The Project Gutenberg EBook of Les pilotes de l'Iroise, by douard Corbire

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Title: Les pilotes de l'Iroise

Author: douard Corbire

Release Date: May 23, 2005 [EBook #15885]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PILOTES DE L'IROISE ***




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                              LES PILOTES
                              DE L'IROISE


                            ROMAN MARITIME;
                         PAR DOUARD CORBIRE,
                          Auteur du _Ngrier_.

                                  1832.



                        LES PILOTES DE L'IROISE.



1

_Trouvaille en Mer_.


Un jour que la brume d'automne, chasse par un vent d'Ouest assez
fort, commenait  s'tendre sur les flots qui s'agitent presque
continuellement entre l'le d'Ouessant et le terrible Raz-des-Saints,
une petite barque de pilote, surmonte d'une misaine et d'un
taille-vent, tournoyait au milieu des lames, dans le passage de
l'Iroise, attendant les navires qui voudraient entrer  Brest ou
relcher  Camaret.[1]

[Note 1: Les navires qui entrent  Brest y arrivent par une des
trois passes suivantes: celle du _Raz-des-Saints_, forme par la cte du
Sud-Est et l'le des Saints; celle de l'_Iroise_, comprise entre l'le
des Saints et Ouessant: c'est la plus large et la moins dangereuse; et
enfin celle que forme Ouessant et la terre du Conquet: cette dernire se
nomme le _Passage du Four_.]

En courant a et l des bordes, tantt au Nord-Nord-Ouest, tantt au
Sud-Sud-Ouest, le vieux patron du bateau s'entretenait gravement, la
barre en main, avec les deux marins qui composaient son quipage.
C'taient tous trois de ces hommes simples, moiti cultivateurs, moiti
matelots, comme la plupart de ces braves gens qui naissent sur les lots
et les rivages de la Basse-Bretagne. L'le d'Ouessant, pose avec son
phare clbre,  sept lieues de Brest, en sentinelle avance de
l'Ocan, tait la patrie du pilote Tanguy et de ses deux compagnons.
La conversation qu'ils avaient entame en bas-breton, en courant leurs
bordes, roulait sur diffrents objets, monotone et inconstante, comme
les vagues qui battaient la petite barque.

--Matre Tanguy, dit l'un, des jeunes matelots, vous allez souvent 
Brest, vous, n'est-ce pas? Pour moi, je ne l'ai encore vu ce fameux
Brest, qu'en traversant le Goulet. On dit que c'est une bien belle
ville.

--Superbe, rpond Tanguy  son lve Jean-Marie. Il n'y a rien de plus
beau que le spectacle; mais ce qu'il y a de plus joli, c'est le bagne,
o l'on garde huit mille forats habills en rouge de la tte aux pieds.

--Qu'est-ce que c'est que a, le spectacle?

--La comdie, fichue bte! Borde six pouces de ton coute de misaine, et
tiens bon dessous!

Jean-Marie, aprs avoir excut l'ordre que vient de lui donner son
patron, reprend ainsi le fil de l'entretien.

--Vous disiez donc que le spectacle de Brest est une bien belle chose?

--Comment, je te demande un peu, a ne serait-il pas beau? C'est un
grand magasin tout dor en dedans, o de belles dames et des messieurs
ne parlent qu'en musique, et o on brle trente-six mille chandelles en
plein jour dans l't... Pare-toi  filer ton coute en grand; voil un
grain qui va nous tomber  bord.... Tu ne vois donc plus les grains,
toi,  prsent?...--Le grain passe, le dialogue continue.

--Mais comment vous, matre Tanguy, qui tiez chef de pice  bord d'un
vaisseau de 74, avez-vous pu quitter Brest pour venir vivre chez nous?
Je suis bien sr que si vous tiez rest au service, vous seriez
 prsent second matre canonnier au moins; qu'est-ce que je dis?
matre-canonnier, peut-tre bien....

--Si j'avais voulu, j'aurais t ce que je ne suis pas, je le sais bien;
mais jamais je n'ai eu d'ambition, moi. J'aime mieux manger ma bouillie
de bl noir avec des loups comme vous autres, que de vivre dans les
grandeurs.... File ton coute de misaine en grand! Attrape  amener le
taille-vent en double!... Chien de grain qui m'a surpris pendant que
vous tes l  me faire conter un tas de btises!...

--Le grain est crev, ne vous fchez pas. V'l l'claircie qui se fait
dans l'Ouest. Faut-il rehisser le taille-vent et la misaine, matre
Tanguy?

--Oui, rehisse tout, parce que nous allons pousser notre borde jusqu'en
vue de l'le des Saints, d'autant que j'ai rv la nuit dernire qu'il y
aurait un grand navire  aborder dans le Sud.

--Vous avez rv, dites-vous? racontez-nous donc cela un peu.

--Oui, tout de suite, n'est-ce pas? comme si je rvais tout exprs pour
vous conter des histoires? Les songes sont des choses que vous ne pouvez
pas comprendre, mes amis; et d'ailleurs, vous tes trop superstitieux,
dans votre pays, pour qu'on s'amuse  vous mettre un tas de balivernes
en tte. Un rien vous fait trop de peur; mais ce n'est pas de votre
faute: la superstition, comme on dit, sera toujours la superstition.
Voyons, prends ton cuelle, et vide un peu la cale de ce bateau.

--Pardieu, ce n'est pas comme vous, qui n'avez peur ni de Dieu ni du
diable!

--Quand tu en auras vu autant que moi, mon garon, tu ne seras pas
plus malin peut-tre, mais tu seras au moins un peu plus dlur. En
attendant, continue toujours  tre aussi born que tu l'es; c'est ce
que tu peux faire de mieux.

--Combien de combats avez-vous bien eus dans votre vie?

--Tiens, il me demande cela avec son air nigaud, comme si dans mon temps
on comptait les combats!

--Ah! c'est vrai, que je suis bte! Avez-vous t bless quelquefois,
matre Tanguy?

--En voil encore une meilleure que l'autre! Il voit que j'ai un sabord
de crev, et il me demande encore si j'ai t bless! Pourquoi donc
prends-tu un cubier de la figure, enfonc avec la pointe d'une hache
d'armes?

--C'est encore vrai, vous avez perdu un oeil, et je n'y faisais pas
attention dans le moment actuel... Ce que c'est pourtant que d'avoir
servi! Je suis bien sr que vous verriez des morts plein votre bateau,
et des bras et des jambes coups comme des chiques de tabac, que vous
n'y feriez pas plus d'attention...

--Moi! ah bien, oui! j'ai bien autre chose  faire! Quand ma femme
Soisic, mes cinq enfants et tout Ouessant, seraient crass  mes
pieds par le tonnerre de Dieu, je fumerais ma pipe, vois-tu, aussi
tranquillement sur leurs cadavres, que quand tu danses au son du biniou.
On est un homme ou on ne l'est pas, quoi! En attendant, hache-moi ce
bout de tabac, et allume-moi ma pipe, non pas au feu du canon, mais au
feu de ton briquet, puisque tu ne connais que celui-l.

Pendant cet entretien, qui n'avait rien de bien piquant pour ceux qui
le prolongeaient, la petite barque faisait de la route vers l'le des
Saints, avec la brise qui frachissait. L'le des Saints! nom terrible
pour les pcheurs mme qui l'habitent; langue de terre hrisse
de redoutables rochers, et couche au niveau des flots comme pour
surprendre et briser les navires qui viennent se perdre corps et
biens sur les rescifs qui l'entourent! A l'approche de cette le
imperceptible, au milieu des vagues qui se droulent sur elle, nos trois
pilotes firent, comme d'habitude, le signe de la croix. Tanguy commena
un _pater_, son bonnet  la main; et Jean-Marie, agenouill sur l'avant,
dans le fond de l'embarcation, posa dvotement ses mains jointes, sur
l'trave. Mais en relevant les yeux, qu'il avait tenus religieusement
baisss pendant sa prire, quel objet frappe ses regards? Un grand
navire couvert de voiles lui apparat  travers la brume, devenue moins
paisse, courant largue dans le Raz-des-Saints! Les trois pilotes, 
cette vue, poussrent un cri d'effroi: ils savaient que ce btiment
allait s'abmer sous les eaux, en poursuivant quelques minutes encore la
route funeste qu'il avait prise. Il aurait fallu voir la promptitude que
mirent nos trois Ouessantins  larguer, pour faire plus de route, un des
deux riz qu'ils avaient pris auparavant dans leurs voiles! Rien n'gale
leur impatience, si ce n'est la vivacit avec laquelle ils agissent;
c'est un navire qu'ils ont  sauver: une minute de retard, et tout un
quipage est perdu. Ils crient tant qu'ils peuvent, comme si  bord
du btiment qu'ils hlent en hurlant, on pouvait les entendre. Matre
Tanguy frappe du pied, s'arrache les cheveux: Jean-Marie et son autre
compagnon prient la sainte Vierge, en tarquant leurs drisses  bloc.
Leur barque, charge de voiles, risque  chaque instant de chavirer;
mais ils ne font attention ni  la brise, qui les couche sur le flanc,
ni  la lame, qui les couvre en dferlant par le travers. Le ciel
secondera leur empressement, et comblera leurs voeux: ils touchent
presque au navire, qui a d les apercevoir. Un moment encore, et ils
lui feront changer de route: une seule minute, et ils arracheront son
quipage  la mort..... Vain espoir! la brume, qui pendant quelque temps
s'est dissipe, s'paissit de nouveau: on ne voit plus qu' peine les
hautes voiles du btiment que les regards des pilotes cherchent avec
avidit dans le nuage qui les environne; il disparat..... Et comment
encore? Est-ce au sein de la brume ou dans l'abme des flots? Quelle
anxit pour ces malheureux, dont le coeur palpitait  l'espoir d'une
bonne action!..... Leur barque glisse impunment sur les bancs de roches
que recouvrent  peine trois pieds d'eau: elle semble chercher dans
l'paisseur du brouillard, le btiment  l'endroit o ils l'ont perdu de
vue il y a encore si peu d'instants. Rien ne s'offre  leurs regards,
errant avec anxit autour d'eux. Mais une claircie va se faire, et
ils pourront bientt peut-tre arracher au naufrage les infortuns
pour lesquels ils exposent leur vie avec tant de dvouement et de
simplicit....

L'claircie se fit en effet, mais plus de navire! Nul doute qu'il venait
de s'engloutir... Quelques dbris s'offrent aux regards consterns des
pilotes: ce sont des planches, des morceaux de pavois et des bouts de
mture, entrans par la violence du courant, qui bouillonne autour
d'eux avec un bruit effroyable. La barque de Tanguy court incertaine,
en tournoyant, au milieu de ces dbris, qui n'attestent que trop le
naufrage du btiment que les pilotes n'ont pu sauver. Pas un homme ne
flotte sur les vagues, pas un cri ne les appelle: les remous de la mare
ont tout enlev en bouillonnant au-dessus de l'endroit o le navire a
pri. Jean-Marie, le premier encore, croit apercevoir une embarcation:
un cri de joie s'chappe de sa poitrine oppresse; c'est peut-tre un
des canots du navire, dans lequel des naufrags auront russi  se
soustraire  la mort.  cette vue, nos pilotes se dirigent sur l'objet
que leur indique leur camarade. Mais en l'approchant, cet objet ne
prsente plus la forme d'une embarcation: c'est une cage  poules; ils
s'en emparent avec vivacit: elle deviendra au moins pour eux un
indice. Mais  surprise! sous les barreaux de cette espce de nacelle,
abandonne aux flots, qui la submergent  chaque mouvement, ils croient
distinguer un paquet envelopp avec soin: des cris aigus sortent de ce
paquet qu'ils ont dj dgag de la cage  poules, halle  leur
bord. L'tonnement des bons pilotes redouble lorsque, tout palpitants
d'espoir, ils retirent d'un manteau encore tout tremp d'eau de mer,
deux petits enfants  moiti vanouis. Une croix en bois, garnie d'or,
se trouve cache dans les vtements dont ils dbarrassent les deux
jeunes naufrags. On ne peut se faire une ide de l'attendrissement du
patron Tanguy,  l'aspect d'un petit garon qui lui tend ses deux bras
transis de froid. Jean-Marie s'est dj empar de la petite fille, et
Tanguy, qui, quelques minutes auparavant, aurait vu, disait-il, sans la
moindre motion toute sa famille prir  ses cts, se prend  fondre en
larmes, en rchauffant sous sa grosse capote les frles cratures qu'il
vient d'arracher  la mort.[2]

[Note 2: Dans le naufrage du navire _le Pgase_, sur les ctes de
Normandie, l'quipage, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver
les passagers, plaa deux jeunes enfants confis au capitaine, non
dans une cage  poules, comme les orphelins de mon histoire, mais dans
l'enveloppe en bois d'un philtre de bord. Ces deux jeunes infortuns
furent trouvs noys au fond du meuble dans lequel la prvoyance des
matelots avait cru pouvoir les soustraire  la mort.]

Ce n'est pas tout encore, dit-il  ses deux amis: aprs avoir sauv ces
petits tres que le bon Dieu nous a envoys, il faut essayer avant la
nuit de porter secours  d'autres naufrags, qui nous lvent peut-tre
leurs bras vers nous, sur ces chiennes de lames tournantes que Dieu
confonde!

--Oui, oui, matre Tanguy, rpondent les deux autres pilotes: courons
encore quelques petits bords au milieu de ces paves. Mais au nom du bon
Dieu, ne jurez pas tant contre cette mer, qui est bien mauvaise, il est
vrai, mais qui nous fait vivre, avec la protection de la sainte vierge
Marie et du bon Jsus, son fils.

Et puis Tanguy lve vers le ciel la petite croix qu'il a trouve dans
les vtements des deux enfants. Chacun des pilotes,  l'exemple de leur
chef, baise avec respect ce signe rvr, et la barque continue  courir
entre les dbris qui couvrent la mer.

Toutes les recherches furent vaines: la nuit voilait dj les flots; les
vents d'Ouest semblaient en mollissant vouloir passer au Sud-Ouest. 
onze heures du soir, ils hallrent en effet le Ouest-Sud-Ouest, et puis
aprs ils tournrent au Sud: dsesprs de ne rien trouver sur les
vagues qu'ils avaient battues pendant plusieurs heures, nos pilotes
se dcidrent  gouverner sur Ouessant, o leurs familles devaient
s'inquiter de ne pas les avoir vus rentrer  l'heure accoutume. Ils
orientrent en larguant le ris qu'ils avaient encore conserv, de
manire  rentrer chez eux sans perdre de tems. Ce fut aprs avoir
fait leur petite manoeuvre, qu'ils purent examiner enfin en repos la
trouvaille prcieuse qu'ils venaient de faire.

Le petit garon, que Tanguy avait envelopp dans sa capote, pouvait
avoir dix-huit mois ou deux ans; la petite fille, dont Jean-Marie
s'tait empar, paraissait plus jeune encore que son frre, car  la
ressemblance parfaite qu'ils avaient entr'eux, il n'tait gure permis
de douter que ce ne fussent le frre et la soeur. Leurs cris perants
pendant le trajet dchiraient le coeur de ces pauvres gens. Je sais bien
ce qu'ils demandent, rptait Tanguy: ils veulent tter; mais avec la
meilleure volont du monde, nous ne pouvons pas leur servir de mre.
Une fois  la maison, ce sera diffrent. Ta femme nourrit,  toi,
Jean-Marie, eh bien, elle aura un nourrisson de plus, et la mienne, un
beau gros garon en supplment.

--Oh! pour ce qui est de a, matre Tanguy, je vous promets bien que je
ne laisserai pas aller  d'autres cette chre enfant. Ce que le bon Dieu
nous envoie est toujours bien reu chez nous. Et puis, voyez-vous, j'ai
dans l'ide que ces enfants-l nous porteront bonheur.

--Mon embarras  moi, tu ne le sais pas, toi, Jean-Marie, parce que
tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour ces sortes de choses-l:
mon embarras donc, c'est de savoir  quelle nation ces deux petits
particuliers appartiennent.

--Mais  la nation des enfants trouvs.

--Encore une bonne! Comment tu ne comprends pas que je veux dire, s'ils
sont anglais ou franais?

--Mais le petit garon dit  chaque instant _da da_. Est-ce anglais ou
franais, vous qui parlez toutes les langues?

--Allons, imbcile, tarque ta misaine, et amarre-moi ferme ta drisse,
qui a molli dj de plus d'un pied. Tu ne comprends pas plus ce que je
yeux te dire, que le _pater noster_ que tu _rognones_  tout bout de
champ, bord  bord avec notre cur.

Pendant cette conversation, qui ne jetait pas un grand jour sur
l'origine des enfants qu'ils venaient de sauver, nos pilotes avaient
fait de la route, et le feu de leur le bien-aime brillait dj
vivement  leurs jeux. Quelle joie ils se promettaient, en dposant dans
le sein de leurs familles leurs deux nouveaux htes! Avec quel plaisir
Jeanne, la femme de Jean-Marie, et Soisic, la femme de Tanguy, recevront
le cadeau que leurs poux leur destinent! Nos pilotes n'taient pas
riches, tant s'en faut; l'un avait dj deux enfants, et l'autre cinq;
mais un marmot de plus ou de moins ne fait pas grand'chose pour les
pauvres gens. Il n'y a que les riches qui s'affligent, en comptant avec
eux-mmes, de voir leur famille s'augmenter. O il n'y a rien le partage
est bientt fait. C'est l ce que disaient nos trois Ouessantins.

L'arrive du bateau pilote tait impatiemment attendue dans l'le:
le vent avait t fort et le temps brumeux pendant la journe; on
commenait  avoir des inquitudes sur le compte de nos trois chercheurs
de navires. Tanguy passait pour ambitieux, et pour vouloir tenter trop
souvent de faire des rencontres, quand ses autres confrres relchaient
prudemment. Dj on l'accusait de s'tre engag trop tmrairement
dans de mauvais parages; mais quand on vit sa barque rentrer d'un air
triomphant, avec quelques paves de ce navire, qu'il avait inutilement
cherch  sauver, on ne lui adressa plus que des flicitations. Sa femme
lui sauta au cou; le syndic des gens de mer l'accabla de questions. Pour
toute rponse il mit son petit garon dans les bras de son pouse, en
lui disant: En voil un autre de ma faon; et au syndic des gens de mer
il se contenta de dire en quelques mots, que lui, syndic, en savait tout
autant que lui-mme sur ce qu'il lui faisait l'honneur de lui demander.

Pour Jean-Marie, il avait dj fait cadeau  sa femme du marmot, avec
lequel il n'avait fait qu'un saut du bateau au rivage, en accostant 
terre.



2

Le Baptme par prcaution.


Le lendemain de l'arrive du bateau de Tanguy, la curiosit publique
se trouva trs-vivement excite  Ouessant, par la nouvelle de la
trouvaille que venait de faire notre matre pilote. Tous les insulaires
voulurent voir les deux jolis petits enfants sauvs si miraculeusement.
Le commandant de place rendit visite aux nouveaux htes de la femme de
Jean-Marie et de celle de Tanguy. Le juge de paix et le syndic de la
marine se dplacrent mme pour fliciter ces deux bonnes mres de
famille, sur l'hospitalit qu'elles avaient accorde  leurs infortuns
nourrissons. Et puis arriva le cur du lieu, la pipe  la bouche,
le bonnet brun sur la tte et les sabots aux pieds. Il examina
attentivement la croix trouve sur les deux naufrags; il fit ensuite
un petit sermon sur le miracle opr en faveur des deux enfants par la
vertu de ce signe de rdemption; et, aprs avoir conclu que les petits
naufrags devaient tre ns dans la religion catholique romaine, il
ajouta qu'il ne serait peut-tre pas mauvais de les baptiser, au risque
de leur administrer une seconde fois le sacrement de vie. La parole d'un
cur est sacre en Basse-Bretagne, surtout quand il s'avise d'entremler
deux ou trois mots  peu prs latins, aux exhortations qu'il fait, ou
aux sentences qu'il prononce en langue celtique. _Quid ben non dfuit_,
dit le pasteur, et il fut annonc qu'on ferait administrer au plus tt
le baptme aux deux petits orphelins.

Le juge du canton voulut verbaliser avant tout; l'agent maritime fit
son rapport au commissaire-gnral de la marine,  Brest, et Tanguy se
prpara  la solennit fixe au lendemain par son gros cur.

La cage  poules, ce berceau flottant, dans lequel avaient t trouvs
les enfants, donna lieu, ainsi que quelques dbris ramasss par les
pilotes,  plus d'une longue dissertation parmi les marins de l'le. Les
uns soutenaient que la peinture verte qui la couvrait et la forme des
barreaux, indiquaient assez que cette cage appartenait  un btiment
anglais. Les autres prtendaient que le linge fin et le manteau qui
enveloppaient les deux orphelins, taient d'toffe franaise; les femmes
d'Ouessant, dont les connaissances en fait de toilette sont assez
bornes, pensaient que les petites chemises n'avaient pu tre cousues,
et tailles que par une main trangre. Enfin survint un pauvre
cordonnier qui avait t marin, et qui soutint que les souliers des
jeunes naufrags avaient t confectionnes aux Colonies, tant ils
taient mal cousus et de mauvaise qualit. Le cur  ce propos voulut
lui appliquer le _ne sutor ultra crepidam_. Le cordonnier fit la grimace
au cur, qui riait de ne pas tre compris, et la discussion en resta
l. Mais un fait sur lequel tout le monde tomba d'accord, c'tait la
ressemblance prodigieuse qui existait entre la mignonne petite fille et
le joli petit garon. Plus de doute, c'taient le frre et la soeur.
Malheureux enfants! s'criait-on: ils n'ont ni pre ni mre, et
Tanguy alors de rpondre, en montrant sa femme:--Pour qui donc nous
prenez-vous, vous autres? Voyons, qu'on leur donne vite le baptme en
double ration, et que tout cela finisse!

Le baptme arriva. Deux pilotes et deux grosses paysannes servirent de
parrains et de marraines aux nophytes. Tanguy et Jean-Marie devinrent
leurs pres adoptifs. L'un, pendant la crmonie, se tenait dans un coin
de l'glise, impatient de voir le cur prodiguer le sel et l'eau aux
deux pauvres enfants qui criaient de toute la force de leurs petits
poumons. Le brave homme ne concevait pas bien que l'on fit souffrir
autant d'aussi faibles cratures, pour leur mettre sur les lvres une
vilaine eau sale, quand il venait de les retirer  moiti noys du
milieu de la mer. Le meilleur baptme qu'ils aient reu, disait-il en
lui-mme, c'est celui d'avant-hier: ce petit garon-l sera marin, ou
que le diable m'emp--!

--Et quel nom lui donnez-vous, matre Tanguy? demanda le cur.

--Mais le mien d'abord, et puis un nom de circonstance, puisqu'il ne
peut avoir un nom de famille.

--Quel nom de circonstance, encore?

--Et ma foi, appelez-le... ma foi... appelez-le _Cavet_, puisqu'il a t
trouv en mer[3].

[Note 3: Cavet signifie _trouv_, en bas-breton.]

On nomma la petite fille _Jeannette_, comme la femme de Jean-Marie, sa
mre adoptive.

Le soir de la crmonie, tout Ouessant tait dans la joie et dans
l'ivresse, mais dans l'ivresse du vin, car dans ces pays on boit pour
clbrer chaque solennit. Les peuples auxquels sourit sans cesse un
beau ciel, peuvent bien se passer de ce vhicule de gat que les
Bas-Bretons vont puiser au fond d'un verre, et quelquefois dans les
flancs d'un tonneau rempli de lie. Mais au milieu de ces rochers
sauvages, toujours battus par la mer, et recouverts d'une froide et
brumeuse atmosphre, comment se trouver assez de gat naturelle dans
le coeur, pour rire au milieu d'un festin, et pour danser au bruit des
vagues sur un rivage aride! Ne faut-il pas que les Bas-Bretons oublient
tout ce qui les entoure, quand ils veulent se rchauffer l'imagination
et se crer d'heureuses illusions? Vous trouvez que leur joie est
brutale et leur rire frntique, au sein des orgies qui les rassemblent;
mais plaignez plutt la destine qui les force  ne jouir que d'un
dlire factice, et  n'prouver que des plaisirs qui s'envolent, hlas,
si vite avec ce dlire d'un jour que le vin allume dans leurs sens.

Tous les instants du festin, auquel prsidait matre Tanguy, ne furent
pas cependant consacrs  une stupide joie: le sentiment, qui inspire
quelquefois les buveurs, eut son tour. L'un des convives proposa, au
sein de l'enthousiasme gnral, de se rendre en grand cortge autour de
la barque des trois pilotes, pour procder  une nouvelle inauguration
du bateau, et clouer solennellement sur son trave la petite croix qui
passait pour avoir t le palladium des deux enfants trouvs. Cette
proposition fut accueillie avec une faveur unanime par la joyeuse
assemble, qui se mit en marche, autant qu'il lui fut possible. De longs
manches de gaffe, au bout desquels brlaient des morceaux de toile 
voile goudronns, servirent de flambeaux  cette procession d'un nouveau
genre. Le cur marchait en tte, car il tait de la partie. Les pilotes
chantaient des cantiques et des couplets  boire. On arriva au bateau,
qui se trouvait  sec sur le rivage,  cet instant de la mare; et tous
les assistants se mirent  danser autour de cette nouvelle arche sainte,
pendant que le cur, muni de quelques longues pointes et d'un marteau,
clouait avec respect la croix garnie d'or, sur l'trave du bateau
de Tanguy.--Au nom du pre, du fils et du saint Esprit, s'cria
le pasteur, en s'adressant  l'embarcation, je te nomme _la
Croix-du-bon-Dieu_! et depuis ce temps-l, le bateau des trois pilotes
ne fut connu  Ouessant, que sous le nom de _la Croix-du-bon-Dieu_. Le
syndic des gens de mer prit note de la nouvelle appellation de la barque
bnie, pour que le commissaire-gnral eu ft inform, afin de demander
 son excellence le ministre de la marine, qu'elle voult bien autoriser
un changement de nom, qui s'tait fait, et trs-bien fait mme, sans
l'intervention de l'autorit maritime.

Le cur d'Ouessant tait, au reste, un excellent pasteur, jouant aux
quilles avec ses paroissiens, buvant avec eux et mieux qu'eux; les
battant quelquefois, mais les aimant tous comme ses propres enfants.

Aprs l'orgie de la conscration du bateau de matre Tanguy, tous les
assistants s'endormirent ple-mle, les femmes  ct des hommes, les
enfants couchs sur les vieillards, et monsieur le cur entre la robuste
moiti de son bedeau et celle d'un dbitant d'eau-de-vie.

Partout ailleurs, on en aurait beaucoup mdit le lendemain. Les pilotes
ne songrent seulement pas  s'en gayer, quand vint l'aurore, et que
chacun se leva pour retourner chez soi, ou pour s'embarquer dans les
bateaux que la mare bruyante faisait dj flotter.



3

Ouessant.


Vers la fin de la paix de 1783, c'tait une bien bonne le qu'Ouessant,
pour ceux qui l'habitaient, et qui ne connaissaient qu'elle. Le tabac et
le rum y parvenaient en franchise, avantage dont ne jouissaient pas, 
coup sr, les fumeurs et les buveurs du continent. Aussi il fallait voir
avec quelle luxueuse prodigalit les heureux insulaires consommaient
les denres qu'ils se procuraient  bas prix! Lorsque les pcheurs de
sardines, de la cte voisine, abordaient les bateaux d'Ouessant, que de
pipes se chargeaient! combien de gorges de rum se _fltaient_ entre les
marins de Camaret ou de Douamenez, et ceux de l'le privilgie! C'tait
 Ouessant, cette autre Cythre des consommateurs, qu'il fallait aller
vivre pour trouver le bonheur. Mais les paisibles habitants de ce lieu
aim du ciel ne croisaient pas facilement leur race. Pour obtenir droit
de bourgeoisie parmi eux, il fallait s'tre illustr par plus d'une
belle action, ou avoir rendu plus d'un grand service  la patrie
adoptive. L'espce aborigne enfin restait aussi intacte que celle de
ces chevaux-nains que produit l'le, et qui sont si recherchs par les
petites matresses de nos riches cits.[4]

[Note 4: L'ile d'Ouessant n'est gure connue dans l'intrieur que
par ces jolis petits chevaux qu'elle produit, et dont la race ne se
perptue gure ailleurs. On raconte que c'est au naufrage d'un navire
qui amenait des petits bidets arabes en Angleterre, que les naturels
d'Ouessant doivent l'avantage d'avoir naturalis chez eux une espce de
chevaux qui forme une des premires richesses de leur pays.]

Les pilotes du lieu, quand ils ne trouvaient pas  gagner leur vie
en conduisant prilleusement des navires dans les ports de Brest, de
Camaret ou du Conquet, employaient encore trs-activement leurs loisirs.
Ils se livraient  la pche, ou bien ils allaient sur les les voisines
de Bniguet et de Molne, chasser les lapins qui peuplent ces langues de
terre, oublies au sein des flots. Vivant au milieu des vagues et entre
les rochers qui hrissent leurs ctes, ils portaient dans toutes leurs
habitudes l'empreinte sauvage des moeurs des anciens Armoricains, leurs
anctres; mais aussi avec ces moeurs ils avaient su conserver les vertus
natives de leurs pres: le vol tait ignor chez eux; jamais ils ne
fermaient leurs portes contre leurs voisins; et si parfois de malheureux
naufrags venaient  franchir le seuil de leurs humbles foyers, ce seuil
devenait inviolable, comme la loi, qu'ils connaissaient, du reste, assez
peu. Quand l'hospitalit mme avait accueilli un Anglais, en temps de
guerre, cet Anglais cessait d'tre un ennemi. Il devenait un frre, en
vertu d'une autre loi, qu'ils connaissaient par instinct: c'tait la loi
naturelle et celle de leur conscience. Cependant avec des habitudes si
droites et des moeurs si simples, on faisait la fraude  Ouessant, mais
la fraude contre l'Angleterre en faveur de la France.

Les pcheurs Ouessantins achetaient des petits barils d'eau-de-vie,
qu'ils allaient mouiller sur les ctes de Plymouth, aprs avoir indiqu,
dans une lettre,  leur correspondant anglais, l'endroit o ils avaient
fait couler les petits barils, attachs ensemble au fond de l'eau: une
boue flottante, comme celle que l'on amarre sur les casiers de pche,
rvlait aux fraudeurs de Plymouth le point o ils devaient tirer des
eaux leur chapelet de barillons. Les ctres de la douane anglaise,
quelquefois plus alertes que les contrebandiers, leur pargnaient la
peine de faire cette pche. Mais quel que ft le sort des objets que
l'on voulait frauder, rien n'tait pay avec plus de scrupule, que
les avances faites par les pilotes d'Ouessant  leurs commettants
d'Angleterre.

Quand la terreur clata sur la France, comme la foudre du sein d'un
orage ds longtemps prvu, la petite le de Bretagne resta calme et pure
des crimes qui souillaient les rivages placs  quatre lieues d'elle.
On aurait dit,  la tranquillit dont elle jouissait, qu'elle tait
loigne de deux mille lieues de cette France que dcimait la
guillotine, et que voulaient vendre  l'tranger les tratres de
l'migration. Mais ds que l'Angleterre dclara la guerre  notre
patrie, on n'eut qu' dire aux marins d'Ouessant: _Voil vous ennemis!_
et ils ne virent plus dans les Anglais que des hommes qu'il fallait
repousser de leurs ctes, ou immoler  la gloire de leur pays.

Jusque-l le sort du bon Tanguy avait t marqu par une suite de
circonstances heureuses, qu'il attribuait  la belle action qu'il
avait faite avec Jean-Marie, en adoptant les deux orphelins. Tout lui
russissait. C'tait lui qui qui faisait la meilleure pche: les plus
gros navires, il les abordait toujours le premier, pour les conduire au
port. Le bonheur donne de l'assurance aux gens simples,  peu prs comme
il donne de la fatuit aux sots. Il fallait voir le ton de confiance
avec lequel Tanguy montait sur le pont des navires qu'il devait piloter.

--Bonjour, mon capitaine. D'o venez-vous? Combien calez-vous de pieds
d'eau? Faites brasser plus pointu un peu, car les vents hallent l'avant.
La barre un peu dessous, timonnier!

--Et que pensez-vous du temps, pilote?

--Vous voyez bien ce ciel-l, n'est-ce pas, mon capitaine? Eh bien, je
ne vous en dis pas davantage.

Et le lendemain, quelque temps qu'il ft, notre matre pilote s'criait,
en revoyant le capitaine:

Eh bien, mon capitaine, je vous l'avais bien dit hier, hein? Voyez-vous
le temps qu'il fait aujourd'hui!

--C'est vrai, pilote; vous tes prophte.

--Ah dam! que voulez-vous? c'est l'habitude que nous avons, nous autres,
de deviner ces choses-l. La thorie, mon capitaine, est une belle
chose; mais la pratique, c'est tout... Voulez-vous dire, sans vous
commander, au matre d'quipage, de faire frapper un fort orin sur
l'ancre de tribord, car le fond est grand o nous allons mouiller, et la
tenue est _coriace_.

Jean-Marie, le bon Jean-Marie, jadis aspirant pilote sous matre Tanguy,
tait devenu chef d'une barque; mais toujours soumis  la supriorit
qu'il avait reconnue dans son ancien patron, il ne lui prenait jamais
envie de lutter de vitesse, et de forcer de voiles, pour aborder le
premier un navire, sur lequel avait dj orient matre Tanguy. La plus
parfaite cordialit rgnait entre eux enfin, parce que l'un tait aussi
content d'avoir conserv sa vieille autorit, que l'autre se montrait
docile  la subir encore.

Revenons  nos deux jeunes orphelins, sur la tte desquels sept  huit
annes ont pass, depuis leur arrive dans l'le hospitalire, qui les
avait recueillis presque mourants.

Jeannette croissait chaque jour en grce et en beaut: elle faisait la
gloire de ses parents adoptifs. Cavet, son frre, tait le plus fort et
le plus intelligent des enfants de son ge: on le citait partout comme
un prodige, et Soisic, sa nourrice, malgr son attachement pour le petit
infortun qu'elle avait allait, ne pouvait s'empcher de concevoir
un peu de jalousie, en entendant vanter l'orphelin, aux dpens de ses
autres enfants. Tanguy mme, le brave Tanguy, sans partager le sentiment
de prfrence trop visible que sa femme accordait  ses propres enfants,
levait avec un peu de duret son fils de l'autre bord, comme il
l'appelait. Pour celui-ci, courant, comme sa petite soeur, dans les
bateaux pilotes du pays, il cherchait,  un ge o les autres savent 
peine comment ils existent,  se rendre utile aux bonnes gens chez qui
il avait trouv une famille. Le matin, avant que la _Croix-du-bon-Dieu_
appareillt, il disposait tout  bord, pour que son patron n'et qu'
lui dire de larguer les amarres. Pendant le temps qu'on passait  la
mer, il gouvernait l'embarcation quand le temps tait beau, ou il
s'occupait  vider le fond du bateau, quand la lame embarquait  bord.
De son ct, la pauvre Jeannette rendait dans la barque de Jean-Marie le
mme service  celui-ci; car sur la cte de Bretagne, les femmes et les
filles des pcheurs partagent  la mer les travaux et les prils
de leurs poux ou de leurs pres. Les charmes du sexe bas-breton
s'accommodent assez mal de ces habitudes toutes masculines; mais les
moeurs et la sant des maritimes amazones de l'Armorique s'en trouvent
fort bien. L'air de la mer avait un peu bruni le teint de Jeannette,
mais sans rien ter  l'expression de ses beaux yeux noirs, ni  la
grce d'un front charmant, que couvrait une superbe chevelure. C'tait
une fleur venue dans l'interstice de ces rochers qui bordent la mer.

