The Project Gutenberg EBook of La Pantoufle de Sapho
by Leopold Ritter von Sacher-Masoch

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Title: La Pantoufle de Sapho

Author: Leopold Ritter von Sacher-Masoch

Translator: D. Dolors

Release Date: September 4, 2005 [EBook #16649]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PANTOUFLE DE SAPHO ***




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La Pantoufle
de
Sapho

& Autres Contes

CHARLES CARRINGTON,
Libraire-diteur
13, Faubourg Montmartre, Paris




Transcriber's Notes:
--All instances of oe should be read as a ligature, except in the name Goetz.
--[*] indicates a missing word or probable typo in the text.
--Other possible typos have been left as found in the original.
--This is only one story from the collection named on the title page.
  Some other stories were culled from the same collection and can also
  be found at Project Gutenberg.






SACHER MASOCH

L'AMOUR CRUEL A TRAVERS LES AGES

LA
PANTOUFLE DE SAPHO
et autres Contes

Traduit par D. DOLORS

[Illustration]

PARIS
CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-DITEUR
13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13

1907




LA PANTOUFLE DE SAPHO
(1859)




[Illustration]

LA PANTOUFLE DE SAPHO

(1859)


L'hiver de 1859 tendait son blanc et floconneux tapis de neige sur les
remparts de la joyeuse capitale autrichienne et, aux environs, sur les
coupoles du Kahlenberg et du Leopoldsberg. Le monde brillant et
aristocratique tait rentr des eaux et de ses terres, et l'on
s'amusait, dans les salons privs, ainsi qu'aux lieux de rjouissances
publiques, simplement et gament, comme cela n'tait gure possible,
alors, que dans la ville impriale, rsidence de l'empereur Franz.

Mais le point culminant des distractions et des plaisirs, comme de
l'intrt artistique et littraire, tait encore et toujours le
Burgthtre, institution populaire au sens le plus lev, o les
aspirations idales de l'lite de la nation se joignaient aux efforts
les plus nobles, car une censure hautement sagace rognait les ailes
fougueuses du Pgase autrichien, et la vie politique n'agitait encore
que la Hongrie avoisinante, ne se manifestant gure que par les paroles,
les chansons et les actes des compagnonnages allemands et de quelques
tudiants des universits de Vienne ou de Prague.

Entre le public et les acteurs, rgnait une vritable intimit, car les
Viennois de cette poque ne se contentaient pas d'admirer l'artiste sur
la scne; ils le suivaient dans sa vie journalire et jusque dans sa
demeure, non pour pier un scandale et s'amuser des vices des
protagonistes chargs d'incarner les rves hroques ou spirituels des
potes, comme cela a lieu de nos jours, mais avec le naf dsir de voir
la ple Louise assise  sa table  th, d'entendre la rveuse Charlotte
potiner en buvant du caf, de surprendre la fire princesse Eboli en
train de tricoter des bas ou le vaillant chevalier Goetz de faire sa
partie de tarok. Le public viennois tait au courant de tout ce qui se
passait derrire les coulisses. Il connaissait le nom de chaque
adorateur de la Stich; il savait toujours,  n'en pas douter, quel soir
Korn tait plus rauque que de coutume et en quel lieu il avait bu le
champagne responsable, et, lorsqu'enfin Sophie Schroeder monta, tel un
soleil, au firmament de l'art dramatique, faisant plir toutes les
toiles, il ne tomba pas une pingle dans le boudoir de la tragdienne
sans que le Tout-Vienne en ft inform, depuis le chancelier d'Etat
jusqu' l'apprenti cordonnier, depuis le cocher de fiacre jusqu'
l'empereur.

L'intrt que prenait la ville entire  la personnalit de Sophie tait
de nature exclusivement artistique, bien que partant d'un sentiment trs
humain, car la Schroeder n'tait ni belle ni mme lgante.

Mais, quand elle paraissait drape  la grecque, sur les planches, quand
sa superbe voix laissait tomber les ondes mlodiques de la langue
rythme, quand son gnie invoquait des figures d'une vrit saisissante
et d'une dignit surhumaine, elle entranait les coeurs, comme jamais
aucune artiste ne l'avait fait. A ces moments, elle devenait belle,
d'une beaut antique et qu'on et crue sortie d'un sarcophage ancien.

Sophie n'tait pas grande, mais elle avait ce port de tte imposant que
possdait avant elle l'auteur du _Faust_, et qui la faisaient paratre
plus haute qu'elle ne l'tait en ralit.

Il n'tait pas une grande dame, pas une souveraine, qui ne lui eussent
envi sa distinction native et l'empire qu'elle exerait sur les
mortels. Elle semblait ne pour voir un peuple  ses pieds, tant son
regard tait dominateur.

Sa situation matrielle et pu tre brillante, mais ne l'tait point,
parce qu'en vraie fille de l'art, la Schroeder n'entendait rien aux
choses pratiques, et sa dlicatesse s'opposait  ce qu'elle se laisst
entourer, par ses adorateurs, de ce luxe princier que possdent de nos
jours les plus insignifiantes comdiennes.

Sophie avait une ide trop haute de l'amour, de l'art et
d'elle-mme,--surtout d'elle-mme,--pour se faire payer ses faveurs avec
des diamants. Si elle souriait  un homme, ce sourire partait du
coeur, et si elle consentait  l'enivrer, elle voulait tre elle-mme
heureuse de toute son me. La courtisanerie qui engendre le dgot et
dont,  l'heure actuelle, souffre et se meurt l'art dramatique, lui
tait compltement inconnue.

Il tait donc naturel que, ses fiers sourcils ayant dcoch une fois de
plus les flches d'amour dans un coeur, elle ft la dernire  en tre
informe. On se chuchotait la nouvelle dans les loges, on en parlait
dans les fauteuils, on en riait en se poussant du coude, au parterre et
aux galeries, alors qu'elle-mme ne savait rien encore du noble captif
qu'elle avait fait.

