The Project Gutenberg EBook of La faneuse d'amour, by Georges Eekhoud

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Title: La faneuse d'amour

Author: Georges Eekhoud

Release Date: November 5, 2005 [EBook #17010]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FANEUSE D'AMOUR ***




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LA FANEUSE D'AMOUR

Georges EEKHOUD


--_Roman_--

DEUXIME DITION

PARIS
SOCIT DU MERCURE DE FRANCE
XV, RUE DE L'CHAUD-SAINT GERMAIN, XV

MCM





I


Lorsque, devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel s'prit de la
nature campinoise, parfois le dcor oubli de sa premire enfance,
coule dans une autre rgion rurale, revenait  sa pense.

La famille de Clara tait originaire du canton de Boom, de ces polders
gras et argileux qu'alluvionnent le Rupel et l'Escaut. Sa mre,
orpheline leve par charit, sortit de l'ouvroir vers les dix-huit ans,
avec quelques connaissances manuelles, outre la lecture, l'criture et
les quatre rgles, et se mit, sur la recommandation des religieuses, au
service d'une dame de qualit retire  la campagne prs d'Hemixem,
aprs que, ravies de l'intelligence et de la gentillesse de la petite,
les soeurs eussent vainement essay de la coiffer du bguin. Une
piquante brunette, la camriste de la douairire de Dhose! On vantait
surtout ses yeux qu'elle avait trs noirs et rgulirement fendus et sa
chevelure indiscipline. Elle savait ses avantages, aimait  se les
entendre numrer. Aucun ne les lui dtaillait aussi complaisamment que
Nikkel Mortsel, le briquetier, un courtaud membru, g de vingt ans. Il
avait la joue plutt cotonneuse que barbue, la parole facile et l'oeil
polisson. Nikkel Mortsel, s'tait bientt accoint de cette vente de
Rikka, toujours  la rue, du ct des briqueteries, le panier au bras
par contenance. Ses tabliers et ses bonnets trs blancs allchaient, ds
qu'elle se montrait, le manoeuvre le plus absorb. La coquette rsista
aux cajoleries de Nikkel, crut le maintenir parmi ses soupirants
ordinaires; le luron ne l'entendait pas ainsi. Il commena par l'amuser,
il finit par l'mouvoir. Ce falot mal nipp,  la dgaine de casseur,
trouva pour la sduire d'irrsistibles suppliques de gestes et de
regards. Un soir de kermesse qu'il l'avait nerve et ptrie  point aux
spirales rotiques de la valse, il l'entrana dans les fours  briques,
en partie teints et dserts les dimanches, et possda goulment cette
femme dj rendue et pme.

Cinq mois aprs, Mme de Dhose, prude et rigoriste, pas mal prvenue
contre les airs vapors et les toilettes claires de la pupille des
bonnes soeurs, constatait son embonpoint anormal et la chassait
ignominieusement. La maladroite ne songea pas un instant  retourner
chez ses premires protectrices. Par bonheur Nikkel Mortsel restait
absolument fru de sa conqute. Le coureur de guilledou se doublait chez
lui d'un esprit pratique, il devinait en Rikka des qualits de mnagre
qui le dterminrent  l'pouser. La pauvresse ne s'estima que trop
heureuse de s'unir chrtiennement  ce gaillard dgourdi qu'elle avait
cru leurrer sans jamais faire la culbute.

Elle le suivit  Niel o naqut la petite Clara.




II


L'enfant poussa, sans raccroc, muscle et sanguine comme son pre, avec
la taille lance, l'impressionnabilit nerveuse, les traits rguliers
et les insondables yeux noirs de sa mre. De bonne heure elle se montra
timide et concentre. Elle coutait beaucoup, mais le sens des mots la
proccupait moins que la musique des voix.

Des parents plus dsoeuvrs que les siens eussent certainement remarqu
sa sensibilit extrme  l'action de la couleur, du parfum et du son;
ils auraient mme t alarms plus d'une fois par la bizarrerie de ses
affinits et de ses rpugnances sensorielles. Le claquement d'un fouet
de charretier, la corne d'un garde-barrire, la ritournelle mlopique
des haleurs, le glougloutement des gouttires, le bruit de la pluie aux
les feuilles, toutes les rumeurs de l'eau, les moisissures de l'automne
les odeurs de brasseries, voire l'cre puantant du ton, la plongeaient
dans des extases et provoquaient ses dlectations; en revanche, elle
ddaignait le parfum des roses, billait devant les murs frachement
peints, tachait ou dchirait ses vtements neufs et pleurait  chaudes
larmes lorsqu'on jetait au rebut ses hardes uses. Toutes ses
prdilections allrent aux choses maussades, farouches, incomprises.

Ses plus grandes flicits lui venaient de la rivire. Boudant la
villette aux rues basses et bien laves, avec des faades luisantes,
elle s'isolait des heures au bord du Rupel huileux se tranant
pniblement, enfl et inerte dans son lit de limon. Elle courait sur la
jete  la rencontre des bateliers et s'accrochait, avec des avidits
caressantes de jeune chienne en mal de dentition,  leurs bottes
ruisselantes. Le bleu marin de leurs tricots et de leurs grgues devint
une de ses couleurs prfres, celle qu'elle choisit plus tard pour ses
jerseys. Ce fut mme, avec l'indigo fonc et luisant du sarrau des
rustres, le seul bleu qu'elle affectionnt.

Des chalands chargeaient au pied des bermes o s'entassaient des blocs
de briques et de tuiles. L'enfant amorce assistait  la manoeuvre,
admirait ces ouvriers poudreux ou gcheux suivant la temps. Qu'elle se
dsagrget en boue ou en poussire, la marchandise de ces tcherons les
passait toujours  la mme teinte rougetre. Les talus et les chantiers
en taient enduits. Rouges aussi les fours et les hangars au fil de
l'eau en contrebas de la digue, rouges encore les chemines cylindriques
dpassant les btiments qui s'agglomrent alentour. Des faons de
valles creuses par le travail des hommes pour l'extraction de l'argile
s'largissaient, pntrant toujours plus avant dans l'intrieur des
terres et disputant la glbe aux cultures. La vgtation tait relgue
aux confins, constamment reculs, de cette zone industrielle.
Briqueteries et tuileries bruntres par les temps gris, rutilaient sous
le ciel bleu. Une chaleur dltre; des vapeurs azotes, pres, lourdes
et violtres, montaient des fournaises rpandant une fade odeur de terre
cuite et renchrissaient sur la radiation d'un implacable soleil. Dans
cette ghenne, les hommes travaillaient nus jusqu' la ceinture. Et l'on
ne savait, par moments, ce qui fumait et grsillait le plus de leur
encolure tanne ou de leurs pains de briques.

Clara bayait  ces labeurs; terrifie mais vaguement chatouille dans
ses transes. Impressions  la fois rudes et mollientes comme un massage
de la pense.

L'hiver, rgnaient l'humidit et la fivre. Des miasmes paludens
planaient au-dessus, des prairies lointaines, converties en baissires
par les eaux extravases du Rupel.

Le paysage gris s'alourdissait, s'embrumait davantage. Les flots
glauques et flaves refltaient les nuages de spia au ventre violac.
Les brouillards s'accrochaient aux drves dpouilles, dans les
arrire-plans. Et les btiments industriels saignaient sur ce fond
sombre, un sang bruntre, coagul, alors que sur l'azur estival ils
paraissaient flamber. Ce glorieux rouge pourrissant jusqu' ne plus
reprsenter que du brun, jetait comme des, rappels tragiques dans la
trame de l'atmosphre endeuillie.

Et Clara se sentait plus touche, le coeur plus gros, devant ces
dgradations morbides que devant des couleurs franches.




III


Vers les 186..., Nikkel Mortsel apprit que la main-d'oeuvre manquait 
Anvers. On entreprenait la dmolition des anciens remparts de la ville.
Des fosss se comblaient, des quartiers neufs s'levaient sur les forts
de l'enceinte depuis longtemps dbords par la cit comme une jaque
d'enfant que fait craquer le torse d'une fille nubile. Le gnie
militaire prenait mesure  la forte pucelle d'une nouvelle ceinture
crnele.

Allchs par un salaire plus srieux, nombre de journaliers des
campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains. Le mnage des
Mortsel migra des premiers sous les toits d'une bicoque du quartier
Saint-Andr, dans la ruelle du Sureau. Maintenant, au lieu de cuire les
briques, Nikkel dut se familiariser avec leur emploi. Apprentissage
probablement onreux, car Nikkel n'avait plus douze ans. La chance
intervint en faveur de l'aspirant pltrier. Dbarqu d'un jour dans la
grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu compagnon maon, qui
se l'attacha d'emble, comme manoeuvre. Cette protection et aussi l'ge
et la bonne volont du postulant, lui pargnrent les vexatoires
preuves de l'initiation. On l'accueillit mme en camarade ds son
apparition.

Au dbut un seul l'asticotait et rdait autour de lui pour l'essayer,
mais au premier attouchement Nikkel prit  bras le corps
l'exprimentateur, un chalas olivtre et noueux, le dmolit d'un matre
coup de rein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe  toute
la coterie qu'il en cuirait aux malveillants.

Intelligent, d'humeur amne, madr au fond il conquit rapidement ses
grades. Aprs un an, il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses
propres outils et s'essayait  la construction. Il apprenait  lever des
murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs.
L'oeil juste, il recourait  peine au _chas_ et il n'eut bientt pas
son pareil pour hourder, pltrer, gobeter, et enfin pour tailler la
pierre.

Le matin, il emportait du caf dans une gourde de fer blanc et deux
grosses tartines roules dans une gazette. A midi, si la distance du
chantier au logis empchait son homme de rentrer, Rikka, accompagne de
la petite Clara, trimbalait jusqu' la btisse la gamelle de fricot
enveloppe d'une serviette apptissante. Et toutes deux s'amusaient,
assises sur une pierre ou sur une brouette,  lui voir engouler la
portion fumante, le plein air et le turbin aiguisant ses fringales.

Plus grande, Clara apporta seule le dner au maon.

L'enfant carquillait les yeux, prenait plaisir, aprs le travail des
terrassiers,  voir sortir les fondations du sol, puis s'lever chaque
jour au-dessus du rez-de-chausse. Elle reconnaissait tous ces hommes
bistres qui la saluaient rondement, la hlaient ds son approche et,
aprs la bfre, jonglaient avec la mioche comme avec une poupe. Clara
souriait d'un petit air srieux  leurs tours; juche sur leur paule ou
sur leur poing tendu, frileusement accroche  leur cou, criait:
Encore! Encore! lorsqu'on la remettait  terre, et son ravissement se
marquait par une rougeur presque fbrile  ses pommettes.

Il lui arriva d'oublier l'heure et d'tre oublie par son pre; alors
elle assistait  la reprise du travail. Les tombereaux cahotants
charriaient les matriaux; le conducteur enlevait la planche de
l'arrire-train, dtelait  moiti le cheval, la charrette trbuchait,
la charge de briques chavirait et s'croulait avec fracas, soulevant
cette poussire rouilleuse des quais de Niel et de Boom.

Le charretier, aux tons de terre-cuite friandement modele, rajustait la
planche  l'arrire-train du tombereau, sautait  la place des briques,
dmarrait et s'loignait  hue,  dia, la longe  la main, sifflant et
claquant du fouet....

Cependant reprenait l'argentine musique des truelles raclant la pierre
et tendant le mortier, le grincement des ripes, le floc-floc des rabots
dans le bassin de sable, le pschitt de l'eau noyant la chaux vive.

La requraient  prsent l'installation des chafaudages, la manoeuvre
des poulies, des moufles et des chvres. Il s'agissait de guinder un de
ces normes monolythes en pierre de taille, et ce n'tait par trop
d'une quipe de huit hommes pour desservir l'appareil.

Des compagnons, les uns espacs, fixaient les haubans  des points
voisins, puis les autres, ahanant, faisaient virer le treuil. Cordages
et poulies grinaient. Suspendus, un pied sur l'chelon, les rudes gars
s'exhortaient et s'interpellaient, pesaient sur les leviers, dans des
poses de gnies de la force; leurs biceps aussi tendus que les cordes;
clamant, avant de donner  la fois, le coup de collier, de tranantes
onomatopes: Otayo! ha-li-hue! Hi-ma-ho!

Et  chaque effort de leurs musculatures runies, la pierre ne s'levait
que de trs peu. Oscillant avec lenteur au bout du cble, contrariant de
toute son inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces turbineurs,
elle tirait sur la poulie comme pour la briser et les rduire en
bouillie. Mais la lourde pierre est cale, et Clara s'absorbe  prsent
dans la contemplation, des gcheurs et goujats en train de prparer le
mortier: ils ont creus le bassin pour l'teignage de la chaux, pierr
le pltre en le passant  travers le sas, et maintenant ils arrosent
graduellement le mlange du contenu de leurs seaux d'eau. A chaque
aspersion, une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les
manoeuvres dj blancs comme des pierrots.

Lorsque se dissipe cette vapeur sifflante, Clara les voit corroyer la
mixture en se balanant sur un pied, et ces mouvements cadencs
d'apprentis imberbes, poupards et rblus, la bercent, la fascinent, la
grisent presque et suspendent les battements de son coeur.

Il est temps que s'effectue la combinaison de la chaux et du sable. Les
matres accroupis sur les massifs attendent leur auge, et, en
grommelant, talonnent les gamins.

Gcheurs de se hter, mais il faut que les parcelles de chaux laiteuse
et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs des gents, se soient
totalement amalgams.

Alors le goujat gave son oiseau de ce mortier gras, monte  l'chelle
et va ravitailler son compagnon.

D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent
sur une planchette horizontale fixe,  hauteur de l'paule, sur deux
montants. Le faix tant complet, le jeune atlante se place entre les
deux poteaux, s'arc-boute, se cambre, et l'assied sur l'paule.

Vaguement angoisse, Clara accompagnait dans leur ascension ces petits
hommes, courageux enfants,  peine plus gs qu'elle. Equilibristes
irrprochables, presque coquets, ils traversaient des appontements dont
leurs pieds dchausss couvraient la largeur, narguant les vertiges ils
passaient entre les gtages du mme pas sr et mesur, escaladaient des
ranges de poutres, spares par de larges vides. Et tous, sous leur
apparence de mastoc, sous leur apathie d'oursons mal dgrossis, malgr
leur dgaine un tantinet balourde, possdaient une adresse et un
sang-froid de matelots et de funambules.

La fillette s'inquitait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques
secondes le hardi grimpeur; mais ses nerfs se dtendaient lorsqu'il
rapparaissait toujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un
somnambule, dans la baie d'une fentre ou sur le fate d'un pignon.




IV


Le mtier battant, Nikkel passait matre-compagnon et gagnait de fortes
semaines. La femme ramait dur de son ct, ralisait des conomies sans
apparente lsine. Tout dans leur logement rvlait une propret de ferme
hollandaise. Rikka entretenait ses nippes et celles de son enfant au
point de les faire paratre neuves et bourgeoises. Leur nid formait
oasis dans l'affreuse maisonne au milieu des prolifiques tribus de
logeurs rongs de vermine et de crasse. Dans le galetas de huit mtres
sur quatre, avec ses deux lits de bois peint jouant l'acajou, sa huche,
son pole, sa batterie sommaire, une table et deux chaises, il leur
fallait cuisiner et dormir, repatre et s'astiquer. Tous les efforts de
Rikka, tendaient  expulser de leur logis cette odeur d'chauff, de
graillon, de loques imprgnes de sueur, ces miasmes de buanderie,
s'impatronisant par le trou de la serrure et les joints de la porte.

Clara se remmora toujours ce fumet du pauvre, mais plutt comme une
chose mlancolique sollicitant la commisration. Elle garda pour jamais
dans les oreilles, avec plus de complaisance que de rancune, les
disputes des voisins de carreau, les dgringolades au petit jour des
chambrelans ensabots, dans l'escalier noir, auquel servait de rampe une
corde poisseuse comme le ligneul, et surtout les titubements des
ivrognes les soirs de la Sainte-Touche et de la Saint-Lundi, ruineuses
fries; les expectorations de jurons lardes de gravelures, le fracas
des portes, les criailleries des femmes, le fausset des enfants, les
carambolages des masses humaines contre les parois et la trpidation des
planchers.

Le soir, couche avant le retour du pre, ces hourvaris empchaient la
fillette de s'endormir. Silencieuse elle dissimulait son insomnie, et
scrutait sa mre qui ravaudait devant le ple quinquet ou qui
surveillait le miroton de Nikkel. La figure avenante et apaise de
Rikka, la dcence de sa toilette, la symtrie du mobilier, au lieu de
flatter Clara, l'irritaient presque par leur implacable rgularit, leur
goste quitude.

Rikka, la folle soubrette, se ressentait aujourd'hui de l'ducation du
couvent. Depuis longtemps elle avait rajust son bonnet; sa robe
prsentait des cassures de soutane et la mnagre avait des sourires
vagues, en coulisse de fille repentie. Clara suspectait chez sa mre un
dsintressement raisonn du prochain, une troite conscience de dvote,
des mpris de bonne mnagre pour les irrguliers; et Clara l'en aimait
moins, instinctivement. Un jour que Rikka l'embrassait: "Tu sens trop le
savon et pas assez la viande!" faisait la petite en se dgageant. Ces
soirs-l, que le pas de Nikkel rsonnt sur le palier, vite la mtine de
simuler le sommeil et de fermer les yeux. Et ce petit corps potel
frissonnait d'aise lorsque le pltrier, humide et poudreux, oint de
glaise ou tavel de gravats, la dnichait un moment, la palpait de ses
mains calleuses, appliquait son visage rpeux  ces joues en fleur et
l'gratignait pour la caresser.




V


Clara avait pris tout particulirement en sympathie un manoeuvre
arrivant chaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de
banlieue qui drainent la main-d'oeuvre rurale.

Il avait quatorze ans, soit cinq ans de plus que la petite Mortsel, un
teint ros de contadin, lgrement briquet par places, des cheveux de
filasse, de bonnes joues pleines, de grosses lvres, de grands yeux
bleutres, humides, ahuris et comme douillets, la physionomie
dbonnaire, des membres potels, une carre robuste, l'encolure et les
reins d'un goussaut, la dmarche passive d'un athlte embarrass de sa
force.

C'tait l'an de petits cultivateurs, mieux partags sous le rapport de
la progniture que sous celui des cus. Ses parents le tenaient pour
innocent ou faible d'esprit mais comme il tait le plus grand, en
attendant la croissance de ses frres ils l'envoyaient  la ville,
malgr sa flure, gagner quelques centimes par jour.

Si la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du
moins serait-il apte au charriage des matriaux et rendrait-il les
services mcaniques d'une chvre et d'un ascenseur.

Matres et compagnons l'eurent bientt jaug et se mirent  exploiter 
outrance cette force brute et candide incapable de rancune, de colre ou
mme de volont.

Flup Barend, Flupi comme ils l'appelaient, servit de bardot non
seulement aux ouvriers, mais encore aux apprentis de son ge. Taill en
lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de
peine.

A six heures du matin, t comme hiver, par le froid, la pluie et les
tnbres, les tapes de travailleurs ruraux guettent le passage du train
en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet
prolong annonce le convoi. Le fanal blanc, au ventre de la locomotive,
grandit, s'carquill comme une prunelle de cyclope. Le frein grince;
las de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marchepied
avant que le train n'ait stopp; s'accroche par grappes aux portires
et, les uns poussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisime
classe dj occups par des cohortes plus lointaines.

Flup Barend a toujours peine  se caser. Ses compagnons, aprs l'avoir
appel dans leur caisse se serrent de mauvaise grce, souvent les rudes
espigles le contraignent  rester debout et le repoussent  tour de
rle. Les plus aviss des gars, dsireux de prolonger jusqu' la ville
leur somme interrompu, se sont empars des bons coins, et s'allongent
genou  genou. Les turlupins envoient malicieusement Flup Barend
s'emptrer dans les jambes des dormeurs. Alors empchs de fermer
l'oeil, ceux-ci sortent de leur torpeur pour dauber furieusement le
manoeuvre. Ou si, par exception, il parvient  s'asseoir et qu'il essaie
aussi de rabattre les paupires, ses voisins lui broient les ctes, le
tirent par le nez et les cheveux, pincent ses cuisses, et ses vis--vis
lui insufflent dans les narines l'cre bouffe de leur premire
bouffarde. Ces voyages fournissent le plus frquent sujet des
conversations entre Clara et Flup,  la trve de midi, lorsqu'elle
entrane le bnin garon loin de ses perscuteurs et se rfugie avec lui
sur le pas d'une porte. Car elle s'est prise du souffre-douleur attir,
de son ct, par les mines apitoyes de la fillette. Pour savoir les
tribulations du trop placide Flup, son amie doit l'interroger; il ne se
plaindrait pas du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et
il la mange de ses yeux de chien fidle. Clara pochette toujours, pour
ce tte  tte du midi, une pomme, un sucre d'orge, un caramel au sirop
ou une autre de ces friandises du pauvre qu'elle partage avec Flup en se
servant de ses doigts et mme, ce qu'il prfre, de ses dents. Au jeu
d'osselets succdant  ces amoureuses dnettes, elle le bat sans
vergogne. Mais tre vaincu par elle c'est de la jouissance. "Bon Flup,
pauvre Flupi!" ces mots reviennent sans cesse sur les lvres de la
petite, le bras pass autour de l'encolure de cette excellente pte de
garon. D'autres fois indigne de sa mansutude elle le pousse  la
rvolte: "Fi le polton! Ptir avec des bras pareils!"

Flup promet de regimber, mais la premire taloche le trouve aussi
passif qu'auparavant.

Cependant Clara prend tellement  coeur la cause de son protg qu'elle
se brouille avec plusieurs maons de ses amis, et refuse dsormais de
jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton (c'est un des
surnoms de Flup) amuse beaucoup l'quipe, rien moins que sentimentale,
et ils punissent la gamine de ses bouderies et de ses infidlits en
exerant de nouvelles brimades sur son favori.

A prsent, elle passe la plus grande partie du jour au pied de la
btisse o s'reinte le bonasse apprenti. Trompant  tout instant la
surveillance de Rikka, elle s'esquive par un entrebillement de la
porte. Elle halte aprs la prsence de son ami, elle n'a plus
d'attention que pour Flup et les gestes de Flup: Elle l'attend ds le
matin sur le chantier,  l'heure du dbarquement des coteries rurales.

Le soir, au moment ou celles-ci dtalent pour regagner leurs clochers,
son coeur gonfle en voyant le blondin passer la blouse bleue, par-dessus
sa cotte de velours fauve et mettre en bandoulire la gourde de fer
blanc.

Ces enfants prolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient plus se
revoir! Flup a'attardait, les yeux rivs aux prunelles humides de sa mie
et ses mains calleuses froissaient les menottes moins gerces de la
bambine.

Les journaliers de Duffel rclamaient Flupi, l'arrachaient mme  ces
caressantes treintes, car ils n'entendaient point se priver de leur
principale amusoire: Allez hop le Mouton! Assez de tendresse. Il en
faut pour demain, Marche!

Clara brlait de lui baiser ces bonnes grosses lvres de bigarreau, mais
elle se retenait sous les regards narquois des autres, de crainte que
cette caresse balsamique ne rapportt de nouvelles bourrades au
bien-aim, et elle se contentait de le tter le long du corps et de
s'enfivrer  la tideur particulire que sa jeunesse entretenait dans
ses grossiers vtements de velours ctel.

Il se drobait  grand'peine  ces douces privauts, puis se mettait 
courir pour rattraper les compagnons et s'insinuait dans leur rang,
embotait leur pas acclr.

Une fois deux pltriers dcoiffrent Flup et jetant et rattrapant sa
casquette sur leurs spatules, ils finirent par plonger celle-ci dans la
chaux vive.

En repchant sa coiffure, le bardot faillit piquer une tte dans la
matire corrosive, pour le plus grand dduit des regardants.

Clara, que cette scne exasprait depuis des minutes, n'y tenant plus,
vola comme une gupe sur l'un de ces tourmenteurs, prcisment ce grand
chalas de Bastyns que son pre avait si bien chti autrefois, et
l'agrippant aux jambes, se mit  le griffer,  le mordre, menaant de
lui crever les yeux.

L'autre parat ces attaques en ricanant, n'osant molester la gamine de
ce vigoureux Nikkel Mortsel. Celui-ci accourut et fit lcher prise 
l'enfant. Mais pour viter le retour de ces accs et mettre fin  cette
ridicule amourette, Rikka conduisit ds le lendemain la fantasque
petiote  l'cole gardienne.

Ce fut le plus dur des chtiments. Clara supplia, promit d'tre trs
sage: "Je serai gentille avec tous les compagnons; je ne parlerai plus
jamais  Flupi, surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui  cause de
moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai
sans bouger."

Les parents se montrrent inexorables. Tous les jours Clara fut croue
dans la classe des mioches o, pour empcher toute cole buissonnire,
Rikka la conduisait et venait la prendre.

Des mois passrent.

L'enfant dolente n'entretenait qu'une proccupation: "A quoi pense mon
Flupi? Ne m'a-t-il pas oublie? Souffre-t-il autant que moi?"




VI


Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel venait de rentrer, l'air
soucieux, l'oeil se drobant aux muettes interrogations de sa femme.
Contre son habitude, il n'embrassa pas mme sa fillette, profondment
endormie et s'attabla sans un mot.

Comme Rikka le questionnait directement:

--Oui, fit-il en repoussant son assiette, je me sens tout drle et les
morceaux ne passent pas. Je bus un coup puis un autre, pour remettre le
coeur  sa place. Genivre perdu. C'est qu'on transporta cette
aprs-midi un des ntres  l'hpital o les carabins sont sans doute en
train d'triper et de charcuter sa carcasse. Voil le quatrime accident
depuis mon embauchage. Pas gaies ces culbutes. Elles finiraient par
vous dgoter du mtier.... La btisse du boulevard Lopold tait sous
toit. Suivant la coutume, on la pavoise du haut en bas, on plante un mai
 chaque tage. Arrivent l'entrepreneur et le propritaire qui,
inspection faite, finissent par se dclarer satisfaits et nous remettent
de quoi baptiser largement la cambuse. Le "vitriol" de couler par
litres. On soiffe ferme, les manoeuvres aussi bien que les compagnons
et, ceux-ci excitant ceux-l, par bravade les gamins en sifflent bientt
plus qu'ils ne peuvent cuver.

Il fallait encore une fois cette arsouille de Bastyns, ce grand lendore
 la figure de pain d'pice, pour s'amuser  soler les petits hommes si
bien qu' la reprise du travail plusieurs de ces galopins flageolaient
sur leurs quilles.

Le premier gamin qui nous apporte des briques, a failli dgringoler de
l'chelle. Bastyns se tient les ctes de rire. Le goujat lui, se met 
braire et dclare qu'il ne regrimpera plus. Les autres manoeuvres se
dfient galement du jeu. Les plus raisonnables des ntres coutent ma
proposition de suspendre le travail. On ne fera pourtant plus rien qui
vaille. Le Bastyns et deux ou trois massacres de sa trempe s'acharnent
 la besogne, pour la premire fois de leur vie; ils entendent ne pas
perdre une heure de salaire et rclament, en sacrant de plus en plus
fort, le mortier et les briques. Tous les petits, nonobstant, refusent
le service. Il y a jusqu' cet innocent de Duffel, le gars  tout faire,
tu sais le grand camarade de notre petite, qui rechigne  la dangereuse
corve. Cette grve ne fait pas le compte des mauvais farceurs, Bastyns
 leur tte. Mouton, vocifre ce braillard, hol vilain boudeur, vas-tu
bientt te dcider  faire ton service ou me faut-il descendre pour te
montrer le chemin  coups de sabots? Les autres aides pour gagner du
temps et dtourner d'eux-mmes l'attention des tourmenteurs, harclent
et aiguillonnent, de leur ct, le pauvre diable. Rien qu'une monte!
Plus qu'une charge de briques! La dernire! Le voil qui se dvoue, qui
se laisse faire et qui, riant dj--ah l'ingnu!--entre ses larmes
d'effroi, paule le panier abandonn par son camarade prudent. Non,
non! intervenons-nous, assez de btises, n'y vas pas Flupi! Il tait
dj parti. Il se guinde tant bien que mal jusqu'au deuxime tage. Il
va monter aux combles o nous achevons les souches de la chemine. Nous
ne le voyons pas, mais nous l'entendons souffler. Haruh fainant!
hurle ce vilain Bastyns.

Ah misre! Comment le pauvre garon s'y est-il pris? On ne nous le dira
jamais. Tout ce que je sais, c'est qu'au moment o il approchait du
toit, j'entends un fracas, comme un craquement, patatras; puis un autre
plus sourd... pardouf! Tous nous jetons l nos outils et nous nous
portons au bord de l'chafaudage, interrogeant le sol, l, sous nous.
Ah! quelle borde de jurons s'chappe de nos gorges! Ah oui il est temps
de jurer et de s'arracher les cheveux  prsent! Tchez de le rattraper,
le Mouton! Il ne trane plus, h Bastyns? Fini! Capot! Il y a longtemps
qu'il est en bas. Des passants l'on vu cogner d'abord l'arrte du toit
de l'curie voisine. 'a t le premier coup. Il a t touch dans le
dos, sous la nuque, et il a d se briser la colonne comme je casserais
cette latte sur mon genou. Puis il dvala la pente et s'abattit sur le
pav  ct de l'aire  chaux. Quand je fus en bas--je me jetais de
l'chelle plutt que je n'en descendais--Flupi remuait encore les bras
et les jambes. Ainsi, les moineaux lapids battent une dernire fois des
ailes. Ses yeux roulaient dplorablement; peu  peu ils se sont
teints. Il a ouvert et ferm la bouche comme un poisson retir de
l'eau. Puis cette bouche est reste bante, tout  fait la gueule du
crapaud des dix-mille au jeu de tonneau.... Un mdecin s'est
approch--ils ne sont jamais loin des morgues, ces corbeaux.--La main
sur le coeur du pauvret, il comptait les battements. Il a hoch la tte:
on comprenait. Nous n'avions plus qu' charger la trop bonne pice sur
la civire. En aidant  le ramasser, le camarade,--ah quelle bouillie
rose et blanche, de la brique pile dans du mortier!--j'ai cru qu'il
m'en resterait des morceaux dans les mains: c'taient ses vtements qui
maintenaient encore ensemble la carcasse et les membres!--La tte
ballottait comme celle d'une poupe mal bourre de son; elle montrait,
vers la nuque, un trou assez large pour y loger mon poing, par o
s'chappait la cervelle. Qui lui en refusait de la cervelle,  ce
simple? Nous plongions dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie!
Canailles de vivants! C'est gal, je ne voudrais pas avoir cette mort
sur la conscience comme ce lche Bastyns. Ils taient aussi blmes, les
farceurs, que la cendre de leur pipe. A qui le tour  prsent? Pauvre
Flupi, pauvre Mouton! Une fichue commission que ceux de Duffel portrent
ce soir aux parents!

Les poux sursautrent. Rikka empoignait son poux par le bras et lui
montrait Clara rveille, assise dans son lit, un indicible martyre
tiraillant son visage de petite exalte sanguine! De grosses larmes lui
coulaient des joues.

Flupi! mon Flupi!

Et tout  coup, elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si
violentes que les Mortsel pensrent, toute la nuit, la voir passer entre
leurs bras.




VII


Aprs trois ans de labeur, et en vivant de mnage, les Mortsel
possdaient un millier de francs placs en lots de ville. Une de leurs
obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des
gens de leur trempe, pleins de bonne volont et d'adresse, c'tait
l'avenir assur. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme 
s'tablir. D'abord, il eut peur. Excellent maon, outil de choix, il
redoutait les cts thoriques du mtier, les calculs, les critures. La
partie lui semblait risque. Mais l'industrieuse lve des Bonnes-Soeurs
serait l pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.

En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur
tablissement fut diplomatique: ils exprimrent des craintes,
feignirent des hsitations, invoqurent les risques et aux plus discrets
ils donnaient seulement  deviner qu'un capitaliste leur avanait juste
les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.

Ils russirent au del des esprances de Rikka.

C'tait l'poque des grandes constructions, des assainissements, du luxe
extrieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens
agrandissaient leurs htels, les nouveaux riches se faisaient construire
des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du
ngociant en denres coloniales empchaient le moindre picier de
dormir. Rikka, doue d'un flair israliste, doublait, quadruplait,
dcuplait leur avoir. Des spculations en terrains portaient leur
fortune  un demi-million.

Nikkel, gros bourgeois, prsident du Conseil de prud'hommes, s'tait
bti une prtentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens
fosss de la forteresse. La faade, o s'enchevtraient les styles
renaissance, gothique, jsuite et rococo, superposait deux tages 
quatre fentres encorbelles, garnies de balustres. Les poignes de
cuivre de la porte de chne sculpt sortaient de la bouche de mascarons
joufflus. A l'angle des deux faades, celui du boulevard et d'une rue
nouvellement trace, une rotonde s'levait,  quelques mtres au-dessus
du toit, en une tourelle  poivrire surmonte de l'immanquable
girouette dore. Il y avait aux fentres des rideaux rouges et sur les
consoles des cache-pots plants de jacinthes et de tulipes: une des
passions de Rikka.

Au fond de l'alle cochre s'ouvrait une chappe spacieuse borne 
droite par les curies et les remises,  gauche par les ateliers et les
magasins. Derrire verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonns de
tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille 
claire-voie protgeait contre les incursions des ouvriers.

