit.

Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles rptait avec
flegme:

Trs fin, trs fin... Mais ton tableau, Gagnire, o est-il donc?

--Mon tableau? il est l. En effet, la toile envoye par lui se
trouvait justement prs du petit chef-d'oeuvre. C'tait un paysage d'un
gris perl, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un
peu lourd, et d'un parfait quilibre, sans aucune brutalit
rvolutionnaire.

Sont-ils assez btes d'avoir refus a! dit Claude, qui s'tait
approch avec intrt. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande? En
effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury.

Parce que c'est raliste, dit Fagerolles, d'une voix si tranchante,
qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau.

Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude,
avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garon
lui mettait aux lvres. Dire qu'il n'avait mme pas eu l'ide de la
revoir! Elle le trouvait si diffrent, si drle, pas en beaut ce
jour-l, hriss, le teint brouill comme aprs une grosse fivre! Et,
peine de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste
familier.

Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche? C'tait
Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontr une fois au caf
Baudequin. Il fendait pniblement la foule, les yeux vagues sur le flot
des ttes. Mais, tout d'un coup, au moment o Claude tchait de se faire
voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua trs bas un
groupe de trois personnes, le pre gras et court, la face cuite d'un
sang trop chaud, la mre trs maigre, couleur de cire, mange d'anmie,
la fille si chtive  dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvret
grle de la premire enfance. Bon! murmura le peintre, le voil pinc...
A-t-il de laides connaissances, cet animal-l! O a-t-il pch ces
horreurs? Gagnire, paisiblement, dit les connatre de nom. Le pre
Margaillan tait un gros entrepreneur de maonnerie, dj cinq ou six
fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de
Paris, btissant  lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche
s'tait trouv en rapport avec lui, par un des architectes dont il
redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille
apitoyait, la jugea d'un mot.

Ah! le pauvre petit chat corch! Quelle tristesse!

--Laisse donc! dclara Claude avec frocit, ils ont sur la face tous
les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la btise. C'est
bien fait... Tiens! notre lcheur file avec eux. Est-ce assez plat, un
architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve! Dubuche, qui n'avait pas
aperu ses amis, venait d'offrir son bras  la mre et s'en allait, en
expliquant les tableaux, le geste dbordant d'une complaisance exagre.

Continuons, nous autres, dit Fagerolles.

Et, s'adressant  Gagnire: Sais-tu o ils ont fourr la toile de
Claude, toi?

--Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous.

Il les accompagna, il oublia Irma, Bcot contre la cimaise. C'tait elle
qui avait eu le caprice de visiter le Salon  son bras, et il avait si
peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse
en chemin, stupfait de la retrouver toujours prs de lui, ne sachant
plus comment ni pourquoi ils taient ensemble. Elle courut, elle lui
reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait dj dans une autre
salle, avec Fagerolles et Sandoz.

Alors, ils vagurent tous les cinq, le nez en l'air, coups par une
pousse, runis par une autre, emports au fil du courant. Une
abomination de Chane les arrta, un Christ pardonnant  la femme
adultre, de sches figures tailles dans du bois, d'une charpente
osseuse violaant la peau, et peintes avec de la boue. Mais,  ct, ils
admirrent une trs belle tude de femme, vue de dos, les reins
saillants, la tte tourne. C'tait, le long des murs, un mlange de
l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les gteux de l'cole
historique coudoyant les jeunes fous du ralisme, les simples niais
rests dans le tas avec les fanfarons de l'originalit, une Jzabel
morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'cole des
Beaux-Arts, prs de la Dame en blanc, trs curieuse vision d'un oeil de
grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une
petite toile, des Espagnols jouant  la paume, un coup de lumire d'une
intensit splendide.

Rien ne manquait dans l'excrable, ni les tableaux militaires aux
soldats de plomb, ni l'Antiquit blafarde, ni le Moyen ge sabr de
bitume. Mais, de cet ensemble incohrent, des paysages surtout, presque
tous d'une note sincre et juste, des portraits encore, la plupart trs
intressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de
bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon
officiel, la moyenne y tait  coup sr plus banale et plus mdiocre. On
se sentait l dans une bataille, et une bataille gaie, livre de verve,
quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche 
l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.

Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se fchait,
coutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme
s'il et entendu siffler des balles.

Discrets  l'entre, les rires sonnaient plus haut,  mesure qu'il
avanait. Dans la troisime salle dj, les femmes ne les touffaient
plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se
soulager mieux. C'tait l'hilarit contagieuse d'une foule venue pour
s'amuser, s'excitant peu  peu, clatant  propos d'un rien, gaye
autant par les belles choses que par les dtestables. On riait moins
devant le Christ de Chane que devant l'tude de femme, dont la croupe
saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique
extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, rcrait le monde: on se
poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours l un groupe,
la bouche fendue. Et chaque toile avait son succs, des gens
s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des
mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en
entrant dans la quatrime salle, manqua gifler une vieille dame dont les
gloussements l'exaspraient.

Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie
de leur flanquer des chefs-d'oeuvre  la tte!, Sandoz s'tait
enflamm, lui aussi; et Fagerolles continuait  louer trs haut les
pires peintures, ce qui augmentait la gaiet; tandis que Gagnire, vague
au milieu de la bousculade, tirait  sa suite Irma ravie, dont les jupes
s'enroulaient aux jambes de tous les hommes.

Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face
blonde de beau garon resplendissait.

Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un
triomphe personnel. Ds qu'il aperut Claude, il cria:

Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succs,
mon vieux, oh! un succs...

--Quel succs?...

--Le succs de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre a.
Non, tu vas voir, c'est patant! Claude plit, une grosse joie
l'tranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec
flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du gnie.

Tiens! bonjour! continuait Jory, en donnant des poignes de main aux
autres.

Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnire entouraient Irma qui
leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait
elle-mme.

O est-ce,  la fin? demanda Sandoz impatient.

Conduis-nous. Jory prit la tte, suivi de la bande. Il fallut faire le
coup de poing  la porte de la dernire salle, pour entrer.

Mais Claude, rest en arrire, entendait toujours monter les rires, une
clameur grandissante, le roulement d'une mare qui allait battre son
plein. Et, comme il pntrait enfin dans la salle, il vit une masse
norme, grouillante, confuse, en tas, qui s'crasait devant le tableau.
Tous les rires s'enflaient, s'panouissaient, aboutissaient l. C'tait
de son tableau qu'on riait.

Hein? rpta Jory, triomphant, en voil un succs!

Gagnire, intimid, honteux comme si on l'et gifl lui-mme, murmura:

Trop de succs... J'aimerais mieux autre chose.

--Es-tu bte! reprit Jory dans un lan de conviction exalte. C'est le
succs, a... Qu'est-ce que a fiche qu'ils rient! Nous voil lancs,
demain tous les journaux parleront de nous.

--Crtins! lcha seulement Sandoz, la voix trangle de douleur.

Fagerolles se taisait, avec la tenue dsintresse et digne d'un ami de
la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante,
trouvant a drle; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre
l'paule du peintre hu, elle le tutoya et lui souffla doucement dans
l'oreille: Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des btises,
on s'amuse tout de mme. Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid
le glaait. Son coeur s'tait arrt un moment, tant la dception venait
d'tre cruelle. Et, les yeux largis, attirs et fixs par une force
invincible, il regardait son tableau, il s'tonnait, le reconnaissait 
peine, dans cette salle. Ce n'tait certainement pas la mme oeuvre que
dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumire blafarde de l'cran
de toile; elle semblait galement diminue, plus brutale et plus
laborieuse  la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit  cause
du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les dfauts,
aprs avoir vcu des mois aveugl devant elle. En quelques coups, il la
refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur
d'un ton. Dcidment, le monsieur au veston de velours ne valait rien,
empt, mal assis; la main seule tait belle. Au fond, les deux petites
lutteuses, la blonde, la brune, restes trop  l'tat d'bauche,
manquaient de solidit, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste.

Mais il tait content des arbres, de la clairire ensoleille; et la
femme nue, la femme couche sur l'herbe, lui apparaissait suprieure 
son talent mme, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'et pas
connue encore, dans ce resplendissement de vie.

Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement:

Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est
bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi. Son ami s'efforait de
l'emmener, mais il s'enttait, il se rapprocha au contraire. Maintenant
qu'il avait jug son oeuvre, il coutait et regardait la foule.
L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous
rires. Ds la porte, il voyait se fendre les mchoires des visiteurs, se
rapetisser les yeux, s'largir le visage; et c'taient des souffles
temptueux d'hommes gras, des grincements rouills d'hommes maigres,
domins par les petites fltes aigus des femmes. En face, contre la
cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait
chatouill les ctes. Une dame venait de se laisser tomber sur une
banquette, les genoux serrs, touffant, tchant de reprendre haleine
dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si drle devait se rpandre,
on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se
poussaient, voulaient en tre. O donc? L-bas! Oh! cette farce! Et les
mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'tait le sujet surtout
qui fouettait la gaiet: on ne comprenait pas, on trouvait a insens,
d'une cocasserie  se rendre malade. Voil, la dame a trop chaud, tandis
que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume.

--Mais non, elle est dj bleue, le monsieur l'a retire d'une mare, et
il se repose  distance, en se bouchant le nez.--Pas poli, l'homme! il
pourrait nous montrer son autre figure.--Je vous dis que c'est un
pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent 
saute-mouton.--Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres
sont bleus, pour sr qu'il l'a pass au bleu, son tableau! Ceux qui ne
riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation
nouvelle de la lumire semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait
outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un
personnage grave s'en allait, vex, en dclarant  sa femme qu'il
n'aimait pas les mauvaises plaisanteries.

Mais un autre, un petit homme mticuleux, ayant cherch dans le
catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle,
et lisant  voix haute le titre: _Plein air_, ce fut autour de lui une
reprise formidable, des cris, des hues. Le mot courait, on le rptait,
on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre  l'air, tout
en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule
grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur
croissante, chacune avec la bouche ronde et bte des ignorants qui
jugent de la peinture, exprimant  elles toutes la somme d'neries, de
rflexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue
d'une oeuvre originale peut tirer  l'imbcillit bourgeoise.

Et,  ce moment, comme dernier coup, Claude vit reparatre Dubuche, qui
tranait les Margaillan. Ds qu'il arriva devant le tableau,
l'architecte, embarrass, pris d'une honte lche, voulut presser le pas,
emmener son monde, en affectant de n'avoir aperu ni la toile ni ses
amis. Mais dj l'entrepreneur s'tait plant sur ses courtes jambes,
carquillant les yeux, lui demandant trs haut, de sa grosse voix
rauque:

Dites donc, quel est le sabot qui a fichu a? Cette brutalit bon
enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui rsumait la moyenne de
l'opinion, redoubla l'hilarit; et lui, flatt de son succs, les ctes
chatouilles par l'tranget de cette peinture, partit  son tour, mais
d'un rire tel, si dmesur, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse,
qu'il dominait tous les autres. C'tait l'allluia, l'clat final des
grandes orgues.

Emmenez ma fille, dit la ple Mme Margaillan  l'oreille de Dubuche.

Il se prcipita, dgagea Rgine, qui avait baiss les paupires; et il
dployait des muscles vigoureux, comme s'il et sauv ce pauvre tre
d'un danger de mort. Puis, ayant quitt les Margaillan  la porte, aprs
des poignes de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses
amis, il dit carrment  Sandoz,  Fagerolles et  Gagnire:

Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais prvenu que le
public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire,
c'est cochon!--Ils ont hu Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage,
les poings serrs. Ils ont tu Courbet. Ah! race ennemie, stupidit de
bourreaux! Gagnire, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste,
se fchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque
dimanche pour la vraie musique.

Et ils sifflent Wagner, ce sont les mmes; je les reconnais... Tenez!
ce gros, l-bas... Il fallut que Jory le retnt. Lui, aurait excit la
foule.

Il rptait que c'tait fameux, qu'il y avait l pour cent mille francs
de publicit. Et Irma, lche encore, venait de retrouver dans la cohue
deux amis  elle, deux jeunes boursiers, qui taient parmi les plus
acharns blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle forait  trouver
a trs bien, en leur donnant des tapes sur les doigts.

Mais Fagerolles n'avait pas desserr les dents. Il examinait toujours la
toile, il jetait des coups d'oeil sur le public. Avec son flair de
Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait
compte du malentendu; et, vaguement, il sentait dj ce qu'il faudrait
pour que cette peinture ft la conqute de tous, quelques tricheries
peut-tre, des attnuations, un arrangement du sujet, un adoucissement
de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il
en restait pntr,  jamais marqu. Seulement, il le trouvait archi-fou
d'exposer une pareille chose. N'tait-ce pas stupide de croire 
l'intelligence du public?  quoi bon cette femme nue avec ce monsieur
habill? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les
qualits d'un matre, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas
deux dans le Salon! Un grand mpris lui venait de ce peintre
admirablement dou, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des
barbouilleurs.

Ce mpris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage.

Il dit, dans un accs d'invincible franchise:

Ah! coute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop bte.
Claude, en silence, dtournant les yeux de la foule, le regarda. Il
n'avait point faibli, ple seulement sous les rires, les lvres agites
d'un lger tic nerveux: personne ne le connaissait, son oeuvre seule
tait soufflete. Puis, il reporta un instant les regards sur le
tableau, parcourut de l les autres toiles de la salle, lentement. Et,
dans le dsastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil,
un souffle de courage, une bouffe de sant et d'enfance, lui vinrent de
toute cette peinture si gaiement brave, montant  l'assaut de l'antique
routine, avec une passion si dsordonne. Il en tait consol et
raffermi, sans remords, sans contrition, pouss au contraire  heurter
le public davantage. Certes, il y avait l bien des maladresses, bien
des efforts purils, mais quel joli ton gnral, quel coup de lumire
apport, une lumire gris d'argent, fine, diffuse, gaye de tous les
reflets dansants du plein air! C'tait comme une fentre brusquement
ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la
tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matine de
printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se
moquait, clatait parmi les autres. N'tait-ce pas l'aube attendue, un
jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aperut un critique qui
s'arrtait sans rire, des peintres clbres, surpris, la mine grave, le
pre Malgras, trs sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de
fin dgustateur, tombant en arrt devant le sien, immobile, absorb.
Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'tonna par cette rponse
tardive:

On est bte comme on peut, mon cher, et il est  croire que je resterai
bte... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!. Tout de suite,
Fagerolles lui tapa sur l'paule, en camarade qui plaisante, et Claude
se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande
entire quitta le Salon des Refuss, en dcidant qu'on allait passer par
la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on
avait reu un projet de Muse, pitinait et les suppliait d'un regard si
humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette
satisfaction.

Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glacire! On
respire ici. Tous se dcouvrirent et s'essuyrent le front avec
soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fracheur de ombrages, au
bout d'une longue course en plein soleil. La salle tait vide. Du
plafond, tendu d'un cran de toile blanche, tombait une clart gale,
douce et morne, qui se refltait, pareille  une eau de source immobile,
dans le miroir du parquet fortement cir. Aux quatre murs, d'un rouge
dteint, les projets, les grands et les petits chssis, bords de bleu
ple, mettaient les taches laves de leurs teintes d'aquarelle. Et seul,
absolument seul au milieu de ce dsert, un monsieur barbu se tenait
debout devant un projet d'Hospice, plong dans une contemplation
profonde. Trois dames parurent, s'effacrent, traversrent en fuyant 
petits pas presss.

Dj Dubuche montrait et expliquait son oeuvre aux camarades. C'tait un
seul chssis, une pauvre petite salle de Muse, qu'il avait envoye par
hte ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volont de son
patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engag
d'honneur.

Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'cole du plein air, ton
Muse? demanda Fagerolles sans rire.

Gagnire admirait, d'un branle de la tte, en songeant  autre chose;
tandis que Claude et Sandoz, par amiti, examinaient et s'intressaient
sincrement.

Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont
encore d'une tradition joliment btarde...

N'importe, a va! Jory, impatient, finit par l'interrompre.

Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume. La bande reprit sa marche.
Mais le pis tait que, pour couper au plus court, il leur fallait
traverser tout le Salon officiel; et ils s'y rsignrent, malgr le
serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par
protestation.

Fendant la foule, avanant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des
salles, en jetant  droite et  gauche des regards indigns. Ce n'tait
plus le gai scandale de leur Salon  eux, les tons clairs, la lumire
exagre du soleil.

Des cadres d'or pleins d'ombre se succdaient, des choses gourmes et
noires, des nudits d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute
la dfroque classique, l'histoire, le genre, le paysage, tremps
ensemble au fond du mme cambouis de la convention. Une mdiocrit
uniforme suintait des oeuvres, la salissure boueuse du ton qui les
caractrisait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et
dgnr. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour chapper  ce
rgne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle
injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait l rien, rien, rien;
Enfin, ils s'chapprent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils
rencontrrent Mahoudeau et Chane. Le premier se jeta dans les bras de
Claude.

Ah! mon cher, ton tableau, quel temprament! Le peintre, tout de
suite, loua la Vendangeuse.

Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tte, un morceau! Mais la
vue de Chane, auquel personne ne parlait de sa Femme adultre, et qui
errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une mlancolie profonde 
l'excrable peinture  la vie manque de ce paysan, victime des
admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un loge.

Il le secoua amicalement, il cria:

Trs bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous
fait pas peur!--non, bien sr! dclara Chane, dont la face s'tait
empourpre de vanit, sous les broussailles noires de sa barbe.

Mahoudeau et lui se joignirent  la bande; et le premier demanda aux
autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'tait inou, le
seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin,
que la foule envahissait maintenant.

Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arrtant au milieu de l'alle centrale,
il est justement devant son Semeur, Chambouvard. En effet, un homme
obse tait l, camp fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant.
La tte dans les paules, il avait une face paisse et belle d'idole
hindoue.

On le disait fils d'un vtrinaire des environs d'Amiens.

 quarante-cinq ans, il tait dj l'auteur de vingt chefs-d'oeuvre, des
statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, ptrie par un
ouvrier de gnie, sans raffinement; et cela au hasard de la production,
donnant ses oeuvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais
le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il crait. Il poussait
le manque de sens critique jusqu' ne pas faire de distinction, entre
les fils les plus glorieux de ses mains, et les dtestables magots qu'il
lui arrivait de bcler parfois. Sans fivre nerveuse, sans un doute,
toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu.

tonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle btisse, et quel geste!
Fagerolles, qui n'avait pas regard la statue s'amusait beaucoup du
grand homme et de la queue de jeunes disciples bants, qu'il tranait
d'ordinaire  sa suite.

Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle
bonne tte de brute, transfigure dans la contemplation de son nombril!
Seul et  l'aise au milieu de la curiosit de tous, Chambouvard
s'bahissait, de l'air foudroy d'un homme qui s'tonne d'avoir enfant
une pareille oeuvre. Il semblait la voir pour la premire fois, il n'en
revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de
la tte, il clata d'un rire doux et invincible, en rptant  dix
reprises:

C'est comique... c'est comique... Toute sa queue derrire lui, se
pmait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration o
il tait de lui-mme.

Mais il y eut un lger moi: Bongrand, qui se promenait, les mains
derrire le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et
le public, s'cartant, chuchotait, s'intressait  la poigne de main
change par les deux artistes clbres, l'un court et sanguin, l'autre
grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne camaraderie:
Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette anne? Non,
rien. Je me repose, je cherche.

Allons donc! farceur; a vient tout seul. Adieu! Adieu! Dj,
Chambouvard, accompagn de sa cour, s'en allait lentement au travers de
la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que
Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les
mains fbriles, et leur dsignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du
menton, en disant: En voil un gaillard que j'envie! Toujours croire
qu'on fait des chefs-d'oeuvre! Il complimenta Mahoudeau de sa
Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son
abandon de vieux romantique rang, dcor. Puis, s'adressant  Claude:

Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, l-haut... Vous
voici pass chef d'cole.--Ah! oui, rpondit Claude, ils m'arrangent...
C'est vous, notre matre  tous. Bongrand eut un geste de vague
souffrance, et il se sauva, en disant: Taisez-vous donc! je ne suis pas
mme mon matre! Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On
tait retourn voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aperut que Gagnire
n'avait plus Irma Bcot  son bras. Ce dernier fut stupfait: o diable
pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut cont qu'elle
s'en tait alle dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa;
et il suivit les autres, plus lger, soulag de cette bonne fortune qui
l'ahurissait.

Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs taient pris
d'assaut, des groupes barraient les alles, o la marche lente des
promeneurs s'arrtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres  succs. Du buffet encombr sortait un gros murmure, un bruit
de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
l'immense nef. Les moineaux taient remonts dans l fort des
charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
piaillement dont ils saluaient le soleil  son dclin, sous les vitres
chaudes. Il faisait lourd, une tideur humide de serre, un air immobile,
affadi d'une odeur de terreau frachement remu. Et, dominant cette
houle du jardin, le fracas des salles du premier tage, le roulement des
pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempte battant la cte.

Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
n'avoir que lui, dchan et hurlant, dans les oreilles. C'taient des
gaiets de la foule, dont les hues et les rires soufflaient en ouragan
devant son tableau. Il eut un geste nerv, il s'cria:

Ah! , qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
buffet, a pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
voulez-vous? Tous sortirent, les jambes casses, la face tire et
mprisante. Dehors, ils respirrent bruyamment, d'un air de dlices, en
rentrant dans la bonne nature printanire.

Quatre heures sonnaient  peine, le soleil oblique enfilait les
Champs-lyses; et tout flambait, les queues serres des quipages, les
feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
s'envolaient en une poussire d'or. D'un pas de flatterie, ils
descendirent, hsitrent, s'chourent enfin dans un petit caf, le
Pavillon de la Concorde,  gauche, avant la place. La salle tait si
troite qu'ils s'attablrent au bord de la contre-alle, malgr le froid
tombant de la vote des feuilles; dj touffue et noire. Mais, aprs les
quatre ranges de marronniers, au-del de cette bande d'ombre verdtre,
ils avaient devant eux la chausse ensoleille de l'avenue, ils y
voyaient passer Paris  travers une gloire, les voitures aux roues
rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dors que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
des tincelles, des pitons qui se transfiguraient et resplendissaient
dans la lumire.

Et, durant prs de trois heures, en face de sa chope reste pleine,
Claude parla, discuta, dans une fivre croissante, le corps bris, la
tte grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'tait, avec les
camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette anne-l,
passionnait davantage encore la mesure librale de l'Empereur: un flot
montant de thories, une griserie d'opinions extrmes qui rendait les
langues pteuses, toute la passion de l'art dont brlait leur jeunesse.

Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'ducation du
public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conqurants,  coups de
chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bte de Paris, jusqu' ce
que tu tombes  nos genoux! Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
prophtique l'avenue triomphale, o roulaient dans le soleil, le luxe et
la joie de la ville. Son geste s'largissait, descendait jusqu' la
place de la Concorde, qu'on apercevait en charpe, sous les arbres, avec
une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles gantes, Lille
qui avance l'normit de son pied nu.

Le plein air, a les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
plein air, l'cole du plein air!... Hein? c'tait entre nous, a
n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voil qu'ils
lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'cole... Oh! je veux bien,
moi. Va pour l'cole du plein air! Jory s'allongeait des claques sur
les cuisses.

Quand je te disais! J'tais sr, avec mes articles, de les forcer 
mordre, ces crtins! Ce que nous allons les embter, maintenant!
Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses  Chane silencieux, qui
seul coutait; tandis que Gagnire, avec la raideur des timides lchs
au travers de la thorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
Sandoz, par sympathie enflamme de travailleur, et Dubuche, cdant  la
contagion de ses amitis rvolutionnaires, s'exaspraient, tapaient sur
la table, avalaient Paris, dans chaque gorge de bire. Trs calme,
Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
le singulier plaisir qu'il trouvait  pousser les camarades dans des
farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
rvolte, il prenait justement la ferme rsolution de travailler
dsormais  obtenir le prix de Rome: cette journe le dcidait, il
jugeait imbcile de compromettre son talent davantage.

Le soleil baissait  l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
de voitures, le retour du Bois, dans l'or pli du couchant. Et la sortie
du Salon devait s'achever, une queue dfilait, des messieurs  tte de
critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.

Gagnire s'enthousiasma brusquement,Ah! Courajod, en voil un qui a
invent le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?

--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
n'a encore rien fichu de plus solide...

Pourquoi laisse-t-on a au Luxembourg? a devrait tre au Louvre.

--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.

--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
plus. Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le matre
paysagiste, g de soixante-dix ans, vivait quelque part, du ct de
Montmartre, retir dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
mlancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperurent, passant au
bras d'un ami, Bongrand, la face congestionne, le geste inquiet, qui
leur envoya un salut; et, presque derrire lui, au milieu de ses
disciples, Chambouvard se montra, riant trs haut, tapant les talons, en
matre absolu, certain de l'ternit. Tiens! tu nous lches? demanda
Mahoudeau  Chane, qui se levait.

L'autre mchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, aprs
avoir distribu des poignes de main.

Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory  Mahoudeau.
Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
ses yeux flamber tout d'un coup; a le prend comme une rage de dents, ce
garon; et regarde-le courir, l-bas. Le sculpteur haussa les paules,
au milieu des rires.

Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
l'architecture. Sans doute, ce n'tait pas mal, cette salle de Muse,
qu'il exposait; seulement, a n'apportait rien, on y retrouvait une
patiente marqueterie des formules de l'cole. Est-ce que tous les arts
ne marchaient pas de front? est-ce que l'volution qui transformait la
littrature, la peinture, la musique mme, n'allait pas renouveler
l'architecture? Si jamais l'architecture d'un sicle devait avoir un
style  elle, c'tait assurment celle du sicle o l'on entrerait
bientt, un sicle neuf, un terrain balay, prt  la reconstruction de
tout, un champ frachement ensemenc, dans lequel pousserait un nouveau
peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
d'tre sous notre ciel, au milieu de notre socit! par terre, les
cathdrales gothiques, puisque la foi aux lgendes tait morte! par
terre, les colonnades fines, les dentelles ouvrages de la Renaissance,
ce renouveau antique greff sur le Moyen ge, des bijoux d'art o notre
dmocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il rclamait avec des
gestes violents la formule architecturale de cette dmocratie, l'oeuvre
de pierre qui l'exprimerait, l'difice o elle serait chez elle, quelque
chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
s'indiquait dj dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
lgance de leurs charpentes de fer, mais pur encore, hauss jusqu'
la beaut, disant la grandeur de nos conqutes.

Eh! oui, eh! oui! rptait Dubuche, gagn par sa fougue. C'est ce que
je veux faire, tu verras un jour...

Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
serai libre!...

La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'nervement de
sa passion, d'une abondance, d'une loquence que les camarades ne lui
connaissaient pas.

Tous s'excitaient  l'couter, finissaient par s'gayer bruyamment des
mots extraordinaires qu'il lanait; et lui-mme, tant revenu sur son
tableau, en parlait avec une gaiet norme, faisait la charge des
bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bte des rires. Sur
l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
rares voitures. La contre-alle tait toute noire, un froid de glace
tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
derrire le caf, quelque rptition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant  la romance.

Ah! m'ont-ils amus, les idiots! cria Claude dans un dernier clat.
Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journe!
Il se tut, puis. Personne n'avait plus de salive. Un silence rgna,
tous grelottrent sous l'haleine glace qui passait. Et ils se
sparrent avec des poignes de main lasses, dans une sorte de stupeur.
Dubuche dnait en ville.

Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnire
voulurent entraner Claude chez Foucart, un restaurant  vingt-cinq
sous: dj Sandoz l'emmenait  son bras, inquiet de le voir si
gai,Allons, viens, j'ai promis  ma mre de rentrer. Tu mangeras un
morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journe
ensemble. Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrs
l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pres, le
peintre s'arrta net. Comment, tu me quittes! s'cria Sandoz. Puisque tu
dnes avec moi!

--Non, merci, j'ai trop mal  la tte... Je rentre me coucher.

Et il s'obstina sur cette excuse.

Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
vis dans le mystre... Va, mon vieux, je ne veux pas te gner. Claude
retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
ballants, le nez  terre, sans rien voir,  longues enjambes de
somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
leva les yeux, tonn qu'un fiacre attendt l, arrt au bord du
trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du mme pas mcanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.

Je l'ai donne  cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette
femme est l-haut.

--Quelle dame? demanda-t-il effar.

--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
toujours. Il ne savait plus, il se dcida  monter, dans une confusion
extrme d'ides. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
qu'il referma, sans hte.

Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
ombre violtre qui pleuvait de la baie vitre en un mlancolique
crpuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
o les meubles, les toiles, tout ce qui tranait vaguement, semblait se
fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
divan, se dtachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
dsespre au milieu de cette agonie du jour. C'tait Christine, il
l'avait reconnue.

Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupe: Il
y a trois heures, oui, trois heures que je suis l, toute seule, 
couter... Au sortir de l-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
que venir, puis rentrer vite...

Mais je serais reste la nuit entire, je ne pouvais pas m'en aller,
sans vous avoir serr les mains. Elle continua, elle dit son dsir
violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle tait
tombe dans la tempte des rires, sous les hues de tout ce peuple.
C'tait elle qu'on sifflait ainsi, c'tait sur sa nudit que crachaient
les gens, cette nudit dont le brutal talage, devant la blague de
Paris, l'avait trangle ds la porte. Et, prise d'une terreur folle,
perdue de souffrance et de honte, elle s'tait sauve, comme si elle
avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'
lui, bouleverse par l'ide du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
l'amertume de cet chec de toute sa sensibilit de femme, dbordant d'un
besoin de charit immense.  mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
trs bien, ce tableau, que je suis trs fire et trs heureuse de vous
avoir aid, d'en tre un peu, moi aussi... Il l'coutait bgayer
ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
s'abattit devant elle, il laissa tomber la tte sur ses genoux, en
clatant en larmes.

Toute son excitation de l'aprs-midi, sa bravoure d'artiste siffl, sa
gaiet et sa violence, crevaient l, en une crise de sanglots qui le
suffoquait. Depuis la salle o les rires l'avaient soufflet, il les
entendait le poursuivre comme une meute aboyante, l-bas aux
Champs-lyses, puis le long de la Seine, puis  prsent encore chez
lui, derrire son dos. Sa force entire s'en tait alle, il se sentait
plus dbile qu'un enfant; et il rpta, roulant sa tte, la voix
teinte, le geste vague: Mon Dieu! que je souffre! Alors, elle, des
deux poings, le remonta jusqu' sa bouche, dans un emportement de
passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine
chaude:

Tais-toi, tais-toi, je t'aime! Ils s'adoraient, leur camaraderie
devait aboutir  ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
qui peu  peu les avait unis. Le crpuscule les enveloppa, ils restrent
aux bras l'un de l'autre, anantis, en larmes sous cette premire joie
d'amour. Prs d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
envoys le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or parses,
envoles du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles  un
fourmillement d'toiles.




VI


Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait
dit: Reste! Mais elle s'tait dgage d'un effort.

Je ne peux pas, il faut que je rentre.

--Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.

--Demain, non, c'est impossible... Adieu,  bientt! Et, le lendemain,
ds sept heures, elle tait l, rouge du mensonge qu'elle avait fait 
Mme Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher  la
gare, et avec qui elle passerait la journe.

Claude, ravi de la possder ainsi tout un jour, voulut l'emmener  la
campagne, par un besoin de l'avoir  lui seul, trs loin, sous le grand
soleil. Elle fut enchante, ils partirent comme des fous, arrivrent 
la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui,
connaissait, aprs Mantes, un petit village, Bennecourt, o tait une
auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et,
sans s'inquiter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait
djeuner l, comme il l'aurait mene  Asnires. Elle s'gaya beaucoup
de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'tait au bout du
monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir.  dix
heures, ils descendirent  Bonnires; ils prirent le bac, un vieux bac
craquant et filant sur sa chane; car Bennecourt se trouve de l'autre
ct de la Seine. La journe de mai tait splendide, les petits flots se
pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient
tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-del des les, dont la
rivire est peuple en cet endroit, quelle joie que cette auberge de
campagne, avec son petit commerce d'picerie, sa grande salle qui
sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, o barbotaient des
canards! H! pre Faucheur, nous venons djeuner... Une omelette, des
saucisses, du fromage.

--Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?

--Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui
gratte la gorge. Dj, Christine avait suivi la mre Faucheur dans la
basse-cour; et, quand cette dernire revint avec des oeufs, elle demanda
au peintre, avec son rire sournois de paysanne: C'est donc que vous
tes mari,  cette heure?

--Dame! rpondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma
femme. Le djeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses
trop grasses, le pain d'une telle duret, qu'il dut lui couper des
mouillettes pour qu'elle ne s'aimt, pas le poignet.

Ils burent deux bouteilles, en entamrent une troisime, si gais, si
bruyants, qu'ils s'tourdissaient eux-mmes, dans la grande salle o ils
mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle tait
grise; et jamais a ne lui tait arriv, et elle trouvait a drle, oh!
si drle, riant  ne plus pouvoir se retenir.

Allons prendre l'air, dit-elle enfin.

--C'est a, marchons un peu... Nous repartons  quatre heures, nous
avons trois heures devant nous. Ils remontrent Bennecourt, qui aligne
ses maisons jaunes, le long de la berge, sur prs de deux kilomtres.

Tout le village tait aux champs, ils ne rencontrrent que trois vaches
conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays,
semblait savoir o il allait; et, quand arrivs  la dernire maison,
une vieille btisse plante sur le bord de la Seine, en face des coteaux
de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chnes, trs
touffu. C'tait le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un
gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles o le soleil seul
pntrait en minces flches de flamme. Tout de suite, leurs lvres
s'unirent dans un baiser avide, et elle s'tait abandonne, et il
l'avait prise, au milieu de l'odeur frache des herbes foules.
Longtemps, ils restrent  cette place, attendris, maintenant, avec des
paroles rares et basses, occups de la seule caresse de leur haleine,
comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond
de leurs yeux bruns.

Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils
tressaillirent: un paysan tait l, sur la porte grande ouverte de la
mairie, et qui paraissait les avoir guetts de ses yeux rapetisss de
vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher
sa gne:

Tiens! le pre Poirette!!! C'est donc  vous, la cambuse? Alors, le
vieux raconta avec des larmes que ses locataires taient partis sans le
payer, en lui laissant leurs meubles.

Et il les invita  entrer. Vous pouvez toujours voir, peut-tre que vous
connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient
contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas
que c'est pour rien? Curieusement, ils le suivirent. C'tait une grande
lanterne de maison, qui semblait taille dans un hangar: en bas, une
cuisine immense et une salle o l'on aurait pu faire danser; en haut,
deux pices galement, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles,
ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une
table et des ustensiles de mnage, qui garnissaient la cuisine.

Mais, devant la maison, le jardin abandonn, plant d'abricotiers
magnifiques, se trouvait envahi de rosiers gants, couverts de roses;
tandis que, derrire, allant jusqu'au bois de chnes, il y avait un
petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.

Je laisserai les pommes de terre, dit le pre Poirette.

Claude et Christine s'taient regards, dans un de ces brusques dsirs
de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait
bon de s'aimer l, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils
sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient  peine le temps de
reprendre le train pour rentrer  Paris. Et le vieux paysan, qui tait
le pre de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme
ils montaient dans le bac, il leur cria, aprs tout un combat intrieur:

Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du
monde.  Paris, Claude accompagna Christine jusqu' l'htel de Mme
Vanzade. Ils taient devenus trs tristes, ils changrent une longue
poigne de main, dsespre et muette, n'osant s'embrasser.

Une vie de tourment commena. En quinze jours, elle ne put venir que
trois fois; et elle accourait, essouffle, n'ayant que quelques minutes
 elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la
questionnait, inquiet de la voir plie, nerve, les yeux brillants de
fivre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce
caveau, sans air et sans jour, o elle se mourait d'ennui. Ses
tourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre
le sang  ses tempes.

Elle lui avoua qu'elle s'tait vanouie, un soir, dans sa chambre, comme
tout d'un coup trangle par une main de plomb. Et elle n'avait pas de
paroles mauvaises contre sa matresse, elle s'attendrissait au
contraire: une pauvre crature, si vieille, si infirme, si bonne, qui
l'appelait sa fille. Cela lui cotait comme une vilaine action, chaque
fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.

Deux semaines encore se passrent. Les mensonges dont elle devait payer
chaque heure de libert, lui devinrent intolrables. Maintenant, c'tait
frmissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, o son
amour lui semblait une tache. Elle s'tait donne, elle l'aurait cri
tout haut, et son honntet se rvoltait  cacher cela comme une faute,
 mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.

Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment o elle partait une fois
encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, perdument,
sanglotant de souffrance et de passion.

Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, empche-moi de
retourner l-bas! Il l'avait saisie, il l'embrassait  l'touffer.

Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu
perdrais tout. Est-ce que je puis tolrer que tu te dpouilles ainsi?
Elle sanglot  plus fort, ses paroles bgayes se brisaient dans ses
larmes.

Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc
que je calcule? Jamais je n'y ai song, je te le jure. Ah! qu'elle garde
tout et que je sois libre!...

Moi, je ne tiens  rien ni  personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il
pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu
m'pouses, je demande seulement  vivre avec toi... Puis, dans un
dernier sanglot de torture:

Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je
me mprise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je
souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.

--Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il
n'y a que nous deux! Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux
pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se
spareraient jamais, jamais plus.

Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa
malle, ds le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient voqu la
vieille maison dserte de Bennecourt; les rosiers gants, les pices
immenses.

Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre,
dans la douceur de leur jeune mnage! Elle, joyeuse, battait des mains.
Lui, saignant encore de son chec du Salon, ayant le besoin de se
reprendre, aspirait  ce grand repos de la bonne nature; et il aurait
l-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il
rapporterait des chefs-d'oeuvre. En deux jours, tout fut prt, le cong
de l'atelier donn, les quatre meubles ports au chemin de fer. Une
chance heureuse leur tait advenue, une fortune, cinq cents francs pays
par le pre Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait
tries au milieu des paves du dmnagement. Ils allaient vivre comme
des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait
quelques conomies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvrent, une
vritable fuite, les amis vits, pas mme prvenus par une lettre,
Paris ddaign et lch avec des rires de soulagement.

Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur
installation; et ils dcouvrirent que le pre Poirette, avant de signer
avec eux, avait enlev la moiti des ustensiles de cuisine. Mais la
dsillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec dlices sous les
averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu' Vernon, pour
acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe.
Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres,
abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle  manger en
un vaste atelier, surtout heureux, amuss comme des enfants, de manger
dans la cuisine, sur une table de sapin, prs de l'tre o chantait le
pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui
venait le matin et s'en allait le soir, Mlie, une nice des Faucheur,
dont la stupidit les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouv une
plus bte dans tout le dpartement!

Le soleil ayant reparu, des journes adorables se suivirent, des mois
coulrent dans une flicit monotone.

Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la
semaine. Le matin, ils s'oubliaient trs tard au lit, malgr les rayons
qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre,  travers les
fentes des volets.

Puis, aprs le djeuner, c'taient des flneries sans fin, de grandes
courses sur le plateau plant de pommiers, par des chemins herbus de
campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des prs,
jusqu' la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de vritables
voyages de l'autre ct de l'eau, dans les champs de bl de Bonnires et
de Jeufosse. Un bourgeois, forc de quitter le pays, leur avait vendu un
vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivire, ils
s'taient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours
entiers, naviguant, dcouvrant des terres nouvelles, restant cachs sous
les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les
les semes au fil de l'eau, il y avait toute une cit mouvante et
mystrieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement,
frls de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les
ramiers et les martins-pcheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le
sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa
force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine,
ils riaient de la btise de Mli dont ils avaient ri la veille; puis,
ds neuf heures, ils taient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste 
y loger une famille, et o ils faisaient leurs douze heures, jouant ds
l'aube  se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras  leurs
cous.

Chaque nuit, Christine disait: Maintenant, mon chri, tu vas me
promettre une chose: c'est que tu travailleras demain.

--Oui, demain, je te le jure.

--Et tu sais, je me fche, cette fois... Est-ce que c'est moi qui
t'empche?

--Toi, quelle ide!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable!
Demain, tu verras. Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-mme le
regardait avec un sourire gn, quand elle le voyait n'emporter ni
toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fire de sa
puissance, touche de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et
c'taient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle
l'attacherait plutt devant sa toile!

Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commena une
tude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan; mais, dans
l'le o il s'tait install, Christine le suivait, s'allongeait sur
l'herbe prs de lui, les lvres entrouvertes, les yeux noys au fond du
bleu; et elle tait si dsirable dans ces verdures, dans ce dsert o
seules passaient les voix murmurantes de l'eau, qu'il lchait sa palette
 chaque minute, couch prs d'elle, tous les deux anantis et bercs
par la terre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme
le sduisit, abrite de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des
chnes. Deux jours de suite, il y vint; seulement, le troisime, elle
l'emmena au march de Bonnires pour acheter des poules; la journe
suivante fut encore perdue, la toile avait sch, il s'impatienta  la
reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant toute la saison chaude, il
n'eut ainsi que des vellits, des bouts de tableau bauchs  peine,
quitts au moindre prtexte, sans un effort de persvrance. Sa passion
de travail, cette fivre de jadis qui le mettait debout ds l'aube,
bataillant contre la peinture rebelle, semblait s'en tre alle, dans
une raction d'indiffrence et de paresse; et, dlicieusement, comme
aprs les grandes maladies, il vgtait, il gotait la joie unique de
vivre par toutes les fonctions de son corps.

Aujourd'hui, Christine seule existait. C'tait elle qui l'enveloppait de
cette haleine de flamme, o s'vanouissaient ses volonts d'artiste.
Depuis le baiser ardent, irrflchi, qu'elle lui avait pos aux lvres
la premire, une femme tait ne de la jeune fille, l'amante qui se
dbattait chez la vierge, qui gonflait sa bouche et l'avanait, dans la
carrure du menton. Elle se rvlait ce qu'elle devait tre, malgr sa
longue honntet: une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si
troublantes quand elles se dgagent de la pudeur o elles dorment. D'un
coup et sans matre, elle savait l'amour, elle y apportait l'emportement
de son innocence; et elle, ignorante jusque-l, lui presque neuf encore,
faisant ensemble les dcouvertes de la volupt, s'exaltaient dais le
ravissement de cette initiation commune. Il s'accusait de son ancien
mpris: fallait-il tre sot de ddaigner en enfant des flicits qu'on
n'avait pas vcues! Dsormais, toute sa tendresse de la chair de la
femme, cette tendresse dont il puisait autrefois le dsir dans ses
oeuvres, ne le brlait plus que pour ce corps vivant, souple et tide,
qui tait son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges
de soie, les beaux tons d'ambre ple qui dorent la rondeur des hanches,
le model douillet des ventres purs. Quelle illusion de rveur!  cette
heure seulement, il le tenait  pleins bras, ce triomphe de possder son
rve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se
donnait entire, il la prenait, depuis sa nuque jusqu' ses pieds, il la
serrait d'une treinte  la faire sienne,  l'entrer au fond de sa
propre chair. Et elle, ayant tu la peinture, heureuse d'tre sans
rivale, prolongeait les noces.

Au lit, le matin, c'taient ses bras ronds, ses jambes douces qui le
gardaient si tard, comme li par des chanes, dans la fatigue de leur
bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans
force, ivre, rien qu' regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe
des les, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des
journes, absorb par elle, vid de son coeur et de son sang. Et
toujours, et partout, ils se possdaient, avec le besoin inassouvi de se
possder encore.

Une des surprises de Claude tait de la voir rougir pour le moindre gros
mot qui lui chappait. Les jupes rattaches, elle souriait d'un air de
gne, dtournait la tte, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait pas
a. Et,  ce propos, un jour, ils se fchrent presque.

C'tait, derrire leur maison, dans le petit bois de chnes o ils
allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient chang lors de
leur premire visite  Bennecourt.

Lui, travaill d'une curiosit, l'interrogeait sur sa vie de couvent. Il
la tenait  la taille, la chatouillait de son souffle, derrire
l'oreille, en tchant de la confesser. Que savait-elle de l'homme,
l-bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quelle ide se faisait-elle de
a?

Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais? Mais
elle avait son rire mcontent, elle essayait de se dgager.

Es-tu bte! laisse-moi donc!...  quoi a t'avance-t-il?

--a m'amuse... Alors, tu savais? Elle eut un geste de confusion, les
joues envahies de rougeur.

Mon Dieu! comme les autres, des choses... Puis, en se cachant la
face contre son paule:

On est bien tonne tout de mme. Il clata de rire, la serra
follement, la couvrit d'une pluie de baisers. Mais, quand il crut
l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi que d'un
camarade qui n'a rien  cacher, elle s'chappa en phrases fuyantes, elle
finit par bouder, muette, impntrable. Et jamais elle n'en avoua plus
long, mme  lui qu'elle adorait. Il y avait l ce fond que les plus
franches gardent, cet veil de leur sexe dont le souvenir demeure
enseveli et comme sacr. Elle tait trs femme, elle se rservait, en se
donnant toute.

Pour la premire fois, ce jour-l, Claude sentit qu'ils restaient
trangers. Une impression de glace, le froid d'un autre corps, l'avait
saisi. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc pntrer dans l'autre,
quand ils s'touffaient, entre leurs bras perdus, avides d'treindre
toujours davantage, au-del mme de la possession?

Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient point de la
solitude. Aucun besoin d'une distraction, d'une visite  faire ou 
recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-mmes. Les heures qu'elle ne
vivait pas prs de lui,  son cou, elle les employait en mnagre
bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mlie
devait excuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activit qui la
faisaient se battre en personne contre, les trois casseroles de la
cuisine. Mais le jardin surtout l'occupait: elle abattait
des moissons de roses sur les rosiers gants, arme d'un scateur,
les mains dchires par les pines; elle s'tait donn une
courbature  vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la
rcolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque anne;
et elle en tirait une vanit extraordinaire, elle rvait de vivre des
produits du jardin. Lui, mordait moins  la culture. Il avait mis son
divan dans la vaste salle transforme en atelier, il s'y allongeait pour
la regarder semer et planter, par la fentre grande ouverte. C'tait une
paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup
de sonnette ne le drangerait,  aucun moment de la journe. Il poussait
si loin cette peur du dehors, qu'il vitait de passer devant l'auberge
des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de
camarades, dbarqus de Paris. De tout l't, pas une me ne se montra.
Il rptait chaque soir, en montant se coucher, que tout de mme c'tait
une rude chance.

Une seule plaie secrte saignait au fond de cette joie.

Aprs la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant crit,
demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n'avait pas rpondu. Une
brouille s'en tait suivie, et cette vieille amiti semblait morte.
Christine s'en dsolait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour
elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le fcher avec
ses amis, exigeant qu'il les rappelt. Mais, s'il promettait d'arranger
les choses, il n'en faisait rien. C'tait fini,  quoi bon revenir sur
le pass?

Vers les derniers jours de juillet, l'argent devenant rare, il dut se
rendre  Paris pour vendre au pre Malgras une demi-douzaine d'anciennes
tudes; et, en l'accompagnant  la gare, elle lui fit jurer d'aller
serrer la main  Sandoz.

Le soir, elle tait l de nouveau, devant la station de Bonnires, qui
l'attendait.

Eh bien, l'as-tu vu, vous tes-vous embrasss? Il se mit  marcher
prs d'elle, muet d'embarras. Puis, d'une voix sourde:

Non, je n'ai pas eu le temps. Alors, elle dit, navre, tandis que deux
grosses larmes noyaient ses yeux:

Tu me fais beaucoup de peine. Et, comme ils taient sous les arbres,
il la baisa au visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne pas
augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait changer la vie? N'tait-ce
point assez dj d'tre heureux ensemble?

Pendant ces premiers mois, ils firent une seule rencontre.

C'tait au-dessus de Bennecourt, en remontant du ct de la Roche-Guyon.
Ils suivaient un chemin dsert et bois, un de ces dlicieux chemins
creux, lorsque,  un dtour, ils tombrent sur trois bourgeois en
promenade, le pre, la mre et la fille. Justement, se croyant bien
seuls, ils s'taient pris  la taille, en amoureux qui s'oublient
derrire les haies: elle, ploye, abandonnait ses lvres; lui, rieur,
avanait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se
drangrent point, toujours lis d'une treinte, marchant du mme pas
ralenti. Saisie, la famille restait colle contre un des talus, le pre
gros et apoplectique, la mre d'une maigreur de couteau, la fille
rduite  rien, dplume comme un oiseau malade, tous les trois laids et
pauvres du sang vici de leur race. Ils taient une honte, en pleine vie
de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui
regardait passer l'amour avec des yeux stupfaits fut pousse par son
pre, emmene par sa mre, hors d'eux, exasprs de ce baiser libre,
demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes; tandis
que, toujours sans hte, les deux amoureux s'en allaient triomphants,
dans leur gloire.

Claude pourtant s'interrogeait, la mmoire hsitante. O diable avait-il
vu ces ttes-l, cette dchance bourgeoise, ces faces dprimes et
tasses, qui suaient les millions gagns sur le pauvre monde? C'tait
assurment dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il
reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon
des Refuss, et qui avait ri devant son tableau, d'un rire tonnant
d'imbcile. Deux cents pas plus loin, comme il dbouchait avec Christine
du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste proprit,
une grande btisse blanche entoure de beaux arbres, ils apprirent d'une
vieille paysanne que la Richaudire, comme on la nommait, appartenait
aux Margaillan depuis trois annes. Ils l'avaient paye quinze cent
mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus
d'un million.

Voil un coin du pays o l'on ne nous reprendra gure, dit Claude en
redescendant vers Bennecourt. Ils gtent le paysage, ces monstres!
Mais, ds le milieu d'aot, un gros vnement changea leur vie:
Christine tait enceinte, et elle ne s'en apercevait qu'au troisime
mois, dans son insouciance d'amoureuse.

Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient
song que cela pt arriver. Puis, ils se raisonnrent, sans joie
pourtant, lui, troubl de ce petit tre qui allait venir compliquer
l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas,
comme si elle et craint que cet accident-l ne ft la fin de leur grand
amour. Elle pleura longtemps  son cou, il tchait vainement de la
consoler, trangl de la mme tristesse sans nom.

Plus tard, quand ils se furent habitus, ils s'attendrirent sur le
pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique o
elle s'tait livre  lui, dans les larmes, sous le crpuscule navr qui
noyait l'atelier: les dates y taient, ce serait l'enfant de la
souffrance et de la piti, soufflet  sa conception du rire bte des
foules. Et, ds lors, comme ils n'taient pas mchants, ils
l'attendirent, le souhaitrent mme, s'occupant dj de lui et prparant
tout pour sa venue.

L'hiver eut des froids terribles, Christine fut retenue par un gros
rhume dans la maison mal close, qu'on ne parvenait pas  chauffer. Sa
grossesse lui causait de frquents malaises, elle restait accroupie,
devant le feu, elle tait oblige de se fcher pour que Claude sortt
sans elle, fit de longues marches sur la terre gele et sonore des
routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul aprs des
mois de continuelle existence  deux, s'tonnait de la faon dont avait
tourn sa vie, en dehors de sa volont. Jamais il n'avait voulu ce
mnage, mme avec elle; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait
consult; et a s'tait fait cependant, et a n'tait plus  dfaire;
car, sans parler de l'enfant, il tait de ceux qui n'ont point le
courage de rompre. videmment, cette destine l'attendait, il devait
s'en tenir  la premire qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure
sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait sa rverie, attarde
 des penses vagues,  sa chance d'tre tomb du moins sur une fille
honnte,  tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il
s'tait mis avec un modle, las de rouler les ateliers; et il tait
repris de tendresse, il se htait de rentrer pour serrer Christine de
ses deux bras tremblants, comme s'il avait failli la perdre, dconcert
seulement lorsqu'elle se dgageait, en poussant un cri de douleur.

Oh! pas si fort! tu me fais du mal!

Elle portait les mains  son ventre, et lui regardait ce ventre,
toujours avec la mme surprise anxieuse.

L'accouchement eut lieu vers le milieu de fvrier. Une sage-femme tait
venue de Vernon, tout marcha trs bien: la mre fut sur pied au bout de
trois semaines, l'enfant, un garon trs fort, ttait si goulment
qu'elle devait se lever jusqu' cinq fois la nuit, pour l'empcher de
crier et de rveiller son pre. Ds lors, le petit tre rvolutionna la
maison, car elle, si active mnagre, se montra nourrice trs
maladroite. La maternit ne poussait pas en elle, malgr son bon coeur
et ses dsolations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de
suite, appelait Mlie, qui aggravait les embarras par sa stupidit
bante; et il fallait que le pre accourt l'aider, plus gn encore que
les deux femmes. Son ancien malaise  coudre, son inaptitude aux travaux
de son sexe, reparaissait dans les soins que rclamait l'enfant. Il fut
assez mal tenu, il s'leva un peu  l'aventure, au travers du jardin et
des pices laisses en dsordre de dsespoir, encombres de langes, de
jouets casss, de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait
ses dents. Et, quand les choses se gtaient par trop, elle ne savait que
se jeter aux bras de son cher amour: c'tait son refuge, cette poitrine
de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur.
Elle n'tait qu'amante, elle aurait donn vingt fois le fils pour
l'poux. Une ardeur mme l'avait reprise aprs la dlivrance, une sve
remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa taille libre, sa beaut
refleurie. Jamais sa chair de passion ne s'tait offerte dans un tel
frisson de dsir.

Ce fut l'poque cependant o Claude se remit un peu  peindre. L'hiver
finissait, il ne savait  quoi employer les gaies matines de soleil
depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi,  cause de Jacques,
le gamin qu'ils avaient nomm ainsi, du nom de son grand-pre maternel,
en ngligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le
jardin, d'abord par dsoeuvrement, fit une pochade de l'alle
d'abricotiers, baucha les rosiers gants, composa des natures mortes,
quatre pommes, une bouteille et un pot de grs, sur une serviette.
C'tait pour se distraire.

Puis, il s'chauffa, l'ide de peindre une figure habille en plein
soleil, finit par le hanter; et, ds ce moment, sa femme fut sa victime,
d'ailleurs complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans
comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. Il la peignit
 vingt reprises, vtue de blanc, vtue de rouge au milieu des verdures,
debout ou marchant,  demi allonge sur l'herbe, coiffe d'un grand
chapeau de campagne, tte nue sous une ombrelle, dont la soie cerise
baignait sa face d'une lumire rose. Jamais il ne se contentait
pleinement, il grattait les toiles au bout de deux ou trois sances,
recommenait tout de suite, s'enttant au mme sujet. Quelques tudes,
incompltes, mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur
facture, furent sauves du couteau  palette et pendues aux murs de la
salle  manger.

