The Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, tome 1, by D.A.F. de Sade

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Title: Aline et Valcour, tome 1
       ou le roman philosophique

Author: D.A.F. de Sade

Release Date: October 16, 2005 [EBook #16885]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ALINE ET VALCOUR,

    ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE


       *       *       *       *       *


TOME PREMIER.

PREMIRE PARTIE.




[Illustration: J'tais le seul coupable, hlas!
c'tait  moi de succomber.]


       *       *       *       *       *


ALINE ET VALCOUR,

    ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

crit  la Bastille un an avant la Rvolution de France

ORN DE SEIZE GRAVURES.

1795.


       *       *       *       *       *


     Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
     Cum dare conantur prius oras pocula circum
     Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
     Ut puerum aetas improvida ludificetur
     Labrorum tenus; interea perpotet amarum
     Absinthy laticem deceptaque non capiatur,
     Sed potius tali tacta recreata valescat.

                                    Luc. Lib. 4.

       *       *       *       *       *


AVIS DE L'DITEUR.


C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres
comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais,
on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent tracs par le
mme pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la manire intressante
et vraie dont elle est prsente, assurment les couleurs effroyables
dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire
dtester; il est difficile de le mettre en scne sous une plus
effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de diffrens caractres,
sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient rsulter des
aventures inoues; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes
relles ..., qu'aucun mmoires, qu'aucun romans, n'en contient de plus
singulires, et nulle part, sans doute, on ne verra l'intrt crotre,
et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les
voyages trouveront  se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien
n'est exact comme les deux diffrens tours du monde, fait en sens
contraires par _Sainville_ et par _Lonore_. Personne n'est encore
parvenu au royaume de _Butua_, situ au centre de l'Afrique; notre
auteur seul a pntr dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un
roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne
raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agrables il veut 
_Tamo_ consoler ses lecteurs des cruelles vrits qu'il a t oblig de
peindre  _Butua_, doit-on lui en savoir mauvais gr! Nous ne voyons
qu'une chose de malheureuse  cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus
affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des
chimres que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit,
le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes
bien parfaitement convaincus de l'intrt qu'il doit produire. Nous
attendons le mme effet de la liaison de tous les personnages tablis
dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les
autres; malgr leur tonnante disproportion. Leurs principes devaient
tre opposs comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en
tablir de bien forts, cela n'a jamais t que pour faire voir avec quel
ascendant, et en mme-tems avec quelle facilit le langage de la vertu
pulvrise toujours les sophismes du libertinage et de l'impit. L'ide
d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une
fois prsente, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans
affaiblir? Ah! quelque prononc que soit le vice, il n'est jamais 
craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus
d'horreur  la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les
teintes; c'est le faire aimer que de le peindre  la manire de
Crbillon, et manquer par consquent le but moral que tout honnte homme
doit se proposer en crivant.

Ce que cet ouvrage  de singulier encore, c'est d'avoir t fait  la
bastille. La manire dont, cras par le despotisme ministriel, notre
auteur prvoyait la rvolution, est fort extraordinaire, et doit jeter
sur son ouvrage une nuance d'intrt bien vive. Avec tant de droit 
exciter la curiosit du public, avec un style pur, toujours fleuri, par
tout original; avec la runion dans le mme ouvrage de trois genres:
_comique, sentimental et rotique_; nous sommes bien srs que cette
dition va nous tre enleve sur-le-champ; demande de toutes parts,
parce qu'on connat la plume de l'auteur;  peine en pourrons nous
rpandre  Paris, et nous sentons dj le regret de ne l'avoir pas
multiplie d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer
des exemplaires  prendre un peu de patience, la seconde dition est
dj sous nos presses.

Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis,
nous n'en doutons pas;

     _C'est un danger d'aimer les hommes,_
     _C'est un tort de les clairer._

Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas
dans quel esprit il a t fait: esclaves des prjugs et de l'habitude,
ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau
de la philosophie ne luira jamais  leurs yeux.


       *       *       *       *       *


ESSENTIEL A LIRE.


_L'auteur croit devoir prvenir qu'ayant cd son manuscrit lorsqu'il
sortit de la Bastille, il a t par ce moyen hors d'tat de le
retoucher; comment d'aprs cet inconvnient, l'ouvrage crit depuis sept
ans, pourrait-il tre _ l'ordre du jour_? Il prie donc ses lecteurs de
se reporter  l'poque o il a t compos, et ils y trouveront alors
des choses bien extraordinaires; il les invite galement  ne le juger
qu'aprs l'avoir bien exactement lu d'un bout  l'autre; ce n'est ni sur
la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel systme
isol, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme
impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble._


       *       *       *       *       *


ALINE ET VALCOUR.


       *       *       *       *       *


LETTRE PREMIRE.

_Dterville  Valcour_.


Paris, 3 Juin 1778.

Nous soupmes hier, Eugnie et moi, chez ta divinit, mon cher
Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?...
Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une nigme, qu'Aline ne put
ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous emes bien de la peine 
comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands
yeux bleus respirant  la fois l'amour et la dcence, vinrent se fixer
sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu aprs je
m'approchai; je voulus demander raison du mystre. Un soupir et un signe
de tte furent les seules rponses que j'obtins. Eugnie ne fut pas plus
heureuse; nous ne pressmes plus; mais madame de Blamont soupira, et je
l'entendis: c'est une mre dlicieuse que cette femme, mon ami; je doute
qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une me plus sensible, autant
de grces, dans les manires, autant d'amnit dans les moeurs. Il est
bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en mme-tems si
aimable. J'ai presque toujours remarqu que les femmes instruites ont
dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'apprt qui fait acheter
cher le plaisir de leur socit. Il semble qu'elles ne veuillent avoir
de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez
dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'
montrer celui qu'elles possdent.

Mais combien est diffrente de ce portrait l'adorable mre de ton Aline!
En vrit, je ne m'tonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'ge de
trente-six ans, ft encore de grandes passions.

Pour M. de Blamont, pour cet indigne poux d'une trop digne femme, il
fut tranchant, systmatique, et bourru comme s'il et sig sur les
fleurs de lys; il se dchana contre la tolrance, fit l'apologie de la
torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses
confrres et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme
tait mchant par nature, qu'il n'tait rien qu'on ne dt faire pour
l'enchaner; que la crainte tait le plus puissant ressort des
monarchies, et qu'un tribunal charg de recevoir des dlations, tait un
chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il
venait d'acheter, de la sublimit de ses droits, et sur-tout du projet
qu'il a d'y rassembler une mnagerie, dont je te rponds bien qu'il sera
la plus mchante bte.

Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espce d'individu
court et quarr, l'chine orne d'un juste-au-corps de drap olive, sur
lequel rgnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont
le dessin me parut tre celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce
petit homme possdait un fort grand pied affubl sur de hauts talons, au
moyen desquels s'appuyaient deux jambes normes. En cherchant 
rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; dsirait-on une ide
de sa tte? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu
desquelles s'chappait, de tems  autre, un fausset discordant qui
laissait  souponner si le gosier dont il manait, tait effectivement
celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel
absolument conforme  l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M.
d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au mme instant, jetait 
Eugnie, vint troubler malheureusement les loix de l'quilibre que
s'tait imposes le personnage, pour en dduire sa rvrence d'entre.
Il heurta le bouton de rose, et dfinitivement nous arriva par la tte.
Ce choc inattendu, cet branlement subit des masses, avait un peu
drang les attraits factices; la cravate vola d'un ct, la perruque de
l'autre, et le malheureux ainsi rpandu et dgarni, excita dans ma folle
Eugnie une attaque de rire  tel point spasmodique, qu'on fut oblig de
l'emporter dans un cabinet voisin o je crus qu'elle s'vanouirait....
Aline se contint; le Prsident se fcha; M. de Blamont se mordait les
lvres pour ne pas clater, et se confondait en marques d'intrt....
Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable  une tortue
retourne, ne pouvait plus reprendre l'lasticit ncessaire  se
rtablir sur son plat. On le rembota dans sa perruque; la cravate fut
artistement renoue; Eugnie reparut, et l'annonce du souper vint
heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun  ne plus
s'occuper que d'une mme ide.

Les politesses marques du Prsident au petit homme, l'assurance
ultrieure que je reus, qu'il avait cent mille cus de rente, ce que
j'aurais pari sur sa figure; la contrainte d'Aline, l'air souffrant de
madame de Blamont, les efforts qu'elle faisait pour dissiper sa chere
fille, pour empcher qu'on ne s'apert de la gne dans laquelle elle
tait; tout me convainquit que ce malheureux traitant tait ton rival,
et rival d'autant plus  craindre, qu'il me parut que le Prsident en
tait engou.

O mon ami, quel assemblage!... Unir  un mortel si prodigieusement
ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Grces,
frache comme Hb, et plus belle que Flore! A la stupidit mme oser
sacrifier l'esprit le plus tendre et le plus agrable; adapter  un
volume pais de matiere l'me la plus dlie* et la plus sensible;
joindre  l'inactivit la plus lourde, un tre ptri de talens, quel
attentat, Valcour!... Oh non, non ... ou la Providence est insensible,
ou elle ne le permettra jamais.... Eugnie devint sombre si-tt qu'elle
souponna le forfait. Folle, tourdie, un peu mchante mme, mais prte
 donner son sang  l'amiti, elle passa rapidement de la joie  la plus
extrme colre, ds que je lui eus fait part de mes soupons.... Elle
regarda son amie, et des larmes coulrent sur ces joues de roses que
venait d'panouir la gat. Elle engagea sa mre  se retirer de bonne
heure; elle n'y pouvait tenir, et si ce forfait tait rel, il n'y avait
rien, disait-elle en frappant des pieds, qu'elle ne fit pour l'empcher.
Mais Aline s'obstinait au silence ... madame de Blamont ne faisait que
soupirer quand je l'interrogeais; et nous nous retirmes.

Voil, mon cher Valcour, l'tat dans lequel j'ai laiss les choses; tu
dois  ma sincre amiti de m'instruire de tout ce que tu peux savoir de
plus; attends tout de la mienne, de celle d'Eugnie, et sois convaincu
que le bonheur qui s'aprte pour nous, ne peut rellement tre parfait,
tant que nous supposerons des obstacles  celui d'Aline et au tien.


       *       *       *       *       *


LETTRE SECONDE.

_Aline  Valcour_.


6 Juin.

De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il
faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je
n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je
vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils pntr dans mon me? Pourquoi
m'avez-vous entrane dans l'abme avec vous? Hlas! que nos instans de
bonheur ont t courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les
bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus
voir.... Le voil dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!...
Imitez mon courage. Mon pre a parl en matre, il veut tre obi. Un
parti se prsente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon
aveu qu'il demande, c'est son intrt qu'il consulte, et le sacrifice
entier de tous mes sentimens doit tre fait  ses caprices. N'accusez
point ma mre, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait,
rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille,
et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle
prouve pour vous.... Nos larmes se sont mles.... Le barbare les a
vues, et n'en a point t attendri.... O mon ami! je crois que
l'habitude de juger les autres, rend ncessairement dur et cruel. C'est
un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur  ma mre: je ne
souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis
vingt-cinq ans, et il a cent mille cus de rente; toutes vos petites
considrations peuvent-elles balancer un argument de cette force?
Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par intrt, ces seules lois
doivent assortir les noeuds de l'hymen; h, qu'importe de s'aimer,
pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la considration dans le
monde? Non, en vrit, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point
sans considration. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour
inspirer de l'loignement  votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que
vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du
jour, qui, faisant croire  une jeune personne qu'ils en sont pris
uniquement parce qu'ils la savent riche, pousent la dot et laissent la
fille? ou peut-tre ce sont les talens et l'esprit qui vous sduisent.
Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques comdies, quelques
pigrammes, qu'il aura lu Homre et Virgile, il possdera, de ce moment,
tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!

Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel
craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: Je vous prie
rpliqua-t-il, en colre, madame, d'crire sur-le-champ  M. de Valcour
que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera
pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille  un homme qui
n'a rien.--Sa naissance, reprit ma mre, vaut mieux que la mienne.--Je
le sais bien, madame; voil toujours l'orgueil des filles de condition;
avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille prouve avec
son Valcour ce qui m'est arriv avec vous? Epouser du parchemin?... A
quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donn?... J'aimerais
mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces gnalogies, qui
comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurit, ne sont
illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire
tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne
maison, je le sais, il a de plus un puissant mrite  vos yeux, il est
passionn pour les belles-lettres; mais moi, que cette considration
touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voil sa
sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille. A ces mots, il a
disparu, et nous a laisses, ma mre et moi, dans les larmes. Cependant
mon ami, car il faut que je rpande un peu de baume sur les blessures
que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et
cette mre respectable, que j'idoltre, et qui vous aime, me charge
positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous
dsespriez.... Elle est presque sre d'obtenir du tems, et dans des
circonstances commes celles o nous sommes, le tems fait beaucoup.
Rendez-vous donc aux ordres de mon pre; ne venez plus, mais
crivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchanera le
Prsident  Paris tout l't, et je crois que ma mre obtiendra d'aller
passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille,
prs d'Orlans; unique bien qu'elle ait apport  mon pre, qui comme
vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1]. Son but est d'obtenir
du Prsident de ne rien prcipiter; elle se chargera, dit-elle, de me
disposer  tout, et de vaincre mes rpugnances, pourvu qu'on ne presse
rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux
solitairement  Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous
avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout
dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir.

Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez  moi, crivez-moi ... que
je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon
ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous sparer 
jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la
certitude o je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait
 m'empcher de vous aimer.


Note:

[Footnote 1: Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit t la
seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle
se marierait spare de bien; cette clause et ce mdiocre revenu,
relativement  la fortune immense de M. de Blamont, taient les deux
motifs de ses reproches.]


       *       *       *       *       *


LETTRE TROISIME.

_Valcour  Aline_.


7 Juin.

Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai reu le coup qui doit briser ma
vie, et toutes les facults qui la composent ne se sont point ananties!
O mon Aline! quel art avez-vous donc mis  me le porter? vous me donnez
la mort, et vous voulez que je vive!... vous dtruisez l'espoir et vous
le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait
entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble
m'avertir de vivre et que tous les instans de la flicit ne sont pas
encore teints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement,
mais je lui cde ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer,
dans ces jeux que j'adore, du sentiment dlicieux de mon amour!...
est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour
mriter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous possder un jour!
mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accrot mon
inquitude; il nourrit encore les chimres que vos paroles consolantes
cherchent  rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous;
du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on
passe, loin de ce qu'on aime?... o l'on ne peut plus entendre sa voix,
o l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner  un homme
d'exister en se sparant de son me?... J'tais prvenu de ce coup
fatal, Dterville m'y avait prpar ... mais j'ignorais que les choses
fussent si avances, et sur-tout que votre pre exigerait que je ne vous
visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on
se cacher quand on aime? S'il a drob nos regards, il aura surpris
notre amour ... que ferai-je, hlas! pendant cette terrible absence ...
que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore
une fois ... une seule fois avant cette funeste sparation!... si
j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne
vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je
l'prouve ... et comment aurai-je russi? quel mot aurait pu rendre ce
feu divin qui me dvore? Tantt ananti par la force mme de ce
sentiment qui m'absorbe ... tantt brl par vos regards ... mon me
prouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient
trop faibles ... et maintenant je me dsole, d'avoir tant perdu
d'occasions ou de les avoir si mal employes. Comme je vais les dplorer
ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je
puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre
me sera noye dans la douleur, et je n'en pourrai partager les
angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je
regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais
... le barbare, il vous sacrifie ... et  quoi? ...  son ambition, 
son intrt ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses
affreux systmes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les
noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les
forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et
de noms, qui n'enchanant que les personnes, laissent les coeurs  tout
le dsordre du dsespoir et du dpit. Que deviennent alors ces biens
qu'on a recherchs? Les mnage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que
le fruit du hasard ou de l'intrt? On les dissipe, on les perd plus
promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des
deux a de secouer la chane qui le presse, ouvre l'abme pouvantable
qui les engloutit en un jour. O se trouve donc alors et le profit et le
bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces mmes fortunes, qui
en ont form les noeuds, s'anantissent ou pour les relcher ou pour les
dissoudre?

Mais se flatter de rappeler votre pre  des opinions raisonnables,
c'est entreprendre de faire remonter un fleuve  sa source.
Indpendamment des prjugs de son tat, prjugs cruellement odieux
sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une tte troite et
d'un coeur froid, et l'erreur est trop chre  ces sortes de gens pour
esprer de les en faire revenir.

Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je
l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous!
adorez-la cette mre tendre, vous n'tes forme que de son sang.... Il
est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de
celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et
divine amie de mon coeur, que j'aime  m'imaginer quelques-fois que vous
n'avez reu l'existence dans le sein de cette mre adorable que par le
souffle de la divinit; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces
sortes d'existences? Ne les avons-nous pas reues dans nos opinions
religieuses? Mais il et fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu!
pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline....
N'en est-elle pas un elle-mme?... Laissez-la moi, cette opinion, ma
divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au
culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous tes fille d'un
dieu, ou plutt vous tes un dieu vous-mme, et c'est par vos regards
que la nature entire reoit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous
touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce
qu'auprs de vous, on ne la connot qu'o vous tes; soutenue par
l'empire de la beaut, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par
vous qu'elle sduit: et je ne me sens jamais si honnte que lorsque je
vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon
coeur ces sentimens qui naissaient prs de vous ... qui me fortifiaient
dans le reste de ma vie?... Mon me va se fltrir spare de la vtre,
elle va devenir comme ces fleurs qui se desschent  mesure que
s'loignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit clore.... O ma
chre Aline! il n'est plus un instant de flicit pour moi sur la
terre.... Mais je vous crirai du moins.... Vous me le permettez?... Je
le pourrai.... Hlas! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est
loin de celle que je dsire ... qu'elle est loin de celle qu'il me
faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant
qu'il s'entreprenne, et pour la premire fois de ma vie, depuis trois
ans que je vous connais, je passerais une saison entire loign de
vous?... Ordre barbare! ... pre cruel! adoucissez-le, Aline, ce
terrible et funeste arrt.... Que je puisse vous voir encore un seul
jour ... une seule heure, hlas! je ne veux que cela pour vivre un an;
je recueillerai dans cette heure prcieuse, tout ce que mon me aura
besoin de sentimens pour la faire exister des sicles. Mre adorable,
souffrez que je vous implore, c'est  vos pieds que cette grce est
demande.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous
caractrise sans cesse; cette bont, cette humanit qui vous rend si
sensible au sort amer de l'infortune. Hlas! vous n'aurez jamais secouru
de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature
m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux
d'Aline et son coeur.... J'attends votre rponse; je l'attends comme les
criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que
je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous
ne m'avez jamais aim.... Au moins loignez cet homme ... qu'il n'aille
pas avec vous,  la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses
noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis
point; il est de certains cas o la recommandation mme est un outrage,
et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose tre sr de vous, parce
que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous tais pas
indiffrent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.


       *       *       *       *       *


LETTRE QUATRIME

_Aline  Valcour_.


9 Juin.

Je vous sais gr de votre rsignation, mon ami, quoiqu'elle ne soit pas
trs-entire; n'importe, n'abusez pas de ce que je vais vous dire, mais
ma reconnaissance et t moindre si vous eussiez obi de meilleur
coeur. Que vos peines s'adoucissent,  mon cher Valcour, par la
certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mre a dit  son
mari, mais M. d'Olbourg n'a point reparu depuis le soir o il soupa ici,
et j'ai cru lire moins de svrit dans les yeux de mon pre; n'allez
pas croire qu'il rsulte de-l que ses premiers projets se soient
anantis, je vous aime trop sincrement pour laisser germer dans votre
coeur une esprance qu'il ne faudrait que trop tt perdre. Mais les
choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et
dans une circonstance comme celle o nous sommes, je vous le rpte,
c'est tout obtenir que d'avoir des dlais.

Notre voyage  Vert-feuille est dcid: mon pre trouve bon que nous
allions, ma mre et moi, y passer la belle saison, ses affaires
l'obligeant  rester tout l't  Paris: il nous laissera seules et
tranquilles; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu'une des clauses de
cette permission est que vous n'y paratrez pas. Jugez, d'aprs cette
svrit, s'il serait possible de vous accorder l'heure que vous
sollicitez avec tant d'instance?

A l'envie que ma mre avait de savoir du Prsident par quelle raison
vous lui tiez devenu, dans l'instant, si suspect, il a rpondu:

Qu'il ne s'tait jamais imagin, quand on vous prsenta chez lui, que
_vous osassiez_ porter vos vues sur sa fille; qu'au seul titre de
connaissance et d'ami de socit, il n'avait pas mieux demand que de
vous accueillir; mais que s'tant enfin aperu de nos sentimens mutuels,
cette fatale homme trs-riche, et son ami depuis longtems.

Ma mre, trs-contente de l'amener peu--peu  une explication, sans
combattre absolument son projet, lui a demand les motifs de son
loignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son
argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des
qualits (comme si son orgueil et t dsol d'un aveu qu'il lui tait
impossible de ne pas faire), il s'est rejet d'abord sur vos dfauts, et
celui qu'il vous reproche, avec le plus d'amertume, est le manque
d'ambition, la nonchalance tonnante dont vous tes pour votre fortune
et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le
service. A cela, ma mre a voulu opposer vos talens, votre amour pour
les lettres, qui absorbant tout autre got, vous a, pour ainsi dire,
isol, afin d'tudier plus  l'aise. Ici, le Prsident, ennemi capital
de tout ce qui s'appelle _beaux-arts_, s'est enflamm de nouveau.... Et
que font ces misres l au bonheur de la vie? Madame, a-t-il rpliqu
avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou mme les
sciences faire la fortune d'un seul homme?... Pour moi, je ne l'ai pas
vu: ce n'est plus, comme autrefois, avec une hypothse, un syllogisme,
un sonnet ou un madrigal, qu'on se produit dans le monde, et qu'on
parvient  tout; les Horaces ne trouvent plus de Mcnes, et les
Descartes ne rencontrent plus de Christines. C'est de l'argent, Madame,
c'est de l'argent qu'il faut. Telle est la seule clef des places et des
honneurs, et votre cher Valcour n'en a point. Jeune, de l'esprit, _une
sorte de mrite_.... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec
laquelle il a bien voulu vous accorder _une sorte de mrite_.... Avec
cet avantage, a-t-il continu, que ne s'avanait-il? Le temple de la
Fortune est ouvert  tout le monde; il ne s'agit que de ne pas se
laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver
avant vous.... A trente ans, avec de la figure, le nom qu'il porte, et
les alliances qu'il peut rclamer, il serait aujourd'hui
marchal-de-camp, s'il l'et voulu.

Oh! mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils
pas mrits? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je
matresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver  l'instant combien
ces prjugs sont vils  mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me
l'avez dit vous-mme, la considration est ncessaire dans le monde, et
si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux
honneurs, l'homme sage qui conoit l'impossibilit de vivre sans elle,
doit donc tout faire pour acqurir ce qui la mrite.

Ne seroit-il pas entr un peu de dgot, un peu de misanthropie dans
cette insouciance qui vous est reproche? Je veux que vous
m'claircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que
vous parlez  la meilleure amie de votre coeur.


       *       *       *       *       *


LETTRE CINQUIME.

_Valcour  Aline_.


12 Juin.

Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est
la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refuse,
en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma
part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux
principes que vous ne blmerez pas: la crainte de vous ennuyer par des
rcits qui n'intressent que moi, et la vanit qui souffre  les faire.
On voudrait s'lever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se
tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter.
Si le sort m'et li avec toute autre, peut-tre eusse-je eu moins
d'orgueil; mais vous stes m'en inspirer tant, ds que je crus vous
avoir rendu sensible, que vous me ftes, ds ce moment, rougir de
moi-mme et de mon audace  placer dans vos fers un esclave aussi peut
fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait tre pour vous
mriter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en tais digne, que
de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je
voulais taire; ne vous en prenez qu' vous, s'il s'y rencontre des
motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obissance me
fasse retrouver dans votre coeur ce que la vrit m'y fera perdre.
Toutes mes fautes prcdent l'instant o je vous ai vue pour la premire
fois. Hlas! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et
la vertu depuis cette heureuse poque, et comment eusse-je os depuis
souiller par des carts le coeur o rgnait votre image?


HISTOIRE DE VALCOUR.

Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous
entretiendrai que des erreurs o m'a conduit l'illusion d'une vaine
origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant
moins de motifs, que ce bienfait n'est d qu'au hasard.

Alli, par ma mre,  tout ce que le royaume avait de plus grand;
tenant, par mon pre,  tout ce que la province de Languedoc pouvait
avoir de plus distingu; n  Paris dans le sein du luxe et de
l'abondance, je crus, ds que je pus raisonner, que la nature et la
fortune se runissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce
qu'on avait la sottise de me le dire, et ce prjug ridicule me rendit
hautain, despote et colre; il semblait que tout dt me cder, que
l'univers entier dt flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'
moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai
qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux
principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.

N et lev dans le palais du prince illustre auquel ma mre avait
l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait -peu-prs de mon ge, on
s'empressait de me runir  lui, afin qu'en tant connu ds mon enfance,
je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma
vanit du moment, qui n'entendait encore rien  ce calcul, s'offensant
un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque
chose, et plus encore de ce qu' de trs-grands titres, sans doute, il
s'y croyait autoris par son rang, je me vengeai de ses rsistances par
des coups trs-multiplis, sans qu'aucune considration m'arrtt, et
sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir  me
sparer de mon adversaire.

Ce fut  peu prs vers ce tems que mon pre fut employ dans les
ngociations; ma mre l'y suivit, et je fus envoy chez une grand'-mre
en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les
dfauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes tudes  Paris, sous
la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans
doute  former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas
assez long-temps. La guerre se dclara: empress de me faire servir, on
n'acheva point mon ducation, et je partis pour le rgiment o j'tais
employ, dans l'ge o, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'
l'acadmie.

Puisse-t-on rflchir sur le vice dominant de nos principes modernes,
puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de trs-jeunes
militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le prjug actuel,
il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile
puisse jamais tre parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,
sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y tre admis, et sans
comprendre qu'il est impossible de possder les vertus ncessaires ds
qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilit de les acqurir
par une ducation longue et parfaite.

Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette
imptuosit naturelle de mon caractre, cette me de feu que j'avais
reue de la nature, ne prtait qu'un plus grand degr de force et
d'activit  cette vertu froce que l'on appelle courage, et qu'on
regarde bien  tort, sans doute, comme la seule qui fut ncessaire 
notre tat.

Notre rgiment crase dans l'avant-dernire campagne de cette guerre,
fut envoy dans une garnison en Normandie; c'est-l que commence la
premire partie de mes malheurs.

Je venais d'atteindre ma vingt-deuxime anne; perptuellement entran
jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni
souponn qu'il pt tre sensible; Adlade de Sainval, fille d'un
ancien officier retir dans la ville o nous sjournions, sut bientt me
convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrser aisment une
me telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas clat
jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne
vous peindrai point Adlade; ce n'etoit qu'un seul genre de beaut qui
devait veiller l'amour en moi, c'tait toujours sous les mmes traits
qu'il devait pntrer mon me, et ce qui m'enivra dans elle tait
l'bauche des beauts et des vertus que j'idoltre en vous. Je l'aimais,
parce que je devais ncessairement adorer tout ce qui avoit des rapports
avec vous; mais cette raison qui lgitime ma dfaite, va faire le crime
de mon inconstance.

L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une matresse,
et de ne la regarder malheureusement que comme une espce de divinit
qu'on difie par dsoeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte
ds que les drapeaux se dploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce
ne pourrait jamais tre ainsi que j'aimerais Adlade; la manire dont
je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;
elle voulut des crits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A
l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-tre mme innocente,
parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait
pour la lgitimer, Adlade cda, et j'osai la rendre coupable, ne
voulant que la trouver sensible.

Six mois se passrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent
altr notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment mme
nous voulmes fuir; incertains de la libert de former nos chanes, nous
voulmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison
triompha; je dterminai Adlade, et ds ce moment fatal il tait clair,
que je l'aimais moins.

Adlade avait un frre capitaine d'infanterie que nous esprions mettre
dans nos intrts ... on l'attendait, il ne vint point. Le rgiment
partit; nous nous fmes nos adieux, des flots de larmes coulrent;
Adlade me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et
nous nous sparmes.

Mon pre m'appela cet hiver  Paris, j'y volai: il s'agissait d'un
mariage; sa sant chancelait; il dsirait me voir tabli avant de fermer
les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force
irrsistible de la main du sort qui nous porte toujours malgr nous o
ses loix veulent que nous soyons; tout effaa peu--peu Adlade de mon
coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement  ma famille; l'honneur m'y
engageait, je le fis, mais les refus de mon pre lgitimrent bientt
mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je cdai,
sans combattre, en touffant tous mes remords. Adlade ne fut pas
long-temps  l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa
sensibilit, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens
qui venaient de faire mes dlices, arrivaient  moi en traits de flamme,
sans qu'aucun parvnt  mon coeur.

Deux ans se passrent ainsi fils pour moi par les mains des plaisirs;
et marqus pour Adlade par le repentir et le dsespoir.

Elle m'crivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui
assurer une place aux carmlites; de lui mander aussi-tt que j'aurais
russi; qu'elle s'chapperait de la maison de son pre, et viendrait
s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui
prparer.

Parfaitement calme alors, j'osai rpondre quelques plaisanteries  cet
affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,
j'exhortai Adlade  oublier dans le sein de l'hymen les dlires de
l'amour.

Adlade ne m'crivit plus. Mais j'appris trois mois aprs qu'elle tait
marie; et dgag par-l de tous mes liens, je ne songeai plus qu'
l'imiter.

Un vnement terrible pour moi vint dranger tous mes projets; il
sembloit que le ciel voult dj venger Adlade des malheurs o je
l'avais plonge. Mon pre mourut, ma mre le suivit de prs, et je me
vis  vingt-cinq ans seul abandonn dans le monde  tous les malheurs, 
tous les accidens qui suivent ordinairement un jeune homme de mon
caractre; que de faux amis perdent, que l'exprience n'claire pas
encore, et qui, pour comble d'aveuglement, ose trop souvent prendre pour
un bonheur l'vnement qui le rend matre de lui, sans rflchir, hlas!
que les mmes freins qui le captivaient, servaient aussi  le soutenir,
et qu'il n'est plus, ds qu'ils se brisent, que comme ces plantes
lgres, dgages par la chute du peuplier antique qui protgeait leurs
jeunes lans, et qui bientt expirent elles-mmes faute de soutiens.
Non-seulement je perdais des parens chers et prcieux; non-seulement je
n'avais plus d'appui sur la terre, mais tout s'clipsait, tout
s'anantissait avec eux; cette vaine gloire qui m'avait sduit ne devint
plus qu'une ombre qui s'vanouit avec les rayons qui la modifiaient. Les
adulateurs fuirent, les places se donnrent, les protections se
perdirent, la vrit dchira le voile qu'tendait la main de l'erreur
sur le miroir de la vie, et je m'y vis enfin tel que j'tais.

Je ne sentis pas pourtant tout--coup mes pertes, il fallait l'affreuse
catastrophe qui m'attendait pour m'en convaincre. Aline, Aline,
permettez que mes larmes coulent encore sur les cendres de ces parens
chris; puissent mes regrets ternels les venger de cette voix funeste
et involontaire, qui osa crier au fond de mon me, _que regrettes-tu, tu
es libre?_ Oh, juste ciel! qui put l'inspirer cette voix barbare, quel
est donc le sentiment cruel et faux qui l'a fait natre? O trouve-t-on
des amis dans le monde qui puissent nous tenir lieu d'un pre et d'une
mre? quels gens prendront  nous un intrt plus rel et plus vif? Qui
nous excusera? qui nous conseillera? qui tiendra le fil, dans ce ddale
obscur o nous entranent les passions? Quelques flatteurs nous
gareront; de faux amis nous tromperont. Nous ne trouverons sous nos pas
que des piges, et nulle main secourable ne nous empchera d'y tomber.

Il tait essentiel d'aller mettre un peu d'ordre dans les biens de mon
pre, trs-loin de son sjour, trs-diminus par les dpenses o
l'avaient entran les annes qu'il avait passes dans les ngociations;
mon intrt m'obligeait, avant de songer  aucun tablissement,  me
rendre fort vite en Languedoc, pour prendre au moins quelque
connaissance de ce qui pouvait me revenir. J'obtiens un cong, et j'y
vole.