En l'anne 1859, le public du Burgthtre remarqua un jeune homme qui,
chaque soir o la Schroeder jouait, occupait le fauteuil du coin de
gauche au premier rang, dont le regard, sitt qu'elle paraissait,
s'attachait avec une motion fivreuse  tous ses mouvements, et dont
l'enthousiasme tait si entranant que, maintes fois, il oubliait les
lois du thtre pour applaudir au milieu d'une scne. Tout Vienne savait
depuis longtemps que c'tait un prince polonais, colossalement riche et
pris d'une dlirante passion pour la tragdienne, avant que la
Schroeder se doutt seulement de l'existence de cet heureux
malheureux.

Un jour qu'elle attendait en scne le commencement du premier acte,
Sophie remarqua quelques comdiennes qui examinaient la salle  travers
le trou du rideau, et entendit le colloque suivant:

--Le voil encore.

--Qui cela?

--Le soupirant muet de la Schroeder.

La Schroeder s'approcha pour mieux couter.

--Fais-le-moi voir. O donc est-il?

--L, dans le coin de gauche, au premier rang.

La Schroeder, cette fois, en savait assez et, quand le rideau fut
lev, elle profita d'une rplique, pour chercher des yeux l'inconnu.

Quinze jours se passrent avant qu'elle n'apprt son nom. Il tait
effectivement polonais et fort riche, mais il n'tait point prince, un
simple gentilhomme, Flicien de Wasilewski.

Depuis ce jour, Sophie le remarqua chaque fois qu'elle jouait, et elle
apprit que, tout aussi rgulirement, il demeurait absent quand elle ne
jouait point.

Au bout de peu de temps, une entente tacite s'tablit entre la
tragdienne et son admirateur. En entrant en scne, son premier regard
tait pour lui, de mme son dernier coup d'oeil avant de sortir. Si
une tirade lui russissait particulirement, le Polonais hochait
imperceptiblement la tte et ce lger mouvement n'chappait point 
l'artiste. Quand,  l'issue de la reprsentation, elle montait dans le
carrosse du Burgthtre, surnomm ironiquement le _Chariot de Thespis_
parce qu'il rsonnait avec un bruit de ferraille sur le pav cahoteux de
l'antique ville, le Polonais se trouvait  la porte de sortie, la
dvorant de ses yeux ardents, bien qu'il ne pt apercevoir d'elle que le
bout de son nez, tout le reste tant emmitoufl de fourrures et de
voiles.

Un soir qu'elle venait de remplir un de ses meilleurs rles, elle tait
assise et prte  fermer la portire, quand une superbe couronne de
lauriers vint s'abattre  ses pieds.

Le Polonais la lui avait jete et s'tait aussitt enfui.

Ce mystrieux et craintif hommage, en ce lieu solitaire et sous le
couvert de la nuit, toucha le coeur sensible et potique de la
tragdienne plus que les ovations bruyantes et imptueuses  la lumire
des lustres et dans la salle comble.

La Schroeder commena  s'intresser au jeune homme et  se demander
si elle pourrait l'aimer?

Une autre fois, le dgel tait survenu; des cascades ruisselaient des
gouttires et des torrents mugissaient le long des trottoirs. La
Schroeder hsitait  enjamber les flaques d'eau qui la sparaient du
lourd vhicule. Le Polonais fut aussitt sur place, tendit son manteau
sur le pav, et elle put atteindre sa voiture, les pieds secs.

Cet exploit chevaleresque remplit de joie l'artiste, mais quand elle se
pencha pour remercier son cavalier-servant, celui-ci, ramassant son
manteau, s'tait clips.

       *       *       *       *       *

Grillparzer que son drame romantique de l'_Aeule_ avait plac parmi les
dramaturges favoris de l'Allemagne, au temps o la tragdie du Destin
emprunte au thtre espagnol, tait de mode comme, de nos jours, le
drame d'adultre franais, venait de confier au Burgthtre une nouvelle
pice, intitule _Sapho_. Quittant les abruptes sentiers romantiques, il
reprenait la large voie classique o Schiller et Goethe, aprs plus d'un
cart, s'taient galement retrouvs. Le rle de Sapho avait t crit,
non  la manire de nos ouvriers modernes, qui ajustent leurs rles sur
les acteurs, comme un tailleur ajuste un costume,--Grillparzer tait
pote dans l'me et c'est du fond de son tre qu'il tirait ses
hros--mais, pas plus que le reste du monde, il ne pouvait chapper  la
puissante influence de la Schroeder, ni se drober  l'impression
grandiose qu'elle produisait, et le rle de son hrone avait pris, 
son insu, les traits et l'allure de la tragdienne  qui naturellement
il incombait.

Le matin de la rptition de lecture, tandis que la pure et idale
diction de Sophie enthousiasmait ses camarades et remplissait le coeur
modeste de l'auteur d'un glorieux espoir dans [*] succs futur, au coin
de la place Saint-Michel et du march aux choux, se tenait une femme
pauvrement vtue, qui cachait son visage sous le fichu pass sur sa
tte. Elle semblait avoir honte, pourtant elle ne mendiait point et se
serrait, inquite, contre la muraille, en tremblant de tous ses membres,
car il faisait un froid impitoyable et elle ne portait qu'une robe d't
rapice sous son vieux fichu.

Pourtant elle ne mendiait point. Elle n'essayait mme pas de tendre la
main quand un grand seigneur ou une lgante dame, confortablement
emmitoufls de fourrure, passaient auprs d'elle. Aussi, personne ne la
remarquait, pas mme le sergent de ville qui faisait les cent pas non
loin de l.

La pauvre vieille, plus morte que vive, ressemblait  une de ces statues
de pierre que le pieux Moyen Age incrustait dans les murailles de ses
glises en souvenir des dfunts. Elle tait tout aussi muette et prive
de mouvement. Mais, quand les comdiens, aprs la rptition, sortirent
par la petite porte du thtre et se rpandirent sur la place, une
violente commotion fit tressaillir le corps de la pauvresse. Elle
soupira et sa tremblante main, raidie par le froid, serra plus fort
contre son visage ravag par l'affliction, le fichu qui le couvrait.

Les acteurs se sparrent au milieu de la place en changeant d'aimables
saluts, et Sophie Schroeder se dirigea seule vers l'endroit o
tremblait la vieille. Elle traversait le march pour se rendre au Graben
et, l'esprit tout rempli de son rle, allait passer, comme tout le
monde, si un hasard ne l'et arrache  ses penses et attir son
attention.