L'attachement des deux orphelins l'un pour l'autre, faisait l'admiration
de tous les habitants: Cavet ne revoyait jamais sa soeur sans lui
rapporter les petits cadeaux qu'il recevait  bord des navires que son
bateau accostait. Rencontrait-on l'un des deux enfants sur la cme des
rochers ou sur les bords arides de la mer, on tait sr de voir paratre
bientt l'autre. Jamais ils ne se promenaient sans enlacer,  la mode
des couples bas-bretons, leurs petites mains dj durcies par le travail
qu'on exigeait d'eux.

Un soir,  l'heure o le bateau de Jean-Marie rentrait, Jeannette, qui
s'tait embarque le matin, ne revint pas dans ce bateau. Cavet, qui
depuis long-temps attendait le retour de sa soeur bien aime, la demande
en vain. Jean-Marie entrane Tanguy dans sa maison: Cavet le suit en
jetant des cris. Jean-Marie, les larmes aux yeux, peut  peine prononcer
ces paroles:

--Vous savez bien la division anglaise, qui louvoie depuis quelque temps
 vue de l'le. Plusieurs fois dj le vaisseau commandant, prs duquel
je pchais sans dfiance, m'avait fait venir  son bord, pour avoir
du poisson. Ce matin, ce mme vaisseau, courant une borde  terre,
m'aperoit. Une espce de pressentiment me disait de me dfier ce
jour-l des Anglais. Je veux fuir aussi, mais le vaisseau me gagne, et
tire sur moi un coup de canon  boulet. La pauvre Jeannette, pouvante,
se met  jeter les hauts cris...

--Ah ma soeur, ma soeur est morte! s'crie Cavet.

--Achve donc, reprend avec impatience Tanguy. Les Anglais
l'auraient-ils tue, la pauvre enfant? Les monstres!

--Non, non, pas tue, rpond Jean-Marie. coutez-moi, je vous en prie:
J'aborde le vaisseau, qui m'ordonne d'accoster. Le commodore parat
sur le gaillard d'arrire; il avait dj vu dans mon bateau la petite
Jeannette,  qui il avait fait beaucoup de caresses: cette fois, il me
propose de la lui laisser  son bord. Je refuse. Il me montre une bourse
remplie de guines; je crois qu'il veut plaisanter...

--Eh bien, dit vivement Tanguy, as-tu fait la traite des blancs? As-tu
vendu ta fille enfin? Parle donc, animal!

--Oh! coutez-moi de grce, je vous en supplie, matre Tanguy. Je jette
sur le pont la bourse du commodore, et je saisis dans mes bras la pauvre
petite. Le commodore me dit avec colre, que cette enfant n'est pas 
moi, et qu'il sait qu'elle appartient  une famille anglaise. Je veux
rsister de toutes mes forces: on me jette dans mon bateau, malgr mes
larmes et mes cris, et le vaisseau s'loigne.

Le rcit de Jean-Marie porta au comble l'indignation de tous ceux qui
l'coutaient. On enleva, suffoqu par ses sanglots, le pauvre frre de
la jeune victime. Allons porter nos plaintes au maire, au commandant
de place et  notre cur! s'crirent ces braves gens, comme si les
autorits de leur le avaient eu le pouvoir de punir le ravisseur
anglais!

--Mais  quoi cela vous servira-t-il? leur demanda Tanguy, constern.

--Cela nous servira  nous faire rendre justice.

--Le pensez-vous? Est-ce que notre commandant de place, avec sa garnison
et ses pices de trente-six, a quelque droit sur ces chiens d'Anglais,
qui viennent bloquer Brest  une demi-lieue de la pointe Saint-Mathieu?

--Il n'y a donc plus de gouvernement en France?

--Est-ce qu'il y en a jamais eu pour de pauvres b...... comme nous?
Notre gouvernement  nous, voyez-vous, vous autres, continua Tanguy,
c'est a! Il se frappait le front, et montrait ses bras nerveux, en
prononant ces derniers mots:--Demain, je m'en vais  bord du vaisseau
anglais avec mon petit Cavet, et je dirai au commodore: Vous dites que
l'enfant que vous avez prise appartient  une famille anglaise. Eh bien,
voil son frre: voulez-vous le prendre aussi? Non, n'est-ce pas? Vous
ne voulez vous charger que des petites filles. Alors vous tes des
gueux, et puis je m'en reviendrai avec mon bateau, et gare au premier
Anglais qui tombera sous ma coupe!

--Et que lui ferez-vous donc, matre Tanguy, au premier Anglais, avec
votre pauvre petite barque?

--Ce que je lui ferai? Je n'en sais rien encore; mais c'est dans
l'occasion que l'on fait les choses que l'on a dans la tte. Ils ont vu
dj ce que c'tait que l'amiti d'un Bas-Breton: ils sauront bientt,
avec la protection de la bonne vierge Marie, ce que c'est que ma... que
ma..... enfin, comment dites-vous a?... que ma vengeance.

Le lendemain de cette allocution, matre Tanguy, tout rempli encore de
la juste indignation qu'il avait exprime devant ses compatriotes, se
jeta dans son frle bateau _la Croix-du-bon-Dieu_, accompagn du pauvre
petit Cavet, qui pleurait toujours sa soeur. La division anglaise
louvoyait encore  trois lieues au nord d'Ouessant. Ds que le pilote
aperut le vaisseau commandant  la tte des autres btiments ennemis,
il se dirigea vers lui; mais l'amiral ne mit pas en panne pour attendre
la barque qui cherchait  l'accoster. Une frgate, prs de laquelle
passait Tanguy, le hla, en lui donnant l'ordre de venir  elle. Force
fut au pilote d'obir. Rendu  bord, le capitaine lui demanda assez
imprieusement:

--Es-tu pilote de cette cte?

--Capitaine, je ne suis pas pilote; je suis depuis vingt ans matre
pilote reu.

--Tu connais par consquent le passage du Four?

--Mieux que vous ne connaissez, peut-tre, le fond de cale de votre
frgate.

-- quelle heure la mare sera-t-elle pleine dans la passe?

--Dans deux heures. Vous devez savoir cela aussi bien que moi, par
l'pacte et le nombre d'or.

--Dans deux heures donc, tu me piloteras dans le Four?

Ici Tanguy se gratta l'oreille en baissant la tte, et en hsitant 
rpondre au capitaine, qui continua  lui parler en ces termes:

--J'ai l'ordre de canonner la batterie qu'on lve  Lochrist. Si tu me
pilotes bien, comme je l'entends, cette bourse de cent guines te sera
remise. Si tu jettes, par ignorance ou par mchancet, la frgate sur
les cueils du passage, la balle que tu me vois mettre dans ce pistolet,
te fera sauter la tte au premier coup de talon du navire.

--Mais mon commandant, vous ne savez donc pas que dans mon pays on me
fusillera, quand on saura que je vous ai pilot?

--Tu diras, pour te justifier, que tu n'as cd qu' la peur de la mort.

--Allons, je veux bien gagner ces cent guines, puisqu'il n'y a pas
moyen de faire autrement; mais comptez-les moi en attendant, cela me
donnera du coeur, et vous serez toujours assez  temps de les reprendre,
si par malheur il vous prenait fantaisie de me casser la boule.

Les cent guines furent remises  Tanguy, qui ordonna  son embarcation
de se tenir toujours  petite distance de la frgate. La manoeuvre
commena alors; mais le capitaine anglais commanda au pilote de se tenir
assis sur le bastingage, pendant que lui, mont sur une caronnade et 
ses cts, lui prsenterait le bout du pistolet destin  le percer,
dans le cas o le btiment viendrait  toucher.

La large frgate, charge de toile, file bientt avec la belle brise
 laquelle elle livre ses voiles lgamment bordes sur ses longues
vergues; elle contourne avec grce la partie du Nord-Est et de l'Est
d'Ouessant. Les signaux de l'le annoncent son approche aux signaux du
Conquet: les canonniers garde-ctes se placent  leur poste, disposs
 faire feu ds qu'elle sera rendue  porte de leurs pices. Mais de
quelle consternation ne sont pas frapps les pilotes, lorsqu' la longue
vue ils reconnaissent,  la croix noire que porte la grande voile du
bateau de Tanguy, que c'est lui qui pilote le btiment ennemi! Quoi!
c'est ainsi, disent-ils, qu'il se venge de ces Anglais, contre lesquels
il jetait hier au soir sa maldiction! Ah le tratre! qui aurait dit a
de lui? Oh! s'il pouvait mettre cette chienne de frgate  la cte; avec
quel plaisir nous irions le sauver, pour le livrer  la justice du pays,
et jouir du bonheur de le voir fusiller! Ces voeux funestes ne devaient
pas tre tout--fait exaucs.

La frgate gouverne dj de manire  enfiler la passe du Four, et 
canonner bientt la terre. Les pilotes du Conquet pensent qu'il y a 
peine assez d'eau pour elle: pendant qu'ils se livrent  l'espoir de
la voir toucher, le pauvre Tanguy, toujours perch sur son bastingage,
commande la manoeuvre, et ds qu'il fait un mouvement, le canon du
pistolet que le capitaine tient obstinment appuy sur sa tte, se
prsente  son oeil effray. Notre pauvre homme tremblait de tous ses
membres, et se repentait dj de la rsolution hardie qu'il avait prise
dans un moment o il tait loin d'avoir calcul les dangers auxquels
son projet l'exposerait. C'est tout au plus s'il lui restait assez de
sang-froid pour dire, selon le besoin, _loffe, laisse arriver; comme a
va bien!_ Ces maudites batteries de la cte, qui allaient faire feu,
cette arme du capitaine toujours dirige sur lui, sa femme, ses petits
enfants, son le chrie, tout cela effrayait son imagination ou brisait
son coeur, et cependant il n'y avait plus moyen de reculer.

Le fort de Lochrist commena  tirer: la dtonnation de ces pices que
Tanguy redoutait, il n'y avait encore que quelques minutes, sembla au
contraire lui ter le poids norme qu'il se sentait sur la poitrine. La
frgate riposta, et au moindre geste que faisait le pilote, perch comme
un therme sur son bastingage, toujours le bout du pistolet du capitaine
accompagnait chacun de ses mouvements. Le feu commenc entre la terre et
la frgate devient plus vif, les boulets sifflent, la mitraille pleut.
La fume, ronde, paisse et blanche, qui sort des flancs de la frgate,
couvre  chaque vole et les bastingages et les basses voiles. Dans un
de ces moments o le fracas de l'artillerie branle le navire, et o les
nuages de la poudre en feu voilent tous les objets sur le pont, Tanguy,
que le capitaine a sans cesse tenu par le collet au dbut de la
canonnade, saisit le bras de son incommode surveillant; le coup de
pistolet qui lui tait promis part; mais la balle, dtourne de sa
direction, le manque, et au mme instant, notre pilote s'lance  la
mer, plonge sous l'eau, et reparait  dix brasses du bord: les coups de
fusil sifflent sur sa tte, qui sort des flots; il disparat encore; son
bateau, rest jusque-l prs de la frgate, aperoit un homme  la mer:
il court sur lui; la frgate lance quelques paquets de mitraille sur _la
Croix-du-bon-Dieu_, qui s'loigne d'elle; les voiles de la barque sont
cribles, sa coque perce; mais la barque court toujours  terre, et
elle a le bonheur de sauver son patron sous la grle de boulets et de
biscaens, qui fait jaillir la mer autour d'elle. Pauvre frgate, si
bien espalme quelques minutes auparavant, si bien dispose au combat,
et si fringante dans sa voilure et sa haute mture! Abandonne par le
pilote qui la faisait passer comme une anguille entre les roches et les
rescifs du Four, elle glisse avec la vitesse d'un poisson vers une
basse terrible qui va la dvorer, comme ces monstres des mers que
l'imagination des anciens plaait sur les ctes de la Sicile; elle
court cependant encore, elle tonne: son pavillon est hiss tout haut,
au-dessus des nuages de fume dont elle marche si majestueusement
enveloppe. Pas un homme ne bouge  son bord...... Un bruit effroyable
se fait entendre, ce n'est plus celui de la foudre qu'elle lance: c'est
son fond qui laboure, en craquant horriblement, les rochers sur lesquels
elle s'tend en filant encore avec vitesse, et en s'enfonant dans les
flots qu'elle entr'ouvre, et qui, mugissants, se replient sur elle:
sa mture charge de voiles immenses, s'incline, tombe, les vagues
l'entranent: des centaines d'hommes se disputent,  la surface de la
mer, la place qu'ils saisissent sur les dbris du vaste btiment. Et
Tanguy, triomphant dans son petit bateau cribl de biscaens, lve
les mains au ciel, en criant, comme si tout l'univers tait l pour
l'entendre: _C'est moi, c'est moi qui ai fait tout a! vive l'Empereur!
mort  l'Anglais!_

Des chaloupes canonnires, mouilles en rade du Conquet, sortent
aussitt pour recueillir les lambeaux de la frgate naufrage, et le
reste de son malheureux quipage.

Tanguy, l'illustre Tanguy, aurait bien pu, aprs son beau fait d'armes,
aller au Conquet recevoir l'ovation  laquelle il devait assez justement
prtendre: il n'avait qu'une lieue  courir, en continuant sa borde,
pour se rendre dans ce petit port. Mais, toujours fidle  cet amour
national qu'ont surtout les insulaires, il aima mieux faire quatre
lieues pour arriver  Ouessant, qu'une seule lieue pour aborder au
Conquet. C'est dans sa patrie qu'il est le plus doux de jouir d'un
succs: ce sont les applaudissements de ceux qui nous ont vus natre,
qui sont les plus flatteurs au coeur. Et qu'est-ce que l'estime ou
l'admiration des hommes que l'on ne connat pas?

L'arrive de _la Croix-du-bon-Dieu_  Ouessant, avec ses voiles
dchires par les boulets et sa coque mitraille, fut un vritable
triomphe. Aprs que Tanguy eut racont son aventure, le commandant de
place s'cria:

--Brave homme, tu as bien mrit de la patrie!

--Le syndic des gens de mer: J'en ferai part  son excellence
monseigneur le ministre de la marine et des colonies.

--Le cur: Je vous bnis, au nom du pre, du fils et du saint Esprit!

--La bonne Soisic, la femme de Tanguy: Viens-t'en te changer, car tu es
encore tout mouill.

Les assistants, attendris, se contentrent de rpter, avec l'accent du
regret et de l'admiration: Et nous, qui le prenions pour un tratre!...

Viens ici, petit Cavet, s'cria  son tour le patron, un peu remis de
ses motions de gloire. Viens ici,  moi. Le petit Cavet s'approcha:

--Vous voyez bien cet enfant, monsieur le cur? Eh bien, les boulets
ne lui ont pas plus fait de peur, qu' moi un verre d'eau-de-vie! Vous
l'avez baptis et rebaptis avec de l'eau et du sel, n'est-ce pas?
Moi, je viens de le baptiser avec de la mitraille, et sa pauvre soeur
Jeannette est un peu venge de l'Anglais, qui nous l'a escamote, le
gueux!

--C'est fort bien fait, matre Tanguy; mais aprs avoir jet cette
frgate  la cte, pourquoi n'avez-vous pas cherch  sauver une partie
de son quipage? La charit chrtienne vous l'ordonnait.

--Moi, monsieur le cur! je ne sauve jamais les gens que je noie.

Et matre Tanguy alla boire et fumer toute la nuit avec ses
compatriotes, remplis d'un saint respect pour lui, et d'un tendre
sentiment de bienveillance pour son fils adoptif, le petit Cavet.

Les Bas-Bretons n'ont pas besoin de boire pour tre de trs-bonnes gens;
mais, nanmoins, c'est presque toujours en buvant qu'ils prennent les
rsolutions les plus gnreuses. Pendant que les bouteilles d'eau-de-vie
se vidaient en l'honneur de la belle action de Tanguy, les pilotes ne se
lassaient pas d'embrasser Cavet, qui passait de main en main autour de
la table, avec les verres dont on lui faisait avaler le reste malgr
lui.--C'est bien, tout cela! s'cria son pre: mais cet enfant, qui est
malin comme un singe, ne sait pas encore lire, et a me fait honte pour
lui. Les Anglais m'ont donn cette bourse de cent guines pour les
noyer; je ne leur ai pas vol leur argent, parce que je suis un honnte
homme avant tout. Sans le malheur arriv  ce pauvre petit bonhomme,
qui a perdu sa soeur, je n'aurais pas happ ces cent guines, bien
certainement; et comme c'est _quasiment_ lui qui me les a fait gagner,
il est juste qu'il en ait sa part. Ainsi je lui en donne la moiti pour
qu'il aille  l'cole de Brest.

--Oui, oui! dirent tous les pilotes. Et Jean-Marie ajouta:

--Il faut, chaque mois, que nous donnions chacun un demi-cu pour que
Cavet, qui est bien triste, le pauvre enfant, depuis qu'il n'a plus sa
pauvre Jeannette, soit duqu  Brest, et qu'il ne soit pas toute sa vie
une fichue bte comme nous, en vous exceptant cependant, matre Tanguy.

--Bravo! s'crirent tous les pilotes: ce sera matre Tanguy qui sera
charg de recevoir un demi-cu tous les mois, sur notre pilotage, pour
payer la pension de Cavet.

Le jeune orphelin pleurait de joie et de reconnaissance, en entendant
ses bienfaiteurs parler ainsi: il se jetait tour  tour au cou de Tanguy
et dans les bras de Jean-Marie, et ceux-ci, malgr eux, sentaient
couler sur leurs joues, dj enlumines, des larmes de bonheur et
d'attendrissement. Il fut dcid, assemble tenante, que matre Tanguy
partirait le plus tt possible pour Brest, afin de mettre en pension
celui qu'il regardait comme son fils. Il promit de s'acquitter de cette
tche, et il tint parole.



4

Voyage  Brest.


On se disposa donc,  Ouessant, au grand voyage de Brest. Le bateau
_la Croix-du-bon-Dieu_, bien rpar, trop bien rpar peut-tre de
ses glorieuses avaries, conduisit  la ville les quatre pilotes avec
lesquels Tanguy avait t charg d'aller arranger l'affaire de son
nourrisson. Cavet, tout inond de ses larmes et de celles de sa nourrice
Soisic, partit au milieu d'eux, accompagn des bndictions de toute
l'le. On arrive  l'entre du port de Brest. Que d'tonnement et
d'admiration dans les yeux des Ouessantins, qui, pour la premire fois,
voyaient le magnifique spectacle d'un port militaire et d'une ville
guerrire! Ces vaisseaux de ligne, o le tambour battait comme dans une
caserne; ces arsenaux immenses, o une multitude d'ouvriers prparaient
les foudres qui devaient venger la France; les cris des matelots;
les sifflets aigus des matres d'quipages; le bruit des chanes
des forats; l'clat des armes; le fracas des exercices  feu; tout
blouissait, fatiguait ou consternait ces hommes simples, dont le seul
murmure des vagues et des vents avait agit le berceau et la vie.

En se dirigeant dans les rues tumultueuses de Brest, pour arriver chez
le matre de pension qu'on avait indiqu  Tanguy, les inconvnients de
la clbrit, d'une clbrit pourtant bien nouvelle, vinrent assaillir
notre pilote. La foule suivait avec curiosit, avec avidit, les six
Ouessantins, dont la mise d'apparat ne laissait pas que d'tre assez
bizarre au milieu d'une grande ville.

--Qu'est-ce que c'est que a? s'criait-on sur leur passage.

--Mais c'est le pilote qui a mis la frgate anglaise  la cte.

--Mais un peu! rpondait Tanguy, impatient. Est-ce que a vous fait
quelque chose,  vous?

--Tiens, il a un oeil de moins!

--Et vous autres, eu avez-vous un de plus? Ils arrivrent, toujours la
foule  leurs trousses, chez le matre de pension:

--Monsieur le matre d'cole, lui dit Tanguy, voil un enfant que j'ai
trouv  la mer, il y a  peu prs douze ans, et je me suis fait son
pre, comme de raison. C'est dj marin comme les cordes, et pilote
comme un rocher. Il est aussi bon _pratique_ de la cte que moi; mais a
ne sait pas encore lire.

Ici Cavet rougit jusqu'aux oreilles, et baissa sur le plancher des yeux
remplis de grosses larmes.

--Eh bien! est-ce qu'il faut pleurer pour a? Crois-tu tre dshonor
parce que tu ne sais pas lire? Est-ce que nous autres, nous sommes plus
savants que toi? Et cependant nous sommes d'honntes gens. Lve donc ta
tte, imbcile!... Tanguy continua.

Nous nous serions bien prsents  un matre calfat ou  un matre
voilier; mais on nous a dit qu'il tait trop g pour devenir calfat
ou pour apprendre la couture, et qu'il n'tait plus bon qu' faire un
capitaine ou tout au plus un chirurgien. Il faut donc lui donner de
l'ducation, et nous vous paierons ce qu'il faudra pour qu'il ne soit
pas aussi born que nous.

Le professeur tait un excellent homme, qui demanda peu, et qui se
chargea avec plaisir de l'ducation du petit pilote. Nos loups de mer,
enchants du succs de leur dmarche, emmenrent pour le soir seulement
avec eux leur lve, qu'ils grisrent avant de se sparer de lui. Le
lendemain ils appareillrent pour retourner  Ouessant, tout mus de
l'adieu qu'il avait fallu dire au jeune orphelin, mais trs-contents
d'avoir fait une bonne action.

En trois semaines le jeune lve sut lire; au bout de trois mois,
il crivait dj les petites leons qu'il apprenait avec une ardeur
infatigable. Cette vive et sre intelligence surprenait et enchantait
ses professeurs. C'tait un sourd-muet, qui venait de recouvrer un
sens et un organe nouveaux; mais  mesure que la sphre de ses ides
s'agrandissait, son caractre prenait une teinte plus sombre. Le travail
semblait tre plutt pour lui un besoin qu'un devoir; et loin de
rechercher, comme les autres enfants de son ge, la rcompense de
ses progrs dans ces jouissances d'amour-propre que les professeurs
rservent  leurs lves, Cavet paraissait ne supporter qu'avec une
espce de honte les loges qu'on prodiguait  son application et 
ses rares facults. Jamais on ne le voyait partager avec ses jeunes
condisciples le plaisir de leurs bruyantes rcrations. Il n'y avait
enfin en lui rien d'ingnu ni d'expansif, et pourtant ses traits taient
vifs et doux, son regard innocent et paisible.

Une telle disposition d'humeur inquitait l'homme instruit et
bienveillant  qui son ducation avait t confie. Il avait d'abord
attribu  l'excs du travail la mlancolie qu'il remarquait dans son
jeune lve; mais les lectures auxquelles se livrait celui-ci lui
indiqurent la pente de son esprit et la nature de son caractre.
Plusieurs fois son professeur avait t rduit  carter de lui ces
livres o La Rochefoucauld, Helvtius et Jean-Jacques. ont calomni trop
souvent la nature humaine et la civilisation. Les jeunes gens levs
dans l'austrit de l'tude ne sont que trop disposs  se nourrir
l'esprit, de ces productions loquentes, dans lesquelles la misanthropie
de plusieurs moralistes ardents offre de bonne heure un aliment  des
mes qui dtestent la socit avant de l'avoir connue. Lequel de nous
n'a pas t  quinze ans l'ennemi des femmes, avec Juvnal ou Boileau,
et le contempteur de la nature police, avec Rousseau? Mais chez notre
orphelin, cette disposition  har la socit prenait une direction plus
srieuse que chez la plupart des enfants de collge, parce que cette
direction avait chez lui un motif. Le pauvre Cavet tait sans famille,
sans nom, sans protecteur puissant. Cette ducation, qui tendait  lui
faire connatre toute l'tendue de ses facults, lui apprenait aussi 
apprcier tout ce qui lui manquait du ct de la position que ses moyens
devaient lui acqurir dans le monde. Lorsqu'au terme de l'anne, il
voyait d'heureuses mres venir chercher leurs enfants couronns dans les
concours, o il avait lui-mme obtenu le premier prix, il gmissait de
ne pouvoir faire l'hommage de ses succs  une famille qui en aurait t
fire. Nourri par la charit de quelques pauvres pcheurs, lev par
leur gnrosit, il sentait trop bien ce qu'il devait  leurs bienfaits,
pour ne pas prouver aussi tout ce qu'il aurait voulu devoir  une
famille qui aurait t la sienne... Une soeur lui avait t laisse par
ce sort cruel qui lui avait ravi tout hors la vie. Cette petite soeur
avait partag son infortune, l'innocence de ses premires annes, la
douceur de ses jeux, l'amertume mme de leurs premires peines; mais un
Anglais puissant, mais un monstre, avait arrach cette soeur bien aime
 sa tendresse... Un Anglais!.... Oh! qu' ce nom, oh! qu' cette ide
de la violence et de la brutalit, le jeune orphelin sentait s'allumer
de rage dans ce coeur, dont il cachait  tous les regards les mouvements
imptueux!

A chaque vacance, Cavet obtenait la permission d'aller voir  Ouessant
ses parents adoptifs, qui ne le recevaient jamais sans se montrer
orgueilleux de pouvoir dire: Celui-l aussi est notre fils! Oui, disait
Tanguy, en allant visiter avec lui toutes les maisons de l'le, celui-l
nous fera honneur dans peu. Il en sait dj plus que nous tous. Quelle
gloire pour l'le d'Ouessant, qui n'a fourni encore que des pilotes,
s'il pouvait un jour devenir capitaine au long-cours!.... Un capitaine
au long-cours!... Vous figurez-vous cela, vous autres? Je mourrai
content si de l'oeil qui me reste je puis voir, dans quelques annes,
Tanguy-Cavet commander un navire de deux  trois cents tonneaux. C'est
tout ce que je demande au bon Dieu pour la fin de mes jours.

--Oui, rpondait l'orphelin; mais pour devenir capitaine, il me faudrait
naviguer, mon pre, et vous ne voulez pas encore que je quitte mes
classes. Cependant, si vous me laissiez battre un peu la mer dans les
bateaux d'Argenton, de Labervrack et de l'Ile-de-Bas, je parviendrais 
connatre bientt la cte; et alors je pourrais m'embarquer utilement
sur un des corsaires qui relchent dans la Manche. Ils gagnent de
l'argent, au moins les corsaires!

--Et tu veux donc en gagner aussi, toi?

--Sans doute. Ne faut-il pas que je vous rende un jour tout ce que je
vous ai cot?...

--Eh bien! est-ce que tu as besoin de pleurer encore pour cela? Il
pleure toujours ce petit diable, comme si on lui reprochait ce qu'on
a fait pour lui!--Allons, puisque dfinitivement tu le veux, va-t'en
patouiller dans les bateaux des _pratiques_; et apprends surtout  bien
prendre tes marques  terre, car, vois-tu, c'est le _marquage_ qui fait
les bons pilotes; il n'y a que cela qui puisse former un homme. Mais, au
surplus, je verrai bien, dans quelques mois, si tu en sais plus que tous
ces _lamaneurs_, qui font le mtier comme de vraies mcaniques  piloter
les navires.

Cavet quitta sa pension avec une ducation fort imparfaite encore, pour
courir les mers de la cte pendant quelque temps. Mais chaque fois qu'il
revenait  Ouessant, il n'oubliait pas de demander: Et ma pauvre soeur?
Pas de nouvelles encore?

Et chaque fois on lui rpondait: Pas de nouvelles!

Un jour cependant, son pre adoptif arriva tout joyeux vers lui, au
moment o il revenait le voir, aprs un petit voyage sur les attrages
de Pros. Bonne nouvelle! bonne nouvelle! s'cria-t-il, du plus loin
qu'il l'aperut: Jean-Marie vient de recevoir, par une embarcation
anglaise, une lettre et une bourse de la part de ta soeur. Viens vite,
viens nous lire, viens lire cette lettre.

Cavet accourt tout palpitant: les pilotes, ses amis, lui remettent la
lettre, qu'il ouvre avec agitation. Il lit:

Mes bons amis, mes vritables et mes seuls parents,

Vous avez d tre bien inquiets sur mon sort, depuis le temps o l'on
m'a spare de vous; mais rassurez-vous. L'homme gnreux qui m'a pris
sous sa protection, me fait donner une ducation dont je crois avoir
profit. Qu'il vous suffise de savoir que je suis heureuse, et qu'on
m'lve pour occuper un rang bien suprieur, sans doute,  la condition
dans laquelle j'tais ne... Un jour, un jour, j'ose l'esprer, avec la
grce de Dieu, je vous reverrai, je reverrai mon frre, mon bon
frre, sans lequel, je le sens bien, il me serait impossible de vivre
long-temps. Adieu, adieu, mes bons amis! Recevez de votre pauvre
Jeannette un petit prsent, dont je destine la moiti  mon frre. Mon
seul dsir est de vous faire tout le bien que vous mritez, et que
ne cessera de vous souhaiter toute sa vie votre bien aime et
reconnaissante,

JEANNETTE.

Cavet, aprs avoir lu ces mots d'une voix altre, s'arrta, tant son
motion tait vive.

--Mais il y a encore autre chose, lui dit Tanguy; monsieur le cur nous
a dit avoir vu un baragouinage en anglais, aprs la lettre de Jeannette.
Va donc de l'avant, et plus vite que a!

--Oui, oui, effectivement, reprit Cavet, dont un nuage semblait
obscurcir la vue; et il continua, en traduisant ainsi les mots d'anglais
ajouts  la lettre de Jeannette:

Soyez srs que la jeune enfant, que vous avez si long-temps traite
comme votre fille, ne recevra de moi que des bienfaits et que l'exemple
des bonnes moeurs. Je la destine  l'un de mes neveux, dont elle fera,
j'en suis sr, le bonheur et la gloire.

Commodore WOODBRIDGE.

Deux sacs remplis de guines taient joints  ce billet. L'un portait
ces mots: _A mon pre Jean-Marie_; l'autre, ceux-ci: _A mon bon frre
Tanguy Cavet_. Cet argent fui prsent  Cavet, qui s'en empara avec
brusquerie: tonn de l'expression de sa physionomie  la vue de cet or,
Jean-Marie demande  l'orphelin ce qu'il veut en faire.

--Ce que je veux en faire, rpond Cavet; tiens.... et au mme instant,
il jette avec colre les deux sacs de guines dans les flots, sur
lesquels les bateaux-pilotes taient ramarrs prs du rivage.

Jean-Marie. tout surpris de la vivacit de cette action, s'crie, dans
un moment o il ne calculait que la perte qu'il venait de faire: mais il
a aussi jet ma part  l'eau!

--Ta part! rpond Cavet, avec mpris: je te la rendrai, et tu pourras au
moins la recevoir, de ma main, sans rougir.

Cavet s'loigne  ces mots: il sent le besoin d'tre seul. La lettre que
lui ont remise les pilotes, il la pose sur son coeur, qu'elle brle.
Cette lettre, qu'il relit cent fois et qu'il dteste, il la gardera par
un secret instinct de vengeance. Il sait enfin le nom de celui qui lui
a ravi sa soeur; si jamais il pouvait!.... Elle se dit heureuse,
s'crie-t-il! L'infortune ne sait pas encore le sort qu'on lui prpare:
son ravisseur lui a fait donner de l'ducation pour rendre ses infmes
plaisirs plus piquants, et le dshonneur de sa victime plus digne
de lui. Et il voulait encore nous faire accepter le prix de cette
malheureuse enfant!... Le lche! Que ne peut-il savoir le cas que j'ai
fait de ses honteux prsents, et l'espce de reconnaissance qu'ils
m'inspirent! Mais l'homme  qui il en destinait une partie, pleure
peut-tre l'or dont je l'ai priv. Je lui ai promis de lui payer la part
sur laquelle il comptait, ce malheureux: il l'aura sa part, il l'aura
bientt, duss-je acheter de ma vie la somme qu'il lui faut? Il y
compte, le malheureux; il l'aura....

Errant toute la nuit sur les rochers de l'le, absorb dans ses cruelles
rflexions, il n'entend ni la voix des pcheurs qui l'appellent,
inquiets de son absence, ni les pas de ses camarades, qui le cherchent
dans les cavernes qu'il parcourt; accabl de fatigues et de douleur, il
s'arrte quelquefois enfin, et ce sommeil, qui ressemble aux spasmes de
l'agonie, s'empare de ses organes vaincus. Il s'endort, sa tte exalte
se penche: un rve bondissant vient agiter encore ses sens dj si
cruellement tourments. C'est un navire ennemi dont il s'empare avec
une simple barque de pcheur. Cette ide fantastique, que poursuit son
imagination en dlire, convulsionne tous ses membres, et ses lvres
frmissantes laissent chapper plusieurs fois ces mots: _Tu la veux, ta
part: tu l'auras. Tiens, la voil!_

Ses paupires fatigues se rouvrirent bientt. Le jour clairait
dj l'horizon, et s'tendait sur la mer tranquille, qui gmissait
mlancoliquement sur les plages de l'le. Tout proccup encore du songe
auquel il vient de s'arracher, Cavet aperoit sur les flots, que la nuit
abandonne, un btiment immobile..... C'est mon rve, s'crie-t-il, en
s'essuyant les yeux, comme s'il craignait de s'abuser encore: puis il
court au milieu des pcheurs, qu'il rveille, en rptant toujours:
_C'est mon rve, c'est mon rve!_

Les pcheurs attribuent d'abord le dsordre de ses sens et de ses
discours  la douleur qui l'garait la veille; mais il leur montre le
navire drivant vers l'le, au sein du calme; mais il leur raconte le
songe qu'il a fait, les moyens que dans son sommeil la Providence semble
lui avoir rvls, pour s'emparer du btiment ennemi: les jeunes marins
l'coutent. Convaincu comme il l'est, il les persuade; superstitieux
comme ils sont, ils se laissent entraner. On va chercher quelques armes
dans les cahuttes voisines, et quinze ou seize petits marins consentent
 s'embarquer sur le bateau de Tanguy, sur cette _Croix-du-bon-Dieu_, si
heureuse jusque-l dans tous les vnements de mer, qu'Ouessant a t
appele  admirer.

Tanguy consent aussi  prter sa barque chrie  son fils adoptif;
mais, devenu prudent, il se refuse  partager le sort de ces corsaires
improviss, qui partent arms seulement de quelques mauvais fusils de
chasse.

--Si c'est un navire de guerre encalmin, que feras-tu? demanda-t-il 
Cavet.

--Nous jetterons nos armes  la mer, et nous lui dirons que nous sommes
venus pour lui porter secours, en voyant le danger qu'il court avec les
courants qui le drossent.

--Et si c'est un navire marchand?

Oh! alors nous tapperons  bord, et Dieu ou le diable fera le reste. La
division anglaise est loin; et avant qu'elle ne puisse le secourir, il
sera  nous et  vous aussi.

