Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget

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Title: Physiologie de l'amour moderne

Author: Paul Bourget

Release Date: October 8, 2005 [EBook #16815]

Language: French

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PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE

par

PAUL BOURGET


DE L'ACADMIE FRANAISE




dition dfinitive


       *       *       *       *       *


PRFACE


Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal
d'observation et de raillerie, d'lgance mondaine et de philosophie
profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de
Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante,
adresse  son directeur par le signataire de la prsente prface:


_Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude
Larcher m'a lgu avec mission de vous l'offrir sous ce titre_:
Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Mditations de philosophie
parisienne sur les rapports des sexes entre civiliss dans les annes de
grce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs
inacheves, la lgret de main qu'il et fallu. Quand il commena
cette_ Physiologie, _Claude suivait dj cette carrire d'homme trs
malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens  Paris. Il
avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire  la fidlit de
sa matresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affiche pour que ce
soit une indiscrtion de la nommer. Mais,  force d'en parler, il tait
devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au
point qu'il et t fort embarrass si elle lui avait offert de l'aimer
uniquement, fidlement, et si elle avait tenu parole. Cette dception
lui fut pargne. Il continua de gmir sur les perfidies de cette fille
avec une persvrance qui le rendit intolrable  ses meilleurs amis.
Moi-mme, dois-je l'avouer? je l'vitais dans les derniers temps pour ne
plus subir le cinquantime rcit de ses infortunes amoureuses. L'actrice
partit pour la Russie, et nous esprmes que la manie de Claude
s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons rciter
la liste des amants de Colette, au tiers, au quart,  des gens qu'il
connaissait de la veille, jusqu' ce qu'un de nos camarades finit par
lui dire: Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant
toi.... Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait dj
fait le thtre, parce qu'elle avait jou la comdie; le monde et le
demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des
rivales;--les cafs, parce que nos confrres le plaisantaient sur ses
dolances; son intrieur, parce qu'elle y tait venue. Il fut la
victime, comme il arrive, de cette comdie, aux trois quarts sincre,
qu'il se jouait  lui-mme et aux autres. Il crut, en effet, devoir 
ses dsillusions de se livrer  l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou
trois bars anglais o il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en
compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, cause par ces
absurdes excs, le fora de quitter Paris au moment mme o la reprise
fructueuse de sa premire pice allait lui permettre de rgler ses
dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en
Auvergne, chez une vieille parente. Il dut baucher l les derniers
chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soigne dans
cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher
monsieur, que les quelque vingt mditations, peu cohrentes par les
dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre
d'un cerveau singulirement morbide. Cela soit dit pour excuser de
nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et
regretter que le style de Claude_

    ...se ressente des lieux et frquentait l'auteur....

_Mon devoir d'excuteur testamentaire m'interdisait de toucher mme aux
passages qui peuvent choquer le plus mon got personnel. Voici donc le
manuscrit intact avec son pigraphe: Pas de pudeur devant le vrai pour
qui se sent un savant. Publiez ce que vos abonns en pourront supporter
sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc._


Elle tait bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'tait avertir le
lecteur ds la premire page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou
les fragments de livre,--ainsi prsent, un trait de l'amour  la Beyle
ou  la Michelet, avec un plan raisonn, avec des gnralisations
savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette
_Physiologie_--dnomme de ce gros nom par naf snobisme littraire et
ressouvenir d'un vieux genre dmod--ne pouvait tre, dans ces
conditions, qu'une mosaque de notes crites au jour la journe par un
humoriste dsenchant. L'tiquette annonait une oeuvre sans suite, avec
des pages sans lien, au ton ingal, heurtes, parfois justes, plus
souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir,
entre voisins qui gotent la malice des anecdotes sans trop y croire,
qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'tre pas trop
dupes, tout en se rsignant d'avance  l'tre beaucoup. Ce ne serait pas
du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art trs dlicat, que la
notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait tre de
l'art encore, et tel fut videmment le rve de mon camarade tant
regrett. J'avais cru devoir accomplir les dernires intentions en
donnant au public ces dbris d'un ouvrage qu'entre parenthses je
considre comme impossible  jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur
de chacun est un univers  part, et prtendre dfinir l'Amour,
c'est--dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vcu, une
insoutenable prtention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je
surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne part bien innocente
avec ses allures  demi dogmatiques. Plusieurs crivains en jugrent
ainsi. L'un d'eux, le plus raffin des rotographes contemporains, me
fit dclarer que Claude professait sur l'amour les ides d'un bourgeois
du Marais. Que ne ft-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reu les
lettres dont il est parl dans la _Mditation_ dernire et o mon pauvre
_alter ego_ des douloureuses annes tait trait de Stendhal pour
Alphonses. Je n'aurais pas provoqu l'indignation des vertueuses
personnes du quartier Marbeuf qui ont dclar  leurs protecteurs que
j'tais un homme  ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils
attrists des amies qui me font le grand honneur de s'intresser  la
conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'et, je
le confesse encore, laiss cependant assez indiffrent, car je le
trouvais un peu conventionnel et trs inique, au lieu que je me suis
senti trs troubl par des loges qui me firent, eux, craindre vivement
que mon cher Claude n'et fait fausse route.

Mon vieil ami,  travers bien des dfauts d'esprit et les garements de
ses sensualits, partageait ma conviction qu'un crivain digne de tenir
une plume a pour premire et dernire loi d'tre un moraliste.
Seulement, c'est encore l un de ces mots qui paraissent simples et qui
enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions
ensemble, jadis,--ce jadis qui me parat si lointain, et il date
d'hier!--Claude dfinissait ce mot par des phrases dont je retrouve la
transcription dans mon journal:

--Etre un moraliste, disait-il, ce n'est pas prcher, l'hypocrite
peut le faire, ni s'indigner. Molire a oubli ce trait dans son
Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs  qui
leur indignation  froid sert d'honorabilit. Ce n'est pas conclure, le
sophiste le peut. Ce n'est pas viter les termes crus et les peintures
libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitime sicle,
n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas
davantage viter les situations risques; il n'y en a pas une dans les
premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux
livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore
ici cette beaut de la forme soit  sa manire une moralit. Non, le
moraliste, vois-tu, c'est l'crivain qui montre la vie telle qu'elle
est, avec les leons profondes d'expiation secrte qui s'y trouvent
partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la
faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi
en moraliste, et c'est pourquoi la mlancolie des _Fleurs du mal_ et
celle d'_Adolphe_, la cruaut du dnouement des _Liaisons_ et la
sinistre atmosphre de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres
de haute moralit.

--Il faut pourtant prendre garde  l'audace des peintures,
l'interrompais-je, trouverais-tu moral qu'un prdicateur te montrt une
gravure obscne en te disant: Voil ce qu'il ne faut pas imiter de peur
de mourir d'une maladie de la moelle?...

--Oui, reprenait-il, je connais l'objection.... On l'a formule d'une
manire plus digne en disant qu'il faut parler de la chastet
chastement.... Et cependant interdire  l'artiste la franchise du
pinceau sous le prtexte que des lecteurs dpravs ne voudront voir de
son oeuvre que les parties qui conviennent  leur fantaisie sensuelle,
c'est lui interdire la sincrit, qui est, elle aussi, une vertu
puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut rsoudre ce problme,
quand il se prsente, comme Napolon rsolvait ceux du Code. Il
s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un
noble,  qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de
vingt-cinq ans et sincre, que pensera-t-il de notre livre en le
fermant? S'il doit, aprs la dernire page, rflchir aux questions de
la vie morale avec plus de srieux, le livre est moral. C'est aux pres,
aux mres et aux maris d'en dfendre la lecture aux jeunes garons et
aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de mdecine pourrait tre
dangereux, lui aussi. Ce danger-l ne nous regarda plus. Nous n'avons,
nous, qu' penser juste si nous pouvons et  dire ce que nous pensons.
Pour ma part, je m'en tiens  ce mot que me disait un saint prtre:--Il
ne faut pas faire de mal aux mes, et je suis sr que la vrit ne leur
en fait jamais....

Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent tre
souleves contre cette thse. Je la crois juste, sans me dissimuler que
la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une
propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est
faire le procs non seulement  tel ou tel livre, mais  toute la
littrature. Larcher, lui, me dbitait ces arguments, si j'ai bonne
mmoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars o il passait des
heures d'une si trange abjection  se griser systmatiquement. C'tait
un peu, cette profession de foi,  cette heure et dans cet endroit, le
symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce mme devoir
d'excuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami et
jug conforme  ses ides, vraies ou fausses, l'impression produite par
son livre. Je dois avouer que j'en ai dout quand je me suis trouv en
prsence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--a devait tre un rude
viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de
ct quelques petites polissonneries de sa faon?... Ou encore:--Vous
savez, moi, j'aime les choses un peu montes. Et cette fois, ce n'est
pas le poivre qui manque!... Devant ces loges d'une affreuse ironie
pour un crivain, chrtien d'inspiration et de pense, sinon de
pratique, je voyais la colre qui et saisi mon nvropathe d'ami, et je
me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obir  son dsir
d'une publicit posthume. Ce scrupule vis--vis de sa pauvre mmoire m'a
empch deux ans de donner en volume ces morceaux pars dans les numros
divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur
certains dtails des toutes premires mditations,--qui me paraissaient
compromettre, comme  plaisir, par des partis pris de plaisanterie
brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse srieuse et douloureuse.
Si Claude pouvait revoir ses preuves, me disais-je, avec deux ou
trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point,
et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur
le reste.... Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reus de Mlle
Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de
notes, retrouves dans un coin de secrtaire o Claude les avait sans
doutes caches et oublies! C'tait un nouveau projet des deux premires
mditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne
permettra plus au lecteur de bonne foi de se mprendre sur l'intention
de l'crivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour
ce livre incomplet, retrouveront  travers la collection de _la Vie
Parisienne_ les pages remplaces dans le volume par une version plus
conforme au ton gnral de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui
enveloppait les morceaux corrigs, Claude avait crit: Ces brutalits
sont ncessaires pour amener la _Mditation IV_, d'un si essentiel
enseignement. On jugera de cet enseignement et de cette ncessit.
Quant  moi, quoiqu'il me ft cruel de voir lancer  mon meilleur ami le
reproche d'avoir spcul sur le scandale, je n'aurais pas supprim de
mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'tait sacr. Je me rjouis qu'un
hasard inattendu ait lev mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans
crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends
lgitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intressantes sur
un sujet dont les sages passent leur vie  dire: Il n'y a pas que cela
dans le monde, et  prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que
cela. Car cela, ce mystrieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est
le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer
au got de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet
enfer comme de l'autre. Ce grand roi, disait le prince de Ligne de
Frdric II, attachait beaucoup d'importance  sa damnation. Il en
parlait trop.... J'ai souvent pens  cette phrase en lisant les
plaintes de Claude.--Que sa sincrit lui serve d'excuse!

                                                               P.B.

    Rapallo, 3 octobre 1890.


       *       *       *       *       *


PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE

FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER


       *       *       *       *       *


MDITATION I

NUIT TRANGE D'O EST SORTI LE PRSENT LIVRE


J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journe,--ce qui ne
m'avait ni chang ni soulag. Je rentrai mcontent de moi, comme un
homme qui s'est abaiss  commettre l'action qu'il blmerait le plus
chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais t. Ces fins
d'aprs-midi de fvrier, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous
pincent les nerfs  vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je
m'assis au coin du feu dans mon souffroir de la rue de Varenne, qui
fut autrefois mon aimoir. Des baisers de cet autrefois me revinrent,
un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi
spatium_, et dit le pre Aubert, mon vieux matre de rhtorique.--Je
sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me
raisonnai:

--H quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quitte!
Oui, c'est toi qui l'as quitte, et tu possdes l, dans un tiroir 
la porte de ton bras, des lettres o elle te supplie de revenir et
auxquelles tu as rpondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbcile
amour-propre d'homme doit tre satisfait, que diable!... Elle est bien
jolie avec ses cheveux cendrs, ses yeux couleur d'eau et sa bouche 
la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitu cette beaut  tous tes
dsirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu
n'aies profane dans des heures de dlire? Donc, avec cette femme, pas
de recherche d'une sensation nouvelle. Quant  son coeur, c'est par
horreur de lui que tu l'as quitte, ayant prouv qu'il n'en est pas de
plus perfide, de plus gangren par les vices de son mtier de comdienne
en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela,
prouves-tu cette brlure affreuse  la seule ide de son existence, l,
sous le sein gauche? Pourquoi cette treinte de ton cerveau par ce
souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin
de rue tourn, un camarade rencontr? Pourquoi surtout ce cuisant et
monstrueux dsir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'
l'extrmit de ce dsir!...

Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque
ligne, ces paules pleines  la fois et minces, cette gorge souple, ces
hanches sveltes, toute sa nudit, et moi, avec un couteau, dchirant
cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frmissement sous la
pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela,
parce que chez moi, civilis de dcadence, l'action ne sera jamais la
soeur du dsir.... Dieu juste! que je l'ai rv de fois, et rien que de
le rver me soulage.--Ah! la hideuse chose!...

       *       *       *       *       *

--C'est positif pourtant que cet accs de fureur m'a soulag, me
disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de
soire. J'eus un moment de franche gaiet  rpter tout haut la phrase
de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: C'est a, l'amour.... Ah!
j'aurais cette gaiet-l, le soir, j'en suis sr, _je le sais_, si
j'avais tu Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je
dormirais bien avec la certitude que personne ne possdera plus ce corps
de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout
 l'heure, dans la maison o je vais dner, un des hommes de cercle qui
viendront l prononait cette phrase, seulement cette petite phrase:
Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, 
Ptersbourg, subitement.... quel flot de dlices inonderait mon coeur!
Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a
souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la
hassais?...

J'avais fini de m'habiller en dgustant cette absinthe amre de la
rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne gure
d'apptit et qu'elle rend mchant et fou. Je continuai dans mon fiacre,
et je me rveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de
l'htel o je devais dner,--en plein dcor du luxe le plus moderne, le
luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voil dix ans, et que des
chances extraordinaires ont port  un degr invraisemblable de fortune.
Simple remisier, Michel Mayence se donnait dj les gants de frayer avec
des artistes. Il ne manquait pas une premire, pas une ouverture
d'exposition. Avec son teint ple et comme fan une fois pour toutes,
avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine smitique et qui prennent
dans cette face exsangue l'clat des yeux d'un portrait, avec ses mains
maigres o luisent quelques bagues, avec son lgance impersonnelle et
irrprochable, sa moustache fine et son front dnud,--il est le type de
ce personnage nouveau qui peut tre bookmaker ou grand seigneur, simple
reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou
mondain vreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruin tant de
personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des
matresses utiles, et qu'il lchait--avec une lgret!--comme le pied
quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voil un homme
dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est mari dans les mmes
principes,  une femme laide comme la vertu, mais qui lui reprsentait
quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a rduite en
servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manire si absolue
que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons o je me
plaise. Je m'y sens veng de mes lchets devant le sexe. Aussi le dner
se passa-t-il pour moi sans trop de mlancolie,  voir l'esclave aux
quatre millions, assise en face de son matre et seigneur, et mduse
par lui, du regard, comme une ngresse, dont elle a la bouche, par son
ngrier. Nous tions seize  table, en me comptant. Mais  quoi bon
nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu
partie? Toujours les mmes, comme les soldats dans les pices
militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mmes maisons, devant
le mme dner, pour dire les mmes paroles. Il s'en trouve, de ces
coteries, cinquante  Paris, chacune avec ses anecdotes, ses prjugs,
ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les prjugs
trop troits. Car c'est encore une des naves fatuits rpandues parmi
les gens de lettres que la croyance  la btise des gens du monde. C'est
comme de prtendre que leurs dners sont mauvais et que leur luxe sent
le parvenu. Nous avons chang tout cela. Le dner de Mayence tait
remarquable, son chteau-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal,
qui a consenti  parler, est, quand il le veut, un des plus jolis
diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui rpondait un jour, ou
plutt une nuit,  une drlesse devenue sentimentale, et trs occupe 
regarder la lune aprs boire en soupirant: Comme elle est ple!...
--Elle a pass bien des nuits. Enfin la salle  manger, comme le
service, comme le salon, comme le fumoir o nous nous retirmes aprs le
dner, taient du got le plus exquis. Peu de tableaux dans cet htel,
mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de
femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de
perles, qui vaut celui du muse Poldi-Pezzoli  Milan. Peu de
tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit excuter
sur les dessins de Raphal. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui
sente le bric--brac. Il n'y a qu'un prince hritier ou un seigneur
d'Isral qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se dcore
cette demeure. Voil encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne
sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien
conseill ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans
le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient
autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au
travail o l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop
russi. On ne rencontre pas une fausse note, et de l une vague
impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop
gal, trop complet, trop soign. On la croirait faite  la main, comme
les cigarettes de contrebande. Il a trop bien ralis le type idal de
l'homme du monde. Malgr moi, je songe, devant la perfection de ses
manires,  ce personnage de comdie que l'on accuse d'avoir vol de
l'argent dans la caisse, Si c'est possible! s'crie-t-il; et, pour
mieux attester son innocence: J'en ai remis....

Nous tions donc, aprs dner, dans le fumoir,  digrer paresseusement
et  prendre de la vritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens
enlev  la vente d'un duc anglais.--D'ici  cinquante ans, tous les
tableaux de valeur s'achteront l-bas,  mesure que se dpcera cette
vieille aristocratie britannique. Notre hte a devin le premier le coup
 faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse
toile, la musculature de l'Hercule touffant le lion et le coloris
bleutre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si diffrent du
Pietro, et pensant paresseusement  ce problme insoluble: les
conditions de la vie dans l'oeuvre d'art.... Le nom d'une femme dont
j'ai remarqu la beaut,  je ne sais quelle soire, ayant frapp mon
oreille, j'coutai, et il me fut donn d'assister  une des plus aigus
et des plus compltes dissections de caractre que j'aie suivies. Je m'y
connais, c'est mon gagne-pain. L'oprateur tait un joli et mince jeune
homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose  dner. En ce
moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la
charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans
ses actes, toujours en train de se jouer un personnage  elle-mme,
incapable d'une motion vraie, mais adroite en diable  se servir de ses
moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au
coin de l'oeil, et une description physique non moins vocatrice. Je
voyais, tandis qu'il parlait, la crature fine et blonde, d'un blond
d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des
dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous
des formes frles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune
saule.

--Quel coup d'oeil! dis-je  Casal comme nous sortions du fumoir;
savez-vous qu'il aurait du talent s'il crivait comme il parle, ce
jeune homme?...

Raymond mit son doigt sur sa bouche:

--C'est bte, et bourgeois, et de dixime ordre.... dit-il. Mais la
haine ce soir l'a rendu tonnant.... Il a t son amant dix-huit mois,
 ma connaissance.... C'est toujours drle, n'est-ce pas?

       *       *       *       *       *

--Casal a raison, me disais-je en sortant de l'htel Mayence  pied,
et tout seul, par cette belle et froide nuit. C'est toujours drle....
H bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise  la fureur.
Faut-il que ce garon dteste cette femme, pour en oublier ainsi les
plus lmentaires principes de la dlicatesse et diffamer devant dix
personnes sa matresse d'hier, de demain peut-tre? Et c'est a
l'amour!... Une haine froce entre deux accouplements.... Cette
dfinition m'amusa. Puis j'avais dcouvert un nouveau compagnon de
bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allgrement jusqu'au
boulevard, puis de l vers la place Vendme. J'entrai au cercle,
esprant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant
d'aller me coucher. Personne. Il tait onze heures. L'ide me vint de
pousser jusqu'aux bureaux du journal _le Conservateur_, o je me croyais
sr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des
femmes, mon vieux confrre Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps
qui a peut-tre le plus crit d'articles et qui en a le moins sign. Et
quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est
sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peign ses cheveux
embroussaills et sa barbe inculte. Des dents fortes  broyer des noyaux
de pche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains  croire
qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille
d'un gant, une carrure de buveur de bire et l'oeil bleu le plus fin
derrire un lorgnon dont le cordon toujours cass en vingt endroits a
l'air d'une petite corde  noeuds pour bateau d'enfants. Voil un homme
aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses moeurs
sont simples et franches. Il proteste lui-mme n'avoir jamais frquent
que des fenestrires. Pour s'expliquer ce got particulier, il faut se
rendre compte que ces dames sont des personnes de l'aprs-midi, qu'elles
abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est l le quartier
o sont tablis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard
est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enrag, celui qui
n'a qu'une passion, qu'une ide, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz
tait ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a
aim l'odeur de l'imprimerie comme Accard.

Vers deux heures, il arrive  la rdaction. Remarquez qu'il est
officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles
du matin? A quatre heures, il les connat toutes. Puis vient le tour des
dpches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six
heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et
que meuble une collection du journal depuis 1840, poque de sa
fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il crit un premier article, quitte
 en crire un second, si l'actualit l'exige. Vers sept heures, il va
dner, dans un petit restaurant,--pas loin du _Conservateur_,--o il
possde son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade
hyginique,--cent pas de long en large pendant quelque cinquante
minutes,--sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf
heures, il monte. Personne encore. Le directeur dne en ville. Le
rdacteur en chef est au thtre. Les reporters courent les cafs. Le
secrtaire lui-mme est en retard, ayant accept une invitation chez un
romancier qui prpare le lanage de sa prochaine Etude psychologique,
intuitiviste, naturaliste, symboliste, vriste,--ou rienologiste! Alors
commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse
quotidienne. Elle lui reprsente ce que peut tre, pour le cuisinier de
race, le dner  ne pas manquer, le mat  donner pour le joueur
d'checs, un contre  tromper pour l'escrimeur, une bataille  livrer
pour un gnral. Toutes les passions sont soeurs. Elles se ressemblent
par l'intensit du paroxysme et sa spcialit. Accard revoit en dtail
toute la portion de la feuille dj compose. Il s'agit de ne pas
laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui dshonorent
notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un
sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide
 remplir, et c'est au _filet_ que notre ami s'attaque. Ah! le filet,
les dix lignes o l'on rive son clou  tel ministre, o l'on donne sur
les doigts  tel confrre, o on larde d'une savante pigramme un
dput!... Le filet! Voil l'preuve du journaliste! Avec quelle
mlancolie Accard rappelle ceux du _Franais_, il y a encore un an!...
Le moule en est perdu.... gmit-il. Vers minuit et demi, tout le monde
est sur les dents, except lui. Le directeur va se coucher. Le rdacteur
en chef aussi. Accard reste l, auprs du secrtaire, pour la _morasse_,
l'preuve dernire du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au
logis, en chantonnant un air d'opra que personne n'a jamais reconnu. Il
consacrera le lendemain matin  son grand ouvrage toujours inachev:
_Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique_. Il y
tablit cette thse d'o dpend, d'aprs lui,--et d'aprs moi,--l'avenir
du pays: l'identit entre la conception moderne et scientifique de
l'volution par hrdit et la monarchie, entre la loi de slection et
l'aristocratie, entre la rflexion et la coutume. Ce profond politicien,
qui s'appelle lui-mme un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus
heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carre sur
elles: Il n'y en a pas une qui ait su corriger une preuve. Pas mme la
mre Sand.... Ah! sans Buloz!...

--M. Accard? me dit le garon de bureau. Mais il est parti d'hier....
Sa mre est mourante....

--a n'arrive qu' moi, ces choses-l.... murmurai-je dans un bel lan
d'gosme qui me divertit  constater. J'entrai malgr tout dans la
salle de rdaction, pour jeter un coup d'oeil sur les journaux du soir,
machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en
train de boire de la bire; un troisime, que je connais un peu, qui
dcoupe des chos; un quatrime, que je ne connais plus depuis qu'il
m'a diffam aprs m'avoir emprunt de l'argent pour l'accouchement de
sa matresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir
pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait
divers:

_--Un drame pouvantable vient de consterner la jolie petite commune
de Saint-Sauve (Puy-de-Dme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre
Trapenard tait sur le point d'pouser une fille du village. Tout tait
prpar pour la noce, quand Trapenard reut une lettre anonyme lui
racontant que cette fille avait t la matresse d'un des grands
propritaires du pays. En proie  un accs de jalousie inexplicable
autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa
fiance en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a
tus tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reu
plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui tait comme
dchiquet et mconnaissable._

       *       *       *       *       *

J'tais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: A la campagne
aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde o a
aim le jeune homme de tout  l'heure, comme dans le demi-monde o j'ai
aim. Oui la haine, si l'on aime, et le dsespoir;--et, si l'on n'aime
pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou
d'hygine, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et
pouss par une bizarre association d'ides, me voici m'acheminant vers
Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'esprance, comme
c'tait minuit, d'y trouver quelque membre de la socit d'intemprance
mutuelle o je suis apprenti. Il y aura bien l toujours deux ou trois
amis avec qui aller chercher quelque maison de dbauche,--celle que nous
appelons la maison-mre, ou une autre,

    De l'amour sans scandale et de plaisir _sans coeur_.

Et voil qu' la porte mme du bar je me heurte  Machault l'escrimeur
et  La Mle, qui montent en voiture.

--Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon? me dit ce dernier,
qui se tenait  peine sur ses jambes; il y aura l Saveuse, Jardes et
Bohun avec quelques _bbs_. C'est moi qui invite....

Et j'accepte, et qui trouv-je parmi les cinq filles racoles au hasard
de la soire par les viveurs? Mme de Saint-Elme,--de la meilleure
noblesse de lit, comme dit Gladys Harvey,--ou plus familirement
Lda-Canot, par allusion  ses gots peu distingus pour Bougival et la
Grenouillre. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore:
Lda-Bouffe-toujours ou Lda-la-Soif, qu'elle ferait frmir mon coeur
malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacr,
tant cette mince et jolie fille ressemble  Colette,--une Colette plus
use, auprs de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent all
oublier  la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la
reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meubl
qu'elle habite, comme une dbutante, rue de Thran. Il y a l une
maison qui sert au lanage des nouvelles recrues du Tout-Cythre. J'y ai
connu depuis dix ans bien d'autres cratures, mais aucune que j'aie
serre contre moi avec la mme sauvage ardeur que cette fausse Colette.
Dieu! l'trange sensation que d'avoir  soi, l, dans ses bras, une
femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on
cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le
mme visage, les mmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant
ce temps-l, on se met  se figurer celle que l'on aime, et qui n'est
pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une
minute, une seconde, o la douleur de cette pense, l'amertume de cette
substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupt si triste!
Ah! le plaisir sans coeur! Il faudrait, pour le goter, n'avoir pas
l'me malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...

J'tais assis sur une chaise, prs du large lit de cette chambre de
prostitue,  la fois riche et pauvre, o il trane des bracelets de
mille francs sur des tapis tachs de bougie, et nous fumions des
cigarettes de caporal, Lda, couche, ses cheveux dnous, un de ses
bras pass sous sa tte, et moi, rhabill, la regardant avant de m'en
aller. Je voyais son joli visage, le frre de celui qui m'a fait si mal,
avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marque son
existence de fille  cinq louis. Que j'aurais pleur facilement, en
proie  l'inexprimable mlancolie de la dbauche que je savais si bien
devoir trouver l! Lda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la
connais, une espce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pices.
Des camarades lui ont racont mon histoire.

--Et ta Colette? me dit-elle en me voyant si triste. Tu y penses
toujours?

--Toujours.... fis-je en haussant les paules.

--Pauvre! reprit-elle, n'est-ce pas que a fait mal d'aimer?

Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lass et
de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires _Rdemptoristes_,
ceux qui vont chercher leur matresse--leur femme quelquefois--dans des
entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mre et ses
succursales. Elle se dressa  demi pour me donner un baiser, par
compassion. Le geste qu'elle fit dplaa un petit ruban de velours
qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place
toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un cu de cinq francs.
On avait d la pincer avec une violence inoue et tordre la peau exprs
pour lui faire plus de mal.

--Ce n'est rien, rpondit-elle  ma question: Qu'as-tu l? et elle
ajouta avec son rire fanoch: C'est Alfred!...

--Qui a, Alfred? lui demandai-je.

--C'est mon amant, dit-elle, tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un
qui m'aime....

--Il te bat?... lui demandai-je.

--Quelquefois, dit-elle simplement.

--Et tu l'aimes?...

--Oh! oui, fit-elle, et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est
jaloux, c'est un pauvre employ. Il ne peut pas me prendre chez lui.
C'est tout naturel si a le rend mchant....

       *       *       *       *       *

Ce mot de fille--il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrs dans
leur navet--s'accordait tellement avec les penses qui m'avaient hant
tout le soir, que je me le rptais encore, tendu dans mon lit,  moi,
une heure plus tard, aprs avoir quitt Lda pour ne pas connatre
l'horreur de la rentre en habit  dix heures du matin. Je ne pouvais
pas dormir. La misrable luxure d'o je sortais avait exaspr mon
nervement. Je pensais  Colette avec plus de malaise que jamais.
C'tait comme un jet de bile qui m'inondait toute l'me. Et puis je
reprenais: C'est a, l'amour.... mais, cette fois, sans les ironies de
Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit
en moi et qui me suivra jusqu' la mort, me faisait repasser en ide
toutes les dfinitions qui ont t donnes de ce mot amour, celles du
moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait  ce que je sentais
si vivement. Je me souvins alors que mon matre Adrien Sixte parle
quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de mdecine de
Nysten, cite dj par Dumas dans une de ses belles prfaces. Je saute 
bas de mon lit, et,  la lueur de la bougie, me voil, dans ma
bibliothque, cherchant ce gros livre que j'ai achet, il y a cinq ans,
lorsque je croyais encore  cet autre mensonge: le travail, pour avoir
du gnie,--comme si Prvost avait travaill _Manon_, Diderot _le Neveu_,
Voltaire _Candide_, Benjamin _Adolphe_, tous chefs-d'oeuvre griffonns
sans rature!--Et je dcouvre en effet dans ce dictionnaire les lignes
suivantes: _Amour_. En physiologie, ensemble des phnomnes crbraux
qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de dpart d'actes
intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et
les conditions,--et souvent il est la source d'aberrations que
l'hyginiste, le mdecin lgiste et le lgislateur sont appels 
prvenir ou  interprter.... _Chez la plupart des mammifres et mme
quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en mme
temps que l'instinct sexuel_....

Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de
souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma
bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles penses, mais tout impersonnelles
celles-l, les penses d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas
curieux et qui l'tudi. Oui, cette phrase est vraie du mle originel,
je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du
temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du
temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragdies?
Evidemment non, et pas mme du temps de Beyle?... L'homme des
arrire-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive?
J'ai si souvent entrevu cette ide, quand je songeais  l'trange Europe
o nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares,
avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage
seraient-ils donc la mme chose, avec l'adultre, la prostitution et le
sadisme--par-dessus le march?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus
tt prononc mentalement ces quatre syllabes--tout l'crivain est l
dedans--que j'aperus une couverture jaune, et en belles lettres:

_PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE_
      PAR CLAUDE LARCHER

Ce titre me fascine, ma tte s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard,
le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa matresse
devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La
Mle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas
avoir froid. Je me mets  la table de ma chambre  coucher, et j'cris
dare-dare ce premier chapitre,--sur l'envers d'une demi-douzaine de
lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent
autant  griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips
m'entonner du gin, ou chez une Lda quelconque me friper la moelle,
comme il est dit dans le _Succube_.--Nous verrons bien.


       *       *       *       *       *


MDITATION II

LES EXCLUS


Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que
nourrit si longtemps mon vieux camarade Andr Mareuil, et qui rpondait
au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'Andr, revenu de voyage,
lui demandait:

--H bien! monsieur Legrimaudet, comment vous tes-vous port durant
mon absence?

--Mais, pas mal, rpondit l'autre; sauf que j'ai eu une petite
ruption, comme tout le monde.

Et nous apprmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux
gratis, que cette petite ruption avait t, tout simplement,--la gale!
Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre,
quelqu'une de ces gnralisations auxquelles les crivains actuels se
complaisent si volontiers,--prenant leur petite lpre sentimentale pour
une grande maladie humaine, et leur exprience de boulevard ou de
brasserie pour de la vivante et large observation,--je me souviens du
comme tout le monde de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas,
encore  prsent?

Cet Amour cruel et si ml de haine que j'ai prouv, que j'prouve;
cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten dtermine
l'origine sauvage, ne serait-ce pas, mme aujourd'hui, une maladie rare,
ou bien, en racontant mon coeur, raconterai-je le coeur de beaucoup de
mes frres? Ah! cette question, tout crivain peut toujours se la poser,
 la fin de chaque livre, et qui lui rpondra? C'est le grand doute du
mtier, cela, et qui devrait  jamais nous dmontrer la vanit de la
gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: Je n'ai
jamais senti comme cela.... quelles raisons lui donner pour lui prouver
qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans
le vrai de cette mme Ame? Le mieux est de rester simplement sincre et
de nous attendre  dplaire  ceux qui ne sont pas de notre race. Je
n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour
tous les hommes, ni mme si, en croyant retrouver des motions pareilles
chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse
morale. Je ne discuterai pas un point de dpart qui ne peut tre
lgitime que pour mes collgues en sensibilit souffrante. Et pour ne
pas manquer  la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai
simplement  ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il
n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,--toutes excuses faites pour
l'-peu-prs invitable de la forme:

AXIOME

_Il existe un certain tat mental et physique durant lequel tout
s'abolit en nous, dans notre pense, dans notre coeur et dans nos sens:
ambition, devoir, pass, avenir, habitudes, besoins,-- la seule ide
d'un certain tre, qui devient pour nous_ le bonheur. _J'appelle cet
tat l'Amour_.

Et je prie ce mme lecteur de considrer les trois propositions
suivantes comme dmontres par leur nonc mme:

I

_Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis
l'intrt jusqu' l'estime, n'est pas un amant_.

II

_L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le
danger. Un amoureux est  un amant ce qu'est un soldat en temps de paix
 un soldat qui fait la guerre. Il ne connat pas son coeur_.

III

_On n'est l'amant d'une matresse que si elle vous aime ou vous a aim_.

Ceci fait, nous nous trouverons  l'aise pour entrer aussitt au plein
de notre sujet en traitant le problme suivant, qui s'impose comme une
consquence immdiate de ces trois principes:

PROBLME

_Tout homme peut-il tre amant une fois dans sa vie_?

Si l'on raisonne _ priori_, et en s'appuyant sur cette ide que la
femme est par excellence l'tre absurde, illogique, impossible  diriger
comme  prvoir, on doit rpondre que oui. Et l'observateur superficiel
de triompher. Il numre les divers cas de bonne fortune survenus  des
manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crtins--et des
malpropres! Il y a des proverbes l-dessus: On trouve toujours
chaussure  son pied, Tant va la cruche  l'eau qu'enfin elle se
_case_, et des anecdotes: celle du Chinois chou  _l'htel des
Grands-Hommes_, place du Panthon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une
bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait
mme pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arriv
au bout de la ligne sans avoir t cueilli par quelque curieuse. Mais,
avec un peu de rflexion, il est trop facile de reconnatre que ces cas
varis prouvent seulement cette vrit banale:

IV

_Les hommes ne sont jamais bons juges des qualits par lesquelles un
autre homme plat ou dplat aux femmes_.

Le succs du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbcile,
du malpropre et du Chinois dmontre que ni la droiture de la taille,
ni l'quilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du
jugement, ni l'habitude du _tub_ quotidien, ni le blanc du visage, ne
reprsentent cette qualit ncessaire qui fait la sduction,--qualit
dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais
frappante. Nous nous trouvions dans un salon o je m'occupais beaucoup
d'elle. Je faisais la cour  sa nice, et, en galanterie, c'est comme
au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.

--Quel est donc ce monsieur qui entre? me demanda-t-elle en me
montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai.
Elle le dvisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une faon si
impertinente ses mains  mitaines, sches et maigres, et elle me dit
d'un air de satisfaction:

--Ce doit tre un bon amant.

J'avais quelques annes de moins alors, et je me souviens que je
regardai la vieille dame avec stupeur et dgot. J'avais interprt
son mot dans un sens tout physique, et cela m'tonna. Car l'homme en
question, robuste pourtant et bien plant, avec ses cheveux blonds et
son teint un peu ple, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux
payeurs d'arrrages qui font rver certaines grosses femmes maries 
des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du
ct gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage,
pris d'une femme infiniment sduisante, dpenser pour la conqurir des
trsors d'nergie et de dlicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa
cour, et l'emporter auprs d'elle sur des rivaux qu'il n'galait ni en
beaut, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'tait un _amant
suprieur_. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce
mot. Pour en revenir au problme pos, j'ai repass tous mes souvenirs,
remu des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que
les hommes, par rapport  cette qualit d'amants, se divisent en trois
grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;--ceux
qui le sont  une certaine poque de leur vie sous l'influence de
certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les
Temporaires;--ceux qui le sont, l'ont t, le seront toujours. Les
derniers seuls mritent d'tre appels les Amants.

       *       *       *       *       *

La monographie de l'Exclu mriterait seule un gros volume. Je me
contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un
homme traverse la vie sans arriver  cet incendie partag du coeur qui
s'appelle l'Amour. On peut tre exclu pour toujours du nombre des
amants:


1 _Par timidit_.--J'entends par l non point ce joli dfaut dont les
femmes raffolent et qui consiste  se demander, le coeur battant, devant
une blanche main qui vente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus:
Baiserai-je, papa? Non, mais cette timidit presque sauvage qui n'est
plus un ridicule, tant la douleur en est aigu et paralysante. Rousseau
parat avoir t timide de cette timidit-l, comme d'ailleurs la
plupart de ses confrres dans le triste pch de solitude qu'il a
confess,--ce Rousseau dont ses ennemis ont prtendu, non sans
vraisemblance, qu'il s'tait vant d'avoir mis ses enfants  l'hpital
pour faire croire qu'il tait capable d'en avoir. Ce timide obscur et
farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible
accablement en leur prsence prcipite en de dgradantes dbauches, et
qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart
des _ancillaires_ (d'_ancilla_, servante), ceux dont la bourgeoise dit
avec un envieux mpris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus
par timidit: ainsi le passionn et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a
pas assez admir le mot si profond, si rvlateur, comme on lui
demandait ce qu'il voudrait tre: Lieutenant de hussards!...
rpondit-il.


2 _Par schlmylade_.--C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui
mriterait droit de cit dans la langue. Les Juifs, esprits minemment
positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observ qu'il existe de
par le monde une espce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit
doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajuste, la plus
voisine de la russite. Ils ont appel ces hommes-l des Schlmyls. Le
Schlmyl n'est pas exactement le pas de chance; il peut tre n si
riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien.
Ce n'est pas non plus le gaffeur. Il y a des gaffeurs  qui leur
gaffe sert de moyen de succs. Un exemple fera mieux comprendre la
souplesse de ce terme, qui va d'un bout  l'autre des gaucheries et des
dfaites de la vie. Celui de mes camarades de collge auquel je dois
cette rvlation sur l'argot smitique tait atteint d'un rhumatisme
articulaire, qui gagna le coeur et l'emporta. Son pre, aprs de longues
annes de patient travail, avait ralis une assez belle fortune et
achet du coup un htel, une terre avec un chteau et un titre. Hein!
papa, disait Samuel  ce vieil homme dont il tait le fils unique, si
je meurs, quelle Schlmylade!... Qui n'a connu le Schlmyl en amour?
Qui ne l'a t une heure? Qui n'a rencontr,  dix ans de distance, une
femme passionnment dsire autrefois, et qui vous dit avec un malicieux
sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez os!... Il y a
des gens pour qui la Schlmylade galante est l'habitude, voil tout:
ceux qui choisissent, pour essayer de faire une dclaration  une femme,
un jour o elle agonise de migraine;--ceux qui tentent de lui ravir un
baiser quand le matin mme elle est alle chez le dentiste et qu'elle a
encore dans sa jolie bouche l'affreux arme de l'acide phnique ou de la
crosote;--ceux qui,  la campagne et pour se mnager une dclaration,
l'entranent dans des chemins caillouteux et dtourns, l'aprs-midi o
elle a aux pieds des bottines neuves qui lui corchent la peau.... Ce
sont des mille riens que le Schlmyl ne sait pas deviner, sur lesquels
il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient
qui achve de rendre furieuse la femme la mieux dispose. Et le
personnage reste bouche be devant un accueil glac, l o il avait
d'abord rencontr le plus engageant des sourires.


3 _Par donquichottisme_.--Ici le cas est plus compliqu. Il se
rencontre de par le monde une lgion d'hommes toujours trs dlicats,
souvent trs intelligents, qui n'ont qu'une infirmit d'esprit, mais
ingurissable, celle de prendre au srieux les mystifications varies
des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront
qu'une femme qu'ils voient  cinq heures leur offrir du th avec un
profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive
lorsque l'on dit un mot lger, ait pu dans la journe monter en fiacre,
entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un
autre fiacre, dbarquer dans un appartement meubl et l....--Mme une
telle, un amant! dit le donquichottiste, vous ne l'avez donc pas
regarde? Comme vous tes, par exemple, l'ami intime de l'amant de
cette dame, qui vous a dit avec sa dlicatesse de fat,  propos d'elle:
Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour.... vous regardez,
vous, le donquichottiste avec une certaine curiosit, et vous
reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font
accompagner en voiture, auprs de qui elles pleurent sans donner d'autre
raison qu'un: C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, a
passera,--avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs
menues commissions, dont elles disent avec sentiment: En voil un qui
sait ce que c'est qu'une femme.... Mais elles ont, en attendant, un
billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le
don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou
Jeannot, celui-l sait que les robes des femmes galantes sont leur seul
spiritualisme, vrit que le donquichottiste ignorera jusqu'
soixante-dix ans et qu'il ignore  vingt. Car il en est de tout ge, et
le platonisme dans lequel les relguent les femmes auxquelles ils ont
consacr des annes de ce culte ne sert qu' prouver cet trange mais
indiscutable paradoxe: ces potiques personnes ne mprisent rien tant au
monde que le respect qu'on leur porte.


4 _Par beaut_.--Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garons,
astiqus, cirs, lustrs, qui se regardent dans toutes les glaces, se
sourient sans cesse en pense, prennent des attitudes comme ils
respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les
pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos anctres,
qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les
appelaient des miroirs  _donzelles_.--C'est un mot plus cru qui tinte
dans le texte.--Quand vous voyez un de ces jolis garons-l, vous pouvez
parier neuf fois sur dix,  coup sr, que s'il est l'amant
d'Amanda,--comme disait la stupide chanson, jadis si chre au spirituel
Paris,--c'est  prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais tre
aim pour lui-mme. Si un homme de cette sorte de beaut se marie, soyez
certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, ft-ce le Chinois
dont j'ai racont l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beaut
trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur  la femme? En
joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver  dcouvrir la
fibre d'antipathie qui explique ce phnomne. Peut-tre y a-t-il pour
elle quelque chose de rpugnant  rencontrer dans notre sexe le dfaut
le plus spcial au sien, cette sottise de la poupe en train de tourner
 la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner.
On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort diffrent du
Narcisse. Il est enivr des succs qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu
que le Narcisse n'est enivr que de lui-mme. Peut-tre aussi le
Narcisse est-il un triple sot, proccup de sa propre figure avec tant
d'intensit qu'il nglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le
conduit  tomber de Schlmylade en Schlmylade? Quoi qu'il en soit, le
pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement
de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit
de Chrubin: Si jamais celui-l manque de femmes!...


5 _Par laideur_.--Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici
quelque quarante ans, un crivain de beaucoup de talent, G--- F---,
tait l'amant d'une trs jolie femme,--une des chaussettes bleues les
plus bleues et les plus ... chaussettes de l'poque. Un acadmicien, g
mais passionn, faisait, prtend-on, la cour  cette dame. F--- aurait
demand  sa matresse d'assister  une des dclarations de l'Immortel
en train d'essayer de transformer son fauteuil en canap. La gueuse, qui
n'avait gure de scrupules, cache un soir F---- et un pote de ses amis
derrire les rideaux,--comme au thtre. L'Immortel arrive. Le flirt
commence,--un mlancolique flirt avec promesses d'articles dans les
journaux officiels.--Enfin,  bout d'loquence, le galantin se jette 
genoux avec des sanglots: Mais je suis si laid que j'aurais beau le
raconter, on ne me croirait pas.... Sur quoi F----, avec sa voix de
brigadier de dragons, aurait cri: Allons-nous-en, ami, ce vieux est
trop rpugnant.... Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes
de commandeurs indigns devant le pauvre Lovelace d'Institut, pouvant
de la perfidie fminine. Si l'anecdote tait authentique,--il suffit,
hlas! d'avoir subi la grande publicit pour savoir ce qu'elles
valent,--elle prouverait  quel degr la nature, si prodigue pour lui
d'autres dons avait refus  F---- le sens psychologique. Le mot du
vieillard tait admirable. C'tait l'homme avouant, sous l'influence de
la passion, et cherchant  utiliser la conscience de sa laideur, le
supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue
l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints ds leur
premire adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine,
maladroite et chtive, pauvre et vieillie avant l'ge. Soyez bossu, mais
ayez de jolies dents, on vous aimera peut tre de votre infirmit. Soyez
borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli
regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un
monstre mme. Il y a des chercheuses qui vous dsireront. Mais si votre
glace  barbe vous rvle chaque matin sur votre visage et toute votre
personne la _laideur commune_, n'attendez pas l'exprience pour suivre
le conseil que la courtisane vnitienne donnait  Jean-Jacques: _Lascia
le donne e studia la matematica._


6 _Par profession_.--J'ai connu dans un hpital de femmes un mdecin
qui avait le gnie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres
curiosits,  dresser la liste des dflorateurs. Pas une malheureuse ne
lui passait par les mains qu'il ne lui post cette question: Quel a t
votre premier amant? Il tait devenu, de radical, ractionnaire
outrageux, parce que cette enqute lui avait rvl que les dflorateurs
appartiennent tous  la classe ouvrire. La profession qui en fournit le
plus est, chose trange, celle des maons, environ cinquante pour cent.
Puis viennent les domestiques et les autres corps de mtier. Il y a de
la logique dans ces chiffres. Le maon, c'est celui qui passe, que l'on
ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la
pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui rgne en haut des maisons
et o les matres chrtiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci
de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,--quelle noble et sage
vision du patronat!--n'auraient jamais laiss dormir une enfant de vingt
ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginit d'une fille
du peuple. Un des internes de ce docteur avait essay autrefois, sur des
donnes malheureusement trs incompltes et un peu pour mystifier son
matre, de dresser un bilan des professions par rapport  l'amour. Les
rsultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent tre,
contiennent une certaine philosophie sociale,--et cela vaut que l'on en
consigne ici quelques-uns:

                                                  Amants.
Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur    100
Mdecins                                     10 sur    100
Universitaires { Matres d'tude             45 sur    100
               { Professeurs                  5 sur    100
Officiers { Jusqu' capitaine                95 sur    100
          { Au del de capitaine              5 sur    100
Peintres                                     80 sur    100
Sculpteurs                                   50 sur    100
Musiciens                                    25 sur    100
Architectes                                  50 sur    100
Acteurs { tragiques                          20 sur    100
        { tnors                             60 sur    100
        { comiques                           99 sur    100
Commerants { Commis                         95 sur    100
            { Chefs de rayon                 25 sur    100
            { Patrons                         5 sur    100
Hommes de { Journalistes                     50 sur    100
lettres.  { Auteurs dramatiques              20 sur    100
          { Romanciers                       15 sur    100
          { Potes                           30 sur    100
          { Acadmiciens                      1 sur    100
Agents de change                              2 sur    100
Banquiers                                     2 sur    100
Chefs d'tat (rois, prsidents, ministres)    1 sur 10.000
Etc., etc., etc.

Il y aurait  dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes
ayant possd le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions
les plus rebelles  l'amour dsintress sont inversement les plus
propices  l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les
mdecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la
femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mos, parce qu'elle a
une forte note  payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son
docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin
de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cdent ni l'un ni
l'autre  un sentiment qui, de loin ou de prs, ressemble  l'amour.
J'ajouterai que la liste dresse plus haut, en l'admettant comme  demi
vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en
effet que l'homme est d'autant plus aim qu'il est moins haut dans la
socit. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilit,
la scurit, le droit de censurer, de rgenter, juger, condamner, vous
l'avez, mais pas l'amour.--Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la
grosse fortune, la magnifique scurit des dix millions, et le somptueux
dcor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas
l'amour.--Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais
pas l'amour.--Vous crivain, vous avez voulu la renomme, le chiffre:
_quatre-vingtime mille_, sur votre dernier roman, les mots: _deux
centime reprsentation_, sur les affiches, au-dessous du titre de votre
pice. Mais vous vous apercevez que votre matresse, en entrant dans
votre lit, vient coucher avec votre rputation ou votre influence,
tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres
francs au _Conservateur_ est aim pour lui-mme, ainsi que le peintre,
l'officier, le jeune employ de nouveauts, tous gens qui n'ont pas la
poche garnie, dont l'avenir est problmatique; mais ils sont jeunes,
insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour
l'acadmicien unique qui se rencontre toujours parmi les
Quarante.--Cherchez celui d'aujourd'hui.--Il y a soixante-dix ans, cet
acadmicien tait tout bonnement le premier crivain du sicle, ce
mystrieux et passionn Chateaubriand, qui dsertait l'Abbaye-au-Bois,
sa femme, Mme Rcamier, les _Mmoires d'outre-tombe_ et les commissions,
pour aller dans un petit restaurant, prs du jardin des Plantes, se
faire chanter du Branger par une personne aimable, qui raconta ces
djeuners plus tard, en ajoutant: Le reste du jour, le culte de deux
vieilles femmes m'tait une garantie de sa fidlit!--Laissons de ct
l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magntisme, un
inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envotement J'entends encore une
jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une
bouche idalement triste, des yeux de songe, me dire  la premire
reprsentation du _Luthier de Crmone_, aprs avoir applaudi Coquelin 
en dchirer ses gants:

--Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage o on
rit de lui....


7 _Par scrupule_.--Si bizarre que puisse paratre ce phnomne aux yeux
d'un enfant du sicle, l'homme qui reste chaste pour obir  l'Eglise se
rencontre de nos jours,--et trs frquemment en province. C'est
d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garon de nature forte,
que le temprament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquime anne, est
devenu chauve et trs rouge. Il est  la fois us et congestionn par la
tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou
meurt, la congestion revient  la face du pauvre mari, qui reste
pourtant fidle  cette pouse, qu'elle soit simplement alite ou morte.
Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent lectoral. Au
temps jadis il et t un hros des Croisades ou des guerres
religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint
aux _Uffizi_, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si
mlancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations
comprimes nourrissent notre sentiment. La chair, une fois dompte,
ajoute  notre me. Mais combien savent cette grande loi de la vie
morale, aujourd'hui?


8 _Par froideur_....


9 _Par mauvais got_....

Mais le dtail de ces catgories d'exclus serait infini. Si vous voulez
examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui
doivent tre rangs dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous
sommes content d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais
indiscutable vrit, que le nombre des civiliss mis en dehors de
l'amour tel que je l'ai dfini est incalculable. Vous vous expliquerez,
par la mme occasion, quelques phnomnes sociaux inintelligibles sans
cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la
plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux
qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent
au moindre semblant d'aventure, la frocit de leur mpris, ou plutt de
leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils prouvent 
se mler des intrigues galantes pour les brouiller, la flicit avec
laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allgresse  dire:
a y est; elle a reu le coup de lapin...; la bassesse de leurs
plaisirs, qui attesterait seule par sa voracit grossire le peu de
souvenirs dlicats qu'ils ont au coeur; l'excs d'indignation qu'ils
dploient contre l'amant coupable de s'tre fait aider par une
matresse,--ce qui, tant donne l'opinion commune sur les beaux
mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnte
socit;--bref, une quantit de menus faits qui dcoulent tous de cette
loi plus gnrale:

V

_L'homme qui n'a jamais t ou qui n'est plus aim vit  l'tat de
colre permanente contre tous les amants_.


       *       *       *       *       *


MDITATION III

LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES


Entre cette tumultueuse arme des Exclus et le groupe troit des vrais
Amants, se range la lgion de ceux que j'ai appels les Temporaires,
mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicit  la
fois: les faux hommes  femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre
parmi les attachs et les secrtaires d'ambassade, les auditeurs au
Conseil d'Etat, les jeunes gens frais chapps de l'Ecole de droit et
qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre
de quelques degrs l'chelle des lgances, parmi les employs de
nouveauts et les tudiants. Le faux homme  femmes compte d'ordinaire
moins de trente-cinq ans, plutt vingt-huit ou trente. Il est
ncessairement joli garon et trs correct dans sa tenue Tout dans sa
personne exhale cette je ne sais quelle demi-grce indfinissable qui se
traduit par le mot vaguement banal de gentil. Les femmes disent aussi
de lui qu'il est distingu. Plusieurs annes durant, ses rapports avec
elles ont t de ceux que rsumait devant moi un bourgeois qui se
croyait dlicat. Il professait: J'ai dit  mon fils: Amuse-toi, mon
garon, c'est de ton ge; mais mnage ta sant, et mets toujours dans
tes plaisirs une pointe de sentiment: _a te fera des souvenirs!_.... Le
faux homme  femmes a donc eu de gentilles matresses,--il est  base
de gentillesse comme un savon est  base de tel ou tel parfum, et les
moindres dtails de sa vie en sont imprgns.--Il les payait gentiment,
d'aprs sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour,
quitte  le tromper  chaque tournant de porte, pour cette raison
profonde que donnait carrment Christine Anroux, la pire amie de
Colette,--avant Aline,--lorsque je lui reprochais de trahir Elie
Laurence, le plus dlicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins
infmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles dsignent du
terme expressif de _paillassons_:

--Que veux-tu? disait Christine, Elie est trs gentil, mais il me
faut du vice,  moi, et il n'en a pas pour deux sous!...

N'importe, malgr cette regrettable absence de vice,--ou peut-tre 
cause d'elle,--le jeune homme bien gentil fait rver un jour quelque
femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,--ou
bien encore une camarade de rayon, s'il est employ; une grisette, s'il
est tudiant, la dernire grisette.--Il y a toujours cinq ou six filles
par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.--Voil notre
jeune homme de peu de vice promu  la dignit d'amant, sans qu'il s'en
doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractre peu amoureux de
ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour thtre le monde
et pour hros le diplomate ou l'auditeur, les tapes en seront rgles
comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'
la rupture. Il y a une autre tiquette pour ces histoires-l dans les
rgions plus simples de l'tudiant et de l'employ. L, il est de rgle
de se faire des scnes, de s'allonger des soufflets, de s'crire des
lettres d'outrage. Puis, toutes ces temptes dans un bock--la brasserie
sert de cadre habituel  ces amours--se terminent _alla buona_, comme
disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le
diplomate et l'employ, l'tudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns
ni les autres n'ont rien compris  leur propre aventure. C'est l le
trait essentiel du faux homme  femmes. Il est aim. Pourquoi? Il ne le
sait pas. Il cesse d'tre aim. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage.
Il assiste  sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en rsulte que, s'il
tombe sur une crature dangereuse, tout lui arrive, comme  un mauvais
cuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu
en l'air. Le faux homme  femmes est dput; il a besoin de
considration. Un affreux scandale clate sur lui qu'il n'a pas prvu,
qu'il se trouve incapable d'empcher. Il porte un des grands noms de
France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aise. Il
s'arrange pour recevoir de sa matresse un coup de couteau ou une pote
de vitriol. Un procs a lieu, des brochures sont crites pour ou contre
le droit des femmes  la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la
dlicatesse, le faux homme  femmes ne charge pas son ancienne amie:
elle est acquitte, et lui, bless, compromis, avec une vie bouleverse
pour des annes, et tout ce dsastre parce qu'il n'a ni compris la
crature devant laquelle il se trouvait, ni inspir  cette crature des
sentiments profonds, de ces sentiments que, mme dlaisse, une
matresse garde au coeur et qui la rendent bonne pour toujours  celui
qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y
avait l un excellent exemplaire du faux homme  femmes, ce malheureux
pharmacien Aubert. Il avait t, durant des mois, l'amant de Mme
Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a tromp. La jalousie agit sur
lui  l'tat d'image impure. Elle l'exalte. Il revient  cette femme, il
s'en empare avec une simplicit brutale de mle primitif qui la dompte
aussitt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous  l'ancien amant, pour
l'assassiner. Aubert accepte, sans dfiance aucune, tant il connaissait
peu cette matresse dont il avait pourtant reu de l'argent.--Fiez-vous
donc aux apparences!--On l'assomme et on le noie, ligot dans du plomb,
comme vous savez. Il avait si peu grav son image dans le souvenir de la
dame qu' l'audience elle n'a pas trouv une larme, pas un mot de regret
pour sa victime. Et les exclus de s'crier en choeur: Voil ce que
c'est que d'tre l'amant d'une femme marie! Sans ajouter: Quand on
n'est pas fait pour tre un amant.

