The Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais authentiques
du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant

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Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran
       Deuxime partie

Author: Alfred Assollant

Illustrator: A. De Neuville

Release Date: December 17, 2005 [EBook #17335]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS ***




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                               AVENTURES
                    MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES
                             DU CAPITAINE
                               CORCORAN

                                 PAR

                             A. ASSOLLANT


                   OUVRAGE ILLUSTR DE 25 VIGNETTES

                          PAR A. DE NEUVILLE


                           DEUXIME PARTIE


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


[Illustration: Ftes en l'honneur de Corcoran vainqueur.]




DEUXIME PARTIE




I

Comment fut dcouvert le fameux Gouroukaramta.


Six mois aprs les combats dont on a vu le rcit dans la premire partie
de cette vridique histoire, le capitaine Corcoran, devenu maharajah du
pays des Mahrattes, jouissait en paix du fruit de sa sagesse et de ses
victoires. Au reste, rien ne fera mieux juger de son bonheur que la
lettre suivante, qu'il crivit vers ce temps-l  M. le secrtaire
perptuel de l'Acadmie des sciences (de Lyon), pour lui rendre compte
des courses qu'il avait faites dans les montagnes des Ghtes et dans
les valles de la Nerbuddah et du Godavry,  la recherche du fameux
Gouroukaramta.


LE MAHARAJAH CORCORAN Ier,

_A M. le Prsident de l'Acadmie des sciences (de Lyon.)_


Bhagavapour, le 11 octobre 1858.

L'an deuxime de notre rgne et le quatre cent trente-trois mil sept
cent dix-neuvime de la huitime incarnation de Vichnou.


Monsieur,

Je prie l'illustre Acadmie d'excuser le retard que j'ai mis  lui
communiquer le rsultat des recherches qu'elle a bien voulu me confier.
Le Gouroukaramta est enfin retrouv, et j'ai le plaisir de vous envoyer
aujourd'hui une copie exacte de ce fameux manuscrit dont l'existence,
au dire des plus savants brahmines, remonte  vingt-cinq mille ans avant
l're chrtienne. Pour moi, sans vouloir imposer au public mon propre
sentiment, j'ai de fortes raisons de croire qu'il est antrieur de huit
cents ans au dluge et qu'il fut dpos par No, dans son tiroir, au
moment o le saint patriarche emballait  la hte, dans l'Arche, ses
habits, sa femme, ses fils, ses filles et un couple de tous les animaux
qui vivaient en ce temps-l sur la terre.

Diverses circonstances ont retard de quelques mois la dcouverte
et l'envoi du Gouroukaramta;--une entre autres, qui peut-tre ne vous
paratra pas indigne d'intrt, car elle me permet de servir dsormais
plus puissamment les intrts de la science.

Il a plu  l'ternel de faire de moi un pasteur des peuples. A coup
sr, rien n'tait plus loin de moi que la pense de gouverner qui que
ce soit, except mon quipage et mon brick; mais Dieu ne m'a laiss de
choix qu'entre ces deux extrmits: rgner sur les Mahrattes ou me faire
fusiller par les Anglais. L'Acadmie comprendra que je ne pouvais pas
hsiter, et j'ai la confiance qu'elle approuvera ma conduite. De
mon ct, je mets  son service quinze mille fantassins, douze mille
cavaliers, douze cents canons et un budget qui montait  quatre cents
millions de francs sous mon prdcesseur, et que j'ai rduit  cent
vingt millions (malgr cette rduction, je fais des conomies sur mon
budget, comme M. Gladstone sur le sien).

L'Acadmie, j'ose l'esprer, sera bien aise d'apprendre que mon amie
Louison, dont l'intelligence, le courage, les dents et les griffes m'ont
tir plus d'une fois du pril, vit aujourd'hui bien portante et gaie
dans mon palais. Vous lirez dans le _Moniteur de Bhagavapour_ (dont j'ai
l'honneur de vous adresser la collection) l'histoire de ses exploits
hroques et de l'intrpidit sans gale qu'elle montra le jour du
dernier assaut. Monsieur Horatius Cocls n'a rien fait de plus beau
lorsqu'il arrta les trusques  l'entre du pont du Tibre.

Je serais heureux, monsieur le prsident, si vous vouliez bien accepter
les insignes de l'ordre de la Tigresse, que j'ai institu pour perptuer
la mmoire de Louison. Ces insignes sont une croix enrichie de diamants
et un ruban bleu, que je vous envoie sous ce pli. Les diamants n'ont
pas grande valeur:--sept cent mille francs tout au plus;--mais je sais,
monsieur, que vous attachez plus de prix  cette marque de l'estime de
ma chre Louison qu' des pierreries. Un philosophe tel que vous ne doit
pas tre trait comme un prince ou un banquier.

Le second du brick _le Fils de la Tempte_, que j'ai fait amiral de
la flotte mahratte, est charg de vous raconter de vive voix toutes
nos aventures. Ce n'est pas un savant homme et je ne crois pas qu'il
connaisse grand'chose en dehors de la lecture, de l'criture, du sextant
et de la boussole; mais pour la manoeuvre il n'a pas son pareil, et
si quelqu'un des membres de l'Acadmie voulait me faire l'honneur de
visiter mes tats, Ka Kermadeuc a ordre de le prendre  son bord et de
le traiter comme moi mme.

Veuillez agrer, monsieur le prsident, et communiquer  messieurs les
acadmiciens l'expression de la respectueuse admiration de votre tout
dvou,


CORCORAN Ier,

Empereur de la Confdration mahratte,

_P.S._ Louison,  qui je viens de lire ces quelques lignes, me charge
de la rappeler  votre souvenir.


Cette lettre fut remise au prsident de l'Acadmie pendant la sance,
et il se hta d'en donner connaissance au public et de faire appeler Ka
Kermadeuc, le commandant du _Fils de la Tempte_.

Celui-ci s'avana en se dandinant sur ses jambes, comme un pommier agit
par le vent. C'tait un vieux marin, basan, goudronn, qui avait doubl
trois fois le cap Horn et neuf fois le cap de Bonne-Esprance, et qui
avait horreur de la terre autant que les chats ont horreur de l'eau
froide.

Comme il roulait son chapeau dans ses doigts de l'air embarrass d'un
colier qui sait mal sa leon, le prsident crut devoir venir  son
secours.

Rassurez-vous, mon brave homme, dit-il avec bont, et expliquez-nous,
s'il vous plat, les commissions dont Sa Majest le maharajah des
Mahrattes vous a charg pour l'Acadmie.

--Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante qui fit trembler les
vitres, pour lors, voici la question. Mon capitaine, qui est l'empereur
dont vous parlez, tant parti sur son brick _le Fils de la Tempte_, qui
file dix-huit noeuds  l'heure par un temps calme, arriva, cinq semaines
aprs, dans le pays du seigneur Holkar, un particulier fort g et plein
de roupies, qui avait querelle avec les Anglais pour la raison de ce
qu'il refusait de leur donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le
capitaine Corcoran regarde la fille, qui tait belle comme une sainte
vierge, et dit: Je suis franais! Pour lors, il prend sa cravache et
tape sur les Anglais pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs,
sauf votre respect) leur tordait le cou comme  des canards. Voyant
cela, l'homme g meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies et
ses moricauds au capitaine qui, du coup devient empereur. N'est-ce pas
ce qu'il pouvait faire de mieux?

Tous les assistants convinrent que Corcoran avait, en effet, pris le
meilleur parti, et le secrtaire perptuel, qui tait curieux, demanda
de quelle manire avait t conquis le fameux Gouroukaramta.

[Illustration: Ka Kermadeuc s'avana (Page 5.)]

Pour lors, rpliqua Kermadeuc, c'est bien simple. Quand le capitaine
fut devenu majest, et riche, et mari  son got, il commena 
s'ennuyer.--Je lui dis: Capitaine, vous n'tes pas heureux. Est-ce que
ce serait la faute  madame Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage
ne russit pas  tout le monde, et moi qui vous parle, quand madame
Kermadeuc n'est pas contente, j'ouvre la porte et je file vivement,
oh! mais vivement, et sans chercher mon chapeau.) Mais il parat que je
m'tais tromp, car il me rpondit: Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita
est une femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans la lune, ni dans
le pays du Turc et du Moscovite....--C'est gal, capitaine, vous aviez
tout  l'heure votre figure _vent debout_; je m'y connais, a n'est pas
naturel. Il me tourna le dos sans rien dire, preuve que j'avais touch
juste. Mais dix jours plus tard tout tait chang. Il me fit venir un
matin.--On vient de m'avertir que le Gouroukaramta est cach dans le
temple de Pandara. Veux-tu remonter la rivire avec moi?--Quand vous
voudrez, mon capitaine. Et, sans vous commander, aurons-nous beaucoup
de passagers sur mon brick?--Deux seulement, Louison, que tu connais,
et moi.--C'est dit. Nous partons le soir mme, et nous remontons le long
des monts Vindhya. A droite et  gauche de la rivire on ne voyait plus
que de noires forts. De temps en temps on entendait le rugissement des
tigres, le pas lourd des lphants ou le sifflement du _cobra capello_.
Pour vous consoler, le soleil vous rtit pendant le jour et les
moustiques vous mordent pendant la nuit. Le matin j'avais les lvres
enfles comme des boudins, et mon nez ressemblait  une vitelotte.
Enfin, suffit; nous arrivons dans un village o l'on ne voyait que des
fakirs. Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:--un particulier
qui a fait voeu de ne se laver et de ne se brosser jamais.

Pour lors, tous ces fakirs taient accroupis autour de leur temple
lorsque nous arrivmes. Pas un d'eux ne leva la tte et ne dit un mot de
politesse. Voyant a, le capitaine siffla Louison, qui sauta lgrement
 terre, comme une jolie fille qui va au bal. Au premier bond de la
tigresse, qui pourtant ne fit de mal  personne, tous ces endormis
se rveillrent, et furent debout en un clin d'oeil,--o je vis bien
qu'aucun d'eux n'tait paralytique, car ils se sauvrent tous ensemble
dans le temple en criant: Voici _Baber Sahib_ (voici le seigneur Tigre)!
et en implorant Siva.

Louison allait les suivre, mais le capitaine la retint, pour ne pas
les effrayer davantage, et alla droit au plus fakir de la bande,
c'est--dire au plus sale et au plus dguenill. C'tait un vieux 
barbe blanche, qui paraissait trs-respect de tous les autres. Pour
lors, le capitaine se met  lui parler dans son patois, qui est,  ce
qu'on m'a dit depuis, une trs-belle langue et faite pour les savants.
Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; mais j'ai vu les gestes.
Le capitaine insistait toujours pour avoir son Gouroukaramta; l'autre
refusait toujours. Tout  coup voil Louison qui s'impatiente, se dresse
debout sur ses pattes de derrire et appuie ses pattes de devant sur les
paules de Corcoran; histoire de se faire caresser, la cline. Voyant
a, le fakir tombe  genoux, s'crie que la volont de Dieu se dclare,
que le capitaine est la dixime incarnation de Vichnou, qu'il est
prdit dans ses livres que Vichnou doit venir sur la terre avec un tigre
apprivois; puis il va chercher son manuscrit et le met dans les mains
du capitaine, qui le regardait sans sourciller et sans paratre tonn,
comme s'il et fait le Vichnou toute sa vie.

Ce rcit naf eut le plus grand succs; le prsident flicita Kermadeuc
de la part qu'il avait prise  cette glorieuse expdition, et trois
jours aprs on lisait le rcit de la sance dans tous les grands
journaux de Paris.

En revanche, les journaux anglais dclarrent unanimement que ce
Corcoran tait un misrable aventurier, bandit de profession, qu'il
avait drob le prcieux manuscrit du Gouroukaramta  un voyageur
anglais dans les montagnes des Ghtes, et qu'il avait fait alliance avec
Nana-Sahib pour assassiner tous les Anglais de l'Inde.

Les journaux allemands se partagrent entre deux camps. Les uns
assurrent que la dcouverte du Gouroukaramta n'tait pas nouvelle;
 les entendre, ce livre tait depuis longtemps publi; le docteur
Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu dans les mains; le docteur
Hauffert, de Goettingue, en prparait depuis longtemps une traduction;
le professeur Spellart, d'Ina, crivait un commentaire sur son origine
probable. L'autre camp dclara nettement que le manuscrit tait faux,
que la copie envoye par Corcoran tait l'oeuvre de son imagination;
qu'il n'avait lui-mme jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; que les
philologues franais taient faits tout au plus pour nouer et dnouer
les cordons des souliers des philologues allemands; que cette
nation vaniteuse et lgre qui habite entre le Rhin, les Alpes, la
Mditerrane, les Pyrnes et l'ocan Atlantique, tait incapable de
rien crire ou dire qui ft utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que
danser et faire l'exercice  feu; que si par hasard quelqu'un de ses
citoyens avait un peu plus de sens et de jugement que les autres, il le
devait  son origine germanique, tant ncessairement n en Lorraine ou
en Alsace; qu'il fallait, par consquent, reprendra ces deux provinces
allemandes, frauduleusement dtaches de la grande patrie d'Arminius, et
qu'enfin le sabre allemand, la pense allemande, la critique allemande,
la sagesse allemande et la choucroute allemande (bien entoure de
saucisses) taient au-dessus de tout.

[Illustration: Dcouverte du Gouroukaramta. (Page 11.)]

A quoi un journal franais trs-connu rpliqua en prenant  tmoin les
immortels principes de 1789, et un autre en profita pour rclamer la
libert des mers et la neutralisation des dtroits, ce qui acheva
d'claircir la question si vivement controverse de l'origine du
Gouroukaramta.

Pendant ce temps, Corcoran vivait heureux  Bhagavapour et gouvernait
paisiblement ses peuples; mais un vnement imprvu troubla sa vie et,
comme on le verra dans le prochain chapitre, altra la tendra amiti qui
l'unissait  Louison.




II

Premire escapade de Louison.


Un matin, Corcoran tait assis dans le parc  l'ombre des palmiers.
C'est la qu'il tenait son conseil et qu'il rendait la justice aux
Mahrattes, comme saint Louis  Vincennes ou Djocs le Mde en son
palais d'Ecbatane. Prs de lui, la belle Sita lisait et commentait les
divins prceptes du Gouroukaramta.

Tout  coup Sougriva parut. On n'a pas oubli sans doute que Sougriva
tait ce courageux brahmine qui avait aid si puissamment Corcoran
 vaincre les Anglais. En rcompense, il tait devenu son premier
ministre.

Sougriva se prosterna devant son matre et devant Sita en levant
ses mains en forme de coupe vers le ciel; puis, avec la permission
de Corcoran, il s'assit sur un tapis de Perse, attendant qu'on le
questionnt.

Eh bien, quelles nouvelles? demanda Corcoran.

--Seigneur, rpondit Sougriva, l'empire est tranquille. Voici les
journaux anglais de Bombay. Ils disent de vous tout le mal possible.

--Bons Anglais! Ils veulent me faire une rputation. Voyons le _Bombay
Times_.

Il dplia le journal et lut ce qui suit:

Maintenant que la rvolte des cipayes touche  sa fin, il serait
peut-tre temps de rtablir l'ordre dans le pays des Mahrattes et
d'infliger  cet aventurier franais le chtiment qu'il mrite.

On nous apprend que ce vil chef de brigands, soutenu par une bande
d'assassins de toutes les nations, l'cume de la terre habitable,
commence  s'tablir solidement  Bhagavapour et aux environs. Non
content d'avoir, par un crime atroce, t son royaume et la vie au
vieil Holkar, il a, dit-on, eu l'effronterie d'pouser sa fille Sita,
la dernire descendante des plus anciens rois de l'Inde, et cette
malheureuse femme, qui tremble de subir un jour le funeste sort de son
pre, est force de partager le trne avec le meurtrier d'Holkar.

--Bravo! trs-bien! s'cria Corcoran. Cet Anglais dbute d'une faon
admirable. Ah! ah! il parat qu'en effet ils se croient dj les plus
forts, puisqu'ils commencent  m'insulter.... Voyons la suite.

.... Ce n'est pas tout. Ce misrable, qui s'est chapp, dit-on, du
pnitencier de Cayenne, o il tait enferm avec quelques milliers de
ses pareils, a mis tout le pays des Mahrattes en coupe rgle. Suivi
d'une arme nombreuse, il parcourt, pille et ranonne, l'une aprs
l'autre, toutes les provinces du royaume d'Holkar, mettant  feu et 
sang tout ce qui ose rsister....

Corcoran jeta le journal.

Voil, dit-il, comme on crit l'histoire. C'est par ces mensonges que
lord Braddock, le gouverneur gnral de l'Inde, se prpare  m'attaquer.

--Seigneur, dit Sougriva, que comptez-vous faire?

--Moi! rien du tout. Si lord Braddock tait homme  mettre habit bas et
 s'aligner avec moi sur le terrain, l'pe  la main, je lui couperais
la gorge comme il faut; mais ce gros milord ne voudra jamais risquer
sa peau de seigneur.... Il faut le payer de mme monnaie. C'est mon
_Moniteur de Bhagavapour_ qui sera charg de rpliquer.

--Cher seigneur, interrompit Sita, voudriez-vous descendre  vous
justifier?

--Qui? moi! Que Vichnou m'en prserve! Est-ce qu'on se justifie
lorsqu'on est accus d'avoir tu pre et mre? Mon _Moniteur_ dira
que Barclay est un ne que j'ai trill durement, que le gouverneur de
Bombay est un drle et un va-nu-pieds, que lord Braddock est un bandit
qu'on devrait empaler, et que tous trois tremblent devant moi comme le
chevreuil devant le tigre. Qu'il orne ces belles choses de son style
indien et qu'il y ajoute tout ce que son imagination lui offrira de
plus mortifiant pour ces trois grands personnages. Puisque la presse
est libre dans mes tats, c'est bien le moins qu'elle me serve  quelque
chose contre mes ennemis.

--A ce propos, seigneur, reprit Sougriva, les journaux de Bhagavapour,
profitant de la libert que vous leur laissez, crient tous les jours
contre vous.

--Ah! ah! Et que disent-ils?

--Que vous tes un aventurier, capable de tous les crimes, que vous
opprimez le peuple mahratte, et qu'il faut vous jeter par terre.

--Laisse-les dire. Puisque je suis leur matre, il faut bien qu'ils
mdisent de moi.

--Mais, seigneur, si l'on se rvolte?

--Et pourquoi se rvolteraient-ils? O trouveraient-ils un meilleur
matre?

--Mais enfin, seigneur, insista Sougriva, s'ils prennent les armes?

--S'ils prennent les armes, ils violent la loi. S'ils violent la loi, je
les ferai fusiller.

--Quoi! ne ferez-vous aucune grce? demanda Sita.

--Aucune pour les chefs. Quand un homme libre viole la loi qui assure
sa libert et celle d'autrui, il est sans excuse, et mrite qu'on en
finisse avec lui par la corde, la mitraille ou l'exil.

Tout  coup Corcoran interrompit la conversation, et, se tournant vers
Louison, qui tait nonchalamment couche sur le tapis  ct de Sita:

Qu'en penses-tu, ma chrie? dit-il.

Louison ne rpondit pas. Elle ne parut mme pas avoir entendu la
question. Son regard, d'ordinaire si fin, si intelligent et si gai,
errait dans le vide et paraissait distrait.

Louison est malade, dit Sita.

Corcoran frappa sur un gong. Aussitt Ali s'avana. C'tait, on s'en
souvient, le plus brave et le plus fidle des serviteurs d'Holkar, et
c'est  lui qu'tait confie la garde de Louison.

Ali, demanda Corcoran, est-ce que Louison a perdu l'apptit?

--Non, seigneur.

--Quelqu'un l'a-t-il maltraite.

--Seigneur, personne n'oserait.

--D'o vient donc sa distraction?

Ali rpondit:

Seigneur, elle sort depuis trois jours du palais ds que le soleil se
couche, et elle va errer toute seule dans le parc au clair de la lune.

--Et  quelle heure rentre-t-elle?

--Quand le soleil se lve. Le premier soir, je voulais tenir les portes
fermes, mais elle a commenc  rugir si fortement, que j'ai eu peur
qu'elle ne voult me dvorer, et, par Siva! je ne suis pas encore las de
vivre.

--Au clair de la lune! dit Corcoran, tout pensif.

--Seigneur, reprit Ali, elle n'est pas tout  fait seule.

--Ah! ah! Est-ce que tu vas lui tenir compagnie?

--Moi! seigneur, je m'en garderais bien. J'ai voulu la suivre hier au
soir; mais elle n'aime pas qu'on la surveille. Elle s'est retourne si
brusquement vers moi, que j'ai couru jusqu'au palais sans m'arrter.

--Mais enfin, comment sais-tu qu'elle n'tait pas seule?

[Illustration: Louison retrouve son frre. (Page 25.)]

--A peine rentr dans le palais, je montai sur le toit en terrasse, et,
grce au clair de lune, j'aperus la tigresse qui tait tendue sur le
mur du parc et qui avait l'air d'couter un discours.... Tout  coup,
celui que je ne voyais pas prit son lan et sauta sur le mur. Je vis
sa tte et ses griffes, car c'tait un grand et fort tigre d'une beaut
admirable; mais Louison fut sans doute mcontente, car d'un coup de
griffe elle le repoussa et le fit dgringoler dans le foss. Il ne
se tint pas pour battu et continua son discours; mais il n'osa pas
renouveler l'assaut, car le mur a plus de trente pieds de haut, et il
avait d se fouler au moins une patte. Enfin, il se retira en rugissant.

--Ma foi, dit Corcoran, il faudra que je voie cela.




III

Grande bataille.


Ds le soir mme, vers six heures Corcoran se mit  l'afft dans le
parc. Par prcaution et de peur d'avoir  lutter contre le compagnon de
Louison, il prit un revolver.

Il avait tort. Il ne faut jamais se mler, sans ncessit, des affaires
de son prochain, et mme de ses plus intimes amis; au reste, Corcoran
fut svrement puni de sa curiosit, ainsi qu'on le verra bientt.

Vers six heures un quart, assis sur le mur,  quelques pas de l'endroit
dsign, il entendit un grand bruit de feuilles froisses. C'tait
l'tranger qui se rendait  son poste, dans le foss, au pied du mur,
et qui annona tout d'abord sa prsence par un rugissement voil, comme
s'il et voulu (et c'tait, en effet, son intention) n'tre entendu que
de Louison. Celle-ci ne se fit pas attendre. Elle s'lana d'un bond sur
le mur, jeta un regard distrait dans le foss et, sans s'mouvoir de la
prsence de Corcoran, qu'elle voyait trs-bien, couta le discours du
grand tigre.

Il a t longtemps  la mode de croire que les animaux n'avaient qu'un
vague instinct et qu'ils ne raisonnaient ni ne sentaient. Descartes
l'a dit; Malebranche l'a confirm; tous deux se sont appuys sur le
tmoignage de plusieurs illustres philosophes:--ce qui prouve que les
savants n'ont pas le sens commun.

Que Malebranche m'explique, si c'est possible, pourquoi le tigre venait
rgulirement tous les soirs faire visite  Louison, et quel scrupule
de dlicatesse empchait celle-ci de le suivre au fond des bois et de
reprendre sa libert. C'tait (qui pourrait en douter?) l'amiti
de Corcoran qui la retenait  Bhagavapour. Ils se connaissaient et
s'aimaient depuis si longtemps, que rien ne semblait plus pouvoir les
sparer.

Ils se sparrent pourtant.

La conversation du grand tigre et de Louison devait tre intressante,
car elle tait fort anime. Corcoran, qui prtait l'oreille et qui
entendait la langue des tigres aussi bien que le japonais et le
mandchou, la traduisit  peu prs ainsi:

O ma chre soeur aux yeux fauves, qui brillent dans la nuit sombre
comme les toiles du ciel, disait le tigre, viens  moi et quitte cet
odieux sjour. Laisse l ces lambris dors et ce palais magnifique.
Souviens-toi de Java, cette belle et chre patrie, o nous avons pass
ensemble notre premire enfance. C'est de l que je suis venu en nageant
d'le en le jusqu' Singapore, et redemandant ma soeur  tous les
tigres de l'Asie. J'ai parcouru depuis trois ans Java, Sumatra, Borno.
J'ai fouill toute la presqu'le de Malacca, j'ai interrog tous ceux
du royaume de Siam, dont le pelage est si soyeux et si lustr, tous ceux
d'Ava et de Rangoun, dont la voix retentit comme un clat de tonnerre,
tous ceux de la valle du Gange, qui rgnent sur le plus beau pays de la
terre. Enfin je te retrouve! Viens au bord du fleuve limpide, au milieu
des vertes forts. Mon palais,  moi, c'est la valle immense, c'est
la montagne qui se perd dans les nuages, le Gaurisankar, dont nul pied
humain n'a foul les neiges ternelles. Le monde entier est  nous,
comme il est  toutes les cratures qui veulent vivre librement sous les
regards de Dieu. Nous chasserons ensemble le daim et la gazelle, nous
tranglerons le lion orgueilleux et nous braverons le lourd lphant,
ce misrable esclave de l'homme. Notre tapis sera l'herbe frache et
parfume de la valle, notre toit sera la vote cleste. Viens avec
moi.

En mme temps une mlodie trange, qui avait l'apparence d'un
rugissement sauvage, roulait dans son gosier en escades sonores.

Louison ne se laissa pas mouvoir. D'un coup d'oeil expressif elle lui
montra Corcoran, ce qui, dans la langue des tigres, signifiait assez
clairement: Mon cher frre  la robe tachete, j'coute avec plaisir
tes discours, mais il y a des tmoins.

Les yeux du tigre se tournrent aussitt vers le Malouin et exprimrent
la plus terrible frocit, ce qui signifiait videmment:

N'est-ce que cet importun qui te gne? Sois tranquille, je vais t'en
dbarrasser sur-le-champ.

Dj il se ramassait pour prendre son lan et sauter sur le mur. De son
ct, Corcoran s'apprtait  le recevoir avec son revolver....

Au moment mme o le grand tigre s'lanait, un autre tigre, que
personne n'avait vu ni entendu jusque-l, bondit sur lui, le saisit 
la gorge et le fit rouler sur l'herbe. Le premier se releva aussitt et,
d'un coup de sa griffe puissante, entama les entrailles de son ennemi
en poussant un rugissement de fureur. Le combat fut quelques instants
douteux. Le frre de Louison, quoique surpris, se dfendait vaillamment.
Leurs forces taient  peu prs gales, et une haine pareille les
animait l'un contre l'autre.

Louison les regardait tranquillement, quoiqu'elle ne ft pas
indiffrente  la querelle; mais elle avait trop l'orgueil de sa race et
de sa famille pour craindre que son frre put tre vaincu et qu'un tigre
du Bengale l'emportt sur un tigre de Java.

Cependant la victoire parut se dcider contre le frre de Louison. Il
roula sur le gazon et poussa un cri de dtresse. A ce cri, les yeux de
Louison tincelrent de mpris. Elle poussa un sourd rugissement qui
semblait dire:

Malheureux! tu fais honte  ta race.

Ce rugissement rendit la force et le courage au malheureux tigre. Il
regarda une dernire fois Louison, donna un coup de dents dsespr 
son adversaire et s'lana, en grimpant avec la rapidit de l'clair,
sur un chne voisin, dans les branches duquel il parut chercher un
asile.

L'autre, se croyant matre du champ de bataille, entonna, d'une voix qui
ressemblait  un tonnerre lointain, son chant de triomphe.

Mais ce chant fut aussi court que sa victoire. Le vaincu, se glissant
d'arbre en arbre jusqu' un sycomore dont les branches pendaient  peu
de distance du vainqueur, bondit tout  coup sur lui et, d'un effort
dsespr, le saisit  la gorge et l'trangla net.

Cette fois, la bataille tait termine, et le grand tigre parut attendre
les flicitations de Louison. Celle-ci, charme du courage de son frre,
se dcida enfin  sauter  bas du mur et disparut dans les tnbres.

Corcoran eut d'abord envie de la suivre, mais il rflchit que la nuit
tait obscure et pleine de piges, et qu'il valait mieux attendre le
lever du jour. Il rentra donc, trs-afflig de la perte de Louison, et
s'endormit bientt, mais d'un sommeil agit.

Le matin, au moment o il sortait du palais, dcid  lui donner la
chasse, il la vit revenir d'un air aussi gai et d'un coeur aussi content
que si elle n'avait rien eu  se reprocher.

A cette vue, le Malouin ne fut pas matre de sa colre, et il alla
chercher _Sifflante_, sa fameuse cravache.

Louison demeura stupfaite. Elle tait alle se promener; quoi de plus
naturel? N'tait-elle pas ne dans les bois, au bord des grands fleuves?
Avait-elle perdu le droit imprescriptible, antrieur et suprieur,
d'aller et de venir? Elle avait suivi Corcoran comme un ami; devait-elle
le considrer dsormais comme un matre?

Voil ce que disaient les yeux de la tigresse; mais le Malouin ne
rflchissait pas que lui-mme, on pousant Sita et en la prfrant 
tout, avait fait quelque chose de semblable et manqu aux devoirs de
l'amiti; il ne songeait, comme c'est l'usage de tous les hommes, qu'aux
torts de son amie, et il leva _Sifflante_ sur les paules de Louison.

Ce geste la remplit d'indignation. Quoi! c'est ainsi qu'il la traitait!
Le coeur de Louison se gonfla, ses yeux se remplirent de larmes; elle
se rejeta en arrire par un bond si brusque, qu'il fut impossible 
Corcoran de la retenir.

Il sentit alors sa faute et voulut la rparer. Il jeta au loin la
cravache et voulut prendre la tigresse par la douceur; il lui fit les
appels les plus touchants et protesta que jamais il ne lui infligerait
l'odieux chtiment dont elle avait t menace un instant.

Elle s'approcha, se laissa caresser, couta en silence les discours de
Corcoran, alla baiser la main de Sita et parut avoir tout oubli;
mais il vit bien que quelque chose s'tait rompu entre eux, et que la
premire fleur de leur amiti rciproque tait fltrie et dessche. Il
rsolut donc de la surveiller plus que jamais et de ne plus la laisser
sortir sans lui.

Vers cinq heures du soir, au moment o Louison se prparait 
recommencer sa promenade, Corcoran l'enferma dans la grande salle du
palais d'Holkar, situe au premier tage et qui dominait le parc d'une
hauteur de trente pieds. Pour plus de sret, il mit le gros lphant
Scindiah en embuscade sous les fentres. La jalousie qui animait
Scindiah contre Louison (tous deux se disputaient les bonnes grces de
Sita) rpondait  Corcoran de sa fidlit.

Rien ne saurait peindre l'indignation de Louison, quand elle se
vit enferme et traite en prisonnire de guerre. Elle rugissait si
terriblement, que le palais en trembla sur sa base, et que les habitants
de Bhagavapour se cachrent dans leurs caves.

Corcoran l'entendit et en eut piti. Sita mme implora la grce de
Louison, et ses principaux serviteurs, qui craignaient d'tre mis en
pices par la redoutable tigresse, se jetrent aux pieds du matre pour
demander sa libert.

Maharajah, dit Ali, seigneur du Bundelkund et de Goualier, cousin
germain du soleil et de la lune, neveu des toiles, favori du
tout-puissant Indra qui claire les mondes, daigne ordonner que Louison
soit relche, ou nous sommes perdus.

Mais Corcoran tait de ces hommes qui ne reviennent jamais sur
leurs rsolutions. Sa tte avait la solidit du fer, et sa volont
l'inflexibilit du granit. Il refusa donc absolument de rendre la
libert  Louison.

[Illustration: Elle rugissait si terriblement que le palais en trembla.
(Page 34.)]

Celle-ci, cependant, ne perdait pas courage. Voyant que personne ne
viendrait la dlivrer, elle bondit tout  coup d'un lan furieux,
enfona l'une des fentres de la salle et, toute sanglante, allait
prendre la fuite.

Mais un grave accident la retint. Trop presse de sauter par la fentre
pour mesurer son lan, elle tait tombe, non pas sur le gazon, mais
sur le dos de l'lphant Scindiah, qui tait justement charg d'empcher
toute escapade. Il ne pouvait rien arriver de plus malheureux  la
pauvre Louison.

Outre que Scindiah ne l'aimait pas, elle tomba si malencontreusement,
elle si adroite en toutes choses, qu'elle se sentit glisser du dos de
l'lphant jusqu' terre, et par instinct, de peur de se casser le nez,
enfona ses griffes acres dans les paules de Scindiah. Par ce moyen
elle se retint en quilibre, et un autre saut l'aurait mise  terre;
mais Scindiah la guettait.

Au moment o elle allait s'lancer, l'lphant la saisit dlicatement
par le cou avec sa trompe, l'enleva comme une plume, la balana trois
fois dans les airs, comme un habile frondeur brandit sa fronde, et la
rejeta dans la grande salle du palais.

Corcoran, qui observait cette scne en silence, ne put s'empcher de
rire du tour et de l'adresse de Scindiah. Mais ce rire redoubla la
rage de Louison. A peine retombe sur ses pattes, elle reprit son lan,
essayant cette fois d'viter la dangereuse trompe de Scindiah.