Et, aprs Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu
comme un petit saint Jean, on le couchait, par les journes chaudes, sur
une couverture; et il ne fallait plus qu'il bouget. Mais c'tait le
diable. gay, chatouill par le soleil, il riait et gigotait, ses
petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derrire
par-dessus la tte. Le pre, aprs avoir ri, se fchait, jurait contre
ce sacr mioche qui ne pouvait pas tre srieux une minute. Est-ce qu'on
plaisantait avec la peinture? Alors, la mre,  son tour, faisait les
gros yeux, maintenait le petit pour que le peintre attrapt au vol le
dessin d'un bras ou d'une jambe. Pendant des semaines, il s'obstina,
tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. Il ne
le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif 
chef-d'oeuvre, clignant les paupires, rvant le tableau. Et il
recommenait l'exprience, il le guettait des jours entiers, exaspr
que ce polisson-l ne voult pas dormir, aux heures o l'on aurait pu le
peindre.

Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine
dit doucement:

Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon. Alors, Claude s'emporta,
plein de remords.

Tiens! c'est vrai, je suis stupide, avec ma peinture!...

Les enfants, ce n'est pas fait pour a. Le printemps et l't se
passrent encore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait
presque dlaiss le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge;
car c'tait toute une histoire que d'emmener le petit dans les les.
Mais on descendait souvent  pas ralentis le long de la Seine, sans
jamais s'carter  plus d'un kilomtre.

Lui, fatigu des ternels motifs du jardin, tentait maintenant des
tudes au bord de l'eau; et, ces jours-l, elle allait le chercher avec
l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre, en attendant de rentrer
languissamment tous les trois, sous la cendre fine du crpuscule. Un
aprs-midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune
fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que a rveillait des choses en
elle, d'tre l, derrire lui. Sa voix tremblait un peu, la vrit tait
qu'elle prouvait le besoin de se mettre de moiti dans sa besogne,
depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. Elle
dessina, risqua deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de
pensionnaire. Puis, dcourage par ses sourires, sentant bien que la
communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle lcha de nouveau son
album, en le forant  promettre qu'il lui donnerait des leons de
peinture, plus tard, quand il aurait le temps.

D'ailleurs, elle trouvait trs jolies ses dernires toiles.

Aprs cette anne de repos en pleine campagne, en pleine lumire, il
peignait avec une vision nouvelle, comme claircie, d'une gaiet de tons
chantante. Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets, cette
sensation si juste des tres et des choses, baignant dans la clart
diffuse. Et, dsormais, elle aurait dclar cela absolument bien, gagne
par ce rgal de couleurs, s'il avait voulu finir davantage, et si elle
n'tait reste interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un
arbre bleu, qui droutaient toutes ses ides arrtes de coloration. Un
jour qu'elle osait se permettre une critique, prcisment  cause d'un
peuplier lav d'azur, il lui avait fait constater, sur la nature mme,
ce bleuissement dlicat des feuilles.

C'tait vrai pourtant, l'arbre tait bleu; mais, au fond, elle ne se
rendait pas, condamnait la ralit: il ne pouvait y avoir des arbres
bleus dans la nature.

Elle ne parla plus que gravement des tudes qu'il accrochait aux murs de
la salle. L'art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait songeuse.
Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il
lui arrivait de se pendre d'un lan  son cou. Tu m'aimes, dis?--Es-tu
bte! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas?

--Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort! Puis,
l'accompagnant jusque sur la route:

Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais empch de travailler...
Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles. Une inquitude parut
s'emparer de Claude, lorsque l'automne de cette seconde anne fit jaunir
les feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement
abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif  la
maison; ensuite, des brouillards vinrent  chaque instant contrarier ses
sances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de
Paris, mais la ville se dressait l-bas,  l'horizon, la ville d'hiver
avec son gaz qui flambait ds cinq heures, ses runions d'amis se
fouettant d'mulation, sa vie de production ardente que mme les glaces
de dcembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit  trois
reprises, sous le prtexte de voir Malgras, auquel il avait encore vendu
quelques petites toiles. Maintenant, il n'vitait plus de passer devant
l'auberge des Faucheur, il se laissait mme arrter par le Poirette,
acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle,
comme s'il et cherch, malgr la saison, des camarades d'autrefois,
tombs l du matin.

Il s'attardait, dans l'attente; puis, dsespr de solitude, il
rentrait, touffant de tout ce qui bouillonnait en lui, malade de
n'avoir personne pour crier ce dont clatait son crne. L'hiver s'coula
pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets
de neige. Une troisime anne commenait, lorsque, dans les derniers
jours de mai, une rencontre inattendue l'motionna. Il tait, ce
matin-l, mont sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la
Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au dtour d'un
chemin, devant Dubuche qui s'avanait entre deux haies de sureau, coiff
d'un chapeau noir, pinc correctement dans sa redingote.

Comment! c'est toi! L'architecte bgaya de contrarit.

Oui, je vais faire une visite... Hein? c'est joliment bte,  la
campagne! Mais, que veux-tu? on est forc  des mnagements... Et toi,
tu habites par ici--? Je le savais... C'est--dire, non! on m'avait
bien appris quelque chose comme a, mais je croyais que c'tait de
l'autre ct, plus loin. Claude, trs remu, le tira d'embarras.

Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas  t'excuser, c'est moi le plus
coupable... Ah! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus! Si je te
disais le coup que j'ai reu au coeur, quand ton nez a dbouch des
feuilles! Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en ricanant de
plaisir; et l'autre, dans la continuelle proccupation de sa fortune,
qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite  causer
de son avenir. Il venait de passer lve de premire classe  l'cole,
aprs avoir dcroch avec une peine infinie les mentions rglementaires.
Mais ce succs le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus
un sou, pleurant misre, pour qu'il les soutnt  son tour; il avait
renonc au prix de Rome, certain d'tre battu, press de gagner sa vie;
et il tait las dj, coeur de faire la place, de gagner un franc
vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants, qui le traitaient
en manoeuvre. Quelle route choisir? o prendre le plus court chemin? Il
quitterait l'cole, il aurait un bon coup d'paule de son patron, le
puissant Dequersonnire, dont il tait aim pour sa docilit d'lve
piocheur.

Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se
plaignait avec amertume de ces coles du gouvernement, o l'on trimait
tant d'annes, et qui n'assuraient mme pas une position  tous ceux
qu'elles jetaient sur le pav.

Brusquement, il s'arrta au milieu du sentier. Les haies de sureau
dbouchaient en plaine rase, et la Richaudire apparaissait, au milieu
de ses grands arbres.

Tiens! c'est vrai, s'cria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas
dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales ttes! Dubuche,
l'air vex de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourm.

N'empche que le pre Margaillan, tout crtin qu'il te semble, est un
fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu
de ses btisses: une activit du diable, un sens tonnant de la bonne
administration, un flair merveilleux des rues  construire et des
matriaux  acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans tre un
monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais
bien bte de n'tre pas poli  l'gard d'un homme qui peut m'tre
utile. Tout en parlant, il barrait l'troit chemin, il empchait son
ami d'avancer, sans doute par crainte d'tre compromis, si on les voyait
ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se sparer l.
Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut.
Pas un mot de Christine ne fut mme prononc. Et il se rsignait  le
quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgr lui de
ses lvres tremblantes:

Sandoz va bien?

--Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parl de toi, le
mois dernier. Il est toujours dsol que tu nous aies mis  la
porte.--Mais je ne vous ai pas mis  la porte! cria Claude hors de lui;
mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux!

--Alors, c'est a, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole
d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis press. Et Dubuche s'en
alla vers la Richaudire, et Claude le regarda qui se rapetissait au
milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache
noire de sa redingote. Il rentra lentement, le coeur gros d'une
tristesse sans cause. Il ne dit rien  sa femme de cette rencontre.

Huit jours plus tard, Christine tait alle chez les Faucheur acheter
une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait
avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait
du bac, s'approcha et lui demanda:

Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas? Elle resta
saisie, elle rpondit simplement:

Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre... Pendant une centaine
de mtres, ils marchrent cte  cte. L'tranger, qui semblait la
connatre, l'avait regarde avec un bon sourire; mais, comme elle htait
le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait.

Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant:
Claude, une visite pour toi. Il y eut une grande exclamation, les deux
hommes taient dj dans les bras l'un de l'autre.

Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'tre venu!... Et Dubuche?

--Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoy une
dpche pour que je parte sans lui.

--Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voil, toi! Ah! tonnerre de
Dieu, que je suis content!.

Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagne par la joie: C'est
vrai, je ne t'ai pas cont. J'ai rencontr l'autre jour Dubuche, qui se
rendait l-haut,  la proprit de ces monstres... Mais il
s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:

--Je perds la tte, dcidment! Vous ne vous tes jamais parl, et je
vous laisse l...! Ma chrie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux
camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frre... Et toi, mon brave,
je te prsente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.
Christine se mit  rire franchement, et elle tendit la joue, de grand
coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide
amiti, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une motion
mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en
disant:

Vous tes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer
toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur. Puis, se penchant
pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:

Alors, en voil dj un?Que veux-tu? a pousse sans qu'on y songe!
Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine rvolutionnait
la maison pour le djeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire,
qui elle tait, comment il l'avait connue, quelles circonstances les
avaient fait se mettre en mnage; et il parut s'tonner, lorsque son ami
voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi?
parce qu'ils n'en avaient mme jamais caus, parce qu'elle ne semblait
pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins
heureux. Enfin, c'tait une chose sans consquence. Bon! dit l'autre.
Moi, a de me gne point... Tu l'as eue honnte, tu devrais l'pouser.

--Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sr que je ne songe pas  la
planter l avec un enfant. Ensuite, Sandoz s'merveilla des tudes
pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employ son temps!
Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui
l'coutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur
les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
en criant:

Venez vite, les oeufs sont sur la table. On djeuna dans la cuisine,
un djeuner extraordinaire, une friture de goujons aprs les oeufs  la
coque, puis le bouilli de la veille assaisonn en salade, avec des
pommes de terre et un hareng saur. C'tait dlicieux, l'odeur forte et
apptissante du hareng que Mlie avait culbut sur la braise, la chanson
du caf qui passait goutte  goutte dans le filtre, au coin du fourneau.

Et, quand le dessert part, des fraises cueillies  l'instant, un
fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les
coudes carrment sur la table.  Paris? mon Dieu!  Paris, les camarades
ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes,
ils se poussaient  qui se caserait le premier. Naturellement, les
absents avaient tort, il tait bon d'y tre, lorsqu'on ne voulait pas se
laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'tait pas le talent?
est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volont et
la force? Ah! oui, c'tait le rve, vivre  la campagne, y entasser des
chefs-d'oeuvre, puis un beau jour craser Paris, en ouvrant ses malles!
Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz  la gare, ce dernier lui dit:

 propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais
me marier. Du coup, le peintre clata de rire.

Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin! En
attendant le train, ils causrent encore. Sandoz expliqua ses ides sur
le mariage, qu'il considrait bourgeoisement comme la condition mme du
bon travail, de la besogne rgle et solide, pour les grands producteurs
modernes. La femme dvastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie
le coeur et lui mange le cerveau, tait une ide romantique contre
laquelle les faits protestaient.

Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa
tranquillit, d'un intrieur de tendresse o il pt se clotrer, afin de
consacrer sa vie entire  l'oeuvre norme dont il promenait le rve. Et
il ajoutait que tout dpendait du choix, il croyait avoir trouv celle
qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerants
sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, aprs avoir
donn sa dmission d'employ, il s'tait lanc dans le journalisme, o
il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mre dans une
petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence  trois, deux
femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son
monde.

Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et
adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.
Sandoz revint trs souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le
lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en mnage qu'
l'automne. C'taient des journes heureuses, des aprs-midi entiers de
confidences; les anciennes volonts de gloire reprises en commun.

Un jour, seul avec Claude, dans une le, tendus cte  cte, les yeux
perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout
haut.

Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.

Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de
presse, malgr les dgots du mtier, est une sacre puissance, une
antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis
forc de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon
affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine  crever de
travail, quelque chose o je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
peut-tre. Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse
chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: Hein?
tudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin mtaphysique, mais
l'homme physiologique, dtermin par le milieu, agissant sous le jeu de
tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette tude continue et
exclusive de la fonction du cerveau, sous le prtexte que le cerveau est
l'organe noble?... La pense, la pense, eh! tonnerre de Dieu! la pense
est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul,
voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est
malade!... Non! c'est imbcile, la philosophie n'y est plus, la science
n'y est plus, nous sommes des positivistes, des volutionnistes, et nous
garderions le mannequin littraire des temps classiques, et nous
continuerions  dvider les cheveux emmls de la raison pure! Qui dit
psychologue dit tratre  la vrit. D'ailleurs, physiologie,
psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pntr l'autre, toutes deux
ne sont qu'une aujourd'hui, le mcanisme de l'homme aboutissant  la
somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est l, notre
rvolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de
l'antique socit, c'est la naissance d'une socit nouvelle, et c'est
ncessairement la pousse d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain...
Oui, on verra, on verra la littrature qui va germer pour le prochain
sicle de science et de dmocratie!

Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne
passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la
rivire. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans
la face:

Alors, j'ai trouv ce qu'il me fallait,  moi. Oh! pas grand-chose, un
petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, mme quand on
a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en
tudierai les membres, un  un, d'o ils viennent, o ils vont, comment
ils ragissent les uns sur les autres; enfin, une humanit en petit, la
faon dont l'humanit pousse et se comporte...

D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une priode historique
dtermine, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau
d'histoire... Hein? tu comprends, une srie de bouquins, quinze, vingt
bouquins, des pisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre
 part, une suite de romans  me btir une maison pour mes vieux jours,
s'ils ne m'crasent pas! Il retomba sur le dos, il largit les bras
dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.

Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mre commune, l'unique
source de la vie! toi l'ternelle, l'immortelle, o circule l'me du
monde, cette sve pandue jusque dans les pierres, et qui fait des
arbres nos grands frres immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi,
c'est toi que je sens l, sous mes membres, m'treignant et
m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force
premire, le moyen et le but, l'arche immense, o toutes les choses
s'animent du souffle de tous les tres! Mais, commence en blague, avec
l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de
conviction ardente, que faisait trembler une motion profonde de pote;
et ses yeux se mouillrent; et, pour cacher cet attendrissement, il
ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:

Est-ce bte, une me  chacun de nous, quand il y a cette grande me!
Claude n'avait pas boug, disparu au fond de l'herbe.

Aprs un nouveau silence, il conclut:

a y est, mon vieux! crve-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.

--Oh! dit Sandoz qui se leva et s'tira, j'ai les os trop durs. Ils se
casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.
Christine s'tait prise pour lui d'une vive amiti, en le voyant droit
et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui
d'tre le parrain de Jacques.

Sans doute, elle ne mettait plus les pieds  l'glise; mais  quoi bon
laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la dcidait,
c'tait de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondr,
si raisonnable, dans les clats de sa force. Claude s'tonna, consentit
avec un haussement d'paules. Et le baptme eut lieu, on trouva une
marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fte, on mangea un homard,
apport de Paris.

Justement, ce jour-l, comme on se sparait, Christine prit Sandoz 
part, et lui dit, d'une voix suppliante:

Revenez bientt, n'est-ce pas? Il s'ennuie. Claude, en effet, tombait
dans des tristesses noires. Il abandonnait ses tudes, sortait seul,
rdait malgr lui devant l'auberge des Faucheur,  l'endroit o le bac
abordait, comme s'il et toujours compt voir Paris dbarquer. Paris le
hantait, il y allait chaque mois, en revenait dsol, incapable de
travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, tremp de
boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz
lui-mme, lui, mari d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le
voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'veiller qu' chacune de ces
visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait
pas en paroles fivreuses sur les nouvelles de l-bas. Lui, qui,
auparavant, cachait son regret de Paris, tourdissait maintenant
Christine, l'entretenait du matin au soir,  propos d'affaires qu'elle
ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.

C'tait, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans
fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnt son opinion,
qu'elle se pronont dans les histoires. Est-ce que Gagnire n'tait pas
idiot,  s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si
consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une
demoiselle des leons de piano,  son ge! Hein? qu'en pensait-elle? une
vraie toquade! Et Jory qui cherchait  se remettre avec Irma Bcot,
depuis que celle-ci avait un petit htel, rue de Moscou! Elle les
connaissait, ces deux-l, deux bonnes rosses qui faisaient la paire,
n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'tait Fagerolles, auquel il
flanquerait ses quatre vrits, quand il le verrait.

Comment! ce lcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il
avait rat, du reste! Un gaillard qui blaguait l'cole, qui parlait de
tout dmolir! Ah! dcidment, la dmangeaison du succs, le besoin de
passer sur le ventre des camarades et d'tre salu par des crtins,
poussait  faire de bien grandes salets. Voyons, elle ne le dfendait
pas, peut-tre? elle n'tait pas assez bourgeoise pour le dfendre? Et,
quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands
rires nerveux sur la mme histoire, qu'il trouvait d'un comique
extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chane, qui avaient tu le
petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tu,
un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
appels par la femme, s'taient mis  le frictionner si dur, qu'il leur
tait rest dans les mains!

Alors, si Christine ne s'gayait pas, Claude se levait et disait d'une
voix bourrue:

Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, a vaudra
mieux. Il l'adorait encore, il la possdait avec l'emportement
dsespr d'un amant qui demande  l'amour l'oubli de tout, la joie
unique. Mais il ne pouvait aller au-del du baiser, elle ne suffisait
plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.

Au printemps, Claude, qui avait jur de ne plus exposer, par une
affectation de ddain, s'inquita beaucoup du Salon. Quand il voyait
Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de
l'ouverture, il y alla, et revint le soir mme, frmissant, trs svre.
Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit
paysage de Gagnire, reu dans le tas, tait aussi d'une jolie note
blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice
devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cit d'abord, il
en parla ensuite avec des rires indigns. Ce Fagerolles, quel truqueur;
Maintenant qu'il avait rat son prix, il ne craignait plus d'exposer, il
lchait dcidment l'cole, mais il fallait voir avec quelle adresse,
pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une
seule qualit originale! Et a aurait du succs, les bourgeois aimaient
trop qu'on les chatouillt, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme
il tait temps qu'un vritable peintre part, dans ce dsert morne du
Salon, au milieu de ces malins et de ces imbciles! Quelle place 
prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'coutait se fcher, finit
par dire en hsitant:

Si tu voulais, nous rentrerions  Paris.

--Qui te parle de a? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu
cherches midi  quatorze heures.

...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit
jours: son ami Dubuche pousait Mlle Rgine Margaillan, la fille du
propritaire de la Richaudire; et c'tait une histoire complique, dont
les dtails l'tonnaient et l'gayaient normment. D'abord, cet animal
de Dubuche venait de dcrocher une mdaille, pour un projet de pavillon
au milieu d'un parc, qu'il avait expos; ce qui tait dj trs amusant,
car le projet, disait-on, avait d tre remis debout par son patron
Dequersonnire, lequel, tranquillement, l'avait fait mdailler par le
jury, qu'il prsidait. Ensuite, le comble tait que cette rcompense
attendue avait dcid le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant,
les mdailles servaient  caser les bons lves ncessiteux au sein des
familles riches! Le pre Margaillan, comme tous les parvenus, rvait de
trouver un gendre qui l'aidt, qui lui apportt, dans sa partie, des
diplmes authentiques et d'lgantes redingotes; et, depuis quelque
temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet lve de l'cole des
Beaux-Arts, dont les notes taient excellentes, si appliqu, si
recommand par ses matres. La mdaille l'enthousiasma, du coup il donna
sa fille, il prit cet associ qui dcuplerait les millions en caisse,
puisqu'il savait ce qu'il tait ncessaire de savoir pour bien btir.
D'ailleurs, la pauvre Rgine, toujours triste, d'une sant chancelante,
aurait l un mari bien-portant.

Crois-tu? rptait Claude  sa femme, faut-il aimer l'argent, pour
pouser ce malheureux petit chat corch! Et, comme Christine,
apitoye, la dfendait:

Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achve pas!
Elle est certainement innocente de ce que son maon de pre a eu
l'ambition stupide, d'pouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils
l'ont si mal fichue  eux deux, lui le sang gt par des gnrations
d'ivrognes, elle puise, la chair mange de tous les virus des races
finissantes. Ah! une jolie dgringolade, au milieu des pices de cent
sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de
l'esprit-de-vin! Il tournait  la frocit, sa femme devait
l'treindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il
redevnt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il
comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons.
C'tait vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la
vie tait drle! Une fois encore, l't s'acheva, le quatrime qu'ils
passaient  Bennecourt. Jamais ils ne devaient tre plus heureux,
l'existence leur tait douce et  bon compte, au fond de ce village.
Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqu, les mille
francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient  leurs
besoins; mme ils faisaient des conomies, ils avaient achet d linge.

De son ct, le petit Jacques, g de deux ans et demi, se trouvait
admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se tranait dans la
terre, en loques et barbouill, poussant  sa guise, d'une belle sant
rougeaude. Souvent, sa mre ne savait plus par quel bout le prendre,
pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien
dormir, elle ne s'en proccupait pas autrement, elle rservait ses
tendresses inquites pour son autre grand enfant d'artiste, son cher
homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour,
la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de
chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins  une tristesse,  un
malaise qui se traduisait par une exaspration de toutes les heures. Et
c'en tait fait, des joies premires de la campagne.

Leur barque pourrie, dfonce, avait coul au fond de la Seine. Du
reste, ils n'avaient mme plus l'ide de se servir du canot que les
Faucheur mettaient  leur disposition. La rivire les ennuyait, une
paresse leur tait venue de ramer, ils rptaient, sur certains coins
dlicieux des les, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans
jamais tre tents d'y retourner voir. Mme les promenades le long des
berges avaient perdu de leur charme; on y tait grill l't, on s'y
enrhumait l'hiver; et, quant au plateau,  ces vastes terres plantes de
pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays
lointain, quelque chose de trop recul pour qu'on et la folie d'y
risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne o il
fallait manger dans le graillon de la cuisine, o leur chambre tait le
rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcrot de malchance, la
rcolte des abricots avait manqu, cette anne-l, et les plus beaux des
rosiers gants, trs vieux, envahis d'une lpre, taient morts. Ah
quelle usure mlancolique de l'habitude! comme l'ternelle nature avait
l'air de se faire vieille, dans cette satit lasse des mmes horizons!
Mais le pis tait que, en lui, le peintre se dgotait de la contre, ne
trouvant plus un seul motif qui l'enflammt, battant les champs d'un pas
morne, ainsi qu'un domaine vide dsormais, dont il aurait puis la vie,
sans y laisser l'intrt d'un arbre ignor, d'un coup de lumire
imprvu. Non, c'tait fini, c'tait glac, il ne ferait plus rien de
bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noy d'eau.
Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dner
n'tait pas prt. Il flanqua cette oie de Mlie  la porte, il gifla
Jacques, qui se roulait dans ses jambes.

Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:

Allons-nous-en, oh! retournons  Paris! Il se dgagea, il cria d'une
voix de colre:

Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!

--Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande,
c'est  moi que tu feras plaisir.

--Tu t'ennuies donc ici?

--Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu
travailles, je sens bien que ta place est l-bas. Ce serait un crime de
t'enterrer davantage.

--Non, laisse-moi! Il frmissait, Paris l'appelait  l'horizon, le
Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort
des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triompht pas sans lui, pour
redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de
l'tre. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il prouvait de
courir l-bas, il s'obstinait  refuser d'y aller, par une contradiction
involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
l'expliqut lui-mme. tait-ce la peur dont tremble la chair des plus
braves, le dbat sourd du bonheur contre la fatalit du destin?

coute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emmne.

Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, aprs avoir tout emball
et tout envoy au chemin de fer.

Claude tait dj sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine
s'imagina qu'elle oubliait quelque chose.

Elle revint seule dans la maison, elle la trouva compltement vide et se
mit  pleurer: c'tait une sensation d'arrachement, quelque chose
d'elle-mme qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait
volontiers reste! quel ardent dsir elle avait de vivre toujours l,
elle qui venait d'exiger ce dpart, ce retour dans la ville de passion,
o elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait  chercher ce qui
lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une
dernire rose, rouille par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le
jardin dsert.




VII


Lorsqu'il se retrouva sur le pav de Paris, Claude fut pris d'une fivre
de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville,
d'aller voir les camarades. Il filait ds son rveil, il laissait
Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient lou rue de Douai,
prs du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de
sa rentre, il tomba chez Mahoudeau,  huit heures du matin, par un
petit jour gris et glac de novembre, qui se levait  peine.

Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur
occupait toujours, tait ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal
rveill, enlevait les volets en grelottant.

Ah! c'est toi!... Fichtre! tu tais matinal,  la campagne... Est-ce
fait? es-tu de retour?

--Oui, depuis avant-hier.

--Bon! on va se voir... Entre donc, a commence  piquer, ce matin.
Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda
le collet de son paletot relev, il fourra les mains au fond de ses
poches, saisi d'un frisson devant l'humidit ruisselante des murailles
nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui
trempaient le sol. Un vent de misre avait souffl l, vidant, les
planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets,
raccommods avec des cordes. C'tait un coin de gchis et de dsordre,
une cave de maon tomb en dconfiture. Et, sur la vitre de la porte,
barbouille de craie, il y avait, comme par drision, un grand soleil
rayonnant, dessin  coups de pouce, agrment d'un visage au centre,
dont la bouche en demi-cercle clatait de rire.

Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacrs ateliers, avec
l'eau des linges, a se refroidit tout de suite. Alors, en se
retournant, Claude aperut Chane agenouill prs du pole, achevant de
dpailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le dcider 
lever la tte. Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au
sculpteur.

--Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue anne, plus mauvaise
encore que la dernire, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons
dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la saintet; et,
dame j'ai d me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis
rduit  a. Il dbarrassait un buste de ses linges, il montra une
figure longue, allonge encore par des favoris, monstrueuse de
prtention et d'infinie btise.

C'est un avocat d' ct... Hein? est-il assez rpugnant, le coco? Et
ce qu'il m'embte  vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut
manger, n'est-ce pas? Il avait bien une ide pour le Salon, une figure
debout, une baigneuse, ttant l'eau de son pied, dans cette fracheur
dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra
une maquette dj fendille  Claude, qui la regarda en silence, surpris
et mcontent des concessions qu'il y remarquait: un panouissement du
joli sous l'exagration persistante des formes, une envie naturelle de
plaire, sans trop lcher encore le parti pris du colossal.

Seulement, il se dsolait, car c'tait une histoire qu'une figure
debout. Il fallait des armatures de fer, qui cotaient bon, et une selle
qu'il n'avait pas, et tout un attirail.

Aussi allait-il sans doute se dcider  la coucher au bord de l'eau.

Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu?

--Pas mal, rpondit enfin le peintre. Un peu romance, malgr ses cuisses
de bouchre; mais a ne se jugera qu' l'excution... Et debout, mon
vieux, debout, autrement tout fiche le camp!. Le pole ronflait, et
Chane, muet, se releva. Il rda un instant, entra dans
l'arrire-boutique noire, o se trouvait le lit qu'il partageait avec
Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tte, plus silencieux
encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hte, de ses doigts
gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il crivit sur le mur:
Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le pole. Et il sortit.

Stupfait, Claude l'avait regard faire. Il se tourna vers l'autre.

Quoi donc?...

--Nous ne nous parlons plus, nous nous crivons, dit tranquillement le
sculpteur.

--Depuis quand?

--Trois mois.

--Et vous couchez ensemble?

--Oui. Claude clata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des
caboches joliment dures! Et  propos de quoi cette brouille? Mais,
vex, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chane. Est-ce qu'un
soir, rentrant  l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde,
l'herboriste d' ct, en chemise tous les deux, mangeant un pot de
confiture! Ce n'tait pas l'affaire de la trouver sans jupon: a, il
s'en fichait; seulement, le pot de confiture tait de trop. Non! jamais
il ne pardonnerait qu'on se payt salement des douceurs en cachette,
lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la
femme, on partage; Et il y avait bientt trois mois que la rancune
durait, sans une dtente, sans une explication. La vie s'tait
organise, ils rduisaient les rapports strictement ncessaires aux
courtes phrases, charbonnes le long des murs.

D'ailleurs, ils continuaient  n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient
qu'un lit, aprs tre tacitement tombs d'accord sur les heures de
chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on
n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout
de mme.

Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le pole, se soulagea de
tout ce qu'il amassait.

Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on crve la faim, ce
n'est pas dsagrable de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on
s'abrutit dans le silence, c'est comme un emptement qui calme un peu
les maux d'estomac... Ah! ce Chane, tu n'as pas ide de son fonds
paysan! Lorsqu'il a eu mang son dernier sou, sans arriver  gagner avec
la peinture la fortune attendue, il s'est lanc dans le ngoce, un petit
ngoce qui devait lui permettre d'achever ses tudes. Hein? trs fort,
le bonhomme! et tu vas voir son plan: il se faisait envoyer de l'huile
d'olive de Saint-Firmin, son village, puis il battait le pav, il
plaait l'huile dans les riches familles provenales, qui ont des
positions  Paris. Malheureusement, a n'a pas dur, il est trop rustre,
il s'est fait mettre  la porte de partout... Alors, mon vieux, comme
il reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma foi; nous vivons
dessus. Oui, les jours o nous avons du pain, nous trempons notre pain
dedans. Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.

L'huile avait coul, la muraille et le sol taient noirs de larges
taches grasses. Claude cessa de rire. Ah! cette misre, quel
dcouragement! comment en vouloir  ceux qu'elle crase? Il se promenait
par l'atelier, ne se fchait plus contre les maquettes aveulies de
concessions, tolrait l'affreux buste lui-mme. Et il tomba ainsi sur
une copie que Chane avait faite au Louvre, un Mantegna, rendu avec une
scheresse d'exactitude extraordinaire.

L'animal! murmura-t-il, c'est presque a, jamais il n'a fait mieux...
Peut-tre n'a-t-il que le tort d'tre n quatre sicles trop tard.

Puis la chaleur devenant forte, il ta son paletot, en ajoutant: Il est
bien long a aller chercher son tabac.

--Oh! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau, qui s'tait mis  son
buste, fouillant les favoris. Il est l, derrire le mur, son tabac...
Quand il me voit occup, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit
voler sur ma part...

Idiot, va!

--a dure donc toujours, les amours avec elle?

--Oui, une habitude! Elle ou une autre! Et puis, c'est elle qui
revient... Ah! grand Dieu! elle m'en donne encore de trop. Du reste,
il parlait de Mathilde sans colre, en disant simplement qu'elle devait
tre malade. Depuis la mort du petit Jabouille, elle tait retombe  la
dvotion, ce qui ne l'empchait pas de scandaliser le quartier. Malgr
les quelques dames pieuses qui continuaient  acheter chez elle des
objets dlicats et intimes, pour viter  leur pudeur le premier
embarras de les demander autre part, l'herboristerie priclitait, la
faillite semblait imminente.

Un soir, la Compagnie du Gaz lui ayant ferm son compteur, pour dfaut
de paiement, elle tait venue emprunter chez ses voisins de l'huile
d'olive, qui d'ailleurs avait refus de brler dans les lampes. Elle ne
payait plus personne, elle en arrivait  s'viter les frais d'un
ouvrier, en confiant  Chane la rparation des injecteurs et des
seringues que les dvotes lui rapportaient, soigneusement dissimuls
dans des journaux. On prtendait mme, chez le marchand de vin d'en
face, qu'elle revendait  des couvents des canules qui avaient servi.
Enfin, c'tait un dsastre, la boutique mystrieuse, avec ses ombres
fuyantes de soutanes, ses chuchotements discrets de confessionnal, son
encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y remuait de petits soins
dont on ne pouvait parler  voix haute, glissait  un abandon de ruine.
Et la misre en tait  ce point que les herbes sches du plafond
grouillaient d'araignes, et que les sangsues, creves, dj vertes,
surnageaient dans les bocaux.

Tiens! le voil, reprit le sculpteur. Tu vas la voir arriver derrire
lui. Chane, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation un cornet
de tabac, bourra sa pipe, se mit  fumer devant le pole, dans un
redoublement de silence, comme s'il n'y avait eu personne l. Et, tout
de suite, Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit bonjour.
Claude la trouva maigrie encore, la face clabousse de sang sous la
peau, avec ses yeux de flamme, sa bouche largie par la perte de deux
autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses
cheveux dpeigns, semblaient rancir; ce n'tait plus la douceur des
camomilles, la fracheur des anis; et elle emplit la pice de cette
menthe poivre, qui paraissait tre son haleine, mais tourne, comme
gte par la chair meurtrie qui la soufflait.

Dj au travail! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi. Sans s'inquiter de
Claude, elle embrassa Mahoudeau.

Puis, elle vint serrer la main du premier, avec cette impudeur, cette
faon de jeter le ventre en avant, qui la faisait s'offrir  tous les
hommes. Et elle continua: Vous ne savez pas, j'ai retrouv une bote de
guimauve, et nous allons nous la payer pour djeuner... Hein? c'est
gentil, partageons!

--Merci, dit le sculpteur, a m'empte, j'aime mieux fumer une pipe.
Et, voyant Claude remettre son paletot:

Tu pars?--Oui, j'ai hte de me drouiller, de respirer un peu l'air de
Paris. Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore  regarder Chane
et Mathilde qui se gavaient de guimauve, prenant chacun son morceau,
l'un aprs l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stupfi,
lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et crire sur le mur: Donne moi
le tabac que tu as fourr dans ta poche.

Sans une parole, Chane tira le cornet, le tendit au sculpteur, qui
bourra sa pipe.

Alors,  bientt?--Oui,  bientt... En tout cas,  jeudi prochain,
chez Sandoz. Dehors, Claude eut une exclamation, en se heurtant contre
un monsieur, plant devant l'herboristerie, trs occup  fouiller du
regard l'intrieur de la boutique, entre les bandages maculs et
poussireux de la vitrine.

Tiens, Jory! qu'est-ce que tu fais l? Le grand nez rose de Jory remua
effar.

Moi, rien... Je passais, je regardais... Il se dcida  rire, il
baissa la voix pour demander, comme si l'on avait pu l'entendre:

Elle est chez les camarades,  ct, n'est-ce pas?...

Bon! filons vite. Ce sera pour un autre jour. Et il emmena le peintre,
il lui apprit des abominations.

Maintenant, toute la bande venait chez Mathilde; a s'tait dit de l'un
 l'autre, on y dfilait chacun  son tour, plusieurs mme  la fois, si
l'on trouvait a plus drle; et il se passait de vraies horreurs, des
choses patantes qu'il lui conta dans l'oreille, en l'arrtant sur le
trottoir, au milieu des bousculades de la foule. Hein? c'tait renouvel
des Romains! voyait-il le tableau, derrire le rempart des bandages et
des clysopompes, sous les fleurs  tisane qui pleuvaient du plafond; Une
boutique trs chic, une dbauche  curs, avec son empoisonnement de
parfumeuse louche, installe dans le recueillement d'une chapelle.

Mais, dit Claude en riant, tu la dclarais affreuse, cette femme. Jory
eut un geste d'insouciance.

Oh! pour ce qu'on en fait!... Ainsi, moi, ce matin, je reviens de la
gare de l'Ouest, o j'ai accompagn quelqu'un. Et c'est en passant dans
la rue que l'ide m'a pris de profiter de l'occasion... Tu comprends,
on ne se drange pas exprs.

Il donnait ces explications d'un air d'embarras. Puis, soudain, la
franchise de son vice lui arracha ce cri de vrit,  lui qui mentait
toujours: Et, zut! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire, si tu veux
le savoir... Pas belle, c'est possible, mais ensorcelante! Enfin, une
de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes, et
pour qui on fait des btises  en crever. Alors, seulement, il s'tonna
de voir Claude  Paris, et quand il fut au courant, qu'il le sut
rinstall, il reprit, tout d'un coup:

coute donc! je t'enlve, tu vas venir djeuner avec moi chez Irma.
Violemment, le peintre, intimid, refusa, prtexta qu'il n'avait pas
mme de redingote. Qu'est-ce que a fiche? Au contraire, c'est plus
drle, elle sera enchante... Je crois que tu lui as tap dans l'oeil,
elle nous parle toujours de toi... Voyons, ne fais pas la bte, je te
dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons tre reus comme des
princes. Il ne lui lchait plus le bras, tous deux continurent 
remonter vers la Madeleine, en causant. D'ordinaire, il se taisait sur
ses amours, comme les ivrognes se toisent sur le vin. Mais, ce matin-l,
il dbordait, il se plaisanta, avoua des histoires. Depuis longtemps, il
avait rompu avec la chanteuse de caf-concert, amene par lui de sa
petite ville, celle qui lui dpouillait la face  coups d'ongle.

Et c'tait, d'un bout de l'anne  l'autre, un furieux galop de femmes
traversant son existence, les femmes les plus extravagantes, les plus
inattendues: la cuisinire d'une maison bourgeoise o il dnait;
l'pouse lgitime d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
heures de faction; la jeune employe d'un dentiste, qui gagnait soixante
francs par mois  se laisser endormir, puis rveiller, devant chaque
client, pour donner confiance; d'autres, d'autres encore, les filles
vagues des bastringues, les dames comme il faut en qute d'aventures,
les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge, les femmes de
mnage qui retournaient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien,
toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui s'offre et ce qu'on
vole; et cela au petit bonheur, les jolies, les laides, les jeunes, les
vieilles, sans choix, uniquement pour la satisfaction de ses gros
apptits de mle, sacrifiant la qualit  la quantit. Chaque nuit,
quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid le jetait en chasse,
battant les trottoirs jusqu'aux heures o l'on assassine, n'allant se
coucher que lorsqu'il en avait braconn une, si myope d'ailleurs, que
cela l'exposait  des mprises: ainsi, il raconta qu'un matin,  son
rveil, il avait trouv sur l'oreiller la tte blanche d'une misrable
de soixante ans, qu'il avait crue blonde, dans sa hte. Au demeurant, il
tait enchant de la vie, ses affaires marchaient. Son avare de pre lui
avait bien coup les vivres de nouveau, en le maudissant de s'entter 
suivre une voie de scandale; mais il s'en moquait maintenant, il gagnait
sept ou huit mille francs dans le journalisme, o il faisait son trou
comme chroniqueur et comme critique d'art. Les jours tapageurs du
Tambour, les articles  un louis taient loin; il se rangeait,
collaborait  deux journaux trs lus; et, bien qu'il restt au fond le
jouisseur sceptique, l'adorateur du succs quand mme, il prenait une
importance bourgeoise et commenait  rendre des arrts. Chaque mois,
travaill de sa ladrerie hrditaire, il plaait dj de l'argent dans
d'infimes spculations, connues de lui seul; car jamais ses vices ne lui
avaient moins cot, il ne payait, les matins de grande largesse, qu'une
tasse de chocolat aux femmes dont il tait trs content.

On arrivait rue de Moscou. Claude demanda:

Alors, c'est toi qui l'entretiens; cette petite Bcot?

--Moi! cria Jory, rvolt. Mais, mon vieux, elle a un loyer de vingt
mille francs, elle parle de faire btir un htel qui en cotera cinq
cent mille... Non, non, je djeune, et je dne parfois chez elle, c'est
bien assez.

--Et tu couches? Il se mit  rire, sans rpondre directement.

Bte! on couche toujours... Allons, nous y sommes, entre vite. Mais
Claude se dbattit encore. Sa femme l'attendait pour djeuner, il ne
pouvait pas. Et il fallut que Jory sonnt, puis le pousst dans le
vestibule, en rptant que ce n'tait pas une excuse, qu'on allait
envoyer le valet de chambre prvenir rue de Douai. Une porte s'ouvrit,
ils se trouvrent devant Irma Bcot, qui s'exclama; lorsqu'elle aperut
le peintre.

Comment! c'est vous, sauvage! Elle le mit tout de suite  l'aise, en
l'accueillant comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle ne
remarquait mme pas son vieux paletot. Lui, s'tonnait, car il la
reconnaissait  peine. En quatre ans, elle tait devenue autre, la tte
faite avec un art de cabotine, le front diminu par la frisure des
cheveux, la face tire en longueur, grce  un effort de sa volont sans
doute, rousse ardente de blonde ple qu'elle tait, si bien qu'une
courtisane du Titien semblait maintenant s'tre leve du petit voyou de
jadis. Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'abandon: a,
c'tait sa tte pour les jobards.

L'htel, troit, avait encore des trous, au milieu de son luxe. Ce qui
frappa le peintre, ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs, un
Courbet, une bauche de Delacroix surtout. Elle n'tait donc pas bte,
cette fille, malgr un chat en biscuit colori, affreux, qui se
prlassait sur une console du salon?

Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre prvenir chez son ami,
elle s'cria, pleine de surprise:

Comment! vous tes mari?

--Mais oui, rpondit Claude simplement. Elle regarda Jory qui souriait,
elle comprit et ajouta:

Ah! vous vous tes coll... Que me disait-on que vous aviez horreur des
femmes?... Et vous savez que me voil vexe joliment, moi qui vous ai
fait peur, rappelez-vous! Hein? vous me trouvez donc bien laide, que
vous vous reculez encore? Des deux mains, elle avait pris les siennes,
et elle avanait le visage, souriante et vraiment blesse au fond, le
regardant de tout prs, dans les yeux, avec la volont aigu de plaire.
Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la
barbe, tandis qu'elle le lchait, en disant: Enfin, nous recauserons de
a. Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude,
car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle  manger, pour
annoncer que Madame tait servie. Le djeuner; trs dlicat, se passa
correctement, sous l'oeil froid du domestique: on parla des grands
travaux qui bouleversaient Paris, on discuta ensuite le prix des
terrains, ainsi que des bourgeois ayant de l'argent  placer. Mais, au
dessert, lorsque tous trois furent seuls devant le caf et les liqueurs,
qu'ils avaient dcid de prendre l, sans quitter la table, peu  peu
ils s'animrent, ils s'oublirent, comme s'ils s'taient retrouvs au
caf Baudequin. Ah! mes enfants, dit Irma, il n'y a que a de bon,
rigoler ensemble et se ficher du monde! Elle roulait des cigarettes,
elle venait de prendre le flacon de chartreuse prs d'elle, et elle le
vidait, trs rouge, les cheveux envols, retombe sur son trottoir de
drlerie canaille.

Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoy le matin
un livre qu'elle dsirait, alors, j'allais donc l'acheter, hier soir,
vers dix heures, lorsque j'ai rencontr Fagerolles...

--Tu mens, dit-elle en l'interrompant d'une voix nette.

Et, pour couper court aux protestations:

Fagerolles tait ici, tu vois bien que tu mens. Puis, elle se tourna
vers Claude:

Non, c'est dgotant, vous n'avez pas ide d'un menteur pareil!... Il
ment comme une femme, pour le plaisir, pour des petites salets sans
consquence. Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une
chose: ne pas dpenser trois francs  m'acheter ce livre. Chaque fois
qu'il a d m'envoyer un bouquet, une voiture a pass dessus, ou bien il
n'y avait plus de fleurs dans Paris.

Ah! en voil un qu'il faut aimer pour lui! Jory, sans se fcher,
renversait sa chaise, se balanait en suant son cigare. Il se contenta
de dire avec un ricanement:

Du moment que tu as renou avec Fagerolles...

--Je n'ai pas renou du tout! cria-t-elle, furieuse. Et puis, est-ce que
a te regarde?... Je m'en moque, entends-tu! de ton Fagerolles. Il sait
bien, lui, qu'on ne se fche pas avec moi. Oh! nous nous connaissons
tous les deux, nous avons pouss dans la mme fente de pav... Tiens!
regarde, quand je voudrai, je n'aurai qu' faire a, rien qu'un signe du
petit doigt, et il sera l,  me lcher les pieds... Il m'a dans le
sang, ton Fagerolles!.

Elle s'animait, il crut prudent de battre en retraite.

Mon Fagerolles, murmura-t-il, mon Fagerolles...

--Oui, ton Fagerolles! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas,
lui toujours  te passer la main dans le dos, parce qu'il espre des
articles, et toi faisant le bon prince, calculant le bnfice que tu en
tireras, si tu appuies un artiste aim du public? Jory, cette fois,
bgaya, trs ennuy devant Claude. Il ne se dfendit pas d'ailleurs, il
prfra tourner la querelle au plaisant. Hein? tait-elle amusante,
quand elle s'allumait ainsi? l'oeil en coin luisant de vice, la bouche
tordue pour l'engueulade! Seulement, ma chre, tu fais craquer ton
Titien. Elle se mit  rire, dsarme.

Claude, noy de bien-tre, buvait des petits verres de cognac, sans
savoir. Depuis deux heures qu'on tait l, une griserie montait, cette
griserie hallucinante des liqueurs, au milieu de la fume du tabac. On
causait d'autre chose, il tait question des grands prix que commenait
 atteindre la peinture. Irma, qui ne parlait plus, gardait un bout
teint de cigarette aux lvres, les yeux fixs sur le peintre.

Et elle l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans un songe.

O l'as-tu prise, ta femme? Cela ne parut pas le surprendre, ses ides
s'en allaient  l'abandon.

Elle arrivait de province, elle tait chez une dame, et honnte pour
sr.

--Jolie?

--Mais oui, jolie. Un instant, Irma retomba dans son rve; puis, avec
un sourire:

Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi,
alors! Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:

Bientt trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque  la porte.
Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain
prs du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on btit.
J'ai flair un coup par l. On tait revenu au salon, elle s'arrta
devant une glace, fche de se voir si rouge.

C'est pour cet htel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouv
l'argent?.

Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la
main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se
refaisait sa tte de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'oeuvre
d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute rponse:

Regarde! le revoil, mon Titien! Dj, au milieu des rires, elle les
poussait vers le vestibule, o elle reprit les deux mains de Claude,
sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de dsir au fond des
yeux. Dans la rue, il prouva un malaise. L'air froid le dgrisait, un
remords le torturait maintenant, d'avoir parl de Christine  cette
fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.

Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un
cigare, qu'il avait pris dans la bote, avant de partir. Tu sais,
d'ailleurs, a n'engage  rien: on djeune, on dne, on couche; et
bonjour; bonsoir, on va chacun  ses affaires. Mais une sorte de honte
empchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
excit par le djeuner, mis en apptit de flne, parla de monter serrer
la main  Bongrand, il fut ravi de l'ide, tous deux gagnrent le
boulevard de Clichy.

Bongrand occupait l, depuis vingt ans, un vaste atelier, o il n'avait
point sacrifi au got du jour, cette magnificence de tentures et de
bibelots dont commenaient  s'entourer les jeunes peintres. C'tait
l'ancien atelier nu et gris, orn des seules tudes du matre,
accroches sans cadre, serres comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul
luxe consistait en une psych Empire, une vaste armoire normande, deux
fauteuils de velours d'Utrech, lims par l'usage. Dans un coin, une
peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan.
Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un
costume de travail spcial, et ce fut en culotte flottante, en robe
noue d'une cordelire, le sommet du crne coiff d'une calotte
ecclsiastique, qu'il reut les visiteurs.

Il tait venu ouvrir lui-mme, sa palette et ses pinceaux  la main.

Vous voil! Ah! la bonne ide!... Je pensais  vous, mon cher. Oui, je
ne sais plus qui m'avait annonc votre retour, et je me disais que je ne
tarderais pas  vous voir. Sa main libre tait alle d'abord  Claude,
dans un lan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en
ajoutant: Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous
remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez
donc tous les deux! Vous ne me drangez pas, je profite du jour jusqu'
la dernire minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacres
journes de novembre. Il s'tait remis au travail, debout devant un
chevalet o se trouvait une petite toile, deux femmes, la mre et la
fille, cousant dans l'embrasure d'une fentre ensoleille.

Derrire lui, les jeunes gens regardaient. C'est exquis, finit par
murmurer Claude.

Bongrand haussa les paules, sans se retourner.

Bah! une petite btise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai
fait a sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.

--Mais c'est complet, c'est un bijou de vrit et de lumire, reprit
Claude qui s'chauffait. Ah! la simplicit de a, voyez-vous, la
simplicit c'est ce qui me bouleverse, moi!

--Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de
surprise.

Vous trouvez? a vous plat, vraiment?... Eh bien, quand vous tes
entrs, j'tais en train de la juger infecte, cette toile... Parole
d'honneur! je broyais du noir, j'tais convaincu que je n'avais plus
pour deux sous de talent. Ses mains tremblaient, tout son grand corps
tait dans le tressaillement douloureux de la cration. Il se dbarrassa
de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le
vide; et cet artiste vieilli au milieu du succs, dont la place tait
assure dans l'cole franaise, leur cria:

a vous tonne, mais il y a des jours o je me demande si je vais
savoir dessiner un nez... Oui,  chacun de mes tableaux, j'ai encore
une grosse motion de dbutant, le coeur qui bat, une angoisse qui sche
l bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous
croyez le connatre, et vous ne vous en doutez mme pas, parce que, mon
Dieu! vous autres, si vous ratez une oeuvre, vous en tes quittes pour
vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis
que nous, les vieux, nous qui avons donn notre mesure, qui sommes
forcs d'tre gaux  nous-mmes, sinon de progresser, nous ne pouvons
faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme clbre,
grand artiste, mange-toi la cervelle, brle ton sang, pour monter
encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu pitines sur
place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds  pitiner le plus
longtemps possible; et, si tu sens que tu dclines, eh bien, achve de
te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de
l'poque, dans l'oubli o tu es de tes oeuvres immortelles, perdu de
ton effort impuissant  crer davantage! Sa voix forte s'tait enfle
avec un clat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une
angoisse.

Il marcha, il continua, emport comme malgr lui par un souffle de
violence:

Je vous l'ai dit vingt fois qu'on dbutait toujours, que la joie
n'tait pas d'tre arriv l-haut, mais de monter, d'en tre encore aux
gaiets de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez
pas comprendre, il faut y passer soi-mme... Songez donc; on espre
tout, on rve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si
bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est
dvor d'un tel apptit de gloire, que les premiers petits succs
emplissent la bouche d'un got dlicieux. Quel festin, quand on va
pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'corche
avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la
garder. Alors, l'abomination commence, on a puis l'ivresse, on la
trouve courte, amre au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a cot.

Plus d'inconnu  connatre, de sensations  sentir. L'orgueil a eu sa
ration de renomme, on sait qu'on a donn ses grandes oeuvres, on
s'tonne qu'elles n'aient pas apport des jouissances plus vives. Ds ce
moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle l-bas,
il ne reste qu' mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas
tre fini, on s'entte  la cration comme les vieillards  l'amour,
pniblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la
fiert de s'trangler, devant son dernier chef-d'oeuvre! Il s'tait
grandi, branlant le haut plafond de l'atelier, secou d'une motion si
forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur
une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un lve
qui a besoin d'tre encourag:

Alors, vraiment, a vous parat bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon
malheur doit tre que j'ai  la fois trop et pas assez de sens critique.
Ds que je me mets  une tude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de
succs, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme
cet animal de Chambouvard, ou bien y voir trs clair et ne plus
peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile? Claude et Jory
restaient immobiles, tonns, embarrasss devant ce sanglot de grande
douleur, dans l'enfantement.

 quel instant de crise taient-ils donc venus, pour que ce matre
hurlt de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis
tait qu'ils n'avaient pu cacher une hsitation, sous les gros yeux
ardents dont il les suppliait, des yeux o se lisait la peur cache de
sa dcadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient
l'opinion que le peintre, depuis sa _Noce au village_, n'avait rien fait
qui valt ce tableau fameux.

Mme, aprs s'tre maintenu dans quelques toiles, il glissait dsormais
 une facture plus savante et plus sche.

L'clat s'en allait, chaque oeuvre semblait dchoir. Mais c'taient l
des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis,
s'exclama:

Vous n'avez jamais rien peint de si puissant! Bongrand le regarda
encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son oeuvre,
s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il et
fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si lgre. Et il
murmura, se parlant  lui-mme:

Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutt
que de dgringoler! Il reprit sa palette, se calma ds le premier coup
de pinceau, arrondissant ses paules de brave homme, avec sa nuque
large, o, il restait de la carrure obstine du paysan, dans le
croisement de finesse bourgeoise dont il tait le produit.

Un silence s'tait fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau,
demanda:

C'est vendu? Le peintre eut un geste vague d'excuse.

Non... a me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos. Et, sans
cesser de travailler, il continua, mais goguenard  prsent. Ah! on
commence  en faire un ngoce, avec la peinture!... Positivement, je
n'ai jamais vu a, moi qui tourne  l'anctre... Ainsi, vous, l'aimable
journaliste, leur en avez-vous flanqu des fleurs aux jeunes, dans cet
article o vous me nommiez! ils taient deux ou trois cadets l-dedans
qui avaient tout bonnement du gnie. Jory se mit  rire.

Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.

Et puis, le public aime a, qu'on lui dcouvre des grands hommes.

--Sans doute, la btise du public est infinie, je veux bien que vous
l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos dbuts,  nous autres.
Fichtre! nous n'tions pas gts, nous avions devant nous dix ans de
travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme a de la
peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant
camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicit.
Et quelle publicit! un charivari d'un bout de la France  l'autre, de
soudaines renommes qui poussent du soir au matin, et qui clatent en
coups de foudre, au milieu des populations bantes. Sans parler des
oeuvres, ces pauvres oeuvres annonces par des salves d'artillerie,
attendues dans un dlire d'impatience, enrageant Paris pendant huit
jours, puis tombant  l'ternel oubli!

--C'est le procs  la presse d'informations que vous faites l, dclara
Jory, qui tait all s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau
cigare. Il y a du bien et du mal  en dire, mais il faut tre de son
temps, que, diable! Bongrand secouait la tte; et il repartit, dans une
hilarit norme:

Non! non! on ne peut plus lcher la moindre crote, sans devenir un
jeune matre... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes
matres! Mais, comme si une association d'ides s'tait produite en
lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:

 propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?

--Oui, rpondit simplement le jeune homme.

Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible tait mont
 leurs lvres, et Bongrand ajouta enfin:

En voil un qui vous pille!.

Jory, pris d'un embarras, avait baiss les yeux, se demandant s'il
dfendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire,
car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une
reproduction grave avait alors un grand succs aux talages. Est-ce que
le sujet n'tait pas moderne? est-ce que ce n'tait pas joliment peint,
dans la gamme claire de l'cole nouvelle? Peut-tre aurait-on pu dsirer
plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature  chacun; puis,
a ne tranait pas dans les rues, le charrue et la distinction.