L'intrieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire
s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un
dcorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de
laque, les guridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis
et les tentures d'Orient, les glaces biseautes, les dressoirs chargs
d'maux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des
accessoires obligs d'un mobilier de nabab ne manquait  ces salons
sans cachet et sans plus d'intimit que les cabines de premire classe
des grands steamers.




VIII


Ds leur monte  la fortune, les Mortsel avaient mis leur fille en
pension. Elle y resta trois ans, subissant cette vie de prisonnire avec
de sourdes rvoltes; camarade farouche, pupille quinteuse, au demeurant
bonne colire. La matresse de littrature lisait comme des modles ses
devoirs rvlant une imagination riche mais un peu excentrique, une
sensibilit que les sentiments ordinaires semblaient mousser et que
piquaient les causes les plus inattendues. Elle avait des intermittences
de belle humeur et de mutisme. Elle s'attachait difficilement. Son
grand coeur _en_ demandait trop, crivaient navement les bonnes
institutrices dans leur bulletin mensuel. Elles remarqurent que,
lorsque Clara se prit d'amiti srieuse, ce qui ne lui arriva que deux
ou trois fois, durant cette priode d'tudes, ce fut pour une compagne
peu jolie, peu coquette, une infrieure sous le rapport de la fortune,
un souffre-douleur comme avait t le Mouton. Ces amitis taient
violentes, concentres, avec de brusques expansions; elles rappelaient
l'idylle de son enfance ouvrire: Voyez cette maniaque de Clara,
chuchotaient les pensionnaires, est-elle assez jalouse de ses laiderons?
Qui songe cependant  les lui disputer? Pour les laiderons elle aurait
arrach les yeux et les cheveux aux plus grandes. Plus d'une de
celles-ci fut traite comme ce lche Bastyns. En revanche, elle ne
pardonnait pas la moindre trahison  ses favorites. Elle aurait plutt
souffert  se briser le coeur de dsespoir et de regret que de rendre
apparemment son affection  une ingrate.

Elle se brouilla avec toutes.

Gamine, elle tait intressante. Sa beaut ne s'annona qu' dix-huit
ans, au sortir de l'internat; mais alors Clara Mortsel reprsenta un de
ces types de jeunes filles qui perptuent  travers les sicles la
rputation du sang d'une ville. Portrait aviv et mieux en chair de
Rikka, elle ajoutait aux attachs fines,  la physionomie rgulire de
l'ex-camriste, la robustesse sanguine, la belle sant animale de
l'ancien briquetier.

Les parents s'extasirent devant cette transfiguration. Nul n'aurait
suspect dans cette florissante crature la bassesse de son origine. Eux
avaient beau s'observer; chez l'entrepreneur et sa compagne, tout
trahissait la plus infime roture. Clara s'panouissait, au contraire,
avec la grce d'une hritire: son geste, son port, sa mise, sa parole,
revtaient ce naturel suprme que confre seule la longue habitude
d'alentours polics. Ces glorieux dehors donnrent aux Mortsel tout
apaisement sur la nature de leur enfant.

Les bizarreries de la fillette  Boom, sa passion de gamine pour le
goujat de Duffel ne les avaient jamais inquits; les rticences et les
observations formules dans les bulletins de la directrice de pension ne
les proccuprent pas davantage; et aujourd'hui ils ne songrent pas
plus qu'auparavant  contrler les rouages de cette nature et  lire
dans le temprament derrire ses aspects. Ils subirent avec une humilit
nave et touchante la supriorit de leur Clara. Loin de songer  la
diriger, ils se laissrent conduire par elle, sans jamais la
contrarier, heureux de se prter  ses fantaisies. Ils la trouvrent
accomplie, irrprochable. Elle flattait leur orgueil de parvenus, elle
dmentait leurs commencements plbiens. C'tait la justification de leur
fortune, la raison d'tre de leurs millions, leurs vivants titres de
noblesse.

A la vrit, Clara mritait leur affection; seulement, s'ils avaient t
des analystes capables de se rendre compte des ressorts secrets d'un
tre, leur amour fut parti d'une profonde piti plutt que d'une
admiration idoltre.

Chez cette adolescente de formes si nobles, en qui, sauf les vertigineux
yeux noirs, rien n'voquait la petite sauvagesse de jadis, se
dveloppaient les anciens instincts. La socit n'eut pas plus raison de
ses penchants que l'internat. Son caractre impressionnable ne se trempa
point et continua de se refuser aux impressions communes; ses
imaginations excessives ne se temprrent pas au frottement de la vie;
ses affinits et ses antipathies s'accenturent de part et d'autre et se
repoussrent davantage au lieu de s'quilibrer.

La mansutude de l'enfant, sa partialit pour les ouvriers, loin d'avoir
t corrige par l'ducation, croissaient, gonflaient avec l'ardeur
d'une suggestion rare, d'un sentiment incompris. Du jour o, fille de
millionnaire, les convenances adoptes par ses nouveaux pairs la
forcrent de rougir de son extraction et de mpriser ses anciens gaux,
sa tendresse pour le peuple ne se manifesta plus, mais la dvora d'une
passion intense et inextinguible comme un feu souterrain. Peut-tre
et-elle proclam ses prdilections malgr le monde et les lois
sociales, si ce besoin de se dvouer, de se ravaler, d'tre complaisante
 des gens au-dessous d'elle, de consoler les gueux de leur abjection en
partageant celle-ci, si ces lans de soeur de charit ne s'taient
compliqus de curiosits physiques, d'aspirations  des volupts
exceptionnelles, de dsirs d'anges pris de simples hommes et anxieux de
choir  n'importe quelle profondeur pour retrouver ces tres faits
d'argile et d'ouvrir des trsors de caresses et de douceurs aux victimes
de nos conventions, souvent les lus de la Nature, souvent les plus
beaux et les meilleurs d'entre nous.

Elle tait attaque de la nostalgie de la dchance. Elle construisait
son roman  rebours de celui que rvaient pour elle ses parents
blouis: son prince charmant serait un fruste enfant du peuple.

Elle portait  l'humanit laborieuse une sorte de culte panthiste. Une
plbe norme, rousse et farouche comme les fauves, hantait ses rves.

De bonne heure elle se prta  l'attirance des foules. En temps de
rjouissances populaires elle entranait Rikka vers les champs de
kermesses, rien n'tant comparable  la douceur de se perdre dans ce
grouillement.

Pme comme un baigneur langoureux qui s'abandonne  l'action des vagues
gaillardes, elle se laissait porter par le remous des flneurs forains,
dans la tourmente des cymbales et des gongs accompagnant les parades.
Soldats, ouvriers, rdeurs, badauds de tout poil, entretenaient autour
d'elle un moutonnement de ttes animes. Elle gotait la pression chaude
des corps, le serrement des poitrines contre les poitrines, l'crasement
des gorges contre les dos, les jambes entrant l'une dans l'autre, les
jupons des femmes s'raflant aux pantalons des hommes, les pousses des
drilles factieux.

Elle n'oublia jamais la cohue d'un soir de feu d'artifice, o sa mre
avait failli la perdre et o elle tait reste, sans rpondre aux cris
de Rikka, enivre par la bousculade, pleine d'un vague dsir de mourir
sous les souffles de toute cette humanit bruissant au-dessus d'elle. Et
sa mre l'avait ramasse comme elle allait tomber sous les pieds d'une
bande de gars mchs fendant la cohue  coups de coude et de genoux.

En mme temps, surtout depuis sa pubert, s'intensifiaient ses
prfrences sensorielles.

Certain timbre de voix lui rendait un personnage  jamais bien voulu;
elle n'et jamais distingu ce passant sans la nuance et les plis du
vtement qu'il portait, sans tel dbraill crne ou cet autre sans telle
faon de se caler sur ses hanches. Ses narines palpitaient devant un ton
fan comme si elles subodoraient une capiteuse essence.

Elle devait garder toute la vie, de sa premire idylle, une prdilection
maladive pour les manoeuvres et particulirement pour les maons. Et
comme dans le rappel des tres et des choses elle ne sparait jamais
leur forme de leur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des
hardes des goujats la captivrent entre toutes.

Elle en tint toujours pour le rouge brique tirant sur le brun, les
blancs fatigus et blafards, les indigos brouills, les amadous
bavochs, les roux teints.

Aucun ragot ne lui tait comparable aux cassures et  la patine de ces
vestes et de ces grgues de velours, luisantes par places, uses aux
angles et aux protubrances des tcherons.

Elle savourait les subtiles dgradations de ces frusques rapetasses
qu'on dirait composes de feuilles mortes poudres  blanc par le givre
et qu'elle s'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux
manoeuvre, son pitoyable ami, clabousses d'une pourpre plus aveuglante
que celle des frondaisons septembrales....




IX


Il y avait dans Clara un tre raisonnable et normal qui rpudiait les
gots exceptionnels de sa seconde nature. Tantt elle souffrait de ne
pas ressembler aux autres jeunes filles, tantt elle se trouvait presque
heureuse de l'indit de ses impressions.

Elle devint forcment dissimule et cacha ses apptences comme on tient
caches ses pudeurs. Jamais un mot ne la trahit. Pour mieux drouter ses
auteurs elle fit taire ses rpugnances et parut supporter, sinon
rechercher, tout ce que la socit invente d'agrments et de
distractions. Elle feignit de sourire dans les sauteries bourgeoises 
de jeunes fats dont la peau satine et parfume refluait le fluide
sympathique sous son piderme; elle couta en minaudant  propos leurs
uniformes madrigaux.

Ah! combien se ft-elle rendue plus promptement  l'loquence d'un
rauque juron et d'un geste de barbare!

Elle joua cette comdie  la perfection, trouvant moyen d'conduire,
sans trop les tonner, les prtendants les plus opinitres et les mieux
vus de ses parents. Le pre Mortsel, doublement aveugl par sa gloriole
de parvenu et par son culte pour son enfant, attribuait  des vises
plus hautes que les siennes les ddains et les refus de sa fille. Loin
de s'en dlier, il inclinait  trouver cette morgue digne de leur
nouvelle condition. Tant que ne se prsenterait pas un gentilhomme
d'authentique lignage, au moins baron, il tait bien rsolu  ne
recommander personne  sa fille.

La ncessit de donner le change  ses parents et au monde sur ses
rquisitions, prtait souvent aux allures de Mlle Mortsel quelque
chose de timide, d'effar ou de distrait dont les physiologistes les
plus clairvoyants n'auraient jamais pu suspecter l'origine et qui
l'embellissait encore aux yeux de ses poursuivants. Ils prenaient pour
de l'ingnuit et de la pudeur aux abois les effets de la contrainte.

Dans la crainte de se trahir, Clara affectait galement de traiter avec
plus de superbe que ses parents, les ouvriers de l'entrepreneur qu'elle
rencontrait sur le chantier en descendant au jardin ou qu'elle croisait
sous la porte.

Le digne Nikkel qui se reprochait souvent comme un crime ses rechutes de
familiarit avec ses salaris, se rjouissait des faons altires de sa
Clara vis--vis de ces peinards et se la proposait en exemple.

Qui aurait pu dtromper l'heureux pre et l'difier sur la vraie nature
de sa fille en lui racontant ce qui se passa souvent dans la chambre
virginale dont les fentres s'ouvraient sur les magasins?

Une main fbrile cartait lgrement le rideau de reps bleu,--ah! si peu
que Nikkel, Rikka ou personne ne l'aurait remarqu--et longtemps Clara
piait le va-et-vient de cette gent infime.

Elle se dlectait comme  l'poque de la ruelle du Sureau et plus
passionnment qu'alors aux mouvements brusques de ces francs
travailleurs,  leurs coups de rein et de jarret,  leurs postures de
gymnasiarques. Elle s'immisait, en esprit, dans leurs chamaillis et,
acceptant comme un soulas la part de gourmades et de taloches que l'un
ou l'autre de ces mles se vantait de distribuer  sa femelle, elle
prouvait des rages de se jeter  leur cou, d'tre mordue et broye,
mais finalement possde.




X


Toujours d'aguets,  proximit des colloques populaires, elle avait
souvent entendu parler d'un quartier o couraient polissonner les
Anversois et se soulager les marins.

Dans ses courses inquisitoriales  travers la ville, elle fut longtemps
sans rencontrer ces parages rputs que son imagination se reprsentait
sous des couleurs aveuglantes: des rouges exasprs correspondant, pour
l'oue, aux fanfares les plus stridentes et, pour l'odorat,  des
bouquets outrageusement vireux. Flneuse mancipe dont aucun chaperon
ne contrlait les pas, libre de ses mouvements comme les jeunes
Anglaises--le pre Mortsel ne jurait plus que par les Anglais--Clara
n'osa jamais pourtant s'enqurir de la topographie de ces antres o les
femmes honntes ne s'aventurent que durant le carnaval, pilotes par
leurs maris et  la faveur du domino et du loup.

Clara savait le nom bisyllabique, Rit-Dyk, de ces maisons de joie, et ce
nom lui venait machinalement aux lvres durant ses heures
malconseillres. Elle apprit aussi que cet lyse s'agglomrait avec le
quartier maritime et les vestiges de l'ancienne ville.

Longtemps elle rda par les rues de la rgion batelire et faillit
prendre pour ces lupanars les sordides auberges o logent, s'embauchent
et se dbauchent les simples matelots. Elle pelait les enseignes: Alla
cita di Genoa--Posada Espanol--In der Stadt Hamburg--In the city of
London--avec des envies de suivre dans un de ces bouges les gaillards de
belle encolure qui y turbulaient.

D'abord elle ne parcourait qu'avec rpugnance ces rues troites et
puantes o grouillait une population cosmopolite, mangeuse de carrelets
et de harengs, les hardes goudronnes comme la carne d'un vieux navire;
mais engage dans ces parages elle ne les quittait qu'aprs en avoir
long tous les mandres. Elle entrait dans la rue Chapelle des Bateliers
par la plaine Falcon, se faufilait entre les camions lges encombrant
les abords de la Maison Hansatique. Le matin, les voituriers des
nations[1] venaient atteler  ces chars leurs chevaux normes et les
bacs[2] raccoler, au Coin des Paresseux, des compagnons aussi
indolents que robustes. La manutention du port commenait  sept heures,
les lourds vhicules s'branlaient avec fracas au milieu d'un concert de
jurons et d'anguillades. Et  midi, les dbardeurs fatigus
s'allongeaient sur les montagnes de marchandises ou sur leurs haquets.
Souverainement plastiques les poses de ces forts de corporations.
Charpents  grands coups, le torse pais, croups comme leurs chevaux,
ils allaient lentement, en gens srs de leur force, avec majest, ces
coltineurs, aussi dcoratifs que les grands navires noirs dont les mts
quadrillaient l'horizon  perte de vue des Bassins.

[Note 1: _Nations_, les corporations ouvrires du port d'Anvers.]

[Note 2: _Bacs_, patrons des nations.]

Souvent Clara rougissait sous sa voilette lorsque l'oeil scrutateur d'un
gabelou ou la prunelle expressive d'un matelot la dvisageait; elle
redoutait de passer devant le Coin des Paresseux, mais la fascination
physique l'emportait sur la rpugnance morale.

L, demeuraient tout le jour les lazzaroni incorrigibles, la racaille
des pilotins, les travailleurs honoraires, aussi admirablement btis que
les bons bouleux, les lions ternellement au repos, se contentant de
reprsenter, pipant, mains en poches, borgns par la visire de leur
casquette raffale et de travers, adosss  la faade du cabaret,
clignant des yeux, billant, se querellant et n'exerant leurs biceps
que pour se prendre au collet, sous l'influence du genivre. Ils
invectivaient les passants, raillaient ceux des leurs en train d'ouvrer,
intimidaient les femmes par leurs gravelures.

Aprs de longues circonvolutions de barque qui louvoie, Clara revenait
invariablement s'exposer  ce rassemblement picaresque. Le coeur lui
battait, son pas se ralentissait et elle ctoyait avec une terreur
dlicieuse l'alignement de ces bayeurs. Quel que ft leur cynisme, ces
bougres n'osaient pas interpeller aussi grassement cette dame que les
guenipes de leur caste. La toilette dcente de Clara ne rappelait gure
la mise excentrique des gourgandines dont plus d'un de ces copieux
gaillards apaisait les fringales. Elle les intriguait; ils se touchaient
le coude et se la dsignaient sans parler; se contentant de braquer sur
la madame leurs yeux de flin qui se ramasse prt  bondir. Mais 
peine avait-elle atteint le bout de la range que dj les turlupins
changeaient leurs rflexions sur la flneuse; celle-ci s'loignait plus
rapidement avec des envies de s'arrter et d'couter les hommages de ses
admirateurs mal embouchs.

Elle reprenait sa course, s'arrtait sans but, machinale, devant des
talages de victuailliers, d'opticiens, de marchands de casquettes,
tourdie par le roulement du trafic et le bruit des disputes des mgres
que vomissait, par intervalles, comme une gueule bante, l'ouverture
noire d'une impasse. Elle relisait les mmes noms aux coins des rues,
noms rogues ou croustillants, surtout vocatifs en langue flamande:
Klapdorp, rue de la Culotte Bleue, Leguit, Kraaiwyk, Pensgat,
Pont-Cisterne, Canal des Vieux Lions, rue du Coude Tortu, Schelleken,
Coin-Riche. Nulle part ne luisaient ces syllabes troublantes: Rit Dyk.

Gabariers, commis de rivires, capons des canaux, tenanciers
clandestins, fripiers, rdeurs de quais, aide-bateliers, mousses en
rupture d'engagement, arrimeurs en ribote, proxntes des deux sexes,
c'tait l le monde qu'elle coudoyait.

Sur les trottoirs se colletait une marmaille de btards; des fils de
ribaude blonde comme la blonde Germanie hritaient du teint citronneux
et des sourcils noirs de leur pre, le timonier italien chou une nuit
chez le logeur allemand. Une fillette grasse et potele descendait du
croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la servante d'un
coupe-gorge espagnol. Enchevtrs comme des noeuds de viprions, les
polissons se dgageaient au passage de la jeune bourgeoise, blouis par
ce bout de jupon blanc qu'elle montrait en se troussant. Elle fixait
dans sa mmoire, pour l'voquer souvent, comme de taquins fantmes,
l'apparence des plus grands de ces gueusillons: tignasses bretaudes ou
crpues, frimousses jolies mais dveloutes qui l'avisaient avec plus
d'effronterie encore que leurs ans de tout  l'heure et riaient, et
grimaaient, et se tortillaient, en dardant sensuellement vers elle,
leurs langues rouges de louveteaux.

Elle prisait fort l'lgance pleine de langueur et de sensualit de
certains adolescents de profession vague, immobiles durant des heures en
face des grandes nappes d'eau fluviales sur lesquelles planent des
vapeurs que le soleil convertit en pulvrin d'argent. La casquette 
large visire plate et  liser d'or coiffe firement les visages de ces
pseudo-aspirants de marine. Se sachant regards ces phbes recouraient
 des postures avantageuses: ils s'tiraient, ployaient et cartaient
les jambes, esquissaient lentement et comme  regret des feintes de
lutteurs, quittes  retomber dans leur cagnardise quand s'loignait la
belle passante. Et  force de les emplir de la vision lubrifiante de la
rivire et des nuages, il semblait  Clara que l'aimant pervers de l'eau
se ft communiqu aux prunelles de ces contemplatifs.

Puis elle gagnait les canaux ou bassins remplis de btiments mouills
contre  contre. Un pont tournant s'ouvrait pour laisser entrer ou
sortir quelque navire remorqu, et elle faisait halte parmi les pitons
affairs, dans un embarras de voitures et de binards. En attendant que
les bateaux eussent dfil et que le pont ft rendu  la circulation, un
passeur godillait dans son bac les personnes les plus presses.

Clara, elle, avait toujours le temps et s'oubliait longuement sous les
arbres ombreux le long des quais du fleuve. Avec leurs bches
goudronnes, les amas de marchandises semblaient d'immenses catafalques
autour desquels on aurait dit que les dbardeurs, le coltin drap comme
une cagoule de pnitent, srs et solennels dans leurs manoeuvres,
accomplissaient les rites d'un culte redoutable.

Les brises de l'Escaut rafrachissaient ses tempes trop battues. Les
chanes des grues grinaient, des ballots s'engloutissaient avec un
bruit sourd  fond de cale des transatlantiques; on entendait tinter les
cloches des paquebots et battre les pics des calfats radoubant les
carnes avaries. Les chevaux gants continuaient d'mouvoir les longs
chariots. D'un ct  l'autre des bassins, les navires crachant la
vapeur avaient l'air de vieillards bougons, grommelant quelque invective
 l'adresse du voisin. Au loin, des voiles gonfles figuraient le jabot
d'normes pigeons blancs et le panache de fume d'un steamer gagnant la
mer s'levait l-bas, au-dessus des campagnes, visibles plus longtemps
que le fleuve, qu'une courbe cachait  un quart de lieue de la rade
derrire les polders de Waes. Et des mouettes sautillaient avec de
petits cris aigus sur l'eau blonde frange d'cume.

Cependant le carillon de la cathdrale grenait ses notes comme
dulcores au voisinage de la grande rivire.

Clara songeait  l'heure et, attarde, regagnait l'avenue du Commerce,
en tournant une dernire fois les difices babyloniens des docks et
entrepts.




XI


Un soir d'automne qu'elle avait prtext des emplettes  faire avec une
amie, mais qu'elle cdait surtout  la fantaisie de contempler, sous
leur aspect nocturne, les champs de ses prgrinations, elle se trouva
derrire le march au poisson, dans une cour troite borde de hautes
murailles d'apparence fodale.

Une sorte de tunnel s'enfonait sous une manire de pont que surplombait
un grand crucifix paraissant blanc tant les maisons avoisinantes
condensaient de tnbres dans leurs pignons de bois vermoulu. O
aboutissait ce tunnel? L'ide du quartier mystrieux que Clara dsirait
connatre fit qu'au lieu de tourner les talons elle s'engagea
courageusement sous cette vote obscure.

Aprs quelques pas elle dboucha dans une ruelle ressemblant  un troit
et profond boyau. Des toits en dents de scie et des pignons en escalier
tailladaient le ciel opaque.

Il tait  peine huit heures et cependant tout dormait dans ces
habitacles de bois remontant aux Espagnols et dont aujourd'hui les
mareyeurs, les marchands de moules et d'anguilles imprgnaient les
parois des iodures de leurs marchandises. A un tournant de cette ruelle
le passage lui fut barr par un immense difice, un vieux steen[3]
flanqu de tours et de clochetons  chaque angle de ses faades et
soubass de contreforts comme un manoir fodal.

[Note 3: _Steen_, maison-forte, burg.]

En approchant, Clara constata qu'au bas de ce monument s'ouvrait une
arche analogue  celle qu'elle venait de franchir.

Cependant elle commenait  se repentir de son escapade et allait
rebrousser chemin, lorsqu'elle perut, dans le silence claustral de
cette rgion, une musique entranante, une symphonie de harpes,
d'accordons et d'archets.

Les sons partaient de l'autre ct de ce nouveau tunnel. Ces accords
prcipits, rythms comme des cinglements de fouet et des coups
d'peron, vainquirent la peur de la noctambule et elle enfila en courant
ce corridor louche.

A la sortie la voie s'largissait brusquement et dvalait en pente
douce. Le bruit partait du bas de la rue. Clara continua de marcher  sa
rencontre.

A mesure qu'elle avanait, la rue d'abord morne et noire comme le
quartier qu'elle laissait aprs elle, se rveillait et se peuplait. Des
groupes de rdeurs longeaient les hautes maisons aux rez-de-chausse
illumins et aux portes ouvertes. Des ombres des deux sexes passaient et
repassaient devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges.

Sur presque chaque seuil une femme en toilette blanche, penche, tte 
l'afft, piait des deux cts de la rue l'approche des clients et leur
adressait de pressantes invites.

Matelots ou soldats dambulaient par coteries, bras dessus bras dessous,
dj mchs. Parfois ils s'arrtaient pour se concerter et se cotiser.
Fallait-il entrer? Ils retournaient leurs poches, hsitaient encore
jusqu' ce que, affriand par un dernier boniment de la marchande
d'amour, souvent l'un souvent l'autre donnt l'exemple. Le gros de la
bande suivait  la file, les hardis poussant les timors. Ceux-ci, les
recrues, miliciens de la dernire leve, conscrits campagnards, fiancs
novices et croyants, que le cur avait mis en garde contre les sirnes
de la ville, courbaient l'chine, riaient faux, un peu anxieux, rouges
jusque derrire les oreilles. Ceux-l, esbrouffeurs, durs  cuire,
remplaants dniaiss, galants assidus de ces belles de nuit, poussaient
rsolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutissait dans le
salon violemment clair, retentissant de baisers, de claques et
d'algarades, de graillements, de bourres de matelots et de refrains de
caserne.

D'autres, courts de quibus sinon de dsirs, baguenaudaient et pour se
venger de la dche se gaussaient des appareilleuses et leur faisaient
des propositions saugrenues.

Clara savait maintenant o tait le Rit-Dyk.

Elle se proposait de ne pas en voir davantage, chaque pas en avant
serait le dernier; puis elle se ravisait et poursuivait encore.

La circulation devint plus difficile. Les escouades de drilles se
multipliaient en mme temps que se renforaient les thories des
prtresses. Outrageusement fardes, vtues de la liliale tunique des
vierges, les filles complaisantes se balanaient au bras de leurs
seigneurs de hasard. Les sanctuaires d'amour,  droite et  gauche, se
succdaient de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux
achalands; de chapelles il se faisaient temples. Au fronton de l'entre
de deux btiments sans tage, Clara lut en lettres de feu, Waux-Hall
et Frascati. C'taient des salles de bal. Des couples qui s'y
rendaient, impatients, fringuaient ds la rue.

Une bouffe de vent frais chassa dans cet air charg d'effluves
rotiques et souleva la voilette de la promeneuse. Inquite, elle la
rabattit sur son visage. Le fleuve,  mare haute, se lamentait, les
vagues battaient les pilotis des dbarcadres et on entendait aussi
glouglouter l'eau envahissant la cale.

A prsent, au lieu de longer les quais et de s'loigner de ces rues mal
fames, Clara fit volte-face, rappele par une venelle qui dbouchait
dans l'artre principale et o l'animation semblait plus furieuse
encore. Elle dtourna  gauche et quittant le Foss-du-Bourg, se trouva
cette fois dans le Rit-Dyk mme, au coeur de la paroisse de joie.

Ici, des faades hautes comme des casernes croisaient les feux de leurs
fentres. Les vestibules pompens dalls de mosaques, orns de
fontaines et de canphores, renommaient les merveilles de l'intrieur.
Et derrire les hautes glaces incrustes de symboles et d'emblmes, sous
les plafonds polychromes  l'gal des oratoires byzantins o dominaient
les cinabres et les ors affolants, Clara devinait la dbauche chevele,
les longues pmoisons sur les divans de velours rouge et dans les larges
lits de Boule.

La rue se saturait d'un compos d'odeurs indfinissables o l'on
retrouvait,  travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du
goudron, les senteurs du musc et des pommades. Les fentres des tages
ouvertes mais grilles comme celles d'un couvent, panchaient sur la
foule les relents capiteux de l'alcve.

Et ici, les femmes plus provoquantes que dans la grand'rue entranaient
presque de force les rcalcitrants et les baguenaudiers. Et toujours le
raclement des guitares, les pizzicati des harpes, les bourres des
musicos et les refrains des bous-bous, les cliquetis des verres et la
dtonation du champagne dominaient la pdale sourde de la foule.

Aux intervalles d'accalmie on entendait pleurer l'Escaut contre ses
berges, et parfois, la sirne d'un grand steamer accot sifflait
rageusement la saturnale.

La parure sombre, l'allure dpayse, la rserve de Clara avaient t
remarqus par ce monde attentif, aux sens trs aiguiss. Une sarabande
de viveurs mondains qui venaient continuer dans ces rgions gaies
l'orgie commence au restaurant, faillit l'enlever dans ses rets.

Les matrones se hlaient de porte en porte pour se dnoncer cette
intruse. D'horribles reproches la souffletrent. Des hommes avins la
regardaient sous le nez et s'acharnaient  ses trousses. Elle gagna peur
et, n'osant plus reculer ou avancer, elle eut envie de se mettre sous la
protection des argousins prposs  la surveillance de ces ddales, en
prtextant d'avoir perdu son chemin.

En ce moment une lourde main s'abattit sur son paule, un souffle moite
et brlant courut dans son cou, et une voix rude mais jeune pronona 
son oreille quelques mots d'une langue inconnue. Elle se retourna. Un
mousse anglais, de belle encolure, emplissant bien sa culotte boucane
et son tricot bleu, la regardait de ses yeux d'enfant, des yeux qui
avaient douze ans comme le corps en avait vingt; et la bouche, non moins
frache et enfantine, rpta les mmes mots d'un ton suppliant et
mouill. Du bord de son bret, camp en arrire, s'chappaient des
frisons de cheveux blonds qui offusquaient son front.

Comme Clara ne bougeait pas et se taisait, le jeune marin la prit par le
bras et de l'autre main, pour mieux se faire comprendre, il puisait
rageusement dans son gousset, et lui montrait de l'or, tout le salaire
d'une traverse de plusieurs mois. Elle s'avoua la beaut de cet
adolescent et son admiration grandissait si imprieuse, la sympathie la
gagnait  tel point que toute lueur de raison allait s'teindre. Mais un
dernier clair traversa sa pense endormie, hypnotise par le dsir; au
moment o il l'entranait, elle se vit perdue, salie, maudite par son
pre, la rise de la ville hypocrite et mchante, friande de scandales;
et d'un mouvement brusque, elle chappa  l'treinte de l'entreprenant
blondin, se perdit dans la cohue, et courut comme une drate sans se
retourner, poursuivie--lui semblait-il--par des rires et des hues, le
sang affluant  ses oreilles, jusqu' ce qu'elle arriva  la porte du
logis Mortsel.

L, avant de sonner, elle s'arrta, comprima les battements de son
coeur, ses genoux se drobant sous elle, et, moins presse, elle se
retourna vers les quartiers d'o elle venait de s'enfuir; presque
repentante,  prsent, de sa panique, tchant de scruter les tnbres,
esprant qu'il l'avait poursuivie, le hardi camarade, qu'il allait la
rejoindre, que la main du dompteur s'abattrait sur son paule, qu'il
reviendrait s'emparer d'elle et l'emporter quelque part dans un coin o
ils ne seraient qu' deux.




XII


Les Mortsel achevaient de djeuner. Aprs un coup de timbre, le
domestique annona qu'une voiture de matre venait d'arrter  la porte,
et qu'un monsieur mince et ple demandait l'entrepreneur. Nikkel prit 
peine le temps de s'essuyer la bouche et se prcipita  la rencontre du
visiteur. En ce moment, celui-ci poussait la porte de la salle  manger:

--Monsieur le comte.... Quel honneur! Excusez-nous.... Vous me voyez
tout confus... Ma femme.... Clara, ma fille unique, Monsieur le
comte.... Monsieur le comte d'Adembrode dont je vous entretiens tous les
jours.... Clara avancez un fauteuil  Monsieur le comte.... Il daignera
s'asseoir un instant  notre table.... Oh! ne nous refuser pas cette
faveur.... Un verre de vin d'Espagne?... Rikka voil les clefs de la
cave.... Vrai, votre prsence nous comble de bonheur.... Et plus je vous
regarde, plus vous me reprsentez le portrait vivant de feu votre trs
noble mre....

Au flux de ces inepties, le compre jouait l'affairement, convaincu que
rien ne flatte autant la vanit des grands que le trouble caus par leur
simple apparition. Le comte, souriant, avait touch la main du parvenu,
et salu la mre et la fille, sans accorder d'attention  l'ameublement
de la pice. Il tait jeune encore, disgracieux, long et blme; vtu de
noir. Des traits anguleux, le nez trop aquilin, l'exagration de ce
qu'on appelle un profil de race. Aprs avoir formul quelques excuses
que ne voulurent point entendre les Mortsel, ses prunelles grises comme
l'acier amati s'arrtrent sur Clara et c'est  elle qu'il semblait dire
l'objet de sa visite: quelques rparations  faire  son chteau d'Alava
prs de Santhoven.

Cette grande jeune fille aux saines couleurs, aux yeux expressifs,  la
bouche sensuellement rouge, avait produit sur le gentilhomme une
impression qui n'chappa ni  Nikkel ni  sa compagne. Il s'embrouillait
dans ses explications, comme si le donjon trois fois sculaire que l'art
du pre Mortsel devait empcher de s'crouler, avait t  autant de
lieues de ses proccupations que de la chaise, o s'asseyait, en face de
lui, la fille de l'entrepreneur. L'air d'apparente rserve de Clara
renforait le charme de son apptissante physionomie. Le comte n'avait
cru s'arrter que quelques instants chez son maon. Il n'eut pas la
force de refuser le verre de sherry offert par la jeune fille. Il
chercha un compliment, ne trouva qu'une banalit. Nikkel Mortsel et sa
femme jabotaient  l'envi, sans prendre haleine, sans doute pour mettre
leur interlocuteur  l'aise, et se rcriaient  l'vocation des moindres
objets touchant de prs ou de loin au noble visiteur. Clara parlait
aussi peu que le comte; mais ce n'tait pas l'enthousiasme qui lui
embarrassait la langue devant le premier comte vivant, le premier noble
en chair et en os, qu'elle avait l'occasion d'approcher et d'entendre.
Elle comparat,  part elle, ce godelureau transi  ces preux du
moyen-ge,  ces hommes de fer, figurs sur les tombeaux gothiques, ou
portraicturs dans les vitraux des cathdrales.