--Vous perdez quelque chose, lui dit une voix rauque qui semblait brise
et dont, cependant, le timbre lui parut familier.

Se retournant, elle vit la main dcharne de la vieille lui tendant le
rle qu'elle avait laiss glisser de son manchon.

Sophie Schroeder, surprise, considra la pauvre femme.

--Qu'avez-vous? lui dit-elle de sa merveilleuse voix, vous paraissez
bien pauvre et malheureuse. Pourquoi me cachez-vous votre visage comme
s'il m'tait connu?

La vieille femme touffa un sanglot et voulut s'loigner. La
Schroeder, de son bras robuste, la retint et, doucement, carta le
fichu.

--Mon Dieu, balbutia-t-elle en dcouvrant le visage dfait, c'est vous,
ma chre Muller? Vous, dans cette situation? Dois-je trouver la belle
artiste, aux pieds de qui se prosternaient les comtes et les princes,
rduite ...  mendier!

--Je n'ai pas mendi, murmura la vieille, tandis que des larmes
brlantes coulaient le long de ses joues macies. Je suis seulement
reste debout dans ce coin.

C'est la premire fois, j'avais si affreusement faim, mais personne ne
m'a rien donn et je mourrais plutt que de recommencer.

--Je ne veux pas que vous recommenciez, s'cria Sophie. C'est moi qui
vais ...

La tragdienne ouvrit sa bourse, mais l'intrieur de cette bourse
offrait un spectacle bien triste ou bien risible, comme on voudra. La
grande Sophie eut de la peine  rassembler vingt kreuzer, qu'elle glissa
dans la main de la vieille tout en lui montrant sa bourse vide.

--Voyez, chre Muller, je ne possde rien moi-mme. Il n'en va pas
autrement avec nous autres comdiens, si quelques marchands ne me
faisaient crdit, je serais souvent bien embarrasse pour m'habiller.
Mais cette bagatelle ne vous tire pas d'affaire.

--Mais si, mais si, murmura la comdienne en serrant la main de sa
camarade.

--Non, non, il vous faut beaucoup plus. Comment ferons-nous?

Sophie se mit  rflchir. Des badauds de tous rangs s'taient
rassembls autour des deux femmes, car la curiosit des Viennois est
notoire. Tout  coup, la Schroeder fendit le groupe. Une belle et
heureuse inspiration venait d'illuminer sa physionomie d'habitude
austre. Elle entra prcipitamment dans une boutique de confiseur et en
revint, une assiette  la main. C'est moi qui mendirai[*] pour vous,
Muller, dit-elle avec ce sourire qui lui ouvrait tous les coeurs.

Effectivement, elle se plaa  ct de la vieille actrice et tendit
l'assiette.

--Une aumme[*] pour une malheureuse, je vous prie, la charit pour une
pauvre comdienne ge.

En quelques secondes, l'assiette se couvrit de pices d'argent et de
cuivre de toutes sortes. Mais cela ne satisfit pas la quteuse. Quand
Sophie se mlait de quelque chose, elle voulait que ce ft bien, et elle
ne se lassa pas de prier et de tendre l'assiette. Les passants, qui
apercevaient la Schroeder, dans sa pelisse brune bien connue, entoure
d'une foule de curieux, s'arrtaient et se frayaient un chemin jusqu'
elle. Grands seigneurs et grandes dames jouaient des coudes et se
mlaient  la foule, pour le plaisir de dposer une bank-note dans
l'assiette que tenait la main de la clbre femme, jusqu'au policier,
qui approcha, les sourcils froncs, et s'effaa en reconnaissant la
Schroeder.

--La mendicit est interdite sous peine d'amende, grommela-t-il
respectueusement dans sa moustache noire, mais non aux comdiens
impriaux et royaux.

--Mon Dieu, que vous tes bonne, soupira la vieille. Que Dieu vous le
rende! moi je ne le puis, c'est trop, beaucoup trop.

Enfin la Schroeder elle-mme se dclara satisfaite. Elle souleva le
pan du fichu de la vieille et, d'un geste hardi, y jeta ple-mle les
bank-notes, les pices d'argent et les monnaies de cuivre, lorsqu'au
moment de rapporter l'assiette, elle dut la tendre une fois encore: son
adorateur, le gentilhomme polonais, surgit inopinment, la tte
dcouverte, offrant un billet de 50 florins.

Un regard rayonnant de la femme adore fut sa rcompense.

--Cela suffira bien pour quelque temps, n'est-ce pas, Muller? dit la
tragdienne en se tournant une dernire fois vers sa camarade. Puis, tu
reviendras, n'oublie pas, Muller, promets-moi de ne pas oublier!

Mais les badauds de Vienne n'abandonnrent pas aussi facilement leur
comdienne favorite. Ils l'escortrent au del du march aux chevaux
jusqu'au Graben, o elle dut se rfugier sous la vote de la Chatte
jusqu' ce que la foule se ft disperse.

Chemin faisant, Sophie ne put s'empcher de repenser au Polonais.

Il m'intresse, s'avouait-elle. Il est beau, ses manires sont nobles
et il a certainement bon coeur. Mais je ne suis pas dans l'ge o l'on
recherche les adolescents!

Il n'est pas assez viril, il lui manque d'tre un homme et,  moi,
d'tre Sapho. Je pourrais difficilement l'aimer. Et lui? Esprons qu'il
sera raisonnable et ne se jettera pas dans le Danube.

       *       *       *       *       *

L'Autriche ne possdait encore,  ce moment, aucune littrature digne de
ce nom et qui mritt de fixer l'attention de l'Europe. Les oeuvres
dont on s'occupait dans la ville impriale, taient d'importation
trangre, comme Frdric Schlegel et Zacharie Werner. L'empereur Franz,
qui et volontiers entour son trne nouvellement redor aprs tant de
difficults et de luttes, de noms illustres et glorieux, tmoigna une
joie qui ne lui tait pas habituelle en des circonstances de ce genre,
en apprenant que l'auteur de l'oeuvre qui venait de triompher  la
Burg, tait un Autrichien. Il le fit venir dans sa loge, lui tapa
familirement sur l'paule et pronona toutes sortes de paroles
aimables, dans le dbonnaire dialecte viennois. Mais lorsque,
s'enqurant des conditions du pote, il apprit qu'il tait
fonctionnaire, l'Empereur arrta net l'entretien et lui tourna le dos. A
ses yeux, quand on servait l'Etat, crire autre chose que des actes
officiels constituait un dlit. Aussi Grillparzer que la critique
viennoise traitait sans bienveillance, n'eut, aprs comme avant,
d'autres ressources que son talent et la faveur du public. Celle-ci,
d'ailleurs, ne lui fut point mnage; l'_Aeule_ fut acclame avant que
les gazettes eussent eu le temps de formuler leur avis, et non moins
chaudement aprs.