En disant ces mots, il embrasse avec une sorte de dlire son pre
Tanguy, il jette un coup d'oeil de mpris  Jean-Marie. et saute  bord
du bateau avec son nouvel quipage. La barque tait lourde en calme. Les
avirons sont bords: ils frappent  coups rguliers la mer immobile;
les deux voiles que l'on hisse tombent flasques sur les mts qu'elles
frappent  chaque coup de roulis. Cavet, plac  la barre, encourage ses
nageurs  ramer ensemble et avec force. _La Croix-du-bon-Dieu_ s'loigne
du rivage couvert de la foule des spectateurs impatients. Le btiment
aperu grossit dj  la vue de ceux qui se proposent de l'abandonner
s'il est arm, et de l'attaquer s'il est sans dfense. Une mauvaise
longue vue est braque sur lui, et Cavet, aprs l'avoir observ, annonce
que c'est un-brick marchand. Le courage redouble: les avirons font
bouillonner la mer le long de la barque, qu'ils forcent  _sailler_
avec une extrme vitesse. Le jour se fait; le navire encalmin met ses
embarcations  la mer, et les fait nager sur son avant, pour se haller
au large; mais cette masse reste immobile au sein des flots que nos
petits pilotes fendent avec rapidit: ils gagnent le navire, et
tellement mme, que bientt ils parlent de faire feu sur lui.

Mais c'est en ce moment dcisif que la scne la plus plaisante se passe
 leur bord! Beaucoup plus au fait de manoeuvrer pacifiquement leur
barque, que de faire le coup de fusil, ils ne savent'trop comment
commencer le feu. Cavet passe de l'arrire  l'avant dans cet instant
solennel: il ordonne  ses guerriers, encore bien novices, de l'imiter;
et pendant qu'une partie de l'quipage continue  ramer, l'autre portion
ajuste l'arrire de l'ennemi, et fait ptiller la fusillade, non sans
que chacun des hros n'ait fait le signe de la croix, et n'ait fix son
bonnet brun sur ses oreilles, avant de lcher son coup. Cette attaque,
toute grotesque qu'elle est, russit. Le navire assailli par nos
nouveaux Jean-Bart, hisse son pavillon, un large pavillon espagnol.
Attention, voici le moment! s'crie Cavet, prenant une posture hroque:
il arbore sa couleur, c'est pour nous envoyer du tabac par l'arrire!
Tous ses intrpides compagnons se couchent dans le fond du bateau,  ce
mot d'avertissement. Mais le pavillon espagnol n'a t hiss que
pour tre bientt amen, et pour donner aux vainqueurs un signal de
reddition. Des cris de victoire s'lvent  cette vue, du groupe des
petits corsaires, qui deviennent indomptables. Ils abordent, le fusil
couch en joue, le brick vaincu. C'tait un btiment de Cadix, qui
venait d'tre pris par des mousses en sabots!...



5

_Premire Prise._


Grande tait sans doute la joie de nos petits vainqueurs, et leur
embarras aussi.

Ils venaient d'amariner un navire dont ils ne savaient plus que faire.

--Comment le conduirons-nous  Ouessant? demande un des gens de Cavet 
celui-ci.

--Comment? tu vas le voir. Il faut que nos prisonniers nous aident
eux-mmes  conduire leur btiment au port.

--Parles-tu espagnol, Cavet, et pourras-tu te faire entendre d'eux?

--Tu vas voir qu'avec ce bras-l on parle toutes les langues.

Et au mme instant, Cavet ordonne d'un geste imprieux, aux matelots
espagnols qui se sont jets dans la cale, de monter sur le pont et de
sauter dans leurs embarcations, pour nager sur l'avant de la prise.
Ils obissent au geste du capitaine Cavet, et bientt ils hallent sur
l'avant la touline qu'on leur prsente, et le navire s'achemine vers
l'le, roulant tribord et babord au sein du calme, qui favorise avec le
courant le projet des petits Ouessantins.

Le capitaine espagnol se montrait altr. tre pris par des enfants!
Mais ces enfants tenaient toujours leurs fusils  la main, et ils
couchaient en joue de temps  autre les canotiers, qui nageaient
pniblement sur l'avant du navire. Il n'y avait pas moyen de rsister,
et il fallait bien se rsigner, car les vainqueurs heureux ne sont pas
ordinairement faciles.

Les pilotes, qui, rests  terre, avaient suivi de l'oeil avec la plus
grande anxit toute la manoeuvre des petits pcheurs, ne pouvaient
encore s'expliquer comment ils taient parvenus  se rendre matres du
brick  vue. Mais quand ils virent la prise s'approcher avec le pavillon
espagnol renvers, ils ne purent plus douter du succs que ces enfants
venaient de remporter. La joie des habitants de l'le fut au comble. On
dtacha du rivage toutes les embarcations dont on put disposer. Tout
le monde voulut aller  la rencontre de la prise: le cur d'Ouessant
lui-mme se jeta, malgr son obsit, dans un des canots, et en moins de
quelques minutes le _Palafox_ (c'tait le nom du btiment captur) se
trouva environn d'une multitude de chaloupes, qui aidrent  l'envi 
faire cingler le navire  terre.

Tanguy, en embrassant son fils adoptif, ne sut que pleurer d'ivresse: il
ne put lui parler.

Le cur, en montant  bord de la prise, s'empressa de bnir le premier
navire captur par ses ouailles. On plaa le ministre des autels  la
barre du gouvernail, pour porter bonheur  la prise, et pour faire
honneur au btiment.

Jean-Marie tendit la main  Cavet; mais celui-ci, avant de recevoir
les flicitations du pauvre Jean-Marie, lui dit solennellement:--Tu
regrettais hier la part d'or qui te revenait de la charit du commodore
anglais; tiens, voil de quoi te payer ta part!

Et en prononant ces mots avec l'accent du reproche, Cavet montrait 
Jean-Marie humili le pont du navire, de l'avant  l'arrire.

En peu d'instants le _Palafox_ se trouva amen, amarr  terre dans
une des bonnes criques de la cte escarpe d'Ouessant. On remit les
prisonniers  l'autorit, qui, de son ct, s'empressa d'apposer les
scells sur les panneaux et les coutilles de la prise, afin d'assurer,
disait-on, l'intgrit du partage  chaque intress. Le vin de
Bnicarlos, extrait de la cambuse du _Palafox_, alla abreuver  flots
pais tous les gens qui venaient fliciter Cavet du succs de sa
tmraire entreprise. L'enthousiasme tait dans toute l'le. On ne
parlait que de l'audace et du sang-froid des petits corsaires, et de
leur intrpide petit chef.

Qu'une prise fait bien  terre dans une le sauvage, lorsque ses vergues
et sa haute mture dominent au loin les rochers arides au milieu
desquels s'bat un large pavillon renvers! De quel orgueil se sentaient
anims les naturels d'Ouessant, en voyant le Palafox enterr entre les
cailloux du rivage, comme un renard dans un pige de fer! Et quel bon
air de piraterie cette prise donnait  l'le, o les marins  la jambe
velue,  la figure arnace, n'avaient encore su conduire que des
paquets immenses de gomon pour fumer leurs terres paresseuses! Eux qui
ne se croyaient que les premiers _lamaneurs_[5] de la cte de Bretagne,
les voil devenus des espces de _corsairiens_, d'intrpides forbans.
Ils ne se sentaient pas d'aise, et tous voulaient armer leurs bateaux de
pche, en course, et aller au loin cumer la mer,  laquelle jusque-l
ils n'avaient demand que du poisson  pcher et des navires  piloter.

[Note 5: Nom que l'on donne aux pilotes ctiers.]

Il fallut songer  conduire  Brest le brick _le Palafox_, ce brick si
prcieux pour eux, ce gage parlant de leur gloire. On lui composa un
quipage d'lite. Le commandement en fut laiss  Cavet, sons lequel
matre Tanguy s'honora de remplir les fonctions de second dans le petit
trajet d'Ouessant au Fer--Cheval. Avec quelle sollicitude nos bons
pcheurs pilotrent leur prise, pendant les huit lieues qu'ils avaient
 faire pour mettre leur capture en sret! Ils rangeaient tous les
cailloux  les toucher, comme s'ils avaient t  chaque instant
poursuivis par la division anglaise qui louvoyait au large. Nulle passe
dangereuse ne leur paraissait assez sre contre l'audace des croiseurs
qui ne songeaient seulement pas  eux: ils _fignolaient_ tous les
cueils en fins pilotes, jaloux d'employer la fleur de leur science
_ctire_,  prserver de toute tentative ennemie ce qu'ils avaient de
plus cher au monde.

Enfin, aprs quelques heures de travail et d'anxit, ils mouillrent
dans le port de Brest, aprs avoir salu le stationnaire de quelques
coups de canon, tirs par deux mauvaises pices qu'ils avaient sur le
pont.

La foule curieuse assista au dbarquement de nos pilotes. Un
commissaire-gnral de marine fendit les flots de la multitude pour
demander aux insulaires: Qu'est-ce que c'est que ce navire?

--_Le Palafox_, brick espagnol, si vous savez, monsieur le commissaire,
ce que c'est qu'un brick.

--Et qui a pris ce btiment?

--Moi!

--Vous?

--Et pourquoi pas? Il me semble que j'ai tout ce qu'il faut pour
prendre, aussi bien qu'un autre, un navire comme a.

--J'avais cru que c'tait un btiment de l'tat qui avait captur ce
brick.

--Ah! oui, c'aurait t plus rgulier, n'est-ce pas? Mais c'est un
bateau de pche avec une douzaine de mousses comme moi. La manire de
prendre, au surplus, ne fait rien  l'affaire. Ce qu'il est important de
savoir, c'est la part qui nous reviendra pour avoir mis ce brick l dans
le sac.

--Mais, mon petit ami, vous pourrez avoir le tiers du navire.

--Pourquoi pas tout, puisque c'est nous qui l'avons pris tout et tout
seuls?

--Parce qu'il faut que le conseil des prises dtermine si ce btiment
doit tre considr comme prise ou comme pave on dbris rsultant d'un
naufrage.

--Comment, si c'est une prise! Mais il me semble que la chose est toute
dcide par le fait. Comment le conseil pourrait-il dcider qu'une prise
faite, n'est pas une prise?

--Comment pourriez-vous prouver que ce n'est pas une pave?

--On vous en donnera des paves comme a, trouves  coups de fusil!

Ici matre Tanguy s'approche, et se mle  la discussion. C'est--dire,
monsieur le commissaire, que l'tat veut mettre la patte sur notre
bien....

--Pilote, apprenez que l'tat n'a pas de patte, et que vous devriez
parler avec plus de respect d'un gouvernement aussi quitable et aussi
intgre que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre.

--Quand je dis la patte, monsieur le commissaire, c'est la griffe que je
voulais dire, car je respecte toujours tous les gouvernements. Mais vous
dites que si la prise est regarde _censment_ comme une pave trouve
en mer, nous n'aurons pas grand'chose  gratter.

--Vous aurez ce que le conseil des prises et la loi devront vous
accorder. Voil ce que je puis au moins vous affirmer.

--Eh bien, c'est bon, je vais vous prendre l-dessus:

Vous voyez bien ce petit garon-l qui a pris _le Palafox_? Eh bien! je
l'ai trouv en mer avec sa petite soeur, qu'un gueux d'Anglais nous a
enleve; mais a ne fait rien  l'affaire que je veux vous conter.

Je vous disais donc que j'ai pch ce petit garon-l et sa soeur.
C'taient bien des paves aussi, puisque je les ai trouvs  la mer,
dans une cage  poules. Cependant l'tat n'a pas rclame sa part dans
ces dbris-l, et il m'a laiss  moi toute ma trouvaille, parce qu'il
savait bien qu'il fallait nourrir ces paves, et l'tat, comme vous
dites, n'a pas _exerc la loi_; mais aujourd'hui que nous avons fait
une prise qui vaut de l'argent, et que l'tat sent qu'il y a non pas de
dpenses  faire, mais de la monnaie  gratter, il veut qu'un navire
halle dedans, sans que a lui ait cot un sou, soit une pave, pour
qu'il puisse mettre la patte,.... non, non, pardon, pas la patte, mais
son grappin dessus, enfin!.... C'est juste, si l'on veut; mais c'est
juste d'une drle de manire, et j'ai dans l'ide que si je faisais de
la justice, j'en ferais mieux que a, ou je ne m'en mlerais pas du
tout.

--Je ne suis charg ni d'expliquer ni de commenter les lois. Mon devoir
est de les faire excuter. Quand le conseil des prises aura prononc, on
vous fera connatre sa dcision.

Cette contestation ne laissait pas que de contrarier nos insulaires,
plus habitus  interprter la loi naturelle selon leur instinct, qu'
se soumettre au texte de la loi civile, et  la lettre des dcrets
impriaux. Une autre difficult vint les blesser dans leurs affections,
 la suite de celle qui les avait dj tromps dans leurs esprances.

L'ancien matre de pension de Cavet conseilla  Tanguy, pendant son
sjour  Brest, de faire des dmarches afin d'obtenir la naturalisation
de son fils adoptif. Tanguy s'empressa ensuivre l'avis du matre de
pension, qui lui fit comprendre, non sans quelque peine, tous les
avantages attachs  la qualit de Franais. Il fallait en effet que
Cavet ft naturalis pour pouvoir prtendre un jour au grade minent
de capitaine au long-cours. Cette considration seule aurait dtermin
matre Tanguy. Il alla prsenter une dclaration au greffe du juge de
paix.

Mais ce fut l une nouvelle difficult! Le magistrat lui prouva clair et
net, le Code civil  la main, que, d'aprs les art. 543, 344 et 346,
il n'avait t que le _tuteur officieux_ de celui qu'il avait regard
jusque-l comme son fils d'adoption. Cette circonstance tonna, affligea
notre pauvre pcheur; mais le Code tait l, mais le texte de la loi
venait d'arracher au bon Tanguy une illusion qui avait fait une partie
du charme de sa vie si simple, et la consolation de sa confiante
vieillesse.--Va, on aura beau me prouver que tu n'es pas mon enfant,
dit-il  Cavet, je sais bien que tu es pour moi quelque chose de plus
qu'un tranger. Allons-nous-en d'ici le plus tt possible. La ville de
Brest, avec ses lois, me pse sur le coeur. Retournons  Ouessant, on y
respire plus  l'aise.

Cavet, irrit de tout ce qu'un peu d'exprience lui avait appris,
s'efforait de consoler le vieux pilote. Qu'import, lui rptait-il, en
s'efforant de lui cacher son propre dpit, qu'import que je ne puisse
pas tre reconnu par ces gens-l comme votre fils et comme un bon
Franais! Cela change-t-il les sentiments que j'ai pour vous et ceux
que vous avez pour moi? Croyez-vous qu'avec leurs lois inhumaines, ces
gens-l m'empcheront de gagner ma vie et de secourir vos vieux jours?
Nous serions bien bons, ma foi, de nous affliger pour si peu de chose!
Tenez, si vous m'en croyez, pour oublier toutes ces sottes contrarits,
nous irons, ce soir mme, au spectacle.

--Au spectacle? Ah! oui, il me souvient qu'il y a trente ans  peu prs,
quand monsieur Hector tait gouverneur, on me paya une fois la comdie;
c'tait bien beau alors! Mais quelle diable de mine irai-je faire au
milieu de tout ce monde, avec mes _bragou-brasse_[6] et ma veste de
paysan? Que verrons-nous enfin de si curieux  ton spectacle?

[Note 6: Bragou-brasse, larges braies, grandes culottes, en
bas-breton.]

--Nous y verrons, parbleu, la pice que l'on donne ce soir! C'est
justement _le Petit Matelot_ que l'on va reprsenter. Cet opra vous
plaira, j'en suis sr, car on y parle de marine: c'est un corsaire et
son fils; ce sera vous et moi enfin, que vous vous imaginerez voir..

--Un corsaire? un pilote peut-tre et son enfant? Quoi! ce serait comme
qui dirait toi et moi, n'est-ce pas, Cavet? Eh bien, allons-y, mon
enfant, si a ne cote pas trop cher cependant; car des pauvres gens
comme nous ne doivent pas faire de folies pour s'amuser un instant.

Nos deux insulaires se rendent au thtre. Cavet place aux premires
galeries son pre endimanch. La toile se lve: la pice commence.
Tanguy, tonn, coute d'abord avec attention, et puis, au bout de
quelques minutes, se prend  rire de toutes ses forces. Les spectateurs
le regardent avec un peu de surprise et d'ironie. Les acteurs chantent,
et le pilote devient inattentif; de la distraction il passe  l'ennui,
et pendant que le public, plus occup du costume trange du spectateur
que de la pice, observe ses mouvements assez plaisants, il s'endort
 moiti sur l'paule de son fils, qui veille, lui, et qui enrage, en
promenant sur le parterre et sur les loges des regards remplis de mpris
et de colre.

Au moment o l'acteur charg du rle du capitaine Sabord doit dire: _Il
fallait un vent de Nord-Est pour nous relever de la cte_, le marin
de coulisses se trompe, et parle d'un vent de _Nord-Ouest_, et en
prononant encore ce dernier terme comme il est crit. Tanguy,  cette
expression, qui rsonne assez mal  son oreille, semble se rveiller
d'un somme, et se met  crier de sa grosse voix d'ancien aide-canonnier:
_Dis donc au moins un vent de Nordais et non pas de Norois, espce
de Parisien, puisque la cte court Nord et Sud!_ A cette sauvage
interruption, qui n'amuse qu'une partie du public, le parterre hurle: _A
la porte, le vieux borgne!  la porte!...._ Tanguy, tout constern, se
trouble; des commissaires de police arrivent pour mettre  excution
l'arrt port par le parterre contre le pauvre pilote. A la vue du
commissaire, Cavet, indign, se lve:--Qui osera, s'crie-t-il, en
grinant des dents, porter la main sur ce brave homme dont je suis le
fils? Apprenez que celui que vous traitez ici avec tant d'inhumanit est
le pilote qui, au pril de sa vie, a jet une frgate ennemie sur
vos ctes. Quel est celui d'entre vous tous, qui mprisez tant sa
simplicit, qui oserait se vanter d'avoir rendu autant de services que
lui  son pays? Qu'il se montre celui-l, s'il en a le coeur, et je lui
ferai payer cher son insolence et son stupide orgueil!... Un profond
silence succde  cette chaleureuse provocation: personne ne se prsente
 Cavet, qai semble chercher des yeux le premier qui osera se montrer.
C'est au tour des spectateurs d'tre stupfaits.... Mais le bonhomme
Tanguy, profitant de cet instant de calme, se lve tout mu; il saisit
avec nergie la main palpitante de son garon: Viens-t'en, viens-t'en
d'ici, mon pauvre Cavet, lui dit-il, presque en sanglotant. Ils m'ont
appel _vieux borgne_. Allons-nous-en, puisque c'est une honte pour ces
gens-l, que d'avoir perdu un oeil dans un combat. Le pilote et son fils
s'loignent alors, l'un en essuyant une larme, l'autre en menaant les
imbciles qui n'ont pas craint d'insulter aux cicatrices du vieillard
dont il protge avec passion les cheveux blancs et la tte mutile.

Le lendemain de cette scne, nos pilotes retournrent dans leur le,
dsabuss tristement des illusions qu'ils s'taient faites en arrivant
 Brest avec leur prise. Oh! que leur vie innocente, obscure et
laborieuse, leur parut bonne  retrouver, aprs les tribulations qu'ils
venaient d'prouver, et le bruit qu'ils venaient d'entendre  la ville!
Ici, dit Tanguy, en revoyant son le paternelle, je suis chef, je me
sens aim, et enfin on me croit quelque chose.  peine sait-on dans le
pays si je suis borgne ni comment j'ai perdu mon oeil. A Brest je me
suis vu rebut, mpris: ce n'est pas l qu'est ma place, et c'est ici
qu'est le bonheur pour un pauvre diable dmon espce.

La dcision du conseil des prises touchant _le Palafox_ arriva.
L'autorit annona aux capteurs que l'arrt ne leur tait pas favorable,
et ils s'en tonnrent peu, car une fois que l'on s'est habitu  croire
 l'injustice, l'arbitraire n'a plus le pouvoir de nous surprendre:
c'est  peine s'il a encore le privilge de nous affliger.

_Le Palafox_ ayant t considr comme pave, les petits marins qui s'en
taient empars ne pouvaient prtendre qu'au tiers de la valeur de la
prise, tandis que, s'ils avaient captur ce btiment avec un bateau
commissionn du gouvernement pour courir sur l'ennemi, on leur aurait
accord les deux tiers de leur capture.

Comment, rptait encore Cavet, en s'indiquant toujours, comment, pour
avoir le droit de faire tort  l'ennemi qui cherche tous les moyens de
nous nuire, il faut que le gouvernement que nous voulons servir, nous
permette, par brevets, de nous emparer d'un btiment ennemi! Il ne veut
donc pas du bien qu'on veut lui faire, ni du mal que l'on veut causer
 nos rivaux?--Si, si fait, rpondit Tanguy, il veut bien recevoir le
bien, puisque tu vois qu'il s'empare du navire que tu as enlev.

--Ce n'est pas ainsi que je comprends le gouvernement qui doit nous
rgir, ni la socit au milieu de laquelle je prtends vivre.

--Eh bien, veux-tu nous faire un autre gouvernement et une autre socit
qui t'arrangent mieux? Tu es bien malin, mon garon; mais il n'y a pas
moyen: c'est  prendre ou  laisser.

--Vous avez raison; c'est  laisser. Aussi. ne pouvant changer ce qui ne
me convient pas, je veux du moins m'ter de dessous les yeux les choses
qui me blessent la vue, qui me font mal au coeur, et qui rvoltent ma
fiert d'homme.

--Qu'as-tu donc encore qui te passe en travers dans la tte?

--Ce que j'ai? J'ai, que je veux vivre ailleurs que dans ce monde qui
me gne, et dont je me sens trop prs. Je veux enfin tre corsaire, me
faire tuer, ou devenir quelque chose en respirant l'odeur de la
poudre au milieu des combats, et non cet air pesant et corrompu qui
m'empoisonne.

--Corsaire! corsaire! Mais si tu te fais _chenoper_ en course par les
Anglais, qui vous font de si belles rafles sur la mer?

--Eh bien, peut-tre alors je reverrai ma soeur en Angleterre, et ce
sera au moins une consolation que de pouvoir esprer d'tre runi 
elle.

--Et  bord de quel corsaire encore veux-tu courir bon bord.

--A bord du premier venu. Il y en a une pacotille de mouills 
Labreuvrack. J'irai trouver un capitaine qui ne me demandera pas qui je
suis, mais bien ce que je sais faire, et je lui dirai: J'ai du courage
et de la force...

--Oh! pour a, c'est vrai.

--Je connais la cte de Bretagne aussi bien que n'importe quel pilote.

--a, c'est encore vrai.

--Prenez-moi  l'essai, si vous croyez que je vous trompe.

--Oh! il te prendra, pour quelque chose de mieux qu' l'essai.

--Et puis aprs...

--Et puis aprs?

--Et puis aprs, ma foi, largue les huniers, hisse le grand foc, et
adieu la terre... Ici, le pre Tanguy s'essuya une larme d'une main, et
de l'autre prit celle de son fils... Puisque tu le veux, et que ce que
tu as dans la tte n'en sort jamais, je ne te dirai rien pour t'empcher
de faire la course. Il y a long-temps que je sais bien que tu as trop
d'esprit pour rester avec de pauvres gens comme nous. C'est quand tu
seras malheureux qu'il faudra revenir ici; mais si tu as du bonheur, ne
reviens pas, et pense seulement quelquefois  moi;  ton vieux Tanguy,
qui n'a d'autre peine que celle de ne pas t'avoir donn le jour....

Cavet tait attendri des larmes du vieillard, mais sa rsolution tait
prise. Il comprit qu'il fallait brusquer son dpart, et saisir son pre
au mot, pour ne pas lui donner le temps de la rflexion. Le matin, aprs
avoir embrass tout le monde, reu les bndictions de sa famille et les
voeux de ses amis, il fit voile avec quelques pilotes dans un bateau qui
devait le conduire, muni d'un lger paquet d'effets,  Labreuvrack, port
de runion de quelques corsaires en relche.

Il arrive la nuit avec sa barque dans ce havre immense et sauvage.
Quelques masses noires, qui se balancent  et l sur les flots
plaintifs de la rade, lui indiquent le mouillage des corsaires. Il
gouverne sur les navires ancrs en tte. Lequel abordera-t-il le
premier? Quel est celui d'entre tous auquel il va confier sa destine?
Ici est mouill un brick avec un fanal sur l'avant. L s'lance sur la
mer un lougre avec sa mture de forban et ses longues vergues amenes en
pagaie sur ses hauts bastingages. Plus loin, un ctre au large bau, au
lourd beaupr, au gui immense, se prsente silencieux et immobile sur
les flots, sur la surface desquels il semble tendre ses flancs garnis
de longs canons. On travaille  bord du brick, on chante  bord du
lougre, et l'on dort  bord du ctre. C'est  bord du lougre qu'il se
rendra, certain d'tre mieux accueilli au milieu d'un quipage qui
boit et qui danse, que par des hommes qu'il faudrait distraire de leur
travail ou arracher au sommeil, pour se faire couter.

En approchant du lougre avec son bateau, le tumulte cesse un instant 
bord de ce navire, et une grosse voix lui crie:

--_Oh de la chaloupe, ho?_

--_Hol!_ rpond Cavet, selon l'usage en pareille circonstance.

--_Vient-elle  bord?_

--_Oui._

--_Y a-t-il des officiers?_

--_Non; mais il y a du bois pour en faire_, ajoute plaisamment un des
pilotes.

On accoste le lougre, et aussitt cinquante ou soixante bandits, en
bonnets et en chemises rouges, passent tous du bord qu'longe la
chaloupe, pour savoir ce qu'elle vient faire  bord du navire,  cette
heure de la nuit.

--Qui tes-vous, vous autres? demande un des matres du bord.

--Des pilotes d'Ouessant.

--Ah! oui, des pilotes en cheveux mal peigns, en sabots crotts et le
reste. Nous connaissons a. Et que voulez-vous? Boire un coup? on vous
en donnera deux. Fumer une pipe? vous en fumerez quatre et non pas sans
tabac encore. Mais enfin qu'y a-t-il pour votre vilain service?

--Nous voudrions parler au capitaine, dit Cavet.

--Pas moyen, pour le quart d'heure, mon ancien, vu que notre capitaine
est _s_ comme un anglais (est sol).

--Et le second?

--Hors de combat aussi.

--Mais puis-je au moins parler  un des lieutenants?

--Les lieutenants ne peuvent pas dans le moment actuel te donner
audience, attendu qu'ils dorment comme des bches qu'ils sont, pour leur
propre compte et celui de l'armateur. C'est moi qui suis le plus  jen
de tout l'quipage et de l'tat-major.

--Oui, et encore vous tes joliment _bitur_, vous! s'crie l'quipage.

--Mais c'est gal; j'entends bien les raisons des autres, quand je suis
_paff_, et que je ne peux plus parler couramment. Parle, petit pilote;
mais parle vite, si tu veux commencer  ne pas m'embter.

--Je dsirais demander au capitaine s'il veut de moi  bord de son
corsaire. Comment d'abord se nomme le navire?

--Oh! pour ce qui est de a, tu n'as pas besoin de le demander au
capitaine. Le corsaire, mon garon, s'appelle le lougre _l'Empereur_,
et avec un nom de ce calibre on peut aller partout, et mme en prison
d'Angleterre. _L'Empereur!_ hein, j'espre que c'est un nom joliment
_estrop_ et proprement garni en _queue-de-rat!_ Mais  quoi te sens-tu
bon  bord?

--Je me sens bon  gouverner,  haller sur une manoeuvre,  piloter
le lougre ou une prise dans tous les ports de la cte, depuis Brhat
jusqu' Concarneau, et puis, ma foi,  faire le coup de feu comme un
autre.

--Dites donc, vous autres, l-devant: v'l un petit jeune homme qui
est _pratique_ de la cte, et il demande  courir bon bord avec nous.
Faut-il rembarquer  la part?

--Faites comme vous voudrez, rpondent les bandits, qui chantaient sur
l'avant; et laissez-nous tranquillement nous rafrachir et nous tapper
entre nous.

--En ce cas, petit pilote, je te reois, en attendant la _rveillaison_
du capitaine, matelot  la part,  bord du lougre _l'Empereur_, de
Saint-Malo-de-l'Ile. Si tu n'as pas de papiers, on t'en fera. Si tu en
as, tu pourras te les mettre, je ne te dirai pas o, car ici on navigue
 la douce, sans feuille de route et sans paquet.  propos, as-tu un
sac?

--Oui; le voil.

--Ah! en v'l une bonne, dites donc, vous autres, il a fait sa malle
dans un bas de soie! C'est bon signe, mon ami; on voit que tu as besoin
de refaire ton butin  la mer. Mais embarque toujours ta malle de poche,
et dis  ces paysans qui sont avec toi, de monter  bord pour boire un
coup de trop. Il faut ici que tout le monde vive. Voil la touque au
rogomme. Enfle!

Les compagnons de Cavet s'empressrent de se rendre  une aussi aimable
invitation, et ils firent, en montant  bord de _l'Empereur_, retentir
le pont du bruit de leurs lourds sabots. Je vous laisse  penser si
la gauche tournure de ces pauvres pcheurs amusa les corsaires dj 
moiti ivres! Viens-t'en donc voir, disaient les uns  leurs camarades,
viens-t'en donc voir ces espces de gabiers-volants en escarpins de
bois! On voit bien que ces voltigeurs-l ne montent pas souvent sur
leurs vergues pour _manger du ris_[7]. Mais si nous les invitions 
faire une contredanse sans faon, avec leurs souliers fins: ils ne
feraient peut-tre pas tant les bgueules....

[Note 7: Prendre des ris.]

--Oui, oui, faisons-les danser _an anigous_[8], et _paffons-les_, mais
du bon numro.

[Note 8: Nom d'un chant bas-breton.]

On invite les Bas-Bretons  danser: ils refusent d'abord en se grattant
l'oreille. On leur propose de grandes lampes d'eau-de-vie: ils
acceptent en s'essuyant les lvres; puis, aprs avoir reu d'autres
invitations, ils consentent enfin  sauter en rond avec tous les
corsaires, qui s'gaient beaucoup de leur pesante allure et des grands
coups de sabots qu'ils lancent sur le pont pour suivre la cadence.
Ils burent et dansrent tant, qu'ils tombrent enfin de lassitude et
d'ivresse.

--Pardieu, dit un des matelots du corsaire, pour finir la bamboche, il
faut affaler au palan, ces ivrognes-l dans leur bateau. Donne-moi
une lingue, quelqu'un, et avec la candelette nous allons faire le
dchargement de ces sacs--vin, au coup de sifflet de matre Boinet.

--Matre Boinet consent  prter  l'opration du dchargement, le
secours de son coup de sifflet acadmique.

--Mais il me vient une ide, fait matre Boinet, en se ravisant. Pour
savoir ce que le petit pilote sait faire en matelotage, si nous
l'invitions, avec aisance et facilit,  linguer lui-mme, de sa main
blanche, le casaquin de ses pas-propres de compagnons de voyage?

--Volontiers, dit Cavet, en prenant l'lingue, et en passant le croc de
la candelette dans la croisure. Hisse  prsent!

 ce mot prononc avec sang-froid et avec une plaisante gravit,
l'quipage, enchant de la bonne volont et de la science matelotire du
nouveau venu, se range sur le garant de la candelette: le sifflet aigre
du matre part comme un trait, et roucoule en vrai rossignol; on hisse
chaque pilote ivre-mort, et Cavet les reoit dans le bateau, o ils sont
affals comme des ballots de marchandises que l'on va mettre  terre.
De long-temps l'quipage de _l'Empereur_ n'avait ri de si bon aloi.
C'taient farces innocentes de corsaires, petits jeux enfantins de
cette socit de loups de mer, jeux bien lourds sans doute, mais qui
suffisaient pour amuser la pesante oisivet de ces gaillards-l.

Le bateau pilote fut mouill au large avec ses gens cuvant leur
eau-de-vie dans la cale. Cavet revint  bord du lougre, o dj
les matelots, las de danser, de boire et de chanter, s'endormirent
ple-mle, couchs sur le pont, sur les canons et les panneaux. Notre
jeune homme finit lui-mme par se laisser aussi aller au sommeil, et
la nuit couvrit de l'obscurit qui lui restait encore, la fin de cette
orgie, au dlire de laquelle succda le ronflement de tout l'quipage,
livr aux douceurs d'un court repos.

Image trop frappante de cette bonne vie de corsaires, qu'il faut avoir
faite pour la connatre, la concevoir et pour pouvoir bien la dcrire!
Dangers, insouciance, orgies, prodigalit, combats, querelles et
misres, voil de quoi elle se compose. Et pourtant qu'elle finit vite,
remplie comme elle l'est de tout ce qui peut la varier et la rendre
irritante!

Le soleil se leva pour le lougre _l'Empereur_, mais  travers des
vapeurs brumeuses et froides, comme en hiver avec un bon frais de
vent de nord. La piquante fracheur du matin rveilla le premier, le
capitaine Felouc, qui, en se frottant les yeux, encore tout rouges de la
ribote de la veille, aperut tout son monde tal sur le pont, dans les
postures les plus nonchalantes. Le capitaine Felouc n'tait pas tendre 
jen. En voyant son lougre viter le cap au Nord par l'impulsion de la
brise qui lui glace l'oreille, il tourne sa mine refrogne du ct du
vent, et, aprs avoir jet un regard scrutateur sur les nuages qui
filent vers le sud, il prend une barre d'anspect, rveille ses gens 
grands coups, et en criant d'une voix passe au rum: _Debout tout le
monde, et va  terre me chercher un pilote!_

A ces mots, et surtout  ces gestes, nos corsaires, endormis
trs-profondment une minute auparavant, se lvent tous comme s'ils
avaient t pars depuis une heure  obir  l'ordre de leur capitaine.

On vire  pic sur le cble; on largue les rabans des voiles paquetes:
c'est le grand appareil qui doit tre hiss, car il s'agit de louvoyer
pour sortir. Une embarcation se dispose  aller chercher le pilote 
terre.

Mais  ce mot de pilote, le jeune Cavet, qui n'a pas encore parl au
capitaine Felouc, s'avance vers loi, le chapeau bas.

--Que veux tu? lui demande Felouc, en fixant sur lui ses deux yeux de
loup.

--Mettre le corsaire dehors, si vous le voulez, capitaine, et faire la
course avec vous?

--A quoi es-tu bon?

--A vous conduire partout o vous voudrez, dans les cailloux de la cte,
depuis les Penmarck jusqu'au raz de Brhat.

--Sans _badigoincer_?

--Sans badigoincer, capitaine.

--Et qui me rpondra de ton savoir-faire?

--Qui? mais moi, donc!

--Toi; mais qui me rpondra de toi?

--Ma vie, s'il le faut. Envoyez-moi par-dessus le bord, si je ne vous
pilote pas  votre ide, et si je fais une btise.

--Allons, voyons un peu comment tu vas te patiner. Je suis aussi un peu
_ctier_, et je verrai bien si tu connais ton affaire, en mettant le
lougre dehors. D'ailleurs, je serai l pour veiller au grain, et pour
corriger la route, si tu ne fais pas gouverner droit et  l'oeil.

Cavet devient donc le pilote du bord. A lui le soin de la manoeuvre, et
faites bien attention  ce qu'il va commander.

--Vire  drper, et parez-vous  hisser le foc devant et le _tape-cul_
derrire (pardon du terme, il est technique), la barre un peu dessous,
timonnier!

--Pas mal cela, dit tout bas Felouc.

--L'ancre est drpe, pilote, s'crie le second, perch devant!