       *       *       *       *       *

Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie
ressemble  un volume de Labiche interfoli avec du Shakespeare. Fort
heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout
finit par des chansons, comme dans _la Folle Journe_,--ce qui veut dire
simplement que le faux homme  femmes se marie le plus souvent vers sa
trente-sixime anne, quand l'ge des bonnes fortunes commence  passer,
persuad qu'il connat les femmes, qu'il connat la vie et que le sort
d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu
premier secrtaire, l'auditeur, matre des requtes. Ils pousent dans
leur monde une jeune fille lgante et fine, car ils gardent dans leur
mmoire un joli frmissement de dessous parfums, et ils ont dj trop
got  la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rve
d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux scurits de la
vertu, un pot-au-feu cantharid! L'tudiant, lui, revenu dans sa ville
natale, pouse n'importe qui, pour la dot, et l'employ de nouveauts
fait de mme. C'est alors, dans cette preuve de mariage, qu'apparat
leur inexprience foncire. Le souvenir de leur pass ne leur sert qu'
tre un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient
gard, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de navet pure qui est
une force puisqu'elle suppose une rserve srieuse de forces! S'ils ont
pous une niaise, au lieu de la former, ils se laissent dformer par
elle, et vous qui avez connu un clibataire pratiquant, fringant,
froufroutant, aim de celle-ci, aim de celle-l, vous vous retrouvez en
face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: Tu verras, quand tu seras
mari! avec une componction bate. Si c'est une femme de tte et
honnte sur qui le Temporaire est tomb, elle le gouverne, et tout est
pour le mieux. Mais si la destine veut qu'il rencontre une personne qui
ait dans son tre le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin
jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des ides
fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour tre avec
certitude et clrit ... ce que vous savez!--J'ai suivi de prs
quelques-uns de ces mnages o le mari, ancien viveur de l'espce des
faux hommes  femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas
manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir
soumettre au lecteur dsireux d'tudier sur lui-mme les sensations de
Sganarelle,--comme nous le disait, pour excuser son mariage, aprs des
serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'cole
du document:--Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un
mari tromp d'aprs nature.... C'est beau, la conscience littraire!

       *       *       *       *       *

_Recette-pour_ l'_tre_.

La premire condition pour _l_'tre est de vous marier avec la ferme
volont de ne pas _l_'tre,--parce que vous _en_ avez fait. Vous
commencerez,  peine fianc, par bien vous rappeler vos succs de jeune
homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous
appliquerez, ds les premiers jours,  votre jeune femme. Vous vous
empresserez de lui apprendre _tout_,--afin qu'elle n'ait plus de
curiosits. Vous la mnerez, suivant votre fortune, dans les petits
thtres ou au caf chantant, dans les cabinets particuliers de
restaurant, au bal de l'Opra, ou dans les guinguettes de banlieue et
aux Folies-Bergre. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle
dans des endroits o vous tes venu, comme garon, et que vous le lui
laissiez entendre trs clairement. Vous profiterez de l'occasion, et
vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arranges pour la
circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de
ces mystrieuses matresses taient maries. Il importe que votre jeune
femme perde peu  peu ce prjug de son ducation bourgeoise que prendre
un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne ngligerez
donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de
lui dnoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans
votre socit, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que
la mre et les amies d'enfance d'une femme sont ses allies naturelles
contre le mari, vous la sparerez le plus vite possible de son sage
milieu de jeune fille. Vous ne ngligerez pas de la dtacher de
l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit tre le confesseur de
sa femme, et d'ailleurs parce que vous tes un esprit fort qui ne donne
pas dans ces godants-l. Vous vous sparerez vous-mme de vos amis et
de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient
qu' garder assez d'honneur pour respecter votre pass commun dans celle
qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des
mnages analogues au vtre,--de trs jeunes maris que vous connaissez 
peine, avec leurs trs jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout.
Vous serez bien sr ainsi d'activer la anamorphose complte de la jeune
fille que vous avez pouse. Vous ne manquerez pas de vous montrer
goulment amoureux d'elle pendant les premires annes, ni de suivre,
une fois obtenus le garon et la fille rglementaires, les honntes
prceptes de Malthus, ce qui vous amnera, vers quarante-quatre ou
quarante-cinq ans,  un tat de fatigue nerveuse trs propice  la
pleine russite de votre oeuvre. A votre premire attaque de gastrite ou
de rhumatisme, d'entrite ou d'anmie, vous vous laisserez simplement
aller  votre instinct naturel et  cette proccupation anxieuse de la
sant qui dcle les gostes lches. Si vous n'oubliez pas de choisir
cette priode pour transformer dfinitivement votre femme en lui
montrant une humeur de dogue, un despotisme ingal et irraisonn, une
jalousie insultante;--si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui
vous unissent aux jeunes mnages maintenant un peu mrs, comme le vtre,
dont j'ai parl;--si vous vous htez d'envoyer votre fils interne au
collge, ds ses huit ans, pour lui tremper le caractre;--enfin si
vous ne ddaignez pas quelques petits procds accessoires, tels que de
chicaner votre femme sur ses dpenses de toilette intime, maintenant que
vous n'en profitez gure, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger
amrement sur l'emploi de sa journe,--vous avez pour vous, comme on
dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Mnlas. Et quand vous
apprendrez que votre femme vous trompe depuis des annes avec le mari de
sa meilleure amie,--celle du premier mnage,--ou avec un des cousins de
cette meilleure amie, ou avec un clibataire que vous avez vu trois
fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous
rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succs, et
que vous triomphez dans sa personne, grce  l'exprience acquise durant
vos bonnes fortunes de garon. Vous seul avez plant, greff, cultiv,
enrubann le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos
pres, dont s'orne votre front, et  l'ombre duquel vous pouvez reposer
comme le hros du pome:

    Il dormait quelquefois  l'ombre de sa lance,
    Mais peu....

Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup  l'ombre de votre ramure,
vous l'avez bien gagn aprs un si dur labeur.

       *       *       *       *       *

Nous voici enfin face  face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage
incarn par la lgende dans le type fascinant de don Juan,--_l'Amant_,
pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits 
marquer dans cette figure:--ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme
ils l'taient hier, comme ils le seront demain;--ceux qui datent, qui le
constituent _moderne_ et qui mriteront une mditation  part. Parmi les
premiers de ces traits, il en est un trs particulier,--mais on ne
saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la
nature, incomprhensible et ingouvernable.--Le vritable homme  femmes
est toujours aim. Il l'est  quinze ans, et il s'appelle Chrubin. Il
l'est  vingt,  trente,  quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui
donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de
toutes les pices. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron
Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier
Lauzun et Richelieu, ces deux hros de sduction de l'ancien rgime. Ils
furent bien rels, ceux-l, bien vivants, ils ne comptent point parmi
les fantaisies des crivains. Ce ne sont que deux types illustres de
cette race Juanesque qui continue de se reproduire indfiniment. Je me
souviens d'avoir rencontr en Italie le prince Nicolas Wrkiew, un
grand seigneur russe g d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser
avec ces deux clbres vieillards. Il tait blanc comme neige, avec de
vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne
cherchait  dissimuler son ge par aucun artifice de toilette. Il faut
ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble,
qu'il tait mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait
une range de dents trs blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout
prs et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, mme  son
ge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa premire histoire
datait de 1843,--elle fit assez de tapage  l'poque pour qu'il dt
partir de Ptersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait t trouv
trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-,  Pise, o
l'avait appel une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois
toujours, avec son idal visage de poitrinaire blonde. Elle avait
vingt-cinq ans, se savait condamne, et elle n'avait pas voulu partir
sans dire adieu au seul homme qu'elle et jamais aim. Il n'y avait pas
huit jours que le prince tait  Pise, et la marquise Branciforte y
dbarquait. C'tait la matresse actuelle, une des plus belles
Italiennes que j'aie rencontres, le profil d'une mdaille de Syracuse,
avec des yeux noys, une pleur ambre, une chevelure d'un noir mat et
la stature d'une desse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre
que sa rivale tait bien mourante, et le prince n'prouvait pas le
moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas os se
plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui dplaire. Il ne
semblait pas souponner lui-mme l'immoralit de sa propre conduite, ni
qu'il tait mari, quelque part, en Europe, ni que son fils an devait
bien avoir trente ans. Mais c'est l un second trait de l'homme d'amour.
Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'tre aim. S'il est
dans une carrire quelconque, il sera toujours prt  sacrifier ses
devoirs et ses intrts  un rendez-vous avec la reine du moment. Il
fera comme ce sous-officier qui, l'anne dernire, offrait  un ministre
tranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour
donner des bijoux  sa matresse. Il lui arrivera, comme  mon camarade
Andr Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir
pour une femme rencontre il y a cinq minutes. Andr tait chroniqueur
dans un journal du boulevard,--ci quinze cents francs par mois pour deux
articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre
feuille,--ci huit cents francs. Il y avait seize mois dj que durait
cette situation, et Andr, que nous avions vu autrefois si fou, couvert
de dettes, saisi, affol de dsordre, nous semblait dfinitivement
class parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme
un mtier et se font une vie aussi facile que sre. Le directeur de son
premier journal le prie d'aller, pour un article  sensation, causer
avec une clbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner
quelques dtails intressants sur un personnage politique alors en
vedette. Andr arrive chez la dame. Il dnait  sept heures avec deux
confrres, puis tous les trois se rendaient  une premire des Franais.
Quatre heures sonnaient. Notre ami dit  son fiacre de l'attendre. Une
demi-heure de conversation,--une heure et demie pour la chronique,--le
reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui.
Ses minutes taient comptes. On l'introduit dans un salon encore garni
de ses housses, les murs presque nus. La matresse de la maison parat.
Ces deux tres reoivent  la fois le coup de foudre. Andr oublie son
fiacre, son dner, son article, la premire reprsentation. Il envoie
prendre, dans l'htel o il occupait un appartement, une valise,
quelques chemises, un costume; et il part, le soir mme, pour une
campagne que la dame possdait prs de Fontainebleau. Il y resta six
mois sans mme avertir ses deux journaux, qui le remplacrent dans la
semaine, sans crire  un seul ami, sans rgler sa note  son htel, o
ses papiers, ses livres et sa garde-robe taient demeurs en gages,--bref,
sans penser  rien, sinon qu'il n'avait jamais t aim comme cela. Et
voici le plaisant, la veille au soir, nous avions caus ensemble
longuement; il m'avait racont son projet d'une installation nouvelle
et dfinitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crdit chez un
tapissier.

--Que veux-tu, me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages
rsolutions, je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans
les siens....

       *       *       *       *       *

Ce mot fut jet avec une grce qui en sauvait le cynisme, la grce-fille
des hommes trop aims. Je n'eus pas le coeur de lui en faire honte. Je
sentais si bien qu'il avait accept de loger chez sa matresse, et d'y
vivre une demi-anne, comme il l'et installe dans un htel en
dpensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de
l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait
absoudre ces bohmiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand
malheur pour un de ces amants professionnels de n'tre pas n riche. Les
femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit
d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne
connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir
celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un
 mpriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien
vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts dsesprs que tenta sa
vieille matresse pour sauver cette tte charmante, comme disait
Racine. Si abominable que ft ce sclrat, malgr son crime et son
infamie, il tait rest pour elle _l'Amant_. Que dis-je? pour elle? Il
l'tait rest pour d'autres femmes, tmoignant ainsi par un exemple
aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mle d'une certaine
sorte exerce sur le fminin,--pouvoir que la pire ignominie dgrade sans
le dtruire! Je parlais tout  l'heure du pharmacien Aubert, cette
victime. Comparez, pour mieux apprcier la diffrence entre le faux
homme  femmes et le vrai, sa piteuse figure  la physionomie de
l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle _maestria_ dans ce
dernier! Quelle certitude! Quel frmissement de curiosit autour de lui!
Quelle fidlit dans le dvouement inspir! A l'heure prsente, je
gagerais que cet ancien courrier de _sleeping-car_ est pleur dans plus
d'un lit. On le revoit dans des rves, on bnit les nuits o il est venu
montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux--c'est
un respectable privilge que la libert de la presse!--ont cru devoir
donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait
valu ce nom prodigieux de chri magnifique ... de la part d'une de ses
inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux gorgeur d'enfants,
comme Mrime, comme Balzac, comme lord Byron....--O ironie de la gloire
qui confond dans les mmes triomphes le pur gnie et l'abjecte crapule!

N'exagrons rien et n'outrageons pas les femmes en prtendant que, pour
les sduire, il suffit d'tre un Alphonse doubl d'un Hercule. Pour ce
qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les
hommes  bonnes fortunes que j'ai bien tudis physiologiquement, tantt
avec envie, tantt avec dgot, toujours avec curiosit, huit sur dix
taient plutt nerveux que muscls, plutt minces et souples que
robustes et athltiques. Mais ils avaient tous ce fond de temprament o
gt la force vitale. Ils mangeaient et digraient suprieurement. Ils
avaient aussi cette indfinissable facult d'adaptation du mouvement qui
est l'adresse. Presque tous possdaient quelque talent tout physique:
bien danser, bien monter  cheval, bien jouer  la paume, bien tirer
des armes. En vertu de cette mme agilit corporelle, ils taient
admirablement habills, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en
occuper davantage. L'lgance qui distingue l'Amant professionnel ne
rside en effet ni dans la coupe d'un vtement ni dans le choix d'une
toffe. Elle rsulte d'une espce de grce animale qui ne s'apprend pas
et que les annes n'enlvent gure, tmoin le plus fameux des Amants de
ce sicle, le seul peut-tre qui ait cumul une existence d'homme
d'amour, d'homme de pense et d'homme d'action: Lamartine, adorable
sducteur qui demeura superbe d'allure jusqu' la fin, et  travers
quelles dgradations! Vous aurez beau tre habill, chemis, bott par
les meilleurs faiseurs, chapeaut, gant, cravat et blanchi  Londres,
manicur, mass, ras et peign par les artistes les plus en renom, les
femmes diront de vous, si vous n'tes pas n Amant, un simple: M.
X----, oui, il est trs soign. Et ce sera tout. Voil qui prouve la
profondeur d'un mot naf qui nous amusa tant, le spirituel pote
Franois C---- et moi, quand nous l'entendmes. Nous causions avec un
secrtaire de thtre d'une triste aventure: une comdienne distingue,
soudain ruine,  quarante ans passs, pour avoir confi toutes ses
conomies  un jeune coulissier dont elle tait folle. Il tait parti
avec les quatre cent mille francs, laissant l sa matresse, qui ne
porta mme pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage
avait pu duper de la sorte une femme de cet ge et de cette exprience:

--Ah! dit le secrtaire avec conviction, il tait dou!...

       *       *       *       *       *

Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si sduisants,
il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est
le tact. Mais le tact de l'homme  femmes est quelque chose de trs
particulier,--presque un organe, comme les antennes chez les
insectes,--presque un instinct, car l'ducation n'y ajoute gure. Cet
homme, par exemple, du premier coup d'oeil, juge exactement quel degr
de chance il a auprs d'une femme  laquelle il est prsent. Il sait
qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe  laquelle
il doit plaire et toute une classe  laquelle il ne plaira jamais, quoi
qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le mme
Andr Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: Celle-ci
est pour moi, celle-l, non.... Et, en pensant ou parlant ainsi, le
vritable Amant se trompe rarement. Il procde par intuition et par
analogie, un vertu de cet axiome:

VI

_Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et mme homme_.

Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus
mystrieux de sa rverie, o donc en trouver la ralisation vivante et
aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouv et prend un amant.
Cet amant ressemble bien  l'homme qu'elle rve, par quelques cts,
--par d'autres, non. Le jour o la femme constate cette dissemblance, le
charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une
constance, son infidlit une fidlit. Elle croira voir dans son second
amant l'homme idal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le
mme. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les
photographies des divers caprices d'une fille ou d'une grande
dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure tonn de la fixit de
ces mes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour  tour
et dgotes, mais toujours pour les mmes raisons. Le vritable homme
 femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son
entourage,--ses matresses l'ont renseign,--sait  un nom prs quels
amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas
eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit
pour savoir de mme ce qu'il peut et doit esprer. Il voit cette femme
deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathmatique 
quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou
malheureuse, occupe ailleurs et contente, lasse ou libre,--toutes
observations qui nuancent  l'infini la direction, l'intensit, la forme
et la marche de sa cour.

Dans cette cour mme, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par
des nuances encore, mais qui le diffrencient radicalement du _frleur_,
du _toucheur_, du _plongeur_, toutes varits de l'homme  prtentions
qui n'est jamais aim. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple,
une de ces indiscrtions de manires dont les personnages en question
sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter
trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance
sur un tabouret dans son soulier brod et son bas de soie  jour,
guigner d'un oeil allum une poitrine charmante et pencher la tte pour
en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes 
succs se livrer  ces vagues et puriles dlices, tmoignant ainsi
qu'ils n'avaient jamais eu une vraie matresse, par leur ignorance de
ces deux axiomes lmentaires en amour:

VII

_Toute caresse sans consquence risque de diminuer votre pouvoir sur une
femme_.

VIII

_Une femme passionnment prise peut seule pardonner une familiarit
physique devant tmoins. Encore en est-elle toujours un peu blesse_.

Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgr cet amour, ne le
redoutez pas, le familier, mais bien plutt le personnage parfaitement
lev, qui s'approche de votre matresse avec un visible respect, et de
vous avec des formes irrprochables. Observez son oeil discret et fin,
entre ses paupires un peu brides. Remarquez comme votre matresse, qui
plaisante si aisment, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une
nuance de srieux rien que pour offrir  celui-l une tasse de th.
Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitt 
endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse  l'veiller. Ce
qu'il y a de charmant avec M. N---- vous dira-t-elle, c'est qu'on voit
si bien qu'il sait que je suis  vous.... Je l'ai entendu, ce mot,
voici des annes, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-l,
et la prsence de plus en plus frquente de M. N---- chez votre amie,
sans qu'il semble faire aucun progrs dans son intimit,--vous pourrez
tre convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom,
court un trs grand risque, et convaincu aussi que vous tes en prsence
du vritable homme  femmes. C'est son procd. Avec lui, un _minimum_
de drame, de scandale et d'talage. Il n'opre qu' coup sr et dans le
tte--tte. Sur quoi, si vous appartenez  la catgorie des
combinaisons financires, ou mondaines, ou littraires,--il en est
de tous ordres,--c'est--dire si vous n'tes pas aim pour vous-mme,
soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour
demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui.
Si vous appartenez au groupe des faux hommes  femmes, ne luttez pas non
plus. Passez la main avec grce. C'est la seule manire de garder
l'amiti d'une ancienne matresse, quand elle vaut la peine qu'on reste
son ami. Si vous tes vous-mme un amant de la vritable espce, passez
la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe
d'une femme sans y avoir t encourag. Concluez-en que votre matresse
aguiche votre rival. Par consquent il faut dmnager, sous peine
d'essuyer tous les pltres de la petite maison o vous aviez nich votre
coeur et qui est en train de s'crouler. Malheureusement, ce passage de
main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose,
et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous
mettre  la porte. Elle ne veut pas que vous prvoyiez sa trahison et
que vous la preniez de vous-mme, cette porte. Et puis il arrive que
l'on aime encore au moment o l'on n'est plus aim. Tchez cependant de
partir, mme amoureux, en vous souvenant de ce principe:

IX

_Un bonheur qui a pass par la jalousie est comme un joli visage qui a
pass par la petite vrole. Il reste grl_.

Les amants suprieurs prfreront toujours le chagrin immdiat de
l'abandon  cette avilissante et indfinie douleur du soupon. Mais
toutes les supriorits sont rares, et la supriorit sentimentale plus
que toutes les autres.


       *       *       *       *       *


MDITATION IV

DE L'AMANT MODERNE


--Tu ne peux pas comprendre a, papa, tu n'es pas assez _fin de sicle_
[1].

Note:

[1] On se permet de faire remarquer qu' l'poque ou _la Vie parisienne_
publiait cette _Mditation_ (septembre 1888) et  plus forte raison
quand feu Claude Larcher l'crivait, ce mot n'tait pas devenu une
plaisanterie courante et aussitt banalis.--P.B.

Cette phrase ddaigneuse se prononait dans une salle  manger d'un
dlicieux appartement de la rue Franois-Ier, toute garnie de
tapisseries  personnages reprsentant des scnes d'auberges, d'aprs
Tniers. La mre du jeune homme qui parlait ainsi tait absente. Nous
achevions de djeuner, le pre, le fils et moi: le pre, grand et fort,
un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un _self made
man_, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une
immdiate hrdit de rudes travailleurs dans ses larges paules et son
teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant dj dans son torse
triqu, dans sa pleur, dans ses muscles appauvris, cette espce
d'puisement sans aristocratie qui se produit ds la troisime
gnration dans notre bourgeoisie issue de la glbe.--Cela n'empche pas
nos politiciens, qui se soucient du problme de la race autant que de
leur premier programme, de s'extasier sur la socit contemporaine et de
considrer comme un progrs l'universelle accession du peuple  cet
puisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au
passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les
familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que
de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.--Quand cette belle
phrase fut tombe de cette jeune bouche, le pre et moi, nous nous
regardmes, et nous devnmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que
ce gommeux, dvirilis dj, tait son fils; et moi, parce que j'avais
encore, en ces temps-l, l'observation amre, un des ridicules
pdantismes de l'poque, dont je ne suis pas assez guri. Nos, aeux-y
voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines.
Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle
tait si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet vid 
monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnte homme de
pre,--lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre
dans toute sa personne! Puis la formule tait excellente et digne de
faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle
pousse depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent
dans la dcadence nationale avec srnit, presque avec verve. Et moi,
sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande
espce des amants, distinguent l'amant actuel,  la date du jour et de
l'heure, je me souviens de l'aimable vid, et je l'entends qui ricane:
Non, ce n'est pas encore assez fin de sicle.... Ce n'est pas faute,
enfant dgnr, d'avoir regard  la loupe le progrs que le cancer
parisien a fait dans ton coeur. Hlas! Je devrais ajouter, dans nos
coeurs.

       *       *       *       *       *

Ce sont toujours les mmes qui sont Amants, disais-je ou  peu prs dans
la _Mditation III_, pour faire pendant au mot clbre: A la guerre, ce
sont toujours les mmes qui se font tuer. Or, ce qui constitue l'Amant,
par-dessous l'enguirlandage des thories romanesques ou cyniques,--c'est
le Sexe. Pour bien dfinir la nuance des sentiments que les hommes dont
l'amour est l'unique affaire prouvent auprs d'une femme, c'est leur
histoire sexuelle qu'il faudrait tablir. Un laboureur, nourri de lard,
de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre
jamais un livre, quand il est assailli par la pubert, comme une bte,
vers ses dix-huit ans, peut-il tre compar  ce que nous tions, vous
ou moi,  cet ge o notre innocence valait  peu prs celle d'un
capitaine de hussards? J'ai parl du lard, du fromage et des pommes de
terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques
amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est
la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respir. L'ouvrier qui
travaille le caoutchouc perd sa virilit par la seule influence du
sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du
phosphore. Voil deux cas extrmes d'un fait constant. L'hrdit
apparat aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la
fille d'un pre chaste et celle d'un pre qui a vcu, entre le fils
d'une honnte femme et le fils d'une femme galante; il y a la mme
diffrence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique....
Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine
 jouer le rle d'Amant, et suivons les tapes de sa sensualit, en
tenant compte de ces quelques rflexions qui ne sont qu'un commentaire
du vieil adage: _Totus homo semen est...._ lequel correspond  cet
autre: _Tota mulier in utero...._ Je laisse au lecteur le soin de
traduire ces deux petites formules  mes lectrices, s'il en est qui
aient pu supporter l'atmosphre de laboratoire rpandue  dessein sur
ces _Mditations_, pour en carter le public  qui elles pourraient
nuire.

Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixime anne. Des deux animaux
qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le
premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le
moment o d'ordinaire les parents mettent le petit garon interne au
lyce. Si le pre est occup, il a trop de soucis en tte pour suivre
l'ducation du fils. S'il n'est pas occup, il a trop de soucis encore,
entre le cercle et le thtre, les visites et ses matresses. Et puis,
o prendrait-il les lments d'une ducation qu'il n'a pas reue
lui-mme? Quant  la mre, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu
qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, trs fin
de sicle; et du jour o l'enfant cesse d'tre un joli objet qui
marche, une poupe  parer, pomponner, friser, dshabiller, rhabiller, 
quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode 
faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en
madone arrive  la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu
solide, change de sige: C'est Seldron qui l'a casse, s'crie
l'enfant. Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?... Ledit Seldron est
un grand et gros homme de quarante ans, taill en portefaix, qui a t
l'amant de la dame pendant plusieurs annes, et dont le postulant actuel
a la navet d'tre jaloux,--dans le pass. C'est des paroles  la suite
desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils
les entrailles de Mde. Et voil pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un
humoriste appelle les garonnets riches dont la vitrine est un coussin
de coup ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transform en un
potache qui,  dix ans, se lave  peine et mange ses ongles,  onze,
fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante  douze des
chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur
lui-mme et sur ses camarades quelques tudes pratiques de physiologie
compare.

Je ne voudrais pas les exagrer, ces vices du potache, ni leur donner
une importance plus grande que les intresss eux-mmes. Tous les pres
les connaissent, sinon toutes les mres, et comme ils continuent
d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Universit,--rservons
toujours les maisons religieuses, o la confession corrige tout,--ils
ont accept cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin.
D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de
mes confrres qui, dans leurs livres, ont paru s'intresser avec passion
 ce problme videmment grotesque:--la pudeur des enfants. Soit, le
potache perdra toute pudeur. Ds seize ans, il soignera quelque maladie
honteuse, de celles qui fournissent l'occasion  un concours de rclames
en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre
parenthses, une tonnante ide du cosmopolitisme galant des
Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela
l'initiera de meilleure heure  la vie. Il verra s'tablir autour de lui
des liaisons entre grands et petits, les unes lgres, d'autres
srieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement
de vers et de prose. Cela ne le prparera-t-il pas aux liaisons d'un
autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons
obscnes. Tant mieux, il est mr pour la caserne et le service
obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose 
toute la jeunesse, les futurs prtres y compris; et nos lgislateurs ont
oubli de se demander ce que reprsente de destruction sociale la
promiscuit militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il
s'agit d'abord de n'avoir pas une arme de prtoriens, n'est-ce pas? Le
collgien se livrera sur lui-mme  de vilaines pratiques. Ce sont de
petites malproprets qui passent, et puis, tes-vous sr que ce soit
mme vrai? La surveillance du collge est excellente, les matres
d'tude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Lgion
d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques annes pour assainir les
internats....

Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours
manqu, et je le dplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de
collgiens en tunique, au lieu de me fliciter sur la bonne organisation
de notre dmocratie qui assure  ces tendres lves un enseignement
vraiment rationnel, j'ai la malheureuse ide de voir leur pre en train
de s'amuser avec une catin, leur mre en train de rouler en fiacre avec
un amant, le pion qui les conduit en train de penser  une drlesse.
Eux-mmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint trs frais ni les yeux
trs nets, malgr l'introduction des _sports_ d'outre-Manche dans les
lyces, et au lieu d'attribuer la pleur de certains visages, la grle
structure de certains corps,  des excs de travail, au _surmenage_, je
me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur
Ch----, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'clater dans la
presse, au sujet d'un grave magistrat, mari, pre de famille, et qui
vers cinquante-cinq ans, s'tait dshonor par une de ces fantaisies
contre nature dont parlent les livres mdico-lgaux. Voil ce que c'est
que d'avoir t un polisson au collge.... me dit le docteur, ancien
camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les
mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de
vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que
l'branlement nerveux qui en rsulte n'est, en tout cas, jamais
inoffensif, et tend  produire la _crbration_;--il appelait ainsi
cette espce de dcomposition du cerveau et des sens qui, pousse trs
loin, aboutit  des troubles tranges. L'homme ne peut plus ressentir la
volupt que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme
ce vieillard, trs fin de sicle, qui exigeait de ses matresses
qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de cruse et
de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-mme,
costum en officier des pompes funbres, venait constater le dcs!
Enfin ce docteur pessimiste considrait les internats comme le poison de
notre classe moyenne franaise. Il me conjurait d'crire contre eux un
livre fond sur cette thse que presque toutes les nvroses ont leur
principe dans les dsordres rotiques, et presque tous ces dsordres
leur principe dans une mauvaise hygine morale  l'poque de la pubert.
Ce vieux docteur, par exemple, n'tait pas du tout fin de sicle. Il
me citait, avec une nave admiration, cette phrase des _Ides de madame
Aubray_: Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes
perdus. Il croyait  la mission de la littrature,  notre devoir, 
nous, crivains, de dire, plaisamment oui srieusement, ce que nous
pensons des maladies de l'poque, brutalement mme, s'il faut crier pour
tre entendu;--un tas de sornettes qui ne mnent ni  l'Acadmie du pont
des Arts, ni  celle des Goncourt, ni  la dputation, ni 
l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cnacles pris de l'art pour
l'art, ni  l'estime des rpublicains ou des ractionnaires, des hommes
du monde ou de la bohme, ni  rien enfin qu' faire rflchir les _gens
de bonne foi_. Il y a une amusante chanson du pote et philosophe Raoul
Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait  merveille:

    Quand nous partmes de Melun
        Nous tions un.
    En arrivant  Carcassonne,
        N'y avait plus personne....

       *       *       *       *       *

Il y a une grce d'tat pour les futurs amants,--et ils traversent le
lupanar scolaire sans trop s'y souiller,--parce qu'ils rvent de femmes
aussitt que l'instinct sexuel s'veille en eux. Mettons donc que
l'nervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et
suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de
beaux yeux, dans leur premire rencontre avec la Vnus naturelle.
Avouons-le tout de suite. Si la statistique des dflorateurs offre
quelques difficults  l'observation consciencieuse, celle des
dfloratrices est plus simple  dresser, et c'est dans les couvents de
plaisir, sous l'oeil protecteur de la police, que se fait la cueillette
de presque toutes ces jeunes virginits, si l'on peut donner ce nom 
des innocences dj fort entames;--des marguerites auxquelles il ne
reste plus qu'un ptale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans
le lyce de province o j'ai grandi, et le coin prs de la vieille porte
condamne, o nous nous complaisions par les heures de soleil. Les
vendredis matin,--nous sortions le jeudi,--il y avait toujours dans ce
coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,--celui
_qui y tait all!_... O? L-bas dans le faubourg. Nous nous montrions
la ruelle quand nous dfilons en promenade. Plus tard, je suis venu
achever mes tudes dans un lyce de Paris, et les confidences des
Richelieus  venir sur leurs premires armes taient exactement les
mmes. Ce qui diffrait, c'taient les secondes. Tandis que les pauvres
provinciaux continuaient de pleriner vers l'unique endroit de leur
ville o ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les
Parisiens, eux, commenaient  courir l'aventure. Durant l'anne de ma
rhtorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais
indfiniment dans un prau plant d'arbres si maigres. Un d'eux
entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui
rpondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littrature et
byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle tait maigre et ple
comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costume en homme.--Le
second tait l'amant d'une veuve quivoque, rencontre  une des
matines organises par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique
des collgiens....--Le troisime, le plus fortun, suivait une intrigue
pousse aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de
sa mre. Et son honorable travail consistait  me mnager  moi-mme une
aventure parallle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan
choua, parce que nous dcouvrmes que ladite cousine feuilletait dj
son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel tait le vertueux
objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant
 mme un pain doubl d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux
des pions et des inspecteurs chargs de nous surveiller. Je viens de
lire dans un grave journal, qu' aujourd'hui, dans les internats,
l'hygine morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menace qu'on le
dit.... Ils sont souvent gais, les journaux graves.

Pour rtablir l'quilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre
de gaiet voulue, j'en conviens, o j'essaie de rire, comme dit l'autre,
afin de ne pas pleurer. Rien que de penser  tant de misre humaine fait
si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines dcences est
une lchet. Marquons plutt les consquences de l'hygine sentimentale
et sensuelle que nous venons de dcrire sur le futur papillon d'amour
qui n'en est encore qu' la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces
premires expriences? Lui, peut-tre, mais non pas ses sens. Il y a une
mmoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indlbile que
le souvenir de nos dbauches nous suit dans nos plus idales amours.
C'est mme une des terribles formes de cette mystrieuse justice qui
veut que tout se paie tt ou tard, comme dans les banques bien tenues, 
un centime prs.--Comment nier Dieu quand on a constat cette loi qui ne
comporte pas d'exceptions?--Les consquences? C'est d'abord une atteinte
porte au bon quilibre du systme nerveux, dans l'ge de la formation
complte, atteinte d'autant plus profonde que le rgime sdentaire, la
respiration comprime, le travail forc, y ajoutent leur influence, sans
parler de la nourriture mdiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon
temps, la punition ordinaire, celle qui nous tait distribue pour un
mot dit en tude, un retard, un geste maladroit, tait la retenue durant
la rcration aprs le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du
collge avec des nerfs branls, et cet nervement sera pour sa vie
entire ce qu'est la premire prparation de couleur pour un tableau. Il
donnera le ton  toutes ses sensations, et  la fin c'est lui qui
reparatra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette
adolescence singulire, une fltrissure invitable de l'ide de la
femme, une perception trs prcise qu'elle est trs souvent une bte de
proie, et plus souvent encore une bte tout court. Il oscille en effet
de la fille qui l'exploite bassement  celle qui le corrompt par
gaminerie de vice, sans parler de la femme plus ge qui fait de ce
jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme
grandit, malgr ces causes diverses d'puisement, et il ne cesse pas
d'tre en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et
d'illusion, de dsir et de navet propres  son ge. Mais il en est de
l'me comme du corps. Ayez  dix-huit ans une maladie infectieuse, de
celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses
successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas
moins le virus dans le sang, malgr vos apparences conserves
d'adolescent  peine panoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et
contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que
clbrait une autre chanson compose par un tudiant sans prjugs. Elle
donnera, celle-l, une ide de ce que le jeune homme trouve d'aliment de
vie morale dans l'atmosphre de sa vingtime anne. Nous l'entendmes,
Mareuil et moi, dbite par cet tudiant  une table d'hte de la rue
Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa matresse. Et le
carabin roucoulait:

    Nous buvons dans le mme verre
    La liqueur de Van Swieten,
    Et nous nous partageons en frres
    Les pilules de Dupuytren....

Et la table de reprendre en choeur:

    Les pilules de Dupuytren!

Rsumons cette longue et mdicale analyse par un aphorisme trs simple:

X

_Le coeur d'un homme a toujours l'ge de son sexe_.

       *       *       *       *       *

Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au
sortir des secousses de la Vnus scolaire. Quel ge a-t-il, ce coeur,
dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose,  vous tous qui
constituez,  Paris, la lgion des hommes vraiment aims,-- vous,
clubman dlicieux qui avez dshabill des duchesses, inspir des
caprices aux plus lgantes des impures et got le charme du
raffinement le plus exquis dans le plus nouveau dcor de la grce
fminine;-- vous, artiste dj clbre, qui avez profit du libre asile
de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modles  ceux
des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur
buste ou leur portrait;-- vous, crivain connu, qui avez pass vos
annes d'apprentissage  mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de
brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant
mondaines;-- vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez mani
plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de mtiers
qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une
autre dans le dnombrement de ladite lgion. Et je la sais d'avance, la
rponse du lgionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double,
celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'ge, mais son
coeur, lui, touche  la cinquantaine. La fameuse _crbration_ prdite
par le docteur, et qui avait pour point de dpart l'nervement de
l'adolescence, est installe chez cet homme fait. Il peut avoir et il a
un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses
dents; c'est l'exprience qui date, et c'est les impressions reues.
Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont
travaill, qu'il lui faut, pour que son systme nerveux soit vraiment
excit, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames
intimes, un cre ragot de romanesque sclratesse qui morde sur son
imagination. Cet autre est trs fier que son cerveau ait acquis une
matrise complte de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa matresse
longuement sans perdre lui-mme la tte. Mais ce pouvoir, qui fait de
l'homme un virtuose de volupt, capable de mieux s'emparer de l'me et
du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possde a besoin
pour arriver au plaisir complet, mme s'il est amoureux, de quelque
chose d' ct qui est, suivant le cas, une corruption effrne ou une
innocence entire,--une _ide_ enfin. Il faut que cette ide fouette les
sens,  demi blass dans ce qu'ils prouvent, quoiqu'ils soient demeurs
intacts dans leur puissance de faire prouver,--anomalie singulire et
qui cre cette varit d'amants presque contre nature: des amoureux avec
libertinage.

Mais l'amant moderne n'est pas seulement un crbral, il est aussi, en
vertu de son exprience acquise, une espce d'analyseur inconscient;
autant dire qu'il prsente cette seconde anomalie d'tre un passionn
sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement pier dans le
geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le
baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a
trop vu le fonds et le trfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle
tonnante nouveaut dans le mensonge cette crature dangereuse et fline
est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit,
dans la franchise de l'instinct premier, la dfiance tue l'amour, et
l'amour cre la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique
avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comdie fameuse: _les
Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matire
 une autre comdie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupon_; car il
aime avec une partie de son tre, et il se dfie avec une autre, ce qui
l'amne souvent  des tats de malheur aussi compliqus que lui-mme. Je
me rappellerai toute ma vie un dner chez Voisin, en tte  tte avec ce
Raymond Casal dont j'ai dj parl. Aprs une histoire assez mystrieuse
avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il
changea de caractre en un an,--il s'tait lanc  coeur perdu dans une
liaison avec la terrible comtesse V----, et il en tait, de cette
liaison,  une priode affreuse. Il se savait tromp pour un parfait
drle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades
de la rue Royale jusqu' moi, une simple connaissance du monde. Nous
nous tions rencontrs l'un et l'autre, autour d'une table  th,  cinq
heures, chez la comtesse. Nous tions sortis ensemble. Il m'avait
demand: O dnez-vous ce soir?... d'un ton que je connais trop bien,
celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul  table, l'horrible peur
de l'pileptique pensant  l'accs prochain. Bref, nous nous tions
retrouvs au cabaret. Je n'avais pas manqu de lui parler de Colette, et
il en tait venu  me parler de la comtesse, sans la nommer, et en
dguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me
l'avait dpeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les bls
noirs. Il prenait aussi, vis--vis de sa dlicatesse  lui-mme, le soin
de mettre au pass toute une histoire que sa voix amre, ses yeux aigus,
la fbrilit de ses mains, attestaient actuelle et prsente. Et elle
m'a tromp, disait-il, et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais
pas le prvoir?... J'ai une thorie, voyez-vous, c'est qu'une femme
marie qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second
mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne
pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de
restaurant, du relev, de l'pic, du poivr en diable. Et ce que je lui
en avais servi, de cette cuisine-l! Si vous aviez vu ce qu'elle tait 
son dbut avec moi?... Mais voil, il y a un chercheur dans tout savant,
et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... H
bien! le coeur est si bte que je m'en suis tonn quand je l'ai su. Et
je me suis donn ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourn.
J'avais une espce d'atroce plaisir  penser aux caresses de l'autre en
la possdant, et surtout  la regarder me mentir.... Vous voyez que nous
nous ressemblons tous....

Je l'coutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosit
particulire qu'veillent les analogies d'me. Elles sont si rares! Il
m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos
jours:--quarante-deux ans, entran  tous les sports, bon escrimeur et
meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom trs parisien, celui
d'un des plus fidles snateurs de l'Empire, de la fortune, clibataire,
des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de
cet esprit qui va du mot profond  l'-peu-prs, il venait de me dire
cinq minutes avant,  propos de Mme Moraines et du baron qui la payait:
Tout tait pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes.... Et en
a-t-il eu, des matresses! En a-t-il charm et quitt, et peut-tre
aim!... Mais ce viveur combl est au fond un dsquilibr, un
malade,--et,  lui aussi, comme a tous ses confrres en amour, on
pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps
disait sur un romancier de gnie, fanfaron de dbauche, qui devait finir
tragiquement: C'est un taureau triste.--Cela vaut toujours mieux que
d'tre un boeuf, dit le romancier quand je lui rptai cette pigramme.
Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.


       *       *       *       *       *


MDITATION V

DE LA MAITRESSE


Mettons-le sous le microscope, ce mot _matresse_, comme nous avons fait
pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit
microscope, ce qui n'a jamais t le moyen d'y voir clair, et commenons
par oublier les heures ou je disais  Colette: Ah! chre, chre
matresse! C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot
de _matresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu
signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La
matresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen ge, mais descendue de
sa tour fodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine
main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte
que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi,
orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premires
comdies de Corneille--ces scnes trop peu connues de la _Vie
parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes:

    Ma matresse m'attend pour faire une visite!...

Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la premire fois
dans une cour d'auberge: Je m'avanai, dit-il, vers la _matresse_ de
mon coeur.... Ils ne s'avisaient pas, ces nafs jeunes premiers, qu'une
femme ft moins digne de leur respect pour leur avoir cd. Ils
dsignaient du mme terme soumis et passionn celle dont ils ne
baisaient que le gant parfum d'ambre et celle qui se donnait  eux tout
entire. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les
paniers, les mouches, les chapeaux  plumes--et la courtoisie!... Si
vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques
jusqu'au parbleu du brutal Camors, pratiquez un peu la simple
exprience suivante. Parlez  dix de vos amis ou camarades d'une femme
du monde souponne d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualits, si
elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sret de son
commerce et sa bont, sa fidlit dans les amitis et sa grce dans
l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle
un honnte homme de femme, et, sur les dix fois, vous obtiendrez la
rponse suivante:

--a n'empche pas qu'elle est la _matresse_ de M. Un Tel....

Et ce mot de _matresse_ aura des sifflements de crachat sur cette
bouche de moraliste. Il est vrai, si le dmon de l'ironie vous possde,
que vous pourrez aussitt vous offrir un petit spectacle assez piquant
en mettant le mme moraliste sur ses amours  lui, et ses lvres
prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase
suivante:

--Oui, mon cher,  cette poque-l, j'tais l'amant d'une trs jolie
femme, marie, et qui....

Moi, qui n'ai gard de mes anciens succs de mathmaticien au lyce
qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop
souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai
dduit cette vidente conclusion: dans notre socit contemporaine,
avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont
puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir  un homme
hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce gnreux sophisme
de la vanit et de l'gosme masculin me rappelle toujours le dialogue
chang entre Casanova, qui avait achet le titre de Seingalt, et
l'empereur Joseph II:

--Je mprise ceux qui achtent la noblesse, monsieur Casanova.... dit
l'empereur.

--Et ceux qui la vendent, sire? rpliqua l'audacieux Aventuros,--comme
l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant.

Quand un Parisien de 1888 soupire  une femme: Je vous aime, c'est
donc  peu prs comme s'il lui disait en termes prcis: Madame, je vous
invite  faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu' deux,
mais qui prsente, outre ses agrments intrinsques, cette particularit
qu'il me donnera le droit de nous considrer, moi avec la plus bate
satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mrit des mpris....
Et voil une premire dfinition du mot _matresse_  inscrire dans le
dictionnaire galant:

DFINITION A (ct des hommes).

_Matresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme fltrit la
conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner  lui ou 
quelqu'un de ses semblables_.

       *       *       *       *       *

Les optimistes qui croient au progrs pourront voir dans ce sentiment la
preuve d'une quit suprieure. En pensant ainsi, diront-ils, l'homme
moderne se rend justice.... Quant  moi qui suis ici poux faire mon
mtier d'analyste, je n'apprcie pas, je constate,--suivant la formule
consacre.Je continue  tenir ce mot de _matresse_ sous le microscope,
et, aprs y avoir reconnu cet absolu mpris de l'homme pour la femme qui
aime, j'y constate un mpris gal de la femme ... vous croiriez pour
l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de
la Parisienne se fait aussi ddaigneuse, aussi insultante pour prononcer
la mme petite phrase....

--Mme X...? Ah! oui, la _matresse_ de M. Un Tel....

Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune
svrit  l'gard des amours illgales. Mais, quand un homme et une
femme affirment la mme ide dans les mmes termes, on peut tenir pour
certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis
que chez l'homme le mpris pour la matresse--pour la sienne et surtout
pour celle des autres--suppose comme arrire-fonds cette haine sauvage
du mle primitif retrouve chez le civilis de dcadence,--le mpris de
la femme n'est presque toujours qu'une comdie d'envie, des plus
divertissantes  regarder. Commenons, pour bien en comprendre
l'origine, par reconnatre cette vrit que, si l'Exclu mle est 
l'tat de colre permanente contre tous les amants, cette colre
devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du dlire, quelque chose
d'innom qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur siffl pour un
auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le
vingtime mille d'un conteur en vogue. L'Exclu mle,  quelque
catgorie qu'il appartienne, mme hideux, mme pauvre, trouve toujours
de quoi offrir de temps  autre une lippe de chair frache  sa
sensualit, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se
prsentent les aimables menteuses prtes  lui jouer la comdie de
Semblant d'amour,--ferie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu
offrira de billets de banque, avec trucs et apothose.... Mais l'Exclue
femelle, que lui reste-t-il pour tromper son apptit d'tre aime, si
cet apptit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui
ne peut pas dire comme une drlesse mridionale que j'entendais crier
dans le jardin des Folies-Bergre, avec un accent de Marseille: Pour la
tte, je ne dis pas, mais pour le corps, elle prononait _corpsse_, 
moi la pige!... la laide absolue et qui se sait laide, o
trouvera-t-elle l'homme dispos  lui mentir,  roucouler avec elle ce
duo de Romo et de Juliette vers lequel la pauvre bille comme un
pharmacien sans clientle vers la prochaine pidmie? Il ne se tient pas
march de mles  tant la sance comme il se tient march de femelles au
tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe
aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes,
plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il  l'Exclue? Si
elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard,
espce d'association froide et triste, avec tromperie assure ds la
premire grossesse. Est-elle fortune? Elle se payera le luxe d'un mari
joli garon qui, lui, s'offrira aussitt de belles filles avec l'argent
de la communaut. De quel regard une femme, ainsi pouse pour son
argent, caresse  peine, par devoir, nglige des annes durant, et
jamais, jamais courtise, peut-elle bien accueillir l'entre dans un
salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beaut, de bonheur,
et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grce
de ses yeux lasss et celle de sa parure, dans son port de tte et dans
ses gestes, cet air aime si perceptible  toute la gent fminine?
L-dessus un indiscret montre  l'Exclue un homme jeune, lgant et
robuste.... C'est l'amant de cette dame, insinue-t-il. Si l'envie,
cette passion faite avec le rsidu de nos esprances dues, de nos
gosmes froisss, de nos ambitions rentres, n'inondait pas de fiel le
coeur de la laide, ce serait  se prosterner devant elle comme devant
une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux  ces hommages!--La
frnsie de l'Exclue n'a de suprieure  cette minute que celle de la
femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son pass
ironiquement voqu devant elle dans la personne de la nouvelle arrive.
Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisime, celle
de la femme que le beau jeune homme a dlaisse il y a un an. Et voici
les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:

--Si vous croyez que les honntes femmes n'ont pas eu, elles aussi,
leurs tentations? dit l'Exclue aprs avoir exprim son horreur profonde
pour la _matresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnte
femme, n'ayant  se reprocher que la calomnie, la mchancet, l'avarice,
la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers
pchs mortels qui n'ont pas besoin de complice.

--Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tte les hommes
d'aujourd'hui,  aimer des cratures qui s'habillent et s'affichent
comme des cocottes?... C'est la beaut vieillie qui parle. Elle a fini
par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir
plus tre franchement sensuelle.

--Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi
quand on se permet tout?... glapit la supplante, qui oublie de bonne
foi  quelles tranges complaisances elle a consenti pour retenir son
ancien amant.

Ces scnes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas
cette seconde dfinition du mot _matresse_:

DFINITION B (ct des dames).

_Matresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme fltrit les
personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais
ou ne veut plus faire avec elle_....

       *       *       *       *       *

et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?

XI

_Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honntes femmes.
Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au
reste de la corporation_.

XII

_Les femmes les plus galantes deviennent sincrement vertueuses quand il
s'agit de condamner leurs rivales_.

       *       *       *       *       *

Sincre ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mpris combin du sexe
fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette
dernire l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et
l'amour lui reprsente, malgr tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se
croit faite. Ce qui revient au mme. Comme les lois ne lui permettent
cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se
chargent d'empcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du
mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou
de dsordre--trs diverses, dans les _Mditations VI_ et _VII_. Avant
d'aborder ce problme: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en
sommes  la considrer, cette femme moderne, dans ce qui prcde la
faute, c'est--dire dans l'ide qu'elle s'en forme. Or, comme cette ide
est en grande partie le produit de l'ducation, nous arrivons  un
chapitre dlicat et qui devrait faire pendant  notre tude sur le
dveloppement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du
dveloppement de ce mme instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici
c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abme. Un mdecin
doubl d'un confesseur n'arriverait pas  bien dfinir les causes de
toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny
appelait:

    ...l'enfant malade et douze fois impure....

tant la vie d'une fille de dix-huit  vingt ans, de nos jours et 
Paris, comporte de contrastes indchiffrables. C'est un mlange
dconcertant d'ignorances relles et de divinations anticipes, de
virginit intacte et de prcoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une
jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa
mre soupire: C'est un ange, et qui lit _Faublas_  l'insu de cette
mre bate, jusqu' la fille trs _fast_, comme disent les Anglais, la
gavrochine si finement dessine par Gyp, et cette gavrochine est
quelquefois une Agns avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai l
non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies
un peu partout et classes dans un portefeuille sous ce titre bizarre:
_Bocaux_,--par une irrvrencieuse allusion aux trs rels bocaux o les
naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue
qu'en passant la revue de cette collection trs incomplte j'y rencontre
fort peu d'orvets dsarms ou d'innocentes couleuvres, mais un grand
nombre de redoutables vipres, si bien qu'aprs avoir plaint sincrement
les femmes en songeant  l'Amant que leur fabrique cette usine 
nvroses qui est la civilisation actuelle, je me prends  plaindre cet
Amant en considrant la femme que lui prpare la mme usine. Henri Heine
disait du chevalier aime de la fe Mlusine: Heureux homme, dont la
matresse n'tait serpent qu' moiti ...--mot de circonstance s'il en
fut et qui me ramne  mes bocaux. Voici, au hasard quelques
chantillons de ce muse contemporain:

_Peuple_.--Eugnie V----, dix-sept ans, ouvrire. Rencontre rue
Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue
que borne d'un ct le long mur du jardin des frres Saint-Jean de
Dieu,--_les frres sergents de Dieu_, dit mon domestique Ferdinand. De
l'autre ct, c'est des maisons antiques, tasses, comme ventrues, avec
des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de
marchands de vins au rez-de-chausse. Eugnie, en cheveux, court sur le
trottoir. J'tais avec un de mes amis  causer de Stuart Mill.... Elle
ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire
clate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrte pour nous
rpondre, et, appuye contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de
ce papier, une ctelette de porc avec des cornichons, et la voil qui
commence de djeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui
luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage  la fois
dlicat, fan et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un
atelier,  deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure
devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un caf du
boulevard des Invalides, o mangeaient autrefois des confrres, employs
 l'Instruction publique. Je lui avais trouv cette enseigne: _Aux
Affres du clibat_. Eugnie demande des escargots et du vin blanc, et
elle entame ses mmoires, comme Maria la sage-femme, dans le _Journal_
des Goncourt. Elle est ne  deux pas, rue Saint-Romain, d'un pre
menuisier et d'une mre repasseuse. Cinq enfants. Le pre battait le
tout: mre, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela
gaiement, et aussi que ce pre est mort, qu'elle est maintenant avec sa
mre, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garon de sa
maison qui l'a attire dans sa chambre, un dimanche que la mre et les
soeurs taient absentes.--Et voil comme a s'est fait....--ajoute-t-elle;
et de rire encore et de boire. Elle a des mains piques aux doigts, des
bottines cules, les plus jolies dents du monde.--Quand j'aurai un
chapeau, dit-elle, j'irai  Bullier ...--et ses yeux brillent. Je
vois d'avance le commis de nouveauts ou l'tudiant qui la ramassera l.
Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux
brillent davantage, puis un clair de dfiance y passe.--C'est une
pice fausse?--dit-elle, moiti figue et moiti raisin. Elle la mord
pour prouver le mtal, puis elle ajoute: C'est que les hommes,
voyez-vous, je sais, c'est tous des _mufles_ ...! Et elle repart pour
son atelier en gmissant:--Ce que j'aimerais _louper_ ...--puis, avec
son sourire gamin: --Au revoir.... nous dit-elle en courant le long du
trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots
vids, du vin de Saumur aval et de son histoire raconte.... Et voil
le point de dpart d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans
un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergre ou un Eden
quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit htel  la
maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire,  celle-l,
que le mle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, dj
perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par
lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans prs, rsuma son opinion
sur l'homme en ma prsence. Elle tait avec une de ses camarades devant
la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase
profonde: Aprs tout, il ne leur manque que de l'argent!...

       *       *       *       *       *

_Petite bourgeoisie_.--Mathilde M----, dix-huit ans, assez grande, trs
mince, brune, un peu trop ple, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a
trs noirs. Le pre est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille
francs  dpenser par anne dans le mnage. Deux enfants: cette fille et
un fils qui est boursier dans un lyce de province. La petite a tudi
pour tre institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours
nouvellement fonds, et pass tout ce qui peut se passer d'examens. Ils
sont un peu mes parents, de trs loin, et je vais dans la maison  cause
d'elle, qui me prsente un produit curieux des nouvelles ides sur
l'ducation des filles.--Je la crois typique, sans en tre absolument
sr. Mais c'est l'cueil de toutes les observations. O finit le cas? O
commence la classe?--Elle a beaucoup lu, sans mthode, juste de quoi se
munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son
pre est un dgustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi
jur des prtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs
sincre, que lui laisse au coeur une destine manque de fonctionnaire
pauvre. La mre, faible et veule, se cache pour aller  la messe. Quant
 Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:

--Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?

--Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du
coin, lui rpondis-je. J'ai fini par trouver que c'tait l'hypothse
la moins absurde qu'on ait encore imagine pour expliquer le monde.

--Vous vous moquez de moi? fit-elle en riant.

--Pourquoi cela?

--Voyons, ajouta-t-elle en haussant les paules, _est-ce que je ne
sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu_?...

Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui
chappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue,
me prouvent qu'elle et son frre ont ensemble des causeries au moins
singulires. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que
toutes ses associations d'ides se rapportent au faux Paris des journaux
du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la
mdiocrit, elle rve premires et monde. Elle a des anecdotes sur
tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de
quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est
pour cela que les pdants de la jeune critique, naturaliste ou autre,
les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer  donner
des leons, ou prendre un mari dans le got de son pre. Mais ses
toilettes, dj prtentieuses, ses yeux sans innocence, son menton
volontaire, annoncent que, dans dix ans, leons et mariage seront trs
loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,--de la pire espce,
celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie rgulire. Une fois le luxe
atteint, ces femmes-l vont  la chasse de l'homme qui les pousera,
avec la frocit du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles
pas, elles, un nom honorable  scalper et  pendre  leur mocassin,--un
tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?