Les quelques mots qu'elle pronona achevrent de griser le jeune homme
moins par leur signification que par leur musique. La voix de Clara,
descendant vers le contralto, prsentait un timbre chaud, voil par
instants, qui s'harmonisait avec le velours de ses noires prunelles, le
moelleux de sa chevelure sombre, la moiteur de ses lvres vivaces, la
langueur caressante de son geste, les sculpturales ondulations de son
corps, sa riche carnation imperceptiblement duveteuse comme celle d'un
noble fruit septembral.

Warner d'Adembrode se surprit  dtailler cette plbienne avec une
obstination inprouve devant les femmes les plus vantes de son monde.
Il remarqua le nez court, plutt retrouss que busqu, charnu au bout,
les narines trs dilates; le menton grassouillet, rond, marqu d'une
fossette comme d'un coup de pouce, le col fort, cercl de deux lignes
parallles fixes comme des fils de soie entre lesquels la chair
capitonne, la pomme d'Adam assez accentue et un dbordement de la nuque
 l'attache du cou.

Elle portait ce jour-l une toilette de soie lie de vin garnie de
velours mordor, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les
reflets pelure d'oignon pandaient un hle sur sa pulpe savoureuse.
Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin dor
rehaussent en la mtallisant la nudit des bacchantes. Une demi-heure
s'coula. Le comte, clou sur sa chaise, l'air  la fois distrait et
charm, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour
prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir
d'Alava, endommags par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans
l'intention transparente d'tre agrable au pre de Clara, il rsolut
d'ajouter une aile  cette demeure; l'architecte arrterait aussitt un
plan que Mortsel excuterait.

Sur le seuil de la porte, o la famille le reconduisait avec force
rvrences, Warner s'attardait et s'obstinait  rester dcouvert malgr
les protestations de l'entrepreneur.

--Faites mieux que ce que nous avons dcid, finit par dire le comte;
lorsque vous viendrez  Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur
montrerai le chteau que les notices des archologues exaltent comme une
des choses les plus curieuses de la contre.... Chaque salle a sa
lgende, souvent une terrible lgende... D'ailleurs si ces vieilleries
ne vous intressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout
autour du parc, des bois magnifiques s'tendent jusqu' Zoersel et
Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-l je vous retiens 
dner.... Ne me remerciez pas; je serai votre oblig...

Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara
aucun courage de formuler, il s'lana dans son coup, qui dtala  fond
de train.




XIII


Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison
de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de
Ryen. Sa gnalogie remontait mme  Rohingue, premier seigneur de cette
contre, rgnant en 725.

Grands batailleurs, ds l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les
paladins cits dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus
tard des d'Adembrode mls aux guerres engages par leurs suzerains, les
ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.

Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398
Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre
Bajazet. Prisonnier aprs le dsastre de Nicopolis, l'intercession du
comte de Nevers lui valait d'tre compris avec celui-ci parmi les
vingt-cinq hauts barons franais que le sultan consentait  pargner
moyennant ranon. Mais sire Rombaut dclina cette grce, il entendait
partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les
janissaires massacraient ces chevaliers dsarms, il courut se jeter
sous les cimeterres des gorgeurs et il ajouta son cadavre  cette
hcatombe de chrtiens. C'est aprs cette guerre funeste qu'on appela
Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mrit un surnom plus
glorieux encore.

A la bataille de Gravelines, le comte Franois d'Adembrode chevauchait 
ct de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destine au gnral,
l'abattait et, emport sous sa tente, il expirait pieusement, consol
d'apprendre la victoire des siens sur les Franais.

A l'encontre de la gnralit des autres nobles flamands, sous le rgime
de la Terreur, le reprsentant de cette maison historique ne voulut pas
s'exiler en Angleterre ou en Allemagne et, dans un beau mouvement de
solidarit patriale, se mit  la tte des simples porteblaudes rvolts
contre les dmagogues.

Le 21 octobre 1798, accompagn de quelques gars rsolus, Jean
d'Adembrode, arrire-grand-pre de Warner, s'tait prsent sur le
march de Massenhoven, o se tenait ce jour-l une foire aux chevaux,
assemblant les blousiers du pays. L il avait arrach aux sans-culottes
et jet dans le feu la cocarde tricolore, puis, mont sur l'estrade d'un
marchand de complaintes, tandis que ses compagnons, dj renforcs par
la bouillante jeunesse de l'endroit, faisaient bonne garde autour de
lui, il avait excit avec une loquence de capitaine et de pote les
habitants du canton  secouer le joug des envahisseurs. A sa voix,
Massenhoven et toutes les communes limitrophes, Viersel, Santhoven,
Ranst, Broechem, Emblehem, Halle, Wommelghem, Grobbendonck, Schilde se
soulevrent en masse. Ceux de ces paroisses qui avaient entendu le comte
Jean, allaient donner, enthousiasms, chez eux le signal de la
rsistance aux Jacobins. Le soir mme de l'appel aux armes  Santhoven,
les soulevs, pour la plupart des conscrits rfractaires, brisaient 
deux reprises les carreaux de vitres de l'agent municipal. Partout on
arrachait des parvis le fallacieux arbre de la libert plant par les
oppresseurs. Le mouvement rayonna  des lieues comme une conflagration;
un tocsin furieux volait de clocher en clocher et la nuit des feux
s'allumaient dans la bruyre; bivouacs et signaux de partisans ou fermes
incendies par les rpublicains. Ceux-ci, d'abord surpris par cette
explosion de chouannerie flamande, lancrent sur elle leurs troupes
disciplines et nombreuses. Le comte Jean d'Adembrode tint quelque temps
ces forces en chec dans son canton de Santhoven, puis il dut s'enfoncer
plus avant dans les landes campinoises; les troupes du Directoire l'y
poursuivirent. Avec sa gurilla traque, accule, dcime, le comte
rallia  grand'peine  Diest le gros des patriotes. Il prit part aux
suprmes et hroques efforts de l'insurrection et prit comme ses faux
dans le massacre de Hasselt.

Sa femme et ses tout jeunes enfants, passs  l'tranger ds l'invasion,
prolongrent leur exil jusqu' l'avnement de l'empire. Napolon,
voulant se concilier cette influente famille, leur restitua les biens
confisqus par la Terreur.

Vers les 185... la dernire comtesse d'Adembrode resta veuve avec ses
deux fils, Ferrand et Warner. Ses prfrences allrent  l'an,
physiquement bti en digne descendant des preux. Ce rejeton semblait
avoir puis la dernire sve du vieil arbre de Rohingus. Le second
tait n aussi chtif qu'un poussin clos avant terme. La comtesse
accueillit comme une calamit la venue de cet hritier et ne pardonna
jamais  cet avorton de ncessiter la division d'une fortune brche 
la fois par les tentatives libratrices du comte Jean et les spoliations
jacobines.

Warner, souffreteux, rachitique, toujours un pied dans la tombe,
entretint longtemps chez l'orgueilleuse douairire le vague espoir que
son fils de prdilection demeurerait bientt unique descendant de
Rohingus. Cependant la frle complexion du cadet se trouva d'une
tnacit imprvue; le bambin, malingre, cramponn  la vie, poussa,
devint un garon blme, djet, sec comme un chalas. Repouss par sa
mre, que semblait narguer son tre piteux mais viable, les heures o il
ne servait pas de jouet  son frre on le relguait parmi la
domesticit.

Warner runissait,  dfaut des avantages physiques de ses anctres,
leur intelligence veille et leur grand coeur chevaleresque jusqu'au
sacrifice; aussi devina-t-il l'aversion des siens et flattant les
spculations de la comtesse, manifesta-t-il de bonne heure un
entranement pour l'tat ecclsiastique. Une fois dans les ordres, il se
contenterait d'une simple rente servie par son an. La comtesse se
garda bien de le contrarier dans cette vocation. Si elle devina  son
tour l'abngation de son enfant, elle ne l'en aima pas davantage. Elle
lui en voulut mme de l'humiliation qu'il y avait pour elle dans cette
gnrosit.

Sortis d'un collge de jsuites spcialement rserv aux nobles, Ferrand
entrait  l'cole militaire de Bruxelles et Warner au sminaire de
Malines.

Depuis ce jour, le cadet des d'Adembrode, celui que l'on appelait le
chevalier ou le jonker, ne parut plus qu' de rares intervalles 
Santhoven ou  l'htel de la rue Kipdorp,  Anvers, depuis des sicles
la rsidence urbaine des d'Adembrode.

Servi par ses protections, le comte Ferrand, le cancre le plus encrass,
subit pour la forme un examen d'admission. Aprs les deux ans
rglementaires  Bruxelles et son stage  l'cole de cavalerie d'Ypres,
il passa avec la mme facilit sous-lieutenant des guides.

Il se lana, tte en avant, dans la vie turbulente de la plupart des
fils de famille. La roulette et le tir au pigeon, l'cart et le turf,
le cheval et la lorette se partagrent son temps et sa bourse. Il se fit
une rputation de casse-cou et d'homme  bonnes fortunes. Une orpheline
pauvre, d'excellente maison, rencontre  la Cour o l'appelait son
service de fille d'honneur de la reine, crut aux dclarations du ftard
se compromit pour lui, et renvoye  sa famille, devint folle d'amour et
de honte. C'en fut assez avec un duel o il eut l'avantage pour poser
dfinitivement Ferrand en lion de son rgiment. Entre temps il
s'endettait jusqu'au cou. La douairire dut intervenir plusieurs fois,
mais c'tait avec la part de Warner, et du consentement de ce stoque
enfant, qu'elle arrosait les cranciers du dissipateur.

Mre aveugle, elle se rsignait aux extravagances du bourreau d'argent,
l'amour-propre peut-tre chatouill par ce tapage et cet clat entourant
le nom des d'Adembrode. Ces frasques cadraient dans son optique
maternelle avec la belle mine, la superbe prestance, le sang vivace du
bretailleur. Pour Mme d'Adembrode, ce piaffeur, sentant l'curie et
le cigare, valait tous les d'Adembrode du pass; elle assimilait les
ruineuses victoires du sportsman sur le turf aux batailles o se
distinguaient les anctres,  la fin sublime de sire Rombaut le Martyr,
 la vaillance de Franois d'Adembrode dont le portrait en pied figurait
au-dessus de la chemine dans la salle d'honneur du chteau, et mme 
l'hrosme du bisaeul Jean, ce La Rochejacquelin campinois, oubli de
ses pairs, mais dont les campagnards du pays ne prononaient le nom
qu'en se dcouvrant.

Elle rservait  ce traneur de sabre bravache une alliance magnifique;
sa bru serait une de Mrode, une d'Arenberg, pour le moins; elle se
prenait  chrir d'avance les petits enfants de son Ferrand.

A l'poque o la douairire caressait ces radieuses perspectives, on
ramenait un soir,  l'htel de la rue Kipdorp, le jeune comte, le crne
escarbouill par un coup de sabot d'un talon vicieux qu'il s'tait
promis de dompter  la suite d'une gageure et aprs un djeuner trop
copieusement arros.

La comtesse survcut  cette preuve pouvantable, mais en fut pour
jamais branle.

Elle ne quitta plus ses larges vtements de deuil, et s'enferma dans
son oratoire converti en une perptuelle chambre ardente; affaisse
devant une manire de cnotaphe recouvert du dernier uniforme, du sabre,
des perons et de la cravache que portait le dfunt cette fatale
aprs-midi. Elle se complaisait dans l'obscurit que piquaient seulement
les langues des cierges jaunes et ses heures se passaient dans les
prires et dans les larmes. Trois jours suffirent pour vieillir de vingt
ans, pour voter cette femme hautaine, droite comme le donjon d'Alava.

On avait averti Warner en toute hte; le lendemain de cette tragdie, il
et t vou au Seigneur. Maintenant il lui faudrait vivre pour le
monde, renoncer  la tonsure, empcher l'extinction du nom.




XIV


La premire entrevue de la chtelaine et du fils unique  prsent, fut
crispante. La comtesse, non encore corrige par ce malheur ressemblant 
un chtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux
profil,  la voix mal assure, avec le cavalier fringant dont les
perons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les
jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en
sourire au lieu de s'en offenser.

Non, la rpulsion vainquait sa conscience et sa volont. Jamais elle ne
s'habituerait  cette face exsangue et glabre, tout l'oppos du visage
panoui de son an. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son
aversion  Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'tait sacrifi
une premire fois en entrant au sminaire; elle ne voulut pas s'arrter
davantage  la pense qu'il s'immolait peut-tre plus cruellement
aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mre qui
voulait d'abord l'en tranger.

Au milieu d'une crise d'gostes larmes, elle ne cessait de rpter:
Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succder! Et
toujours un voeu impie lui montait aux lvres: Pourquoi la mort
n'avait-elle pas enlev celui-ci qui ne prtendait  rien ici-bas, au
lieu de l'autre,  qui tout russissait; cet avorton probablement
impuissant, contrefait et djet ds le berceau, en place de ce
vigoureux garon digne de faire souche?

Warner respecta la dsolation outre de sa mre. Nature vanglique, il
ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de
la monomane; il essaya, par son stocisme, de se faire pardonner le
crime de survivre  Ferrand.

Il passait  Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie
de l'anne. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le
jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait
demeur continuellement auprs d'elle, par dfrence filiale, quoique en
butte  ses tracasseries, mais elle l'loignait en invoquant malignement
les devoirs imposs  quiconque reprsentait le grand nom d'Adembrode.
C'tait une soire dans laquelle il devait paratre; un mariage ou un
enterrement auquel on le priait; une flicitation  recevoir au jour de
l'an. Tantt le rclamait un office religieux, tantt le convoquait un
comit de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairire, il
donnait un grand dner d'apparat dans leur htel de la rue Kipdorp.

Elle se dsintressait des convenances sociales, mais n'entendait pas
que son fils partaget son renoncement et s'abstnt de se rendre aux
nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela
dans cette pice lugubre o elle vivait comme une chouette, s'obstinant
 s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-sminariste
 table. Elle n'avait pas mme consenti  prsenter au monde patricien
d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous
la physionomie obsquieuse et sous les compliments obligs, la pitre
impression que produisait le frre du brillant officier.

Chez elle, la femme de qualit souffrait peut-tre autant que la mre en
songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes
de Ryen allait s'teindre. Elle affectait parfois de parler mariage au
dernier comte et s'informait de ses succs dans le monde sur un ton
rappelant les plaisanteries braques et soldatesques de Ferrand.

Tromp dans ses affections naturelles, habitu, ds l'enfance,  ne
compter pour rien, Warner avait report toute son ardeur sur l'tude.
Lorsque la comtesse mourut, deux ans aprs Ferrand, il put reprendre sa
vie de bndictin et se renfermer  l'envi dans sa bibliothque et son
laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidit
de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des
naturalistes de ce sicle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux
dcouvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur
Lucas. Le savant trouvait dans les rvlations dsolantes que ces
physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification
nouvelle que le croyant offrait en pnitence  son Dieu.

Il prouvait une joie amre et cuisante  rechercher lui-mme les
diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmits,  se dissquer,
 sonder toute l'insuffisance de son tre corporel.

L'Eglise recommandant de tenir son corps en mpris, les pratiques du
comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.

Pourtant des scrupules s'insinurent en lui. Si le chrtien absolvait le
savant, ce fut au gentilhomme  regimber. Avait-il le droit de se
rjouir avec un amer et poignant soulas de la dgnrescence du sang des
d'Adembrode? Avait-il quitt l'autel pour se livrer  ce lent suicide?
Dans la paix mlancolique gote depuis quelques mois surgirent
brusquement les ombres irrites de Ferrand et de la comtesse douairire.
Ces fantmes hantrent ses rves pour lui reprocher sa rsignation  la
dchance. Non, il ne pouvait pas se prter  l'extinction de la race
des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre ligne. Mme les
intrts de l'Eglise exigeaient qu'il y et toujours en Flandre des
reprsentants de cette trs catholique famille.

Ces considrations auraient peut-tre brouill Warner avec la science,
s'il n'avait pas envisag celle-ci comme une aide pour remplir le
devoir que lui rappelaient les voix imprieuses des aeux. Une ide fixe
se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des
d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui
tomba sous les yeux un passage de _Charles Demailly_, l'admirable roman
des frres de Goncourt, celui o le mdecin de Charles thorise  propos
de l'anmie:

L'anmie, disait le docteur, l'anmie nous gagne, voil le fait
positif. Il y a dgnrescence du type humain. C'est, tendu des
familles  l'espce, le dprissement des races royales  la fin des
dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle
fatigue d'un vieux sang! Peut-tre cela a-t-il t la maladie de
l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les
traits mme dans le bronze semblent avoir coul... Mais alors, il y
avait de la ressource, quand une socit tait perdue, puise, au point
de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui
transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anmie du
dix-neuvime sicle? Sera-ce dans quelques centaines d'annes une
invasion d'ouvriers dans la socit?

Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant
Warner. Au fait, tous les savants inclinaient  une rponse affirmative.
Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses tudes lui
arrachaient la reconnaissance de l'inluctable vrit.

Bourrel par le dsolant problme, lorsqu'il eut extrait la quintessence
des ouvrages spciaux des bibliothques du pays, il voyagea, battit les
cabinets de lecture et les collections universitaires de l'tranger,
s'aboucha avec les lumires de la science.

A Londres, o il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British
Musoeum d'un jeune mdecin franais et la communaut des tudes
rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie
pure, car le docteur Girard tait fortement imbu des thories
philosophiques de Bchner et d'Auguste Comte.

Warner s'ouvrait  sa nouvelle connaissance sur le miracle
espr.--Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume
de dire.

Le docteur Girard l'coutait avec sollicitude; il paraissait d'abord
assez embarrass de conseiller, dans une matire aussi dlicate, un
homme du caractre et des opinions de M. d'Adembrode, mais press,
suppli par son ami,  la fin, il prononait son arrt dfinitif.

Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un
moyen, l'infusion d'un sang riche, de prfrence un sang plbien dans
les veines appauvries de l'antique rameau; une msalliance qui
deviendrait une slection.

L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la
Providence mme semblait envoyer  Warner, vainquit les dernires
hsitations du comte. L'normit de la forfaiture prche par le docteur
Girard diminuait en prsence de la perfection plastique de cette enfant
de marauds.

Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.




XV


Deux mois aprs la visite de Warner  l'entrepreneur, visite suivie
d'une excursion de la famille Mortsel au chteau d'Alava, l'aristocratie
anversoise criait au scandale  la nouvelle du mariage du comte
d'Adembrode de Rohingue avec la fille d'un gcheur de pltre enrichi. En
leur for intrieur, les indigns se rjouissaient de cette msalliance,
la plus monstrueuse qu'et imagine un conseil hraldique; elle les
vengeait des ddains et de la supriorit de ces d'Adembrode, se
targuant d'un sang plus pur que celui des sept familles fondatrices du
patriciat d'Anvers.

Ainsi, les plus acharns  fltrir la fougasse du jeune misanthrope,
taient les nobles de frache date, des gentilshommes cosmopolites
ajoutant une annexe trangre et hybride  leur nom patronymique
flamand: les van Pulderbosch de la Poulainerie, les van den Berg y
Castelar; c'taient les armateurs ou banquiers anoblis par des princes
du dehors, c'taient des comtes du Saint-Empire, des acheteurs de titres
de noblesse, prcisment ceux que la hautaine douairire, ce fat de
Ferrand et mme ce timide Warner tenaient  distance.

Le mariage se clbra sans le moindre apparat,  l'aube, dans la
chapelle du chteau d'Alava.

Aucun proche, aucun ami de l'un ou de l'autre des conjoints n'y
assistait.

Aprs la bndiction nuptiale et les formalits civiles, on congdia les
tmoins--de simples salaris comme ceux qu'utilisent les notaires pour
leurs actes--et les portes du chteau se refermrent sur les deux poux.

Les Mortsel, ces incorrigibles parvenus, parents trs aimants et d'une
abngation touchante, n'avaient t que trop heureux de souscrire aux
conditions humiliantes imposes par leur gendre; ils ne pourraient voir
leur enfant que sur l'invitation du comte, et Clara oublierait le chemin
de l'htel de l'avenue du Commerce.

Clara essaya de se rebeller, sa relle affection filiale rpugnant  ce
pacte, mais cette fois le pre Mortsel s'tait montr intraitable:

Jamais pareille alliance ne se retrouverait. On lui arrachait sa fille
et on l'en sparait comme indigne. La belle affaire! Du jour o Clara
devenait comtesse, elle changeait d'essence et ses auteurs pouvaient
tre carts comme des parents nourriciers ou des gouverneurs qu'on
remercie aprs le sevrage du poupon et l'ducation du pupille.

Clara cda. Mais aprs quels combats et quels dchirements! Ds le
premier jour le comte lui avait inspir une aversion indicible. Cet
homme anguleux et sreux, aux allures trop correctes, portant dans sa
longue redingote noire quelque chose du remeugle des sacristies et de
l'ammoniaque des laboratoires, reprsentait l'antithse la plus absolue
de l'idal de Clara. Ce n'tait pas mme ce prince charmant et
troubadouresque des contes bleus et des romans parisiens. Le comte
d'Adembrode tait laid, d'une laideur minable.

Le bizarre, c'est que l'excs mme de l'antipathie de Clara pour ce ple
gentilhomme, la dcida  l'pouser. Elle avait couru d'inquitantes
aventures, des sollicitations rprhensibles continuaient de la
chatouiller. Sa raison et sa volont triomphaient jusqu' prsent, mais
pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions dsordonnes
de son temprament? Elle se dit que le mariage seul la dtournerait de
l'abme o l'entranait le vertige de ses sens.

Mais elle finit par se persuader, la nave et passionne Clara, que la
laideur et la fragilit mme du mari, autant que les obligations
prvues, le commerce matrimonial rgulier, mousseraient ses envies et
ses curiosits illicites et disperseraient les vols de monstrueuses
chimres qui la frlaient de leurs ailes enflammes.... Elle essayerait
de chrir son poux, un galant homme et un homme instruit, certes digne
d'amiti et de confiance, et lui demanderait protection contre
elle-mme.

Elle attendait, en outre, la gurison ou la dfaite de ses sens, de la
campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de
tout un rgime de saines fatigues qu'elle s'imposerait  Santhoven; 
Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location
l'htel du Kipdorp, indiquant clairement, par l, l'intention de ne
jamais reparatre dans la socit de ses pairs.

La premire nuit de noces suffit pour branler les fermes rsolutions de
Clara et montrer  l'effervescente crature l'inanit des efforts
entrepris. Chez le comte, le mle sortait diminu de cette premire
preuve. Il y avait eu entre les deux poux un de ces malentendus de
l'piderme qui dcident souvent de tout l'avenir d'une union. Le
lendemain Clara n'tait plus vierge et cependant elle n'avait pas frmi
dans ses fibres intimes. Les instincts de la marie lui rvlaient des
sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire
passer.

Elle dvora cette dception. Son visage revtit un caractre plus calme,
plus pudique que jamais. Elle cachait ses fivres derrire une immuable
srnit. Elle se montra douce, aimable, complaisante;  tel point que
Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire
pay de retour. Il fut d'autant plus facile  Clara de tromper son mari
que celui-ci, n'ayant pas vcu, ne connaissant point de femme avant le
mariage, ignorait les subtilits, les mirages et les flonies de
l'amour.




XVI


Si Clara s'tait fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se
mprit encore davantage sur la campagne.

Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en rvlaient
quelques livres fades de la bibliothque de la pension: les pastorales
de Mme Deshouillres, de Racan et le _Tlmaque_.

Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs
de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salptre et de chlore,
les vgtations et les cultures corrodes autour des fours  briques.
Encore, ne se remmorait-elle pas la campagne proprement dite en se
rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.

Depuis leur installation  la ville, comme c'est gnralement le cas
chez les transfuges du village, ses parents avaient rompu pour jamais
avec la banlieue, nourrissant mme un mpris froce  l'endroit des
blouses, des hautes casquettes, des coiffes et des cottes villageoises,
de l'ternel vert et bleu de la campagne; et une des seules objections
du pre Mortsel au mariage de sa fille avec le comte d'Adembrode avait
t cet exil  perptuit dans une crtine bourgade--c'tait son mot--de
la Campine.

Clara boudait la campagne pour d'autres motifs. Elle se la reprsentait
retentissant de blements d'agnelets  faveurs roses, pullulant de
bergers classiques et mlomanes, d'Estelles et de Nmorins, tapisse de
myosotis, sature de posie laiteuse et dulcore; et parce qu'une
campagne ainsi imagine l'ennuierait  mort, elle en avait attendu une
sorte d'apaisement.

Or, voil que cette atrophie de ses sens, les champs la lui refusaient.
Elle ne dut pas sjourner longtemps  Santhoven pour revenir de son
illusion et ranger la prtendue simplicit de moeurs du paysan et
l'idyllique innocence des hameaux parmi les ingnieuses fictions
destines aux sentimentalistes et aux observateurs passagers.

Habitue ds l'enfance  tout pntrer,  ne pas se fier aux apparences,
Clara dcouvrit bientt les oscillations et les courants sous la surface
impassible.

Comme elle, la Nature n'tait qu'une hypocrite, luttant en sourdine,
secoue par des spasmes intrieurs. Les convulsions printanires,
l'ascension des sves, les rivalits des racines pompant aux mmes
sources, les papillonnements du pollen n'altraient pas l'apparence
majestueuse de la grande Matrice.

Une torpeur lascive s'emparait de la chair brune et veloute de la glbe
aussi bien que de l'argile paisse de ses laboureurs. Les puberts
accumulaient leurs trsors jusqu'au moment de les rpandre copieusement.
Continence spculative! Car plus la constriction est longue et taquine,
plus, au jour de la rencontre d'apptences rciproques exaspres par
l'attente, la collision sera formidable et paroxyste la jouissance.

Oui, ce sont les passions latentes, les amours ajournes, les ruts tenus
en bride, les humeurs accumules qui oppressent les dtenteurs
perversement chastes, et donnent aux tres et aux choses de la campagne
une apparence rassise et mousse.

Plus tard seulement, on dcouvre sous cette prtendue apathie la rage et
la rvolte. Ce n'est pas de l'impuissance mais de la plthore.

Cyble secrte trop de forces. De l son accablement et sa torpeur. Ces
rpltions exigeraient des dbondes prolifiques: on n'offre  la desse
que des soulagements drisoires.

C'est surtout vers le Nord et en pays flamand qu'elle revt des formes
droutantes pour le profane, mais prestigieuses pour ses vrais
adorateurs.

Aussi la comtesse d'Adembrode, prdestine, s'prit de ces cieux plombs
et pesants, de ces horizons presque toujours guillochs d'averses sous
lesquels mme les scnes du bonheur provoquent de l'angoisse et comme
une apprhension de mirage.




XVII


Les d'Adembrode dfrichaient depuis plusieurs sicles arpent sur arpent
des sablons campinois et taient parvenus, tout en arrondissant leur
domaine,  doter le communal d'une centaine d'hectares d'excellente
terre, en plein rapport, digne de rivaliser avec les alluvions des
Polders. Mais ces prs et ces cultures se noyaient dans l'immensit des
garigues et des bois d'alentour.

Clara Mortsel tait arrive  Santhoven, en aot, lorsque les bruyres
fleuries roulent  perte de vue les vagues d'une mer rose. De distance
en distance des sapinires et des chnaies tranchent par leur feuillage
sombre et velout sur cette floraison adorable, et l'arme de ces arbres
 essence forte se combine avec les parfums sauvages des brandes.

Quand approche l'automne, en septembre, par un temps pluvieux, lorsque
le soleil s'efforce pniblement de sourire  la nature et que ses
baisers la mouillent de larmes au moment de leur sparation, cette
atmosphre vous grise et vous remue. Plus tard, vers le soir, des
monceaux d'essarts, torchres ples et fumeuses, cassolettes d'un
farouche encens s'allument dans les landes aux mains hiratiques des
bergers et ces brlis auxquels ils rchauffent leurs doigts gourds,
glacent, l-bas, le coeur du rare passant.

L'habitant de ces rgions correspond au caractre grave du dcor. La
sve circule sous l'corce des rouvres et affleure  la pulpe des
hommes.

Ce peuple d'un terroir qui passe  juste titre pour celui o le sang
anversois se slectionne, impressionna plus profondment la comtesse,
par ses mystrieux dessous et son feu intrieur, que l'ouvrier urbain
par son dbraill et son vice bravache.

Ces Campinois sont aussi plus robustes, de chair mieux tasse, mieux
ptrie, moins veules que les balourds des Polders riverains de
l'Escaut.

Elle se complut  les observer de prs, comme elle piait autrefois les
maons et frlait les lazzaroni du port d'Anvers:

Les soirs d't, principalement les lundis, la besogne termine, les
gars de la paroisse se runissent au carrefour prs du cimetire.

Accroupis en rond, quelques-uns couchs  plat-ventre, d'autres adosss
au mur, c'est  qui racontera ses aventures du dimanche, ses libations
et ses amours. Ils s'expriment avec gravit, d'une voix cuivre et
tranarde. Emptrs dans leur rcit, ils supplent  leur locution
pteuse par des gestes coloris et lents, illustrent leurs dires de
postures vocatives jusqu' la licence; des postures qui griffaient pour
des mois la rtine de Clara.

A mesure que la nuit tombe, leurs accs de rire brefs et saccads comme
des hennissements de poulains, se font rares. Par-dessus la clture du
champ des morts, les croix deviennent moins distinctes et, pour cette
raison mme, plus inquitantes. Elles tracent un geste impratif. Le
narrateur lance en pure perte ses dernires saillies.

Graduellement s'teignent les pipes, se clairsme l'assemble.

Au dernier coup de neuf heures il n'y a plus un vivant prs de l'glise.
Le calme rgne complet.

Obies, les croix sont rentres dans les tnbres.




XVIII


A Santhoven, sans produire le mme scandale qu' Anvers, le mariage de
Warner rpandit d'abord une sourde consternation parmi les paysans.
Presque tous fermiers du domaine d'Alava, ils s'enorgueillissaient de la
race de leurs matres comme d'un patrimoine commun. Ce nom d'Adembrode
couvrait le pays de son prestige. L'hrosme belliqueux de cette famille
dans le pass dfrayait les longues veilles, et les cultivateurs ne
savaient lesquels admirer davantage des soldats de jadis ou des
agronomes d' prsent.

Dans la conviction de ces simples, Dieu ne permettait pas plus  un
gentilhomme d'pouser une roturire qu' ses anges de s'unir aux filles
des hommes. Et dire que cette loi avait t viole par un d'Adembrode,
leur seigneur  eux, le plus noble de tous les seigneurs! Les braves
gens en demeurrent baubis. Notre jeune comte a faut! se
rptaient-ils, que Dieu _nous_ ait en grce! Le jour du mariage un
grand nombre apprhendrent un croulement des tours d'Alava et,
tremblants sous leurs chaumes, ils craignirent longtemps de s'aventurer
au del des sauts de loups qui bornaient le domaine. Plus tard, rassurs
mais non point rconcilis, aux premires rencontres de la nouvelle
comtesse au bras de Warner, un triste reproche perait dans leur faon
de saluer le comte et un accent lgrement rogue dans leur bonjour  sa
femme. Mais la beaut de la jeune chtelaine, sa grce et surtout sa
bienfaisance dissiprent ces derniers scrupules.

--Aprs tout, le Saint-Esprit pousa bien la Vierge Marie! disaient-ils,
pour justifier leur indulgence.

D'ailleurs, ces pacants ne pouvaient garder longtemps rancune  leur
seigneur, leur favori de longue date. Feu la comtesse douairire, la
Wallonne--comme l'appelaient ceux de Santhoven, parce qu'elle parlait 
contre coeur le flamand,--n'tait rien moins que leur idole; ils
affectionnrent mdiocrement aussi le comte Ferrand, ce hbleur qui les
scandalisait durant ses rares apparitions au chteau par ses allures de
casseur d'assiettes, et surtout par une ostentation  n'entendre que le
franais.

Aussi avaient-ils  peine dissimul leur joie de l'avnement inopin de
Warner. Ils nourrissaient pour le chevalier cette compassion que les
paysans flamands prodiguent aux malades, aux innocents, aux infirmes, 
tous les pauvres hres. La conduite dnature de la comtesse, de
Ferrand, contribuait  leur impopularit. Warner grandissant, la piti
des villageois devint de l'admiration et de l'enthousiasme pour son
caractre. Si leur jeune seigneur tait un peu maltrait au physique et
rappelait sans les flatter les portraits de ses pres, des Goliaths
sanguins et tout d'une pice, au moins valait-il le meilleur de ces
preux du ct du coeur et de la tte. Le bouillant seigneur Jean
d'Adembrode, lui-mme, trou par les balles des bleus dans les fosss de
Hasselt, n'aurait pas reni ce doux sminariste, fidle  sa terre et 
ses terriens.

Quelques mois aprs l'arrive de Clara, les gens de Santhoven se
seraient fait hacher comme paille pour leur nouvelle comtesse. Elle
visitait non seulement les fermes du domaine, mais les burons des
pauvres gens et s'occupait avec ses femmes de la vture des petits. Le
comte approuvait ces oeuvres de pit, heureux de voir le populaire
ratifier par des bndictions le mariage que rprouvait le monde.