La magnificence de la ville de Lyon, qui se trouvait sur mon passage,
m'engagea pour l'admirer  y sjourner quelques semaines: le hasard qui
m'y fit rencontrer d'anciennes connaissances, acheva d'assurer et
d'gayer ce projet, et nous y partagions ensemble les plaisirs qu'offre
cette fire rivale de Paris, lorsqu'un soir, en sortant du spectacle, un
de mes amis me nommant trs-haut par mon nom, me proposa d'aller souper
chez l'intendant, et se perdit dans la foule avant que j'eusse le temps
de lui rpondre.

A ce nom de Valcour, un officier vtu de blanc, et qui paraissait sortir
du mme endroit que nous, m'aborde le chapeau sur les yeux, et me
demande avec beaucoup de trouble s'il a bien entendu, et si c'est bien
Valcour que l'on me nomme. Peu dispos  rpondre honntement  une
question faite avec tant de brusquerie et de hauteur, je lui demande
firement  mon tour, quel est le besoin qu'il a d'claircir un tel
fait? Quel besoin, Monsieur?--Le plus grand?--Mais encore?--Celui de
rparer l'outrage fait  une famille honnte par un homme de ce nom;
celui de laver dans le sang de cet homme, ou dans le mien, la vertu
d'une soeur chrie.... Rpondez, ou je vous regarde comme un malhonnte
homme.--Je vous connais, et je vous entends; vous tes le frre
d'Adlade.--Oui, je le suis, et depuis l'instant fatal qui nous l'a
ravie.--Qu'entends-je? elle n'est plus!--Non, cruel tes indignes
procds lui ont plong le poignard dans le coeur, et depuis ce moment,
je te cherche pour arracher le tien, ou mourir sous tes coups: viens,
suis-moi; je me reproche tous les instans o ma vengeance est retarde.

Nous gagnmes promptement les derrires de la comdie; nous traversmes
le Rhne, et nous enfonant dans les promenades qui sont sur l'autre
rive en face de la ville, nous nous disposions  nous battre, lorsque ne
pouvant tenir  l'intrt puissant que m'inspirait encore cette
malheureuse matresse, Sainval, dis-je avec la plus grande motion, je
vous satisfais; si le sort est juste, peut-tre le serez-vous bientt
davantage: car je suis le coupable, et c'est  moi de prir: mais ne me
refusez pas de m'apprendre, avant que nous ne nous sparions pour
jamais, la fatale histoire de cette fille respectable ... que j'ai
trompe, je l'avoue; mais qui ne peut cesser de m'tre chre.--Ingrat,
me rpondit Sainval, elle est morte en t'adorant; elle est morte en
suppliant le ciel de ne jamais punir ton crime. Elle avait avou  mon
pre la faute o tu sus l'entraner: il venait de la contraindre 
l'ensevelir dans les bras d'un poux.... Obsde par toute une famille,
l'infortune venait d'obir.... Elle n'a pu rsister  la violence du
sacrifice. Chaque jour, chaque instant l'entranait  la mort, et elle
en a reu le coup dans mes bras. Depuis cette poque fatale, je n'ai
cess de te chercher par-tout. J'ai suivi tes pas dans cette ville,
incertain de t'y rencontrer. Je t'y trouve, presse-toi de me convaincre
que tu ne joins pas au moins la lchet  la plus barbare sduction.

Nous nous battmes; le combat fut court: Sainval avait plus de courage
que d'adresse, et plus de raison que de bonheur. Il cde sous les
premiers coups que je lui porte, et j'ai la douleur de le renverser mort
 mes pieds. A peine m'en suis-je convaincu que je m'lance en larmes
sur le corps sanglant de ce malheureux jeune homme, dont les traits,
dont la voix venaient de me rappeler si douloureusement sa malheureuse
soeur. Dieu barbare! est-ce ainsi qu'clat ta justice? n'tais-je pas
le seul coupable?... n'tait-ce pas  moi de succomber ... et me
relevant en dlire: Vil assassin, me dis-je  moi-mme, va combler ton
affreuse victoire; ce n'est pas assez que ton lche abandon l'ait
prcipite dans le cercueil; il faut encore que tu arraches la vie  son
malheureux frre. Triomphe affreux! remords dchirans! Va, cours, dans
le transport qui t'agite, va joindre  toutes tes victimes le chef
infortun de cette honnte famille.... Il respire.... Cet unique enfant
pouvait seul le consoler de la perte d'une fille qu'il idoltrait, ta
cruaut vient de le lui ravir; achve, va lui percer le flanc. Et je me
prcipitais encore sur ce cadavre sanglant, et je cherchais  le
ranimer,  lui rendre le souffle de la vie aux dpens mme de celle que
j'aurais voulu lui sacrifier.

Il n'tait plus temps ... je me lve gar; je porte mes pas au hasard;
on avait entendu le bruit du combat. On me vit fuir; on me poursuit, on
m'atteint, on m'arrte, et l'on me mne en diligence chez le commandant
de la ville. Mon dsordre, mes habits ensanglants, le rapport certain
d'un homme mort, une lettre trouve sur M. de Sainval, par laquelle son
pre lui ordonnait de me chercher jusqu'aux extrmits du monde; tout
disposa M. de ---- qui commandait pour-lors  Lyon,  des prcautions et
 de la svrit. Quelque grave que soit votre affaire, Monsieur, me dit
nanmoins avec honntet ce militaire, je vais agir avec vous comme je
le ferais avec mon propre fils. Vous aurez pour sjour une maison
royale, et j'irai demain vous y recommander moi-mme: je vais tout
assoupir avec le plus grand soin. Si d'ici  trois mois rien n'clate,
votre libert vous sera rendue; mais il faut dans le cas contraire, que
je vous aie absolument sous la main, afin que, si le tribunal ou la
famille du mort venait  poursuivre, je puisse au moins prouver que j'ai
fait mon devoir. Cependant, soyez tranquille; je vais employer tant de
soins pour tout anantir, que vous serez, j'espre, bientt matre de
vos actions. Il sortit  ces mots pour donner des ordres; et l'on me
conduisit au chteau de Pierre-en-Cise, dans lequel il avait dsir que
ft ma destination particulire, pour tre plus  mme de disposer
secrtement de moi, et d'une manire qui pt m'tre agrable.

Je ne vous rendrai point ce qui se passa dans mon me, en arrivant dans
ce lieu fatal: quelques politesses que je reus de l'officier qui y
commandait, toute l'horreur de position se prsenta d'abord  mes
yeux.... Les premiers effets de mon dsespoir firent frmir ceux qui
m'entouraient: il n'y eut sorte de moyens que je ne cherchasse pour
m'arracher la vie. Qu'il est heureux de rencontrer, dans de semblables
circonstances un homme d'esprit, et qui connaisse le coeur humain! On ne
peut exprimer ce que fit pour me calmer le respectable mortel entre les
mains duquel mon heureux sort m'avait fait tomber.... Tantt il
s'adressait  ma raison, tantt il intressait mon coeur, et tirant
toujours du sien les argumens qu'il employait, il sut me rendre 
moi-mme et  la vie que je perdais infailliblement sans son secours.

O vous, vils mercenaires, qui, dans des places semblables, ne regardez
ceux qu'on vous confie, que comme des animaux dont le sang doit vous
engraisser ... qui les tourmenteriez, qui les feriez expirer si l'on
vous ddommageait amplement de leur perte; en jetant vos regards sur le
vertueux ami dont je parle, apprenez que ce mme poste o vous ne
trouvez  exercer que des vices, peut vous offrir la jouissance de mille
vertus; mais il faut une me et de l'esprit pour le sentir, au lieu que
la nature en courroux, qui ne vous a crs que pour le malheur des
autres, ne mit en vous que de l'avarice et de la stupidit.

Un mois se passa, sans qu'on parlt de cette affaire; mes gens taient
toujours dans l'htel o j'tais descendu, et s'y tenaient, par mes
ordres, renferms sous le plus grand mystre. Enfin, le commandant de la
ville parut.... Rien ne transpire, me dit-il; j'ai fait inhumer M. de
Sainval le plus secrtement que j'ai pu: c'est par un avis dtourn que
j'ai fait part de sa mort  son pre sans lui expliquer la cause qui l'a
fait descendre au tombeau.... J'ai serr les papiers trouvs sur lui;
ils ne parotront pas, que je n'y sois contraint.... Voil tous les
services que j'ai pu vous rendre ... je les continuerai.... Sortez cette
nuit sans clat, et de cette prison et de la ville.... Vos gens, votre
chaise et un passe-port vous attendent  la premire poste qui est sur
la route de Genve.... Rendez-vous  cette poste  pied et sans bruit;
passez de-l en Suisse ou en Savoie, et si vous m'en croyez, restez-y
cach jusqu' ce que vos amis vous aient mand de Paris, quelle tournure
a pris votre affaire. Il ne me reste plus que ma bourse  vous offrir:
usez-en comme de la vtre.... Oh! Monsieur, rpondis-je en me jetant
dans les bras de ce chef respectable, et refusant cette dernire offre,
par o ai-je pu mriter tant de bonts?... Quel motif vous engage ainsi
 servir l'infortune?... Mon coeur, me rpondit M. de ----, il fut
toujours l'asyle des malheureux, et toujours l'ami de ceux qui vous
ressemblent.

Vous jugez de ma reconnaissance, Aline, je ne vous la peindrais que
faiblement; j'embrasse les deux fideles amis que mon heureuse toile
vient de me faire rencontrer; je gagne, au plus vite, le rendez-vous qui
m'est indiqu; j'y trouve mes gens; je m'lance en larmes dans ma
voiture; je laisse  mon valet-de-chambre le soin de tout; je lui nomme
Genve, nous volons, et je m'anantis dans mes penses.

Vous imaginez, sans doute, aisment combien cette malheureuse affaire,
quelque bonne tournure qu'elle prit, nuisait cependant  ma fortune; il
me devenait impossible d'aller prendre connaissance de mon bien,
impossible de me rendre  l'expiration de mon cong, plus impossible
encore de publier les motifs de ma fuite, de peur de faire clater ce
qui m'y contraignait. Les gens d'affaires allaient dvaster mon bien; le
ministre allait nommer  mon emploi: ces deux cruelles infortunes
taient pourtant les moins terribles que je dusse craindre; car si je
reparaissais, malgr tout cela, quel sort affreux pouvait m'attendre?

Mon premier soin, en arrivant  Genve, fut d'crire  Dterville, le
seul ami rel que je possdasse. Sa rponse quadrait on ne saurait mieux
avec les conseils de M. de ----. Rien ne transpirait, disait-il; mais on
tait dans un instant de rigueur sur les duels, et duss-je tout perdre,
il valait mille fois mieux pour moi m'exposer  ce sort, que de risquer
une prison peut-tre perptuelle, en reparaissant avant qu'il ne ft
bien sr qu'il n'y et aucun danger.

Cet avis me paraissait trop sage pour ne pas tre suivi; et je priai
Dterville de m'crire rgulirement tous les mois  Genve, d'o je ne
me proposai point de sortir, n'ayant pas assez de fonds pour voyager. Je
renvoyai une partie de mes gens, aprs leur avoir fait promettre le
secret, et j'attendis en paix ce qu'il plairait au ciel de dcider pour
moi. Ce fut pendant ce cruel dsoeuvrement que le got de la littrature
et des arts vint remplacer dans mon me cette frivolit, cette fougue
imptueuse qui m'entranait auparavant, dans des plaisirs, et bien moins
doux, et bien plus dangereux. Rousseau vivait je fus le voir, il avait
connu ma famille, il me reut avec cette amnit, cette honntet
franche, compagnes insparables du gnie et des talens suprieurs; il
loua, il encouragea le projet qu'il me vit former de renoncer  tout
pour me livrer totalement  l'tude des lettres et de la philosophie, il
y guida mes jeunes ans, et m'apprit  sparer la vritable vertu des
systmes odieux sous lesquels on l'touffe.... Mon ami, me disait-il un
jour, ds que les rayons de la vertu clairrent les hommes, trop
blouis de leur clat, ils opposrent  ses flots lumineux les prjugs
de la superstition, il ne lui resta plus de sanctuaire que le fond du
coeur de l'honnte homme. Dteste le vice, sois juste, aime tes
semblables, claire-les, tu la sentiras doucement reposer dans ton me,
et te consoler chaque jour de l'orgueil du riche et de la stupidit du
despote.

Ce fut dans la conversation de ce philosophe profond, de cet ami
vritable de la nature et des hommes, que je puisai cette passion
dominante qui m'a depuis toujours entran vers la littrature et les
arts, et qui me les fait aujourd'hui prfrer  tous les autres plaisirs
de la vie, except celui d'adorer mon Aline. Eh! qui pourrait renoncer 
ce plaisir ds qu'il le connat; celui qui peut fixer ses regards sur
elle sans frissonner du trouble de l'amour, ne mrite plus la qualit
d'homme; il la dshonore et l'avilit ds qu'il n'est plus sensible  de
tels charmes.

Les lettres de Dterville taient cependant toujours -peu-prs les
mmes; rien ne transpirait, mais mon absence tonnait tout le monde, et
beaucoup de gens se permettaient d'en raisonner d'une manire aussi
fausse que pleine de calomnie; mon ami savait que le trouble s'tait mis
dans mes biens, il tait presque sr que ma compagnie allait tre
donne, et malgr tout cela il m'exhortait vivement  ne pas sortir de
mon asyle. Enfin ce dernier malheur arriva, j'crivis pour le prvenir,
je prtextai un voyage indispensable chez l'tranger, une succession
essentielle  recueillir, toutes mes ressources furent vaines, et le
ministre nomma  mon emploi.

Voil, ma chre Aline, voil les cruelles raisons qui motivent le
reproche peu mrit que me fait votre pre, reproche d'autant plus
injuste, qu'il ignore les raisons qui me contraignent  le recevoir.
Entre-t-il dans ce malheur quelque chose qui puisse me faire perdre
votre estime, ou qui puisse m'aliner la sienne? J'ose en douter.

Deux ans d'exil volontaire s'tant couls, je crus pouvoir me
rapprocher de mes biens, je partis pour le Languedoc; mais que
trouvai-je, hlas! Des maisons dmolies; des droits usurps; des terres
incultes; des fermes sans rgisseurs, et par-tout du dsordre, de la
misre et du dlabrement. Deux mille cus de rente, furent tout ce qu'il
me fut possible de recueillir des quatre fonds qui valaient jadis plus
de cinquante mille livres annuels. Il fallut bien se contenter, et
hasarder de reparatre enfin. Je l'ai fait sans aucun risque, et il
devient chaque jour plus que probable; que je ne serai jamais poursuivi
pour ce duel. Mais cette catastrophe affreuse n'en sera pas moins toute
ma vie grave en traits de sang dans mon coeur. Mon emploi n'en est pas
moins donn, mes biens n'en sont pas moins dvasts ... tous mes amis
n'en sont pas moins perdus.... Malheureux que je suis! est-ce donc aprs
tant de revers que j'ose prtendre  la divinit que j'adore?... Aline,
oubliez-moi ... abandonnez-moi ... mprisez-moi ... ne voyez plus dans
votre amant, qu'un tmraire indigne des voeux qu'il ose former. Mais si
vous me tendez une main secourable, si vous accordez quelque retour au
sentiment dont je brle pour vous, ne jugez pas mon coeur sur les
travers de ma jeunesse; et ne redoutez pas l'inconstance o vous avez
allum les feux de l'amour. Il est aussi impossible de cesser de vous
aimer, qu'il l'est de se dfendre de vous; mon me uniquement modifie
par les impressions de vos traits ne peut plus se soustraire  leur
empire, et l'on m'arracherait plutt mille fois la vie qu'on ne
dtruirait mon amour. J'attends mon arrt et mon pardon. Aline, Aline,
j'attends tout de votre piti.


       *       *       *       *       *


LETTRE SIXIME.

_Aline  Valcour_.


Ce 15 Juin.

O mon ami! combien vos aveux me touchent! Que votre constance m'est
chre!... Moi, vous abandonner ... vous dlaisser, cruel!... Ah! plus
vous avez t malheureux, plus mon me se livre au plaisir de vous
aimer! C'est moi, mon ami, c'est moi que le ciel choisit pour adoucir
vos maux; c'est par ma main qu'ils seront tous calms.... Ah! Valcour!
combien vous me devenez cher depuis que je connais votre infortune....
Ce n'est pas que vous n'ayez quelques torts ... mais vous les sentez
trop vivement, pour que je doive vous les reprocher. Vous avez t
faible ... vous avez t inconstant, peut-tre mme sducteur; mais vous
avez t courageux et noble, tous ces revers vous ont plong dans un
abyme dont ma tendresse et les soins de ma mre veulent absolument vous
retirer.... Non, je ne suis pas jalouse d'Adlade, je la plains de
toute mon me, elle intresse bien vivement mon coeur. Mais je ne crains
plus qu'elle rgne dans le vtre, et je suis assez glorieuse, pour tre
sre de l'occuper tout entier.

Votre lettre a fait pleurer ma mre.... Elle vous embrasse ... elle est
bien aise de savoir ce qui vous regarde.... Et sans vous compromettre en
rien, elle aura du moins, dit-elle, des armes pour vous dfendre; soyez
bien sr qu'elle en usera.

Je ne vous cris qu'un mot. Nous partons, crivez-nous ds les premiers
jours du mois prochain.

Vous ferez vos lettres de manire  ce qu'elles puissent se lire haut.
Sans vous interdire pourtant la libert d'y insrer de tems-en-tems un
petit billet pour moi, et dans lequel vous ne m'entretiendrez que du
sentiment qui nous flatte; ma mre qui conna*t vos vues, et qui les
approuve, me remettra ces billets fidlement. Si vous avez quelque chose
de plus secret  me dire, vous l'adresserez  Julie, cette fille qui me
sert depuis son enfance, vous aime, dit-elle, comme si vous deviez
devenir son matre un jour. Cela serait-il possible, mon ami? Je ne
sais, mais j'ai des pressentimens qui quelquefois me consolent par leur
illusion dlicieuse, des chagrins de la ralit.

Nous emmenons Folichon[2]. Comment ne l'aimerai-je pas, quand c'est vous
qui l'avez lev? Ce charmant animal vous chrit  tel point, que chaque
fois qu'on vous annonce, il semble que l'espoir et la joie animent alors
ses traits; et quand son erreur est dissipe, il se rendort sur mes
genoux avec un gros soupir, qui me le fait baiser mille fois.


Note:

[Footnote 2: Petit pagneul de la plus rare espce, que Valcour avait donn 
Aline. Il l'avait dress  apporter,  sa matresse, un chaud qui
contenait un billet: Aline le recevait, lui en remettait un autre
galement rempli d'un billet que l'pagneul rapportait  son matre,
avec la mme fidlit. Ils s'crivirent ainsi pendant deux ans, couvrant
cette feinte innocente, de l'adresse et de la sobrit du petit chien,
qui portait et rapportait ainsi sans endommager nullement un objet, qui
devait si bien aiguillonner sa gourmandise.]


       *       *       *       *       *


LETTRE SEPTIME

_Dterville  Valcour_.


Paris, 17 Juin.

Si quelque chose peut adoucir les tourmens d'une me honnte et sensible
comme la tienne, mon cher Valcour, c'est la satisfaction de ceux qui te
sont chers; j'ose  ce titre t'apprendre mon mariage avec Eugnie.
Toutes les difficults qui nous sparaient sont vaincues, et dans
vingt-quatre heures je serai le plus heureux des poux, je n'ose pas
dire des hommes, ta flicit manque  la mienne; et je ne pourrai jamais
me croire vritablement heureux, tant que le meilleur de mes amis sera
dans l'infortune. Mais j'attends beaucoup pour toi des dlais qu'obtient
madame de Blamont; elle t'aime; sa fille t'adore; espre tout du coeur
de ces deux charmantes femmes; tu sais qu'Eugnie, sa mre et moi, nous
sommes du voyage de Vert-feuille; juge si nous nous en occuperons, et si
nous ne chercherons pas tous les moyens possibles d'avancer ton bonheur.
Sois bien certain, mon cher Valcour, qu'il ne sera question que de cela.
Mais je t'exhorte au courage et  la patience. Oter de la tte d'un
_robin_ une ide dont il est coff, est une entreprise qui n'est point
facile. Je voudrais, moi, qu'on tudit un peu ce d'Olbourg; ou je n'ai
jamais su juger un homme, ou ce grossier mortel doit renfermer un bel et
bon vice, qui, mis dans tout son jour, refroidirait peut-tre un peu
l'enthousiasme de notre cher Prsident. Je sais bien que voil encore
une de ces ruses de guerre, qui ne s'arrangera pas avec ta maudite
dlicatesse; mais mon ami, on se sert de tout dans le cas o tu es;
pesons mme, si tu veux, ce procd dans la balance de ta justice. A
supposer que d'Olbourg ait quelque dfaut capital qui dt faire le
malheur de sa femme, ton devoir ne serait-il pas de le prvenir?

Adieu; les embarras de la veille d'une noce m'empchent de t'entretenir
plus long-tems; O mon ami! Quand pourrai-je aller partager avec toi tous
les soins de la tienne? Si tu me crois bon  quelque chose pour la
circulation de ton commerce, dispose de moi; Eugnie me charge de
t'offrir de mme ses services; mais j'imagine que toutes vos prcautions
sont prises; quand on s'aime aussi vivement que vous le faites l'un et
l'autre, rien n'chappe dans la recherche de tout ce qui peut tre
ncessaire au soulagement de ses peines.


       *       *       *       *       *


LETTRE HUITIME.

_Valcour  Dterville_.


Paris, 19 Juin.

J'apprends ton mariage avec la mme joie que s'il s'agissait du mien, et
je te flicite d'autant plus sincrement de cette union, qu'il est
difficile de trouver une femme dont le charmant caractre quadre mieux
avec le tien. Ce sont de ces rapports heureux, d'o nat sans doute
toute la flicit de la vie. Hlas! j'ai bien rencontr de mme tous
ceux qui peuvent faire le bonheur de la mienne;... mais que de
difficults, mon ami! Ah! je ne me flatte jamais de les vaincre; et puis
... te le dirai-je? t'avouerai-je encore une dlicatesse que tu vas
traiter d'enfantillage? La brillante fortune d'Aline ... le pitoyable
tat de celle de ton ami; tout cela, mon cher, me fait craindre que l'on
n'imagine que mes sentimens ne sont fonds que sur l'envie de conclure,
ce qu'on appelle dans le monde _une bonne affaire_; si jamais on allait
le penser, si cette affreuse ide venait dans de certains instans de
calme s'offrir  l'esprit de mon Aline!... O mon cher Dterville! je la
fuirais pour ne la jamais revoir.... Ah! comme je dsirerais  prsent
ce que j'ai toujours mpris!... que je voudrais possder des honneurs,
des trsors, et tout ce qui pourrait me rendre plus digne de celle que
j'adore!

A supposer mme que les difficults s'aplanissent, et que je parvienne 
ce que j'appelle l'unique bonheur de ma vie, le regret de ne lui avoir
pas apport un bien digne d'elle, n'altrera-t-il pas ma flicit?
L'illusion des plaisirs vanouie, ne redouterai-je pas qu'elle-mme ne
conoive un jour ces regrets? O mon ami! cache-lui mes craintes, elle ne
me pardonnerait pas de les avoir conues.

Non, je n'approuve point tes recherches secrettes sur d'Olbourg, il y a
une sorte de trahison, qui ne s'arrange pas avec la franchise de mon
me; je ne veux devoir qu' moi seul la prfrence d'Aline, il serait,
ce me semble, humiliant pour moi, de ne triompher que par les vices de
mon rival. S'il en a qui puissent faire le malheur d'Aline, sa mre
saura les dcouvrir aussitt, pour prvenir leur union. Tout sera  sa
place alors; elle aura fait ce qu'elle doit, et je n'aurai pas fait ce
que je ne dois pas.

Je n'userai point de tes offres pour ce voyage-ci, nos arrangemens sont
pris, ma reconnaissance n'en est pas moins la mme.... Ah! que j'envie
ta flicit, mon ami; tu la verras tous les jours ...  tout instant tes
yeux pourront se fixer sur les siens; tu respireras le mme air qu'elle;
tu jouiras de ces mlanges de traits ... mlanges charmans qui viennent
se peindre  toutes les heures sur sa dlicieuse figure.... Car
remarque-la bien: un sentiment ... un propos ... une influence dans
l'air ... un repas ... chacune de ces choses modifie diffremment ses
traits. Elle n'est jamais jolie  une certaine heure comme elle la
devient  l'autre; je n'ai vu de mes jours une physionomie si piquante
et si diffremment expressive. Je conviens qu'il faut tre amant pour
tudier, pour saisir toutes ces nuances. Mais mon ami, le coeur y gagne,
il n'est pas une seule de ces variations qui ne lgitime mille raisons
de l'aimer davantage.

Adieu ... je te trouble ... je drobe des instans  ta flicit ...
jouis ... jouis, heureux ami ... je ne veux point fltrir les roses de
l'hymen, par les larmes amres de l'amour malheureux; je ne m'occupe
plus que de ton bonheur.... Ah! crois qu'il est bien vivement partag
par l'ami le plus sincre que tu possdes au monde.


       *       *       *       *       *


LETTRE NEUVIME.

_Le prsident de Blamont  d'Olbourg_.


Paris, ce 1 Juillet.

Il me parat, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succs ne sont pas
brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener  la campagne,
aprs avoir si mal russi  la ville? Toutes rflexions faites, on te
dteste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems,
dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme,
pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas
mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons rduits 
emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai  la battre en brche, et
pendant que tu formeras tes attaques, je te mnagerai des auxiliaires.
Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre matre d'une
ville, on est oblig de s'emparer des hauteurs ... on s'tablit dans
tout ce qui commande, et de-l on tombe sur la place sans redouter les
rsistances.

     Ou bien on ngocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.
     D'espoir ou de bonheur tour--tour on la BERCE.
     Et si-tt qu'on la tient, de sa crdulit
     On la punit alors avec rigidit.

Ton imbcile franchise t'empche de rien entendre  tout cela; ce n'est
pas que tu ne sois _rou_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de
bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point  deux battans, tu
n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades;
je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre mtier qu'on
apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la
multitude de dtours que nous savons mettre en usage quand il s'agit,
par exemple, de faire prir un innocent. Sur la quantit de faussets,
de mensonges, de subornations, de piges, de manoeuvres insidieuses que
nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que
tout cela nous forme au mtier des ruses, et  la science d'amener les
vnemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te
fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et russir _seul_. Tu
irais-l avec une candeur ... une vrit ... pas une malheureuse petite
nigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme
on te _dbouterait_ bientt de tes ridicules prtentions!... ce n'est
plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance
aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui
qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que
l'on doit tcher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui
sont cause de cela;  force de vouloir tre fines, elles ont russi 
nous rendre faux. Les folles cratures! que j'aime  les voir se
dbattre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends
dix points sur seize, et suis toujours sr de les gagner de quatre ...
enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages
vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que
rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut
savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs
qu'on ne gote pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on
jouit.... Je t'attends ce soir chez nos desses. Il y avait en vrit
des sicles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-l.


Note:

[Footnote 3: Il y a apparence que le got des robins pour les nigmes, les
emblmes et l'argent, tait la mme du tems de Rabelais que de nos
jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. On arrta  l'isle
de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant
voulu descendre au guichet, y furent arrts par ordre de GRIPPE-MINAUD,
archiduc des CHATS FOURRS, qui leur proposa une nigme  deviner.
Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine
d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser
l'argent; et la pate bien graisse, ils accorderont enfin les
passe-ports demands pour leur route.]


       *       *       *       *       *


LETTRE DIXIME.

_Aline  Valcour_.


Vert-feuille, 15 Juillet.

Nous sommes tablis, Valcour, et notre vie est dcide; elle est libre
et charmante; il n'y manque que vous, mon ami, pour la rendre
dlicieuse; cette privation dj sentie par la socit, l'est bien plus
vivement par mon coeur.

Laissez-moi vous dire comment nous vivons, je sais que ces dtails vous
plaisent, vous m'y suivez, j'en suis plus prsente  votre imagination,
et rellement l'absence en devient par-l moins cruelle.

Le chteau de Vert-feuille, dans lequel il faut d'abord que votre esprit
se transporte, n'est pas trs-magnifique, mais commode et d'une
excessive propret; il est situ  cinq lieues d'Orlans, sur les bords
de la Loire.

La fort voisine qui l'ombrage, nous procure des promenades charmantes;
les prairies vertes et fraches qui l'environnent, toujours peuples de
troupeaux gras et bondissans, sont par-tout ornes de villages et de
maisons de campagne; les jardins agrablement coups par des canaux
limpides, par des bosquets odorifrants, qu'gayent une multitude
tonnante de rossignols; l'immense quantit de fleurs qui s'y succdent
neuf mois de l'anne; l'abondance du gibier et des fruits; l'air pur et
serein qu'on y respire ... tout cela, mon ami, contribue, quoique
l'objet soit de peu de consquence,  en faire un sjour digne d'orner
l'lyse, et est mille fois prfrable  toutes les belles terres de
monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui
 ct de la rgularit.

On se lve ici tous les jours  neuf heures, et tant qu'il fait beau, le
rendez-vous du djeuner est sous un bosquet de lilas, o tout se trouve
prt ds qu'on arrive. L, l'on prend ce qu'on veut, et ma mre a soin
d'y faire trouver  peu-prs tout ce qu'elle sait devoir plaire 
chacun. Cette premire occupation nous conduit  dix heures; alors on se
spare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques
cabinets frais, avec des livres: on ne se runit plus qu' trois heures.
C'est l'instant de servir, on fait un excellent dner, et d'autant plus
ample, que c'est le seul repas o l'on se mette  table.

A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les
cannes et les coffes se prennent, et Dieu sait o l'on va se perdre! A
moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller  pied et
toujours extrmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup;
nous appelons cela _des aventures_. Dterville est le seul homme qui
nous accompagne, et en vrit  la manire dont nous nous garons, je ne
doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous prtendons chercher,
ne nous arrivent.

Madame de Senneval qu'on prendrait bien plutt pour la soeur ane
d'Eugnie, que pour sa mre, appelle cela _des imprudences_, et madame
de Blamont, ma chre et dlicieuse maman, plus folle qu'aucune de nous,
assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer
quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les
Gaules, Gauvain, le snchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces
honntes gens, protecteurs-ns du sexe, n'ont jamais fait de mal aux
femmes, et que par consquent nous sommes en sret.

On revient ds que le jour baisse; on se jette sur des canaps, rendus,
comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des
sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le lger repas pris,
chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soire.
Dterville ou ma mre, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de
quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu' minuit, heure
o chacun se spare pour aller prendre les forces ncessaires 
recommencer le lendemain; cette vie ainsi coupe, a l'art de nous faire
passer les jours avec tant de rapidit, qu'except moi, mon ami, qui
trouve toujours trop longs les instans o je dois exister sans vous,
chacun en vrit croit n'tre ici que d'hier.

On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si
quelque gant.... Ferragus, par exemple, le flau du brave chevalier
Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre
Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le
dloyal?... oui, mais si Aline tait dj la femme du gant.

O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma
mre est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me
console si bien!... elle laisse natre avec tant de bont dans mon
coeur, l'espoir heureux d'tre un jour  tout ce que j'aime, qu'elle
adoucit un peu le chagrin d'en tre spar.

Elle me disait hier: Si votre pre vous dshritait, il ne pourrait pas
vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien srement  vous,
sans que jamais rien puisse vous en priver; voil pourquoi je l'arrange,
pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige 
penser  moi quand je ne serai plus ... et moi que cette ide trouble et
dsespre, moi qui ne peux l'admettre sans frmir ... je me prcipite
dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous
allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de
l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir
qu'ensemble.... Eh bien, ne voil-t-il pas ma gat qui me quitte,
j'avais bien affaire aussi d'aller vous dtailler ces circonstances....
Adieu, aimez-moi et crivez-nous.


       *       *       *       *       *


LETTRE ONZIME.

_Valcour  Aline_.


Paris, 20 Juillet.

Je vous cris  la hte, dans l'affreuse inquitude o je suis;
prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je brle
d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous
menez est dlicieuse, votre bonheur s'y peint, cette ide me console;
mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma
lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous
supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous
amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre;
quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Dterville, vous
m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous dfendre seul,
contre une troupe arme.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je
me fie peu  ce qu'ils disent, leur fausset m'effraie plus que leurs
promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande  genoux 
madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sincre de
mon respectueux attachement.


       *       *       *       *       *


LETTRE DOUZIME.

_Madame de Blamont  Valcour_.


Vert-feuille, 25 Juillet.