       *       *       *       *       *

_Bourgeoisie riche_.--Marthe et Juliette R----, deux soeurs, dix-huit et
dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de
rente. Mais les R---- sont atteints de la maladie de la rception, et
ils ont tant dpens que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient rduits
d'une fire moiti. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui
courent aprs l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit
htel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dners en
soires et de visites en sauteries. A ce rgime, les deux petites, qui
avaient dj le temprament chtif de Parisiennes issues de Parisiens,
sont devenues maigriotes, avec ce teint  demi fan qui joue la
fracheur aux lumires. Et une conversation! Leurs parents et les amis
de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles  des
liaisons mondaines, relles ou imagines;--le cercle des dames, autour
de la table  th de leur mre, a tant de fois oubli qu'elles taient
l;--leurs compagnes de jeunesse dj maries leur ont dtaill tant de
confidences, qu'il ne leur reste plus rien  savoir de l'amour que sa
brutalit physiologique. C'est des estomacs aussi uss dj que leur
innocence, des tempraments tout en nerfs  qui le mdecin dfendra la
maternit ds le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du
papier  leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait
partie d'une vie lgante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille
se marie pour aller dans les petits thtres, dpenser de l'argent sans
compter, sortir seule et lire de dangereux livres,--nos livres,
hlas!--a, c'est pour quand je serai marie.... m'a dit Marthe
l'autre jour en me parlant d'un roman  scandale. Elles savent ce qu'il
faut croire des svrits du monde pour l'adultre, tant donn qu'elles
ont pass leur adolescence  voir leurs parents accueillir d'un sourire
et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique,
mais aussi peu maris que possible. L'autre jour, comme une visiteuse
entrait chez la mre avec son petit garon, qui passe pour tre le fils
d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux
lvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette
histoire, je le vis  son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle
comprit que je dmlais le fil de sa pense. Toutes deux auront une trs
petite dot. On les mariera richement  des parvenus en mal de
relations.--Dans dix ans, si le dgot d'observer de pareilles misres
ne m'a pas chass  jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du
fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans
Paris quelque garon de vingt  trente ans qui dort tranquille et dont
la destine est d'tre l'amant d'une de ces deux _rossinettes_-l.
--Pauvre diable!

       *       *       *       *       *

_Grand monde_.--Charlotte de Jussat-Randon....--Ici j'ai un
renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins prcis.
D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugnie, Mathilde, Marthe et
Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant
d'exemples pour dmontrer que d'lever des enfants sans Dieu, sans
milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphre du monde
actuel, quivaut  prparer des prostitues implacables, des adultres
dsquilibres, des spares dangereuses, enfin le formidable dchet de
vertus fminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus
avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garons.
Et je prfre achever cette analyse par quelques rflexions que je
soumets aux commentaires du lecteur:

XIII

_Quand une femme se donne  un homme, ce dernier, s'il tait poli,
enverrait ses cartes au pre et  la mre de sa nouvelle matresse, en
crivant au-dessous de son nom, comme il sied: Avec mille
remerciements. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit_.

XIV

_Lorsqu'une femme qui est mre prend un amant, c'est presque toujours
comme si elle en donnait un  sa fille.

N.B.--Cet amant n'est pas toujours le mme_.

XV

_La moralit d'une femme de trente ans, c'est la moralit de ses
dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlev: o-x (zro moins quelque
chose). Il y a des formules d'algbre dans ce got-l._

XVI

_Un pre est ravi: Ma fille, dit-il, n'a jamais lu un roman. Mais il
la laisse causer sans contrle avec son frre qui arrive du lyce, ou
s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais
livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothque. Ils vont et
viennent dans les rues, relis en tunique ou en robe demi-longue._

XVII

_Des virginits sans innocence,--c'est le tour de force de notre
civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises
laissaient derrire eux des innocences sans virginit. Il y a progrs
indiscutable dans la dlicatesse des procds_.

XVIII

_Quand la socit moderne a bien convaincu une femme, par le thtre et
par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et
par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans
l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une
charpe, de sacrifier cet unique bonheur ...  quoi? A la commodit d'un
homme qui a tran quinze ans chez des drlesses; aux hypocrisies d'une
coterie de femmes dont quelques-unes ont rti tous les balais et la
plupart des autres regrett de n'avoir ni balai ni feu;--le tout pour
obir aux injonctions d'une loi fabrique, entre deux pots-de-vin, par
des lgislateurs, qui reprsentent une majorit d'inconscients et dont
neuf sur dix ont pass leur vie  renier leur programme. Tel est le
mariage civil dans toute sa noblesse, gte jusqu'ici par le mariage 
l'glise qui lui succde. Mais cette tache tend  disparatre. Les loges
veillent_.

XIX

_Un des plus tonnants cynismes de l'homme consiste  prtendre que la
faute de la femme est pire que la sienne,--parce qu'il peut en rsulter
des enfants,--comme si, entre une matresse qui devient enceinte et
l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus lgre diffrence de
responsabilit. Notons pourtant cette diffrence que pas un amant sur
cent n'irait  un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de
subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'ducation
nouvelle et sincrement laque, comme disent les programmes
lectoraux, nous promet une gnration de femmes qui,  vingt ans,
sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-l, il ne restera
plus qu' trouver un troisime sexe,--pour faire des enfants_.

XX

_La rencontre de deux dgots et le duel de deux dpravations, voil ce
que les progrs de notre poque, si trangement ignorante des lois de la
vie intrieure, sont en train de faire de l'Amour, hauss par le
Christianisme jusqu'aux sublimits de la religion! Il en sera de cela
comme du bordeaux moderne, o il entre de tout, except du vin. Il
entrera aussi de tout dans cet amour,--except de l'amour_.


       *       *       *       *       *


MDITATION VI

DE LA MAITRESSE (_suite_)


Pour quelles raisons, sachant  quels dangers elle s'expose,  quelles
dceptions probables,  quelles angoisses certaines, une femme de nos
jours prend-elle un amant? Ce problme, pos dans la mditation
prcdente, m'apparat  cette minute comme aussi insoluble que celui de
la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel
amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commence
un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficult d'arriver  la
dcouverte de la loi gnrale dans le plus individuel des sujets. Et je
me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseign par un philosophe
andalou dans des circonstances particulires. Ce philosophe exerait la
profession de cocher et de guide tout  la fois. Il nous montrait,  un
de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et  moi, les Murillos de la
cathdrale de Sville. Il tait de noir vtu, fort malpropre, avec un
teint de cigare, des bottes cules, peu de linge; mais quelle bouche,
d'une ironie et d'un dsenchantement incomparables! Lord Herbert savait
l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit
quelques mots qui le firent sourire, tant  jeun et lucide, ce jour-l,
par exception.

--Devinez ce que le drle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit
amateurs de beaut, nous prsenter  quelque beaut vivante, notamment 
une jeune fille qui est l, prs du quatrime pilier  gauche, avec sa
mre.

Je regardai dans cette direction, et j'aperus deux formes de femmes en
train de prier, ou de s'venter sous la mantille, deux types dignes de
Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pleur
chaude, et la mre, si maigre, la bouche rentre, les prunelles
flambantes de cupidit. Le mtier habituel de ces deux cratures et de
notre cocher-guide tait trop vident. Mais j'avais ds lors un sinistre
got  voir l'infamie humaine panouir devant moi sa hideuse fleur; et
je dis  mon compagnon, qui se prparait  congdier le ruffian avec les
honneurs dus  son rang:

--Causons plutt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous
faire une proposition pareille dans une glise.

--Il dit que a vaut mieux que dans la rue, me rpondit l'Anglais,
traduisant la rplique du personnage et souriant de nouveau,--malgr
lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un
arrire-fonds de respectabilit.

--Demandez-lui quel ge a sa protge et si elle est vierge,
insistai-je, esprant une rponse singulire.

--Il dit qu'elle a dix-sept ans, rapporta de nouveau mon ami, mais,
pour la virginit, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu
que la Giralda est vierge....

Cette tonnante image emprunte  cette gigantesque figure de mtal,
girouette mobile  la cime du beffroi de la cathdrale, nous donna cette
fois,  tous deux, un franc accs de fou rire, d'autant plus que le
sclrat continuait de conserver sur son visage un srieux
d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous tudiant, la profonde
attention du chasseur qui guette le gibier.

--Dites-lui, repris-je, que la mre ne consentira certainement pas au
march; elle a une physionomie bien svre.

--Il rpond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.

--Demandez-lui quel genre de vie mne la fille.

--Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est trs honnte, et que
si nous n'tions pas des trangers, nous n'arriverions seulement pas 
lui baiser la main....

--Voil une singulire moralit, m'criai-je, dcouvrant le fonds de
Prudhomme que, nous autres Franais, nous portons tous dans le coeur. Et
comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation,
le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oublie:

--_Cada persona es un mundo_.... Chaque personne est un monde.

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour  l'htel,
avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine
de _toreros_  la veste courte,  la cadenette releve, au menton ras
et verdtre, aux breloques normes, et nos griseries de la nuit, o nous
mangions de la _pescadilla_, en buvant de _l'amontillado_, avec des
filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de
gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Sville m'est
revenu trs souvent au cours de mes travaux, pour me dcourager des
classifications prcipites. Essayons pourtant celle des matresses, en
cartant d'une manire absolue les distinctions tires de l'ordre
social, en supprimant bien entendu le ct pcuniaire et intress, en
accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse
bouleverses par les hasards et les complexits de la vie, et posons
cette hypothse que les femmes se distribuent, par rapport  l'amant, en
trois groupes: celles qui se donnent par temprament, celles qui se
donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des
raisons de tte. Bien des contradictions restent possibles: telle femme
aura t comdienne et crbrale avec vous, qui sera dans cinq ans
amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les
deux. Telle autre aura calcul avec tel homme au point de lui dire le
mot presque naf de Mme Ethorel  mon ami Casal,  propos du pril que
la jalousie du mari leur faisait courir: Si tout se dcouvre, au moins
que je ne le sache pas!... et, avec vous, elle aura tous les abandons,
tous les courages de la passion sincre. Mais c'est comme dans la
nature: de ce que certaines plantes insectivores sont  la fois des
animaux et des vgtaux, il ne s'ensuit pas que le monde vgtal et le
monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espces
de matresses se mlangent parfois dans la mme crature, il ne s'ensuit
pas que ces espces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits
qui me semblent caractriser cette diversit dans ces trois domaines du
temprament, du coeur et de la tte.

       *       *       *       *       *

 1.--_Le temprament_.

La femme  temprament est beaucoup plus rare dans nos races fatigues
que notre fatuit masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie
ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond
souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernire devrait tre
range parmi les crbrales, s'il en fut. Il y a un dialogue lgendaire
entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des
camarades vous vantent les flicits dont ils enivrent leurs matresses:

PREMIRE FILLE.--Un homme, a te fait plaisir,  toi?

SECONDE FILLE.--Toujours au moins deux fois.... (_Silence_.) Quand il
me paye et quand il s'en va.

Mais, rare ou frquente, elle existe, cette femme  temprament, et elle
peut se dfinir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de
l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de
fois un monsieur vous dire: Moi, quand j'ai t huit jours sage, j'ai
mes ides toutes brouilles. Mettons quinze jours, mettons un mois,
mettons-en deux, pour n'tre pas trop dupes des vantardises. La femme 
temprament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie infrieure
et comme spare,  ct de la tte, en dehors du coeur. Elle se
prsente d'ordinaire sous deux types trs diffrents: la plantureuse et
la consume.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans,
presque trop grande, dj un peu forte, avec beaucoup de gorge, des
paules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez
observe  table, vous aurez constat qu'elle est sobre, quoiqu'elle
mange avec un rel apptit, mais seulement les plats trs sains. Elle a
dans ses yeux plutt petits, dans son nez droit  base large, dans sa
bouche plutt paisse, dans son menton carr, quelque chose de la
faunesse, et un rire qui dcouvre des dents serres, blanches et solides
comme des dents de bte. C'est une trs grande dame, avec un blason qui
remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe o,  une
table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un thtre borgne ou
dans un tripot lgant, elle saurait tre  son aise, et, pour peu
qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontre au
moment d'une grande peine, aprs une mort, par exemple, vous aurez
observ en elle une sensibilit analogue  celle des gens du peuple,
simple, vraie, mais qui n'empche pas la forte pousse animale de
continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son pre,
s'assied  dner et mange de grand apptit, les yeux en larmes, le coeur
gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme  temprament,
rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a
trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit
Ren Vincy pour confident de ses chagrins, l'entrane un jour dans sa
chambre  coucher, pousse le verrou et lui dit: Ren, nous avons un
quart d'heure.... Le pauvre Ren, qui aimait toujours ailleurs et qui
avait la navet d'tre fidle, se conduisit comme le lgendaire Joseph,
ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: a m'aurait
pourtant fait bien plaisir.... Signe particulier, en effet, ces
femmes-l n'ont jamais de rancune. Elles n'ont gure de dpravations non
plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain o elles
n'abordent que par hasard et sans s'y arrter.

Avec la seconde espce de femme  temprament, celle que j'ai appele la
consume, les pires dpravations sont au contraire possibles. Celle-ci
est mince d'ordinaire et de mine dlicate, avec un visage dont le haut
est parfois idal; mais la bouche, renfle, ourle, aux coins tombants
et volontiers triste, contraste d'une faon inquitante avec ce haut de
visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la
force vitale et la sensualit, il semble que chez la consume la passion
soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme
romanesque et quelquefois une femme  principes, mais que les sens
tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Mme honnte,
elle a du got pour les beaux hommes, trs grands et trs athltiques,
comme la plantureuse a du got pour une certaine espce de personnages
trs bruns et trs maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe
jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consume
vertueuse que j'aie connu tait la patronne d'un caf de peintres, situ
pas trop loin du Luxembourg, et dcor par les habitus de pochades
rembranesquement enfumes. Elle se tenait, mince, immobile et ple,
derrire le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses
clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les
garons de caf taient toujours des hercules, dignes de prendre place
dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais,
en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_,  observer les yeux dont la
jeune femme suivait les alles et venues de ces gants, en train de
servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en
tremblait sur les additions. C'tait le brlant trpied de la sibylle,
que la banquette de cuir o se tenait la pauvre enfant, qui finit,
devenue veuve, par pouser un des gants. Elle fut ruine par le bel
homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drle la lcha;
elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misrable, cette
anne-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrre, rest dbiteur
de quelque trente francs au petit caf. Nous causmes, et, me parlant de
ce second mari, qui l'avait mise sur le pav:

--Ah! dit-elle, si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!

Cette constance est rare chez la femme  temprament, et trs frquent
au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la
soudainet avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une
anecdote que j'aimerais, celle-l,  croire authentique, car elle serait
trs significative de cet garement subit et irrsistible o le caprice
physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma
rfrence: elle me fut conte par Andr Mareuil  l'poque mme, et
pourquoi suspecter sa vracit? Il tait all, vers la fin de mai, dner
 la campagne chez un musicien trs connu. Il se trouve  table  ct
d'une trs jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare
distinction de facture, et notoirement lie avec un des bons sculpteurs
d'aujourd'hui. Andr, qui savait cette histoire, ne pense mme pas 
faire la cour  sa voisine. Il lui avait t prsent dix minutes avant
le dner. C'tait une frle et gracieuse personne, avec des cheveux
chtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondment correct
et convenable, n'et t la bouche trs rouge, trs large et trs
sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'Andr lui parlait, un
trouble si trange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient
sur le jeune homme, que ce dernier, trs habitu aux aventures rapides,
osa parler  cette femme, d'abord avec familiarit, puis avec audace. Le
soir mme, en rentrant  Paris, elle venait chez lui. A une heure du
matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put
s'empcher de mentionner  sa nouvelle matresse l'amant en titre. Cette
curiosit absurde tait invitable.

--Depuis combien de temps as-tu cess de l'aimer? lui demanda-t-il.

--Mais je l'aime toujours.... rpondit-elle.

--Pas d'amour, en tout cas?... insista Andr.

--Si, d'amour, fit-elle, et profondment.

--H bien! Et moi, alors? interrogea-t-il avec la brutalit de l'homme
qui vient d'enlever une femme et qui la mprise. (Voir _Mditation V_.)

--Ah! tais-toi, dit-elle, tu ne comprends pas.... Tu me fais du
mal....

Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisime, un
quatrime. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espce de
liaison o elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque
affole. Et  chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette mme
curiosit, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait
infiniment,-- parler de l'autre, et toujours la jeune femme rpondait
comme la premire fois:

--Je l'aime.

--Et moi? recommenait-il.

--Toi, ce n'est pas la mme chose, rpliquait-elle avec cette
tristesse qui semblait dmentir l'emportement des caresses de tout 
l'heure.

--Mais s'il te fallait choisir?...

--Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi,
autrement....

--Sais-tu que tu as un coeur monstrueux? lui disait-il.

--Je ne sais pas, faisait-elle en haussant les paules, c'est mon
coeur....

--Evidemment, concluait Mareuil aprs m'avoir rapport ce bizarre
dialogue, je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire
que les sens tout seuls ont par eux-mmes quelque chose de hideux,
ajouta-t-il aprs un silence et d'une voix devenue srieuse, car elle
finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....

Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est
celle que la femme  temprament doit produire presque toujours sur le
civilis de nos jours, tel que nous l'avons tudi. Il est trop loin de
la sant pour comprendre le naturel de certaines ardeurs paennes, trop
fatigu pour les partager, trop affin pour ne pas rpugner  la
sensualit simple et franche. Ce mme Mareuil, qui a le mot empoisonn,
disait d'une autre femme  temprament, une comdienne un peu forte et
qui venait de partir pour Madrid: Elle est alle chercher un
_Vachador_.... Plantureuses ou consumes, ce qu'il faut  ces femmes,
restes toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part la
candeur de l'antique animal ... c'est le Franois Ier aux
larges paules,  la bouche humide, au nez gourmand, aux apptits joyeux
comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, 
l'nerv dont j'ai racont l'histoire sexuelle. Si elle est honnte et
qu'elle ne soit pas mre, la voil qui sche dans la solitude d'un
demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gtent, son
teint se congestionne. Celle qui tait ne pour devenir une adorable
bacchante se fane dans la fivre inutile de ses instincts comprims.
C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller  ses
instincts, la voil devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord,
parce qu'elle veut tre aime au sens rel du mot, ce qui reprsente un
_sport_ un peu dur pour un homme dj entam par une hrdit douteuse
et des expriences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que
c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers
sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe
ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a tromp, dit-on, ce dlicieux
Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus
douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos
jours, aussi merveilleusement outill pour la jalousie qu'il l'est peu
pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe
pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie,
pour qui la cristallisation  propos d'une femme se dessine par un: Que
va-t-elle me rapporter?... En est-ce assez pour conclure que la thorie
pose au dbut de ce livre sur le duel forc entre les deux sexes se
trouve vrifie avec cette premire classe d'amoureuses,--celles qui
pourtant ne demandent  l'homme et ne lui offrent que le plaisir des
sens, ce plaisir qui rend l'me si bonne, dit le proverbe,--si cruelle,
dit l'observation?

       *       *       *       *       *

 II.--_Le coeur_.

Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces
derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il
faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginit
sensationnelle. Il consiste  soutenir qu'elles taient,  l'poque o
elles ne vous connaissaient pas, la Galate d'avant Pygmalion, la statue
de marbre o rien ne palpitait. C'est vous qui les avez veilles, vous
 qui elles doivent la rvlation d'elles-mmes. Comme la plupart des
mensonges dbits par ces fines et subtiles personnes, cette allgation
repose sur une vrit,  savoir que ce phnomne du rveil par l'amour
se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien
s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver  toutes les espces de
femmes, celle qui n'avait jamais prouv le moindre frisson de volupt a
le coeur pris, et elle subit une mtamorphose absolue de tout son tre.
C'est mme l ce qui distingue la matresse chez qui le don de sa
personne a pour principe le coeur, de la femme  temprament. La
sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou
qu'elle n'aime pas; la premire ne sent que si elle aime.
Empressons-nous d'ajouter que ce phnomne est rare et que la crdulit
masculine doit en rabattre singulirement. Il y a beaucoup de Galates,
au moins par l'indiffrence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et
l'Esther de Balzac, la fille insensible et dgrade qui s'lve, par la
vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brlantes hauteurs de
l'amour, reste une exception aussi tonnante que le gnie de son pre
spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle crit avant de mourir?
Elle va se tuer parce qu'elle s'est livre  Nucingen pour Rubempr;
elle laisse  son pote sept cent cinquante mille francs, prix de ce
march, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop
triste, elle lui dit: Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans
les cheveux?... On raconte que Balzac, lisant cette lettre  haute voix
dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'criant: Comme
c'est beau!...--Aussi beau, hlas! que peu vraisemblable. Pour une de
ces mtamorphoses possibles, que de comdies! On ne passe pas aussi
facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique
peu commun. Le plus souvent la femme destine  aimer de cet amour
complet qui absorbe dans un seul tre, pour des annes, pour la vie
quelquefois, les forces les plus secrtes de l'me est une femme qui,
ds son enfance, a commenc de vivre beaucoup, de vivre uniquement par
ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beaut clatante qui
constitue une sorte de royaut absolue, et qui,  ce seul titre,
corrompt ses dpositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non
plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est
gracieuse plutt que brillante, et son charme est un peu journalier.
Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage
dont la pleine loquence ne se rvlera que dans les moments d'motion
suprme. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans
un salon, elle se tient  une place volontiers modeste. Elle n'a ni la
duret d'me qu'il faut pour jouer au fleuret dmouchet avec des
phrases aigus, ni la scheresse vaniteuse qui se dissimule sous les
plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont tudi ce type spcial,
Laclos et Beyle. Ils ont ainsi cr, le premier, la cleste Prsidente
des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rnal de _Rouge et Noir_. Tous deux
ont indiqu soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse,
comme elle est timide, par une dlicatesse de sa sensibilit qui fait
d'elle, quand elle a le malheur d'apparatre dans notre socit
contemporaine, une proie aussi certainement voue  la frocit de
l'homme que l'Andromde de la fable antique, enchane au rocher. C'est
la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs
de dettes, et qu'il trahit, le soir mme, avec la premire venue. C'est
la matresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous
pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de
rentrer ivre mort. C'est la femme abandonne, compromise, outrage, qui
franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a
aim et qu'elle sait malade  deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu
ces actions s'accomplir et d'autres pareilles,  l'poque o j'tais le
plus cruellement tromp par Colette et o j'agonisais de douleur. Je
constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au
martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon
infme matresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tir de ce
contraste les quelques vrits suivantes,  joindre aux autres tas de
ces cailloux psychologiques, rgulirement casss le long du chemin de
calvaire que dcrit cette _Physiologie_:

XXI

_Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de
l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pices d'or contre
des pices fausses_.

XXII

_L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas t aim des
coquines. Il appelle cela tre devenu trs fort_.

XXIII

_Par une affreuse loi de la nature masculine, tre aim d'une femme sans
l'aimer nous rend mchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons
lasse, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tu son chien de
garde  coups de pied, se repent--d'tre moins dfendu_.

XXIV

_Un pote de ma connaissance perdit sa matresse, une veuve avec de
petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un
chef-d'oeuvre jamais commenc. Il l'avait abreuve de vilenies sous
prtexte qu'il faut  l'artiste les expriences de la passion. Je suis
trs malheureux, me dit-il, je vais profiter de ma douleur pour crire
un petit_ Intermezzo _trs loquent. La pauvre femme a d en frmir de
joie dans sa tombe. Elle l'entretenait aprs sa mort_.

XXV

_J'ai renonc  plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu
cette mme personne, la plus maltraite de celles que j' aie connues, me
dire: Il est bien dur, mais si je n'tais pas l, qui est-ce qui
s'occuperait de son linge? Et elle eut un sourire d'ineffable
ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--tait son
bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une
lettre adresse  Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme
de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette trange phrase. Elle le
faisait rire, et elle me donne aprs des annes envie de pleurer: Ne te
reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne
m'aurais pas connue._


       *       *       *       *       *


MDITATION VII

DE LA MAITRESSE (_suite et fin_)


 III.--_La tte_.

Des mots, de tout petits mots jets d'homme  homme, sur un canap du
_club_,--d'un coin  l'autre d'une table de restaurant,--entre deux
bouffes de cigare, la nuit, revenant de quelque soire,--en disent plus
long sur l'me contemporaine que des pages et des pages de dissertation.
Combien de fois, causant ainsi d'une femme souponne d'avoir des
caprices de temprament, avez-vous dit ou entendu dire: C'est une
malade ... et d'une autre, prcipite par son coeur dans quelque
dangereuse et noble imprudence: C'est une emballe ... ou: C'est une
gobeuse.... Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour
elles que tous les sermons de tous les carmes, si elles pouvaient
entendre l'accent dont sont prononces ces phrases-l, et se rendre
compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir,
les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du
sentiment? Il existe, en revanche, une troisime espce de femmes, que
j'ai appeles _de tte_, faute d'un terme plus prcis, et que ce mme
langage masculin tiqute d'un terme aussi mrit que les deux autres
sont durs: les _dtraques_. C'est ici que je devrais--en vritable
physiologiste littraire  prtentions plus ou moins justifies de
physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Nvrose pour
dcrire avec plus d'autorit professionnelle cette crature, suspecte
d'hystrie, qui ne connatra jamais ni les ivresses de la volupt
physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la
vraie matresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes
rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres
feuilles,--ces instructifs procs-verbaux de la moralit contemporaine.
Dans ces drames multiplis de l'adultre ou de la jalousie auxquels vous
assistez chaque matin, commodment assis devant la table de votre
djeuner en lisant votre journal, essayez donc de dcouvrir le moindre
lment d'une motion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus
de dtails, voir _Mditation XVI_.) Voil une femme qui a tir sur son
amant comme sur une bte fauve et qui arrive devant le tribunal, fire
de son action, heureuse du frisson de curiosit qu'elle soulve, en
toilette soigne et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son
coeur ou seulement ses sens avaient vibr une minute auprs de cet homme
qu'elle a tu, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance
avec cette absolue srnit? Et cette autre qui, elle, a vu hier son
amant assassin par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer
par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une premire, que
pensez-vous des motions que lui faisait prouver cet amant vivant? Et
celle-ci qui s'est associe avec cet amant pour trangler un malheureux
et le dvaliser, et qui  prsent charge son complice de toute la
responsabilit du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous
ces autres drames, sans dnouement sanglant, que colporte la chronique
des salons ou des coulisses: les implacabilits de certaines rancunes,
les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des
lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut
avoir suivi une longue intrigue, accept des rendez-vous, compromis son
nom, donn sa personne, sans plus de palpitation intrieure que la
feuille de papier sur laquelle j'cris ces lignes. Ces amoureuses sans
amour, ces dvergondes sans jouissance, sont pourtant pousses 
commettre des folies. Par quoi?--Par une _ide_. Ce sont des
_crbrales_, et en cela les vraies femelles du mle dsquilibr
qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques
types de l'espce prcisera mieux cette thse si contraire aux prjugs
reus:  savoir qu'en galanterie les pires garements viennent de la
tte, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus
elle ira dans la faute, du ct de la perversit. Et voici un lger
croquis des divers aspects sous lesquels se prsente le plus souvent la
crbrale.

       *       *       *       *       *

1 _La chercheuse_.--Est-il besoin de la dfinir, celle-ci, et qui ne
l'a rencontre, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affole
qui va poursuivant,  travers les expriences successives, et
d'aventures lgres en aventures monstrueuses, une sensation dont elle
rve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque  faux qui
multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'veiller
dans son tre intime un frmissement d'me qu'elle ne connatra jamais,
malgr toutes les raisons de palpiter que son imagination donne  son
coeur.... Vous avez entendu parler de la premire et raconter ses
audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa prsence, et vous
demeurez tonn de son masque presque tragique, qui semble dmentir
toute son histoire, de son regard, aigu  la fois et fatigu, o se
devine la tristesse d'une dception ternelle. Elle cause, et son
cynisme sans gaiet, fltrissant comme celui d'un viveur blas, vous
serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une
assoiffe de plaisirs, et qui parfois a tout quitt, mari, famille et
socit, afin de vivre en pleine fantaisie, des abmes d'ennui, des
gouffres de dtresse. Dans quelques annes, c'est  la morphine qu'elle
demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de
toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans
une dvotion qui ressemble  la vraie pit comme ses folies volontaires
de jeunesse ressemblaient  l'amour. C'est cette figure, indfinissable
par le mlange de corruption et d'angoisse, d'insensibilit foncire et
de frntique dmence, qui remplit les romans franais modernes depuis
la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec
sa duret chirurgicale d'ancien carabin,  dshabiller la chercheuse de
ses oripeaux potiques. Qu'il a bien montr l'impuissance du coeur et
celle des sens dans l'arrire-fond de cette crature qui vous poussera
au crime, comme Emma y pousse Lon dans le clbre roman, prte qu'elle
est elle-mme  tout oser pour _vibrer_, ne ft-ce qu'une minute,--et
elle ne vibrera jamais!

       *       *       *       *       *

2 _La comdienne_.--Vous est-il arriv de raconter une histoire 
laquelle vous aviez t ml, devant un camarade, tmoin lui aussi de
cette histoire, qui vous a interrompu par un mais non, mais non ... et
il vous a prouv, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la
vrit--sans vous en apercevoir? Avez-vous rflchi ensuite au petit
travail qui s'tait accompli dans votre esprit,  la touche
d'inexactitude ajoute ici, ajoute l, et constat combien il est ais
de se duper soi-mme, avec la plus nave inconscience? Je me souviens
que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des
annes,  un spectacle d'acrobates. Nous vmes l un trapziste
mutil--il ne lui restait qu'une jambe--qui excutait d'incroyables
voltiges,  tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilit rendait
plus navrant le sautellement d'insecte bless avec lequel, son exercice
fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique.
Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout  l'autre de
la table d'un dner: Vous vous rappelez, me dit-il, ce danseur de
corde qui n'avait qu'une jambe?... J'ai vainement essay de lui prouver
qu'il se trompait. Sa mmoire de puissant artiste avait travaill comme
un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le
disait.--Ce phnomne du mensonge de bonne foi, trs commun chez les
enfants, dont le faux tmoignage en justice a fait condamner tant
d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il
s'tablit rellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant
sincre,  ct de l'autre. C'est alors un extraordinaire dsordre
mental dans lequel cette femme elle-mme ne se reconnat plus. Et la
comdienne apparat, non pas celle qui vous joue un rle par intrt,
mais celle qui se le joue d'abord, ce rle,  elle et pour elle. Malheur
 vous si vous lui servez de prtexte, si, par exemple, elle se met en
tte d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une
grande passion! Il lui faut taler du sentiment, et tous les moyens
lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous
tranera de scne en scne, vous trompera pour revenir vous le raconter,
s'empoisonnera et en chappera pour crier son suicide  toute la terre.
Et le pire de cette mise en scne ternelle sera que vous n'aurez mme
pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur,
celle que le petit employ de nouveauts gote le dimanche, sur la
Marne, avec sa matresse d'une aprs-midi, qui ne lui jure pas qu'elle
l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balanant au fond du
canot.... Mais cette enfant possde ce charme incomparable hors duquel
il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel.

       *       *       *       *       *

3 _La littraire_.--Vous trouverez cette varit surtout en province.
Elle se rencontre aussi  Paris, en particulier depuis que le got des
auteurs trangers a commenc de se rpandre et que la maladie du roman
russe a fait ses premiers ravages. La littraire ressemble  la
comdienne par certains cts, elle s'en distingue par un trait
essentiel: la vritable comdienne s'est cr  elle-mme le type
qu'elle entreprend de raliser, et elle en change parfois au cours de sa
vie, insinuante et rveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-l,
spirituelle avec un troisime, au demeurant gniale et trs suprieure 
la liseuse qui copie servilement un pote ou un romancier, et dont
toutes les dmarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient
porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de
longues annes, la littraire tait presque toujours une Sandiste, en
train de _Valentiniser_ d'aprs la formule. De nos jours, vous risquez
de vous heurter  la Feuillettiste, qui rvera, rue Belle-chasse, de
rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans
_la Petite Comtesse_ ou _Camors_;-- la Sully-Prudhommiste, qui vous
dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

    Il faut tenir des mains de femme
    Quand on rve au bord de la mer....

-- la Coppienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le
fameux vers sur sa jolie bouche, mme si elle n'a pas trace de voile 
sa toque de fourrure:

    Oh! les premiers baisers  travers la voilette....

-- la Goncourtiste, qui vous crit avec des nologismes qu'elle ne
comprend pas et prpare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise
achete au Bon March;-- la Tolstoenne, qui vous dcompose ses tats
d'me, tout en vous offrant une tasse de th;-- la Shelleyienne, qui
vous parle,  table, en dgustant une truffe au Champagne, d'un monde
o le clair de lune, la musique et le sentiment ne font
qu'un....--Pauvres grands crivains! Il faut cependant leur pardonner
les misrables sottises auxquelles leur gnie sert de prtexte. Et tous
y passent. J'ai lu une lettre adresse  un jeune tudiant de ma
connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait
de mourir avec lui: Notre mort, disait-elle, sera celle des _Amants
de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!... Cette vieille folle avait trois
petits garons en bas ge et un honnte homme de mari, qui peinait dans
une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi
avoir du papier  lettres _moyen ge_, le temps de lire des romans et du
vague  l'me! Le jeune tudiant me dclamait cette phrase en pleurant,
et il ne me pardonna point de lui avoir cit la rponse de Casal  une
fille qui se prcipitait dans ses bras en lui disant: O mon beau Rolla,
tu me grises....--Non, rpondit Raymond, je ne te grise pas, je te
claque ... et il la souffleta bravement, exaspr de ce surnom. C'est
la seule fois que j'ai battu une femme, me disait-il, mais aussi la
littrature mle  l'amour est certes la plus coeurante mixture qu'ait
invente la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une
citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans
compter que la littraire enferme toujours en elle un bas bleu possible.
Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du rel volume o vous
serez peint avec votre nom  peine dfigur:--Rasal pour Casal, Barcher
pour Larcher,--votre maison photographie, le tout enguirland des mille
et une calomnies qu'une matresse lche possde  son service.--(Voir
pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet o figure un
certain Lonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement
Flaubert!)--C'est de quoi justifier  jamais la boutade prte 
Gautier.... Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est crit
_t'h-_.

       *       *       *       *       *

4 _La vaniteuse_.--C'est l une personne trop facile  classer pour
qu'il y faille une longue dfinition. Il existe de par le monde un trs
grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les
_snobinettes_ de l'amour et auprs desquelles l'homme dont on parle a
seul des chances de russir. Elles se spcialisent d'ordinaire sur une
catgorie de clbrits: il y en a pour politiciens et il y en a pour
peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Thtre. Les gens
de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrs, les leurs
enfin les princes de la mode, ceux qui sont cits dans les feuilles pour
des _smokings_, et qui mritent, aprs leur mort, l'oraison funbre
qu'un journal lgant consacrait  ce pauvre d'Avanon: M. d'Avanon
vient d'tre emport hier.... C'tait un homme mr du meilleur style.
J'ai connu une cantatrice, trs jolie femme et trs spirituelle, qui
avait ce snobisme de l'alcve. Elle faisait collection, dans sa chambre
 coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit
de quelqu'un: C'est une tte, j'tais sr qu'avant huit jours elle
s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite
tte figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doa Juana pour
Tout-Paris, qui avait elle-mme une rivale proccupe de lui souffler
successivement toutes ces _ttes_; et ce trait nous amne ....

       *       *       *       *       *

5 _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une
vanit circonscrite  la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a
pris comme modle tout ensemble et comme rivale une personne de son
entourage ordinairement, quelquefois d'une socit suprieure; et alors
commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que
l'envie parfois ne s'en doute mme pas. Cette envie a un htel,
l'imitatrice aura un htel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des
tableaux, et l'imitatrice en achte. L'envie reoit le lundi,
l'imitatrice prend le mme jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour
 cette imitatrice, la mener trs loin et trs vite, persuadez-lui que
l'envie vous a distingu. Vous pourrez vous engager dans cette liaison
sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assur d'en sortir. Ce sera
de laisser croire  votre matresse par ricochet que cette envie vous
ddaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour
l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le march, donn le comique
spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais
au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: Mme X----, qui
fait toujours tout ce que je fais.... Et elle le croira.

       *       *       *       *       *

6 _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai
encore vu crit nulle part. Il mriterait droit de cit dans la langue,
pour dsigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en
salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe o elles
s'introduisent est plus aristocratique ou plus lgant que celui dont
elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procds que
ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples
consiste  dcouvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et 
se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un
orgueil--d'ouvrir devant sa matresse toutes les portes, d'abaisser
toutes les barrires. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de
la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionn qu'il tient  taler
devant sa conqute les preuves de sa supriorit. Mais une fois
introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de tmoigner au naf
amant qui s'est cru aim pour lui-mme une ingratitude digne de celle
dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son
trne. Elle a dj mis le cap sur un autre lot et confi le gouvernail
 un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la
roturire qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grce 
l'appui d'un grand seigneur, jusqu' la femme d'employ qui se sert d'un
dput pour procurer  son mari la place de sous-chef, sans parler de la
petite cocotte qui flatte un viveur snile pour tre invite  des
dners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les chelons sur
lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir t
quitts comme de simples chelons?... Cela dpend du pied, dirait un
sage, et de la jambe  laquelle appartient ce pied.

       *       *       *       *       *

7 _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait
jamais brl; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera
jusqu' sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle
suffira au travail d'Hercule que ce mtier-l reprsente en
correspondance, diplomatie, visites, dners en ville, conversation,
etc., pour avoir la satisfaction de faire des acadmiciens ou des
ambassadeurs,--en un mot, pour rgner. En attendant, comme elle est
jeune et jolie, c'est  inspirer des passions que se dpense tout cet
orgueil. Qu'un homme chappe  son pouvoir, et la voil devenue aussi
malheureuse que Napolon lorsqu'il pensait  Saint-Ptersbourg, la seule
capitale de l'Europe o il ne ft pas entr en vainqueur. Le plus
souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuit
naturelle  l'homme en fait un esclave tout enchan pour celle qui
promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec
d'autres hommes ce jeu-l est inutile, et, changeant sa politique, elle
se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut tre aime.
Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu
un poisson goulu avaler un appt dont il compte se rgaler? Comme il
nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de
l'hameon; puis, tandis qu'il rle dans un coin du bateau, le pcheur
continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il
pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice
vous a couru aprs--comme ce pcheur court aprs le poisson, tant qu'il
ne l'a pas pris,--dans la pleine sincrit du plus spontan dsir....

       *       *       *       *       *

Et il faudrait encore numrer, parmi les crbrales, _l'Ennuye_, celle
qui prend un amant pour avoir quelqu'un l sur qui elle passe ses nerfs
et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dpite_, celle qui vous
ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter  la
tte d'un homme qui la vexe;--la _Mchante_, qui ne peut pas supporter
le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux
autres femmes, afin de dtruire ce bonheur.... Pour peu que vous
rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un
homme de coeur qui aime une de ces femmes-l, et de ce qui l'attend,
depuis l'abandon le plus brutal jusqu' la plus cruelle perfidie,
suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous
comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en
tout cas assur de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son
vrai sang, et peut-tre ne trouverez-vous pas trop svres les trois
remarques suivantes:

XXVI

_Le coeur fait de la femme un tre sublime, les sens dans leur brutalit
en font un tre vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et
physique,--dans le cerveau_.

XXVII

_Dalila a d trahir Samson avec l'esprance d'prouver une sensation
entre ces bras qu'elle allait livrer aux chanes_.

XXVIII

_On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_.


       *       *       *       *       *


MDITATION VIII

DU FLIRT ET DES COQUETTES


Si une liaison d'amour entre l'amant et la matresse tels que j'ai tent
de les dcrire est le plus souvent une guerre, avec marches et
contremarches, batailles livres et perdues, droute finale et
massacre,--il existe aussi, comme pour les armes vritables, la petite
guerre entre les deux sexes, celle o tout n'est que jeu et que
simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnatrait
dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet,
le dlicieux verbe du franais d'autrefois: _Fleureter_ ou conter
fleurette? Et je me souviens d'une petite scne o j'eus par le
contraste la sensation si vive de la diffrence relle entre les moeurs,
qui a produit la diffrence entre les deux mots. Voici de cela combien
de jours? J'avais dcouvert chez un marchand une bote d'ivoire que
j'achetai pour Colette. C'tait une bote du dix-huitime sicle, orne
d'une miniature qui reprsentait deux amoureux en train de danser un pas
de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espce de musette tenue
par un nain, dans un paysage de rve.... C'est presque l'automne, car le
feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en
devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse.
C'est encore l't, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux
et ple comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il
rit en levant sa main reste libre, tandis qu'elle se montre, elle, en
profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose 
demi fan, un rose sur le point de passer, comme l'heure
charmante....--Mon Dieu! que j'tais peu n pour vivre dans ce Paris de
dcadence o j'ai tant us de mon coeur, peu n pour aimer la perverse
enfant  qui j'apportais cette miniature, par une nuit glace d'hiver!
Je me vois encore montant l'escalier du Thtre-Franais et tirant la
bote de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il
faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme
avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grce
triste dans le demi-sourire! L'ide que c'tait, ce songe d'un peintre
mort, l'image de deux tres jadis pareils  nous, mais heureux, me
jetait dans cette mlancolie presque folle qui ne fait que rendre si
sensibles les places les plus malades de l'me. Et cela se passait dans
un couloir de thtre, devant des portes de loges derrire lesquelles
des acteurs et des actrices s'habillaient pour le deux ou le
trois!... Quand j'entrai chez Colette, elle tait assise devant sa
glace, occupe  faire sa figure. Je vis  son regard deux choses:
d'abord que je la gnais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes
de blague sans esprit. Il y avait, vautr sur un des fauteuils de cette
loge, un lgant  mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un
jour,--si ce n'tait pas dj fait? Je lui donnai la petite bote
cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature,
puis la passant au monsieur: Voyez donc, Salvaney, dit-elle, en voil
une drle de manire de _flirter_.... Pouvais-je lui rpondre que la
danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_
pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale
m'et-elle empch d'avoir le coeur navr, une fois de plus, en la
voyant, sitt ma pauvre bote pose parmi les pots de fard et les pattes
de livre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je
n'eusse pas t l? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la
pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le
nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel
de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui
ressemble,  elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?...
Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel,
misogyne patent, prtendu connaisseur de l'me de la femme, ramassez
votre scalpel et votre microscope, et montrez  l'honorable assemble
les petites expriences que vous savez faire. Vous n'tes pas l pour
cueillir des roses, mais pour taler des fibres et pour dissquer des
morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux
parfum!...

       *       *       *       *       *

Il est donc bien mort, ce vieux verbe franais, aussi mort que les
fleurettes blanches ou mauves de la saison o il fut invent, et le dur
mot anglais triomphe. Il dsigne: la chose d'abord, et votre matresse
vous dit: Le _flirt_ m'amuse;--l'habitude ensuite: Je suis un peu
_flirt_, dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle
se pratique cette habitude: Un tel, dit toujours la mme matresse,
vous n'allez pas en tre jaloux, c'est mon _flirt_, et vous comprenez
qu'elle entend par l une cour lgre et sans consquence. Le bon
Littr, que je viens d'avoir la curiosit de consulter sur ce mot
nouveau, est de l'avis des femmes, et il le dfinit: Mot anglais qui
signifie le petit mange des jeunes filles auprs des hommes et des
hommes auprs des jeunes filles.... Oh! ces philologues, quels discrets
personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai t, suis et
serai jusqu' la mort un jaloux,--un de ces insenss qui veulent  tout
prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite  connatre,--c'tait
justement le petit mange qui m'intriguait jusqu' me torturer. O
commenait-il? O finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme
on dit dans le bon peuple, retir des voitures, je voudrais deviner au
moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme  la fois si
clair et si indfinissable. Un jour que je visitais Florence en
compagnie d'une dame amricaine rencontre par hasard, nous nous
arrtmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui reprsentait une
rsurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des
sraphins aurols d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.

--Regardez donc, monsieur Larcher, me dit ma compagne avec la plus
aimable candeur, ces petits moines qui flirtent avec les anges....

Cette phrase me rendit rveur, et le petit mange serait rest 
jamais fltri aux yeux de mon imagination trouble, si,  quelque temps
de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame,
Anglaise celle-l, elle ne m'et interrompu avec un mpris
anglo-saxon,--profond comme la mer qui spare l'le vertueuse du
continent corrompu:

--Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en
France....

Je me sentis,  cette phrase, couvert du flot de l'infamie
gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avanc dans la dfinition de ce
prilleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai
duel des sexes comme un assaut d'escrime  une sance sur le
terrain.--Dans _fleureter_, il y a _fleuret_, aurait dit Victor
Hugo.--C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage.
Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraner un homme vieux ou
jeune vers quelque coin un peu  l'cart, divan drap ou fauteuil
adoss? De son bras nu elle frle la manche de l'habit noir. Son pied
chauss de soie ajoure frmit nerveusement sur le coussin de vieille
toffe. A chaque mouvement de l'ventail garni de plumes soyeuses,
l'homme sent venir  lui la douceur du parfum qui mane d'elle, de ses
paules dlicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux o chatoient
des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimit de cet angle de salon,
avec une voix de tte--tte. Que lui dit-elle? Et que rpond-il? Elle
rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux,  lui,
brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de
dlice physique qui envahit un homme distingu--encore un mot exquis
du vieux franais--par une jolie femme. Quand, une demi-heure aprs, le
couple se spare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la
dame, d'un air ou mcontent, ou ironique, ou indulgent, ou lger:

--Avez-vous assez flirt, ce soir?...

--Que voulez-vous? me rpondit une aimable personne  qui je servais
ce reproche obligatoire,--amicalement,--le _flirt_, c'est le pch des
honntes femmes.

C'est encore une dfinition, celle-l, dont le seul malheur est de ne
convenir qu'au _flirt_ des honntes femmes, justement, et pas du tout au
_flirt_ des autres. Or, il faut croire que ces autres considrent comme
licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les
serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les
baisers sur la nuque et les baisers sur les lvres. Du moins, d'tranges
confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amnent  le
croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps  autre m'apporter
des sonnets qu'il crivait pour une fine marquise, spare ou veuve, je
ne sais plus. Il me racontait, avec la discrtion naturelle  la
jeunesse,--qui est gnralement celle des tambours,--ses rendez-vous
avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois
prs de Paris, le tout accompagn de menues privauts qui affolaient ce
garon, et il ajoutait:

--Elle est loyale.... Elle m'a prvenu qu'elle voulait bien _flirter_,
mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....

Dans ce cas-l, et si le _flirt_ est le pch des honntes femmes, il
serait l'honntet des pcheresses. Il conviendrait donc, si l'on
dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province
spciale en deux dpartements: celui de _Flirt et Vertu_, et l'autre,
celui de _Flirt infrieur_. Les amants, eux, ne font pas cette
distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre
sorte de familiarit, ils dmontrent que cette funeste et trop lucide
jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de
douleur, la femme honnte et l'autre recherchent dans le _flirt_ la mme
sensation; celle du dsir de l'homme, ici respectueux, inavou, potique
comme un hommage; l provoqu, presque brutal et repouss brutalement,
mais toujours le dsir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici nave, l
corrompue, que la femme prouve  se sentir souhaite par un homme, dont
souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gneurs admettraient
volontiers cet axiome:

XXIX

_Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs_.

Ont-ils raison? J'ai toujours pens: oui, quand il s'agissait de ma
matresse, et: non, quand il s'agissait des matresses des autres.--Ce
n'est pas l ma plus grande originalit.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuy des
marivaudages  la plus raffine indiscrtion de caresses, tout est
nuance; par suite on s'y trompe bien aisment. C'est ainsi que la femme
qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abme les spare
pourtant. La premire a le got du frmissement qu'elle veille chez
l'homme; elle veut tre convoite, dguster l'hommage que cette
convoitise rend  son charme, s'y prter, s'en amuser,--et c'est fini.
La seconde veut tre aime sans aimer, et provoquer des passions qu'elle
ne partage pas. Aussi la premire peut-elle tre une dlicieuse
crature, qui garde, sous des dehors de lgret, les plus vraies
dlicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle,
qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de coeur, veut se procurer
_la sensation de faire souffrir_. Voyez aussi comme elles procdent
l'une et l'autre, de manire diverse. Il y a de la plaisanterie, du
rire, un peu de gaminerie mme dans le dbut du _flirt_ de la vraie
_flirteuse_,--le ptillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de
la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La
coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez
produit sur elle une impression profonde et surtout srieuse. Elle veut
vous entraner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarit
piquante est un mauvais guide pour ce chemin-l. Il s'agit de vous
persuader que l'on vous a remarqu,--mais srieusement. La coquette aura
donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les ides
qui vous plaisent: vos gots particuliers en livres, en tableaux, en
pices de thtre, par exemple. Elle vous en parlera de manire  vous
convaincre que lorsque vous n'tes pas l elle pense  vous longuement.
Entre sa faon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les
autres hommes, elle mettra une diffrence dont votre vanit sera
chatouille jusqu' la pmoison. Si elle est enjoue avec tout le monde,
avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez dcouvrir en
elle une femme que personne ne connat. Si elle est rserve d'habitude,
avec vous elle aura de l'abandon, comme une dtente et une confiance que
vous vous imaginerez avoir provoques. Si elle est musicienne, elle
choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et
de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si
entre vous et elle il venait de passer, pour vous bnir, l'Ame de
Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prte
 renvoyer l'adorable ventail ancien que le marchand lui offre et qui
vous dplat. Elle ne voudra plus lire que d'aprs vos conseils. Si par
bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littraire, elle vous
soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air
de mettre son destin  vos pieds. C'est l'A B C du trait de la
coquetterie que ces fines manoeuvres, trait crit dans une langue dont
aucun homme n'a jamais pu dchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a
cinq cents pages!--Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte
que vous tes entr dans son coeur trs avant, c'est elle qui se trouve,
vous ne savez comment, s'tre installe dans le vtre, et, votre vanit
aidant, elle se met  vous torturer avec le plus froce plaisir, au lieu
que la vraie _flirteuse_, du jour o elle s'aperoit que le badinage
tourne au srieux, n'a qu'une seule ide, celle de l'interrompre. A
celle-ci, inspirer une passion cause une vritable rpugnance. Ajoutons
tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de
tactique selon les terrains, la coquette sait employer le _flirt_ avec
certains hommes, ceux-l prcisment qui ont la faiblesse de se croire
trs forts et qui se dfieraient de la grande impression produite par
eux. La coquette spcule alors sur cette loi, que le _flirt_ est un tat
d'quilibre instable, toujours  la veille d'une culbute d'un ct ou de
l'autre. C'est d'ordinaire dans le nant que le _flirt_ verse, mais
quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien,
elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon,
Je ferai joujou avec les sens.... dit la vertu qui ne veut pas leur
cder, ou le vice qui ne veut plus. Et voil que l'animal s'veille chez
l'homme et chez la femme, que toutes les colres de l'orgueil et de la
sensualit grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de
tout  l'heure, c'est comme  l'assaut, lorsque le fleuret casse et que
l'escrimeur qui se sent touch jette un cri. Le fer a fait plaie. Le
sang coule, et le tireur tout ple tombe  terre, frapp  mort.

       *       *       *       *       *

Suivons-les, une par une, les tapes que le _flirt_ peut et doit
franchir ainsi pour aboutir  la crise qui transforme en _opra sria_
la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le
lger badinage.--Premire priode: un aprs-midi vous allez en visite
chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez  un
accs de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que
de coutume. Habitue qu'elle est  vous ranger parmi les visiteurs de
devoir et d'ennui, elle se surprend  s'amuser de votre causerie. Vous
le sentez aussitt, et vous la quittez, content de vous, autant dire
content d'elle, l'ayant dcouverte, comme elle vous a dcouvert. Vous
retournez dans la maison peu aprs. Vous la trouvez seule, vaguement
dsoeuvre et qui s'gaie de votre prsence. Elle vous taquine sur un
ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui rpondez de
mme, et rien que ce ton-l, c'est dj du flirt. Il peut se faire qu'
cette poque vous soyez, vous, en puissance de matresse. Alors cette
espce d'amiti gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur
piquante d'une infidlit inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y
cache un dlassement trs doux de la corve sentimentale. Vous
contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le coeur
tranquille, vous croyant bien sr que vous n'en serez jamais amoureux,
ni peu ni prou. Elle, de son ct, si elle n'a dans sa vie que des
devoirs, trouve  frler le danger de ce quart d'intrigue juste le mme
plaisir qu' dner au cabaret, puis  finir la soire dans un mauvais
thtre. C'est comme la tartine de caviar,  l'heure du th. La
grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la
dame est en puissance d'amant,--_ch! Ch!_ comme on dit en
Toscane,--cet amant aura bien mrit qu'on le rende un peu jaloux. Il
faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidlit qu'on leur garde
a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne
comptez pas, vous, puisque vous n'tes qu'en flirt avec elle, un flirt
qui en est  sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer  l'aphorisme
et  l'italique,--comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme
dans leurs lettres certaines femmes passent  l'anglais, par
lgance,--pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes
qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.

       *       *       *       *       *

Seconde priode: un des deux _flirteurs_ commence  prouver les
premires atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de
l'ordre le plus divers. Elle dcouvre, elle, ce qu'elle ne savait pas 
ce degr, que vous aimez trs profondment ailleurs, et la voil qui se
trouve aussi froisse que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en
sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous
l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous
dcouvrez, vous, ce que vous ne souponniez gure, qu'il se cache un
homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engage, aussi
srieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie
d'tre la friandise, le goter, la bouche au caviar, quand vous pensiez
qu'il n'y avait pas de dner. Vous voil mcontent jusqu' la fureur de
savoir qu'il y a un dner vritable, et que vous n'tes pas sur le menu.
Vous vous jugez un peu naf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu
ridicule. Elle se rveille donc, elle, de son ct, un beau
matin....--entre parenthses, pourquoi cette formule, comme si, sur
mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne mritaient pas
l'pithte contraire?--bref, un matin, laid ou beau, elle se rveille
toute pique de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite
pass entre vous. Et vous vous rveillez, vous, dcid  lui prouver que
vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'poque des
ingalits volontaires d'accueil, de sa part,  elle; des discours
presque amers, de votre part,  vous. Elle se moque de vous, avec ces
justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en
un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et
des durets de mari. L'orage flotte dans l'air  chacune de vos visites,
et, s'il n'clate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs
malades souffrent de l'lectricit de l'atmosphre, quand il n'y a pas
encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages,
et avec eux les clairs, le tonnerre, la grle, de quoi couper sur pied
les jolies marguerites que vous tiez en train d'effeuiller, en esprant
toujours rester sur le _pas du tout_ du ptale consolateur!

       *       *       *       *       *

Troisime priode: il n'y a plus de lune, ni emmielle, ni rousse, mais
le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le coeur de
Colette.--En cas de _match_, je parierais pour le coeur.--L'homme s'est
jur qu'il aurait cette femme dont il connat parfois les beauts les
plus secrtes, comme on connat un livre dont on a feuillet, tourn
toutes les pages, vu toutes les gravures, mani la couverture en tous
sens, sans en lire le texte. Elle, tonne autant qu'inquite de voir
transformes en instruments d'attaque des privauts auxquelles elle
n'attachait pas de consquence, montre soudain une indignation qui n'est
pas joue. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'o irait sa
puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduits que vous lui
rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre
chapitre de cette _Physiologie_, car, une fois l, vous sortez l'un et
l'autre de cette quivoque passagre et charmante de flirt sur laquelle
je voudrais encore, cdant, comme dans les fables, au souci de la
_Moralit_, formuler quelques aphorismes.

XXX

_Femme qui flirte, homme qui s'y complat, signe de peu de temprament,
comme le got de l'aquarelle chez un peintre. Je rserve cette
prciosit pour une feuille d'album: Le flirt, c'est l'aquarelle de
l'amour._

XXXI

_Une femme qui a vraiment aim, autant dire souffert, regarde flirter
les autres avec les yeux d'une mre qui a perdu un enfant et qui voit
des petites filles jouer  la poupe_.

XXXII

_Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose
coupe sur sa tige peut rester frache et pure. La rose, mme en bouton,
mme sur le rosier,--mais tripote,--est pire que fane._

XXXIII

_Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne
saurait rien des ralits physiques de l'amour. On en a connu
quelques-unes vers_ 1820, _ l'poque o paraissaient d'autres_
Mditations.

XXXIV

_On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il
n'tait mlang ni d'amour-propre, ni de bestialit. Ce n'est pas le
coeur qui colore en tragique le marivaudage  demi souriant,  demi
tendre. On est jaloux et on dsire. Cela suffit pour mtamorphoser le
gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincre, et le pire est
qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus
souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aime_.