Pench sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lchait que des loges
paternels sur les jeunes, frmissait, faisait un visible effort pour ne
pas clater. Mais l'explosion eut lieu malgr lui. Fichez-nous la paix,
hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus btes que
nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici prsent. Oui, ce jeune
monsieur-l, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste  lui
voler son originalit et  l'accommoder  la sauce veule de l'cole des
Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on
garde le dessin banal et correct, la composition agrable de tout le
monde, enfin la formule qu'on enseigne l-bas, pour l'agrment des
bourgeois. Et l'on noie a de facilit, oh cette facilit excrable des
doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilit
coulante, plaisante, qui fait le succs et qui devrait tre punie du
bagne, entendez-vous! Il brandissait en l'air sa palette et ses
brosses, dans ses deux poings ferms.

Vous tes svre, dit Claude gn. Fagerolles a vraiment des qualits
de finesse.

--On m'a cont, murmura Jory, qu'il venait de passer un trait trs
dangereux avec Naudet.

Ce nom jet ainsi dans la conversation, dtendit une fois encore
Bongrand, qui rpta, en dodelinant des paules:

Ah! Naudet... ah! Naudet... Et il les amusa beaucoup, avec Naudet,
qu'il connaissait bien. C'tait un marchand, qui, depuis quelques
annes, rvolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus
du vieux jeu, la redingote crasseuse et le got si fin du pre Malgras,
les toiles des dbutants guettes, achetes  dix francs pour tre
revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la
moue devant l'oeuvre convoite pour la dprcier, adorant au fond la
peinture, gagnant sa pauvre vie  renouveler rapidement ses quelques
sous de capital, dans des oprations prudentes.

Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de
fantaisie, brillant  la cravate, pommad, astiqu, verni; grand train
d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil  l'Opra, table rserve chez
Bignon, frquentant partout o il tait dcent de se montrer. Pour le
reste, un spculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la
bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succs, il devinait
l'artiste  lancer, non pas celui qui promettait le gnie discut d'un
grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enfl de fausses
hardiesses, allait faire prime sur le march bourgeois. Et c'tait ainsi
qu'il bouleversait ce march, en cartant l'ancien amateur de got et en
ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connat pas en art,
qui achte un tableau comme valeur de Bourse, par vanit ou dans
l'espoir qu'elle montera.

L, Bongrand, trs farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit 
jouer la scne. Naudet arrive chez Fagerolles. Vous avez du gnie, mon
cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents
francs.

--Mais vous tes fou! il en valait douze cents.

Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons
douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon
cher? il en vaut deux mille! Je le prends  deux mille. Et, ds
aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu,
mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en
charge. Le voil parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le
promne chez ses amateurs, parmi lesquels il a rpandu la nouvelle qu'il
venait de dcouvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par
mordre et demande le prix. Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau
d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--coutez, je vous propose une
affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le
reprendre  six mille dans un an, s'il a cess de vous plaire. Du coup,
l'amateur est tent: que risque-t-il? bon placement au fond, et il
achte. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf
ou dix dans l'anne. La vanit se mle  l'espoir du gain, les prix
montent, une cote s'tablit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son
amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit
mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus
qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lances par
des banquiers, et autour desquelles on se bat  coups de billets de
banque!...

Claude s'indignait, Jory trouvait a trs fort, lorsqu'on frappa.
Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.

Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous. Naudet, trs
correct, sans une moucheture de boue, malgr le temps atroce, saluait,
entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pntre
dans une glise.

Trs heureux, trs flatt, cher matre... Et vous ne disiez que du
bien, j'en suis sr.

--Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix
tranquille. Nous disions que votre faon d'exploiter la peinture tait
en train de nous donner une jolie gnration de peintres moqueurs,
double d'hommes d'affaires malhonntes. Sans s'mouvoir, Naudet
souriait.

Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher matre, rien ne me
blesse de vous. Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
petites femmes qui cousaient:

Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah!
cette lumire; cette facture si solide et si large! Il faut remonter 
Rembrandt, oui,  Rembrandt!... coutez, cher matre, je suis venu
simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne toile qui
m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cdez-moi ce bijou... Tout ce
que vous voudrez, je le couvre d'or. On voyait le dos de Bongrand
s'irriter  chaque phrase.

Il l'interrompit rudement.

Trop tard, c'est vendu.

--Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dgager?

Dites-moi au moins  qui, je ferai tout, je donnerai tout...

Ah! quel coup terrible! vendu, en tes-vous bien sr?

Si l'on vous offrait le double?

--C'est vendu, Naudet, et en voil assez, hein! Pourtant, le marchand
continua  se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pma devant
d'autres tudes, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus
d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure tait
mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.

Ds qu'il ne fut plus l, Jory, qui avait cout avec surprise, se
permit une question.

Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce
pas?.

Bongrand, sans rpondre d'abord, revint devant sa toile.

Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance
cache, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:

Il m'embte! jamais il n'aura rien!... Qu'il achte  Fagerolles!.

Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-mme cong, en le
laissant au travail, acharn dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
le premier se fut spar de son compagnon, il ne rentra pas tout de
suite rue de Douai, malgr sa longue absence. Un besoin de marcher
encore, de s'abandonner  ce Paris, o les rencontres d'une seule
journe lui emplissaient le crne, le fit errer jusqu' la nuit noire,
dans la boue glace des rues, sous la clart des becs de gaz, qui
s'allumaient un  un, pareils  des toiles fumeuses au fond du
brouillard.

Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dner chez Sandoz: car ce
dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par
semaine. Venait qui voulait, le couvert tait mis. Il avait eu beau se
marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littraire: il
gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collge, au temps
des premires pipes. Ainsi qu'il le rptait lui-mme, en faisant
allusion  sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.

Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement  Claude, a m'ennuie
beaucoup...

--Quoi donc?

--Tu n'es pas mari... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta
femme... Mais ce sont les imbciles, un tas de bourgeois qui me
guettent et qui raconteraient des abominations...

--Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle mme refuserait
d'aller chez toi... Oh! nous comprenons trs bien, j'irai seul, compte
l-dessus! Ds six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au
fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde  dcouvrir
le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une
grande maison btie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit
traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux
autres btisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre
la grille d'un troit jardin: c'tait l, le pavillon se trouvait au
bout d'une alle. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se
rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage,
d'autant plus qu'un chien norme aboyait furieusement. Enfin, il
entendit la voie de Sandoz, qui s'avanait en calmant le chien.

Ah! c'est toi... Hein? nous sommes  la campagne.

On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la
tte... Entre, entre... Sacr Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois
donc pas que c'est un ami, imbcile! Alors, le chien les accompagna
vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allgresse.
Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher 
la grille, pour clairer le terrible escalier.

Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plante
d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la
maison, trs basse, de trois fentres de faade seulement, rgnait une
tonnelle de vigne vierge, o luisait un banc tout neuf, install l
comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.

Entre, rpta Sandoz.

Il l'introduisit,  droite du vestibule, dans le salon, dont il avait
fait son cabinet de travail. La salle  manger et la cuisine taient 
gauche. En haut, sa mre, qui ne quittait plus le lit, occupait la
grande chambre; tandis que le mnage se contentait de l'autre et du
cabinet de toilette, plac entre les deux pices. Et c'tait tout, une
vraie bote de carton, des compartiments de tiroir, que sparaient des
cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail
et d'espoir cependant, vaste  ct des greniers de jeunesse, gaye
dj d'un commencement de bien-tre et de luxe.

Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus
commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pice  moi tout seul. Et
j'ai achet une table de chne pour crire, et ma femme m'a donn ce
palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic! Justement, sa
femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux
bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, trs simple, un
large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante 
demeure, elle s'occupait de la cuisine, tait fire de certains de ses
plats, mettait le mnage sur un pied de propret et de gourmandise
bourgeoises.

Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.

Appelle-le Claude, chrie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette...
Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une
amende de cinq sous. Ils rirent, et elle s'chappa, rclame  la
cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire
la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari
lui-mme, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.

Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gte. Mais
Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en
train, crites dans la matine, se mit  parler du premier roman de sa
srie, qu'il avait publi en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son
pauvre bouquin! C'tait un gorgement, un massacre, toute la critique
hurlant  ses trousses, une borde d'imprcations, comme s'il et
assassin les gens,  la corne d'un bois.

Et il en riait, excit plutt, les paules solides, avec la tranquille
carrure du travailleur qui sait o il va. Un tonnement seul lui
restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles
bcls sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paratre
souponner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jet dans le
baquet aux injures: son tude nouvelle de l'homme physiologique, le rle
tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature ternellement en
cration, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de
l'animalit  l'autre, sans haut ni-bas, sans beaut ni laideur; et les
audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des
mots abominables ncessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort
enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et
l'achvement continu du monde, tir de la honte o on le cache, remis
dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fcht, il l'admettait
aisment; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de
comprendre et de se fcher pour ses audaces, non pour les salets
imbciles qu'on lui prtait.

Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de
mchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase crite,
l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littrature, toute la
bourgeoisie en crve! Il se tut, envahi d'une tristesse.

Bah! dit Claude aprs un silence, tu es heureux, tu travailles, tu
produis, toi! Sandoz s'tait lev, il eut un geste de brusque douleur.

Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu' la dernire
page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels dsespoirs, au
milieu de quels tourments! Est-ce que ces crtins ne vont pas s'aviser
aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre
poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la
veille, de crainte de les juger si excrables que je ne puisse trouver
ensuite la force de continuer!...

Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis,
parce que je suis n pour a; mais, va, je n'en suis pas plus gai,
jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!
Un clat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchant de l'existence,
racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa
soire libre. Presque aussitt, Gagnire et Mahoudeau, qui s'taient
rencontrs  la porte, arrivrent en causant. Le premier, enfonc depuis
quelques mois dans une thorie des couleurs, expliquait  l'autre son
procd.

Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'teint et jaunit;
parce qu'il se dtache sur le bleu du ciel, dont la couleur
complmentaire, l'orang, se combine avec le rouge.

Claude, intress, le questionnait dj, lorsque la bonne apporta un
tlgramme. Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de
nous surprendre vers onze heures.  ce moment, Henriette ouvrit la
porte toute grande, et annona elle-mme le dner. Elle n'avait plus son
tablier de cuisinire, elle serrait gaiement, en matresse de maison,
les mains qui se tendaient.  table!  table! il tait sept heures et
demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que
Fagerolles lui avait jur qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre:
il devenait ridicule, Fagerolles,  poser pour le jeune matre, accabl
de travaux!

La salle  manger o l'on passa, tait si petite que, voulant y
installer le piano, on avait d percer une sorte d'alcve, dans un
cabinet noir, rserv jusque-l  la vaisselle. Pourtant, les grands
jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la
suspension de porcelaine blanche, mais  la condition de condamner le
buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une
assiette. D'ailleurs, c'tait la matresse de maison qui servait; et le
matre, lui, se plaait en face, contre le buffet bloqu, pour y prendre
et passer ce dont on avait besoin.

Henriette avait mis Claude  sa droite, Mahoudeau  sa gauche; tandis
que Jory et Gagnire s'taient assis aux deux cts de Sandoz.

Franoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rties, elles sont sur le
fourneau.

Et, la bonne lui ayant apport les rties, elle les distribuait deux par
deux dans les assiettes, puis commenait  verser dessus le bouillon de
la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.

Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous l, prs de Claude. Il
s'excusa d'un air de galante politesse, allgua un rendez-vous
d'affaires. Trs lgant maintenant, pinc dans des vtements de coupe
anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, releve par la pointe de
dbraill artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua
la main de son voisin, il affecta une vive joie.

Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui,
j'ai eu vingt fois l'ide d'aller l-bas; et puis, tu sais, la vie...
Claude, pris de malaise devant ces protestations, tchait de rpondre
avec une cordialit pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir,
le sauva, en s'impatientant.

Voyons, Fagerolles, rpondez-moi... Est-ce deux rties que vous
dsirez?

--Certainement, madame, deux rties... Je l'adore, la bouillabaisse.
D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille! Tous, en effet, se
pmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui dclaraient n'en avoir jamais
mang de meilleure  Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose
encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne
suffisait que juste  remplir les assiettes qui lui revenaient; et mme
elle quitta sa chaise, courut en personne chercher  la cuisine le reste
du bouillon, car la servante perdait la tte.

Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mang.

Mais elle s'enttait, demeurait debout.

Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrire toi, sur le
buffet... Jory prfre les tartines, la mie qui trempe.

Sandoz se leva  son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait
Jory sur les ptes qu'il aimait.

Et Claude, pntr par cette bonhomie heureuse, comme rveill d'un long
sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quitts la
veille, ou s'il y avait bien quatre annes qu'il n'et dn l, un
jeudi. Ils taient autres pourtant, il les sentait changs, Mahoudeau
aigri de misre, Jory enfonc dans sa jouissance; Gagnire plus
lointain, envol ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles,
prs de lui, dgageait du froid, malgr l'exagration de sa cordialit.
Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu,  l'usure de
l'existence; mais ce n'tait pas cela seulement, des vides paraissaient
se faire entre eux, il les voyait  part, trangers, bien qu'ils fussent
coude  coude, trop serrs autour de cette table. Puis, le milieu tait
nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par
sa prsence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui
meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de
recommencement? pourquoi aurait-il jur qu'il s'tait assis  cette
place, le jeudi de la semaine prcdente? et il crut comprendre enfin:
c'tait Sandoz qui, lui, n'avait pas boug, aussi entt dans ses
habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les
recevoir  la table de son jeune mnage, ainsi qu'il l'tait jadis de
partager avec eux son maigre repas de garon. Un rve d'ternelle amiti
l'immobilisait, des jeudis pareils se succdaient  l'infini, jusqu'aux
derniers lointains de l'ge. Tous ternellement ensemble! tous partis 
la mme heure et arrivs dans la mme victoire! Il dut deviner la pense
qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon
rire de jeunesse:

Hein? vieux, t'y voil encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as
manqu!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mmes...
N'est-ce pas? vous autres!.

Ils rpondirent par des hochements de tte. Sans doute, sans doute!...

Seulement, continua-t-il panoui, la cuisine est un peu meilleure que
rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles! Aprs la
bouillabaisse, un civet de livre avait paru; et une volaille rtie,
accompagne d'une salade, termina le dner. Mais on resta longtemps 
table, le dessert trana, bien que la conversation n'et pas la fivre
ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se
taire, en voyant que personne ne l'coutait. Au fromage, cependant,
lorsqu'on eut got d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont
le mnage s'tait risqu  faire venir une pice, sur les droits
d'auteur du premier roman, les voix s'levrent, on s'anima.

Alors, tu as trait avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage
osseux d'affam s'tait creus encore. Est-ce vrai qu'il t'assure
cinquante mille francs la premire anne? Fagerolles rpondit du bout
des lvres:

Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tte, c'est raide
de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre!
murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi,
je signe ce qu'on voudra. Tous, maintenant, coutaient Fagerolles, qui
jouait l'homme excd par le succs naissant. Il avait toujours sa jolie
figure inquitante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux,
la coupe de la barbe lui donnaient une gravit. Bien qu'il vnt encore
de loin en loin chez Sandoz, il se sparait de la bande, se lanait sur
les boulevards, frquentait les cafs, les bureaux de rdaction, tous
les lieux de publicit o il pouvait faire des connaissances utiles.
C'tait une tactique, une volont de se tailler son triomphe  part,
cette ide maligne que, pour russir, il ne fallait plus avoir rien de
commun avec ces rvolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni
les habitudes. Et l'on disait mme qu'il mettait les femmes de deux ou
trois salons dans sa chance, non pas en mle brutal comme Jory, mais en
vicieux suprieur  ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur
le retour.

Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se
donner une importance, car il avait la prtention d'avoir fait
Fagerolles, comme il prtendait jadis avoir fait Claude.

Dis donc, as-tu lu l'tude de Vernier sur toi? En voil un encore qui
me rpte!

--Ah! il en a, lui, des articles! soupira Mahoudeau.

Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le
mpris cach de ces pauvres diables si peu adroits, s'enttant  une
rudesse de niais, lorsqu'il tait si facile de conqurir la foule. Ne
lui suffisait-il pas de rompre, aprs les avoir pills? Il bnficiait
de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'loges ses
toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinment
violentes.

As-tu lu, toi, l'article de Vernier? rpta Jory  Gagnire. N'est-ce
pas qu'il dit ce que j'ai dit? Depuis un instant, Gagnire s'absorbait
dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet
du vin tachait de rouge. Il sursauta.

Hein! l'article de Vernier?

--Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.
Stupfait, il se tourna vers celui-ci.

Tiens! on crit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les
ai pas vus... Ah! on crit des articles sur toi; pourquoi donc? Un fou
rire s'leva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grce, croyant  une
farce mchante. Mais Gagnire tait d'une absolue bonne foi: il
s'tonnait qu'on pt faire un succs  un peintre qui n'observait
seulement pas la loi des valeurs. Un succs  ce truqueur-l, jamais de
la vie! Que devenait la conscience?

Cette gaiet bruyante chauffa la fin du dner. On ne mangeait plus,
seule la matresse de maison voulait encore remplir les assiettes.

Mon ami, veille donc, rptait-elle  Sandoz, trs excit au milieu du
bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet. On se rcria,
tous se levrent. Comme on passait ensuite la soire l, autour de la
table,  prendre du th, ils se tinrent debout, continuant de causer
contre les murs, pendant que la bonne tait le couvert. Le mnage
aidait, elle remettant les salires dans un tiroir, lui donnant un coup
de main pour plier la nappe.

Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que a ne me gne
nullement.

Fagerolles, qui avait attir Claude dans l'embrasure de la fentre, lui
offrit un cigare, que celui-ci refusa.

Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu
rapportes. Hein? des choses trs intressantes. Tu sais, moi, ce que je
pense de ton talent. Tu es le plus fort... Il se montrait trs humble,
sincre au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqu
pour toujours  l'empreinte de ce gnie d'un autre, qu'il reconnaissait,
malgr les calculs compliqus de sa malice. Mais son humilit
s'aggravait d'une gne, bien rare chez lui, du trouble o le jetait le
silence que le matre de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se
dcida, les lvres tremblantes.

Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu a, franchement?
Claude hsita une seconde, puis en bon camarade:

Oui, il y a des choses trs bien. Dj, Fagerolles saignait d'avoir
pos cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il
s'excusait maintenant, tchait d'innocenter ses emprunts et de plaider
ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tir  grand-peine, exaspr contre sa
maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux
larmes Claude lui-mme, les amusa tous. Puis, il tendit la main 
Henriette, pour prendre cong. Comment! vous nous quittez si vite?

--Hlas! oui; chre madame. Mon pre traite ce soir un chef de bureau,
qu'il travaille pour la dcoration... Et, comme je suis un de ses
titres, j'ai d jurer de paratre. Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui
avait chang quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on
entendit le bruit lger de ses pas au premier tage: depuis le mariage,
c'tait elle qui soignait la vieille mre infirme, s'absentant ainsi 
plusieurs reprises dans la soire, comme le fils autrefois.

Du reste, pas un des convives n'avait remarqu sa sortie. Mahoudeau et
Gagnire causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde,
sans attaque directe.

Ce n'tait encore que des regards ironiques de l'un  l'autre, des
haussements d'paules, tout le muet mpris de garons qui ne veulent pas
excuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se
prosternrent, l'accablrent des esprances qu'ils mettaient en lui. Ah!
il tait temps qu'il revnt, car lui seul, avec ses dons de grand
peintre, sa poigne solide, pouvait tre le matre, le chef reconnu.
Depuis le Salon des Refuss, l'cole du plein air s'tait largie, toute
une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts
s'parpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'bauches,
d'impressions bcles en trois coups de pinceau; et l'on attendait
l'homme de gnie ncessaire, celui qui incarnerait la formule en
chefs-d'oeuvre. Quelle place  prendre! dompter la foule, ouvrir un
sicle, crer un art! Claude les coutait, les yeux  terre, la face
envahie d'une pleur. Oui, c'tait bien l son rve inavou, l'ambition
qu'il n'osait se confesser  lui-mme. Seulement, il se mlait  la joie
de la flatterie une trange angoisse, une peur de cet avenir, en les
entendant le hausser  ce rle de dictateur, comme s'il et triomph
dj. Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me
cherche encore! Jory, agac, fumait en silence. Brusquement, comme les
deux autres s'enttaient, il ne put retenir cette phrase:

Tout a, mes petits, c'est parce que vous tes embts du succs de
Fagerolles. Ils se rcrirent, clatrent en protestations. Fagerolles!
le jeune matre! quelle bonne farce! Oh! tu nous lches, nous le savons,
dit Mahoudeau.

Il n'y a pas de danger que tu crives deux lignes sur nous, maintenant.

--Dame, mon cher, rpondit Jory, vex, tout ce que j'cris sur vous, on
me le coupe. Vous vous faites excrer partout... Ah! si j'avais un
journal  moi! Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherch
les siens, elle lui rpondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et
discret, qu'il avait lui-mme jadis, quand il sortait de la chambre de
sa mre. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la
table, tandis qu'elle faisait le th et qu'elle le versait dans les
tasses. Mais la soire s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut
beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra  des
bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le pole, o il
ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences
rgnaient, une sorte d'ennui irrit s'alourdissait dans la fume
paissie des pipes. Mme Gagnire,  un moment, quitta la table, pour se
mettre au piano, o il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec
les doigts raides d'un amateur qui fait ses premires gammes  trente
ans.

Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la runion.
Il s'tait chapp d'un bal, dsireux de remplir envers ses anciens
camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa
cravate blanche, sa grosse face ple exprimaient  la fois la
contrarit d'tre venu, l'importance qu'il donnait  ce sacrifice, la
peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il vitait de
parler de sa femme, pour ne pas avoir  l'amener chez Sandoz. Quand il
eut serr la main de Claude, sans plus d'motion que s'il l'avait
rencontr la veille, il refusa une tasse de th, il parla lentement, en
gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve
dont il essuyait les pltres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il
s'occupait des constructions de son beau-pre, toute une rue  btir,
prs du parc Monceau.

Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre.

La vie avait-elle donc emport dj les soires d'autrefois, si
fraternelles dans leur violence, o rien ne les sparait encore, o pas
un d'eux ne rservait sa part de gloire?

Aujourd'hui, la bataille commenait. Chaque affam donnait son coup de
dent. La fissure tait l, la fente  peine visible, qui avait fl les
vieilles amitis jures, et qui devait les faire craquer, un jour, en
mille pices. Mais Sandoz, dans son besoin d'ternit, ne s'apercevait
toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des
autres, partis en conqurants. Pourquoi changer ce qui tait bon? est-ce
que le bonheur n'tait pas dans une joie choisie entre toutes, puis
ternellement gote?

Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se dcidrent  s'en
aller, somnolents sous l'gosme morne de Dubuche qui parlait sans fin
de ses affaires, lorsqu'on eut arrach du piano Gagnire hypnotis,
Sandoz, suivi de sa femme, malgr la nuit froide, voulut absolument les
accompagner jusqu'au bout du jardin,  la grille. Il distribuait des
poignes de main, il criait:  jeudi, Claude!...  jeudi, tous!... Hein?
venez tous!-- jeudi! rpta Henriette, qui avait pris la lanterne et
qui la haussait, pour clairer l'escalier.

Et, au milieu des rires, Gagnire et Mahoudeau rpondirent en
plaisantant:

 jeudi, jeune matre!... Bonne nuit, jeune matre! Dehors, dans la
rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les
quatre autres remontrent ensemble jusqu'au boulevard extrieur, presque
sans changer un mot, l'air tourdi d'tre depuis si longtemps ensemble.
Sur le boulevard, une fille ayant pass, Jory se lana derrire ses
jupes, aprs avoir prtext des preuves qui l'attendaient au journal.
Et, comme Gagnire arrtait machinalement Claude devant le caf
Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en
alla seul, roulant des ides tristes, l-bas, jusqu' la rue du
Cherche-Midi.--Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis  leur
ancienne table, en face de Gagnire silencieux. Le caf n'avait pas
chang, on s'y runissait toujours le dimanche, une ferveur s'tait
dclare mme, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y
noyait dans un flot de nouveaux venus, on tait peu  peu submerg par
la banalit montante des lves du plein air.  cette heure, du reste,
le caf se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas,
vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un
petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagnire, trs
 l'aise, comme chez lui, indiffrent aux billements de l'unique garon
qui s'tirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux
vagues.

 propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc  Mahoudeau, ce
soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du
ciel... Hein? tu pioches la thorie des couleurs complmentaires. Mais
l'autre ne rpondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu,
finit par murmurer, avec un sourire d'extase:

Haydn, c'est la grce rhtoricienne, une petite musique chevrotante de
vieille aeule poudre... Mozart, c'est le gnie prcurseur, le premier
qui ait donn  l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent
surtout, ces deux-l, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven,
la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau
des Mdicis! Un logicien hroque, un ptrisseur de cervelles, car ils
sont tous partis de la symphonie avec choeurs, les grands
d'aujourd'hui! Le garon, las d'attendre, se mit  teindre les becs de
gaz, d'une main paresseuse, en tranant les pieds. Une mlancolie
envahissait la salle dserte, salie de crachats et de bouts de cigare,
exhalant l'odeur de ses tables poisses par les consommations; tandis
que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un
ivrogne.

Gagnire, au loin, continuait  suivre la chevauche de ses rves.

Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des
morts, au milieu des saules plors et des chnes qui tordent leurs
bras... Schubert le suit, sous la lune ple, le long des lacs
d'argent... Et voil Rossini, le don en personne, si gai, si naturel,
sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon
homme, ah! non, certes! mais si tonnant tout de mme par l'abondance de
son invention, par les effets normes qu'il tire de l'accumulation des
voix et de la rptition enfle du mme thme... Ces trois-l, pour
aboutir  Meyerbeer, un malin qui a profit de tout, mettant aprs Weber
la symphonie dans l'opra, donnant l'expression dramatique  la formule
inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe fodale, le
mysticisme militaire, le frisson des lgendes fantastiques, un cri de
passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalit des
instruments le rcitatif dramatique accompagn symphoniquement 
l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'oeuvre est
construite... Un grand bonhomme! un trs grand bonhomme!

--Monsieur, vint dire le garon, je ferme.

Et, comme Gagnire ne tournait mme pas la tte, il alla rveiller le
petit rentier, toujours endormi devant sa soucoupe.

Je ferme, monsieur. Frissonnant, le consommateur attard se leva,
ttonna dans le coin sombre o il se trouvait pour avoir sa canne; et,
quand le garon la lui eut ramasse sous les chaises, il sortit.

Berlioz a mis de la littrature dans son affaire. C'est l'illustrateur
musical de Shakespeare, de Virgile et de Goethe. Mais quel peintre! le
Delacroix de la musique, qui a fait flamber les sons, dans des
oppositions fulgurantes de couleurs. Avec a, la flure romantique au
crne, une religiosit qui l'emporte, des extases par-dessus les cimes.

Mauvais constructeur d'opra, merveilleux dans le morceau, exigeant trop
parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant pouss  l'extrme la
personnalit des instruments, dont chacun pour lui reprsente un
personnage. Ah! ce qu'il a dit des clarinettes: Les clarinettes sont
les femmes aimes, ah! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la
peau... Et Chopin, si dandy dans son byronisme, le pote envol des
nvroses! Et Mendelssohn, ce ciseleur impeccable, Shakespeare en
escarpins de bal, dont les romances sans paroles sont des bijoux pour
les dames intelligentes!... Et puis, et puis, il faut se mettre 
genoux...

Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allum au-dessus de sa tte, et le
garon, derrire son dos, attendait, dans le vide noir et glac de la
salle. Sa voix avait pris un tremblement religieux, il en arrivait  ses
dvotions, au tabernacle recul, au saint des saints.

Oh! Schumann, le dsespoir, la jouissance du dsespoir! Oui, la fin de
tout, le dernier chant d'une puret triste, planant sur les ruines du
monde!... Oh! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des sicles de
musique! Son oeuvre est l'arche immense, tous les arts en un seul,
l'humanit vraie des personnages exprime enfin, l'orchestre vivant 
part la vie du drame; et quel massacre des conventions, des formules
ineptes! quel affranchissement, rvolutionnaire, dans l'infini!...
L'ouverture du Tannhuser, ah! c'est l'allluia sublime du nouveau
sicle: d'abord, le chant des plerins, le motif religieux, calme,
profond,  palpitations lentes; puis, les voix des sirnes qui
l'touffent peu  peu, les Volupts de Vnus pleines d'nervantes
dlices, d'assoupissantes langueurs, de plus en plus hautes et
imprieuses, dsordonnes; et, bientt, le thme sacr qui revient
graduellement comme une aspiration de l'espace, qui s'empare de tous les
chants et les fond en une harmonie suprme, pour les emporter sur les
ailes d'un hymne triomphal!

--Je ferme, monsieur, rpta le garon.

Claude, qui n'coutait plus, enfonc lui aussi dans sa passion, acheva
sa chope et dit trs haut:

H! mon vieux, on ferme! Alors, Gagnire tressaillit. Sa face
enchante eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il
retombait d'un astre. Goulment, il but sa bire; puis, sur le trottoir,
aprs avoir serr en silence la main de son compagnon, il s'loigna,
s'enfona au fond des tnbres.

Il tait prs de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis
une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque
soir les fivres de sa journe. Mais jamais encore il n'tait revenu si
tard, la tte si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la
fatigue, dormait sous la lampe teinte, le front tomb au bord de la
table.




VIII


Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent
installs. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, tait
accompagn seulement d'une troite chambre et d'une cuisine grande comme
une armoire: il fallait manger dans l'atelier, le mnage y vivait, avec
l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal 
tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait viter la dpense.
Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle cda mme au
besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche,  sept sous le
mtre. Ds lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit  le tenir sur
un pied de propret bourgeoise, ayant rsolu de faire tout en personne
et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui
allait tre difficile.

Claude vcut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les
courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les
camarades, enfivres de discussions, toutes les colres, toutes les
ides chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se
passionner  voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris
aux moelles, violemment; et, en pleine flambe de cette fournaise,
c'tait une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition  dsirer
tout voir, tout faire, tout conqurir.

Jamais il ne s'tait senti une telle rage de travail ni un tel espoir,
comme s'il lui avait suffi d'tendre la main, pour crer les
chefs-d'oeuvre qui le mettraient  son rang, au premier. Quand il
traversait Paris, il dcouvrait des tableaux partout; la ville entire,
avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se
droulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites,
pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frmissant, le
crne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de
papier, le soir,  la lampe, sans pouvoir dcider par o il entamerait
la srie des grandes pages qu'il rvait.

Un obstacle srieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait
eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien mme la vaste
salle  manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pice en
longueur, un couloir, que le propritaire avait l'effronterie de louer
quatre cents francs  des peintres, aprs l'avoir couvert d'un vitrage?
Et le pis tait que ce vitrage, tourn au nord, resserr entre deux
murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumire verdtre de cave. Il
dut donc remettre  plus tard ses grandes ambitions, il rsolut de
s'attaquer d'abord  des toiles moyennes, en se disant que la dimension
des oeuvres ne fait point le gnie.

Le moment lui paraissait si bon pour le succs d'un artiste brave, qui
apporterait enfin une note d'originalit et de franchise, dans la
dbcle des vieilles coles! Dj, les formules de la veille se
trouvaient branles, Delacroix tait mort sans lves, Courbet avait 
peine derrire lui quelques imitateurs maladroits; leurs chefs-d'oeuvre
n'allaient plus tre que des morceaux de muse, noircis par l'ge,
simples tmoignages de l'art d'une poque; et il semblait ais de
prvoir la formule nouvelle qui se dgagerait des leurs, cette pousse
du grand soleil, cette aube limpide qui se levait dans les rcents
tableaux, sous l'influence commenante de l'cole du plein air. C'tait
indniable, les oeuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des
Refuss, travaillaient sourdement bien des peintres, claircissaient peu
 peu toutes les palettes.

Personne n'en convenait encore, mais le branle tait donn, une
volution se dclarait, qui devenait de plus en plus sensible  chaque
Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des
impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un
matre se rvlait, ralisant la formule avec l'audace de la force, sans
mnagements, telle qu'il fallait la planter, solide et entire, pour
qu'elle ft la vrit de cette fin de sicle! Dans cette premire heure
de passion et d'espoir, Claude, si ravag par le doute d'habitude, crut
en son gnie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse le lanait
pendant des jours sur le pav, en qute de son courage perdu.

Une fivre le raidissait, il travaillait avec l'obstination aveugle de
l'artiste qui s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est
tourment. Son long repos  la campagne lui avait donn une fracheur de
vision singulire, une joie ravie d'excution: il lui semblait renatre
 son mtier, dans une facilit et un quilibre qu'il n'avait jamais
eus; et c'tait aussi une certitude de progrs, un profond contentement
devant des morceaux russis, o aboutissaient enfin d'anciens efforts
striles. Comme il le disait  Bennecourt, il tenait son plein air,
cette peinture d'une gaiet de tons chantante, qui tonnait les
camarades, quand ils le venaient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il
n'aurait qu' se produire, pour prendre sa place, trs haut, avec des
oeuvres d'une notation si personnelle, o pour la premire fois la
nature baignait dans de la vraie lumire, sous le jeu des reflets et la
continuelle dcomposition des couleurs.

Et, durant trois annes, Claude lutta sans faiblir, fouett par les
checs, n'abandonnant rien de ses ides, marchant droit devant lui, avec
la rudesse de la foi.

D'abord, la premire anne, il alla, pendant les neiges de dcembre, se
planter quatre heures chaque jour derrire la butte Montmartre, 
l'angle d'un terrain vague, d'o il peignait un fond de misre, des
masures basses, domines par des chemines d'usine; et, au premier plan,
il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui
dvoraient des pommes voles. Son obstination  peindre sur nature
compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficults
presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne
se permit  son atelier qu'un nettoyage. L'oeuvre, quand elle fut pose
sous la clart morte du vitrage, l'tonna lui-mme par sa brutalit;
c'tait comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux
figures se dtachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout de suite, il
sentit qu'un pareil tableau ne serait pas reu; mais il n'essaya point
de l'adoucir, il l'envoya quand mme au Salon. Aprs avoir jur qu'il ne
tenterait jamais plus d'exposer, il tablissait maintenant en principe
qu'on devait toujours prsenter quelque chose au jury, uniquement pour
le mettre dans son tort; et il reconnaissait du reste l'utilit du
Salon, le seul terrain de bataille o un artiste pouvait se rvler d'un
coup. Le jury refusa le tableau.

La seconde anne, il chercha une opposition. Il choisit un bout du
square des Batignolles, en mai: de gros marronniers jetant leur ombre,
une fuite de pelouse, des maisons  six tages, au fond; tandis que, au
premier plan, sur un banc d'un vert cru, s'alignaient des bonnes et des
petits-bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire
des pts de sable. Il lui avait fallu de l'hrosme, la permission
obtenue, pour mener  bien son travail, au milieu de la foule
goguenarde. Enfin, il s'tait dcid  venir, ds cinq heures du matin,
peindre les fonds; et, rservant les figures, il avait d se rsoudre 
n'en prendre que des croquis, puis  finir dans l'atelier.

Cette fois, le tableau lui parut moins rude, la facture avait un peu de
l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. Il le crut reu, tous les
amis crirent au chef d'oeuvre, rpandirent le bruit que le Salon allait
en tre rvolutionn. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation,
lorsqu'une rumeur annona un nouveau refus du jury. Le parti pris
n'tait plus niable, il s'agissait de l'tranglement systmatique d'un
artiste original. Lui, aprs le premier emportement, tourna sa colre
contre son tableau, qu'il dclarait menteur, dshonnte, excrable.
C'tait une leon mrite, dont il se souviendrait: est-ce qu'il aurait
d retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait
 la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quand la
toile lui revint, il prit un couteau et la fendit.

Aussi, la troisime anne s'enragea-t-il sur une oeuvre de rvolte. Il
voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe
 blanc le par, dans la rverbration blouissante des faades: nulle
part il ne fait plus chaud, les gens des pays brls s'pongent
eux-mmes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d'un ciel
en feu. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel, 
une heure, lorsque l'astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher
somnolent, au cheval en eau, la tte basse, vague dans la vibration de
la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune
femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, marchait  l'aise d'un pas
de reine, comme dans l'lment de flamme o elle devait vivre. Mais ce
qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'tait l'tude nouvelle de
la lumire, cette dcomposition d'une observation trs exacte, et qui
contrecarrait toutes les habitudes de l'oeil, en accentuant des bleus,
des jaunes, des rouges, o personne n'tait accoutum d'en voir. Les
Tuileries, au fond, s'vanouissaient en nue d'or; les pavs saignaient,
les passants n'taient plus que des indications, des taches sombres
manges par la clart trop vive. Cette fois, les camarades, tout en
s'exclamant encore, restrent gns, saisis d'une mme inquitude: le
martyre tait au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs loges,
comprit trs bien la rupture qui s'oprait; et, quand le jury, de
nouveau, lui eut ferm le Salon, il s'cria douloureusement dans une
minute de lucidit: Allons! c'est entendu... J'en crverai!.

Peu  peu, si la bravoure de son obstination paraissait grandir, il
retombait pourtant  ses doutes d'autrefois, ravag par la lutte qu'il
soutenait contre la nature. Toute toile qui revenait lui semblait
mauvaise, incomplte surtout, ne ralisant pas l'effort tent. C'tait
cette impuissance qui l'exasprait, plus encore que les refus du jury.
Sans doute, il ne pardonnait pas  ce dernier: ses oeuvres, mme
embryonnaires, valaient cent fois les mdiocrits reues; mais quelle
souffrance de ne jamais se donner entier, dans le chef-d'oeuvre dont il
ne pouvait accoucher son gnie! Il y avait toujours des morceaux
superbes, il tait content de celui-ci, de celui-l, de cet autre.
Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des parties indignes,
inaperues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d'une tar
ineffaable? Et il se sentait incapable de correction, un mur se
dressait  un moment, un obstacle infranchissable, au-del duquel il lui
tait dfendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois
il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au gchis. Il
s'nervait, ne voyait plus, n'excutait plus, en arrivait  une
vritable paralysie de la volont. taient-ce donc ses yeux, taient-ce
ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrs des lsions
anciennes, qui l'avait inquit dj? Les crises se multipliaient, il
recommenait  vivre des semaines abominables, se dvorant,
ternellement secou de l'incertitude  l'esprance; et l'unique
soutien, pendant ces heures mauvaises, passes  s'acharner sur l'oeuvre
rebelle, c'tait le rve consolateur de l'oeuvre future, celle o il se
satisferait enfin, o ses mains se dlieraient pour la cration. Par un
phnomne constant, son besoin de crer allait ainsi plus vite que ses
doigts, il ne travaillait jamais  une toile, sans concevoir la toile
suivante. Une seule hte lui restait, se dbarrasser du travail en
train, dont il agonisait; sans doute, a ne vaudrait rien encore, il en
tait aux concessions fatales, aux tricheries,  tout ce qu'un artiste
doit abandonner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce
qu'il ferait, il le voyait superbe et hroque, inattaquable,
indestructible. Perptuel mirage qui fouette le courage des damns de
l'art, mensonge de tendresse, et de piti sans lequel la production
serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de
la vie!...

Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec lui-mme, les
difficults matrielles s'accumulaient.

N'tait-ce donc point assez de ne pas arriver  sortir ce qu'on avait
dans le ventre? Il fallait en outre se battre contre les choses! Bien
qu'il refust de le confesser, la peinture sur nature, au plein air,
devenait impossible, ds que la toile dpassait certaines dimensions.
Comment s'installer dans les rues, au milieu des foules? comment
obtenir, pour chaque personnage, les heures de pose suffisantes? Cela,
videmment, n'admettait que certains sujets dtermins, des paysages,
des coins restreints de ville, o les figures ne sont que des
silhouettes faites aprs coup. Puis, il y avait les mille contrarits
du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arrtait les
sances. Ces jours-l, il rentrait hors de lui, menaant du poing le
ciel, accusant la nature de se dfendre, pour ne pas tre prise et
vaincue. Il se plaignait amrement de n'tre pas riche, car il rvait
d'avoir des ateliers mobiles, une voiture  Paris, un bateau sur la
Seine, dans lesquels il aurait vcu comme un bohmien de l'art. Mais
rien ne l'aidait, tout conspirait contre son travail.

Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partag ses espoirs,
trs brave, gayant l'atelier de son activit de mnagre; et,
maintenant, elle s'asseyait, dcourage quand elle le voyait sans force.
 chaque tableau refus, elle montrait une douleur plus vive, blesse
dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succs qu'elles ont
toutes. L'amertume du peintre l'aigrissait, elle pousait ses passions,
identifie  ses gots, dfendant sa peinture qui tait devenue comme
une dpendance d'elle-mme, la grande affaire de leur vie, la seule
importante dsormais, celle dont elle esprait son bonheur. Chaque jour,
elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage;
et elle n'en tait pas encore  la lutte, elle cdait, se laissait
emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du mme effort. Mais une
tristesse montait de ce commencement d'abdication, une crainte de ce qui
l'attendait l-bas. Parfois, un frisson de recul la glaait jusqu'au
coeur: Elle se sentait vieillir, tandis qu'une piti immense la
bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu'elle contentait dans
l'atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y tait seule.

 cette poque, son coeur s'ouvrit, plus large, et une mre se dgagea
de l'amante. Cette maternit pour son grand enfant d'artiste tait faite
de la piti vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse
illogique o elle le voyait tomber  chaque heure, des pardons
continuels qu'elle tait force de lui accorder. Il commenait  la
rendre malheureuse, elle n'avait plus de lui que ces caresses
d'habitude, donnes ainsi qu'une aumne aux femmes dont on se dtache;
et, comment l'aimer encore, quand il s'chappait de ses bras, qu'il
montrait un air d'ennui dans les treintes ardentes dont elle
l'touffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette
autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant
sans cesse? Au fond d'elle, l'insatiable amour grondait, elle demeurait
la chair de passion, la sensuelle aux lvres fortes dans la saillie
ttue des mchoires. C'tait une douleur triste, alors, aprs les
chagrins secrets de la nuit, de n'tre plus qu'une mre jusqu'au soir,
de goter une dernire et ple jouissance dans la bont, dans le bonheur
qu'elle tchait de lui faire, au milieu de leur vie gte maintenant.

Seul, le petit Jacques eut  ptir de ce dplacement de tendresse. Elle
le ngligeait davantage, la chair, reste muette pour lui, ne s'tant
veille  la maternit que par l'amour. C'tait l'homme ador, dsir,
qui devenait son enfant; et l'autre, le pauvre tre, demeurait un simple
tmoignage de leur grande passion d'autrefois.  mesure qu'elle l'avait
vu grandir et ne plus demander autant de soins, elle s'tait mise  le
sacrifier, sans duret au fond, simplement parce qu'elle sentait ainsi.
 table, elle ne lui donnait que les seconds morceaux; la meilleure
place, prs du pole, n'tait pas pour sa petite chaise; si la peur d'un
accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection
n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le relguait, le
supprimait: Jacques, tais-toi, tu fatigues ton pre! Jacques, ne remue
donc pas, tu vois bien que ton pre travaille! L'enfant s'accommodait
mal de Paris. Lui, qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en
libert, touffait dans l'espace troit o il devait se tenir sage. Ses
belles couleurs rouges plissaient, il ne poussait plus que chtif,
srieux comme un petit homme, les yeux largis sur les choses. Il venait
d'avoir cinq ans, sa tte avait dmesurment grossi, par un phnomne
singulier, qui faisait dire  son pre: Le gaillard a la caboche d'un
grand homme! Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence
diminut,  mesure que le crne augmentait. Trs doux, craintif,
l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans savoir rpondre, l'esprit
en fuite; et, s'il sortait de cette immobilit, c'tait dans des crises
folles de sauts et de cris, comme une jeune bte joueuse que l'instinct
emporte.

Alors, les tiens-toi tranquille! pleuvaient, car la mre ne pouvait
comprendre ces vacarmes subits, bouleverse de voir le pre s'irriter 
son chevalet, se fchant elle-mme, courant vite rasseoir le petit dans
son coin. Calm tout d'un coup, avec le frisson peureux d'un rveil trop
brusque, il se rendormait, les yeux ouverts, si paresseux  vivre, que
les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur lui
tombaient des mains. Dj, elle avait essay de lui apprendre ses
lettres. Il s'tait dbattu avec des larmes et l'on attendait un an ou
deux encore pour le mettre  l'cole, o les matres sauraient bien le
faire travailler.

Christine, enfin, commenait  s'effrayer, devant la misre menaante. 
Paris, avec cet enfant qui poussait, la vie tait plus chre, et les
fins de mois devenaient terribles, malgr ses conomies de toutes
sortes. Le mnage n'avait d'assurs que les mille francs de rente; et
comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait prlev
les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'taient tirs
d'embarras, grce  quelques toiles vendues, Claude ayant retrouv
l'ancien amateur de Gagnire, un de ces bourgeois dtests, qui ont des
mes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques o ils
s'enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n'tait
malheureusement pas assez riche pour acheter toujours, et il ne pouvait
que se lamenter sur l'aveuglement du public, qui laissait une fois de
plus le gnie mourir de faim; car lui, convaincu, frapp par la grce
ds le premier coup d'oeil, avait choisi les oeuvres les plus rudes,
qu'il pendait  ct de ses Delacroix, en leur prophtisant une fortune
gale. Le pis tait que le pre Malgras venait de se retirer, aprs
fortune faite: une trs modeste aisance d'ailleurs, une rente d'une
dizaine de mille francs, qu'il s'tait dcid  manger dans une petite
maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il l'entendre
parler du fameux Naudet, avec le ddain des millions que remuait cet
agioteur, des millions qui lui retomberaient sur le nez, disait-il.
Claude,  la suite d'une rencontre, ne russit qu' lui vendre une
dernire toile, pour lui, une de ses acadmies de l'atelier Boutin, la
superbe tude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un
regain de passion au coeur. C'tait donc la misre prochaine, les
dbouchs se fermaient au lieu de s'ouvrir, une lgende inquitante se
crait peu  peu autour de cette peinture continuellement repousse du
Salon; sans compter qu'il aurait suffi, pour effrayer l'argent, d'un art
si incomplet et si rvolutionnaire, o l'oeil effar ne retrouvait
aucune des conventions admises.

Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre
s'tait cri qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plutt que de
descendre  la production basse des tableaux de commerce. Mais
Christine, violemment, s'tait oppose  ce moyen extrme: elle
rognerait encore sur les dpenses, enfin elle prfrait tout  cette
folie, qui les jetterait ensuite au pav, sans pain.

Aprs le refus de son troisime tableau, l't fut si miraculeux, cette
anne-l, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage,
des journes limpides sur l'activit gante de Paris. Il s'tait remis 
courir la ville, avec la volont de chercher un coup, comme il le
disait: quelque chose d'norme, de dcisif, il ne savait pas au juste.
Et, jusqu' septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une
semaine pour un sujet, puis dclarant que ce n'tait pas encore a. Il
vivait dans un continuel frmissement, aux aguets, toujours  la minute
de mettre la main sur cette ralisation de son rve, qui fuyait
toujours. Au fond, son intransigeance de raliste cachait des
superstitions de femme nerveuse, il croyait  des influences compliques
et secrtes: tout allait dpendre de l'horizon choisi, nfaste ou
heureux.

Un aprs-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude
avait emmen Christine, laissant le petit Jacques  la garde de la
concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire,
quand ils sortaient ensemble. C'tait une envie soudaine de promenade,
un besoin de revoir avec elle des coins chris autrefois, derrire
lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils
descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, restrent un quart
d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet, 
regarder en face, de l'autre ct de la Seine, le vieil htel du Martoy,
o ils s'taient aims. Puis, toujours sans une parole, ils refirent
leur ancienne course, faite tant de fois; ils filrent le long des
quais, sous les platanes, voyant  chaque pas se lever le pass; et tout
se droulait, les ponts avec la dcoupure de leurs arches sur le satin
de l'eau, la Cit dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de
Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noye de soleil,
termine par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges
avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivire, les
lavoirs, les bains, les pniches. Comme jadis, l'astre  son dclin les
suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'cornant
derrire la coupole de l'Institut: un coucher blouissant, tel qu'ils
n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits
nuages, qui se changrent en un treillis de pourpre, dont toutes les
mailles lchaient des flots d'or. Mais, de ce pass qui s'voquait, rien
ne venait qu'une mlancolie invincible, la sensation de l'ternelle
fuite, l'impossibilit de remonter et de revivre. Ces antiques pierres
demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui
avait coul, leur semblait avoir emport un peu d'eux-mmes, le charme
du premier dsir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils
s'appartenaient, ils ne gotaient plus ce simple bonheur de sentir la
pression tide de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme
envelopps dans la vie norme de Paris.

Au pont des Saints-Pres, Claude, dsespr, s'arrta.

Il avait quitt le bras de Christine, il s'tait retourn vers la pointe
de la Cit. Elle sentait le dtachement qui s'oprait, elle devenait
trs triste; et, le voyant s'oublier.

L, elle voulut le reprendre.

Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous attend, tu sais.
Mais il s'avana jusqu'au milieu du pont. Elle dut le suivre. De
nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixs l-bas, sur
l'le continuellement  l'ancre, sur ce berceau et ce coeur de Paris, o
depuis des sicles vient battre tout le sang de ses artres, dans la
perptuelle pousse des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme
tait monte  son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste
large.

Regarde! regarde! D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'tait
le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation,
la grande berge pave qui descend, encombre de tas de sable, de
tonneaux et de sacs, borde d'une file de pniches encore pleines, o
grouillait un peuple de dbardeurs, que dominait le bras gigantesque
d'une grue de fonte; tandis que, de l'autre ct de l'eau, un bain,
froid, gay par les clats des derniers baigneurs de la saison,
laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient
de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdtre, avec des
petits flots dansants, fouette de blanc, de bleu et de rose. Et le pont
des Arts tablissait un second plan, trs haut sur ses charpentes de
fer, d'une lgret de dentelle noire, anim du perptuel va-et-vient
des pitons, une chevauche de fourmis, sur la mince ligne de son
tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin; on voyait les
vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres; une
troue s'ouvrait  gauche, jusqu' l'le Saint-Louis, une fuite de
miroir d'un raccourci aveuglant; et l'autre bras tournait court,
l'cluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'cume. Le
long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissires barioles
dfilaient avec une rgularit mcanique de jouets d'enfants. Tout le
fond s'encadrait l, dans les perspectives des deux rives: sur la rive
droite, les maisons des quais,  demi caches par un bouquet de grands
arbres, d'o mergeaient,  l'horizon, une encoignure de l'Htel de
ville et le clocher can de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de
faubourg; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la faade plate de
la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre
de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le
ciel, c'tait la Cit, cette proue de l'antique vaisseau, ternellement
dore par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient
en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait
les deux faces, teignant dans l'ombre les maisons grises du quai de
l'Horloge, clairant d'une flambe les maisons vermeilles du quai des
Orfvres, des files de maisons irrgulires, si nettes, que l'oeil en
distinguait les moindres dtails, les boutiques, les enseignes,
jusqu'aux rideaux des fentres. Plus haut, parmi la dentelure des
chemines, derrire l'chiquier oblique des petits toits, les poivrires
du Palais et les combles de la Prfecture tendaient des nappes
d'ardoises, coupes d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur,
dont les lettres gantes, vues de tout Paris, taient comme
l'efflorescence de la fivre moderne au front de la ville. Plus haut,
plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton
de vieil or, deux flches s'lanaient, en arrire la flche de la
cathdrale, sur la gauche la flche de la Sainte-Chapelle, d'une
lgance si fine, qu'elles semblaient frmir  la brise, hautaine mture
du vaisseau sculaire, plongeant dans la clart, en plein ciel.

Viens-tu, mon ami? rpta Christine doucement.

Claude ne l'coutait toujours pas, ce coeur de Paris l'avait pris tout
entier. La belle soire largissait l'horizon.

C'taient des lumires vives, des ombres franches, une gaiet dans la
prcision des dtails, une transparence de l'air vibrante d'allgresse.
Et la vie de la rivire, l'activit des quais, cette humanit dont le
flot dbouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les
bords de l'immense cuve, fumait l en une onde visible, en un frisson
qui tremblait dans le soleil. Un vent lger soufflait, un vol de petits
nuages roses traversait trs haut l'azur plissant, tandis qu'on
entendait une palpitation norme et lente, cette me de Paris pandue
autour de son berceau.

Alors, Christine s'empara du bras de Claude, inquite de le voir si
absorb, saisie d'une sorte de peur religieuse; et elle l'entrana,
comme si elle l'avait senti en grand pril. Rentrons, tu te fais du
mal... Je veux rentrer. Lui,  son contact, avait eu le tressaillement
d'un homme qu'on rveille. Puis, tournant la tte, dans un dernier
regard:

Ah! mon Dieu! murmura-t-il, ah! mon Dieu! que c'est beau! Il se laissa
emmener. Mais, toute la soire,  table, prs du pole ensuite, et
jusqu'en se couchant, il resta tourdi, si proccup, qu'il ne pronona
pas quatre phrases, et que sa femme, ne pouvant tirer de lui une
rponse, finit galement par se taire. Elle le regardait, anxieuse:
tait-ce donc l'envahissement d'une maladie grave, quelque mauvais air
qu'il aurait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se fixaient sur
le vide, son visage s'empourprait d'un effort intrieur, on aurait dit
le travail sourd d'une germination, un tre qui naissait en lui, cette
exaltation et cette nause que les femmes connaissent.

D'abord, cela parut pnible, confus, obstru de mille liens; puis, tout
se dgagea, il cessa de se retourner dans le lit, il s'endormit du
sommeil lourd des grandes fatigues.

Le lendemain, ds qu'il eut djeun, il se sauva. Et elle passa une
journe douloureuse, car si elle s'tait rassure un peu, en l'entendant
siffler au rveil des airs du Midi, elle avait une autre proccupation,
qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de l'abattre encore. Ce
jour-l, pour la premire fois, ils allaient manquer de tout; une
semaine entire les sparait du jour o ils touchaient la petite rente;
et elle avait dpens son dernier sou le matin, il ne lui restait rien
pour le soir, pas mme de quoi mettre un pain sur la tabl.  quelle
porte frapper? comment lui mentir davantage, quand il rentrerait ayant
faim? Elle se dcida  engager la robe de soie noire dont Mme Vanzade
lui avait fait cadeau, autrefois; mais cela lui cota beaucoup, elle
tremblait de peut et de honte,  l'ide de ce mont-de-pit, cette
maison publique des pauvres, o elle n'tait jamais entre. Une telle
crainte de l'avenir la tourmentait maintenant, que, sur les dix francs
qu'on lui prta, elle se contenta de faire une soupe  l'oseille et un
ragot de pommes de terre. Au sortir du bureau d'engagement, une
rencontre l'avait acheve.