--Traverse le foc au vent, borde le tape-cul  plat, la barre toute
dessous!.... Voyez-vous, capitaine, nous avons le temps de mettre notre
ancre en haut, avant de faire de la toile. Il ne doit d'ailleurs y avoir
que dix brasses  pic, o nous sommes.

--C'est vrai a; mais o donc as-tu appris si jeune  te manier de cette
faon?

--Je vous conterai tout a plus tard, mon capitaine; voil l'ancre 
bloc. Parons-nous  hisser le grand appareil pour _bordailler_ un peu 
terre, et pour couper ensuite sur la boraine.

--Le tonnerre de D... m'lingue, c'est qu'il est bon l, le petit lapin!
Cavet continue.

--Amure les basses voiles, et hisse la misaine et la grande voile,
devant et derrire en dedans des bastaques! Vire, vire,  courir
partout. Comme a va bien, la barre; sans plus venir au vent!

On court un petit bord: le lougre se penche et pince le vent  quatre
quarts, avec une belle mer et la jolie brise qui siffle le long de ses
ralingues bien bordes. Le petit pilote regarde de temps  autre sous le
vent, puis repasse au vent, dit un mot au timonnier en portant l'oeil
sur l'avant du navire. La terre approche: le corsaire l'attaque,  une
porte de pistolet; capitaine Felouc commence  croire qu'il est temps
d'envoyer vent-devant. Mais Cavet lui rpte avec assurance, et en
continuant de se promener sur le gaillard, qu'il n'y a rien  craindre
avec plus de deux brasses d'eau sous la quille. Le commandement de
_pare--virer_ est fait cependant: celui d'_adieu-vat_! le suit de prs;
mais le corsaire range la cte  la toucher, en s'lanant au coup de
barre, dans le lit du vent. Felouc, au moment de l'volution, prend un
plomb de sonde, et avant de le jeter le long du bord, il demande  son
pilote: _Combien fais-tu d'eau ici?--Trois brasses  trois brasses
et demie, tout au plus_. Le plomb est lanc, la ligne le suit: trois
brasses et demie  pic! Felouc est dans l'admiration et reste stupfait,
les coques de sa ligne en main. Il ne reprend l'usage de la parole que
pour demander au nouvel arriv:

--Comment te nommes-tu?

--Cavet. J'ai t trouv en mer, dans une cage  poules. Des pilotes
d'Ouessant m'ont lev...._Loffe  la rise, timonnier! La mare porte
au vent_....C'est moi qui ai amarin dans un bateau de pche, le brick
_le Palafox_.... _Sans arriver_, la barre droite, laisse le navire, qui
est ardent, venir tout seul _au vent!_

--Quoi! c'est toi, qui...._Le Palafox!_ Parbleu, je me souviens bien, un
petit brick espagnol, charg de vin et de drap brun!

--C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorits n'ayant pas
voulu me reconnatre comme Franais, je me suis dit: Il faut aller en
course, et peut-tre qu'on te reconnatra l pour marin. Un marin, vous
le savez bien, est de toutes les nations.

--Oui, de toutes les nations, car la mer appartient  tout le monde,
c'est--dire  tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu
as mis _le Palafox_ dans le sac, il ne faut plus t'appeler  bord que
_Palafox_: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne
sais pas encore qui, quatrime capitaine de prise, si tu veux.

--Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer
 virer? Il y a l  terre une basse dont voil l'accore. L o vous
voyez la mer clapoter. On vira de bord encore une fois, d'aprs l'avis
de _Palafox_, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin,  bord de
_l'Empereur_. En peu d'instants, le lougre, pilot adroitement par
notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la cte,
laissant tantt arriver pour un brisant, et revenant tantt au vent pour
un autre. Le corsaire s'lve, ainsi habilement conduit, de la partie
du rivage o les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les
rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux.
Honneur en soit rendu au petit pilote _Palafox_! Le capitaine Felouc lui
assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum
qu'il a dj hum  moiti. L'quipage le regarde d'un air qui a cess
d'tre goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce
petit gaillard-l est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre
_l'Empereur_ tait dj en mer.



6

Course, capture, baraterie du Patron, avant-got de piraterie.


Quel changement de physionomie s'opre au large dans la physionomie d'un
quipage qui vient de quitter le mouillage! A peine ces corsaires, dont
je vous ai dpeint la lourde joie et les grossiers amusements dans
la rade de Labervrack, eurent-ils senti la lame de la Manche, qu'ils
prirent tous un air grave et une contenance impassible. Plus de gat
dans leurs propos, plus d'abandon dans leurs gestes. Leurs yeux, rdant
autour du bord et sur tous les points de l'horizon qui s'tend devant
eux, semblent chercher  dcouvrir la proie dont ils veulent se saisir.
Leur conversation ne roule que sur le partage du large butin qu'ils
se promettent. C'est un trois-mts charg de piastres qu'ils veulent
aborder, un btiment de la Compagnie qu'ils voudraient attaquer. Bien
ne leur semblerait trop redoutable, parce qu'ils se sentent autant de
courage que d'avidit.

Un convoi se prsente: le capitaine Felouc se jette au beau milieu des
navires qu'escorte une corvette. La vue d'un lougre effraie tous les
navires marchands, qui s'empressent d'abord de fuir. La corvette chasse
le corsaire qui l'amuse ainsi jusqu' la nuit. Puis quand l'obscurit
enveloppe et le btiment chasseur et le btiment chass, celui-ci
revient sur sa route, rejoint les navires du convoi, et en longe trois,
en jetant mystrieusement  leur bord des paquets d'hommes qui menacent
les Anglais du bout de leur poignard, au moindre cri, au moindre signe
dont le but serait de trahir leur prsence.

On expdie les prises. La nuit favorise leur fuite; mais les quipages
qu'il a fallu leur donner, puisent le nombre d'hommes du corsaire. Le
lendemain il faudra songer  l retraite, et aller dans quelques ports
de France se ravitailler d'hommes nouveaux pour continuer la course.

Trois ou quatre jours se passent avant qu'on ne puisse gagner la terre
avec des vents de Sud. Un petit brick anglais se rencontre sur les
attrages. Le corsaire oriente sur lui. En quelques heures il le tient
sous son coute. Un coup de canon siffle dans sa mture, et le brick
amne. On va  bord s'assurer si sa cargaison vaut la peine qu'on
se dmunisse de quelques hommes pour le conduire en France. Il est
richement charg. Le petit pilote _Palafox_ a fait preuve de capacit et
d'audace. Les capitaines de prise commencent  tre rares  bord. Aucun
de ceux qui restent ne connat assez bien la cte, pour qu'on le charge
de piloter le navire amarin, en lieu sr. _Palafox_ se propose: on
lui donne dix hommes. Il saute  bord du brick, et vogue la barque! Le
corsaire l'escorte pendant quelque temps: le mauvais temps vient, et
spare le lougre du brick. Mais celui-ci, avec les premiers vents
d'Ouest, laisse courir au Sud-Sud-Est, et au bout de quelque temps
Palafox dcouvre les roches des pes de Trguier. Trguier, bel
attrage pour des corsaires qui, garantis par les dangers que prsente
cette cte, peuvent braver les croiseurs trop prudents pour s'engager
dans de tels parages! Un soir enfin, la prise laisse les Sept-Iles par
tribord  elle, et va s'enfoncer dans les roches qui s'tendent sur
l'avant: son capitaine connat toute cette cte, dont l'aspect fait
dresser les cheveux  nos marins du midi. Un navire, qui semble
poursuivi par un btiment  la haute voilure, se montre sur la partie de
l'horizon que la prise laisse derrire elle. Bientt elle reconnat un
lougre dans le navire chass. C'est peut-tre le corsaire _l'Empereur_
lui-mme, et le navire qui le presse, une corvette ou une frgate.
Le vent qui bat en cte pousse grand largue le navire carr, et doit
contrarier le lougre, dont la marche est _le plus prs_. Hlas! oui, le
croiseur gagne, gagne le pauvre lougre: il sera bientt sur lui.... Il
l'a joint, et quelques longs coups de canon qui rsonnent au loin avec
un lugubre fracas, annoncent qu'avant la nuit le lougre a t amarin!

Plus heureux, le petit brick, en refoulant un horrible courant, en se
laissant pousser par un vent qui grossit les lames, passe entre tous les
dangers qu'il effleure, qu'il contourne, et va mouiller avec la nuit
tombante,  la Roche-Jaune.

Douce fte que l'arrive d'une prise! Triomphe pour les marins, joie
pour les habitants du port, que les richesses conquises sur l'ennemi
vont vivifier! Ivresse enfin pour tout le monde, ivresse surtout pour
l'quipage du navire captur! Les embarcations du stationnaire de
Trguier, les pataches de la Douane, environnent le brick. On embrasse
Cavet sans le connatre. On lui offre un lit, un repas, des femmes mme.
sans savoir s'il a le sou en poche. La prise paiera toutes ses dpenses,
ses profusions, ses folies. Arrivent du vin, des amis qu'il n'a jamais
vus, des femmes dont il ne se soucie gure! Il est corsaire, corsaire
heureux, et de plus, un des mieux btis des jolis garons que l'on ait
vus sous une chemise de molleton rouge! Qu'avec plaisir les jeunes
filles promnent leurs regards anims sur ses traits hardis et son front
expressif! Il entend et parle leur langage bas-breton. Il fait mieux
encore, il comprend cet autre langage plus tendre qui ne se parle
pas. Il finit par rpandre l'or qu'on lui compte, entre des marins
insouciants qui boivent avec lui, et des femmes qui l'enchanent une
heure ou deux au sein de ces orgies qui sont  peine des excs pour sa
brlante imagination et pour la force de son organisation. Ouessant et
ses innocentes moeurs, le bon Tanguy et ses paternelles exhortations, sa
soeur mme, ravie par les Anglais, tout est oubli avec des corsaires
qui oublient tout, hors le plaisir brutal dont ils sont altrs.

Ce ne fut que lorsqu'il n'y eut plus d'argent  dpenser, que notre
jeune pilote se rappela quelque chose.

Un matin il se rveille calme, aprs avoir prolong dans le sommeil les
grossires illusions de l'orgie du soir. Il ne trouve prs de lui ni
les femmes qui l'avaient flatt la veille, ni les amis avec lesquels
il s'tait enivr. Il porte la main  sa ceinture: elle est vide. L'or
qu'elle renfermait s'est vanoui en fume; il ne le regrette pas: au
contraire, mme, il se flicite d'tre dlivr du souci de le dpenser.
Ses rflexions se reportent plus librement au-del de la vie qu'il a
mene depuis quelques jours. Il entend la mer battre le rivage sur
lequel, il a trouv un refuge. Cette mer, qui a berc son enfance,
et qui s'est fait entendre si constamment  son oreille, semble, en
mugissant au loin, le rappeler sur son sein maternel. Jamais le bruit
des vagues n'avait retenti si harmonieusement pour lui. Ah! dit-il,
en ouvrant une fentre qui donne sur les flots, c'est l qu'est ma
vocation, ma vie! La terre m'a tromp, elle m'a toujours repouss.
Les hommes, l, sont trop mprisables, leur existence trop fade. J'ai
prouv dj leur injustice, leur gosme. J'ai voulu goter de
leurs plaisirs. Les femmes, qu'ils estiment et qu'ils flattent
avec dlicatesse, auraient peut-tre consenti  jeter un regard de
bienveillance sur ma figure; mais sur mon sort aucune d'elles n'aurait
gmi. J'aurais pu tre l'amant cach de quelques-unes: aucune n'aurait
song  devenir ma protectrice dsintresse. Je me suis livr aux
dernires de ces cratures qui tiennent une si grande place dans
l'existence des hommes; elles ne m'ont inspir qu'une passion sans
fivre, qu'a bientt suivie le dgot. C'est  la mer qu'il faut aller
oublier ces impressions pnibles. La lame de l'Ocan effacera tout cela.
Ce n'est que loin d'ici que je puis respirer  l'aise. Un corsaire, un
corsaire encore, pour celui qu'ils appellent l'orphelin! Des combats,
du fracas et du carnage pour l'enfant qui n'a pas eu le courage d'tre,
bas, rampant et mpris.  l'eau!  l'eau! toi, petit pilote, que l'eau
a jet expirant dans la barque d'un pcheur.

Il trouva bientt un autre corsaire. Pour l'aller chercher, il prend un
bton  la main, marche vers Saint-Malo, comme s'il allait porter une
lettre  la poste du lieu le plus voisin. Lui, qui, quelques jours
auparavant, nageait dans une certaine opulence, au milieu de ses femmes,
des flatteurs qu'il avait trouvs, se traner sur une grande route comme
un vil piton!... Oui, sans doute, il marche, sans bagage mme, mais
aussi sans souci, sans regret, sans pnible prvoyance de l'avenir. Il
ne lui reste plus rien; mais l'avenir se droule riant devant lui, comme
ce chemin sinueux et long, dont les blancs contours semblent se perdre
capricieusement au sein des forts qui le bordent, ou des rivires qu'il
divise. Il marche en piton, le petit corsaire; mais ne voyez-vous pas,
 cette allure franche,  ce pas rapide et dcid, qu'il porte toute une
fortune avec lui? Dans quel endroit du monde pourrait-il tomber avec sa
jeune et jolie figure, sa noble et vigoureuse taille, o il ft rduit 
demander le pain de la piti?

Comme lui, j'ai t voyageur  vingt ans; pauvre, mais rempli
d'esprance, et allant chercher la fortune,  pied, un bton  la main,
une gibecire sur le dos. Le soir, dans la modeste auberge que j'avais
choisie tout exprs bien mesquine, la jeune fille qui me portait un
lger repas, me regardait du moins avec intrt, avec une tendre
curiosit qui me faisait oublier jusqu'aux fatigues de la journe.
L'htesse me questionnait avec bont sur mon ge, ma vie et mes projets,
et je me couchais heureux d'avoir rencontr de braves gens qu'avaient
intresss ma jeunesse, ma figure, mon naf langage. Plus tard, j'ai
voyag moins modestement. Une voiture, loue  grands frais, m'a
quelquefois transport avec vivacit, avec clat, d'une brillante
htellerie  une autre htellerie aussi brillante, o mon arrive
mettait filles et garons sur pied. Mais l, plus de doux regards de
femmes sur moi; plus de bienveillantes et familires questions sur les
rves bien aims que j'avais caresss en route. Je n'tais plus jeune,
je n'tais plus pauvre non plus. Ah! ma premire manire de voyager
tait la bonne!

Saint-Malo se prsente aux yeux de notre piton, avec ses grands murs
troits au milieu des flots qu'ils dfient, avec ses pieux pour briser
la lame furieuse, qui vient blanchir sous les remparts de cette cit 
la fois commerante et guerrire. Oh! c'tait bien alors une ville
de corsaires. Des matelots, en grosses bottes et en bonnets rouges,
inondaient ses rues, remplissaient ses cafs et ses cabarets. C'tait un
bruit, une activit, un mouvement! La course tait l'industrie du pays;
on ne parlait qu'armement, prises, capitaines capturs, hommes tus,
lougres, ctres amarins. Saint-Malo tait enfin la ville d'Alger de la
France, moins toutefois la barbarie et le pillage.

Cavet va trouver l'armateur du lougre _l'Empereur_, qui se consolait
de la capture de son corsaire en en quipant un autre, sous le nom du
_Grand-Napolon_.

--Monsieur l'armateur, c'est moi qui ai attri le brick anglais, dont
vous m'avez pay mes parts de prise  Trguier. J'ai mang tout, et je
veux naviguer.

--Soyez le bien venu, jeune homme. Il y a  bord du _Grand-Napolon_ une
place de sous-lieutenant.

--N'y aurait-il pas moyen d'tre lieutenant, en considration de la
prise que j'ai mise  terre?

--Non, mon ami, toutes les places de lieutenant sont occupes; mais je
crois pouvoir vous promettre que vous aurez une des premires prises que
l'on amarinera.

--Et combien me donnerez-vous de parts?

--Trois parts, selon votre grade.

--Mais je crois valoir mieux que le grade que vous me donnez, faute de
place. Accordez-moi quatre parts, et qu'il n'en soit plus question: je
suis pilote, je connais mon tat, et quatre parts ne sont pas trop.

--Je voudrais bien pouvoir vous rendre justice, mais je ne puis vous
offrir que ce qu'il m'est permis de vous proposer.

--Je chercherai ailleurs, en ce cas.

--Essayez; mais je crois devoir vous prvenir que mon corsaire sera le
meilleur marcheur de la Manche peut-tre, et qu'il est un des mieux
quips du port.

Cavet rflchit un moment. Peu de temps lui restait pour se dterminer,
et il conclut avec son armateur, mais en se promettant tout bas de
rtablir,  la premire occasion, l'quilibre entre le mrite qu'il se
suppose, et les avantages trop mesquins qu'on lui a faits.

--Il saute  bord du _Grand-Napolon_. Le capitaine le reoit en lui
faisant la mine sans trop savoir pourquoi. Le corsaire appareille: il se
bat, se sauve, revient  la charge, happe  et l quelques navires sur
la cte d'Angleterre. On jette d'un ct et d'autre quelques dizaines
d'hommes sur les btiments amarins. Cavet demande  commander une des
prises. Le gaillard avait prouv qu'il tait marin. On lui donne 
conduire en France un petit trois-mts charg d'objets d'quipement,
de vivres et d'armes. Le capitaine du _Grand-Napolon_ lui compose
un quipage des plus mauvais sujets du bord, et voil notre homme
manoeuvrant d'abord pour attrir sa prise, aprs avoir quitt le
corsaire.

Mais  bord de cette prise se trouvaient deux officiers marchands et
trois passagers, que le corsaire n'avait pas eu le temps de prendre avec
l'quipage du navire.

Les matelots du _Grand-Napolon_ s'empresseront, toujours galants, de
faire leur cour aux passagres, qui taient jeunes, et qui, aprs les
premiers instants accords  la douleur, parurent couter nos cumeurs
de mer avec moins de cruaut. Le capitaine Cavet songea d'abord  la
manoeuvre. Les vents taient contraires pour attrir. On louvoya.

Les mauvaises penses naissent quelquefois des contrarits que l'on
prouve. Il est si facile de rester honnte quand on est toujours
heureux, et si difficile de rester toujours probe quand la fortune ne se
lasse pas de vous poursuivre! Pardieu, se dit notre jeune capitaine, si,
au lieu de chercher  crocher la terre avec ce btiment, qui tait si
richement charg pour la Colombie, je lui faisais suivre sa premire
destination, et si j'allais m'enrichir moi-mme plutt que contribuer
 augmenter assez inutilement pour moi, la fortune d'un armateur
ingrat!... On m'a refus, malgr mes services, le grade de lieutenant 
bord du corsaire.... Je puis maintenant faire tout seul mon bien-tre,
me venger d'une injustice aux dpens de qui l'a commise, et me traiter
selon mon mrite... Voyons un peu.

Le soir il rassemble ses gens,  qui il avait laiss prendre, dans la
journe, une assez forte ration de grog.

--Enfants! leur dit-il, vous tes de braves et vaillants matelots.
Chacun de nous, dans le cas o nous terririons la prise que nous avons
sous les pieds, recevrait peut-tre pour sa part douze  quinze cents
francs, deux mille francs, tout au plus.

--Oui, capitaine, a irait tout au plus  quatre ou cinq cents gourdes.

--Ce n'est pas trop, n'est-ce pas?

--Ce n'est pas assez, capitaine...

--Eh bien! si je vous proposais de tripler, de quadrupler, de dcupler
vos parts de prises, que diriez-vous?

--Nous dirions que vous tes un bon... un bon enfant, quoi! Mais il
faudrait un moyen honnte, car l'honntet avant tout, et l'argent
aprs.

--Le moyen que j'ai  vous proposer est tout simple, c'est de terrir la
prise en Colombie, o nous la vendrons pour notre compte.

--Ah , capitaine, c'est-il l un moyen honnte; parce que nous,
voyez-vous, pour ce qui est de a, nous ne nous y connaissons pas
beaucoup. Nous avons de bonnes intentions, mais l'ducation manque.

--Mais c'est un moyen tout comme un autre, et meilleur mme que tout
autre. Je sais conduire un navire partout. Nous avons des vivres, des
femmes, et un bon btiment  patiner. Cela vous va-t-il, avec des
piastres en piles, au bout de la route?

Les gens de la prise se concertrent un instant entre eux, avant de
prendre une dtermination qui pourrait blesser leurs scrupules. Au bout
de quelques minutes de discussion sur le gaillard d'avant, l'un d'eux
s'avance, le bonnet  la main, et dit, au nom de tous, au capitaine
Cavet:

--Ma foi, capitaine, ils se sont dcids devant, et ils ont dit que vous
feriez comme vous voudrez.

--En ce cas-l, changeons de route, rpond le capitaine. Nous allons
mettre le cap au Ouest, et laisse courir la borde qui porte au vent!

La brise de Nord-Est favorisa ce scandaleux projet. On va si vite quand
on va mal! Nos forbans se livrrent ds ce moment  toute la joie et
 tous les dsordres qu'ils pouvaient se permettre. Les vivres de la
cambuse allrent grand train. Les passagres furent laisses libres
d'accorder leurs bonnes grces  tous ceux qui sauraient les mriter.
Les deux Anglais furent contraints de faire la cuisine. On buvait, on se
battait, on se raccommodait  bord, et la manoeuvre allait comme elle
pouvait, aprs que le capitaine avait trouv le sang-froid ncessaire
pour donner chaque jour la route  suivre. Jamais travers n'alla mieux
au gr d'un quipage. C'taient des chants et des cris continuels.
Chacun des actes d'insubordination, qui se multipliaient  bord, tait
puni comme on le pouvait,  coups de poing,  coups de barre d'anspect;
et la discipline temporaire, que ce genre de rpression rtablissait
tant bien que mal, permettait quelquefois au capitaine de faire excuter
les manoeuvres ncessaires. Un autre btiment bien conduit, bien tenu
et svrement men, aurait pu vingt fois tre aperu et pris par les
croiseurs ennemis. La prise, commande par Cavet, espce de demi-forban,
apprenti pirate, au milieu d'une dizaine de rengats, faisait son
chemin, sans tre seulement inquite par le plus petit vnement. 
la mer comme  terre, il est rare que le hasard ne favorise pas les
mauvaises actions, et ne tourne pas entirement du ct de ceux qui
savent tenter les mauvais coups avec audace.

--O nous conduis-tu  la fin? capitaine, demandait l'quipage, quand il
tait  jeun, au chef qui avait promis de les amener  bon port.

--Je vous conduis dans un lieu o il n'y a ni prison ni potence pour
nous.

--Mais encore, o est cela?

--Vous le saurez dans cinq  six jours, si la brise dure, et si vous
ne vous solez pas de manire  ne plus pouvoir brasser une vergue, ou
grer une bonnette.

--En ce cas-l, nous nous griserons en douceur. Mais nous l'avertissons
que si tu nous joues un mauvais tour, tu la goberas le premier, car nous
ne voulons pas tre trahis. Nous voulons seulement nous amuser, et nous
faire tuer un peu proprement, s'il n'y a pas moyen de faire mieux.

Au terme marqu par le capitaine, on aperut la terre que l'on dsirait
aborder, aprs avoir laiss derrire soi quelques les franaises ou
anglaises, qu'il aurait t malsain d'accoster, comme disaient nos
cumeurs de mer. La cte sur laquelle courait la prise tait haute;
chacun la contemplait avec un peu de proccupation: l'quipage ne dansa
plus, ne se grisa plus; mais il s'assembla sur l'avant, pour prendre une
dtermination. On se rendit prs de Cavet, qui se trouva entour bientt
de fous ses matelots.

--Quelle est cette terre? lui demanda l'un d'eux, au nom de ses
camarades. Il est plus que temps que tu parles, ou que tu cesses de
pouvoir parler.

--Cette terre, puisque vous voulez le savoir, est la cte de Carthagne.
Le pays est insurg. L'arme rvolte a besoin des objets qui se
trouvent  bord de notre navire. La ncessit la forcera  nous
accueillir avec bienveillance. D'ailleurs des forbans sont toujours
bien venus chez des rvolts. Ce soir ou demain matin, notre prise sera
peut-tre vendue au prix que nous voudrons.

--Bien sr? Tu ne cherches pas  nous mettre dedans?

--Foi d'honnte homme, c'est--dire foi de je ne sais plus trop quoi, je
vous parle comme je pense.

--En ce cas-l, tu nous permettras de prendre nos prcautions. Voici ce
que l'quipage a dcid. Il a dcid qu'on t'amarrerait derrire,
au pied du mt d'artimon, de manire  te laisser voir le compas de
l'habitacle, et  veiller  la manoeuvre; que nous ferions faction
auprs de toi, un couteau de cuisine  la main; qu'une fois mouills au
large, nous enverrions une embarcation  terre, et que si l'embarcation
ne revenait pas, ou si elle revenait pour nous dire que nous sommes
vendus, nous te larderions comme un porc que tu serais.

--Eh bien! amarrez-moi, puisque vous tes tous des Jeanfesse, capables
de me souponner d'une lchet qui me compromettrait autant que vous.
Mettez-moi seulement une carte de Carthagne sous les yeux, et faites
attention  bien excuter les ordres que je vous donnerai.

Cavet est amarr au poste qu'on lui a assign. Pour plus de sret, on
lui passe au cou un cartahu destin  le hisser au bout de la grande
vergue, dans le cas o on jugerait utile ou consolant de le tuer et de
le pendre, pour l'exemple des tratres  punir.--Au surplus, dit-il 
ceux qui le garrottaient, l'homme immortel qui dcouvrit cette terre que
j'aperois valait mieux que moi, et il fut trait comme je le suis par
des gens qui valaient mieux que vous: je n'ai pas  me plaindre.
C'est une rude cole que vous me faites faire, mais il faut que mon
apprentissage soit dur pour le mtier que je veux exercer. Je serai un
jour capitaine de pirates, et j'aurai pour matelots des canailles de
votre espce. Amarrez-moi bien.

Le navire cingle vers la terre. On se dispose  mouiller au large de la
cte, qui grosst aux yeux inquiets de l'quipage. Mais une embarcation
aux voiles blanches et lgres approche avec beaucoup d'hommes arms. On
ne peut la fuir, et Cavet commence  trembler. Ses gens deviennent
plus menaants; le cartahu qu'on lui a pass au cou est raidi par deux
matelots furieux, qui veulent le pendre avant que le canot qui chasse la
prise ait accost. Les deux passagres se jettent aux genoux des plus
forcens pour obtenir la grce du malheureux capitaine. Quelques minutes
se passent en menaces, en contestations, et l'embarcation aborde enfin
le navire. C'est Cavet lui-mme qui crie  l'officier qui la commande:
_O sommes-nous? Rpondez vite, il y va de ma vie_.--L'officier rpond:
_Sur la cte de Carthagne.--Qui tes-vous? Que nous voulez-vous?_
demandent les hommes de la prise.--Des soldats de Bolivar, et nous
venons vous proposer d'aborder la partie de _la cte o se trouve
l'arme libratrice qui assige Carthagne._

 ces mots, l'quipage de Cavet passe de l'anxit la plus vive  la
joie la plus folle: on danse, on chante, on s'embrasse avec dlire, sur
ce pont o quelques minutes auparavant le sang allait ruisseler. Les
Colombiens montent  bord de la prise, et ils sourient en voyant tous
les matelots franais se livrer aux transports les plus dsordonns.
Mais Cavet,  qui personne ne songeait au milieu de cette ivresse
commune, s'crie:

--Eh bien, aucun de vous ne songe seulement  me dmarrer! Voyez
cependant ce que c'est qu'un tas de gueux de la sorte! Pour prix de les
avoir conduits ici et de leur avoir sauv la vie, ils me garrottent
comme un tratre, et quand ils voient que leur affaire est bonne,
ils dansent comme des imbciles, et me laissent avec un cartahu  la
gargaole!

--Ah! c'est vrai, dit un des matelots. Il est juste de le dgager.
C'tait un bon b..... que notre petit capitaine! Portons-le en triomphe,
et buvons trois coups  sa sant.

--Oui, en triomphe! Dmarrez-moi d'abord.... Et si par hasard ces
Colombiens, qui sont sans doute de braves gens, avaient t des
Espagnols, vous vous seriez laiss aborder, avec les paroles qu'ils vous
ont dites, n'est-ce pas? et moi je serais pendu! Voyez  quoi cependant
tient la vie d'un homme comme moi au milieu de bandits comme vous!...

--C'est encore vrai ce qu'il _rognonne_ l! Nous nous serions fait
_carotter_ du bon coin... Mais c'est gal: ce qui n'est pas arriv n'est
pas arriv. Portons notre petit capitaine en triomphe... En triomphe le
capitaine Cavet!

Les bras vigoureux de deux matelots se croisent et enlvent le
capitaine. Tout l'quipage, la bouteille en main, suit le triomphateur,
en faisant par trois fois le tour du navire. Vive notre petit capitaine!
vive Cavet!  sa sant! On buvait, on braillait; chacun se disputait
l'honneur de coller ses chaudes lvres sur les joues du capitaine.
C'tait  qui le tirerait  soi pour lui tenir la main, lui toucher le
pied, lui appliquer un lourd baiser. Pour lui, assez indiffrent  cette
ovation, il ne s'adressait  ses gens que pour leur rpter: Prenez
bien garde au moins de ne pas me jeter par-dessus le bord,  force de
tendresse. La scne se termina enfin par puisement. Le hros prit le
parti de sauter sur le pont et de se placer  la barre de son navire,
car il tait temps de manoeuvrer.

Les Colombiens taient d'avis que l'on gouvernt le btiment vers
l'embouchure de la Magdeleine, rivire prs de laquelle se trouvait le
petit corps d'arme de Bolivar. On suivit leur conseil. Les matelots
trangers aidrent les franais  rentrer le navire dans une des criques
de la cte.

Une fois  terre, ce fut bien une autre affaire! La petite arme
insurge manquait de tout. Aussi avec quel empressement les officiers et
les soldats accueillirent les marins qui semblaient leur apporter ce qui
leur tait le plus ncessaire. On se jeta sur les armes et les vtements
que contenait la cale du btiment. Mais qui nous paiera tout cela?
demandait l'quipage.--La rpublique, lui rpondaient ies soldats.--Mais
o est votre rpublique?--Nous ne savons pas encore o; nous cherchons 
en faire une. En attendant que la rpublique ft trouve, on donna des
bons sur l'tat au capitaine Cavet, pour les objets qu'on lui prenait.
Du reste, on permit  ses hommes et  lui de s'introduire et de
combattre dans les rangs des Colombiens, et de partager avec les
patriotes l'honneur de marcher sous Bolivar.

Les matelots, qui avaient cru enlever la prise pour leur compte, se
trouvrent un peu dconcerts en voyant qu'ils n'avaient travaill, en
dfinitive, que pour une cause dont ils ne comprenaient pas bien toute
la noblesse. Mais ils se consolaient de leur msaventure en rptant:
Un voleur qui vole l'autre, le diable en rit. Nous avions escroqu nos
camarades et notre armateur, d'antres forbans nous escroquent: le sort
est juste, et nous sommes les dindons de la farce.

Quant  leur jeune capitaine, ce fut lui qui se rsigna le plus
facilement au sacrifice de la forte part sur laquelle il avait compt en
s'appropriant le btiment. On le prsenta  Bolivar, qui lui promit
de le naturaliser colombien, en reconnaissance du service que sans le
savoir il avait rendu  l'Indpendance. Il rpondit qu'il tait dispos
 accepter le titre de citoyen de la Colombie, comme il avait accept
les bons de la rpublique. Mais, lui demanda le hros de Caraccas, qui
donc a pu vous conduire ici?

--Mais moi-mme, gnral.

--Et par quel vnement, avec une prise faite sur les Anglais, tes-vous
venu  Carthagne?

--Par un vnement que j'ai fait moi-mme: j'ai enlev la prise que je
commandais.

--Mais c'est l au moins une action blmable.

--Pas plus blmable que celle que vous avez commise en me payant
avec des bons-en-l'air les marchandises que je m'tais injustement
appropries.

--Vous paraissez avoir affaire  des matelots qui m'ont l'air d'tre
d'assez mauvais bandits.

--Pardieu, ce n'est pas avec des Aristides et des Catons que l'on
fait des actions blmables, comme celle que vous me reprochiez
tout--l'heure.

--Et si par hasard vous tiez tomb sur une terre ou chez un peuple qui
eussent eu des lois?

--Nous aurions t punis peut-tre comme cumeurs de mer, ou livrs  la
prtendue justice de notre pays. Mais j'ai eu le nez bon. J'ai cherch
des gens parmi lesquels la ncessit est encore la premire des lois. On
s'est empar de la prise que j'avais vole; et, pour empcher un bandit
de crier  l'iniquit, on a propos  ce bandit d'en faire un citoyen
de la rpublique en herbe. Vous avez raison: Rome n'eut pas d'autres
commencements. Vous voulez asseoir les bases de l'difice sur de la
boue, faute de mieux. L'difice encore pourra s'lever et tenir bon.

tonn de ce langage brusque et fleuri, de cette audace et de cette
raison dans un homme si jeune, Bolivar regarde son interlocuteur avec
intrt. Il lui demande d'un ton bienveillant:

--Quel motif a donc pu vous dterminer  quitter l'Europe, comme vous
l'avez fait?

--Des injustices, que j'ai mieux aim punir que supporter. Vous
connaissez d'ailleurs cette Europe, et vous savez si tout y est bien.

--Et quel grade vous sentiriez-vous la force d'occuper dans mon arme?

--Aucun. Vos soldats ne me plaisent pas. Au surplus, je ne sais pas leur
mtier. Cependant si vous croyez devoir m'employer, mettez-moi  bord de
ma prise avec quelques barils de poudre, une vingtaine d'hommes et trois
ou quatre canons. Si les Espagnols viennent, je les canarderai un peu,
et pour cela je ne vous demanderai rien.

Bolivar consent  tout ce que lui propose Cavet. La prise, embosse 
l'entre de la Magdeleine, devient un stationnaire, et voil une marine
pour les indpendants. Quelques-uns des ivrognes qui ont fait partie
de l'quipage du capitaine Cavet, consentent  servir encore sous ses
ordres. Les prparatifs sont faits pour rendre le btiment redoutable 
l'ennemi qui oserait s'approcher. Mais la nuit mme de l'excution de
ce petit projet, les Espagnols attaquent  l'improviste les insurgs,
qu'ils mettent en fuite. Cavet, surpris  bord de sa prise, est
abandonn par les siens, qui disparaissent avec l'arme indpendante
mise en droute. Quelle destine que celle de cette prise anglaise!
Capture d'abord par un corsaire, enleve par son quipage ensuite;
puis aprs, tombant dans les mains des indpendants, pour tre livre
quelques jours plus tard aux Espagnols!

Le capitaine suivit le sort de son btiment. On l'amena  Carthagne,
o il se plaignit bien haut des prtendus mauvais traitements que lui
avaient fait subir les insurgs. Rest seul, et pouvant dire tout ce
qu'il voulait sans qu'un tmoin vnt lever contre lui le souvenir de
l'acte qu'il avait  se reprocher, notre jeune marin put facilement
donner le change  ses capteurs, et il parvint  se faire indemniser
par les Espagnols, comme une victime de l'injustice et de l'avidit des
troupes de Bolivar.