Inutile effort! Scindiah l'attrapa au passage, comme une hirondelle
attrape les mouches au vol, la posa dlicatement  terre sans la lcher
ni lui faire aucun mal, la souleva lentement pour la regarder, comme
s'il avait eu son lorgnon, et tout d'un coup, quoiqu'elle se dbattit
avec une fureur indescriptible, la rejeta de nouveau dans la grande
salle du palais.

Le jeu devenait dangereux et commenait  passer la plaisanterie.
Corcoran le sentit, et il allait intervenir pour empcher un combat
o Louison, malgr tout son esprit et son courage, n'avait pas le beau
rle, lorsque l'affaire changea subitement de face par l'arrive d'un
nouveau combattant.

Le grand tigre de la veille tait arriv au rendez-vous une demi-heure
plus tt qu' l'ordinaire. Il entendit tout  coup les rugissements de
Louison et les grondements moqueurs de Scindiah. Inquiet, il s'lana
d'un bond sur le mur du parc, vit de loin ce qui se passait, et s'avana
en rampant vers le gros lphant, qui, tout occup de son jeu, ne
s'attendait pas  livrer un nouveau combat.

Mal lui en prit, car Louison, qui de la fentre guettait l'arrive du
tigre, ne l'eut pas plus tt aperu qu'elle se prpara de nouveau  le
rejoindre.

Elle lui donna du regard le signal de l'attaque et tandis que Scindiah,
suivant sa tactique ordinaire, avanait sa trompe pour l'attraper au
passage, il sentit tout  coup une douleur aigu. Le tigre, profitant
de ce que Scindiah avait le dos tourn, s'tait lanc sur lui sans tre
vu, et il lui dchirait la queue avec ses griffes. Scindiah se retourna
et voulut saisir son ennemi avec sa trompe; mais Louison, plus prompte
que la pense, profitant de l'occasion, sauta lgrement sur son dos,
de l  terre et prit la fuite. Le grand tigre, content d'avoir fait
diversion, et dlivr sa soeur, ne se soucia plus de la queue de
l'lphant et, ne pensant plus qu' viter sa trompe, s'empressa
d'imiter l'exemple de Louison.

Dj tous deux avaient gagn le mur du parc et allaient sauter de
l'autre ct, quand Scindiah, honteux d'avoir t tromp, et trop lourd
pour rattraper les fugitifs, saisit avec sa trompe une grosse pierre et
la lana sur le tigre avec une telle roideur, que s'il l'avait atteint
dans le flanc il l'aurait cras comme un raisin. Heureusement, il
manqua son coup. La pierre ne toucha qu' peine le tigre  la naissance
de la queue, et le culbuta dans le foss sans lui faire d'autre mal.
Quant  Louison, ds qu'elle eut vu Scindiah ramasser la pierre, elle
devina son dessein et bondit de l'autre ct du mur avec une agilit
extraordinaire. L, se voyant en sret, elle releva, plaignit et
consola son compagnon, qui lchait tristement sa blessure, et partit
avec lui, bien rsolue  ne plus revoir jamais, ni le palais, ni
Corcoran, ni mme la belle Sita, qui la comblait tous les jours de
caresses et de sucreries.

Mais qu'on se rassure. Ce n'est pas ainsi que devait finir l'amiti de
Louison et de Corcoran. Le destin devait les rapprocher bientt dans les
plus graves circonstances.

Ce mme destin combla quelques mois plus tard les voeux de Corcoran
et de Sita. Dieu leur donna un fils aussi beau que sa mre et qui fut
appel Rama, du nom de l'illustre chef de la dynastie des Raghouides,
dont Sita tait la dernire descendante. La joie des Mahrattes fut au
comble; ils voyaient renatre en lui cette race glorieuse. Pendant trois
jours toute la nation clbra par des banquets splendides cet heureux
vnement. Corcoran, toujours conome pour lui-mme, mais gnreux pour
son peuple, fit seul les frais de ces ftes et de ces rjouissances
publiques. Pour la premire fois depuis que le monde est monde, on
vit un prince qui donnait de l'argent  ses sujets au lieu de leur en
demander. Ce fait mme est si merveilleux, qu'il pourrait faire mettre
en doute l'authenticit de l'histoire du capitaine Corcoran et la
vracit de l'historien, si quinze millions de Mahrattes, tmoins
oculaires, ne vivaient pour attester la gnrosit du maharajah, et si
l'on ne trouvait la description du banquet dans une correspondance du
_Bombay Times_ du 21 octobre 1858. Le correspondant termine son rcit
par les rflexions qui suivent, et qui montrent bien toute l'inquitude
que des maximes de gouvernement si nouvelles causaient aux journaux
anglais de l'Inde.

On ne peut nier que le maharajah actuel, malgr son origine trangre,
ne soit devenu trs-populaire parmi les Mahrattes. Il a diminu l'impt
des cinq diximes; il a supprim les leves d'hommes que faisaient ses
prdcesseurs; son arme, qui est peu nombreuse et compose seulement de
volontaires, manoeuvre avec un ensemble et une prcision admirables;
il a fait venir de France et pay comptant cent mille carabines rayes,
pourvues de sabres-baonnettes et semblables  celles des tirailleurs
de Vincennes; son artillerie, sans tre excellente, est trs-lgre et
trs-suprieure  celle que nous pouvons lui opposer dans l'Inde, o,
par la ngligence, l'incurie et l'incapacit de lord Braddock et de
ses prdcesseurs, toutes nos institutions militaires ont misrablement
dpri; il n'est pas seulement un gnral habile, ainsi que le colonel
Barclay l'a prouv  ses dpens, il est le premier soldat de son arme.
Ses sujets ont pour lui une sorte d'admiration superstitieuse. Les
Indous croient, et il laisse dire, que son corps est impntrable aux
balles et aux poignards. Aussi personne ne serait assez hardi pour se
mesurer avec lui, si l'on pouvait avoir envie de conspirer contre sa
vie. Sa cravache seule ferait trembler les assassins. Du reste, il
est affable, bienveillant, doux avec tout le monde et surtout avec les
faibles et les opprims.

Quiconque veut pntrer dans son palais peut le faire  toute heure,
sans que les serviteurs repoussent ou interrogent le nouveau venu. Une
seule partie du palais est rserve, et c'est celle qu'aucun gentleman
ne voudrait montrer,--je veux dire les appartements de la reine; mais
Sita se montre elle-mme tous les jours au public, et le peuple peut la
voir et lui parler. Je dois mme dire que sa beaut merveilleuse et sa
bont, dont on raconte des traits surprenants, ne sont pas les moindres
causes de la popularit du maharajah Corcoran.

Son essai de gouvernement reprsentatif a beaucoup mieux russi qu'on
ne devait s'y attendre dans un pays habitu jusqu'ici au plus dur
esclavage; ses dputs, comme il les appelle, commencent  comprendre
leurs intrts et  les discuter trs-passablement. Pour lui, il ne
cherche  influencer personne; il coute patiemment tout le monde et
mme les imbciles, car, disait-il l'autre jour en riant  un Franais
qui est venu le visiter, ceux-l aussi ont droit de donner leur avis,
d'autant mieux qu'ils forment toujours la majorit.

Un tel homme, devenu, si jeune encore, par un coup de fortune, par son
audace et par son gnie, chef d'une nation puissante  l'ge o Napolon
Bonaparte lui-mme n'tait encore qu'un simple officier d'artillerie,
est l'ennemi le plus redoutable que nous puissions rencontrer dans
l'Inde. Il a tout le gnie de Robert Clive et de Dupleix sans leur
rapacit. Il n'aime pas l'argent, qui est la grande passion de tous les
matres de l'Inde; il sait caresser toutes les classes, flatter tous les
prjugs et parler toutes les langues de l'Inde. Ce sont l de grands
moyens de plaire  une nation incapable de se gouverner elle-mme et qui
a toujours eu pour matres des trangers, musulmans ou chrtiens.

C'est  lord Braddock de surveiller soigneusement cet homme redoutable.
S'il faisait venir d'Europe quelques aventuriers dtermins comme lui,
s'il augmentait peu  peu son arme dj trs-aguerrie, et s'il faisait
appel  tous les mcontents de l'Inde, peut-tre mettrait-il en danger
notre domination plus facilement que n'ont pu le faire le sanguinaire
Nana-Sahib et la reine d'Oude.

On objectera qu'il aurait pu se joindre aux Cipayes rvolts et qu'il
ne l'a pas fait, ce qui est une marque de ses sentiments pacifiques.
Sa tranquillit n'tait qu'apparente. Il achve ses prparatifs.
Quelques-uns de ses missaires font courir des prophties dans le
peuple: il est dit publiquement dans les tavernes et dans tous les lieux
publics que la dlivrance de l'Inde est proche, et qu'elle sera due  un
homme au teint blanc qui aura pass la mer.

Si l'on pouvait conclure avec lui une alliance solide, il faudrait le
faire, car il n'y a pas d'ami plus prcieux ou d'ennemi plus redoutable;
mais on s'y est mal pris: on l'a trait d'abord comme un aventurier,
comme un bandit sans feu ni lieu; on a excit en lui deux passions
redoutables: l'ambition et l'amour de la vengeance; il n'est plus temps
aujourd'hui de se fier  lui. Tt ou tard il nous fera la guerre. Dj,
bien loin de consentir, comme tous les princes de l'Inde,  subir la
prsence et la tutelle d'un rsident anglais, il n'a voulu entretenir
avec nous aucune relation d'amiti ou de bon voisinage. Il a donn asile
 tous les fugitifs qui craignaient notre vengeance, et lorsqu'on lui a
demand de les livrer, il a rpondu qu'un Franais ne livrait jamais ses
htes.

Tout cela indique assez quels sont ses desseins, et le plus sage serait
de le prvenir avant qu'il ait eu le temps de se rendre redoutable.
Malgr toute son audace et ses succs, il n'est pas sans sujets
d'alarme. Les rformes qu'il a introduites dans l'administration et
les lois du peuple mahratte, bien qu'approuves par son assemble
lgislative, ont excit la haine des Zmindars, grands propritaires
fonciers qui disposaient de tout avant son arrive. Il ne serait
pas difficile d'exciter leur jalousie et, en leur donnant appui, de
renverser le nouveau maharajah. C'est mme le seul moyen de prvenir le
danger dont nous sommes menacs, et lord Braddock aura ainsi une belle
occasion de rparer ses fautes passes et de signaler son administration
par un coup d'clat.

On voit, par l'article qui prcde, quelle opinion avaient de Corcoran
ses ennemis les Anglais.

A peu de chose prs, ils avaient raison, car le Malouin, sans
communiquer son dessein  personne, avait repris le plan de Dupleix et
du fameux Bussy, et se proposait de chasser les Anglais de l'Inde; mais
une si grande entreprise ne pouvait pas tre excute avant cinq ou six
ans, et il attendait en silence.

Malheureusement les Anglais le prvinrent, ainsi qu'on va le voir.




IV

Le docteur Scipio Ruskaert.


Un matin, Corcoran avait quitt Bhagavapour, et il visitait avec
soin les frontires de ses tats, rendant la justice, rformant
l'administration, faisant manoeuvrer son arme, construire des routes et
des ponts, car il tait oblig de faire  lui seul tous les mtiers.

Sita se trouvait seule dans le palais d'Holkar. A ses pieds, sur le
gazon, jouait gracieusement son fils, le petit Rama, g de deux ans 
peine, mais qui dj annonait toute la force de son pre et toute
la grce de sa mre. Devant eux, le gros lphant Scindiah agitait
doucement sa trompe pour amuser l'enfant qui riait et, prenant des
drages dans une boite sur les genoux de sa mre, les mettait dans le
creux de la trompe. Scindiah, sans s'tonner, les portait  sa bouche et
les faisait craquer sous ses dents.

Scindiah, mon gros ami, dit Sita, veille bien sur mon petit Rama, et
protge-le comme tu me protgeais quand j'tais enfant comme lui.

L'lphant inclina sa trompe avec gravit.

Rama, dit la mre, donne-lui la main.

Aussitt l'enfant avana sa petite main dlicate et la plaa dans le
creux de la trompe de Scindiah, qui le saisit avec prcaution et le
plaa sur son dos, o le petit Rama se mit aussitt  danser et  crier
de joie.

Puis, sur l'ordre de Sita, il fut remis  terre avec prcaution.

Encore! encore! criait Rama.

L'lphant recommena la mme manoeuvre et plaa l'enfant sur son cou.
Rama, s'accrochant  ses deux longues oreilles, poussait de nouveaux
clats de rire:

Scindiah! je veux que tu marches.

L'lphant marchait.

Scindiah! je veux que tu trottes.

Et il trottait.

Scindiah! je veux que tu galopes.

Et il faisait au galop le tour du parc.

Merci, mon gros Scindiah, dit Rama, je t'aime bien. Baisse la tte
maintenant. Je veux descendre tout seul.

Et s'accrochant des pieds et des mains aux longues dfenses d'ivoire de
l'lphant, il se laissait glisser doucement jusqu' terre.

Pendant ces jeux et ces rires, on annona Sougriva.

Madame, dit-il  Sita, un tranger d'Europe vient de se prsenter au
palais. Il se dit Allemand, savant, photographe, et il porte lunettes.
Que faut-il en faire? Mon avis est de le renvoyer ou de le pendre. Il a
plus l'air d'un espion que d'un honnte homme.

--Mes anctres, dit Sita, n'ont jamais refus l'hospitalit  personne.
Amenez-moi cet tranger.

L'Allemand fut introduit dans le parc. C'tait un homme de haute taille,
brun de visage et marqu de la petite vrole. Il avait des lunettes
bleues, pour le garantir de la rverbration du soleil sur le sable,
disait-il.

Soyez le bienvenu, dit Sita. Qui tes-vous?

--Madame, rpondit l'Allemand, qui parlait assez purement l'hindoustani,
je m'appelle Scipio Ruskaert, je suis docteur de l'universit d'Ina,
et charg par la Socit gographique de Berlin de faire des tudes et
d'crire un mmoire sur la composition gologique, la flore et la faune
des monts Vindhya. J'ai t attir ici par la grande rputation de
science et de gnrosit de l'illustre maharajah Corcoran, votre poux.
Sa gloire et son gnie sont dj si connus, que....

L'tranger avait trouv le ct faible de Sita. Cette femme admirable,
et presque unique en son genre, ne pouvait pas entendre de flatterie
plus douce que l'loge de son mari. L'Allemand lui parut aussitt le
meilleur et le plus sincre des hommes. Il admirait Corcoran; n'tait-ce
pas assez pour mriter toute confiance?

Aprs beaucoup de questions sur l'Europe en gnral, et sur l'Allemagne
et la France en particulier:

On m'assure, dit Sita, que vous tes photographe. Qu'est-ce que cela?

L'Allemand le lui expliqua, et dit qu'il s'entendait fort bien  faire
des portraits.

Autre pige o Sita devait tout naturellement tomber. Quelle femme
rsiste au plaisir de voir sa propre image et de contempler sa beaut?
Et, d'ailleurs, quel plaisir d'offrir  Corcoran, ds son retour, son
portrait et celui de Rama!

En un clin d'oeil, l'Allemand disposa ses instruments, sa chambre noire
et ses plaques, Sita prit Rama dans ses bras, quoiqu'il se dbattit de
toutes ses forces, et l'opration commena.

[Illustration: Soyez le bienvenu, dit Sita. (Page 49.)]

Tout russit  merveille, et Sita, enchante du succs de son ide,
voulut qu'on donnt l'hospitalit  l'tranger jusqu'au retour de
Corcoran.

L'Allemand s'inclina humblement, et allait suivre Sougriva; un incident
fcheux augmenta les soupons de l'Indien.

Scindiah, tmoin muet de cette scne, ne paraissait pas plus charm que
Sougriva de l'arrive de l'tranger. Cependant il ne grognait pas et se
contentait de lui tourner assez grossirement le dos, lorsque le petit
Rama fut pris d'une fantaisie subite.

Maman, cria-t-il, je veux que tu fasses faire mon portrait en mme
temps que celui de Scindiah.

Sita essaya de rsister, mais il fallu cder. L'enfant se plaa
debout sur le cou de Scindiah, en s'appuyant sur la trompe releve
de l'lphant, comme un roi sur son sceptre, et l'Allemand braqua son
objectif.

Mais, comme tous les photographes, il se croyait un fort grand artiste
et voulut donner des conseils  Scindiah, sur la manire de se poser.
Scindiah se laissa d'abord poser de face, puis de profil, puis de trois
quarts; puis il revint  sa premire pose; puis voyant qu'on allait
encore le mettre de trois quarts, il regarda l'Allemand d'un air qui
n'annonait rien de bon. Scindiah avait ses nerfs et trpignait. Rama,
tout fier de se tenir debout et sans broncher  une si grande hauteur
(car l'lphant n'avait pas moins de dix-sept pieds de haut), chantait
de toutes ses forces une chanson dont les vers et la musique taient de
sa composition et qui commenait ainsi:

  Mon gros bibi,
  Mon gros Scindi,
  Veux-tu te taire?
  Veux-tu marcher,
  Te promener,
  Te balancer,
  Te retourner
  Pour tre photographi?
  Ran tan plan! ran tan plan!
  C'est moi qui monte l'lphant.

Enfin l'Allemand se dcida  prendre Rama de face et Scindiah de profil,
et cria le sacramentel: _Ne bougeons plus!_ Une minute aprs il enleva
la plaque. Par malheur, pendant qu'il la montrait  Rama enchant de son
image, Scindiah, qui le suivait, voulut aussi regarder son portrait,
et comme l'Allemand tonn ne crut pas ncessaire de le lui montrer, le
vindicatif lphant alla remplir d'eau sa trompe, revint sournoisement
et arrosa le photographe des pieds  la tte.

Rama clata de rire en voyant la bonne plaisanterie de son gros ami;
Sita, pour consoler l'Allemand, lui fit donner des habits secs et deux
mille roupies, puis gronda svrement Scindiah, qui paraissait enchant
de sa belle action. Sougriva secoua lentement la tte.

[Illustration: Ne bougeons plus. (Page 54.)]

Madame, dit-il, Scindiah n'a jamais fait de mal  personne, et il se
connat en physionomie. Si le visage de cet tranger lui dplat, il
doit avoir ses raisons pour cela. Dieu veuille que nous n'ayons pas 
nous repentir d'avoir reu chez nous cet Allemand! Au reste, il faut
attendre le retour du maharajah.

Ce retour ne tarda gure. Cinq jours plus tard, Corcoran entra dans le
palais et reut dans ses bras sa femme et son fils.

Le petit Rama grimpa, suivant son habitude, le long de son pre,
atteignit sans effort la ceinture, et se plaa enfin jambe de-ci,
jambe de-l sur le cou du capitaine, d'o, comme du haut d'un trne, il
dominait tous les assistants.

Papa, demanda-t-il, as-tu vu mon portrait?

--Quel portrait? dit Corcoran tonn.

--Le mien et celui de maman. Tu verras comme Scindiah est beau de
profil.

--O donc est le peintre? demanda Corcoran.

--Cher seigneur, interrompit Sita, c'est un tranger qui est venu en ton
absence, et nous a offert ses services.

Le maharajah frona lgrement les sourcils.

Qu'on me l'amne, dit-il.... Quant  toi, ma douce et charmante Sita,
tu ne peux rien faire que de bon; mais ton me candide ne croit pas au
mal, et l'on peut aisment te surprendre.

A ce moment l'Allemand entra. Ses lunettes bleues qui cachaient son
visage ne plurent pas  Corcoran.

Qui tes-vous? demanda-t-il.

L'autre raconta l'histoire qu'il avait dj dite  Sita, et ajouta que
le glorieux maharajah....

C'est bon! c'est bon! interrompit Corcoran avec une certaine
impatience. Je sais d'avance ce qu'on dit aux rois quand on est devant
eux, et ce qu'on en dit quand ils ont le dos tourn.... D'o vient que
vous parlez l'allemand avec un lger accent anglais?

--Seigneur, rpliqua le photographe, ma mre tait Anglaise, et moi-mme
j'ai pass une partie de ma vie en Angleterre. Mais je suis fort connu
des frres Schlagintweit, qui voyagent en ce moment dans l'Himalaya; du
docteur Vogel, de Berlin, et du clbre Humboldt.

--Vous pourriez le prouver?

--Oui, seigneur, et j'avais mme une lettre d'introduction de M. de
Humboldt auprs de Votre Majest; mais je l'ai perdue dans un naufrage
avec beaucoup de livres et de papiers prcieux, et il ne m'est rest
qu'une lettre de sir Samuel Barrowlinson, de Londres, qui a bien voulu
me recommander  vous.

--Oui, je connais beaucoup sir Samuel, dit Corcoran avec un sourire,
et, quoique ses lettres de recommandation ne m'aient pas servi 
grand'chose, je ferai volontiers honneur  sa signature.... Voyons cette
lettre.

Il la prit et la lut avec attention. Sir Samuel Barrowlinson
recommandait, en effet, son protg  Corcoran avec beaucoup de chaleur
et le dsignait comme un des savants les plus illustres de toute
l'Europe, ou du moins comme un de ceux qui le deviendraient bientt.

Excusez la svrit de cet interrogatoire, dit Corcoran; j'ai le droit
de me dfier des Anglais, et au premier abord j'ai cru.... mais la
lettre de sir Samuel me rassure, et je veux dsormais vous considrer
comme un ami. Vous aurez une maison dans Bhagavapour. N'pargnez rien
pour vos recherches. Demandez-moi des lphants, des voitures, des
chevaux, des serviteurs, une escorte et tout ce qu'il vous plaira. Mon
palais est le vtre, et je serai heureux de voir  ma table un illustre
savant.

En mme temps il le congdia sans attendre les remercments dont l'autre
allait tre prodigue.



Et toi, Sougriva, continua Corcoran quand l'Allemand fut parti, ne le
perds pas de vue. Je ne sais pourquoi.

  Ce bloc enfarin ne me dit rien qui vaille.

Du reste, ne lui refuse ni argent ni renseignements, de quelque nature
que ce soit. Si c'est un espion, sa trahison en sera plus noire et plus
indigne de pardon; si, au contraire, comme je le souhaite, c'est
un honnte homme, je ne veux pas qu'il puisse se plaindre de mon
hospitalit.

Sougriva s'inclina et dit:

Seigneur, votre volont sera faite.

--Voil, se dit Corcoran quand il fut seul, une de ces occasions o
ma pauvre Louison aurait fait merveilles. En dix minutes elle aurait
reconnu l'espion sous la peau du savant, si c'est rellement un espion.
Par Brahma et Vichnou, elle faisait admirablement ma police; mais o
est-elle maintenant? Dans les bois sans doute, avec son grand nigaud de
tigre. Ah! Louison, Louison, vous n'tes qu'une ingrate!

Il oubliait sa propre ingratitude. Au reste, il tait plus prs de
revoir Louison qu'il ne le croyait.




V

La famille de Louison.


Quelques jours aprs, l'Allemand tait dj le compagnon insparable
du maharajah. Bon convive, trs-gai, plein de belle humeur, il montait
parfaitement  cheval, chassait  merveille, discutait thologie,
thogonie, cosmogonie, histoire naturelle avec une verve extraordinaire,
ne contredisant qu'avec modration,--juste assez pour animer le
discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, il tait pour le petit Rama
d'une complaisance inpuisable: il jouait avec lui  la main chaude,
il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois et lui montrait la
lanterne magique et le diable qui tire la queue du cochon, et le pauvre
homme qui tire la queue du diable; bref, c'tait un homme universel, et
personne ne pensait plus  le surveiller.

Une occasion se prsenta cependant o Corcoran conut de nouveau
quelques soupons; mais ce jour-l il lui arriva un vnement si
heureux et si inespr que toute inquitude disparut dans la joie de cet
vnement.

C'tait un matin du mois de janvier 1860. Corcoran partit  cheval
pour chasser le rhinocros. Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une
vingtaine de serviteurs chargs de traquer l'animal. Tous deux taient
bien arms et bons cavaliers, de sorte que la chasse du rhinocros, qui
n'est jamais sans danger,  cause de la force prodigieuse du quadrupde,
de son aveugle imptuosit et de son impntrable cuirasse, ne
paraissait cependant pas pouvoir mal tourner.

Sita regarda Corcoran partir du haut du perron du palais, et retint
avec peine le petit Rama, qui criait et voulait monter sur Scindiah pour
chasser, lui aussi, le rhinocros.

Enfin, les chasseurs disparurent au tournant de la route, et Rama, tout
afflig, alla se consoler en montant sur les paules de Scindiah, aprs
quoi il dit qu'il tait plus grand que les plus grands arbres et qu'il
dcrocherait la lune, s'il voulait.

Mais il ne la dcrocha pas, et sa mre l'admira pour avoir dit une si
belle chose, comme elle l'admirait quand il avait djeun de bon apptit
ou quand il se laissait moucher sans crier, ou quand il chantait en
criant, ou quand il criait en chantant, ou quand il avait la colique, ou
quand il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait un lavement,
ou quand il ne prenait rien. Sita l'admirait toujours, et c'est une
bndiction de Dieu que d'avoir donn aux mres une admiration si
constante et si infatigable pour ces petits morveux.

Pour revenir  Corcoran et  son compagnon, ils s'enfoncrent dans la
fort et allrent se poster  l'entre d'un carrefour par o
devait passer ncessairement le rhinocros. Cependant les traqueurs
s'avanaient avec de grands cris dans les jungles et jetaient de grosses
pierres pour effrayer l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout
 coup ces cris changrent de nature. En cherchant le rhinocros, ils
avaient veill un tigre royal de la plus grande espce, qui dormait
tranquillement  l'ombre.

Il se leva lentement, tira ses quatre membres et jeta autour de lui un
regard distrait. Il entendit le bruit des tam-tams et, soit qu'il ft
effray de cette musique trange, soit, ce qui est probable, qu'il ft
amateur de mlodies plus douces et plus harmonieuses, il s'lana tout 
coup dans la direction du carrefour et, par bonds immenses, arriva sans
tre vu jusqu' Corcoran lui-mme. Celui-ci,  cheval, le doigt sur la
dtente de sa carabine, attendait le rhinocros et regardait en face
de lui. De l'autre ct, le docteur Ruskaert voyait venir le tigre et
aurait d avertir son compagnon; mais il n'en fit rien; tait-il
troubl par la peur, ou plutt, comme le maharajah le prsuma plus tard,
aurait-il t bien aise de sa mort?

Tout  coup un poids norme tomba sur la croupe du cheval de Corcoran et
la fit plier jusqu' terre. C'tait le tigre qui venait l'attaquer par
derrire. Comme le Malouin avait le doigt sur la dtente, le choc
du tigre fit partir en l'air le coup de sa carabine, et il se trouva
dsarm. De plus, le cheval bless mortellement, s'abattit d'une faon
si malheureuse que le cavalier demeura immobile, ayant une jambe engage
sous le corps de sa monture. Il s'cria aussitt:

A moi!  moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez vite!

Mais Ruskaert demeura immobile et attentif, quoiqu'il ft arm et qu'il
pt aisment faire feu.

Dans cette situation dsespre, Corcoran ne perdit pas courage. Comme
il n'avait pas le temps de prendre son revolver suspendu  sa ceinture,
il donna avec la crosse de sa carabine un coup si formidable sur le
mufle du tigre, dont il sentait dj la chaleur sur son cou, que le
tigre lcha prise et recula de douleur.

[Illustration: Il donna un coup de crosse sur le mufle du tigre. (Page
64.)]

Ce ne fut qu'une seconde, mais elle suffit  Corcoran pour se dgager et
se trouver debout. De la main gauche saisissant son revolver, il allait
faire feu sur le tigre qui revenait  la charge, lorsqu'un accident
imprvu mit fin au combat.

Tout  coup, un autre tigre, un peu moins grand, mais plus beau que le
premier, arriva en bondissant, et, au lieu de secourir son camarade, le
saisit  la gorge avec ses dents, le roula  terre et lui administra une
correction si svre que Corcoran lui-mme en demeura stupfait, et que
le docteur Scipio Ruskaert en ouvrit des yeux plus grands que des portes
cochres.

Ce tigre, ou plutt cette tigresse au pelage soyeux, lustr, brillant,
tachet, l'avez-vous devin? c'tait Louison. Quant  l'autre, c'tait
son frre Garamagrif, qu'elle avait suivi au fond des bois et qu'elle
avait pous suivant la coutume des tigres de Java.

On a parl beaucoup de la cruaut des tigres, et M. de Buffon,
naturaliste qui avait plus de style que de science, a crit de fort
belles choses sur le mauvais caractre de ces animaux; mais, dites-moi,
quelle est la femme qui aurait montr plus d'honneur, plus de vertu,
de bont, de douceur et de sensibilit vritable que Louison ne fit en
cette occasion? Pour moi, je n'en connais pas. Et ce qui n'est pas moins
admirable que la gnrosit de Louison, c'est l'abngation sublime et la
soumission du pauvre tigre, son poux, qui recevait sans rien dire une
correction qu'en conscience il n'avait pas mrite; car enfin il n'avait
jamais t, lui, l'ami de Corcoran.

Cependant le Malouin n'eut pas plus tt reconnu la tigresse, qu'il
sentit renatre toute sa tendresse pour cette ancienne amie. Il remit
son revolver  sa ceinture et s'cria:

Louison! ma chre Louison! viens dans mes bras!

Et elle y vint, car c'tait bien sa place.

Tu vas rentrer avec moi  Bhagavapour, dit Corcoran.

Cette proposition,  laquelle elle devait pourtant s'attendre, jeta
Louison dans un grand embarras. Elle regarda par-dessus son paule le
grand tigre, qui considrait cette scne avec une morne tristesse.

Le pauvre garon tremblait d'tre abandonn.

Corcoran comprit le sens de ce regard.

Et toi aussi, tu viendras, grand nigaud, dit-il.... Allons, c'est
dcid, n'est-ce pas?

Mais le grand tigre demeurait immobile et morne. Alors Louison
s'approcha et miaula  son oreille quelques douces paroles, dont voici
probablement le sens:

Que crains-tu, ami chri de mon coeur? Ne suis-je pas avec toi?

Le tigre grogna ou plutt rugit:

C'est un pige. Je reconnais ce maharajah. C'est celui qui te gardait
sous son toit pendant que je m'enrhumais dans le foss, en te suppliant
de revenir dans nos forts. Chre Louison, crains ses discours
enchanteurs.

Ici Louison parut branle.

Tu seras libre chez moi, reprit Corcoran, libre et matresse comme
autrefois. Laisse l ce bourru, ce rustre qui ne peut pas te comprendre,
ou, si tu ne veux pas renoncer  lui, emmne-le-moi avec toi. Je le
supporterai, je l'aimerai, je le civiliserai  cause de toi.

On ne sait comment aurait fini l'entretien, si l'arrive d'un nouveau
venu n'avait rsolu la question. Ce nouveau venu tait un jeune tigre
d'une beaut admirable. Il tait  peu prs gros comme un chien de
taille moyenne et paraissait n'avoir pas plus de trois mois. Corcoran
devina qu'il tait le fils de Louison, et profita de cette dcouverte
pour employer un argument irrsistible et dcider la victoire.

Le jeune tigre s'approcha de sa mre par bonds et par sauts, regardant
alternativement Louison et Corcoran. Il alla d'abord frotter son mufle
roux contre celui de sa mre et, sans tonnement, sans sauvagerie, il
fixa avec curiosit ses yeux sur ceux du maharajah.

Celui-ci le prit dans ses bras, le caressa doucement.

Et toi, petit, dit-il, veux-tu venir avec moi?

Le jeune tigre consulta les yeux de sa mre, et y lisant sa tendresse
pour Corcoran, rendit au Malouin ses caresses, ce qui dcida du sort de
toute la famille. Voyant que son fils acceptait la proposition, Louison
l'accepta galement, et le grand tigre ne put faire autrement que de
suivre ce double exemple.

Le Malouin, voyant l'affaire dcide et plein de joie d'avoir retrouv
Louison, ne pensa plus au rhinocros et donna le signal du dpart.

La journe a mieux fini que je ne l'esprais, dit-il  Ruskaert. Un
instant j'ai cru que j'allais devenir la proie des tigres.... Mais vous,
ajouta-t-il aprs rflexion, pourquoi n'avez-vous pas tir quand je vous
criais de faire feu?

Cette question parut dconcerter un instant Scipio Ruskaert; cependant
il se remit de son trouble.

J'ai craint de manquer mon coup et de vous tuer au lieu du tigre,
dit-il avec assez de sang-froid.

Hum! hum! c'est bien de la prudence, rpliqua le Malouin.... Voil qui
n'est pas clair, ajouta-t-il en lui-mme. Au reste qui vivra verra.

Le retour  Bhagavapour fut une marche triomphale. Louison faisait des
bonds de joie. Le grand tigre la suivait d'un air un peu honteux,
tandis que leur jeune hritier, aussi joyeux que sa mre, ne paraissait
sensible qu'au plaisir de voir des choses nouvelles, des palais, des
rues, des places, des pagodes et les habitations des hommes.

