The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 2, by Maurice Barres

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Title: Le culte du moi 2
       Un homme libre

Author: Maurice Barres

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16813]

Language: French

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LE CULTE DU MOI

       *       *       *       *       *

UN HOMME LIBRE

Par

MAURICE BARRES

DE L'ACADEMIE FRANCAISE



       *       *       *       *       *

PARIS


1912


       *       *       *       *       *



TABLE



PREFACE de l'edition de 1904

DEDICACE


LIVRE PREMIER

EN ETAT DE GRACE


CHAPITRE I.--_La journee de Jersey_


CHAPITRE II.--_Meditation sur la journee de Jersey_


LIVRE DEUXIEME

L'EGLISE MILITANTE


CHAPITRE III.--_Installation_

  a) Installation materielle

  b) Installation spirituelle

  c) Priere-programme


CHAPITRE IV.--_Examens de conscience_

  a) Examen physique

  b) Examen moral (Composition de lieu.--Exercice
de la mort.--Colloque)


CHAPITRE V.--_Les intercesseurs_

  a) Meditation spirituelle sur Benjamin Constant
(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
--Oraison)

  b) Meditation spirituelle sur Sainte-Beuve
(Application des sens.--Meditation.--Colloque.
--Oraison)


CHAPITRE VI.--_En Lorraine_

  Premiere journee: Naissance de la Lorraine.
--Deuxieme journee: La Lorraine en enfance.
--Troisieme journee: La Lorraine se developpe.
--Quatrieme journee: Agonie de la Lorraine.
--Cinquieme journee: La Lorraine morte.
--Sixieme journee: Conclusion, la soiree d'Haroue.


LIVRE TROISIEME

L'EGLISE TRIOMPHANTE


CHAPITRE VII.--_Acedia, Separation dans le
                monastere_


CHAPITRE VIII.--_A Lucerne, Marie B_


CHAPITRE IX.--_Veillee d'Italie_ (Enseignement
              du Vinci).


CHAPITRE X.--_Mon triomphe de Venise_

  a) Sa beaute du dehors

  b) Sa beaute du dedans (Sa Loi.--Mon Etre.
--L'Etre de Venise.--Description du type qui
les reunit en les resumant)

  c) Je suis sature de Venise


LIVRE QUATRIEME

EXCURSION DANS LA VIE


CHAPITRE XI.--_Une anecdote d'amour.

  J'amasse des documents

  Je profite de mes emotions

  Meditation sur l'anecdote d'amour


CHAPITRE XII.--_Mes conclusions_ (La regle de
                  ma vie.--Lettre a Simon)


Pas de veau gras. (Reponse a M. Doumic)

Petite note de l'edition de 1899



       *       *       *       *       *


PREFACE DE L'EDITION DE 1904


_Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de deplaire ne peuvent imaginer
les divines satisfactions de ma vingt-cinquieme annee: j'ai scandalise.
Des gens se mettaient a cause de mes livres en fureur. Leur sottise me
crevait de bonheur_.

Sous l'oeil des Barbares _parut en novembre 1887 et l'_ Homme libre,
_vers Paques, en 1889. Les maitres de la grande espece vivaient encore.
Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle.
J'avais vu, de mes yeux vu Hugo. Jour inoubliable, celui ou je causais
avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliotheque du Senat et
qu'un petit vieillard vigoureux--c'etait le Pere, c'etait l'Empereur,
c'etait Victor Hugo--nous rejoignit! Je mourrai sans avoir rien vu qui
m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais meriter que
l'Histoire acceptat ce groupe de quatre ages litteraires! Ainsi quand
j'etais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensee tout acilic
faisait recette aupres du public. On prenait la grossierete pour de la
force, l'obscenite pour de la passion et des tableaux en trompe-l'oeil
pour des pages "grouillantes de vie". Autant de raisons pour qu'un petit
livre d'analyse ne fut peint remarque. Et puis l'_Homme libre _etait peu
comprehensible._

_Croyez-vous donc que j'eusse voulu etre entendu de n'importe qui?
J'ecrivais pour mettre de l'ordre en moi-meme et pour me delivrer, car
on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume a la main. Mais le
premier venu allait-il pencher sa tete, par-dessus mon epaule, sur mon
papier?--"Fi, Monsieur! m'ecriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez
connaitre mes plus delicates complications_.

_Faites d'abord des etudes preliminaires ou plutot adressez-vous
ailleurs, car rien ne m'assure que vous soyez ne pour que nous causions
ensemble._"

_Cette disposition meprisante a ses inconvenients. J'ai cree un prejuge
contre mes livres. Pendant une dizaine d'annees, il y eut sur
l'_Egotisme _de M. Barres, sur le_ Moi _de M. Barres les plus sots
jugements, et il semblait presque impossible que je tes surmontasse. En
effet, il n'a fallu rien moins qu'une guerre civile_.

_Verdi repetait souvent_: "_Nous autres artistes, nous n'arrivons a la
celebrite que par la calomnie_." _Je ne suis ni celebre ni calomnie,
mais on a travesti mes theses. Quand j'eus bien ri de ces malentendus,
ils me donnerent de l'ennui. J'ai eu le degout d'entendre un ministre de
l'instruction publique amuser la Chambre avec des plaisanteries sur le_
Moi _de M. Barres. Ce probleme de l'individualisme qui passionne nos
deputes quand on le leur pose sous la forme concrete d'une marmite a
renversement (Vaillant) ne leur parut_ in abstracto _qu'un phenomene
de pretention litteraire. Jamais M. Charles Dupuy, qui a beaucoup de
bonhomie a la Sarcey, ne me parut mieux en verve. Je n'y reviens point
pour raviver l'ennui des discordes passees, mais pour marquer comment je
connus mon erreur. Cette apres-midi me montra clairement que pour agir
sur des intelligences la sincerite ne suffit pas_.

_J'ai peche contre ma pensee, par trop de scrupule. J'ai craint
d'introduire mon didactisme en supplement aux faits; je me suis abstenu
de me regler, de me mettre au point, j'ai voulu me produire tout nument.
Je voyais s'eveiller mes groupes de sensations, je les notais, je les
decrivais, j'acceptais ma spontaneite. J'oubliais qu'il s'agit de creer
un rapport entre l'auteur et le lecteur, et qu'ainsi le plus probe
philosophe doit se preoccuper de l'effet a produire. J'avais une
tendance a conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon ame,
car tout cela voulait intensement vivre; or il y a, dans ma conscience
un moqueur, qui surveille mes experiences les plus sinceres et qui rit
quand je patauge. Mes premiers livres ne dissimulent pas suffisamment
ce rire. Si Jouffroy, dans sa fameuse nuit, avait ete capable de ce
dedoublement, et s'il avait mele a son chant pathetique les railleries
de son surveillant interieur, il aurait deconcerte_.

_Mes aines, Anatole France et Jules Lemaitre, me comblaient; ils m'ont,
des la premiere minute, traite avec une grande generosite, mais ils
pretendaient que je fusse un ironiste. Ils ne voyaient pas que je
voulais prouver quelque chose et que l'ironie n'etait qu'un de mes
moyens. Ces grands navigateurs, n'ayant pas encore jete l'ancre,
n'admettaient pas que mes inquietudes differassent de leur curiosite.
Peut-etre M. Paul Desjardins resumait-il l'opinion moyenne des gens de
lettres autorises dans une phrase qui me troublait par un melange de
justesse et d'injustice. "Cet adolescent, disait le critique des_
Debats, _cet adolescent, si merveilleusement doue pour le style, a
trouve le moule de phrases le plus savoureux et le plus plaisant; par
malheur, il s'est egare dans son propre dandysme et il lui est arrive,
ce qui n'est pas rare, qu'il n'a plus su lui-meme si ce qu'il disait
etait serieux ou non. C'est un melange extraordinaire de sincerite naive
et d'ironie tres serree.... Il a voulu prendre le monde pour jouet et il
est lui-meme le jouet de sa cadence verbale. Il n'est pas du tout sur de
lui sous son air imperturbable_....[1]"

_Je l'ai dit ailleurs deja_[2], _je n allai point droit sur la verite
comme une fleche sur la cible. L'oiseau plane d'abord et s'oriente; les
arbres pour s'elever etagent leurs ramures; toute pensee procede par
etapes. Je vivais dans une crise perpetuelle; ma pensee etait, que dis-je!
elle est encore une chose vivante, la forme de mon ame. Qu'est-ce que mon
oeuvre? Ma personne toute vive emprisonnee. La cage en fer d'une des betes
du Jardin des Plantes_.

_A la date ou j'ecris cette preface, je viens d'entreprendre les_
Bastions de l'Est: _ils ne sont en moi qu'une vaste sensibilite. Qu'en
tirera ma raison? En 1890, au lendemain de l'_ Homme libre, _je sentais
mon abondance, je ne me possedais pas comme un etre intelligible et
cerne. C'est la regle de toute production artistique. L'on ne delibere
guere sur les ouvrages qu'on_ _ecrira; on se surprend a les avoir deja
vecus, quand on se demande si on les approuve. C'est par plenitude, par
necessite et de la maniere la plus irreflechie que se produisent les
germes qui, bien soignes, deviendront de grandes oeuvres droites.
Magnifique geste d'une mere qui prend son fils aux mains de
l'accoucheuse et le regarde. Elle l'a mis au monde et ne le connait
point._

_Mais pourquoi chercher tant de raisons a ce refus de me comprendre que
j'ai subi durant douze annees? C'est bien simple: nous ne conquerons
jamais ceux qui nous precedent dans la vie. En vain nous pretent-ils du
talent, nous ne pouvons pas les emouvoir. A vingt ans, une fois pour
toutes, ils se sont choisi leurs poetes et leurs philosophes. Un
ecrivain ne se cree un public serieux que parmi les gens de son age ou,
mieux encore, parmi ceux qui le suivent_.

_Les jeunes gens me dedommageaient. Ils se repetaient la derniere page
des_ Barbares: "_O mon maitre... je te supplie que par une supreme
tutelle, tu me choisisses le sentier ou s'accomplira ma destinee... Toi
seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince
des hommes." Ils distinguaient dans l'_ Homme libre _des forces
d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une
discipline. Ils s'interesserent passionnement a une recherche
qu'eux-memes eussent voulu entreprendre. Ce petit livre produisit dans
certains jeunes esprits une agitation singuliere. On m'a raconte qu'au
Conseil superieur de l'instruction publique, vers 1890, M. Greard
exprima le regret que je fusse avec Verlaine l'auteur le plus lu par nos
rhetoriciens et nos philosophes de Paris. A cet epoque on disputait s'il
fallait etre barresiste ou barresien. Charles Maurras tient pour
barresien. La _ Revue independante _avait publie de M. Camille Mauclair
une sorte de manifeste sur le barresisme. Un sage aurait, des ce debut,
discerne chez les tenants du "culte du Moi" des formations tres
diverses; mais nous avions en commun le plus bel elan de jeunesse.
Nous nous groupames tous, mistraliens, proudhoniens, jeunes juifs,
neo-catholiques et socialistes dans la fameuse_ Cocarde. _Du 1er septembre
1894 a mars 1895, ce journal fut un magnifique excitateur de
l'intelligence. Je n'ai jamais fini de rire quand je pense que cette
equipe bariolee travailla aux fondations du nationalisme, et non point
seulement du nationalisme politique mais d'un large classicisme
francais. Parfaitement, Fourniere, Henri Berenger, Camille Mauclair
etaient avec nous. Il y avait un malentendu. On le vit quand parurent_
les Deracines, _qui, peu avant une crise publique trop retentissante,
obligerent de choisir entre le point de vue intellectuel et le
traditionalisme_.

_En 1897, le desarroi des amis que l'_Homme libre _m'avait faits fut
extreme. Beaucoup de jeunes groupements m'envoyerent leur P.P.C. J'ai
garde une lettre privee, a la fois touchante et singuliere, de la_ Revue
blanche. _C'etait l'epoque heroique. Le fameux M. Herr, bibliothecaire
de l'Ecole normale, un Alsacien et un apotre (c'est vous dire deux fois
qu'il ne manque pas de vivacite), se chargea de formuler une
excommunication. Ce philosophe qui vaudrait davantage s'il etait un peu
plus d'Obernai me reprocha d'etre de Charmes. Il se glorifie d'etre le
fils des livres et me meprise d'etre le fils de mon petit pays. Je le
felicite tout au moins de poser ainsi le probleme. Oui, l'homme libre
venait de distinguer et d'accepter son determinisme_.

_Il y a, dans la preface du_ Disciple, _une page de grand effet. Bourget
s'adresse "aux jeunes gens de 1889" pour les inviter "a se mefier du
nihiliste struggleforlifer cynique et volontiers jovial" et du
"nihiliste delicat". "Celui-ci, dit-il, a toutes les aristocraties des
nerfs, toutes celle de l'esprit... c'est un epicurien intellectuel et
raffine.... Ce nihiliste delicat, comme il est effrayant a rencontrer et
comme il abonde! A vingt-cinq ans, il a fait le tour de toutes les
idees. Son esprit critique, precocement eveille, a compris les resultats
derniers des plus subtiles philosophies de cet age. Ne lui parle pas
d'impiete, de materialisme. Il sait que le mot_ matiere _n'a pas de sens
precis, et il est, d'autre part, trop intelligent pour ne pas admettre
que toutes les religions ont pu etre legitimes a leur heure. Seulement
il n'a jamais cru, il ne croira jamais a aucune, pas plus qu'il ne
croira jamais a quoi que ce soit, sinon au jeu de son esprit qu'il a
transforme en un outil de perversite elegante. Le bien et le mal, la
beaute et la laideur, les vices et les vertus lui paraissent des objets
de simple curiosite. L'ame humaine tout entiere est, pour lui, un
mecanisme savant et dont le demontage l'interesse comme un objet
d'experience. Pour lui, rien n'est vrai, rien n'est faux, rien n'est
moral, rien n'est immoral. C'est un egoiste subtil et raffine dont toute
l'ambition, comme l'a dit un remarquable analyste, Maurice Barres, dans
son beau roman de l'_Homme libre,--_ce chef-d'oeuvre d'ironie auquel il
manque seulement une conclusion,--consiste a "adorer son moi", a le
parer de sensations nouvelles."_

_Oui, l'_Homme libre _racontait une recherche sans donner de resultat,
mais, cette conclusion suspendue, les_ Deracines _la fournissent. Dans
les_ Deracines, _l'homme libre distingue et accepte son determinisme. Un
candidat au nihilisme poursuit son apprentissage, et, d'analyse en
analyse, il eprouve le neant du Moi, jusqu'a prendre le sens social. La
tradition retrouvee par l'analyse du moi, c'est la moralite que
renfermait l'_Homme libre, _que Bourget reclamait et qu'allait prouver
le roman de l'_ Energie nationale.

_Je ne permets qu'a des catholiques les diatribes contre l'egotisme. Si
vous n'etes pas un croyant, d'ou prenez-vous votres point de vue pour
fletrir l'individualisme? Au reste, d'une maniere generale, il serait
detestable que nous pussions contraindre des etres en formation_.
Souvent leurs maladies preparent leur sante. Ce fier et vif sentiment du
Moi que decrit_ Un Homme libre, _c'est un instant necessaire, dans la
serie des mouvements, par ou un jeune homme s'oriente pour recueillir et
puis transmettre les tresors de sa lignee_.

_Un moi qui ne subit pas, voila le heros de notre petit livre. Ne point
subir! C'est le salut, quand nous sommes presses par une societe
anarchique, ou la multitude des doctrines ne laisse plus aucune
discipline et quand, par-dessus nos frontieres, les flots puissants de
l'etranger viennent, sur les champs paternels, nous etourdir et nous
entrainer_. L'Homme libre _n'a point fourni aux jeunes gens une
connaissance nette de leur veritable tradition, mais il les pressait de
se degager et de retrouver leur filiation propre_.

_Si je ne subis pas, est-ce a dire que je n'acquiere point? J'eus mes
victoires et mes conquetes en Espagne et en Italie; nos defaites sur le
Rhin contribuerent a ma formation; c'est d'un Disraeli que j'ai recu
peut-etre ma vue principale, a savoir que, le jour ou les democrates
trahissent les interets et la veritable tradition du pays, il y a lieu
de poursuivre la transformation du parti aristocratique, pour lui
confier a la fois l'amelioration sociale et les grandes ambitions
nationales. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait
plus longue que celle de Marc-Aurele. Nous ne sommes point fermes a
l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes une plante qui choisit, et
transforme ses aliments_.

_J'ai marque ailleurs, comment un premier travail de mes idees n'est,
tout au fond, que d'avoir reconnu d'une maniere sensible que le moi
individuel etait supporte et nourri par la societe. Sur cette etape je
ne reviendrai pas, mais on veut elargir ici le raisonnement, et, d'une
evolution instinctive, faire une methode francaise._

       *       *       *       *       *

_A mon sens, on n'a pas dit grand'chose quand on a dit que
l'individualisme est mauvais. Le Francais est individualiste, voila un
fait. Et de quelque maniere qu'on le qualifie, ce fait subsiste. Toutes
les fortes critiques que nous accumulons contre la Declaration des
Droits de l'homme n'empechent point que ce catechisme de
l'individualisme a ete formule dans notre pays. Dans notre pays et non
ailleurs! Et ce phenomene (qu'aucun historien jusqu'a cette heure n'a
rendu comprehensible) marque en traits de jeu combien notre nation est
predisposee a l'individualisme. La juste horreur que nous inspire le
Robert Greslou de Bourget n'empeche point que quelques-unes des
precieuses qualites de nos jeunes gens viennent, comme leurs graves
defauts, de ce qu'ils sont des etres qui ne s'agregent point
naturellement en troupeau_.

_Si je ne m'abuse, l'_Homme libre, _complete par les_ Deracines, _est
utile aux jeunes Francais, en ce qu'il accorde avec le bien general des
dispositions certaines qui les eussent aisement jetes dans un nihilisme
funebre_.

_Je ne me suis jamais interrompu de plaider pour l'individu, alors meme
que je semblais le plus l'humilier. Une de mes theses favorites est de
reclamer que l'education ne soit pas departie aux enfants sans egard
pour leur individualite propre. Je voudrais qu'on respectat leur
preparation familiale et terrienne. J'ai denonce l'esprit de conquerant
et de millenaire d'un Bouteiller qui tombe sur les populations indigenes
comme un administrateur despotique double d'un apotre fanatique; j'ai
marque pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de
l'Universite, deracine les esprits. Si l'on veut bien y reflechir, ce ne
sera pas une petite chose qu'un traditionaliste soit demeure attentif
aux nuances de l'individu. Aussi bien je ne pouvais pas les negliger,
puisque je voulais decrire une certaine sensibilite francaise et surtout
agir sur des Francais. Mon merite est d'avoir tire de l'individualisme
meme ces grands principes de subordination que la plupart des etrangers
possedent instinctivement ou trouvent dans leur religion. Les jeunes
Francais croient en eux-memes; ils jugent de toutes choses par rapport a
leur personne. Ailleurs, il y a le loyalisme; chez nous, c'est
l'honneur, l'honneur du nom qui fait notre principal ressort. Mes
contemporains ne m'eussent pas ecoute si j'avais pris mon point de
depart ailleurs que du_ Moi.

_Au milieu d'un ocean et d'un sombre mystere de vagues qui me pressent,
je me tiens a ma conception historique, comme un naufrage a sa barque.
Je ne touche pas a l'enigme du commencement des choses, ni a la
douloureuse enigme de la fin de toutes choses. Je me cramponne a ma
courte solidite. Je me place dans une collectivite un peu plus longue
que mon individu; je m'invente une destination un peu plus raisonnable
que ma chetive carriere. A force d'humiliations, ma pensee, d'abord si
fiere d'etre libre, arrive a constater sa dependance de cette terre et
de ces morts qui, bien avant que je naquisse, l'ont commandee jusque
dans ses nuances_....

       *       *       *       *       *

_Tandis que je crois causer ici avec quelques milliers de fideles
lecteurs, il est possible qu'un etranger s'approche de notre cercle et
que, jetant les yeux sur cette preface, il s'etonne. En effet, pour tout
le monde, a vingt ans, la grande affaire c'est de vivre, mais bien peu
se preoccupent de trouver le fondement philosophique de leur activite.
Nos soucis ennuyent tout naturellement celui qui ne les partage pas.
La-dessus, je n'ai rien a repondre. D'autres personnes semblent craindre
que le gout de la reflexion ne denature et ne comprime la naivete de nos
impressions sensuelles ou proprement artistiques. Eh bien! l'art pour
nous, ce serait d'exciter, d'emouvoir l'etre profond par la justesse des
cadences, mais en meme temps de le persuader par la force de la
doctrine. Oui, l'art d'ecrire doit contenter ce double besoin de musique
et de geometrie que nous portons, a la francaise, dans une ame bien
faite.... Ah! mon Dieu! ce pauvre petit livre, qu'il est loin de
satisfaire a cette magnifique ambition! Il a du moins de la jeunesse, de
la fierte sans aucun theatral et ne retrecit pas le coeur_.

Juillet 1904.


[note 1: Les _Debats_ du 13 decembre 1890: _les Ironistes_, par Paul
Desjardins.]

[note 2: Voir a l'Appendice: _Une reponse a M. Doumic: Pas de veau
gras_.]

       *       *       *       *       *


DEDICACE

       *       *       *       *       *

  _A QUELQUES COLLEGIENS_

_DE PARIS ET DE LA PROVINCE_

     _J'OFFRE CE LIVRE_

_J'ecris pour les enfants et les tout jeunes gens. Si je contentais les
grandes personnes, j'en aurais de la vanite, mais il n'est guere utile
qu'elles me lisent. Elles ont fait d'elles-memes les experiences que je
vais noter, elles ont systematise leur vie, ou bien elles ne sont pas
nees pour m'entendre. Dans l'un et l'autre cas, cette lecture leur sera
superflue_.

_Les collegiens sont a peu pres les seuls etres qu'on puisse plaindre.
Encore la moitie d'entre eux sont-ils des petits goujats qui
empoisonnent la vie de leurs camarades. Nous autres adultes, nous nous
isolons, nous nous distrayons selon le systeme qui nous parait
convenable. Au college, ils sont soumis a une discipline qu'ils n'ont
pas choisie: cela est abominable. J'ai releve avec piete, depuis six a
sept ans, les noms des enfants qui se sont suicides. C'est une longue
liste que je n'ose pas publier. J'aurais aime dedier a leur memoire ce
petit livre, mais il m'a paru que j'irais contre leurs intentions, en
repandant leurs noms dans la vie._

_S'ils m'avaient lu, je crois qu'ils n'auraient pas pris une resolution
aussi extreme. Ces ames delicates et paresseuses etaient evidemment mal
renseignees. Elles crurent qu'il y a du serieux au monde. Elles
attachaient de l'importance a cinq ou six choses: en ayant eprouve du
desagrement, elles reculerent hors de la vie. L'essentiel est de se
convaincre qu'il n'y a que des manieres de voir, que chacune d'elles
contredit l'autre, et que nous pouvons, avec un peu d'habilete, les
avoir toutes sur un meme objet. Ainsi nous amoindrissons nos
mortifications a penser quelles sont causees par rien du tout, et nous
arrivons a souffrir tres peu_.

_Parce qu'il detaille ces principes et les illustre de petits exemples
empruntes a l'ordinaire de l'existence, mon livre, je crois, est appele
a rendre service_.

_Quelques amis que j'ai dans la politique m'ont affirme qu'aux siecles
derniers les esprits de notre race, je veux dire les esprits religieux,
se plaisaient deja a faire des proselytes. Ils enfermaient parfois les
esprits epais dans une chambre de fer chauffee au rouge. Le materialiste
en etait reduit a sauter precipitamment sur l'un et l'autre pied,
jusqu'a ce qu'il eut modifie sa conception de l'univers. C'est ainsi que
la Providence en agit encore aujourd'hui pour nous rendre idealistes.
Notre sentiment eleve du probleme de la vie est fait de notre inquietude
perpetuelle. Nous ne savons sur quel pied danser_.

_Dans cette disgrace je goute un plaisir reel. Chercher continuellement
la paix et le bonheur, avec la conviction qu'on ne les trouvera jamais,
c'est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa felicite dans
les experiences qu'on institue, et non dans les resultats qu'elles
semblent promettre. Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. Nous
echapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est
dans la disproportion entre l'objet qu'ils revaient et celui qu'ils
atteignent_.

_Jerome Paturot desirait un peu vivement une position sociale. C'est
d'une petite ame. Il eut ete plus heureux s'il avait suivi ma methode,
s'egayant de ses recherches et n'attachant jamais la moindre importance
aux buts qu'il poursuivait! Il eut de curieuses aventures: il n'y prit
pas de plaisir. C'est faute d'avoir possede ma philosophie. Je vais
parmi les hommes, le coeur defiant et la bouche degoutee; j'hesite
perpetuellement entre les reves de Paturot et ceux des mystiques: les
uns et les autres comme moi s'agitent, parce que l'ordinaire de la vie
ne peut les satisfaire. Mais j'ai souvent pense qu'entre tous, Ignace de
Loyola avait montre le plus de genie, et je le dis le prince des
psychologues, parce qu'il declare a la derniere ligne de ses_ Exercices
spirituels, _ou suite de mecaniques pour donner la paix a l'ame: "Et
maintenant le fidele n'a plus qu'a recommencer_."

_Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois a trouver le
bonheur, vous pensez l'avoir enfin conquis; c'est quand vous le desiriez
si fort que vous l'avez le plus approche; recommencez maintenant!
Faisons des reves chaque matin, et avec une extreme energie, mais
sachons qu'ils n aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est
tres facile avec le joli temperament que nous avons tous aujourd'hui._

_Cette methode, je l'ai exposee et justifiee, je crois, dans la fiction
qu'on va lire. Il m'aurait plu de la ramasser dans quelque symbole, de
l'accentuer dans vingt-cinq feuillets tres savants, tres obscurs et un
peu tristes; mais soucieux uniquement de rendre service aux collegiens
que j'aime, je m'en tiens a la forme la plus enfantine qu'on puisse
imaginer d'un journal_.


       *       *       *       *       *


UN HOMME LIBRE


       *       *       *       *       *


LIVRE PREMIER

EN ETAT DE GRACE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

LA JOURNEE DE JERSEY


Je suis alle a Jersey avec mon ami Simon. Je l'ai connu bebe, quand je
l'etais moi-meme, dans le sable de sa grand'mere, ou deja nous
batissions des chateaux. Mais nous ne fumes intimes qu'a notre majorite.
Je me rappelle le soir ou, place de l'Opera, vers neuf heures, tous deux
en frac de soiree, nous nous trouvames: je m'apercus, avec un frisson de
joie contenue, que nous avions en commun des prejuges, un vocabulaire et
des dedains.


Nous nous sommes inscrits a l'ecole de M. Boutmy, rue Saint-Guillaume.
Mais voyais-je Simon trois mois par annee? Il etait mondain a Londres et
a Paris, puis se refaisait a la campagne. Il passe pour excentrique,
parce qu'il a de l'imprevu dans ses determinations et des gestes
heurtes. C'est un garcon tres nerveux et systematique, d'aspect glacial.
"Merimee, me disait-il, est estimable a cause des gens qui le detestent,
mais bien haissable a cause de ceux qu'il satisfait."

Simon, qui ne tient pas a plaire, aime toutefois a paraitre, et cela
blesse generalement. Tres jeune, il etait faiseur; aujourd'hui encore,
il se met dans des embarras d'argent. C'est un travers bien profond,
puisque moi-meme, pour l'en confesser, je prends des precautions;
pourtant notre delice, le secret de notre liaison, est de nous analyser
avec minutie, et si nous tenons tres haut notre intelligence, nous
flattons peu notre caractere.

Sa depense et son souci de la bonne tenue le reduisent a de longs
sejours dans la propriete de sa famille sur la Loire. La cuisine y est
intelligente, ses parents l'affectionnent; mais, faute de femmes et de
secousses intellectuelles, il s'y ennuie par les chaudes apres-midi. Je
note pourtant qu'il me disait un jour: "J'adore la terre, les vastes
champs d'un seul tenant et dont je serais proprietaire; ecraser du talon
une motte en lancant un petit jet de salive, les deux mains a fond dans
les poches, voila une sensation saine et orgueilleuse."

L'observation me parut admirable, car je ne soupconnais guere cette
sorte de sensibilite. Voila huit ans que, _pour etre moi_, j'ai besoin
d'une societe exceptionnelle, d'exaltation continue et de mille petites
amertumes. Tout ce qui est facile, les rires, la bonne honorabilite, les
conversations oiseuses me font jaunir et bailler. Je suis entre dans le
monde du Palais, de la litterature et de la politique sans certitudes,
mais avec des emotions violentes, ayant lu Stendhal et tres clairvoyant
de naissance. Je puis dire, qu'en six mois, je fis un long chemin.
J'observais mal l'hygiene, je me degoutai, je partis; puis je revins,
ayant bu du quinquina et adorant Renan. Je dus encore m'absenter; les
larmoiements idealistes cederent aux petits faits de Sainte-Beuve. En
86, je pris du bromure; je ne pensais plus qu'a moi-meme. Dyspepsique,
un peu hypocondriaque, j'appris avec plaisir que Simon souffrait de
coliques nephretiques. De plus, il n'estime au monde que M. Cokson, qui
a trois yachts, et, dans les lettres, il n'admet que Chateaubriand au
congres de Verone: ce qui plait a mon degout universel. Enfin a Paris,
quand nous dejeunons ensemble, il a le courage de me dire vers les deux
heures: "Je vous quitte"; puis, s'il fume immoderement, du moins
blame-t-il les exces de tabac. Ces deux points m'agreent specialement,
car moi, je demeure sans defense contre des jeunes gens resolus qui
m'accaparent et m'imposent leur grossiere hygiene.

C'est dans quelques promenades de sante, coupees de fraiches patisseries
au rond-point de l'Etoile, que je touchai les pensees intimes de Simon,
et que je decouvris en lui cette sensibilite, peu poussee mais tres
complete, qui me ravit, bien qu'elle manque d'aprete.

Nous decidames de passer ensemble les mois d'ete a Jersey.

       *       *       *       *       *

Cette villegiature est meprisable: mauvais cigares, fadeur des paturages
suisses, mediocrites du bonheur.

Nous eumes la faiblesse d'emmener avec nous nos maitresses. Et leur
vulgarite nous donnait un malaise dans les petits wagons jersiais bondes
de gentilles misses.

A Paris, nos amies faisaient un appareillage tres distingue: belles
femmes, jolis teints; ici, rapidement engraissees, elles se
congestionnerent. Elles riaient avec bruit et marchaient sottement,
ayant les pieds meurtris. Dans notre monotone chalet, au bord de la
greve, le soir, elles protestaient avec une sorte de pitie contre nos
analyses et deductions, qu'elles declaraient des niaiseries (a cause que
nous avons l'habitude de remonter jusqu'a un principe evident) et
inconvenantes (parce que nous rivalisons de sincerite froide).

Ah! ces homards de digestion si lente, dont nous souffrimes, Simon et
moi, durant les longues apres-midi de soleil, en face de l'Ocean qui
fait mal aux yeux! Ah! ce the dont nous abusames par engouement!

       *       *       *       *       *

Un soir, au casino, nous rencontrames cinq camarades qui avaient bien
dine et qui riaient comme de grossiers enfants. Ils se rejouissaient a
citer le nom familial de tel commercant de la localite, et patoisaient a
la jersiaise. Ils inviterent le capitaine du batiment de
_Granville-Jersey_ a boire de l'alcool, puis ils parlerent de la
territoriale.

Ils furent cordiaux; nos femmes leur plurent; Simon n'ouvrit pas la
bouche. Moi, par urbanite, je tachais de rire a chaque fois qu'ils
riaient.

Avant de nous coucher, mon ami et moi, seuls sur le petit chemin, pres
de la plage ou se refletait l'immense fenetre brutalement eclairee de
notre salon, dans la vaste rumeur des flots noirs, nous goutames une
reelle satisfaction a epiloguer sur la vulgarite des gens, ou du moins
sur notre impuissance a les supporter.

"O _moi_, disions-nous l'un et l'autre, _Moi_, cher enfant que je cree
chaque jour, pardonne-nous ces frequentations miserables dont nous ne
savons t'epargner l'enervement."

       *       *       *       *       *

A dejeuner, le lendemain, Simon, qui est tres depensier, mais que les
gaspillages d'autrui desobligent, fit remarquer a son amie qu'elle
mangeait gloutonnement. Deja le meme defaut de tenue m'avait choque chez
ma maitresse, et je pris texte de l'occasion pour faire une courte
morale. Elles s'emporterent, et tous deux, par des clignements d'yeux,
nous nous signalions leur grossierete.

       *       *       *       *       *

Vers deux heures, tandis qu'elles allaient dans les magasins, une
voiture nous conduisit jusqu'a la baie de Saint-Ouen.

Nous eumes d'abord la sensation joyeuse de voir, pour la premiere fois,
cette plage etroite et furieuse, et nous nous assimes aupres de l'ecume
des lames brisees. Puis une tasse de the nous raffermit l'estomac. Nous
etions bien servis, par un temps tiede, sur la facade nette d'un hotel
tres neuf, parmi cinq ou six groupes elegants et moderes. Je surveillais
le visage de Simon; a la troisieme gorgee je vis sa gravite se detendre.
Moi-meme je me sentais dispos.

--N'est-ce pas, lui dis-je, la premiere minute agreable que nous
trouvons a Jersey? Il n'etait pourtant pas difficile de nous organiser
ainsi. Quoi en effet? un joli temps (c'est la saison), de l'inconnu (le
monde en est plein), une tasse de the qui encourage notre cerveau (1 fr.
50).

--Tu oublies, me dit-il, deux autres plaisirs: l'analyse que nous fimes,
hier soir, de notre ennui, et l'eclair de ce matin, a table, quand nous
nous sommes surpris a souffrir, l'un et l'autre, de l'impudeur de leurs
appetits.

--Arrete! m'ecriai-je, car j'entrevois une piste de pensee.