Il y a dans la destine de quelques hommes une espce de fatalit qui
semble les porter au vice ou au crime, en rcompensant, comme de bonnes
actions, tout ce qu'ils font de plus coupable. Quand une tentative
condamnable leur russit, quand le mensonge leur profite, comment
voudriez-vous qu'ils s'arrtassent sur la pente d'un abme qu'ils
trouvent borde de fleurs? C'est au malheur peut-tre qu'il est seul
donn d'inspirer le remords aux coupables. Le bonheur quelquefois
rserv aux mauvaises actions, semble trop justifier le crime.

Les Espagnols ne crurent qu' moiti  la sincrit de Cavet. Il ne leur
inspira pas assez de dfiance pour qu'ils pensassent tre en droit de
ne pas l'indemniser, mais il ne leur inspira pas non plus assez de
confiance pour qu'ils cherchassent  se l'attacher. Et lui, trop dispos
 braver l'opinion qui pouvait s'attacher  sa personne, il employait
l'argent qu'on lui avait donn,  s'enivrer froidement de folles orgies,
non pas pour la dbauche elle-mme, mais pour la connatre, pour en
puiser la coupe brlante, et pour plus tard s'en dtacher sans regret
et la mpriser avec orgueil.

Qui n'a pas vu, dans les colonies, ces marins indolents oublier sous le
tide climat qui les endort, cette vie active qu'ils menaient sur les
flots, et runir autour du hamac o des femmes les bercent mollement,
les volupts qu'ils se procurent  force d'or et de profusion! Comment
alors reconnatrait-on dans ces tranges sybarites, ces sauvages enfants
de la mer, si insouciants d'eux-mmes, si indompts dans les prils qui
semblent les avoir endurcis? Eux bercs comme de faibles nourrissons par
la main d'une femme! Eux s'endormant au bruit d'une chansonnette chante
par la bouche d'une fille!... Oui, mais qu'un cri de guerre les appelle
au combat; oui, mais que les gmissements d'un naufrag les implorent
sur les flots au milieu de la tempte, vous les verrez s'lancer du
hamac o ils s'alanguissent, pour voler au-devant du trpas ou pour
aller s'engloutir dans les vagues que nul autre qu'eux ne saurait
affronter ou mme voir en face!

L'argent s'puise, se perd bien vite dans les mains d'un marin oisif:
celui de Cavet se rpandait partout o ses pieds laissaient une trace;
c'tait son luxe  lui; c'est celui de tous les marins, luxe dvergond,
sans dignit, mais qui quelquefois n'est pas sans noblesse. Non content
encore de semer en tous lieux et en de striles mains, les gourdes dont
il faisait si peu de cas, il se dit un jour: Un philosophe jeta toute sa
fortune  la mer pour se croire libre: faisons mieux, jetons l'argent
qui nous reste, dans les mains de quelques misrables matelots, pour
nous rduire  leur condition et ne pas nous abrutir dans la mollesse.
Voyons qui vent de l'or? J'en ai encore  dissiper, et les matelots sans
emploi abondrent. Cavet,  sa grande satisfaction, se trouva ce qu'un
autre aurait appel ruin; mais lui se sentit au contraire dgag d'un
fardeau qu'il ne pouvait plus porter. C'est maintenant, pensa-t-il,
que je me sens dispos  redevenir tout--fait homme en me livrant  la
ncessit de gagner ma vie. Fait pour tre,  le bien prendre, autre
chose qu'un matelot, voyons si je vaux rellement ceux qui sont
au-dessous de moi. Devenons matelot parmi des gens qui n'auront pour
moi, ni indulgence, ni piti, et qui me prendront pour ce que je pourrai
valoir. Il y a ici des btiments anglais et amricains; c'est  leur
bord que je veux gagner rudement le pain amer de l'exil auquel je me
suis condamn. Ils m'appelleront rengat, s'ils veulent, ces trangers
que je vais revoir; ils me traiteront en demi-forban si cela leur
convient. Qu'import, je m'lverai  mes propres yeux, en m'abaissant
jusqu' leur tre utile. Femmelettes de l'Europe qui n'avez pas voulu de
moi, je vous apprendrai comme on grandit en force dans les rudes travaux
qui effraient votre paresse. Vous n'avez pas daign me reconnatre comme
Franais, j'ai dj reu le titre de citoyen de la Colombie! Vous ne
m'avez pas rendu justice mme sur un corsaire, et c'est en me vengeant
de vous par le pillage d'un de vos navires, que je suis venu ailleurs me
faire naturaliser citoyen d'un pays o l'on ne me connat pas, et
que j'ai enrichi du fruit de ce que vous appellerez un crime. Allons
maintenant couronner l'oeuvre que j'ai entreprise en voulant me rendre
un de ces hommes hardis que vous maudissez et que vous mettez au ban des
nations polices. Devenu pour vous aussi excrable que vous m'avez paru
vils et petits, soyons un monstre  pendre, s'il est possible. Pour
devenir un homme comme moi, je vous apprendrai peut-tre qu'il faudrait
bien des douzaines d'honntes citoyens comme vous.

Quelques heures aprs cette belle rsolution, notre jeune marin, forc
par le besoin qu'il s'tait cr, d'aller chercher un emploi, rdait sur
les quais de Carthagne, abordant chaque capitaine de navire, et lui
demandant, le chapeau  la main, mais avec un air encore trs-dcid:

--Capitaine, n'auriez-vous pas par hasard besoin d'un matelot?

--Non, rpondait l'un. Tu m'as l'air d'un vaillant garon; mais j'ai
tout mon monde. Va chercher ailleurs.

--Combien voudrais-tu par mois? lui demandait un autre. On m'a propos
trois bons matelots  huit gourdes, pour remplacer les gens que j'ai
perdus de la fivre jaune.

--Huit gourdes! ce n'est pas mettre le prix pour un homme comme moi. A
douze gourdes et un mois d'avance, vous m'aurez.

--Dix gourdes, et demain  bord. C'est mon dernier mot. Dcide-toi
rondement, car dans trois jours j'appareille.

--Onze gourdes, et taupez-l.

--Pas un _noir_ de plus que ce que je t'ai dit.

--a m'est impossible.

--En ce cas, mon garon, va chercher ailleurs.

Et il chercha tant en effet, content d'tre marchand pour une gourde ou
deux, qu'il rencontra un vieux capitaine de schooner amricain, qui le
prit  la place de deux hommes qui lui manquaient. Pris  la place de
deux matelots! se dit le jeune homme, tout enchant de lui; c'est l
ce qu'il me faut,  moi. Cette condition m'impose l'obligation de
multiplier mes efforts et de doubler mon courage: tant mieux. Je
grandirai en force et en dtermination, par cela seul que l'on exigera
plus de moi que de tout autre. J'aurai de la misre, mais suis-je n sur
un lit de plume? Je ne le crois pas; et d'ailleurs ai-je t lev dans
la mollesse? Oh! pour cela, je suis bien sr que non...... Ah! si le
sort m'avait fait natre ou m'avait plac dans un rang un peu lev de
la socit, peut-tre aurais-je fait de grandes choses! Avec ma tte, ma
rsolution et les facults que je sens l!... Mais le sort en a dcid
autrement..... Abandonnons-nous  lui, et cherchons un navire avant
tout.

Il se remua tellement qu'il finit par trouver une place de matelot sur
un pauvre caboteur des tats-Unis. Le lendemain de son engagement, il
tait  bord, se barbouillant les mains dans du goudron, et cachant sa
noble figure sous un large chapeau de paille. Il allait naviguer comme
matelot  onze gourdes par mois, et un coup d'eau-de-vie  la fin
du grand quart dans les mauvais temps: c'tait une disposition
supplmentaire, ajoute  l'engagement qu'il venait de contracter avec
le capitaine amricain.



7

_Le Rengat._


La cruelle vie que celle d'un rengat  bord de l'tranger!

Le rengat pour les Amricains, les Anglais, les Danois ou les
Hollandais, c'est le matelot franais qui, fuyant la patrie qu'il s'est
ferme pour jamais, se trouve oblig de supporter tous les mauvais
traitements dont ses htes tyranniques peuvent l'accabler impunment.

Y a-t-il un travail repoussant  faire  bord? on appelle le rengat, et
la dernire des _mateluches_ de l'quipage lui dit: _Chien de Franais,
va nettoyer la poulaine ou laver cette gamelle!_ Prend-il envie au
capitaine, au second ou au matre d'quipage, de donner un coup de poing
 quelqu'un pour se refaire la main? Il appelle le rengat, qui arrive
le chapeau bas pour recevoir la vole et racheter, comme le bouc
expiatoire, tout l'quipage de la mauvaise humeur de son chef.

C'est encore bien-pis quand les hommes de quart s'avisent de vouloir
s'gayer pendant le beau temps! s'ils sont cruels dans leur colre, ils
sont encore plus barbares dans leurs jeux. Voyez-les jouer  la drogue,
par exemple, avec les cartes crasseuses qui pendant un mois ont servi 
la chambre! C'est toujours le nez du rengat qui porte le long cabillot
dans la fente duquel la partie prominente et cartilagineuse de son
visage est violemment pince. Et quand on compte les points, que de
coups de paquets de cartes pleuvent sur ce nez dj si bien meurtri par
le pavillon de drogue! Les plus grossires farces, c'est le rengat qui
en fait les frais. Les plus durs reproches, c'est lui qui les essuie,
les privations le plus pnibles, c'est lui qui doit les supporter sans
murmures, sans observations, sans larmes mme. Ah! si les marins
qui abandonnent leur patrie commettent une faute, ils l'expient si
terriblement en servant l'tranger, qu'on pourrait les amnistier  leur
retour chez eux, sans avoir  craindre  leur gard les effets d'une
dangereuse impunit.

Notre rengat Cavet prouva toutes ces tortures. Mais il apprit du moins
en subissant l'inhospitalit des marins avec lesquels il naviguait, 
dtester plus qu'il ne l'avait fait encore, tout ce qui portait le nom
d'anglais ou d'amricain; et plus il abhorrait les trangers, et mieux
il se croyait veng d'eux. C'est qu'il sentait bien, au fond de son
coeur haineux, qu'un jour il pourrait leur faire payer cher toutes leurs
injustices, et les punir de toute la rage qu'il amassait contre leur
nation.

En attendant qu'il pt trouver l'occasion de se venger en grand, il se
consolait un peu une fois  terre, en se donnant force coups de poing
avec les matelots dont il avait eu le plus  se plaindre pendant les
traverses de Carthagne, de Vera-Cruz ou de Saint-Thomas,  Charleston
ou  New-York, car c'tait  bord des navires qui faisaient ce genre
de navigation, qu'il avait t rduit  chercher un refuge contre les
Espagnols, et une ration de biscuit contre la faim.

Mais ces voyages pnibles le formrent; mais ces habitudes sauvages
l'endurcirent... Ah! vienne, disait-il, le moment de montrer qui je suis
et de prouver ce que je peux faire, et nous verrons, nous verrons....
J'ai l dans ce coeur qui me brle sous la main, dans cette force dont
je ne sais que faire, tout ce qu'il faut pour tre aussi cruel envers
les autres, que ces brigands sont inhumains envers moi. Plong dans
ces rflexions, entendait-il l'officier de quart crier de l'arrire:
_Allons, monte vite crocher un ris_; il fallait le voir grimper
aussitt, car il savait bien ce que lui aurait cot une seule seconde
de retard.

L'occasion qu'il cherchait se prsente. Elle manque rarement  ceux qui
ont tout ce qu'il faut pour la trouver ou pour la mettre  profit.

Il arrive  Carthagne sur un caboteur amricain, simple matelot et
matelot assez mal vtu mme. Bolivar, ce Bolivar dont la dpouille
mortelle dort ignore sur le sol qu'il arracha  l'esclavage, venait
de s'emparer de cette place formidable. Il allait passer en revue ses
troupes victorieuses. Cavet, comme les autres curieux, se trouve sur
le chemin du Librateur. Celui-ci, en promenant son oeil rapide et
pntrant sur la foule qu'il est oblig de fendre, aperoit le marin
franais: il s'arrte devant lui. Que faites-vous ici sous ces haillons
de matelot?

--Gnral, j'y meurs de faim.

--Sans chercher  gagner votre vie avec honneur, avec gloire?

--Sans, rien, gnral. Dites-moi, vous qui en avez tant acquis de cette
gloire, o il peut y en avoir un peu pour un pauvre diable comme moi?

--L!....

Et en prononant ces mots le Librateur montrait du doigt un brick
espagnol mouill, pour narguer les indpendants, en dehors de l'entre
de Carthagne,  deux petites portes de canon des batteries.

--Je comprends, rpond Cavet, dont les yeux flamboient dj d'espoir
et de plaisir. Mais, il n'y a ici que de mauvaises chaloupes, peu
d'quipage.... et pas le sou!....

--Monts, approchez, dit le Librateur  l'un de ses aides-de-camp:
faites  ce Franais un bon pour....(s'adressant  Cavet), pour combien
de gourdes, capitaine?

--Mettez mille gourdes, gnral, et ce soir... Et demain soir au plus
tard je serai tu, ou ce brick espagnol vous sera amen dans Carthagne.

Le billet de mille gourdes sur la caisse militaire est fait: Cavet le
saisit; il disparat avec la foule qui le suit. Le Librateur passe
sa revue, et le soir vient bientt envelopper les murs imposants de
Carthagne, de ses voiles riants et sombres.

Le soir dans un port! Que ce moment est doux pour le matelot! c'est le
terme de ses travaux journaliers, c'est le commencement des brutales
jouissances dans lesquelles il va se noyer, et qui ont besoin de l'ombre
de la nuit pour ne pas scandaliser les yeux de la pudeur et de la
dlicatesse. Entendez ces marins chanter leurs rauques chansons dans
les cabarets qu'ils remplissent, pendant que le soldat, retir dans sa
caserne, cherche tristement  dissiper l'ennui qui l'assige. Voyez
l'imprvoyance et l'imprudent abandon avec lesquels ils se livrent 
ces femmes  qui ils prodiguent l'or qu'ils ont arrach aux flots,
et dites-nous quel est l'homme le moins malheureux, ou de celui qui
s'tourdit si gament sur les dangers qu'il va courir, ou de celui qui
marchera avec tant de discipline et de rserve  la voix d'un chef qui,
en lui imposant tous les sacrifices, ne lui permet d'esprer aucune
compensation?

Quelle puissance attractive un billet de mille gourdes exerce dans les
mains d'un marin, sur les autres matelots! Cavet, avec son bon sign
_Bolivar_, parcourait toutes les cabanes  tafia. Il eut bientt ralli
autour de lui les bandits de Carthagne, en criant partout: _Il me faut
des Franais, des Anglais et des Amricains! Rallie  la gloire et au
tafia!_

--Que veux-tu faire de nous? lui demandaient tous les bandits.

--C'est mon affaire, leur rpondait-il. Il y a de l'argent  gagner avec
moi, et un coup de flibuste  faire.

--Monte sur la table, monte sur la table, lui disaient les matelots
disponibles, et parle-nous du bon coin! Voyons, que veux-tu faire de
nous? Ngre, en attendant, porte-nous  boire au compte de ce savant-l!
 notre sant, tas de forbans!  prsent parle, Franais, nous pouvons
t'entendre; nous avons le gosier frais et l'oreille tendue.

--Mes amis, j'ai reu carte blanche du Librateur: il veut que nous nous
tappions, et dur.

--Qu'est-ce que a nous fait  nous, le Librateur? Il n'est pas plus
matelot que ma petite soeur, celui-l, et il veut nous faire tapper!...

--Et moi, ne suis-je pas matelot autant que le plus faraud d'entre tous
ceux que vous tes l?

--Matelot! matelot!.... Oui, tu l'es, toi, c'est connu; mais encore que
veux-tu nous conter au bout de ton cble?

--Je veux vous conter qu'il m'est impossible de tout vous expliquer,
mais que j'ai besoin de vous, et qu'il y a mille gourdes  bambocher.

--Bambochons d'abord, et puis tu nous mneras ensuite o tu voudras.

--Non, je veux vous mener d'abord o je voudrai,: et nous mangerons
ensuite les mille piastres.

--Les manger! pas si bte. Les boire, oui, et sans _dgourder_; mais
tout de suite. Si tu nous fais tuer, la belle avance, aprs! les
dcomptes ce sera pour toi, n'est-ce pas, payeur _d'arrrages?_

--Allons, je rengaine: je vois bien qu'il n'y a rien  faire avec vous.
Je croyais m'adresser  des matelots, et vous n'tes que des _matelas!_

--Des _matelas!_ des _matelas!_ hurlent avec indignation tous les
ivrognes. Sors avec moi, s'crie l'un; non, laisse-moi lui casser la
mine ici, s'crie l'autre: tuons-le plutt entre nous, dit un troisime,
et que cela finisse.  l'eau!  l'eau! le mangeur de prise!

--J'ai dit des _matelas_, rpond Cavet, avec calme, et je ne m'en ddis
pas; car si j'avais eu affaire  de vrais matelots, ils m'auraient dit:
Mets ton billet de mille gourdes dans les mains de l'htesse, et allons
le gagner vaillamment, pour le boire quand le coup sera fait.

--Tu crois donc, espce de Parisien, que c'est parce que nous avons
peur, que nous avons renard, et que nous avons voulu casser d'avance
les reins  ton torche c... de mille gourdes?

--Je crois ce qu'il me plat, et j'ai le droit de penser ce que je veux.

--Eh bien! que faut-il faire pour te prouver que nous valons  nous
seuls, tout _matelas_ que nous sommes dix mille _matelots_ de ta faon?

--Ce qu'il faut faire?

--Oui, malin, ce qu'il faut faire?

--Me suivre, et se donner un coup de peigne avec des Espagnols.

--Quoi! ce n'est qu'a? Allons, garons! Rallie  nous les _matelas_, et
Jean f.... qui s'en ddit.

--Rallie les _matelas!_ rpte la foule, et Jean f... qui s'en ddit.

Cette cume de mer, rougie de vin et sature de tafia, se jette en
jurant et en menaant, dans des bongas, des espces de chaloupes que les
plus alertes enlvent au rivage. Cavet, connu par ces bandits sous le
nom de Rodriguez, les suit, tranant avec lui quelques coffres, dans
lesquels il a renferm des pistolets, des coutelas et des grenades.

--O veut-il nous mener comme a? se demandent les bandits.

--O il me plaira pour vous faire gagner votre argent! rpond-il.
Gouvernons, pour commencer, sur la passe.

--Ah! je vois ton plan, ajoute un des hros de l'expdition. Tu veux que
nous enlevions  l'abordage le brick espagnol qui est mouill au
large? Excusez! il n'est pas dgot ce particulier-l? Et avec quoi
soutirerons-nous, sans tre trop curieux, ce marchand de boulets?

--Vous le verrez, une fois  la Bocachica.

--Ah. je sais  prsent sa malice, dit un des expditionnaires  l'un
de ses camarades: il veut faire des quartiers-marrons avec les planches
qu'il y a l-bas sur le plein, pour enlever l'espagnol; car avec des
b.... de f.... barquasses comme ceci, il n'y a pas moyen d'accoster un
navire de guerre, sans tre vu  sept lieues dans la brume.

Cette ide d'un malheureux ivrogne qui jetait au vent ses paroles
avines, fut un clair pour l'imagination de Rodriguez.

--Oui, mes garons, s'cria-t-il aussitt: c'est avec des
quartiers-marrons que nous enlverons le brick. C'tait mon projet, mais
 terre j'ai d vous le cacher, pour ne pas bruiter mon secret devant
des espions espagnols peut-tre.

--Avec des quartiers-marrons? Oui, je t'en fricasse, disent les
uns.--Oui, oui, il a raison, disent les autres.--Non? non?--Si! si! Je
te dis que a ne vaut pas un f...., rptent les uns. Je te dis qu'il
n'y a que a de bon, rptent les autres.

Pendant ce temps, les embarcations font de la route, et en peu de
minutes elles arrivent  l'endroit du rivage, le plus rapproch du
mouillage o le brick espagnol se pavanait sous son large pavillon
blanc, cussonn du sceau royal.

Un schooner amricain, charg de planches, stationnait dans cette partie
du littoral. Rodriguez lui achte une petite portion de sa cargaison.
Ses hommes se dgrisent avec la fracheur du matin. On cherche dans les
environs, de gros bambous, et avec trois de ces normes roseaux disposs
triangulairement, on compose la charpente horizontale sur laquelle on
cloue quelques planches. Trois radeaux, forms ainsi, se trouvent prts,
avant le soir,  recevoir les nouveaux Argonautes. C'est l ce qu'ils
appellent des _quartiers-marrons_.

La nuit, une nuit obscure et lgrement agite par un petit vent d'Est,
s'tend enfin sur les flots, sur les chantiers improviss par la bande
expditionnaire, et sur le brick espagnol mouill sans dfiance  dix ou
douze encablures du bord de la mer.

Veille bien, malheureux quipage du brick! veille bien au bossoir, car
dans cette Carthagne que tu braves, parce que tu la vois sans navires,
sans chaloupes armes, il y a encore des rengats anglais et franais,
et ces gens-l savent, en sortant d'un cabaret, se crer des moyens
terribles contre l'ennemi, et courir bravement aux prils qu'ils se sont
faits eux-mmes.... Veille bien, bon quart partout! que tes officiers et
tes matres ne quittent pas l'oeil de dessus ces flots qui ne paraissent
t'apporter que la fracheur de la nuit, mais qui ont dj reu comme un
funeste fardeau, ces radeaux chargs d'immondes combattants, de tigres
d'abordage... Veille bien, malheureux!... Mais non, les hommes de
bossoir s'endorment sur le pied des bittes, l'officier de quart, fatigu
de se promener, s'est assis, la tte pleine de douces ides sur le
banc o il trouvera peut-tre la mort et une mort honteuse. Le
matre-d'quipage chante en attendant l'heure dsire o son coup de
sifflet appellera l'autre borde au quart. Et pendant ces moments de
tranquillit  bord du brick, les trois quartiers-marrons de Rodriguez
drivent, gouverns sur l'arrire par les chaloupes qui ont conduit les
rengats  Bocachica. Le poids des combattants fait couler  moiti les
radeaux sur lesquels ils sont entasss; mais Rodriguez leur rpte:
Attention, enfants,  ne pas mouiller votre poudre; et les forbans
lvent pour les prserver du contact de l'eau, leurs pistolets
au-dessus des vagues qui battent leur ceinture.

--Voici la boue de l'ancre du brick, dit  demi-voix Rodriguez,
lorsqu'il se voit rendu  une encblure du btiment qu'il veut aborder.
Levons son ancre!

--Non, non, rpond un des forbans, il n'est pas ncessaire: et un large
coutelas  la main, cet homme plonge le long de l'orin: il coupe le
cble du brick  l'talingure, puis il revient sur l'eau au bout ce
quelques minutes, son coutelas  la main: Les premiers mots qu'il
profre, sont: le brick est en drive; sautons  bord.

Les radeaux aids par les pagayes avec lesquelles rament les forbans,
avancent plus vite que le brick ne drive. Rendus  toucher presque le
navire, ils entendent crier  bord de l'ennemi: Nous drivons, nous
drivons, notre ancre chasse! Cette confusion de voix double rpandu
parmi l'quipage, portent la joie au coeur palpitant des rengats; mais
pas un mot n'chappe  leurs bouches haletantes. A bord du brick on
prpare, avec embarras, une autre ancre pour la laisser tomber. C'est
lorsque cette ancre de veille descend dans l'onde, et que le cble
roule sur son cubier, que les matelots espagnols, perchs sur l'avant,
aperoivent les quartiers-marrons qui les abordent. Ils crient, il n'est
plus temps; ils s'arment avec prcipitation, il n'est plus temps; ils
tirent quelques coups de fusil, il n'est plus temps, il n'est plus
temps! Rodriguez, lance sur le pont ennemi quelques grenades enflammes,
qui rpandent, avec leur effrayante clart, la confusion et la peur sur
les visages des marins espagnols. Le poignard  la bouche, le pistolet
au poing, les rengats grimpant par la poulaine, par les porte-haubans
de saine; ils glissent, rampants comme des crocodiles, par les sabords
que remplissent les gueules de caronades prtes  faire feu sur eux;
rpondent sourdement aux coups de poignard, les coups de pique au feu
des pistolets; les Espagnols se massacrent entre eux, croyant frapper
leurs assaillants; les assaillants, qui ont jet leurs bonnets  la mer,
pour mieux se reconnatre dans la mle, frappent tous ceux qui ont
la tte couverte. Les panneaux sont ouverts: les Espagnols fuient,
s'engouffrent partout o ils trouvent une issue, et le pont n'est
encombr bientt que de forbans  la tte nue. La voix tonnante de
Rodriguez se fait entendre la premire aprs ce moment de carnage: A
nous le brick! s'crie-t-il: allumez les fanaux!...

On cherche les fanaux: on les allume  la lampe de l'habitacle. Un sang
gluant inonde le pont: des rengats ont pri. Rodriguez retire de sa
joue sa main ensanglante: c'est un tronon de pique qui lui est rest
dans le visage.

Un moment de stupeur, un paroxysme d'affaissement succde  l'exaltation
du combat,  la fivre du carnage. Les vainqueurs essoufls s'asseoient
sur les caronades, sur les bittes, sur le banc de quart pour respirer
un moment. Leurs coutelas rougis de sang, leurs pistolets noircis de
poudre, pendent  leurs bras fatigus et meurtris.

Une voix criarde, une voix d'enfant, celle d'un mousse qui les a suivis,
sort de la cale et demande au milieu du moment de silence qui a suivi la
victoire: Que ferons-nous des prisonniers?

--Ce qu'ils auraient fait de nous, rpond un matelot: de la viande 
requin!

Ce mot atroce rveille la fureur presque teinte des forbans. Ce mot
devient un arrt, et quel arrt!... Ils se prcipitent dans l'entrepont,
dans la chambre. A la lueur des fanaux, ils arrachent les Espagnols de
toutes les parties du navire o ils se sont rfugis. Chacun des bandit
trane sa proie sur le pont, et l on entend chaque bourreau dire  sa
victime: Tu es bon chrtien, meurs dans ta religion: fais le signe de la
croix, et bonsoir.

Bonsoir!... et aprs avoir prononc ce mot avec un sourire infernal, les
bandits jetaient leurs prisonniers par-dessus le bord...

--La besogne est faite! s'cria l'un des hros aprs l'excution.
Attrape  laver le pont, et un homme de chaque plat  la ration!

Elle fut copieuse cette ration, cette sanglante parodie de ce qui se
fait  bord des btiments,  l'heure des repas. La cambuse fut dfonce;
l'eau-de-vie et le vin rpandus  flots sur le tillac, et au milieu de
cette brutale orgie, les compagnons de Rodriguez se mirent  danser une
ronde, une de ces rondes naves que les marins bas-bretons chantent dans
leurs moments d'innocentes joies. Ce fut aussi un Bas-Breton qui la
chanta pour les forbans, sautant gament sur le pont qu'ils venaient
d'ensanglanter. On mit les morts au centre de l chane forme par les
danseurs, et Rodriguez fit entendre cet air ingnu que dans son enfance
il avait appris  Ouessant:

  Adieu, la belle, je m'en vas,
  Adieu, la belle, je m'en vas;
  Puisque mon btiment s'en va.      (_Bis._)
  Je m'en vais faire un tour  Nantes,
  Puisque la loi me le commande.

Et les forbans rptent ce refrain:

  Ah! puisqu' Nantes vous allez,
  Ah! puisqu' Nantes vous allez,
  Un corsage m'apporterez.      (_Bis._)
  Mais un corsage avec des manches,
  Qui soit doubl de roses blanches.

  A Nantes tant arriv,
  A Nantes tant arriv,
  Au corsage n'ai plus pens.      (_Bis._)
  Je n'ai pens qu' la ribote,
  Au cabaret avec les autres.

  Ah! que dira ma mie  a?
  Ah! que dira ma mie  a?
  --Tu mentiras, tu lui diras      (_Bis._)
  Qu'il n'y a pas de corsage  Nantes,
  De la faon qu'elle demande.

La nuit avait cach sous ses voiles pais cette sanglante saturnale: le
jour vint en clairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des
forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix
imprieuse de Rodriguez alla rveiller les buveurs endormis. Pour avoir
plus tt fait, on coupe le cble: le brick drive, on largue enfin
les voiles, et le btiment captur louvoie tant bien que mal dans les
passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas tre la surprise des
hommes placs sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon
colombien flotter sur le brick qui la veille avait arbor si firement
le pavillon espagnol! Le navire amarin salue les forts de la rade,
mais par des salves irrgulires, des salves  la pirate. Les forts lui
rpondent, et Rodriguez et ses cumeurs de mer accueillent, par des
hourras dlirants, les hourras que la foule rassemble sur le rivage
pousse vers eux. C'est la premire motion de gloire qu'prouvaient
peut-tre ces bandits: elle n'veilla chez eux qu'un sentiment
d'ambitieuse cruaut.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de
Carthagne. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes,
d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent  bord. Le vin coule de
nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde
orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et
jusqu' ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Librateur fait appeler
Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup
de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames
bruyantes qui viennent de battre l'arrire de son navire,  son entre
glorieuse dans le port.

--Franais, vous tes un brave homme, lui dit le hros! Que puis-je
faire pour vous?

--Gnral! me faire donner un gilet rond, car le mien est perc aux
coudes. Voyez!

--Combien avez-vous fait de prisonniers?

--Aucun, gnral. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser  si peu de chose.

 ces mots le Librateur frmit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il
s'empresse d'ajouter:

--En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu' Basinas ils ont massacr
huit cents de vos plus braves soldats?

--Capitaine Rodriguez, le brick que vous avez enlev avec tant
d'intrpidit, appartiendra  vous et  vos gens. Voici un de mes
gilets: vous ira-t-il?.

--Un autre que moi vous dirait peut-tre, gnral, qu'il ne va pas 
toutes les tailles; mais moi, sans compliment, je le prends, et je
tcherai de le remplir.

--Et ces pistolets, voulez-vous les accepter aussi, avec le gilet et
cette ceinture? Tout cela m'a plus d'une fois servi.

--Et ces armes-l vous serviront encore, mais dans mes mains, gnral.

--Allez vous faire panser de votre blessure, et revenez chez moi, quand
vous voudrez. Votre hamac sera pendu dans ma chambre. Je n'ai pas besoin
de vous dire que ma table est devenue la vtre.

--Trop d'honneur, mon gnral; ce n'est pas de refus.

Une poigne de main suit ce rapide entretien. Rodriguez sort, port
par la foule, suivi des aides-de-camp qui l'admirent, parce que le
Librateur l'a accueilli avec distinction. Il ne savait o porter ses
pas, ni comment chapper  l'ovation populaire dont il se voyait menac.
Il n'aimait pas les triomphes.

Une jeune fille, jolie, alerte et palpitante, saute vers lui, d'un des
groupes qui lui barraient le passage par enthousiasme. Elle court 
sa rencontre, un mouchoir blanc  la main. Rodriguez s'arrte
machinalement, et, sans savoir encore ce que lui veut cette belle
enfant, il la laisse passer sur sa joue ensanglante le mouchoir qu'elle
lui prsente avec la grce la plus nave et la plus touchante.

Etonn de cette prvenance si familire, il s'crie, en portant ses
regards distraits sur les grands yeux vifs de l'inconnue: La drle de
petite fille! Et la petite fille lui sourit avec une expression de
tendresse qui le consterne.

--Comment te nommes-tu?

--Mosquita, monsieur le capitaine.

--Qui es-tu? O est ta famille?

--Je suis ne  Popayan. Je n'ai plus de parents, les Espagnols les ont
tus.

--Oui: les gredins! Eh bien! moi, je t'adopte, et je te vengerai. O
demeures-tu?

--L! C'est ma maison: elle est  moi.

--Allons-y. Cette maison sera la mienne. Mais m'as-tu jamais vu?

--Sans doute, il y a trois jours: Je vous ai vu parler au Librateur, et
ds ce moment j'ai jur de vous suivre partout.

Oh! la drle de petite fille! rpte Rodriguez. Et le voil entrant dans
la maison de Mosquita. Il se repose enfin!

La chambre de Mosquita n'tait pas richement orne, mais elle tait
proprette. Un lit de courbari, un hamac en filet lgant, une petite
table et une grande armoire composaient, avec quelques chaises en crin
et un christ, tout son ameublement. Un vieux ngre servait de domestique
 la petite orpheline, qui vivait  Carthagne d'une faible pension que
le gouvernement colombien lui payait quand il pouvait.

Rodriguez, aprs s'tre laiss laver sa plaie avec une eau de Gombeau,
prpare par sa jolie htesse, s'empare du hamac. Il jette  terre
le gilet rond du Librateur, qu'il trouve cousu de quadruples, mais
l'attention dlicate du gnral est  peine remarque: c'est son
pantalon qui l'occupe. Ce pantalon est perc, Mosquita le prend des
mains du corsaire pour le raccommoder, et elle le rpare avec autant de
tranquillit que si depuis dix ans elle vivait avec l'homme que pour la
premire fois elle vient de recevoir chez elle. Accabl de fatigues,
Rodriguez s'endort pendant que sa nouvelle conqute travaille auprs
de lui son pantalon, et qu'elle veille  ne pas interrompre le silence
parfait qui rgne dans cette modeste habitation, qui va devenir bientt
l'asile de l'amour et du bonheur.

Vers le soir notre corsaire se rveille: ses yeux, en se rouvrant,
rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tte repose sur le rebord
du hamac, il voit sur une petite table, tout auprs de lui, des pipes,
du tabac de Varinas et une tasse de caf tout chaud. Il fume, il boit,
et Mosquita le sert avec une grce et une attention parfaite. Une de
ses mains cherche celle de la jeune Amricaine, et Mosquita a l'air
heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prvoir,
et qui s'abandonne  toutes les illusions qui l'ont produit.

--Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es dtermine
 te donner  moi, plutt qu' tout autre?

--Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont
recherche, et j'ai tout refus. Mais ds que je vous ai vu, je me suis
dit: Voil l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

--Et quelle est ton intention, encore?  quoi prtends-tu? Qu'espres-tu
enfin, en te donnant  moi avec tant d'abandon et de confiance?

--A tre votre compagne, si je suis assez heureuse, et  vous servir, si
vous ne m'aimez pas.

Elle prononait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux
mouills des plus belles larmes que Rodriguez et encore vues.

--Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pntrante, tes
regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

--Vous m'aimez donc un peu?

--Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite
connaissance.

La connaissance fut bientt faite. Une fille qui se livre  celui
qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destin, ne met pas de
coquetterie dans sa dfaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui
impose son coeur; et puis, dans ces pays  demi civiliss, o l'amour
n'est pas encore devenu tout--fait un calcul, on trouve parfois de la
navet dans les faveurs que les femmes offrent  leur amant. Mosquita
devint la matresse de Rodriguez, sans chercher  lui faire acheter,
par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fire de lui
accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus prcieux, comme une
preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe,
vous auriez trouv bien trange de voir, quelques instants aprs la
perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son
nouvel amant, raccommoder les vtements de celui  qui elle venait de
vouer son existence, et qu'elle connaissait encore  peine. Oh! sans
doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces
cratures qui semblent s'abandonner, non  tel homme plutt qu' tel
autre, mais qui tendent leur facile attachement sur tous ceux qui
veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita
n'avait pas encore aim, et Rodriguez,  qui elle venait de s'offrir,
devait tre son premier et son dernier amant.