XXXV

_Un joueur qui s'assoirait  une table et devant des cartes sous la
condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il
perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que
font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt rgulier,
puisque ce flirt ne peut finir que par le nant, s'il reste flirt, ou
par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous
ne mourrait pas dsol s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins
s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?_

XXXVI

_Les femmes qui flirtent, je les appelle des matresses sches....
C'est le mot d'une trs honnte femme qui prtendait n'avoir jamais
flirt. Elle avait trop de mpris dans les yeux en le prononant. Le
mpris trop intense a trop song aux choses mprises, et trop y songer,
c'est toujours les regretter_.

       *       *       *       *       *

Ou le nant ou la passion, ai-je crit tout  l'heure, et j'avais tort.
Le flirt peut finir d'autre manire, par un sentiment assez rare, mais
qui existe. C'est mme la nouveaut la plus heureuse qu'ait invente la
civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amiti. Il arrive en
effet que la femme qui a flirt avec vous,--il faut, par exemple, que ce
flirt ait t du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop
forte,--il arrive donc que cette femme possde des qualits relles
d'esprit et de coeur. Elle a de l'me, pour tout dire, sous la frivolit
de ses dehors. Un hasard vous le rvle. Dans cet esprit vous apercevez
la plus dlicieuse finesse, dans ce coeur la plus vraie droiture.
C'tait par une fin d'aprs-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu
trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui
avez parl comme vous vous parlez  vous-mme, et elle vous a compris.
Le crpuscule tombait. Le domestique tardait  installer les lampes.
Elle aussi s'est laisse aller  vous dcouvrir un peu de cet
arrire-fonds mlancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes
de ce nom, pass vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas
avoir la destine de leur coeur.--Si elles mritaient cette destine,
soyez assur qu'elles ne l'ont pas eue!--Vous tiez venu potiner en
prenant une tasse de th; vous sortez, ayant rencontr une amie que vous
ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la lgret d'un
indiffrent qui jette une heure de son aprs-midi  lui dans le vide
d'une aprs-midi de femme, et qui l'oublie, sitt la porte ferme. Hier,
si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vtre
dans une de ces calomnies qui sont le rgal quotidien des conversations
parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le,
dans les coins sclrats de votre vanit d'homme. Aujourd'hui, cette
calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de
sympathie et de confiance, prouve une fois, se renouvelle, et vous
connatrez la douceur de cette camaraderie fminine qui possde toutes
les grces de l'amour sans aucune de ses terribles rancoeurs. Votre amie
se montrera dans sa vrit, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous
mentir. Elle vous saura gr des diverses souffrances que les autres,
ceux qui l'ont aime ou qui l'aiment d'amour, lui ont infliges et que
vous lui pargnez, vous, en ne la dsirant pas. Elle dploiera pour vous
ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son
observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle
est galante, la courtisane astucieuse et dprave; si elle ne l'est pas,
ses scheresses et ses dfiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons
de l'intimit la plus dlicate,--pourvu que vous soyez de bonne foi, et
qu'elle, de son ct, appartienne au groupe des femmes qui peuvent
garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement
remplies, puisque ces adorables amitis-l, ces amitis voluptueuses,
comme disait finement un grand crivain, sont trs rares, aussi rares
que la posie dans la galanterie, cette posie qui teintait de rve la
danse de l'homme en justaucorps bleu ple et de la dame en robe couleur
de rose passe, sur la petite bote d'ivoire donne autrefois 
Colette....--Il fut un temps o je me disais: Mon Dieu! que je voudrais
connatre le coeur humain! Je suis devenu plus modeste, et voici que
j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et
que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend
pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces
feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais donnes avec
ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme
final:

XXXVII

_Apprendre  connatre les femmes, c'est apprendre  connatre par
avance le dtail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous
en garantir. Cette science-l consiste  augmenter la misre de l'amour
par la prvision lucide de cette misre_.


       *       *       *       *       *


MDITATION IX

BONHEURS CONTEMPORAINS


LES DRAWBACKS


Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir
jamais  bout de ce chapitre sur la rencontre des amants qu'a clbre
en vers subtils le pote Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:

    ...Ni les pres ni leurs serments
    N'empchent que tout aboutisse
    A la rencontre des amants....

J'avais dcrit les deux animaux, le mle et la femelle, chacun  part.
Puis, sur le point de les voquer, s'affrontant, s'treignant, se
dvorant, je me perdais. Voil que l'autre soir, ayant esquiss un
vingtime plan de cette mditation fatale, dans le chiffre de laquelle
le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et dchir ce plan
aprs dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade.
J'arrive devant le Thtre-Franais. On donnait: _On ne badine pas avec
l'amour_. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans
Colette, hlas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune
comdienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille
trange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre coeur,
qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin  Rosette affole,
qui repousse Perdican sincre et qui court aprs Perdican perfide! Nave
coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fianc et
celle de Rosette ... pour rien, pas mme pour le plaisir! Oui, Colette
tait adorable de charme incertain, mlancolique et dangereux dans ce
rle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y tait mdiocre. Et
le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et
moi!... Mes souvenirs se firent si prcis, les phrases du drame me
touchaient  une place si blesse de mon coeur, qu'aprs le deuxime
acte je n'y pus rsister, et je quittai mon fauteuil. Dans le pristyle,
et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:

--O allez-vous? me demande-t-il.

--O je n'entendrai plus ces comdiens, lui rpliqu-je.

Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous
marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit
gure. La moustache blonde est devenue tout  fait blanche. Le teint
s'empourpre un peu. Mais l'oeil demeure bien vif entre les paupires qui
le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonns, ses muscles,
grce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurs souples,
comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares,
plus de porto rouge,--et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement
utilis une nouvelle infidlit de cette charmante coquine pour fermer
les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a d trs bien faire les
choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert
 ct de son successeur, un des jeunes barons Mos. Desforges, depuis
cette rupture, a repris du got pour moi,--sans doute parce que Suzanne
Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis,
je l'coute si complaisamment et je l'admire si sincrement! Un homme
d'affaires qui s'est donn la peine de vivre, quel meilleur matre pour
un crivain d'observation? Desforges m'entrane sous les arcades de la
rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui dtaille ma
_Physiologie_, le point o j'en suis et mon embarras.

--Voil une belle difficult, me dit-il. Avez-vous la prtention de
donner une thorie complte de l'amour?...

--Je ne suis pas si nigaud, rpondis-je.

--Alors, au lieu de vous perdre dans les gnralits, prenez donc un
cas bien net, bien connu de vous, une histoire trs simple et qui soit
dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que
vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme
pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une
pour le passif. Chiffrez le dtail des bonheurs et des malheurs, des
plaisirs et de ce que les Anglais appellent les _drawbacks_,--les
inconvnients  subir pour chaque avantage.--Deux additions et une
soustraction, vous saurez  quoi vous en tenir sur ce que les gens
d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle
que de cela  Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons
de voir  dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous tablissions le
bilan,  nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de
Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans,
trente mille livres de rente, du tact, d got, joli garon, toutes ses
dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans,
grande, lgante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans
la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trsor de mari, vous le
connaissez.... a a bien dur quatre ans. Vous voyez, pas de chane....
On en a parl, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir,  premire
vue; ce que souhaite un pre raisonnable  son fils quand ce garon
entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous prparent au mariage....
Vous n'tes pas press de rentrer?...

--Laissez-moi seulement allumer un cigare....

Nous tions devant la porte d'un bureau de tabac.

--Prenez plutt un des miens, dit le baron, en tirant un tui de sa
poche. Je ne fume plus, mais j'ai toujours  offrir un de mes bons
cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....

       *       *       *       *       *

Le havane de cet homme aimable tait rellement exquis, et, tout en
aspirant la fume avec dlice, je l'coutais me mettre  nu l'envers
d'un de ces coquets romans mondains qui font rver les petits jeunes
gens et soupirer les vieillards.

--Commenons par le commencement, disait le baron. J'y ai assist,
moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix
ans, sans jamais avoir pris garde l'un  l'autre.... L-dessus, ils se
trouvent tous deux assis  une table de souper chez Mme de Hre, vers la
fin d'un bal costum.... Elle tait en pierrette et lui en arlequin....
Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux  lui, une flamme de
dsir et d'esprance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui
les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: Tiens? tiens? Et
Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait
chez lui. Il a d avoir un bon moment, en coup,  se tenir  peu prs
ce discours: Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie
femme-l; c'est fin, c'est distingu, c'est jeune, a n'a pas roul....
Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table
excellente....

--Oh! baron!... fis-je avec un peu de rvolte.

--Mais oui, mais oui, insista-t-il, a entre en ligne de compte, ces
choses-l. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule diffrence
entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous,  Paris, pour
un homme qui a vcu et qui sait compter, comme Mainterne,--je vous
rpte qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus
juste,--le chariot de Vnus doit porter  son fronton la devise du wagon
de dmnagement! Je suis capitonn. La voiture Hacqueville tait
capitonne, voil tout, et Mainterne a eu la cristallisation
confortable. a le ravissait, ce garon, en revenant vers sa
garonnire, de sentir que Lucie l'avait trouv charmant, et a le
ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant  une liaison
possible avec cette femme, que des perspectives de dners choisis, et de
soires dans un dcor bien entendu.... Allez, mettons vingt  l'actif de
Mainterne, pour les ides qui lui ont papillonn dans le cerveau ce
matin-l et les matins suivants.

--N'avait-il pas, interrompis-je, une matresse  liquider, cette
Lona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...

--Parfaitement, reprit Desforges. Ah! il s'tait organis l une
combinaison idale.... Lona avait cinquante mille livres de rente 
elle et un petit htel. Audry donnait six mille francs par mois; et
Mainterne tait ce que j'appelle de demi-coeur, c'est--dire qu'il
reprsentait les loges au thtre, les dners au cabaret, un cadeau
par-ci, un cadeau par-l, et puis la gaiet. Il aimait la fte,  cette
poque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Lona n'tait
plus jeune, elle tait  l'ge o les petits coquins, comme disait je ne
sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis a tournait entre eux
 la pantoufle et  la robe de chambre. Ils se parlaient de leur sant,
des plats qu'ils ne digraient pas, des mdecines qu'ils allaient
prendre, et Mainterne avait sa crise, celle o l'on veut connatre
l'Amour,--avec le plus grand des A----.--Bref, au souper chez Mme de
Hre succdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se dclare,
elle se dfend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Lona. Le
sclrat avait bien espr les garder toutes deux. C'et t
possible,--s'il avait avou. La franchise trouve toujours les femmes
dsarmes. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de
cela, Mainterne s'tait cru rus, comme l'autruche. Il avait compt sans
cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le
demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Lona aussi,
d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment o il vint
apporter  cette dernire un chque de dix mille francs comme cadeau
d'adieu. Lona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle
le lui jeta en ricanant: Ramasse ta boulette; a et ta femme du monde,
a t'en fait deux.... Le pauvre garon eut peur de quelque vengeance.
Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter  Mme d'Asti un rang
de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme,
pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes.
Lona, renseigne par Audry, lui avait donn quelques heureux conseils
de placements.... Mais perdre une matresse comme celle-l, spirituelle,
bonne enfant, avec une installation pioche et dfinitive, un cabinet de
toilette dans le got du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous
pouvons bien lui marquer quarante  son passif, pour cette sottise-l.

--J'inscris, dis-je en riant: avoir Mainterne, vingt; doit,
quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.

       *       *       *       *       *

--Soyons justes, continua Desforges, cette rupture avec Lona fut
suivie de bonnes journes. Lucie et Mainterne en taient  cette priode
dlicieuse o une femme s'est  peu prs promise et ne s'est pas donne.
C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec
cette diffrence qu' la chasse il y a toujours quelque boscard
maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et
quelque tompin pour vous _cirer_ au retour, dans le wagon. Quant aux
voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers
infortuns. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de
la personne d'une femme aime que vous n'avez pas encore, que vous allez
avoir demain, aprs-demain, dans une semaine.... Et vous dcouvrez un
univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait
que chaque matin les gavroches du tlgraphe portent d'un bout  l'autre
de Paris de vrais chefs-d'oeuvre de grce, de malice et de coquetterie,
sous la forme de petites dpches bleues.... Plus tard, la dame se
servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout
entier  vous sduire. Et puis c'est des nuances de son got que vous ne
souponniez pas, c'est des faons de vous refuser ou de vous donner un
baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de
pencher sa tte, qui vous font demeurer bouche be devant cet tre, pour
vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de th, elle a une
manire si  elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la
regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que
ses valeurs ont mont et qu'il a gagn deux cent mille francs rien qu'
se promener.... Et puis chaque visite vous apprend  deviner mieux ses
beauts caches. Vous explorez des pays inconnus, un peu
davantage,--votre futur royaume.... Enfin, c'est du dsir, ce qu'il y a
de plus difficile  se procurer pour nous autres qui nous sommes assis 
tant de tables et qui nous en sommes toujours fourr jusque-l, comme
disait la chanson.... Du dsir! J'ai connu autrefois un juif allemand,
cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait
d'tre moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de rpondre,
avec un accent que je ne peux pas vous imiter: Moins brillant!... Vous
tes bien heureux. Moi, je ne connais mme plus les douceurs de
l'incertitude....

--J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas?  l'actif de Mainterne,
interrompis-je; cinquante moins vingt....

--Pas si vite, jeune homme, reprit le baron; il faut dcompter
quelques autres _drawbacks_, et d'abord la ncessit de retourner dans
le monde.... Quand Mainterne tait l'amant de Lona, il choisissait ses
salons. Il ne faisait pas une visite. C'tait un de ses axiomes,  lui:
Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit
manque d'gards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ... et il
pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait,
cartonnait ou billardait jusqu' sept. Il s'habillait l, neuf fois sur
dix, et tantt il y dnait, tantt il allait dner dans quelque maison
o il tait sr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques
invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son
caprice. Quand il lui convenait de faire un tour  l'Opra, il entrait
dans une loge  son got ou n'y entrait pas. Enfin, c'tait un Parisien
indpendant, l'espce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de
cette incomparable ville.... Du jour o il eut la petite Mme de
Hacqueville, l, dans sa tte, et l, dans son coeur, il l'eut aussi
dans sa vie.... Voyez-vous la scne? Elle, assise au coin du feu, aprs
avoir chang les confidences des mes soeurs: Je vous verrai chez les
Taraval, mercredi?... Lui, hypnotis par un bas de soie gris perle,
aperu au bord de petits souliers brods: Non. Ils ne m'invitent plus,
je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....--H bien! il faut
en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la
rencontrerez ici.... Elle est si bonne! Et voil Mainterne oblig
d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et
les Sermoises, et les Donv.... On le voit  des cinq heures.... On
l'invite  de grands dners.... Vous savez? Ce _drawback_-l, pour moi,
c'est cinquante.

--Pauvre Mainterne! dis-je  mon tour. Toujours vingt  son passif.
Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.

--H! pas si menus! reprit Desforges en esquissant un geste qui
pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pres sur ce
qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un
honnte homme.

       *       *       *       *       *

Nous avions travers la place de la Concorde, et nous remontions le
trottoir de gauche des Champs-Elyses. Je n'eus pas de peine 
comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trsors de son exprience le
baron avait surtout pour motif le dsir d'tre reconduit jusqu' sa
porte. Cela l'ennuyait de rentre seul. Mais je l'aurais accompagn
jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix
ironique:

--Enfin la minute solennelle arrive, celle o Mme de Hacqueville lui
soupire: H bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ...
je serai  vous ... et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon
franais que l'heureux Mainterne dut recommencer  courir les
rez-de-chausse meubls pour trouver un asile  son bonheur. Avec Lona,
il n'avait pas besoin _d'aimoir_,--c'est bien l un mot de votre
nouvelle criture, n'est-ce pas?--et il avait compt que Lucie viendrait
chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est trs
amusant,  vingt-cinq ans, ces courses-l,  la recherche des Paradis en
garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drle. Les mobiliers
paraissent fltris, fans, frips, inhabitables. Les gens vous
dvisagent avec des physionomies de matres-chanteurs. On se souvient de
Lona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du
fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misres-l,
ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde,
du meilleur monde, et qui en est  sa premire faute, c'est trs
flatteur pour l'amour-propre,--vingt  l'actif pour cette
flatterie-l,--mais, dans un lit, ce sont d'autres qualits qu'on
apprcie, et les trois quarts du temps vous avez l une ignorante qui ne
comprend rien et qui vous fait penser  des amours avec ces statues de
reines couches sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante
est une prudente qui a commenc par vous demander votre parole que vous
lui viterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec
l'ignorance et la prudence combines, pas un bon moment, ce que
j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze
minutes d'arrt, buffet. Dner excrable, et il vous faut vous lever de
table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits _drawbacks_
de dtail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus
comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne
pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la
rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait  vous pour la
vie.... Voyez-vous la tte du Mainterne qui boutonne les bottines tant
bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai dcrit
et qui songe  cette belle perspective de la solitude  deux.... Il en a
la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier
rendez-vous.

--Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne
quatre-vingt-dix, calculai-je; mais il y a le second rendez-vous, le
troisime, le quatrime, et pour combien comptez-vous le plaisir
d'veiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de
triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingnuit de
sensations?...

--H l! H l! fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut
arrter sa monture. Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante,
soixante, soixante-dix  l'actif de Mainterne pour ces flicits-l,
quoiqu'on amour, voyez-vous, les ducations ne m'aient jamais beaucoup
tent. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins
soixante-dix. Le passif redescend  vingt. Et puis passons au quinzime
de ces rendez-vous. Encore un _drawback_, et un terrible, celui-l!
C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne tait l'amant de
Lona, il allait chez elle, il n'y allait pas. a lui tait incommode?
Il dplaait son moment, voil tout. Avec une femme surveille comme Mme
de Hacqueville, qui arrivait  lui donner une heure sur vingt-quatre
chaque trente et un du mois, il n'y a pas  dire, il faut y aller, l,
comme chez le dentiste:--On vous arrachera votre dent  quatre heures
et demie....--Mais ma dent ne me fait pas mal.--On vous l'arrachera
tout de mme.... Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand
des _drawbacks_ dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons
modrs: estimons  vingt-cinq cet ennui-l; nous avions vingt au passif
de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.

--Et l'argent? lui demandai-je triomphalement. Au moins les femmes du
monde ne cotent rien.

--J'y arrive, rpondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines,
sans tre le moins du monde troubl par ma gaffe, dont je m'apercevais,
moi, en rougissant. Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a
un frre, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est mari l'anne
dernire. Notre Mainterne s'tait cru trs habile en se liant avec toute
la famille. Il faisait le bsigue d'une vieille tante qui le trichait!
Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie
lui avait dit: Ceux-l, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents
amis.... Vous serez gentil pour eux! Et Mainterne tait gentil, gentil
... si gentil qu'aprs l'avoir dtest, les trois vieux l'aimaient. Ils
l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus
monter  cheval sans tre accompagn de celui-l. Vous pensez s'il tait
 tu et  toi avec le frre. Un matin, ce frre dbarque chez son
meilleur ami,  neuf heures: Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand
misrable.--Que se passe-t-il? rpond l'autre, flairant la
carotte.--J'ai jou au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas pay
avant midi, je suis affich.... Je vous passe le discours, qui peut se
rsumer ainsi: Cinq cents louis, ou je me brle la cervelle. La
cervelle du frre d'une femme  qui l'on jurait la veille un ternel
amour dans un rez-de-chausse clandestin, c'est sacr, n'est-ce pas?
Mainterne a pay. Surtout pas un mot  ma soeur....--Pas un mot....
Il n'en a jamais parl, en effet. C'est  sa tte que j'ai tout devin,
moi qui savais l'embarras du frre et que ce garon tait brl partout,
y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embtements-l, et
d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que
l'obligation de la correspondance d't, lui qui tenait en sainte
horreur le papier, la plume et l'encre,--tels que les innombrables
cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donv, enfin les
vingt-cinq maisons solennelles o il faisait tapisserie le reste de
l'anne,--c'est bien cinquante ou quarante de _drawback_, cela.

--Mettons trente? interrompis-je.

       *       *       *       *       *

--Soit; nous voil  soixante-quinze, reprit Desforges. Je vais vous
tonner, fit-il en prenant un temps: je les lui passe  son actif, ces
soixante-quinze, pour l'amiti de Hacqueville. Mainterne n'avait pas
triomph depuis six mois, qu'il tait, bien entendu, le camarade intime
du mari. C'est classique, mais voici l'tonnant:--les deux hommes
taient rellement faits l'un pour l'autre. Mme ge, mme genre
d'esprit, mmes occupations, mmes ides, mmes gots. Hacqueville est
ractionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept.
Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors
de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne
 cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mmes vins, les mmes
cigares, les mmes pices. Enfin, ils avaient le mme tailleur, sans le
savoir, et choisissaient instinctivement les mmes toffes.... Vous me
demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant dj
Hacqueville? Cruelle nigme, vous rpondrai-je, monsieur le psychologue.
Mais y a-t-il jamais un pourquoi  la conduite des femmes? Ce sont des
charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde nigme? Savez-vous ce
qui tait le plus insupportable  Mainterne? C'tait d'entendre Lucie
parler de Hacqueville, de cet autre lui-mme, avec aigreur. Ah! quel
homme! quel homme! s'criait-elle, que je suis malheureuse!...--Mais
non, rpondait-il, vous le mconnaissez.... Il le dfendait. Elle
insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir  elle qu'
cause de son mari. J'en appelle  tous les hommes de got. Avoir un
excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chrit
d'autant plus, et se voir oblig d'couter une femme qui ne le comprend
pas et qui en dit du mal toute la journe, c'est dur, c'est trs dur.
Mettons vingt au passif de Mainterne....

--C'est comme au jeu de l'oie, repris-je; il revient toujours  cette
case....

--Patience, reprit Desforges. Ce mari-l nous mne  Laverdin, le
nouvel amant. Mainterne servit si souvent  Lucie l'loge de
Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les
prendre en une horreur gale tous les deux, et elle les trompa avec le
belltre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit,
grandit. Attaques de _jalousite_ aigu, coup sur coup, soupons, scnes,
etc., cinquante,--certitude, cinquante,--ridicule au vu et su de tout
Paris, cinquante.--Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le
moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne  la porte,
cinquante.--C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et
zro  l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on
parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme bless qui ne
veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde?
Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: Ce garon-l a
draill.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous
assure qu'il valait mieux que a....

       *       *       *       *       *

Nous tions devant l'htel du cours la Reine. Le baron me tendait la
main pour me dire adieu.

--Mais ce n'est qu'un cas, fis-je, et trs spcial.

--Parce que Lucie tait marie? rpondit le baron. Essayez donc
d'appliquer la mme mthode du chiffre  tous les autres bonheurs de
votre connaissance, depuis celui qu'on gote auprs de la grande actrice
jusqu' la flicit que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime,
sans parler de la veuve, de la spare ou du demi-castor. Dressez vos
deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du
rsultat....

--Pourtant vous-mme, repris-je, vous conveniez que Lona rendait
Mainterne trs heureux?

--Oui, dit le baron, mais Lona ce n'tait pas l'amour. C'tait
l'habitude....

Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,--qu'il avait un peu trop
soulign,--pour ne pas gter son effet.


       *       *       *       *       *


MDITATION X

BONHEURS CONTEMPORAINS


II

LES DSASTRES


--Desforges est Desforges, me disais-je, au lendemain de cette
conversation sur les _drawbacks_ du bonheur. Ce philosophe en habit noir
y voit trs clair dans les faits; mais quand on a numr, class,
tiquet, chiffr les faits qui constituent l'histoire visible d'une
passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme
exploit par une femme, trahi, moqu, dshonor par elle, y retourne en
sachant trs bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est
que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main
seulement, reprsente pour lui une intensit de sensation que rien
d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui
s'ennuie. Une motion qui lui morde sur le coeur, voil ce qu'il ne
saurait payer trop cher. Oui, que d'_ennuis_ nous subirions tous,
allgrement,--pour viter l'_ennui_! Mais il arrive aussi que cette
motion cherche nous chappe, que cet ennui, cette torpeur de la
sensibilit fatigue reparat au milieu mme d'une vie consacre  la
poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dnombrs par le
baron sont des contrarits. Les vrais dsastres du bonheur commencent
avec les dsordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces
dsastres, c'est la jalousie, ce sont les dceptions du coeur qui s'est
imagin rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance 
sentir,--maladie des ges de dcadence, qui n'a rien de commun avec
l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me
revient  la mmoire d'un de ces dsastres-l, que j'ai envie d'voquer
en regard du tableau dress par Desforges, comme antithse. Cette
anecdote, presque sans incidents, me fut conte par Berthe Vigneau, une
actrice camarade de Colette,--la seule dont l'influence ait t bonne
sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce
que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant,
qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle frquente
pour qu'elle le frquente davantage et de le louer pour qu'elle ne
veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le mme
chemin banal o tous les amants ont trbuch. Mais ce n'est pas sur
l'art de choisir les amis et les amies d'une matresse que je me suis
promis de mditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par
Berthe, petit roman dont l'pigraphe pourrait tre:

XXXVIII

_En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des
nuances de sentiment_.

       *       *       *       *       *

Berthe Vigneau tait de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second
regard. Elle avait,  l'poque o je l'ai connue,--voici sept ans,--un
charme dlicat d'effacement, de douceur, de comme il faut, qui
contrastait pour moi d'une manire cruelle avec les cts canailles de
ma matresse. Celle-l me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un
Botticelli disant des gueules! Berthe tait alors pensionnaire au
Thtre-Franais, et pensionnaire peu remarque. Quoique les journaux de
Saint-Ptersbourg, o elle est engage avec Colette, la vantent
beaucoup,--je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne,
ait gagn ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au
Conservatoire et que ma dangereuse matresse possdait. Est-ce une assez
triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus
original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si
mprisable comme femme? Sans la cruaut triste de son libertinage,
Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle,
dans certaines pices de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique
du rve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'tait pas plus ne
comdienne que je ne suis n musicien. Son corps frle, la dlicatesse
de son teint souffrant, la grce menue de ses gestes, la rverie triste
de ses yeux, laissaient deviner un de ces passs parisiens dans lesquels
il y a de tout: de la misre physique et morale, de la prostitution
prcoce et d'innombrables djeuners de pauvres, de l'infamie maternelle
et du travail acharn. Seulement, la nature est quelquefois plus forte
que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse
affreuse, Berthe tait demeure romanesque, et--comment dire?--non pas
pure, mais honnte de coeur, mais incapable d'une perfidie, et capable
d'un dvouement absolu, entier, silencieux. C'tait une de ces femmes
timides, replies, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe
discrte des abmes de sensibilit frmissante. Comme toutes les
personnes de ce genre, elle avait mal aim. Aprs avoir t vendue--ou 
peu prs--par sa mre, elle s'tait prise follement d'un clubman dont
le seul talent consistait  s'habiller comme  Londres, avec une telle
perfection que les garons de restaurant hsitaient  lui parler
franais. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant
Bas-de-plafond,  cause de ses cheveux plants en effet trs bas, et
de son extraordinaire stupidit. Ajoutez  cela qu'il se grisait au
whisky et au porto,--afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,--et
alors il battait la pauvre Berthe  coups de canne jusqu' la rendre
malade pour des semaines. Il l'entranait dans les pires socits, la
forant de frquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la
trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on
reste stupfi lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une
crature fine hypnotise  la lettre par un drle dont on ne voudrait
pas pour son valet de chambre. Bas-de-plafond lui en avait tant et
tant fait, qu' la fin elle s'tait rvolte, et qu'elle avait rompu. Le
seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix
mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant,
et ce dernier, trs heureux  la Bourse  cette poque, s'tait retrouv
en un jour d'aberration assez de coeur pour assurer l'avenir de cette
enfant et de la mre. Cet argent, joint  celui que Berthe gagnait par
son travail,--tant trs courageuse,--lui permettait de vivre
indpendante. Elle avait gard de ces cruelles amours une douloureuse
apprhension d'un sentiment nouveau, et une piti profonde pour les
chagrins des autres. C'est cette piti qui fit d'elle ma confidente dans
les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je pass des heures
auprs d'elle, dans son petit salon, au second tage d'une maison de la
rue de l'Echelle,--un salon d'une bourgeoisie dcente,  peine relev de
minces brimborions, ici une aquarelle, l une figurine de saxe, qui
indiquaient l'artiste. Sous la lumire d'une lampe voile de dentelles,
et par les mornes fins des aprs-midi d'hiver, je lui disais mes
agonies. Et elle m'coutait si patiemment! C'est la plus forte preuve
de la bont d'une femme, cela:--se plaindre  elle du mal que vous fait
une autre. Il lui est si facile alors de vous rpondre des mots qui
s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonne. Mais il en
est d'adorables, et Berthe tait du nombre, qui savent poser avec une
charit si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre
esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer:
lorsqu'un amant outrage sa matresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la
mienne, avec le dlire de la passion et les amertumes du mpris, ce dont
il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprs de lui la cause de
l'infme, qui le fasse douter de l'vidence, croire, esprer du moins.
Ah! ce salon bleu ple de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti
sans avoir puis dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter
l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de dlicatesse qui est
comme un toucher lger du coeur, et quel art divin de ne pas se lasser
d'une si monotone lgie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-l,
c'tait pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre
tout prpar les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa
douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.

       *       *       *       *       *

Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont
de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma matresse quitta Paris. Je me
plongeai dans ce tourbillon de sensations incohrentes par lesquelles on
essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait ingurissable
comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit thtre,
j'aperois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est
Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de
l'avoir abandonne. Le lendemain, j'tais chez elle. Et cette fois, ce
fut  mon tour de l'couter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce
mme petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs
de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la
piti silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut
si contemporain par l'tat de l'me qu'il rvlait chez le hros! De cet
homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il tait du
monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'tait prise  l'aimer,
comme elle avait aim Bas-de-plafond, malgr ses serments de ne plus
donner son coeur,-- la folie; et voici la conversation que j'eus avec
elle, recopie dans mon journal  la date du 6 fvrier 1884:

--Ainsi, vous aimez de nouveau? lui dis-je, tout attendri par son
pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consum de
passion souffrante.

--Oui, fit-elle, et je suis trs malheureuse.

--Il est dur pour vous, lui aussi? demandai-je avec une grande
tristesse.

--Non, dit-elle, Il ne _lui_ ressemble pas.... Il est si bon....

--Alors, il vous trompe? demandai-je encore.

--Non, rpondit-elle. Il est trs loyal.

--Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?

--Tant que je veux.... reprit-elle.

--Il est souffrant? Vous avez peur pour sa sant? Ou ses affaires vont
mal? Il a quelque grand ennui?

--Non, fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tte.

--Alors, repris-je en riant, je jette ma langue aux chats, comme on
dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez,
loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma
chre amie!

--Ah! dit-elle, s'il m'aimait!... Et songeuse, avec cette voix qui
vient de l'arrire-fond de nous-mme, la voix que nous avons quand nous
nous parlons seul  seul, elle continua:--Mais je vous paratrais
folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me
comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition
j'tais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma
destine voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses
amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en dtail, un jour. Il y a
un roman  crire dans ce roman rel. Imaginez-vous que, tromp par les
calomnies du monde, il se crut jou par une femme qui tait la vrit
mme. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la
vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier
qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jet
au vice le plus noble coeur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de
ce qu'il appelait, Quand il en parlait  son ami: un crime d'amour.
Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mlancolie. Ils sont si rares,
les hommes capables de ces remords-l, que je le plaignis sans le
connatre, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous tions trouvs
 dner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il
tait tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si
prenante, des manires si fines, quelque chose de si mle  la fois et
de si bris! Et puis, je vous le rpte, c'tait ma destine.... Je
passai les heures qui suivirent ce dner dans une anxit inexprimable.
Il ne m'avait pas demand la permission de venir chez moi. Mais je
jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui tait facile de me
revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres,
nous fouillons la salle entire d'un coup d'oeil quand nous entrons en
scne. Vous devinez mon motion, au lendemain de cette soire, lorsque
j'aperus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma rplique. Je
me dis qu'il viendrait peut-tre me saluer au foyer. Je devais changer
de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui
montais l'escalier en courant pour tre prte plus tt. Quand j'y
revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des
habitus, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous
moi.... L'trange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis
pas beaucoup d'illusion. Je savais,  ce moment mme, que cet homme me
ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'tais 
lui....

       *       *       *       *       *

Elle reprit, aprs un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses
deux mains jointes,--ces deux petites mains nerveuses qui se serraient
fivreusement l'une contre l'autre,--et ses prunelles regardaient le
feu, comme agrandies par les visions qu'elle voquait:--Je ne peux pas
bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous
n'tions plus trs jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir
trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aim dj, et
nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un
sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de
ne pas oser esprer.... La saison tait en harmonie avec l'espce de
gravit qui pesait sur notre passion naissante. C'tait en novembre,--un
novembre tide, bleu et dor. Notre plaisir tait d'aller dans les bois
et de nous promener indfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne
chantait dans les branches sches, pas une fleur ne s'ouvrait dans
l'herbe fane.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'tait bien le
cadre qu'il fallait  la mlancolie de notre tendresse.... Et cela tait
doux, ah! trs doux!... Je m'abandonnais tout entire  cette sensation,
pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontr un homme devant qui je
pouvais tre moi-mme, qui ne se moquait pas de mes ides, qui
comprenait  demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de
sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi,
cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'tait
bien de l'amour, c'tait du bonheur. Je m'enivrais durant ces
promenades, d'une ivresse sans gaiet, sans chanson,--puisqu'il n'y
avait ni fleurs ni oiseaux,--mais d'une ivresse si profonde! J'en avais
le coeur plein  pleurer. Lorsque nous revenions  Paris et que, seuls
dans le wagon, je mettais ma tte sur son paule, il me semblait que je
rvais, qu'une telle flicit, aprs tant d'annes de misre, n'tait
pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui
baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance
infinie qui me dbordait de l'me pour ce qu'il me donnait. Il lui
arrivait alors,  lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je
buvais de mes lvres.... Non, malgr tout, je ne payerai jamais assez
cher les sensations qu'il m'a donnes dans ces premiers mois. On peut
mourir quand on a got cette douceur-l. On a tant vcu!...

--Je devine, lui dis-je, vous tes devenue jalouse de son pass, de
cette femme dont il portait l'ombre sur son coeur....

--Oui, dit-elle, mais pas longtemps.... Plt  Dieu que ce ft l mon
malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose  combattre
de prcis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Aprs
quelques semaines de cette ivresse que j'ai essay de vous dcrire, et
quand je commenais  faire avec mon bonheur comme on fait dans une
maison o l'on s'installe et o l'on range tous les petits objets, je me
mis involontairement  observer Armand. Je fus frappe de voir qu'avec
notre intimit grandissante il subissait des heures de plus en plus
tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une
extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me
permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites
piqres du thtre, ni de rien, sinon qu'il tait  moi et que je
l'aimais.... C'tait surtout quand je lui prodiguais les marques de ma
passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette
tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'coutait sans me
rpondre. Ses yeux exprimaient non pas la flicit mue de l'amant  qui
sa matresse montre son amour, mais comme une piti pour moi qui, au
lieu de m'tre bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me
plaindre, puisque je l'avais l, lui que j'aimais tant?... D'autres
fois, cet tre si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans
le fond de sa pense, changeait soudain devant moi, comme si un dmon se
ft empar de lui.... Il tait secou par une folie d'ironie. A sa
conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers cline, succdait un
persiflage qui m'tait intolrable, quoique jamais il ne l'exert
contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne prfrais pas encore
ces heures de moquerie  d'autres o il roulait dans un silence de
torpeur. Je lui parlais. Il ne me rpondait pas. Il s'asseyait au coin
du feu, l o vous tes, et il semblait m'avoir oublie. Ou bien il
prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:--J'ai besoin de
marcher.... Et un billet m'arrivait ces soirs-l, m'annonant qu'il
avait trouv un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain,
quelquefois qu'il tait oblig de s'absenter pour deux jours.... Je me
rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne
m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute
simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez suppos, comme c'tait
naturel, qu'il pensait encore  cette femme autrefois mconnue, et qui
sait? qu'il l'aimait peut-tre? Et je le lui dis, un jour, comme je le
croyais. Il m'aurait rpondu qu'il ne pouvait pas s'en gurir tout 
fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette trange
maladie de son me que je constatai alors sans plus la comprendre
qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi dsarme que je le
serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me
vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant,
osant lui dire:

--Tu n'oublieras jamais cette femme?

--Quelle femme? me rpondit-il.

--Celle que tu as aime avant moi, repris-je, et je la lui nommai.

--On t'a racont cette histoire? fit-il en hochant la tte. Ah! j'en
suis bien guri. Elle est redevenue une honnte femme maintenant et ne
vit plus que pour son fils. La maternit l'a sauve. Elle m'a pardonn;
et je me suis pardonn. Tout s'use, mme le remords....

--Oh! mon Armand, repris-je, qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu
souffres, et auprs de moi!

Il commena par se dfendre de me rpondre. J'insistai. Je trouvai des
mots qui le touchrent. Pensez donc. Je dfendais mon seul bonheur.
C'est alors qu'il me dit sur lui-mme des phrases qui me parurent
presque insenses en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles
n'taient que la simple expression de la vrit. Il me confessa que, ds
sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lass et de dgot,
mme avant d'avoir vcu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les
plaisirs qu'il avait le plus dsirs. Il me dit qu'il s'tait cru, dans
cette jeunesse, incapable d'aimer compltement; qu'il tait tomb, pour
tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excs
du libertinage; qu'il en tait sorti en voyant le tort atroce dont un
dbauch pouvait frapper des femmes comme cette matresse dont je venais
de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait t
victime de deux peurs gales et constantes: celle de faire du mal de
nouveau  un coeur sincre, et celle de retomber dans cette sorte
d'atonie intime, d'insensibilit invincible.... Il m'avoua qu'il s'tait
engag dans notre amour avec cette double dfiance, qu'il tait sr
maintenant de ne jamais tre cruel pour moi, mais qu' de certains
moments, mme auprs de moi, ce mal incomprhensible de la mort
intrieure s'emparait de lui. Il me semble alors, me disait-il, que
mon me est use, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus
sentir.... Je l'coutais avec une impression que je ne saurais vous
dcrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre  la fois et si
amer! J'avais trop connu la vie dj pour ne pas savoir qu'il existe des
hommes et des femmes d'une duret que rien ne touche, et qui paraissent,
en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilit-l, c'tait pour moi
de l'gosme, et qu'elle ft unie  la dlicatesse d'me d'un tre comme
Armand, qui me montrait,  la mme minute, cette bont, voil ce que je
ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en
lui disant avec frnsie: Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi
simplement.... Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, 
l'espce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je
compris....--qu'il ne m'aimait pas!

Mon bon Claude, vous qui avez tant pens  la vie du coeur,
m'expliquerez-vous ce que j'prouve depuis ce jour, ce supplice qui
n'est que dans ma pense et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait
pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre mme, les attentions
dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour
enfin, tout m'est empoisonn par cette ide qu'il est ainsi par respect
de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire
qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il
acqurait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon,
peut-tre regretterait-il la chaleur du dvouement que j'ai pour lui.
Mais rien ne manquerait  son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il
s'est tromp en s'attachant  moi, qu'il a espr m'aimer, qu'il sait
aujourd'hui qu'il s'est tromp et que, s'il me garde, c'est pour ne pas
recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je
le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mlancolies
qui le saisissent auprs de moi,--et qu'il veut me cacher. Mais il a dit
vrai, jamais, jamais je n'arrive  le faire sentir vraiment, jamais  le
rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on
ne l'a pas traverse, et  laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on
me l'avait conte. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait
pour moi, et cette bont, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne
servent qu' me prouver toujours et toujours cette affreuse vrit: il
ne m'aime pas.... J'en arrive  tre injuste pour lui,  le tourmenter,
pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec dmence.... Je voudrais,
par instants, le quitter en effet, renoncer  cette liaison dans
laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un gosme horrible,
puisque j'exploite la sympathie dvoue de cet homme au profit de ma
passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'tre
qu'une comdie d'amour. Et puis,  d'autres minutes, je me dis que je
suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et
qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimre d'un esprit malade,
fatigu par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues....
Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...

       *       *       *       *       *

Tout finit, mme le remords, comme disait Armand,--mme des passions
comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand,
avec lequel j'ai voulu  tout prix me lier, vit  Paris. C'est un homme
beaucoup plus simple que sa pauvre matresse ne se l'imaginait, qui a
tout uniment t trs libertin dans sa jeunesse, puis trs coupable, et
qui est blas, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste
pourtant. Seulement c'est un blas devenu tendre, depuis son histoire
avec sa matresse martyrise. C'est la pire espce qui soit. Et Berthe
Vigneau, malgr ses rudes annes de bohme et de thtre, tait une me
d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entam. J'ai souvent
vu se produire le phnomne inverse, et des hommes rests tout jeunes de
coeur aimer des femmes dont l'me tait aussi use que leur visage tait
frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hlas! Et quelles conclusions
en tirer sinon celles-ci:

XXXIX

_On n'aime jamais comme l'on est aim; aussi l'art d'tre heureux en
amour consiste-t-il  tout donner sans rien demander. C'est le mot
profond de Philine  Wilhelm, dans Goethe: Si je t'aime, est-ce que
cela te regarde?..._

XL

_Les vrais drames du coeur n'ont pas d'vnements_.

XLI

_Pour un coeur passionn, la pire douleur est de ne pas suffire au coeur
qu'il aime_.

XLII

_On trahit un coeur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais_.

XLIII

Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille me d'un jeune
homme ou d'une jeune femme moderne_.

XLIV

_A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances
qu'une femme de coeur a d'tre heureuse si elle en aime un: vingt
l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la
mconnatront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix,
neuf ont dj vcu leur vie. Ils sont uss. Et le centime aime presque
toujours ailleurs_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XI

BONHEURS CONTEMPORAINS


III

LES DSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES


Des dsastres de coeur, comme celui dont gmissait Berthe Vigneau, comme
ceux que tout amant peut connatre et qui rsultent d'un irrparable
malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour
une fois hommage au bourgeois rencontr en chemin de fer: a vous fait
des souvenirs, de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, cres au
got dans leur fracheur, et trs doux en confiture. J'arrive maintenant
au plus cruel de ces dsastres,  celui qui empoisonne jusqu'aux
bonheurs du pass, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux esprances
de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la
jalousie. Certes, je n'ai pas la navet de croire que cette affreuse
maladie soit moderne et que nous l'ayons invente comme le symbolisme,
le brutalisme, le dcadentisme, le fminisme, le nervosisme, le zutisme,
l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'tre que des
formes de ce que Flaubert appelait nergiquement le panmuflisme de la
seconde moiti du dix-neuvime sicle. Il est probable que la jalousie a
commenc dans le paradis terrestre, du jour o Adam a vu la curieuse Eve
pencher son front voil de ses longs cheveux et prter sa mignonne
oreille aux sifflements du serpent, enlac  l'arbre et avanant sa tte
plate. Peut-tre mme ce pauvre Adam n'a-t-il mang la pomme que pour
galer en audace sacrilge son trange rival aux yeux immobiles,
mtalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amnent
 supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que
dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien quilibr. Je
formulerai la premire de ces raisons dans un axiome qui a des
physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.

XLV

_Dans un coeur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien
l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion_.

Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours.
Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'motion. Il
y est par la demi-hystrie qu'il apporte dans ses ivresses, par les
ingurissables blessures de dception et de libertinage qui saignent en
lui au point de lui rendre cuisante mme la lgret du plaisir.
Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses dbauches. Il y est par
le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant
aprs la tendresse et rencontrant la rancune, aprs le bonheur et
rencontrant le dgot. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une socit
ressemble  celle du Paris d'aujourd'hui, o, d'un bout  l'autre et du
haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence,
dfiance  droite, par devant, par derrire,  gauche, dfiance des
camarades et des inconnus, dfiance de la famille et de l'tranger,
--lorsque les pices de thtre et les romans, les journaux et la
conversation ne sont qu'une cole d'ironie et de misanthropie,
--pourquoi un homme dress  cet enseignement dcouvrirait-il soudain en
lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue
le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos
jours, pour peu qu'ils appartiennent  la dure espce des hommes 
femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule
matresse  laquelle ils aient t fidles. Et je poserai en passant cet
autre axiome:

XLVI

_Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus 
nous dfier d'elles. Ce sont les ntres_.

J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans
la chanson populaire:

    Le bouquet de jalousie
    Fleurira toute la vie....

Que de choses voquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai
entendus pour la premire fois de la bouche d'une fille, morte depuis de
la poitrine, et qui venait de dbarquer de son pays au quartier Latin.
Elle tait, comme tant de cratures que j'ai connues l, frache encore
d'une fracheur d'glantine des haies, avec un dlicieux et maladroit 
peu prs d'lgance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de
soie moulaient une jambe muscle  courir les chemins caillouteux de la
montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hl de
dix-huit ans de grand air. Elle crivait, sur du papier honteusement
parfum, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique
lims et soigns par une manicure,--tablie rue Soufflot!--disaient
encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle
passait au noir avec frocit, gardait un arrire-fonds de bte
tranquille. Enfin, c'tait chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions,
un joli charme de paysannerie maquille, dans un dcor de ftes
d'tudiants. Je revois d'ici la chambre mal meuble, au troisime tage
d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il trane
sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles
vides, et du caf dans des verres. Un garon de marchand de vin dessert
le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et
grle filet de voix, une voix de fermire en train de plonger dans les
foins le rteau de bois,--la Gosse chante:

    Le bouquet de jalousie
    Fleurira toute la vie.
    J'aimerai qui m'aimera....

J'tais bien jeune alors et un peu amoureux, trs peu, de la gaie
chanteuse, qui tait la matresse de Jacques Molan, le propritaire de
la chambre.--Il est aujourd'hui clbre par ses romans de
_high-life_!--Il y avait l des potes, des peintres, des musiciens, un
cnacle de bohmiens qui s'appelaient les _vivants_, et qui croyaient
inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais
quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour _vivant_
que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette
chanson me racontait d'avance la mlancolie de mes amours futures. C'est
pourtant vrai, que j'ai pass toutes mes journes, depuis lors,  les
respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers,
il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hlas! c'est la tristesse
des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-l,
quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met  trembler
entre mes doigts, mes larmes  tomber sur mon encre, les mots  s'en
aller de ma tte. On ne peut pas crire le coeur de son coeur....

       *       *       *       *       *

    Le bouquet de jalousie....

Elles sont trs nombreuses et de nuances aussi varies que des fleurs
cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,--ou,
pour parler sans mtaphores, il y a beaucoup de manires trs
diffrentes d'tre jaloux. Aussi cette mditation porte-t-elle pour
titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs
aient nglig de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le
langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une
et l'autre. Il est jaloux.... dit une femme en parlant de son mari, de
son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin
Mnier dans _le Courrier de Lyon_: Enlevez, c'est pes.... Examinons,
pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et
jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant
d'une femme, marie elle-mme  un homme jeune, ou simplement
entretenue. L'amant sait trs bien que sa matresse se donne au mari ou
 l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu  l'ide de lui reprocher ce
partage, qui fait mme partie des petites combinaisons infmes dont
l'amour libre a la spcialit. L'amant trouve cette communaut plus
sre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse _Fanny_ de Feydeau, il
hausse les paules, et avec l'lgance que les jeunes gens d'aujourd'hui
apportent  leur apprciation de la vie, il marmonne: En voil un
gneur!... J'ai fait l'exprience et recueilli le mot. H bien! que
demain ce mme amant constate les assiduits auprs de sa matresse d'un
nouveau venu, et le voil inscrit d'office  l'Othello-club. C'est comme
dans une autre chanson: _Ah! quand on est deux, quand on est deux,
mamz'elle Thrse_.... Ce dlicat personnage veut bien partager avec
un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope
ni de scalpel pour constater que celui-l est un jaloux par
amour-propre. C'est la tte qui travaille chez lui.--Soit dit sans
mauvais jeu de mots.--...En voici un autre qui se prend  aimer une
honnte femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant,
et il en arrive  ne plus mme dsirer cette femme. Il lui semble que,
si elle se donnait  lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout
est vrai, mme ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque
chose de plus en plus spiritualis, de plus en plus flottant et nuanc.
Elle ne lit plus que les livres qu'il lui dsigne. Il n'aime plus que la
musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons
indfinissables o il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout
y est tendresse, o il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout
y est caresse. Que cette femme se mette  s'intresser, avec un
platonisme semblable,  un autre ami, qu'elle se laisse aller  subir
une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits
rels sera transform du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque
cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette
dernire s'en aperoit trop tard, et aussitt elle lui offre de lui
sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'me gnreuse, et
il continue d'tre jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez
celui-l, c'est le coeur.--...Cet autre est mari depuis cinq ans, et
il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dn en tte  tte.
Elle s'est habille, et ils partent pour le bal. Dans le coup qui les
emporte, elle le regarde avec des yeux noys de flicit. Sa tte sort
de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant
la main: Je voudrais tre la plus belle pour te faire honneur, mon doux
matre.... Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coup rapide! Ils sont
dans le bal maintenant. Elle a des paules dignes de la femme qui puise
de l'eau  la fontaine, dans le _Concert_ de Giorgione, et elle les
montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-l. Elle est la
plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit,
elle ne pense qu' son doux matre. Elle trouve le moyen de lui jeter un
mot de temps  autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans
qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux,  lui, se font-ils durs?
Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui rvlent un souci
cach, au moment mme o la fte rayonne du plus vif clat? Pourquoi
enfin l'emmne-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien  rpondre,
dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui
pose? Comment lui avouerait-il qu' voir les regards des autres hommes
se poser sur sa gorge nue,  penser que ses paules taient prs de
leurs lvres, dans la valse;  sentir que d'autres la sentaient belle et
la dsiraient, il a t saisi par un accs furieux d'une jalousie toute
physique?... Ne sont-ce pas l trois types divers du douloureux martyre:
la jalousie des sens, la jalousie du coeur, la jalousie de la tte?
Elles se mlangent quelquefois. Elles se succdent souvent. Leurs
caractres sont pourtant un peu diffrents. Je voudrais essayer d'en
fixer quelques-uns.

       *       *       *       *       *

 I.--_La jalousie des sens_.

C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus gnralement
connue. Je trouve une ironie dlicieuse  ce fait que la meilleure
dfinition de cette brutale folie ait t rdige, par qui?... Je vous
le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas,
madame; o auriez-vous appris  connatre le nom de Baruch de Spinoza?
Cet homme, madame, tait un petit juif qui crivait, il y a un peu plus
de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroch dans un coin de votre
_hall_ ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intrieur
de nuance rembrunie, quelque paysage noy de vapeur, avec des peses de
nuages sur l'horizon? A une fentre d'une de ces chambres paisibles et
devant un de ces horizons brouills, voquez la ple, la chtive figure
d'un bonhomme, phtisique, au long nez charg de besicles, et travaillant
pour gagner sa vie. Il polit des verres destins  des astronomes. Ce
pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une
soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde
avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de
trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois  chercher une toile
d'araigne dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend
l'araigne de la premire toile et la jette dans le pige tendu par sa
voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent,
agrippes de leurs pattes velues aux mailles du rseau qui tremble. Une
d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul
qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme clate de rire. Il
passe  son bureau, et, l, se met  crire sur Dieu, sur l'Ame, sur les
passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie
qui nous occupe: Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue
 un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette
infidlit peut dresser contre sa passion,  lui, mais il est forc
d'unir  l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrtions de
cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la
jalousie qui consiste dans un trouble de l'me, oblige d'aimer et de
har  la fois le mme objet.... Oui, madame, cette phrase du juif
Spinoza se trouve dans son grand trait de _l'Ethique, partie III,
proposition XXXV, Scolie_....--N'oublions pas que nous sommes des
cuistres, disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a t
ministre, acadmicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas
crit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a traces ce jour-l
l'homme aux araignes.

Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir
un corps ador n'a pas la mme intensit si ce corps de femme a t 
nous, ou si nous ne l'avons jamais possd, cela est trop vident.
Notons donc aussitt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas o
nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais
appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse
au dgot et diminue notre dsir. Si, au contraire, nous avons possd
nous-mme cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue  notre
rival rveille en nous avec une extraordinaire acuit le souvenir des
caresses semblables qu'elle nous a donnes. Par un dtour singulier, ce
souvenir agit sur nous  l'tat de vision luxurieuse et cette jalousie
des sens nous mne au dsir. Les femmes le savent si bien que c'est un
de leurs procds pour ramener un amant lass.--Mais, direz-vous, dans
ce retour honteux d'un homme vers une matresse qui s'est donne  un
autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frnsie de la
reprendre  cet autre?--J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui
rpond  cette question. Elle me fut conte  l'poque par Raymond
Casal, un soir ou plutt une nuit que nous revenions ensemble le long
des Champs-Elyses, aprs avoir dn et pass la soire dans une mme
maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la
noter, et lui, trs galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages
que voici, crites au crayon sur l'envers de formes de tlgrammes. J'y
ai  peine chang quelques mots.

       *       *       *       *       *

...Elle tait, m'crivait donc Casal, remarquablement belle et sa
beaut tait tout son bonheur. Elle s'tait donne  moi, quoiqu'elle
ft une trs grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce
que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous
aussi un amour tout physique et d'une volupt si entirement dpourvue
d'me que nous nous parlions  peine, entre des caresses que la brivet
de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard
particulier, l'absence de libert, rsultat de sa position, qui aurait
d, semble-t-il, allger pour moi les obligations de cette liaison, la
rendait trs lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au
genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir  l'avance si
elle aurait quelques heures  elle ou non, et il me fallait attendre
tous les jours, chez moi, de deux heures  six heures, un mot qui
souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'
dix heures, si bien que c'tait toute ma vie prise. Le jour, par
prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir,
nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors,
Robert de N----. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait
une porte de sortie sur la rue la Prouse. C'tait Robert lui-mme qui
avait mis ainsi son appartement  ma disposition, pour ce moment-l. Il
tait grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait gure avant l'aube. Ma
matresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze
heures.

Cette liaison durait depuis huit mois  peine, et j'en tais arriv 
une lassitude absolue, presque  un dgot de cette femme. Pourquoi? A
cause de cet esclavage sans doute, et aussi  cause d'une indfinissable
tristesse qui me serrait le coeur au sortir de ces rendez-vous, o il
n'y avait que de la sensualit brlante, partage, raffine, mais
jamais, jamais une motion. Je voulais rompre, et je ne savais comment
m'y prendre, parce qu'avec cela ma matresse tait parfaite avec moi, et
que je n'ai jamais su avoir un procd brutal avec une femme. Bref, un
soir que j'avais dn au cercle et que je causais avec Robert, en
attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je
reois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au
lendemain. A la dernire minute un contretemps l'avait empche. Je
jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure,
que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.

--Tu ne l'aimes donc plus? me demanda-t-il.

--Plus du tout, lui rpondis-je en riant, et je crois que, dans huit
jours, je la dtesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les
fins de voyage, c'est bien long!...

Aprs un silence, Robert reprit:

--Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme
que celle qui vient de t'crire?

--Jamais d'autre, rpondis-je, mais o veux-tu en venir?

--H bien! dit-il, puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, l,
sur le coeur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste
quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prvenu, et
j'tais ici, vers onze heures,  tailler de dtestables banques. J'avais
perdu dj avant dner. Mon crdit tait puis, et pas un ami  moi
dans le cercle. L'ide me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y
prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. Raymond sera
parti, me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un ventail,
un boa et une fourrure. Vous tiez l encore. Que veux-tu? Une curiosit
folle me saisit, je marche  pas de loup vers la porte de la chambre 
coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de
comdie. Elle venait de sortir du lit et se prparait  se rhabiller.
Elle se tenait devant la glace, dvtue, tordant ses cheveux, et la
pleine lumire portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle
femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je
n'aurais jamais d te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne
l'aimes plus....

--Pas possible, fis-je en clatant de rire; tu n'as qu' voir l'effet
que me produit ta confession.

Il me regarda trs srieusement, puis, d'une voix un peu sourde:

--Alors, si tu ne l'aimes plus, prsente-moi.

