Project Gutenberg's Le roman de la rose, by G. de Lorris and J. de Meung

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Title: Le roman de la rose
       Tome I

Author: G. de Lorris and J. de Meung

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16816]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE ROMAN DE LA ROSE

par

GUILLAUME DE LORRIS et JEAN DE MEUNG


            *       *       *       *       *


dition accompagne d'une traduction en vers;

Prcde d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

par

PIERRE MARTEAU


TOME I


PARIS
1878

            *       *       *       *       *

[p. I]
     Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen,
     rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et
     Gauvain, ou commenter le _Romant de la Rose_, que s'amuser  je ne
     say quelle grammaire latine qui a pass son temps.

(RONSARD.)


       *       *       *       *       *



LE XIXe SICLE ET L'AMOUR. [p. III]


LE XIXe SICLE.

    _Qui donc t'a donn, bel enfant,
    Cette fleur toute frache close?
    Je suis dj vieux, et pourtant
    Jamais ne vis si belle Rose_.

    _Quel clat, quelle douce odeur!
    De la Nuit, sur sa tige verte,
    Scintille encore un tendre pleur,
    Et l, sur sa lvre entr'ouverte_.

    _Parmi ce jardin radieux
    Que chaque jour fleurit l'Aurore,
    Que n'ai-je l'arbre merveilleux
    Qui fit si belle fleur clore!_

    _Dessus ses rameaux vigoureux
    Greffant mes dlicates entes,
    Je verrais son suc gnreux
    Rgnrer mes frles plantes_.
[p. IV]
    L'AMOUR.

    _C'est que vous ne connaissez pas,
    O vieillard, toutes vos richesses.
    Aux jeunes plantes pourquoi, las!
    Prodiguer toutes vos caresses?_

    _Voyez l-bas ce vieux buisson,
    Mais toujours vert, toujours vivace;
    C'est l que j'ai le doux bouton
    Cueilli qui tous les autres passe_.

    LE XIXe SICLE.

    _Quoi! dans ce vieux jardin franois
    O je vois jeter tant de pierres,
    O nul ne pntra, je crois,
    Depuis la mort de mes grands-pres?_

    L'AMOUR.

    _L dort, sous ces durs glantiers,
    Mainte fleur mille fois plus belle
    Que de tous vos jeunes rosiers
    La plus gente et la plus nouvelle_.

       *       *       *       *       *

[p. V]
HOMMAGE DU TRADUCTEUR

A MONSIEUR COUGNY,

Professeur de rhtorique au lyce Saint-Louis.

       *       *       *       *       *

Permettez-moi, cher matre, de vous ddier cette dition du _Roman de la
Rose_, qui, sans vous, n'et jamais vu le jour. Vous avez daign jeter
un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre
bont toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hsitants.
Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persvrance
pour arriver au but tant dsir. Comme  l'Amant, le hideux Danger, la
blme Peur et la rouge Honte m'ont barr bien souvent la voie. Mais Ami
me rconfortait et m'engageait  poursuivre ma route, jusqu' ce que je
pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'tait vous, et maintenant que j'ai
cueilli le divin bouton, je vous en offre les prmices, mon cher matre;
car, vous le savez, mon coeur est toujours rest vtre, et

    Se ge pers vostre bien-voillance,
    A poi que ne m'en dsespoir.

Autant que moi, vous tes le pre de cette oeuvre, et je vous prie d'en
accepter l'hommage du plus fidle de vos disciples, du plus sincre de
vos admirateurs, et du plus dvou de vos amis.


[p. VII]
INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE.


Tout le monde connat, au moins par son titre, le _Roman de la Rose_.
Il est rest populaire  travers tant de sicles disparus. Mais, sauf
quelques rares rudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le
savons par exprience, il faut un certain courage pour oser entreprendre
la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait
avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au
surplus, mme pour ceux  qui ce vieux langage est familier, la lecture
n'en reste pas moins pnible et jusqu' un certain point ennuyeuse.
Aussi pouvons-nous affirmer que, mme parmi ceux qui daignent y jeter
les yeux, bien peu ont la constance de l'tudier.

Quelle est donc la raison de cette popularit qui survit  l'oeuvre
elle-mme pour ainsi dire? C'est que le _Roman de la Rose_ fit poque
aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des ides y
gale l'nergie du style; c'est que l'influence tonnante [p. VIII] que
ce livre exera sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant
plusieurs sicles, en ont fait comme le point de dpart de notre
littrature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire
de notre langue, on pourrait presque dire une rvolution.

Quelques rares gnies ont ainsi marqu leur sicle d'un sceau
ineffaable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire.
Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molire, Voltaire, et de nos jours
Victor Hugo.

Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de
satellites, dont l'clat quelquefois semble faire plir ces soleils et
les clipser. Mais, au moment o ils semblent prs de s'teindre, on les
voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mmes tous les
feux disperss des toiles qui les entourent, et inonder de lumire leur
sicle tout entier.

Tel est Jehan de Meung et son _Roman de la Rose_.

En 1816, M. Renouard crivait dans le _Journal des Savants:_

Le _Roman de la Rose_ est l'un des monuments les plus remarquables de
notre ancienne posie. Par son succs et sa clbrit, ayant jadis
influ sur l'art d'crire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet
d'une admiration outre et d'une critique svre, et toutefois mrita
une juste part des loges et des reproches qui lui furent prodigus.

Ces quelques lignes sont le rsum le plus clair et le plus net qu'on
puisse tirer de tout ce qui fut crit depuis deux cents ans sur ce
fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accept sans
appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.

[p. IX] Or, nous nous sommes toujours mfi de ces jugements  la
Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais
n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons t fort tonn de voir
ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent
crits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les
contemporains, a boulevers son sicle, et trois cents ans aprs son
apparition passionnait encore nos pres.

Comment se fait-il qu'aprs un succs si prodigieux, cet ouvrage soit
tomb dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce
silence si profond autour d'une oeuvre qui,  juste titre, passa pendant
plusieurs sicles, et passe encore pour un des monuments les plus
remarquables de la littrature franaise? Nul ne saurait l'expliquer
autrement que par notre apathie naturelle et le ddain implacable dont
les deux derniers sicles poursuivirent leurs devanciers, mais qui
semble s'teindre aujourd'hui.

Nous nous sommes dit cependant, avec Thophile Gautier, que nul ne dupe
entirement son poque, et que nos anctres, qui certes nous valaient
bien, ne devaient pas avoir en vain prodigu une telle admiration, ni
des critiques si violentes et si amres,  une oeuvre mdiocre ou sans
valeur. Nous entreprmes donc de vrifier par nous-mme ce qu'il y avait
de fond dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin
avoir assis notre opinion d'une manire absolue et dfinitive, tout en
permettant, grce  cette nouvelle dition,  tous les lecteurs, quels
qu'ils soient, de contrler sance tenante nos arguments; car, en face
du texte primitif, se trouve la traduction  peu prs littrale de
l'oeuvre tout entire.

[p. X] En effet, l'exprience nous a montr combien il est dangereux,
en littrature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres.
C'est ainsi que se sont perptues jusqu' nous des erreurs dont nous
sommes aujourd'hui profondment surpris. Le lgislateur du Parnasse
franais, Boileau lui-mme, est trs-discut, et l'on commence  en
appeler de ses arrts, devant lesquels se sont inclines dix gnrations
successives.

Aujourd'hui, las d'admirer le grand sicle et rien que le grand sicle,
on s'est demand si rellement il n'y avait rien  admirer au-del, si
nos anctres taient aussi ignorants qu'ignors, et l'on est arriv 
cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.

Si par la science nous les avons dpasss, c'est en profitant de leurs
conqutes; mais il est un fait indniable: c'est qu'on tudiait beaucoup
au moyen ge, o l'on avait tant  apprendre et o les moyens
d'apprendre taient si restreints.

A partir du XVIe sicle, plus on remonte, plus on est tonn de la
profonde rudition et de l'incroyable activit des crivains,
c'est--dire des savants (ces deux mots taient synonymes alors), car on
ne faisait pas  cette poque, comme au grand sicle, sa fortune et sa
rputation avec un sonnet ou une plate ptre au plus flagorn des rois.

e Or, en notre qualit d'enfant de l'Orlanais, rien ne pouvait exciter
 un plus haut point notre curiosit que le fameux _Roman de la Rose_.
Nous en entreprmes l'tude il y a quelques annes, avec l'intention de
la faire aussi complte et aussi consciencieuse que possible. Pour cela,
il tait de toute ncessit d'en faire la traduction, afin de pouvoir
suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres dtails. Nous la commenmes
donc; puis, le charme aidant, berc de la riante illusion du pote, nous
nous prmes  le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis
terrestre. Nous tions, comme l'Amant, bloui, enivr, ravi. Mais comme
cette prose tait ple auprs de l'adorable langage de Guillaume!
Comment rendre la simplicit, la grce et la navet du romancier, la
richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement
que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgr nous, nous en vnmes
 rimailler ce songe dlicieux et  traduire l'oeuvre entire en vers
modernes, mais en serrant le texte du plus prs qu'il nous ft possible,
laissant subsister toutefois les vieux mots assez comprhensibles  la
masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante
et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur
primitive.

Pour Guillaume de Lorris, la tche tait relativement facile, et, nous
l'esprons du moins, nous avons pu conserver  notre traduction un
reflet de la posie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre
chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un pote. La grce et
l'lgance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fcond 
l'excs, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision
dsesprante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses
hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous
sommes bien des fois heurt  des expressions  peu prs intraduisibles.
Aussi fmes-nous constamment oblig de sacrifier l'lgance  la
fidlit. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a sem son pome de
priodes interminables, que les inversions par trop forces et les
phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'ide
principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois
obscures. Nous avons tenu, autant que possible,  conserver  l'auteur
jusqu' ses dfauts; malheureusement, nous l'en avons gratin de bien
d'autres!

Quoi qu'il en soit, le _Roman de la Rose_, le livre de Jehan de Meung
surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire
tous ceux qui s'intressent  l'histoire de notre pays, ne ft-ce que
pour se rendre compte des progrs accomplis depuis six cents ans dans
toutes les matires que traite cette immense encyclopdie.

Tout le monde aujourd'hui peut donc tudier ce beau pome, et si la
traduction est demeure bien au-dessous de l'original, nous esprons du
moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gr de nos efforts pour la
jouissance qu'il gotera, et c'est le seul but que nous dsirions
atteindre. En lui faisant aimer nos vieux potes Orlanais, nous lui
ferons peut-tre oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous
serons bien pay de nos peines.

Le savant pourra tudier le pote dans son naf et primitif langage, le
curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions
qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers
mal tourns, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord
jeter les yeux sur l'original, puis songer  ce travail immense, et
cette pense leur inspirera peut-tre un peu d'indulgence.

       *       *       *       *       *

Le _Roman de la Rose_ est un roman allgorique, et non pas un roman o
l'abus exagr de l'allgorie nuit  la marche de l'action, comme nous
le lisons dans nombre d'tudes sur ce pome et l'entendons rpter par
une foule de gens qui prtendent l'avoir tudi, sans pour cela le
connatre le moins du monde.

Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont
allgoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes,
de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on
reprochait  un pote, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus
du merveilleux. A l'poque o parut l'oeuvre dont nous allons commencer
l'analyse, c'tait en plein moyen ge, c'est--dire au plus beau temps
des troubadours, jongleurs et mnestrels. L'idylle charmante de
Guillaume, ce dlicieux [P. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre
nouveau, et quoique cette oeuvre ft reste inacheve, elle jouissait
encore, un demi-sicle plus tard, d'une telle renomme, que Jehan de
Meung crut devoir la terminer et, par l'tendue qu'il lui donna, en
quelque sorte se l'approprier.

Que dans les sicles suivants ce genre si gracieux se soit dmod au
point de devenir insipide, c'est peut-tre ce qui expliquerait, malgr
les efforts de Clment Marot pour en rendre la lecture plus facile,
l'oubli profond dans lequel ce pome est tomb.

Mais aujourd'hui o les tudes se portent avec tant d'ardeur sur notre
vieille littrature, aujourd'hui o nous voil retombs dans ces romans
d'aventures (moins le merveilleux) que le _Roman de la Rose_ dmodait
alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de
nouveaut  six sicles de distance.

       *       *       *       *       *

Cette dition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un
moment espr faire une dition absolument complte et qui ft, si je
puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orlanais
est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du
texte primitif, et s'tait adress  un savant de premier ordre, M.
Cougny, bien connu de tous ceux qu'intressent les lettres par ses
remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et
le commena. Au bout de quelques jours, il fut arrt par des
difficults sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait
ne pouvait s'achever qu'en plusieurs annes, et au prix d'un labeur
incroyable et  [P. XV] peu prs inutile. Il dcouvrit des centaines de
variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux
pomes. Quelles leons prfrer? C'est ce qu'il tait impossible de
dcider. De plus, il reconnut que le texte publi par Mon au dbut de
ce sicle semblait le plus ancien, et prfrable (presque partout) aux
meilleurs manuscrits que la France possde. Le seul travail utile et
consist, dit-il,  collationner le texte de Mon avec celui des plus
anciens manuscrits, avec l'ide bien arrte de donner un texte purement
Orlanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'ditions orlanaises,
l'tablissement d'un pareil texte et demand un travail trs-minutieux
et excessivement long. Il et fallu faire avant tout une tude
trs-exacte de la langue franaise dans le pays d'origine de nos deux
potes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont d emprunter au langage
de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, o ils semblent avoir
sjourn de bonne heure et assez longtemps. A notre grand regret, ce
travail reste et restera sans doute encore bien longtemps  faire.

Force fut donc de s'arrter  l'dition de Mon, la meilleure que nous
connaissions et qui est,  peu de chose prs, la restitution fidle de
nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible aprs plus de six
sicles.


       *       *       *       *       *

[P. XVII]
NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.


L'Histoire ne nous a rien lgu de prcis touchant la vie des deux
auteurs du _Roman de la Rose._

Malgr les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit natre,
les innombrables manuscrits d'abord, puis,  l'invention de
l'imprimerie, les ditions multiplies de cette oeuvre considrable ne
nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de
Jehan de Meung.

C'est donc dans leurs crits mmes et dans la tradition que nous
chercherons  prciser la date de leur naissance, celle de la
publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les
circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition
nous les a transmises.

Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme
clbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la
tradition, [P. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrle
toutes les lgendes qui sont parvenues jusqu' nous, il faut bien se
garder, par contre, d'liminer tout ce qui n'est pas prouv d'une
manire incontestable. En un mot, tout ce qui, sans tre en
contradiction formelle avec l'histoire, c'est--dire avec les dates, est
fidle au caractre des auteurs et  leurs opinions, doit tre
religieusement conserv.

Nous allons donc suivre pas  pas, dans tous les dtails qu'ils nous ont
transmis, les diffrents auteurs et diteurs qui se sont occups du
_Roman de la Rose_, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas  la
certitude, nous ferons en sorte de rtablir les faits selon la
vraisemblance et les probabilits les plus srieuses.

Guillaume de Lorris et d natre, si nous en croyons l'opinion la plus
rpandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout 
l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour
consquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du
XIVe sicle, quand au contraire elle parut dans la deuxime moiti du
XIIIe.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit  Lorris,
petite ville du Gtinais, entre Orlans et Montargis, et qu'il mourut
fort jeune,  vingt-six ans. Il tait frre d'Eudes de Lorris, chanoine
et chvecier de l'glise d'Orlans, qui fut conseiller au Parlement en
1258.

Jehan de Meung est plus connu et vcut plus longtemps. On fixe
gnralement l'poque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort
entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vcut environ cinquante ou
soixante ans.

Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout
lieu de supposer au contraire qu'il s'teignit dans un ge beaucoup plus
avanc, en ce sens qu'il serait n de quinze  vingt ans plus tt. Jehan
de Meung tait issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orlanais,
dont il existe, si nous en croyons M. Mon, son avant-dernier diteur,
des titres du commencement du XIIe sicle. Nous citons textuellement:

D. Jean Verninac, dans son _Histoire d'Orlans_, fait mention de
beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la
Fert-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la gnalogie de cette famille,
faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de
noble et puissant seigneur Monseigneur Thodun, comte de Meung, pousa
Agns, fille de Gourdin de la Fert, seigneur d'Alosse, etc....

La Roque, dans son _Trait du Ban_, rapporte qu'en 1236 un Jehan de
Meung devait se trouver au ban du roi  Saint-Germain-en-Laye,  trois
semaines de la Pentecte.

En 1242, le mme Jehan de Meung (peut-tre le pre de notre pote), fut
semont  Chinon, le lendemain des octaves de Pques, pour aller sur la
comt de la Marche.

Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun
doute sur l'illustration de sa naissance:

    Diex m'a donn au miex honneur et grant chevance,
    Diex m'a donn servir les plus grans gens de France.

M. Dbarbouiller dit, dans son _Histoire des hommes illustres de
l'Orlanais_, au chapitre: _Guillaume de Lorris et Jean de Meung_:

[p. XX] D'aprs Dom Grou, Jehan de Meung descendait des anciens
seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son pre tait
baron de Chev, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la
baronnie de Chev  notre crivain. Le baron de Chev tait un des
quatre grands vassaux de l'vch d'Orlans, qui devaient porter le
nouvel vque  son entre solennelle et lui prsenter tous les ans, le
2 mai, pendant l'office de vpres, une certaine quantit de cire qu'on
appelle vulgairement gouttires. D'aprs les titres de l'glise
cathdrale d'Orlans, Jehan aurait t chanoine et archidiacre en 1270
et 1297, et c'est sans doute en raison de son tat qu'il est reprsent
avec une simarre, ou robe fourre, dans un livre du commencement du
XVe sicle.

Nous citons toujours M. Mon:

Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font natre en 1279 ou
1280, avait dj traduit, en 1284, _l'Art militaire_ de Vgce pour
Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succda  Marie, sa
mre, dans la comt d'Eu, pendant qu'il tait avec saint Louis en
Palestine. L le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui
tait encore un jeune jouvencel. Il mourut  Clermont en Beauvoisis en
1294.

Si en 1284, continue M. Mon, Jehan de Meung avait dj traduit Vgce,
ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer
qu' cette poque il avait au moins vingt-cinq  trente ans, et qu'il
tait n vers le milieu du XIIIe sicle.

Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa
prface, qu'il tait dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la
continuation du _Roman de la Rose_. S'il a relat, dans sa ddicace
qu'il fit  [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boce, le
_Roman de la Rose_ le premier, c'est probablement parce qu'il le
regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'tant
presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que
le _Roman de la Rose_ n'est point sorti de la plume d'un jeune homme,
ainsi que l'observent le prsident Fauchet et Thvet dans la vie de son
auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage
portent  croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrs et
profanes.

Il y a tant de variations dans les historiens sur l'poque de la mort
de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manire exacte.
Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le rgne de Louis X. Du
Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos
biographies modernes prolongent sa vie jusqu' la premire anne du
rgne de Charles V, en 1364, parce que l'diteur d'un ouvrage qui a pour
titre: _le Dodechedron de Fortune_, a annonc que Jehan de Meung l'avait
prsent  ce prince. Cette opinion se trouve rfute par ce que j'ai
dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait
vcu prs de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur
de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait prsent  un roi
Charles, je serais oblig de croire que ce serait Charles IV, qui a
commenc  rgner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart,
qui, tant mal crit, aurait t lu Charles le quint par l'diteur de
cet ouvrage. Dans cette hypothse, Jehan de Meung serait encore
septuagnaire. Dom Rivet, dans son _Histoire littraire_, fixe la mort
de cet auteur  l'anne 1310, et cette mme date est rapporte [p.
XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: _Anecdotes franoises
depuis l'tablissement de la monarchie jusqu'au rgne de Louis XV_.

Fauchet avait fait lui-mme des recherches pour dcouvrir cette mme
poque; mais il avoue qu'elles sont restes infructueuses. En 1358, on
transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'glise et les
vieilles coles de thologie, les ossements de tous ceux qui taient
enterrs au cimetire dudit couvent. Le cimetire fut dtruit, et le
clotre, le dortoir et le rfectoire furent retranchs pour la clture
de Paris. Dans le recueil des pitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se
trouve la suivante: Aussi gt au dit couvent (des Jacobins) matre
Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du
livre du _Roman de la Rose_, l'une des premires posies franoises.
Cette pitaphe, faite trs-longtemps aprs sa mort, parat copie sur la
_Chronique d'Aquitaine,_ et ne peut faire autorit. Au surplus, elle ne
prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.

Comme on le voit, les opinions sont bien partages, autant sur la date
de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois,
nous trouvons dans le texte mme de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous
permettent de fixer d'une manire  peu prs certaine la naissance des
deux potes et la mort de Guillaume de Lorris.

Tout d'abord celui-ci nous indique son ge ds le dbut de son roman:
Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtime an de mon ge.
Il avait donc vingt-cinq ans passs, et comme Jehan de Meung lui-mme
nous dclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante
ans [p. XXIII] aprs la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc
affirmer que celui-ci est mort  vingt-six ans au moins. Maintenant
essayons d'tablir la date exacte o Jehan de Meung entreprit son
ouvrage et son ge approximatif, et nous aurons tranch  peu prs toute
la question.

M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on
trouve des vers qui n'ont pu tre crits, au plus tard, que vers l'an
1280. Aprs avoir parl de Mainfroi, le pote nomme Charles d'Anjou
comme vivant et possdant encore le royaume de Sicile:

    Qui par divine porvance
    Est ores de Sesile rois.

Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait t expuls de Sicile
quelques annes auparavant. En effet, les Vpres siciliennes sont de
1282.

Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait crit ces vers avant
1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans aprs
la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut
entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tt, c'est--dire entre
1209 et 1214.

Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung
n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le _Roman de la
Rose_. Le Dieu d'Amours, aprs avoir parl de Guillaume de Lorris qui va
mourir, dit de Jehan de Meung:

    ...Celi qui est  nestre.

Partant de l, nous serons amen  tirer les consquences suivantes:

Jehan de Meung crivit le _Roman de la Rose_ avant [p. XXIV] 1282, et
il n'avait pas quarante ans. Or, le passage o il est parl de Mainfroi
se trouve ds le dbut de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander
plusieurs annes de travail. Nous serons donc fond  fixer  peu prs 
l'anne 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant  l'avis de
Fauchet, Thvet et Mon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un
jeune homme, mais d'un savant consomm, d'un crivain de trente 
trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance  l'anne 1240 ou
1245 au moins. Il en rsulterait, si nous admettons l'anne 1310 comme
date de sa mort, qu'il vcut au moins soixante-cinq ans, et l'anne
1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagr, mais
ne saurait tre rappoche de nous; car, selon Jehan de Meung lui-mme,
le _Roman de la Rose_ serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous
lisons dans son testament:

    J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanit
    O maintes gens se sont pluseurs fois dlit.

Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une
tranquillit profonde, car, malgr la haute considration dont il
jouissait  la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva
ml en rien aux grands vnements qui signalrent le rgne de
Philippe-le-Bel.

Il passa presque toute sa vie dans la capitale, o il possdait, dit
Flibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist,
une maison devant laquelle tait un puits.

C'est  peine si la tradition nous a conserv deux anecdotes sur cet
homme distingu, et encore sont-elles srieusement contestes. Ces deux
anecdotes [p. XXV] sont rapportes par Thvet dans la vie de Jehan de
Meung que nous avons rimprime  la suite de l'analyse complte du
_Roman de la Rose_.

La premire est videmment controuve, puisque l'aventure qu'elle
rapporte est tire d'un livre italien. Elle arriva, non pas  Jehan de
Meung, mais  Guilhem de Bargemon, gentilhomme et pote provenal du
temps du comte Raimond Branger, et par consquent plus ancien que notre
pote.

Quant  la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de
notre Orlanais, que nous sommes tout dispos  l'accepter comme vraie,
malgr l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ou-dire,
sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-l ne s'inventent pas.

Nous voulons parler de l'anecdote o est raconte la manire dont Jehan
de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse
dlier, par ceux mmes qu'il avait si maltraits de son vivant, ses plus
mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.



       *       *       *       *       *


[p. XXVII]
ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.



     Nous allons d'abord faire un rsum sommaire du drame, et  la
     suite une analyse dtaille de l'oeuvre de chaque pote, pour bien
     faire comprendre la porte de ces deux ouvrages si singulirement
     fondus ensemble et pourtant si diffrents l'un de l'autre.


ANALYSE SOMMAIRE.

       *       *       *       *       *

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.


C'tait en mai. L'_Amant_ (notre pote) s'endort  la fin d'une belle
journe de printemps; _il voit_ un songe dlicieux. Ce songe, voil la
chane du roman; la trame en est savamment ourdie.

L'_Amant_ tout au matin se lve, s'habille et part s'battre dans la
campagne. Aprs avoir err  l'aventure dans une splendide prairie
arrose par une belle rivire, il se prend  suivre le cours de l'eau,
et tout  coup, au dtour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII]
d'un haut et vaste mur crnel qui entoure un verger magnifique. Sur ce
mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord
_Haine_ flanque de _Flonie_ et de _Vilenie_, puis _Convoitise_
cte  cte d'_Avarice_, et successivement _Envie, Tristesse, Vieillesse,
Papelardie_ et _Pauvret_. L'_Amant_ contemple ces images et veut
pntrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de
_Dduit_ ou Plaisir d'Amour. Aprs avoir cherch quelques instants, il
dcouvre un petit guichet, seul endroit par o ce beau verger soit
accessible. Il frappe, et la belle _Oyseuse_ vient lui ouvrir.

Aussitt entr, celle-ci le conduit au matre de cans. _Dduit_ est l
qui _karole_ avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de
_Liesse, Dieu d'Amours_ et son serviteur _Doux-Regard, Beaut, Richesse,
Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse. Courtoisie_
apercevant notre _Amant_, le vient qurir et le prsente  l'Assemble.
Il prend part  la _karole_ et, les danses termines, se hte de visiter
le jardin enchant. Il s'arrte au bord d'une fontaine, qui n'est autre
que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux
limpides. Au fond est un miroir magique dou d'une vertu singulire.
Tous ceux qui viennent  y jeter les yeux sont soudain tellement pris
de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur.
L'_Amant_ y admire un magnifique buisson de _Roses_ parmi lesquelles il
en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitt brl du
dsir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, _Dieu
d'Amours_ lui dcoche ses flches. L'_Amant,_ puis de ses blessures,
tombe pm. _Dieu d'Amours_ se prcipite sur lui, le fait prisonnier,
s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui
dicte ses commandements et disparat.

Aussitt l'_Amant_ de courir  la belle _Rose_. Mais elle est entoure
d'une haie d'pines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'
elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-tre sans _Bel-Accueil_, qui
s'offre  lui faire franchir la clture et le mne prs de la _Rose_.
Mais elle est garde par _Danger, Honte, Peur_ et _Malebouche. Danger_
dormait; il s'veille soudain et chasse du jardin le pauvre _Amant_.
Celui-ci dsol s'enfuit, et _Raison_, qui a piti de ses douleurs,
vient pour le secourir. Il l'conduit brutalement sans vouloir couter
ses conseils, et vient chercher des consolations auprs d'_Ami,_ qui le
rconforte. Retournez, dit _Ami_, vers ce _Danger_; il est moins
terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il
vous laissera revoir votre chre _Rose_. _Danger_ effectivement se
radoucit et s'endort. L'_Amant_ en abuse aussitt et, grce aux bons
offices de _Bel-Accueil,_ baise la charmante _Rose_. Mais _Malebouche_
est l qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin _Jalousie_ qui
sommeillait s'veille, vient gourmander l'_Amant,_ et prvient
_Bel-Accueil_ qu'elle va faire btir une tour pour l'enfermer.
pouvantes de tant de svrit, _Honte_ et _Peur_ prient _Jalousie_ de
pardonner  _Bel-Accueil_, mettant tout sur le compte de sa folle
jeunesse. Mais _Jalousie_ ne veut rien entendre. Elle fait btir un
chteau-fort flanqu de quatre tourelles, et au milieu une tour o elle
fait enfermer _Bel-Accueil_ et les _Roses_. L'_Amant_ pleure et se
dsespre, et... l se termine la partie de Guillaume de Lorris.


       *       *       *       *       *

[p. XXX]
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.


L'_Amant_ dsespr parle de mourir, lorsque _Raison_ revient le
consoler. Il l'conduit pour la deuxime fois et retourne trouver _Ami_
qui relve son courage et lui indique le chemin pour entrer au chteau.
Mais ce chemin a nom _Trop-Donner,_ et _Richesse_ le garde, qui en a
chass _Pauvret_, et le chasse  son tour. _Dieu-d'Amours_, le trouvant
assez prouv, vient alors  son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a
point oubli ses commandements. L'_Amant_ les lui rcite. Satisfait,
_Dieu d'Amours_ mande aussitt toute sa baronnie. C'est assavoir:
_Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Piti, Largesse,
Courage, Honneur, Courtoisie, Gat, Beaut, Jeunesse, Bont, Simplesse,
Compagnie, Sret, Dsir, Dduit, Liesse, Amabilit, Patience,
Bien-Celer, Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_.

Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et _Dieu d'Amours_
s'en tonne. Mais _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ lui
fournissent des explications qui l'engagent  utiliser ces deux
auxiliaires. _Faux-Semblant_ est nomm chef de l'arme, et les barons
dlibrent sur la manire d'attaquer le chteau. _Faux-Semblant_ et
_Contrainte-Abstinence_, dguiss en plerins, vont saluer _Malebouche_,
et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent  la
gorge. _Malebouche_ tire la langue, que _Faux-Semblant_ lui coupe avec
un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le foss. Ils pntrent
alors dans le chteau par la porte que gardait _Malebouche_, aperoivent
les soldats _normands_ ivres dans le corps de garde, les tranglent et
font entrer _Largesse_ et _Courtoisie_.

[p. XXXI] Reste la tour  prendre. Les assaillants cherchent encore 
user de ruse. La _Vieille_, qui garde _Bel-Accueil_, passe  l'ennemi,
revient trouver son prisonnier avec des prsents de l'_Amant_, et fait
tous ses efforts pour le corrompre et le sduire. _Bel-Accueil_ rsiste
d'abord aux conseils de la _Vieille_ et refuse. Mais elle insiste; il
finit par accepter et consent  recevoir l'_Amant_. Celui-ci arrive
aussitt et va voir combler tous ses voeux. Mais _Danger_ veille. Aid
de _Honte_ et _Peur_, il accourt, et tous trois se prcipitent sur
l'_Amant_. Ils vont l'trangler, lorsque l'arme de _Dieu d'Amours_
entend ses cris de dtresse et vient  la rescousse. Une bataille
s'engage. Mais la victoire reste indcise; les pertes sont grandes,
surtout dans l'ost d'_Amour,_ et l'on convient d'une trve de part et
d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. _Amour_ profite du
rpit, et aussitt envoie prvenir _Vnus_ sa mre de sa position
critique. _Vnus_ arrive au moment o son fils vient de rompre la trve
et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute
succomb sans l'intervention de _Nature_, qui vient rclamer ses droits.
Dsole, celle-ci court  son prtre _Gnius_, se plaint  lui qu'on lui
fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'_Amant. Gnius_ arrive,
relve le courage des assaillants et disparat. L'assaut recommence, et
_Vnus_ incendie la tour de son brandon ardent. Panique gnrale; toute
la garnison fuit abandonnant la place. _Franchise_ et _Piti_ conduisent
alors l'_Amant _  _Bel-Accueil_, et celui-ci peut enfin cueillir la
_Rose_.

Avant de passer  l'examen dtaill de tout l'ouvrage, nous ferons
remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient
environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung  peu prs 19,000.

[p. XXXII] Cette norme disproportion surprend tout d'abord. Mais en
lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette trange
anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de rflexions sur ce
sujet; elles trouveront naturellement leur place  la fin de ce travail.


       *       *       *       *       *


ANALYSE DTAILLE.

       *       *       *       *       *

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.


Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pense de l'auteur, en
la dgageant des mille allgories dans lesquelles il s'est plu a
l'envelopper.


CHAPITRE I.

L'_Amant_ s'endort  la fin d'une belle journe de printemps. Il voit en
songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons
verdoyants, o mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris
d'allgresse. Cette prairie est traverse par une rivire dlicieuse,
dont la source est proche, car l'onde est frache et pure. L'_Amant_
ravi se prend  suivre tranquillement la rive.

GLOSE.

Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allgorique. Nous
ne devons donc pas voir simplement dans ces premires lignes le
commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.

L'_Amant_ a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande
plaine, c'est le _Monde_; la rivire, c'est la _Vie_, qui s'panche 
son dbut au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse
est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquitude,
l'_Amant_ voit couler ses jours.


CHAPITRES II A IX.

Soudain se dresse  ses yeux un jardin immense entour d'un grand mur
crnel, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes,
savoir: _Haine, Flonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse,
Vieillesse, Papelardie_ et _Pauvret_. L'_Amant_ s'arrte un instant 
contempler ces images et cherche  pntrer dans le jardin. Il ne trouve
qu'une petite porte basse et bien ferme,  laquelle il frappe. Une
gente damoiselle, _Oyseuse_, vient lui ouvrir. Ce jardin est le sjour
de _Dduit_. L dansaient et jouaient _Dduit, Liesse, Dieu d'Amours,
Beaut, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et
_Jeunesse_.

L'_Amant_ bloui contemple ce tableau riant, lorsque _Courtoisie_ vient
le chercher et l'engage  la karole. Il accepte, choisit la belle
_Oyseuse_ pour sa danseuse et prend part  la ronde.


GLOSE.

_Dduit_ ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances
amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchant n'est rserv qu'
un petit nombre d'lus; car pour y entrer, c'est--dire pour goter
dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut tre _gai, aimant,
beau, riche, gnreux, franc, courtois, jeune_ et _dsoeuvr_. Nul, par
contre, n'y saurait [p. XXXIV] pntrer s'il est _haineux, flon,
vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux_ ou _misrable_.
Ceux-l ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne
les aime.

Le _dsoeuvrement_ nous ouvre la porte, c'est--dire nous pousse au
plaisir, et, comme vous le verrez, pour goter rellement l'amour, il
faut avoir beaucoup de temps  soi. Quand l'_Amant_ dit qu'il choisit
_Oyseuse_ pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les
plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions.
Enfin, comme la femme est avant tout un tre aimable et _courtois_, nous
nous sentons irrsistiblement attirs vers elle.

Voil donc notre _Amant_ emport dans le tourbillon des plaisirs.


CHAPITRES X A XII.

Les danses termines, chacun se disperse pour goter le repos sous les
frais ombrages. L'_Amant_, une fois calm, s'y enfonce et arrive prs
d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la
fontaine de _Narcisse_. Au fond est un miroir magique. Malheur  qui
jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est
sduisant, et le miroir est si bien dispos qu'il reflte jusqu'au
moindre objet, si modeste et si bien cach qu'il soit. Une inscription
est grave sur la pierre qui borde le bassin: _Ici le beau Narcisse est
mort_. Cette inscription rappelle  notre _Amant_ la fin terrible du
malheureux et l'pouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais
il se rassure et se dit que _Narcisse_ n'tait qu'un goste et qu'un
sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV]
tomber dans de pareils excs. Puis la curiosit, l'envie de connatre le
poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hlas! il est aussitt
saisi d'tonnement et d'admiration. Fascine, sa vue ne peut plus se
dtacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de _Roses_
qui s'y reflte. Il y court aussitt; le parfum suave le pntre
jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'tre blm, il n'ose y
porter la main, car il craint d'irriter le matre de ce beau jardin.
Heureux, s'crie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une _Rose_,
n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en possder une
couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton
tout frachement clos. Mais las! une paisse haie, barrire
infranchissable de ronces et d'pines, le spare de la _Rose_.


GLOSE.

Le tourbillon des plaisirs enivre l'_Amant_, et pendant quelque temps il
ne songe qu' voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier
tourdissement pass, il rentre en lui-mme, observe tout ce qui
l'entoure; il veut savoir, il veut tout connatre. A force de voir et
d'admirer, chemin faisant, il arrive  la fontaine de _Narcisse_. Le
miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y
soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison
nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et
tous nous nous y laissons prendre. Notre _Amant_ y succombe; il jette
les yeux sur le miroir, et le voil soudain affol. Ce qui l'attire
surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la _Beaut_, ce
sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de
dlicatesse et de sensibilit qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les
embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les
possder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que
seule il dsire. C'est toujours la femme aime qui est la plus belle;
puis comme les difficults ne font qu'accrotre nos ardeurs et que les
plaisirs faciles sont ceux qui nous sduisent le moins, c'est justement
la _Rose_ la plus difficile  cueillir que notre _Amant_ prfre 
toutes les autres. Transport d'admiration, timide, muet, il se contente
d'admirer en silence l'objet tant dsir, il n'ose lui dclarer ses
transports, _de peur du repentir_, car il craint de l'irriter; et puis,
comment vaincre tous les obstacles qui les sparent?


CHAPITRES XIII A XVI.

L'_Amant_ contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis
qu'il a quitt les danses, _Dieu d'Amours_ l'a suivi pas  pas et
profite de l'extase o il est plong pour le frapper de ses flches. La
premire qu'il lance est _Beaut_, la seconde _Simplesse_. Cet deux
flches entrent par l'oeil et pntrent jusqu'au coeur. La troisime est
_Courtoisie_, la quatrime _Franchise_, la cinquime _Compagnie_, la
sixime _Beau-Semblant_. Ces quatre dernires volent droit au but.

A chaque blessure, l'_Amant_ veut arracher la flche qui l'a frapp;
mais chaque fois le ft lui reste entre les mains et le dard dans la
plaie. _Dieu d'Amours_, voyant l'_Amant_ puis, pantelant, se prcipite
et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute rsistance
inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII]  son vainqueur, lui jure
d'tre son esclave, et pour preuve de sa sincrit lui offre son coeur
en gage. _Dieu d'Amours_ l'accepte, et le ferme d'une cl d'or qu'il
garde dans son aumnire.


GLOSE.

L'_Amant_, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de
tant d'autres, ne s'aperoit pas que l'amour le guette, et le premier
trait qui le frappe lui fait une blessure ingurissable. La beaut la
premire nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par
les yeux qu'elle pntre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de
toutes les sensations. Il en est de mme de la seconde, Simplesse,
c'est--dire la simplicit, la grce naturelle, qui n'est que le
complment de la beaut. Les quatre autres reprsentent les qualits de
l'me; elles nous sduisent aussi bien que les avantages extrieurs,
mais leur effet est moins foudroyant. _Courtoisie, Franchise, Compagnie_
et _Beau-Semblant_, personnifient l'amabilit, la franchise, l'esprit et
l'affabilit.

Notre _Amant_ ne peut rsister  tant de perfections; il ne songe plus 
vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne
plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.


CHAPITRES XVII ET XVIII.

Ici _Dieu d'Amours_ dicte  l'_Amant_ tous ses commandements, qu'il
devra suivre s'il veut conqurir la _Rose_. Ils se rsument ainsi:
aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'_Amant_ n'hsite pas  s'y
soumettre; mais il demande comment il pourra rsister  de si rudes
labeurs, et _Dieu d'Amours_ lui rpond: Tu as l'Esprance! Elle devrait
te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes
peines et te soutiendront jusqu' ce que tu sois arriv au but de tes
dsirs, la conqute de la Rose. Ces trois biens sont: _Doux-Penser,
Doux-Parler, Doux-Regard_. Ceci dit, _Dieu d'Amours_ s'envole.


GLOSE.

A peine l'Amant a-t-il donn son coeur, qu'il rflchit aux consquences
de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra
surmonter pour possder sa bien-aime, aux luttes, aux tourments,  tous
les maux qui l'attendent, et il hsite. Mais l'esprance le soutient,
l'esprance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le
bonheur de penser  sa bien-aime, d'en our parler et de la voir?


CHAPITRES XIX ET XX.

L'_Amant_ reste seul, languissant, puis par ses blessures, et retourne
 ses chres roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu  peu
il se dsespre et se demande s'il ne va pas se prcipiter au milieu des
ronces et des pines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive
 lui un varlet de gente allure. C'est _Bel-Accueil_, le fils de
_Courtoisie_. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie
pour sentir de plus prs sa chre Rose, mais  condition qu'il se garde
de folie. [p. XXXIX] L'_Amant_ accepte confondu, et, grce 
_Bel-Accueil_, le voil dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de
tendres avances et lui cueille mme une verte feuille prs du divin
bouton. L'_Amant_ la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et
raconte  _Bel-Accueil_ comment _Amour_ lui fit au coeur plusieurs
blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant dsir.
_Bel-Accueil_ pouvant le prie d'abandonner une si folle esprance et
lui reproche de vouloir le dshonorer en lui demandant une chose aussi
perverse et insense. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas
que le hideux _Danger_, gardien du pourpris, dormait  l'ombre du
buisson. Il se lve soudain et, brandissant sa massue, force
_Bel-Accueil_ et l'_Amant_  prendre la fuite.


GLOSE.

Malgr tout, l'_Amant_ ne parvient pas  calmer ses blessures cuisantes,
car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe 
prendre un parti dsespr, celui de prcipiter le dnoment en se
dclarant ouvertement. Mais au moment o il croit tout perdu, son amante
elle-mme vient  son secours. Touche de tant d'amour, elle daigne
enfin accueillir sa tendresse et cherche par de lgres avances 
consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transport, se dclare alors et la
supplie de ne pas borner l ses faveurs. Hlas! la pauvrette a cd trop
lgrement aux premires inspirations de son coeur, et soudain, voyant
dans quelle voie prilleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en
est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.


[p. XL]
CHAPITRES XXI A XXIII.

L'_Amant_, une fois seul, rentre en lui-mme, comprend sa folie, et
tombe dans une morne tristesse. C'est alors que _Raison_ vient  son
secours. Elle cherche  lui prouver combien cette folle amour le doit
faire souffrir, et sans aucun espoir de possder la _Rose_. Rsiste
donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie _Dieu d'Amours_, qui
te rend si malheureux, et oublie la _Rose_. L'_Amant_ indign traite
_Raison_ assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner
des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: Je veux aimer, tel
est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.

_Raison_ part et laisse l'_Amant_ en proie  ses douleurs. Heureusement
il se souvient qu'il a un _Ami_ loyal et bon. Il se rend aussitt auprs
de lui.


GLOSE.

L'_Amant_, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit
partag, voyant tout son bonheur ananti, pleure et se dsespre. C'est
alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit
que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-tre il
ne possdera jamais. Un moment il coute les conseils de la raison. Mais
tout  coup se rveillant honteux de lui-mme, il se rappelle qu'il a
donn  cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle
l'aime. Oui, s'crie-t-il, je veux l'aimer, duss-je souffrir cent fois
plus encore, et je l'aimerai jusqu' la fin! Mais cette mle rsolution
ne le gurt pas, et notre [p. XLI] _Amant_ retombe dans ses
dfaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui
demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans
l'adversit qu'on pense  ses amis.


CHAPITRES XXIV A XXVI.

L'_Amant_ raconte  _Ami_ toute son histoire et lui expose ses embarras.
_Ami_ le rassure et lui dit: Je connais ce _Danger_; il n'est pas si
terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles
paroles tu en auras vite raison.

L'_Amant_ rconfort retourne aussitt au pourpris, mais sans franchir
la haie, et parvient  amadouer _Danger_ qui lui rpond: Non, je ne
suis pas irrit contre toi. Puisque je ne peux pas t'empcher d'aimer,
aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait
ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprs de mes roses, ou je te
mnage quelque mauvais tour.

L'_Amant_, transport de joie, court vers _Ami_ lui porter la bonne
nouvelle. Celui-ci rpond: Tout va pour le mieux. Voyez-vous, _Danger_
n'est pas si mchant qu'il en a l'air. C'est mme un excellent
auxiliaire pour qui sait le flatter  propos. L'_Amant_ retourne au
pourpris; mais _Danger_ veille, et il lui faut rester en dehors de la
haie. Il voit de l les _Roses_, mais ne peut ni les sentir, ni les
toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de
gros soupirs et de longs gmissements. Mais _Danger_ ne se laisse pas
attendrir, et l'_Amant_ retombe dans une profonde mlancolie.


[p. XLII]
GLOSE.

L'_Amant_ raconte  son ami tout son amour et ses ennuis: Je connais
cela, lui rpond celui-ci; crois-moi, ne te dsespre pas pour si peu.
Ta bien-aime, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus rserve
qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y
succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, prsente-lui tes
excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux
vivre sans l'aimer. L'_Amant_ coute ce conseil et revient prs de sa
belle. Celle-ci lui rpond: Je ne suis point fche contre vous; je
n'ai aucune raison pour cela, car vous m'tes tout  fait indiffrent.
Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me
fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles
obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas;
vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus
petite faveur.

L'_Amant_ court rapporter la bonne nouvelle  son ami, qui lui dit:
Tout va bien. Vous le voyez, le _Danger_, le moindre nuage tout d'abord
pouvante les amoureux novices, et semble devoir les sparer  tout
jamais; et cependant, si on l'affronte rsolument, si l'on parvient 
l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos
ardeurs, qui peut-tre sans lui finiraient par s'teindre.

L'_Amant_ prend cong de son ami; mais c'est pour aussitt revenir  sa
belle. Celle-ci le reoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans
les bornes des plus strictes convenances, et notre _Amant_, dconfit
d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et
cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gmissements 
attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure
inflexible.


CHAPITRE XXVII.

C'est alors que _Franchise_ et _Piti_ viennent  son secours. La
premire s'adresse  _Danger_ et lui dit: Pourquoi malmener ainsi ce
pauvre _Amant_? Pourquoi lui dclarer la guerre, puisqu'il a promis de
vous servir en bon et fidle sujet? Si _Dieu d'Amours_ le contraint
d'aimer, est-ce une raison pour le har? Voyons, montrez-vous moins
cruel envers lui, car toute me gnreuse doit aider plus petit que soi,
et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd  la
prire. _Piti_ soutient _Franchise_: Oui, dit-elle, c'est plus que de
la duret, c'est cruaut pure; c'est trop d'preuves  la fin! Vous
l'avez dj priv de l'accointance de son gent compagnon _Bel-Accueil_,
et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. _Dieu d'Amours_
le perscute  tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et
bien sr il mourra s'il ne revoit _Bel-Accueil_. Or, puisqu'il vous a
jur de ne pas cueillir les _Roses_, laissez-le les voir au moins en
compagnie de celui-ci. _Danger_ ne saurait rsister  de si pressantes
prires; il cde. _Franchise_ court aussitt chercher _Bel-Accueil_ et
l'amne auprs de l'_Amant. Bel-Accueil_ le prend par la main, le
conduit  travers le pourpris, et lui permet d'admirer  son aise et de
sentir les fleurs.


GLOSE.

Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si
malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-mme que si elle ne l'aime
pas, franchement ce n'est pas une raison pour le har et lui faire tant
de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le
danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur.
Puisqu'il a jur, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire
souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir  son aise et me
parler, cela n'engage  rien. C'est alors que pour le consoler
l'imprudente l'autorise par ses tendres avances  lui faire de nouveau
la cour.


CHAPITRES XXVIII ET XXIX.

L'_Amant_ n'avait pas vu la _Rose_ depuis quelque temps. Il est ravi de
la trouver plus belle encore que la premire fois. Elle est un peu plus
_grasse_, c'est--dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses
feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille.
Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encourag par
_Bel-Accueil_, qui ne lui refuse ni grces ni faveurs, il se hasarde 
lui demander une chose bien tmraire, et prie _Bel-Accueil_ de lui
laisser baiser la _Rose_. Celui-ci rsiste, car: _Qui peut baiser
obtenir ne saurait l s'en tenir_, et _Chastet_ dans sa leon lui dit
toujours qu'_ nul amant il ne donne un seul baiser_. L'_Amant_, de peur
de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il et attendu longtemps
cette faveur, si _Vnus_ ne ft accourue, _Vnus_, des amants la
bienvenue, qui toujours poursuit _Chastet_. Elle dit  _Bel-Accueil_:
Pourquoi refuser ce baiser  l'_Amant_? Il vous aime en toute loyaut;
il est beau, gracieux, lgant, affable, doux et franc; et puis il est 
la fleur [p. XLV] de l'ge; il a, je crois, douce haleine, les lvres
vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite
pour les baisers.

_Bel-Accueil_, embras par le brandon de _Vnus_, accorde le baiser.
Mais soudain le hideux _Malebouche_ tant fait de glose sur leur compte
qu'il veille _Jalousie_. Celle-ci court sus  _Bel-Accueil_.


GLOSE.

L'_Amant_, admis de nouveau dans l'intimit de sa chre matresse,
contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plat  reconnatre
qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et
dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis.
L'_Amant_, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'
demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la
pudeur la retient encore. Mais elle ne peut dtacher ses yeux de son
amant qui,  tous les avantages physiques que la nature lui prodigua,
joint une loyaut sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse
l'audacieux cueillir sur ses lvres un tendre baiser, ce premier aveu
d'un mutuel amour.

Mais le bonheur n'est pas facile  dissimuler. Bientt les mauvaises
langues commencent  jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a
toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous cts. Ils font tant
qu'ils viennent bouleverser la flicit des deux amants.


CHAPITRES XXX ET XXXI.

_Jalousie_ assaille _Bel-Accueil_ et lui reproche amrement d'ainsi se
lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] dlit, les deux
coupables ne savent que rpondre, l'_Amant_ s'enfuit. _Honte_ alors
s'approche et dit  _Jalousie_: Tout ce que dit ce _Malebouche_ n'est
pas parole d'vangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit.
_Bel-Accueil_ n'a rien  cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est
un peu d'inconsquence et de lgret. Mais je reconnais que je fus bien
ngligente  le garder, et dsormais je jure d'y mettre toute ma
vigilance.--_Honte_, fait _Jalousie_, j'ai grand'-peur d'tre encore
trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai btir une tour
inexpugnable o j'enfermerai _Bel-Accueil_. _Peur_ accourt, mais voyant
_Jalousie_ en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre
son projet  excution. _Peur_ alors dit  _Honte_: Je suis vraiment
dsole de ce qui arrive. C'est ce maudit _Danger_ qui est cause de tout
le mal; il s'est montr faible envers _Bel-Accueil_. Allons  ce vilain
reprocher sa folle conduite. _Danger_ dormait. Elles le rveillent et
lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrit que
jamais, et voil notre pauvre _Amant_ derechef plong dans la
dsolation.


GLOSE.

Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le
premier venu, liaison qui la conduira fatalement au dshonneur, puis
enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante
essaie-t-elle de se dfendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien  se
reprocher, si ce n'est peut-tre un peu d'inconsquence et de lgret,
rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent
de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaant que jamais:
elle prend la ferme [p. XLVII] rsolution de rompre une liaison aussi
compromettante.


CHAPITRE XXXII.

_Jalousie_ fait aussitt btir un chteau-fort. Cette forteresse est
carre. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont:
_Malebouche, Danger, Peur_ et _Honte_. Au milieu s'lve une tour
inaccessible dans laquelle est enferm _Bel-Accueil_. On lui donne pour
gelier une _Vieille_ charge de l'espionner continuellement. Alors
l'_Amant_, spar de son compagnon qu'il ne reverra peut-tre plus,
s'abandonne au plus violent dsespoir.


GLOSE.

pouvante de sa folle passion, se sentant surveille par mille envieux,
en butte  la calomnie, la pauvre amante, crase de honte, se croyant 
jamais dshonore, se forge des chimres et des dangers sans nombre, et
pour ne plus retomber dans ses erreurs passes, elle enferme son coeur
dans un cercle inexpugnable. Ses quatre dfenseurs sont: sa pudeur, sa
rputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle
craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce  le
voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout  coup s'vanouir ses
rves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe
mme  mourir.


Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.


       *       *       *       *       *


Avant de passer  l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII]
nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_
que nous voyons pour la premire fois  la fin du roman de Guillaume de
Lorris. Nous ne pouvons prjuger en rien le rle que celui-ci destinait
 la _Vieille_ charge de surveiller continuellement Bel-Accueil.
Dans l'intention du pote de Lorris, n'tait-elle pas tout simplement
destine  personnifier la curiosit, l'espionnage des envieux? Nous ne
savons. Jehan de Meung en fit la dugne, qui jouait au moyen ge, dans
les familles, le mme rle que la suivante ou confidente de l'antiquit.
La dugne tait une femme qui, spcialement charge de surveiller sa
matresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et
gestes au matre qui payait pour cela.

On comprend que ce rle ne pouvait gure convenir  une jeune fille. Il
fallait ncessairement une femme qui et de l'exprience, qui _connt
toute la vieille danse_, et plus elle avait vcu, plus elle tait
prcieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conoit aussi
combien taient fragiles la conscience et la fidlit de pareils
serviteurs. Toujours prtes  servir celui qui payait le plus largement,
ces _Vieilles_, loin de protger la vertu qui leur tait confie, trop
souvent se faisaient le honteux intermdiaire des sducteurs et jouaient
simplement le rle d'entre-metteuses.

C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fcond en intrigues
amoureuses que le moyen ge, poque fameuse des galants chevaliers, ces
admirateurs effrns du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne
sait plus aimer aujourd'hui.

Aprs avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose
sur le bord du chemin, chevauch, soupir et bataill, pendant de
longues annes, pour la dame de leurs penses qu'ils juraient d'aimer et
de respecter jusqu' la mort, ils se htaient, aussitt maris, de la
placer sous la surveillance d'une dugne dissolue; c'est mme  ces
preux qu'tait rserve la gloire de savoir mettre la vertu de leur
femme... sous cl.


       *       *       *       *       *


PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.


CHAPITRES XXXIII A XLII.


L'_Amant_ pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste
plus qu' mourir, lgue  _Bel-Accueil_ son coeur, son unique richesse.
C'est alors que _Raison_ revient. Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas
d'aimer lass? N'as-tu de maux encore assez? _Amour_, dis-moi, comment
le trouves-tu? Est-il assez bon matre? Si tu l'avais connu, j'aime 
croire que tu ne l'aurais jamais servi mme une heure, que tu aurais
reni son hommage et n'aurais pas aim d'amour.--Mais je le connais,
rpond l'_Amant_.--Non, dit _Raison_, et je vais te le faire
connatre. Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous
ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amiti. Elle lui
explique longuement la diffrence entre les bons et les mauvais amis, et
lui fait un tableau dlicieux de l'ge d'or o tous les hommes
s'aimaient et gotaient le bonheur. Il n'y avait alors ni proprits, ni
seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde tait heureux, car
personne ne songeait  rompre l'quilibre qui rgnait [p. L] dans la
nature. C'est la cupidit, dit-elle, qui a tout gt sur terre; mais la
richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvret mme est prfrable, car
l'homme est l'esclave de _Fortune_, qui se plat sans cesse  lui ravir
ses faveurs. L'inquitude et mille maux assigent les avares et en font
les plus malheureux des hommes. La pauvret, au contraire, est la pierre
de touche de l'amiti, car l'infortune nous fait voir clairement ceux
qui ne nous aimaient que pour nos richesses.

_Raison_ flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil
des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien
que par lui, car _Fortune_ ne saurait faire qu'on possdt un seul ftu,
si _Nature_ ne nous l'a donn. Alors, dit l'_Amant_, qu'a donc l'homme
qui soit rellement  lui?--Sa conscience, rpond _Raison_, et son libre
arbitre. Ils sont  lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est 
_Fortune_, qui dpart ses faveurs sans songer  quelle personne. Or
donc, redeviens ton matre, reprends possession de ton coeur, et ne le
donne ainsi follement tout entier  un seul. Aime tous les hommes en
gnral; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et
jamais n'engage ta libert, le plus beau prsent que _Nature_ ait fait 
l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour
suivre le bon amour que je viens de te dpeindre; et c'est parce que les
humains ont abandonn celui-ci, qu'ils se sont livrs  tous les vices
que la _Justice_ est charge de punir ici-bas.--Mais, dit l'_Amant_,
puisque vous tes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le
meilleur de _Justice_ ou _d'Amiti_.--C'est _Amiti_, dit _Raison_; car
si tout le monde s'aimait, _Justice_ serait inutile. D'autant [p. LI]
plus que les juges ne sont pas moins dpravs que les autres, et que la
plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confis pour faire plus de
mal encore.

Elle cite alors l'exemple d'_Appius_ qui condamne _Virginius_  lui
livrer sa fille; mais le peuple irrit renverse les dcemvirs, ces
dpositaires infidles de la justice et de l'autorit. Sois mon amant,
continue _Raison_, et tu verras la vanit des richesses et des grandeurs
humaines. Elle lui rapporte, d'aprs l'histoire, maints exemples fameux
de l'instabilit de la fortune. C'est d'abord _Nron_ qui fit prir
_Agrippine_ sa mre, et _Snque_ son prcepteur. Donc le pouvoir ne
sert le plus souvent qu' rendre les hommes plus mchants, les mettant
en tat de nuire impunment aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire
s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans
doute aux mchants de s'lever si haut que pour retomber plus bas:
tmoin ce mme _Nron_, rduit  se tuer de ses propres mains, pour
chapper  la colre de son peuple. Tmoin encore _Crsus_, roi de
Lydie; malgr les conseils de sa fille _Phanie_, il ne voulut rien
rabattre de son faste et de son orgueil: de l sa chute et sa mort. Et
plus prs de nous, _Mainfroi_, roi de Sicile, que _Charles d'Anjou_
battit et tua; et puis _Conradin_, et puis _Henri_, frre du roi
d'Espagne, que le mme _Charles_ mit  mort, et enfin _Boniface de
Castellane_, chef des Marseillais rvolts contre ce mme bon roi
_Charles_, qui lui fit trancher la tte.

Or donc, cher ami, continue _Raison_, sers-moi loyalement, et laisse l
cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.--Non, rpond
l'_Amant_ irrit, j'ai jur foi et hommage  _Dieu d'Amours_; je ne
violerai pas ma promesse. Puis,  bout d'arguments, [p. LII] il lui
cherche querelle sur un mot qui l'a choqu. _Raison_, parat-il, dans le
feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine
chose qu'on ne peut dsigner honntement sans priphrase. _Raison_
rpond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son pre daigna
faire de ses propres mains, et que les dames franaises ont sans doute
les oreilles bien plus dlicates que le reste du corps, car c'est le
seul endroit que cette chose leur blesse.

Tout ceci est fort bon, rpond l'_Amant_; mais si vous continuez de me
tourmenter ainsi, je me verrai forc de vous laisser causer ici toute seule.


CHAPITRE XLIII.

_Raison_ alors, ayant puis toute son loquence, laisse l'_Amant_
mlancolique. Il retourne aussitt vers _Ami_. Celui-ci le console du
mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis,
_Bel-Accueil_ sortira bientt de sa prison. Avant tout, lui dit-il,
vous essaierez de sduire ses gardiens et veillerez surtout que
_Malebouche_ ne vous voie. S'il vient  vous apercevoir, faites-lui bon
visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments,
et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez
ravir la _Rose_, et le succs est assur.

Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les
geliers. Ne mnagez pas les prsents, autant que vos ressources le
permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque  ne
pas les tenir. Tchez de pleurer mme: ce serait pour vous d'un grand
avantage, car rien ne sduit comme les larmes, et si les geliers
pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait
plus d' moiti faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant,
et surtout qu'ils ne s'aperoivent pas de la feinte, car alors tout
serait perdu. Bref, tudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de
temps, car la _Rose_ sera vite panouie, et les concurrents ne
manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geliers
soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse,  moins que
vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer.

Alors, si vous tes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_
dans un lieu sr et bien reclus, quand mme vous verriez _Honte_ rougir,
_Peur_ blmir, _Danger_ frmir, et tous par feinte se courroucer pour se
rendre lchement, bravez leur colre, ne les prisez tous une corce,
mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en
temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plat tant que de se
laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient mme froisss
s'ils chappaient par leur dfense, et tout en paraissant joyeux, ils
vous haraient intrieurement. Si pourtant vous les voyez srieusement
courroucs et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre,
criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu' ce que les trois
geliers s'en aillent et laissent l _Bel-Accueil_ qui tout  vous se
donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin
_Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est
simple, feignez la candeur; s'il est srieux, soyez grave; aimez tout ce
qu'il aime, blmez tout ce qu'il blme; si vous jouez avec lui, perdez
toujours; soyez empress prs de lui; autant que vous pourrez, faites
tout pour lui plaire, voil le moyen de russir.


[p. LIV]
GLOSE.

L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne
trouver son ami, qui l'engage  ne pas brusquer les choses, car la
violence perdrait tout infailliblement. Commencez, lui dit-il, par
amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper
de votre adore; montrez-vous le moins possible aux abords de sa
demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se
persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est compltement
indiffrente, puis que sa rserve et sa sagesse la mettent dsormais 
l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence  la
calomnie. Quant  la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer
profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et
gnreux; ne lui mnagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les
petits prsents. Bientt cette chre amante, voyant votre air humble et
rsign, se rassurera, se croyant ds lors  l'abri de vos folles
entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes
couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidle et si
prcieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer
d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.

Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour o vous
vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique
vous voyez la belle plir d'effroi, rougir de honte, trembler d'motion,
prouvez-lui, malgr sa feinte rsistance, combien vous l'aimez, et que
vous savez tre homme en temps et lieu, quand il le faut.



Mais si vous vous heurtez  une rsistance plus vigoureuse que [p. LV]
vous ne le supposiez, arrtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez
votre pardon, et attendez patiemment que son motion, ses craintes et sa
pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en
vain essay d'arracher de vive force.

Pour cela, tudiez bien son caractre, ne la contredites en rien, et
faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai;
si elle est srieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez;
montrez-vous toujours empress, prvenez ses moindres dsirs, et le
moment ne se fera pas attendre o elle ne pourra plus rien vous
refuser.


CHAPITRES XLIV A XLVII.

L'_Amant_,  ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'
l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de _Bel-Accueil_. Alors, lui
rpond _Ami_, vous n'avez plus qu'un moyen pour conqurir le
chteau-fort: c'est de suivre ce chemin qui est l sur la droite. Mais
ce sentier a nom _Trop-Donner_, et il est bien dangereux aux pauvres
gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les
murs chanceler et crouler, et la garnison tout entire se rendre. Mais
pour y passer, il faut tre riche, et plus d'un qui partit joyeux et
brave en revint pauvre et dsespr, moi tout le premier. Or _Pauvret_
ne le put jamais franchir; elle reste en arrire; tout le monde la
repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands
biens amasss, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas
d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez
promettre. Toutefois, sans jeter l'or  pleines mains, si vous tiez
assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits
prsents, peut-tre avez-vous encore chance de russir.--Pourtant,
_Ami_, je dteste et mprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour
perd tout son charme quand on l'achte  beaux deniers comptants. Il
n'en tait pas ainsi du temps de nos premiers pres.

Suit un tableau de l'ge d'or, o les hommes vivaient simplement, sans
avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise,
s'accolait et baisait  qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors
ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la
terre; tous taient gaux ici-bas, heureux et sans inquitude, de toutes
peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale foltrerie.


CHAPITRES XLVIII A LII.

_Ami_ montre alors  l'_Amant_ comment quelques hommes corrompus par la
cupidit voulurent possder  eux seuls ce qui appartenait  tout le
monde. Ils se partagrent la terre; les plus forts prirent les plus
grosses parts, et bientt aussi voulurent possder  eux seuls les
femmes communes  tous. De l la jalousie qui fait le malheur des
humains en leur ravissant la libert. Mais laissons le jaloux parler:

Oui, dit-il  sa femme, je sais que vous me trompez. Vous tes trop
coquette, et sitt qu' mon travail je cours, vous ne songez qu' vous
divertir. Si je vais  Rome ou bien en Frise dbiter notre marchandise,
vous ne songez en mon absence qu' [p. LVII] mener joyeuse vie, et
quand je suis cans, vous n'avez pas un mot agrable, pas un sourire
pour votre poux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me
cotent si cher, vous n'en usez que pour plaire  ce Robichonnet que je
dteste et que je vois toujours rder autour de vous. Du reste, que
n'ai-je cru Thophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme
en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous
la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses
ddains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des
efforts inous pour plaire  tout le monde. Non, il n'est pas une femme
vertueuse sur terre! _Lucrce_ et _Pnlope_ peuvent tout au plus tre
considres comme des exceptions qui confirment la rgle, et encore, si
les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cd comme les
autres. Au reste, il n'est plus de _Lucrce_ ni de _Pnlope_ ici-bas.

Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversit des femmes.
Le jaloux,  l'appui de son dire, cite l'opinion de _Falrius, Juvnal,
Phoroneus_, et enfin nous montre par l'pouvantable infortune
d'_Abeilard_ combien celui-ci eut tort de se marier contre la volont
d'_Hlose_ sa matresse.

Il termine en s'criant que c'est folie de se fier aux femmes, tant
elles sont perverses, tmoin _Hercule_ et _Djanire, Samson_ et
_Dalila_; puis,  bout d'arguments, transport de rage, il pousse cette
fameuse exclamation qui, si nous croyons Thvet, faillit coter cher 
matre Clopinel. La scne se termine comme toujours, c'est--dire que le
jaloux tombe  bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait
sans l'intervention de voisins charitables.



[p. LVIII] Ainsi, conclut _Ami_, avant d'tre mari, ce couple s'aimait
d'amour tendre; l'Amant tait l'humble serviteur de sa dame et faisait
tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: Saute, il
sautait. Mais une fois lis ensemble, la roue a si bien tourn, que
l'humble esclave veut tre le matre, et voil la guerre dans le mnage.
Il en sera de mme tant qu'il y aura des matres et des esclaves, des
rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que
les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur
libert chang pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul
n'aimait ce mtal, et personne n'avait encore abandonn son rivage pour
l'aller chercher en de lointains pays.


CHAPITRES LIII ET LIV.

C'est _Jason_ qui, le premier, pouss par la cupidit, prit son essor
outre mer vers la _Toison d'or_. C'est de ce jour que la _Fourberie_
apparut sur la terre, entranant  sa suite tous les vices qui n'ont
_cure de suffisance_. _Orgueil_ ddaignant son pareil accourut  grand
appareil, tranant _Convoitise, Avarice, Envie_, et tout le reste des
vices. Tous alors firent sortir de l'enfer _Pauvret_, inconnue
jusqu'alors. Elle vint avec _Larcin_ son fils, et _Coeur-Failli_ son
poux, et tous ces monstres pouvantables, jaloux du bonheur des
humains, se rpandirent sur la terre, semant partout la discorde et la
guerre. Le sol fut divis; on vit pour la premire fois domaines et
propritaires, esclaves et matres. Mais quand ceux-ci s'en allaient
pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les
paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors
il fallut s'entendre pour les garder, et l'on dcida de choisir
quelqu'un qui pt prendre les malfaiteurs et rendre justice aux
plaignants, en un mot  qui chacun dt obir. On s'assembla pour
choisir.

Un grand vilain entre eux ils lurent, le mieux charpent, le plus
grand, le plus fort qu'ils trouvrent, et le firent prince et seigneur.
Lui jura de les dfendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurt de
quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons
revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemble,
et tous se cotisrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour
les entretenir. De l les premires tailles, de l le commencement des
principauts terriennes. Lors tous d'amasser des trsors, et pour les
garder, de construire barricades et tours, murailles crneles, chteaux
et villes fortifis.

Tout ceci, ajoute _Ami_, me serait bien indiffrent si l'appt de l'or
n'avait corrompu jusqu' l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage
de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier
venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, tre
si convoiteux, si lger et si capricieux. Il lui donne alors
d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver
leur affection, et termine ainsi: Il en est de mme de votre chre
_Rose_. Quand vous l'aurez, comme je l'espre, faites tout ce que je
vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en
quatorze cits sa pareille.

Oui, s'crie alors l'_Amant_, c'est bien la vrit, et comme cet
excellent _Ami_ parle bien au prix de _Raison_! Puis il raconte comment
_Doux-Parler_ et [p. LX] _Doux-Penser_ vinrent aussitt le trouver pour
ne plus le quitter. _Doux-Regard_ pourtant ils ne purent amener avec
eux.

C'est--dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chre matresse
l'avait consol, avait chass de son esprit ses terreurs et ses peines,
pour faire place  de douces penses; mais, hlas! cela ne suffit pas,
car il ne peut voir sa bien-aime.


CHAPITRES LV ET LVI.

L'_Amant_ rconfort sent renatre son audace, et il se dirige aussitt
vers le castel par le sentier que lui dit _Ami_. C'est du reste le plus
court. Chemin faisant, il est si fier et si brav, qu'il ne doute pas de
la russite. Il croit voir dj les murs crouler et la garnison se
rendre. Mais au premier dtour il rencontre _Richesse_ qui le renvoie
impitoyablement. L'_Amant_ dsol s'en retourne pensif, et bon gr mal
gr, se dcide  employer le premier moyen qu'_Ami_ lui donna,
c'est--dire d'user de ruse; mais son me loyale se rvolte contre une
semblable duplicit, et le voil plus malheureux que jamais.


GLOSE.

L'_Amant_, consol par les conseils de son ami, reprend aussitt courage
et se croit dj sr du succs. Il cherche donc  revoir sa belle
amante; mais ds le dbut il est arrt par mille obstacles, et surtout
par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il tait riche, toutes les
difficults s'aplaniraient, et la _Rose_ serait bientt en son pouvoir!
Il en est donc rduit  dissimuler,  se faire humble et insinuant
auprs des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intrt
 le surveiller, de peur qu'il n'aborde la _Rose_. Mais ce rle lui
pse, sa franchise et sa droiture se rvoltent, et il retombe dans ses
mornes inquitudes.


CHAPITRES LVII ET LVIII.

C'est alors que _Dieu d'Amours_, jugeant l'preuve suffisante, touch de
tant de constance et de loyaut, vient  son secours, lui fait rciter
ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oublis, et
convoque aussitt toute sa baronnie pour assiger le castel.


GLOSE.

Le pauvre _Amant_ cependant s'veille de sa torpeur. Il repasse en
lui-mme toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut
loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la
violence mme de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il
fait appel  toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il
se dcide  tenter un dernier effort pour conqurir sa bien-aime.


CHAPITRE LIX.

_Dieu d'Amours_ a convoqu toute sa baronnie. Pas un ne manque  son
appel. Ce sont: _Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur,
Oyseuse, Largesse, Beaut, Bien-Celer, Courage, Bont, Piti, Simplesse,
Compagnie, Amabilit, Courtoisie, Dduit, Liesse, Sret, Dsir,
Jeunesse, Gat, Patience, Humilit_, puis enfin _Contrainte-Abstinence_
et _Faux-Semblant_.



Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII]
_Dieu d'Amours_ s'en tonne, et s'adressant  _Faux-Semblant_, lui demande
comment il se trouve ml  ses soldats. _Contrainte-Abstinence_
aussitt s'avance et prsente la dfense de _Faux-Semblant_.


GLOSE.

Le pauvre _Amant_, rduit  ses propres forces, repasse en son esprit
toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes ncessaires  un fin
amant pour vaincre un coeur si bien dfendu? Il lui faut de la
franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps  disposer,
de la richesse, de la gnrosit, de la beaut, de la discrtion, du
courage, de la bont, de la grce, de l'esprit, de l'amabilit, de la
gat, du sang-froid, de la patience, de l'humilit, savoir inspirer la
piti, les dsirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il
hsite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par
s'avouer qu'en effet des traits ples et amaigris par les veilles et les
souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus
rebelle.


CHAPITRE LX.

_Dieu d'Amours_ dit  son ost qu'il veut assaillir le castel pour se
venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant _Bel-Accueil_. Car,
dit-il, depuis que sont morts _Ovide, Tibulle, Catulle_ et _Galus_, je
n'ai jamais rencontr pareil serviteur. Si l'_Amant_ n'est pas mis en
possession de la _Rose_, il en mourra; et ce serait grand dommage de
perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc,
dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.

Les barons tiennent conseil et rapportent leur dcision  _Dieu
d'Amours_. D'abord, disent-ils, _Richesse_ nous a refus son concours,
ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins
qu'opulent. Nous nous sommes donc accords sans elle, et voici notre
dcision: _Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_ s'attaqueront 
_Malebouche_. Puis _Dsir_ et _Bien-Celer_ essaieront de mettre _Honte_
en fuite. Contre _Peur_ marcheront _Courage_ et _Sret_. Quant 
_Danger_, qu'il soit assailli par _Franchise_ et _Piti_. Mais faites
qurir votre mre, car son concours nous sera prcieux.

Amis, leur rpond _Dieu d'Amours_, je vous remercie de prendre avec
tant d'ardeur ma dfense; mais _Vnus_, ma mre, n'est pas toujours  ma
discrtion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et
d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-l
je ne les aime gure. Je vous promets cependant de faire le ncessaire
pour l'intresser  notre sainte cause.

Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre
volont, soit tort, soit droit. Mais _Faux-Semblant_ sait que vous le
hassez, et il n'ose se prsenter  vous. Nous dsirons que vous lui
pardonniez votre colre et que vous l'acceptiez parmi vos barons.--Soit,
dit _Amour_; a, qu'il s'avance.