Claude, justement, rentra trs tard, avec des gestes gais, des yeux
clairs, toute une excitation de joie secrte; et il avait une grosse
faim, il cria, parce que le couvert n'tait pas mis. Puis, quand il fut
attabl, entre Christine et le petit Jacques, il avala la soupe, dvora
une assiette de pommes de terre.

Comment! c'est tout? demanda-t-il ensuite. Tu aurais bien pu ajouter un
peu de viande... Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines?

Elle balbutia, n'osa dire la vrit, blesse au coeur de cette
injustice. Mais lui, continuait, la plaisantait sur les sous qu'elle
faisait disparatre pour se payer des choses; et, de plus en plus
surexcit, dans cet gosme des sensations vives qu'il semblait vouloir
garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre Jacques.

Tais-toi donc, sacr mioche! C'est agaant  la fin! Jacques, oubliant
de manger, tapait sa cuiller au bord de son assiette, les yeux rieurs,
l'air ravi de cette musique.

Jacques, tais-toi! gronda la mre  son tour. Laisse ton pre manger
tranquille! Et le petit, effray, tout de suite trs sage, retomba dans
son immobilit morne, les yeux ternes sur ses pommes de terre, qu'il ne
mangeait toujours pas.

Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis que Christine, dsole,
parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier;
mais il refusait, il la retenait, par des paroles qui la chagrinaient
davantage.

Puis, quand la table fut desservie et qu'ils se retrouvrent tous les
trois autour de la lampe pour la soire, elle cousant, le petit muet
devant un livre d'images, lui tambourina longtemps de ses doigts,
l'esprit perdu, retourn l-bas, d'o il venait. Brusquement, il se
leva, se rassit avec une feuille de papier et un crayon, se mit  jeter
des traits rapides, sous la clart ronde et vive qui tombait de
l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir, dans le besoin qu'il avait
de traduire au-dehors le tumulte d'ides battant son crne, ne suffit
mme bientt plus  le soulager.

Cela le fouettait au contraire, toute la rumeur dont il dbordait lui
sortait des lvres, il finit par dgonfler son cerveau en un flot de
paroles. Il aurait parl aux murs, il s'adressait  sa femme, parce
qu'elle tait l.

Tiens! c'est ce que nous avons vu hier... Oh! superbe! J'y ai pass
trois heures aujourd'hui, je tiens mon affaire, oh! quelque chose
d'tonnant, un coup  tout dmolir...

Regarde! je me plante sous le pont, j'ai pour premier plan le port
Saint-Nicolas, avec sa grue, ses pniches qu'on dcharge, son peuple de
dbardeurs. Hein? tu comprends, c'est Paris qui travaille, a! des
gaillards solides, talant le nu de leur poitrine et de leurs bras...

Puis, de l'autre ct, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et une
barque sans doute, l, pour occuper le centre de la composition; mais
a, je ne sais pas bien encore, il faut que je cherche...
Naturellement, la Seine au milieu, large, immense... Du crayon, 
mesure qu'il parlait, il indiquait les contours fortement, reprenant 
dix fois les traits htifs, crevant le papier, tant il y mettait
d'nergie. Elle, pour lui tre agrable, se penchait, affectait de
s'intresser vivement  ses explications. Mais le croquis s'embrouillait
d'un tel cheveau de lignes, se chargeait d'une si grande confusion de
dtails sommaires, qu'elle n'y distinguait rien. Tu suis, n'est-ce pas?

--Oui, oui, trs beau!...

--Enfin, j'ai le fond, les deux troues de la rivire avec les quais, la
Cit triomphale au milieu, s'enlevant sur le ciel... Ah! ce fond, quel
prodige! On le voit tous les jours, on passe devant sans s'arrter; mais
il vous pntre, l'admiration s'amasse; et, un bel aprs-midi, il
apparat. Rien au monde n'est plus grand, c'est Paris lui mme, glorieux
sous le soleil... Dis? tais-je bte de n'y pas songer! Que de fois
j'ai regard sans voir! Il m'a fallu tomber l, aprs cette course le
long des quais...

Et, tu te rappelles, il y a un coup d'ombre de ce ct, le soleil ici
tape droit, les tours sont l-bas, la flche de la Sainte-Chapelle
s'amincit, d'une lgret d'aiguille dans le ciel... Non, elle est plus
 droite, attends que je te montre... Il recommena, il ne se lassait
point, reprenait sans cesse le dessin, se rpandait en mille petites
notes caractristiques, que son oeil de peintre avait retenues:

 cet endroit, l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait;
plus prs, un coin verdtre de la Seine, o semblaient nager des plaques
d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des gris pour les
faades, et la qualit lumineuse du ciel. Elle, complaisamment,
l'approuvait toujours, tchait de s'merveiller.

Mais Jacques, une fois encore, s'oubliait. Aprs tre rest longtemps
silencieux devant son livre, absorb sur une image qui reprsentait un
chat noir, il s'tait mis  chantonner doucement des paroles de sa
composition:

Oh! gentil chat! oh! vilain chat! oh! gentil et vilain chat! et cela 
l'infini, du mme ton lamentable.

Claude, agac par ce bourdonnement, n'avait pas compris d'abord ce qui
l'nervait ainsi, pendant qu'il parlait. Puis, la phrase obsdante de
l'enfant lui tait nettement entre dans les oreilles.

As-tu fini de nous assommer avec ton chat! cria-t-il, furieux.

--Jacques, tais-toi, quand ton pre cause! rpta Christine.

--Non, ma parole! il devient idiot... Vois-moi sa tte, s'il n'a pas
l'air d'un idiot. C'est dsesprant... Rponds, qu'est-ce que tu veux
dire, avec ton chat qui est gentil et qui est vilain?.

Le petit, blme, dodelinant sa tte trop grosse, rpondit d'un air de
stupeur:

Sais pas. Et, comme son pre et sa mre se regardaient, dcourags,
il appuya une de ses joues dans son livre ouvert, il ne bougea plus, ne
parla plus, les yeux tout grands.

La soire s'avanait, Christine voulut le coucher; mais Claude avait
dj repris ses explications. Maintenant, il annonait qu'il irait, ds
le lendemain, faire un croquis sur nature, simplement pour fixer ses
ides. Il en vint aussi  dire qu'il s'achterait un petit chevalet de
campagne, une emplette rve depuis des mois. Il insista, parla
d'argent: Elle se troublait, elle finit par avouer tout, le dernier sou
mang le matin, la robe de soie engage pour le dner du soir. Et il eut
alors un accs de remords et de tendresse, il l'embrassa en lui
demandant pardon de s'tre plaint,  table. Elle devait l'excuser, il
aurait tu pre et mre, comme il le rptait, lorsque cette sacre
peinture le tenait aux entrailles. D'ailleurs, le mont-de-pit le fit
rire, il dfiait la misre.

Je te dis que a y est! s'cria-t-il. Ce tableau-l, vois-tu, c'est le
succs. Elle se taisait, elle songeait  la rencontre qu'elle avait
faite et qu'elle voulait lui cacher; mais, invinciblement, cela sortit
de ses lvres, sans cause apparente, sans transition, dans la sorte de
torpeur qui l'avait envahie.

Mme Vanzade est morte. Lui, s'tonna. Ah! vraiment! Comment le
savait-elle?

L'ai rencontr l'ancien valet de chambre... Oh! un monsieur  cette
heure, trs gaillard, malgr ses soixante-dix ans. Je ne le
reconnaissais pas, c'est lui qui m'a parl... Oui, elle est morte, il y
a six semaines. Ses millions ont pass aux hospices, sauf une rente que
les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois.

Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste:

Ma pauvre Christine, tu as des regrets, n'est-ce pas?

Elle t'aurait dote, elle t'aurait marie, je te le disais bien jadis.
Tu serais peut-tre son hritire, et tu ne crverais pas la faim avec
un toqu comme moi. Mais elle parut alors s'veiller. Elle rapprocha
violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui,
dans une protestation de tout son tre.

Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si
j'avais song  son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis
pas menteuse; mais j'ignore moi-mme ce que j'ai eu, un bouleversement,
une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse  croire que tout allait finir
pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir
quitte brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui
m'appelait sa fille. J'ai mal agi, a ne me portera pas chance. Va, ne
dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi dsormais. Et
elle pleura, suffoque par ces regrets confus, o elle ne pouvait lire,
sous cette sensation unique que son existence tait gte, qu'elle
n'avait plus que du malheur  attendre de la vie.

Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'tais pas
nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chimres et que tu te
tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et,
d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau...
Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance! Il riait, elle
hocha la tte, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son
tableau, elle en souffrait dj; car, l-bas, sur le pont, il l'avait
oublie, comme si elle et cess d'tre  lui; et depuis la veille, elle
le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde o elle
ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils changrent un de
leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au
lit.

Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilit, il venait
de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa tte trop grosse
d'enfant manqu du gnie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou,
blmissait sous la lampe. Lorsque sa mre le coucha, il n'ouvrit mme
pas les yeux.

Ce fut  cette poque seulement que Claude eut l'ide d'pouser
Christine. Tout en cdant aux conseils de Sandoz, qui s'tonnait d'une
irrgularit inutile, il obit surtout  un sentiment de piti, au
besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses
torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inquite de
l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'gayer. Lui-mme
s'aigrissait, retombait dans ses anciennes colres, la traitait parfois
en servante  qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'tre sa femme
lgitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses
brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparl de mariage, comme
dtache du monde, d'une discrtion qui s'en remettait  lui seul; mais
il comprenait qu'elle se chagrinait de n'tre pas reue chez Sandoz; et,
d'autre part, ce n'tait plus la libert ni la solitude de la campagne,
c'tait Paris, avec les mille mchancets du voisinage, des liaisons
forces, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au
fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes prventions d'artiste
dbrid dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne
pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut
un grand cri, elle se jeta  son cou, surprise elle-mme d'en prouver
une si grosse motion. Pendant une semaine, elle en fut profondment
heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la crmonie.

D'ailleurs, Claude ne hta aucune des formalits, et l'attente des
papiers ncessaires fut longue. Il continuait  runir des tudes pour
son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience.  quoi bon?
cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils
avaient rsolu de se marier seulement  la mairie, non par un mpris
affich de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des
tmoins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne,
il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il
avait bien song  Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il
craignit de le compromettre. Pour lui-mme, il se contenta de Jory et de
Gagnire. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en
causerait.

Des, semaines s'taient passes, on se trouvait en dcembre, par un
froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur restt trente-cinq
francs  peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs
tmoins, avec une simple poigne de main; et, voulant viter un gros
drangement chez eux, ils rsolurent de leur offrir  djeuner, dans un
petit restaurant du boulevard de Clichy.

Puis, chacun rentrerait chez soi.

Le matin, comme Christine mettait un col  une robe de laine grise,
qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance,
Claude, dj en redingote, pitinant d'ennui, eut l'ide d'aller prendre
Mahoudeau, en prtextant que ce gaillard tait bien capable d'oublier le
rendez-vous.

Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de
la rue des Tilleuls,  la suite d'une srie de drames qui avaient
boulevers son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de
l'ancienne boutique de fruitire qu'il occupait rue du Cherche-Midi;
ensuite une rupture dfinitive avec Chane, que le dsespoir de ne pas
vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale,
faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire
pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de
Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enleve sans
doute, cache au fond d'un logement discret par quelque monsieur 
passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de
misre, mangeant lorsqu'il avait des ornements de faade  gratter ou
quelque figure d'un confrre plus heureux  mettre au point.

Tu entends, je vais le chercher, c'est plus sr, rpta Claude 
Christine. Nous avons encore deux heures devant nous... Et, si les
autres arrivent, fais-les attendre. Nous descendrons tous ensemble  la
mairie. Dehors, Claude hta le pas, dans le froid cuisant, qui
chargeait ses moustaches de glaons. L'atelier de Mahoudeau se trouvait
au fond d'une cit; et il dut traverser une suite de petits jardins,
blancs de givre, d'une tristesse nue et raidie de cimetire. De loin, il
reconnut la porte, au pltre colossal de la Vendangeuse, l'ancien succs
du Salon, qu'on n'avait pu loger dans le rez-de-chausse troit: elle
achevait de se pourrir l, pareille  un tas de gravats dchargs d'un
tombereau, ronge, lamentable, le visage creus par les grandes larmes
noires de la pluie.

La clef tait sur la porte, il entra.

Tiens! tu viens me prendre? dit Mahoudeau surpris.

Je n'ai que mon chapeau  mettre... Mais, attends, j'tais  me
demander si je ne devrais pas faire un peu de feu.

J'ai peur pour ma bonne femme. L'eau d'un baquet tait prise, il gelait
dans l'atelier aussi fort que dehors; car, depuis huit jours, sans un
sou, il conomisait un petit reste de charbon, en n'allumant le pole
qu'une heure ou deux le matin. Cet atelier tait une sorte de caveau
tragique, prs duquel la boutique d'autrefois veillait des souvenirs de
tide bien-tre, tellement les murs nus, le plafond lzard jetaient aux
paules une glace de suaire. Dans les coins, d'autres statues, moins
encombrantes, des pltres faits avec passion, exposs, puis revenus l,
faute d'acheteurs, grelottaient, le nez contre la muraille, rangs en
une file lugubre d'infirmes, plusieurs dj casss, talant des
moignons, tous encrasss de poussire, clabousss de terre glaise; et
ces misrables nudits tranaient ainsi des annes leur agonie, sous les
yeux de l'artiste qui leur avait donn de son sang, conserves d'abord
avec une passion jalouse, malgr le peu de place, tombes ensuite  une
horreur grotesque de choses mortes, jusqu'au jour o, prenant un
marteau, il les achevait lui-mme, les crasait en pltras, pour en
dbarrasser son existence.

Hein? tu dis que nous avons deux heures, reprit Mahoudeau. Eh bien, je
vais faire une flambe, ce sera plus prudent. Alors, en allumant le
pole, il se plaignait, d'une voix de colre. Ah! quel chien de mtier
que cette sculpture! Les derniers des maons taient plus heureux. Une
figure que l'administration achetait trois mille francs en avait cot
prs de deux mille, le modle, la terre, le marbre ou le bronze, toutes
sortes de frais; et cela pour rester emmagasine dans quelque cave
officielle, sous le prtexte que la place manquait: les niches des
monuments taient vides, des socles attendaient dans les jardins
publics, n'importe! la place manquait toujours. Pas de travaux possibles
chez les particuliers,  peine quelques bustes, une statue bcle au
rabais de loin en loin, pour une souscription. Le plus noble des arts,
le plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus srement de faim.

Ta machine avance? demanda Claude.

--Sans ce maudit froid, elle serait termine, rpondit-il. Tu vas la
voir. Il se releva, aprs avoir cout ronfler le pole. Au milieu de
l'atelier, sur une selle faite d'une caisse d'emballage, consolide de
traverses, se dressait une statue que de vieux linges emmaillotaient;
et, gels fortement, d'une duret cassante de plis, ils la dessinaient,
comme sous la blancheur d'un linceul. C'tait enfin son ancien rve,
irralis jusque-l, faute d'argent: une figure debout, la Baigneuse
dont plus de dix maquettes tranaient chez lui, depuis des annes. Dans
une heure de rvolte impatiente, il avait fabriqu lui-mme une armature
avec des manches  balai, se passant du fer ncessaire, esprant que le
bois serait assez solide. De temps  autre, il la secouait, pour voir;
mais elle n'avait pas encore boug.

Fichtre! murmura-t-il, un air de feu lui fera du bien...

C'est coll sur elle, une vraie cuirasse. Les linges craquaient sous
ses doigts, se brisaient en morceaux de glace. Il dut attendre que la
chaleur les et dgels un peu; et, avec mille prcautions, il la
dsemmaillotait, la tte d'abord, puis la gorge, puis les hanches,
heureux de la revoir intacte, souriant en amant  sa nudit de femme
adore.

Hein? qu'en dis-tu?.

Claude, qui ne l'avait vue qu'en bauche, hocha la tte, pour ne pas
rpondre tout de suite. Dcidment, ce bon Mahoudeau trahissait, en
arrivait  la grce malgr lui, par les jolies choses qui fleurissaient
de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres. Depuis sa Vendangeuse
colossale, il tait all en rapetissant ses oeuvres, sans paratre s'en
douter lui-mme, lanant toujours le mot froce de temprament, mais
cdant  la douceur font se noyaient ses yeux. Les gorges gantes
devenaient enfantines, les cuisses s'allongeaient en fuseaux lgants,
c'tait enfin la nature vraie qui perait sous le dgonflement de
l'ambition. Exagre encore, sa Baigneuse tait dj d'un grand charme,
avec son frissonnement des paules, ses deux bras serrs qui remontaient
les seins, des seins amoureux, ptris dans le dsir de la femme,
qu'exasprait sa misre; et, forcment chaste, il en avait ainsi fait
une chair sensuelle, qui le troublait.

Alors, a ne te va pas, reprit-il, l'air fch.

--Oh! si, si... Je crois que tu as raison d'adoucir un peu ton affaire,
puisque tu sens de la sorte. Et tu auras du succs avec a. Oui, c'est
vident, a plaira beaucoup. Mahoudeau, que des loges pareils auraient
constern autrefois, sembla ravi. Il expliqua qu'il voulait conqurir le
public, sans rien lcher de ses convictions.

Ah! nom d'un chien! a me soulage, que tu sois content, car je l'aurais
dmolie, si tu m'avais dit de la dmolir, parole d'honneur!... Encore
quinze jours de travail, et je vendrai ma peau  qui la voudra, pour
payer le mouleur... Dis? a va me faire un fameux salon.

Peut-tre une mdaille! Il riait, s'agitait; et, s'interrompant:

Puisque nous ne sommes pas presss, assieds-toi donc... J'attends que
les linges soient dgels compltement. Le pole commenait  rougir,
une grosse chaleur se dgageait. Justement, la Baigneuse, place trs
prs, semblait revivre, sous le souffle tide qui lui montait le long de
l'chine, des jarrets  la nuque. Et tous les deux, assis maintenant,
continuaient  la regarder de face et  causer d'elle, la dtaillant,
s'arrtant  chaque partie de son corps. Le sculpteur surtout s'excitait
dans sa joie, la caressait de loin d'un geste arrondi. Hein? le ventre
en coquille, et ce joli pli  la taille, qui accusait le renflement de
la hanche gauche!  ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut
avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frmi
d'une onde lgre, la hanche gauche s'tait tendue encore, comme si la
jambe droite allait se mettre en marche.

Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau,
sans rien voir. Ah! c'est a que j'ai soign! L, mon vieux, la peau,
c'est du satin. Peu  peu, la statue s'animait tout entire. Les reins
roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras
desserrs. Et, brusquement, la tte s'inclina, les cuisses flchirent,
elle tombait d'une chute vivante, avec l'angoisse effare, l'lan de
douleur d'une femme qui se jette.

Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible.

Nom de Dieu! a casse, elle se fout par terre! En dgelant, la terre
avait rompu le bois trop faible de l'armature. Il y eut un craquement,
on entendit des os se fendre. Et lui, du mme geste d'amour dont il
s'enfivrait  la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque
d'tre tu sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s'abattit d'un
coup, sur la face, coupe aux chevilles, laissant ses pieds colls  la
planche.

Claude s'tait lanc pour le retenir.

Bougre! tu vas te faire craser! Mais, tremblant de la voir s'achever
sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui
tomber au cou, il la reut dans son treinte, serra les bras sur cette
grande nudit vierge, qui s'animait comme sous le premier veil de la
chair. Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son paule, les
cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tte, dtache,
roulait par terre. La secousse fut si rude qu'il se trouva emport,
culbut jusqu'au mur; et, sans lcher ce tronon de femme, il demeura
tourdi, gisant prs d'elle.

Ah! bougre, rptait furieusement Claude, qui le croyait mort.

Pniblement, Mahoudeau s'agenouilla, et il clata en gros sanglots. Dans
sa chute, il s'tait seulement meurtri le visage. Du sang coulait d'une
de ses joues, se mlant  ses larmes.

Chienne de misre, va! Si ce n'est pas  se ficher  l'eau, que de ne
pouvoir seulement acheter deux tringles!... Et la voil, et la voil...
Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'agonie, une douleur
hurlante d'amant devant le cadavre mutil de ses tendresses. De ses
mains gares, il en touchait les membres, pars autour de lui, la tte,
le torse, les bras qui s'taient rompus; mais surtout la gorge dfonce,
ce sein aplati, comme opr d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait
revenir toujours l, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle
la vie s'en tait alle; et ses larmes sanglantes ruisselaient,
tachaient de rouge les blessures. Aide-moi donc, bgaya-t-il. On ne peut
pas la laisser comme a. L'motion avait gagn Claude, dont les yeux se
mouillaient, eux aussi, dans sa fraternit d'artiste. Il s'empressa,
mais le sculpteur, aprs avoir rclam son aide, voulait tre seul 
ramasser ces dbris, comme s'il et craint pour eux la brutalit de tout
autre. Lentement, il se tranait  genoux, prenait les morceaux un  un,
les couchait, les rapprochait sur une planche. Bientt, la figure fut de
nouveau entire, pareille  une de ces suicides d'amour, qui se sont
fracasses du haut d'un monument, et qu'on recolle, comiques et
lamentables, pour les porter  la Morgue. Lui, retomb sur le derrire,
devant elle, ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une
contemplation navre. Pourtant, ses sanglots se calmaient, il dit enfin
avec un grand soupir:

Je la ferai couche, que veux-tu!... Ah! ma pauvre bonne femme, j'avais
eu tant de peine  la mettre debout, et je la trouvais si grande!.

Mais, tout d'un coup, Claude s'inquita. Et son mariage?

Il fallut que Mahoudeau changet de vtements. Comme il n'avait pas
d'autre redingote, il dut se contenter d'un veston. Puis, lorsque la
figure fut couverte de linges, ainsi qu'une morte sur laquelle on a tir
le drap, tous deux s'en allrent en courant. Le pole ronflait, un dgel
emplissait d'eau l'atelier, o les vieux pltres poussireux
ruisselaient de boue.

Rue de Douai, il n'y avait plus que le petit Jacques, laiss en garde
chez la concierge. Christine, lasse d'attendre, venait de partir avec
les trois autres tmoins, croyant  un malentendu: peut-tre Claude lui
avait-il dit qu'il irait directement l-bas, en compagnie de Mahoudeau.
Et ceux-ci se remirent vivement en marche, ne rattraprent la jeune
femme et les camarades que rue Drouot, devant la mairie. On monta tous
ensemble, on fut trs mal reu par l'huissier de service,  cause du
retard. D'ailleurs, le mariage se trouva bcl en quelques minutes, dans
une salle absolument vide. Le maire nonnait, les deux poux dirent
le oui sacramentel d'une voix brve, tandis que les tmoins
s'merveillaient du mauvais got de la salle. Dehors, Claude reprit le
bras de Christine, et ce fut tout.

Il faisait bon marcher, par cette gele claire. La bande revint
tranquillement  pied, gravit la rue des Martyrs, pour se rendre au
restaurant du boulevard de Clichy. Un petit salon tait retenu, le
djeuner fut trs amical; et on ne dit pas un mot de la simple formalit
qu'on venait de remplir, on parla d'autre chose tout le temps, comme 
une de leurs runions ordinaires, entre camarades.

Ce fut ainsi que Christine, trs mue au fond, sous son affectation
d'indiffrence, entendit pendant trois heures son mari et les tmoins
s'enfivrer au sujet de la borine femme  Mahoudeau. Depuis que les
autres savaient l'histoire, ils en remchaient les moindres dtails.
Sandoz trouvait a d'une allure tonnante. Jory et Gagnire discutaient
la solidit des armatures, le premier sensible  la perte d'argent, le
second dmontrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue.
Quant  Mahoudeau, encore branl, envahi d'une stupeur, il se plaignait
d'une courbature, qu'il n'avait pas sentie d'abord: tous ses membres
s'endolorissaient, il avait les muscles froisss, la peau meurtrie,
comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava
l'corchure de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que
cette statue de femme mutile s'asseyait  la table avec eux, que
c'tait elle seule qui importait ce jour-l, elle seule qui passionnait
Claude, dont le rcit, rpt  vingt reprises, ne tarissait pas sur son
motion, devant cette gorge et ces hanches d'argile broyes  ses pieds.

Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagnire demanda soudain 
Jory:

 propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche...

Oui, oui, rue Dauphine. Jory, devenu trs rouge, tcha de mentir; mais
son nez remuait, sa bouche se fronait, il se mit  rire d'un air bte.

Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas o elle loge, je
vous l'aurais dit.

--Comment! c'est toi qui la caches? s'cria Mahoudeau.

Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande. La vrit tait que
Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice,
clotrait maintenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait
par son vice, il glissait au mnage avec cette goule, lui qui, pour ne
pas payer, vivait autrefois des raccrocs de la rue.

Bah! on prend son plaisir o on le trouve, dit Sandoz, plein d'une
indulgence philosophique.--C'est bien vrai, rpondit-il simplement, en
allumant un cigare.

On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui,
dcidment, voulait se mettre au lit: Et, en rentrant, Claude et
Christine, aprs avoir repris Jacques chez la concierge, trouvrent
l'atelier tout froid, noy d'une ombre si paisse qu'ils ttonnrent
longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer
le pole; sept heures sonnaient, lorsqu'ils respirrent enfin  l'aise.
Alors ils n'avaient pas faim, ils achevrent un reste de bouilli, plutt
pour engager l'enfant  manger sa soupe; et, quand ils l'eurent couch,
ils s'installrent sous la lampe, ainsi que tous les soirs.

Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle, trop remue
pour travailler. Elle restait l, les mains oisives sur la table,
regardant Claude, qui, lui, s'tait tout de suite enfonc dans un
dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-Nicolas
dchargeant du pltre.

Une songerie invincible, des souvenirs, des regrets passaient en elle,
au fond de ses yeux vagues; et, peu  peu, ce fut une tristesse
croissante, une grande douleur muette qui parut l'envahir tout entire,
au milieu de cette indiffrence, de cette solitude sans borne, o elle
tombait, si prs de lui. Il tait bien toujours avec elle, de l'autre
ct de la table; mais comme elle le sentait loin, l-bas, devant la
pointe de la Cit, plus loin encore, dans l'infini inaccessible de
l'art, si loin maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait!
Plusieurs fois, elle avait tent de causer, sans le dcider  rpondre.
Les heures passaient, elle s'engourdissait  ne rien faire, elle finit
par tirer son porte-monnaie et par compter son argent.

Tu sais ce que nous avons pour entrer en mnage? Claude ne leva mme
pas la tte.

Nous avons neuf sous... Ah! quelle misre! Il haussa les paules, il
gronda enfin:

Nous Serons riches, laisse donc! Et le silence recommena, elle
n'essaya mme plus de le rompre, contemplant les neuf sous aligns sur
la table.

Minuit sonnrent, elle eut un frisson, malade d'attente et de
froid. Couchons-nous, dis? murmura-t-elle. Je n'en puis plus. Il
s'enrageait tellement  son travail qu'il n'entendit pas.

Dis? le pole s'est teint, nous allons prendre du mal...
Couchons-nous. Cette voix suppliante le pntra, le fit tressaillir
d'une brusque exaspration.

Eh! couche-toi, si tu veux!... Tu vois bien que je veux achever quelque
chose. Un instant, elle demeura encore, saisie devant cette colre, la
face douloureuse. Puis, se sentant importune, comprenant que sa seule
prsence de femme inoccupe le mettait hors de lui, elle quitta la table
et alla se coucher, en laissant la porte grande ouverte. Une demi-heure,
trois quarts d'heure s'coulrent; aucun bruit, pas mme un souffle, ne
sortait de la chambre; mais elle ne dormait point, allonge sur le dos,
les yeux ouverts dans l'ombre; et elle se risqua timidement  jeter un
dernier appel, du fond de l'alcve tnbreuse.

Mon mimi, je t'attends... De grce, mon mimi, viens te coucher.

Un juron seul rpondit. Rien ne bougea plus, elle s'tait assoupie
peut-tre. Dans l'atelier, le froid de glace augmentait, la lampe
charbonne brlait avec une flamme rouge; tandis que lui, pench sur son
dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des
minutes.

 deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux de ce que la lampe
s'teignait, faute d'huile. Il n'eut que le temps de l'apporter dans la
chambre, pour ne pas s'y dshabiller  ttons. Mais son mcontentement
grandit encore, en apercevant Christine, sur le dos, les yeux
ouverts. Comment! tu ne dors pas?

--Non, je n'ai pas sommeil.

--Ah! je sais, c'est un reproche... Je t'ai dit vingt fois combien a
me contrarie que tu m'attendes. Et, la lampe morte, il s'allongea prs
d'elle, dans l'obscurit. Elle ne bougeait toujours pas, il billa deux
fois, cras de fatigue. Tous deux restaient veills, mais ils ne
trouvaient rien, ils ne se disaient rien. Lui refroidi, les jambes
gourdes, glaait les draps. Enfin, au bout de rflexions vagues, comme
le sommeil le prenait, il s'cria en sursaut:

Ce qu'il y a d'tonnant, c'est qu'elle ne se soit pas abm le ventre,
oh! un ventre d'un joli!

--Qui donc? demanda Christine, effare.

--Mais la bonne femme  Mahoudeau. Elle eut une secousse nerveuse, elle
se retourna, enfouit la tte dans l'oreiller; et il fut stupfait de
l'entendre clater en larmes.

Quoi? tu pleures! Elle touffait, elle sanglotait si fort, que le
matelas, en tait secou.

Voyons, qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai rien dit...

Ma chrie, voyons!  mesure qu'il parlait, il devinait  prsent la
cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme celui-l, il aurait d
se coucher en mme temps qu'elle; mais il tait bien innocent, il
n'avait pas seulement song  ces histoires. Elle le connaissait, il
devenait une vraie brute, quand il tait au travail.

Voyons, ma chrie, nous ne sommes pas d'hier ensemble... Oui, tu avais
arrang a, dans ta petite tte.

Tu voulais tre la marie, hein?... Voyons, ne pleure plus, tu sais bien
que je ne suis pas mchant. Il l'avait prise, elle s'abandonna. Alors
ils eurent beau s'treindre, la passion tait morte. Ils le comprirent,
quand ils se lchrent et qu'ils se retrouvrent tendus cte  cte,
trangers dsormais, avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d'un
autre corps, dont le froid les avait dj effleurs, certains jours, ds
le dbut ardent de leur liaison.

Jamais plus, maintenant, ils ne se pntreraient. Il y avait l quelque
chose d'irrparable, une cassure, un vide qui s'tait produit. L'pouse
diminuait l'amante, cette formalit du mariage semblait avoir tu
l'amour.




IX


Claude, qui ne pouvait peindre son grand tableau dans le petit atelier
de la rue de Douai, rsolut de louer autre part quelque hangar, d'espace
suffisant; et il trouva son affaire en flnant sur la butte Montmartre,
 mi-cte de la rue Tourlaque, cette rue qui dvale derrire le
cimetire, et d'o l'on domine Clichy jusqu'aux marais de Gennevilliers.
C'tait un ancien schoir de teinturier, une baraque de quinze mtres de
long sur dix de large, dont les planches et le pltre laissaient passer
tous les vents du ciel. On lui louait a trois cents francs. L't
allait venir, il abattrait vite son tableau, puis donnerait cong.

Ds lors, il se dcida  tous les frais ncessaires, dans sa fivre de
travail et d'espoir. Puisque la fortune tait certaine, pourquoi
l'entraver par des prudences inutiles?

Usant de son droit, il entama le capital de sa rente de mille francs, il
s'habitua  prendre sans compter. D'abord, il s'tait cach de
Christine, car elle l'en avait empch deux fois dj; et, lorsqu'il dut
le dire, elle aussi, aprs huit jours de reproches et d'alarmes, s'y
accoutuma, heureuse du bien-tre o elle vivait, cdant  la douceur
d'avoir toujours de l'argent dans la poche. Ce furent quelques annes de
tide abandon. Bientt, Claude ne vcut plus que pour son tableau. Il
avait meubl le grand atelier sommairement: des chaises, son ancien
divan du quai de Bourbon, une table de sapin, paye cent sous chez une
fripire. La vanit d'une installation luxueuse lui manquait, dans la
pratique de son art. Sa seule dpense fut une chelle roulante, 
plate-fourre et  marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile,
qu'il voulait longue de huit mtres, haute de cinq; et il s'entta  la
prparer lui-mme, commanda le chssis, acheta la toile sans couture,
que deux camarades et lui eurent toutes les peines du monde  tendre
avec des tenailles; puis, il se contenta de la couvrir au couteau d'une
couche de cruse, refusant de la coller, pour qu'elle restt absorbante,
ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide. Il ne fallait
pas songer  un chevalet, on n'aurait pu y manoeuvrer une telle pice.
Aussi imagina-t-il un systme de madriers et de cordes, qui la tenait
contre le mur, un peu penche, sous un jour frisant. Et, le long de
cette vaste nappe blanche, l'chelle roulait: c'tait toute une
construction, une charpente de cathdrale, devant l'oeuvre  btir.

Mais, lorsque tout se trouva prt, il fut pris de scrupules.

L'ide qu'il n'avait peut-tre pas choisi, l-bas, sur nature, le
meilleur clairage, le tourmentait. Peut-tre un effet de matin
aurait-il mieux valu? peut-tre aurait-il d choisir un temps gris? Il
retourna au pont des Saints-Pres, il y vcut trois mois encore.

 toutes les heures, par tous les temps, la Cit se leva devant lui,
entre les deux troues du fleuve. Sous une tombe de neige tardive, il
la vit fourre d'hermine, au-dessus de l'eau couleur de boue, se
dtachant sur un ciel d'ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils,
s'essuyer de l'hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des
grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se
reculer, s'vaporer, lgre et tremblante comme un palais des songes.
Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient
derrire l'immense rideau tir du ciel  la terre; des orages, dont les
clairs la montraient fauve, d'une lumire louche de coupe-gorge,  demi
dtruite par l'croulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la
balayaient d'une tempte, aiguisant les angles, la dcoupant schement,
nue et flagelle, dans le bleu pli de l'air. D'autres fois encore,
quand le soleil se brisait en poussire parmi les vapeurs de la Seine,
elle baignait au fond de cette clart diffuse, sans une ombre, galement
claire partout, d'une dlicatesse charmante de bijou taill en plein
or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dgageant des brumes
matinales, lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des
Orfvres reste appesanti de tnbres, toute vivante dj dans le ciel
rose par le rveil clatant de ses tours et de ses flches, tandis que,
lentement, la nuit descend des difices, ainsi qu'un manteau qui tombe.
Il voulut la voir  midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mange de
clart crue, dcolore et muette comme une ville morte, n'ayant plus que
la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines.
Il voulut la voir sous le soleil  son dclin, se laissant reprendre par
la nuit monte peu  peu de la rivire, gardant aux artes des monuments
les franges de braise d'un charbon prs de s'teindre, avec de derniers
incendies qui se rallumaient dans des fentres, de brusques flambes de
vitres qui lanaient des flammches et trouaient les faades. Mais,
devant ces vingt Cits diffrentes, quelles que fussent les heures, quel
que ft le temps, il en revenait toujours  la Cit qu'il avait vue la
premire fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cit
sereine sous le vent lger, ce coeur de Paris battant dans la
transparence de l'air, comme largi par le ciel immense, que traversait
un vol de petits nuages.

Claude passait l ses journes, dans l'ombre du pont des Saints-Pres.
Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu
des voitures, semblable  un roulement loign de foudre, ne le gnait
plus. Install contre la premire cule, au-dessous des normes cintrs
de fonte, il prenait des croquis, peignait des tudes. Jamais il ne se
trouvait assez renseign, il dessinait le mme dtail  dix reprises.
Les employs de la navigation, dont les bureaux tait l, avaient fini
par le connatre; et mme la femme d'un surveillant, qui habitait une
sorte de cabine goudronne, avec son mari, deux enfants et un chat, lui
gardait ses toiles fraches, afin qu'il n'et pas la peine de les
promener chaque jour  travers les rues. C'tait une joie pour lui, ce
refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie
ardente couler sur sa tte.

Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activit de
lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue  vapeur,
la Sophie, manoeuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux
venaient s'emplir de sable; des btes et des hommes tiraient,
s'essoufflaient, sur les gros pavs en pente qui descendaient, jusqu'
l'eau,  ce bord de granit o s'amarrait une double range de chalands
et de pniches; et, pendant des semaines, il s'tait appliqu  une
tude, des ouvriers dchargeant un bateau de pltre, portant sur
l'paule des sacs blancs, laissant derrire eux un chemin blanc, poudrs
de blanc eux-mmes, tandis que, prs de l, un autre bateau, vide de son
chargement de charbon, avait macul la berge d'une large tache d'encre.
Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi
qu'un lavoir  l'autre plan, les chssis vitrs ouverts, les
blanchisseuses alignes, agenouilles au ras du courant, tapant leur
linge. Dans le milieu il tudia une barque mene  la godille par un
marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se
halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches.
Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommena pourtant des
morceaux, les deux troues de la Seine, un grand ciel tout seul o ne
s'levaient que les flches et les tours dores de soleil. Et, sous le
pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de
roches, rarement un curieux le drangeait, les pcheurs  la ligne
passaient avec le mpris de leur indiffrence, il n'avait gure pour
compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil,
paisible dans le tumulte du monde d'en haut.

Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une
esquisse d'ensemble, et la grande oeuvre fut commence. Mais, durant
tout l't, il s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile immense,
une premire bataille; car il s'tait obstin  vouloir mettre lui-mme
sa composition au carreau, et il ne s'en tirait pas, emptr dans de
continuelles erreurs, pour la moindre dviation de ce trac
mathmatique, dont il n'avait point l'habitude.

Cela l'indignait. Il passa outre, quitte  corriger plus tard, il
couvrit la toile violemment, pris d'une telle fivre qu'il vivait sur
son chelle les journes entires, maniant des brosses normes,
dpensant une force musculaire  remuer des montagnes. Le soir, il
chancelait comme un homme ivre, il s'endormait  la dernire bouche,
foudroy; et il fallait que sa femme le coucht, ainsi qu'un enfant.

De ce travail hroque, il sortit une bauche magistrale, une de ces
bauches o le gnie flambe, dans le chaos encore mal dbrouill des
tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras
et le baisa  l'touffer, les yeux aveugls de larmes. Sandoz,
enthousiaste, donna un dner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnire,
colportrent de nouveau l'annonce d'un chef d'oeuvre; quant 
Fagerolles, il resta un instant immobile, puis clata en flicitations,
trouvant a trop beau.

Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui et
port malheur, ne fit ensuite que gter son bauche: C'tait sa
continuelle histoire, il se dpensait d'un coup, en un lan magnifique;
puis, il n'arrivait pas  faire sortir le reste, il ne savait pas finir.
Son impuissance recommena, il vcut deux annes sur cette toile,
n'ayant d'entrailles que pour elle, tantt ravi en plein ciel par des
joies folles, tantt retomb  terre, si misrable, si dchir de doutes
que les moribonds rlant dans des lits d'hpital taient plus heureux
que lui. Dj deux fois, il n'avait pu tre prt pour le Salon; car
toujours, au dernier moment, lorsqu'il esprait terminer en quelques
sances, des trous se dclaraient, il sentait la composition craquer et
crouler sous ses doigts.  l'approche du troisime Salon, il eut une
crise terrible, il resta quinze jours sans aller  son atelier de la rue
Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison
vide par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula
l'chelle dans un coin, il aurait tout cass, tout brl, si ses mains
dfaillantes en avaient trouv la force.

Mais rien n'existait plus, un vent de colre venait de balayer le
plancher, il parlait de se mettre  de petites choses, puisqu'il tait
incapable des grands labeurs.

Malgr lui, son premier projet de petit tableau le ramena l-bas, devant
la Cit. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile
moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, mle d'une trange jalousie,
l'empcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pres: il lui
semblait que cette place ft sacre maintenant, qu'il ne devait pas
dflorer la virginit de la grande oeuvre, mme morte. Et il s'installa
au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au
moins, il travaillait directement sur la nature, il se rjouissait de
n'avoir pas  tricher, comme cela tait fatal pour les toiles de
dimensions dmesures. Le petit tableau, trs soign, plus pouss que de
coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indign, par
cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les
ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parl
de concessions, d'avances faites  l'cole pour tre reu; et le
peintre, ulcr, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux
et la brla dans son pole, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui
suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'anantir.

Une autre anne se passa pour Claude  des besognes vagues. Il
travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-mme, avec un
rire douloureux, qu'il s'tait perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la
conscience tenace de son gnie lui laissait un espoir indestructible,
mme pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un
damn roulant l'ternelle roche qui retombait et l'crasait; mais
l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un
jour, et de la lancer dans les toiles.

On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se clotrait
de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, tait toujours emport,
au-del de l'oeuvre prsente, par le rve largi de l'oeuvre future, se
heurtait de front, maintenant  ce sujet de la Cit. C'tait l'ide
fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bientt, il en reparla librement,
dans une nouvelle flambe d'enthousiasme, criant avec des gaiets
d'enfant qu'il avait trouv et qu'il tait certain du triomphe.

Un matin, Claude, qui jusque-l n'avait pas rouvert sa porte, voulut
bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de
verve, sans modle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet
restait le mme: le port Saint-Nicolas  gauche, l'cole de natation 
droite, la Seine et la Cit au fond. Seulement, il demeura stupfait en
apercevant,  la place de la barque conduite par un marinier, une autre
barque, trs grande, tenant tout le milieu de la composition, et que
trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre,
assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage  demi arrach
montrant l'paule; la troisime, toute droite, toute nue  la proue,
d'une nudit si clatante qu'elle rayonnait comme un soleil.

Tiens! quelle ide! murmura Sandoz. Que font-elles l, ces femmes?

--Mais elles se baignent, rpondit tranquillement Claude.

Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, a me donne un motif
de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que a te choque? Son vieil ami,
qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes.

Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas,
cette fois encore. Ce n'est gure vraisemblable, cette femme nue, au
beau milieu de Paris. Il s'tonna navement.

Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que a fiche, si elle est
bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de a, vois-tu, pour me
monter. Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette
trange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de
la logique outrage. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne
peindre que des ralits, pouvait-il abtardir une oeuvre, en y
introduisant des imaginations pareilles? Il tait si ais de prendre
d'autres sujets, o s'imposait la ncessit du nu! Mais Claude
s'enttait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne
voulait pas avouer la vraie raison, une ide  lui, si peu claire qu'il
n'aurait pu la dire avec nettet, ce tourment d'un symbolisme secret, ce
vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudit la
chair mme de Paris, la ville nue et passionne, resplendissante d'une
beaut de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des
beaux ventres, des cuisses et des gorges fcondes, comme il brlait d'en
crer  pleines mains, pour les enfantements continus de son art.

Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'tre
branl. Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme,
puisqu'elle te gne... Mais je vais toujours la faire comme a. Hein?
tu comprends, elle m'amuse. Jamais il n'en reparla, d'une, obstination
sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air
embarrass, lorsqu'une allusion disait l'tonnement de tous,  voir
cette Vnus natre de l'cume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus
des quais et les dbardeurs du port Saint-Nicolas.

On tait au printemps, Claude allait se remettre  son grand tableau,
lorsqu'une dcision, prise en un jour de prudence, changea la vie du
mnage. Parfois, Christine s'inquitait de tout cet argent dpens si
vite, des sommes dont ils cornaient sans cesse le capital. On ne
comptait plus, depuis que la source paraissait inpuisable: Puis, aprs
quatre annes, il s'taient pouvants un matin, lorsque, ayant demand
des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en
restait  peine trois mille. Tout de suite, ils se jetrent  une
raction d'conomie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper
court mme aux besoins ncessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier
lan de sacrifice, ils quittrent le logement de la rue de Douai.  quoi
bon deux loyers?

Il y avait assez de place dans l'ancien schoir de la rue Tourlaque,
encore clabouss des eaux de teinture, pour qu'on y pt caser
l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins
laborieuse, car cette halle de quinze mtres sur dix ne leur donnait
qu'une pice, un hangar de bohmiens faisant tout en commun. Il fallut
que le peintre lui mme, devant la mauvaise grce du propritaire, la
coupt, dans un bout, d'une cloison de planches, derrire laquelle il
mnagea une cuisine et une chambre  coucher. Cela les enchanta, malgr
les crevasses de la toiture, o soufflait le vent: les jours de gros
orages, ils taient obligs de mettre des terrines sous les fentes trop
larges. C'tait d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le
long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'tre logs si 
l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de
l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgr ses neuf ans
sonns, ne poussait gure vite; sa tte seule continuait de grossir, on
ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite  l'cole, d'o il
revenait hbt, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus
souvent, ils le laissaient vivre  quatre pattes autour d'eux, se
tranant dans les coins.

Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'tait plus mle au travail
quotidien de Claude, vcut de nouveau avec lui chaque heure des longues
sances. Elle l'aida  gratter et  poncer l'ancienne toile, elle lui
donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils
constatrent un dsastre: l'chelle roulante s'tait dtraque sous
l'humidit du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par
une traverse de chne, pendant que, un  un, elle lui passait les clous.
Tout, une seconde fois, tait prt. Elle le regarda mettre au carreau la
nouvelle esquisse, debout derrire lui, jusqu' dfaillir de fatigue, se
laissant ensuite glisser par terre, restant l, accroupie,  regarder
encore.

Ah! comme elle aurait voulu le reprendre  cette peinture qui le lui
avait pris! C'tait pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse
de se rabaisser  des travaux de manoeuvre. Depuis qu'elle rentrait dans
son travail, cte  cte ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile,
un espoir la ranimait. S'il lui avait chapp, lorsqu'elle pleurait
toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquin
et puis comme chez une matresse, peut-tre allait-elle le
reconqurir, maintenant qu'elle tait l, elle aussi, avec sa passion.
Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'excrait! Ce n'tait
plus son ancienne rvolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle,
contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu 
peu, rapproche d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagne ensuite
par le rgal de la lumire, le charme original des notes blondes.

Aujourd'hui, elle avait tout accept, les terrains lilas, les arbres
bleus. Mme un respect commenait  la faire trembler devant ces oeuvres
qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes,
elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune
grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister  cette
diminution d'elle-mme,  cet autre amour qui la souffletait dans son
mnage.

Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes.

Elle s'imposait, glissait  chaque instant ce qu'elle pouvait de son
corps, une paule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours,
elle demeurait l,  l'envelopper de son haleine,  lui rappeler qu'il
tait sien. Puis, son ancienne ide repoussa, peindre elle aussi,
l'aller retrouver au fond mme de sa fivre d'art: pendant un mois, elle
mit une blouse, travailla ainsi qu'une lve prs du matre, dont elle
copiait docilement une tude; et elle ne lcha qu'en voyant sa tentative
tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle,
comme tromp par cette besogne commune, sur un pied de simple
camaraderie, d'homme  homme. Aussi revint-elle  son unique force.

Souvent, dj, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux,
Claude avait pris d'aprs Christine des indications, une tte, un geste
des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux paules, il
la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger.

C'taient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre,
rpugnant pourtant  se dvtir, blesse de ce mtier de modle,
maintenant qu'elle tait sa femme. Un jour qu'il avait besoin de
l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit  retrousser sa
robe, honteuse, aprs avoir ferm la porte  double tour, de peur que,
sachant le rle o elle descendait, on ne la chercht nue dans tous les
tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des
camarades et de Claude lui-mme, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils
parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa
femme, d'aimables nudits proprement lches pour les bourgeois, et dans
lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des
particularits bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre
trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris
goguenard, quand elle passait habille, cuirasse, serre jusqu'au
menton par des robes sombres, qu'elle portait justement trs montantes.

Mais, depuis que Claude avait tabli largement, au fusain, la grande
figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau,
Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une
pense obsdante, devant laquelle s'en allaient un  un ses scrupules.
Et, quand il parla de prendre un modle, elle s'offrit.

Comment, toi! Mais tu te fches, ds que je te demande le bout de ton
nez! Elle souriait, pleine d'embarras.

Oh! le bout de mon nez! Avec a que je ne t'ai pas pos la figure de
ton _Plein air_, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre
nous!... Un modle va te coter sept francs par sance. Nous ne sommes
pas si riches, autant conomiser cet argent. Cette ide d'conomie le
dcida tout de suite.

Je veux bien, c'est mme trs gentil  toi d'avoir ce courage, car tu
sais que ce n'est pas un amusement de fainante, avec moi... N'importe!
avoue-le donc, grande bte! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici,
tu es jalouse. Jalouse! oui, elle l'tait, et  en agoniser de
souffrance.

Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les modles de Paris
pouvaient retirer l leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette
peinture prfre, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter
jusqu'o dernier linge, et se donner nue  lui pendant des jours, des
semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et
l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc 
offrir autre chose qu'elle-mme? N'tait-ce pas lgitime, ce dernier
combat o elle payait de son corps, quitte  n'tre plus rien, rien
qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre?

Claude, enchant, fit d'abord d'aprs elle une tude, une simple
acadmie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques ft
parti  l'cole, ils s'enfermaient, et la sance durait des heures. Les
premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilit; puis, elle
s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fcher, retenant ses
larmes, quand il la bousculait. Et, bientt, l'habitude en fut prise, il
la traita en simple modle, plus exigeant que s'il l'et paye, sans
jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle tait sa femme. Il
l'employait pour tout, la faisait se dshabiller  chaque minute, pour
un bras, pour un pied, pour le moindre dtail dont il avait besoin.

C'tait un mtier o il la ravalait, un emploi de mannequin vivant,
qu'il plantait l et qu'il copiait, comme il aurait copi la cruche ou
le chaudron d'une nature morte.

Cette fois, Claude procda sans hte; et, avant d'baucher la grande
figure, il avait dj lass Christine pendant des mois,  l'essayer de
vingt faons, voulant se bien pntrer de la qualit de sa peau,
disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'bauche. C'tait un matin
d'automne, par une brise dj aigre; il ne faisait pas chaud, dans le
vaste atelier, malgr le pole qui ronflait. Comme le petit Jacques,
malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller 
l'cole, on s'tait dcid  l'enfermer au fond de la chambre, en lui
recommandant d'tre bien sage. Et, frissonnante, la mre se dshabilla,
se planta prs du pole, immobile, tenant la pose.

Pendant la premire heure, le peintre, du haut de son chelle, lui jeta
des coups d'oeil qui la sabraient des paules aux genoux, sans lui
adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de
dfaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un dsespoir,
venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue tait si
grande, qu'elle trbucha et marcha pniblement, de ses jambes
engourdies.

Comment, dj! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu
poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs? Il plaisantait d'un
air bourru, ravi de son travail. Et elle avait  peine retrouv l'usage
de ses membres, sous le peignoir dont elle s'tait couverte, qu'il dit
violemment:

Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il
faut avoir du gnie ou en crever! Puis, lorsqu'elle eut repris la pose,
nue sous la lumire blafarde, et qu'il se fut remis  peindre, il
continua de lcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il
avait de faire du bruit, ds que sa besogne le contentait.

C'est curieux comme tu as une drle de peau! Elle absorbe la lumire,
positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin.
Et l'autre jour, tu tais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air
vrai... Moi, a m'embte, on ne sait jamais. Il s'arrta, il cligna
les yeux.

Trs patant tout de mme, le nu... a fiche une note sur le fond...
Et a vibre, et a prend une sacre vie, comme si l'on voyait couler le
sang dans les muscles...

Ah! un muscle bien dessin, un membre peint solidement, en pleine
clart, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon
Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais  genoux
l-devant, pour toute l'existence. Et, comme il tait oblig de
descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la
dtailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt
chacune des parties qu'il voulait dsigner.

Tiens! l, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a
des petites veines qui bleuissent, qui donnent  la peau une dlicatesse
de ton exquise... Et l, au renflement de la hanche, cette fossette o
l'ombre se dore, un rgal!... Et l, sous le model si gras du ventre,
ce trait pur des aines, une pointe  peine de carmin dans de l'or
ple... Le ventre, moi, a m'a toujours exalt. Je ne puis en voir un,
sans vouloir manger le monde. C'est si beau  peindre, un vrai coucher
de chair! Puis, remont sur son chelle, il cria dans sa fivre de
cration:

Nom de Dieu! si je ne fiche pas un chef-d'oeuvre avec toi, il faut que
je sois un cochon! Christine se taisait, et son angoisse grandissait,
dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalit
des choses, elle sentait le malaise de sa nudit.  chaque place o le
doigt de Claude l'avait touche, il lui tait rest une impression de
glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par l
maintenant. L'exprience tait faite,  quoi bon esprer davantage? Ce
corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus,
il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait,
une ligne du ventre l'agenouillait de dvotion, lorsque, jadis, aveugl
de dsir, il l'crasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des
treintes o l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah! c'tait bien
la fin, elle n'tait plus, il n'aimait plus en elle que son art, la
nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidit d'un
marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son coeur, rduite 
cette misre de ne pouvoir mme pleurer.

Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient
contre la porte.

Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie... Ouvre-moi, dis, maman?
C'tait Jacques qui s'impatientait. Claude se fcha, grondant qu'on
n'avait pas une minute de repos.

Tout  l'heure! cria Christine. Dors, laisse ton pre travailler. Mais
une inquitude nouvelle parut la prendre, elle lanait des coups d'oeil
vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller
accrocher sa jupe  l clef, de faon  boucher le trou de la serrure.
Puis, sans rien dire, elle vint se remettre prs du pole, la tte
droite; la taille un peu renverse, enflant les seins.

Et la sance s'ternisa, des heures, des heures se passrent. Toujours
elle tait l,  s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette;
pendant que lui, sur son chelle,  des lieues, brlait pour cette autre
femme qu'il peignait. Il avait mme cess de lui parler, elle retombait
 son rle d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le
matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, trangre dsormais,
chasse de lui.

Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait.

Tiens! est-ce que tu as froid?

--Oui, un peu.

--C'est drle, moi je brle. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. 
demain. Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser.

D'habitude, par une dernire galanterie de mari, il payait d'un baiser
rapide l'ennui de la sance. Mais, plein de son travail, il oublia, il
lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouill, dans un pot
de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, esprant
encore.

Une minute se passa, il fut tonn de cette ombre immobile, il la
regarda d'un air de surprise, puis recommena  frotter nergiquement.
Alors, les mains tremblantes de hte, elle se rhabilla, dans une
confusion affreuse de femme ddaigne. Elle enfilait sa chemise, se
battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle
et voulu chapper  la honte de cette nudit impuissante, bonne
dsormais  vieillir sous les linges. Et c'tait un mpris d'elle-mme,
un dgot d'en tre descendue  ce moyen de fille, dont elle sentait la
bassesse charnelle, maintenant qu'elle tait vaincue.