Oui, c'est moi qui reois cette lettre presse, et c'est moi qui ris de
toute mon me de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,
nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlvement, c'est
en vrit tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrmits,
n'avons-nous pas le brave Dterville, qui, quoique seul, romprait plutt
douze lances, soyez-en bien sr, que de laisser enlever sa femme, ou les
deux amies de son ami;  l'gard des gens qui promettent, j'ai plus de
confiance que vous en leur parole; ils m'ont jur du repos cet t, et
j'y crois. La confiance bien ou mal place, calme le sang; ne troublez
pas le plaisir qu'elle me donne.

Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui
s'intresse toujours bien vivement  vous. C'est le comte de Beaul; son
grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne
amiti pour moi; toutes ces raisons l'ont engag  venir me donner
quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnte militaire, sous
lequel vous avez fait vos premires armes, sans une sorte d'motion
respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les
franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la
manire dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de
ces loix si prodigieusement oublies de nos jours ... de ces loix
prcieuses, remplaces par de l'impertinence et des vices;... mais
quelle est cette petite tte qui s'approche de la mienne?... Vites-vous
jamais un procd pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon critoire,
ne voil-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon paule ... et
puis de grands clats de rire, parce que je surprends cette tte et que
je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance
regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai chang d'avis,
vous me laisserez bien peut-tre jouir une fois de vos plaisirs.--Oh
maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier tre pourtant
qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle,
changeons de rle, votre pre veut que j'crive  monsieur d'Olbourg,
chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-mme.--Et qu'y
a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui
doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la
sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre pre?--Vous le vaincrez.--Je
n'en rponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse
encore une fois avant cette mort,  l'anglaise, et laissez-moi finir ma
lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'crivais.
Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et
pleure -la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis
crire.

Nous avons ici le tableau de la flicit. Eugnie, que nous ne devrions
plus nommer que madame Dterville, aime passionnment son mari, et elle
en est adore. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est  la
campagne, mon cher Valcour, o le bonheur de s'aimer se gote mieux
selon moi, et o l'on se plat mieux  en contempler le spectacle....
Mais  Paris, dans ce gouffre de perversit, o les mauvaises moeurs
forment le bon air, ou l'indcence est une grce, la fausset de la
finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connat rien de ce que dicte
la nature, toujours  ct, ou au-del de ses mouvemens; on y trouve
plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
sensations nerves par la licence et corrompues par la dbauche ne
retrouvent plus leur nergie. On y chansonnerait un poux qui au bout
d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
Oh que je vous harais, je crois, vous mme, si vous n'tiez pas encore
amoureux de la vtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
soyez sage, et tout ira bien.


       *       *       *       *       *


LETTRE TREIZIME.

_Aline  Valcour_.


Vertfeuille ce 6 Aot.

Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
vie, il tait devenu ncessaire de l'interrompre. Monsieur Debaul se
promne peu, et malgr ses intances pour ne pas nous dranger, nous
avons d lui tenir compagnie; que ce dbut ne vous alarme point. Encore
une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
ferions pas, s'il y avoit la moindre chose  craindre.

Ma mre entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_
qu'on rpond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
craint bien qu'on ne russisse pas  vaincre le prsident; il a souri en
disant que d'Olbourg et lui taient _intimment lis_, et souri d'une
faon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui taye cette
indigne association. Quelques frles que dussent tre ces socits,
peut-tre sont-elles plus difficiles  rompre que celles que la vertu
soutient, et j'en redoute tonnamment les effets; ils lient, prtend-on,
leurs matresses entre elles, comme ils le sont eux-mmes, et ce
quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit  l'insu de ma mre;
garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une matresse.... Et quelle est
donc la crature abandonne ... il est vrai que quand on n'est riche....
Mon ami cet homme a une matresse! et si cela est, pourquoi veut-il
m'pouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'o-vient
prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on achte,... ah!
j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa chemine ...
c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage!
et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour tre la femme de
cet homme-l! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette
fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?

Dterville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs dpraves
de ce financier, il m'a dit votre dlicatesse, je ne puis m'empcher de
l'approuver, et la mienne -prsent m'impose les mmes lois; car, si
cette liaison vicieuse est constate entre mon pre et d'Olbourg,
Dterville ne dvoilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de
l'autre au jour.... Le dois-je? ma mre est malheureuse, je serais bien
fche, qu'une aussi triste dcouverte vint augmenter l'horreur de sa
situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, aprs les
procds de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa
femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur ge est si
diffrent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins
tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas
moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment bless, peut faire
natre, sont peut-tre aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ...
je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus
vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens
puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si
gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon pre nous a
fait esprer du repos cet t. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il
arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eugnie le craint, j'en
frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit  ma mre, mais si cet
homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma prsence, je ne
rsisterais pas  l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour,
tez-moi ces tristes ides, elles troublent mon repos, et je ne puis les
vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frmir
autant que moi....


       *       *       *       *       *


LETTRE QUATORZIME.

_Valcour  Aline_.


Paris, 14 Aot.

Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que
vous, le caractre de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous
alarmer tous les deux; cette scurit o sa promesse vous tient,
enveloppe peut-tre un pige dans lequel il veut vous surprendre. Il
voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de
troubler ... et qui sait s'il n'amnera pas son d'Olbourg? cependant il
n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment
qui vous cause autant de rpugnance; n'est-on pas convenu de vous
laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette
mre qui vous adore, et que nous chrissons si bien tous les deux,
prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de
nouveaux dlais ... hlas! je vous rassure et je frmis moi-mme; je
veux calmer des troubles qui me dvorent, je veux consoler Aline et je
suis plus afflig qu'elle.

Il est vrai que je me suis oppos aux recherches que me proposait
Dterville, et d'aprs ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus
fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature
nous  asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne
se trouvait pas lie, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire
que ce soin la regarde; mais si l'association souponne est sre, elle
ne le peut plus. Non qu'elle ne le dt, si elle tait incertaine; mais
si la chose est prouve, le silence est son lot. Que faire? que devenir?
qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose tre
sr d'y rgner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas
sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez
toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons  cette multitude
d'obstacles, la fermet que donne la constance et nous triompherons un
jour; mais si vous faiblissez, si les perscutions vous dterminent ...
si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien
moins cruelle.


       *       *       *       *       *


LETTRE QUINZIME.

_Dterville  Valcour_.


Vertfeuille, ce 26 Aot.

Tu l'avais devin, mon cher Valcour, il devait ncessairement nous
arriver quelqu'aventure  ces promenades loignes, si fort du got de
madame de Blamont, et si dsapprouves par ta prudence; mais ne
t'inquite pas, aucune diminution  la somme totale de nos htes, nulle
atteinte  aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
une recrue fort singulire, et pour que ton imagination, que je connais
impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vrit, et ne la
change aussi-tt en d'affreux revers, coute avant que de prvoir.

Depuis que les jours diminuent, on dne plutt  Vertfeuille, afin de se
trouver toujours  peu-prs la mme quantit d'heures de promenade. En
consquence, hier nous tions, malgr l'extrme chaleur, partis  trois
heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
fort, derrire lequel se trouve un hameau charmant, o ton Aline a une
bonne amie, nomme _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ...
on voulait donc aller goter du lait de _Colette_; mais il fallait se
presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
craignait, devait tendre ses voiles lugubres  prs de sept heures. Il
y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment 
perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva  cinq
heures et demie, chez la jolie laitire; on but son lait. Aline qui lui
portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
plaire, en fut reue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait  peine le
tems de respirer ... que j'tais plus effray que les femmes, et mille
autres mauvaises plaisanteries, qui ne me dmontrent point, parce que
si j'tais alarm, les chres dames devaient rien voir que ce n'tait
que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partmes.

A peine engags dans la route du bois, dont le dbouch touche aux
avenues de Vertfeuille, nous entendmes des cris perans qui nous
parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
de la fort. Tout le monde s'arrte ... c'tait dj nuit; l'tonnement
fait place  la peur, et voil toutes nos hrones tellement
effarouches, que l'une, Eugnie, tombe vanouie dans mes bras, et que
les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
tomber au pied des arbres.

Si je dsirais qu'on ne se trouvt pas ce nuit au milieu d'une telle
route, c'est que je prvoyais bien ce qu'il arriverait au plus lger
accident; et l'embarras qui en rsulterait pour moi; rassurer,
approfondir, dfendre, telle tait ma besogne, et j'tais bien plus
embarrass des deux premiers soins que du troisime. Je les calmai donc
de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'lance o j'entends les
cris. Il n'tait pas ais de trouver l'endroit d'o ils partaient; la
malheureuse qui les jetait tait hors de la route, elle paraissait
enfonce dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-mme,
quoique j'appelasse ... trop occupe de sa douleur, l'infortune ne me
rpondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougre, au
pied d'un grand chne, une jeune fille venant de mettre au jour une
malheureuse petite crature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
que venait d'prouver la mre, faisait pousser  cette mre dsole de
lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord,
l'pe  la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous
mon habit si-tt que je m'aperus que je n'avais affaire qu' une femme,
je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins
promptement  la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je
n'ai le tems ni de vous couter ni de vous secourir, je dois rejoindre
des dames qui m'attendent ici prs, que je ne puis abandonner seules 
l'entre de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position
me parat embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite crature,
donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue,
vos soins me sont prcieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller
au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assure
d'y trouver des secours.--Je ne connais point de village de Berseuil
dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le prsent que ce que je
viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais tre oblig de
vous quitter.--Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le
baise. Malheureuse crature, s'cria-t-elle en l'entortillant d'un
mouchoir et le plaant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon
dshonneur, devais-je croire que tu serais prive d'abri ds en voyant
le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous
regagnmes au plutt l'endroit o j'avais laiss ces dames. Nous les
revmes bientt ... mais dans quel tat! les deux filles tenaient leurs
mres embrasses, et quoiqu'elles fussent elles-mmes dans une agitation
prodigieuse, elles s'efforaient de les rassurer. Tu juges de l'effet de
mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air
ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en
deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extrmement
confuse, tmoigna son respect comme elle put. On examina, on caressa
l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de
repos  la mre, tant par humanit que pour s'instruire un peu plus 
fond de ce qui pouvait claircir une aussi singulire aventure; mais
faisant observer  ces dames que la nuit s'paississait de plus en plus,
et qu'il nous restait prs de trois quarts de lieues, je dcidai le
dpart le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la
mre  laquelle je donnai le bras; Eugnie aida des siens les deux
dames, et nous sortmes en diligence du bois. Point d'claircissemens
que nous ne soyons au chteau, dis-je  Madame de Blamont qui voulait
toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette
jeune personne dj trs-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver
et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port.
Il tait tems;  peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas,
pouvait-elle se traner. Ce qui fit dire  Madame de Blamont
qu'assurment elle serait morte si elle et persist dans son projet de
se rendre  ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui
se trouvait  six grandes lieues de l'endroit o la rencontre s'tait
faite. Le premier soin de la matresse du logis, fut d'tablir cette
infortune dans une des meilleurs chambres du chteau avec son enfant,
et aprs lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures
aprs une rtie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.

Comme on n'avait voulu d'elle ce soir l aucun claircissement pour ne
la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interprte de
toutes sortes de manires, chacun dit son mot, et par une fatalit,
assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une vrit
plus importante que l'on ne le pensait.

Le lendemain matin, c'est--dire aujourd'hui, on doit, aussi-tt qu'on
supposera la belle aventurire veille, se transporter dans son
appartement pour apprendre d'elle le rcit de son histoire, si la
sage-femme qu'on a envoy chercher sur-le-champ, la trouve assez bien
pour lui permettre de nous la raconter, ce rcit fera donc le sujet de
ma premire lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je
t'embrasse.


       *       *       *       *       *


LETTRE SEIZIME

_Le mme au mme_.


Vertfeuille, ce 28 aot.

Le courrier ne partant point hier, je n'ai pu reprendre le fil de notre
aventure qu'aujourd'hui ...  mon ami, que d'ides tout ceci va faire
natre en toi, et quels soupons singuliers se forment ici dans toutes
les ttes! Serait-il possible que le hasard et voulu placer dans nos
mains, le premier anneau d'une chane, dont l'extrmit peut tenir au
but d'claircissement que nous nous proposons avec tant d'ardeur! Mais
comme rien ne peut s'affirmer encore, contentons-nous, moi de raconter,
toi de souponner, de conjecturer et d'approfondir, mme si tu veux.

La sage-femme introduite hier matin dans la chambre de la jeune
personne, nous apprit peu aprs que la nuit avait t agite, qu'il y
avait eu un peu de fivre, mais que ces accidens n'ayant rien d'tranger
 l'tat, nous pouvions entrer si nous le dsirions et apprendre tout ce
qui la concernait; elle consentait  nous instruire. Il n'y eut d'admis
que madame de Senneval, madame de Blamont et moi, on ne crut pas dcent
d'y mener Aline, heureux caractre qui modle toujours ses dsirs sur
ses devoirs! cette privation ne lui cota rien, sa curiosit ne
l'emporta pas sur sa pudeur.... Eugnie lui tint compagnie. Nous
entrmes aprs quelques civilits de part et d'autres: tels furent, mon
cher Valcour, les termes dans lesquels s'exprima notre aventurire.


HISTOIRE DE SOPHIE.

On me nomme Sophie, madame, dit-elle, en s'adressant  madame de
Blamont, mais je serais bien en peine de vous rendre compte de ma
naissance, je ne connais que mon pre, et j'ignore les particularits
qui ont pu me donner le jour. Je fus leve dans le village de Berseuil,
par la femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau, j'allais la joindre
quand vous m'avez trouve, elle m'a servi de nourrice, et m'a prvenue,
ds que je pus entendre raison, qu'elle n'tait point ma mre, et que je
n'tais chez elle qu'en pension. Jusqu' l'ge de treize ans, je n'ai eu
d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, le mme, 
ce que dit Isabeau, qui m'avait apport chez elle, et qu'elle m'assura
secrtement tre mon pre. Rien de plus simple et de plus monotone que
l'histoire de mes premiers ans, jusqu' l'poque fatale o l'on
m'arracha de l'asyle de l'innocence, pour me prcipiter malgr moi, dans
l'abyme de la dbauche et du vice.

J'allais atteindre ma treizime anne, lorsque l'homme dont je vous
parle vint me trouver pour la dernire avec un de ses amis du mme ge
que lui, c'est--dire d'environ cinquante ans. Il firent retirer Isabeau
et m'examinrent tous deux avec la grande attention; l'ami de celui que
je devais prendre pour mon pre fit beaucoup d'loges de moi ... j'tais
selon lui charmante, faite  peindre ... hlas! c'tait la premire fois
que je l'entendais dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature
dussent devenir l'origine de ma perte ... qu'ils dussent tre la cause
de tous mes malheurs! L'examen des deux amis tait entreml de lgres
caresses; quelquefois mme on s'en permettait o la dcence n'tait rien
moins que respecte ... ensuite tous deux se parlaient bas ... je les
vis mme rire ... eh quoi! la gat peut donc natre o se mdite le
crime! l'me peut donc s'panouir au milieu des complots forms contre
l'innocence. Tristes effets de la corruption! que j'tais loin d'en
augurer les suites! Elles devaient tre bien amres pour moi. On fit
revenir Isabeau.... Nous allons vous enlever votre jeune lve, dit M.
_Delcour_, (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de regarder en pre)
elle plat  M. de _Mirville_, dit-il, et montrant son ami, il va la
conduire  sa femme qui en prendra soin comme de sa fille.... Isabeau se
mit  pleurer, et me jetant dans ses bras, aussi chagrine qu'elle, nous
mlmes nos regrets et nos pleurs.... Ah monsieur! dit Isabeau en
s'adressant  M. de Mirville, c'est l'innocence et la candeur mme, je
ne lui connais nul dfaut ... je vous la recommande, monsieur, je serais
au dsespoir s'il lui arrivait quelque malheur.... Des malheurs?
interrompit Mirville, je ne vous la prends que pour faire sa fortune.
ISABEAU.--Que le ciel au moins la prserve de la faire au dpends de son
honneur. MIRVILLE.--Que de sagesse dans la bonne nourrice! On a bien
raison de dire que la vertu n'est plus qu'au village. ISABEAU  _M.
Delcour_.--Mais vous m'aviez dit ce me semble, monsieur,  votre
dernire visite que vous la laisseriez au moins jusqu' ce qu'elle et
rempli ses premiers devoirs de religion. M. DELCOUR.--De religion?
ISABEAU.--Oui monsieur. M. DELCOUR.--Eh bien! est-ce que cela n'est pas
fait? ISABEAU--Non monsieur, elle n'est pas encore assez instruite;
monsieur le cur l'a remise  l'anne prochaine. M. DE MIRVILLE--Oh
parbleu! nous n'attendrons pourtant pas jusques-l, je l'ai promise pour
demain  ma femme ... et je veux ... eh mais! ne s'acquitte-t-on pas de
_ces misres-l par-tout?_ M. DELCOUR.--Par tout, et aussi-bien chez
vous qu'ici. Ne croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse tre dans la
capital d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans votre village
de Berseuil?... Puis se tournant vers moi--Sophie, voudriez-vous mettre
des entraves  votre fortune, quand il s'agit de la conclure ... le plus
petit retard. Hlas! monsieur, interrompis-je navement, ds que vous me
parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous fissiez celle d'Isabeau, et
que vous me permissiez de ne la jamais quitter; et je me rejetais dans
les bras de cette tendre mre ... et je l'inondais de mes pleurs.... Va,
mon enfant, va, dit celle-ci, et me pressant sur son sein, je te
remercie de ta bonne volont, mais tu ne m'appartiens pas ... obis 
ceux de qui tu dpens, et que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu
tombes dans la disgrce, Sophie, souviens-toi de ta bonne mre Isabeau,
tu trouveras toujours un morceau de pain chez elle; s'il te cote
quelque peine  gagner, au moins tu le mangeras pur ... il ne sera pas
le prix de la honte ... il ne sera pas arros des larmes du regret et du
dsespoir.... Bonne femme, en voil assez ce me semble, dit Delcour, en
m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scne de pleurs toute
pathtique qu'elle puisse tre, met du retard  nos dsirs ...
partons.... On m'enlve, on se prcipite dans une berline qui fend l'air
et nous rend  Paris le mme soir.

Si j'avais eu un peu plus d'exprience, ce que je voyais, ce que
j'entendais, ce que j'prouvais, auraient d me convaincre avant que
d'arriver, que les devoirs que l'on me destinait taient bien diffrens
de ceux que je remplissais  Berseuil, qu'il entrait bien d'autres
projets que ceux de servir une dame, dans la destination qui
m'attendait, et qu'en un mot cette innocence que me recommandait si fort
ma bonne nourrice tait bien prs d'tre outrage. M. de Mirville, 
ct duquel j'tais dans la voiture, me mit bientt au point de ne
pouvoir douter de ses horribles intentions, l'obscurit favorisait ses
entreprises, ma simplicit les encourageait, M. Delcour s'en
divertissait et l'indcence tait  son comble ... mes larmes coulrent
alors avec profusion.... Peste soit de l'enfant, dit Mirville ... cela
allait le mieux du monde ... et je croyais qu'avant que nous fusions
arrivs ... mais je n'aime pas  entendre brailler.... Eh! bon, bon,
rpondit Delcour, jamais guerrier s'effraya-t-il du bruit de sa
victoire?... Quand nous fmes l'autre jour chercher ta fille, auprs de
Chartres, me vis-tu m'alarmer comme toi? Il y eut pourtant comme ici une
scne de larmes ... et cependant, avant que d'tre  Paris, j'eus
l'honneur d'tre ton gendre.... Oh! mais vous gens de robe, dit M. de
Mirville, les plaintes vous excitent, vous ressemblez aux chiens de
chasse, vous ne faites jamais si bien la cure que quand vous avez forc
la bte. Jamais je ne vis d'mes si dures que celles de ces suppts de
Bertole. Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le
gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter sous vos
dents.... Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont souponns
d'un coeur bien plus sensible.... Par ma foi, dit Mirville, nous ne
faisons mourir personne, si nous savons plumer la poule, au moins ne
l'gorgeons-nous pas. Notre rputation est mieux tablie que la vtre,
et il n'y a personne qui au fond, ne nous appelle de bonnes gens.... De
pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne compris point, parce
que je ne les avais jamais entendus, mais qui me parurent encore plus
affreux, et par les expressions qui les entrelassaient et par
l'indignit des actions dont Mirville les entrecoupait; de telles
horreurs dis-je, nous conduisirent  Paris, et nous arrivmes.

La maison o nous descendmes n'tait pas tout--fait dans Paris, j'en
ignorais la position, plus instruite maintenant, je puis vous dire
qu'elle tait situe prs de la barrire des Gobelins. Il tait environ
dix heures du soir quand on arrta dans la cour; nous descendmes.--La
voiture fut renvoye et nous entrmes dans une salle o le souper
paraissait prt  tre servi; une vieille femme, et une jeune fille de
mon ge, taient les seules personnes qui nous attendissent; et ce fut
avec elles que nous nous mimes  table; il me fut facile de voir pendant
le souper que cette jeune fille nomme _Rose_, tait  monsieur Delcour,
ce qu'il me parut que monsieur de Mirville dsirait que je lui fusse.
Quand  la vieille, elle tait destine  tre notre gouvernante, son
emploi me fut expliqu tout de suite, et en m'apprit en mme-tems que
cette maison tait celle o je devais loger avec ma jeune compagne, qui
n'tait autre que cette fille de monsieur de Mirville, que monsieur
Delcour et lui disaient avoir t dernirement chercher prs de
Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs s'taient
rciproquement donn leurs deux filles pour matresses, sans que l'une
de ces deux malheureuses cratures, connt mieux que l'autre la seconde
partie des liens qui les attachaient  ces deux pres.

Vous me permettrez de taire, madame, les indcens dtails, et de ce
souper, et de l'affreuse nuit qui le suivit; un autre salon plus petit
et plus artistement meubl, ft destin  ces honteuses circonstances;
Rose et monsieur Delcour y passrent avec nous; celle-ci dj au fait,
n'opposa nuls refus, son exemple me fut propos pour adoucir la rigueur
des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilit, on me fit craindre la
force, si je m'avisais de les continuer ... que vous dirai-je, madame,
je frmis ... je pleurai ... rien n'arrta ces monstres et mon innocence
fut fltrie.

Vers les trois heures du matin les deux amis se sparrent, chacun passa
dans son appartement pour y finir le reste de la nuit, et nous suivmes
ceux qui nous toient destins.

L, monsieur de Mirville acheva de me dvoiler mon sort; vous ne devez
plus douter, me dit-il durement que je vous ai prise pour vous
entretenir; votre tat vient d'tre clairci de manire  ne plus vous
laisser de soupon.--Ne vous attendez pourtant pas  une fortune bien
brillante ni  une vie trs-dissipe; le rang que monsieur et moi tenons
dans le monde, nous oblige  des prcautions, qui rendent votre solitude
un devoir. La vieille femme que vous avez vue prs de Rose, et qui doit
galement prendre soin de vous, nous rpond de votre conduite  l'un et
 l'autre une incartade ... une vasion, serait svrement punie, je
vous en prviens: du reste soyez avec moi, soumise, honnte, prvenante
et douce, et si la diffrence de nos ges s'oppose  un sentiment de
votre part dont je suis mdiocrement envieux, que, pour prix du bien que
je vous ferai, je trouve du moins en vous toute l'obissance sur
laquelle je devrais compter, si vous tiez ma femme lgitime. Vous serez
nourrie, vtue, ect. et vous aurez cent francs par mois pour vos
fantaisies; cela est mdiocre, je le sais; mais  quoi vous servirait le
surplus dans la retraite o je suis oblig de vous tenir, d'ailleurs
j'ai d'autres arrangemens qui me ruinent. Vous n'tes pas ma seule
pensionnaire ... c'est ce qui fait que je ne pourrai vous voir que trois
fois la semaine, vous serez tranquille le reste du tems, vous vous
distrairez ici avec Rose et la vieille Dubois, l'une et l'autre dans
leur genre ont des qualits qui vous aideront  mener une vie douce, et
sans vous en douter, ma mie, vous finirez par vous trouver heureuse.

Cette belle harangue dbite, monsieur de Mirville se coucha, et
m'ordonna de prendre ma place auprs de lui.--Je tire le rideau sur le
reste, madame, en voil assez pour vous faire voir quel tait l'affreux
sort qui m'tait destin; j'tais d'antant plus malheureuse qu'il me
devenait impossible de m'y soustraire, puisque le seul tre qui et de
l'autorit sur moi ... mon pre mme me contraignait  m'y rsoudre et
me donnait l'exemple du dsordre.

Les deux amis partirent  midi, je fis plus ample connaissance avec ma
gardienne et ma compagne; les circonstances de la vie de Rose ne
diffraient en rien de celles de la mienne, elle avait six mois plus que
moi. Elle avait comme moi pass sa vie dans un village, leve par sa
nourrice, et n'tait  Paris que depuis trois jours, mais la distance
norme du caractre de cette fille au mien, s'est toujours oppos  ce
que je fisse aucune liaison avec elle, tourdie, sans coeur, sans
dlicatesse, n'ayant aucune sorte de principes. La candeur et la
modestie que j'avais reues de la nature, s'arrangeaient mal avec tant
d'indcence et de vivacit, j'tais oblige de vivre avec elle, les
liens de l'infortune nous unirent; mais jamais ceux de l'amiti.

Pour la Dubois, elle avait les vices de son tat et de son ge;
imprieuse, tracassire, mchante, aimant beaucoup plus ma compagne que
moi; il n'y avait rien l, comme vous voyez, qui dt m'attacher fort 
elle, et le temps que j'ai t dans cette maison, je l'ai
presqu'entirement pass dans ma chambre, livre  la lecture que j'aime
beaucoup, et dont j'ai pu faire aisment mon occupation, moyennant
l'ordre que M. de Mirville avait donn de ne me jamais laisser manquer
de livres.

Rien de plus rgl que notre vie; nous nous promenions  volont dans un
fort beau jardin, mais nous ne sortions jamais de son enceinte; trois
fois de la semaine, les deux amis qui ne paraissaient jamais qu'alors,
se runissaient, soupaient avec nous, se livraient  leurs plaisirs,
l'un devant l'autre, deux ou trois heures de l'aprs-souper, et allaient
de-l finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son
appartement, qui devenait le ntre le reste du temps.... Quelle
indcence! interrompit madame de Blamont.... Eh quoi les pres aux yeux
de leurs filles! Ma chre amie, dit madame de Senneval,
m'approfondissons pas ce gouffre d'horreur, cette infortune nous
apprendrait peut-tre des atrocits d'un bien autre genre.--Que
savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous les sachions, dit madame de
Blamont.... Mademoiselle, continua en rougissant; cette femme vraiment
honnte et respectable, je ne sais comment vous exposer ma question ...
mais n'est-il jamais arriv pis? Et comme elle vit que Sophie ne la
comprenait point; elle me chargea de lui expliquer bas, ce qu'elle
voulait dire.

Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est peut-tre le
seul frein qui les ait contenu sur ce que vous voulez dire, madame,
reprit Sophie, au moins ne dois-je supposer que ce sentiment pour cause
d'une retenue.... Qui dans de telles mes n'eut srement jamais la vertu
pour principes. Il est mal de juger ainsi son prochain sans preuves, je
le sais, mais tant d'autres _carts_ ... tant d'autres _turpitudes_ ont
si bien su me convaincre de la dpravation de moeurs de ces deux amis,
que je ne dois assurment attribuer leur sagesse dans ce que vous voulez
dire, qu' un sentiment plus imprieux que leur dbauche; or, je n'en ai
point vu qui l'emportt sur leur jalousie.--Elle est difficile 
entendre avec cette communaut de plaisirs dont vous nous parlez, dit
madame de Senneval. Et sur-tout avec ces autres pensionnaires dont
monsieur de Mirville convenait, ajouta madame de Blamont.--Je l'avoue,
mesdames, reprit Sophie, peut-tre est-ce ici un de ces cas o le choc
violent de deux passions, ne laisse triompher que la plus vive, mais ce
qu'il y a de bien sr, c'est que le dsir de conserver chacun leur bien,
dsir n de leur jalousie trop reconnue pour en douter, l'emporta
toujours dans leur coeur, et les empcha d'excuter ... des horreurs ...
dont ma compagne, je le sais, n'eut fait que rire, et qui m'eussent paru
plus affreuses que la mort mme.--Poursuivez, dit madame de Blamont, et
ne trouvez pas mauvais que l'intrt que vous m'avez inspir, m'ait fait
frmir pour vous.

Jusqu' l'vnement qui m'a valu votre protection, madame, continue
Sophie, en s'adressant toujours  madame de Blamont; il me reste fort
peu de choses  vous apprendre. Depuis que j'tais dans cette maison,
mes appointemens m'taient pays avec la plus grande exactitude, et
n'ayant aucun motif de dpense, je les conomisais dans la vue de
trouver peut-tre un jour l'occasion de les faire tenir  ma bonne
Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai communiquer
cette intention  monsieur de Mirville, ne doutant point qu'il ne me
procurt lui-mme la moyenne d'excuter l'action que je mditais....
Innocente! O allais-je supposer la compassion? Habita-t-elle jamais
dans le sein du vice et du libertinage!--Il vous faut oublier tous ces
sentimens villageois, me rpondit brutalement monsieur de Mirville,
cette femme a t beaucoup trop paye des petits soins qu'elle a eus de
vous; vous ne lui devez plus rien.--Et ma reconnaissance, monsieur, ce
sentiment si doux  nourrir dans soi, si dlicieux  faire
clater.--Bon, bon, chimre que toutes ces reconnaissances l. Je n'ai
jamais vu qu'on en retirt quelque chose, et je n'aime  nourrir que les
sentimens qui rapportent. Ne parlons plus de cela, ou, puisque vous avez
trop d'argent, je cesserai de vous en donner davantage.--Rejete de
l'un, je voulus recourir  l'autre, et je parlai de mon projet 
monsieur Delcour. Il le dsapprouve plus durement encore, il ma dit qu'
la place de monsieur de Mirville, il ne me donnerait pas un sol, puisque
je ne songeais qu' jeter mon argent par la fentre; il me fallut
renoncer  cette bonne oeuvre, faute de moyens pour l'accomplir.

Mais avant que d'en venir  ce qui donna lieu  la malheureuse
catastrophe de mon histoire, il faut que vous sachiez, madame, que les
deux pres s'taient plus d'une fois, devant nous, cd leur autorit
sur leurs filles, en se priant rciproquement de ne les point mnager
quand elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux inspirer
la retenue, la soumission et la crainte dont ils voulaient nous composer
des chanes; or, je vous laisse  penser si tous deux abusaient de cette
autorit respective; monsieur de Mirville extraordinairement brutal, me
traitait sur-tout avec une duret inoue, au plus lger caprice de son
imagination; et quoiqu'il agit devant monsieur Delcour, celui-ci ne
prenait pas plus ma dfense, que Mirville ne prenait celle de sa fille,
quand Delcour la maltraitait de mme, ce qui arrivait tout aussi
souvent. Cependant madame, il faut vous l'avouer; entirement coupable,
entirement complice du malheureux commerce o j'tais entrane, la
nature trahit et mon devoir, et mes sentimens, et pour me punir
davantage, elle voulut faire clore dans mon sein, un gage de mon
dshonneur. Ce fut -peu-prs vers ce temps que ma compagne impatiente
de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle mditait une vasion. Je ne
veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un jour, j'ai trouv des
moyens d'intresser le fils du jardinier.... Il est mon amant ... il
m'offre de me rendre libre; tu es la matresse de partager notre sort
... peut-tre vaudrait-il mieux pour toi d'attendre aprs tes couches
... je n'en agirai pas moins pour ta dlivrance, je te mnagerai un ami,
il viendra te retirer d'ici, et nous nous runirons si tu le veux. Ce
dernier plan de liaison ne me convenait gures, et si je dsirais ma
libert, c'tait pour mener un genre de vie bien diffrent de celui
qu'allait embrasser ma compagne. J'acceptai nanmoins ses offres, je
convins avec elle qu'il valait mieux que je n'excutasse cette fuite
qu'aprs mes couches, je la priai de ne pas m'oublier et de disposer
tout pour ce moment. Cependant, quelque presse qu'elle ft elle-mme,
les prparatifs de son projet exigeaient des retards et tout ne put tre
arrang qu'environ deux mois avant la fin de mon terme. L'instant tait
venu, elle allait s'vader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle
avait choisi pour son dpart, et la veille galement de celui o j'ai eu
le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle montait dans sa chambre
pour aller chercher quelque argent destin au jardinier qui devait lui
faire trouver un appartement tout prt; elle me pria de rester avec ce
jeune homme qui press de sortir, paraissait ne vouloir point s'arrter,
et de l'engager d'attendre une minute.... Fatale poque de mon
infortune! ou plutt de mon bonheur, puisque cette mme circonstance fut
celle qui m'enleva de ce gouffre; mon sort voulut qu'il arriva pour lors
ce qui n'tait jamais arriv depuis trois ans; M. de Mirville entra seul
et se trouva sur moi avant que j'eusse le temps de repousser le jeune
homme pour le soustraire  ses regards, il s'vada cependant fort vite,
mais ce ne fut pas sans tre vu. Rien ne peut rendre l'accs de colre
dans lequel Mirville tomba sur-le-champ; sa canne fut la premire arme
dont il se servit, et sans gard pour ma situation, sans approfondir si
j'tais coupable ou non, il m'accable d'outrages, me trane au travers
de la chambre par les cheveux, me menace de fouler  ses pieds le fruit
que je porte dans mon sein, et qu'il ne voit plus que comme un
tmoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les coups dont je
suis encore toute meurtrie, si la Dubois n'tait accourue et ne m'eut
arrache de ses mains. Alors sa rage devint plus froide.... Je ne l'en
punirai pas moins cruellement, dit-il,... qu'on ferme les portes ... que
personne n'entre, et que cette prostitue monte  l'instant dans sa
chambre.... Rose qui avait tout entendu, fort contente d'chapper, par
cette mprise,  ce qu'elle mritait seule, se gardait bien de dire un
mot, et la foudre n'clata que sur moi.... Je fus bientt suivi de mon
tyran, ses yeux tincelaient de mille sentimens divers, parmi lesquels
je crus en dmler de plus terribles que ceux de la colre, et dont les
impressions, en disloquant les muscles de son odieuse phisionomie, me le
firent paratre en encore plus affreux.... Oh! madame, comment vous
rendre les nouvelles infamies dont je devins victime! elles outragent
ensemble et la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les
peindre.... Il m'ordonne de quitter mes vtemens ... je me jette  ses
pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, j'essaie de l'attendrir par
ce funeste fruit de son indigne amour; l'infortun, agitant mon sein de
ses palpitations, il semblait dj se courber sur les genoux de son pre
... on eut dit qu'il implorait sa grce.... Mon tat ne toucha point
Mirville, il y trouvait, prtendait-il, une conviction de plus 
l'infidlit qu'il souponnait; tout ce que j'allguais n'tait
qu'imposture, il tait sr de son fait, il avait vu, rien ne pouvait lui
en imposer ... je me mis donc dans l'tat qu'il dsirait, ds que j'y
fus, des lieus barbares lui rpondirent de ma contenance....