GLOSE.

L'_Amant_ tout d'abord reconnat que de toutes les qualits ncessaires
pour russir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la
plus utile,  la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument
indispensable. Puis, aprs avoir rflchi longuement  la manire dont
il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se
convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel
que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa
charmante matresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur
d'aimer et la persuader avant tout de sa discrtion. Pour dissiper ses
folles terreurs, il se montrera  la fois calme et audacieux. Enfin,
pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il
attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs
et de sa franchise. Toutefois, cette ide de prendre le masque de
l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre
tout  fait de cette triste ncessit.


CHAPITRES LXI A LXIII.

_Dieu d'Amours_ fait subir  _Faux-Semblant_ un long interrogatoire,
afin de bien connatre cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi gliss
dans son arme; car il suspecte avec raison cette face blme et ce
maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dvoiler tout entier.
Celui-ci hsite un instant; mais voyant que toute rsistance est
inutile, il se dcide  jeter le masque et prend bravement son parti. Il
fait un long discours que nous pouvons rsumer ainsi: Le meilleur moyen
d'tre heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans
travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir
tromper autrui et le voler impunment. C'est pourquoi je prends mille
dguisements; mais celui que je prfre, [p. LXV] c'est l'habit de
religion, non pas celui des prtres sculiers, pauvres hres qui vivent
maigrement dans leurs campagnes, pas mme celui des prlats. Non, je
suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe,
ni patrie; je relve directement du pape, et l'absolution que je donne
prime jusqu' celle de vos prlats, si puissants qu'ils soient. Grce 
la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'tiquette, et qui, nous
voyant affubls du manteau de la religion, en concluent que nous sommes
tous de petits saints, plutt que de nous juger sur nos actions, nous
prchons la pauvret, et nous nageons dans l'abondance; nous prchons
l'humilit, et nous nous btissons des palais splendides; nous prchons
l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins prcieux et de morceaux
dlicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut
impunment commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se
donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans
confession; nous ne nous drangeons pas pour si peu. Car de la religion,
nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas
 la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante
que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois.
Nous descendons encore jusqu' confesser les bourgeoises, pourvu
qu'elles soient jolies, et nulle _ou sans chemise, ou moult pare, ne
saurait sortir de nos mains gare_. Nous prouvons un bonheur inou 
voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous
renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les
familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et
coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs,
dbauchs, prlats [p. LXVI] libertins, prtres qui vivez avec vos
matresses, juges iniques et prvaricateurs, vauriens de tous vices
souills, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu' nous
gorger d'or et de victuailles, et nous vous protgerons si bien que nul
n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous
ferons brler tout vifs. Et si vos prlats osent trouver  redire que
nous empitions sur leurs privilges au point de prendre les brebis
grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lvent la tte, et
nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses,
qu'ils en perdront mitres et crosses!

Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, prcieux
pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte
d'accepter mes services; je mnerai  bonne fin votre entreprise.

_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui
donne le commandement de l'avant-garde.


GLOSE.

Toute rflexion faite, l'_Amant_ se dit que de tels moyens sont sans
doute bien rpugnants, mais que la triste position o il se trouve par
la mchancet de ses ennemis justifie tout, et il se dcide  dbuter
par la dissimulation vis--vis des jaloux et de la _Vieille_, qu'il ne
saurait attaquer de vive force, n'tant ni assez puissant, ni assez
riche.


[p. LXVII]
CHAPITRES LXIV A LXVIII.

Alors _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ se concertent quelques
instants, et on les voit bientt apparatre, _Faux-Semblant_ en plerin,
sa compagne en bguine. Ils se dirigent aussitt vers le castel et
rencontrent _Malebouche_, sur sa porte assis, qui inspecte tous les
passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitt leur
salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite 
s'asseoir auprs de lui, et leur demande  quel heureux hasard il doit
leur rencontre. _Contrainte-Abstinence_ rpond la premire: Nous sommes
plerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple gar pour lui
prcher l'exemple et les pcheurs repcher. Au nom de Dieu nous vous
demandons l'hospitalit, et c'est par vous que nous allons commencer
notre auguste mission. Apprtez-vous donc  couter la parole de Dieu.
_Malebouche_ rpond que sa maison est  leur disposition et qu'il est
tout oue. _Contrainte-Abstinence_ reprend: Ici-bas la vertu
souveraine, c'est de mettre un frein  sa langue, Or, plus que nul, vous
tes entach du pch de mdisance, et il faut vous en corriger. Un gent
varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est
enferm  cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant 
l'_Amant_, il s'inquite, par Dieu, bien de la _Rose_! Personne moins
que lui ne vient rder de ce ct; vraiment, il a bien autre chose 
penser. Or, par votre mdisance, vous tes cause d'un grand pch, et si
vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sr au puits
d'enfer.

Sur ce, _Malebouche_ de s'crier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs
cans, ce sont eux. Il n'a fait que rpter ce que maintes gens ont vu
et rapport, et jusqu' preuve du contraire, il se croit autoris  le
crier par dessus les toits.

Lors _Faux-Semblant_ prend la parole:

Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce
n'est parole d'vangile. Voyons, qu'avez-vous  reprocher au varlet?
D'ordinaire les amants vont volontiers o gtent leurs amours. Or, il ne
rde gure par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon
visage et ne vous obsde pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet
avez tant mdit, s'il aimait _Bel-Accueil_, vous aimerait-il comme il
fait, vous son gelier? Donc, en le mprisant, la mort d'enfer vous avez
mrite!

_Malebouche_, convaincu, ne trouve mot  rpondre et finit par dire: Je
le reconnais. Or que faut-il faire?--Confessez-vous cans, dit
_Faux-Semblant_; faites preuve de repentance, et je vous donnerai
l'absolution. Lors _Malebouche_  deux genoux fait sa confession.
_Faux-Semblant_, le voyant dans une posture favorable, lui serre la
gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aid de son
compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le foss. Sitt fait, ils
ouvrent la porte, et, trouvant les soldats _normands_ ivres-morts, les
tranglent et entrent dans le castel.


GLOSE.

L'_Amant_, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne
donne aucune prise  la mdisance, finit par teindre tous les soupons,
et ds lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aime.


[p. LXIX]
CHAPITRES LXIX A LXXV.

_Largesse_ et _Courtoisie_, sur les pas de _Faux-Semblant_ et de
_Contrainte-Abstinence_, entrent dans le fort. Ils rencontrent la
_Vieille_ qui, toute tremblante, se rend prisonnire, demandant qu'il ne
lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui rpondent qu'ils ne sont point
ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prts  la servir si elle veut
les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui
promettant de plus beaux prsents par la suite. Enfin ils lui remettent
un gent chapelet de fraches fleurs, la priant, de la part de l'_Amant_,
de le porter  _Bel-Accueil_, avec l'assurance de son respect et de son
amour. La _Vieille_, heureuse de se tirer  son avantage d'un si mauvais
pas, hsite cependant  se charger d'une telle mission, dans la crainte
de _Malebouche_. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce
vilain. La _Vieille_ alors accepte de grand coeur et dit: Que l'_Amant_
se tienne prt  venir aussitt que je le manderai; puis, leur disant
adieu, elle se rend auprs de _Bel-Accueil_; Beau fils, lui dit-elle,
pourquoi tes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-tre
pourrai-je les soulager. _Bel-Accueil_, qui n'a aucune confiance dans
la _Vieille_, lui rpond trs-finement: Je ne suis triste que de votre
absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire
attendre?

Pourquoi, rpond la _Vieille_, vous allez le savoir, et grand plaisir
vous en aurez. Alors elle lui prsente le chapelet que lui envoie
l'_Amant_, qui toujours l'aime et mourra bien sr s'il ne peut le
revoir. _Bel-Accueil_ refuse le prsent. Non, dit-il, je crains [p.
LXX] qu'on ne me blme. Cependant il ne quitte pas des yeux le
chapelet, frmit, tremble, tressaille, rougit, plit, perd contenance.
La _Vieille_ le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais
voudrait dj le tenir. Il est beau pourtant; mais si _Jalousie_ le
savait?--Prenez-le, vous n'encourrez aucun blme.--Mais s'il faut dire
qui me l'a donn? --Rponses, riposte la _Vieille_, vous aurez plus de
vingt; au surplus, si vous tes embarrass, dites que c'est moi. Je ne
suis pas suspecte  _Jalousie_, et je me charge de vous justifier. Lors
_Bel-Accueil_ saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et
prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.

La _Vieille_ alors profite de ce qu'ils sont seuls en tte--tte, et
lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur
pourra les tudier  la source mme, et voir avec quel art et quelle
vrit l'auteur a su peindre la dugne corrompue comme toutes ses
pareilles, et ne cherchant qu' faire choir au mme degr d'abjection
qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confie.


GLOSE.

Mais le pauvre _Amant_ ne peut revoir sa mie dans l'intimit, car la
_Vieille_ est l. A force de prsents et surtout de promesses, il
l'engage  lui mnager une entrevue avec sa chre amante, et lui remet
un chapelet de fraches fleurs pour elle. La _Vieille_ l'assure de son
concours et lui dit de se tenir prt au premier signal. Celui-ci se
retire alors discrtement, et la _Vieille_ court aussitt trouver le
trs-doux enfant qui, aprs une longue hsitation, accepte le prsent et
consent  couter son cerbre.


[p. LXXI]
CHAPITRES LXXVI A LXXX.

La _Vieille_ revient vers l'_Amant_ et lui annonce que _Bel-Accueil_ est
prt  le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte
de derrire, et part la premire pour aller l'attendre. Il la suit de
prs, et rencontre chemin faisant _Dieu d'Amours_ et tout son ost
accourus  son secours. C'est _Faux-Semblant_ qui ouvre la marche avec
_Contrainte-Abstinence_. L'_Amant_ vole aussitt  la recherche de
_Bel-Accueil. Doux-Regard_ vient  lui et lui montre du doigt
_Bel-Accueil_ qui d'un bond s'lance  sa rencontre. Ils sont tous deux
dans une chambre secrte de la tour, et notre _Amant_, enivr de la
rception que lui fait _Bel-Accueil_, tend dj la main pour cueillir la
_Rose_. Mais voici que _Danger_, cach dans un coin, soudain s'lance et
s'crie: Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient
de vous casser la tte. A ce cri _Honte_ et _Peur_ accourent, et tous
trois assaillent l'_Amant_, le battent et vont l'trangler, quand il
appelle  l'aide. Les sentinelles de l'ost d'_Amour_ jettent l'alarme,
et les barons aussitt de se ruer  son secours. Une bataille s'engage
entre les gardiens de _Bel-Accueil_ et les assaillants.


GLOSE.

La _Vieille_ revient trouver l'_Amant_, lui annonce que sa belle est
prte  le recevoir, lui enseigne une porte secrte par o il pourra
pntrer chez elle, et se retire la premire pour l'attendre. L'_Amant_
la suit de prs, et chemin faisant se prpare  sortir enfin victorieux
de cette dernire preuve. Il fait appel  [p. LXXII] tous ses avantages
physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette
pudique enfant, il se prsente l'air humble et les traits languissants.
A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et
d'amour, et nos deux amants enivrs s'abandonnent aux plus doux
transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrte la
pauvrette au bord du prcipice; sa pudeur se rveille; elle sent
renatre toutes ses terreurs, et une lutte suprme s'engage dans son
coeur entre la passion et le devoir.


CHAPITRES LXXXI A LXXXIII.

Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du
roman, crit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne
doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement
traites; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes
honntes. Il termine en engageant le lecteur  bien tudier ce qu'il va
lire par la suite, s'il veut apprendre  fond toute la science d'amour.


CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI.

_Franchise_ la premire s'lance contre _Danger_. Celui-ci la renverse
et va l'occire, quand _Piti_ accourt et inonde _Danger_ de ses larmes.
Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand
_Honte_ arrive, et par ses reproches cherche  relever son ardeur.
_Danger_ crie au secours, et _Honte_ d'un seul coup de son glaive
tourdit _Piti. Dsir_ est l, prt  la soutenir; beau jouvenceau
franc et joli,  _Honte_ il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hlas!
il ne rsiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre.
C'est alors qu'apparat _Bien-Celer. Honte_  son tour tombe sous les
coups de ce nouveau champion, et elle ft morte sans sa compagne _Peur_.
Cette rserve toute frache renverse tout devant elle. Elle assomme
presque _Bien-Celer_ et culbute _Courage_ d'un seul coup. Tout l'ost
d'_Amour_ va succomber lorsque soudain se dresse _Sret_. Elle se
prcipite sur _Peur_, qui vite le choc et lve son glaive. _Sret_
pare avec l'cu et demeure un instant branle; son pe lui chappe des
mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses
armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transports
de rage, s'abordent, et une lutte corps  corps, terrible, acharne,
s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire
restait indcise. Une trve fut conclue, et les combattants se
retirrent chacun dans leur camp.

Jamais assurment, sa mre prsente, _Amour_ n'et accept d'armistice.
Il mande donci _Vnus_ aussitt.


GLOSE.

La belle est d'abord pouvante par une ide terrible. Si cet homme 
qui elle va se livrer tout entire allait la tromper! S'il n'tait qu'un
de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance
matrielle, et qui mprisent la femme aussitt qu'elle s'est donne! En
vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est
peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en
pouvoir douter; cette pense l'obsde. Elle n'est pas sans savoir non
plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des
regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant.
Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A
cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et
la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se rveiller, et
rouge de honte, se dgage de l'amoureuse treinte, mais sans pouvoir
dtacher ses yeux du beau jouvencel o tant de grces brillent  la
fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant
est l qui proteste de sa discrtion; l'ombre et le mystre voileront
leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aime couvrent les
derniers cris de sa pudeur alarme. Elle est bien prs de se rendre,
quand tout  coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment
d'offrir ce sacrifice suprme, d'abandonner ce trsor qui sera perdu
pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa
virginit, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une
tristesse profonde l'envahit tout entire, et tremblante elle hsite.
Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va
s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptme de l'amour, elle demande
grce. L'_Amant_, qui la voit chancelante, puise, reprend courage,
cherche  la rassurer, lui rappelle tous leurs rves de bonheur, veut
lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la
plus sacre; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son
bien-aim de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux
alors, silencieux et graves, assis cte  cte et la main dans la main,
attendent anxieux le moment fatal qui va dcider de leur sort.


[p. LXXV]
CHAPITRES LXXXVII A XC.

Les messagers d'_Amour_ vont trouver _Vnus_ en l'le de _Cythre_, et
lui content tout l'embarras o se trouve son fils par la faute de
_Jalousie_. A cette nouvelle _Vnus_ monte sur son char tran par huit
colombeaux et arrive  l'ost de son fils. Le combat avait recommenc;
mais la garnison de la tour se dfendait vaillamment; _Vnus_ arrive
enfin. Son fils vole  sa rencontre et, dsespr d'une telle
rsistance, implore son aide. _Vnus_ oyant ces plaintes, en
grand'colre entre, et jure que jamais plus elle ne laissera _Chastet_
vivre en sret au coeur des hommes ni des femmes. _Amour_ jure que tous
les humains dsormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera
sage nomm,  moins qu'il n'aime ou soit aim. Tous les _barons_, 
l'exemple de leur chef, prononcent le mme serment.


CHAPITRES XCI ET XCII.

Cependant _Nature_ forgeait une  une les pices qui doivent continuer
les espces. Dsole de la perversit des hommes qui mprisent et
avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner
_Bel-Accueil_ parce qu'il veut s'unir  l'_Amant_, elle songe, dans un
moment de dcouragement,  laisser prir la race humaine. Le serment de
_Vnus, d'Amour_ et des _barons_ la rassure. Mais elle a un pch sur la
conscience, et elle vient trouver son bon prtre _Gnius_ pour se
confesser  lui. Ce pch, c'est d'avoir t injuste envers tous les
tres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis 
l'homme. Malheureuse! s'crie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment rparer ma
faute? Hlas! j'ai rabaiss mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout
perdu par ma bont!

L'auteur, mettant _Nature_ en scne, en profite pour faire l'expos
complet de ses thories philosophiques, et pousse peut-tre un peu loin
l'talage de sa vaste rudition. Il compare la nature  l'art, et prouve
la supriorit de celle-l, qui transforme incessamment la matire et
lui fait revtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la
corruption mme, tmoin le phnix. L'art, au contraire, loin de crer,
ne saurait mme dpeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tent, _Zeuxis_
lui-mme, ont chou misrablement; aussi Jehan de Meung renonce  telle
entreprise et revient  son sujet.


CHAPITRES XCIII A XCV.

_Gnius_, voyant _Nature_ fondre en larmes, la console d'abord et finit
par se mettre en colre contre toutes les femmes, qui pleurent pour
arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils
sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a dj dit plus haut:
Larmes de femme, comdie! Le bon prtre _Gnius_ termine en s'criant:
Si vous aimez vos corps, vos mes, beaux seigneurs, gardez-vous des
femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dvoiler vos secrets!

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, 
notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI 
LXXXIII n'taient rien moins que sincres.


[p. LXXVII]
CHAPITRES XCVI A C.

_Nature_ donc commence sa confession. Elle rappelle  _Gnius_ comment
elle assistait  la cration du monde, comment _Dieu_ la prit pour sa
chambrire, et lui confia l'entretien et la conservation de tout
l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des plantes qui
parcourent la vote toile, sans que rien vienne jamais rompre leur
harmonie. Par leur influence, les corps clestes transforment
incessamment les lments, c'est--dire la matire, et tt ou tard il
faut que les tres organiss naissent, vivent et meurent  leur
naturelle chance, s'ils ne prviennent la mort en se dtruisant les
uns les autres. L'homme seul se dtruit lui-mme par sa folie et son
orgueil. Tel _Empdocle_, qui se prcipita dans le cratre de l'Etna.
Tel _Origne_, qui se mutila, cessant ainsi d'tre homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi.
L-dessus le pote discute et dtruit de fond en comble le mystre de la
prdestination et l'intervention de la Providence dans les actions des
hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur
les plantes les fautes humaines. Tous les vnements s'enchanent et ne
sont que les consquences naturelles les uns des autres. Tout ce que
Jehan de Meung accorde  Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera,
mais sans jamais imposer directement sa volont. Car l'homme a son libre
arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut,
quand il lui plat, choisir entre le bien et le mal. Il prvoit les
consquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son
me du pch, aussi bien qu'il pourrait prvenir la famine et le dluge
si Dieu lui donnait la science de prvoir l'avenir. Il n'aurait pour
cela qu' faire de grosses provisions dans les annes d'abondance, et
btir un vaisseau pour chapper au dluge, comme firent _Deucalion_ et
sa femme _Pyrrha_.

Dieu nous a donn la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions
nous conduire nous-mmes. Heureux mille fois l'homme d'tre seul dou de
raison; car si tous les animaux taient raisonnables, ds longtemps ils
se seraient dbarrasss de ce tyran jaloux et cruel.

Mais, bon _Gnius_, continue _Nature_, je reviens  ma parole premire.
Voyez les lments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui
doivent subir les clestes influences. Constamment ils oprent les mmes
rvolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphre; les
eaux inondent des contres entires, ravissent champs et moissons; le
vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient
rparer les dsastres causs par la tempte. Alors apparat
l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. _Nature_ compare cet effet
d'optique  celui produit par les verres taills qui dcomposent la
lumire, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les
lunettes  longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assigent
l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les
lments qui embrasent les comtes que nous voyons traverser le ciel. On
a longtemps cru qu'elles taient charges d'annoncer aux hommes de
grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung
dclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons
des comtes ne [p. LXXIX] psent d'un plus grand poids sur pauvres
hommes que sur rois. Non, les rois ne mritent pas que les cieux
daignent annoncer leur trpas plus que celui d'un autre homme, car leur
corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si
quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'crie: Je suis gentilhomme, et
je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs
mains vivent, je lui rpondrai non. L'homme n'est noble que par ses
vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble
ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle
un peu plus longtemps; mais de l  croire que les lments en seront
bouleverss, c'est sottise. Non, les lments gardent mes
commandements, dit _Nature_, et toujours d'une marche rgulire leurs
volutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus
des plantes qui, toujours soumises  mes lois tant qu'elles vivent,
poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai
rien non plus  reprocher aux btes qui, toutes autant qu'elles peuvent,
faonnent selon leurs usages et font honneur  leur lignage. Il n'y a pas
jusqu' mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi
reconnaissants. Seul l'homme m'a dclar la guerre et veut se soustraire
 mes lois. Oui, bon _Gnius_, j'ai t trop bonne pour lui; je l'ai
combl de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrg de
toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui
le Fils de Dieu s'est incarn pour mourir sur la croix, contre mes
rgles il manoeuvre et s'est fait le rceptacle de tous les vices!
L'homme est orgueilleux, lche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais
sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut,
le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont _Amour_ se
plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le
tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins
outils.

Bon prtre, dit _Nature_ en terminant, allez au camp d'_Amour_, et
dites  tous les barons, sauf _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_
toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au
_Dieu d'Amours_ pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui
adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et
qu'il absolve les vaillants qui travaillent  bien aimer toute leur
vie.

Lors _Nature_ crit son anathme sur un parchemin, le scelle et le remet
 _Gnius_. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui
pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dpose son
aube et son rochet, prend des ailes et s'envole  l'ost d'_Amour_.


CHAPITRES CI A CIV.

_Gnius_ arrive, et tout le monde pousse des cris de joie, except
toutefois _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_, qui disparaissent
sans mot dire. Aprs les civilits d'usage, _Amour_ fait endosser une
belle chape  _Gnius_, lui baille anneau, crosse et mitre, et _Vnus_
lui met au poing, pour renforcer l'anathme, un cierge ardent. _Gnius_,
sur un grand chafaud mont, commence sa harangue.

Suit l'anathme de _Nature_ contre les dloyaux, les renis qui prennent
en haine les oeuvres d'o elle [p. LXXXI] tire ses soutiens. Puis
_Gnius_ accorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les
indulgences)  tous ceux qui se peinent de bien aimer. Travaillez,
dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que
le ciseau d'_Atropos_ dtruit tous les jours, et vous irez dans le
paradis fleuri o l'agneau divin conduit ses blanches brebis. L le jour
est ternel et toujours pur, et il dpasse en splendeur mme le jour qui
inondait la terre, en l'ge d'or, du temps de _Saturne_,  qui son fils
_Jupiter_ fit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conqurir un
trne, il n'est crime si odieux qui vous arrte. C'est avec le meurtre,
dit _Gnius_, le plus pouvantable crime; car mutiler son semblable,
c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or,
_ faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies_. Mais
surtout, et c'est l le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fcondit.

_Jupiter_,  peine sur le trne, donna soudain aux hommes l'exemple de
tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin
aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit  l'homme  se
nourrir de la chair des animaux,  tirer le feu des cailloux, et des
arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le dsir de rgner lui fit
commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en
changeant l'tat de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit
le printemps ternel, divisa l'anne en quatre saisons, et l'ge de fer
remplaa l'ge d'or. On vit alors se rjouir les dieux infernaux, et
tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur sjour
tnbreux les brebis, qui toutes, hlas! y vont de compagnie. [p.
LXXXII] Bien peu arrivent au paradis o le bel agnelet bondissant mne
patre son blanc troupeau.

Suit une longue et splendide description du sjour cleste, demeure des
bienheureux, et un fort beau parallle entre ce parc et le jardin de
_Dduit_, la fontaine de _Narcisse_ et la fontaine de vie; l'auteur nous
montre combien la premire est obscure et trouble au prix de la seconde.
Or donc, s'crie _Gnius_, pensez de _Nature_ honorer, soyez honntes,
gnreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire
 la trs-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur
les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'ternit.

Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage  renouveler
l'attaque, puis il disparat.

_Vnus_ prend le commandement des troupes, et tout le monde se prpare
au combat.


CHAPITRES CV A CIX.

_Vnus_ somme _Peur_ et _Honte_ de se rendre. Elles refusent. Alors la
desse courrouce saisit son brandon, et vise une troite meurtrire
entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une
figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'tait la chsse
de _Nature_ o se trouve le sanctuaire couvert d'un prcieux suaire, qui
contient le bouton parfum. Autour de cette statue s'accomplissent
miracles autrement extraordinaires que devant la tte de _Mduse_.
Celle-ci dtruisait tout et changeait en roches les tres vivants qui la
regardaient. Le sanctuaire de la _Rose_, au contraire, anime tout ce qui
l'approche; il animerait la matire elle-mme.

L'auteur ne peut mieux la comparer qu' la statue de _Pygmalion_, [p. LXXXIII]
ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible,
s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dvor d'un amour
sans espoir, allait mourir, lorsque _Venus_, touche de ses feux,  son
tour anima la statue. De leurs amours naquit _Paphus_, qui lui-mme
engendra _Cynyras,_ pre d'_Adonis_.

Tel le brandon de _Vnus_ vole porter l'incendie dans la tour. A cette
vue toute la garnison s'enfuit. La tour consume s'croule pice  pice,
sans pourtant endommager le sanctuaire.

L'_Amant_ alors, en plerin, muni du bourdon et de l'charpe, pntre
jusqu' _Bel-Accueil_ sous la conduite de _Courtoisie, Franchise_ et
_Piti_. Daignez, disent-elles  _Bel-Accueil_, octroyer  ce loyal
_Amant_ la _Rose_ qu'il dsire depuis si longtemps.

Dames, fait _Bel-Accueil_, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me
pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir,  nous deux
seuls tout  loisir, car il aime loyalement.

L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu' la _Rose_, il
lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment,
aprs de longs efforts, il parvint enfin  cueillir le dlicieux bouton.

Il tait jour; il se rveille.


GLOSE.

On peut ainsi rsumer ces dix-huit derniers chapitres:

Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait t qu'une
affection du coeur et de l'me. Du ct de l'amante, ce n'taient
qu'illusions et rves [p. LXXXIV] enchants. S'aimer et se le dire, se
contempler et se sourire, c'tait tout son bonheur.

Dans cet change mutuel d'impressions naves, les sens n'avaient aucune
part; cette affection n'tait encore que de l'amiti. Soudain une
tincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument,
la nature reprend tous ses droits. L'tincelle, c'est _Gnius_; la
flamme, c'est _Vnus_.

Alors la pauvre enfant, vaincue dj plus d' moiti par l'loquence et
les charmes de son amant, sent natre en elle une flamme inconnue.
Palpitante, enivre, elle oublie tout, se laisse tomber perdue entre
ses bras, s'abandonne  ses treintes passionnes,  ses voluptueuses
caresses, et... l'heureux _Amant_ peut enfin cueillir la _Rose_.


       *       *       *       *       *


[p. LXXXV]
CONCLUSION.

L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet
d'une me tendre, nave et pure, est,  notre avis, un des plus beaux
chefs-d'oeuvre de notre posie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour!
La forme y laisse parfois un peu  dsirer; la diction est peut-tre un
peu monotone, mais l'ensemble en est dlicieux! Malgr soi, on
s'intresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses
perscuteurs.

Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui
aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant
infortun, ses dsespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa
tnacit. Quelle navet charmante, quelle dlicatesse de pinceau, et
surtout quelle vrit dans le rcit et les dialogues! Quelle richesse
dans les descriptions, et comme les caractres y sont savamment tudis!
Cette littrature jeune et frache fut pour nous comme une rvlation.
C'est bien certainement, avec _Daphnis et Chlo_, les deux plus jolis
romans que nous ayons lus. Comme, auprs de ces deux chefs-d'oeuvre de
naturel et de simplicit, sont, malgr tout leur fracas, ennuyeux et
tristes les romans d'aujourd'hui! Exagrs et faux, [p. LXXXVI] ils
tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais
rellement l'intresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les
yeux, nous nous demandons si ce sont bien rellement des hommes qui sont
en scne. A coup sr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous
n'avons pu nous y reconnatre une seule fois. Personnages de convention,
tous les acteurs s'agitent au milieu d'une socit bizarre; ils sont en
tous points extrmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal,
jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du
roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y
reconnat  chaque pas. Nous ne saurions prjuger ce qu'et t l'oeuvre
du pote si la mort ne l'et enlev si jeune; mais  coup sr on peut
affirmer que si la fin et t de tous points digne d'un si admirable
dbut, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagration, tre compar aux
plus gracieux potes de l'antiquit.

       *       *       *       *       *

Avant de passer  la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la
valeur d'un prtendu dnoment attribu  Guillaume de Lorris.

M. Mon ayant rencontr par hasard deux manuscrits contenant la partie
seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers
formant un dnoment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de
Lorris avait termin son roman, et que Jehan de Meung avait supprim ces
vers pour continuer ou plutt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup
plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partage par la plupart des
commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le
regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen mme du
roman, tirer la preuve irrfutable d'une aussi surprenante erreur.

Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume
de Lorris n'est que la mise en scne d'une oeuvre beaucoup plus
considrable. C'est  peine si nous pouvons accepter ces trente-deux
chapitres pour la moiti du roman. En effet, le dnoment, dont nous
allons donner tout  l'heure l'analyse, est beaucoup trop court pour
un cadre de cette importance, et ne serait gure en rapport avec
l'tendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement
l'oeuvre de Guillaume de Lorris.

Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si
magnifique sujet. Ds le dbut, rien qu'au soin qu'il apporte 
dvelopper la mise en scne,  nous dpeindre les lieux et les acteurs
principaux, nous devons admettre, jusqu' preuve du contraire, que
chacun devait jouer un rle important dans ce drame ingnieux, et ce
n'est certes pas uniquement pour donner carrire  sa verve potique
qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions
et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze
chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est--dire  peu prs
la moiti du pome. Quant  la valeur de ce document, le lecteur pourra
juger combien il est infrieur, sous tous les rapports,  ce qui le
prcde. En voici le sommaire ou plutt la traduction un peu rsume:

L'_Amant_, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amres. Mais
voici soudain venir dame _Piti_ pour le consoler. Elle amne dame
_Beaut, Bel-Accueil, Loyaut, Doux-Regard_ et _Simplesse_. Ils [p.
LXXXVIII] lui disent: _Jalousie_ s'est endormie, et nous nous sommes
chapps  grand' peine, car _Peur_ tremblante, qui toujours allait et
venait, coutant le moindre bruit, nous aperut, et, redoutant la
perfidie de _Malebouche_, ne savait ce qu'elle devait faire; mais
_Bonne-Amour_ ouvrit de force la porte, quoi que _Peur_ pt dire et
faire. Si _Malebouche_ l'et su, nous ne serions certes pas sortis; mais
_Vnus_ vola les clefs et nous a mis dehors.

Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du
trs-doux bouton:

Elles sont assises (pourquoi ce fminin?) aussitt  ct de moi. Dame
_Beaut_ en tapinois m'a prsent le doux bouton; je l'ai pris de bonne
volont, et j'en ai dispos comme s'il ft mien, sans qu'il ft la
moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraches, couverts
de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand dduit
nous passmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand
l'aube se leva, il fallut nous sparer. Dame _Beaut_ me rclama le doux
bouton que je dus rendre  contre-coeur; mais il n'tait plus clos.
Alors, avant de partir, _Beaut_ me dit en riant: _Jalousie_ peut
maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies
d'glantiers; il est pay de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez
dit, tel service, telle rcompense.

Puis, aprs quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:

Droit  la tour ils s'en retournent mystrieusement; moi je m'en vais
et prends cong. Voil le songe que j'ai song.

       *       *       *       *       *

videmment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX]
points indigne d'un dbut aussi parfait, et de plus elle est crite avec
une ngligence dplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous
semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est
facile de voir combien les caractres des acteurs y sont mal observs.
Comment admettre que _Beaut_ qui, dans tout le roman de Guillaume,
n'est qu'un acteur tout  fait secondaire, puisqu'elle ne figure que
dans la karole o on ne la voit pas mme adresser la parole  l'_Amant_,
soit appele  dnouer seule une situation si complique? Au surplus,
_Beaut_ n'est et ne peut tre qu'un personnage passif: c'est une
qualit du corps; elle fait partie de l'objet  conqurir, de mme que
la _Rose_. Nous aurions mieux compris, dans ce rle de mdiateur, dame
_Piti_ ou _Courtoisie_, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple.
Quant  _Doux-Regard_, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de _Dieu
d'Amours_ et non de _Bel-Accueil_, et un personnage jusqu'ici fort
mystrieux. Pour ce qui est de _Loyaut,_ c'est la premire fois
qu'apparat cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au
moins inutile. _Bel-Accueil_, l'me du drame, est ici tellement nul,
qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce _doux bouton qui ne fait
pas la moindre opposition_? Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur
d'impression et qu'il faille lire _el_ au lieu de _il_, et dire sans
qu'elle (Beaut) ft la moindre opposition? Enfin quelle est cette
_Bonne-Amour_ qui ouvre la porte du chteau et qu'on n'a pas encore vue
jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne
fasse qu'un avec _Vnus_, qui parat quatre vers plus bas?

Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire  l'auteur de ce [p. XC]
morceau dtestable, c'est d'avoir rduit _Jalousie_ au rle ridicule de
mari tromp, et ceci au mpris du pote, qui se plat  nous peindre
_Bel-Accueil_ comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer
enfin, que signifie cette _Beaut_ rclamant, avant de partir, le bouton
 l'_Amant_?

Le bouton, nous le rptons, c'est le plus bel ornement de la femme;
c'est sa virginit, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa
vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a
donne, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois
cueilli. Cette pense est presque ici de l'obscnit. Or, rien ne
saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naf
pote de Lorris.

       *       *       *       *       *

Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre
dfinitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre mme de Guillaume des
preuves irrfutables qu'il ne l'a jamais termine et qu'il songeait mme
 lui donner une bien plus grande tendue.

Ainsi, comment admettre qu'un pote aussi correct, aussi soigneux, qu'un
crivain de sa valeur, enfin, et laiss subsister des ngligences de la
force de celles que nous allons relever? Ds le dbut, en effet, nous
lisons que l'_Amant_ va voir peintes sur le mur sept images. Or, le
pote en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept.
Il en est quelques-unes qu'on peut  peine qualifier [p. XCI]
d'bauches, les trois premires, par exemple, _Haine, Flonie_ et
_Vilenie_. La seconde mme n'est qu'un titre. videmment, ou le peintre
avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercal trois aprs
coup, avec l'intention de les achever en rvisant son pome. Il en est
de mme des flches d'_Amour_. Le pote nous dit qu'_Amour_ a deux
arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flches pour chacun d'eux, dont
cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'_Amant_ des belles flches,
et en les numrant, il en nomme six. C'est encore une ngligence que le
pote n'et pas manqu de faire disparatre. Quant aux cinq vilaines
flches, elles taient sans doute appeles  jouer leur rle,  moins
pourtant de dire que _Bel-Accueil_, n'ayant que des vertus, en rendait
l'usage inutile.

Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer
du texte mme. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: _Je
vais maintenant vous conter comment_ Honte _me fit la guerre, comment
les murs furent levs et le chteau fort, qu'_ Amour _prit par la suite
au prix de grands efforts_. videmment, le pote se proposait de
raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte
d'_Amour_ contre _Honte_, dfenseur du chteau, c'est--dire de la
passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve,
celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire
l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manire
dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scne.


       *       *       *       *       *


[p. XCII]
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.


Aprs le pote, aprs le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le
coeur exhale avec tant de grce et de navet ses ardents dsirs, ses
douces jouissances, ses cruelles dceptions et ses cuisantes douleurs,
voici venir l'homme blas, le sceptique, le savant, le philosophe.
Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe sicle.
Pour lui la _Rose_ n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le
jardin de _Dduit_, s'tend  l'infini; il embrasse la nature entire,
la nature fconde, source d'ternelle vie. Guillaume de Lorris parlait
avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas
la raison froide et goste qui nous fait touffer les inspirations
gnreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la vritable
raison, qui nous dit que le seul moyen d'tre homme, c'est d'tre juste,
c'est d'tre bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature
est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour
l'_Amant_, c'est que celui-ci reprsente la nature dans ce qu'elle a de
plus sacr, l'amour, et il s'indigne de ce que _Jalousie, Danger, Honte_
et _Peur_, c'est--dire les prjugs, osent entraver ses droits en
empchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne
doit tre agrable  Dieu comme l'amour et les caresses de deux tres
galement jeunes et beaux. Aussi, avec quelle loquence et quelle
vigueur il flagelle tout ce qui viole en gnral les lois de la nature,
et en particulier tout ce qui s'oppose  la reproduction! Il condamne
impitoyablement le clibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les
vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve
pas d'imprcations assez virulentes pour fltrir ceux qui commettent
l'attentat dont Abeilard fut victime.

Sortant mme du domaine physiologique pour entrer dans le champ de
l'conomie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les
prtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il
critiquera mme le mariage, mais uniquement au point de vue des lois
naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu ncessaire
cette violation du bien le plus prcieux pour lui, la libert, sans
laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que
Jehan de Meung tait un athe. Non. C'est un philosophe naturaliste.
Pour lui, Dieu, l'universel crateur de la matire, le pre de _Raison_,
aprs avoir achev son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans
son immuable srnit, aux volutions de tous les corps qui gravitent
dans l'immensit de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome
imperceptible. Tous obissent aux lois ternelles et inviolables
auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique chambrire,
_Nature_, est charge de veiller  l'excution de ces lois qu'elle-mme
ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la
matire et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend  se
soustraire  sa domination est sacrilge, et fait insulte  Dieu
lui-mme. Mais le pouvoir de _Nature_ n'est pas sans bornes. Il ne
s'tend pas jusqu' cette flamme cleste qu'on nomme l'intelligence; car
elle-mme le dit: _Je ne fais rien d'ternel; tout ce que je fais est
mortel_. Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle rgle
les impressions des sens. _Raison_ [p. XCIV] plane au-dessus d'elle,
_Raison_, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volont de son pre,
et jamais ne doit entraver l'oeuvre de _Nature_. Elle est
l'intermdiaire entre l'homme et Dieu, comme _Gnius_ entre l'homme et
_Nature_.

L'homme, comme tous les tres vivants, nat, grandit, vit et meurt
suivant des rgles absolues. Ds son adolescence, il sent dans ses
veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les
lois de _Nature_. Mais cette force irrsistible, cette tincelle
foudroyante qui soudain attire deux tres, et les lie d'une chane si
forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie,
l'amour, en un mot, chappe  l'autorit de _Nature_. Il ne procde pas
non plus directement de Dieu. _Gnius_ est cette force surnaturelle qui
toujours doit aider _Nature_ dans son oeuvre fconde pour que la passion
soit respectable et sainte.

Tel est le systme philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons
loin de partager toutes ses ides, nous sommes oblig de reconnatre
que, dans tout le cours de son pome, il s'est lev  des hauteurs
inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils
rvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous
dispenserons d'analyser la partie scientifique et mtaphysique de
l'oeuvre. Nous ne l'tudierons qu'au point de vue conomique et
littraire.

On comprend tout d'abord qu'il tait difficile de concilier ce systme
avec les formes extrieures de la religion du Christ et surtout avec le
dogme. La religion chrtienne, en effet, repose tout entire sur ce
dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conu dans le pch, et
que, ds sa naissance, il [p. XCV] est responsable du pch commis par
ses auteurs. De l les dogmes du pch originel, du baptme, de
l'Immacule-Conception et de la rdemption. Jehan de Meung ne pouvait
gure s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de
l'amour un vice et du clibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, 
son poque, mettre librement de pareilles ides sans risquer sa vie.
C'est ce qui lui fit choisir la forme potique. Grce au privilge de la
posie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hrtique.

Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prtaient bien
plus aisment  l'exposition des thories naturelles de Jehan de Meung.
Toutefois, l'auteur reste aussi indiffrent  une forme qu' l'autre; on
sent bien que, n du temps d'Homre ou de Virgile, il et t plus
fervent adorateur de Vnus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est
tout. Aussi doit-on moins s'tonner de voir figurer cte  cte, dans ce
singulier roman, Dieu le Pre et Saturne, Jsus-Christ et Jupiter, Vnus
et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.

Ceci pos, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit
de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la rputation mrite
dont jouissait le _Roman de la Rose_, ce qui n'tait certes pas 
ddaigner pour trouver des lecteurs  une poque o il y en avait si
peu, Jehan de Meung comprit aussitt tout le parti qu'il pouvait tirer
de cette merveille inacheve pour dvelopper ses thories
philosophiques.

On n'en reste pas moins stupfait de l'audace incroyable de ses ides et
de la vigueur de son style.

Nous l'avons dj dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI]
XIIIe sicle. Mais combien ces deux aptres de l'humanit restent ples
 ct du vieux romancier qui, en plein moyen ge, osait lever le
drapeau de la libert et de l'galit,  une poque o le vilain n'tait
pas mme un homme, o le roi tait presque un dieu!

coutez-le criant au vilain: _Tu es l'gal des puissants de la terre,
car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses
qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces chteaux, tous ces esclaves
qui rampent  leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont  Fortune qui
leur donnait hier, qui leur enlvera demain. L'homme n'a rien  lui sur
cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volont. Le roi
lui-mme est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien
le jour o le peuple voudra, et ce jour-l, pourra-t-il lutter contre un
vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la
force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le
courage, le dvoment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela
ne lui appartient; car rien n'est  nous que ce que Nature nous donna,
et Fortune ne saurait faire qu'on possdt un seul ftu, l'et-on par la
force obtenu, si ne nous l'a donn Nature_! Et plus loin, s'adressant
directement aux rois: _Ayez le coeur courtois, gnreux et bon, et
piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amiti.
Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni
rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple
citoyen_.

On a vant la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:

    Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]

    Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.

Non, rien n'gale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes
de la socit, aux rois surtout. Six sicles aprs Clopinel, il y a
quelques annes  peine, qui donc et os crire:

_Au temps de l'ge d'or les hommes taient heureux; ils n'avaient pas
comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous taient gaux
sur la terre. Les anciens_, dit-il, _n'eussent pas vendu leur libert
pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la
libert d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des
frres, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'o sont
nos liberts pries. Car les juges premirement se conduisent si
malement, qu'ils se devraient juger soi-mme, s'ils veulent que chacun
les aime, tre loyaux et diligents, non pas lches ni ngligents, ni
faux, ni rongs d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils
vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres
gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on
devrait plutt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il
a commises grce  son pouvoir_.

Ne l'oublions pas,  cette poque la justice tait un des privilges de
la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont t crs
que pour dfendre les droits de ceux qui les paient.

Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:

_Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: Je suis
gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misrables qui cultivent la
terre ou du travail de leurs mains vivent. Eh bien, moi je vous dis que
non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses
vices_. [p. XCVIII] _Noblesse vient de la valeur, et noblesse de
naissance n'est rien qui vaille  qui manque la prouesse de ses aeux.
Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage,
montrrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne
veux pas nommer. Mais, hlas! en vain on voit les bons toute leur vie
parcourir de lointains pays pour sens et valeur conqurir, cultiver les
sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvret;
personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus
nobles cependant que ceux qui vont chasser aux livres et sont
coutumiers d'habiter en chteaux princiers_.

_Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse,
veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit tre
pour plus vil tenu que s'il tait fils de truand. Noblesse soit  qui la
mrite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, mchant, vantard,
paresseux, sans charit (et de ceux-l sur terre il en foisonne), s'il
est issu de parents o brillaient toutes les vertus, pas n'est droit
qu'il ait de ses aeux la gloire; mais il doit tre plus vilain tenu que
s'il tait de chtif venu. Ceux-l disent: Je suis noble, parce qu'on
les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient
leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivires, par bois, par
champs et par bruyres, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous
nobles damoiseaux, et tranent partout leur oisivet. Mais ils
trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils
mentent, et la noblesse de leurs aeux volent en tombant plus bas
qu'eux_!

Mais le ct le plus intressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il
est un des premiers cris pousss par la France contre l'envahissement du
clerg romain, qui voulait dominer toute la chrtient, question [p.
XCIX] brlante, qui s'est rallume de nos jours avec tant d'intensit,
et fait le dsespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment
religieux.

Depuis un demi-sicle environ, au moment o Jehan de Meung crivait ces
lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient t crs par la
cour de Rome, et combls de privilges qui les rendaient forts gnants et
redoutables au clerg sculier. Sans nationalit comme sans patrie,
puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas
de rsidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels,
allaient de chteaux en chteaux demander de l'argent aux riches, avec
lequel, quoique vous  la pauvret, ils se faisaient btir de
vritables palais, o ils visaient dans l'abondance et menaient une vie
dissolue.

Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dpendaient que de Rome. Un
vque mme ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile lu, ils
taient _curs de toute la France_, et seuls, en qualit d'envoys du
Pape, pouvaient remettre certains pchs. Ils avaient une police
admirablement organise, et, grce  leurs privilges, devinrent en
quelques annes riches et puissants, mais craints et dtests. Leur
audace devint telle que personne n'osait lever la voix contre eux. En
1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier
combattit ces intrus. C'tait un homme savant et renomm. Il avait
maintes fois pris dj la dfense du clerg franais et de l'Universit
contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'tait vu
contraint de faire brler _l'vangile Pardurable_, contre lequel
Guillaume de Saint-Amour s'tait lev avec une extrme vigueur. Il est
vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les
Jacobins avaient pouss l'audace jusqu' s'attaquer a l'autorit
apostolique elle-mme. Quelque temps aprs, il publiait _Les prils des
derniers temps_, satire virulente contre ces Mendiants honts, qui
voulaient asservir  leur profit tout le clerg sculier. Mais ils
taient dj si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues,  faire
brler  son tour le livre de Saint-Amour, et  le faire bannir de
France.

Et, quelques annes  peine aprs sa mort, Jehan de Meung, prenant
courageusement sa dfense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il
intercala dans le _Roman de la Rose_!

C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, o Jehan de Meung
nonce ses thories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait
un athe. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mrite moins que lui
une pareille accusation. Il tait sincrement religieux, au contraire;
mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un
mot, il tait ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gmissait de
voir la papaut entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques
sicles plus tard, ensanglanter la terre. Et voil ce qui lui fait
pousser ce cri prophtique: _De tout cela sortiront de grands maux_!
Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renatre plus
poignante que jamais.

En effet, Jehan de Meung prvoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la
France et pour la chrtient la cration d'un clerg exotique et
envahissant qui devait bientt dominer la papaut, sur les ruines de
l'ancienne glise apostolique lever l'glise romaine, et, oubliant sa
divine mission sur la terre, rsumer sa politique dans ce mot:
_Prissent les nationalits, [p. CI] pourvu que l'glise triomphe,
dt-elle rgner sur des ruines_! C'est pour signaler l'ingrence de ces
intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire 
_Faux-Semblant_:

    Sur tous les royaumes s'tend
    Notre lignage omnipotent....
    A nous seuls doit prince bailler
    A gouverner toute sa terre
    Et lui, soit en paix, soit en guerre;
    A nous se doit prince tenir,
    Qui veut  grand honneur venir.

tait-il athe l'homme qui s'criait:

        Nombreux si sont tels louveteaux
        Parmi tes aptres nouveaux,
        Sainte glise, tu es perdue,
        Si ta cit est combattue
        Par les chevaliers de ton ban.
        Ton pouvoir est bien chancelant
        Si ceux-l cherchent  la prendre
        A qui la donnas  dfendre.
        Contre eux comment la garantir?
        Prise sera sans coup sentir
        De mangonneau ni de pierrire,
        Sans dployer au vent bannire.
        Si tu ne veux la secourir,
        Laisse les tels partout courir,
        Laisse; mais si tu leur commandes,
        Tt faudra-t-il que tu te rendes
        Leur tributaire, faisant paix
        Qu'ils t'imposeront  grand faix,
        Si pis encor ne font les tratres,
        Et de tout ne deviennent matres.
        Bien ils te savent endormir,
        Le jour courent les murs garnir,
        La nuit creusent profondes mines.
        Ailleurs enfonce les racines
        Que tu-veux voir fructifier;
        Tu ne dois pas l te fier.
[p. CII]
Hlas! que le Saint-Sige n'a-t-il cout notre pote! que ne s'est-il
appuy sur les clergs nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne
demandaient qu' le soutenir et l'aimer, s'il n'et song qu' donner la
pture  toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils
mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophtie de
point en point s'accomplit. Peu  peu le pouvoir de la papaut fut
absorb par ceux qu'elle avait chargs de le dfendre; l'glise et toute
la chrtient devinrent la proie des Mendiants. On vit bientt les
papes, cratures de _ces loups qui tout dvorent_, comme les appelle
Jehan de Meung,  la grande gloire de Dieu et au profit de ce clerg
sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre,
apporter sur le trne pontifical les apptits les plus ignobles et les
passions les plus monstrueuses, jusqu' ce qu'enfin l'Aptre de Dieu ne
rougt pas de descendre lui-mme dans l'arne et de se vautrer dans le
sang de ses brebis!

Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises
pouvantables, la France chrtienne, la France tout entire se levait
contre ces forcens. C'est de sang franais qu'tait souille l'armure
de Jules II!

Mais la mesure tait comble. La papaut depuis longtemps agonisait sous
le joug des Mendiants, comme l'avait annonc Jehan de Meung. Il ne
restait plus qu' partager les dpouilles, et, comme toujours, une
querelle s'leva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'glise. Il
s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants,
les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputrent, et la
Rforme clata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre
de paix et de charit, enivr de sang, repousser ddaigneusement les
propositions du clerg franais, qui devaient runir  nouveau, sous un
mme pasteur, le troupeau dispers, pousser la Furie italienne qui
rgnait sur la France au plus pouvantable forfait, applaudir des deux
mains au massacre de la Saint-Barthlemy, et, au nom de Dieu, bnir les
assassins!

Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands
maux!

Hlas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnatrais plus la France!
Le clerg national n'est plus, et cette chevalerie franaise, cette
noblesse vaillante et gnreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille
patrie, cette noblesse que tu reprsentais si dignement et dont tu tais
si fier est elle-mme devenue la proie des Mendiants romains!

Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans
reproche osait lever la main sur l'tole pontificale, car pour elle la
patrie passe aprs l'glise.

Mais une nouvelle France s'est leve, aussi chrtienne, aussi vaillante,
aussi gnreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques annes  peine
aprs des dsastres inous, fruits encore d'une guerre religieuse, plus
forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sr, tu ne la
renierais pas!

Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put
chapper  la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi
redoutables, et comment la sainte Inquisition, tablie en France depuis
quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le
brler comme hrtique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les
dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'crie:

    En grogne, ma foi, qui voudra,
    Et s'en courrouce  qui plaira;
    Pour moi, je ne m'en tairai mie,
    En duss-je perdre la vie,
    Ou contre droiture me voir,
    Comme saint Paul, en cachot noir
    Plonger, ou bien de ce royaume
    A tort bannir comme Guillaume
    De Saint-Amour.........

C'est que Jehan de Meung n'tait ni un professeur de Sorbonne, ni un
bourgeois, ni un vilain. C'tait un seigneur riche et puissant. Il
pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois,
jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus rsolu
des liberts gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de
Boniface VIII le plus sanglant dfi qu'aient jamais jet les ides
modernes  l'absolutisme romain.

Philippe-le-Bel dfendit jusqu' sa mort, avec une incroyable nergie,
les prrogatives de la royaut, c'est--dire de la France, contre les
prtentions des papes qui, dans leur dtresse, tournaient les yeux vers
elle et lui tendaient les bras. La fille ane de l'glise alors
prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de
leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Franais que des
ennemis politiques, ne cherchaient qu' les exploiter et leur susciter
des ennemis de toutes sortes.

Telle est, en rsum, depuis mille ans, l'histoire des relations entre
la France et la papaut. Et, chose [p. CV] trange! aprs tant de
luttes, c'est la royaut qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il
n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat,
ni dclaration de 1682, ni clerg national. Mais quand la royaut
abdiqua devant la papaut, elle n'tait dj plus la France.

On s'tonne donc moins, en y rflchissant, que Jehan de Meung ait pu
braver jusqu' sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume
mordante avait pourtant stigmatis ce clerg vicieux d'une bien rude
faon, dans cette satire audacieuse, o le pote orlanais dvoile  ses
contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines
omnipotents.

Les deux chapitres dans lesquels _Faux-Semblant_, le moine hypocrite,
qui s'est gliss furtivement dans le camp d'_Amour_ (car ses pareils
s'insinuent partout), est oblig de se dmasquer, sont bien certainement
la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du pote s'y lvent
si haut, que jamais elles n'ont t dpasses.

Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clerg  cette
poque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du pote
dployrent contre cette oeuvre et la vogue tonnante dont elle jouit
pendant plusieurs sicles. En vain le chancelier Gerson s'criait encore
plus de cent ans aprs:

_Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos
fils et de vos filles. Si je possdais un seul exemplaire du_ Roman de
la Rose, _et qu'il ft unique, valt-il mille livres d'argent, je le
brlerais plutt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je
savais que l'auteur n'et pas fait pnitence, je ne prierais jamais pour
lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son
livre  mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en
enfer, soit qu'il gmisse en purgatoire_.

Mais il tait inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de
le brler. Il tait depuis longtemps  l'abri de la destruction. Toute
l'oeuvre de Guillaume, en effet, tait grave dans les mes tendres et
passionnes des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur
de tous les vilains, les savants et les honntes gens. Rpandu par les
mnestrels, qui l'allaient rcitant par toute la France, comme les
oeuvres d'Homre, le _Roman de la Rose_ tait imprissable. Cet ouvrage,
aussitt son apparition, jouissait d'une telle renomme, tait devenu si
populaire, il avait exerc une telle influence sur la littrature et sur
les moeurs, que ses ennemis eux-mmes, pour se faire lire et rendre
leurs diatribes intressantes, ne trouvrent rien de mieux que de
l'imiter servilement.

Du reste, il ne fut attaqu qu'au point de vue de la licence des
expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires
aient compris dans leurs maldictions l'oeuvre tout entire, on est
forc de reconnatre que c'est l le seul grief srieux qu'ils
articulent contre ce chef-d'oeuvre.

Ainsi Gerson, cet acharn dfenseur des liberts gallicanes aux conciles
de Pise et de Constance, l'auteur de _De Auferibilitate Papae_, ne
visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de
_Faux-Semblant_, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses
injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains
n'attachrent que fort peu d'importance  ces anathmes, qui, somme
toute, s'adressaient  la littrature entire de ces sicles si peu
_collets-monts_. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas
le roman le lurent avec avidit.

On reproche gnralement  Jehan de Meung d'tre verbeux et diffus, et
de semer, sous prtexte d'rudition, son pome de hors-d'oeuvre
considrables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger
le dlicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. _Les
transitions n'y sont point mnages, et chaque digression semble natre
plutt du caprice de l'auteur que de l'enchanement des ides_.[2] On
l'accuse encore d'avoir intercal au hasard ces tirades, sans mme
s'occuper de l'acteur qui les dbitait.

La moiti de ce reproche est juste, mais c'est le dfaut capital de la
littrature du moyen ge. Pour le reste, c'est une erreur grossire; car
l'oeuvre, au contraire, est savamment tudie. Quand l'auteur combat les
abus de la socit au XIIIe sicle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit
ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer
les dbauchs par _Gnius_, les femmes par le _Jaloux_, les gostes et
les riches par _Ami_, les juges iniques et les rois par _Raison_, et
quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles _Nature_
elle-mme.

Au surplus, si l'on ne considre l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la
continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moiti du roman
pourrait en effet passer pour inutile.

[p. CVIII]
Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien
de _Bel-Accueil_ vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire
un long trait de philosophie, de science et de morale, o il pt
dvelopper toute son rudition, c'tait, au prix de peines et de dangers
inous, se jeter dans les luttes arides de thologie et de mtaphysique,
qui ne pouvaient intresser que les savants et ne lui attirer qu'un
petit nombre de lecteurs. Et puis, comment dvelopper en vile prose ces
audacieuses maximes, qui trouvent si bien  se voiler sous les
attrayantes allgories du roman? Que de choses, acceptables et mme
charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et
qu'insanit! N'oublions pas que les mets les plus dlicieux ne doivent
leur saveur qu' la manire dont ils sont apprts. C'est le ton qui
fait la chanson, dit un proverbe populaire, et le genre badin permet
d'mettre de cruelles vrits qui seraient trop dangereuses dans un
livre srieux. Telle maxime qui termine ingnument une fable du pauvre
sope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung
deviendrait, mme de nos jours, au milieu d'un discours politique ou
d'un article de journal, un pamphlet sditieux. Quand le vigneron
Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le
lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de
Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.

Donc, le reproche le plus srieux et qui subsiste tout entier, c'est la
crudit de quelques expressions, les attaques violentes contre les
femmes, et surtout l'obscnit de certaines images et de la dernire
scne.

Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman [p. CIX]
de la Rose_: _Si Jehan de Meung, pour avoir voulu tre trop naturel,
est tomb souvent dans le style bas et grossier, le mauvais got de son
poque en fut sans doute la cause_. La preuve en est dans tous les
fabliaux et contes parvenus jusqu' nous, et qui cependant faisaient les
dlices de nos chastes aeules.

Pourtant on ne peut s'empcher de rapprocher les deux crivains, et en
lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien
certainement que la mort ait empch le pudique Guillaume de terminer
son oeuvre.

Du reste, Jehan de Meung s'en est mu lui-mme, et il a pris soin de se
dfendre par la bouche de _Raison_. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir
honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. _Ce n'est pas le nom
qui est honteux_, dit-elle, _mais la chose. Or, quoi de plus noble que
les divins instruments que Dieu faonna de ses propres mains pour
perptuer l'espce humaine_? A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas
trouv de meilleures raisons  nous donner, nous n'en chercherons pas,
et nous l'abandonnerons  la colre des dames. S'il faut en croire son
chroniqueur, Andr Thvet, matre Jehan, nous en sommes convaincu, se
tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en
semblable circonstance.

Qu'on reproche donc  nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au
moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable,
d'avoir crit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas
immense  la littrature franaise en crant un de ses plus beaux
chefs-d'oeuvre.

Ce qu'on ne peut contester  Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX]
c'est une dlicatesse et une grce infinies, et  Jehan de Meung une
vigueur de style, une lvation d'ides et une rudition sans rivales.

Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et
l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le _dix-neuf mille deux
cent quarante-sixime_ vers:

    Bon fait prolixit foir!


       *       *       *       *       *


[p. CXI]
OPINIONS DES CRITIQUES.


       *       *       *       *       *

Nous terminerons cette tude en donnant et discutant l'opinion de
quelques crivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici
rsumer les attaques violentes ni les louanges outres des contemporains
que nous pouvons souponner de partialit, nous nous contenterons de
citer l'opinion des savants qui n'ont tudi cette oeuvre qu'au point de
vue purement littraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe
sicle, c'est--dire plus de trois cents ans aprs son apparition, que
les savants commencrent  tudier srieusement le _Roman de la Rose_.
Cette oeuvre, en effet, eut  cette poque,  la cour de Louis XII et de
Franois Ier, un regain de clbrit. C'est ce qui engagea Clment Marot
 en publier une nouvelle dition. _Sous prtexte de rajeunir ce roman
pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des
changements considrables; il substitua quantit de mots nouveaux  ceux
tombs m dsutude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta mme
quelques-uns, en un mot se fit un_ Roman de la Rose _ lui_.

Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entire en six
pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer
au lecteur de la manire dont il faut soulever l'corce pour arriver
jusqu' la moelle de l'arbre. Il dit que la _Rose_ signifie l'tat de
sapience, ou l'tat de grce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou
bien encore le souverain bien infini et la gloire d'ternelle
batitude. Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur
cette glose trange que bien certainement il n'a jamais prise au
srieux. Mais elle s'explique assez aisment par cette circonstance, que
Marot refondit le _Roman de la Rose_ dans les prisons de Chartres o il
tait enferm comme hrtique. Pour sortir de prison, ou remercier le
roi de l'en avoir tir, il crut devoir faire imprimer cette petite
prface en tte de son dition. Cette singulire ide n'est pas de lui,
du reste. Tout l'honneur en revient  Jehan Molinet, chanoine de
Valenciennes, qui avait publi, en 1503, une translation de vers en
prose, et une moralisation du _Roman de la Rose_. Nous passerons sous
silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pris, le seul
moyen de lui rendre justice. Quant  l'opinion de Marot sur les auteurs,
tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte
au gnral Preudhomme o il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius
franais.

Baillet le regardait comme le meilleur pote du XIIIe sicle. Il nous
apprend qu'il vivait sous le rgne de saint Louis, qu'il mourut environ
l'an 1260, et que, dguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il
aimait perdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut
imiter Ovide et tendre ses pernicieuses maximes, sous prtexte d'y
mler un peu de philosophie morale.

Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact
dans ses renseignements historiques que juste dans son apprciation
philosophique, car il est impossible, en y mettant mme une extrme
complaisance, de dcouvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre
_pernicieuse maxime_.

Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman de la Rose_,
convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec
esprit:

_Lorris_, dit-il, _tait un auteur galant qui a plus approch du tour
ais et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet
auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que
Guillaume la thorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui
par l'rudition_.

Baf tait grand admirateur aussi du _Roman de la Rose_, et le choisit
pour sujet d'un sonnet qu'il adressa  Charles IX.

Ronsard en faisait, de son ct, tant de cas, qu'il le lisait
constamment et y puisait ses inspirations potiques.

Le Pre Bouhours (_Entretiens d'Ariste et d'Eugne_) n'hsite pas 
donner  Jehan de Meung le nom _de pre et d'inventeur de l'loquence
franaise_. Et de fait, c'est le premier livre franais qui ait jamais
joui d'une grande rputation.

Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses
_Recherches sur la France_:

_Nous emes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de
Meung, lesquels quelques-uns des ntres ont voulu comparer  Dante,
pote italien; et moi je les opposerais volontiers  tous les potes
d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son
livre; mais en ce peu qu'il nous a baill, il est, si j'ose le dire,
inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis_ [p. CXIV]
_du temps, et je dfie tous les anciens et ceux qui viendront aprs nous
d'en faire de plus  propos_[3].

Si grand admirateur que nous soyons du _Roman de la Rose_, nous ne
saurions admettre qu'on oppost nos deux potes, ni  l'auteur de la
_Divine Comdie_, ni  Ptrarque.

       *       *       *       *       *

Les anciens comparaient Homre  un grand fleuve o tous les potes de
la Grce venaient tremper leurs lvres pour y puiser leurs inspirations.
Tel fut pendant plusieurs sicles le rle du _Roman de la Rose_, et de
nos jours encore nos potes pourraient  plus d'un titre le prendre pour
modle.

Jusqu' Ronsard, en effet, nous n'avons gure eu d'autres potes
vritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe sicle, on retrouve
la trace du fameux _Roman_ dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns
sont demeurs clbres.

Ainsi, quand on lit attentivement la _Servitude volontaire_ de La
Botie, on est tonn de la similitude de penses et de la communion
d'ides qui existe entre les deux crivains, et l'on se prend malgr soi
 rechercher dans le _Roman de la Rose_ ce qu'on lit dans le _Contr'
Un_. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mmes expressions, on y
reconnat la mme inspiration et la mme vigueur.

Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une
grande clbrit, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses
ditions qui se sont conserves jusqu' nous, et la faveur mrite dont
il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitul: _Les XV joies du
mariage_. Or, l'auteur en a trouv le plan dans le _Roman de la Rose_.
Il nous a paru intressant de rapprocher ici les deux auteurs.

Nous trouvons dans Jehan de Meung:

    C'est li fox poisson qui s'en passe
    Parmi la gorge de la nasse
    Qui, quant il s'en vuet retorner,
    Maugr sies l'estuet sjorner
    A tous jors en prison lans,
    Car du retorner est nans.
    Li autres qui dehors demorent,
    Quant il le voient si, acorent
    Et cuident que cil s'esbanoie
    A grant dduit et  grant joie,
    Quant l le voient tornoier
    Et par semblant esbanoier.
    Et por ice mismement
    Qu'il voient bien apertement,
    Qu'il a lans asss viande
    Tele cum chascun d'eus demande,
    Moult volentiers i enterroient.
    Si vont entor, et tant tornoient,
    Tant i hurtent, tant i aguetent,
    Que truevent le trou et s'i getent.
    Ms quant il sunt lans venu,
    Pris  tous jors et retenu,
    Puis ne se puent-il tenir
    Que hors ne voillent revenir:
    L les convient  grant duel vivre
    Tant que la mort les en dlivre.

Voici maintenant ce qu'crit l'auteur des _XV joies_ dans son prologue:

_Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI]
ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et
vient o il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse
borgne, o il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui
estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les
voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant  l'environ de la
dicte nasse qu'il trouve l'entre, et il entre dedens, cuidant estre en
dlices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il
y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse,
o il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx
qui sont en mariage, car ils voient les autres maris dedens la nasse,
qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils
trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent
retourner, mais est force qu'ilz demeurent l.... Et pour ce en ycelles
joies demourront tous jours et finiront misrablement leurs jours._

Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on
pourrait croire que c'tait une sorte de proverbe et que les auteurs ont
puis cette ide  la mme source. Notre opinion est que l'auteur des
_XV joies_ l'a puise directement dans le _Roman de la Rose_, et, en
effet, voici une phrase qui nous donne singulirement  penser:

_Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force
qu'ils demeurent l. Pour ce dist ung docteur appel Valre  ung sien
ami qui s'estoit mari, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le
docteur luy respont en ceste manire: Ami_, dit-il, _n'avs-vous peu
trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trbucher en une grosse
ryvire, pour vous mectre dedens la teste la premire_?

Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribu  Valre ce qui [p. CXVII]
appartient  Juvnal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins
une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous sduit
fortement. L'auteur des _XV joies_ tait un des courtisans les plus
assidus de la cour du Dauphin,  Geneppe en Brabant. Le _Roman de la
Rose_ tait alors au plus beau temps de sa gloire; il devait videmment
faire les dlices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et
libertins,  qui nous devons les _Cent Nouvelles nouvelles_. Or,
l'auteur, qui tirait son sujet du _Roman_, se rappelle soudain certain
trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids 
sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:

    Valerius qui se doloit
    De ce que Rufin se voloit
    Marier, qui ses compans iere,
    Si li dist par parole fiere:
    Diez tous-poissans, dist-il, amis,
    Gart que tu ne soies j mis
    Es las de fames tant poissant,
    Toutes choses par art froissant.
    Juvenaus meismes escrie
    A Postumus qui se marie:
    Postumus, vus-tu fam prendre?
    Ne pus-tu pas trover  vendre
    Ou hars, ou cordes, ou chevestres,
    Ou saillir hors par les fenestres
    Dont l'en puet hault et loing voir,
    Ou lessier toi d'un pont choir?

En cherchant le nom de l'crivain que citait Jehan de Meung, l'auteur
des _XV joies_, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est
remont un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait
 Valre. C'est d'autant plus comprhensible que, dans les manuscrits,
o l'on mettait des majuscules le plus souvent en tte des alinas,
_Valerius_ devait frapper les regards beaucoup plus que _iuvenaus_.

Nous ne pouvons non plus passer sous silence Thodore-Agrippa d'Aubign,
l'auteur des _Tragiques_. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en
parallle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramass
le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands.
C'est la mme nergie, la mme fougue, la mme audace, la mme horreur
de l'injustice. Quoique l'on dcouvre dans les _Tragiques_ plus d'une
expression et plus d'une phrase mme qu'on pourrait retrouver dans le
_Roman de la Rose_, nous avons la certitude que d'Aubign ne connaissait
pas  fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manire
dont cet auteur s'exprime sur le _Roman de la Rose_. En effet, dans sa
onzime lettre de _Poincts de science_, page 457, tome I de l'dition de
Lemerre, on lit:

_Monsieur, vous dsirez de moy deux choses: un rolle des potes de mon
temps, et mon jugement de leurs mrites. Je feray le premier
curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et
sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrire tout
ce qui a escript en France auparavant le Roy Franois,  cause de leur
barbare grosserie; encore qu'ils ayent est estimez pour la rarit plus
que les plus excellents de ce sicle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur
un bahu  la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne
estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a profr
tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants
qui faisoyent profession de tirer de_ [p. CXIX] _belles et doctes
inventions du_ Rouman de la Rose _et de livres pareils. Je me mis  leur
exemple  essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay  la fin que
c'estoit_ aurum legere ex stercore Ennii, _au prix des escrits des
derniers sicles_.

D'Aubign, pour crire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu
le _Roman de la Rose_, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui,
d'ordinaire critique si srieux et si fin, n'et pas port contre cette
oeuvre un jugement si svre. Nous ne nous faisons pas ici le dfenseur
d'Alain Chartier ni des autres potes des XIVe et XVe sicles. Mais la
violence mme de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement
Guillaume de Lorris, l'Ennius franais, nous prouve que, dans ses
_Recherches philologiques_, d'Aubign n'a pas eu le courage de remonter
jusqu'au _Roman de la Rose_ et d'en faire une tude approfondie. Car il
lui aurait suffi de remuer lgrement la couche du _fumier d'Ennius_
pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour
lesquelles il ne se ft pas montr si ddaigneux, car il aurait- pu
facilement en faire son profit.

Les crivains ont gnralement tort de mpriser les sicles passs pour
leur barbare _grosserie_. C'est le mme terme qu'employa Boileau pour
qualifier nos anciens auteurs, crateurs de cette langue admirable qu'il
sut si savamment manier quelques sicles plus tard. La jeunesse a tort
de se montrer si dure pour les vieux, car _le temps, qui tout vieillit,
aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera_, et
c'tait nagure presque le sort de d'Aubign. Boileau, grce  la bonne
fortune qu'il eut de natre aprs l'Acadmie, rsistera plus longtemps;
mais, suivant la rgle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX]
rien d'ternel, Boileau lui-mme fera bientt partie de ces _sicles
grossiers_, qu'il traitait si cavalirement du haut de sa grandeur, et
qui ne daignait mme pas se souvenir de d'Aubign.

Et comme ce jour-l, peut-tre, nos descendants ne trouveront dans
l'auteur de _l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin_ ni la
grce nave, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indpendance et
de justice des auteurs du _Roman de la Rose_ et des _Tragiques_,
peut-tre, dis-je, ce jour-l, sera-t-il relgu lui-mme plus bas que
les Perrault et les Ronsard qu'il mprisait tant.

Si Boileau, si d'Aubign avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu
qu'_il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent
exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue_, et ils
se seraient montrs plus charitables et plus justes pour leurs aeux.

Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubign; ou s'il le
connaissait, le courtisan raffin, le plat adulateur du pouvoir devait
dtourner la tte pour ne pas voir ce visage austre, cette grande et
noble figure du vieux hros qui lui et fait monter la rougeur au front.

Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut crire de si beaux
vers sans jamais y faire tinceler une grande ide, cet eunuque servile
ne pouvait comprendre ce que c'tait qu'un homme. La forme chez lui
domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanit nos fils
chercheront en vain sa trace; elle est dj bien efface, quand les
oeuvres de d'Aubign et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en
plus profond et peut-tre ternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des
esprits s'lve, le [p. CXXI] fond a domin la forme, le vilain rgne
et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur
hont sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le _Roi-Soleil_
devant qui courber l'chin et  qui tendre la main comme un truand, ne
crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux gnies indpendants trop
fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en
attendant qu'il leur jett un os  ronger:

    Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent!

La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue!

Que nous prfrons  tous ses alexandrins cette prface de d'Aubign:

    Prends ton vol, mon petit livre,
    Mon fils qui fera revivre
    En tes vers et en tes jeuz,
    En tes amours, tes feintises,
    Tes tourments, tes mignardises,
    Ton pre comme je veux.

    Je ne mets pour ta deffense
    La vaine et brave aparence,
    Ni le secours mandi
    Du nom d'un Prince propice,
    Qui monstre en ton frontispice
    A qui tu es ddi.

    Livre, celui qui te donne
    N'est esclave de personne;
    Tu seras donc libre ainsi
    Et ddi de ton pre
    A ceux  qui tu veux plaire
    Et qui te plairont aussi.

       *       *       *       *       *

Il ne nous reste plus  parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII]
sont occups du _Roman de la Rose_. Plusieurs ont cit cet ouvrage dans
un cours ou dans une histoire de la littrature franaise. Leur cadre
tait beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre  fond. Ils l'ont
donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne
saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tche
connaissent compltement tous les crivains qu'il leur faut citer, on
s'tonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le _Roman
de la Rose_, ce qui s'appelle lu; tmoin M. Nisard dclarant que l'Amant
n'tait pas riche, puisqu'on le voit au dbut du Roman raccommoder ses
manches. Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur
opinion. Mais  ct de ceux-l se trouvent des rudits qui parlent de
cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, _sans y
tre obligs_, pour montrer qu'ils sont rudits, et d'autres qui ont,
pour l'amour de l'art, fait une tude spciale de ce chef-d'oeuvre.
Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les
derniers, MM. Huot (d'Orlans), Ampre (de l'Acadmie), et enfin le
savant M. Pris.