Cependant le Malouin remarqua que Louison, dont il connaissait le bon
sens, s'cartait de l'Allemand aprs l'avoir flair, et lui paraissait
peu sympathique. Il se rappela qu'elle n'aimait pas les tratres.

On arriva enfin au palais. A la vue de cette famille nouvelle, tous les
serviteurs poussrent des cris de frayeur, et Sita elle-mme,  peine
rassure par la prsence de Corcoran, se rejeta du ct de Scindiah en
portant le petit Rama dans ses bras.

Mais, contre toute attente, Rama seul ne montra aucune crainte. Il
s'avana gaiement vers Louison et la caressa de sa petite main comme
s'il l'avait connue depuis longtemps. De son ct, la tigresse lui lcha
doucement la figure et lui prsenta le petit tigre qui, rentrant ses
griffes et faisant patte de velours, avait l'air d'un an qui caresse
son jeune frre.

Voici ma chre Louison, dit Corcoran, tu la reconnais, Sita? c'est 
elle que nous avons d plus d'une fois la vie et la libert. Son mari,
ce grand bte que voil et qui fait une si piteuse mine, c'est le
seigneur Garamagrif; enfin, voici leur fils, ce jeune garon joyeux que
tu vois bondir et lutter avec Rama, et que nous appellerons Moustache,
si tu le veux bien. Et maintenant le baptme est termin, mes enfants,
allons souper.

La suite ne dmentit pas cet heureux dbut. Rama et son compagnon,
le petit tigre Moustache, furent bientt une paire d'amis. Ils se
livraient, sous la garde et la surveillance de Louison,  tous les jeux
de leur ge. Cette surveillance d'ailleurs n'tait pas inutile. Rama,
peu disciplin, se sentait fils de roi et voulait commander. Moustache,
de son ct, se sentait fils de tigre et ne voulait pas obir: Louison
avait bien de la peine  maintenir la paix.

Elle avait encore d'autres inquitudes.

On se souvient de la manire dont elle avait quitt Corcoran deux
ans auparavant. Ce dpart lui avait attir une querelle violente avec
Scindiah, et elle n'avait pas oubli ses procds un peu vifs. D'un
autre ct, Garamagrif avait emport avec ses dents un morceau de la
queue de l'lphant; Scindiah,  son tour, avait failli tuer Garamagrif
d'un coup de pierre. De quel oeil ces deux guerriers redoutables
allaient-ils se revoir? Toute l'autorit de Corcoran lui-mme
suffirait-elle  empcher une bataille sanglante entre ces ennemis
mortels?

[Illustration: Moustache et Rama, sous la surveillance de Louison, se
livraient  tous les jeux. (Page 72.)]

Si quelqu'un s'tonne que les animaux tiennent une place si honorable
dans mon histoire, tandis que je nglige les marquis, les comtes, les
ducs, les archiducs et les grands-ducs, dont le monde est rempli et
comme encombr, j'ose dire que mes hros, bien qu'ils ne marchent pas
prcds de tambours et de trompettes, ne sont pas moins intressants
que ceux qu'on voit parader  la tte des rgiments, et que leurs
passions ne sont ni moins vives ni moins violentes. J'irai plus
loin. Scindiah, avec sa gravit, son silence, son sang-froid, son
impassibilit et sa trompe immense, qui n'tait au fond qu'un nez un peu
trop allong, avait une ressemblance prodigieuse avec plusieurs de
ces grands et nobles personnages qui rglent le destin des royaumes.
Louison, si fine, si lgre, si courageuse, si dvoue  ses amis,
aurait pu servir de modle  plusieurs grandes dames, et elle avait
assurment autant d'esprit et de bon sens qu'aucun tre humain ou
inhumain (le seul Corcoran except); par sa force et son imptuosit
sans pareilles, elle en aurait remontr  tous les gnraux de cavalerie
des temps anciens et modernes; et si elle avait eu la parole, elle et
command la charge et donna l'exemple aussi bien que Murat et Blcher.

Que me reprochez-vous donc? Sommes-nous si srs d'tre suprieurs 
tous les autres tres de la cration, que nulle histoire ne nous plaise,
except la ntre?

Oui, je prfre le tigre  l'homme. Le tigre est beau, il est fort; il
n'est pas intemprant ou dissolu, il a peu d'amis, mais il les choisit
avec soin et ne s'expose pas  les trahir ou  tre trahi par eux; il
ne flatte personne; il aime la solitude, comme tous les philosophes
illustres; il a horreur de l'esclavage pour lui-mme et n'a jamais
rduit personne en servitude:--enfin, c'est l'une des plus nobles
cratures de Dieu.

De quel homme, si ce n'est de mon lecteur, pourrait-on faire le mme
loge?




VI

O le docteur Scipio Ruskaert se dvoile.


_Lettre de George-William Doubleface, esq., chef de la police secrte de
Calcutta,  lord Henri Braddock, gouverneur gnral de l'Indoustan._

Bhagavapour, 15 fvrier 1860.

Mylord,

Le courrier qui remettra ce rapport  Votre Seigneurie est un homme
sr, et je rponds de sa fidlit.

Suivant les ordres de Votre Seigneurie, j'ai pris la route de
Bhagavapour, et je me suis prsent  la cour du soi-disant maharajah
Corcoran avec les lettres de crance que Votre Seigneurie a bien voulu
demander pour moi  sir Samuel Barrowlinson. Sous le nom du docteur
Scipio Ruskaert, de l'Universit d'Ina, j'ai pntr sans peine auprs
du capitaine Corcoran, qui m'a reu d'abord avec dfiance, je dois
l'avouer; mais bientt cette dfiance, qui parat, du reste, fort
trangre  son caractre habituel, a fait place  des sentiments
meilleurs. Quelle que soit sa pntration, et je dois dire qu'elle
dpasse tout ce qu'on peut imaginer, son insouciance et son intrpidit
sont encore suprieures; aussi n'ai-je rencontr aucun obstacle dans
l'accomplissement de la mission dont Votre Seigneurie a bien voulu
m'honorer.

D'abord, il ne m'a pas t difficile d'obtenir la confiance de la reine
Sita. La photographie, tout  fait inconnue dans ce pays recul, m'a
servi de passe-port auprs de la fille d'Holkar, qui n'a pas rsist
au plaisir de voir son image et celle de son fils,--un marmot de deux
ans,--reproduites et tires  vingt mille exemplaires. Dans tel cas
donn, c'est un signalement tout trouv. Pour cette raison, j'aurais
vivement dsir joindre  ma collection le portrait du capitaine
Corcoran; mais il s'est toujours refus  poser devant moi, et j'ai
craint, en insistant trop, de faire natre ses soupons.

En revanche, aussitt qu'il a connu la lettre de sir John Barrowlinson,
il s'est empress de mettre  mon service ses armes, ses roupies, ses
chevaux, ses lphants et de me donner toute facilit d'aller et de
venir dans ses tats. Grce  ma connaissance parfaite de la langue
hindoustani, j'ai dj trouv moyen de recueillir les informations les
plus varies et les plus sres, et je m'empresse d'envoyer sous ce pli
 Votre Seigneurie le tableau des forces de terre et de mer du royaume
d'Holkar. Je dis: et de mer, car, malgr la rpugnance des Indous pour
la marine, le capitaine a gard son brick et l'a fait armer en guerre,
soit que, prvoyant le sort que lui rserve Votre Seigneurie, il le
garde pour protger sa fuite, soit qu'il ait, car on doit tout
craindre d'un tel homme, quelque raison de compter sur l'appui de ses
compatriotes. Votre Seigneurie, dans sa sagesse, apprciera mieux que
moi les motifs rels de la conduite de cet aventurier.

Votre Seigneurie, mylord, est prie de remarquer que l'arme dont
elle verra l'numration sur le tableau ci-joint, n'est pas, comme on
pourrait le croire d'aprs les usages gnralement reus en Orient et en
Occident, une arme sur le papier, et que les non-valeurs n'y tiennent
aucune place. J'ai eu plus d'une fois occasion de vrifier avec quelle
exactitude le capitaine se rend compte de l'effectif rel de ses troupes
et de leur instruction, et je dois ajouter qu'il serait fort dsirable
que les cipayes o les sikhs enrls au service de la reine Victoria
eussent la discipline et la solidit de ces Mahrattes.

Une chose a rendu le maharajah trs-populaire: c'est sa scrupuleuse
attention  rendre et  faire respecter la justice. Sous ce rapport, il
est inflexible, et il a fait pendre quelques centaines de brigands qui
ravageaient impunment tout le pays sous l'autorit conteste de son
prdcesseur. Plusieurs d'entre eux ont offert des sommes immenses pour
racheter leur vie: mais il n'a fait grce  personne, et il a distribu
leurs dpouilles au petit peuple. Votre Seigneurie devinera facilement 
quel point cette gnrosit, qui lui cote si peu, a fait bnir son nom.

Ceci me mne tout droit au sujet principal de ce rapport. J'ose
esprer que Votre Seigneurie ne me dsapprouvera pas, si j'ai cru devoir
outrepasser un peu mes instructions.

L'excution des principaux brigands a mis fin au brigandage, et la
plupart des pauvres diables qui faisaient ce sot mtier sont rentrs
dans la vie prive. D'autres ont pass la frontire et exercent leurs
talents au Bengale, o j'ai eu le plaisir d'en saisir et d'en faire
pendre une vingtaine. Parmi ces derniers (je veux dire ceux qui sont au
Bengale, et non ceux qui ont t pendus), j'ai eu occasion de remarquer
un drle de la pire espce, nomm Punth-Rombhoo-Baber, ou plus
commodment Baber, ce qui signifie, en langue indoue, Votre Seigneurie
ne l'ignore pas, _le Tigre_. Baber donc, ou le Tigre, s'est signal,
depuis sa naissance, par les exploits les plus brillants. Je n'oserais
affirmer qu'il ait tu son pre ou sa mre; mais,  cela prs, il a
commis toutes sortes de crimes. A quinze ans, sa rputation tait faite.
Son habilet  se tirer des mains de la justice et de la police est
presque fabuleuse. Pour citer de lui un tour qui vaut tous les autres,
il a t empal, et, profitant de l'absence des gardes, il s'est
dbarrass de son pal et a travers le Gange  la nage pendant la nuit
pour chercher un asile dans le Goualier. Un autre jour, il fut pendu,
mais si mal, que, sans que la corde et cass, il continua de respirer.
Deux heures plus tard, on le dpendit pour le dissquer, et le docteur
Francis Arnolt, chirurgien du 48e de ligne cipaye, allait lui plonger le
scalpel dans la poitrine, lorsque Baber eut l'effronterie de se lever,
d'arracher le scalpel au docteur tonn, de bondir vers la porte
de l'amphithtre, de se glisser au travers de quatre ou cinq cents
personnes, sans qu'on ost ou qu'on voult lui mettre la main au collet,
et de fuir jusqu' Bnars, o je le rencontrai, quand Votre Seigneurie
daigna m'envoyer  Bhagavapour.

Cette rencontre fut providentielle. Quoique j'ose me flatter de
connatre  fond ma profession, un aide tel que Baber n'est pas 
ddaigner. Par un bonheur extraordinaire, ce coquin croit avoir  se
plaindre du capitaine Corcoran, qui l'a chass du pays des Mahrattes.
Sans lui, dit-il, je vivrais bien tranquille au fond du royaume
d'Holkar; je jouirais paisiblement d'une fortune acquise par tant
d'honorables travaux, et je serais heureux sous ma vigne et mon figuier
avec ma femme et mes enfants, comme un patriarche.

Un motif plus singulier encore, et qui fera sans doute sourire Votre
Seigneurie, l'a rendu l'ennemi irrconciliable du maharajah.

Baber (o l'amour-propre va-t-il se nicher?) se croit le premier homme
de son temps et tout  fait invincible dans l'exercice de sa profession.
S'il a subi quelques checs dans le cours d'une vie dj longue, ces
checs ne sont pas, dit-il, un effet de la faiblesse de son gnie, mais
de la sensibilit de son coeur. Deux fois les femmes l'ont trahi et
vendu; mais aujourd'hui, plein d'exprience et de jours, revenu de sa
passion aveugle pour un sexe trompeur, il se flatte de ne plus craindre
personne, et l'ide d'obtenir du gouvernement anglais sa grce et trois
cent mille roupies (je n'ai pas cru hasarder trop en lui promettant
cette somme de la part de Votre Seigneurie), l'ide plus blouissante
encore de prendre mort ou vif le capitaine Corcoran, que tous les
Mahrattes regardent comme invincible, et de terminer ainsi sa glorieuse
carrire par un magnifique coup d'clat, tout cela dcide Baber  tenter
la grande entreprise.

Quant aux moyens d'excution, je le connais: on peut s'en fier  lui.
Dans sa premire jeunesse, il tait l'un des chefs les plus redoutables
des thugs, et il a command longtemps des bandes de cinq  six cents
hommes. C'est parmi ses anciens associs qu'il s'est charg de recruter
trente coquins dtermins, dont le moindre a t condamn  mort deux ou
trois fois. Trente, c'est assez; car je ne dois pas dissimuler  Votre
Seigneurie que le but de Baber est bien moins de faire prisonnier
Corcoran (chose  peu prs impossible), que d'en dbarrasser le
gouvernement anglais, _quibuscumque viis_, c'est--dire n'importe
comment.

Je n'ai pas besoin, mylord, d'informer Votre Seigneurie que, en aucun
cas, son nom ne pourra tre compromis dans une pareille entreprise,
et qu'elle pourra nier hardiment toute participation aux manoeuvres
du brave Baber. J'ai d cependant montrer  Baber les pleins pouvoirs,
signs de la main de Votre Seigneurie, qui me furent remis au moment
de mon dpart pour Bhagavapour, car ce gentleman voulait tre certain
d'obtenir sa grce et les trois cent mille roupies que je lui ai
promises; mais vous devez bien penser, mylord, que ces papiers prcieux
n'ont t que montrs et non pas remis  l'honorable M. Baber.

Au reste, l'excution de son projet n'est pas trs-difficile. La
confiance du capitaine Corcoran dans sa popularit est si grande, qu'il
n'a pas daign mettre garnison dans sa capitale. Toute l'arme est
distribue sur la frontire, ainsi que Votre Seigneurie pourra s'en
assurer si elle daigne jeter les yeux sur le plan ci-annex. Il n'y
a pas deux cents soldats  Baghavapour; encore ce sont des soldats de
police, disperss dans les divers quartiers. Le palais est ouvert  tout
le monde et  toute heure du jour. La seule garde qui soit  craindre,
est compose d'un jeune tigre de trois mois et demi  peine, d'un grand
tigre sauvage et de sa mare, cette fameuse Louison qui a donn tant de
fil  retordre au colonel Barclay. Ces trois animaux sont dous d'un
instinct merveilleux; mais il est ais de les surprendre  l'heure de la
sieste et de les enfermer.

Baber et moi, tantt sparment, tantt ensemble, nous avons examin
avec soin la disposition du palais et de ses issues, et fait notre plan
de campagne. Il me parat impossible que le soi-disant maharajah
puisse s'chapper, quelle que soit sa force physique, qui est vraiment
prodigieuse, et quel que soit son sang-froid.

Si j'ai pris soin, mylord, de ne pas mler le nom de Votre Seigneurie 
ceux de M. Baber et d'autres gentlemen de mme farine, je n'ai pas voulu
non plus qu'on pt m'attribuer, en cas d'insuccs, une part quelconque
de l'affaire. Ce n'est pas que je ne sois toujours prt  excuter,
_consilio manuque_, tout ce qu'il plaira  Votre Seigneurie de
m'ordonner dans l'intrt du gouvernement de la Reine, notre gracieuse
souveraine; mais ici il n'est pas ncessaire de pousser si loin le zle.
Grce au ciel, Baber et ses complices feront tout  eux seuls, et je ne
tremperai pas les mains d'un loyal Anglais dans un meurtre que la morale
publique rprouve bien que la politique le commande.

En revanche, je me suis rserv la prise de possession de Bhagavapour
au nom de Votre Seigneurie. Je profiterai du trouble qui suivra la mort
de Corcoran pour annoncer l'arrive prochaine de l'arme anglaise. Je
connais ce peuple. Corcoran mort, nul n'osera rsister, et tous ses
desseins priront avec lui. Quant  la veuve et au jeune hritier
prsomptif, ils seront, comme disent les Franais, _expropris pour
cause d'utilit publique_.

J'espre que le prochain courrier apportera de bonnes nouvelles 
Calcutta, et j'ose, mylord, supplier Votre Seigneurie de croire aux
respects les plus profonds.

  De son trs-loyal, trs-obissant
  et trs-dvou serviteur,

  GEORGE-WILLIAM DOUBLEFACE
  (alias SCIPIO RUSKAERT).

_P.S._ Votre Seigneurie ne sera pas tonne, j'ose le croire, si j'ai
d porter  un million de roupies le crdit qu'elle a daign m'accorder
sur la maison Smith, Henderson and Co, de Bombay. Votre Seigneurie
n'ignore pas que les investigations de toute espce auxquelles je me
suis livr par ses ordres cotent fort cher, et que, de toutes les
marchandises connues, la trahison est la plus prcieuse, bien qu'elle ne
soit pas la plus rare. Outre l'honorable M. Baber et ses amis, j'ai
d acheter vingt-cinq ou trente consciences indoues, et bien que ces
consciences paennes ne soient pas tout  fait au mme taux que les
consciences chrtiennes de messieurs les membres de la chambre des
communes, cependant le tarif est encore trs-lev. Du reste, le
trsor d'Holkar, auquel le soi-disant maharajah n'a fait qu'une brche
insignifiante, remboursera amplement le gouvernement de Sa Majest.

Il est mme possible--mais ceci n'est qu'une conjecture dont Votre
Seigneurie fera le cas qu'elle jugera convenable--que le gouvernement
de Sa Majest ne soit pas oblig de remplir tous ses engagements
envers Baber; car il est trs-vraisemblable, ou que Corcoran surpris se
dfendra vigoureusement et pourra tuer quelques-uns des assaillants et
peut-tre Baber lui-mme (ce qui teindrait la crance en mme temps
que le crancier), ou que le peuple, indign de l'assassinat de son chef
bien-aim, prendra les armes et se jettera sur les meurtriers, surtout
si, comme il est dsirable, la veuve du soi-disant maharajah survit
 son poux et poursuit implacablement sa vengeance. Dans ce cas,
l'conomie serait encore plus complte, car aucun de ces gentlemen
ne pourrait rclamer sa part de butin, et le gouvernement anglais ne
perdrait gure que la somme insignifiante de vingt mille roupies, arrhes
ncessaires du march. Il pourrait mme arriver que Sita, ignorant les
diverses rflexions qui ont t changes entre Baber et moi, et se
dfiant des ministres du dfunt mahajarah, et l'ide de me confier le
soin de sa vengeance. Dans ce cas, je me verrais oblig de poursuivre
les assassins et de ne faire grce  personne. Plus j'y pense, plus
cette dernire solution me parat la plus vraisemblable et la meilleure.

_2e P.S._ Au moment o j'allais terminer ce trop long rapport, un grand
tumulte s'est lev dans Bhagavapour. J'ai mis la tte  la fentre pour
voir de quoi il s'agissait. J'ai mme cru que Baber, par excs de zle,
venait de commencer l'attaque. C'tait une erreur. Le peuple tout entier
levait les yeux et les mains vers le ciel et poussait des cris comme 
la vue d'un animal extraordinaire. J'ai regard en mme temps que
les autres, et j'ai vu un ballon d'une forme extraordinaire descendre
lentement dans le parc du maharajah. On a jet l'ancre. J'tais trop
loin pour rien distinguer; mais le peuple se prosterne dans les rues en
criant que c'est le resplendissant Indra, dieu du feu, qui vient rendre
visite  Vichnou, son confrre, incarne  Bhagavapour dans la personne
de Corcoran. Je vais voir cette merveille et savoir quel est cet
aronaute qui joue le rle du puissant Indra. A coup sr, cet incident
imprvu est fait pour augmenter encore le crdit et la rputation du
maharajah.




VII

Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut prsent  Scindiah.


Scipion Ruskaert ne s'tait pas tromp. C'tait bien un ballon
qui venait de s'abattre, comme un oiseau de proie, sur la ville de
Bhagavapour, et qui excitait la rumeur publique. En un instant, malgr
l'apathie invincible des Indous, tout le peuple, saisi de respect,
d'admiration et de curiosit, se prcipita vers le parc du maharajah,
afin de contempler de plus prs cet animal singulier et prodigieux.

Mais au moment o l'on allait forcer l'entre, Louison, qui se promenait
tranquillement, s'tonna de ce grand concours de peuple et s'avana
vers les Indous comme pour les interroger. En un clin d'oeil, la foule
disparut, refoule par la frayeur, dans les rues environnantes, ce qui
permit aux serviteurs du palais d'avertir Corcoran.

Celui-ci faisait tranquillement la sieste. A peine veill, il s'avana
sur le perron du palais en se frottant les yeux. Il voyait descendre du
ballon, qui ressemblait  une petite maison trs-solide et trs-lgre
et  un aigle aux ailes puissantes, une jeune femme d'une rare beaut
et vtue  la dernire mode de Paris. Un jeune homme de bonne mine
lui donnait la main, et dans ce jeune homme Corcoran reconnut avec
tonnement son cousin et son ami intime, le clbre Yves Quaterquem[1],
de Saint-Malo, membre correspondant de l'Institut de France.

[Note 1: Les personnes qui ont lu les _Amours de Quaterquem_,
reconnatront sans peine ce nouveau personnage. Les autres trouveront
sans doute que l'analyse rapide que Quaterquem lui-mme fait ici de ses
aventures suffit  la clart du rcit.]

Le premier mouvement du maharajah fut de s'lancer dans les bras de son
ami.

Ah! l'heureux hasard! s'cria Corcoran.

--Hasard! rpliqua le nouveau venu. Point du tout, mon cher.... Nous
faisons des visites de noces dans la famille. Voici ma femme.

Et de la main il dsigna la jeune femme qui l'accompagnait.

Par la desse Lackmi, dont vous tes la vivante image, s'cria Corcoran
en s'inclinant avec respect, si ce n'tait un sacrilge de dire qu'on
peut tre aussi belle que Sita, je le dirais de vous, ma cousine.

--Or , dit Quaterquem, trve aux compliments.... O vais-je mettre ma
voiture? car il me semble, seigneur maharajah, que tu n'as pas de remise
assez grande pour la loger.

--Ton ballon? dit Corcoran. Eh! parbleu! nous allons le mettre dans
l'arsenal, dont j'ai seul la clef, et mon lphant Scindiah en gardera
l'entre.

--Avant tout, mon cher ami, dit Quaterquem, sache bien que j'ai les
plus fortes raisons pour cacher  tout le monde la forme et le mcanisme
intrieur de mon ballon, et ne me donne que des serviteurs aveugles,
sourds et muets.

--Par la barbe de mon grand-pre! s'cria Corcoran, Scindiah est le
serviteur qu'il te faut. Viens ici, Scindiah.

L'lphant, qui rdait librement dans le parc, s'approcha d'un air
curieux, regarda attentivement le ballon, parut chercher le sens de
cette masse norme, et, aprs un instant de rflexions striles, leva
sa trompe vers le ciel en fixant ses yeux sur Corcoran.

Scindiah, mon ami, dit celui-ci, tu m'coutes, n'est-ce pas, et tu me
comprends? Ce gentleman que tu vois est monsieur Yves Quaterquem, mon
cousin et mon meilleur ami. Tu lui dois respect, affection, obissance.
C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Oui.... Eh bien, il va te donner la
main et tu lui donneras ta trompe en signe d'amiti.

Scindiah obit sans se faire prier.

Quant  cette dame, continua Corcoran, c'est ma cousine, et, avec Sita,
la plus belle personne de l'univers.

Scindiah s'agenouilla devant la dame, lui prit la main dlicatement avec
sa trompe et la posa sur sa tte en signe de dvouement.

Maintenant que la prsentation est finie, relve-toi, mon ami, prends
les cordes du ballon avec ta trompe, tire de toutes tes forces et
amne-le dans l'arsenal.

Ce qui fut fait en quelques minutes, car la force de l'lphant
galait son intelligence. Puis il fut mis en faction devant la porte de
l'arsenal, avec dfense absolue de laisser entrer personne.

Maintenant, dit Corcoran  ses htes, allons voir Sita, car je suis
mari, mon cher Quaterquem, tout comme toi, et ma femme m'a apport en
dot un royaume assez joli, comme tu vois.




VIII

Malstrom.


Sita s'avana au-devant de ses htes et leur fit l'accueil le plus
gracieux. Corcoran les prsenta et expliqua en peu de mots les liens de
parent qui l'unissaient  Quaterquem.

A toi maintenant de parler, dit-il en se tournant vers lui, et de nous
dire comment tu nous arrives par le chemin des airs.

--Mon histoire est un peu longue, rpliqua Quaterquem, mais je
l'abrgerai. La dernire fois que je t'ai vu, c'tait  Paris, je crois,
dans la rue des Saints-Pres, il y a quatre ans. Je cherchais alors le
moyen de diriger les ballons, et j'tais un pauvre diable, vivant de
peu, mangeant du pain rassis, buvant l'eau des fontaines publiques,
chauss de souliers percs et vtu d'un habit dont les coudes riaient de
misre. Cependant,  force de chercher  droite,  gauche, au nord, au
sud,  l'est et  l'ouest, j'ai fini par rsoudre mon fameux problme.

--O Christophe Colomb! s'cria Corcoran, le monde t'appartient! Nul
homme n'a fait autant que toi pour ses semblables.

--Ne te presse pas de m'applaudir, dit Quaterquem. Je ne suis pas aussi
bienfaiteur de l'humanit que tu pourrais le croire au premier abord....
Aussitt ma dcouverte faite, comme la science n'avait plus besoin
de moi, je devins amoureux d'Alice, que tu vois et qui nous coute
en souriant.... amoureux  en perdre la raison; j'tonnai la mre, je
bravai le pre, un vieil Anglais archologue et grognon, je bousculai
le rival, un M. Harrisson ou Hrisson, qui fait le commerce du coton 
Calcutta; je troublai ce pauvre garon au point qu'il tira un coup de
pistolet sur mon futur beau-pre, qui lui servait de tmoin, croyant
tirer sur moi, son adversaire; je fis tant, que miss Alice Hornsby, ici
prsente, est devenue ma femme, et ne s'en repent pas, je crois.

--Oh! cher bien-aim, non! s'cria Mme Quaterquem en s'appuyant
doucement sur l'paule de son mari.

[Illustration: Je mangeais du pain rassis. (Page 93.)]

--Je pensai d'abord, continua Quaterquem,  publier ma dcouverte dans
l'intrt du genre humain, et, entre nous, c'tait une sotte ide,
car le genre humain ne vaut gure qu'on s'occupe de lui; mais j'eus le
bonheur que l'Acadmie des sciences se moqua de ma dcouverte, et, sur
le rapport de je ne sais quel vieux savant qui avait longtemps cherch
la solution du problme sans la dcouvrir, dclara que j'tais fou 
lier. Par bonheur, j'tais dj mari, et le vieux Cornelius Hornsby,
mon beau-pre, qui ne m'avait accord la main de sa fille qu'en change
du brevet d'invention que je devais prendre, et qu'il devait exploiter
en France et en Angleterre, s'cria que je l'avais indignement tromp,
me rendit ma parole, me donna sa maldiction et jura de ne plus revoir
sa fille.

--Pauvre pre! dit Alice.

--Cette fois, Alice et moi, nous avions la bride sur le cou. Alice, un
instant branle, reprit bientt confiance, je construisis mon ballon et
j'en adaptai les diverses pices moi-mme, de peur d'indiscrtion, dans
un village  cent lieues de Paris; je m'approvisionnai et je partis un
soir avec Alice, dcid  chercher asile dans un pays qui n'et jamais
vu l'ombre d'un acadmicien ou d'une socit savante.

--Et tu as choisi Bhagavapour, cher ami?

--Ni Bhagavapour, ni aucune autre capitale, ni aucun pays civilis ou
peupl, rpliqua Quaterquem, et voici mes raisons. L'homme, mon cher
maharajah, tu le sais mieux que moi, est un vilain animal, hargneux,
envieux, gnant, avare, querelleur, poltron, gourmand, dissolu; surtout
il a grand'peine  supporter son voisin. Un sage a dit: _Homo homini
lupus_. J'ai donc cherch le moyen de n'avoir de voisin d'aucune espce,
et pour cela j'ai fait en ballon le tour du globe terrestre. Je ne
m'arrtai, comme tu peux penser, ni  la France, ni  l'Angleterre, ni
 l'Allemagne, ni  aucune partie du continent europen. En planant
au-dessus des villes et des campagnes, je voyais partout des soldats,
des fonctionnaires, des mendiants, des prisons, des hpitaux,
des casernes, des arsenaux et des manufactures, et tout ce que la
civilisation trane derrire elle. La Turquie d'Asie me convenait assez.
C'est le plus beau pays et le plus doux climat du globe. Je regardais
avec envie les pentes du mont Taurus, et j'tais tent de construire ma
maison sur l'un de ses sommets qui ne sont accessibles qu'aux aigles.
Mais l encore j'aurais eu des voisins, et qui pis est, des Turcs.
L'Afrique me plaisait beaucoup. L, dans ces solitudes dlicieuses que
dpeint le docteur Livingstone, gards contre toute civilisation par les
troupeaux de singes et d'lphants qui parcourent la fort immense et
vont se baigner dans les eaux bleues du Zambse, nous aurions pu, comme
Adam et ve, nous crer un paradis terrestre. Un matin, pendant que
nous roulions ces penses en dirigeant notre ballon vers le centre de
l'Afrique, nous apermes,  cinq cents pieds au-dessus de nous, la
petite ville de Sgo, capitale d'un royaume aussi tendu que la France,
et nous vmes avec la longue-vue un spectacle trange, pouvantable, que
je n'oublierai jamais.

Six mille esclaves des deux sexes taient rangs, les yeux bands et les
mains lies derrire le dos, au pied de l'enceinte de Sgo, qui est de
forme circulaire. Derrire eux se tenait un pareil nombre de soldats,
le sabre nu. Ils attendaient les ordres du sultan de Sgo, une sorte
de ngre hideux, camard, lippu, lpreux, qui, du haut de son trne,
s'apprtait  donner le signal.

Enfin cet affreux ngre parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais je
vis le geste, je le vois encore. A cette parole,  ce geste, six
mille sabres tombrent  la fois sur le cou de six mille esclaves et
tranchrent six mille ttes[2]. J'en frmis d'horreur. Alice voulait
partir, mais je la priai de rester, m'attendant que cette tragdie
sanglante aurait un dnoment conforme  la justice divine (au besoin
j'aurais moi-mme contribu  ce dnoment), et je mis mon ballon en
panne au moyen d'un mcanisme du mon invention qui est assez ingnieux,
je m'en vante.

[Note 2: Lgende historique. Raffanel. _Nouveau voyage au pays des
ngres._]

Je ne m'tais pas tromp. Aprs cet horrible carnage, il y eut dans la
foule qui couvrait les remparts de Sgo un instant de stupeur; puis une
rage furieuse s'empara de tous les spectateurs, on massacra les gardes
du sultan, on le saisit lui-mme, on gorgea devant lui ses femmes et
ses enfants, on btit sur leurs cadavres une tour, au sommet de cette
tour on fixa un plancher, et l'on cloua les membres du sultan sur ce
plancher, de faon qu'il et la tte tourne vers le ciel et qu'il ft,
vivant, la pture des oiseaux de proie. Je t'avoue, mon cher maharajah,
qu'un tel spectacle m'ta pour jamais l'envie de m'tablir sur les
bords du Niger, du Nil ou du Zambse, et m'aurait rendu le got de la
solitude, si j'avais pu le perdre.

Nous revnmes donc  ma premire pense, qui tait de chercher une
le dserte. Mais o trouver cette le prcieuse,  l'abri de tous les
pirates, de tous les marins, de tous les explorateurs? Except dans
l'ocan Pacifique, il n'y a pas un pouce de terre o les Europens
n'aient plant quelque drapeau unicolore, bicolore ou tricolore.

Nous cherchmes longtemps. Notre ballon plana pendant huit ou dix jours
au-dessus de la mer des Indes et de l'Asie mridionale; mais nous ne
trouvions aucune le, aucun rocher assez sr pour abriter notre bonheur.
Le continent, vu de si haut, nous paraissait une plaine immense, marque
de quelques ondulations imperceptibles au fond desquelles coulaient
quelques ruisseaux, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutra, le Meinam.
Vos monts Vindhya, dont vous tes si fiers, vos Ghtes, et l'Himalaya
lui-mme, nous faisaient l'effet de ces murs que le paysan lve pour
marquer la limite de son champ et qu'il franchit d'une enjambe.