[Illustration: L'infortun ... il semblait dj se courber sur les
genoux de son pre ... on eut dit qu'il implorait sa grce.]


Je fus traite avec cette sorte d'ignominie scandaleuse, que le
pdantisme se permet sur l'enfance.... Mais avec une cruaut,... avec
une rigueur,... enfin, je plis.... Je chancelai sous mes liens,... mes
yeux se fermrent, j'ignore les suites de sa barbarie.... Je ne
retrouvai l'usage de mes sens que dans les bras de la Dubois.... Mon
bourreau arpentait la chambre  grands pas, il diligentait les soins
qu'on me donnait ... non par piti ... le monstre ... mais pour tre
plus vite dbarrass de moi.... Allons, s'cria-t-il, est-elle prte, et
me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise, rhabillez-la,
rhabillez-la donc madame, et qu'elle disparaisse.... Il me demande mes
clefs, reprend tout ce que je tiens de lui, et me donnant deux
cus;--tenez, me dit-il, voil plus qu'il n'en faut pour vous conduire
chez une de ces femmes publiques dont la ville est remplie, et qui
recevra, sans doute, avec empressement, une crature capable de la
conduite que vous avez tenue chez moi.... Oh! monsieur, rpondis-je en
larmes, ne pouvant tenir  ce dernier avilissement, je n'ai jamais fait
qu'une faute, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. Jugez mon
repentir par mes malheurs, et ne m'outragez pas dans l'infortune. A ces
mots qui devaient l'attendrir, si l'me des tyrans s'ouvrait  la piti,
si le crime qui la corrompt, ne la fermait pas toujours aux cris de
l'innocence; il me saisit par le bras, m'entrane  l'extrmit de la
maison, et me jette dans une rue dtourne qui aboutissait  l'une des
portes du jardin.... Que votre me sensible conoive ma situation,
madame, seule  l'entre de la nuit, prs d'une ville absolument
inconnue de moi, dans l'tat o je me trouvais, ayant  peine de quoi me
conduire, dchire, blesse de toutes parts, n'ayant pas mme la
ressource des larmes, hlas! je n'en pouvais rpandre.

Ne sachant o porter mes pas, je me jetai sur le seuil de cette porte
qu'on venait de refermer sur moi.... Je m'y prcipitai sur les traces
mmes de mon sang, rsolue d'y passer la nuit.--Le barbare, me
disais-je, il ne m'enviera pas l'air que j'ai le malheur de respirer
encore.... Il ne m'tera pas l'abri des btes, et le ciel qui prendra
piti de mes maux, m'y fera peut-tre mourir en paix. Un moment, je me
crus perdue, j'entendis passer prs de moi,... tait-ce lui qui me
faisait chercher? Voulait-il achever son crime, voulait-il m'enlever un
reste de vie que je dtestais? ou le remords enfin, dans son me de
boue, y rappelait-il un instant la piti, quoiqu'il en ft, on me
dpassa fort vite, le jour vint, je me levai, et me dterminai
sur-le-champ  aller regagner l'habitation de ma chre Isabeau, bien
sre qu'elle ne me refuserait l'asile dont elle m'avait toujours
flatte.... Je partis donc ... et j'en tais  mon quatrime jour de
marche, me tranant comme je pouvais, moulue de coups, palpitant de
crainte, fatigue du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre
de nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me conduisit
point  Berceuil; je m'en croyais prs, lorsque je me suis perdue, ce
que les douleurs m'ont arrtes; c'est l o j'ai eu le bonheur de
rencontrer monsieur, dit Sophie en me dsignant, et quelqu'affreuse que
soit ma situation, poursuivit-elle, en fixant madame de Blamont, je la
regarde comme une grce du ciel, puisqu'elle m'assure l'appui d'une
dame, dont la piti me secoure, et dont les bonts me feront retrouver
celle que j'appelle ma mre. Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis
sage, si j'ai fait une faute, Dieu m'est tmoin que c'est malgr moi ...
je la rparerai ... je la pleurerai toute ma vie ... j'aiderai ma bonne
Isabeau dans son mnage, et si je n'ai pas une aisance semblable  celle
que m'avait procur le crime, j'y trouverai du moins de la tranquillit
et n'y connatrai pas le remord.

Ici, les larmes coulrent des yeux de toute l'assemble; Sophie trop
mue, pour contenir les siennes, nous supplia de la laisser seule un
moment. Nous nous retirmes pour aller renouveler nos conjectures, et
comme le courrier part, je suis oblig, mon cher Valcour, de te laisser
aux tiennes, en t'assurant que mon premier soin sera de l'achever le
dtail de ce que nous aurons pu dcouvrir sur cette malheureuse
aventure.


       *       *       *       *       *


LETTRE DIX-SEPTIME.

_Le mme au mme_.


Vertfeuil, ce 30 Aot, au soir.

Sophie qui n'avait encore os faire voir  sa garde, les sanglantes
marques dont elle est couverte, s'y hasarda ds qu'elle nous en eut fait
l'aveu, et ds le vingt-huit, comme elle avait passe une nuit cruelle,
elle pria cette femme d'examiner ses contusions et de les lui soulager.

Celle-ci trouva tant de dsordres et des meurtrissures si graves,
qu'elle ne voulut rien prendre sur elle, et madame de Blamont consulte,
envoya sur-le-champ chercher _Dominic_ son chirurgien d'Orlans, que
l'on n'introduisit prs de la malade qu'aprs lui avoir fait jurer le
secret. L'artiste fit son examen, et son rapport fut que la dlivrance
faite  sept mois, quoique l'enfant eut vu le jour, tait bien srement
une couche force, suite des accidens prouvs par la malade,
indpendamment d'un coup trs-violent  travers les reins, il y en avait
vingt-un autres tant sur les bras, les paules, ou le reste du corps de
cette malheureuse, dont chacun occasionnait une contusion qui demandait
des pansemens subits.--Les effets du second accs de la colre rflchie
de _Mirville_ avaient eu une prodigieuse extension, mais ce qui servait
sa barbarie pour lors ayant sans doute une bien plus grande flexibilit,
contusionnait infiniment moins, quoiqu'en fltrissant davantage, et les
dangers de ce second traitement, bien qu'il eut t port  l'extrme,
n'taient pas si dangereux que ceux de l'autre.

D'aprs cette exposition, _Dominic_ ordonna une saigne du pied, le plus
grand calme et quelques boissons. Il ne s'est retir qu'au bout de
vingt-quatre heures, aprs avoir vu le meilleur effet de ses premiers
traitemens, il a laiss son ordonnance  la sage femme et reviendra au
commencement de la semaine, il espre, dt-il, beaucoup et de l'ge et
du bon temprament de la jeune personne. Il a jug  propos que l'on la
spare de son enfant, ce qui a t fait d'autant plus heureusement que
cette pauvre petite crature est morte trs-peu aprs avoir quitte sa
mre, et que cette perte, si elle l'avait su, l'aurait peut-tre envoye
au tombeau; on lui a cach cet vnement; quoiqu'un peu mieux
aujourd'hui, elle n'est pourtant pas encore en tat de l'apprendre;
telle est, mon ami, l'histoire du vingt-huit.

Hier, vingt-neuf, madame de Blamont me pria d'aller au village de
Berceuil, vrifier sur les lieux mmes, les dpositions de Sophie, je
m'y rendis  cheval et muni d'une lettre de madame de Blamont, je
descendis chez le cur.--C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le
maintien et l'honntet paraissent soutenir le caractre; il me reut
fort bien, m'invita  dner chez lui, et en attendant l'heure du repas,
me conduisit chez Isabeau, parfaitement telle que nous l'avait dpeint
Sophie. Tous deux se rappelaient au mieux cette jeune fille, le cur se
ressouvenait trs-bien de lui avoir enseign sa religion.--Pour Isabeau,
elle pleura d'abord de joie, quand je lui eu dit que son lve existait,
l'aimait et demandait  la voir, et bientt aprs de chagrin, quand je
lui appris son tat; j'insistai peu sur les dtails, madame de Blamont
m'avait fait sentir la ncessit de les dguiser, et j'tais pntr
comme elle, du besoin de ce mystre; tout se borna donc  constater que
Sophie n'en imposait pas, et  convenir avec ces deux honntes gens
qu'ils se rendraient l'un et l'autre,  la prochaine invitation que leur
ferait la dame qui m'envoyait, laquelle ne retardait le plaisir de les
voir, qu'en raison de la sant de Sophie, point encore en tat
d'embrasser des personnes si chres.--Je dnai chez le cur que je
trouvai l, comme dans nos oprations, un homme de trs-grand sens,
l'vnement qui m'attirait chez lui fit tomber le discours sur la
dpravation des moeurs, cause unique, prtendait-il, de toutes les
atrocits qui se commettent journellement.

Oh! monsieur, (me dit l'honnte ecclsiastique, avec cet enthousiasme
chaleureux de la vertu), je vois clore  tout instant un fratras
d'crits inintelligibles, une foule de projets ineptes sur la mendicit,
sur les moyens de l'extirper en France, projets atroces, qui n'ont pour
malheureux principe, que le dsespoir o est le riche d'tre oblig de
contempler l'infortune dans son semblable, que le dsespoir d'tre
contraint  donner quelques secours;--ne croyant son or fait, que pour
payer ses honteuses jouissances. Il voudrait se soustraire  ces tristes
obligations, il voudrait loigner de ses yeux le spectacle attendrissant
de la misre, qui glace ses indignes plaisirs, qui lui fait voir l'homme
de trop prs, qui le ramenant aux accablantes ides du malheur,
anantit, malgr lui-mme, l'intervalle immense que son orgueil ose
mettre entre l'homme et l'homme.--Voil, monsieur, voil les seules
causes de tous ces pitoyables crits; n'en doutez pas, ils ne sont
dicts que par l'avarice, l'orgueil et l'inhumanit.... On ne veut point
voir de pauvres en France,--eh bien! que l'on s'occupe pour y russir,
du moyen de rformer les moeurs, et de prserver surtout la jeunesse de
leur perfide corruption; que l'on rforme le luxe,--ce luxe pernicieux
qui ruine et drange le riche, sans soulager le misrable, et qui plonge
bientt celui-ci dans l'abyme, par sa folle prtention  atteindre ce
qu'il ne peut approcher qu'en entranant sa perte. Que vos gens de
lettres s'occupent de ces plans, monsieur, qu'ils en offrent au
gouvernement des projets rectifis, et de la russite de ces premires
oprations, natra bientt cette rforme de mendians tant dsire dans
votre capitale. Que ce luxe si dangereux n'attire plus  vos ateliers de
colifichets, ou derrire vos magnifiques voitures, le fils de ce bon
laboureur qui, abandonn de ses meilleurs enfans, va bientt mendier
avec ce qui lui reste,  la porte mme de l'htel o son fils
orgueilleux d'une jaquette chamarre, ose le regarder insolemment, sans
daigner le reconnatre ou le soulager. Diminuez les impts, honorez,
encouragez l'agriculture[4], prfrez sur-tout l'honnte individu qui
s'y livre,  cet impertinent _plumitif_ qui, masqu d'une jupe noire, a
quitt la charrue de son pre, pour venir s'engraisser dans la ville,
des divisions intestines du citoyen.--Classe abjecte, venimeuse, aussi
inutile que mprisable, que de bonnes lois devraient ou retenir dans ses
foyers, ou enchaner, ds qu'elle en sort,  des travaux publics, dans
lesquels, plus utiles au moins, ou qu'au parquet ou qu'au barreau, elle
servirait la patrie, au lieu de la dtruire, au lieu de la miner
sourdement par ses prvarications, ses rapines et ses excroqueries
scandaleuses. Vous ne voulez pas voir de mendians en France, n'puisez
pas le malheureux cultivateur par des taxes au-dessus de ses forces, ne
foulez pas vos fermiers, afin d'tre plus en tat de broder vos habits
et de pomponner vos chevaux, et les mendians, malheureuse excrcence de
tous ces abus, ne fatigueront point vos regards; mais ne les bannissez
pas, ne les molestez pas par une piti barbare et insultante, ne les
engouffrez pas comme des cadavres dans des spulcres d'horreur et de
foetidit; songez qu'ils sont hommes comme vous, que le mme soleil les
claire et qu'ils ont droit au mme pain.... Vous ne voulez pas de
mendians! n'engloutissez pas dans la capitale les ruisseaux d'or de vos
provinces, que la circulation soit libre, et la dose du bonheur
quitablement rpartie sur chaque citoyen, ne vous montrera plus, l'un
au pinacle et l'autre sous les haillons de la misre; et pourquoi
faut-il qu'il y ait une partie des hommes qui regorge d'or, tandis que
l'autre n'a pas mme l'usage de ses premiers besoins, pourquoi faut-il
qu'il n'y ait que deux ou trois belles villes en France, pendant que
l'infortune dpeuple ou dvaste les autres?... Vous ressemblez  ces
enfans qui mettent  un seul chteau toutes les cartes qu'on leur a
donnes, qu'arrive-t-il?--l'difice croule,--voil votre image. Votre
Babylone moderne s'anantira comme celle de Smiramis, elle s'vanouira
de dessus le globe de la terre, comme ont disparu ces villes
florissantes de la Grce, qui n'ont eu comme elle, que le luxe pour
cause de leur dprissement, et l'tat nerv, pour embellir cette
nouvelle Sodome, s'engloutira comme elle, sous ses ruines dores.[5]

J'aurais pu rpondre au cur, car tu sais que je ne pense pas comme lui,
sur ce luxe que tu blmes* aussi quelquefois avec tant de force; mais
l'heure me pressait, je prvoyais l'inquitude de nos dames, je me
sparai donc promptement de ce bon prtre, lui promettant de discuter
plus  l'aise une autre fois les matires qui venaient de nous occuper.
Je lui fis promettre d'tre exact  se rendre avec Isabeau, chez madame
de Blamont, quand une voiture viendrait les prendre, et je revins.

Ce fut au retour de ce voyage que je trouvai l'enfant de Sophie, mort,
et la mre un peu mieux, on ne vit point d'inconvniens  ce que je lui
donnasse des nouvelles de sa bonne nourrice, elle m'en remercia avec les
expressions de la plus tendre reconnoissance. En vrit, c'est un
caractre charmant que celui de cette jeune personne, ds que le sort
lui destinait le malheureux tat de fille entretenue, quel dommage que
cela ne soit pas tomb entre les mains de quelque vieux garon honnte
et rang, dont elle aurait fait la flicit par sa sagesse et par sa
douceur; mais il me parot que les intentions de madame de Blamont sont
si avantageuses pour cette pauvre fille, qu'elle n'aura
vraisemblablement pas  se repentir de son changement d'tat,
puisqu'elle n'aurait pu suivre cet tat qu'aux dpens de son honneur et
de sa conscience, au lieu qu'elle pourra vivre dans celui qu'on lui
destine, en conservant toute la puret de son me. Je n'eus pas plutt
donn  notre malade des nouvelles de sa bonne Isabeau, qu'elle brla du
dsir de la voir, mais quand je lui eus prouv que sa sant exigeait
qu'elle se priva encore quelques jours de ce plaisir, elle se rendit, et
me chargea, les larmes aux yeux, de tmoigner  madame de Blamont,
jusqu' quel point elle tait sensible aux bonts qu'on avait pour elle.
Hlas! monsieur, me disait-elle, d'une voix tendre et flatteuse, les
effets de la reconnoissance d'une infortune comme moi, sont d'un bien
lger prix pour madame de Blamont, mais mon coeur est si pur, que ses
voeux seront entendus de l'ternel, et si je puis sauver ma vie, j'en
emploierai tous les instans  implorer le ciel pour son bonheur et pour
celui de tout ce qui l'entoure; ensuite, elle arrosait mes mains de ses
larmes, elle me demandait mille fois pardon de toutes les peines qu'on
daignait se donner pour une pauvre fille qui ne les mritait pas.
L'organe flatteur de cette jeune fille, de trs-beaux yeux bleux remplis
de sentiment, un air d'innocence, de vrit, rpandu dans toute sa
physionomie, et qui place, pour ainsi-dire, son me sur les traits de sa
jolie figure.... Tout cela, mon ami, intresse involontairement pour
elle; ses malheurs achvent d'attendrir et il devient rellement
impossible de ne pas dsirer qu'elle soit heureuse. Aline,  qui l'on a
expliqu, des aventures de Sophie, tout ce que permettait la dcence,
l'a pris dans une amiti trs-singulire; il faut l'arracher du chevet
de son lit, elle veut lui donner ses bouillons, elle y voudrait coucher,
si on la laissait faire, mais une chose plus extraordinaire,  Valcour!
c'est qu'il est impossible de ne pas observer entre ces deux jeunes
personnes, un air de famille; il est frappant.--Eugnie et madame de
Senneval ont fait la mme remarque; je l'avais fait avant elle.--Madame
de Blamont en avait t mue au premier coup d'oeil.--En te peignant les
traits qui les rapprochent, tu te figureras encore mieux cette Sophie;
d'abord, elles ont absolument le mme son de voix, absolument le mme
tour de visage, la mme bouche, positivement le mme air dans leur
ensemble; Sophie a comme ton Aline, ces superbes cheveux
chtains-clairs, tirant un peu sur le blond; le mme clat dans la peau,
et toutes deux, enfin, paraissent avoir le mme fond de
caractre.--Sophie adore Aline, elle la conjure  tout moment de ne
point prendre tant de soins d'elle, et laisse voir en mme temps tout le
chagrin qu'elle aurait, si celle-ci lui accordait sa demande.

Ces diffrentes choses reconnues, il est devenu trs-probable entre
madame de Senneval, madame de Blamont et moi, que les noms de _Mirville_
et de _Delcour_ sont des noms supposs qui en cachent peut-tre de bien
plus intressans pour madame de Blamont; n'osant nanmoins hasarder
encore que des conjectures.... Rcapitulons ce qui les fonde.

L'ducation de Sophie dans un village si prs d'une terre o monsieur de
Blamont vient tous les ans voir sa femme.... Cette singulire
ressemblance.... La liaison des deux amis si conforme  celles de
messieurs de Blamont et d'Olbourg ... leur ge ... leurs portraits faits
par Sophie et par sa nourrice, et o tous les traits de nos originaux se
retrouvent.... Leur tat, l'un de robe, l'autre de finance.--Une lgre
objection se prsente ici, je la sens.... M. Delcour a t plusieurs
fois chez Isabeau, on n'a jamais dit qu'il y fut venu de Vertfeuil;
serait-il possible, si M. Delcour tait le mme que M. de Blamont, qu'il
ne ft pas connu dans un village, si voisin d'une terre de sa femme?
mais cette objection s'vanouit  l'examen: d'abord en voyant arriver M.
Delcour  Berceuil, on peut fort bien ignorer de quel endroit il doit
venir; il est possible d'ailleurs qu'il n'y soit jamais venu que de
Paris. Secondement, on ne connat Monsieur et Madame de Blamont, 
Berceuil, que de rputation; on n'a pas la moindre ide de leur figure,
ce peut donc tre le mme homme; il y a donc  parier que c'est le mme
homme, et si la combinaison est juste tu vois quel est l'odieux
caractre, quel est le sclrat qui ose s'offrir  ton Aline! car, si
_Delcour_ est _Blamont_, n'en doutons point, _Mirville_ n'est autre que
_d'Olbourg_.

Dans cette circonstance pineuse madame de Blamont ne sait que
dcider.... Faire rendre,  Sophie, une plainte contre M. de Mirville,
est la faire porter contre M. Delcour. Or, si les noms nous abusent tu
vois qui elle compromat dans cette plainte? cette ide l'arrte.
--Cependant quelle arme elle laisse chapper, si elle ne saisit pas tout
ceci, pour se dbarrasser des poursuites d'un gendre, indigne d'elle
assurment, s'il est coupable de l'infamie que nous recherchons.
--Trouvera-t-elle jamais une plus belle occasion? N'aura-t-elle pas dans
la supposition que les noms cachent ceux que nous souponnons,  se
repentir toute sa vie de n'avoir pas profit de cet vnement pour
arrter les dmarches d'un homme dont l'alliance la dshonorerait.... Si
elle manque ce que lui offre le hasard, et que M. de Blamont triomphe,
qu'intressant son autorit et les loix, il parvienne  mettre Aline
dans les bras de d'Olbourg, madame de Blamont ne mourra-t-elle pas de
chagrin d'avoir eu tout ce qu'il fallait pour arrter cet affreux
sacrifice, et de ne l'avoir pas fait? Ces considrations, sur lesquelles
je crus devoir fortement appuyer, la dterminrent, enfin,  faire
rendre une plainte  Orlans;--mais une plainte secrte, dont elle put
tre absolument la matresse; le juge s'est en consquence rendu ce
matin,  l'invitation qui lui a t faite; Sophie se trouvant un peu
mieux, il a t introduit, et a reu son exposition du fait simple et
pur.--D'un outrage commis sur elle; grosse par un monsieur de Mirville,
financier  Paris, lequel tait auteur de sa grossesse, et tait venu la
chercher au village de Berceuil, avec un de ses amis, il y a environ
trois ans, pour l'entretenir sur le pied de sa matresse, ce qu'il a
fait jusqu'au moment o il l'a indignement traite, quoi-qu'enceinte, et
mis  la porte de sa maison ect. ect. ect..

Nous avons tous signs, elle comme partie, nous comme tmoins de son
tat, Dominic signera  Orlans; et la plainte restera chez le
magistrat, jusqu' ce qu'il plaise  madame de Blamont de la rveiller.

Tout ceci se faisait  regret, et ne se serait jamais fait sans moi;
mais je l'ai cru de la plus extrme ncessit. L'excellent caractre de
Sophie, se refusait  une plainte.--Madame de Blamont tremblait de
compromettre le personnage quelle croit envelopper, sous le nom de
Delcour; on n'osait avouer au juge aucune de ces considrations; j'ai
cru trouver le biais en ne nommant point monsieur Delcour, dans la
plainte qui ne se trouve plus absolument porte que contre monsieur de
Mirville.

Tu vois maintenant mon ami le motif qui a dtermin mes oprations, je
n'ai eu que ton bonheur et ton intrt en vue.--Si je me trompe
redresse-moi; mais quelque puisse tre l'excs de ta dlicatesse, je
doute pourtant qu'elle l'et fait agir diffremment, et j'ose croire que
tu m'approuveras. Voici maintenant une autre ide, suite ncessaire de
nos premires dmarches, et qui peut-tre s'accordera encore moins avec
la droiture de ton me; mais dont l'excution pourtant me parat
indispensable.

Madame, ai-je dit  madame de Blamont, sitt aprs le dpart du
magistrat, il me parat que l'objet essentiel est de connatre
maintenant le hros de notre aventure?

_Madame de Blamont_.--Ou cette dcouverte nous mnera-t-elle?--au mme
objet qui m'a fait vous conseiller la plainte; il vous faut des armes,
le hasard vous en offre.--Mais si ces deux particuliers n'ont rien de
commun avec ceux qui nous intressent?--Vous saurez au moins  quoi vous
en ternir, et tout reste alors dans les tnbres.--Et si ce sont
eux?--Vous vous retrouvez dans le mme tat.... Vous tes toujours
matresse de la plainte de Sophie. Oh madame! si Mirville est d'Olbourg,
irez-vous lui donner votre fille?--Cette ide me rvolte, ne me l'offrez
seulement pas.--Et si vous ne vous claircissez point, et que le
sclrat soit d'Olbourg; que votre poux parvienne au but qu'il se
propose, prvoyez-vous les remords qui vous dchireront?--Je n'y
survivrais pas.--Il faut donc les viter.--Dterville je me fie  vous;
faites absolument tout ce que vous croirez convenable, mais usez, je
vous en conjure, de la plus extrme modration.

L'objet, selon moi, tait de se transporter sur les lieux mmes; de
tcher de sduire la dugne Dubois, afin d'en tirer des claircissemens.
Je suis convaincu qu'elle en pourrait fournir beaucoup. Trois moyens
s'offraient pour nous amener la fidle gardienne; celui d'aller la
dbaucher moi-mme; celui de te charger de ce soin, et enfin celui de
dtacher d'ici un nomm _Saint-Paul_, vieux domestique de madame de
Blamont, singulirement attach  sa matresse, et l'un des plus fins
valets dont la livre de France puisse se faire honneur. Le premier de
ces moyens me repugnait un peu; j'tais bien sr que tu ne te chargerais
pas du second: nous avons donc adopt le troisime, et sans que tu t'en
mles, sans que Saint-Paul te voie mme  Paris.--Il est dcid qu'il
part demain avec cinquante louis dans sa poche, et qu'il ne revient
point sans la vieille, ou sans les plus grandes lumires de sa part.
Comme il a ordre de ne communiquer qu'avec nous, ce ne sera que par nous
que tu apprendras les dtails; sois en paix, du mistre et montre toi le
moins possible pendant que nous allons agir.


_Au moment du dpart de ma lettre_.

Sophie va mieux, Aline est fatigue; elle a eu hier un peu de migraine,
on a obtenu d'elle d'aller se coucher: Eugnie lui a promis de veiller
Sophie comme elle mme. Madame de Blamont est agite; c'est madame de
Senneval et moi qui tenons la maison et qui vaquons  tout.--Aline ne
veut pas que je cachette sans te prouver par deux lignes, que son
indisposition n'est rien.


_Aline  Valcour_.

P.S. Que d'vnemens!... Que de soupons!... Que de conjectures!... Ah!
si le ciel a choisi cette manire pour nous clairer, il ne laissera pas
son ouvrage imparfait! Puisse tout ceci tourner  notre bonheur, sans
troubler celui de l'tre  qui je dois le jour. Son repos m'est plus
cher que ma satisfaction mme, et je ne dois jamais cesser de le
respecter. Adieu, soyez tranquille, crivez-nous, et comptez sur la
tendresse de votre Aline, elle sera toujours inexprimable.


Notes:

[Footnote 4: Le premier besoin est de vivre, l'art qui nourrit les hommes est le
premier des arts. BLISAIRE, cap. 12.]

[Footnote 5: C'est ici comme dans bien d'autres passages, que nous supplions nos
lecteurs de ne pas perdre de vue que cet ouvrage s'crivait un an avant
la rvolution.]


       *       *       *       *       *


LETTRE DIX-HUITIME.

_Le mme au mme_.


Vertfeuil, ce 3 septembre.

Aline est tout--fait bien aujourd'hui, elle jouit du calme de son
amie.--Du bonheur que lui fit prouver, hier, la visite de son Isabeau.
Dominic tait revenu le premier du mois, et ayant trouv sa malade dans
le meilleur tat, il ne crut nul inconvnient  lui laisser le plaisir
d'embrasser sa nourrice. On a donc envoy hier une voiture au cur de
Berceuil, avec invitation  lui d'amener Isabeau, et comme on tait
parti de trs-bonne heure, notre compagnie villageoise est arrive pour
dner. A peine Sophie a-t-elle entendu le bruit du carrosse, qu'elle a
voulu se lever pour voler dans les bras de sa nourrice; nous l'avons
contenue. Madame de Blamont, voulant jouir de cette scne
attendrissante, sans tmoins qui put la refroidir, a laiss le cur un
moment avec madame Senneval, et nous a amen Isabeau.... Mais tous nos
soins alors sont devenus impuissans prs de Sophie, sitt que la voix
_de sa bonne mre_, (c'est ainsi qu'elle la nomme) a pu frapper son
oreille; elle s'est prcipite dans la chambre, et est venue tomber aux
pieds d'Isabeau. Le mouvement a t si vif, que nous avons t obligs
de la rapporter dans son lit, o elle est reste quelques minutes sans
connaissance; la bonne paysanne s'est jete sur elle; elle l'a rappele
 la vie par ses caresses; elles se sont embrasses toutes deux, et les
larmes qu'elles repandaient  grands flots se sont opposes d'abord aux
expressions de leur mutuelle tendresse.--Eh bien! ma chre enfant, lui a
dit Isabeau, ds que l'tat o elles se trouvaient, leur a permis de
s'entendre. Ne t'avais-je pas dit que tu serais malheureuse, ds que tu
cesserais d'tre sage. _Sophie_.--Les cruels! ils m'ont trompe;
pourquoi me livrtes vous  eux? _Isabeau_.--Avais-je des droits sur
toi?... Mais il n'y a donc pas de ta faute? _Sophie_--Je n'ai t que
malheureuse et sduite, tout le crime est de leur cot. _Isabeau_.--Que
ne revenais-tu dans ma maison, tu savais bien qu'elle tait ouverte 
l'innocence? _Sophie_.--O ma bonne! ma bonne! aimez toujours votre
Sophie; elle n'a jamais oubli vos conseils, ils ont toujours t gravs
dans son coeur. _Isabeau_.--Cette pauvre enfant!--puis se tournant vers
moi, en larmes: oh monsieur! ne vous tonnez pas si je l'aime--je la
regarde comme ma fille, je n'ai point d'autre enfant qu'elle. Les
sclrats, ils ne me l'enlevaient donc que pour la perdre?... Viens
Sophie! viens,--tu trouveras toujours le bonheur et la tranquillit chez
Isabeau; parce que la vertu, la religion n'en sortirent jamais. Et elles
se sont rejetes dans les bras l'une de l'autre, et leurs larmes ont
encore arros leurs seins.