       *       *       *       *       *

La dernire dition du _Roman de la Rose_ fut donne par M. Francisque
Michel. Cette dition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la
reproduction servile de celle de Mon (en plus quelques fautes), il est
regrettable que M. Francisque Michel se soit content de publier en tte
de l'ouvrage l'Avertissement de Mon et la Prface de Lenglet du
Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet crivain qui, plus que tout autre,
tait  mme de juger une oeuvre  laquelle il et d se consacrer tout
entier, a-t-il, suivant l'exemple de Mon, recul devant ce travail?
C'est que tous deux ont pens qu'il ne suffisait pas de collationner un
texte pour comprendre une oeuvre aussi considrable, aussi profonde, et
qu'il fallait l'tudier  fond, sans s'arrter  une premire
impression.

Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de
l'entreprendre, car il nous a privs ainsi d'une tude fort
intressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce
savant et ses travaux antrieurs. Nous ajouterons cependant que nous
regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de
cet importance, de donner au moins son opinion, ne ft-ce que pour
prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au
surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention
de faire une dition nouvelle; car il s'est content, comme nous, de
reproduire servilement celle de Mon, quoiqu'il annonce dans sa Prface
avoir _revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir tabli
d'une manire plus conforme aux rgles de notre ancienne langue_. La
seule diffrence que nous ayons constate entre ces deux ditions,
c'est,  la charge de la dernire parue, un dfaut commun  la plupart
des rimpressions  bon march, c'est--dire l'altration de l'original.
Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et  mesure qu'elles
se prsenteront, notamment au dernier chapitre, o toute une page de
Mon a t passe, par inadvertance sans doute.

A premire vue, on pourrait croire l'dition de M. Francisque Michel
plus complte que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tte de chaque
page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout
simplement le rsultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant
mis le nombre 4008 au lieu de 3408  la page 112 du premier volume.

Nous rendons toutefois hommage  l'heureuse disposition du texte, qui en
facilite beaucoup la lecture  ceux qui possdent dj quelques notions
de la langue romane.

Aprs lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En
1834, dans sa prface du _Partonopoeus de Blois_, il s'exprime ainsi au
sujet du _Roman de la Rose_:

_Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les dfauts du
pome qu'il habilla  sa mode, le dsordre du plan et de la conduite,
l'absurdit du merveilleux, les froides allgories de Bel-Accueil, fils
de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame
Nature, du prtre Gnius, etc., qui ont inspir les fictions non moins
ternes et affectes du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination,
d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de
Complaisance, d'Orgueil, de Mdisance, dans le_ Roman de Cllie.

Nous rpondrons peu de chose  M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son
_beau langage_ n'ont rien  faire ici, que le merveilleux n'y saurait
tre absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le
pome, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de
philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu' la cueillette
de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel mme, au dire de
bien des lecteurs, qui trouvent l'allgorie beaucoup trop transparente.
Enfin, l'auteur de _Cllie_, pas plus que ses contemporains, ne
connaissait gure [p. CXXV] le _Roman de la Rose_, et c'est faire
assurment trop d'honneur  nos deux Orlanais que de les gratifier
d'une si belle inspiration.

Nous nous contenterons de dire  M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM.
Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains
passages du _Partonopoeus_; c'est que, _pour juger une oeuvre de cette
taille, il faut la lire, c'est--dire l'tudier  fond et sans
prcipitation_; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le
sage conseil de son collaborateur.

Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus
srieux, des tudes compltes du pome tout entier. Comme nous ne
saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard,
mais trois types caractristiques. Ce sont: la premire, de M. Huot,
c'est--dire d'un _amateur_ qui n'tait rien moins que savant; la
seconde, d'un rudit et d'un crivain de valeur, puisqu'il tait
acadmicien, M. Ampre; la troisime, d'un vrai savant, celui-l, M.P.
Pris.

Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois
exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour _parole d'vangile_.

La premire est absolument nulle; la seconde est une critique svre et
injuste, la dernire une apologie.

Nous serons d'autant plus  notre aise pour les discuter, que notre
travail tait entirement termin lorsque les deux dernires nous sont
tombes entre les mains.

Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun
reproche, car en tudiant cette oeuvre, lui Orlanais, il a fait preuve
de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volont; bien peu, du reste, de
ses compatriotes possdent l'amour de nos vieux potes  un si haut
degr, car je n'ai jamais encore rencontr un seul Orlanais qui et
seulement lu le _Roman de la Rose_, mme parmi ceux qui se piquent de
connatre notre langue. Mais M. Huot et bien d relire une fois de plus
l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce
pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intresser autant que ceux-ci,
sans doute parce qu'il tait plus facile  lire. Et alors, il se ft
peut-tre aperu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus
que _quelques vers seulement qui offrent un certain mrite de facture et
de pense_; que le trouvre de Lorris n'est pas _d'une transparence
extrmement gnante pour celui qui l'analyse et qui tient  tre entendu
ou lu par tout le monde_, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan
de Meung autre chose qu'un dbauch  qui _tous les moyens sont bons
pour arriver  son but, qui ne recule pas mme devant un assassinat_!

Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de
Malebouche, et il est navr d'une morale aussi pouvantable. Peu s'en
faut qu'il ne termine son tude par ce cri du coeur: Et voil jusqu'o
peuvent nous pousser les passions charnelles!

Mais nous voici face  face avec un critique autrement srieux que MM.
Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du _Roman de la
Rose_ une tude minutieuse, et que son nom peut faire autorit en
matire littraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampre, professeur au
Collge de France et membre de l'Acadmie franaise et de l'Acadmie des
inscriptions et belles-lettres.

Le travail de M. Ampre parut dans la _Revue des Deux-Mondes_, [p. CXXVII] le 15
aot 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil,
car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8 de 40 lignes. Mais,
aprs mr examen, si nous en dfalquons l'analyse, il se rduit  six
pages.

Faisons d'abord en passant une rflexion: c'est que, de tous ceux qui
ont attaqu cette oeuvre, deux seulement en firent une tude srieuse,
et cherchrent  appuyer leurs assertions sur l'examen critique de
l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampre en 1843.

Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampre
fit l'tude que nous allons examiner.

Elle se termine par la conclusion suivante:

_L'oeuvre de Jehan de Meung doit tre considre comme une audacieuse
tentative d'un libertin du XIIIe sicle, qui,  l'aide de quelques
prcautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les
abus qui s'taient glisss dans l'glise, mais l'esprit mme du
spiritualisme chrtien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquit,
paen d'imagination, picurien par nature et par principe, il fut un
devancier puissant des rudits paens et matrialistes du XVIe sicle.
Il y a en lui le germe de Rabelais, et mme  quelques gards de
d'Holbach et de Lamettrie_.

Ainsi, voil tout ce que vit M. Ampre dans cette oeuvre colossale.
Beaucoup de libertinage et d'impit. Il reconnat pourtant  Jehan de
Meung un peu d'rudition et,  et l, quelque grandeur. Il a mme
trouv par hasard deux vers qu'il qualifie de _tout simplement
sublimes_. C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampre partage l'avis de
Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on et bien fait de brler, car
il ajoute:

_Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui et
dcid un homme de l'importance de Gerson  prcher et  crire contre
le_ Roman de la Rose, _et qui et attir sur lui les vertueuses
invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les mes chrtiennes et
morales du XVe sicle_ (elles ne l'taient sans doute pas aux XIIIe et
XIVe) _durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un
livre abritant, derrire un titre et un commencement qui n'annonaient
que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un trait d'irrligion
et d'picurisme_.

M. Ampre, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un paen et qu'un
libertin, vous tes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours
juger la valeur des arguments sur l'_importance_ de celui qui les
produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vtres.

Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni
moins que tous les crivains de son temps, tmoins _les nombreux
monuments de notre vieille littrature_, dites-vous, _dont plusieurs
sont  beaucoup d'gards fort suprieurs au_ Roman de la Rose, _quoique
aucun n'ait encore conquis l'espce de notorit attache depuis des
sicles  cet ouvrage_. Nous citons textuellement M. Ampre au
commencement de son tude. Il est vrai qu'il dira  la fin:

_On a souvent cit le_ Roman de la Rose _comme le dbut de la posie
franaise au moyen ge, erreur qui a t judicieusement rfute. Au lieu
de marquer l'origine de cette littrature, on peut dire qu'il en est la
fleur et la fin_.

La fleur! Est-ce une rtractation, ou simplement un jeu de mots, un
trait d'esprit malin?

Le lecteur remarquera de suite une opinion prconue, un parti pris [p. CXXIX]
vident de dnigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui
naissent forcment d'un travail fait avec trop de prcipitation.

Certes, la libert de critique est  nos yeux la moins discutable pour
un savant; mais il est une qualit indispensable: c'est l'impartialit,
et M. Ampre et d qualifier l'tonnant renom du _Roman de la Rose_
autrement que par cette expression ddaigneuse: _espce de
notorit_.

Du reste, M. Ampre, malgr son _importance_, ne nous semble pas heureux
dans le choix de ses expressions, pour un acadmicien. Il ne plane pas
si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se
faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un _paen d'imagination_, qu'un
_picurien par nature_? De grands mots en mauvais franais ne sont pas
des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne
serait-il pas un peu chrtien aussi, rien que par habitude ou par oubli,
puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M.
Ampre daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au
moins rationnel.

Il semble oublier que Gerson n'attaqua le _Roman de la Rose_ que cent
vingt ans aprs son apparition. L'_espce de notorit_, parat-il, dont
jouissait cet ouvrage alors, tait encore assez considrable pour que le
chancelier de l'Universit ne ddaignt pas de le combattre avec
acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'_importance_ des dfenseurs
de cette oeuvre remarquable contre le haut clerg, dont les attaques
incessantes n'avaient russi, durant un sicle, qu' rendre l'oeuvre
plus populaire. Il aurait d, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire
et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrtaire du roi Charles
VI, en rponse  Gerson:

_Plus je pntre dans les importants mystres et dans la mystrieuse
importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable
clbrit, que nous devons  la plume de Jehan de Meung, plus j'tudie
avec une curiosit toujours nouvelle le talent de l'industrieux
crivain, plus je l'admire avec transport et avec feu_.

Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait d citer aussi ses
adversaires: Gontier Col, gnral conseiller du roi; matre Jehan
Johannes, prvt de Lille, et matre Pierre Col, secrtaire du roi. Leur
_importance_ n'est certes pas  ddaigner. Et, somme toute, matre
Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si
sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver
un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue
de Charles V, qui dut peut-tre au gnie de Jehan de Meung le mpris et
la misre profonde qui le poursuivirent jusqu' sa mort?

Mais suivons M. Ampre dans son tude, et nous verrons que ce critique
ne se dpart pas un seul instant de ce mme esprit de partialit. Il
nous promet bien de s'arrter sur tous les passages les plus saillants;
mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint
de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve
favorables  son systme.

Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une
singulire illusion sur son petit travail. _Donner une analyse
dtaille du Roman de la Rose_, dit-il, _c'est le publier pour ainsi
dire_. Hlas! ne connatront gure cette oeuvre ceux qui se
contenteront [p. CXXXI] de l'tudier dans l'analyse de M. Ampre, qu'il
termine ainsi: _Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montr le
premier toute la porte de cette oeuvre clbre_! Il connaissait
pourtant l'dition de Mon; mais il ne semble pas avoir lu l'tude de
Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'et pas
crit cette phrase-l.

Son analyse commence ainsi:

_ Les deux portions du Roman de la Rose forment vritablement deux
pomes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du
second_.

M. Ampre et bien d d'abord expliquer cette assertion que nous
regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais
tre la parodie d'un second.

Il nous promet ensuite de ne s'arrter que sur des passages qui lui
plairont par la grce de l'expression ou qui l'intresseront par la
hardiesse de la pense ou l'audace de la satire.

Donc, il arrte tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui
faire, dit-il, une observation essentielle. _Si le pome tait compos
au point de vue de la morale chrtienne, l'Avarice et l'Envie se
trouveraient en compagnie des autres pchs mortels. Au lieu des pchs
mortels, l'auteur voit ici reprsents les vices opposs aux qualits
qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Flonie de
Loyaut, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Temprance, Avarice de
Largesse, Envie de Gnrosit; et enfin Vieillesse, qui n'est point un
vice, est mise l comme tant le contraire de Jeunesse, qui, dans le
langage systmatique des troubadours, exprimait, non seulement un des
ges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux
sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis,  ct des images
principales, le_ [p. CXXXII] _pote en a plac deux autres, Papelardie
et Pauvret. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris
n'a pu se dfendre de placer l cette allusion aux faux dvots, tant ce
genre de raillerie tait naturel au moyen ge_.

Comme dit M. Ampre, son observation est _essentielle_. Nous nous
appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, ds le dbut, M.
Ampre faisait fausse route, et que, pour arriver  sa conclusion
arrte d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses  sa faon
et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.

Sur le reste nous glisserons rapidement.

D'abord, pourquoi dtacher deux images des autres et les dclarer
accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernire
surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entire? En effet,
si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons
le papelard Faux-Semblant remplir  lui seul le quart du roman de Jehan
de Meung. Pauvret n'est pas un vice non plus, et M. Ampre et d
chercher  l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous
demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'oppos de Temprance. Rien
pourtant, dans le tableau trac par l'auteur, ne dnote l'intemprance.
Mais M. Ampre a une ide fixe et absolue; il n'en dmordra pas et,
cote que cote, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez
o il se trouve entran: _Si le pome_, dit-il, _tait compos au
point de vue de la morale chrtienne_, [p. CXXXIII] _l'auteur aurait
reprsent les sept pchs capitaux_; et la conclusion de son tude se
rsume ainsi: donc, c'est un pome de chevalerie compos _contre_ la
morale chrtienne.

L'argument est irrsistible.

Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant
d'observations savantes qui ne manquent pas d'intrt. Mais il a sa
marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le pome
de Guillaume doit tre absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il
y tient, comme il tiendra tout  l'heure  ne voir qu'un trait de
libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle  chaque
instant de Mlle de Scudry, et du Cid, et des Allemands, et de mille
autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et
s'il dplore la manie des anciens potes de _toujours mettre l'amour en
allgorie_, nous dplorons celle des savants de vouloir  toute force
taler leur rudition partout. C'est, du reste, un reproche qui
s'adresse encore plus  Jehan de Meung, car c'est le dfaut capital de
son oeuvre et, par cela mme, nous voudrions voir M. Ampre plus
indulgent pour lui.

Comme tous les gens  systme, M. Ampre ne veut pas reconnatre ses
erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux
yeux de Guillaume, que l'oppos de Jeunesse qui, _dans le langage des
troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux
sentiments et aux vertus chevaleresques_, il se garde bien de nous
parler du dmenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin,
lorsqu'il dpeint Jeunesse comme l'panouissement du corps joint 
l'innocence et  l'inexprience du coeur.

[p. CXXXIV]
Nous arrivons maintenant  l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampre
prvient le lecteur qu'il ne faut considrer son oeuvre que comme _un
amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre 
y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la
prtention au savoir_. Voil un trait qui dnote un ennemi systmatique,
car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi,
au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallle rapide, mais
trs-exact, entre les deux auteurs.

Nous n'y relverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un
moine, au mpris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'taler un
peu d'rudition, et comparer les deux auteurs  _l'aimable Jehan de
Saintr et au robuste et gaillard Damp abb dans la Dame des belles
cousines_. Il reproche  Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son
devancier, le fil du rcit, de s'en carter sans cesse. _Bien souvent
il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des
allgories dans les allgories, des histoires dans les histoires. Bon
fait prolixit fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus
mal son prcepte; mais parmi cette multitude d'pisodes, nous trouverons
des passages beaucoup plus curieux, et mme des morceaux de posie
beaucoup mieux frapps que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux
Guillaume_.

Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion  ce sujet, et que sur
plusieurs points nous partageons celle de M. Ampre.

Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers,
pour arriver  Faux-Semblant dont il analyse le discours  fond et d'une
faon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV]
_genre de raillerie naturelle au moyen ge_. Il rsume cette analyse
ainsi: _Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il
et pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaa au XVIe sicle_.
Diable, M. Ampre, cette petite pointe contre la Compagnie de Jsus vous
serait-elle chappe? De votre part le trait est cruel!

L'analyste reprend son travail, expose brivement l'action, et s'arrte,
avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de
dame Nature.

Cette digression de 5,000 vers semble  M. Ampre tout simplement un
pome scientifique et philosophique introduit dans le corps de la
narration allgorique. Il nous parle en passant du _Bagavatgita_ et du
_Mahabarata_ indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq
lignes; mais elle a l'avantage d'tre compltement inutile, tandis que,
nous l'avons dmontr, chez Jehan de Meung, cette digression et celles
qui vont suivre sont le fond mme de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil
n'tant que l'accessoire.

M. Ampre reconnat, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une loquence et
une grandeur qui tonnent. _L'expression large et simple_, dit-il,
_rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan
de Meung et, en gnral, les potes franais du moyen ge s'lvent
jusque-l._ Il continue  s'extasier sur le mrite et la profondeur du
pote comme philosophe et comme _savant_.

Tiens! mais qu'est donc devenu ce ddain de tout  l'heure sur la
_prtention au savoir de ce libertin grivois_?

Il poursuit: _C'est par un singulier tour que nous_ [p. CXXXVI]
_rentrons dans le sujet du pome, qui dsormais sera trait d'un point
de vue tout physique_.

Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention
de faire autre chose qu'un trait de l'amour naturel, c'est--dire
physique, et M. Ampre s'en aperoit un peu tard.

Il traite le discours de Gnius d'trange:

_Le fond_, dit-il, _en est trs-profane; mais le
sacr s'y trouve inconcevablement ml. Au milieu d'exhortations pleines
d'une verve plus qu'rotique, vient bizarrement se placer une invitation
pressante  mriter le ciel et viter l'enfer. Mais, chose incroyable,
cet excs de mysticisme ne fait pas perdre  Gnius le but de son
sermon; car_, dit-il, _pour mriter ce paradis_,

    Pensez de Nature honorer,
    Servez-la par bien laborer (travailler).

_A ce conseil d'une moralit trs-quivoque, ou plutt qui dans sa
bouche ne l'est gure, il joint quelques prceptes d'humaine vertu,
comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'tre loyal et misricordieux;
mais de la foi et des vertus exclusivement chrtiennes, pas un mot. Il
n'en promet pas moins les joies du paradis pour rcompense  ceux qui
suivront ses enseignements dont on a vu quel tait l'objet_.

videmment, M. Ampre n'a pas compris que Jehan de Meung tait un aptre
de la religion naturelle. Pour tre un honnte homme, un saint, Jehan de
Meung dit: Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et
juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que
vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilge; anathme sur
vous! Allez donc, et multipliez.

Ce _libertin_ ne veut voir dans l'amour que l'acte sacr de la [p. CXXXVII]
gnration, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprme
jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique dsir
d'un plaisir bestial.

En rsum, Jehan de Meung ne reconnat que les lois naturelles, et comme
les vertus _exclusivement chrtiennes_ (ou plutt exclusivement
catholiques), telles que l'amour mystique, le clibat et la
mortification de la chair, que le clerg prchait tant et pratiquait si
peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.

_Des termes consacrs par l'glise_, dit M. Ampre, _sont appliqus 
des actions et des sentiments que l'glise rprouve_. Dans notre langue
tous les termes sacrs sont exclusivement rservs  la religion
chrtienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour dsigner des
actions et des sentiments sacrs  ses yeux, et si l'glise les
rprouve, tant pis pour l'glise, car l'amour dont parle Jehan de Meung
n'est ni coupable ni honteux, en dpit des dogmes et des conciles.

Oui, monsieur Ampre, telle est, comme vous dites, la moralit
_trs-quivoque_ de Jehan de Meung et la porte du _Roman de la Rose_.

       *       *       *       *       *

Il ne nous reste plus  parler que de l'tude de M.P. Pris.

Cette tude est,  notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampre, et
les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complteront
heureusement le ntre.

Disons de suite qu'il n'est pas conu dans le mme esprit que le [p. CXXXVIII]
prcdent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son
auteur et nous une communaut d'ides que nous ne trouvons gure dans M.
Ampre; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la nettet
des penses et du choix des expressions, M. Pris est bien suprieur 
celui-ci. C'est une consquence de ce que nous avons dit plus haut. En
effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Ds le dbut, nous le
voyons se ranger  l'opinion de M. Raynouard, que le _Roman de la Rose_
doit avoir t publi tout entier dans le cours du XIIIe sicle: la
partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.

M. Ampre affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait
entrepris de faire de son pome un trait complet de l'art d'aimer. M.
Pris lui prte seulement l'intention de raconter les peines et les
plaisirs rservs  ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette
interprtation est plus conforme  la marche de l'action, et il ne nous
est pas permis de prjuger une fin qui n'existe pas. La manire dont
nous expliquons les allgories du dbut se rapporte,  peu prs
absolument, au sens que leur prte M. Pris. Or, notre point de dpart
tant le mme, nous n'aurons donc  constater que des divergences de
dtail et une contradiction srieuse sur la manire d'apprcier l'oeuvre
de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de
renvoyer le lecteur  l'excellent travail que nous discutons. Pour
l'apprciation des deux potes, nous citons textuellement M. Pris:

_Guillaume avait l'intention de donner explication des allgories qu'il
avait employes; mais il n'a pas rempli_ [p. CXXXIX] _sa promesse, et
nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un
double rle, dont peut-tre il aurait mieux justifi l'emploi s'il avait
mis la dernire main  son ouvrage. Le style en est prcis, clair,
lgant. Le pote sait viter une strile abondance; il ne se noie pas
dans les dveloppements; ses personnages parlent bien et comme ils
doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de
mots, les tournures recherches, les penses subtiles. Enfin, sa parole
est constamment chaste; et bien diffrent en cela de Jehan de Meun, il
n'a pas fait un seul vers dont l'impit, le libertinage ou la malice
puisse,  tort ou  raison, s'armer ou se prvaloir. L'auteur de ce
pome mrite donc, malgr tous les inconvnients du genre allgorique,
un rang parmi les meilleurs versificateurs franais du moyen ge,
peut-tre mme parmi les potes dont notre littrature a droit de se
glorifier_.

_On devine aisment, ds les premiers vers, que Jean de Meun a vu,
surtout dans la continuation du_ Roman de la Rose, _une occasion de
donner carrire  son rudition,  ses opinions philosophiques et au
libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter
l'histoire d'un vritable amoureux; Jean de Meun s'est propos de parler
de tout,  l'exception du vritable amour. Il a fait un ouvrage de
marqueterie, une sorte d'chiquier dans lequel il a plac avec plus ou
moins de symtrie ou d' propos les principaux incidents de la vie et
l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan
rgulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout
comme Montaigne, avec une gale indpendance de penses, quelquefois la
mme force d'expression et toujours le mme dsordre. Mais l'auteur des_
Essais, _ds le dbut, nous avertit du moins de la libert de ses
allures, tandis que Jean de_ [p. CXL] _Meun, qui, reprenant un pome
sagement conduit jusque-l, s'tait engag  rgler sa conduite sur
celle de son ingnieux devancier, mrite certainement le reproche
d'avoir manqu  ses promesses_.

Et l-dessus, M. Pris entame l'analyse de Jehan de Meung.

Ainsi, tous les savants qui ont tudi cette oeuvre immense, tous, sans
exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un rudit faisant de
l'rudition  btons rompus, sans ordre et sans plan prconu.

L'auteur, certes, mrite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit,
c'est le dfaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan
prconu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur
de cette ide, c'est de constater que quelques passages ont t
certainement ajouts aprs coup, un entre autres, de quelques centaines
de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jet ngligemment au beau
milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est
compltement drout. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces
passages au fur et  mesure qu'ils se prsenteront. Nous avons t
nous-mme,  premire lecture, tent de croire que Jehan de Meung
n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de
Lorris. Mais aprs un examen plus srieux, nous nous sommes arrt  la
thse que nous avons soutenue dans notre tude, et plus nous relisons
l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous
sommes persuad tre dans le vrai.

C'est ce qui fait que M. Pris se heurte  certains passages qui lui
semblent ennuyeux ou incomprhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour
contre [p. CXLI] les geliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' _une
guerre dont le rcit trop allgorique est pour lui assez insipide_,
quand pour nous c'est peut-tre le passage le plus fin, le plus dlicat,
le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intressant.
Ainsi, le personnage de Gnius est obscur pour lui; il le regarde comme
une fiction trange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours
du prtre de Nature:

    Qui nous a le noeud dnou,
    Qui sans lui ft rest nou,

dans lequel il ne voit que l'_obscnit la plus grossire et la
prtention d'expliquer les mystres du grand oeuvre et de la pierre
philosophale. C'est la partie du pome_, dit-il, _qu'on a le plus
souvent essay de comprendre; mais, jusqu' prsent, ces divers essais
sont demeurs infructueux_.

Quant  nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce
n'est certes pas celui-l. Gnius, intermdiaire naturel entre l'me et
les sens, parle, au contraire, un langage clair et prcis; il ne
s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui,
c'est de procrer, et il lance l'anathme:

    ........sur toute gent
    Qui ne se vuellent remuer
    Pour l'espce continuer.

M. Pris ne comprenant pas Gnius ne comprend pas davantage son
discours, et cela va de soi. Et c'est cette mme raison qui lui fait
trouver l'pisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant 
la marche de l'action, peut-tre, mais absolument [p. CXLII]
indispensable  l'expos des thories philosophiques de Jehan de Meung,
puisque c'est Gnius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui
vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de
Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le vritable
couronnement de l'oeuvre. Gnius est la cause; l'union des deux amants
n'est que l'effet.


       *       *       *       *       *


[p. CXLIII]
VIE DE JEAN DE MEUNG

PAR ANDR THVET.

Encores que l'anciennet et enrouille rimaille, dont autres-fois s'est
servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effac le reste de la
mmoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis nantmoins
contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs clopez
de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy drober: ne
reconnoissans pas ce qui a est fort bien remarqu par le Chroniqueur
d'Aquitaine, qu'il a t docteur en thologie[5]; et vritablement aussi
ils font tort  tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le
mettre, non pas entre les balieures de la menu populace seulement, mais
parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] dsesperez ennemis d'honnestet.
Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le reprsente
bien vestu d'une robbe ou chappe fourre de menu vair; il faut bien
qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient
bien volontiers nous faire croire, qu' cause de son nom _Clopinel_, il
a est pietre, ridicule et misrable. Mais d'autant que (selon le commun
proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux
faire entendre  un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe,
qu'il ne set bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous
n'aurions que le _Roman de la Rose_, encore faudroit-il reconnoistre en
luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait est le premier qui y ait
donn le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire
 sa fin son discours, quarante ans aprs sa mort fut second par Jean
Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insrs ici:

    Et puis viendra Jean Clopinel,
    Au cueur joly, au cueur ysuel,
    Qui naistra sur Loire  Meun.

Et peu aprs encore:

    Il aura le Rommant si chier,
    Qu'il le voudra tout parfournir,
    Se temps et lieu lui peut venir;
    Car quant Guillaume cessera,
    Jean si le recommencera
    Aprs sa mort, que je ne mente,
    An trs-pass plus de quarente.

Plusieurs ont voulu imiter ce _Roman de la Rose_, et entre autres [p. CXLV]
Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a compos un qu'il intitule: _The
Romant of the Rose_; lequel, au rapport de Balaeus, a est tir du livre
de _l'Art d'aimer_, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture
qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois,
d'autant que n'est ais  croire qu'un Anglois osa se hazarder  une
telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant,
si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les
traicts qui sont romancs par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui
les contempleront, n'admirent l'adresse de ce pote, qui, souz des
termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprim la vrit 
qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs
chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils
trouvent dans ce roman, de manire que par des crits publics ils ont
voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est mme trouv un entre
les autres qui s'est tellement abandonn  sa colre, qu'il a dit que
plutost il croiroit que Judas fut sauv que le pauvre Jean Clopinel.
L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechigns controlleurs, est
qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et
principalement des Courtisans, et en estoit mieux reeu que les
advertissemens de dvotion, pit et amour divin. Cela fit que pour les
en dgouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs
execrations qui, quant tout sera bien espluch, seront plus ineptes que
ncessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne savoient quelles
estoyent les vertus et proprits de la Rose, telles qu'encores que par
le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort
singulire et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers
condemnation que Clopinel, s'mancipant souz le passe-droit que la
posie se veut attribuer, s'est peut-tre, plus souvent que besoin
n'eust est, laiss esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a
quelques-fois trop piqu quelques-uns, et finalement qu'il n'a gard la
modestie qui eust est bien requise; mais que pour cela il ait fallu
d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point
aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroy sur les lascivets d'un Martial,
d'un Ovide, et d'autres potes tant grecs que latins, lesquels ont bien
autrement gazouill de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel?
Ce qui donne couleur  ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir
est trop libre en ses paroles, faillit  avoir le foet des Dames de la
Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers:

    Toutes estes, sers, ou fustes
    De fait, ou de volont, putes;
    Et qui trs-bien vous chercheroit,
    Toutes putes vous trouveroit.

Premirement, je pourrois allguer l'incapacit du jugement, qui,
quelque ignominieux qu'il eut seu estre, ne pouvoit emporter aucune
note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui  tout venement pouvoit
demander son dclinatoire devant juges qui eussent est receuz et admis
au sige de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de
judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les
dames en sont forbannies. En aprs la condemnation n'estoit pas d'avoir
le foet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit
contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mmes
ceulx qui les auroyent intresses. Et en outre seroit blesser la
grandeur, honeur et dignit des Dames, qui eussent est bien marries
d'avoir voulu empoigner le foet pour servir en tel office. Mais
qu'est-il besoin de disputer sur l'excution, puisqu'il en obtint la
sursance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis
bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant
est amen  la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour
gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empcher qu'il
ne leur, fist rparation de l'injure qu'elles allguoyent leur avoir
est faite, fut resserr dans une chambre. Aprs fut prsent aux Dames,
la plus hardie desquelles commence  lui remonstrer qu'au _Roman de la
Rose_ il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est
possible des femmes, et trop tmrairement avoit lasch sa plume pour
escrire les vers que j'ai cy-dessus rcits. De manire qu' son dire il
n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait est, ou ne veille l'estre; qui
est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicit et chaste intgrit
des Dames. Encores que telle insolence mritast trs-griefve peine, et
qui ne pourroit pourtant esgaler  ce qu'il a mrit, il estoit dict et
arrest qu'il seroit foett des Dames, qui l assistoyent, tenant
chacune une poigne de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas
or, si craignoit-il la touche; et partant, aprs avoir quelque tems
pens en soi-mme, voyant que son age ne pouvoit esmouvoir les Dames 
misricorde, et d'autre cost le nombre si grand de poignes pour
descharger sur son dos, press qu'il se vit de se dpouiller, [p.
CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il
ne demanderoit rmission du chastiment qu'elles entendoyent ( tort)
prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accord, non sans
grande difficult; et, n'eust est respect des Gentils-Hommes qui
intercderent pour luy, il estoit frustr de son espoir, Alors, dit-il,
je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouv tant de grces envers vous
que ma demande est intrine, que la plus forte putain de votre
compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste
est juridique, d'autant que je n'ai parl que des mchantes, folles et
mal advises. Par ce moyen, lia les mains  toute la compaignie: elles
se regardoyent l'une l'autre pour savoir qui auroit l'honeur de
commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne
envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux
de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes
de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter
honeur et rverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'toit
bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy
d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Lois unzieme du
nom, laquelle, comme elle passoit par une sale o estoit endormy Alain
Charretier, secrtaire du roy Charles septieme, homme docte, pote et
orateur lgant en la langue franoise, l'alla baiser en la bouche, en
prsence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la
compaignie lui eut rpondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust bais
un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas bais l'homme, mais la
bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos,
matires graves et sentences dores. Ce n'est pas qu'il se laissast
emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais
ceste vertueuse princesse chrissoit et admiroit ceux qui doctement
dchiffroient la vrit.

Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas ais de
pouvoir le vrifier prcisment; toutefois est loisible de conjecturer
par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boce,
_De la Consolation_,  peu prs en quel tems il a vescu. A TA ROYALE
MAJEST, dit-il, trs-noble Prince, par la grce de Dieu, roy des
Franois, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au _Romans de
la Rose_, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseign la
manire du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translat de latin
en franois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des
_Merveilles de Hirlande_; et le livre des _Epistres_ de Pierre Abeillard
et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de _Spirituelle amiti_;
envoy ores Boce de _Consolation_, que j'ai translat en franois,
jaoit ce qu'entendes bien latin. Or ce Philippes le Quart commena 
rgner l'an douze cens quatre-vingt et six, et rgna vingt-huit ans. Et
du depuis il prsenta son livre, intitul le _Dodecaedron_, au roy
Charles cinquiesme du nom, lequel commena son regne l'an mil trois cens
soixante et quatre; de manire que j'infre qu'il a est ag d'environ
quatre-vingt tant d'annes, et a est contemporain de Dante, pote
italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la
peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le _Roman de la
Rose_ ait est burin par quelque jeune cerveau; de manire que si
Clopinel a est d'age [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre
dlaiss par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au
regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt
tant d'annes. Pour ceste occasion aucuns ont dsavou l'oeuvre du
_Dodecaedron_, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consomm en
prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses
derniers jours s'amuser  tels jouts. Quant  moi je ne veux tenir un
party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre;
nantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvnient que
Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist
qu'en une promptitude et certainet des secrets de l'arithmtique, pour
si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux
poincts des dez. Qu'aux mathmatiques Jean de Meung ait est bien vers,
appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques
singularits qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant prs de sa
fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernire, laissa aux
Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans,
commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre,  charge que les
frres prescheurs le feroyent enterrer dans leur glise: lesquels il
avoit desja par le pass fort harasss pour la haine commune qu'en ce
tems ceux de l'Universit portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins,
soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se
repentoit des algarades qu'il leur avoit aid  faire, soit pour
l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges,
ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnits au mieux qu'ils
peurent, et parachevrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine
eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce
coffre beau, diapr, ferm  plusieurs serrures, et fort pesant. Ils
faisoyent estat d'avoir des escus  milliers: mais quant ils furent
venus  l'ouverture, ils se trouvrent par la reveu deeus d'autre
moiti de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvrent que
des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant
d'arithmtique que de gomtrie. Tellement en furent irrits ces bons
moines, qu'aprs avoir long-temps dlibr, enfin s'hasarderent de le
dterrer, allguans qu'il estoit indigne d'estre enterr en leur maison,
puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement,
advertie de telle inhumanit, par son arrest le fit remettre en
spulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il
ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me
Franois Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz
articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit o on
puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet,
cherchez; et aprs avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joe,
dcda. Toutesfois pour ne dtracter des morts, et combien que ce ne
soit mon intention de contrerooler cest arrt, sachant trs-bien que la
Cour a eu trs-juste occasion d'ainsi dcerner, je veux bien proposer
deux raisons qui peuvent l'avoir induicte  le donner. La premiere est
que, par les ordonnances des Empereurs romains, est dfendu de refuser
d'inhumer un corps sous prtexte de la pauvret du dfunt; pour cet
effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'
Constantinople ont est tablis certains [p. CLII] lieux et personnages
destinez  enspulturer les corps morts, de manire que cette seule
raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les
chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils
n'ont rien eu, et si le laiz a t frustratoire, fraudulent et captieux.
Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il
savoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre  exprimer la
chose qu'il donne, c'est brider sa volont. Mais on dira que les
Jacoqins prsumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le
lgataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a est laiss par le
testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'hritier sera tenu
de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais  vostre advis,
qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmtique? Je
sais bien que ceux qui ne pensent qu' la rparation de la cuisine,
diront que les escus eussent est beaucoup plus profitables  ces
pauvres freres que l'ardoise gomtrique, et qu'autant pesant d'or ou
d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus;
mais ceux qui ont le coeur gnreux priseront davantage les gentillesses
que il avoit tires sur les ardoises, que tout l'or de Gygs, Craesus ou
Midas; que les sciences libralles, telles que sont les mathmatiques,
sont  prfrer aux mchaniques et principalement  la cuisine. Bien est
vrai que quant elle est froide, on ne peut aisment continuer de
philosopher; mais l'estat, condition et qualit dont ils avoyent fait
profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allgations,
qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui
tiennent un degr beaucoup plus eslev. Finalement [p. CLIII] je veux
que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit
mocqu d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour
cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu,
qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez
rgeners pour savourer ce saint prcepte, au moins devoyent-ils avoir
horreur de se venger sur un mort: il n'toit pas hrtique, partant ne
pouvoyent le tirer hors du spulchre en desdain du tort qu'il leur
pouvoit avoir faict. Ne savoyent-ils pas bien qu'il est dfendu de
mesparler d'un trespass, non pas seulement de paroles, mais d'effect?
Vouloyent-ils deschirer la renomme de ce pauvre Clopinel, lequel a est
en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu
transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez
coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France,
Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus
souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par lgitimes moyens les
revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que
son Chaucer a pill (il appelle cela illustrer le livre de Jean de
Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du _Roman de la Rose_, pour en
embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour
monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir  nostre
France le _Roman de la Rose_, que pour faire entendre  un chascun que,
en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons
le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les
religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent
avoir laiss commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV]
auroyent poussez  se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement,
je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils savent
trs-bien que le devoir de piet les induit  une oeuvre accompagne
d'une telle et si grande humanit. De ma part je prise et honore leur
compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils
estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par
quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir  notre
Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouv
qu'aprs sa mort il eust est garny de meubles prcieux ou d'escus: le
plus prcieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins
aprs ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz  ceux lesquels il
supplioit entomber son corps, mesurant un chascun  son aulne; et
prsumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir  philosopher, aussi
ils se baigneroyent  veoir les belles figures mathmatiques qu'il avoit
l traces. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne
suis tenu de respondre pour la libert de parler o il s'est licenci:
non pas que je craigne de tomber au mme inconvnient auquel il pensa
tre engag; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la
punition exemplaire dont il devoit estre justid et rparer la faute,
l'a desgaig de toute crainte, puisque sur l'excution de l'arrest donn
 l'encontre de luy, il y a eu une modification accorde du consentement
des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentenci. Mais
quand j'aurois  porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye
pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me
mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de
[p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE,
devoit apprendre  toutes ces mescontentes que la Rose n'est point
seulement accompagne d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et
dlicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent
poignent ceux ou celles qui, ou trop prs ou mal--propos, l'approchent
de leur ns.


NOTES:

[1] Dame toit le nom de la femme marie  un chevalier; Damoiselle
tait pour la femme de l'cuyer. Lantin de Damery.

[2] Cette phrase est la seule que nous ayons cru devoir emprunter au
travail de M. Huot. Nous n'avons pas hsit, car il est impossible de
mieux dire.

[3] Pour les auteurs cits: Baillet, Baf, Ronsard, le Pre Boubours et
Pasquier, voir la _Dissertation_ de Lantin de Damerey dans, l'dition de
Mon.

[4] _Paradoxe_ n'est peut-tre pas le mot propre. _Paradoxe_ veut dire:
opinion oppose  l'opinion commune. _Erreur_ serait sans doute mieux
plac ici.

[5] On a raison de douter si Jean de Meung a t docteur en thologie.

[6] Honor Bonnet.

[7] H. Herluison, diteur.


       *       *       *       *       *

[p.2]

               LE ROMAN DE LA ROSE


                    I


         Ci est le Rommant de la Rose,
         O l'art d'Amors est tote enclose.


     Maintes gens dient que en songes
     N'a se fables non et menonges;
     Mais l'en puet tiex songes songier
     Qui ne sunt mie menongier;
     Ains sunt aprs bien apparant[1].
     Si en puis bien trere  garant
     Ung acteur qui ot non Macrobes[2];
     Qui ne tint pas songes  lobes;
     Ainois escrist la vision
     Qui avint au roi Cipion.
     Quiconques cuide ne qui die
     Que soit folor ou musardie
     De croire que songes aviengne,
     Qui ce voldra, pour fol m'en tiengne;
     Car endroit moi ai-je fiance
     Que songe soit senefiance
     Des biens as gens et des anuiz,
     Car li plusors songent de nuitz
     Maintes choses couvertement
     Que l'en voit puis apertement.


[p.3]
               LE ROMAN DE LA ROSE


                    I


         Ci est le Roman de la Rose,
         O l'art d'Amour est toute enclose.


     Maintes gens disent que les songes
     Ne sont que fables et mensonges;
     Mais on peut tel songe songer,
     Qui ne soit certes mensonger
     Et par la suite vrai se treuve[1].
     Moult vidente en est la preuve
     Dans la fameuse vision
     Advenue au roi Scipion,
     Dont Macrobe crivit l'histoire[2];
     Car aux songes il daignait croire.
     Bien plus, si quelqu'un pense ou dit
     Que soit sottise ou fol esprit
     De croire qu'ils se ralisent,
     Eh bien, que ceux-l fol me disent;
     Car je crois, moi, sincrement
     Qu'un songe est l'avertissement
     Des biens et maux qui nous attendent;
     Et maints avoir song prtendent
     La nuit choses confusment,
     Qu'on voit ensuite clairement.

            *       *       *
[p.4]
       O vintiesme an de mon aage,                  23
     O point qu'Amors prend le paage
     Des jones gens, couchiez estoie
     Une nuit, si cum je souloie,
     Et me dormoie moult forment,
     Si vi ung songe en mon dormant,
     Qui moult fut biax, et moult me plot.
     Ms onques riens o songe n'ot
     Qui avenu trestout ne soit,
     Si cum li songes recontoit.
     Or veil cel songe rimaier,
     Por vos cuers plus fere esgaier,
     Qu'Amors le me prie et commande;
     Et se nus ne nule demande
     Comment ge voil que cilz Rommanz
     Soit apelez, que ge commanz:
     Ce est li Rommanz de la Rose,
     O l'art d'Amors est tote enclose.
     La matire en est bone et noeve[3]:
     Or doint Diez qu'en gr le reoeve
     Cele por qui ge l'ai empris.
     C'est cele qui tant a de pris,
     Et tant est digne d'estre ame,
     Qu'el doit estre Rose clame.

       Avis m'iere qu'il estoit mains,
     Il a j bien cincq ans, au mains,
     En mai estoie, ce songoie,
     El tems amoreus plain de joie,
     El tens o tote riens s'esgaie,
     Que l'en ne voit boisson ne haie
     Qui en mai parer ne se voille,
     Et covrir de novele foille;

[p.5]
       J'avais vingt ans; c'est  cet ge            23
     Qu'Amour prend son droit de page
     Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit
     tendu j'tais une nuit,
     Et dormais d'un sommeil paisible.
     Lors je vis un songe indicible,
     En mon sommeil, qui moult me plut;
     Mais nulle chose n'apparut
     Qui ne m'advint tout dans la suite,
     Comme en ce songe fut prdite.
     Or veux ce songe rimailler
     Pour vos coeurs plus faire gayer;
     Amour m'en prie et me commande;
     Et si nul ou nulle demande
     Sous quel nom je veux annoncer
     Ce Roman qui va commencer:
     _Ci est le roman de Rose
     O l'art d'Amour est toute enclose_.
     La matire de ce Roman
     Est bonne et neuve assurment[3];
     Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie
     Et que le reoive avec joie
     Celle pour qui je l'entrepris;
     C'est celle qui tant a de prix
     Et tant est digne d'tre aime,
     Qu'elle doit Rose tre nomme.
       Il est bien de cela cinq ans;
     C'tait en mai, amoureux temps
     O tout sur la terre s'gaie;
     Car on ne voit buisson ni haie
     Qui ne se veuille en mai fleurir
     Et de jeune feuille couvrir.
     Les bois secs tant que l'hiver dure
     En mai recouvrent leur verdure;

            *       *       *
[p.6]
     Li bois recovrent lor verdure,                  55
     Qui sunt sec tant cum yver dure,
     La terre mismes s'orgoille
     Por la rouse qui la moille,
     Et oblie la povert
     O ele a tot l'yver est.
     Lors devient la terre si gobe,
     Qu'el volt avoir novele robe;
     Si scet si cointe robe faire,
     Que de colors i a cent paire,
     D'erbes, de flors indes et perses,
     Et de maintes colors diverses.
     C'est la robe que je devise,
     Por quoi la terre miex se prise.
     Li oisel qui se sunt tu,
     Tant cum il ont le froit u,
     Et le tens divers et frarin,
     Sunt en mai por le tens serin,
     Si li qu'il monstrent en chantant
     Qu'en lor cuer a de joie tant,
     Qu'il lor estuet chanter par force.
     Li rossignos lores s'efforce
     De chanter et de faire noise;
     Lors s'esvertue, et lors s'envoise
     Li papegaus et la kalandre[4]:
     Lors estuet jones gens entendre
     A estre gais et amoreus
     Por le tens bel et doucereus.
     Moult a dur cuer qui en mai n'aime,
     Quant il ot chanter sus la raime
     As oisiaus les dous chans piteus.
     En iceli tens dliteus,
     Que tote riens d'amer s'effroie,
     Sonjai une nuit que j'estoie,

[p.7]
     Lors oubliant la pauvret                       57
     O elle a tout l'hiver t,
     La terre s'veille arrose
     Par la bienfaisante rose.
     La vaniteuse, il faut la voir,
     Elle veut robe neuve avoir;
     De mille nuances, pour plaire,
     Robe superbe sait se faire,
     Avec l'herbe verte, des fleurs
     Mariant les belles couleurs.
     C'est cette robe que la terre,
     A mon avis, toujours prfre.
     Les oiselets silencieux
     Par le temps sombre et pluvieux,
     Et tant que svit la froidure
     Sont en mai, quant rit la nature,
     Si gais, qu'ils montrent en chantant
     Que leur coeur a d'ivresse tant
     Qu'il leur convient chanter par force,
     Le rossignol alors s'efforce
     De faire noise et de chanter,
     Lors de jouer, de caqueter
     Le perroquet et la calandre[4];
     Lors des jouvenceaux le coeur tendre
     S'gaie et devient amoureux
     Pour le temps bel et doucereux.
     Quand il entend sous la rame
     La tendre et gazouillante arme
     Qui n'aime, il a le coeur trop dur!
     En ce temps enivrant et pur
     Qui l'amour fait partout clore,
     Une nuit, m'en souvient encore,
     Je songeai qu'il tait matin;
     De mon lit je sautai soudain,

            *       *       *
[p.8]
     Ce m'iert avis en mon dormant,                  89
     Qu'il estoit matin durement;
     De mon lit tantost me levai,
     Chauai moi et mes mains lavai.
     Lors trais une aguille d'argent
     D'ung aguiller mignot et gent,
     Si pris l'aguille  enfiler.
     Hors de vile oi talent d'aler,
     Por or des oisiaus les sons
     Qui chantoient par ces boissons
     En icele saison novele;
     Cousant mes manches  videle,
     M'en alai tot seus esbatant,
     Et les oisels escoutant,
     Qui de chanter moult s'engoissoient
     Par ces vergiers qui florissoient,
     Jolis, gais et plains de lesce.
     Vers une riviere m'adresce
     Que j'oi prs d'ilecques bruire,
     Car ne me soi aillors dduire
     Plus bel que sus cele riviere.
     D'ung tertre qui prs d'iluec iere
     Descendoit l'iave grant et roide,
     Clere, bruiant, et aussi froide
     Comme puiz, ou comme fontaine,
     Et estoit poi mendre de Saine,
     Ms qu'ele iere plus espandu.
     Onques ms n'avoie vu
     Cele iave qui si bien coroit:
     Moult m'abelissoit et soit
     A regarder le leu plaisant.
     De l'iave clere et reluisant
     Mon vis rafreschi et lav.
     Si vi tot covert et pav

[p.9]
     Je me chaussai, puis d'une eau pure        91
     Lavai mes mains et ma figure;
     Dans son tui mignon et gent
     Je pris une aiguille d'argent
     Que je garnis de fine laine,
     Puis je partis emmi la plaine
     couter les douces chansons
     Des oiselets dans les buissons
     Qui ftaient la saison nouvelle.
     Cousant mes manches  vidle,
     Seul j'allai prendre mes bats,
     Tmoin de leurs joyeux dbats,
     De leur grce et leur allgresse,
     Par ces vergers en grand' liesse.
     Tout prs un grand ruisseau coulait
     Dont le murmure m'appelait;
     J'y courus. Jamais paysage
     Ne vis plus beau que ce rivage.
     D'un tertre vert et rocailleux
     Descend, en bonds tumultueux,
     L'onde aussi froide, claire et saine
     Comme puits ou comme fontaine.
     La Seine est un fleuve plus grand,
     Mais moins belle au large s'pand.
     Je n'avais oncques cette eau vue
     Qui si bien court et s'vertue.
     Dans un charme dlicieux
     Plong, je promenais mes yeux
     Partout ce riant paysage;
     De l'onde claire mon visage
     Je rafrachis lors et lavai,
     Et je vis couvert et pav
     Son lit de pierres et gravelle.
     La prairie tait grande et belle

            *       *       *
[p.10]
     Le fons de l'iave de gravele;                  123
     La prarie grant et bele
     Trs au pi de l'iave batoit,
     Clere et serie et bele estoit
     La matine et atrempe:
     Lors m'en alai parmi la pre
     Contre val l'iave esbanoiant,
     Tot le rivage costoiant.


            *       *       *


                    II


         Ci raconte l'Amant et dit:
         Des sept ymaiges que il vit
         Pourtraites el mur du vergier,
         Dont il li plest  desclairier
         Les semblances et les faons,
         Dont vous porrez or les nons.
         L'ymaige premiere nomme,
         Si estoit Hane apele.


       Quant j'oi ung poi avant al,
     Si vi ung vergi grant et l,
     Tot clos d'ung haut mur batailli,
     Portrait defors et entailli
     A maintes riches escritures,
     Les ymages et les paintures
     Ai moult volentiers remir:
     Si vous conter et dir
     De ces ymages la semblance,
     Si cum moi vient  remembrance,

               HAINE.

     Ens o milieu je vi Hane
     Qui de corrous et d'atane

[p.11]
     Et jusqu'au pied de l'eau battait;             125
     Or comme claire et douce tait
     Et sereine la matine,
     Parmi la plaine diapre,
     Sans but, je suivis le courant,
     Tout le rivage ctoyant.


            *       *       *


                    II


         Ici, l'Amant en quelques pages
         Va raconter les sept images
         Qu'il vit sur les murs du verger.
         Il va sous nos yeux les ranger;
         Puis leurs faons et leurs postures,
         Leurs costumes et leurs figures
         Avant peindre, il les nommera,
         Par la Haine il commencera.

       Quand je fus  quelque distance,
     J'aperus un verger immense
     Tout clos d'un haut mur crnel,
     Par dehors peint et cisel
     De maintes riches critures.
     Les images et les peintures
     Je pus  mon aise admirer;
     Or, je vais peindre et vous narrer
     De ces images la semblance
     Telle qu'en ai la souvenance.


               HAINE.

     La Haine au milieu se dressait.
     Tout d'abord en elle on sentait

            *       *       *
[p.12]
     Sembloit bien estre moverresse,                151
     Et correceuse et tencerresse,
     Et plaine de grant cuvertage
     Estoit par semblant cele ymage.
     Si n'estoit pas bien atorne,
     Ains sembloit estre forcene;
     Rechignie avoit et fronci
     Le vis, et le ns secorci.
     Par grant hideur fu soutillie,
     Et si estoit entortille
     Hideusement d'une toaille.

               FELONNIE[5].

     Une autre ymage d'autel taille
     A senestre vi delez lui;
     Son non desus sa teste lui,
     Apelle estoit Felonnie.


               VILENNIE.

     Une ymage qui Vilonie
     Avoit non, revi devers destre,
     Qui estoit auques d'autel estre,
     Cum ces deus et d'autel fture;
     Bien sembloit male crature,
     Et despiteuse et orguilleuse,
     Et mesdisant et ramponeuse.
     Moult sot bien paindre et bien portraire
     Cil qui tiex ymages sot faire:
     Car bien sembloit chose vilaine,
     De dolor et de despit plaine;
     Et fame qui peut sust
     D'honorer ceus qu'ele dust[6].

[p.13]
     Grande source de jalousie,                     151
     De courroux et de frnsie.
     Elle me parut de poison
     Pleine et de noire trahison.
     Cette image mal atourne
     A les traits d'une forcene,
     Un laid visage tout fronc,
     Le nez petit et retrouss,
     Puis, enfin, elle s'entortille
     D'une hideuse souquenille
     Qui plus hideuse encor la rend.

               FLONIE[5].

     A gauche est sur le mme rang,
     De mme taille, une autre image;
     Tout au dessus de son visage
     Flonie est son nom grav.

               VILENIE.

     Une autre image j'ai trouv
     Sur la droite. C'est Vilenie
     Avec elles en harmonie:
     Mme aspect hideux, repoussant;
     Du premier coup d'oeil on pressent
     Une crature orgueilleuse
     Et mdisante et rancuneuse.
     Celui qui peignit ces tableaux
     Savamment maniait pinceaux,
     Car bien semblait chose vilaine
     De douleur et de dpit pleine,
     Et femme qui petit savait
     Honorer ceux qu'elle devait[6].

            *       *       *
[p.14]
               COUVOITISE.

     Aprs fu painte Coveitise:                     179
     C'est cele qui les gens atise
     De prendre et de noient donner,
     Et les grans avoirs aner,
     C'est cele qui fait  usure
     Prester mains por la grant ardure
     D'avoir conquerre et assembler.
     C'est cele qui semont d'embler
     Les larrons et les ribaudiaus;
     Si est grans pchis et grans diaus
     Qu'en la fin en estuet mains pendre.
     C'est cele qui fait l'autrui prendre,
     Rober, tolir et bareter,
     Et bescochier et mesconter;
     C'est cele qui les trichors
     Fait tous et les faus pledors,
     Qui maintes fois par lor faveles
     Ont as vals et as puceles
     Lor droites herites tolus[7].
     Recorbillies et crous
     Avoit les mains icele ymage;
     Ce fu drois: car toz jors esrage
     Coveitise de l'autrui prendre.
     Coveitise ne set entendre
     A riens qu' l'autrui acrochier;
     Coveitise a l'autrui trop chier.

               AVARICE.

     Une autre ymage y ot assise
     Coste  coste de Coveitise,

[p.15]
               CONVOITISE.

     Aprs est peinte Convoitise.                   179
     C'est elle qui les gens attise
     De prendre et ne jamais donner,
     Et leurs biens faire foisonner.
     C'est elle encor qui  l'usure
     Prte la main pour sans mesure
     Constamment gagner, amasser.
     Qui ne cesse au vol de pousser
     Larrons, gens de mauvaise vie,
     Dont les crimes, la flonie
     A la potence les conduit:
     Celle qui fait dauber autrui
     Par dol et cauteleux langage,
     Par mauvais compte, escamotage.
     C'est elle qui, tous les tricheurs,
     Inspire et tous ces faux plaideurs
     Dont les manoeuvres criminelles
     Ont maints varlets, maintes pucelles,
     D'un hritage dpouills[7].
     Tout crochus et recoquills
     Avait les doigts cette femelle,
     Et c'est chose bien naturelle,
     Car Convoitise, c'est connu,
     Aucun bonheur n'a jamais eu
     Fors quand les autres dvalise;
     Ne sait entendre Convoitise
     A rien qu'aux autres accrocher;
     Elle a d'autrui le bien trop cher.

               AVARICE.

     Je vis une autre image assise
     Cte  cte de Convoitise,

            *       *       *
[p.16]
     Avarice estoit apele:                         207
     Lede estoit et sale et foule
     Cele ymage, et megre et chetive,
     Et aussi vert cum une cive.
     Tant par estoit descolore,
     Qu'el sembloit estre enlangore;
     Chose sembloit morte de fain,
     Qui ne vesquist fors que de pain
     Petri  lessu fort et aigre;
     Et avec ce qu'ele iere maigre,
     Iert-ele povrement vestu,
     Cote avoit vis et desrumpu;
     Comme s'el fust as chiens remese;
     Povre iert moult la cote et esrese,
     Et plaine de vis palestiaus.
     Delez li pendoit ung mantiaus
     A une perche moult greslete,
     Et une cote de brunete[8];
     O mantiau n'ot pas penne vaire,
     Ms moult vis et de povre afaire,
     D'agniaus noirs velus et pesans.
     Bien avoit la robe vingt ans;
     Ms Avarice du vestir
     Se sot moult  tart aatir:
     Car sachis que moult li pesast
     Se cele robe point usast;
     Car s'el fust use et mauvese,
     Avarice ust grant mesese,
     De noeve robe et grant disete,
     Avant qu'ele ust autre fete.
     Avarice en sa main tenoit
     Une borse qu'el reponnoit,
     Et la nooit si durement,
     Que demorast moult longuement

[p.17]
     C'tait Avarice. Elle tait                    209
     Affreuse et sale, et se votait.
     Cette image maigre et chtive
     tait verte comme une cive,
     Et ce visage sans couleur
     Semblait s'puiser de langueur.
     D'un mort elle avait l'apparence
     Qui ne vcut que d'abstinence
     Et de pain fait d'aigre levain.
     Pour draper sa maigreur enfin
     Elle tait pauvrement vtue
     D'une vieille cote rompue,
     Sale, de pices et morceaux;
     On et dit pave en lambeaux
     De la dent des chiens dlaisse.
     Une perche grle est dresse
     Tout prs d'elle, o pend un manteau
     Et cote de drap jadis beau[8].
     Pas la moindre trace d'hermine
     Sur ce manteau de triste mine
     D'agneaux noirs, velus et pesants.
     Bien avait la robe vingt ans;
     Mais avarice n'est presse
     D'avoir sa cote remplace.
     Toujours elle est  deviser
     Comment ne pas sa robe user;
     Car si la robe tait mauvaise,
     Avarice aurait grand msaise,
     Robe neuve avant de s'offrir,
     Moult longtemps dt-elle en ptir.
     Dans ses mains Avarice cache
     Une grand'bourse qu'elle attache
     Et noue avec acharnement,
     Afin de rester longuement

            *       *       *
[p.18]
     Ainois qu'el en pust riens traire,           241
     Ms el n'avoit de ce que faire.
     El n'aloit pas  ce bant
     Que de la borse ostat nant.

               ENVIE.

     Aprs refu portrete Envie,
     Qui ne rist oncques en sa vie,
     N'oncques de riens ne s'esjo,
     S'ele ne vit, ou s'el n'o[9]
     Aucun grant domage retrere.
     Nule riens ne li puet tant plere
     Cum mefet et mesaventure,
     Quant el voit grant desconfiture.
     Sor aucun prodomme choir[10],
     Ice li plest moult  voir.
     Ele est trop lie en son corage
     Quant el voit aucun grant lignage
     Dechoir et aler  honte;
     Et quant aucuns  honor monte
     Par son sens ou par sa proce,
     C'est la chose qui plus la blce.
     Car sachis que moult la convient
     Estre ire quant biens avient.
     Envie est de tel cruaut,
     Qu'ele ne porte laut
     A compaignon, ne  compaigne;
     N'ele n'a parent, tant li tiengne,
     A cui el ne soit anemie:
     Car certes el ne vorroit mie
     Que biens venist, neis  son pere.
     Ms bien sachis qu'ele compere
     Sa malice trop ledement:
     Car ele est en si grant torment,

[p.19]
     Devant qu'elle en pt rien extraire.           243
     Mais, las! elle n'en a que faire,
     Car jamais n'aura le dsir
     De cette bourse rien sortir.

               ENVIE.

     Aprs tait pourtraite Envie
     Qui ne rit oncques en sa vie,
     Et qui de rien ne s'jouit
     Que s'elle voit ou s'elle out[9]
     Raconter quelque grand dommage.
     Rien ne lui plat ni la soulage
     Autant que lorsqu'elle peut voir
     Dessus aucun prudhomme choir[10]
     Ou mfait, ou msaventure,
     Ou quelque grand'dconfiture.
     Mais si quelque noble maison
     Dchoit et souille son blason,
     C'est la flicit suprme.
     Aussi, ce que le moins elle aime,
     C'est qu'un homme arrive  l'honneur
     Par ses vertus et sa valeur.
     Sachez que grande est sa colre
     Lorsque advient quelque bien sur terre.
     Elle est de telle cruaut
     Qu'elle ne porte amnit
     A compagnon ni bonne amie;
     Car d'un chacun c'est l'ennemie,
     Ft-il son plus proche parent,
     Et son coeur serait moult dolent
     Si bien venait mme  son pre.
     Mais Dieu lui fait par grand'misre
     Payer cette mchancet;
     Car son coeur est si tourment

            *       *       *
[p.20]
     Et a tel duel quant gens bien font,            273
     Par ung petit qu'ele ne font.
     Ses felons cuers l'art et detrenche,
     Qui de li Diex et la gent venche.
     Envie ne fine nule hore
     D'aucun blasme as gens metre sore;
     Je cuit que s'ele cognoissoit
     Tot le plus prodome qui soit
     Ne de mer, ne del mer,
     Si le vorroit-ele blasmer;
     Et s'il iere si bien apris
     Qu'el ne pust de tot son pris
     Rien abatre ne desprisier,
     Si vorroit-ele apetisier
     Sa proce au mains, et s'onor
     Par parole faire menor.

       Lors vi qu'Envie en la painture
     Avoit trop lede esgardure;
     Ele ne regardast noient
     Fors de travers en borgnoiant;
     Ele avoit ung mauvs usage,
     Qu'ele ne pooit ou visage
     Regarder riens de plain en plaing,
     Ains clooit ung oel par desdaing,
     Qu'ele fondoit d'ire et ardoit,
     Quant aucuns qu'ele regardoit,
     Estoit ou preus, ou biaus, ou gens,
     Ou ams, ou los de gens.

[p.21]
     Quand le bien voit, telle est sa rage,         275
     Qu'elle en fondrait presque, je gage;
     Et la vertu ce coeur vilain
     Consume et dchire sans fin,
     Et l'horreur de cette souffrance
     Est de Dieu ci-bas la vengeance.
     Envie et son bec malfaisant
     Les gens ne lche un seul instant,
     Et s'elle connaissait, je pense,
     Le plus honnte homme de France,
     Ou mme par del la mer,
     Le voudrait-elle encor blmer.
     Mais si sa langue envenime
     Une si ferme renomme
     Ne pouvait d'un coup renverser,
     Elle essaierait d'apetisser
     Au moins son los et sa prouesse
     Par sa fourbe et par son adresse.
       Je vis, tudiant ses traits,
     Qu'elle avait le regard mauvais;
     Sur rien ne s'arrtait sa vue
     Que de biais, irrsolue,
     Et moult laide habitude avait,
     C'est que jamais elle n'osait
     En plein regarder nulle chose.
     De ddain sa prunelle close
     D'ire soudain s'illuminait
     Quand celui qu'elle examinait
     tait beau, de haute naissance,
     Ou pour son coeur et sa vaillance
     Aim de tous et respect.

            *       *       *
[p.22]
               TRISTESSE.

     Delez Envie auques prs iere                   301
     Tristece painte en la maisiere;
     Ms bien paroit  sa color
     Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
     Et sembloit avoir la jaunice.
     Si n'i fist riens Avarice
     Ne de paleur, ne de mgrece:
     Car li soucis et la destrece,
     Et la pesance et les ennuis
     Qu'el soffroit de jors et de nuis,
     L'avoient moult fete jaunir,
     Et megre et pale devenir.
     Oncques ms nus en tel martire
     Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
     Cum il sembloit que ele ust:
     Je cuit que nus ne li sust
     Faire riens qui li pust plaire:
     N'el ne se vosist pas retraire,
     Ne rconforter  nul fuer
     Du duel qu'ele avoit  son cuer.
     Trop avoit son cuer correci,
     Et son duel parfont commenci.
     Moult sembloit bien qu'el fust dolente,
     Qu'ele n'avoit mie est lente
     D'esgratiner tote sa chiere;
     N'el n'avoit pas sa robe chiere,
     Ains l'ot en mains leus descire
     Cum cele qui moult iert ire.
     Si cheveul tuit destreci furent,
     Et espandu par son col jurent,
     Que les avoit trestous desrous
     De maltalent et de corrous.

[p.23]
               TRISTESSE.

     Prs d'Envie et tout  ct,                   306
     Sur le mur l'image se dresse
     De la langoureuse Tristesse.
     Il parat bien  sa couleur
     Qu'au coeur elle a grande douleur,
     Elle semble avoir la jaunisse.
     Rien n'est auprs d'elle Avarice
     Pour son teint ple et sa maigreur;
     Car les soucis et le malheur,
     Et les chagrins, et la dtresse
     Dont le jour et la nuit sans cesse
     Elle souffre, l'ont fait jaunir
     Et maigre et ple devenir.
     Oncques nul en un tel martyre
     Ne fut, ni n'eut aussi grande ire
     Comme  la voir il me parut,
     Et je pense que nul ne sut
     Faire chose qui pt lui plaire
     Ni calmer sa douleur amre,
     Tant son coeur tait courrouc
     Et profond son deuil enfonc.
     Aussi sur son propre visage
     Elle dut assouvir sa rage
     Ainsi que sur ses vtements.
     De sillons nombreux et sanglants
     Sa face est toute lacre,
     Et cette robe dchire
     Est la preuve de ses dgots,
     De sa haine et de son courroux.
     S'pand sur son col, sa figure
     De tous cts sa chevelure

            *       *       *
[p.24]
     Et sachis bien veritelment                    333
     Qu'ele ploroit profondment:
     Nus, tant fust durs, ne la vist,
     A cui grant piti n'en prist.
     Qu'el se desrompoit et batoit,
     Et ses poins ensemble hurtoit.
     Moult iert  duel fere ententive
     La dolereuse, la chetive;
     Il ne li tenoit d'envoisier,
     Ne d'acoler, ne de baisier:
     Car cil qui a le cuer dolent,
     Sachis de voir, il n'a talent
     De dancier, ne de karoler[11],
     Ne nus ne se porroit moller
     Qui duel ust,  joie faire,
     Car duel et joie sont contraire.

               VIEILLESSE.

     Aprs fu Viellece portraite,
     Qui estoit bien ung pi retraite
     De tele cum el soloit estre;
     A paine se pooit-el pestre,
     Tant estoit vielle et radote.
     Bien estoit sa biaut gaste,
     Et moult ert lede devenu.
     Toute sa teste estoit chenu,
     Et blanche cum s'el fust florie.
     Ce ne fut mie grant morie
     S'ele morust, ne grans pechis,
     Car tous ses cors estoit sechis
     De viellece et anoiantis:
     Moult estoit j ses vis fletris,
     Qui jadis fut soef et plains;
     Ms or est tous de fronces plains.

[p.25]
     Qu'elle a rompue en son tourment,              337
     Ses pleurs coulent abondamment.
     L'me la plus dure,  sa vue,
     De grand'piti se ft mue,
     Car son sein tout elle battait
     Et ses poings ensemble heurtait.
     Toujours  deuil faire attentive,
     La douloureuse, la chtive
     Jamais ne cherche  s'amuser
     Ni sa bouche le doux baiser.
     Car celui dont l'me dolente
     Languit, de rien ne se contente,
     Ne veut danser ni karoler[11];
     Il ne sait que se dsoler
     Sans nulle distraction prendre,
     Joie et deuil ne sauraient s'entendre.

               VIEILLESSE.

     Puis je vis Vieillesse en regard
     A peu prs un pied  l'cart,
     Comme ont coutume les vieux d'tre.
     A peine elle pouvait repatre
     Son estomac dbilit;
     Rien ne restait de sa beaut,
     Moult tait laide devenue;
     Toute sa tte tait chenue
     Et blanche comme fleur de lis,
     Et si ce corps,  mon avis,
     Dessch, dj tout inerte,
     Ft mort, mince et t la perte.
     Son front jadis plein et ros
     Tout de rides tait creus.
     Ses oreilles taient moussues
     Et tretoutes ses dents perdues,

            *       *       *
[p.26]
     Les oreilles avoit mossues,                    365
     Et trestotes les dents perdues,
     Si qu'ele n'en avoit neis une.
     Tant par estoit de grant viellune,
     Qu'el n'alast mie la montance
     De quatre toises sans potance.
       Li tens qui s'en va nuit et jor,
     Sans repos prendre et sans sejor,
     Et qui de nous se part et emble
     Si celement, qu'il nous semble
     Qu'il s'arreste ads en ung point,
     Et il ne s'i arreste point,
     Ains ne fine de trespasser,
     Que nus ne puet nis penser
     Quex tens ce est qui est prsens;
     Sel' demands as Clers lisans,
     Ainois que l'en l'ust pens,
     Seroit-il j trois tens pass.
     Li tens qui ne puet sejourner,
     Ains vait tous jors sans retorner,
     Cum l'iaue qui s'avale toute,
     N'il n'en retorne arriere goute:
     Li tens vers qui noient ne dure,
     Ne fer ne chose tant soit dure,
     Car il gaste tout et menjue;
     Li tens qui tote chose mue,
     Qui tout fait croistre et tout norist,
     Et qui tout use et tout porrist;
     Li tens qui enviellist nos peres,
     Et viellist roys et emperieres,
     Et qui tous nous enviellira,
     Ou mort nous desavancera;
     Li tens qui toute a la baillie
     Des gens viellir, l'avoit viellie

[p.27]
     Pas une seule ne restait.                      369
     De si grand'vieillesse elle tait
     Qu'elle n'et franchi la distance
     De quatre toises sans potence.
       Le temps qui s'en va nuit et jour
     Sans repos prendre et sans sjour,
     Et dont la course est si rapide,
     Qu'il semble  notre esprit stupide
     Demeurer toujours en un point,
     Mais qui ne s'y arrte point,
     Et qui si promptement expire
     Que nul homme ne saurait dire
     Tout au juste le temps prsent;
     S'il le demande au clerc lisant,
     Avant d'avoir dit sa pense
     Grand' part en est dj passe:
     Le temps qui ne peut sjourner,
     Mais va toujours sans retourner
     Comme l'eau qui s'coule toute
     Sans qu'il en retourne une goutte,
     Vers qui rien ne saurait durer,
     Si dur ft-il, mme le fer,
     Qui ronge tout et dcompose,
     Le temps qui change toute chose,
     Qui tout fait crotre et tout nourrit
     Et qui tout use et tout pourrit,
     Le temps qui vieillit notre pre,
     Les rois et les grands de la terre,
     Comme tous il nous vieillira,
     Ou la mort nous devancera:
     Le temps qui, lui, jamais n'oublie
     De tout vieillir, l'avait vieillie

            *       *       *
[p.28]
     Si durement, qu'au mien cuidier                399
     El ne se pooit ms aidier,
     Ains retornoit j en enfance,
     Car certes el n'avoit poissance,
     Ce cuit-je, ne force, ne sens
     Ne plus c'un enfs de deus ans.
     Neporquant au mien escient
     Ele avoit est sage et gent,
     Quant ele iert en son droit aage,
     Mais ge cuit qu'el n'iere ms sage,
     Ains iert trestote rassote.
     Si ot d'une chape forre
     Moult bien, si cum je me recors,
     Abri et vestu son corps:
     Bien fu vestue et chaudement,
     Car el ust froit autrement.
     Les vielles gens ont tost froidure;
     Bien savs que c'est lor nature.

               PAPELARDIE.

     Une ymage ot emprs escrite,
     Qui sembloit bien estre ypocrite;
     Papelardie ert apele.
     C'est cele qui en recele,
     Quant nus ne s'en puet prendre garde.
     De nul mal faire ne se tarde.
     El fait dehors le marmiteus,
     Si a le vis simple et piteus,
     Et semble sainte crature;
     Mais sous ciel n'a male aventure
     Qu'ele ne pense en son corage.
     Moult la ressembloit bien l'ymage
     Qui faite fu  sa semblance,
     Qu'el fu de simple contenance;

[p.29]
     Si durement, il me semblait,                   401
     Que s'aider elle ne pouvait,
     Mais bien retournait en enfance;
     Car certe elle n'avait puissance,
     A mon avis, force ni sens,
     Non plus qu'un enfant de deux ans.
     Et cependant en son bel ge
     Damoiselle gentille et sage
     Elle fut  mon escient;
     Elle est bien change  prsent,
     Car elle est tretoute hbte.
     D'une grande chape fourre
     Elle avait, je la vois encor,
     Avec soin abrit son corps;
     Les vieilles gens ont tt froidure,
     Bien savez que c'est leur nature;
     Or s'tait-elle chaudement
     Vtue, elle et froid autrement.

               PAPELARDIE.