Et, riant de la joie d'avoir un theme a mediter, nous courumes nous
installer sur un rocher en face de l'Ocean sale. Au bout d'une heure,
nous avions abouti aux principes suivants, que je copiai le soir meme
avant de m'endormir:

       *       *       *       *       *

PREMIER PRINCIPE: _Nous ne sommes jamais si heureux que dans
l'exaltation._

DEUXIEME PRINCIPE: _Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation,
c'est de l'analyser._

La plus faible sensation atteint a nous fournir une joie considerable,
si nous en exposons le detail a quelqu'un qui nous comprend a demi-mot.
Et les emotions humiliantes elles-memes, ainsi transformees en matiere
de pensee, peuvent devenir voluptueuses.

CONSEQUENCE: _Il faut sentir le plus possible en analysant le plus
possible_.

Je remarque que, pour analyser avec conscience et avec joie mes
sensations, il me faut a l'ordinaire un compagnon.

       *       *       *       *       *

Je me rappelle les details et toute la physionomie de cette longue
seance que nous fimes, couches dans la brise purifiante et virile de
l'Ocean. Nos intelligences etaient lucides, tonifiees par le bel air,
soutenues par le the. J'ajouterai meme que Simon s'eloigna un instant
sous les roches fraiches, ce dont je le felicitai, en l'enviant, car la
nourriture et l'air des plages entravaient fort la regularite de nos
digestions, ou nous nous montrames toujours capricieux.

       *       *       *       *       *

Le meme soir, vers onze heures, reunis aupres de nos femmes dans le
petit salon de notre frele villa, je disais a Simon, avec la franchise
un peu choquante des heures de nuit:

--Je t'avouerai que souvent je songeai a entrer en religion pour avoir
une vie tracee et aucune responsabilite de moi sur moi. Enferme dans ma
cellule, resigne a l'irreparable, je cultiverais et pousserais au
paroxysme certains dons d'enthousiasme et d'amertume que je possede et
qui sont mes delices. Je fus detourne de ce cher projet par la necessite
d'etre extremement energique pour l'executer. Meme je me suis arrete de
souhaiter franchement cette vie, car j'ai soupconne qu'elle deviendrait
vite une habitude et remplie de mesquineries: rires de seminaristes,
contacts de compagnons que je n'aurais pas choisis et parmi lesquels je
serais la minorite.

Nos femmes, en m'entendant, se mirent a blasphemer, par esprit
d'opposition, et a se frapper le front, pour signifier que je
deraisonnais.

--C'est etrange, repondit Simon, que je ne t'aie pas connu ce gout
pendant des annees. Je pensais: il est aimable, actif, changeant, toutes
les vertus de Paris, mais il ne sent rien hors de cette ville. Moi,
c'est la campagne, des chiens, une pipe et les notions abondantes et
froides de Spencer a debrouiller pendant six mois.

--Erreur! lui dis-je, tu t'y ennuyais. Nous avons l'un et l'autre vetu
un personnage. J'affectai en tous lieux, d'etre pareil aux autres, et je
ne m'interrompis jamais de les dedaigner secretement. Ce me fut toujours
une torture d'avoir la physionomie mobile et les yeux expressifs. Si tu
me vis, sous l'oeil des barbares, me preter a vingt groupes bruyants et
divers, c'etait pour qu'on me laissat le repit de me construire une
vision personnelle de l'univers, quelque reve a ma taille, ou me
refugier, moi, homme libre.

Ainsi revenions-nous a nos principes de l'apres-midi, et a convenir que
nous avons ete crees pour analyser nos sensations, et pour en ressentir
le plus grand nombre possible qui soient exaltees et subtiles. J'entrai
dans la vie avec ce double besoin. Notre vertu la moins contestable,
c'est d'etre clairvoyants, et nous sommes en meme temps ardents avec
delire. Chez nous, l'apaisement n'est que debilite; il a toute la
tristesse du malade qui tourne la tete contre le mur.

Nous possedons la un don bien rare de noter les modifications de notre
moi, avant que les frissons se soient effaces sur notre epiderme. Quand
on a l'honneur d'etre, a un pareil degre, passionne et reflechi, il faut
soigner en soi une particularite aussi piquante. Raffinons soigneusement
de sensibilite et d'analyse. La besogne sera aisee, car nos besoins, a
mesure que nous les satisfaisons, croissent en exigences et en
delicatesses, et seule, cette methode saura nous faire toucher le
bonheur.

C'est ainsi que Simon et moi, par emballement, par oisivete, nous
decidames de tenter l'experience.

Courons a la solitude! Soyons des nouveau-nes! Depouilles de nos
attitudes, oublieux de nos vanites et de tout ce qui n'est pas notre
ame, veritables liberes, nous creerons une atmosphere neuve, ou nous
embellir par de sagaces experimentations.

       *       *       *       *       *

Des lors, nous vecumes dans le lendemain; et chacune de nos reflexions
accroissait notre enivrement. "Desormais nous aurons un coeur ardent et
satisfait", nous affirmions-nous l'un a l'autre sur la plage, car nous
avions sagement decide de proceder par affirmation. "Cette sole est tres
fraiche...; votre maitresse, delicieuse..." me disait jadis un compagnon
d'ailleurs mediocre, et grace a son ton peremptoire la sauce passait
legere, je jouissais des biens de la vie.

       *       *       *       *       *

Dans la liste qu'une agence nous fit tenir, nous choisimes, pour la
louer, une maison de maitre, avec vaste jardin plante en bois et en
vignes, sise dans un canton delaisse, a cinq kilometres de la voie
ferree, sur les confins des departements de Meurthe-et-Moselle et des
Vosges. Originaires nous-memes de ces pays, nous comptions n'y etre
distraits ni par le ciel, ni par les plaisirs, ni par les moeurs. Puis
nous n'y connaissions personne, dont la gentillesse put nous detourner
de notre genereux egotisme.

C'est alors que, corrects une supreme fois envers nos tristes amies, qui
furent tour a tour ironiques et emues, nous passames a Paris liquider
nos appartements et notre situation sociale. Nous sortimes de la grande
ville avec la joie un peu nerveuse du portefaix qui vient de delivrer
ses epaules d'une charge tres lourde. Nous nous etions debarrasses du
siecle.

Dans le train qui nous emporta vers notre retraite de Saint-Germain, par
Bayon (Meurthe-et-Moselle), nous meditions le chapitre xx du livre Ier
de l'_Imitation,_ qui traite "De l'amour de la solitude et du silence".
Et pour nous delasser de la prodigieuse sensibilite de ce vieux moine,
nous etablissions notre budget (14.000 francs de rente). Malgre que
l'odeur de la houille et les visages des voyageurs, toujours, me
bouleversent l'estomac, l'avenir me paraissait desirable.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE II

MEDITATION SUR LA JOURNEE DE JERSEY


Cette journee de Jersey fut puerile en plus d'un instant, et pas tres
nette pour moi-meme. Comment accommoder cette haine mystique du monde et
cet amour de l'agitation qui me possedent egalement! C'est a Jersey
pourtant, nerveux qui chicanions au bord de l'Ocean, que j'approchai le
plus d'un etat heroique. Je tendais a me degager de moi-meme. L'amour de
Dieu soulevait ma poitrine.

Je dis Dieu, car de l'eclosion confuse qui se fit alors en mon
imagination, rien n'approche autant que l'ardeur d'une jeune femme,
chercheuse et comblee, lasse du monde qu'elle ne saurait quitter et qui,
devote, s'agenouille en vous invoquant, Marie Vierge et Christ Dieu! Ces
creatures-la, puisqu'elles nous troublent, ne sont pas parfaites, mais
la civilisation ne produit rien de plus interessant. Les vieux mots qui
leur sont familiers embelliront notre malaise, dont ils donnent en meme
temps une figure assez exacte.

Helas! les contrarietes d'ou sortit mon _etat de grace_, je vois trop
nettement leur mediocrite pour que mon reve de Jersey n'ait tres vite
perdu a mes yeux ce caractere religieux que lui conservent mes vocables.
Jamais rien ne survint en mon ame qui ne fut embarrasse de mesquineries.
Amertume contre ce qui est, curiosite degoutee de ce que j'ignore, voila
peut-etre les tiges fletries de mes plus belles exaltations!

       *       *       *       *       *

Avant cette journee decisive, deja la grace m'avait visite. J'avais deja
entrevu mon Dieu interieur, mais aussitot son emouvante image
s'emplissait d'ombre. Ces flirts avec le divin me ternissaient le
siecle, sans qu'ils modifiassent serieusement mon ignominie. C'est par
le dedain qu'enfin j'atteignis a l'amour. Certes, je comprenais que seul
le degout preventif a l'egard de la vie nous garantit de toute
deception, et que se livrer aux choses qui meurent est toujours une
diminution; mais il fallut la revelation de Jersey, pour que je prisse
le courage de me conformer a ces verites soupconnees, et de conquerir
par la culture de mes inquietudes l'embellissement de l'univers. C'est
en m'aimant infiniment, c'est en m'embrassant, que j'embrasserai les
choses et les redresserai selon mon reve.

Oui, deja j'avais ete traverse de ce delire d'animer toutes les minutes
de ma vie. Sur les petits carnets ou je note les pointes de mes
sensations pour la curiosite de les eprouver a nouveau, quand le temps
les aura emoussees, je retrouve une matinee de juillet que, malade,
vraiment epuise, tant mon corps etait rompu et mon esprit lucide
d'insomnie, je m'etais fait conduire a la bibliotheque de Nancy, pour
lire les _Exercices spirituels_ d'Ignace de Loyola. Livre de secheresse,
mais infiniment fecond, dont la mecanique fut toujours pour moi la plus
troublante des lectures; livre de dilettante et de fanatique. Il dilate
mon scepticisme et mon mepris; il demonte tout ce qu'on respecte, en
meme temps qu'il reconforte mon desir d'enthousiasme; il saurait me
faire homme libre, tout-puissant sur moi-meme.

Alors que j'etais ainsi mordu par ce cher engrenage, des militaires
passerent sur les dix heures, revenant de la promenade matinale, avec de
la poussiere, des trompettes retentissantes et des gamins admirateurs.
Et nous, ceux de la bibliotheque, un pretre, un petit vieux, trois
etudiants, nous nous penchames des fenetres de notre palais sur ces
hommes actifs. Et l'orgueil chantait dans ma tete: "Tu es un soldat, toi
aussi; tu es mille soldats, toute une armee. Que leurs trompettes levees
vers le ciel sonnent un hallali! Tiens en main toutes les forces que tu
as, afin que tu puisses, par des commandements rapides, prendre soudain
toutes les figures en face des circonstances." Et, fremissant jusqu'a
serrer les poings du desir de dominer la vie, je me replongeai dans
l'etude des moyens pour posseder les ressorts de mon ame comme un
capitaine possede sa compagnie. --Quelque jour, un statisticien dressera
la theorie des emotions, afin que l'homme a volonte les cree toutes en
lui et toutes en un meme moment.

Et puis ce fut la vie, car il fallut agir; et je me rappelle cette
douloureuse matinee ou je vis un de ma race, mais ayant toujours resiste
a l'appetit de se detruire, qui me disait dans un acces d'orgueil: "Ma
tete est une merveilleuse machine a pensees et a phrases; jamais elle ne
s'arrete de produire avec aisance des mots savoureux, des images
precises et des idees imperieuses; c'est mon royaume, un empire que je
gouverne." Et moi, tandis qu'il marchait dans l'appartement, j'etais
assombri et congele par le bromure, au point que je n'avais pas la force
de lui repondre, et je me raidissais, avec un effort trop visible, pour
sourire et pour paraitre alerte. Et je revins a midi, seul, par la
longue rue Richelieu (une de ces rues etroites qui me donnent un
malaise), plus accable et plus inconscient, mais convaincu, au fond de
mon decouragement, que le paradis c'est d'etre clairvoyant et fievreux.


       *       *       *       *       *

Je m'ecarte parmi ces souvenirs. C'est que j'y apprends a connaitre mon
temperamment, ses hauts et ses bas. Voila les soucis, les nuances ou je
reviens, sitot que j'ai quelques loisirs. Je veux accueillir tous les
frissons de l'univers; je m'amuserai de tous mes nerfs. Ces anecdotes
qui vous paraissent peu de chose, je les ai choisies scrupuleusement
dans le petit bagage d'emotions qui est tout mon moi. A certains jours,
elles m'interessent beaucoup plus que la nomenclature des empires qui
s'effondrent. Elles me sont Helene, Cleopatre, la Juliette sur son
balcon et Mlle de Lespinasse, pour qui jamais ne se lasse la tendre
curiosite des jeunes gens.

Belle paix froide de Saint-Germain! C'est la que mon coeur echauffe sans
treve retrouvera et s'assurera la possession de ces frissons obscurs
qui, parfois, m'ont traverse pour m'indiquer ce que je devais etre! Ma
faiblesse jusqu'a cette heure n'a pu forcer a se realiser cet esprit
mysterieux qui se dissimule en moi. Mais je le saisirai, et je
departirai sa beaute a l'univers, qui me fut jusqu'alors mediocre comme
mon ame.

--Mais, dira-t-on, Simon, qu'interessent la vie (amour des forets et du
confort) et la precision scientifique (philosophie anglaise), comment
s'associait-il a vos aspirations?

Je pense qu'etant fort nerveux et comprehensif, il vibrait avec mes
energies quelles qu'elles fussent. Puis il baillait de sa vie sans
argent ni ambition....

Mais pourquoi m'inquieterais-je d'expliquer cette ame qui n'est pas la
mienne? Il suffit que je vous le fasse voir, aux instants ou, me
comparant a lui, vous y gagnerez de me mieux connaitre.


       *       *       *       *       *


LIVRE DEUXIEME

L'EGLISE MILITANTE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE III

INSTALLATION


Le lendemain de notre arrivee, vers les neuf heures, quand le paysage,
dans la franchise de son reveil, n'a pas encore vetu la splendeur du
midi ou ces mollesses du couchant qui troublent l'observateur, nous
etudiames la propriete, et sa saine banalite nous agrea.

Batie sur un vieux monastere dont les ruines l'enclosent et
l'ennoblissent, elle occupe le sommet et les pentes pelees d'une cote
volcanique. Et cette legende de volcan, dans nos promenades du soir,
nous invitait a des reveries geologiques, toujours teintees de
melancolie pour de jeunes esprits plus riches d'imagination que de
science. Nos fenetres dominaient une vaste cuvette de terres labourees,
sans eau, et dont la courbe solennelle menait jusqu'a l'horizon des
fenetres silencieuses. Dans la transparence du soleil couchant, parfois,
les Vosges minuscules et tristes apparaissaient tassees dans le
lointain. Sur un autre ballon tres proche, le village deployait sa rue
morne; et l'eglise au milieu des tombes dominait le pays.

Cette mise en scene, si completement privee de jeunesse, devait mieux
servir nos severes analyses que n'eussent fait les somptuosites
energiques de la grande nature, la mollesse bellatre du littoral
mediterraneen, ou meme ces plaines d'etangs et de roseaux dont j'ai tant
aime la resignation grelottante. Les vieilles choses qui n'ont ni
gloire, ni douceur, par leur seul aspect, savent mettre toutes nos
pensees a leur place.

       *       *       *       *       *

_Installation materielle_

En une semaine nous fumes organises.

Un gars du village, ancien ordonnance d'un capitaine, suffit a notre
service.

Quand il s'agit de choisir les chambres de sommeil et de meditation,
Simon, que je crois un peu apoplectique, voulut avoir de grands espaces
sous les yeux. Pour moi, uniquement curieux de surveiller mes
sensations, et qui desire m'anemier, tant j'ai le gout des frissons
delicats, je considerai qu'une branche d'arbre tres maigre, frolant ma
fenetre et que je connaitrais, me suffirait.

La salle a manger nous parut parfaite, des qu'un excellent poele y fut
installe. Dans la bibliotheque ou nous agitames des problemes par les
nuits d'hiver, on mit un grand bureau double ou nous nous faisions
vis-a-vis, avec chacun notre lampe et notre fauteuil Voltaire, pour
faire nos recherches ou rediger, puis, au coin de la cheminee, deux
ganaches pour la metaphysique des problemes.

La piece voisine etait tapissee de livres, meles et contradictoires
comme toutes ces fievres dont la bigarrure fait mon ame. Seul Balzac en
fui exclu, car ce passionne met en valeur les luttes et l'amertume de la
vie sociale; et, malgre tout, romanesques et de fort appetit, nous
trouverions dans son oeuvre, a certains jours, la nostalgie de ce que
nous avons renonce.

Je m'opposai avec la meme energie a ce qu'aucune chaise penetrat dans la
maison: ces petits meubles ne peuvent qu'incliner aux basses conceptions
l'honnete homme qu'ils fatiguent. Je ne crois pas qu'un penseur ait
jamais rien combine d'estimable hors d'un fauteuil.

Tous nos murs furent blanchis a la chaux. J'aime le mutisme des grands
panneaux nus; et mon ame, racontee sur les murs par le detail des
bibelots, me deviendrait insupportable. Une idee que j'ai exprimee,
desormais, n'aura plus mes intimes tendresses. C'est par une incessante
hypocrisie, par des manques frequents de sincerite dons la conversation,
que j'arrive a posseder encore en moi un petit groupe de sentiments qui
m'interessent. Peut-etre qu'ayant tout avoue dans ces pages, il me
faudra tenter une evolution de mon ame, pour que je prenne encore du
gout a moi-meme.

Nous fimes des visites aux notables et quelques aumones aux indigents.
Et pour acquerir la consideration, chose si necessaire, nous repandimes
le bruit que, freres de lits differents, nous etions nes d'un officier
superieur en retraite.

Enfin, sur l'initiative de Simon, nous causames des femmes. La femme,
qui, a toutes les epoques, eut la vertu facheuse de rendre bavards les
imbeciles, renferme de bons elements qu'un delicat parfois utilise pour
se faire a soi-meme une belle illusion. Toutefois, elle fait un
divertissement qui peut nuire a notre concentration et compromettre les
experiences que nous voulons tenter. Simon, ayant reflechi, ajouta:

--Le malheur! c'est que nous avons perdu l'habitude de la chastete!

--Avec son tact de femme, Catherine de Sienne, lui dis-je, a tres bien
vu, comme nous, que tous nos sens, notre vue, notre ouie et le reste
s'unissent en quelque sorte avec les objets, de sorte que, si les objets
ne sont pas purs, la virginite de nos sens se gate. Mais les objets sont
ce que nous les faisons. Or, puisqu'il n'est pas dans notre programme de
nous edifier une grande passion, ne voyons dans la femme rien de
troublant ni de mysterieux; depouillons-la de tout ce lyrisme que nous
jetons comme de longs voiles sur nos troubles: qu'elle soit pour nous
vraiment nature. Cette combinaison nous laissera tout le calme de la
chastete.

Simon voulut bien m'approuver.

C'est pourquoi nous sommes alles a la messe. Et entre les jeunes
personnes, nous avons distingue une fille pour sa fraiche sante et pour
son impersonnalite. Ses gestes lents et son regard incolore, quoique
malicieux, sont bien de ce pays et de cette race qui ne peut en rien
nous distraire du developpement de notre etre. Nous fimes donc un
arrangement avec la famille de cette jeune fille, et nous en eumes de la
satisfaction.

       *       *       *       *       *

Au soir de cette premiere semaine, dans notre cadre d'une simplicite de
bon gout, assis et souriant en face du paysage severe que desolent la
brume et le silence, nous resolumes de couper tout fil avec le monde et
de bruler les lettres qui nous arriveraient.

       *       *       *       *       *

_Installation spirituelle_

Je fus flatte de trouver un cloitre dans les coins delabres de notre
propriete.

Pendant que le soir tombait sur l'Italie, promeneur attriste de
souvenirs desagreables et de desirs, parfois j'ai desire achever ma vie
sous les cloitres ou ma curiosite s'etait satisfaite un jour. Ce me
serait un pis aller delicieux de veiller sous les lourds arceaux de
Saint-Trophime a Arles, d'ou, certain jour, je descendis dans l'eglise
lugubre pour me mepriser, pour aimer la mort (qui triomphera d'une
beaute dont je souffre), et pour glorifier le _Moi_ qu'avec plus
d'energie je saurais etre.

Notre cloitre, qui date de la fin du treizieme siecle, n'abritait plus
que des volailles quand nous le fimes approprier, pour l'amour du
christianisme dont les allures sentimentales et la discipline satisfont
notre veine d'ascetisme et d'enervement. Il est bas, triste et couvert
de tuiles moussues. Une jolie suite d'arceaux trilobes l'entourent, sous
chacun desquels avait ete sculpte un petit bas-relief. Quoique le temps
les eut degrades, je voulus y distinguer la reine de Saba en face du roi
Salomon. Une ceinture de cuir serre la taille de la reine; sa robe
entr'ouverte sur sa gorge laisse deviner une ligne de chair, et cela me
parut troublant dans une si vieille chose. Elle appuie contre sa ligure
les plis de sa pelerine, et je me desolai frequemment avec elle, pensant
avec complaisance qu'elle ne fut pas plus fausse ni coquette avec ce
roi, que je ne le suis envers moi-meme, quand je donne a ma vie une
regle monacale.

C'est la qu'au matin nous descendions, tandis qu'on preparait nos
chambres; et ce m'etait un plaisir parfait d'y saluer Simon, d'un geste
poli, sans plus, car nous pratiquions la regle du silence jusqu'au repas
du soir pris en commun.

L'apres-midi, ou je n'ai jamais pu m'appliquer, tant il est difficile de
tromper la mechancete des digestions, c'etait apres le dejeuner, une
fumerie (en plein air, quand il n'y a pas de vent),--une promenade
jusqu'a deux heures,--une partie de volant dans le cloitre, comme
faisaient, pour se delasser, Jansenius et M. de Saint-Cyran,--du repos
dans un fauteuil balance, puis un nouveau cigare,--une meditation a
l'eglise, suivie d'une petite promenade,--a quatre heures, la rentree en
cellule. (On notera que Simon, en depit d'une legere tendance a
l'apoplexie, faisait la sieste jusqu'a deux heures).

Et cette grande variete de mouvement dans un si bref espace de temps
nous portait, sans trop d'ennui, a travers les heures ecrasantes du
milieu du jour.

A sept heures, diner en commun; et fort avant dans la nuit, nous
analysions nos sensations de la journee.

       *       *       *       *       *

C'est dans l'une de ces conferences du soir que j'appelai l'attention de
Simon sur la necessite de nous enfermer, comme dans un corset, dans une
regle plus etroite encore, dans un systeme qui maintiendrait et
fortifierait notre volonte.

--Il ne suffit pas, lui disais-je, de fixer les heures ou nous
mediterons; il faut fournir notre cerveau d'images convenables. J'ai un
sentiment d'inutilite, aucun ressort. Je crains demain; saurai-je le
vivifier? L'energie fuit de moi comme trois gouttes d'essence sur la
main.

Pour qu'il comprit cette anemie de mon ame, je lui rappelai un cafe qui
nous etait familier.--Que de fois je suis sorti de la vers les dix
heures du soir, degoute de fumer et avec des gens qui disaient des
niaiseries! Les feuilles des arbres etaient legerement eclairees en
dessous par le gaz; la pluie luisait sur les trottoirs. Nous n'avions
pas de but; j'etais mecontent de moi, amoindri devant les autres, et je
n'avais pas l'energie de rompre la.

Simon connaissait la sensation que je voulais dire, et il m'en donna des
exemples personnels.

--Par contre, lui dis-je, des niaiseries me firent des soirs sublimes.
Une nuit, pres de m'endormir, je fus frappe par cette idee, qui vous
paraitra fort ordinaire, que le Don, fleuve de Russie, etait l'antique
Tanais des legendes classiques. Et cette notion prit en moi un telle
intensite, une beaute si mysterieuse qui je dus, ayant allume, chercher
dans la bibliotheque une carte ou je suivis ce fleuve des sa sortie du
lac, tout au travers du pays de Cosaques. Grandi par tant de siecles
interposes, Orphee m'apparut _errant a travers les glaces
hyperboreennes, sur les rives neigeuses du Tanais, dans les plaines du
Riphe que couvrent d'eternels frimas, pleurant Eurydice et les faveurs
inutiles de Pluton_. Cet esprit delicat fut sacrifie par les femmes
toujours ivres et cruelles. On s'etonnera que je m'emeuve d'un incident
si frequent. Il est vrai, pour l'ordinaire, ce mythe ne me trouble
guere; mais ce soir-la, mille sens admirables s'en levaient, si presses
que je ne pouvais les saisir. Et ce desolations lointaines, evoquees
sans autres details, m'emplissaient d'indicible ivresse. Ainsi s'acheve
dans l'enthousiasme une journee de secheresse, de la plus fade banalite.
Qu'ils sont beaux les nerfs de l'homme! A genoux, prions les apparences
qu'elles se refletent dans nos ames, pour y eveiller leurs types.

Les plus petits details, a certains jours, retentissent infiniment en
moi. Ces sensibilites trop rares ne sont pas l'effet du hasard. Chercher
pour les appliquer les lois de l'enthousiasme, c'est le reve entrevu
dans notre cottage de Jersey.

       *       *       *       *       *

_Priere-programme_

Combien je serais une machine admirable si je savais mon secret!

Nous n'avons chaque jour qu'une certaine somme de force nerveuse a
depenser: nous profiterons des moments de lucidite de nos organes, et
nous ne forcerons jamais notre machine, quand son etat de remission
invite au repos.

Peut-etre meme surprendrons-nous ces regles fixes des mouvements de
notre sang qui amenent ou ecartent les periodes ou notre sensibilite est
a vif. Cabanis pense que par l'observation on arriverait a changer, a
diriger ces mouvements quand l'ordre n'en serait pas conforme a nos
besoins. Par des hardiesses d'hygieniste ou de pharmacien, nous
pourrions nous mettre en situation de fournir tres rapidement les etats
les plus rares de l'ame humaine.

Enfin, si nous savions varier avec minutie les circonstances ou nous
placons nos facultes, nous verrions aussitot nos desirs (qui ne sont que
les besoins de nos facultes) changer au point que notre ame en paraitra
transformee. Et pour nous creer ces milieux, il ne s'agit pas d'user de
raisonnements, mais d'une methode mecanique; nous nous envelopperons
d'images appropriees et d'un effet puissant, nous les interposerons
entre notre ame et le monde exterieur si nefaste. Bientot, surs de notre
procede, nous pousserons avec clairvoyance nos emotions d'exces en
exces; nous connaitrons toutes les convictions, toutes les passions et
jusqu'aux plus hautes exaltations qu'il soit donne d'aborder a l'esprit
humain, dont nous sommes, des aujourd'hui, une des plus elegantes
reductions que je sache.

       *       *       *       *       *

Les ordres religieux ont cree une hygiene de l'ame qui se propose
d'aimer parfaitement Dieu; une hygiene analogue nous avancera dans
l'adoration du _Moi_. C'est ici, a Saint-Germain, un institut pour le
developpement et la possession de toutes nos facultes de sentir; c'est
ici un laboratoire de l'enthousiasme. Et non moins energiquement que
firent les grands saints du christianisme, proscrivons le peche, le
peche qui est la tiedeur, le gris, le manque de fievre, le peche,
c'est-a-dire tout ce qui contrarie l'amour.

L'homme ideal resumerait en soi l'univers; c'est un programme d'amour
que je veux realiser. Je convoque tous les violents mouvements dont
peuvent etre enerves les hommes; je paraitrai devant moi-meme comme la
somme sans cesse croissante des sensations. Afin que je sois distrait de
ma sterilite et flatte dans mon orgueil, nulle fievre ne me demeurera
inconnue, et nulle ne me fixera.

C'est alors, Simon, que, nous tenant en main comme un partisan tient son
cheval et son fusil, nous dirons avec orgueil: "Je suis un homme libre."


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IV

EXAMENS DE CONSCIENCE


J'ai ferme la porte de ma cellule, et mon coeur, encore trouble des
nausees que lui donnait le siecle, cherche avec agitation....

Connaitre l'esprit de l'univers, entasser l'emotion de tant de sciences,
etre secoue par ce qu'il y a d'immortel dans les choses, cette passion
m'enfievre, tandis que sonnent les heures de nuit... Je me couchai avec
le desespoir de couper mon ardeur; je me suis leve ce matin avec un
bourdonnement de joie dans le cerveau, parce que je vois des jours de
tranquillite etendus devant moi. Ma poitrine, mes sens sont largement
ouverts a celui que j'aime: a l'Enthousiasme.

Il ne s'agit pas qu'ayant accumule des notions, je devienne pareil a un
dictionnaire; mon bonheur sera de me contempler agite de tous les
frissons, et d'en etre insatiable. Seule felicite digne de moi, ces
instants ou j'adore un Dieu, que grace a ma clairvoyance croissante, je
perfectionne chaque jour!

       *       *       *       *       *

Pour ne pas succomber sous l'ame universelle que nous allons essayer de
degager en nous, commencons par connaitre les forces et les faiblesses
de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que
nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience
nette de l'emotion percue, et pour pouvoir la faire apparaitre a
volonte.

Tel fut l'objet de nos conferences d'octobre.

       *       *       *       *       *

_Examen physique_

Nous inspectames d'abord nos organes: de leur disposition resulte notre
force et notre clairvoyance.

       *       *       *       *       *

Un medecin competent que nous fimes venir de la ville nous mit tout nus
et nous examina. Ce praticien, soigneusement, de l'oreille et des doigts
reunis, nous auscultait, tandis que nous comptions d'une voix forte
jusqu'a trente; ainsi l'avait-il ordonne.

--Vous etes delicats, mais sains.

Telle fut son opinion, qui nous plut. Nous serions impressionnes par une
difformite aussi peniblement que par un manque de tenue. C'est encore du
lyrisme que d'etre boiteux ou manchot; il y a du panache dans une bosse.
Toute affectation nous choque. "Avoir la pituite ou une gibbosite!
disait Simon, mais j'aimerais autant qu'on me trouvat le tour d'esprit
de Victor Hugo." Simon a bien du gout de repugner aux etres excessifs;
ces monstres ne peuvent juger sainement la vie ni les passions. Un
esprit agile dans un corps simplifie, tel est notre reve pour assister a
la vie.

       *       *       *       *       *

Tandis qu'il se rhabillait, Simon se rappela avoir bu diverses
pharmacies et qu'il manqua d'esprit de suite. Pour moi, ayant debute
dans l'existence par l'huile de foie de morue, j'alternai vigoureusement
les fers et les quinquinas; mais toujours me repugna le grand air qui
seul m'eut tonifie sans m'echauffer.

       *       *       *       *       *

Maigres l'un et l'autre, mais lui plus musculeux, nous naquimes dans des
familles nerveuses, la sienne apoplectique du cote des hommes et bizarre
par les femmes. Ses sensations se poussent avec une violente vivacite
dans des sens divers. Ses mouvements sont brusques, et preteraient
parfois au ridicule sans sa parfaite education. Il est bilieux.

--A la campagne, me dit-il, fumant ma pipe en plein air, fouaillant mes
chiens et criant apres eux, des les six heures du matin, je jouis, je
respire a l'aise.

Cabanis observe, en effet, que l'abondance de bile met une chaleur acre
dans tous le corps, en sorte que le bilieux trouve le bien-etre
seulement dans de grands mouvements qui emploient toutes ses forces. Ce
medecin philosophe ajoute que, chez les hommes de ce temperament,
l'_activite du coeur_ est excessive et exigeante.

--J'entends bien, me repond en souriant Simon; mes journees ne sont
heureuses qu'en province, mes nuits ne sont agreables qu'a Paris....
Cette ville toutefois diminue ma force musculaire. Des occupations
sedentaires, l'exercice exclusif des organes internes entrainent des
desordres hypocondriaques et nerveux. Oh! la facheuse contraction de mon
systeme epigastrique! Ma circulation s'alanguit jusqu'a faire hesiter ma
vie. Je perds cette conscience de ma force que donnent toujours une
chaleur active et un mouvement regulier du cerveau, et qui est si
necessaire pour venir a bout des obstacles de la vie active. C'est ainsi
que tu me vis indifferent aux ambitions, que tu poursuivais tout au
moins par saccade.

--Eh! lui dis-je, crois-tu que je ne les ai pas connues, au milieu de
mes plus belles energies, ces hesitations et ces reserves! Toi, Simon,
bilio-nerveux, tu meles une incertitude apre a cette multiple energie
cerebrale qui nait de ton etat nerveux. Cette complexite est le point
extreme ou tu atteins sous l'action de Paris, mais elle fut ma premiere
etape. Je suis ne tel que cette ville te fait. Chez moi, d'une activite
musculaire toujours nulle, le systeme cerebral et nerveux a tout
accapare. Dans ce defaut d'equilibre, les organes inegalement vivifies
se sont alteres, la sensibilite alla se denaturant. C'est l'estomac qui
partit le premier. J'offre un phenomene bien connu des philosophes de la
medecine et des directeurs de conscience: je passe par des alternatives
incessantes de langueur et d'exaltation. C'est ainsi que je fus pousse a
cette serie d'experiences, ou je veux me creer une exaltation continue
et proscrire a jamais les abattements. Dans ma defaillance que rend
extreme l'impuissance de mes muscles, parfois une excitation passagere
me traverse; en ces instants, je sens d'une maniere heureuse et vive; la
multiplicite et la promptitude de mes idees sont incomparables: elles
m'enchantent et me tourmentent. Ah! que ne puis-je les fixer a jamais!
Si a l'aube, elles se retirent, me laissant dans l'accablement, c'est
que je n'ai pas su les canaliser; si, au soir, je les attends en vain,
c'est que je n'ai pas surpris le secret de les evoquer... Je te marque
la quelle sera notre tache de Saint-Germain.

Nous sommes l'un et l'autre des melancoliques. Mais faut-il nous en
plaindre? Admirable complication qu'a notee le savant! Les appetits du
melancolique prennent plutot le caractere de la passion que celui du
besoin. Nous anoblissons si bien chacun de nos besoins que le but
devient secondaire; c'est dans notre appetit meme que nous nous
complaisons, et il devient une ardeur sans objet, car rien ne saurait le
satisfaire. Ainsi sommes-nous essentiellement des idealistes.