Cet enchantement d'une vie paisible, cet enivrement d'un amour
inattendu, et qui s'offrait  lui sous des formes aussi piquantes,
lui fit oublier pendant quelques jours tout ce qui auparavant l'avait
occup. Mosquita le charmait par son ingnuit, et le touchait par
l'abandon de sa tendresse, enfantine. Sans cesse attache  ses pas,
en vitant de l'importuner, elle paraissait pier l'instant o elle
pourrait prvenir un de ses dsirs, lui pargner un moment d'ennui.
Il se sentait presque honteux de se laisser aller au charme qui
l'environnait, et cependant il y cdait avec une complaisance qu'il
n'avait pas encore connue.--Ah! disait-il  sa matresse, je vois
maintenant le tort que j'ai eu. Je ne pourrai plus me sparer de toi,
sans prouver un regret qui humiliera trop ma fiert.

--Et pourquoi te sparerais-tu de moi?

--Pour courir  des dangers que me rserve une destine que je veux
remplir.

--Eh bien! je te suivrai.

--Me suivre sur mer, au milieu des combats, parmi des forbans?

--Suis-je devenue ta compagne pour ne partager que ton bonheur? Tu me
parles de dangers, de combats, comme si prs de toi il pouvait y avoir
quelque chose  craindre pour moi. C'est la mort, n'est-ce pas, que
je pourrai trouver en te suivant? Mais crois-tu que je vivrais, si tu
t'loignais de moi? Oh! quand je me suis attache  toi, c'est ma vie
que je t'ai donne, et la liane doit mourir avec l'arbre qu'elle a
enlac une fois.

--Mais, Mosquita, entends-tu bien ces matelots qui viennent m'arracher
d'ici, en me reprochant le temps que j'ai pass dans tes bras! Vois,
comme ils sont rudes et impitoyables! Ils ne conoivent pas comment j'ai
pu les oublier un instant pour toi, et ils ne me pardonneraient pas,
une fois  bord, ce qu'ils appellent non pas une faiblesse, mais une
lchet. Les entends-tu crier  ta porte mme contre toi, qu'ils
accusent de m'avoir retenu quelques jours loin d'eux? Et les hurlements
de ces hommes effroyables ne t'intimident pas, et tu ne frmirais pas de
me suivre au milieu de ces tigres!

--Moi? non. Ne serais-je pas avec toi?

--Mais s'ils voulaient t'arracher de mes bras, aux dpens mme de ma
vie?

--Oh! alors je mourrais contente, car tu m'aurais dfendue contre eux.

--Je ne puis consentir  te laisser partager un sort qui n'est pas fait
pour toi, pour ta faiblesse, pour ton sexe enfin.

--Eh bien, je te suivrai malgr toi, quand ce serait avec l'un de ces
hommes que tu me dpeins si terribles.

--Allons! allons! capitaine,  bord,  bord! hurlrent au mme instant
une douzaine de matelots ivres, qui venaient chercher Cavet. L'ouvrage
ne va pas  bord du brick, depuis que vous vous tes _encotillonn_. Ce
n'est pas a, il nous faut un capitaine, il nous faut vous, enfin;
et puisque vous ne pouvez pas vous en passer, amenez avec vous votre
camarade de lit, que Dieu confonde!

--Vois-tu? s'cria Mosquita, ce sont ces hommes-l mme que tu voulais
me faire redouter, qui te donnent le mme avis que moi. Je te suivrai,
je m'attacherai  tes pas,  toutes tes actions,  ta vie, et la mort
seule pourra me sparer de toi, par qui j'existe, par qui je pense, par
qui je respire, enfin.

--Eh bien, puisque tu le veux avec tant d'acharnement, viens, suis-moi;
mais surtout, garde-toi bien de me reprocher, quel que puisse tre notre
sort, la faiblesse d'avoir consenti  t'enchaner  une destins de
pirate.



8

Appareillage pour courir bon-bord.


Un navire de cent pieds de tte en tte, fait comme une moule, raz sur
l'eau comme une chaloupe, une mture penche sur l'arrire comme si 
chaque coup de tangage elle allait tomber, quatorze caronades de 16, en
batterie, une pice en fonte de 24,  pivot entre le grand mt et le
mt de misaine, un grement en dsordre, des voiles mal plies, et
deux bords peints en noir, tel tait le brick espagnol que Cavet avait
enlev, et sur lequel il se disposait  prendre la mer.

Son quipage avait t ramass dans tous les lieux o il avait pu se
procurer des hommes de bonne volont. Quelques matelots colombiens fort
paresseux, des Amricains criards et entts, des Anglais vaillants
et ivrognes, des Franais tapageurs et insubordonns composaient son
personnel, et la bigarrure que l'on remarquait dans tous ces gens
rassembls sur le mme btiment pour aller courir la mme fortune,
aurait prsent quelque chose d'assez piquant, sans l'effroi que devait
inspirer cette runion d'tres si semblables dans leur brutalit et si
diffrents dans leurs moeurs et leur jargon.

Cavet arrive  bord avec Mosquita. Quelques matelots occups dans les
haubans  rparer des enflchures, se demandent, en les voyant paratre:
Quelle est cette femme-l?

--La mienne! rpond leur capitaine.

--Eh bien, excusez: il parat que le capitaine veut naviguer avec de la
viande frache. Elle n'est pas dj si dchire sa petite camarade de
lit!

--Cette camarade de lit vous la respecterez, ou nous aurons affaire
ensemble.

--Oui, mais nous verrons un peu quelle langue elle parle. Cela ne nous
empchera pas de la respecter, capitaine. D'ailleurs elle nous portera
bonheur. Il n'y a que les grandes dames et les calotins qui jettent un
mauvais sort sur les navires. Mais les femmes  tout le monde, a c'est
comme un morceau de corde de pendu, a porte bonheur.

--Tu vois, dit avec affliction Cavet en se retournant vers sa compagne,
tu vois  quels gens nous aurons affaire!

--Ne serai-je pas toujours avec toi au milieu d'eux! c'tait-l la seule
rponse que faisait Mosquita aux observations de son amant.

Le jour marqu pour l'appareillage, cinq  six embarcations charges de
matelots ivres, se rendirent  bord, et chacune d'elles semblait vomir
cette espce immonde sur le pont de _l'Albatros_. Les uns chantaient,
criaient, beuglaient en se rendant  bord; les autres se jetaient  la
mer tout habills pour faire plus noblement le trajet. Les canots du
navire recueillaient deux qui par fanfaronnade s'exposaient ainsi  se
noyer. En vain le capitaine avait-il envoy sur les vergues les hommes
qui devaient larguer les voiles: en vain encourageait-il les autres
 virer sur le cble pour mettre l'ancre en haut: les voiles ne se
larguaient pas, l'ancre restait toujours au fond, et le pavillon
colombien flottant sur l'arrire du btiment couvrait de son clat tant
de dsordre et de turpitude. Que de jurons se croisaient, que d'injures
grossires s'changeaient  bord! Le capitaine seul, impassible au sein
de cette scne dgotante, semblait attendre qu'il plt  ses gens
d'excuter ses commandements. C'est demain, se disait-il, que tout
rentrera dans l'ordre, si l'autorit, qu'ils mconnaissent encore
aujourd'hui, m'est laisse. Et il se promenait avec calme sur son pont.

Pour la pauvre Mosquita, retire dans un des coins du gaillard
d'arrire, elle voyait sans oser dire un mot toute cette confusion
au milieu de laquelle son amant lui paraissait admirable. Toutes ses
penses, toute son amoureuse attention se portaient sur lui, sur lui
seul. C'tait un dieu pour elle, et les autres hommes des misrables
indignes d'un tel chef.

Vers le soir enfin _l'Albatros_ se trouva appareill, ou pour mieux dire
mis en drive par son quipage. Le capitaine, plac  la barre, gouverna
le navire en dehors des passes, et, aprs la manoeuvre, il voyait ses
plus galants matelots lancer des oeillades fripponnes  sa matresse, et
hasarder mme de ces petites caresses lourdes et brutales que Mosquita
repoussait avec plus de complaisance que de dure svrit.

--Comment finira tout ceci? disait-il, en lui-mme et en soupirant.

Quelques pavillons jets sur le gaillard d'arrire et prs du
couronnement servirent de couche au capitaine pendant la nuit. Un ngre,
qu'il avait pris depuis quelque temps en affection, lui porta une paire
de pistolets chargs. Mosquita s'assit  ct de son amant, et la nuit,
une nuit de dsordre encore, se passa dans cette anxit.

Mais dj mme, au milieu de ses premires et de ses plus vives
apprhensions sur l'avenir, l'amoureuse Mosquita sentait la douceur de
se voir rapproche plus intimement de celui qu'elle aimait plus que
sa vie. Quel bonheur elle prouvait de pouvoir se dire qu'elle
contribuerait peut-tre  charmer ou  prserver mme une existence si
chre! Que son Rodriguez lui paraissait beau au milieu de ces hommes
terribles, dont il s'tait rendu le chef par la supriorit du courage
et l'empire de son mrite! Que d'avenir dans ce regard perant, qui
semblait contenir la destine de tout le corsaire! que de noblesse
naturelle dans sa taille leve, dans ses traits simules et quelquefois
si doux! Oh! sans doute  terre, les autres femmes lui auraient disput
victorieusement le bonheur de possder ce coeur si bien fait pour
recevoir d'imptueuses impressions. Mais l,  bord, seule avec lui,
sans cesse auprs de lui, elle pouvait sans craindre de dchirantes
rivalits, s'enivrer de la volupt de possder celui qu'elle adorait.
La vie sauvage du bord, l'aspect mme de ces tres odieux que son amant
tait rduit  commander, l'embellirait encore aux yeux de Rodriguez,
et ces panchements intimes du fond du coeur au milieu des dangers, la
rendraient plus chre  l'homme dont elle voulait seule occuper tous les
moments, toutes les penses, toute l'existence enfin.



9

_Courses, Combats._


Sous le ciel bouillant et convulsif du tropique du Cancer, s'tendent
dans l'Occident des mers qui vont baigner de leurs tides flots une
multitude d'les et de rochers  peine connus de notre froide Europe.
Avec quelle pittoresque bizarrerie et quelle capricieuse profusion la
Providence semble avoir sem ces terres tantt hautes et troites,
tantt longues et basses, sur ce golfe mexicain qui se recourbe du ct
des Florides et du ct de la Colombie, comme pour resserrer dans ses
bras immenses ces myriades d'les si diverses par leurs formes, et
pourtant si uniformes dans leur varit mme! Que de majest dans ces
montagnes audacieuses qui semblent tre tombes des nuages qu'elles
dominent, pour teindre leur base volcanique au sein des mers qui
bouillonnent autour d'elles!

Si jamais il put entrer dans les desseins de la Providence de rserver
aux malfaiteurs errants sur les flots un asile o ils pussent perptuer
leur brigandage, sans doute que c'est dans le golfe du Mexique qu'elle
a voulu crer un thtre  leurs funestes exploits, et leur mnager un
refuge contre les chtiments que la socit destine  leurs crimes.
Parcourez ces petites criques si bien caches, ces ports naturels si
bien dfendus par eux-mmes contre les croiseurs, et vous resterez
convaincu que le golfe du Mexique est bien mieux encore la terre promise
pour les pirates, que les Abruzzes ou la Sierra-Morena pour les bandits
de notre continent.

Ce fut dans ces parages, o la brlante imagination d'un jeune marin
peut trouver encore tant de posie, que notre capitaine Rodriguez voulut
commencer ses courses, courses fatales qui devaient bientt remplir
d'horreur ces mers presque toujours si belles, si transparentes et si
paisibles! Ce fut sous l'ardeur de ce soleil si majestueux et si fcond,
qu'il sentit s'allumer dans son coeur la passion des grandes choses,
mais des choses atroces qui retentissent aussi dans le monde. Comment se
fait-il que la chaleur que l'on semble drober au ciel de ces climats
incandescents, ne serve quelquefois qu' dvelopper dans notre coeur la
soif du pillage et du sang humain!

_L'Albatros_ tait parti de Carthagne, le pont couvert de ces bandits,
qui jusque-l avaient reconnu, pendant l'armement, l'autorit de
Rodriguez. Mais une fois au large, un des plus hardis de l'quipage
s'avance vers le capitaine, et lui dit:

--Au nom de tous nos gens, je te dgomme, jusqu' nouvel ordre, du titre
de capitaine.

Rodriguez s'attendait  cette destitution, et mme  la forme brutale
sous laquelle elle devait lui tre annonce.

--Je veux bien, rpond-il, rentrer dans la classe des autres hommes de
l'quipage. Mais de quel droit me prives-tu ainsi de l'autorit que m'a
confie le Librateur?

--De quel droit? Tu vas le savoir.

Le Librateur, d'abord, n'a pas enlev le navire que nous avons
actuellement sous la plante des pieds; mais il nous en a fait cadeau
aprs l'enlvement auquel tu as aid plus que n'importe qui, c'est vrai.
Cependant il ne faut pas que ta part soit trop forte; et puisque le
navire nous a t donn  tous, nous nous trouvons tous tre armateurs
du btiment. Il ne s'agit plus que de choisir un capitaine qui convienne
 l'quipage.

--Rien de mieux: le plus capable doit commander. Choisissons.

--C'est bien l ce que nous voulons faire aussi, et le plus justement
que nous pourrons. As-tu un plan d'arrt?

--Aucun.

--Eh bien, nous sommes dj plus avancs que toi, car nous en avons
bcl un, et un fameux encore. Comme il n'y a que trois particuliers,
entre nous tous, capables de nous commander, nous allons choisir aux
voix qui des trois sera grad capitaine.

--En ce cas, il faudra que chacun crive le nom de celui  qui il voudra
accorder son suffrage.

--Oui, et il n'y a pas une douzaine d'entre nous qui sachent crire!
J'ai un moyen de faire l'affaire sans plume et sans papier; coute,
voici mon plan: Chaque individu prendra un biscaen, une balle et une
pomme de racage. On mettra sur le capot d'arrire une baille de
combat. Toi, tu feras l'appel, et  mesure que tu nommeras un homme
de l'quipage, le particulier larguera dans la baille de combat, son
biscaen, sa balle ou sa pomme de racage, selon son ide. Tous les
biscaens seront pour toi, les balles pour Gouffier et les pommes de
racage pour moi, Pierre Chouart. a te chausse-t-il un peu proprement?

--Comme une paire de gants. Mais faisons vite, car le navire ne peut pas
rester sans commandement.

--Eh bien, fais mettre vent-dessus-vent-dedans pendant l'opration, et
je vais expliquer ma mcanique  tout notre monde.

Rodriguez commande: Cargue la grand'voile, amne dborde, et cargue les
perroquets; borde l'coute de guy, masque le grand hunier, la barre
dessous, et halle bas le grand foc.

La baille de combat est place derrire: elle servira d'urne pour le
scrutin qui s'apprte. Les biscaens, les balles et les pommes de racage
sont distribus aux votants: ces objets tiendront lieu de boules. Trois
notabilits se chargent de compter les suffrages. Au coup de sifflet de
silence, lanc par Pierre Chouart, tout le monde se tait, Rodriguez
fait l'appel. Chaque votant passe  son tour. Les biscaens tombent
lourdement au fond de la baille de combat: les pommes de racage
rsonnent quelquefois, mais il est bientt facile de deviner que
Rodriguez l'emportera. Ses comptiteurs plissent. Leur rire aigre et
forc dnote le dpit qu'ils prouvent. Le moment d'examiner et de
compter les suffrages arrive, quand tout l'quipage a vot. On
soulve la toile qui recouvre l'urne; on fait le partage des voix:
quatre-vingt-neuf biscaens pour Rodriguez, trente-six balles pour
Gouffier et vingt-cinq pommes de racage pour Pierre Chouart.... Vive
Rodrignez! vive Rodriguez! Il est lu capitaine du corsaire _l'Albatros,
et malheur  qui lui dsobira!_--Capitaine! lui crie-t-on de toutes
parts, il faut vous faire reconnatre. Attention, vous autres tous, le
capitaine va parler!

Rodriguez prend en effet la parole:

--Mes amis, vous m'avez reconnu pour votre capitaine, et, sans me
flatter, je crois que vous avez bien fait. Je vous commanderai rudement,
et il faudra que vous m'obissiez sans murmure. Si je fais le capon,
vous me punirez aprs l'affaire. Si je vous traite injustement, une
fois  terre, vous me trouverez prt  m'aligner avec celui ou ceux qui
auront  se plaindre de moi. Mais  bord, vous m'avez nomm chef, et je
veux l'tre tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines et
une arme dans la main.

--Bravo! bravo! capitaine. C'est parler comme un livre, a, et nous vous
obirons!

--Vous avez donn aussi vos suffrages  Gouffier et  Pierre Chouart:
l'un doit tre second du bord, et Pierre Chouart, lieutenant. Les
capitaines de prise, je les nommerai  ma fantaisie, et d'aprs la
manire dont les officiers que j'aurai choisis se seront comports. Les
matres sont dj trouvs. Morals sera matre de manoeuvre, Bugalet,
contre-matre; Fillon commandera la batterie, et chaque matelot
gouvernera  son tour. Cela vous va-t-il? J'couterai pendant une heure
toutes les observations qu'on voudra me faire. Pass ce temps, plus de
rclamation, et vogue la galre: tout le monde  son poste, le navire
sera droit.

--Non, non, pas d'observation, vive le capitaine! c'est un bon b....,
vive le capitaine Rodriguez!

--J'ai encore cependant une autre chose  vous demander, et j'ai besoin
de vous consulter.

--Parlez! parlez! capitaine; nous vous coutons. Matre Morals, sans
vous commander, disent les matelots, voudriez-vous faire faire silence?

Le coup de sifflet de silence se fait entendre: tout le monde se tait,
et Rodriguez reprend:

--Sur quels navires courrons-nous, avec notre pavillon colombien?

--Sur tous les navires, capitaine.

--Mais la rpublique, que nous servons, n'est en guerre qu'avec les
Espagnols, et, d'aprs nos instructions, nous ne devrions courir que sur
les btiments ennemis de la rpublique.

--Les Espagnols n'ont presque pas de navires en mer: il n'y aura rien 
faire avec eux, _c'est_ des raffals. Courons sur tout le monde.

--Mais ce sont les seuls ennemis pourtant que nous devions combattre!

--Si nous attaquons pas moins les Anglais et les Amricains, ils nous
rpondront, et de cette manire ils deviendront nos ennemis.

--Vous voulez, par consquent, que nous attaquions tous les navires que
nous pourrons rencontrer  la mer?

--Oui, oui, certainement. C'est le plus sr pour ne pas se tromper.

--Mais c'est donc de la piraterie que vous voulez faire, et non pas de
la course?

--Course ou piraterie, a nous est gal, pourvu que nous fassions notre
beurre.

--Eh bien! nous courrons sur tous les btiments, et nous sauterons 
bord de ceux que nous pourrons amariner. C'est bien votre avis et celui
de tout le monde?

--Mais un peu. N'est-ce pas, vous autres?

--Oui, oui. C'est notre ide.

--C'tait aussi la mienne, mais j'tais bien aise d'avoir l-dessus
l'assentiment gnral. A prsent que je suis certain de votre opinion,
le temps des rclamations est pass.

--Pardon, excuse, dit un gros gaillard, en s'avanant vers Rodriguez; il
n'y a pas encore une heure de passe depuis votre avancement au grade de
capitaine, et j'ai une observation  vous faire.

--Laquelle? Parle vite, car tu n'as pas cinq minutes  causer.

--Je venais vous demander sur quel pied est  bord le petit camarade de
lit que vous avez amen  la trane avec vous ce matin?

--Sur quel pied? Mais sur ses deux pieds, ce me semble.

--Ce n'est pas a que je veux dire; je veux dire  quoi elle servira 
bord, cette femme, ou cette fille, comme vous voudrez l'appeler?

--Puisqu'il faut te l'expliquer, elle me servira de femme.

--Mais ce n'est pas juste, cela. Il n'y aura que vous qui aurez une
femme,  bord?

--Et pourquoi pas? pourvu qu'elle n'ait pas des parts de prise.

--Mais la ration qu'elle mangera et la place qu'elle va occuper, comment
les gagnera-t-elle?

--Sa ration, je la paierai; sa place, elle l'aura dans ma cabane, que je
partagerai avec elle.

--Mais si cette petite amoureuse vient  aimer quelques-uns de nous, et
 ne plus vous aimer, aurez-vous le droit de la chicaner dans sa manire
de faire l'amour  sa fantaisie?

--Non. Je ne prtends pas plus la gner dans ses gots, que vous autres
ne devez prtendre  la contrarier dans son choix. Aprs l'avoir admise
 bord, aucun de vous ne pourra pas plus la contraindre  aimer qui bon
vous semblera, que vous ne pourriez forcer l'un d'entre vous,  avoir de
l'amiti pour un de nos gens qui ne lui plairait pas.

--Ah mais, il faut s'entendre cependant....

--Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita
impatiente. Vous avez parl de ma ration  bord, cette ration je veux
la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine,
 servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre.
Quant  mes sentiments de prfrence, il sont  moi: j'aimerai qui je
voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Ds ce moment, je
suis  bord comme tout autre; je ne demande rien, qu' me rendre utile
et qu' rester tranquille au milieu de vous tous.

Rodriguez,  ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchant de
son nergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, tmoins de
la rsolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte
de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se
disent: Pardieu, elle a l'air d'tre taille sur un bon gabarit de
femme, cette petite brune-l! Et ds lors Mosquita put compter sur les
brusques gards de tout le monde.

L'intrpide Colombienne ne se borna pas  une strile rsolution. Le
soir mme on la vit, habille en petit matelot, prendre son poste  la
cuisine, et aider les hommes de chaudire  prparer et  faire bouillir
les aliments destins au souper de l'quipage. Cette dtermination
si trange dans une jeune fille aussi gentille, ce zle si absolu,
tonnrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en
attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des gards
les plus dlicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et
elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots
qui avaient vu avec le plus de rpugnance son arrive  bord de
_l'Albatros_. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les
hommes placs  la cuisine, pour lui rendre moins dsagrables les soins
et le travail qu'elle s'tait imposs et qu'elle continuait avec une
rsolution inbranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitt cinq  six
farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon
dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur
lequel bouillait la chaudire de l'quipage, c'tait  qui le premier
lui apporterait quelques bches fendues. L'un pluchait un giraumon pour
sa soupe, l'autre cumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens
du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe  la cuisine sans en
demander la permission  la jolie _cookeresse_, car c'tait le nom qu'on
lui donnait sur le gaillard d'avant, o elle avait tabli l'empire de
sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par
quelques petits dsagrments l'avantage de vivre en paix avec tout son
monde. Tantt c'tait un matelot fringant qui, prtentieux diseur de
bons mots, cherchait, aprs avoir mis sa chique en poche,  lui ravir
familirement un baiser. Tantt c'tait un audacieux gabier qui lui
serrait la taille en laissant chapper une expression d'amour et de
regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqu
au premier, on un _finissez donc_ trs-sec, signifi au second,
dlivraient bientt Mosquita de ces galantes importunits.

Pour le capitaine Rodriguez, il tait merveill de l'adresse et du
courage de sa petite compagne. C'tait le soir seulement qu'il pouvait
la possder tout entire, mais alors qu'il se ddommageait avec ivresse
de la contrainte que lui avait impose le jour! Retir avec elle dans
son troite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes panchements,
ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait
goter  Carthagne. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal
d'un quipage d'hommes dsordonns, ne servaient mme qu' lui rendre
plus chers et plus doux les instants o il pouvait entendre la voix
passionne de sa matresse, et jouir du bonheur de contempler ses
traits, o se peignait la joie d'avoir fait  l'amour le plus absolu des
sacrifices.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que
la matresse de Rodriguez lui rvla un complot qui le menaait, et sur
lequel il n'avait conu encore aucune dfiance.

--Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques
de la dfrence la plus complte. Eh bien, ce sont ceux-l mme qui
t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me dtourner du projet de
t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels
nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que
toi-mme tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est
par quelques mots chapps  plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en
cachant l'motion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont
forme contre toi.

--Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?

--De t'arracher peut-tre la vie, ou tout au moins le commandement du
corsaire.

--Lequel d'entre eux oserait se mettre  la tte d'un complot qui
soulverait contre ses lches auteurs tout l'quipage qui m'a reconnu
pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-mme pour
mon second?

--Non, lui je le crois attach  toi. Mais je suis presque sre que ton
lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre  la tte des rvolts, que
ses conseils ont disposs  tenter un coup de main.

--Et qui encore a-t-il russi  garer? les plus misrables et les plus
mutiles de mes hommes, sans doute?

--Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans
qu'on souponnt l'attention avec laquelle j'ai tout cout, tout saisi.

Et alors Mosquita nomma  son amant, indign de tant d'audace, les
complices de la rvolte qu'elle avait souponne et dcouverte.

--Cela me suffit, s'cria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant
qu'ils n'aient pu prparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de
choisir les hommes qui devront quiper nos prises.... Oui, oui, ils
apprendront quelle vengeance je prpare aux tratres qui veulent si
lchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par
une fatalit inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien
vu, rien aperu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis
contre eux.... Ils l'apprendront bientt!

--Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agit... Oh! je
t'en supplie, cache-leur bien ta colre: ils souponneraient trop tt
peut-tre ce qu'il faut leur taire encore par prudence.

--Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble
avoir entendu parler d'un btiment... Si par un coup du ciel c'tait....
Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un btiment...
Mosquita, prpare-moi mes armes! viens! viens! c'est un btiment!

Gouffier tait de quart, il avait appel en effet le capitaine pour lui
montrer un navire qui semblait courir  contre-bord d'eux. En un instant
les deux btiments sont l'un sur l'autre, pousss par la brise avec une
gale vitesse. On crie: _Tout le monde sur le pont!_  bord du corsaire.
 ce commandement chacun vole  son poste de combat. Le navire aperu,
sans avoir vu le corsaire, continue  courir sa borde, et il ne
commence  manoeuvrer pour viter _l'Albatros_, que lorsqu'il lui
est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie  bord des deux
btiments. L'quipage de Rodriguez demande  faire feu en accostant
le navire. _Ce ne sera rien que pour essayer nos pices, capitaine_,
hurlent quelques hommes.--_Non, non_, leur rpond Rodriguez, _arrtez le
feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un btiment marchand. Sautons 
bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a t assez bte pour venir
s'emptrer avec nous!_

Les forbans pleuvent  bord du btiment abord. Le capitaine de ce
malheureux navire ne se rveille qu'au bruit de la moiti d'un quipage
qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui
donnent les assaillants, qu'en passant  bord du corsaire qui vient de
l'attaquer.

--Capitaine Rodriguez, le navire est amarin, crie Gouffier, le premier
saut  bord de la prise.

--C'est bien, Gouffier. De quoi est-il charg?

--De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.

--Dptrons-nous de lui; coupons tout ce qui gne pour le faire dborder
du corsaire. Pierre Chouart, sautez  bord, mon ami, avec quelques-uns
de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu' ce que
nous ayons pu nous dbrouiller et reconnatre ce qu'elle vaut.

--Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?

--Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte  vous. Nommez-les
et ils vous suivront.

Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que
l'officier dont il voulait se dfaire, dsignerait pour l'accompagner
sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des
marins sur lesquels il comptait le plus pour excuter le complot qu'il
avait prpar.

Pierre Chouart en effet prend une quinzaine de marins.  mesure qu'il
les nomme, Mosquita fait remarquer  son amant que chacun d'eux fait
partie de la bande dont elle-mme lui a dj dsign les complices.
Laisse-le s'entourer de ses affids, rpond Rodriguez. Chacun des noms
qu'il appelle est un arrt de mort qu'il prononce.

--Quel est donc ton projet, Rodriguez? Tu es tranquille et cela me
rassure.

--Oui, je suis tranquille, mais c'est le calme de ma vengeance 
moi..... Eh bien, Pierre Chouart, tes-vous  bord avec vos hommes?

--Oui, capitaine:  prsent que les deux navires sont pars l'un et
l'autre, je vais me tenir  porte de pistolet de vous.

--C'est cela, mon ami,  porte de pistolet. Vous avez devin
parfaitement mon intention.

Mais  peine les deux btiments sont-ils en train de faire route presque
bord  bord, que la scne change. Rodriguez ordonne  ses gens de
reprendre leur poste de combat. Tout le monde lui obit sans savoir ce
qu'il prtend faire. C'est pour faire l'appel, disent les uns. Non,
c'est pour nous commander un tour d'exercice, disent les autres.
L'quipage ne resta pas long-temps dans l'incertitude sur l'intention
de son chef. Mont sur le dme de la chambre, Rodriguez, au milieu du
silence le plus profond, s'adresse ainsi  son quipage attentif:

--Enfants, un complot devait clater  bord contre moi, que vous avez
nomm votre chef. En m'arrachant la vie, c'tait le grade que je tenais
de vous, que l'on voulait anantir. Vous m'avez demand  essayer vos
pices et notre poudre contre ce navire-l: eh bien, voici l'occasion
de vous satisfaire. Il faut punir les tratres qui voulaient enlever le
corsaire sur les cadavres de leurs camarades. Dlivrs de ces lches,
dont nous devons faire un exemple sanglant, il n'y aura plus que des
braves  bord, dvous les uns aux autres  la vie et  la mort.
Parez-vous partout  faire feu  mon commandement.

--Quels sont ces tratres, capitaine Rodriguez?

--Les voil! Et il montre la prise monte par Pierre Chouart. Puis,
prenant son porte-voix, et s'adressant  celui-ci:

Pierre Chouart, recommande ton me  Dieu! Nous venons  bord du
corsaire de prononcer ton jugement et celui de tes infmes complices.
Tratre et lche, apprends  mourir de la main de celui que tu voulais
assassiner.

Pierre Chouart, altr par ces paroles qu'il entend sortir comme un coup
de foudre, du porte-voix de Rodriguez, prie en grce son capitaine de
suspendre un moment sa colre et d'entendre sa justification. La prise
fait un mouvement pour approcher le corsaire, et les hommes qui la
montent lvent leurs mains suppliantes vers le ciel, en criant qu'ils
ont t gars par le perfide Pierre Chouart. Mais Rodriguez, au moment
o la prise va l'accoster, fait donner un coup de barre pour l'viter,
et il commande le feu. Une borde lance  bout portant et  double
charge en fut assez pour faire voler en clats le malheureux btiment,
dont la coque, perce, mitraille et hache, s'abma bientt sous les
flots.

Loin d'tre troubl par ce spectacle horrible, Rodriguez, satisfait
d'avoir essay l'tendue de son empire sur les gens de son quipage,
leur dit froidement ces mots au moment o le bruit de la vole venait de
s'teindre sur les vergues ensanglantes: Mes amis, nos pices sont
en bon tat, et notre poudre est excellente! Vous pointez bien, et je
serais indigne de vous commander, si je n'tais pas content de vous.
Double ration  tout le monde. Mosquita, embrasse-moi: tu n'as pas
seulement dtourn la tte pour ta premire vole.

Ils allrent, les forbans de _l'Albatros_, prendre leur double ration 
la cambuse en chantant, en se flicitant d'avoir fait couler comme un
plomb le navire sur lest. Il n'tait bon qu' cela, disaient-ils, et
notre capitaine, l'as-tu vu? C'est un b..... qui a de la tte et qui
parle bien au moins... Quelle carotte de longueur il vous a tire  son
lieutenant Pierre Chouart!

--Oui, une fameuse carotte, et Pierre Chouart a d l'avaler en faisant
une drle de grimace!

--Ecoute donc, il voulait toujours faire des cabales, et moi je n'aime
pas les cabales.  bord d'un corsaire, il faut un peu de subordination,
d'autant que nous pourrons envoyer notre capitaine par-dessus le bord
s'il ne nous va pas.

--Celui-l par-dessus le bord! oui, on t'en fricassera! Il nous ferait
plutt  tous battre des entrechats en l'air, en faisant sauter la
barque, le brigand qu'il est!

--On dira tout ce qu'on voudra, mais c'est un poulet, et un bel homme!
A-t-il donc l'air guerrier, le chien, quand il commande le feu! Tiens,
j'tais  la barre tout--l'heure quand nous avons envoy des prunes
qui n'taient pas cuites,  la prise anglaise: eh bien, le fanal de
l'arrire donnait sur la figure du capitaine, et je te fiche mon billet
qu'il avait une mine bien borde, va!

--C'est un lapin, je ne dis pas le contraire, et il y a plaisir  en
dcoudre avec un particulier de ce calibre. Avec lui, au moins, on peut
dire: _Enlevez, c'est pes!_... Le vin de la cambuse est bon tout de
mme! C'est dommage qu'il faille mnager les vivres, car une double
ration, c'est pas assez pour des hommes qui ont le gosier sec. Il n'y a
rien qui vous porte  la soif comme la _brlure_ de la poudre et un coup
de peigne.

Tout se rduisit,  bord du corsaire,  des conversations pareilles
entre les matelots. Mais le sang-froid et la cruaut mme de Rodriguez
produisirent sur son quipage une impression profonde. Ses hommes,
en admirant en lui une rsolution qu'aucun d'eux n'aurait os avoir,
apprirent  le respecter comme le seul qui put les commander avec
fermet, et maintenir  bord la discipline qu'il leur fallait pour faire
quelque chose de profitable  chacun. Une occasion nouvelle de prouver
combien il tait fait pour les diriger avec intelligence, se prsenta
bientt.

Une chaloupe gre de deux voiles fut aperue  cinq ou six lieues de
l'le de la Marguerite, sur laquelle _l'Albatros_ courait  toutes
voiles. L'embarcation, en voyant un btiment tout noir cingler sur elle
avec une marche qui devait lui paratre suprieure, revira de bord, et
prit chasse aussitt. Rodriguez la poursuit: il la gagne, il l'accoste.
Seize hommes arms de sabres et de carabines la montaient; un pierrier
tabli sur l'avant composait toute son artillerie.

--Qui tes-vous? demanda Rodriguez  celui qui paraissait tre le patron
de la barque.

--Ce que nous sommes, commandant? Nous ne sommes rien du tout; nous
gagnons notre vie  pcher, au large de la Marguerite, quelques perles,
comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.

--Vous pchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que
c'est une nouvelle manire de prendre du poisson et des bijoux.

--Oui, c'est notre manire  nous, et nous ne faisons pas grand'-chose.
Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.

--Votre faon de faire la pche ne me convient pas; et si vous ne me
dites pas dans cinq minutes, montre  la main, ce que vous cherchiez
ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues,
comme des gte-mtier, faisant la piraterie de manire  compromettre
d'honntes forbans comme nous.

--Ah grands dieux! commandant, est-ce que, par la bont divine, vous
seriez des pirates? Le ciel en soit lou! Vous pouvez nous assister, et
nous partagerons.

--Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste  bord avec ton bateau, et
si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble...
Envoyez une amarre devant  cette embarcation, et ne laissez monter 
bord que le patron.

Une fois arriv sur le pont du navire, le patron Raphael adressa ces
mots au capitaine Rodriguez, aprs lui avoir fait trois humbles saluts
et lui avoir souhait la bndiction de Dieu:

Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mts
espagnol a relch pour une voie d'eau,  la Marguerite. Il a fallu
mettre sa cargaison  terre pour l'abattre en carne. Ds que la
rparation a t faite, nous avons t employs  refaire son arrimage,
car nous sommes tous de pauvres arrimeurs  une gourde par jour. A
prsent que ce navire se dispose  partir, nous nous sommes associs
pour louer cette chaloupe, et venir l'attendre, arms de carabines, afin
de l'enlever. Comme il a des barils de piastres  bord, et que nous
savons o ils sont placs, nous ne serons pas embarrasss de les
trouver.