     Voici venir Papelardie
     Et sa mine de comdie.
     C'est elle qui en tapinois,
     Tant qu'elle peut et chaque fois,
     Quand nul ne s'en peut prendre garde,
     De nul mal faire ne se garde;
     Par dehors fait le marmiteux,
     A voir son air simple et piteux,
     On dirait sainte crature;
     Mais ci-bas n'est male aventure
     Que ne rumine son cerveau
     Bien la prsentait ce tableau
     Qui fut fait  sa ressemblance;
     Simple elle tait de contenance,

            *       *       *
[p.30]
     Et si fu chaucie et vestue                     431
     Tout ainsinc cum fame rendue.
     En sa main ung sautier tenoit,
     Et sachis que moult se penoit
     De faire  Dieu prieres faintes,
     Et d'appeler et sains et saintes.
     El ne fu gaie, ne jolive,
     Ains fu par semblant ententive
     Du tout  bonnes ovres faire;
     Et si avoit vestu la haire.
     Et sachis que n'iere pas grasse,
     De jeuner sembloit estre lasse,
     S'avoit la color pale et morte.
     A li et as siens ert la porte
     Dve de Paradis;
     Car icel gent si font lor vis
     Amegrir, ce dit l'Evangile,
     Por avoir loz parmi la ville,
     Et por un poi de gloire vaine
     Qui lor toldra Dieu et son raine.

               POVRET.

     Portraite fu au darrenier
     Povret qui ung seul denier
     N'ust pas, s'el se dust pendre,
     Tant sust bien sa robe vendre;
     Qu'ele iere nu comme vers:
     Se li tens fust ung poi divers,
     Je cuit qu'ele acorast de froit[12],
     Qu'el n'avoit 'ung vi sac estroit
     Tout plain de mavs palestiaus;
     Ce iert sa robe et ses mantiaus.
     El n'avoit plus que afubler,
     Grand loisir avoit de trembler.

[p.31]
     Portait chaussure et vtement                  433
     Telle que nonne de couvent;
     En main tenait un livre d'heures,
     A grand' marques extrieures
     Feinte prire  Dieu criait
     Et saints et saintes appelait.
     Point de plaisir, jamais de joie;
     A bonnes oeuvres elle emploie
     Son temps et toute sa vertu
     Depuis que la haire a vtu.
     Sachez qu'elle n'tait pas grasse,
     De jener semblait tre lasse
     Et d'un mort avait la couleur.
     A elle et aux siens le Seigneur
     Du paradis ferme la porte;
     Car leur visage de la sorte,
     Dit l'Evangile, font maigrir
     Ces gens pour se faire applaudir,
     Et pour un peu de gloriole
     Des saints ils perdent l'aurole.

               PAUVRET.

     Pourtraite tait tout en dernier
     Pauvret qui mme un denier
     N'aurait trouv pour s'aller pendre,
     Sa robe et-elle voulu vendre;
     Elle tait nue ainsi qu'un ver:
     Aussi bien, et svi l'hiver,
     De froidure elle serait morte[12].
     Un vieux bissac seul elle porte
     Tout rempli de mauvais lambeaux;
     C'tait ses robes et manteaux.
     A l'cart, dans un coin, seulette,
     Comme un chien honteux, la pauvrette

            *       *       *
[p.32]
     Des autres fu un poi loignet;                  463
     Cum chien honteus en ung coignet
     Se cropoit et s'atapissoit,
     Car povre chose, o qu'ele soit,
     Est ads boute et despite.
     L'eure soit ore la maudite,
     Que povres homs fu concus!
     Qu'il ne sera j bien pus,
     Ne bien vestus, ne bien chaucis,
     Nis ams, ne essaucis.
       Ces ymages bien avis,
     Qui, si comme j'ai devis,
     Furent  or et  asur
     De toutes pars paintes o mur[13].
     Haut fu li mur et tous quarrs,
     Si en fu bien clos et barrs,
     En leu de haies, uns vergiers,
     O onc n'avoit entr bergiers,
     Cis vergiers en trop bel leu sist:
     Qui dedens mener me vousist
     Ou par chiele ou par degr,
     Je l'en susse moult bon gr;
     Car tel joie ne tel dduit
     Ne vit nus hons, si cum ge cuit,
     Cum il avoit en ce vergier:
     Car li leus d'oisiaus herbergier
     N'estoit ne dangereux ne chiches,
     Onc ms ne fu nus leus si riches
     D'arbres, ne d'oisillons chantans:
     Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans
     Qu'en tout le ramanant de France.
     Moult estoit bele l'acordance
     De lor piteus chans  or:
     Tous li mons s'en dust esjor.

[p.33]
     Toute petite se faisait                        465
     Et tristement s'accroupissait
     (Car pauvre chose est dlaisse
     De tous et de partout chasse),
     Et n'ayant rien pour s'affubler
     Grand loisir avait de trembler.
     Maudite soit l'heure fatale
     Qui le pauvre conut! Tout ple
     Il erre de faim puis,
     Mal vtu, honni, mpris.
       J'ai bien contempl ces visages.
     Comme je l'ai dit, ces images
     Resplendissaient d'or et d'azur
     De toutes parts peintes au mur[13].
     La muraille haute et carre,
     Mieux que haie et close et barre,
     Entourait un vaste verger
     O n'tait onc entr berger.
     C'tait un beau site sans doute;
     A qui m'en et fray la route
     Ou par chelle, ou par degr,
     Certes j'aurais su moult bon gr;
     Car tel dduit et telle joie
     Ne vit nul homme, que je croie,
     Comme il tait en ce verger.
     Car ce lieu d'oiseaux hberger
     N'tait ni ddaigneux ni chiche.
     Nul lieu ne fut d'arbres plus riche
     Ni d'oisillons au piteux chant;
     D'oiseaux tait trois fois autant
     Qu'en tout le reste de la France.
     Moult belle en tait l'accordance;
     Le plus sombre, rien que d'our
     Ces chants, s'en devrait jouir.

            *       *       *
[p.34]
     Je endroit moi m'en esjo                      497
     Si durement, quant les o,
     Que n'en prisse pas cent livres;
     Se li passages fust delivres,
     Que ge n'entrasse ens et visse
     L'assemble (que Diex garisse!)
     Des oisiaus qui lens estoient,
     Qui envoisiement chantoient
     Les dances d'amors et les notes
     Plesans, cortoises et mignotes.
       Quand j'o les oisiaus chanter,
     Forment me pris  dementer
     Par quel art ne par quel engin
     Je porroie entrer o jardin;
     Ms ge ne poi onques trouver
     Leu par o g'i pusse entrer.
     Et sachis que ge ne savoie
     S'il i avoit partuis ne voie,
     Ne leu par o l'en i entrast,
     Ne hons ns qui le me monstrast
     N'iert illec, que g'iere tot seus,
     Moult destroit et moult angoisseus;
     Tant qu'au darrenier me sovint
     C'oncques  nul jor ce n'avint
     Qu'en si biau vergier n'ust huis.
     Ou eschiele ou aucun partuis.
       Lors m'en alai grant alure
     Aaignant la compassure
     Et la cloison du mur quarr,
     Tant que ung guichet bien barr
     Trovai petitet et estroit;
     Par autre leu l'en n'i entroit.
     A l'uis commenai  ferir,
     Autre entre n'i soi querir.

[p.35]
     Pour moi, si grande tait ma joie              499
     Que si l'on m'et ouvert la voie,
     J'aurais cans et de bon coeur
     Pay cent livres le bonheur
     De voir des oiseaux l'assemble
     (Que Dieu garde!) sous la feuille,
     Gazouillant en ce frais sjour
     A l'envi les danses d'amour
     Et les plaisantes chansonnettes
     Tant courtoises et mignonnettes.
       Quand j'ous les oiseaux chanter,
     Je me pris  me tourmenter
     Par quel engin, quelle manire
     Du jardin franchir la barrire;
     Mais je ne pus oncques trouver
     Lieu par o j'y pusse arriver.
     De plus, si m'tait inconnue
     De ce verger aucune issue,
     Nul n'tait l pour me montrer
     Non plus comment y pntrer.
     J'tais dans cette solitude
     Rong de noire inquitude,
     Tant qu'enfin  l'esprit me vint
     Qu' nul jour encore il n'advint
     Qu'un si beau verger n'et de porte,
     chelle, accs d'aucune sorte.
       Lors j'allai d'un pas assur,
     Contournant du grand mur carr
     Avec soin toute l'tendue.
     Enfin, une porte perdue
     J'aperus, guichet bas, troit;
     Pour entrer c'est le seul endroit.
     Adonc sans plus tarder encore
     Je frappai sur le bois sonore.

            *       *       *
[p.36]
                    III


         Comment dame Oyseuse feist tant            532
         Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.


     Assez i feri et boutai,
     Et par maintes fois escoutai
     Se j'orroie venir nulle arme.
     Le guichet, qui estoit de charme,
     M'ovrit une noble pucele
     Qui moult estoit et gente et bele.
     Cheveus ot blons cum uns bacins[14],
     La char plus tendre qu'uns pocins,
     Front reluisant, sorcis votis,
     Son entr'oil ne fu pas petis[15],
     Ains iert assez grans par mesure;
     Le ns ot bien fait  droiture,
     Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16],
     Por faire envie  ces bricons.
     Douce alene ot et savore,
     La face blanche et colore,
     La bouche petite et grocete,
     S'ot o menton une fossete:
     Le col fu de bonne moison,
     Gros assez et lons par raison,
     Si n'i ot bube ne malen,
     N'avoit jusqu'en Jherusalen
     Fame qui plus biau col portast,
     Polis iert et soef au tast.
     La gorgete ot autresi blanche
     Cum est la noif desus la branche
     Quant il a freschement negi.
     Le cors ot bien fait et dougi,


[p.37]
                    III


         Comment dame Oyseuse fit tant              533
         Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.


     Maintes fois ma main assidue
     Heurta; puis, l'oreille tendue,
     J'coutai si quelqu'un venait.
     Le guichet, qui de charme tait,
     M'ouvrit une noble pucelle
     Qui moult tait et gente et belle,
     Les cheveux blonds comme un bassin[14],
     La chair plus tendre qu'un poussin,
     Bouche petite et mignonnette,
     A son menton une fossette,
     Le front poli, soucil arqu,
     L'entrecil net et bien marqu[15],
     Petit ni grand, bonne mesure;
     Le nez droit, de gente structure,
     Les yeux plus vifs que le faucon[16]
     A faire envie  ce fripon;
     L'haleine douce et savoure,
     La face blonde et colore,
     De savante proportion
     Le col gros et long par raison,
     Bouton ni tache, la peau fine;
     N'tait jusqu'en la Palestine
     Femme au col plus beau, plus luisant,
     Ni plus au toucher sduisant.
     Elle avait la gorge aussi blanche
     Comme est la neige sur la branche
     Quand il a frachement neig,
     Le corps bien fait et dgag:

            *       *       *
[p.38]
     L'en ne sust en nule terre                    561
     Nul plus bel cors de fame querre.
     D'orfrois ot un chapel mignot[17];
     Onques nule pucele n'ot
     Plus cointe ne plus desguisi,
     Ne l'aroie adroit devisi
     En trestous les jors de ma vie.
     Robe avoit moult bien entaillie;
     Ung chapel de roses tout frais
     Ot dessus le chapel d'orfrais:
     En sa main tint ung miroer,
     Si ot d'ung riche treoer
     Son chief treci moult richement,
     Bien et bel et estroitement:
     Ot ambdeus cousues ses manches,
     Et por garder que ses mains blanches
     Ne halaissent, ot uns blans gans.
     Cote ot d'ung riche vert de gans,
     Cousue  lignel tout entour.
     Il paroit bien  son atour
     Qu'ele iere poi embesoignie,
     Quant ele s'iere bien pignie,
     Et bien pare et atorne,
     Ele avoit faite sa jorne.
     Moult avoit bon tens et bon may,
     Qu'el n'avoit soussi ne esmay
     De nule riens, fors solement
     De soi atorner noblement.
       Quant ainsinc m'ot l'uis deffrem
     La pucele au cors acesm,
     Je l'en merciai doucement,
     Et si li demandai comment
     Ele avoit non, et qui ele iere.
     El ne fu pas envers moi fiere,

[p.39]
     On n'et su trouver certes gure               563
     Plus beau corps de femme sur terre.
     Un frais chapel dor portait[17];
     Nulle part pucelle n'tait
     Plus gracieuse et plus jolie;
     Ses charmes tretoute ma vie
     A dpeindre ne suffirait.
     Robe lgante la drapait.
     Sur son chapel, fraches closes,
     Courait un chapelet de roses,
     En sa main un miroir brillait,
     Un riche peigne maintenait,
     Surmontant sa riche coiffure,
     Les tresses de sa chevelure.
     Enfin d'un riche vert de Gans
     tait sa cote, et des gans blancs
     Gardaient du hle ses mains blanches;
     A lacets taient ses deux manches,
     Un cordon rgnait tout autour.
     Bien semblait-elle  son atour
     N'tre pas trop embesogne;
     Car tait faite sa journe
     Quant ses cheveux avait peign,
     Par son corps et atourn.
     Bon temps et douce servitude!
     Sans souci, sans inquitude,
     Rien ne l'occupait seulement
     Que s'atourner moult noblement.
       Quand ainsi m'eut ouvert la porte
     Du jardin la pucelle accorte,
     Je lui dis merci doucement,
     Et puis lui demandai comment
     Elle avait nom, qui tait-elle.
     Ne fut pas fire la pucelle

            *       *       *
[p.40]
     Ne de respondre desdaigneuse:                  595
     Je me fais apeler Oiseuse,
     Dist-ele,  tous mes congnoissans;
     Si sui riche fame et poissans.
     S'ai d'une chose moult bon tens,
     Car  nule riens je ne pens
     Qu' moi joer et solacier,
     Et mon chief pignier et trecier:
     Quant sui pigne et atorne,
     Adonc est fete ma jorne.
     Prive sui moult et acointe
     De Dduit le mignot, le cointe:
     C'est cil cui est cest biax jardins.
     Qui de la terre as Sarradins
     Fist  ces arbres aporter,
     Qu'il fist par ce vergier planter.
     Quant li arbres furent cru,
     Le mur que vous avez vu,
     Fist lors Dduit tout entor faire,
     Et si fist au dehors portraire
     Les ymages qui i sunt paintes,
     Qui ne sunt mignotes ne cointes;
     Ains sunt dolereuses et tristes,
     Si cum vous orendroit vistes.
     Maintes fois por esbanoier
     Se vient en cest leu umbroier
     Dduit et les gens qui le sivent,
     Qui en joie et en solas vivent.
     Encores est lens sans doute
     Dduit orendroit qui escoute
     A chanter gais rossignols,
     Mauvis et autres oisels.
     Il s'esbat iluec et solace
     O ses gens, car plus bele place

[p.41]
     Et rpondit incontinent:                       597
     De tous mes intimes vraiment
     Je me fais appeler Oyseuse,
     Je suis riche, puissante, heureuse;
     Car tout le jour j'ai moult bon temps
     Et veille  mes ajustements;
     Quand ma toilette est termine,
     Tout le reste de la journe
     Tranquille passe  mon plaisir,
     A jouer,  me divertir.
     De Dduit suis la bonne amie,
     Charmante et douce compagnie,
     Le matre de ces beaux jardins.
     De la terre des Sarrazins
     Il fit jadis venir les plantes
     En ce verger si florissantes.
     Quand tous ces arbres furent grands,
     Ce mur, qu'avez d voir cans,
     Alors Dduit fit autour faire,
     Et par dehors y fit pourtraire
     Ces peintures et ces tableaux
     Qui ne sont sduisants ni beaux,
     Mais pleins de tristesse et misre,
     Ainsi que l'avez vu nagure.
     Souvent vient s'jouir en paix,
     Ici, cherchant l'ombre et le frais,
     Dduit et les gens qui le suivent,
     Qui de joie et de soulas vivent.
     Tenez, les gais rossignolets,
     Pinsons et autres oiselets,
     Ici prs encore sans doute
     Dduit tranquillement coute.
     Avec ses gens tretout le jour
     Il s'bat, car plus beau sjour

            *       *       *
[p.42]
     Ne plus biau leu por soi joer                  629
     Ne porroit-il mie trover;
     Les plus beles gens, ce sachis,
     Que vous jams nul leu truissis,
     Si sunt li compaignon Dduit
     Qu'il maine avec li et conduit.
       Quant Oiseuse m'ot ce cont,
     Et j'oi moult bien tout escout,
     Je li dis lores? Dame Oyseuse,
     J de ce ne soys douteuse,
     Puis que Dduit li biaus, li gens
     Est orendroit avec ses gens
     En cest vergier, ceste assemble
     Ne m'iert pas, se je puis, emble,
     Que ne la voie encore ennuit,
     Voir la m'estuet, car je cuit
     Que bele est cele compaignie,
     Et cortoise et bien enseignie.
     Lors m'en entrai, ne dis puis mot,
     Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,
     Ou vergier, et quant je fui ens
     Je fui lis et baus et joiens.
     Et sachis que je cuidai estre
     Por voir en Paradis terrestre,
     Tant estoit li leu delitables,
     Qu'il sembloit estre esperitables:
     Car si cum il m'iert lors avis,
     Ne fist en nul Paradis
     Si bon estre, cum il faisoit
     Ou vergier qui tant me plaisoit.
     D'oisiaus chantans avoit asss
     Par tout le vergier amasss;
     En ung leu avoit rossigniaus,
     En l'autre gais et estorniaus;

[p.43]
     Il ne saurait trouver sur terre                631
     Pour reposer et se distraire.
     Les amis que le beau Dduit
     Avec lui mne et qu'il conduit
     Sont la plus gente compagnie
     Que ne verrez de votre vie.
       Quand Oyseuse m'eut ce cont,
     Que j'ai tout au long cout,
     Je luis dis alors: Dame Oyseuse,
     De ceci ne soyez douteuse,
     Si Dduit le beau, le joli,
     Avec ses gens repose ici
     Dans ce verger, cette assemble
     Ne me sera certes vole.
     Ds aujourd'hui, si je le puis,
     Je la verrai, car, m'est avis
     Que belle est cette compagnie,
     Noble et pleine de courtoisie.
     Lors j'entrai, sans plus dire un mot,
     Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantt,
     Dans cette terre enchanteresse.
     Grande alors fut mon allgresse;
     Je crus tre, je vous le dis,
     Dans le terrestre Paradis.
     Par sa beaut sans plus, du reste,
     Ce sjour me semblait cleste,
     Car il n'est point de paradis
     Au ciel, comme il m'tait avis,
     O douceurs nous soient rserves
     Telles qu'ici les ai rves.
     Oiseaux chantants taient assez
     Partout le jardin amasss;
     Ici chantaient les hirondelles,
     Chardonnerets et tourterelles,

            *       *       *
[p.44]
     Si r'avoit aillors grans escoles               663
     De roietiaus et torteroles,
     De chardonnereaus, d'arondeles,
     D'aloes et de lardereles;
     Calendres i ot amasses
     En ung autre leu, qui lasses
     De chanter furent  envis:
     Melles y avoit et mauvis
     Qui baoient  sormonter
     Ces autres oisiaus par chanter.
     Il r'avoit aillors papegaus,
     Et mains oisiaus qui par ces gaus
     Et par ces bois o il habitent,
     En lor biau chanter se dlitent.
       Trop parfesoient bel servise
     Cil oisel que je vous devise;
     Il chantoient ung chant itel
     Cum s'il fussent esperitel.
     De voir sachis, quant les o,
     Moult durement m'en esjo:
     Que ms si douce mlodie
     Ne fu d'omme mortel oe.
     Tant estoit cil chans dous et biaus,
     Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,
     Ains le pust l'en aesmer
     A chant de seraines de mer,
     Qui par lor vois qu'eles ont saines
     Et series, ont non seraines.
       A chanter furent ententis
     Li oisillon qui aprenti
     Ne furent pas ne non sachant;
     Et sachis quant j'o lor chant,
     Et je vi le leu verdaier
     Je me pris moult  esgaer:

[p.45]
     Et l grand assaut se livrait                  665
     Entre le geai, le roitelet,
     Et l'alouette et la msange;
     Plus loin, la joyeuse phalange
     Des rossignols harmonieux
     S'gosillait  qui mieux mieux.
     Ailleurs merles et mauviettes,
     tourneaux et bergeronnettes
     Des autres oisillons chanteurs
     S'efforaient d'tre les vainqueurs.
     Enfin, perruches clatantes
     Et maints oiseaux aux voix savantes
     S'taient dans ce verger riant
     Donn rendez-vous en chantant.
       Formaient, caquetant  leur guise,
     Ces oiseaux que je vous devise
     Un concert si dlicieux
     Qu'on et dit qu'il venait des cieux.
     Jamais si douce mlodie
     Ne fut d'homme mortel oue.
     Les chants taient si doux, si beaux,
     Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux,
     Mais je crus our les syrnes
     De la mer sduisantes reines;
     Srie et saine tait leur voix
     Dont on fit syrne autrefois.

       Des oisillons, sous la feuille,
     La savante et gente assemble
     Lors dploya tout son talent.
     Et sachez, quand j'ous leur chant,
     Emmi ce beau lieu qui verdoie,
     Je fus tout inond de joie.

            *       *       *
[p.46]
     Que n'avoie encor est onques                  697
     Si jolif cum je fui adonques;
     Por la grant delitablet
     Fui plains de grant joliet.
     Et lores soi-je bien et vi
     Que Oiseuse m'ot bien servi,
     Qui m'avoit en tel dduit mis:
     Bien dusse estre ses amis,
     Quant ele m'avoit defferm
     Le guichet du vergier ram.
       Ds ore si cum je saur,
     Vous conterai comment j'ovr.
     Primes de quoi Dduit servoit,
     Et quel compaignie il avoit
     Sans longue fable vous veil dire,
     Et du vergier tretout  tire
     La faon vous redirai puis.
     Tout ensemble dire ne puis,
     Ms tout vous conter par ordre,
     Que l'en n'i sache que remordre.
       Grant servise et dous et plaisant
     Aloient cil oisel faisant;
     Lais d'amors et sonns cortois
     Chantoit chascun en son patois,
     Li uns en haut, li autre en bas;
     De lor chant n'estoit mie gas.
     La douor et la mlodie
     Me mist o cuer grant reverdie;
     Ms quant j'oi escout ung poi
     Les oisiaus, tenir ne me poi
     Que dant Dduit voir n'alasse,
     Car  savoir moult dsirasse
     Son contenement et son estre.
     Lors m'en alai tout droit  destre,

[p.47]
     Oncques n'avait got bonheur                  697
     Si pur qu'en cet instant mon coeur,
     Et dans une extase infinie
     Se plongeait mon me ravie.
     Oyseuse, alors j'ai reconnu
     Quel service tu m'as rendu
     Par cette douce jouissance.
     ternelle reconnaissance
     Je te dois de m'avoir ouvert
     Le guichet du beau verger vert!
       Ds lors, poursuivant mon histoire,
     Je vais chercher dans ma mmoire
     Ce que je fis; puis ce qu'tait
     Dduit, quelle suite il avait,
     Sans longue fable vais vous dire,
     Et du beau verger tire  tire
     Vous dirai la faon depuis.
     Tout ensemble dire ne puis,
     Mais tout vous conterai par ordre
     Pour qu'on n'y sache que remordre.
       Parmi ce jardin ravissant
     Les oiselets allaient faisant
     Leurs jeux et prodiguaient sans cesse
     Leurs chants et leur vive allgresse.
     Lais d'amour et sonnets courtois,
     Chantait chacun en son patois.
     Et ces voix perantes et graves
     Formaient des concerts si suaves,
     Si doux et si mlodieux,
     Que j'tais ravi, radieux.
     Quand j'eus tout  ma fantaisie
     Leurs chants ous, moult grande envie
     Me prit de connatre Dduit.
     J'oublie tout, tant fus sduit

            *       *       *
[p.48]
     Par une petitete sente                         731
     Plaine de fenoil et de mente;
     Ms auques prs trov Dduit,
     Car maintenant en ung rduit
     M'en entr o Dduit estoit.
     Dduit ilueques s'esbatoit;
     S'avoit si bele gent o soi,
     Que quant je les vi, je ne soi
     Dont si trs beles gens pooient
     Estre venu; car il sembloient
     Tout por voir anges empenns,
     Si beles gens ne vit homs ns.


            *       *       *


                    IV


         Ci parle l'Amant de Liesce:
         C'est une Dame qui la tresce
         Maine volontiers et rigole,
         Et ceste menoit la karole.


       Ceste gent dont je vous parole,
     S'estoient pris  la carole,
     Et une dame lor chantoit,
     Qui Lesce apele estoit:
     Bien sot chanter et plesamment,
     Ne nule plus avenaument,
     Ne plus bel ses refrains ne fist,
     A chanter merveilles li sist;
     Qu'ele avoit la vois clere et saine,
     Et si n'estoit mie vilaine;
     Ains se savoit bien desbrisier,
     Ferir du pi et renvoisier.

[p.49]
     De voir son maintien, son visage.              731
     Lors donc,  droite je m'engage
     Dans un sentier tout parfum,
     De menthe et de fenouil sem.
     Tout prs de l, suivant mon guide,
     J'entrai dans un rduit splendide
     O le beau Dduit se trouvait.
     En ce lieu Dduit s'battait;
     Si belle tait sa compagnie,
     Que soudain ma vue blouie
     Crut voir des anges empenns,
     Comme onc n'en virent hommes ns,
     Et ne savais d'o pouvaient tre
     Venus gens si beaux, si beau matre.


            *       *       *


                    IV


         Ci parle l'Amant de Liesse;
         C'est une Dame qui la tresce
         Aime mener et rigoler;
         Ici menait gens karoler.


       Cette troupe que je devise
     A la karole s'tait prise;
     Une gente dame chantait
     Que Liesse l'on appelait.
     A chanter elle tait savante,
     Car d'une faon ravissante
     Elle modulait ses refrains
     Gracieux, entranants, divins.
     Elle avoit la voix claire et saine,
     Et n'tait pas non plus vilaine,
     Mais sa taille souple ondulait
     Et lestement son pied frappait.

            *       *       *
[p.50]
     Ele estoit ads coustumiere                    759
     De chanter en tous leus premiere:
     Car chanter estoit li mestiers
     Qu'ele faisoit plus volentiers.
       Lors vissis carole aller,
     Et gens mignotement baler,
     Et faire mainte bele tresche,
     Et maint biau tor sor l'erbe fresche.
     L vissis flutors,
     Menesterez et jouglors;
     Si chantent li uns rotruenges,
     Li autres notes Loherenges,
     Por ce qu'en set en Loheregne
     Plus cointes notes qu'en nul regne.
     Assez i ot tableterresses
     Ilec entor, et tymberresses
     Qui moult savoient bien joer,
     Et ne finoient de ruer
     Le tymbre en haut, si recuilloient
     Sor ung doi, c'onques n'i failloient.
     Deus damoiseles moult mignotes,
     Qui estoient en pures cotes,
     Et trecies  une tresce,
     Faisoient Dduit par noblesce
     Enmi la karole baler;
     Ms de ce ne fait  parler.
     Comme el baloient cointement!
     L'une venoit tout belement
     Contre l'autre, et quant el estoient
     Prs  prs, si s'entregetoient
     Les bouches, qu'il vous fust avis
     Que s'entrebaisassent o vis:
     Bien se savoient desbrisier.
     Ne vous en sai que devisier,

[p.51]
     Elle tait toujours coutumire                 761
     De chanter partout la premire,
     Car chanter pour elle c'tait
     Ce que plus volontiers faisait.
       Vous eussiez vu gens en cadence
     Mener karole et fine danse,
     Et mainte tresce et maint beau tour
     Sur l'herbe frache d'alentour.
     On voyait des escamoteuses
     Auprs et des tambourineuses
     Qui ne cessaient de bien jouer,
     Puis en l'air leur tambour ruer
     Et, sans manquer, sur un doigt vite
     Tombant le recevoir ensuite.
     Vous eussiez encor maints flteurs
     Ous, mnestrels et jongleurs;
     L'un dit des lgendes anciennes,
     Une autre des chansons lorraines.
     Car on sait que de ce pays
     Nous viennent les plus beaux rcits.
     Puis au milieu deux jeunes filles,
     En jupon court, toutes gentilles,
     Les cheveux en nattes masss,
     Emmi les danseurs enlacs,
     Au beau Dduit, par dfrence,
     Faisaient les honneurs de la danse.
     Comme elles balaient gentment!
     L'une venait tout bellement
     Contre l'autre, puis au passage
     Approchait son joli visage;
     A voir leur bouche se croiser,
     Elles semblaient s'entrebaiser
     Quand se cambrait leur taille souple.
     Comment vous peindre ce beau couple?

            *       *       *
[p.52]
     Ms  nul jor ne me quisse                    793
     Remuer, tant que ge visse
     Ceste gent ainsinc efforcier
     De caroler et de dancier.


            *       *       *


                    V


         Ci endroit devise l'Amant
         De la karole le semblant,
         Et comment il vit Cortoisie
         Qui l'apela par druerie,
         Et li monstra la contenance
         De cele gent, et de lor dance.


        La karole tout en estant
     Regardai iluec jusqu' tant
     C'une dame bien enseignie
     Me tresvit: ce fu Cortoisie
     La vaillant et la debonnaire,
     Que Diex deffende de contraire.
     Cortoisie lors m'apela:
     Biaux amis, que faites-vous l?
     Fait Cortoisie, a venez,
     Et avecques nous vous prenez
     A la karole, s'il vous plest.
     Sans demorance et sans arrest
     A la karole me sui pris,
     Si n'en fui pas trop entrepris,
     Et sachis que moult m'agra
     Quant Cortoisie m'en pria,
     Et me dist que je karolasse,
     Car de karoler, se j'osasse,
     Estoie envieus et sorpris.
     A regarder lores me pris

[p.53]
     Jamais je n'eusse me mouvoir                   795
     Pens, tant me plaisait de voir
     Ces gens en si belle accordance
     Mener la karole et la danse.


            *       *       *


                    V


         Ici devise notre Amant
         De la karole le semblant,
         Et comment il vit Courtoisie
         L'appeler par galanterie,
         Et lui raconter ce qu'tait
         Tout ce monde et ce qu'il dansait.


       Toujours l debout, immobile,
     Je contemplais la troupe agile,
     Quand une charmante beaut,
     Coeur vaillant et plein de bont
     (Que Dieu garde toute sa vie!)
     M'aperut. C'tait Courtoisie.
     Aussitt elle m'appela:
     Bel ami, que faites-vous l?
     Or a, venez, fait Courtoisie;
     A karoler je vous convie,
     Avec nous venez, s'il vous plat.
     A la karole sans arrt,
     Sans hsiter je fus me prendre
     Et sans chercher  m'en dfendre,
     Car c'tait mon plus vif dsir;
     Et, sachez-le, plus grand plaisir
     N'et su me faire Courtoisie.
     Je n'osais, mais brlais d'envie
     De courir aussi karoler.
     Lors je me pris  contempler

            *       *       *
[p.54]
     Les cors, les faons et les chieres,           823
     Les semblances et les manieres
     Des gens qui ilec karoloient:
     Si vous dirai quex il estoient.
       Dduit fu biaus et lons et drois,
     Jams en terre ne venrois
     O vous truissis nul plus bel homme:
     La face avoit cum une pomme,
     Vermoille et blanche tout entour,
     Cointes fu et de bel atour.
     Les yex ot vairs, la bouche gente,
     Et le nez fait par grant entente;
     Cheveus ot blons, recercels,
     Par espaules fu auques ls,
     Et gresles parmi la ceinture:
     Il resembloit une painture,
     Tant ere biaus et acesms,
     Et de tous membres bien forms.
     Remuans fu, et preus, et vistes,
     Plus lgier homme ne vistes;
     Si n'avoit barbe, ne grenon,
     Se petiz peus folages non,
     Car il ert jones damoisiaus.
     D'un samit portret  oysiaus,
     Qui ere tout  or batus,
     Fu ses cors richement vestus.
     Moult iert sa robe desguise,
     Et fut moult riche et encise,
     Et dcope par cointise;
     Chaucis refu par grant mestrise
     D'uns solers dcops  las;
     Par druerie et par solas

[p.55]
     Les visages, les contenances,                  825
     Les costumes et les semblances
     De tous ces gens qui karolaient;
     Je vous dirai ce qu'ils taient.
       Dduit tait de sa nature
     Droit et beau, de haute stature,
     L'air noble et de grand appareil
     Et gracieux, le teint vermeil
     Autour et blanc comme une pomme;
     Jamais on ne vit plus bel homme:
     Mignonne bouche, de beaux yeux,
     Le nez fait au moule, cheveux
     Blonds tombant en boucles soyeuses
     Sur ses paules musculeuses.
     Sa taille fine cependant
     tait bien prise. En regardant
     Ce beau corps, sa riche parure,
     On croyait voir une peinture.
     Nul homme avec lui n'et lutt
     De vigueur ni d'agilit.
     C'tait, tout brillant de jeunesse,
     Un damoiseau plein de noblesse;
     Ni moustache ni barbe encor,
     Mais le fin duvet couleur d'or
     De la premire adolescence.
     Il tait avec lgance
     Vtu tout d'or et de satin
     Tissu d'oiseaux  grand dessin.
     Sa robe  la coupe savante
     Et d'ornements tincelante,
     Tombait en festons gracieux;
     Un brodequin dlicieux
     Enlaait sa jambe arrondie,
     Et par amour sa douce amie

            *       *       *
[p.56]
     Li ot s'amie fet chapel                        855
     De roses qui moult li sist bel.
       Savs-vous qui estoit s'amie?
     Lesce qui nel' haoit mie,
     L'envoisie, la bien chantans,
     Qui ds lors qu'el n'ot que sept ans
     De s'amor li donna l'otroi:
     Dduit la tint parmi le doi
     A la karole, et ele lui,
     Bien s'entr'amoient ambedui:
     Car il iert biaus, et ele bele,
     Bien resembloit rose novele
     De sa color. S'ot la char tendre,
     Qu'en la li pust toute fendre
     A une petitete ronce.
     Le front ot blanc, poli, sans fronce,
     Les sorcis bruns et enarchis,
     Les yex gros et si envoisis,
     Qu'ils rioient tousjors avant
     Que la bouchete par convant.
     Je ne vous sai du ns que dire,
     L'en nel' fist pas miex de cire.
     Ele ot la bouche petitete,
     Et por baisier son ami, preste;
     Le chief ot blons et reluisant.
     Que vous iroie-je disant?
     Bele fu et bien atorne;
     D'ung fil d'or ere galonne,
     S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef,
     Je qu'en oi vu vint et nuef,
     A nul jor ms vu n'avoie
     Chapel si bien ouvr de soie.
     D'un samit qui ert tous dors
     Fu ses cors richement pars,

[p.57]
     Lui avait tout de roses fait                   859
     De ses mains un beau chapelet.
       Savez-vous quelle tait sa mie?
     Liesse qui ne le hait mie,
     La gente et joyeuse aux doux chants.
     A lui ds l'ge de sept ans
     D'amour elle donna le gage.
     Dduit la prend au doigt, l'engage
     A la karole, et chaque amant
     Moult s'enlace amoureusement.
     Il tait beau, elle tait belle,
     Et bien semblait rose nouvelle
     A voir son teint vermeil et clair:
     La moindre pine  cette chair
     Si tendre et fait une blessure:
     Son front tait blanc, sans plissure,
     Ses sourcils bruns et bien arqus,
     Ses yeux gros et si enjous
     Qu'ils paraissaient toujours sourire
     Avant mme la bouche rire,
     Qui toute mignonne s'ouvrait,
     Toujours aux baisers s'apprtait.
     Du nez, je ne sais que vous dire;
     On n'en fait pas de mieux en cire.
     Son chef tait blond et luisant.
     Que vous irai-je encor disant?
     Belle tait et bien atourne,
     D'un fil d'or toute galonne;
     Son chapel d'or tait tout neuf,
     J'en ai vu plus de vingt et neuf,
     Mais jamais chapel, que je croie,
     Si bien ouvr de belle soie.
     Son corps tait enfin par
     De ce riche satin dor

            *       *       *
[p.58]
     De quoi son ami avoit robe,                    889
     Si en estoit asss plus gobe.


            *       *       *


                    VI


         Ci dit l'Amant des biax atours
         Dont iert vestus li Diez d'Amours.


       A li se tint de l'autre part
     Li Diex d'Amors, cil qui dpart
     Amoretes  sa devise.
     C'est cil qui les amans justise,
     Et qui abat l'orguel des gens,
     Et si fait des seignors sergens,
     Et des dames refait bajesses,
     Quant il les trove trop engresses.
     Li Diex d'Amors de la faon,
     Ne resembloit mie garon:
     De beault fist moult  prisier,
     Ms de sa robe devisier
     Criens durement qu'encombr soie.
     Il n'avoit pas robe de soie,
     Ains avoit robe de floretes,
     Fete par fines amoretes
     A losenges,  escuciaus,
     A oisels,  lionciaus,
     Et  bestes et  lipars;
     Fu la robe de toutes pars
     Portraite, et ovre de flors
     Par diverset de colors.
     Flors i avoit de maintes guises
     Qui furent par grant sens assises:
     Nulle flor en est ne nest
     Qui n'i soit, neis flor de genest,

[59]
     Que Dduit son ami prfre,                    893
     Faveur dont moult elle tait fire.


            *       *       *


                    VI


         Ci dit l'Amant les beaux atours
         Dont est vtu le Dieu d'Amours.


       Tout prs d'eux d'autre part s'avance
     Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense
     Les amourettes aux amants,
     Et qui rabat l'orgueil des gens,
     Et quand les trouve trop mchantes
     Des dames fait d'humbles servantes
     Et des seigneurs simples sergents;
     C'est lui le matre des amants.
     Du Dieu d'Amours telle est la grce
     Qu'on devine sa noble race;
     On est surpris de sa beaut,
     Et nul sa robe, en vrit,
     Ne saurait peindre, que je croie.
     Il n'avait pas robe de soie,
     Mais bien avait robe de fleurs,
     Oeuvre d'amour de mille coeurs.
     Ce n'tait qu'cussons, lozanges,
     Lopards, animaux tranges,
     Oiseaux de diverses couleurs:
     Ce n'tait que bouquets de fleurs
     De mille sortes varies
     Et artistement maries.
     Nulle fleur en t ne nat
     Qui n'y ft; la fleur de gent,
     La violette, la pervenche,
     Mainte fleur azur, jaune ou blanche,

            *       *       *
[p.60]
     Ne violete, ne parvanche,                      919
     Ne fleur inde, jaune ne blanche;
     Si ot par leus entremesles
     Foilles de roses grans et les.
     Il ot ou chief ung chapelet
     De roses; ms rossignolet
     Qui entor son chief voletoient,
     Les foilles jus en abatoient:
     Car il iert tout covers d'oisiaus.
     De papegaus, de rossignaus,
     De calandres et de mesanges;
     Il sembloit que ce fust uns anges
     Qui fust tantost venus du ciau.
     Amors avoit ung jovenciau
     Qu'il faisoit estre iluec dels;
     Douz-Regard estoit apels.
     Icis bachelers regardoit
     Les caroles, et si gardoit
     Au Diex d'Amors deux ars turquois.
     Li uns des ars si fu d'un bois
     Dont li fruit iert mal savors;
     Tous plains de nouz et bocers
     Fu li ars dessous et dessore,
     Et si estoit plus noirs que more[18].
     Li autres ars fu d'un planon
     Longuet et de gente faon;
     Si fu bien fait et bien dols,
     Et si fu moult bien pipels.
     Dames i ot de tous sens pointes,
     Et vals envoisis et cointes.
     Ices deux ars tint Dous-Regars
     Qui ne sembloit mie estre gars,
     Avec dix des floiches son mestre.
     Il en tint cinq en sa main destre;

[p.61]
     A la belle rose y venait                       923
     Mler son modeste reflet.
     La tte il avait festonne
     De roses que l'aile tonne
     Des rossignolets effeuillait
     Tout autour de son chapelet;
     Car il tait couvert sans cesse
     De mille oiseaux de toute espce,
     De rossignols, de perroquets,
     De msanges, de roitelets;
     Il semblait que ce ft un ange
     Des cieux. Tout prs d'Amour se range
     Un jouvenceau son compagnon;
     Doux-Regard, tel tait son nom.
     Joyeux la karole il regarde
     Et dans chacune main il garde
     Au Dieu d'Amours un arc turcquois.
     Le premier des arcs est d'un bois
     Aux fruits amers sans aucun doute;
     Son aspect repoussant dgote;
     Il est plein de bosses, de noeuds,
     Et plus noir que More hideux[18].
     L'autre, au contraire, est d'une branche
     Flexible, gracieuse et blanche,
     Toute couverte de dessins
     Des plus jolis et des plus fins.
     On n'y voyait que dames gentes,
     Varlets aux mines avenantes.
     Doux-Regard les tenait tous deux
     Et cinq flches pour chacun d'eux.
     De sa main droite les plus belles
     A son matre il tendait; les ailes,
     Les coches, tout tait bien fait;
     Tout couvert d'or le ft brillait

            *       *       *
[p.62]
     Ms moult orent ices cinq floiches             953
     Les penons bien fais, et les coiches:
     Si furent toutes  or pointes,
     Fors et tranchans orent les pointes,
     Et agus por bien percier,
     Et si n'i ot fer ne acier;
     Onc n'i ot riens qui d'or ne fust,
     Fors que les penons et le fust:
     Car el furent encarreles
     De sajetes d'or barbeles.
       La meillore et la plus isnele
     De ces floiches, et la plus bele,
     Et cele o li meillor penon
     Furent ents, Biauts ot non[19].
     Une d'eles qui le mains blece,
     Ot non, ce m'est avis, Simplece.
     Une autre en i ot apele
     Franchise; cele iert empene
     De valor et de cortoisie.
     La quarte avoit non Compaignie:
     En cele ot moult pesant sajete,
     Ele n'iert pas d'aler loing preste;
     Ms qui de prs en vosist traire[20],
     Il en pust assez mal faire.
     La quinte avoit non Biau-Semblant,
     Ce fut toute la mains grvant,
     Ne porquant el fait moult grant plaie;
     Ms cis atent bonne menaie,
     Qui de cele floiche est plais,
     Ses maus en est mielx emplais:
     Car il puet tost sant atendre,
     S'en doit estre sa dolor mendre.
       Cinq floiches i ot d'autre guise,
     Qui furent ldes  devise:

[p.63]
     Garni de pointe meurtrire                     957
     De fer non, ni d'acier vulgaire.
     Du reste, rien qui d'Or ne ft,
     Sauf les ailerons et le ft,
     Car les pointes taient doubles
     De sagettes d'or barbeles.

       Des traits le plus prompt, le meilleur,
     Et le plus beau pour sa couleur,
     Et les plumes de son enture[19]
     tait Beaut. De sa nature
     Simplesse est moins  redouter.
     Le tiers Franchise,  n'en douter,
     De valeur et de courtoisie
     Fut empenn. Puis Compagnie
     Quatrime;  son dard pesant,
     On sentait que peu malfaisant
     De loin, grand mal il pouvait faire
     Si de prs on le voulait traire[20].
     Le cinquime tait Beau-Semblant,
     Le moins dangereux, qui pourtant
     Fait grand' blessure; mais sa plaie
     Laisse espoir qui les maux dfraie,
     Permet d'attendre la sant,
     Par quoi le coeur est confort.

       L'autre main tenait au contraire
     Cinq traits d'une horrible matire.

            *       *       *
[p.64]
     Li fust estoient et li fer                     987
     Plus noirs que dables d'enfer.
     La premire avoit non Orguex,
     L'autre qui ne valoit pas miex,
     Fu apele Vilenie;
     Icele fu de felonie
     Toute tainte et envenime
     La tierce fu Honte clame,
     Et la quarte Desesprance:
     Novel-Penser fu sans doutance[21]
     Apele la darreniere.
     Ces cinq floiches d'une maniere
     Furent, et moult bien resemblables;
     Moult par lor estoit convenables
     Li uns des arcs qui fu hideus,
     Et plains de neus, et eschardeus;
     Il devoit bien tiex floiches traire,
     Car el erent force et contraire
     As autres cinq floiches sans doute.
     Ms ne dir pas ore toute
     Lor forces, ne lor poests.
     Bien vous sera la vrits
     Conte, et la snfiance
     Nel' metr mie en obliance;
     Ains vous dirai que tout ce monte,
     Ainois que je fine mon conte.
       Or revendrai  ma parole:
     Des nobles gens de la karole
     M'estuet dire les contenances,
     Et les faons et les semblances.
     Li Diex d'Amors se fu bien pris
     A une dame de haut pris,
     Et delez lui iert ajousts:
     Icele dame ot non Biauts.

[p.65]
     Leur ft tait comme leur fer                  983
     Aussi noir que diable d'enfer.
     C'tait d'abord Orgueil. Vilenie
     Venait aprs, de flonie
     Tout empreint, tout envenim.
     Ce trait vaut le premier nomm,
     Et le premier vaut le deuxime.
     Ensuite Honte le troisime,
     Le quatrime, Dsespoir;
     Enfin, le dernier,  le voir,
     Nouveau-Penser me part tre[21].
     A peine peut-on reconnatre
     Ces traits, tant ils sont ressemblants.
     C'tait bien les dignes pendants
     De l'arc  figure hideuse,
     Informe et toute raboteuse,
     Qui me sembla fait tout exprs
     Pour lancer de si vilains traits,
     Car ils avaient force contraire
     Aux cinq que je viens de pourtraire.
     Cans vous ne pouvez savoir
     Toute leur force et leur pouvoir;
     Mais la vrit toute entire
     Ne mettrez en doutance gure
     Lorsque ce conte vous lirez;
     Avant la fin vous le saurez.
       Or revenons  ma parole.
     Des nobles gens de la karole
     Je vais vous dpeindre les jeux,
     Le maintien, les airs gracieux.
     Prs de dame de grand' noblesse,
     Galant, le dieu d'Amours s'empresse.
     Elle tait debout  ct
     De lui; c'tait Dame Beaut

            *       *       *
[p.66]
     Ainsinc cum une des cinq fleches,             1021
     En li ot maintes bonnes teches[22]:
     El ne fu oscure, ne brune,
     Ains fu clere comme la lune,
     Envers qui les autres estoiles
     Resemblent petites chandoiles.
     Tendre ot la char comme rouse,
     Simple fu cum une espouse,
     Et blanche comme flor de lis;
     Si ot le vis cler et alis,
     Et fu greslete et alignie,
     Ne fu farde ne guignie:
     Car el n'avoit mie mestier
     De soi tifer ne d'afetier.
     Les cheveus ot blons et si lons
     Qu'il li batoient as talons;
     Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
     Moult grant douor au cuer me touche,
     Si m'ast Diex, quant il me membre
     De la faon de chascun membre,
     Qu'il n'ot si bele fame o monde.
     Briment el fu jonete et blonde,
     Sade, plaisant, aperte et cointe,
     Grassete et gresle, gente et jointe.


            *       *       *

[p.67]
     Comme la flche merveilleuse                  1017
     De vertus riche et gnreuse,
     Obscure ni brune. Tel luit
     L'astre radieux de la nuit,
     Prs de qui les autres toiles
     Ne sont que petites chandoiles.
     Elle tait blanche comme un lys,
     Le teint, le front clairs et polis,
     La chair tendre comme rose
     Et simple comme une pouse:
     Taille grle, ensemble charmant,
     Sans fard et sans dguisement,
     Car elle n'avait, je vous jure,
     Besoin d'atours ni de parure.
     Ses blonds cheveux taient si longs
     Qu'ils venaient battre ses talons,
     Bien faits son nez, ses yeux, sa bouche.
     Moult grand' douceur au coeur me touche
     (M'assiste Dieu!) quand je revois
     Tous ses charmes comme autrefois!
     N'tait si belle femme au monde!
     Bref, elle tait jeunette et blonde,
     Au regard doux, sade et plaisant,
     Au corps rondelet, svelte et gent.


            *       *       *

[p.68]
                    VII


         Ci parle l'Amant de Richesse,             1045
         Qui moult estoit de grant noblesse;
         Mais de si grant boban estoit,
         Que nul povre home n'adaignoit,
         Ainz le boutoit tousjors arriere:
         Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.


     Prs de Biaut se tint Richece,
     Une dame de grant hautece,
     De grant pris et de grant affaire.
     Qui  li ne as siens meffaire
     Osast riens par fais, ou par dis,
     Il fust moult fiers et moult hardis;
     Qu'ele puet moult nuire et aidier.
     Ce n'est mie ne d'ui ne d'ier
     Que riches gens ont grant poissance
     De faire ou ade, ou grvance.
     Tuit li greignor et li menor
     Portoient  Richece honor:
     Tuit baoient  li servir,
     Por l'amor de li deservir;
     Chascuns sa dame la clamoit,
     Car tous li mondes la cremoit;
     Tous li mons iert en son dangier.
     En sa cort ot maint losengier,
     Maint trator, maint envieus:
     Ce sunt cil qui sunt curieus
     De desprisier et de blasmer
     Tous ceus qui font miex  amer.
     Par devant por eus losengier,
     Loent les gens li losengier;


[p.69]
                    VII


         Ci parle l'Amant de Richesse              1041
         Qui dame tait de grand' noblesse
         Mais de si grand orgueil tait
         Que nul pauvre homme n'accueillait,
         Mais le boutait toujours arrire;
         Aussi doit-on l'avoir moins chre.


       Trnait Richesse prs Beaut.
     Dame c'tait de grand' fiert,
     De grand prix et de grande affaire.
     Bien hardi qui ost mfaire
     A elle ou aux siens. Elle peut
     Aider, nuire quand elle veut.
     Au riche la toute-puissance!
     Les biens et les maux il dispense
     A son gr; ce n'est pas d'hier.
     Grands et petits, l'humble et le fier
     Font honneur  dame Richesse,
     Chacun  la servir s'empresse,
     Afin d'obtenir ses faveurs;
     Chacun veut porter ses couleurs,
     Chacun reconnat sa puissance
     Par crainte et non par prfrence.
     Sa cour n'est qu'envieux, flatteurs
     Et tratres, et ces vils menteurs
     S'attaquent surtout avec rage
     Au plus aimable et au plus sage;
     Devant c'est l'adulation
     La plus vile; avec onction
     Tout le monde en parole ils louent;
     Mais leurs louanges les gens rouent

            *       *       *
[p.70]
     Tout le monde par parole oignent,             1075
     Ms lor losenges les gens poignent[23]
     Par derriere dusques as os[24],
     Qu'il abaissent des bons les los,
     Et desloent les alos,
     Et si loent les deslos.
     Maint prodommes ont encuss,
     Et de lor honnor reculs
     Li losengier par lor losenges;
     Car il font ceus des cors estranges
     Qui dussent estre privs:
     Mal puissent-il estre arivs
     Icil losengier plain d'envie!
     Car nus prodons n'aime lor vie.
       Richece ot une porpre robe,
     Ice ne tens mie  lobe,
     Que je vous di bien et afiche
     Qu'il n'ot si bele, ne si riche
     O monde, ne si envoisie.
     La porpre fu toute orfroisie.
     Si ot portraites  orfrois
     Estoires de dus et de rois[25].
     Si estoit au col bien orle
     D'une bende d'or nle
     Moult richement, sachis sans faille.
     Si i avoit tretout  taille
     De riches pierres grant plent
     Qui moult rendoient grant clart.
     Richece ot ung moult riche ceint[26]
     Par desus cele porpre ceint;
     La boucle d'une pierre fu
     Qui ot grant force et grant vertu:
     Car cis qui sor soi la portoit,
     Nes uns venins ne redotoit;

[p.71]
     Par derrire jusques aux os[24];              1071
     Ils abaissent des bons les los,
     Souillent partout la prudhommie,
     Par contre exaltent l'infamie.
     Par eux le bon est accus
     Et voit son honneur expos
     A l'hypocrite calomnie;
     Tels on voit par leur perfidie
     Maints preux souvent des cours chasss.
     Qu' leur tour soient de Dieu laisss
     Tous ces vils flatteurs pleins d'envie;
     Nul prud'homme n'aime leur vie.

       Robe pourpre Richesse avait,
     Et si nul pour faux le tenait,
     Je ne crains pas qu'il me confonde,
     Si belle robe n'est au monde,
     Si riche ni si gente encor;
     Car en ses ls la pourpre d'or
     Retraait  notre mmoire
     De ducs et de rois mainte histoire[25].
     Bien en tait le col ourl
     D'une bande d'or niell,
     Moult richement, je ne vous raille,
     Puis y brillaient, de riche taille,
     Pierres fines en quantit
     Qui moult rendaient grande clart.
     Richesse avait riche ceinture[26]
     Par dessus sa pourpre vture;
     La boucle d'une pierre tait
     Qui grand pouvoir et force avait;
     Car celui qui cette ceinture
     Porte, tous les venins conjure;

            *       *       *
[p.72]
     Nus nel' pooit envenimer,                     1109
     Moult faisoit la pierre  aimer.
     Elle vausist  ung prodomme
     Miex que trestous li ors de Romme.
     D'une pierre fu li mordens,
     Qui garissoit du mal des dens;
     Et si avoit ung tel ur,
     Que cis pooit estre assur
     Tretous les jors de sa vue,
     Qui  gun l'avoit vue.
     Li clou furent d'or esmer,
     Qui erent el tissu dor;
     Si estoient gros et pesant,
     En chascun ot bien ung besant.
     Richece ot sus ses treces sores
     Ung cercle d'or; onques encores
     Ne fu si biaus vus, ce cuit,
     Car il fu tout d'or fin recuit;
     Ms cis seroit bons devisierres
     Qui vous sauroit toutes les pierres,
     Qui i estoient, devisier,
     Car l'en ne porroit pas prisier
     L'avoir que les pierres valoient,
     Qui en l'or assises estoient.
     Rubis i ot, saphirs, jagonces,
     Esmeraudes plus de dix onces.
     Mais devant ot par grant mestrise,
     Une escharboucle o cercle assise,
     Et la pierre si clere estoit,
     Que maintenant qu'il anuitoit,
     L'en s'en vist bien au besoing
     Conduire d'une liue loing.
     Tel clart de la pierre yssoit,
     Que Richece en resplendissoit

[p.73]
     Nul ne le peut envenimer:                     1103
     C'est la pierre qui fait aimer;
     Elle vaudrait  un prudhomme
     Mieux que tretous les ors de Rome.
     D'une pierre taient les mordants
     Qui gurissait du mal de dents,
     Et tel  jeun qui l'aurait vue,
     De conserver toujours la vue
     Serait sr, j'en suis convaincu,
     Tant est puissante sa vertu.
     Les clous gros et pesants, je pense,
     Au moins comme un besant de France,
     taient de fin or pur
     Et semaient le tissu dor.
     Pour maintenir sa blonde tresse
     Un cercle d'or avait Richesse;
     Oncques nul de plus beau ne vit,
     Car il tait tout d'or recuit.
     Ce serait un conteur habile
     Celui dont la plume subtile
     Toutes les pierres dpeindrait;
     Car nul estimer ne saurait
     La valeur de ces pierreries
     Dans l'or habilement serties.
     Dix onces de grenat je vis,
     Saphyrs, meraudes, rubis,
     Mais par dessus tout dominante,
     Une escarboude tincelante,
     Sur le cercle assise, jetait
     Au loin un si puissant reflet
     Qu'en cette nuit portait la vue
     Une lieue au moins d'tendue;
     Et lueur telle en jaillissait
     Que Richesse en resplendissait

            *       *       *
[p.74]
     Durement le vis et la face,                   1143
     Et entor li toute la place.
       Richece tint parmi la main
     Ung valet de grant biaut plain,
     Qui fu ses amis veritiez.
     C'est uns hons qui en biaus ostiez
     Maintenir moult se dlitoit.
     Cis se chauoit bien et vestoit,
     Si avoit les chevaus de pris;
     Cis cuidast bien estre repris
     Ou de murtre, ou de larrecin,
     S'en s'estable ust ung roucin.
     Por ce amoit-il moult l'acointance
     De Richece et la bien-voillance,
     Qu'il avoit tous jors en porpens
     De demener les grans despens,
     Et el les pooit bien soffrir,
     Et tous ses despens maintenir;
     El li donnoit autant deniers
     Cum s'el les puisast en greniers.
       Aprs refu Largece assise,
     Qui fu bien duite et bien aprise
     De faire honor, et de despendre:
     El fu du linage Alexandre;
     Si n'avoit-el joie de rien
     Cum quant el pooit dire, tien.
     Nis Avarice la chtive
     N'ert pas si  prendre ententive
     Cum Largece ere de donner;
     Et Diex li fesoit foisonner
     Ses biens si qu'ele ne savoit
     Tant donner, cum el plus avoit.
     Moult a Largece pris et los;
     Ele a les sages et les fos

[p.75]
     Toute entire, son corps, sa face,            1137
     Voire alentour toute la place.
       Richesse tenait par la main
     Un varlet de grand' beaut plein
     Et son ami sans aucun doute.
     Par dessus tout cet homme gote
     Grands htels, splendides chteaux,
     Chaussures, vtements royaux,
     Chevaux de prix, vaste curie.
     Il et craint d'tre, je parie,
     Repris de meurtre ou de larcin,
     S'il et en l'table un roussin.
     Aussi cherchait-il l'accointance
     De Richesse et la bienviellance;
     Car il ne songeait en tous temps
     Qu' dmener les grands dpens,
     Et bien pouvait-il, sans doutance,
     Soutenir sa magnificence,
     Car elle lui versait deniers
     Comme puisant  pleins greniers.
       Ensuite assise, tait Largesse,
     Dame gnreuse et matresse
     Passe en prodigalit.
     Nul ne savait, en vrit,
     Mieux faire honneur et l'or pandre;
     Elle tait du sang d'Alexandre,
     Et plaisir ne prenait de rien
     Comme de pouvoir dire: Tien.
     Non, Avarice l chtive
     N'est pas  garder attentive
     Comme Largesse est  donner,
     Et Dieu lui fait tant foisonner
     Ses biens que toujours l'abondance
     Surpasse sa magnificence.

            *       *       *
[p.76]
     Outrement  son bandon,                      1177
     Car ele savoit fere biau don;
     S'ainsinc fust qu'aucuns la hast,
     Si cuit-ge que de ceus fist
     Ses amis par son biau servise;
     Et por ce ot-ele  devise
     L'amor des povres et des riches.
     Moult est fos haus homs qui est chiches!
     Haus homs ne puet avoir nul vice,
     Qui tant li griet cum avarice:
     Car hons avers ne puet conquerre
     Ne seignorie, ne grant terre;
     Car il n'a pas d'amis plent,
     Dont il face sa volent.
     Ms qui amis vodra avoir,
     Si n'ait mie chier son avoir,
     Ains par biaus dons amis acquiere:
     Car tout en autretel maniere
     Cum la pierre de l'ament
     Trait  soi le fer soutilment,
     Ainsinc atrait les cuers des gens
     Li ors qu'en donne et li argens.

       Largece ot robe toute fresche
     D'une porpre sarrazinesche;
     S'ot le vis bel et bien form;
     Ms el ot son col defferm,
     Qu'el avoit iluec en prsent
     A une dame fet prsent,
     N'avoit gueres, de son fermal,
     Et ce ne li soit pas mal,
     Que sa cheveaille iert overte,
     Et sa gorge si descoverte,

[p.77]
     Largesse aussi recherchent tous,              1171
     Elle a les sages et les fous,
     Tous sans rserve  son service;
     Car toujours l'or de sa main glisse,
     Et si quelqu'un la hassait,
     Bien vite un ami s'en ferait
     Par sa gnreuse franchise;
     Aussi tient-elle en toute guise
     Du pauvre et du riche l'amour.
     Fol le Grand au coeur chiche et sourd!
     Un Grand ne peut avoir nul vice
     Qui l'abaisse autant qu'avarice:
     Avare ne peut obtenir
     Honneurs ni grands fiefs conqurir,
     Car d'amis certes il n'a gure
     Qui veuillent sa volont faire.
     Tel qui veut des amis avoir,
     Qu'il n'ait pas trop cher son avoir,
     Mais par beaux dons qu'il les acquire.
     C'est ainsi de mme manire
     Que l'on voit la pierre d'aimant
     Tirer le fer subtilement;
     Ainsi le coeur des gens attire
     L'argent qu'on donne tire  tire.
       Largesse avait frais vtement
     De riche pourpre d'Orient,
     Les traits beaux et pleins d'lgance,
     Le col ouvert par ngligence,
     Car elle avait tout justement
     A certaine dame en prsent
     Son fermail octroy nagure.
     J'aimais assez cette manire
     De laisser sa coiffe s'ouvrir
     Et sa gorge se dcouvrir;

            *       *       *
[p.78]
     Que parmi outre la chemise                    1209
     Li blanchoioit sa char alise.
     Largece la vaillant, la sage,
     Tint ung chevalier du linage
     Au bon roy Artus de Bretaigne[27]:
     Ce fut cil qui porta l'enseigne
     De Valor et le gonfanon.
     Encor est-il de tel renom,
     Que l'en conte de li les contes
     Et devant rois, et devant contes.
     Cil chevalier novelement
     Fu venus d'ung tornoiement,
     O il ot faite por s'amie
     Mainte jouste et mainte envae,
     Et perci maint escu boucl,
     Maint hiaume i avoit dessercl,
     Et maint chevalier abatu,
     Et pris par force et par vertu.

       Aprs tous ceus se tint Franchise,
     Qui ne fu ne brune ne bise,
     Ains ere blanche comme nois,
     Et si n'ot pas ns d'Orlenois[28],
     Ainois l'avoit lonc et traitis,
     Iex vairs rians, sorcis votis:
     S'ot les chevous et blons, et lons,
     Et fu simple comme uns coulons.
     Le cuer ot dous et dbonnaire:
     Ele n'osast dire ne faire
     A nuli riens qu'el ne dust;
     Et s'ele ung homme cognust
     Qui fust destrois por s'amiti,
     Tantost ust de li piti,

[p.79]
     Car dessous sa chemise fine                   1205
     Blanchoyait sa belle poitrine.
     Tenait Largesse au coeur vaillant
     Un beau chevalier descendant
     Du bon roi Artus de Bretaigne,[27]
     Celui-l qui tenait l'enseigne
     De Valeur et le gonfanon.
     Encor est-il de tel renom
     Que l'on conte de lui les contes,
     Et devant rois et devant comtes.
     Ce chevalier nouvellement
     tait venu d'un tournoiement,
     O fait avait pour sa matresse
     Mainte jote et mainte prouesse
     Et perc maint cu boucl,
     Et de sa lance dcercl
     Maint haume et puis mainte visire,
     Maint chevalier dans la poussire
     Avait de son bras abattu
     Et pris par force et par vertu.
       Ensuite se tenait Franchise
     Qui n'tait ni brune ni bise,
     Au teint plus que la neige blanc,
     Et n'avait pas nez d'Orlan[28],
     Mais long et bien fait au contraire,
     Sourcils-arqus, prunelle claire,
     Longs cheveux blonds ceints d'un bandeau,
     Et l'air simple d'un colombeau:
     Le coeur si doux et dbonnaire
     Que jamais il n'et os faire
     Aux autres que ce qu'il devait;
     Car si nul homme elle savait
     Qui ft pour l'amour d'elle en peine,
     Point ne lui serait inhumaine;

            *       *       *
[p.80]
     Qu'ele ot le cuer si pitable,                1241
     Et si dous et si amiable,
     Que se nus por li mal traisist,
     S'el ne li aidast, el crainsist
     Qu'el fist trop grant vilonnie.
     Vestue ot une sorquanie,
     Qui ne fu mie de borras:
     N'ot si bele jusqu' Arras;
     Car el fu si coillie et jointe,
     Qu'il n'i ot une seule pointe
     Qui  son droit ne fust assise.
     Moult fu bien vestue Franchise;
     Car nule robe n'est si bele
     Que sorquanie  damoisele.
     Fame est plus cointe et plus mignote
     En sorquanie que en cote:
     La sorquanie qui fu blanche
     Senefioit que douce et franche
     Estoit cele qui la vestoit.
     Uns bachelers jones s'estoit
     Pris  Franchise lez  lez;
     Ne soi comment ert apel,
     Ms biaus estoit, se il fust ores
     Fiex au seignor de Gundesores[29].


            *       *       *


                    VIII


         Ci parle l'Aucteur de Courtoisie[30]
         Qui est courtoise et de tous prisie,
         Et par tout fet moult  loer:
         Chascun doit Courtoisie amer.


       Aprs se tenoit Cortoisie,
     Qui moult estoit de tous prisie,

[p.81]
     Bien plus, son coeur compatissant             1239
     Et si aimable, lui voyant
     L'me trop durement atteinte,
     A son aide viendrait, de crainte
     De causer quelque grand malheur.
     D'un drap fin de grande valeur
     La vtait capote plus belle
     Que jamais n'en porta pucelle
     D'ici Arras. Si frache tait
     Et si bien faite, qu'on n'aurait
     Repris la plus petite pointe.
     Femme est plus gentille et mieux jointe
     Ainsi qu'en cote simplement.
     Charmant tait ce vtement,
     Car nulle robe n'est si belle
     Qu'une capote  damoiselle.
     Cette capote de drap blanc
     Indiquait qu'un coeur doux et franc
     Battait en sa belle poitrine.
     Un jouvenceau de bonne mine
     Prs de Franchise se tenait;
     Je ne sais comme on le nommait,
     Mais il tait beau, puis encore
     Fils du seigneur de Gundesore[29].


            *       *       *


                    VIII


         L'Auteur parle de Courtoisie
         Moult courtoise et de tous bnie,
         Ne cherchant qu' faire plaisir;
         Aussi chacun la doit chrir.


       Aprs se tenait Courtoisie
     Qui moult tait de tous chrie.

            *       *       *
[p.82]
     Si n'ere orguilleuse ne fole.                 1271
     C'est cele qui  la karole
     La soe merci m'apela
     Ains que nule, quant je vins l,
     El ne fu ne nice, n'umbrage,
     Ms sages auques sans outrage,
     De biaus respons et de biaus dis,
     Onc nus ne fu par li laidis,
     Ne ne porta nului rancune.
     El fu clere comme la lune
     Est avers les autres estoiles[31]
     Qui ne resemblent que chandoiles.
     Faitisse estoit et avenant,
     Je ne sai fame plus plaisant.
     Ele ere en toutes cors bien digne
     D'estre emperieris, ou rone.
     A li se tint uns chevaliers
     Acointables et biaus parliers,
     Qui sot bien faire honor as gens,
     Li chevaliers fu biaus et gens,
     Et as armes bien acesms
     Et de s'amie bien ams.
       La bele Oiseuse vint aprs,
     Qui se tint de moi asss prs.
     De cele vous ai dit sans faille
     Toute la faon et la taille;
     J plus ne vous en iert cont,
     Car c'est cele qui la bont
     Me fist si grant qu'ele m'ovri
     Le guichet del vergier flori.


            *       *       *

     [p.83]
     Son coeur ne connait pas l'orgueil.           1269
     C'est elle qui me fit accueil
     Avant tout autre  la karole
     Et vint m'adresser la parole.
     Son air ouvert et souriant,
     Son abord simple et engageant,
     Son esprit vif, ses rparties
     Toujours fines et bien senties
     Dnotaient toute sa bont.
     Comme la lune sa beaut
     Brillait, prs de qui les toiles[31]
     Ne sont que petites chandoiles.
     Je ne sais rien d'aussi plaisant
     Que cet tre aimable et charmant;
     Dans les cours on verrait  peine
     Plus digne impratrice ou reine.
     Prs d'elle un noble chevalier
     Aimable et galant cavalier,
     De bonne et docte compagnie,
     Semblait bien aim de sa mie;
     Car il tait beau, fier et gent
     Dessous ses armes et vaillant.
       Aprs venait la belle Oyseuse
     Que je choisis pour ma danseuse.
     Je vous ai tout au long cont
     Tous ses atours et sa beaut;
     Je n'ai plus rien  vous en dire.
     Souvenez-vous qu' mon martyre
     C'est sa bonne me qui mit fin
     A la porte du beau jardin.


            *       *       *

[p.84]
                    IX


         Ici parole de Jonesce                     1301
         Qui tant est sote et jengleresce.


       Aprs se tint mien esciant,
     Jonesce au vis cler et luisant,
     Qui n'avoit encores passs
     Si cum je cuit, douze ans d'asss.
     Nicete fu, si ne pensoit
     Nul mal, ne nul engin qui soit;
     Ms moult iert envoisie et gaie,
     Car jone chose ne s'esmaie
     Fors de joer, bien le savs.
     Ses amis iert de li privs
     En tel guise, qu'il la besoit
     Toutes les fois que li plesoit,
     Voians tous ceus de la karole:
     Car qui d'aus deus tenist parole,
     Il n'en fussent j vergondeus,
     Ains les vissis entre aus deus
     Baisier comme deus columbiaus.
     Le vals fu jones et biaus,
     Si estoit bien d'autel aage
     Cum s'amie, et d'autel corage.
     Ainsi karoloient ilecques
     Ceste gens, et autres avecques,
     Qui estoient de lor mesnies,
     Franches gens et bien enseignies,
     Et gens de bel afetement
     Estoient tuit communment.


[p.85]
                    IX


         Enfin Jeunesse la dernire                1299
         Si nave et sotte et lgre.


       Ensuite, comme il m'en souvient,
     La mignonne Jeunesse vient.
     Ses douze premires annes
     A peine taient-elles sonnes;
     Ce n'tait encor qu'un enfant
     Au visage clair et luisant.
     La pauvrette dans sa simplesse
     Ne pensait  mal ni finesse,
     Mais  rire,  se divertir,
     A jouer; c'est le seul plaisir,
     Comme vous savez, de l'enfance.
     Comme elle sans exprience
     Son petit ami la baisait
     Toutes les fois qu'il lui plaisait,
     Devant tous ceux de la karole.
     Car aussi bien, quelque parole
     Que l'on dt d'eux, sans s'mouvoir,
     Vous eussiez pu toujours les voir
     Se baiser comme tourterelles.
     C'tait bien les mmes cervelles
     Et la mme navet,
     Et mme ge, et mme beaut.
     Ainsi cette gente assemble
     Dansait la karole, mle
     A une foule de danseurs
     Comme eux beaux et brillants seigneurs
     Et dames de grandes manires
     Aussi belles que les premires.

            *       *       *

[p.86]
                    X


         Comment le Dieu d'Amors suivant,          1329
         Va au Jardin en espiant
         L'Amant, tant qu'il soit bien  point
         Que de ses cinq flesches soit point.


     Quant j'oi vues les semblances
     De ceus qui menoient les dances,
     J'oi lors talent que le vergier
     Alasse voir et cerchier,
     Et remirer ces biaus moriers,
     Ces pins, ces codres, ces loriers.
     Les kroles j remanoient,
     Car tuit li plusors s'en aloient
     O lor amies umbroier
     Sous ces arbres por dosnoier.
     Diex, cum menoient bonne vie!
     Fox est qui n'a de tel envie;
     Qui autel vie avoir porroit,
     De mieudre bien se sofferroit,
     Qu'il n'est nul greignor paradis
     Qu'avoir amie  son devis.
     D'ilecques me parti atant,
     Si m'en alai seus esbatant
     Par le vergier de  en l,
     Et li Diex d'Amors apela
     Tretout maintenant Dous-Regart:
     N'a or plus cure qu'il li gart
     Son arc: donques sans plus atendre
     L'arc li a command  tendre,
     Et cis gaires n'i atendi,
     Tout maintenant l'arc li tendi,


[p.87]
                    X


         Ici vous allez voir comment               1329
         Va le Dieu d'Amours piant
         L'Amant, tant que l'instant saisisse
         Et de ses flches le frisse.