De cet etat, disent les medecins, sortent des passions tristes,
minutieuses, personnelles, des idees petites, etroites et portant sur
les objets des plus legeres sensations. Et la vie s'ecoule, pour ces
sujets, dans une succession de petites joies et de petits chagrins qui
donnent a toute leur maniere d'etre un caractere de puerilite, d'autant
plus frappant qu'on l'observe souvent chez des hommes d'un esprit
d'ailleurs fort distingue.

N'en doutons pas, voila comment nous juge le docteur qui, tout a
l'heure, nous auscultait. _Passions tristes_, dit-il;--mais garder de
l'univers une vision ardente et melancolique, se peut-il rien imaginer
de mieux? _Minutieuses et personnelles;_--c'est que nous savons faire
tenir l'infini dans une seconde de nous-memes. Nos raisonnements
tortueux demeurent incomplets, c'est que l'emotion nous a saisis au
detour d'une deduction, et des lors a rendu toute logique superflue. Il
ne faut pas demander ici des raisonnements equilibres. Je n'ai souci que
d'etre emu.

Et felicitons-nous, Simon: toi, d'etre devenu melancolique; et moi,
d'avoir ete anemie par les veilles et les dyspepsies. Felicitons-nous
d'etre debilites, car toi, bilieux, tu aurais ete satisfait par
l'activite du gentilhomme campagnard, et moi, nerveux delicat, je serais
simplement distingue. Mais parce que l'activite de notre circulation
etait affaiblie, notre systeme veineux engorge, tous nos actes
accompagnes de gene et de travail, nous avons mis l'age mur dans la
jeunesse. Nous n'avons jamais connu l'irreflexion des adolescents, leurs
gambades ni leurs deportements. La vie toujours chez nous rencontra des
obstacles. Nous n'avons pas eu le sentiment de la force, cette energie
vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-meme. Je ne me crus jamais
invincible. Et en meme temps, j'ai eu peu de confiance dans les autres.
Notre existence, qui peut paraitre triste et inquiete, fut du moins
clairvoyante et circonspecte. Ce sentiment de nos forces emoussees nous
engage vivement a ne negliger aucune de celles qui nous restent, a en
augmenter l'effet par un meilleur usage, a les fortifier de toutes les
ressources de l'experience.

       *       *       *       *       *

Tel est notre corps, nous disions-nous l'un a l'autre, et c'est un des
plus satisfaisants qu'on puisse trouver pour le jeu des grandes
experiences.


       *       *       *       *       *


_Examen moral_

Nous continuames notre examen; et laissant notre corps, nous cherchions
a eclairer notre conscience.

Silencieux et retires, d'apres un plan methodique, nous avons passe en
revue nos peches, nos manques d'amour. A ce tres long labeur je trouvai
infiniment d'interet. Et Simon, au diner du dernier jour, une heure
avant la confession solennelle, me disait;

--Aujourd'hui, comme le malade arrive a connaitre la plaie dont il
souffre et qu'il inspecte a toute minute, je suis obsede de la laideur
qu'a prise mon ame au contact des hommes.

       *       *       *       *       *

Nous avions decide de passer nos fracs, cravates noires, souliers
vernis, de boire du the en goutant des sucreries, et de nous coucher
seulement a l'aube, afin de marquer cette grande journee de quelques
traits singuliers parmi l'ordinaire monotonie de notre retraite (car il
faut considerer qu'un decor trop familier rapetisse les plus vives
sensations).

Quand nous fumes assis dans les deux ganaches de la cheminee, toutes
lampes allumees et le feu tres clair, Simon, qui sans doute attachait
une grande importance a ces premieres demarches de notre regeneration,
etait emu, au point que, d'enervement presque douloureux mele
d'hilarite, il fit, avec ses doigts crispes en l'air, le geste d'un
epileptique.

Je notai cela comme un excellent signe, et je sentis bien les avantages
d'etre deux, car par contagion je goutai, avant meme les premiers mots,
une chaleur, un entrain un peu grossier, mais tres curieux.

       *       *       *       *       *

Et d'abord parcourons, lui dis-je, les lieux ou nous avons demeure.

1 deg. DANS LE GROUPE DE LA FAMILLE (c'est-a-dire au milieu de ces relations
que je ne me suis pas faites moi-meme), j'ai peche;

_Par pensee_ (les peches par pensee sont les plus graves, car la pensee
est l'homme meme); c'est ainsi que je m'abaissai jusqu'a avoir des
prejuges sur les situations sociales et que je respectai malgre tout
celui qui avait reussi. Oui, parfois j'eus cette honte de m'enfermer
dans les categories.

_Par parole_ (les peches par parole sont dangereux, car par ses paroles
on arrive a s'influencer soi-meme); c'est ainsi que j'ai dit, pour ne
point paraitre different, mille phrases mediocres qui m'ont fait l'ame
plus mediocre.

_Par oeuvre_ (les peches par oeuvre, c'est-a-dire les actions, n'ont pas
grande importance, si la pensee proteste); toutefois il y a des cas:
ainsi, le tort que je me fis en me refusant un fauteuil a oreillettes ou
j'aurais medite plus noblement.

2 deg. DANS LA VIE ACTIVE (c'est-a-dire au milieu de ceux que j'ai connus
par ma propre initiative), j'ai peche:

_Par pensee_: m'etre preoccupe de l'opinion. Je fus tente de trouver les
gens moins ignobles quand ils me ressemblaient.

_Par parole_: avoir renie mon ame, jolie volupte de rire interieur, mais
qui demande un tact infini, car l'ame ne demeure intense qu'a s'affirmer
et s'exagerer toujours.

_Par oeuvre_: n'avoir pas su garder mon isolement. Trop souvent je me
plus a inventer des hommes superieurs, pour le plaisir de les louer et
de m'humilier. C'est une fausse demarche; on ne profite qu'avec
soi-meme, meditant et s'exasperant.

       *       *       *       *       *

Quand j'achevai cette confession, Simon me dit:

--Il est un point ou vous glissez qui importe, car nous saurions en
tirer d'utiles renseignements pour telle manoeuvre importante: vous avez
eu un metier.

--C'est juste, lui dis-je. Un metier, quel qu'il soit, fait a notre
personnalite un fondement solide; c'est toute une reserve de
connaissances et d'emotions. J'avais pour metier d'etre ambitieux et de
voir clair. Je connais parfaitement quelques cotes de l'intrigue
parisienne.

--Voulez-vous me donner des details sur les hommes superieurs que vous
remarquiez? Vous en parles, ce semble, avec chaleur. Ces liaisons
intellectuelles expliquent quelquefois nos attitudes de la vingtieme
annee.

--A dix-huit ans, mon ame etait meprisante, timide et revoltee. Je vis
un sceptique caressant et d'une douceur infinie; en realite il ne se
laissait pas aborder.

O mon ami, de qui je tais le nom, aupres de votre delicatesse j'etais
maladroit et confus; aussi n'avez-vous pas compris combien je vous
comprenais; peut-etre vous n'avez pas joui des seductions qu'exercait
sur mon esprit avide l'abondance de vos richesses. Vous me faisiez
souffrir quand vous preniez si peu souci d'embellir mes jeunes annees
qui vous ecoutaient, et pare d'un flottant desir de plaire, vous n'etiez
preoccupe que de vous paraitre ingenieux a vous-meme. Or, cedant a
l'attrait de reproduire la seduisante image que vous m'apparaissiez, je
negligeai la puissance de detester et de souffrir qui sourd en moi. Vous
captiviez mon ame, sans daigner meme savoir qu'elle est charmante, et
vous l'entrainiez a votre suite en lui lancant par-dessus votre epaule
des paroles flatteuses denuees d'a-propos.

Celui que je rencontrai ensuite etait amer et dedaigneux, mais son
esprit, ardent et desinteresse. Je le vis orgueilleux de son vrai moi
jusqu'a s'humilier devant tous, pour que du moins il ne fut jamais
traite en egal. Je l'adorais, mais, malades l'un et l'autre, nous ne
pumes nous supporter, car chacun de nous souffrait avec acuite d'avoir
dans l'autre un temoin. Aussi avons-nous prefere--du moins tel fut mon
sentiment, car je ne veux meme plus imaginer ce qu'il pensait--oublier
que nous nous connaissions et si, rusant avec la vie, je fis parfois des
concessions, je n'avais plus a m'en impatienter que devant moi-meme.

O solitude, toi seule ne m'as pas avili; tu me feras des loisirs pour
que j'avance dans la voie des parfaits, et tu m'enseigneras le secret de
vetir a volonte des convictions diverses, pour quoi je sois l'image la
plus complete possible de l'univers. Solitude, ton sein vigoureux et
morne, deja j'ai pu l'adorer; mais j'ai manque de discipline, et ton
etreinte m'avait grise. Ne veux-tu pas m'enseigner a prier
methodiquement?

       *       *       *       *       *

Simon m'a dit dans la suite que j'avais excellemment parle. Mon emotion
l'enleva. Nous connumes, ce soir-la, une ardente bonte envers mille
indices de beaute qui soupirent en nous et que la grossierete de la vie
ne laisse pas aboutir. J'aspirais a souffrir et a frapper mon corps,
parce que son epaisse indolence opprime mes jolies delicatesses. Comme
je me connais impressionnable, je m'en abstins, et pourtant je n'eusse
ressenti aucune douleur, mais seulement l'apre plaisir de la
vengeance.... Tout cela j'hesite a le transcrire; ce ne sont pas des
raisonnements qu'il faudrait vous donner, mais l'emotion montante de
cette scene a laquelle je ne sais pas laisser son vague mysterieux.
Qu'ils s'essayent a repasser par les phases que j'ai dites, ceux qui
soupconnent la sincerite de ma description! Si mes habitudes d'homme
reflechi n'avaient retenu mon bras, j'eusse ete aisement sublime, et
frappant mon corps, j'aurais dit: "Souffre, miserable! gemis, car tu es
infame de ne connaitre que des instants d'emotion, rapides comme des
pointes de feu. Souffre, et profondement, pour que ton _Moi_, a cet
eveil brutal, enfin te soit connu. Tu n'es qu'un infirme, somnolent sous
la pluie de la vie. Depuis huit annees que tes sens sont baignes de
sensations, quelle ardeur peux-tu me montrer dont tu brules, quand il
faudrait que tu fusses consume de toutes a la fois et sans treve! Mais
comment supporterais-tu cette belle ivresse, toi qui n'as pas meme un
reel desir d'etre ivre, encore que tu enfles ta voix pour injurier ta
mediocrite! Souffre donc, homme insuffisant, car tous sont meilleurs que
toi. Et si tu te vantes que leur superiorite t'est indifferente, je ne
t'autorise pas a tirer merite de ce renoncement: il n'est beau d'etre
miserable et d'aimer sa misere qu'apres s'etre depouille
volontairement."

Ah! Simon, quel ennui! Que d'annees excellentes perdues pour le
developpement de ma sensibilite! J'entrevois la beaute de mon ame, et ne
sais pas la degager! C'est un grand depit d'etre enferme dans un corps
et dans un siecle, quand on se sent les loisirs et le gout de vivre tant
de vies!

       *       *       *       *       *

Simon restait assis aupres du feu, cherchant le calme dans une raideur
de nerfs, evidemment fort douloureuse. J'interrompis ma promenade, et
m'asseyant a ses cotes:--Faisons la _composition de lieu_, lui dis-je.

C'est aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola, au plus surprenant
des psychologues, que nous empruntons cette methode, dont je me suis
toujours bien trouve.

La vie est insupportable a qui n'a pas a toute heure sous la main un
enthousiasme. Que si la grace nous est donnee de ressentir une emotion
profonde, assurons-nous de la retrouver au premier appel. Et pour ce,
rattachons-la, fut-elle de l'ordre metaphysique le plus haut, a quelque
objet materiel que nous puissions toucher jusque dans nos pires
denuements. Reduisons l'abstrait en images sensibles. C'est ainsi que
l'apprenti mecanicien trace sur le tableau noir des signes
conventionnels, pour fixer la figure ideale qu'il calcule et qui
toujours est pres de lui echapper.

J'imaginerai un guide-ane et toute une mnemotechnic, qui me permettront
de retrouver a mon caprice les plus subtiles emotions que j'aurai
l'honneur de me donner. Le monde sentimental, catalogue et condense en
rebus suggestifs, tiendra sur les murs de mon vaste palais interieur, et
m'enfermant dans chacune de ses chambres, en quelques minutes de
contemplation, je retrouverai le beau frisson du premier jour. Surtout
je parviendrai a fixer mon esprit. L'attention ramassee toute sur un
meme point y augmente infiniment la sensibilite. Une douleur legere,
quand on la medite, s'accroit et envahit tout l'etre. Si vous essayes de
songer a cette phrase abstraite: "J'ai manque d'amour dans mes
meditations, c'est pourquoi j'ai ete humilie", votre esprit dissipe
n'arrive pas a l'emotion. Mais allumez un cigare vers les dix heures du
soir, seul dans votre chambre ou rien ne vous distrait, et dites:

    _Composition de lieu_


Un homme est accroupi sur son lit, dans le nuit, levant sa face vers le
ciel, par desespoir et par impuissance, car il souffre de lancinations
sans treve que la morphine ne maitrise plus. Il sait sa mort assuree,
douloureuse et lente. Il git loin de ses pairs, parmi des hommes
grossiers qui ont l'habitude de rire avec bruit; meme il en est arrive a
rougir de soi-meme, et pour plaire a ces gens il a voulu paraitre leur
semblable.

Dans cet abaissement, qu'il allume sa lampe, qu'il prenne les lettres
des rois qui le traitent en amis, qu'il celebre le culte dont l'entoura
sa maitresse, jeune et de qui les beaux yeux furent par lui remplis
jusqu'au soir ou elle mourut en le desirant, qu'il oublie son infirmite
et les gestes dont on l'entoure! Voici que l'amour, celui qu'il aime,
l'amour frere de l'orgueil, rentre en lui, et ses pensees ennoblies
redeviennent dignes des grands qui l'honorent, tendues et dedaigneuses.

       *       *       *       *       *

Ainsi s'achevait cette nuit. Silencieux et desabuses, nous appuyions nos
fronts aux vitres fraiches. Sur la vaste cuvette des terres endormies,
parmi les vapeurs qui s'etirent, l'aube commencait; alors, nous
entreprimes, dans le malaise de ce matin glace, l'_exercice de la mort_.

       *       *       *       *       *

    _Exercice de la mort_


Nous serons un jour (mais qui de nous deux le premier?) meurtris par
notre cercueil, nos mains jointes seront opprimees par des planches
clouees a grand bruit; nos visages d'humoristes n'auront plus que les
marques penibles de cette lutte derniere que chacun s'efforce de taire,
mais qui, dans la plupart des cas, est atroce. Ce sera fini, sans que ce
moment supreme prenne la moindre grandeur tragique, car l'accident ne
parait singulier qu'a l'agonisant lui-meme. Ce sera termine. Tout ce que
j'aurai emmagasine d'idees, d'emotions, et mes conceptions si variees de
l'univers s'effaceront. Il convient donc qu'au milieu de ces
enthousiasmes si desires, nous n'oubliions pas d'en faire tout au fond
peu de cas, et il convient en meme temps que nous en jouissions sans
treve. Jouissons de tout et hativement, et ne nous disons jamais: "Ceci,
des milliers d'hommes l'ont fait avant moi"; car, a n'executer que la
petite danse que la Providence nous a reservee dans le cotillon general,
nous ferions une trop longue tapisserie. Jouissons et dansons, mais
voyons clair. Il faut traiter toutes choses au monde comme les gens
d'esprit traitent les jeunes filles. Les jeunes filles, au moins en
desir, se sont pretees a tous les imbeciles, et lors meme qu'elles sont
vierges de desir, croyez-vous qu'il n'existe pas un imbecile qui puisse
leur plaire! Il faut faire un assez petit cas des jeunes filles, mais
nous emouvoir a les regarder, et nous admirer de ressentir pour de si
maigres choses un sentiment aussi agreable.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


Cette haine du peche et cette ardeur vers les choses divines que je
viens de traverser, ce sont des instants furtifs de mon ame, je les ai
analyses; j'ai demonte ces sentiments heroiques, je saurais a volonte
les recomposer. Une centaine de petites anecdotes grossieres inscrites
sur mon carnet me donnent surement les reves les plus exquis que
l'humanite puisse concevoir. Elles sont les clochers qui guident le
fidele jusqu'a la chapelle ou il s'agenouille. Mon ame mecanisee est
toute en ma main, prete a me fournir les plus rares emotions. Ainsi je
deviens vraiment un homme libre.

Pourquoi, mon ame, t'humilier, si de toi, pauvre desorientee, je fais
une admirable mecanique? Simon m'a dit, qu'enfant, il savait se faire
pleurer d'amour pour sa famille, en songeant a la douleur qu'il
causerait, s'il se suicidait. Il voyait son corps abime, l'imprevu de
cette nouvelle tombant au milieu du souper, apportee par un parent qui
peut a peine se contenir, ces grands cris, ces sanglots qui coupent
toutes les voix pendant trois jours. Et, precisant ce tableau materiel
avec minutie, il s'elevait en pleurant sur soi-meme jusqu'a la plus
noble emotion d'amour filial: le desespoir de peiner les siens.

Pourquoi les philosophes s'indigneraient-ils contre ce machinisme de
Loyola? Grace a des associations d'idees devenues chez la plupart des
hommes instinctives, ne fait-on pas jouer a volonte les ressorts de la
mecanique humaine? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous
verrez chacun d'eux eprouver des sensations identiques. A tout ce qui
est epars dans le monde, l'opinion a attache une facon de sentir
determinee, et ne permet guere qu'on la modifie. Nous eprouvons des
sentiments de respectueuse emotion devant une centaine d'anecdotes ou
devant de simples mots peut-etre vides de realite. Voila la mecanique a
laquelle toute culture soumet l'humanite, qui, la plupart du temps ne se
connait meme point comme dupe. Et moi qui, par une methode analogue,
aussi artificielle, mais que je sais telle, m'ingenie a me procurer des
emotions perfectionnees, vous viendriez me blamer! L'humanite s'emeut
souvent a son dommage, tant elle y porte une deplorable conviction;
quant a moi, sachant que je fais un jeu, je m'arreterai presque toujours
avant de me nuire.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE V

LES INTERCESSEURS


Ayant touche avec lucidite nos organes et nos agitations familieres
sachons utiliser cette enquete. Que notre ame se redresse et que
l'univers ne soit plus deforme! Notre ame et l'univers ne sont en rien
distincts l'un de l'autre; ces deux termes ne signifient qu'une meme
chose, la somme des emotions possibles.

Helas! devant un immense labeur, mon ardeur si intense defaille.
Comment, sans m'egarer, amasser cette somme des emotions possibles? Il
faut qu'on me secoure, j'appelle des _intercesseurs_.

Il est, Simon, des hommes qui ont reuni un plus grand nombre de
sensations que le commun des etres. Echelonnes sur la voie des parfaits,
ils approchent a des degres divers du type le plus complet qu'on puisse
concevoir; ils sont voisins de Dieu. Venerons-les comme des saints.
Appliquons-nous a reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de
la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.

Aisement nous nous faconnerons a leur imitation, maintenant que nous
connaissons notre mecanisme.

D'ailleurs, il ne s'agit que de trouver en nous les vertus qui
caracterisent ces parfaits et de les degager des scories dont la vie les
a recouvertes. Comme une jolie figure, qu'un maitre peignit et que le
temps a remplie d'ombre, reapparait sous les soins d'un expert, ainsi,
par ma methode et ma perseverance, reapparaitront ma veritable personne
et mon univers enfouis sous l'injure des barbares.

Courons des aujourd'hui rendre a ces princes un hommage reflechi. Je
veux quelques minutes m'asseoir sur leurs trones, et de la dignite qu'on
y trouve je demeurerai embelli. Figures que je cherissais des mes
premieres sensibilites, je vous prie en croyant, et par l'ardeur de mes
desirs vos vertus emergeront en moi; je vous prie en philosophe, et par
l'analyse je reconstituerai methodiquement en mon esprit votre beaute.

       *       *       *       *       *

Des lors, nous passames des heures paisibles a tourner les feuillets,
comme un pretre egrene son chapelet. Dans la petite bibliotheque,
ecrasee de livres et assombrie par un ciel d'hiver, durant de longs
jours, nous meditames la biographie de nos saints, et ces bienveillants
amis touchaient notre ame ca et la pour nous faire voir combien elle est
interessante.

Dans cette etude de l'_Intelligence souffrante_, je fortifiais mon desir
de l'_Intelligence triomphante_. Ainsi la passion de Jesus-Christ excite
le chretien a meriter les splendeurs et la felicite du paradis.

Aimable vie abstraite de Saint-Germain! Degage des necessites de
l'action, fidele a mon regime de meditation et de solitude, assure au
soir, quand je me couchais, que nulle distraction ne me detournerait le
lendemain de mes vertus, protege contre les defaillances au point que
j'avais oublie le siecle, je passai les mois de novembre, decembre et
janvier avec les morts qui m'ont toujours plu. Et je m'attachai
specialement a quelques-uns qui, au detour d'un feuillet, me
bouleversent et me conduisent soudain, par un frisson, a des coins
nouveaux de mon ame.

Des figures livresques peu a peu vecurent pour moi avec une incroyable
energie. Quand une trop heureuse sante ne m'appesantit pas, Benjamin
Constant, le Sainte-Beuve de 1835, et d'autres me sont presents, avec
une realite dans le detail que n'eurent jamais pour moi les vivants, si
confus et si furtifs. C'est que ces illustres esprits, au moins tels que
je les frequente, sont des fragments de moi-meme. De la cette ardente
sympathie qu'ils m'inspirent. Sous leurs masques, c'est moi-meme que je
vois palpiter, c'est mon ame que j'approuve, redresse et adore. Leur
beaute peu sure me fait entendre des fragments de mon dialogue
interieur, elle me rend plus precise cette etrange sensation d'angoisse
et d'orgueil dont nous sommes traverses, quand, le tumulte exterieur
apaise quelques moments, nous assistons au choc de nos divers _Moi_.

       *       *       *       *       *

L'ennui vous empecherait de me suivre, si j'entrais dans le detail de
tous ceux que j'ai invoques. Voici, a titre de specimen, quelques-unes
des meditations les plus poussees ou nous nous satisfaisions.

(Je pense qu'on se represente comment naquirent ces consultations
spirituelles. Nous gardions memoire de nos reflexions singulieres, et
nous nous les communiquions l'un a l'autre dans notre conference du
soir. Elles nous servaient encore a fixer le plan de nos etudes pour les
jours suivants; ce plan se modifiait d'ailleurs sur les variations de
notre sensibilite.)


       *       *       *       *       *

I

MEDITATION SPIRITUELLE SUR BENJAMIN CONSTANT


C'est par raisonnement que Simon goute Benjamin Constant. Simon est
seduit par ce role officiel et par cette allure dedaigneuse qui
masquaient un bohemianisme forcene de l'imagination; il felicite
Benjamin Constant de ce que toujours il surveilla son attitude devant
soi-meme et devant la societe, par orgueil de sensibilite, et encore de
ce qu'il eut peu d'illusions sur soi et sur ses contemporains.

       *       *       *       *       *

Moi, c'est d'instinct que j'adore Benjamin Constant. S'il etait possible
et utile de causer sans hypocrisie, je me serais entendu, sur divers
points qui me passionnent, avec cet homme assez distingue pour etre tout
a la fois dilettante et fanatique.

J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude ou il ne pourra pas se
contenter.

J'aime, quand Mme de Recamier se refuse, le desespoir, la folie lucide
de cet homme de desir qui n'aima jamais que soi, mais que "la contrariete
rendait fou".

J'aime les saccades de son existence qui fut menee par la generosite et
le scepticisme, par l'exaltation et le calcul. J'aime ses convictions,
qui eurent aux Cent-Jours des detours un peu brusques, a cause du
sourire trop souhaite d'une femme. J'admire de telles faiblesses comme
le plus beau trait de cet amour heroique et reflechi que seuls
connaissent les plus grands esprits. Enfin, ses dettes payees par
Louis-Philippe et cette humiliation d'une carriere finissante qui jetait
encore tant d'eclat me remplissent d'une melancolie romanesque, ou je me
perds longuement.

J'aime qu'il ait ete brave. Quand on goute peu les hommes les plus
consideres, et qu'on se place volontiers en dehors des conventions
sociales, il est joli a l'occasion de payer de sa personne. D'ailleurs
beaucoup de petites imaginations (et les facultes imaginatives, c'est le
secret de la peur) sont a etouffer quand l'ame va devant soi, toute
prudence perdue!

Mais j'aime surtout Benjamin Constant parce qu'il vivait dans la
poussiere dessechante de ses idees, sans jamais respirer la nature, et
qu'il mettait sa volupte a surveiller ironiquement son ame si fine et si
miserable. Royer-Collard le mesestimait; mais nous-memes, Simon, nous
eut-il consideres, cet honnete homme peremptoire qui, par sa rudesse
voulue, fit un jour pleurer Jouffroy et n'en fut pas desole?

       *       *       *       *       *

    _Application des sens_


Si cet appetit d'intrigue parisienne et de domination qui parfois nous
inquiete au contact du fievreux Balzac arrivait a nous dominer, notre
sensibilite et notre vie reproduiraient peut-etre les courbes et les
compromis que nous voyons dans la biographie de Benjamin Constant.

A dix-huit ans, il souffrait d'etre inutile.... Peut-etre ne sommes-nous
ici que pour n'avoir pas su placer notre personne.

Il s'embarrassait dans un long travail, non qu'il en eprouvat un besoin
reel, "mais pour marquer sa place, et parce que, a quarante ans, il ne
se pardonnerait pus de ne l'avoir pas fait".

Il desirait de l'activite plus encore que du genie.... Ce qu'il nous
faut, Simon, c'est sortir de l'angoisse ou nous nous sterilisons;
avons-nous dans cette retraite le souci de creer rien de nouveau? Il
nous suffit que notre Moi s'agite; nous mecanisons notre ame pour
qu'elle reproduise toutes les emotions connues.

Parmi ses trente-six fievres, Constant gardait pourtant une idee sereine
des choses; "Patience, disait-il a son amour, a son ambition, a son
desir du bonheur, patience, nous arriverons peut-etre et nous mourrons
surement: ce sera alors tout comme." Ce sentiment ne me quitte guere.
Deux ou trois fois il me pressa avec une intensite dont je garde un
souvenir qui ne perira pas.

Dans une petite ville d'Allemagne, vers les quatre heures d'une
apres-midi de soleil, mes fenetres etant ouvertes, par ou montaient la
bousculade joyeuse des enfants et le roulement des tonneaux d'un
lointain tonnelier, je travaillais avec energie pour echapper a une
sentimentalite aigue que l'eloignement avait fortifiee. Mais forcant ma
resistance, dans mon cerveau lasse, sans treve defilait a nouveau la
suite des combinaisons par lesquelles je cherchais encore a satisfaire
mon sentiment contrarie. Soudain, vaincu par l'obstination de cette
recherche aussi inutile que douloureuse, je m'abandonnai a mon
decouragement; je le considerai en face. Ces reves romanesques de
bonheur, auxquels il me fallait renoncer, m'interessaient infiniment
plus que les idees de devoir (le devoir, n'etait-ce pas, alors comme
toujours, d'etre orgueilleux?) ou j'essayais de me consoler. Sans doute,
me disais-je, j'ai deja connu ces exagerations; je sais que dans
soixante jours, ces chagrins demesures me deviendront incomprehensibles,
mais c'est du bonheur, tout un renouveau de moi-meme, une jeunesse de
chaque matin qui m'auront echappe. La vie continuera, apaisee (mais si
decoloree!), jusqu'a un nouvel accident, jusqu'a ce que je souffre
encore devant une felicite, que je ne saurai pas acquerir:

1 deg. parce que la felicite en realite n'existe pas; 2 deg. parce que si elle
existait, cela m'humilierait de la devoir a un autre. Puis des jours
ternes reprendront, coupes de secousses plus rares, pour arriver a l'age
des regrets sans objet... Telle etait la seule vision que je pusse me
former du monde. Elle m'etait fort desagreable.

J'ai vu un boa mourir de faim enroule autour d'une cloche de verre qui
abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroule ma vie autour d'un reve
intangible. N'attendant rien de bon du lendemain, j'accueillis un projet
sinistre: desespere de partir inassouvi, mais envisageant qu'alors je ne
saurais plus mon inassouvissement.

Je contemplais dans une glace mon visage defait; j'etais curieux et
effraye de moi-meme. Combien je me blamais! Je ne doutais pas un instant
que je ne guerisse, mais j'etais affole de diner et de veiller dans
cette ville ou rien ne m'aimait, de m'endormir (avec quelle peine!) et
puis de me reveiller, au matin d'une pale journee, avec l'atroce
souvenir debout sur mon cerveau. Quel sacrifice je fis a une chere
affection, en me resignant a accepter ces quinze jours d'enervement tres
penible! Je me repetai la parole de Benjamin Constant: "Patience! nous
arriverons peut-etre (a ne plus desirer, a etre d'ame morne), et puis
nous mourrons surement; ce sera alors tout comme."

       *       *       *       *       *

    _Meditation_


Au courant de cette neuvaine que nous faisons en l'honneur de Benjamin
Constant, et a propos d'une controverse culinaire un peu trop prolongee
que nous eumes sur un gibier, une remarque m'est venue. J'aime beaucoup
Simon pour tout ce que nous meprisons en commun, mais il me blesse par
l'inegale importance que nous pretons a diverses attitudes de la vie.

Certes, je me forme des idees claires de mes exaltations, et tout ce
cabotinage superieur, je le meprise comme je meprise toutes choses, mais
je l'adore. Je me plais a avoir un caractere passionne, et a manquer de
bon sens le plus souvent que je peux.

Mon ami, sans doute, n'a pas de gout pour le bon sens, sinon pourrais-je
le frequenter? Mais les soins dont j'entoure la culture de ma boheme
morale, c'est a sa tenue, a son confort, a son dandysme exterieur qu'il
les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met a trancher dans
les questions de venerie!--He! direz-vous, que fait-il alors dans cette
retraite?--En verite, je soupconne parfois qu'avec plus de fortune il ne
serait pas ici.

Ces petites reflexions ou, pour la premiere fois, je me differenciais de
Simon, je ne les lui communiquai pas. Pourquoi le desobliger?

Benjamin Constant l'a vu avec amertume. Deux etres ne peuvent pas se
connaitre. Le langage ayant ete fait pour l'usage quotidien ne sait
exprimer que des etats grossiers; tout le vague, tout ce qui est sincere
n'a pas de mot pour s'exprimer. L'instant approche ou je cesserai de
lutter contre cette insuffisance; je ne me plairai plus a presenter mon
ame a mes amis, meme a souper.

J'entrevois la possibilite d'etre las de moi-meme autant que des autres.

Mais quoi! m'abandonner! je renierais mon service, je delaisserais le
culte que je me dois! Il faut que je veuille et que je me tienne en main
pour penetrer au jour prochain dans un univers que je vais delimiter,
approprier et illuminer, et qui sera le cirque joyeux ou je
m'apparaitrai, dresse en haute ecole.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


--Benjamin Constant, mon maitre, mon ami, qui peux me fortifier, ai-je
regle ma vie selon qu'il convenait?

--Les affaires publiques dans un grand centre, ou la solitude: voila les
vies convenables. Le frottement et les douleurs sans but de la societe
sont insupportables.

--Tu le vois, je m'enferme dans la meditation; mais on ne m'a pas offert
les occupations que tu indiques, ou peut-etre j'eusse trouve une
excitation plus agreable.

--A dire vrai, dans la solitude je me desesperais. Des que je le pus, je
m'ecriai: Servons la bonne cause et servons-nous nous-meme.

--Mais comment se reconnait la bonne cause? et jusqu'a quel point vous
etes-vous servi vous-meme?

--He! me dit-il avec son fin sourire, j'ai servi toutes les causes pour
lesquelles je me sentais un mouvement genereux. Quelquefois elles
n'etaient pas parfaites, et souvent elles me nuisirent. Mais j'y
depensai la passion qu'avait mise en moi quelque femme.

--Je te comprends, mon maitre; si tu parus accorder de l'importance a
deux ou trois des accidents de la vie exterieure, c'etait pour detourner
des emotions intimes qui te devastaient et qui, transformees,
eparpillees, ne t'etaient plus qu'une joyeuse activite.

       *       *       *       *       *

    _Oraison_


Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais a
l'existence que d'etre perpetuellement nouvelle et agitee.

Tu souffris de tout ce qui t'etait refuse: choses pourtant qui ne
t'importaient guere. Tu te devorais d'amour et d'ambition; mais ni la
femme ni le pouvoir n'avaient de place dans ton ame. C'est le desir meme
que tu recherchais; quand il avait atteint son but, tu te retrouvais
sterile et desole. Tu connus ce vif sentiment du precaire qui fait dire
par l'amant, le soir, a sa maitresse: "Va-t'en, je ne veux pas jouir de
ton bonheur cette nuit, puisque tu ne peux pas me prouver que demain et
toujours, jusqu'a ce que tu meures la premiere, tu seras egalement
heureuse de te donner a moi."

Tu n'aimas rien de ce que tu avais en main, mais tu t'exasperas
volontairement a desirer tous les biens de ce monde. Tu trouvais une
volupte douloureuse dans l'amertume. Quelques debauches connaissent une
ardeur analogue. Ils se plaisent a abuser de leurs forces, non pour
augmenter l'intensite ou la quantite de leurs sensations, mais parce
que, nes avec des instincts romanesques, ils trouvent un plaisir
vraiment intellectuel, plaisir d'orgueil, a sentir leur vie qui s'epuise
dans des occupations qu'ils meprisent. Toi-meme, vieillard celebre et
mecontent, tu finis par ne plus resister au plaisir de le deconsiderer,
tu passas tes nuits aux jeux du Palais-Royal, et tu tins des propos
sceptiques devant des doctrinaires.