Cependant, spculative et curieuse, Clara pelait et dbrouillait l'me
complexe du Campinois, elle s'appliquait  la dpouiller de sa gangue;
lorsqu'elle se fut assimile ces rustauds, elle apprcia leur foi
ardente et leur fond de merveillosit. Elle connut leurs affres de
conscience aux approches de Pques, leurs terreurs macabres durant
l'Octave des mes; elle se fit raconter ou chanter avec une curiosit de
catchumne ces lgendes composes par des ptres rapsodes,
mlancoliques pomes de la garigue et du brouillard, suggestifs comme le
ple incarnat des bruyres, les regrets sonns aux clochers lointains,
la chute des feuilles et les derniers rayons du jour.

L'attachement des Campinois  leurs prtres la toucha si intimement,
qu'elle partagea leur ferveur. Pour l'amour des ouailles, elle se prit 
vnrer le pasteur.

Peu  peu, elle rpudia ses dernires attaches urbaines, pousa la
haine instinctive de ces primitifs contre les raffins des villes, et
confondit dans cette rprobation les ides que la ville voque: le
progrs, le monde banal, les journaux, les modes, les bureaux, les
prisons, les casernes, les coles, les hospices, les rues rectilignes,
les impostures de la civilisation.

La guerre des paysans dans la Campine et le Hageland, et surtout les
gestes de Jean d'Adembrode, bisaeul de son mari et chef de partisans,
dfrayrent de frquentes causeries entre Clara et Warner. Si le comte
lui rpugnait en tant qu'poux, elle l'aimait d'une amiti raisonnable,
 peu prs les sentiments d'estime d'un lve pour un professeur
d'lite, elle se plaisait  sa conversation, un peu doctorale mais
instructive, et ne pouvait s'empcher de rendre hommage  sa gnrosit
d'me,  ses solides convictions patriales et chrtiennes.

Leur communion d'ides devint de plus en plus troite. Mais ils se
sparaient  partir de la manifestation de ces ides, car alors que
Warner trouvait dans la foi une source de srnit et de paix, Clara n'y
puisait que de nouveaux aliments d'agitation.

Elle s'exalta jusqu'au fanatisme, regretta les temps abolis, les
poques de Croisades et de Jacqueries, les villes prises d'assaut, les
pacants efflanquant les bourgeoises et les auto-da-f consumant les
philosophes dsillusionnistes.

Elle rvait le retour des chouanneries, le triomphe des campagnes sur
les villes. Les pastoureaux flamands broyaient sous leurs sabots et
ventraient  coups de fourche les civiliss voltairiens matres des
cits flamandes.

Ces rustres qu'elle aimait d'une passion fatalement inassouvie, elle
aurait voulu les runir sans cesse autour d'elle, en belliqueuses et
puissantes coteries. Elle se prenait  envier la destine des voyantes
guerrires, la gloire archanglique d'une Jeanne d'Arc. Elles
mritaient, ces amazones chrtiennes, de vivre en hommes avec les
hommes, en les conduisant de victoire en victoire.

Elles au moins avaient pu s'tourdir et se fatiguer dans des besognes
hroques, jusqu'au jour o le bcher anglais dvorait leur chair chaste
et intrpide.




XIX


Les labeurs des champs et des fermes la requirent avec plus de sduction
qu'anciennement les manoeuvres des maons. Pendant ses courses, 
l'approche de l'hiver, elle s'attardait  l'intrieur des chaumes,
feignait de s'intresser aux confidences monotones et dolentes des
femmes affenant le btail ou tirant les vaches accroupies dans la
litire. Clara s'extasiait devant les btes, faisait causer les
vachres, mais tait plus proccupe de l'aire voisine que le rythme des
flaux mettait en trpidation.

La fermire lui offrait de se rendre de ce ct. Les larges mouvements
des batteurs, la gymnastique des vanneurs  moiti nus, l'auraient
tenue, haletante, sur place, durant des heures. Dans cette grange o
des activits musculaires se dpensaient depuis le chant du coq, o une
transpiration acharne imbibait le sol de ses gouttelettes, dans cette
grange toute imprgne des effluves de la force, il sortait fumante, des
poitrines charnues, des pieds dchaux, de tout ce cuir tremp de sueur,
une fauve et excitante odeur de mle.

Les travailleurs, un peu confus d'tre observs, interrompaient leur
corve, saluaient, s'pongeaient en riant rouge, et cet embarras
enfantin tait exquis chez ces hommes rbls.

L'air de Clara, cet air affable n'ayant rien de protecteur, les
modulations tendres de sa parole flamande, sa proccupation de leur
bien-tre, son souci de leur personne et de leur famille, apprivoisaient
et sduisaient ces tcherons. Sans jamais souponner la violence de son
penchant,  la longue ils se savaient bien voulus. Sa prsence, sa voix,
ses regards rpandaient autour d'eux une atmosphre  la fois douce et
capiteuse. Telle, une de ces tides et longues pluies de printemps, que
tamisent les lilas en fleur et dont les larges gouttes apportent aux
fronts les plus rudes la sensation d'invisibles lvres.

Souvent au milieu du jour, par un soleil torride, sous l'air pesant de
juin, elle surprenait le travail des botteleurs. En arrt, elle
dvisageait un instant, avec une jalousie pniblement dissimule, les
femmes rieuses rtelant les brindilles d'herbe laisses  leurs pieds
par les garons. Toute son attention appartenait  la besogne complique
de ceux-ci. Elle les voyait prs des meules, treignant de leurs genoux
et de leurs bras la masse de foin qu'ils liaient en botte avec cet
accent nerveux et volontaire insparable d'un pareil labeur.

Un de ces ouvriers portait beau, plus que les autres:

C'tait un grand brun de vingt-trois ans, membru, large d'paules, ferme
des reins, solide sur ses jarrets. Il avait la face ronde et pleine, le
teint vif; sous les sourcils droits et pais et les cils soyeux, des
prunelles brunes passant de la limpidit des hpatites aux luisants
sombres du bronze; le nez droit, les ailes dgages, de larges narines
vibrantes; la bouche bien meuble et bien fendue lgrement inflchie
aux commissures; la moustache naissante; la mchoire accuse; le menton
imberbe presque carr; le cou large aux attaches charnues; les oreilles
moyennes, bien dessines, un peu cartes de la tte; un front nergique
sous un cabasset de cheveux noirs et friss, comme de l'astrakan,
plants drus et droits, taills assez courts. Il travaillait en
chantonnant et Clara se rapprochait assez pour entendre craquer  ses
mouvements de jeune taureau ses bragues de coutil et sa chemise ouverte
sur la poitrine.

Elle fixa pour jamais dans sa pense la saison, l'heure et le dcor,
avec, au premier plan, le personnage principal.

Autour de ces botteleurs en action, la campagne s'tendait mornement
belle et apaise, comme elle l'est  cette poque des foins o les
herbes des prs se dcolorent, se fanent et montrent leurs ttes
gonfles de gramen. Par intervalles le cri de la caille piquait  coups
de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un
souffle d'air mlait au poivre persistant des foins le bouquet plus
suave, plus calme des sureaux.

La comtesse, qui connaissait les habitants de Santhoven et des clochers
voisins, voyait cette fire graine de paysan pour la premire fois. Elle
regrettait de ne pas avoir abord le jeune travailleur pour s'informer
de son nom et de son toit. Cette action et ce discours eussent sembl
normaux au moissonneur et  ses compagnons; mais l'impression produite
avait t tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble
non par ses paroles, mais par leur son.




XX


Le dimanche suivant, au milieu du Salut, auquel assistaient les matres
du chteau, le cur invita tous les hommes non maris de l'assistance 
rester dans l'glise aprs la bndiction. Le comte et la comtesse
allaient sortir avec le gros des fidles, mais le pasteur s'approcha du
banc-d'oeuvre et les pria de demeurer. Lorsque la masse se fut coule
lentement aux derniers soupirs de l'orgue, le prtre, entour du bedeau,
du sacristain et de ses acolytes, fit ranger les gars en demi-cercle,
devant lui, face au tabernacle, toussa, se tamponna la bouche de son
mouchoir, inclina quelques secondes sa tte blanche de septuagnaire
pour se recueillir; puis, se redressant abordant directement son sujet,
il commena d'une voix claire:

Mes chers garons, en prsence des temps difficiles que notre sainte
religion traverse, j'ai rsolu, de concert avec les seigneurs
d'Adembrode,--ici, il se tourna en s'inclinant vers les chtelains
d'Alava, et ceux-ci rpondirent de leur stalle par un signe
d'assentiment,--d'tablir  Santhoven la Socit de
Saint-Franois-Xavier.

Un murmure favorable, un frmissement approbateur courut parmi le groupe
des blouses bleues.

Le prdicant poursuivit son allocution dans une forme familire et
image, en racontant quelques pisodes de la vie du grand saint, le
courageux aptre des Indes et du Japon. Puis il aborda l'loge de
l'oeuvre: elle constituait une sorte de forteresse leve contre
l'invasion de l'hrsie dans les campagnes. Les libraux--non plus
calvinistes comme autrefois, mais franchement athes, ce qui est
pire--rdaient, ainsi que des loups, autour des paroisses fidles.
Jusqu' prsent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du
Seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-tre au
bercail,  force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu
dfiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus  la violence
comme les anciens loups, mois rusant et caponnant  la faon des
renards.

Le prtre continua en semblant s'adresser aux deux nobles auditeurs:

--Notre sainte milice ne guerroyera pas uniquement contre d'impies
compatriotes, elle enrayera l'influence de l'tranger, celle des
Franais sans Dieu autant que celle des Allemands hrtiques. Voyez
Anvers, la grande ville; c'est  peine si elle appartient encore aux
Anversois de race. Les Allemands y foisonnent. Dbarqus sans sou ni
maille sur les bords de l'Escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du
pav et affament les enfants de la ville. La nfaste influence wallonne,
la doctrine comme on l'appelle, avait dj prpar cette spoliation.
Je vous le dis, la conqute de la grande ville, joyau de ce royaume,
rsulte de la coalition des marchands wallons et allemands, avec la
complicit de quelques Anversois, tratres ou dupes, ceux-ci inspirs
par le mpris de l'autonomie patriale, le lucre goste, l'ambition
d'une puissance illusoire, la haine de Dieu et de son Eglise; ceux-l
berns par de grands mots librtres.

Mes chers frres, mes amis--il reparlait  l'intention de ses auditeurs
ruraux--si je m'occupe des Allemands et des Wallons  Anvers, c'est
parce que, matres de cette place convoite, ils traiteront aussi en
pays conquis les campagnes environnantes. Que diriez-vous le jour o des
Wallons et des Allemands achteraient les terres de vos aeux,
deviendraient des propritaires de vos fermes, et vous opprimeraient,
vous autres libres garons, vieux chrtiens et Flamands invtrs, comme
ils pressurent dj le peuple d'Anvers? Que diriez-vous le jour o les
protestants construiraient leur temple et logeraient leur domin en face
de votre glise et du presbytre de votre pasteur? Ne croyez pas que je
veuille vous effrayer. Hrtiques de toutes sectes provignent  Anvers.
Au sud de la ville, plusieurs maisons de plaisance ont dj t achetes
par des juifs allemands. Vous voyez-vous domins par ces decides?
Imaginez-vous par exemple, un de ces messieurs matre du domaine
d'Alava?...

Les coutants dressaient l'oreille  ces inquitantes hypothses,
s'agitaient, se regardaient l'un l'autre, se sentaient le coude; dj
enrls, bouillants, prts  marcher contre l'ennemi que leur
indiquerait leur pasteur. Ses dernires phrases surtout avaient port.
De sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux
fulguraient, menaants.

L'orateur calma du geste cette effervescence, intrieurement flatt de
l'effet de sa parole, et reprit:

--Si j'ai tard  fonder ici la sainte milice, c'est parce que je la
savais tablie de fait par l'accord de tous mes paroissiens. Aujourd'hui
que l'ennemi approche, il s'agit de nous compter, de nombrer nos forces,
et de nous organiser rgulirement afin de nous rattacher au grand
rseau des confrries Xavriennes qui couvrira bientt le Polder, la
Campine et la Flandre jusqu' la Mer. Je le constate avec fiert; ma
confiance en votre concours ne se trompa point. Merci d'tre venus en
rangs aussi presss.

Et s'animant, avec une chaleur attendrie.--Oui, je reconnais bien  cet
empressement les petits-neveux de ces patriotes en sabots de nos cantons
de Santhoven et Lierre, qui dfendaient, sous la Furie Franaise, leurs
glises, leurs clochers, leurs prtres et leurs foyers contre les
sans-culottes liberticides. Vous savez, Monsieur le comte, qu'un
doctrinaire Gantois osa soutenir, il n'y a pas longtemps, en pleine
Chambre, que notre pays ignora toujours la libert avant le rgime
rpublicain? Oui, mes amis, vous vous refusez de croire  cette
abomination, un Gantois, un Flamand semblait regretter ce rgime-l! Vos
pres la connurent et l'apprcirent mieux cette libert comme en
France! Quelques anciens de ce clocher pourraient en parler. Ils la
reurent comme la peste, et ils firent bien. Inutile de vous rappeler la
faon dont ceux d'ici se comportrent. Ce sont des traditions
imprissables dans notre village.

Je termine. Jeunes gens, mes chers fils, vous vous ferez tous inscrire
dans notre pieuse confrrie, prts  vous rvolter, comme les hroques
conscrits de 98 et 99, contre les ennemis de votre berceau, de vos
gloires, de votre race et de votre Dieu. _Amen_.

Si un mlange de fiert, d'ardeur belliqueuse, d'enthousiasme religieux,
enflammait toute cette jeunesse sanguine  cette harangue, personne dans
l'auditoire ne l'avait coute avec une volupt plus immense que la
comtesse Clara d'Adembrode. Il est vrai qu'elle entrait pour moiti dans
cette leve de boucliers. Consulte par son confesseur sur ce projet de
confrrie, elle y adhra avec passion et elle-mme inspira au prtre
l'esprit et lui dicta les termes de cet appel aux armes, irrsistible
comme un _sursum corda_.

On procda sur le champ aux enrlements. Le cur appelait les
volontaires par leurs noms: Frans Pierlo, du charron, un dgourdi,
nerveux et lanc, aux yeux bleus veills, aux cheveux blonds comme le
chanvre; Jakke Polvliet, dit le Rosse-Kop, la Tte-Rousse; Tybaert, Nand
Morgel, Gile Goulus, Willem Kartous, le fils du brasseur, appel le
Merle  cause de son talent de siffleur; Jean Broks, le garon meunier;
Sus Wellens, le marchal-ferrant; Stan Malcorpus, le colombophile,
hritier d'un cultivateur renforc; Sander Basteni; Warr Pensgat, le
tueur de cochons, etc., etc.

Tous, gars de quinze  trente ans, de crnes compres, bras ballants,
grimpaient d'un pas dlibr, mais rougissant sous leur hle, les
marches du choeur et s'approchaient du sacristain qui les inscrivait sur
un registre neuf, reli en rouge, dor sur tranche,  la suite d'un
rglement dont il leur donnait lecture pour la forme. Lorsque les
miliciens repassaient, Warner assis dans son banc  ct de Clara,
dvisageant avec complaisance ces francs gaillards, arrtait ceux de sa
connaissance, les flicitait et les exhortait cordialement. Il venait de
taper sur les joues du petit Jef Malsec, un garonnet de quatorze ans,
le junior de la confrrie, lorsque le cur appela Sussel Waarloos.

Alors un grand brun, le plus fringant et le mieux bti de ce dfil de
solides cadets, escalada  son tour les degrs du choeur. Aucun ne
portait avec plus de rondeur et d'aisance le sarrau bleu turquin
frachement repass et la culotte de drap noir. Clara reconnut aussitt
dans ce jeune paysan, malgr le harnois luisant des dimanches, son
botteleur au travail de l'autre jour. Il ne pouvait y avoir  Santhoven
une seconde paire de ces yeux expressifs et fidles, radieux comme l'or,
et graves comme le bronze. En regagnant le rassemblement de ses
camarades, il salua respectueusement les chtelains d'Alava, mais Warner
l'arrta par la blouse:

--Un moment, Sussel, un moment, meilleur des camarades.... Enchant de
vous revoir au pays.... Et on s'est bien comport au service, m'ont
appris les chos.... Pas une punition de tout le temps, et les galons de
caporal aprs trois mois.... C'est bien, a! On voulait vous retenir en
vous nommant sergent, mais vous prfriez votre semoir de cultivateur 
la giberne ou  la sabretache.... Non seulement je comprends ce choix,
mais je l'approuve.... Et aussitt que vous tes revenu ici, muni de
votre cartouche libratrice, vous vous tes mis au travail sans vous
croiser les bras et sans riboter.... A la bonne heure! De mieux en
mieux.... Je vois aussi  votre mine, mon cher garon, que le rgime de
la garnison n'a pas atteint votre belle sant et conclus, avec non moins
de satisfaction, de votre difiante prsence  cette runion, que la
Ville n'a pas entam davantage votre conscience de vrai Flamand.... Une
poigne de main, mon garon! Tope!... Madame,--fit encore le comte en
s'adressant  Clara, qui feignait par moments de se retourner, redoutant
cette confrontation inespre,--voici le descendant des fermiers les
plus dvous  notre maison. Le bisaeul de cette tignasse frise
accompagnait le mien, ce Jean d'Adembrode  qui vous vous intressez
tant, dans ses escarmouches contre les brigands  travers la
Campine.... A en croire la fermire actuelle des Trembles, la vieille
Kathelyne, Bout Waarloos avait l'ge de Sussel que voici, et lui
ressemblait comme un jumeau, le jour o il tomba mortellement prs des
glacis de Hasselt et en mme temps que notre anctre. Lorsque ceux de
Santhoven, qui faisaient partie de l'arme du brave gnral Elen,
ramassrent les deux cadavres, ils se tenaient enlacs et c'tait comme
si, dans la mort, Bout et voulu faire au comte Jean une barrire de son
corps.... Ne soyez donc pas tonne du cousinage des d'Adembrode et des
Waarloos.... Nos deux sangs ont mieux fait que se lier par des alliances
ordinaires, ils ont coul ensemble, et se sont confondus dans un mme
holocauste patrial! Quelle proximit du sang vaut celle-l?

Comme Sussel se retirait un peu gn par ces loges, mais mu et radieux
au fond, fier surtout de la poigne de main que, sur l'invitation de son
mari, Clara, plus mue encore, avait donne au descendant de Bout
Waarloos, le comte ajouta: La ferme des Trembles qu'ils occupent fut
cde par mon pre aux parents de Sussel lorsqu'ils se marirent....
Nous nous chargerons aussi, si vous voulez, de l'tablissement de ce
vaillant garon. C'est presque mon frre de lait, nous avons germ cte
 cte.

Durant cette prsentation, tous les assistants s'taient fait inscrire.

Il restait  lire les chefs de la nouvelle socit. A cet effet les
nouveaux Xavriens se rendirent dans la sacristie o ils pouvaient
dlibrer sans troubler la majest du sanctuaire. A l'unanimit, sans
dbat, ils dsignrent le comte pour prsident. Warner refusa en
allguant sa sant prcaire et leur proposa d'appeler au fauteuil Sussel
Waarloos, en accompagnant sa motion des souvenirs qu'il venait de
rappeler  sa femme. En tant que milice, proclamait-il entre autres, il
faut pour vous conduire un vritable soldat. Or voici un militaire
irrprochable, un caporal que son amour du pays a rappel parmi nous,
capable mieux que personne d'enseigner la discipline, la marche et la
manoeuvre. Mais Sussel et les autres protestrent. Force fut au comte
d'assumer la prsidence, car  cette condition seulement le jeune
Waarloos accepta le grade de porte-drapeau; Pierlo fut nomm secrtaire
et Malcorpus trsorier. Aprs cette lection les gars allaient se
sparer, quand le cur, qui avait chang quelques mots avec Clara, les
arrta:

Une communication encore. Certains d'avance que vous prendriez  coeur
de composer la milice Xavrienne la plus zle et la plus nombreuse de
ces cantons, le comte d'Adembrode et sa noble pouse en ont accept le
haut patronage, et pour payer leur bienvenue, ils dsirent vous traiter
tous ce soir au chteau. La noble comtesse prend galement l'engagement
de broder de ses mains vos insignes et vos scapulaires, l'charpe de vos
commissaires, le brassard de votre porte-drapeau et aussi le mdaillon 
l'effigie de votre saint patron qui doit figurer au centre d'un superbe
drapeau offert encore, faut-il le dire,  votre confrrie d'lite par
nos trs hauts et trs aims seigneurs d'Adembrode.

Le voisinage du tabernacle empcha les paysans d'applaudir et de crier
vivat, mais au sortir du cimetire, ils attendirent au passage le comte
et la comtesse et, masss sur le parvis, ils leur firent une ovation en
agitant leurs casquettes.

Le soir, au souper servi dans la grande salle du chteau, l'enthousiasme
des convives se donna libre carrire. La comtesse resta jusqu' la fin.

Elle avait plac le cur  sa droite et Sussel  sa gauche. Elle causa
beaucoup avec le prtre, mais son autre voisin la requrait autrement,
quoiqu'elle ne s'en occupt ostensiblement que pour l'engager 
reprendre d'un plat. Seulement, quelle caresse il y avait dans cette
voix et quel velours dans ce regard! Sussel en oubliait l'apptit et
s'il continuait de jouer des mchoires, c'tait de peur de contrarier la
bonne dame.

Les fumes du vin gnreux provoquaient chez ce petit parleur des
expansions extraordinaires. Il n'aurait su quelle extravagance, quel
coup de tte, quelle prouesse de casse-cou, entreprendre sur-le-champ,
afin de prouver son dvouement aux d'Adembrode. Et lorsque son lyrisme
exceptionnel prenait en dfaut son vocabulaire, suspendu aux lvres et
aux yeux de la comtesse d'Adembrode, de cette femme si suprieure aux
autres mortelles, il prouvait des envies furieuses de l'assimiler  la
Madone et d'entonner en son honneur les cantiques du mois de mai.




XXI


Huit jours aprs, la comtesse se prsentait  la ferme des Trembles:

--J'apporte  votre fils son brassard de porte-drapeau des Xavriens!
dit-elle  la vieille fermire Kathelyne.

--Depuis midi le garon charge le regain du ct de Ter Broeck, fit la
paysanne, mais il ne tardera pas  rentrer. Vous plairait-il de vous
asseoir quelques instants?... Oh! que c'est beau! se rcria-t-elle,
lorsque Clara, exhibant, dploy, le brassard de velours rouge frang
d'or o des lettres gothiques retraaient l'anagramme de la
confrrie.... L'tole de Monsieur le cur pour la messe d'un saint
martyr n'est pas plus clatante. Jsus! J'en suis toute aveugle....
Vous le rendrez fier comme un dindon, notre Sussel... Heureusement,
c'est un trsor d'enfant....

Lorsqu'elle abordait le chapitre des qualits de son fils, la bonne
pice ne dparlait plus. Rien ne pouvait intresser autant Clara et elle
se garda d'interrompre le bavardage de Kathelyne. Tout en jabotant de ce
ton monotone et dolent des rustres, la paysanne trottait par la grande
pice, entrait et sortait, pluchait des lgumes, pelait des pommes de
terre, courait puiser de l'eau au puits, accrochait la marmite  la
crmaillre sous le profond manteau de la chemine. Vote, ratatine
comme une pomme blette, presque sexagnaire, encore alerte, et ingambe,
ses yeux injects ptillaient d'alacrit. Marie sur le tard, elle avait
eu six enfants dont quatre survivaient:

--Quels gros gaillards lorsqu'ils taient petits! Arrondis comme des
blaireaux. Sussel montrait  trois ans des jambes comme a, ma bonne
dame et pesait dix kilos. Je n'exagre pas. Et il n'a pas maigri depuis
lors.... C'est encore ce que nous appelons un garon du plus riche
modle.... Et brave! Chose curieuse, Madame, il court sa vingt-quatrime
anne et nous n'avons jamais eu  nous plaindre de lui.... Souvent je le
trouvais trop tranquille pour son ge, trop accroch  mes jupes.... Et
il m'arrive mme aujourd'hui de devoir le mettre dehors par les
paules, le dimanche, pour qu'il prenne un peu de bon temps avec les
camarades....

Il m'est revenu de l'arme aussi honnte, aussi affectueux, que lors de
son dpart... Jamais il ne boit une pinte de plus que ses jambes et sa
tte ne supportent... et je ne sache pas qu'il ait dans quatre fois aux
kermesses, ou soit rentr aprs dix heures. Quant aux filles je
donnerais ma main  couper qu'avant son dpart pour la troupe il
ignorait encore comme c'est fait... et--n'allez pas vous moquer de
lui--je ne suis pas loigne de croire qu'il n'en sait pas davantage
aujourd'hui. De toutes les jupes ce sont les vieilles cottes de sa mre
qu'il chiffonne le plus volontiers.... Oui, il y a de quoi tre fire de
ce cadet-l: j'attends que le premier blasphme sorte de sa bouche et il
parat cependant qu' la caserne le diable en rcolte des jurons. Et des
salets donc! Nous ne nous plaindrons certes pas de l'innocence et de la
timidit de Sussel, mon homme et moi.... Les gars en savent vite plus
long qu'on ne le souhaiterait... et ds qu'ils ont mordu aux btises,
ils y prennent got... tchez ensuite de leur tenir la bride courte. Un
matin ils s'envolent sans retour, et maris ils nous oublient pour leur
nouveau nid. N'est-ce pas vrai, Madame!... Sussel ne menace pas de nous
quitter. Et s'il entretient une amourette, ce dont je doute, pour sr
elle ne l'assote pas.... Il trouverait plus d'un sabot  son pied, s'il
voulait de cette chaussure... Il me revient d'un coin et de l'autre que
les filles de la paroisse le recherchent particulirement.

...J'en sais mme de jolies, de fort honntes et de bien loties, que je
lui recommanderai lorsqu'il sera temps, avec votre consentement Madame
et celui de Monsieur le comte, notre matre... Celles-l affectent de la
discrtion. Mais les mres voient si loin lorsqu'il s'agit de leur
fils... D'autres, des folles, ne se contentent pas de se dclarer; elles
s'imposent.... Il y a mme longtemps que les provocations partirent de
ce ct... Et ceci me rappelle une histoire plaisante... Mais je ne sais
vraiment pas si je puis vous la raconter.... Me voil en train de
jacasser comme une pie et de dbiter  Madame des contes dont elle n'a
que faire.... Mon garon serait le premier  me gronder, s'il
m'entendait...

--Et en cela il aurait bien tort, ma brave Kathelyne. Je prends plaisir,
au contraire,  vous entendre: tout ce qui vous concerne vous et les
vtres, ne saurait tre indiffrent  la femme du comte d'Adembrode,
crut devoir protester la comtesse, trs heureuse d'entendre parler du
gars vers qui l'entranaient d'imprieuses prdilections. Et elle
insista, vaguement intrigue, pour connatre cette aventure
extraordinaire o Sussel jouait le principal rle.

--Vous saurez donc, reprit la commre, qu'il y a des saisons
coules,--Sussel pouvait avoir quatorze ans--mon homme s'avisa
d'envoyer ce gamin surveiller les ouvriers moissonnant l-bas dans notre
pice de Ter-Broeck,  l'autre bout du village.... Nous avions hsit
longtemps  le laisser seul avec cette espce; des mercenaires et des
vagabonds, rien de mieux; il ne s'en approchait jamais qu'accompagn de
son pre.... Non, vous ne vous figurez pas quelle mauvaise race
s'embauche parmi ces aoterons!... Plus d'un a sa conscience aussi brune
que son cuir.... Dans ces quipes nomades, qui passent comme les
sauterelles d'un champ  l'autre aprs l'avoir fauch ras, aujourd'hui
en pleine Bruyre, demain de l'autre ct de l'Escaut, les femmes sont,
sauf respect, encore pires que les hommes. Elles se querellent,
criaillent, et provoquent leurs compagnons en plein jour; si
turbulentes qu'elles en ressemblent par moments  des possdes....
Encore une fois, pardonnez-moi mes dires peu chrtiens, mais ce sont de
vritables chiennes en folie!... Toujours  railler, jamais un mot de
raison, pas plus de pudeur et de retenue que la bte! Ce sont elles qui
se dclarent  leurs voisins de travail, et il est arriv que l'ouvrier,
encore novice et non fait  ces manires, trop peu inflammable aux appas
de l'une d'elles, fut assailli pendant son sommeil par toute la bande
femelle, dshabill et forc de se rendre.... Nous connaissions ces
moeurs, et vous comprendrez mes rpugnances de mre.... Pourtant ce
matin-l, Waarloos, appel d'un autre ct, se dcida  se faire
remplacer par le gamin.... J'ai dit que Sussel avait quatorze ans cet
t, mais il en paraissait vingt. Il tait imberbe comme aujourd'hui,
mais dj aussi toff qu' prsent.--Bah! Ses dehors tiendront ces
chiennes en respect, me dit mon homme pour me rassurer.--A moins qu'ils
ne les excitent! rpondis-je, peu crdule... On ne ngligea rien
cependant pour se concilier la bande. D'aprs la coutume, la premire
fois que le fils du fermier se prsente seul aux tcherons pour faire
oeuvre de matre, il paye, en guise de bien venue, quelques litres de
boisson aux journaliers qui le flicitent et lui font hommage de la
prime gerbe d'pis fauche en sa prsence sur le clos paternel.

Mais vous devez connatre cet usage ou en avoir entendu parler. Je le
rpte: on ne lsina pas.... A midi je leur portai mme  manger
d'excellente soupe au lard et au jambon. Moissonneurs et moissonneuses
se moquaient bien entre eux de ce brunet crpu comme le petit Saint-Jean
de la procession de la Fte-Dieu, mais en retournant le soir, notre
Sussel ne nous raconta aucun accident dsagrable. Les moissonneurs le
ramenrent mme en triomphe juch sur la dernire charrete d'ablais et
il n'avait pas t invit, comme cela se pratique,  choisir une reine
entre les gaillardes de l'quipe et de l'asseoir prs de lui sur son
char.... Nous augurmes de cette sagesse que certaines de ces gens
valaient mieux que leur renomme. En tout cas, ma bonne soupe avait
achet leurs gards. C'tait la ranon du petit. Aussi laissmes-nous
Sussel retourner en toute confiance au champ, le lendemain et les deux
jours suivants. Rien d'alarmant ne se passa encore. Le gamin nous
raconta plus tard que les gerbeuses le hlaient par moments pour railler
sa tignasse de taupe, ses prunelles noisette et son maintien srieux;
que d'autres, se plaignant de la chaleur, largissaient, au moment o il
passait, l'ouverture de leur corsage de cotonnade rose; mais qu'aucune
n'osa l'attaquer avec moins de modestie.... Or, le cinquime jour, mon
homme s'avise de se promener du ct de Ter Broeck; aux approches de
midi,  l'heure ou le soleil piquait comme une milliasse de gupes. En
approchant il trouve, ce qui ne l'tonne pas outre mesure, vautrs dans
le chaume parmi les javelles,  ct des serpes et des piquets, derrire
les meules, ici, un garon, l, une fille, l, un couple, plus loin, une
vritable grappe, plus ou moins vtus, plus ou moins rapprochs, mais
pas de Sussel dans cette trane.... Il secoue assez rudement et
rveille deux ou trois de ces dormeurs.... Aucun ne sait, ou mieux,
chacun feint d'ignorer ce que devient le jeune matre. A la fin pourtant
une des lieuses, une rivale sans doute, pouffe de rire et sans dplacer
la tte du botteleur, qui ronfle le nez plong dans son poitrail de
taure, comme sur un oreiller, elle indique de la main le bois du
Winkbosch.

Je crois, dit la rdeuse, lorsque sa gat est un peu passe, que la
grande J Vitesse,--vous savez, cette sorte qui perdit quatre dents et
gagna un bec de livre en sautant bas du train exprs dans la station de
Lierre--en tient pour votre petit et l'a entran sous les arbres pour
lui prouver cette tendresse! Mon mari ne prit pas le temps de fermer la
bouche  cette effronte, et malgr l'asthme dont il souffre, courut
vers le Winkbosch. L'herbe haute et drue empchait qu'on l'entendt
approcher.

A peine s'engage-t-il dans les taillis qu'il aperoit, derrire un
buisson, cette abominable J Vitesse, dont les trente ans avaient sonn
depuis longtemps, en train de becqueter cet innocent de Sussel.... Oui,
Madame, il tait temps que mon homme intervnt, car l'enfant allait
passer par les pratiques de cette vache....

Mais voil que Waarloos dbuche des ronces qui le cachaient, klits!
klats! baille une matresse paire de claques  la mauvaise guenipe,
relve par le collet de sa blouse notre bent d'hritier et lui allonge
deux fois du pied dans le derrire; si bien que le morveux escampe en
geignant jusqu' la ferme et me crie,  travers ses sanglots ds qu'il
m'aperoit sur le pas de la porte et avant de me raconter ces nouvelles:
Je n'ai rien fait!--Parbleu! me dit plus tard mon homme, je le crois
fichtre! bien, qu'il n'a rien fait! Cette contrarit coupa court pour
cette anne et pour les deux et trois suivantes  l'initiation de notre
gamin comme matre ouvrier... Mais lorsque le petit homme, ayant atteint
ses seize ans, put compter pour un vrai gars, son pre lui rappela en
riant l'apprentissage si brusquement interrompu l'autre fois et lui
donna la vole avec cette simple et dernire recommandation: Garon,
lorsqu'on se mouche, il faut toujours vrifier la propret du mouchoir.

La comtesse coutait cette histoire grasse avec un sourire forc,
indiffrente, au ct comique de l'aventure, rassure sur les rapports
de Sussel avec la repoussante J Vitesse, mais jalouse des initiatrices
plus jeunes et plus sduisantes que, soldat mancip, il avait d
rencontrer  la ville.