       Quand les danseurs j'eus admir
     Et leurs semblances  mon gr,
     Je pus de ce verger splendide
     Visiter les beauts sans guide,
     Et rver sous ces beaux mriers,
     Ces pins, coudriers et lauriers.
     Du reste, dsertant la danse,
     Chacun de chercher le silence
     Et l'ombre frache deux  deux
     Dans les sentiers dlicieux.
     Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie!
     Fol de leur sort qui n'et envie!
     Qui telle vie avoir pourrait
     D'autre bien moult se passerait;
     Car possder femme qu'on aime
     Mieux vaut que le paradis mme.
     Lors donc, la karole quittant,
     Je partis tout seul m'battant
     Au hasard sur l'herbe nouvelle.
     Soudain le Dieu d'Amours appelle
     Tous bas Doux-Regard son ami,
     Car il n'a plus besoin de lui,
     Mais de son arc; sans plus attendre
     Il lui commande de le tendre.
     Doux-Regard cans obit,
     Tend l'arc, en mme temps choisit

            *       *       *
[p.88]
     Si li bailla et cinq sajetes                  1359
     Fors et poissans, d'aler loing prestes.
     Li Diex d'Amors tantost de loing
     Me prist  suivir, l'arc o poing.
     Or me gart Diex de mortel plaie[32]!
     Se il fait tant que  moi traie,
     Il me grevera moult forment.
     Je qui de ce ne soi noient,
     Vois par le vergier  dlivre,
     Et cil pensa bien de moi sivre;
     Ms en nul leu ne m'arrest,
     Devant que j'oi par tout est.
       Li vergiers par compassure
     Si fu de droite quarrure,
     S'ot de lonc autant cum de large;
     Nus arbres qui soit qui fruit charge,
     Se n'est aucuns arbres hideus,
     Dont il n'i ait ou ung, ou deus
     O vergier, ou plus, s'il avient.
     Pomiers i ot, bien m'en sovient,
     Qui chargoient pomes grenades,
     C'est uns fruis moult bons  malades;
     De noiers i ot grant foison,
     Qui chargoient en la saison
     Itel fruit cum sunt nois mugades,
     Qui ne sunt ameres, ne fades;
     Alemandiers y ot plant,
     Et si ot o vergier plant
     Maint figuier, et maint biau datier;
     Si trovast qu'en ust mestier,
     O vergier mainte bone espice,
     Cloz de girofle et requelice,
     Graine de paradis novele,
     Citoal, anis, et canele[33],

[p.89]
     Cinq des flches et lui prsente              1359
     La plus rapide et plus puissante.
     Le Dieu d'Amours tantt de loin
     Me prend  suivre l'arc au poing.
     Mon Dieu! de blessure mortelle[32]
     Garde-moi; sa flche cruelle
     Me frapperait trop durement!
     Moi, sans rien voir, innocemment,
     Tandis qu'il me suit et me vise,
     C et l je vais  ma guise
     Sans m'arrter et sans m'asseoir;
     Je veux partout aller, tout voir.
       Ce verger couvrait une espace
     Carr dont chaque immense face
     Formait des angles rguliers.
     Il n'tait point d'arbres fruitiers,
     Fors les malfaisantes espces,
     Dont il n'y et une ou deux pices
     Au verger, ou plus, s'il advient.
     C'tait pommiers, il m'en souvient.
     Qui tous portaient pommes grenades,
     Fruit excellent pour les malades,
     Et puis noyers  grand' foison
     Qui fruits portaient en la saison
     Semblables  des noix muscades
     Qui ne sont amres ni fades,
     Entremls de beaux dattiers
     Et de figuiers et d'amandiers;
     Voire encor mainte bonne pice,
     Clou de girofle et doux rglisse
     Pourrait-on, cherchant avec soin,
     Trouver, s'il en tait besoin,
     Graine de paradis nouvelle,
     Citoal, anis ou cannelle[33]

            *       *       *
[p.90]
     Et mainte espice dlitable,                   1393
     Que bon mengier fait aprs table.[34]
     O vergier ot arbres domesches,
     Qui chargoient et coins et pesches,
     Chataignes, nois, pommes et poires,
     Nefles, prunes blanches et noires,
     Cerises fresches merveilletes,
     Cormes, alies et noisetes;
     De haus loriers et de haus pins
     Refu tous pupls li jardins,
     Et d'oliviers et de ciprs,
     Dont il n'a gaires ici prs:
     Ormes y ot branchus et gros,
     Et avec ce charmes et fos,
     Codres droites, trembles et chesnes,
     Erables haus, sapins et fresnes.
     Que vous iroie-je notant?
     De divers arbres i ot tant,
     Que moult en seroie encombrs,
     Ains que les usse nombrs;
     Sachis por voir, li arbres furent
     Si loing  loing cum estre durent.
     Li ung fu loing de l'autre assis
     Plus de cinq toises, ou de sis:
     Ms li rain furent lonc et haut,
     Et por le leu garder de chaut,
     Furent si esps par deseure,
     Que li solaus en nesune eure
     Ne pooit  terre descendre,
     Ne faire mal  l'erbe tendre.
       O vergier ot daims et chevrions,
     Et moult grant plent d'escoirions,
     Qui par ces arbres gravissoient;
     Connins i avoit qui issoient

[p.91]
     Et mainte pice complment                    1393
     Choisi du repas d'un gourmand[34].
     Puis en ce verger magnifique
     Crot aussi le fruit domestique,
     Pches et coins et cerisiers,
     Cormes, alises, noisetiers,
     Chataignes, noix, pommes et poires,
     Nfles, prunes blanches et noires.
     De tous cts dans ce jardin
     Surgit le laurier, le haut pin,
     Des gros ormes l'pais branchage,
     Htres, charmes au clair feuillage,
     Et l'olivier et le cyprs
     Comme on n'en voit gure ici-prs,
     Coudriers droits, trembles et chnes,
     rables hauts, sapins et frnes.
     Que vous irai-je encor notant?
     D'arbres divers y avait tant,
     Qu'avant d'en avoir dit le nombre,
     J'ai peur que ce dtail encombre.
     Sachez aussi qu'avec grand art
     On avait, et non par hasard,
     Entre eux mnag la distance
     De cinq  six toises, je pense.
     Mais de leurs verts rameaux l'ampleur,
     Bravant du soleil la chaleur,
     L'empchait au sol de descendre
     Desscher l'herbe fine et tendre,
     Sans que jamais pt son ardeur
     Percer leur dme protecteur.
       Partout daims et chevreuils timides
     Bondissaient, cureuils rapides
     Escaladaient le tronc des pins,
     Et tout le jour mille lapins

            *       *       *
[p.92]
     Toute jor hors de lor tesnieres,              1427
     Et en plus de trente manieres
     Aloient entr'eus tornoiant
     Sor l'erbe fresche verdoiant.
     Il ot par leus cleres fontaines,
     Sans barbelotes et sans raines,
     Cui li arbres fesoient umbre;
     Ms n'en sai pas dire le numbre.
     Par petis tuiaus que Dduis
     Y ot fet fere, et par conduis
     S'en aloit l'iaue aval, fesant
     Une noise douce et plesant.
     Entor les ruissiaus et les rives
     Des fontaines cleres et vives,
     Poignoit l'erbe freschete et drue;
     Ausinc y post-l'en sa drue
     Couchier comme sor une coite,
     Car la terre estoit douce et moite
     Por la fontaine, et i venoit
     Tant d'erbe cum il convenoit.
     Ms moult embelissoit l'afaire
     Li leus qui ere de tel aire[35],
     Qu'il i avoit tous jours plent
     De flors et yver et est.
     Violete y avoit trop bele,
     Et parvenche fresche et novele;
     Flors y ot blanches et vermeilles,
     De jaunes en i ot merveilles.
     Trop par estoit la terre cointe,
     Qu'ele ere piole et pointe
     De flors de diverses colors,
     Dont moult sunt bonnes les odors.
     Ne vous tenrai j longue fable
     Du leu plesant et dlitable;

[p.93]
     Saillissaient hors de leur tanires,          1427
     Et de plus de trente manires
     Se poursuivaient en tournoyant
     Parmi le gazon verdoyant.
     De tous cts claires fontaines,
     Sans crapauds ni btes vilaines,
     Coulaient sous le feuillage ombreux.
     Ces ruisseaux taient si nombreux
     Que Dduit fit faire une foule
     De petits tuyaux o s'coule
     Par maints canaux l'onde faisant
     Un murmure doux et plaisant.
     Entour ces ruisseaux et les rives
     Des fontaines claires et vives
     Frais et dru poussait le gazon.
     Aussi coucher y pourrait-on
     Sa mie ainsi que sur la coite,
     Car la terre tait douce et moite
     Par la fontaine, et il venait
     Tant d'herbe comme il convenait.
     Mais moult embellissait l'affaire
     Surtout le beau site dont l'aire[35]
     Donnait le jour  quantit
     De fleurs et l'hiver et l't.
     Violette y avait trop belle
     Et pervenche frache et nouvelle,
     Et fleurs vermeilles et fleurs d'or
     Et d'azur  merveille encor;
     La terre tait toute maille,
     Toute peinte et bariole
     De fleurs de diverses couleurs
     Dont moult sont bonnes les odeurs.
     Je ne vous tiendrai longue fable
     De ce lieu plaisant, dlectable;

            *       *       *
[p.94]
     Orendroit m'en convenra taire,                1461
     Que ge ne porroie retraire
     Du vergier toute la biaut,
     Ne la grant dlitablet.
     Tant fui  destre et  senestre,
     Que j'oi tout l'afere et tout l'estre
     Du vergier cerchi et vu,
     Et li Diex d'Amors m'a su
     Endementiers en agaitant,
     Cum li venieres qui atant
     Que la beste en bel leu se mete
     Por lessier aler la sajete.
       En ung trop biau leu arriv,
     Au darrenier o je trouv
     Une fontaine sous ung pin;
     Mais puis Karles le fils Pepin,
     Ne fu ausinc biau pin vus,
     Et si estoit si haut crus,
     Qu'o vergier n'ot nul si bel arbre.
     Dedens une pierre de marbre
     Ot Nature par grant mestrise
     Sous le pin la fontaine assise:
     Si ot dedens la pierre escrites
     O bort amont letres petites
     Qui disoient: ici desus
     Se mori li biaus Narcisus.


            *       *       *

[p.95]
     Car du verger la grand' beaut,               1461
     Les charmes, la fertilit
     Ne se pourrait recenser gure;
     Ds  prsent je veux m'en taire.
     Pour tout voir et tout admirer,
     Je voulus partout pntrer,
     De ci, de l, de gauche  droite.
     Le Dieu d'Amours qui me convoite
     Pas  pas me suit cependant,
     Comme le chasseur qui attend
     Que la bte en beau lieu se mette
     Pour laisser aller la sagette.
       En un lieu charmant j'arrivai
     A la fin, et l je trouvai
     Une fontaine pittoresque
     A l'ombre d'un pin gigantesque.
     Depuis Karles, fils de Pepin,
     Jamais on ne vit si beau pin;
     Au verger n'tait si bel arbre.
     L, dans un blanc bassin de marbre
     Par Nature avec art creus,
     Le flot clair tait dvers.
     Sur la pierre, je vis crites,
     Au bord amont, lettres petites
     Qui disaient: Ici, sur ce bord,
     Jadis le beau Narcisse est mort.


            *       *       *

[p.96]
                    XI


         Ci dit l'Aucteur de Narcisus,             1487
         Qui fu sorpris et dcus
         Pour son ombre qu'il aama
         Dedens l'eve o il se mira
         En ycele bele fontaine.
         Cele amour li fu trop grevaine,
         Qu'il en morut  la parfin
         A la fontaine sous le pin.


       Narcisus fu uns damoisiaus
     Que Amors tint en ses roisiaus,
     Et tant le sot Amors destraindre,
     Et tant le fist plorer et plaindre,
     Que li estuet  rendre l'me:
     Car Equo, une haute dame,
     L'avoit am plus que riens ne.
     El fu par lui si mal mene
     Qu'ele li dist qu'il li donroit
     S'amor, ou ele se morroit.
     Ms cis fu por sa grant biaut
     Plains de desdaing et de fiert,
     Si ne la li volt otroier,
     Ne por chuer, ne por proier.
     Quant ele s'o escondire,
     Si en ot tel duel et tel ire,
     Et le tint en si grant despit,
     Que morte en fu sans lonc respit;
     Ms ainois qu'ele se morist,
     Ele pria Diex et requist
     Que Narcisus au cuer ferasche,
     Qu'ele ot trouv d'amors si flasche,


[p.97]
                    XI


         L'Auteur ici Narcisse conte               1487
         Qui grand' surprise et grand mcompte
         Eut par son ombre qu'il aima
         Dedans l'onde o il se mira,
         En la sduisante fontaine.
         Cette amour lui fut si malsaine
         Qu'il en rendit l'me  la fin,
         A la fontaine, sous le pin.


       Narcisse qu'Amour sut treindre,
     Et tant fit pleurer et se plaindre
     Quand il le tint en son rseau,
     tait un jeune damoiseau.
     Tant il souffrit qu'en rendit l'me:
     Car Echo, une haute dame,
     Plus que rien au monde l'aimait,
     Et lui si fort la malmenait,
     Qu'elle dit: je serai sa mie
     Ou je m'arracherai la vie.
     Mais il fut pour sa grand' beaut
     Plein de ddain et de fiert,
     Repoussa toujours sa tendresse
     Et sa prire, et sa caresse.
     Devant ce mprisant accueil
     Elle en ressentit un tel deuil,
     Tel dsespoir, telle colre,
     Qu'elle en expira de misre.
     Mais au moment qu'elle expira,
     Dieu vengeur elle supplia
     Que ce Narcisse impitoyable,
     Que cet amant si mprisable

            *       *       *
[p.98]
     Fust asprois encore ung jor,                 1517
     Et eschaufs d'autel amor
     Dont il ne pust joie atendre;
     Si porroit savoir et entendre
     Quel duel ont li loial amant
     Que l'en refuse si vilment.
     Cele proiere fu resnable,
     Et por ce la fist Diex estable,
     Que Narcisus, par aventure,
     A la fontaine clere et pure
     Se vint sous le pin umbroier,
     Ung jour qu'il venoit d'archoier,
     Et avoit soffert grant travail
     De corre et amont et aval,
     Tant qu'il ot soif por l'aspret
     Du chault, et por la lasset
     Qui li ot tolue l'alaine.
     Et quant il vint  la fontaine
     Que li pins de ses rains covroit,
     Il se pensa que il bevroit:
     Sus la fontaine, tout adens
     Se mist lors por boivre dedans.

            *       *       *

                    XII


         Comment Narcisus se mira
         A la fontaine, et souspira
         Par amour, tant qu'il fist partir
         S'me du corps, sans dpartir.


     Si vit en l'iaue clere et nete
     Son vis, son ns et sa bouchete,
     Et cis maintenant s'esbahi;
     Car ses umbres l'ot si trahi,

[p.99]
     Tortur fut encore un jour                    1517
     Et consum du mme amour,
     C'est--dire sans esprance,
     Pour qu'il et enfin conscience
     Du deuil qu'a le loyal amant
     Qu'on rejette si vilement.
     A sa prire raisonnable,
     Dieu sut se montrer favorable
     Et voulut que Narcisse un jour
     S'en vint justement, de retour
     De la chasse, vers cette source,
     Fatigu d'une longue course,
     Chercher l'ombre sous le grand pin.
     Par monts, par vaux, ds le matin,
     Il courait le bois et la plaine;
     Extnu, tout hors d'haleine,
     Altr par l'pre chaleur,
     Il vit sous l'arbre protecteur
     La source vive et transparente.
     Pour tancher sa soif ardente
     Et tremper ses lvres dans l'eau,
     Il se pencha sur le ruisseau.


            *       *       *


                    XII


         Comment Narcisse, qui se mire
         A la fontaine, tant soupire
         Par amour, qu'il se fait partir
         L'me du corps sans dpartir.


       Quant il vit dans l'eau claire et nette
     Son front, son nez, et sa bouchete,
     Il resta soudain bahi,
     Car son ombre l'avait trahi

            *       *       *
[p.100]
     Que cuida voir la figure                     1547
     D'ung enfant bel  desmesure.
     Lors se sot bien Amors vengier
     Du grant orguel et du dangier
     Que Narcisus li ot men.
     Lors li fu bien guerredon,
     Qu'il musa tant  la fontaine,
     Qu'il ama son umbre demaine,
     Si en fu mors  la parclose.
     Ce est la somme de la chose:
     Car quant il vit qu'il ne porroit
     Acomplir ce qu'il desirroit,
     Et qu'il i fu si pris par sort,
     Qu'il n'en pooit avoir confort
     En nule guise, n'en nul sens,
     Il perdi d'ire tout le sens,
     Et fu mors en poi de termine.
     Ainsinc si ot de la meschine
     Qu'il avoit d'amors escondite,
     Son guerredon et sa merite.
     Dames, cest exemple aprens,
     Qui vers vos amis mesprens;
     Car se vous les lessis morir,
     Diex le vous sara bien merir.
       Quant li escris m'ot fait savoir
     Que ce estoit tretout por voir
     La fontaine au biau Narcisus,
     Je m'en trais lors ung poi en sus,
     Que dedens n'osai regarder,
     Ains commenai  coarder,
     Quant de Narcisus me sovint,
     Cui malement en mesavint;
     Ms ge me pensai qu'assur,
     Sans paor de mavs ur,

[p.101]
     En lui faisant voir la figure                 1547
     D'une enfant belle sans mesure.
     Pour punir Narcisse et le deuil
     Qu'il avait fait et son orgueil,
     Amour alors tint sa vengeance
     Et lui donna sa rcompense.
     Au bord de l'eau Narcisse heureux
     Resta de son ombre amoureux,
     Et de sa mort ce fut la cause.
     Voici le dtail de la chose:
     Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait
     Accomplir ce qu'il dsirait,
     Lorsqu'il comprit  sa souffrance
     Qu'il n'aurait jamais jouissance
     En nul sens, en nulle faon,
     Il perdit d'ire la raison
     Et de mourir ne larda gure.
     Ainsi s'exaua la prire
     De cette amante dont un jour
     Il avait mpris l'amour.
     Vous, envers vos amis cruelles,
     Dames, retenez ces modles;
     Car si vous les laissiez mourir,
     Dieu saurait bien vous en punir.
       Quand je connus par cet indice
     Que la fontaine de Narcisse
     C'tait, mon premier mouvement
     Fut de m'enfuir en ce moment
     Sans regarder l'onde trompeuse;
     Car alors l'aventure affreuse
     De Narcisse m'pouvantait
     Qui mort si malement tait.
     Pourtant il me vint la pense
     Que ma crainte tait insense,

            *       *       *
[p.102]
     A la fontaine aler pooie,                     1581
     Por folie m'en esmaioie.
     De la fontaine m'apressai,
     Quant ge fui prs, si m'abessai
     Por voir l'iaue qui coroit,
     Et la gravele qui paroit[36]
     Au fons plus clere qu'argens fins,
     De la fontaine c'est la fins.
     En tout le monde n'ot si bele,
     L'iaue est tousdis fresche et novele,
     Qui nuit et jor sourt  grans ondes
     Par deux doiz creuses et parfondes.
     Tout entour point l'erbe menue,
     Qui vient por l'iaue espesse et drue,
     Et en iver ne puet morir
     Ne que l'iaue ne puet tarir.
       O fons de la fontaine aval,
     Avoit deux pierres de cristal
     Qu' grande entente remirai,
     Et une chose vous dirai,
     Qu' merveilles, ce cuit, tenrs
     Tout maintenant que vous l'orrs.
     Quant li solaus qui tout aguete,
     Ses rais en la fontaine giete,
     Et la clarts aval descent,
     Lors perent colors plus de cent
     O cristal, qui por le soleil
     Devient ynde, jaune et vermeil:
     Si ot le cristal merveilleus
     Itel force que tous li leus,
     Arbres et flors et quanqu'aorne
     Li vergiers, i pert tout aorne,
     Et por faire la chose entendre,
     Un essample vous veil aprendre.

[p.103]
     Que j'tais fou de m'effrayer                 1581
     Et pouvais bien en essayer.
     Alors donc, reprenant courage,
     Je me baissai sur le rivage,
     Afin de voir l'eau qui courait
     Et la gravele qui parait
     Le fond, plus qu'argent claire et fine;
     La fontaine l se termine.
     Au monde il n'est rien de si beau!
     Le flot toujours frais et nouveau
     Sourd nuit et jour  grandes ondes
     Par deux rigoles moult profondes.
     Jamais la source ne tarit;
     Le froid en hiver n'y svit,
     Et tout autour l'herbe menue
     Par l'eau s'tale paisse et drue.
       Au fond de la fontaine aval
     Brillent deux pierres de cristal
     Que longtemps tonn j'admire;
     Or une chose vais vous dire
     Que pour merveilleuse tiendrez
     Sans nul doute quand l'ourez.
     Lorsque le soleil, qui tout guette,
     Ses rais en la fontaine jette,
     Et qu'aval la clart descend,
     On voit de couleurs plus de cent
     Nuancer le cristal limpide,
     Vermeil, azur, jaune splendide.
     Telle du cristal merveilleux
     Est la vertu, que tous les lieux,
     Arbres et fleurs qui embellissent
     Ce beau verger, s'y rflchissent.
     Pour la chose mieux expliquer,
     Un exemple vais appliquer.

            *       *       *
[p.104]
     Ainsinc cum li mirors montre                 1615
     Les choses qui li sunt encontre,
     Et y voit-l'en sans coverture
     Et lor color, et lor figure;
     Tretout ausinc vous dis por voir,
     Que li cristal, sans dcevoir,
     Tout l'estre du vergier accusent
     A ceus qui dedens l'iaue musent:
     Car tous jours quelque part qu'il soient,
     L'une moiti du vergier voient;
     Et s'il se tornent maintenant,
     Pueent voir le remenant.
     Si n'i a si petite chose,
     Tant reposte, ne tant enclose,
     Dont dmonstrance n'i soit faite,
     Cum s'ele iert es cristaus portraite.
       C'est li miroirs prilleus,
     O Narcisus li orguilleus
     Mira sa face et ses yex vers,
     Dont il jut puis mors tout envers.
     Qui en cel miror se mire,
     Ne puet avoir garant de mire,
     Que tel chose  ses yex ne voie,
     Qui d'amer l'a tost mis en voie.
     Maint vaillant homme a mis  glaive
     Cis mirors, car li plus saive,
     Li plus preus, li miex afeti
     I sunt tost pris et agueti.
     Ci sourt as gens novele rage,
     Ici se changent li corage;
     Ci n'a mestier, sens, ne mesure,
     Ci est d'amer volent pure;
     Ci ne se set conseiller nus,
     Car Cupido li fils Venus,

[p.105]
     De mme qu'un miroir nous montre              1615
     Tous les objets mis  l'encontre,
     Et reproduit exactement
     Forme, couleur, ajustement,
     Telle au cristal chaque facette
     Dans ses moindres dtails reflte
     Tout le verger dlicieux;
     Car sitt que tombent les yeux
     Dessus, de quelque point qu'ils soient,
     Une moiti du verger voient,
     Et s'ils se tournent maintenant
     Ils aperoivent le restant.
     Or n'est-il si petite chose,
     Si cache et si bien enclose,
     Que ne nous montrent ces cristaux
     Comme pourtraites dans les eaux.
       C'est en cette onde prilleuse
     Que mira sa face orgueilleuse
     Le fier Narcisse et ses yeux vairs
     Dont il chut mort tout  l'envers.
     Malheur  celui qui se mire
     En ce miroir, car le dlire
     D'amour s'empare de son coeur
     Et n'est remde  sa douleur.
     Que de vaillants ont eu la vie
     Par ce miroir fatal ravie!
     Le plus rus, le plus prudent,
     Le plus sage est pris et se rend.
     Saisi d'une incroyable rage,
     L'esprit s'gare malgr l'ge;
     Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur,
     Car c'est l'amour et sa fureur;
     Tous  lutter perdent leur peine,
     Car tout autour de la fontaine,

            *       *       *
[p.106]
     Sema ici d'Amors la graine                    1649
     Qui toute a ainte la fontaine;
     Et fist ses las environ tendre,
     Et ses engins i mist por prendre
     Damoiseles et Damoisiaus,
     Qu'Amors ne velt autres oisiaus.
     Por la graine qui fu seme,
     Fu cele fontaine clame
     La Fontaine d'Amors par droit,
     Dont plusors ont en maint endroit
     Parl, en romans et en livre;
     Mais jams n'orrez miex descrivre
     La verit de la matere,
     Cum ge la vous vodr retrere.
       Ads me plot  demorer
     A la fontaine, et remirer
     Les deus cristaus qui me monstroient
     Mil choses qui ilec estoient.
     Ms de fort hore m'i mir:
     Las! tant en ai puis souspir!
     Cis mirors m'a dcu;
     Se j'usse avant cognu
     Quex sa force ert et sa vertu,
     Ne m'i fusse j embatu:
     Car meintenant o las cha
     Qui meint homme ont pris et tra.
       O miroer entre mil choses,
     Choisi rosiers chargis de roses,
     Qui estoient en ung dtor
     D'une haie clos tout entor:
     Adont m'en prist si grant envie,
     Que ne laissasse por Pavie,
     Ne por Paris, que ge n'alasse
     L o ge vi la greignor masse.

[p.107]
     Le fils de Vnus, Cupidon,                    1649
     Sema d'Amour graine  foison,
     Et fit ses lacs environ tendre
     Et ses engins y mit pour prendre
     Damoiselles et damoiseaux;
     Amour ne chasse autres oiseaux.
     Pour la graine qui fut seme,
     Cette fontaine fut nomme
     Fontaine d'Amour  bon droit,
     Que plusieurs ont en maint endroit
     Dcrite en roman comme en conte;
     Mais jamais n'ourez, je compte,
     Comme en ce livre peinte elle est
     La verit sur ce sujet.
       Lors, sans pouvoir quitter la rive,
     Ma vue admirait attentive
     Sur les cristaux et tour  tour
     Toutes les beauts d'alentour.
     Trop longtemps je gotai ces charmes;
     Combien m'ont-ils cots de larmes
     Depuis, hlas! car m'a du
     Ce miroir, et si j'avais su
     Quel tait son pouvoir funeste,
     Je l'aurais fui comme la peste;
     Et maintenant je suis tomb
     O tant d'autres ont succomb!
       Au miroir, entre mille choses,
     J'lus rosiers chargs de roses
     Qui se trouvaient en un dtour
     D'une haie enclos tout autour.
     Ils me faisaient si grande envie
     Qu'on m'et en vain offert Pavie
     Ou Paris, pour ne pas aller
     Le plus gros buisson contempler.

            *       *       *
[p.108]
     Quant cele rage m'ot si pris,                 1683
     Dont maint ont est entrepris,
     Vers les rosiers tantost me trs;
     Et sachis que quant g'en fui prs,
     L'oudor des roses savores
     M'entra ens jusques es cores,
     Que por noient fusse embasms:
     Se assailli ou mesams
     Ne cremisse estre, g'en cuillisse,
     Au mains une que ge tenisse
     En ma main, por l'odor sentir;
     Ms paor oi du repentir:
     Car il en pust de legier
     Peser au seignor du vergier.
     Des roses i ot grans monciaus,
     Si beles ne vit homs sous ciaus;
     Boutons i ot petis et clos,
     Et tiex qui sunt ung poi plus gros.
     Si en i ot d'autre moison
     Qui se traient  lor soison,
     Et s'aprestoient d'espanir,
     Et cil ne font pas  har.
     Les roses overtes et les
     Sunt en ung jor toutes ales;
     Ms li bouton durent tuit frois
     A tout le mains deux jors ou trois.
     Icil bouton forment me plurent,
     Oncques plus bel nul leu ne crurent.
     Qui en porroit ung acroichier,
     Il le devroit avoir moult chier;
     S'ung chapel en pusse avoir,
     Je n'en prisse nul avoir.
     Entre ces boutons en eslui
     Ung si trs-bel, qu'envers celui

[p.109]
     Quand m'eut ainsi pris cette rage             1683
     Dont maint a subi le ravage,
     Vers les rosiers me dirigeai.
     Sachez que quand j'en approchai,
     L'odeur suave des broussailles
     Me pntra jusqu'aux entrailles,
     Et j'en tais comme embaum.
     N'tait la peur d'tre blm
     Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose,
     Cueilli de ma main une rose,
     Pour au moins son odeur sentir;
     Mais j'avais peur du repentir,
     Car de ce beau verger le matre
     S'en fut moult courrouc peut-tre.
       Je vis de roses grands monceaux,
     Mille boutons petits et gros
     Et maintes fleurs encore closes.
     Ci-bas il n'est si belles roses!
     D'autres taient  grand' foison
     Qui touchaient presque  leur saison,
     Mais pas encore panouies;
     Celles-l sont les moins haes.
     Car les roses au large sein
     N'ont gure  vivre qu'un matin,
     Tandis que celles fraches nes
     Ont encor deux ou trois journes.
     Ces jolis boutons j'admirais
     Comme en nul lieu n'en crut jamais;
     Heureux qui pourrait en prendre une!
     Comme j'envierais sa fortune!
     Et pour en tre couronn,
     J'aurais  l'instant tout donn.
     Entre toutes j'en choisis une
     Si belle, que prs d'elle aucune

            *       *       *
[p.110]
     Nus des autres riens ne prisi,               1717
     Puis que ge l'oi bien avisi:
     Car une color l'enlumine,
     Qui est si vermeille et si fine,
     Com Nature la pot plus faire.
     Des foilles i ot quatre paire
     Que Nature par grant mestire
     I ot assises tire  tire.
     La coe ot droite comme jons,
     Et par dessus siet li boutons,
     Si qu'il ne cline, ne ne pent.
     L'odor de lui entor s'espent;
     La soatime qui en ist,
     Toute la place replenist.
     Quant ge le senti si flairier,
     Ge n'oi talent de repairier,
     Ains m'aprochasse por le prendre
     Se g'i osasse la main tendre.
     Ms chardon felon et poignant
     M'en aloient moult esloignant;
     Espines tranchans et agus,
     Orties et ronces crochus
     Ne me lessierent avant traire,
     Que je m'en cremoie mal faire.
[p.111]
     A son gal je ne prisai.                      1717
     A juste titre l'avisai,
     Car une couleur l'enlumine
     Qui est aussi vermeille et fine
     Que Nature jamais n'en fit;
     Avec grand art elle y assit
     De feuilles quatre belles paires,
     Cte  cte fermes et fires.
     La queue est droite comme un jonc
     Et par dessus sied le bouton
     Qui point ne pend ni ne s'incline,
     Et son odeur suave et fine
     Tout  l'entour de lui s'pand,
     Toute la place remplissant.
     Sitt que je sentis la rose,
     Je ne rvai plus qu'une chose,
     M'en approcher et la cueillir;
     Mais n'osait ma main la saisir,
     Car les ronces et les pines,
     Autour dressant leurs pointes fines,
     M'arrtaient; les chardons aigus,
     Les houx, cent arbrisseaux crochus
     Menaaient la main tmraire,
     Et trop craignais-je mal m'y faire.


            *       *       *

[p.112]
                    XIII


         Ci dit l'Aucteur coment Amours[37]        1741
         Trait  l'Amant qui pour les flours
         S'estoit el vergier embatu,
         Pour le bouton qu'il a sentu,
         Qu'il en cuida tant aprochier,
         Qu'il le pust  lui sachier;
         Mez ne s'osoit traire en avant,
         Car Amours l'aloit espiant.


     Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu,
     Avoit toute jor atendu
     A moi porsivre et espier,
     S'iert arrestez lez ung figuier;
     Et quant il ot apercu
     Que j'avoie ainsinc eslu
     Ce bouton qui plus me plesoit
     Que nus des autres ne fesoit,
     Il a tantost pris une floiche,
     Et quant la corde fu en coiche,
     Il entesa jusqu' l'oreille
     L'arc qui estoit fort  merveille,
     Et trait  moi par tel devise,
     Que parmi l'oel m'a o cuer mise
     La sajete par grant roidor:
     Adonc me prist une froidor,
     Dont ge dessous chaut pelion
     Oi puis sentu mainte frion.
       Quant j'oi ainsinc est berss,
     A terre fui tantost verss;
     Li cors me faut, li cuers me ment,
     Pasm jui iluec longuement.


[p.113]
                    XIII


         Ici l'Auteur nous dit comment[3]          1741
         Le Dieu d'Amours perce l'Amant,
         Dans le verger prs de la Rose,
         Au moment o il se dispose
         A tirer et cueillir la fleur,
         Enivr par la douce odeur;
         Mais sans contenter son envie
         Car Amour est l qui l'pie.


     Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu,
     N'avait pas un instant perdu,
     L'oeil au guet,  suivre ma trace,
     Prs d'un figuier prit enfin place;
     Puis, saisissant l'occasion
     O je restais d'motion
     Devant la rose prfre
     Et si ardemment dsire,
     Soudain une flche il brandit,
     La corde dans la coche mit,
     Et bandant jusqu' son oreille
     L'arc qui tait fort  merveille,
     Avec telle adresse il tira,
     Que jusqu'au coeur me pntra
     Par l'oeil cette flche acre.
     Adonc une sueur glace
     Me prit sous mon chaud pelisson,
     Et j'ai senti maint grand frisson.
       De cette flche meurtrire
     Atteint, je tombai sur la terre;
     Soudain mon coeur avait failli,
     Et mes genoux avaient flchi,

            *       *       *
[p.114]
     Et quant ge vins de pasmoison,                1771
     Et j'oi mon sens et ma roison,
     Je fui moult vains, et si cuidi
     Grant fez de sanc avoir vuidi;
     Ms la sajete qui m'ot point,
     Ne trait onques sanc de moi point,
     Ains fu la plaie toute soiche.
     Je pris lors  deux mains la floiche,
     Et la commenai  tirer,
     Et en tirant  souspirer;
     Et tant tirai, que j'amen
     Le fust  moi tout empen.
     Mais la sajete barbele,
     Qui Biauts estoit apele,
     Fu si dedens mon cuer fichie,
     Qu'el n'en pot estre hors sachie,
     Ainois remest li fers dedans[38],
     Que n'en issi goute de sans.
     Angoisseux fui moult et troublez
     Por le pril qui fu doublez;
     Ne soi que faire ne que dire,
     Ne de ma plaie o trover mire;
     Que par herbe, ne par racine,
     N'en atendoie mdecine.
     Vers le bouton tant me troit
     Mes cuers, que aillors ne boit:
     Se ge l'usse en ma baillie,
     Il m'ust rendue la vie;
     Le voir sans plus et l'odor
     M'alejeoient moult ma dolor.
     Ge me commenai lors  traire
     Vers le bouton qui soef flaire;
     Ms Amors ot j recovre
     Une autre floiche  or ovre.

[p.115]
     Je gisais l sans connaissance                1771
     Dans une longue dfaillance.
     Revenu de ma pamoison,
     Quand j'eus mon sens et ma raison,
     J'tais si faible que sans doute
     Mon sang s'coulait goutte  goutte.
     Mais non, le trait qui m'a perc
     Goutte de sang n'avait vers,
     Et la plaie tait toute sche.
     Lors,  deux mains, je pris la flche,
     Et commenai  la tirer,
     Et en tirant  soupirer,
     Et tant tirai qu'enfin l'enture
     Seule amenai de ma blessure.
     Mais le dard de fer barbel,
     Beaut qu'on avait appel,
     Dans mon coeur avec tant de force
     tait fich, qu'en vain m'efforce;
     Toujours le fer dedans restait[38]
     Et de sang goutte ne sortait.
     Grands sont mon angoisse et mon trouble
     Car le pril est ainsi double.
     Je restai muet, incertain,
     Car o trouver un mdecin,
     De quelle herbe, quelle racine
     Tirer remde ou mdecine?
     Et tant le bouton attirait
     Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait.
     Possder cette fleur chrie
     M'et  coup sr rendu la vie;
     Car la voir, sans plus, et sentir,
     Suffit  mon mal adoucir.
     Je me trane lors  grand'peine
     Vers la Rose  la douce haleine;

            *       *       *
[p.116]
     Simplece ot nom: c'iert la seconde            1805
     Qui maint homme parmi le monde
     Et mainte fame a fait amer.
     Quant Amors me vit aprimer,
     Il trait  moi sans menacier,
     La floiche o n'ot fer ne acier,
     Si que par l'oel o corps m'entra
     La sajete qui n'en istra,
     Ce cuit, jams par homme n;
     Car au tirer en amen
     Le fust  moi sans nul contens,
     Ms la sajete remest ens.
     Or sachis bien de vrit,
     Que se j'avoie avant est
     Du bouton bien entalents,
     Or fu graindre ma volents.
     Et quant li maus plus m'angoissoit,
     Et la volents me croissoit
     Tousjours d'aler  la rosete
     Qui oloit miex que violete:
     Si m'en venist miex ruser,
     Ms ne pooie refuser
     Ce que mes cuers me commandoit.
     Tout ads l o il tendoit
     Me covenoit aler par force;
     Ms li archiers qui moult s'efforce
     De moi grever et moult se paine,
     Ne m'i lest mie aler sans paine;
     Ains m'a fait, por miex afoler,
     La tierce floiche o cors voler,
     Qui Cortoisie iert apele.
     La plaie fu parfonde et le,
     Si me convint choir pasm
     Desous ung olivier ram[39]:

[p.117]
     Mais Amour a dj tir                        1805
     Une autre flche d'or ouvr.
     Simplesse a nom. C'est la seconde
     Qui maint homme parmi le monde
     Et mainte femme a fait aimer.
     Amour soudain, sans me sommer,
     Quand il s'aperoit que j'approche,
     La flche d'or sur moi dcoche.
     Par l'oeil en mon corps elle entra,
     Et, je pense, n'en sortira
     Jamais, pour nulle force humaine;
     Car en la tirant je n'amne
     Que le ft devers moi cans,
     Et le dard est rest dedans.
     Or, sachez la vrit pure;
     Avant, si j'tais d'aventure
     De ce bouton bien dsireux,
     Mon dsir devint plus fougueux
     Encore, et croissait  mesure
     Que plus grande tait ma torture.
     Mieux que violette sentait
     La rosette et mon coeur tirait.
     Mieux et valu prendre la fuite,
     Mais las!  refuser j'hsite
     Ce que me commande mon coeur.
     L, tout droit o tend son ardeur
     Il me convient aller par force;
     Mais l'archer est l qui s'efforce
     Et bien s'applique  me percer
     Sans me permettre d'avancer.
     Et la troisime flche vole
     Et mieux encor mon coeur affole,
     Car c'est Courtoisie au doux nom.
     Je viens tomber en pamoison

            *       *       *
[p.118]
     Grant piece i jui sans remuer.                1839
     Quant ge me poi esvertuer,
     Ge pris la floiche, si ost
     Le fust qui ert en mon cost;
     Ms la sajete n'en poi traire
     Por riens que ge pusse faire.

       En mon sant lores m'assis,
     Moult angoisseus et moult pensis;
     Moult me destraint icele plaie,
     Et me semont que ge me traie
     Vers le bouton qui m'atalente.
     Ms li archier me represente
     Une autre floiche de grant guise:
     La quarte fu, s'ot nom Franchise.
     Ce me doit bien espoenter,
     Qu'eschauds doit iaue douter;
     Ms grant chose a en estovoir,
     Se ge visse ilec plovoir
     Quarriaus et pierres pelle-melle
     Ausinc esps comme chiet grelle,
     Estust-il que g'i alasse:
     Amors qui toutes choses passe,
     Me donnoit cuer et hardement
     De faire son commandement.
     Ge me sui lors en pis drecis,
     Fibles et vains cum hons blecis,
     Et m'efforai moult de marchier
     (Onques nel' lessai por l'archier)
     Vers le rosier o mes cuers tent;
     Ms espines i avoit tant,
     Chardons et ronces c'onques n'oi
     Pooir de passer l'espinoi,

[p.119]
     D'un olivier sous la ramure[39];              1839
     Cette fois large est la blessure.
     Longtemps je gis sans remuer,
     Et quand je peux m'vertuer
     Je prends la flche pour l'extraire;
     Mais pour rien que je pusse faire,
     Le dard en mon flanc est rest,
     Et j'ai le ft tout seul t.
       Sur mon sant lors je me dresse,
     Dvorant ma sombre tristesse;
     Je vois qu'il me faut moult souffrir,
     Car la plaie accroit mon dsir
     De cueillir la divine rose;
     Et cependant l'archer dispose
     Encore un trait de grand'beaut.
     Je dus bien tre pouvant,
     Car chaud l'eau froide avise;
     Ce quatrime a nom Franchise.
     Mais de rien n'tais soucieux,
     Et devant moi j'aurais des cieux
     Vu pleuvoir flches ple-mle,
     Glaives, rochers, dru comme grle,
     J'eusse voulu la rose avoir.
     D'Amour le suprme pouvoir
     Me donnait et coeur et courage
     De braver ses coups et sa rage.
     Alors sur mes pieds medressai,
     Faible, abattu, comme un bless;
     De l'archer bravant la menace,
     Je me tranai parmi la place
     Vers le rosier o mon coeur tend.
     Mais pines y avait tant,
     Ronces, chardons  pointe dure,
     Que trop forte tait la clture

            *       *       *
[p.120]
     Si qu'au bouton posse ataindre.              1871
     Lez la haie m'estut remaindre
     Qui as rosiers estoit joignant,
     Fete d'espines moult poignant;
     Ms moult bel me fu dont j'estoie
     Si prs que du bouton sentoie
     La douce odor qui en issoit,
     Et durement m'abelissoit
     Ce que gel' voie  bandon;
     S'en avoie tel guerredon,
     Que mes maus en entr'oblioie,
     Por le dlit et por la joie.
     Moult fui garis, moult fui ase,
     Jams n'iert riens qui tant me plese
     Cum estre illecques  sjor;
     N'en quisse partir nul jor.
       Quant j'oi illec est grant piece,
     Le Diex d'Amors qui tout depiece
     Mon cuer dont il a fait bersaut,
     Me redonne ung novel assaut,
     Et trait por moi metre  meschief
     Une autre floiche de rechief,
     Si que o cuer sous la mamele
     Me fait une plaie novele:
     Compaignie ot non la sajete.
     Il n'est nule qui si tost mete
     A merci dame ou damoisele.
     La grant dolor me renovele
     De mes plaies de maintenant,
     Trois fois me pasme en ung tenant.
     Au revenir plains et soupire,
     Car ma dolor croist et empire
     Si que ge n'ai mes esprance
     De garison ne d'alejance.

[p.121]
     Et le bouton cueillir ne pus.                 1873
     Prs de la haie, au pied, je dus
     Demeurer tout joignant les roses
     D'pines tretoutes encloses.
     Mais tout prs j'tais moult content,
     Rien que de sentir seulement
     Du bouton l'odeur dlectable
     Et goter la joie ineffable
     De le voir  discrtion,
     Et dans mon admiration
     J'oubliais jusqu' ma souffrance,
     Si grande tait ma jouissance!
     J'tais guri, j'tais heureux,
     Et jamais de quitter ces lieux
     Ni d'avoir la rose laisse
     N'et pu venir  ma pense.
       Quand je fus rest l longtemps,
     Le Dieu d'Amours qui, tout le temps,
     Mon coeur dpce comme cible,
     Me redonne un assaut terrible,
     Et pour mieux me mettre  mchef
     Lance une flche drchef,
     Et droit au coeur sous la mamelle
     Il me fait blessure nouvelle.
     Compagnie avait nom ce trait;
     Nul n'en sais qui sitt mettrait
     A merci dame ou damoiselle.
     Des premires il renouvelle
     La grand douleur subitement,
     Trois fois me pme en un moment.
     Au revenir plains et soupire,
     Car ma douleur crot et empire;
     Je perds tout espoir de gurir
     Ou mme allgeance obtenir.

            *       *       *
[p.122]
     Miex vosisse estre mors que vis,              1905
     Car en la fin, ce m'est avis,
     Fera Amors de moi martir:
     Ge ne m'en puis par el partir.
       Il a endementieres prise
     Une autre floiche que moult prise
     Et que ge tiens  moult pesant:
     C'est Biau-Semblant, qui ne consent
     A nul Amant qu'il se repente
     D'Amors servir, por mal qu'il sente.
     Ele iert agu por percier,
     Et trenchans cum rasoir d'acier;
     Ms Amors a moult bien la pointe
     D'ung oignement prcieux ointe,
     Por ce que trop me pust nuire;
     Qu'Amors ne viaut pas que je muire,
     Ains viaut que j'aie algement
     Por l'ointure de l'oignement,
     Qui iert tout de rconfort plains.
     Amors l'avoit fait  ses mains
     Por les fins amans conforter,
     Et por lor maus miex deporter.
     Il a cele floiche  moi traite,
     Qui m'a o cuer grant plaie faite;
     Mais li oignemens s'espandi
     Par mes plaies, si me rendi
     Le cuer qui m'iere tout faillis;
     Ge fusse mors et mal-baillis
     Se li dous oignement ne fust.
     De la floiche trs fors le fust,
     Ms la sajete est ens remese,
     Qui de novel ot est rese:
     S'en i ot cinq bien enserres,
     Qui n'en porent estre sachies.

[p.123]
     Mieux vaut la mort qu'une existence           1907
     Si dure, car me veut, je pense,
     Le Dieu d'Amours martyriser;
     Je voudrais fuir, ne puis l'oser.
       Et pendant ce temps il me vise
     D'un nouveau trait que moult je prise
     Et tiens pour des plus dangereux,
     C'est Beau-Semblant. Le malheureux
     Amant atteint de sa morsure
     Bnit le mal qui le torture.
     Car son dard est aigu, perant,
     Comme rasoir d'acier tranchant;
     Mais Dieu d'Amours en a la pointe
     D'un onguent moult prcieux ointe,
     Pour que le mal ne soit trop fort,
     Car Amour ne veut pas ma mort,
     Mais veut que me vienne allgeance
     Au contraire par l'influence
     De l'onguent de reconfort plein;
     Amour l'avait fait de sa main,
     En lui fins amants confort puisent,
     Par lui les maux se cicatrisent.
     Amour a contre moi tir
     La flche et mon coeur dchir;
     Mais j'ai senti l'onguent s'pandre
     Par mes blessures, et me rendre
     Le coeur qui m'tait tout failli;
     Je fusse mort, ananti,
     N'tait cet onguent salutaire.
     De la flche je pus extraire
     Le ft; mais le dard est rest
     Qu'il avait de nouveau jet,
     Et ces cinq pointes l fiches
     Jamais n'en seront arraches.

            *       *       *
[p.124]
     Li oignemens moult me valu,                   1939
     Ms toutes voies me dolu
     La plaie, si que la dolor
     Me faisoit muer la color.
     Ceste floiche ot fiere coustume,
     Douor i ot et amertume.
     J'ai bien sentu et cognu
     Qu'el m'a aidi et m'a nu;
     Il ot angoisse en la pointure
     Ms moult m'assoaga l'ointure:
     D'une part m'oint, d'autre me cuit,
     Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.


            *       *       *


                    XIV


         Comment Amours sans plus attendre,
         Alla tost courant l'Amant prendre,
         En luy disant qu'il se rendist
         A luy, et que plut n'attendist.


     Lors est tout maintenant venus
     Li Diex d'Amors les saus menus;
     Enciez qu'il vint, si m'escria:
     Vassal, pris ies, noient n'i a
     Du contredit, ne du dfendre,
     Ne fai pas dangier de toi rendre;
     Tant plus volentiers te rendras,
     Et plus tost  merci vendras.
     Il est fos qui maine dangier
     Vers cil qu'il dust losengier,
     Et qu'il convient  suploier.
     Tu ne pus vers moi foroier,
     Et si te veil bien enseignier
     Que tu ne pus riens gaaigner

[p.125]
     Or, si l'onguent grand bien me fit,           1941
     Les membres tant m'endolorit
     La blessure, que la souffrance
     De mes traits changeait la nuance.
     Cette flche, je l'ai connu,
     M'a nui beaucoup et soutenu,
     Car angoisse tait en la pointe,
     Mais elle tait de douceur ointe;
     Ainsi me soulage et me nuit,
     Ainsi me soutient et me cuit.

            *       *       *

                    XIV


         Comment Amour incontinent
         Va tout courant prendre l'Amant
         Et lui commande de se rendre,
         Ce qui fut fait sans plus attendre.


       Lors est tout maintenant venu
     Le Dieu d'Amours  saut menu
     Et de loin, d'une voix tranquille:
     Vassal, tu es pris, inutile
     De te dfendre contre moi;
     Tu n'as rien  craindre, rends-toi.
     Plus montreras d'obissance,
     Plus compteras sur ma clmence.
     Tu serais fol de t'alarmer
     De qui tu dois plutt aimer
     Et implorer la bienveillance;
     Tu ne peux faire rsistance;
     Rends-toi. Je te veux enseigner
     Que tu n'aurais rien  gagner

            *       *       *
[p.126]
     En folie, ne en orgueil;                      1969
     Ms ren-toi pris, car ge le vueil,
     En pez et dbonnerement.
     Et ge respondi simplement:
       Sire, volentiers me rendrai,
     J vers vous ne me deffendrai;
     A Diex ne plaise que ge pense
     Que j'aie j vers vous deffense!
     Car il n'est pas rson ne drois.
     Vos pos quanque vous vodrois
     Fere de moi, pendre ou tuer,
     Bien sai que ge nel' puis muer,
     Car ma vie est en vostre main.
     Ne puis vivre dusqu' demain
     Se n'est par vostre volent:
     J'atens par vous joie et sant;
     Que j par autre ne l'aur,
     Se vostre main, qui m'a navr,
     Ne me donne la garison,
     Et se de moi vostre prison
     Vouls faire, ne ne daignis,
     Ne m'en tiens mie  engignis;
     Et sachis que n'en ai point d'ire.
     Tant ai o de vous bien dire,
     Que metre veil tout  devise
     Cuer et cors en votre servise;
     Car se ge fai vostre voloir,
     Ge ne m'en puis de riens doloir.
     Encor, ce cuit, en aucun tens
     Aur la merci que j'atens,
     Et par tel convent me rens-gi.
     A cest mot volz baisier son pi,
     Ms il m'a parmi la main pris,
     Et me dist: Je t'aim moult et pris

[p.127]
     De l'orgueil ni de la folie.                  1969
     Mais rends-toi, c'est ma fantaisie,
     En paix et dbonnairement.
     Je lui rpondis simplement:
       Sire,  vous je veux bien me rendre,
     Sans plus songer  me dfendre;
     Devant Dieu, nulle intention
     N'ai de faire rebellion,
     Et je n'en ai droit ni puissance.
     Faites donc votre convenance.
     Vous pouvez me prendre ou tuer,
     Bien sais que n'en puis rien muer;
     Car en votre main est ma vie;
     Elle est toute entire asservie
     A votre seule volont.
     J'attends de vous joie et sant
     Et rien que de vous ne l'espre.
     Si votre main, qui m'a nagure
     Navr de si dure faon,
     Ne me donne la gurison,
     Si mme encore elle prfre
     De moi son prisonnier parfaire,
     Ou ne le daigne, soyez sr,
     Je ne le trouverai trop dur
     Et n'en tmoignerai nulle ire.
     Car tant j'ous de vous bien dire
     Que je me livre  mon vainqueur,
     Ame et corps votre serviteur.
     Puis envers vous l'obissance
     Ne saurait crotre ma souffrance,
     Et peut-tre, sous peu de temps,
     Aurai-je merci que j'attends.
     Je me rends sur cette promesse.
     Pour baiser son pied, je me baisse

            *       *       *
[p.128]
     Dont tu as respondu ainsi.                    2003
     Oncques tel response n'issi
     D'omme vilain mal enseigni,
     Et tu i as tant gaaigni,
     Que je veil por ton avantaige
     Qu'orendroit me faces hommaige:
     Si me baiseras en la bouche,
     A qui nus vilains homs n'atouche.
     Je n'i lesse mie atouchier
     Chascun vilain, chascun porchier;
     Ains doit estre cortois et frans
     Cil de qui tel servise prens.
     Sans faille il i a poine et fez
     A moi servir, ms ge te fez
     Honor moult grant, et si dois estre
     Moult lis dont tu as si bon mestre
     Et seignor de si grant renom,
     Qu'Amors porte le gonfanon,
     De Cortoisie et la baniere,
     Et si est de tele maniere,
     Si dous, si frans et si gentis,
     Que quiconques est ententis
     A li servir et honorer,
     Dedans lui ne puet demorer
     Vilonnie ne mesprison,
     Ne mile mauvese aprison.


            *       *       *

[p.129]
     A ces mots. Mais lui, me prenant              2003
     La main, me dit: Je suis content
     De ce que ta bouche m'annonce,
     Car oncques si belle rponse
     Ne fit vilain mal enseign,
     Et tant y auras-tu gagn,
     Que je veux pour ton avantage
     Que tantt me rendes hommage.
     En la bouche me baiseras
     Que vilain, ni porcher, ni gars
     Ne sut toucher, faveur insigne
     Dont franc et courtois est seul digne.
     Sans mentir, est grand'peine et faix
     A me servir; mais je te fais
     Honneur moult grand, et tu dois tre
     Moult fier d'avoir un si bon matre
     Et seigneur de si grand renom.
     Amour porte le gonfanon
     De Courtoisie et la bannire,
     Et se montre en toute manire
     Si doux, si franc et si gentil,
     Que celui qui a consenti
     A l'aimer et prendre pour matre,
     Dedans son coeur voit disparatre
     Et basse et vile passion
     Et tout instinct d'abjection.


            *       *       *

[p.130]
                    XV


         Comment, aprs ce bel langage,            2029
         L'Amant humblement fist hommage,
         Par Jeunesse qui le doit,
         Au Dieu d'Amours qui le reoit.


     Atant devins ses homs mains jointes,
     Et sachis que moult me fis cointes
     Dont sa bouche toucha la moie;
     Ce fu ce dont j'oi greignor joie;
     Il m'a lores requis ostages.

               _Amours parle_.

     Amis, dist-il, j'ai mains hommages
     Et d'uns et d'autres recus
     Dont j'oi est puis decus.
     Li felon plein de faucet
     M'ont par maintes fois bart,
     D'aus ai oe mainte noise;
     Ms il saront cum il m'en poise,
     Se ge les puis  mon droit prendre,
     Je lor vodr chierement vendre.
     Ms or veil, por ce que ge t'ains,
     Estre de toi si bien certains,
     Et te veil si  moi lier,
     Que tu ne me puisses nier
     Ne promesse, ne covenant,
     Ne fere nul desavenant.
     Pechis seroit, se tu trichoies,
     Qu'il m'est avis que loial soies.


[p.131]
                    XV


         Comment aprs ce beau langage             2029
         L'Amant humblement fait hommage,
         Par Jeunesse qui le deoit,
         Au Dieu d'Amours qui le reoit.


     Jointes mains d'tre son esclave
     J'acceptai. Sa bouche suave
     Vint sur la mienne se poser;
     Que de bonheur dans ce baiser!
     Alors il me prit pour otage.

               _Amour parle_.

     Ami, dit-il, j'ai maint hommage
     Des uns et des autres reu
     Dont je fus ensuite du.
     Les flons pleins d'hypocrisie
     Ont pu tromper ma courtoisie,
     M'ont mainte noise fait souffrir;
     Mon courroux ils sauront sentir
     Et je leur veux chrement vendre
     Si jamais ils se laissent prendre.
     Mais je veux, car je te chris,
     De toi m'assurer  tout prix
     Et te tenir en ma puissance,
     Si bien que jamais oubliance
     Je ne craigne en nulle saison
     Et prvienne ta trahison;
     Car me tromper serait un crime
     Et pour loyal ton coeur j'estime.

            *       *       *
[p.132]
               _L'Amant respond_.

     Sire, fis-je, or m'entends:                  2055
     Ne sai por quoi vous demands
     Pleiges de moi, ne surts:
     Vous savs bien de vrits
     Que mon cuer m'avs si toloit,
     Et si soupris que s'il voloit,
     Ne puet-il riens faire por moi,
     Se ce n'estoit par vostre otroi.
     Li cuers est vostres, non pas miens,
     Car il convient, soit maus, soit biens,
     Que il face vostre plaisir:
     Nus ne vous en puet dessaisir.
     Tel garnison i avs mise,
     Qui moult le guerroie et justise,
     Et sor tout ce, se riens douts,
     Faictes i clef, si l'emports,
     Et la clef soit en leu d'ostages.

               _Amours_.

     Par mon chief! ce n'est mie outrages,
     Respont Amors, ge m'i acors:
     Il est asss sires du cors,
     Qui a le cuer en sa commande;
     Outrageus est qui plus demande.


            *       *       *

[p.133]
               _L'Amant rpond_.

     Sire, lui dis-je, or m'entendez,              2055
     Ne sais pourquoi me demandez
     Et caution et assurance.
     Vous savez par exprience
     Que mon coeur est si maltrait
     Qu'il n'a pouvoir ni volont
     De nulle chose pour moi faire,
     Que ce qui peut sans plus vous plaire.
     Ce coeur est vtre et non pas mien;
     Car il convient, soit mal, soit bien,
     Qu'il fasse tout  votre guise.
     Garnison telle y avez mise
     Qui le gouverne  son plaisir,
     Que nul ne vous le peut ravir.
     Sur ce, si vous doutez encore,
     Faites-le de serrure clore
     Et gardez en gage la cl.

               _Amour_.

     Par mon chef, c'est trs-bien parl,
     Dit Amour, j'accepte la clause;
     Car bien assez du corps dispose
     Qui le coeur tient en son pouvoir.
     Que servirait de plus avoir?


            *       *       *

[p.134]
                    XVI


         Comment Amours trs-bien souef            2077
         Ferma d'une petite clef
         Le cuer de l'Amant, par tel guise,
         Qu'il n'entama point la chemise.


     Lors a de s'aumoniere traite
     Une petite clef bien faite,
     Qui fu de fin or esmer;
     O ceste, dit-il, fermer
     Ton cuer, n'en quier autre apoiau,
     Sous ceste clef sunt mi joiau.
     Mendre est que li tiens doiz, par m'ame,
     Ms ele est de mon ecrin dame,
     Et si a moult grant poest.

               _L'Amant parle_.

     Lors la me toucha au cost,
     Et ferma mon cuer si soef,
     Qu' grant poine senti la clef.
     Ainsinc fis sa volent toute,
     Et quant je l'oi mis hors de doute,
     Sire, fis-je, grand talent 
     De faire vostre volent;
     Ms mon service recevs
     En gr, foi que vous me devs,
     Nel' di pas por recrantise,
     Car point ne dout vostre servise;
     Ms serjant en vain se travaille
     De faire servise qui vaille,
     Quand li servises n'atalente
     A celui cui l'en le prsente.

[p.135]
                    XVI


         Comment Amour par telle guise             2077
         Qu'il n'entama point la chemise,
         Ferma le coeur de notre Amant
         D'une clef d'or tout doucement.


     Lors tira de son aumnire
     Amour une clef singulire
     Toute de fin or pur.
     Avec elle je fermerai
     Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie,
     Car mes joyaux je lui confie.
     Moindre elle est que ton petit doigt,
     Mais plus forte que l'on ne croit,
     Car elle est de mon crin dame.

               _L'Amant parle_.

     Lors mon flanc touche et point n'entame,
     Et clot mon coeur si doucement
     Que c'est  peine s'il le sent.
     Ainsi fais sa volont toute,
     Et quand je l'ai mis hors de doute:
     Sire, fais-je, grand dsir ai
     De faire votre volont;
     Mais agrez tt mon hommage,
     Votre promesse vous engage.
     Je ne le dis par repentir,
     Car je n'ai peur de vous servir;
     Mais en vain serviteur travaille
     Et ne sait rien faire qui vaille,
     Lorsque le service dplat
     A celui qui en est l'objet.

            *       *       *
[p.136]
               _Amours parle_.

     Amours respont: Or ne t'esmaie                2105
     Puisque mis t'ies en ma menaie,
     Ton servise prendre en gr,
     Et te metrai en haut degr,
     Se mavesti ne le te tost;
     Ms espoir ce n'iert mie tost[40],
     Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41],
     Il i convient poine et demore.
     Atten et sueffre la destrece
     Qui orendroit te cuit et blece;
     Car ge sai bien par quel poison
     Tu seras tret  garison:
     Se tu te tiens en laut,
     Ge te donrai tel daut
     Qui tes plaies te garira;
     Ms par mon chief or i parra
     Se tu de bon cuer serviras,
     Et comment tu acompliras
     Nuit et jour les commandemens
     Que ge commande as fins amans.

               _L'Amant parle_.

     Sire, fis-ge, por Dieu merci,
     Avant que vous movs de ci
     Vos commandemens m'enchargis,
     Ge suis d'aus faire encoragis.
     Car espoir, se ge nes savoie,
     Tost porroie issir de la voie,
     Por ce sui engrant d'eus aprendre,
     Que ge n'i veil de riens mesprendre.

[p.137]
               _Amour parle_.

     Amour rpond: Calme ta crainte.               2150
     Puisque tu t'es donn sans feinte,
     Je prendrai ton service  gr
     Et te veux mettre en haut degr
     Si tes mfaits ne s'y opposent.
     Mais de bien longs dlais s'imposent[40];
     La fortune est lente  venir[41],
     Et fait moult peiner et languir.
     Attends et souffre la dtresse
     Qui maintenant te cuit et blesse;
     Je sais par quelle potion
     Tu recevras la gurison.
     Si ta fidlit ne cde,
     Je te donnerai tel remde
     Que tes blessures gurirai.
     Mais, par mon chef, bien je verrai
     Si tu fais de bon coeur service,
     Si nuit et jour sans artifice
     Accomplis les commandements
     Que je commande aux fins amants.

               _L'Amant parle_.

     Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire,
     Avant partir, veuillez me dire
     Ici tous vos commandements,
     Je veux m'y soumettre cans.
     Aussi pour ne pas m'y mprendre,
     J'ai grand souci de les apprendre,
     Car, si je ne les connaissais,
     Sans le vouloir tt je pourrais
     M'garer de la droite voie.

            *       *       *
[p.138]
               _Amours_.

     Amors respont: Tu dis moult bien,             2132
     Or les enten et les retien:
     Li maistres pert sa poine toute,
     Quant li disciples qui escoute[42],
     Ne met s'entente au retenir,
     S'i qu'il l'en puisse sovenir.

               _L'Amant_.

     Li Diex d'Amors lors m'encharja,
     Tout ainsinc cum vous orrs j,
     Mot  mot ses commandemens,
     Bien les devise cis Romans:
     Qui amer vuet or i entende
     Que li Romans ds or amende.
     Ds or le fait bon escouter,
     S'il est qui le sache conter:
     Car la fin du songe est moult bele,
     Et la matire en est novele.
     Qui du songe la fin orra,
     Ge vous di bien qu'il y porra
     Des jeus d'amors asss aprendre;
     Por quoi il voille tant atendre
     Que g'espoigne et que g'enromance
     Du songe la snfiance.
     La vrit qui est coverte,
     Vous sera lores toute aperte,
     Quant espondre m'orrez le songe,
     O il n'a nul mot de menonge.

[p.139]
               _Amour_.

     Adonc Amour, tout plein de joie,              2134
     Me rpond: Tu parles moult bien;
     Or les entends et les retien:
     Le matre perd sa peine toute
     Quand le disciple qui l'coute
     Ne s'applique  tout retenir,
     Pour en garder le souvenir.

               _L'Amant_.

     Lors Amour se mit  m'apprendre,
     Ainsi que vous pourrez l'entendre,
     Mot  mot ses commandements;
     Bien les explique ce Romans.
     Qui veut aimer, or les apprenne,
     Et de ce livre aide lui vienne.
     Ds lors il fait bon l'couter
     S'il est qui le sache conter:
     Car la fin du conte est moult belle
     Et la matire en est nouvelle.
     Qui la fin du songe oura,
     Je vous dis bien qu'il y pourra
     Des jeux d'Amour assez apprendre.
     Aussi, qu'il veuille bien attendre
     Qu'en mes vers j'expose cans
     De ce beau songe tout le sens.
     La vrit qui est voile
     Alors vous sera dvoile,
     Quand ce songe en entier suivrez
     O nul mensonge n'ourez.

            *       *       *
[p.140]
                    XVII


         Comment le Dieu d'Amours enseigne         2159
         L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
         Les reigles qu'il haille  l'Amant,
         Escriptes en ce bel Rommant.


     Vilonnie premierement,
     Ce dist Amors, veil et commant
     Que tu guerpisses sans reprendre,
     Se tu ne veulz vers moi mesprendre;
     Si maudi et escommenie
     Tous ceus qui aiment Vilonnie.
     Vilonnie fait li vilains,
     Por ce n'est pas drois que ge l'ains;
     Vilains est fel et sans piti,
     Sans servise et sans amiti.
     Aprs, te garde de retraire[43]
     Chose des gens qui face  taire:
     N'est pas proesce de mesdire.
     En Keux le seneschal te mire[44],
     Qui jadis par son mokis
     Fu mal renoms et has.
     Tant cum Gauvains li bien apris[45]
     Par sa cortoisie ot le pris,
     Autretant ot de blasme Keus,
     Por ce qu'il fu fel et crueus,
     Ramponieres et mal-parliers
     Desus tous autres chevaliers.
     Sages soies et acointables,
     De paroles dous et resnables
     Et as grans gens, et as menues,
     Et quant tu iras par les rues,

[p.141]
                    XVII


         Comment le Dieu d'Amours enseigne         2161
         L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne
         Les rgles qu'il baille  l'Amant
         crites en ce beau Roman.


     D'abord, dit Amour, Vilenie
     Qu' tout jamais ton coeur renie!
     Je le commande et je le veux
     Sous peine de trahir tes voeux;
     Car je maudis, j'excommunie
     Tous ceux qui aiment Vilenie.
     C'est elle qui fait les vilains;
     Aussi, je la hais et la plains:
     Vilain est tratre, impitoyable,
     D'amour, de service incapable.
     Puis garde-toi de publier[43]
     Ce qu'il faut taire et oublier;
     C'est lchet que de mdire.
     Que toujours ton me s'inspire
     Du snchal Keux, dont le fiel[44]
     Fit un sot mchant et cruel.
     Vois Gauvain, son me loyale[45]
     Et courtoise tait sans rivale,
     Tandis qu'tait honni ce Keux,
     Parmi tous ces chevaliers preux,
     Pour sa langue vile et mchante
     Et querelleuse, et mdisante.
     Surtout sois raisonnable et doux,
     Sage et gracieux envers tous,
     Grands et petits; et par la rue,
     Pour souhaiter la bienvenue,

            *       *       *
[p.142]
     Gar que tu soies costumiers                   2189
     De saluer les gens premiers;
     Et s'aucuns avant te salue,
     Si n'aies pas la langue mue,
     Ains te garni du salu rendre
     Sans demorer et sans atendre.
       Aprs, garde que tu ne dies
     Ces ors moz, ne ces ribaudies;
     J por nomer vilaine chose
     Ne doit ta bouche estre desclose:
     Je ne tiens pas  cortois homme,
     Qui orde chose et lede nomme.
     Toutes fames sers et honore,
     D'eles servir poine et labore;
     Et se tu os nul mesdisant
     Qui aille fames desprisant[46],
     Blasme-le, et dis qu'il se taise.
     Fai, se tu pus, chose qui plaise
     As dames et as damoiseles,
     Si qu'els oient bonnes noveles
     Dire de toi et raconter;
     Par ce porras en pris monter.
       Aprs tout ce, d'orgoil te garde,
     Car qui, bien entent et esgarde,
     Orguex est folie et pechis;
     Et qui d'orgoil est entechis,
     Il ne puet son cuer aploier
     A servir ne  souploier.
     Orguilleux fait tout le contraire
     De ce que fins amans doit faire.
     Mais qui d'amer se vuelt pener,
     Il se doit cointement mener;
     Hons qui porchace druerie,
     Ne vaut noient sans cointerie.

[p.143]
     Garde-toi d'tre le dernier;                  2191
     Et si quelqu'un tout le premier
     A ta rencontre te salue,
     Jamais ta langue irrsolue
     Ne doit un seul instant rester
     Sans salut rendre et s'acquitter.
       Puis veille  ne dire paroles
     Sales, libertines et folles;
     Jamais pour vilains mots choisir
     Ta bouche ne se doit ouvrir,
     Car je ne tiens pour courtois homme
     Qui chose sale ou laide nomme.
     Puis toute femme honore et sers,
     A les servir ta peine perds;
     Si tu entends langues infmes
     Mpriser, rabaisser les femmes[46],
     Blme et fais taire ces hargneux.
     Cherche  plaire autant que tu peux
     Aux dames et aux damoiselles,
     Pour que de toi bonnes nouvelles
     Elles entendent raconter,
     Tu n'y pourras qu'en prix monter.
       Aprs tout ce, d'orgueil te garde;
     Pour qui bien entend et regarde,
     Orgueil est folie et pch,
     Et qui d'orgueil est entach
     Se plat  faire le contraire
     De ce que fin amant doit faire;
     Il ne saurait son coeur plier
     A servir ni  supplier;
     Mais l'amant fin et vritable
     Se doit montrer facile, aimable,
     Car pour russir en amours
     Il faut tre affable toujours.

            *       *       *
[p.144]
     Cointerie n'est mie orguiez,                  2223
     Qui cointes est, il en vaut miez:
     Por quoi il soit d'orgoil vuidis,
     Qu'il ne soit fox n'outrecuidis.
     Mene-toi bel selonc ta rente,
     De robes et de chaucemente;
     Bele robe et biau garnement
     Amendent les gens durement:
     Et si dois ta robe baillier
     A tel qui sache bien taillier,
     Et face bien sans les pointes,
     Et les manches joignans et cointes.
     Solers  las, ou estiviaus
     Aies souvent frs et noviaus,
     Et gar qu'il soient si chauant,
     Que cil vilain aillent tenant
     En quel guise tu i entras,
     Et de quel part tu en istras.
     De gans, d'aumosniere de soie,
     Et de ainture te cointoie:
     Et se tu n'as si grant richece
     Qu'avoir les puisses, si t'estrece;
     Ms au plus bel te dois deduire
     Que tu porras sans toi destruire.
     Chapel de flors qui petit couste,
     Ou de roses  Penthecouste,
     Ice puet bien chascun avoir,
     Qu'il n'i convient pas grant avoir.
     Ne sueffre sor toi nul ordure,
     Lave les mains, et tes dens cure[47]:
     S'en tes ongles a point de noir,
     Ne l'i lesse pas remanoir.
     Cous tes manches, tes cheveus pigne,
     Mais ne te farde ne ne guigne:

[p.145]
     L'homme affable l'orgueil mprise,            2225
     Et tout le monde mieux l'en prise;
     Seuls les sots et les vaniteux
     Sont vers les autres orgueilleux.
     Selon ta rente choisis belles
     Jambires et robes nouvelles,
     Car belles robes, beaux atours
     Moult favorisent les amours.
     Rappelle-toi qu'il est utile
     De rechercher tailleur habile,
     Qui coupe pointes gentiment
     Et manches fasse tout joignant.
     Souliers lacs, fine chaussure
     Porte frais, de bonne mesure,
     Et garde qu'ils te serrent tant
     Que les vilains aillent glosant,
     Comment pour entrer tu pus faire
     Et pour en sortir la manire.
     Prends l'aumnire de satin
     Et coquette ceinture enfin;
     Et si tu n'es, pour telle mise,
     Pas assez riche, conomise;
     Mais fais ton corps le plus priser
     Que tu pourras, sans t'puiser.
     Chapel de fleurs des champs, sans faute,
     Ou roses  la Pentecte
     Chacun peut certes bien avoir,
     Il n'est besoin d'un grand avoir;
     Ne souffre sur toi nulle ordure,
     Lave tes mains et tes dents cure[47],
     Et si tes ongles ont du noir,
     Ote-le vite et sans surseoir.
     Couds tes manches, tes cheveux peigne,
     Mais le clin d'yeux, le fard ddaigne:

            *       *       *
[p.146]
     Ce n'apartient s'as dames non,                2257
     Ou  ceus de mavs renon,
     Qui amors par mal aventure
     Ont trouve contre nature.
       Aprs ce te doit sovenir
     D'envoisure maintenir;
     A joie et  dduit t'atorne,
     Amors n'a cure d'omme morne;
     C'est maladie moult cortoise,
     L'en en rit, et geue et envoise.
     Il est ensi queli amant
     Ont par ores joie et torment;
     Amans sentent les maulx d'amer
     Une hore dous, autre hore amer.
     Mal d'amer est moult outrageus,
     Or est li amans en ses geus,
     Or est destrois, or se demente,
     Une hore plore, et autre chante.
     Se tu ss nul bel dduit faire,
     Par quoi tu puisses as gens plaire,
     Je te comant que tu le faces:
     Chascun doit faire en toutes places
     Ce qu'il set qui miex li avient,
     Car los et pris et grace en vient.
     Se tu te sens viste et legier,
     Ne fai pas de saillir dangier;
     Et se tu siez bien  cheval,
     Tu dois poindre amont et aval;
     Et se tu ss lances brisier,
     Tu t'en pus moult faire prisier.
     Se as armes es acesms,
     Par ce seras dis tans ams;
     Se tu as la voiz clere et saine[48],
     Tu ne dois mie querre essoine

[p.147]
     Ceci pour les dames est bon,                  2259
     Ou pour ceux de mauvais renom
     Qui cherchent par male aventure
     Honteux amour contre nature.
       Ensuite il te doit souvenir
     Que seuls inspirent le plaisir
     Gais atours, riante figure,
     Des fronts rids amour n'a cure;
     C'est un mal avant tout courtois,
     Enjou, badin et grivois.
     Mais sache aussi qu'il nous octroie
     Heure de peine, heure de joie,
     Ses maux les amants sentent tous.
     Une heure amer, une heure doux.
     L'amour est en tous points extrme;
     Tantt l'amant bienheureux aime,
     Tantt s'afflige et dprit,
     Une heure pleure, une autre rit.
     Si tu sais quelque beau jeu faire
     Par quoi tu puisses aux gens plaire,
     Fais-le, tu t'en trouveras bien,
     Car los et prix et grce en vient.
     Chacun doit faire en toute place
     Ce qui fait mieux valoir sa grce.
     Si tu te sens preste et lger,
     Saute donc sans te mnager.
     Rien auprs des belles n'avance
     Comme savoir rompre une lance.
     Et si tu sieds bien  cheval,
     Tu dois courir amont, aval;
     Bonne prestance sous les armes
     Enfin dcupleront tes charmes.
     Si tu as claire et saine voix[48],
     Ne t'excuse pas quelquefois

            *       *       *
[p.148]
     De chanter, se l'en t'en semont,              2291
     Car bel chanter abelist mont;
     Si avient bien  bacheler
     Que il sache de viler,
     De fluter et de dancier;
     Par ce se puet moult avancier.
       Ne te fai tenir por aver,
     Car ce te porroit moult grever;
     Il est raison que li Amant
     Doignent du lor plus largement
     Que cil vilains entule et sot;
     Onques hons riens d'Amors ne sot,
     Cui il n'abelist  donner:
     Se nus se viaut d'amors pener,
     D'avarice trop bien se gart.
     Car cis qui a por ung regart,
     Ou por ung ris dous et serin
     Donn son cuer tout enterin,
     Doit bien, aprs si riche don,
     Donner l'avoir tout  bandon.
       Or te vueil briment recorder
     Ce que t'ai dit por remembrer:
     Car la parole mains est grive
     A retenir quand ele est brive.
     Qui d'Amors vuet faire son mestre,
     Cortois et sans orguel doit estre,
     Cointes se tiengne et envoisis
     Et de largece soit proisis.
     Aprs te doins en pnitence,
     Que nuit et jor sans repentence
     En bien amer soit ton penser,
     Ads i pense sans cesser,
     Et te membre de la douce hore
     Dont la joie tant te demore;

[p.149]
     Si de chanter dame te prie,                   2293
     Car bien chanter ne dplat mie;
     Et si jeune tu danses bien,
     Si tu es bon musicien,
     De ces talents fais bon usage,
     On en tire grand avantage.
       Ne te fais pour chiche tenir;
     Ce te pourrait moult desservir.
     Car il faut, et plus que personne,
     Qu'amant son bien largement donne,
     Plus que vilain avare et sot.
     D'Amour ne sait le premier mot
     Celui qui sa bourse mnage.
     Que d'avarice avec courage
     Trop bien se garde l'amoureux;
     Car celui qui, pour les beaux yeux,
     Pour un doux souris de sa mie[49],
     Lui donne et son coeur et sa vie,
     Doit bien, aprs si riche don,
     De son or faire l'abandon.
        Lors donc, je te vais tout mon dire,
     En deux mots brvement rduire.
     Mieux s'apprend un commandement,
     S'il est rsum sobrement:
     Qui d'Amour veut faire son matre,
     Courtois et sans orgueil doit tre,
     Elgant, affable, enjou,
     Enfin de largsse dou.
     Puis je te donne en pnitence,
     Que nuit et jour sans repentance
     A bien aimer soit ton penser;
     Penses-y toujours sans cesser,
     Et souviens-toi de la douce heure
     Dont le plaisir tant te demeure,

            *       *       *
[p.150]
     Et por ce que fins Amans soies,               2325
     Voil-je et commans que tu aies
     En ung seul leu tout ton cuer mis,
     Si qu'il n'i soit mie demis,
     Ms tous entiers sans tricherie,
     Car ge n'ains pas moitoierie.
     Qui en mains leus son cuer dpart,
     Par tout en a petite part[50];
     Ms de celi point ne me dout,
     Qui en un leu met son cuer tout:
     Por ce vueil qu'en ung leu le metes,
     Ms gardes bien que tu nel' prestes;
     Car se tu l'avoies prest,
     Gel' tenroie  chetivet.
     Ainois le donne en don tout quite
     Si en auras greignor mrite;
     Car bonts de chose preste
     Est tost rendue et aquite;
     Ms de chose donne en dons
     Doit estre grans li guerredons.
     Donne-le dont tout quitement,
     Et le fai dbonnairement:
     Car l'en a la chose moult chiere
     Qui est donne  bele chiere;
     Ms ge ne pris le don ung pois
     Que l'en donne desus son pois.