--O allait ce navire? Combien d'hommes d'quipage a-t-il?

--Il va  Campche. Il a vingt hommes d'quipage, mais des mollasses,
qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez,  prsent
que nous approchons de terre, vous pouvez dcouvrir sa mture, dans
cette petite fente de la cte, l, dans le Nord-Est du compas...

--Eh bien, sais-tu, patron Raphael, ce qu'il nous faut faire pour ne
donner aucune dfiance au capitaine de ce btiment, qui craindrait
d'appareiller peut-tre, aprs avoir vu un brick de ma faon?

--Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai  vous, et j'couterai
vos conseils, comme si c'tait la bonne vierge Sainte-Marie qui me
parlt par votre noble et sincre bouche: _In nomine patris, filii et
spirits sancti, amen!_

--Fais-nous grce de tes prires, et coute-moi.

--Je vous coute, illustre commandant

--Je vais carguer toutes mes voiles: tu vas aller, avec ta chaloupe, me
haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et
voulait gagner, avari, un mouillage prs de la cte.

--C'est cela, mon commandant; je vous comprends trs-bien, et une fois
que vous serez  l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au
capitaine espagnol que vous tes un btiment anglais en croisire, venu
pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donn aide et assistance
avec ma chaloupe, et que...

--Saute plus vite que a dans ton embarcation. Tu diras aprs au
capitaine du trois-mts tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te
suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta
part une rcompense proportionne aux services que tu nous auras rendus.

Les voiles de _l'Albatros_ sont cargues et serres: la chaloupe de
Raphal nage sur l'avant du brick contre le vent: les autres canots du
corsaire aident la chaloupe. En quelques heures _l'Albatros_ atteint
un bon mouillage, d'o il peut tre vu du navire espagnol. Un grand
pavillon anglais est dploy sur l'arrire du pirate. Raphael revient
dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqu sa
chaloupe, n'a jet l'ancre que pour visiter quelque couture molle un
peu au-dessous de sa flottaison, et boucher une petite voie d'eau;
qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisire contre les
forbans. Il nomme le brick au capitaine de _la Quintanilla_, c'est le
nom du trois-mts espagnol; il cite mme le nom du commandant anglais.
Par San-Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi.
Tandis que ce croiseur anglais sera mouill prs de l'ile, je pourrai
appareiller sans craindre les forbans qui rdent toujours dans ces
parages. Les sclrats craignent les btiments de guerre, comme
les voleurs la corde: ils les sentent  vingt lieues  la ronde.
J'appareille demain.

Raphael vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte  Rodriguez des
intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour
tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dpasser les mts de
perroquets de _l'Albatros_, de mouiller une ancre par le travers, et de
frapper sur le cble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre
de mouillage, deux cayornes qui, croches  la tte des bas-mts,
inclineront le brick comme s'il tait  moiti abattu en carne.
_L'Albatros_, bientt couch sur le ct de tribord, prsente le flanc
oppos,  des hommes qui, dans les embarcations du bord et la chaloupe
de Raphael, font semblant de visiter et de rparer les coutures
avaries.

C'est  la clart naissante du matin que cette petite comdie se jouait
sur les flots tranquilles, et des forbans taient les acteurs de cette
scne.

La pauvre _Quintanilla_ avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons
de l'aurore. Loin d'prouver la dfiance qu'aurait d lui inspirer
l'aspect d'un navire comme _l'Albatros_, le crdule capitaine espagnol
comptait, au contraire, sur la prsence du brick, qu'il supposait
anglais. _La Quintanilla_ quitte donc le port, ses basses voiles sur les
cargues, ses huniers bien tarqus et bien bords, les perroquets hisss
 bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son
grement, en apportant aux matelots les douces manations des fleurs de
la cte, couvertes de rose. Les cris cadencs des hommes qui hallent
sur les cordages, vont rveiller les chos sonores de la terre, qui fuit
battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore
brunis par les dernires ombres de la nuit. Le soleil dore dj
l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour,
autour du btiment; on aperoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris
la veille pour un croiseur anglais, la mture penche et le ct de
tribord vent. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus
de curiosit. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le
capitaine espagnol  son second. Voyez dans cette longue vue, ces faons
si fines, cet lancement et cette qute!....

--Effectivement, capitaine, c'est un btiment qui doit bien escarpiner,
mais qui ne doit pas porter grand'-chose. Il me semble mme plus fin que
la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a!
On rebat les coutures de son ct de tribord; entendez-vous les coups de
maillet des calfats?

--Oui, le voil dans la position o nous nous trouvions, il y a quinze
jours, cherchant une voie d'eau. Mais  bord d'un navire de guerre il
y a tant de ressources: c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par
exemple, ce brick: h bien le voil abattu presque en carne en haute
mer.... L.... il a frapp ses cayornes d'abattage sur deux ancres....
Allez donc faire une opration aussi hardie  bord d'une barque
marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'quipage!

--Voil que nous allons passer  le ranger, capitaine. Voulez-vous que
nous hissions notre pavillon?

--Sans doute; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et
rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-tre
l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban  nos trousses,
et il est bien juste que nous lui rendions hommage.

Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de
_la Quintanilla_, une scne toute diffrente se passait  bord de
_l'Albatros_. Quelques hommes, placs  tribord dans les embarcations,
faisaient bien mine de tapoter  coups de maillet sur les bordages: mais
sur le pont, une partie de l'quipage tait pare  filer les cayornes
pour redresser le navire, et une autre partie dispose  hisser les
voiles, guinder les mts de perroquets passs sur l'arrire du tenon
des mts de hune. Rodriguez, assis sur son couronnement et cach par
l'extrmit des bastingages de l'arrire, guette  la longue vue, d'un
oeil avide, le trois-mts qui va passer  ct de lui. C'est une proie
facile, qu'il convoite et qu'il brle d'treindre dans ses serres. Le
capitaine espagnol salue  porte fusil _l'Albatros_, qui, pour rpondre
 son salut, lve et amne par trois fois dans sa mture incline,
le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui,
saluons-le bien, dit Rodriguez  voix basse: bientt, quand il sera au
large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misrable tamine.

L'Espagnol file toujours; il dpasse le corsaire, il est dj plus
loign de terre que celui-ci... C'est alors que les coyornes qui
tenaient _l'Albatros_ couch sur les flots sont files peu  peu, et que
le brick se redresse firement sur ses lignes d'eau; c'est alors que,
par un mouvement qui tient presque de la magie, tant il est prompt et
sr, les vergues, qui se trouvaient apiques, se croisent carrment sur
les bas-mts et sur les mts de hune. Les huniers montent lentement 
tte de bois, les mts de perroquets s'lvent sur leurs guinderesses,
et les perroquets presque en mme temps grimpent le haut des
calle-haubans pour tre grs sur leurs mts, dj mis en cl.

--Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol  son second, voyez
comme ce navire anglais semble se redresser!

--C'est le changement de position, capitaine. Il nous parat maintenant
sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.

--Non, je ne me trompe pardieu pas, ses huniers montent sur leurs
drisses; il guinde ses mts de perroquets! Ah Dieu tout puissant, si
c'tait un forban,  prsent que nous sommes au large!... Revirons de
bord, rentrons avant qu'il n'ait le temps de nous couper la terre.

Il n'est plus temps, _l'Albatros_ est sous voiles: il marche comme un
dauphin, et, avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il
vient d'amurer, il pourrait sans ses perroquets gagner _la Quintanilla_,
comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche  fuir sous
la lame qu'il perce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol,
as-tu pu ne pas deviner un corsaire  cette coque si noire,  cette
guibre si lance,  cette haute mture penche sur cet arrire qui rase
la mer, et enfin  cette multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce
large pont bord de caronades! Tremble maintenant  l'approche de ces
voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse; tremble
surtout  la vue de ces figures sinistres qui se grouppent sur l'avant
du pirate! Ce pavillon anglais, qui t'a si grossirement abus, va
s'amener pour cder sa place sur la drisse,  un pavillon colombien.
Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du
corsaire la chaloupe de Raphael. C'est lui qui a conduit ton redoutable
ennemi sur tes traces. Sauve-toi si tu le peux encore, mais songe
bien que tu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour
chapper au terrible _Albatros_!

_La Quintanilla_ a vir de bord, _l'Albatros_ a imit sa manoeuvre: elle
veut tcher de gagner la terre, ft-ce mme pour faire cte, avant que
le brick n'ait pu mettre le grapin dessus.

_L'Albatros_ poursuit jusqu'en dedans des brisants, la proie qui veut
lui chapper. Chaque fois que l'Espagnol croit toucher au rivage, le
Colombien passe entre la terre et lui, et le force ainsi  regagner le
large. Ce n'est pas  coups de canon que le brick veut faire amener le
trois-mts: il cherche au contraire  l'amariner  l'abordage pour ne
pas donner l'veil au large, et rvler peut-tre aux croiseurs les
parages o il se trouve. _La Quintanilla_, sans cesse chasse par
_l'Albatros_, perd  chaque borde l'avantage qu'elle s'tait promis en
louvoyant dans les dangers. A chaque volution, elle drive vers son
infatigable ennemi, et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de
vitesse avec le vautour qui le menace, elle finit par s'abandonner  la
voracit du corsaire. C'est alors que le terrible cri _ l'abordage, 
l'abordage!_ se fait entendre sur le pont du colombien, qui longe le
trois-mts comme pour le dvorer. Tous les Espagnols tombent  genoux;
et Rodriguez, en les voyant dans cette posture suppliante sous le
poignard de ses forbans, se met  rire avec ddain, en ordonnant du
geste qu'on pargne d'aussi mprisables victimes.

--Qu'on m'amne le capitaine, je veux lui parler.

Le capitaine espagnol s'avance en tremblant et en levant vers son
vainqueur des mains agites par la peur.

--Qu'as-tu de prcieux  ton bord?

--Ma cargaison et ma malle.

--Rien de plus?

--Rien, illustre commandant, je vous le jure par saint Antoine et les
plus saints de nos martyrs.

--Rflchis bien  ce que tu vas me rpondre. J'ai en main le manifeste
de ta cargaison. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie: si tu mens,
ce cartahu, frapp  ma grande vergue, punira ta dissimulation?

--J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphael a d vous le
dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.

--Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouffier, puisqu'il n'a que
trois barils de piastres.

--Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis mu, qu'il
y en a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits,
dans une cachette sous le panneau de la chambre.

--Ce n'est pas encore assez. Range  virer sur le cartahu.

--Oh! en grce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un
peu et me rappeler ce que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... j'ai
cach entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs
de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas 
grand'-chose... Mais je veux tout dire.

--Oui, c'est  peu prs cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et
si l'on trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oubli de
m'indiquer, je te rafrachirai la mmoire en te faisant hisser au bout
de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la
viande frache pendue  mon croc.

On visite, on fouille la prise de la carlingue  la pomme. Tout l'or et
l'argent est trouv, enlev, transport  bord du corsaire. On jette un
quipage  bord de _la Quintanilla_, qui quitte _l'Albatros_ pour aller
 Carthagne, o elle attrira. Rodriguez, avec ses barils de piastres
et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, le danoise,
repaire de forbans, o il pourra en toute sret plonger ses hommes dans
la dbauche et repartir ensuite, aprs avoir pris des renseignements sur
les navires qu'il se propose de piller.

En s'levant au Nord, _l'Albatros_ rencontre des btiments anglais ou
amricains: pour drober aux croiseurs la direction de sa route, il
coule tous les navires inutiles qu'il rencontre. Il jette sur quelques
rochers dserts leurs malheureux quipages avec un baril d'eau et
quelques livres de biscuit. Le pillage, l'incendie et la cruaut
marquent partout son passage, et il arrive sous pavillon colombien 
Saint-Thomas, au milieu des navires mouills sur rade, qui remarquent
avec terreur ce long brick tout noir, charg de rengats, de multres et
de ngres. Son grement est en dsordre, ses voiles mal serres, malgr
le grand nombre d'hommes qui se pressent sur ses vergues. Il mouille, et
la voix du capitaine est  peine entendue au milieu du bruit que font
les matelots perchs sur les marche-pieds ou placs aux bittes pour
filer du cble. Mais ce dsordre mme et cette confusion donnent un
air funeste  tout cet ensemble de forbans,  toute cette harmonie de
mauvaises figures, de manoeuvres pendantes et de voiles tannes et
sombres.

Les capitaines des navires marchands se demandent avec inquitude ce que
_l'Albatros_ vient faire parmi eux. Tous regardent avec curiosit et
avec effroi ce jeune capitaine aux traits hardis,  la chevelure noire
et boucle, se promenant avec un petit matelot que l'on dit tre sa
matresse dguise. Quant  Rodriguez, il sourit, il est flatt de la
dfiance qu'il inspire. Il s'gaie d'entendre dire partout que ses
matelots portent le dsordre dans toute l'le. Il lit surtout avec
avidit les journaux, dans lesquels on signale dj son btiment comme
la terreur des mers qu'il a  peine parcourues. Vois, dit-il,  sa
Mosquita, vois comment ils rendent compte de moi,  leurs peureux de
capitaines. Mosquita lit:

Un grand brick pirate, peint en noir, ayant sa mture penche sur
l'arrire et naviguant sous pavillon colombien, a t vu dans les mers
des Antilles, o il a coul ou pill dj une quinzaine de btiments
marchands, aprs avoir exerc les cruauts les plus inoues sur les
quipages. On le dit command par un insurg espagnol.

--C'est bon, ils ne me connaissent pas. Continue.

Le brick anglais _la Baleine_, de 18 canons, le plus fin voilier de
la division des Antilles, est  sa poursuite avec d'autres croiseurs
amricains et franais. On ne doute pas qu'ils ne russissent 
s'emparer de ce btiment pirate, dont voici le signalement:

Mture haute et incline.

--Je redresserai ma mture.

Bordages peints en noir.

--Je les peindrai en blanc.

Guibre lance, avec un oiseau reprsentant un albatros, pour figure.

--Je ferai sauter la figure. Ah! ils s'imaginent qu'en donnant le
signalement de _l'Albatros_  leurs btiments marchands, ceux-ci seront
 mme de m'viter quand ils auront t assez prs de moi pour me
reconnatre  ma mture incline et  mes bords barbouills de noir....
Ah! ah! les plaisants marins! Il faut rendre hommage  leur prudence et
 leur discernement. Ils ont eu, il est vrai, la prcaution d'envoyer
des croiseurs sur mes traces, pour me donner la chasse et s'emparer de
mon redoutable corsaire. Eh bien! je dfie leurs plus fins voiliers, et
je donnerai peut-tre une leon terrible  quelques-uns d'entre eux....
_La Baleine!_ un brick anglais de 18 canons!... Je ne sais, mais ce
nom-l m'affriande, et j'ai un pressentiment que si jamais je le
rencontre... Mon _Albatros_... Oh! les Anglais, les Anglais, depuis
qu'ils m'ont enlev ma soeur... Tu sais, Mosquita, cette soeur bien
aime dont je t'ai si souvent parl, et dont le souvenir est rest
si cher au fond de ce coeur qui n'a plus piti de rien. Il y a des
btiments de guerre mouills  Saint-Thomas; mais, malgr la dfiance
que je leur ai inspire en entrant ici, ils ne peuvent me saisir: je
suis dans un port neutre, prserv par le pavillon colombien qui couvre
mon navire. Mes expditions sont en rgle; mais, pour plus de prudence,
cependant, je sortirai demain avec un quipage que j'augmenterai d'un
bon tiers.... Nous avons de l'argent en abondance, grce au navire
espagnol que nous avons amarin. Avec des piastres on a toujours des
hommes dans cette le, rendez-vous de tous les cumeurs de mer. Allons 
bord, Mosquita, j'ai des ordres  donner  Gouffier; la soire ensuite
sera toute  nous, toute  toi; viens, mon bon petit mousse, suis ton
capitaine.

Il se rend  bord: il ordonne  son second de recruter des hommes. Il
veut avoir deux cents matelots sur le pont de _l'Albatros_. A la mer il
se peindra une batterie blanche. Il saura, au moyen des coins placs sur
l'arrire de ses bas-mts, rendre sa mture plus perpendiculaire, en
raidissant les tais et en mollissant ses calle-haubans de l'arrire.
Ses projets arrts, ses ordres donns, il redescend  terre avec sa
Mosquita. Il ne passera qu'un moment dans la chambre qu'il loue pour la
soire; mais l du moins il sera seul prs de sa matresse, mais dans
cette chambre il pendra un hamac o la main de celle qu'il aime le
bercera, l'endormira pour quelques heures. C'est la volupt qu'il a
trouve dans la petite maison de Carthagne qu'il cherche  ressaisir
partout o il peut chapper  la vie tourmentante du bord. Un seul
instant de calme, d'amour et de solitude, lui retrace tout ce qu'il
dsire se rappeler de son existence passe. Il est enfant dans les bras
de sa matresse, sa force l'abandonne au sein des plaisirs qu'il veut
cacher  tout le monde; il peut en libert dpouiller toute sa fiert
et sa cruaut, et puis cet enfant, berc par la main d'une femme,
s'lancera comme un tigre au milieu d'un quipage palpitant, et
recouvrant tout--coup cette force qu'il a perdue un instant, cette
cruaut qui semblait s'tre teinte dans les volupts, il recommencera
le carnage, il s'assouvira de crimes s'il le faut. C'est la mer, c'est
l'horrible devoir qu'il s'est trac, qui lui rendront sa frocit en
exaltant son me et en enveloppant son coeur de ce triple airain que le
pote attribue au premier qui osa affronter les flots et les temptes.

_L'Albatros_ quitte Saint-Thomas pendant la nuit. Il appareille avec
mystre, comme ces voleurs qui osent  peine troubler le silence des
tnbres dont ils cherchent  couvrir leurs funestes exploits. Deux
cents hommes, parmi lesquels il en est qui n'ont pas encore vu leurs
camarades, manoeuvrent sans se dire un mot, sans hasarder une seule
parole, mme  voix basse. Les voiles brunes du corsaire sont largues
et bordes sur leurs vergues longues et noires. Le voil filant
vent-arrire et faisant clapoter sur ses larges flancs, la mer
caressante qu'il refoule avec vitesse. La brise de Nord-Est le poussera
pendant la nuit sous le vent de cet arc de cercle que forment les les
orientales de l'archipel des Antilles. C'est dans ces parages qu'il
pourra faire de bonnes captures et vomir  bord de quelques prises une
partie de l'avide quipage qui se grouppe dans sa calle, sur son pont,
dans ses hunes mme. Mais cette nuit, pendant laquelle _l'Albatros_
coule si mollement sur les flots avec la lgret d'une plume souleve
par un souffle de vent, doit tre utilement employe. Rodriguez
ordonne: ses hommes obissent non plus avec ce silence qui a prsid 
l'appareillage, mais ils obissent en causant entre eux, en changeant
des mots factieux, en se jetant et en repoussant avec gat, le
sarcasme grossier qui ronfle dans leurs bouches. Les uns, pour excuter
les ordres du capitaine, dgrent le grand mt de hune pour y substituer
un mt de perroquet  flche. Les autres travaillent  mettre
perpendiculairement, d'-plomb la mture basse. Une vingtaine de
matelots se jettent dans les embarcations ou sur des chelles suspendues
le long du bord pour peindre une batterie blanche sur le bordage tout
noir du brick, et tout ces travaux diffrents s'excutent  la lueur
des fanaux dont le btiment est illumin. Des matelots transforms en
peintres nocturnes pour donner un dguisement  leur corsaire! Quelle
bonne occasion pour s'gayer de la maladresse de celui qui trace
une ligne courbe au lieu d'une ligne droite, sous le pinceau qu'il
barbouille de peinture blanche! Que _l'Albatros_ se trouvera artistement
peint quand le soleil viendra clairer le chef-d'oeuvre de ces
barbouilleurs de nuit! Mais qu'importe, pourvu qu'il trompe l'oeil du
commandant du croiseur ou celui d'un malheureux capitaine marchand, sa
batterie sera toujours assez bien lgamment peinte!

Aux premiers rayons de l'aurore, le corsaire se trouva tout--fait
travesti. Son grand mt, devenu perpendiculaire, n'tait plus surmont
que d'un matereau, sur l'arrire duquel on avait gr une voile
en pointe. Ce n'tait plus qu'un dogre au lieu d'un brick, que
_l'Albatros_; et puis sa grande raie blanche, tendue de l'arrire 
l'avant, venait de lui ter cet air pirate que lui donnaient auparavant
ses pavois et ses presceintes recouvertes de noir luisant. Rodriguez
s'embarque dans un canot, pour admirer,  quelque distance du bord, la
transformation de son navire. Il est enchant de ce changement, qui
semble n'avoir pas altr sensiblement la marche de son fin voilier....
Mais  peine est-il loign de deux cents brasses du navire, qu'on le
rappelle  bord.... On vient de dcouvrir deux voiles!

Sur l'horizon immense qu'enflamme l'aube naissante, deux voiles se
dessinent en effet, spares l'une de l'autre par une grande distance...
Sur laquelle faudra-t-il courir d'abord?--Sur la plus grosse!--Mais
laquelle est la plus grosse?--Tous les yeux se portent tantt vers celui
des navires qui se montre dans le Sud, tantt sur celui qui reste au
Sud-Ouest. On les observe avec attention, on compare leur grosseur: la
brise est faible, mais _l'Albatros_ est couvert de voiles; il a rentr
ses embarcations, il a mme rpar autant que possible le dsordre
qu'ont laiss sur son pont les travaux rapides de la nuit. Quelques pots
de peinture restent cependant entre les caronades; le grand mt de hune
dpass n'est pas encore bien saisi dans la drme; mais cette petite
confusion intrieure ne nuit pas  la marche du navire. _L'Albatros_
cingle sur le btiment aperu qui lui a paru le plus fort, et il
l'approche avec d'autant plus de facilit, que les deux navires en vue
cherchent plutt  se rallier qu' prendre chasse et  continuer leur
route. Un peu de brise se fait, de cette brise capricieuse qui le le
matin verdit par chaudes bouffes les mers d'azur des tropiques. Les
voiles larges de _l'Albatros_, gonfles et abandonnes tout--coup
par le vent, qui semble se jouer avec elles, poussent le navire lger
qu'elles dominent, sur le plus gros btiment. _Nous tombons dessus, nous
tombons dessus et rudement_, disent les corsaires en se frottant les
mains et en se promenant d'un pas cadenc de l'arrire  l'avant. C'est
un trois-mts! Le second btiment  vue a dirig sa route sur le point
o tend _l'Albatros_. Il veut peut-tre porter du secours au trois-mts.
Mais quel est ce second navire?... Un brick, rien qu'un brick, et il est
encore  une bonne lieue de l'endroit o l'affaire va se dcider.

Vous avez demand  courir sur le plus gros, fait Rodriguez  son
quipage. Eh bien, le voil! Branle-bas gnral de combat; mais pas de
coups de canon, ni de coups de fusil, mes garons. C'est un branle-bas
de combat  l'arme blanche que je vous commande.

Le trois-mts n'tait plus qu' une porte de pistolet du pirate. Il ne
hissa son pavillon anglais que pour l'amener aussitt pour _l'Albatros_,
ds qu'il vit sur l'avant de son redoutable ennemi, un forban lever,
du milieu d'un groupe d'horribles matelots, un petit pavillon rouge. Ce
signal, si mystrieux et si expressif, en dit plus au capitaine anglais,
que ne l'aurait fait une borde  bout portant. _L'Albatros_ longe sa
prise, et jette  bord du navire captur cent hommes arms jusqu'aux
dents, cent hommes commands par Gouffier,  qui Rodriguez a confi des
ordres que le docile second a jur d'excuter, en donnant une poigne de
main  son intrpide capitaine.

Le corsaire se spare du navire anglais. C'est sur le brick qui s'avance
qu'il pousse sa borde, non pour engager l'affaire avec lui, mais pour
l'observer, mais pour l'attirer dans le pige, et pour prendre chasse
devant lui, afin de le conduire prs de la prise qui vient d'tre
amarine.

Pour qui saurait peindre ces mouvements si rapides, si intelligents et
si subtils de ces navires qui, au moment dcisif du combat, cherchent
 se tromper,  s'viter ou  se faire poursuivre pour tomber d'une
manire plus sre et plus terrible l'un sur l'autre, il y aurait un beau
tableau  faire en voyant nos trois btiments dans la position que
nous venons d'indiquer. Mais quel talent pourrait rendre ces choses
imposantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la
ralit est sous les yeux, que lorsque votre coeur palpite  l'ide du
carnage qui s'apprte sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces
navires qui manoeuvrent chargs de leurs quipages, disposs  faire
feu! L est le trois-mts qui vient d'tre enlev par cent hommes
du corsaire... A quelque distance de lui est _l'Albatros_, qui fait
semblant de prendre chasse devant le brick, qui s'avance pour secourir
le trois-mts enlev.... Le brick court toutes voiles dehors, pour
ranger la prise et cingler ensuite sur le corsaire, qu'il veut prendre,
qu'il veut punir de sa tmrit... Il est bientt prs de la prise, 
porte de voix d'elle. Il peut la hler, la reprendre... Mais quelle
scne se passe  bord de ce dernier navire?...

Les cent forbans qui s'en sont rendus matres, voyant approcher le
brick, forcent le capitaine et les matelots anglais devenus leurs
prisonniers,  faire,  dire ce qu'ils veulent que ceux-ci fassent et
disent pour tromper le commandant du brick. Le capitaine et les matelots
prisonniers ne savent qu'obir aux ordres que les pirates leur intiment
le pistolet ou le poignard sur la gorge. C'est ainsi que le malheureux
capitaine anglais crie au brick qui l'approche: Commandant, sauvez-nous,
les pirates veulent nous tuer! Abordez-nous, abordez-nous avant de
courir sur le corsaire! Tous les marins prisonniers rptent en criant:
_Sauvez-nous! sauvez-nous!_ ce que les forbans ont ordonn  leur chef
de crier. Et comment auraient-ils hsit  obir  leurs vainqueurs,
quand, pour leur arracher ce cri trompeur, les forbans, cachs par les
bastingages et se tranant  quatre pattes vers eux, les menacent de
leur faire sauter la tte pour peu qu'ils se refusent  implorer le
secours du brick de guerre!

Le commandant du brick ne balance plus. Au lieu de s'obstiner 
poursuivre _l'Albatros_, il longe d'abord le trois-mts, sur le pont
duquel il a l'intention de jeter quelques hommes pour contenir les
forbans qui veulent gorger ses compatriotes. Mais  peine a-t-il
abord la prise, que les cent pirates se dressent, se hrissent sur les
bastingages auprs desquels ils s'taient cachs. Les Anglais, surpris
par cette terrible apparition, se dfendent. Ils taient prpars au
combat, mais pas  cet abordage subit. Les sabres se croisent, les
poignards, les haches, les piques frappent avec fureur. Le canon ne peut
rien dans cette mle de deux quipages qui se massacrent bord  bord.
Les coups de fusil et de pistolet se font seuls entendre, et dominent
les hurlements de rage des combattants, les cris de douleur des blesss.
Les corsaires qui ont surpris les Anglais du brick obtiennent d'abord
l'avantage; mais au bout de quelques minutes ils prouvent une
rsistance que leurs efforts dsesprs ne peuvent vaincre encore. Ils
redoublent d'efforts, certains d'tre secourus bientt par _l'Albatros_;
les Anglais redoublent de rsolution, srs qu'ils sont que le corsaire
les anantira s'ils ne russissent pas  s'emparer de la prise avant
l'arrive des pirates. Ils cherchent en vain  carter leur brick du
trois-mts, pour rduire par le canon, une fois dbords, le navire
qu'ils n'ont plus l'espoir de rduire par l'abordage. Mais ils ont
affaire  des ennemis qui n'abandonnent pas ainsi la partie, et qui ont
eu soin d'amarrer le brick au trois-mts, de manire  rendre impossible
la sparation prompte des deux btiments. Le combat se prolongera
long-temps encore.

Mais _l'Albatros_ que fait-il en voyant l'abordage engag entre sa prise
et son ennemi! Chass d'abord par le brick anglais, il a revir de
bord du moment o celui-ci a renonc  le poursuivre pour accoster le
trois-mts. De chass qu'il tait, il devient chasseur. Avec la brise
qui enfle ses voiles, il ne pourra tarder de joindre le brick, qui
se trouve avoir tomb dans le pige en abordant un navire charg
d'assaillants. Rodriguez, mont sur son bastingage, encourage ses gens 
frapper sans piti sur l'quipage anglais qu'ils vont atteindre, harass
dj de l'attaque qu'il a eu  soutenir. Ses gens rpondent par des cris
de joie  son exhortation. La pluie tombe avec les gros nuages qui leur
apportent la brise, et, pour mieux se disposer au combat, tous les
hommes de _l'Albatros_ se dpouillent de leurs vtements: un pantalon
et un bonnet rouge composent leur sauvage accoutrement. L'onde mouille
leurs larges paules et leurs corps velus. Ils rient  la veille de se
baigner dans le sang, de prendre  si bon compte, disent-ils, un bain de
sant. Quelques objets dont on s'est servi pour le travail de la nuit
encombrent encore le pont: on jette les chelles  l'eau, les pinceaux
qui ont servi  barbouiller le navire. On va envoyer aussi par-dessus
le bord quelques pots de peinture oublis entre les caronades... _Un
instant!_ s'crie l'un des matelots, _il ne faut pas perdre ainsi le
bien de l'armateur. Nous avons peintur le navire cette nuit: peinturons
aussi l'quipage, noir et blanc, comme _l'Albatros_; et aussitt les
mains du factieux matelot se trempent dans la peinture, et il se
barbouille de noir et de blanc depuis la ceinture jusqu' la tte. Tous
ses camarades l'imitent. Rodriguez sourit en voyant ses gens se rendre
ainsi mconnaissables. Il pense mme qu'il est bon,  tout vnement,
que personne,  bord de l'ennemi, ne puisse distinguer les traits des
combattants. Lui-mme se barbouille aussi la figure; il n'est pas
jusqu' Mosquita qui ne voie les doigts badins de officiers tendre
sur son joli visage l'infecte peinture  l'huile qu'elle repousse avec
dgot. L'quipage  moiti ivre de _l'Albatros_ offrait en ce moment
l'aspect le plus terrible: c'est ainsi qu'il va  l'ennemi, arm de
sabres et de poignards, et bien certain de pouvoir reconnatre dans la
mle ceux qu'il faut frapper comme ennemis, et ceux qu'on doit pargner
comme forbans.

Mais la brise, qui a redoubl avec le grain, s'affaiblit quand les
nuages qui l'ont amener passent  l'horizon, du bord de dessous le vent.
Un calme plat lui succde, et _l'Albatros_ s'arrte immobile  une
porte de fusil des deux navires, qui combattent toujours. Comment faire
pour rejoindre le brick anglais? Mettre les canots  la mer, border des
avirons qu'il faudra rentrer si le moindre souffle s'lve! Chaque gros
nuage qui s'avance peut ramener le vent, et il en faudrait si peu!
Rodriguez court de l'avant  l'arrire. Il offre sa main au souffle, qui
semble venir tantt  tribord, tantt  babord. Le peneau de plume plac
sur le bastingage de l'arrire parat se soulever: la brise va venir,
les voiles ne battent plus sur leurs mts; elles s'enflent, mais un
moment aprs elles retombent flasques sur leurs ralingues, l brise ne
vient pas... Oh! qu'il donnerait quelque chose; de bon pour un souffle
de vent qui lui permettrait de secourir les cent hommes qu'il entend
combattre si prs de lui! Oh! que pour dix annes de sa vie, il voudrait
pouvoir sauter  bord de l'ennemi!... Mais il fait en vain des voeux;
il jure, il blasphme, et la brise, la brise ne s'lve pas... Il croit
remarquer que le trois-mts n'a plus de pavillon, et que l'on a cess de
se battre... Il ne se reconnat plus; il accuse ses cent hommes
d'tre des lches; il menace de les punir..... Son quipage voit avec
consternation la fureur de son capitaine. _Bordons nos avirons de
galre, bordons nos avirons!_ s'crient les matelots. On saute sur les
avirons; tout le monde se range  nager; mais au moment o la pelle
des rames va labourer la mer, le vent souffle, frmit dans les voiles:
_l'Albatros_ est emport par la brise. L'quipage quitte la nage
pour sauter sur l'avant; les grappins sont pars. On vire de bord
vent-arrire, aprs avoir dpass le brick, pour l'aborder de long en
large et le serrer entre la prise et le corsaire. _L'Albatros_ accoste
enfin son ennemi, et, en passant  le ranger, Rodriguez lit sur
l'arrire du brick le nom du navire qui a promis de l'amariner. _La
Baleine!_ A ce nom, son quipage ne se sent pas de joie. _La Baleine!_
c'est _la Baleine_, capitaine, crient tous les matelots.--Oui. mes amis,
c'est _la Baleine_, leur rpond Rodriguez, et _l'Albatros_ mange le gras
de _la Baleine_. _A l'abordage, tout le monde,  l'abordage!_

Ce commandement n'est que trop bien excut. Les forbans pleurent sur le
pont de l'Anglais, qui rsiste bravement, mais en vain,  cette terrible
et seconde attaque. Ils frappent avec frnsie sur tout ce qu'ils
rencontrent encore vivant  bord du brick, et les trois navires, amarrs
ensemble, n'en forment plus qu'un. Le vent souffle dans leurs voiles
dsorientes, et les pousse irrgulirement sur les flots que le sang
rougit autour d'eux. Rodriguez, le pistolet au poing, est saut  bord
de l'Anglais  la tte de ses gens; poursuivi, aprs avoir fait un
carnage horrible, par cinq ou six matelots ennemis, il va recevoir un
coup de sabre, lorsque Mosquita, qui voit le danger que court son amant,
se prcipite sur lui, et tombe sous le coup qui lui tait destin. Son
amant, furieux, s'lance sur ceux qui l'ont poursuivi: quelques-uns de
ses hommes volent  son secours. L'acharnement des corsaires se dcuple,
et bientt ils restent matres du navire, dont ils ont hach les deux
tiers de l'quipage....

Un moment d'affaissement suit cette victoire si chrement achete.

Une centaine de cadavres embarrassent les pieds des combattants, qui
contemplent avec une atroce ivresse le carnage qu'ils ont fait. On
relve les corsaires blesss, on les transporte  bord de _l'Albatros_.
Rodriguez a dj plac sa Mosquita toute sanglante dans sa cabine, et le
chirurgien du navire assure que sa blessure, quoique grave, ne sera pas
mortelle.

--Elle sera mortelle cependant cette blessure, rpond Rodriguez.

--Et pour qui? demande le chirurgien.--Pour vous, capitaine?

--Non, pour eux! Et il montrait les Anglais.

Ce mot en dit assez, et le chirurgien devina qu'il tait un arrt
de mort pour tous les ennemis qui avaient chapp  la fureur des
corsaires.