Elle ne songeait plus que rarement  l'entreprenant pilotin rencontr un
soir dans les rues amoureuses d'Anvers, mais en ce moment elle se
rappela les tapes de recrues amenes le mme soir dans ces antres par
les anciens et jetes, peureuses et novices, entre les bras des
prtresses blanches, avides grugeuses d'hommes  moelle, entreprenantes
faneuses d'amour.




XXII


--Tiens, voil notre Sussel! dit la vieille femme en regardant par la
porte charretire, comme la comtesse se levait pour partir.

Le gars, pipe aux dents, la veste et la fourche sur l'paule, venait de
la grand'route et enfilait le sentier de desserte, menant  la ferme des
Trembles. A ct de lui cahotait un chariot charg de regain. De temps
en temps il faisait hiu! ou claquait de la langue pour exciter la
bte que contrariait l'ornire. Dans la lumire jaune et aux rayons
horizontaux du couchant, le paysan et le vhicule paraissaient agrandis.
Aux approches du soir, une pulvrulence de moucherons faisait vibrer
l'air, et les tilleuls autour de l'glise agitaient doucement leurs
dmes.

Clara d'Adembrode, suivie de la vieille, se rendit dans la cour au
moment o Sussel, aid d'un valet, se mettait en devoir de dchevtrer
ses chevaux, et de garer la charrette dans le fenil. Absorb par cette
besogne, il n'avait pas encore aperu l'importante visiteuse et sa mre
dut l'appeler. Il vida sa pipe, essuya du revers de sa manche son front
en sueur, et accourut, la casquette  la main. Clara lui montra le
brassard qui l'blouit et devant lequel il s'extasia avec une envie de
le palper, mais retenu par la crainte de le tacher  ses mains terreuses
qu'il essayait d'un geste gourd et naf de dcrasser au velours
culottant ses cuisses.

--L'occasion se prsentera plus tt que nous le croyions d'inaugurer ce
beau brassard en le trempant dans un rouge plus vif encore!
pronona-t-il ensuite avec une certaine solennit.

--Que voulez-vous dire? firent les deux femmes frappes par l'accent de
rsolution farouche qu'il mettait dans cette affirmation.

--Voici. Les libraux de la ville comptent donner dimanche en quinze 
Zoersel, au _Pigeon-Blanc_, chez Piet Verhulst, un concert et une
confrence. Ne serait-ce pas le moment de leur faire expier notre
droute du 8 octobre?

Le jeune Xavrien faisait allusion  des meutes et  un commencement de
guerre civile, qui avaient boulevers Anvers, quelques annes
auparavant. A la suite d'une lection lgislative, favorable  leur
parti, les catholiques de toute la province, s'taient donn
rendez-vous  la ville pour fter leur victoire par un dfil monstre de
leur partisans. Or si l'arrondissement d'Anvers assurait une majorit
aux catholiques, la ville mme demeurait acquise aux libraux. Ceux-ci
considrrent la manifestation de leurs adversaires comme un dfi, et,
lorsque ce 8 octobre 188... le cortge triomphal se fut droul 
travers les rues comme un immense serpent, des groupes de jeunes
libraux, embusqus de distance en distance, fondirent, canne leve, sur
les paysans,--non seulement dsarms, mais encore embarrasss de leurs
vtements de dimanche, de leurs riches bannires de confrries, et de
leurs instruments de musique; firent un pouvantable carnage de grosses
caisses, de cuivres, de cartels et d'tendards chamarrs, btonnrent
d'importance, musiciens, porte-drapeaux et figurants en blouse, tandis
que de la foule des spectateurs masss sur les trottoirs et aux fentres
partaient, pour achever de terroriser les cohortes rurales,
d'incessantes et froces bordes de coups de sifflet. Le serpent qui
allongeait si majestueusement ses anneaux le matin, coup et recoup en
cent endroits, ne parvint plus  renouer ses tronons et  parcourir son
itinraire. La panique s'tait mise d'emble dans les bandes de ces
villageois, dont beaucoup n'avaient jamais quitt les bruyres natales,
et qu'intimidaient, ds leur arrive, ces maisons plus hautes que les
clochers de leurs paroisses. Pris  l'improviste, harcels avant d'avoir
eu seulement le temps de se retourner et de voir d'o partait l'attaque,
ils s'exagraient le nombre de leurs ennemis. Grce aussi  une adroite
tactique, quelques centaines d'tudiants, voire d'coliers, rossrent
comme pltre et mirent en fuite une arme de plus de dix mille
campagnards. On guettait les manifestants aux carrefours o la voie
suivie par leurs troupes se rtrcissait, s'engorgeait et les forait de
doubler leurs rangs. Alors ils passaient trois ou quatre de front entre
une double haie d'ennemis, dont les casse-tte s'abattaient sur leurs
nuques sans qu'il leur ft possible de riposter ou sans que leurs amis
pussent arriver  leur rescousse et les dgager.

Sussel qui venait d'voquer cette journe, s'anima  ce souvenir et
narra ses impressions personnelles  la comtesse:--J'avais dix-neuf ans
alors et, bombardon dans notre fanfare Coecilia, je prcdais avec la
socit le contingent de Santhoven. Nous nous avancions, confiants et
rsolus, comme de vrais gaillards, embouchant nos cuivres de toute la
force de nos poumons pour touffer le vacarme du sifflet des _bleus_[4].

[Note 4: Les _bleus_, les libraux.]

Au milieu du morceau,--c'tait, je crois, le numro cinq du petit cahier
vert,--voil qu'une bousculade nous fait perdre d'abord la mesure, puis
le reste; mon bombardon cogne le tuba de Polvliet mon voisin; colls
l'un contre l'autre, nous ne parvenons plus  remuer les bras. Nous
sommes serrs comme des dizeaux dans une meule. Aussitt qu'ils nous
savent mats, incapables de bouger, les lches abattent leurs gourdins
sur nos ttes et nos paules. Un coup de trique crve la grosse caisse.
O le bruit dsol et sourd! Le porte-drapeau, attaqu par les meneurs
posts sur le trottoir de droite, incline la bannire  gauche; dix
polissons, lestes comme des singes, l'ont dj empoigne par le bout,
tirent et psent de tous leurs efforts sur la hampe, s'accrochent 
l'toffe, la mettent en lambeaux, brisent le bois, tordent et rompent le
mdaillier, se disputent les mdailles qui s'en dtachent--tzing!
vlink!--nos mdailles de festivals et de jubils, nos prix, presque cent
ans de souvenirs! culbutent la statuette de sainte Ccile, qu'ils
lancent ironiquement vers un premier tage d'o les excitent et les
applaudissent des femmes grimaantes. Rien ne reste plus de ce beau
drapeau de velours vert, don du comte d'Adembrode, pre de votre mari!
mon coeur en saigne encore! J'cumais, je rugissais; paralys des bras,
j'essayais de mordre; un de ces diables me frotte la bouche d'un hareng
pourri suspendu par une corde  sa canne, et me crie: Mords donc, si tu
as faim! Mors donc, tte de pipe! J'tais si furieux, que je ne sentais
plus les coups de canne pleuvant sur ma tte.... Cela dura jusqu'au
sortir de ce boyau, peut-tre deux, peut-tre dix minutes... La rue
s'est largie, je me prcipite pour rattraper les orphons de Santvliet
et de Stabroek qui nous prcdaient. Il n'y a plus trace de cortge
devant nous. C'est folie de vouloir rallier nos hommes. Une nouvelle
muraille d'assommeurs nous barre le passage. perdu, j'avise une
troite rue de traverse. Au fond de cette ruelle fuient les dbris des
socits que nous voulions rejoindre. Nous nous engouffrons, au pas de
charge  la suite de ceux du Polder. Nous courons, btonns ici, hus
plus loin, lapids  tel coin, arross  tel autre, sans regarder
derrire nous, sans nous arrter, comme des moutons affols par l'orage.
La terreur finissait par nous enlever tout sentiment. Chacun songeait 
soi seul. Nous nous bousculions pour nous dgager. On pitinait, on
foulait aux pieds ceux qui tombaient par terre. Ployant l'chine,
rentrant la tte entre leurs paules les plus braves cherchaient  se
prserver derrire le dos du voisin. Il y en avait de ples comme des
veaux saigns; j'entendais de crnes gaillards glousser  la faon des
poules; d'autres claquaient des dents, d'autres pleuraient de longues
larmes qui lavaient le sang de leurs joues; les plus jeunes criaient:
Grce! et le petit Jef Malsec, notre vacher, un enfant de dix ans, ne
cessait d'appeler sa mre! Mais les btonneurs n'entendaient rien,
s'amusaient  taper dans le tas, et tous riaient, riaient  en grimacer
comme des diables. Et aprs avoir trait ainsi les garons de
Santhoven, ils se livrrent aux mmes exercices sur les bonnes gens de
Halle et de Viersel qui nous suivaient. Je ne sais comment j'arrivai au
fond de Borgerhout,  la _Ville de Tirlemont_, o l'omnibus amenant
notre troupe avait dtel le matin. Lorsque je me ttai pour me
reconnatre, j'avais une raflure  la joue, l'oeil droit poch; quatre
bosses au front--deux de moins que mon bombardon--et les mains contuses,
car, convoitant mon instrument, ils voulaient me faire lcher prise....
Les camarades me rejoignirent l'un aprs l'autre, aprs de longs
intervalles. Mais au milieu de la nuit, quand nous nous remmes en
route, la moiti des ntres manquait encore.... Quelques-uns ne
rentrrent au village que le surlendemain! Et dans quel tat! Ereints,
affams, blesss, couverts de boue et de sang! Ah! kermesse de Satan!...
Je verrai toujours notre doyen, le vieux sonneur de cloches, un
octognaire, frapp au visage par un marmot  peine plus haut qu'une
borne. Dire que des cadets comme Broeks du meunier, comme Kartouss du
brasseur, comme mon camarade Pierlo du charron, comme Wellens du
marchal, et comme moi-mme, des paroissiens solides  draciner des
chnes, cdrent le terrain  des morveux! On assommait nos anciens, on
tapait mme sur les femmes qui nous accompagnaient; des marmousets
cueillaient en jouant nos pieuses cocardes rouges  notre boutonnire et
les y remplaaient par les bleuets libraux; alors que je n'aurais
demand  Dieu que de me rendre l'usage d'un doigt, d'un seul, pour
abattre d'une chiquenaude ces gueusillons! De leurs balcons, les gueuses
nous saupoudraient d'indigo! Ah! pour sr les suppts de l'Enfer nous
tenaient ensorcels.

Et il baissa la voix: Polvliet n'a-t-il pas racont que des lutins le
pourchassrent jusqu' Wommelghem, et qu'aprs l'avoir taquin et
maltrait de toutes faons, ils le jetrent dans un marais o, sous
forme de feux-follets, ils dansrent une ronde de sabbat jusqu' l'aube
autour de sa tte qui sortait seule de la vase. J'appris plus tard que
quelques rouges attaqus en des endroits o ils avaient les coudes
franches, rendirent loyalement les coups jusqu'au moment o la police
des bleus les arrta pour les loger  l'amigo sous prtexte qu'ils
avaient commenc... Et quelle honte, quelle humiliation! lorsqu'il nous
fallut raconter cette droute aux vieux, qui avaient assist dispos et
guillerets, le matin,  notre dpart! Ah , les Anversois s'imaginent
que quatre ans suffisent pour nous faire oublier des offenses de cette
sorte.... Et ils se permettront de venir narguer au coeur de nos
paroisses les ttes de pipe les charrues bien pensantes! Qu'ils se
prsentent et, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je dviderai comme une
fourche stupide leurs entrailles intelligentes!...

--Chut, Sussel! dit la vieille Kathelyne en se signant, ne mlez pas le
nom de la divinit  des engagements de haine.

--Laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfivrait cette histoire
de carnage raconte avec une exaltation contagieuse par le jeune
fanatique... Sussel a raison et cette haine est lgitime!

Jamais il n'avait parl si longtemps et lorsqu'il se tut, interrompu par
sa mre, il parut embarrass de cette dbauche de discours. Mais si
quelque chose pouvait le rendre plus sympathique  Clara, c'tait cette
belle indignation, cette rancune, cette soif de reprsailles!

Elle aussi, qui avait pti dans la chair de ses bien-aims paysans,
aspirait au jour de la revanche, seulement elle la rvait complte et
c'est pourquoi elle combattit l'ide de Sussel de s'en prendre  la
poigne de braillards annoncs  Zoersel. Cette maigre vengeance
mettrait les citadins en dfiance et carterait l'occasion d'une
campagne plus srieuse et plus efficace.

Sussel parut se rendre aux considrations de Mme d'Adembrode.

--C'est gal, dit-il, je ne sais pas comment les bleus oseront se rendre
 Zoersel. Je comprends encore moins que le patron du _Pigeon-Blanc_
prte son local  leurs manoeuvres. Ce Verhulst, que je tenais pour un
vieux chrtien de Campine, serait donc un Judas! Allons, demain je
pousserai jusque-l et j'en aurai le coeur net.... Malheur  lui si le
piton m'a dit vrai,  lui comme  tous ceux qui appelleront dans nos
campagnes les massacreurs des campagnards...--_Amen_! murmurrent la
comtesse et Kathelyne.




XXIII


Le lendemain,  jour ouvrant, la main noue dans la lanire de son
gourdin de nflier, son bton de marchand de btail, Sussel longeait
d'un bon pas la chausse de Lierre  Oostmalle, qui traverse Santhoven
et Zoersel. Bon marcheur, il brla tout d'une trotte, en moins d'une
heure, les quelques kilomtres sparant ces deux villages et entra au
_Pigeon-Blanc_, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst
se prsenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le
patron, elle cria: H, mon homme! il y a un garon de Santhoven qui
voudrait vous parler.

Piet Verhulst, un paysan d'ge, vot, l'oeil clignant, comme une
veilleuse prte  s'teindre, dans une large face citrouillante, la
lippe narquoise, le menton en galoche, rappelant celui de Jan Klaes, le
guignol flamand, arriva en sautillant du fond du jardin.

Il trouva Sussel en train d'examiner la grande affiche du concert
accroche parmi les annonces notarielles.

--Tiens, qui voil? Bonjour Sussel, mon garon.... Quel bon vent vous
amne? Un mauvais, devrais-je dire pour ma part, car je sens  mon pied
tricot par la goutte, qu'il va pleuvoir demain. Ae! Ae! Mais les
jeunes gens se moquent bien de la goutte. Vous tout le premier avec
votre mine de pomme mre. Ma parole, la sant risque de faire crever
votre peau rose. Et comment se portent les autres mes sous le toit de
vos parents?... Vous avez eu bon temps pour la dernire rcolte.... Ah!
vous regardez l'affiche... Comme on le sait dj sans doute  Santhoven,
ce sont des bleus qui nous rgalent d'un petit spectacle....

Sussel se tourna sans rpondre du ct du cabaretier et ne prit pas la
main que celui-ci lui tendait.

--L l! Il ne faut pas me regarder d'un si drle d'air Sussel
Waarloos.... Chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas!
Puis les temps sont durs. J'ai du liquide  transvaser de mes tonnes
dans le goulot de la gent soiffarde. Cette race de bleus attirera
beaucoup de monde dans mon estaminet. Voil ce que je me suis dit.... Et
si le jeu se gtait, si on se crossait, o serait le mal?... Je vous
promets de ne pas rclamer la moindre indemnit pour les demi-litres
qu'on leur casserait sur la tte!... Tenez, au lieu de rouler vos grands
yeux de caf noir, vous devriez plutt me remercier d'avoir attir ces
tapageurs dans ces parages.... Vous tes un garon que j'estime et comme
votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout.... Sans moi, ces
beaux messieurs se rendaient  Turnhout et d'autres que nous auraient eu
le plaisir de les triller.... Comprenez-vous  prsent?

Sussel commenait  se drider:

--Vrai, tel a t votre plan! Dans ce cas, vous tes un frre, na!
Donnez-moi la main, tope-l! Et trinquons comme deux bons chrtiens....

Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et Sussel s'attarda,
les coudes appuys sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les
mains,  couter le malin aubergiste qui parlait  voix basse et que
faisait sursauter le grincement des chanettes de la vieille horloge au
moment de sonner l'heure.

Parti de Santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux
Verhulst ou du moins  un rpondant digne de se mesurer avec un gaillard
comme lui, le rude Sussel, le jeune Xavrien s'merveillait  prsent
devant le gnie de ce cabaretier, comme un louveteau naf initi  la
malice du renard.

--A votre place, disait Verhulst, loin de bouder la fte, je manderais
ici mes compagnons de Santhoven.... Il en viendra d'ailleurs de tout le
canton.... Moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous
regarde.... Le soir on dansera, nous aurons du plaisir comme  la
kermesse, surtout si nous cassons la gueule  quelques citadins.

--Je me charge de les accommoder  la paysanne. Laissez-nous, comme vous
dites, ce soin,  moi et  mes hommes. Il tarde aux Xavriens de
Santhoven de faire leurs preuves. Tchez qu'il n'y en ait point d'autres
de la partie que les ntres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont
nos seigneurs qui se rjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode
capable de se mettre  notre tte.... Il aurait fallu la voir et
l'entendre hier, quand je lui annonai la visite de ces rprouvs...

--Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou  la comtesse.
Nous les savons de coeur avec nous; cela suffit. Inutile de les
dcouvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne
consultons mme pas nos pasteurs. Ceux de la ville prtendraient que
nous avions t soudoys par les curs et les nobles, et ils
commenceraient par s'en prendre  nos chefs.

Or, c'est ce qu'il faut viter  tout prix, n'est-ce pas? Entre nous
soit dit, pour drouter jusqu'aux gens du village, le cur de Zoersel
affecte de m'en vouloir  cause de l'hospitalit que j'ai offerte aux
citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus
fidle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais
il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie
brouills.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de
Santhoven. Ici, le cur prche le calme, et engage nos gens  ne pas se
montrer  la fte.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces
conseils  la lettre et s'en tenir  protester par l'abstention contre
la visite des bleus. Ceux-ci chapperaient  trop bon compte...

--Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les
trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel
en riant et en allongeant une amicale bourrade au rus cabaretier, qu'on
ne dmolira rien chez vous...




XXIV


Quand arriva le fameux dimanche du mtingue, Zoersel dborda de monde.

Tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et
les oreilles de la possibilit d'une chose aussi anormale que cette
confrence athe en pleine glbe de croyants.

Le matin, l'glise fut trop petite pour contenir la cohue des fidles.
Aprs la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces
ouailles inquites, les hommes se rpandirent dans les cabarets. L on
discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommande encore une fois
par le cur du haut de la chaire. Les ttes les plus chaudes parlaient
de tout casser chez ce rengat de Verhulst. Mais les quelques chefs,
que le trigaud avait mis comme Sussel dans sa confidence, calmaient ces
zlateurs. En gnral il rgnait dans cette multitude plus de
consternation que de fureur.  et l, on s'chauffa aux coups du
genivre et l'on faillit, en discutant l'avis du cur, s'empoigner entre
amis, histoire de se faire la main pour l'aprs-midi, mais la plupart
des porte-sarrau taient taciturnes, expectants; si bien que l'agitation
cause par cet afflux inusit de garons de ferme et de vachers dans un
village perdu et peu vaste, ne se manifestait que par un bourdonnement
sourd.

Ce fourmillement de sarraux et de casquettes rcelait le calme
fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des
fulminantes et formidables colres accumules dans les poitrines.

Ils bouffaient, mais se tenaient cois.

La majorit des Campinois, ruminants de longues penses, ne connaissent
pas les entretiens anims; en conversant ils se recueillent et
entrecoupent le dialogue de frquents intervalles de rverie. Ce
jour-l, ces grands taiseux paraissaient encore plus renferms que
jamais et, sur les visages roses ou hls, au fond des prunelles
appelantes comme le miroir des mares immobiles, au fond de ces grands
yeux contemplatifs, mouills comme le velours des mousses  l'aube,
s'accumulait encore plus d'nigme et d'ombre que de coutume.

Il en tait venu de tous les coins de la rgion, de tous ces villages
aux noms sonores et farouches que des lieues sparent et que ne relient
pas toujours des routes.

Les paroissiens des villages de la chausse d'Anvers avaient accourci
par la Grande-Bruyre des Vanneaux, les riverains du chemin d'Herenthals
par les landes de Vorsselr et le bois du Seigneur.

Ils arrivaient des quatre cts du vent: d'Eysterl, de Gierl, de
Pouderl, de Drengel, de Wyneghem, voire de Grobbendonck. On remarquait,
venus de Pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crpus et
basans comme des moricauds; des pandours de Wechelderzande, nerveux et
bien dcoupls, les plus habiles tireurs  la perche de la province; des
bcherons de Pulderbosch qu'aveuglent les larges visires de leurs
casquettes mais qui manoeuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de
Plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux Malle,
l'Oost et la West, toujours en rivalit dans les bals de kermesses,
dresss sur leurs ergots comme des coqs de combat et  qui la prsence
des gendarmes impose  peine plus de rserve que celle des Trappistes de
l'abbaye voisine. Ranst avait envoy ses sabotiers solides comme leurs
encoches; Gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futs que des mulots;
Viersel, ses vachers amnes et dcoratifs, portant beau comme des
princes dguiss et parlant le flamand le plus musical de toute la
contre, cite cependant pour son langage harmonieux; Ranst ses
voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes
compres, le mollet gutr de cuir, experts dans les luttes corps 
corps.

On se montrait encore une coterie venue de Broechem, renomm par ses
filles sapides comme Santhoven vante ses fermes garons, si bien qu'on
dit proverbialement dans le canton: Avec taurelet de Santhoven il faut
apparier taure de Broechem.

Si pour la circonstance, les batailleurs d'Oost et de Westmalle se
coudoyaient amicalement, les cadets de Halle se rencontraient sans
hostilit avec les drilles de Saint-Antoine. Le sol est si pauvre 
Halle qu'on a surnomm ce village Magerhalle ou Halle-la-Maigre. Ceux de
Saint-Antoine, des gausseurs impitoyables, prtendent qu'il n'y existe
sur toute l'tendue du territoire de leurs voisins qu'un seul ver de
terre. Encore celui-ci serait-il enchan dans le jardin du presbytre
de crainte qu'il ne s'chappe et n'migre vers une glbe moins aride.
Aux marchs annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de
Saint-Antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et
passent cet ironique symbole sous le nez des Hallois famliques, jusqu'
ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras
et maigres.

Le contingent le plus nombreux tait celui des Xavriens de Santhoven,
mens par le jeune Waarloos, descendant du rfractaire de 1798.

Ils s'taient disperss et, mls aux compagnons des autres bourgades,
ils dambulaient par les rues, les mains dans les poches de leurs
culottes, lorgnant les filles curieuses, la casquette glorieusement
chafaude, et lorsqu'ils se rencontraient ils croisaient un regard
d'intelligence et se saluaient d'un mystrieux sourire.

De temps en temps on voyait Sussel se faufiler dans un rassemblement,
aborder le proreur qui excitait les coutants; quelques paroles coules
 l'oreille de l'exalt le faisaient taire, soumis et radieux; les deux
initis se sparaient en se tapant dans la main, et le groupe se
dispersait. Les Xavriens de Santhoven tenaient entre les lvres une
fleur rouge: rose trmire ou brindille de bruyre. On sut plus tard que
celle-ci tait un signe de ralliement.

Le bourgmestre avait requis les gendarmes de Santhoven et d'Oostmalle,
qui se promenaient dans la foule, la carabine en bandoulire.

Vers les midi un landau traversa la commune; les paysans reconnurent le
comte et la comtesse d'Adembrode revenant d'une promenade  la Trappe de
Westmalle. Il n'y eut pas un cri, mais tous se dcouvrirent.

Clara avait entrevu Sussel Waarloos, dans un attroupement. Elle eut
depuis ce moment l'intuition que quelque complot se tramait. Pour cela
il lui avait suffi de traverser ce fourmillement expirant des effluves
d'ozone. Le fluide de ces marauds se communiqua du coup  la femme
nerveuse. Elle en fut comme suffoque, interdite, et elle se mit 
chercher un prtexte pour retenir le comte  Zoersel, un moyen de
dconcerter le complot. Mais dj les chevaux, bons trotteurs, stimuls
par l'heure du picotin, laissaient loin derrire eux le foyer de cette
effervescence.

La faon dont l'avait regarde le porte-drapeau des Xavriens, ce
sourire faraud et de fausse bonhomie lui rappelait l'air de jactance des
batailleurs retroussant leurs manches pour une rixe et Clara, qui
souhaitait le massacre des bleus, eut peur  prsent et se reprocha de
ne pas avoir repouss avec assez d'nergie les projets belliqueux de
Waarloos.

A mesure que la journe avanait, la foule des blousiers s'crasait aux
abords du _Pigeon-Blanc_. Un grand drapeau tricolore, lou  la ville
pour la circonstance, claquait au-dessus de l'enseigne. Le spectacle
tait gratuit,  condition que l'amateur retirt sa carte d'entre au
comptoir de l'estaminet. Verhulst, la mine paterne, distribuait ces
billets  tous les consommateurs, et ceux-ci de dfiler sans cesse, leur
curiosit galant pour le moins leur haine. Beaucoup en oublirent le
manger, mais se rattraprent sur le boire.




XXV


La confrence commencerait  trois heures, moment des vpres.

A deux heures, le petit Malsec et d'autres gamins parpills en
claireurs le long du chemin de Zoersel jusqu' la chausse de Turnhout,
se rabattirent essouffls sur le coeur de la paroisse, un nuage de
poussire du ct de Saint-Antoine leur ayant rvl l'approche des
Anversois.

Quelques minutes aprs, un omnibus de grand modle tournait le cimetire
et le luxuriant tilleul faisant face  l'glise, et arrtait devant le
_Pigeon-Blanc_.

Il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa
barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqu, sa mine
fleurie, son oeil d'merillon, certains portraits de bourgeois de Franz
Hals et de Rembrandt.

Pour complter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre
mou, dont le Van Ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons
vivants. C'tait M. Vlamodder, un des plus zls commis-voyageurs de la
libre pense, un Gambetta flamand ainsi que le saluaient les gazettes,
orateur de mtingues houleux, grande voix, le favori des masses sduites
par son beau creux, sa prestance, ses allures  la bonne franquette, et
son vocabulaire local. Il prsidait la _Socit Marnix de
Sainte-Aldegonde_, fonde pour manciper les campagnes.

Vlamodder aida galamment Mme Blommrt, la cantatrice, et Mlle
Dejans, la pianiste, annonces sur l'affiche de la solennit, 
s'lancer du marche-pied. La premire, une brune majestueuse, au masque
de lionne, en robe de soie noire rehausse d'agrments ponceau, trs
opulente dans les rgions du corsage; la seconde une petite
pensionnaire, blonde, bistre, fade et gracile, minaudante, les cheveux
natts, enrubanns de bleu, jouant les ingnues dans sa robe blanche 
la ceinture myosotis.

Puis dvala M. Lindeblom, l'aptre ordinaire des campagnes, car
l'loquence de son ami Vlamodder tait trop ptroleuse pour ces
populations timores. Vlamodder ne gardait aucun mnagement, mangeait du
prtre  tout propos, s'empiffrait d'ultramontains au point d'en
devenir apoplectique. L'autre prsentait le thme de l'opportunisme, du
catholique-libral; citait des exemples de prtres modles, inventait
des Jocelyns campinois; tablissait une distinction entre la politique
et la religion, les devoirs civiques et les devoirs du chrtien;
plus fin, moins hbleur, moins tonitruant, il levait  peine la voix,
pesait ses mots, procdait par insinuation. Au physique, un maigrichon
bilieux, sucre et citron, poisseux, les cheveux collant sur les tempes,
portant lunettes, engain comme un herms dans sa dfroque noire; l'air
aussi cafard que l'autre avait l'air fracasse.

Derrire venait un personnage hirsute et flambant comme un archange,
noir de chevelure et de prunelles, basan comme Zampa, fatal,
romantique. Ce Manfred s'appelait Van Cuytard et on le citait parmi les
cinq ou six potes officiels d'Anvers; il devait sa popularit et, mieux
encore, une grasse sincure--la direction d'un hospice de
sourds-muets-- une chanson politique dans laquelle il comparait les
capucins  des stercoraires; une chanson beugle par la ville les soirs
de scrutin lectoral.

Aprs ce trio de clbrits dgringolrent de l'chelette une quinzaine
de personnages de moindre importance, figurants et gardes du corps; le
mari de Mme Blommrt, le pre de Mlle Dejans et mme M. Mestback,
un reporter de journal,  qui la campagne arrachait depuis les
fortifications ce mot: patant! patant! rapport, avec la manire de
s'en servir et de le moduler, d'un sjour  Paris et surtout d'une
soire aux Folies-Bergre.

Les gendarmes cartaient  grand'peine la cohue pour mnager le passage
aux excursionnistes. Tous les ruraux prtendaient pntrer dans la
salle. Pas un cri de bienvenue, pas un bonjour. L'omnibus s'tait vid 
peu prs de la faon dont se dballent des accessoires de thtre
renferms dans une caisse.

Le populaire Vlamodder avait essay de sduire les rustres par la
rondeur et la familiarit; en vain les appela-t-il ses meilleurs amis,
ses frres prfrs, les villageois ne lui en surent aucun gr.
patantes ces ttes! avait dclar le journaleux, un peu inquiet
devant ces mines renfermes de sphinx. Van Cuytard remarquant Sussel, le
compara au _Conscrit_ d'Henri Conscience, un roman qui se passe 
Zoersel.

Les paysans se pitaient, carquillaient les yeux, impntrables et
quivoques.

Au passage de la belle Mme Blommrt, le visage de quelques pitauds
exprima avec une certaine convoitise une vague moquerie. Ils se
remmoraient la faon dont le cur avait qualifi le matin les
mancipes et les femmes fortes de la ville. Ils ricanrent, mais,
malgr eux, des bouffes chaudes leur coulaient de la nuque jusqu'au
fond des reins, et leurs prunelles dilates s'allumaient d'un feu
canaille. Pierlo claqua de la langue, donna un revers de sa main  sa
casquette, qu'il poussa par l sur son oreille, et cogna du coude son
voisin Kartouss.

D'autres Xavriens, comme Malcorpus et Maris Valk, mornes, impassibles
en apparence, le gosier subitement sec, un tremblement dans les doigts
gourds, les jambes lches, songeaient, sans trop savoir pourquoi,  la
complainte du mntrier Jak Corepain, racontant le viol et l'assassinat
de Malines, et rvaient, rien qu'une seconde, d'une flaque de sang o
les baisers rleraient comme le coassement des grenouilles.

Deux ou trois remarques grasses partirent d'un groupe de valets de
charrue, camps au premier rang. Vlamodder, le paladin, ayant entendu et
avis les coupables, eut un mouvement pour les chtier. Une bagarre s'en
serait suivie. Mais il ne fit que se cabrer; l'attitude rsolue des
maroufles lui imposait et il supputait les chances d'un conflit; le
sourire protecteur et vaniteux, l'air de btise importante et
satisfaite, se restrotypa sur son masque d'orateur faubourien, et il
entrana au plus vite,  l'intrieur, l'affriolante cantatrice.

Un clat de rire norme, sinistre comme une hue, rompait le grand
silence des badauds. Piqus au jeu, les loustics, pipe aux dents,
casquette renverse, la main  l'enfourchure, allaient en lcher de plus
fortes  la vue de la Dejans, sautillant au bras de Mestback, vtu comme
un calicot endimanch, mais Sussel Waarloos s'approcha du groupe
factieux et son intervention sympathique russit encore  mater la
verve des plaisantins.

Sur le seuil de l'auberge, Piet Verhulst, obsquieux, recevait les
citadins et les conduisait dans une pice mal claire et sentant le
remeugle, o les attendait la collation commande.

Pendant qu'avec un entrain affect ils se rassasiaient de l'invariable
omelette au jambon, le brouhaha des spectateurs accumuls depuis des
heures dans la salle de concert, une salle o l'on sabotait en temps de
kermesse, leur arrivait,  travers la cloison, comme le fracas d'une
mare montante et les vagissements de la bise dans les chemines.

Le reporter commenait  regretter d'tre venu; il ne mangeait que du
bout des dents et les morceaux ne passaient pas. Van Cuytard lui
allongeait de grandes tapes dans le dos,  la paysanne, pour flatter
l'atmosphre ambiante, et lui parlait virilit, apostolat et ternels
principes.

Les paysans s'taient cass ple-mle sur des bancs disposs en gradins
ainsi que dans les cirques forains. Le gros de l'auditoire se composait
de ruraux trangers  Zoersel; la plupart de ceux de ce village ayant
tir leurs verrous et bcl leurs fentres afin de se conformer aux
instructions du cur.

Quelques fanatiques s'taient concerts le matin pour charper Verhulst
et faire chanter le coq rouge sur son toit, c'est--dire bouter le feu 
sa maison, mais Waarloos les avait pris  part et difis sur la
tactique du cabaretier. Certains que les bleus ne perdraient rien 
attendre, les conjurs se mlaient aux simples spectateurs et
patientaient, narquois, avec une apparente belle humeur.

Enfin la sance commena. Mlle Dejans, la fillette blanche, conduite
par le superbe Vlamodder, parut, un rouleau de musique  la main, avec
des minauderies de perruche chiffonne, toussota et s'assit devant le
piano de louage envoy la veille. Elle joua comme une fe,--disait le
surlendemain Mestback dans son compte rendu--un de ces pots-pourris
lamentables sur des opras prdestins  ce traitement.