       Quant tu auras ton cuer donn,
     Si cum ge t'ai ci sermonn,
     Lors t'avendront les aventures
     Qui as Amans sunt gris et dures.
     Souvent, quand il te souvendra
     De tes amors, te convendra
     Partir des gens par estovoir,

[p.151]
     Et pour que tu sois fin amant,                2327
     Je veux, j'ordonne absolument
     Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes,
     A demi non, mais le promettes
     Tout entier sans jamais tricher,
     Car je n'aime pas partager.
     Qui son coeur en maints lieux adresse,
     Partout petite part en laisse[50];
     Celui-l seul a mon aveu
     Qui met son coeur en un seul lieu.
     Aussi je veux que ton coeur mettes
     En un lieu seul et ne le prtes;
     Car si jamais l'avais prt
     Je le tiendrais  vilet.
     Plutt le donne en don tout quitte,
     Et plus grand sera ton mrite;
     Car de chose donne en don
     Moult grand doit tre le guerdon[51],
     Mais grce de chose prte
     Est tt rendue et acquitte.
     Donne-le donc tout quittement,
     Et fais-le dbonnairement,
     Car prsent oncques ne s'efface
     S'il est offert de bonne grce;
     Mais je ne prise mme un pois
     Le don qui pserait grand poids
     Au coeur de celui qui le donne.
       Fais donc comme je te l'ordonne,
     Et quand ton coeur auras donn,
     Comme ici je t'ai sermonn,
     Lors t'adviendront les aventures
     Qui sont aux vrais amants si dures.
     Souvent quand il te souviendra
     De tes amours, il te faudra

            *       *       *
[p.152]
     Qu'il ne puissent aparcevoir                  2358
     Les maus dont tu es angoisseus.
     A une part iras tous seus,
     Lors te vendront soupirs et plaintes,
     Frions et autres dolors maintes,
     En plusors sens seras destrois,
     Une hore chaus, et autre frois,
     Vermaus une hore, une autre pales,
     Onques fievres n'us si males,
     Ne cotidianes, ne quartes.
     Bien auras, ains que tu t'en partes,
     Les dolors d'amors essaies;
     Si t'avendra maintes foies
     Qu'en pensant t'entroblieras,
     Et une grant piece seras
     Ainsinc cum une ymage mu,
     Qui ne se crole, ne remu,
     Sans pis, sans mains, sans dois croler,
     Sans yex movoir, et sans parler.
     A chief de pice revendras
     En ta memoire et tressaudras
     Au revenir en effraor,
     Ausinc cum hons qui a paor,
     Et soupirras de cuer parfont;
     Et saiches bien qu'ainsinc le font
     Cil qui ont les maus essais
     Dont tu ies ores esmais.

       Aprs est drois qu'il te soviegne
     Que t'amie t'est trop lointiegne;
     Lors diras: Diex, cum suis mavs
     Quant l o mes cuers est, ne vs!
     Mon cuer seul por quoi i envoi?
     Ads i pens, et riens n'en voi.

[p.153]
     Partir des gens par convenance,               2361
     Pour que tes maux et ta souffrance
     Ils ne puissent apercevoir;
     Tout seul tu t'en iras douloir[52].
     Lors te viendront soupirs et plaintes,
     Frissons et autres douleurs maintes;
     De cent faons tu souffriras,
     Une heure chaud, puis froid seras,
     Une heure rouge, une heure blme,
     Et d'amour essaieras quand mme
     Tous les tourments avant partir;
     Jamais tant ne t'ont fait ptir
     Fivres quartes, quotidiennes.
     Maintes fois  toutes tes peines
     En pensant tu t'entroublieras,
     Et moult longtemps demeureras
     Tout droit comme une image mue[53]
     Qui ne branle ni ne remue,
     Sans pied, sans main, sans doigt branler,
     Sans yeux mouvoir et sans parler.
     En la fin, aprs longue attente,
     Comme un homme qui s'pouvante,
     En ta mmoire reviendras,
     Au revenir tressauteras
     En soupirant  longue haleine.
     C'est ainsi que sont  la gne
     Ceux qui les maux ont essay
     Dont tu seras lors guerroy.
       Aprs, droit est qu'il te souvienne
     Que ta mie est moult trop lointaine.
     Lors diras: Dieu, que suis mauvais
     Quand l, o mon coeur est, ne vais!
     Mon coeur seul pourquoi j'y envoie?
     Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?

            *       *       *
[p.154]
     Quant g'i puis mes pis envoier               2391
     Aprs, por mon cuer convoier,
     Se mi oil mon cuer ne convoient,
     Ge ne pris riens quanque il voient.
     Se doivent-il ci arrester?
     Nennil, ms voisent viseter
     Le saintuaire prcieus
     Dont mon cuer est si envieus;
     Quant mon cuer en a tel talent,
     Ge me puis bien tenir  lent,
     Se de mon cuer suis si lointiens,
     Si m'ast Diex, por fol m'en tiens.
     Or irai, plus nel' laisserai,
     Jams ase ne serai
     Devant qu'aucune enseigne en voie:
     Lores te metras  la voie,
     Et si iras par tel convent,
     Qu' ton esme faudras souvent,
     Et gasteras en vain tes pas,
     Ce que tu quiers ne verras pas,
     Si convendra que tu retornes,
     Sans plus faire, pensis et mornes.
     Lors reseras  grant meschief,
     Et te vendront tout derechief
     Soupirs, espointes et frions,
     Qui poignent plus que herions.
     Qui ne le set, si le demant
     A ceus qui sunt loial Amant.
     Ton cuer ne porras apaier,
     Ainsi iras encor essaier
     Se tu verras par aventure
     Ce dont tu ies en si grant cure;
     Et se tu te pues tant pener
     Qu'au voir puisses assener,

[p.155]
     Quand j'y veux aprs envoyer                  2395
     Mes pieds, pour mon coeur convoyer,
     Si mes yeux mon coeur ne convoient
     Rien je ne prise ce qu'ils voient.
     Ici doivent-ils s'arrter?
     Nenni, mais veulent visiter
     Le moult prcieux sanctuaire
     Qu' si grand deuil mon coeur espre.
     Quand si vite court mon dsir,
     Je me puis bien pour lent tenir;
     Quand mon coeur est de ma pense
     Si loin, je la tiens insense.
     Or j'irai; mon coeur je suivrai
     Et jamais aise ne serai
     Devant qu'aucune chose en voie!
     Lors tu te mettras en la voie;
     Mais tu marcheras de tel train
     Qu'chouera souvent ton dessein,
     Et tu reviendras en arrire
     Pensif et morne sans plus faire,
     Et seront perdus tous tes pas,
     Ce que tu cherches ne verras.
     Lors reseras en grand' misre
     Et derechef de te mfaire
     Soupirs, lancements, frissons
     Qui piquent plus que hrissons.
     Qui ne le sait, qu'il en rfre
     A l'amant loyal et sincre.
     Ton coeur ne pourras contenter,
     Mais tu voudras encor tenter
     Si tu verrais par aventure
     Ce dont seras en si grand cure;
     Et si tu fais tant que la voir
     Puisses un jour  ton vouloir,

            *       *       *
[p.156]
     Tu vodras moult ententis estre                2425
     A tes yex saouler et pestre:
     Grant joie en ton cuer demenras
     De la biaut que tu verras;
     Et saches que du regarder
     Feras ton cuer frire et larder,
     Et tout ads en regardant
     Aviveras le feu ardant.
     Qui ce qu'il aime plus regarde,
     Plus alume son cuer et l'arde;
     Cil art, alume et fait flamer
     Le feu qui les gens fait amer.
       Chascuns Amans suit par coustume
     Le feu qui l'art et qui l'alume.
     Quant il le feu de plus prs sent,
     Et il s'en va plus apressant.
     Le feu si est ce qui remire
     S'amie qui tout le fet frire;
     Quant il de li se tient plus prs
     Et il plus est d'amer engrs:
     Ce sevent bien sage et musart,
     Qui plus est prs du feu, plus art.

       Tant cum t'amie ainsinc verras,
     Jams movoir ne t'en querras;
     Et quant partir t'en convendra,
     Tout le jor puis t'en sovendra
     De ce que tu auras vu;
     Si te tendras  decu
     D'une chose trop ldement,
     Que onques cuer ne hardement
     N'eus de li araisonner,
     Ains as est sans mot sonner

[p.157]
     Moult attentif tu voudras tre                2429
     A tes yeux en saoler et patre.
     Grand' joie en ton coeur sentiras
     De la beaut que tu verras;
     Mais rien qu' regarder sa dame
     Le coeur et ptille et s'enflamme,
     Et l, toujours la regardant,
     Aviveras le feu ardent.
     Qui plus l'objet aim regarde,
     Plus allume son coeur et l'arde[54],
     Car c'est lui qui fait enflammer
     Le feu qui les gens fait aimer.
       Chacun amant suit par coutume
     Le feu qui l'art et le consume;
     Quand le feu de plus prs il sent,
     Plus il va de lui s'approchant.
     Or le feu, c'est sa douce amie
     Qu'il admire en si grande envie
     Et qui le fait ainsi rtir;
     Car plus prs il se veut tenir
     Prs de la belle qu'il adore,
     Et plus il veut aimer encore.
     Or sages et fous, chacun dit:
     Plus prs le feu, plus il nous cuit.
       Ainsi, plus tu verras ta mie,
     Moins de partir n'auras l'envie,
     Et quand partir il te faudra,
     Tout le jour il te souviendra
     De celle que tu auras vue,
     Et ton me sera due
     Encore plus cruellement
     De n'avoir eu tant seulement
     De lui dire un seul mot l'audace,
     Toujours l plant dans la place

            *       *       *
[p.158]
     Lez li, cum fox et entrepris.                 2457
     Bien cuideras avoir mespris,
     Quant tu n'as la bele emparle
     Ainois qu'ele s'en fust ale.
     Tourner te doit  grant contraire,
     Car se tu n'en pusses traire
     Fors seulement ung biau salu,
     Si t'ust-il cent mars valu.
     Lors te prendras  devaler,
     Et querras achoison d'aler
     Derechief encore en la rue
     O tu auras cele vue,
     Que tu n'osas metre  raison;
     Moult iroies en sa maison
     Volentiers, s'achoison avoies.
     Il est drois que toutes tes voies,
     Et tes ales et ti tour
     Soient tuit ads l entour;
     Ms vers la gent trs-bien te cele,
     Et quiers autre achoison que cele
     Qui cele part te face aler;
     Car c'est grant sens de soi celer.
        S'il avient que tu aparoives
     T'amie en leu que tu la doives
     Araisonner ne saluer,
     Lors t'estovra color muer;
     Si te fremira tous li sans,
     Parole te faudra et sens,
     Quant tu cuideras commencier;
     Et se tant te pus avancier
     Que ta raison commencier oses,
     Quant tu devras dire trois choses,
     Tu n'en diras mie les deus,
     Tant seras vers li vergondeus.

[p.159]
     Auprs d'elle comme un niais.                 2463
     Son ddain craindras dsormais,
     Pour ne l'avoir interpele
     Devant qu'elle s'en ft alle;
     Et grand'peine devras souffrir,
     De n'avoir pu mme obtenir
     Seulement une rvrence,
     T'en cott-il cent marcs de France.
     Lors te prendras  dvaler,
     Cherchant occasion d'aller
     Drchef encore en la rue
     O nagure tu l'auras vue
     Sans oser la mettre  raison.
     Moult irais-tu dans sa maison,
     Si tu pouvais, jusque chez elle.
     Alors tout autour de ta belle,
     Par tous chemins tu t'en iras
     De ci de l portant tes pas;
     Mais les valets surtout vite,
     Et toute autre raison mdite
     Que celle qui t'y fait aller,
     Car c'est grand sens de soi celer.
       S'il advient que tu aperoives
     Ta mie en tel lieu que tu doives
     La saluer, l'entretenir,
     Lors sentiras ton sang frmir,
     La pleur blmir ton visage,
     Ta voix se perdre et ton courage.
     Et quand tu voudras commencer,
     Si tu te peux tant avancer
     Que ton discours commencer oses,
     Quand tu devras dire trois choses,
     Tu n'en diras pas mme deux,
     Tant seras prs d'elle honteux.

            *       *       *
[p.160]
     Il n'iert j nus si apenss                   2491
     Qui en ce point n'oblit asss,
     S'il n'est tiex que de guile serve;
     Ms faus Amans content lor verve
     Si cum il veulent, sans paor,
     Qu'il sunt trop fort losengor:
     Il dient ung, et pensent el[55],
     Li trator felon mortel.
     Quant ta raison auras fenie,
     Sans dire mot de vilenie,
     Moult te tenras  conchi,
     Quant tu auras riens obli
     Qui te fust avenant  dire:
     Lors reseras en grant martire:
     C'est la bataille, c'est l'ardure,
     C'est li contens qui tous jors dure.
     Amans n'aura j ce qu'il quiert,
     Tous jors li faut, j en pez n'iert;
     J fin ne prendra ceste guerre
     Tant cum l'en veille la pez querre.
       Quant ce vendra qu'il sera nuis,
     Lors auras plus de mil anuis:
     Tu te coucheras en ton lit
     O tu auras poi de dlit;
     Car quant tu cuideras dormir,
     Tu commenceras  fremir,
     A tresaillir,  demener,
     Sor cost t'estovra torner,
     Une heure envers, autre eure adens,
     Cum fait hons qui a mal as dens.
     Lors te vendra en remembrance
     Et la faon et la semblance
     A cui nule ne s'apareille.
     Si te dirai fiere merveille:

[p.161]
     Il n'est homme, tant soit-il sage,            2497
     Qui lors ne perde son bagage,
     A moins qu'il ne soit faux amant.
     Ceux-l vont leur verve exprimant
     Avec une parfaite aisance;
     Trop forte est leur outrecuidance;
     Ils disent un et pensent deux [55],
     Tratres, flons et venimeux.
     Quand auras ta raison finie
     Sans dire mot de vilenie,
     Lors tu te croiras mpris,
     Et quand tu auras puis
     Tout ce qu'avais d'aimable  dire,
     Lors reseras en grand martyre.
     C'est la bataille, le tourment,
     Qui toujours dure au bon amant,
     Jamais ne finira la guerre;
     Vainement la paix il espre,
     Ce qu'il cherche il n'aura jamais
     Et toujours souffre et n'aura paix.
       Et puis quand il sera nuit close,
     Lors ce sera bien autre chose.
     En vain chercheras sur ton lit
     Un peu de calme et de rpit;
     A t'endormir comme tu penses,
     Vite  frmir tu recommences,
     A tressaillir, te dmener,
     Sur un ct te retourner,
     Une heure pile, une autre face,
     Comme un homme que dent tracasse.
     Alors viendra devant tes yeux
     La belle au maintien gracieux
     Qui n'a jamais eu sa pareille,
     Et ce sera fire merveille.

            *       *       *
[p.162]
     Tex fois sera qu'il t'iert avis               2525
     Que tu tendras cele au cler vis
     Entre tes bras tretoute nue,
     Ausinc cum s'el ert devenue
     Du tout t'amie et ta compaigne;
     Lors feras chatiaus en Espaigne[56],
     Et auras joie de noient,
     Tant cum tu iras foloiant
     En la pense delitable
     O il n'a fors menonges et fable;
     Ms poi i porras demorer.
     Lors commenceras  plorer,
     Et diras: Diex! ai-ge songi?
     Qu'est-ice, o estoie-gi?
     Ceste pense, dont me vint?
     Certes dis fois le jor, ou vint
     Vodroie qu'ele revenist:
     Ele me pest et replenist
     De joie et de bonne aventure;
     Ms ce m'amort que poi me dure[57].
     Diex! verrai-ge j que ge soie
     En itel point cum ge pensoie?
     Gel' vodroie par convenant
     Que ge morusse maintenant;
     La mort ne me greverait mie,
     Se ge moroie s bras m'amie.
     Moult me grive Amors et tormente,
     Sovent me plains et me demente;
     Mais se tant fait Amors que j'aie
     De m'amie enterine joie,
     Bien seront mi mal rachet.
       Las! ge demant trop chier chet;
     Ge ne me tiens mie por sage,
     Quant ge demant itel outrage:

[p.163]
     Tantt tu croiras embrasser                   2531
     Ta belle amante, doux penser,
     Entre tes bras tretoute nue,
     Pensant qu'elle soit devenue
     Ta mie et compagne  jamais.
     Lors en Espagne des palais,
     Sans fond btiras sur les sables,
     Berc de mensonges et fables
     Heureux d'un rien, te complaisant
     Dans ce songe doux et plaisant.
     Mais tt s'vanouit ce leurre,
     Il te faut recommencer, pleure:
     Dieu puissant, ai-je bien song?
     O tais-je? Qu'est-ce que j'ai?
     D'o donc me vint cette pense?
     Je voudrais l'me avoir berce
     Dix fois le jour par elle ou vingt,
     Elle m'a tout rempli soudain
     De joie et de bonne aventure,
     Mais trop me mord que si peu dure.
     Dieu! pourrai-je voir que je sois
     En tel point comme je pensois?
     La mort ne me grverait mie
     Mourant dans les bras de ma mie;
     Aussi de rien ne me plaindrais
     Si ds maintenant je mourais.
     Moult me grve Amour et tourmente,
     Souvent me plains et me lamente;
     Mais si pouvait me faire Amour
     Avoir ma mie entire un jour,
     J'aurais bien pay ma souffrance.
       Mais, hlas! c'est trop d'exigence,
     Et je suis fol, j'en ai bien peur,
     De demander telle faveur:

            *       *       *
[p.164]
     Car qui demande musardie,                     2559
     Il est bien drois qu'en l'escondie.
     Ne sai comment dire ge l'ose,
     Car maint plus preus et plus alose
     De moi auroient grant honor
     En ung loier assez menor;
     Ms se sans plus d'ung seul baisier
     Me daignoit la bele asier,
     Moult auroie riche desserte
     De la poine que j'ai sofferte;
     Ms fort chose est  avenir,
     Ge me puis bien por fol tenir,
     Quant j'ai mon cuer mis en tel leu
     Dont ge n'aten avoir nul preu.
     Si dis-ge que fox et que gars,
     Car miex vaut de li uns regars,
     Que d'autre li deduis entiers.
     Moult la visse volentiers
     Orendroites, se Diex m'ast;
     Garis fust qui or la vist.
       Diex! quant sera-il ajorn?
     Trop ai en ce lit sjorn:
     Ge ne pris gaires tel gesir,
     Quant je n'ai ce que je desir.
     Gesir est ennuieuse chose,
     Quant l'en ne dort ne ne repose:
     Moult m'ennuie certes et grive
     Que orendroit l'aube ne crive,
     Et que la nuit tost ne trespasse;
     Car, s'il fust jor, ge me levasse.
     Ha solaus! por Diex car te heste,
     Ne sejorne, ne ne t'areste:
     Fai dpartir la nuit obscure,
     Et son anui qui trop me dure.

[p.165]
     Car qui demande une sottise                   2565
     Mrite bien qu'on reconduise.
     Comment l'ai-je os dire? Eh quoi!
     Maint plus preux, plus digne que moi
     Aurait grand honneur, sans doutance,
     De bien plus mince rcompense.
     Mais si, sans plus, d'un seul baiser
     Me daignait la belle apaiser,
     Je serais trop cher pay, certe,
     De la peine que j'ai soufferte.
     Mais sombre est pour moi l'avenir
     Et me puis bien pour fol tenir
     Quand mon coeur mis en telle place
     Dont je n'attends la moindre grce.
     Mais que dis-je? J'en suis honteux!
     Car un seul regard de ses yeux
     Vaut mieux qu'une autre toute entire!
     Exauce, mon Dieu, ma prire,
     Laisse-moi cet tre chri
     Revoir, et je serai guri!
       Quand donc verrai-je la lumire?
     Sur ce lit maudit je n'ai gure
     Trouv le repos de longtemps,
     Et mon dsir en vain j'attends.
     Un lit est ennuyeuse chose
     Quand on ne dort ni ne repose.
     Je souffre, et grand est mon ennui,
     De ne voir trpasser la nuit
     Et l'aube  mon chevet reluire;
     Au jour pour me lever j'aspire.
     Ha! pour Dieu, soleil, hte-toi,
     Point ne sjourne, claire-moi,
     Fais dpartir la nuit obscure
     Et son ennui qui trop me dure!

            *       *       *
[p.166]
     La nuit ainsine te contendras,                2593
     Et de repos petit prendras,
     Se j'onques mal d'amors connui[58];
     Et quant tu ne porras l'ennui
     Soffrir en ton lit de veillier,
     Lors t'estovra apareillier,
     Chaucier, vestir et atorner,
     Ains que tu voies ajorner.
     Lors t'en kas en recele,
     Soit par pluie, soit par gele,
     Tout droit vers la maison t'amie,
     Qui sera espoir endormie,
     Et  toi ne pensera guieres.
     Une hore iras  l'uis derrieres
     Savoir s'il, est rems deffers,
     Et jucheras iluec defors
     Tout seus  la pluie et au vent;
     Aprs iras  l'uis devant,
     Et se tu treuves fendure,
     Ne fenestre, ne serrure,
     Oreille et ascoute parmi
     S'il se sunt lens endormi;
     Et se la bele sans plus veille,
     Ge te loe bien et conseille
     Qu'el t'oie plaindre et dolaser
     Si qu'el sache que reposer
     Ne pus en lit, por s'amiti.
     Bien doit fame aucune piti
     Avoir de celi qui endure
     Tel mal por li, se moult n'est dure.
       Si te dirai que tu dois faire
     Por l'amor de la dbonnaire
     De qui tu ne pues avoir aise;
     Au dpartir la porte baise,

[p.167]
     La nuit ainsi te conduiras                    2599
     Et de repos petit prendras,
     Si de l'amour j'ai connaissance.
     Enfin, rong d'impatience
     Et las en ton lit de veiller,
     Tu te mettras  t'habiller,
     Chausser et ta toilette faire
     Sans attendre que l'aube claire.
     Lors t'en iras en grand secret,
     Par la pluie et le froid seulet,
     Droit  la maison de ta mie
     Qui sera sans doute endormie,
     Ne songeant gure  son amant.
     Par derrire, une heure durant,
     Iras voir si l'huis, d'aventure,
     N'est pas ouvert. L, sur la dure,
     T'assiras  la pluie, au vent,
     Puis  la porte de devant
     Iras chercher une ouverture,
     Une fentre, une serrure,
     Pour couter silencieux
     Si tout repose dans ces lieux.
     Et si la belle encore veille,
     Heureux amant, je te conseille
     Qu'elle entende plaindre et gmir
     Tant qu'elle sache que dormir
     Ne peux au lit pour l'amour d'elle.
     Comment encor rester cruelle
     Pour un amant qui souffre tant,
     A moins d'avoir coeur trop mchant!
       coute ce que tu dois faire
     Pour l'amour de la dbonnaire
     Dont tu ne peux aise obtenir:
     La porte baise au dpartir,

            *       *       *
[p.168]
     Et por ce que l'en ne te voie                 2627
     Devant la maison, n'en la voie,
     Gar que tu soies repairis
     Anciez que jors soit esclairis.
     Icis venirs, icis alers,
     Icis veilliers, icis parlers,
     Font as amans sous lor drapiaus
     Durement ameigrir lor piaus:
     Bien le sauras par toi-mismes,
     Il convient que tu t'essames.
     Car bien saches qu'Amors ne lesse
     Sor fins amans color ne gresse:
     A ce sunt cil bien cognoissant
     Qui vont les dames trassant,
     Qui dient por eus losengier
     Qu'il ont perdu boivre et mengier;
     Et ge les voi, les jenglors,
     Plus cras qu'abbs ne que priors.
       Encor te commant et encharge
     Que tenir te faces por large
     A la pucele de l'ostel:
     Ung garnement li donne tel,
     Qu'el die que tu es vaillans.
     T'amie et tous ses bien-veillans
     Dois honorer et chiers tenir,
     Grans biens te puet par eus venir:
     Car cil qui sunt d'ele priv,
     Li conteront qu'il t'ont trov
     Preu, cortois et bien affaiti:
     Miex t'en prisera la moiti.
     Du pas gaires ne t'esloigne,
     Et se tu as si grant besoigne
     Que esloigner il te conviengne,
     Garde bien que tes cuers remaigne,

[p.169]
     Et prends garde qu'on ne te voie              2633
     Devant le seuil ou sur la voie
     Avant que le jour n'ait paru,
     Car tu peux tre reconnu.
     Tous ces allers et ces venues,
     Ces promenades par les rues
     La nuit, font les amants maigrir
     Durement et leur peau blmir;
     Et toi-mme en verras la preuve,
     Car il te faut subir l'preuve.
     Sache qu'Amour ne laisse point
     Aux amants fleur ni embonpoint;
     A ce sont bien reconnaissables
     Les amants trompeurs, mprisables,
     Qui disent pour se louanger
     Qu'ils ont perdu boire et manger,
     Et que je vois plus gras que moines,
     Abbs, et prieurs, et chanoines.
       De plus, je te commande et veux
     Que tu passes pour gnreux
     Du logis envers la servante;
     Donne-lui parure si gente
     Qu'elle proclame ta valeur.
     Tu dois tenir en grand honneur
     Tous les familiers de ta belle,
     Ils pourront te servir prs d'elle;
     Car peut-tre en l'intimit,
     Par hasard auront-ils vant
     Ton esprit et ta courtoisie;
     Moiti mieux t'aimera ta mie.
     Le pays ne quitte jamais;
     Mais si telle besogne avais
     Qu'il te fallt partir quand mme,
     Ton coeur laisse  celle qu'il aime

            *       *       *
[p.170]
     Et pense de tost retorner,                    2661
     Tu ne dois gaires sjorner:
     Fai semblant qu' voir te tarde
     Cele qui a ton cuer en garde.
       Or t'ai dit comment n'en-quel guise
     Amant doit faire mon servise:
     Or le fai donques, se tu viaus
     De la bele avoir tes aviaus.

               _L'Amant parle_.

       Quant Amor m'ot ce command,
     Je li ai lores demand:
     Sire, en quel guise ne comment
     Puent endurer cil amant
     Les maus que vous m'avs conts?
     Forment en sui espoents,
     Comment vit hons et comment dure
     En tele poine, n'en tel ardure?
     En duel, en sospirs et en lermes,
     Et en tous poins, et en tous termes
     Est en souci et en esveil.
     Certes durement me merveil
     Comment hons, s'il n'iere de fer,
     Puet vivre ung mois en tel enfer.
     Li Diex d'Amors lors me respont,
     Et ma demande bien m'espont.

               _Amor parle_.

     Biaus amis, par l'ame mon pere
     Nus n'a bien, s'il ne le compere;
     Si aime-l'en miex le chet,
     Quand l'en l'a plus chier achet;
     Et plus en gr sunt reu
     Li biens dont l'en a mal u[59].

[p.171]
     Et pense  bientt retourner,                 2667
     Tu ne dois gure sjouner:
     Fais semblant que ravoir te tarde
     Celle qui a ton coeur en garde.
       Je t'ai dit tout au long comment
     Doit servir un loyal amant.
     Or donc, reste  mes lois fidle
     Si tu veux jouir de ta belle.

               _L'Amant parle_.

     Tel tait son commandement.
     Lors je lui rpondis: Comment
     Les amants peuvent-ils donc, sire,
     Endurer si cruel martyre
     Que tout  l'heure avez cont?
     Vraiment j'en suis pouvant.
     Comment vit homme, et comment dure
     En tel deuil, en telle torture,
     Toujours en pleurs, gmissements
     Et longs soupirs, et par tous temps
     Rong d'inquitude horrible?
     Ce m'est chose incomprhensible
     Comment homme, s'il n'est de fer,
     Peut vivre un mois ert tel enfer.
     Le Dieu d'Amours lors me rplique
     Et ma demanda ainsi, m'explique:

               _Amour parle_.

     Par l'me de mon pre, amis,
     Nul n'a bien, s'il n'y met le prix;
     Car jouissance est mieux gote,
     Quand on l'a plus cher achete,
     Et les biens mous semblent meilleurs,
     Venant aprs de longs malheurs[59].

            *       *       *
[p.172]
     Il est voirs que nus maus n'ataint            2691
     A celi qui les amans taint.
     Ne qu'en puet espuisier la mer,
     Ne porroit-l'en les maus d'amer
     Conter en rommant, ne en livre;
     Et toutes voies convient vivre
     Les amans, qu'il lor est mestiers:
     Chascuns fuit la mort volentiers.
     Cil que l'en met en chartre oscure,
     Et en vermine et en ordure,
     Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine,
     Ne se muert mie por la poine;
     Esprance confort li livre,
     Qu'il se cuide voir dlivre
     Encor par aucune chevance:
     Et tretout autele bance
     A cis qu'Amors tient en prison,
     Il espoire sa garison.
     Ceste esprance le conforte,
     Et cuer et talent li aporte
     De son cors  martire offrir:
     Esprance li fait soffrir
     Tant maus que nus n'en sait le conte,
     Por la joie qui cent tans monte.
     Esprance par soffrir vaint[60],
     Et fait que li amant vivaint.
     Benoite soit Esprance
     Qui les amans ainsinc avance!
     Moult est Esprance cortoise,
     Qu'el ne laira j une toise
     Nul vaillant homme jusqu'au chief,
     Ne por pril, ne por meschief;
     Neis au larron que l'en veut pendre
     Fait-ele ads merci atendre.

[p.173]
     Certes nul mal ne peut atteindre              2697
     Ceux qu'on voit les amants treindre.
     Nul ne peut puiser la mer,
     Nul ne saurait les maux d'aimer
     Conter en roman ni en livre;
     Pourtant les amants veulent vivre,
     Si douloureux que soit leur sort;
     Chacun fuit volontiers la mort.
     Le captif, en cellule obscure,
     Rong de vermine et d'ordure,
     Mange son pain d'avoine noir
     Et ne meurt pas de dsespoir.
     Toujours le soutient l'esprance
     De sa prochaine dlivrance
     Par la ruse ou par le hasard.
     On peut l'amant mettre en regard
     Qu'Amour en sa prison enserre
     Et qui sa gurison espre;
     Le rconforte cet espoir
     Et lui donne coeur et pouvoir
     De se livrer  sa torture.
     Grce  lui des maux il endure
     Sans nombre, un bonheur attendant
     Qui montera cent fois autant.
     Amants fait vivre l'Esprance
     Et vainc  force de souffrance[60].
     Bnite l'Esprance soit
     Qui les amants ainsi rassoit!
     Moult est l'Esprance courtoise
     Et n'abandonne d'une toise
     Nul vaillant coeur jusqu' la fin
     Dans sa dtresse et son chagrin,
     Et jusqu'au larron qu'on va pendre
     Lui fait toujours sa grce attendre.

            *       *       *
[p.174]
     Iceste te garantira,                          2725
     Ne j de toi ne partira
     Qu'el ne te secore au besoing;
     Et avecqnes ce ge te doing
     Trois autres biens, qui grans soias
     Font  ceus qui sunt en mes las.
       Li primerains biens qui solace
     Ceus que li maus d'amer enlace,
     C'est Dous-Pensers qui lor recorde
     Ce o Esprance s'acorde,
     Quant li amant plaint et sospire,
     Et est en duel et en martire:
     Dous-Pensers vient  chief de pice
     Qui l'ire et le corrous despice,
     Et  l'amant en son venir
     Fait de la joie sovenir,
     Que Esprance li promet,
     Et aprs au devant li met
     Les yex rians, le nez tretis,
     Qui n'est trop grans, ne trop petits,
     Et la bouchete colore,
     Dont l'alaine est si savore:
     Si li plait moult quant il li membre
     De la faon de chascun membre.
     Encor va ses solas doublant,
     Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant
     Li membre, ou d'une bele chiere
     Que fait li a s'amie chiere,
     Dous-Pensers ainsinc assoage
     Les dolors d'amors et la rage.
     Icestui bien voil que tu aies,
     Et se tu l'autre refusoies,
     Qui n'est mie mains doucereus,
     Tu seroies moult dangereus.

[p.175]
     C'est elle qui te soutiendra,                 2731
     Jamais de toi ne partira
     Sans qu'au besoin secours te donne.
     Avec elle je t'abandonne
     Trois autres biens qui grands soulas
     Font  ceux qui sont dans mes lacs.
       Le premier de ces biens que trouvent
     Ceux qui les maux d'aimer prouvent,
     C'est Doux-Penser qui leur apprend
     O l'Esprance les attend.
     Quand l'amant se plaint et soupire
     Et grand deuil souffre et grand martyre,
     Doux-Penser vient lors doucement
     Dpecer l'ire et le tourment,
     Et lui retrace en sa pense
     Des biens l'image carresse
     Que l'Esprance lui promet,
     Et devant les yeux lui remet
     Cette bouchette colore,
     Dont l'haleine est si savoure,
     Les yeux riants, le nez gentil
     Qui n'est trop grand ni trop petit,
     Et moult lui plat quand lui rappelle
     Tretous les charmes de sa belle
     Et va ses soulas redoublant,
     Quand d'un souris, d'un beau-semblant
     Le berce, ou de l'accueil aimable
     Que lui fit sa mie adorable.
     Ainsi Doux-Penser adoucit
     Les maux dont Amour le poursuit.
     Donc ce premier don je t'octroie
     Et si le deuxime avec joie
     N'acceptais non moin doucereux,
     Tu serais par trop ddaigneux.

            *       *       *
[p.176]
       Li secons biens est Dous-Parlers            2759
     Qui a fait  mains bachelers
     Et  maintes dames secors:
     Car chascuns qui de ses amors
     Oit parler, moult s'en esbaudist.
     Si me semble que por ce dist
     Une dame qui d'amer sot,
     En sa chanon, ung cortois mot:
     Moult sui, fet-ele,  bonne escole,
     Quant de mon ami oi parole;
     Se m'ast Diex, il m'a garie
     Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.
     Cele de Dous-Parler savoit
     Quanqu'il en iert, car el l'avoit
     Essai en maintes manieres.
     Or te lo, et veil que tu quieres
     Ung compaignon sage et clant,
     A qui tu die ton talent,
     Et desqueuvres tout ton courage;
     Cis te fera grant avantage.
     Quant ti mal t'angoisseront fort,
     Tu iras  li par confort,
     Et parlers andui ensemble
     De la bele qui ton cuer emble,
     De sa biaut, de sa semblance,
     Et de sa simple contenance.
     Tout ton estat li conteras,
     Et conseil li demanderas
     Comment tu porras chose faire
     Qui  t'amie puisse plaire.
     Se cil qui tant iert tes amis,
     En bien amer a son cuer mis,
     Lors vaudra miex sa compagnie.
     Si est raison que il te die

[p.177]
       Doux-Parler sera le deuxime,               2765
     Qui porte au malheureux qui aime,
     Dame ou damoiseau, bon secours;
     Car entendre de ses amours
     Parler, c'est douce jouissance.
     C'est pour cela que dit, je pense,
     Une dame qui bien aimait
     En sa chanson ce joli trait:
     Je suis, fait-elle,  bonne cole,
     Oyant sur mon ami parole,
     Car, Dieu m'assiste, est tout guri
     Mon coeur quand on parle de lui.
     De Doux-Penser bien savait-elle
     Tous les secrets, et dut la belle
     L'essayer de maintes faons.
     Donc choisis en tes compagnons
     Un ami moult discret et sage,
     Car on tire grand avantage
     D'ouvrir son coeur  quelque ami
     Et son dsir, et son ennui.
     Quand l'angoisse sera trop forte,
     A lui va, qu'il te rconforte.
     Tous deux parlerez  l'envi
     D'Elle, qui ton coeur a ravi,
     De sa beaut, de sa semblance,
     De son aimable contenance.
     Tout ton tat lui conteras,
     Et conseil lui demanderas
     Comment tu pourras chose faire
     A ta belle qui puisse plaire.
     Et si ce meilleur des amis
     En bien aimer son coeur a mis,
     Lors vaudra mieux sa compagnie.
     Il sera lors droit qu'il te die

            *       *       *
[p.178]
     Se s'amie est pucele ou non[61],              2793
     Qui ele est, et comment a non,
     Si n'auras pas paor qu'il muse
     A t'amie, ne qu'il t'encuse;
     Ains vous entreporters foi,
     Et tu  luy, et il  toi.
     Saches que c'est moult plesant chose
     Quant l'en a homme  qui l'en ose
     Son conseil dire et son segr.
     Cel dduit prendras moult en gr,
     Et t'en tendras  bien pai,
     Puis que tu l'auras essai.
       Li tiers biens vient du regarder;
     C'est Dous-Regars, qui seult tarder
     A ceus qui ont amors lontaignes.
     Ms ge te lo que tu te taignes
     Bien prs de li por Dous-Regart,
     Que ses solas trop ne te tart:
     Car il est moult as amoreus
     Delitables et savoreus.
     Moult ont au matin bone encontre
     Li oel, quant Dame-Diex lor monstre
     Le saintuaire prcieux
     De quoi il sunt si envieus.
     Le jor que le puent voir
     Ne lor doit mie meschoir;
     Il ne doutent pluie ne vent,
     Ne nule autre chose grevant;
     Et quant li oel sunt en dduit,
     Il sunt si apris et si duit,
     Que seus ne sevent avoir joie,
     Ains vuelent que li cuers s'esjoie,
     Et font les maus assoagier:
     Car li oel cum droit messagier,

[p.179]
     Si sa mie est pucelle ou non[61]              2799
     Qui elle est, comment elle a nom.
     Lors n'auras peur qu'il en abuse
     Prs de ta mie, ou qu'il t'accuse;
     Vous vous entreporterez foi,
     Toi devers lui, lui devers toi.
     Tu sauras quelle bonne chose
     C'est d'avoir homme  qui l'on ose
     Son coeur ouvrir et confier,
     Bonheur que tu dois envier,
     Puissant remde  ta souffrance,
     Crois-moi, fais en l'exprience.
       Le troisime bien vient des yeux:
     C'est Doux-Regard. Aux amoureux
     De longue date, patience
     Il donne; avec persvrance
     Prs d'elle sois pour Doux-Regard;
     De ses faveurs crains le retard.
     Car c'est un bien si dsirable,
     Aux amoureux si dlectable!
     Heureux ceux  qui, le matin,
     Dieu montre parmi leur chemin
     Le moult prcieux sanctuaire
     Qu' si grand deuil leur coeur espre!
     Le jour qu'ils ont pu l'admirer,
     Tout malheur ils vont conjurer;
     Ils ne craignent ni vent, ni pluie,
     Nul accident, nulle avanie.
     Quand des amoureux l'oeil jouit,
     Il est si gent et bien instruit,
     Qu'il ne sait seul goter sa joie;
     Mais il veut que le coeur festoie
     Dont il court les maux soulager.
     Car les yeux, en prompt messager,

            *       *       *
[p.180]
     Tout maintenant au cuer envoient              2827
     Noveles de ce que ils voient;
     Et por la joie convient lors
     Que li cuer oblit ses dolors,
     Et les tnbres o il iere:
     Car, tout ausinc cum la lumiere
     Les tnbres devant soi chace,
     Tout ausinc Dous-Regars efface
     Les tnbres o li cuers gist,
     Qui nuit et jor d'amors languist:
     Car li cuers de riens ne se diaut,
     Quant li cel voient ce qu'il viaut.
       Or t'ai, ce m'est vis, desclar
     Ce dont ge te vi esgar,
     Car je t'ai cont sans mentir
     Les biens qui puent garentir
     Les amans, et garder de mort.
     Or sez qui te fera confort;
     Au mains auras-tu Esprance,
     S'auras Doulx-Penser sans doutance,
     Et Dous-Parler, et Dous-Regart.
     Chascuns de ceus veil qu'il te gart
     Tant que tu puisses miex atendre
     Autres biens qui ne sunt pas mendre,
     Ains greignors auras  avant,
     Ms ge te doing ds ore itant.

            *       *       *

                    XVIII


         Comment l'Amant dit cy qu'Amours
         Le laissa en ses grans doulours.


     Tout maintenant que Amors m'ot
     Di son plaisir, ge ne soi mot

[p.181]
     Aussitt vers le coeur envoient               2833
     Les nouvelles de ce qu'ils voient,
     Et dans ses transports sent le coeur
     Dissiper avec sa douleur
     Les tnbres qui l'obscurcissent.
     Tel qu'au matin s'vanouissent
     Soudain les ombres de la nuit,
     Tel Doux-Regard anantit
     Les tnbres o coeurs languissent
     Qui nuit et jour d'amour gmissent;
     Car le coeur de tout s'jouit
     Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit.
       Je t'ai fait, je pense, en bon matre,
     Tes fautes, tes erreurs connatre;
     Car je t'ai cont, sans mentir,
     Les biens qui peuvent garantir
     Les amants et sauver leur vie.
     Or donc, ces trois prsents n'oublie;
     Je te donne ainsi pour ta part
     Et Doux-Parler, et Doux-Regard,
     Et Doux-Penser, et l'Esprance;
     Ils te donneront assistance
     Et te feront attendre mieux
     D'autres biens non moins prcieux,
     Mais meilleurs encor par la suite;
     De ceux-ci ds ce jour profite.


            *       *       *


                    XVIII

         Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours
         Le laissa sans plus de discours.


     Sitt sa sentence rendue,
     Ne sais comment, mais de ma vue

            *       *       *
[p.182]
     Que il se fu esvanouis,                        2857
     Et ge rems essabouis,
     Quant ge ne vi lez-moi nului;
     De mes plaies moult me dolui,
     Et soi que garir ne pooie,
     Fors par le bouton o j'avoie
     Tout mon cuer mis et ma bance.
     Si n'avoie en nului fiance,
     Fors o Diex d'Amors, de l'avoir;
     Ainois savoie tout de voir,
     Que de l'avoir noient estoit,
     S'Amors ne s'en entremetoit.
       Li Rosiers d'une haie furent
     Clos environ, si cum il durent;
     Ms ge passasse la cloison
     Moult volentiers por l'achoison
     Du bouton qui sent miex que basme,
     Se ge n'en crainsisse avoir blasme;
     Ms asss tost pust sembler
     Que les Roses vousisse embler.


            *       *       *


                    XIX

         Comment Bel-Acueil humblement
         Offrit  l'Amant doucement
         A passer pour voir les Roses
         Qu'il dsiroit sor toutes choses.


     Ainsinc que je me porpensoie
     S'oultre la haie passeroie,
     Ge vi vers moi tout droit venant
     Ung varlet bel et avenant,
     En qui il n'ot riens que blasmer:
     Bel-Acueil se faisoit clamer,

[p.183]
     Amour s'est tt vanoui,                      2863
     Et je restai tout bloui
     Vers moi ne voyant plus personne.
     Drchef mon mal m'aiguillonne,
     Et je sais que gurir ne puis
     Que par le bouton o j'ai mis
     Tout mon coeur et mon esprance.
     Or, en nul je n'ai confiance
     Fors en Amour pour l'obtenir.
     Du premier coup j'ai d sentir
     Que n'en avais nulle puissance
     Sans sa gracieuse assistance.
       Les rosiers taient entours
     D'un cercle d'arbrisseaux fourrs;
     Or, j'aurais franchi la clture
     Moult volontiers pour la capture
     Du bouton bel et parfum,
     Si n'eusse craint d'tre blm;
     Mais tt pouvait-on me surprendre
     Sans me laisser les roses prendre.


            *       *       *


                    XIX


         Comment Bel-Accueil humblement
         Offrit  l'Amant doucement
         Le passage pour voir les Roses
         Qu'il dsirait sur toutes choses.


     Comme  me demander j'tais
     Si la haie outrepasserais,
     Droit  moi je vis d'aventure
     Varlet venir de gente allure
     En qui rien n'tait  blmer.
     Bel-Acueil se faisait nommer,

            *       *       *
[p.184]
     Filz fu Cortoisie la sage.                    2887
     Cis m'abandonna le passage
     De la haie moult doucement,
     Et me dist amiablement:

               _Bel-Acueil parle_.

     Biaus amis chiers, se il vous plest,
     Passs la haie sans arrest,
     Por l'odor des Roses sentir;
     Ge vous i puis bien garantir,
     N'i aurs mal ne vilonnie,
     Se vous vous gards de folie.
     Se de riens vous i puis aidier,
     J ne m'en quiers faire prier;
     Car prs sui de vostre servise,
     Ge le vous di tout sans faintise.

               _L' Amant respond_.

     Sire, fis-ge  Bel-Acueil,
     Ceste promesse en gr recueil:
     Si vous rens graces et merites
     De la bont que vous me dites;
     Car moult vous vient de grant franchise.
     Puisqu'il vous plaist, vostre servise
     Suis prest de prendre volentiers.
     Par ronces et par esglentiers
     Dont en la haie avoit asss,
     Sui maintenant oultre passs.
     Vers le bouton m'en vois errant,
     Qui mieudre odor des autres rent,
     Et Bel-Acueil me convoia.
     Si vous di que moult m'agra,
     Dont ge me poi si prs remaindre,
     Que au bouton pusse ataindre.

[p.185]
     Fils de la sage Courtoisie.                   2893
     Lors de passer il me convie
     Outre la haie, et doucement
     Me dit moult amicalement:

               _Bel-Accueil parle_.

     Vous plairait-il passer la haie,
     Bel ami, qui tant vous effraie,
     Pour l'odeur des roses sentir?
     Je puis combler votre dsir.
     Vous n'aurez mal ni vilenie
     Si vous vous gardez de folie.
     Si je puis en rien vous aider,
     Je ne me ferai pas prier,
     Et je m'offre en toute franchise
     A vous servir  votre guise.

               _L'Amant rpond_.

     A Bel-Accueil j'ai rpondu:
     Sire, j'accepte confondu
     Votre promesse et vous rends grce,
     Car votre bont me surpasse;
     Mais vous parlez si franchement
     Que je ne puis faire autrement
     Que d'accepter par dfrence.
     Lors donc, grce  son assistance,
     Je franchis ronces, glantiers,
     Qui me sparaient des rosiers,
     Et fus cherchant la fleur aime
     Plus que toute autre parfume,
     Et Bel-Accueil m'accompagnait.
     Lors bien heureux mon coeur tait
     D'approcher de si prs la rose
     Que je voyais l frache close,

            *       *       *
[p.186]
     Bel-Acueil moult bien me servi,               2917
     Quant le bouton de si prs vi;
     Ms uns vilains qui grant honte ait,
     Prs d'ilecques repost s'estoit.
     Dangiers ot nom, si fu closiers
     Et garde de tous les Rosiers.
     En ung destor fu li cuvers,
     D'erbes et de fuelles couvers
     Por ceus espier et sorprendre
     Qu'il voit as Roses la main tendre.
     Ne fu mie seus li gaignons,
     Ainois avoit  compaignons
     Male-Bouche le genglor,
     Et avec lui Honte et Paor.
     La miex vaillans d'aus si fu Honte;
     Et sachis que qui  droit conte
     Son parent et son linage,
     El fu fille Raison la sage,
     Et ses peres ot non Meffez,
     Qui est si hidous et si lez,
     Conques o lui Raison ne jut,
     Ms du voir Honte conut,
     Et quant Diex ot fait Honte nestre,
     Chast, qui dame doit estre
     Et des Roses et des boutons,
     Iert assaillie des gloutons,
     Si qu'ele avoit mestiers d'ae,
     Car Venus l'avoit envae,
     Qui nuit et jor sovent li emble
     Boutons et Roses tout ensemble.
     Lors requist  Raison sa fille
     Chast, que Venus essille:
     Por ce que desconseillie iere
     Volt Raison fere sa priere,

[p.187]
     Et Bel-Accueil moult je bnis                 2923
     Quand de si prs le bouton vis.
     Mais, hlas! fcheuse rencontre!
     Un vilain dormait  rencontre;
     C'tait Danger, l'affreux closier
     Et le gardien du beau rosier.
     Pour ceux pier et surprendre
     Qu'il voit au rosier la main tendre,
     Il tait, le tratre, couch
     Sous l'herbe et les feuilles cach.
     Le chien n'tait pas seul, du reste,
     Car je vis, compagnon funeste,
     Malebouche le clabaudeur
     Aprs lui tranant Honte et Peur.
     De tous la meilleure tait Honte;
     Car aussi bien si l'on remonte
     A sa naissance et sa maison,
     Elle est de la sage Raison
     La fille, et Mfait est son pre,
     Monstre hideux et sanguinaire.
     Jamais Raison ne lui cda,
     Un regard seul la fconda;
     Et lorsque Dieu Honte fit natre,
     Chastet qui dame doit tre
     Et des roses et des boutons,
     Seule  la merci des gloutons,
     En vain implorait assistance.
     Vnus l'avait en sa puissance,
     Vnus qui, le jour et la nuit,
     Et roses et boutons ravit.
     Chastet par Vnus navre
     A Raison vint toute plore
     Et sa fille lui demanda.
     Raison sa prire exaua

            *       *       *
[p.188]
     Et li presta  sa requeste                    2951
     Honte qui est simple et honeste:
     Et por les Roses miex garnir,
     I fist Jalousie venir
     Paor qui be durement
     A faire son commandement.
     Or sunt as Roses garder troi,
     Por ce que nus, sans lor otroi,
     Ne Rose, ne bouton n'emport.
     Ge fusse arivs  bon port,
     Se d'els troi ne fusse aguetis:
     Car li frans, li bien afetis
     Bel-Acueil se penoit de faire
     Quanqu'il savoit qui me doit plaire.
     Sovent me semont d'aprochier
     Vers le bouton, et d'atouchier
     Au Rosier qui l'avoit chargi[62];
     De ce me donnoit-il congi.
     Por ce qu'il cuide que gel' voille,
     A-il coillie une vert foille
     Lez le bouton qu'il m'a donne,
     Por ce que prs ot est ne.
       De la foille me fis moult cointe;
     Et quant ge me senti acointe
     De Bel-Acueil, et si privs,
     Ge cuidai bien estre arrivs.
     Lors ai pris cuer et hardement
     De dire  Bel-Acueil comment
     Amors m'avoit pris et navr.
     Sire, fis-ge, jams n'aur
     Joie, se n'est par une chose,
     Que j'ai dedans le cuer enclose
     Une moult pesant maladie;
     Ne sai comment ge le vous die,

[p.189]
     Et lui prta sur sa requte                   2957
     Honte qui est simple et honnte,
     Et pour les roses mieux garnir,
     Jalousie aussi fit venir
     Peur toujours prte  son service
     Contre Vnus et sa malice.
     Ainsi, ces trois gardiens fcheux
     Veillaient que nul audacieux
     Ne vnt rose ou bouton soustraire.
     Au bout de ma dure carrire,
     J'tais, si ne fusse pi;
     Car mon gent et doux alli,
     Bel-Accueil, s'efforait de faire
     Tout ce qu'il savait pour me plaire,
     Souvent m'exhortait d'approcher
     Vers le bouton, et de toucher
     Du moins le Rosier qui le porte,
     M'encourageant de toute sorte.
     Il fut, prvenant mon dsir,
     Une verte feuille cueillir
     Tout proche de la rose ne
     Et qu'aussitt il m'a donne.
       De la feuille alors je me fis
     Parure, et quand je me sentis
     Bel-Accueil aussi favorable,
     Je crus mon succs vritable,
     Et mon courage ranimant,
     Je dis  Bel-Accueil comment
     D'Amour j'tais, une victime:
     Sire,  moi nul bonheur n'estime
     Que par une chose advenir,
     Car je sens en mon coeur svir
     Une cruelle maladie.
     Mon audace excuser vous prie,

            *       *       *
[p.190]
     Car ge vous criens  correcier:               2985
     Miex vodroie  cotiaus d'acier
     Piece  piece estre depcis,
     Que vous en fussis correncis.

               _Bel-Acueil_

     Dites, fet-il, vostre voloir,
     Que j ne m'en verrez doloir
     De chose que vous puissis dire.

               _L'Amant_.

     Lors li ai dit: Sachis, biau sire,
     Amors durement me tormente.
     Ne cuidis pas que ge vous mente;
     Il m'a o cuer cinq plaies faites.
     J les dolors n'en seront traites,
     Se le bouton ne me baillis,
     Qui est des autres miex taillis.
     Ce est ma mort, ce est ma vie,
     De nule riens n'ai plus envie.
     Lors s'est Bel-Acueil effras,

               _Bel-Acueil_.

     Et me dist: Frere, vous bas
     A ce qui ne puet avenir:
     Comment! me vouls-vous honnir?
     Vous m'averis bien assot,
     Se le bouton avis ost
     De son Rosier; n'est pas droiture
     Que l'en l'oste de sa nature.
     Vilains estes du demander,
     Lessis-le croistre et amander;

[p.191]
     Car j'ai peur de vous courroucer:             2993
     Mieux voudrais me voir dpecer
     A couteaux d'acier pice  pice
     Que de rien faire qui vous blesse.

               _Bel-Accueil_.

     Dites, fait-il, votre vouloir,
     Jamais ne me verrez douloir
     De rien que vous me puissiez dire.

               _L'Amant_.

     Lors je lui dis: Sachez, beau sire,
     Qu'Amour me fait beaucoup souffrir,
     A vous je n'oserais mentir.
     Il m'a fait au coeur cinq blessures,
     Point ne guriront mes tortures
     Si le bouton ne m'est baill
     Plus que tout autre bien taill;
     Il est ma mort, il est ma vie,
     Et rien de plus mon coeur n'envie.
     Alors Bel-Accueil plein d'effroi:

               _Bel-Accueil_.

     Frre, rpondit-il, pourquoi
     Vous bercez-vous d'une esprance
     Dont jamais n'aurez jouissance?
     Comment, me voulez-vous honnir?
     Car ce serait moult me trahir
     Que de vouloir ter la rose
     Du rosier o elle repose.
     C'est d'un coeur pervers, insens,
     Que l'oter d'o Dieu l'a plac.

            *       *       *
[p.192]
     Nel' voudroie avoir desert                   3011
     Du Rosier qui l'a aport,
     Por nule riens vivant, tant l'ains.

               _L'Acteur_.

     Atant saut Dangiers li vilains
     De l o il estoit mucis.
     Grans fu, et noirs et hricis,
     S'ot les yex rouges comme feus,
     Le ns fonci, le vis hideus,
     Et s'escrie cum forcens:

               _Dangier_.

     Bel-Acueil, por quoi amens
     Entor ces Roses ce vassaut?
     Vous faites mal, se Diex me saut,
     Qu'il be  vostre avilement:
     Dehait ait, fors vous solement[63],
     Qui en ces porpris l'amena!
     Qui felon sert, itant en a.
     Vous li cuidis grant bont faire,
     Et il vous quiert honte et contraire.


            *       *       *


                    XX


         Comment Dangier villainement
         Bouta hors despiteusement
         L'Amant d'avecques Bel-Acueil,
         Dont il eut en son coeur grant dueil.


     Fuis, vassaus; fuis de ci,
     A poi que ge ne vous oci:

[p.193]
     Moult vilaine est votre demande,              3017
     Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende,
     Car ne voudrais le voir ravir
     Au rosier qui l'a fait fleurir,
     Sachez-le bien, pour rien au monde.

               _L'Auteur_.

     Soudain surgit Danger l'immonde,
     Du gte o il s'tait gliss,
     Grand et noir, le poil hriss,
     Les yeux comme une flamme ardente,
     Nez camus, face repoussante,
     Il criait comme un forcen:

               _Danger_.

     Bel-Accueil, qu'avez-vous men
     Ce vassal auprs de la Rose?
     Par Dieu, vous ftes belle chose,
     Il veut votre avilissement.
     Malheur! si de vous seulement[63]
     Ne me venait cette avanie?
     Flon servir, c'est flonie.
     Or vous lui faites grand' bont;
     Lui vous rend honte et vilet.


            *       *       *


                    XX


         Comment Danger dans sa furie
         Expulse avec ignominie
         L'Amant d'avecque Bel-Accueil,
         Dont il eut en son coeur grand deuil.


     Fuyez, vassal, loin de ma vue;
     Hors de l, sinon je vous tue!

            *       *       *
[p.194]
     Bel-Acueil mal vous congnoissoit,             3035
     Qui de vous servir s'angoissoit.
     Si le bas  conchier,
     Ne me quier ms en vous fier:
     Car bien est ores esprouve
     La trason qu'avez couve.


            *       *       *


                    XXI


         Ci dit que le villain Dangier
         Chaa l'Amant hors du vergier
         A une maue  son col[64]:
         Si resembloit et fel et fol.


     Plus n'osai ilec remanoir,
     Por le vilain hidous et noir
     Qui me menace  assaillir:
     La haie m'a fait tressaillir
     A grant paor et  grant heste;
     Et li vilains crole la teste,
     Et dist se jams i retour,
     Il me fera prendre ung mal tour.
       Lors s'en est Bel-Acueil fois,
     Et ge rems tous esbahis,
     Honteus et mas, si me repens,
     Quant onques dis ce que ge pens:
     De ma folie me recors,
     Si voi que livrs est mes cors
     A duel,  poine et  martire,
     Et de ce ai la plus grant ire,
     Que ge n'osai passer la haie.
     Nus n'a mal qui amors n'essaie:
     Ne cuidis pas que nus congnoisse,
     S'il n'a am, qu'est grant angoisse.

[p.195]
     Bel-Accueil mal vous connaissait              3043
     Qui de vous servir s'efforait;
     Car bien est maintenant prouve
     La trahison qu'avez couve.
     Ne songez pas  me tromper
     Ni devers moi vous disculper.


            *       *       *


                    XXI


         Icile vilain Danger chasse
         Le pauvre Amant hors de la place,
         Une grand' massue  son col[64],
         Il ressemblait flon et fol.


     Je voyais, saisi d'pouvante,
     Sa face noire et grimaante
     Qui menaait de m'assaillir.
     Je m'en fus vite refranchir
     La haie, et cette horrible bte
     De loin criait, branlant la tte:
     Si jamais revenez un jour,
     Je vous mnage un mauvais tour!
       Bel-Accueil avait pris la fuite;
     Epuis de telle poursuite,
     Je restai honteux, interdit,
     Repassant ce que j'avais dit.
     Alors je compris ma folie
     Et combien mon me remplie
     tait d'amertume et d'horreur.
     Ce qui plus torturait mon coeur,
     C'tait l'infranchissable haie.
     Seul celui qui l'amour essaie
     Connat l'angoisse et la douleur,
     Et la souffrance et le malheur.

            *       *       *
[p.196]
     Amors vers moi trop bien s'aquite             3065
     De la poine qu'il m'avoit dite;
     Cuers ne porroit mie penser,
     Ne bouche d'omme recenser
     De ma dolor la quarte part.
     A poi que li cuers ne me part,
     Quant de la Rose me souvient,
     Que si eslongnier me convient.


            *       *       *


                    XXII


         Comment Raison de Dieu ayme,
         Est jus de sa tour devale,
         Qui l'Amant chastie et reprent
         De ce que fol Amour emprent.


     En ce point ai grant piece est,
     Tant que me vit ainsinc mat
     La dame de la haute garde,
     Qui de sa tour aval esgarde:
     Raison fu la dame apele.
     Lors est de sa tour devale,
     Si est tout droit vers moi venue.
     El ne fu joine; ne chenue,
     Ne fu trop haute, ne trop basse,
     Ne fu trop megre, ne trop grasse,
     Li oel qui en son chief estoient,
     A deus estoiles resembloient:
     Si ot o chief une coronne,
     Bien resembloit haute personne.
     A son semblant et  son vis
     Pert que fu faite en paradis,
     Car Nature ne sust pas
     Ovre faire de tel compas.

[p.197]
     Amour vers moi trop bien s'acquitte           3073
     De la peine qu'il m'a prdite.
     Nul ne saurait mme penser
     Ni bouche d'homme recenser
     Le quart de tout ce que j'endure,
     Et quand de la Rose, vous jure,
     Il me souvient, c'est  mourir;
     Pourtant il me convient partir.


            *       *       *


                    XXII


         Comment de Dieu Raison aime,
         Tt de sa tour est dvale,
         Qui l'Amant chtie et reprend,
         Car fol amour il entreprend.


     En ce point j'ai fait longue route
     Tant qu'enfin m'aperut sans doute
     La dame du haut de sa tour
     Qui fait bonne garde  l'entour;
     Raison est la dame apele.
     Elle est de sa tour dvale,
     Et je la vis venir  moi,
     Ni jeune, ni vieille, ma foi,
     Et ni trop haute, ni trop basse,
     Et ni trop maigre, ni trop grasse.
     Les yeux qui en son chef taient
     A deux toiles ressemblaient;
     Ceignait son chef une couronne,
     Bien ressemblait haute personne.
     A son semblant, ses traits exquis,
     On sentait que du paradis
     Elle vint, car jamais Nature
     Ne tailla telle crature.

            *       *       *
[p.198]
     Sachis, se la lettre ne ment,                3095
     Que Diex la fist nomement
     A sa semblance et  s'ymage,
     Et li donna tel avantage,
     Qu'el a pooir et seignorie
     De garder homme de folie,
     Por qu'il soit tex que il la croie.
     Ainsinc cum ge me dmentoie,
     Atant es-vous Raison commence.

               _Raison parle  l'Amant_.

     Biaus amis, folie et enfance
     T'ont mis en poine et en esmai:
     Mar vis le bel tens de mai
     Qui fist ton cuer trop esgaier;
     Maralas onques umbroier
     O vergier dont Oiseuse porte
     La clef dont el t'ovrit la porte.
     Fox est qui s'acointe d'Oiseuse,
     S'acointance est trop prilleuse:
     El t'a tra et dcu,
     Amors ne t'ust pas nu
     S'Oiseuse ne t'ust conduit
     O biau vergier o est Dduit.
     Se tu as folement ovr,
     Or fai tant qu'il soit rescovr,
     Et garde bien que tu ne croies
     Le conseil par quoi tu foloies.
     Bel foloie qui se chastie;
     Et quant jones hons fait folie,
     L'en ne s'en doit pas merveillier.
     Or te voil dire et conseillier
     Que l'amors metes en obli,
     Dont ge te voi si afoibli,

[p.199]
     Sachez, si la lettre ne ment,                 3103
     Que Dieu la fit assurment
     A sa semblance et son image,
     Et lui donna tel avantage
     Qu'elle peut les hommes gurir
     De folie ou les garantir,
     S'ils veulent ses conseils entendre.
     Me voyant tant de pleurs rpandre,
     Lors ainsi Raison commena:

               _Raison parle  l'Amant_.

     Bel ami, ce qui te causa
     Tant de mal, c'est folle jeunesse
     Et du beau temps de mai l'ivresse
     Qui ton coeur fit trop gayer.
     Mal te prit d'aller ombroyer
     Au verger dont Oyseuse porte
     La clef dont elle ouvrit la porte.
     Oui, c'est elle qui t'a trahi;
     Sans elle Amour ne t'et pas nui.
     Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse,
     Accointance trop prilleuse!
     Pour ton mal elle t'a conduit
     Au verger qu'habite Dduit.
     Puisque tu connais ta folie,
     Il faut la rparer. Oublie
     D'abord et hte-toi de fuir
     Le conseil qui t'a fait faillir.
     Belle erreur est qui se pallie,
     Et si jeune homme fait folie,
     L'on ne doit point s'merveiller.
     Or donc je te vais conseiller.
     teins cette amoureuse envie,
     Cause de la chtive vie

            *       *       *
[p.200]
     Et si conquis et torment.                    3127
     Je ne voi mie ta sant,
     Ne ta garison autrement;
     Car moult te be durement
     Dangier le fel  guerroier.
     Tu ne l'as mie  essaier:
     Et de Dangier noient ne monte
     Envers que de ma fille Honte,
     Qui les Rosiers deffent et garde,
     Cum cele qui n'est pas musarde;
     Si en dois avoir grand paor,
     Car  ton os n'i vois pior.
     Avec ces deux est Male-Bouche
     Qui ne sueffre que nus i touche;
     Anciez que la chose soit faite,
     L'a-il j en cent leus retraite.
     Moult as  faire  dure gent,
     Or garde liquiex est plus gent,
     Ou du lessier, ou du porsivre
     Ce qui te fait  dolor vivre.
     C'est li maus qui Amors a non,
     O il n'a se folie non;
     Folie! se m'ast Diex, voire.
     Homs qui aime ne puet bien faire,
     N'a nul preu de ce mont entendre,
     S'il est clers, il pert son aprendre;
     Et se il fait autre mestier,
     Il n'en puet gures esploitier.
     Ensorquetout il a plus poine
     Que n'ont hermite, ne blanc moine.
     La poine en est desmsure,
     Et la joie a corte dure.
     Qui joie en a, petit li dure,
     Et de l'avoir est aventure;

[p.201]
     Dont je te vois si tourment.                 3135
     Je n'entrevois pour toi sant
     Ni gurison par autre voie,
     Car Danger se fait moult grand' joie,
     Le flon, de te guerroyer.
     Ne va pas  lui t'essayer.
     Encor Danger pour rien ne compte
     A ct de ma fille Honte,
     Qui les Rosiers garde et dfend
     D'un oeil actif et vigilant.
     C'est elle surtout qu'il faut craindre
     Pour ton fatal dsir contraindre.
     Et Malebouche les soutient;
     Malheur  qui les toucher vient!
     Devant que soit faite la chose,
     Dj par cent lieux il en glose.
     Moult as  faire  dure gent;
     Or vois lequel est plus urgent
     Ou de laisser, ou de poursuivre
     Ce qui te fait  douleur vivre.
     De ce mal Amour est le nom,
     Plutt folie, et pourquoi non?
     Folie, oui, pour Dieu! je prfre,
     Car amoureux ne sait bien faire,
     Nul profit n'en saurait avoir;
     S'il est clerc, il perd son savoir,
     Et s'il suit une autre carrire,
     Il ne saurait l'exploiter gure,
     Et de peines cent fois autant
     Souffre qu'hermite ou moine blanc.
     La peine en est dmesure,
     Le plaisir de courte dure,
     Et pour ce bonheur d'un instant
     Qui leur chappe bien souvent,

            *       *       *
[p.202]
     Car ge voi que maint s'en travaillent,        3161
     Qui en la fin du tout i faillent.
     Onques mon conseil n'atendis,
     Quant au Diex d'Amors te rendis:
     Le cuer que tu as trop volage
     Te fist entrer en tel folage.
     La folie fu tost emprise,
     Ms  l'issir a grant mestrise.
     Or met l'amor en nonchaloir,
     Qui te fait vivre et non valoir:
     Car la folie ads engraigne,
     Qui ne fait tant qu'ele remaigne.
     Pren durement as dens le frain,
     Et donte ton cuer et refrain.
     Tu dois metre force et deffense
     Encontre ce que tes cuers pense:
     Qui toutes hores son cuer croit,
     Ne puet estre qu'il ne foloit.


            *       *       *


                    XXIII


         Si respond l'Amant  rebours
         A Raison qui luy blasme Amours.


     Quant j'o ce chastiement,
     Je rpondi irement:
     Dame, ge vous veil moult prier
     Que me lessiez  chastier.
     Vous me dites que ge refraigne
     Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne:
     Cuidies-vous donc qu'Amors consente
     Que je refraigne et que ge dente
     Le cuer qui est tretout siens quites?
     Ce ne puet estre que vous dites.

[p.203]
     Combien leur existence jouent                 3169
     Qui la plupart au port chouent?
     Pourquoi mon conseil n'attendis
     Quand au Dieu d'Amours te rendis?
     C'est ton coeur, hlas! trop volage
     Qui subit ce fol esclavage;
     Vite folie on entreprend,
     Mais on en sort moult durement.
     Or, ce fatal amour oublie
     Dont tu vis, mais qui t'humilie,
     Car la dmence va croissant
     Si contre elle on ne se dfend.
     Ton frein avec courage broie,
     Dompte ce coeur qui te guerroie,
     Car son coeur qui trop souvent croit
     Toujours s'gare et se doit.
     Rsiste donc sans dfaillance
     Encontre ce que ton coeur pense.


            *       *       *


                    XXIII


         Cy rpond l'Amant au rebours
         A Raison blmant Dieu d'Amours.


       Quand j'ous cette rprimande,
     Je lui dis en colre grande:
     Dame, je veux vous demander
     De ne plus tant me gourmander.
     Vous me dites mon coeur contraindre
     Pour qu'Amour ne le puisse atteindre.
     Pensez-vous qu'il puisse accepter
     Voir contraindre un coeur et dompter
     Qu'il retient tout en sa puissance?
     Vous me voyez dans l'impuissance.

            *       *       *
[p.204]
     Amors a si mon cuer dont,                    3191
     Qu'il n'est ms  ma volent:
     Ains le justise si forment,
     Qu'il i a faite clef fermant.
     Or m'en lessis du tout ester,
     Car vous porris bien gaster[65]
     En oiseuse vostre franois:
     Ge vodroie morir ainois
     Qu'Amors m'ust de fauscet
     Ne de trason art.
     Ge me voil loer ou blasmer
     Au darrenier de bien amer,
     Si m'en desplet qui me chastie.
     Atant s'est Raison dpartie,
     Qui bien voit que por sermonner
     Ne me porroit de ce torner.
       Ge rems d'ire et de duel plains:
     Sovent plore et sovent me plains
     Que ne soi de moi chevissance,
     Tant qu'il me vint en remembrance
     Qu'Amors me dist que ge quisse
     Ung compaignon cui ge disse
     Mon conseil tout outrement,
     Si m'osteroit de grant torment.
     Lors me porpensai que j'avoie
     Ung compaignon que ge savoie
     Moult  loial; Amis ot non;
     Onques n'oi mieuldre compaignon.


            *       *       *

[p.205]
     Amour a mon coeur tant dompt                 3199
     Qu'il n'est plus  ma volont;
     Pour mieux assurer sa capture,
     Il l'a ferm d'une clef sre.
     Or cessez de me tourmenter,
     Car vous ne sauriez que gter
     Votre franais en pure perte,
     Et j'aimerais mieux mourir certe,
     Qu'Amour, me pt de fausset
     Reprendre et de dloyaut.
     Je veux aimer tout  mon aise
     Jusqu' la fin, ne vous dplaise;
     Sont vos avis hors de saison.
     Alors dut s'en aller Raison
     Voyant sa science perdue
     Contre une me aussi rsolue.
       De deuil et de colre plein
     Souvent pleure et souvent me plain
     De rester ainsi sans dfense;
     Tant qu'enfin me vint souvenance
     Qu'Amour m'avait dit d'esssyer
     Compagnon  qui confier
     Sans rserve toute ma peine,
     Qui me console et me soutienne.
     Alors je songeai que j'avais
     Un compagnon que je savais
     Loyal et bon. Ami s'appelle,
     Oncques n'en eus de plus fidle.