--Comme tu y vas!... rpondis-je en riant plus fort encore. Te
prsenter? Mais c'est impossible. Moi-mme, je ne vais pas chez
elle....

Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une ide traversa mon
cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je
le tenais, le moyen de rupture si dsir.

--Tu la trouves vraiment si belle?... repris-je....

--Pour que je t'aie parl comme je t'ai parl!...

--J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y tre  ma
place?

--Moi? s'cria-t-il, tu plaisantes. Et que lui dirais-je?

--a, continuai-je en riant toujours, ce n'est pas mon affaire, tu
lui expliqueras ta prsence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras
deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la
convaincre.... Moi, j'arrive  onze heures tapantes. Je vous surprends.
Je fais la scne de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la
ligne, mme s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je
serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais
raconter  personne ce pacte de mauvais sujet, pas mme  elle.

Et il accepta cette immorale combinaison renouvele des _Marrons du
feu_ de Musset. J'employai la journe du lendemain  des prparatifs de
dpart. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la
Corniche, et l'ide que j'allais en finir avec cette sujtion de ces
derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment o
je devais apparatre comme la statue du Commandeur, deux craintes
m'angoissaient: celle de ne pas tre capable de jouer mon rle de
jaloux, tant je trouvais plaisante cette manire de rompre,--et celle
que ma matresse n'et chass Robert comme un domestique. Me voici donc
entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre
jour, sans faire de bruit. J'arrive  la porte de la chambre  coucher.
Je tourne le bouton. Le verrou tait mis en dedans.... Je ne peux pas
mieux comparer la soudainet de ce qui se passa en moi  cette minute
qu' l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de
terre, o Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: _I did'nt
believe I was so full_.... Ce fut quelque chose de si subit, un accs
si rapide et si violent de douleur et de colre, que je ne me souviens
pas en avoir jamais prouv un semblable. J'appelai Robert d'une voix
d'abord basse, puis imprieuse.... Robert!--Rien ne rpondit. Je
frappai, mme silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'paule sur
cette porte ferme, avec une telle force que je l'enfonai. J'allai
droit au lit. Ma matresse y tait, qui me regardait avec des yeux
gars. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manire si
cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord  une fureur simule, dut me
repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvmes face  face.

--Es-tu fou? me dit-il tout bas, et trs ple, car il me voyait en
proie  une espce de dlire. J'eus alors, devant son costume, une
perception si nette du ridicule de cette scne aprs notre conversation
de la veille, et une telle peur de moi-mme, que je me sauvai de cette
chambre comme un insens. Mais, le lendemain matin, j'crivais  ma
matresse une lettre de l'amour le plus effrn. Deux jours aprs je me
battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, trs lgrement. Nous
sommes sortis de cette affaire brouills  mort, et j'ai gard cette
femme trois ans!

       *       *       *       *       *

Ce trs authentique document ne permet-il pas d'tablir, sur la jalousie
physique, un certain nombre de vrits au moins probables?

XLVII

_Nous avons beau connatre tout notre esprit et tout notre coeur, notre
bte ne nous est jamais connue tout entire, aussi ne faut-il jamais
dire: Cette femme ne peut rien sur moi. En amour, la seule victoire
est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes:
Napolon_.

XLVIII

_La jalousie des sens survit  l'amour. Ce devrait tre la consolation
de toutes les femmes abandonnes, lorsqu'elles sont sans coeur et
qu'elles souffrent seulement dans leur vanit. Elles n'ont, pour se
venger, qu' prendre un amant. Elles ne ramneront peut-tre pas
l'infidle, mais elles sont sres de lui faire du mal. Voil une grande
misre de l'animal homme_.

XLIX

_Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi
pense  tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupt, qui n'est
que physique, est toujours prs d'tre froce_.

L

_Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent.
Elles savent que possder une matresse, pour un homme passionn, c'est
tre possd par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient
par la jalousie des sens nous mne o elle veut. Le plus irrsistible
dsir est fait avec la mmoire de la brute qui sommeille chez nous
tout_.

LI

_J'ai vu toute une salle de thtre prise du fou rire quand Othello
entre chez Desdmone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il
n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espce, venu pour assassiner
celle qu'il aime, ne va pas la rveiller et lui demander pardon. On
devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur
du Maure: Ou dessous ou dessus. L'un est si prs de l'autre!_

LII

_La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle
procde par accs, comme les images qui la suscitent. C'est une
alination intermittente que nous infligent de sang-froid certaines
femmes trs perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mpriser
leur bassesse. Par malheur, ce mpris-l ne fait qu'activer le dsir; et
leur bassesse, elles ne la sentent pas_.

LIII

_On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est
ce qui m'a guri de ma jalousie.... disait un de nos amis. Un autre lui
rpondit: Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir.... Le premier
parlait avec sa tte, le second avec ses sens_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XII

BONHEURS CONTEMPORAINS


IV

LES DSASTRES (_suite_.)--- LES JALOUSIES


 II.--_La jalousie du coeur_.

Pour distinguer aussitt la jalousie du coeur de la jalousie des sens,
qui a fait l'objet de la _Mditation XI_ et des diverses jalousies de
tte, qui feront l'objet de la _Mditation XIII_, je demande au lecteur
de ces notes, forcment incompltes, de vouloir bien admettre comme
dmontre cette proposition:

LIV

_Aimer par le coeur, c'est avoir d'avance tout pardonn  ce qu'on
aime_.

Thorme auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait
Berthe Vigneau,  Colette et  moi, quand elle nous racontait les
infamies de son amant: Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir
laisse l'aimer.... La raison de cette inpuisable bont propre au
grand amour est aussi facile  donner que la raison de l'inpuisable
mchancet propre aux sens. Aimer d'un amour o les sens dominent, c'est
dsirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le
coeur, c'est trouver la volupt suprme dans le don absolu, dans
l'abdication de soi complte. Alors, mme les douleurs que l'tre aim
vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en mme temps que
personne n'et aim ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne
l'aimt ainsi aprs vous, et c'est en quoi consiste exactement la
jalousie du coeur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier
devoir de l'observateur moderne,--la misanthropie,--que cette jalousie
du coeur, dgage entirement de celle des sens et de celle de tte, est
aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un crivain
sans envie. Tout se rencontre, mme  Paris, surtout  Paris, et j'ai
l, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie
uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de dsespoir,
ravager votre vie, consumer votre volont, mais vous amener  la
frocit,  la haine, seulement  la rancune?--Jamais.

       *       *       *       *       *

_Premier cas_.--Roger Valentin, un de mes amis de premire jeunesse,
avait eu, quelques mois aprs notre sortie du collge, un innocent roman
avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'taient rencontrs durant
une saison  Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis l cette
anne mme, en 1872,  mon camarade, nos courses au bord des tangs
bleutres, et dans cette fort profonde, ses confidences, avec son
accent lorrain,--il tait de Lunville,--sous les branches, que remuait
un vent aussi doux que nos rves de ces temps-l. Dieu! Comme  travers
les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et
pur! Revenu  Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces
quelques semaines d't. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima
trois ans, devenu rebelle  toutes les tentations de notre libre
existence. J'oubliais de dire qu'il tait alors lve  l'Ecole
centrale. Ses examens de sortie passs, et brillamment, il demande la
main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'taient, comme de juste,
aperus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait  peine six
mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possdait aucune espce de
fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rong de
chagrin, mais l'air rsolu.

--Je viens te dire adieu, fait-il.

--Tu pars?

--Oui, rpondit-il. Elle ne peut pas m'pouser maintenant.... Mais
dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui
sait?...

Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitt
Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se
mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais os lui parler ouvertement
de son amour. Je tremblais d'apprendre qu' cette nouvelle Valentin se
ft tu. Mais non. Je sus qu'il travaillait et russissait de mieux en
mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouv un
coeur humain en flagrant dlit de contradiction,--enfantin plaisir de la
cuistrerie pessimiste dont j'tais alors infect.--Des annes se
passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien prs de trente
ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin dbarque
d'Amrique. Il avait gagn une grosse aisance, et, comme il me l'avait
dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aime  dix-neuf
ans, dans l'ombre des arbres de la fort, en robe claire, au bord de
l'eau. Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:

    L'pouse, la compagne  mon coeur destine,
        Promise  mon jeune tourment....

Bref, il demande la main de cette femme, qui, touche d'une pareille
fidlit, rpond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reu depuis les
confidences de cet homme, qui se trouve avoir pous la seule femme 
laquelle il ait jamais pens. Il serait absolument, compltement
heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble
 son pre. Ah! m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant,
je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir l comme une pointe aigu qui
s'enfonait dans mon coeur.... C'est que cette enfant, qui va et qui
vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la
preuve sans cesse renouvele, la preuve vivante et parlante, au regard
de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a t, des annes durant, la
femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont souponn cette
jalousie du pass chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-mme,
adore cette petite fille autant qu'il en souffre. Explique-moi cela,
me demandait-il avec des larmes au bord des paupires; et il ajoutait:
Je ne suis pourtant pas jaloux. Il l'tait cependant, mais pas avec
les sens,--il et dtest l'enfant,--pas avec la tte,--il l'et
dteste encore, et la blessure de l'amour-propre et saign en lui.
Cette douleur,  la fois rsigne et persistante, tendre dans sa
tristesse, et sans une pense de reproche ou d'amertume, mais cette
douleur tout de mme et ingurissable, qu'il y et eu dans la vie de sa
femme un autre que lui, avant lui; qu'elle et donn  cet autre sa
virginit, et qu'elle lui dt aussi la maternit, c'tait la jalousie du
coeur dans toute sa misre et sa noblesse. Il me disait encore: Non, je
ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle tait ma fille, et
quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si
mal....

       *       *       *       *       *

_Deuxime cas_.--Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal  une
date qui n'est pas lointaine: ...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui
dpasse l'imagination en brutalits, la dpasse aussi en dlicatesses.
Et aujourd'hui chez Mme R----, l'ancienne matresse de S---- B----.
L'ai trouve seule, au coin de son feu, et caus avec elle du mariage de
son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister aprs l'avoir
fait elle-mme. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a
toujours eue de voir la piti remplacer chez lui l'amour. Je n'ai pas
voulu qu'il me vt vieillir, dit-elle. Le fait est que cette femme a
donn un des plus tonnants exemples que je sache du romanesque dans la
coquetterie. Quand elle eut dcid S---- B----  ce mariage, elle lui
accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait
au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. Ils commenaient 
blanchir, a-t-elle dit  ses amies. C'tait sa manire de lui prouver,
 lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait
d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans
un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie
rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure,
et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup
pleur. ...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je
le connaissais si bien lui-mme, je savais qu'il serait heureux par
elle, et je trouvais une espce de sauvage douceur, dans mon isolement
volontaire,  me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait.
Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve
donne  quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez
aim?...

--Et vous n'avez jamais t jalouse? lui demandai-je.

--Si, dit-elle aprs un silence, quand j'ai su que, durant son voyage
de noces, il s'tait arrt dans une ville o nous avions pass quatre
jours ensemble, cachs, la premire anne de notre amour.... Il n'aurait
pas d me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonn.... Mais moi, je
ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a l,
dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regard
tous deux et tant aim.... Comment a-t-il pu le regarder avec une
autre?

Puis aprs un silence:--Est-ce assez ridicule, pourtant? N'tre pas
jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne  une autre, et
tre jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont
on voudrait qu'il ne l'et eue depuis avec personne!...

       *       *       *       *       *

_Troisime cas_.--C'est une petite comdie, ou plutt le scnario d'une
saynte  deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du
rvolutionnaire: Il n'y a que les morts qui ne reviennent point. Les
pauvres morts! C'est affreux d'en mdire, mais c'est quelquefois si
commode, en amour comme en politique et en littrature!_

_SCNE PREMIRE_

_Le thtre reprsente un petit salon d'une femme  la mode, dans un
htel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc.
Ameublement rglementaire: paravents, bibelots, vieilles toffes, divans
avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples
renseignements les romans mondains de cette anne de grce 188-.)--Une
table  th de chez Leuchars. (Voir les mmes romans.) La lampe brle
sous la thire. Mme de Gesvres--Jeanne, de son petit nom--est seule
dans ce salon: trente ans, trs blonde, avec des yeux noirs trs doux.
Toilette de chez ----. (Voir comme plus haut.) Elle se promne de long
en large et regarde de temps  autre une montre microscopique enchsse
dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle 
elle-mme, tout bas_.

Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera l. Que va-t-il me
dire?... La dernire fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze
mois,--quinze petits mois,--Marthe tait l! Pauvre Marthe!... Comme
elle l'aimait!... Il partait pour l'Amrique le soir mme.... Et ils se
disaient adieu chez moi, encore une fois, aprs l'adieu de la
journe.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle
avait exig qu'il acceptt de s'en aller, pour ne pas nuire  sa
carrire. On ne devrait jamais s'attacher  un diplomate quand on a le
coeur qu'elle avait, cette femme-l.... Et lui, comme il avait l'air de
l'aimer!... Et deux mois aprs, elle tait morte.... Et depuis, il ne
m'a pas crit trois fois,  moi qui lui reprsente pourtant tout ce qui
lui reste de cet amour, puisque j'ai t leur confidente, que je me suis
charge de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura
oublie.... Ah! les hommes! Tous les mmes.... Je suis curieuse de
savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et,
aussitt de retour  Paris, ce billet pour me demander un
rendez-vous,--chez moi?... a ne me dit rien de bon.... Ce serait assez
canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes
relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des
yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur
revient, il trouvera  qui parler....--_Longue rverie_.--Et ce doit
tre avec ces intentions-l. Une femme ne se trompe pas  cet instinct.
Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis  sa place!... _Elle tend
l'oreille_.... Une voiture.... Elle s'arrte.... Deux coups de
cloche.... C'est lui....--_Elle s'assied sur le divan,  ct duquel est
une petite table garnie d'tuis anciens, de boites  miniature, de
flacons cisels et de portraits. Elle prend un livre vtu d'une gaine de
soie broche, un des romans cits ci-dessus, et fait semblant de lire_.

_SCNE DEUXIME

La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq
ans, tournure lgante, physionomie mle et fine. Les tempes
grisonnantes, les yeux brids, l'expression de tout le visage, rvlent
de grands chagrins. Il est visiblement mu. Il s'avance vers Mme de
Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix touffe_:
Madame!...

JEANNE.--Mon ami!... _Elle lui prend les deux mains et les lui serre,
franchement, fraternellement_.... Mon pauvre ami....

_Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, prs du divan.
On entend le bruit de la thire sur la petite flamme et le craquement
du bois dans la chemine. (Ici, longues banalits de conversation,
petits potins de socit, nouvelles de celui-ci, de celui-l.) Tous deux
sont gns. Silence_.

JEANNE, _aprs le troisime ou le quatrime de ces silences, prenant une
photographie sur la table et la tendant  Raoul_.--Avez-vous vu le
portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouv depuis le malheur?...
N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...

RAOUL.--Oui, c'est bien elle!... _Nouveau silence; puis, comme se
parlant  lui-mme_: Il me semble que c'tait hier. Nous tions l tous
les trois: vous, juste o vous tes; elle, ici,  ct de vous, sur ce
divan; moi,  cette mme place ...  cette mme heure.... Vous nous
disiez d'esprer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette sparation
nous serait fatale.... J'avais la promesse d'tre rappel au ministre
au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et
je ne la reverrai plus jamais, jamais....

JEANNE. _Elle a fronc imperceptiblement le sourcil en coutant le jeune
homme, mais elle secoue la tte avec motion_.--Comme c'est bon de vous
entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde.
Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres
de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oubli
notre chre morte, et moi, qui sais ce que vous avez t pour elle, j'en
avais le coeur tout serr.... Je vois que je m'tais trompe....

RAOUL.--C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je
crit?... J'ai t, pendant des semaines et des semaines,  la suite de
cette fatale nouvelle, dans un dsespoir  ne pas trouver l'nergie de
quoi que ce ft.... 'a t d'abord une stupeur, presque une folie. Je
ne pouvais croire que ce ft vrai, que cette femme que j'avais connue si
tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me
parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son coeur....
Ensuite, quand j'ai reu, par vos soins, le paquet de mes lettres
qu'elle vous avait lgu pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en
revivant tout ce pass.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je
cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions,
de ce que nous pensions, l'anne prcdente,  pareille date, et l'autre
anne, celle d'auparavant, la premire.... J'arrivais ainsi  me donner
une hallucination rtrospective qui me rendait Marthe vivante pour
quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En
mme temps que je me plongeais ainsi dans mon pass avec ce dlire, j'en
avais peur, de ce pass.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir
mon appartement o elle est venue, de vous revoir vous-mme.... Quel
battement de coeur quand j'ai reu votre billet m'accordant le
rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la premire
fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur!
Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime
comme je l'ai aime au premier jour.... Depuis la minute o je l'ai
rencontre, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus exist pour
moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la mme
chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....

JEANNE. _Elle a de nouveau fronc le sourcil, et elle s'est mordu la
lvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avanait sur un
coussin, s'est crisp dans le petit soulier verni, puis s'est retir.
Lui n'a rien vu de ce mange_.--Mon Dieu! que n'est-elle l pour vous
entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: Il m'a
tout fait oublier.... Hlas! elle n'avait pas t gte avant de vous
connatre....

RAOUL.--Marie  dix-huit ans, presque par force, et  quel homme!...
Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrache  cette
vie!...

JEANNE.--Oui, ce sont ces mariages-l qui nous perdent, nous autres
femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait
comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans coeur
qui vous joue la comdie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on
a le mpris de soi par-dessus le march.... Et puis, quand, aprs ces
affreuses dceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincre
amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous gurit de toutes
vos douleurs, il faut mourir....--_Un silence_.--Mais voil que je
renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons
plutt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et
d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de th.--_Elle se lve et
marche vers le plateau_.--Trs fort ou lger? Deux morceaux de sucre ou
trois?...

RAOUL. _Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les
yeux sur elle avec stupeur. Il s'est lev aussi et parat embarrass de
parler_.--Trs lger, un morceau.--_Il trempe ses lvres dans sa tasse
et cause de nouveau de choses indiffrentes, puis avec timidit_: En
effet, elle avait l'air d'avoir travers de bien dures preuves....

JEANNE, _toujours debout en prparant sa tasse  elle_.--De bien
dures....

RAOUL.--Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai t tent de
l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais os?...

JEANNE.--Je reconnais bien l votre dlicatesse.... Mais, soyez-en sr,
elle ne vous a jamais menti. Du jour o elle a t  vous, elle n'a plus
rien eu  vous cacher dans sa vie....

RAOUL. _Ses mains tremblent et il a pos sa tasse. Nouveau
silence_.--Madame?...

JEANNE.--Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...

RAOUL.--Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout  l'heure
je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....

JEANNE. _Une stupeur suprieurement joue; deux soupons de larmes dans
ses yeux, puis quelques phrases comme_:--Ah! je devine.... Mais qu'ai-je
fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah!
malheureuse!...

RAOUL, _d'une voix sourde_.--C'est donc vrai? Elle avait eu un amant
avant moi?...

JEANNE.--Ne me demandez plus rien. Je ne rpondrai pas.... Si j'avais pu
souponner!...

RAOUL.--Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je
rencontrais chez elle,  qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon
Dieu!... _Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tte sur ses
mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'coute pas et ne lui en
laisse d'ailleurs gure le temps. Prenant son chapeau et se
levant_:--Vous avez raison, madame, je n'ai rien  vous demander de
plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer 
causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous
m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la
permission de revenir ... bientt.... Adieu, madame, adieu....--_Il
s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut
pas clater en sanglots. Il sort_.

_SCNE TROISIME_

JEANNE. _Pendant tout le temps que Raoul a parl, elle est demeure
immobile, tris mue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les
doigts sur son front, comme se rveillant d'un mauvais songe_.--Non,
non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible....
Vite du papier, une plume, de l'encre.--_Elle s'assied  un mignon
bureau, derrire un paravent de cristal_.--Que je lui crive pour lui
demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette
douleur ... cet amour.... J'ai t jalouse, atrocement jalouse. Est-ce
que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette ide de tout lui
apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin  lui cacher m'a travers
l'esprit, l, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de
cette infme rvlation, lui jurer que ce n'est pas vrai....--_Elle
commence une lettre, puis la dchire; une seconde, la dchire; une
troisime, la dchire_.--Non, je ne peux pas....--_Elle mord
distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or_.--Et il a cru
cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!...
Pauvre Marthe!...--_Elle se lve, et, refermant le buvard_:--Dcidment,
il n'a que ce qu'il mrite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont
vraiment par trop canailles....

_Rideau_.

       *       *       *       *       *

...Comment ai-je devin le secret de la petite infamie commise par
l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mmoire de la
pauvre morte, c'est mon secret,  moi, qui ne fut jamais celui de Raoul.
On voit que ce garon n'avait jamais mdit sur l'observation suivante:

LV

_On rencontre des femmes qui ne prendraient  une amie ni un mari ni un
amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui
supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour
cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_.

Toujours est-il qu' partir de cette conversation l'amoureux de Marthe
tomba dans le plus trange tat de douleur imaginative que j'aie
constat. Il tait jaloux du pass d'une morte, et il me dcrivait ainsi
cet tat dans une lettre que j'ai relue bien souvent: ...J'aurais d,
m'y disait-il, ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitt aprs
cette affreuse rvlation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet
homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonn
un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre
matresse, et je lui ai tout pardonn. L'espce de jalousie sans nom
dont je souffre rside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'veil
spontan et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon
gosme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondment,  cet inconnu, ce
sont les annes qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les
tristesses de sa vie, et, ces annes, il les a employes  la
tourmenter,  lui faire du mal, et moi, que le temps o j'aurais pu la
rendre heureuse m'a t avidement mesur!... Cette confession,--en
ai-je reu de pareilles, et provoqu, par le got passionn que j'ai
toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant
des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cits et
d'autres analogues,  tablir comme probablement exact le parallle que
voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernire a
pour cause la pense des sentiments prouvs pour un autre coeur par le
coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe
l'image des sensations procures par une autre chair  la chair que l'on
aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la
jalousie des sens, par la prsence et par la possession. Elle porte sur
le pass et sur l'avenir, prcisment parce que la vie du coeur se
compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes pris
nous dt toute la mmoire de ses bonheurs, dans ce pass et dans cet
avenir.--C'est pour la mme raison que la jalousie du coeur ne procde
point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pense tourne 
l'ide fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie
physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'puise
dans la mlancolie continue. C'est de la dernire que l'on meurt.--La
jalousie des sens s'exagre de plus en plus dans la brutalit, celle du
coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La premire est donc
plutt masculine, la seconde, fminine.--La jalousie des sens prsente
cette anomalie qu'elle peut tre dloyale avec sincrit. Un homme est
souvent jaloux jusqu' la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun
scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur,
surtout dans le mariage, refuser de se venger, mme par la plus lgre
coquetterie? Si je me laissais faire la cour, me disait une d'elles,
je lui ressemblerais.... C'est que la vie du coeur est celle des
subtilits infinies, des susceptibilits intimes de plus en plus
maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour rsultat d'exciter le
dsir, la jalousie du coeur a pour effet de l'teindre quelquefois 
jamais. Une matresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-l peut
devenir incapable d'prouver une volupt quelconque entre les bras de
celui qu'elle aime.... Mais, pour puiser la diffrence entre ces deux
sortes de maladies morales, il faudrait crire un volume entier. Les
pages en seraient inintelligibles  ceux qui n'ont jamais aim qu'avec
leurs sens, et  quoi bon convaincre les autres? Je prfre conclure par
cette rflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour
celle qui fait la matire de ces quelques pages:

LVI

_La raison dit: Une femme qui vous rend jaloux ne mrite pas que vous
l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde. Le coeur rpond: C'est
justement parce qu'elle ne mrite pas d'tre aime que je suis
jaloux.... Il ajoute souvent tout bas: et que je l'aime!..._


       *       *       *       *       *


MDITATION XIII

BONHEURS CONTEMPORAINS


V

LES DSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES


 III.--_Les jalousies de tte_.

Condamneriez-vous Othello, si vous tiez jur?--Moi, certainement, parce
que le crime passionnel, considr du point de vue de la dfense
sociale, me parat plus redoutable que tout autre. Mais si j'tais son
ami, peut-tre le serais-je davantage encore aprs son crime, parce que
je croirais plus que jamais en sa sincrit, surtout s'il avait essay
srieusement de se tuer lui-mme aprs....--Quel original, alors!--C'est
surtout que je le plaindrais. Autant dire que les _jaloux des sens_ me
paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais
aussi des malheureux qui ne sont ni mprisables ni ridicules. Quant aux
_jaloux du coeur_, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne
les envierait d'aimer jusqu' l'agonie? Maintenant vont dfiler les
grotesques de la bande, les jaloux qui ne dsirent pas la femme dont ils
sont jaloux, qui ne l'aiment pas de coeur; mais la vanit ou la sottise
les pousse  tourmenter cette pauvre femme, et  se tourmenter eux-mmes
sans l'excuse d'une sincrit de passion, sans la grce d'une sincrit
de tendresse. Au premier abord cela parat insens qu'il y ait de par le
monde des hommes qui se fassent tout  la fois bourreaux et victimes,
qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin
toujours, simplement parce qu'ils se montent la tte,  froid et  vide.
Et cependant rien de plus frquent, et pour ne pas discuter cette thse
dans le vague, je choisis aussitt quelques chantillons de ce que
j'appelle les _jaloux de tte_, pour faire pendant aux matresses du
mme genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie
singulire peut natre:

       *       *       *       *       *

1 _Par amour-propre simple_.--C'est ici le cas le plus frquent; il se
produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette
jalousie-l consiste  ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonne
par vous continue sa vie. Vous avez accabl une matresse de mauvais
procds. Vous avez rpt  tous vos amis,  tous vos camarades, voire
 de simples connaissances: Quelle corve! mon Dieu! quelle corve!...
Qui me dbarrassera de ce crampon?... Ou encore: Ne souhaitez pas
d'tre aim, allez, ce n'est pas amusant!... Ou encore: Si je la
quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient.... Et
puis votre gosme l'a emport, vous avez quitt la pauvre femme. Elle a
beaucoup pleur. Elle a t malade. Pourtant elle a commis l'infamie de
ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reoit les visites d'un
consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est
heureuse, et voil que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une cret de
langage qui n'a d'gale que la fatuit de votre piti hypocrite quand
vous vous lamentiez sur l'excs de ses sentiments. Cette jalousie par
amour-propre simple confine  celle que nous avons tudie dans la
_Mditation XI_; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tte
n'est pas tourment par des visions physiques. L'irritation ne le mne
pas au dsir. Il mprise la femme qui a cess de le pleurer,--et il la
mprise ingnument,--parce que l'ide de la douleur qu'il causait lui
constituait une dlicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en
tre priv.

--Je n'aurais jamais cru a d'elle, me disait un camarade, qui venait
d'apprendre qu'une ancienne matresse  lui s'tait mise en mnage avec
un de nos amis communs, moi qui ai hsit trois mois  la lcher!...

--Ah! les femmes!... lui dis-je sans lui laisser voir que son
exclamation me semblait d'un comique  rveiller un mort.

--Je commence  croire que tu as raison, me rpondit-il avec un air
profond, et que la meilleure ne vaut pas cher....

Notez que le camarade qui me dbitait cette colossale sottise tait une
faon d'homme  bonnes fortunes, lequel continuait, quoique mari, 
courir les diverses sous-prfectures du dpartement de la Haute-Noce (
inscrire sur la carte du Tendre  ct des dpartements dj signals
dans la _Mditation VIII_). Il est assez curieux, en effet, de constater
que cette vanit grotesque de l'homme qui ne veut pas tre remplac se
rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplac. Petit trait de
psychologie masculine  joindre  cet autre, que le mpris pour le sexe
fminin abonde spcialement chez ceux qui ont commis le plus de
coquineries galantes, bouffon dtour du coeur qui peut se rsumer
paradoxalement ainsi:

LVII

_Ce que certains hommes pardonnent le moins  une femme, c'est qu'elle
se console d'avoir t trahie par eux_.


2 _Par amour-propre compos_.--J'ai entendu un homme d'Etat,
intelligent,--aussi fait-il une merveilleuse carrire politique devant
le suffrage universel et vient-il d'chouer aux lections de son Conseil
gnral aprs avoir t tour  tour limin des ministres et de la
Chambre,--discuter entre intimes une loi sur le duel. Il n'y a, disait
ce sage, qu'un article  inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des
rencontres sont rigoureusement interdits.... H bien! celui que
j'appelle le jaloux par amour-propre compos est le frre du duelliste
qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie
constitue, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par
quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitus
d'un caf. Vous souvenez-vous de ces deux tudiants qui faillirent se
tuer dans un combat, en chambre, au fleuret dmouchet, parce que la
matresse d'un d'entre eux avait parl familirement  l'autre en plein
restaurant? Un des tmoins dposa gravement en ces termes  l'audience,
et il nomma le restaurant, qui tait,-- innocence!--connu dans le
quartier Latin sous le nom significatif de _Vacherie_! Le jaloux par
amour-propre compos est donc celui dont la jalousie commence  la
pense de ce que l'_on_ dit. Cet _on_ si fuyant et si vain, toujours mal
renseign et encore plus indiffrent, que de sacrifices lui avons-nous
faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu
contre ma matresse cette implacable rancune, si je n'avais song au
foyer de la Comdie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir
sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour
jouer une panne dans une saynte en un acte? Cette jalousie par
amour-propre compos est certainement la plus misrable de toutes.
N'empche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles clats.
On pourrait presque affirmer qu'elle reprsente le moyen le plus sr,
pour une femme, de savoir si elle n'est pas aime. Au regard du
vritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au
ridicule, c'est pour se rjouir que ce ridicule lui permette de montrer
 celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux
deux nouveaux aphorismes:

LVIII

_Pour un amant qui aime avec tout son coeur, une infidlit connue de sa
matresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en
lui pardonnant_.

LIX

_L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa matresse qu'une
occasion d'tonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme
d'avoir vraiment peur_.


3 _Par suggestion_.--On a tant abus de ce mot depuis quelques annes,
qu'un crivain qui se respecte prouve quelque pudeur 
l'employer,--_Eppre si muove_, disait le vieux Florentin.--Il existe un
certain nombre d'tres de reflets et qui vont qutant, si l'on peut
dire, les ides, les gots, les motions qu'ils _devraient_ avoir. Vous
les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littrature et dans l'art.
C'est le Monsieur qui veut  tout prix tre dans le mouvement. Il
applaudit aujourd'hui aux pices dgotes et pessimistes, comme il et
applaudi, voici cinquante ans, aux pices romantiques. Il aime ple-mle
Degas et Wagner, les potes anglais et les romanciers russes, parce
qu'il sait qu'il _faut_ penser ainsi, et il est sincre, comme il le
sera plus tard dans son dgot pour ces mmes artistes. Une affirmation
trs dcide de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette
suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'tendre
d'un individu  toute une foule. Napolon a suggestionn la France; il
lui a persuad qu'elle avait envie de conqurir l'Europe, et cette folle
de nation l'a cru! Dans un ordre d'ides tout simple, tout modeste, tout
bourgeois, celui qui nous occupe, o il semble bien que chacun devrait
penser et sentir par lui-mme, rien de plus commun que la suggestion. La
preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de
soi-disant amoureux, quoique ce soit une vrit, connue comme le carr
de l'hypotnuse, que faire une confidence  un ami, c'est: 1 la faire 
deux,  trois,  dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder
votre secret que vous-mme; 2 vous aliner cet ami, qui sera
certainement un peu envieux de vous; 3 vous prparer bon nombre de
chances d'tre tromp, si votre matresse et cet ami arrivent  se
connatre et  se parler.--Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est
point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences.
C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on
croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. Que
penserais-tu  ma place?... Que dois-je croire?... lui demande-t-on, ce
qui quivaut  lui demander: Que dois-je sentir?... Il se rencontre
des camarades qui rpliquent  ces tranges questions par des conseils
de sentiments dlicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment
et qui vous souhaitent heureux.--La plupart du temps, l'ami nourrit,
sans mme s'en douter, le secret dsir que votre bonheur tourne mal. Et
entre parenthses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens
avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:

LX

_Une matresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son
pire ennemi,-- moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_.

Et alors s'ouvre la srie des conseils perfides qui transforment le
confident en un Yago de bonne foi. Moi, je ne supporterais pas
cela.... Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident
fait sortir de votre tte l'Arnolphe extravagant qui reposait l, comme
les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur bote, et
vous vous mettez  faire le jaloux que vous n'tes pas, et, ce faisant,
 le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-mme qui vous suggre
d'tre jaloux de celui-ci ou de celui-l, pour que vous ngligiez de
l'tre du rival qui a seul de l'importance  ses yeux,  elle. Ces
espces de jalousies factices, qui ont fourni matire  tant de
comdies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en
distinguent par ce trait que le jaloux de cette espce ne pense pas  la
moquerie possible de son confident. C'est un jaloux  la suite, voil
tout, et qui embote le pas aux conseils d'un autre, par esprit
d'imitation. Qui l'tudierait et le dfinirait bien, cet esprit,
expliquerait tant d'existences humaines, particulirement dans ce Paris
o il est si malais d'tre personnel, que les trois quarts des bipdes
couchs  Montmartre,  Montparnasse ou au Pre-Lachaise mriteraient
pour pitaphe: _Ci-gt X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la
premire fois qu'il n'a pris l'avis de personne.--On avait dj trouv
cette autre  un politicien intrigant: C'est ici la premire place
qu'il n'ait pas sollicite.


4 _Par snobisme_.--Nos anctres, qui n'avaient pas le mot, avaient si
bien la chose, que la liste des maris ou des amants tromps par les
rois, et qui s'en sont rjouis, est,  la liste de ceux qui s'en sont
fchs, dans les proportions de trois cents  un. Et je jurerais sur les
mnes runis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands
prtres de la Sainte Analyse, que cette joie tait presque toujours
dsintresse. La vanit du Snob est si totale, elle envahit si
compltement le champ rtrci de son me! Je me rappelle ce mot du jeune
Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au
grand seigneur. Il s'tait tabli par _chic_, et pour succder  des
princes, l'amant srieux de la clbre Gladys Harvey. Elle venait de le
quitter pour un employ de nouveauts dont elle s'engoua au point de
renoncer  son luxe,  son htel,  ses chevaux,--enfin une de ces
invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par gnration
dans le demi-monde.

--Si seulement, gmissait Figon, 'avait t quelqu'un du Cercle!...

C'tait le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degr de
simplicit grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes
les supriorits. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites
si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui tolraient
avec la plus singulire indiffrence, presque avec plaisir, auprs de
leur matresse, les assiduits de tel ou tel personnage notable  un
titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions froces
pour celui dont la prsence n'et pas flatt leur amour-propre.
Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tte,
qui est le contraire de celui-l, je veux dire le jaloux


5 _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de
cette jalousie envieuse a t donn, lors d'un procs clbre, par ce
Fenayrou dont j'ai dj parl et qui tua si tragiquement le malheureux
Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux
hommes avait voue  l'autre, il entrait une part de jalousie physique
et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires
fanges de l'tre. Fenayrou avait chou dans son commerce de pharmacie.
Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospraient au contraire, et
chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'me du mari jadis
outrag un de ces _prcipits_ moraux dont le dosage reste presque
impossible et que je formulerais  peu prs ainsi:--il devint jaloux de
l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence
d'artiste, j'ai observ le mme phnomne  l'occasion d'une femme trs
ruse qui avait t la matresse d'un des plus dlicats d'entre les
musiciens de cette poque. Il faut croire que cette femme portait dans
le coeur une pdale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique,
car, ayant rompu avec le jeune mastro, elle eut une aventure avec un
des confrres de ce premier amant. Ce second mastro avait eu un ballet
jou  l'Opra, tandis que l'autre tournait de plus en plus  l'oprette
et au flon flon. Entre les deux, la dame avait donn place  un
aimable boursier. Je me trouvais  dner un jour, chez elle, avec les
trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus
bouffon que l'extrme amabilit des deux musiciens pour le boursier et
leur aigreur l'un  l'gard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois
histoires ayant t  peu prs publiques, comme la dame, ils savaient
tous trois  quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de
Snobisme, se montrait visiblement enchant de la compagnie. Il et dit
volontiers merci  ses collgues de la pdale; et chacun de ces deux
artistes tait enchant que l'autre et t oblig de partager avec
l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes
se croquaient du regard, s'en dvoraient plutt. Il y avait entre eux,
non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisime, mais la
fatale, la furieuse passion qui fait qu' certains hommes, et
quelquefois de grande valeur, le succs, ou simplement le talent d'un
confrre procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur
foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reus
leurs confidences.

--Ce que je ne pardonnerai jamais  X..., dont j'adore le talent, me
dit l'un d'eux, c'est d'avoir t bien avec Madeleine.

--Vous savez le cas que je fais d'Y..., me dit l'autre, mais aprs
l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amiti est finie entre
nous.

Et tous les deux taient de bonne foi!


6 _Par littrature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs trs habiles
pour qui j'ai crit quelques mauvais vers m'amne  une autre jalousie
assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les
crivains qui veulent faire vcu, comme on dit  l'heure
actuelle.--Pauvre langue franaise, sur quel chevalet achverons-nous de
te dformer?--Ces bons jeunes gens et ces honntes Trissotins abordent
l'amour avec un programme dans la tte, qu'il s'agit pour eux de
raliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable matresse;
aller avec elle  la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir  ses
pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson,  la bonne et
vieille manire, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a
des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau
mouvante parmi les prairies, du printemps pars dans l'air et de la
volupt flottante dans ses yeux,--voil qui ne ressemble gure au susdit
programme. On n'est pas pour rien n dans un ge de dcadence, de
complexit, d'analyse  outrance, de ddoublement et de joies morbides!
Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe,
Flaubert, ont peut-tre soupir toute leur vie aprs la sant perdue du
corps et du coeur, aprs la simplicit de l'me, aprs la joie douce et
pure. La fatalit d'un sort cruel a fait d'eux des malades
involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du
preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des
malades, et les plus cocasses.--Hlas! J'ai connu moi-mme tant d'heures
stupides o je cabotinais avec des chagrins pourtant trop rels, o je
pratiquais la coquetterie de mes rancunes, o j'tais presque fier, pour
tout dire, d'avoir t trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise
grce  railler ces candidats au _Dalilasme_, et leur passionn dsir
de rencontrer une femme bien sclrate,--pour le raconter. On les voit
alors s'attacher aux pires drlesses, par choix. Ils arrosent la fleur
de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses
volubilis. J'en ai connu un qui, me dtaillant ainsi les perfidies dont
il avait t la victime, s'criait d'un air de triomphe, aprs avoir
dnombr ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homre fait ses
guerriers:--A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...
D'habitude ces jalousies-l se terminent par de la prose ou des
vers,--avec nologismes, sensitivits, mourances, et dans l'entre-temps
une gnreuse indignation sous forme de basses insultes pour les
confrres en vogue, bref, cette froide rhtorique de nvrose volontaire
qui finira par nous ramener au style tlgraphique, tant est coeurante
cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux
qui ont de l'criture artiste plein le coeur poussent le cabotinage
jusqu'au drame. Quelle piti alors que de rencontrer dans les faits
divers d'un journal une de ces tragdies o il n'y a de vrai que le sang
vers, et, comme dit l'autre: tout le reste est littrature!

7 _Par mchancet_.--C'est la plus sincre des jalousies de tte et
pourtant la plus mprisable. La mchancet dans l'amour--dont le marquis
de Sade a donn la thorie la plus complte--reprsente un phnomne
trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, dj
indique par l'auteur du prsent livre dans la _Mditation I_. Mais le
divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidles--n'a tudi que le cas
extrme de cette mchancet. Son Dolmanc incarne une espce de Nron
philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mls  un
dcor de plaisir. Ses rves sanguinaires, d'une complication  la fois
tragique et imbcile, pouvanteraient les jaloux dont je veux parler.
Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruaut jusqu' la petite
maison de la _Philosophie dans le boudoir_, o l'on torture le corps
dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'me. Leur joie lche et
cruelle se borne  vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et
ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes.
Comprennent-ils mme toujours leur coeur et l'instinct pervers, cach
dans ce martyre du soupon qu'ils infligent  leur matresse? Ces jaloux
par mchancet ne laissent point passer l'occasion d'une dfiance qui
leur permette un reproche. Leur matresse a parl avec amiti d'un homme
qu'elle a rencontr autrefois,--cet homme a t son amant. Elle en a
parl avec antipathie,--il a t son amant. Elle n'en parle pas,--il a
t son amant. Elle reoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui
fait la cour. Elle dclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle
cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation
continue d'outrageantes phrases, de dures enqutes, d'atroces reproches.
Et elle soupire, en parlant de cet amant dtestable, un plaintif: Que
lui ai-je fait?... sans se douter que cette jalousie a pour cause la
monstrueuse infirmit propre  certains tres: ne pouvoir aimer que ce
qui souffre, et qui souffre par eux....

Il serait ais de multiplier les subdivisions et de nuancer  l'infini
cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme 
la fin de la _Mditation VII_, consacre  la _Crbrale_, que, dans
toutes les circonstances o la tte domine le coeur et les sens, l'amour
disparat pour laisser la place  l'gosme, et  un gosme d'autant
plus dtestable qu'il est souvent masqu de sentimentalit, gangren de
vanit, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est l ce qui rend de
telles tudes un peu puriles, mme quand elles sont justes, cet tat
crbral, une fois constat, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas
des moments o le jaloux de tte se transforme en un jaloux des sens et
en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans
ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce
qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut
demander  un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: Je suis
jaloux, pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime.
Ces trois mditations sur les jalousies ont t crites dans l'intention
de dmontrer cette vrit: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour,
il y en a qui prouvent prcisment le contraire de l'amour. Ni ces
pauvres pages ni des comdies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de
noces_ n'empcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son
train, de considrer la jalousie comme une preuve irrfutable de
tendresse, les jurs imbciles d'acquitter les assassins qui se poseront
en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les
Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me
permet de conclure assez mlancoliquement:

LXI

_En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage
sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la
passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici
donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette
sagesse est une folie_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XIV

BONHEURS CONTEMPORAINS


VI

LES DSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE


Cette longue tude sur les Jalousies ne serait pas complte si je n'y
ajoutais un des cas les plus singuliers que j'aie connus et que je
transcris du _mmorandum_ o je l'ai not  l'poque. C'est la preuve
qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en
voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais
nous faire oublier que l'animal froce est toujours prs du civilis.
Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.

       *       *       *       *       *

...Il existe  Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions
de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, mme
quand les traditions nous reprsentent presque avec certitude la pire
des corves: celle de l'amusement avort. C'est ainsi que je me trouvais
cette nuit-l, qui tait celle de Nol, rveillonner en nombreuse
compagnie dans un salon d'un restaurant  la mode. Je dsignerai assez
l'endroit aux connaisseurs en gographie boulevardire, quand j'aurai
dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y runit
d'habitude. Aussi le propritaire du restaurant ne cde-t-il que
rarement, et aux personnes de sa clientle prfre, cette pice,
d'ailleurs troite, et tour  tour touffante ou glace, que prside un
buste de Monseigneur le Comte de Chambord plac en permanence sur la
chemine. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas  beaucoup
d'annes, ce marbre, sculpt  l'effigie mlancolique du plus pur et du
plus mconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi
mlancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous t
pris par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne
aujourd'hui ses quarante mille francs par mois  courir les thtres des
Etats-Unis. Elle se contentait alors d'tre au Palais-Royal la plus
gamine des divettes, une vraie comdienne, capable tenir tous les rles,
et tous avec un je ne sais quoi trs  elle, et les tendres et les
moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un
de ces triomphes, comme on en remporte  Paris, aussitt oublis, mais
retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin
d'anne, _l'Arme du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage o
il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau
ferm sur ce visage, et sa robe blanche de souple toffe qui moulait son
corps d'phbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de
ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses
pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec
une espce de furie froide? C'tait bien la plus dlicieuse parodie de
l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
o elle rentrait au sortir de ce frntique exercice, morte de fatigue,
trempe de sueur, le coeur dfaillant, ple sous son rouge,  effrayer.
La vanit de la comdienne la soutenait, et elle rpondait par un
sourire aux compliments, par une malice aux pigrammes. Voil pourquoi
elle avait, dans les derniers huit jours, pri  ce rveillon non pas
vingt personnes, mais cinquante, cent peut-tre, elle n'en savait plus
rien elle-mme,  peu prs toutes celles qui taient venues dans cette
loge depuis la minute o elle avait dit  son amant:

--Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fte avec les
camarades, pour Nol? On mangerait du boudin blanc, a porte bonheur
pour toute l'anne, et on rirait!

L'a-t-elle prononce de fois durant la semaine, cette dernire phrase!
Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comdienne
des _Varits_, des _Bouffes_ ou des _Nouveauts_, qui n'a pu y tenir et
qui s'est chappe de son thtre, entre le un o elle joue et le quatre
o elle reparat, pour venir voir Percy danser son pas.

--Etonnante, Margot, tu es tonnante.... Tu sais, moi, je suis franche,
je ne t'aimais pas dans la pice d'avant.... Mais cette fois, a y est,
et en plein....

--Tu es gentille, toi, rpond Marguerite, d'un air moiti figue et
moiti raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas tre en retard:
Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?--Alfred est l'ancien amant,
toujours aim, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question
mchante: Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Nol? Viens donc
rveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
camarades!...

Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins li avec Gustave,
qui dbarque dans la loge, le bouquet  la boutonnire, astiqu, lustr,
cosmtique, mais le chapeau en arrire et roulant un peu pour avoir bu 
dner une bouteille de Loville en trop. C'est le journaliste auquel on
sourit pour obtenir un nouvel cho trs aimable. C'est un crivain
auquel on voudrait beaucoup extorquer un rle. C'est un ancien
caprice. C'est un vritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
pourquoi? dvous  ces bohmiennes sans leur avoir jamais bais le bout
du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est
l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent
pour suffire  la maison.--Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...--Et 
tous, elle dbite la mme phrase module avec d'autres nuances, ici
gaiement, l coquettement: ...le soir de Nol ... du boudin blanc....
On rira.... Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la navet
ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
c'est une autre affaire! Les bougies lectriques qui simulent d'tranges
pistils, dans les calices de cristal du lustre, clairent d'un jour dur
les physionomies ronges de ces forats de Paris, presss autour de
cette table o les fleurs trop ouvertes vont se faner, o les bouteilles
d'eau minrale montrent leur tiquette pharmaceutique  ct des carafes
de tisane frappe--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur
moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
jou deux fois depuis vingt-quatre heures, en matine d'abord, puis le
soir, et jou, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
les veines, tant elle reste ple, mme en se versant verres de champagne
sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
moustache noire, dfrise d'un ct, avec l'air d'un homme qui a subi,
avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
grues d'actrices, venues dans l'esprance d'une rencontre fructueuse, ne
cachent gure leur dception. Elles n'ont autour d'elles que des
vtrans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
lancs dans la fte que le pre Ebstein, le changeur; pourquoi diable
est-il ici, celui-l?--Noirot, le mdecin de Marguerite; pourquoi
encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de
ce repas, des silences glacs o partent des rires faux, presque un
souper de thtre, tant c'est lugubre, jusqu' ce qu'un des convives, le
musicien Rochette, a l'ide charitable de se mettre au piano et
d'entonner une chanson de rapins:

    Dans l'courant d'la s'main' prochaine,
          Si le temps est beau,
    Nous partirons pour Fontaine-
               bleau....

Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
conversation gnrale, et elle permet aux aparts de natre. Le souper
s'anime un peu, tous commenant de causer  mi-voix de leurs affaires
particulires. On n'entend plus la voix fatigue de Marguerite
interpeller tour  tour les convives. Dis donc, Machault, raconte-nous
donc ton duel avec Figon, c'tait si drle....--Dites donc, pre
Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal 
l'estomac, c'est  mourir.... Et puis l'interpell s'excute et
personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour  tour tintamarresque et
sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigus se
raniment. D'autres femmes arrivent, des comdiennes qui rveillonnaient,
elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est l, elles:
ont quitt une table o elles s'ennuyaient sans doute autant que nous.
Il n'est pas jusqu' la fume des cigarettes et des cigares enfin
allums qui ne contribue  rchauffer la fin de cette fte mal
commence, en ouatant d'une atmosphre bleutre et transparente la
clart crue de l'lectricit. Malheureusement, il est plus d'une heure,
et les gens qui ont  travailler le lendemain matin--je serai du nombre,
pauvre manoeuvre littraire, jusqu' ma mort--profitent du petit tumulte
produit par l'entre des nouvelles venues, et je m'esquive sans tre
aperu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon
pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'chappe aussi, et,
comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
soulager ma mauvaise humeur:

--Ah! docteur, lui dis-je, penser que c'est vous la cause de cet
absurde souper! Etait-il assez rat, l'tait-il?

--Moi? La cause? demanda-t-il, tonn.

--Mais oui. Mais oui.... Voyons vous tes le mdecin de la petite
Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
son complice en venant souper  ct d'elle, avec la mine qu'elle a!...
C'tait une morte ce soir, positivement une morte....

--C'est vrai, rpondit Noirot en hochant la tte Je n'tais gure 
ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demand si
gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
changeait quoi que ce soit  son existence actuelle, savez-vous le
rsultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
la morphine. Cela tue  la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la
fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une faon de vivre.

--Je vous vois venir, repris-je en riant, vous tes le mdecin qui
conseille l'eau-de-vie  l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
dbauch....

--Pas tout  fait, rpondit-il srieusement, mais presque.... Le
proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus 
une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont
pourtant une force qui soutient la bte.

--Au moins, vous tes un original, vous, lui dis-je. J'ai mis du
temps  m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup  causer avec
vous.

Nous tions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit
compliment, exprim, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
quivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car,  la
lumire du bec de gaz sous lequel nous nous prparions  prendre cong
l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilit courir sur son
visage: ses sourcils trop fournis se contractrent un peu, sa bouche
rase aux lvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
fixrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme,
que j'estime vraiment de toutes manires, sur une aussi dplaisante
impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
boutiques maintenant fermes, dont le 1er janvier tout proche
garnissait le boulevard:--Oui, insistai-je, vous tes un original.
Voyons, un mdecin qui n'a jamais voulu tre dcor, qui n'essaie les
remdes nouveaux que lorsqu'il en est sr, qui soigne des comdiennes
sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en
nature, et qui ose profrer devant un profane les thories que vous
venez d'noncer!... C'est--dire que vous tes une bonne fortune pour un
romancier.... Vous n'y chapperez pas, je vous le promets.... Et, par
un retour involontaire sur la fte manque de laquelle nous sortions:
Savez-vous, docteur, que c'est l ce qui nous manque aujourd'hui, des
tres vraiment personnels  peindre, des individus qui soient des
individus, de petits univers  part?... On trouve encore du temprament
de-ci de-l, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
nature. Mais des caractres qui aient une saveur intense, c'est comme du
bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu' la
dbauche. Les viveurs, tous les mmes. Les filles, toutes les mmes. Les
amours d'aujourd'hui, toutes les mmes. Voyez les joujoux que l'on
vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille
petits Parisiens s'amuseront avec le mme pantin.... Ce monde
contemporain, quelle usine  mdiocrits!...

--Vous avez eu tort de manger du foie gras, rpondit le docteur avec
flegme: Vous ne le digrez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en
voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes  peu prs
voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars....
D'ailleurs vous venez de toucher l, chez moi, une corde sensible....
J'ai le regret d'tre d'un avis absolument contraire au vtre et de
croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
peut-tre, j'irai jusque-l, dans nos races soi-disant puises, les
caractres tranchs aussi tranchs, les personnalits vives aussi vives,
les tragdies prives aussi frquentes qu'aux temps prconiss par votre
romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus
de silence sur tout ce qui s'talait autrefois au grand jour.... Si vous
saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprs desquels
vos drames imagins sont des enfantillages, et vous ne les souponnez
pas....

       *       *       *       *       *

Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
pareille devant un crivain, gare  l'anecdote et au sujet de roman! Il
se mnage d'ordinaire son petit rcit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf
fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de
sorcier  lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le
docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal
humain tel qu'il est. Je lui ai d,  diverses reprises, des notes
prcieuses, et je l'encourageai au document.

--Vous n'tes pas le premier mdecin  qui j'entends tenir un pareil
discours, insinuai-je; puis, quand il s'agit de vous dtailler un de
ces drames extraordinaires, plus personne....

--Et le secret professionnel? dit Noirot. Pourtant, ajouta-t-il
aprs une pause dont je ne devinai pas si elle tait sincre et s'il
rflchissait, ou joue et s'il amorait ma curiosit, il y en a une,
parmi ces tragdies de la vie relle, que j'ai l'envie de vous conter.
C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
histoire dans la tte depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
penser que j'tais venu  ce souper. Et voil que je vous en parle. Vous
souriez de cette logique.... Aprs, vous sourirez moins.... N'avez-vous
jamais rencontr de par le monde un certain baron de Corsgues?

--Comment donc! rpondis-je, un petit, l'air mauvais, couleur de
cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons
mme failli nous brouiller parce qu' une partie au cercle, o je me
trouvais auprs de lui, je me permis de plaisanter  haute voix. Il
prtendit que j'avais port la guigne au tableau. Nous changemes
quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il tait
devenu tout  fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brle
toute vive.... Je suis renseign, vous voyez....

--En effet, reprit le docteur avec ironie; et vous n'avez rien
dchiffr d'autre dans le personnage,  psychologue?... Peut-tre
savez-vous aussi que Corsgues est mort l'an dernier d'une maladie du
foie--une cirrhose? Et voil enterr un des hommes les plus sinistrement
passionns que j'aie connus et dont je suis sr, vous entendez, sr,
comme vous tes l, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un
de moins.

--Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-mme  la
robe de bal de sa femme, m'criai-je.

--Vous en jugerez, dit Noirot, sans rpondre directement  ma
question. Il y a de cela quinze annes. C'est long, quinze annes de
clientle,  Paris, et l'on en voit, des misres!... Pourtant, je
n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serr lorsque, par une nuit
pareille  celle-ci, et  cette date, un domestique vint de l'htel
Corsgues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible
accident. La jeune baronne avait donn ce soir-l une fte  ses deux
petites filles et  leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti,
elle avait distraitement pass prs de l'arbre de Nol, dress au milieu
du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleur une des bougies qui
descendaient jusqu' terre et s'y tait enflamme. En une minute, le feu
l'avait enveloppe. Maintenant elle tait  l'agonie. Oui, voil ce que
me raconta ce domestique dans le coup qui nous emportait. Je l'avais
fait monter avec moi pour avoir ces dtails. Vous auriez pu les lire
dans les journaux de l'poque. A cet instant, il ne me vint pas un doute
sur leur exactitude.--Et les enfants? demandai-je.--Ils dorment.
rpondit le domestique.--Et M. de Corsgues?--Monsieur ne quitte pas
la chambre de Madame. Il est debout  la chemine. Il ne dit pas un mot.
Je ne serait pas tonn s'il devenait fou.... Pour vous faire
comprendre quelles motions soulevaient en moi ces quelques phrases, il
faut vous avertir que j'avais toujours t un peu amoureux de la baronne
Alice,--c'tait son nom,--depuis le jour o le professeur Salvan, mon
matre, m'avait envoy chez eux, comme tout jeune mdecin.... Quand je
dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne  peine sorti de la salle de
garde avait surtout consist dans une admiration intimide pour cette
grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli,
et des mains comme fragiles, et une grce mme dans cette
demi-familiarit des indispositions, si peu propice  la grce! Et puis,
je l'avais plainte, la pauvre femme, d'tre marie  ce mari. Non qu'il
ft mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me
comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne
faut pas unir  ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu
comme un ours, l'haleine cre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon
vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthses, de
comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui
frmit au moindre contact, et de ces cratures si nerveuses, qu'un geste
brusque, un son de voix dur, une brutalit quelconque, remuent des pieds
 la tte. Les paupires battent, les lvres tressaillent, une pleur
subite dcolore le visage. Le mari ne le remarque mme pas, mais nous
autres mdecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre
femme est arrte, que son coeur lui fait mal, que sa gorge se serre 
l'touffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du mme
mari: Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette
malade-l....

--C'est dlicieux  frquenter, des femmes de cette espce, dis-je en
riant....