Je te salue avec un amour sans egal, grand saint, l'un des plus
illustres de ceux qui, par orgueil de leur vrai Moi qu'ils ne
parviennent pas a degager, meurtrissent, souillent et renient sans treve
ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes. Quand ils humilient ce
qui est en eux de commun avec Royer-Collard, ce que Royer-Collard porte
comme un sacrement, je les comprends et je les felicite. La dignite des
hommes de notre sorte est attachee exclusivement a certains frissons,
que le monde ne connait ni ne peut voir, et qu'il nous faut multiplier
en nous.

       *       *       *       *       *

II

MEDITATION SPIRITUELLE SUR SAINTE-BEUVE


Les froids et la brume qui salissaient la Lorraine retrecirent encore
l'horizon de notre curiosite. Enfermes plus devotement que jamais dans
les minuties de notre regle, nous jouissions des vetements amples et des
livres entasses dans nos cellules chaudes.

Je lus _Joseph Delorme, les Consolations, Volupte_ et le _Livre
d'amour_, avec les pensees jointes aux _Portraits du lundi_. Ecartant
les oeuvres du critique, je m'en tins au Sainte-Beuve de la vingtieme
annee, aux miseres de celui qui s'etonnait devant soi-meme et qui, par
la vertu de son orgueil studieux, trouvait des emotions profondes dans
un infime detail de sa sensibilite.

A cette epoque deja, il voulait le succes, car ne dans une bonne
bourgeoisie, il tenait compte de l'opinion des hommes de poids, et puis
il avait des vices qui veulent quelque argent. Toutefois, son ame
inclinait vers la religion. Ce mysticisme fait des inquietudes d'une
jeunesse sans amour et de son impatience ambitieuse, n'etait en somme
que ce vague mecontentement qu'il assoupit plus tard entre les bras
vulgaires des petites filles et dans un travail obstine de bouquiniste.
Son mysticisme alla s'atrophiant. Mais a vingt-cinq ans son reve etait
precisement de la cellule que nous construisons dans l'atmosphere froide
du monotone Saint-Germain.

       *       *       *       *       *

    _Application des sens_


Au Louvre, dans la salle Chaudet, musee des sculptures modernes, parmi
les medaillons de David, en se dressant sur la pointe des pieds, on peut
etudier le Sainte-Beuve de 1828. Sa vieille figure des dernieres annees,
trop grasse et d'une intelligence sensuelle, ne fait voir que le plus
matois des lettres, tandis qu'il est vraiment notre ami, ce jeune homme
grave, timide et perspicace qui a senti deux ou trois nuances
profondement.

Il s'etait compose de la vie une vision sentimentale et dominee par un
degout tres fin. Cette intelligence frissonnante fut la plus minutieuse,
la plus exaltee, la plus erudite, la plus sincere, jusqu'au jour ou,
envahie de paresse, elle se negligea soi-meme pour travailler
simplement, et des lors eut du talent, de l'avis de tout le monde, mais
comme tout le monde.

Jeune homme, si degoute que tu cedas devant les bruyants, ne souillons
pas notre pensee a contester avec les gens de bon sens qui sacrifient
ton adolescence a ta maturite. Il n'est que moi qui puisse te
comprendre, car tu me presentes, pousses en relief, quelques-uns de mes
caracteres.

A vingt-cinq ans, sous le meme toit que ta mere, dans ta chambre, tu
travailles. Je vois sur tes tables des poetes, tes contemporains, des
mystiques, tels que l'_Imitation_ et Saint-Martin, des medecins
philosophes, Destut de Tracy, Cabanis, puis des journaux, des revues,
car ton esprit toujours inquiet accepte les idees du hasard, en meme
temps qu'il poursuit un travail systematique. J'entends ta voix, un peu
forte sur certains mots, et qui n'acheve pas; a peine tes phrases
indiquees, tu sembles n'y plus tenir.

Dans cette belle crise d'une sensibilite trop vite dessechee,
Sainte-Beuve attachait peu d'importance au fruit de sa meditation. De la
pensee, il ne goutait que la chaleur qu'elle nous met au cerveau. Il
aimait mieux suivre les voltes de sa propre emotion que convaincre; il
dedaignait les sentiments qu'on raconte et qui des lors ne sont plus
qu'une seche notion. De la cette mollesse a soutenir son avis, ce brise
dans le developpement de ses idees. Il savait que Dieu seul, penetrant
les coeurs, peut juger la sincerite d'une priere.... Ceux de ma race,
eux-memes, imagineront-ils l'ardeur du sentiment d'ou sort ici cette
tiede meditation?

       *       *       *       *       *

    _Meditation_


A considerer longuement Sainte-Beuve, je vois que son extreme politesse
et sa comprehension ne sont accompagnees d'aucune sympathie pour ceux
memes qu'il penetre le plus intimement. Il est la, tres timide et tres
jeune, avec une indication de sourire dans une raie au-dessus des yeux
et quelque chose de si complexe dans l'intelligence qu'on ne le sent
qu'a demi sincere. Que sa bouche et ses yeux indiquent de reflexion!
Est-ce une nuance d'envie, ce mecontentement qui palit son visage? C'est
la fatigue, l'inquietude d'un voluptueux las, d'un voluptueux qui ne
fournit pas a ses sensualites des satisfactions larges, parce qu'il
faudrait de la persistance, et que, les crises passees, son intelligence
ne s'attarde pas.

Tu n'as pas d'yeux pour vivre sur un decor, tu ne te satisfais qu'avec
des idees, et tu te devorerais a t'interroger si l'on ne te jetait
precipitamment des systemes et des hommes a eprouver. C'est ainsi qu'il
me faut sans treve des emotions et de l'inconnu, tant j'ai vite epuise,
si varies qu'on les imagine, tous les aspects du plus beau jour du
monde.

Dans la suite, la secheresse t'envahit parce que tu etais trop
intelligent. Tu dedaignas de servir plus longtemps de mannequin a des
emotions que tu jugeais.

Heureux les pauvres d'esprit! comme ils ne se forment pas des idees
claires sur leurs emotions, ils se plaisent et ils s'honorent; mais toi,
tu t'irritais contre toi-meme, et tu n'etais pas plus satisfait de ta
vie intime que des evenements. Tu savais que tu vivais mediocrement,
sans imaginer comment il fallait vivre.

       *       *       *       *       *

    _Colloque_


Je t'aime, jeune homme de 1828. Le soir, apres une journee d'action,
j'ai senti, moi aussi, et jusqu'a souhaiter que soudain dix annees
m'eloignassent de ce jour, un triste mecontentement; je me suis desole
d'etre si different de ce que je pourrais etre, d'avoir par legerete
peine quelqu'un, et encore d'avoir donne a ma physionomie morale une
attitude irreparable.

Parfois, je suis touche de regrets en considerant les hommes forts et
simples. Et j'approuve ton Amaury auquel en imposait le caractere
poussant droit de M. de Couaen. Parfois, et bien qu'ils nous genent, il
nous arrive de frequenter des sectaires, pour surprendre le secret qui
les mit toute leur vie a l'aise envers eux-memes et envers les autres.
Mais, aussi fermes qu'eux dans les necessites, nous leur en voulons de
ce manque d'imagination qui les empeche de supposer un cas ou ils
pourraient ne plus se suffire, et qui les rend durs envers certaines
natures chancelantes, plus proches de notre coeur parce qu'elles
connaissent la joie douloureuse de se rabaisser.

Je crois que, dans l'intimite de ton coeur, tu haissais, au noble sens
et sans mauvais souhait, Cousin et Hugo. Mais tu as voulu penser et agir
selon qu'il etait _convenable_; et autant que te le permirent tes
mouvements instinctifs, tu cotoyas ces natures brutales dont tu
souffris.

Ainsi, peu a peu, tu quittais le service de ton ame pour te conformer a
la vision commune de l'univers. C'etait la necessite, as-tu dit, qui te
forcait a abdiquer ta personnalite excessive; c'etait aussi lassitude de
tes casuistiques ou toujours tu voyais tes fautes. Tu t'es moins aime;
tu t'es borne a ce Sainte-Beuve comprehensif ou tu te refugiais d'abord
aux seules heures de lassitude cerebrale. Oublieux de toi-meme, tu ne
raisonnas plus que sur les autres ames. Et ce n'etait pas, comme je
fais, pour comparer a leurs sensibilites la tienne et l'embellir,
c'etait pour qu'elle existat moins. Je te comprends, admirable esprit;
mais comme il serait triste qu'un jour, faute d'une source intarissable
d'emotions, j'en vinsse a imiter ton renoncement!

Ce n'est pas a la vie publique que tu demandais l'emotion. A l'age ou
Benjamin Constant etait ambitieux et amant, tu fus amoureux et mystique.
Si tu n'a pas eu ce don de spiritualite chretienne qui retrouve Dieu et
son intention vivante jusque dans les plus petits details et les
moindres mouvements, du moins tu te l'assimilas. Tu pleurais de depit de
n'etre pas aime et de ne pas aimer Dieu. Tu as jusqu'a l'epithete un peu
grasse et sensuelle du pretre qui desire. Ta reverie religieuse etait
pleine de jeunes femmes; tu n'etais pas precisement hypocrite, mais leur
presence t'encourageait a blamer la chair. Des que le sentiment te parut
vain, tu ne t'obstinas pas a te faire aimer et vers le meme temps, tu
cessas de vouloir croire. C'etait fini de tes merveilleux frissons qui
te valent mon attendrissement; tu ne fus desormais que le plus
intelligent des hommes.

       *       *       *       *       *

    _Oraison_


Toi qui as abandonne le bohemianisme d'esprit, la libre fantaisie des
nerfs, pour devenir raisonnable, tu etais ne cependant, comme je suis
ne, pour n'aimer que le desarroi des puissances de l'ame. Ta jeune
hysterie se plaisait dans la souffrance; l'humiliation fit ton genie.
Ton erreur fut de chercher l'amour sous forme de bonheur. Il fallait
perseverer a le gouter sous forme de souffrance, puisque celle-ci est le
reservoir de toutes les vertus.

... Et nous-memes, malheureux Simon, qui ne trouvons notre emotion que
dans les froissements de la vie, n'installons-nous pas notre inquiete
pensee dans un cadre de bureaucratie! Ah! que j'aie fini d'etre froisse,
et je n'aurai plus que de l'intelligence, c'est-a-dire rien
d'interessant. Mon ame, maitresse frissonnante, ne sera plus qu'une
caissiere, esclave du doit et avoir, et qui se courbe sur des registres.

       *       *       *       *       *

Nous fimes d'autres meditations, en grand nombre. Nous nous attachions
surtout aux personnes fameuses qui eurent de la spiritualite.

Benjamin Constant, pour s'emouvoir, avait besoin de desirer le pouvoir
et l'amour; Sainte-Beuve ne fut lui que par ses disgraces aupres des
jeunes femmes; mais d'autres atteignent a toucher Dieu par le seul
effort de leur sensibilite, pour des motifs abstraits et sans
intervention du monde interieur. Ceux-la sont tout mon coeur.

Chers esprits excessifs, les plus merveilleux intercesseurs que nous
puissions trouver entre nous et notre confus ideal, pourquoi
confesserais-je le culte que je vous ai! Vous n'existez qu'en moi. Quel
rapport entre vos ames telles que je les possede et telles que les
depeignent vos meilleurs amis! Il n'est de succes au monde que pour
celui qui offre un point de contact a toute une serie d'esprits. Mais
cette conformite que vos vulgaires admirateurs proclament me repugne
profondement. Vous n'atteignez a me satisfaire qu'aux instants ou vous
dedaignez de donner aucune image de vous-meme aux autres, et quand vous
touchez enfin ce but supreme du haut dilettantisme, entrevu par l'un des
plus enerves d'entre vous: "Avant tout, etre un grand homme et un saint
pour soi-meme..." Pour soi-meme!... dernier mot de la vraie sincerite,
formule ennoblie de la haute culture du Moi qu'a Jersey nous nous
proposions.

       *       *       *       *       *

Simon et moi, nous eumes le grand sens de ne pas discuter sur les
merites compares des saints. Encore qu'ils se contredisent souvent, je
les soigne et je les entretiens tous dans mon ame, car je sais que pour
Dieu il y a identite de toutes les emotions. Mais j'entrevois que ces
couches superposees de ma conscience, a qui je donne les noms d'hommes
fameux, ne sont pas tout mon Moi. Je suis agite parfois de sentiments
mal definis qui n'ont rien de commun avec les Benjamin Constant et les
Sainte-Beuve. Peut-etre ces intercesseurs ne valent-ils qu'a m'eclairer
les parties les plus recentes de moi-meme....

       *       *       *       *       *

Il est certain que nos dernieres meditations avaient ete d'une grande
secheresse. Nous pressions une partie de nous-memes deja epuisee. Ce
n'etaient plus que redites dans la bibliotheque de Saint-Germain. Et, a
mesure que les livres cessaient de m'emouvoir, de cette eglise ou
j'entrais chaque jour, de ces tombes qui l'entourent et de cette lente
population peinant sur des labeurs hereditaires, des impressions se
levaient, tres confuses mais penetrantes. Je me decouvrais une
sensibilite nouvelle et profonde qui me parut savoureuse.

C'est qu'aussi bien mon etre sort de ces campagnes. L'action de ce ciel
lorrain ne peut si vite mourir. J'ai vu a Paris des filles avec les
beaux yeux des marins qui ont longtemps regarde la mer. Elles habitaient
simplement Montmartre, mais ce regard, qu'elles avaient herite d'une
longue suite d'ancetres ballottes sur les flots, me parut admirable dans
les villes. Ainsi, quoique jamais je n'aie servi la terre lorraine,
j'entrevois au fond de moi des traits singuliers qui me viennent des
vieux laboureurs. Dans mon patrimoine de melancolie, il reste quelque
parcelle des inquietudes que mes ancetres ont ressenties dans cet
horizon.

A suivre comment ils ont bati leur pays, je retrouverai l'ordre suivant
lequel furent posees mes propres assises. C'est une bonne methode pour
descendre dans quelques parties obscures de ma conscience.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VI

EN LORRAINE


Notre ermitage de Saint-Germain etait situe a peu pres sur la limite,
entre la plaine et la montagne. Le Lorrain de la plaine, qui a derriere
lui de belles annales et tout un essai de civilisation, ne ressemble
guere au montagnard, au vosgien vigoureux qui s'eveille d'une longue
misere incolore. Simon et moi qui sommes depuis des siecles du plateau
lorrain, nous n'hesitames pas a tourner le dos aux Vosges. Puisque nous
cherchons uniquement a etre eclaires sur nos emotions, le pittoresque
des ballons et des sapins n'a rien pour satisfaire notre manie. Meme
nous nous bornerons a la region que limitent Luneville, Toul, Nancy et
notre Saint-Germain: c'est la que notre race acquit le meilleur
d'elle-meme. La, chaque pierre faconnee, les noms meme des lieux et la
physionomie laissee aux paysans par des efforts seculaires nous aideront
a suivre le developpement de la nation qui nous a transmis son esprit.
En faisant sonner les dalles de ces eglises ou les vieux gisants sont
mes peres, je reveille des morts dans ma conscience. Le langage
populaire a baptise ce coin "le coeur de la Lorraine". Chaque individu
possede la puissance de vibrer a tous les battements dont le coeur de
ses parents fut agite au long des siecles. Dans cet etroit espace, si
nous sommes respectueux et clairvoyants, nous pouvons connaitre des
emotions plus significatives qu'aupres des maitres analystes qui, hier,
m'eclairaient sur moi-meme.

       *       *       *       *       *

PREMIERE JOURNEE

NAISSANCE DE LA LORRAINE


A la station qui precede immediatement Nancy, au bourg de Saint-Nicolas,
nous sommes descendus du train, car il convient d'entrer dans l'histoire
de Lorraine par une visite a son patron. Dans son eglise flamboyante,
nous saluons Nicolas, debout pres de sa cuve et des petits enfants.
Cette malheureuse localite, qu'illustrent encore cette cathedrale et des
legendes, fut ruinee par des guerres confuses; elle etait riche et, pour
la piller, tous les partis se mirent quarante-huit heures d'accord. Le
noble eveque de Myre perdit sa domination. Il ne touche plus aujourd'hui
que les petits enfants; meme il prete un peu a rire comme un bonhomme
grossier. Le Lorrain, comme j'ai moi-meme coutume, honore mal le
souvenir de ses emotions passees; c'est bon au Breton de s'emouvoir
encore ou tremblaient ses peres. Mous rapetissons ce que nous touchons,
et nous nous plaisons a gouailler.

Cet hommage rendu au protecteur, nous primes une voiture pour assister
au premier jour de la Lorraine, et visiter les lieux ou cette nation
naquit, en se constituant patrie par un effort contre l'etranger. C'est
entre Saint-Nicolas et Nancy que Rene II, appuye des Suisses, tua le
Temeraire. Victoire de grande consequence, qui nous delivra des
etrangers et d'une civilisation que nous n'avions pas choisie! Secousse
de terreur, puis de joie, dans lequel ce pays s'accouche! Des lors il y
a un caractere lorrain.

Charles de Bourgogne, le Temeraire! Quelle magnifique aisance dans ses
allures bruyantes et romantiques! Aupres des grands crus de Bourgogne
qui mettent la confiance au coeur le plus hesitant, comment se tiendra
le petit vin de Moselle, de vin un peu plat, froid et dont la saveur
n'etonne pas tout d'abord, mais seduit un delicat reflechi! Comment Rene
II, faible prince qui parcourt en suppliant les rudes cantons suisses,
a-t-il pu triompher?

Dans la vie, frequemment, Simon et moi nous avons rencontre ces etres
tout brillantes, menant grand tapage, apoplectiques de confiance en soi;
nous ne les aimions guere et toujours les depassions. A l'usage, il
apparait qu'un Rene II, avec sa douceur un peu grise, n'est pas un
depourvu; il est reflechi, perseverant, et sa modestie le sert mieux que
forfanterie. Dans l'histoire, l'extreme simplicite de sa tenue passe
infiniment en elegance, du moins pour l'homme de gout, l'ostentation de
votre Temeraire. Apres la victoire, quelle gravite ingenieuse dans les
paroles moderees qu'il adresse au cadavre vaincu et dans l'inscription
que notre cocher nous fit lire a la Commanderie Saint-Jean, ou le
Bourguignon subit la ruine et de grands coups d'epee! La magnanimite de
Rene n'a rien de theatral, et s'il honore Charles d'un splendide service
funebre, c'est qu'il voulait publier devant son peuple epouvante la
definitive innocuite du brutal adversaire.

Nous avions suivi le corps du Temeraire dans Nancy, et jusque dans cette
partie dite Ville-Vieille, ou il fut publiquement expose. Quand nous
revions pres la pierre tombale de Rene, dans la froide eglise des
Cordeliers, le soir vint, qui, dans les lieux sacres, nous dispose
toujours a la melancolie. Une race qui prend conscience d'elle-meme
s'affirme aussitot en honorant ses morts. Ce sanctuaire national,
reliquaire des gloires de Lorraine, mais incomplet comme le sentiment
qu'eut jamais de soi ce peuple, date de Rene II. Les dentelures dorees
qui festonnent autour de sa statue moderne, toute cette vegetation
delicate de figurines et l'elegance de l'ensemble nous reportaient a ces
premieres epoques de la Lorraine, d'une grace bonhomme, si depourvue
d'emphase. Dans cette maison des souvenirs, nous ne vimes aucun desir
d'etonner. Ces images de morts sans morgue ne se preoccupent ni de la
noblesse classique, ni de la pompe. Rene II aimait le peuple, c'est
ainsi qu'il seduisit les cantons suisses, et il fetait l'anniversaire de
la victoire de Nancy, chaque annee, en buvant avec les bourgeois; Jeanne
etait a l'aise avec les grands, et la soeur en toute franchise des
petits; Drouot, quittant la gloire de la Grande Armee, ou il fut le plus
simple des heros, acheva sa vie en brave homme parmi ses concitoyens.
C'est mal dire qu'ils aiment le peuple, ils ne s'en distinguent pas.
Leur race se confond avec eux-memes.

Simon et moi nous comprimes alors notre haine des etrangers, des
_barbares_, et notre egotisme ou nous enfermons avec nous-memes toute
notre petite famille morale. Le premier soin de celui qui veut vivre,
c'est de s'entourer de hautes murailles; mais dans son jardin ferme il
introduit ceux que guident des facons de sentir et des interets
analogues aux siens.

       *       *       *       *       *

DEUXIEME JOURNEE

LA LORRAINE EN ENFANCE


Cette partie ancienne de Nancy, la "Ville-Vieille", est bien
fragmentaire; elle fut perpetuellement refaite. Cette race nullement
endormie, mais de trop bon sens, hesitait a affirmer sa personnalite. Sa
finesse, son sentiment exagere du ridicule l'entraverent toujours.
Chaque generation reniait la precedente, sacrifiait les oeuvres de la
veille a la mode de l'etranger. Leur "Chapelle Ronde", monument national
s'il en fut, copie la Chapelle des Medicis de Florence, mais avec
maigreur, economie. Le Lorrain n'a pas d'abondance dans l'invention, et
ne fut jamais prodigue. Les successeurs de Rene, ayant visite les palais
de la Renaissance, rebatirent le palais ducal. Cette race a son eveil
craint de se confesser; peu de pierres ici qui puissent nous conter les
origines de nos ames.

Pourtant une vierge de Mansuy Gauvain, dans l'eglise de Bon-Secours, est
tout a fait significative. Voila nos primitifs! Nous nous agenouillons
devant une Mere, et dans son manteau entr'ouvert tout un peuple se
precipite. Ces enfants me touchent, si intrepides contre le Bourguignon
et qui expriment leur reve par cette image sincere, je vois qu'ils ont
beaucoup souffert. Ils concoivent la divinite non sous la forme de
beaute, mais dans l'idee de protection. Florence, leur soeur, et qui
donne parfois l'image la plus approchante de cet ideal de clarte froide,
d'elegance seche, que les meilleurs Lorrains entrevoyaient, Florence
prend les loisirs d'embellir l'univers. Ceux-ci, dans la necessite de
sauver d'abord leur independance, mettent leur orgueil, leur art
naissant, toutes leurs ressources dans des remparts.

Cernes d'etrangers qui les inquietent, sous l'oeil des barbares, ils
n'ont pas le loisir de se developper logiquement. La grace, qui pour un
rien eut apparu, presque melancolique, dans le petit prince Rene II,
n'aboutit pas en Lorraine. Ils n'ont pas cree un type de femme: Jeanne
d'Arc, que d'autres peuples eussent voulu honorer en lui pretant les
charmes des grandes amoureuses, demeure, dans la legende lorraine, celle
qui protege, et cela uniquement. Elle est la soeur de genie de Rene II;
perseverante, simple, tres bonne et un peu matoise. Celle de qui
l'Espagne et l'Italie fussent devenues amoureuses, est ici une vierge
nullement troublante: nos peres affirment que Jeanne ignora toujours les
miseres physiques de la femme. Cette legende de Lorraine n'est-elle pas
plus belle, selon le penseur, que les tendres soupirs du Tasse! Voila
bien le meme sentiment qui fit agenouiller ce peuple devant la mere
gigogne de Mansuy Gauvin, devant la vierge de Bon-Secours. Et moi,
Simon, sous l'oeil des barbares, comme eux je ne savais que dire: "Qui
donc me secourra?"

       *       *       *       *       *

Dans le palais ducal de la "Ville-Vieille", nous avons visite le musee
historique lorrain. Les premieres salles sont consacrees aux epoques
gallo-romaines et merovingiennes; nous y interrogions vainement les plus
anciens souvenirs de notre Etre. C'est la meme ignorance que nous
trouvions, le lendemain, aux champs ou fut Scarponne, chez ces pauvres
enfants qui nous vendirent des medailles romaines arrachees a ces
terrains deserts. Et pourtant, les ondulations de ces plaines ou Attila
et les siecles ne laisserent pas meme une ruine, emeuvent des voyageurs
avertis. Quelque chose de nous autres Lorrains vivait deja a ces epoques
lointaines. Mais qu'il est obscur, indechiffrable, le frisson qui nous
attire vers cette vieille poussiere de nos ancetres! Nous visitames,
sans plus de profit, les fermes merovingiennes de Savonne et de
Vendieres, et pres de la des grottes qui jadis furent habitees. La neige
desolait les campagnes. La tristesse de l'hiver, un decor lamentable de
pluie et de silence nous aident d'habitude a imaginer le passe, mais
comment retrouverons-nous dans notre conscience aucune parcelle de ces
hommes lointains, qui ne contribuerent en rien a former notre
sensibilite. A Laitre-sous-Amance, enfin, nous contemplons une des plus
anciennes images ou la Lorraine se soit exprimee. Bien pauvre encore,
mal differenciee de tout ce qui se faisait autour d'elle, et si chetive!
C'est un portail avec quelques sculptures du onzieme siecle. A Toul,
grace a des souvenirs de l'organisation municipale romaine, la commune
populaire se forma plus vite, sous la protection des eveques, et le
treizieme siecle s'affirma dans l'eglise Saint-Gengoult et des fragments
de Saint-Etienne.

En verite le service que Rene II a rendu a la Lorraine est immense; il
lui a cree une conscience. L'enfant, qui n'avait qu'une vie vegetative,
s'individualisa; il existait confusement, il voulut vivre. Il l'avait
montre au Bourguignon, il le rappela aux lutheriens en 1522.

       *       *       *       *       *

TROISIEME JOURNEE

LA LORRAINE SE DEVELOPPE


Cette _Ville-Vieille_, ce _musee lorrain_, tout incomplets, eveillent a
chaque pas des traits delicats de ma sensibilite; ils me ravissent par
la clarte qu'ils apportent dans mes emotions familieres, ils
m'attristent parce qu'ils me font toucher l'irremediable insuffisance de
l'ame que me fit cette race.

Deux grandes causes d'echec pour la Lorraine: le pays fut si tourmente
que les artistes, c'est-a-dire une des parties les plus conscientes de
la race, desertaient continuellement, s'etablissaient en Italie, s'y
deformaient; bons ou mauvais, ils devenaient Italiens en Lorraine. Puis
il n'y eut pas de riche bourgeoisie pour s'enorgueillir d'un art local,
mais une aristocratie, sans cesse en rapport avec des pays plus
puissants, honteuse de sentir son provincial et prenant le bel air de
France ou d'Italie.

Pourtant, le palais ducal, modifie dans le gout Renaissance et dont les
quatre cinquiemes ont disparu, nous fait voir un cote de l'ame lorraine,
l'esprit gouailleur; une gouaillerie nullement rabelaisienne, jamais
lyrique, mais faite d'observation, plutot matoise que verveuse. C'est de
la caricature, sans grande joie. Le sec Callot, sec en depit de
l'abondance studieuse de ses compositions, appartient a la jeunesse de
la race; le grouillement et l'emotion des guerres qu'il a vues le
soutiennent. Mais Grand ville, si mesquin et penible, devait etre le
dernier mot de cette veine qui n'aboutit pas. On la sent pourtant bien
personnelle, la malice de ce petit peuple; si cette race eut ete
heureuse, elle possedait l'element d'un art particulier. Les legendes,
chansons, anecdotes, la finesse si particuliere de ses grands hommes, et
meme aujourd'hui le tour d'esprit des campagnards etablissent bien qu'un
certain comique se preparait. Cette verve, toujours un peu maigre,
epuisee par les guerres et l'eloignement des artistes, alla se
dessechant. Il ne resta plus de cette promesse qu'une tendance
deplorable au precis, au voulu, un acharnement a l'elegance meticuleuse.

Au quinzieme siecle, a cote de cette grele malice, l'ame lorraine fait
voir un sens humain de la vie tres profond, une grande pitie. Ce petit
peuple, qui s'agenouillait devant la Dame de Bon-Secours et qui haissait
la servitude, ne laissait pas de ressentir des frissons tragiques. Comme
Michel-Ange, qui presque seul au milieu d'un peuple d'imagination
riante, recut une empreinte des horreurs de l'Italie guerriere,
Ligier-Richier dramatisa parmi les Lorrains, qui, sans treve foules,
gouaillaient. Quelle simplicite, quelle franchise! Il est bien le frere
des heros naifs de cette race! Ah! l'admirable voie que c'etait la! Ne
discutons pas la force sublime de l'Italien, mais a Saint-Michel, pres
de _la Mise au tombeau_, a l'eglise des Cordeliers, pres du _monument de
Philippe de Gueldres_, nous revons un art debarrasse de cette rhetorique
qu'a certains jours on croit toucher dans Michel-Ange: un art ayant
toute la saveur tragique du langage populaire, ou n'atteint jamais la
plus noble eloquence des poetes. Mais cette race mal consciente
d'elle-meme, qui venait d'enfanter obscurement le genie de
Ligier-Richier, se mit toujours a l'ecole chez ses voisins. Elle ignora
quel fils elle portait. Cette beaute imperieuse dont Ligier a vetu la
mort, aujourd'hui encore est mal connue. Une vague legende, d'ailleurs
insoutenable, voila tout ce que savent les Lorrains: Michel-Ange
rencontrant l'artiste lui aurait fait l'honneur de l'emmener avec lui.
Eh! grand Dieu! le sot eloge!

Ces deux Lorraines echouerent, la Lorraine de l'ironie comme celle de la
grandeur sans morgue, pour avoir ignore leur genie et doute
d'elles-memes timidement. Le sentiment qui donnait a cette race une
notion si fine du ridicule lui fit peut-etre craindre de s'epancher. A
chaque generation, elle se retrecit. Son art n'a jamais d'abandon ni
d'audace, tout est voulu: suppression des details significatifs,
imitation des ecoles etrangeres. La meilleure partie de la Lorraine, sa
noblesse et ses artistes, toujours avaient soupire avec une admiration
naive vers l'Italie; a Claude Gellee il fut donne d'y vivre. Il porta
dans l'ecole romaine nos instincts et notre discipline. Il peignit ce
ciel, cette terre et cette mer dans une lumiere si vaporeuse, avec une
harmonie si impossible, qu'on peut dire vraiment qu'en copiant, c'etait
son reve, notre reve, qu'il exprimait. C'etait une desertion. Il
profitait de l'ideal de ces ancetres, pour en fortifier l'Italie; il n'a
pas accru la conscience de sa race.

Apres lui, la Lorraine, qui l'ignora, comme elle avait meconnu
Ligier-Richier, desseche de plus en plus sa veine. Et l'effort du
dernier artiste sorti vraiment de l'ame populaire, le dernier travail ne
devant rien a l'etranger, sera cette admirable grille du serrurier Jean
Lamour: une dentelle en fer.

Qu'importe si la delicieuse statue de Bagard (1639-1709), garconniere
maligne et touchante qui porte un medaillon, nous ravit et nous retient
longuement dans le rez-de-chaussee du _musee lorrain_! C'est une grande
dame raffinee; sa spirituelle affeterie mondaine ferait paraitre un peu
grossiere la simplicite, la gouaillerie de nos meilleurs aieux. Elle est
bien du passe, l'ame lorraine: Bagard n'y songe guere.... Et nous-memes,
Simon, il nous faut un effort pour la retrouver sous nos ames acquises.
Cette jeune femme, cette Francaise, c'est toute notre sensibilite a
fleur de peau, une floraison toute neuve, pour laquelle, comme Bagard,
comme la Lorraine entiere d'aujourd'hui, nous avons dedaigne de cultiver
le simple jardin sentimental herite de nos vieux parents.

       *       *       *       *       *

QUATRIEME JOURNEE

AGONIE DE LA LORRAINE


Ne quittons pas si vite un peuple qui voulait se developper. Nous savons
quels tatonnements, quelles miseres c'est de chercher sa loi. Des echecs
si nobles valent qu'on s'y interesse. Allons voir ces plaines de
Vezelize, tous ces champs de bataille sans gloire ou la Lorraine
s'epuisa. Quelques traits de ce peuple s'y conservent mieux que dans les
villes; car, a Nancy, vingt courants etrangers ont renverse, submerge
l'esprit autochtone.

       *       *       *       *       *

La campagne est plate, assez abondante, pas affinee, peut-etre maussade,
sans joie de vivre. Les physionomies n'ont pas de beaute; les petites
filles font voir une grimace vieillotte, malicieuse sans malveillance;
en rien cette race, d'ailleurs de grande ressource et saine, n'a pousse
au type. Par les apres-midi d'ete, on se reunit au "Quaroi" et les
femmes, travaillant dans l'ombre que decoupent les maisons, se donnent
le plaisir de ridiculiser.

       *       *       *       *       *

Quels souvenirs ont-ils gardes de jadis? Par les ecoles, les
inscriptions locales, ils savent une vague bataille de Nancy, ou Rene II
leur donna la vie; puis Stanislas, qui fut leur agonie. Mais dans le
peuple, c'est la tradition des Suedois qui domine; chaque ville en
raconte quelque horreur. Ils tuerent vraiment la Lorraine. Ils
saccagerent tout, Richelieu s'applaudissant. Meme les amis du duc
Charles IV estimerent sage de s'approprier les dernieres ressources de
ceux qu'ils ne pouvaient defendre. Cent cinquante mille bandits, aides
d'autant de femmes, pietinaient le pays dont la ruine se prolongea
jusqu'a la fin du siecle. Cependant la race lorraine affamee
s'entre-devorait. Il y avait dans les campagnes des pieges pour hommes,
comme on en met aux loups; des familles mangerent leurs enfants, et meme
des jeunes gens, leurs grands-parents. Toutefois ce pauvre peuple se
rejouissait a quelques petits deboires de ses ennemis, tels que des
evasions de prisonniers, et surtout prenait son plaisir aux bons tours
de l'extraordinaire Charles IV.

Etrange fou, que produisit ce pays raisonnable dans les violentes
convulsions de son agonie! Il semble que Charles IV ait gache en une vie
toute l'energie qui, depensee sagement dans une suite d'hommes, eut ete
feconde en grandes choses. C'est le va-tout d'une situation desesperee,
d'une race qui sent l'avenir lui manquer. En Charles IV, il y a
plethore, qualites lorraines a trop haute pression, mais il ne contredit
pas les caracteres de sa race.