C'est en ce public si avis et si vibrant, que Grillparzer mit toute son
esprance lors de la mise  l'tude de _Sapho_, paraissant deux ans
aprs l'_Aeule_, et sa foi fut non moins inbranlable en la puissance
dramatique de la Schroeder. Il savait que non seulement elle ne
trahirait aucune de ses intentions de pote, mais que la plnitude de
son jeu et la majest plastique de ses mouvements infuseraient la vie 
son hrone. Il allait voir l'artiste presque journellement et plus
souvent encore pendant les jours qui prcdrent la reprsentation, non
pour lui donner des conseils, mais pour puiser chez elle courage et
confiance, le jeune auteur de 30 ans commenant dj  souffrir de ce
pessimisme artistique qui, plus tard, devait envenimer tous ses efforts
et lui faire abandonner la lice.

Quelques heures avant la premire, Grillparzer se trouvait encore sur le
petit canap  fleurs du salon de Sophie, tandis que les affiches de la
_Sapho_ s'talaient sur tous les murs attirant les curieux qui faisaient
cercle autour, et que les amateurs de thtre suivaient impatiemment des
yeux les aiguilles de leurs pendules. Le pote regardait la comdienne
arranger, avec l'aide de Mlle Babette, des toffes, dans le grand
panier qui lui servait de garde-robe.

--Mais, mon cher matre dit soudain l'actrice en se plaant devant lui
et en rejetant la tte en arrire, d'un mouvement qui lui tait
familier, je n'ai plus que faire de vous.

--Vraiment? fit le pote, et il leva vers elle ses beaux yeux bleus
suppliants. Puis, d'un ton rsign:--Alors il me faut partir.

Grillparzer se leva en poussant un soupir, prit son chapeau et soupira
de nouveau.

La Schroeder lui tendit la main.

--Je pars, dit-il en considrant cette main, mais--vous savez que je
dteste le baise-main--je dois vous baiser la main. Si j'tais
berlinois, je dirais que votre main est spirituelle, mais, en bon
Viennois, je vous dis seulement: vous avez des menottes affriolantes.

Il porta la main, qui paraissait sculpte dans de l'ivoire,  ses lvres
et partit.

A peine la Schroeder se trouva-t-elle seule, qu'on frappa  la porte.

La vieille comdienne, Mme Muller, entra timidement.

--Mon Dieu, vous allez m'en vouloir de me prsenter au moment d'une
premire. Je sais que ce n'est pas agrable et qu'on n'aime pas cela.
J'ai t moi-mme dans ce cas. Mais vous me pardonnerez, quand vous
saurez que j'ai t bien malade et que je le suis encore, mais, quand
j'ai appris qu'on jouait aujourd'hui une pice nouvelle de l'auteur de
l'_Aeule_ et que c'est vous, divine Schroeder, qui criez _Sapho_, je
suis saute de mon lit et accourue. Il faut que je vous voie jouer, il
le faut. Ayez piti de moi, donnez-moi une carte pour la galerie.

La vieille levait des mains suppliantes.

--Rassurez-vous, vous me verrez jouer, ma chre Muller, mais, avant
tout, prenez une tasse de caf bien chaud, cela vous fera du bien.

La Schroeder fora sa vieille camarade  prendre place sur le canap,
et la servit de ses propres mains.

Pendant qu'elle tait assise  humer le breuvage rconfortant et qu'un
sourire de bonheur panouissait ses vieux traits rids, la Schroeder
terminait ses prparatifs tout en causant.

--Il est impossible que vous montiez  la galerie ce soir, je ne le
permettrai pas. On s'y touffera, vous pourriez vous trouver mal, la
foule, la chaleur ... Le parterre doit tre comble galement, vous ne
pourriez vous tenir debout et les siges doivent tre tous lous.

Elle rflchissait.

--Savez-vous quoi? je vous emmne dans les coulisses au lieu de Babette,
qui trouvera une place  l'orchestre o on la connat bien.

--Que vous tes bonne!

--Et o en est l'argent? poursuivit la tragdienne. Nous autres
artistes en manquons toujours. Ainsi, parlez franc. Que vous faut-il? La
maladie a tout absorb?

--Vous croyez cela? repartit la vieille en souriant. Oh non, je suis
devenue trs conome. Avec ce que je dois  votre gnrosit, je puis
encore vivre le quart d'une anne.

La Schroeder avait ouvert son porte-monnaie et clata de rire.

--Voyez, dit-elle, joyeuse comme une enfant, je voulais vous gter et ne
possde rien moi-mme. Vous tes en ce moment plus riche que moi. Je
donne  Babette ce qu'il lui faut pour tout le mois, une fois qu'elle
l'a dans ses mains, je n'ai plus le droit d'y toucher; le reste passe
par la fentre, je ne sais comment. L'important est que vous soyez
momentanment  l'abri du besoin. Mais occupons-nous de l'avenir.

--Divine amie, si je pouvais entreprendre un petit commerce, un tout
petit commerce, soupira la vieille actrice.

--Bon. Et combien faudrait-il? je n'en ai pas le moindre soupon. Mille
cus peut-tre?

La vieille femme eut presque une frayeur.

--Mille cus? s'cria-t-elle, le dixime suffirait. Cent cus.

--Vous les aurez, assura la Schroeder. Mais j'entends le vacarme de
notre arche de No. Babette, donne-moi ma pelisse.

D'un geste rapide, elle glissa dans la chaude fourrure et descendit
majestueusement les marches de l'escalier. La vieille Muller suivit,
toujours enveloppe de son fichu.