Madame de Blamont craignant qu'un attendrissement trop prolong ne
nuisit  sa chre malade, a fait monter le cur; il s'est approch du
lit de Sophie, et l'a parfaitement reconnue. Celle-ci lui a demand sa
bndiction; elle lui a fait les excuses les plus sincres de la
mauvaise conduite qu'elle a eue depuis qu'on l'avait enleve.--Une des
choses qui lui avait toujours laiss le plus de remords, a-t-elle dit,
tait d'avoir t arrache, d'auprs de son pasteur, sans avoir rempli
les devoirs de sa religion. On a pu ngliger ces devoirs, a dit ici le
cur, avec la plus grande surprise?--Ah! monsieur, a dit madame de
Senneval, des libertins, au sein du vice, pensent-ils encore  la
religion?--Ce sera le premier soin qu'elle remplira, ds que sa sant va
le lui permettre, a dit madame de Blamont, souffrez en attendant,
monsieur, que nous nous occupions des seconds; puis s'asseyant en face
du lit, et s'adressant  Isabeau et au cur, voici les intentions que
cette femme adorable leur a expliqu:

Plusieurs raisons relatives  moi m'empchent, a-t-elle dit, de garder
cette jeune fille dans ma maison aussi long-tems que je le voudrais;
sitt que sa sant sera rtablie je la renverrai chez vous, Isabeau, et
pour qu'elle ne vous soit point  charge--elle  charge! non, non, mon
enfant ne peut me gner; tout ce que j'ai est  elle, et je vous dclare
d'avance que je n'accepte rien de ce que je vous vois prte  m'offrir;
je lui dois des rparations pour ne l'avoir pas sauv du crime:
laissez-moi m'acquitter envers elle.--Eh bien! Isabeau je vous
l'accorde, mais vous ne me refuserez pas de pourvoir  son
tablissement--puis s'adressant au cur, et lui remettant des papiers:
voil ci-joint, monsieur, lui a-t-elle dit, pour quarante mille francs
de billets payables d'aujourd'hui en un an, mon intention est que cette
somme serve de dot  Sophie; je vous prie; monsieur, de lui chercher
pendant cet intervalle un poux digne d'elle, qui runisse,  votre
approbation, aux vertus qui doivent lui mriter une telle femme, le
bonheur de lui tre agrable; car, je veux toujours l'aimer, je veux
toujours lui tenir lien de mre; s'il arrivait que le sujet choisi ne
put lui convenir, vous voudrez-bien jeter les yeux sur un autre. La
clause la plus essentielle, aux noeuds que je projette pour cette chre
enfant, est qu'elle aime son mari, et qu'elle en soit aime; en voulant
faire son bonheur je ne me pardonnerai pas de l'avoir livre  un poux
qui peut-tre la mpriserait, pour une faute qui n'est pas la sienne; il
sera donc prvenu du malheur de la fille qu'on lui destine, vous lui
ferez sentir  quel point elle en est innocente, et vous ne les runirez
qu'en cas ou cette fatalit n'inspirera aucun loignement  l'poux.
Comme il en coterai  Isabeau de se sparer d'un enfant qu'elle aime,
vous mettrez pour clause au contrat que les deux poux demeureront chez
elle,--et on y ajoutera, interrompit Isabeau pleine de joie, que tout
ce que je possde sera pour eux, madame, continua-t-elle, je ne suis pas
tout--fait dpourvue; j'ai un grand quartier de terre, o les deux
jeunes gens pourront trouver de quoi vivre, et avec ce que vous avez la
bont de leur donner, ils seront assurment trs  l'aise: qu'ils aient
de la conduite et leurs enfans seront riches.--Pendant ce tems, Sophie
sanglotait, elle tenait une des mains de madame de Blamont, l'arrosait
des larmes de sa reconnaissance, et les expressions lui manquaient pour
la peindre.

Le cur s'est charg de tout; il a prodigu ses louanges  madame de
Blamont, qui lui a dit qu'elle ne concevait pas comment des actions si
naturelles, et qui donnaient autant de plaisir, pouvaient mriter des
loges.... Aline s'est prcipite dans les bras de sa mre et l'a
accable de caresses....--Ce tableau de l'innocence malheureuse, de la
reconnaissance la plus tendre, d'un ct, et de l'autre celui de la
tendresse filiale, de la pit, de la vertu, jetaient dans l'me des
impressions si dlicieuses, y faisaient prouver des mouvemens si
dlicats et si doux.--O mon ami! s'il est des joies clestes elles ne
sont composes que de pareilles sensations!

On se spare; tant de vibrations diverses avaient affaibli l'me de
Sophie: la garde nous pria de la laisser seule, et l'on fut se mettre 
table; la bonne Isabeau voulait aller manger  l'office; madame de
Blamont et madame de Senneval la firent asseoir entr'elles deux; elle y
fut dcente, honnte et polie, tant il est vrai que la vertu n'est
jamais dplace nulle part; il n'est pas une seule table, mon ami,
qu'une telle convive n'honor plus, que ne l'et fait une de ces
impudentes, connues sous le nom de _Petites Matresses_, qui au lieu de
ces propos simples et pleins de candeur, de ces discours nafs, image de
la nature, n'et apport que ce jargon du crime qui la dshonore et
l'outrage.

Aprs le dner Isabeau a voulu embrasser encore une fois sa fille--elle
lui a dit qu'elle allait lui prparer son logement, mais que, comme elle
tait -prsent plus grande, et d'ailleurs, ajoutait-elle en riant,
une demoiselle  marier, elle voulait lui cder sa belle chambre.--A
moi! ma bonne,  moi! je n'en veux point d'autres que celle que j'ai
toujours eue; et je ne veux d'emploi chez vous, que celui que j'y
remplissais. Si vous me ravissez ce bonheur, si vous ne me croyez plus
digne de vous servir, vous me ferez croire que ce sont mes fautes qui
m'ont fait dmriter prs de vous, et je ne m'en consolerai pas.

Il est certain que cette fille est charmante, elle a une sorte d'esprit
naturel, qui prte un incroyable agrment  tout ce que sa belle me lui
inspire.

On a dress un acte de ce qui s'tait pass. Madame de Blamont voulait
retenir ses htes; mais le mnage de l'un, les soins religieux de
l'autre, se sont opposs aux desseins qu'eux mmes aurait eu de rester,
et ils sont reparti dans la mme voiture.

Eh bien Valcour! lequel,  ton avis, doit jouir du calme le plus
pur,--doit passer des nuits plus sereines, ou du sclrat qui a
dshonor, maltrait, cette pauvre fille, ou de l'tre honnte et
sensible qui se dlecte  rparer, si gnreusement, tous ses maux?
Qu'ils viennent? qu'ils paraissent ces aptres de l'indcence et du
vice, qui lgitiment toutes les erreurs, qui les trouvent toutes dans la
nature, parce qu'ils la croyent aussi corrompue que leurs mes? qui se
trouvent mieux de mconnatre les plus saints organes de cette loi
sacre, que d'tre contraints  se mpriser eux-mmes; qui prfrent de
ne trouver du crime  rien,  tre obligs de frmir  l'aspect de ceux
dont ils se souillent; qui n'achtent, en un mot, leur tnbreuse
tranquillit qu'en touffant tous leurs remords ... qu'ils viennent,
dis-je, qu'ils viennent, et qu'ils prononcent? matres de se choisir un
caractre, qu'ils balancent, s'ils l'osent, entre celui de la
respectable protectrice de Sophie, et celui de son perscuteur.

Les dpositions d'Isabeau ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien
particulier; Sophie paraissait ge de trois semaines quand M. Delcour
arriva de Paris, l'ayant dans une barcelonnette sur le devant de sa
voiture; il descendit  l'auberge de Berceuil, et demanda une nourrice,
on lui fit venir Isabeau; il promit une pension qui augmenterait avec
l'ge de l'enfant; il convint qu'on lui apprendrait  lire,  crire, 
coudre; qu'elle n'aurait point d'autre nom que celui de Sophie, et que
quand il n'apporterait pas lui-mme l'argent de la pension, il le ferait
tenir srement. Il a t exact, Isabeau a toujours t rgulirement
paye, soit par lui, soit indirectement. Il n'a fait, en tout, que
quatre visites  Sophie, pendant les treize ans qu'elle a t en pension
chez Isabeau: il arrivait toujours par la route de Paris, descendait 
l'auberge, voyait l'enfant une heure ou deux, examinait ses petits
talens et repartait. Mais, a dit Isabeau, ce fut de mon chef que je lui
fis apprendre sa religion, et que je la mis  l'cole chez M. le cur;
car, il ne s'informait jamais de cet article, et quand je lui en
parlais: _coudre, coudre et lire, madame, me rpondait-il, voil tout ce
qu'il faut  une fille_; propos qui,  ce qu'ajouta plaisamment cette
femme, lui fit croire que cet homme tait _huguenot_.

Ensuite il la vint prendre avec son ami, et tu sais tout le reste. Nous
attendons des nouvelles de nos ngociations de Paris, et je ne t'crirai
plus que nous ne les ayons.


_Fin de la premire partie_.




       *       *       *       *       *




ALINE ET VALCOUR,

_ou_

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE




TOME PREMIER.

DEUXIME PARTIE.




crit  la Bastille un an avant la Rvolution de France.

ORN DE SEIZE GRAVURES.

1795.


       *       *       *       *       *


     Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
     Cum dare conantur prius oras pocula circum
     Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
     Ut puerum aetas improvida ludificetur
     Labrorum tenus; interea perpotet amarum
     Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
     Sed potius tali tacta recreata valescat.

                                    Luc. Lib. 4.


       *       *       *       *       *


LETTRE XIX.

VALCOUR A DTERVILLE,


Paris, ce 8 septembre.

L'vnement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes
rcits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour
que ma lettre rpondit  toutes les tiennes.

Oh mon ami! quelle a t ma surprise, et quelles ont t mes
combinaisons! Il me parat certain que les noms de _Delcour_ et de
_Mirville_, en dguisent pour nous de plus intressans, et c'est dans
cette supposition que je dsapprouve la plainte. Madame de Blamont a
affaire  un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il dcouvre cette
plainte, peut-tre s'autorisera-t-il de la dmarche, pour publier que sa
femme veut le perdre, et qu'elle a controuv toute l'histoire, afin de
lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorit qu'il
a sur sa fille; et ds ce moment, au lieu de nous tre donn des armes
contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte
d'ailleurs ne servait en rien au ddommagement d  Sophie; la
gnrosit de madame de Blamont y pourvoyait d'une manire assez noble;
d'aprs cela, tout air de procdure n'est-il pas dplac, et ne peut-il
pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les
sclrats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre
eux? et surtout ces espces de coquins enjuponns, qui, munis, _pour
leur argent_, d'une autorit _lgale ou non_, ne se croyent jamais si
bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs
passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai t bien touch de la
conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur
de cette respectable mre, et sa plus douce faon de jouir est de rendre
heureux tout ce qui l'entoure.

Je suis inquiet de la sant d'Aline, je te la recommande, mon ami,
permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les
tendres mains de l'amiti.

Pour viter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis
huit jours, je ne sors plus; j'observerai la mme circonspection
jusqu'au dnouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de
ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procds de madame de
Blamont, de ne pouvoir tomber  ses pieds avec Aline, de ne pouvoir
l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui
sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon me: je
crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet vnement; engage
les  se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous
laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-tre n'en
arriveraient-ils pas  madame de Blamont d'aussi agrables que celle-ci,
je dis _agrables_ puisqu'elle a dvelopp pour elle une de ces
occasions de faire du bien, toujours si recherche de son coeur.

Oh mon ami! o nous entrane l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on
commence  leur tout cder; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur
dangereuse carrire, on pouvait sentir avec quelle rapidit vont se
franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on
voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes
s'enchanent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la
rupture du plus petit frein, conduit bientt au brisement du plus sacr!
quel est l'homme qui ne frmirait pas? quel est celui qui oserait se
permettre le plus lger cart, quand il peut natre de cette premire
faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi
manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de
ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule ide, je
voudrais, dis-je, qu'ils eussent un espce d'arbre en relief, sur chaque
branche duquel, serait crit le nom d'un vice, en observant de commencer
par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au
crime n de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau _moral_
n'aurait-il pas son utilit? et ne vaudrait-il pas bien un _Tnires_,
ou un _Rubens_? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure;
trop de sentimens de mon me y sont intresss, pour que je n'en dsire
pas le dnouement avec ardeur.


       *       *       *       *       *


LETTRE XX.

_Valcour  Aline_.


Paris, ce 8 septembre.

Que j'aurais dsire encore un mot d'Aline, dans cette dernire lettre de
mon ami; s'il m'en cote pour tre spar de vous dans tous les tems,
combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me
prive du spectacle de votre me exerant des vertus. Les procds de
votre adorable mre m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont
douces celles que la piti fait rpandre. Je crains fort que cette
petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas
s'intresser, ne vous tienne par des liens plus troits qu'on ne
l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces
soins ne prennent pas sur votre sant, je vous en conjure, Aline, songez
que vous vous devez  l'amant le plus passionn, et qui regarde comme
une faveur les soins que vous accords  votre conservation; ne me
refusez pas au moins celle-l, puisque celle de vous voir m'est enleve
... vous voir! Aline.... Ah! comme ce dsir est imprieux en moi, quand
une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'tre rvre....
Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir  l'empire
universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se
fait sentir ds qu'on vous voit, et il faut cesser d'tre, ou cder au
culte qui vous est d; il n'y a donc que moi qui suis priv de vous le
rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens
s'apprciait  la dlicatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble
que je vois Aline ... ses belles joues mouilles de larmes, aidant les
pas de sa mre effraye, et tenant prs de son sein ce petit tre, dont
les cris dchirans pntrent son me et l'attendrissent ... je la suis
prs du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, dsirant les
lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce
qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait
rellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et,
je n'idoltrerais pas cette fille cleste, mille fois plus belle encore
par ses vertus, que par ses attraits.... Cette crature anglique qu'il
semble que le ciel n'ait cre que pour tre le charme de ses amis, le
refuge de l'infortune, et les dlices de son amant!... Ah! toutes les
expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'prouve--effet
cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous
fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu
nous prives de la facult de l'exprimer, et que tout ce que nous
essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.

Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ...
je frmis de mes soupons! ils me rvoltent, et je ne puis les
bannir.... Eh quoi! ce serait l le monstre qui oserai prtendre  mon
Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de
sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consommt!... homme
vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur
redevint honnte? comment le libertinage souille-t-il un instant
l'individu auquel il a t permis de respirer l'air que mon Aline pure?
Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton me?... Tu oses
aspirer  elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des
tres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah!
je croyais qu'auprs des dieux le crime devenait impossible.

L'tat de mon coeur ne se conoit pas ... tour--tour livr  la
crainte, aux soupons; en proie  la plus amre douleur, inquit par
tout ce qui arrive, dchir par votre absence ... il faut que je vous
quitte.... Je le sens; mes penses, mes expressions, tout porterait
l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne
veux pas augmenter le vtre.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXI.

_Dterville  Valcour_.


Vertfeuil, ce 10 septembre.

Sophie est tout--fait bien, elle s'est leve hier, et comme il faisait
fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi
cet endroit parce qu'elle savait que la matresse du logis s'y trouvait,
et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa
reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un
bosquet; elle s'est prcipite vers elles, et est venue tomber aux pieds
de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa
bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien
plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases
de l'esprit. Madame de Blamont l'a releve, l'a embrasse de tout son
coeur, et l'a fait asseoir auprs d'elle; elle est faible, elle est
ple, mais d'un bien puissant intrt dans cet abattement--elle est plus
jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont  sa fille.... Ah!
puisse-t-elle devenir plus heureuse, a rpondu Aline en l'embrassant.
Elle a soup ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa dcence
nous ont enchant tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre
intrt  te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour
reprendre l'histoire de ses perscuteurs.

Il tait impossible de trouver un meilleur moment pour sduire la
vieille Dubois, et pour dmler, par elle, tout le noeud de cette infme
intrigue ... chasse, congdie elle-mme, le dpit, le besoin l'ont
jete dans les lacs de _Saint-Paul_, et sous le prtexte de la
prsenter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a
trs-facilement conduite  Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu
Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais grce, il suffit
qu'elles ayent russies; ce que leur succs a dcouvert me parat plus
intressant  t'apprendre.

A peine Mirville eut-il mis _Sophie_  la porte, que Delcour arriva:
c'tait le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit 
son ami l'expdition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est
assez curieux, je vais te le transcrire mot--mot d'aprs les
dpositions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:

_Le prsident Delcour_.--Ventrebleu, mon ami, voil une cause mal juge,
vous avez oubli les droits que j'ai sur cette p----, et vous ne deviez
la punir que devant moi; je vous aurais aid de tout mon coeur; je suis
inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en
pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des
gens sont outrags.--O est-elle?

_Le financier Mirville_.--Mais pas trs-loin je crois.... Si tu veux
t'en donner le plaisir?...

_Delcour_.--Assurment, que l'on coure aprs elle, et qu'on lui dise
qu'il lui revient encore un supplment de correction, de la main
paternelle.

O mon ami! exista-t-il jamais des atrocits rflchies, combines, de la
force de celles-ci? La cuisinire sort, cherche de bonne-foi Sophie, et
quoiqu'elle ft sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement
elle ne la dcouvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette
malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son
effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la
criminelle s'tait vade. Une rflexion subite vint aussi-tt au
prsident. Poursuivons notre manire de rendre leur nergique
conversation.

_Delcour_.--Es-tu bien sr, Mirville, que Sophie soit rellement
coupable?

_Mirville_.--Je l'ai trouve avec le dlinquant, c'tait, ce me semble,
plus qu'il en fallait pour lgitimer sa sottise.

_Delcour_.--Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un
juge dgoutte sans cesse du sang que lui font verser les
APPARENCES.--Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misres-l,
et qu'un tre de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire
bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper
Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une
coupable  punir. Examinons les faits et faisons paratre les tmoins;
commenons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il l
des pistolets? _Mirville_.--Oui. _Delcour_.--Prends eu un, et moi
l'autre; il s'agit _D'EFFRAYER_, il est inou ce qu'on obtien en
_EFFRAYANT_: je t'apprends l les secrets de l'cole. _Mirville_.--Qui
ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont chargs.
_Delcour_.--C'est ce qu'il faut, et qu'importe une tte, ds qu'il
s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime,
mon ami, pour dcouvrir un coupable--voil l'esprit de la loi.
_Mirville_.--De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore
moins la justice; je me livre  mon coeur, et il me trompe rarement. Tu
vas voir si les coups de bton et d'trivires, que j'ai donn  ta
fille, ne seront pas bien duement et bien lgitimement appliqus. Au
reste, s'il en fallait revenir, comment faire  prsent? ces choses-l
ne se reprennent point. O la trouver, et comment rparer?...
_Delcour_.--Oh! mais, je dis, dans ce cas l, on ne rpare point; tu te
modleras sur nous, personne _N'OFFENSE_ comme les satellites de Thmis,
et personne ne _RPARE_ aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon
discours; je vise moins  te faire faire une bonne action, qu' me
procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tent ...
et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voil l'objet.

Et la Dubois, qui aurait voulu tre bien loin, fut  l'instant mande,
introduite dans un cabinet mistrieux, o l'on n'allait jamais que pour
les grandes aventures; prodigieusement effraye, comme tu crois, de deux
bouts de pistolets appuys sur chacunes de ses tempes, et d'une
injonction de dire la vrit ou de s'attendre  perdre la vie: elle a
dclar que Rose tait la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais
connu un seul tort  Sophie. Morbleu! s'cria Mirville, je crois que je
sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en
m'aidant  me venger; commenons par dcider du sort ne cette intrigante
... et la menaant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci
eut beau protester de son innocence, les deux amis lui dclarrent
qu'aprs une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle
aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle dcampt ds le soir mme ...
et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le chtiment sans
doute n'tait pas trs-lgal, on a cherch  se dbarrasser des
tmoins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive entirement
des suites de cette funeste aventure, et drobe  nos yeux des
atrocits, dont la dcouverte nous fut devenue bien ncessaire un jour.
La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le
plus heureux des hasards elle vint s'tablir prs la barrire, dans une
espce de petite auberge o prcisment arriva notre Saint-Paul, deux ou
trois jours aprs. Il restait donc plus dans la maison que la
dlinquante et la cuisinire.--Celle-ci interroge par Saint-Paul, la
veille de son dpart pour Vertfeuil, a dit que ds que la Dubois fut
partie, _Rose_ fut appele et descendit; qu'elle soupa fort
tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'tant
retire, comme  l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que
le lendemain matin voulant aller servir le djeuner, selon son usage,
elle avait trouv tout le monde parti, sans qu'elle et entendu rien de
plus trange que les autres jours, et sans qu'elle et trouv de
dsordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voil le fil rompu,
et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle
nature peut tre la vengeance qu'ils ont tir de Rose.

Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander  la
cuisinire, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans
pouvoir rpondre  aucune des questions que la servante lui a fait;
ensuite la maison a t ferme par l'homme de Mirville, qui a signifi 
sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs
allaient faire  la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour
un mois.... Il ne nous est donc plus rest que des conjectures sur le
sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame
de Blamont en a tout de suite forg de sinistres. Celles de la Dubois,
que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le prsident a fait
enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menace, s'il l'y
contraignait par dfaut de conduite. Voil, mon ami, tout ce qu'il a t
possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.

Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus;
la Dubois, trompe par Saint-Paul, ne sachant  qui elle parlait, a dit,
 madame de Blamont: Celui qui se fait appeler _Delcour_, madame, est
le prsident de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de
Paris; l'autre est un monsieur _d'Olbourg_, financier riche  million,
son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage:
ces messieurs ont d'abord vcu, a continu notre dugne, avec deux
courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?...
Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'ane, l'autre la cadette; ils ont
eu presque en mme-tems, chacun une fille de leur matresse; mais celle
de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le prsident cacha
cette mort  son ami, et lui montra une autre petite fille du mme ge
que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de
Berceuil, o il l'a fit lever.--Quoi! interrompit madame de Blamont,
trs-trouble, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la
Valville?--Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est
bien srement mort, et celui qui fut men  Berceuil est un enfant
lgitime, que monsieur le prsident avait eu de sa femme, et qu'on
nourrissait au _Pr-Saint-Gervais_; en le retirant de ce village
lui-mme; il donna cinquante louis  la nourrice, afin de rpandre la
mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons
secrtes, soustraire aux yeux de sa mre, et on eut l'air d'enterrer un
enfant dans la paroisse du Pr-Saint-Gervais.--Juste ciel! s'cria
madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement
perdue une fille dans ce tems-l, nourrie au mme lieu que vous dites
... se pourrait-il? Sophie!... mon cher Dterville ... quelle multitude
de crime!... et quel peut on tre l'objet?... Ici la Dubois
reconnaissant chez qui elle tait, s'est prcipite aux genoux de madame
de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui
a dit cette malheureuse pouse ... vous tes en sret; mais ne me
cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme
poursuivit, et ses rponses nous ont appris que les deux amis, au moment
de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs matresses,
s'taient promis de faire servir ces enfans  remplacer leurs anciennes
sultanes, et de se les prostituer rciproquement, ds qu'elles auraient
atteint l'ge nubile; mais que le prsident voyant ses droits perdus sur
la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait rsolu de
taire cette mort, et de remplacer la petite btarde par une fille
lgitime; puisqu'il tait assez heureux pour en avoir une dans ce
moment. Telle tait l'histoire de Sophie; telle tait ce qui lgitimait
son tonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu dlicat
d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du prsident, aura eu,
si tout russi, l'une des filles de madame de Blamont pour matresse, et
l'autre pour femme; tu peux reconnatre ici de plus, l'me tendre et
dlicate du cher prsident, qui bien que persuad que Sophie est sa
fille lgitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais
traitemens qu'elle a reus, et s'offre mme, avec une atroce barbarie, 
lui en faire prouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui
dveloppe mieux un caractre abominable;... si tu en sais, je te prie de
me les dire; afin que je les rserve pour en colorer le premier sclrat
que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui
nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui dshonorent,
emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques
faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux
n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!

La Dubois a ajout que ses deux matres ont une autre maison de plaisir,
 peu-prs pareille  celle des Gobelins, du ct de Montmartre, o ils
se runissent pour trois dners par semaine, comme  l'autre pour trois
soupers; n'ayant pas t introduite dans ce second bercail, elle n'est
pas trs au fait des orgies qui s'y clbrent; mais elle sait en gros
que fout y est, et plus indcent, et plus multipli qu'o elle
demeurait. Ils ont l, dit-elle, un srail compos de douze petites
filles, dont la plus ge n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle 
raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils dpensent  cela, dit la
vieille, sont normes, et quelque riches qu'ils puissent tre, elle ne
conoit pas que leur fortune n'y soit dj pas puise.

Je te laisse  penser quel est l'tat de madame de Blamont, cependant il
fallait prendre un parti, relativement  cette femme; elle ne pouvait ni
la garder ni la faire voir  Sophie; elle lui a propos de chercher une
maison  Orlans, de la dfrayer de tout, jusqu' ce qu'elle l'et
trouve, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le
champ. La Dubois enchante a combl madame de Blamont de remercimens.
Saint-Paul est parti ds le mme soir pour la conduire  Orlans, o
elle a t place peu aprs.

Tu conois aisment, mon cher Valcour, sur quel tre se sont aussi-tt
tourns les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait 
peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle brlait d'tre auprs de
Sophie.... O toi! dont la mort m'avait cot tant de larmes, s'est-elle
crie, en se prcipitant dans les bras de cette intressante
crature.... Tu m'es rendue! ma chre fille,... et dans quel tat, grand
Dieu!--Vous ma mre!... Oh madame! est-il vrai,...--Aline, partage ma
joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut
enleve au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que
j'prouve.--Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle tait
du plus vif intrt, madame de Senneval, Eugnie et moi, nous mlmes
nos larmes  celle de cette charmante famille, et le reste de la journe
fut consacr  jouir d'un vnement si peu attendu, et qui prsentait
tant de charmes  une mre aussi tendre.

Je ne tardai pas  faire observer,  madame de Blamont, toutes les armes
qu'un pareil vnement nous fournissait contre les prtentions odieuses
et illgitimes du prsident; elle le sentit, mais elle vit en mme-tems
que nos dmarches exigeaient du mistre et les mnagemens les plus
dlicats.... Qui pouvait empcher monsieur de Blamont de traiter tout
ceci de chimre? tait-il supposable qu'il reconnatrait Sophie pour
enfant lgitime? probable mme qu'il et seulement l'air de la
connatre? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles
alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptise sous le
nom de _Claire_, tait constate. Monsieur de Blamont s'tait muni d'une
belle et bonne attestation du cur, et il y avait eu un service de fait
au prtendu enfant mort; la nourrice qui s'tait prte  tout, avait
plac vraisemblablement une bche dans la bierre, enterre au lieu de
l'enfant; pendant que _Claire_, sous le nom de _Sophie_, tait
transporte chez Isabeau par le prsident mme,... et d'ailleurs
trouveraient-on la nourrice du Pr-Saint-Gervais?  supposer qu'on la
retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les
difficults, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si
elle n'avait pas dans _Claire_, (existante sous le nom de _Sophie_, que
nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son poux;
celui-ci retournant aussi-tt les choses, s'en trouvait une trs forte
contre sa femme; ds ce moment Sophie ne devenait plus qu'une
malheureuse btarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir,
et que madame de Blamont avait sduite, entrane chez elle, pour se
donner un prtexte  chercher des torts  son mari,  lui ter le droit
o il prtendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user
pour la donner  son ami; ce qui n'tait plus _pour_ madame de Blamont,
devenait donc _contre_  l'instant. Toutes ces considrations la
frapprent; sa premire pense fut de nous en tenir aux arrangemens pris
avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins
 plaindre inconnue, que chez elle.

Mais je m'opposai  cette manire d'envisager les choses, et je fis
observer,  madame de Blamont, que, si le prsident avait envie de faire
des recherches sur Sophie, il commencerait assurment par le village de
Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un
tat si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en
servir alors dcemment et utilement pour repousser les insignes
prtentions de d'Olbourg. Nous convnmes donc que le meilleur parti
tait de la garder; de prendre les plus sres informations sur
l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette crature  avouer son
crime. Cela n'tait ni sr ni ais, j'en conviens, mais c'tait
nanmoins le seul expdient qui convint aux circonstances.... D'aprs
cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne
nglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de
clrit que d'exactitude.--L'ancienne nourrice de Claire demeurait au
Pr-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront
aises; ce fut l o Sophie passa les trois premires semaines de sa
vie, chez une paysanne nomme _Claudine Dupuis_, et c'est dans cette
paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le prsident
sortit de nuit, le 16 aot 1762, ayant la petite fille dans une
barcelonnette verte sur le devant, d'un vis--vis gris, sans laquais.
Voil tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes
informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute rflexions
de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni
contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une mre dsole qui
t'adore, et qui n'a que toi  qui elle puisse confier de tels soins;
nulle sorte de dlicatesse ne saurait donc t'arrter ici; si tu trouves
la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la
plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu
tches de la faire convenir de tout, devant quelques tmoins. Si elle
refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute
considration doit cder  l'importance de constater la lgitimit de
Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y russir,
puisque c'est de cette lgitimit reconnue que nous attendons tout, et
que c'est en prouvant cette lgitimit d'une part, et de l'autre le
commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous dtruisons tous les
projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes oprations, instruis
nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXII.

_Aline  Valcour_.


Vertfeuil, ce 15 septembre.

Je ne vous cris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au
soir tout tait calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie
allait de mieux en mieux; j'tais entre la meilleure des mres, et cette
chre et infortune soeur que j'aime avec passion; je les carressais
toutes deux.--Cette pauvre Sophie, si console de tous ses maux, si
heureuse de sa nouvelle situation mlait ses larmes aux ntres; Eugnie,
Dterville et madame de Senneval lisaient  l'autre bout du salon,
laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que
nous leur offrions: tout--coup madame de Senneval, prs d'une croise
donnant sur la cour, quitte son livre et dit effraye: _j'entends une
voiture;_ nous prtons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma mre
vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes;  peine est-elle
redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des
flambeaux,... mon ami c'tait ... mon pre;... c'tait le cruel
d'Olbourg;... ma main tremble en traant ces noms:... ils arrivent
malgr leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous
avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se
trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner vle
mon billet  Dterville, qui se charge de vous le faire tenir.


_Postcriptum de Dterville_.

Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amen ces
cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui
te le fera recevoir trois jours plutt; ne crains rien, agis; je les
aime mieux ici qu' Paris, pendant tes oprations: les visages ne sont
point austres, et je n'apperois jusqu' prsent que de l'honntet et
de la dcence. Madame de Blamont est dans un tat affreux;... elle
s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugnie et moi parons 
tout, et faisons les frais de tout.--Je vais reprendre le journal, tu
seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.

Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines
qui les attendent; qu'il ne dpendit que d'eux de rentrer dans le nant,
en serait-il un seul qui voult remplir la carrire!


       *       *       *       *       *


LETTRE XXIII.

_Dterville  Valcour_.


Vertfeuil, ce 20 septembre.

O Valcour! y a-t-il un degr o le vice confondu s'arrte? existe-t-il
un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit,
si ce qu'il fait mane vritablement de son coeur, ou si ses actions, si
ses discours ne viennent que de sa fausset? Quels procds peuvent, en
un mot, nous donner la clef de l'me d'un sclrat, et comment, avec
l'habitude o il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose
ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai
 t'apprendre, jusqu' la solution de ce problme, est une chose
vritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.

Le 14, au soir, nos voyageurs fatigus s'en tinrent  quelques
politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De
notre part, le billet que nous t'crivmes, des craintes, et point de
sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite o le vice repose en
sret.

Le 15, au matin, le prsident mena son ami chez Aline, elle s'tait
leve de trs-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que
nous en tions convenu la veille, le billet o j'crivis un mot; mais
elle s'tait recouche. Extrmement surprise d'une visite si matinale,
elle rpondit  son pre, (qui s'informait s'il tait jour) qu'elle
tait dsespre de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais
qu'on n'tait pas encore entr chez elle. Le prsident, peu scrupuleux,
insista: ... quand il s'agit de recevoir un pre et un poux, dit-il 
travers la porte, on ne doit pas y regarder de si prs: ouvrez Aline, et
n'ayez nulle crainte.--En vrit je ne ne puis, je suis au
lit,--qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fcherai.--Mais la
prudente Aline ne put entendre cette dernire phrase; enveloppe d'un
manteau de lit, elle s'tait lestement vade par le petit escalier qui
communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle tait
dj toute allarme sur le pied du lit de sa mre, quand le prsident
peu accoutum  de la rsistance, lorsqu'il annonait des dsirs,
dclarait que si on ne lui ouvrait pas  l'instant, il allait enfoncer
la porte;... il s'y dterminait, quand une femme de chambre, promptement
envoye vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, o le
djener allait tre servi.

J'ai malheureusement deux libertins  reprsenter; il faut donc que tu
t'attendes a des dtails obscnes, et que tu me pardonnes de les tracer.
J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon
pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles
rvoltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire
aimer, et ce projet est loin de ma tte.

L'ambassadrice tait jolie, bien blanche, des yeux trs-vifs, nouvelle
dans la maison, et envoye l parce que ce fut la premire qui se
prsenta. Le prsident la saisit par la main, et comme la porte de la
chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu loigne, il y
pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se prpare  s'y enfermer;
quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se dgage, s'esquive
et revient trouver sa matresse; elle fut bientt suivie de ses deux
assaillants; ils avaient cru sage de paratre aussi tt, afin que les
sujets de plainte, de celle qui leur chappait, ne passassent plus que
pour des plaisanteries.