Ce merveilleux aventurier, avec les tresses blondes de ses cheveux
pendants et ses souples voltiges d'ecuyer devant les femmes de Louis
XIII, etait sagace, pratique, d'eloquence simple, et pas chevaleresque
le moins du monde. Il avait le don de plaire a tous, mais se gardait de
tous. Ce fantasque, ce railleur qui ne sut meme pas s'epargner dans ses
bons contes, ce perpetuel irresolu desirait violemment, et souvent il
demeura ferme dans son sentiment. C'est, au resume, un Lorrain des
premiers temps, mais avec toute la fievre inquiete d'un peuple qui va
mourir.

Charles IV ne nous montre qu'un trait nouveau, le desir de paraitre;
c'est qu'il avait ete eleve a la cour de France, et que les
circonstances le forcerent toute sa vie a vivre parmi les etrangers; or
nous avons vu le caractere, l'art lorrains, toujours craintifs de
paraitre ridicules, prendre l'air a la mode. Par-dessous sa brillante
chevalerie, c'etait essentiellement un capitaine brave et gouailleur,
sachant plaire sans effort aux hommes simples, l'un d'eux vraiment,
comme on le vit bien, apres cette fleur de jeunesse a la francaise, dans
sa tenue de vie et dans ses projets de mariage qui scandaliserent si
fort Paris et Versailles, sans qu'il s'emut le moins du monde. Le
malheur l'avait remis dans la logique de sa race.

C'est du haut de Sion, pelerinage jadis fameux, aujourd'hui attriste de
mediocrite, que, moins distraits par le detail, nous prenons une
possession complete de la grandeur et de la decadence lorraine. Devant
nous, cette province s'etend serieuse et sans grace, qui fut le pays le
plus peuple de l'Europe, qui fit pressentir une haute civilisation, qui
produisit une poignee de heros et qui ne se souvient meme plus de ses
forteresses ni de son genie. Des le siecle dernier, cette brave
population dut accepter de toute part les etrangers qu'elle avait
repousses tant qu'elle etait une race libre, une race se developpant
selon sa loi.

Du moins, la conscience lorraine, englobee dans la francaise, l'enrichit
en y disparaissant. La beaute du caractere de la France est faite pour
quelques parcelles importantes de la sensibilite creee lentement par mes
vieux parents de Lorraine. Cette petite race disparut, ni degradee, ni
assoupie, mais brutalement saignee aux quatre veines.

Depuis longtemps les artistes etaient obliges de s'eloigner, en Italie
de preference, pour trouver, avec la paix de l'etude, des amateurs
suffisamment riches. Les ducs enfin quitterent le pays, ou ils se
maintenaient difficilement contre l'etranger, emmenant une partie de
leur noblesse. Dans la masse de la population cruellement diminuee, les
vides etaient combles par des Allemands, domestiques et autres hommes de
bas metier, dont fut epaissie la verve naturelle de ma race, de cette
noble race qui repoussait le protestantisme (admirable resistance
d'Antoine aux bandes lutheriennes, en 1523).

Si je defaille, ce sera de meme par manque de vigueur et non faute de
dons naturels. Nous avons, mon ami et moi, les plus jolis instincts pour
nous creer une personnalite. Saurons-nous les agreger? Les barbares
s'imposeront peu a peu a nos ames a cause des basses necessites de la
vie; j'entrevois les meilleures parties de nos etres, qui s'accommodent,
tant bien que mal, de reves concus par des races etrangeres.

       *       *       *       *       *

CINQUIEME JOURNEE

LA LORRAINE MORTE


Notre enquete touche a sa fin; de Sion nous descendrons a notre ermitage
de Saint-Germain. Visiter Luneville! Retourner a Nancy ou nous
negligeames la ville neuve! pourquoi prolonger ainsi la tristesse dont
m'emplit l'avortement de l'ame lorraine? Dans ce chateau de Luneville,
les notres furent humilies. Ce palais ne me parlerait que de Stanislas,
un prince bon et fin, je l'accorde, mais entoure de petites femmes et de
petits abbes qui, par bel air, raillaient les choses locales et
copiaient Versailles. La Lorraine, dit-on, l'aima; c'est qu'elle avait
perdu toute conscience de soi-meme; elle etait morte; seul son nom
subsistait. A certains jours, mon ami et moi, nous sommes aussi capables
de prendre plaisir a des plaisanteries faciles sur ce qu'il y a de plus
profond et d'essentiel en nos ames. C'est que nous vivons a peine; nous
vivons par un effort d'analyse. Comme le nouveau Nancy, je m'accommode
de la sensibilite que Paris nous donne toute faite. En echange d'un
bonheur calme, assure, la Lorraine a laisse a Paris l'initiative.
N'est-ce pas ainsi que, lasses de heurter les etrangers, nous
abandonnions notre libre developpement pour adopter le ton de la
majorite?

Je refuse d'admirer, sur l'emplacement du vieux Nancy de mes ducs, la
place Stanislas, qui partout ailleurs m'enchanterait. Et s'il
m'arrivait, devant l'elegance un peu froide de cette belle decoration,
s'il m'arrivait de retrouver quelques traits de la methode et du reve
constant de l'ame lorraine, je n'en aurais que de la tristesse, me
disant: la methode et le reve que j'honore en moi avec tant d'ardeur
n'apparaissent guere plus dans l'ordinaire de mes actions que, dans ce
Nancy moderne, les vieux caracteres lorrains. Ah! nos aieux, leurs
vertus et tout ce possible qu'ils portaient en eux sont bien morts.
Choses de musee maintenant et obscures perceptions d'analyste.

Stanislas a cree une academie et une bibliotheque. Dans la suite, une
societe archeologique fut jointe a ces institutions. Seules, elles
abritent ce qui peut encore vivre de la conscience lorraine. Elles sont
le souvenir de ce qui n'existe plus. Ou la mort est entree, il ne reste
qu'a dresser l'inventaire.

       *       *       *       *       *

Vierge de Sion, je ne puis vous prier pour ce pays de Lorraine ni pour
moi. La secheresse dont je sais que cette race est morte m'envahit.
Vous-meme m'apparaissez si triste et delaissee que je vous aime avec une
nuance de pitie, sans l'elan amoureux de celui qui voit sa vierge
eclatante et desiree de tous. Parce que je connais l'etre que j'ai
herite de mes peres, je doute de mon perfectionnement indefini. Je
crains d'avoir bientot touche la limite des sensations dont je suis
susceptible. Petit-fils de ces aieux qui ne surent pas se developper, ne
vais-je point demeurer infiniment eloigne de Dieu, qui est la somme des
emotions ayant conscience d'elles-memes?

Mais non! il ne faut pas que je m'abandonne. Je calomnie ma race. Si
elle n'a pas utilise tous les dons qui lui etaient dispenses, il en est
un qu'elle a developpe jusqu'au type. Elle a augmente l'humanite d'un
ideal assez neuf. De Rene II a Drouot, en passant par Jeanne, une des
formes du desinteressement, le devoir militaire a paru ici sous son plus
bel aspect. Il y a dans ma race, non pas l'esprit d'attaque, la temerite
trop souvent melee de vanite, mais la fermete reflechie, perseverante et
opportune. Faire en temps voulu ce qui est convenable. On vit en
Lorraine les plus sages soldats du monde, ceux que le penseur accueille.
Par les armes, le Lorrain avait fonde sa race; par les armes, il essaye
heroiquement de la proteger. Presse par les etrangers, il n'eut pas le
loisir de chercher d'autres procedes pour etre un homme libre. Comment
eut-il developpe ces dons d'ironie, ce realisme humain si noble qu'il
nous fit entrevoir? Il bataillait sans treve a cote de son duc. Le
loyalisme ducal, en Lorraine, s'est fondu plus etroitement que partout
ailleurs avec l'idee de patrie. Dans sa misere, cette race se consolait
d'etre mutilee de ses qualites naissantes en aimant ses ducs, qui furent
souvent des princes exemplaires et jamais de mauvais hommes. Que je
depense la meme energie, la meme perseverance a me proteger contre les
etrangers, contre les Barbares, alors je serai un homme libre.

       *       *       *       *       *

SIXIEME JOURNEE

CONCLUSION.--LA SOIREE D'HAROUE


Simon, un peu gate, selon moi, par l'education de la rue
Saint-Guillaume, ne goutait qu'a demi mes intuitions. C'est un historien
d'une reserve extreme. Il collectionne et cote les petits faits, sans
consentir a recevoir d'eux cette abondante emotion qui, pour moi, est
toute l'histoire. Or, les vieilles choses de Lorraine, en huit jours,
avaient reveille des belles-aux-bois qui sommeillent en mon ame; Simon
me laissa tout a les caresser. Il me preceda a Saint-Germain; d'ailleurs
des repas mediocres, toujours, l'indisposerent.

       *       *       *       *       *

Je n'ai pas oublie cette soiree silencieuse, vers les cinq heures, dans
la petite ville d'Haroue, ou la vieille place est abritee de noyers
malades. Le soleil de fevrier, en s'inclinant, avait laisse dans l'air
quelque douceur. J'allai, desoeuvre, jusqu'a l'etang que forment les
fosses ecroules d'un chateau pompeux, bati sous Leopold, et dont la
froide imperiosite contrarie le paysage. Je m'ennuyais d'un ennui mol,
et toujours les plaines d'eau me disposerent a la melancolie. Il me
sembla que l'eau elle-meme, sous ce climat, desormais vivait avec
mediocrite. Je sentais bien que des parcelles de l'ancienne ame de
Lorraine, eparses encore dans ce paysage malingre d'hiver, faisaient
effort pour me distraire; mais la ruine de ma nation m'avait trop lasse
pour que sa douceur posthume me consolat de sa vigueur abolie; et une
triste migraine me venait du plein air.

Le pale soleil couchant offensait mes yeux, stries de fibrilles par la
lampe tard allumee sur les actes et les pensees de Lorraine. Nancy,
oublieuse du passe, m'avait choque, mais dans ces campagnes, ou tout est
souvenir de nos aieux et qui, repliees sur elles-memes, n'ont pas
remplace la grande morte qui les animait, je me sentis avec une nettete
singuliere l'heritier d'une race injustement vaincue. De rares
paysans--mes freres, car nos aieux communs combattaient aupres de nos
ducs--passaient, me saluant, comme un ami, d'un geste grave dans ce
crepuscule. Tristement je les aimais.

A cause de l'humidite je revins jusqu'a l'auberge. Avec le soir, la
voiture du chemin de fer arriva, et j'eus le coeur serre que personne
n'en descendit pour me presser dans ses bras.

Je dinai mal, impatient d'en finir, a la lueur du petrole. Ensuite,
quand je voulus, malgre l'obscurite profonde, faire quelques pas a
l'air, car j'etais congestionne, des chiens hurlant m'intimiderent. Je
rentrai dans l'auberge, disant: "Je suis la, perdu, isole, et pourtant
des forces sommeillent en moi, et pas plus que ma race, je ne saurai les
epanouir."

Dans cette vieille salle, le silence me penetrait d'angoisse. Je sentais
bien que ce n'etait que de l'inaccoutume, que tout ce decor etait en
somme de bonte. Dans la nuit repandue, la Lorraine m'apparaissait comme
un grand animal inoffensif qui, toute energie epuisee, ne vit plus que
d'une vie vegetative; mais je compris que nous nous genions egalement,
etant l'un a l'autre le miroir de notre propre affaissement.

Pour rendre un peu sien un endroit qu'on ignore, ou l'on n'a pas sa
chaise familiere, son coin de table, et ou la lampe decoupe des ombres
inaccoutumees, le meilleur expedient est de se mettre au lit. Ce
sans-gene rechauffe la situation. Mais je n'osais appuyer ma joue sur
ces draps bis; tout mon corps se sauvait en frissonnant de ces rudes
toiles, ou, solide et confiant en moi, je me serais brutalement enfoui
au chaud.

Alors je rentrai dans mon univers. Par un effort vigoureux que
facilitaient ma detresse morale et la solitude nue de cette chambre, je
projetai hors de moi-meme ma conscience, son atmosphere et les
principales idees qui s'y meuvent. Je materialisai les formes
habituelles de ma sensibilite. J'avais la, campes devant moi comme une
carte de geographie, tous les points que, grace a mon analyse, j'ai
releves et decrits en mon ame:

D'abord un vaste territoire, mon temperament, produisant avec abondance
une belle variete de phenomenes, rebelle a certaines cultures, sterile
sur plusieurs points, ou des parties sont encore a decouvrir, pales
indecises et flottantes.

Par-dessus ce premier moi, je vis dessinees des figures fremissantes qui
semblaient parler. Ce sont les maitres que nous interrogions a
Saint-Germain, devenus aujourd'hui une partie importante de mon ame.

Je vis aussi de grands travaux accomplis par des generations d'inconnus,
et je reconnus que c'etait le labeur de mes ancetres lorrains.

Or, tous ces morts qui m'ont bati ma sensibilite bientot rompirent le
silence. Vous comprenez comment cela se fit: c'est une conversation
interieure que j'avais avec moi-meme; les vertus diverses dont je suis
le son total me donnaient le conseil de chacun de ceux qui m'ont cree a
travers les ages.

Je leur disais: "Vous etes l'_Eglise souffrante_ l'esprit en train de
meriter le triomphe; ne pourrai-je pas m'elever plus haut, jusqu'a
l'_Eglise triomphante_? Comme le veut l'_Imitation_, qui guide mon
effort spirituel, je me suis repose dans vos plaies; j'ai vecu la
passion de l'esprit que vous avez soufferte. Quand meriterai-je le
bonheur? L'espoir de m'elever enfin aupres de Dieu me serait-il
interdit? Pourquoi, mes amis, ne futes-vous pas heureux?"

Alors tous ceux que j'ai ete un instant me repondirent.

D'abord LES JEUNES GENS (epars dans les grandes villes, au coucher du
soleil): "Il n'est d'autre remede que la mort, et nous nous delivrons
resolument ou par des exces desesperes."

Moi (avec degout pour une pareille infirmite de philosophe): "Mes
freres, votre solution ne m'interesse pas, puisqu'elle m'est toujours
offerte, puisque j'ai la certitude qu'elle me sera imposee un jour, et
qu'enfin, si a l'usage elle m'apparait insuffisante, elle ne me laisse
pas la ressource de recourir a un autre procede. D'ailleurs vous me
proposez tout le contraire de mon desir, car j'aspire non pas a mourir,
mais a vivre dans ce corps-ci et a vivre le plus possible."

Alors BENJAMIN CONSTANT: "J'aurais du ne pas demander mon bonheur aux
autres."

SAINTE-BEUVE: "J'eus tort de chercher a leur plaire."

... Ainsi parlerent-ils, et Moi je leur disais:

"Vous souffriez donc pour avoir accepte les Barbares! Vous, que je pris
pour intercesseurs, vous n'avez meme pas compris la necessite de
l'isolement, le bienfait de l'univers qu'on se cree. Vous ignoriez qu'il
faut etre _un homme libre_!"

       *       *       *       *       *

Etendu sur ce lit, a la lueur tragique d'une chandelle d'auberge, je
meprisai douloureusement ces gens-la; je vis qu'ils etaient grossiers.
Et ces parties de moi-meme, qui m'avaient enchante jadis, m'ecoeurerent.

L'imitation des hommes les meilleurs echouait a me hausser jusqu'a toi,
Esprit, Total des emotions! Lasse de ne recueillir de mes
_intercesseurs_ que des notions sur ma sensibilite, sans arriver jamais
a l'ameliorer, j'ai recherche en Lorraine la loi de mon developpement. A
suivre le travail de l'inconscient, a refaire ainsi l'ascension par ou
mon etre s'est eleve au degre que je suis, j'ai trouve la direction de
Dieu. Pressentir Dieu, c'est la meilleure facon de l'approcher. Quand
les Barbares nous ont deformes, pour nous retrouver rien de plus
excellent que de reflechir sur notre passe. J'eus raison de rechercher
ou se poussait l'instinct de mes ancetres; l'individu est mene par la
meme loi que sa race. A ce titre, Lorraine, tu me fus un miroir plus
puissant qu'aucun des analystes ou je me contemplai. Mais, Lorraine,
j'ai touche ta limite, tu n'as pas abouti, tu t'es dessechee. Je t'ai
une infinie reconnaissance, et pourtant tu justifies mon decouragement.
Jusqu'a toi j'avais sur moi-meme des idees confuses; tu m'as montre que
j'appartenais a une race incapable de se realiser. Je ne saurai
qu'entrevoir. Il faut que je me dissolve comme ma race. Mes meilleures
parcelles ne vaudront qu'a enrichir des hommes plus heureux.

       *       *       *       *       *

Alors la Lorraine me repondit:

"Il est un instinct en moi qui a abouti; tandis que tu me parcourais, tu
l'as reconnu: c'est le sentiment du devoir, que les circonstances m'ont
fait temoigner sous la forme de bravoure militaire. Et, si decouragee
que puisse etre ta race, cette vertu doit subsister en toi pour te
donner l'assurance de bien faire, et pour que tu perseveres.

"Quand tu t'abaisses, je veux te vanter comme le favori de tes vieux
parents, car tu es la conscience de notre race. C'est peut-etre en ton
ame que moi, Lorraine, je me serai connue le plus completement. Jusqu'a
toi, je traversais des formes que je creais, pour ainsi dire, les yeux
fermes; j'ignorais la raison selon laquelle je me mouvais; je ne voyais
pas mon mecanisme. La loi que j'etais en train de creer, je la deroulais
sans rien connaitre de cet univers dont je completais l'harmonie. Mais a
ce point de mon developpement que tu representes, je possede une
conscience assez complete; j'entrevois quels possibles luttent en moi
pour parvenir a l'existence. Soit! tu ne saurais aller plus vite que ta
race; tu ne peux etre aujourd'hui l'instant qu'elle eut ete dans
quelques generations; mais ce futur, qui est en elle a l'etat de desir
et qu'elle n'a plus l'energie de realiser, cultive-le, prends-en une
idee claire. Pourquoi toujours te complaire dans tes humiliations? Pose
devant toi ton pressentiment du meilleur, et que ce reve te soit un
univers, un refuge. Ces beautes qui sont encore imaginatives, tu peux
les habiter. Tu seras ton _Moi_ embelli: l'Esprit Triomphant, apres
avoir ete si longtemps l'Esprit Militant."


       *       *       *       *       *


LIVRE TROISIEME

L'EGLISE TRIOMPHANTE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VII

ACEDIA.----SEPARATION DANS LE MONASTERE


La brutalite du grand air, l'insomnie des nuits d'auberge sur des
oreillers inaccoutumes et cette lourde nourriture me donnerent une
fievre de fatigue. Au detour d'un chemin, la femme d'un cabaretier
demandait a mon voiturier: "Est-ce qu'il ne va pas mourir?" C'est pour
avoir eu le meme doute sur ma race que je paraissais epuise. La nuit,
surtout je m'agitais infiniment. Des l'aube, sous le cloitre, je me
promenais bien avant Simon, et la journee s'allongeait dans l'ennui.
Toutes pensees m'etaient chetives et poussiereuses. L'horizon gardait la
desolante mediocrite des choses deja vues. A chaque minute, je calculais
quand viendrait le prochain repas, ou je m'asseyais sans appetit, et la
viande, entre toutes choses, me faisait horreur. Puis s'allongeait une
nouvelle bande de temps.

Je suis convaincu que, pour des etres sensibles et raisonneurs, les
maladies sont contagieuses. Simon, jusqu'alors enclin a la voracite, fut
pris d'un degout de nourriture; il etait humilie d'une constipation
malsaine que coupent des coliques precipitees. Ecrases dans nos bas
fauteuils, et pareils au _Pauvre Pecheur_ de Puvis de Chavannes, nous
nous lamentions avec minutie. Nos levres et nos doigts, tout notre etre
s'agitaient dans un desir maniaque de fumer, alors que notre estomac en
avait horreur. Lentes apres-midi de janvier! la campagne eclatante de
neige! notre bouche pateuse, nos dents serrees de malades, et la peau
tiree de notre visage qui nous donnait un rictus degoute!

Or, nous etant regardes en face, nous eumes le courage de mepriser a
haute voix l'edifice que nous avions entrepris. Cependant que je me
reniais, il me parut que je commettais une mauvaise action, et une
incroyable humiliation se repandit en moi comme un flot sale. J'etais
reduit a un tel enfantillage que j'aurais aime pleurer. J'etais blesse
que Simon abondat si brutalement dans mes blasphemes car j'avais une
nouvelle demarche a lui proposer. Mais je sentis bien qu'il
accueillerait avec defiance mes reflexions d'Haroue.

En vain essayames-nous, avec une excellente fine champagne, de nous
relever. J'y gagnai le soir un sommeil epais, mais des l'aube c'etait
une acuite, une surexcitation d'esprit insupportable, avec, par tout le
corps, des fourmillements.

Je fus obsede, a cette epoque, d'un sentiment intense, qui, sans raison
apparente, se leve en moi a de longs intervalles: l'idee qu'un jour, ne
fut-ce qu'a ma derniere nuit, sur mon oreiller froisse et brulant, je
regretterai de n'avoir pas joui de moi-meme, comme toute la nature
semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s'imposer a mon ame
en irreflechi.

Persecute par cette idee fixe, je serrais mon front dans mes mains, et
me rejetais en arriere avec une detresse incroyable. Je crois bien que
je ne desire pas grand'chose, et les choses que je desire, il me serait
possible de les obtenir avec quelque effort; aussi n'est-ce pas leur
absence qui m'attriste, mais l'idee qu'il viendra un jour ou, si je les
desirais, ce serait trop tard. Et, seule, la probabilite que, dans la
mort on ne regrette rien, peut attenuer ma tristesse. C'est un grand
malheur que notre instinctive croyance a notre liberte, et puisque nous
ne changeons rien a la marche des choses, il vaudrait mieux que la
nature nous laissat aveugles au debat qu'elle mene en nous sur les
diverses manieres d'agir egalement possibles. Malheureux spectateur, qui
n'avons pas le droit de rien decider, mais seulement de tout regretter!

Parfois, dans ce desarroi de mon etre, d'etranges images montaient du
fond de ma sensibilite que je ne systematisais plus.

Il etait six heures; depuis trente minutes peut-etre nous n'avions pas
ouvert la bouche. Je me pris a rever tout haut dans cette chambre
eclairee seulement par le foyer:

Peut-etre serait-ce le bonheur d'avoir une maitresse jeune et impure,
vivant au dehors, tandis que moi je ne bougerais jamais, jamais. Elle
viendrait me voir avec ardeur; mais chaque fois, a la derniere minute,
me pressant dans ses bras, elle me montrerait un visage si triste, et
son silence serait tel que je croirais venu le jour de sa derniere
visite. Elle reviendrait, mais perpetuellement j'aurais vingt-quatre
heures d'angoisse entre chacun de nos rendez-vous, avec le coup de
massue de l'abandon suspendu sur ma tete. Meme il faudrait qu'elle
arrivat un jour apres un long retard, et qu'elle prolongeat ainsi cette
heure d'agonie ou je guette son pas dans le petit escalier. Peut-etre
serait-ce le bonheur, car, dans une vie jamais distraite, une telle
tension des sentiments ferait l'unite. Ce serait une vie systematisee.

Ma maitresse, loin de moi, ne serait pas heureuse; elle subirait une
passion vigoureuse a laquelle parfois elle repondrait, tant est faible
la chair, mais en tournant son ame desesperee vers moi. Et j'aurais un
plaisir ineffable a lui expliquer avec des mots d'amertume et de
tendresse les pures doctrines du quietisme: "Qu'importe ce que fait
notre corps, si notre ame n'y consent pas!" Ah! Simon, combien
j'aimerais etre ce malheureux consolateur-la.

Elle serait pieuse. Elle et moi, malgre nos peches, nous baiserions la
robe de la Vierge. Et comme l'amour rend infiniment comprehensif, ou,
mieux encore, comme elle ne connaitrait rien de l'homme que je puis
paraitre au vulgaire, elle ne soupconnerait pas un instant ma bonne foi;
en sorte que mon ame indecise pourrait etre, aux plis de sa robe,
franchement religieuse.

Et comme Simon ne repondait pas, je repris, a cause de ce besoin naturel
de plaire qui me fait chercher toujours un acquiescement:

Elle serait jeune, belle fille, avec des genoux fins, un corps ayant une
ligne franche et un sourire imprevu infiniment touchant de sensualite
triste. Elle serait vetue d'etoffes souples, et un jour, a peine entree,
je la vois qui me desole de sanglots sans cause, en cachant contre moi
son fin visage.

       *       *       *       *       *

Mon _Moi_ est jaloux comme une idole; il ne veut pas que je le delaisse.
Deja une lassitude et degout nerveux m'avaient averti quand je me
negligeais pour adorer des etrangers. J'avais compris que les
Sainte-Beuve et les Benjamin Constant ne valent que comme miroirs
grossissants pour certains details de mon ame. Une fois encore mes nerfs
me firent rentrer dans la bonne voie. Je poussai a l'extreme mon
ecoeurement, je le passionnai, en sorte qu'ennobli par l'exaltation, il
devint digne de moi-meme et me feconda.

Voici comment la chose se fit. J'examinais avec Simon notre desarroi et
je lui disais que la difficulte n'etait pas de trouver un bon systeme de
vie, mais de l'appliquer:

--Il faudrait des necessites intelligentes me contraignant a faire le
convenable pour que je sois heureux.

--Quoi! me repondait-il, un medecin dans un hopital? un pere superieur
dans un monastere? Ou prendrais-tu l'energie de leur obeir? Et si tu la
possedes, leurs conseils sont superflus, car tu peux te les donner a
toi-meme.

--Je ne voudrais pas etre mene avec douceur, car je me mefie de mes
defaillances. C'est peut-etre que mon ame s'effemine; mais elle voudrait
etre rudoyee. Sous un cloitre, dans ma cellule, je serais heureux si je
savais qu'un maitre terrible ne me laisse pas d'autre ressources que de
subir une discipline. Le reve de ma race est mal employe et je desespere
qu'a moi seul je puisse l'amener a la vie.

Simon protesta:

--Les hommes, dit-il, sont abjects, ou du moins ils me paraissent tels.
(On se fait des imaginations qui valent des verites: ainsi toi, pour qui
chacun fut aimable, car tu es seduisant et detache, tu te figures avoir
ete martyrise.) Jamais, fut-ce pour mon bonheur, je ne reconnaitrai la
domination d'un homme. Tous, hors moi, sont des barbares, des etrangers,
et la Lorraine precisement n'a pas abouti parce qu'elle dut se soumettre
a l'etranger.

Et moi aussi, j'avais resolu de ne plus me conformer a des hommes. Le
soir d'Haroue, j'avais renie mes "intercesseurs". Simon partageait donc,
pour le fond et sans le savoir, mon opinion secrete, et pourtant je fus
mecontent: c'est que, si nous arrivions a peu pres au meme point,
c'etait par des raisonnements tres differents.

Je lui repliquai avec mauvaise humeur:

--Encore cet odieux sentiment de la dignite! cette morgue anglaise!
cette respectability que n'abandonne pas ton Spencer lui-meme! En voila
une fiction, la dignite des gens d'esprit! En toi, n'etes-vous pas vingt
a vous humilier, a vous dedaigner, a vous commander?

Ici j'eus le tort de me lever. Le ton decourage de notre entretien me
mettait mal a l'aise pour lui soumettre la nouvelle methode que
j'entrevoyais, mais j'allais etre victime moi-meme de la dignite
humaine, s'il ne me priait pas de me rasseoir. Il me laissa monter dans
ma chambre.

--Tout, au monde, lui dis-je avec desespoir, est mal fait, et ce grand
desordre de l'univers me blesse.

       *       *       *       *       *

La nuit, exaltant mon indignation, me fut deplorable. Petite chose
accroupie sur mon lit, dans l'obscurite et le silence, j'attendais que
la douleur me lachat. Impuissant et desespere, j'eus le souvenir de
saint Thomas d'Aquin disant a l'autel de Jesus: "Seigneur, ai-je bien
parle devant vous?" Et devant moi-meme, qui ai methodiquement adore mon
corps et mon esprit, je m'interrogeai: "Me suis-je cultive selon qu'il
convenait?"

       *       *       *       *       *

Je me levai perdu de froid, tres tard, dans une matinee de degel. Rose,
qui est trop honnete fille pour que j'en fasse des anecdotes, entrait
dans ma chambre avec bonhomie, car c'etait son jour. Si elle avait
profite des enseignements du catechisme, elle se fut plu (elle un peu
gouailleuse) a me comparer au vieux roi David qui rechauffait sa vigueur
pres de jeunes Juives. Ensuite, je la priai qu'elle baissat les stores a
fleurs eclatantes pour me cacher l'ignominie du monde, qu'elle activat
le feu comme un four de verrier, et qu'elle se retirat. Je me recouchai
tout le jour, soucieux uniquement d'interroger ma conscience.

Et dans notre conference du soir, sans plus tarder, je dis a Simon:

--Singuliere physionomie de mon ame! La disgrace universelle me
mecontente, au point que vous-meme me blessez, mon cher ami, mon frere,
quand vous partagez mes facons de voir. Il ne me suffit plus qu'on
m'approuve. Je m'irrite de tout ce qu'on nie, quand on exalte ce que
j'aime. Je vous dirai toute la verite: je ne puis plus supporter qu'on
enonce une opinion sur les choses qui sont. Je m'interesse uniquement a
ce qui devrait exister. J'ai fini de me contempler. Comme les arbres qui
poussent et comme la nature entiere, je me soucie seulement de mon Moi
futur.

Alors Simon, avec cette facon glaciale que j'ai souvent goutee, mais qui
me deplut a cette occasion, arreta le debat:

--Je crois comme vous que notre collaboration n'aboutira pas, car nous
ne pouvons discuter que sur des points du passe. Comment nous faire en
commun des idees claires sur ces obscures inquietudes et sur ces
pressentiments qui sont toutes nos notions de l'avenir! En consequence,
je retournerai volontiers a Paris, d'autant que j'ai fait des economies,
et que nous approchons de mai, saison qui egaye mon temperament.

Voila bien la separation que je desirais, mais ce me fut un desespoir
que lui-meme me l'imposat.

       *       *       *       *       *

Je repris mon reve d'Haroue, en feuilletant des guides Baedeker sur mon
oreiller. Chacun de ces titres: _Belgique, Allemagne en trois parties,
Italie_, soudain emouvait un coin de mon etre. Desireux de m'assimiler
ces sommes d'enthousiasmes, quel mepris ne ressentais-je pas pour tous
ces maigres saints devant qui je m'etais agenouille et qui ne sont qu'un
point imperceptible dans le long developpement poursuivi par l'ame du
monde a travers toutes les formes!

Le lendemain je dis a Simon:

--Je n'abandonne pas le service de Dieu; je continuerai a vivre dans la
contemplation de ses perfections pour les degager en moi et pour que
j'approche le plus possible de mon absolu. Mais je donne conge aux
petits scribes passionnes et analystes, qui furent jusqu'alors nos
intercesseurs. Ainsi que nous essayames en Lorraine, je veux me modeler
sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous
les caracteres dont mon etre a le pressentiment. Les individus, si
parfaits qu'on les imagine, ne sont que des fragments du systeme plus
complet qu'est la race, fragment elle-meme de Dieu. Echappant desormais
a la sterile analyse de mon organisation, je travaillerai a realiser la
tendance de mon etre. Tendance obscure! Mais pour la satisfaire je me
modelerai sur ceux que mon instinct elit comme analogues et superieurs a
mon Etre. Et c'est Venise que je choisis, d'autant qu'il y fait en
moyenne 13 deg.,38 en mars et 18 deg.,23 en mai. Puis la vie materielle y est
extremement facile, ce qui convient a un contemplateur.

       *       *       *       *       *

Nous nous quittames en nous serrant la main. La crainte de m'eloigner
sur une emotion un peu banale d'un local ou nous avions eu des frissons
tres curieux m'empecha seule de presser Simon dans mes bras. Mais je
constatai que nous nous aimions beaucoup.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE VIII

A LUCERNE, MARIE B...


Dans une gare, sur le trajet de Bayon a Lucerne, Milan et Venise,
j'achetai un livre alors nouveau, le _Journal de Marie Bashkirtsef._
Rien qu'a la couverture, je compris que cet ouvrage etait pour me
plaire. Jamais mon intuition ne me trompe; je vais m'enfermer dans
Venise, confiant que cette race me sera d'un bon conseil.

Cette jeune fille fut curieuse de sentir. Avec mille travers, elle se
garda toujours ardente et fiere. Quoiqu'elle n'ait pas nettement
distingue qu'elle etait mue simplement par l'amour de l'argent, qui fait
l'independance, et par l'horreur du vulgaire, on peut la dire
clairvoyante. Je l'estime. Sur le tard, elle fut effleuree par des
sentiments grossiers: elle desira la gloire et elle mourut de la
poitrine. Voila deux fautes graves; au moins par la seconde fut-elle
corrigee de la premiere. Et le fait qu'elle a disparu m'autorise a lui
donner toute ma sympathie, qui prend parfois des nuances de tendresse.

       *       *       *       *       *

Je m'arretai tout un dimanche a Lucerne. Les cloches sonnant sans treve,
la neige epandue sur le paysage, le froid m'accablaient de tristesse. Je
me promenai le long d'un lac invisible sous le brouillard, je bus des
grogs dans de vastes hotels solitaires, et, songeant a Simon absent, a
l'Italie douteuse, je craignis que sur le tard de la soiree, une crise
de decouragement me prit et me laissat sans sommeil dans mon lit de
passage.

Un concert annoncait _le Paradis et la Peri_ de Schumann. Il me parut
que sous ce titre je pourrais rever avec profit. Et tandis
qu'officiaient les voix et les instruments, parmi tant de Suissesses, je
me demandais: "A quoi pensait Marie? Quel monde crea-t-elle pour s'y
refugier contre la grossierete de la vie?"

Les chanteurs, la musique disaient:

    _L'eclat des larmes que l'esprit repand_...