--Ah! si vous aviez connu la baronne Alice! reprit Noirot. Si vous
l'aviez vue marcher lgre dans la chambre d'une de ses petites filles
quand l'enfant tait malade, et si vous l'aviez retrouve, comme je la
retrouvai, par la nuit de Nol dont je vous parle, tordant son pauvre
corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,
o les moindres dtails attestaient le raffinement d'une existence
comble, talait maintenant le dsordre des heures de panique. Les
lambeaux de la toilette que la mourante avait porte dans la soire
gisaient  et l, arrachs par des mains affoles. Une odeur d'toffe
brle me saisit  la gorge aussitt entr. Plus rien des pudeurs
coquettes dont la femme lgante entourait ses moindres bobos. Le corset
coup avec des ciseaux tranait dans un coin, les bas de soie dchirs
dans un autre. On avait envelopp la malheureuse de linges pour touffer
l'incendie, puis aussitt dvtue au milieu des cris terribles que
l'atrocit des brlures dont elle tait couverte avait d lui arracher.
Ses heures taient comptes. On ne pouvait que lui adoucir sa mort....
Tandis que je vaquais  ce devoir avec l'espce de tremblement intrieur
qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines
extrmits de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression,
trs diffrente de la premire, mais peut-tre aussi tragique. Je sentis
que le drame matriel et visible, ce drame d'agonie o j'tais acteur,
se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte
dans sa chair tait la victime d'une pouvantable crise intrieure.
C'est l'_a b c_ du diagnostic, de discerner dans un malade la force de
raction morale. Mme de Corsgues tait secrtement en proie  une lutte
de sentiments si violente que mme l'angoisse physique la plus affreuse
qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son
mari s'y trouvt ml, je n'en pouvais douter  voir l'expression de ses
regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la
chemine, et tel que l'avait dcrit le domestique, semblait immobilis
dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit  peine deux mots
quand j'tais arriv, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus
d'accent. Il continuait de se taire, les bras croiss, la face comme
durcie et serre. Non, ce n'tait pas l'homme que j'avais vu  mes
autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de
la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une
sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en tait gnant.
Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres
remdes. La foudroyante soudainet de la catastrophe l'avait-elle en
effet boulevers au point de lui donner un de ces accs de stupeur? Ce
coma momentan s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de
mes amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand
mathmaticien,--qui avait perdu en trois jours une femme idoltre, ne
prononcer qu'une phrase, toujours la mme: On enterre Hlne demain
matin.... C'est extraordinaire.... Mais non, les prunelles de
Corsgues, ces prunelles si noires dans ce teint bistr que vous vous
rappelez, brillaient d'un sauvage clat qui,  de certaines secondes,
ressemblait  du dfi,  du triomphe. La baronne avait demand un prtre
qui tardait  venir. Par instants elle le nommait encore. A la premire
de ces demandes, Corsgues avait rompu le silence dont il tait comme
envelopp pour me dire, de sa mme voix sourde: Il a fait rpondre
qu'il venait.... Et il n'avait pas boug, lui que je savais pratiquant,
presque dvot. Cela me parut prodigieux qu'il vt sa femme si mal et
qu'il ne se soucit pas davantage de lui assurer ces derniers
secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait  mesure
que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commenaient
leur oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi
qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine
phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: Je ne
peux pas.... Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce dtail, je ne
le saisis pas ainsi dans cette sinistre veille. J'tais trop occup par
des soins immdiats pour que ma sensation aboutt  un raisonnement trs
net. Les anesthsiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxit
affole de cette me cdait comme la douleur du corps, et la pauvre
femme s'assoupissait peu  peu. Je vous passe la description de ses
dernires heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je
lui vitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouve
en proie. J'aimerais mon mtier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui
que cela, d'adoucir l'horreur du suprme passage, dans les circonstances
dsespres....

--Je comprends, lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais
surtout dans son histoire, c'tait l'acte, cet acte froce qu'il avait
prt au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en cartt pas, sous
l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, dans son
dlire, elle a dnonc son mari, qui l'avait brle par vengeance....

--Vous n'y tes pas, reprit Noirot Lorsque je quittai l'htel, cette
nuit-l, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Nol,
maintenant teint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris
feu, pas un seul mot ne s'tait chapp de sa bouche qui pt me mettre
sur la voie de la vrit. Je ne la souponnais mme pas, cette vrit.
Je me disais:--Ce mnage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.
Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait  cause des
petites filles. Il s'est veng en empchant qu'elle ne revt cet homme
avant de mourir ou qu'elle ne lui ft tenir un adieu....--Puis, je
repoussais mme cette ide. Bien qu'on ancien carabin ne doive gure
nourrir de prjugs sur la vertu des femmes, j'avais trop profondment
respect Mme de Corsgues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se
ft donne  quelqu'un. Que voulez-vous? Prcisment, parce que nous ne
nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,
nous reprsente l'acte physiologique dans sa simplicit animale, mous
prouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de
passion, de ces dgots qui vous tonnent. Mais ce que j'ai pens ou
senti pendant et aprs cette cruelle agonie n'intresse point la suite
de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps
aprs la mort tragique de Mme de Corsgues, je commenai de voir venir
assez assidument  mes consultations un client qui m'avait t envoy
par le baron lui-mme, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin
de me rappeler ce dtail. Son nom m'avait frapp, par un air de raret.
Vous savez, on dit: Tiens, un nom de hros de roman ... et puis, neuf
fois sur dix, on se trouve en prsence d'un gros et lourd garon, qui
vous fait penser  une bouchre affuble du prnom d'Yseult....

--J'ai bien connu, l'interrompis-je, chez un sculpteur, une bonne 
tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de
brasserie, au quartier Latin, qui rpondait au nom de Paule Meure....

--Mon client tait moins potiquement baptis, reprit le docteur. Il
s'appelait Pierre de Crance. Quoiqu'il ne portt pas de titre, il
appartenait  une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses
mmoires. C'est lui-mme qui me raconta cela, je ne me souviens plus
dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commenmes
aussitt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Crance arriva donc un
jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le
rpte, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsgues tait morte.
Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnatre que sa visite tait
presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je
jugeai imaginaires d'abord, puis simuls, quand je le vis traner un
peu, une fois la consultation finie.... J'tais press cet
aprs-midi-l, et je me rappelle mon impatience devant son obstination 
rester, jusqu'au moment o il pronona le nom de la baronne Alice. Dans
l'clair d'une intuition irrsistible, je compris alors qu'il n'tait
venu que pour cela, pouss par quel sentiments? Toutes les imaginations
qui m'avaient travers la tte depuis ma veille au chevet de la
mourante me saisirent de nouveau devant la curiosit de ce jeune homme.
Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragdie o je m'tais
trouv ml,--comme les choeurs du thtre antique,--mais ml tout de
mme. Avec sa nature si videmment fine et presque appauvrie, avec ses
manires dlicates, sa voix douce; avec le charme fminin qui manait de
tout son tre; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anmi,  la
barbe rare, il aurait presque pu tre un frre, un cousin au moins, de
la pauvre morte. C'tait physiquement le mle de cette femelle, une
crature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct
har Corsgues. A des systmes nerveux comme avait t le sien, il faut
plus de caresse que de force, plus de tendresse que de dsir, enfin, un
mari ou un amant doit tre un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de
Corsgues avait-elle eu un sentiment pour M. de Crance? Ce sentiment
avait-il t innocent ou coupable? La premire visite du jeune homme et
surtout celles qui suivirent n'taient explicables que s'il l'avait,
lui, aime? Je me heurtai tout de suite  un fait qui ne me permettait
pas de mettre ensemble mes diverses hypothses. J'avais diagnostiqu,
dans la chambre de l'agonisante, un mystre de vengeance entre elle et
son mari. Puis ce que je savais des lments de divorce cachs dans
l'animalit de ce mnage m'avait conduit  supposer un amour dfendu
chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de
Crance venait de m'apparatre comme le troisime personnage de ce
drame,--et tel que mon induction l'et suppos si j'avais d dpeindre
l'amant de Mme de Corsgues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui,
besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus
petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un
vritable drame, s'il avait t, lui, soit l'amant, soit l'ami
passionnment aim de la morte, et si le mari l'avait su, comment
continuait-il, la femme morte, d'tre le familier de la maison, l'ami
intime de ce mari? Je le constatais  chacun de nos entretiens. Car je
vous rpte que, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre, il
arrivait sans cesse  mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de
m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me
permettait gure d'accepter: c'tait une invitation  dner, une loge au
thtre, des gracieusets  ma vieille mre qui vivait encore, enfin
tout le mange d'un homme qui rve de s'introduire dans l'amiti d'un
autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la navet de croire ces
gentillesses d'attentions dsintresses....

--Vous aviez peut-tre tort, lui dis-je; un homme qui a aim une
femme et qui l'a perdue est quelquefois sincre dans ses effusions pour
ceux qui la lui rappellent. Et 'aurait pu tre l une explication
encore de l'amiti qui unissait ce Pierre de Crance  Corsgues. Un de
mes confrres, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait
une nouvelle dlicieuse avec ce culte de deux hommes pour la mme morte.
Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_....

--Soit, dit le docteur, mais un de ces deux inconsolables-l n'tait
pas Corsgues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y
avait du Maure dans son affaire. Son grand-pre, officier de l'Empereur,
avait pous une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et
l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en
aient abus au point que vous-mme vous n'oseriez plus vous en servir.
La nature aura toujours ceci de suprieur  l'art, qu'elle ne raffine
pas sur les moyens et qu'elle emploie les mmes, indfiniment.... Un
matin donc, je reois un mot de M. de Crance qui me disait qu'tant
souffrant il me priait de passer chez lui le plus tt possible.
L'criture trs tremble du billet me donna une apprhension. Je
m'intressais  ce jeune homme. Son amiti pour moi, quoiqu'elle et un
mobile autre que moi-mme, m'avait touch. Il avait su tre gracieux
pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que
je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y et,
par-dessus le march, dans mon cas, un intrt d'observateur. Il me
reprsentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste nigme.
Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couch
dans son lit, et ple, ple!... Vous parliez de la pleur de la petite
Percy, tout  l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fmes pas
plus tt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait l,
entre les deux ctes, une affreuse blessure. Il avait reu une balle
tire dans la direction du coeur et qui l'aurait tu sur place si, par
bonheur, ou par malheur, un tout petit dtail ne l'avait sauv, qui ne
ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait
des bretelles anglaises d'un cuir assez pais qui avait lgrement
dtourn le coup. L'hmorragie avait d tre extrmement abondante, car
le pauvre garon gardait  peine la force de me parler. On a beau avoir
t, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les
camarades, et servi de mdecin dans quelques duels, dont un suivi de
mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre jour,--on ne
peut pas voir sans motion une plaie comme celle-l, et sans une demande
que vous devinez:--Qu'est-il arriv? Expliquez-moi....--Le jeune homme
mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut trs pnible,
car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se
tournrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'tre
cout:--Plus prs.... Venez plus prs....--dit-il; et c'est l,
pench sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'tait
presque qu'un souffle:--Pour tout le monde, je dois tre simplement
malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai t bless en duel....
Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vrit,  vous,
vous ne dnoncerez personne?...--S'il y a assassinat, c'est
impossible, lui dis-je.--Ah! fit-il, avec un rle que j'entends
encore, impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant
au seul homme qui l'aurait dfendue....--Vous pensez si cette trange
phrase, prononce d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.
Je voulus, en ce moment, donner un drivatif  l'tat d'exaltation o je
le voyais et procder au pansement de sa blessure. Il eut l'nergie de
me repousser:--Non, gmissait-il, laissez-moi mourir....--Il fallait
tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait
demande....--Tenez, ajouta, le docteur, permettez-moi cette
parenthse. Voil un des cas de conscience de notre mtier.
Qu'auriez-vous fait  ma place?

--Comme vous, lui dis-je. Mais c'est ensuite que la difficult morale
aurait commenc pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donne, quand
il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsgues qui, aprs avoir brl sa
femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bte
sauvage de jaloux mritait les assises....

--Oui, rpondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me
racontant cette histoire, sous un prtexte plus ou moins philosophique,
il avait surtout cd au besoin de soulager d'anciennes et toujours
douloureuses anxits de scrupule. Oui, rpta-t-il, Corsgues
mritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux
filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez
que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mre, m'avaient
regard tour  tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand
elles taient malades, convalescentes ou guries. Pensez que je les
savais si frles de sant, si peu capables de vivre parmi des soins
mercenaires. Et cette bte sauvage les aimait  la passion, comme un
barbare qu'il tait sous sa redingote de civilis. Que de fois il
m'avait rpondu, lorsque je lui reprochais de trop les gter:--Je suis
jaloux de ceux qui les pouseront; je veux qu'elles regrettent toujours
la maison.... Si vous vous les tiez reprsentes comme moi, couches
dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pense leur chambre 
coucher tendue d'une toffe de nuance bleu ple, qui tait dj une
chambre  coucher de jeunes filles, avec mille brimborions pars et les
pices d'argent de leur toilette qui attestaient cette gterie;--enfin,
si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez
tenu votre parole  ce bonheur-l, comme j'ai tenu la mienne.... Songez
aux rvlations irrparables que de parler seulement faisait clater sur
ces deux pauvres ttes innocentes. Oui, Pierre de Crance avait t
l'amant de leur mre. Oui, mes divinations avaient eu raison, une
tragdie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.
Corsgues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?
Par une lettre surprise? Par une dnonciation de domestique ou
d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait
lui-mme. Tant il y a que, dcid  se venger et ne voulant  aucun prix
que les enfants souponnassent la vrit, cet homme  face d'Arabe avait
imagin cette infernale combinaison: au sortir de cette fte de Nol, et
aprs s'tre montr  tous,  l'amant lui-mme, qui y avait assist,
pre joyeux, poux attentif, hte empress, il avait en quelques mots
cras sa femme devant l'vidence de sa faute, puis, avec sa force de
torero,--c'tait un de ces corps nous de muscles sur des os o il n'y a
pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et porte vers cet arbre de
Nol jusqu' ce que la robe de dentelles de la malheureuse ft tout en
flammes, et puis il lui avait dit:--Dnoncez-moi, maintenant, que vos
filles sachent qui vous tes....--Mais comment Crance a-t-il su cette
scne, car ce n'est que de lui que vous la tenez? interrogeai-je,
_empoign_ par ce rcit, pour employer ce mot si banal, mais si juste,
au point de ne pouvoir supporter le silence o le docteur tait tomb
tout d'un coup. Il ne cherchait point  piquer mon intrt par cette
suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il
l'appelait avec une tendresse cache, venait sans doute de s'emparer de
lui, et elle lui faisait mal.

--Comment? rpondit-il. Ne devinez-vous pas que la vengeance de
Corsgues n'tait pas complte, tant qu'il ne l'avait pas dite  l'amant
de sa femme? Voil le mot du problme auquel je m'tais heurt
navement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se frquentent-ils? Je
manquais de la donne premire. On n'imagine pas des frocits de cet
ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,
vtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs
trangres, de la pice en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme
vous et moi. On a tort, je vous le rpte, il n'y a ni de comme vous ni
de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi
effrnes, aussi implacables, qu'aux temps o les grands singes des
cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns
aux autres  coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche
en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....

--Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur.... fis-je en riant.

--Enfin, reprit-il sans me rpondre, les six mois qui suivirent la
mort de sa femme furent soigneusement employs par Corsgues  bien
convaincre le pauvre Crance de son parfait aveuglement. Il avait son
ide, le sombre personnage. L'hiver avait pass, puis le printemps. On
tait au milieu de l't. Le veuf tait venu prendre l'autre pour dner
ensemble  la campagne dans un coin quelconque. La nuit tait divinement
belle. Il propose  son compagnon de revenir  pied. Il fallait
traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et l, dans une alle
perdue, il saisit  la gorge ce garon sans dfense, et, accul contre
un tronc d'arbre, il le fora d'entendre le rcit de tout ce que je
viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de
pistolet qui devait l'tendre raide mort et faire croire  une agression
de rdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de mme,
le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des anctres qui ont
t des soldats? Ce frle Pierre de Crance, ce jeune homme qui n'tait
qu'un souffle, trouva l'nergie, n'tant pas mort sur place et revenu 
lui, de se relever, de gagner une alle d'o il pt hler un fiacre, et
il se fit conduire  son appartement, o il raconta cette histoire de
duel, pour que mme l'ombre d'un soupon ne pt atteindre son assassin
et,  travers cet assassin, la morte qu'il avait aime.

--Permettez, lui dis-je, pourquoi vous a-t-il parl, alors?

--Pourquoi? fit Noirot Parce que la seconde des petites filles tait
la sienne, et il voulait lui lguer un protecteur au cas o le mari
tendrait la cruaut de sa vengeance jusqu' l'enfant. Il est mort
tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre
signe j'agirais.... Et je suis rest le mdecin de cet assassin quand je
savais son double crime, et je suis retourn dans cette maison, et c'est
moi qui tais l quand il a pass.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai
pas eu  m'acquitter de la mission que m'avait donne le jeune homme.
Jamais Corsgues n'a souponn le secret de la naissance de cette
enfant; il la prfrait  l'autre. Quelle ironie!

--Mais, fis-je  mon tour, peut-tre l'a-t-il souponn, ce secret,
et a-t-il considr sa bont pour cette fille qui n'tait pas la sienne
comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux
crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a
son excuse, cette vengeance-l, si froce et si calcule, est une
sclratesse tout simplement.

--Lui, des remords? reprit Noirot S'il avait pens que la fille ft
de Crance, il aurait plutt coup cette petite en morceaux que de lui
pardonner.... Je vous rpte qu'il ne s'est pas dfi. Par quelle
contradiction singulire?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez
peut-tre pour la beaut du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,
direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des rcits
tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...

       *       *       *       *       *

Qu'ajouter  ce rcit, sinon d'en ramasser la moralit dans cette
pense:

LXII

_Du civilis au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de
l'amour  la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer
ces infiniment petits_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XV

DE LA RUPTURE


I

AVANT


J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon _souffroir_, ouvert
sur des jardins, que ma Colette dshonorait autrefois de sa prsence, un
groupe du statuaire Rodin,--fragment dtach de sa Porte de l'Enfer, que
je ne regarde jamais sans une infinie mlancolie. C'est tout le symbole,
ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins
d'amour.... La femme est nue. Couche sur le ventre, elle se cambre en
un suprme effort qu'attestent sa bouche serre, ses jambes tendues, ses
mains crispes dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher 
l'treinte de l'homme qui, nu lui-mme, se trouve couch sur ce dos de
femme comme sur une claie, paules contre paules, reins contre reins.
Et lui aussi voudrait arracher sa chair  cette chair, mais il est le
prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affols serrent d'une prise
farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge
torturante, et son visage exprime comme un haltement de douleur. Comme
ils se hassent, ces deux tres,--presque autant qu'ils se sont aims!
Car ils se sont aims, et jusqu' la folie, on le devine  l'puisement
de leurs corps consums, au frmissement de leurs muscles raidis. Ils ne
se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'taient enlacs en
d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent
plus, que leurs lvres s'vitent, que leurs mes se maudissent, la
chane de luxure les tient encore serrs de ses imbrisables anneaux. Ah!
que le sculpteur, lve du sombre Florentin, a su donner une figure
d'une effrayante posie  ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour
que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des
mois que j'ai mis  quitter ma perfide matresse, en proie aux mortelles
hsitations d'une me vaincue par son corps, cela me faisait mal
physiquement de regarder ce groupe trange. Et puis, pour demeurer
fidle  la consigne, je cherchais  m'analyser, et j'crivais, devant
ce marbre, des pomes en prose et des dissertations, des pages de
nouvelles et des scnes de comdie,--tristes essais que j'ai tous jets
au feu, voyant qu'ils ne faisaient gure que commenter cette ide:

LXIII

_Pour deux amants, s'aimer du mme amour est le premier bonheur, le
second est de cesser de s'aimer en mme temps_.

       *       *       *       *       *

En mme temps! Quand votre main se retire, que celle de votre matresse
se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparatre auprs d'elle ce
dsir d'tre ailleurs qui dcle la satit, que les siens deviennent
distraits de la mme distraction! Quand vous en avez assez de ses
baisers, qu'elle-mme n'ait plus envie des vtres! Sinon c'est un
supplice  faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de
bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustr
par le ciseau tourment de Rodin. Mais cet en mme temps exige, pour
se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme
cette absence-l suppose une beaut d'me presque hroque, neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achve dans un
dchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux
amants ne veut en effet tre quitt, et, comme il y en a toujours un qui
manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dgnre
en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire  Andr
Mareuil, le plus rflchi et le plus spirituel des mauvais sujets que
j'aie connus, cette phrase profonde:

--_L'Art d'aimer_ vraiment moderne et nouveau s'appellera _l'Art de
rompre_....

Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'crire, ce trait si
ncessaire, c'est que la rupture  l'amiable, et qui laisse aprs elle
des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amiti d'homme de
lettres sans trahisons ou qu'une sance de parlement sans gros mots. Que
ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un
thtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquime acte de la
comdie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en
gnral  lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aim six
semaines, deux mois; on met deux ans  se lcher. L'amour-propre n'est
pas seul coupable dans cette difficult des ruptures. Si la passion
comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact
de deux pidmies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher
fortune--et bonne fortune--ailleurs, pour l'amant et la matresse. La
vanit s'en mle, et c'est dj plus long de dnouer le noeud coulant
qu'elle excelle  passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la
vanit, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un 
l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants
parisiens, ne compte que pour un dixime dans une liaison; les neuf
autres diximes sont remplis par l'oisivet, par la commodit, par
l'intrt, par l'habitude. Voil le rseau hors duquel il est malais de
s'chapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par
maille et fil par fil....

       *       *       *       *       *

_Premier fil: l'emploi du temps_.--Quelle est la matresse dont le grand
travail, aussitt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas  prendre,
sous un prtexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes
les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se rjouit pas de
les donner, ces heures, minute par minute, avec dlices,  celle qu'il
aime....--tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle
vous demande aujourd'hui de dner avec elle, demain de la conduire au
spectacle, aprs-demain de la mener  la campagne, ensuite de la
rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez
vous. Elle a trop de tact pour vous forcer  l'afficher; mais, de menues
corves clandestines en autres menues corves, elle s'arrange pour que
toute la portion disponible de vos journes lui appartienne. Vous
trouvez cela dlicieux, aussi dlicieux que l'amant d'une actrice les
rendez-vous au thtre. Celui-l inaugure la douce habitude de paratre
dans la loge de sa matresse  chacun des soirs o elle joue. Il appelle
les habilleuses par leur petit nom. Il reoit les dolances des acteurs
mcontents de leur rle, et les machinistes le saluent. Il en arrive 
demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel:
Combien a-t-on fait aujourd'hui?... il a des motions gales  celles
du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de
l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil cann, tandis que son amie
fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui
donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture
devant les badauds--dire qu'il y en a toujours--qui guettent la sortie
des artistes!... A la mme heure, l'amant qui a une liaison dans le
monde attend le moment o il causera avec sa matresse dans un angle du
salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a
dit: Vous viendrez, n'est-ce pas?... Et il est venu, pour n'avoir rien
d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses paules tandis
qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est  lui, il le
sait, et voil de quoi trouver adorable cette sance dans cette soire
o il s'ennuierait  avaler sa langue, comme on dit dans le brave
peuple, s'il n'coutait que ses gots.... Puis il arrive un soir o ce
dpart pour le restaurant, pour le thtre ou pour un salon convenu,
parat moins doux  cet amant. L'homme du demi-monde se met  songer,
tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la
baignoire n B... (thtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une
vraie socit de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en
laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule
tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de
flicit libre et de bohmianisme dlicat, tandis que l'homme des
coulisses rflchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite
bote surchauffe, pour y respirer l'odeur combine des fards, des
beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre
les mmes ragots dbits par les mmes bouches passes au mme rouge,
constitue un mtier cruellement monotone. Cela n'empchera pas les trois
personnages d'tre  leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec
cette nuance de physionomie  laquelle aucun objet aim ne s'est
jamais tromp. Gavarni en a fait une lgende clbre.... Dguis en un
qui s'embte  mort.... Et alors commence un dialogue du type suivant:

L'OBJET.--Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?

VOUS (_d'une voix blanche_).--Moi, non, je vous (ou je t') assure.
Pourquoi?...

L'OBJET (_qui sent soudain s'panouir en lui cette fleur de chipisme
dont la graine sommeille dans les meilleures mes de femmes_).--Si
c'est pour tre aussi aimable que cela que vous tes venu, vous auriez
pu rester chez vous....

Et une scne suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon
d'avoir immol ce qui vous et amus ce soir-l au devoir de faire votre
cour  votre matresse. Concluons:

LXIV

_Sacrifies un plaisir  une femme, elle vous en voudra, et elle aura
raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agrable hors d'elle et loin
d'elle, vous ne l'aimez plus_.

       *       *       *       *       *

_Second fil: les relations_.--Ce mme Andr Mareuil, qui se proposait si
cavalirement d'crire _l'Art de rompre_, tenait boutique d'axiomes sur
toutes les catgories de femmes, les uns vrais, les autres faux, tmoin
celui-ci: Pour tre l'amant d'une femme du monde, il faut soi-mme
devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corve-l. Il avait
tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde  ct d'une femme,
ft-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour
la petite actrice, la mre, les soeurs, les camarades;--pour la femme
entretenue, c'est les amies et les amis;--et vous-mme, bon gr, mal
gr, vous devez vous lier avec toute cette petite socit,  moins que
vous ne vous dcidiez  emmener l'Objet dans une autre patrie. Cela se
chante  l'Opra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne
parlons pas d'hypothses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas
quotidien. L'Objet vous a prsent  toutes les personnes qui composent
son monde, et alors a commenc le gentil travail par lequel ledit Objet
vous accroche particulirement  celle de ces personnes en qui elle a le
plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment
auriez-vous trouv la force de lui dire non quand elle prenait de si
jolies mines pour vous demander,  la veille d'une partie projete:
Nous emmnerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gnante.... Et vous
emmenez Mathilde. Ou encore: Maman sera l.... a ne te fait rien? Tu
sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman.... Et vous aviez des
sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le _patito_
 tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez
dans la catgorie proscrite par la fantaisie d'Andr. Une heure vient o
vous vous apercevrez que tous ces gens-l sont franchement
insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez,
votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.

VOUS.--Ah! Elle m'ennuie, Mathilde,  la fin. Je l'ai assez vue....

L'OBJET.--C'est a, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec
tous mes amis....

Autre dcor, scne analogue.

VOUS.--J'ai refus  dner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie
trop, dans cette maison-l....

L'OBJET.--Naturellement Vous aimez mieux passer votre soire au cercle
ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous
excuser.... Vous tes libre....

Quand une femme le prononce, ce vous tes libre, d'une certaine
manire, vous pouvez essayer de vous remuer, vous tes garrott jusqu'
l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et
maman; et, aprs avoir refus  dner chez les Moraines, vous y allez le
soir, tout en mditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a
toujours une consolation  mettre en thorie ses misres:

LXV

_Toute matresse qui prsente son amant  un de ses amis,  elle, entend
bien le prsenter  un espion. Il en est de ces espions-l comme des
gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est
trop tard_.

       *       *       *       *       *

_Troisime fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non
reus. Car l'homme assez dtach de tout prjug pour accepter des
services srieux d'une matresse est un philosophe serein que la pudeur
et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux
parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un
reste de moralit  tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se
juge utile, bienfaisant, ncessaire  une matresse, et l'on ne veut pas
s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la dchance.
Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait
encore du coeur, et qu'il se soit li,  vingt-cinq, avec une femme trs
galante, il l'a, non pas rachete, comme le conseillaient les
romantiques, mais tout simplement aime. Elle n'a gard de son ancien
luxe qu'un cadre d'lgance, sans plus rien de ces folles prodigalits
qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des
visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette
demi-honnte femme que tant d'irrgulires rvent de devenir,--par
esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa
matresse  vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour
o il la quitte, une fortune dfinitive. Il la voit, en pense,
retournant peu  peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier
dont chaque marche est une honte. Et il hsite  rendre cette crature
qui lui fut chre  toutes les hideurs du vice. J'ai bien hsit, moi
qui cris ces lignes,  m'en aller de la vie de Colette. Elle me
trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un
peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgr
tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devnt pas ce qu'elle
est devenue depuis.--Ah! misre de nous deux!--Puis, j'analysais ce
sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux
mlange de gnrosit et d'gosme. Je jouais un noble et beau
personnage vis--vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable
au dernier honneur de ma pauvre matresse. Je constatais ainsi qu'avec
la prodigieuse fatuit de l'animal masculin, son amour pour moi me
faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mpriser. Alors je
tombais dans cet tat de gaiet terrible o de se moquer de soi-mme
avec frnsie rafrachit le coeur. Je prenais la rsolution de rompre.
J'allais jusqu' la rue de Rivoli, o elle habitait, et rien que de
passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrarit dont
elle me parlait, une ligne dsagrable sur son dernier rle dans un
journal, une migraine, n'importe quelle misre, me faisaient me dire:
Si je m'en vais, elle n'aura personne. Et je restais. Je me demande
aujourd'hui si j'tais aussi nigaud que le petit Ren Vincy, lorsqu'il
redevint l'amant de Suzanne Moraines aprs son faux suicide.

--Si je la quittais, me disait-il pour se justifier, elle reprendrait
Desforges....

Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que
cet habile hyginiste avait pass la main au jeune Abraham Mos. Mais
quoi? Osons risquer d'tre ridicules, si nous risquons en mme temps
d'tre dlicats, et adoptons comme vraie cette maxime:

LXVI

_Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois
sur cent, tre un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces
quatre-vingt-dix-neuf chances pour viter la centime, qui est de se
conduire comme un drle?_

       *       *       *       *       *

_Quatrime fil: l'Opinion_.--Oui, l'amant voudrait bien rompre avec
l'Objet, mais quand il pense aux consquences de cette rupture, il pense
aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le
salon du cercle et la fentre sur le jardin,  l'angle de laquelle se
trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aim dans le monde, cette
vision-l. L'homme du thtre, lui, aperoit distinctement une loge de
la _Comdie franaise_, ou du _Gymnase_, ou du _Vaudeville_, ou des
_Varits_, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les
pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte.
L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un
restaurant de fte, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa
rupture, entre deux bouffes de cigarettes russes. Et c'est les mmes
petites phrases qui lui rsonnent aux oreilles:

--Allons donc, c'est elle qui l'a quitt.... Il l'assommait depuis des
mois....

Ou bien:

--Il s'est dout de quelque chose. Ce n'est pas trop tt....

Ou bien:

--Il sera bientt remplac. X... tait l qui tournait autour depuis
six mois....

Cela l'ennuie, cet homme, d'tre certain que l'on dira ces trois petites
phrases et d'autres pareilles, et il reste fidle  l'Objet quelque
temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment souponnaient
sur quels misrables racontars de salons, de tripots et de coulisses se
joue leur bonheur! Si elles le savaient? H bien!... Elles aimeraient
tout de mme, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait
le rle du _Gnie du Trocadro_ dans la Revue d'il y a six ans: _Par ici
la sortie_! Elle arrivait droit de Russie, o elle avait t sduite par
un de nos camarades, un confrre de passage  Ptersbourg. Elle avait
juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle tait  Paris, cet
homme ne venait gure la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment,
de dettes, de bijoux mis au mont-de-pit, et elle s'obstinait  rester
fidle:

--C'est tout simple, me disait-elle en pleurant, au risque de se
dmaquiller. Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit
que c'est parce que je n'ai rien trouv, il me prend pour une dinde, et
il me mprise....

Et elle ajoutait:

--Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que
je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je
l'aime trop....

       *       *       *       *       *

Que vous ayez la patte prise  ce fil ou  un de ceux que vous
imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour o vous vous en
apercevrez, votre matresse s'aperoit aussi que vous vous en apercevez,
et alors commence entre vous deux la comdie qui prcde la rupture.
Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un
coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez
nou  votre patte d'un noeud plus serr.... C'est l une srie de
mauvais moments  passer qui chappent  l'analyse, parce que les mille
dtails de l'existence servent de prtexte  ce jeu du fil bris puis
renou. La comdie varie avec chaque amant et chaque matresse. Benjamin
Constant a crit son chef-d'oeuvre pour raconter les tristesses de ce
jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les varits trouveront dans
son livre l'tude minutieuse de leur aventure que dominent quelques
vrits bien connues, quoique peu avoues:

LXVI

_Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur matresse parlent de la
piti qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que
cette piti-l est une forme d'un abominable gosme. Il y a un
attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble  la plus
cruelle frocit. Il est fait d'un dlice de se sentir aim sans aimer,
vilain sentiment dont l'homme s'excuse  ses propres yeux en plaignant
sa victime. Rien de plus raffin comme hypocrisie_.

LXVII

_Pour un amant, chercher le moyen de dire  une matresse qui l'aime
encore: Je ne t'aime plus, sans la faire souffrir, c'est vouloir
mettre en pratique la clbre fantaisie du guillotin par persuasion_.

LXVIII

_Personne n'a song, que je sache,  crire la contre-partie d'_Adolphe,
_c'est--dire l'histoire d'une femme qui, ayant cess d'aimer, garde son
amant par charit. C'est qu'une pareille femme n'existe gure, et leur
franchise,  elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus
estimable_.

LXIX

_En amour, tout est rompu du jour o l'un des deux amants a pens que la
rupture tait possible. Dire seulement tout bas: Quand j'aurai cess
d'aimer ... c'est avoir cess d'aimer_.

LXX

_Osons cette banale rminiscence, tant elle est juste: un amour qui
meurt jeune est bni des dieux_.

LXXI

_Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun
vous dchire  nouveau toute l'me. En amour, comme ailleurs, les plus
courtes agonies sont les seules souhaitables_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XVI

DE LA RUPTURE


II

APRS


Je m'en souviens. Le soir o j'eus rompu avec Colette d'une manire si
blessante que cette fois je la sentais dfinitive, je dnai gaiement et
de fort bon apptit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait
autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes
faiblesses, et je me rendis de mon pied leste  une premire
reprsentation o je rencontrai Masurier,--le plus dlicieux des
amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans,
riche et clibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir  sa table,
dans son petit htel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les
impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chre, chez lui, est
excellente, la cave choisie, et le matre de la maison vaut mieux encore
que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents
francs au service de ses convives ennuys ou ennuyes,--sans
intrts,--et un sage conseil  l'usage de ceux qui, comme moi, le
prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et
rieur, aux yeux bleus si pntrants dans un visage de gai soupeur,
a-t-il travers quelque drame d'amour du? Est-ce un sceptique qui se
souvient ou un dilettante qui vit par curiosit? Je ne le sais pas.
Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils
n'ont jamais reu ses confidences, ni devin ses secrets. Sceptique ou
dilettante, il a du got pour moi, et je le sens. Les crivains
possdent un flair pour ces sympathies-l, comme les jolies femmes. Il
m'aborda donc  un tournant de couloir:

--Vous avez l'air tout guilleret.... me dit-il. Une bonne
fortune?... Et il ajouta: Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on
me doit celui-ci: Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais
coeur.

--C'est le contraire, lui rpondis-je.--Et me voici lui racontant ma
rupture, et les dtails, inutiles  rappeler ici, qui devaient la
rendre, en effet, irrparable.

--H bien! me dit Masurier, devenu srieux, vous avez eu le courage
de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?... Puis, avec un sourire
et un hochement de tte:--En amour, les faits ne sont rien. C'est
l'ide qui est tout. Tchez de la quitter, maintenant, dans votre
pense....

Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite,
sans prendre trop garde  la phrase que je venais d'entendre. Mais, le
lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible
justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait
plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais  ces mutils qui
ont mal  leur jambe coupe.--Cela me parut d'abord une anomalie trop
bizarre pour ne pas m'tre personnelle. Puis je regardai autour de moi.
Je causai avec celui-ci, avec celui-l, parmi les amants dsenchans,
et je reconnus que mon cas tait, la plupart du temps, le leur. J'en
conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours
intolrables. C'est le mal aux cheveux de l'amour.... disait encore
Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de
l'amant. C'est ais d'ailleurs  vrifier. Il y a deux hypothses
principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se
subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitt sa matresse, ou bien
il en a t quitt; et il l'a quitte ne l'aimant plus ou l'aimant
encore; il en a t quitt grce  une savante manoeuvre de sa part, 
lui, ou contre son gr. Cela fait bien quatre cas diffrents, et je ne
sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns
aprs les autres.

       *       *       *       *       *

_Premire hypothse_.--Adolphe a donc rompu de lui-mme, et il a rompu,
lass de sa liaison jusqu' l'coeurement. Je l'appelle Adolphe, parce
que je le suppose ayant subi toutes les crises de _l'Adolphisme_ et
travers toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaiets
du joyeux moment, celui que j'ai dcrit  propos de moi tout  l'heure.
Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours aprs, il commence,
comme moi,  prouver une vague sensation de vide, et il s'aperoit,
sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes,
Lucie, Charlotte, Eugnie, Henriette,--un nom au hasard, pour
l'Ellnore,--tait carrment insupportable; mais de se mettre en colre
contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en
effet et d'chapper  son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans
amour. Cette occupation une fois supprime, notre homme ne sait plus 
quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite
une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des
hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez
libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lve un matin en
billant. Il maudissait sa matresse jadis de lui prendre deux ou trois
heures dans la journe. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout
l'horizon de sa libert. Il les a maintenant, et les vingt et une autres
avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation
sociale, il se rend au caf, au thtre, au cercle. Il retourne voir des
amis abandonns depuis longtemps, des parents ngligs. Ces gens
l'accueillent froidement. Il s'en aperoit, et il se rappelle qu'il les
a en effet dlaisss. C'est la premire priode qui suit les ruptures,
celle de l'_ahurissement_, o l'amput essaie de marcher comme s'il
avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se
l'est--coupe.

Il y a une notable diffrence entre cette jambe pourtant et une
matresse. La jambe coupe, les chirurgiens l'emportent. Il peut tre
mlancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis,
tout petits,  courir, plus tard  marcher vers d'heureux rendez-vous,
fut dissque fibre  fibre par d'indiscrets carabins sur une table de
l'cole pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne
connatrons jamais le chagrin de penser qu'elle a t cousue au moignon
d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant
nous lestement sur cette jambe qui fut  nous.--La femme lche, elle,
continue sa vie. Elle pleure. Elle se dsole. Mais il y a toujours
quelqu'un pour essuyer ces larmes-l et pour s'offrir lui-mme comme
fiche de consolation. Malgr votre fatuit masculine qui vous
persuaderait aisment qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon
sens vous aide  penser qu'aprs tout vous tes peut-tre remplac. Ah!
cela vous est bien gal.... a vous amuse mme.... A l'ami commun que
vous rencontrez et  qui vous demandez de _ses_ nouvelles, vous dites:
Non, contez-moi donc a. Puisque c'est moi qui l'ai quitte, qu'est-ce
que vous voulez que a me fasse?... Je m'entends encore la prononcer,
cette phrase. C'est la seconde priode, celle de la _curiosit_. Vous le
poussez, l'ami commun: Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?... Il n'a
qu' vous rpondre: Mais non, mais non ... et  vous affirmer que
votre matresse lche ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonn,
pour jouir de la plus comique des comdies, celle de votre
mcontentement devant cette indulgence; et ce mcontentement se change
en une colre plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle  pris un
nouvel amant. C'est la priode de l'_indignation_ (dj tudie dans une
des mditations sur la jalousie), et une preuve entre mille  l'appui de
cet aphorisme:

LXXII

_Le rve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une matresse
fidle_.

D'ordinaire,  cette priode de l'indignation, succde aussitt celle du
_regret_, et voil notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait aprs
son indpendance, qui n'aimait pas sa matresse, qui l'a quitte
volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se
traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment o
l'ancien sigisbe de la femme du monde, et qui se serait cru dshonor
autrefois par la plus lgre indiscrtion, commence  parler d'elle avec
la plus perfide cruaut,--o l'ancien adorateur de l'actrice ne lui
trouve plus aucun talent,--o l'ancien amant de la femme entretenue
raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs
pardonnes. Et de cette priode nous passons aussitt  celle de la
_haine_.--Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas
la pauvre matresse dlaisse. Aprs avoir eu beaucoup de peine, elle
s'est console comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que
d'tre reste votre amie. Elle le dit du moins, et peut-tre le
pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de
notre triste coeur:

LXXIII

_Avec un ancien amour on fait de tout, mme un nouvel amour,--tout,
except de l'amiti_.

       *       *       *       *       *

_Seconde hypothse_.--Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pens
que je devrais pourtant le connatre. Je l'aimais, cette malheureuse
femme, et je la mprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne
me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots
passionns que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli,
d'o l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des
Tuileries, et, par les aprs-midi d'hiver, la pese basse du ciel sur
les arbres nus,--oui, ces misrables chutes dans l'abme des sens
m'taient une bont  n'y pas survivre aprs ce que j'avais pens, aprs
surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et
les fureurs de jalousie dshonorante et justifie auxquelles je me
livrais au sortir de ces baisers de dlire me prouvaient trop combien
j'tais un enfant malade, une me dmantibule, incapable de vouloir et
de vivre. Je cessai donc de la voir--et de l'avoir. Mais, sauf cette
premire soire o de m'tre enfin prouv mon nergie me procura durant
quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture
soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, aprs ces
adieux o, pour des raisons d'amour-propre ou de dignit, un amant a
quitt une matresse qu'il adorait. L'absence et la sparation, bien
loin de vous gurir de votre sentiment, lui donnent une acuit d'ide
fixe qui vous rend plus incapable d'y rsister. Tant que vous aviez 
vous cette matresse, mme si elle vous trompait, mme si vous le
saviez, le lui crier en face tait une douceur. On gote de ces abjectes
joies quand on aime en mprisant. Assister de loin  ses galanteries,
s'tre retir  soi-mme le droit de l'en outrager, s'tre emprisonn
dans l'orgueil et s'tre interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans
doute s'attirer la considration des quelques personnes qui sont dans le
secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considrations
et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorge
de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonne que la main de votre dmon
vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafrachissait
pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez
l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous
y trouverez cach l'espoir inavou que cette femme ne le laissera pas
partir. Il s'en va pourtant et sa matresse lui court d'abord aprs.
Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir aprs. Les femmes ont
beau tre trs adroites et trs fines, il y a une chose dont elles ne
tiennent pas assez compte dans le coeur d'un homme, parce que la plupart
n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fiert. Leurs
moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire  ce
qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanit. S'introduire
dans notre chambre  coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les
possdions dans un coup de dsir physique; nous rendre jaloux pour que
nous leur revenions en proie  la frnsie de l'image impure; nous jouer
la comdie du dsespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise
infatuation;--tels sont les procds habituels de ces habiles metteuses
en scne. Elles russissent d'ordinaire  ramener l'infidle, avec la
rsolution bien arrte dans leur fine cervelle de lui faire payer avec
usure ses vellits d'indpendance, et de le lcher lui-mme au moment
o il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire 
un amant qui se dit: Si j'y retournais, je me mpriserais trop ... et
qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-l, il faudrait une autre
stratgie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui
aurait assez de dlicatesse pour manoeuvrer de la sorte aurait assez de
dlicatesse aussi pour tre loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un
des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de
s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne
matresse pour le reconqurir lui prouvent qu'il a eu raison de la
mpriser et de la quitter. Il n'y a gure de situation morale plus
abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: J'ai t le plus
fort. Le mme Masurier, avec qui je philosophais sur ce point,
prtendait, lui, qu'avec une matresse que l'on aime en la mprisant, il
n'y a qu'un remde, arriver au dgot par la satit.

--Que cherchez-vous? me disait ce philosophe sans scrupules, tandis
que nous dambulions sur le boulevard en revenant du thtre ensemble,
la destruction du dsir que vous donne incessamment cette femme? Et
vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exasprez ce dsir?

--Vous me conseillez de la reprendre, alors?

--Parfaitement, rpondit-il.

--Non, rpliquai-je. Je me vomirais moi-mme.

--Oui, dit-il, et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus
long.

Et, comme il me savait en train d'crire cette _Physiologie_, il ajouta:
Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les
suivants:

LXXIV

_Vouloir se gurir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est
vouloir se gurir de la soif en ne buvant pas._

LXXV

_La plus sre vengeance pour une matresse que nous quittons en l'aimant
est de nous prouver qu'elle mritait d'tre quitte_.

--Auquel je joindrais cet autre, lui rpondis-je:

LXXVI

_Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas tre fou tout  fait,
et, pour un amant, de juger son amour._

       *       *       *       *       *

_Troisime hypothse_.--Ce mauvais sujet d'Andr Mareuil m'en a donn
une formule piquante, un jour que nous djeunions chez D----, dans ce
caf de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris,
quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-tre parce que.... Il faisait
bleu et gai  travers toutes les fentres. Des victorias passaient, avec
des ombrelles vertes ou rouges cachant  demi de jolis visages de
femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un dsespr qui mange
avec apptit et qui pleure sur les perfidies de sa matresse dans son
verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arbor un gilet de piqu et une
chemise  corps de couleur avec la plus dlicieuse des cravates d't,
me racontait un projet de chapitre pour _l'Art de rompre_.

--Vois-tu, disait-il, en dpchant un oeuf en cocotte, tant donn
que la femme et l'homme sont deux vanits exaspres par un sexe, le
problme pour se bien quitter consiste  satisfaire d'abord l'animal,
mais l, fortement,--a, c'est facile,--puis  mettre d'accord les deux
vanits. Si tu savais comme c'est commode! a consiste simplement pour
l'homme  se faire lcher,--mais exprs, mais  son heure, pas une
minute plus tt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en
paix, puisqu'il mystifie sa matresse en tant plus comdien qu'elle, et
elle s'en va, le coeur  l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit
vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigt, et que la
moindre faute de tact peut tout gter.... Moi, j'ai un moyen trs simple
et qui m'a russi presque toujours.... Aussitt que je commence  en
avoir assez d'une matresse, je l'assassine de bons procds, je
l'accable de dlicates attentions, je l'touff d'amour.... Je suis
toujours l, et toujours,  lui parler de ma tendresse,  l'obsder de
mes sentiments.... Je lui campe des scnes de jalousie  propos du
Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, aprs
quinze jours de cette dlirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit,
n'a plus qu'une ide: se dbarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe.
J'accepte d'tre ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la
cour par n'importe qui, tant elle a hte de me voir me fcher.... Je ne
me fche pas.... Je ne vois rien.... Je suis l, toujours l, de plus en
plus pris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me
trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que
je vais me brler la cervelle, et je suis celui dont on parle en
soupirant: Pauvre garon, il m'aimait bien, lui.... Est-ce machin,
cela?

--Mais pas trop mal, fis-je, amus par la verve avec laquelle il
m'avait dvoil son cynique programme; et si elle ne suffit pas tout de
mme, cette machination?...

--Si elle ne suffit pas, reprit-il, avec un air de triomphe  me
montrer les ressources de ses roueries, h bien! c'est que j'ai affaire
 une femme trs amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je
m'arrange pour avoir  ma disposition quelque crature trs belle, trs
jeune et trs vnale. Je me livre sur elle  toute la frnsie du
plaisir, de manire  n'aborder jamais ma matresse que calme, trs
calme.... Je lui parle de ma sant dlabre, de maux d'estomac,
incompatibles avec l'amour, de prescriptions mdicales.... Ah! a ne
trane pas alors, et en quinze jours....

--Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?

--Pas le moindre, fit-il.

--Et pas de regrets?

--Encore moins.

--As-tu jamais t vraiment amoureux?

--J'ai cru l'tre, mais je me suis convaincu trs jeune qu'il n'y a
qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....

--Et as-tu gard des ennemies parmi tes anciennes?

--Pas une.

C'est  la suite de cette conversation que j'crivis, une fois rentr,
ces trois axiomes qui pourraient tre signs Don Juan de La Palisse:

LXXVII

_Il n'y a qu'une manire d'tre heureux par le coeur; c'est de ne pas en
avoir_.

LXXVIII

_Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lch_.

LXXIX

_On n'est plus fort que la femme qu' la condition d'tre plus femme
quelle_.

Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens
d'apprendre le mariage d'Andr avec Christine Anroux, l'ancienne amie de
Colette, dont j'ai dj parl, et qu'il est brouill avec moi parce
qu'il me souponne d'avoir t bien avec elle vingt-quatre heures
durant.--Elle le lui aura fait croire. Elle me dtestait tant!--J'aime
encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.

_Quatrime hypothse_.C'est la plus banale et, si bizarre que puisse
paratre ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours
amoureux, que sa matresse quitte en pleine passion, parle peut-tre de
se brler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la
marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-mme dans ses
_Souvenirs d'Egotisme_: Je fus prserv du suicide, ajoute-t-il, par
la curiosit politique et sans doute par la crainte de me faire du
mal.... Ce sont de cruelles heures  passer; mais voulez-vous que nous
comptions un peu les misres dont cet amoureux dlaiss demeure exempt?
Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-l, qui aime
encore, qui a aim et qui a t congdi, quelle silhouette amusante en
dessine cette jolie comdie de _Ma Camarade_, et comme Daubray jouait
finement le personnage! Sa matresse lui dit un brutal: Petit-pre,
c'est fini, nous deux ... et elle prend la porte. Petit-pre se couche.
Il sanglote ou presque.... Du bruit  la porte. C'est elle!
s'crie-t-il avec conviction. _Elle verra que je n'ai pas dout
d'elle_.... Le rire de l'Olympe secouait la salle  cette phrase. Et
moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant
voulu tre trahi, outrag, lch,--avec le sentiment, qu'exprime cette
phrase-l, dans le coeur!--Une seconde douleur que l'amant de cette
sorte ne connat pas, c'est l'incertitude de la sensibilit, cette
espce de va-et-vient dans l'motion, aujourd'hui en haut, demain en
bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'me. Cet amour
tait dans la confiance et la joie. Il est dans le dsespoir et
l'vidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de
son avis, cet homme, au lieu qu'Andr Mareuil, moi et tous les autres
Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais t du ntre. Il ne faut
pas se mler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous
dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins,
dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleur, dessin
beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et aprs que le
temps a fait son oeuvre, cet amant trs simple et lch ne garde pas
d'amertume au coeur. Il a t bien heureux, puis bien malheureux. Il ne
s'est pas empoisonn par la rouerie qui ne sert qu' tre tromp plus
compltement et plus amrement, par la vanit d'tre le plus fort qui
ridiculise davantage nos faiblesses, par la dfiance qui attire la
trahison comme le paratonnerre attire la foudre,--un paratonnerre qui
propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'tre un amant simple, et
c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: C'est
fini, nous deux ... le jour o c'est vraiment fini. C'est un don de ne
jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir
sans les comprendre les lois exprimes dans ces quelques aphorismes qui
achveront de dfinir les dangers des lendemains de rupture:

LXXX

_L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette
maladie-l comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un
livre de mdecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser,
comme une bte_.

LXXXI

_La matresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous pargne
des mois ou des annes de menues dsillusions. L'homme est ingrat pour
ce service, comme pour les autres_.

LXXXII

_Il y a un plaisir dlicat--aurait dit La Rochefoucauld-- serrer la
main du rival pour qui l'on a t trahi, quand il est trahi  son tour_.

LXXXIII

_Ce qui prouve que l'exprience ne sert  rien, c'est que la fin de nos
anciennes amours ne nous dgote pas d'en commencer d'autres_.

LXXXIV

_On n'est vraiment guri d'une femme que lorsqu'on n'est plus mme
curieux de savoir avec qui elle vous oublie_.

LXXXV

_Chaque fin d'amour est comme un dmnagement. Cela ne va pas sans
casse. Au dixime, combien y a-t-il de meubles en tat_?

LXXXVI

_Nous ne pardonnons  une matresse de nous avoir ennuy de son amour
que si elle nous dbarrasse d'elle sans nous remplacer_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XVII

DE LA RUPTURE


III

APRS (_suite_).--DE QUELQUES VENGEANCES


Dcidment ce diable d'Andr Mareuil, avant d'avoir abdiqu, en se
mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empche pas
l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec
l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En
feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je
rencontre, et la plupart se rapportant  ce fameux trait sur _l'Art de
rompe_ qu'il crira peut-tre, maintenant qu'il est enchan pour la
vie. Certains potes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses
que par _raction_. Ces dilettantes clbrent l'amour pur avec d'autant
plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils gotent les simples
flicits de la famille plus vivement dans l'atmosphre d'un caf de
Bohmiens; ils aiment leur matresse avec une tendresse plus passionne
quand ils la trompent. Ah! cette thorie de la vie de ractions, comme
elle nous fut chre autrefois,  Andr,  Simon,  Maurice Barrs, 
moi-mme et  quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avist de
l'appliquer aujourd'hui. Mais,  l'poque des notes que je vais
transcrire, il se bornait  tudier par le menu des problmes galants,
celui-ci, par exemple:--tant donne une femme, dcouvrir  l'avance si
elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le
lendemain de la rupture.

--En amour, disait-il, c'est comme en escrime; il faut connatre
d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prtention, que nous
avons, d'tre des tireurs de tte.... H bien! moi, je me vante, aprs
une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je
m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe
_j'ai aim_ avec les variantes: J'ai reu un coup de pistolet, tu as
t vitriol, il a t diffam, nous avons t dshonors. Continue,
mon Claude; il y a de l'cho dans ton pass....

Il me dbitait son paradoxe en djeunant  une table de ce mme caf
D---- o il m'avait, l'autre matin, initi aux mystres de ce qu'il
appelle plaisamment: le lchage-paratonnerre. Et comme je haussais les
paules, il continua:

--Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut....
L-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la
glace. Si elle s'aperoit que nous l'tudions, nous sommes perdus. Elle
posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la
pense chez elle, comme elle touche  ce dont elle parle, comme elle
dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... a a dix
ans de Paris et c'est aussi Mridional qu'au premier jour. Tu la vois
bien, et comme elle tourne la tte?...

--Parfaitement, fis-je, aprs avoir regard du ct qu'il m'indiquait.
C'est une drlesse pas trs bien leve, voil tout.

--C'est le type de la femme au revolver, reprit Andr avec autorit.
Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de
_l'Art de rompre_ contre ta prochaine _main_ au baccara, d'abord qu'
chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite
qu' chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie,
vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des ides de
mort et de suicide.

--Entends comme elle rit, lui dis-je pour le taquiner.

--Mais oui, elle rit de tout son coeur, comme elle souffre de tout son
coeur et comme elle te _pistolerait_, et elle avec, de tout son coeur si
elle t'aimait,--es-tu content de cette allusion  ton vieux
L'Estoile?--si elle t'aimait et si tu la quittait;--comme elle te
soignerait ensuite de tout son coeur si tu en rchappais et elle aussi.
Tiens! elle riait. Regarde-la se fcher....

L'inconnue venait en effet,  la suite d'une maladresse de garon qui
avait rpandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils
d'une manire trs dure. Ses yeux s'taient faits brillants, et la
pleur de l'impatience dcolorait si profondment son visage, que je ne
pus me retenir de rpondre  Andr:

--Ce n'est pas trop mal diagnostiqu. Et que conseilles-tu  tes
clients avec une femme comme celle-l?...

--C'est la _brune irascible_, reprit-il. Je la conseille, avant tout,
le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences
insupportables pour des amoureux aussi compliqus que nous nous piquons
de l'tre. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si
mon moyen, tu sais, celui de se faire lcher le premier, ne russit pas,
c'est trs simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-l, prends
simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les
vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle
crie, elle tempte, elle achte du laudanum, elle s'empoisonne, elle se
manque.--Elle double toujours la dose, l comme ailleurs.--Et quand tu
reviens, tu es remplac....

--Par un autre candidat au vitriol, interrompis-je en plaisantant.

       *       *       *       *       *

--Ne dis donc pas de choses mdiocres, reprit Andr en m'arrtant net.
La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu,
par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la
pendaison n'est pas le mme que celui qui doit se suicider par la
noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort
volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spcial?

--Tu es vraiment trs gai, ce matin, lui dis-je. Mais montre-moi
donc, parmi les jeunes personnes en train de djeuner ici, la
prdestine au vitriol.