Le Burgthtre tait plein  s'touffer, jusque dans les plus petits
recoins. Un public de choix attendait avec une impatience fbrile le
lever du rideau. Au premier rang, se tenait,  sa place accoutume,
Flicien Wasilewski, en proie  une agitation extraordinaire. Il se
levait, se rasseyait, couvrait son visage de ses mains et dchirait son
mouchoir de poche en mille petits morceaux. Enfin, la pice commena. Le
premier acte se passa dans l'habituel mouvement d'une salle trop pleine.
Mais les mots du choeur: Salut! Sapho, Salut! eurent un effet
magique. Il se fit un profond silence et tous les regards se tournrent
vers Sophie, faisant son entre sur un char de triomphe, comme un tre
que la nature a cr pour dominer.

Les modes grco-romaines de ce temps permettaient  l'artiste une
libert d'habillement, telle que, de nos jours, on ne la concde qu'aux
chanteuses d'oprettes. Une ample draperie blanche, retenue sur l'paule
par une agrafe en or massif, suivait de prs le contour ferme et
lastique des seins, laissant  dcouvert des bras superbes. Du ct
gauche, tombait, le long de la hanche, un manteau carlate brod d'or.
Spare, au milieu du front, l'opulente chevelure se droulait en
anneaux le long des tempes et, retenue par un bandeau blanc tiss d'or
formait un noeud de boucles sombres, qui retombaient sur la nuque.

Flicien tressaillit en la voyant ainsi. Elle lui sembla presque
terrible. Dans la majest de ses formes, il y avait une puissance
presque violente qui le terrassait, et son pied dlicat chauss de
sandales d'or appelait son baiser plus imprieusement que jamais ne
l'avaient fait la main blanche ou les lvres rouges d'une femme. Mais,
quand elle commena de parler, quand sa voix merveilleuse rsonna,
pareille tantt  un son de cloches, tantt  un murmure de harpe,
lorsque dans chaque mouvement s'exprima la grande me de la potesse
adore du peuple et souveraine des coeurs rentrant victorieuse des
jeux olympiques, Sapho lui parut tre la divine Sophie elle-mme, la
femme fire et dominatrice, despotique en amour, comme en art. Il sentit
alors combien follement il l'aimait, mais aussi  quel point le courage
lui manquerait de jamais lui demander ses faveurs.

Grillparzer et Sophie ftrent ce soir un triomphe complet et qui ne
devait tre surpass que plus tard, lorsque, en Mde, la Schroeder
ptrifia littralement son auditoire par le mot trois fois rpt:
Malheur!

C'est surtout  la tombe du rideau que les applaudissements devinrent
dlirants et, pendant que Sophie se voyait contrainte de paratre et de
reparatre indfiniment, le Polonais, saisi d'une ide subite, enjamba
la rampe de l'orchestre et fut en quelques instants dans la rue.

Mlle Babette tait, comme toujours, rentre la premire  la maison,
afin de s'occuper du th que Sophie aimait  trouver tout fumant sur la
table. Elle haletait en montant les marches de l'escalier et ttonna en
cherchant le trou de la serrure. Soudain, une main glace s'empara de la
sienne et elle sentit une ombre se dresser prs d'elle.

Mlle Babette en prouva une telle frayeur que la voix lui manqua pour
crier. En ces temps de romantisme et d'histoires de brigands,
l'apparition d'un revenant tait, pour une imagination exalte par les
pices de thtre et les romans, quelque chose de tout naturel.

La gouvernante tremblait de tous ses membres et menaait de s'vanouir.
Heureusement, une formule pour conjurer les esprits lui revint en
mmoire, et elle murmura d'une voix touffe par l'angoisse:

--Tous les bons esprits louent le Seigneur.

--Je suis un trs bon esprit, rpondit une voix douce, et le Seigneur
que je loue, s'appelle Sophie Schroeder.

--Qui tes-vous? questionna Frulein Babette lgrement rassure, et que
me voulez-vous  cette heure?

--Ouvrez d'abord, poursuivit l'invisible visiteur, et faites de la
lumire, je m'expliquerai ensuite.

--Mais je ne puis vous laisser entrer, soupira Mademoiselle, vous tes
peut-tre....

--_Rinaldo Rinaldini_ ou _Jaromir_ en personne? railla le noctambule.
Tranquillisez-vous, je ne suis ni un brigand, ni un dmon de l'enfer,
ni mme un simple revenant, seulement un enthousiaste adorateur de la
divine Schroeder et de son talent.

--Et vous venez si tard ...

--Je le sais bien, mademoiselle Babette, mais il me faut vous parler, 
vous seule. Ouvrez, au nom du ciel, sans quoi Sapho va revenir et tout
serait perdu.

Mlle Babette, se laissant enfin convaincre, ouvrit et chercha du feu. A
la lumire douteuse d'une chandelle, elle reconnut le Polonais. Il se
tenait devant elle, moiti gn, moiti railleur, envelopp d'un long
manteau et tenant  la main une magnifique couronne de lauriers.

--Ah! c'est vous, dit-elle. Et vous dsirez que je remette cette
couronne  la Schroeder?

Elle tendait sa maigre main, pour la prendre.

--Certainement, je le veux, mais ce n'est pas tout ce que j'ai  vous
demander.

--Parlez vite, car elle va venir, et il faut qu'elle trouve son th
prt, sans quoi elle se fchera.

--Laissez-le-moi faire. Nous autres Polonais nous y entendons  la
perfection. Je serai si heureux que la grande Sapho bt, ce soir, du
th prpar de ma main.

--Nous n'avons pas le temps ...

--Plus qu'il ne faut.

Babette secoua la tte, puis se hta de chercher ce qu'il fallait.

--Au moins, entrez dans ma chambre, continua-t-elle, afin que je puisse
vous faire sortir inaperu. Par ici, monsieur le Comte.

On donnait, en ce temps, le titre de comte  tous les Polonais
indistinctement.

Le jeune homme obit et fit montre d'une vritable virtuosit  composer
le breuvage ambr.

Mlle Babette ne revenait pas de son tonnement. Tout en manipulant le
samovar, il s'entretenait avec la gouvernante.