Les pleurs verses par de tels yeux ont un pouvoir mysterieux, Marie
cherchait la volupte dans l'imprevu; elle fut trompee par les grands
mots du vulgaire, elle eut cette honte que l'approbation des hommes la
tenta. "La gloire!" disait-elle, ne comprenant pas que ce mot signifie
le contact avec les etrangers, avec les Barbares. Cependant je ne puis
la mepriser. Chez elle, cette indigne preoccupation ne fut pas bassesse
naturelle, mais touchante folie. Sa jeunesse ardente, qu'elle refusait a
la caresse grossiere des jeunes gens, cherchait ailleurs des
satisfactions. Elle embellissait, sans doute, par toute la noblesse de
sa sensibilite, cette gloire qu'elle entrevoyait, et qui n'est pour moi
que le resultat de mille calculs dont je connais l'intrigue. Un desir
d'une telle ardeur purifie son objet. C'est Titania tendant ses petites
mains a Bottom. _L'eclat des larmes que l'esprit repand_ transfigure
l'univers qu'il contemple.

Les chanteurs, la musique disaient:

    ... _Ah laisse-moi puiser la fievre_...

Marie s'egara dans sa tentative pour systematiser sa vie. Un prix au
Salon annuel n'est pas, comme elle le croyait, un but suffisant a tous
ces desirs vers tous les possibles qui sommeillent au fond de nous. Du
moins, elle desira l'enthousiasme. Et meme cette fievre put grandir en
elle avec plus de violence que chez personne, car elle etait un objet
delicat, nullement embarrassee de ces grossiers instincts qui
ralentissent la plupart des hommes. A son contact, j'affinerai mes
frissons, et mon sang brulera d'une ardeur plus vive aupres d'un tel
corps qui me semble une flamme. _Ah! laisse-moi puiser la fievre_ a
m'imaginer cette jeune poitrine qui ne fut gonflee que pour des choses
abstraites.

Les chanteurs, la musique disaient:

    _Dors, noble enfant, repose a jamais_...

Quoi qu'on me dise un jour, quelque degout qui me vienne a te relire, je
te promets de continuer a te voir, selon la legende qu'aujourd'hui je me
fais de toi. Comment pouvais-tu causer des heures entieres avec cet
artisan? a moins peut-etre qu'emu par ta divine complaisance, ce petit
peintre grossier n'ait ete tres bon et tres naturel, ce qui est un grand
charme! Jamais tu n'avouas aucun sentiment tendre; je veux aller jusqu'a
croire que jamais tu ne ressentis le moindre trouble, meme quand la date
de ton dernier soupir se precisant, tu vis qu'il fallait quitter la vie
sans avoir realise aucun de tes pressentiments de bonheur. Tu n'aurais
connu que deception a chercher ta part de femme, mais c'eut ete une
faiblesse bien naturelle. Je te loue hautement d'avoir vu que cette
image du bonheur est vaine. _Dors, noble enfant, repose a jamais_ dans
ma memoire, seule comme il faut qu'un etre libre vive.

Les chanteurs, la musique disaient:

    _Au bord du lac, tranquille abri_...

Et moi, rentre au silencieux desert de mon hotel, regrettant presque la
retraite etroite, la demi-securite de Saint-Germain, mal soutenu par
l'espoir si vague de construire mon bonheur dans Venise, tremblant que,
d'un instant a l'autre, ma fatigue ne se changeat en aveu d'impuissance,
je me plus a m'imaginer qu'a Simon j'avais substitue Marie, et que cette
voyageuse m'allait etre un compagnon ideal, dans un _tranquille abri, au
bord d'un lac_, qui est l'univers entier ou je veux me contempler.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE IX

VEILLEE D'ITALIE

_(Enseignement du Vinci)_


Nous avions passe le theatral Saint-Gothard et ses precipices. Un doux
plaisir me toucha devant la fuite du lac de Lugano, quand sa rive
trempee de grace fut effleuree par le train de Milan. Au soir, nous
accentuames la grande descente sur l'Italie. Un poitrinaire, portant a
sa bouche sans cesse une liqueur d'apaisement, menait un bruit lugubre
derriere moi. Mais qu'est-ce qu'un homme? J'ouvris au froid les fenetres
du wagon. Des mots historiques se pressaient dans ma tete: "Soldats,
vous etes pauvres, vous allez trouver l'abondance!" Et je me disais avec
hate: "Est-ce que je sens quelque chose?"

Cette quinzaine est une des periodes les plus honorables de mon
existence; j'ai su conquerir l'emotion que je me proposais. Oui,
j'allais trouver l'abondance. Et deja, j'etais rempli de bonte. Je
m'occupai du poitrinaire, je lui promis la sante, les femmes, le vin,
tout ce que j'imaginais lui plaire. Meme, pour qu'il sourit, je lui dis
que j'etais Parisien, et je l'aidai a descendre du train dans la gare de
Milan.

Decide aux plus grands sacrifices pour etre enthousiasme, des le soir je
sortis de l'hotel et me rendis autour de la cathedrale, m'interpellant
et m'exclamant (bien qu'elle me plut mediocrement) en formules
admiratives, car je sais que le geste et le cri ne manquent guere de
produire le sentiment qui leur correspond.

       *       *       *       *       *

Seul avec le concierge qui simule un rhume, a l'Ambrosienne, ce matin
d'hiver, j'admirai les estampes, et sur elles; interrogeai mon ame.

C'etait encore ma sensibilite du cloitre, le sentiment qui me fit
demander a ma bibliotheque qu'elle me revelat a moi-meme. Invincible
egotisme qui me prive de jouir des belles formes! Derriere elles je
saisis leurs ames pour les mesurer a la mienne et m'attrister de ce qui
me manque. L'univers est un blason, que je dechiffre pour connaitre le
rang de mes freres, et je m'attriste des choses qu'ils firent sans moi.

       *       *       *       *       *

A l'Ambrosienne je vis, avec quelle ardente curiosite! un portrait
d'Ignace de Loyola. Son genie logique crea une methode, dont il obtint,
sur les ames les plus superbes, de prodigieux resultats, et que j'essaye
de m'appliquer. Sa tete est une grosse boule avec une calvitie, une
forte barbe courte, et une pointe au menton. Je sens comme une barre de
migraine sur ses yeux et sur son front. Cet homme fut poli et froid,
sans le moindre souci de plaire. Il avait des amis, mais ne se livra
jamais, et nul ne put compter sur lui. S'il s'attachait, c etait par une
sorte d'instinct profond; le manieur d'hommes le plus souple desespere
de seduire celui-la.

Quand je contemple cette physionomie imperieuse, mes lenteurs me donnent
a rougir. Je n'ai pas su encore m'emparer de moi-meme! Du moins j'ai
visite soigneusement mes ressources, je connais les fondements de mon
Etre; des lors, me perfectionnant chaque jour dans le mecanisme de
Loyola, je dirigerai mes emotions, je les ferai reapparaitre a volonte;
je serai sans treve agite des enthousiasmes les plus interessants et
tels que je les aurai choisis.

Sur le meme mur, une gravure d'apres un jeune homme de Rembrandt: la
bouche entr'ouverte, la levre superieure un peu relevee, les yeux
superbes, mais eteints, toute la figure degoutee, aneantie. Je lui
disais: "O mon pauvre enfant, ne me tentez pas avec votre juste
accablement, car je veux loyalement faire cette tentative."

Devant un portrait de jeune fille qui fut longtemps, mais a tort,
attribue au Vinci, jeune fille gracieuse sans plus, avec une ame un peu
ironique et de petite race, je trouvai un jeune homme qui pleurait.

--L'histoire de cette jeune fille est-elle touchante? lui dis-je: ni
Gautier, ni Taine, ni Ruskin n'en parlent. (Je citais ces noms pour
gagner sa confiance, car je pensais: voila quelque poete.)

--Je l'ignore, me repondit-il.

--Il y a parfois des ressemblances emouvantes. (Sa vive emotion, ses
pleurs me permettaient ces familiarites.)

--Je ne pense pas qu'on puisse comparer aucune fille a celle-ci.

--Eh bien! repris-je.

--Ah! me dit-il simplement, le grand homme a mis sa main la.

Je le tiens admirable pour sa foi, ce croyant. Notez que le concierge
lui-meme sait que le tableau n'est pas de Leonard. Puis la jeune fille,
delicate, n'a aucune imperiosite. Mais celui-ci, peu connaisseur, mal
renseigne, est pourtant tres proche de Dieu; son ame chargee d'ardeur,
pour vibrer n'a nul besoin qu'un art ingenieux la caresse. C'est
l'enthousiasme du charbonnier. Il saisit la premiere occasion de grouper
les emotions dont il est rempli et d'en jouir. L'important n'est pas
d'avoir du bon sens, mais le plus d'elan possible. Je tiens meme le bon
sens pour un odieux defaut. _L'Imitation de Notre-Seigneur
Jesus-Christ_, cher petit manuel de la plus jolie vie qu'aient imaginee
les delicats, l'a tres bien vu: les pauvres d'esprit, s'ils ont cru et
aime, sont ceux qui approchent le plus de leur ideal, c'est-a-dire de
Dieu. Ce n'est pas en chicanant chacun de mes desirs, en me verifiant
jusqu'a m'attrister, mais en poussant hardiment que je trouverai le
bonheur.

       *       *       *       *       *

Par un jour de pluie, j'entrai dans le cabinet du Brera; et la _Tete du
Christ_, par le Vinci (l'etude au crayon rouge pour le Christ de _la
Cene_), ne me laissait rien voir d'autre....

       *       *       *       *       *

Cette journee fameuse, dont la vertu chaque jour grandit en moi, me
confirme dans la methode que j'entrevoyais depuis Haroue.

Plus jeune, par une matinee seche d'hiver florentin, ralentissant ma
promenade sur le Lung'Arno, en face des collines delicates et presque
nerveuses, j'ai suivi le meme ordre de reflexions. Je sortais de voir au
Pitti la Simonetta, maitresse fameuse du Magnifique, peinte par
Botticelli. Combien d'efforts il me fallut d'abord pour gouter sa beaute
malingre de jeune fille moricaude! Dans la suite, je vins a l'aimer; au
premier regard, elle ne me donnait que de la curiosite. Il en advint
ainsi de moi-meme devant moi-meme. Jusqu'a cette heure, je fus
simplement curieux de mon ame. Je considerais mes divers sentiments, qui
ont la physionomie rechignee et malingre des enfants difficilement
eleves, mais je ne m'aimais pas. Or, le Vinci pour representer le plus
comprehensif des hommes, celui qui lit dans les coeurs, ne lui donne pas
le sourire railleur dont il est le prodigue inventeur, ni cet air
degoute qui m'est familier; mais le Christ qu'il peint _accepte_, sans
vouloir rien modifier. Il accepte sa destinee et meme la bassesse de ses
amis: c'est qu'il donne a toutes choses leur pleine signification. Au
lieu d'etriquer la vie, il epanouit devant son intelligence la part de
beaute qui sommeille dans le mediocre.

Aujourd'hui, dans cette veillee d'Italie, je vois qu'il n'y a pas
comprehension complete sans bonte. Je cesse de hair. Je pardonnerai a
tout ce qui est vil en moi, non par un mot, mais en le justifiant. Je
repasserai par toutes les phases de chacun de mes sentiments; je verrai
qu'ils sont simplement incomplets, et qu'en se developpant encore, ils
aboutiront a satisfaire l'ordre. Et sur l'heure je jouirai de cet ordre.

Ainsi m'enseigna le Vinci, tandis que je le priais au Brera, etant
accoude sur la rampe de fer qui entoure la salle. La figure que son
crayon traca a le sourire qui pardonne a tous les Judas de la vie, elle
a les yeux qui reconnaissent dans les actions les plus obscures la
direction raisonnable de Dieu, elle a le pli des levres qu'aucune
amertume n'etonne plus.

       *       *       *       *       *

Etant descendu avec ces pensees, je rejoignis ma voiture, et tandis
qu'une triste humidite tombait sur la ville, enveloppe dans un grand
manteau de voyage, je me pris a songer.

Je vis nettement qu'un second probleme se greffait sur le premier:

1 deg. Dans ma cellule, j'avais fait une enquete sur moi-meme, j'etais
arrive a embrasser le developpement de mon etre; mais j'avais ete
preoccupe de mon imperfection avant tout.

2 deg. Il s'agit maintenant de preter a l'homme, que je suis, la beaute que
je voudrais lui voir; il faut illuminer l'univers que je possede de
toute cette lumiere que je pressens; le programme, c'est d'escompter en
quelque sorte, pour en jouir tout de suite, la perfection a laquelle mon
Etre arrivera le long des siecles, si, comme ma raison le suppose, il y
a progres a l'infini.

En un mot, il faut que je campe devant moi, pour m'y conformer, mon reve
fait de tous les soupcons de beaute qui me troublent parfois jusqu'a me
faire aimer la mort, parce qu'elle hate le futur. Je suis un point dans
le developpement de mon Etre; or, jusqu'a cette heure, j'ai regarde
derriere moi, desormais je tournerai mes yeux vers l'avenir. Et comme la
mere dote son fils de tous les merites qu'elle imagine confusement, je
cree mon ideal de tous les soupirs dont m'emplit la banalite de la vie.

       *       *       *       *       *

J'etais fort enerve; il me fallut passer a la poste, ou l'on me demanda
un passeport. Je discutai, m'emportai et, tremblant de colere, molestai
de paroles les commis. Puis aussitot je me pris a rire, comme un malade,
en songeant a mes beaux plans d'indulgence universelle....

Qu'importe! il faut que je m'accepte comme j'accepte les autres. Mon
indulgence, faite de comprehension, doit s'etendre jusqu'a ma propre
faiblesse. Se detacher de soi-meme, chose belle et necessaire!
D'ailleurs, mon _moi du dehors_, que me fait! Les actes ne comptent pas;
ce qui importe uniquement, c'est mon _moi du dedans_! le Dieu que je
construis. Mon royaume n'est pas de ce monde; mon royaume est un domaine
que j'embellis methodiquement a l'aide de tous mes pressentiments de la
beaute; c'est un reve plus certain que la realite, et je m'y refugie a
mes meilleurs moments, insoucieux de mes hontes familieres.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE X

MON TRIOMPHE DE VENISE


Sur la ligne de Milan a Venise, je ne cessai de mediter les
enseignements de ma veillee d'Italie, la sagesse du Vinci. J'etais pret
a m'aimer, a me comprendre jusque dans mes tenebres. Pour me guider, je
comptais sur Venise et sur la race que m'a designee une intuition de mon
coeur.

       *       *       *       *       *

Et pourtant j'hesitais encore devant ce nouvel effort, quand je
descendis a Padoue, desireux de visiter, dans un jardin silencieux,
l'eglise Santa Maria dell' Arena, ou Giotto raconte en fresques
nombreuses l'histoire de la Vierge et du Christ.

Aux cloitres florentins, jadis, combien n'ai-je pas celebre les
primitifs! J'avais pour la societe des hommes une haine timide,
j'enviais la vie retenue des cellules. Meme a Saint-Germain, la
gaucherie de ces ames peintes, leurs gestes simplifies, leurs
physionomies trop precises et trop incertaines satisfaisaient mon ardeur
si seche, si compliquee. Mais la soiree d'Haroue et le Vinci m'ont
transforme: le plus venerable des primitifs a Padoue ne m'inspire qu'une
sorte de pitie complaisante, qui est tout le contraire de l'amour.

Voila bien, sur ces figures, la mefiance delicate que je ressens
moi-meme devant l'univers, mais je n'y devine aucune culture de soi par
soi. S'ils gardent, a l'egard de la vie, une reserve analogue a la
mienne, c'est pour des raisons si differentes! Je les medite, et je
songe a la religion des petites soeurs, qui, malgre mon gout tres vif
pour toutes les formes de la devotion, ne peut guere me satisfaire. Sur
ces physionomies le sentiment, maladif, sterile, met une lueur; mais
aucune clairvoyance, aucun souci de se comprendre et de se developper.
Pauvres saints du Giotto et petites soeurs! Ils s'en tiennent a
s'emouvoir devant des legendes imposees; or, moi, je m'enorgueillis a
cause de fictions que j'anime en souriant et que je renouvelle chaque
soir....

Ces ames naives de Santa Maria dell' Arena, je sens que je les trompe en
paraissant communier avec elles. J'eus parfois le meme scrupule sous mon
cloitre de Saint-Germain, quand j'invoquais les moines qui m'y
precederent. C'est par coquetterie, et grace a des jeux de mots, que je
grossis nos legers points de contact. Dans un siecle hostile et
vulgaire, sous l'oeil des Barbares, des familles eparpillees et presque
detruites se plaisent a resserrer leurs liens. Mais il faut avouer que
voila une parente bien lointaine. Pour un cote de moi qui peut-etre
satisferait le Giotto, combien qui l'etonneraient extremement! Dans sa
chapelle, en meme temps que je baille un peu, ma loyaute est a la gene.

       *       *       *       *       *

Trois heures apres, a Venise, j'etudiais les Veronese; leur force me
rafraichissait. Ils m'attiraient, m'elevaient vers eux, mais
m'intimidaient. La encore je me sens un etranger; mes hesitations, toute
ma subtilite mesquine doivent les remplir de piete. Pas plus qu'avec les
Giotto, je n'ai merite de vivre avec les Veronese. Dans le siecle et
dans mes combats de Saint-Germain, je n'ai fait voir que cet etat
exprime par les Botticelli: tristesse tortueuse, mecontentement, toute
la bouderie des faibles et des plus distingues en face de la vie. Mais
d'etre tel, je ne me satisfais pas. Je suis venu a Venise pour
m'accroitre et pour me creer heureux. Voici cet instant arrive.

Ce soir-la, quand, tonifie de grand air et restaure par un parfait
chocolat, j'atteignis l'heure ou le soleil couchant met au loin, sur la
mer, une limpidite merveilleuse, ma puissance de sentir s'elargit. Des
instincts tres vagues qui, depuis quelques mois montaient du fond de mon
Etre, se systematiserent. Chaque parcelle de mon ame fut fortifiee,
transformee.

Une tache immense et pale couvrait l'univers devant moi, brillantee sur
la mer, rosee sur les maisons; le ciel presque incolore s'accentuait au
couchant jusqu'a la rougeur enorme du soleil decline. Et toute cette
teinte lavee semblait s'etre adoucie, pour que je passe aisement aborder
la beaute instructive de Venise et que rien ne m'en blessat: mousse
sucree du champagne qu'on fait boire aux anemiques.

La seule image d'effort que j'y vis, c'etait sur l'eau un gondelier se
detachant en noir avec une nettete extreme, presque risible. D'un rythme
lent, tres precis, il faisait son travail, qui est simplement de
deplacer un peu d'eau pour promener un homme qui dort.

Et devant ce bonheur orne, je sentis bien que j'etais vaincu par Venise.
Au contact de la loi que sa beaute revele, la loi que je servais
faillit. J'eus le courage de me renoncer. Mon contentement systematique
fit place a une sympathie aisee, facile, pour tout ce qui est moi-meme.
Hier je compliquais ma misere, je reprouvais des parties de mon etre:
j'entretenais sur mes levres le sourire dedaigneux des Botticelli, et
chaque jour, par mes subtilites, je me dessechais. Desormais convaincu
que Venise a tire de soi une vision de l'univers analogue et superieure
a celle que j'edifiais si peniblement, je pretends me guider sur le
developpement de Venise.

Au lieu de replier ma sensibilite et de lamenter ce qui me deplait en
moi, j'ordonnerai avec les meilleures beautes de Venise un reve de vie
heureuse pour le contempler et m'y conformer.


       *       *       *       *       *


I

VENISE

SA BEAUTE DU DEHORS


Des lors je passai mes jours, dans des palais deserts, a lire les
annales magnifiques et confuses de la Republique,--dans les musees et
les eglises ecrasees d'or, a controler les catalogues,--sur la rive des
Schiavoni, a louer la mer, le soleil et l'air pur qui egayent mes
vingt-cinq ans,--et sur les petits ponts imprevus, je m'attristais
longuement des canaux immobiles entre des murs ecussonnes.

       *       *       *       *       *

Apres trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles a cette
delicate cite, je brusquai mon regime jusqu'alors regle par Baedeker, et
quittant la Piazza, ou parmi des etrangers choquants on lit les journaux
francais, je me confinai dans une Venise plus venitienne. J'habitai les
Fondamenta Bragadin; cela me plut, car Bragadin est un doge qui, par
grandeur d'ame, consentit a etre ecorche vif, et parfois je songe que je
me suis fait un sort analogue.

Je voudrais transcrire quelques tableaux tres brefs des sensations les
plus joyeuses que je connus au hasard de ces premieres curiosites; mais
il eut fallu les esquisser sur l'instant. Je ne puis m'alleger de mes
imaginations habituelles et retrouver ces moments de bonheur aile. C'est
en vain que pendant des semaines, aupres de ma table de travail, j'ai
attendu la veine heureuse qui me ferait souvenir.

Je vois une matinee a Saint-Marc, ou j'etais assis sur des marbres
antiques et frais, tandis qu'un bon chien (musele) allongeait sur mes
genoux sa vieille tete de serpent honnete. Et l'un et l'autre nous
regardions, avec une parfaite volupte, le faste et la seduction realises
tout autour de nous.--Ah! Simon, comme la raideur anglaise serait
miserable dans cette vegetation divine!

Je vois un jour le soleil que je m'etendis sur un banc de marbre, au ras
de la mer: alors je compris qu'un miserable mendiant n'est pas
necessairement un malheureux, et que pour eux aussi l'univers a sa
beaute.

Je vois au quai des Schiavoni le vapeur du Lido, charge de misses
froides et de touristes aux gestes agacants. Une barque sous le plein
soleil s'approche. Une fille de dix-sept ans, debout, avec aisance y
chantait une chanson, eclatante comme ces vagues qui nous brulaient les
yeux. Venise, l'atmosphere bleue et or, l'Adriatique qui fuit en
s'attristant et cette voix nerveuse vers le ciel faisaient si
cruellement ressortir la morne hebetude de ces marchands sans ame que je
benis l'ordre des choses de m'avoir distingue de ces hommes dont je
portais le costume.

       *       *       *       *       *

Cependant j'attendais avec impatience le jour ou j'aurais tout regarde,
non pour ne plus rien voir, mais pour fermer les yeux et pour faire des
pensees enfin avec ces choses que j'avais tant frolees. La beaute du
dehors jamais ne m'emut vraiment. Les plus beaux spectacles ne me sont
que des tableaux psychologiques.

Je dirai que, parmi ces delices sensuelles, jamais je n'oubliai l'heure
qu'il etait. Aux meilleurs detours de cette ville abondante et toujours
imprevue, jamais je ne perdis l'impression qui fait mon angoisse: le
sens du provisoire.

Mais qu'on me laisse decrire l'ordre de mes associations d'idees, tandis
qu'en ce jardin de chefs-d'oeuvre j'errais, mal sensible a la
prodigalite des essais du genie venitien et soucieux uniquement
d'absolu.

Je prends un exemple au hasard: vers le crepuscule, debouchant de mon
canal Bragadin sur les Fondamenta Zattere, soudain je voyais le soleil
comme une bete enorme flamboyer au versant d'un ciel delicat, par-dessus
une mer indifferente a cette brutalite, toute elegante et de tendresse
vaporeuse. Alors, avec un haut-le-corps, je m'exclamais et je
gesticulais. Puis aussitot: "Quoi donc! es-tu certain que cela
t'interesse?" Mais en meme temps: "Saisissons l'occasion, me disais-je,
pour pousser jusqu'a l'extremite des Zattere (un kilometre le long d'un
bras de mer canalise, sur un quai largement dalle). Je suis certainement
en face d'un des plus beaux paysages du monde.... Et puis, mon diner
retarde de vingt minutes, la soiree me sera moins longue.... Ah! ces
soirees, toutes ces journees de la vie exterieure!... Et s'il pleuvait,
j'aurais un frisson d'humidite, la table du restaurant me serait lugubre
et, l'ayant quittee, il me faudrait rentrer immediatement dans un chez
moi meuble de malaise, ou m'enfermer dans un cafe qui me congestionne!"

Ce choeur des pensees qui m'emplissaient fait voir que les plus
voluptueux decors ne peuvent imposer silence a mes sensibilites
mesquines. La grace de Venise qui me penetrait ne pouvait etouffer les
protestations dont mon etre naquit gonfle. Il fallait que l'ame de cette
ville se fondit avec mon ame dans quelqu'une de ces meditations confuses
dont parfois mon isolement s'embellit.


       *       *       *       *       *


II

VENISE

SA BEAUTE INTERIEURE, SA LOI QUI ME PENETRE

      Heureux les yeux qui, fermes
    aux choses exterieures, ne contemplent
    plus que les interieures

Enfin, je connus Venise. Je possedais tous mes documents pour degager la
loi de cette cite et m'y conformer. Le long des canaux, sous le soleil
du milieu du jour, je promenais avec maussaderie une dyspepsie que
stimulait encore l'air de la mer. (On est trop dispose a oublier que
Venise, avec sa langueur et ses perpetuelles tasses de cafe, est
legerement malsaine.) Les photographies inevitables des vitrines avaient
fait banales les plus belles images des cloitres et des musees. Seule,
la tristesse de mon restaurant solitaire m'emouvait encore pour la
beaute de la Venise du dehors, tandis que la nuit, descendant d'un ciel
au coloris pali, ennoblissait d'une agonie romanesque l'Adriatique. Et
si ce declin du jour me toucha plus longtemps qu'aucun instant de cette
ville, c'est qu'il est le point de jonction entre ma sensibilite
anemique et la vigueur venitienne.

Des lors, je ne quittai plus mon appartement, ou, sans phrases, un
enfant m'apportait des repas sommaires.

Vetu d'etoffes faciles, dedaigneux de tous soins de toilette, mais
seulement poudre de poudre insecticide, je demeurais le jour et la nuit
parmi mes cigares, etendu sur mon vaste lit.

J'avais enfin divorce avec ma guenille, avec celle qui doit mourir. Ma
chambre etait fraiche et d'aspect amical. Ignorant du bruyant appel des
horloges obstinees, je m'occupai seulement a regarder en moi-meme, que
venaient de remuer tant de beaux spectacles. Je profitais de l'ennui que
je m'etais donne a vivre en proie aux ciceroni, tete nue, parmi les
edifices remarquables.

Mes souvenirs, rapidement deformes par mon instinct, me presenterent une
Venise qui n'existe nulle part. Aux attraits que cette noble cite offre
a tous les passants, je substituai machinalement une beaute plus sure de
me plaire, une beaute selon moi-meme. Ses splendeurs tangibles, je les
poussai jusqu'a l'impalpable beaute des idees, car les formes les plus
parfaites ne sont que des symboles pour ma curiosite d'ideologue.

Et cette cite abstraite, batie pour mon usage personnel, se deroulait
devant mes yeux clos, hors du temps et de l'espace. Je la voyais
necessaire comme une Loi; chaine d'idees dont le premier anneau est
l'idee de Dieu. Cette synthese, dont j'etais l'artisan, me fit paraitre
bien mesquine la Venise bornee ou se rejouissent les artistes et les
touristes.


       *       *       *       *       *


      Qu'on ne saurait gouter que
    Dieu seul, et qu'on le goute en
    toutes choses, quand on l'aime
    veritablement.

Je le dis, un instant des choses, si beau qu'on l'imagine, ne saurait
guere m'interesser. Mon orgueil, ma plenitude, c'est de les concevoir
sous la forme d'eternite. Mon etre m'enchante, quand je l'entrevois
echelonne sur les siecles, se developpant a travers une longue suite de
corps. Mais dans mes jours de secheresse, si je crois qu'il naquit il y
a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente
ans, je n'en ai que du degout.

Oui, une partie de mon ame, toute celle qui n'est pas attachee au monde
exterieur, a vecu de longs siecles avant de s'etablir en moi. Autrement,
serait-il possible qu'elle fut ornee comme je la vois! Elle a si peu
progresse, depuis vingt-cinq ans que je peine a l'embellir! J'en conclus
que, pour l'amener au degre ou je la trouvai des ma naissance, il a
fallu une infinite de vies. L'ame qui habite aujourd'hui en moi est
faite de parcelles qui survecurent a des milliers de morts; et cette
somme, grossie du meilleur de moi-meme, me survivra en perdant mon
souvenir.

Je ne suis qu'un instant d'un long developpement de mon Etre; de meme la
Venise de cette epoque n'est qu'un instant de l'Ame venitienne. Mon Etre
et l'Etre venitien sont illimites. Grace a ma clairvoyance, je puis
reconstituer une partie de leurs developpements; mais mon horizon est
borne par ma faiblesse: jamais je n'atteindrai jusqu'au bonheur parfait
de contempler Dieu, de connaitre le Principe qui contient et qui
necessite tout. Que j'entrevoie une partie de ce qui est ou du moins de
ce qui parait etre, cela deja est bien beau.

Cette satisfaction me fut donnee, quand je contemplai dans l'ame de
Venise, mon Etre agrandi et plus proche de Dieu.

       *       *       *       *       *

    L'Etre de Venise.

Cette qualite d'emotion, qui est constante dans Venise et dont chacun
des details de cette nation porte l'empreinte, seules la percoivent
pleinement les ames douees d'une sensibilite parente. Ce caractere
mysterieux, que je nomme l'ame de tout groupe d'humanite et qui varie
avec chacun d'eux, on l'obtient en eliminant mille traits mesquins, ou
s'embarrasse le vulgaire. Et cette elimination, cette abstraction se
font sans reflexion, mecaniquement, par la repetition des memes
impressions dans un esprit soucieux de communier directement avec tous
les aspects et toutes les epoques d'une civilisation.

       *       *       *       *       *

    Mon Etre.

De meme, quand ma pensee se promene en moi, parmi mille banalites qui
semblaient tout d'abord importantes, elle distingue jusqu'a en etre
frappee des traits a demi effaces; et bientot une image demeure fixee
dans mon imagination. Et cette image, c'est moi-meme, mais moi plus
noble que dans l'ordinaire; c'est l'essentiel de mon Etre, non pas de ce
que je parais en 89, mais de tout ce developpement a travers les
generations dont je vis aujourd'hui un instant.

       *       *       *       *       *

      Description de ce type qui
    reunit, en les resumant, les
    caracteres du developpement
    de mon Etre et de l'Etre de
    Venise.

Je l'avais pressenti quand je feuilletais des guides Baedeker, le soir
de notre separation a Saint-Germain: cette image de mon Etre et cette
image de l'Etre de Venise, obtenues par une inconsciente abstraction,
concordent en de nombreux points.

En les superposant, par une sorte d'addition legerement confuse,
j'obtins une image infiniment noble ou je me mirai avec delice dans ma
chambre solitaire et fraiche. Fragment bien petit encore de l'Etre
infini de Dieu! mais le plus beau resultat que j'eusse atteint depuis
mon voeu de Jersey. Voici donc que je contemplais mes emotions! Et non
plus des emotions toujours inquietes et sans lien, mais systematisees,
poussees jusqu'a la fleur qu'elles pressentaient. Hier, je les analysais
avec tristesse; aujourd'hui, par un effort de comprehension, de bonte,
je les assemble et je les divinise. Je m'accouche de tous les possibles
qui se tourmentaient en moi. Je dresse devant moi mon type.

       *       *       *       *       *

Durant quelques semaines, couche sur mon vaste lit des Fondamenta
Bragadin, ou, plus reellement, vivant dans l'eternel, je fus ravi a tout
ce qu'il y a de bas en moi et autour de moi: je fus soustrait aux
Barbares. Meme je ne les connaissais plus. Ayant ete au milieu d'eux
l'esprit souffrant, puis a l'ecart l'esprit militant, par ma methode je
devenais l'esprit triomphant.

Ici se refugierent des rois dans l'abandon, et des princes de l'esprit
dans le marasme. Venise est douce a toutes les imperiosites abattues.
Par ce sentiment special qui fait que nous portons plus haut la tete
sous un ciel pur et devant des chefs-d'oeuvre elances, elle console nos
chagrins et releve notre jugement sur nous-memes. J'ai apporte a Venise
tous les dieux trouves un a un dans les couches diverses de ma
conscience. Ils etaient epars en moi, tels qu'au soir de mon abattement
d'Haroue; je l'ai priee de les concilier et de leur donner du style. Et
tandis que je contemplais sa beaute, j'ai senti ma force qui, sans
s'accroitre d'elements nouveaux, prenait une merveilleuse intensite.

       *       *       *       *       *

Venise, me disais-je, fut batie sur les lagunes par un groupe d'hommes
jaloux de leur independance; cette fierte d'etre libre, elle la conserva
toujours; sa politique, ses moeurs, ses arts jamais ne subirent les
etrangers.--Ainsi le premier trait de ma vie intellectuelle est de fuir
les Barbares, les etrangers; et le perpetuel ressort de ma vertu, c'est
que je me veux homme libre.

Venise, pour avoir ete heroique contre les etrangers, amassa dans l'ame
de ses citoyens les plus beaux desinteressements.--Ainsi, je fus
toujours emu d'une sorte de generosite naturelle, je hais l'hypocrisie
des austeres, l'etroitesse des fanatiques et toutes les banalites de la
majorite. Toutefois j'avoue ne pas conserver souvenir des luttes qu'en
d'autres corps, jadis, mon Etre a du soutenir pour acquerir ces vertus.

Venise, qui jusqu'alors luttait pour exister, ne se forme une vision
personnelle de l'univers que sous une legere atteinte de douceur
mystique: Memling, venu d'Allemagne, fait naitre Jean Bellin.--De meme,
c'est par ce besoin de protection que connurent toutes les enfances
mortifiees, et par l'enseignement metaphysique d'outre-Rhin, que je fus
eveille a me faire des choses une idee personnelle. A douze ans, dans la
chapelle de mon college, je lisais avec acharnement les psaumes de la
Penitence, pour tromper mon ecoeurement; et plus tard, dans l'intrigue
de Paris, le soir, je me suis libere de moi-meme parmi les ivresses
confuses de Fichte et dans l'orgueil un peu sec de Spinoza.