Les ennemis dbusques, Aline tait remonte dans sa chambre; moyennant
quoi ces messieurs ne trouvrent que la prsidente.--Vos femmes sont des
Lucrces, madame, dit Blamont en entrant, en vrit ce sont des vertus
romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me gne peu sur ces
fadaises-l; quand,  tous les risques de l'ennui de la campagne, on
hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper....
Depuis quand avez vous cette fire vestale?... (et elle tait l)--Elle
est bien ... quel ge avez vous mademoiselle?--Dix-neuf ans
monsieur.--Pas mal en vrit; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes
de choses,--et madame de Blamont confuse.--Sortez, sortez Augustine, ne
voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.--Mais madame, vous
tes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage
rendu  la beaut.--Ce n'est pas tre difficile.... Eh bien! vous ne
vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez rveille
... vous lui avez fait une peur!... elle tait accourue vers moi....
J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoye s'habiller,--s'habiller?...
quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un pre?... est-ce
qu'on se gne  la campagne?--L'honntet est de mode par tout.--Madame
 raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur
votre mari, il me ferait souvent faire des choses.--Oh! pour le coup je
m'asseois, a dit alors le prsident, en se laissant tomber dans un
fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va prcher, et il y a
long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-gnral ... allons
poursuis d'Olbourg,--j'coute, analyse nous un peu, je t'en prie, les
vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu
dans ton discours; c'est tonnant comme j'aime la vertu!--Prfrez vous
de djeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la
prsidente?--Mais nous irons o vous voudrez ... o est ma fille?--Elle
achve de se vtir, et se rendra o l'on lui dira que nous
sommes.--Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec
mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....--Mais il est des
choses de dcence....--Dcence ... voil toujours votre mot  vous
autres femmes! il y a long-tems que je cherche a pntrer la vraie
signification de ce mot barbare, sans y avoir encore russi; je l'avoue,
selon vous madame, les sauvages doivent tre bien indcens; car, ils
vont tous nuds, et vous pouvez tre sre que chez les Californiens, ou
chez les Ostiages, quand un pre va voir sa fille, le matin, elle ne lui
refuse pas sa porte, sous le ridicule prtexte qu'elle est en
chemise.--Monsieur, a rpondu madame de Blamont, avec autant d'amnit
que de modestie, la dcence n'est point idale; elle peut tre
arbitraire; elle peut tre relative aux diffrens climats, mais son
existence n'en est pas moins relle; fille du bon sens et de la sagesse,
elle doit rgler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et
s'il tait de mode d'aller en France comme au Paruguai, la dcence alors
place  d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins
respecte.--Oh! je vous rponds qu'il y a des pays o rien de ce que
vous voulez dire ne l'est, o vos devoirs sont des chimres, et vos
crimes d'excellentes actions.--Ce raisonnement seul vous condamme; car
enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins
leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent tre, il les
vitent, ils les punissent: voil donc des freins reconnus, en raison de
la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'tre ns dans
celui-ci, pourquoi n'en pas galement adopter les principes?--Mais c'est
qu'il n'y a rien de rel.--Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous
rponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation
pour me convaincre du vritable caractre d'une chose, pour m'y livrer
si elle est bien, pour la dtester si elle est mal.--Et quel est donc ce
guide infaillible?--Mon coeur.--Il n'est point d'organe plus faux, on en
fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous rponds qu' force d'en
touffer la voix on parvient bientt  l'teindre.--Cela suppose au
moins un instant o on l'entendit malgr soi.--D'accord.--On a donc t
vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'tre
ds qu'on s'occupe de l'touffer? le bien et le mal ont donc des
diffrences marques que vous dfinissez vous-mmes, en vous efforant
de les anantir? _D'Olbourg_.--Il me semble que madame  raison, il est
bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je
dis, il n'y a que la vertu.... _Le prsident clatant de rire_, ah! ah!
ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en mle je suis battu;
allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion;
allons djeuner: faites dire  Aline de descendre ... Et tout le monde
s'est runi dans le salon. Aline confuse a paru; le prsident lui a tenu
quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achev de la
faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la
conversation gnrale.

Au dner, monsieur de Blamont a contraint sa fille  se placer entre
d'Olbourg et lui, et il lui a souvent rpt: _Mademoiselle faites
politesse  mon ami, vous tes tous deux ns pour vous connatre bientt
plus intimment_.

Ce n'tait pas une petite besogne pour ma belle mre, et moi, de rompre
 tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de
l'honntet, dont le prsident, plus que d'Olbourg encore, cherchait
toujours  la sortir.

En se retirant, le prsident dclara  sa fille qu'elle eut  se trouver
seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque
chose  lui communiquer qui ne pouvait tre entendu que de d'Olbourg.
Les dames  cet ordre se sont runies pour le combattre: en vrit,
monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai t marie seize ans, et jamais
mon mari n'a dsir de parler  ma fille sans moi; quelques liens qu'une
fille ait avec des hommes, elle ne peut dcemment les recevoir seule;
dussiez-vous vous en fcher, vous m'entendrez toujours vous dire,
monsieur, que rien n'est plus malhonnte que l'ordre que vous donnez ici
 votre fille, et qu' la place de madame de Blamont je ne le
souffrirais srement pas.--Depuis vingt ans, madame, a rpondu le
prsident avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je
prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette
condescendance, qu'elle se trouverait peut-tre mal du procd
contraire. Je ne me suis jamais inform de ce que monsieur de Senneval
faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable
pouse de ne se mler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de
Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni trs-douce, ni trs-endurante, a
voulu rpliquer; mais madame de Blamont prvoyant une scne, qu'elle
voulait empcher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint clairer:
Aline vous entendez les ordres de votre pre, attendez-le demain matin,
leve dans votre chambre  l'heure o il lui plaira d'y passer.

Ds huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet
prsents  la porte d'Aline; elle tait leve; elle tait vtue:
reconnatras-tu l, mon ami, la pudeur, la timidit de cette fille
charmante?... elle ne s'tait pas couche.... Hommes affreux!  quel
point tes vous devenus mprisables au sein mme de votre propre
famille; puisque la dfiance que vous y inspirez cagage  de telles
prcautions!

Dj leve, a dit monsieur de Blamont.--Vos ordres sont des loix pour
moi.--Je vous demande pourquoi vous tes dj leve.--Ne m'aviez-vous
pas dit que monsieur d'Olbourg? _D'Olbourg_.--Oh pour moi, mademoiselle,
ce n'tait en vrit pas la peine de vous gner. _M. de Blamont_.--Il
aurait tout autant aim vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il
pas qu'il vous y voie bientt. _Aline_,--j'avais imagin, mon pre, que
vous aviez quelque chose  me dire?--Comme elle est faite, a dit
monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline,
as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps 
la campagne?--Je ne le quitte jamais.--Mais pour ce mouchoir, a
poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et
captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez
grce.--Et Aline confuse et dsole, croisant ses mains sur sa poitrine:
oh! mon pre, est-ce donc l ce que vous avez  me dire?--Mademoiselle
permettez, a dit d'Olbourg, en cartant une des mains, dont Aline
cherchait  cacher ce que son pre venait de dcouvrir,... permettez,
monsieur votre pre trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien,
et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le march que je
n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles l se voyent
sans difficult;... bon si c'tait ... mais pour cela ... nous en voyons
tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est crie Aline, en
s'chappant avec rapidit, n'imaginez pas que mon respect et mon
obissance aillent jusqu' trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le
votre  tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que
vous ne voulez plus mriter, et l'clair est moins prompte  dvancer la
foudre, que ne l'a t cette tendre et honnte crature  se jeter dans
le cabinet de sa mre; elle y est arrive en larmes; elle s'est
prcipite sur les genoux de cette mre adorable; elle l'a conjure de
l'emmener au convent; elle lui a dit que le dsespoir l'aveuglait,
qu'elle ne rpondait pas d'elle, et aprs quelques mots de consolation,
madame de Blamont la laissant  Eugnie et  madame de Senneval, est
venue trouver son mari.

Son rle ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle frmissait pour
Sophie, elle n'avait point encore pris de parti dcid, quoiqu'elle
pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en
informer, elle attendait que son poux s'expliqua le premier; sa
timidit naturelle, les circonstances, tout l'obligeait  des
mnagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de
la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement  monsieur de Blamont
ce qu'il avait donc fait  sa fille, pour l'avoir rduite aux larmes
qu'elle rpandait  grands flots? Blamont un peu confus de son ct, et
ne croyant pas que ce ft encore l le moment de parler, sourit,
plaisanta, et dit que sa fille s'tait effraye d'une trs-innocente
caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine
qui vint avertir que le djener tait prt, fit diversion, et le
prsident pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait
paratre et qu'elle n'prouverait plus rien qui put la fcher. Madame de
Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se
retrouva par ce moyen tte--tte avec nos deux hros. Les dtails de
cette seconde scne n'ont pu venir  notre connaissance; mais les suites
ne nous les ont que trop appris. Augustine blouie par l'or, fut sans
doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que
ces messieurs ne parurent point au djener, qu'on ne trouva plus
Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des
choses trs-dsagrables qui quelquefois deviennent heureuses dans les
circonstances, cet vnement-ci est du nombre; il calma du moins nos
libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.

Mais sitt que le dix-sept au matin, on se fut apperu du dpart
d'Augustine, l'inquitude de madame de Blamont fut trs-vive; elle
pouvait avoir parl de Sophie, quoique ce ne fut pas  elle que l'on
l'eut confie, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu
cacher dans la maison; n'en tait-ce pas beaucoup trop, si elle avait
t indiscrte? Dans cette affreuse perplexit, la prsidente se dcida
donc  demander  son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et
quelle tait la cause de son vasion? Elle le piqua mme un peu, pour
dcouvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les rponses de l'poux,
en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que
sa femme de chambre tait dbauche, et que cette malheureuse allait
attendre  Paris, les effets de la libralit de ses sducteurs; et les
nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.

Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un trs-grand
embarras entre le pre et la fille; celle-ci avait fort dsir de rester
dans sa chambre; nous l'avions dtourn de ce projet, elle avait paru
comme  l'ordinaire, et en avait t quitte pour un peu de rougeur.

Dans cette journe du dix-sept, le prsident toujours trs-empress de
se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le
bois, que toute la compagnie drangea, quand on eut vu que, par l'art
avec lequel il avait distribu les courses et les voitures, Aline, au
fond de la fort, se trouvait entre ses deux perscuteurs. Voyant ses
plans manqus, le prsident dit qu'il voulait aller courir le bois, seul
avec son ami; ce dernier projet s'excuta, et on ne les vit plus qu'
souper. Nous n'avions pas boug du chteau, pendant cette absence, et je
venais de russir enfin,  dterminer madame de Blamont  rompre la
glace; ce n'tait pas sans peine, mais une explication devenait pourtant
ncessaire; le prsident ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd
d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'tudier sa
conduite, il fallait observer ses desseins, je dcidai donc un
claircissement pour le lendemain sans faute, et je prparai tout, dans
la vue de donner  la scne le pathtique que j'y supposais ncessaire,
afin d'mouvoir, s'il tait possible les ressorts de cette me fltrie;
il est temps de te dtailler cet vnement, qui se passa dans le second
sallon, o existe  gauche un petit cabinet  crire, dans lequel
j'avais fait cacher Sophie prvenue. Le chocolat pris, on vint dans le
sallon que je t'indique, et madame de Blamont dbuta ainsi: convenez,
monsieur, que vous me donneriez, si j'tais mchante, de bien justes
sujets de me plaindre de vos procds? _M. de Blamont_, en quoi donc?
_Madame de Blamont_, que signifie cet enlvement? L'asyle de votre
famille ne devrait-il pas tre respect? _M. de Blamont_, eh bien! tu
vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaill que
pour toi, et me voil grond comme si j'tais le dlinquant. _M.
Dolbourg_, euss-je os me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si
tu ne le partageais pas? _Madame de Blamont_, oh! je suis fort console
d'une telle perte; _Madame de Senneval_, le dsordre des moeurs de cette
crature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes maris! _M. de
Blamont_, le sacrement fait bien peu de chose  cela; je ne dis pas que,
_pris comme il le faut_, il ne puisse embrser quelquefois la tte,
mais, en vrit, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de
biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est dj  son troisime
veuvage. _Madame de Senneval_, je croyais monsieur, mari. _M. de
Blamont_, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une
prsomption. _Madame de Blamont_, monsieur s'occupe donc de nouveaux
noeuds? _M. de Blamont_, voil une bonne ignorance, est-ce mystre?
est-ce fausset? _Madame de Blamont_, ce sera ce que vous voudrez, mais
je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on
voit  peine. _M. de Blamont_, la connaissance se fera, et quant 
l'intrt que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous
puissiez le dguiser, aprs ce que vous savez sur cela. _Madame de
Blamont_, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse
les comprendre une seule. _M. de Blamont_, soit, mais quand elles se
font, au moins on ne les ignore plus. _Madame de Blamont_, vous
embrouillez, au lieu d'claircir, je voulais une solution, et vous me
proposez une nigme. _M. de Blamont_, ah! parbleu, je suis prt  vous
donner le mot de celle-ci. _Madame de Senneval_, nous serons tous
charms de l'entendre. _M. de Blamont_, eh bien! c'est que je donne ma
fille  monsieur, voil tout le mystre. _Aline_, mon pre, avez-vous
rsolu de me sacrifier ainsi? _M. de Blamont_, j'ai rsolu de vous
rendre heureuse, et je connais assez le caractre de monsieur, pour tre
sr qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.

_Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger
qu'elle-mme, si elle vous assure que malgr les qualits de monsieur,
il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection
pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un
jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se
croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement
question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce
qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur,
pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que
j'oppose  vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y cder?
_Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de
votre fille. _M. de Blamont_,  partir de l'tat actuel de nos moeurs,
une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver
le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher
l? Un poux, de l'ge de mon ami, ne demande que quelques gard ...
quelques assiduits ... quelques _observances de pratique_, et ces
misres l remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs
... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se
scandaliser de voir chercher  sa femme un bien, qu'il est hors d'tat
de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont dpraves,
croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette
dpravation n'est qu'idale, le dlit n'est relatif qu'au mari, il
devient nul, ds que l'poux le tolre ou le nie; du moment qu'il ne
s'oppose  rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel
peut tre le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien
peu l'poux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_,
l'estime ... l'estime, voil encore un de ces sentimens chimriques qui
ne s'arrange pas  ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?...
L'approbation des sots, accorde aux sectateurs de leurs petits vilains
prjugs ... tyranniquement refuse  l'homme de gnie qui les fronde;
dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de
mriter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais
l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins,
et ce sera toujours celui de tous,  qui je supposerai le plus
d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fantme qui compose la
flicit, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres
peuvent lui donner ou lui ravir au plus lger mouvement de leurs
caprices; il ne la met que dans lui-mme, dans ses opinions, dans ses
gots abstraction faite de toute considration ultrieure. Eh!
laissons-l toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un poux
riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui
donner, qui fait grce entire du mtaphysique, voil l'homme qui peut
rendre une femme heureuse, s'il n'y russit pas, mesdames, en vrit, je
ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions,
monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que
nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline,
croyez-vous que l'hymen que vous propose votre pre, puisse vous rendre
heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour
toute grce  mon pre, de me percer plutt mille fois le coeur que de
me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voil vos leons,
madame, voil vos prceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point
lev cet enfant.... Soustraite  vous ds sa naissance, n'ayant jamais
connu qu'un clotre, loigne de vos indignes prjugs, elle n'aurait
pas trouv de rponse, quand il eut t question de m'obir. _Madame de
Blamont_, un enfant ds le berceau, soustrait  sa mre, n'en arrive pas
plus srement au bonheur. _M. de Blamont, mu et balbutiant_, son esprit
ne se drange pas au moins par de mauvais principes. _Madame de
Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et
celui qui devrait tre le protecteur de son innocence, est souvent celui
qui la corrompt. _M. de Blamont_, en vrit, voil des propos....
--Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant
la porte du cabinet, viens les expliquer toi-mme  ton pre, viens te
prcipiter  ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu mriter sa
haine, ds le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement
 Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le
poignard dans le coeur d'une malheureuse mre, oserez-vous dsirer pour
votre femme, l'une de ses filles, aprs avoir fait votre matresse de
l'autre? Puis saisissant l'embarras de son poux, aux pieds duquel tait
Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez
plus d'ouvrir vos bras  cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlevtes
au berceau, la voil, monsieur, la voil, victime de vos procds,
trompe sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le
corrupteur de ses jeunes annes, et montrez-lui le coeur d'un pre, pour
lui faire oublier son bourreau.

[Illustration: _Viens, Sophie ... viens demander pardon  ton pre
d'avoir pu mriter sa haine ds le premier jour de ta naissance_.]

C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde sclratesse, est venu
disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels,
c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'me d'un libertin n'a
pas une seule facult qui ne soit aux ordres de sa tte, et que tous les
mouvemens de la nature cdent dans de tels coeurs,  la perfide
corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le prsident, avec le
plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont l les
armes dont vous voulez me battre, en vrit, vous ne triompherez pas ...
et s'loignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette crature
est-elle ici?... Te serais-tu dout, Dolbourg, que la maison de madame
servit d'asyle  nos catins?--Oh ma chre! n'espre plus rien de cet
homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la
nature avec tant de duret, n'est plus qu' craindre pour toi. Vole
implorer les lois, leur temple est ouvert  tes plaintes, on n'eut
jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des
secours.... Moi, plaider contre ma femme, a rpondu Blamont, avec l'air
de la douceur et de l'amnit ... tourdir le public de dissentions
aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ...
puis, s'adressant  moi, Dterville, a-t-il ajout, faites retirer les
jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'nigme,
mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie dsole,
Aline et Eugnie ont passes dans l'appartement de madame de Blamont, et
sitt que j'ai reparu, le prsident nous ayant pri de nous asseoir et
de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait
appartenu par aucuns noeuds, que l'ide de cette alliance tait absurde;
il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du
dsir qu'il avait form d'en substituer un autre  celui-l, pour se
conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la
fille naturelle de son ami; il a ajout que la mort trs-effective de sa
fille Claire, l'ayant attir au Pr Saint-Gervais, o elle tait en
nourrice, aprs avoir rendu les derniers devoirs  cette petite fille,
il avait imagin de s'arranger l, de quelque, joli enfant qu'il put
mettre  la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la
petite fille de la nourrice, positivement de l'ge qu'il fallait, lui
ayant convenu, il l'avait paye cent louis  la mre, et transport en
consquence lui-mme au village de Berceuil, o elle avait t leve
jusqu' treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que
d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre
fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demand par
quels moyens cette fille se trouvait  Vertfeuil.

Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnte et sensible,
croyant reconnatre quelque sincrit dans ce qu'elle entendait, et
prfrant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille,  la ncessit
de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait
effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif  objecter, puisque tu
n'avais encore rien clairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avou
de bonne foi.... Le prsident s'est jett dans les bras de sa femme et
l'embrassant avec la plus extrme tendresse,--non, non, ma chre amie,
lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle
chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse
pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur
n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont
vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis
incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu' supposer cette mort, si elle
n'eut t relle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la
nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je
suis prt  vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la
ressemblance est singulire, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai
observ les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est
qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau
du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme,
soit donc ma chre amie, l'accord certain des dlais que vous demandez
pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous
m'avez demand du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu' votre
retour  Paris, ainsi que nous en tions convenus d'abord, mais qu'elle
accepte aprs, j'ose vous le demander en grce, que la crainte d'un
crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu tre
l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais t de la
soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner,
pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos
amis du temps que je vous laisse pour dterminer ma fille,  ce qui fait
le but de mes voeux, je les conjure de vous aider  obtenir d'elle ce
que j'en attends, et d'tre bien certains que c'est son bonheur seul qui
m'occupe.

Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline
... qui l'obtenait, qui ne pouvait dtruire les assertions de son mari,
ou qui n'avait  leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne
semblait devoir faire prfrer  celles du prsident ... qui, mre ou
non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien,
trouva dans son coeur la rponse que lui dictaient nos yeux; elle
convainquit son poux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il
venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber
cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grce que l'on la lui
laisst. _Dolbourg_, elle ne mrite pas le bien que vous voulez lui
faire, j'ai vcu cinq ans avec elle, je dois la connotre et je la
connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur o je prtends
de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal trait cette fille comme
elle l'a t, sans qu'elle m'en eut donn les plus graves sujets.
Peut-tre ai-je trop cout ma colre, mais soyez sre qu'elle tait
coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assur que non.
_Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tombe seule en vos
mains, et cette crature horrible qui couvrait et servait ses dsordres,
y est, sans doute, galement. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai
vu la Dubois. _Le Prsident_, aucune imposture ne nous tonne -prsent,
voil celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit;
mais ne la croyez en rien si vous voulez connotre la vrit, nulle
femme au monde ne la dguise avec tant d'art, nulle n'est capable de
porter aussi loin le mensonge et l'atrocit. _Madame de Blamont_, et
qu'est devenue cette autre petite crature que toutes deux conviennent
avoir t la matresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le
Prsident, mu_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le
prsident_, eh bien! mais rien de plus simple, elle tait aussi coupable
que Sophie ... coupable du mme genre de tort ... Dolbourg a puni l'une
de sa main, voulant galement punir l'autre ... elle m'est chappe ...
je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sincrit ... c'est le coeur
d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voil donc o entrane le
libertinage! que de chagrins, que d'inquitudes suivent toujours ce vice
pouvantable; ah! si le bonheur eut t moins vif dans votre maison,
croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut t mille fois plus
pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des sicles
pour les rparer, l'impossibilit d'y russir me porterait au dsespoir,
qu'il vous suffise d'tre bien sr que je ne les aggraverai plus.... Et
des larmes ont chappes des yeux de la crdule madame de Blamont.--Au
dfaut du bonheur rel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux,
est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la grce entire, a
dit cette malheureuse pouse en pleurs, ne pensez plus  cet himen
disproportionn. _Le Prsident_, j'ai des engagemens que je ne puis
rompre, vous ignorez leur degr de force, je ne suis plus matre de ma
parole, Dolbourg lui-mme ne saurait m'en dgager, cependant je puis
vous accorder des dlais, il ne s'y refusera pas, son me est trop
dlicate pour prtendre  la main d'Aline sans la mriter, deux mois,
trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous
rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut traite
comme elle le mrite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des
droits  ma piti , elle m'est chre ds qu'elle souffre ... elle ne
peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se
repentir ... elle se repent dj, vous la feriez entrer au convent par
force, je la dterminerai de bonne grce au mme sacrifice, et vous
serez galement veng. _Le Prsident_, soit, mais dfiez-vous de sa
douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'me la
plus tratresse. _Dolbourg_, il n'est aucune espce de tort qu'elle
n'ait eue avec nous. _Le Prsident_, elle en a eue qui aurait mrit
l'attention mme des lois. L'enfant dont elle tait grosse n'tait
srement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est
capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne
nous trompait que par ses instigations, elle sduit, elle impose, elle
joue le sentiment et ce n'est que pour en venir  des fins toujours
criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de
bien que n'en ait dit la femme qui l'levt. _Dolbourg_, cette femme ne
l'a connue qu'enfant, et c'est  Paris, c'est avec la Dubois qu'elle
s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en
auriez bientt des regrets.--Voyant madame de Blamont prte  faiblir,
je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, allgua la charit et la
religion qui l'obligeait  ne point abandonner cette malheureuse, aprs
lui promis sa protection, et les deux amis n'osrent plus insister sur
l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux
conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et
d'autre, que Sophie resterait  madame de Blamont et qu'on accorderait 
Aline jusqu' l'hiver, pour se dcider au mariage qu'on exigeait d'elle.

J'ose vous demander encore au nom de l'honntet et de la dcence, a dit
madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez
sduite hier chez moi; en vrit, a rpondu le prsident, pour le crime,
il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de cder ... si
peu de rsistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des
regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-l ... elle peut redevenir
honnte ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses
dsordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ...
Eugnie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures  rester
ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus
que de la joie.

Madame de Blamont a t chercher elle-mme sa fille, elle ne s'est point
explique devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'tat
d'incertitude o tout tait, elle l'a caresse, console, elle l'a
remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillit s'est rtablie;
jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours t de mieux en
mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus
peut-tre que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'loges et
d'amitis tous les habitans du chteau.

Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous
croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs,
saisit avec avidit l'illusion qu'on lui prsente, c'est un moment de
repos dont elle veut jouir; son me honnte a tant de plaisir  supposer
ses vertus dans les autres; sa chre fille lui ressemble; toutes deux se
livrent au plus doux espoir, Eugnie le partage, parce qu'elle est bonne
et sensible, comme son amie; il n'y a d'incrdules que madame de
Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous parat
bien prompt; il est rendu si ncessaire par les circonstances que nous
croyons qu'il ne dpend absolument que d'elles, c'est au temps  nous
dtromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le prsident?... quelques mois
de dlais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces dlais seront
expirs, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de
confusion, dont il a t altr par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas
tout aussi pressant?

Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mre et moi, de supprimer nos
rflexions  nos amies, elles ne serviraient qu' troubler leur moment
de calme. S'il doit tre rel, ce calme o nous ne croyons pas, pourquoi
leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un
beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons
parer  rien, aucun vnement ne dpend de nous,  quoi nos doutes
serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde
donc qu'avec toi. Presse tes claircissemens sur Sophie, beaucoup de
choses tiennent  cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet
article, ils nous ont tromp sur-tout le reste, alors ils mditent
quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y russir, et dans
ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas impos
sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est rel,
ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts
qu'ils lui prtent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je
m'crierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il
est des momens o le vice absorb devant elle, est contraint 
s'humilier, se confondre, demander grce et disparatre ... mais sont-ce
des vices chris qui peuvent flchir de cette manire ... des vices
nourris depuis autant d'annes ... non ... peut-tre cderait ainsi la
fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime
vieilli et soutenu par des ides: le plus grand malheur de l'homme est
d'tayer ses travers de ses systmes, une fois qu'il s'en est form
d'assez srs pour lgitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait
dans le coeur d'un autre, la fixe  jamais dans le sien; voil ce qui
rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que
choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par rflexion
que pche l'homme mur, ses fautes manent de sa philosophie, elle les
fomente, elle les nourrit en lui, et s'tant cr des principes sur les
dbris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes
invariables qu'il trouve les lois de sa dpravation.

Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'
l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du
prsent, sans s'inquiter de l'avenir, et quels momens seraient pour
elle, si  ct des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au
moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous
appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est
que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette misrable
situation, que nos amis nous la laissent goter.

Quant  Sophie, elle a toujours ses mmes droits, jusqu'
l'claircissement, fonds ou non, il serait trop dur de les lui ravir,
et la cruaut ne peut natre dans une me comme celle de notre amie. Si
quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le
silence affect qu'on a gard sur toi ... est-il naturel? un des motifs
du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru?
Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues
sur-le-champ, prouvent que ces claircissemens entraient dans leurs
vues.--Pourquoi donc s'est-on tt devant nous? pourquoi mme,  l'poque
du raccommodement n'en pas tre ouvertement convenus? ne voil-t-il pas
du louche dans la conduite du prsident? nous sommes srs d'ailleurs
qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au dsir de ravoir Sophie; on l'a
cherch dans le chteau; on a tach de s'introduire dans la chambre o
l'on l'a souponnait renferme: un homme adroit du prsident a t aux
aguets tout le jour qui a prcd celui de leur dpart; voil donc
encore du mystre dans les dmarches de cet poux, qui parat repentant.
Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le dsir de ravoir
Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est indpendant de ce
qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est
rien, qu'il veuille se venger d'une crature, qui, selon lui, a tant de
tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le
malheur de sa fille.... Je n'ose rien rpliquer, mais je n'en rflchis
pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une
lthargie, dont le rveil sera peut-tre terrible.... Adieu, fais comme
moi, cris, console, et ne trouble rien,  moins que les claircissemens
ne t'y forcent; tout dpend des lumires que nous attendons de toi....
Mais si cet homme perfide a t assez adroit pour allier le mensonge 
la vrit! pour donner  l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut
tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre
ternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est
injuste; car, il ne cra jamais des tres auxquels il dt autant de
bonheur; jamais deux cratures qui le mritassent aussi bien, si cette
manire d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles,
si elle est due,  ceux qui savent si bien l'a rpandre sur tout ce qui
les environne.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXIV.

_Valcour  Dterville_


Paris, ce 22 septembre.

Je reus le quatorze, mon cher Dterville, la lettre o tu me
recommandais les dmarches du Pr-Saint-Gervais, et quelqu'ayent t mes
diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de
russir. O! mon ami, quelle intressante tude nous fournit, chaque
jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinit
sur lui, quand on voit avec quelle fatalit celui qui tend des piges
s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en
opposition avec lui-mme, se perce avec les traits dont il veut frapper
la vertu. Le prsident est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans
le fait; il en impose odieusement  sa femme; il la trompe avec la plus
insigne fausset, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec
attention, et mon nigme va se dvelopper.[6]

Je me transportai, le 15, au village indiqu, et ayant descendu dans une
auberge, je demandai historiquement, si le cur tait un honnte garon,
s'il tait aim de ses paroissiens; si c'tait un individu
sociable:--c'est un homme intgre, m'assura-t-on, vieux, et depuis
vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire  lui,
vous en serez content.--Oui vraiment, dis-je,  celui qui me parlait;
j'ai quelque chose  communiquer  ce pasteur; et puisque vous tes
assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie,
pour aller lui demander, si un honnte bourgeois de Paris ne
l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit,
et la rponse fut une invitation de me rendre au presbytre, o je
trouvai un ecclsiastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et
prvenante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez
heureux pour 'm'tre bon  quelque chose? J'expliquai ma commission....
Nous fouillmes les registres, nous trouvmes la mort que nous
cherchions, aussi-bien constate qu'elle pouvait l'tre, et toutes les
preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 aot 1762,  Claire de
Blamont, fille lgitime de monsieur et madame la prsidente de Blamont,
demeurant rue saint-Louis, au Marais.--Eh bien, monsieur! dis-je au cur
en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette
Claire de Blamont que vous avez enterre le 15 aot 1762, aujourd'hui 15
septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme
frmit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me
convainquirent bientt de mon erreur.--Ce que vous me dites est bien
difficile  croire, monsieur, me rpondit le cur, il faut approfondir
... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, 
qui j'ai l'avantage de parler?--A un honnte homme, monsieur,
rpondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour claircir une
trahison?--Mais ceci peut devenir matire  un procs, et je dois savoir
....--point de procs, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que
l'on souponne; l'intention est de traiter tout  l'amiable, et vous
pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous
passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je
viens vous trouver: je puis donc vous rpondre, et du mystre o tout
ceci restera, et de l'extrme loignement qu'on a de plaider.--Mais si
cette _Claire_ existe, comme vous me l'assurez, o est-elle
actuellement?--dans les bras de sa mre. Il ne s'agit que de vrifier
une supercherie de nourrice, et d'en approfondir mystrieusement les
raisons, pour parer  de tels dsordres dans la suite, tout vous y
engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement couter l'aveu du
crime, mais il doit mme en prvenir l'action. Notre homme, en
s'asseyant, tomba ici dans quelques rflexions; je l'y laissai deux ou
trois minutes, et lui demandai enfin  quoi il paraissait se
rsoudre?-- ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... 
chercher l les premires preuves de la fraude, avant que de nous
dcider  rien.--Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le
fossoyeur et nous a cette expdition, je vous le rpte, le secret est
essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'glise, et nous voil 
l'ouvrage. L'endroit tait mentionn sur les registres; il y avait
d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous trompmes
point. On enlve un petit coffret de plomb o devait tre dpos le
corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extrme
exactitude, nous offre les dbris d'un chien, dont la tte encore
conserve, prouve la fraude videmment. Le cur tressaillit, se
remettant nanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honnte
homme qu'on a dup, mais qui est incapable d'avoir, en part  une telle
ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,
et l'ayant convaincu de la ncessit de tout rtablir, ds que nous
agissions en secret, nous y travaillmes sur le champ; on remit la
caisse  sa place; il imposa silence  son homme, et nous rentrmes au
presbytre.--Monsieur, me dit le cur au bout d'un instant, quoique vous
en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette
aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement,
rpondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que
vous soyez souponn, je vous l'ai certifi,.je vous le confirme encore.
Et je lui dis alors que la nourrice et le pre taient les seuls auteurs
de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger
la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de
vie; elle loge ici prs, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre,
Monsieur, que la douceur et l'amnit rgnent dans les questions que
nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les
enveloppe.--Claudine arriva; c'tait une grosse paysanne trs-frache,
d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le
cur,--dit-elle gayement? _le cur_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons
quelques questions srieuses  vous faire, et dont les rponses, si
elles sont justes--pourront-vous valoir une rcompense. _Claudine_. Eune
racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison
eddir q'eune maison o gnia pu d'homme, es zun cor sans me; jarni,
edpui quel miun z mort, jen fsons pu ran. _Le cur_. Vous
rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize
ans, une petite fille nomme _Claire_, appartenant  monsieur le
prsident de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru
dcoliques la pau enfant; al tait gentille comme tout pardiu on vous
paya un service comm' si c'eut t l'enfant d'un prince, et vous
l'enterrtes l dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y
m'en souvient comme d'hier. _Le cur_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?
_Claudine_.  qu qu'on dit monseu l'cur? _Le cur_. On prtend que cet
enfant-l n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit
rasucit; not seigneur l'a bin t, n'gnia rien d'impossibe  Dieu. _Le
cur_. Non, ce n'est pas l ce que je veux dire; on vous souponne de
quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagn 
cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me
serais-je pas fait tort  moi-mme, en fsant cqu'vous dit l. _Le cur_.
Mais si vous en aviez t bien paye. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non
j'en mangeons pas d'ce pain-l, ah pardine oui et pis, s'fair pande
aprs.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique trs-long
encore. Le fait est que jamais Claudine n'avout rien dans cette
premire visite; et' que tout ce que nous pmes obtenir d'elle, ne
voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans
colre, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de
se passer. Partez, monsieur, me dit le cur, ds qu'elle fut sortie, je
vous rponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la
voie seule, votre prsence la gne. Laissez-moi une adresse, je vous
crirai ds que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour
recevoir ses dernires rponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la
sincrit et de l'envie de m'obliger, je consentis  ses arrangemens,
lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses
nouvelles, avec la ferme rsolution de pousser vivement l'affaire, s'il
ne m'crivait pas bientt.