Mais, ds le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glac,
sous la lumire brutale. N'tait-ce pas son mtier, dsormais? Comment
se refuser,  prsent que l'habitude en tait prise? Jamais elle
n'aurait caus un chagrin  Claude; et elle recommenait chaque jour
cette dfaite de son corps. Lui, n'en parlait mme plus, de ce corps
brlant et humili. Sa passion de la chair s'tait reporte dans son
oeuvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules
battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts.

L-bas,  la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le
bonheur, en en possdant une enfin, vivante,  pleins bras, ce n'tait
encore que l'ternelle illusion, puisqu'ils taient rests quand mme
trangers; et il prfrait l'illusion de son art, cette poursuite de la
beaut jamais atteinte, ce dsir fou que rien ne contenait.

Ah! les vouloir toutes, les crer selon son rve, des gorges de satin,
des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les
aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir
les treindre!

Christine tait la ralit, le but que la main atteignait, et Claude en
avait eu le dgot en une saison, lui le soldat de l'incr, ainsi que
Sandoz l'appelait parfois en riant.

Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture.

La bonne vie  deux avait cess, un mnage  trois semblait se faire,
comme s'il et introduit dans la maison une matresse, cette femme qu'il
peignait d'aprs elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les
sparait d'une muraille infranchissable; et c'tait au-del qu'il
vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce ddoublement
de sa personne, comprenant la misre d'une telle souffrance, n'osant
avouer son mal dont il l'aurait plaisante. Et pourtant elle ne se
trompait pas, elle sentait bien qu'il prfrait sa copie  elle-mme,
que cette copie tait l'adore, la proccupation unique, la tendresse de
toutes les heures. Il la tuait  la pose pour embellir l'autre, il ne
tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la
voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'tait-ce donc pas de
l'amour, cela? et quelle souffrance de prter sa chair, pour que l'autre
naqut, pour que le cauchemar de cette rivale les hantt, ft toujours
entre eux, plus puissant que le rel, dans l'atelier,  table, au lit,
partout! Une poussire, un rien, de la couleur sur de la toile, une
simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux,
indiffrent, brutal parfois, elle, torture de son abandon, dsespre
de ne pouvoir chasser de son mnage cette concubine, si envahissante et
si terrible dans son immobilit d'image!

Et ce fut ds lors que Christine, dcidment battue; sentit peser sur
elle toute la souverainet de l'art. Cette peinture, qu'elle avait dj
accepte sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un
tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait crase, comme devant
ces puissants dieux de colre, que l'on honore, dans l'excs de haine et
d'pouvante qu'ils inspirent. C'tait une peur sacre, la certitude
qu'elle n'avait plus  lutter, qu'elle serait broye ainsi qu'une
paille, si elle s'enttait davantage.

Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui
semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire;
tandis qu'elle ne les jugeait plus,  terre, tremblante, les trouvant
toutes formidables, rpondant toujours aux questions de son mari: Oh!
trs bien!... Oh! superbe!... Oh! extraordinaire, extraordinaire,
celle-l! Cependant, elle tait sans colre contre lui, elle l'adorait
d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dvorer lui-mme.
Aprs quelques semaines d'heureux travail, tout s'tait gt, il ne
pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'tait pourquoi il
tuait son modle de fatigue, s'acharnant pendant des journes, puis
lchant tout pour un mois.  dix reprises, la figure fut commence,
abandonne, refaite compltement. Une anne, deux annes s'coulrent,
sans que le tableau aboutt, presque termin parfois, et le lendemain
gratt, entirement  reprendre.

Ah! cet effort de cration dans l'oeuvre d'art, cet effort de sang et de
larmes dont il agonisait, pour crer de la chair, souffler de la vie!
Toujours en bataille avec le rel, et toujours vaincu, la lutte contre
l'Ange! Il se brisait  cette besogne impossible de faire tenir toute la
nature sur une toile, puis  la longue dans les perptuelles douleurs
qui tendaient ses muscles, sans qu'il pt jamais accoucher de son gnie.
Ce dont les autres se satisfaisaient, l'-peu-prs du rendu, les
tricheries ncessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme
une faiblesse lche; et il recommenait, et il gtait le bien pour le
mieux, trouvant que a ne parlait pas, mcontent de ses bonnes femmes,
ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne
descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les
crer vivantes?

Un rien sans doute. Il tait un peu en de, un peu au-del peut-tre.
Un jour, le mot de gnie incomplet; entendu derrire son dos, l'avait
flatt et pouvant. Oui, ce devait tre cela, le saut trop court ou
trop long, le dsquilibrement des nerfs dont il souffrait, le
dtraquement hrditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus
ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand
un dsespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son oeuvre, il
emportait maintenant cette ide d'une impuissance fatale, il l'coutait
battre contre son crne, comme le glas obstin d'une cloche.

Son existence devint misrable. Jamais le doute de lui-mme ne l'avait
traqu ainsi. Il disparaissait des journes entires; mme il dcoucha
une nuit, rentra hbt le lendemain, sans pouvoir dire d'o il
revenait: on pensa qu'il avait battu la banlieue, plutt que de se
retrouver en face de son oeuvre manque. C'tait son unique soulagement,
fuir ds que cette oeuvre l'emplissait de honte et de haine, ne
reparatre que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore.
Et,  son retour, sa femme elle-mme n'osait le questionner, trop
heureuse de le revoir, aprs l'anxit de l'attente. Il courait
furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de
s'encanailler, vivant avec des manoeuvres, exprimant  chaque crise son
ancien dsir d'tre le goujat d'un maon. Est-ce que le bonheur n'tait
pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour
lequel ils taient taills? Il avait rat son existence, il aurait d se
faire embaucher autrefois, quand il djeunait chez Gomard, au Chien de
Montargis, o il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard trs
gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue
Tourlaque, les jambes brises, le crne vide, il jetait sur sa peinture
le regard navr et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre
de deuil; jusqu' ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la crer
vivante enfin, lui ft remonter une flamme au visage.

Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus,
allait tre finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait,
perdait de la joie d'enfant qu'il avait montre au dbut de la sance.
Aussi n'osait-elle souffler, sentant  son propre malaise que tout se
gtait encore, craignant de prcipiter la catastrophe, si elle bougeait
un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura
dans un clat de tonnerre.

Ah! nom de Dieu de nom de Dieu! Il avait jet sa poigne de brosses du
haut de l'chelle.

Puis, aveugl de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile.

Christine tendait ses mains tremblantes.

Mon ami, mon ami... Mais, quand elle eut couvert ses paules d'un
peignoir, et qu'elle se ft approche, elle prouva au coeur une joie
aigu, un grand lancement de rancune satisfaite. Le poing avait tap en
plein dans la gorge de l'autre, un trou bant se creusait l. Enfin,
elle tait donc tue!

Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte
sur le vide. Un immense chagrin lui venait de la blessure, par o le
sang de son oeuvre lui semblait couler. tait-ce possible? tait-ce lui
qui avait assassin ainsi ce qu'il aimait le plus au monde? Sa colre
tombait  une stupeur, il se mit  promener ses doigts sur la toile,
tirant les bords de la dchirure, comme s'il avait voulu rapprocher les
lvres d'une plaie. Il tranglait, il bgayait, perdu d'une douleur
douce, infinie:

Elle est creve.., elle est creve... Alors, Christine fui remue
jusqu'aux entrailles, dans sa maternit pour son grand enfant d'artiste.
Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien qu'il n'avait plus
qu'une ide, raccommoder  l'instant la dchirure, gurir le mal; et
elle l'aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que,
par-derrire, il collait un morceau de toile. Quand elle se rhabilla,
l'autre tait l de nouveau, immortelle, ne gardant  la place du coeur
qu'une mince cicatrice, qui acheva de passionner le peintre. Dans ce
dsquilibrement qui s'aggravait, Claude en arrivait  une sorte de
superstition,  une croyance dvote aux procds. Il proscrivait
l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au contraire,
l'essence faisait mat et solide; et il avait des secrets  lui qu'il
cachait, des solutions d'ambre, du copal liquide, d'autres rsines
encore, qui schaient vite et empchaient la peinture de craquer.
Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car
ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs.
Toujours la question des pinceaux l'avait proccup: il les voulait d'un
emmanchement spcial, ddaignant la marte, exigeant du crin sch au
four. Puis, la grosse affaire tait le couteau  palette, car il
l'employait pour les fonds, comme Courbet; il en possdait une
collection, de longs et flexibles, de larges et trapus, un surtout,
triangulaire, pareil  celui des vitriers, qu'il avait fait fabriquer
exprs, le vrai couteau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du
grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait dshonorants. Mais il se
permettait toutes sortes de pratiques mystrieuses dans l'application du
ton, il se forgeait des recettes, en changeait chaque mois, croyait
avoir brusquement dcouvert la bonne peinture, parce que, rpudiant le
flot d'huile, la coule ancienne, il procdait par des touches
successives, bjoites, jusqu' ce qu'il ft arriv  la valeur exacte.

Une de ses manies avait longtemps t de peindre de droite  gauche:
sans le dire, il tait convaincu que cela lui portait bonheur. Et le cas
terrible, l'aventure o il s'tait dtraqu encore, venait d'tre sa
thorie envahissante des couleurs complmentaires. Gagnire, le premier,
lui en avait parl, trs enclin galement aux spculations techniques.
Aprs quoi, lui-mme, par la continuelle outrance de sa passion, s'tait
mis  exagrer ce principe scientifique qui fait dcouler des trois
couleurs primaires, le jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs
secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une srie de
couleurs complmentaires et similaires, dont les composs s'obtiennent
mathmatiquement les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la
peinture, une mthode tait cre pour l'observation logique, il n'y
avait qu' prendre la dominante d'un tableau,  en tablir la
complmentaire ou la similaire, pour arriver d'une faon exprimentale
aux variations qui se produisent, un rouge se transformant en un jaune
prs d'un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par
les reflets, et par la dcomposition mme de la lumire, selon les
nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets
n'ont pas de couleur fixe, qu'ils se colorent suivant les circonstances
ambiantes; et le grand mal tait que, lorsqu'il revenait maintenant 
l'observation directe, la tte bourdonnante de cette science, son oeil
prvenu forait les nuances dlicates, affirmait en notes trop vives
l'exactitude de la thorie; de sorte que son originalit de notation, si
claire, si vibrante de soleil, tournait  la gageure,  un renversement
de toutes les habitudes de l'oeil, des chairs violtres sous des cieux
tricolores. La folie semblait au bout.

La misre acheva Claude. Elle avait grandi peu  peu,  mesure que le
mnage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt
mille francs, elle s'abattit, affreuse, irrparable. Christine, qui
voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas mme coudre: elle
se dsolt, les mains inertes, s'irritait contre son ducation imbcile
de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour
domestique, si leur vie continuait  se gter. Lui, tomb dans la
moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition
indpendante, o il avait montr quelques toiles, avec des camarades,
venait de l'achever prs des amateurs, tant le public s'tait gay de
ces tableaux bariols de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands
taient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque,
restait l, extasi, devant les morceaux excessifs, ceux qui clataient
en fuses imprvues, se dsesprant de ne pas les couvrir d'or; et le
peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les
accepter, le petit bourgeois y mettait une dlicatesse extraordinaire,
rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis
emportait alors avec religion la toile dlirante, qu'il pendait  ct
de ses tableaux de matre. Cette aubaine tait trop rare, Claude avait
d se rsigner  des travaux de commerce, si rpugn, si dsespr de
culbuter  ce bagne o il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait
prfr mourir de faim, sans les deux pauvres tres qui agonisaient avec
lui. Il connut les chemins de croix bcls au rabais, les saints et les
saintes  la grosse, les stores dessins d'aprs des poncifs, toutes les
besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bte et sans
navet. Mme il eut la honte de se faire refuser des portraits 
vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva
au dernier degr de la misre, il travailla au numro: des petits
marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expdient chez les
sauvages, lui achetrent tant par toile, deux francs, trois francs,
selon la dimension rglementaire. C'tait pour lui comme une dchance
physique, il en dprissait, il en sortait malade, incapable d'une
sance srieuse, regardant son grand tableau en dtresse, avec des yeux
de damn, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'tait senti
les mains encrasses et dchues.  peine avait-on du pain, la vaste
baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'tait
montre glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active
mnagre autrefois, s'y tranait, n'avait plus de coeur  la balayer; et
tout coulait  l'abandon dans le dsastre; et le petit Jacques dbilit
de mauvaise nourriture, et leurs repas fts debout d'une crote, et leur
vie entire, mal conduite, mal soigne, glisse  la salet des pauvres
qui perdent jusqu' l'orgueil d'eux-mmes.

Aprs une anne encore, Claude, dans un de ces jours de dfaite o il
fuyait son tableau manqu, fit une rencontre. Cette fois, il s'tait
jur de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il
avait entendu galoper derrire ses talons le spectre blafard de la
grande figure nue, ravage de continuelles retouches, toujours laisse
informe, le poursuivant de son dsir douloureux de natre. Un brouillard
fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers
cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au
risque d'tre cras, les vtements en loques, crott jusqu' l'chine,
quand un coup s'arrta brusquement.

Claude, h! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?
C'tait Irma Bcot, dlicieusement vtue d'une toilette de soie grise,
recouverte de Chantilly. Elle avait abaiss d'une main vive, elle
souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portire.--O
allez-vous?.

Lui, bant; rpondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'gaya plus haut,
en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lvres
pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudit, aperue
chez une fruitire borgne.

Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc,
vous allez tre renvers! En effet, les cochers s'impatientaient,
poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, tourdi;
et elle l'emporta, ruisselant, avec son hrissement farouche de pauvre,
dans le petit coup de satin bleu, assis  moiti sur les dentelles de
sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enlvement, en prenant la
queue, pour rtablir la circulation.

Irma Bcot avait enfin ralis son rve d'un htel  elle, sur l'avenue
de Villiers. Mais elle y avait mis des annes, le terrain d'abord achet
par un amant, puis les cinq cent mille francs de la btisse, les trois
cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des
coups de passion. C'tait une demeure princire, d'un luxe magnifique,
surtout d'un extrme raffinement dans le bien-tre voluptueux, une
grande alcve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commenait
aux tapis du vestibule, pour monter et s'tendre jusqu'aux murs
capitonns des chambres. Aujourd'hui, aprs avoir beaucoup cot,
l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas
de pourpre, les nuits y taient chres.

En rentrant avec Claude, Irma dfendit sa porte. Elle aurait mis le feu
 toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient
ensemble dans la salle  manger, monsieur, l'amant qui payait alors,
tenta d'y pntrer quand mme; mais elle le fit renvoyer, trs haut,
sans craindre d'tre entendue. Puis,  table, elle eut des rires
d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait
le peintre d'un regard ravi, l'air amus de sa forte barbe mal tenue, de
son veston de travail aux boutons arrachs. Lui, dans un rve, se
laissait faire, mangeait aussi avec l'apptit glouton des grandes
crises. Le dner fut silencieux, le matre d'htel servait avec une
dignit hautaine.

Louis, vous porterez le caf et les liqueurs dans ma chambre!.

Il n'tait gure plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout
de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame
est couche!...

Mets-toi  ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on
en cause!  la fin, c'est trop bte! Alors, lui, tranquillement, enleva
son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis
d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drap de broderies anciennes,
pareil  un trne. Il avait l'habitude d'tre en manches de chemise, il
se crut chez lui. Autant dormir l que sous un pont, puisqu'il avait
jur de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'tonnait mme pas,
dans le dtraquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet
abandon brutal, le trouvait drle  mourir, se rcrait comme une fille
chappe,  moiti dvtue elle-mme, le pinant, le mordant, jouant 
des jeux de mains, en vrai petit voyou du pav. Tu sais, ma tte pour
les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah!
tu me changes, vrai! tu es diffrent! Et elle l'empoignait, lui disait
combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il tait mal peign. De
grands rires tranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si
laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.

Vers trois heures du matin, au milieu des draps froisss, arrachs, Irma
s'allongea, nue, la chair gonfle de sa dbauche, bgayante de
lassitude.

Et ton collage,  propos, tu l'as donc pouse? Claude, qui
s'endormait, rouvrit des yeux hbts.

Oui.

--Et tu couches toujours avec?

--Mais oui. Elle se remit  rire, elle ajouta simplement:

Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous embter!
Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose, comme aprs
une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiffe dj et
calme, elle garda un instant ses mains entre les siennes; et, trs
affectueuse, elle le contemplait d'un air  la fois attendri et
blagueur.

Mon pauvre gros, a ne t'a pas fait plaisir. Non! ne jure pas, nous le
sentons, nous autres femmes... Mais,  moi, a m'en a fait beaucoup,
oh! beaucoup... Merci, merci bien! Et c'tait fini, il aurait fallu
qu'il la payt trs cher, pour qu'elle recomment.

Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette
bonne fortune. Il en prouvait un singulier mlange de vanit et de
remords, qui pendant deux jours le rendit indiffrent  la peinture,
rvassant qu'il avait peut-tre bien manqu sa vie. D'ailleurs, il tait
si trange  son retour, si dbordant de sa nuit, que, Christine l'ayant
questionn, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une scne,
elle pleura longtemps, pardonna encore, pleine d'une indulgence infinie
pour ses fautes, s'inquitant maintenant, comme si elle et craint
qu'une pareille nuit ne l'et trop fatigu. Et, du fond de son chagrin,
montait une joie inconsciente, l'orgueil qu'on ait pu l'aimer,
l'gaiement passionn de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi
qu'il lui reviendrait, puisqu'il tait all chez une autre. Elle
frissonnait dans l'odeur de dsir qu'il rapportait, elle n'avait
toujours au coeur qu'une jalousie, cette peinture excre,  ce point
qu'elle l'aurait plutt jet  une femme.

Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une nouvelle pousse de
courage. Un jour, rangeant de vieux chssis, il retrouva, tomb
derrire, un ancien bout de toile. C'tait la figure nue, la femme
couche de _Plein air_, qu'il avait seule garde, en la coupant dans le
tableau, lorsque celui-ci lui tait revenu du Salon des Refuss. Et,
comme il la droulait, il lcha un cri d'admiration.

Nom de Dieu! que c'est beau! Tout de suite, il la fixa au mur par
quatre clous; et, ds lors, il passa des heures  la contempler. Ses
mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. tait-ce
possible qu'il et peint un tel morceau de matre? Il avait donc du
gnie, en ce temps-l? On lui avait donc chang le crne, et les yeux,
et les doigts? Une telle fivre l'exaltait, un tel besoin de s'pancher,
qu'il finissait par appeler sa femme.

Viens donc voir!... Hein? est-elle plante? en a-t-elle, des muscles
emmanchs finement?... Cette cuisse-l, tiens! baigne de soleil. Et
l'paule, ici, jusqu'au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la
vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et
tide, avec son odeur.

Christine, debout prs de lui, regardait, rpondait par des paroles
brves. Cette rsurrection d'elle-mme, aprs des annes, telle qu'elle
tait,  dix-huit ans, l'avait d'abord flatte et surprise. Mais, depuis
qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise
grandissant, une vague irritation sans cause avoue.

Comment! tu ne la trouves pas d'une beaut  s'agenouiller devant elle?

--Si, si... Seulement, elle a noirci. Claude protestait avec violence.
Noirci, allons donc!

Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immortelle jeunesse.

Un vritable amour s'tait empar de lui, il parlait d'elle ainsi que
d'une personne, avait de brusques besoins de la voir, qui lui faisaient
tout quitter, comme pour courir  un rendez-vous.

Puis, un matin, il fut pris d'une fringale de travail.

Mais, nom d'un chien! puisque j'ai fait a, je puis bien le refaire...
Ah! cette fois, si je ne suis pas une brute, nous allons voir! Et
Christine, immdiatement, dut lui donner une sance de pose, car il
tait dj sur son chelle, brlant de se remettre  son grand tableau.
Pendant un mois, il la tint huit heures par jour, nue, les pieds malades
d'immobilit, sans piti pour l'puisement o il la sentait, de mme
qu'il se montrait d'une duret froce pour sa propre fatigue. Il
s'enttait  un chef-d'oeuvre, il exigeait que sa figure debout valt
cette figure couche, qu'il voyait sur le mur rayonner de vie.
Continuellement, il la consultait, il la comparait, dsespr et fouett
par la peur de ne l'galer jamais plus. Il lui jetait un coup d'oeil, un
autre  Christine, un autre  sa toile, s'emportait en jurons, quand il
ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.

Aussi, ma chre, tu n'es plus comme l-bas, quai de Bourbon. Ah! mais,
plus du tout!... C'est trs drle, tu as eu la poitrine mre de bonne
heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue avec une gorge
de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grle de
l'enfance... Et si souple et si frais, une closion de bouton, un
chantre de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps a
t bigrement bien! Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il
parlait simplement en observateur, feutrant les yeux  demi, causant de
son corps comme d'une pice d'tude qui s'abmait.

Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus
a!... Les jambes, oh! les jambes, trs bien encore; c'est ce qui s'en
va en dernier, chez la femme. Seulement, le ventre et les seins, dame!
a se gte. Ainsi, regarde-toi dans la glace: il y a l, prs des
aisselles, des poches qui se gonflent, et a n'a rien de beau. Va, tu
peux chercher sur son corps,  elle, ces poches n'y sont pas. D'un
regard tendre, il dsignait la figure couche; et il conclut:

Ce n'est point ta faute, mais c'est videmment a qui me fiche
dedans... Ah! pas de chance! Elle coutait, elle chancelait, dans son
chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait dj tant souffert,
tournaient maintenant  un supplice intolrable. Quelle tait donc cette
nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa
jalousie, en lui donnant le regret empoisonn de sa beaut disparue?
Voil qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus
regarder son ancienne image, sans tre mordue au coeur d'une envie
mauvaise! Ah! que cette image, cette tude faite d'aprs elle, avait
pes sur son existence! Tout son malheur tait l: sa gorge montre
d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dvtu librement, en
une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-mme, aprs les
rires de la foule, huant sa nudit; puis, sa vie entire, son
abaissement  ce mtier de modle, o elle avait perdu jusqu' l'amour
de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus
vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait dsormais
qu'une oeuvre, c'tait la femme couche de l'ancienne toile qui se
relevait  prsent, dans la femme debout du nouveau tableau.

Alors,  chaque sance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur
elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se
dformer les lignes pures. Jamais elle ne s'tait tudie ainsi, elle
avait la honte et le dgot de son corps, ce dsespoir infini des femmes
ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beaut.

tait-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les
nuits chez d'autres, et qu'il se rfugiait dans la passion hors nature
de son oeuvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en
tombait  une chance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant
plus la coquetterie de sa grce, dcourage par cette ide qu'il
devenait inutile de lutter, puisqu'elle tait vieille.

Un jour, Claude, enrag par une mauvaise sance, eut un cri terrible
dont elle ne devait plus gurir. Il avait failli crever de nouveau sa
toile, hors de lui, secou d'une de ces colres, o il semblait
irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: Non,
dcidment, je ne puis rien faire avec a... Ah! vois-tu, quand on veut
poser, il ne faut pas avoir d'enfant! Rvolte sous l'outrage,
pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'garaient, elle ne
trouvait pas ses vtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite,
lui, plein de remords, tait descendu la consoler.

Voyons, j'ai eu tort, je suis un misrable... De grce, pose, pose
encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point. Il la
rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle
avait dj passe  moiti. Et elle pardonna une fois de plus, elle
reprit la pose, si frmissante, que les ondes douloureuses passaient le
long de ses membres; tandis que, dans son immobilit de statue, de
grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge,
o elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait
de ne pas natre! C'tait lui peut-tre la cause de tout. Elle ne pleura
plus, elle excusait dj le pre, elle se sentait une colre sourde
contre le pauvre tre, pour qui sa maternit ne s'tait jamais veille,
et qu'elle hassait maintenant,  cette ide qu'il a pu, en elle,
dtruire l'amante.

Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il
jura qu'il l'enverrait quand mme au Salon. Il ne quittait plus son
chelle, il nettoyait les fonds jusqu' la nuit noire. Enfin, puis, il
dclara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-l, comme Sandoz
montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine
rpondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la
butte.

La lente rupture s'tait aggrave entre Claude et les amis de
l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait court et espac ses
visites, mal  l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus
bouscul par le dtraquage de cette admiration de jeunesse; et,
maintenant, tous taient en fuite, pas un n'y retournait. Gagnire, lui,
avait mme quitt Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de
Melun, o il vivait chichement de la location de l'autre, aprs s'tre
mari,  la stupfaction des camarades, avec sa matresse de piano, une
vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant  Mahoudeau,
il allguait son travail, car il commenait  gagner quelque argent,
grce  un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses
modles. C'tait une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait,
depuis que Mathilde le tenait clotr, despotiquement: elle le
nourrissait  crever de petits plats, l'abtissait de pratiques
amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait,  un tel point, que
lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs
au coin des bornes pour ne pas les payer, en tait tomb  une
domesticit de chien fidle, donnant les clefs de son argent, ayant en
poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement o elle voulait
bien lui laisser vingt sous; on racontait mme qu'en fille autrefois
dvote, afin de consolider sa conqute, elle le jetait dans la religion
et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.

Seul, Fagerolles affectait une vive cordialit  l'gard de son vieil
ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce
qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis
son grand succs, tambourin, affich, clbr, en marche pour toutes
les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait gure que
Dubuche, par une lchet tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgr
les froissements que la diffrence de leurs natures avait amens plus
tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'tait pas heureux non plus de son
ct, combl de millions sans doute, et cependant misrable, en
continuelle dispute avec son beau-pre qui se plaignait d'avoir t
tromp sur ses capacits d'architecte, oblig de vivre dans les potions
de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme,
que l'on levait sous de la ouate. De toutes ces amitis mortes, il n'y
avait donc que Sandoz qui part connatre encore le chemin de la rue
Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette
triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu
de cette misre, le remuait profondment, comme une de ces visions de
grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.

Et, surtout, sa fraternit d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait
Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie hroque de l'art.
D'abord, il en tait rest plein d'tonnement, car il avait cru  son
ami plus qu' lui-mme, il se mettait le second depuis le collge, en le
plaant trs haut, au rang des matres qui rvolutionnent une poque.
Ensuite, un attendrissement douloureux lui tait venu de cette faillite
du gnie, une amre et saignante piti, devant ce tourment effroyable de
l'impuissance.

Est-ce qu'on savait jamais, en art, o tait le fou? Tous les rats le
touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait 
l'aberration,  l'effort grotesque et lamentable, plus il frmissait de
charit, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de
leurs rves ces foudroys de l'oeuvre. Le jour o Sandoz tait mont
sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les
yeux de Christine rougis de larmes.

Si vous pensez qu'il doive rentrer bientt, je vais l'attendre.

--Oh! il ne peut tarder.

--Alors, je reste,  moins que je ne vous drange. Jamais elle ne
l'avait mu  ce point, avec son affaissement de femme dlaisse, ses
gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'tait pas
la passion dont elle brlait. Depuis une semaine peut-tre, elle ne
rangeait plus une chaise, n'essuyait plus un meuble, laissant
s'accomplir la dbcle du mnage, ayant  peine la force de se mouvoir
elle-mme. Et c'tait  serrer le coeur, sous la lumire crue de la
grande baie, cette misre culbutant dans la salet, cette sorte de
hangar mal crpi, nu et encombr de dsordre, o l'on grelottait de
tristesse, malgr le clair aprs-midi de fvrier.

Christine, pesamment, tait alle se rasseoir prs d'un lit de fer, que
Sandoz n'avait pas remarqu en entrant.

Tiens! demanda-t-il, est-ce que Jacques est malade? Elle recouvrait
l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap.

Oui, il ne se lve plus depuis trois jours. Nous avons apport l son
lit, pour qu'il soit avec nous... Oh! il n'a jamais t solide. Mais il
va de moins en moins bien, c'est dsesprant. Les regards fixes, elle
parlait d'une voix monotone, et il s'effraya, quand il se fut approch.
Blme, la tte de l'enfant semblait avoir grossi encore, si lourde de
crne maintenant, qu'il ne pouvait plus, la porter. Elle reposait
inerte, on l'aurait crue dj morte, sans le souffle fort qui sortait
des lvres dcolores.

Mon petit Jacques, c'est moi, c'est ton parrain... Est-ce que tu ne
veux pas me dire bonjour? Pniblement, la tte fit un vain effort pour
se soulever, les paupires s'entrouvrirent, montrant le blanc des yeux,
puis se refermrent.

Mais avez-vous vu un mdecin? Elle eut un haussement d'paules.

Oh! les mdecins! est-ce qu'ils savent?... Il en est venu un, il a dit
qu'il n'y avait rien  faire... Esprons que ce sera une alerte encore.
Le voil qui a douze ans.

C'est la croissance. Sandoz, glac, se tut, pour ne pas augmenter son
inquitude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravit du mal. Il se
promena en silence, il s'arrta devant le tableau.

Ah! ah! a marche, il est en bonne route, cette fois.

--Il est fini.

--Comment, fini!

--Et, quand elle eut ajout que la toile devait partir la semaine
suivante pour le Salon, il resta gn, il s'assit sur le divan, en homme
qui dsirait la juger sans hte.

Les fonds, les quais, la Seine, d'o montait la pointe triomphale de la
Cit, demeuraient  l'tat d'bauche, mais d'bauche magistrale, comme
si le peintre avait eu peur de gter le Paris de son rve, en le
finissant davantage.

 gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les dbardeurs qui
dchargeaient les sacs de pltre, des morceaux trs travaills ceux-l,
d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au
milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'taient pas
 leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fivre,
avait un clat, un grandissement d'hallucination d'une fausset trange
et dconcertante, au milieu des ralits voisines.

Sandoz, silencieux, se dsesprait en face de cet avortement superbe.
Mais il rencontra les yeux de Christine fixs sur lui, et il eut la
force de murmurer:

tonnante, oh! la femme, tonnante! D'ailleurs, Claude rentra au mme
moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il
lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine,
baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejet la couverture.

Comment va-t-il?

--Toujours la mme chose.

--Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de
ne pas t'inquiter. Et Claude alla s'asseoir sur le divan, prs de
Sandoz.

Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchs  demi, les regards
en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine,  ct du lit, ne
regardait rien, ne semblait penser  rien, dans la dsolation continue
de son coeur.

Peu  peu, la nuit venait, la vive lumire de la baie vitre plissait
dj, se dcolorait en une tombe de crpuscule, uniforme et lente.

Alors, c'est dcid, ta femme m'a dit que tu l'envoyais?

--Oui.

--Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine...

Oh! il y a des morceaux, l-dedans! Cette fuite du quai,  gauche; et
l'homme qui soulve un sac, en bas...

Seulement... Il hsitait, il osa enfin.

Seulement, c'est drle que tu te sois entt  laisser ces baigneuses
nues... a ne s'explique gure, je t'assure, et tu m'avais promis de
les habiller, te souviens-tu?...

Tu y tiens donc bien,  ces femmes?

--Oui. Claude rpondait schement, avec l'obstination de l'ide fixe,
qui ddaigne mme de donner des raisons. Il avait crois les deux bras
sous sa nuque, il se mit  parler d'autre chose, sans quitter des yeux
son tableau, que le crpuscule commenait  obscurcir d'une ombre fine.

Tu ne sais pas d'o je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le
grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg!
Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une
maison prs d'ici, de l'autre ct de la Butte, rue de l'Abreuvoir...
Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air
parfois, j'avais dcouvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant,
sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un matre, un gaillard qui a
invent notre paysage d' prsent, et qui vit l, inconnu, fini, terr
comme une taupe!... Puis, tu n'as pas ide de la rue ni de la cambuse:
une rue de campagne emplie de volailles, borde de talus gazonns; une
cambuse pareille  un jouet d'enfant, avec de petites fentres, une
petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en
pente raide, plante de quatre poiriers, encombre de toute une
basse-cour faite de planches verdies, de vieux pltres, de grillages en
fer consolids de ficelles... Sa voix se ralentissait, il clignait les
paupires, comme si la proccupation de son tableau ft invinciblement
rentre en lui, l'envahissant peu  peu, au point de le gner dans ce
qu'il disait.

Aujourd'hui, voil que j'aperois justement Courajod sur sa porte...
Un vieux de quatre-vingts ans passs, ratatin, rapetiss  la taille
d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontr avec ses sabots, son tricot
de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je
m'approche, je lui dis: Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous
avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez  un
peintre de vous serrer la main, ainsi qu' un matre. Ah! du coup, si
tu l'avais vu prendre peur, bgayer, reculer, comme si je voulais le
battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calm, m'a montr ses
poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une mnagerie
extraordinaire, jusqu' un corbeau! Il vit au milieu de a, il ne parle
plus qu' des btes. Quant  l'horizon, superbe! toute la plaine
Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivires, des villes,
des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.

Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourn  Paris,
les yeux l-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis
revenu  mon affaire.

Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que
nous avons pour vous! Vous tes une de nos gloires, vous resterez comme
notre pre  tous. Ses lvres s'taient remises  trembler, il me
regardait de son air d'pouvante stupide, il ne m'aurait pas repouss
d'un geste plus suppliant, si j'avais dterr devant lui quelque cadavre
de sa jeunesse; et il mchonnait des paroles sans suite, entre ses
gencives, un zzaiement de vieillard retomb en enfance, impossible 
comprendre:

Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien... Bref, il m'a
flanqu dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se
barricadait avec ses btes, contre les tentatives d'admiration de la
rue... Ah! ce grand homme finissant en picier retir, ce retour
volontaire au nant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui
nous mourrons, nous autres! De plus en plus touffe, sa voix
s'teignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait  se faire,
une nuit dont le flot peu  peu amass dans les coins montait d'une crue
lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises,
toute la confusion des choses tranant sur le carreau. Dj, le bas de
la toile se noyait; et lui, les yeux dsesprment fixs, semblait
tudier le progrs des tnbres, comme s'il et enfin jug son oeuvre,
dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on
n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, prs de qui
apparaissait encore la silhouette noire de la mre, immobile.

Sandoz, alors, parla  son tour, les bras galement nous sous la nuque,
le dos renvers sur un coussin du divan.

Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir
inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas
plus que le paradis du catchisme, dont les enfants eux-mmes se moquent
dsormais! Nous qui ne croyons plus  Dieu, nous croyons  notre
immortalit... Ah! misre! Et, pntr par la mlancolie du
crpuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui rveillait
tout ce qu'il sentait l de souffrance humaine.

Tiens! moi que tu envies peut-tre, mon vieux, oui! moi qui commence 
faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins
et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai
rpt souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi
qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait
naturellement de produire beaucoup, d'tre vu, lou ou reint... Ah!
sois reu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres
tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux
enfin... coute, le travail a pris mon existence.

Peu  peu, il m'a vol ma mre, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le
germe apport dans le crne, qui mange la cervelle, qui envahit le
tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Ds que je saute du lit,
le matin, le travail m'empoigne, me cloue  ma table, sans me laisser
respirer une bouffe de grand air; puis, il me suit au djeuner, je
remche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne
quand je sors, rentre dner dans mon assiette, se couche le soir sur mon
oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrter
l'oeuvre en train, dont la vgtation continue, jusqu'au fond de mon
sommeil... Et plus un tre n'existe en dehors, je monte embrasser ma
mre, tellement distrait, que dix minutes aprs l'avoir quitte, je me
demande si je lui ai rellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de
mari, je ne suis plus avec elle, mme lorsque nos mains se touchent.

Parfois la sensation aigu me vient que je leur rends les journes
tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait
de bont, de franchise et de gaiet, dans un mnage; mais est-ce que je
puis m'chapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au
somnambulisme des heures de cration, aux indiffrences et aux
maussaderies de mon ide fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien
march, tant pis si une d'elles est reste en dtresse! La maison rira
ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dvorateur... Non! non!
plus rien n'est  moi, j'ai rv de repos  la campagne, des voyages
lointains, dans mes jours de misre; et, aujourd'hui que je pourrais me
contenter, l'oeuvre commence est l qui me clotre: pas une sortie au
soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse!
Jusqu' ma volont qui y passe, l'habitude est prise, j'ai ferm la
porte au monde derrire moi, et j'ai jet la clef par la fentre...
Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me
mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!.

Il se tut, un nouveau silence rgna dans l'ombre croissante. Puis, il
recommena pniblement.

Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette
existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui
fument des cigarettes et qui se chatouillent batement la barbe en
travaillant. Oui, il y en a, parat-il, pour lesquels la production est
un plaisir facile, bon  prendre, bon  quitter, sans fivre aucune. Ils
sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent crire deux lignes qui ne
soient pas, deux lignes d'une qualit rare, distingue, introuvable...
Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand mme, me
semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dpourvu de doute,
pour croire en soi? Cela me stupfie de voir des gaillards qui nient
furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il
s'agit de leurs enfants btards. Eh! c'est toujours trs laid, un livre!
il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne
parle pas des potes d'injures qu'on reoit. Au lieu de m'incommoder,
elles m'excitent plutt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui
ont le besoin peu fier de se crer des sympathies.

Simple fatalit de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne
plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mle cole que
l'impopularit, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en
force, la hue des imbciles. Il suffit de se dire qu'on a donn sa vie
 une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immdiate, ni mme examen
srieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement
parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la
volont; et l'on arrive trs bien  en mourir, avec l'illusion
consolante qu'on sera aim un jour... Ah! si les autres savaient de
quelle gaillarde faon je porte leurs colres! Seulement, il y a moi, et
moi, je m'accable, je me dsole  ne plus vivre une minute heureux. Mon
Dieu! que d'heures terribles, ds le jour o je commence un roman! Les
premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du
gnie; ensuite, me voil perdu, jamais satisfait de la tche
quotidienne, condamnant dj le livre en train, le jugeant infrieur aux
ans, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien
que les virgules elles-mmes prennent des laideurs dont je souffre. Et,
quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas
cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit,
mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'chine
casse... Puis, a recommence; puis, a recommencera toujours; puis,
j'en crverai, furieux contre moi, exaspr de n'avoir pas eu plus de
talent, enrag de pas laisser une oeuvre plus complte, plus haute, des
livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en
mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'tait
bien a, si je ne devais pas aller  gauche, lorsque j'ai pass 
droite; et ma dernire parole, mon dernier rle sera pour vouloir tout
refaire... Une motion l'avait pris, ses paroles s'tranglaient, il
dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionn, o s'envolait
tout son lyrisme impnitent:

Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me
la vole et pour que j'en meure encore! La nuit s'tait faite, on
n'apercevait plus la silhouette raidie de la mre, il semblait que le
souffle rauque de l'enfant vnt des tnbres, une dtresse norme et
lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tomb  un noir lugubre,
la grande toile seule gardait une pleur, un dernier reste de jour qui
s'effaait. On voyait, pareille  une vision agonisante, flotter la
figure nue, mais sans forme prcise, les jambes dj vanouies, un bras
mang, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait,
couleur de lune.

Aprs un long silence, Sandoz demanda:

Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras l-bas ton
tableau? Claude ne lui rpondant pas, il crut l'entendre pleurer.

tait-ce la tristesse infinie, le dsespoir dont il venait d'tre secou
lui-mme? Il attendit, il rpta sa question; et le peintre, alors,
aprs avoir raval un sanglot, bgaya enfin:

Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.

--Comment, tu tais dcid?

--Oui, oui, j'tais dcid... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de
le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est rat, rat encore, ah!
a m'a tap dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse
au coeur! Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tides, dans
l'obscurit qui le cachait. Il s'tait contenu, et le drame dont
l'angoisse silencieuse l'avait ravag, clatait malgr lui.

Mon pauvre ami, murmura Sandoz boulevers, c'est dur  se dire, mais tu
as peut-tre raison tout de mme d'attendre, pour soigner des
morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est
moi qui t'ai dcourag, avec mon ternel et stupide mcontentement des
choses. Claude, simplement, rpondit:

Toi! je ne t'coutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans
cette sacre toile.

La lumire s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours
gris, trs fin, o j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les
fonds seuls sont jolis, la femme nue dtonne comme un ptard, pas mme
d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'tait  en crever du coup, j'ai
senti que la vie se dcrochait dans ma carcasse... Puis, les tnbres
ont coul encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roule
au nant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientt que son
ventre, dcroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens!  cette
heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute
noire! En effet, le tableau,  son tour, avait compltement disparu.
Mais le peintre s'tait lev, on l'entendit jurer dans la nuit paisse.

Nom de Dieu, a ne fait rien... Je vais m'y remettre... Christine,
qui, elle aussi, avait quitt sa chaise, et contre laquelle il se
heurtait, l'interrompit.

Prends garde, j'allume la lampe. Elle l'alluma, elle reparut trs
ple, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi!
il ne partait pas, l'abomination recommenait!

Je vais m'y remettre, rpta Claude, et il me tuera, et il tuera ma
femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom
de Dieu! Christine alla se rasseoir, on revint prs de Jacques, qui
s'tait dcouvert, une fois encore, du ttonnement gar de ses petites
mains. Il soufflait toujours, inerte, la tte enfonce dans l'oreiller,
pareille  un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses
craintes. La mre semblait hbte, le pre retournait dj devant sa
toile, l'oeuvre  crer, dont l'illusion passionne combattait en lui la
ralit douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.

Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la
voix effare de Christine. Elle aussi venait de s'veiller en sursaut,
du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle
gardait le malade.

Claude! Claude! vois donc... Il est mort. Il accourut, les yeux gros,
trbuchant, sans comprendre, rptant d'un air de profonde surprise:

Comment, il est mort? Un instant, ils restrent bants au-dessus du
lit. Le pauvre tre, sur le dos, avec sa tte trop grosse d'enfant du
gnie, exagre jusqu' l'enflure des crtins, ne paraissait pas avoir
boug depuis la veille; seulement, sa bouche largie, dcolore, ne
soufflait plus, et ses yeux vides s'taient ouverts. Le pre le toucha,
le trouva d'un froid de glace. C'est vrai, il est mort. Et leur stupeur
tait telle, qu'un instant encore ils demeurrent les yeux secs,
uniquement frapps de la brutalit de l'aventure, qu'ils jugeaient
incroyable.

Puis, les genoux casss, Christine s'abattit devant le lit; et elle
pleurait  grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le
front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son dsespoir
s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aim
assez, le pauvre enfant. Une vision rapide droulait les jours, chacun
d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses
diffres, des rudesses mme parfois. Et c'tait fini, jamais plus elle
ne le ddommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui
qu'elle trouvait si dsobissant, il venait de trop obir. Elle lui
avait tant de fois rpt, quand il jouait: Tiens-toi tranquille, laisse
travailler ton pre! qu' la fin il tait sage, pour longtemps. Cette
ide la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.

Claude s'tait mis  marcher, dans un besoin nerveux de changer de
place. La face convulse, il ne pleurait que de grosses larmes rares,
qu'il essuyait rgulirement, d'un revers de main. Et, quand il passait
devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empcher de lui jeter un
regard.

Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une
puissance. D'abord, il rsista, l'ide confuse se prcisait, finissait
par tre une obsession. Il cda enfin, alla prendre une petite toile,
commena une tude de l'enfant mort. Pendant les premires minutes, ses
larmes l'empchrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait
de les essuyer, s'enttait d'un pinceau tremblant.

Puis, le travail scha ses paupires, assura sa main; et, bientt, il
n'y eut plus l son fils glac, il n'y eut qu'un modle, un sujet dont
l'trange intrt le passionna. Ce dessin exagr de la tte, ce ton de
cire des chairs, ces yeux pareils  des trous sur le vide, tout
l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait,
souriait vaguement  son oeuvre.

Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi  la besogne. Alors,
reprise d'un accs de larmes, elle dit seulement:

Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus! Durant cinq heures, Claude
travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetire,
aprs l'enterrement, il frmit de piti et d'admiration devant la petite
toile.

C'tait un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clart et de
puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie
mourant de la mort de cet enfant.

Mais Sandoz, qui se rcriait, plein d'loges, resta saisi d'entendre
Claude lui dire: Vrai, tu aimes a?... Alors, tu me dcides. Puisque
l'autre machine n'est pas prte, je vais envoyer a au Salon.




X


La veille, Claude avait port l'Enfant mort au Palais de l'Industrie,
lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du ct du parc
Monceau.

Comment! c'est toi, mon vieux! s'cria cordialement ce dernier. Et
qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!
Puis, lorsque l'autre lui eut parl de son envoi au Salon, de cette
petite toile, dont il tait plein, il ajouta:

Ah! tu as envoy, mais alors je vais te faire recevoir a. Tu sais que,
cette anne, je suis candidat au jury. En effet, dans le tumulte et
l'ternel mcontentement des artistes, aprs des tentatives de rformes
vingt fois reprises, puis abandonnes, l'administration venait de
confier aux exposants le droit d'lire eux-mmes les membres du jury
d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la
sculpture, une vritable fivre lectorale s'tait dclare, les
ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui
dshonore la politique. Je t'emmne, continua Fagerolles. Il faut que tu
visites mon installation, mon petit htel, o tu n'as pas encore mis les
pieds, malgr tes promesses... C'est l, tout prs, au coin de l'avenue
de Villiers. Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le
suivre. Il tait envahi d'une lchet, cette ide que son ancien
camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait  la fois de honte et
de dsir. Sur l'avenue, devant le petit htel, il s'arrta, pour en
regarder la faade, un dcoupage coquet et prcieux d'architecte, la
reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les
fentres  meneaux, la tourelle d'escalier, le toit histori de plomb.
C'tait un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se
retournant, il aperut,  l'autre bord de la chausse, l'htel royal
d'lrma Bcot, o il avait pass une nuit dont le souvenir lui restait
comme un rve. Vaste, solide, presque svre, ce dernier gardait une
importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, rduit  une
fantaisie de bibelot.

Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en
a, une cathdrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!...
Entre donc. L'intrieur tait d'un luxe magnifique et bizarre: de
vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de
curiosits de la Chine et du Japon, ds le vestibule; une salle 
manger,  gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un
dragon rouge; un escalier de bois sculpt, o flottaient des bannires,
o montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier
surtout tait une merveille, assez troit, sans un tableau, entirement
recouvert de portires d'Orient, occup d'un bout par une chemine
norme, dont les chimres portaient la hotte, empli  l'autre bout par
un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en
l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de
tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.

Claude examinait, et une question lui venait aux lvres, qu'il retint.
Est-ce que cela tait pay? Dcor de l'anne prcdente, Fagerolles
exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui,
aprs l'avoir lanc, exploitait maintenant son succs par coupes
rgles, ne lchait pas un de ses tableaux  moins de vingt, trente,
quarante mille francs. Les commandes seraient tombes chez lui dru comme
grle, si le peintre n'avait pas affect le ddain, l'accablement de
l'homme dont on se disputait les moindres bauches. Et, cependant, ce
luxe tal sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donns aux
fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagn comme  la Bourse, dans
les coups de hausse, filait entre les doigts, se dpensait sans qu'on en
retrouvt la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de
cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquitait pas, fort de
l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande
situation qu'il prenait dans l'art contemporain.

 la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir,
drap de peluche rouge. C'tait tout ce qui tranait du mtier, avec un
casier  couleurs de palissandre et une bote de pastel, oublie sur un
meuble.

Trs fin, dit Claude, devant la petite toile, pour tre aimable. Et ton
Salon, il est envoy?

--Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!

Un vrai dfil qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au
soir... Je ne voulais pas exposer, a dconsidre.

Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant
sollicit, tous les jeunes gens dsirent me mettre du jury, pour que je
les dfende... Oh! mon tableau est bien simple. Un djeuner, comme j'ai
nomm a, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invits
d'un chteau qui ont emport une collation et qui la mangent dans une
clairire... Tu verras, c'est assez original. Sa voix hsitait, et
quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il
acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, pose sur le
chevalet.

a, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demande.

Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop,
mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore dfendu
hier chez les peintres. Il lui tapait sur les paules, il avait senti
le mpris secret de son ancien matre; et il voulait le reprendre, par
ses caresses d'autrefois, des clineries de gueuse disant: Je suis une
gueuse, pour qu'on l'aime. Ce fut trs sincrement, dans une sorte de
dfrence inquite, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son
pouvoir  la rception de son tableau.

Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrrent et sortirent
en moins d'une heure: des pres qui amenaient de jeunes lves, des
exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient 
changer des influences, jusqu' des femmes qui mettaient leur talent
sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire
son mtier de candidat, prodiguer les poignes de main, dire 
l'un: C'est si joli votre tableau de cette anne, a me plat tant!
s'tonner devant un autre: Comment! vous n'avez pas encore eu de
mdaille! rpter  tous: Ah! si j'en tais, ce que je les ferais
marcher! Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque
visite d'un air d'amabilit extrme, o perait le ricanement secret de
l'ancien rouleur de trottoirs.

Hein? crois-tu! dit-il  Claude, dans un moment o ils se retrouvrent
seuls, en ai-je, du temps  perdre avec ces crtins! Mais, comme il
s'approchait de la baie vitre, il en ouvrit brusquement un des
panneaux, et l'on distingua, de l'autre ct de l'avenue,  un des
balcons de l'htel d'en face, une forme blanche, une femme vtue d'un
peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-mme agita la main, 
trois fois. Puis, les deux fentres se refermrent.

Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'tait fait,
Fagerolles s'expliqua tranquillement.

Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une
tlgraphie complte. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon
vieux, en voil une qui nous donnerait des leons!

--Des leons, de quoi?

--Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...

Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole
d'honneur, elle a un flair du succs extraordinaire!...

Et, avec a, toujours voyou au fond, oh! d'une drlerie, d'une rage si
amusante, quand a la prend de vous aimer! Deux petites flammes rouges
lui taient montes aux joues, tandis qu'une sorte de vase remue
troublait un instant ses yeux. Ils s'taient remis ensemble, depuis
qu'ils habitaient l'avenue; on disait mme que lui, si adroit, rompu 
toutes les farces du pav parisien, se laissait manger par elle, saign
 chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de
chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien
souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela
expliquait en partie la gne o il tait, sa dette grandissante, malgr
le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il
n'ignorait pas qu'il tait chez elle le luxe inutile, une distraction de
femme aimant la peinture, prise derrire le dos des messieurs srieux,
payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le
cadavre de leur perversit, un ragot de bassesse, qui le faisait rire
et s'exciter lui-mme de ce rle d'amant de coeur, oublieux de tout
l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles
pitinait, jetant des regards d'inquitude vers l'htel d'en face.

Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...

Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite,  moins qu'on ne me nomme
pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dpouillement.
Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite
si tu dois compter sur moi. D'abord, Claude jura qu'il ne se
drangerait point. Cette protection de Fagerolles lui tait lourde; et
il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard
ne tnt pas sa promesse, par lchet devant l'insuccs.

Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rder
aux Champs-lyses, en se donnant le prtexte d'une longue promenade.
Autant l qu'ailleurs; car il avait cess tout travail, dans l'attente
inavoue du Salon, et il recommenait ses interminables courses 
travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir t reu
au moins une fois. Mais,  plusieurs reprises, il passa devant le Palais
de l'Industrie, dont le trottoir l'intressait, avec sa turbulence, son
dfil d'artistes lecteurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons
sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les
coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'cole, la
liste librale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames.
On et dit, au lendemain d'une meute, la folie du scrutin,  la porte
d'une section.

Le soir, ds quatre heures, lorsque le vote fut termin, Claude ne
rsista pas  la curiosit de monter voir.

Maintenant, l'escalier tait libre, entrait qui voulait. En haut, il
tomba dans l'immense salle du jury, dont les fentres donnent sur les
Champs-lyses. Une table de douze mtres en occupait le centre; tandis
que, dans la chemine monumentale,  l'un des bouts, brlaient des
arbres entiers. Et il y avait l quatre ou cinq cents lecteurs, rests
pour le dpouillement, mls  des amis,  de simples curieux, parlant
fort, riant, dchanant sous le haut plafond un grondement d'orage.
Dj, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient,
une quinzaine en tout, composs chacun d'un prsident et de deux
scrutateurs. Mais il restait  en organiser trois ou quatre, et personne
ne se prsentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'crasante besogne
qui clouait les gens de zle une partie de la nuit. Justement,
Fagerolles, sur la brche depuis le matin, s'agitait, criait, pour
dominer le vacarme.

Voyons, messieurs, il nous manque un homme!...

Voyons, un homme de bonne volont par ici!

Et,  ce moment, ayant aperu Claude, il se prcipita, l'amena de force.

Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir  cette place et de
nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable! Claude, du coup, se
trouva prsident d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravit
de timide, motionn au fond, ayant l'air de croire que la rception de
sa toile allait dpendre de sa conscience  cette besogne. Il appelait
tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits
paquets gaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela
dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grle
de ces vingt, trente noms cris ensemble par des voix diffrentes, au
milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire
sans passion, il s'animait, dsespr quand une liste ne contenait pas
le nom de Fagerolles, heureux ds qu'il avait  lancer ce nom une fois
de plus.

Du reste, il gotait souvent, cette joie, car le camarade s'tait rendu
populaire, se montrant partout, frquentant les cafs o se tenaient des
groupes influents, risquant mme des professions de loi, s'engageant
vis--vis des jeunes, sans ngliger de saluer trs bas les membres de
l'Institut. Une sympathie gnrale montait, Fagerolles tait l comme
l'enfant gt de tous.

Vers six heures, par cette pluvieuse journe de mars, la nuit tomba. Les
garons apportrent des lampes; et des artistes mfiants, des profils
muets et sombres qui surveillaient le dpouillement d'un oeil oblique,
se rapprochrent. D'autres commenaient les farces, risquaient des cris
d'animaux, lchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut  huit heures
seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin,
que la gaiet dborda. On vidait violemment les bouteilles, on
s'empiffrait au petit bonheur des plats attraps, c'tait une kermesse
en goguette, dans cette salle gante que les bches de la chemine
clairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumrent, la fume brouilla
d'une vapeur la lumire jaune des lampes; tandis que, sur le parquet,
tranaient les bulletins jets pendant le vote, une couche paisse de
papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques
assiettes casses, tout un fumier o s'enfonait les talons des bottes.
On se lchait, un petit sculpteur ple monta sur une chaise pour
haranguer le peuple; un peintre  la moustache raide, sous un nez
crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant,
faisant l'Empereur.

Peu  peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze
heures, on n'tait plus que deux cents.

Mais, aprs minuit, il revint du monde, des flneurs en habit noir et en
cravate blanche, qui sortaient du thtre ou de soire, piqus du dsir
de connatre avant Paris, les rsultats du scrutin. Il arriva aussi des
reporters; et on les voyait s'lancer hors de la salle, un  un, ds
qu'une addition partielle leur tait communique.