Les paysans s'extasiaient  voir ses doigts osseux torturer le clavier
de la discorde guimbarde; le bruit macabre que produisait cette
gymnastique digitale, les baubissait beaucoup moins. Warr Pensgat, le
tueur de cochons, indiquait  sa promise les pdales pitines avec
rage.

Cependant les variations ne discontinuaient pas; les mains couraient
toujours, agrmentant les accorda de l'instrument du cliquetis de leurs
ongles, les pieds s'obstinaient dans leur jeu de bascule; la blanchette
devenait importune; lorsqu'elle se dcida  se lever on applaudit
mollement.

A prsent au tour de la grosse dondon! proclama Jef Malsec, le petit
vacher des Waarloos, juch au fond de la salle, sur les paules d'un
polisson de son ge et de son emploi, en voyant s'avancer Mme
Blommrt, mene par notre illustre barde Van Cuytard. Et toute la
chambre de s'baudir, de se trmousser au point de faire craquer les
coutures des sarraux empess et des culottes de drap bridant les
cuisses.

Pour cacher sa confusion, l'opulente matrone affecta de donner quelques
indications  la Dejans, charge de l'accompagnement.

Aprs le prlude et la ritournelle, Mme Blommrt entonna  pleins
poumons une romance flamande sur des paroles de notre illustre barde.

La voix belle, toffe, savante sans artifice, subjuguait ces simples.
Ils auraient oubli, sous l'impression de cette musique et pour l'amour
de la cantatrice, leur animosit et leur rancune contre les citadins.
Ils ne comprenaient mme pas les paroles de Van Cuytard, trop
didactiques et trop ampoules pour ces esprits primitifs. Mais la
musique trahissait un accent de sincrit primesautire et Mme
Blommrt, l'interprtait en artiste. Non seulement elle donnait la note,
mais elle la passionnait.

Les rustres coutaient bouche be, le front apais. Une influence
molliente agissait sur leur coeur, d'aucuns riaient de peur de pleurer,
et les mains calleuses ne tourmentaient plus si rageusement la paume des
lourds gourdins. Les drilles grivois de tout  l'heure subissaient
eux-mmes le charme de la bonne femme et mettaient une sourdine  leurs
gravelures.

Pourquoi les citadins ne se retirrent-ils pas aprs ce succs?

L'apparition du dplaisant confrencier rveilla le mauvais gr,
passagrement engourdi. Malgr ses rticences, ses finesses, son
onction, ses cajoleries  l'adresse des ruraux, sa profession de foi
catholique, M. Lindeblom ne trompa aucun de ses auditeurs. Ce bloc
enfarin rpugnait d'instinct  ces croyants. Plusieurs fois, furieux de
l'insuccs de ces prcautions oratoires, il se dmasqua; aussitt des
murmures menaants montaient et, vite, le faux aptre de se replonger
dans sa farine.

A la fin d'un discours pnible, tay de tous les lieux communs de la
polmique de journaux, il se fit huer pour avoir dit que les curs ne
devaient pas sortir de leur glise.

--Et que les bleus restent  la ville! clama le petit Jef Malsec.

--Seriez-vous des chiens qui lchez les pieds de ceux qui vous chargent
d'entraves? tonitrua Vlamodder, coeur par les feintes de son
compagnon. Mais alors se dchana un si formidable hourvari, que
Vlamodder renona  repcher le Lindeblom, et crut urgent, lui-mme,
de lever la sance.




XXVI


Le chemin qui part de Zoersel pour dboucher au village de Saint-Antoine
sur la chausse d'Anvers  Turhout, passe d'abord entre des tnements de
maisonnettes et des fermes de plus en plus parpilles, puis traverse
des sapinires, alternant avec des rouvraies bordes de ronces. Dans ces
bois,  hauteur d'un petit viaduc jet sur un maigre ruisseau irriguant
ces bruyres dsertes, mais ne reprsentant en cette saison qu'un ravin
dessch, attendaient, depuis la brume, une vingtaine de gars
dtermins. Selon le voeu de Sussel Waarloos, les Xavriens de Santhoven
figuraient dans cette gurilla avec le plus fort appoint, et leur
porte-drapeau commandait en chef.

C'tait aussi Waarloos qui leur avait donn rendez-vous en cet endroit,
par o devait repasser la voiture des bleus.

Le lieu tait sinistre et mal fam. Les halliers dont les ramifications
venaient se perdre de ce ct, avaient servi, au commencement de ce
sicle, de quartier gnral  des bandits d'une espce particulire,
connus sous le nom de grille-pieds. Dissmins dans toutes les paroisses
de la rgion, rien ne les distinguait ostensiblement des autres
villageois. Maris, pres de famille, ils travaillaient aux champs ou
exeraient un mtier. Certaines nuits, ces chauffeurs, dguiss, le
visage et les mains noircis, se rendaient  l'endroit o un mystrieux
avis les avait convoqus. Le coup fait et le butin partag, la bande se
dispersait, et chacun rentrait chez soi, pour reprendre la charrue ou
l'outil. Longtemps ils pillrent et chauffrent  leur aise,
dconcertant et dpistant les limiers de justice; ceux-ci n'taient pas
loin de croire, avec les paysans terroriss,  des exploits de l'enfer.
Une circonstance fortuite trahit un de ces boute-feu qui obtint la vie
sauve en livrant ses compagnons. Sa femme avait pay le loyer de leur
ferme avec de trs anciennes monnaies. Comme elle en ignorait la
provenance, on interrogea le mari qui en savait plus long. Ces pices
avaient t voles chez un vieil avare qui les reconnut. La malfaisante
tribu finit sur l'chafaud  Anvers. Mais ces crimes et surtout la
longue impunit des grille-pieds avaient frapp violemment l'imagination
des gens de la contre. Ils prtrent  ces larrons hypocrites et
froces une essence surnaturelle et la fort de Zoersel, o ils avaient
tenu leurs assises gnrales de leur vivant, servit encore de thtre 
leurs conventicules de damns. Les larves des guillotins se promenaient
la tte dans leurs mains ou bien ces ttes grimaantes, soutenues par
des ailes de vampire, voletaient d'arbre en arbre et ces oiseaux
diaboliques poussaient des hurlements si affreux que mme les tristes
hiboux et les funbres chouettes prenaient peur et s'loignaient de ce
repaire.

Les charretiers revenant de la ville, baissaient la voix et cessaient de
siffler au moment de s'engager entre ces sapinires et, dsireux de
retrouver au plus tt la rase campagne, pressaient d'un coup de fouet
l'allure de leurs chevaux. Aprs le coucher du soleil les laboureurs
attards aimaient mieux faire un long circuit que de se risquer dans
cette zone maudite. Il est mme probable que pas un des gars embusqus
ce soir entre les arbres fes ne se serait souci de demeurer seul une
heure dans ces parages.

C'est prcisment  cause de l'isolement et de la dsolation de cet
endroit que Sussel l'avait choisi.

Sortis l'un aprs l'autre de la salle du _Pigeon-Blanc_, les Xavriens
avaient pris chacun une direction diffrente.

D'aucuns feignaient de se dire adieu  la bifurcation des routes afin de
donner le change aux gendarmes. D'autres rentrrent chez leurs parents
pour s'armer de fourches et de faux, mais la plupart avaient emprunt le
ncessaire  leurs amis de Zoersel.

Vers huit heures du soir, au moment o la campagne se noyait dans les
tnbres, leur troupe tant au complet, ils se cachrent des deux cts
de la route, les uns couchs  plat ventre, les autres adosss aux
arbres, d'autres encore accroupis dans le ravin.

Aucun ne bougeait. Sussel leur avait dfendu de fumer, de peur que le
rougeoment de leurs pipes n'avertt l'ennemi. Dans le contingent de
Santhoven on remarquait Pierlo, Morgel, Polvliet, Malcorpus, Kartouss
et Bastini, autant d'enrags ayant tous t mls  la bagarre d'Anvers
et ajoutant, comme Sussel, une rancune personnelle  l'aversion native
du paysan pour les gens de la ville et pour les esprits forts.

Il faisait une humide soire de la fin de septembre. Des troupeaux de
nuages noirs chassaient dans le ciel sous le fouet du vent d'ouest, et
offusquaient une lune rougetre.

Le passant aurait pu cheminer entre ces fourrs sombres sans se douter
de la prsence d'tres humains. Cependant, lorsqu' de rares intervalles
la lune se dgageait, il aurait eu la vision d'une scne du pass. Les
blanches tranes de rayons montraient des visages contracts et
rsolus, des bouches ouvertes, des mchoires serres; ici, un grand
blousier, la fourche plante en terre et appuy sur le manche; l deux
prunelles plus luisantes que le tranchant de la faux qu'ils refltaient;
l, un couple tendu, tte bche, le menton dans leur main, interrogeant
de leurs yeux de braconniers les deux directions de la route; plus loin
une silhouette s'effaant en partie derrire un tronc d'arbre mais
avanant une tte fute, attentive. A voix basse ils s'encourageaient
au carnage attendu:

--Nous les enfourcherons comme des dizeaux! disait l'un.

--Nous leur crverons la paillasse!

--Il se moucheront de travers et loucheront des deux yeux!

--Ils verront une pluie d'toiles!

Chaque fois que la lune se dmasquait, leur chef, circonspect, leur
imposait silence et les engageait  s'enfoncer plus profondment dans
les taillis. Les murmures s'apaisaient de nouveau, on n'entendait plus
que le passage du vent dans les aiguilles de sapin, ou un chien de ferme
hognant au loin. Le fils Waarloos, qui prtait l'oreille  toutes les
rumeurs, perut les modulations mlancoliques d'un orgue de barbarie.

--Voici un signal, dit-il. Le bal commence chez Verhulst, les bleus ont
quitt l'estaminet. Dans dix minutes ils seront ici.

Il s'tait aventur sur la chausse et, tendu ventre  terre, il
collait l'oreille au pav:

--Attention, les voil! fit-il en se redressant et en rentrant dans le
bois.

Quelques instants aprs, on entendait les battues des chevaux lancs au
trot et les cahots des roues.

--Quatre hommes  la tte des chevaux! commanda Sussel.

--Malcorpus, Broeks, Polvliet et moi! dit Pierlo.

--Quatre hommes encore de chaque ct de la voiture.

--Morgel, Goulus, Wellens et moi Maris,  gauche.

--Et moi  droite avec Malsec, Tybaert et Bastini! cria Waarloos.

--Et moi? demanda Kartouss.

--Avec les autres tu barricaderas les portires et empcheras le monde
de sortir.

--C'est entendu.

Les ttes se penchaient et, prts  s'lancer, une jambe en avant et un
peu ploye, en arrt, ils tenaient leurs fourches comme des fusils 
baonnette.

On distingua deux points rouges dans le lointain: les lanternes de
l'omnibus; puis, l'avant-main des chevaux s'largit; puis se dessinrent
les contours de la caisse et les silhouettes de deux individus sur le
sige. Maintenant qu'ils tournaient le dos  Zoersel, les bleus
paraissaient enchants de leur excursion. Les paysans entendaient des
rires et des refrains de fin de banquet.

Van Cuytard, sduit par la fracheur de la nuit septembrale, tait
grimp  ct du cocher. Au moment d'entrer dans le bois, le conducteur
ayant fouett ses chevaux, le pote protesta contre cette acclration
de vitesse en objectant que le site mritait d'tre admir  l'aise; le
cocher, non sans rechigner, retint un peu ses btes.

C'tait au moment o l'omnibus allait atteindre l'embuscade.

--En avant! cria Sussel.

Pierlo et trois hommes se jetrent  la tte des chevaux, tandis qu'avec
des hues les autres se ruaient aux portires.

--A bas les Bleus!... Tue!... Tue!...

Les chevaux se cabrrent, maintenus par le nerveux Pierlo qui avait
dompt plus d'un talon vicieux. Le cocher perdit la tte et n'osa jouer
du fouet. Les vitres volrent en clats. Les fourches plongrent 
l'intrieur. Des cris de femmes stridrent. Les assigs  peu prs
aussi embarrasss dans leurs mouvements que les ruraux lors du
guet-apens d'Anvers, faisaient des efforts dsesprs pour ouvrir la
portire devant laquelle se tenaient Kartouss et ses hommes. Le grand
Vlamodder parvint cependant  forcer le passage et  mettre pied 
terre. D'autres sortirent aprs lui, qui cherchrent surtout  disputer
aux assaillants l'accs de la voiture. Un coup de fourche avait atteint
Mme Blommrt  la main et elle soutenait, dfaillante elle-mme, la
Dejans, tombe en syncope. Le reporter demeurait affal sur les
coussins, sous prtexte de mieux protger ces dames. Le mari de la
plantureuse cantatrice et le pre de la pianiste chlorotique ne
cessaient de rclamer les gendarmes et mme les sergents de ville.
Lindeblom n'tait pas loin de se convertir pour de bon  la religion des
plus forts et il se rappelait son acte de contrition.

Sur la route, on se mlait avec rage. Vlamodder dessinait de terribles
moulinets avec sa canne, et toucha plusieurs fois Sussel qui
s'acharnait, naturellement, aprs l'adversaire le plus srieux. A un
moment la canne se brisa sur la fourche du Xavrien. Sussel poussa un
hourrah de triomphe. Vlamodder se crut perdu:

--En avant! cria le gant au cocher. Passez sur leurs corps, nom de
Dieu.... Sauvez les femmes.

Deux bleus accoururent  la rescousse de leur chef et en vinrent aux
prises avec Waarloos.

Les chevaux refusaient toujours d'avancer. Ils galopaient sur place. Van
Cuytard, debout sur le sige, avait pris le fouet des mains du cocher
affol et il en brida plusieurs fois le visage du blond Pierlo. Un
cordon de sang festonna la joue du jeune homme depuis la tempe jusqu'
la mchoire. Mais Frans, un poing au mors de chaque cheval, semblait
leur donner du caveon, et, cal comme une statue de bronze, ne
bronchait point d'une semelle. Il se ft laiss carteler plutt que de
lcher prise.

Chez Valk, Basteni et Morgel, qui donnaient l'assaut aux occupants de la
voiture, des convoitises charnelles se mlaient  la furie meurtrire.
Leurs dsirs de l'aprs-midi,  la vue de Mme Blommrt,
s'exaspraient  l'entendre geindre; cote que cote il leur fallait
cette proie.

Vlamodder, dsarm, avait saisi par le dos le petit Jef Malsec, le plus
jeune des Xavriens, et, tandis que les coups pleuvaient autour de lui,
il s'en servit longtemps comme d'un bouclier.

--Lchez cet enfant! vocifraient les paysans, forcs de mesurer leurs
coups, presque rduits  l'impuissance.

A la fin, cependant, le bras de Vlamodder se raidissait. N'en pouvant
plus, d'un suprme effort le colosse souleva le gamin et le brandissant
ainsi qu'une massue, il en frappa Malcorpus. Malsec et celui-ci
roulrent par terre  quelques mtres de l.

Mais Sussel, qui avait dj servi deux satellites de Vlamodder, revint 
la charge, certain cette fois d'ouvrir le ventre au principal champion
des Bleus:

--Un pas encore et vous tes un homme mort! dit Vlamodder, et, tirant un
revolver de sa poche, il le dirigea vers la poitrine de Sussel.

Celui-ci continuait  avancer, Vlamodder fit feu presque  bout portant.
La fourche s'chappa des mains de Sussel; emport par l'lan il fit
encore quelques pas, trbucha, pivota sur lui-mme et s'effondra. Ses
fidles, Basteni tout le premier, en train de harceler Mestback et
Lindeblom, accoururent au bruit de la dtonation et s'empressrent
autour de leur chef. Pierlo aussi, rendit la libert aux chevaux, pour
voler au secours de son insparable.

Les citadins profitrent de la diversion produite par ce coup de feu
pour remonter prcipitamment en voiture et Van Cuytard put enfin enlever
ses carrossiers qui partirent comme s'ils avaient pris le mors aux
dents.

Quelques enrags s'obstinrent  escorter l'omnibus. Tybaert et Kartouss
agrippaient le brancard et se firent traner par les chevaux sur un
parcours de cinquante mtres. Une grappe resta accroche au marchepied
d'o Vlamodder, debout  la portire, s'efforait de les culbuter. Un de
ceux-ci, Maris Valk, garon de ferme  Halle-la-Maigre, perdument pris
de Mme Blommrt, avait jur de la prendre morte ou vive. Son couteau
entre les dents, il ne sentait plus les coups qui lui fracassaient les
doigts.

Quatre dtonations retentirent encore. C'tait Vlamodder qui achevait de
dcharger son revolver. Cette fois aucune balle ne porta. Et Maris Valk
et ses acolytes se seraient acharns encore et auraient fini par
pntrer dans la voiture si leurs compagnons, rests en arrire avec
Waarloos, ne leur avaient donn l'alarme:

--Sauve qui peut! Les gendarmes!

A ce cri, les plus forcens abandonnrent la partie et se jetrent dans
les fourrs.

Cette escarmouche avait  peine dur cinq minutes.

Une galopade furieuse branlait  prsent la route.

D'abord les gendarmes taient rests au village. Il entrait dans la
tactique des villageois de simuler des rixes qui devaient clater  la
nuit tombante, entre les paysans des deux partis, car on avait invent
une seconde faction  cette fin et quelques gars de bonne volont
consentaient  jouer le rle de Bleus et  se laisser rosser pour la
frime.

On rpandait adroitement le bruit qu'un coup de main serait tent contre
le local, o la canaille urbaine s'tait fait entendre.

Le bourgmestre, de connivence avec ses hommes, avait demand que la
brigade de gendarmerie, commande par un marchal des logis, restt au
village aprs le dpart des trangers.

--Nos Campinois en veulent moins aux Bleus de la ville, qu' ceux des
leurs, suspects de libralisme! allguait le bourgmestre. Ce soir ils
attendront, pour s'charper entre eux, la retraite des citadins!

Les gendarmes demeurrent donc  Zoersel, tenus en haleine par quelques
chamaillis d'ivrognes et quelques simulacres de bagarre dans les
cabarets. Les paysans s'ameutaient autour de ces hourvaris et riaient
sous cape de ces parades et du zle des dignes soldats; ils savaient 
prsent, les narquois, que la partie srieuse se jouait  la lisire du
bois. Pour garantir le plus de vraisemblance  la comdie, un semblant
d'abordage s'organisa au moment du dpart de l'omnibus, mais les
gendarmes balayrent les rassemblements avec une facilit ne contribuant
pas peu  mettre les citadins en belle humeur.

--Ma parole! proclamait le grand Vlamodder, ces lourdauds sont aussi
lches chez eux qu' la ville et ne valent vraiment pas la peine qu'on
les arrache au joug du cur et du nobilion!

Et au plus fort des hues, il avait mis la tte au dehors et salu
ironiquement les hurleurs.

Les gendarmes sautrent en selle une demi-heure aprs le dpart de
l'omnibus. Ils chevauchaient tranquillement, botte  botte, en
conversant de la corve et en fumant enfin  leur aise l'insparable
bouffarde. Comme ils venaient d'atteindre les dernires maisons du
village, et qu'ils allaient regagner Santhoven par la grand'route, ils
sursautrent sur leurs triers au bruit des dtonations du revolver de
Vlamodder. Alors seulement ils eurent vent d'une embuscade et, faisant
demi-tour, ils piqurent des deux, traversant le village au galop. En
passant devant le _Pigeon-Blanc_ ils constatrent,  leur grande
surprise, qu'au lieu de dmolir l'auberge de Verhulst, la jeunesse de
Zoersel s'y rendait pour se trmousser aux sons de l'orgue et s'baudir
comme  la kermesse: Ah a, que nous chantait ce bourgmestre? Il s'est
foutu de nous, sacr nom de Dieu! temptait le brigadier.

Il n'y avait pas  dire, nos pandores avaient t berns dans les grands
prix. Les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour
le moment les gendarmes n'avaient pas de temps  perdre. Dvorant leur
rage, ils dtournrent  gauche pour enfiler le chemin d'Anvers.

Au lieu de se diviser et de pratiquer des battues  travers les bois,
ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils
aperurent, aprs vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux.
Ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. L, ils
perdirent du temps  rdiger le procs-verbal et  acter les plaintes
des excursionnistes.

Aucun de ceux-ci n'avait t atteint grivement.

Vlamodder raconta qu'un des agresseurs tait tomb sous la balle de son
revolver. Celui-l se retrouverait facilement. Au besoin il paierait
pour tous. Forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour
Zoersel et Santhoven.

L'orgue du _Pigeon-Blanc_ s'tait tu et il n'y avait plus une me dans
la rue.




XXVII


Sussel Waarloos avait t ramass en toute hte par Malcorpus et Pierlo;
le premier le portait par les pieds, l'autre le soutenait sous les
aisselles. Prcds du petit Malsec et de Kartouss, qui servaient
d'claireurs, cartaient les ronces et frayaient le passage  travers
les taillis de noisetiers, ils s'engagrent dans les bois de Zoersel,
qui se dveloppent sur la gauche, avec des intervalles de bruyres et de
garigues jusqu' Halle, Saint-Antoine et Santhoven.

Ils marchaient d'un pas aussi alerte que le leur permettaient leur
charge, l'obscurit, le sol glissant. Derrire eux, venaient Polvliet,
Morgel, Basteni et le reste du contingent de Santhoven et de Zoersel;
Maris Valk, de Halle; Ariaan Teunis, de Viersel; Sus Modaf, de Ranst;
Nest Malyse, d'Oostmalle; Zander Zillebeck, de Pouderle; Vard Overpelt,
de Casterle; Guile Gabriels et Jan Zwartle, de Grobbendonck; enfin,
Jurg Daniels et Drisse Mabilde, de Wortel.

A dessein, ils mnageaient un intervalle considrable entre la tte et
l'arrire-garde. Rejoints par les gendarmes, les derniers auraient mis
les bonnets  poil sur une fausse piste ou empch la capture de leur
chef bless, en provoquant une nouvelle escarmouche.

Pour plus de sret, Pierlo, le fal second de Waarloos, engagea la
petite troupe  se fractionner encore; l'escorte de Santhoven tant
assez nombreuse.

Au fur et  mesure que les gars des diverses paroisses rencontraient des
sentes ou des embranchements menant  leurs clochers, ils se rabattaient
 gauche ou  droite, aprs avoir fait promettre  ceux de Zoersel de
leur mander des nouvelles du chef.

A chaque pas un peu brusque de ses rudes porteurs, la tte du bless se
renversait en arrire ou retombait sur la poitrine. Ses amis se
demandaient s'il tait vivant encore et songeaient, sombres et abattus,
aux scnes que ce retour tragique provoqueraient dans la ferme des
Trembles.

Ils louvoyaient constamment afin d'viter la rase campagne et ils se
tenaient le plus prs possible de la lisire du bois o ils se seraient
rejets  la premire alerte.

De temps en temps, Pierlo commandait halte, pour s'orienter et prendre
haleine.

Pendant un de ces courts repos, le charron examina plus attentivement le
bless.

--C'est qu'il saigne comme un veau! constata Pierlo. Si cela continue,
il n'arrivera jamais vivant  sa ferme!

Ils dposrent un moment Sussel sur un talus; ramenrent sa blouse bleue
en bourrelet sous son menton, dfirent ses culottes et, cartant la
chemise, constatrent que le sang s'chappait d'un trou dans la hanche
gauche.

Justement ils n'taient pas loin d'un ruisseau. Basteni et le petit
Malsec coururent puiser de l'eau dans leurs casquettes et lavrent la
blessure avec des feuilles de fougre. Ceux qui avaient des mouchoirs,
Polvliet et Malcorpus entre autres, en firent des compresses;
quelques-uns voulaient mettre leurs sarraux en pices ou offraient leur
foulard de cou. Drisse Mabilde prononait des paroles magiques qu'il
avait apprises de la vieille sorcire de Wortel pour prserver les
moutons de la clavele.

--Pourquoi ce qui soulage les btes ne gurirait-il pas les hommes? se
disait le digne Drisse.

Mais Sander Basteni le rabrouait pour son impit et, s'approchant  son
tour, traait sept signes de croix sur la hanche blesse en invoquant
Notre-Dame des Sept-Douleurs.

S'aidant de leurs sciences runies les frustes gaillards, plus aptes 
ouvrir des plaies qu' les fermer, parvinrent cependant  tancher le
sang.

Tandis qu'ils se pressaient autour de Waarloos, ple, les yeux ferms,
la bouche entr'ouverte, les membres flasques, beaucoup le croyaient mort
et murmuraient un _De profundis_.

Stan Malcorpus, dont les doigts gourds rajustaient maladroitement les
vtements du bless, essayait de plaisanter.

--Hein, si sa bonne amie ou mme la grosse dame de tout  l'heure tait
ici, il y a longtemps qu'elles l'auraient rveill en le chatouillant?
Mais nos caresses ne lui disent rien....

Pierlo, impatient par les lenteurs et les maladresses de Stan, le
repoussa. Le brave Frans, lui, se serait obstin jusqu'au matin 
trouver un indice de vie chez Waarloos: il approchait l'oreille de son
coeur et lui soufflait dans les narines et dans la bouche, comme il
avait vu faire un jour  un enfant noy.

Cette scne se passait  l'ore du bois des Grille-Pieds. La lune
clairait ces figures apitoyes et macules de sang, ces mouvements
gauches d'infirmiers improviss.

--Je jurerais qu'il vit! clama soudain Frans Pierlo. Son haleine
revient, sa poitrine se soulve, il a respir... Nous n'avons pas de
temps  perdre.... A quelques arbaletes d'ici nous dbouchons dans la
drve du chteau d'Alava. Je propose de conduire notre Sussel chez le
forestier.... Sussel sera mieux cach et mieux protg sur les terres du
comte qu' la ferme des Trembles.... Vous savez l'amiti que nos
seigneurs lui portent; s'il y a moyen de nous le conserver, c'est eux
qui trouveront ce moyen....

Tous se rallirent  cet avis. Ils avaient taill quelques branches et
ils en formrent une civire sur laquelle ils chargrent le bless en
ayant soin de lui faire un oreiller de feuillage. Comme leur troupe se
remettait en marche:

--Camarades, dit encore Pierlo, il s'agit d'arracher notre porte-drapeau
non seulement  la mort, mais aussi aux juges de la ville, capables de
le jeter en prison, tout abm et saign qu'il soit... coutez, comme on
va le rechercher, il importe que vous dclariez tous qu'il n'tait pas
avec nous et que moi je vous commandais.... Ce sera aussi mon sang qui
aura rougi les buissons...

--C'est brave a, Frans, approuvrent les autres. Compte sur nous pour
t'aider.

Afin de faciliter cette gnreuse supercherie, le crne garon laboura
de ses ongles l'estafilade qui lui traversait le visage et o le sang se
coagulait en poissant ses cheveux. Il se barbouilla les mains de ce sang
qui s'tait remis  couler et il en fit pleuvoir les gouttelettes sur
une grande longueur du premier chemin qui se sparait du leur. Puis il
rejoignit ses amis.

Les tourelles en poivrire flanquant le comble du chteau d'Alava
pointrent enfin au-dessus des hautes futaies. Les gars ne suivirent pas
la drve d'entre, mais s'enfoncrent par une contre-alle dans le parc
et les ppinires. De la lumire brillait aux croisillons de la
chaumire du garde. Pierlo frappa.

Au premier coup, une femme, la comtesse d'Adembrode en personne, leur
ouvrit.

Ses pressentiments du matin ne l'avaient pas trompe. Elle eut la force
de cacher sa terrible motion et parvint  se roidir. Ce fut d'une voix
relativement calme qu'elle demanda  Pierlo si Waarloos vivait. Et les
yeux du fal lui rpondant affirmativement, elle touffa ses transports
de jubilation, comme elle avait rprim son cri de dsespoir.

Le village venait d'apprendre le rsultat du guet-apens par le fils du
garde, qui faisait partie de l'embuscade, et qui avait pris les devants.
C'est  la maison forestire, o elle s'tait rendue au moins dix fois
pendant le jour, que la comtesse entendit parler de l'chauffoure.
Quelles ne furent ses affres avant l'arrive du bless!

La comtesse fit transporter immdiatement Sussel Waarloos dans un
pavillon du chteau.

Elle flicita le dvou Pierlo et le remercia de sa confiance dans les
sentiments des d'Adembrode.

Comme elle s'inquitait de sa blessure  lui:

--Bah! un simple abreuvoir  mouches! dit Pierlo. Ne l'tanchez pas, car
il me faut encore exhiber du sang ce soir dans le pays  la ronde!

Et, pour se drober aux marques de gratitude, lorsqu'on avait demand un
homme de bonne volont pour aller qurir le mdecin de Viersel, l'ami
des d'Adembrode, c'tait encore le mme Frans Pierlo qui s'tait offert.
Sans attendre de rponse le crne gaillard enfourcha le cheval sell
pour cette commission et partit  fond de train.

A Viersel, le jeune charron cdait sa monture  l'officier de sant et
regagnait Santhoven  pied. Puis, excutant jusqu'au bout le plan de
conduite arrt avec ses compagnons, il entrait dans les cabarets
frquents par les gendarmes, feignait l'ivresse, affichait sa sanglade
et se donnait, en tapant du poing sur les tables, pour le chef de la
bagarre. Il manoeuvra si bien, que les gendarmes s'assurrent de lui et
le conduisirent au poste.

Au chteau, le docteur oprait prestement l'extraction de la balle, et
ayant absterg la plaie, constatait qu'aucun organe principal n'tait
ls. Sussel en rchapperait. Aprs quelques semaines de repos, il
pourrait reprendre son train de vie ordinaire.

Ds qu'il avait t averti de l'accident, le comte d'Adembrode s'tait
empress de se rendre auprs du bless.

--Connaissant l'affection des d'Adembrode pour les Waarloos, lui dit la
comtesse, j'ai pris sur moi d'introduire ce jeune homme au chteau, dans
la certitude qu'il serait mieux soign ici que chez ses parents. Ai-je
bien fait, Warner?

Pour toute rponse, le comte prit la main de sa femme et la baisa
longuement.

--Si vous le permettez, ajouta-t-elle encourage, je veillerai moi-mme
ce pauvre garon; pour cette nuit, du moins, je serai sa garde-malade et
lui ferai prendre sa potion?

Le comte ne put qu'acquiescer  cet arrangement.

Tout en admirant le zle et l'enthousiasme religieux de son jeune
fermier, il dplorait cette quipe inutile et mme funeste au point de
vue de leur cause.




XXVIII


Dans la chambre, o par une large baie entr'ouverte pntrait la lourde
atmosphre de la nuit de septembre, charge des fragrances des acacias
et des ormes, la comtesse tait assise au chevet du bless, tendu sur
un grand lit contemporain de la Renaissance. Le chirurgien avait fait
garder  Sussel ses vtements de dessous et du bas afin de mieux
maintenir l'appareil sur la blessure.

Aucune clameur ne rveillait plus la campagne quite, et seules, au
moment de prendre leur vol, les heures vagabondes interrompaient le
silence en battant de leurs talons ails l'horloge du village. Les
lumires de la faade du chteau, mme les fentres de la bibliothque
o le comte, tourment par de frquentes insomnies, travaillait et
lisait jusqu' l'aube, n'apparaissaient plus en rectangles de feu 
travers les marmentaux.

Tout devait reposer au chteau. Sur les instances de son mari, la
comtesse avait d'abord retenu une de ses camristes pour passer la nuit
avec elle, mais elle venait de la congdier  son tour, certaine de
rsister au sommeil et  la fatigue. Il y avait d'ailleurs,  porte de
sa main, un cordon communiquant avec la cloche d'alarme suspendue dans
une des tourelles suprieures du chteau. La domesticit serait accourue
au premier appel.

Clara avait cart les paisses tentures du lit et contemplait
longuement, sans parvenir  s'en rassasier les yeux, le Xavrien plong
dans un profond sommeil. C'tait la premire fois, depuis la mort du
Mouton, qu'elle se sentait le coeur si gros de tendresse. Elle ne
savait pas ce que lui rservait cette nuit de veille, elle n'osait rien
souhaiter en dehors de la minute prsente.

Ce qu'elle n'avait jamais os voquer comme possible se ralisait: tre
seule avec Sussel Waarloos. En mnageant ce tte--tte  la comtesse,
la Providence se faisait-elle complice de ses postulations secrtes?

Et ce tte--tte ne finirait pas avec la nuit. Clara allait garder chez
elle, au chteau, des jours entiers, peut-tre des semaines, ce bless
bien voulu; elle pourrait le soigner sans que jamais on songet  gloser
sur sa vigilance et sa sollicitude. Cette perspective suffisait pour la
batifier. Elle ne demandait, n'esprait rien de plus. Elle en arrivait
 promener sur son Sussel des regards de soeur, presque de mre. Le sein
gonfl d'une ivresse tide, elle rpandit des larmes de bonheur et se
crut forte et apaise, et s'imagina de bonne foi que la partie tait
gagne sur ses sens toujours stimuls.

L'hmorragie avait un peu pli le Xavrien, sans pourtant que sa
carnation ft devenue maladive. Le visage tait calme, un souffle
rgulier et puissant soulevait sa poitrine. Il dormait sur le dos, la
tte prise entre les mains jointes, ses coudes encadrant le visage, dans
l'attitude des moissonneurs aux heures de sieste, lorsqu'ils ramnent
sur les yeux le large chapeau de paillasson.