--Donc, chre Mademoiselle, vous lui remettrez la couronne?

--Certainement.

--Et vous lui exprimerez toute ma fervente admiration pour son rle
d'aujourd'hui?

--Oui, monsieur le Comte.

--Elle a t insurpassable.

--Grandiose!

--Vous comprenez donc que je vnre votre matresse.

--Je m'tonnerais du contraire.

--Et vous comprenez que je l'aime, que je suis forc de l'aimer, de
l'adorer?

--Si j'tais homme, je ferais comme vous.

--Par consquent, ma chre, ma bonne, mon anglique Mademoiselle,
procurez-moi quelque chose que Sophie Schroeder ait port, et si ce
n'tait qu'un simple ruban ayant repos sur sa divine poitrine, je le
conserverais comme un ftiche, un talisman, aussi longtemps que je
vivrais et jusqu' l'heure de ma mort.

--C'est ce que je ne puis pas, monsieur le Comte.

--Vous ne pouvez pas? se rcria le Polonais. Et me laisser mourir, sans
une consolation, sans un rconfort, cela vous le pouvez?

--Mais que voulez-vous que je vous donne?

--Ce que vous voudrez.

--Il n'y a pas un seul objet dont elle puisse se passer.

Le Polonais, qui avait fini de prparer le th, saisit le flambeau avec
une hte fbrile, et se dirigea d'un pas rapide,  travers les salles,
jusqu' la chambre  coucher de la tragdienne. L il s'arrta avec un
tressaillement d'extase et regarda autour de lui avec motion.

--Que faites-vous? s'cria Babette qui l'avait suivi pouvante, ne
savez-vous pas que c'est ici un sanctuaire que le pied d'aucun mortel
n'est autoris  fouler?

--Laissez-moi jouir de ce moment divin, repartit le Polonais avec feu.
C'est derrire ces rideaux que repose ce corps divin et, ce tapis, son
pied l'effleure journellement!

Il s'agenouilla et baisa le tapis. En se relevant, il tenait  la main
une pantoufle, qu'il brandit triomphalement.

--Vous vous demandez ce que vous allez me donner? chre, dlicieuse
Babette, donnez-moi cette pantoufle de l'immortelle, vous ferez de moi
le plus heureux des mortels.

--Cette pantoufle moins que toute autre chose, repartit Babette, elle va
rentrer et voudra la mettre.

--Plus jamais elle ne la mettra, s'cria l'amoureux d'un ton rsolu.

En vain, l'excellente fille fit tous ses efforts pour la lui reprendre,
le jeune homme chappait sans cesse  sa poursuite et elle dut lui
faire la chasse,  travers toute la srie des chambres, jusque dans la
cuisine. L, le Polonais prit son manteau, mit son chapeau et voulut
sortir, mais Mlle Babette le retint, nouvelle Putiphar, par le pan de
son manteau.

--Seigneur Dieu! gmit-elle, vous ferez encore mon malheur. Je ne vous
laisserai point partir, monsieur le Comte, que vous ne m'ayez rendu la
pantoufle.

--Je ne la rendrai qu'avec la vie.

--tes-vous donc tout  fait fou?

--Je vous en donne son poids d'or, fit l'exalt en tirant de sa poche,
sa main pleine de ducats qu'il jeta sur la table.

--Non, non, cria la malheureuse gouvernante avec angoisse, je ne veux
pas de votre or, je ne prends point d'argent, je veux la pantoufle!

--Ayez piti, donnez-la-moi!

--Pourquoi donc vous faut-il absolument cette pantoufle?

--La pantoufle de Sapho, reprit le gentilhomme avec solennit, pour y
imprimer chaque jour mes lvres,  l'endroit qu'a touch son doux pied.

--Mon Dieu, tout cela est bien bel et bon, soupira Mlle Babette, les
chevaliers et les nobles brigands en agissaient ainsi; mais, si la
pantoufle manque, je suis perdue. Rendez-la-moi.

--Babette, cleste Babette, pouvez-vous tre assez cruelle pour
m'arracher l'objet de mon adoration?

--Oui, je suis assez cruelle ... dit-elle en souriant, le rle de
cruelle lui plaisait videmment.

--Mme, si je vous implore  genoux?

Le jeune homme s'tait jet  ses pieds et levait la pantoufle d'un air
suppliant.

--Mais, mon Dieu, que faites-vous donc?

Au mme instant, la porte s'ouvrit, on perut un froissement de jupes,
Babette poussa un cri et le Polonais, bondissant sur ses pieds, demeura
comme ptrifi.

La Schroeder venait de paratre sur le seuil. Elle portait encore le
bandeau tiss d'or autour de sa tte et le pplum blanc de Sapho. Elle
n'avait quitt que son manteau, le remplaant par sa chaude pelisse.

Sophie se prsentait la tte haute, dans toute sa majest, ses formes
opulentes et son bras robuste entours de la sombre fourrure, comme sur
l'image fameuse que nous possdons d'elle.

Un regard, un clair de ses yeux qui eut relgu dans l'ombre toutes
les impratrices et les princesses rgnantes que les Viennois avaient eu
rcemment le loisir d'admirer au grand Congrs, et le jeune enthousiaste
se trouva  genoux.

Elle fit deux pas en avant et s'arrta, comme une souveraine devant un
esclave qui s'est attir le plus terrible chtiment. Les yeux de la
tragdienne le fixrent un moment, puis, se tournant vers Babette:

--Que se passe-t-il? questionna-t-elle. Comment Monsieur se trouve-t-il
dans ma demeure? et qui l'a autoris  y pntrer?

Mlle Babette, rouge jusqu'aux oreilles, se tenait, les jambes
tremblantes, comme une pcheresse.

--Il ... je ... parce que ... balbutia-t-elle.

--Je demande une rponse. Qui a fait entrer Monsieur?

Wasilewski se releva.

--Ne la grondez pas, dit-il, elle ne pouvait faire autrement. Mon
enthousiasme pour vous, Madame, a triomph de ses rsistances. Je suis
le seul coupable, le seul.

--Vous avouez donc?

--Je ne nie point, je demande grce.

--Vous reconnaissez votre faute?

--Grce!

L'actrice ne put s'empcher de sourire.