Si fievreux et changeant que je paraisse, la vision saine que se faisait
de l'univers le Titien ne contrarie pas l'analogie de mon Etre et de
l'Etre de Venise.--Il est clair que jamais je n'atteignis la paix qu'on
lui voit, mais c'est pour y parvenir que toujours je m'agitai. Si je
suis inquiet sans treve, c'est parce que j'ai en moi la notion obscure
ou le regret de cette serenite. Ma febrilite actuelle n'est sans doute
qu'un secret instinct de mon Etre, qui se souvient d'avoir possede,
entrevu ces heures fortes et paisibles marquees a Venise par Titien.

Rien au plus intime de moi ne repond au genie violent de Tintoret. Mon
systeme n'en est pas deconcerte. Aussi bien, dans cette republique
magnifique et souriante, ce fanatique sombre garde une allure a part,
que n'expliquent ni les arts ni les moeurs de son temps. Le Tintoret est
a Venise un accident, un a cote. C'est avec Veronese, si noble, si aise,
que la vraie Venise se developpait alors. Mon Etre se souvient sans
effort d'avoir connu l'instant de dignite, de bonte et de puissance que
Veronese signifie. Alors pour moi (mais dans quel corps habitai-je?) la
vie etait une fete; et bien loin de m'absorber, comme je le fais, dans
l'amour de mes plaies, je poussai toute ma force vers le bonheur.

Veronese cependant m'intimide. Plus qu'un ami il m'est un maitre; je lui
cache quelques-uns de mes sourires.--Mon camarade, mon vrai Moi, c'est
Tiepolo.

    _Tiepolo_

Celui-la, Tiepolo, est la conscience de Venise. En lui l'Ame venitienne
qui s'etait accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les
Veronese s'arreta de creer; elle se contempla et se connut. Deja
Veronese avait la fierte de celui qui sent sa force; Tiepolo ne se
contente plus de cet orgueil instinctif, il sait le detail de ses
merites, il les etale, il en fait tapage.--Comme moi aujourd'hui,
Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du tresor des vertus
heritees de ses ancetres.

Je ne me suis dote d'aucune force nouvelle, mais a celles que mon Etre
s'etait acquises dans des existences anterieures j'ai donne une
intensite differente. De sensibilites instinctives, j'ai fait des
sensibilites reflechies. Mes visions du monde m'ont ete amassees par mon
Etre dans chacune de ses transformations; superposees dans ma
conscience, elles s'obscurcissaient les unes les autres: si je n'y puis
rien ajouter, du moins je sais que je les possede.

Cette clairvoyance et cette impuissance ne vont pas sans tristesse.
Ainsi s'explique la melancolie que nous faisons voir, Tiepolo et moi,
ainsi que les siecles dilettanti qui, seuls, nous pourraient faire une
atmosphere convenable. L'energie de notre Etre, epuisee par les efforts
de jadis, n'atteint qu'a donner a notre tristesse une sorte de fantaisie
trop imprevue, parfois une ardeur choquante. Ces plafonds de Venise qui
nous montrent l'ame de Gianbatista Tiepolo, quel tapage eclatant et
melancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Veronese; il en
fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fetes, soies
et sourires! quel feu, quelle abondance, quelle verve mobile! Tout le
peuple des createurs de jadis, il le repete a satiete, l'embrouille, lui
donne la fievre, le met en lambeaux, a force de frissons! mais il
l'inonde de lumiere. C'est la son oeuvre, debordante de souvenirs
fragmentaires, pele-mele de toutes les ecoles, heurtee, sans frein ni
convenance, dites-vous, mais ou l'harmonie nait d'une incomparable
vibration lumineuse.--Ainsi mon unite est faite de toute la clarte que
je porte parmi tant de visions accumulees en moi.

Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui, comme en moi, toute
une race aboutit. Il ne cree pas la beaute, mais il fait voir infiniment
d'esprit, d'ingeniosite; c'est la conscience la plus ornee qu'on puisse
imaginer, et chez lui la force, depouillee de sa premiere energie,
invente une grace ignoree des sectaires. Ah! ces airs de tete, ces
attitudes, ces pretentions, cet elan charmant et qui sans cesse se
brise! Ce qu'il aime avant tout, c'est la lumiere; il en inonde ses
tableaux; les contours se perdent, seules restent des taches colorees
qui se penetrent et se fondent divinement.--Ainsi, j'ai perdu le
souvenir des anecdotes qui concernaient mes diverses emotions, et seule
demeure, au fond de moi, ma sensibilite qui prend, selon ses hauts et
ses bas, des teintes plus ou moins vives. Ciel, drapeaux, marbres,
livres, adolescents, tout ce que peint Tiepolo est eraille, fripe,
devore par sa fievre et par un torrent de lumiere, ainsi que sont mes
images interieures que je m'enerve a eclairer durant mes longues
solitudes.

Dans une suite de _Caprices_, livres d'eaux-fortes pour ses sensations
au jour le jour, Tiepolo nous a dit toute sa melancolie. Il etait trop
sceptique pour pousser a l'amertume. Ses conceptions ont cette lassitude
qui suit les grandes voluptes et que leur preferent les epicuriens
delicats. Il sentait une fatigue confuse des efforts heroiques de ses
peres, et tout en gardant la noble attitude qu'ils lui avaient lentement
formee par leur gloire, il en souriait. Les _Caprices_ de Tiepolo sont
des recueils heroiques, ou toutes les ames de Venise sont reunies; mais
tant de siecles se resumant en figures symboliques, ce sourire inavoue,
cette melancolie dans l'opulence sont d'un scepticisme trop delicat pour
la masse des hommes. Un homme trop clairvoyant parait enigmatique.

On traite volontiers d'obscur ce qu'on ne comprend pas; cela est vrai
grammaticalement, mais il appartient au poete de faire sentir ce qui ne
peut etre compris. Tiepolo contemple en soi toute sa race. Que parmi des
guerriers pensifs, une jeune fille agite un drapeau! A cette page de
Tiepolo, je m'arrete; j'ai reconnu son ame, la mienne!

Ah! celui-la, comment s'etonner si je le prefere a tout autre?

       *       *       *       *       *

Apres Tiepolo, Venise n'avait plus qu'a dresser son catalogue.
Aujourd'hui, elle est toute a se fouiller, a mettre en valeur chacune de
ses epoques; ce sont des dispositions mortuaires.

Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replie sur moi-meme, ne sais plus que
repandre la lumiere dans ma conscience, combiner les vertus que j'y
trouve, et me mecaniser, j'approche de cette derniere periode. Quand ce
corps ou je vis sera disparu, mon Etre dans une nouvelle etape ne vaudra
que pour classer froidement toutes les emotions que le long des siecles
il a creees. Moi fils par l'esprit des hommes de desirs, je
n'engendrerai qu'un froid critique ou un bibliothecaire. Celui-la
dressera methodiquement le catalogue de mon developpement, que
j'entrevois deja, mais ou je mele trop de sensibilite. Puis la serie
sera terminee.

Ainsi, dans cet effort, le plus heureux, que j'ai fourni depuis la
journee de Jersey, je contemplai le detail et le developpement de cette
suite d'idees qu'est mon Moi.

Admirables et fievreuses journees des Fondamenta Bragadin! Au contact de
Venise delivre pour un instant de l'inquietude de mes sens, je pus me
satisfaire du spectacle de tous mes caracteres divinises en un seul type
de gloire! Grace a mes lentes analyses, l'avenir devenait pour mon
intelligence une conception nette! J'entrevis que l'effort de tous mes
instincts aboutissait a la pleine conscience de moi-meme, et qu'ainsi je
deviendrais Dieu, si un temps infini etait donne a mon Etre, pour qu'il
tentat toutes les experiences ou m'incitent mes melancolies.

Des lors que m'importe si les siecles et l'energie font defaut a cette
tache! j'ai tout l'orgueil du succes quand j'en ai trace les lois. C'est
posseder une chose que s'en faire une idee tres nette, tres precise.

       *       *       *       *       *

Vers cette epoque, un soir que je mangeais au restaurant, un jeune
Anglais, jadis rencontre a Londres, vint s'asseoir a ma table. Je causai
avec un peu de fievre, explicable chez un solitaire qui depuis deux mois
n'avait fait que songer. La conversation se rapprocha tres vite de mes
meditations familieres, et vers dix heures ce jeune homme me disait: "Je
compte que j'ai lieu d'etre heureux: mon pere a beaucoup travaille; il
m'a mis a Eton, ou je me suis fait des amis nombreux qui me seront
utiles dans la vie."

Cette satisfaction ainsi motivee me fit toucher l'ecart qui grandit
chaque jour entre moi et le commun des honnetes gens.



       *       *       *       *       *


III

JE SUIS SATURE DE VENISE

    Gregoire XI: "C'est ici que
    mon ame trouve son repos dans
    l'etude et la contemplation des
    belles choses."

    Sainte Catherine de Sienne:
    "Pour accomplir votre devoir,
    tres Saint-Pere, et suivant la
    volonte de Dieu, vous fermerez
    les portes de ce beau palais, et
    vous prendrez la route de Rome,
    ou les difficultes et la malaria
    vous attendent en echange des
    delices d'Avignon."

Au degre ou j'etais parvenu, je ne ressentais plus ces violents
mouvements qui sont ce que j'aime et desire. J'etais sature de cette
ville, qui des lors n'agissait plus sur moi; je glissais peu a peu dans
la torpeur. L'homme est un ensemble infiniment complique: dans le
bonheur le mieux epure nous nous diminuons. Je jugeai opportun de me
vivifier par la souffrance et dans l'humiliation, qui seules peuvent me
rendre un sentiment exquis de l'amour de Dieu. Nulle part je ne pouvais
mieux trouver qu'a Paris.

(Il est juste d'ajouter qu'a ces nobles motifs se joignait un desir
d'agitation: desir mediocre, mais apres tout n'est-ce pas un synonyme
interessant de mes beaux appetits d'ideal. Il faut que je respecte tout
ce qui est en moi; il ne convient pas que rien avorte. Or ma sante
s'etait fort consolidee, et des parties de moi-meme s'eveillant peu a
peu, ne se satisfaisaient pas de la vie de Venise.)

Pour me maintenir dans l'Eglise Triomphante, il faut sans cesse que je
merite, il faut que j'ennoblisse les parties de peche qui subsistent
probablement en moi. Je ne les connaitrai que dans la vie; j'y retourne.


       *       *       *       *       *


LIVRE QUATRIEME

EXCURSION DANS LA VIE


       *       *       *       *       *


CHAPITRE XI

UNE ANECDOTE D'AMOUR


I

J'AMASSE DES DOCUMENTS

    Pale comme sa chemise.

Le huitieme jour de mon arrivee a Paris, quand la petite emotion de
retrouver d'anciennes connaissances et de me composer selon l'echelle
sociale et le caractere des gens que je rencontre, m'eut secoue une
centaine de fois, mes nerfs se monterent et je trouvai l'emotion
vulgaire que je venais chercher.

C'etait la petite fille d'une actrice, jadis fameuse par son esprit et
la loyaute de ses amities. Jolie fille, jeune, menee uniquement par son
imagination, un peu pretentieuse d'allure et de ton, mais incapable d'un
geste qui ne fut pas gracieux, elle m'emut. Je m'apercus de mon
sentiment au soin que je pris de ne pas m'avouer qu'elle ne possedait
que des idees acquises et, pour son propre fonds, de la vanite.
D'ailleurs, je lui vis le genre de sourire que je prefere, imprevu, fait
de coquetterie et de bonte.

Quelque chose de hache dans mes discours, une apparence de franchise qui
est faite de desir de plaire et d'indifference a l'opinion, voila les
caracteres qui lui plurent tout d'abord en la deroutant.

       *       *       *       *       *

C'est une legere tristesse de constater, chez un objet de vingt ans
qu'on affectionne, la science de dominer les hommes par un melange de
pudeur et de caresses, quand on reflechit aux experiences qui la lui
acquirent.

Elle usa d'un jeu de passion brisee, puis reprise, qui est le plus
convenable pour m'emouvoir. Quand je me depitais, elle ne faisait que
rire, ne voulant pas croire que je pusse tenir a elle. Si elle m'avait
promis de bonne grace et des le debut du diner ce dont je la pressais a
la fin de la soiree, peut-etre en aurais-je baille. Car allumer une
derniere cigarette,--attendre dans un fauteuil l'instant de la voir
jolie, fraiche d'une toilette simplifiee, et complaisante avec de beaux
cheveux et des yeux tendres,--ne plus me disperser dans mille soucis
mais me reunir dans une action vive,--toutes ces fines emotions, les
soirs que, me serrant la main, elle ne me laissait pas descendre de la
voiture qui la reconduisait, je m'enervais a les evoquer et a croire
que, la veille, je les avais goutees chez elle. Mais en verite j'y etais
demeure fort insensible. Seule nous emeut la beaute que nous ne pouvons
toucher. Cette atmosphere de sensualite delicate dont mon regret
emplissait sa chambre, je la composais par le procede de l'abstraction,
malhonnete au cas particulier. En realite, les traits seduisants que
j'assemble autour de son baiser ne furent jamais reunis; cette heure-la
au contraire est faite de mille details oiseux et parfois choquants.
D'ailleurs, ces minutes offriraient-elles tout ce plaisir dont ma fievre
contrariee les embellit, elles ne me seraient nullement indispensables;
et si trois soirs de suite, je me couchais vers les onze heures, ayant
pris a intervalles egaux trois paquets, trente centigrammes de quinine,
mon gout se dissiperait.

       *       *       *       *       *

Je m'etais propose pour mes fins ideales de prendre la quelque chagrin,
un peu d'amertume qui me restituat le desir de Dieu. Des les premiers
jours de cet essai, j'appliquai ma methode avec plus d'entrain que dans
aucun de mes enthousiasmes precedents. Il s'agissait comme toujours de
resumer dans une passion ardente le vague desir, qui sans treve
tourbillonne en moi, de realiser l'unite de mon Etre. Sur ce terrain
nouveau je fis une moisson abondante d'analyses, car apres le cloitre et
Venise mes yeux etaient neufs pour Paris.

En moi grandit avec rapidite, conformement a mon role, cet appetit de se
detruire, cette hate de se plonger corps et ame dans un manque de bon
sens, cette sorte de haine de soi-meme qui constituent la passion! Ah!
l'attrait de l'irreparable, ou toujours je voulus trouver un perpetuel
repos: au cloitre, quand je me vouai a l'imitation de mes saints,--au
soir d'Haroue, quand je me fis une belle melancolie de l'avortement de
ma race,--sur les canaux eclatants de Venise, quand je m'exaltais des
magnificences de cette ville a qui j'avais l'esprit lie! C'est encore ce
morne irreparable que ma fievre cherche a Paris, tandis que je veux me
remettre tout entier entre des mains ornees de trop de bagues!

Je sais pourtant que je suis une somme infinie d'energies en puissance,
et que pour moi il n'est pas de stabilite possible. Je le sais au point
que, sur cet axiome, j'ai fonde ma methode de vie, qui est de sentir et
d'analyser sans treve.

       *       *       *       *       *

Pour aiguillonner ma sensibilite et la pousser dans cette voie d'amour
que j'experimente, j'ai trouve cinq a six traits d'un effet sur.

1 deg. Se representer l'Objet, de chair delicate et de gestes caressants,
aux bras d'un homme brutal, et pamee de cette brutalite meme,
embellissant ses yeux de miserables larmes de volupte, qu'elle n'eut du
verser que sainte et honorant Dieu a mes cotes.

Cette trahison des sens, cette defaite de la femme, si faible contre les
exigences de ses vingt ans, fournissait un theme abondant et monotone a
mes entretiens du soir avec l'Objet. L'Objet surpris, choque, puis
fatigue par mon insistance, m'avoua diverses circonstances ou elle avait
goute violemment ces affreux entrainements. Je l'ecoutais en silence,
rempli d'amertume et de trouble, tandis que, s'animant, elle mettait a
ses aveux un vilain amour-propre. Cependant, vierge et intimidee, elle
ne m'eut inspire qu'une sorte de pitie, ennemie de toute passion.

2 deg. Se representer qu'ayant fait le bonheur de beaucoup d'indifferents
qui tous l'abimeront un peu, elle deviendra vieille et dedaignee, sans
revanche possible.

M'abandonnant a une bonte triste et sensuelle, je souffrais de cette
fatalite ou son beau corps engrene etait chaque jour froisse, et
m'appuyant contre cette pauvre amie, je me faisais ainsi une melancolie
facile qui m'enervait delicieusement, mais ou elle ne voyait durant nos
soirs d'automne que de longs silences insupportables.

Une singuliere contradiction de sentiment sans treve tournoie en moi
comme une double priere. Je m'irritai toujours du mepris qu'affectent
les ames vulgaires pour les creatures qui consacrent leur jeune beaute
et leur fantaisie a servir la volupte. Leur corps si souple, leur
sourire de petit animal et toutes leurs fossettes, quand elles les
livrent au passant emu, c'est qu'elles sont agitees du meme dieu, dieu
d'orgueil et de generosite, qui fait les analystes. Les analystes prient
l'inconnu qu'il veuille etre leur ami, et rejetant toute pudeur, ils le
provoquent a connaitre leur ame et a en jouir. Les uns et les autres
sont victimes d'une fatalite, car ils naquirent charges d'attraits
singuliers. J'aime l'orgueil qui les pousse a reveler publiquement leur
beaute. J'aime leur desinteressement qui leur fait dedaigner toutes ces
petites preoccupations, groupees par le vulgaire sous le nom de dignite,
et auxquelles Simon pretait de l'importance. J'aime leurs emportements
qui m'aident a comprendre la mort; ils se hatent de faire leur tache et
d'epanouir leurs vertus, car ils n'auront pas de fils, selon le sang, a
qui les transmettre. Il faut qu'ils se gagnent des fils spirituels ou
deposer le secret de leurs emotions. La frenesie des monographistes
sinceres et celle de Cleopatre abandonnee dans les bras de Cesar,
d'Antoine et de tant de soldats, n'eveillent aucune raillerie facile
chez les esprits reflechis: de telles impudeurs transmettent, de
generation en generation, les vertus d'exception. Ces femmes et ces
penseurs ont sacrifie leur part de dignite vulgaire pour mettre une
etincelle dans des ames sauvees de l'assoupissement. Cependant, et voila
ma contradiction, je me desesperais que l'Objet fut telle. Seule son
infame ingeniosite m'interessait a elle, et je la lui reprochais, me
plaisant a lui detailler tout haut, combien elle violait les lois
ordinaires de la nature et de la bienseance.

Amoureuse d'absurde, autant que je le suis, et vaniteuse, elle prenait
un gout tres vif a mes irritations. Nous en plaisantions l'un et
l'autre, mais parfois j'etais presque brutal, et parfois encore j'etais
pres de regretter qu'elle fut un objet irreparablement gate.

Mais sans treve, au fond de moi, quelqu'un riait disant: "Ah!
l'insignifiante parade! Ah! que ces choses me seraient indifferentes,
s'il me plaisait d'en detourner mon regard!"

       *       *       *       *       *

De telles experiences, menees avec trop de zele, presentent quelque
danger. C'est le jeu un peu febrile du pauvre enfant qui, par un jour de
pluie, assis dans un coin de la chambre, examine son jouet au risque de
le casser,--non loin des grandes personnes qui sont, en toutes
circonstances, un chatiment imminent.

       *       *       *       *       *

Elle avait de la generosite de coeur, et, malgre sa vanite, un
convenable bohemianisme. Autrement son sourire m'aurait-il arrete? Deux
ou trois fois, dans notre jeu sentimental, nous nous sommes touches a
fond, et soudain presque sinceres, nous cessions notre intrigue pour
vouloir nous aimer bonnement. Nous aurions pu gouter, a l'ecart,
quelques semaines de vrai satisfaction.

Mais quoi! tant de sentiments delicats, que j'ai acquis par de longs
efforts methodiques, des lors me devenaient inutiles! Pouvais-je
accepter de me reduire a la petite sensibilite sensuelle de ma vingtieme
annee! Renier, pour la premiere fois, la journee de Jersey!

       *       *       *       *       *

Quelque irraisonnable que cela fut, tels etaient ses yeux cercles de
fatigue charmante, quand elle se soulevait d'entre mes bras, que je
cedais a mon gout pour cet objet, plus qu'il n'etait marque dans mon
programme.... Ce genre d'emotions est assez connu pour que je n'en
fournisse pas la description.

       *       *       *       *       *

Dans ce desarroi de mon systeme, a defaut de ma volonte, quelques gestes
dont j'avais pris l'habitude toute machinale me sauverent. Cela est
louable, mais je ne puis m'en glorifier: en realite j'etais desarme; ses
mains fievreuses avaient force le tabernacle de mon vrai Moi. Tandis
qu'interieurement j'etais profane, je parus encore servir avec orgueil
mon Dieu. Ce fut une supreme journee. Comme moi, elle etait a limite. De
decouragement, soudain, elle abandonna la partie; elle m'avait vaincu,
et ne le sut jamais.

Mais n'est-ce pas aussi que je la fatiguais par la monotonie de mes
propos? Mon egotisme, outre qu'il est peu seduisant, ne se renouvelle
guere.--Ou bien fut-elle decidee par des choses de la vulgaire realite?
J'ai peut-etre un dedain excessif des necessites de la vie....

Toutes les inductions sont permises, mais hasardeuses, sur ces rapports
d'homme a femme. Frequemment, pour me procurer de l'amertume, j'ai
reflechi sur mon cas, et les hypotheses les plus diverses m'ont tour a
tour satisfait, selon les heures de la journee: j'ai le reveil degoute,
l'apres-diner indulgent et un peu brutal, la soiree fievreuse et qui
grossit tout.

Le fait, c'est qu'elle fut inexacte jusqu'a l'impolitesse pendant cinq
jours, toujours gracieuse d'ailleurs, puis s'en alla n'importe ou avec
une personne de mon sexe. Les femmes oscillent etrangement d'une
complaisance maladive a la mechancete. J'en concus du degout, et,
jugeant l'experience terminee, je partis pour le littoral mediterraneen.


       *       *       *       *       *


II

JE PROFITE DE MES EMOTIONS

Cannes etait encore vide (octobre). Je promenais mon malaise au long de
la plage eventee jusqu'a la Croisette, ou je demeurais immobile a
regarder sur l'eau rien du tout, puis je repassais, avec la migraine,
dans la grande rue, tres vexe de n'avoir pas envie de patisseries.
Quelques promenades en voiture ne pouvaient remplir mes journees;
j'avais specialement horreur des wagons, qui m'enfermaient trop
etroitement dans ma pensee, et de Nice, ou je promenais mon ennui dans
les cafes, en attendant l'heure du train pour Cannes. Jamais les
apres-midi ne furent aussi grises qu'a cette epoque. Et quelles soirees,
devant un grog! Il est bien facheux que je n'aie eu personne avec qui
analyser, brins par brins, mon chagrin, pour le dessecher, puis le
reduire en poussiere qu'on jette au vent. Voyez quel recul j'avais fait
dans la voie des parfaits, puisque Simon, qui fut ma premiere etape, me
redevenait necessaire.

       *       *       *       *       *

Vous connaissez ces insomnies que nous fait une idee fixe, debout sur
notre cerveau comme le genie de la Bastille, tandis que, nous enfoncant
dans notre oreiller, nous nous supplions de ne penser a rien et nous
recroquevillons dans un travail machinal, tel que de suivre le balancier
de la pendule, de compter jusqu'a cent et autres betises insuffisantes.
Soudain, a travers le voile de banalites qu'on lui oppose, l'idee
reapparait, confuse, puis parfaitement nette. Et vaincu, nous essayons
encore de lui echapper, en nous retournant dans nos draps. Enfin, je me
levais, et par quelque lecture emouvante je cherchais a m'oublier. Tout
me disait mon chagrin, au point que les romans de mes contemporains me
parurent admirables.

Ce n'etaient pas ses yeux, ni son sourire qui m'apparaissaient dans mes
troubles; je ne m'attendrissais que sur moi-meme. J'imaginais le systeme
de vie que j'aurais mene avec elle, et je me desesperais qu'une facon
d'etre emu, que j'avais entrevue, me fut irremediablement fermee. Au
resume, j'aurais voulu recommencer avec elle la solitude meditative que
Simon et moi nous tentames. Retraite charmante! Ma methode, en etonnant
l'Objet, m'eut paru rajeunie a moi-meme. Puis ces commerce d'idees avec
des etres d'un autre sexe se compliquent de menues sensations qui
meublent la vie.

Ainsi, a etudier ce qui aurait pu etre, j'empirais ma triste situation.
Et, pietinant ma chambre banale, je suppliais les semaines de passer. Il
est evident que ca ne durera pas, mais les minutes en paraissent si
longues! J'ai connu une angoisse analogue sur le fauteuil renverse des
dentistes, et pourtant l'univers, que je regardais desesperement par
leurs vastes fenetres, ne me parut pas aussi decolore que je le vis,
durant ces nuits detestables et ces apres-midi ou je me couchais vers
les trois heures et m'endormais enfin, hypnotise par mon idee fixe,
eclatante parmi le terne de toutes choses. Ah! les reveils, au soir
tombe, les membres couverts de froid! Les repas, sans appetit, sous des
lumieres brutales! Parfois meme il pleuvait.

J'aurais du me mefier que l'air de la mer, precieux en ce qu'il pousse
aux crises (cf. Jersey et Venise) m'etait dans l'espece detestable.

       *       *       *       *       *

Seule, elle a pu me faire prendre quelque interet a la vie exterieure.
Elle etait pour moi, habitue des grandes tentures nues, un petit joujou
precieux, un bibelot vivant. Et comme son parfum brouillait avec mon
sang toutes mes idees, je goutais des choses vulgaires, je cancanais un
peu et j'etais fat a la promenade.

       *       *       *       *       *

Les petits tableaux qui raniment le souvenir que je lui garde sont au
reste fort rares. Elle ne m'a jamais rien dit de memorable, ni de
touchant; c'est peut-etre que je ne l'ecoutais guere? L'ayant abordee
avec le simple desir de me donner quelque amertume et de reprendre du
ton, j'ai habille selon ma convenance et avec un art merveilleux le
premier objet a qui j'ai plu. Elle n'est qu'un instinct dansant que je
voulus adorer, pour le plaisir d'humilier mes pensees.

Comme elle etait venue me surprendre, un matin de naguere, dans ma
chambre d'hotel, elle me trouva appuye sur une malle, qui lisais
l'_Imitation_. Je la priai d'entendre le chapitre si bref sur l'amour
charnel. Elle m'assura que cela lui plaisait infiniment, et pour me le
prouver elle riait. La societe de Simon a perverti en moi le sens de la
sociabilite. Il est evident que j'ai ennuye au dela de tout l'Objet.
Uniquement soucieux de me distraire, je ne songeais pas assez qu'elle
etait un objet vivant. Ce jour ou, sur ma malle de voyageur, je
pretendis l'instruire de l'instabilite des passions sensuelles, est
l'instant ou je me crus le plus pres d'etre aime et d'aimer, mais comme
il etait midi un quart, elle, avec une nettete d'analyse intime, que je
n'atteignis jamais, se rendait compte qu'elle avait une grande faim.

Un autre souvenir qui m'emeut dans l'exil de Cannes, c'est ce fiacre, a
neuf heures du soir, qui nous emporta le long des boulevards immenses et
tristes vers la gare de Lyon, ou l'on se bouscule confusement sous trop
de lumieres. Je m'absentais pour deux jours, mais afin de dramatiser la
situation et de me faire un peu mal aux nerfs, je lui dis la quitter
pour deux mois. Ses larmes chaudes tombaient sur mes mains dans
l'obscurite miserable. C'est ainsi qu'un peu apres, seul dans mon wagon,
je goutai une petite melancolie et une petite fierte, ce qui fait une
delicate sensualite.

       *       *       *       *       *

A imaginer ce sentiment sincere de petite fille qu'elle eut pour moi,
tandis qu'elle sanglotait de mon faux depart, je me desole de mon
mauvais coeur, et une vision d'elle, tout embellie et affinee, s'impose
a mon souvenir: figure si epuree que je n'eprouve plus qu'un regret
violent et attendri de la savoir malheureuse. Elle est de la meme race
que moi; si elle entrevoit ce qu'elle devrait etre et ce qu'elle est,
combien elle souffre de ne pas vivre a mes cotes, pensant tout haut et
se fortifiant de mes pensees! C'est ma faute, ma faute irreparable, de
ne pas lui etre apparu tel que je suis reellement! Oh! ma constante
hypocrisie! mon impuissance a demeler ce qui est convenable, parmi tant
de charmantes facons d'etre, qui s'offrent a moi comme possibles en
toutes occasions! Avec son joli corps, pame des hommes grossiers, que la
voila miserable, elle, charmante comme une sainte paienne!

Helas! pourquoi suis-je si vivement frappe du desordre qu'il y a dans
les choses?... Ou pourquoi n'est-elle pas morte? La nuit, durant mes
detestables lucidites, elle ne m'apparaitrait plus comme un bonheur
possible et que je ne sais acquerir. Elle serait un cadavre doux et
triste, une chose de paix.

       *       *       *       *       *

Je lui ecrivis. Des lors je connus a chaque courrier l'angoisse, puis la
secousse a briser mes genoux, quand le facteur si longtemps guette
s'eloignait, sans une lettre pour moi qui sifflotais d'indifference
affectee.

Je n'eus plus le courage de penser a rien autre qu'a elle, qui peut-etre
en ce moment riait.

"Elle ne m'a pas ecrit,--me disais-je chaque matin avant de quitter mon
lit,--faut-il en conclure qu'elle ne me repondra pas? Elle fut toujours
detestable; son sans-gene d'aujourd'hui prouve-t-il que son amitie ait
flechi?" Et, singulier amant, je cherchais les preuves d'indifference
qu'elle m'avait donnees aux meilleurs jours, avec plus d'ardeur qu'un
homme raisonnable ne se rappelle les preuves de tendresse.

A cette epoque, le gout que je lui gardais prit des proportions vraiment
curieuses. Vous connaissez ces inquietudes nerveuses qui, certains
jours, nous tiraillent dans toutes les jointures, nous cassent les
jambes a la hauteur des genoux, et nous reduisent enfin a un geste
brusque, coup de pied dans les meubles ou assiettes cassees, en meme
temps qu'elles nous font une idee claire des sensations du veritable
epileptique. J'avais a l'imagination une angoisse analogue.

Des l'aube, je lui telegraphiai a son ancienne adresse. Journee
deplorable! A travers Cannes, perdue d'humidite, je ne cessais d'aller
de l'hotel au telegraphe, ou les employes agaces me secouaient leurs
tetes, et mon coeur s'arretait de battre, sans que mon attitude perdit
rien de sa dignite. Le long de la plage, dans la grande rue, cette
journee dont j'entendis sonner tous les quarts d'heure me brisa, tant
mon espoir surchauffe a chaque seconde se venait butter contre
l'impossible, de la secousse d'un express qui s'arrete brutalement....
Vers cinq heures, seul dans le salon humide de l'hotel, je n'avais
encore rien recu; la totalite des choses me parut sinistre, puis je fus
dement.

Comme elle etait oubliee, la fille des premiers instants de cette
aventure,--celle a qui je voulus bien preter un sourire doux et maniere!
J'avais a propos d'elle concu un si violent desir d'etre heureux, j'y
etais alle d'une telle chevauchee d'imagination qu'en me retournant, je
me trouvais seul. De la meme maniere, sous le cloitre, mes saints,--a
Venise, Venise,--et en amour, l'amante, se dissipaient pour me laisser
manger du vide, face a face de mon desir.

       *       *       *       *       *

Prendre l'express sur l'heure, retrouver a Paris, par l'obligeance des
concierges, l'adresse de l'Objet, la reprendre, puisqu'elle est mobile
et que je ne lui deplais pas, rien de plus simple mais il y faudrait
quinze jours, et j'aime mieux croire que dans ce delai je serai gueri.
Ce bonheur-la, pour me plaire, devrait m'etre donne tel que je
l'imagine, et a l'heure meme ou je le desire.

Quant a revivre les jours passes aupres d'elle, vraiment je m'en
soucierais peu. Ce qui me desole, c'est la non-realisation de tout ce
que j'ai entrevu en la prenant pour point de depart. Je considere avec
affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne
saurai jamais harmoniser, et d'indications vers rien du tout.

Et puis, comment me consoler de cette ignominie qu'un element essentiel
de ma felicite soit un objet d'entre les Barbares, quelque chose qui
n'est pas Moi?

       *       *       *       *       *

Un matin, toujours sans nouvelle, j'eus au moins la petite satisfaction
d'avoir prevu des la veille, qu'il fallait laisser tout espoir.
M'examinant avec minutie, je constatai que je traversais une periode de
demence. La direction de mon enervement ne me parut pas blamable, mais
seulement son intensite. Il faut avouer que la reussite de mon excursion
dans la vie depassait mes plus belles esperances; vraiment j'avais
rajeuni ma puissance de sentir! Et malgre qu'une partie de moi-meme,
toujours un peu larmoyante, resistat, je m'amusai pendant quelques
minutes d'etre si parfaitement dupe de la duperie que j'avais
methodiquement organisee.

       *       *       *       *       *

Le soleil gai courait de la mer bleue et argentee jusque dans ma chambre
tout ouverte; mon chocolat embaumait; j'avais faim et je souriais.
Profitant avec un grand sens de cet eclair d'energie, je pris le train
de Nice. De Nice a Monte-Carlo je suivis le cote a pied, dans une
atmosphere legere qui me disposait aux sentiments fins. Je m'imposais:

1 deg. De respirer avec sensualite;

2 deg. De me convaincre qu'aucune des beautes soupirees par moi depuis trois
semaines n'etait en cette fille: "Je subis une querelle de mes reves
intimes; l'amour n'est qu'un domino qu'ils ont pris pour piquer ma
curiosite. Mais, en verite, je n'ai pas a me mepriser; personne n'a
porte la main sur moi. Si je suis trouble, c'est moi seul qui me
trouble."

       *       *       *       *       *

Je dinai abondamment, et malgre que cette heure (de six a neuf) soit
lugubre au sentimental indispose, je sortis du restaurant plus viril, un
peu ballone et un cigare tres curieux a la bouche.