Tandis qu'elle le dvisageait, piant ses mouvements, aspirant son
souffle, prte  l'aider au moindre appel, la physionomie du jeune
paysan parut s'animer. Doucement, ses yeux brun clair s'ouvrirent. Elle
le crut altr, et elle allait approcher de ses lvres une timbale d'eau
citronne, mais au profond moi de la dame, il rejeta ses couvertures,
se souleva et mit pied  terre. Clara voulut l'arrter, le maintenir; il
l'carta presque brutalement et fit quelques pas dans la chambre. Des
sons inarticuls se pressrent sur ses lvres; puis il se rpandit en un
flux de paroles et se mit  gesticuler avec frnsie.

Clara restait au milieu de la pice, glace de terreur, incapable du
moindre mouvement.

Sussel revivait les scnes de la soire. Cambr dans une attitude de
parade et de dfi, les poings ferms, semblant brandir une fourche, il
fona en avant:

Du sang! du sang de Bleus! clamait-il. Tuons-les tous. Hardi les
camarades!... Bastini, cours de ce ct de l'omnibus.... Maintiens les
chevaux, mon meilleur Pierlo. Tiens bon! Tiens ferme, dis-je....
Bravo! les vitres volent en clats! Le bal commence. Frappons dans le
tas.... Vlan! A toi le grand criard... Touch, pas vrai?...

La comtesse, terrifie par les clats de voix du somnambule, par sa
pantomime, par l'expression terrible de son visage, de ses yeux hagards,
de sa bouche cumante, craignant surtout qu'il se jett contre la paroi
ou sautt par la fentre, courut fermer celle-ci et songea ensuite 
appeler  l'aide.

Elle avait dj le cordon  la main, mais en cet instant mme le bless
recula, se rassit sur sa couche, se passa  deux reprises la main sur le
front moite comme pour en chasser une ide importune.

Clara crut que l'accs tait fini et, rassure, elle toucha l'paule du
gars et l'engagea  se recoucher.

Il ne rpondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient
exprimaient  prsent une douceur, une tendresse ineffables. Tout son
visage se rassrnait, la bouche souriait et comme, de son ct, elle
l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du
cou. Elle recula, pouvante, d'instinct.

Ce rustre avait-il devin ce que, messaline spculative, la grande dame
croyait avoir si bien cach? S'tait-elle trahie au point de donner  ce
rude paysan l'audace de se dclarer?

Oui, elle n'en pouvait plus douter, il l'appelait avec la dsinvolture
de l'homme du peuple sr de sa conqute. Le charme, l'aimant de ces
franches avances taient tels que l'anomalie n'en frappa la comtesse que
bien longtemps aprs et que, vaincue et subjugue, elle oublia sa haute
position, l'tat du bless, l'endroit o elle se trouvait et les
vnements de la journe. Elle ne voulut plus savoir que ce dlice
inespr: non seulement l'homme aim, le mle d'lection, le matre
dsir se trouvait devant elle; mais, lui, la dsirait de son ct.

Comme pour suppler  l'loquence de l'attitude, du sourire et du
regard, voici qu'au lieu de profrer des menaces et de se dmener dans
le simulacre d'une tuerie, Sussel se prenait  balbutier, d'un ton
plaintif, de ces paroles puriles, presque enfantines, que les amants
fortement pris emploient  dessein en se flattant de corriger l'accent
trop chaud de leur voix pour ne pas effaroucher la femme convoite.

Une circonstance et frapp ds lors la comtesse, si toute sa raison ne
l'avait quitte devant cette pantomime, c'est que ce rustaud lui parlait
comme  une ancienne amie, comme  une gale.

Il se leva une seconde fois. Elle comprit qu'il venait  elle pour
l'emporter. Elle l'attendait et elle se laisserait emmener. O elle avait
fait du chemin depuis sa rencontre avec le mousse anglais, au Rit-Dyk!

Mais, il arriva cette chose droutante: Sussel dpassa la comtesse et,
arrt au milieu de la chambre, parut accoster et saisir par la main une
personne invisible. Il ne regardait mme plus Clara.

Celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. Elle
venait de tout abdiquer en une seconde et voil que son sacrifice tait
inutile. Ces savoureuses invites et ces mouvements enjleurs du paysan
s'adressaient  un fantme.... Un fantme? Certes pour l'instant; mais
sans doute une ralit dans le pass, voire une ralit dans l'avenir.

La jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir
puis toutes les tortures. Clara retombait des altitudes du paradis
dans des profondeurs encore insondes de son enfer. Et comme pour la
narguer, la brler  petit feu, le rve amoureux de Sussel continuait.

La jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosit.
Maintenant que le bless ne s'adressait pas  elle, elle aurait du
moins voulu savoir le nom de sa rivale. Sa passion s'invtrait.

Le gars se montrait de plus en plus entreprenant auprs de son invisible
amante. Par instants il se rengorgeait, doucement il poussait son aime
vers le lit, marchait  petits pas, s'arrtait pour la persuader, une
main semblant toujours tenir prisonnire celle de l'amoureuse, l'autre
bras arrondi comme pass autour du cou de la belle, le visage pench
vers le sien, la bouche applique  son oreille: la pose la plus
irrsistible des galants de la campagne.

--Il l'aime! comme il l'aime! se disait Clara affole en coutant les
propos de Sussel:

--Tu sais, c'est la kermesse de Grobbendonck dans huit jours.... Te
rappelles-tu, celle de l'an pass, lorsque nous fmes connaissance  la
foire.... O les beaux pains d'pice que je hachai en quatre sans accroc,
suivant la rgle... Tu tais autour de nous qui nous regardais avec
d'autres filles.... Tes yeux m'excitaient. J'y allai de deux sous, puis
de deux autres. Je m'acharnai au jeu et ne finis qu'aprs avoir vinc
tous mes concurrents.... O l'air de tous ces farauds quand je rassemblai
mon butin!... Leur air surtout lorsque, t'ayant consulte du coin de
l'oeil et devinant que tu accepterais mon offrande, je laissai choir
dans ton blanc tablier tous les pains d'pice gagns sur les joueurs
maladroits.... S'il m'avait fallu te disputer  coups de couteau ou
tailler leurs visages rouges avec la mme hachette servant  diviser les
gteaux de miel, j'tais prt. Ils le comprirent et ne bougrent
plus.... Et le soir, comme nous avons dans  la _Ruche_!... Viens,
c'est kermesse encore.... Tu as chaud, bois  mon verre.... Ce n'est pas
dans un verre seulement que je boirais, moi,  ma soif aujourd'hui....
Sortons, veux-tu?... L'air du soir est si bon.... Ne crains rien....
S'il est vrai que tu me vois volontiers, pourquoi t'apeurer?... Je te
nommerai  ma mre et au comte d'Adembrode. Le pre de Monsieur Warner
tait mon parrain.... Et, lorsque je ne serai plus soldat, je
t'emmnerai chez nous et ferai de toi ma compagne pour toute la vie....
Oh! ne dis pas non, ou je te ferme la bouche... de cette faon.... Fi,
mchante pice.... Un soufflet  prsent! et tu veux t'enfuir? Non
pas.... Pourquoi t'en aller.... Ne sommes-nous pas mieux  deux, ici...
prs,... tout prs l'un de l'autre?

Et rien, sinon les attitudes dont Sussel les accompagnait, ne pouvait
tre  la fois plus crispant, et plus affriolant que ces paroles. Ce
spectacle aurait fait damner une sainte. Un vertige allait jeter Clara
vers lui. Au lieu de sang c'tait de la lave, du feu liquide qui coulait
dans les veines de la jeune femme.

Cependant Waarloos ne prononait pas le nom de sa bonne amie. Ce nom,
Clara pme de dsir, suffoque, elle l'attendait sur les lvres du
jeune fermier; ce nom, elle le guettait presque avec la mme angoisse,
dans des affres aussi effroyables, que celles du supplici entam, mais
non occis par le bourreau maladroit, qui implore, en tournant vers lui
sa tte mal dcolle, le coup de grce!

Et l'ardeur du gars semblait crotre.... Il enlaait la paysanne trop
farouche dans ses bras. Sans doute elle se dbattait, et avec vaillance,
car il semblait s'essouffler  la matriser. Ses yeux prenaient une
expression bestiale, presque mauvaise et ses paroles n'taient plus
qu'un rle. Tandis qu'il allait et venait, qu'il se trmoussait d'un
bout  l'autre du lit, la comtesse, se reprsentait la pataude assaillie
par ce mle, et le talus herbeux d'un foss thtre de leur lutte.
Sussel, tantt ploy, se cambrant, et semblant presser sa conqute
contre sa poitrine, tantt soulev pour retenir la proie prte  lui
chapper, voquait aussi  la comtesse les rameurs du Rupel et de
l'Escaut qu'elle avait vus autrefois  Boom et  Anvers se pencher et se
renverser sur leur banc. Et un sentiment, un seul, germait dans la tte
de Clara, et survivait  sa force d'me: c'tait moins une indicible
piti physique pour l'oppression de cet homme, qu'un besoin de tromper
ce patient, de prendre la place de la rivale, de se venger d'elle et de
lui, en s'interposant, en s'appropriant les trsors, peut-tre les
prmices d'amour qu'il destinait  la paysanne.

Elle se souvint d'tranges scnes de double vie, d'aventures racontes
afin de prouver les degrs de la lucidit des somnambules. Ainsi elle
avait entendu affirmer par son mari, le savant, la possibilit
d'arracher au noctambule le secret le mieux cel dans son coeur.

Et en rflchissant rapidement  ces phnomnes une ide monstrueuse
jaillit dans sa cervelle ouverte depuis longtemps aux imaginations
maladives et perverses: elle se dit qu'il y aurait moyen, grce  l'tat
de Sussel Waarloos, de profiter de son illusion en la flattant.

Oui, elle en arrivait l! Mais aussi, cette fois, la tentation avait t
trop forte. S'il la mettait  de pareilles preuves, Dieu entendait
qu'elle y succombt. Elle serait  jamais perdue, fltrie, crible de
mpris et de remords; livre  tous les supplices, expose  tous les
opprobres que rien ne l'arrterait dans son dessein. _Elle savait qu'il
n'existerait dans l'avenir de douleur comparable au regret_.

Mais pourquoi se plaindre de Dieu? Le destin prenait plutt piti d'elle
et lui offrait le soulagement, le pch commis avec un complice
inconscient, le pch sans personne capable de la trahir et de la
mpriser plus tard.

Ah! qu'elle profiterait avidement de ce premier sourire d'une destine
contrariante.

De son ct, le jeune paysan, exaspr par l'rotique mirage, ne
reculait pas  l'ide d'un viol.

Clara out ses sommations au fantme:

--Je te prends ce soir. J'ai bu pour oser. Je m'en voudrai demain de
t'avoir fait mal, mais en attendant tu m'auras appartenu toute
entire....

C'tait le dernier stade, la fin imminente des prestiges. Ou bien la
belle invisible allait se rendre ou bien elle serait force.

--Prends-moi, alors!

Cette fois, une autre voix rpondit  celle du somnambule. Clara venait
de se glisser dans le cercle de ces bras muscls prts  broyer leur
capture rcalcitrante. Elle n'eut point peur d'tre touffe sur cette
poitrine de mle; au contraire elle passa par une mortelle seconde en
craignant d'tre reconnue et repousse. Il ne la rejeta point. Sa
pression, loin de se relcher devint encore plus ferme; mais maintenant
qu'on se prtait  ses caresses, la douceur reparut dans ses prunelles
devenues froces, un dsir moins perdu cessa de le faire grimacer et
son visage s'illumina d'un bat et soulageant triomphe. Il l'treignit,
elle pantela et lvres contre lvres, enlacs frileusement, ils se
possdrent sans qu'il ft revenu  la raison ou sorti du sommeil....

Vers l'aube, doucement il ouvrit les bras robustes qui continuaient
d'accoler la comtesse d'Adembrode. La crise tait passe, bien passe
cette fois; il dormait sans plus rver, et sa tte apaise, presque
souriante, retomba sur l'oreiller.

En se dgageant la comtesse se rappela l'histoire raconte par la
vieille Kathelyne, l'aventure de Sussel, assailli par les faneuses, et
se trouva, elle, la grande dame insouponne, plus vile que l'affreuse
J Vitesse.

Elle venait de se ravaler au rle de ces faneuses dvergondes.

Faneuse comme elles; mais surtout, comme elles, faneuse d'amour!...

Pourtant Clara ne se repentait point. Elle se glorifiait de son geste.
Elle n'aurait pas le regret pouvantable de l'occasion perdue. Et elle
considrait machinalement comme une chose toute normale, un peu de sang
qui avait transpir de la blessure du Xavrien sur son peignoir blanc.

Depuis longtemps les frusques sanglantes de Flup Barend, le petit maon,
avaient cess de draper sa chimre.




XXIX


A son rveil, le bless manifesta une profonde surprise, et un certain
embarras, en apercevant la dame d'Adembrode, et surtout en apprenant o
il se trouvait. Il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille
 partir du moment o ses compagnons l'avaient ramass.

Un poids norme dbarrassa le coeur de la comtesse. Pourtant Sussel la
remercia, protesta de son dvouement dans des termes si sincres et si
chauds, qu'elle en prouva quelque honte et quelque remords.

Le mdecin fit sa visite, examina la blessure, interrogea Clara sur la
nuit, renouvela l'appareil et dclara que l'tat du Xavrien tait aussi
satisfaisant que possible. Warner s'assit aussi quelques instants au
chevet de Sussel.

Des jours passrent sans que la fivre reprit le malade. L'amlioration
continuait.

Quoiqu'elle en et, la comtesse avait d cder  la vieille Kathelyne,
durant les nuits suivantes, sa place au chevet de Sussel. Maintenant que
la gurison n'tait qu'une question de temps et de soins, Clara ne
pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. Mais elle
demeurait auprs de Waarloos la plus grande partie du jour. Souvent ils
taient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui
devint bientt de l'intimit. Sussel considrait Clara comme une amie
d'une essence suprieure, comme son ange gardien; aussi sa sympathie
ctoyait-elle l'adoration.

Mme d'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait
trop l'abme mesur par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le
pire c'est qu'elle n'osait pas le dtromper et lui prouver l'inanit des
prjugs. Pourtant, il y avait des moments o elle regrettait que Sussel
ne se ft pas rveill pendant cette nuit  la fois si cruelle et tant
ineffable. Le soulagement n'tait pas venu depuis ce furtif adultre.
Elle souffrait mme plus que jamais en songeant  la mystrieuse
bien-aime qu'avait appele le dlire de Waarloos.

Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle
provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis
un an,  l'insu de sa mre, Trine Zwartle, la fille d'un fermier de
Grobbendonck, rencontre  la kermesse de cette paroisse, et aux dtails
dans lesquels entra l'amoureux, dtails corroborant ceux qu'il avait
rvls pendant son sommeil, la comtesse apprit  n'en plus douter que
sa rivale tait cette mme Trine Zwartle. A prsent, elle voulut savoir
aussi par quelles phases avaient pass leurs amours.

Sussel, adroitement interrog, dclara que sa promise ne se laisserait
jamais toucher avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima,
s'tendit sur le portrait et sur les mrites de son accorde; il en
parla si longuement, il en fit un tel loge, mit un tel accent de
sincrit dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de
loyaut dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses
sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout  convaincre
la comtesse de la puret de leurs rapports, et revenait toujours sur la
vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune
homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient
de cette irrsistible tendresse qui avaient tant boulevers la comtesse
cette nuit o le somnambule s'adressait au fantme de la petite
paysanne. Sussel confia encore  Clara qu'ils comptaient s'unir dans
quelques mois et la supplia,  ce propos, de bien vouloir pousser avec
le comte  ce mariage: Car, disait-il, les Zwartle ont moins de bien
que les Waarloos; ils ne rencontrrent pas comme nous de gnreux
d'Adembrode pour les faire prosprer, et je crois que ma mre, si
jalouse de moi, commencera par s'opposer  mon bonheur.

Et la comtesse, torture comme on doit l'tre dans l'ternelle nuit,
promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermire, ce qui
l'exposait aux effusions reconnaissantes du fianc de Trine Zwartle.

C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit clater et choir
du haut de l'autel, inaccessible  de charnels dsirs, que Sussel lui
rigeait dans son coeur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir  lui
et se jeter brutalement  son cou. Les obstacles ragotaient la passion
de la dvoye. A prsent elle aimait avec dsespoir.

Une pense seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas
toucher. Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que
pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.

Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrdulit, le jeune mtayer
dfendit son lue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.

--Et ce n'est pas, dclara-t-il d'un ton rsolu, que je n'aie essay de
la sduire... J'tais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il
y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une
btise--ici il rougit et balbutia.--Oui, pour tout dire, le soir mme o
je me dclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu!
Heureusement!... coutez, madame, elle n'a t ma femme, ma vraie femme
qu'une fois... dans un rve, un seul rve o je crus mourir de bonheur
en me fondant dans ses bras!...

Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rve, parvint 
se taire et  dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer  une tentation
aussi froce, elle vita depuis lors de douter de la vertu de Trine
Zwartle.

Comme elle l'avait promis au Xavrien elle recommanda, malgr le voeu de
son tre intime, la petite vachre de Grobbendonck  la mre Waarloos et
eut facilement raison des rpugnances de la vieille paysanne. Kathelyne
mit mme tant d'empressement  se rendre au dsir de la noble dame
qu'elle proposa de clbrer les noces le premier jour que Sussel
pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette prcipitation:

--Le comte, ajouta-t-elle, fidle aux traditions de ses aeux, s'occupe
de l'tablissement de son cousin, et il dsire caser le nouveau mnage
Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera prsent au jeune couple, non
seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur
faut donc patienter quelques mois.

Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer  cette
combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vnrait
trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet
ajournement. A la vrit, Clara, dcide  se rattacher Sussel  tout
prix, cherchait le moyen d'empcher ce mariage, et en attendant elle
avait voulu gagner du temps.

--Je parlerai  Trine de ce que vous faites pour nous, aussitt que je
pourrai me rendre  Grobbendonck--disait Sussel.--Elle sera bien
heureuse et vous chrira autant que ma mre et moi. Mais, comme d'aprs
le docteur j'en ai encore pour quelques semaines  me tenir tranquille,
n'ajouteriez-vous pas aux trsors de bonts que vous avez eues pour moi
celle de permettre  Trine Zwartle de venir me voir ici?...

Mme d'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'tait prsente
plusieurs fois  la porte du chteau, mais qu'on l'avait toujours
renvoye en invoquant la consigne donne par le mdecin. A prsent que
l'entre en convalescence du Xavrien n'tait plus un secret, force fut
 la comtesse d'aquiescer au dsir de Sussel.

Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant
avec une jeune villageoise frache et potele, un peu boulotte, rieuse,
les plus beaux yeux de saphir, l'air espigle et vaillant, embaumant la
sant et la vertu. C'tait Trine Zwartle. La comtesse s'avoua la
gentillesse et les apptissants dehors de cette contadine de dix-huit
ans. A ct de Clara, elle reprsentait un type assez vulgaire; c'tait
une plante rustique, savoureuse et vivace, plutt qu'une fleur de
beaut.

--Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne
l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-l que subissait Sussel
Waarloos.

Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancoeur et accueillir
amicalement cette friande pataude. Nave et ingnue, Trine trouva Mme
la comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait
jusqu' Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de
la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se rjouit de
l'arrangement propos pour leur mariage par les chtelains d'Alava, et
railla mme l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au
chteau, plus flatte et touche que chiffonne par l'obstination que
mettait la comtesse  assister  leurs entretiens.

La gurison de Sussel s'achevait, il tait aussi valide, peut-tre plus
robuste qu'auparavant. Grce  de puissantes interventions mises en
oeuvre par Warner, l'chauffoure de Zoersel n'avait eu pour pilogue
que la condamnation du gnreux Pierlo  quelques heures de prison et 
une amende, rembourse par les matres d'Alava. Aucun autre Xavrien
n'avait t inquit. Les hros du mtingue s'taient peu soucis
d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en
Campine.

Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme
paternelle, mais la comtesse, allguant que le jeune paysan devait
encore se mnager, et viter les trop rudes besognes des champs, le fit
retenir au chteau par son mari, et employer aux menus travaux du
jardinage.

Des semaines se succdrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de
trahir ses sentiments, au retour de Sussel  la Tremblaie. Il partit un
jour avec sa mre, aprs le coucher du soleil.

Du perron du chteau, Clara les vit cheminer, s'loigner lentement. Une
impression trange la surprit. Au fur et  mesure que dcroissait, dans
le crpuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait
diminuer le volume de son coeur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux,
s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins.

Une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrmits,
elle chancelait, et tout  coup ce fut comme si son coeur battait dans
ses entrailles.

Rentre dfaillante au bras de son mari, elle s'alita.

Warner, trs alarm, qurit le mdecin de Viersel. L'homme de l'art,
ayant examin longuement la malade, annona au comte, avec une gravit
complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame tait de
celles dont il croyait devoir les fliciter tous les deux. M.
d'Adembrode pensa touffer le mdecin dans ses bras, et, dbordant de
jubilation, ses yeux interrogrent le regard de la patiente allanguie.

Elle rpondit par un faible oui, devint livide et tomba sans
connaissance dans les bras de son poux exultant.

Trois mois s'taient couls depuis le mtingue de Zoersel.




XXX


Le dimanche de Pentecte, au mois de juin vers sept heures du soir, une
longue caravane de plerins suivait la chausse borde de ces ormes qui
n'ont plus d'ge, continuant depuis Aerschot jusqu' Montaigu. La
plupart taient des habitants de Lierre qui taient partis de cette
ville,  l'aube.

Leur cortge, renforc de quelques confrries des villages environnants,
n'avait fait tape qu' Heyst dit _op den berg_--ce qui signifie sur la
montagne--et  Aerschot. Devant, marchaient les hommes, presque tous en
blouse et en casquette, s'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les
grgues et les chaussures poudreuses. Puis venaient les femmes,
endimaniches, les matrones, les fermires, la tte prise dans ces
grands bonnets campinois, dont les ailes de dentelle badinaient aux
souffles intermittents de la brise crpusculaire et sur lesquels se
cabrait un chapeau en forme de cabriolet, garni de larges et longues
brides de soie gros grain et  ramages;--les jeunes filles en cornette
blanche orne de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de coques
vertes ou bleues.

De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de
cuir fonc, coiffure dlicieusement martiale qui prtait aux roses
blondines un air de valkyries enfants et que les modes urbaines
repoussent de plus en plus de la banlieue vers les confins de la Campine
jusqu' ce qu'il aille rejoindre la kyrielle de moeurs caractristiques,
de pittoresques usages, de costumes nationaux dj tombs en dsutude
ou abolis.

Chez toutes, un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes
pressaient un livre de prires dans leurs mains jointes contre leurs
poitrines.

Des mres portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant 
leur marche hommasse de rudes travailleuses et les pres tenaient  la
main des enfants plus gs qui, fatigus, se faisaient remorquer ou,
distraits par le paysage, trbuchaient et s'attiraient des rebuffades.

On avisait, parmi cette trane, les anciens de leurs clochers, chenus
et vots, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique,
des adolescents farouches qu'abtissait leur pubert naissante, de roses
et blondes pucelles dissimulant  peine l'clat provoquant de leurs yeux
smaragdins sous la frange ombreuse des cils--ainsi se cache la blavelle
entre les faisceaux d'pis.

A la tte plusieurs prtres: le doyen de Lierre et les curs des bourgs
reprsents, accompagns de leurs marguilliers et fabriciens; ceux-ci,
des vtrans engoncs dans leur longue redingote, rcitaient les
litanies de la Vierge. Et les ouailles rpondaient sur un ton suppliant,
en tranant la voix: _Ora pro nobis--Miserere--Amen_.

Pleins de ferveur, ils priaient presque sans interruption depuis leur
dpart, au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussire
souleve par leur colonne picotait les yeux. Les vtements moites et
chiffonns adhraient  la peau, la transpiration coulait de leurs
fronts: ils n'y prenaient garde.

Quelques-uns, en accomplissement d'un voeu, avaient fait la route
dchaux et emportaient leurs souliers attachs au cou par une corde.

Ils marchaient comme sur des braises; les ampoules, creves  la pointe
des pavs, saignaient; la poussire poivrait leurs plaies; ils
tranaient la jambe, mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr,
exprimant plus de batitude que de souffrance, convulsait leurs faces.

A la suite des plerins, cahotaient et grinaient trois spacieux omnibus
et plusieurs charrettes marachres, bches de toile blanche. Ces
vhicules charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi
plusieurs plerins, frapps d'insolation au milieu de la bruyre nue.

Aprs, venait un landau armoiri, d'un modle antique mais confortable,
attel de deux magnifiques carrossiers bai, qu'un cocher en livre
sombre maintenait difficilement au pas.

Dans la voiture sommeillait une nourrice avec son poupon emmaillot dans
l'eider, les dentelles et le satin, tous deux anonchalis par cette
longue tape.

Un peu en arrire de la foule, immdiatement avant les diligences,
marchaient deux personnes que leur physionomie comme leur mise
distinguaient du gros de la caravane. C'taient les matres du landau,
le comte et la comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable des
mdecins se vrifiait. La Vierge venait d'exaucer le voeu de Warner en
lui accordant un garon superbe. Reconnaissant, il avait vou le nouveau
comte Jean d'Adembrode  la Gentille Dame et pour remercier la toute
puissante mdiatrice, il allait avec la mre, l'enfant et tous ses
faux, fermiers et mtayers, l'adorer dans un de ses temples d'lection.

La psalmodie monotone des plerins, toujours reprise et toujours
interrompue, semblait la respiration de la plaine oppresse. A prsent,
en mme temps que se rabattait la poussire, avec l'ombre, de la
fracheur sourdait des prairies et drapait d'une brume bleutre la
contre morne. Sous les arbres rgnait un suggestif clair obscur et,
entre les troncs rugueux, aligns comme les fts d'une colonnade, on
dcouvrait  l'infini le damier des prs et des gurets clair par les
ples rayons jaunes du couchant.

L'alouette ne grisollait plus en pointant au-dessus des moissons, comme
lorsqu'ils s'taient mis en route; le rossignol prludait  peine.
Seuls, les grillons et les grenouilles mlaient  la lamentation des
voix humaines leurs appels rauques ou stridents; et un essieu fatigu se
plaignait.

A un dernier crochet de la route, ceux de la tte aperurent devant eux,
aux bout de la drve, la basilique renomme. L'imposante rotonde se
dtachait sur la trame rostre du ciel; au bout de l'avenue obscure, le
dme parsem d'toiles dores chatoyait dans les derniers prestiges du
soleil.

C'tait le Port.

De rauques cris d'allgresse salurent l'apparition du sanctuaire des
Miracles. Les pacants tendaient avidement les bras vers la coupole
sacre et les agitaient comme des ailes. Quelques-uns se daubaient la
poitrine, d'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes
tombaient  genoux et, prosternes, leurs lvres allaient humecter la
terre; d'aucuns, bats, ne bougeaient plus et sentaient courir sous leur
cuir le frisson de l'horreur sacre; des jeunes gens faisaient le
moulinet avec leur casquette, lanaient leur bton et le rattrapaient,
et des larmes coulaient le long des joues parchemines des vieux devant
ce temple si souvent revu mais qu'ils ne reverraient plus peut-tre.

Cette exaltation effaroucha les pies loges dans les fates des arbres
et, poussant des cris, elles tournoyrent quelque temps au-dessus de la
plaine avant de regagner leur nid.

Haletants, aprs le terme de leur traite, la caravane s'branlait en
redoublant de jambes, mais sur l'ordre des prtres on prit d'abord le
temps de reformer les rangs un peu dbands. Il fallait pntrer en
belle ordonnance, dans la ville privilgie.

Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe des Xavriens de Santhoven un
gars qui se distinguait par sa frnsie  la vue du sanctuaire.

--H Sussel Waarloos! appela Warner.

Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut un peu
pantois vers ses matres. Il allait se marier au retour du plerinage.
Warner lui avait fait don d'une ferme et de plusieurs hectares de bonne
terre. La comtesse, ne trouvant plus de prtexte pour ajourner ce
mariage, avait t invite par son mari  en fixer elle-mme la date.
Depuis ce jour, elle semblait viter les Waarloos. Elle ne se rendait
plus que de loin en loin chez la vieille Kathelyne et n'adressait  son
favori d'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de
rares paroles. C'est  peine si elle s'informait de Trine.

Les braves gens attribuaient cette froideur  des lubies provenant de
l'tat sanctifi de leur bonne dame.

Sussel, tout rjoui de l'heureux vnement qui se prparait, avait, un
des premiers, flicit Clara!

Lorsque survint la dlivrance, ce fut une fte dans toute la contre. Au
jour des relevailles, les paysans remarqurent avec tonnement l'air
triste et languissant de l'heureuse mre. Le comte Warner s'en
apercevait aussi, mais ne s'en inquitait pas, imputant cette langueur
dolente aux suites des couches. La naissance d'un hritier l'avait
littralement rendu fou de joie. Et quel fils! Un bb digne de
rivaliser avec les enfants les mieux en chair du pays. Rien d'tonnant
que ce vigoureux rejeton et puis sa mre. Mais la comtesse tait
femme  reprendre rapidement son opulente sant.

Au moment o Sussel s'tait approch, la casquette  la main, saluant
son gnreux protecteur d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre,
Clara ne lui fit qu'une simple flexion de la tte, et s'loigna de
quelques pas, tandis que le comte donnait des instructions au jeune
plerin.




XXXI


Depuis son accouchement, la comtesse n'avait pas recouvr sa carnation
rubnienne, mais chaque fois qu'elle revoyait Waarloos elle se sentait
devenir blanche et froide comme s'il ne lui restait plus une goutte de
sang.

Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la dtourner de l'ide de
participer au plerinage. Elle s'entta  l'accompagner, consentant tout
au plus  faire en voiture la plus grande partie du trajet.

C'est que la prsence de Sussel  ces actions de grce l'attirait
imprieusement.

Lui se rendait  Montaigu non seulement pour remercier Marie, la grande
Propitiatrice, de la naissance du jeune comte, mais pour demander 
notre Gentille Dame de bnir aussi complaisamment son mariage avec la
blonde Trine. Sa fiance tait du voyage. La comtesse, n'vitant le
Xavrien que parce qu'elle raffolait plus que jamais de lui, tenait 
repatre son dsespoir du spectacle de leur bonheur.

Sussel, ayant confr avec son matre, se rendit auprs du cocher du
landau et  eux deux ils retirrent d'une caisse la magnifique bannire
promise par les d'Adembrode aux Xavriens. Ils fixrent  la hampe
dore, surmonte d'une croix, la lourde pice de brocart, charge de
broderies d'or nue, au milieu de laquelle se dtachait l'extatique
figure de saint Franois. Cette effigie, remarquablement excute, tait
le dernier ouvrage de la comtesse avant sa dlivrance. Des fanons garnis
de crpine pendaient aux deux bouts de la traverse et aux pans du
gonfalon.

L'honneur de porter l'tendard des Xavriens revenait  Sussel Waarloos.
Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe  deux
mains, et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renvers, tte
haute, il se plaa,  l'exemple des autres porte-bannire, en tte de
ceux de sa paroisse.

Pierlo, le dvou camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa
blessure, Kartouss, Malcorpus, Wellens, Basteni, Malsec, tous les
Xavriens et toutes les bonnes gens de Santhoven s'exclamaient sur la
munificence de leurs seigneurs.

Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie,
vers le riche prsent. Toutes merveilles, des femmes, plus expertes,
ttaient le tissu et les applications.

Aucune ne regardait ce guidon comme Trine, la jeune hritire du fermier
Zwartle de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux semblait vouloir
se noyer dans ces blouissantes couleurs; la fleur de ses joues poteles
s'avivait; la rondeur plantureuse de son buste se soulevait visiblement.
Lorsqu'elle eut lev ses claires prunelles vers le nouveau drapeau avec
une expression ravie, elle les ramena,  la fois luisantes de fiert et
mouilles d'attendrissement, sur le crne et ferme gonfalonier, et, le
regard de Trine Zwartle rencontrant celui de Sussel, les deux promis
rougirent comme des pivoines.

La comtesse surprit de loin ce tacite change de confidences. Ses yeux,
chargs de passion, durent atteindre les jeunes gens de leur fluide,
car, simultanment, ceux-ci se retournrent de son ct. Elle
s'appuyait sur le bras de son poux. Son visage dcompos frappa les
fiancs.

--Ne trouves-tu pas que notre bonne dame d'Adembrode a l'air plus malade
depuis ce matin?... Si on ne la connaissait pas, on croirait mme
qu'elle se ronge l'me.... Vrai, en la regardant j'aurais autant envie
de la plaindre que de la fliciter...

--Tu as raison, Trinette, moi aussi je lui trouve la mine sens dessus
dessous. Mais ces apparences ne doivent pas nous tromper. coute, nous
prierons bien chaudement pour elle, pour la plus noble, pour la
meilleure crature du bon Dieu. Demandons-lui de ne pas la rappeler trop
vite prs des anges....

Mais ils eurent beau s'exhorter  la confiance, pour la premire fois de
la journe, une ombre passa sur la flicit candide des promis, et tous
deux pressentirent, sans oser se l'avouer l'un  l'autre, un mystre
dsolant.

Cependant le doyen de Lierre entonnait  pleine poitrine l'hymne _Ave
Maris Stella_, et la procession se remettant en branle, toutes les voix
se joignirent  celle du pasteur, exaltrent  l'envi l'toile du marin.

Trine Zwartle courut reprendre sa place dans les rangs de ses
compagnes d'o, soprano gracile, elle entendit la voix cuivre de
Waarloos dominer le reste du choeur.