Enfin, redescendant vers le sud-est, nous contemplmes ce merveilleux
groupe d'les immenses et innombrables, parmi lesquelles Java, Sumatra
et Borno tiennent le premier rang. L, tout nous attirait, la fertilit
du sol, la beaut du climat, et mme la solitude; car les hommes,
animaux sociables et froces, aiment  se runir par milliers dans
quelques coins de l'univers pour se dvorer plus commodment. J'enrage
quand je vois des imbciles qui s'appellent hommes d'tat, entasser
leurs peuples dans un troit espace o tout manque, le pain, le
vtement, l'air et le soleil, et s'arracher  coups de canon des
lambeaux de terre, pendant que des centaines de mille lieues carres
restent sans habitants.

--Mon ami, interrompit Corcoran, tu as raison, mais dis-nous vite o est
ton le. Est-elle voisine de Barataria o Sancho Pana fut gouverneur?

--Mieux encore, continua Quaterquem. Mon le est unique dans l'univers.
Cherche sur la carte de l'Ocanie,  moiti chemin entre l'Australie et
la Californie,  deux cents lieues environ au sud-est des les Sandwich.
C'est l.

Le 15 juillet de l'anne dernire (cette date m'est reste dans la
mmoire, parce que c'tait le jour o j'avais coutume de ne pas payer
mon terme), nous commencions  nous sentir dcourags de tant de
recherches inutiles, lorsqu'un spectacle singulier attira notre
attention. Nous appuyant tous deux sur le parapet de la nacelle, nous
vmes,  mille pieds environ au-dessous de nous, un trois-mts amricain
en dtresse.

La surface de l'ocan tait calme; il n'y avait pas un nuage dans le
ciel, le navire lui-mme n'avait rien perdu de sa mture, et cependant
il tournait dans un cercle immense, avec une vitesse qui croissait 
chaque minute; en mme temps il se rapprochait toujours davantage d'une
espce de gouffre ou d'entonnoir o l'entranait le tourbillon des
flots. L'quipage et les passagers, se voyant perdus, s'taient
agenouills sur le pont et adressaient  Dieu une dernire supplication.

En effet, Dieu seul pouvait les sauver, car toute la science des marins
les plus expriments n'aurait pu lutter contre la force aveugle et
irrsistible de la mer. Le gouffre o le navire tait entran, et
qui n'a pas encore t signal sur les cartes gographiques, est plus
redoutable encore que le fameux Malstrom, si redout des Norvgiens.
Son centre d'attraction tait situ  quinze cents pas environ d'une
petite le que nous distinguions admirablement et qui paraissait avoir
sept ou huit lieues de tour.

Tout  coup un dernier cri retentit sur le pont. Le trois-mts, qui
tournait toujours avec une rapidit prodigieuse, arriva enfin au fond
du gouffre et s'engloutit. Nous regardmes longtemps avec une motion
profonde le lieu du dsastre; aucun homme vivant ne reparut; mais, par
une horrible ironie du destin, la mer se calma aussitt que le navire
eut fait naufrage. On et dit qu'un monstre cach, satisfait de sa
proie, rendait le calme aux flots. Peu  peu les vagues se mirent 
tourner en sens inverse, et  ramener  la surface de l'ocan tout ce
qu'elles avaient englouti. Le trois-mts lui-mme, tout dmantel, 
demi bris, alla chouer contre les rochers.

C'est alors que, regardant avec attention l'le au-dessus de laquelle se
trouvait notre ballon, nous vmes qu'elle tait faite  souhait,
comme dit Fnelon, pour le plaisir des yeux. Des forts de bananiers,
d'orangers et de citronniers en couvraient la plus grande partie. Le
reste tait revtu d'un gazon plus fin et plus serr que le plus
beau gazon d'Angleterre. Au fond des valles coulaient quatre ou cinq
ruisseaux d'une eau limpide, dans laquelle s'battaient gaiement des
milliers de truites. Enfin (avantage inapprciable!) aucun homme sauvage
ou civilis ne semblait avoir mis le pied dans notre le.

Je dis _notre_, car nous n'hsitmes pas un instant. Ds le premier coup
d'oeil, Alice jugea qu'elle ne pouvait appartenir qu' nous. Le gouffre
la dfend contre toute attaque par mer. Quant  celles qui peuvent venir
du ciel, personne, heureusement, ne possde encore l'art de diriger les
ballons.

Quaterquem en tait l de son rcit, lorsqu'un coup de feu retentit dans
l'arsenal; aussi un tumulte pouvantable s'leva dans le palais d'Holkar
et lui coupa la parole. Louison, qui tait couche sur le tapis et qui
regardait le narrateur avec une curiosit mle de sympathie, se
leva toute droite et dressa les oreilles. Le petit Rama prit un air
belliqueux, comme s'il se ft prpar au combat. Moustache se hrissa et
se plaa devant Rama, terrible rempart. Corcoran se leva sans rien dire,
prit un revolver  crosse d'argent qui tait suspendu  la muraille, et
voyant que Quaterquem s'armait et allait le suivre, il lui dit d'un air
calme:

Mon cher ami, reste avec les femmes et veille  leur sret. Je te
laisse Louison. Il n'y a rien  craindre: c'est une sentinelle qui aura
fait feu par mgarde. Louison, reste ici, ma chrie, je le veux!...




IX

Acajou, bon ngre.


De tous cts les serviteurs de Corcoran couraient en dsordre, les uns
arms, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant
 une attaque imprvue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la
confiance.

Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le
parc et l'arsenal.

En mme temps il s'avana d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal.
C'est l qu'il avait plac Scindiah.

Il aperut alors, avec tonnement, un Europen que l'lphant maintenait
avec sa trompe contre le mur, et qui essayait inutilement de s'chapper.
En regardant de plus prs, il reconnut le docteur Scipio Ruskaert.

Corcoran frona le sourcil. Les soupons qu'il avait conus lui
revinrent  l'esprit sur-le-champ.

Que faites-vous l, docteur Scipio? demanda-t-il.

Ruskaert, encore serr contre le mur par la trompe de l'lphant, fit
signe qu'il avait perdu la respiration. En ralit, il se donnait le
temps de chercher la rponse.

Lche-le, mon bon Scindiah, dit Corcoran.

L'lphant obit  regret.

Seigneur maharajah, dit Ruskart, j'avoue mon tort et ma dplorable
curiosit, mais j'en suis cruellement puni.

En mme temps il essayait de sourire et d'chapper au danger d'une
explication; mais Corcoran n'tait pas d'humeur  plaisanter.

Matre Scipio Ruskart, dit-il d'une voix imprieuse, qu'alliez-vous
faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous viol la consigne? par quelle
porte tes-vous entr?

--Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commenait  s'alarmer, il ne
faut pas attacher trop d'importance  un accident malheureux. Je vous
ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et
d'argent, que les jsuites ont fondu en 1644 pour l'un des anctres
d'Holkar, et qui reprsente la bataille de Rama contre Ravana et des
singes contre les Rakshasas, telle que l'a dcrite le pote Valkimi.
Je vous avoue que je n'ai pas pu rsister au dsir de pntrer dans
l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce canon. Je comptais faire
une agrable surprise  toutes les socits savantes de l'Europe en
publiant mon dessin  cent mille exemplaires. J'aurais d penser que
vous gardiez avec un soin jaloux un trsor si rare et si prcieux.

Cette excuse pouvait tre vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux:

Mais comment tes-vous entr dans l'arsenal? Enfin, qui a tir ce coup
de feu?

Tout  coup une figure nouvelle sortit de terre et rpondit sans avoir
t interroge:

C'est moi, massa, moi Acajou, bon ngre.

Le nouveau venu tait un ngre de la plus grande espce. Six pieds de
haut. Ses bras taient gros comme des jambes, et ses jambes comme des
colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant
ses dents blanches.

Et que fais-tu l, toi aussi, Acajou, bon ngre que je n'ai jamais vu?
demanda Corcoran.

--Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui
curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidle; lui bien attrap.
Coup de revolver dans le bras.

Effectivement, le sang coulait du bras du docteur Scipio Ruskart, mais
il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprtait  faire face  un
danger bien autrement terrible.

Voyons, matre Acajou, dit Corcoran, raconte-nous comment l'affaire
s'est passe, puisqu'il n'y a pas d'autre tmoin que toi et l'lphant,
et que mon pauvre Scindiah n'a pas reu du ciel le don de l'loquence.

Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite  sa joue
gauche une chique qui le gnait un peu, et:

Massa Quaterquem, dit-il, avoir confi  moi la garde du ballon. Moi,
voyant a, dormir de l'oeil droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes
forces. Lui (dsignant Ruskart) monter sur le mur de l'arsenal,
faire des signes  quelqu'un de l'autre ct du mur, sauter  bas de
l'enceinte, fureter partout, crire notes avec crayon, compter bombes,
boulets; moi, trs-tonn, ouvrir l'oeil droit et regarder avec
attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et
vouloir entrer et examiner ressorts mcaniques. Moi trouver lui trop
curieux, prendre pistolet  ceinture, amorcer, viser et tirer, pan!
juste quand il entrait. Lui, effray, vouloir se sauver par la grande
porte, mais arrt par Scindiah. Animal, Scindiah! mais pas bte!

[Illustration: Acajou, bon ngre, arrte le tratre Ruskaert. (Page
108)]

--C'est bien, matre Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa
Quaterquem sera trs-content de vous.

La figure du ngre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit 
genoux devant le maharajah pour le remercier.

Pour vous, monsieur Scipio Ruskart, docteur de l'Universit d'Ina,
suivez-moi en lieu sr jusqu' ce que je sache pourquoi vous
escaladez les murs de mon arsenal au risque de recevoir les balles des
sentinelles.

--Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affecte, songez au
droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir  la Prusse
et  l'Angleterre. Prenez garde!

--Ami Ruskart, rpliqua Corcoran, j'en rendrai compte  Dieu, que je
crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais runis. Si vous
tes honnte homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre
conduite; si vous ne l'tes pas, vous ne mritez aucune piti.

Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un
Indou prisonnier qui avait les mains lies derrire le dos, Corcoran lui
dit:

Assurez-vous du docteur Ruskart. Qu'on l'enferme dans une salle
du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de
sret, Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.

Sougriva leva les mains en forme de coupe et rpondit:

Seigneur Maharajah, faudra-t-il sparer l'un de l'autre ces deux
prisonniers?

Ruskart, qui avait gard tout son sang-froid jusqu' l'arrive de
l'Indou, parut alors troubl pour la premire fois. Il fit signe
des yeux  l'Indou, sans doute pour lui recommander le silence; mais
celui-ci demeura immobile et impassible comme s'il le voyait pour la
premire fois.

Corcoran surprit ce signe.

O as-tu saisi cet homme? demanda-t-il  Sougriva.

--Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison.
Tout  l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats
le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme 
cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette prcipitation m'a
donn l'veil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience
nette. J'ai cri  cet homme de s'arrter. Il a galop de plus belle,
et comme j'tais  pied, nous aurions srement perdu sa trace, lorsque
Louison a paru tout  coup.

--Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une
feinte svrit. Je vous avais pourtant bien dit de rester au palais!

La tigresse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se
dressa debout sur ses pattes de derrire, appuya celles de devant sur
les paules de son matre et frotta joyeusement sa belle tte fine et
tachete comme celle du maharajah.

Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tt vu de quoi il
s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dpass le cavalier et
s'est plante au milieu du chemin pour l'empcher de passer. Le cheval
s'est cabr et a renvers l'homme sous lui. Alors Louison a mis
sa griffe sur les paules de l'homme et l'a maintenu jusqu' notre
arrive.

Le docteur Ruskart et le prisonnier indou, qui coutaient ce rcit
avec beaucoup d'attention, parurent rassurs en voyant que Sougriva n'en
savait pas davantage.

Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu de souponner cet homme?
Il est  cheval et il galope; ce n'est pas un crime.

--Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, cleste incarnation
de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grces soient
rendues  votre gnrosit. Ce n'est pas vous qui souponnez les
malheureux et qui maltraitez les faibles! Par le divin Siva, seigneur,
je suis innocent.

--Qui es-tu? demanda Corcoran.

--Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis un pauvre marchand parsi
de Bombay. Un mauvais sort m'a pouss vers Bhagavapour, o je venais
acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour
o je suis venu dans vos tats, puisque je devais tre l'objet de cet
odieux soupon!

La figure douce et rsigne de ce pauvre homme inspirait la compassion.

A-t-on trouv quelque chose de suspect sur lui? demanda Corcoran.

--Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent.

--Eh bien, qu'on le dlie et qu'on lui rende son cheval.

Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obir.




X

Des moyens d'avoir un bon domestique.


Un clair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskart
lui-mme, quoiqu'il et protest qu'il ne le connaissait pas, parut
content de sa dlivrance.

Tout  coup un incident nouveau changea la dcision de Corcoran.

Le petit Moustache arrivait, tenant  sa gueule une lettre cachete 
la mode europenne. Ces sortes de lettres sont rares  Bhagavapour, de
sorte que le maharajah fut tonn. Il prit la lettre, caressa Moustache,
regarda l'adresse, reconnut une criture anglaise et lut avec tonnement
ces mots:

_A lord Henry Braddock, gouverneur gnral de l'Indoustan._

Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? s'cria Sougriva.
Ce papier a d tre jet derrire un buisson de la route au moment
o Louison arrtait cet homme, et Moustache, qui suivait sa mre, l'a
ramass en jouant.

--Voil qui est trange! s'cria Corcoran.

Il regarda la signature:--Doubleface (_alias_ Ruskaert)--et le docteur,
qui avait reconnu sa lettre, rflchit un instant, et commena sa
lecture. C'tait la lettre dont nous avons donn plus haut le texte.

Pendant cette lecture, Doubleface plissait  vue d'oeil.

Quand elle fut termine, Corcoran dit:

Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Jetez-le dans le premier
cachot venu. Pour le reste, qu'il attende.

--Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva.

--C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran.

--Eh bien oui, seigneur, rpondit effrontment le prisonnier, je suis
Baber. Mais souvenez-vous que le lion gnreux ne doit pas craser la
fourmi parce qu'elle l'a piqu au talon. Si vous daignez me faire grce,
je puis vous servir.

--C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore deux ou trois matres,
n'est-ce pas? Je m'en souviendrai.

On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le
palais.

--Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc ce grand vnement qui t'a
fait sortir le pistolet au poing?

--Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiter les deux
femmes: une fausse alerte donne par une sentinelle ivre d'opium. Mais
toi, continua-t-il, d'o te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais
pas encore parl, et que je viens d'apercevoir tout  l'heure?

--C'est la fin de mon histoire, rpondit Quaterquem, et j'allais vous
l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus.

Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions t
tmoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas
ngliger. Nous jetmes l'ancre dans l'le, je dgonflai mon ballon, je
le mis  l'abri sous un chtaignier norme, et nous nous avanmes vers
la plage, o le vaisseau naufrag tait couch sur le flanc comme une
baleine choue.

Tout l'quipage avait pri, mais nous trouvmes une grande quantit de
provisions de toute espce si soigneusement enfermes dans des caisses,
que l'eau de mer n'avait pu les gter, et cinq cents barriques de vin
de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai plus que la Providence ne nous
invitt  planter notre tente dans l'ile, et, avec le consentement
d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre
nom, je la baptisai le Quaterquem.

Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous tombait du ciel
tait la plus prcieuse que nous puissions dsirer, mais encore il
nous tait impossible d'en retrouver le propritaire, car la mer avait
emport le bordage sur lequel tait crit le nom du vaisseau, et tous
les papiers du bord. J'tais donc occup  faire l'inventaire de notre
trsor, lorsque j'entendis tout  coup Alice pousser un cri de surprise
et une voix d'homme lui dire gravement en anglais:

--Comment vous portez-vous, madame?

Jamais on ne fut plus tonn. Je me retourne, et je vois un homme d'ge
mr, fait, taill, sculpt, habill, ras comme un ministre protestant,
et suivi d'une femme encore belle, mais d'ge assorti au sien, et
habille avec le soin le plus scrupuleux,  la mode de 1840. Derrire
eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze  trois ans:
six filles et trois garons.

C'tait toute la population de l'le.

A parler franchement, je ne fus pas trs-heureux de la rencontre.
Comment! j'avais fait le tour du monde pour trouver une le
inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y rencontre onze Anglais
grands et petits: vraiment, c'tait jouer de malheur. Alice riait de ma
msaventure: au fond, elle n'tait pas fche de voir des compatriotes.

--Monsieur, dis-je  l'Anglais, par quel chemin tes-vous arriv ici?

--Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chre Cecily et moi, le 15 juin
1840, six mois aprs que Dieu m'eut fait la grce de m'accorder sa main
en lgitime mariage. Nous tions venus dans l'Ocanie pour vangliser
les sauvages des les Viti; j'avais mme un chargement de bibles  cette
intention. Mais notre vaisseau, _le Star of Sea_, se perdit dans le
gouffre que vous voyez, et nous chappmes seuls  la mort, Cecily et
moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons dfrich
deux ou trois cents acres de terre, nous avons bti une maison 
laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la
bndiction du Trs-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau
rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris  mes filles et des
pouses  mes fils, je n'envierais rien aux plus fortuns patriarches.
Mais vous, tes-vous seuls chapps au naufrage?

--Nous sommes venus par le chemin des airs, rpondit Alice.

Et elle expliqua qui nous tions et ce que nous cherchions. Le ministre
se jeta  genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel.

--Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux que mon le soit
dserte.

--C'est bien ainsi que je l'entends, rpliqua l'Anglais. Combien
estimez-vous mon le  peu prs?

--Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.

--Au nom de Dieu, s'cria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez,
mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de th
depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute de plus.

Sa proposition me convenait  merveille.

--Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre le?

--Cent mille francs! s'cria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les
bndictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous?

--Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle proprit. Nous partirons
demain. Je vous dposerai  Singapore.

--Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le _Times_ et le _Morning-Post_.

--Oh! s'cria Cecily, et nous aurons du th et des sandwiches!

A la pense de goter cette flicit, les six jeunes Anglaises et les
trois petits Anglais se lchrent voluptueusement les lvres.

--Je serai heureux, dit le pre, que vous veuillez bien accepter pour ce
soir notre modeste hospitalit.

En mme temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait
d'un simple rez-de-chausse commodment distribu, tait fort grande et
flanque de plusieurs pavillons irrguliers, mais propres et d'un
aspect agrable. A premire vue, je reconnus que je n'avais pas fait une
mauvaise affaire.

Le dner fut trs-bon et trs vari; le vin surtout tait exquis, car la
mer, en jetant sur les bords de l'le des paves de tous les naufrages,
se chargeait de garnir la cave du rvrend missionnaire. La conversation
fut joyeuse et anime; nos htes se rjouissaient de quitter l'le, et
moi je me rjouissais encore davantage de m'y tablir. Alice raconta au
rvrend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans.

--Sa gracieuse Majest Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa
Grce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le
vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc.,
etc.

Enfin les questions cessrent et nous allmes nous coucher. Ds le
lendemain j'emmenai toute la famille  Singapore, et, tout couvert de
leurs bndictions, je les dposai sur le quai avec un bon de cent mille
francs payable chez _MM. Cranmer, Bernus and Co_. Quelques jours aprs,
le rvrend Smithson, suivi des neuf petits Smithson et de sa femme,
partit pour vangliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient
de signaler dans la terre de Van-Dimen.

La promptitude avec laquelle le rvrend Smithson m'avait cd son le,
dont il tait pourtant seul propritaire, n'ayant  payer d'impts ni
pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni
pour l'arme, ni pour la police, ni pour la gendarmerie, ni pour le
gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni
pour quelque objet que ce ft, utile, inutile ou nuisible,--cette
promptitude, dis-je, me suggra quelques rflexions.

Que manquait-il  ce brave homme? N'avait-il pas  satit le boire
et le manger, un climat trs-doux, une terre fertile, une scurit
parfaite, une libert sans limites, et une famille bien portante qui
s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer
au cricket dans la journe et au whist aprs le coucher du soleil?
videmment, ce qui le chassait de mon le, c'tait l'ennui de ne voir
autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours
de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pt aimer
ou har. En un mot, il subissait le supplice de ce grand prince trop
continuellement obi, qui disait  son premier ministre: Contredis-moi
donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.

D'autre part, ma chre Alice, qui est une excellente musicienne, pleine
d'esprit, de grce, de bont, de pit, n'a pas le moindre talent pour
faire la cuisine.

Comme elle a reu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que
les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chre; c'est
l'ducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu
sait o cela les mne!) D'o il suit que j'avais besoin de quelqu'un
pour la servir. C'est alors qu'il me vint une ide dont vous admirerez
certainement la profondeur.

Prendre  mon service et transporter dans mon le des domestiques
ordinaires tait chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer
l,  la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin
d'une famille assez perscute pour que cette rclusion lui part un
bienfait, et assez honnte pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est
parmi les condamns  mort que je cherchai le phnix dont j'avais
besoin.

En moyenne, on peut compter que le bourreau abat lgalement environ cinq
cents ttes par jour, sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou
du moins, selon les jours, mais enfin c'est la moyenne. Naturellement,
ceux qu'on pend, qu'on roue, qu'on cartelle, qu'on empale et qu'on met
 la broche sont compris dans ce chiffre, mais non pas ceux qu'on tue
 coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des
trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc!

Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien qu'un dixime
au moins n'a rien fait pour mriter la corde, le pal ou la guillotine.
C'est mme bien peu, si l'on considre que la justice franaise est la
seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc
de mettre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la
vie. Je remontai en ballon avec ma chre Alice, et nous recommenmes
notre voyage de circumnavigation autour du globe.

Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous voulez savoir le reste
de l'histoire, faites venir Acajou.

Le ngre ne tarda pas  paratre et, sur l'invitation de Quaterquem,
continua en ces termes:

Moi ngre, fils de ngre. Grand-pre roi du Congo. Pre enlev par les
blancs et fouett, ce qui fait pousser le coton et le caf. Moi, Acajou,
bon ngre, n au Bayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson
sal pendant la semaine, petit-sal le dimanche. Coups de fouet trois
fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, peau dure, patience, et
danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison.

A seize ans, moi trs-content. Voir Nini. Aimer Nini. Porter la hotte
de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de
balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher
querelle  mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'oeil poch pour
Nini, prendre du sucre et du caf dans le buffet pour Nini en l'absence
des matres, danser sur la tte et les mains pour amuser Nini, et
demander  Dieu de m'accorder Nini.

De son ct, Nini coquette. Nini dire  moi que je l'ennuie. Nini rire
avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de
Sambo. Moi trs en colre. Offrir belle robe  Nini, et Nini abandonner
Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi
trs-heureux. Nini petite femme  moi, Nini caresser le menton d'Acajou,
aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire
la nique  Sambo.

Sambo, lui, trs-sombre, rien dire. Penser beaucoup. Prparer trahison.
Dnoncer Acajou au matre, faire fouetter Acajou trois fois par semaine.
Peau d'Acajou tigre comme peau de zbre. Acajou accus de tout. Cheval
boiteux, Acajou; chien de chasse perdu, Acajou; argenterie vole, encore
Acajou, et toujours Acajou.

Grand malheur. Matre assassin dans un bois, prs de sa maison. Qui a
fait le coup? Sambo accuser Acajou. Acajou bon ngre, pas savant, ne pas
savoir se dfendre. Blancs arriver par troupes,--deux ou trois cents 
cheval, revolver  la ceinture. couter Sambo. Croire Sambo, appeler le
juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les mains, apprter corde
avec noeud coulant, et engager Acajou  plaider sa cause. Acajou bon
ngre, plus bte que mchant, rien dire, tre condamn  mort, avoir
grand'peine, pleurer beaucoup, implorer bon Dieu, penser  Nini qui
nourrit petit enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu  toute la
terre, maudire perfide Sambo, rciter dernire prire, et s'apprter 
faire _couic! couic!_ pendu par le cou et remuant les jambes.

Tout  coup, entendre crier: Au feu! au feu! blancs se disperser pour
voir ce que c'est, et l'ange du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre
du ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, et rire du juge
Lynch,  cinq cents pieds en l'air. Pas plus de feu que sur la main.
Blancs revenir furieux, voir la corde d'Acajou coupe, tirer des coups
de fusil sur le ballon. Acajou rire de tout son coeur. Acajou sauv,
massa Quaterquem revenir la nuit suivante, emmener Nini et Zozo,
l'enfant de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, et offrir
de le suivre au bout du monde. Nini suivre Acajou et Zozo suivra Nini.
Massa Quaterquem alors transporter Acajou, Nini et Zozo dans son le.
Acajou trs-content. Travailler, bcher, labourer la terre, panser
les petits poneys de massa Quaterquem. Nini faire la cuisine,--bonne
cuisine; Nini trs-friande. Zozo tremper ses petits doigts dans la sauce
et barbouiller ses joues de confitures. Nini trs-contente, appeler
Zozo polisson et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler trois ou quatre
heures par jour, pas davantage. Jamais fouett. Massa Quaterquem emmener
Acajou dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou donner sa vie pour
massa Quaterquem.




XI

Deux chenapans.


Aprs ce rcit naf, qui fit rire plus d'une fois les assistants, Alice
et Sita se retirrent chacune de son ct. Corcoran avait fait prparer
le plus bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. Au moment o
Quaterquem se levait, le maharajah le retint par le bras et lui dit:

Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et coute-moi.

Il lui fit alors le rcit de ce qui s'tait pass dans la journe et lui
montra la lettre de Doubleface  lord Henri Braddock.

Que ferais-tu  ma place? demanda-t-il enfin.

--Si j'tais  ta place, rpliqua son ami, je renoncerais au bonheur
de gouverner les hommes; je placerais les cinquante millions de roupies
(c'est la somme que t'a lgue, je crois, ton dfunt beau-pre Holkar)
sur le trois pour cent franais; je garderais, comme argent de poche,
cinq ou six cent mille roupies en bonnes quadruples d'Espagne bien
sonnantes et trbuchantes; je prierais mon ami et cousin Quaterquem de
me cder la moiti de son le et trois places dans son ballon, l'une
pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisime pour le jeune Rama; je
ferais mes adieux  mes loyaux et fidles sujets en termes nobles et
attendris, enfin je proclamerais la rpublique avant mon dpart afin de
laisser aux mains des Anglais un chat aux griffes puissantes, dont on ne
se rend pas matre comme on veut.

--C'est ce que je ferais, dit le maharajah en secouant la tte, si
j'tais Quaterquem; mais tant Corcoran....

--Oui, tant Corcoran et Breton, tu t'enttes et tu veux jouer un
mauvais tour aux Anglais. Je comprends cette ide, oh! oui.... mais
alors si tu as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil?

--As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'histoire d'Alexandre le
Macdonien?

--Un conqurant dont tous les historiens parleront, que tous les
imbciles admireront, que tous les voleurs de grands chemins copieront,
et qui rayonne comme un phare dans les tnbres de l'antiquit.

--Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan?

--Deux braves qui ont fait couper plus de ttes qu'un vque n'en
pourrait bnir en trois mille ans, et qui ont acquis une gloire
immortelle.

--Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de naissance, Franais de
nation, marin de profession, chou par hasard sur la cte de Malabar et
devenu, je ne sais comment, propritaire de douze millions d'hommes,
je veux imiter et surpasser Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux
qu'il soit parl de mon sabre aussi bien que de leur cimeterre; je veux
rendre la libert  cent millions d'Indiens, et s'il m'en cote la vie,
eh bien, je serai heureux de mourir glorieusement, tandis que tant de
cratures humaines meurent de faim, de soif, de fivre, de misre, de
cholra, de goutte ou d'indigestion.

Et pour commencer, que dois-je faire de M. George-William Doubleface,
esq., qui m'espionne pour le compte du gouvernement anglais, et qui veut
me faire assassiner par son digne ami Baber?

--Avant tout, il faut les confronter l'un avec l'autre, et si la
confrontation amne la conviction, eh bien, cher ami, la potence n'est
pas faite pour les chiens.

--Tu as raison.

Corcoran frappa sur un gong.

Ali, dis  Sougriva d'amener les prisonniers.

Ali obit. Doubleface et Baber entrrent l'un aprs l'autre dans la
salle, les mains lies derrire le dos et suivis de douze soldats.
Doubleface gardait sa contenance impassible; Baber, plus humble en
apparence, paraissait nanmoins avoir fait d'avance le sacrifice de sa
vie.

Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous connaissez le sort qui vous
attend?

--Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos mains.

--Vous connaissez cette criture?

--Pourquoi le nier? la lettre est de moi.

--Vous savez, je suppose, quel est le chtiment des tratres, des
espions et des assassins?

L'Anglais ne sourcilla pas.

Avec la lettre que voil, continua Corcoran, je pourrais vous faire
empaler et jeter  la voirie, comme un chien, cependant je vous offre
votre grce....  une condition, bien entendu.

--J'espre, dit Doubleface en se redressant, que cette condition ne sera
pas indigne d'un gentleman.

--J'ignore, rpliqua le maharajah, ce qui peut tre digne ou indigne
d'un gentleman tel que vous; mais enfin voici ma condition. Vous me
donnerez l'original des instructions de lord Henry Braddock, ou si cet
original n'existe plus, vous m'en donnerez une copie exacte, certifie
par votre tmoignage et votre signature.

--C'est--dire que vous m'offrez la vie  condition que je dshonorerai
mon gouvernement? Je refuse.

--Vous tes libre. Sougriva, fais prparer la potence.

Sougriva sortit avec empressement.

A nous deux maintenant, mon cher monsieur Baber, continua Corcoran. Tu
vois qu'il s'agit de choses srieuses. Sois sincre si tu veux que je te
pardonne.

--Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre terre, la sincrit est
ma vertu principale.

--Cela donne une fameuse ide de tes vertus secondaires, continua
Corcoran; mais, avant tout, il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton
complice, prparait contre toi, si tu avais russi  m'assassiner.

Et il lut  haute voix le passage de la lettre de Doubleface, o
celui-ci se dclarait prt, aussitt que Corcoran aurait t tu, 
faire excuter Baber, si c'tait ncessaire.

Cette lecture remplit de rage le coeur de l'Indou. Ses yeux tincelants
semblaient vouloir dvorer l'Anglais.

Tu vois, reprit Corcoran, quels mnagements tu dois  ce gentleman.
Parle maintenant.

--Seigneur, s'cria Baber, lumire incre de l'ternel, image du
resplendissant Indra, cet homme m'a tent. Par ses conseils, j'ai runi
trente de mes anciens compagnons d'infortune, obligs, comme moi, de
fuir, dans les bois et dans les dserts, la justice toujours incertaine
des hommes. C'est dans douze jours que nous devions pntrer dans le
palais. Un corps d'arme command par le major gnral Barclay et runi,
sous prtexte de grandes manoeuvres militaires,  quinze lieues de
la frontire, devait faire son entre aussitt aprs votre mort. En
attendant, plusieurs zmindars, lis par un trait secret avec les
Anglais, se tenaient prts  saisir Bhagavapour, la reine Sita, votre
fils et vos trsors. Vous savez tout. Je ne vous demande qu'une grce,
seigneur maharajah, c'est, avant d'tre pendu moi-mme, de voir pendre
cet Anglais doublement tratre envers vous et envers moi.

--Tu le dtestes donc bien? demanda Corcoran.

--Ordonnez qu'on me dlie les mains, s'cria Baber, et qu'on me permette
de l'trangler moi-mme.

[Illustration: Interrogatoire de monsieur Baber. (Page 133.)]

--C'est une ide, cela, dit Quaterquem.

--Et mme une assez bonne, continua le maharajah en riant, et qui m'en
suggra une autre. Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement du
sabre?

--Oui, dit amrement l'Anglais, et si j'tais libre et arm....

--Oui, oui, j'entends, dit Corcoran en riant, vous tes de ceux qu'il
n'est pas bon de rencontrer au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons
demain ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les conditions ne sont
pas tout  fait gales, car vous me paraissez bien suprieur  ce pauvre
diable; mais j'aurai soin d'galiser les chances. Le combat ne pourra
pas durer plus d'une heure. Aussitt l'un des deux tu, je ferai
grce au survivant. Si personne n'est tu, vous serez empals tous
les deux.--Et maintenant, mes bons amis, allez dormir, si vous
pouvez.--Sougriva, tu me rponds de ces deux chenapans sur ta tte.

Sougriva leva les mains en forme de coupe, et sortit emmenant ses
prisonniers.

Maintenant, mon cher ami, dit Corcoran  Quaterquem, nous sommes seuls.
Toute l'Inde est endormie ou va dormir. J'en ai fini avec les tratres
et les espions, causons librement.




XII

Rvlation inattendue.