--Elle n'y est pas, me rpondit-il le plus gravement du monde aprs
avoir dvisag toutes les dames, franaises ou non, en train de dguster
des fraises de bois,--nous tions au mois de juin,--ou de dchiqueter
une caille  la gele. La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est
la blonde fline et ple, ou la brune fantomatique, enfin l'tre
d'apparence idale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses
nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous
trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol
cette liqueur corrosive qui s'achte chez le droguiste, et qui vous
dfigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le
vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de
mur; c'est la lettre anonyme crite par une matresse dlaisse au mari
de celle  qui l'amant volage fait la cour; c'est _l'cho_ inspir dans
un journal o les nouvelles amours de l'inconstant sont dnonces avec
initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui
fait son chemin _piano, piano_.... La femme au vitriol a, par exemple,
aim un mdecin? Elle insinue que ce mdecin abuse de ses malades. Elle
a aim un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret
professionnel. Un crivain? Elle l'accuse de vnalit ou de chantage. Et
c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir  mal
parler d'un ancien ami, avec lequel il ne s'est rien pass.... Et elle
en donne la raison. Le malheureux avait la chastet d'Ablard, par
force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien.
Ou bien il tait afflig du mal dont Voltaire accuse si plaisamment
Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmit rpugnante,
d'une mauvaise haleine, d'un eczma mal plac, que sais-je?--Elles ont
un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brler votre rputation,
gal  celui que leurs soeurs du trottoir dploient  vous brler votre
visage....

--Et  quoi les reconnais-tu, celles-l? interrogeai-je.

--Avant tout, au cabotinage, rpondit Andr. Si la femme au
revolver,--et j'entends par l non seulement le coup de pistolet, mais
les scnes tragiques et intolrables dont je t'pargne la
nomenclature,--si cette femme-l, j'insiste, se dcle, au premier coup
d'oeil, par ce que les pdants, tes matres, appellent l'excs
d'impulsion,--la vitrioleuse se distingue par une vanit forcene qui
lui fait attacher une importance dsordonne  sa petite personne....
As-tu suivi les procs de ces dernires annes? Quand il s'agit d'une
basse vengeance, trs misrable, trs sclrate, trs lche, presque
toujours l'hrone est une femme qui a eu des dceptions d'amour-propre
ulcrantes et mesquines: une actrice qui n'a pas russi  se faire
applaudir, une institutrice qui n'a pas russi  se faire imprimer, une
fille  demi galante qui n'a pas russi  se faire pouser. Et l'amant
que l'on vitriolise d'une manire ou d'une autre n'est que la revanche
de ces existences manques. Ce qui n'empche pas les braves jurs, quand
c'est du vritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel
et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en fltrissant sa victime.
Ils sont tonnants, les jurs, dans ces occasions-l, et, pour citer la
vieille et toujours vraie lgende, c'est a qui donne une crne ide de
l'homme!...

--Ton remde, maintenant? lui demandai-je.

--Il n'y en a qu'un, rpliqua-t-il carrment, le seul qui convienne
quand on veut lutter contre un tre lche: lui faire peur. Nous autres,
gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les
femmes la dclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous
trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur
montrer un _Purdey_ nouveau modle ou un couteau rapport du Maroc en
leur laissant entendre que nous avons souvent pens  pratiquer sur
elles le fameux: Tue-la du Matre.... Nous avons tort. Sois bien
persuad, d'abord qu'elles croient toutes  la sincrit de ces
vantardises, ensuite qu'elles en sont flattes et reconnaissantes, enfin
qu'au moment de se venger de toi par une de ces _crasses_--comme elles
disent--dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient
l'ide que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, 
ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des
succs prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer
tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing
les tables, dmantibulent les meubles, parlent d'trangler leur
matresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une
lettre  la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-l.
La vipre pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.

--Il y a du vrai dans ton paradoxe, lui rpondis-je. Te rappelles-tu
la petite Ernestine qui jouait un rlet dans ma premire pice? Je ne
connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage prcepte
qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus tre l'amant d'une
actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maon.... Je trinquais
avec le maon, et c'tait mme fort agrable.... Je fais, dans
l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le
maon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-l. Je reviens. On me
raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche  savoir
la vrit. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infme, et des
sanglots, et des larmes, et des cheveux pars, et des mais je n'aime
que toi!...--Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je
n'en ai pas. Je la relve, car elle tait tombe  genoux.... Et, la
poussant vers le lit: Tu m'as tromp avec lui. Trompe-le avec moi,
maintenant, lui dis-je. Et la voil qui sche ses larmes, rattache ses
cheveux, et, d'une voix sifflante: Vous n'avez pas de coeur, vous ne
m'avez jamais aime.... Il n'y a pas de misres qu'elle ne m'ait
faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si
c'est dans le _revolver_ ou le _vitriol_ que tu ranges la vengeance que
Colette a tire de moi?

--Laquelle? fit-il.

       *       *       *       *       *

--Voici: quand je l'ai quitts, je venais d'avoir, avec le directeur du
Thtre-Franais, une conversation o cet aimable homme m'avait accabl
de reproches sur ma paresse. Il m'avait demand d'crire une comdie
nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'tais donc mis au
travail....

--Lentement, interrompit Andr.

--Lentement, mais srement. Sais-tu ce que Colette a imagin? Elle
savait que je travaillais  une comdie. Elle savait que Jacques Molan
en prparait une aussi. Et elle savait une troisime chose, par le
thtre, c'est que l'oeuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de
la maison, que l'on rptait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze
jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se rconcilier avec
Molan, qu'elle dtestait et avec qui je m'tais brouill  cause d'un
article crit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de
jouer dans sa pice, si cette pice est finie  temps. Jacques, prvenu,
travaille d'arrache-plume et voil que j'apprends par les journaux que
sa comdie est reue, et dj  l'tude, tandis que la mienne n'en tait
encore qu'au second acte sur le papier....

--Elle peut avoir eu tout simplement envie du rle, cette fille....
fit Mareuil.

--Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine
qu'elle s'est donne pour me dmolir dans le comit, et le fauteuil
qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la premire! Et j'y suis
all.... D'abord, quoique brouills, j'aime beaucoup le talent de
Jacques....

--Comme on se connat!... reprit Mareuil.

--Mais oui! insistai-je, et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette
_Adle_.... Et puis je trouvais cela plus crne, d'accepter ce billet et
de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en tait une de
mettre tout son talent  faire russir cette pice qui reculait la
mienne de plus d'un an. C'en tait une que de commander aux trois ou
quatre _soireux_ qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des
chroniques o on laissait entendre que j'avais lu ma pice  quelques
artistes qui m'avaient dconseill de la prsenter.... Mais passons....
Je dtruisais tout ce petit chafaudage de mchancet par ma simple
prsence  cette premire. Je fus assez content de mon calme dans le
pristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scne du
second, tu te souviens, celle o son amant l'accable de reproches,
devine ce qu'elle avait invent? De donner  Molan quatre ou cinq des
meilleurs mots de ma pice  moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y
avait qu'elle  qui je l'eusse montre.... Alors, je n'ai pas pu
rester!...

--Ce n'tait pas mal calcul, fit Andr; et d'abord que le simple
fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compt sur cette
envie....

--Moi, j'envie Jacques?...

--Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu,
pas une fausse lettre de lui o il t'ait refus de l'argent pour
enterrer ton pre. Tu ne fabriquerais pas un roman  clef pour insinuer
sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa _Adle_ tait
tombe, tu aurais eu tout de mme cinq jolies petites minutes d'une
abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir,
sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de
Trissotin....

--Je ne crois pas, fis-je en riant. Mais o veux-tu en venir?

--Que ta Colette n'a procd dans cette vengeance ni par le vitriol, ni
par le revolver. C'est une _empoisonneuse_....

--J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur
elle:

    Elle m'a, jour par jour, empoisonn le coeur,
    Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
    Aux ptales glacs comme ses yeux: la haine....

Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?

--Mais si ... mais si.... Seulement je rflchis, en moi-mme, qu'un
homme de lettres est vraiment un drle de corps.... As-tu pens 
dresser jamais la liste de ce que tu as dj touch d'argent pour la
_copie_ o tu as utilis ta douleur?

--Quel point de vue!

--C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait tromp,
ingrat!... Enfin, revenons  nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter
ta manie,  nos tigresses. J'appelle donc _empoisonneuse_ la femme qui
se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif
de la sensibilit, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est trs
diffrent de la _revolverienne_, toute d'impulsion, et de la
_vitrioleuse_, dans laquelle se dchane encore la fougue des nerfs
dtraqus.... L'empoisonneuse est, avant tout, rflchie et
observatrice. La premire fois que tu l'as rencontre, elle t'a regard
d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connat
dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu prfres et
dans lequel elle peut t'atteindre.

--C'est vrai, fis-je, Colette m'a tant fait souffrir en devenant la
matresse du petit Vincy!

--Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse t presque gal, ni de Molan,
tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pice au lieu de la tienne,
ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas tre
jaloux. Tu _tiques_ encore,  psychologue!... Et, remarque-le, cette
vengeance savante a ceci de suprieur qu'elle agit en effet, comme le
poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espce avait
imagin d'infliger  un de mes amis un autre supplice: elle lui avait
montr durant leurs amours la passion la plus effrne, et elle savait
que mon ami tait, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites
gostes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si
risible fatuit? Il la quitte. Cette femme au dsespoir eut l'nergie de
commencer une tonnante comdie d'indiffrence  l'endroit du tratre.
La premire fois qu'ils causrent ensemble, elle lui raconta, avec des
yeux clairs comme ce ciel, une bouche frache comme ces fraises et un
sourire  frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aim, qu'elle
voulait se faire pouser simplement, que c'tait une partie perdue et
qu'elle prfrait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de
douter. Il tait atteint au plus saignant de son amour-propre, cet
homme.... Il voulait bien avoir lch une amante  l'agonie, mais non
pas une personne qui se moquait de lui depuis des annes.... La petite
ne se dmentit pas un instant, et mme quand elle le vit  ses pieds,
implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs,
toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, 
lui, deux ans pour se consoler. Voil ce que j'appelle bien travailler.

--Et le remde, tonnant docteur?

--Le remde? Il est plus difficile d'application, celui-l. Il faut
tre all un peu  l'cole chez Machiavel. Il consiste  savoir d'avance
que l'on serre sur son coeur une femme capable de trouver la place
malade de ce coeur, et  lui cacher cette place. Si tu avais dissimul
avec Colette, elle n'aurait pas devin que tu aimais d'une amiti
profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas souponn que les
grands succs de Jacques Molan, concidant avec tes checs, t'ont rendu
odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignort ce
sentiment-l. Voil tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-mme,
tu en es encore  l'apprendre....

--a devient trop compliqu d'aimer ainsi, m'criai-je.

--Pas plus compliqu que de vivre, dit ce moraliste en veston, en
lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.

       *       *       *       *       *

...Nous discutmes encore une partie de l'aprs-midi sur les vengeances
fminines que Mareuil m'numrait si complaisamment. Il m'en cita de
toute espce, prodiguant axiomes, anecdotes, thories, paradoxes. Il
n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine
Anroux exera sur lui et dont j'ai dj parl: Elle consista--ayant su
dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle
cruellement-- se faire prendre comme matresse, puis pouser. Elle y
mit un art infini et lui servit un semblant d'amour  duper Valmont
lui-mme, et je dis:

LXXXVII

_On ne prvoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est
donc de n'en prvoir aucune. A quoi bon se gter sa sensation d'elle,
pour rien_?

LXXXVIII

_La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester
fidle_.

LXXXIX

_Dire  sa matresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop
risquer de les perdre et l'un et l'autre_.

XC

_Puisqu'il faut finir par tre dupe, soyons-le en restant magnanimes.
C'est la seule vengeance contre les vengeances_.


       *       *       *       *       *


MDITATION XVIII

DE LA RUPTURE


IV

APRS (_fin_).--LES ENFANTS DE L'AMOUR


A l'poque o j'tais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux
dire quand je ne me rveillais pas le matin et ne me couchais pas le
soir martyr d'une ide fixe qui fait de moi un maniaque de mes
infortunes amoureuses,--ah! la manie lucide, c'est la moins gurissable,
hlas!--j'avais le got passionn de la conversation des femmes. Grandes
ou petites dames, bourgeoises ou bohmiennes, filles de brasserie ou
d'atelier, servantes ou modles, toute jupe m'tait bonne pour la faire
bavarder. J'avais la chance en ces temps-l de hanter un ami du mme
got, mon grand an, ce chimrique d'Aurevilly, avec qui je me suis
tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait
l'art de leur parler,  toutes aussi,--aux plus dgrades comme aux plus
thres! Nous passions alors--c'tait dans les ts de 72 et de 73--des
soires de dlices au cirque des Champs-Elyses, o travaillait sur la
corde raide une acrobate du nom d'Ocanah, dont le vieux Barbey
raffolait:

--Ses yeux ont l'air de la plaindre de son mtier, disait-il, avec un
de ces bonheurs du mot qui lui taient si naturels. Et puis, Ocanah
partie, nous partions. La nuit tait douce. Nous descendions de pied
ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les
vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dpensait 
jouter de l'pigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou
trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habitues  ce que des
passants leur tinssent des discours dsintresss, se trompaient parfois
trangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-l,
comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une
d'elles, donnant son ombrelle  l'autre,--une ombrelle dcore d'une
norme tte de dogue,--s'cria tout d'un coup:

--Dieu! qu'il me plat, ce Mexicain-l....

Et elle prit Barbey  bras-le-corps et le souleva de terre, comme une
gigantesque poupe.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si
profondment en lui le pittoresque crivain, le parfait honnte homme,
l'tourdissant conversationniste, que j'prouvai une sensation
d'horrible embarras devant cette scne si compltement indigne de son
ge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lch, avec un je ne
sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au
besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'paule de cette fille du bout
de la canne-cravache qu'il portait toujours:

--Elle est familire.... me dit-il simplement, et il lui fit raconter
son histoire.... Seigneur! Que ces soires d'il y a douze ans me
semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous
l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: Les
femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules cratures
qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie,
parce que chacune a d se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez
toujours d'hrdit, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en
connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent
vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour
cela, ajoutait-il, que la confession permet seule de les conduire dans
l'ducation  donner  ces enfants.... A un fils de l'amour et  un fils
du devoir, il ne faut pas plus la mme direction que la mme culture 
deux plantes d'essence diffrente.... Quand on creuse ainsi la vie
humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le
catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur.... J'tais en
effet noy de scepticisme en ces temps-l. Et puis, disait-il encore,
je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le
deviendrais par mpris de cette triste poque, pour avoir un balcon d'o
cracher sur ce peuple....

       *       *       *       *       *

Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette
mditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui
survivent, eux,  la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle
avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour,
bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touch
qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je
l'avais rencontre  Paris, dans le monde, puis retrouve  Florence, en
avril 187-.... Elle tait l, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans,
aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonait dans l'motion comme le
bleu gris des yeux de sa mre. Elle restait veuve, et, quoique jolie,
trs jolie, malgr la quarantaine approchante, elle avait une manire
d'tre qui excluait absolument l'ide d'une cour possible. Elle
voyageait en Italie pour la sant de cette fille, et elle avait encore
un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses tudes dans un
lyce de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, ds le premier
jour, que je perdrais mon temps  esprer d'elle une bonne fortune, et
je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions
ensemble les muses o tournent sur les gazons ples les nymphes de
Botticelli, les glises o songent les rudes bourgeois toscans du
Ghirlandajo, les couvents o prient les anges de l'Angelico avec leurs
ailes mouchetes d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes
bordes d'iris, jusqu' cette chartreuse d'Ema si taciturne et si
frache, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses
fleurissent entre les statues blanches et les cyprs sombres. Quand nous
tions avec sa fille, nous ne parlions gure que des choses de l'art,
dont l'enfant avait dj une sensation sre et fine; mais, quand nous
nous promenions en tte  tte par les aprs-midi o il soufflait, le
long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible
poitrine de Marie,--c'tait le nom de la petite malade,--nous nous
plaisions, la mre et moi,  tourner et retourner ensemble ces
insolubles problmes du coeur, qui sont, de vingt  quarante ans, de si
cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut
par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aigu coupe
par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si
doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A
mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les
mlancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.

       *       *       *       *       *

--...C'tait ma meilleure amie, commena Mme de S---- (Nous avions
parl ce jour-l des romans de la vie vcue, plus tranges que tous les
romans crits, et elle m'en avait annonc un.) C'tait ma meilleure
amie, et j'aurais jur que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle
tait, lors de son mariage, dcide  rester une honnte femme.
Permettez-moi de lui donner mme un faux petit nom, pour qu'aucun hasard
ne puisse jamais vous faire connatre l'autre, le vrai. Admettez donc
qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, ds la
premire anne de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait d
la prserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur
passionn. Son mari tait brutal, inintelligent et indiffrent. Enfin
c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut
le lui dire. Des circonstances d'intimit particulirement dangereuses
permirent  cet homme de la presser. Elle perdit la tte. Elle devint sa
matresse, et elle eut de lui un second fils.

--Oui, repris-je, comme elle se taisait, c'est une vieille histoire;
mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui 
qui elle vient d'arriver a le coeur bris. Je voudrais tant savoir les
motions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi
entre deux hommes, dont l'un est le vrai pre, dont l'autre se croit le
pre de l'enfant?... Il y a l une tragdie en trois actes: avant,
pendant et aprs, qui doit tre affreuse quand elle n'est pas trs
comique....

--Affreuse, fit Mme de S---- en secouant la tte, et Marthe ne les
aurait pas supportes, les scnes de cette tragdie, si elle n'avait pas
eu son premier enfant.... Voil ce que vous autres, romanciers, vous ne
comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme
peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier
enfant, Marthe ne l'avait pas chri, le jour o elle l'avait eu, de
cette aveugle, de cette ardente affection  demi animale, par o
commence la maternit chez la plupart de nous.... Elle tait plus
rflchie qu'instinctive, plus raisonne que spontane. Ce fut au moment
o elle se sentit devenir mre une seconde fois qu'elle aima vraiment
son premier-n d'un amour plus tendre, par la pense du tort qu'elle lui
faisait, en lui donnant un frre qui n'tait pas entirement de son
sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante,
moi, mais je suis sre de ce que je vous dis, et que Marthe tait
sincre en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle
avait embrass le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle
ne se connaissait pas pour ce pauvre petit tre....

--C'est un cas bien curieux, lui rpondis-je, car on prtend souvent
le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mre des fils de
l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de
l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....

--_Sar_, comme on dit ici, continua Mme de S----, c'est possible
pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrme
tendresse envers le premier fils eut bientt pour contre-partie, chez
Marthe, un sentiment de grande douleur  l'occasion du second fils....
Voici comment: l'homme  qui elle s'tait donne,--et, ici encore, je
n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez
pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de dsoeuvr riche que
vous connaissez. Il tait de deux cercles fort lgants, il avait des
chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima,
une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquime anne, aussi
trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grce naturelle de
manires, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un
dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas
qu'il y ait rien de dangereux pour un caractre faible comme la gterie
provoque invariablement par ces faons-l. Le jeune homme finit,
rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et
qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu  peu un
enfant gt, en effet. Mais un enfant gt de trente ans, c'est du
triple, du quadruple extrait d'gosme.... C'est pire quelquefois....
Celui-ci, l'amant de Marthe, lanc  toutes guides dans cette grisante
vie parisienne, avait march un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce
pas?--Il avait dpens plus que son revenu, entam son capital. Il
voulut se refaire et se mit  jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il
gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour
o il dut avouer  sa matresse que, si elle ne l'aidait pas de sa
bourse, il sombrait,--et elle l'aida....

--Permettez-moi, interrompis-je en souriant, de ne pas tre aussi
indign que vous.... Ces jolies petites sclratesses sont trop communes
parmi les jeunes gens qui font la fte, et, si l'on fouillait la
conscience de tous ceux qui,  cette heure-ci, descendent ou montent les
Champs-Elyses en conduisant eux-mmes un cheval de trois cents
louis!...

--Permettez-moi, interrompit-elle  son tour, de vous dire que vous
ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle
a besoin de ne pas mpriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime
est lente  s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant ft
venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle
voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments
comme les femmes dlicates ont la navet d'en demander  ces hommes-l.
Elle voulut qu'il lui jurt, sur la tte de leur enfant commun, de ne
plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'tait pas pass deux mois
qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle
aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possdait des
bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le
mpris tait entr en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?
insista Mme de S---- d'une voix presque altre de dgot. La pauvre
femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aim revenir encore
et encore demander la mme chose. Et le jour o elle dit non, il lui
fallut voir ce pre de son second fils, la menace  la bouche, parlant
de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la
perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier
elle-mme cet argent en avouant tout  sa mre, jusqu' ce qu'elle pt
enfin mettre  la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi
les plus saints devoirs.... On vit pourtant, aprs des agonies
pareilles.... Comment? Par quelles nergies que l'on ne se connaissait
pas?...

--Mais ces nergies, c'est bien simple, dis-je Marthe a d les
trouver dans ses deux enfants.

--Non, mon ami.--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appel
ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce rcit
rveillait en elle des cordes si vivantes!--Non, reprit-elle, un de
ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette
crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce
fils ressemblait  son infme pre d'une de ces ressemblances absolues,
totales, qui crient la vrit  faire se serrer le coeur de la mre,
lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement.
Et puis, on s'habitue  cette sensation-l aussi,  moins que l'on ne se
prenne, comme fit Marthe,  trop dtester l'amant d'autrefois. Car alors
cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien
trange. La mre ne peut s'empcher de frmir quand elle retrouve dans
son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_me_ de celui
qu'elle mprise de ce terrible mpris. C'est d'abord une sorte de
honte.... Est-ce sa faute,  cet enfant, s'il ressemble  son pre?
Vais-je me mettre aussi  dtester mon fils? Je serais un monstre?...
Ces penses traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les
chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la
fatale ressemblance est toujours l, qui s'impose comme une obsession.
Et puis, une nouvelle pense apparat. Si cette ressemblance allait tre
complte, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un
coquin comme son pre?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier
Marthe de tout reproche, que son ancien amant tait tomb, aprs leur
rupture, plus bas et toujours plus bas. 'avait t d'abord, autour de
lui, cette vague rputation d'aigrefin qui n'empche pas un homme, 
Paris, d'tre reu partout; mais chacun sent que de se lier avec le
personnage est une imprudence. On dit: C'est drle. De quoi peut bien
vivre ce garon-l? On ajoute: Aprs tout, ce ne sont pas mes
affaires. Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas,
ensuite plus haut. Des anecdotes d'indlicatesses se colportent. L'homme
qui se sent dconsidr tourne  l'insolent. Il cherche une affaire. Il
la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: Vous avez
tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens.... Cette phrase
est encore rpte.... Qu'y a-t-il? Cette question court les cercles
et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrap en flagrant
dlit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de
Marthe.--Cet homme en vint  tricher au jeu. Il fut pris. On touffa
l'affaire. Mais le drle disparut pour ne plus revenir....

--Pauvre Marthe! m'criai-je presque malgr moi.

--Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais, dit Mme de S---- en
secouant la tte. Pour que vous puissiez bien comprendre tout son
martyre, il faut que vous sachiez qu'elle tait redevenue une trs
honnte femme. Elle a t de celles qui font mentir le proverbe, et pour
qui le premier amour est le dernier. Certaines expriences gurissent de
les recommencer-- jamais ... Marthe tait pieuse avant sa faute; elle
le devint davantage ensuite. Elle avait conu cette ide que Dieu la
punirait de cette faute dans ce fils de l'adultre qui grandissait
cependant, et,  mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec
le vrai pre grandissait aussi. Ce n'tait qu'un enfant, et il avait
dj des vices de coeur presque dvelopps, les tristes vices que la
mre avait appris  connatre dans son ignoble amant. Il tait flin et
hypocrite, sensuel et faible, avec des gosmes mlangs de clineries
qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce
caractre d'homme dont elle retrouvait les linaments reproduits en
miniature dans l'enfant! Son devoir,  elle, tait trac, n'est-ce pas?
Essayer d'lever cet enfant et combattre  l'avance les dfauts futurs
de l'homme encore  former.... Mais, c'est ici que vous allez la
plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle tait marie, et son mari s'tait
mis dans la tte que c'tait  lui d'lever ce fils. Une espce d'atroce
ironie voulait qu'il adort ce second enfant, et qu'au lieu de
dvelopper  son gard la virile nergie qui et t ncessaire, il le
traitt d'une faon exactement oppose  celle qu'exigeait cette nature.
C'tait donc, entre le mari et la femme, des scnes continuelles 
propos de ce fils qui n'tait qu' elle et dont elle voyait l'avenir
crit dans la destine de l'_autre_, du sclrat qui lui avait
empoisonn sa vie. Le pire tait qu' travers ces angoisses secrtes,
ces remords, ces scnes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second
enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier,
qui lui ressemblait,  elle, et en qui elle voyait dj s'panouir sa
fine sensibilit.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus
dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragdie
morale qu'elle a traverse?...

--Et le dnouement? m'criai-je.

--Il n'y en a pas eu, me dit-elle; l'enfant est mort trop jeune.

       *       *       *       *       *

Je l'avais note, cette histoire,  peu prs dans les termes que je
viens de la transcrire, et elle m'avait tant frapp que je la racontai
justement  d'Aurevilly, par un de ces soirs o nous revenions du
Cirque. Je le vois encore s'arrtant et me disant:

--Et vous n'avez pas devin que c'tait son histoire,  elle?

--Pas possible! lui dis-je.

--Voyons, Claude, reprit-il, en me mettant sur l'paule sa main gante
d'un de ces gants noirs brods d'or, comme il en portait pour ces
sorties de demi-apparat, est-ce que vous croyez qu'une amie lui et
fait cette rvlation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas
une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui rvler la
naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue
Mme de S----?

--Morte aussi.

--Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a d vouloir vous drouter
deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le
second pour mort.... Tchez de le retrouver et de nettoyer votre
monocle. Nous en recauserons....

Je rpondis  mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur
le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voil
qu'un jour, ou plutt une nuit, chez Phillips, dans ce bar clbre o je
buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour
faire l'Anglais et le sportsman,-- navet!...--le nom de S---- me
frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il tait port par un
trs joli garon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du
mtal, au plastron pliss,  la boutonnire fleurie d'un brin de fougre
et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de
l'heure prsente, pour employer un mot dmod que d'Aurevilly aimait. Et
tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien tre le cinquime,  en
juger par le ton de ces messieurs, il disait:

--Nous lui avons donn la grande culotte.... Six banques de mille
louis.... Il faudra bien qu'il saute!...

Je sentis alors,  regarder ce garon que toute la beaut d'un enfant de
l'amour enveloppait comme d'une aurole, combien d'Aurevilly avait vu
juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de
Florence, en donnant un fils an  cette soi-disant Marthe au lieu
d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dpister, et j'avais devant
moi le fils de l'Alphonse. Hlas! je n'ai plus le preux de Valognes--un
autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du
dnouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis
la visite chez Phillips, et je suis sr, sr comme de l'infamie de
Colette, que j'apprendrai demain, aprs-demain, quelque jour, que ce
jeune homme a fini comme son vrai pre. Pauvre, pauvre Marthe!...
Dcidment j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure
ait t strile et que je ne doive jamais retrouver l'me de cette
mauvaise femme incarne dans quelque petit tre, qui aurait  la fois
dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mlange!... Il est vrai
que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce ft mon
sang. La pelote tait trop bien garnie.


       *       *       *       *       *


MDITATION XIX

THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


I

LA MTHODE DU DOCTEUR NOIROT


Depuis des annes j'ai renonc  la nave habitude de relire les pages
que j'cris. Une fois jetes sur le papier, c'est comme un enfant qui
vient de natre. Chtif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille
de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les
coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal
peign,--telle est ma devise,--plutt que rachitique et cosmtique. Je
viens pourtant de manquer  ce facile principe qui accorde si
merveilleusement la rhtorique et la paresse, et j'ai repris d'affile
ces dix-huit premires mditations. Je voulais juger de leur ensemble et
vrifier si j'avais bien suivi le plan arrt dans ma tte sur les trois
actes de la tragi-comdie d'Amour:--avant, pendant, aprs. Le rsultat
ne s'est pas fait attendre. Un dcouragement immdiat s'est empar de
moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le
reste du programme ainsi indiqu sur mon livre de notes et qui devait
constituer comme l'pilogue:--XIX: _Des consolations_ (la dbauche.
Montrer l'identit du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques
coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils
Epiphane qui prchaient l'affranchissement de l'me par l'assouvissement
du corps et la volupt....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer
qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance  certaines
sortes de douleurs. De la diffrence entre la souffrance qui nous
amliore et celle qui nous dprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une
nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline.
Analyser la fureur impuissante que cela dveloppe, si spciale et qui ne
ressemble pas  l'autre jalousie,  cause de la diffrence de l'image).
Je venais de voir trop clairement mon incapacit d'_expliquer_ tous ces
phnomnes moraux plus ou moins bien dcrits, et de conclure. Et
qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et
puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me
disait si justement l'abb Taconet: Peindre trop complaisamment sa
maladie, c'est la propager. Si ce livre devait ainsi rpandre le virus
qui me ronge,  quoi bon avoir employ  une oeuvre de corruption
l'encre de mon encrier? Mieux et valu la boire, comme au collge. Cela
ne faisait de mal qu' moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne
me suis pas trouv le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de
papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme
cruelle tait l, devant les yeux de ma jalousie, offrant  d'autres sa
gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand
on a vraiment pleur sur certaines pages, une espce de vanit
singulire vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si
l'on devait avoir, en talent, le bnfice de ses larmes. C'est misrable
et c'est humain,--de cette trange humanit littraire o le factice et
le naturel, le faux et le vrai se combinent  ne les pouvoir pas
dmler. Oui, voil deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre
sotte et mesquine, qui m'ont empch de brler ce livre, malgr tout;
puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abb
Taconet, en me disant: Mais si, aprs avoir tal la maladie de mon
coeur, j'en donnais le remde? Ce serait une conclusion, cela. Et tout
de suite ce problme se pose  mon esprit: Y a-t-il un remde contre la
passion? Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: Y
a-t-il une _Thrapeutique de l'amour_? Le mot me semble paradoxal et
piquant. Je reprends courage, et je l'cris sous l'tiquette XIX,  la
place du titre projet. Et je mdite, je mdite.... Je ne trouve rien.
Allons, me dis-je, puisqu'il s'agit de thrapeutique et que d'aprs
Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est  base physique, si j'allais
consulter un mdecin? Et ds le lendemain, vers les dix heures, je
m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au
quatrime tage de laquelle j'tais sr de trouver le docteur Noirot.

       *       *       *       *       *

Je l'ai connu, cet excellent docteur,-- qui j'ai d la tragique
anecdote rapporte dans la mditation XIV,--au quartier Latin. Il tait
interne  Bictre. J'ai bien souvent mang en sa compagnie, dans la
salle de ce vieil hpital affecte aux repas de ces messieurs, sur les
murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions trs trange. Les
listes des internes y sont graves, anne par anne, et dans chaque
liste, depuis quinze ans, il y a un nom  ct duquel se voient deux
initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui,  chaque nouvelle
fourne, devient la matresse d'un des futurs docteurs envoys dans cet
hpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades,
quand le chef de service manquait. Il tait ds cette poque, et il est
rest cynique et intelligent, mthodique et doucement implacable, avec
un air d'employ plus que de praticien. Il est mon an et de beaucoup.
Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus
belle fortune, s'il n'avait pas eu  soutenir une nombreuse famille,
case par ses soins. Le souci forc de la clientle l'a empch
d'arriver  l'agrgation, et il est probable qu'il ne sera mme jamais
mdecin des hpitaux. A travers sa vie de labeur et de dvouement, le
cynisme dont je parlais a continu de se dvelopper par le plus
singulier contraste que j'aie jamais rencontr. Matrialiste outrageux,
expliquant la sensibilit humaine par les plus dgradantes hypothses,
Noirot donne l'exemple des vertus les plus dlicates, cousues  une me
gangrene de ngations. Avec cela, observateur trs habile, mais qui ne
croit gure  la mdecine, il s'est fait depuis des annes une
spcialit du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux,
ptrir le corps humain d'une manire quasi miraculeuse, grce  des
connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui
reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup pouss, et,  l'heure
prsente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se
loger, depuis la mort de sa mre, dans un appartement meubl  neuf, en
haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passe ni
la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce
qui ne l'empche pas, quand on discute devant lui l'immortalit de
l'me, de passer au fil de sa froce ironie ce qu'il appelle la plus
grotesque des vanits de l'homme. A-t-il des matresses? Je lui en ai
connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et
pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il
n'a aim. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement
battu par son cocher et saignant sous la mche, il me disait: Une
passion, c'est, sur notre systme nerveux, une place comme celle qu'a ce
cheval sur sa croupe. Tchons de ne pas nous laisser faire de place au
coeur.... Je pensais  ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme
capable de comparer un amant malheureux  une rosse conduite par un
ivrogne doit avoir des panaces contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de djeuner. C'est une de ses thories que l'homme qui
travaille doit tre nourri avant son travail. Les Anglais ont raison,
dit-il souvent, dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela
qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre.... A dix heures, il se
lve de table. Il a, de huit  neuf et demie, visit les deux ou trois
clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier.
De onze heures  trois heures, il fait ses courses. De trois heures 
six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il
dne. Autrefois, il donnait toutes ses soires  sa mre. Il va
maintenant un peu dans le monde, un peu au thtre, un peu chez les
trois soeurs qu'il a maries.... Quand je lui eus expliqu que je
voulais causer avec lui,  propos d'un livre que j'crivais:

--Montez dans ma voiture, me dit-il; nous bavarderons entre mes
visites.

       *       *       *       *       *

Nous voici donc roulant dans ce coup au mois, comme en ont les
mdecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et
les grands yeux vitreux dans les faces ples. Je pouvais voir, dans
l'espce de tiroir sans couvercle mnag sur le devant, un thermomtre
de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des
docteurs qui cumulent la mdecine et la chirurgie. C'est mme un
operateur trs adroit.--Des brochures s'y mlaient  quelques fioles de
pharmacie destines aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer
 mon compagnon, devant ces tmoignages de la vraie douleur, ma douleur
 moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma
pense. Mais que la pense parat peu de chose  ct d'un os qui crie
sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fivre!

--Vous avez tort, rpondit le docteur, quand je lui eus communiqu,
avec le problme sur lequel je voulais le consulter, mon espce de honte
 l'entretenir de maux par trop chimriques. Pour un matrialiste comme
moi, un mal moral est un mal physique moins bien dfini, voil tout....
Et c'est parce qu'il est moins bien dfini que les mdecins ne s'en
occupent pas....

--Alors,  quelqu'un qui viendrait vous dire: Docteur, je suis
amoureux, gurissez-moi, vous n'clateriez pas de rire au nez?...

--Pas le moins du monde.

--Et qu'ordonneriez-vous? insistai-je. Est-ce indiscret de vous le
demander?

--Cela dpendrait naturellement de l'individu, fit le docteur, hochant
la tte. Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies,
il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a
que des amants. Je n'ai jamais beaucoup rflchi  la question, parce
qu'elle ne m'a jamais t pose. Pourtant, j'entrevois tout de suite
quelques rgles gnrales, d'aprs deux ou trois remarques que j'ai eu
souvent l'occasion de faire. Avez-vous observ d'abord que tous les
amoureux ont mal  l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un
proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si
bte. Traduisez-le en bon franais, il signifie qu'un amoureux ne
surveille plus l'hygine de ses repas. Il mange  des heures quelconques
et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous  midi, il djeune  deux
heures; un rendez-vous  une heure, il djeune  midi, htivement,
goulment. Puis, malgr les plus rigoureux principes, il court possder
sa matresse, en plein travail de la digestion.... S'il reoit une
mauvaise nouvelle de cette matresse, il n'a pas d'apptit; une bonne,
il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous
ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal 
l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir
mal  ses racines.... Je vous passe les considrations que je pourrais
vous faire sur les rapports du systme nerveux avec ce prcieux organe,
si prcieux, si fragile, si nglig.... J'arrive  ma conclusion:
presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un tat
dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digre pas. L'un
s'additionne  l'autre, et les deux misres s'aggravent.... Je
conseillerais donc  mon sujet une premire srie de soins destins 
lui procurer la flicit physique et irrsistible, dont s'accompagne la
bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet,
vous tes un chrtien, au fond, tout au fond, et ma thorie vous fait
horreur.... Mais avez-vous assist,  la campagne, aux djeuners qui
suivent les retours d'enterrement? On s'assied  table les yeux rouges,
les lvres tremblantes, l'me navre. On parle  peine. Le bruit des
pelletes de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les
oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit
des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le
poulet, puis les lgumes, le tout arros d'un vieux vin de pays qui sent
le raisin.... Petit  petit les voix se haussent, le feu de la vie
revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont
un bon moment, le premier depuis la catastrophe.

--J'ai dj mentionn le fait dans une de mes mditations,
interrompis-je avec un peu de vanit. Pauvre nature humaine! Cela
prouve que nous avons un corps et une me, simplement, et que la chair
est faible, trs faible....

--Faiblesse ou force, reprit le mdecin, pourquoi ne pas utiliser ce
procd de consolation? A un amant possd du dlire du regret, comme
vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un rgime adapt  votre
tat actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice,
beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est l, donc
dpenser et acqurir; et je vous rdigerais un rgime de table qui vous
remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin
rouge; du vin blanc lger, additionn d'eau de Vals, des viandes rties
et des lgumes,  part gale; des heures rgulires du djeuner et du
dner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions....
En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, aprs chaque repas, au
lieu de ces ides noires que le travail de la digestion laborieuse roule
dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les rsidus toxiques
d'une dsassimilation incomplte,--je vous donne des ides lgres, des
ides roses, celles d'un cheval qui a bien mang son avoine, d'un chien
qui a bien lapp sa pte. H! h! ce n'est pas  ddaigner, ce
bonheur-l. C'est le plus sr.... Seulement, comme vous n'tes ni un
cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui
raisonne,--je vous explique ma mthode, pour vous donner  vous-mme,
par-dessus le march, le petit intrt de suivre le progrs de votre
gurison. Au lieu de penser  votre matresse uniquement, vous commencez
de penser au remde que je vous prescris contre votre matresse.... Ce
jour-l, vous tes sauv,--ou, sinon sauv, du moins soulag. Mais nous
voici  la porte de la maison o je dois m'arrter.... Attendez-moi dix
minutes, voulez-vous?...

       *       *       *       *       *

Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq,  cette porte, en train
de rflchir sur le paradoxal remde de mon docteur. Tant-mieux et sur
cette mtamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une
ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente
un peu partout, j'essayai de rsumer mon impression sur ce remde en
noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une
brochure ramasse dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de
l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de
l'troit, et de la _tlnophobie_ ou peur des pingles. Mon Dieu! Que la
science moderne de l'esprit est donc singulire dans ses distinctions,
et que l'esprit lui-mme apparat, quand on le regarde  la loupe, comme
une machine dlicate et facile  fausser! Mais je retranscris ici mes
axiomes:

XCI

_Pour certains physiologistes, l'me est la maladie du corps. C'est
alors la maladie sacre dont parlaient les anciens. Mourons-en plutt
que de vivre sans elle_.

XCII

_Substituer une bote de pilules  l'Evangile, c'est, au fond, le rve
de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrs_.

       *       *       *       *       *

Quand le docteur fut de nouveau assis  ct de moi, je lui tendis la
feuille o je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les
paules sans se fcher, avec la srnit d'un doucheur qui voit se
trmousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommenait de
rouler le long des rues:

--Parfait! Voil qui prouve que vous avez la haine du remde. Cette
aversion est un phnomne constant dans les maladies dites morales. En
l'espce, il drive d'une conception fausse de la femme qui remonte en
droite ligne  la dame du moyen ge Comme Schopenhauer s'en est joliment
moqu! C'est votre matre, celui-l, le nierez-vous?

--Mon matre?... rpondis-je. C'est un Chamfort  la choucroute.
J'aime mieux l'autre, qui tait  l'ambre, en vrai fils au dix-huitime
sicle. Schopenhauer, causeur, me reprsente l'Allemand dont Rivarol
disait que, pour prouver qu'il est lger, il saute par la fentre.

--N'empche, continua le docteur, que, cette fois, il est bien tomb,
et sur un des parterres o fleurit le plus abondamment la fleur de la
jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un
amant malheureux,  ce point-ci tout particulirement: rectifier l'image
du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce
qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a crit
un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien  la critique
littraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de
titres qui appartiennent davantage  ce que j'appelle, excusez ma
franchise, l'cole du doigt dans l'oeil. Etes-vous all  la Maternit?

--A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux
couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la
pense comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux vots, ses
couverts de tilleuls, son clotre paisible, ses longs toits qui
ressemblent  ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...

--Il ne s'agit pas de ces fadaises, dit Noirot; avez-vous suivi l
une clinique?

--Non, rpondis-je; l'odeur m'a dgot ds la premire salle. Vous
savez que je n'ai jamais t trs passionn pour ces spectacles, mme
quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les
salles de Bictre....

--H bien! continua le docteur, c'est ce dgot que je demanderais 
l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans
cette Maternit  des sries d'oprations. Je le contraindrais de suivre
les visites  l'hpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le
familiariserais avec le fminin dans ce qu'il a de plus endolori, de
plus rpugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux
vers de Vigny:

    ...La femme, enfant malade....

que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour
cet amant malheureux en images prcises. Quand il penserait que sa
matresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la
cruelle nigme, il y verrait un phnomne vulgaire, quelque chose
d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'ternuement sous
un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal
pour un bent de philosophe: L'amour, c'est l'obsession du sexe. Et de
cette obsession-l il faut se dbarrasser comme de toutes les autres,
par la vision bien nette de la misrable cause qui produit ce grand
effet.... Bon, me voici encore oblig de vous quitter; j'en ai pour cinq
minutes, cette fois.

       *       *       *       *       *

Il en passa plus de cinquante. L'endroit tait mal choisi pour m'y faire
stationner. C'tait  deux pas de l'entre du Vaudeville, rue de la
Chausse-d'Antin. Or,  ce thtre du Vaudeville se rattache un de mes
plus tristes souvenirs. J'ai vu ma matresse en sortir avec un de mes
rivaux, aprs que je l'avais laisse, trois heures auparavant, assise au
coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'tais
moi-mme rentr chez moi, et, le souci de sa sant m'ayant empch de
travailler, j'avais quitt ma chambre et gagn  pied les bureaux d'un
journal. Dsireux de causer pour tromper ma mlancolie, j'y avais
cueilli Andr Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre
Tortoni et l'Opra, indfiniment. Et puis le mauvais destin veut
qu'Andr s'arrte pour voir la sortie du thtre. Et le reste!... Je me
rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scne de trahison. Mes
sentiments d'alors me revenaient, aprs tant de jours, avec une
extraordinaire prcision. Cela me dchirait  nouveau tout le coeur, et
je m'amusais  discuter mentalement avec le cynique docteur que je
venais de quitter:

--Non, me disais-je, j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a
obi  des ncessits de pure, ou plutt d'impure physiologie, cela ne
peut pas me consoler, puisque c'est l ma peine: qu'avec ce joli visage,
qui ressemble tant  mon rve, elle soit soumise  cette perversion de
son coeur par ses sens. Quand mme je croirais que son mensonge n'a
jamais t que de l'hystrie, et quand je possderais la vritable
thorie de ce mal mystrieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle,
cette thorie m'empcherait-elle d'prouver que c'est l une grande
misre: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que
j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la
ligne est un peu renfle et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans
le pli qui touche  la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester
si belles?...

Pour chasser l'image de cette bouche trop chrie, je me remis 
feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_ochophobie_ ou peur des
maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je
suppose,--et,  la suite de mes rflexions de tout  l'heure, j'crivis
l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_.

XCIII

_Un savant me dmontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de
l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous
disent, quand vous pleurez un mort: Vos larmes ne vous le rendront
pas. Hlas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_.

       *       *       *       *       *

Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:

--Je vous ai fait attendre, reprit-il; je viens d'assister  une
scne navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a suppli de lui
avouer son tat pour qu'il arranget ses affaires.... Il en a pour un
mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a donnes m'en faisaient
un devoir. C'est le plus dur de notre mtier, cela.... Il a pris son
visage dans ses mains, et il a pleur, sans parler, de grosses larmes
qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demand
que sa femme n'en st rien.... Quand elle est rentre, il causait avec
moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractre....

--Et cela ne vous fait pas croire  l'me,  quelque chose
d'indfinissable, d'irrductible au scalpel, qui palpite  travers les
dfaillances des organes?...

--Pas le moins du monde, dit-il en secouant la tte; un sentiment ne
doit jamais prvaloir contre une ide.... Mais dpchons-nous, parce que
j'ai un pauvre diable  visiter trs loin.... Encore une histoire
navrante....

Il avait oubli notre discussion, et je n'eus pas le courage de la
reprendre. Je l'coutais me dtailler une infortune affreuse, comme il
n'y en a qu' Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait
une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines,  soigner ainsi
une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misres du corps
aurait-il le loisir d'apprendre  connatre les misres de l'me, et 
quoi bon? C'est moi qui suis un goste et un insens de venir ennuyer
un homme comme celui-l, entre le chevet d'un cancreux et le chevet
d'un typhodique, en lui demandant un remde contre une maladie qui ne
se touche pas au doigt, qui ne s'apprcie pas au thermomtre, qui ne se
sonde pas, qui ne s'opre pas avec l'acier. Ah! que la religion tait
intelligente, qui btissait les clotres, prcisment pour ces
maladies-l! Mais, voil! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a
sa raison d'tre. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus
que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans
l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont
mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait
trop, il agirait moins.


       *       *       *       *       *


MDITATION XX

THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


II

LE SYSTME DU PROFESSEUR SIXTE


J'ai pourtant essay de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en
vertu de la sage maxime que ce mme docteur applique aux eaux minrales:
Je recommande toujours, dit-il, celles qui ne peuvent pas faire de
mal.... Alors, si elles ne font pas de bien.... Et il hoche la tte. Je
retournai dans une clbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un
ancien dragon de l'impratrice, espce de gant maigre et roux,  profil
de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait
par ses ingnieuses plaisanteries prononces avec un accent mridional.
Il y a neuf parades, monsieur Larcher, me disait-il. Et il
m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu' l'octave: Et la
neuvime, continuait-il en clignant l'oeil gauche, qui consiste 
ficher le camp.... Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite
salle de la rue Jacob, puis, ayant visit mes fleurets dlaisss depuis
des annes, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un
nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter
une paire d'pes d'occasion qu'il prenait la libert de me recommander:
C'est pour rien, me dit-il, et nous les travaillerons ensemble, vous
verrez.... Car il est de l'cole de ceux qui mprisent l'escrime
savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'tre que si elle vous
prpare au terrain. Aussi la salle est-elle frquente uniquement par
des utilitaires. Avec son jeu, sans lgance aucune, mais qui touche
beaucoup, le pre Lecontre (niez donc la prdestination des noms!) s'est
fait une renomme de matre pratique aussi mrite que sa renomme de
terrible carottier. Si j'avais t encore l'homme d'autrefois, le
maniaque de caractres, capable de suivre un personnage de semaine en
semaine, par curiosit, je me serais plu dans cette petite salle,
vritable sminaire de spadassins, dont les habitus principaux sont:
quatre dputs vreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de
jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hlas! Ma
pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des
muscles. Ils oublient cela, les mdecins, quand ils vous conseillent la
vie d'athlte, que cette vie suppose d'abord l'athltisme, et cet
athltisme la sant. Aprs huit jours de plastronnage quotidien, je ne
mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais  Colette
davantage encore, et aux temps o j'tais du moins auprs d'elle 
griser de caresses ma jalousie. Je me rcitais des vers crits  cette
poque:

    ...Comme Samson sur les genoux de Dalila,
    Je sens la trahison enveloppante et tendre
    A chaque doux baiser sur ma tte descendre,
    Et je dis: Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,
    Donne-moi tes deux seins frais et dlicieux,
    Et ta Beaut troublante ou se dissout mon tre....

Ces sances d'escrime alternaient, toujours d'aprs les conseils de
Noirot, avec des sances  l'hpital, o je voyais des nudits fminines
 dgoter du vice un quipage de marins en borde. Mais non, ces corps
misrables et rongs des pires maladies de l'impuret, sur ces grabats
d'agonie, dans ce dcor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus
prsente l'adorable ligne du corps de ma matresse, et le frissonnement
parfum autour d'elle des batistes transparentes et des souples
dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans
les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce
fragment d'un sonnet perdu:

    Ton adorable corps, dont le regret me ronge,
    Tu t'en servis, ainsi que d'un sr instrument,
    Afin de rgner mieux sur un trop faible amant
    Toi qui savais l'extase o la Beaut me plonge....

Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours
le mme, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre
chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu' lui aussi l'on peut jeter
cette loquente apostrophe qui commence une strophe d'un pome, lu je ne
sais o:

    Tu ne la connat pas, la funeste Beaut....

Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de
cette Beaut quand on l'a possde dans un cadre digne d'elle, et
perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise!

       *       *       *       *       *

A la suite d'une de ces visites  l'hpital, je me rveillai un matin
d'un sommeil hant de cauchemars. J'avais vu Colette morte, tendue sur
la dalle de l'amphithtre, et un carabin me tendait un scalpel pour
l'enfoncer dans cette gorge blanche,  demi voile de ses fins cheveux
blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse
lassitude du muscle trop travaill. Si cela continue, me dis-je, je
deviendrai fou.... Et, rflchissant  la mthode du docteur Noirot,
dans cette paresse du lit o la pense se dvide toute seule, comme la
laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperus avec
une extrme nettet le vice initial, que je formulai ainsi:

XCIV

_Un remde physique ne peut rien contre un mal moral, pour la mme
raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une
attaque de rhumatisme. L'me seule agit sur l'me_.

Mais qui connat aujourd'hui les choses de l'me? Les psychologues, sans
doute, puisque c'est leur mtier. Si j'allais consulter le fameux Adrien
Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volont_ et de la _Thorie des
Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes
pices dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais
remerci. Ce sera l'occasion, et aussi de le connatre. Je m'habille en
me flicitant de cette rsolution nouvelle.--On se raccrocherait  une
touffe d'herbes, avec une folie d'esprance, lorsqu'on se noie, la
lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_.
Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en
effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le clbre analyste.
N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son diteur. Aprs bien des
pourparlers et en dclinant mon nom, j'arrive  savoir que le
psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, prs du Jardin des Plantes, et
le numro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du
quartier Latin o j'ai vcu mes annes de jeunesse. Je dis au cocher de
prendre par le versant de la montagne Sainte-Genevive qui regarde le
Val-de-Grce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, o
se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leons dans cette
bote, il y a tantt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de
la porte peinte en vert pour aller empter de latin et de grec les
estomacs rcalcitrants des retoqus de tous les baccalaurats, et
j'tais si fervent alors, si passionn d'art!... Je composais des vers
entre deux confrences,-- quatre francs l'une. Je griffonnais des pages
de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours,
auprs de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rve unique
tait de vivre de ma plume, afin d'crire des chefs-d'oeuvre,--comme
Balzac. Mon temps  moi pour travailler, et je comptais remuer le monde!
O chute ternelle de l'ternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette libert
conquise, de mon commencement de rputation, de mon temps pour
travailler? Qui m'et dit alors que j'en arriverais  regretter les
froids matins de neige, o, lev  trois heures, ayant crit jusqu'
sept, sous l'influence d'un caf plus noir que mon encre, je courais
chez le Vanaboste vers les sept et demie, djeunant en route d'un
croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier?
Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idal? me disent les pavs
sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si
fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la
montagne Sainte-Genevive est dpasse. La voiture a descendu la rampe
de la rue Lacpde, elle tourne par la rue Linn et s'arrte devant la
maison du Matre:

--Monsieur Sixte, s'il vous plat?... demandai-je  un vieux portier
qui travaillait  un ressemelage de bottes, et j'aperus avec tonnement
qu'un coq au plumage lustr sautelait dans la loge sur le marbre d'une
commode en acajou,  ct du concierge-cordonnier. C'tait la toute
petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales,
rappelant des premires communions, et une image colorie de Napolon
III  cheval, pendues sur le mur.

--Au quatrime, la porte  droite, glapit le vieillard, qui, jaloux
sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'crie avec
une feinte colre:--Ferdinand, veux-tu descendre, grand
_abateleux_....

Ferdinand--c'tait, parat-il, le nom de ce coq familier--descendit en
voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entre dans la
maison de l'illustre psychologue. C'est l videmment un sage, me
disais-je, un Spinoza moderne qui mne la vie que j'ai rv de mener
autrefois. Ce fut donc avec un mlange de vnration et de curiosit
que je sonnai  la porte indique. Cette curiosit se changea en stupeur
quand je constatai, au bruit du battant tir, qu'une chane de sret le
retenait  l'intrieur. Dans l'entre-billement, je via apparatre une
figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux
perants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M.
Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: J'vas
voir s'il est l ... mais sans me faire entrer. Elle revint aprs deux
minutes, puis, dcadenassant sa chane, et devenue un peu moins rogue:

--J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons t vols une fois,
par un quelqu'un qui avait demand pour crire un mot  Monsieur, et un
quelqu'un nipp comme vous.... Alors, vous comprenez....

Et elle m'introduisit dans un cabinet tapiss de livres, o se tenait
assis  une mchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiff
d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote rpe, les bras
protgs par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce
personnage, sa face hve, son air minable, lui donnaient un chtif
aspect de pauvre employ qui m'tonna un peu. Je distinguai bien de son
ct une certaine surprise  rencontrer l'crivain d'analyse qu'il avait
cit dans ses graves livres, si jeunet encore et vtu d'un costume de
gommeux. J'avais  la main, je m'en aperus alors, une mince badine que
Colette m'avait donne pour ma fte, et qui se terminait, faut-il
l'avouer? par un petit ivoire japonais reprsentant un singe en train de
se gratter. Nous faisions, le Matre et moi, un contraste minemment
philosophique. Il tait, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans
Marguerite, et moi, le Faust d'aprs toutes les marguerites,--un Faust,
hlas! aussi effeuill qu'elles. Derrire la fentre s'approfondissait
un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cdre du Jardin des
Plantes. Le feu mourait dans la chemine. Et nous changions des
compliments embarrasss. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur
Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que
j'crivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme
humoristique, et que j'en tais  l'article des remdes:

--En connaissez-vous? lui demandai-je.

       *       *       *       *       *

Le philosophe releva ses lunettes fumes sur son front, s'enfona dans
son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans
sa main droite, et me rpondit:

--Mais, comment? Comment?... C'est l un problme psychologique des
plus faciles  rsoudre, pourvu qu'il soit nettement pos.... Qu'est-ce
que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthses,
n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour,
c'est, au point de vue purement phnomnal, l'absorption de toutes les
forces de l'me autour de l'ide d'un objet aim. Admettez-vous cette
dfinition?

Je n'y vois pas d'inconvnients, lui rpondis-je, un peu interloqu
par son assurance et un peu confus aussi de penser que la dfinition
d'o je suis parti moi-mme ressemble fort  celle-l et veut  peu prs
dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.

--Prcisons, continua-t-il. J'appelle grand A cet objet aim, et les
diverses forces de l'me absorbes par grand A, je les appelle _a' b' c'
d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....)

--Seigneur Dieu! soupirai-je intrieurement, serait-ce l cette
psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle 
appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce
serait fortement comique.... Mais oui! Dprime! dis-je tout haut, sans
que le digne philosophe s'apert de mon infme jeu de mots.

--Cela pos, continua-t-il, vous admettez bien que grand A n'existe
point en soi?

--Comment, interrompis-je, la femme que j'aime n'existe pas en
soi?...

--Indiscutablement non, dit le philosophe, je veux dire que ce que
vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image
cre, dveloppe et nourrie par les puissances de votre me que j'ai
appeles _a', b', c', d'_....

--Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....

--Justement, reprit le philosophe, allez au fond de tout et vous
trouverez une tautologie. Le problme de la gurison de l'amour consiste
donc  dtourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b',
c', d'_.... Est-ce clair? insista-t-il; et avec un air de triomphe: La
psychologie, voyez-vous, ne sera constitue  l'tat de science exacte
que si l'on s'habitue  parler de l'me humaine comme on parle des
triangles et des carrs, ou plutt des roues et des cylindres.... Au
fond, qu'est-ce que c'est qu'une me? Une horloge qui sonne des ides et
des sentiments.

--Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut.... dis-je.

--Elle se l'imagine, rpliqua le savant en haussant les paules. Mais
reprenons notre raisonnement. Posons donc l'quation suivante: grand
A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur
l'objet aim doit et peut se dcomposer en une srie de forces moindres.
Ce n'est qu'une addition, et ce mme problme de la gurison de l'amour
se ramne  cet autre: dtacher successivement _a', b ', c', d'_,
jusqu' ce que nous ayons grand A=_o_.

--Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela....
insinuai-je.

--Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre, dit le
philosophe; et il eut un: C'est ici que je vous attendais, d'une
audace gale  celle de l'Empereur, montrant un point de la carte 
Duroc et disant des ennemis: Et ici je les battrai.... Je vous rsume
le chapitre sur l'Amour dans ma THORIE DES PASSIONS. Je le crois
complet. Le premier lment que nous rencontrons dans l'Amour, soit
_a'_, c'est la sensualit. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du
mle, qui veut dominer la femelle, la possder moralement autant que
physiquement, d'o cette forme de duel que revt aussitt l'amour. Le
troisime, _c'_, c'est l'instinct de destruction dvelopp dans toutes
les cratures en mme temps que l'instinct du sexe et qui pousse
certains animaux  tuer l'objet de leur jouissance aussitt aprs cette
jouissance. L'araigne femelle, par exemple, dvore son mle,  peine
fconde. Quant  _d'_, ce sera ce besoin d'anxit, cet apptit
d'motion qui produit l'inquitude des amoureux dj signale par
Lucrce dans son admirable quatrime livre; _e'_....

--Je comprends, dis-je en l'interrompant, et arrtons-nous  ces
quatre points.--C'est dommage, pensai-je, qu'il lui faille tant de
dtours pour arriver  dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste.
Mais ne pouvait-il noncer simplement cette vrit que l'amour est
d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?--Et le moqueur
que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raill de mes
propres ides faillit ajouter: Mais, s'il nonait une vrit simple
simplement, serait-ce encore de la psychologie?...

--Cherchons donc, reprit Adrien Sixte, le moyen de dtacher d'abord
_a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer
la sensualit  un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrce et j'y
lis: Celui qui vite l'amour ne manque pas pour cela des joies de
Vnus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_....

--Ce qui veut dire que vous conseillerez  un amant malheureux de
prendre d'autres matresses?...

--Sans les aimer, insista le philosophe, sans les aimer. Tout est l.
Si vous pouvez parvenir  associer l'image de la volupt  des femmes
diffrentes de celle qui fait en vous ide fixe, il est vident que vous
serez plus fort pour lutter contre votre passion.

--Mais voil, dis-je, c'est prcisment en cela que consiste l'amour,
 ne pouvoir prouver avec aucune autre femme les sensations que vous
donne votre matresse.

--Passons  _b'_, reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma
boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors,
se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--Je
conseillerai en second lieu  cet amant malheureux de donner  son
amour-propre une puissante satisfaction dans son mtier. Mon avis est
qu'il faut entendre dans ce sens la clbre formule de Goethe: Posie,
c'est dlivrance. Posie, traduisons toujours, c'est--dire
cration.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors
de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie,
en vertu du thorme de Spinoza: Quand l'me contemple sa puissance,
elle se sent augmente et elle est heureuse. Je dirai  un avocat:
Plaidez et gagnez votre procs;  un marchand: Vendez beaucoup;  un
mdecin: Augmentez votre clientle;  un crivain: Composez un grand
livre.

--Permettez, interrompis-je encore, du moment qu'un homme est capable
de s'occuper avec ardeur de son mtier, il n'est plus amoureux.

--Justement. Je l'ai donc guri, dit le philosophe avec un bon
sourire. Et j'arrive  _c'_.... Cet instinct de cruaut est plus
difficile  diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la
pche, par exemple, que j'ai le premier signals, chez les Anglais,
comme les plus efficaces drivatifs  la frocit du sexe. J'attribue 
leur prdominance la chastet relative de ce peuple.... Voyez-vous,
monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de dtruire les
dangereux instincts hrits de la brute ancestrale, du _pithecanthropus
erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment.
Considr au point de vue de l'intrt social, un vice bien appliqu est
l'quivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'tablir dans mon
trait de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui
nous occupe, je ne rpugnerais pas  conseiller le jeu,--oh!  petite
dose,--comme un alibi  ce besoin d'anxit,  cet apptit d'motion
dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutt les dangers de grands
voyages.... Je me rsume, j'ai dtach _a', b', c', d'_....

       *       *       *       *       *

--Et grand A gale zro, dis-je en riant.

--Et grand A gale zro, rpta-t-il; et il eut de nouveau son bon
sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; ce qui veut dire encore
une fois que l'amoureux est guri.

--Me permettrez-vous une question? lui demandai-je en me levant, car
je ne veux pas abuser de votre complaisance.

--Une et dix, rpliqua-t-il avec bonhomie. Ces problmes
m'intressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un
homme qui les analyse comme vous.

--Avez-vous jamais t amoureux?

--Jamais, mon cher monsieur, jamais, rpondit-il; je n'ai pas eu le
temps.... Mais j'ai une thorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux
les passions qu'on les a moins prouves. On se place plus facilement au
point de vue objectif, comme disent les Allemands.


       *       *       *       *       *


MDITATION XXI

THRAPEUTIQUE DE L'AMOUR


III

LE PROCD CASAL


Je partis de chez le philosophe Sixte, tonn d'avoir trouv, dans ce
grand analyste, un ct....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais 
qui n'est-il pas arriv de quitter un crivain, admir dans ses oeuvres,
sur cette impression-l? Au fond, il ne faudrait jamais voir de prs
ceux dont on gote les livres, pour cette simple raison que, chez la
plupart des hommes, l'tre social et l'tre intrieur ne se ressemblent
pas. Plus l'tre intrieur est vigoureux et riche, ample et fcond, plus
il a de peine  se manifester dans sa vrit  travers l'tre social.
D'o malaise, d'o timidit, d'o gaucherie chez l'homme clbre  qui
l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, dplaisir et
dsillusion.--En y rflchissant, je dus pourtant reconnatre que la
mthode du psychologue, traduite en termes par trop pdantesques et avec
une si maladroite prcision, rsumait quelques-uns des procds capables
d'attnuer l'Amour, surtout complte par les indications du docteur
Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette mthode, en
tirerait un rel soulagement. Pourquoi donc prouv-je qu'elle est en
mme temps trs inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la
srieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une ptition
de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes.
Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est dj plus d' moiti guri.
C'est le dsir premier de la gurison, un vrai dsir, qu'il faudrait
susciter chez le malade d'amour, et ce dsir, il ne l'a pas, tout
gmissant qu'il est sur son mal. Moi-mme, depuis que j'ai commenc ce
livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misre en la
maudissant? Je souffre de ma matresse absente; mais, au fond, tout au
fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot
trange que me dit une femme abandonne par Mareuil: Ah! laissez-moi
pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur.... Le voil enfin
jet, le triste aveu! Il justifie l'indiffrence absolue des confidents
pour nos lamentations  nous autres, les amoureux professionnels, qui
arrivons toujours, comme des policiers chargs de rapports, avec des
perfidies nouvelles  dnoncer. Nous ressemblons  ces morphinomanes qui
se dsesprent sur les funestes consquences de l'assoupissante drogue,
sur leur sant perdue, sur leurs nergies dtruites,--et ils vous
quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du
Pre de l'Eglise, et si juste pour toutes les lpres morales, pour ces
vices douloureux dont on est  la fois le Jrmie et le Narcisse: Il
n'y a qu'un remde contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...
Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa
tristesse, c'est n'tre plus triste. Vouloir gurir, c'est tre guri,
ce qui revient  cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop
vident:

XCV

_Le seul remde contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul
remde contre la mort, c'est de vivre_.

       *       *       *       *       *

Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir
de ma visite  l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dn en tte  tte
avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tu une couple
d'heures dans une stalle du Cirque  suivre de ma lorgnette des
acrobates, de ceux dont cet tonnant Barbey me disait jadis: C'est la
seule cole de style, mon fils (il prononait _fi_). Ce qu'ils font avec
leur corps, nous devons le faire avec notre esprit.... Le dsoeuvrement
m'avait ramen, vers le tournant de minuit, au cercle de la place
Vendme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment o la
voix du valet de chambre criait: Messieurs, il y a deux cents louis en
banque. Les joueurs, pars de-ci de-l, s'approchaient de la table,
comme dans Virgile les essaims d'abeilles  l'appel de l'airain. Il y a
des annes que je n'ai pas touch une carte. Mais la phrase de Sixte
m'tant revenue tout d'un coup: Je conseillerais le jeu. Oh!  petite
dose....--Pourquoi pas?... me dis-je, et je demande cinquante
modestes louis au matre d'htel charg de ce service. Quand je les
aurai perdus, je m'en irai.... Me voici, un rteau en main, accoud sur
le tapis vert, entre deux camarades en frac de soire, un crayon devant
moi et une petite carte  plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques
B. et P. (Banque et Ponte) imprimes alternativement en tte de ces
colonnes, pour y pointer les coups,--l'esprit de la taille, disent les
joueurs. Et dj les cartes commencent d'aller, et les discours entendus
autrefois  cette mme place volent dans l'air, entre les En
cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon, rglementaires.

--Saveuse gagne toujours son premier coup....

--La main de Machault, c'est presque dloyal de la jouer. Il passe
toujours six fois....

--Voil ce que c'est d'avoir tir  cinq. Le tableau est
empoisonn....

--Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....

--De Hre est  notre tableau. Rien d'tonnant si nous avons la
guigne....

Il y a, comme cela, pour tout endroit spcial, des discours obligatoires
qui s'y prononcent ncessairement dans un intervalle d'une heure. Il y
en a pour les coulisses des thtres, pour les boutiques de librairie,
pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les
cabinets de restaurants. Je dirais volontiers  ceux qui en sourient:
Essayez de venir l deux fois, et vous prononcerez malgr vous ces
mmes formules, car elles rsument ce qui flotte dans l'atmosphre de
l'endroit. Ces incohrents discours des joueurs ne font qu'exprimer la
sensation du hasard, et tous, mme ceux qui jouent pour gagner et qui,
par consquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette
sensation-l qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas
tort. Nous portons dans l'me un besoin d'anxit dont les moralistes 
courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte,
ces moralistes? Ils prononcent un solennel: C'est malsain ... et puis,
ils vous tracent le portrait de l'homme quilibr que vous devriez tre.
Qui nous donnera des connaisseurs d'me humaine assez courageux pour la
regarder en face, cette me malade, assez lucides pour y lire, assez
tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets
pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigt d'artiste qui
manquera toujours aux philosophes de mtier?...

Tout en avanant et retirant  mesure mes jetons blancs ou rouges, et
malgr les alternatives de la veine et de la dveine, je ne pouvais
arriver, moi,  m'intresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois
de plus, combien le virement moral, recommand par mon psychologue, est
difficile  pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en
moi, je suis rfractaire  toute motion qui n'est pas celle-l. J'ai
constat que tour  tour l'amour-propre d'auteur s'en est all, en all
le got de la culture, en all le got de la vie lgante. Les nobles et
les vilains apptits, mes aspirations hautes et mes prtentions
enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vrole brouille
tous les traits d'un visage. Il n'est demeur, de mon ancien moi, que
cet trange pouvoir de me ddoubler, de me servir de spectacle 
moi-mme, qui fut mon orgueil  de certaines heures, mon remords 
d'autres, et qui est devenu ma distraction dernire. J'ai encore crit
des vers l-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques
jours, les cres vers de ces dernires annes?

    Je porte en moi, pench sur mon coeur, triste livre,
    Un insensible esprit qui me regarde vivre.
    Rien n'a pu l'endormir, hlas! ni le griser.
    Mme  l'heure troublante et folle du baiser,
    Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,
    L'trange esprit est l, tout au fond de mon me,
    Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,
    Comme  d'autres moments il me verra souffrir,
    Sans plus d'motion ni de piti bnie
    Qu'un mdecin pench sur un lit d'agonie....

Je me regardais donc jouer,--et gagner,--car j'avais des mains, moi
aussi!--et perdre, en constatant que mon unique motion tait de savoir
le point de la carte donne par le banquier,--tout juste cela, une
petite curiosit de rien.--Puis je regardais autour de moi, je cherchais
 savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient  cette mme
table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui
taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des
joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La
lumire du gaz clairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied
 des physionomies travailles par la vie. Un bruit trs spcial, celui
des jetons de nacre remus les uns contre les autres par des mains
nerves, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrire la
plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une
situation et un caractre. Je me disais: Celui-ci joue parce qu'il a
besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le
second non. Je vais voir l'un s'en aller aprs une srie de pertes ou de
gains, l'autre rester et courir aprs ses mauvaises cartes. Je
distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent
ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilit
de se coucher qui veut qu' Paris certains hommes arrivent  ne pas
pouvoir dormir avant cinq heures. J'en souponnais d'autres d'tre l
par chic, afin de dire demain: J'ai perdu ou gagn hier deux cents
louis. D'autres, relgus en province une partie de l'anne, jouent au
baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,--pour tre dans
le train. D'autres taient, comme moi, de la race des ennuys qui
cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les liminai
successivement pour arriver  concentrer mon attention sur trois
personnages, tous les trois clbres pour avoir gagn et perdu d'normes
sommes, et en ceux-l seuls je reconnus le Joueur,--le vritable amant
de la sensation du hasard, l'homme profondment, absolument possd par
le dmon. En tudiant leurs visages, j'y dcouvrais des traces de
volonts fortes, les signes de l'nergie puissante et violente qui
pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation
qui, au fond, trs au fond, est analogue  celle de la guerre. Je
comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion
rellement complte, une posie, un je ne sais quoi de tragique et de
presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la
remettre plusieurs fois et de perdre  peu prs trente mille francs. Je
le savais mari, pre de famille, un trs intelligent et trs galant
homme, pas trs fortun. Son visage, impassible et comme serr,
exprimait une espce de rsolution en donnant les cartes, qui dut tre
celle de Bonaparte  la veille de Brumaire,--toutes proportions gardes.
Et au demeurant, y a-t-il des proportions  garder? Nous n'avons que
notre vie, et, de quelque manire que nous la risquions, de la risquer
avec plaisir est toujours saisissant, ft-ce un risque sans raison.
Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au _Cercle des
Etrangers_, demandant  ces mmes cartes un dernier sursaut de
sensibilit. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse
entire de mes jetons, qui,  ce moment, tait double. La main tait 
moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un
silence. Les pontes avaient compt sur la dveine du banquier, qui
regarda,  sa gauche et  sa droite, les piles parses des jetons. Le
coup tait norme. Il retourna ses cartes  son tour. Il avait neuf!
J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un
pauvre diable d'crivain. Le plaisir que j'eus  constater l'immobilit
du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-tre d'un suicide,--qui
sait?--fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu
incarn dans un passionn, qui se brlera certainement la cervelle un de
ces jours; mais, c'est vrai, il aura vcu. Et je l'enviai  l'ide que
je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons
pas l'me assez trempe.

       *       *       *       *       *

--Et vous jouez, maintenant? Toutes les lgances.... me dit en me
frappant sur l'paule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je
reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu!
oui, depuis le jour o il m'avait envoy ses notes sur la Jalousie des
sens.--Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire
d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considre un peu comme un
de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette
impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit tre juste
alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je?
Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais
compte de cette vrit, cependant banale, que tout change, surtout le
coeur, d'annes en annes, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la
lgre moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,--en me voyant un
_snobisme_ que je crois ne plus avoir. Aprs tout, je n'ai fait que
changer mon fusil d'paule. Et n'est-ce pas un _snobisme_ encore que
d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une matresse avec le
tiers et avec le quart?

--Ma foi, rpondis-je  cet homme d'esprit, je viens de payer
cinquante louis le plaisir de vrifier la niaiserie d'un homme de
gnie....

--Ce n'est pas cher.... Mais comment cela? me demanda-t-il; et, tous
deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot
et chez Adrien Sixte, mes questions  ce mdecin et  ce philosophe,
leurs thories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince
des viveurs m'coutait en battant du bout de sa canne de thtre la
pointe de son soulier verni. Lorsque je commenais de sortir un peu, et
quand mes premiers succs me jetrent brusquement de ma cellule du
quartier Latin dans un opulent dcor de haute vie, la tenue de Casal, je
m'en souviens, m'hypnotisait d'une manire qui m'et valu de jolies
notes dans le journal de tel ou tel de mes confrres, s'ils avaient
souponn l'intensit de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie
d'artiste  constater que, si un Van Dyck--un peintre de la crature
comble et de la posie du costume, le Van Dyck de ce portrait tonnant
du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge,  Gnes--revenait au
monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modle digne de son
pinceau. Et puis Casal a aim, il aime encore une femme de son monde
aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti
les mmes rancoeurs, cela vous lie deux hommes, mme quand l'un est un
_gentleman_ surveill qui tait ses misres et l'autre un bohmien
dtraqu qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas
 ma draisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'tait moi,
toujours moi, le malade  gurir. Casal haussa les paules, et, passant
sa main reste libre sur sa moustache si longue et si fine:

--Les philosophes et les mdecins, dit-il, savent les passions comme
on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parle.... Noirot
vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystrique; Adrien Sixte,
pour un dbauch, pour un oisif et pour un agit.... Il y a de tout cela
dans votre affaire, mais  ct, hors de votre amour.... L'amour,
voyez-vous, a ne s'analyse pas, a ne se dissque pas, a ne se
raisonne pas....

--Vous tes dur pour mon livre, fis-je en l'interrompant.

--Mais non, mais non, dit-il; vous vous soulagez en noircissant votre
papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent
et que cela soulagera de vous lire. C'est un rsultat.... Mais vous
auriez mieux fait, pour votre gurison, en n'crivant ni _physiologie_,
ni _psychologie_, ni rien en _logie_, et en voyant votre matresse le
matin,  midi; le soir, la nuit, et la possdant autant que vous auriez
pu....

--Et mon honneur d'homme, m'criai-je.

--Vous appelez a de l'honneur, reprit-il, tout au plus de la vanit
blesse.... Allez, moi aussi, j'ai rflchi  ce que les gens d'Institut
appellent la philosophie, mais sans formules et d'aprs les faits.
Lorsqu'on rentre chez soi  deux heures du matin, en se disant que l'on
n'arrivera plus jamais, jamais,  se dbarrasser d'une certaine image
que l'on a l devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et
on se souvient des camarades qui se sont procur l'oubli de tout avec ce
petit joujou d'acier. Puis on thorise aussi  sa manire. On se demande
pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles,
pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une
certaine ardeur d'treinte, dissolvent en vous les forces de l'tre et
comment cela peut vous arriver sur le tard,  trente-six ans passs,
quand on se croyait vaccin,--et que, jusque-l!... Et on trouve qu'il
n'y a pas d'autre rponse, sinon que cela est parce que cela est. Une
fois cette vrit bien tablie, vous n'avez que trois partis  prendre.
Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-l, on ne le prend pas,
c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accs de folie qui ne se
commande pas plus qu'il ne s'vite.... Le second parti, vous l'avez
suivi: il consiste  lutter. Depuis quand dure-t-il?

--Ah! des mois! lui rpondis-je.

--Vous voyez avec quel succs. Vous avez subi les pires souffrances de
la passion, sans goter aucune des joies qu'elle comporte,--joies
dshonorantes, joies empoisonnes, joies cres et dures, joies froces,
abjectes, je veux bien, mais des joies tout de mme ...--Et c'est l le
troisime parti, le seul raisonnable,  mon avis, dans cette frnsie de
draison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y
plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette
femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guri.... Et si
cet assouvissement n'aboutit pas  la gurison, c'est du moins un
bnfice que vous aurez tir de votre folie.... Voil ma mthode, je
vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux
heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?

--J'ai une manie, lui dis-je, comme nous nous installions  la petite
table sur laquelle le bouillon et la viande froide taient prpars.

--Une autre? demanda gaiement Raymond en dpliant sa serviette.

--Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent
justes.

--Comment, dit-il, vous travaillez dans la _pense_? Vous n'avez donc
pas remarqu combien il est facile de retourner les plus clbres? Et
elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: _Le coeur vient
des grandes penses.... On n'a pas toujours assez de force pour
supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est
vrai que le beau_.... Ce sont quelques clbres maximes que je me suis
amus  mettre ainsi  l'envers, et vous voyez....

--Vous me dpravez, dis-je  moiti srieux; vous ne croyez donc 
rien?

--Puisque vous y tenez, reprit-il, cherchons vos aphorismes, ils ne
seront pas plus faux que d'autres.

Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq rflexions
suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore
Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.

XCVI

_Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est
l'exasprer_.

XCVII

_Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous gurir
d'elle-mme_.

XCVIII

_Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se
dmontrer qu'il est misrable d'tre malade. Il en est plus misrable,
et aussi malade_.

XCIX

_On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a
commenc d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous
conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si
indfinissable, si instinctif, si tnbreux, que sur cette ide, que
tout finit_.

C

_Quitter sa matresse pour l'oublier est une maxime  peu prs aussi
sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal  l'estomac.
C'est donner  choisir  un gourmand entre mourir de faim ou
d'indigestion.--N'est-il pas insens de choisir la faim_?


       *       *       *       *       *


MDITATION XXII

UN SENTIMENT VRAI


Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dme).

Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essay de dfinir pour les
avoir ressentis, cette affolante pilepsie intrieure dont j'ai racont
les angoisses, ces rencontres du mle et de la femelle dont j'ai
dnombr les cruauts mles de si cuisantes douceurs, cette plaie
ouverte dans l'me dont j'ai demand le remde, vainement, au cynisme
des mdecins,  la logique des philosophes, au scepticisme des
viveurs,--tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma
matresse jusqu' l'agonie. J'ai connu auprs d'elle et dans ses bras
des ivresses de volupt qui dpassaient les forces de mon tre, si
intenses qu'elles confinaient au dsespoir. La jalousie m'a tordu dans
sa dure tenaille, et,  de certaines minutes, quand de certaines images
passaient seulement devant ma pense, les nerfs dfaillaient en moi, une
invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon
coeur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais
mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande:  travers tout
cela, ai-je _vcu_? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensit
suprme les sensations qui peuvent maner de la femme? Etrange question
que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province o je
suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontr un de
mes camarades d'enfance, un pauvre mdecin d'ici dont l'histoire m'a
remu,--comme la vrit seule nous remue. Puis cette histoire m'a donn
sur moi-mme ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du
dpart pour la vie,  vingt ans, et lorsqu'on se demande: Suis-je dans
le vrai? Ne manquerai-je pas ma destine en suivant cette route? Ne
serai-je pas un _rat_?--C'est le mot d' prsent, vilain et veule
comme la chose.--Que je me suis donn de peine pour m'prouver, pour
m'exasprer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un
pauvre garon qui n'a pas quitt son trou de province en a eu plus que
moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'tre
laiss aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner 
coups d'ides et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...

       *       *       *       *       *

Auguste Dupuis--c'est le simple nom de ce simple docteur--tait, ds le
collge, un timide, un petit, un humble. C'tait l'colier modle qui ne
fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigs avec une
rgularit irrprochable, et qui, du quinzime rang, passe au huitime,
vers la fin de l'anne,  force de travail ordonn et continu. Un trait
pourtant distinguait Auguste de ses confrres en mdiocrit mthodique.
Parmi les incohrences des sympathies momentanes qui tour  tour
enrlaient tel collgien dans telle bande, puis dans telle autre, il
demeurait, lui, d'anne en anne, l'ami fidle de deux autres camarades
adopts ds son entre au lyce, et avec lesquels il se promenait
toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en tude, ni au
rfectoire. Nous les appelions les trois Mages, plaisanterie assez
sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre
Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de
Balthazar et de Melchior, ces somptueux plerins que les vieux peintres,
comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi,  Florence, nous
montrent vtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban 
pierreries, et cheminant  travers les dfils, parmi les dromadaires
chargs de coffres prcieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette
bonne physionomie placide o se reflte une longue hrdit de
soumissions bourgeoises. Tout tait pais et commun chez ce garon: le
visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,--tout, except les
yeux, de frais yeux bleus o riait une me candide, des yeux de croyant,
comme ces mmes matres primitifs en peignent dans la face pieuse des
donateurs agenouills  l'angle modeste des clatantes fresques. Ces
yeux disaient qu'un coeur trs tendre habitait cette vulgaire enveloppe.
Je n'tais moi-mme,  cette poque loigne, qu'un adolescent peu
renseign sur les diffrences des natures humaines, et pourtant un
instinct prcoce me rvlait la valeur de cette sensibilit du
_Pataud_.--C'tait son second surnom, plus justifi que le premier par
sa pesante dmarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la
socit des trois Mages,  cause de lui, sans succs d'ailleurs; car
ces trois amis avaient fait voeu, assez solennellement, en se donnant
leur amiti, de ne pas admettre entre eux un quatrime compagnon, et
malgr que la maison du pre Dupuis ft voisine de celle de mon pre,
dans ce petit village de Saint-Saturnin, o je passais mes vacances,
jamais Auguste ce consentit  transgresser pour moi son enfantin
engagement. Je nous vois causant tous deux prs de la Monne, une rivire
dont j'ai le bruit sous ma fentre en crivant ceci,--le mme bruit,
mais quelle autre me pour l'couter! Je nous vois courant sous les
saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions
 l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train
d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers
une pierre. Je m'entends disant  Auguste: Veux-tu tre mon ami?... et
lui me rpondant: Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais
bien, mais c'est impossible.... O navet touchante et ridicule d'un
ge o l'on croit  ce point au srieux du coeur, et que les nouvelles
sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors,
dans cette poque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on
pratique le proverbe commode: Un de perdu, dix de retrouvs?... Mais
qui n'a pas connu ces susceptibilits jalouses de l'affection fut-il
jamais un ami?

       *       *       *       *       *

La vie avait pass depuis les jours o nous lancions, innocents
bourreaux, les frles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de
mon pre et de ma mre, j'avais dsappris le chemin de ce village perdu
au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui
n'est sur la route d'aucune villa o un amant pt cacher ma Colette. Je
savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa
mdecine,--tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses
inscriptions  l'cole de Clermont-Ferrand sans venir  Paris. Je savais
qu'il s'tait tabli comme praticien  Saint-Saturnin, qu'il s'tait
mari avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et
aussi que sa femme l'avait quitt pour courir le monde en compagnie d'un
journaliste venu dans le pays  une poque d'lection. La fuite de Mme
Dupuis tait demeure lgendaire dans la contre, et, quand ma pauvre
vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pices ou
mes nouvelles,--que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle
lisait consciencieusement,--elle ne manquait jamais de comparer mes
hrones  Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques dtails sur la vie de
cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontre  Paris,
s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de
Casino interlope o se donnent rendez-vous les pires dclasses de
France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma
faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres
questions  me poser, sur mes dettes et sur mes propres dsordres. Aussi
fut-ce une nouvelle profondment imprvue pour moi quand, interroge sur
Dupuis le soir mme de mon arrive, elle me dit:

--Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....

--Je la verrai, alors, rpondis-je, me promettant d'avance un rgal
littraire et une distraction  causer avec cette Bovary authentique. Je
venais de dbarquer  Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et dj
le boulevard me manquait, lui que je dteste quand je m'y trouve
emprisonn. Ni avec toi, ni sans toi.... dit une _petenera_ espagnole,
une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de
_ol, ol_. Quelle devise pour toutes les amours de mon coeur inquiet,
pour tous ses gots aussi!...

--Elle est morte, il y a six mois, rpliqua ma tante, qui n'a jamais
entendu chanter de gitanes et qui pratique ingnument la devise
contraire, celle de la plante qui meurt o elle s'attache.--Que devient
l'hrdit avec des contrastes pareils?--Et elle continuait, me
dtaillant avec horreur la fin de la mystrieuse Mme Dupuis: Et
conois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec
elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le
docteur a gard cette enfant. Si c'tait par charit seulement.... Mais
non, il l'aime comme si c'tait la sienne.... Oh! a lui a fait beaucoup
de tort dans le pays....

Cette nave remarque m'et bien diverti par ce qu'elle traduisait de
fausse moralit bourgeoise, si je n'avais t du coup intress au
dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me
rvler chez cet Auguste Dupuis, dit le roi Mage, dit Pataud, et
considr de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couch
dans mon lit aux draps rudes, mais parfums  la lavande frache, dans
ce silence de la campagne qui empche de dormir plus que ne ferait un
bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est
encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et
retourner en pense le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne,
rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger
Valentin (voir la _Mditation XII_).--Comme la plainte de la rivire se
faisait douce cette nuit-l, et qu'elle berait ma rverie avec une
mlancolique tendresse!--Ainsi, pensais-je, Roger souffre de
l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique
l'existence de cette enfant ne reprsente ni une honte ni une perfidie,
au lieu qu'Auguste a devant lui, auprs de lui,  chaque heure,  chaque
minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarne dans cette
petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et
qui regarde, avec des sourires o il y a un peu de la ressemblance de sa
femme et de l'_autre_, le vrai pre, avec des yeux o il retrouve la
couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux o flottent
des reflets des cheveux que l'_autre_ a dfaits et nous? Qu'il la
supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prtend qu'il aime
l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aim sa femme. Et cependant ma
tante m'a prouv elle-mme le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me
contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonn fendait le
coeur  tout le monde. Il en avait les esprits _luns_. C'tait son
expression  elle. Il parat que ses cheveux ont grisonn en quelques
mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le
rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidle et pour
l'enfant de l'adultre?... Afin d'arriver  comprendre mon vieux
camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une
fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par
exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dgot d'tre jaloux. Je
la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule
respiration m'et fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se
ft rveille du coup. Pourtant Colette tait une matresse choisie par
moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que
je prenais une crature possde dj par d'innombrables amants.--C'est
encore un problme, cela. On sait qu'une drlesse s'est donne  l'un et
 l'autre, que cet un l'a paye, et cet autre. Mais oui, elle a dbut
ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter
des anecdotes sur sa manire de se livrer. Ils vous ont dcrit ses
secrtes beauts. On a prouv,  l'user, que ces anecdotes taient
vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette
matresse mprise par avance, jaloux comme si l'on avait t le
premier.--Que doit tre cette jalousie quand on a t rellement ce
premier, quand il s'agit d'une femme initie par vous  la vie du coeur
et  celle des sens? Car l'un ne s'veille rellement qu'aprs que les
autres ont parl. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme
jadis pris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand
lui-mme, et c'est l le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?...
Allons donc!... Et j'clatais de rire tout seul, et trs haut, avec
quelle amertume,  cause des images auxquelles je venais de me meurtrir
l'me.

--H bien! me disais-je en continuant ces rflexions, Auguste sera un
de ces hros de la moralit personnelle, comme en voque Dumas. Le mari
de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi,  sa femme d'avoir eu une
fille d'un autre. L'ai-je assez dfendue, cette scne, quand la pice
fut joue pour la premire fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y
a l, dans ce pardon, une humanit profonde? Dans _le Petit-Fils de
Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet aptre de
Dumas. La diffrence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse
et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le
mariage, au lieu que l'enfant adopte par Auguste est _d'aprs_. Un
abme spare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est
arrive repentante, si elle a jou  ce pataud la comdie classique:
Ah! je t'ai mconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai
jamais aim que toi....--_Trmolo_  l'orchestre!--Il y a des femmes
qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont tromp que
pour vous prfrer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de
prfrence sans comparaison. Quand il tait tout petit, Auguste avait
des yeux  devoir digrer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait
s'il n'aura pas cru par-dessus le march qu'elle avait eu cette fille en
pensant  lui? Alfred de Vigny, prte bien ce vers tonnant  un mari
perfide:

    L'infidlit mme tait pleine de toi....

       *       *       *       *       *

Malgr ces rflexions, ou  cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui,
vers une heure, aprs le dner, ce dner de province pris copieusement
au milieu du jour, du ct de la maison du docteur, avec une curiosit
bien vive. Il habite  une extrmit du village la maison o il est n,
o son pre est mort, o le grand-pre Dupuis a vieilli, goutteux et
rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chant de fois l'inepte
chanson librale de 1830:

               Grand-papa,
               Grand-papa,
    J'voudrais bien r'tourner par l!...

Je contemplais, en marchant d'un pied flneur, cet horizon que j'ai
gard si vaste dans ma mmoire et que je retrouvais tout rtrci, mais
plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serres et
qui dominent l'troite valle o court la Monne. De l'autre ct de la
petite rivire, une montagne tage ses pentes boises et couronnes de
constructions tranges. Par une anne de chmage, un grand seigneur
charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres  fortifier la crte
de cette pre colline avec des tourelles et des murailles formes de
pierre sans ciment. Par ce jour d't d'un bleu intense, une brise
frache, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de
la rivire, temprait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais
pas t sage de demeurer l, fix au pays natal, apprivois  une vie
rgulire, plutt que de courir le monde  la poursuite de chimres
aussi vaines que le mince tire-bouchon de fume bleue qui tremblotait
sur la chemine d'une chaumire perdue dans le bois. Mais non, puisque
le docteur, mon ami d'enfance, a rencontr dans son coin de campagne la
mme perfidie que moi dans les coulisses d'un thtre parisien. Et il
n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un dcor exquis autour
de sa misre, avec le souvenir de sensations dont le regret reste
voluptueux mme dans la douleur....

Je m'arrtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la spare de
la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par
derrire, dvale du ct de l'eau. J'observai que le colombier tait 
la mme place;  la mme place le vieux cadran solaire, sur lequel le
grand-pre avait lui-mme grav en latin l'inscription: Il ne marque
que les heures sereines. Mais l'aboiement du chien qui s'lana de sa
niche quand je poussai la grille me prouva que je n'tais plus l'hte
familier de ce calme asile, comme aussi l'tonnement du gros homme qui
vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annonc: Comment, c'est
toi, Claude; pas possible!... Et il me poussait dans un cabinet
encombr de livres et de brochures o jouait, assise sur un tapis un peu
rp, une fillette, de huit ans peut-tre, fine et menue, avec des
cheveux blonds, tresss en une natte paisse,  qui le gros homme dit
d'une voix adoucie:

--Allons, Louise, va au jardin.

--Oui, papa, dit l'enfant, mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?... Et
elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupe qu'elle
tait en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant
la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitt les bons yeux mouills de
mon vieux camarade du lyce de Clermont qui riaient, en regardant
l'enfant, dans le visage du mdecin vieilli. Ses prunelles avaient
toujours leurs quinze ans. Seulement les rides prcoces des joues et du
front, le grisonnement dont ma tante m'avait parl et une expression
particulire de la bouche tmoignaient que cet homme, n pour la gaiet
dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie
presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, reprsentait
une femme trs jolie et gracieuse, encore jeune. Je souponnai du
premier coup d'oeil,  la ressemblance, que c'tait la mre de l'enfant.
Par la fentre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses
questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lch sa poupe
pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bte
d'tre trop vive.

--Et voil ma vie, conclut mon camarade, aprs m'avoir racont un peu
ple-mle ses occupations; et je suis, non pas heureux, mais content,
comme disait l'autre. Puis, aprs un silence un peu embarrass: Tu as
su que j'ai t trs malheureux?

Il pronona cette phrase d'un ton triste et simple qui et arrt le
sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondment.
Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la
souffrance humaine!

--Que veux-tu? continua-t-il, j'avais pous une femme  laquelle il
fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi.
C'tait une artiste, une musicienne, leve  Paris.... Et moi....

Il se montra navement du geste. Je comprenais le motif de sa
confidence. Ma tante, il le devinait, avait d me raconter toute sa
misre, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme
qu'il avait aime, sans que rien plaidt pour elle. Et il insistait:

--Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait
beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a crit qu'elle tait seule,
pauvre et malade, et que je suis all la chercher, si tu avais vu son
tonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa
vie, elle m'a pay en bonheur toutes les larmes que j'avais verses....
Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mre, toute
sa mre.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres
gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blm, que l'on me trouve faible,
ridicule....

Il eut un haussement d'paules, puis il dit, en secouant la tte et avec
une voix trs basse:

--Vois-tu, quand on a aim une femme comme j'ai aim la mienne, c'est
pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout,
entends-tu bien?...

       *       *       *       *       *

Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si frache candeur,
se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette motion ridicule,
j'en suis  me demander o est la vie profonde du coeur, entre le
sentiment qu'il garde  celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si
tendre, si tranger  toute haine, et ma froce, mon avilissante
rancune,  moi.--Hlas! Aprs avoir tant crit sur l'amour, en avoir
tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aim?


       *       *       *       *       *


MDITATION XXIII [3]

PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE


Note:

[3] Quoique la prface actuelle du prsent livre contienne des
indications suffisantes sur le but que s'tait propos feu Claude
Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque
sympathie ce hros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys
Harvey_, etc., etc., trouveront peut-tre un intrt aux documents trop
peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser
 ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan gnral de
l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion.


_A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne.

Meggen, prs Lucerne, septembre 1889.

Vous avez publi, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais
envoy du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grce
qui n'a pas t sans mrite. C'est qu'il est tomb chez vous et chez
moi, simple excuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres
atroces depuis le jour o le premier chapitre de cette _Physiologie_ a
paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions gure,
n'est-ce pas, que cette anne d'un lamentable centenaire marquait une
restauration dfinitive de l'antique pudeur dans le domaine de la
littrature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos
correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqus
jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire,
cependant, cette suite de _Mditations_. J'en trouve quelques-unes
amres, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont sembl redire, sous une
forme plus ou moins heureuse, des vrits dj dites par tous les
observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un
grand et fort chapitre initial qui serve d'assise  l'ouvrage. Mais j'en
suis  chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que
j'ai connu dsquilibr, compliqu, souvent partag entre la posie et
la sensualit, pntr pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles,
souffrant de ne pas croire davantage et toujours pris d'Idal. J'ai
donc cherch ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre,
un peu incohrent et contradictoire, je l'avoue, ont dplu si vivement 
beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le
caractre mme de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de
marquer ici, ne ft-ce que pour sauver sa mmoire du reproche d'avoir
spcul, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudits d'expression
et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait  ces
tudes, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a
jug assez fidle pour lui confier le soin de revoir et de publier son
oeuvre inacheve?

       *       *       *       *       *

Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarit des jeunes gens de
lettres o les natures se montrent ingnument, je m'tonnais souvent que
l'intelligence de mon camarade lui servt si peu  se diriger dans la
vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'noncer des
phrases qui prouvaient une curiosit de l'exprience vicieuse, trop
voisine du cynisme. Sa misanthropie prcoce abondait en remarques
cruellement dsenchantes. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus
grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope tait la dupe de
n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se
donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du
vieillard, quelque chose de presque dessch par l'abus de la rflexion,
et une ingnuit ingurissable d'impression conserve malgr cela. Le
singulier malaise que j'prouve moi-mme  relire la _Physiologie_ me
parat procder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans
la littrature et dans la vie, mais avec les qualits de dcision
froide, avec ce dcompte exact des hommes et des situations, avec cette
maturit de jugement qui complte la misanthropie chez un Mrime ou un
Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous
fait lui pardonner le potisme souvent irrel de ses idylles. N'y a-t-il
pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, 
rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent  imiter
Chamfort, et,  ct, un lot de sentiments dignes d'un colier? Ce
physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre  normes
prtentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous
apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le
tiers et le quart, l'a aim quelques jours et tromp des annes. Cette
fille va souper avec un de ses rivaux. Et voil notre philosophe en
fureur et qui crit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait rcit
autrefois. Je l'ai retrouv dans ses papiers, recopi sous ce titre:
_l'Enfer_.

    J'ai connu le chagrin des ples Danades,
    Celui d'un dur labeur recommenc sans fin,
    T'ai-je assez prodigu de tendresses, en vain,
    Pour emplir de douceur tes yeux  jamais vides?

    Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.
    Tu donnais bien ta bouche  manger  ma faim,
    Dcevante pture!... Et l, dans ton beau sein,
    Ton me tait un fruit plein de sables arides.

    Et j'ai connu Sisyphe et son strile effort;
    Hlas! en essayant de porter ton coeur mort
    Jusqu'au vivant ther de la passion vraie,

    Et, pour que tout l'enfer tnt dans ce triste amour,
    La jalousie, en moi, saigne comme une plaie
    Que ronge un immortel, un affam vautour.

--Sais-tu  quoi tu me fais songer? lui demandai-je le jour o il me
dbita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait runir sous ce
titre: _Ma Douleur_.

--A quoi? fit-il, un peu interloqu, car, en vritable homme de
lettres, il attendait un compliment.

--Oh! lui dis-je,  un mot si clbre qu'il en est banal; celui que
l'on fit sur Beaumarchais emprisonn ... avec une lgre variante....

--Laquelle?

--Tu ne te fcheras pas?

--Non, fit-il.

--H bien! Il ne suffit pas d'tre tromp, il faut encore tre
modeste....

--Tu as raison, rpondit-il en haussant les paules; mais comment
trouves-tu mes vers?...

J'avais presque l'ide de transcrire ce bout de dialogue comme exergue 
cette _Physiologie_. Cette pigramme inoffensive avait amus Claude, car
il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-mme. Mais la
critique qu'elle enfermait tait-elle absolument juste? Parmi des notes
de sa main que j'ai dcouvertes dans des circonstances assez
bizarres,--je les dirai tout  l'heure,--tranait celle-ci, o mon ami
semble avoir rpondu par avance  cette objection: Ecrire un livre
intressant sur l'amour, c'est crire un livre sur sa faon  soi de
sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mmoire rdig
par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une
motion lorsqu'il voulait noter une vrit. Etrange illogisme du plus
logique des analystes! H! quelle vrit cherchais-tu donc  dire, grand
disputeur, sinon des vrits sur des motions?... De ce point de vue,
mme la misre enfantine de Claude, son impuissance  se dbarrasser de
l'ide fixe, l'espce d'anarchie intrieure dont la trace se retrouve
dans ses rminiscences, et qui le faisait vivre cette vie dcompose,
entre les voyages, le cercle, les restaurants, les thtres et les
coulisses; cet talage chirurgical  propos des plus humbles sensations,
cette sorte de pdantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces
dfauts me paraissent donner  ce livre une date, et du moins, par
suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse
en est absente et absente aussi l'motion simple. Mais le personnage en
tait incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue
dans ses dductions. La vrit pose au commencement de son ouvrage, et
qui en fait la secrte moralit,  savoir que l'amour sensuel confine
sans cesse  la haine, mritait--quoique vieille comme le
demi-monde--une dmonstration plus rigoureuse. C'est l ce chapitre
initial dont je regrettais tout  l'heure l'absence. Notre maniaque
s'est content de jeter sur le papier une srie de notes capables de
servir  cette dmonstration. Puis, comme il tait naturellement curieux
de thories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a
ml  ces notes une foule de dtails parasites que je lui aurais
conseill d'enlever, par got de la rgulire ordonnance classique. A
quoi il m'et sans doute rpondu, comme  propos d'autres travaux:

--Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les
dtails oiseux, les digressions et les dfauts. Il n'y a que cela qui me
fasse penser....

       *       *       *       *       *

Faire penser,--c'tait l toute sa rhtorique.--Il prtendait que le
seul rle de l'crivain consiste  inquiter,  suggrer. Parmi les
papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: Un
livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frre,
qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en
ferais-je? L'art n'est rien sans l'me. Les faits ne sont rien que par
l'me et pour l'me. La pense est  la littrature ce que la lumire
est  la peinture.... Et sur une autre feuille: Type idal du roman:
_l'Imitation de Jsus-Christ_. Je ne me charge pas d'expliquer ce que
Claude entendait au juste par l, ni comment il conciliait son
admiration, sans blasphme, pour le solitaire du moyen ge avec son got
pour le prince des dtraqus. Benjamin Constant, qu'il et volontiers
trait de grand Saint,  la manire de mon autre ami, le subtil Maurice
Barrs. Il tait coutumier de ces trangets, associant dans son
enthousiasme des oeuvres et des noms qui frmissent de se rencontrer:
_les Penses_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai
entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire,
dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages dtaches de
Baudelaire, le fragment sur Orphe dans _les Gorgiques_ de Virgile, _la
Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tte en libert_ du prince
de Ligne, le fragment des Mmoires apocryphes de Richelieu sur Mme
Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moiti d'une nouvelle
d'Hippolyte Castille, intitule: _Histoire de mnage_!...--Autant que
j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un
crivain, le mlange de la passion, quelle qu'elle ft, coupable ou
sublime, et de la lucidit. Il lui fallait des mes assez ardentes pour
vivre beaucoup, assez curieuses pour se connatre, assez hardies pour se
confesser,--c'est--dire pour conter d'elles non pas des actions, mais
des tats; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi
raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, ple-mle, et des
mmoires de ce ruffian de Casanova. J'aime  sentir sentir.... cette
trange formule qu'il a employe, je crois, au cours de son livre, il la
rptait sans cesse. Peut-tre trouverez-vous, mon cher directeur, dans
le dtail de ces gots disparates, la clef des contradictions de cette
_Physiologie_,  qui vous avez donn une large hospitalit. Pourquoi ne
vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit dsirer vivement d'tre
publi dans votre journal? Claude cherchait ainsi  se prouver 
lui-mme son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le march et 
travers le fatras de ses thories, de passagres prtentions  la vie
lgante. Je l'ai vu hypnotis  la lettre par les pantalons et les
bouquets de boutonnire de son rival Salvaney, un clubman ignare comme
son cheval, et dont la principale aristocratie consistait  faire le
voyou anglais, mais de ce ct-ci du dtroit, vous savez, ces _cads_ qui
disent: _Arry, my boy_... dans le _Punch_, sans h, et en tranant la
voix.

La vrit, et voil le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si
incohrent,--je reprends le mot dans son sens d'tymologie,
_incohaerere, qui ne se tient pas_, comme d'ailleurs toutes les autres
oeuvres de Claude,--la vrit, c'est que Larcher, pareil en cela aux
neuf diximes d'entre nous, avait grandi sans milieu dfinitif et
prcis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'me ni une forme
d'existence dfinitive et prcise. Il tait comme n hors la loi. Il le
sentait lui-mme, car il avait,  la suite de la _Mditation IV_, sur
_l'Amant moderne_, copi cette phrase de Michelet: ...Dans leurs
livres, ils ont surabondamment parl de la divagation, _jamais marqu la
grande voie simple_, fconde, de l'initiation que l'amour mieux inspir
continuerait jusqu' la mort. Il est arriv  ces ingnieux romanciers
ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands
analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublirent
rien que ce qui faisait le fond mme de leur science. _Ils ont perdu le
mariage de vue et rglement le libertinage_. Claude avait ajout:
Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre!
Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la
route?... C'est l'pave qui marque o le navigateur a sombr et le rcif
 fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut
raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de
Marc-Aurle: _Il y a  cela mme une raison_. Oui, il y a une raison 
mon existence, aux contrastes tranges que la destine m'a imposs.
Dieu! que cette vie fut contraire au coeur! Il disait vrai en
qualifiant de la sorte son exprience. J'en ai eu la preuve une fois de
plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier  sa vieille
tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse
province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je
travaillais, et, me trouvant  trois heures seulement du petit village
de Saint-Saturnin, d'o est date la _Mditation XXII_, je me dcidai 
cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coup de louage, je
regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et
laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs chalas
gris. Le bl pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient
sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs
roses des pchers me souriaient dans la lumire. Il y avait de la neige
sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, devin  la
dpression du terrain, flottait une bue douce et transparente. Je me
souvins de ce que Claude m'avait racont sur son adolescence coule
tout entire dans ce pays perdu, et, comme nous nous tions arrts pour
faire boire le cheval  la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus
voir l'image de ce qu'avait t mon ami enfant dans deux petits garons
en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la
localit. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges
faces. Il est parti de l, songeai-je, et, par opposition, je
l'voquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis  une table de
restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtes comme ses
sensations mmes, sa journe d'homme de lettres,  moiti bohmienne, 
moiti mondaine. Entre le point d'arrive et le point de dpart, la
distance tait trop grande. L'quilibre moral a pour premire condition
que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison
du dtraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien
d'entre nous peuvent dire que leur trentime anne ressemble  leur
dixime? Et ce ne devrait tre, cette trentime anne, que la dixime
panouie.

       *       *       *       *       *

Je roulais de nouveau, et je philosophais  perte de vue sur cette loi
de l'hygine intellectuelle, lorsque j'arrivai  ce village de
Saint-Saturnin, fort pittoresquement dress sur une colline. Son chteau
fodal, encore intact, domine une valle o coule cette petite rivire
babillarde, dcrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a
qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le
cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc  pied dans
cette alle troite, aprs m'tre renseign sur la demeure de Mlle
Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie
littraire. J'admirai combien la magie du souvenir mtamorphose la
mdiocrit des endroits,  constater la misre de la plupart des maisons
qui composent le village, jadis vant par mon ami comme une oasis de
solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants,
devant les portes, o des truies te vautraient, o des poules
picoraient, o des enfants jouaient, pieds nus et vtus de haillons. Il
convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais
djeuner pris en route m'avait indispos contre le pays. Ma vilaine
humeur cda devant le clocher de l'glise, du plus dlicat roman
auvergnat, et, comme j'aperus, en contournant le chevet, la porte du
cimetire, j'y entrai. Je n'eus pas de peine  trouver la spulture de
la famille Larcher, tous notaires  Saint-Saturnin depuis trois
gnrations. C'est ici qu'il repose, pensai-je en regardant la pierre
mlancolique o le nom de mon terrible camarade, plac  la suite des
noms des honntes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous
dispense, mon cher directeur, des rflexions veilles en moi. Cette
antithse ne semblait-elle pas prolonger par del le tombeau les
contradictions sur lesquelles avait vcu ce fils de braves bourgeois,
devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique  la mode, puis,
par celui de l'amour, un nvropathe et un maniaque, le tout pour finir,
us par l'abus des alcools anglais,  l'ombre du clocher que ses pres
avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?

    Natre, vivre et mourir dans la mme maison!

Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en
sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetire et la spulture
de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses ptunias et ses
capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la
digne femme, elle tait un commentaire bien touchant de ce cri du plus
intime des potes. Telle mon ami me l'avait dcrite avec un _humour_
attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espce de
ferme bourgeoise o Claude avait pass les derniers mois de sa vie. Mlle
Larcher tait vtue de noir, avec un visage gaiement rid, o souriait
cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies
ecclsiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauch
par des lunettes montes en argent, un livre qu'elle posa sur la table,
et je pus voir que c'tait l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons
et combien trangres, combien suprieures  celles qui faisaient dire 
Claude que c'est l le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!...

--Ah! monsieur, gmit-elle, quand je me fus nomm et que je lui eus
expliqu mon dsir de feuilleter les papiers laisss par mon vieux
complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-mme, si vous aviez vu
quel dsordre et comme il avait emball le tout au hasard dans une
grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout,
dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des
lettres!... Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces
lettres l'avait videmment scandalise.... J'ai pris le conseil de M.
le cur, et j'ai tout brl, continua-t-elle, except le paquet 
votre nom qui tait ficel et prt  tre envoy, et puis quelques
feuilles d'un papier trs pais, o il n'y avait pas grand'chose, mais
il nous a t utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien
encore sur ce papier des lignes de son criture. Voulez-vous les voir?

       *       *       *       *       *

La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui
battaient pendues  son trousseau, sous sa premire jupe, elle alla pour
m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grs, puis un autre.
Sur le papier qui les fermait et qui tait du papier du Japon,--qui
sait? peut-tre un prsent de Colette,--je reconnus en effet l'criture
nerveuse de mon ami. J'ai recopi l ces deux ou trois remarques cites
au cours de cette oraison funbre de celui que je surnommais, moi, 
cause de son amiti  mon gard et de ses folies: mon frre ivre, en
parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait
comment recevoir le plus fidle compagnon de ce neveu qu'elle avait
beaucoup aim, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du
papier de Claude ne fussent tals sur la table, et elle bavardait,
pendant ce temps-l:

--Je sais qu'il avait des moyens, monsieur, disait-elle, quoique je
n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait  inventer de si
vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prt une place, qu'il se ft
nommer prfet, comme M. Mareuil, son confrre dans un journal, qui est
venu  son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu  chasser
les soeurs, il aurait t si heureux! Quand il est arriv, Jsus Dieu!
il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il tait
malade, et puis je l'ai si bien soign!... Tous les jours des truites du
vivier qu'il allait prendre lui-mme, de la bonne viande, de la vraie,
et du vrai vin de notre vigne, de celui que dfunt son pre avait mis en
bouteille lui-mme voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il
s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrs de papier, vous
voyez: ici, l, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un
chrtien....

Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie
noire, tandis que je dchiffrais des fragments dont voici encore
quelques-uns, vers et prose mls. C'tait d'abord un dbut de pice,
avec cette indication: pour _Ma Douleur_.

    Notre douleur est comme un autel qui s'lve
    Vers toi, mystrieux Esprit de l'univers.
    Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rve,
    Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?

Au-dessous, la tante avait crit de son criture un peu tremble:
_Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier o se
lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: On
aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime. Sur un autre et 
ct des mots: _Gele de coings_: Rien de dangereux comme les femmes
qui nous conduisent  la tendresse par le trouble des sens.... Sur un
autre, marqu encore _cassis_, cette stance:

    Je t'ai si tendrement, il follement chrie,
    Que la haine parfois le cde  la piti.
    Le mal que tu m'as fait souffrir est oubli,
    Et je pleure ton me  tout jamais fltrie.

Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espce de jarre, avec
cette inscription: _Rsin_, j'ai pu dchiffrer un dernier sonnet, qui
atteste un certain effort vers la sant, trop rare chez ce malheureux
garon pour n'tre pas signal  son loge:

    La lumire du tide et bleu matin d't
    Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,
    L'air est plein de senteurs magntiques et douces,
    Et jamais les oiseaux n'ont plus gament chant.

    Depuis le papillon au corselet teint
    D'meraude et d'azur jusqu'aux gnisses rousses
    Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,
    Tout tre semble vivre avec flicit.

    Et moi qui vais tranant dans cette fort verte
    Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,
    Ne connatrai-je plus jamais de renouveau?

    N'oublierai-je jamais les trahisons passes
    Comme la terre oublie, en ce matin si beau,
    Et la neige et l'hiver et les bises glaces?

Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note
apaise et plus frache. C'est la fentre ouverte dans une chambre
d'hpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de
tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissip ou
aggrav les prventions des lecteurs hostiles  Claude Larcher par le
rcit de cette visite  son dernier asile. Son livre fournira peut-tre
 un vrai matre en psychologie, de la race de M. Taine ou de M.
Ribot,--ou  un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur
Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et
moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour
votre gracieux accueil et de me dire votre dvou,

                                                 P.B.


Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889.


       *       *       *       *       *

TABLE DES MATIRES


PRFACE

    I.--Nuit trange d'o est sorti le prsent livre

   II.--Les Exclus

  III.--Le Vrai et le Faux Homme  femmes

   IV.--De l'Amant moderne

    V.--De la Matresse

   VI.--De la Matresse (_suite_)

  VII.--De la Matresse (_suite et fin_)

 VIII.--Du Flirt et des coquettes

   IX.--Bonheurs contemporains
        --I. Les Drawbacks

    X.--Bonheurs contemporains
        --II. Les Dsastres

   XI.--Bonheurs contemporains
        --III. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies

  XII.--Bonheurs contemporains
        --IV. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies

 XIII.--Bonheurs contemporains
        --V. Les Dsastres (_suite_).--Les Jalousies

  XIV.--Bonheurs contemporains
        --VI. Les Dsastres (_fin_).--Une anecdote

   XV.--De la Rupture.
        --I. Avant

  XVI.--De la Rupture.
        --II. Aprs

 XVII.--De la Rupture.
        --III. Aprs (_suite_).--De quelques Vengeances

XVIII.--De la Rupture.
        --IV. Aprs (_fin_).--Les Enfants de l'Amour

  XIX.--Thrapeutique de l'Amour.
        --I. La Mthode du docteur Noirot

   XX.--Thrapeutique de l'Amour.
        --II. Le Systme du professeur Sixte

  XXI.--Thrapeutique de l'Amour.
        --III. Le Procd Casal

 XXII.--Un Sentiment vrai

XXIII.--Physiologie du Physiologiste

















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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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