L'excellent remede que l'orgueil quand on va s'emietter dans un
desagrement! Je releve un peu la tete, je fais table rase de tout les
menus souvenirs et je dis: "Quoi! des scenettes touchantes que je
fabrique pour m'attendrir! vais-je m'empetrer la dedans! Je suis centre
des choses; elles me doivent obeir. Je mourrai fatalement, et, si j'en
eprouve le besoin, je puis avancer cette date. En attendant, soyons un
homme libre, pour jouir methodiquement de la beaute de notre
imagination."

       *       *       *       *       *

Les salles de jeu m'ont toujours ennuye. J'ai pourtant tous les
instincts du joueur. Si je m'interessais a la politique, a la religion
et aux querelles mondaines, j'embrasserais le parti du plus faible.
C'est generosite naturelle; c'est aussi calcul de joueur: j'espererais
etre recompense au centuple. En outre, il m'arrive, quand je souffre un
peu des nerfs, de desirer avec frenesie risquer ma vie a quelque chose:
pour rien, pour l'orgueil de courir un grand risque. Mais mettre des
louis sur le tapis vert, voila qui n'interesse pas la dixieme partie de
moi-meme. Et si je perdais, tout mon etre serait annihile. Car sans
argent, comment developper son imagination? Sans argent, plus d'_homme
libre_.

Celui qui se laisse empoigner par ses instincts naturels est perdu. Il
redevient inconscient; il perd la clairvoyance, tout au moins la libre
direction de son mecanisme. Le joueur de Monte-Carlo est la pour se
fouetter un peu les nerfs, pour son plaisir. Que la chance l'abandonne,
c'est un homme qui ne possede plus et qui compromet ses plaisirs de
demain.--Ainsi, j'allais a Paris faire une experience sentimentale afin
de me reveiller un peu (mettre quelque amertume dans mon bonheur trop
fade). La chance a tourne, j'ai ete pris. C'est que j'avais choisi une
des loteries les plus grossieres: l'amour pour un etre! L'homme vraiment
reflechi ne joue qu'avec des abstractions; il se garde d'introduire dans
ses combinaisons une femme ou un croupier de Monte-Carlo.

J'ai trempe dans l'humanite vulgaire; j'en ai souffert. Fuyons, rentrons
dans l'artificiel. Si mes passions cabalent pour la vie, je suis assez
expert a mecaniser mon ame pour les detourner. C'est une honte, ou du
moins une fausse manoeuvre, qu'apres tant d'inventions ingenieuses ou je
les ai distraites, elles m'imposent encore de ces drames communs, que je
n'ai pas choisis, et qui ne presentent pas d'interet.

Sortons de ce Casino ou des hommes, d'imagination certes, mais d'une
imagination peu ornee, mes freres sans doute, mais de quel lit!
cherchent comme moi rechauffement, et a ce jeu se brulent. Je suis un
joueur qui pipe les des; desinteresse du resultat que je connais, j'ai
l'esprit assez libre pour prendre plaisir aux plus minutieux details de
la partie. Plaisir un peu froid, mais exquis!

Oh! ces halles, ces filles, cette lourde chaleur! Quelle grossiere salle
d'attente, aupres du wagon leger dans lequel je traverserai la vie,
prevenu de toutes les stations et considerant des paysages divers, sans
qu'une goutte de sueur mouille mon front, qu'il faudrait couronner des
plus delicates roses, si cet usage n'etait pas theatral!

       *       *       *       *       *

Je repris le train de Cannes. Aupres de moi des officiers de marine
causaient, et je fus frappe tout d'abord de leur simplicite, de la
camaraderie enfantine de leurs propos. Je me rafraichissais a les
suivre. Naturellement ils bavardaient sur la roulette, avec ce ton de
plaisanterie mathematique particulier aux eleves de Polytechnique ou de
Navale:

--Puisque c'est le banquier qui finit par gagner, disaient-ils, plus
vous divisez la somme que vous pouvez risquer, plus vous augmentez vos
chances de perte. Le meilleur, c'est encore de risquer un gros coup,
puis de s'eloigner.

Ah! l'admirable verite, m'ecriai-je entre Villefranche et Nice, dans les
cahots du wagon, et comme cela confirme ma theorie! Dans la vie, la
somme des maux, nul ne le conteste, est superieure a celle des bonheurs.
Plus vous aventurez de combinaisons pour gagner le bonheur, plus vous
augmentez vos chances de pertes. Puisqu'il rentrait dans mon systeme
d'aimer et d'etre aime, c'etait bien de m'y risquer un jour; mais la
sotte combinaison que de laisser ma mise sur le tapis pendant cinquante
jours!

       *       *       *       *       *

Heureusement pour mes bonnes dispositions, je ne trouvai pas a l'hotel
de lettre de l'Objet.

Je pris une pilule d'opium, pour qu'une insomnie, toujours deprimante,
ne vint pas me desesperer a nouveau, et, a mon reveil, je me parus
satisfaisant. Je sais d'ailleurs qu'il faut etre indulgent aux
convalescents, et ne pas trop demander a leurs forces trebuchantes.

Le lendemain, je partis pour m'aerer n'importe ou.

       *       *       *       *       *

III

MEDITATION SUR L'ANECDOTE D'AMOUR

Il ne faut pas que je me plaigne de cette decheance subie durant
quelques jours. L'humiliation m'est bonne, c'est la seule forme de
douleur qui me penetre et me baigne profondement. Le danger de mon
machinisme, parfait a tant d'egards, est qu'il me desseche.

Cette anecdote d'amour me sera pour plusieurs mois une source de
sensibilite; elle me rappellera combien il est urgent que je me batisse
un refuge. Et puis cette belle experience que je viens de creer, je
pourrai a mon loisir la repeter. Desormais je connais la voie pour etre
emoustille, attendri, voire libidineux comme sont la plupart des hommes
et des femmes.

Mon reve fut toujours d'assimiler mon ame aux orgues mecaniques, et
qu'elle me chantat les airs les plus varies a chaque fois qu'il me
plairait de presser sur tel bouton. J'ai enrichi mon repertoire du chant
de l'amour. Je ne pouvais guere m'en passer. La chose se fit tres
lestement. La periode grossiere, ou l'on souffre vraiment, ou l'on jouit
vraiment (et je ne sais, pour un esprit soucieux de voir clair, quel est
de ces egarements le plus penible!), je ne permis pas qu'elle durat plus
de deux mois. Le plaisir ne commence que dans la melancolie de se
souvenir, quand les sourires, toujours si grossiers, sont epures par la
nuit qui deja les remplit. Pour presenter quelques douceurs, il faut
qu'un acte soit transforme en matiere de pensee. J'ai active les
phenomenes ordinaires de la sensibilite. En trois semaines, d'une
vulgaire anecdote je me suis fait un souvenir delicieux que je puis
presser dans mes bras, mes soirs d'anemie, me lamentant par simple gout
de melancolique, craignant la vie, l'instinct, tout le peche originel
qui s'agite en moi, et fortifiant l'univers personnel que je me suis
construit pour y trouver la paix.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE XII

MES CONCLUSIONS


_La regle de ma vie_


Aujourd'hui j'habite un reve fait d'elegance morale et de clairvoyance.
La vulgarite meme ne m'atteint pas, car assis au fond de mon palais
lucide, je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi
par des airs varies, que mon ame me fournit a volonte.

J'ai renonce a la solitude; je me suis decide a batir au milieu du
siecle, parce qu'il y a un certain nombre d'appetits qui ne peuvent se
satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m'embarrassent
comme des soudards sans emploi. La partie basse de mon etre, mecontente
de son inaction, troublait parfois le meilleur de moi-meme. Parmi les
hommes je lui ai trouve des joujoux, afin qu'elle me laisse la paix.

Ce fut la grande tristesse de Dieu de voir que ses anges, des emanations
de lui-meme, desertaient son paradis pour aimer les filles des hommes.
J'ai trouve un joint qui me permet de supporter sans amertume que des
parties de moi-meme inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis
morcele en un grand nombre d'ames. Aucune n'est une ame de defiance;
elles se donnent a tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont
a l'eglise, les autres au mauvais lieu. Je ne deteste pas que des
parties de moi s'abaissent quelquefois: il y a un plaisir mystique a
contempler, du bas de l'humiliation, la vertu qu'on est digne
d'atteindre; puis un esprit vraiment orne ne doit pas se distraire de
ses preoccupations pour peser les vilenies qu'il commet au meme moment.
J'ai pris d'ailleurs cette garantie que mes diverses ames ne se
connaissent qu'en moi de sorte que n'ayant d'autre point de contact que
ma clairvoyance qui les crea, elles ne peuvent cabaler ensemble. Qu'une
d'elles compromette la securite du groupe et par ses exces risque
d'entrainer la somme de mes ames, toutes se ruent sur la refractaire.
Apres une courte lutte, elles l'ont vite maitrisee; c'est ce qu'on a pu
voir dans l'anecdote d'amour.

Vraiment, quand j'etais tres jeune, sous l'oeil des Barbares et encore a
Jersey, je me mefiais avec exces du monde exterieur. Il est repoussant,
mais presque inoffensif. Comme l'onagre par le nez, il faut maitriser
les hommes en les empoignant par leur vanite. Avec un peu d'alcool et
des viandes saignantes a ses repas, avec de l'argent dans ses poches, on
peut supporter tous les contacts. Un danger bien plus grave, c'est, dans
le monde interieur, la sterilite et l'emballement! Aujourd'hui, ma
grande preoccupation est d'eviter l'une et l'autre de ces maladresses.
On connait ma methode: je tiens en main mon ame pour qu'elle ne butte
pas, comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m'ingenie a
lui procurer chaque jour de nouveaux frissons. On m'accordera que
j'excelle a la ramener des qu'elle se derobe. Parfois je m'interromps
pour m'adresser une priere:

O moi, univers dont je possede une vision, chaque jour plus claire,
peuple qui m'obeit au doigt et a l'oeil ne crois pas que je te delaisse
si je cesse desormais de noter les observations que ton developpement
m'inspire; mais l'interessant, c'est de creer la methode et de la
verifier dans ses premieres applications. Somme sans cesse croissante
d'ames ardentes et methodiques, je ne decrirai plus tes efforts; je me
contenterai de faire connaitre quelques-uns des reves de bonheur les
plus elegants que tu imagineras. Continuons toutefois a embellir et a
agrandir notre etre intime, tandis que nous roulerons parmi les traces
exterieurs. Soyons convaincus que les actes n'ont aucune importance, car
ils ne signifient nullement l'ame qui les a ordonnes et ne valent que
par l'interpretation qu'elle leur donne.

       *       *       *       *       *

_Lettre a Simon_

J'ai ecrit dernierement a Simon:

"Avec vous, lui dis-je, j'avais vecu dans l'Eglise Militante, faite de
toutes les miseres de l'Esprit moleste par la vie. Demeure seul, j'ai
projete devant moi, par un effort considerable, ce pressentiment du
meilleur que nous portions en nous; j'ai realise cette Eglise
Triomphante que parfois nous entrevoyions; j'ai participe de ses joies.
Rien de plus delicat que de se maintenir sur ce sommet de l'artificiel.
Mes passions ont cabale pour la vie.... Aussitot mon ame me signalait
leur insurrection, et, toute coalisee, les reduisait. Cependant j'avais
glisse plus bas que jamais nous ne fumes. Il faut que je remonte la
serie d'exercices spirituels qui nous avaient si fort embellis, mon cher
ami.

"C'est une grande erreur de concevoir le bonheur comme un point fixe; il
y a des methodes, il n'y a pas de resultats. Les emotions que nous
connumes hier, deja ne nous appartiennent plus. Les desirs, les ardeurs,
les aspirations sont tout; le but rien. Je fus inconsidere de croire que
j'etais arrive quelque part. Mieux averti, je vais recommencer nos
curieuses experiences.

"Vous et moi, mon cher Simon, nous sommes de la petite race. Nos examens
de conscience, les excursions que nous fimes botte a botte hors du reel
et l'assaut que je viens de subir ne me laissent pas en douter. Je ne
veux pas me risquer a rien inventer; je veux m'en tenir a des emotions
que j'aurai pesees a l'avance. Rien de plus dangereux que nos appetits
naturels et notre instinct. Je les etoufferai sous les enthousiasmes
artificiels se succedant sans intervalle.

"Ce systeme excellent pour l'individu serait, a la verite, deplorable
pour l'espece. Les voluptueux de mon ordre demeurent steriles. Mais je
ne crains pas que la masse des hommes m'imite jamais: il faut, pour
garder la mesure que je prescris, un tact, une clairvoyance infinis.

"Vous le savez bien, Simon, s'il m'eut plu, j'etais un merveilleux
instrument pour produire des phenomenes rares. Je penche quelquefois a
me developper dans le sens de l'enervement; nevropathe et delicat,
j'aurais enregistre les plus menues disgraces de la vie. Je pouvais
aussi pretendre a la comprehension; j'ai un gout vif des passions les
plus contradictoires. Enfin je suis doue pour la bonte; je me plais a
plaire, je souris; en perseverant, j'aurais atteint a cette vertu
royale, la charite. Mais decidement je ne m'enfermerai dans aucune
specialite; je me refuse a mes instincts, je derangerai les projets de
la Providence. Que mes vertus naturelles soient en moi un jardin ferme,
une terre inculte! Je crains trop ces forces vives qui nous entrainent
dans l'imprevu, et, pour des buts caches, nous font participer a tous
les chagrins vulgaires.

"Je vais jusqu'a penser que ce serait un bon systeme de vie de n'avoir
pas de domicile, d'habiter n'importe ou dans le monde. Un chez soi est
comme un prolongement du passe; les emotions d'hier le tapissent. Mais,
coupant sans cesse derriere moi, je veux que chaque matin la vie
m'apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un debut.

"Mon cher ami, vous etes entre dans une carriere reguliere: vous
utiliserez notre dedain, qui nous conduisit a Jersey, pour en faire de
la morgue de haut personnage; notre clairvoyance, qui fit nos longues
meditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton; notre
misanthropie, qui nous separa, une distinction et une froideur justement
estimees de ce monde sans declamation ou vous etes appele a reussir. Nul
doute que vous n'arriviez a proscrire pour des raisons superieures ce
que le vulgaire proscrit, et a approuver ce qu'il sert. Certaines
natures avec leur fine ironie s'accomodent a merveille, quoique pour des
raisons tres differentes, du vulgaire bon sens. Alors, assistant de loin
au developpement de ma carriere, si vous la voyez tourner a mille choses
faciles que j'etais ne pour mepriser toujours, ne vous etonnez pas.
Croyez que je demeure celui que vous avez connu, mais pousse a un tel
point que les attitudes memes que nous estimions jadis, je les dedaigne:
car vis-a-vis des reves que j'entrevois, un peu plus, un peu moins,
c'est bien indifferent. Et ces reves eux-memes n'ont pas grande
importance, parce que je mourrai un jour, parce que je ne suis pas sur
que dans cette courte vie elle-meme mon ideal d'aujourd'hui soit demain
mon ideal, enfin parce que je sais n'avoir une idee claire qu'a de rares
intervalles, au plus deux heures par jour dans mes bonnes periodes.--En
consequence, j'ai adopte cinq ou six doutes tres vifs sur l'importance
des parties les meilleures de mon Moi.

"L'evidente insignifiance de toutes les postures que prend l'elite au
travers de l'ordre immuable des evenements m'obsede. Je ne vois partout
que gymnastique. Quoi que je fasse desormais, mon ami, jugez-moi d'apres
ce parti pris qui domine mes moindres actes.

Il est impossible que nous cessions de nous interesser l'un a l'autre;
il est probable cependant que nous cesserons de nous ecrire. Cela ne
vous blessera pas, mon cher Simon. Vous savez si je vous aime; en
realite, nous sommes freres, de lits differents, ajouterai-je, pour
justifier certaines differences de nos ames; nous avons une partie de
notre Moi qui nous est commune a l'un et a l'autre; eh bien! c'est parce
que je veux etre etranger meme a moi que je veux m'eloigner de vous.
_Alienus!_ Etranger au monde exterieur, etranger meme a mon passe,
etranger a mes instincts, connaissant seulement des emotions rapides que
j'aurai choisies: veritablement Homme libre!"

       *       *       *       *       *

Cette lettre ecrite, je reflechis que ce desir d'etre compris, ce besoin
de me raconter, de trouver des esprits analogues au mien etait encore
une sujetion, un manque de confiance envers mon Moi. Et si je la fis
tenir a Simon, c'est uniquement par esprit d'ordre, pour fermer la
boucle de la premiere periode de ma vie.

Avril 1887.


       *       *       *       *       *


APPENDICE

NOTE DE LA PAGE VI

       *       *       *       *       *


REPONSE A M. RENE DOUMIC

_PAS DE VEAU GRAS_!


Dans un article de la _Revue des Deux Mondes_, M. Rene Doumic dresse le
"Bilan d'une generation", et voici comment il le resume: "Les beaux
jours du dilettantisme sont definitivement passes. Le livre que M.
Seailles consacrait naguere a Ernest Renan temoigne assez de cette
espece de colere contre l'idole de la veille. Les representants les plus
attitres du pessimisme, de l'impressionnisme et de l'ironie ont abjure
leurs erreurs avec solennite. C'est M. Paul Bourget, de qui nous
enregistrons aujourd'hui la nette et significative profession de foi.
C'est M. Jules Lemaitre, si habile jadis a ces balancements d'une pensee
incertaine, et qui s'est ressaisi avec tant de vigueur et de courage.
C'est M. Barres, si empresse dans ses premiers livres a jeter le defi au
bon sens et qui, dans son dernier, s'occupait a relever tous les autels
qu'il avait brises."

M. Doumic me permettra de lui presenter ma protestation: je ne releve
aucun autel que j'aie brise et je n'abjure pas mes erreurs, car je ne
les connais point. Je crois qu'avec plus de recul, M. Doumic trouvera
dans mon oeuvre, non pas des contradictions, mais un developpement; je
crois qu'elle est vivifiee, sinon par la seche logique de l'ecole, du
moins par cette logique superieure d'un arbre cherchant la lumiere et
cedant a sa necessite interieure.

Je m'explique la-dessus, parce que M. Doumic n'est pas le seul a me
faire une reception d'enfant prodigue. D'autres me donnent des eloges
dont s'embarrasse mon indignite. Eh! messieurs, mes erreurs, il s'en
faut bien que je les "abjure", solennellement ou non: elles demeurent,
toujours fecondes, a la racine de toutes mes verites.

Si c'est mon illusion, elle est autorisee par tant de jeunes esprits qui
m'ont garde leur confiance, non parce que je les amusais (j'aime a
croire que je suis un ecrivain plutot ennuyeux qu'amusant; on est prie
d'aller rire ailleurs), mais parce que je les aidais a se connaitre!
Sans doute, mon petit monde cree par douze ans de propagande, par Simon,
par Berenice et par le chien velu, a ete decime par l'affaire Dreyfus.
Je garde un souvenir aux amis perdus, mais notre premiere entente
m'apparait comme un malentendu; nous n'etions pas de meme physiologie.
Seuls les purs, apres cette epreuve, sont demeures. C'est pour le mieux.
Ils reconnaissent que je n'ai jamais ecrit qu'un livre: _Un Homme
libre_, et qu'a vingt-quatre ans j'y indiquais tout ce que j'ai
developpe depuis, ne faisant dans _les Deracines_, dans _la Terre et les
Morts_, et dans cette _Vallee de la Moselle_ (ou j'ai peut-etre mis le
meilleur de moi-meme), que donner plus de complexite aux motifs de mes
premieres et constantes opinions. Ils peuvent temoigner que, dans _la
Cocarde_, en 1894, nous avons trace avec une singuliere vivacite, dont
s'effrayaient peut-etre tels amis d'aujourd'hui, tout le programme du
"nationalisme" que, depuis longtemps, nous appelions par son nom.

Ce n'est pas nous qui avons change, c'est l'"Affaire" qui a place bien
des esprits a un nouveau point de vue. "Tiens, disent-ils, Barres a
cesse de nous deplaire." J'en suis profondement heureux, mais je ne fis
que suivre mon chemin, et chaque annee je portais la meme couronne, les
memes pensees sur une tombe en exil[1].

Sur quoi donc me fait-on querelle? Je n'allai point droit sur la verite
comme une fleche sur la cible. L'oiseau s'oriente, les arbres pour
s'elever etagent leurs ramures, toute pensee procede par etapes. On ne
m'a point trouve comme une perle parfaite, quelque beau matin, entre
deux ecailles d'huitre. Comme j'y aspirais dans _Sous l'oeil des
Barbares_ et dans _Un Homme libre_, je me fis une discipline en gardant
mon independance. _Un Homme libre_, pauvre petit livre ou ma jeunesse se
vantait de son isolement! J'echappais a l'etouffement du college, je me
liberais, me delivrais l'ame, je prenais conscience de ma volonte. Ceux
qui connaissent la jeune litterature francaise declareront que ce livre
eut des suites. Je me suis etendu, mais il demeure mon expression
centrale. Si ma vue embrasse plus de choses, c'est pourtant du meme
point que je regarde. Et si l'_Homme libre_ incita bien des jeunes gens
a se differencier des _Barbares_ (c'est-a-dire des etrangers), a
reconnaitre leur veritable nature, a faire de leur "ame" le meilleur
emploi, c'est encore la meme methode que je leur propose quand je leur
dis: "Constatez que vous etes faits pour sentir en Lorrains, en
Alsaciens, en Bretons, en Belges, en Juifs."

Penser solitairement, c'est s'acheminer a penser solidairement[2]. Par
nous, les deracines se connaissent comme tels. Et c'est maintenant un
probleme social, de savoir si l'Etat leur fera les conditions
necessaires pour qu'ils reprennent racine et qu'ils se _nourrissent_
selon leurs affinites.

Au fond le travail de mes idees se ramene a avoir reconnu que le moi
individuel etait tout supporte et alimente par la societe. Idee banale,
capable cependant de feconder l'oeuvre d'un grand artiste et d'un homme
d'action. Je ne suis ni celui-ci, ni celui-la, mais j'ai passe par les
diverses etapes de cet acheminement vers le moi social; j'ai vecu les
divers instants de cette conscience qui se forme. Et si vous voulez bien
me suivre, vous distinguerez qu'il n'y a aucune opposition entre les
diverses phases d'un developpement si facile, si logique, irresistible.
Ce n'est qu'une lumiere plus forte a mesure que le matin cede au midi.

On juge vite a Paris. On se fait une opinion sur une oeuvre d'apres
quelque formule qu'un homme d'esprit lance et que personne ne controle.
J'ai publie trois volumes sous ce titre: "Le culte du Moi", ou, comme je
disais encore: "La culture du Moi", et qui n'etaient au demeurant que
des petits traites d'individualisme. Je crois que M. Doumic m'epargnera
et s'epargnera volontiers des plaisanteries et des indignations sur
l'egoisme, sur la contemplation de soi-meme, dont j'ai ete encombre
pendant une dizaine d'annees. J'etais un fameux individualiste et j'en
disais, sans gene, les raisons. J'ai "applique a mes propres emotions la
dialectique morale enseignee par les grands religieux, par les Francois
de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genese de l'_Homme
libre_" (Bourget); j'ai preche le developpement de la personnalite par
une certaine discipline de meditations et d'analyses. Mon sentiment
chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaitre
comment la societe le supporte. Un Napoleon lui-meme, qu'est-ce donc,
sinon un groupe innombrable d'evenements et d'hommes? Et mon grand-pere,
soldat obscur de la Grande Armee, je sais bien qu'il est une partie
constitutive de Napoleon, empereur et roi. Ayant longuement creuse
l'idee du "Moi" avec la seule methode des poetes et des mystiques, par
l'observation interieure, je descendis parmi des sables sans resistance
jusqu'a trouver au fond et pour support la collectivite. Les etapes de
cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. Ici
l'ecole ne m'aida point. Je dois tout a cette logique superieure d'un
arbre cherchant la lumiere et cedant avec une sincerite parfaite a sa
necessite interieure. Donc, je le proclame: si je possede l'element le
plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, a savoir le
sentiment vivant de l'interet general, c'est pour avoir constate que le
"Moi", soumis a l'analyse un peu serieusement, s'aneantit et ne laisse
que la societe dont il est l'ephemere produit. Voila deja qui nous rabat
l'orgueil individuel. Mais le "Moi" s'aneantit d'une maniere plus
terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Il est tel que
la conscience plus ou moins vague que nous pouvons en prendre n'y change
rien. Quelque chose d'eternel git en nous, dont nous n'avons que
l'usufruit, et cette jouissance meme, nos morts nous la reglent. Tous
les maitres qui nous ont precedes et que j'ai tant aimes, et non
seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les
Taine et les Renan, croyaient a une raison independante existant en
chacun de nous et qui nous permet d'approcher la verite. L'individu, son
intelligence, sa faculte de saisir les lois de l'univers! Il faut en
rabattre. Nous ne sommes pas les maitres des pensees qui naissent en
nous. Elles sont des facons de reagir ou se traduisent de tres anciennes
dispositions physiologiques. Selon le milieu ou nous sommes plonges,
nous elaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idees
personnelles; les idees meme les plus rares, les jugements meme les plus
abstraits, les sophismes de la metaphysique la plus infatuee sont des
facons de sentir generales et apparaissent necessairement chez tous les
etres de meme organisme assieges par les memes images. Notre raison,
cette reine enchainee, nous oblige a placer nos pas sur les pas de nos
predecesseurs.

Dans cet exces d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous
persuade d'accepter nos esclavages: c'est, si l'on veut bien comprendre,
--et non pas seulement dire du bout des levres, mais se representer
d'une maniere sensible,--que nous sommes le prolongement et la
continuite de nos peres et meres.

C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la
suite des descendants ne fait qu'un meme etre. Sans doute, celui-ci,
sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande
complexite, mais elle ne le denaturera pas. C'est comme un ordre
architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le meme ordre. C'est
comme une maison ou l'on introduit d'autres dispositions: non seulement
elle repose sur les memes assises, mais encore elle est faite des memes
moellons, et c'est toujours la meme maison. Celui qui se laisse penetrer
de ces certitudes abandonne la pretention de sentir mieux, de penser
mieux, de vouloir mieux que son pere et sa mere; il se dit; "Je suis
eux-memes."

De cette conscience, quelles consequences, dans tous les ordres, il
tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige
delicieux ou l'individu se defait pour se ressaisir dans la famille,
dans la race, dans la nation, dans des milliers d'annees que n'annule
pas le tombeau.

J'apprecie beaucoup une "lettre ouverte" que j'ai decoupee dans le
_Times_. A l'occasion d'une election a la Chambre des communes, un M.
Oswald John Simon, israelite et membre d'une association politique de
Londres, ecrit: "... Je suis tenu de declarer ce qui suit pour le cas ou
j'entrerais dans la vie parlementaire: Si un conflit venait
malheureusement a naitre entre les obligations d'un Anglais et celles
d'un juif, je suivrais la ligne de conduite qui paraitrait en pareil cas
naturelle a tout autre Anglais, c'est-a-dire que je suis ce que mes
ancetres ont ete pendant des milliers d'annees, plutot que quelque chose
qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier Cromwell."

La belle lettre! Que la derniere phrase de ce juif est puissante! Elle
revele un homme eleve a une magnifique conscience de son energie, des
secrets de sa vie. Mais quand meme cet Oswald John Simon n'aurait pas
saisi et formule la loi de sa destinee, cependant il obeirait a cette
loi. Et nous tous, les plus reflechis comme les plus instinctifs, nous
sommes "ce que nos ancetres ont ete pendant des milliers d'annees,
plutot que quelque chose qu'ils n'ont ete que depuis le temps d'Olivier
Cromwell". "Je dis au sepulcre: Vous serez mon pere".

Parole abondante en sens magnifique! Je la recueille de l'Eglise dans
son sublime office des Morts. Toutes mes pensees, tous mes actes
essaimeront d'une belle priere,--effusion et meditation,--sur la terre
de mes morts.

Les ancetres que nous prolongeons ne nous transmettent integralement
l'heritage accumule de leurs ames que par la permanence de l'action
terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs
travaux, leurs felicites ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux
ce qui nous est permis ou defendu. De la campagne, en toute saison,
s'eleve le chant des morts. Un vent leger le porte et le disperse comme
une senteur. Que son appel nous oriente! Le cri et le vol des oiseaux,
la multiplicite des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes
changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en
tous lieux, la loi de l'eternelle decomposition; mais le climat, la
vegetation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays
natal nous revelent et nous commandent notre destin propre, nous forcent
d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une
discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie, si la
terre devenue leur sepulcre ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dement notre terre et nos morts nous enfonce
dans un mensonge qui nous sterilise. Comment ne serait-ce point ainsi?
En eux, je vivais depuis les commencements de l'etre, et des conditions
qui soutinrent ma vie obscure a travers les siecles, qui me
predestinerent, me renseignent assurement mieux que les experiences ou
mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'annees.

Quand des libertins s'eleverent au milieu de la France contre les
verites de la France eternelle, nous tous qui sentons bien ne pas
exister seulement "depuis le temps d'Olivier Cromwell" nous dumes nous
precipiter. Que d'autres personnes se croient mieux cultivees pour avoir
etouffe en elles la voix du sang et l'instinct du terroir; qu'elles
pretendent se regler sur des lois qu'elles ont choisies deliberement et
qui, fussent-elles tres logiques, risquent de contrarier nos energies
profondes; quant a nous, pour nous sauver d'une sterile anarchie, nous
voulons nous relier a notre terre et a nos morts. Je n'accourus pas
"soutenir des autels que j'avais ebranles", mais soutenir les autels qui
font le piedestal de ce moi auquel j'avais rendu un culte prealable et
necessaire.

Les lecteurs et M. Doumic me pardonneront-ils de cette explication _pro
domo_? Je ne merite pas les reproches ni le veau gras que connut
successivement l'enfant prodigue. Je n'ai aucun passe a renier. Nous
avons voulu maintenir la maison de nos peres que les invites
ebranlaient. Quand nous aurons remis ces derniers a leur place
(l'anti-chambre,--en style plus noble, l'atrium des catechumenes), nous
reprendrons, chacun selon nos aptitudes, les divertissements ou se
plurent nos aieux.

On ne peut pas toujours demeurer sous les armes et il y a d'autres
expressions nationales que la propagande politique, bien qu'a cette
minute je ne sache pas d'oeuvre plus utile et plus belle. Mais, apres la
victoire, nous ne penserons pas a nous interdire l'art total. "Ironie,
pessimisme, symbolisme" (que denonce M. Doumic), sont-ce la de si grands
crimes? Nous serons ironistes, pessimistes, comme le furent quelques-uns
des plus grands genies de notre race, nous verrons s'il n'y a pas moyen
de tirer quelque chose de ces velleites de symbolisme que les critiques
devraient aider et encourager, plutot que bafouer,--et ce role
d'excitateur, de conseiller, serait digne de M. Doumic,--car en verite,
comment pourrions-nous avoir confiance dans la destinee du pays et aider
a son developpement, si nous perdions le sentiment de notre propre
activite et si nous nous decouragions de la manifester par ces
speculations litteraires, dont notre conduite presente demontre assez
qu'on avait tort de se mefier?

_(Scenes et Doctrines du Nationalisme_.)

Sur le meme theme, on peut voir _le 2 novembre en Lorraine_, dans _Amori
et Dolori sacrum_.

       *       *       *       *       *

_Dans l'edition de 1899 le texte etait suivi de la petite note suivante
et gui etait signee de l'editeur:_

    On y verra une ame agitee par l'espoir
    de l'enthousiasme, plus encore que par
    l'enthousiasme.

    (M. DE CUSTINE.)

Cette serie de petits romans ideologiques, qui commence avec _Sous
l'oeil des Barbares_, sera terminee par un troisieme volume, _Qualis
artifex pereo._ Le tout sera complete par un _Examen_ de ces trois
ouvrages.

Si les circonstances le permettent, il sera publie de ces livrets une
edition avec des bequets pour vingt-cinq personnes.

L'auteur de ces petits miroirs de sincerite n'est pas dispose a s'en
exagerer l'importance. C'est un culte qu'il rend a la partie de soi qui
l'interesse le plus a cette heure; dans la suite, il se decouvrira
peut-etre des vertus superieures. Il imagine volontiers quelques pages
affectueuses et plus clairvoyantes encore "au cher souvenir de l'auteur
de _Sous l'oeil des Barbares_". La conclusion meme d'_Un Homme libre_
l'autorise a presumer ainsi de son avenir, seduisant avenir d'ailleurs.

_L'ouvrage d'abord annonce sous le titre de_ Qualis artifex pereo _est
devenu_ le Jardin de Berenice.


       *       *       *       *       *


NOTES:

[note 1: Au cimetiere d'Ixelles.--Voir la dedicace de l'_Appel au
Soldat_ a Jules Lemaitre.]


[Footnote 2: C'est par je ne sais quel souvenir d'une assonance
antithetique de Hugo que j'emploie ici ce mot de _solidarite_. On l'a
gate en y mettant ce qui dans le vocabulaire chretien est _charite_.
Toute relation entre ouvrier et patron est une solidarite. Cette
solidarite n'implique necessairement aucune "humanite", aucune
"justice", et par exemple, au gros entrepreneur qui a transporte mille
ouvriers sur les chantiers de Panama, elle ne commande pas qu'il soigne
le terrassier devenu fievreux; bien au contraire, si celui-ci
desencombre rapidement par sa mort les hopitaux de l'isthme, c'est
benefice pour celui-la. Mais il fallait construire une morale, et voila
pourquoi on a fausse, en l'edulcorant, le sens du mot _solidarite_.
Quand nous voudrons marquer ces sentiments instinctifs de sympathie par
quoi des etres, dans le temps aussi bien que dans l'espace, se
reconnaissent, tendent a s'associer et a se combiner, je propose qu'on
parle plutot d'_affinites._ Le fait d'etre de meme race, de meme
famille, forme un determinisme psychologique; c'est en ce sens que je
prends le mot d'_affinites_--ou, parfois, d'_amities._]


FIN











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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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