Il me tardait, dit Quarterquem, d'tre seul avec toi.... Qu'as-tu donc
pu faire aux Anglais pour exciter leur bile  ce point? Partout o je
vais, leurs journaux te traitent comme un successeur de Cartouche et
de Mandrin, leurs espions surveillent tes actions, leurs soldats vont
marcher contre toi. Ce matin, en passant au-dessus de Bombay, j'ai vu
des prparatifs immenses. Les canons se comptaient par centaines, les
voitures de toute espce par dizaines de mille, et, ce qui est plus
significatif encore, l'arme qu'on runit contre toi n'est compose,
sauf sept rgiments sikhs et gourkhas, que de troupes europennes,
c'est--dire de l'lite de l'arme anglo-indienne. Assurment, je n'ai
pas de passion pour ce peuple orgueilleux et renfrogn; mais il faut se
supporter entre voisins.... Tiens, permets-moi de me citer pour exemple.
J'avais autrefois, rue Mazarine, un portier de la pire espce, bourru,
grognon, malfaisant. Pass dix heures du soir il fermait sa....
c'est--dire ma porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin.
Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au spectacle ou de m'attarder
dans les rues, j'tais forc de coucher chez mes amis, et un soir, moins
heureux, j'ai couch au violon....

--Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras demain l'histoire de
ton portier. coute les choses srieuses que je veux te dire et qui
t'expliqueront la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir que
je suis arriv  l'empire, comme Sal, fils de Kis, qui cherchait des
nesses et qui trouva un royaume. Mes nesses,  moi, c'tait le
fameux manuscrit du Gourou-Karamta, souponn par Wilson, signal par
Colebrooke, inutilement cherch par vingt orientalistes anglais. Sur
la route j'ai rencontr Holkar et j'ai sauv sa fille et son royaume.
Jusque-l, rien que de fort ordinaire; mais voici un secret que je n'ai
encore dit  personne, secret terrible, secret redoutable qui peut me
coter la vie ou me donner le plus beau trne de l'Asie. C'est Holkar
mourant qui me l'a confi, en me faisant jurer que je vengerais sa mort.

Au temps o Bonaparte, gnral en chef de l'arme d'gypte, mditait la
conqute de l'Inde, il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore.
Celui-ci crut qu'il allait tre secouru par la France; ce qui prcipita
sa perte. Les Anglais, avertis par leurs espions, se htrent de
l'attaquer dans Seringapatam, sa capitale. Il fut tu pendant l'assaut.

Tippoo-Sahib, quoique musulman, tait un esprit fort, et mettait toutes
les religions au service de sa politique. Il avait eu l'adresse de crer
une immense socit secrte qui s'tendait dans tout l'Indoustan, et qui
regardait l'extermination des Anglais comme une oeuvre divine. Sa
mort arrta une rvolte gnrale qui tait prs d'clater, et pendant
quelques annes l'association dont il tait l'me parut dissoute; mais
un de ses serviteurs fidles, qui voulait le venger, rvla le secret au
pre d'Holkar, qui ds lors devint le chef rel et l'espoir des Indous.

Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinrent ses desseins et
l'attaqurent avant qu'il ft prt au moment o il allait conclure une
alliance avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder par le
nord-ouest, pendant qu'il ferait rvolter le centre et le sud de l'Inde.
Le grand malheur de ce pauvre pays, c'est que, grce  la varit des
races et des religions, qui se dtestent mutuellement, on y trouve
facilement des tratres. Holkar trahi fut vaincu et tu avec deux de
ses fils. Runjeet-Sing reut dix millions de roupies pour rester neutre.
Mais les Indous, indigns, ne voulurent pas reconnatre d'autre chef que
le jeune Holkar, troisime fils du dfunt, et les Anglais, contents de
ce premier succs, n'osrent pas pousser leur ennemi au dsespoir. On
lui prit la moiti de ses tats, cinquante millions de roupies, et on
lui donna pour surveillant le colonel Barclay, celui qui vient de se
signaler dans la rvolte des cipayes et qu'on a fait major gnral.

--Oui, dit Quaterquem, et la rvolte a clat, et les cipayes ont t
pendus, et Holkar a t tu, comme l'avaient t avant lui son pre et
Tippoo-Sahib; et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu vas te faire
trahir et tuer comme tes prdcesseurs. Mon ami, tu es fou. Viens dans
mon le; il y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement en jouant
aux quilles en t et au billard en hiver, ce qui est le vrai but de
la vie. Et si mon le te dplat, j'en ai dcouvert une autre dans le
voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle que la mienne. Je
te l'offre.

Corcoran regarda quelque temps son ami sans rien dire. Puis il haussa
doucement les paules:

Mon cher Quaterquem, quand je serais certain d'chouer et d'tre
fusill dans dix jours, je n'en ferais pas moins ce que je fais. Mais ne
me prends pas pour un rveur. Connais-tu cet autographe?

--C'est la signature de Napolon lui-mme! s'cria Quaterquem tonn.

--Lis maintenant le titre de ce manuscrit.

--Liste des tapes de l'arme franaise, de Strasbourg  Calcutta
par voie de terre, crite sous la dicte de Sa Majest Napolon Ier,
Empereur des Franais, Roi d'Italie, Protecteur de la confdration du
Rhin, Mdiateur de la confdration Helvtique, et signe de la propre
main de Sa Majest. Paris, 15 avril 1812.

--Cette note, mon ami, est crite de la main de M. Daru, intendant
gnral de l'arme. Les agents de Napolon, Lascaris[3] entre autres,
qui parcourait la Syrie et le dsert sous le nom de Scheik Ibrahim,
avaient d'avance clair la route et prpar les peuples  de grands
vnements. Dans les vastes plaines de la Msopotamie, chez les
Wahabites, dans les montagnes de la Perse, du Khoraan et du Mazanderan,
on savait que l'invincible sultan Bounaberdi, le bras droit d'Allah,
allait jeter les Anglais  la mer, et tout le monde tait prt  lui
fournir des vivres, des btes de somme et mme des renforts, soit par
obissance aux dcrets d'Allah, soit par haine contre les Anglais; car,
il faut leur rendre cette justice, que s'ils cessaient un instant d'tre
les plus forts dans l'Inde, on les hacherait menu comme chair  pt.

[Note 3: Tous ceux qui ont lu le _Voyage en Orient_ de M. de
Lamartine savent que Lascaris, ancien chevalier de Malte, attach 
la personne de Napolon et envoy par lui en Orient aprs le trait
de Tilsit, est un personnage historique. Si Napolon avait vaincu les
Russes et les Anglais, Lascaris serait aujourd'hui plus clbre que
Talleyrand et Metternich.]

Voici en rsum quel tait le plan de Napolon, dont une copie fut
remise au pre d'Holkar par un agent secret qui traversa toute l'Inde
dguis en fakir:

Napolon, partant de Dresde, alla rejoindre son arme sur le Nimen.
De l, pntrant en Lithuanie, il coupait en deux et prenait la grande
arme russe. (Il s'en fallut de quelques heures de marche, comme tu
sais, que ce plan ne russt, ce qui aurait mis Ptersbourg, Moscou et
le czar mme  la discrtion de Napolon). Ce premier point obtenu, le
reste tait facile. Le czar rendait sa part de Pologne, et l'Autriche
la Gallicie. La Pologne entire, remise sur ses pieds, montait  cheval
pour suivre Napolon. Mais ne crois pas qu'on laisst le czar sans
compensation. Tu vas voir quel prsent on lui faisait! La Chine! Tu
ouvres de grands yeux. Mon ami, rien n'tait plus facile. La Chine est
 qui veut la prendre. C'est un grand corps sans me. J'ai vu et je sais
des choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napolon avait fort
bien discern, malgr la distance, qu'un empire immense o tout est
class, tiquet, paraf, enregistr, o toutes les actions de la vie
sont prvues et toutes les heures du jour employes par les rites, o
cent mille Tartares  cheval montent la garde autour du souverain
et suffisent pour pouvanter trois cent cinquante millions
d'hommes,--Napolon, dis-je, savait bien qu'un tel empire est la proie
du premier venu. C'est pourquoi il en offrait la moiti  son compre
Alexandre, mais la moiti seulement, et encore tait-ce le nord de
l'empire, qui est froid et rempli de steppes. Sans le dire, il se
rservait le reste, c'est--dire tout ce qui est au sud du fleuve
Hoang-Ho. A la Chine mridionale il ajoutait la Cochinchine et l'Inde,
de faon que tout le continent de l'Asie et t partag entre ces deux
matres, Alexandre et Napolon.

Naturellement, les Turcs, tant sur son passage, auraient t les
premiers sacrifis. Pour apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et
surtout pour l'opposer  la Russie, on lui faisait aussi sa part, qui
tait la valle du Danube, de la source  son embouchure. Puis Napolon,
entranant sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, entrait dans
Constantinople comme dans un moulin. Tu sais qu'il a rv toute sa vie
d'tre empereur de Constantinople. C'est ce qui l'a brouill avec le
czar, qui faisait juste le mme rve.

Il avait dj la France et l'Italie; par son frre Joseph il esprait
avoir l'Espagne. Tanger, Oran, Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une
bouche. L'gypte l'attendait, le connaissant dj, et l'isthme de Suez,
que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec tant de peine, et t coup
en six mois. Dj ses ingnieurs avaient retrouv les traces d'un vieux
canal maintenant ensabl et qui date sans doute du feu roi Ssostris.
Enfin, de gr ou de force, la mer Mditerrane tait  lui, et du haut
de Gibraltar les Anglais auraient vu passer ses flottes sans pouvoir les
arrter au passage.

--Qui t'a rvl tous ces beaux projets de Napolon? demanda Quaterquem,
et de qui tiens-tu ces confidences, qu'il n'a sans doute faites 
personne?

--Me prends-tu pour un romancier? rpliqua le maharajah. T'imagines-tu
que je m'amuserais  prter  ce grand homme des ides de mon cru? Sache
d'abord que Napolon a toujours t fort mal connu jusqu'ici. Cet homme,
qu'on a toujours cru si positif, n'tait au fond qu'un grand pote et
un mathmaticien distingu. Comme pote, il avait des fantaisies sans
limites; comme mathmaticien, il enveloppait ses fantaisies d'une
apparence de prcision et de calcul qui blouissait le sens commun des
imbciles.

--Tu as probablement raison, dit Quaterquem; mais encore une fois, qui
t'a rvl les projets de Napolon?

--Lui-mme, mon cher ami; oui, lui-mme, car, outre la note que tu viens
de voir, et qui fut crite par Daru sous la dicte du matre, il en est
une plus complte encore et plus secrte, pour laquelle il n'a pas voulu
emprunter la main d'un secrtaire. Tiens, lis toi-mme. Voici la dpche
 Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal inform, a cru
que les Anglais avaient saisi les papiers de Lascaris au Caire aprs
sa mort. C'est le consul anglais qui rpandit ce bruit  dessein, pour
arrter les recherches; mais ces papiers prcieux existent encore.
Les voici. Lascaris mourant avait charg un ami de les porter au
gouvernement franais; mais cet ami se voyant surveill et craignant les
piges de Mehemet-Ali, alors pacha d'gypte, s'enfuit  Suez, s'embarqua
sur un bateau pont et, ne sachant  qui confier ce prcieux dpt, fit
voile vers l'Inde et le remit aux mains d'Holkar lui-mme.

La dpche de Napolon est si claire, si ferme, si prcise, a si bien
prvu tous les incidents qui pouvaient survenir, qu'on la reconnatrait
au style, quand la signature et l'criture mme n'indiqueraient pas le
vritable auteur.

Mais quel usage veux-tu faire des plans de Napolon?

--Les excuter, mon cher ami.

--As-tu comme lui douze cent mille hommes  ta disposition?

--J'ai l'Inde, qui semble assoupie, mais qui veille comme un boa
constrictor, nonchalamment tendue au soleil et prte  se jeter sur
sa proie. Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens la onzime
incarnation de Vichnou. Depuis deux ans, des milliers de brahmines et
de fakirs de toute espce annoncent sous main aux Indous que Vichnou
lui-mme s'est incarn pour les dlivrer. On fait sur moi des lgendes.
On dit, et je laisse croire, qu'il n'y a rien de plus utile, que les
balles s'aplatissent et que les sabres s'moussent en me touchant. Deux
ou trois affaires, o j'ai pay de ma personne et dont je me suis tir
avec bonheur, m'ont fait une rputation incroyable. Tu trouveras dans
Bhagavapour cent personnes qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu,
jeter des flammes par la bouche et brler le camp des Anglais. D'autres
m'ont vu mettre en fuite,  coups de cravache, toute la cavalerie
anglaise. Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse d'y
croire. Ces pauvres Indous, en qute d'un hros et d'un vengeur, se sont
prcipits sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore trois
ou quatre ans, leur ruine tait certaine, car toute l'Inde aurait t en
armes et sous mes ordres.

--Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils vont te prvenir. Tu as
vu la lettre de ce coquin de Doubleface?

--Celui-l du moins payera pour tous, dit Corcoran. Demain matin, aprs
djeuner, je te promets un spectacle amusant.




XIII

De l'ducation et des manires de M. William Doubleface, esq.


Le lendemain, ds huit heures du matin, Quaterquem fut veill par un
bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues
et les places de Bhagavapour. En mme temps, dans la grande cour du
palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Corcoran.

Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.

Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fte 
son peuple.

--De quelle fte veux-tu parler?

--C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais.

--Pauvre Doubleface! dit Quaterquem.

Il s'habilla en toute hte, pour ne rien perdre du spectacle qui se
prparait. Corcoran l'attendait dj et le djeuner tait servi. Alice
et Sita s'assirent en face des deux amis.

Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire grce et le renvoyer 
Calcutta? dit Alice. C'est un compatriote, aprs tout. Et vous, ma chre
Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui va prir?

--Vichnou m'est tmoin, dit la douce et charmante fille d'Holkar, que
j'ai le sang vers en horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-mme
si je lui demandais la vie de cet assassin.

--Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir pendre tous les tratres
de la cration, je ne suis pas fch qu'on commence par celui-l.

--Au reste, ajouta Corcoran qui s'tait tu jusque-l, il lui reste
encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il
trahisse son gouvernement aprs m'avoir trahi; une trahison de plus ou
de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien.

En mme temps il ordonna qu'on ft venir le prisonnier.

Doubleface se prsenta d'un air fier. Il tait suivi de Baber. Tous deux
avaient les fers aux pieds et aux mains.

Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.

--Je m'en doute, rpondit l'autre.

--Vous savez  quel prix vous pouvez sauver votre vie et mme votre
libert?

--Je le sais. Pendez-moi.

--Je suis fch, dit Corcoran, que vous ayez consenti  faire un pareil
mtier, car vous tes un brave.

--Peuh! dit Doubleface, on fait le mtier qu'on peut. Si j'tais n
fils an de lord, je serais gnral d'arme, gouverneur de l'Inde, de
Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dnues de sens,
et je serais applaudi comme un politique de la plus haute vole; je
chasserais le renard avec tous les gentlemen du comt; je prsiderais
tous les banquets, je porterais des toasts  toutes les dames. Mais le
sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon pre. Ma mre m'a lev,
Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai t
embarqu comme mousse sur un navire qui allait chercher du caf et du
sucre  l'le Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde,
j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin,  bout de tout, ne
sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de
la police  Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai
accepte. Je savais que je courais le risque d'tre pendu; j'ai jou
la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant  trahir
celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probit de son mtier.

--Bien! dit Corcoran. Je suis fix. Pour toi, ami Baber, je vais
t'offrir, aussi bien qu' cet Anglais, un moyen de n'tre pas pendu. A
toi d'en profiter.

Et, se tournant vers l'escorte:

Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des lphants, dit-il.

Cet ordre fut promptement excut.

Tout le monde sait que le cirque des lphants, de Bhagavapour, si
clbre dans tout l'Indoustan, a t construit par les ordres et sur
les plans du clbre pote Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte
distingu.

C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse  l'extrieur, mais
qui enferme  l'intrieur un vaste amphithtre, assez semblable  ceux
des cirques romains. Les places les plus basses et en mme temps les
plus recherches du public sont leves de dix-huit pieds au-dessus de
l'arne, qui en est spare par une seconde enceinte de poteaux normes
et si rapprochs l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit,
ne pourrait se glisser dans les interstices.

C'est l que devait avoir lieu,  la grande joie du peuple de
Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant
l'arrt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.

Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, clairait cette scne
imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de
l'amphithtre, attendait avec curiosit l'ouverture de la fte qui lui
avait t promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient
en pensant  la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de
faire  son dernier soupir.

Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lcha d'abord un
lphant sauvage, pris l'avant-veille dans la fort, et on le plaa
entre trois lphants apprivoiss, dont l'un  sa droite, le second 
sa gauche et le troisime par derrire, le poussaient et le frappaient 
coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse
du pauvre sauvage, ainsi malmen et dress sous les yeux de quarante
mille personnes, tait un spectacle trange et rjouissant. Hlas!
pauvre lphant! il avait t, lui aussi, victime d'une trahison. Une
jeune lphante apprivoise l'avait, par ses coquetteries, amen dans le
pige, et maintenant il excitait la rise des hommes.

Mais on se lassa bientt de ce vaudeville, et l'on commena  rclamer
le drame.

L'Anglais! l'Anglais! le tratre! Baber! Baber! demandrent mille
voix.

Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithtre
 cheval. A sa droite s'avanait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison
et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et
taient demeures dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage
encore pour tre lch en public, les gardait.

Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui
le sparaient du trne et fit asseoir prs de lui son ami. Louison
s'tendit  ses pieds d'un air gracieux et ennuy. Le jeune Moustache se
coucha entre les pattes de sa mre.

Au mme instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux
prisonniers devant lui.

Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le
choix de les accepter ou d'tre empals.

--Lumire incre des mondes, s'cria Baber en levant vers le ciel ses
mains charges de chanes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que
ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Vda.

Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait  tout plutt
que d'tre empal.




XIV

La mort d'un coquin.


Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?

L'Anglais fit un signe affirmatif.

Vous avez les reins solides?

Mme signe.

Vous connaissez le maniement du sabre?

--Oui, dit encore Doubleface.

--Trs-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu
prfres?

--Seigneur, rpliqua Baber, ma religion me dfend de verser le sang des
hommes, mais elle me permet de les trangler.

--Eh bien, homme pieux, tes dsirs et ceux de ce gentleman vont tre
satisfait. Qu'on donne  Doubleface un sabre de Damas de la plus fine
trempe, et  Baber une corde termine par un noeud coulant, et que
chacun des deux s'escrime aux dpens de son voisin! Surtout, qu'ils
n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu' dix
heures l'un des deux doit tre tu, sans quoi ils seront tous deux
empals.

Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux
combattants des armes si diffrentes. Si le sabre tait une arme
terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'tait pas moins
dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des
trangleurs de Goualior. La lutte tait donc incertaine.

Enfin on mit les deux combattants en libert.

A premire vue, on aurait eu peine  deviner quel serait le vainqueur.
L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement
camp sur ses reins, ressemblait  une tour inbranlable. On lisait dans
ses yeux le calme de la force et le mpris absolu de son adversaire.
videmment il s'attendait  le couper en deux du premier coup de
sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-mme, et tous les Indous,
qui hassaient profondment l'Anglais, furent alarms en voyant sa
contenance impassible et pleine de confiance.

De son ct, Baber n'tait pas un homme  ddaigner. Moins grand
que Doubleface et plus mince, il paraissait et il tait rellement
trs-infrieur en force physique. Ses bras et ses jambes taient
maigres, sa poitrine troite et osseuse. Ses yeux mmes, fauves comme
ceux du lopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource
principale tait une agilit prodigieuse. Il se couchait, se relevait,
bondissait comme le tigre, dont on lui avait donn le nom.

Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:

Allez.

A ce signal, les deux adversaires, loigns environ de cinquante pas,
s'avancrent l'un sur l'autre.

Baber commena l'attaque. Il partit en bondissant et s'lana sur son
adversaire, comme s'il et voulu le prendre corps  corps; mais ce
n'tait qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un
bond de ct.

Doubleface reut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement
sur lui-mme, vita le noeud coulant et assena un coup de sabre
pouvantable sur la tte de l'Indou. S'il l'et atteint, le crne du
malheureux Baber aurait t fendu en deux et, avec le crne, le nez et
le menton; mais Baber n'tait pas homme  se laisser surprendre.

D'un saut en arrire il se mit hors de porte, puis il s'enfuit avec la
vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arne.

Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de prs et allait
l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprvu l'arrta dans sa course.

Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait
soigneusement la distance qui le sparait de son adversaire et le
regardait par-dessus l'paule.

Quand il crut le moment venu, il se retourna et lana son noeud coulant.

Doubleface vit venir le noeud et l'vita fort adroitement. La corde, qui
devait le saisir et l'trangler, manqua le but et vint s'enrouler autour
de son pied droit.

Il tomba.

Aussitt Baber s'arrta pour dgager sa corde et la mettre autour du
cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lana un
second coup de sabre, aussi inutile que le premier.

L'Indou s'tait dj mis hors de porte.

Le combat dura quelque temps sans succs marqu de part et d'autre.
L'Anglais, dans un combat corps  corps, et t d'une supriorit
clatante; mais Baber tait insaisissable.

Cependant une demi-heure s'tait coule dj. Le soleil montait
rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber,
accoutum ds sa naissance au climat brlant de l'Inde, ne paraissait
pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. videmment, si le
combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il tait certain
de sa dfaite. Il rsolut donc de faire un effort suprme.

Lche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!

Mais cette insulte ne parut pas mouvoir beaucoup Baber.

Qui t'empche de courir? rpliqua-t-il.

Au mme instant, Doubleface s'lana le sabre nu, l'accula, par deux ou
trois feintes bien mnages, dans un coin de l'enceinte et lui assena
un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernire
heure de l'Indou avait sonn.

Mais le jongleur tait dj hors d'atteinte; avec la prestesse et
l'agilit d'un singe, il avait grimp le long d'un des poteaux de
l'enceinte et, assis  son sommet, regardait tranquillement son
adversaire.

Tous les spectateurs applaudirent  ce brillant tour de force.
Doubleface, irrit et press de dcider l'affaire, essaya d'imiter et de
poursuivre Baber.

Il prit donc son sabre avec les dents et commena  grimper lui-mme le
long du poteau.

Mais cette ide lui fut fatale.

Baber, qui l'observait, lana, tout  coup le noeud coulant sur le
malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde  lui, il lui
causa une si vive douleur, que l'Anglais lcha prise et resta suspendu
en l'air et trangl.

Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains
 ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, trana son
ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait tran Hector autour
des remparts de Troie.

C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grce, ami Baber. Et
maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant,
c'tait un misrable tratre, un espion, le rebut de l'espce humaine.
Il est mort, paix  ses cendres!

Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de
Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clmence.

[Illustration: Baber, triomphant, trana Doubleface. (Page 162.)]

L, sans dlai, il crivit la dpche suivante:


_A lord Henri Braddock,
gouverneur gnral de l'Indoustan,  Calcutta._

Bhagavapour, 16 fvrier 1860.

Les relations de bon voisinage et d'amiti qui ont toujours subsist et
qui, je l'espre, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui
de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident
fcheux qui aurait pu exciter des susceptibilits rciproques; Votre
Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajout foi  de
misrables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le
mritait.

Un certain Scipio Ruskart, se disant sujet prussien et protg
anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabrique sans doute
par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et
protection, sous prtexte d'tudes scientifiques sur la flore et la
faune des monts Vindhya.

Sur la foi de sir John Barrowlinson,  qui le monde savant doit, je le
sais, tant de reconnaissance, mais qui a t en cette occasion la
dupe d'un sclrat insigne, j'ai fait  ce Ruskart l'accueil le
plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a pay de la plus noire
ingratitude.

Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce
Ruskart, dont le vritable nom est, parat-il, Doubleface, Votre
Seigneurie, dis-je, sera sans doute indigne de l'abus qu'un tel
misrable a prtendu faire de son nom, et des instructions dshonorantes
qu'il a os prter  Votre Seigneurie. Je me hte de dire que mon
indignation d'une si lche calomnie a prvenu le mpris de Votre
Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas ni son
titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir
le chtiment que mritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom
respect de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a t pendu.

Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le _Moniteur de
Bhagavapour_, que je prends soin de lui faire adresser moi-mme, tous
les dtails de la pendaison. La trahison de Doubleface tait si odieuse,
et d'ailleurs si bien prouve par son propre aveu, que je n'ai pas cru
ncessaire de suivre en cette affaire les rgles ordinaires d'une lente
procdure.

Je dois prvenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers
de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les
ressources financires et militaires de mon royaume.

Naturellement je n'ai pas cru ncessaire de joindre cette note si
prcieuse  la prsente dpche, et je crois que Votre Seigneurie
approuvera ma rserve et ma discrtion.

Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.

CORCORAN, maharajah.

Donn en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 fvrier 1860 de
l're chrtienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvime
de la dixime incarnation de Vichnou, et de notre rgne, la troisime.

C'est une dclaration de guerre, dit Quaterquem aprs avoir lu la
dpche, et tes prparatifs ne sont pas faits.

--De toute faon la guerre tait invitable, rpliqua Corcoran. Tu l'as
vu toi-mme, leur arme est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra.
Pardonner  ce coquin, c'tait reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici
qu' force d'audace; eh bien, je continuerai.

--As-tu des allis?

--J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A prsent,
rien n'est prt. La dernire rvolte des cipayes a fait fusiller tout ce
qu'il y avait de plus nergique et de plus rsolu. Il faut attendre une
gnration nouvelle, ou que ce peuple amolli et pouvant ait oubli les
vieux massacres.

Quaterquem se frappa le front.

J'ai une ide, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant
et redoutable alli. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauv, mais tu
seras matre de l'Inde.

--Quel est cet alli?

--Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.

Et il dit tout bas un nom  l'oreille de Corcoran, qui tressaillit.

J'y ai bien pens, rpliqua le maharajah aprs un instant de silence;
mais il y a si loin! La traverse, aller et retour, durera au moins
quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs?

--Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues 
l'heure, et qui va tout droit comme une flche, sans connatre les
mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons reprsenter
_Guillaume Tell_. Demain, tu auras une audience. Aprs-demain, nous
serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton
absence.

--Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service
signal. Emmne-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et
le mien. Fais tes adieux  Sita; je vais faire les miens  Alice. Nous
partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.

--Bien, rpondit Quaterquem.

Le grand ngre parut.

Acajou, dit Quaterquem, prpare le ballon.

Le ngre fit un saut de joie.

Moi voir Nini et Zozo! Bon matre, massa Quaterquem!

--Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo  la fin de la semaine;
aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.




XV

Une plaisanterie d'Acajou.


Les prparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son
ami Quaterquem durrent toute la journe. Il ne s'agissait pas, on se
l'imagine de reste, d'emballer des vtements ou des vivres, mais de
cacher aux Mahrattes le dpart du maharajah. Il fut donc rsolu qu'on
attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait inform.
Corcoran ne voulut pas mme faire ses adieux  Sita, de peur de lui
causer quelque inquitude. Par bonheur, la nuit tait fort sombre, et
les deux amis, aids du ngre Acajou, purent s'lever dans les airs sans
tre aperus de personne.

Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connatre sans doute la
forme et le moteur de ce ballon merveilleux.

Je suis forc d'avouer (et, quelque question qu'on fasse, je ne
pousserai pas l'indiscrtion plus loin) qu'il ne m'est pas permis de
rvler le secret de cette admirable machine. Je puis dire seulement
qu'aprs avoir longtemps tudi le secret du vol des oiseaux,
l'inventeur reconnut, comme l'a fait plus tard le clbre M. Nadar,
la justesse du principe: _Plus lourd que l'air_, et qu'il abandonna
compltement l'usage du gaz hydrogne et de ces immenses enveloppes
qui offrent tant de prise au vent. En deux mots, la forme de son ballon
(j'emploie ce mot impropre) n'est pas autre chose que celle de la
frgate, le plus rapide de tous les oiseaux, qui franchit en quelques
heures quinze cents lieues de mer. Quant au moteur, je dois  mon ami
Quaterquem de garder le secret aussi longtemps qu'il jugera ncessaire
de le garder lui-mme[4].

[Note 4: Le Mmoire adress par Quaterquem  l'illustre Acadmie des
sciences subsiste encore  l'Institut dans les cartons de l'Acadmie.
Il porte le numro 719, et le rapporteur, le savant et clbre M.
Bernardet, a daign crire de sa main l'apostille suivante: _L'auteur
devrait tre envoy  Charenton._]

Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphre transparente
permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres dtails du paysage.
Quaterquem, assis au gouvernail  ct de son ami, se guidait au moyen
des toiles, aussi srement qu'un marin sur l'ocan au moyen de la
boussole, et dsignait de la main les fleuves et les valles.

Tu entends le bruit de la rivire qui coule entre ces deux chanes de
montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite
est l'une des Ghtes. Celle de gauche, qui s'lve vers nous toute
couverte de forts sombres, appartient  la chane des monts Vindhya....
Entends-tu ce murmure, compos de vingt millions de voix d'hommes,
de quadrupdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe
terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement
sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du
tigre. Cette masse sombre que l'on distingue  peine, et qui parat se
remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'lphants qui galopent
dans une rizire, crasant tout sous leurs pieds.

--Il s'agit bien d'lphants, interrompit Corcoran; j'ai hte d'arriver
au camp.

--Rien de plus facile.

Quaterquem fit mouvoir un lger ressort. Le gouvernail obit  sa main
comme un enfant docile  la voix de son matre. En cinq minutes, le
ballon plana au-dessus d'un camp retranch, entour de fortes palissades
et garni de cent cinquante canons.

La Frgate s'abattit aussitt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier
gigantesque, et Corcoran descendit avec une chelle de cordes jusqu'
terre.

Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.

En mme temps il s'avana sans tre remarqu des sentinelles (car il
tait descendu dans l'enceinte mme du camp) et se dirigea vers la tente
du gnral Bondocdar-Akbar, communment appel Akbar, c'est--dire le
Victorieux,  cause de ses anciennes dfaites.

Akbar tait assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers
fumaient en silence.

Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reu des nouvelles du
maharajah?

--Non, dit Akbar.

--Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.

--Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.

--Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois
jours. Le maharajah le sait-il?

--Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.

--S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?

A ces mots Corcoran entra.

Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder? demanda-t-il d'une voix
forte.

Aussitt tous les assistants se prosternrent, la paume des mains leve
vers le ciel.

Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil
droit de Brahma sur la terre. Il punit la lchet. Il devine la
trahison.

--Grce! grce! seigneur! s'cria Hayder, qui s'attendait  tre empal.

--Qui doute de moi a mrit de prir, dit Corcoran. Mais je te fais
grce, Hayder. Tu vas quitter l'arme. Je ne veux avec moi que des
hommes qui sachent bien que Brahma m'a donn sa force et sa puissance.

Hayder sortit tout tremblant et reprit ds le soir mme la route de
Bhagavapour.

Aprs cet exemple qu'il jugea ncessaire, Corcoran se fit rendre compte
de la situation de l'arme et des approvisionnements; il se montra aux
soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il tait au camp, toute
l'arme poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour clairer
sa marche.

Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier
des Raghouides!

--C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'teignent. Que tout le
monde rentre sous les tentes!

Il fut obi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle,
car aucune sentinelle ne l'avait vu pntrer dans le camp, fortifia
l'opinion dj rpandue qu'il tait la dixime incarnation de Vichnou
sur la terre.

Ds que le silence et l'obscurit eurent succd de nouveau au tumulte
et  l'clat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons,
et, grce  l'chelle de cordes, remonta aisment dans le palmier
d'abord, puis dans la Frgate.

Je viens de faire une belle peur  un pauvre diable, dit le maharajah,
et il raconta la scne qui s'tait passe dans la tente.

--Quel singulier plaisir peux-tu trouver  gouverner des tratres et des
poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-l te tireront des
coups de fusil par derrire.

--Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur mtier que de gouverner
les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dgot.

--Et Charles-Quint?

--Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la
goutte et des indigestions continuelles.

--Et Diocltien?

--Il avait peur d'tre trangl ou empoisonn par son gendre
Galrius,--un beau nom de coquin.... Mais c'est assez caus des anciens
et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit
pas tre loign d'ici. Au rapport de mon fidle Akbar, ils sont 
vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en
forme de presqu'le dans la valle du Krar.

Quaterquem obissait, lorsqu'un grand clat de rire, parti de l'arrire
de la Frgate, attira leur attention.

Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet cach dans
l'ombre.

Qu'est-ce donc? demanda svrement Quaterquem.

--Oh! massa Quaterquem, s'cria Acajou en continuant de rire, vous pas
fch; vous bien rire. Acajou bon ngre, jou bon tour.

Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgr tous
ses efforts, sous les yeux de son matre. A la clart de la lampe on
reconnut Baber.

L'Indou avait la bouche billonne et les mains lies derrire le dos.
Quant aux jambes, qui avaient t serres aussi par une forte corde,
l'Indou, jongleur et funambule de son mtier, tait parvenu  les
dgager.

Quel vilain gibier as-tu apport l? dit Quaterquem.

--Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon
matre, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon
gibier, pas mchant du tout.

--Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans la Frgate? demanda
Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grce
qu'une fois.

--Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre
avec Doubleface. Baber trangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou
content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la
route, demander la recette pour trangler les Anglais. Baber impoli pas
vouloir donner. Moi, bon ngre, pas mchant du tout, abattre Baber
d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et gratigner Acajou, arracher
cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou trs-bon. Acajou
retourner Baber, arracher la corde  Baber, attacher les mains de Baber,
les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la
Frgate, vouloir apporter Baber  Nini pour amuser Zozo.

--Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem
impatient. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drle? On ne peut pas le
jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frgate malgr lui. Le
garder n'est pas sr. Le dposer nous retardera. Au diable le Baber!

Ces rflexions taient faites en franais, langue inconnue  Baber, mais
il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa prsence gnait fort
les voyageurs.

Quant  Corcoran, le coude appuy sur son genou, le menton dans la main,
les yeux fixs  l'horizon, il rflchissait. Tout  coup il prit son
parti.

Dlie-moi ce Baber, dit-il.

Acajou hsita.

Massa, dit-il, mauvais, dlier Baber. Mauvais, trs-mauvais. Chien
galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourn.

--Obis, dit le maharajah. Cela t'apprendra  ne plus recueillir les
chiens galeux dans ta Frgate et  ne plus chercher des joujoux pour
monsieur Zozo.

Acajou obit. Baber, dli, se jeta aussitt aux pieds de Corcoran. Le
maharajah le regarda d'un air svre.

Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai? demanda-t-il.

Baber, qui n'avait pas compris un mot du rcit d'Acajou, raconta de la
mme faon que le ngre ce qui tait arriv.

C'est bien, dit le maharajah. Si je te dpose  terre, quel mtier
vas-tu faire pour vivre?

--Seigneur, rpliqua Baber sans s'mouvoir, quel mtier pourrais-je
faire, except celui que j'ai dj fait?

--C'est--dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des
bois.

Baber fit un signe affirmatif.

Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta
profession, je te ferai pendre.

--Seigneur, on ne change pas de profession  mon ge. J'ai
cinquante-cinq ans passs. Mais je ne demeurerai pas dans vos tats,
j'irai  Bombay, o je suis encore peu connu.

--As-tu peur de la mort?

--Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, pre de
toutes les cratures! C'est bien mal me connatre.

Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le ngre
portait  la ceinture, il l'enfona froidement dans sa propre cuisse. Le
sang jaillit  flots.

Malheureux! s'cria Corcoran en lui arrachant le couteau.

--Seigneur maharajah, dit Baber, ceci n'est rien. Vingt fois,  la foire
de Bnars, pour acqurir une rputation de pit et gagner une douzaine
de roupies, je me suis fait enfoncer un crochet de fer dans le flanc.
Voyez mon corps couvert de plus de cinquante cicatrices. Il n'y a
peut-tre pas six de ces blessures qui n'aient t volontaires[5].

[Note 5: Tout le monde sait que ces exemples de courage et de
patience sont assez communs parmi les fakirs de l'Inde.]

Tout en parlant, il tanchait le sang et bandait sa blessure avec une
serviette que le ngre pouvant lui donna.

Massa, dit Acajou, mettre  terre ce sclrat. Moi pas vouloir
l'emmener dans notre le. Baber manger Nini et Zozo!

--Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies
et te venger des Anglais?

A cette question, l'Indou sourit  la faon des tigres.

Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de
trop.

--Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance
comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sret, je
veux y joindre les roupies. Voici dj une bourse qui en contient deux
mille.

--Seigneur maharajah, dit Baber avec dignit, cette confiance m'honore;
mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service.
Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de
Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus gnreux que vous
n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui,
j'ai menti, j'ai vol, j'ai tu, j'ai fait plus de faux serments qu'il
n'en faudrait faire pour que la vote du ciel se brist en clats et
m'crast sous ses dbris; mais je suis  vous dsormais tout entier
et pour votre vie entire. Baber n'a jamais eu de matre. Il en aura un
dsormais.

--D'o lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui
n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec tonnement les
gestes passionns de Baber.

--De ce qu'il a reconnu son matre, dit Corcoran en franais, pour
n'tre pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi.
Dsormais il me sera dvou; je m'y connais.

--A peu prs comme ta Louison.

--Oh! rpliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au
terrible et froce babouin que voil? C'est une vritable impit....
Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivire dont
Akbar m'a parl. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers,
 six cents pas des sentinelles.

Puis, se tournant vers Baber:

Tu te donnes  moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.

Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le
maharajah, il attendit ses ordres.




XVI

Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agrable.


Le camp anglais couvrait presque toute la colline.

Dix-huit mille Europens faisaient la principale force de cette arme.
Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Npaul, soldats robustes,
patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commands,
occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais taient au
centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les rgiments
cipayes, dont on souponnait la fidlit.

Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands
de toute espce au service de l'arme. Ces marchands emmenaient avec eux
leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois taient eux-mmes suivis
de serviteurs. Une innombrable quantit de voitures, groupes dans un
dsordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on ft trs-loin
de l'ennemi, et que la guerre ne ft mme pas encore dclare, le major
Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses
gardes.

Car c'tait notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major gnral
 la suite de la rvolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'arme
dirige contre Corcoran.

Barclay avait mrit cet honneur dangereux par d'clatants exploits.
Personne, aprs le gnral Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus
contribu  la dfaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer,
n'avait plus durement trait les vaincus. _Il les pend aussi vite qu'il
le peut_, crivait  lord Henri Braddock son chef d'tat-major, _et
les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus_. En somme,
c'tait un brave, honnte et solide gentleman, trs-persuad que le
monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espce humaine
est fait pour cirer les bottes des gentlemen.

Minuit venait de sonner. Barclay, rest seul dans sa tente, allait
se coucher sur son lit de camp. Il tait fort content de lui-mme. Il
venait d'crire de son plus beau style hindoustani une proclamation
destine  voir le jour cinq jours plus tard et  prvenir les Mahrattes
que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait rsolu de les
dlivrer du joug d'un sclrat du nom de Corcoran, qui s'tait empar
par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant crit ce morceau
d'loquence, il s'assoupit.

Quoiqu'il ne dormt pas encore, il rvait dj.

Il rvait  la Chambre des lords et  l'abbaye de Westminster. Rves
dlicieux!

Ses prcautions taient prises. Il avait sous ses ordres l'arme la plus
redoutable qui et jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran,
tout dfiant qu'il ft, devait tre surpris, car on allait envahir
son royaume sans dclaration de guerre. Peut-tre mme,--car Barclay
n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en ft pas
complice,--peut-tre serait-il mort avant que Barclay et pass la
frontire, et alors quel adversaire rencontrerait-on?

Donc, la victoire n'tait pas douteuse.

Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.

Donc, il donnerait  l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive,
Hastings et Wellesley.

Donc, sa part de butin ne pouvait gure tre value  moins de trois
millions de roupies.

Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de
Bhagavapour, le major gnral devait ncessairement obtenir un sige
 la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sret, le
marquisat serait achet en Angleterre, dans le comt de Kent.

Justement  cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un
chteau tout neuf, _Oak-Castle_, construit par un marchand de la Cit,
qui s'est ruin au moment de se retirer  l'ombre des chnes et des
htres. Oak-Castle est  vendre. Tout autour, trois mille hectares de
bois, de terre et de prairies.

John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle.
Grce au ciel, lady Andover (rcemment mistress Barclay) a reu du ciel
en partage une admirable fcondit,--quatre fils et six filles.

L'an des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les
horse-guards, et donne de grandes esprances  sa mre, car il a dj
fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....


Au moment o Barclay allait rver  l'avenir de ses autres fils, il fut
tir de son rve par un grand bruit qui se faisait entendre  quelques
pas de sa tente.

Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au
gnral.

--Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.

--Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en prsence du gnral.

--Tu reviendras demain.

--Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.

Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une
lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tte. Puis l'aide de
camp cria:

Hol! Deux hommes! Qu'on emmne ce drle, et qu'on le tienne sous bonne
garde jusqu' demain.

--Demain! s'cria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.

A ces mots, Barclay sauta  bas de son lit, chaussa prcipitamment ses
pantoufles et frappa sur un gong.

Aussitt le valet de chambre indou parut.

Dyce, dit le gnral, d'o vient ce bruit?

--Seigneur, rpondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu
interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prtexte de faire  Votre
Honneur une communication trs-importante, disait-il. Mais le major
Richardson n'a pas voulu qu'on veillt Votre Honneur, et a jet l'Indou
 terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque
vanoui.

--Appelez Richardson.

L'aide de camp entra.

O est l'homme que j'entendais tout  l'heure? demanda Barclay.

--Gnral, dit Richardson, il est sous bonne garde.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa prsence?

--Gnral, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.

--Vous avez eu tort de croire, dit schement Barclay. Amenez-moi cet
homme.

Richardson sortit de fort mauvaise humeur.

Cinq minutes aprs, l'Indou paraissait devant le gnral. C'tait un
homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vtu, et dont la joue
toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus,
une serviette ensanglante couvrait mal une blessure assez grave  la
cuisse.

En deux mots, c'tait notre ami Baber.

A la vue du gnral, il se prosterna dans une attitude suppliante, et
attendit, les yeux baisss, que Barclay voult bien l'interroger.

Qui es-tu? demanda le gnral.

--Un pauvre marchand parsi, gnral, qui suit le camp et qui vend aux
soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.

--Ton nom?

--Baber.

--Que me veux-tu?

--Gnral, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repouss 
coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cass deux
dents.

Effectivement, il montra sa mchoire ensanglante, et tira de sa poche
un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis--vis.

C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que
veux-tu dire?

--Seigneur, dit l'Indou, vous tes trahi.

--Par qui?

--Par vos rgiments sikhs.

--En vrit! et comment le sais-tu?

--J'ai entendu les soldats sikhs causer  voix basse dans le camp. Tous
les sous-officiers sont gagns.

--Par qui?

--Par le maharajah Corcoran.

Ce nom fit rflchir Barclay.

O est le maharajah?

--Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux
soubadards sikhs dire qu'il doit tre  prsent sur la route de Bombay,
 trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.

Cette nouvelle devenait inquitante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure
ruse, mais impassible, ne laissait rien deviner.

Nomme-moi les tratres, dit Barclay.

--Seigneur, s'cria Baber, je suis prt  le faire. Mais vous n'avez
que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la rvolte
clatera.

--Richardson, faites garder cet homme et veiller sans bruit tous les
rgiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les tratres
et nous leur donnerons une leon qui laissera dans l'Inde un souvenir
ineffaable.

On emmena Baber; mais, au moment o Richardson allait excuter l'ordre
qu'il avait reu, on entendit tout  coup un grand bruit, et les cris:

Au feu! au feu!

Au mme instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait t mis,
sans qu'on s'en apert,  quatre ou cinq places diffrentes.

Aussitt les tambours retentirent, les trompettes sonnrent, appelant
tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, veills
tout  coup, couraient demi-nus  leur poste, ne sachant quel ennemi ils
avaient  combattre.

[Illustration: Les caissons commencent  clater. (Page 188.)]

Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandires
qui suivaient l'arme. En un moment, tout fut consum. Puis, la flamme
s'tendant toujours, gagna bientt les caissons de cartouches, qui
commencrent  clater en l'air. Dj tous les hommes attachs au
service des quipages de l'arme se rpandaient au bas de la colline,
fuyant les dtonations de toute espce; les femmes et les enfants les
avaient prcds et couraient au hasard en criant:

Trahison! trahison!

Barclay, intrpide et calme au milieu du dsordre, ne s'inquitait que
de rallier ses rgiments anglais, et, malgr le bruit et les cris, il
y russit; mais l'artillerie tait dj hors de service. Les caissons
prenaient feu l'un aprs l'autre, la moiti du camp tait dj brle,
et l'on n'esprait plus sauver le reste.

Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, veills par le
bruit et par les dtonations, atteints par les boulets, les balles et la
mitraille, crurent que Barclay avait rsolu de les exterminer, et firent
feu  leur tour sur les rgiments anglais, qui ripostrent par une
fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres
jonchrent le sol. Barclay, persuad qu'il avait affaire  des tratres,
ordonna d'en finir par une charge  la baonnette.

A cet ordre, les malheureux sikhs, pouvants, prirent la fuite et se
rpandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et
les sabra sans piti.

Au point du jour, tout tait fini. Quinze cents soldats de l'arme
de Barclay taient tendus sur la colline et dans les prairies
environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les
bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs
munitions; enfin, Barclay reprenait, la tte basse, le chemin de Bombay,
o il avait espr revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et
marquis.

Il avait en mme temps la douleur de ne pas mme pouvoir deviner la
cause de son dsastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait
maintenant, taient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi,
excepta le maudit Baber. Pour celui-l, si Barclay avait su o le
prendre, son compte et t rgl bien vite. Mais Baber, qui s'en
doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en
allait d'un pied lger  Bhagavapour toucher les cent mille roupies que
lui devait le trsorier du maharajah.




XVII

L'Asie  vol d'oiseau.


Du haut de la frgate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu
l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient
un profond silence.

C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir
ou dtromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille
blesss!

--Mon ami, rpliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que
d'tre tu par lui.

--Oui, sans doute.

--Eh bien, pouvais-je m'en tirer  meilleur march? Ce Baber, il faut
l'avouer, est un prcieux coquin. En un clin d'oeil, il a allum, sans
tre vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse
et quelle subtilit, rampant dans les broussailles, il a su chapper aux
sentinelles! Avec quelle constance il a support les coups de poing
et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton
d'Utique. Mon ami, Caton n'tait qu'un effmin auprs de cet Indou.
S'il avait, ds sa naissance, appliqu  bien faire, la force tonnante
de son caractre, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des
hommes.

--Mais quel profit espres-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra
dans quinze jours avec une arme nouvelle.

--Bah! cette arme ne sera pas reconstitue, approvisionne et remise en
campagne avant un mois. C'est autant de gagn sur l'ennemi. Il se peut,
d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effray d'un si triste dbut, ne
pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi;
car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis pralable, peut-tre sans
autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un
mince avantage le bruit qui va se rpandre, que le feu de Vichnou est
tomb du ciel  ma voix tout exprs pour consumer les Anglais. Qui sait
ce qui peut en rsulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour
en fabriquer la lgende.... Mais voici le soleil qui se lve derrire
l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....

--Veux-tu revenir  ton camp?

--Rien ne presse, et, puisque l'occasion se prsente, je ne serais pas
fch de voir  vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant
parl au collge, et o le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les
prceptes du Vendidad.

--Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la
frgate.

--Or , dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend
de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reoit une multitude de
rivires?

--Ne le reconnais-tu pas? rpondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les
rivires que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab,
l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, 
l'horizon, ce dsert immense et sablonneux, d'un gris jauntre, born au
nord par une chane de hautes montagnes et au midi par l'ocan Indien,
c'est l'Arachosie et la Gdrosie o le fameux Alexandre de Macdoine
faillit prir de soif avec toute son arme. Les montagnes appartiennent
 la chane de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux
ou trois noms  leur service, ont appel le Caucase indien ou le
Paropamise. Nos gographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route
de Paris  Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait l autrefois des
nations puissantes et des valles fertiles. Regarde toi-mme; ce que tu
as vu au sud, c'est la Bloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est
le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hrat. Dans ces pays que les Grecs
disaient si fertiles et si peupls, combien aperois-tu de villes ou
de villages? O sont mme les rivires et les routes?  et l, dans
quelque valle obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues 
grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosque, une
fontaine et quelques ruines. Voil les grandes villes des Perses et des
Mdes.

--Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.

--Pas tout  fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple,
que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne
perdit lui-mme que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne
des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxs avec
trois millions d'hommes n'a pu conqurir leur pays, qui est  peu prs
aussi grand que trois dpartements franais, tu penses videmment que
cette histoire ressemble beaucoup  celle du Petit Poucet et de l'Ogre,
qui faisaient  chaque pas des enjambes de sept lieues. Et ainsi des
autres.

--Quel est ce grand lac qui tincelle  notre droite et rflchit les
feux du soleil?

--C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de
nous, au milieu de la plaine, vient de Thran et se dirige vers Balkh,
la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces
cavaliers que tu vois embusqus  sept ou huit lieues de distance,
derrire ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la
caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au sicle dernier
les employs de la rgie sur les grands chemins de la Bourgogne et du
Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le mtier qu'il peut,--tmoin
ton ami Baber.

--Oui, dit Corcoran, mais il y a des mtiers horribles.

--Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilis, celui que
tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait
trs-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de
mille francs et qui causeront peut-tre la mort de plusieurs milliers
d'hommes. Je connais  Bombay trois braves ngociants--deux parsis et un
Anglais,--qui craignent Dieu, qui font leur prire en famille matin et
soir, et qui se sont associs l'an dernier pour avoir le monopole du riz
dans la prsidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres
ont doubl le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions
d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait
le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse.
Est-ce que tu refuseras de serrer la main  ces braves gens? Ils
n'ont viol aucune loi. Rien ne dfend d'acheter du riz et de faire du
bnfice en le revendant.

--Et voil pourquoi tu t'es retir dans ton le comme Robinson Cruso?

--Oui. L, du moins, je suis  l'abri des autres hommes. Et, tiens,
il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu' deux mille lieues de
Quaterquem. Viens visiter mon le. En ne nous pressant pas trop, nous
arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper,
et nous passerons la soire ensemble en causant _de omni re scibili et
quibusdam aliis_. Tu verras si ma solitude, o j'ai toutes les roses de
la civilisation,--mais les roses sans les pines,--ne vaut pas bien ton
royaume, ta couronne et ton esprance d'tre un jour empereur de l'Inde.

--Peut-tre as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus
 cela, et voyons ton le. Je me fais une fte de goter ce soir la
cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.

A ces mots la frgate reut un choc inattendu. C'tait Acajou qui
sautait de joie  la pense de dner avec Nini ce jour-l mme.

Oh! massa Quaterquem, s'cria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme
gteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir
Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini
rebrousser manches, ptrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler
pommes  ct de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son
pain dans lchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses
genoux et dner avec Zozo. Acajou chanter  Zozo la chanson du crocodile
qui avait perdu ses lunettes:

  Lunette  Croco
  Sur nez  Zozo.

En mme temps, le ngre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile,
et riait de tout son coeur.

Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem  son ami.
Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrpide, ni prvoyant, ni
intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins
encore songe-t-il  devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo,
Alice et moi, voil tout son horizon; ma maison, mon le dont on peut
faire le tour en trois heures, voil son univers; eh bien, il est mille
fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver 
un but chimrique, et qui mourras d'une balle tire par derrire dans
quelque combat d'avant-garde, au moment o tu te croiras prs de rendre
la libert  cent millions d'esclaves.

--Et tu conclus de l, interrompit Corcoran, que je ferais mieux
d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des
prunes. Aujourd'hui le vin est tir, il faut le boire.

Pendant cette conversation, la frgate, dirige par une main habile
et sre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut galer sur la
terre, si ce n'est la lumire ou l'lectricit.

Des bords de la mer Caspienne o elle tait parvenue, elle rebroussa
chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premires pentes
des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du
Thibet, couvertes de neiges ternelles.

L, comme la rverbration de la neige fatiguait les yeux des voyageurs
en mme temps que le froid commenait  les gagner, malgr les
couvertures et les pais vtements de laine dont le prvoyant Quaterquem
avait eu soin de se pourvoir, la frgate inclina vers le sud et dploya
bientt ses grandes ailes dans la vaste et sombre valle du Gange, la
plus fertile de l'univers.

On voyait le fleuve sillonn dans son cours d'une immense quantit de
bateaux  voiles de toutes grandeurs.

Enfin les voyageurs aperurent de loin Calcutta.

Il tait dj midi, et un soleil brlant faisait rentrer les animaux
et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque
dserte.  et l quelques groupes d'Indiens couchs  l'ombre des
portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Europen ne traversait les
rues. Les magasins taient dserts, et la nature entire semblait goter
le repos.

Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est l que sont nos plus
redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de
ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour
un palais magnifique et coteux, que de masures dans cette immense
capitale!

--Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mmes
contrastes.

Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frgate, poursuivant
son vol dans l'espace, s'lanait  tire d'aile vers l'Indo-Chine. En
moins de deux heures elle dpassa l'empire Birman, Siam, le pays des
Annamites et l'le sombre et volcanique de Sumatra.

Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil
humain n'avait vu avant moi. Dans ces valles immenses o coulent des
fleuves auprs desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux,
l'Europen est un tre inconnu. A peine  et l quelques pieux
missionnaires s'engagent dans ces forts inextricables o les Siamois
eux-mmes et les Annamites n'ont pas os tracer des routes.

Dj le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles.
On aurait cru que les nuages se prcipitaient avec une vitesse
effrayante sous les ailes de la frgate. Pour viter d'tre mouill par
leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'levait
tout  coup  une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait
pur, il redescendait  quatre ou cinq cents pieds de terre.

Enfin le voisinage du grand Ocan se fit sentir. Dj l'atmosphre
s'imprgnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantt d'arrter,
tantt de prcipiter le vol de la frgate. Mais elle, d'un mouvement
toujours gal et sr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.

Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence  sentir que
j'approche de mes tats, car j'ai des tats, moi aussi, bien que mon
seul sujet (et je ne dsire pas en avoir d'autres) soit matre Acajou
que voil. coute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Ocan qui
se brise contre les rochers de Borno. Une belle le, Borno, mais
le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair
frache et ne ferait qu'une bouche de toi et de moi, si l'envie nous
prenait d'aborder dans ses tats.

--J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M.
Brooke, qui est venu s'tablir tout prs de lui, et pour ainsi dire dans
la gueule du monstre,  Sarawak.

--Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un trs-galant homme
qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya.
C'est un misanthrope,  peu prs comme moi. Il voulait fuir l'Inde,
l'Angleterre et tous les pays civiliss. Ide assez naturelle du reste
 un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'tre riche et confortable; or
la fortune de celui-l n'tait pas inpuisable. Il frta un petit vapeur
de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour
chasser le livre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine.
Regarde au-dessous de toi....

Depuis la presqu'le de Malacca jusqu' l'Australie, ce n'est qu'un
immense archipel. Il y a l plus d'les que de cheveux sur ma tte. Or,
les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son le au sultan de
Borno, ont des milliers de barques pontes qui s'embusquent dans tous
les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de
la Chine, de l'Angleterre et des tats-Unis. Ils n'attendent
malheureusement pas les ntres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante
vaisseaux franais, par an, dans ces parages.

Brooke, qui est un spculateur hardi et aventureux, offrit aux
marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, 
condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tte de pirate
malais. Le march fut accept et scrupuleusement rempli des deux parts.

Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit
commerce. Sa renomme s'tendit dans l'archipel, et le sultan de Borno,
qui craignit de fournir  ce philanthrope l'occasion de gagner une prime
de plus, lui offrit son alliance et la petite le de Sarawak, o Brooke
vit comme un patriarche  cheveux blancs, entour des bndictions des
peuples. Vois son le et sa maison, qui ressemble  une forteresse,
entoure d'un foss, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous
irons lui demander  djeuner.

Cependant le jour commenait  baisser.

Quelle heure est-il? demanda Corcoran.

--Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous
tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur
Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frgate! hop! la belle! En
avant!

A ces mots, la frgate, qui semblait comprendre les intentions de son
guide, bondit d'un lan nouveau dans l'espace.

Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante
lieues  l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de
quelque montagne, nous serions briss comme un verre de Bohme.... Ah!
enfin! nous touchons au but.

Au mme instant, la frgate s'arrta si brusquement, que les trois
voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.

C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de
revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrt tout  coup la machine,
et nous avons failli vider les triers.... Patience, matre Acajou. Il
s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.

Au mme instant, deux cris se firent entendre:

Acajou, massa Quaterquem!... Papa!

C'taient Nini et Zozo qui accouraient.




XVIII

L'le de Quaterquem.


Je ne dirai pas que Nini tait la plus belle personne de l'le
Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle tait seule en
l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini tait
d'une beaut admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais
d'un si beau noir! et les dents taient si blanches! Le nez tait un peu
camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux taient si beaux, si
noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lvres taient un peu
paisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lvres pinces et serres
qu'on voit sous le nez de tant de Franaises et qui n'indiquent pas, je
le crains, une grande bont de caractre?

Naturellement, tout le reste de la personne tait admirablement moul.
Phidias lui-mme, qui tait, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouv
mieux.

La beaut de Nini tait d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas
surcharg sa personne d'ornements superflus.

Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand
prix, une dizaine de bagues places indiffremment aux pieds et aux
mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir
au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifi  la vaine gloire.
Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni
souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle tait vtue d'une
robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou.

Une seule chose lui manquait: c'tait un anneau d'or dans son nez, et
Acajou dplorait, comme elle, que massa Quaterquem et matresse Alice
n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable  la beaut.

Monsieur Zozo, g de deux ans  peu prs, avait la couleur et la grce
de sa mre,  qui il ressemblait trait pour trait. C'tait dj un
luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme,
qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un
postillon, qui lchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile
autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.

[Illustration: Nini et Zozo. (Page 208.)]

Du reste, un charmant enfant.

Ses vtements, moins compliqus que ceux de sa mre, consistaient en
une chemise courte qui laissait  nu ses jambes et ses paules,--et
un mouchoir de poche cousu par Mme Nini  la chemise de son fils, afin
qu'il ne pt pas perdre l'un sans l'autre.

Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise
qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir tant l, le principe
tait sauv.

Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus
empress. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de
Quaterquem.

Oh! massa Quaterquem! s'cria Nini, nous bien heureux de vous revoir.
Nini s'ennuyer beaucoup loin de matresse Alice.

--Et de moi? demanda le pauvre Acajou.

--Oh! toi parti, bon dbarras, dit Nini en riant de toutes ses forces.

Mais sa figure joyeuse dmentait ses paroles.

Matresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem.
Nini, prpare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le
maharajah.

En mme temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer
les arbres qu'il avait plants.

Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?

--Maharajah? rpondit Acajou en se grattant la tte; maharajah? Acajou
bien embarrass. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper
ttes  volont et empaler tout le monde.

A cette description terrible du maharajah, Nini commena  trembler de
frayeur.

Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?

Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui
fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait dj
le mot de maharajah.

Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas,
ce qui n'tait pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un
rez-de-chausse flanqu de deux pavillons  ses extrmits, et d'un
grenier.

La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce
n'est pas moi qui l'ai tablie, c'est le rvrend Smithson. Aux nombreux
fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille
taient dous d'un vaste apptit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme
le rvrend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de
construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manqut pas. Si tu
viens t'tablir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise
de la tte aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, mme en
son absence, un gentleman, ft-ce mon meilleur ami, dans sa chambre 
coucher.

De l'autre ct de la cuisine est la salle  manger. Vois ces dressoirs
et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont t sculpts pour Catherine de
Mdicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont cot au rvrend,
mon prdcesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils
proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute 
Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.

Dans le pavillon de droite est ma bibliothque. Viens voir cela. C'est
un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les
langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais
bibliophile si tu n'tais maharajah, des dcouvertes prcieuses.

--Voyons cela, dit Corcoran avec empressement.

La pice qui servait de bibliothque tait de beaucoup la plus grande de
toute la maison.

Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de
chne. Naturellement, ces livres de toute origine taient crits dans
toutes les langues; mais le franais et l'anglais dominaient. On voyait
l, rangs dans un ordre parfait:

Dix-huit exemplaires de Shakspeare;

Douze exemplaires d'Homre (deux en grec, trois traductions anglaises,
cinq traductions franaises et deux allemandes);

Soixante-quinze volumes du _Muse des Familles_;

Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche;

Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul
de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je
ne nommerai pas ici, afin d'pargner leur modestie.

Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir
le plus grand et le plus incontestable succs, c'tait (pourquoi le
nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M.
le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dpassait. Encore
fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible
taient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage gure sans
sa Bible.

A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai
bric--brac amass  force de patience par mon prdcesseur. La seule
chose qui soit vraiment  moi dans ce mlange singulier d'objets de
toute espce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer....
Acajou!

Le ngre accourut.

Laisse l Nini et Zozo, qui goteront bien les sauces sans toi. Va
seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade
avant le coucher du soleil.

Acajou disparut et reparut presque aussitt.

Plick et Plock attendent massa Quaterquem, dit-il.

C'taient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins
grands que des nes, mais d'une vitesse, d'une vivacit et d'une beaut
de formes vraiment admirables.

Corcoran flicita son ami.

J'aurais volontiers apport dans l'le des chevaux arabes ou turcomans,
rpliqua Quaterquem, mais ma frgate n'est pas encore assez bien
amnage pour cela. 'aurait t trop d'embarras.

Malgr leur petite taille, Plick et Plock taient de vaillants coureurs,
et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine  trouver leurs
gaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivrent  la pointe
mridionale de l'le, et les deux promeneurs mirent pied  terre auprs
d'un belvdre, situ sur une colline trs-leve qui dominait l'le
tout entire.

Ils montrent au sommet du belvdre, et Quaterquem montrant la mer qui
paraissait paisible:

Tu vois, dit-il, ce lger remous qui va doucement languir et expirer
sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parl.
Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment o la
tempte est apaise. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues
reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir
que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici.

Tourne-toi maintenant, et regarde  ta gauche. Voici mes orangers, mes
bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car
j'ai de tout dans mes tables, des moutons, des boeufs, des vaches, des
poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du
pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah!  quoi rves-tu?

--Je rve, dit Corcoran, au dner que Mme Nini doit tre en train
de nous prparer. Cette valle que tu me montres est dlicieuse. Le
ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est
limpide et profond. La colline boise l'abrite contre le vent qui vient
de la mer; ta maison complte admirablement le paysage; enfin tu dois
tre heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chre Sita
sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer
avant la fin du jour est une lchet. Par un rare bonheur j'ai peut-tre
entre les mains le moyen de dlivrer cent millions d'hommes, et j'irais
m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thlme! Non, par Brahma et
Vichnou, ou je vaincrai ou je prirai, et si la Providence me
refuse galement la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non:
peut-tre... En attendant, allons dner, car le rti brle et la nuit
tombe.

Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperut Acajou qui rdait
d'un air inquiet pour avertir que le dner tait servi et que Nini
commenait  s'impatienter.

En un clin d'oeil Plick et Plock, dessells, dbrids, s'chapprent
au galop dans la prairie. La beaut du ciel, la douceur du climat,
l'absence des voleurs et des btes froces taient tout danger  cette
libert.

En entrant dans la salle  manger, le maharajah fut tonn de l'lgance
et de la beaut du service. On ne voyait partout que vermeil, or,
argent, ivoire et vieux Svres. Tout cela tait marqu des initiales les
plus diverses. On y trouvait de tout,--jusqu' des couronnes de comte,
de duc et de marquis.

Le dner tait abondant et vari, les sauces exquises. Corcoran en fit
la remarque et flicita Nini.

Ceci n'est rien auprs des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que
l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos ctes par
l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims
et de viandes de toute espce. J'ai fini par ne plus mme ramasser ce
butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin
et de livres. Ma cave et ma bibliothque sont, grce  l'Ocan, les plus
belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien
qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la
marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant  rapporter
tout cela aux propritaires, outre que je ne sais  qui ces trsors
appartiennent, ma frgate n'est pas assez bien outille pour me
permettre de me montrer si gnreux. Tout ce qu'elle peut transporter
ne va pas au del du poids de deux mille cinq cents ou trois mille
kilogrammes de _poids utile_. Le _poids mort_ est de quinze cents
kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionn avant
peu.... Comment trouves-tu ce vin-l?

--Excellent.

--Mon ami, c'est du vin de Constance de l'anne 1811. Je n'en ai que
vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se
coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze
ans qu'il est dans l'le, tant arriv en mme temps et par la mme voie
que le rvrend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprs
d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais
dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sr, Jupiter et
Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour
trinquer avec moi.

[Illustration: Comment trouves-tu le vin? (Page 218.)]



Ainsi buvant, fumant et causant librement, fentres ouvertes, doucement
caresss par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis
sentirent enfin leurs paupires s'appesantir. Voyant que Corcoran
ne l'coutait plus qu' peine, Quaterquem le conduisit lui-mme  la
chambre qui lui tait destine.

Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la
limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux
crire un pome pique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes
projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si proccup. Tu es
sous le toit d'un ami. Dors en paix.

Et il sortit sans fermer la porte.

A quoi bon? Quel ennemi avait-il  craindre?

Puis il se coucha lui-mme et s'endormit du plus profond sommeil.

Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette le
bienheureuse personne n'avait d'insomnie.




XIX

Rve du maharajah.


Vers trois heures du matin, Corcoran fut tir de son sommeil par un rve
pouvantable....

Comme il n'en a donn les dtails  personne, pas mme  Quaterquem, son
plus intime ami, nous serons forc de garder le secret comme lui-mme;
mais il fallait que ce rve ft bien rempli de funestes pressentiments,
car, ds le point du jour, le maharajah se leva et alla veiller son
ami.

Quaterquem ouvrit un oeil, tendit les bras en billant et dit:

Eh bien, qu'est-ce?

--Partons.

--Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-mme,
je....

--Alors je vais partir seul.

--Sans djeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.