Claude, enrou, appelait toujours. La fume et la chaleur devenaient
intolrables, une odeur d'table montait de la jonche boueuse du sol.
Une heure du matin, puis deux heures sonnrent. Il dpouillait, il
dpouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement,
que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand
le sien se trouvait emptr encore dans des colonnes de chiffres. Enfin,
toutes les additions furent centralises, on proclama les rsultats
dfinitifs. Fagerolles tait nomm le quinzime sur quarante, de cinq
places avant Bongrand, port sur la mme liste, mais dont le nom avait
d tre souvent ray. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue
Tourlaque, bris et ravi.

Alors, pendant deux semaines, il vcut anxieux. Dix fois, il eut l'ide
d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait.
D'ailleurs, comme le jury procdait par ordre alphabtique, rien
peut-tre n'tait dcid. Et, un soir, il eut un coup au coeur, sur le
boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges paules, dont le
dandinement lui tait bien connu.

C'tait Bongrand, qui parut embarrass. Le premier, il lui dit:

Vous savez, l-bas, avec ces bougres, a ne marche gure... Mais tout
n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur
Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous
compromettre. La vrit tait que Bongrand se trouvait en continuelle
hostilit avec Mazel, nomm prsident du jury, un matre clbre de
l'cole, le dernier rempart de la convention lgante et beurre. Bien
qu'ils se traitassent de chers collgues, en changeant de grandes
poignes de main, cette hostilit avait clat ds le premier jour, l'un
ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre vott un
refus. Au contraire, Fagerolles, lu secrtaire, s'tait fait l'amuseur,
le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa dfection d'ancien lve, tant
ce rengat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune matre, trs rosse,
comme disaient les camarades, se montrait pour les dbutants, les
audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne
s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant
alors en inventions drles, intriguant, enlevant le vote avec des
souplesses d'escamoteur.

Ces travaux du jury taient une rude corve, o Bongrand lui-mme usait
ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait prpar par
les gardiens, un interminable rang de grands tableaux poss  terre,
appuys contre la cimaise, fuyant  travers les salles du premier tage,
faisant le tour entier du Palais; et, chaque aprs-midi, ds une heure,
les quarante, ayant  leur tte le prsident, arm d'une sonnette,
recommenaient la mme promenade, jusqu' l'puisement de toutes les
lettres de l'alphabet.

Les jugements taient rendus debout, on bclait le plus possible la
besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions
arrtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on
rservait l'oeuvre en cause pour la rvision du soir; tandis que deux
hommes, tenant une corde de dix mtres, la raidissaient,  quatre pas de
la ligne des tableaux, afin de maintenir  bonne distance le flot des
jurs, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres,
malgr tout, creusaient la corde. Derrire le jury, marchaient les
soixante-dix gardiens en blouse blanche, voluant sous les ordres d'un
brigadier, faisant le tri  chaque dcision communique par les
secrtaires, les reus spars des refuss qu'on emportait  l'cart,
comme des cadavres aprs la bataille. Et le tour durait deux grandes
heures, sans un rpit, sans un sige pour s'asseoir, tout le temps sur
les jambes, dans un pitinement de fatigue, au milieu des courants d'air
glacs, qui foraient les moins frileux  s'enfouir au fond de paletots
de fourrure.

Aussi la collation de trois heures tait-elle la bienvenue; un repos
d'une demi-heure  un buffet, o l'on trouvait du bordeaux, du chocolat,
des sandwiches. C'tait l que s'ouvrait le march aux concessions
mutuelles, les changes d'influences et de voix. La plupart avait de
petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grle de
recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils
s'engageaient  voter pour les protgs d'un collgue, si celui-ci
votait pour les leurs. D'autres, au contraire, dtachs de ces
intrigues, austres ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard
perdu.

Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, o
il y avait des chaises, mme des tables, avec des plumes, du papier, de
l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mtre cinquante
taient jugs l,passaient au chevalet, rangs par dix ou douze le
long d'une sorte de trteau, recouvert de serge verte.

Beaucoup de jurs s'oubliaient batement sur les siges, plusieurs
faisaient leur correspondance, il fallait que le prsident se fcht,
pour avoir des majorits prsentables.

Parfois, un coup de passion soufflait, le vote  main leve tait rendu
dans une telle fivre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en
l'air, au-dessus du flot tumultueux des ttes.

Et ce fut l, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin.

Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet dbordait de notes, se
livrait  des marchandages compliqus pour trouver des voix en faveur de
Claude; mais l'affaire tait dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses
autres engagements, il n'essuyait que des refus, ds qu'il prononait le
nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand,
qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs,
qu'il gtait les meilleures causes, par des clats de franchises
inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lch Claude, sans
l'obstination qu'il mettait  vouloir essayer sa puissance, sur cette
admission rpute impossible. On verrait bien s'il n'tait pas de taille
dj  violenter le jury. Peut-tre y avait-il en outre, au fond de sa
conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il
volait le talent.

Justement, ce jour-l, Mazel tait d'une humeur dtestable... Ds le
dbut de la sance, le brigadier venait d'accourir.

Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refus un
hors-concours... Vous savez le numro deux mille cinq cent trente, une
femme nue sous un arbre. En effet, la veille, on avait jet ce tableau
 la fosse commune, dans le mpris unanime, sans remarquer qu'il tait
d'un vieux peintre classique, respect de l'Institut; et l'effarement du
brigadier, cette bonne farce d'une excution involontaire, gayait les
jeunes du jury, qui se mirent  ricaner, d'un air provocant.

Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait dsastreuses pour
l'autorit de l'cole. Il avait eu un geste de colre, il dit schement:

Eh bien, repchez-le, portez-le aux reus... Aussi, on faisait hier un
bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop,
si je ne puis pas mme obtenir le silence! Il donna un terrible coup de
sonnette.

Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volont, je vous
prie. Par malheur, ds les premiers tableaux poss sur le chevalet, il
eut encore une msaventure. Entre autres, une toile attira son
attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre  agacer
les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la
signature, en murmurant:

Quel est donc le cochon...? Mais il se releva vivement, tout secou
d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui tait, lui aussi, le
rempart des saines doctrines. Esprant qu'on ne l'avait pas entendu, il
cria:

Superbe!... Le numro un, n'est-ce pas, messieurs? On accorda le
numro un, l'admission qui donnait droit  la cimaise. Seulement, on
riait, on se poussait du coude.

Il en fut trs bless et devint farouche.

Et ils en taient tous l, beaucoup s'panchaient au premier regard,
puis rattrapaient leurs phrases, ds qu'ils avaient dchiffr la
signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos,
s'assurant du nom, l'oeil furtif, avant de se promener. D'ailleurs,
lorsque passait l'oeuvre d'un collgue, quelque toile suspecte d'un
membre du jury, on avait la prcaution de s'avertir d'un signe, derrire
les paules du peintre;Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!
Malgr l'nervement de la sance, Fagerolles enleva une premire
affaire. C'tait un pouvantable portrait, peint par un de ses lves,
dont la famille, trs riche, le recevait. Il avait d emmener Mazel 
l'cart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un
malheureux pre de trois filles, qui mourait de faim; et le prsident
s'tait longtemps fait prier: que diable! on lchait la peinture, quand
on avait faim! on n'abusait pas  ce point de ses trois filles! Il leva
la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fchait,
deux autres membres de l'Institut se rvoltaient eux-mmes, lorsque
Fagerolles leur souffla trs bas:

C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a suppli de voter... Un parent,
je crois. Enfin, il y tient. Et les deux acadmiciens levrent
promptement la main, et une grosse majorit se dclara. Mais des rires,
des mots d'esprit, des cris indigns clatrent: on venait de placer sur
le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer
la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tte, un singe crev
d'avoir aval une courge, videmment; et les vieux, effars, reculaient.

Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tcha
d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manoeuvre adroite.

Voyons, messieurs, un vieux lutteur... Des paroles furieuses,
l'interrompirent. Ah! non, pas celui-l! On le connaissait, le vieux
lutteur! Un fou qui s'enttait depuis quinze ans, un orgueilleux qui
posait pour le gnie, qui avait parl de dmolir le Salon, sans jamais y
envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalit drgle, de
la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui
triomphe, mme battue, grondait dans l'clat des voix. Non, non,  la
porte!

Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cdant  la
colre de constater son peu d'influence srieuse.

Vous tes injustes, soyez justes au moins! Du coup, le tumulte fut 
son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient
menaants, des phrases partaient comme des balles. Monsieur, vous
dshonorez le jury.

--Si vous dfendez a, c'est pour qu'on mette votre nom dans les
journaux.

--Vous ne vous y connaissez-pas. Et, Fagerolles, hors de lui, perdant
jusqu' la souplesse de sa blague, rpondit lourdement: Je m'y connais
autant que vous.

--Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond trs rageur,
tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet! Oui, oui, un
navet! tous rptaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient
d'habitude aux dernires des crotes,  la peinture ple, froide, et
plate des barbouilleurs.

C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serres, je demande le
vote. Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette
sans relche, trs rouge de voir son autorit mconnue.

Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse
s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie... Enfin, il
obtint un peu de silence. Au fond, il n'tait pas mauvais homme.
Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le juget
excrable? On en recevait tant d'autres!...

--Voyons, messieurs, on demande le vote. Lui-mme allait peut-tre
lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-l, le sang aux joues, dans
une colre qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lcha ce
cri de sa conscience rvolte:

Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre
un pareil morceau! Des grognements coururent, le coup de massue tait
si rude, que personne ne rpondit.

Messieurs, on demande le vote, rpta Mazel, devenu ple, la voix
sche.

Et le ton suffit, c'tait la haine latente, les rivalits froces sous
la bonhomie des poignes de main. Rarement, on en arrivait  ces
querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanits
ravages, il y avait des blessures  jamais saignantes, des duels au
couteau dont on agonisait en souriant.

Bongrand et Fagerolles levrent seuls la main, et l'Enfant mort, refus,
n'eut plus que la chance d'tre repris, lors de la rvision gnrale.

C'tait la besogne terrible, cette rvision gnrale. Le jury, aprs ses
vingt jours de sances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journes
de repos, afin de permettre aux gardiens de prparer le travail, il
prouvait un frisson, l'aprs-midi o il tombait au milieu de l'talage
des trois mille tableaux refuss, parmi lesquels il devait repcher un
appoint, pour complter le chiffre rglementaire de deux mille cinq
cents oeuvres reues. Ah! ces trois mille tableaux placs bout  bout,
contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie
extrieure, partout enfin, jusque sur les parquets, tendus en mares
stagnantes, entre lesquelles on mnageait de petits sentiers filant le
long des cadres, une inondation, un dbordement qui montait, envahissait
le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce
que l'art peut rouler de mdiocrit et de folie! Et ils n'avaient qu'une
sance, d'une heure  sept, six heures de galop dsespr, au travers de
ce ddale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards
clairs; mais, bientt, leurs jambes se cassaient  cette marche force,
leurs yeux s'irritaient  ces couleurs dansantes; et il fallait marcher
toujours, voir et juger toujours, jusqu' dfaillir de lassitude. Ds
quatre heures, c'tait une droute, une dbcle d'anne battue. En
arrire, trs loin, des jurs se tranaient, hors d'haleine. D'autres,
un  un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers troits,
renonant  en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout.
Comment tre justes, grand Dieu!

Que reprendre dans ce tas d'pouvante? Au petit bonheur, sans bien
distinguer un paysage d'un portrait, on compltait le nombre. Deux
cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit,
Celui-l? Non, cet autre!

Comme vous voudrez. Sept, huit, c'tait fait! Enfin, ils avaient trouv
le bout, ils s'en allaient en bquillant, sauvs, libres! Une nouvelle
scne les avait arrts dans une salle, autour de l'Enfant mort, tal 
terre, parmi d'autres paves. Mais, cette fois, on plaisantait, un
farceur feignait de trbucher et de mettre le pied au milieu de la
toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour
chercher le vrai sens du tableau, dclarant qu'il tait beaucoup mieux 
l'envers.

Fagerolles se mit  blaguer, lui aussi.

Un peu de courage  la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous
en aurez pour votre argent... De grce, messieurs, soyez gentils,
reprenez-le, faites cette bonne action. Tous s'gayaient  l'entendre,
mais ils refusaient plus rudement, dans la cruaut de leur rire. Non,
non, jamais!

Le prends-tu pour ta charit? cria la voix d'un camarade.

C'tait un usage, les jurs avaient droit  une charit, chacun d'eux
pouvait choisir dans le tas une toile, si excrable qu'elle ft, et qui,
ds lors, se trouvait reue sans examen. D'ordinaire, on faisait
l'aumne de cette admission  des pauvres. Ces quarante repchs de la
dernire heure taient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se
glisser au bas bout de la table, le ventre vide.

Pour ma charit, rpta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai
un autre, pour ma charit... Oui, des fleurs, d'une dame... Des
ricanements l'interrompirent. tait-elle jolie? Ces messieurs, devant la
peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et
lui, demeurait perplexe, car la dame en question tait une protge
d'lrma. Il tremblait  l'ide de la terrible scne, s'il ne tenait pas
sa promesse. Un expdient lui vint.

Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre
charit, ce petit rigolo d'enfant mort?

Bongrand, le coeur crev, indign de ce ngoce, agita ses grands bras.

Moi! je ferais cette injure  un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus
fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon! Alors, comme on
ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restt, se
dcida, l'air superbe, en gaillard trs fort qui ne craignait pas d'tre
compromis.

C'est bon, je le prends pour ma charit. On cria bravo, on lui fit une
ovation railleuse, de grands saluts, des poignes de main. Honneur au
brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre
ses bras la pauvre toile hue, cahote, souille; et ce fut de la sorte
qu'un tableau du peintre de _Plein air_ se trouva enfin reu par le jury.
Ds le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit  Claude, en deux
lignes, qu'il avait russi  faire passer l'Enfant mort, mais que cela
n'avait pas t sans peine.

Claude, malgr la joie de la nouvelle, prouva un serrement de coeur:
cette brivet, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute
l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut
malheureux de cette victoire,  un point tel, qu'il aurait voulu
reprendre son oeuvre et la cacher. Puis, cette dlicatesse s'moussa, il
retomba aux dfaillances de sa fiert d'artiste, tant sa misre humaine
saignait de la longue attente du succs. Ah! tre vu, arriver quand
mme! Il en tait aux capitulations dernires, il se remit  souhaiter
l'ouverture du Salon, avec l'impatience fbrile d'un dbutant, vivant
dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de ttes
moutonnant et acclamant sa toile.

Peu  peu, Paris avait dcrt  la mode le jour du vernissage, cette
journe accorde aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la
toilette suprme de leurs tableaux. Maintenant, c'tait une primeur, une
de ces solennits qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans
un crasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public
appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il tait uniquement
question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de
tout ce qui touchait  leurs personnes: un de ces engouements en coup de
foudre, dont l'nergie soulve les pavs, jusqu' ds bandes de
campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant pousses les jours
gratuits au travers des salles, jusqu' ce chiffre effrayant de
cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une
arme, les arrire-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde,
dfilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images.

D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimid, par
la bousculade de beau monde dont on parlait, rsolu  attendre le jour
plus dmocratique de la vritable ouverture. Il refusa mme  Sandoz de
l'accompagner. Puis, une telle fivre le brla, qu'il partit
brusquement, ds huit heures, en se donnant  peine le temps d'avaler un
morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'tait pas senti le
courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore mue, inquite.

Et, surtout, mon chri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.
Claude touffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur
battant d'avoir mont vite le grand escalier. Il faisait dehors un
limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du
plafond, tamisait le soleil en une vive lumire blanche; et, par des
portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des
souffles humides, d'une fracheur frissonnante. Lui, un moment, reprit
haleine, dans cet air qui s'alourdissait dj, gardant une vague odeur
de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup
d'oeil les tableaux des murs, une immense scne de massacre en face,
ruisselant de rouge, une colossale et ple saintet  gauche, une
commande de l'tat, la banale illustration d'une fte officielle 
droite, puis des portraits, des paysages, des intrieurs, tous clatant
en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il
gardait du public fameux de cette solennit, lui fit ramener ses regards
sur la foule peu  peu grossie. Le pouf circulaire, plac au centre, et
d'o jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'tait occup que par
trois dames, trois monstres, abominablement mises, installes pour une
journe de mdisances. Derrire lui, il entendit une voix rauque broyer
de dures syllabes: c'tait un Anglais en veston  carreaux, expliquant
la scne de massacre  une femme jaune, enfouie au fond d'un
cache-poussire de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se
fourraient, s'miettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les
ttes taient leves, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le
bras, les femmes marchaient doucement, s'arrtaient en profil perdu; et
son oeil de peintre tait surtout accroch par les fleurs de leurs
chapeaux, trs aigus de ton, parmi les vagues sombres des hauts
chapeaux de soie noire. Il aperut trois prtres, deux simples soldats
tombs l on ne savait d'o, des queues ininterrompues de messieurs
dcors, des cortges de jeunes filles et de mres barrant la
circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin,
des sourires, des saluts, parfois une poigne de main rapide, au
passage. Les voix demeuraient discrtes; couvertes par le roulement
continu des pieds.

Alors, Claude se mit  chercher son tableau. Il tcha de s'orienter
d'aprs les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les
portes s'ouvraient  la file, c'tait une profonde perspective de
portires en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus.
Il alla jusqu' la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade,
sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la
cohue y avait grandi rapidement, on commenait  y marcher avec peine.
Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des
peintres, chez lui ce jour-l, et qui faisait les honneurs de la maison:
un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, dvor d'un besoin
de publicit, travaillant pour la mdaille, racolant tous les visiteurs
de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le
peintre, clbre, riche, qui recevait devant son oeuvre, un sourire de
triomphe aux lvres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont
il avait une cour sans cesse renouvele; puis, les autres, les rivaux
qui s'excrent en se criant  pleine voix des loges, les farouches
guettant d'une porte les succs des camarades, les timides qu'on ne
ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs
cachant sous un mot drle la plaie saignante de leur dfaite, les
sincres absorbs, tchant de comprendre, distribuant dj les
mdailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune
femme, charmante, accompagne d'un enfant coquettement pomponn, une
bourgeoise revche, maigre, flanque de deux laiderons en noir, une
grosse mre, choue sur une banquette Au milieu de toute une tribu de
mioches mal mouchs, une dame mre, belle encore, qui regardait, avec sa
grande fille, passer une gueuse, la matresse du pre, toutes deux au
courant, trs calmes, changeant un sourire; et il y avait encore les
modles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient
leurs corps les unes aux autres, dans les nudits des tableaux, parlant
haut, habilles sans got, gtant leurs chairs superbes sous de telles
robes, qu'elles semblaient bossues  ct des poupes bien mises, des
Parisiennes dont rien ne serait rest, au dballage.

Quand il se fut dgag, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre
tait de ce ct. Il visita les salles marques d'un L, ne trouva rien.
Peut-tre sa toile, gare, confondue, avait-elle servi  boucher un
trou ailleurs.

Alors, comme il tait arriv dans la grande salle de l'Est, il se lana
au travers des autres petites salles en retour, cette queue recule,
moins frquente, o les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui
est la terreur des peintres. L encore, il ne dcouvrit rien. Ahuri,
dsespr, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de
chercher, parmi le trop-plein des numros dbordant au-dehors, blafards
et grelottants sous la lumire crue; puis, aprs d'autres courses
lointaines, il retomba pour la troisime fois dans le salon d'honneur.
On s'y crasait, maintenant. Le Paris clbre, riche, ador, tout ce qui
clate en vacarme, le talent, le million, la grce, les matres du
roman, du thtre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de
Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines,
affiches ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans
la colre de ses vaines recherches, il s'tonnait de la vulgarit des
visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu
d'lgantes pour beaucoup de communes, du manque de majest de ce monde,
 tel point que la peur dont il avait trembl se changeait en mpris.
tait-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le
retrouvait? Deux petits reporters blonds compltaient une liste des
personnes  citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les
marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un group de
dbutants; un autre, les mains derrire le dos, solitaire, demeurait
plant, accablait chaque oeuvre d'une impassibilit auguste. Et ce qui
le frappait surtout, c'tait cette bousculade de troupeau, cette
curiosit en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la
fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. Dj, l'envie tait
 l'oeuvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui,
sans un mot, regarde, hausse terriblement les paules, puis s'en va; les
deux qui restent un quart d'heure, coude  coude, appuys  la
planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les
bas, avec des regards torves de conspirateurs.

Mais Fagerolles venait de paratre; et, au milieu du flux continuel des
groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout
 la fois, se prodiguant dans son double rle de jeune motive et de
membre influent du jury. Accabl d'loges, de remerciements, de
rclamations, il avait une rponse pour chacun, sans rien perdre de sa
bonne grce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres
de sa clientle qui se trouvaient mal placs. C'tait le galop ordinaire
de la premire heure, tous se cherchant, courant se voir, clatant en
rcriminations, en fureurs bruyantes, interminables: on tait trop haut,
le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de
dcrocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand
maigre, relanant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui
expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des
numros de classement, les panneaux de chaque mur taient disposs par
terre, puis accrochs, sans qu'on favorist personne. Et il poussa
l'obligeance jusqu' promettre son intervention, lors du remaniement des
salles, aprs les mdailles, sans arriver  calmer le grand maigre, qui
continua de le poursuivre.

Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander o l'on avait mis
sa toile. Mais une fiert l'arrta,  le voir si entour. N'tait-ce pas
imbcile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il
rflchissait brusquement qu'il devait avoir saut toute une file de
salons,  droite; et, en effet, il y avait l des lieues nouvelles de
peinture. Il finit par dboucher dans une salle, o la foule
s'touffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau
d'honneur, au milieu.

D'abord, il ne put le voir, tant le flot des paules moutonnait, une
muraille paissie de ttes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans
une admiration bante. Enfin,  force de se hausser sur la pointe des
pieds, il aperut la merveille, il reconnut le sujet, d'aprs ce qu'on
lui en avait dit.

C'tait le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son _Plein air_, dans
ce Djeuner, la mme note blonde, la mme formule d'art, mais combien
adoucie, truque, gte, d'une lgance d'pidmie, arrange avec une
adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles
n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement,
dans leurs toilettes oses de mondaines, il les avait dshabilles,
l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage,
l'autre dcouvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour
prendre une assiette, la troisime qui ne livrait pas un coin de sa
peau, vtue d'une robe si troitement ajuste, qu'elle en tait
troublante l'indcence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux
messieurs, galants, en vestons de campagne, ils ralisaient le rve du
distingu; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du
landau, arrt derrire les arbres. Tout cela, les figures, les toffes,
la nature morte du djeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur
les verdures assombries du fond; et l'habilet suprme tait dans cette
forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste
assez la foule pour la faire se pmer. Une tempte dans un pot de crme.

Claude, ne pouvant s'approcher, coutait des mots, autour de lui. Enfin,
en voil un qui faisait de la vraie vrit! Il n'appuyait pas comme ces
goujats de l'cole nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah!
les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les
suffrages de la bonne compagnie! Et avec a une finesse, un chantre, un
esprit! Ce n'tait pas lui qui se fchait incongrment en morceaux
passionns, d'une cration dbordante; non, quand il avait pris trois
notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un
chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien
parisienne. On le rpta, on ne passa plus sans dclarer a bien
parisien.

Ces dos enfls, ces admirations montant en une mare d'chines
finissaient par exasprer Claude; et, pris du besoin de voir les ttes
dont se composait un succs, il tourna le tas, il manoeuvra de faon 
s'adosser contre la cimaise. L, il avait le public de face, dans le
jour gris que filait la toile du plafond, teignant le milieu de la
salle; tandis que la lumire vive, glisse des bords de l'cran,
clairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, o l'or des cadres
prenait le ton chaud du soleil.

Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hu, autrefois: si ce
n'tait pas ceux-l, c'taient leurs frres; mais srieux, extasis,
embellis de respectueuse attention.

L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de
l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarques d'abord,
s'attendrissaient ici, dans l'unanime rgal d'un mensonge aimable. Deux
grosses dames, la bouche ouverte, billaient d'aise. De vieux messieurs
arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas
le sujet  sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement
du col. Il y avait des merveillements bats, tonns, profonds, gais,
austres, des sourires inconscients, des airs mourants de tte. Les
chapeaux noirs se renversaient  demi, les fleurs des femmes coulaient
sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute,
taient pousss, remplacs par d'autres qui leur ressemblaient,
continuellement.

Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait
trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'taient
plus les vides de la premire heure, les souffles froids monts du
jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air
s'chauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bientt, ce qui
domina, ce fut l'odeur de chien mouill. Il devait pleuvoir, une de ces
averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une
humidit, des vtements lourds qui semblaient fumer, ds qu'ils
entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de tnbres
passaient, depuis un instant, sur l'cran du plafond. Claude, qui leva
les yeux, devina un galop de grandes nues fouettes, de bise, des
trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait
le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se
noyait de nuit; jusqu' ce que la nue emporte, le peintre revt sortir
les ttes de ce crpuscule, avec les mmes bouches rondes, les mmes
yeux ronds de ravissement imbcile.

Mais une autre amertume tait rserve  Claude. Il aperut, sur le
panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant  celui de
Fagerolles. Et, devant celui-l, personne ne se bousculait, les
visiteurs dfilaient avec indiffrence. C'tait pourtant l'effort
suprme, le coup que le grand peintre cherchait  porter depuis des
annes, une dernire oeuvre enfante dans le besoin de se prouver la
virilit de son dclin. La haine qu'il nourrissait contre _La Noce au
village_, ce premier chef-d'oeuvre dont on avait cras sa vie de
travailleur, venait de le pousser  choisir le sujet contraire et
symtrique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, dband
parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-mme, on
verrait bien s'il tait fini, si l'exprience de ses soixante ans ne
valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'exprience tait
battue, l'oeuvre allait tre un insuccs morne, une de ces chutes
sourdes de vieil homme, qui n'arrtent mme pas les passants. Des
morceaux de matre s'indiquaient toujours, l'enfant de choeur tenant la
croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bire, et dont les
robes blanches, plaques sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli
contraste avec l'endimanchement noir du cortge, au travers des
verdures; seulement, le prtre en surplis, la fille  la bannire, la
famille derrire le corps, toute la toile d'ailleurs tait d'une facture
sche, dsagrable de science, raidie par l'obstination. Il y avait l
un retour inconscient, fatal, au romantisme tourment, d'o tait parti
l'artiste, autrefois.

Et c'tait bien le pis de l'aventure, l'indiffrence du public avait sa
raison dans cet art d'une autre poque, dans cette peinture cuite et un
peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des
grands blouissements de lumire.

Justement, Bongrand, avec l'hsitation d'un dbutant timide, entra dans
la salle, et Claude eut le coeur serr en le voyant jeter un coup d'oeil
 son tableau solitaire, puis un autre  celui de Fagerolles, qui
faisait meute.

En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aigu de sa fin. Si,
jusque-l, la peur de sa lente dchance l'avait dvor, ce n'tait
qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se
survivait, son talent tait mort, jamais plus il n'enfanterait des
oeuvres vivantes. Il devint trs ple, il eut un mouvement pour fuir,
lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec
sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans
se soucier des personnes prsentes.

Ah! farceur, je vous y prends,  vous admirer! Lui, cette anne-l,
avait une Moissonneuse excrable, une de ces figures stupidement rates,
qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en
tait pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'oeuvre de plus,
promettant son infaillibilit de dieu, au milieu de la foule, qu'il
n'entendait pas rire.

Sans rpondre, Bongrand le regarda de ses yeux brls de fivre.

Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y
viennent donc, les petits d' prsent! Il n'y a que nous, la vieille
France!

Dj, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public tonn.

Brute! murmura Bongrand, trangl de chagrin, rvolt comme de l'clat
d'un rustre dans la chambre d'un mort.

Il avait aperu Claude, il s'approcha. N'tait-ce pas lche de fuir
cette salle? Et il voulait montrer son courage, son me haute, o
l'envie n'tait jamais entre.

Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succs!...

Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime gure;
mais lui est trs gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a t
tout  fait bien pour vous. Claude s'efforait de trouver un mot
d'admiration sur L'Enterrement.

Le petit cimetire, au fond, est si joli!... Est-il possible que le
public... D'une voix rude, Bongrand l'arrta.

Hein! mon ami, pas de condolances... Je vois clair.  ce moment,
quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un
Naudet grandi, enfl, dor par le succs des affaires colossales qu'il
brassait  prsent.

L'ambition lui tournant la tte, il parlait de couler tous les autres
marchands de tableaux, il avait fait btir un palais, o il se posait en
roi du march, centralisant les chefs-d'oeuvre, ouvrant les grands
magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient ds son
vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des
galeries, attendait en mai l'arrive des amateurs amricains, auxquels
il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait achet dix mille; et il
menait un train de prince, femme, enfants, matresse, chevaux, domaine
en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse
des morts illustres, nis de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce
qui avait fini par lui donner le mpris de toute oeuvre signe du nom
d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits
couraient dj. Le nombre des toiles connues tant limit, et celui des
amateurs ne pouvant gure s'tendre, l'poque arrivait o les affaires
allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente
avec des banquiers pour soutenir les hauts prix;  la salle Drouot, on
en tait  l'expdient des ventes fictives, des tableaux rachets trs
cher par le marchand lui-mme; et la faillite semblait tre fatalement
au bout de ces oprations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les
mensonges de l'agio.

Bonjour, cher matre, dit Naudet, qui s'tait avanc.

Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles. Son
attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilit cline et respectueuse
d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre  lui, d'un
ouvrier  ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'tait lui qui l'avait
install avenue de Villiers, le forant  avoir un htel, le meublant
ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de
bibelots, pour le tenir ensuite  sa merci; et, maintenant, il
commenait  l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en garon
lger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre srieux ne l'aurait
envoy au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait mme de
la mdaille d'honneur; mais rien n'tait plus mauvais pour les hauts
prix. Quand on voulait avoir les Amricains, il fallait savoir rester
chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.

Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donn vingt mille
francs de ma poche pour que ces imbciles de journaux ne fissent pas
tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette anne.

Bongrand, qui coutait bravement, malgr sa souffrance, eut un sourire.

En effet, ils ont peut-tre pouss les indiscrtions un peu loin...
Hier, j'ai lu un article, o j'ai appris que Fagerolles mangeait tous
les matins deux oeufs  la coque. Il riait de ce coup brutal de
publicit, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune matre,  la
suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait
vu. Toute la bande des reporters s'tait mise en campagne, on le
dshabillait, son enfance, son pre le fabricant de zinc d'art, ses
tudes, o il logeait, comment il vivait, jusqu' la couleur de ses
chaussettes, jusqu' une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez.
Et il tait la passion du moment, le jeune matre selon le got du jour,
ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'cole,
dont il gardait les procds: fortune d'une saison que le vent apporte
et remporte, caprice nerveux de la grande dtraque de ville, succs de
l'-peu-prs, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la
foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indiffrence de tous.

Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.

Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un
pendant  la _Noce_? Moi, je vous en aurais dtourn... Ah! La _Noce_. La
_Noce_! Bongrand l'coutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul,
un pli douloureux coupait ses lvres tremblantes.

Il oubliait ses chefs-d'oeuvre, l'immortalit assure  son nom, il ne
voyait plus que la vogue immdiate, sans effort, venant  ce galopin
indigne de nettoyer sa palette, le poussant  l'oubli, lui qui avait
lutt dix annes avant d'tre connu. Ces gnrations nouvelles, quand
elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles
vous font pleurer dans la mort!

Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laiss deviner son
mal. Est-ce qu'il tomberait  cette bassesse de l'envie? Une colre
contre lui-mme le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la
rponse violente qui lui montait aux lvres, il dit familirement:

Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le
jour o j'ai eu l'ide de cette toile.

--Ah! c'est lui, pardon! cria le marchand, qui s'chappa.

C'tait Fagerolles, qui se montrait  l'entre de la salle.

Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance
de garon d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un
signe un jeune homme et lui donna une rponse, heureuse sans doute, car
ce dernier dborda de reconnaissance. Deux autres se prcipitrent pour
le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de
martyre une nature morte, place dans l'ombre d'une encoignure. Puis il
disparut, aprs avoir jet, sur le peuple en extase devant son tableau,
un seul coup d'oeil. Claude, qui regardait et coutait, sentit alors sa
tristesse lui noyer le coeur. La bousculade augmentait toujours, il
n'avait plus en face de lui que des figures bantes et suantes, dans la
chaleur devenue intolrable. Par-dessus les paules, d'autres pauls
montaient, jusqu' la porte, d'o ceux qui ne pouvaient rien voir, se
signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des
averses du dehors. Et Bongrand restait l par fiert, tout droit dans sa
dfaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs
sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bont est
large. Claude, qui lui parla sans recevoir de rponse, vit bien que,
derrire cette face calme et gaie, l'me tait absente, envole dans le
deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effray,
il n'insista pas, il partit, sans mme que Bongrand s'en aperut, de ses
yeux vides.

De nouveau, au travers de la foule, une ide venait de pousser Claude.
Il s'bahissait de n'avoir pu dcouvrir son tableau. Rien n'tait plus
simple. N'y avait-il donc pas une salle o l'on riait, un coin de blague
et de tumulte, un attroupement de public farceur injuriant une oeuvre?
Cette oeuvre serait la sienne,  coup sr. Il avait encore dans les
oreilles les rires du Salon des Refuss, autrefois. Et, de chaque porte,
il coutait maintenant, pour entendre si ce n'tait pas l qu'on le
huait.

Mais, comme il se retrouvait dans la salle de l'Est, cette halle o
agonise le grand art, le dpotoir o l'on empile les vastes compositions
historiques et religieuses, d'un froid sombre, il eut une secousse, il
demeura immobile, les yeux en l'air. Cependant, il tait pass deux fois
dj. L-haut, c'tait bien sa toile, si haut, si haut, qu'il hsitait 
la reconnatre, toute petite, pose en hirondelle, sur le coin d'un
cadre, le cadre monumental d'un immense tableau de dix matres,
reprsentant le Dluge, le grouillement d'un peuple jaune, culbut dans
de l'eau lie-de-vin.  gauche, il y avait encore le pitoyable portrait
en pied d'un gnral couleur de cendre;  droite, une nymphe colosse,
dans un paysage lunaire, le cadavre exsangue d'une assassine, qui se
gtait sur l'herbe; et alentour, partout, des choses rostres,
violtres, des images tristes, jusqu' une scne comique de moines se
grisant, jusqu' une ouverture de la Chambre, avec toute une page crite
sur un cartouche dor, o les ttes des dputs connus taient
reproduites au trait, accompagnes des noms. Et, l-haut, l-haut, au
milieu de ces voisinages blafards, la petite toile, trop rude, clatait
frocement, dans une grimace douloureuse de monstre.

Ah! l'Enfant mort, le misrable petit cadavre, qui n'tait plus,  cette
distance, qu'une confusion de chairs, la carcasse choue de quelque
bte informe! tait-ce un crne, tait-ce un ventre, cette tte
phnomnale, enfle et blanchie? et ces pauvres mains tordues sur les
linges, comme des pattes rtractes d'oiseau tu par le froid! et le lit
lui-mme, cette pleur des draps, sous la pleur des membres, tout ce
blanc si triste, un vanouissement du ton, la fin dernire! Puis, on
distinguait les yeux clairs et fixes, on reconnaissait une tte
d'enfant, le cas de quelque maladie de la cervelle, d'une profonde et
affreuse piff. Claude s'approcha, se recula, pour mieux voir. Le jour
tait si mauvais, que des reflets dansaient dans la toile, de partout.
Son petit Jacques, comme on l'avait plac! sans doute par ddain, ou par
honte plutt, afin de se dbarrasser de sa laideur lugubre. Lui,
pourtant, l'voquait, le retrouvait, l-bas,  la campagne, frais et
rose, quand il se roulait dans l'herbe, puis rue de Douai, peu  peu
pli et stupide, puis rue Tourlaque, ne pouvant plus porter son front,
mourant une nuit tout seul, pendant que sa mre dormait; et il la
revoyait, elle aussi, la mre, la triste femme, reste  la maison, pour
y pleurer sans doute, ainsi qu'elle pleurait maintenant les journes
entires. N'importe, elle avait bien fait de ne pas venir: c'tait trop
triste, leur petit Jacques, dj froid dans son lit, jet  l'cart en
paria, si brutalis par la lumire, que le visage semblait rire, d'un
rire abominable.

Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son oeuvre. Un
tonnement, une dception, le faisait chercher des yeux la foule, la
pousse  laquelle il s'attendait.

Pourquoi ne le huait-on pas? Ah! les insultes de jadis, les moqueries,
les indignations, ce qui l'avait dchir et fait vivre! Non, plus rien,
pas mme un crachat au passage: c'tait la mort. Dans la salle immense,
le public dfilait rapidement, pris d'un frisson d'ennui. Il n'y avait
du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre, o sans cesse
un groupe se renouvelait, lisant la lgende, se montrant les ttes des
dputs. Des rires ayant clat derrire lui, il se retourna: mais on ne
se moquait point; on s'gayait simplement des moines en goguette, le
succs comique du Salon, que des messieurs expliquaient  des dames, en
dclarant a tourdissant d'esprit. Et tous ces gens passaient sous le
petit Jacques, et pas un ne levait la tte, pas un ne savait mme qu'il
fait l-haut!

Le peintre, cependant, eut un espoir. Sur le pouf central, deux
personnages, un gros et un mince, dcors tous les deux, causaient,
renverss contre le dossier de velours, regardant les tableaux, en face.
Il s'approcha, il les couta.

Et je les ai suivis, disait le gros. Ils ont pris la rue Saint-Honor,
la rue Saint-Roch, la rue de la Chausse d'Antin, la rue La Fayette...

--Enfin, vous leur avez parl? demanda le mince, d'un air de profond
intrt.--Non, j'ai eu peur de me mettre en colre. Claude s'en alla,
revint  trois reprises, le coeur battant, chaque fois qu'un rare
visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au
plafond. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole, une seule.
Pourquoi exposer? comment savoir? tout, plutt que cette torture du
silence! Et il touffa, lorsqu'il vit s'approcher un jeune mnage, la
femme ravissante, l'allure dlicate et fluette d'une bergre en Saxe.
Elle avait aperu le tableau, elle en demandait le sujet, stupfaite de
n'y rien comprendre; et, quand son mari, feuilletant le catalogue, eut
trouv le titre: l'Enfant mort, elle l'entrana, frissonnante, avec ce
cri d'effroi:

Oh! l'horreur! est-ce que la police devrait permettre une horreur
pareille!.

Alors, Claude demeura l, debout, inconscient et hant, les yeux clous
en l'air, au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait,
indiffrente, sans un regard  cette chose unique et sacre, visible
pour lui seul; et ce fut l, dans ces coudoiements, que Sandoz finit par
le reconnatre.

Flnant en garon, lui aussi, sa femme tant reste prs de sa mre
souffrante, Sandoz venait de s'arrter, le coeur fendu, en bas de la
petite toile, rencontre par hasard.

Ah! quel dgot de cette misrable vie! Il revcut brusquement leur
jeunesse, le collge de Plassans, les longues escapades au bord de la
Viorne, les courses libres sous le brlant soleil, toute cette flambe
de leurs ambitions naissantes; et, plus tard, dans leur existence
commune, il se rappelait leurs efforts, leurs certitudes de gloire, la
belle fringale, d'apptit dmesur, qui parlait d'avaler Paris d'un
coup.  cette poque, que de fois il avait vu en Claude le grand homme,
celui dont le gnie dbrid devait laisser en arrire, trs loin, le
talent des autres!...

C'tait d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais, plus tard
l'atelier du quai de Bourbon, des toiles immenses rves, des projets 
faire clater le Louvre; c'tait une lutte incessante, un travail de dix
heures par jour, un don entier de son tre. Et puis, quoi? aprs vingt
annes de cette passion, aboutir  a,  cette pauvre chose sinistre,
toute petite, inaperue, d'une navrante mlancolie dans son isolement de
pestifre! Tant d'espoirs, de tortures, une vie use au dur labeur de
l'enfantement, et a, et a, mon Dieu! Sandoz, prs de lui, reconnut
Claude. Une maternelle motion fit trembler sa voix.

Comment! tu es venu?... Pourquoi as-tu refus de passer me prendre? Le
peintre ne s'excusa mme pas. Il semblait trs fatigu, sans rvolte,
frapp d'une stupeur douce et sommeillante.

Allons, ne reste pas l. Il est midi sonn, tu vas djeuner avec
moi... Des gens m'attendaient chez Ledoyen.

Mais je les lche, descendons au buffet, cela nous rajeunira, n'est-ce
pas, vieux! Et Sandoz l'emmena, un bras sous le sien, le serrant, le
rchauffant, tchant de le tirer de son silence morne.

Voyons, sapristi! il ne faut pas te dmonter de la sorte. Ils ont beau
l'avoir mal plac, ton tableau est superbe, un fameux morceau de
peintre!... Oui, je sais, tu avais rv autre chose. Que diable! tu n'es
pas mort, ce sera pour plus tard... Et, regarde! tu devrais tre fier,
car c'est toi le vritable triomphateur du Salon, cette anne. Il n'y a
pas que Fagerolles qui te pille, tous maintenant t'imitent, tu les as
rvolutionns, depuis ton _Plein air_, dont ils ont tant ri... Regarde,
regarde! en voil encore un de _Plein air_, en voil un autre, et ici, et
l-bas, tous, tous! De la main, au travers des salles, il dsignait des
toiles.

En effet, le coup de clart, peu  peu introduit dans la peinture
contemporaine, clatait enfin. L'ancien Salon noir, cuisin au bitume,
avait fait place  un Salon ensoleill, d'une gaiet de printemps.
C'tait l'aube, le jour nouveau qui avait point jadis au Salon des
Refuss, et qui,  cette heure, grandissait, rajeunissant les oeuvres
d'une lumire fine, diffuse, dcompose en nuances infinies.

Partout, ce bleuissement se retrouvait, jusque dans les portraits et
dans les scnes de genre, hausses aux dimensions et au srieux de
l'histoire. Eux aussi, les vieux sujets acadmiques, s'en taient alls,
avec les jus recuits de la tradition, comme si la doctrine condamne
emportait son peuple d'ombres; les imaginations devenaient rares, les
cadavreuses nudits des mythologies et du catholicisme, les lgendes
sans foi, les anecdotes sans vie, le bric--brac de l'cole, us par des
gnrations de malins ou d'imbciles; et, chez les attards des antiques
recettes, mme chez les matres vieillis, l'influence tait vidente, le
coup de soleil avait pass l. De loin,  chaque pas, on voyait un
tableau trouer le mur, ouvrir une fentre sur le dehors. Bientt, les
murs tomberaient, la grande nature entrerait, car la brche tait large,
l'assaut avait emport la routine, dans cette gaie bataille de tmrit
et de jeunesse.

Ah! ta part est belle encore, mon vieux! continua Sandoz. L'art de
demain sera le tien, tu les as tous faits. Claude, alors, desserra les
dents, dit trs bas, avec une brutalit sombre:

Qu'est-ce que a me fout de les avoir faits, si je ne me suis pas fait
moi-mme?... Vois-tu, c'tait trop gros pour moi, et c'est a qui
m'touffe. D'un geste, il acheva sa pense, son impuissance  tre le
gnie de la formule qu'il apportait, son tournent de prcurseur qui sme
l'ide sans rcolter la gloire, sa dsolation de se voir vol, dvor
par des bcleurs de besogne, toute une nue de gaillards souples,
parpillant leurs efforts, encanaillant l'art nouveau, avant que lui ou
un autre ait eu la force de planter le chef-d'oeuvre qui daterait cette
fin de sicle.

Sandoz protesta, l'avenir restait libre. Puis, pour le distraire, il
l'arrta, en traversant le salon d'honneur.

Oh! cette dame en bleu, devant ce portrait! Quelle claque la nature
fiche  la peinture!... Tu te souviens, quand nous regardions le public
autrefois, les toilettes, la vie des salles. Pas un tableau ne tenait le
coup. Et, aujourd'hui, il y en a qui ne se dmolissent pas trop.

J'ai mme remarqu, l-bas, un paysage dont la tonalit jaune teignait
compltement les femmes qui s'en approchaient.

Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance.

Je t'en prie, allons-nous-en, emmne-moi... Je n'en puis plus. Au
buffet, ils eurent toutes les peines du monde  trouver une table libre,
C'tait un touffement, un empilement, dans le vaste trou d'ombre, que
des draperies de serge brune mnageaient, sous les traves du haut
plancher de fer. Au fond,  demi noys de tnbres, trois dressoirs
tageaient symtriquement leurs compotiers de fruits; tandis que, plus
en avant, occupant les comptoirs de droite et de gauche, deux dames, une
blonde, une brune, surveillaient la mle, d'un regard militaire; et,
des profondeurs obscures de cet antre, un flot de petites tables de
marbre, une mare de chaises, serres, enchevtres, moutonnait,
s'enflait, venait dborder et s'taler jusque dans le jardin, sous la
grande clart ple qui tombait des vitres.

Enfin, Sandoz vit des personnes se lever. Il s'lana, il conquit la
table de haute lutte, au milieu du tas.

Ah! fichtre! nous y sommes... Que veux-tu manger? Claude eut un geste
insouciant. Le djeuner d'ailleurs fut excrable, de la truite amollie
par le court-bouillon, un filet dessch au four, des asperges sentant
le linge humide; et encore fallut-il se battre pour tre servi, car les
garons, bousculs, perdant la tte, restaient en dtresse dans les
passages trop troits, que le flux des chaises resserrait toujours,
jusqu' les boucher compltement.

Derrire la draperie de gauche, on entendait un tintamarre de casseroles
et de vaisselle, la cuisine installe l, sur le sable, ainsi que ces
fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes.

Sandoz et Claude devaient manger de biais, trangls entre deux
socits, dont les coudes peu  peu entraient dans leurs assiettes; et,
chaque fois que passait un garon, il branlait les chaises d'un violent
coup de hanche. Mais cette gne, ainsi que l'abominable nourriture,
gayait. On plaisantait les plats, une familiarit s'tablissait de
table  table, dans la commune infortune qui se changeait en partie de
plaisir. Des inconnus finissaient par sympathiser, des amis soutenaient
des conversations  trois rangs de distance, la tte tourne,
gesticulant par-dessus les paules des voisins. Les femmes surtout
s'animaient, d'abord inquites de cette cohue, puis se dgantant,
relevant leurs voilettes, riant au premier doigt de vin pur. Et ce qui
tait le ragot de ce jour du vernissage, c'tait justement la
promiscuit o se coudoyaient l tous les mondes, des filles, des
bourgeoises, de grands artistes, de simples imbciles, une rencontre de
hasard, un mlange dont le louche imprvu allumait les yeux des plus
honntes.

Cependant, Sandoz, qui avait renonc  finir sa viande, haussait la
voix, au milieu du terrible vacarme des conversations et du service,Un
morceau de fromage, hein?... Et tchons d'avoir du caf. Les yeux
vagues, Claude n'entendait pas. Il regardait dans le jardin. De sa
place, il voyait le massif central, de grands palmiers qui se
dtachaient sur les draperies brunes, dont tout le pourtour tait orn.
L, s'espaait un cercle de statues: le dos d'une faunesse,  la croupe
enfle; le joli profil d'une tude de jeune fille, une rondeur de joue,
une pointe de petit sein rigide; la face d'un Gaulois en bronze, une
colossale romance, irritante de patriotisme bte; le ventre laiteux
d'une femme pendue par les poignets, quelque Andromde du quartier
Pigalle; et d'autres, d'autres encore, des files d'paules et de hanches
qui suivaient les tournants des alles, des fuites de blancheurs au
travers des verdures, des ttes, des gorges, des jambes, des bras,
confondus et envols dans l'loignement de la perspective.  gauche se
perdait une ligne de bustes, la joie des bustes, l'extraordinaire
comique d'une enfilade de nez, un prtre  nez norme et pointu, une
soubrette  petit nez retrouss, une Italienne du XVe sicle au beau nez
classique; un matelot au nez de simple fantaisie, tous les nez, le nez
magistrat, le nez industriel, le nez dcor, immobiles et sans fin.

Mais Claude ne voyait rien, ce n'taient que des taches grises dans le
jour brouill et verdi. Sa stupeur continuait, il eut une seule
sensation, le grand luxe des toilettes, qu'il avait mal jug au milieu
de la pousse des salles, et qui l se dveloppait librement, ainsi que
sur le gravier de quelque serre de chteau. Toute l'lgance de Paris
dfilait, les femmes venues pour se montrer, les robes mdites,
destines  tre dans les journaux du lendemain.

On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine, au bras
d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince poux. Les
mondaines avaient des allures de gueuses, toutes se dvisageaient de ce
lent coup d'oeil dont elles se dshabillent, estimant la soie, aunant
les dentelles, fouillant de la pointe des bottines  la plume du
chapeau. C'tait comme un salon neutre, des dames assises avaient
rapproch leurs chaises, ainsi qu'aux Tuileries, uniquement occupes de
celles qui passaient. Deux amies htaient le pas, en riant. Une autre,
solitaire, allait et revenait, muette, avec un regard noir.

D'autres encore, qui s'taient perdues, se retrouvaient, s'exclamaient
de l'aventure. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait,
se remettait en marche, s'arrtait en face d'un marbre, refluait devant
un bronze; tandis que, parmi les rares bourgeois gars l, circulaient
des noms clbres, tout ce que Paris comptait d'illustrations, le nom
d'une gloire retentissante, au passage d'un gros monsieur mal mis, le
nom ail d'un pote,  l'approche d'un homme blme, qui avait la face
plate d'un portier.

Une onde vivante montait de cette foule dans la lumire gale et
dcolore, lorsque, brusquement, derrire les nuages d'une dernire
averse, un coup de soleil enflamma les vitres hautes, fit resplendir le
vitrail du couchant, plut en gouttes d'or,  travers l'air immobile; et
tout se chauffa, la neige des statues dans les verdures luisantes, les
pelouses tendres que dcoupait le sable jaune des alles, les toilettes
riches aux vifs rveils de satin et de perles, les voix elles mmes,
dont le grand murmure nerveux et rieur sembla ptiller comme une claire
flambe de sarments.

Des jardiniers, en train d'achever la plantation des corbeilles,
tournaient les robinets des bouches d'arrosage, promenaient des
arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons tremps, en une fume
tide. Un moineau trs hardi, descendu des charpentes de fer, malgr le
monde, piquait le sable devant le buffet, mangeant les miettes de pain
qu'une jeune femme s'amusait  lui jeter.

Alors, Claude, de tout ce tumulte, n'entendit au loin que le bruit de
mer, le grondement du public roulant en haut, dans les salles. Et un
souvenir lui revint, il se rappela ce bruit, lui avait souffl en
ouragan devant son tableau. Mais,  cette heure, on ne riait plus:
c'tait Fagerolles, l-haut, que l'haleine gante de Paris acclamait.

Justement, Sandoz, qui se retournait, dit  Claude: Tiens, Fagerolles!
En effet, Fagerolles et Jory, sans les voir, venaient de s'emparer d'une
table voisine. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix.

Oui, j'ai vu son enfant crev. Ah! le pauvre bougre, quelle fin!
Fagerolles lui donna un coup de coude; et, tout de suite, l'autre, ayant
aperu les deux camarades, ajouta.

Ah! ce vieux Claude!... Comment va, hein?... Tu sais que je n'ai pas
encore vu ton tableau. Mais on m'a dit que c'tait superbe.

--Superbe! appuya Fagerolles.

Ensuite, il s'tonna.

Vous avez mang ici, quelle ide! on y est si mal!...

Nous autres, nous revenons de chez Ledoyen. Oh! un monde, une
bousculade, une gaiet!... Approchez donc votre table que nous causions
un peu. On runit les deux tables. Mais dj des flatteurs, des
solliciteurs relanaient le jeune matre triomphant. Trois amis se
levrent, le salurent bruyamment de loin. Une dame tomba dans une
contemplation souriante, lorsque son mari le lui eut nomm  l'oreille.
Et le grand maigre, l'artiste mal plac qui ne drangeait pas et le
poursuivait depuis le matin, quitta une table du fond o il se trouvait,
accourut de nouveau se plaindre, en exigeant la cimaise,
immdiatement. Eh! fichez-moi la paix! finit par crier Fagerolles; 
bout d'amabilit et de patience. Puis, lorsque l'autre s'en fut all, en
mchonnant de sourdes menaces:

C'est vrai, on a beau vouloir tre obligeant, ils vous rendraient
enrags!... Tous sur la cimaise! des lieues de cimaise!... Ah! quel
mtier que d'tre du jury! On s'y casse les jambes et l'on n'y rcolte
que des haines! De son air accabl, Claude le regardait. Il sembla
s'veiller un instant, il murmura d'une langue pteuse:

Je t'ai crit, je voulais aller te voir pour te remercier...

Bongrand m'a dit la peine que tu as eue... Merci encore, n'est-ce
pas?...

Mais Fagerolles, vivement, l'interrompit.

Que diable! je devais bien   notre vieille amiti...

C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir. Et il avait cet
embarras qui le reprenait toujours devant le matre inavou de sa
jeunesse, cette sorte d'humilit invincible, en face de l'homme dont le
muet ddain suffisait en ce moment  gter son triomphe.

Ton tableau est trs bien, ajouta Claude lentement, pour tre bon et
courageux. Ce simple loge gonfla le coeur de Fagerolles d'une motion
exagre, irrsistible, monte il ne savait d'o; et le gaillard, sans
foi, brl  toutes les farces, rpondit d'une voix tremblante:

Ah! mon brave, ah! tu es gentil de me dire a! Sandoz venait enfin
d'obtenir deux tasses de caf, et comme le garon avait oubli le sucre,
il dut se contenter des morceaux laisss par une famille voisine.
Quelques tables se vidaient, mais la libert avait grandi, un rire de
femme sonna si haut, que toutes les ttes se retournrent.

On fumait, une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la dbandade
des nappes, taches de vin, encombres de vaisselle grasse. Lorsque
Fagerolles eut galement russi  se faire apporter deux chartreuses, il
se mit  causer avec Sandoz, qu'il mnageait, devinant l une force. Et
Jory, alors, s'empara de Claude, redevenu morne et silencieux.