--D'abord l'instruction et la sentence. La grce ne vient qu'ensuite.

--Oui, punissez-moi, supplia le gentilhomme d'une voix tremblante
d'amour et, un peu aussi, de crainte. Punissez-moi cruellement, le
chtiment mme que vous m'infligerez, me sera une joie et une
consolation.

--Avant tout, je dsire savoir ce que vous vouliez de ma fidle Babette
et pourquoi vous lui avez offert de l'argent.

--Je l'ai prie, rpondit loyalement et simplement le jeune homme, de me
donner la pantoufle de Sapho et, comme elle me la refusait et cherchait
 me l'arracher, je lui ai offert ...

Il se tut en baissant les yeux.

--Une poigne d'or pour une vieille pantoufle? railla la Schroeder,
tandis qu'un charmant sourire clairait son austre visage. Mais o donc
est ce prcieux objet? Je suis lasse et en ai besoin pour me reposer...

--Oserais-je vous prier de me laisser gracieusement ce que Mlle Babette
m'a si impitoyablement refus?

--Quelle valeur attribuez-vous donc  cette pantoufle? questionna la
tragdienne, s'gayant de plus en plus.

--Je ne puis vous dire cela ici ...

--Suivez-moi donc au salon, dit Sophie, qui commenait  s'amuser
royalement de la situation. L, vous me donnerez l'explication de votre
singulier dsir.

Elle passa devant, avec l'allure d'une souveraine, et il suivit
docilement, comme un enfant ou un fol amoureux. La Schroeder alluma
les bougies d'un candlabre en argent qui se trouvait, sur une console
dore, devant un trumeau, et se laissa choir, avec cette majest qui
sied mieux aux femmes opulentes que la grce aux maigres, sur le canap,
et indiqua un sige  son hte, d'un geste plein de noblesse.

--Vous vous nommez?...

--Flicien Wasilewski.

--Donc monsieur Wa ... comment dites-vous?

--Wasilewski.

--C'est un nom difficile. Wasilewski, est-ce bien cela?

Le Polonais s'inclina.

--Et ce serait rellement le seul dsir de vous approprier ma pantoufle,
qui vous aurait fait pntrer  une heure aussi insolite dans mon
domicile?

--Je vous ai vue dans tous vos rles. A chaque cration nouvelle,
grandissait mon admiration pour la grande tragdienne, matresse de
toutes les cordes du clavier humain, et mon adoration pour la belle
artiste ...

--Je ne suis pas belle, Monsieur.

--Pour moi, vous tes belle, et si vous ne l'tes point, le sentiment
que vous inspirez  mon coeur est encore cent fois plus idal et plus
sacr, puisqu'il vous rend belle, plus belle que toutes les femmes de la
terre. Je vous aime.

--Monsieur!

--Pardonnez-moi, je ne puis faire autrement. Ce n'est point un
enivrement de mes sens, un aveuglement de mon esprit, je dois vous aimer
comme je dois respirer ... pour vivre.

Cette fois, la Schroeder baissa son regard altier.

--Monsieur, je serai sincre: l'intrt que vous me portez a cess,
depuis longtemps, d'tre un mystre pour moi. Vous l'avez exprim si
souvent, d'une manire aussi chevaleresque que dlicate, mais je n'y
voyais qu'un hommage  la tragdienne ...

--C'est plus, beaucoup plus, c'est tout ce qu'un coeur d'homme peut
prouver pour une femme ...

--Nous parlions de ma pantoufle, interrompit la jeune femme.

--Oui ... c'est vrai ... en effet. coutez-moi donc. J'tais rempli
d'admiration pour vous, je vous adorais, vous seule. Vint la soire
d'aujourd'hui. Je vous vis dans votre nouveau rle et fus saisi d'un
enthousiasme, d'un saint dlire, qui me poussa  enfreindre toutes les
rgles des convenances et  dposer  vos pieds une couronne de
lauriers, en vous drobant, en change, un objet quelconque qui vous et
servi, et si ce n'tait qu'un ruban. J'aperus votre pantoufle ...

--Vous avez pntr dans ma chambre  coucher? interrompit l'actrice en
fronant les sourcils.

--Pardonnez-moi, supplia le jeune homme.

En prononant ces mots, son regard avait une expression si enfantine, si
sincre, sa main s'empara de celle de l'actrice avec une passion si
convaincue, qu'elle ne se sentit pas le coeur de lui garder rancune.

--Je vous pardonne, dit-elle.

--Et ... vous me permettez de vous dire ... que je vous aime ...

--Non, pas cela.

--Vous me condamnez au silence?

--Je vous y condamne.

--Vous tes cruelle.

--C'est la premire fois qu'on me dit cela. Cruelle est la femme qui
attire en souriant un homme dans ses filets pour, ensuite, s'en moquer
et s'amuser de son tourment. Je ne suis pas une coquette, Monsieur, et
l'on n'a jamais pu se plaindre que de ma franchise et de ma loyaut. Ne
pas entretenir une vaine esprance, n'est pas cruel mais honnte.

--Je sais, Madame, que vous possdez cette loyaut de caractre, si rare
dans le monde du thtre, et je sais aussi que vous tes vertueuse.

--Oui et non, repartit l'actrice avec un sourire. Selon moi, la vertu ne
consiste pas dans les principes, mais uniquement dans l'amour. Une femme
qui, par amour du lucre et du luxe, accorde sa main  un homme qu'elle
n'aime point, n'est pas moins vicieuse que Phryn qui vend ses faveurs.
Le calcul est aussi rpugnant que le dvergondage. En revanche, une
jeune femme qui aime sincrement, est toujours vertueuse, qu'elle offre
ses lvres roses au baiser dans une chambre nuptiale somptueusement
dcore, ou sous les tilleuls et sur la bruyre, ainsi que chante le
pote d'amour, Walther de la Vogelweide.

--Je vous comprends.

--Me comprenez-vous tout  fait?

--Je le crains.

--Reparlons de la pantoufle.

--Non, parlons du sentiment qui me domine et me remplit, qui me fait
tressaillir au son de votre voix, au moindre froissement de votre robe.
Ne croyez pas que je sois assez tmraire pour oser esprer tre pay de
retour. Je serais trop heureux dj, de pouvoir, journellement, vous
mettre et ter vos souliers, et vous offrir mon bras pour monter dans
votre carrosse ...