--Djeunons, s'il le faut, pour obir  Nini; mais souviens-toi que je
dois tre  Bhagavapour dans l'aprs-midi. J'ai le pressentiment qu'un
affreux danger nous menace. Que le djeuner soit prt dans cinq minutes
et la frgate dans un quart d'heure.

Ce qui fut fait.

Mme Nini, trs-satisfaite des prsents que Corcoran lui faisait (deux
chles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu  la sultane
favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta
dans la frgate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir
embrass Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui
sanglotait comme si son pre avait d tre fusill cinq minutes plus
tard.




XX

Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant
Scindiah.


Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais  la
belle Alice.

Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies
d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la fort. Comme par
bonheur Sita tait brune, tandis qu'Alice tait blonde, et comme aussi
il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que
des moricauds), elles n'taient point rivales, et la beaut de l'une
faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De l, en quelques
heures, une amiti touchante et cordiale.

Sougriva, charg du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait
trs-bien de ses fonctions difficiles. Dj, suivant l'ordre de son
matre, il venait d'envoyer l'ordre  tous les zmindars et  tous les
dputs de se runir  Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour
 recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu
convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la
guerre qu'il allait soutenir.

A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son
parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui tait utile ( ce
qu'il croyait) pour intimider les tratres, car il se souvenait toujours
des rvlations qu'il avait lues dans la dpche adresse par Doubleface
 lord Henri Braddock.

Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque
engage  gales forces. Louison valait une arme. Malheureusement
Louison tait marie au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils,
le jeune Moustache. Louison, devenue mre de famille, avait d'autres
intrts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran.
Grave sujet d'inquitude.

On se souvient aussi que la paix avait toujours t fort chancelante
entre Louison, Garamagrif et Scindiah.

Garamagrif, ralli  grand'peine, tait toujours le tigre orgueilleux,
sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oubli ses
anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait
laiss sur sa queue une si dsagrable cicatrice. Or Garamagrif tait
trs-justement fier de sa beaut; et bien que Louison et essay de
le consoler en attestant qu'il tait plus beau que jamais, il ne s'en
faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.

L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait
par-dessus tout la colre de Corcoran, rsolut de satisfaire sa
vengeance pendant que le matre et _Sifflante_, sa bonne cravache,
n'taient pas l. De son ct, Louison, rancunire comme toutes les
personnes de son sexe, ne jugea pas  propos de l'en dtourner.

Quant  Scindiah, toujours sage, prudent et rserv dans ses actions,
comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions
de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de
l'oeil, s'attendant  tout, et se prparant  leur donner une leon dont
ils se souviendraient longtemps.

Les coeurs tant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crdit et
d'autorit pour imposer aux deux tigres et  l'lphant, la querelle
clata de la manire suivante.

Le jour mme o Corcoran et Quaterquem quittaient leur le par le
chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,--ou peut-tre cinq
heures,--Alice et Sita revinrent de la promenade portes par le puissant
Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sr et majestueux,
et qui les dposa dans la grande cour intrieure, au pied de l'escalier
du palais d'Holkar.

A peine taient-elles rentres, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait
 un clat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les
lions), clata derrire Scindiah.

Garamagrif le dsignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux,
l'un  droite, l'autre  gauche, regardaient le bon lphant avec une
curiosit maligne et mprisante.

Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le
peu qu'on connat de la langue des tigres) signifiait  peu prs ceci:

Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de
plus bte et de plus mal bti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui
met sur le dos les charges les plus pesantes. Les nes eux-mmes, qui
n'ont pas une grande rputation d'intelligence, refusent quelquefois
d'obir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et
il n'a mme pas la grce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bte!

A quoi Louison rpondit dans sa langue:

Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit
mordant et juste. Tu as le coup d'oeil prcis. Ce pauvre Scindiah est
fait comme un bloc taill  coups de hache. Sa peau est sale comme
celle du crapaud. Sa tte est lourde, son ventre norme comme celui
d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on
croirait qu'il les a changes au vestiaire et qu' la place de celles
que la nature lui a donnes, il a emprunt celles d'un cochon siamois;
il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je
ne sais pas quelle est l'lphante en peine de placer ses affections qui
voudra jamais de lui.

Scindiah, voyant que la conversation commenait ainsi, s'tendit  terre
sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant  demi les yeux,
prta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son pouse
lui prodiguaient.

Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encourag par le calme
apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement
idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lche. Regarde-le: il
entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage
comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'pe et dfendre
son honneur.

--Mais, dit Louison, de quelle pe veux-tu qu'il se serve?  moins que
par son pe tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long,
qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange.

--Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.

--Un lche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus,
et je parie qu'il n'osera rien dire.

--Bravo! saute.

Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.

Scindiah ne remua pas plus que s'il avait t de granit ou de marbre.

Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux
que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en
long.

Et, prenant son lan, il sauta de la queue  la tte.

Mais cette ide ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car
Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un
mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva
malgr ses griffes et le lana sans effort jusqu' la hauteur du second
tage du palais.

A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et
Alice, en l'entendant, frmirent de frayeur.

Sparez-les! s'cria Sita.

Mais personne n'osait s'approcher.

Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec
son ami Moustache, voulut descendre et rtablir la paix; mais Sita le
retint.

Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et
fermaient soigneusement les portes.

Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable
encore. Garamagrif, enlev par la trompe de Scindiah jusqu' la hauteur
du second tage, avait espr du moins mettre enfin pied  terre et
prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.

A peine fut-il revenu  porte de sa trompe, que l'lphant le rattrapa
et le lana en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du
palais, pour que Louison ne pt pas l'attaquer par derrire, il continua
de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux
fendaient l'me des personnes sensibles et dchiraient les oreilles des
spectateurs les plus indiffrents.

Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines,
essaya de tourner l'ennemi.

Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses
flancs; et quant  ses derrires, grce au mur auquel il tait adoss,
il se croyait en sret.

Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de
Garamagrif redoublaient. Il semblait dire:

Vas-tu me laisser prir?

Enfin elle se dcida, prit son lan, fit une feinte sur la gauche; puis,
d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commena  lui dchirer
l'oreille droite.

Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber
Garamagrif  terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lchait pas
prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu
clopp par sa chute, saisit  son tour l'autre oreille et commena  la
mordre  belles dents.

Scindiah, fou de douleur et de rage, aveugl par le sang qui coulait
jusque sur ses yeux, tourdi par les rugissements froces des deux
tigres, perdant mme la conscience de ses actions, galopait au hasard
dans la cour. C'tait un spectacle effrayant.

Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux  la fois et
ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha  les
craser sous son poids.

Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre  ce pige,
abandonna sa proie, et Garamagrif lui-mme, quoique plus acharn,
sentant craquer ses os  chaque mouvement de l'lphant, lcha prise.

Il y eut alors une courte trve.

Chacun avait de nouvelles injures  venger et voulait porter le dernier
coup.

Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore
au mur; mais un nouvel ennemi se prsenta, qui vint aggraver sa triste
situation.

C'tait le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fentre du
premier tage, voyait tout le combat et qui, retenu  grand'peine par
Rama, avait cru le moment venu de secourir son pre et sa mre.

Au moment o Scindiah s'attendait le moins  recommencer la lutte
et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses
oreilles, Moustache sauta sur le derrire de l'lphant et essaya
d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse paisse qui
protgeait son ennemi.

Cette tentative ralluma la fureur de l'lphant, qui saisit le
malheureux Moustache et le lana contre le mur avec une telle force,
que si Louison, toujours attentive, n'et pas t l pour ressaisir  la
vole son nourrisson, c'en tait fait, hlas! de sa postrit.

Le combat recommena, furieux; mais Louison, occupe de modrer
l'imptuosit du jeune Moustache, ne montrait plus le mme acharnement.

Quant  Scindiah, sa colre tait au comble.

Il y avait dans la cour une norme barre de fer qui fermait la porte
extrieure du palais. Scindiah, ngligeant le soin de sa sret et ne
pensant qu' sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et
en porta un coup terrible  Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le
dos avec ses dents et ses griffes.

Le coup fut tel, que le tigre eut la queue crase et presque spare
du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont
il tait si justement fier, pendait dsormais comme un poids inerte.
Louison en poussa un rugissement de colre et recommena le combat pour
son compte.

Mais, au moment o la fureur des deux partis semblait ne pouvoir
s'teindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient
les combattants avec une frayeur facile  comprendre, poussrent un cri
de joie:

Les voila! les voila!

Presque au mme instant la Frgate s'abattit dans la cour avec une
promptitude effrayante. Corcoran mit pied  terre, devina tout, saisit
_Sifflante_, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son
_juge de paix_, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait
ressaisi Scindiah par l'oreille.

Garamagrif lcha aussitt son adversaire, et, poussant un rugissement,
il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait
voulu le dvorer.

Mais le maharajah le regarda  son tour d'un air qui fit rentrer en
terre le pauvre Garamagrif. puis, couvert de sueur, tout sanglant, il
vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.

Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperue, il est probable
qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante;
mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de
sauter aussitt  terre; de sorte qu'elle s'avana d'un air modeste
et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au
parloir.

Mais il lui jeta un regard svre:

A bas, Louison!  bas! Vous tes indigne de ma confiance! Comment! je
vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes
trsors, de tout ce que j'ai de plus prcieux au monde, et le premier
usage que vous faites de votre libert est d'trangler Scindiah!

Louison, honteuse d'une rprimande si bien mrite, baissa les yeux.

C'est elle qui t'a cherch querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce
pas? dit Corcoran.

Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.

Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a
commenc la querelle?

Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer
qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'tait pas lphant  le
souffrir.

C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi,
Louison, tu seras aux arrts pour cinq jours.

Garamagrif essaya d'abord de rsister, mais la vue de Sifflante le
rduisit bientt  l'obissance, et on l'emmena sans tarder dans les
cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.

Cette affaire importante rgle, le maharajah et son ami montrent au
premier tage du palais et rendirent compte  la belle Sita et  son
amie des incidents du voyage. Comme il achevait son rcit, on annona
l'arrive de Sougriva. Il tait fort mu.

Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.

--Qu'est-ce que je te disais? s'cria Corcoran en se retournant vers son
ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!

Puis, prenant  part Sougriva:

Qu'est-ce? dit-il.

--Seigneur, rpliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise
remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et
Cipayes. Le gnral Barclay doit, avec son arme, se joindre  celle-ci
sous les murs de Bhagavapour.

--Oh! pour Barclay, il y a peu de chose  craindre. Quant  l'autre,
rien n'est perdu. On l'a donc laiss avancer sans le combattre?

--Seigneur maharajah, le zmindar Uzbek et une partie du corps qu'il
commandait ont pass du ct des Anglais.

--Par le Dieu vivant! s'cria Corcoran aprs un moment de rflexion,
je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour
apprenne en mme temps la trahison et le chtiment. Fais seller mon
cheval et prparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez
fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et
j'espre que tout le monde,--amis et ennemis,--me reconnatra.




XXI

Dpart.


Quand Sougriva fut parti:

Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il pass? As-tu
quelque nouveau Barclay  combattre? Le premier me semble assez
vigoureusement conduit pour ne pas revenir de sitt  la charge.

--Comment! vous avez battu le fameux gnral Barclay, le hros de
Lucknow? demanda Alice.

--Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur
la route de Bombay.

Et il raconta l'incendie du camp anglais.

Mais il ne reut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait
avoir mrits. Alice se montra mme trs-offense qu'il et pris part 
cette affaire.

Ma foi, reprit Quaterquem, je suis rest neutre. C'est Corcoran et ce
dmon de Baber qui ont tout fait. Je me suis content de leur prter ma
voiture.

--Eh bien, cher bien-aim, dit Alice, s'il vous arrive encore de prter
votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre le et
je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.

--Diable! fit Quaterquem, on ne peut mme pas rendre le plus petit
service  un ami sans que les femmes s'en mlent. Je te promets de ne
plus me mler de rien.

Moyennant cette promesse, il eut sa grce; et Corcoran, toujours
hospitalier, malgr la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses
adieux avec autant de cordialit que si elle et pouss Quaterquem  le
secourir.

Sita offrit  sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix
inestimable. Il avait appartenu  la clbre Nourmahar, qui fut pendant
trois gnrations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait
t conquis par le bisaeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.

Alice se dfendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brlt
d'envie; mais la gnrosit de Sita lui faisait sentir bien dlicatement
la duret qu'elle venait de montrer.

[Illustration: Elle embrassa Sita avec une tendresse vritable. (Page
243.)]

C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aim
Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trsors.
L'Hindoustan est  nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne
lui survivrai pas. Je monterai sur le bcher, comme ma grand'mre Sita
la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des
hommes, je me poignarderai moi-mme pour le retrouver plus tt et me
confondre avec lui dans le sein de Brahma!

Sita parlait avec tant de simplicit, qu'Alice vit bien que sa
rsolution tait prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et
embrassa Sita avec une tendresse vritable. Elle pensait ne la revoir
jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle tait, il lui semblait impossible
que Corcoran ft vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale
gravit, il fit ses adieux  Quaterquem et  sa femme et embrassa ses
amis en homme rsolu  vaincre ou  mourir.

Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai.
Garde-moi cette caisse en dpt dans ton le. Si tu apprends qu'il nous
soit arriv malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est  toi. Si je suis
vainqueur, je te la redemanderai.

Et se penchant  son oreille:

Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il  voix basse. Elles
valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive,
l'hritage de Rama. Adieu.

Ils s'embrassrent encore, et Quaterquem monta dans la frgate avec sa
femme. Avant de prendre son essor:

Madame, dit-il  Sita, je viendrai le 15 mars  Bhagavapour vous
chercher, et je vous emmnerai dans mon le, que vous ne connaissez pas.
Corcoran, qui sera, je l'espre, dbarrass de toute inquitude, et
qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va
organiser sa maison en consquence et chercher une femme de chambre.
Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse
pour arriver au bonheur; mais l'exprience te rendra sage. Adieu.

La frgate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient.

Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta 
cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'arme
anglaise.




XXII

A cheval! Mac Farlane!  cheval!


Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relche, grce
aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte
harasse l'avait abandonn tout entire aprs dix-huit heures d'une
course effrne. Corcoran, sans s'tonner, galopait toujours, ne
s'arrtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et
repartant tout de suite.

Vers le matin du troisime jour, il rencontra enfin les fuyards de
sa propre arme. Tout couvert de sueur et de poussire, mais fier et
intrpide comme on l'avait toujours vu, il les rallia ds les premiers
mots.

Un officier suprieur galopait sans l'couter. Corcoran le saisit au
collet, et le retournant de l'autre ct:

O vas-tu? dit-il: c'est l qu'est l'ennemi.

Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore  fuir:

Si tu fais un pas de plus, je te brle la cervelle.

A ce geste,  ce mot, tout le monde s'arrta pouvant. On avait reconnu
le matre.

Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'tes-vous pas
venu plus tt?

--Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un
cheval, et en avant!

A peine obi, sans s'inquiter s'il tait suivi, il courut 
l'avant-garde.

L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte tait dans le plus
affreux dsordre. L'arme commande par des tratres que payait l'or
des Anglais, avait t mise en droute cinq jours auparavant. Trois
zmindars avaient donn le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un
tait un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient pass du
ct des Anglais. Le reste, branl par ces fuites et ces dfections,
avait tourn le dos ds les premires dcharges de l'artillerie
anglaise.

Enfin tout paraissait perdu.

Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux
fuyards.

[Illustration: Les fuyards. (Page 246.)]

Halte! cria-t-il d'une voix retentissante.

Tout le monde obit  cette voix si connue. Les soldats crirent:

Vive le maharajah!

Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui
avait pass par hritage  l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce
sabre, dont la poigne tait enrichie de diamants d'un prix inestimable,
avait autrefois donn le signal de la mort de plusieurs millions
d'hommes. Il avait t forg,  Samarkhand, par un armurier de Damas, le
clbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran:

    Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!

Sa trempe tait telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant
debout sur sa selle, avait fendu depuis le crne jusqu' la ceinture un
cavalier afghan, coiff d'un casque en acier damasquin.

Quand l'arme le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de
la victoire. Les rangs se reformrent rapidement et l'on suivit le
maharajah, qui prcdait de vingt pas toute son arme.

La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte
pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu' poursuivre
des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune
prcaution contre un retour offensif. Ils avaient dbrid leurs chevaux
et s'taient assis  l'ombre dans une fort que traversait la grande
route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades,
les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrive de l'infanterie.
Ils taient  dix lieues en avant, et croyaient prendre l'arme mahratte
jusqu'au dernier homme.

Dj le second djeuner tait prt. Les domestiques hindous et parsis
dballaient avec soin les provisions de bouche, les pts de Strasbourg,
les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux,
les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et
le joyeux tintement des verres.

Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine
Wodsworth, que dites-vous de notre expdition? Ce fameux Corcoran, qu'on
disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.

--Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous
avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune rsistance.
Mais cela mme, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons
battu Corcoran. Je le connais. J'tais, il y a trois ans, dans le corps
d'arme de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais
quart d'heure. Ici, au contraire, grce  ce brave Afghan....

--Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons  la sant de l'honnte
Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants 
nos ennemis.

--Combien a-t-on pay ce coquin?

--C'est une question que le gnral mme ne pourrait pas rsoudre. Je
crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de
cette marchandise.

--Quel jour pourrons-nous dner  Bhagavapour?

--Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et
d'attendre un peu l'infanterie et le gnral sir John Spalding.

--Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne
veuille pas partager avec lui le trsor d'Holkar. Avec trois rgiments
de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force  culbuter la
nation mahratte et le maharajah par-dessus le march?

A ce moment la trompette retentit.

Que veut dire ceci? s'cria Mac Farlane.

A cheval, messieurs,  cheval! s'cria Wodsworth.

En un clin d'oeil, tous les officiers se levrent, bouclrent leurs
ceinturons, remirent leurs revolvers  la ceinture et sortirent de leurs
tentes.

On commenait  voir des flots de poussire, soulevs par une foule
nombreuse qui accourait tout affole de terreur. C'taient les valets
et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de
grands cris:

Le maharajah! Voil le maharajah!

A ce nom,  ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mmes se
sentirent mus, et chacun courut  son poste.

Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs
fussent reforms, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie
anglaise. Derrire lui,  vingt pas, ses cavaliers s'avanaient au
galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride
dans les dents.

Sans prendre le temps de dcharger son revolver, Corcoran passa au
travers des Anglais, pointant  coups de sabre tout ce qui tait sur son
passage.

Anims par son exemple, les Mahrattes montrrent un courage dont on les
aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-mme, qui produit
ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait
familire, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les
autres hommes.

[Illustration: Corcoran passa au travers des Anglais. (Page 252.)]

Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, tonns
d'abord de l'imptuosit de Corcoran, mais bientt rassurs par le
mpris que leur inspirait l'arme mahratte, se rallirent promptement,
et, malgr la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrpidit.
En peu d'instants, ils sabrrent les premiers rangs de la cavalerie
hindoue, et Corcoran, emport par son ardeur, se trouva enferm dans
leurs rangs. Dj il se croyait abandonn et ne pensait plus qu' vendre
chrement sa vie, lorsqu'un secours imprvu lui rendit la victoire.

Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperut tout  coup que les
rangs de l'arme anglaise s'ouvraient pour livrer passage  des amis
inconnus.

A coup sr, ce n'taient pas ses Mahrattes; il les voyait dj reculer,
pas  pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'tait-ce donc? Et qui
pouvait-ce tre, sinon sa plus chre et sa plus fidle amie, la tendre,
la bonne, la courageuse Louison?

C'tait elle en effet. Aussitt qu'elle s'tait aperue du dpart de
Corcoran, elle avait rsolu de le suivre, oubliant ses arrts. Elle
avait gratt  la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils
avaient renvers cet obstacle impuissant et s'taient prcipits  la
suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas
se sparer de Louison.

Grce  son merveilleux instinct elle avait retrouv sans peine la trace
de son matre, et arrivait  propos pour le sauver--l'ingrat!--des mains
de ses ennemis.

A dire vrai, ds qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif,
les Mahrattes ne lui disputrent pas le passage. Les Anglais tonns
essayrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirrent quelques
coups de revolver.

D'un bond Louison sauta  la gorge du colonel Robertson, du 13
hussards, et l'tendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson
tait un officier de grande esprance. Garamagrif, de son ct, tomba
sur le major Wodsworth, qui criait  ses hommes:

Avancez donc, damns fils de...!

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents
de Garamagrif lui donna la mort.

Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait  Bnars une
veuve et six orphelins bien intressants; mais que voulez-vous? C'est la
guerre.

Quelle que ft la pense des hussards anglais (s'ils avaient une pense,
ce que j'ignore), leurs chevaux commencrent  se cabrer si violemment
que les cavaliers n'en taient plus matres et que le dsordre se mit
dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivrent
enfin jusqu'au maharajah, qui se dfendait seul, adoss  un bananier,
et parait de son mieux les coups de pointe.

Il tait bless de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine
de cavaliers l'entouraient, cherchant  le prendre plutt qu' le tuer.

Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer
ranon.

En mme temps il cherchait  le dsarmer, mais Corcoran, d'un coup de
son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant
contre un autre cavalier, il fendit la tte  ce second adversaire.

Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la
suivait  trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant
son matre aprs la rprimande qu'il avait reue l'avant-veille.

A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers
anglais tournrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur rgiment
qui dj s'branlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des
hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son arme.

Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussrent un long cri de joie
et revinrent  la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya
sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des
Anglais, pendant que son artillerie, place en potence, les prenait de
flanc et de face, et que le gros de l'arme s'avanait sur le centre.

Le gnral anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se
soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre.
Mais les valets du camp, les vivandires, les femmes et tout ce peuple
qui suit les armes anglaises dans l'Inde, craignant d'tre abandonns,
se prcipitrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre 
l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tt l'infanterie laisse en
arrire avec Spalding.

En quelques instants, le dsordre fut au comble.

A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mmes ne
cherchrent plus qu' devancer leurs camarades. Heureux ceux qui taient
bien monts! Ils rejoignirent le gnral Spalding ds le soir mme.

Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte 
son arme, et laissa  la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.

Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voil comment il faut battre les
Anglais. Courez sur eux, sabre ou baonnette en avant, sans tirer, et
Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas
fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.

[Illustration: En quelques instants le dsordre fut au comble. (Page
258.)]

Il eut soin de placer lui-mme les postes avancs. Puis, se tournant
vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amiti:

Entre nous, ma belle, dit-il, c'est  la vie et  la mort. Et toi
aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais
ne va plus chercher querelle  Scindiah.

Il rentra alors dans sa tente, o d'autres soins l'appelaient. Louison
et Garamagrif s'tendirent  l'entre comme deux factionnaires chargs
de veiller  la sret du maharajah, et personne assurment ne fut tent
de violer la consigne sans ncessit.




XXIII

Sir John Spalding.


Le lendemain, ds trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les
armes  ses troupes et continua la poursuite.

La route tait jonche d'armes, de chevaux et de cavaliers tus et
dpouills. Presque toute la cavalerie anglaise tait dtruite ou
disperse. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui
accourait  marches forces pour recueillir les fuyards.

Corcoran, apprenant par ses claireurs que les Anglais s'avanaient,
se porta sur une colline assez leve qui dominait la plaine, car il
n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il
voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit mme creuser
 la hte un foss de dix pieds de large et de trois pieds de
profondeur,--non que cette prcaution lui part trs-utile, puisque
les Anglais n'avaient plus de cavalerie,--mais parce qu'il voulait leur
faire croire qu'il se tenait sur la dfensive, et les engager eux-mmes
 prendre l'offensive. Son intrt tait, au contraire, d'en finir
promptement avec ce corps d'arme, pour courir ensuite sur Barclay et
l'accabler  son tour.

La ruse russit admirablement.

Sir John Spalding tait un gros gentleman, gras et bien nourri,
trs-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et
qui n'avait aucune exprience de l'Inde. Sa vie s'tait passe en
Angleterre, au camp d'Aldershot,  Gibraltar,  Malte,  la Jamaque; il
avait vu le feu, pour la premire fois, trois jours auparavant. Toute
sa tactique consistait en trois points: branler l'ennemi avec
l'artillerie, le renverser  coups de baonnette, et le faire sabrer par
la cavalerie.

Par hasard, sa premire exprience avait fort bien russi, de sorte
qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur
dsordonne de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans
l'attendre, ne lui causait aucune inquitude.

A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'arme du maharajah
lui paraissait disperse sans retour, et l'aurait t en effet sans
l'arrive imprvue et l'attaque imptueuse de Corcoran.

Il se berait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le
bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans
Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'tait une course au clocher. (Il
ignorait encore le dsastre de son rival et l'incendie de son camp.)

C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait
la funeste nouvelle de l'chec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en
voulut rien croire, et comme le messager tait Indou, il le fit arrter,
se proposant de le faire fusiller aussitt que le mensonge serait
vident. Puis, quelques cavaliers arrivrent, et racontrent la
destruction complte de trois rgiments de cavalerie europenne.

Trois rgiments! s'cria Spalding, au comble de la fureur. O est l'ne
bt qui les commandait? O est le colonel Robertson?

--Mort, gnral.

--O est le major Mac Farlane?

--Tu d'une balle dans la tte.

Spalding se sentait gagner par la consternation gnrale.

Vous tes donc tombs dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas
d'exemple d'un dsastre pareil.

Le lieutenant Churchill fit le rcit de l'action.

Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une
vole de perdreaux. Mais tout  coup le maharajah est arriv....

--Le maharajah! dit Spalding, toujours  cheval sur l'tiquette. Sachez,
monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a
pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par
consquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier
quelconque.

Churchill baissa la tte, puis il acheva son rcit.

Quand il fut termin:

Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche  deux heures du
matin. Nous rencontrerons l'ennemi  six, nous le battrons  sept, et
nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.

La nuit suivante,  l'heure indique, l'infanterie anglaise se remit
en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient  grand'peine
conserv leurs chevaux, servaient d'claireurs.

Vers six heures du matin, on arriva  cinq cents pas environ de l'arme
mahratte, dont une partie tait range en bataille, et l'autre disperse
en tirailleurs.

Sir John Spalding, toujours ferme dans ses ides de tactique militaire,
commena le feu en lanant quelques voles de mitraille sur la cavalerie
de Corcoran, qui se retira en bon ordre  l'abri d'un petit bois et
attendit l l'ordre de charger. L'artillerie mahratte rpondit  peine
au feu des Anglais et, ds le dbut de l'engagement, se retira dans
un pli de terrain comme dcourage. Cette artillerie, peu nombreuse
d'ailleurs en gard au nombre des troupes, paraissait facile  enlever,
malgr les broussailles et les obstacles naturels qui dfendaient la
position.

C'est le moment d'aborder cette canaille  la baonnette, dit sir John
Spalding.

--Prenez garde! s'cria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le
maharajah.

Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec
un mpris inexprimable et dit:

Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux
Highlanders d'avancer.

Churchill obit.

Aussitt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des
pibrochs d'cosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancrent
lentement et en bon ordre comme  la parade, et commencrent  escalader
la colline o les attendait le gros de l'arme mahratte.

Un silence terrible rgnait sur la champ de bataille. Les deux
artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place  l'infanterie,
et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant dj. On voyait
les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de
leurs fusils. Quant aux Mahrattes,  demi cachs dans les broussailles
et les fourrs, ils attendaient le choc avec une terrible anxit.

Dj les Highlanders n'taient plus qu' dix pas du foss creus sur
le penchant de la colline, quand tout  coup Corcoran tira son sabre et
s'cria:

En joue! feu!

Au mme instant, quinze cents Mahrattes, couchs  plat ventre, se
levrent  demi et fusillrent  bout portant les assaillants. Deux
batteries masques, de vingt canons chacune, firent feu en mme temps
 cinquante pas de distance sur les flancs et les derrires des
Highlanders.

En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts dtruite. Cependant
ceux qui survivaient s'avancrent avec une intrpidit admirable
jusqu'au foss, le franchirent, culbutrent les Mahrattes qui
l'occupaient, et continurent leur marche vers le haut de la colline.

Mais, l, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui
s'taient replis au commencement de la bataille, reprenaient leur poste
sur l'ordre de Corcoran; et de deux rgiments de Highlanders fusills
et mitraills en face, par derrire et sur les flancs, il ne resta pas
cinquante hommes valides; encore furent-ils forcs de se rendre.

Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec dsespoir la destruction
de son infanterie d'lite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait
la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible.
Bientt mme il dut songer  couvrir la retraite, menace par Corcoran.

Le maharajah, jugeant la bataille gagne au centre, donna ordre  la
cavalerie de se dployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et
de couper ses lignes de communications. Spalding effray commanda la
retraite, et les Mahrattes salurent cet ordre par de longs cris de
joie.

C'tait la premire fois qu'une arme indienne, commande il est vrai
par un Franais, voyait fuir une arme anglaise  forces gales. Aussi
l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.

C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-mme qui
s'est incarn de nouveau pour dfendre son peuple contre ces barbares au
teint blanc et  la barbe rouge.

Corcoran ne s'arrta pas  couter son loge Toujours press d'en finir
avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lana sa cavalerie sur
toutes les routes, avec ordre de dpasser l'arme anglaise, d'entasser
toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de
l'loigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de prs avec
son infanterie et le harcelait avec son artillerie lgre.

Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'chapper que
son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours  se sauver,
tandis que l'autre ne pense pas toujours  le poursuivre.

C'est ce qui arriva dans le cas prsent.

La cavalerie mahratte s'arrta pour faire reposer ses chevaux, tandis
que les Anglais marchrent toute la nuit dans la direction de la
Nerbuddah, o les attendait la flottille qui devait combiner ses
oprations avec celles de l'arme.

Ds le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la ncessit de tout
ordonner et de tout excuter par lui-mme retardait souvent, reprit
lui-mme la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.

[Illustration: C'tait un brave homme. (Page 273.)]

Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement
commenait au moment o le maharajah recommena l'attaque. Les Anglais
effrays abandonnrent sur le rivage un immense butin, presque tous
leurs blesss, quinze cents prisonniers et tous les tratres qui
s'taient joints  eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan
Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur gnral bless
 mort sur le champ de bataille au moment mme o il allait s'embarquer.
Un boulet de canon lui avait emport la tte.

Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutil, ce
n'tait ni un Csar ni un Annibal, mais c'tait un brave homme, et il a
bien fait, ne pouvant pas sauver son arme, de se faire tuer lui-mme;
car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi dshonorant que de perdre la
bataille de Cannes et de survivre.

Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec
beaucoup de gnrosit. Quant aux tratres qui l'avaient abandonn, il
ne voulut pas leur faire grce.

Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il  Usbeck.

--Grce, seigneur maharajah! s'cria l'Afghan.

--Qu'on le fusille, dit Corcoran.

Et il traita de la mme manire neuf autres zmindars qui avaient suivi
l'exemple d'Usbeck.

Plus le tratre est haut plac, dit-il, plus la rigueur est
ncessaire.

Ces exemples donns, il laissa le commandement de l'arme  l'un de
ses lieutenants et reprit en toute hte le chemin de Bhagavapour, car
partout o il n'tait pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison
et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de
le suivre.




XXIV

Discours du trne. Sita prisonnire.


Corcoran arriva  Bhagavapour la veille du jour o s'ouvrit la session
de son Corps lgislatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des
victoires  raconter  son peuple, et quoique le danger ft encore
trs-grand, cependant les victoires passes et prsentes rpondaient de
l'avenir.

Ds le lendemain,  sept heures du matin (car,  cause du climat et de
l'ardeur du soleil, les sances devaient tre termines chaque jour
 dix heures), il s'avana, mont sur Scindiah, avec Sita et Rama, et
ouvrit la session suivant le crmonial accoutum.

Voici quelques passages de son discours:

Citoyens libres du pays mahratte,

C'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de
vous.

Depuis la dernire session, Brahma a daign bnir nos efforts et
notre prosprit n'a fait que s'accrotre. Le commerce, l'agriculture,
l'industrie ont fait des progrs prodigieux, dus surtout, nous devons le
reconnatre,  l'initiative individuelle et  la libert d'action dont
vous jouissez.

Mais un peuple n'est pas digne de la libert lorsqu'il ne sait pas
la dfendre par les armes. J'ai d repousser l'invasion d'un voisin
ambitieux et perfide. Avec la permission et la protection de Brahma,
j'ai su punir les tratres et repousser l'ennemi. Il dpend encore de
lui de faire la paix  des conditions honorables; mais s'il persiste
dans son dessein, il subira la peine de son iniquit.

Mon ministre de l'intrieur, Sougriva Sahib, est charg de vous
proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni
d'augmenter les impts, ni d'en crer de nouveaux, ni d'mettre un
emprunt. Grce  Vichnou, malgr les charges que la guerre nous impose,
le Trsor est encore rempli, et Sougriva Sahib est charg de l'agrable
mission de vous proposer la suppression de tous les impts indirects
dont la perception est si coteuse.

Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse du divin Vichnou
prside  vos dlibrations!

Puis il prsenta la belle Sita et le petit Rama  son peuple. Tout le
monde cria:

Longue vie au maharajah! Qu'il soit bni, lui et toute sa postrit!