Dis donc, mon cher, je ne t'ai pas envoy de lettre, pour mon
mariage... Tu sais,  cause de notre position, nous avons fait a entre
nous, sans personne... Mais, tout de mme, j'aurais voulu te prvenir.
Tu m'excuses, n'est-ce pas? Il se montra expansif, donna des dtails,
heureux de vivre, dans la joie goste de se sentir gras et victorieux,
en face de ce pauvre diable vaincu. Tout lui russissait, disait-il. Il
avait lch la chronique, flairant la ncessit d'installer srieusement
sa vie; puis, il s'tait hauss  la direction d'une grande revue d'art;
et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an, sans
compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections. La
rapacit bourgeoise qu'il tenait de son pre, cette hrdit du gain qui
l'avait jet secrtement  des spculations infimes, ds les premiers
sous gagns, s'talait aujourd'hui, finissait par faire de lui un
terrible monsieur saignant  blanc les artistes et les amateurs qui lui
tombaient sous la main.

Et c'tait au milieu de cette fortune que Mathilde, toute-puissante,
venait de l'amener  la supplier en pleurant d'tre sa femme, ce qu'elle
avait firement refus pendant six mois.

Lorsqu'on doit vivre ensemble, continuait-il, le mieux est encore de
rgler la situation. Hein? toi qui as pass par l, mon cher, tu en sais
quelque chose... Si je te disais qu'elle ne voulait pas, oui! par
crainte d'tre mal juge et de me faire du tort. Oh! une me d'une
grandeur, d'une dlicatesse!... Non, vois-tu, on n'a pas ide des
qualits de cette femme-l. Dvoue, toujours aux petits soins, conome,
et fine, et de bon conseil... Ah! c'est une rude chance que je l'aie
rencontre! Je n'entreprends plus rien sans elle, je la laisse aller,
elle mne tout, ma parole! La vrit tait que Mathilde avait achev de
le rduire  une obissance peureuse de petit garon, que la seule
menace d'tre priv de confiture rend sage. Une pouse autoritaire,
affame de respect, dvore d'ambition et de lucre, s'tait dgage de
l'ancienne goule impudique.

Elle ne le trompait mme pas, d'une vertu aigre de femme honnte, en
dehors des pratiques d'autrefois, qu'elle avait gardes avec lui seul,
pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. On disait les avoir
vus communier tous les deux  Notre-Dame-de-Lorette. Ils s'embrassaient
devant le monde, ils s'appelaient de petits noms tendres.

Seulement, le soir, il devait raconter sa journe, et si l'emploi d'une
heure restait louche, s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des
sommes qu'il touchait, elle lui faisait passer une telle nuit,  le
menacer de maladies graves,  refroidir le lit de ses refus dvots, que,
chaque fois, il achetait plus chrement son pardon.

Alors, rpta Jory, se complaisant dans son histoire, nous avons
attendu la mort de mon pre, et je l'ai pouse. Claude, l'esprit perdu
jusque-l, hochant la tte sans couter, fut seulement frapp par la
dernire phrase. Comment, tu l'as pouse?... Mathilde! Il mit dans
cette exclamation son tonnement de l'aventure, tous les souvenirs qui
lui revenaient de la boutique  Mahoudeau. Ce Jory, il l'entendait
encore parler d'elle en termes abominables, il se rappelait ses
confidences, un matin, sur un trottoir, des orgies romantiques, des
horreurs, au fond de l'herboristerie empeste par l'odeur forte des
aromates. Toute la bande y avait pass, lui s'tait montr plus
insultant que les autres, et il l'pousait! Vraiment, un homme tait
bte de mal parler d'une matresse, mme de la plus basse, car il ne
savait jamais s'il ne l'pouserait pas, un jour.

Eh! oui, Mathilde, rpondit l'autre, souriant. Va, ces vieilles
matresses, a fait encore les meilleures femmes Il tait plein de
srnit, la mmoire morte, sans une allusion, sans un embarras sous les
regards des camarades.

Elle semblait venir d'ailleurs, il la leur prsentait, comme s'ils ne
l'avaient pas connue aussi bien que lui.

Sandoz, qui suivait d'une oreille la conversation, trs intress par ce
beau cas, s'cria, quand ils se turent:

Hein? filons... J'ai les jambes engourdies. Mais,  ce moment, Irma
Bcot parut et s'arrta devant le buffet. Elle tait en beaut, les
cheveux dors  neuf, dans son clat truqu de courtisane fauve,
descendue d'un vieux cadre de la Renaissance; et elle portait une
tunique de brocart bleu ple, sur une jupe de satin couverte d'Alenon,
d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. Un
instant, en apercevant Claude parmi les autres, elle hsita, saisie
d'une honte lche, en face de ce misrable mal vtu, laid et mpris.
Puis, elle eut la vaillance de son ancien caprice, ce fut  lui qu'elle
serra la main le premier, au milieu de tous ces hommes corrects,
arrondissant des yeux surpris. Elle riait d'un air de tendresse, avec
une amicale moquerie qui pinait un peu les coins de sa bouche.

Sans rancune, lui dit-elle gaiement.

Et ce mot, qu'ils furent les seuls  comprendre, redoubla son rire.
C'tait toute leur histoire. Le pauvre garon qu'elle avait d
violenter, et qui n'y avait pris aucun plaisir! Dj, Fagerolles payait
les deux chartreuses et s'en allait avec Irma, que Jory se dcida
galement  suivre.

Claude les regarda s'loigner tous les trois, elle entre les deux
hommes, marchant royalement parmi la foule, trs admirs, trs
salus. On voit bien que Mathilde n'est pas l, dit simplement Sandoz.
Ah! mes amis, quelle paire de gifles en rentrant! Lui-mme demanda
l'addition. Toutes les tables se dgarnissaient, il n'y avait plus qu'un
saccage d'os et de crotes. Deux garons lavaient les marbres 
l'ponge, tandis qu'un autre, arm d'un rteau, grattait le sable,
tremp de crachats, sali de miettes. Et, derrire la draperie de serge
brune, c'tait maintenant le personnel qui djeunait, des bruits de
mchoires, des rires empts, toute la mastication forte d'un campement
de bohmiens, en train de torcher les marmites. Claude et Sandoz firent
le tour du jardin, et ils dcouvrirent une figure de Mahoudeau, trs mal
place, dans un coin, prs du vestibule de l'Est. C'tait enfin la
Baigneuse debout, mais rapetisse encore,  peine grande comme une
fillette de dix ans, et d'une lgance charmante, les cuisses fines, la
gorge toute petite, une hsitation exquise de bouton naissant. Un parfum
s'en dgageait, la grce que rien ne donne et qui fleurit o elle veut,
la grce invincible, entte et vivace, repoussant quand mme de ces
gros doigts d'ouvrier, qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps
mconnue.

Sandoz ne put s'empcher de sourire.

Et dire que ce gaillard a tout fait pour gter son talent!... S'il
tait mieux plac, il aurait un gros succs.

--Oui, un gros succs, rpta Claude. C'est trs joli. Justement, ils
aperurent Mahoudeau, dj sous le vestibule, se dirigeant vers
l'escalier. Ils l'appelrent, ils coururent, et tous trois restrent 
causer quelques minutes.

La galerie du rez-de-chausse s'tendait, vide, sable, claire d'une
clart blafarde par ses grandes fentres rondes; et l'on aurait pu se
croire sous un pont de chemin de fer: de forts piliers soutenaient les
charpentes mtalliques, un froid de glace soufflait de haut, mouillant
le sol, o les pieds enfonaient. Au loin, derrire un rideau dchir,
s'alignaient des statues, les envois refuss de la sculpture, les
pltres que les sculpteurs pauvres ne retiraient mme pas, une Morgue
blme, d'un abandon lamentable.

Mais ce qui surprenait, ce qui faisait lever la tte, c'tait le fracas
continu, le pitinement norme du public sur le plancher des salles. L,
on en tait assourdi, cela roulait dmesurment, comme si des trains
interminables, lancs  toute vapeur, avaient branl sans fin les
solives de fer.

Quand on l'eut compliment, Mahoudeau dit  Claude qu'il avait vainement
cherch sa toile: au fond de quel trou l'avait-on fourre? Puis, il
s'inquita de Gagnire et de Dubuche, dans un attendrissement du pass,
O taient les Salons d'autrefois, lorsqu'on y dbarquait en bande, les
courses rageuses  travers les salles, comme en pays ennemi, les
violents ddains de la sortie ensuite, les discussions qui enflaient les
langues et vidaient les crnes!

Personne ne voyait plus Dubuche. Deux ou trois fois par mois, Gagnire
arrivait de Melun, effar, pour un concert; et il se dsintressait
tellement de la peinture, qu'il n'tait venu au Salon, o il avait
pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans, d'un
joli ton gris, consciencieux et si discret, que le public ne l'avait
jamais remarqu.

J'allais monter, reprit Mahoudeau. Montez-vous avec moi? Claude, pli
d'un malaise, levait les yeux,  chaque seconde. Ah! ce grondement
terrible, ce galop dvorateur du monstre, dont il sentait la secousse
jusque dans ses membres!...

Il tendit la main sans parler. Tu nous quittes? s'cria Sandoz. Fais
encore un tour avec nous, et nous partirons ensemble. Puis, une piti
lui serra le coeur, en le voyant si las.

Il le sentait  bout de courage, dsireux de solitude, pris du besoin de
fuir seul; pour cacher sa blessure.

Alors, adieu, mon vieux... Demain, j'irai chez toi. Claude,
chancelant, poursuivi par la tempte d'en haut, disparut derrire les
massifs du jardin.

Et, deux heures plus tard, dans la salle de l'Est, Sandoz, qui, aprs
avoir perdu Mahoudeau, venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles,
aperut Claude, debout devant sa toile,  la place mme o il l'avait
rencontr la premire fois. Le misrable, au moment de partir, tait
remont l, malgr lui, attir, obsd.

C'tait l'touffement embras de cinq heures, lorsque la cohue, puise
de tourner le long des salles, saisie du vertige des troupeaux lchs
dans un parc, s'effare et s'crase, sans trouver la sortie. Depuis le
petit froid du matin, la chaleur des corps, l'odeur des haleines avaient
alourdi l'air d'une vapeur rousse; et la poussire des parquets,
volante, montait en un fin brouillard, dans cette exhalaison de litire
humaine. Des gens s'emmenaient encore devant des tableaux, dont les
sujets seuls frappaient et retenaient le public. On s'en allait, on
revenait, on pitinait sans fin. Les femmes surtout s'enttaient  ne
pas lcher pied,  en tre jusqu'au moment o les gardiens les
pousseraient dehors, ds le premier coup de six heures.

De grosses dames s'taient choues. D'autres, n'ayant pas dcouvert le
moindre petit coin pour s'asseoir, s'appuyaient fortement sur leurs
ombrelles, dfaillantes, obstines quand mme. Tous les yeux inquiets et
suppliants, guettaient les banquettes charges de monde. Et il n'y avait
plus, flagellant ces milliers de ttes, que ce dernier coup de la
fatigue, qui dlabrait les jambes, tirait la face, ravageait le front de
migraine, cette migraine spciale des Salons, faite de la cassure
continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs.

Seuls, sur le pouf o ils se contaient dj leurs histoires, ds midi,
les deux messieurs dcors causaient toujours tranquillement,  cent
lieues. Peut-tre y taient-ils revenus, peut-tre n'en avaient-ils pas
mme boug.

Et, comme a, disait le gros, vous tes entr, en affectant de ne pas
comprendre?

--Parfaitement, rpondait le mince, je les ai regards et j'ai t mon
chapeau. Hein? c'tait clair.

--tonnant! vous tes tonnant, mon cher ami! Mais Claude n'entendait
que les sourds battements de son coeur, ne voyait que l'Enfant mort, en
l'air, prs du plafond. Il ne le quittait pas des yeux, il subissait la
fascination qui le clouait l, en dehors de son vouloir.

La foule, dans sa nause de lassitude, tournoyait autour de lui; des
pieds crasaient les siens, il tait heurt, emport; et, comme une
chose inerte, il s'abandonnait, flottait, se retrouvait  la mme place,
sans baisser la tte, ignorant ce qui se passait en bas, ne vivant plus
que l-haut, avec son oeuvre, son petit Jacques, enfl dans la mort.
Deux grosses larmes, immobiles entre ses paupires, l'empchaient de
bien voir. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir
assez.

Alors, Sandoz, dans sa piti profonde, feignit de ne pas avoir aperu
son vieil ami, comme s'il et voulu le laisser seul, sur la tombe de sa
vie manque. De nouveau, les camarades passaient en bande, Fagerolles et
Jory filaient en avant; et, justement, Mahoudeau lui ayant demand o
tait le tableau de Claude, Sandoz mentit, l'carta, l'emmena. Tous s'en
allrent.

Le soir, Christine n'obtint de Claude que des paroles brves: tout
marchait bien, le public ne se fchait pas, le tableau faisait bon
effet, un peu haut peut-tre. Et, malgr cette tranquillit froide, il
tait si trange, qu'elle fut prise de peur.

Aprs le dner, comme elle revenait de porter des assiettes  la
cuisine, elle ne le trouva plus devant la table. Il avait ouvert une
fentre qui donnait sur un terrain vague, il tait l, tellement pench,
qu'elle ne le voyait pas. Puis, terrifie, elle se prcipita, elle le
tira violemment par son veston.

Claude! Claude! que fais-tu? Il s'tait retourn, d'une pleur de
linge, les yeux fous.

Je regarde. Mais elle feutra la fentre de ses mains tremblantes, et
elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.




XI


Ds le lendemain, Claude s'tait remis au travail, et les jours
s'coulrent, l't se passa, dans une tranquillit lourde. Il avait
trouv une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre,
dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles
taient de nouveau consacres  sa grande toile: il n'y montrait plus
les mmes clats de colre, il semblait se rsigner  ce labeur ternel,
l'air calme, d'une application entte et sans espoir. Mais ses yeux
restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumire, quand ils se
fixaient sur l'oeuvre manque de sa vie.

Vers cette poque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mre
mourut, toute son existence fut bouleverse, cette existence  trois, si
intime, o ne pntraient que quelques amis, il avait pris en haine le
pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succs s'tait
dclar, dans la vente jusque-l pnible de ses livres; et le mnage,
combl de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste
appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil
avait encore rapproch Sandoz de Claude, dans un dgot commun des
choses. Aprs le coup terrible du Salon, il s'tait inquit de son
vieux camarade, devinant en lui une cassure irrparable, quelque plaie
o la vie coulait, invisible. Puis,  le voir si froid, si sage, il
avait fini par se rassurer un peu.

Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y
rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi
vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle
avait la face tourmente, les tressaillements nerveux d'une mre qui
veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre
bruit.

Un matin de juillet, il lui demanda: Eh bien, vous tes contente? Claude
est tranquille, il travaille bien Elle jeta vers le tableau son regard
accoutum, un regard oblique de terreur et de haine. Oui, oui, il
travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre  la femme...
Et, sans avouer la crainte qui l'obsdait, elle ajouta plus bas:

Mais ses yeux, avez-vous remarqu ses yeux?... Il a toujours ses
mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se
fcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le
distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi! Ds lors, Sandoz
inventa des motifs de promenade, arriva ds le matin chez Claude et
l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de
son chelle, o il restait assis, mme quand il ne peignait pas. Des
lassitudes l'arrtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de
longues minutes, sans qu'il donnt un coup de pinceau.  ces moments de
contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse
sur la figure de femme,  laquelle il ne touchait plus; c'tait comme le
dsir hsitant d'une volupt mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi
sacr d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la
vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la
sachant toujours l pourtant, l'oeil vacillant lorsqu'il la rencontrait,
seulement matre de son vertige, tant qu'il ne retournerait point  sa
chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir,
Christine, qui tait reue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait
plus un jeudi, dans l'esprance de voir s'y gayer son grand enfant
malade d'artiste, prit  part le matre de la maison, en le suppliant de
tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement
des notes  chercher pour un roman, de l'autre ct de la butte
Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le dbaucha jusqu' la
nuit.

Ce jour-l, comme ils taient descendus  la porte de Clignancourt, o
se tenait une fte perptuelle, des chevaux de bois, des tirs, des
guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de
Chane, trnant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'tait une
sorte de chapelle trs orne: quatre jeux de tournevire s'y alignaient,
des ronds chargs de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le
vernis et les dorures luisaient dans un clair, avec des tintements
d'harmonica, quand la main d'un joueur lanait le plateau, qui grinait
contre la plume; mme un lapin vivant, le gros lot, nou de faveurs
roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'pouvante. Et ces richesses
s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux,
entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un
tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'oeuvre de
Chane, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout  l'autre de
Paris; la Femme adultre au centre, la copie du Mantegna  gauche, le
pole de Mahoudeau  droite. Le soir, quand les lampes  ptrole
flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
astres, rien n'tait plus beau que ces peintures, dans la pourpre
saignante des toffs; et le peuple bant s'attroupait.

Une pareille vue arracha une exclamation  Claude.

Ah! mon Dieu!... Mais elles sont trs bien, ces toiles! elles taient
faites pour a. Le Mantegna surtout, d'une scheresse si nave, avait
l'air d'une image d'pinal dcolore, cloue l pour le plaisir des gens
simples; tandis que le pole minutieux et de guingois, en pendant avec
le Christ de pain d'pice, prenait une gaiet inattendue.

Mais Chane, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main,
comme s'il les avait quitts la veille.

Il tait calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas
vieilli, toujours en cuir, le nez compltement disparu entre les deux
joues, la bouche empte de silence, enfonce dans la barbe.

Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font
rudement de l'effet, vos tableaux.

--Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon  lui tout seul. C'est
trs malin, a! La face de Chane resplendit, et il lcha son mot:

Bien sr! Puis, dans le rveil de son orgueil d'artiste, lui dont on
ne tirait gure que des grognements, il pronona toute une phrase;Ah!
bien sr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arriv
comme vous, tout de mme. C'tait sa conviction. Jamais il n'avait mis
son talent en doute, il lchait simplement la partie, parce qu'elle ne
nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'oeuvre, il
tait uniquement persuad qu'il fallait du temps.

Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous
seul avez russi... a marche, n'est-ce pas? le commerce. Mais Chane
mchonna des paroles amres. Non, non, rien ne marchait, pas mme les
tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
marchands de vin.

On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la
table, pour que la plume ne s'arrtt pas aux gros lots: c'tait  peine
s'il y avait dsormais de l'eau  boire. Puis, comme du monde s'tait
approch, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux
autres ne lui connaissaient point, et qui les stupfia:

--Voyez, voyez le jeu!...  tous les coups l'on gagne! Un ouvrier, qui
avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux
avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinaient, les bibelots
dansaient dans un blouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les
oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effaait et n'tait plus qu'un
cercle blanchtre. Il y eut une forte motion, la fillette avait failli
le gagner. Alors, aprs avoir serr la main de Chane encore tremblant,
les deux amis s'loignrent.

Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en
silence.

--Lui! s'cria Sandoz, il croit qu'il a rat l'Institut, et il en
meurt!.

 quelque temps de l, vers le milieu d'aot, Sandoz imagina la
distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre
une journe entire. Il avait rencontr Dubuche, un Dubuche ravag,
morne, qui s'tait montr plaintif et affectueux, remuant le pass,
invitant ses deux vieux camarades  djeuner  la Richaudire, o il se
trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi
n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si dsireux de renouer?
Mais Sandoz rptait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude,
celui-ci refusait obstinment, comme s'il tait saisi de peur  l'ide
de revoir Bennecourt, la Seine, les les, toute cette campagne o des
annes heureuses taient dfuntes et ensevelies. Il fallut que Christine
s'en mlt, et il finit par cder, plein de rpugnance. Justement, la
veille du jour convenu, il avait travaill trs tard  son tableau,
repris de fivre. Aussi, le matin, un dimanche, dvor de l'envie de
peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement
douloureux.  quoi bon retourner l-bas? C'tait mort, a n'existait
plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait
qu'un horizon, la pointe de la Cit, cette vision qui le hantait
toujours et partout, ce coin unique o il laissait son coeur.

Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux  la portire,
comme s'il et quitt pour des annes la ville peu  peu dcrue et noye
de vapeurs, s'effora de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la
situation vraie de Dubuche. D'abord, le pre Margaillan, glorieux de son
gendre mdaill, l'avait promen, prsent en tous lieux,  titre
d'associ et de successeur. En voil un qui allait mener les affaires
rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait
pli sur les livres! Mais la premire ide de Dubuche fut dplorable: il
inventa un four  briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains 
son beau-pre, dans des conditions si dsastreuses, d'aprs un plan si
dfectueux, que la tentative se solda par une perte sche de deux cent
mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, o il
prtendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble trs
mri, qui renouvellerait l'art de btir. C'taient les anciennes
thories qu'il tenait des camarades rvolutionnaires de sa jeunesse,
tout ce qu'il avait promis de raliser quand il serait libre, mais mal
digr, appliqu hors de propos, avec la lourdeur du bon lve sans
flamme cratrice: les dcorations de terres cuites et de faences, les
grands dgagements vitrs, surtout l'emploi du fer, les solives de fer,
les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces matriaux
augmentent les frais, il avait de nouveau abouti  une catastrophe,
d'autant plus qu'il tait un administrateur pitoyable et qu'il perdait
la tte depuis sa fortune, paissi encore par l'argent, gt,
dsorient, ne retrouvant mme pas son application au travail. Cette
fois, le pre Margaillan se fcha, lui qui, depuis trente ans, achetait
les terrains, btissait, revendait, en tablissant d'un coup d'oeil les
devis des maisons de rapport; tant de mres de construction,  tant le
mtre, devant donner tant d'appartements,  tant de loyer. Qui est-ce
qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulire, qui mettait du chne o le sapin devait suffire, qui ne se
rsignait pas  couper un tage, comme un pain bnit, en autant de
petits carrs qu'il le fallait! Non, non, pas de a! il se rvoltait
contre l'art, aprs avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa
routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, ds lors, les
choses allrent de mal en pis, des querelles terribles clatrent entre
le gendre et le beau-pre, l'un ddaigneux, se retranchant derrire sa
science, l'autre criant que le dernier des manoeuvres, dcidment, en
savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions priclitaient,
Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche  la porte de ses bureaux, en lui
dfendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'tait pas mme bon 
conduire un chantier de quatre hommes. Un dsastre, une faillite
lamentable, la banqueroute de l'cole devant un maon!...

Claude, qui s'tait mis  couter, demanda:

Alors, que fait-il, maintenant?

--Je ne sais pas, rien sans doute, rpondit Sandoz. Il m'a dit que la
sant de ses enfants l'inquitait et qu'il les soignait. Mme
Margaillan, cette femme ple, en lame de couteau, tait morte phtisique;
et c'tait le mal hrditaire, la dgnrescence, car sa fille, Rgine,
toussait elle-mme depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une
cure aux eaux du Mont-Dore, o elle n'avait point os emmener ses
enfants, qui s'taient trouvs trs mal, l'anne prcdente, d'une
saison dans cet air trop vif pour leur dbilit. Cela expliquait
l'parpillement de la famille: la mre, l-bas, avec une seule femme de
chambre; le grand-pre  Paris o il avait repris ses grands travaux, se
battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son mpris
les paresseux et les incapables; et le pre rfugi  la Richaudire,
commis  la garde de sa fille et de son fils, intern l, ds la
premire lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant
d'expansion, Dubuche avait mme laiss entendre que, sa femme ayant
failli mourir  ses secondes couches et s'vanouissant d'ailleurs au
moindre contact trop vif, il s'tait fait un devoir de cesser tous
rapports conjugaux avec elle. Pas mme cette rcration.

Un beau mariage, dit simplement Sandoz, pour conclure.

Il tait dix heures, quand les deux amis sonnrent  la grille de la
Richaudire. La proprit, qu'ils ne connaissaient point, les
merveilla: une futaie superbe, un jardin franais avec des rampes et
des perrons qui se droulaient royalement, trois serres immenses,
surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapports, de ciment et
de conduites d'eau, o le propritaire avait englouti une fortune, par
une vanit d'ancien gcheur de pltre. Et ce qui les frappa plus encore,
ce fut le dsert mlancolique de ce domaine, les avenues ratisses, sans
une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares
silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fentres
taient closes, sauf deux, entrebilles  peine.

Pourtant, un valet de chambre, qui s'tait dcid  paratre, les
interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra
insolent, il rpondit que Monsieur tait derrire la maison, au gymnase.
Puis, il rentra.--Sandoz et Claude suivirent une alle, dbouchrent en
face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrta un instant.

Dubuche, debout devant un trapze, levait les bras pour y maintenir son
fils Gaston, un pauvre tre malingre, qui avait,  dix ans, les petits
membres mous de la premire enfance; tandis que, assise dans une
voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne
celle-l, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore,  six ans. Le
pre, absorb, continua d'exercer les membres grles du petit garon, le
balana, tcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis,
comme ce lger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta
et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isol sous le
ciel large; d'une piti navre au milieu de ce beau parc...

Mais, en se relevant, il aperut les deux amis.

Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prvenu!.

Il avait eu un geste dsol, il expliqua tout de suite que, le dimanche,
la femme de chambre, la seule femme  qui il ost confier les enfants,
allait  Paris, et que, ds lors, il lui tait impossible de quitter
Alice et Gaston une minute.

Je parie que vous veniez djeuner? Sur un regard suppliant de Claude,
Sandoz se hta de rpondre:

Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude
 d se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vcu 
Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagn, nous avons eu l'ide de
pousser jusqu'ici.

Mais on nous attend, ne te drange pas. Alors, Dubuche, soulag,
affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous
trois causrent.

Claude le regardait, tonn de le retrouver si vieux: le visage bouffi
s'tait rid, d'un jaune vein de rouge, comme si la bile avait
clabouss la peau; tandis que les cheveux et les moustaches
grisonnaient dj. En outre, le corps semblait s'tre tass, une
lassitude amre appesantissait chaque geste. Les dfaites de l'argent
taient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout
chez ce vaincu disait la dpendance honteuse o il devait vivre, la
faillite de son avenir qu'on lui jetait  la face, la continuelle
accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point,
l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les
vtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la
continuelle aumne enfin qu'on lui faisait, comme  un vulgaire filou
dont on ne pouvait se dbarrasser. Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai
encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous
rentrons. Doucement, avec des prcautions infinies de mre, il tira la
petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapze; et l, en
bgayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la
laissa deux minutes accroche, pour dvelopper ses muscles; mais il
restait les bras ouverts,  suivre chaque mouvement, dans la crainte de
la voir se briser si elle lchait de fatigue ses frles mains de cire.
Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux ples, obissante
pourtant malgr sa terreur de cet exercice, d'une telle lgret
pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille  un de ces
petits oiseaux tiques qui tombent des branches, sans les plier.

 ce moment, Dubuche, ayant jet un coup d'oeil sur Gaston, s'affola, en
remarquant que la couverture avait gliss et que les jambes de l'enfant
se trouvaient dcouvertes.

Mon Dieu! mon Dieu! le voil qui va prendre froid, dans cette herbe! Et
moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la
mme chose: tu attends que je sois occup avec ta soeur... Sandoz,
recouvre-le, de grce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie
pas peur! C'tait a que son beau mariage avait fait de la chair de sa
chair, c'taient ces deux tres inachevs, vacillants, que le moindre
souffle du ciel menaait de tuer comme des mouches. De la fortune
pouse, il ne lui restait que a, le continuel chagrin de voir son sang
se gter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui
allaient pourrir sa race, tombe  la dchance dernire de la scrofule
et de la phtisie. Et, chez ce gros garon goste, un pre s'tait
rvl, admirable, un coeur enflamm d'une passion unique. Il n'avait
plus que la volont de faire vivre ses enfants, il luttait heure par
heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque
soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence
finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-pre, des
jours maussades et des nuits glaces que lui apportait sa triste femme;
et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel
miracle de tendresse.

L, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras
grande et belle! Il replaa Alice dans la voiture, il prit Gaston,
toujours envelopp, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient
l'aider, il refusa, il se mit  pousser la petite fille de sa main
reste libre.

Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas
lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sr. En
entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre
qui s'tait montr insolent; et ils s'aperurent que Dubuche tremblait
devant lui. L'office et l'antichambre, pousant les mpris du beau-pre
qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant tolr par charit.
 chaque chemise qu'on lui prparait,  chaque morceau de pain qu'il
osait redemander, il demandait l'aumne dans le geste impoli des
domestiques.

Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.

--Non, non, attendez un moment... Les enfants vont djeuner, et je vous
accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade. Chaque
journe tait ainsi rgle heure par heure. Le matin, la douche, le
bain, la sance de gymnastique, puis le djeuner, qui tait toute une
affaire, car il leur fallait une nourriture spciale, discute, pese,
et l'on allait jusqu' faire tidir leur eau rougie, de crainte qu'une
goutte trop frache ne leur donnt un rhume. Ce jour-l, ils eurent un
jaune d'oeuf dlay dans du bouillon, et une noix de ctelette, que le
pre leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade,
avant la sieste.

Sandoz et Claude se retrouvrent dehors, le long des larges avenues,
avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que
Gaston,  prsent, marchait prs de lui. On causa de la proprit, en se
dirigeant vers la grille. Le matre jetait sur le vaste parc des yeux
timides et inquiets, comme s'il ne se ft pas senti chez lui. Du reste,
il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.

Il semblait avoir oubli jusqu' son mtier d'architecte qu'on
l'accusait de ne pas connatre, dvoy, ananti d'oisivet.

Et tes parents, comment vont-ils? demanda Sandoz.

Une flamme ralluma les yeux teints de Dubuche.

Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai achet une petite maison,
o ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce
pas? maman avait assez avanc pour mon instruction, il fallait bien tout
rendre, comme je l'avais promis... a, je peux le dire, mes parents
n'ont pas de reproches  m'adresser. On tait arriv  la grille, on
stationna quelques minutes.

Enfin, il serra de son air bris les mains de ses vieux camarades; puis,
gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple
constatation, o il n'y avait mme pas de colre:

Adieu, tche de t'en sortir... Moi, j'ai rat ma vie. Et ils le
virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas dj
trbuchants de Gaston, lui-mme avec le dos vot et la marche lourde
d'un vieillard.

Une heure sonnait, tous deux se htrent de descendre vers Bennecourt,
attrists, affams. Mais d'autres mlancolies les y attendaient, un vent
meurtrier avait pass l: les Faucheur, le mari, la femme, le pre
Poirette taient morts; et l'auberge, tombe aux mains de cette oie de
Mlie, devenait rpugnante de salet et de grossiret. On leur y servit
un djeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des ctelettes
sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte  la pestilence
du trou  fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en
taient noires. La chaleur du brlant aprs-midi d'aot entrait avec la
puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du caf, ils se
sauvrent.

Et toi qui clbrais les omelettes de la mre Faucheur! dit Sandoz. Une
maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas? Claude allait
refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hte, marcher plus vite,
comme si chaque pas abrgeait la corve et le ramenait vers Paris. Son
coeur, sa tte, son tre entier tait rest l-bas. Il ne regardait ni 
droite ni  gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des
arbres, n'ayant au crne que son ide fixe, dans une hallucination telle
que, par moments, la pointe de la Cit lui semblait se dresser et
l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de
Sandoz veillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant,
il rpondit:

Oui, c'est a, allons voir.

Mais,  mesure qu'il avanait le long de la berge, il se rvoltait de
douleur. C'tait  peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit
un pont pour relier Bonnires  Bennecourt: un pont, grand Dieu!  la
place de ce vieux bac craquant sur sa chane, et dont la note noire,
coupant le courant, tait si intressante! En outre, le barrage tabli
en aval,  Port-Villez, ayant remont le niveau de la rivire, la
plupart des les se trouvaient submerges, les petits bras
s'largissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes o se
perdre, un dsastre  trangler tous les ingnieurs de la marine!

Tiens! ce bouquet de saules qui mergent encore,  gauche, c'tait le
Barreux, l'le o nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?...
Ah! les misrables! Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans
montrer le poing au bcheron, plissait de la mme colre, exaspr
qu'on se ft permis d'abmer la nature.

Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet,
les dents serres. On avait vendu la maison  des bourgeois, il y avait
maintenant une grille,  laquelle il colla son visage. Les rosiers
taient morts, les abricotiers taient morts; le jardin, trs propre,
avec ses petites alles, ses carrs de fleurs et de lgumes entours de
buis, se refltait dans une grosse boule de verre tam, pose sur un
pied, au beau milieu; et la maison, badigeonne  neuf, peinturlure aux
angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un
endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non,
non, il ne restait l rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand
amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrire
l'habitation, chercha le petit bois de chnes, ce trou de verdure o ils
avaient laiss le vivant frisson de leur premire treinte; mais le
petit bois tait mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brl.

Alors, il eut un geste de maldiction, il jeta son chagrin  toute cette
campagne si change, o il ne retrouvait pas un vestige de leur
existence. Quelques annes suffisaient donc pour effacer la place o
l'on avait travaill, joui et souffert?  quoi bon cette agitation
vaine, si le vent, derrire l'homme qui marche, balaie et emporte la
trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point d revenir,
car le pass n'tait que le cimetire de nos illusions, on s'y brisait
les pieds contre des tombes.

Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se
crever ainsi le coeur! Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coule de
la Seine largie, roulant  pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais
cette eau n'intressait plus Claude.

Il fit une seule rflexion: c'tait la mme eau qui, en traversant
Paris, avait ruissel contre les vieux quais de la Cit; et elle le
toucha ds lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des
reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la
Sainte-Chapelle que le courant emportait  la mer.

Les deux amis, manqurent le train de trois heures. Ce fut un supplice
que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd  leurs
paules. Heureusement, ils avaient prvenu chez eux qu'ils rentreraient
par un train de nuit, si on les retenait. Aussi rsolurent-ils de dner
en garons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tcher de se
remettre, en causant au ressert, comme jadis.

Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablrent.

Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pav de Paris, avait
cess de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez
lui. Et il coutait, de l'air froid et absorb qu'il gardait maintenant,
les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'gayer. Celui-ci le
traitait comme une matresse qu'il aurait voulu tourdir: des plats fins
et pics, des vins, qui grisent. Mais la gaiet restait rebelle, Sandoz
lui-mme finit par s'assombrir.

Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chri et oublieux, dans
lequel ils n'avaient pas rencontr une pierre qui et conserv leur
souvenir, branlait en lui tous ses espoirs d'immortalit. Si les
choses, qui ont l'ternit, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait
compter une heure sur la mmoire des hommes?

Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides,
parfois... As-tu jamais song  cela, toi, que la postrit n'est
peut-tre pas l'impeccable justicire que nous rvons? On se console
d'tre injuri, d'tre ni, on compte sur l'quit des sicles  venir,
on est comme le fidle qui supporte l'abomination de cette terre, dans
la ferme croyance  une autre vie, o chacun sera trait selon ses
mrites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour
le catholique, si les gnrations futures se trompaient comme les
contemporains, continuaient le malentendu, prfraient aux oeuvres
fortes les petites btises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle
existence de forat, clou au travail, pour une chimre!... Remarque que
c'est bien possible, aprs tout.

Il y a des admirations consacres dont je ne donnerais pas deux liards.
Par exemple, l'enseignement classique a tout dform, nous a impos
comme gnies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut
prfrer les tempraments libres, de production ingale, connus des
seuls lettrs. L'immortalit ne serait donc qu' la moyenne bourgeoisie,
 ceux qu'on nous entre violemment dans le crne, quand nous n'avons pas
encore la force de nous dfendre... Non, non, il ne faut pas se dire
ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de
ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les hues, si je n'avais
plus l'illusion consolante que je serai aim un jour! Claude l'avait
cout, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amre
indiffrence.

Bah! qu'est-ce que a fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous
encore que les imbciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre
claquera dans l'espace comme une noix sche, nos oeuvres n'ajouteront
pas un atome  sa poussire.

--a, c'est bien vrai! conclut Sandoz trs ple.  quoi bon vouloir
combler le nant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil
s'acharne! Ils quittrent le restaurant, vagurent dans les rues,
s'chourent de nouveau au fond d'un caf. Ils philosophaient, ils en
taient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur
noyer le coeur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se
dcidrent  rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude
jusqu' la rue Tourlaque. La nuit d'aot tait superbe, chaude, crible
d'toiles. Et, comme ils faisaient un dtour, remontant par le quartier
de l'Europe, ils passrent devant l'ancien caf Baudequin, sur le
boulevard des Batignolles. Le propritaire avait chang trois fois; la
salle n'tait plus la mme, repeinte, dispose autrement, avec deux
billards  droite; et les couches de consommateurs s'y taient succd,
les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient
disparu comme des peuples ensevelis.

Pourtant, la curiosit, l'motion de toutes les choses mortes qu'ils
venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour
jeter un coup d'oeil dans le caf, par la porte grande ouverte. Ils
voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond,  gauche.

Oh! regarde! dit Sandoz, stupfait.

--Gagnire! murmura Claude. C'tait Gagnire, en effet, tout seul 
cette table, au fond de la salle vide. Il avait d venir de Melun pour
un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la dbauche; puis, le
soir, perdu dans Paris, il tait mont au caf Baudequin, par une
vieille habitude des jambes.

Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, tmoin d'un autre
ge, s'y enttait, solitaire. Il n'avait pas encore touch  sa chope,
il la regardait, si pensif, que les garons commenaient  mettre les
chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il
bouget.

Les deux amis htrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de
la terreur enfantine des revenants. Et ils se sparrent rue Tourlaque.

Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est
lui qui nous a gt notre journe. Ds novembre, lorsque tous les vieux
amis furent rentrs, Sandoz songea  les runir dans un de ses dners du
jeudi, comme il en avait gard la coutume. C'tait toujours la meilleure
de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche;
l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe,  ct de la
petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En
outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner  Claude
une distraction certaine, par une de leurs chres soires de jeunesse.
Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement;
Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis,
Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnire enfin.
On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un
gneur, pour que la bonne entente et la gaiet fussent compltes.

Henriette, plus mfiante, hsita, lorsqu'ils arrtrent cette liste de
convives.

Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?

Ils ne l'aiment gure... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru
remarquer un froid... Mais il l'interrompit, ne voulant pas en
convenir.

Comment! un froid?... C'est drle, les femmes ne peuvent comprendre
qu'on se plaisante. Au fond, a n'empche pas d'avoir le coeur solide.

Ce jeudi-l, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant
tout un petit personnel  diriger, une cuisinire, un valet de chambre;
et, si elle ne faisait plus des plats elle-mme, elle continuait  tenir
la maison sur un pied de chre trs dlicate, par tendresse pour son
mari, dont la gourmandise tait le seul vice. Elle accompagna la
cuisinire  la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le
mnage avait le got des curiosits gastronomiques, venues des quatre
coins du monde. Cette fois, on se dcida pour un potage queue de boeuf,
des rougets de roche grills, un filet aux cpes, des raviolis 
l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans
compter du caviar et des kilkis en hors-d'oeuvre, une glace praline, un
petit fromage hongrois couleur d'meraude, des fruits, des ptisseries.
Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin
au rti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du
vin de champagne, jug banal.

Ds sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en
simple jaquette, elle trs lgante dans une robe de satin noir tout
unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils
achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles
tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les sicles, un
flot montant, dbordant  cette heure, qui avait commenc aux
Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donn un jour
de fte. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage
joyeuse d'acheter; et lui contentait l d'anciens dsirs de jeunesse,
des ambitions romantiques, nes jadis de ses premires lectures; si bien
que cet crivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen ge
vermoulu qu'il rvait d'habiter  quinze ans. Comme excuse, il disait en
riant que les beaux meubles d'aujourd'hui cotaient trop cher, tandis
qu'on arrivait tout de suite  de l'allure et  de la couleur, avec des
vieilleries, mme communes. Il n'avait rien du collectionneur, il tait
tout pour le dcor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon,  la
vrit, clair par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fans
trs doux et trs chauds, les ors teints des dalmatiques rappliqus
sur les siges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des
vitrines hollandaises, les teintes fondues des portires orientales, les
cent petites notes des ivoires, des faences, des maux, plis par l'ge
et se dtachant contre la tenture neutre de la pice, d'un rouge sombre.

Claude et Christine arrivrent les derniers. Cette dernire avait mis
son unique robe de soie noire, une robe use, finie, qu'elle entretenait
avec des soins extrmes, pour les occasions semblables. Tout de suite,
Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canap. Elle
l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulire, les yeux
inquiets dans sa pleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle?
Non, non, elle rpondit qu'elle tait trs gaie, trs heureuse de venir;
et ses regards,  chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
l'tudier, puis se dtournaient. Lui paraissait excit, d'une fivre de
paroles et de gestes qu'il n'avait pas montre depuis plusieurs mois.
Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait
silencieux, les yeux larges et perdus, fixs l-bas, au loin dans le
vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.

Ah! mon vieux, dit-il  Sandoz, j'ai achev ton bouquin cette nuit.
C'est rudement fort, tu leur as clou le bec, cette fois. Tous deux
causrent devant la chemine, o des bches flambaient. L'crivain, en
effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne
dsarmt pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du
succs qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses
adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que
la bataille, mme gagne, recommencerait  chacun de ses livres. Le
grand travail de sa vie avanait, cette srie de romans, ces volumes
qu'il lanait coup sur coup, d'une main obstine et rgulire, marchant
au but qu'il s'tait donn, sans se laisser vaincre par rien, obstacles,
injures, fatigues.

C'est vrai, rpondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en
a mme un qui a fait la fcheuse concession de reconnatre que je suis
un honnte homme. Voil comment tout dgnre!... Mais, va! ils se
rattraperont.

J'en sais dont le crne est trop diffrent du mien pour qu'ils acceptent
jamais ma formule littraire, mes audaces de langue, mes bonshommes
physiologiques voluant sous l'influence des milieux; et je parle des
confrres qui se respectent, je laisse de ct les imbciles et les
gredins...

Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni
bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison. Les yeux de
Claude s'taient brusquement dirigs vers un coin du salon, trouant le
mur, allant l-bas, o quelque chose l'avait appel. Puis, il se
troublrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:

Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort...
N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacre fivre.

J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! a va bien que je ne
puisse pas tre jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop
malheureux. Mais la porte s'tait ouverte, et Mathilde entra, suivie de
Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine,
sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros
bouquet de roses au corsage. Et ce qui tonnait Claude, c'tait qu'il ne
la reconnaissait pas, devenue trs grasse, ronde et blonde, de maigre et
brle qu'elle tait. Sa laideur inquitante de fille se fondait dans
une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait
maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire,
d'un retroussement ddaigneux des lvres. On la sentait respectable avec
exagration, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids,  ct de son
mari plus jeune, qui semblait tre son neveu. La seule chose qu'elle
gardait tait une violence de parfums, elle se noyait des essences les
plus fortes, comme si elle et tent d'arracher de sa peau les senteurs
d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprgne; mais l'amertume de la
rhubarbe, l'pret du sureau, la flamme de la menthe poivre
persistaient; et le salon, ds qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur
indfinissable de pharmacie, corrige d'une pointe aim de musc.

Henriette, qui s'tait leve, la fit asseoir en face de Christine. Vous
vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous tes dj rencontres ici?.

Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme,
qui, disait-on, avait vcu longtemps avec un homme, avant d'tre marie.
Elle tait d'une rigidit excessive sur ce point, depuis que la
tolrance du monde littraire et artistique l'avait fait admettre
elle-mme dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'excrait,
reprit sa conversation avec Christine, aprs les strictes politesses
d'usage.

Jory avait serr les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux,
devant la chemine, il s'excusait, auprs de ce dernier, d'un article
paru le matin mme dans sa revue, qui maltraitait le roman de
l'crivain.

Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le matre chez soi... Je devrais
tout faire, mais j'ai si peu de temps!

Imagine-toi que je ne l'avais mme pas lu, cet article, me fiant  ce
qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colre, quand je l'ai
parcouru tout  l'heure... Je suis dsol, dsol...

--Laisse donc, c'est dans l'ordre, rpondit tranquillement Sandoz,
Maintenant que mes ennemis se mettent  me louer, il faut bien que ce
soient mes amis qui m'attaquent.

De nouveau, la porte s'entrebilla, et Gagnire se glissa doucement, de
son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul,
car il ne montrait sa femme  personne. Quand il venait dner ainsi, il
gardait  ses souliers la poussire de la province, qu'il remportait le
soir mme, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas,
l'ge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.

Tiens! mais Gagnire est l! s'cria Sandoz.

Alors, comme Gagnire se dcidait  saluer les dames, Mahoudeau fit son
entre. Lui, avait blanchi dj, avec sa face creuse et farouche, o
vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop
court, une redingote qui plissait dans le dos, malgr l'argent qu'il
gagnait  prsent; car le marchand de bronzes, pour lequel il
travaillait, avait lanc de lui des statuettes charmantes, que l'on
commenait  voir sur les chemines et les consoles bourgeoises.

Sandoz et Claude s'taient tourns, curieux d'assister  cette rencontre
de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.

Mais la chose se passa trs simplement. Le sculpteur s'inclinait devant
elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine,
crut devoir la lui prsenter, pour la vingtime fois peut-tre.

Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main! Alors, trs
graves, en gens du monde que l'on force  une familiarit un peu
prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrrent la main. Seulement, ds que
celui-ci se fut dbarrass de la corve et qu'il eut retrouv Gagnire
dans un coin du salon, tous deux se murent  ricaner et  se rappeler en
mots terribles les abominations d'autrefois.

Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
mordre, heureusement!

On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.

Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles
nous a crit ce matin, pour s'excuser: un dner officiel, o il a t
brusquement forc de paratre... Il s'chappera et nous rejoindra vers
onze heures.

Mais,  ce moment, on apporta une dpche. C'tait Dubuche qui
tlgraphiait;Impossible de bouger. Toux inquitante d'Alice.

Eh bien, nous ne serons que huit! reprit Henriette, avec la
rsignation chagrine d'une matresse de maison qui voit s'mietter ses
convives.

Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle  manger en
annonant que Madame tait servie, elle ajouta:

Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude. Sandoz avait
pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que
Mahoudeau et Gagnire suivaient, en continuant de plaisanter crment ce
qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.

La salle  manger o l'on entra, trs grande, tait d'une vive gaiet de
lumire, au sortir de la clart discrte du salon. Les murs, couverts de
vieilles faences, avaient des tons amusants d'imagerie d'pinal. Deux
dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, tincelaient comme
des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en
chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la
blancheur de sa nappe, qui dtachait la belle ordonnance du couvert, les
assiettes peintes, les verres taills, les carafes blanches et rouges,
les hors-d'oeuvre symtriques, rangs autour du bouquet central, une
corbeille de roses pourpres.

On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant  ses
cts Mathilde et Christine, Jory et Gagnire aux deux bouts, et le
domestique achevait  peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lcha
une phrase malheureuse. Voulant tre aimable, n'ayant pas entendu les
excuses de son mari, elle dit au matre de la maison: Eh bien, vous avez
t content de l'article de ce matin, douard en a revu lui-mme les
preuves avec tant de soin! Du coup, Jory se troubla, bgaya:

Mais non! mais non! Il est trs mauvais, cet article, tu sais bien
qu'il a pass pendant mon absence, l'autre soir. Au silence gn qui
s'tait fait, elle comprit sa faute.

Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en
rpondant trs haut, pour l'accabler et se mettre  part:

Encore un de tes mensonges! Je rpte ce que tu m'as dit... Tu
entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!.

Cela glaa le commencement du dner. Vainement, Henriette recommanda les
kilkis, seule Christine les trouva trs bons. Sandoz, que l'embarras de
Jory rcrait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grills
parurent, un djeuner qu'ils avaient fait ensemble  Marseille,
autrefois. Ah! Marseille, la seule ville o l'on mange!

Claude, absorb depuis un instant, sembla sortir d'un rve, pour
demander, sans transition:

Est-ce que c'est dcid? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour
les nouvelles dcorations de l'Htel de ville?...

--Non, dit Mahoudeau, a va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne
connais personne... Fagerolles lui-mme est trs inquiet. S'il n'est
point ici ce soir, c'est que a ne marche pas tout seul... Ah! il a
mang son pain blanc, a se gte, a craque, leur peinture  millions!
Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnire  l'autre bout
de la table, laissa entendre le mme ricanement. Alors, ils se
soulagrent en paroles mauvaises, ils se rjouirent de la dbcle qui
consternait le monde des jeunes matres. C'tait fatal, les temps
prdits arrivaient, la hausse exagre sur les tableaux aboutissait 
une catastrophe. Depuis que la panique s'tait mise chez les amateurs,
pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les
prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il
fallait voir le fameux Naudet au milieu de la droute! Il avait tenu bon
d'abord, il avait invent le coup de l'Amricain, le tableau unique
cach au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il
ne voulait mme pas dire le prix, avec la certitude mprisante de ne
pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou
trois cent mille francs  un marchand de porcs de New York, glorieux
d'emporter la toile la plus chre de l'anne. Mais ces coups-l ne se
recommenaient pas, et Naudet, dont les dpenses avaient grandi avec les
gains, entran et englouti dans le mouvement fou qui tait son oeuvre,
entendait maintenant crouler sous lui son htel royal, qu'il devait
dfendre contre l'assaut des huissiers.

Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cpes? interrompit obligeamment
Henriette. Le domestique prsentait le filet, on mangeait, on vidait les
carafes de vin; mais l'aigreur tait telle, que les bonnes choses
passaient sans tre gotes, ce qui dsolait la matresse et le matre
de la maison. Hein? des cpes? finit par rpter le sculpteur. Non,
merci. Et il continua.

Le drle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en
train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en
voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres 
htel. La btisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui
avait forc Fagerolles  btir, et qui l'avait meubl comme une canin, a
voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunt
dessus, parat-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse
d'avoir gch son affaire en exposant, par une vanit d'tourdi; le
peintre rpond qu'il entend ne plus tre vol; et ils vont se manger,
j'espre bien! La voix de Gagnire s'leva, une voix inexorable et
douce de rveur veill.

Ras, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succs.

On se rcria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses
mdailles, et sa croix? Mais lui, obstin, souriait d'un air mystrieux,
comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-del.
Il hochait la tte, plein de ddain.

Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'tait qu'une
valeur. Jory allait dfendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait
comme son oeuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement
pour les raviolis. Il y eut une courte dtente, au milieu du bruit
cristallin des verres et du lger cliquetis des fourchettes. La table,
dont la belle symtrie se dbandait dj, semblait s'tre allume
davantage, au feu pre de la querelle. Et Sandoz, gagn d'une
inquitude, s'tonnait: qu'avaient-ils donc  l'attaquer si durement?
n'avait-on pas dbut ensemble, ne devait-on pas arriver dans la mme
victoire? Un malaise, pour la premire fois, troublait son rve
d'ternit, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succder, tous
pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'ge.
Mais ce ne fut encore qu'un frisson  fleur de peau. Il dit en riant:

Claude, mnage-toi, voici les gelinottes... H! Claude, o es-tu?.

Depuis qu'on se taisait, Claude tait retourn dans son rve, les
regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui
ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut
un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on
servait, et dont le fumet violent emplissait la pice d'une odeur de
rsine.

Hein! sentez-vous a? cria Sandoz, amus. On croirait qu'on avale
toutes les forts de la Russie.

Mais Claude revint  sa proccupation. Alors, vous dites que Fagerolles
aura la salle du Conseil municipal? Et cette parole suffit, Mahoudeau
et Gagnire, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage 
l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de
vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les
commandes, en grand artiste dbord par les auteurs, il assigeait
l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait
plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un
fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lchets?
une honte, une cole de domesticit, que cette dpendance de l'art, sous
le bon vouloir imbcile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sr,  ce
dner officiel, tait en train de lcher consciencieusement les bottes
de quelque chef de bureau, quelque crtin  empailler!

Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...

Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.--Des dettes, est-ce que j'en
ai, moi qui ai crev la faim? rpondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
qu'on se fait btir un palais, est-ce qu'on a des matresses comme cette
Irma, qui le ruine? Gagnire, de nouveau, l'interrompit, de son trange
voix d'oracle, lointaine et fle.--Irma, mais c'est elle qui le paie!
On se fchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table,
lorsque Mathilde, rserve et muette jusque-l, par une affectation de
bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effars, une bouche prude
de dvote qu'on violente.

--Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas
cette fille, de grce! Ds lors, Henriette et Sandoz, consterns,
assistrent  la droute de leur menu. La salade de truffes, la glace,
le dessert, tout fut aval sans joie, dans la colre montante de la
querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passrent comme de
l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme,
s'efforait de les calmer, en faisant la part des infirmits humaines.
Pas un ne lchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres,
acharns.

Ce n'tait plus l'ennui vague, la satit somnolente qui attristait
parfois les anciennes runions; c'tait maintenant de la frocit dans
la lutte, un besoin de se dtruire. Les bougies de la suspension
brlaient trs hautes, les faences des murs panouissaient leurs fleurs
peintes, la table semblait s'tre incendie, avec la dbcle de son
couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfivrait l,
depuis deux heures.

Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se dcida 
se lever, pour les faire taire:

Ah! l'Htel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'tait mon
rve, les murs de Paris  couvrir! On retourna au salon, dont le petit
lustre et les appliques venaient d'tre allums. On y eut presque froid,
en comparaison de l'tuve d'o l'on sortait; et le caf calma un instant
les convives. Personne, du reste, n'tait attendu, en dehors de
Fagerolles. C'tait un salon trs feutr, le mnage n'y racolait pas des
clients littraires, n'y muselait pas la presse  coups d'invitations,
La femme excrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait
dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'tait-ce pas le
bonheur, irralisable? quelques amitis solides, un coin d'affection
familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu
une page de littrature.

Ce jeudi-l, la soire parut longue, dans la sourde irritation qui
persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'taient mises  causer;
et, comme le domestique, aprs avoir t le couvert, rouvrait la salle
voisine, elles restrent seules, les hommes allrent y fumer, en buvant
de la bire.

Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientt s'asseoir cte
 cte sur un canap, prs de la porte. Le premier, heureux de voir son
vieil ami excit et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, 
propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien
farceur du dortoir, devenu un avou si grave, avait des ennuis, pour
s'tre laiss pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal
de Pouillaud! Mais Claude ne rpondait plus, l'oreille aux aguets, ayant
entendu prononcer son nom dans la salle  manger, et tchant de
comprendre.

C'taient Jory, Mahoudeau et Gagnire, qui avaient recommenc le
massacre, inassouvis, les dents longues.

Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'levaient peu  peu.

Ils en arrivaient  crier.

Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de
Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a rouls, c'est vrai, ah!
ce qu'il vous a fouls, en rompant avec vous et en se faisant un succs
sur votre dos! Aussi vous n'avez gure t malins. Mahoudeau, furieux,
rpondit:

Pardi! il suffisait d'tre avec Claude pour tre flanqu  la porte de
partout.

--C'est Claude qui nous a tus, affirma carrment Gagnire.