--De tels rapports sont impossibles, dclara la jeune femme d'un ton
ferme, du moins en ce qui me concerne. Une coquette prendrait sans doute
quelque plaisir  recevoir ces hommages, et s'en ferait un jeu. Mais
moi, je ne me sens pas capable d'occasionner des tourments que je ne
pourrais apaiser, les augmenter, me paratrait indigne de moi. Je suis
sincre, monsieur Wasilewski. Vous m'intressez, mais je ne puis tre 
vous. C'est pourquoi, il faut nous sparer. Vous voulez tre mon
esclave? Je suis fort capable de rduire un homme en esclavage, mais un
homme que j'aimerais et que je pourrais rendre heureux.

--Vous avez raison, soupira Wasilewski aprs un long et douloureux
silence. Je dois vous fuir. Je vous aime de toute la folle ardeur d'un
coeur innocent, mais votre compassion me serait intolrable. Une femme
cruelle peut seule renoncer  l'amour, et vous, vous tes bonne. Je me
ressaisirai, je ne vous verrai plus. Je retournerai dans ma patrie et
tcherai de vous oublier, mais--un sourire d'enfant claira sa
tristesse--il faut que vous me donniez un talisman, divine Sapho, votre
pantoufle.

--Et pourquoi justement ma pantoufle?

--Il est d'usage, dans mon pays, lorsqu'on aime et qu'on veut offrir le
suprme hommage  une femme, de lui drober son soulier et d'y boire 
sa sant, rpondit le jeune homme avec un srieux atteignant presque 
la solennit. Je baiserai journellement l'endroit qu'a touch votre
pied.

La grande Schroeder s'abmait dans les rflexions. Autour de ses
lvres, se jouait comme de l'espiglerie.

--Bien, monsieur, dit-elle enfin, je vous fais cadeau de la pantoufle.

--Comment vous remercier? s'exclama le jeune homme en lui prenant la
main et en la couvrant de baisers.

--Ecoutez la suite. Vous offriez  Babette une poigne de ducats pour
cet objet?...

--En effet.

--Si vous tiez prt  payer d'une telle prodigalit une vieille
pantoufle use, que donneriez-vous pour le pied mme de Sapho?

--Le pied! comment cela?

--Ecoutez-moi jusqu'au bout. J'ai ici une pauvre comdienne qui se nomme
Muller, une artiste de mrite et une excellente femme. Actuellement,
elle meurt de faim et de froid et est presque toujours malade.

--Je devine, cette mendiante ...

--Elle-mme. Vous la rendriez heureuse en lui donnant les moyens
d'entreprendre un petit commerce, et c'est pourquoi je vous demande, 
vous qui offriez de l'or pour baiser la pantoufle de Sapho, combien vous
donneriez pour baiser son pied mme?

La bienfaisante artiste, en un caprice olympien, avait eu cette
charmante pense; mais,  l'instant o elle la formulait, elle en eut
honte, rougit et baissa les yeux. Wasilewski ne lui laissa pas le temps
de se reprendre.

--J'offre ma fortune entire pour une telle faveur.

--Vous prenez ma folle ide au srieux?

--Ne reprenez point votre parole, je vous en supplie.

--Eh bien, soit, fit la Schroeder en retrouvant son sourire. Vous
pourrez me baiser le pied, mais ...

--Je vais vous faire un crit ...

--Non, non, interrompit la tragdienne, je n'accepte qu'une somme
pouvant tirer de souci ma pauvre Muller et dont vous puissiez facilement
vous passer, car je vous sais riche.

--Je suis  vos ordres.

--Peut-tre cent ducats?...

Le gentilhomme se prcipita dans la chambre voisine o il avait remarqu
la prsence d'un critoire, et rapporta  la tragdienne une feuille
couverte de sable d'or. Elle la parcourut. C'tait un chque de 500
ducats. Sophie plia la feuille lentement, trs lentement, et la cacha
dans son sein palpitant, tandis qu'une rougeur rvlatrice montait de
ses joues  son front et, bientt, couvrait son visage tout entier.
Enfin, rejetant avec dcision, sa fire tte en arrire:

--Il le faut, dit-elle. Avec ces mots, toute sa srnit rayonnante de
desse lui revint.

--Venez, pronona-t-elle de sa voix sonore. Elle alla brusquement au
fauteuil le plus proche, s'y laissa tomber et, avant que son adorateur
et compris son intention, elle rejeta sa sandale et dnuda son pied,
d'une forme aussi parfaite que n'importe quel marbre antique.

--Ici, commanda-t-elle.

Wasilewski vit briller le pied sous la sombre fourrure qui enveloppait
les divins membres de l'artiste, et tressaillit.

--Eh bien, vous ne voulez pas le baiser? dit-elle avec un sourire
enchanteur. Elle tait vraiment belle, en ce moment.

Le jeune homme se prosterna devant elle et pressa ses lvres brlantes
sur le marbre glac qu'elle lui prsentait, une fois, deux fois. Puis
il mit son front contre terre et, avant qu'elle n'et pu l'empcher,
saisit le pied et le posa sur sa nuque.

--Laissez-moi tre votre esclave, pour toujours.

La Schroeder retira vivement son pied.

--Levez-vous, ordonna-t-elle. Vous ne pouvez pas tre mon esclave.

--Non, non, je ne dois pas.

Il restait toujours  genoux et la contemplait en extase. Enfin, il
revint  lui, baisa une fois encore, avec une tendresse passionne, le
pied de Sapho et sortit prcipitamment.

Sophie Schroeder demeura immobile, le front appuy dans sa main, et
perdue dans ses penses.

       *       *       *       *       *

Flicien Wasilewski est mort, il y a quelques annes, dans ses terres de
Pologne. Il avait atteint un grand ge et ne s'tait jamais mari.

Ses hritiers dcouvrirent, parmi toutes sortes d'objets prcieux, un
coffret d'bne incrust d'ivoire, o se trouvait une vieille pantoufle
fane. Le premier tonnement pass, ils s'en amusrent, et n'en parlent
jamais qu'en riant.




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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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