            *       *       *

[p.206]
                    XXIV


         Comment, par le conseil d'Amours,         3219
         L'Amant vint faire ses clamours
         A Amis, a qui tout compta,
         Lequel moult le rconforta.


     A li m'en vins grant alure,
     Si li desclos Pencloure
     Dont ge me sentoie enclo,
     Si cum Amors m'avoit lo,
     Et me plains  lui de Dangier,
     Qui par poi ne me volt mengier,
     Et Bel-Acueil en fist aler,
     Quant il me vit  lui parler
     Du bouton  qui ge boie,
     Et me dist que le comparroie,
     Se jams par nule achoison
     Me voit passer la cloison.
     Quant Amis sot la vrit,
     Il ne m'a mie espoent;


            *       *       *


                    XXV


         Comment Amys moult doucement
         Donne rconfort  l'Amant.


     Ains me dist: Compains, or sois
     Sur, et ne vous esmais;
     Ge congnois bien piea Dangier,
     Il a apris  leidangier,
     A leidir et  menacier
     Ceus qui aiment au commencier.


[p.207]
                    XXIV


         Comment, par le conseil d'Amour,          3227
         L'Amant instruit sans nul dtour
         Ami de sa msaventure
         Qui le console et le rassure.


       A lui lors je fus  grands pas
     Dcouvrir tout mon embarras
     Et mon inquitude amre,
     Et d'Amour la leon entire.
     Je me plaignis comment Danger
     Pour un peu faillit me manger,
     Et Bel-Accueil hors de la place
     Fit aller, quand il vit qu'en grce
     Le bouton je lui demandais,
     Et me dit que je le paierais
     Si jamais encor d'aventure
     Je venais franchir la clture.
     Quand Ami sut la vrit
     Il ne m'a pas pouvant;


            *       *       *


                    XXV


         Comment d'Ami douce parole
         L'Amant reconforte et console.


       Mais me dit: Compagnon, soyez
     Tranquille et ne vous effrayez.
     Je le connais de longue date
     Ce Danger qui si fort clate
     En cris, menaces, vains discours,
     Contre novices en amours.

            *       *       *
[p.208]
     Piece a que ge l'ai esprouv;                 3245
     Se vous l'avez felon trouv,
     Il iert autres au derrenier:
     Ge le congnois cum ung denier.
     Il se set bien amoloier,
     Par chuer et par soploier[66];
     Or vous dirai que vous fers:
     Ge lo que vous li requers
     Qu'il vous pardoint sa mal-voillance,
     Par amors et par acordance;
     Et li mets bien en convent,
     Que jams ds or en avant
     Ne fers riens qui li desplese.
     C'est la chose qui plus li plese,
     Qui bien le chue et le blandist.

               _L'Amant_.

     Tant parla Amis et tant dist,
     Qu'il m'a auques rconfort,
     Et hardement et volent
     Me donna d'aler essaier
     Se Dangier porroie apaier.


            *       *       *


                    XXVI


         Comment l'Amant vient  Dangier,
         Luy prier que plus ledangier
         Ne le voulsist, et par ainsi
         Humblement luy crioit mercy.


     A Dangier suis venu honteus,
     De ma ps faire convoiteus;
     Ms la haie ne passai pas,
     por ce qu'il m'ot v le pas.

[p.209]
     Croyez-en mon exprience,                     3253
     Si le premier jour sa dmence
     Effraie, il est autre au dernier,
     Je le connais comme un denier.
     Rien n'adoucit mieux ce cerbre
     Que la caresse et la prire[66].
     Or, voici ce que vous ferez:
     D'abord vous lui demanderez
     Qu'il vous pardonne votre injure
     Par amour, bienveillance pure,
     Et jurez-lui, la main levant,
     Que jamais plus dornavant
     Ne ferez rien qui lui dplaise;
     Car il n'est rien qui tant lui plaise
     Que caresse de bon flatteur.

               _L'Amant_.

     Parlait avec tant de chaleur
     Ami, que mon me ravie
     Reprit courage. Alors l'envie
     Me vint aussitt d'essayer
     Si je pourrais l'apitoyer.


            *       *       *


                    XXVI


         Comment l'Amant vient et supplie
         Danger que ses torts il oublie,
         Pour l'apaiser, et puis ainsi
         Humblement lui criait merci.


       A Danger vins d'un pas timide
     Et de faire ma paix avide,
     Mais sans la clture franchir
     Pour ne pas lui dsobir.

            *       *       *
[p.210]
     Ge le trov en pis dreci,                   3273
     Fel par semblant et corroci,
     En sa main ung baston d'espine.
     Ge tins vers lui la chiere encline,
     Et li dis: Sire, je sui ci
     Venus por vous crier merci;
     Moult me poise, s'il pust estre,
     Dont ge vous fis onques irestre;
     Ms or sui prest de l'amender
     Si cum vous vodrois commender.
     Sans faille Amors le me fist faire,
     Dont ge ne puis mon cuer retraire;
     Ms jams jor n'aurai bance
     A riens dont vous aies pesance;
     Ge voil miex soffrir ma mesaise,
     Que faire riens qui vous desplaise.
     Or vous requiers que vous ais
     Merci de moi, et apais
     Vostre ire qui trop m'espoente,
     Et ge vous jur et acrante
     Que vers vous si me contendrai,
     Que j de riens ne mesprendrai:
     Por quoi vous me voillis grer
     Ce que ne me pos ver.
     Voillis que j'aim tant solement,
     Autre chose ne vous demant;
     Toutes vos autres volents
     Ferai, se ce me crants.
     Si nel' pos-vous destorber,
     J ne vous quier de ce lober;
     Car j'amerai puisqu'il me siet,
     Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet;
     Ms ne vodroie por mon pois
     D'argent, qu'il fust sus votre pois.

[p.211]
     L seul sur ses pieds il se dresse            3281
     Feignant grand' fureur et rudesse,
     Brandissant son bton noueux.
     La tte basse et tout honteux
     Je lui dis: Vous me voyez, Sire,
     Accouru pour pardon vous dire
     Et combien je suis attrist
     De vous avoir tant irrit.
     S'il faut que mon crime j'amende,
     Je suis prt, que Danger commande.
     Mais Amour possde mon coeur,
     Lui seul est cause de l'erreur.
     Mon seul dsir est de ne faire
     Que ce qui peut vous satisfaire,
     Et j'aime mieux cent fois souffrir
     Que votre vengeance encourir.
     Avoir de moi merci vous prie,
     Or, apaisez votre furie
     Qui me glace de grand effroi,
     Et je vous jure par ma foi
     Que je saurai si bien me prendre
     Que jamais n'y pourrez reprendre.
     Veuillez mon pardon m'octroyer,
     Ce ne pouvez me dnier.
     Ah! permettez que j'aime encore,
     Nulle autre chose je n'implore;
     Toutes vos autres volonts
     Ferai si ce me permettez.
     Ne repoussez pas ma prire;
     Jusqu'au bout je serai sincre,
     Car ne peut plus qu'aimer mon coeur
     Pour mon bien ou pour mon malheur;
     Mais pour mon poids d'argent je n'ose
     Rien faire qui vous indispose.

            *       *       *
[p.212]
     Moult trovai Dangier dur et lent              3307
     De pardonner son maltalent;
     Et si le m'a-il pardonn
     En la fin, tant l'ai sermonn,
     Et me dist par parole brive:

               _Dangier_.

     Ta requeste riens ne me grive,
     Si ne te voil pas escondire:
     Saches ge n'ai vers toi point d'ire.
     Se tu aimes,  moi qu'en chaut?
     Ce ne me fait ne froit, ne chaut:
     Ads aime, ms que tu soies
     Loing de mes Roses toutesvoies,
     J ne te porterai menaie,
     Se tu jams passes la haie.

               _L'Amant_.

     Ainsinc m'otroia ma requeste;
     Et je l'alai conter en heste
     A Amis qui s'en esjo,
     Cum bon compains, quant il l'o.

               _Amis_.

     Or va, dist-il, bien vostre affaire,
     Encor vous sera dbonnaire
     Dangier qui fait  maint lor bon,
     Quant il a monstr son bobon;
     S'il iere pris en bonne voine,
     Piti auroit de vostre poine.
     Or devs soffrir et atendre
     Tant qu'en bon point le puissis prendre;

[p.213]
     Danger hsita longuement                      3315
     A calmer son ressentiment.
     A la fin, je fus si tenace
     Qu'il daigna m'accorder ma grce
     Et me rpondit brvement:

               _Danger_.

     C'est parler raisonnablement,
     Et je ne veux pas t'conduire;
     Sache que n'ai vers toi point d'ire.
     Que m'importe? Aime s'il le faut,
     Ce ne me fait ni froid, ni chaud.
     Aime donc; mais fort tu t'exposes
     Toutefois trop prs de mes Roses,
     Et si tu veux mon bras sentir,
     Viens-t'en la clture franchir!

               _L'Amant_.

     Ainsi m'octroya ma requte.
     Et d'Ami lors me mis en qute
     Pour lui conter. Quand il l'out,
     Ce bon compagnon s'jouit.

               _Ami_.

     Or va, dit-il, bien votre affaire,
     Encor vous sera dbonnaire
     Danger; maint en a profit
     Qu sut flatter sa vanit.
     S'il tait pris en bonne veine,
     Il et piti de votre peine,
     Car il n'est si froce coeur
     Que n'attendrisse la douleur.

            *       *       *
[p.214]
     J'ai bien esprov que l'en vaint,             3333
     Par soffrir, felon et refraint.

               _L'amant_.

     Moult me conforta doucement
     Amis, qui mon avancement
     Vousist autresi bien cum gi;
     Atant ai pris de li congi.
     A la haie que Dangier garde
     Sui retorns, que moult me tarde
     Que le bouton encore voie,
     Puis qu'avoir n'en puis autre joie.
       Dangier se prent garde sovent
     Se ge li tiens bien son convent;
     Ms ge resoing si sa menace,
     Que n'ai talent que li mefface,
     Ains me suis pen longuement
     De faire son commandement,
     Por li acointier et atraire;
     Ms ce me torne  grant contraire
     Que sa merci trop me demore:
     Si voit-il sovent que ge plore,
     Et que ge me plains et sospir,
     Por ce qu'il me fait trop cropir
     Delez la haie, que ge n'ose
     Passer por aler  la Rose.
     Tant fis qu'il a certainement
     Vu  mon contenement
     Qu'Amors malement me justise,
     Et qu'il n'i a point de faintise
     En moi, ne de desloiaut;
     Ms il est de tel cruaut,
     Qu'il ne se daingne encor refraindre,
     Tant me voie plorer ne plaindre.


            *       *       *

[p.215]
     Or sachez souffrir et attendre                3341
     Tant qu'en bon point le puissiez prendre.

               _L'Amant_.

     Moult me conforte doucement
     Ami, qui mon contentement
     Tout aussi bien que moi dsire.
     Enfin je dus adieu lui dire
     Pour courir bien vite au verger;
     Car il faut que malgr Danger
     Le bouton encore je voie,
     Puisqu'avoir n'en puis autre joie.
       Danger, lui, prend garde souvent
     Si je viole mon serment;
     Mais sa menace est si svre
     Que vouloir n'ai de lui mfaire,
     Et me suis pein longuement
     De faire son commandement
     Pour le sduire et pour lui plaire.
     Cependant je me dsespre
     D'attendre sa paix si longtemps;
     Il out mes gmissements
     Prs la clture que je n'ose
     Passer pour aller  la Rose;
     Il me voit soupirer, gmir,
     Mais toujours me laisse languir.
     Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense,
     A cette morne contenance
     Combien Dieu d'Amours m'opprimait,
     Et que mon me ne tramait
     Ni dloyaut, ni feintise.
     Pourtant sa cruaut mprise
     Mes larmes et mon dconfort,
     Et ne daigne se fondre encor.


            *       *       *

[p.216]
                    XXVII


         Comment Piti avec Franchise              3365
         Allerent par trs-belle guise
         A Dangier parler por l'Amant,
         Qui estoit d'amer en torment.


     Si cum j'estoie en ceste pene,
     Atant ez-vos que Diex amene
     Franchise, et avec li Piti.
     N'i ot onques plus respiti,
     A Dangier vont andui tout droit:
     Car l'une et l'autre me vodroit
     Aidier, s'el pooit, volentiers,
     Qu'el voient qu'il en est mestiers.
     La parole a premire prise
     Soe merci dame Franchise,
     Et dist:

               _Franchise_.

       Dangier, se Diex m'amant,
     Vous avez tort vers cel Amant
     Quant par vous est si mal menez.
     Sachis vous vous en avils,
     Car ge n'ai mie encor apris
     Qu'il ait vers vous de riens mespris.
     S'Amors le fait par force amer,
     Devez le vous por ce blasmer?
     Plus i pert-il que vous ne faites,
     Qu'il en a maintes poines traites.
     Ms Amors ne veut consentir
     Que il s'en puisse repentir;


[p.217]
                    XXVII


         Comment Piti avec Franchise              3373
         Allrent par trs-belle guise
         A Danger parler pour l'Amant
         Qui d'aimer tait en tourment.


     Comme j'tais en cette peine,
     Voil que Dieu soudain amne
     Franchise et Piti pour m'aider.
     Toutes deux alors sans tarder
     A Danger tout droit se dirigent,
     Car mes maux l'une et l'autre affligent;
     Elles viennent secours m'offrir
     En me voyant ainsi souffrir.
     Premire a la parole prise
     La compatissante Franchise:

               _Franchise_.

     Danger, dit-elle, Dieu m'entend.
     Vous avez tort envers l'Amant
     Que votre rage tant malmne,
     Et c'est chose par trop vilaine,
     Car je n'ai mie encore appris
     Qu'il se soit envers nous mpris.
     Or si d'aimer le veut contraindre
     Amour, pourquoi donc vous en plaindre?
     Las! il est encore plus cruel
     Que vous au tendre damoisel.
     Amour sans cesse le tourmente
     Et ne veut pas qu'il se repente;

            *       *       *
[p.218]
     Qui le devrait tout vif larder,               3391
     Ne s'en porroit-il pas garder.
     Ms, biau sire, que vous avance
     De lui faire anui ne grevance?
     Avez-vous guerre  lui emprise,
     Por ce que il vous aime et prise,
     Et que il est vostre subgiez?
     S'Amors le tient pris en ses giez,
     Et le fait  vous obir,
     Devez le vous por ce har?
     Ains le dussis esparnier
     Plus qu'ung orguillous pautonnier.
     Cortoisie est que l'en sequeure
     Celi dont l'en est au desseure[67]:
     Moult a dur cueur qui n'amolie,
     Quant il trove qui l'en suplie.

               _Piti_.

     Piti respont: C'est vrits,
     Engrit vaint humilits;
     Et quant trop dure l'engresti,
     C'est felonnie et mavesti.
     Dangier, pour ce vous voil requerre
     Que vous ne maintenez plus guerre
     Vers cel chetis qui languist l,
     Qui onques Amors ne guila.
     Avis m'est que vous le grevs
     Asss plus que vous ne devs;
     Qu'il trait trop maie pnitence,
     Ds-lors en  que l'acointance
     Bel-Acueil li avs toloite,
     Car c'est la riens qu'il plus convoite.
     Il iere avant asss troubls,
     Ms ore est ses anuis doubls:

[p.219]
     Aussi tout vif dt-il brler                  3399
     Il ne peut son joug secouer.
     Mais, beau sire, que vous avance
     De tant lui faire violence?
     De vous aimer puisqu'il promet
     En bon et fidle sujet,
     Pourquoi lui dclarer la guerre?
     En ses lacs si l'a pris nagure
     Amour, et le fait vous servir,
     Pour ce le devez-vous har?
     Il faut l'pargner au contraire,
     Et mieux qu'un libertin vulgaire;
     Toute me gnreuse doit
     Secourir plus petit que soi[67].
     Moult a dur coeur qui ne se plie
     Quand un malheureux le supplie.

               _Piti_.

     Piti rpond: C'est vrit;
     Malice vainc humilit,
     Mais quant la malice est trop dure
     Elle devient cruaut pure.
     Pour ce, je vous requiers, Danger,
     De votre guerre mnager
     Envers l'innocente victime
     Qu'Amour pour sa droiture estime.
     Avis m'est que vous l'prouvez
     Beaucoup plus que vous ne devez.
     C'est dj male pnitence
     Que le priver de l'accointance
     De Bel-Accueil son confident,
     Car il ne convoite rien tant.
     Sa peine tait dj bien dure,
     Vous avez doubl sa torture;

            *       *       *
[p.220]
     Or est-il mort et mal-baillis,                3423
     Quant Bel-Acueil li est faillis.
     Por quoi li faites tel contraire?
     Trop li fesoit Amors mal traire:
     Il a tant mal que il n'ust
     Mestier de pis, s'il vous plust.
     Or ne l'als plus gordoiant,
     Que vous n'i gaigners noiant:
     Soffrs que Bel-Acueil li face
     Ds ores mes aucune grace:
     De pchor misricorde,
     Puis que Franchise s'i accorde,
     Et le vous prie et amoneste,
     Ne refuss pas sa requeste;
     Moult par est fel et deputaire,
     Qui por nous deus ne veut riens faire.

               _L'Amant_.

     Lors ne pot plus Dangier durer,
     Ains le convint amsurer.

               _Dangier_.

     Dames, dist-il, ge ne vous ose
     Escondire de cette chose,
     Que trop seroit grant vilonnie:
     Je voil qu'il ait la compaignie
     Bel-Acueil, puis que il vous plaist;
     Ge n'i metrai jams arrest.

               _L'Acteur_.

     Lors est  Bel-Acueil ale
     Franchise la bien emparle,
     Et li a dit cortoisement:

[p.221]
     Or, est-il mort, ananti,                     3431
     Que Bel-Accueil lui soit ravi.
     Amour assez le perscute,
     Faut-il encor qu'il soit en butte
     A de plus grands malheurs? Hlas!
     Les grandir vous ne sauriez pas;
     C'est cruaut bien inutile,
     Laissez-le donc aimer tranquille.
     Franchise et ses voeux exaucez,
     Bel-Accueil dsormais laissez
     Qu'aucune grce il lui accorde,
     A tout pcheur misricorde.
     Moult est trop cruel et flon
     Qui refuse  nous un pardon;
     Qu'au moins pour nous Danger le fasse.
     Nous vous le demandons en grce.

               _L'Amant_.

     Danger ne peut plus refuser;
     Lors il consent  s'apaiser.

               _Danger_.

     Dame, dit-il, je ne vous ose
     conduire pour cette chose,
     Car ce serait par trop flon.
     Je lui rends son gent compagnon
     Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire.
     Je n'y veux plus dfense faire.

               _L'Auteur_.

     Adonc  Bel-Accueil d'aller
     Franchise au sduisant parler.
     Et lors de sa voix la plus tendre:

            *       *       *
[p.222]
               _Franchise_.

     Trop vous estes de cel Amant,                 3450
     Bel-Acueil, grant piece eslongnis,
     Que regarder ne le daignis;
     Moult a est pensis et tristes,
     Puis cele hore que nel' vistes.
     Or pensez de li conjor,
     Se de m'amor vouls jor,
     Et de faire sa volent:
     Sachis que nous avons dent
     Entre moi et Piti, Dangier
     Qui vous en faisoit estrangier.

               _Bel-Acueil_.

     Je ferai quanque vous vodrois,
     Fet Bel-Acueil, car il est drois,
     Puis que Dangier l'a otroi.

               _L'Amant_.

     Lors le m'a Franchise envoi.
     Bel-Acueil au commencement
     Me salua moult doucement:
     S'il ot est vers moi iris,
     Ne se fu de riens empiris,
     Ains me monstra plus bel semblant
     Qu'il n'avoit onques fait devant.
     Il m'a lores par la main pris
     Por mener dedans le porpris
     Que Dangier m'avoit chalongi:
     Or oi d'aler par tout congi.

            *       *       *
[p.223]
               _Franchise_.

     Pourquoi donc si longtemps attendre,          3458
     Bel-Accueil, loin de votre amant,
     Sans le regarder seulement?
     Son me est sombre et abattue
     Loin de vous et de votre vue.
     Si vous tenez  mon amour,
     A lui revenez sans sjour,
     Et faites tout pour lui complaire;
     Car, Piti m'aidant, j'ai su faire
     Que Danger ne ft courrouc,
     Qui loin de vous l'avait chass.

               _Bel-Accueil_.

     Je ferai selon votre guise,
     Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise,
     Puisque Danger l'a octroy.

               _L'Amant_.

     Lors me l'a Franchise envoy.
     Moult doucement,  sa venue,
     Bel-Accueil d'abord me salue.
     Contre moi s'il fut courrouc,
     Son courroux s'tait effac,
     Car il me fit meilleur visage
     Qu'autrefois mme avant l'orage.
     Alors il m'a par la main pris
     Pour mener dedans le pourpris
     Dont Danger m'interdit l'entre,
     Et je vais partout o m'agre.


            *       *       *

[p.224]
                    XXVIII


         Comment Bel-Acueil doucement              3475
         Maine l'Amant joyeusement
         Au vergier pour voir la Rose,
         Qui luy fut doulcereuse chose.


     Or sui chois, ce m'est avis,
     De grant enfer en paradis;
     Car Bel-Acueil par tout me moine,
     Qui de mon gr faire se poine.
     Si cum j'oi la Rose aproche,
     Ung poi la trovai engroisse,
     Et vi qu'ele iere plus crue
     Que ge ne l'avoie vue.
     La Rose auques s'eslargissoit
     Par amont, si m'abelissoit
     Ce qu'ele n'iert pas si overte,
     Que la graine en fust descoverte;
     Ainois estoit encore enclose
     Entre les foilles de la Rose,
     Qui amont droites se levoient,
     Et la place dedans emploient.
     Ele fu, Diex la benie,
     Asss plus bele et espanie,
     Qu'el n'iere avant et plus vermeille
     Moult m'esbahi de la merveille
     De tant cum el iert embelie;
     Et Amors plus et plus me lie,
     Et tout ads estraint ses las,
     Tant cum g'i oi plus de solas.
     Grant piece ai ilec demor,
     Qu' Bel-Acueil grant amor ,


[p.225]
                    XXVIII


         Comment Bel-Accueil doucement             3483
         Mne l'Amant joyeusement
         Par le verger pour voir la Rose
         Qui lui fut doucereuse chose.


     Or je suis chu, ce m'est avis,
     De grand enfer en paradis;
     Car Bel-Accueil partout me mne
     Qui de mon gr faire se peine,
     Et quand  la Rose arrivai,
     Un peu plus grasse la trouvai,
     Et vis qu'elle s'tait accrue
     Depuis que je ne l'avais vue.
     La Rose alors s'largissait
     Par le haut et me ravissait,
     Mais sans tre  ce point ouverte
     Que la graine en ft dcouverte;
     Les feuilles se dressaient tout droit
     Et s'arrondissaient en un toit
     Qui couvrait le coeur de la Rose
     O la graine encore tait close.
     Mais je trouvai, Dieu soit bni!
     Le bouton plus panoui,
     Plus beau, de couleur plus merveille
     Qu'auparavant; c'tait merveille
     Combien il tait embelli!
     J'tais l d'extase rempli;
     Cependant plus grande est ma joie,
     Plus Amour enserre sa proie!
     Longtemps je suis l demeur
     De Bel-Accueil namour

            *       *       *
[p.226]
     Et grant compaignie trove;                   3505
     Et quant ge voi qu'il ne me ve
     Ne son solas, ne son servise,
     Une chose li ai requise,
     Qui bien fait  amentevoir:
     Sire, fis-ge, sachis de voir
     Que durement sui envieus
     D'avoir ung baisier savoreus
     De la Rose qui soef flaire;
     Et s'il ne vous devoit desplaire,
     Ge le vous requerroie en don.
     Por Diex, sire, dites-moi don
     Se il vous plaist que ge la baise,
     Que ce n'iert tant cum vous desplaise.

               _Bel-Acueil_.

     Amis, dist-il, se Dieu m'ast,
     Se Chast ne m'en hast,
     J ne vous fust par moi v;
     Mais ge n'ose por Chast,
     Vers qui ge ne voil pas mesprendre:
     Ele me seult tous jors deffendre
     Que du baisier cong ne doigne
     A nul amant qui m'en semoigne.
     Car qui au baisier puet ataindre,
     A poine puet  tant remaindre;
     Et sachis bien cui l'en otroie
     Le baisier, qu'il a de la proie
     Le miex et le plus avenant,
     Si a erres du remenant.

[p.227]
     Et de sa douce compagnie.                     3513
     Voyant enfin qu'il ne dnie
     Vers moi service ni faveur,
     J'osai demander  son coeur
     Une chose bien tmraire.
     Vous voyez, lui dis-je, mon frre,
     Que durement suis envieux
     D'avoir un baiser savoureux
     De la Rose qui si bon flaire,
     Et s'il ne vous devait dplaire,
     De vous j'implorerais ce don.
     Pour Dieu, Sire, dites-moi donc,
     S'il ne vous plat que je la baise.
     Est-il rien l qui vous dplaise?

               _Bel-Accueil_.

     Ami, Dieu m'aide! en vrit,
     Si ne craignais tant Chastet,
     Je vous ferais don de la Rose
     Cans; mais Chastet je n'ose
     Tromper en aucune faon
     Qui dit toujours en sa leon
     Qu' nul amant baiser ne donne,
     Combien qu'il m'en prie et raisonne.
     Car baiser qui peut obtenir
     A peine l peut s'en tenir,
     Et l'amant  qui l'on octroie
     Le baiser, il a de la proie
     Le mieux et le plus avenant
     Et des arrhes sur le restant.

            *       *       *
[p.228]
               _L'Amant_.

     Quant ge l'o ainsinc respondre,              3533
     Ge nel' voil plus de ce semondre,
     Car gel' cremoie correcier:
     L'en ne doit mie homme enchaucier
     Outre son gr, n'engoissier trop.
     Vous savs bien qu'au premier cop
     Ne cope-l'en mie le chesne,
     Ne l'en n'a pas le vin de l'esne,
     Tant que li pressoirs soit estrois.
     Ads me tarda li otrois
     Du baisier que tant desiroie;
     Ms Venus qui tous dis guerroie
     Chast, me vint au secors:
     Ce est la mere au Diex d'Amors
     Qui a secoru maint amant.
     Ele tint ung brandon flamant
     En sa main destre, dont la flame
     A eschauffe mainte dame.
     El fu si cointe et si tife,
     El resemblait Desse ou Fe:
     Du grant ator que ele avoit,
     Bien puet cognoistre qui la voit,
     Qu'el n'ert pas de religion.
     Ne fer or pas mencion
     De sa robe et de son or,
     Ne de son trecor dor,
     Ne de fermail, ne de corroie,
     Espoir que trop i demorroie;
     Ms bien sachis certainement
     Qu'ele fu cointe durement,
     Et si n'ot point en li d'orgueil.
     Venus se trait vers Bel-Acueil,

[p.229]
               _L'Amant_.

     Lors entendant cette rponse,                 3541
     A le presser plus je renonce,
     De crainte de le courroucer.
     Il ne faut personne presser
     Ni tourmenter outre mesure;
     Du chne la vaste ceinture
     Nul n'a tranch du premier coup,
     Et du vin nul ne sait le got
     Si la vendange n'est foule.
     Longtemps et t recule
     La faveur qui tant me sduit,
     Si Vnus, qui toujours poursuit
     Chastet, lors ne ft venue
     Aux amants toujours bien venue;
     C'est la mre du Dieu d'Amours
     Vnus qui vient  mon secours.
     Sa dextre brandit une flamme
     Dont elle a chauff mainte dame.
     Marquaient ses atours, sa beaut,
     Une fe, une dit;
     Du reste, sans lui faire injure,
     Il ne semblait  sa parure
     Qu'elle ft de religion.
     Je ne ferai pas mention
     De sa robe et de sa bordure,
     De son fermail, de sa ceinture,
     Ni de son beau tressoir dor,
     Car je serais trop encombr.
     Mais sachez qu'elle tait moult belle
     Et gracieuse, et puis qu'en elle
     Il n'y avait l'ombre d'orgueil.
     Vnus va droit  Bel-Accueil

            *       *       *
[p.230]
     Si li a commenci  dire:                     3565

               _Venus_.

     Porquoi vous fetes-vous, biau sire,
     Vers cel Amant si dangereus?
     D'avoir ung baisier doucereus
     Ne li dust estre vs:
     Car vous savs bien et vs
     Qu'il sert et aime en laut;
     Si a en li asss biaut,
     Par quoi est digne d'estre ams.
     Vs cum il est acesms,
     Cum il est biaus, cum il est gens,
     Et dous et frans  toutes gens;
     Et avec ce il n'est pas viex,
     Ains est jeunes, dont il vaut miex.
     Il n'est dame ne chastelaine
     Que ge ne tenisse  vilaine,
     S'ele nel' daingnoit asier
     D'avoir ung savoreux besier.
     Ne li doit pas estre vs,
     Moult iert en li bien emplois:
     Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine,
     Et sa bouche n'est pas vilaine,
     Ains semble estre faite  estuire
     Por solacier et por dduire;
     Qu'il a les lvres vermeilletes,
     Et les dens si blanches et netes
     Qu'il n'i pert taigne, ne ordure.
     Bien est, ce m'est avis, droiture
     Que uns baisiers li soit grs,
     Donns li, se vous m'en crs;
     Car tant cum vous plus atendrez,
     Tant plus sachis, de tens perdrez.


            *       *       *
[p.231]

     Et cans commence  lui dire:                 3573

               _Vnus_.

     Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire,
     Vers cet amant si ddaigneux,
     Et de ce baiser savoureux
     Pourquoi si longtemps vous dfendre?
     Car vous devez voir et comprendre
     Qu'il aime en toute loyaut,
     Et suffisante est sa beaut
     Pour vaincre votre indiffrence.
     Quelle grce, quelle lgance!
     Comme il est beau, comme il est gent,
     A tout le monde doux et franc!
     Puis il est  la fleur de l'ge,
     Ce n'est pas son moindre avantage.
     Si, ddaignant de l'apaiser,
     Lui refuser ce doux baiser
     Je voyais dame ou chtelaine,
     Je la tiendrais pour moult vilaine.
     Accordez-lui cette douceur,
     Mieux n'emploirez votre faveur.
     Car il a, je crois, douce haleine,
     Et sa bouche n'est pas vilaine,
     Il semble fait pour les dsirs,
     Pour les soulas et les plaisirs;
     Il a les lvres vermeillettes
     Et les dents si blanches et nettes
     Qu'ordure ou tache l'on n'y voit;
     A mon avis, c'est  bon droit
     Qu'un baiser au moins on lui donne;
     Faites-le donc, je vous l'ordonne,
     Car plus vous aurez attendu,
     Plus vous aurez de temps perdu.


            *       *       *
[p.232]

                    XXIX


         Comment l'ardent brandon Venus            3597
         Aida  l'Amant plus que nus,
         Tant que la Rose ala baiser,
         Por mieulx son amours apaiser.


     Bel-Acueil, qui sentit l'aer
     Du brandon, sans plus delaier
     M'otroia ung baisier en dons,
     Tant fist Venus et ses brandons:
     Onques n'i ot plus demor.
     Ung baisier dous et savor
     Ai pris de la Rose erraument;
     Se j'oi joie nus nel' dement:
     Car une odor m'entra o cors,
     Qui en a trait la dolor fors,
     Et adoucit les maus d'amer
     Qui me soloient estre amer.
     Onques ms ne fu si ase,
     Moult est garis qui tel flor bese,
     Qui est si sade et bien olent.
     Ge ne serai j si dolent,
     S'il m'en sovient, que ge ne soie
     Tous plains de solas et de joie;
     Et neporquant j'ai mains anuis
     Soffers et maintes males nuis,
     Puis que j'oi la Rose baisie:
     La mer n'iert j si apaisie,
     Qu'el ne soit troble  poi de vent;
     Amors si se change sovent.
     Il oint une hore, et autre point,
     Amors n'est gaires en ung point.


[p.233]
                    XXIX


         Comment Vnus l'ardente dame,             3605
         Plus que nul aida de sa flamme
         L'Amant, tant qu'il alla baiser
         La Rose et ses maux apaiser.


     Bel-Accueil, quand il sentit prendre
     En lui le feu, sans plus attendre,
     D'un baiser m'octroya le don.
     Tant fit Vnus et son brandon
     Qu'il n'osa faire rsistance.
     Lors vers la Rose je m'lance
     Cueillir le savoureux baiser.
     Quel bonheur, vous devez penser!
     Soudain un doux parfum m'inonde
     Dissipant ma douleur profonde,
     Et adoucit le mal d'aimer
     Qui tant me soulait tre amer.
     Onques tant ne me sentis d'aise,
     Moult gurit qui telle fleur baise
     Si suave et qui si bon sent.
     Je ne serai plus si dolent,
     Il suffira qu'il m'en souvienne
     Et de joie aurai l'me pleine!
     Et pourtant j'ai bien des ennuis
     Soufferts et de bien tristes nuits
     Dpuis que j'ai bais la Rose!
     Jamais tant la mer ne repose
     Que ne la trouble un peu de vent.
     Amour aussi change souvent;
     Il blesse et gurit en une heure,
     En un point gure ne demeure.

            *       *       *
[p.234]
       Ds ore est drois que ge vous conte         3627
     Comment ge fui mesls  Honte
     Par qui je fui puis moult grevs,
     Et comment li murs fu levs,
     Et li chastiaus riches et fors
     Qu'amors prist puis par ses effors.
     Toute l'estoire voil porsuivre,
     J paresce ne m'iert d'escrivre,
     Par quoi je cuit qu'il abelisse
     A la bele que Diex garisse,
     Qui le guerredon m'en rendra
     Miex que nuli, quant el vodra.
     Male-Bouche qui la couvine
     De mains amans pense et devine,
     Et tout le mal qu'il scet retrait,
     Se prist garde du bel atrait
     Que Bel-Accueil me daignoit faire,
     Et tant qu'il ne s'en pot plus taire,
     Qu'il fu filz d'une vielle irese[68],
     Si ot la langue moult punese,
     Et moult poignant, et moult amere;
     Bien en retraioit  sa mere.
     Male-Bouche ds-lors en 
     A espier me commena;
     Et dist qu'il metroit bien son oel
     Que entre moi et Bel-Acuel
     Avoit mauvs acointement.
     Tant parla li glos folement
     De moi et du filz Cortoisie,
     Qu'il fist esveillier Jalousie,
     Qui se leva en effror,
     Quant ele o le janglor:
     Et quant ele se fu leve,
     Ele corut comme desve

[p.235]
       Maintenant je vous vais conter              3635
     Comment vint me perscuter
     Honte qui me fut si fatale,
     Comment fut la tour infernale
     Btie et le beau chteau-fort
     Qui tant d'Amour brava l'effort.
     Toute l'histoire en veux poursuivre
     Et cans mettre dans mon livre.
     Je l'espre, elle charmera
     La belle qui m'en donnera,
     S'elle y consent, la rcompense
     Mieux que nulle autre, sans doutance.
     Malebouche qui le projet
     Des amants prvient et dfait,
     Pour le plaisir de leur mal faire
     Et jamais ne saurait se taire,
     S'aperut du tendre mfait
     Que pour moi Bel-Accueil a fait.
     Ce fils d'une vieille grogneuse[68],
     La langue amre et venimeuse
     Et piquante et mordante avait,
     Tout par lui sa mre savait.
     Malebouche ds lors commence
     A nous pier en silence,
     Et dit qu'il gage bien un oeil
     Qu'entre moi et puis Bel-Accueil
     Se trame quelque male chose.
     Tant le fol fait sur nous de glose,
     Le fils de Courtoisie et moi,
     Qu'enfin toute pleine d'effroi
     S'veille et lve Jalousie
     Quand la nouvelle elle eut oue.
     Soudain sur ses pieds elle fut,
     Et comme une folle courut

            *       *       *
[p.236]
     Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus             3661
     Estre  Estampes, ou  Miaus.


            *       *       *


                    XXX


         Comment par la voix Male-Bouche,
         Qui des bons souvent dit reprouche,
         Jalousie moult asprement
         Tence Bel-Acueil pour l'Amant.


     Lors l'a par parole assaillis:
     Gars, porquoi es-tu si hardis,
     Qui bien velz estre d'un garon
     Dont j'ai mauvese soupeon?
     Bien pert que tu crois les losenges
     De legier as garons estranges.
     Ne me voil plus en toi fier:
     Certes ge te ferai lier
     Ou enserrer en une tour,
     Car je n'i voi autre retour.
     Trop s'est de toi Honte eslongnie,
     Si ne s'est mie bien poignie
     De toi garder et tenir court:
     Si m'est avis qu'ele secourt
     Moult mauvesement Chast,
     Quant lesse ung garon desr[69]
     En notre porprise venir,
     Por moi et li avilenir.

               _L'Amant_.

     Bel-Acueil ne sot que respondre,
     Ainois se fust al repondre,
     S'el ne l'ust ilec trov,
     Et pris avec moi tout prov;

[p.237]
     A Bel-Accueil qui voudrait tre               3669
     A tampes ou Meaux peut-tre.


            *       *       *


                    XXX


         Comment Jalousie prement
         Tance Bel-Acueil pour l'Amant
         Par ce Malebouche avertie
         Qui les bons souvent calomnie.


     Elle a Bel-Accueil assailli:
     Vilain, qui te rend si hardi
     De rechercher ainsi cet homme
     Dont j'ai mauvais soupon en somme?
     Bien aisment,  mon avis,
     Les trangers prends pour amis.
     En toi dsormais ne me fie,
     Et puisque n'ai d'autre sortie,
     Je te vais de liens serrer
     Ou dans une tour enserrer.
     Trop s'est de toi Honte loigne
     Et ne s'est pas assez donne
     A te garder et tenir court,
     Et m'est avis qu'elle secourt
     Bien mal Chastet, puisque laisse
     Le premier venu, par simplesse,
     Dedans notre pourpris entrer,
     Pour tous deux nous dshonorer.

               _L'Amant_.

     Bel-Acceuil, la langue interdite,
     Hsitait; il et pris la fuite,
     Mais elle l'avait l trouv
     Et pris avec moi tout prouv.

            *       *       *
[p.238]
     Ms quant ge vi venir la grive                3689
     Qui contre nous tence et estrive,
     Je fui tantost torns en fuie,
     Por sa riote qui m'ennuie.
     Honte s'est lores avant traite,
     Qui moult se crient estre meffaite:
     Si fu humilians et simple,
     Ele ot ung voile en leu de gimple,
     Aussinc cum nonain d'abie;
     Et por ce qu'el fu esbahie,
     Commena  parler en bas.

               _Ci parle Honte  Jalousie_.

     Por Dieu, dame, ne crs pas
     Male-Bouche le losengier;
     C'est uns homs qui ment de legier,
     Et maint prod'omme a rus
     S'il a Bel-Acueil accus,
     Ce n'est pas ore li premiers:
     Car Male-Bouche est coustumiers
     De raconter fauces noveles
     De valez et de damoiseles.
     Sans faille ce n'est pas menonge,
     Bel-Acueil a trop longue longe:
     L'en li a soffert  atraire
     Tex gens dont il n'avoit que faire;
     Mais certes ge n'ai pas crance
     Qu'il ait u nule bance
     A mauvesti ne  folie;
     Ms il est voir que Cortoisie,
     Qui est sa mere, li enseigne
     Que d'acointier gens ne se feigne.
     Qu'el n'ama onques homme entule.
     En Bel-Acueil n'a autre trule,

[p.239]
     Aussi quand je vis la fcheuse                3697
     Courir hurlante et furieuse,
     Je m'esquivai moult inquiet,
     Ennuy de tout ce caquet.
     Honte s'est alors avance
     Qui toujours craint d'tre tance,
     L'air humble et de simple apparat,
     Un voile en forme de rabat
     Tout comme un nonnain d'abbaye,
     Et comme elle tait bahie,
     Se mit  dbiter tout bas:

               _Honte  Jalousie_.

     Par Dieu, Dame, ne croyez pas
     Malebouche et sa mdisance,
     Car il ment avec trop d'aisance,
     Et maint prudhomme a dpris.
     S'il a Bel-Accueil accus,
     Ce n'est pas son coup d'essai, dame,
     Toujours Malebouche diffame
     Et tient propos mchants et laids
     Des damoiseles et varlets.
     Toutefois, c'est vrai, sans mensonge,
     Bel-Accueil a trop longue longe;
     On eut tort de trop le laisser
     De telles gens s'embarrasser.
     Mais certes je n'ai pas crance
     Qu'il y ait chez lui malveillance,
     garement, mauvais instinct;
     Car sa mre, il est bien certain,
     Lui dit, la sage Courtoisie
     Qui n'aima vilain de sa vie,
     D'tre  toutes gens gracieux.
     Bel-Accueil n'est pas vicieux,

            *       *       *
[p.240]
     Ce sachis, n'autre encloure,                3721
     Fors qu'il est plains d'envoisure,
     Et qu'il geue as gens et parole.
     Sans faille j'ai est trop molle
     De li garder et chastier,
     Si vous en voil merci crier:
     Se j'ai est ung poi trop lente
     De bien faire, g'en sui dolente;
     De ma folie me repens:
     Ms ge metrai tout mon apens
     Ds ore en Bel-Acueil garder,
     Jams ne m'en quier retarder.

               _Jalousie parle  Honte_.

     Honte, Honte, fet Jalousie,
     Grant paor ai d'estre trahie,
     Car lecherie est tant monte
     Que tost porroie estre assote.
     N'est merveilles se ge me dout,
     Car Luxure regne par tout:
     Son pooir ne fine de croistre.
     En abae, ne en cloistre
     N'est ms Chast assur;
     Por ce ferai de novel mur
     Clore les Rosiers et les Roses,
     Ns lerrai plus ainsinc descloses,
     Qu'en vostre garde poi me fi,
     Car ge voi bien et sai de fi
     Que en meillor garde pert-l'en.
     Ja ne verroie passer l'an
     Que l'en me tendroit por musarde,
     Se ge ne m'en prenoie garde;
     Mestiers est que ge m'en porvoie.
     Certes ge lor clorrai la voie

[p.241]
     Son seul dfaut, sur ma parole,               3729
     C'est sa jeunesse ardente et folle
     Qui le fait rire et bavarder.
     Je reconnais qu' le garder
     Je fus trop molle et le reprendre,
     Aussi merci je n'ose attendre.
     Mais si j'oubliai mon devoir,
     Vous me voyez au dsespoir
     De ma coupable ngligence.
     Ds lors toute ma vigilance
     Veux mettre  Bel-Accueil garder
     Sans d'un seul pas m'en carter.

               _Jalousie  Honte_.

     Honte, Honte, fait Jalousie,
     J'ai grand' peur d'tre encor trahie,
     Car le monde est si corrompu
     Que tt j'aurais l'esprit perdu.
     Or n'est merveille que je craigne,
     Puisque Luxure partout rgne;
     Son pouvoir ne fait que grandir
     Et pour Chastet garantir
     Plus n'est d'abbaye assez close.
     Pour ce les Rosiers et la Rose
     Je veux clore de nouveaux murs,
     Enferms ils seront plus srs.
     En vous je n'ai plus confiance,
     Je le sais par exprience,
     Le meilleur gardien est vol.
     Avant que l'an soit coul
     On me tiendrait folle et musarde
     Si je ne m'en prenais pas garde;
     J'y vais de ce pas aviser.
     Et ceux qui pour me mpriser

            *       *       *
[p.242]
     A ceus qui por moi conchier                   3753
     Viennent mes Roses espier.
     Il ne me sera j peresce
     Que ne face une forteresce
     Qui les Roses clorra entor:
     O milieu aura une tor
     Por Bel-Acueil metre en prison,
     Car paor ai de trason.
     Ge cuit si bien garder son cors,
     Qu'il n'aura pooir d'issir hors,
     Ne de compaignie tenir
     As garons qui por moi honnir
     De paroles le vont chuant;
     Trop l'ont trov ici truant,
     Fol et legier  dcevoir;
     Mais se ge vif, sachis de voir,
     Mar lor fist onques bel semblant.

               _L'Acteur_.

     A ce mot vint Paor tremblant;
     Ms ele fu si esbahie,
     Quant ele ot Jalousie oe,
     C'onques ne li osa mot dire
     Porce qu'el la savoit en ire;
     En sus se trait  une part,
     Et Jalousie atant s'en part:
     Paor et Honte let ensemble,
     Tout li megre du cul lor tremble.
     Paor qui tint la teste encline,
     Parla  Honte sa cousine.

               _Paour_.

     Honte, fet-ele, moult me poise,
     Quant il nous convient avoir noise

[p.243]
     Viennent rder autour des Roses               5761
     Ne trouveront que portes closes.
     Je n'aurai le coeur satisfait
     Que lorsqu'un chteau j'aurai fait
     Pour les Roses partout enclore,
     Puis au centre une tour encore
     Pour Bel-Acueil mettre en prison
     De peur de male trahison.
     Je veux si bien l-haut le prendre
     Qu'il ne puisse dehors descendre
     Ni ces libertins rencontrer
     Qui vont pour me dshonorer,
     Le flattant de douce parole.
     Trop l'ont-ils dj vu, le drle,
     Fol et facile  dcevoir;
     Mais, si je vis, vous pourrez voir
     Le prix de son humeur galante.

               _L'Auteur_.

     A ces mots, s'en vient Peur tremblante;
     Mais tait si grand son effroi
     Que sans mot dire resta coi
     Entendant gronder Jalousie,
     Et d'un si grand courroux transie
     Un peu se tenait  l'cart.
     Jalousie alors se dpart
     Et laisse Honte et Peur ensemble,
     Tout le maigre du cul leur tremble.
     Peur tte basse et l'air contrit
     A sa cousine Honte dit:

               _Peur_.

     Honte, fait-elle, moult me pse
     Quand il nous faut avoir msaise

            *       *       *
[p.244]
     De ce dont nous ne poons ms:                 3783
     Maintes fois est avril et ms
     Passs c'onques n'usmes blasme;
     Or nous ledenge, or nous mesame
     Jalousie qui nous mescroit.
     Allons  Dangier orendroit,
     Si li monstron bien et dison
     Qu'il a faite grant mesprison,
     Dont il n'a greignor poine mise
     A bien garder ceste porprise:
     Trop a  Bel-Acueil soffert
     A faire son gr en apert.
     Si convendra qu'il s'en ament,
     Ou, ce sache-il tout vraiement,
     For l'en estuet de la terre;
     Il ne durroit mie  la guerre
     Jalousie, n'a s'atane,
     S'ele l'acueilloit en hane.


            *       *       *


                    XXXI


         Comment Honte et Paor aussy
         Vindrent  Dangier par soucy
         De la Rose le ledengier
         Que bien ne gardist le vergier.


     A cel conseil se sunt tenus,
     Puis si sunt  Dangier venus,
     Si ont trov le pasant
     Desous ung aube-espin gisant.
     Il ot en leu de chevecel,
     Sous son chief d'erbe ung grant moncel,
     Si commenoit  someillier;
     Mais Honte l'a fait esveillier,

[p.245]
     De ce dont nous ne pouvons mais.              3791
     Maintes fois sont avrils et mais
     Trpasss sans le moindre blme;
     Or nous insulte, or nous infme
     Jalousie avec ses soupons.
     A Danger de ce pas allons,
     Toutes deux montrons-lui sans fable
     De quel mfait il fut coupable
     Pour n'avoir pas plus de soin mis
     A bien garder notre pourpris.
     Laisser Bel-Accueil  sa guise
     Agir, c'tait trop grand' sottise.
     Il lui faudra tt s'amender,
     Ou, disons-lui sans marchander,
     S'enfuir par force de la terre;
     Il ne saurait soutenir guerre
     Contre Jalousie en effet,
     S'elle en haine un jour le prenait.


            *       *       *


                    XXXI


         Comment Honte et puis Peur aussi
         Viennent  Danger par souci
         Bien fort le gourmander, pour cause
         D'avoir si mal gard la Rose.


     Sur ce point une fois d'accord,
     Elle vont  Danger d'abord.
     Le paysan est qui rumine
     Couch dessous une aubpine.
     Sur un monceau d'herbe et de foin
     Sa tte, en guise de coussin,
     S'appuie et tranquille sommeille.
     Mais Honte le tance et l'veille,

            *       *       *
[p.246]
     Qui le laidenge et li cort sore.              3813

               _Honte_.

     Comment dormez-vous  ceste hore,
     Fet-ele, par male avanture?
     Fox est qui en vous s'assure
     De garder Rose ne bouton,
     Ne qu'en la queue d'ung mouton:
     Trop estes recrans et lasches,
     Qui dussis estre farasches,
     Et tout le monde estoutoier.
     Folie vous fist otroier
     Que Bel-Acueil cans mist
     Homme qui blasmer nous fist:
     Quant vous dorms, nous en avons
     La noise, qui ms n'en povons.
     Estis-vous ore couchis[70]?
     Levs tost sus, et si bouchis
     Tous les partuis de ceste haie,
     Et ne ports nului manaie:
     Il n'afiert mie  vostre non,
     Que vous facis se anui non.
     Se Bel-Acueil est frans et dous,
     Et vous, soies fel et estous,
     Et plains de ramposne et d'outrage:
     Vilains qui est cortois, c'est rage;
     Ce o dire en reprovier,
     Que l'en ne puet fere espervier
     En nule guise d'ung busart[71].
     Tuit cil vous tiennent por musart,
     Qui vous ont trov dbonnaire.
     Voulez-vous donques as gens plaire,
     Ne faire bont, ne servise?
     Ce vous vient de recrantise:

[p.247]
     Lui court sus et lui dit grondant:            3821

               _Honte_.

     Comment, fait-elle, le croquant,
     A cette heure dormir il ose!
     Bien fol en lui qui se repose
     Pour garder rose ni bouton,
     La queue autant vaut d'un mouton.
     C'est par trop paresseux et lche!
     Vous savez bien que votre tche
     Est de tous gourmer et chasser.
     Fol que vous tiez de laisser
     Bel-Accueil cans introduire
     Cet intrus ainsi pour nous nuire!
     Vous dormez, et nous en avons
     La noise, qui mais n'en pouvons.
     Sans doute, vous dormiez encore?
     Levez-vous donc, et courez clore
     De la barrire tous les trous
     Et chasser bien loin tous les fous.
     Pour votre nom c'est raillerie
     De n'oser faire une avanie.
     Si Bel-Accueil est franc et doux,
     Vous, soyez flon et jaloux,
     Plein d'amertume et plein d'outrage;
     Vilain qui courtois est, c'est rage.
     Et le proverbe est bien connu:
     Jamais homme n'est parvenu
     A faire pervier d'une buse[71].
     De votre sottise s'amuse
     Qui vous trouve facile et doux.
     Aux gens plaire voudriez-vous
     Et les obliger  leur guise?
     C'est chez vous pure couardise.

            *       *       *
[p.248]
     Si aurs ms par tout le los                  3845
     Que vous estes lasches et mos,
     Et que vous crs janglors.
     Lors a aprs parl Paors.

               _Paor_.

     Certes, Dangier, moult me merveil
     Que vous n'estes en grant esveil
     De garder ce que vous devs;
     Tost en porrs estre grevs,
     Se l'ire Jalousie engraingne,
     Qui est moult fiere et moult grifaingne,
     Et de tencier apareillie:
     Ele a hui moult Honte assaillie,
     Et a chaci par sa menace
     Bel-Acueil hors de ceste place,
     Et jure qu'il ne puet durer
     Qu'el nel' face vif enmurer.
     C'est tout par vostre mauvesti,
     Qu'en vous n'a ms point d'engresti.
     Ge cuit que cuer vous est faillis,
     Ms vous en sers mal baillis,
     Et en aurs poine et anui,
     S'onques Jalousie connui.

               _L'Acteur_.

     Lors leva li vilains la hure,
     Frote ses yex et ses behure,
     Fronce le ns, les yex rooille,
     Et fu plains d'ire et de rooille,
     Quant il s'o si mal mener.

[p.249]
     Bientt vous aurez le renom                   3853
     D'un lche et d'un stupide non
     Que le premier trompeur enjle!
     Peur  son tour prit la parole:

               _Peur_.

     Certes, je m'tonne, Danger,
     De vous voir si sot, si lger.
     Dit-elle, en votre surveillance;
     Il vous en cuirait fort, je pense,
     Si de Jalousie en devait
     L'ire grandir, que chacun sait
     Si dure et cruelle et svre.
     Elle a tanc Honte nagure
     Et d'ici Bel-Accueil chass
     De ses menaces tout glac,
     Disant: Je n'aurai nulle joie
     Qu'en prison tout vif ne le voie.
     Or, c'est par pure lchet
     Que vous l'avez si bien trait.
     Le coeur vous a manqu sans doute,
     Mais grands maux pour vous je redoute
     Et grandes peines dsormais,
     Si Jalousie or je connais.

               _L'Auteur_.

     Lors le vilain lve la hure,
     Frotte ses yeux et sa figure,
     Fronce le nez, roule les yeux,
     Et puis soudain tout furieux
     Voyant ainsi qu'on le malmne:

            *       *       *
[p.250]
               _Dangier_.

     Bien puis, fet-il, vis forcener,              3872
     Quant vous me tens por vaincu.
     Certes or ai-ge trop vescu,
     Se cest porpris ne puis garder:
     Tout vif me puisse-l'en arder,
     Se jams homs vivans i entre.
     Moult ai ir le cuer o ventre,
     Quant nus i mist onques les pis;
     Miex amasse de deux espis
     Estre ferus parmi le cors.
     Ge fis que fox, bien men recors,
     Or l'amenderai par vous deus,
     Jams ne serai pareceus
     De ceste porprise deffendre;
     Se g'i puis nului entreprendre,
     Miex li vausist estre  Pavie.
     Jams  nul jor de ma vie
     Ne me tendrs por recrant,
     Ge le vous jur et acrant.

               _L'Amant_.

     Lors s'est Dangier en pis drecis,
     Semblant fet d'estre correcis;
     En sa main a ung baston pris,
     Et va cerchant par le porpris
     S'il trovera partuis, ne trace,
     Ne sentier qu' estouper face.
     Ds or est moult changi li vers:
     Car Dangiers devient moult divers,
     Et plus fel qu'il ne soloit estre.
     Mort m'a qui si l'a fait irestre,


[p.251]
               _Danger_.

     Je puis bien tre fou sans peine,             3880
     Dit-il, quand on me dit vaincu,
     Et j'ai trop jusqu'ici vcu
     Si ne puis garder une haie.
     Qu' prsent un seul homme essaie
     D'entrer; duss-je vif rtir,
     Il n'en pourra vivant sortir.
     J'ai trop de coeur et d'ire au ventre;
     Que de deux glaives on m'ventre
     Si quelqu'un les pieds y remet.
     Oui, bien fol j'tais en effet.
     Grce  vous, je puis ma paresse
     Rparer; ds lors sans faiblesse
     Je veux surveiller ce pourpris,
     Et le premier qui sera pris
     Mieux lui vaudrait tre  Pavie.
     Jamais  nul jour de ma vie
     Ne me tiendrez pour fainant,
     Je vous le jure par serment.

               _L'Amant_.

     Lors Danger sur ses pieds se dresse,
     Feignant grand' fureur et rudesse.
     Un bton dans sa main a pris
     Et va cherchant par le pourpris,
     Afin, s'il trouve d'aventure
     Pertuis ou trace en la clture
     Ou sentier, d'y mettre renfort.
     J'ai vu soudain changer mon sort;
     Pour moi Danger si bon nagure
     Est plus flon qu' l'ordinaire.

            *       *       *
[p.252]
     Car ge n'aurai jams lesir                    3901
     De voir ce que je desir.
     Moult ai le cuer du ventre iri
     Dont j'ai Bel-Acueil adiri;
     Et bien sachis que tuit li membre
     Me fremissent, quant il me membre
     De la Rose que ge soloie
     De prs voir quant ge voloie;
     Et quant du baisier me recors,
     Qui me mist une odor o cors
     Asss plus douce que n'est basme,
     Par ung poi que ge ne me pasme:
     Car encor ai o cuer enclose
     La douce savor de la Rose.
     Et sachis quant il me sovient
     Que  consirrer m'en convient,
     Miex vodroie estre mors que vis.
     Mar toucha la Rose  mon vis
     Et  mes yex et  ma bouche,
     S'Amors ne sueffre que g'i touche
     Tout de rechief autre fie,
     Se j'ai la douor essaie,
     Tant est graindre la covoitise
     Qui esprent mon cuer et atise.
     Or revendront plor et sopir,
     Longues penses sans dormir,
     Frions, espointes et complaintes,
     De tex dolors aurai-ge maintes,
     Car ge sui en enfer chois.
     Maie-Bouche soit malois!
     Sa langue desloiaus et fauce
     M'a porchacie ceste sauce.


            *       *       *

[p.253]
     Qui le mit en telle fureur                    3909
     De mon trpas sera l'auteur.
     J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre
     Le coeur en grand' colre m'entre,
     Car je n'aurai jamais loisir
     De voir la Rose  mon dsir.
     Mes membres frmissent de rage
     En mes pensers quand j'envisage
     Cette Rose que je soulais
     De prs voir tant que je voulais,
     Quand du baiser j'ai souvenance
     Qui me mit au corps jouissance
     Si douce et si suave odeur.
     Pour un peu me pmer j'ai peur;
     Car en mon coeur toujours est close
     La douce saveur de la Rose,
     Et sachez que s'il me souvient
     Que m'en sparer il convient,
     Mieux voudrais tre mort qu'en vie.
     Mal me prit la Rose chrie
     De mon front, ma bouche et mes yeux
     Toucher, Amour, si tu ne veux
     Qu'une autre fois j'y touche encore,
     (Fatal bonheur que je dplore!)
     Tant est grande la folle ardeur
     Qui brle et consume mon coeur.
     Or reviendront les avanies,
     Pleurs, soupirs, longues insomnies,
     Plaintes, frissons, lancements,
     Maintes douleurs et maints tourments,
     Car l'enfer de nouveau je touche.
     Sois maudit, cruel Malebouche,
     tre dloyal et menteur,
     Tu as dtruit tout mon bonheur!

            *       *       *
[p.254]
                    XXXII


         Comment, par envieux atour,               3933
         Jalousie fist une tour
         Faire au milieu du pourpris[72],
         Pour enfermer et tenir pris
         Bel-Acueil, le trs-doulx enfant,
         Pource qu'avoit bais l'Amant.


     Ds or est drois que ge vous die
     La contenance Jalousie,
     Qui est en maie souspeon:
     O pas ne reraest maon
     Ne pionnier qu'ele ne mant.
     Si fait faire au commancement
     Entor les Rosiers uns fosss
     Qui cousteront deniers asss,
     Si sunt moult lez et moult parfont.
     Li maons sus les fosss font
     Ung mur de quarriaus taillis,
     Qui ne siet pas sus crolis,
     Ains est fond sus roche dure:
     Li fondement tout  mesure
     Jusqu'au pi du foss descent,
     Et vait amont en estrecent;
     S'en est l'uevre plus fors asss.
     Li murs si est si compasss,
     Qu'il est de droite quarrure;
     Chascuns des pans cent toises dure,
     Si est autant lons comme ls.
     Les tornelles sunt ls  ls,
     Qui richement sunt bataillies,
     Et sunt de pierres bien faillies.


[p.255]
                    XXXII


         Comment par male frnsie                 3943
         A fait une tour Jalousie
         Btir au milieu du pourpris,
         Pour enfermer et tenir pris
         Bel-Accueil, pour la seule cause
         Que l'Amant a bais la Rose.


     Sous le coup de son vil soupon,
     Je vais vous dire la faon
     Dont se comporte Jalousie.
     Par le pays elle convie
     Tous les maons et pionniers,
     Et tout  l'entour des Rosiers
     Fait d'abord un grand foss faire
     Qui, vrai, ne cotera pas gure,
     Car il est large et moult profond.
     Les maons sur le foss font
     Un grand mur de pierres de taille.
     Point n'est assise la muraille
     Sur fondrires, mais sur roc,
     Et des fondements chaque bloc
     Jusqu'au pied du foss s'aligne
     Et s'lve en oblique ligne
     Pour toute l'oeuvre mieux asseoir.
     Le mur autour de ce manoir
     Est carr d'exacte mesure,
     Chacun des pans cent toises dure,
     Mme longueur, mme largeur.
     Quatre tourelles  hauteur
     Lvent leurs tles crneles
     De belles pierres bien tailles;

            *       *       *
[p.256]
     As quatre coingns en ot quatre               3963
     Qui seroient fors  abatre;
     Et si i a quatre portaus
     Dont li mur sunt esps et haus.
     Ung en i a o front devant
     Bien dffensable par convant,
     Et deux de coste, et ung derriere,
     Qui ne doutent cop de perriere.
     Si a bonnes portes coulans[73]
     Por faire ceus defors doulans,
     Et por eus prendre et retenir,
     S'il osoient avant venir.
     Ens o milieu de la porprise
     Font une tor par grant mestrise
     Cil qui du fere furent mestre;
     Nule plus bele ne pot estre,
     Qu'ele est et grant, et le, et haute.
     Li murs ne doit pas faire faute
     Por engin qu'on saiche getier;
     Car l'en destrempa le mortier
     De fort vin-aigre et de chaus vive.
     La pierre est de roche nave
     De quoi l'en fist le fondement,
     Si iert dure cum ament.
     La tor si fu toute ronde,
     Il n'ot si riche en tout le monde,
     Ne par dedens miex ordene.
     Ele iert dehors avirone
     D'un baille qui vet tout entor,
     Si qu'entre le baille et la tor
     Sunt li Rosiers esps plant,
     O il ot Roses  plant.
     Dedens le chastel ot perrieres
     Et engins de maintes manieres.

[p.257]
     A chaque coin ces quatre forts                3973
     Peuvent braver tous les efforts.
     galement sont quatre faces
     Dressant les immenses surfaces
     D'pais et formidables murs
     Pour la dfense forts et srs,
     Qui ne craignent coup de pierrire;
     Devant, sur le front, la premire,
     Deux autres de chaque ct,
     Puis une autre  l'extrmit.
     On voit glisser herses massives[73]
     Pour irruptions offensives,
     Et pour surprendre et retenir
     Ceux qui prs oseraient venir.
     Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent
     Au milieu du pourpris rigent
     Une autre tour avec grand art;
     Il n'est si belle nulle part.
     Elle est moult grande et large et haute,
     Et le mur ne doit faire faute
     Pour engin qu'on puisse envoyer,
     Car fut dtremp le mortier
     De fort vinaigre et de chaux vive.
     La pierre est de roche native
     De mme que le fondement
     Et dure comme diamant.
     Cette tour est tretoute ronde
     Et n'est si riche en tout le monde
     Ni mieux ordonne au dedans.
     Puis tout autour, en tous les sens,
     Une barrire l'environne.
     Entre elle et la tour s'chelonne
     Un pourpris de rosiers plant
     Portant roses en quantit.

            *       *       *
[p.258]
     Vous possis les mongonniaus                 3997
     Voir par dessus les creniaus;
     Et as archieres tout entour
     Sunt les arbalestes  tour[74],
     Qu'armure n'i puet tenir.
     Qui prs du mur vodroit venir,
     Il porroit bien faire que nices.
     Fors des fosss a unes lices
     De bons murs fors  creniaus bas,
     Si que cheval ne puent pas
     Jusqu'as fosss venir d'ale,
     Qu'il n'i ust avant melle.

       Jalousie a garnison mise
     O chastel que ge vous devise.
     Si m'est avis que Dangier porte
     La clef de la premiere porte
     Qui ovre devers orient;
     Avec li, au mien escient,
     A trente sergens tout  conte.
     Et l'autre porte garde Honte,
     Qui ovre par devers midi.
     El fut moult sage, et si vous di
     Qu'el ot sergens  grant plant
     Prs de faire sa volent.
     Paor ot grant connestablie,
     Et fu  garder establie
     L'autre porte, qui est assise
     A main senestre devers bise.
     Paor n'i sera j sure,
     S'el n'est ferme  serrure,
     Et si ne l'ovre pas sovent;
     Car, quant el oit bruire le vent,

[p.259]
     Dans le chteau mainte pierrire              4007
     Et mainte machine de guerre
     On et pu voir, et mangonneaux
     Se dresser dessus les crneaux,
     Et tout autour aux meurtrires
     Maintes arbaltes tourires[74]
     Contre qui nul ne peut tenir.
     Qui prs du mur voudrait venir
     Ferait sottise, je vous jure.
     Hors les fosss une clture
     S'tend de murs  crneaux bas,
     Pour que chevaux ne puissent pas
     Jusqu'aux fosss venir d'emble,
     A moins qu'il y et grand' mle.
       Garnison Jalousie a mis
     Au castel que je vous dcris.
     D'abord je sais que Danger porte
     La clef de la premire porte,
     Celle qui s'ouvre  l'orient;
     Avec lui,  mon escient,
     Sont trente sergents, c'est le compte.
     Puis l'autre porte garde Honte,
     Celle qui fait face au midi;
     Sage elle n'a l'oeil engourdi,
     Mais de sergents troupe nombreuse
     Et de ses ordres soucieuse.
     Puis  l'autre porte du fort
     Qui regarde  gauche le nord
     Peur commande; elle l'a garnie
     D'une puissante compagnie.
     Elle ne l'ouvre pas souvent,
     Car elle tremble au moindre vent
     Et jamais ne s'y croira sre
     Qu'elle ne ferme la serrure.

            *       *       *
[p.260]
     Ou el ot saillir deus langotes,               4029
     Si l'en prennent fivres et gotes.
       Male-Bouche, que Diex maudie!
     Qui ne pense fors  boidie[75],
     Si garde la porte destrois;
     Et si sachis qu'as autres trois
     Va souvent et vient. Quant il scet
     Qu'il doit par nuit faire le guet,
     Il monte le soir as creniaus,
     Et atrempe ses chalemiaus,
     Et ses buisines, et ses cors.
     Une hore dit ls et descors,
     Et sonnez dous de controvaille
     As estives de Cornoaille;
     Autrefois dit  la fluste
     C'onques fame ne trova juste[76].
     Il n'est nule qui ne se rie,
     S'ele oit parler de lecherie;
     Ceste est pute, ceste se farde,
     Et ceste folement se garde,
     Ceste est vilaine, ceste est fole,
     Et ceste nicement parole.
     Male-Bouche qui riens n'esperne,
     Trueve  chascune quelque herne.

       Jalousie, que Diex confonde!
     A garnie la tor ronde;
     Et si sachis qu'ele i a mis
     Des plus privs de ses amis,
     Tant qu'il ot grant garnison:
     Et Bel-Acueil est en prison
     Amont en la tor enserr,
     Dont li huis est moult bien barr,

[p.261]
     Deux sauterelles bondissant                   4041
     Lui donnent fivre et tremblement.
       Malebouche, que Dieu maudisse!
     Qui n'ourdit que vil artifice[75],
     A la dernire s'est plac,
     Et vers les autres empress
     Va souvent et vient. S'il doit faire
     Le guet la nuit, ne tarde gure
     A monter le soir aux crneaux
     Et prpare ses chalumeaux,
     Ses cors, ses muses, ses trompettes.
     Lors il entonne chansonnettes
     Une heure durant, lais nouveaux
     Et gais refrains de fabliaux,
     Que souvent des sons il maille
     D'une trompe de Cornouaille.
     D'autres fois sur la flte il dit
     Qu'oncques femme chaste il ne vit[76];
     Que c'est grand' joie et grand' pture
     Quand on leur parle de luxure.
     L'une est pute, l'autre se teint,
     L'autre jamais ne se contraint,
     L'une est vilaine, une autre folle
     Et celle-l sotte en parole.
     Malebouche  qui rien ne vaut
     Trouve  chacune son dfaut.
       Jalousie a, que Dieu confonde!
     Garnison mise en la tour ronde,
     Et sachez bien qu'elle y a mis
     Les plus privs de ses amis;
     Il y avait garnison grande.
     Bel-Accueil en prison s'amende,
     L haut dans la tour enserr
     Dont l'huis est moult fort et barr;

            *       *       *
[p.262]
     Qu'il n'a pooir que il en isse.               4061
     Une vielle, que Diex honnisse!
     Avoit o li por li guetier,
     Qui ne fesoit autre mestier,
     Fors espier tant solement
     Qu'il ne se maine folement.
     Nus ne la pust engignier
     Ne de signier, ne de guignier,
     Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse,
     Qu'ele ot des biens et de l'angoisse
     Qu'Amors  ses sergens dpart,
     En jonece moult bien sa part.
     Bel-Acueil se taist et escoute
     Por la vielle que il redoute,
     Et n'est si hardis qu'il se moeve,
     Que la vielle en li n'aperoeve
     Aucune foie contenance,
     Qu'el scet toute la vielle dance.
       Tout maintenant que Jalousie
     Se fu de Bel-Acueil saisie,
     Et ele l'ot fait emmurer,
     El se prist  assurer:
     Son chastel qu'ele vit si fort,
     Li a donn grant rconfort.
     El n'a ms garde que gloutons
     Li emblent Roses ne boutons;
     Trop sunt li Rosiers clos forment,
     Et en veillant et en dormant
     Puet-ele estre bien assur.

               _L'Amant_.

     Ms ge qui fui defors le mur,
     Suis livrs  duel et  poine:
     Qui saurait quel vie ge moine,

[p.263]
     Crainte n'est que sortir il puisse.           4075
     Une vieille, que Dieu maudisse!
     Est avec lui pour le guetter,
     Et n'est l que pour rapporter
     S'il veut follement se conduire.
     Elle ne se laisse sduire
     Par signe ni mot doucereux,
     Ni regard tendre et langoureux.
     Ruse n'est qu'elle ne connaisse;
     Car elle eut certe en sa jeunesse,
     Des biens et maux qu'Amour dpart
     A ses serviteurs, large part.
     Bel-Accueil en silence coute,
     Tellement la vieille il redoute,
     Et n'ose mme se mouvoir,
     Car la vieille pourrait y voir
     Aucune folle contenance,
     Toute elle sait la vieille danse.
       Jalousie,  prsent qu'elle est
     De Bel-Accueil sre, et l'a fait
     Bien enfermer dedans sa cage,
     Commence  reprendre courage
     (Ce chteau qu'elle voit si fort
     Lui a donn grand reconfort),
     Et ne craint plus que glouton ose
     Lui ravir ni bouton, ni Rose.
     Trop bien sont clos prs de la tour
     Les Rosiers; la nuit et le jour
     Elle peut reposer tranquille.

               _L'Amant_.

     Mais moi, hors du mur qu'on exile,
     Je suis de peine et deuil rong.
     Qui sut quelle existence j'ai

            *       *       *
[p.264]
     Il en devroit grant piti prendre.            4093
     Amors me sot ores bien vendre
     Les biens que il m'avoit prests;
     Ges cuidoie avoir achets,
     Or les me vent tout derechief:
     Car ge suis  greignor meschief
     Por la joie que j'ai perdue,
     Que s'onques ne l'eusse ue.
       Que vous iroie-ge disant?
     Ge resemble le pasant
     Qui giete en terre sa semence,
     Et a joie quant el commence
     A estre bele et drue en herbe;
     Ms ainois qu'il en coille gerbe,
     L'empire, tele hore est, et grieve
     Une male nue qui crieve
     Quant li espi doivent florir,
     Si fait le grain dedens morir,
     Et l'esprance au vilain tost
     Qu'il avoit ue trop tost.
     Si crieng ausinc avoir perdue
     Et m'esprance et m'atendue,
     Qu'Amors m'avoit tant avanci,
     Que j'avoie j commenci
     A dire mes grans privets
     A Bel-Acueil, qui aprests
     Ire de recevoir mes gieus;
     Ms Amors est si outragieus,
     Qu'il m'a tout tollu en une hore,
     Quant ge cuidoie estre au desore.
     Ce est ausinc cum de Fortune
     Qui met o cuer des gens rancune;
     Autre hore les aplaine et chue,
     En poi d'ore son semblant mue.