Et Corcoran rentra dans son palais.

Ces acclamations taient sincre, et cependant l'orage grondait sur sa
tte. Les zmindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice
dans l'assemble. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi
les grands seigneurs, des ennemis redoutables.

Au moindre revers on tait prt  proclamer sa dchance. Heureusement
la victoire rcente qu'il avait remporte sur les Anglais intimidait ses
adversaires.

Cependant les succs passs n'blouissaient pas le maharajah. Il voyait
fort bien que le peuple indou n'tait pas encore prt  la rvolte, et,
quoique incapable de craindre pour lui-mme, il tremblait quelquefois
pour sa femme et son fils.

Un matin, Baber vint lui faire sa cour.

Baber enrichi tait maintenant un seigneur.

Il se prsenta, la tte haute, le regard content, sincre, doux et
calme, comme il convient  un honnte homme qui a fait fortune sur la
grande route et au coin des bois.

D'o sors-tu, chenapan? demanda le maharajah.

--Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai reu hier les cent mille
roupies que vous avez daign m'assigner sur le trsor de Votre Majest.

--Et o vas-tu?

--O Votre Majest daignera m'envoyer.

--Ah! ah! Tu prends got aux missions diplomatiques?... Eh bien, te
sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais?

--Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous
que je sois devenu poltron?

--Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay?

--Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout?

--Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trsorier.

--Ah! seigneur maharajah, s'cria Baber avec un enthousiasme qui n'tait
pas feint, vous serez toujours le plus gnreux des hommes, et il y a
plaisir  se faire tuer  votre service.

L'Indou se prosterna de nouveau, levant vers le ciel les paumes de ses
mains, et partit.

Le lundi suivant il tait de retour.

Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reu
des renforts, des chevaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie.
Son arme est augmente d'un tiers; on veut vous porter un coup dcisif
avant que l'Europe apprenne la dfaite et la mort de sir John Spalding.
Barclay va franchir la frontire demain ou aprs demain. Vos gnraux
ont perdu la tte. Le vieil Akbar ne rpond rien quand on l'interroge et
ne donne aucun ordre....

Aussitt Corcoran fit prparer ses chevaux. Il allait partir et
rejoindre l'arme.

Sita voulut le suivre.

Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur
de t'accompagner.

--Qui prendra soin de Rama? demanda Corcoran.

Mais Rama voulut  son tour suivre sa mre.

Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est dcisive. Si je
laisse Sita et Rama  Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux
quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.

Naturellement Scindiah tait aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et
Louison, car Rama voulut tout emmener, mme son ami Moustache. Aprs
quelques objections, le maharajah se laissa flchir, et, prcdant
lui-mme de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna
rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de
l'arme. Sougriva fut charg, comme  l'ordinaire, de le remplacer en
son absence.

Il tait temps que Corcoran arrivt, car les renseignements de Baber
n'taient que trop vrais. Barclay avanait  grands pas dans le pays
mahratte, et l'arme de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule
bataille. Les soldats se dcourageaient, murmuraient et commenaient 
dserter.

C'est alors que le maharajah se prsenta seul,  cheval, suivant sa
coutume,  l'entre du camp.

C'tait le matin, et toute l'arme, ranime par sa prsence, ne demanda
plus qu' se battre.

Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'taient pas encore
assez exercs et assez aguerris pour aborder sans frmir la redoutable
et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant
l'ennemi par de frquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de
confiance en eux-mmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une
bataille dcisive.

[Illustration: Il fortifia son camp. (Page 280.)]

Corcoran suivit ce plan avec une persvrance extraordinaire. Il creusa
des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un
foss profond, le garnit de palissades au travers desquelles se
montraient les gueules de deux cents canons. Puis,  la tte de sa
cavalerie monte sur des chevaux berbres et turcomans, sobres, prompts,
lgers et durs  la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois
qui approvisionnaient le camp anglais, et rduisit Barclay presque  la
famine.

Celui-ci, loign de Bombay, sa base d'oprations, tait fort inquiet.
Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock
des dpches qui l'avertissaient de se hter, afin que le bruit de sa
victoire couvrt l'chec dsastreux de sir John Spalding. Cependant il
n'osait pas donner l'assaut au camp retranch, et sa cavalerie, prive
de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque
jour en vingt endroits diffrents.

Un funeste incident, qui devait amener le dnoment de cette longue
histoire, tira enfin Barclay d'embarras.

Un soir, comme Corcoran rentrait au camp aprs une escarmouche assez
vive, Baber se prsenta et annona que Sita, Rama, Scindiah, Louison et
Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'arme anglaise.

A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un dsespoir si profond,
qu'on craignit un instant qu'il ne voult se brler la cervelle. Quoi!
Tant de travaux perdus! tant de sang vers inutilement! tant de grands
projets renverss en un jour!

Cependant telle tait la force d'me du maharajah, qu'il ne perdit pas
une minute  se plaindre du sort.

D'o tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il  Baber.

--Hlas! seigneur maharajah, j'ai t tmoin de tout. Vous tiez parti
depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente
de vous revoir, sortit du camp pour aller  votre rencontre.
Malheureusement, nous tombmes dans un parti de cavalerie anglaise.
Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les
jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.

Corcoran rflchit un instant.

Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.

--Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitt un instant
Sa Gracieuse Majest.

--Si Louison est vivante, tout est sauv.

Cependant, avant d'essayer de dlivrer par la force sa femme et son
fils, Corcoran crivit et envoya par un parlementaire au gnral Barclay
la lettre qui suit:


Au camp, devant Kharpour.

Monsieur,

Un gentleman anglais ne fait pas la guerre  des femmes et  des
enfants. On me dit qu'un hasard dplorable a mis aujourd'hui dans vos
mains ma femme et mon fils. J'espre que vous ne refuserez pas de leur
rendre la libert, ou tout au moins de traiter avec moi d'une ranon
convenable.

Agrez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considration
distingue,

MAHARAJAH CORCORAN Ier.


Donn l'an troisime de notre rgne et le quatre cent trente-trois
mille six cent-unime de la neuvime incarnation de Vichnou.

Une heure plus tard, Corcoran reut la rponse suivante:

_Le gnral Barclay  M. Corcoran, se disant maharajah
  de l'empire mahratte._

Monsieur,

Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la
guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer  tous mes
devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine,
si je rendais la libert  la fille d'Holkar,  votre femme,
monsieur,-- moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions
suivantes:

1 L'arme mahratte sera licencie aujourd'hui mme et renvoye dans
ses foyers;

2 Le soi-disant maharajah abdiquera immdiatement entre les mains du
gouverneur anglais;

3 Le soi-disant maharajah remettra au gnral Barclay une liste,
certifie vritable et sous serment, de tous les biens, meubles et
immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles
et immeubles, tre dispos ainsi qu'il conviendra audit gnral;

4 La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume
seront remises  l'arme anglaise avec les arsenaux, les armes, les
vivres et les munitions de toute espce qui s'y trouvent actuellement;

5 Enfin, en change de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant
maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille
livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu)
ledit soi-disant maharajah  ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni
sa femme, ni son fils, avant une priode qui ne pourra tre moindre de
cinquante ans.

Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espre)  monsieur
Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du trait dans les deux
langues et je m'offre  signer avant la fin du jour.

Le trait conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample
connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main  un gentleman
pour lequel j'ai toujours profess la plus profonde estime.

John Barclay,

Major gnral des armes de Sa Majest Britannique,
Au camp, 14 mars 1860.


Corcoran froissa le billet avec indignation.

Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dpouiller! accepter une
pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir
son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose  quoi il ne
s'attend pas.

Et il renvoya sans rponse le parlementaire anglais.

Le soir, ds que la nuit fut tombe, Corcoran runit cinq cents
cavaliers d'lite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre
et de la laine, afin d'touffer le bruit de leur marche, et partit au
pas avec son escorte.

Baber servait de guide.

Quoique la nuit ft trs-sombre, l'arme anglaise tait sur ses
gardes et s'attendait  une attaque. Barclay ne tenait qu' moiti
ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais,
la prsence des deux grands tigres et de l'lphant effrayait les plus
intrpides. On avait bien pens  leur livrer bataille; mais, dans la
mle, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita
ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne
pouvait plus pardonner, et Barclay n'tait pas assez sr de la victoire
pour s'exposer  une chance si dangereuse.

Au Qui vive? des sentinelles anglaises, Corcoran rpondit par son cri
de guerre: En avant! et s'lana au grand trot dans le camp ennemi. Il
apercevait de loin la masse norme de Scindiah, qui se dtachait sur la
lumire projete par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que
Sita devait tre l, et il y courut.

Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de rsolution; mais les
Anglais ayant fait une dcharge gnrale qui abattit une cinquantaine
d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille piges,
commencrent leur retraite et abandonnrent leur chef.

Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber,
frappa d'une balle  la tempe. Le maharajah fut prcipit  terre, et
sa tte rencontra un piquet de bois qui servait  tendre la toile des
tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'vanouit.




XXV

Corcoran et Louison forcent le blocus.


Dix minutes aprs, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude
haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec
prcaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et
reconnut Louison.

C'tait elle, en effet.

La tigresse avait devin tout ce qui venait de se passer. Elle avait
entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des
Mahrattes pour pntrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle
connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait
donc cherch son ami, et l'avait trouv vanoui  ct de son cheval
mort.

Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour
cela: elle se voyait entoure d'ennemis. Elle se contenta de lcher
Corcoran jusqu' ce qu'il revnt  lui; puis, lorsqu'il eut rpondu 
ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son
dos, comme une mre fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds,
l'apporta aux pieds de Sita.

Dire l'tonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se
jeta dans les bras de son poux sans pouvoir parler.

Malheureusement l'arrive de Corcoran ne diminuait pas le danger, au
contraire. A la tte de son arme, il pouvait peut-tre dicter la loi;
prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.

Quand il eut racont tous ses efforts pour dlivrer Sita, elle lui
reprocha doucement son entreprise si tmraire.

Elle n'a t tmraire, dit-il, que parce que cette lche canaille
n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voil ensemble. Je suis
trs-fatigu, les blessures que j'ai reues en combattant contre sir
John Spalding ne sont pas encore guries. Je vais dormir... Louison, ma
bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.

Rama s'endormit dans les bras de son pre aussi paisiblement que dans le
palais d'Holkar.

[Illustration: Elle l'avait trouv vanoui. (Page 289.)]

Mais peu d'heures aprs, au point du jour, la diane rveilla tout le
camp, et l'on aperut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.

Barclay, qui se doutait bien que le maharajah tait, suivant sa coutume,
 l'avant-garde, s'tonna que l'attaque n'et pas t conduite avec
plus de vigueur; mais ce qui l'tonna encore davantage, ce fut un grand
tumulte qui paraissait rgner dans l'arme des Mahrattes, ordinairement
silencieuse et bien discipline.

Il en eut bientt l'explication. Un soldat mahratte dserta, courut au
camp des Anglais, et leur annona que Corcoran avait t tu pendant
l'attaque de la nuit.

Cette fois, pensa Barclay, je suis sr de devenir lord, et mistress
Barclay sera lady Andover.

En mme temps il donna ses ordres pour l'assaut.

Mais, au moment o la premire colonne commenait l'attaque, un officier
s'avana, chapeau bas, vers le gnral, et le prvint qu'on venait de
retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-mme.

Qu'importe, s'il est mort? dit Barclay.

Cependant, et par rflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait
autour du palanquin de Sita, pour empcher sa fuite. Puis il fit avancer
la seconde colonne avec ordre de soutenir la premire pendant l'assaut.

Tout  coup il entendit des cris et une dcharge de coups de fusil dans
l'intrieur de son propre camp.

C'tait Corcoran qui forait la ligne de blocus forme par les Anglais
autour du palanquin de Sita.

En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans matre, se plaa dans
une sorte de carr form par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et
Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.

Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il
fallait franchir, sous le feu de l'arme anglaise, une plaine d'un quart
de lieue, et le prcieux bagage qu'il tranait  sa suite ne pouvait
pas, comme lui, s'exposer de gaiet de coeur aux balles et aux boulets.

Il le sentit, et, apercevant  quelque distance un rocher isol o l'on
montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.

L'ennemi allait s'lancer  sa poursuite; mais Louison et Garamagrif,
qui formaient l'arrire-garde, grincrent des dents d'une faon si
menaante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.

Barclay, en ce moment-l mme, aperut ce qui se passait et la fuite de
Corcoran. Aussi sans se proccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en
droute au premier choc, il jugea que l'essentiel tait de s'emparer de
leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre.

Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pices
de canon entourrent de tous cts le rocher sur lequel Corcoran s'tait
rfugi.

Prisonnier des Anglais, jamais! s'cria Corcoran.

--Eh bien, feu! commanda Barclay.

Mais le maharajah, Sita et Rama taient  l'abri derrire un rempart de
pierres normes. Le seul intervalle qu'il y et entre les blocs tait
rempli par la carapace immense et invulnrable du bon Scindiah. Les
balles glissrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre
les roches. Scindiah ne prit d'autre prcaution que de cacher ses
oreilles  l'ennemi.

Une seconde dcharge n'eut pas plus de succs.

A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue!

--Je ne serai ni pris, ni tu, gnral, dit la voix railleuse de
Corcoran.

En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier
trs-commode, mais troit, ce qui donnait un grand avantage  la
dfensive.

Le premier qui parut sur la plate-forme tait un sergent du pays
de Galles, nomm James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop
prcipitamment, et  bout portant, sur le maharajah qui releva le canon
du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en mme temps, Corcoran fit
sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.

Un second assaillant eut le mme sort. Un troisime grimpait sans tre
aperu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertbres
cervicales et l'envoya en purgatoire.

Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais
infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artre carotide de son
ennemi. Quant  Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le
rocher et lui pour frapper Corcoran par derrire, il s'appuya doucement
sur les soldats et les aplatit net contre le mur.

Aprs tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de
braves gens pour venir  bout d'un entt. Qu'on le garde  vue: il n'a
pas de vivres, il sera bientt forc de se rendre.

En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un -compte sur les
soldats, Scindiah, habitu  manger chaque jour cent vingt ou cent
trente livres d'herbes et de racines commenait  biller terriblement.
Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni mme Rama,
n'avaient mang. Grave sujet d'inquitude!

Ce supplice dura jusqu' la nuit. Corcoran,  bout de ressources, ne
savait plus  quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette ide
rvoltait son orgueil. Devait-il prir? Que deviendraient Sita et
Rama? Devait-il les abandonner  la merci de l'ennemi, bien certain,
d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire
d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?

Comme il se livrait  ces penses, il leva les yeux vers le ciel pour
demander conseil  Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire.




XXVI

Secours imprvu. La mort de deux hros.


C'tait,  ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension
extraordinaire et d'une extrme mobilit. Puis, l'objet se rapprochant
toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement
sur sa tte. Puis, enfin, il reconnut la Frgate et la voix joyeuse de
son ami Quaterquem. Jamais les naufrags de la Mduse, apercevant enfin
une voile sur le dsert immense de l'Ocan, ne ressentirent une joie
pareille.

Dis-moi donc, cher ami, s'cria Quaterquem, que fais-tu l avec tes
tigres, ton lphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais
qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes?

--Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre
Rama et Sita dans ta Frgate et fais-les souper tout de suite, car ils
n'ont rien mang depuis trente-six heures.

--Oh! massa Quaterquem, s'cria Acajou, pas mang, petit blanc! Tranche
de pt, bon vin, faire plaisir  petit blanc.

Ces deux mots divins: tranche de pt, veillrent tout d'un coup
Rama, qui se mit  souper de trs-bon apptit. Sita elle-mme ne fit pas
de crmonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses
aventures  son ami.

Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal.
Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se raliseraient si
tt. Ce matin, j'ai quitt mon le, avec Acajou, pour venir chercher
Sita et toi. Alice vous attend. Je descends  Bhagavapour. Sougriva
m'apprend que tu es  l'arme et que tu as dj vaincu un gnral
qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en
flicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton arme
toute dbande; on me dit que tu as t tu hier dans une chauffoure;
j'accours pour te donner au moins la spulture. Je m'informe: on me
dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je
t'aperois perch sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te
ramener o tu voudras, dans mon le ou mme  Bhagavapour, si cela te
convient mieux.

--Non, je n'en aurai pas le dmenti! s'cria Corcoran. Tu emmneras Sita
et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et dfier
cet insupportable Anglais.

--Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton,
c'est--dire entt.... Le voil qui veut traverser l'arme anglaise! Y
songes-tu?

--J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma
tte, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu
que je veuille abandonner  l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une
noire ingratitude.

Les prires et les embrassements de Sita ne purent flchir la rsolution
de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem ft parti avec la
Frgate, et, rest seul sur le rocher, il veilla doucement Scindiah,
qui dormait en rvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la
canne  sucre.

Louison descendit la premire pour clairer la route. Corcoran venait
aprs elle, ayant Scindiah  sa droite et Moustache  sa gauche. Le
terrible Garamagrif fermait la marche.

Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperue au milieu de
l'arme anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.

La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond
terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat  la gorge, il
l'trangla net.

Mais, au bruit,  la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'veillait
et reconnaissait Corcoran.

Celui-ci prit rsolment son parti, et, tenant son sabre d'une main,
son revolver de l'autre, tantt faisant feu, tantt sabrant, prcd et
suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu' la ligne anglaise; l, il
se crut en sret.

Malheureusement les feux qu'on allumait de tous cts clairaient sa
course, et les Anglais le salurent d'une dcharge d'artillerie mle de
coups de fusil.

Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'tre frapps  mort,
l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de
canon. La mort rconcilia les deux adversaires. L'intrpide Garamagrif
jeta un dernier regard de mpris sur le lche ennemi qui l'attaquait
par derrire, et mourut. On peut dire de lui ce que le pote a dit des
braves tombs au champ d'honneur:

  L'ennemi, l'oeil fix sur leur face guerrire,
  Les regarda sans peur pour la premire fois.

Louison, immobile et consterne, les yeux pleins de larmes, contempla
quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa
vie. Elle se rappela les joies du pass, et parut vouloir ne pas
l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et
lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle rsolut de vivre.

L'approche de la mort n'branla pas la belle me de Scindiah. Comme il
avait toujours cherch la justice et fui l'iniquit, il attendit sans
inquitude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable,
doux et sincre, il a laiss dans le coeur de ses amis une mmoire qui
ne prira jamais.




XXVII

Des tratres! Toujours des tratres!


La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant
quelque pige, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre
camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui tait attach  un piquet
des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au
galop.

Louison resta quelque temps indcise. Elle voulait venger son cher
Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.

Console-toi, ma chrie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un
monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'arme. Cette nuit le
salut, et demain la vengeance.

Tout en galopant, son cheval fit un cart qui faillit le dsaronner. Un
objet informe s'levait dans l'ombre et semblait demander grce.

Corcoran arma son revolver.

A ce bruit sec et inquitant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en
poussant un cri de frayeur:

Seigneur! Grce! Pardon! Grce!

Corcoran mit pied  terre.

Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.

Dj mme, sans qu'il et la peine de s'en mler, Louison, enrage
contre toute l'espce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait
mettre le pauvre diable en pices.

Hlas! seigneur maharajah, s'cria l'autre, car  la voix imprieuse
et brve de Corcoran il avait reconnu son matre, retenez Louison, ou je
suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.

--Baber! Que fais-tu l? O est mon arme?

--Ah! seigneur, ds qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur
s'est rpandue dans le camp.

--Et mon gnral Akbar?

--Akbar a essay pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne
l'coutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp
des Anglais a cri que vous tiez mort. A ce cri, toute la cavalerie
a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi
et Akbar n'a pas voulu rester en arrire. Ils doivent tre  prsent 
trois ou quatre lieues d'ici.

--Et toi?

--Moi, seigneur!... j'ai cri de tous les cts qu'on mentait, que vous
tiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux
jours.

--Bien! Et d'o vient que je te trouve ici sur le grand chemin,  trois
lieues en arrire des fuyards?

--Ah! seigneur maharajah, ces misrables taient si presss de fuir
qu'ils ont pass sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrter.

Baber poussa un grand soupir.

Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement
meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?

--Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tte et
sur les mains.

Et, en effet, grce  la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber
parvint  se lever, et  courir pendant un quart de lieue  ct du
cheval de Corcoran; mais l les forces lui manqurent.

Corcoran se dsesprait, Baber tait pour lui l'alli le plus prcieux,
aprs sa chre Louison.

Seigneur, dit Baber, tout est sauv. J'entends le galop de deux
chevaux attels  une voiture. Ce doit tre un des fourgons de l'arme.
Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrire la haie et ne venez
que quand je vous appellerai.

Le bruit se rapprochait.

Quand la voiture ne fut plus qu' cinquante pas de l'Hindou, il leva la
voix tout en gmissant, et cria de toutes ses forces:

Qui veut gagner deux mille roupies?

Aussitt la voiture s'arrta, et deux hommes descendirent arms
jusqu'aux dents.

Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait
 la main un long pistolet.

--Seigneur, dit Baber, je suis bless  mort. Relevez-moi, portez-moi
en lieu de sret, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous
serons au camp.

--O sont-elles? dit l'homme.

--Dans ma tente, au camp du maharajah.

--Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps prcieux.

En mme temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.

A moi, seigneur maharajah! cria Baber.

En mme temps, il s'lana  la tte des chevaux et se suspendit au mors
pour les empcher de partir.

L'homme qui avait parl tira un coup de pistolet  bout portant.

Baber baissa la tte et vita la balle, mais sans lcher prise.

En mme temps Corcoran parut.

Halte! canaille! cria-t-il d'une voix tonnante.

A cette voix si connue,  la vue du maharajah, les deux hommes se
prosternrent.

Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?

--Dposez vos armes! dit Corcoran.

Ils obirent avec empressement.

Corcoran prit la lanterne et l'levant  la hauteur du visage des
prisonniers, il reconnut avec tonnement son gnral Akbar.

O vas-tu? dit-il.

Akbar garda le silence.

Je vais vous le dire, rpliqua Baber. Akbar dsertait. Il allait au
camp des Anglais.

--C'est faux, s'cria Akbar en balbutiant.

--Tratre! dit Corcoran. Et toi?

Le compagnon d'Akbar n'tait pas moins effray que son chef.

Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obissais  mon gnral.

--Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les
dans l'intrieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le
camp. C'est le conseil de guerre qui dcidera de leur sort.

Baber obit, sans qu'aucun des deux misrables ost lui rsister. La vue
de Corcoran et de Louison leur glaait le sang dans les veines.

Et maintenant, en avant, et au galop! s'cria le maharajah. Il faut
que nous soyons au camp avant une heure, qu' midi nous commencions la
bataille avec les Anglais, et qu' six heures du soir nous ayons veng
Garamagrif et Scindiah. N'est-ce pas, Louison?




XXVIII

Dernire et pouvantable bataille.


Je ne crois pas ncessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte
tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers tremblaient  la
pense des prils auxquels son courage pouvait les exposer, les soldats
vnraient franchement en lui la dixime incarnation de Vichnou, et se
croyaient invincibles pourvu qu'il fut  leur tte.

Corcoran fit faire le cercle, et dit:

  Soldats,

Des tratres et des lches ont rpandu le bruit de ma mort. Je suis
vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir.

Vous ne demandiez qu' combattre. On vous a donn l'exemple de la
fuite. Dsormais, vous n'aurez d'autre chef que moi.

Nous allons recommencer la bataille. Je jure par le resplendissant
Indra, que le premier qui prendra la fuite sera fusill.

Je jure aussi que tout officier ou soldat qui aura pris de sa main
un drapeau ou un canon sera fait zmindar ds ce soir, et recevra cent
mille roupies.

Pour moi, couvert de la protection toute-puissante de Siva, j'entrerai
parmi les barbares comme la faux dans les rizires, et je rpandrai sur
eux la terreur et la mort.

On cria de toutes parts:

Vive le maharajah!

Et l'on se crut sr de vaincre.

Vers huit heures du matin, on aperut l'avant-garde de l'arme anglaise
qui avanait en bon ordre. Corcoran parcourut au galop les rangs des
Mahrattes.

Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et je rponds de tout.

Les Anglais s'avanaient en bon ordre, mais sur un terrain
dsavantageux. A droite et  gauche de la grande route s'tendaient de
vastes marais. Corcoran, qui avait d'avance tudi le champ de bataille,
profita de cette disposition du terrain.

Son artillerie enfilait la chausse. Derrire l'artillerie, on
apercevait une nombreuse infanterie destine  la soutenir.

[Illustration: Son artillerie barrait la route aux Anglais. (Page 315.)]

Pour lui,  la tte de six rgiments de cavalerie et de huit rgiments
d'infanterie (car il n'avait laiss derrire ses canons qu'une faible
partie de son corps d'arme, afin de faire prendre le change  l'ennemi
sur ses desseins), il fit secrtement le tour des marais, s'engagea dans
les jungles et tomba tout  coup sur les derrires des Anglais.

On ne croira pas sans doute qu'il soit ncessaire de donner une
description de la bataille. Corcoran, qui aurait pu tre  volont
Alexandre, Annibal ou Csar, mais qui prfrait tre Corcoran, remporta
une victoire complte. Pendant que son artillerie barrait la route aux
Anglais et,  chaque dcharge, emportait des files entires, il entrait
avec sa cavalerie parmi eux comme le couteau dans le beurre, et les
Mahrattes, excits par son exemple, firent des merveilles.

Mais rien n'approchait de Louison.

Elle s'avanait lentement  la droite de Corcoran, comme un bon colonel
qui va passer en revue son rgiment; mais aussitt qu'elle aperut
les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans que personne pt la
retenir, elle s'lana sur eux.

En un clin d'oeil, elle eut trangl quatre ou cinq officiers de marque.
En vain Corcoran voulait la rappeler. Elle n'coutait plus rien.

Cependant, les Anglais, mis d'abord en dsordre par cette attaque
imprvue, reprenaient lentement leur sang-froid.

Barclay, sans s'tonner, reut intrpidement la charge imptueuse de
Corcoran, et, reconnaissant le maharajah dans la mle, donna ordre 
cinquante cavaliers bien monts de s'attacher  ses pas et de faire tous
leurs efforts pour le tuer. Lui-mme se mit  leur tte, jugeant avec
raison que la mort du maharajah terminerait promptement la guerre.

Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne russt; mais il avait
compt sans Louison.

La tigresse s'aperut bientt qu'on cherchait  envelopper Corcoran. A
cette vue, elle fit un bond formidable qui la porta au milieu d'un gros
de cavaliers, parmi lesquels le Malouin entour s'ouvrait  grand'peine
un passage  coups de pointe.

Un million de roupies  celui qui tuera le maharajah! cria Barclay.

Au mme instant, Louison lui sauta  la gorge.

Barclay, bless  mort, s'affaissa sur sa selle. Les Mahrattes,
rassurs, s'lancrent de nouveau en avant et dgagrent le maharajah.
L'arme anglaise commena  plier.

Une heure plus tard, la bataille tait termine, et les Anglais,
reconduits  coups de sabre sur la route de Bombay, ne pensaient plus
qu' rendre leur retraite moins dsastreuse.

[Illustration: Louison lui sauta  la gorge. (Page 346.)]

Lord Henri Braddock, qui tait venu  Bombay pour dcider lui-mme
du sort du royaume d'Holkar, et qui avait appris le premier succs
de Barclay, jugea qu'il tait prudent d'arrter le vainqueur, et fit
proposer une entrevue au maharajah.

Qu'il vienne dans mon camp! rpliqua le Malouin.

Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions de la paix, et,
connaissant trop la lchet naturelle des pauvres Hindous pour avoir
confiance dans l'avenir, il consentit  recevoir le titre d'alli de Sa
Majest Victoria, reine d'Angleterre, impratrice de l'Hindoustan, et
se contenta d'une indemnit de vingt-cinq millions de roupies pour les
frais de la guerre.

Aprs quoi, les deux armes tant revenues dans leurs quartiers, il fit
son entre dans Bhagavapour.




XXIX

Conclusion.


Je passe sous silence les ftes et les rjouissances qui suivirent.
Corcoran qui ne se faisait illusion sur rien, tait dgot du pouvoir.
Il n'avait vu autour de lui que trahison et lchet. Il rsolut
d'abdiquer.

Seigneur maharajah, lui dit le fidle Sougriva, ne nous abandonnez pas
aux Anglais. On ne rgnre pas un peuple en trois ou quatre ans.

--Mon ami, dit Corcoran, je suis venu aux Indes pour chercher le
Gouroukaramta, et je l'ai trouv. Je ne cherchais pas une bonne femme
et une grande fortune, et je les ai trouves aussi. Je vous ai montr
comment il fallait faire pour tre libre. Profitez de la leon si vous
pouvez, et faites-vous tuer plutt que de vous laisser donner des coups
de bton. Pour moi, j'ai rempli ma tche, et je peux dsormais disposer
de moi-mme. J'en profite pour abdiquer et rejoindre mon ami Quaterquem.
Mais auparavant, je veux faire un legs aux Mahrattes. Avertis mon Corps
lgislatif que j'aurai demain une communication importante  lui faire.

Le lendemain, il entra dans la salle des sances, et pronona le
discours suivant:

REPRSENTANTS DU PEUPLE MAHRATTE,

Je vous remercie de la fidlit que vous m'avez toujours montre.

Nous avons combattu et vaincu ensemble l'ennemi de la patrie.

Il ne vous reste plus qu' terminer l'oeuvre commence,--l'oeuvre de
votre dlivrance.

Vous avez conquis la libert, apprenez  la dfendre.

J'abdique en vos mains, et, ds aujourd'hui, je proclame la Rpublique
fdrale des tats-Unis mahrattes.

Je remets, pour trois mois, la prsidence de la Rpublique nouvelle
 mon fidle et intrpide Sougriva. Pass ce temps, vous chercherez
vous-mmes un chef. Puissiez-vous trouver le plus digne!

Je pars; mais si jamais l'indpendance de la Rpublique mahratte
est menace, avertissez-moi. Je reprendrai mes armes et je viendrai
combattre dans vos rangs.

Adieu!

A ces mots, l'enthousiasme clata de toutes parts. On voulut retenir le
maharajah; mais sa rsolution tait prise. Il partit le soir mme avec
son ami, Quaterquem, qui tait venu le chercher avec la Frgate.

Louison et Moustache l'accompagnrent dans son le, qui n'tait qu'
trois lieues de l'le Quaterquem.

C'est l que Corcoran vit heureux depuis quatre ans. Un fil
tlgraphique joint son ile  celle de son ami, et ils peuvent causer
tous deux au coin du feu sans se dranger. Alice et Sita se visitent
souvent, et les deux familles sont aujourd'hui trs-nombreuses, car
Corcoran n'a pas moins de trois garons outre le jeune Rama, et trois
filles jouent dj sur les genoux d'Alice. Ils doivent tous venir 
l'Exposition de 1867, vers le 15 ou le 20 juillet.


_P.S._ On prtend (mais je n'ose affirmer ou contredire ce bruit) que
Corcoran n'a pas perdu de vue son ancien projet de dlivrer l'Hindoustan
de la domination anglaise. On m'a mme communiqu tout rcemment
de nombreux dtails sur les intelligences qu'il entretient avec les
brahmines des diverses parties de la Pninsule, depuis l'Himalaya
jusqu'au cap Comorin; mais je me garderai bien de commettre une
indiscrtion. Au reste, qui vivra verra.



TABLE.

  Chapitres.

  I.    Comment fut dcouvert la fameux Gouroukaramta

  II.   Premire escapade de Louison

  III.  Au plus brave!

  IV.   Le docteur Scipio Ruskart

  V.    La famille de Louison

  VI.   O le docteur Scipio Ruskart sa dvoile

  VII.  Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut
        prsent  Scindiah

  VIII. Le Malstrom

  IX.   Acajou, bon ngre

  X.    Des moyens d'avoir un bon domestique

  XI.   Deux chenapans

  XII.  Rvlation inattendue

  XIII. De l'ducation et des manires de M. William
        Doubleface, esq.

  XIV.  La mort d'un coquin

  XV.   Une plaisanterie d'Acajou

  XVI.  Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se
        rendre agrable

  XVII. L'Asie  vol d'oiseau

  XVIII L'le de Quaterquem

  XIX.  Rve du Maharajah

  XX.   Grande conversation de Louison et de Garamagrif
        avec le puissant Scindiah.

  XXI.  Dpart

  XXII. A cheval, Mac Farlane!  cheval!

  XXIII. Sir John Spalding

  XXIV. Discours du trne. Sita prisonnire

  XXV.  Corcoran et Louison forcent le blocus

  XXVI. Secours imprvu. La mort de deux hros

  XXVII. Des tratres! toujours des tratres

  XXVIII. Dernire et pouvantable bataille

  XXIX. Conclusion


8604-97.--Corbeil. Imprimerie v. Crt.






End of the Project Gutenberg EBook of Aventures merveilleuses mais
authentiques du capitaine Corcoran, by Alfred Assollant

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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