Comme les plerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de
l'glise sonna  pleine vole. On aurait dit une cleste bienvenue;
aussi clamrent-ils encore avec plus de chaleur et d'nergie.

Pour cette dernire trotte, les malades et les perclus taient descendus
des charrettes et des omnibus; ils se tranaient sur des bquilles ou
bien leurs proches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par
des exhortations filialement bourrues.

La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras le
prcieux poupon, marchait  prsent aux cts de ses matres, derrire
la procession de Santhoven.

A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les dtails de
l'architecture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les
statues et les stles du portique jsuite.

La porte bante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du choeur, o
des herses de cierges larmaient d'or les tnbres.

Et maintenant, sur la route, des clos interrompaient les pturages, la
longue enfile de marmenteaux cessait; la grand'route devenait la
grand'rue. Ils passrent devant une norme baraque en bois, le panorama
de Jrusalem, comme l'annonaient de prolixes affiches sur tous les murs
et sur des criteaux plants  chaque carrefour. Des villageois, arrivs
dans la journe, psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours
norme se pressait  Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes
s'ouvraient pour livrer passage  ces renforts. Des groupes
apparaissaient aussi sur le seuil et aux fentres des htelleries.

Comme la procession allait traverser le pont jet sur les anciens
remparts de la villette, dans le portail tnbreux une croix d'argent
jetait une fulguration bleutre. Puis on aperut l'acolyte, en
soutanelle rouge, qui portait cette croix. Derrire l'enfant, le
desservant, un vieux prtre en rochet de dentelle et en tole d'orfroi
psalmodiait, le psautier  la main. Et des vieilles marmottantes se
bousculaient aprs le cur. Cette procession marcha  la rencontre de
l'autre.

Lorsqu'elles s'accostrent, l'enfant de choeur et le doyen de Montaigu
firent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les
Campinois dans la basilique.

Au moment o le choeur suppliant, suggestivement discord, s'pandait
sous la vaste coupole, les orgues dgonflrent leurs poumons condensant
tous les concerts de la nature, la musique des vents, des flots, des
arbres, et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches. Les
plerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis
tombaient  genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur
la dalle.

Le dernier office venait de finir; pourtant les fidles pullulaient
encore dans la nef et les bas-cts; ces contemplatifs ne pouvaient se
rsoudre  s'arracher  ce sjour choisi par la Vierge pour tre le
thtre de ses merveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se
tut et au murmure rapide, martel des _Ave_, succda l'oraison de saint
Bernard pressante et mlancolique comme une recommandation d'adieu.

Tous les yeux taient amoureusement fixs vers la mignonne Dame, presque
noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif,
derrire laquelle un arbre dessch, paliss, dployait ses branches
nues en manire d'espalier hiratique. C'tait le chne dont le
feuillage abritait  l'origine la statue miraculeuse.

Cependant, des sacristains teignaient le luminaire, ne laissant brler
qu'une lourde lampe cisele dans le plus noble mtal, et suspendue  la
vote par des chanes d'argent. Le lendemain les plerins entendraient
une messe cardinale. Mais, anticipant sur leurs dvotions, avant de
s'couler au dehors, chaque paroisse de dresser dans les candlabres un
cierge colossal, pesant force livres de cire, entour de bandelettes
colories et  mi-hauteur duquel se dtachait, en grosses lettres d'or,
sur un cartel enguirland de fleurs, le nom de la commune donatrice.
Puis ils firent, en se tranant sur les genoux, et les bras en croix,
les stations du Golgotha, figures en marbre blanc autour de l'glise.




XXXII


La comtesse se retira de bonne heure. Elle suffoquait et avait hte
d'tre seule. Elle ouvrit la fentre de sa chambre et s'y accouda.
L'htel de la _Grande-Barrire_, o ils taient descendus, formait le
coin des chausses d'Aerschot et de Sichem.

Ses croises regardaient le foss et l'ancien glacis de la ville. Au
fond, par del le pont franchi tout  l'heure, s'levait la basilique.
teinte  prsent, noire, redoutable, la silhouette du monument se
dtachait sur un ciel indigo clou d'astres. Clara distinguait encore
les boutiques de chapelets et de batilles claires par des quinquets 
ptrole souffls  fur et  mesure que s'clipsaient les clients.

Avec la fin du jour la foule se drobait, se gtait.

Les auberges proprettes et claustrales o l'on n'entend jamais,  cause
de l'difiant voisinage, ni rixe, ni dispute, ni blasphme, ni mme le
graillement catarrheux de l'orgue de barbarie, cet accessoire oblig des
grandes assembles rurales, poussaient un  un leurs volets et leurs
huis. A Montaigu, il semble que les fumes du houblon et de l'alcool ne
fassent qu'paissir les encens mystiques. Il faut croire que la bire
mme de ce pays, la bire de Diest, un breuvage vineux et doux, une
onction pour le palais et une griserie pour les lobes, une boisson
mielleuse comme l'hydromel et perfide comme le vin de Tours, entretient
les buveurs dans leurs dispositions extatiques.

Des groupes de retardataires, finalement congdis, voluaient piteux,
sans geindre ou tempter comme le font ailleurs les ivrognes expulss de
leurs derniers retranchements. Ils reprsentaient des tranes
silencieuses, lugubres, pareils  des fantmes de buveurs condamns 
revenir, aprs leur mort, errer autour des estaminets. Ceux qui
parlaient baissaient aussitt la voix, rappels  la conscience de
l'endroit sacr qu'ils hantaient. Ces larves se dissiprent  leur tour,
une  une, ou du moins s'affalrent,  et l, sans plus bouger.

La nuit chaude, une nuit de lune nouvelle, clairait assez pour
permettre  la comtesse de discerner, dans le jardin entourant le
temple, des formes noires amonceles, des gens couchs sur l'herbe. Par
ces jours de ftes carillonnes, ces rustauds, n'ayant pas le choix du
coucher et dpourvus la plupart de l'obole qu'il cote, bivaquent sur la
dure. Errns, force lieues dans les jambes ils s'endormaient
lourdement, prostrs, cte  cte, confondant les sexes, mais refoulant
avec terreur les incitations charnelles, mme si c'tait une pouse, une
fiance, qui les frlaient.

Clara crut un moment apercevoir, allongs dans le cimetire, les ombres
de Sussel Waarloos et de Trine Zwartle; mais sa jalousie la trompait,
car elle se rappela aussitt que les fiancs avaient trouv un gte,
avec leurs parents, dans une auberge voisine de la _Grande-Barrire_.

Tout  coup une musique grle et flte strida dans l'absolue accalmie.
En bas dans le rfectoire de l'htel, un choeur de soprani, garonnets
et jeunes filles, rptait un cantique pour la solennit du lendemain.
Ces voix jeunes, aigus, un peu dissonantes, trangement sympathiques,
comme toutes les choses prcoces et forces, sur lesquelles agissait
l'paisseur des parois de sparation comme une sourde pdale, de manire
 en augmenter la mlancolie, accompagnrent longtemps le cortge de
penses de Clara,--et elle faisait de ce choeur le thme accablant de sa
dsesprance, le chant de ses aspirations toujours refoules, le
_requiem_ de son amour.




XXXIII


La nuit rgnait encore, lorsqu'elle se rveilla sans s'tre couche. La
cloche s'branlait dans le campanile du dme. Elle se rappela que la
premire messe se clbrait  quatre heures  l'intention des partants
matineux.

L'envie lui prit d'assister  cet office. Elle s'humecta les tempes,
s'enveloppa dans un long manteau dont elle rabattit le capuchon sur son
visage et gagna doucement la rue.

Comme elle pntrait dans l'glise, le sacristain allumait les cierges
de l'autel; le reste du vaisseau plongeait encore dans les tnbres
compactes. On aurait dit une crypte.

La comtesse tait arrive la premire. Elle demeura dans les bas cts
agenouille prs d'un pilier. Les fidles se tassaient d'abord 
proximit du tabernacle d'argent dont la blancheur blouissante, presque
sidrale, lanait des clairs de coupelle et sur lequel se profilait
nergiquement la petite madone noire.

Une clochette tinta et du jub obscur, piqu seulement de deux fanaux
tremblotants, des brouillards de sons d'orgue s'abattirent, lourds,
rauques, pteux, comme les derniers billements d'un gant qui se
rveille. Le clbrant parut, vtu de rouge, en commmoration du martyr
du jour et entonna l'_Introt_.

Les paysans dferlaient sans cesse comme des flots  mare haute et
entouraient la comtesse au point de lui couper la retraite si elle avait
voulu sortir. Ils envahissaient le temple avec un empressement froce,
touchant dans son irrvrence. Ils y apportaient une pit fauve.

Quelques-uns, encore hbts par le sommeil, dambulaient en trbuchant
et, les yeux gros, ils tournaient les poings dans les orbites.

Les pieds des chaises dplaces grinaient sur la dalle. Des toux
pnibles, des expectorations sniles, des quintes de coqueluche se
rpercutaient en chos casss.

L'ombre empcha longtemps Clara de dmler les uns des autres, les
individus dans ce grouillement. Puis l'aube rveillant avec des
prcautions d'artiste les couleurs des vitraux de l'abside, des rayons
s'en projetrent par faisceaux ou par ventails sur le centre de la nef,
puis une teinte de grisaille, livide, froide, succda aux tnbres des
pourtours.

En se bousculant, les bourrus n'pargnaient gure la comtesse, que
personne ne reconnaissait sous son manteau de pnitente. Ses
prdilections collectives pour le peuple et surtout pour les
campagnards, noyrent un moment la passion intense porte  l'un de ces
rustres. Elle se trouvait cerne dans un groupe de jeunes blousiers
dgageant une effervescente et chaude odeur d'table, des effluves de
corps sveux secous par les longues marches de la veille. Et cette
atmosphre produisait sur son ide fixe l'engourdissement vague d'un
anesthsique.

Les reflets des verrires trempaient de teintes fantastiques ces masses
d'hommes et de femmes emptrs. Les sarraux moites et frips se
violaaient sur les dos arrondis. Clara observait ses voisins dans leurs
dvotions; ces ttes baisses, ces lvres balbutiantes, ces yeux pleins
d'appel, perdument fixs vers l'immuable et souriante Notre-Dame, ces
paules carres, ces bras muscls, ces jambes charnues, ces croupes
renforces, sur lesquelles bridaient des houzeaux luisants et bruntres
comme les glbes.

La stupeur des prires hypnotisait les faces rugueuses ou mafflues. Des
oraisons jaculatoires faisaient ces fanatiques se marteler la poitrine
de leurs poings gourds. Ceux qui n'avaient pas trouv de sige
s'asseyaient sur leurs talons. D'autres, immobiles, le menton dans les
paumes de leurs mains, les coudes sur les cuisses, paraissaient
sommeiller. Et,  ct d'un rictus d'ascte, d'un anctre dur et osseux,
s'panouissaient des galbes de jeunes filles, luisants comme une
couverte; plus loin se ptrifiait l'admiration bestiale presque
douloureuse d'un adolescent trangl par l'motion. Des rosaires
cliquetaient entre les doigts durillonns des vieilles et les mains
potes des fillettes grenaient des chapelets bleus si mignons qu'ils
tenaient dans une coquille de noix.

Cependant des faussets enfantins et grles, les voies si tnues de la
veille, tombaient de la turbine. De ces gosiers d'impubres, troits,
trangls, la note fusait comme un mince jet d'eau visant un ciel
lunaire. C'taient de ces voix que la mue voile dj, dont la caresse
griffe, qu'on dirait toujours prtes  se fler, qui tiennent encore
plus de l'horreur douce des limbes que de l'blouissance des cieux. On
en dotait par la pense ces ttes d'angelets joufflus, papillonnant sans
corps et sans membres dans les gloires des Assomptions.

A l'offertoire, une pice blanche jete presque au juger, du fond de
l'glise, vint s'abattre dans un des vastes plateaux disposs sur des
troncs devant l'autel.

Ce fut le signal d'une offrande gnrale, terriens cossus ou valets
besogneux, gros fermiers du Polder ou sabotiers et lieurs de balais de
la Campine se dpouillaient, ceux-l de leur superflu, ceux-ci du mtal
laborieusement thsauris. Une grle de florins et de jaunets, une
averse de gros sous, commena.

La comtesse voyait des bras se lever au-dessus du remous des ttes,
viser, ajuster,--des poignets faire ressort pour jeter l'obole jusqu'au
but. Les courtauds se pitaient, les parents soulevaient et portaient en
avant leurs enfants malades, afin que ceux-ci offrissent eux-mmes la
pice rdemptrice, la ranon tant alors plus agrable  Notre Gentille
Dame.

La chute incessante des oboles ajoutait une trange et crispante
sonnerie aux cantiques du jub, au plain-chant du prtre, aux ouragans
de l'orgue et aux tintements de la clochette.

Alors la scne devint encore plus poignante. Les maroufles, fivreux,
affams du pain des Ames, se pressaient, comme le remous de la barre, de
tous les coins de l'glise et mme du parvis, vers la Sainte-Table.
Bougons, rogues, des syllabes de jurons retenues sur leurs lvres par la
majest du lieu, ils joignaient les mains, mais distribuaient de
terribles coups de coude. Les faibles et les femmes dvoraient leurs
cris. D'irascibles cochets se laissaient bousculer sans colre, quitte 
traiter leurs voisins de la mme faon. Le prtre semblait abecquer une
niche d'oisillons voraces.

Le soleil se levait sur cette scne. Les violettes et morbides couleurs
des verrines se ravivaient  ces ruissellements d'or fluide. Les
visages, tirs et blafards, reprenaient leur fleur de sant villageoise.
Les fanfreluches des bonnets et les fichus bariols clataient sur le
moutonnement des sarraux et des mantes.

Et la comtesse, embrassant le banc de communion, percevait jusqu'au
frmissement de ces bouches avides de la chair d'un Dieu et le mouvement
haletant de ces langues au contact de l'Holocauste.

La passion s'exasprant jusqu' l'rthysme, une jalousie sacrilge
indisposait Clara contre le Ciel. Elle aurait voulu, elle, l'inassouvie,
se savoir dsire avec cette ferveur par ces simples; altrer du mme
amour ces gosiers, provoquer cette pmoison, cet accs de dsir, ce
ravissement, cet oubli de tout, sauf d'un unique objet, chez cette horde
de marauds puissants.

Quand rpandrait-elle par son approche, sur leurs physionomies rebourses
ou cruellement placides, cette expression d'idoltrie suprme? Oui, il
semblait  la comtesse que la Vierge et son divin Fils lui eussent vol
la tendresse copieuse de ces violents.

Quelles dlices leur procuraient-ils donc, le Saint des Saints et la
Toute Sainte pour les transfigurer ainsi?

Le prtre suffisait  peine  nourrir ces affams.

Rassasis, la premire range de communiants laissait retomber la nappe
et se relevait d'un mme sursaut; d'autres, aussi safres, guettaient
les vides de la table et les comblaient.

A une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des
attables, la comtesse eut la vision de deux ttes juvniles mises en
pleine lumire dans la flambe conqurante du jour.

Le dsespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier
aussitt cette foule convoite si imprieusement une seconde auparavant.
Son pouvantable dsir, surchauff depuis le commencement de la messe,
fondit sur une seule proie. Elle cessa d'envier  Dieu le culte de ses
cratures, pour ne plus songer qu' disputer Sussel Waarloos  Trine
Zwartle.

Car c'tait bien le Xavrien qui communiait  ct de sa future. Clara
apercevait le profil perdu du jeune homme pench doucement vers sa
bien-aime.

La petite paysanne, de mme, ne semblait pas dtacher sa pense de la
terre. Au moment de s'agenouiller, leurs prunelles, noyes d'une double
ferveur, s'taient rencontres.

Avant de monter vers Dieu, leurs prires se confondaient amoureusement.




XXXIV


La comtesse se laissa traner par le courant des plerins et gagna
l'htel, affole, au paroxysme de l'aberration. Elle se croisa avec le
comte qui se rendait  son tour  la messe. Il ne la vit pas;
d'ailleurs, il ne l'et pas reconnue, enveloppe qu'elle tait dans son
manteau de paysanne. Clara ne rflchissait pas  ce qu'elle allait
entreprendre; elle ne se sentait qu'une volont, ou mieux qu'un
instinct: parler aussitt  Sussel Waarloos, empcher  n'importe quel
prix son mariage; l'arracher, mme par un esclandre,  cette Trine
Zwartle.

A bout de moyens elle tenterait l'homicide: les temptes charnelles, les
ataxies dbordaient sa conscience. Tout devait clater. Ne pouvant tre
 lui, ternellement frustre dans son espoir, elle entendait qu'il ne
ft  personne.

Elle en avait assez de la comdie de sa vie. Elle ne craignait pas le
dshonneur public, la mort, elle irait  sa rencontre aprs s'tre
venge. Au moins se serait-elle montre un moment sans masque, sous son
vrai jour, telle que l'avait cre la nature. Impudique et adultre,
oui; mais menteuse plus jamais. Elle se soulagerait en disant tout ce
qu'elle entretenait de dsirs dans le sang, et de nostalgies dans le
coeur. Le monde l'excuterait ensuite; n'importe, elle aurait au moins
respir  l'aise quelques secondes, les premires de son long calvaire.
Une catastrophe valait mieux que ces nervantes refuites et que cette
suffocante hypocrisie.

Cette contrainte durait depuis son enfance. D'abord vagues et
passagres, par la suite les tentations s'taient accumules,
pressantes, formidables. Pourtant, malgr leurs assauts, Clara demeurait
physiquement pure. Dans la lutte douloureuse, presque hroque, que sa
raison soutenait contre sa chair, avant cette nuit fatale du guet-apens
de Zoersel, la raison l'avait toujours emport. Si la comtesse n'tait
pas parvenue  abroger la triste loi du corps, du moins s'tait elle
flatte de l'luder. Vierge jusqu' son mariage, Clara s'tait jure de
n'tre jamais adultre qu'en pense. Et son parjure, sa chute mme,
avait t une chute honteuse, une compromission. Aujourd'hui elle ne se
contenterait plus de cette lche, incomplte et peu mutuelle rencontre.
Elle voulait non seulement tre possde par Sussel, mais elle entendait
que cette possession ft consciente et volontaire, le rsultat d'un
amour rciproque. S'il consentait--et il consentirait--ils fuiraient
ensemble. C'est  peine si, dans son rthysme, elle songea un seul
instant  Warner.

Rentre  l'htel, elle guetta de sa fentre la sortie de la messe et
fit mander Sussel Waarloos par le cocher.

Lorsque le Xavrien se trouva en prsence de la comtesse, il fut frapp
du ravage de ses traits. Elle montrait un visage encore plus dcompos
que la veille sur la grand'route.

Avant qu'il et eu le temps de s'informer de sa sant, elle lui signifia
que Trine Zwartle ne conviendrait jamais  Sussel Waarloos et qu'elle
attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance.

Le gars essaya de protester. Qui avait donc prvenu la comtesse contre
cette brave fille? Il n'y en avait pas dans le canton de plus honnte,
de plus laborieuse et de plus modeste. Quiconque disait le contraire
mentait. Et s'animant  l'ide que de mchantes langues salissaient sa
promise dans l'esprit de la dame, il demandait en grce d'tre confront
avec les mauvais chrtiens, il les mettait bien au dfi de rpter leurs
propos devant lui, car, pour sr--foi de Waarloos--le menteur ne
sortirait pas vivant de ses mains.

La comtesse n'eut garde d'accepter l'preuve que proposait le loyal
garon. Elle continua pourtant de railler la candeur de Waarloos et
persista, par des rticences et des mots couverts,  mettre en doute
l'amour de Trine Zwartle.

Sussel confirma respectueusement, mais non sans fermet, sa foi dans cet
amour.

--Mais elle ne vous aime pas autant qu'on pourrait vous aimer! laissa
chapper Mme d'Adembrode.

Sussel, peu subtil, mit quelque temps  comprendre l'objection.
Embarrass il tournait et retournait sa casquette entre ses doigts.

--Nous nous aimons comme il convient, croyons-nous, Madame, autant que
Dieu permet de s'aimer! finit-il par balbutier.

--Ne parlez pas de Dieu! interrompit-elle avec humeur. Il n'a rien 
voir dans votre ridicule assotement pour cette petite vachre....

Mais elle s'aperut  l'air effarouch du gars qu'elle faisait fausse
route; aussi, quittant ce ton de sarcasme, elle fora le Xavrien 
s'asseoir, se rapprocha de lui, et cessa de jouer un ddain bien loin de
son coeur. C'est cline, de l'angoisse dans les yeux, la voix sourde et
mouille, qu'elle murmura:


--Sussel... mon brave Sussel, si une femme vous disait, prte  vous
prouver son dire: Je vous aime plus que Trine peut vous aimer--oui,
plus que Dieu le permet, je vous aime de toutes mes forces, je vous aime
tellement que je ne sais vous voir uni  une autre femme; je vous
supplie au nom de cette immense tendresse de renoncer  cette Trine,
Sussel si une femme vous parlait ainsi, que feriez-vous?

Le gars ne savait que rpondre, son indignation tait tombe et il
prouvait  prsent une vague inquitude; un mystrieux attendrissement
le gagnait. Cependant la comtesse insistait.

--Elle n'a pas l'air de quelqu'un qui se moque; elle semble plutt
souffrir! pensait Sussel, de plus en plus interloqu.

Comme elle lui rptait pour la troisime fois l'trange hypothse,
Sussel finit par dclarer qu'il plaindrait de toute son me la payse qui
lui tiendrait des propos aussi biscornus, mais que ces lubies d'un
cerveau malade ne mettraient pas un instant obstacle au bonheur rv
avec la compagne de son choix.

Malgr l'accent convaincu que le Xavrien mit dans ses paroles, la
comtesse s'obstina. Elle parla plus clairement. Il n'y avait pas que des
paysannes au monde. D'autres femmes que celles de la campagne pouvaient
l'avoir remarqu. Et, toujours plus enveloppante, la voix et le regard
pleins de prires et de caresses, elle en vint  parler peu  peu de
certain rve ineffable, avant-got des joies du mariage, de ce rve o
le rveur crut expirer de dlices en fondant entre les bras d'une
femme....

Et comme Sussel, comprenant l'allusion, sursautait et portait les mains
devant les yeux:

--Vous rougissiez en me racontant ce rve, comme vous rougissez 
prsent  ce seul souvenir! ajouta le comtesse. Mais j'ignore encore 
quelle poque et en quel lieu ce rve vous visita?

Ah! combien le jeune paysan regrettait sa confidence! Que n'tait-il en
ce moment  dix pieds sous terre. Il ne savait que conclure de ce
bizarre entretien. Tout ce qu'il entendait tait nouveau pour ses
oreilles. Sa peur instinctive augmentait et pourtant une ineffable
langueur se mlait  cet effroi.

Il essaya de faire diversion  ces influences troublantes. Il se leva
pour partir, en bredouillant une excuse; la seconde messe devait tre
finie et les Xavriens de Santhoven attendaient sans doute leur
porte-drapeau pour se reformer en bon ordre.

La comtesse n'hsita pas  le retenir par la main et il y avait un si
imprieux pouvoir dans la pression prolonge de ces doigts de femme, le
charme inprouv de cette sensation tait tel que le paysan dut se
rasseoir, sans volont, plus gauche qu'aprs les libations du dimanche,
une chaleur dans le dos, la gorge serre, les yeux obstrus de vapeurs
et des battements aux tempes.

Ce trouble n'chappa point  la comtesse.

--Eh bien, Sussel, reprit-elle, je sais, sans que vous me l'ayez dit,
l'endroit et l'poque de votre rve. C'tait au chteau d'Alava, la nuit
mme de la bagarre de Zoersel.... Croyez-vous toujours, Sussel, que ce
bonheur presque meurtrier tait une illusion?

Sussel demeura plus pantois que s'il avait eu devant lui la vieille
sorcire de Wortel.

--Au nom de mon salut ternel, que voulez-vous dire? bgayait-il en
bauchant un geste de terreur.

Elle ne le fit pas languir. Avant qu'il et pu s'en dfendre, elle lui
jeta les bras autour du cou et, haletante, la bouche colle  son
oreille, elle se confessa:

--Comprenez-vous  quel point on peut vous aimer? rlait-elle, perdue.
C'tait moi la femme dans ce rve de perdition.... Oh! je t'aime  la
rage. Tu ne sauras jamais combien je t'aime....

Ces bras satins, cette haleine de femme, ce contact, ce souffle
achevaient d'affoler Sussel. Les bouillonnements de la sve
l'entranaient dans des vertiges. Les bras robustes du paysan
rpondirent  l'treinte de la jeune femme; il l'emportait en matre
fougueux, presque brutal. Il n'y avait plus de comtesse et de paysan, il
y avait un mle puissant et une femme altre de cette force; il y
avait la conjonction effrne de deux dsirs.

Mais, brusquement des vagissements partirent du fond de la chambre.
Elle, pme retint Waarloos qui se dgageait: Ne fais pas attention...
c'est notre enfant.

Notre enfant! Il rpta, hbt, ces deux mots. Et le charme se rompit.
Sussel redevenait lucide. Ce petit tre pour la naissance de qui
Santhoven venait processionnellement remercier la Vierge n'tait donc
pas un d'Adembrode; c'tait un Waarloos. Un Waarloos! La comtesse jouait
une comdie infme; ce plerinage tait un dfi port au Ciel. On
invoquait la Vierge au profit de l'adultre, on rendait la Madone
complice d'une abominable usurpation. Et lui, Sussel, trempait dans ce
crime.

A l'ide du sacrilge, le sang du gars se glaa, ses moelles reflurent,
ses nerfs se dtendirent! le ressort du spasme tait bris. Le fanatisme
matait la chair.

Il fut d'abord atterr, incapable du moindre mouvement.

Jusqu' ce matin, le jeune paysan ne s'tait jamais reprsent femme
plus noble, plus immacule que Mme d'Adembrode; il la vnrait 
l'gal d'une sainte en rservant son amour profane et charnel pour la
petite fermire de Grobbendonck et il aurait mille fois dout de la
fidlit de sa fiance plutt que de souponner un instant la grande
dame. Il se rappela, en cette seconde terrible, les bonts de la
comtesse, ses convictions ardentes, sa charit sans bornes et surtout
les soins qu'elle lui avait prodigus aprs l'chauffoure de Zoersel.
Et voil que cette lue n'tait plus qu'une femme, et non seulement une
femme faible et peccable, mais la pire, la plus mprisable des femmes,
une menteuse, tratre  son mari, tratre  Dieu, une adultre et une
flone qui avait sali l'cusson des marquis de Ryen, bafou Notre
Gentille Dame, reni le Saint Sacrement du mariage!

Il s'tait dgag en la repoussant avec dgot, il prouvait des envies
de la battre et en mme temps de pleurer sur elle comme sur une morte.

Il voulut fuir. Elle le rattrapa par la blouse; il le lui fallait et
cette fois, bien veill et conscient; cramponne  ses hanches comme
une noye  une pave, elle se laissa traner par la pice. Au risque de
les meurtrir, il parvint  dtacher les mains de la comtesse. Elle le
vit perdu  tout jamais pour elle. Elle se rua, le rattrapa encore:

--Piti! gmissait-elle, n'achve pas de me damner.... Hier soir, quand
je vous ai vus, cette Trine et toi, sur la route, ce matin surtout  la
communion, lorsque vos visages s'attiraient je suis descendue au fond de
l'Enfer.... Je ne te demande mme pas de m'aimer.... Je deviens
raisonnable vois.... Nous ne nous reverrons plus.... Mais renonce 
cette paysanne.... Je n'implore que cette grce-l... ou, si tu tiens 
cette espce et persistes  l'pouser, tue-moi, tue-moi comme une
gueuse... si tu ne veux mme pas me tuer, un autre frappera sans
hsiter, lui... Essaie plutt.... Ah! je ne reculerai pas devant le
scandale.... pouse-la cette grosse fille, et je dirai  mon mari, au
comte d'Adembrode,  ton bienfaiteur, au descendant des bienfaiteurs de
tes anctres, je lui dirai qui est le pre de ce garon ador, le vrai
pre de l'hritier de cette illustre maison. Et il devra me croire! Car
alors sa jalousie lui rvlera la ressemblance entre cet enfant et
Sussel Waarloos.... Toi d'abord tu ne la nieras pas cette
ressemblance!... Regarde!...

Et elle carta les rideaux du berceau de dentelles ou sommeillait le
jeune comte.

Machinalement, pouss par une curiosit anxieuse, il s'approcha de la
couchette et se pencha sur le petit tre. L'enfant promettait d'tre
beau et vigoureux comme un Waarloos et une Mortsel, mais aucun de ses
traits n'appartenait aux descendants de Rohingus, premier prince de
Ryen.

Fascin le pre ne songea plus  partir.

--Eh bien! dit-elle, doutes-tu encore  prsent? Persistes-tu  te
marier? Tes camarades, le comte, Trine surtout ne croiront jamais 
cette histoire de somnambulisme et de fivre chaude,  cet homme dont
une femme a abus?--ajouta, Clara, avec un rire effrayant de mnade, un
rire qui ne passait pas le noeud de la gorge.--Est-ce que de pareilles
aventures arrivent? Ils te traiteront d'ingrat et d'infidle... je te
ferai chasser par ton bienfaiteur et renier par ta promise!

Elle annonait ces intentions avec une vritable furie, d'un ton si
diabolique, qu'elle exaspra le jeune paysan et qu'en ce moment il ne
vit plus en elle qu'une usurpatrice, une possde, le mauvais gnie du
comte Warner d'Adembrode. Il secoua ses derniers scrupules et indign,
mprisant, il se campa devant elle, se croisa les bras, et la regarda
dans le blanc des yeux:--Vrai, vous feriez cela?--pronona-t-il terrible
comme un justicier.--Les nobles de la ville avaient donc raison
lorsqu'ils condamnrent notre matre parce qu'il pousait une femme de
votre espce....

Clara reut cette insulte comme une foudroyante dcharge d'lectricit.
Rien n'aurait pu l'atteindre plus profondment et plus cruellement que
ce mpris du simple paysan, d'un tre en dessous d'elle, auprs de qui
elle aspirait  descendre et qui, non content de la rebuter pour une
infime maraude, la ravalait sous lui, qui, d'un mot, venait de l'craser
comme une courtilire sous son sabot de manant.

Sussel, qui la dvisageait, s'effraya,  peine eut-il prononc ces
paroles, de la souffrance que trahissait la physionomie de la
malheureuse. Il avait pratiqu une opration suprme, son scalpel
taillait en pleine chair, le coup devait la tuer ou la gurir.

Mais la raction chez le paysan fut encore plus instantane que chez sa
victime.

Repris d'affection pour la coupable, et voquant la gnreuse et
secourable comtesse d'antan, une voix lui disait mme que si cette
crature d'lite tait tombe de son pidestal, c'tait  cause de lui
et qu'il ne lui appartenait donc pas de la marquer comme un bourreau.

Il s'agenouilla, suffoquant de tristesse et de remords.

Elle, atrocement ple, inerte, demeura quelques secondes sans entendre
les actes de contrition du jeune paysan; puis, les yeux hagards, elle
parut sortir d'une vocation lointaine.

Ce fut d'une voix douce, brise, d'une voix teinte comme si toute une
existence ancienne la sparait de l'atmosphre ambiante et de la minute
actuelle, qu'elle dit  Sussel en le forant de se relever:

--Moi vous pardonner, mon ami? C'est vous qui devriez me pardonner, vous
et le monde, et le ciel que j'ai offenss.... Merci plutt de m'avoir
rappele  la conscience.... Va, enterrons ce terrible secret dans notre
coeur; enterrons-le, non par gard pour moi qui mrite tous les
opprobres, mais par piti pour le comte, pour toi, et surtout pour notre
enfant.... Va, Sussel, adieu, embrasse ce petit tre innocent, ton
fils... le futur matre de tes autres fils..., des fils que te donnera
ta Trine chrie... sois heureux en ta femme et en tes enfants, mon
Sussel.... Adieu....

Il colla ses lvres de paysan au front du petit Jean, et se retira l'me
dchire, cachant mal son bouleversement, chrissant toujours Trine,
mais s'avouant l'aimer avec moins de plnitude et de srnit.

C'tait comme si l'ange de leur foyer avait dploy ses ailes et pris
son essor pour ne plus jamais revenir.

Cependant, au dehors, le cortge des paysans se reformait. Les plerins
des mmes paroisses se groupaient derrire leurs prtres et leurs
anciens. Les chevaux, des drapelets de papier peintur passs dans leurs
oreillres, hennissaient joyeusement et grattaient la terre de leurs
sabots. Le soleil matinal incendiait les toiles d'or du dme.

Lorsque le comte et la comtesse rejoignirent ceux de Santhoven, un
dernier cantique  la Vierge montait de la multitude. Tous
s'agenouillrent, le visage tourn vers l'glise pour recevoir la
bndiction du doyen de Montaigu.

Sussel priait aux cts de Trine. L'air grave de son promis frappa la
jeune fille, et elle remarqua que le fier gars n'agitait plus aussi
crnement qu' l'arrive de la bannire des Xavriens.

La comtesse rcitait la salutation anglique, la prire des prires,
avec une exaltation de naufrage qui appelle au secours. Elle disait:
Je vous salue, Marie, pleine de grces, le Seigneur est avec vous....
Vous tes bnie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles
est bni...











CHARTRES.--IMPRIMERIE GARNIER

Original en couleur NF Z 43-120-8


_DU MME AUTEUR_

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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