[p.265]
     Il en devrait grande piti prendre!           4107
     Certes, Amour me sait bien vendre
     Tous les maux qu'il m'avait prts;
     Je crus les avoir achets,
     Il faut que drchef les paie;
     Car plus douloureuse est ma plaie
     Pour le bonheur que j'ai perdu,
     Que si jamais ne l'avais eu.
       Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble
     Qu' ce paysan je ressemble,
     Qui semence en terre a jet
     Et voit avec bonheur l't
     paisse et haute monter l'herbe?
     Mais avant de cueillir la gerbe,
     Crve un gros nuage soudain
     Qui dtruit tout en un matin;
     Les pis en fleurs se fltrissent
     Et dedans les graines prissent,
     Et l'espoir au vilain bientt
     S'vanouit qu'il eut trop tt.
     Ainsi j'ai peur mon esprance
     Perdre et ma longue patience.
     Amour pourtant m'avait aid;
     J'avais dj persuad
     Bel-Accueil par tendres avances
     D'our mes douces confidences
     Et recevoir enfin mes jeux.
     Mais Amour est trop rigoureux
     Et me ravit tout en une heure
     Au moment o le seuil j'effleure.
     C'est ainsi que Fortune fait
     Qui rancune aux coeurs des gens met,
     Les flatte une heure et les conspue,
     En un instant son semblant mue,

            *       *       *
[p.266]
     Une hore rit, autre hore est morne,           4127
     Ele a une roe qui torne,
     Et quand ele veut, ele met
     Le plus bas amont o sommet,
     Et celi qui est sor la roe
     Reverse  un tor en la boe.
     Las! ge sui cil qui est verss:
     Mar vi les murs et les fosss
     Que je n'os passer, ne ne puis.
     Ge n'oi bien ne joie onques puis
     Que Bel-Acueil fu en prison;
     Car ma joie et ma garison
     Ert tout en lui et en la Rose,
     Qui est entre les murs enclose;
     Et de l convendra qu'il isse,
     S'Amors veult j que ge garisse;
     Car j d'aillors ne quier que joie
     Honor, sant, ne bien, ne joie.
       Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis,
     Se vous estes en prison mis,
     Au mains gards-moi votre cuer,
     Et ne soffrs  nesun fuer
     Que Jalousie la sauvage
     Mete vostre cuer en servage
     Ainsinc cum ele a fait le cors,
     Et s'el vous chastie de fors,
     Ais dedans cuer d'ament
     Encontre son chastiement:
     Se li cors en prison remeint,
     Gards au mains que li cuer m'aint.
     Fins cuers ne lest mie  amer
     Por batre ne por mesamer[77].
     Se Jalousie est vers vous dure,
     Et vous fait anui et laidure,

[p.267]
     Une heure est morne, une heure rit,           4141
     Car sa roue un cercle dcrit;
     Celui qui est dessus la roue
     Retombe  son tour dans la boue,
     Et quand elle veut, elle met
     Le plus bas en haut au sommet.
     Las! c'est moi qu'elle verse et raille!
     Pour mon mal vis fosse et muraille
     Que passer n'ose ni ne puis;
     Biens et bonheur je n'ai depuis
     Que Bel-Accueil avec la Rose,
     Maintenant de gros murs enclose,
     Emporta dedans sa prison
     Et ma joie et ma gurison.
     Si veut Amour que je gurisse,
     Qu'il l'arrache au sombre difice,
     Car d'ailleurs ne me peut venir
     Honneur, sant, bien ni plaisir.
       Bel-Accueil, ami cher et tendre,
     S'il vous faut en prison attendre,
     Au moins gardez-moi votre coeur!
     Ne souffrez pas pour mon malheur,
     A aucun prix, que la sauvage
     Mette votre coeur en servage
     Comme elle a fait de votre corps;
     Si elle vous navre dehors,
     Ayez dedans coeur indomptable
     Contre son bras impitoyable,
     Et si le corps reste en prison,
     Gardez le coeur de trahison.
     Un fin coeur aime avec constance
     Et brave haine et violence[77].
     Si Jalousie a sans piti
     Votre coeur d'ennuis guerroy,

            *       *       *
[p.268]
     Fetes-li engresti encontre,                  4161
     Et du dangier qu'ele vous montre
     Vous vengis au maios en pensant,
     Quant vous ne pos autrement;
     Se vous ainsinc le fissis,
     Ge m'en tendroie  bien pais.
       Ms ge sui en moult grant souci
     Que vous nel' facis mie ainsi;
     Ains crient que mal gr me savs
     Au mains por ce que vous avs
     Est por moi mis en prison;
     Si n'est-ce pas por mesprison
     Que j'aie encore vers vous faite,
     C'onques par moi ne fu retraite
     Chose qui  celer fist;
     Ains me poise, se Diex m'ast,
     Plus qu' vous de la meschance;
     Car g'en soffre la pnitence
     Plus grant que nus ne porroit dire.
     Par un poi que ge ne fons d'ire,
     Quant il me membre de ma perte
     Qui est si grant et si aperte;
     S'en ai paor et desconfort
     Qui me donront, ce croi, la mort.
     Las! g'en doi bien avoir paor,
     Quant ge voi que losengor,
     Et trator, et envieus
     Sunt de moi nuire curieus.
     Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir
     Qu'il vous bent  dcevoir,
     Et faire tant par lor flavele,
     Qu'il vous traient  lor cordele.
     Se Diex m'ast, si ont-il fait,
     Ge ne sai or comment il vait;

[p.269]
     Dfendez-vous avec courage;                   4175
     De sa cruaut, de sa rage
     Vengez-vous du moins en pensant,
     Si ne pouvez faire autrement;
     Et s'il vous plat ainsi de faire,
     Ma douleur sera moins amre.
       Mais je suis en moult grand souci
     Que vous ne le fassiez ainsi,
     Et me sachiez tout au contraire
     Mauvais gr de votre misre,
     Moi qui vous fis mettre en prison.
     Mais, croyez-moi, de trahison
     Je ne suis envers vous coupable,
     Jamais de nul acte blmable
     Mon coeur n'eut  se repentir.
     Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir
     Bien plus que vous de mon offense,
     Car j'en souffre la pnitence
     Plus que nul ne saura jamais;
     Pour un peu d'ire je fondrais
     Quand de ma perte ai souvenance.
     Bien puis-je avoir peur sans doutance
     Lorsque je vois ces envieux
     Tratres et menteurs venimeux
     Ainsi s'acharner  me nuire.
     Ils me tueront, j'ose le dire.
     Ah! Bel-Accueil, je crois savoir
     Qu'ils veulent tous vous dcevoir,
     N'allez pas leurs fables entendre,
     A leur corde ils vous veulent pendre.
     Mais je ne sais rien en effet,
     Dieu m'aide! Peut-tre est-ce fait?
     J'ai peur, et grande est ma souffrance,
     Que me mettiez en oubliance,

            *       *       *
[p.270]
     Ms durement sui esmais                      4195
     Que entr'obli ne m'ais;
     Si en ai duel et desconfort,
     Jams n'iert riens qui m'en confort,
     Se ge pers votre bien-voillance,
     Que ge n'ai ms aillors fiance;


     Et si l'ai-ge perdu, espoir,
     A poi que ne m'en desespoir[78].


     FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.

            *       *       *
[p.271]
     J'en ai grand deuil et dconfort              4209
     Et je n'aurai jamais confort
     Si je perds votre bienveillance,
     Car ailleurs je n'ai d'esprance,


     Et s'il m'est donn de le voir,
     Oui, j'en mourrai de dsespoir[78]!


S'il fallait en croire Mon, Jehan de Meung aurait ajout ces deux
derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les
quatre-vingts vers qui suivent. P. M.


            *       *       *

[p.272]
     VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS,
     TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE
     LORRIS.


            *       *       *


     (Que je n'ai ms aillors fiance)
     Ne reconfort nul qui m'ast.                  4203
     Ha! biau douz cuers! qui vos vist
     Au mains une foiz la semaine,
     Asez en fust mendre sa paine;
     Ms je ne sai santier ne voie
     Par o jams nul jor vos voie.
       En ce qu'estoie en tel tristece,
     Si vi venir au chief de piece
     Devers la Tour Dame Piti
     Qui maint cuer dolant a fait li,
     Si me commence  conforter
     Et dist: amis, por deporter
     Et por voz dolors alegier
     Sui ci venue en cest vergier,
     Si vos amain dame Biaut
     Et Bel-Acueil et Loiaut,
     Et Douz-Regart, o lui Simplece.
     Issu somes  grant destrece
     De cele Tour qui est moult haute;
     Ms cuers loiax ne feroit faute
     S'il en devoit perdre la vie.
     Endormie s'est Jalousie,
     Si nos somes embls de lui.
     Moult avons eu grant anui;


[p.273]
     VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS,
     TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE
     LORRIS.


            *       *       *


     (Car ailleurs je n'ai d'esprance)
     Ni reconfort pour ma douleur.                 4215
     Ah! vous contempler, beau doux coeur,
     Au moins une fois la semaine
     Suffirait  calmer ma peine.
     Mais je ne sais voie ou sentier
     O je puisse vous pier!
       J'tais en ma noire tristesse
     Plong; soudain vers moi s'empresse
     De vers la tour dame Piti
     Qui maint coeur triste a gay.
     Lors  me conforter commence:
     Pour t'apporter douce allgeance,
     Dit-elle, et ton coeur soulager,
     Ami, je viens en ce verger.
     Nous sortmes  grand' dtresse,
     Car j'amne avec moi Simplesse,
     Bel-Accueil et dame Beaut,
     Et Doux-Regard, et Loyaut.
     Bien haut de la tour est le fate,
     Mais rien un coeur loyal n'arrte
     Quand il devrait braver la mort.
     Jalousie est l-haut qui dort,
     Si j'ai pu tromper ce cerbre,
     Ce n'est pas sans grande misre;

            *       *       *
[p.274]
     Car Paor qui toz jors se crient,              4227
     L'uis ot ferm, si va et vient;
     De toutes parz va escoutant,
     Por Male-Bouche est moult doutant,
     Qu'el ne set qu'ele doie faire.
     Ms bone amor la deboneire
     Qui les siens ads reconforte,
     A grant meschief ovri la porte
     Maugr que Paor en ust.
     Se Male-Bouche le sust,
     N'en issisen por riens dou monde.
     Ms Vnus la bele, la blonde,
     Embla les cls, hors nos a mises.
       Tantost delez moi sont asises;
     Lors refu ma dolor pase.
     Dame Biaut en recele
     Le douz bouton m'a prsent,
     Et je le pris de volent,
     Si en fis ainssi com du mien[79],
     Qu'il n'i ot contredit de rien.
       Iluec fumes  grant delit,
     De fresche herbe fu nostre lit,
     De beles roses de rosiers
     Fumes covert et de besiers:
     A grant soulas,  grant deduit
     Fumes trestoute celle nuit,
     Ms moult me sembla courte et brive.
     Au matinet quant l'aube crieve
     Nos somes en estant lev,
     Ms de ce fumes moult grev
     Que si tost fu la departie[80].
     Et Biautez si n'oblia mie
     Le trs-douz bouton  reprendre,
     Maugr mien le me covint rendre.

[p.275]
     Car Peur, qui toujours tremble et craint,     4239
     S'en va de toutes parts et vient
     L'huis clos, et mfiante coute,
     Tant Malebouche elle redoute
     Et n'ose pas ouvrir la tour.
     Mais la vaillante Bonne-Amour
     Qui les siens toujours rconforte
     A grand mchef ouvre la porte,
     Malgr tout ce que Peur en et.
     Si Malebouche alors le sut,
     Nous n'eussions pu pour rien au monde.
     Mais Vnus la belle et la blonde,
     Les clefs volant, hors nous a mis.
       Ils sont prs de moi tous assis,
     Et ma douleur s'en est alle.
     Dame Beaut en recele
     Le doux bouton m'a prsent;
     Pris l'ai de bonne volont
     Comme mien, et tout  ma guise[79]
     M'en sers, sans qu'il y contredise.
       Notre heur nous goutmes en paix
     Sur un beau lit de gazon frais,
     Tout couverts de feuilles des Roses
     Et de baisers nos bouches closes.
     En doux transports, en grand dduit
     Nous passmes toute la nuit
     Qui trop tt, las! pour nous s'achve.
     Au matin, quand l'aube se lve
     Tous deux aussi sommes sur pis,
     Bien contrits et bien ennuys
     De sparation si vive.
     Mais Beaut se montre attentive
     Le doux bouton  ressaisir;
     Malgr moi je dus obir.

            *       *       *
[p.276]
     Ms toutes fois la douce rose                 4261
     Au departir ne fu pas close:
     Ms ainois que se departissent
     Ne que congi de moi prissent,
     S'en vint Biautez humeliant
     Vers moi et dit tout en riant:
     Or puet Jalousie gaitier,
     Ses murs haucier et enforcier,
     Face fort haie d'glantiers.
     Face bien guetier ses vergiers,
     Or i a gaagni assez;
     Ne s'est-il bien en vain lassez?
     Biaus douz amis, car me le dites,
     A tel servise tiex merites[80].
       Pensez de servir sans trichier
     Se cuer avez fin et entier:
     Tous jours seroiz dou boton mestre,
     J si enclos ne saura estre.
     Droit  la Tour tout belement
     S'en revont moult celement.
     Atant m'en part et prent congiet,
     C'est li songes que j'ai songiet.             4282


Il est facile, dit Mon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de
Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande tendue a son
Roman, et que Jean de Meung a d les supprimer pour lui donner une
continuation.

On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.)


            *       *       *


[p.277]

     Mais toutefois la douce Rose                  4273
     Au dpartir ne fut pas close;
     Car avant de s'en retourner
     Tretous et cong me donner,
     A moi Beaut vint langoureuse
     Et me dit doucement rieuse:
     Jalousie or peut nous guetter,
     Ses murs paissir et monter,
     D'glantiers doubler la clture,
     Mettre au verger garnison sre,
     J'ai got de bonheur ass.
     Ne s'est-il pas en vain lass?
     Beaux doux ami, comme le dites:
     Chacun sers selon ses mrites[81].
       Aimez toujours loyalement,
     Si votre coeur est fin et franc,
     Toujours serez du bouton matre
     Si bien enferm qu'il puisse tre.
     Droit  la Tour tout bellement
     Lors s'en revont moult doucement.
     De mon ct je m'achemine:
     Ainsi mon rve se termine.                    4294

       *       *       *       *       *


NOTES DU PREMIER VOLUME. [p.279]


En tte de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres
des chapitres ont t ajouts aprs coup par les copistes en guise de
notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que
l'ouvrage. Nous les avons conservs pour reproduire exactement l'dition
de Mon. Toutes les notes prises dans les ditions de Mon et de M.
Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signes
sont de nous.


NOTE 1, _page_ 3.

Vers 7. _Treuve_ pour _trouve_.

Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La
Fontaine et Molire.

Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce
travail nombre de mots, de locutions et mme de phrases entires qui
pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a
permis de laisser subsister les expressions caractristiques qu'il tait
difficile de bien rendre en franais moderne, et qui, rajeunies, se
fussent mal accommodes d'une diction suranne. Nous esprons que le
lecteur nous saura gr d'avoir conserv  cette belle oeuvre un parfum
d'archasme qui s'harmonise si bien avec la navet gracieuse de nos
deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir
faire disparatre un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans tre
par trop fatigants pour nos oreilles dlicates, le vers servait
fidlement la pense de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire
 la traduction, et sans tomber dans un dfaut pire, il tait possible
de les viter, nous nous sommes empress de le faire.


NOTE 2, _page_ 2.

Vers 9. _Macrobe_, auteur latin qui vivoit  la fin du IVe sicle. Il
composa divers ouvrages remplis d'rudition. Ceux qu'il a intituls:
_Les Saturnales_, traitent de diffrens sujets, et sont un agrable
mlange de critique et d'antiquits. Son Commentaire sur _le Songe de
Scipion_ est trs-savant; il y tablit cinq espces de songes:
_somnium, Visio, oraculum, insomnium, visum_. Ce dernier est une
imagination phantastique d'une chose qui n'existe pas. Macrobe ne veut
pas que l'on ajoute foi  ces deux dernires espces de songes, n'y
ayant que les trois premiers qui soient revtus de tous les caractres
de la vrit. _Macrobii in somnium Scipionis, liber prim., cap. 3, vers_
7.

Ptrone ne veut pas que les songes et les inspirations qui nous arrivent
en dormant soient l'ouvrage de quelque divinit; il prtend, au
contraire, que nos songes ne sont que des rminiscences des choses qui
nous sont arrives lorsque nous ne dormions pas.

    _Somnia quae mentes ludunt volitantibus umbris
    Non delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt
    Sed sibi quisque facit_.
               (Petronii Arbitri Satyricon.)


Les anciens ont toujours eu les songes en grande [p.281] recommandation.
Pharaon, roi d'gypte, avoit  ses gages des gens dont l'unique emploi
toit d'interprter les songes. (_Genese_, chap. 41.)

Joseph avoit reu de Dieu un talent particulier pour les expliquer, et
ses frres, jaloux de cette faveur, ne l'appelloient plus que le
Songeur. (_Ibidem_, chap. 37.)

Homre croyoit que les songes entrent dans l'me par deux portes
diffrentes, dont l'une est d'yvoire et l'autre de corne; que ceux qui
passent par la premire nous trompent toujours, n'y ayant de vritables
que ceux qui passent par celle de corne. (_Odysse_, livre 19.)

Les potes qui sont venus aprs lui ont pens de mme; Virgile en parle
en ces termes:

    _Sunt gemini somni partae; quarum altera fertur
    Cornea; qua veris facilis datur exitus umbris.
    Altera candenti perfecta nitens elephanto:
    Se falsa ad coelum mittunt insomnia manes._
               (_Aeneidos_, lib. VI, sub fine.)

Horace, parlant des songes, dit  Galate qu'il vouloit dtourner d'un
voyage:

        ... _An vitiis carentem
         Ludit imago
    Vana, quae porta fugiens eburna
         Somnium ducit?_
               (_Ode_ 27, lib. 3.)

Et Properce, dans son legie  Cynthia, fait aussi mention de ces
portes.

    _Nec tu sperne piis venientia somnia portis:
         Cum pia venerunt somnia, pondus habent_.
               (Elegia, VII, lib. 4.)

(Lantin de Damery.)



NOTE 3, _pages_ 4-5. [p.282]

Vers 41-44.

    La matire en est bonne et neuve.

Comme dit M. Ampre, _bonne_, je ne dis pas non; mais _neuve_, c'est
autre chose.


NOTE 4, _pages_ 6-7.

Vers 79-79. _Kalandre_.

C'est l'alouette huppe qu'on voit toujours voletant le long des routes.
Dans l'Orlanais, de nos jours encore, on ne la nomme pas autrement.


NOTE 5, _page_ 12.

_Flonie--Vilenie_. Nous ferons remarquer ici que ces deux images n'en
font qu'une dans le plus beau et le meilleur manuscrit de la Bibliothque
nationale, n 380 ancien fonds franais. Ce magnifique travail de Nicolas
Flamel, excut vers la fin du XIVe sicle pour le duc Jean de Berri,
oncle de Charles VI, est, de tous les manuscrits franais, celui qui se
rapproche le plus du texte de Mon. L'auteur dit qu' gauche se dressait
Flonie, qui tait appele Vilenie. Nous prfrons le texte tel que l'a
restitu Mon.


NOTE 6, _pages_ 12-13.

Vers 178-178.

    Et fame qui petit sust
    D'honorer ceus qu'ele dust.


Ce dernier trait convient parfaitement au personnage peint par le pote. [p.283]
Il y a, dans le recueil de fabliaux publi par Mon, un long pome
malheureusement incomplet intitul: _le dit de Trubert_, du nom du
personnage principal, qui est justement le type du vilain au sens
primitif et au sens figur du mot. Il n'y a pas de mchant tour qu'il ne
joue au duc son seigneur. C'est le pendant de l'esclave antique. Priv
de tous les droits les plus chers  l'homme, il devient rus, mchant;
sa vie n'a plus qu'un but: la vengeance. (E. Cougny.)


NOTE 7, _page_ 15.

Vers 197.

    D'un hritage dpouills.

Ici se prsente pour la premire fois un participe dclin.

A l'poque o vivaient les auteurs du _Roman de la Rose_, tous les
participes sans exception se dclinaient. Jusqu'au XVIIe sicle, ils
restrent dclinables  volont. L'Acadmie trancha la difficult, et
rendit tous les participes directs indclinables avec l'auxiliaire
avoir. Toutefois, elle tolra, en posie seulement, qu'on pt encore
parfois dcliner les participes, pourvu qu'ils fussent placs entre le
verbe auxiliaire et leur rgime, comme par exemple dans ces deux vers de
Malherbe:

    O Dieu dont les bonts, de nos larmes touches,
    Ont aux vaines fureurs les armes arraches.

Nous nous sommes arrt  cette rgle aprs de longues hsitations; mais
comme elle nous permettait [p.284] de conserver un nombre incalculable
de vers presque dans leur intgrit, sans trop choquer la grammaire
moderne, nous esprons qu'on n'osera pas trop nous reprocher cette
licence.


NOTE 8, _pages_ 16-17.

Vers 224-226.

    Et une cote de brunete.

M. Francisque Michel traduit _brunete_ par _bure_, de sorte que le vers
se traduirait ainsi: Et une cote de bureau. C'est une erreur. Nous en
voyons la preuve au vers 4569, au dbut de la partie de Jehan de Meung:

    Car ausinc bien sunt amoretes
    Sous buriaus comme sous brunetes.

Lorsqu'il arrive  ce passage, il traduit _brunete_ par _espce
d'toffe_. Mais, d'aprs ces deux vers, il est impossible de se
mprendre sur la vritable signification de _brunete_. C'est bien (comme
on le voit au Glossaire) un drap fin dont se vtaient les personnes de
qualit. Il tirait son nom de sa couleur fonce.


NOTE 9, _pages_ 18-19.

Vers 248-250.

    Que s'elle voit ou s'elle out.

Nous avons ici conserv _s'elle_ pour _si elle_.

Cette lision est trs-comprhensible, et il est trs regrettable,  nos
yeux, qu'elle ne soit plus usite. Elle est tout aussi naturelle que
_s'il_ pour _si il_.


NOTE 10, _pages_ 18-19. [p.285]

Vers 253-254. _Prudhomme_, homme sage, prudent, honnte.

_Prude_ est rest dans la langue et _prudhomme_ galement, mais avec une
acception toute spciale.


NOTE II, _pages_ 24-25.

Vers 345-349. _Karoler_, danser la karole.

Cette danse, qui s'excutait en rond et que Jacques Yver appelle pour
cela la ronde carole, avait donn naissance au mot _karoleur_, qui se
trouve dans le _Roman de la Rose_, et  _caroler_, qui se lit dans les
posies de Froissard. On la dansait beaucoup  Paris, o se trouvait
mme un carrefour qui lui devait son nom de Notre-Dame-de-la-Carole.
(Edouard Fournier, _Varits historiques et littraires_, t. II, p. 16.)


NOTE 12, _pages_ 30-31.

Vers 457-459.

    Je cuit qu'ele acorast de froit.
    _De froidure elle serait morte_.

_Acorer_. M. Francisque Michel traduit ce mot par _avoir mal au coeur_.
De sorte que ce vers se traduirait ainsi: Je crois que de froid elle
aurait mal au coeur. Lantin de Damerey et Mon traduisent ce mot par
_mourir_. Nous partageons cet avis. En effet, _acorer_, verbe actif,
veut dire: arracher le coeur, les entrailles (_corailles_), d'o notre
moderne _coeurer_. Dans [p.286] la suite, ce mot perdit de sa force;
mais le sens le plus faible fut _affliger, percer le coeur_. (Voyez le
Glossaire de Du Cange.)

Du reste, ce mot se retrouve souvent dans le _Roman de la Rose_. Ainsi,
au vers 7652, on lit:

    Male-Bouche et tout son linage,
    S'il vous devoient acorer,
    Vous lo servir et honorer.

Au vers 10905:

    Por qui mort ma mre plora
    Tant, que presque ne s'acora.

videmment on ne saurait traduire ce verbe que par _ventrer_, dans le
premier exemple, et _s'arracher le coeur_, la vie, dans le second.


NOTE 13, _pages_ 32-33.

Vers 475-477.

    Furent  or et  asur
    De toutes pars paintes o mur.

Telles taient pourtraites au moyen ge les peintures murales et les
miniatures des manuscrits.


NOTE 14, _pages_ 36-37.

Vers 539-541.

    Cheveus ot blons cum uns bacine.

_Bacin_, casque rond en acier poli.

Dans le moyen ge, ni homme, ni femme n'tait rput beau s'il n'avait
les cheveux blonds. Les cheveux [p.287] noirs taient rares  la fin du
XIIIe sicle. Cependant il est question de combattants blonds et mors,
_de personnes noires et blondes_, dans la branche des royaux lignages de
Guillaume Guiard, pote Orlanais du XIIIe sicle, vers 2576 et 6925.
(Francisque Michel.)


NOTE 15, _pages_ 36-37.

Vers 542-546.

    Son entr'oil ne fu pas petis,
    _L'entrecil net et bien marqu_.

_Entr'oil, entrecil_ ou _entr'oeil_, du latin _intercilium_, l'espace
compris entre les deux yeux ou plutt entre les sourcils.

Ce mot n'a pas d'quivalent dans notre langue moderne; c'est, somme
toute, une lacune fort regrettable.


NOTE 16, _pages_ 36-37.

Vers 545-549. _Vair, yeux vairs_.

    Les yex ot plus vairs c'uns faucons.

_Vair, vairon, vairs, varons, vayron, veiron, veirs, ver, verz_; au
fminin _vaire, vert_: mots appliqus  tout ce qui tait de couleurs
diffrentes ou changeantes; d'o le nom de vairons, donn  de petits
poissons que l'on voit sur le bord des rivires, parce qu'ils sont de
diffrentes couleurs et changeantes; fourrure de couleur gris blanc
ml, et fort recherche des anciens Franais, qui fut ainsi nomme de
_varius_, qui signifie _vari_, et non pas de _variola_, [p.288] comme
le dit Borel. On dit aussi: yeux vairs, pour: yeux bleus, parce que,
comme dans la fourrure vaire, ils sont parsems de petits points blancs.
On appelle encore des yeux de diffrentes couleurs des _yeux vairons_.
La Ravallire, dans les _Chansons du Roy de Navarre_, tome I, page 451,
tromp par l'orthographe, a cru que le mot _vair_ signifiait couleur
verte, _viridis_; il s'tonne de ce qu'on ne trouve plus d'yeux verts,
et comment la nature peut en avoir form de pareils; il invite les
philosophes  examiner pourquoi ce phnomne n'arrive plus. Ronsard, qui
florissait sous Charles IX et Henri III, est tomb dans la mme erreur.
Voyez son ode  M. Peltier.

     Mestre Robert ... me dit: Je vous veil demander se le Roy se soit
     en cest prael, et vous vous aliez soir sur son banc plus haut que
     li, se on vous en devroit bien blasmer, et je li dis que oil; et il
     me dit: Dont faites-vous bien  blasmer, quant vous estes plus
     noblement vestu que le Roy; car vous vous vestez de vair et de
     vert, ce que le Roy ne fait pas; et je li diz: Mestre Robert, salve
     vostre grace, je ne foiz mie  blasmer, se je me vest de vert et de
     vair, car cest abit me lessa mon pere et ma mere; mais vous faites
      blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez
     lessi l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus
     riche camelin que le Roy n'est. (Joinville, _Histoire de saint
     Louis_.)

On voit par cette citation que Joinville fait la distinction de l'toffe
vaire et de la couleur verte; le _Roman de la Rose_, cit au mot _Pers_,
l'a faite aussi; l _Reclus de Moliens_, cit au mot _Aversaire_,
compare [p.289] le diable  un geai _vair_: tout le monde connat cet
oiseau, et l'on sait qu'il n'en fut jamais de couleur verte. Dans les
citations suivantes, on verra quelles taient les qualits qu'il fallait
possder pour tre mis au rang des belles:

    Ot vairs iex, rians et fendus,
    Les bras bien fs et estendus,
    Blanches mains longues et ouvertes,
    Aux templieres que vi apertes
    Apparut qu'ele ot teste blonde.
               (_Fabliau_, ms. n 7218, f 280 v, col. I.)

    Les iex ot vairs corne cristal.
               (_Fabliau de Gombert et des deux clercs_.)

    Vairs ot les leux, et les crins blois.
               (_Roman de la Violette_.)

Le palefroy vair tait un cheval gris pommel, ou de diffrentes
couleurs. Huon le Roy, pote du XIIIe sicle, a fait un lay intitul:
_Le vair Palefroy_; il fait partie de la nouvelle dition des _Fabliaux
de Barbazan_ qu'on vient de publier. On ne prsumera pas qu'un cheval
ait jamais t de couleur verte,  moins qu'on ne l'ait peint. Dans le
_Fabliau des chevaliers, des clercs et des vilains_, l'un des chevaliers
est mont sur un _dextrier vairon_, parce qu'il tait de couleurs
diffrentes, et non pas, comme le dit le Pre Joubert, parce qu'il avait
un oeil de couleur diffrente de l'autre. _Penne vaire_, plume tache de
noir et de blanc ou d'autre couleur; _menu vair_, toffe ou fourrure
dont les taches taient trs-petites, de faon que l'on avait peine 
distinguer laquelle des couleurs tait la plus dominante. (_Glossaire de
la langue romane_, par Roquefort, t. II, p. 680.)


NOTE 17, _pages_ 38-39. [p.290]

Vers 563-565.

    D'orfrois ot ung chapel mignot.

_Orfrois_, dentelle d'or ou d'argent, point d'Espagne. (F. M.)

_Chapel, chapelet, chapiaus de flors_, chapeau, couronne de fleurs.

C'tait une guirlande ou couronne qu'on mettoit sur la tte. On en
couronnoit quelquefois le vainqueur, comme firent les dames,  Naples,
au roi Charles VIII, lorsqu'elles lui mirent une couronne de violettes,
et le baisrent ensuite comme le champion de leur honneur. Les couronnes
s'introduisirent dans les festins avec la mollesse et la volupt. On en
mettoit aux bouteilles et aux verres. Les convives en prenoient  la fin
du repas, et c'toit le symbole de la dbauche.

A mesure que le luxe s'accrut, on raffina sur la matire des couronnes;
elles toient dans les commencements de feuilles d'arbres; on les fit de
roses dans la suite, puis de fine laine, et enfin d'argent et d'or. Les
grands seigneurs en France, et les chevaliers qui avoient quelque
rputation, portoient des chapelets de perles sur la tte. Voil
l'origine des couronnes dont on timbre aujourd'hui les armoiries,
prrogative interdite aux roturiers par les ordonnances.

C'est de la figure de ces chapelets de perles que nos rosaires et nos
chapelets ont pris leur nom, parce qu'ils ressemblent  une guirlande,
suivant la remarque de Borel.


On lit dans le _Roman de Lancelot_: Qu'il ne fut [p.291] jour que
Lancelot, ou hiver ou t, n'et au matin un chapeau de fresches roses
sur la tte, fors seulement au vendredi et aux vigiles des haultes
ftes, et tant que le karme duroit. Peu de personnes s'aviseroient
aujourd'hui de chercher le mrite de la mortification dans une pareille
abstinence.

L'auteur, un peu plus loin, parlant de Dduit, dit que:

    Li ot s'amie fet chapel
    De Roses qui moult li sist bel.

(Lantin de Damery.)


NOTE 18, _pages_ 60-61.

Vers 942-936. _More_. Ici deux versions se prsentent: _more_ veut dire
_mre_, fruit noir, et _more, ngre_.

MM. Mon et Francisque Michel traduisent _mre_, M. Littr opine pour
_more_. Nous avons adopt l'opinion de ce dernier. Ici,  vrai dire, la
traduction _mre_ nous sduisait assez  cause du voisinage du vers:

    Dont li fruit iert mal savors.

Toutefois nous ferons remarquer qu' la page suivante, le pote dit que
le ft et le fer des flches tait plus noir que _dables d'enfer_; puis
au vers 8873 Jehan de Meung, faisant parler le Jaloux, dit:

    Vous en aurs le vis pali,
    Voire certes plus noir que more.

Dans ce dernier vers nous n'avons pas hsit  traduire: _more_. Enfin
remarquons en passant que Guillaume de Lorris parle plus haut deux fois
des [p.292] Sarrasins et de la Palestine, et qu'il emploie, pour
dsigner le fruit, _more_ et _meure_. Nous devons dire pourtant que
Marot, dans ces deux endroits, crit ou plutt traduit: _meures_, Nous
ne nous appesantissons tant sur une chose si peu importante que pour
montrer avec quel soin nous avons conduit notre travail.


NOTE 19, _pages 62-63.

_ Vers 965-957.

    Et cet o li meillor penon
    Furent ents, Biauts ot non.
    _Et le plus beau pour la couleur
    Et les plumes de son enture
    tait Beaut_.

_Enture_. Ce mot se trouve galement au vers 1779.

M. Littr ne donne que quatre signifiations  ce mot: 1 la fente o
l'on met l'ente ou la greffe. Les trois autres sont spciales  certains
mtiers. A notre avis, le mot _enture_ dut prendre insensiblement la
place _d'ente_ dans le langage usuel et populaire, car il y est encore
beaucoup plus employ, non pas dans le sens de fente o l'on introduit
l'ente, mais pour l'ente elle-mme. Ainsi, pour ne citer qu'une exemple,
dans la carrosserie, on nomme aujourd'hui _brancard_ la pice de bois
cintr qui va d'un bout  l'autre de la voiture et lui sert de
charpente; mais on nomme _enture_ le brancard que, la voiture termine,
on vient enter sur le devant et qui n'en fait partie qu'une fois fix.

Nous aurions prfr abandonner ce mot, que le lecteur pourra prendre
dans ce sens ou dans celui _d'ente_. Ce dernier est trs-admissible au
vers 965: [p.293] _Les plumes de son enture_, ces plumes tant fixes
dans une fente. Au vers 1783, _enture_ signifie le ft tout entier, soit
en acceptant l'interprtation ci-dessus, soit en prenant la partie pour
le tout. Que le lecteur n'oublie pas les immenses et surtout
innombrables difficults que nous avons eues  surmonter pour terminer
une oeuvre si longue qu'elle en tait parfois dsesprante.


NOTE 20, _pages_ 62-63.

Vers 975-966.

    Ms qui de prs en vosist traire.
    _Si de prs on le voulait traire_.

_Traire_. Nous avons conserv ce mot pour _tirer_,
lancer.

C'est un de ces mots que nous n'avons pas cru devoir sacrifier ici pour
deux raisons: la premire, c'est qu'il a permis de reproduire  peu prs
absolument le vers de Guillaume de Lorris; la seconde, c'est qu'il est
facile  comprendre sans tre d'un archasme exagr. Le mot _trait_ en
indique suffisamment, du reste, la signification. _Traire_ signifie
tirer, lancer. On dit encore tirer de l'arc, du pistolet, etc.

_Traire_ tait encore usit au XVIIe sicle. On le trouve dans Molire:
Mon Dieu, je sais l'art de traire les hommes. M. Littr lui donne en
cette circonstance le sens de tirer, obtenir de quelqu'un. Au XVIe
sicle, il tait d'un usage continuel: Ils s'encoururent, dit Amyot, 
et l, les pes traictes au poing, ravir et enlever les filles des
Sabins. Il nous reste encore les composs: soustraire, retraire,
extraire, etc.


NOTE 21, _pages_ 64-65. [p.294]

Vers 996-993. _Novel-Penser_, inconstance, infidlit, nouvelles amours.


NOTE 22, _pages_ 66-67.

Vers 1022-1019. _Teches_, qualits bonnes ou mauvaises.

M. Francisque Michel traduit ce mot par _manires_. C'est une erreur.
Remarquons en passant, et nous aurons maintes occasions de le signaler,
qu'il est assez lger dans ses traductions.


NOTE 23, _pages_ 70-69.

Vers 1076-1070. _Poignent_, piquent, percent. On connat le proverbe:

    Poignez vilain, il vous oindra,
    Oignez vilain, il vous poindra.


NOTE 24, _pages_ 70-71.

Vers 1077-1071. _Dusques as os_, jusques aux os.

Ici nous avons sacrifi l'harmonie  la fidlit. Nous avons tenu 
conserver cette cacophonie caractristique. Le lecteur nous excusera
sans doute en observant que nous n'avons fait que reproduire la faute de
l'original. Une bonne traduction,  notre avis, doit, tout en essayant
de reproduire les qualits, ne pas chercher  attnuer quand mme tous
les dfauts. Nous aurons l'occasion de le faire remarquer,
malheureusement bien souvent, dans le pome [p.295] de Jehan de Meung,
qui a trop sacrifi la forme au fond.


NOTE 25, _pages_ 70-71.

Vers 1096-1090. _Estoires_.

M. Francisque Michel traduit ce mot par: _reprsentations figures_.
C'est une glose vraisemblable, mais non la traduction du mot. _Estoire_
n'a jamais signifi qu'_histoire_, ou dans une autre acception: flotte
de guerre, du latin _storium_.


NOTE 26, _pages_ 70-71.

Vers 1103-1097.

    _Richesse avait riche ceinture_.

On trouve souvent, dans les anciens comptes, des mentions de ceintures
aussi prcieuses que celle de Richesse. Pour n'en citer qu'une seule,
dans un rle des Archives royales d'Angleterre, relatif aux noces de
Jeanne, troisime fille d'Edouard Ier, il est question d'une ceinture
magnifique, toute d'or, avec rubis et mraudes, achete  Paris par
l'ordre du roi et de la reine, pour la somme de trente-sept livres
sterling douze schillings. (Francisque Michel.)


NOTE 27, _pages_ 78-79.

Vers 1213-1209.

    Du bon roi Artus de Bretaigne.

Artus, roi de la Grande-Bretagne, surnomm le Bon, toit fils
d'Uterpandragon et de la reine Yvergne. [p.296] Il pousa Genivre,
fille de Lodogand, roi de Tamlide. Cette princesse, qui passoit pour
un modle de sagesse, ne put rsister aux charmes du fameux Lancelot du
Lac, fils du roi Ban de Benoist. Cette folle amour cota la vie  plus
de cent mille hommes et au bon roi Artus, l'an 541. Il portoit d'azur 
treize couronnes d'or. Son pe, dont il est si souvent parl dans le
Roman de Lancelot, s'appeloit _Escalibor_, qui en hbreu signifie
tranche fer et acier. (Lantin de Damery.)


NOTE 28, _pages_ 78-79.

Vers 1230-1228.

    Et n'avait pas nez d'Orlan.

Les Camus d'Orlans sont mentionns dans un catalogue de proverbes
publi, d'aprs le manuscrit de la Bibliothque nationale n 1830, par
Legrand d'Aussy, dans son _Histoire de la vie prive des Franais_,
dition de 1815, tome III, pages 403-405. En lisant auparavant, pages 3
et 15, ce qui s'y trouve sur le vin de Rebrechien, localit de cette
province, clbre sous ce rapport, on est tent de penser que nos
anctres expliquaient ce nom par l'ancien adjectif _rebrichi_, mais il
semble qu'au contraire il ait voulu dire _retrouss_. Dans un portrait
du dmon trac par un trouvre:

    Lonc ot le ns et rebrichis en son.

C'est--dire retrouss  son extrmit. (Voir le _Roman d'Auberi de
Bourgoing_, manusc. de la Bibliothque nationale, n 72275, f 247
verso.) (Francisque Michel.)

Simon Rouzeau dans son pome [p.297]: _L'hercule guespin_, donne  Rebrechien
l'tymologie de: _Area Bacchi_, champ de Bacchus.


NOTE 29, _pages_ 80-81.

Vers 1264-1262. _Gundesorres_, Windsor, ville d'Angleterre.


NOTE 30, _pages_ 80-81.

Vers 1265-1363.

    Ci parle l'Aucteur de Courtoisie
    Qui est courtoise et de tous prisie.

Ces deux vers sont faux, chose rare dans l'dition de Mon. Il est
probable qu'il y avait au premier vers: _Ci dict_, et au second: _Moult
courtoise et de tous prisie_. Toutefois nous avons tenu  ne rien
changer, quoique le sens ne soit pas douteux.


NOTE 31, _pages_ 81-83.

Vers 1281-1279.

    Est avers les autres estoiles
    Qui ne resemblent que chandoiles.

Cette comparaison, qui dj figure quelques chapitres auparavant, est
une ngligence que l'auteur n'et pas manqu de faire disparatre s'il
et pu rviser son oeuvre.


NOTE 32, _pages_ 88-89. [p.298]

Vers 1363-1363.

    Or me gart Diex de mortel plaie!

Ici nous ferons remarquer combien il est essentiel de bien tudier ce
qu'on lit. Presque tous les commentateurs du _Roman de la Rose_ font
cette rflexion: Malgr le danger qui le menace et l'pouvante, l'Amant
ne s'en tend pas moins avec complaisance sur toutes les beauts du parc
de Dduit. Il numre tous les arbres, animaux et plantes qui peuplent
ce beau jardin. videmment ces auteurs n'avaient pas lu le vers 1368,
car ils eussent compris que cette exclamation n'tait qu'un cri de
terreur pouss par le pote au moment o il se rappelle le danger qu'il
a couru.


NOTE 33, _pages_ 88-89.

Vers 1392-1392. _Citoal_, sorte d'pice que Roquefort croit tre la
cannelle ou le zdoaire, mais qui ne saurait tre la premire nomme
plus loin. (Francisque Michel.)


NOTE 34, _pages_ 90-91.

Vers 1394-1394.

    Que bon mengier fait aprs table.

Accoutums  des nourritures d'une digestion difficile, nos anctres
croyaient que leur estomac avait besoin d'tre aid dans ses fonctions
par des stimulants [p.299] qui lui donnassent du ton. Au chapitre III,
section VII de son _Histoire de la vie des Franais_ (Paris, Simonnet,
1815, in-8, t. II, p. 308), Legrand d'Aussy rapporte deux passages
d'anciens crivains qui nous montrent cet usage en vogue jusque sous
Henri III, et il fait remarquer qu'aujourd'hui encore, dans leurs
voyages de mer, les Hollandais, par le mme motif, mangent aprs leurs
repas des clous de girofle confits.

Un passage d'Athis et de Prophlias que nous avons cit dans les notes
de notre dition de la _Chronique de Guillaume Anelier_, p. 359, nous
montre, parmi les provisions d'un navire, des pices pour corriger les
mauvaises odeurs de la mer. (Francisque Michel.)


NOTE 35, _pages_ 92-93.

Vers 1448-1448.

    Li leus qui ere de tel aire,
    ... _Le beau site dont l'aire_.

Dans l'original le mot _aire_ veut dire _air_, manire.

Comme le mot _aire_ moderne signifie toute surface plane: l'aire d'une
maison, d'un plancher, d'un pont, et qu'il pouvait parfaitement
s'employer ici pour dsigner le sol, nous avons t heureux de pouvoir
le conserver.


NOTE 36, _pages_ 102.

Vers 1586. _Parot_ veut dire dans l'original _paraissait_.


NOTE 37, _pages_ 113. [p.300]

Vers 1741.

    Ci dit l'aucteur coment Amours
    Trait  l'Amant, qui pour les flours
    S'estoit el vergier embatu,
    Four le bouton qu'il a sentu;
    Qu'il en cuida tant aprochier,
    Qu'il le pust  lui sachier;
    Ms ne s'osoit traire en avant,
    Car Amours l'aloit espiant.

M. Francisque Michel traduit _trait  l'Amant_ par _vient  l'Amant_. Si
nous acceptions cette version, il en rsulterait que l'Amant aurait
aperu le Dieu d'Amours qui le poursuivait, et alors la rage de dcrire
l'emportant sur le danger, l'Amant serait ridicule, et sa situation
perdrait tout intrt. Mais notre opinion mise dans la note des vers
1364-1363 subsiste tout entire; nous la maintenons, et nous sommes
trs-tonn que M. Francisque Michel soit tomb dans une si grosse
erreur. Il est vrai que quelques lignes plus bas: L'Amant qui ne
s'osoit traire en avant, c'est--dire se traner en avant (une fois
bless), semblait justifier cette interprtation. Mais s'il avait lu ce
passage avec attention, il et certainement corrig cette faute. En
effet, au vers 1761, il traduit _trait  moi_ par _tire sur moi_ ou
_contre moi_ sa flche. Ce vers ne peut du reste se comprendre
autrement, et tel est le sens exact du mot dans ces deux circonstances,
d'o il rsulte que l'Amant ne s'aperut de la prsence du Dieu d'Amours
qu'en sentant ses atteintes.

On voit par cette note combien il faut tre circonspect [p.301] dans
une traduction, et qu'une erreur de cette nature, au dbut surtout, peut
jeter une dfaveur sur l'oeuvre entire; or, comme les interprtateurs
qui veulent trop prcipiter leur travail se laissent gnralement
prendre  leur premire impression, il en rsulte des opinions exagres
et fausses, d'autant plus pernicieuses que celui qui les met a plus
d'autorit.


NOTE 38, _pages_ 114-115.

Vers 1787-1789.

    Ainois remest li fers dedans,
    _Toujours le fer dedans restait_.

Nous aurions aussi bien pu mettre _le dard_ comme nous l'avons fait plus
loin; mais nous avons tenu  traduire textuellement, parce que c'est une
faute. L'auteur, en effet, nous affirme plus haut qu'en ces ces cinq
flches:

    ... _Rien que d'or ne ft,
    Sauf les ailerons et le ft_.

C'est pourquoi aussi nous avons cru pouvoir mettre quatre vers plus
haut:

    _Le dard de fer barbel_.

C'est encore une ngligence que certainement l'auteur et corrige s'il
et vcu.


NOTE 39, _pages_ 116-119.

Vers 1838-1839.

    Desous ung olivier tam.

On trouve galement, dit M. Francisque Michel, [p.302] la mention d'un
olivier dans le _Roman des aventures de Frgus_, page 75, vers 5, dont
la scne se passe en cosse. Il est douteux que cet arbre ait jamais pu
venir dans les contres du nord de l'Europe. Comme cependant il est
nomm dans plusieurs autres ouvrages analogues, par exemple dans un des
romans de Tristan, o ce chevalier est reprsent portant un chapeau
d'olivier,  la cour du roi Marc, son oncle, il faut croire que ce nom
se donnait  quelque arbre des pays froids. (Francisque Michel.)

Cette note est ici dplace. Guillaume de Lorris a eu soin de nous dire
que Dduit avait peupl son jardin de plantes venues de la terre des
Sarrasins.


NOTE 40, _pages_ 136-137.

Vers 2110-2112.

    Ms espoir ce n'iert mie tost.
    _Mais de bien longs dlais s'imposent_.

La traduction littrale de ce vers est: Mais vraisemblablement ce ne
sera pas tt. Dans cette hypothse, ce vers doit se terminer par une
virgule, et le vers suivant lui fait naturellement suite. C'est
l'opinion que nous avons adopte, malgr l'avis contraire de M.
Francisque Michel, qui met un point  la fin de ce vers et le traduit
ainsi: Mais j'espre que ce ne sera pas bientt. Cette phrase serait
ainsi le complment du vers prcdent. Nous prfrons la premire
interprtation.


NOTE 41, _pages_ 136-137. [p.303]

Vers 2101-2103.

    Grans biens ne vient pas en poi d'ore;
    _La fortune est lente  venir,
    Longa mora est nobis quae gaudia differt_.
               (Ovid. ep. 19, vers 3.)

(Lantin de Damery.)


NOTE 42, _pages_ 138-139.

Vers 2136-2138.

       Quant li disciples qui escoute,
_Lgre enim et non inteigere, negigere est_.


NOTE 43, _pages_ 140-141.
Vers 2173-2175.

    Aprs te garde de retraire
    Chose des gens qui face  taire;
    ..... _Gravis est culpa tacenda hqui_,
                  (Ovid. _Art. Am_., iib. II, vers 604.)
                   (LANTIN DE DAMEREY)

Toutes les citations latines que nous reproduisons
sont tires de l'dition de Mon.


NOTE 44, _pages_ 140-141.
Vers 2176-2179.

    En Keux le seneschal te mire.

Keux, le snchal, toit fils d'Anthor, pre nourricier du roi Artus,
qu'il avoit fait nourrir comme [p.304] son propre fils par sa femme,
ayant donn  Keux une autre nourrice; voil pourquoi Anthor disoit 
Artus: Si Keux est flon et dnatur, souffrez-en ung petit, car pour
vous nourrir il est tout dnatur. (_Roman de Merlin_, tome I, chap.
95.) Quoique Keux et la rputation d'tre le plus mdisant de la cour
du roi Artus, on ne trouve cependant dans le _Roman de Lancelot_, o il
est souvent parl du snchal, gure de ces traits de son caractre
mdisant. Le plus marqu est celui qu'il lcha contre Perceval, qui
venait d'tre reu compagnon de Table-Ronde.

Artus fit Keux son snchal par tel convenant, que tant qu'il vivroit
il seroit matre gouffanier du royaume de Logres. (_Roman de Merlin_,
chap. 100.)

Par cette commission, Keux runissoit en sa personne les deux plus
grandes charges de l'tat: comme gonfanier, il portoit la grande
bannire, et comme snchal, il toit le grand matre de la maison du
roi, ce que l'on appeloit _Dapifer et princeps coquorum_, ou
grand-queux.

Cette charge de grand matre tait considrable, puisque ceux qui en
toient revtus signoient les actes de consquence, comme on le voit
dans plusieurs chartres.

Keux toit encore matre-d'htel, ce qui se prouve par un passage du
_Roman de Merlin_, chap. 107:

Et lors vecy venir Keux le snchal, et le villain le veit, et lui dit:
damps snchal, tenez ses oyseaux, si les donnez ce soir  souper 
vostre roi.

Snchal se prenoit aussi pour un pourvoyeur.

    Judas estoit snchaux des aptres,

dit un autre roman de Merlin.
[p.305]

_Juda Schariot era camerlingo et despenciere de beni loro_ (les aptres)
_dati per Dio_, dit un auteur italien.

Aujourd'hui le snchal est la mme chose que le grand-bailli.
_Snchal_ vient du mot celtique _seniesscalc_ ou _senikschal_,
c'est--dire officier de la famille expriment dans le gouvernement
d'une maison.

Cette charge se donnoit anciennement  des chevaliers dj gs. (Lantin
de Damery.)


NOTE 45, _pages_ 140-141.

Vers 2179-2181.

    Tant cum Gauvains li bien apris.

_Gauvain_, un des chevaliers de la Table-Ronde, dont les hauts faits
sont crits au roman de Lancelot du Lac. Il toit fils du roi Loth, et
neveu du roi Artus; il naquit en Orcanie, dans la ville de Lordelone, au
IIIe sicle de l're chrtienne.

Il aima pouvres gens, et fit voulentiers bien aux meseaux (ladres) plus
qu'aux autres: il ne fut mdisant ne envieux; il fut toujours plus
courtois que nul, et pour sa courtoisie l'aimrent plus dames et
damoiselles que pour sa chevalerie o il excelloit. Telle toit sa
coutume que toujours empiroit sa force entour midy; et sitt comme midy
toit pass, si lui revenoit au double le coeur, la force et la vertu.
Il se vantoit d'avoir tu plus de quarante chevaliers dans les courses
qu'il avoit faites tout seul.

L'auteur du _Roman de Lancelot_ remarque que Gauvain alloit  confesse
rarement, et qu'ayant pass quatre ans sans s'acquitter de ce devoir,
comme on lui conseilloit de faire pnitence, il disoit: Que de
pnitence ne pouvoit-il la peine souffrir.

Il mourut en partie [p.306] des blessures que lui fit Lancelot: il portoit d'or
au lion de gueule. (Lantin de Damery.)


NOTE 46, _pages_ 142-143.

Vers 2204-2206. Jehan de Meung et bien d mditer ces vers de Guillaume
de Lorris et mettre en pratique cette sage maxime.


NOTE 47, _pages_ 144-145.

Vers 2252-2254.

    Lave tes mains et tes dens cure.

_Curer_ signifiait aussi bien nettoyer que soigner. On disait curer un
foss et curer son esprit.

Pour tout ce passage, il est intressant de consulter Ovide, _L'Art
d'aimer_, livre I.

    .............._Careant rubigine denies
      Nu vagus in lax pes tibi pelle natet.
    Nec mal deformet rigidos tonsura capillos
      Sit coma, sit docta barba resecta manu;
    Et nihil eminicat, et sint sine sordibus ungues.

    Cetera lascivoe faciant, concede, puellae
      Et si quis maie vir quaerit habere virum_.

Au vers suivant:

    Mais ne te farde ne ne guigne,

que nous traduisons par:

    Mais le clin d'yeux, le fard ddaigne,

M. Francisque Michel traduit _guigner_ par _observer_. [p.307] Cette
traduction est insuffisante. _Guigner_ veut dire: regarder du coin de
l'oeil, cligner de l'oeil. La vritable traduction moderne serait
plutt: faire de l'oeil, voire encore: lorgner.


NOTE 48, _pages_ 146-147.

Vers 2289-2291.

         Se tu as la voiz clere et saine.
    _Si vox est, canta; si mollia brachia, salta_.
               (Ovid., _De Arte amandi_, lib. II.)


NOTE 49, _page_ 149.

Vers 2309. _Sa mie_. Bien que _s'amie_ soit plus correct, comme c'est
aujourd'hui l'usage d'crire _sa mie_, nous nous sommes dcid  suivre
l'usage.


NOTE 50, _pages_ 150-151.

Vers 2332-2334.

         Qui en mains leus son cuer dpart,
         Partout en a petite part;
    _Deficit ambobus qui vult servire duobus_.


NOTE 51, _page_ 151.

Vers 2344. _Guerdon_, rcompense. Mot vieilli et mme aujourd'hui tout 
fait hors d'usage. Il tait pourtant fort usit au XVIe et mme au XVIIe
sicle.

    Dieu te doint pour guerdon de tes oeuvres si saintes.
               (Math. Rgnier, _Sat_. XIII.)


NOTE 52, _page_ 153. [p.308]

Vers 2364. _Douloir, se douloir_. Ce mot se trouve encore dans
Beaumarchais: On l'entendit se douloir d'une faon lamentable.


NOTE 53, _page_ 153.

Vers 2377. Une image _mue_, muette.

On dit encore la rage _mue_.


NOTE 54, _page_ 157.

Vers 2438.

    Plus alume son cuer et larde.
    _Plus allume son coeur et l'arde_.

_Arde_, brle, _d'arder, arde_ et _ardoir_. On lit encore dans La
Fontaine:

    Haro! la gorge m'art!
               (_Le Paysan et son Seigneur_.)


NOTE 55, _pages_ 160-161.

Vers 2497-2503.

    Il dient ung, et pensent el.

Traduction littrale: Ils disent une chose, et pensent autre chose.

Il nous a t impossible de traduire en deux vers masculins les deux
vers de l'original. Nous avons, aprs bien des hsitations, adopt cette
traduction, si peu satisfaisante qu'elle nous paraisse.


NOTE 56, _pages_ 162-163. [p.309]

Vers 2530-2536.

    Lors feras chatiaus en Espaigne.

On voit que ce proverbe date de loin.


NOTE 57, _pages_ 162-163.

Vers 2544.

    Ms ce m'amort qui poi me dure.

Nous ne savons trop pourquoi, dans ses _errata_, Mon veut changer
_m'amort_ pour _m'a mort_, c'est--dire _me mord_ pour _m'a tu_; car
_m'a mort_ pour _m'a mordu_ devrait s'crire _m'a mors_ (fminin
_morse_). Nous prfrons et maintenons la premire version, malgr
l'opinion contraire de M. Francisque Michel.


NOTE 58, _page_ 166.

Vers 2595. _Se ioncques_. Telle est la manire adopte par Mon. A notre
avis, on doit crire _se j'oncques,_ attendu que _ioncques_ n'est qu'un
barbarisme, ou serait une licence sans la moindre raison; nous sommes en
cela de l'avis de M. Francisque Michel.


NOTE 59, _pages_ 170-171.

Vers 2690-2696.

           Et plus en gr sunt recu
           Li biens dont l'en a mal u.
    _Est post triste malum gratior ipsa salus_.


NOTE 60, _pages_ 172-173. [p.310]

Vers 2715-2722.

    Esprance par soffrir vaint.
    _Qui patitur vincit_.


NOTE 61, _pages_ 178-179.

Vers 2793-2799.

    Se s'amie est pucele ou non.

Doit-on traduire ici _pucele_ par _jeune fille_ ou _soubrette_?

Dans le doute, nous avons maintenu le mot sans le traduire.


NOTE 62, _page_ 188.

Vers 2967.

    Au Rosier qui l'avoit chargi.

Charger fruit, porter du fruit. On disait: arbre chargant, arbre portant
fruit.

Nous avons dj trouv ce verbe aux vers 1374 et 1379.

M. Francisque Michel n'a pas cru devoir traduire ce mot. C'tait
cependant ncessaire.


NOTE 63, _pages_ 192-193.

Vers 3024-3032.

    Dehait ait, fors vous solement
    Qui en ce porpris l'amena!

Traduction littrale: Malheur sur lui! non sur vous cependant qui
l'avez amen en ce pourpris. [p.311]

Nous ne savons pourquoi M. Francisque Michel traduit ici _porpris_ par
_enceinte_. Ce n'est pas une traduction.


NOTE 64, _pages_ 194-195.

Vers 3045-3051.

    A une maue  son col:
    Si resemblait et fel et fol.

Ici M. Francisque Michel se croit encore oblig de faire de l'rudition.
Il parat, dit-il, que dans les XIIe et XIIIe sicles, les fous avaient
toujours une massue ou pieu au cou, sans doute pour les gner dans leur
marche, comme le btail, et les empcher de se ruer sur les gens sains.
(Voyez  ce sujet une note de notre _Tristan_, etc., Londres, Guillaume
Pickering, 1835, in-12, tome II, pages 209-210.)

En ce qui concerne ces deux vers, nous ne partageons pas l'opinion de M.
Francisque Michel. Nous ne pouvons nous faire  l'image grotesque de
Danger tranant  son cou un gros morceau de bois. Ce serait absurde.
Une massue au col veut dire, selon nous, que Danger tenait  la main une
massue, qualifie un peu plus loin de bton d'pine ou bton noueux, et
qu'il appuyait cette massue sur son paule auprs de son cou. Au
surplus,nous en trouvons la preuve au chapitre LXXXV, quand le pote
nous dpeint Hercule s'lanant  la rencontre de Cacus: A son col sa
maue.


NOTE 65, _page_ 204.

Vers 3196. Ce vers est faux. Probablement il devait y avoir _tost_ ou
_tout_ aprs le mot _bien_.

[p.312]

NOTE 66, _pages_ 208-209.

Vers 3250-3258.

          Il se set bien amoloier
          Par chuer et par soploier.
    _Actes in principio, in fine frangentur_.

Cette note de l'dition de Mon, reproduite par M. Francisque Michel,
n'est gure  sa place ici. Certes, on trouve dans tout le roman de
nombreuses rminiscences d'Ovide; mais il ne faut pas voir des
imitations partout; car enfin,  bien prendre, tout a t dit, et il
serait impossible aux modernes d'crire un seul mot sans le voir
revendiquer au profit d'un auteur que peut-tre ils n'auraient jamais
lu, et qui, somme toute, n'y aurait probablement pas plus droit qu'eux.


NOTE 67, _pages_ 218-219.

Vers 3405-3412.

    Cortoisie est que l'en sequeure
    Celi dont l'en est au desseure.
    _Toute me gnreuse doit
    Secourir plus petit que soi.
    Regia crede succurrere lapsis_.
               (Ovid., _Ex Pont_., lib. II, ep. IX, vers II.)

On pourrait appliquer ici la rflexion de la note ci-dessus.

Nous continuerons toutefois  reproduire les notes latines des deux
ditions sus-mentionnes. Le lecteur jugera par lui-mme si notre
observation est juste, au moins pour un certain nombre d'entre elles.


NOTE 68, _pages_ 234-235. [p.314]

Vers 3645-3653. _Irese_. Ce mot est ainsi crit pour la rime.

Il est deux manires de le restituer et partant de le traduire. M.
Francisque Michel n'hsite pas; il le traduit par _Irlandaise_, en vieux
franais _Irois, Iroise_, et il cite  l'appui de sa version un passage
de Pierre de l'Estoile en 1606, c'est--dire 360 ans et plus aprs la
mort du romancier. Voici, du reste, sa note:

Les Irlandais ont toujours eu chez nous la plus dtestable rputation,
mme avant les vnements qui en jetrent sur notre sol un si grand
nombre. Pierre de l'Estoile crit  la date de 1606: Le samedi 2 mai,
furent mis hors de Paris tous les Irlandois, qui estoient en grand
nombre, gens experts en fait de gueuserie, et excellents en cette
science par dessus tous ceux de cette profession, qui est de ne rien
faire et vivre aux dpens du peuple, et aux enseignes du bonhomme Peto
d'Orlans; au reste habile de la main et  faire des enfants, de la
maigne desquels Paris est tout peupl.

C'est encore de l'rudition pour le plaisir d'en faire. Les Irlandais
pouvaient tre fort nombreux  Paris du temps d'Henri IV et tre  peu
prs inconnus du temps de saint Louis. Nous prfrons ne voir dans
_Irese_ que l'altration _d'ireuse_, fminin _d'ireux_, colreux,
acaritre, mot fort employ aux XIIe et XIIIe sicles, et qu'on
rencontre souvent dans Guillaume Guiard, pote Orlanais du XIVe sicle.
C'est, du reste, l'opinion de Lantin de Damerey et de Mon. (Voir au
Glossaire.)


NOTE 69, _page_ 236. [p.314]

Vers 3689. _Garons desr_, un gars perdu, dans le sens, employ encore
aujourd'hui, de fille perdue.


NOTE 70, _page_ 246.

Vers 3827. Vers faux. Il devrait tre restitu probablement ainsi:

    Estis-vous donc ore couchis?


NOTE 71, _pages_ 246-247.

Vers 3839-3847.

    Que l'en ne puet fere espervier
    En mile guise d'ung busart.

Voyez le Glossaire au mot _Busart_.


NOTE 72, _page_ 254.

    Faire au milieu du pourpris.

Vers faux. Il faudrait _parfaire_ ou _btir_.


NOTE 73, _pages_ 256-257.

Vers 3971-3981. _Portes coulons_, herses. En anglais, _port-cullis_,
portcluse. (Fr. Michel.) Voir au Glossaire, _Coulans_.


NOTE 74, _pages_ 258-259.

Vers 4000-4012. Arbaltes  tour,  manivelle.

Nous avons traduit _tourire_, fminin de _tourier_, [p.315] gardien
d'une tour. Ce mot est encore cit par Littr. Ces arbaltes n'taient
employes qu' la dfense des tours et des portes. Elles taient places
aux meurtrires et fixes.


NOTE 75, _pages_ 261-262.

Vers 4032-4044.

    Male-Bouche, que Diex maudie!
    Qui ne pense fors  boidie.

Dans le plus grand nombre des manuscrits, au lieu de ce second vers, on
lit celui-ci:

    Ot sodoiers de Normendie.

Dans d'autres, on trouve de Lombardie, etc. ... d'o on peut infrer
avec raison que les copistes prenaient souvent la libert de faire les
changements qui leur plaisaient. (Mon.)

M. Francisque Michel profite de l'occasion pour ajouter une assez longue
note tendant  prouver que les Normands, tous gens de sac et de corde,
auraient plus de droits que les Lombards, etc. ... de figurer ici. Nous
n'avons pas cru devoir la reproduire.

Cependant il est bon d'ajouter que la seule raison plausible en faveur
de son opinion, mais dont il ne parle pas, c'est que, d'aprs Jehan de
Meung, lorsque Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence surprennent le
poste de Malebouche, ils massacrent les soldats _normands_, qui
l'occupaient, ivres-morts.


NOTE 76, _pages_ 260-261.[p.316]

Vers 4044-4058.

    Autrefois dit  la fluste
    C'onques fame ne trova juste.
    _D'autres fois sur la flte il dit
    Qu'oncques femme chaste il ne vit.
    Casta quem nemo rogavit_.


NOTE 77, _pages_ 266-267.

Vers 4158-4172.

    Fin cuers ne lest  amer
    Por batre ne por mesamer.
    _Un fin coeur aime avec constance
    Et brave haine et violence.
    Qui plus castigat, plus amore ligat_.


NOTE 78, _pages_ 270-271.

Vers 4202-4214.

    Et si l'ai-ge perdu, espoir.
    A poi, que ne m'en desespoir.

La traduction littrale est: Et je l'ai perdue (votre bienveillance)
vraisemblablement, et c'est ce qui me dsespre.


NOTE 79, _pages_ 274-275.

Vers 4245-4257.

    Si en fis ainssi com du mien
    Qu'il n'i ot contredit de rien.


J'en fis comme du mien, c'est--dire comme s'il [p.317] ft  moi.


NOTE 80, _page_ 274.

    Ms de ce fumes moult grev
    Que si tost fu la dpartie.

Dans notre tude, nous avons dj dmontr que cette pice de vers ne
pouvait tre de Guillaume de Lorris et nous semblait tre d'un style
plus jeune. Le vieux romancier et certes crit _fust_ au subjonctif, et
non _fu_, qui n'est que le prtrit.


NOTE 81, _pages_ 276-277.

Vers 4271-4285.

    Biaus douz amis, car me le dites,
    A tel servise tiex mrites.

Cette maxime ne se trouve nulle part dans le roman de Guillaume.


       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES. [p. 319]


Le XIXe sicle et l'Amour[III]

Hommage  M. Cougny[V]

Introduction au Roman de la Rose[VII]

Notice sur les deux auteurs du Roman de la Rose[XVII]

Analyse du Roman de la Rose[XXVII]

Conclusion[LXXXV]

Opinions des critiques[CXI]

Vie de Jehan de Meung, par Andr Thvet[CXLIII]


TITRES DES CHAPITRES.

CHAPITRE I.--_Du vers_ 1 _au vers_ 130.

    Ci est le Rommant de la Rose
    O l'art d'Amors est tote enclose.

CHAPITRE II.--_Du vers_ 131 _au vers_ 538.

    Ci raconte l'Amant et dit
    Des sept ymaiges que il vit
    Pourtraites el mur du vergier,
    Dont il li plest  desclairier
    Les semblances et les faons
    Dont vous porrez or les nons.
    L'ymaige premire nomme
    Si estoit Hane apele.

CHAPITRE III.--_Du vers_ 531 _au vers_ 742 [p.320]

    Comment dame Oyseuse feist tant
    Qu'elle ouvrit la porte  l'Amant.

CHAPITRE IV.--_Du vers_ 743 _au vers_ 796.

    Ci parle l'Amant de Liesce:
    C'est une Dame qui la tresce
    Maine volentiers et rigole,
    Et ceste menoit la karole.

CHAPITRE V.--_Du vers_ 797 au _vers_ 890.

    Ci endroit devise l'Amant
    De la karole le semblant,
    Et comment il vit Cortoisie
    Qui l'apela par druerie,
    Et il monstra la contenance
    De cele gent, et de lor dance.

CHAPITRE VI.--_Du vers_ 891 _au vers_ 1044.

    Ci dit l'Amant des biax atours
    Dont iert vestus li Diex d'Amours.

CHAPITRE VII.--_Du vers_ 1045 _au vers_ 1264.

    Ci parle l'Amant de Richesse,
    Qui moult estoit de grant noblesse;
    Ms de si grant boban estoit,
    Que nul povre home n'adaignoit,
    Ainz le boutoit tousjors arriere:
    Si l'en doit-l'en avoir mains chiere.

CHAPITRE VIII.--_Du vers_ 1265 _au vers_ 1300.

    Ci parle l'Aucteur de Courtoisie
    Qui est courtoise et de tous prisie,
    Et par tout fet moult  loer:
    Chascun doit Courtoisie amer.

CHAPITRE IX.--_Du vers_ 1301 _au vers_ 1328.

    Ici parole de Jonesce
    Qui tant est sote et jengleresce.

CHAPITRE X.--_Du vers_ 1329 _au vers_ 1486. [p.321]

    Comment le Dieu d'Amors suivant,
    Va au Jardin en espiant
    L'Amant, tant qu'il soit bien  point
    Que de ses cinq flesches soit point.

CHAPITRE XI.--_Du vers_ 1487 _au vers_ 1538.

    Ci dit l'Aucteur de Narcisus,
    Qui fu sorpris et dcus
    Pour son ombre qu'il aama
    Dedens l'eve o il se mira
    En ycele bele fontaine.
    Cele amour li fu trop grevaine,
    Qu'il en morut  la parfin
    A la fontaine sous le pin.

CHAPITRE XII.--_Du vers_ 1539 _au vers_ 1740.

    Comment Narcisus se mira
    A la fontaine, et souspira
    Par amour, tant qu'il fist partir
    S'ame du corps, sans dpartir.

CHAPITRE XIII.--_Du vers_ 1741 _au vers_ 1950.

    Ci dit l'Aucteur coment Amours
    Trait  l'Amant qui pour les flours
    S'estoit el vergier embatu,
    Pour le bouton qu'il a sentu,
    Qu'il en cuida tant aprochier,
    Qu'il le pust  lui sachier;
    Mez ne s'osoit traire en avant,
    Car Amours l'aloit espiant.

CHAPITRE XIV.--_Du vers_ 1951 _au vers_ 2028.

    Comment Amours, sans plus attendre,
    Alla tost courant l'Amant prendre.
    En lui disant qu'il se rendist
    A luy; et que plus n'attendist.

CHAPITRE XV.--_Du vers_ 2029 _au vers_ 2076.

    Comment, aprs ce bel langage,
    L'Amant humblement fist hommage,
    Par Jeunesse qui le doit,
    Au Dieu d'Amours qui le reoit.

CHAPITRE XVI.--_Du vers_ 2077 _au vers_ 2158. [p.322]

    Comment Amours trs-bien souef
    Ferma d'une petite clef
    Le cuer de l'Amant, par tel guise,
    Qu'il n'entama point la chemise.

CHAPITRE XVII.--_Du vers_ 2159 _au vers_ 2852.

    Comment le Dieu d'Amours enseigne
    L'Amant, et dit qu'il face et tiengne
    Les reigles qu'il baille  l'Amant,
    Escriptes en ce bel Rommant.

CHAPITRE XVIII.--_Du vers_ 2853 _au vers_ 2876.

    Comment l'Amant dit cy qu'Amours
    Le laissa en ses grans doulours.

CHAPITRE XIX.--_Du vers_ 2877 _au vers_ 3028.

    Comment Bel-Acuel humblement
    Offrit  l'Amant doucement
    A passer pour voir les Roses
    Qu'il dsirait sor toutes choses.

CHAPITRE XX.--_Du vers_ 3029 _au vers_ 3040.

    Comment Dangier villainement
    Bouta hors despiteusement
    L'Amant d'avecques Bel-Acueil
    Dont il eut en son coeur grant dueil.

CHAPITRE XXI.--_Du vers_ 3041 _au vers_ 3072.

    Ci dit que le villain Dangier
    Chaa l'Amant hors du vergier,
    A une maue  son col
    Si resembloit et fel et fol.

CHAPITRE XXII.--_Du vers_ 3073 _au vers_ 3178.

    Comment Raison de Dieu ayme
    Est jus de sa tour dvale,
    Qui l'Amant chastie et reprent
    De ce que fol amour emprent.

CHAPITRE XXIII.--_Du vers_ 3179 _au vers_ 3218.

    Ci respond l'Amant  rebours
    A Raison qui luy blasme Amours.

CHAPITRE XXIV.--_Du vers_ 3219 _au vers_ 3236. [p.323]

    Comment, par le conseil d'Amours
    L'Amant vint faire ses clamours
    A Amis,  qui tout compta,
    Lequel moult le rconforta

CHAPITRE XXV.--_Du vers_ 3237 _au vers_ 3264.

    Comment Amys moult doucement
    Donne reconfort  l'Amant.

CHAPITRE XXVI.--_Du vers_ 3265 _au vers_ 3364.

    Comment l'Amant vint  Dangier
    Luy prier que plus ledangier
    Ne le voulsist, et par ainsi
    Humblement luy crioit mercy.

CHAPITRE XXVII.--_Du vers_ 3365 _au vers_ 3474.

    Comment Piti avec Franchise
    Allerent par trs-belle guise
    A Dangier parler por l'Amant
    Qui estoit d'amer en torment.

CHAPITRE XXVIII.--_Du vers_ 3475 _au vers_ 3596.

    Comment Bel-Acuel doucement
    Maine l'Amant joyeusement
    Au vergier pour voir la Rose
    Qui lui fut doulcereuse chose.

CHAPITRE XXIX.--_Du vers_ 3597 _au vers_ 3662.

    Comment l'ardent brandon Venus
    Aida  l'Amant plus que nus,
    Tant que la Rose ala baiser
    Por mieulx son amours apaiser.

CHAPITRE XXX.--_Du vers_ 3663 _au vers_ 3800.

    Comment par la voix Male-Bouche
    Qui des bons souvent dit reprouche,
    Jalousie moult asprement
    Tence Bel-Acueil pour l'Amant.

CHAPITRE XXXI.--_Du vers_ 3801 _au vers_ 3932.[p.324]

    Comment Honte, et Paor aussy
    Vindrent  Dangier, par soucy
    De la Rose, le ledangier
    Que bien ne gardist le vergier.

CHAPITRE XXXII.--_Du vers_ 3933 _au vers_ 4202.

    Comment, par envieux atour
    Jalousie fist une tour
    Faire au milieu du pourpris
    Pour enfermer et tenir pris
    Bel-Acueil, le trs-doulx enfant,
    Pource qu'avoit bais l'Amant.


Vers qui, dans certains manuscrits, terminent la partie de
Guillaume de Lorris


Notes


FIN DU TOME PREMIER DU ROMAN DE LA ROSE





End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de la rose
by G. de Lorris and J. de Meung

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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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