Le cinquime jour je commenais  m'impatienter, lorsque mon ami
m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le
cur m'invitait  venir dner chez lui le lendemain, pour y apprendre,
de la bouche mme de Claudine, des vnemens trs-extraordinaires, et
que j'tais bien loin de souponner.

Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnte homme, ds qu'il m'aperut,
ce n'est pas sans promesse, et mme sans un peu de rigueur, que je suis
parvenu  tout dcouvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous
allez en tre instruit.--Monsieur, rpondis-je, vos engagemens seront
remplis; toutes les rcompenses que vous avez pu promettre seront
acquittes; mais quelques mystrieuse, que doivent tre nos oprations,
quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera
jamais juge, il faut pourtant qu' tout vnement les plus sages
prcautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos
paroissiens, gens notables, discrets et bien fams, que nous placerons,
si vous le voulez bien, prs du lieu o nous allons entendre Claudine,
afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point
d'inconvniens, me dit le cur, et dans l'instant il envoya prendre deux
fermiers, dont il toit sr, leur fit jurer le secret et les cacha
derrire un rideau de l'autre ct duquel fut plac la chaise destine 
Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engage  rpter les mmes
choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits
suivans:

1. Que, monsieur de Blamont s'tait transport chez elle le 13 aot,
surveille de la prtendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il
destinait  cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait 
faire  une femme pi griche, qui se dclarait contre l'tablissement
qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux
indes; que ne voulant, ni faire perdre  sa fille le riche mariage qu'il
lui destinait, ni heurter de front les volonts de sa femme, il avait
imagin de faire passer cette petite fille pour morte, de l'lever
secrtement loin de Paris, et de ne dclarer la fraude  sa femme que
quand la jeune personne serait marie; mais que le consentement de la
nourrice tait ncessaire  la russite de son projet; qu'il lui
demandait donc avec instance de ne pas s'opposer  une lgre ruse, dont
il ne devait rsulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien  cela
contre sa conscience, avait consenti  rpandre le faux bruit de la mort
de cette _Claire_, moyennant que le prsident la ddommagerait, ce qu'il
avait fait sur-le-champ, par un prsent de cinquante louis, et que ds
le lendemain elle avait tout prpar pour le succs de la feinte.

2. Qu'ayant mrement rflchi toute la journe du quatorze, au sort
heureux dont le prsident lui avait dit que devait jouir la petite
_Claire_, et sa fille  elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance
trs-singulire avec celle du prsident, elle avait imagine de mettre
l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en
consquence de cette rsolution, elle avait prpare les deux ruses
-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de
_Claire_; qu'elle avait envoye _Claire_ comme son enfant chez une de
ses voisines, en prtextant que le mauvais air tait dans sa maison, et
qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette premire scne
arrange, elle s'tait occupe de l'autre; qu'elle avait publi la
maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-aprs sa mort;
qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une bote de plomb devant
le prsident mme, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa
fille; que le service s'tait fait, en consquence,  la paroisse, et
que monsieur de Blamont tromp comme il avait voulu tromper les autres,
avait emmen ds le soir mme la fille de Claudine au lieu de la sienne.

3. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicit des
nourritures, et que huit jours aprs l'vnement, dont il vient d'tre
question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne  Paris,
pour recueillir une succession essentielle o sa prsence tait plus
ncessaire que celle de son mari, tait accouche d'une fille presqu'en
arrivant; que cette fille, confie aux soins de l'accoucheur, qui
protgeait Claudine, avait t conduite ds le lendemain chez cette
Claudine, pour y tre nourrie avec le plus grand soin; cet enfant tabli
au Pr-Saint-Gervais y avait reu une seule fois la visite de sa mre;
laquelle oblige de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement
recommand sa fille  Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,
une voiture et une femme  elle, reprendre cette petite dans deux ans,
avec une forte rcompense  la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois
cette .petite fille, nomme Elisabeth, tait morte, et qu'elle,
Claudine, pour ne pas manquer la rcompense promise; trs-peu attache 
la petite _Claire_ qui lui restait du prsident de Blamont, elle avait
fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de
Kerneuil tait venue; qu'alors elle avait mis Claire  la place
d'Elisabeth, et avait publi que c'tait sa fille qu'elle avait perdue;
qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,
envers le cur mme,  qui elle avait fait enterrer Elisabeth de
Kerneuil, sous le nom de sa fille.

Ces expositions, comme tu le vois mon cher Dterville, tablissent donc
l'existence, prsente ou passe, de trois enfans. 1. Claire de
Blamont, crue morte, et rellement mise  la place d'Elisabeth de
Kerneuil, devant exister  Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voil o est
la fille de madame de Blamont.

2. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enleve par le prsident,
leve  Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant 
Vertfeuille.

3. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, trs-effectivement morte 
trois mois chez Claudine, et enterre dans la paroisse du
Pr-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette
fille dj cde par elle au prsident, et n'existant plus que
fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donne ensuite  madame de
Kerneuil.

Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnte
crature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air
de rire de ses atrocits, et nous l'avons congdie avec dix-louis,
aprs lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'vangile
qu'elle n'en imposait en rien; les tmoins ont sign de mme: je
t'envoie les originaux de ces actes, et tout tant fini nous nous sommes
jur mutuellement le mystre, ne nous rservant d'tablir juridiquement
nos preuves, que si le cas le requrait.

Le cur voulait que j'crivisse  madame de Kerneuil, c'est l'affaire de
madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle
le jugera  propos: notre rle a nous, est de soutenir au besoin tout ce
que nous savons, et de ne rien rveiller; il s'est rendu  mes raisons,
et nous nous sommes quitts.

L'impossibilit o je suis maintenant de donner des conseils  madame de
Blamont, dans ce flux et reflux d'vnemens prodigieux, m'engage  taire
mes rflexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer
d'couter sa piti et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse
Sophie, avec les prcautions trs-essentielles de ne la rendre ni au
prsident ni  sa mre: deux tres qui ne feraient assurment pas son
bonheur. A l'gard de Claire, la rclamer, l'enlever  madame de
Kerneuil, auprs de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela
pour la rendre  un pre qui ds le berceau avait conspir contr'elle;
serait-ce travailler  sa flicit? Madame de Blamont doit, ce me
semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est
tel qu'il doit l'tre, cette jeune personne, appartenant  une femme
titre, tablie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en
laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en cote au coeur de notre amie,
parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle
est, donnerait elle  cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre
en qualit d'hritire unique de la maison de _Kerneuil_, titre certifi
par Claudine.... Non, en vrit, elle ne l'a ddommagerait point.
Qu'elle combine donc et agisse d'aprs cela, ayant toujours devant les
yeux le danger extrme de remettre cette fille entre les mains de son
mari: pese ces raisons, Dterville. Je sens bien qu'il y a une espce de
fraude malhonnte  laisser subsister celle de la nourrice, que c'est
frustrer les vritables hritiers de madame de Kerneuil, et prendre par
consquent un parti blmable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux
crimes  redouter; est-il donc contre la conscience de l'honnte homme
de prendre entre deux maux certains, celui qui lui parat le moins
dangereux. Pour quant au prsident tu vois, mon ami, que le crime n'en
est pas moins dans son me, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a
trouv des entraves par le crime oppos de la Claudine, comme si c'tait
une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arrter
l'effet des plus grands ... vrit terrible qui nous fait voir
l'affreuse ncessit du mal sur la terre, qui nous dmontre que ce ne
sont que par de lgers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que
de certains insectes qui nous gnent et dont nanmoins l'utile existence
nous empche d'tre incommods par de plus venimeux.

Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie,
par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux gnreux soins de
sa protectrice; on cherche toujours  rendre odieux ceux qu'on maltraite
mal  propos, afin d'apaiser ses remords, et de lgitimer ses
injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge,
ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette
fille honnte, sensible et douce, quelque puisse tre sa naissance, soit
coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent
si vrais, et qui ne s'est re que sur ce qu'il tait impossible qu'elle
et appris, n'a rien dit qui ressemblt  cela; vois comme la mchancet
s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige,
et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accrot que d'avantage
l'ardent dsir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.

Je suis persuad, mon ami, que le vice peut conduire l'homme  un tel
point de dpravation, qu'il doit devenir comme impossible  celui qui le
nourrit en soi de concevoir mme l'ide de la vertu; ds-lors, ou sa vie
lui parat fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par
ce venin qui le gangrne; arriv l, il ne se contente plus de faire
simplement le mal, il veut mme ne jamais faire le bien, et son coeur
abreuv d'une perversit d'habitude, prouve aux impressions de la vertu
la mme sorte de douleur, que ressent l'me du juste  la seule ide du
forfait; et quel est le premier vice qui nous entrane  tous
ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inou ce qu'il
teint, ce qu'il dtriore, ce qu'il envenime; inexprimable  quel degr
il relche les ressorts de l'me.... Blase la conscience en la
contraignant  mtamorphoser en plaisirs les retours fcheux de ses
erreurs, et voil sans doute ce que cette passion a de plus dangereux,
qu'aucune de celles qui dvorent l'homme, puisque le souvenir des
actions o les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses
jouissances dans celles-ci.

Le prsident est donc aussi coupable qu'il peut l'tre, je le dis 
regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais
son poux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille,
et assurment il doit tre persuad qu'elle l'est, tout convaincu qu'il
en doit tre, il la dsire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est
pour se venger de ce que le hasard a donn pour asyle,  cette
malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas
qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle coute son
coeur dans les moyens ncessaires  prendre pour s'opposer  ce nouveau
forfait.

Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre
les mains de ces deux dbauchs; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain
par les vieillards.... Le voile de la pudeur arrach par un pre....
Conois-tu cette atrocit? t'imagines-tu que ses infmes dsirs ne
s'allumaient pas  cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais
quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, matresse de son ami et
crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arrterait ici, et que l'pouse de
d'Olbourg serait bientt la victime de la flamme incestueuse de Blamont.

Oh mon cher Dterville! empchons ces horreurs; il me semble que depuis
ce trait odieux, ma dlicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet
homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je dmlerai jusqu'au
plus secret replis de sa conscience; l'enlvement de cette _Augustine_
me parat encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce
soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait
commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les
indignes plaisirs de ces sductions, eux qui.... Je gage que ceci tient
 autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.

Quelques remords qu'ait affich le prsident, sois bien certain que ses
promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort
l'me de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems nerve; cependant
je crois aux dlais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant
de la runion que j'apprhende!

Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est
oblig de plaider, le prsident a voulu faire une mauvaise action, sans
doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu,
et Sophie se trouvant rellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il
le savait, qu'il ne l'aurait pas enleve sans cela, et Claudine, que
dcide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain
que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a
impos  sa femme, il a voulu faire passer _Claire_ pour morte; tout
cela est bien prouv, et peut l'tre juridiquement, lorsque nous le
voudrons; mais ce ne sont pas l des armes triomphantes, ce ne sont pas
l des choses dont il ne puisse se dfendre au besoin, qu'il ne puisse
nier, mme ds qu'il le voudra. Peut-tre eut-il mieux valu que Sophie
se fut trouve sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce
perfide poux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait
ici? un crime conu, je l'avoue, mais rendu nul par les vnemens; il
n'a livr a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se
dfendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir sduit cette crature et de
l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnte de le
priver de l'autorit qu'il a sur sa fille ane? Tout le reste du roman
ne fait rien  notre affaire; si _Claire_ est aujourd'hui rpute fille
de madame de _Kerneuil</> ce n'est plus sa faute c'est celle de
_Claudine_, il a donn par ses dmarches le premier mouvement d'action a
cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne
l'empchera pas d'obtenir de marier sa fille  son gr.

Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-tre voyons-nous
trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amiti s'alarment
aisment, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre
fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette
malheureuse mre; je craindrais la solitude pour elle, son me
encourage par les conseils, fortifie par le charme de la socit de ta
belle-mre et de ta femme succombera moins  ses tourmens, que si elle
tait livre a elle-mme. Adieu, je ne puis rsister au plaisir d'crire
un mot  ma chre Aline, et je vais le placer dans ta lettre.


Note:

[Footnote 6: Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra
impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas  cette lettre
l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au
dnouement, et principalement  la cinquante-unime lettre, quand il y
sera.]


       *       *       *       *       *


LETTRE XXV.

_Valcour  Aline_.


Paris, ce 22 septembre.

Je vous ai plaint, Aline, vous m'tes devenue plus chre encore pendant
vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai
prouv. Juste ciel! celui qui, par tat, doit tre le gardien de la
vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? o ne conduisent pas
les dsordres d'une tte gare, et d'un coeur sans principes?... Ils
triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonn, en proie aux
plus cuisantes inquitudes, la seule pense du bonheur qu'ils
arrachaient n'eut os seulement pntrer mon esprit.... Aline,
pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres
sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point o va sa
curiosit.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un
peu d'amour  ct de la dcence? tiez vous aussi fche de l'insulte 
la pudeur, que de l'outrage fait  l'amant? L'un vous rend bien
respectable  mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus
adorable encore! et peut-tre en l'tat cruel o je suis, prfrerais-je
 vous voir une vertu de moins, pour un degr d'amour de plus, mais o
se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et
l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la runion de toutes les
vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous
poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher
de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose mme
vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos
discours, loignez-le par vos vertus, et que son existence soit
impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.

Je vous enlve une soeur, Aline, une soeur dj votre compagne, pour
vous en rendre une  deux cent lieues de vous, que vous ne verrez
peut-tre de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient
plus par les liens de la nature, que ceux de la piti vous la rendent
toujours chre; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez
vos soins. La ncessit o vous allez tre de vous en sparer, vous fera
peut-tre venir l'ide de la rendre  sa mre; ne lui dsirez point un
tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle achverait de se corrompre.
C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu
l'loigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire
passer  cette fille la fortune immense que votre pre assurait devoir
appartenir un jour  la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue l;
elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui dvoile la
bassesse de son me: elle est de plus trs-intresse; voyant ses
projets vanouis, peut-tre par des voies moins honntes,
chercherait-elle  faire retrouver  sa fille, la fortune que n'a pu lui
procurer sa premire fraude. Le village qu'elle habite est un de ces
asyles empests, o la dbauche de la capitale vient se couvrir des
ombres du mystre, ne l'y envoyez point. Je vous rpond qu'elle n'y
serait pas long-tems en sret. Les engagemens pris avec Isabeau, ont
des cueils, Dterville les a senti: ce sera la o le prsident fera ses
premires recherches, s'il persiste, comme il parat, dans l'extrme
envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable mre, ce qu'il y aura
de mieux pour cette infortune, et donnez-moi vos ordres, si vous
croyez que dans tout ceci je puisse vous tre utile encore. Cependant
vous voil tranquille jusqu' la fin du voyage. Je l'imagine au moins;
permettez que je vous invite  mettre cet intervalle  profit, pour
faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'tat que le sort vous
destine, vous les retrouverez sans cesse; ils panouiront la fleur de
vos beaux jours, si le ciel, comme je l'espre, vous en accorde aprs
tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse
fatalit, les pines doivent ternellement natre sous vos pas, vous
devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois
qu'une o peut-tre ils seraient inutiles, celle o destins l'un 
l'autre, il ne pourrait exister d'instant o nous eussions besoin de
nous distraire des sentimens que nous prouverions.

Pardon des lgres craintes qui s'aperoivent encore dans ma lettre; je
les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent
pourtant point; ne les attribuez qu' l'tat de mon me; ne frmit-on
pas toujours pour ce qu'on aime?


       *       *       *       *       *


LETTRE XXVI.

_Le prsident de Blamont  d'Olbourg_.


Paris, ce 20 septembre.

Non, ne te mles pas d'duquer cette fille, fais-en ce que tu voudras
d'ailleurs; mais ne laisse qu' moi le soin de la conduire.... C'est un
trsor que cette charmante _Augustine_.... Il y a l tout ce qu'il faut
pour russir, ne t'en inquites pas, je t'en conjure, tout est perdu si
tu t'en charges; tu n'entends rien au grand art d'chauffer une jeune
tte. Cette science sublime qui nous rend matre des ressorts de l'me
par l'influence des passions, qui nous enseigne  mouvoir tour--tour
celle qui doit produire un effet dsir; cette tude savante du coeur
humain qui nous en dveloppant les plis les plus secrets, nous montre en
mme-tems sur quelle touche il est bon d'appuyer, les diffrens usages
qu'on doit faire de la louange et de la flatterie; l'indulgence qu'il
faut avoir encore pour de certains prjugs; le genre de ceux qui ne
nuisent pas, l'espce de ceux essentiels  draciner, les nouvelles
lumires qu'il faut jeter sur tous les objets; la philosophie qu'il faut
rpandre, la sorte de dlicatesse bonne  mettre en oeuvre en raison de
l'ge; du sexe ou de l'ducation du sujet que l'on veut corrompre,
jusqu' quel point on peut s'aider du physique; la manire de manier
l'orgueil, de profiter des faiblesses trouves, de les tendre ou de les
changer de but; la faon d'touffer les remords, de les remplacer par
des sensations douces, d'employer enfin au vice qu'on dsire, jusqu'aux
vertus que l'on dcouvre; toutes ces profondes subtilits du grand
secret de la sduction, sont en un mot ignores de toi, ne t'en mles
donc pas, mon ami, laisse-moi faire et je russirai.

Il y a ici quelque chose de bien singulier, c'est que, de la science
d'interroger juridiquement, nat celle de sduire criminellement; car,
que sont nos interrogatoires captieux? que sont-ils autre chose que des
subornations et des sductions pouvantables?

Ainsi voil donc un de ces cas plaisans, o l'art de la vertu d'clat
qui nous lve et nous fait respecter, conduit  l'art du crime secret
qui nous dgrade et qui nous avilit. Sont-ce les extrmits qui se
rapprochent?... Non, ce sont les hommes qui se dpravent; ce sont les
abus de la civilisation, de cette civilisation si vante, qui ramne
l'homme  l'tat de la bte, bien plutt qu'elle ne l'en tire, qui le
courbe, qui l'asservit sous le joug psant de l'oppresseur, en faisant
adroitement passer  celui-ci toute la somme de flicit dont il prive
l'autre, au nom de Farinacius, de Jousse et de Cujas[7].... Qu'importe,
profitons-en et taisons-nous; quand le chameau baisse les reins et
s'agenouille, le voyageur monte dessus et le gouverne, sans s'aviser de
calculer ses forces, il ne s'tonne que de l'ineptie de l'animal qui ne
sait pas connatre les siennes. Mais revenons.

A toutes les armes indiques ci-dessus, je joindrai, comme tu sens bien,
le mobile puissant de l'intrt, vhicule certain sur ces tres
subalternes, qui ne concevant jamais le crime en grand, ne consentent 
risquer l'chafaud que dans l'espoir d'une fortune. Pour la demoiselle
_Sophie_, j'avoue qu'elle m'chauffe la tte, aller chercher une
retraite chez ma femme; et cette respectable pouse ne pas m'avertir
aussi-tt; s'tayer mystrieusement de tout cela pour me tenir en
bride;... eh! non, non, ma charmante; ce n'est pas  vous  jouer au fin
avec moi; dtendez-vous, et ne combattez pas, une seule de mes ruses
ferait chouer si j'en prenais la peine, toutes celles dont vous
accoucheriez pendant dix ans. Oh! voil des dlits trop graves pour tre
pardonns; le bien-tre de la socit exige un exemple. J'ai  rpondre
de ma conduite  tout le corps des maris.... Je serais un homme fltri,
ray du tableau, comme disait Linguet, si je laissais de telles
fredaines impunies.... Heureuse faute! Quelle source de dlices je vais
trouver dans votre punition; chaque branche est une volupt ...
tranquillise-toi donc d'Olbourg, je te le rpte; bois, mange ... et
dors, je rflchirai sur tes plaisirs, et sur notre tranquillit
mutuelle: n'est-tu pas trop heureux d'avoir un second tel que moi, un
ami qui ne te laisse d'autres soins que celui de cueillir les fruits de
tous les forfaits dont il veut bien se couvrir pour ton bonheur; il est
vrai que je risque moins que toi. Je l'avoue, afin de mettre ton coeur 
l'aise, et de le dgager d'une partie de la vive reconnaissance qui le
captiverait sans cela.

De la considration, mon ami, du crdit, de l'argent, une place, voil
tout ce qu'il faut pour faire ce qu'on veut.... Je dis bien ... une
place ... oui, une place  l'abri de laquelle on puisse se mettre, en
cas de besoin ... car dans les ntres, par exemple, ce n'est pas de se
bien conduire qu'on exige, il s'agit seulement d'y obliger les autres.
Pour peu qu'on ait fait rouer _magistralement_ une mriter de l'tre
vingt fois soi-mme, si l'on veut, sans le plus petit danger, et voil
ce qui fait que j'aime la France  la folie. Cette impunit qu'y promet
un peu de considration, cette assurance de pouvoir tout faire avec un
harnois noir, et la caricature ampoul, roide et rigoriste qu'il faut
pour en imposer au vulgaire, est une des choses qui me fera toujours
prfrer notre bonne patrie,  ces maudits royaumes du nord, o notre
crdit se perd, o nos prvarications se punissent, o les peuples
clairs par le flambeau de la philosophie, commencent  croire qu'ils
peuvent se gouverner sans nous, et o ils s'avisent d'tre heureux sans
la peine de mort.


Note:

[Footnote 7: Imbciles cuistres, ou plutt espce de dmoniaques qui ont pass
leur triste et malheureuse vie  prouver  d'autres pdans en combien de
manires diffrentes on pouvait se permettre de se dfaire de ses
semblables, et qui ont tranquillis la conscience de ces pdans, sur la
foule d'atrocits juridiques qu'ils commettent, par un million de
sophismes, plus diffus, plus absurdes les uns que les autres. Le
dmoniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a
prouv invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un
homme  mort, plus il tait certain que cet homme la mritait.--Je le
demande, quel est le plus coupable envers l'humanit, ou de Cartouche,
ou d'un insigne coquin, capable d'crire des horreurs aussi dangereuses,
et qui viennent d'tre depuis quelque tems si criminellement excutes.
_Note de l'diteur_.]


       *       *       *       *       *


LETTRE XXVII.

_Madame de Blamont  Valcour_.


Vertfeuil, ce 28 septembre.

Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donn
un coeur sensible que pour l'prouver par les plus rudes combats.... Je
serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de
croire  prsent qu'une me tendre soit un des plus beaux dons de la
nature; elle ne nous l'a donne que pour notre tourment.... Que dis-je?
et quel blasphme osais-je profrer! N'est-ce pas une injustice  moi,
que de prtendre  un bonheur sans mlange? En existe-t-il sous le
ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'tre ne pour les
revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une
table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de
quel droit osent l'accuser ceux qui sment leur or, au-lieu d'en
recueillir? Il y a une somme -peu-prs gale de biens ou de maux,
suspendue sur nos ttes, par la main mme de l'Eternel; mais il est
indiffrent sur qui elle tombe; je pouvais tre heureuse, comme je suis
infortune; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les
torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait
pas quelque jouissance ... mme dans l'excs du malheur;  force
d'aiguiser notre me, il en augmente la sensibilit; ses impressions sur
elle, en dveloppant d'une manire plus nergique toutes les manires de
sentir, lui font prouver des plaisirs inconnus  ces tres froids,
assez malheureux pour n'avoir jamais vcu que dans le calme et dans la
prosprit; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens,
mon ami, ces instans dlicieux, o l'on fuit l'univers, o l'on
s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus pais d'un bois pour y
pleurer tout  son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son
malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on prvoit tout
ce qui va l'accrotre, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repat.... Ces
tendres souvenirs des jours de notre enfance, o l'on ne les connaissait
point encore, ces longues et pnibles rminiscences sur les divers
vnemens qui nous y ont plong, ces sombres craintes de le sentir nous
accompagner jusqu' la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les
mains livides de l'infortune ... et prs de tout cela, cet espoir si
doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se scher nos larmes,
et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas
des volupts? Ah! ce sont celles d'une me douce; ce sont celles d'un
coeur dlicat; laissez-moi-les goter un instant avec vous.

Sacrifie bien jeune[8]  un poux qui n'avait rien pour me plaire, et
que je connaissais  peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond
de mon me, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les
enfreignis jamais ... Je vis mes gards pays par des durets, mes
attentions par des brusqueries, ma fidlit par des crimes, ma
soumission par des horreurs.

Hlas! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu' moi de n'tre pas
aime, malgr les louanges dont j'tais enivres chaque jour; j'aimais
mieux me croire des dfauts ou des torts, que de supposer mon poux
injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son
estime, si ce n'en tait pas de son amour, tous mes sentimens se
portrent ds-lors sur ces gages sacrs.... Eh bien! me disais-je, je
serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas t assez heureuse pour
tre celle de mon poux; ils me consoleront de ses durets, et je
trouverai dans leurs bras la flicit qu'on m'enlve. Que de projets ne
form-je pas ds-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces
ides; elles seules parvenaient  fermer mes paupires, je ne
m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers
ds que je croyais avoir trouv ce qui devait rendre heureux mes enfans.
Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce ft encore l pour moi la source
du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la
retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit
aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux?
qui me fait avaler, jusqu' la lie, la coupe amre de l'infortune? celui
que j'ai toujours respect ... chri; celui que l'on m'avait donn pour
tre le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais t que le
destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi
qui aurais mieux aim perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce
ft.... Celui que je regardais comme mon pre aprs la perte du mien....
Comme mon ami ... comme mon poux, et qui n'tait que mon tyran et mon
perscuteur.

Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant,
je le vois, je veux bien mler mes larmes aux vtres, mon ami, mais je
ne veux pas vous en faire rpandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh!
comme nous eussions t heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et
moi, quels jours sereins et purs eussent t fils pour tous trois....
Avec quel calme je serai arrive prs de vous, aux bornes de ma vie! ma
vieillesse n'eut t qu'un printemps, les yeux ferms par la tendre main
de l'amiti, je me serais plonge dans le cercueil avec la tranquillit
du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera
m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien!
voyez comme je retombe malgr tout dans le sombre que je veux viter....
Non ... j'arrterais en vain la source de mes pleurs, elles coulent
malgr moi.... Mille nouvelles ides me tourmentent.... Si vous tes
malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser natre en vous une
passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser connatre
ni Aline, ni sa triste mre; aujourd'hui nous aurions tous bien des
chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux
autres.... Mais tout n'est pas dsespr; non Valcour, tout ne l'est
pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sincre amie, de
celle qui dsirerait avec tant d'ardeur, mriter ce titre avec vous....
Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare poux peut rflchir,
ce monstre qui le suit partout, et qui vous perscute avec tant de
furie, sentira peut-tre qu'aucuns des plaisirs qu'il espre ne peuvent
se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin
de le penser et de le croire; l'illusion est  l'infortune, comme le
miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire
prsente  l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.

Comme il m'a abus cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite  ce
qu'on dsire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant
d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il
imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... Hlas! vous avez
bien raison, il me trompait autant qu'il tait en lui, il devait croire
Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans
de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle,
et il jurait qu'elle ne l'tait pas, le crime est donc dans son entier,
et ce que j'ai obtenu de sa fausset, n'est donc plus que le fruit de sa
honte.... Ce sentiment mne au dpit, et le dpit a tout dans de telles
mes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point
abandonne.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les
implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre
toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous
rendre compte des projets et de mes dmarches, car avec ce langage de la
plainte mon coeur s'altre  tout instant.

Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir  l'envie de savoir au plutt
des nouvelles d'_Elisabeth de Kerneuil_. Quelque soit le sort qu'elle
prouve, il m'intresse trop rellement pour que je n'aye pas dsir de
l'claircir. Dterville a crit sur-le-champ  un de ses parens 
Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de
lumires qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans
ce cas-ci, est trs-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans
doute, le plus grand dsir de possder cet enfant, mais quel droit
aurais-je  son coeur?

Le seul titre de mre que je pourrais lui allguer, me mritera-t-il sa
tendresse? n'est elle pas due, toute entire aux parens qui l'ont
leve?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en
runissant  la ravoir? Le sort, ou qu'elle a dj, on qui lui est
rserv, ne sera-t-il pas toujours prfrable  celui que je pourrais
lui faire, comme cadette?... Et les inconvniens de la rendre  un pre
qui peut-tre, ou ne voudra pas la reconnatre, ou ne verra dans elle
qu'une victime de plus  son insigne libertinage; ces dangers effrayans
les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser o
elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse
faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je
me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refuse 
mon me tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortune;
heureusement je sais l'tre, et mon coeur est dans un tel tat
d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien
pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience;
puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas?
dois-je en priver les hritiers lgitimes? Non, sans doute; cette
circonstance vous a frapp comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme
vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre. A l'gard de
Sophie, voici ce que nous avons fait, je ne sais si vous nous
approuverez.

Qu'elle appartint ou non au prsident; Dterville nous opposait toujours
le danger certain de la replacer  Berceuil; et l'impossibilit de l'y
remettre devenait d'autant plus fcheuse, que la variation de son sort
lui rendait fort doux celui que nous avions arrang pour elle dans ce
village; j'objectais  Dterville qu'il n'avait pas trouv d'obstacles 
l'tablissement de cette fille  Berceuil, dans les premiers momens o
nous l'avions conu, ne la croyant pas fille lgitime, et que je
n'entendais pas pourquoi il en trouvait maintenant qu'elle n'appartenait
ni au mari ni  la femme; il me rpondit qu'il avait foncirement
dsapprouv ce parti dans toutes les circonstances, mais que plus les
recherches du prsident paraissaient videntes, plus il croyait Berceuil
dangereux. Qu'elle ft sa fille ou non, nous ne devions pas douter
-prsent du dsir qu'il avait de la ravoir, que ds qu'il la saurait
hors de Vertfeuille, il ne manquerait pas d'envoyer chez _Isabeau_, et
qu'alors au lieu de sauver _Sophie_, il est clair que je la
sacrifiais;... je me suis rendue; nous avons donc dcid, un clotre 
Orlans, o nous travaillerions  lui faire prendre le got de la
retraite, et  l'enchaner au bout de quelques annes par des voeux, si
elle n'y sent aucune rpugnance; et ce sort quelque dur qu'il' puisse
tre, la drobant  celui bien plus fcheux sans doute, que lui aurait
rserv la vengeance de ses deux perscuteurs, nous parut dcidment le
plus sage de tous.