Et ils continurent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son
aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses
clineries  des baronnes sexagnaires, tapant dsormais sur Claude
devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre aprs tout n'tait qu'une
simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent
le public au coin des rues, qui lchent et dchirent les camarades, pour
faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre rat,
cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgr son
orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le
succs tait dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'taient
eux qui n'auraient pas eu la btise de s'entter  des histoires
impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralyss, de les avoir
exploits, parfaitement! exploits, et d'une main si maladroite et si
lourde, qu'il n'en avait lui-mme tir aucun parti.

Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment?
Quand je songe  a, je me tte, je ne comprends plus pourquoi je
m'tais mis de sa bande.

Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de
commun entre nous?... Hein? c'est exasprant de s'en apercevoir si
tard!...

--Et  moi donc, continua Gagnire, il m'a bien vol mon originalit!
Croyez-vous que a m'amuse d'entendre  chaque tableau, rpter derrire
moi, depuis quinze ans:

C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien
faire... N'empche que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais
pas frquent. C'tait le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se
rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup trangers et
ennemis, aprs une longue jeunesse de fraternit. La vie les avait
dbands en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne
leur restait  la gorge que l'amertume de leur ancien rve enthousiaste,
cet espoir de bataille et de victoire cte  cte, qui maintenant
aggravait leur rancune.

Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laiss piller
comme un niais. Mais, vex, Mahoudeau se fcha. Tu as tort de rire,
toi, car tu es aussi un joli lcheur...

Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main,
quand tu aurais un journal  toi...

--Ah! permets, permets..., Gagnire se joignit  Mahoudeau.

C'est vrai, a! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu cris
sur nous, puisque tu es le matre...

Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nomms, dans ton dernier
Salon. Gn et bgayant, Jory s'emporta  son tour.

Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de
perdre mes abonns, pour vous tre agrable.

Vous tes impossibles, l, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te
dcarcasser  faire des petites choses gentilles; toi, Gagnire, tu
auras beau mme ne plus rien faire du tout: vous avez une tiquette dans
le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la dcoller; et
encore, on en a vu qui ne se dcollaient jamais... Le public s'amuse,
vous savez! il n'y avait que vous pour croire au gnie de ce grand toqu
ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins. Alors, ce fut
terrible, tous les trois parlrent  la fois, en arrivrent aux
reproches abominables, avec des clats tels, des coups si durs de
mchoires, qu'ils semblaient se mordre.

Sur le canap, Sandoz, troubl dans les gais souvenirs qu'il voquait,
avait d lui-mme prter l'oreille  ce tumulte, qui lui arrivait par la
porte ouverte.

Tu entends, lui dit Claude trs bas, avec un sourire de souffrance, ils
m'arrangent bien!... Non, non, reste l, je ne veux pas que tu les
fasses taire. J'ai mrit a, puisque je n'ai pas russi. Et Sandoz,
plissant, continua d'couter cet enragement dans la lutte pour la vie,
cette rancune des personnalits aux prises, qui emportait sa chimre
d'ternelle amiti!...

Henriette, heureusement, s'inquitait de la violence des voix. Elle se
leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour
se quereller. Tous rentrrent dans le salon, suant, soufflant, gardant
la secousse de leur colre. Et, comme elle disait, les yeux sur la
pendule, qu'ils n'auraient dcidment pas Fagerolles ce soir-l, ils se
remirent  ricaner, en changeant un regard.

Ah! il avait bon nez, lui! ce n'tait pas lui qu'on prendrait  se
rencontrer avec d'anciens amis devenus gnants, et qu'il excrait!

En effet, Fagerolles ne vint pas. La soire s'acheva pniblement. On
tait retourn dans la salle  manger, o le th se trouvait servi sur
une nappe russe, brode en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait,
sous les bougies rallumes, une brioche, des assiettes de sucreries et
de gteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genivre, kummel,
raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait
autour de la table, pendant que la matresse de la maison remplissait la
thire au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-tre, cette
joie des yeux, cette odeur fine du th ne dtendaient pas les coeurs.

La conversation tait retombe sur le succs des uns et la mauvaise
chance des autres. Par exemple, n'tait-ce pas une honte, ces mdailles,
ces croix, toutes ces rcompenses qui dshonoraient l'art, tant on les
distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'ternels petits garons en
classe? Toutes les platitudes venaient de l, cette docilit et cette
lchet devant les pions, pour avoir des bons points!

Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, dsol, en arrivait 
souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et
Gagnire, assis cte  cte sur un canap, parlant musique avec
langueur, au milieu des autres extnus, sans salive, les mchoires
mortes.

Gagnire, en extase, philosophait et potisait. Mathilde, cette vieille
gaupe engraisse, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les
yeux blancs, se pmait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils
s'taient aperus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils
se communiquaient leur jouissance, en phrases alternes, envoles,
lointaines.

Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struense, cette phrase
funbre, et puis cette danse de paysans si emporte, si colore, et puis
la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur,
les violoncelles, les violoncelles!...

--Et, madame, Berlioz, l'air de fte de Romo?... Oh! le solo des
clarinettes, les femmes aimes, avec l'accompagnement des harpes! Un
ravissement, une blancheur qui monte... La fte clate, un Vronse, la
magnificence tumultueuse des _Noces de Cana_; et le chant d'amour
recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus
haut!...

--Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce
glas qui revient toujours, qui vous bat sur le coeur?... Oui, je le vois
bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique...

Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'tre deux  le
comprendre, et de dfaillir!...

--Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La rverie de Schumann,
rien que les instruments  cordes, une petite pluie tide sur les
feuilles des acacias, un rayon qui les essuie,  peine une larme dans
l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fantme, vous
l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, a m'crase. Il n'y a plus rien,
plus rien, on meurt... Leurs voix s'teignaient, ils ne se regardaient
mme pas, anantis, coude  coude, leur visage en l'air, noy, surpris,
Sandoz se demanda d'o Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de
Jory, peut-tre. D'ailleurs, il avait remarqu que les femmes causaient
trs bien musique, sans en connatre une note. Et lui, que l'aigreur des
autres n'avait fait que chagriner, s'exaspra de cette pose langoureuse.
Non, non, c'en tait assez! qu'on se dchirt, passe encore! mais quelle
fin de soire, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se
chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!...

Gagnire, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au
fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train
de nuit. Et, aprs des poignes de main molles et silencieuses, il s'en
alla coucher  Melun.

Quel rat! murmura Mahoudeau. La musique a tu la peinture, jamais il
ne fichera rien.

Lui-mme dut partir, et  peine la porte s'tait-elle referme sur son
dos, que Jory dclara:

Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des
boutons de manchette... En voil un qui a rat la puissance! Mais
dj, Mathilde tait debout, saluant Christine d'un petit geste sec,
affectant une familiarit mondaine  l'gard d'Henriette, emmenant son
mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifi des yeux
svres dont elle le regardait, ayant  rgler un compte.

Alors, derrire eux, Sandoz cria, hors de lui:

C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de
rats, le bcleur d'articles tomb dans l'exploitation de la btise
publique!... Ah! Mathilde la Revanche! Il ne restait que Christine et
Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaiss au fond
d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil
magntique qui le raidissait, les regards fixes, trs loin, au-del des
murs. Sa face se tendait, une attention convulse la portait en avant:
il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.

Christine s'tait leve  son tour, en s'excusant de partir ainsi les
derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui rptait
combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle
en tout comme d'une soeur; tandis que la triste femme, d'un charme si
douloureux dans sa robe noire, secouait la tte avec un ple
sourire,Voyons, lui dit Sandoz  l'oreille, aprs avoir jet un coup
d'oeil sur Claude, il ne faut pas vous dsoler ainsi... Il a beaucoup
caus, il a t plus gai ce soir. a va trs bien. Mais elle, d'une
voix de terreur:

Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-l, je
tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous
n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus
compter, moi! de ne rien pouvoir! Et tout haut:--Claude, viens-tu?
Deux fois, elle dut rpter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit
par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait rpondu 
l'appel lointain, l-bas,  l'horizon:

Oui, j'y vais, j'y vais.--Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvrent
seuls enfin, dans le salon o l'air s'touffait, chauff par les lampes,
comme alourdi d'un silence mlancolique aprs l'clat mauvais des
querelles, tous les deux se regardrent, et ils laissrent tomber leurs
bras, dans le navrement de leur malheureuse soire. Elle, pourtant,
tcha d'en rire, murmurant:

Je t'avais prvenu, j'avais bien compris... Mais il l'interrompit
encore d'un geste dsespr. Eh quoi! tait-ce donc la fin de sa longue
illusion, de ce rve d'ternit, qui lui avait fait mettre le bonheur
dans quelques amitis choisies ds l'enfance, puis gotes jusqu'
l'extrme vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernire,
quel bilan  pleurer, aprs cette banqueroute du coeur! Et il s'tonnait
des amis qu'il avait sems le long de la route, des grandes affections
perdues en chemin, du perptuel changement des autres, autour de son
tre qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de
piti, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime!
Est-ce qu'ils allaient se rsigner, sa femme et lui,  vivre au dsert,
clotrs dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte
toute large, devant le flot des inconnus et des indiffrents?

Peu  peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout
finissait et rien ne recommenait, dans la vie. Il sembla se rendre 
l'vidence, il dit avec un gros soupir:

Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus  dner ensemble, ils
se mangeraient.

Dehors, ds qu'ils dbouchrent sur la place de la Trinit, Claude lcha
le bras de Christine et il bgaya qu'il avait une course; il la pria de
rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle
resta effare de surprise et de crainte: une course,  une pareille
heure,  minuit pass! pour aller o, pour quoi faire? Il tournait le
dos, il s'chappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en
prtextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard,
remonter ainsi  Montmartre. Cette considration parut seule le ramener.
Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se
trouvrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, aprs avoir
sonn, de nouveau il la quitta.

Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course. Dj, il se
sauvait,  grandes enjambes, en gesticulant comme un fou. La porte
s'tait ouverte, et elle ne la referma mme pas, elle s'lana, pour le
suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter
davantage, elle se contenta ds lors de ne pas le perdre de vue,
marchant  une trentaine de mtres, sans qu'il la st derrire ses
talons. Aprs la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila
par la rue de la Chausse-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'
la rue Richelieu.

Quand elle le vit s'engager dans cette dernire, un froid mortel
l'envahit: il allait  la Seine, c'tait l'affreuse peur qui la tenait,
la nuit, veille d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se
pendre  son cou, l-bas? Elle n'avanait plus qu'en chancelant, et 
chaque pas qui les rapprochait de la rivire, elle sentait la vie se
retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du
Thtre-Franais, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pres. Il y
marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle
crut qu'il se jetait; un grand cri s'touffa dans l'tranglement de sa
gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'tait-ce donc que la Cit, en
face, qui le hantait, ce coeur de Paris dont il emportait l'obsession
partout, qu'il voquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui
criait ce continuel appel  des lieues, entendu de lui seul? Elle
n'osait l'esprer encore, elle s'tait arrte en arrire, le
surveillant dans un vertige d'inquitude, le voyant toujours faire le
terrible saut, et rsistant au besoin de s'approcher, et redoutant de
prcipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! tre l, avec
sa passion ravage, sa maternit saignante, tre l, assister  tout,
sans pouvoir mme risquer un mouvement pour le retenir!

Lui, debout, trs grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.

C'tait une nuit d'hiver, au ciel brouill, d'un noir de suie, qu'une
bise, soufflant de l'ouest, rendait trs froide.

Paris allum s'tait endormi, il n'y avait plus l que la vie des becs
de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour
n'tre, au loin, qu'une poussire d'toiles fixes. D'abord, les quais se
droulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la
rverbration clairait d'une lueur les faades des premiers plans, 
gauche les maisons du quai du Louvre,  droite les deux ailes de
l'Institut, masses confuses de monuments et de btisses qui se perdaient
ensuite, en un redoublement d'ombre, piqu des tincelles lointaines.
Puis, entre ces cordons fuyant  perte de vue, les ponts jetaient des
barres de lumires, de plus en plus minces, faites chacune d'une trane
de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et l, dans la Seine,
clatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec
de gaz refltait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de
comte. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de
larges ventails de braise, rguliers et symtriques; les plus reculs,
sous les ponts, n'taient que des petites touches de feu immobiles. Mais
les grandes queues embrases vivaient, remuantes  mesure qu'elles
s'talaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'cailles, o
l'on sentait la coule infinie de l'eau. Toute la Seine en tait allume
comme d'une fte intrieure, d'une ferie mystrieuse et profonde,
faisant passer des valses derrire les vitres rougeoyantes du fleuve. En
haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais toils, il y avait
dans le ciel sans astres une rouge nue, l'exhalaison chaude et
phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crte
de volcan.

Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes,
sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emporte dans une
dbcle de tout l'horizon.

Claude n'avait-il pas boug? N'enjambait-il pas la rampe?

Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait  la mme place,
dans sa raideur entte, les yeux sur la pointe de la Cit, qu'il ne
voyait pas.

Il tait venu, appel par elle, et il ne la voyait pas, au fond des
tnbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de
charpentes se dtachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-del,
tout se noyait, l'le tombait au nant, il n'en aurait pas mme retrouv
la place, si des fiacres attards n'avaient promen, par moments, le
long du Pont-Neuf, ces tincelles filantes qui courent encore dans les
charbons teints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie,
jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'norme et de
lugubre, un corps  la drive, une pniche dtache sans doute,
descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et
reprise aussitt par l'ombre. O avait donc sombr l'le triomphale?
tait-ce au fond de ces flots incendis? Il regardait toujours, envahi
peu  peu par le grand ruissellement de la rivire dans la nuit. Il se
penchait sur ce foss si large, d'une fracheur d'abme, o dansait le
mystre de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait,
il en coutait l'appel, dsespr jusqu' la mort.

Christine, cette fois, sentit,  un lancement de son coeur, qu'il
venait d'avoir la pense terrible. Elle tendit ses mains vacillantes,
que flagellait la bise. Mais Claude tait rest tout droit, luttant
contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore,
n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours l-bas, sur la
Cit, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de
la lumire et l'voquer pour la revoir.

Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trbuchait, Christine
dut le dpasser et courir, afin d'tre rentre rue Tourlaque avant lui.




XII


Cette nuit-l, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers
de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchrent  prs de trois
heures. Christine, haletante de sa course, s'tait glisse vivement sous
la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude,
accabl, avait quitt ses vtements un  un, sans une parole. Leur
couche, depuis de longs mois, se glaait; ils s'y allongeaient cte 
cte, en trangers, aprs une lente rupture des liens de leur chair:
volontaire abstinence, chastet thorique, o il devait aboutir pour
donner  la peinture toute sa virilit, et qu'elle avait accepte, dans
une douleur fire et muette, malgr le tournent de sa passion. Et jamais
encore, avant cette nuit-l, elle n'avait senti entre eux un tel
obstacle, un pareil froid, comme si rien dsormais ne pouvait les
rchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre.

Pendant prs d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil
envahissant. Elle tait trs lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle
ne cdait pas, inquite de le laisser veill. Pour dormir elle-mme
tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais
il n'avait pas teint la bougie, il restait les yeux ouverts, fixs sur
cette flamme qui l'aveuglait.  quoi songeait-il donc? tait-il demeur
l-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face
de Paris cribl d'toiles, comme un ciel d'hiver? et quel dbat
intrieur, quelle rsolution  prendre convulsait ainsi son visage? Puis
invinciblement, elle succomba, elle tomba au nant des grandes fatigues.

Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise,
l'veilla dans un tressaillement brusque.

Tout de suite, elle avait tt de la main la place dj froide,  ct
d'elle: il n'tait plus l, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle
s'effarait, mal rveille, la tte lourde et bourdonnante, lorsqu'elle
aperut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumire qui
venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y tait all
chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne
reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce
qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une
telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer.

Claude, en manches de chemise malgr la rude temprature, n'ayant mis
dans sa hte qu'un pantalon et des pantoufles, tait debout sur sa
grande chelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait  ses pieds,
et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il
avait des yeux largis de somnambule, des gestes prcis et raides, se
baissant  chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant,
projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements
casss d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pice
obscure, qu'un effrayant silence.

Frissonnante, Christine devinait. C'tait l'obsession, l'heure passe
l-bas, sur le pont des Saints-Pres, qui lui rendait le sommeil
impossible, et qui l'avait ramen en face de sa toile, dvor du besoin
de la revoir, malgr la nuit. Sans doute; il n'tait mont sur l'chelle
que pour s'emplir les yeux de plus prs. Puis, tortur de quelque ton
faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il
avait saisi une brosse, d'abord dans le dsir d'une simple retouche, peu
 peu emport ensuite de correction en correction, arrivant enfin 
peindre comme un hallucin, la bougie au poing, dans cette clart ple
que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de cration l'avait
repris, il s'puisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il
voulait souffler la vie  son oeuvre, tout de suite.

Ah! quelle piti, et de quels yeux tremps de larmes Christine le
regardait! Un instant, elle eut la pense de le laisser  cette besogne
folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa dmence. Ce tableau,
jamais il ne le finirait, c'tait bien certain maintenant. Plus il s'y
acharnait, et plus l'incohrence augmentait, un emptement de tons
lourds, un effort paissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-mmes, le
groupe des dbardeurs surtout, autrefois solides, se gtaient; et il se
butait l, il s'tait obstin  vouloir terminer tout, avant de
repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le
dsir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'achverait, le
jour o il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il
n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'tait ce qui tranquillisait
Christine, ce qui la rendait tolrante et pitoyable, dans sa rancune
jalouse: tant qu'il ne retournait pas  cette matresse dsire et
redoute, elle se croyait moins trahie.

Les pieds gels par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner
le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord,
elle voyait enfin. De sa brosse trempe de couleur, il arrondissait 
grands coups des fourres grasses, le geste perdu de caresse; et il
avait un rire immobile aux lvres, et il ne sentait pas la cire brlante
de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le
va-et-vient passionn de son bras remuait seul contre la muraille: une
confusion norme et noire, une treinte emmle de membres dans un
accouplement brutal. C'tait  la Femme nue qu'il travaillait.

Alors, Christine ouvrit la porte et s'avana. Une rvolte invincible, la
colre d'une pouse soufflete, chez elle, trompe pendant son sommeil,
dans la pice voisine, la poussait. Oui, il tait bien avec l'autre, il
peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affol, que le tournent
du vrai jetait  l'exaltation de l'irrel; et ces cuisses se doraient en
colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, clatant de jaune
et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si trange nudit
d'ostensoir, o des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration
religieuse, acheva de la fcher. Elle avait trop souffert, elle ne
voulait plus tolrer cette trahison.

Pourtant, d'abord, elle se montra simplement dsespre et suppliante.
Ce n'tait que la mre qui sermonnait son grand fou d'artiste. Claude,
que fais-tu l?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des ides
pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette
chelle, o tu vas prendre du mal. Il ne rpondit pas, il se baissa
encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il
accusa de deux traits de vermillon vif.

Claude, coute-moi, reviens avec moi, de grce... Tu sais que je
t'aime, tu vois l'inquitude o tu m'as mise...

Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi,
d'avoir si froid et de t'attendre. Hagard, il ne la regarda pas, il
lcha seulement d'une voix trangle, en fleurissant de carmin le
nombril:

Fous-moi la paix, hein! Je travaille. Un instant, Christine resta
muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute
une rbellion gonflait son tre doux et charmant. Puis, elle clata,
dans un grondement d'esclave pousse  bout.

Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voil assez, je te
dirai ce qui m'touffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah!
cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a
empoisonn ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu
peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, excrable; et puis,
on est lche, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y
faire,  cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert,
comme elle m'a torture! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir vcu
une journe sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que
je parle; puisque j'en ai trouv la force. Dix annes d'abandon,
d'crasement quotidien; ne plus rien tre pour toi, se sentir de plus en
plus jete  l'cart, en arriver  un rle de servante; et l'autre, la
voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et
triompher, et m'insulter...

Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre  membre, le cerveau,
le coeur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange.
Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle
qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse! Maintenant, Claude
l'coutait, dans l'tonnement de ce grand cri de souffrance, mal veill
de son rve exaspr de crateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi
elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hbtement, ce frissonnement
d'homme surpris et drang dans sa dbauche, elle s'emporta davantage,
elle monta sur l'chelle, lui arracha la bougie du poing, la promena 
son tour devant le tableau.

Mais regarde donc! mais dis-toi donc o tu en es!

C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en
aperoives  la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imbcile?... Tu vois bien
que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? a n'a pas de bon sens,
voil ce qui me rvolte... Si tu ne peux tre un grand peintre, la vie
nous reste, ah! la vie, la vie... Elle avait pos la bougie au poing,
et comme il tait descendu, trbuchant, elle sauta pour le rejoindre,
ils se trouvrent tous les deux en bas, lui tomb sur la dernire
marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il
laissait pendre. Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et
vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop bte de n'tre que deux,
de vieillir dj, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du
bonheur? La terre nous prendra assez tt, va! tchons d'avoir un peu
chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi,  Bennecourt!... coute
mon rve.

Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit,
nous trouverions quelque part un coin de tranquillit, et tu verrais
comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier
tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit;
puis, ce sont des flneries au soleil, le djeuner qui sent bon,
l'aprs-midi paresseuse, la soire passe sous la lampe.

Et plus de tourments pour des chimres, et rien que la joie de vivre!...
Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je
consente  tre ta servante,  exister uniquement pour ton plaisir...
Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez,
je t'aime! Il avait dgag ses mains, il dit d'une voix morne, avec un
geste de refus:

Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne
veux pas tre heureux, je veux peindre.

--Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous
achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y
a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie
et que tu honores. Il peut nous anantir, il est le matre, tu diras
merci.

--Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je
mourrais de ne plus peindre, je prfre peindre et en mourir... Et
puis, ma volont n'y est pour rien.

C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crve! Elle se
redressa, dans une nouvelle pousse de colre.

Sa voix redevenait dure et emporte. Mais je suis vivante, moi! et elles
sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais
bien que ce sont tes matresses, toutes ces femmes peintes.

Avant d'tre la tienne, je m'en tais aperue dj, il n'y avait qu'
voir de quelle main tu caressais leur nudit, de quels yeux tu les
contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? tait-ce malsain et
stupide, un pareil dsir chez un garon? brler pour des images, serrer
dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en
cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un
instant. C'est  cette poque que tu m'as racont ces btises, tes
amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant
toi-mme.

Souviens-toi, tu prenais en piti ces ombres, lorsque tu me tenais entre
tes bras... Et a n'a pas dur, tu es retourn  elles, oh! si vite!
comme un maniaque retourne  sa manie. Moi qui existais, je n'tais
plus, et c'taient elles, les visions, qui redevenaient les seules
ralits de ton existence... Ce que j'ai endur alors, tu ne l'as
jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai vcu prs de toi, sans que
tu me comprennes. Oui, j'tais jalouse d'elles. Quand je posais, l,
toute nue, une ide seule m'en donnait le courage: je voulais lutter,
j'esprais te reprendre; et rien, pas mme un baiser sur mon paule,
avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai t honteuse souvent!
quel chagrin j'ai d dvorer, de me sentir ddaigne et trahie!...

Depuis ce moment, ton mpris n'a fait que grandir, et tu vois o nous en
sommes,  nous allonger cte  cte toutes les nuits, sans nous toucher
du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai compts! il y a huit
mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble. Elle continua
hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si
ardente  l'amour, les lvres gonfles de cris, et si discrte ensuite,
si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, dtournant la tte
avec des sourires confus. Mais le dsir l'exaltait, c'tait un outrage
que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la
peinture encore, car cette virilit qu'il lui refusait, il la rservait
et la donnait  la rivale prfre.

Elle savait bien pourquoi il la dlaissait ainsi. Souvent d'abord, quand
il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui
en se couchant, il lui disait que non, que a le fatiguerait trop;
ensuite, il avait prtendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour
trois jours  se remettre, le cerveau branl, incapable de rien faire
de bon; et la rupture s'tait ainsi peu  peu produite, une semaine en
attendant l'achvement d'un tableau, puis un mois pour ne pas dranger
la mise en train d'un autre, puis des dates recules encore, des
occasions ngliges, la dshabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle
retrouvait la thorie rpte cent fois devant elle: le gnie devait
tre chaste, il fallait ne coucher qu'avec son oeuvre.

Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la
nuit, comme si je te rpugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un
rien, une apparence, un peu de poussire, de la couleur sur de la
toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme l-haut! vois
donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!

Est-ce qu'on est btie comme a? est-ce qu'on a des cuisses en or et des
fleurs sous le ventre?... Rveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans
l'existence. Claude, obissant au geste dominateur dont elle lui
montrait le tableau, s'tait lev et regardait. La bougie, reste sur la
plate-forme de l'chelle, en l'air, clairait comme d'une lueur de
cierge la Femme, tandis que toute l'immense pice demeurait plonge dans
les tnbres. Il s'veillait enfin de son rve, et la Femme, vue ainsi
d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.

Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui
l'avait faite de mtaux, de marbres et de gemmes, panouissant la rose
mystique de son sexe, entre les colonnes prcieuses des cuisses, sous la
vote sacre du ventre? tait-ce lui qui, sans le savoir, tait
l'ouvrier de ce symbole du dsir insatiable, de cette image
extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses
doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, bant, il avait
peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-del,
comprenant bien que la ralit elle mme ne lui tait plus possible, au
bout de sa longue lutte pour la vaincre et la reptrir plus relle, de
ses mains d'homme. Tu vois! tu vois! rptait victorieusement
Christine.

Et lui, trs bas, balbutiait:

Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de crer? nos mains
n'ont-elles donc pas la puissance de crer des tres? Elle le sentit
faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.

Mais pourquoi ces btises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?...
Tu m'as prise pour modle, tu as voulu des copies de mon corps.  quoi
bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles
sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aim, et je veux
t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rde autour
de toi, que je t'offre de poser, que je suis l,  te frler, dans ton
haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi!
et que je te veux... perdument, elle le liait de ses membres, de ses
bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise,  moiti arrache, avait
laiss jaillir sa gorge, qu'elle crasait contre lui, qu'elle voulait
entrer en lui, dans cette dernire bataille de sa passion. Et elle tait
la passion elle-mme, dbride enfin avec son dsordre et sa flamme,
sans les rserves chastes d'autrefois, emporte  tout dire,  tout
faire, pour vaincre. Sa face s'tait gonfle, les yeux doux et le front
limpide disparaissaient sous les mches tordues des cheveux, il n'y
avait plus que les mchoires saillantes, le menton violent, les lvres
rouges.

Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!.

De sa voix ardente, elle continua:

Tu me crois peut-tre vieille. Oui, tu disais que je me gtais, et je
l'ai cru moi-mme, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des
rides... Mais ce, n'tait pas vrai, a! Je le sens bien, que je n'ai
pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...

Puis, comme il se dbattait encore:

Regarde donc! Elle s'tait recule de trois pas; et, d'un grand geste,
elle ta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose
qu'elle avait garde durant de si longues sances. D'un simple mouvement
du menton, elle indiqua la figure du tableau. Va, tu peux comparer, je
suis plus jeune qu'elle...

Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fane comme
une feuille sche... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je
t'aime. Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clart ple.
Dans ce grand lan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et
fines, les hanches largissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se
redressait, gonfle du sang de son dsir.

Dj, elle l'avais repris, colle  lui maintenant, sans cette chemise
gnante; et ses mains s'garaient, le fouillaient partout, aux flancs,
aux paules, comme si elle et cherch son coeur, dans cette caresse
ttonnante, cette prise de possession, o elle semblait vouloir le faire
sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur
la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide.

Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coup
de soupirs.

Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des
ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu
entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme a,
serrs, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et
encore... Il frmissait, il lui rendait peu  peu son treinte, dans
la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de
sduction, elle l'amollissait et le conqurait.

coute, je sais que tu as une affreuse pense, oui! je n'ai jamais os
t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors
plus la nuit, tu m'pouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, l-bas, sur ce
pont que je hais, et j'ai trembl, oh! j'ai cru que c'tait fini, que je
ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin
de toi, tu ne vas pas me tuer peut-tre!... Aimons-nous,
aimons-nous... Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette
passion infinie. C'tait une immense tristesse, un vanouissement du
monde entier o se fondait son tre. Il la serra perdument, lui aussi,
sanglotant, bgayant:

C'est vrai, j'ai eu la pense affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai
rsist en songeant  ce tableau inachev... Mais puis-je vivre encore,
si le travail ne veut plus de moi?

Comment vivre, aprs a, aprs ce qui est l, ce que j'ai abm tout 
l'heure?

--Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je
me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose
qui me ft oublier tout... Dj tu as t sans force. Tu ne peux rien.

--Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur
les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te
rchaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je
nouerai mes bras  tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta
chair... Cette fois, il fut vaincu, il brla avec elle, se rfugia en
elle, enfonant la tte entre ses seins, la couvrant  son tour de ses
baisers.

Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me
tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en connatre un qui me
retienne... Endors-moi, anantis-moi, que je devienne ta chose, assez
esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes
pantoufles... Ah! descendre l, ne vivre que de ton odeur, t'obir
comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je
pouvais! Elle eut un cri de victoire. Enfin! tu es  moi, il n'y a plus
que moi, l'autre est bien morte! Et elle l'arracha de l'oeuvre excre,
elle l'emporta dans sa chambre  elle, dans son lit, grondante,
triomphante. Sur l'chelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant
derrire eux, puis se noya. Cinq heures sonnrent au coucou, pas une
lueur n'clairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba
aux froides tnbres.

Christine et Claude,  ttons, avaient roul en travers du lit. Ce fut
une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, mme aux
premiers jours de leur liaison. Tout ce pass leur remontait au coeur,
mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse dlirante.

L'obscurit flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de
flamme, trs haut, hors du monde,  grands coups rguliers, continus,
toujours plus haut. Lui-mme poussait des cris, loin de sa misre,
oubliant, renaissant  une vie de flicit. Elle le fit blasphmer
ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. Dis
que la peinture est imbcile.--La peinture est imbcile.--Dis que tu ne
travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brleras tes tableaux,
pour me faire plaisir.--Je brlerai mes tableaux, je ne travaillerai
plus.--Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir l, comme tu me
tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse
que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende!

--Tiens! je crache, il n'y a que toi. Et elle le serrait  l'touffer,
c'tait elle qui le possdait. Ils repartirent, dans le vertige de leur
chevauche  travers les toiles.

Leurs ravissements recommenaient, trois fois il leur sembla qu'ils
volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment
n'avait-il pas song  se gurir dans ce bonheur certain? Et elle se
donnait encore, et il vivrait heureux, sauv, n'est-ce pas? maintenant
qu'il avait cette ivresse.

Le jour allait natre, lorsque Christine, ravie, foudroye de sommeil,
s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe
jete en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui
chapperait plus; et, la tte roule sur cette poitrine d'homme qui lui
servait de tide oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux
lvres.

Lui, avait ferm les yeux; mais, de nouveau, malgr sa fatigue
crasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une
sourde pousse d'ides confuses remontait dans son hbtement,  mesure
qu'il se refroidissait et se dgageait de la griserie voluptueuse, dont
tous ses muscles restaient branls. Quand le petit jour parut, une
salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fentre,
il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond
de l'atelier. Ses penses, taient revenues toutes, dbordantes,
torturantes, creusant son visage, contractant ses mchoires dans un
dgot humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face
ravage d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allonge sur
lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice,
d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpies;
et la tte galement, pose sur ses ctes, l'touffait, arrtait d'un
poids norme les battements de son coeur. Mais, longtemps, il ne voulut
pas la dranger, malgr l'exaspration lente de tout son corps, une
sorte de rpugnance et de haine irrsistibles qui le soulevait de
rvolte. L'odeur du chignon dnou, cette odeur forte de chevelure,
surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier,
l'appela une seconde fois, imprieuse. Et il se dcida, c'tait fini, il
souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il
n'y avait rien de bon.

D'abord, il laissa glisser la tte de Christine, qui garda son vague
sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des prcautions infinies, pour
sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu  peu, dans
un mouvement naturel, comme si elle flchissait d'elle-mme. Il avait
rompu la chane enfin, il tait libre. Un troisime appel le fit se
hter, il passa dans la pice voisine, en disant:

Oui, oui, j'y vais! Le jour ne se dbrouillait pas, sale et triste, un
de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine
se rveilla dans un grand frisson glac. Elle ne comprit pas. Pourquoi
donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'tait
endormie, la joue contre son coeur, les membres mls aux siens. Alors,
comment avait-il pu s'en aller? o pouvait-il tre? Tout d'un coup, dans
son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut 
l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il tait retourn prs de l'autre? est-ce
que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir
conquis  jamais?

Au premier coup d'oeil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut dsert,
sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en
n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri
terrible jaillit de sa gorge bante.

Claude, oh! Claude... Claude s'tait pendu  la grande chelle, en
face de son oeuvre manque. Il avait simplement pris une des cordes qui
tenaient le chssis au mur, et il tait mont sur la plate-forme en
attacher le bout  la traverse de chne, cloue par lui un jour, afin de
consolider les montants. Puis, de l-haut, il avait saut dans le vide.
En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux
sanglants sortis des orbites, il pendait l, grandi affreusement dans sa
raideur immobile, la face tourne vers le tableau, tout prs de la Femme
au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui et souffl son me 
son dernier rle, et qu'il l'et regarde encore, de ses prunelles
fixes.

Christine, pourtant, restait droite, souleve de douleur, d'pouvante et
de colre. Son corps en tait gonfl, sa gorge ne lchait plus qu'un
hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau,
ferma les deux poings.

Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tu, tu, tu, la
gueuse! Et ses jambes flchirent, elle tourna et s'abattit sur le
carreau. L'excs de la souffrance avait retir tout le sang de son
coeur, elle demeura vanouie par terre, comme morte, pareille  une
loque blanche, misrable et finie, crase sous la souverainet farouche
de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son clat symbolique
d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans
sa dmence.

Le lundi seulement, aprs les formalits et les retards occasionns par
le suicide, lorsque Sandoz vint le matin,  neuf heures, pour le convoi,
il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue
Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forc
de s'occuper de tout; d'abord, il avait d faire transporter  l'hpital
de Lariboisire Christine, ramasse mourante; ensuite, il s'tait
promen de la mairie aux pompes funbres et  l'glise, payant partout,
cdant  l'usage, plein d'indiffrence, puisque les prtres voulaient
bien de ce cadavre au cou cercl de noir. Et, parmi les gens qui
attendaient, il n'aperut encore que des voisins, augments de quelques
curieux; tandis que des ttes s'allongeaient aux fentres, chuchotantes,
excites par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu
crire  la famille, ignorant les adresses; et il s'effaa, ds qu'il
vit arriver deux parents, que les trois lignes sches des journaux
avaient tirs sans doute de l'oubli o Claude lui-mme les laissait: une
cousine ge  tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, trs
riche, dcor, propritaire d'un des grands magasins de Paris, bon
prince dans son lgance, dsireux de prouver son got clair des arts.
Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette
misre nue, redescendit, la bouche dure, irrite d'une corve inutile.
Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrire
le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fire.

Comme le cortge partait, Bongrand accourt et resta prs de Sandoz,
aprs lui avoir serr la main. Il tait assombri, il murmura, en jetant
un coup d'oeil sur les quinze  vingt personnes qui suivaient:

Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux? Dubuche
tait  Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un
excrant la mort, l'autre trop affair. Seul, Mahoudeau rattrapa le
convoi  la monte de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnire devait
avoir manqu le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente
rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par
moments, des rues transversales qui dvalaient, des troues brusques
montraient l'immensit de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer.
Lorsqu'on dboucha devant l'glise Saint-Pierre, et qu'on transporta le
cercueil, l-haut, il domina un instant la grande ville. C'tait par un
ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportes au souffle
d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume,
emplissant l'horizon de sa houle menaante.

Le pauvre mort qui l'avait voulu conqurir et qui s'en tait cass la
nuque, passa en face d'elle, clou sous le couvercle de chne,
retournant  la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. 
la sortie de l'glise, la cousine disparut, Mahoudeau galement. Le
petit cousin avait repris sa place derrire le corps. Sept autres
personnes inconnues se dcidrent, et l'on partit pour le nouveau
cimetire de Saint-Ouen, que le peuple a nomm du nom inquitant et
lugubre de Cayenne. On tait dix.

Allons, il n'y aura que nous deux, dcidment, rpta Bongrand, en se
remettant en marche prs de Sandoz.

Maintenant, le convoi, prcd par la voiture de deuil o s'taient
assis le prtre et l'enfant de choeur, descendait l'autre versant de la
butte, le long de rues tournantes et escarpes comme des sentiers de
montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pav gras, on
entendait les sourds cahots des roues.  la suite, les dix pitinaient,
se retenaient parmi les flaques, si occups de cette descente pnible,
qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau,
lorsqu'on tomba  la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes
espaces, o se droulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de
ceinture, les talus et les fosss des fortifications, il y eut des
soupirs d'aise, on changea quelques mots, on commena  se dbander.

Sandoz et Bongrand, peu  peu, se trouvrent  la queue, comme pour
s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment o le
corbillard passait la barrire, le second se pencha.

Et la petite femme, qu'en va-t-on faire?

--Ah! quelle piti! rpondit Sandoz. Je suis all la voir hier 
l'hpital. Elle a une fivre crbrale. L'interne prtend qu'on la
sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force...
Vous savez qu'elle en tait venue  oublier jusqu' son orthographe. Une
dchance, un crasement, une demoiselle ravale  une bassesse de
servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme,
elle finira laveuse de vaisselle quelque part.

--Et pas un sou, naturellement?

--Pas un sou. Je croyais trouver les tudes qu'il avait faites sur
nature pour son grand tableau, ses tudes superbes dont il tirait
ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouill vainement, il donnait
tout, des gens le volaient.

Non, rien  vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense
que j'ai dmolie et brle moi-mme, ah! de grand coeur, je vous assure,
comme on se venge! Ils se turent un instant. La route large de
Saint-Ouen s'en allait toute droite,  l'infini; et, au milieu de la
campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de
cette chausse, o coulait un fleuve de boue.

Une double clture de palissades la bordait, de vagues terrains
s'talaient  droite et  gauche, il n'y avait au loin que des chemines
d'usine et quelques hautes maisons blanches, isoles, plantes de biais.
On traversa la fte de Clignancourt: des baraques, des cirques, des
chevaux de bois aux deux cts de la route, grelottant sans l'abandon de
l'hiver, des guinguettes vides  des balanoires verdies, une ferme
d'opra-comique:  la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre
ses treillages arrachs.

Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui taient quai
de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les
paysages rapports du Midi, et les acadmies faites chez Boutin, des
jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le pre
Malgras qui doit l'avoir, une tude magistrale, que pas un de nos jeunes
matres n'est fichu de peindre...

Oui, oui, le gaillard n'tait pas une bte. Un grand peintre,
simplement!

--Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'cole et du
journalisme l'ont accus de paresse et d'ignorance, en rptant les uns
 la suite des autres qu'il avait toujours refus d'apprendre son
mtier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'vanouir de fatigue,
aprs des sances de dix heures, lui qui avait donn sa vie entire, qui
s'est tu dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imbcile!
Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire
d'apporter quelque chose, dforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi,
ignorait son mtier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne
exacte. Ah! les niais, les bons lves au sang pauvre, incapables d'une
incorrection!. Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:

Un travailleur hroque, un observateur passionn dont le crne s'tait
bourr de science, un temprament de grand peintre admirablement dou...
Et il ne laisse rien.

--Absolument rien, pas une toile, dclara Bongrand.

Je ne connais de lui que des bauches, des croquis, des notes jetes,
tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est
bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!
Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant; et, devant
eux, aprs avoir roul entre des commerces de vins mls  des
entreprises de monuments funbres, le corbillard tournait  droite, dans
le bout d'avenue qui conduisait au cimetire. Ils le rejoignirent, ils
franchirent la porte avec le petit cortge. Le prtre en surplis,
l'enfant de choeur arm du bnitier, tous les deux descendus de la
voiture de deuil, marchaient en avant.

C'tait un grand cimetire plat, jeune encore, tir au cordeau dans ce
terrain vide de banlieue, coup en damier par de larges alles
symtriques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes
les spultures, dbordantes dj, s'tendaient au ras du sol, dans
l'installation bcle et provisoire des concessions de cinq ans, les
seules que l'on accordt; et l'hsitation des familles  faire des frais
srieux, les pierres qui s'enfonaient faute de fondations, les arbres
verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et
de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvret, une nudit
froide et propre, d'une mlancolie de caserne et d'hpital. Pas un coin
de ballade romantique, pas un dtour feuillu, frissonnant de mystre,
pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'ternit. On tait dans le
cimetire nouveau, align, numrot, le cimetire des capitales
dmocratiques, o les morts semblent dormir au fond de cartons
administratifs, le flot de chaque matin dlogeant et remplaant le flot
de la veille, tous dfilant  la queue comme dans une fte, sous les
yeux de la police, pour viter les encombrements.

Fichtre! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici.

--Pourquoi? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air...

Et, mme sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.

En effet, sous le ciel gris de cette matine de novembre, dans le
frisson pntrant de la bise, les tombes basses, charges de guirlandes
et de couronnes de perles, prenaient des tons trs fins, d'une
dlicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait
de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait
doucement, au milieu de la verdure plie des arbres nains. Sur ces
loyers de cinq ans, les familles puisaient leur culte: c'tait un
entassement, un panouissement que le rcent jour des Morts venait
d'taler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs
collerettes de papier, s'taient fanes dj. Quelques couronnes
d'immortelles jaunes clataient comme de l'or frachement cisel. Mais
il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les
inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en
coeurs, en festons, en mdaillons, des perles qui encadraient des sujets
sous verre; des penses, des mains enlaces, des noeuds de satin,
jusqu' des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg,
de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche.

Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramen 
Claude par son observation de peintre, se remit  causer.

Un cimetire qu'il aurait compris, avec son enragement de modernit...
Sans doute, il souffrait dans sa chair, ravag par cette lsion trop
forte du gnie, trois grammes en moins ou trois grammes en plus, comme
il le disait, lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si drlement
bti!

Mais son mal n'tait pas en lui seulement, il a t la victime d'une
poque... Oui, notre gnration a tremp jusqu'au ventre dans le
romantisme, et nous en sommes rests imprgns quand mme, et nous avons
eu beau nous dbarbouiller, prendre des bains de ralit violente, la
tache s'entte, toutes les lessives du monde n'en teront pas l'odeur.
Bongrand souriait.

Oh! moi, j'en ai eu par-dessus la tte. Mon art en a t nourri, je
suis mme impnitent. S'il est vrai que ma paralysie dernire vienne de
l, qu'importe! Je ne puis renier la religion de toute ma vie
d'artiste... Mais votre remarque est trs juste: vous en tes, vous
autres, les fils rvolts. Ainsi, lui, avec sa grande Femme nue au
milieu des quais, ce symbole extravagant...

--Ah! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est elle qui l'a trangl. Si
vous saviez comme il y tenait! Jamais il ne m'a t possible de la
chasser de lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue claire,
le cerveau quilibr et solide, quand de pareilles fantasmagories
repoussent dans le crne?... Mme aprs la vtre, notre gnration est
trop encrasse de lyrisme pour laisser des oeuvres saines. Il faudra une
gnration, deux gnrations peut-tre, avant qu'on peigne et qu'on
crive logiquement; dans la haute et pure simplicit du vrai... Seule,
la vrit, la nature, est la base possible, la police ncessaire, en
dehors de laquelle la folie commence; et qu'on ne craigne pas d'aplatir
l'oeuvre, le temprament est l, qui emportera toujours le crateur.
Est-ce que quelqu'un songe  nier la personnalit, le coup de pouce
involontaire qui dforme et qui fait notre pauvre cration  nous! Mais
il tourna la tte, il ajouta brusquement:

Tiens! qu'est-ce qui brle?... Ils allument donc des feux de joie,
ici? Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond Point, o tait
l'ossuaire, le caveau commun, peu  peu empli de tous les dbris enlevs
des fosses, et dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde,
disparaissait sous un amoncellement de couronnes, dposes l au hasard
par la pit des parents qui n'avaient plus leurs morts  eux.

Et, comme le corbillard roulait doucement  gauche, dans l'avenue
transversale numro deux, un crpitement s'tait fait entendre, une
grosse fume avait grandi, au-dessus des petits platanes bordant le
trottoir. On approchait avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas
de choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par comprendre.

Cela se trouvait au bord d'un vaste carr, qu'on avait fouill
profondment de larges sillons parallles, pour en arracher les bires,
afin de rendre le sol  d'autres corps, de mme que le paysan retourne
un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. Les longues fosses vides
billaient, les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel; et,
dans ce coin du champ, ce qu'on brlait ainsi, c'taient les planches
pourries des bires, un bcher norme de planches fendues, brises,
manges par la terre, tombes en un terreau rougetre. Elles refusaient
de flamber, humides de boue humaine, clatant en sourdes dtonations,
fumant seulement avec une intensit croissante, de grandes fumes qui
montaient dans le ciel blafard, et que la bise de novembre rabattait,
dchirait en lanires rousses, volantes, au travers des tombes basses de
toute une moiti du cimetire. Sandoz et Bongrand avaient regard, sans
une parole.

Puis, quand ils eurent dpass le feu, le premier reprit:

Non, il n'a pas t l'homme de la formule qu'il apportait. Je veux dire
qu'il n'a pas eu le gnie assez net pour la planter debout et l'imposer
dans une oeuvre dfinitive... Et voyez, autour de lui, aprs lui, comme
les efforts s'parpillent! Ils en restent tous aux bauches, aux
impressions htives, pas un ne semble avoir la force d'tre le matre
attendu. N'est-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumire,
cette passion du vrai pousse jusqu' l'analyse scientifique, cette
volution commence si originalement, et qui s'attarde, et qui tombe aux
mains des habiles, et qui n'aboutit point, parce que l'homme ncessaire
n'est pas n?... Bah! l'homme natra, rien ne se perd, il faut bien que
la lumire soit.

--Qui sait? Pas toujours! dit Bongrand. La vie avorte, elle aussi...
Vous savez, je vous coute, mais je suis un dsespr, moi. Je crve de
tristesse, et je sens tout qui crve... Ah! oui, l'air de l'poque est
mauvais, cette fin de sicle encombre de dmolitions, aux monuments
ventrs, aux terrains retourns cent fois, qui tous exhalent une
puanteur de mort! Est-ce qu'on peut se bien porter, l-dedans? Les nerfs
se dtraquent, la grande nvrose s'en mle, l'art se trouble: c'est la
bousculade, l'anarchie, la folie de la personnalit aux abois... Jamais
on ne s'est tant querell et jamais on n'y a vu moins clair que depuis
le jour o l'on prtend tout savoir. Sandoz, devenu ple, regardait au
loin les grandes fumes rousses rouler dans le vent.

C'tait fatal, songea-t-il  demi-voix, cet excs d'activit et
d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute; ce sicle, qui a
fait dj tant de clart devait s'achever sous la menace d'un nouveau
flot de tnbres...

Oui, notre malaise vient de l. On a trop promis, on a trop espr, on a
attendu la conqute et l'explication de tout; et l'impatience gronde.
Comment! on ne marche pas plus vite? la science ne nous a pas encore
donn, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait?

Alors,  quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre
pain restera aussi amer? C'est une faillite du sicle, le pessimisme
tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles; car nous avons
eu beau chasser les fantmes sous les grands coups de lumire de
l'analyse, le surnaturel a repris les hostilits, l'esprit des lgendes
se rvolte et veut nous reconqurir, dans cette halte de fatigue et
d'angoisse... Ah! certes! je n'affirme rien, je suis moi-mme dchir.
Seulement, il me semble que cette convulsion dernire du vieil
effarement religieux tait  prvoir. Nous ne sommes pas une fin, mais
une transition, un commencement d'autre chose...

Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons  la
raison et  la solidit de la science... Sa voix s'tait altre d'une
motion profonde, et il ajouta:

 moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir, et que nous
ne partions tous, trangls par l'idal, comme le vieux camarade qui
dort l, entre ses quatre planches. Le corbillard quittait l'avenue
transversale numro deux, pour tourner  droite dans l'avenue latrale
numro trois; et, sans parler, le peintre montra du regard  l'crivain
un carr de spultures que longeait le cortge.

Il y a l un cimetire d'enfants, rien que des tombes d'enfants, 
l'infini, ranges avec ordre, rgulirement spares par des sentiers
troits, pareilles  une ville enfantine de la mort. C'taient de toutes
petites croix, blanches, de tout petits entourages blancs, qui
disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et
bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un
bleuissement de lait, semblait s'tre fleuri de cette enfance couche
dans la terre. Les croix disaient les ges: deux ans, seize mois, cinq
mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui dbordait et se trouvait
plante de biais dans une alle, portait simplement: Eugnie, trois
jours. N'tre pas encore et dormir dj l,  part, comme les enfants
que les familles, aux soirs de fte, font dner  la petite table!

Mais, enfin, le corbillard s'tait arrt, au milieu de l'avenue.
Lorsque Sandoz aperut la fosse prte,  l'angle du carr voisin, en
face du cimetire des tout-petits, il murmura tendrement: Ah! mon vieux
Claude, grand coeur d'enfant, tu seras bien  ct d'eux.

Les croque-morts descendaient le cercueil. Maussade, sous la bise, le
prtre attendait; et des fossoyeurs taient l, avec des pelles. Trois
voisins avaient lch en route, les dix n'taient plus que sept. Le
petit cousin, qui tenait son chapeau  la main depuis l'glise, malgr
le temps affreux, se rapprocha. Tous les autres se dcouvrirent, et les
prires allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet dchirant fit
lever les ttes.

C'tait, dans ce bout vide encore,  l'extrmit de l'avenue latrale
numro trois, un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de
ceinture, dont la voie dominait le cimetire. La pente gazonne montait,
et des lignes gomtriques se dtachaient en noir sur le gris du ciel,
les poteaux tlgraphiques relis par les minces fils, une gurite de
surveillant, la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vibrante.
Quand le train roula, avec son fracas de tonnerre, on distingua
nettement, comme sur un transparent d'ombres chinoises, les dcoupures
des wagons, jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fentres. Et
la ligne redevint nette, un simple trait  l'encre coupant l'horizon;
tandis que, sans relche, au loin, d'autres coups de sifflet appelaient,
se lamentaient, aigus de colre, rauques de souffrance, trangls de
dtresse. Puis, une corne d'appel rsonna, lugubre.

Revertitur in terram suam unde erat..., rcitait le prtre, qui avait
ouvert un livre et qui se htait.

Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive tait arrive en
soufflant, et elle manoeuvrait juste au-dessus de la crmonie. Celle-l
avait une voix norme et grasse, un sifflet guttural, d'une mlancolie
gante. Elle allait, venait, haletait, avec son profil de monstre lourd.
Brusquement, elle lcha sa vapeur, dans une haleine furieuse de tempte.

Requiescat in pace, disait le prtre.

--Amen, rpondait l'enfant de choeur.

Et tout fut emport, au milieu de cette dtonation cinglante et
assourdissante, qui se prolongeait avec une violence continue de
fusillade.

Bongrand, exaspr, se tournait vers la locomotive. Elle se tut, ce fut
un soulagement. Des larmes taient montes aux yeux de Sandoz, mu dj
des choses sorties involontairement de ses lvres, derrire le corps de
son vieux camarade, comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs
causeries grisantes d'autrefois; et, maintenant, il lui semblait qu'on
allait mettre en terre sa jeunesse; c'tait une part de lui-mme, la
meilleure, celle des illusions et des enthousiasmes, que les fossoyeurs
enlevaient, pour la faire glisser au fond du trou. Mais,  cette minute
terrible, un accident vint encore augmenter son chagrin. Il avait
tellement plu, les jours prcdents, et la terre tait si molle qu'un
brusque boulement se produisit. Un des fossoyeurs dut sauter dans la
fosse, pour la vider  la pelle, d'un jet lent et rythmique. Cela n'en
finissait pas, s'ternisant au milieu de l'impatience du prtre et de
l'intrt des quatre voisins, qui avaient suivi jusqu'au bout, sans
qu'on st pourquoi. Et, l-haut, sur le talus, la locomotive avait
repris ses manoeuvres, reculait en hurlant,  chaque tour de roue, le
foyer ouvert, incendiant le jour mode d'une pluie de braise.

Enfin, la fosse fut vide, on descendit le cercueil, on se passa le
goupillon: C'tait fini. Debout, de son air correct et charmant, le
petit cousin fit les honneurs, serra les mains de tous ces gens qu'il
n'avait jamais vus, en mmoire de ce parent dont il ne se rappelait pas
le nom la veille. Mais il est trs bien, ce calicot, dit Bongrand, qui
ravalait ses larmes.

Sandoz, sanglotant, rpondit:

Trs bien. Tous s'en allaient, les surplis du prtre et de l'enfant de
choeur disparaissaient entre les arbres verts, les voisins dbands
flnaient, lisaient les inscriptions.

Et Sandoz, se dcidant  quitter la fosse  demi comble, reprit:

Nous seuls l'aurons connu... Plus rien, pas mme un nom!

--Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de tableau en train,
dans la terre o il dort... Autant partir que de s'acharner comme nous
 faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux,
les jambes ou la tte, et qui ne vivent pas.

--Oui, il faut vraiment manquer de fiert, se rsigner  l'-peu-prs et
tacher avec la vie... Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me
mprise de les sentir incomplets et mensongers, malgr mon effort. La
face ple, ils s'en allaient lentement, cte  cte, au bord des
blanches tombes d'enfants, le romancier alors dans toute la force de son
labeur et de sa renomme, le peintre dclinant et couvert de gloire.

Au moins, en voil un qui a t logique et brave, continua Sandoz. Il a
avou son impuissance et il s'est tu.

--C'est vrai, dit Bongrand. Si nous ne tenions pas si fort  nos peaux,
nous ferions tous comme lui... N'est-ce pas?...

--Ma foi, oui. Puisque nous ne pouvons rien crer, puisque nous ne
sommes que des reproducteurs dbiles, autant vaudrait-il nous casser la
tte tout de suite. Ils se retrouvaient devant le tas allum des
vieilles bires pourries. Maintenant, elles taient en plein feu,
suantes et craquantes; mais on ne voyait toujours pas les flammes, la
fume seule avait augment, une fume cre, paisse, que le vent
poussait en gros tourbillons, et qui couvrait le cimetire entier d'une
nue de deuil.

Fichtre! onze heures! dit Bongrand en tirant sa montre.

Il faut que je rentre. Sandoz eut une exclamation de surprise.

Comment! dj onze heures! Il promena sur les spultures basses, sur
le vaste champ fleuri de perles, si rgulier et si froid, un long regard
de dsespoir, encore aveugl de larmes. Puis, il ajouta:

Allons travailler.






End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre, by mile Zola

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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