Il s'agissait de prvenir cette infortune des changemens de son sort et
de sa naissance, j'y prvoyais trop de chagrin pour vouloir m'en charger
moi-mme; notre ami a rempli ce soin, aprs beaucoup de larmes, comme
vous l'imaginez aisment, elle a d'abord tmoign quelque dsir d'tre
rendue  sa mre; convaincue enfin du danger qu'il y avait  ce parti,
elle a rclame a chre Isabeau; elle renonait volontiers  la dot, au
mariage, mais elle voulait demeurer avec Isabeau.... Autres dangers, et
elle a enfin conue ceux-l comme les premiers: Il faut vous drober au
prsident, lui a dit Dterville, il est certain qu'il vous cherche, nous
ne pouvons en douter, il est vident qu'il vous traitera mal s'il vous
dcouvre, une ternelle retraite devient le seul parti qui puisse vous
garantir et de ses piges et de ses fureurs, vous y serez moins comme
protg, que comme parente de madame de Blamont, et vous y jouirez de
cent pistoles de pension; ce sort la ne vaut pas celui d'tre sa fille,
mais ds que de malheureuses circonstances vous enlvent cette douce
satisfaction, vous serez mieux l qu'en nul autre endroit. Eh bien!
j'irai! s'est-elle crie, en larmes; je suis  charge  tout le monde;
je ne puis trouver d'abri sur la terre, que l'on me mette o l'on
voudra, je serai par-tout pntre de reconnaissance des bonts de la
dame qui veut bien ne pas m'abandonner;... ds que je l'ai su dans cet
tat, j'ai couru l'embrasser, elle s'est prcipite dans mes bras, toute
en pleurs, et m'a prodigue les choses les plus tendres et les plus
flatteuses; en vrit, mon amie, il y a des instans o mon coeur
l'emporte sur les ralits que vous nous avez apprises.... Il est
impossible que les vertus de cette me charmante se trouvent dans la
fille d'une paysanne dprave, telle que vous nous avez peint cette
Claudine. Mais il fallait s'en tenir aux preuves et l'arracher; nous
l'avons donc, Aline et moi, avant-hier conduite aux Ursulines d'Orlans
dont je connais la suprieure, je l'ai recommande comme une parente, et
place sous le nom d'_Isabelle-des-Ganges_, avec mille livres de rentes,
dont l'acte lui a t pass sur-le-champ, je n'ai point cach mes motifs
de mystre  la suprieure, j'y ai intress sa religion et sa piti,
elle ne communiquera qu'avec moi pour tout ce qui concerne cette jeune
personne, et cachera absolument son existence au reste entier de la
terre. Mais je la verrai ... cette chre enfant ... je le lui ai promis,
elle me l'a demande avec instance, elle m'a dit qu'elle renoncerait
plutt  tout le bien que je lui faisais qu' cet engagement, elle m'a
demand la permission de m'crire, et sur-tout de pouvoir faire passer
quelque chose tous les ans sur sa pension  Isabeau. Ces deux demandes
faisaient trop d'honneur  son me tendre pour tre refuses; je les lui
ai accordes de tout mon coeur, et nous nous sommes quittes.... Quand
elle m'a vue prte  ouvrir la porte du parloir ... son me a clate,
elle a jete ses jolis bras au travers des grilles, elle a demande avec
instance la faveur de baiser encore une fois les mains de ses
bienfaitrices: nous sommes revenues sur nos pas, et la douleur l'a
suffoque en nous embrassant encore toutes deux.... Voil donc l'tre
que le prsident accuse de fausset, d'imposture et de crimes, ah!
puisse-t-il pour le bonheur de ce qui lui appartient tre aussi pur que
celle qu'il ose calomnier ainsi.

Nous nous sommes retires, et je vous rponds qu'Aline n'tait pas en
meilleur tat que moi. Nous ne sommes pourtant parties de la ville que
le lendemain aprs avoir appris que cette pauvre fille tait aussi bien
qu'elle pouvait tre pour sa situation, elle avait devine elle-mme la
mort de son enfant, quand elle avait vue qu'on ne lui en parlait pas.
Mais Dterville l'avait si bien ramene  la raison sur cet objet, que
sa douleur a t beaucoup moins vive que nous ne l'aurions cru.

Pendant que j'agissais de ce ct, Dterville allait de l'autre rompre
nos engagemens de Berceuil; la bonne Isabeau a t dsole, je n'ai pu
rsister au charme de lui laisser une petite somme sur l'argent que je
retirais du cur, ainsi qu'une autre  ce bon pasteur pour les
malheureux de sa paroisse. Il est si doux mon ami de faire un peu de
bien, et  quoi servirait-il que le sort nous et favorablement trait,
si ce n'tait pour satisfaire tous les besoins de l'infortun? nos
richesses sont le patrimoine du pauvre, et celui qui ne sent pas le
plaisir de les soulager, a vcu sans connatre et la vritable raison
pour laquelle il tait n plus  son aise qu'un autre, et les plus doux
charmes de la vie.

Toutes nos oprations termines, nous nous sommes runis, nous nous
sommes regards, comme le feraient des gens, qui du sein de la
tranquillit auraient subitement passs dans celui des angoisses et des
tribulations; et, qui voyant enfin le calme renatre.... Je dis le
calme,.car j'y crois, et ne vois absolument rien qui puisse le troubler
jusqu' notre retour  Paris. Alors, mon intention est de demander de
seconds dlais, de contenir du mieux que je pourrai le prsident, avec
le peu de moyens que je retire de tout ceci, et d'armer enfin mes parens
s'il le faut; car soyez-en bien sr, il n'y aura que la force qui pourra
me dcider  sacrifier ma fille au sclrat qui la dsire ... et si je
gagne ma cause, en faveur de qui sera-ce?... Connaissez-vous l'homme 
qui je la destine?... C'est au plus digne de la possder.... C'est au
meilleur ami de mon coeur.


Notes:

[Footnote 8: Elle fut marie  quinze ans; elle va de trente-cinq  trente-six,
lors du moment d'action de ces lettres; elle accoucha d'Aline  seize
ans: elle est grande, faite  peindre. Les traits les plus doux, les
plus agrables, ptrie de grces et de talens.]

[Footnote 9: M. de Blamont avait quinze ans plus que sa femme, indpendamment des
dfauts de caractre assez prononcs dans ses lettres, pour donner une
juste horreur de lui, il y a peu de figures plus repoussantes; il a le
regard effrayant, la bouche affreuse, le nez trs-long, le front chauve
et bas, le menton relev, en perruque depuis son enfance; une taille
longue, frle, vote, la poitrine plate, un son de voix rauque et
cass, et malgr tout cela, beaucoup d'esprit et quelques connaissances.]


       *       *       *       *       *


LETTRE XXVIII.

_Aline  Valcour_.


Vertfeuil, ce 8 octobre.

Oh Valcour! vous avez partag mes peines ... elles ont pntres votre
coeur! Combien me sont prcieux les tmoignages que vous m'en donnez! Je
pardonne moins  mon pre tout ce qui s'est pass que sa funeste liaison
avec ce vilain homme. S'il pouvait perdre ce malheureux ami, je suis
sre qu'il redeviendrait plus honnte, il a plus d'esprit que ce
monstre, et pourtant il est entran par lui. Perfide effet du vice!...
Je le hassais tant, que je croyais que pour sduire, il lui fallait au
moins des charmes, je me trompais, grand Dieu! vous le voyez, il y
russit en n'offrant  nud que sa laideur.

Vous me demandez, mon ami, si l'amour avait autant de part que la
dcence au mouvement qui m'a fait fuir? ah! comment voulez-vous que je
puisse distinguer entre ces deux effets.... Ce que je crois ... ce que
je sens, c'est que l'amour les runit, les confond tous si bien en moi,
qu'il n'est pas une seule pense de mon esprit, pas un seul mouvement de
mon coeur qui ne soit d  ce premier sentiment; il dirigera toujours
tous les pas que vous me verrez faire, et quand vous exigerez de moi de
vous dvoiler des motifs; je ne vous offrirai jamais que mon amour.

J'ai bien pleur cette pauvre Sophie, quels revers!... Hlas! elle se
croyait ma soeur, aujourd'hui la voil fille d'une paysanne trop indigne
d' elle pour qu'on ose mme la lui rendre; elle n'y perdra rien, ma mre
m'a promis de la regarder toujours comme sa fille, je lui ai jur de
l'appeler toujours ma mre, et de lui conserver  jamais tous le
sentimens de ce titre ... et celle  qui je les dois rellement.... Je
ne la verrai donc jamais?... Qui sait?... Dterville a crit; nous
attendons. Ah! comme je ferais de bon coeur le voyage de Bretagne pour
aller l'embrasser!... Mais je ne voudrais pas qu'elle sut que je lui
appartins. Je voudrais faire accidentellement connaissance avec elle,
pour voir si nos caractres se conviendraient.... Si elle finirait par
m'aimer.... Pour moi, je sens que je l'aime dj ... ah! chimres que
tout ceci! Je parierais bien que je ne la verrai de ma vie.... Quelle
fatalit! que de drangement!... que de dsordre dans une famille cause
la cupidit d'une malheureuse nourrice; je ne suis pas svre; mais
convenez, mon ami, que de telles fautes ne devraient pas rester sans
punition?

Le comte de Beaul est revenu nous voir, je l'aime, il vous estime, oh,
mon ami! quel titre pour tre chri de moi! J'tais d'avis que ma mre
lui confia nos peines.... Peut-tre le fera-t-elle, assurment il nous
servirait de tout son pouvoir. Julie me disait hier que c'tait un
ancien amant de ma mre.... Quelle histoire! j'en ai ri, le comte est
bien plus vieux; mais il tait jeune encore, quand ma mre entrait dans
le monde, et ils se connaissent depuis cette poque.... Ah! si jamais
cette femme respectable avait due s'carter des devoirs pnibles et
rigoureux que lui imposoit le ciel, assurment le choix qu'elle aurait
fait du comte aurait bien excus ses erreurs. Oh, mon ami! laissez-moi
rire une minute avec vous, la joie est si peu souvent dans mon coeur,
que vous devez bien un peu d'indulgence aux courts momens o je m'y
livre; mais si elle tait vraie cette folie que je viens de dire, si
j'tais la fille du comte de Beaul ... je gage que vous l'aimeriez
mieux.... Allons.... Je ne veux plus dire d'extravagances, ma gaiet
n'est pas assez bien revenue pour cela ... celles-ci sont tellement
chimriques, que j'ai cru pouvoir me les permettre pour vous amuser un
instant. S'il est une femme au monde  qui soit d lgitimement les
titres de chaste et de vertueuse, on peut bien dire que c'est 
celle-l! et quel mrite elle avait  s'en rendre digne.... Vous le
savez, mon ami.... Combien de fois lui ai-je vu dplorer dans mes bras
le poids du fardeau dont elle tait accable.... Si cet homme cruel se
fut content de la ngliger, elle et trouve dans son indiffrence pour
lui, des raisons de pardonner ces torts-l; mais le pervers....
Changeons de propos, c'est mon pre, et je dois respecter dans lui
jusqu' ses carts.... Hlas! je le ferais sans peine, si ces torts
n'outrageaient pas la meilleure des mres: mais ce que je dois 
celle-ci, me fait quelquefois oublier ce qu'exige l'autre, et
l'obligation de har le perscuteur de celle qui m'a port dans son
sein, vient souvent m'affranchir des sentimens dus  celui qui m'y
plaa. Adieu, mon ami, ma tte s'attriste; je ne veux pas vous ennuyer.
Nos aventures.... La saison qui s'avance, tout cela drange un peu et
notre plan de vie et nos promenades ... oh! combien voil de tems que je
ne vous ai vu!... Prs de sept mois, si vous voulez je vous dirais de
mme en jours, en heures et en minutes; ces affreux intervalles sont mis
par moi au rang des instans o je ne vis pas.... Ah! si l'on retranchait
ainsi de sa vie tous ceux o nul plaisir ne doit natre pour nous;
vivrait-on en tout plus de quatre ans?


       *       *       *       *       *


LETTRE XXIX.

_Le chevalier de Meilcourt  Dterville_.[10]


Rennes, ce 12 octobre.

Je dsirerai, mon cher Dterville, pouvoir rpondre, et plus au long, et
d'une manire plus satisfaisante,  la lettre que vous m'avez fait
l'amiti de m'crire, mais enchan par des considrations dont je
dpends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos
demandes d'autres lumires que celles qui sont contenues dans le peu de
lignes que vous allez lire.

Elisabeth de Kerneuil, doue de tous les agrmens de la figure et de
l'esprit, mais fille d'une mre qui ne pouvait la souffrir, rpondit
fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers
gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils prouvrent
l'un et l'autre  l'union qu'ils dsiraient, furent causes de deux
malheurs qui out  jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est
expatri, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant
que la nouvelle ne s'en rpandit, mademoiselle de Kerneuil avait dj
fini sa vie d'une manire plus affreuse, elle se tua ds qu'elle vit
l'impossibilit d'appartenir jamais  l'objet de ses feux.... Son pre
tait mort depuis long-tems, sa mre a termine ses jours deux ans aprs
l'vnement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de
Kerneuil tait fille unique, les biens ont passs  des collatraux ...
c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous
interrogeassiez dans notre province, ne vous rpondrai pas avec tant de
franchise; il altrerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance
qu'on avait fait courir des bruits trs-divers sur cette malheureuse
aventure ... vous eussiez sans doute dsir plus de dtails, mais les
liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon
cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais
rvel qu'aux personnes qui vous chargent de m'crire, et que vous
voudrez bien engager au secret.


Note:

[Footnote 10: Cette lettre-ci tait incluse dans la suivante.]


       *       *       *       *       *


LETTRE XXX.

_Madame de Blamont  Valcour_.


Vertfeuille, ce 16 octobre.

Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne
retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter
ternellement.... Elle tait malheureuse.... Ah comme je l'aurais
aim!... elle s'est tue de dsespoir.... Elle tait hae.... Funeste
erreur!... Tout cela fut-il arriv sans l'infamie de cette nourrice?
sans l'affreux projet de mon poux? J'aurais voulu de plus grands
dtails, mais  quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la
verrai jamais!... Il faut touffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!
j'apprends depuis tant d'annes  leur faire violence, qu'un sacrifice
de plus ne devrait pas me coter.... Valcour, crivez-moi ...;
calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'tre, mon coeur
toujours du, veut les secours de l'amiti, il lui faut un sentiment
rel pour le consoler de toutes illusions qui l'garent. En vrit,
c'est un grand malheur d'tre organis moins grossirement qu'un autre,
pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de
plus.

L'excs des prcautions que nous sommes oblige de prendre, nous privera
peut-tre de vous crire aussi souvent que nous le faisions; cet homme
cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres
qui ne me fasse frmir. Cependant, ne vous inquitez nullement, il ne se
passera rien de srieux que vous n'en soyez instruit aussitt. Adieu,
plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXXI.

_Valcour  Madame de Blamont_.


Paris, ce 22 octobre.

Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilit est un des plus cruels
prsens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exs fait votre
malheur. Votre me est d'une dlicatesse qu'elle semble toujours voler
au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On
dirait qu'elle aime  s'en nourrir, et que cette manire d'exister comme
plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette
fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des
maux rels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette
faon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait
fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit tre en
raison du leur pour nous; il me paratrait tout aussi dplac d'aimer un
enfant qui nous harait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)
d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des
rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un tre
inconnu? Peut-tre trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;
mais il faut impitoyablement enlever  un coeur aussi sensible que le
vtre, la facilit perptuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le
sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances
que la mort de Claire vous drobe; ah! votre sant m'inquite bien plus
que cette perte qui ne doit en vrit vous faire aucune impression!
voil une chose relle  mnager et qu'il ne faut pas sacrifier  des
chimres; songez que vous vous devez  mnager et qu'il ne faut pas
sacrifier  des vous-mme,  une fille qui ne respire que pour vous, 
des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que dsolerait la plus
petite altration d'une sant qui leur est si chre; j'apprends avec
douleur que vous voulez tre quelque tems sans me donner de vos
nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le
dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux
dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne
pensez qu' vous, je vous en conjure; je serai consol de tout, que
dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez
moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser
ignorer.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXXII.

_Valcour  Aline_.


Paris, ce 5 novembre.

Quel silence! je n'ai os le troubler, mais en tais-je plus
tranquille,... s'il m'tait possible de vous voir! je souffrirais bien
moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et
sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce
supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous
pas une minute? je sens toute l'tendue de la demande, je ne me rappelle
qu'en tremblant qu'elle m'a dj t refuse; mais je trouve dans la
force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces
longues soires ... 'arriverais dguis.... Le plus profond mystre
ensevelirait cette dmarche.... Je me jetterais un instant ... un seul
instant aux pieds de votre respectable mre et aux vtres, quel calme
rpandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que
je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,...
ces jours infortuns qui vous sont consacrs, s'usent ainsi dans les
larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de
mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie
s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne,
sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux o
je suis condamn  vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je
tout ce que je peux pour loigner de moi ce dsir violent, il renat
sans cesse dans mon coeur, toutes mes ides me le ramnent, je dois
mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est 
charge, je parcours les beauts de la nature;... je l'tudie, je cherche
 la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon
Aline. Ayez piti de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!...
ne cherchez pas surtout  me calmer par des raisons; mon coeur n'coute
plus que le sentiment qui l'entrane, si vous ne le satisfaites pas
Aline, vous allez le rduire au dsespoir,... et vous n'chapperez pas 
vos remords.... Votre excs de rigueur aura fait deux malheureux, sans
que quelques biensances o vous aurez inutilement sacrifi, vous donne
une vertu de plus.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXXIII.

_Madame de Blamont  Valcour_.


Vertfeuille, ce 12 novembre.

Oui, c'est moi qui rponds; votre Aline est trop faible pour s'en
charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous
en faites  vous-mme, et voil ce me semble, tout ce qui rsulte de ce
petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous
donc pas l'impossibilit de votre proposition, et dans la circonstance
o nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous
m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas  me rendre plus malheureuse
que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait
l'orage si la dmarche tait dcouverte? Ah mon ami! appelez ici au
secours de votre raison cette dlicatesse qui caractrise si bien le
coeur qui m'a sduit.... Consultez-l, vous verrez si elle vous permet
de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui
vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put tre
ignor, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir
consenti, malgr la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien
que je n'ai rien  craindre de vous. Votre honntet, vos vertus me
rassurent et l'amant assez dlicat pour n'exiger un rendez-vous de sa
matresse qu'en prsence mme de sa mre, ne deviendra jamais le
sducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent
mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous loignerez votre
bonheur.... Que dis-je, vous le dtruiriez  jamais. Travaillons plutt 
l'obtenir un jour sans mlange, qu' le goter ainsi par portion, qu'
hasarder pour un moment heureux qui, peut-tre, ne russirait pas, la
certitude de le savourer bientt tout entier.... Non , je m'oppose 
cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici  quelque temps
vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...
est-ce ainsi que vous en faites paratre?... Je vous pardonnerais si
vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous tes aim, vous l'tes
uniquement, rien ne peut agiter votre me, rien ne doit la porter au
dsespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-tre autant
qu'elle, que c'est moi qui vous dfends de vous dsesprer, et que c'est
moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous tes plus
sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manire que tu
captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends matre
de ses passions!... La voil cette chre Aline, la voil prs de moi,
qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux
grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart
d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le
dsire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne
se peut pas, soyez bien sr que si je n'y voyais pas moi-mme les plus
grands dangers, je l'aurais peut-tre imagin la premire, croyez-vous
que je ne sache pas ce qui peut convenir  l'amour. Je n'ai jamais
connu, dieu merci, cet espce de dlire, mais je le conois,
rassurez-vous donc, _vous tes aim_, oui, j'ai voulu que ce mot fut
trac par celle mme qui l'crit d'aprs son coeur, on vous aime, on
s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne dtruisez pas l'effet
de nos soins, et ne cherchez pas  tout perdre pour un instant de
satisfaction, qui ne servirait peut-tre qu' nous replonger dans un
abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens
bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que
non,... pour m'assurer que vous avez dj fait le sacrifice de cette
extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le
fruit de votre raison que de mes argumens,  ct du bien que je fais,
je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma
jouissance sera toute entire, je serai sre que vous avez t
raisonnable par le seul effet de vos rflexions, et je n'ai pas la
douleur de dchirer votre me en vous crivant les miennes.


       *       *       *       *       *


LETTRE XXXIV.

_Dterville  Valcour_.


Vertfeuille, ce 15 novembre.

Depuis assez long-temps, tu dois t'tre aperu, mon cher Valcour, que
quand les lettres sont de moi, il s'agit toujours de quelques nouvelles
catastrophes.... Eh bien! voil dj la tte en l'air.... La philosophie
hors de ses gonds, comme disait l'autre jour une certaine dame de ta
connaissance,  propos de ton ridicule projet ... _plus de
tranquillit,... plus de principes,... plus de bon sens!_.... Qu'il faut
peu de choses pourtant pour faire un fou d'un homme raisonnable, et
souvent un tre trs-sens de la plus extravagante des cratures. Il me
prend envie de t'impatienter,... voyons, calculons d'un ct tous les
vnemens que tu dois regarder comme heureux. Secondement, tous ceux qui
peuvent t'tre contraintes; troisimement, enfin, tous ceux qui ne te
sont qu'indiffrens. Il est bien certain que ce que j'ai  t'apprendre
est dans l'une de ces trois classes, formons-les; il serait possible
d'abord que le prsident fut revenu; qu'Aline fut enleve,... possible
qu'il se fut mis  la raison, qu'on t'attendit pour un mariage ...
extrmement simple, que des inconnus fussent fortuitement arrivs 
Vertfeuille, et nous eussent appris des choses trs-extraordinaires;
n'est-il pas vrai, mon cher, que tous ces incidens sont dans la classe
des choses possibles? eh bien! calme tes craintes sur le premier; ne te
livre pas tout--fait au doux espoir du second, et coute pacifiquement
le troisime.

Le soir que madame de Blamont t'crivit, nous tions, elle, Aline,
Eugnie et moi,  raisonner sur ta folie; M. de Beaul jouait aux checs
avec madame de Senneval, il tait environ huit heures du soir, le ciel
trs-obscur se remettait  peine d'un ouragan pouvantable, lorsque
tout--coup nous entendmes un homme  cheval, faire retenir la cour de
son fouet ... de ses cris, et appeler  lui de toutes ses forces.... On
ouvre les portes, les valets courent.--On claire, madame de Blamont
frmit, Aline et elle s'imaginent revoir encore le terrible objet de
leurs craintes, le comte lui-mme tout _chec_ et _mt_ qu'il est, vole
avec moi  la suite des valets, et nous amenons enfin dans le premier
anti-chambre, un malheureux domestique mouill jusqu'aux os, crott
par-dessus la tte, qui nous demande s'il est dans la route d'Orlans?
et s'il lui reste bien du chemin  faire pour arriver dans cette
ville?--Beaucoup, et d'o venez-vous?--de Lyon, nous allons  petite
journe  Paris, mon matre qui me suit avec sa femme a voulu passer par
la route d'Orlans, et ce maudit caprice est cause que nous voil
perdus. Je connais l'autre chemin, point du tout celui-ci.... La nuit
est venue.... Un temps du diable, marchant en tte de la voiture, j'ai
gar le postillon qui me suivait, parce que je m'garais moi-mme, et
nous voil  prsent je ne sais o;--chez d'honntes gens.--Je le vois
bien, mais nous aimerions mieux tre  l'auberge; parce que mon matre
qui voyage _incognito_, entendez-vous, ne veut gner personne, et il
n'acceptera srement jamais l'asyle que vous allez avoir la politesse de
lui offrir.--Et o est-il votre matre?--A deux cents pas d'ici, au coin
de l'avenue, s'il y avait eu seulement une chaumire, il s'y serait
arrt; mais il n'y a que des arbres, il m'a envoy devant pour tacher
d'obtenir quelqu'claircissemens sur la route qu'il nous faut
prendre.--Allez le chercher, lui a dit le comte, et dites-lui que madame
la prsidente de Blamont, dans la terre de laquelle il est, serait
trs-fche qu'il ne lui fit pas l'honneur de venir souper chez
elle.--Ma foi, monsieur, vous nous rendez la vie, vive les honntes gens
morbleu, si j'tais tomb dans une caverne de voleurs, on ne m'aurait
pas tant fait de politesse, et l'cuyer fidle revole vers son matre,
pendant que le comte s'empresse d'apprendre  madame de Blamont la
libert qu'il vient de se permettre, en offrant sa maison  ces
voyageurs gars. Cette femme charmante que l'on sert quand on lui
prpare le plaisir de faire une bonne oeuvre, a comme tu crois, sonn
bien vite pour donner des ordres, on a allum des flambeaux, et on a
couru au-devant de la voiture pour la conduire plus srement  la
maison; un quart-d'heure aprs, les portes du salon se sont ouvertes, et
nous avons vus paratre un jeune homme d'environ 27 ans, nous prsentant
comme lui appartenant une femme de 17  18 ans, et nous offrant l'un et
l'autre  ct des traits les plus doux et les plus rguliers, le ton le
meilleur et le plus honnte.

[Illustration: _Quelles grces je rends  la fortune de l'accident qui
m'arrive_.]

Quelles grces ne dois-je pas rendre  la fortune, madame, a dit le
jeune homme  la matresse du logis, de l'accident qui nous arrive,
puisqu' lui seul est d le bonheur inespr pour moi de vous offrir mon
respect; je ne vous demanderais qu'un guide, madame, si mes chevaux
n'taient pas rendus, et si j'osais ravir  votre coeur le charme que je
lui vois goter  l'hospitalit qu'il nous donne; et pendant ce tems l,
la jeune femme s'exprimait avec encore plus d'agrment et de facilit.
Elle tait habille  l'anglaise, un lgant chapeau de paille sur les
yeux, la taille mince et bien prise, de trs-beaux cheveux noirs,
ngligemment attachs par un ruban rose, une vivacit extraordinaire
dans les yeux; le nez un peu aquilin, de belles dents, de trs-jolis
dtails, et une finesse tonnante dans les traits.... On s'est assis, on
a jas un instant, et on s'est mis  table.... Vous alliez  Paris,
monsieur, a dit madame de Blamont, au jeune homme?--Non, madame, je
ramne ma femme au sein de sa famille, dans la province du Mans, et je
rejoins mon corps aprs l'y avoir laisse; tes-vous des ntres, a dit
le gnral Beaul, servez-vous dans la cavalerie?--Non, monsieur, je
suis capitaine au rgiment de Navarre, et je vais le retrouver  Calais,
aprs avoir remis ma femme entre les mains de sa mre; nous venons de
voir, en Dauphin, un vieil oncle  moi, qui voulait nous embrasser
avant que de mourir, et qui nous a laiss douze mille livres de
rente.--Voil le voyage bien-pay, a dit madame de Senneval.--Oui,
madame, si quelque chose pouvait payer la mort des gens qu'on aime et
qui nous tiennent d'aussi prs. Au dessert, _Lonore_, c'est le nom de
cette charmante aventurire, a eu un petit moment de vapeur;
_Sainville_, son poux, a vol  elle.... Ne vous alarmez pas, madame,
a-t-il dit  madame de Blamont, ce sont des accidens de jeune femme, qui
doivent peu surprendre dans les premires annes d'un mariage; nous vous
demandons la permission de nous retirer.... Et ils sont monts tous les
deux dans l'appartement qui leur tait destin. Comme Lonore n'a point
de femme avec elle, madame de Blamont lui a envoy les siennes; elle les
a remerci trs honntement, et ne s'en est point servi.

Revenus tous du premier tonnement de cette aventure, il nous a t
impossible de ne pas entrevoir des contradictions dans le rcit de nos
voyageurs; d'abord le valet nous dit qu'ils viennent de Lyon, et qu'ils
vont  Paris.--Le matre, ou qu'il oublie l'ordre donn  son valet, ou
qui a peut-tre nglig de lui en donner un, nous assure, au contraire,
que c'est du Dauphin qu'il vient, et que c'est vers le Maine que leurs
pas se dirigent. La tournure de la jeune personne nous parut d'ailleurs
un peu suspecte. Elle a le ton gracieux et poli, sans doute, l'air de
l'excellente ducation. Mais en l'examinant un peu mieux, on voit qu'il
y a plus d'art que de nature dans ce qui lui donne les dehors de la
bonne compagnie. Ses manires sont tudies, ses gestes arrangs, sa
prononciation belle, mais affecte; elle est compasse dans ses
mouvemens, et au travers de tout cela, cependant on trouve de la candeur
et de la modestie. Le jeune homme est d'une trs-jolie figure, brun, un
peu hl, lestement fait, de trs-beaux yeux, les cheveux superbes, son
ton est moins manir que celui de la personne qui l'accompagne, mais on
voit qu'il connat celui du monde, et qu'il a tout ce qu'il faut pour y
russir. Au milieu de nos combinaisons, le comte chercha le nom de
_Sainville_ dans l'tat du rgiment de Navarre, et ne le trouva point.
Nos soupons redoublrent.... Nous demandmes l'ordre qu'ils avaient
donn  leurs gens. Ils leur avaient dit de s'informer de l'instant o
madame de Blamont serait visible le lendemain matin, d'entrer chez eux
une heure avant, et qu'ils partiraient immdiatement aprs avoir pris
cong de la matresse du chteau.--Parbleu, dit le comte de Beaul, ce
sont-la deux aventuriers, je le parie, il faut qu'ils nous payent
l'hospitalit par le rcit de leur histoire.

Un moment, par dlicatesse, madame de Blamont s'oppose  ce projet; elle
craignait que cela ne les fcht; plus il y a de contradictions dans ce
qu'ils disent, plus il est clair, objectait-elle, que leur intention est
de se cacher, le valet en est convenu, il nous a dit que son matre
voyageait mystrieusement, ne les contraignons pas  nous avouer leur
secret. Cette hospitalit que nous leur accordons, ne nous oblige qu'
des gards;... nous y manquerions, ce me semble, en les forant  se
dvoiler.--Mais il ne s'agit que de leur proposer, a dit madame de
Senneval; si cela les afflige, nous les laisserons partir sans leur en
parler davantage: et si, dans un cas contraire, ils viennent  y
consentir, pourquoi nous priver de cet amusement? Eugnie proposa de
faire questionner leurs gens, madame de Blamont ne le voulut pas, et
dfinitivement la rsolution prise fut, que la matresse du logis irait
elle-mme voir la jeune femme le lendemain matin; qu'elle commencerait
par l'inviter a se reposer quelques jours  Vertfeuille;
qu'insensiblement elle lui laisserait apercevoir l'intrt qu'elle
prenait  cette belle voyageuse, et le dsir qu'elle aurait de la
connatre plus particulirement.... Mais timide, comme tu la sais, elle
n'osa jamais faire cette visite seule, et je fus choisi pour l'y
accompagner. Comme elle avait fait dire exprs qu'il ferait jour chez
elle  neuf heures, afin d'tre sre de les trouver levs  huit et
demies; nous y passmes  cette heure, leur toilette tait acheve, et
ils se prparaient  descendre.... Ils tmoignrent combien ils taient
honteux d'tre prvenus. Les politesses furent rciproques de part et
d'autres. Madame de Blamont engagea la conversation avec beaucoup
d'adresse; le mari et la femme, tous deux remplis d'esprit, la le
vinrent, et loin de se refuser  ce qu'on paraissait dsirer d'eux, ils
tmoignrent, sans la moindre contrainte, qu'ils taient trop heureux de
pouvoir reconnatre, par une aussi faible marque d'obissance, toutes
les attentions dont on les comblait:--n'imaginant pas que nous pouvions
vous intresser  ce point, madame, dit Sainville, vous nous pardonnerez
d'avoir un peu dguis le vrai en arrivant hier chez-vous. Il est des
choses que l'on peut cacher, sans offenser en rien ceux avec qui l'on
les dguise, en ne nous refusant point aujourd'hui aux claircissemens
que vous exigez, peut-tre serons-nous mme encore, contrains  quelques
restrictions; mais comme elles ne diminueront en rien la singularit de
nos rcits; vous nous, les pardonnerez, madame, bien sr que
l'exactitude la plus entire guidera tous nos autres dtails....
Contente de ce qu'elle obtenait, madame de Blamont n'osa pas appuyer
d'avantage; et il fut convenu que l'on ferait un djeuner dnatoire,
qui, nous formant une plus grande journe, nous donnerait le temps de
prter toute notre attention aux aventures que nous devions entendre. On
se mit donc  table de trs-bonne heure, et ds que l'on fut rentrs
dans le sallon, la compagnie s'tant range en demi-cercle, autour de
ces deux jeunes personnes, Sainville commena son rcit dans les termes
suivans.

Le courier part, l'heure presse, tu permettras, mon cher Valcour, que ce
long dtail fasse le sujet de ma prochaine lettre, et je t'embrasse.


_Fin de la seconde partie_.












End of Project Gutenberg's Aline et Valcour, tome 1, by D.A.F. de Sade

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR, TOME 1 ***

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