Le brick anglais est donc rduit. _L'Albatros_, comme l'avait dit le
capitaine Rodriguez, avant l'abordage, _a mang le gras de la Baleine_.
Il faut prendre connaissance de la nouvelle capture. Elle est belle!
quelques canons, un quipage  moiti massacr, un navire fin voilier,
mais  peu prs cras par le choc du trois-mts, qui le serrait 
babord, et par le choc du corsaire, qui l'a accost violemment par
tribord. La prise marchande, le trois-mts que _l'Albatros_ a amarin
le premier, produira mieux. L, au moins, on trouvera quelques sacs de
gourdes, un peu d'or dans la chambre du capitaine. Il faut voir les
forbans, tout ensanglants encore du combat dont ils viennent de sortir,
fouillant partout: ils pillent ce qu'ils trouvent de prcieux; ils
s'enivrent du vin et du rum qu'ils puisent dans le fond des barriques,
qu'ils enfoncent  coup de hache... Les officiers et les matelots
anglais que le fer des forbans a pargns, contemplent avec effroi,
groups dans un coin de l'arrire de leur malheureux navire, tous les
pirates barbouills de peinture noire et blanche, de sueur et de sang;
ils frmissent en les voyant jeter  l'eau les cadavres des infortuns
qui ont pri sous leurs coups. Quel sera le destin des prisonniers et
des blesss, que l'on se met  peine en devoir de secourir? Quelques
malheureux Anglais, charps dans le combat, implorent comme une faveur,
qu'on les lance  la mer avec ceux de leurs camarades qui ont reu la
mort. Mais les forbans n'ont pas assez de piti pour exaucer leurs
voeux. Ils sourient  leurs cris de douleur, ils chantent quand les
blesss les supplient. Rodriguez se promne, l'air sombre, les pieds
nus, le pantalon retrouss jusqu' la cheville; il se promne dans le
sang, les bras croiss, et l'oeil distrait. Gouffier, son fidle et
digne second, est venu l'embrasser aprs la victoire. C'est lui qui
commandait les cent hommes jets sur la prise. Il n'a seulement pas reu
une gratignure, et de sa terrible main il se flicite d'avoir tu une
demi-douzaine d'ennemis.

--Qu'allons-nous faire de ce reste? demande t-il  son capitaine, en
regardant les prisonniers tremblants.

--Tu vas le savoir, rpond Rodriguez, en abaissant le sourcil sur
ses yeux irrits.... Ils ont frapp Mosquita, ma femme, d'un coup de
sabre... Va me chercher le rle d'quipage de ce trick...

--Il est dans ma chambre, s'crie le commandant du navire, qui a survcu
au carnage.

--C'est bien! Qu'on me l'apporte!

Le rle est remis dans les mains de Rodriguez. Il appelle les noms; les
hommes encore vivants lui rpondent: Prsents. Mais en parcourant ce
registre, un nom le frappe, il s'arrte... Ce nom est celui d'un amiral
qui se rendait en mission, sur _la Baleine_, pour traiter avec les
Mexicains, au nom de son gouvernement.... _Woodbridge!_ s'crie
Rodriguez, en lisant avec effroi ce mot dans la liste des passagers.....
_Woodbridge!_ cet amiral a-t-il t tu dans l'action? Existe-t-il
encore? Voyons! o est-il? qu'on me rponde! Je donnerais tout mon sang
pour qu'il vct encore....

A ces mots presss,  cette motion si vive, on ne doute pas que le
capitaine de _l'Albatros_ ne porte le plus touchant intrt  la
conservation de l'amiral. Un vieillard,  la figure calme et noble,
parat: il est devant Rodriguez. Rodriguez jette sur lui des regards
pntrants et rapides. On ne sait quel sentiment peut l'agiter.... Il
va parler, et la parole expire sur ses lvres contractes... Un soupir,
longtemps contenu dans son sein, s'en exhale avec force... Le vieillard
attend, et Rodriguez l'examine encore de la tte aux pieds, sans pouvoir
dtacher de lui ses regards de feu.

--C'est donc vous que l'on appelle l'amiral _Woodbridge_?

--Oui, c'est moi, et je ne sais quel intrt vous pouvez avoir 
connatre mon nom.

--Vous l'apprendrez bientt. C'est vous qui avez command une division
qui croisait, pendant la guerre dernire, devant Ouessant?

--C'est moi!

--C'est donc vous, en ce cas, qui avez... qui avez quelquefois pargn
de pauvres pcheurs, que les cruelles lois de la guerre vous auraient
permis de sacrifier impunment?...

--J'ai pu rendre des services  quelques infortuns dans ma longue
carrire, mais ce n'est pas  vous qu'il appartient de m'en rcompenser.
--Oh si! si, vous vous trompez; c'est  moi, c'est bien  moi....
Mes enfants, jetez par-dessus le bord ceux de nos camarades qui ont
vaillamment pri: inhumez-les avec les honneurs de la guerre et  la
manire des forbans, comme nous: une poigne de main dans leur main
glace, un coup de pistolet dans leur tte endormie; mais frappez-les
sur le front, en avant, afin que si on retrouve leurs cadavres, on sache
qu'ils ont pri sans dtourner les yeux. Aprs avoir rempli ce devoir,
vous nettoierez le pont du brick: je ne veux pas voir une seule tache de
sang sur ces bordages... On apprtera la table ensuite, la table de la
chambre du navire,... on la couvrira de tout ce qu'on pourra trouver
 bord pour composer un repas splendide, s'il est possible... Mon
intention est d'offrir  dner  ces braves prisonniers et de me
rconcilier avec eux avant de les quitter.

Les prisonniers,  ces mots, tressaillent de joie. Ils esprent la vie.
Chacun d'eux se rappelle que souvent on a vu des forbans se montrer
aussi gnreux aprs le carnage qu'ils avaient t cruels dans le
combat. L'air lev du capitaine pirate ne semble pas loigner l'ide
d'un acte de gnrosit et de clmence. Les infortuns!

Rodriguez, aprs avoir donn ses ordres  bord du brick, saute  bord
de _l'Albatros_. Il se prsente tout palpitant aux yeux affaiblis de sa
matresse, sur la plaie de qui on a pos le premier appareil. Mosquita
jette sur son amant des regards o se peignent  la fois la douleur,
l'espoir et la satisfaction. Sa bouche dcolore murmure, malgr les
recommandations du chirurgien, des mots que l'oreille de Rodriguez
recueille avec distraction. Je t'ai sauv la vie, lui dit-elle, c'est l
ce que je demandais au ciel avec le plus de ferveur. Oh! que je serais
heureuse de mourir pour toi!... Mais qu'as-tu donc, mon ami? que
cherches-tu ainsi avec tant d'agitation?--Je ne puis tout t'expliquer
encore, Mosquita. J'avais une soeur... Celui qui me l'a ravie, l'infme
capitaine anglais, je le tiens... Tu sais cette lettre signe de son nom
odieux, jamais encore elle ne m'avait quitt... Avant le combat j'ai t
ma veste; la lettre tait dans ma poche, je la cherche!.. je la... Ah!
que le hasard soit bni! tiens la voil, la voil, cette lettre!...
Ils ont rpandu ton sang les lches... Ils vont payer cher chacune des
gouttes de ce sang prcieux.... Sois tranquille, dans une heure je serai
prs de toi, et tu auras t venge, et le ravisseur de ma soeur aura
expi son crime... Adieu. une heure de patience encore, ma Mosquita, ma
bien-aime...

Rodriguez, en prononant ces paroles, revient  bord du brick anglais;
les prisonniers l'attendent; le repas de rconciliation est servi dans
la chambre, comme il l'a ordonn; le mot, un mot mystrieux est donn
aux forbans par leur capitaine: ils n'ont rpondu  ses ordres cachs
que par des signes de tte, et en jetant des regards brlants sur leurs
victimes. Les officiers prisonniers descendent: ils se placent  table,
Rodriguez au milieu d'eux, le vieil amiral en face de lui. On sert le
dner: les bouches sont muettes; les mets sont  peine effleurs par les
tristes convives de ce festin si sombre; c'est par complaisance et pour
obir  la fantaisie de leur funeste vainqueur, que les Anglais ont
consenti  s'asseoir  ses cts. Le dessert est servi: Rodriguez
sourit; le vin est vers dans des verres qu'lvent des mains
tremblantes. _A la rconciliation et  la gnrosit!_ dit en se levant
le vieil amiral!... Non, rpond Rodriguez d'une voix tonnante: _A
la vengeance et  la mort!_ Connais-tu cette criture et ce nom?
s'crie-t-il, en prsentant  l'amiral sa propre lettre au bout d'un
poignard.--Ah! nous sommes perdus! crie le vieillard  la vue de ce
billet qu'il reconnat avoir crit aux pcheurs d'Ouessant. Il a  peine
le temps de prononcer ces derniers mots: les forbans rests dans le
vestibule et au bas de l'escalier de la chambre pendant le repas,
entrent le poignard lev: chacun d'eux saisit un des Anglais, et d'un
bras guid par la rage, ils clouent sur la table mme o ils s'taient
assis, les convives infortuns de ce repas de sang! Les meurtriers
montent haletants sur le pont; les autres prisonniers ont entendu les
cris de leurs chefs: ils veulent fuir les pirates en se jetant dans les
flots; la fureur de leurs assassins les poursuit partout: ils tombent
sous les coups qu'ils cherchent  viter, et leurs cadavres saignants
sont hisss au bout des vergues, suspendus sous les hunes ou amarrs
dans les haubans....

C'est alors que l'on spare le trois-mts et le corsaire, du brick o
la mort seule rgne... L'ordre d'incendier le trois-mts est donn:
son malheureux quipage va prir dans les flammes, et pendant cette
excrable excution, Rodriguez, un morceau de craie  la main, trace
avec rapidit sur les bordages et les pavois du brick anglais, ce mot,
ce mot cruel qui s'chappe de son coeur et que sa bouche convulsive
murmure encore: VENGEANCE! VENGEANCE!

_L'Albatros_ s'loigne du trois-mts, qui flamboie, et du brick, qui se
balance sur les flots avec ses vergues garnies de cadavres et ses dalots
d'o le sang coule pour aller rougir la mer qui clapote sur les bordages
couverts de chairs parpilles... La nuit descend bientt sur les vagues
plaintives, et au loin dans l'obscurit, les pirates, le menton
appuy sur le bastingage de leur corsaire, contemplent l'incendie
du trois-mts, qu'ils aperoivent encore comme un phare immense.
_L'Albatros_ cingle vers Carthagne. Il est temps qu'aprs tant
d'exploits et de fatigues, les pirates aillent chercher dans le port ce
repos qu'ils ont si vaillamment et si noblement achet!

Quelques jours, un mois peut-tre, aprs ce massacre, des caboteurs
rencontrrent  la mer le brick _la Baleine_. Les premiers marins qui
l'abordrent dans leurs embarcations, s'en loignrent avec terreur en
voyant ces cadavres putrfis suspendus au bout des vergues, ou clous
avec des poignards rouills sur la table de la chambre, encore couverte
des restes du repas funeste.... Au haut des mts, des ttes d'hommes
pourrissaient, battues par les vents et la pluie.... Sur toutes les
ctes et dans toutes les les, on entendit rpter que des pirates
massacraient les quipages qui tombaient entre leurs mains; et le mot
VENGEANCE, VENGEANCE crit sur les pavois du brick _la Baleine_, alla
porter l'effroi bien au-del encore des mers o _l'Albatros_ avait
laiss la trace sanglante de sa route!



10

_Crainte, dgot, trame homicide, fuite, rencontre._


Enfants, nous nous sommes tous conduits avec bravoure, et de manire 
nous faire pendre ou fusiller si jamais on vient  dcouvrir ce que nous
avons fait de grand et d'audacieux. Je compte aussi sur votre silence,
parce que votre tte est au bout de la moindre indiscrtion; mais si
l'un de vous osait trahir ses camarades, son affaire serait bientt
prte. Je promets un baril de piastres  celui qui m'apportera le
cadavre du coupable. Au moyen de cette rcompense, je serai sr de
trouver plus de vengeurs que de tratres parmi nous. Voil ce que
j'avais  vous dire pour votre sret et la mienne, avant de rentrer 
Carthagne... Amure la grand'voile, hisse et borde les perroquets, et
laisse courir la barque!

Cette simple allocution de leur capitaine est accueillie avec faveur par
les forbans. Ils jurent d'exterminer le premier d'entre eux qui ouvrira
la bouche sur les vnements qui doivent tre ensevelis dans l'oubli
le plus profond. L'ivrognerie, disent-ils, n'excusera mme pas
l'indiscrtion, et celui qui, mme ft-il en ribote, rompra un silence
qui importe  tous, ne se rveillera pas de sa coupable ivresse.--Et, 
ces mots, les mains des matelots ont arrach leurs poignards de leurs
ceintures, pour sceller leur serment de la plus terrible menace...

_L'Albatros_ rencontre sur sa route des croiseurs, des corvettes et des
frgates. Mais, travesti en dogre comme il l'est, mais misrablement
barbouill, et ayant l'air de se traner pniblement sur les flots,
aucun btiment de guerre ne songe  lui donner chasse et  le visiter.
Une frgate franaise va mme jusqu' lui demander s'il n'a pas eu
connaissance d'un brick peint en noir, avec une guibre surmonte d'une
figure reprsentant un oiseau de proie. C'est _l'Albatros_ lui-mme que
veut dsigner la frgate, et le capitaine de _l'Albatros_ lui rpond
qu'il a laiss le navire dont on lui parle mouill  Saint-Thomas sous
pavillon colombien. La frgate le remercie de ce renseignement, et
elle s'loigne du pirate, qui, pour lui parler, a fait cacher tous ses
matelots dans la cale, et fait mettre inoffensivement ses canons _en
vache_, le long du bord.

Bientt on aperoit la cte de Carthagne! Carthagne, d'o le terrible
_Albatros_ est parti avec de la poudre et des canons, et o il va
rentrer charg d'or et de gloire, car les forbans prennent le carnage
pour de la gloire! Dj dans le port un grand nombre des prises qu'il
a faites ont attri. Le nom de Rodriguez a t port aux nues par les
indpendants, et c'est Rodriguez qui revient avec des blesss, avec son
navire avari et sortant victorieux d'un long et terrible combat.

--Contre qui s'est-il battu ainsi? se demande-t-on.

--Contre deux navires espagnols, qu'il a incendis et couls.

--Qu'a-t-il fait des prisonniers?

--Rien: il ne fait jamais de prisonniers, vous savez bien.

--Oh! le vaillant capitaine que ce Rodriguez! Gloire  Rodriguez! C'est
le pourvoyeur de notre rpublique. Des couronnes  lui, le triomphe pour
Rodriguez! Vive le capitaine de _l'Albatros!_

Le Librateur l'embrasse, le peuple le porte en triomphe. On couvre de
fleurs et de lauriers le cadre dans lequel on dbarque Mosquita blesse,
toute rayonnante, toute mue de la gloire de son amant.

--O va loger l'illustre capitaine, l'honneur de la marine colombienne?
Le Librateur a dit de porter ses effets dans l'htel du gouvernement.

--Oui, mais moi je veux qu'on les porte dans l'ancienne maison que
j'habitais.

--Quoi! dans la case de Mosquita?

--Justement; c'est l que j'ai t heureux et tranquille quelques jours;
ce sera mon palais.

--Oh! le brave et digne capitaine! C'est cela un homme courageux et
simple, comme il en faudrait mille  la rpublique!

--Oui, tas de badauds, on vous en donnera mille comme moi. Allons,
suivez les ordres que je vous ai donns, et pas de compliments.

Il croyait, notre pirate, retrouver dans la chambre de sa matresse
cette lueur de plaisir qui l'avait un instant sduit avant son dpart
sur _l'Albatros_. Mais les vives motions qu'il avait prouves dans
ses courses, ces motions plus conformes  ses gots altiers, que les
tendres sentiments de l'amour, avaient dj distrait son me du penchant
qu'il croyait encore avoir pour sa matresse. Quand un devoir de
reconnaissance l'attachait pendant des jours entiers prs du lit o elle
souffrait encore pour lui, ces jours lui semblaient ternels. La satit
des plaisirs avait rendu ce coeur  son indiffrence naturelle pour tout
ce qui n'tait pas irritant ou remuant. Les sensations nouvelles et
inconnues qu'il avait prouves dans ses premires amours avec Mosquita,
il ne les retrouvait plus avec elle. Plus la tendresse de celle-ci
s'tait augmente pour lui, et plus ses marques d'attachement
paraissaient lui tre devenues importunes. Par gard peut-tre il lui
disait encore quelquefois cependant: Tu souffres, Mosquita, et c'est
pour moi.

--Oui, lui rpondait avec passion sa matresse; mais chacune de mes
douleurs m'est plus chre que je ne puis te l'exprimer. Je t'ai sauv la
vie au prix de mon sang, et je ne demandais rien de plus au ciel. Ah! si
j'avais pu mourir pour toi!...

--Quelle ide!

--C'tait l le plus vif de mes dsirs secrets. En mourant ainsi
j'aurais du moins laiss dans ton me un souvenir ineffaable.

--Et crois-tu que jamais je puisse oublier les liens nouveaux qui nous
unissent, et que tu as scells de ton sang?

--Je ne sais si je m'abuse, et si la tendresse toujours plus vive que tu
m'inspires ne me rend pas plus exigeante; mais il me semble que tu ne
m'aimes plus comme autrefois.

--Et qui m'obligerait, s'il en tait ainsi,  feindre pour toi un amour
que je n'aurais plus?

--Oh, tu sais bien qu'aime ou dteste, je me suis attache  toi pour
toujours, et que je prirais plutt de ta main, que de sparer jamais
mon existence de la tienne. Mais laisse-moi m'enivrer d'une erreur qui
fait encore ma flicit. Dis-moi que tu n'as pas cess de m'aimer, et je
tcherai de te croire.

La convalescence de Mosquita arriva. Penche sur le bras de son amant,
elle aimait  se montrer encore affaiblie, dans les rues de Carthagne,
o tout le monde admirait le dvoment que lui avait inspir l'amour.
Sans cesse elle rappelait  Rodriguez le bonheur qu'elle ressentait de
lui avoir conserv, au pril de sa vie, des jours qui lui rendaient
l'existence si prcieuse. Les femmes ne se doutent pas de ce qu'elles
perdent en cherchant  nous enchaner  elles par les liens de la
reconnaissance qu'elles veulent imposer  notre amour. Les sacrifices
qu'elles nous offrent obtiennent rarement le prix qu'elles attachent
 leur dvoment le plus absolu. Ils nous deviennent  charge ds
l'instant o elles semblent ne pas les ignorer assez ou s'en faire un
trop grand mrite.

Un mois se passe pour Rodriguez dans la contrainte et le dsoeuvrement.
Il n'y tient plus. Il apprend qu'un btiment anglais est venu 
Carthagne, pour procder  une enqute sur la dernire croisire de
_l'Albatros_. Le Librateur a repouss tous les faits qui paraissent
s'lever contre son capitaine, qu'il regarde comme une des gloires de la
rpublique. Les matelots de Rodriguez se sont tus. Mais les soupons les
plus terribles planent sur lui. Mosquita, alarme sur le sort de son
amant, court  lui: Tu ne sais pas, lui dit-elle, ce que les Anglais
exigent du Librateur?

--Que peuvent-ils exiger?

--Qu'il te livre  leur justice. Les plus sinistres accusations planent
sur toi.

--Que pourront-ils me prouver?

--Rien; mais la violence et la force peuvent tout.

--Le pavillon colombien me protge; mon titre de citoyen de la
rpublique me prserve.

--Tu dois tout redouter d'une vengeance peut-tre trop mrite. Il faut
partir!

--Oui; mais sur mon corsaire mme. Il va armer. Tous mes braves
compagnons de course me redemandent. J'irai chercher un refuge au milieu
d'eux, et c'est l que l'Anglais viendra m'arracher, s'il veut me punir
des maux que je lui ai dj fait souffrir.

--Ma prvoyance t'a rserv un destin plus sr et plus heureux. Cet
argent que tu as conquis d'une manire si funeste  la mer, tu l'as
plac, par mes conseils, sous un nom suppos, en Europe. En prenant ce
nom, et en nous drobant  toutes les poursuites, nous pourrons chapper
 la rputation que partout ici tu tranerais avec toi. Comment,
d'ailleurs, oserais-tu reparatre sur _l'Albatros_ dans ces mers o tu
as dj port tant d'effroi.

--Mon projet n'est pas non plus de prendre ici le commandement du
corsaire. J'irai l'attendre  Saint-Thomas. C'est l qu'il me rejoindra,
et que je pourrai m'lancer avec lui sur ces flots o je veux rpandre
une nouvelle terreur. La vie me parut indiffrente ds que je pus la
connatre: aujourd'hui elle m'est  charge. Je partirai.

Fuir! se dit-il en lui-mme, ds qu'il put s'abandonner seul  ses
rflexions.... Oui, je fuirai, mais en affranchissant ma vie des
obsessions d'une femme que je crus aimer, et en courant porter ailleurs
l'effroi chez des ennemis qui s'acharnent sur moi aprs le combat. Homme
sans patrie, sans liens, sans famille, sans prjugs, sans crainte, et
sans honte, qu'ai-je  faire ici plus qu'ailleurs? Qu'un autre jouisse
de l'existence qu'il s'est cre sur le coin de terre o il est n;
qu'il s'attache, une fois que la fortune l'abandonne, au gte o sont
ses habitudes, pour pleurer les biens qu'il n'a plus! Moi je vois en
piti et les jouissances et les larmes du vulgaire des hommes. J'ai de
l'or, de l'or, que j'ai teint du sang de mes ennemis! Eh bien! ce n'est
pas  lui que je demanderai le bonheur. J'ai tanch dans les bras d'une
femme jolie, sduisante, cette soif de volupt  laquelle succde la
satit. Le bonheur n'est pas fait pour moi: il n'y a pas assez de
plaisirs dans toute la vie des tres d'ici-bas, pour occuper mon
imagination, pour remplir ce coeur avide de choses fortes. Allons porter
sur un autre thtre les dsordres que je rve encore; mais que nul des
hommes qui m'ont accompagn dans mes courses, et qui se sont faits les
complices de mon existence aventureuse, ne puisse venir un jour me
trahir ou m'importuner! Un forban doit briser les instruments dont il
s'est servi, ds que le sort l'oblige  fuir. Ces misrables, qui se
sont vous  moi pour eux-mmes, et qui peut-tre m'auraient gorg si
je ne leur avais pas impos le joug d'une rgle de fer, doivent
prir. Il faut que seul, tout seul, je reste de tout l'quipage de
_l'Albatros_. Mosquita elle-mme....

 ce nom il s'arrte; il ne veut prendre aucune rsolution contre celle
qui fut matresse si dvoue, si rsigne... Il ne l'aime plus, mais son
sang a coul pour lui. La piti ne l'intresse pas en faveur d'une femme
qui lui est devenue importune; mais il loigne de son me l'ide d'un
attentat qui coterait la vie  l'tre qui lui a sacrifi la sienne.

On rarmait _l'Albatros_. Il se rend  bord. Il appelle le contre-matre
des noirs qui travaillent dans la cale.

--Benito! lui dit-il, avec mystre: Tu es un vaillant ngre.

--On le dit, capitaine.

--Je te crois capable de tout?

--C'est vrai, capitaine.

--Je t'ai charg de l'arrimage du navire. J'attends de toi un service
secret, pour lequel je vais te donner cinq cents gourdes. C'est cinq
cents fois ce que tu gagnes dans un jour. Si, aprs avoir reu
ma confidence, tu hsites ou si tu dis un mot, tu me connais: tu
n'existeras pas une heure aprs m'avoir trahi.

--Captaine, j'coute: que faut-il faire?

--Il faut, sans que personne ne puisse s'en douter, au moyen d'une des
pinces dont tu te sers pour l'arrimage, pousser en dehors du navire une
ou deux des gournables au-dessous de la flottaison, de manire que le
corsaire ne fasse pas d'eau en rade, mais qu'au premier mauvais temps au
large, les gournables partent.

--J'entends bien! vous voulez qu'il aille au fond. Mais vous, capitaine,
vous ne serez donc pas  bord?

--Ce n'est pas ton affaire. Voil six onces d'or! c'est ce que je t'ai
promis. Tu en recevras autant ds que ta discrtion m'aura t prouve.

--Dans une heure, mon capitaine, vos ordres auront t excuts, et ma
journe sera gagne.

_L'Albatros_ se trouve prt enfin  mettre sous voiles. Il est convenu
entre les officiers et le capitaine, que celui-ci ira attendre 
Saint-Thomas le navire, qui se rendra sans lui dans cette dernire le,
pour ne pas donner trop de crdit aux soupons qui se sont levs
sur son compte. Oui, _l'Albatros_ se sparera de Rodriguez, comme un
coursier fidle se spare du matre qui l'a dompt, et sous lequel il
est habitu  courir au combat! Mais il le faut: l'quipage approuve la
prudence de son capitaine, et  Saint-Thomas il le retrouvera pour
ne plus le quitter. Jusqu' ce moment on est bien dcid  ne rien
entreprendre,  ne rien hasarder; et qu'oserait-on tenter sans
Rodriguez, lui le chef le plus renomm entre tous les corsaires, lui,
l'idole des forbans, si les forbans peuvent avoir une idole! C'est
lorsqu'il aura rejoint ceux qu'il appelle ses braves, qu'on se
ddommagera de n'avoir rien fait dans les premiers jours de mer.
Rodriguez part pour Maracabo: il a son plan arrt. Son quipage
connat le motif de son dpart: personne ne s'alarme de son absence.
Mosquita seule accourt: elle n'a pas t prvenue de la fuite de son
amant; elle l'accuse de trahison; elle veut partir sur _l'Albatros_;
mais le ngre dont Rodriguez s'est servi dans l'arrimage du corsaire,
la supplie de rester, prenant en piti le sort qui l'attend si
elle s'obstine  suivre le perfide qui a voulu aussi la sacrifier.
_L'Albatros_ appareille, et Mosquita, les yeux attachs sur ce navire,
qui lui rappelle tant et de si cruels souvenirs, reste sur le rivage en
proie au dsespoir le plus affreux, et elle voit disparatre  l'horizon
cette voile si connue, cette voile si redoutable, qui porte la terreur
sur ces mers o elle doit bientt s'engloutir!

Rodriguez, sous le nom de l'espagnol Montenegro, a russi  gagner
Curaao. Un passeport et des lettres de change, obtenus sous ce faux
nom, lui permettent de prendre passage sur une mauvaise galiote
hollandaise qui doit se rendre  Londres. C'est  bord de cet humble
navire qu'il cachera sa funeste clbrit. Le plus cruel des pirates
va naviguer au milieu d'un quipage paisible, qui, pendant le quart de
nuit, racontera, en frmissant, les exploits rcents de l'cumeur de
mer; et lui,  ct du conteur troubl, coutera en souriant les rcits
de ces bonnes gens, si loignes de penser que le hros de leurs
terribles histoires est l tout prs d'eux, qu'il les regarde et qu'il
les entend.

La grosse galiote file vers les dbouquements avec une bien pauvre
cargaison et une marche bien mdiocre. Tous les navires qu'elle aperoit
la dpassent en quelques heures. Peu de jours aprs sa sortie de
Curaao, vers le soir, elle est rallie par un btiment dans la mture
duquel elle distingue des signaux de dtresse. Le temps menace, la mer
commence  grossir, et la nuit va se faire. Le bon capitaine hollandais
attend le navire aperu, pour lui porter secours, s'il lui est possible.
C'est un grand brick arm, et Rodriguez reconnat dans ce brick, son
_Albatros!_  cette vue, devinant trop bien le motif des signaux du
corsaire, le faux Montenegro descend dans sa cabine, o il se couche,
malade qu'il se dit, du mal de mer. _L'Albatros_ est dj rendu le long
de la galiote hollandaise. Mettre une embarcation  la mer avec quelques
hommes et un officier dedans, n'est pour lui que l'affaire de peu
d'instants. Cet officier accoste la galiote.

--Capitaine, dit-il, au Hollandais, je viens te demander un peu de cuir
et des clous  pompe. Depuis notre sortie de Carthagne nous avons us
toutes les garnitures de nos appareils de pompe; nous faisons de l'eau
comme un panier.

Le Hollandais s'empresse de donner  l'officier ce qu'il juge qu'il ne
serait ni humain ni prudent de lui refuser. Il s'informe de la cause,
qui a pu dterminer une aussi forte voie d'eau.

--Oh! cette cause-l, nous la connaissons  peu prs: c'est un complot.

--Un complot! vous avez donc des montres  bord.

--Non, les monstres, ou plutt le monstre n'est pas  bord. Mais nous le
trouverons peut-tre  Saint-Thomas, o nous allons. Deux pieds d'eau
 l'heure, concevez-vous cela, vous autres Hollandais, qui n'en faites
jamais  bord de vos grosses barques? Mais  propos, de quoi tes-vous
charg?

--De sucre et de caf.

--Raffale que tout cela! Ce ne serait pas la peine de vous chagriner
pour si peu, dans votre voyage. Nous n'en voulons qu' l'argent nous
autres. Et pas de passagers, sans doute,  bord de votre _paquebot 
cul-rond?_

--Un seul passager. Il est couch: le mal de mer l'a gagn.

--Le mal de mer! Ce n'est donc pas un habitu? Mais voyons-lui donc un
peu la mine; je suis docteur en mal de mer, tel que vous me voyez...

Rodriguez entend cette conversation. Il tremble que l'officier, dont il
reconnat la voix, ne vienne lui arracher la couverture sous laquelle
il s'est blotti dans sa cabine. L'officier a dj fait un pas sur
l'escalier de la chambre: il va descendre, lorsque du corsaire il
entend qu'on lui crie au porte-voix: _Revenez  bord, avant le grain!_
L'officier,  cet ordre, s'empresse de sauter dans son embarcation avec
ses hommes, et de pousser au large de la galiote, muni du cuir et des
clous  pompe que lui a donns le capitaine hollandais.

Rodriguez respire: il monte sur le pont; il jette sur _l'Albatros_ un
regard de curiosit et de colre, et bientt il voit son ancien
corsaire disparatre au sein du nuage qui s'abaisse sur les flots pour
l'envelopper et peut-tre pour le plonger sous les vagues que la tempte
qui se prpare amoncle entre les deux btiments.

Le pirate Rodriguez enfin quitte bientt ces mers, qu'il a remplies de
son nom excr. La tte pleine de funestes souvenirs et de projets plus
funestes encore, il se promne pendant deux mois de traverse sur le
pont troit du tranquille btiment qui porte sa fortune et ses destines
nouvelles. C'est  Londres, qu' la faveur du nom sous lequel il s'est
cach, il pourra, seul de tout l'quipage de _l'Albatros_, raliser les
vues qu'il caresse, comme un lion caresse sa crinire.



11

Londres, reconnaissance, contrarit, passagers, prparatifs de dpart,
dpart.


En dbarquant dans la vaste capitale du monde marin, notre Montenegro se
sentit soulag du poids des rflexions auxquelles deux mois de traverse
l'ont livr sans distraction aucune. Il se retrouve au milieu de ces
Anglais qu'il dteste, mais qui ne peuvent trahir son incognito. Cette
multitude innombrable de figures qui passent sous ses yeux fatigus, ne
lui offre aucun visage qu'il puisse craindre. Il peut rester l impuni,
tandis qu'il lit dans les journaux et dans les brochures qu'on crie
autour de lui: _l'Histoire des crimes du pirate Rodriguez_. Il prouve
mme un certain plaisir  pouvoir braver, sans danger, la fatale
rputation qu'il s'est acquise, au milieu de ses ennemis les plus
acharns. On raconte sa mort  ses cts; on parle en sa prsence des
pirateries qu'il n'a jamais faites; et pendant qu'on exagre ses affreux
exploits, il rve aux moyens d'ajouter de nouveaux faits aux faits qui
dj ont attach une si odieuse clbrit au nom qu'il a laiss chez les
Colombiens.

Matre de choisir, avec les lettres de change qu'il a dans son
portefeuille, le navire auquel il pourra confier sa fortune sur des
mers loignes, il parcourt les quais immenses des docks de Londres. Un
trois-mts dsarm, rcemment captur sur les ctes d'Afrique, fixe son
attention: il le visite, il le marchande; il l'achte. Dans ces
bureaux o des courtiers d'hommes vendent des matelots pour toutes les
oprations que l'industrie ou l'avidit veulent tenter, il trouve un
quipage. Son nouveau btiment portera le nom de _Revanche_: ce nom
s'accorde bien avec les dsirs qu'il nourrit et les projets qu'il
mdite. Il fait annoncer que _la Revanche_ partira bientt pour
Calcutta, sous le commandement d'un capitaine anglais, qu'il associe
 une entreprise dont il cache le but rel sous l'apparence d'une
expdition commerciale. _La Revanche_ devient l'objet de la curiosit
des marins et des promeneurs, qui admirent, et la vlocit de
ses formes, et l'lgance de son grement, et le bon got de ses
emmnagements.

Un jour o il se rend  bord pour donner, comme  l'ordinaire, les
ordres qui doivent rgler les travaux de l'armement, son capitaine
anglais l'informe que des passagers sont venus visiter les chambres:
un colonel de la compagnie des Indes et son pouse. Une fille, une
gouvernante qui les suivait, lui a remis, avec une sorte de mystre, une
lettre pour M. _Rodriguez Montenegro_. Ce nom de _Rodriguez_ inscrit sur
l'adresse, agite le coeur de notre pirate: il ouvre prcipitamment la
lettre et il lit avec effroi, avec terreur, ces mots qui lui laissent 
peine la force de cacher son motion au capitaine anglais, dont l'oeil
suit tous ses mouvements:

Celle  qui tu as voulu arracher la vie, pour prix d'avoir conserv tes
jours, existe encore. Elle ne doit le malheur de te revoir qu'au ngre
que tu avais charg d'excuter l'affreux projet qui a fait prir les
complices de tes crimes. Enchane  tes pas, j'ai su dcouvrir le lieu
o tu voulais chapper  tous les soupons qui planaient sur toi. Un
btiment m'a dbarque  Londres au moment o tu y arrivais. J'ai su
m'attacher aux personnes que j'ai dcides  venir aujourd'hui chercher
un passage  bord de ton btiment J'emploierai les jours que tu as voulu
me ravir,  te poursuivre partout o tu voudras m'viter. Si tu dis un
seul mot, je te dmasquerai, je t'accuserai et je prirai avec toi, toi
sans qui il m'est impossible de vivre ou de mourir.

Je ne me nomme pas.  cette criture, que j'ai trace de mon sang, tu
reconnatras ce sang qui a dj coul pour toi, et tu devineras le nom
de l'infortune qui s'attache  ta vie, comme un remords ou comme un
reste d'esprance.

Adieu! tu me reverras bientt pour ne plus te quitter.

Mosquita! encore Mosquita! murmure Montenegro en se promenant sur le
pont avec fougue et dpit. Maudit soit le jour o je crus aimer une
femme! La vengeance d'un homme me paratrait cent fois moins implacable
que les obsessions de cette jalousie qui s'acharne  me poursuivre
jusque sur les mers que je voulais mettre comme un abme, entre elle
et moi!... Mais qu'elle ne croie pas m'asservir  l'esclavage qu'elle
prtend m'imposer. La mort, la mort la plus affreuse me paratrait
prfrable au supplice de redouter sans cesse la prsence d'un tre qui
m'est devenu si odieux!.. Elle s'attacher  ma vie comme un fantme
accusateur!... Elle me menacer de faire tomber sur ma tte le soupon,
qu'elle tiendrait suspendu comme une pe!... Tous les liens qui
m'attachaient  elle sont rompus depuis long-temps, et, une fois l'amour
vanoui, la piti teinte, il reste le dgot, la vengeance et le
chtiment...

Une voiture lgante roule sur le quai du dock o _la Revanche_
est amarre. Cette voiture, dont le bruit arrache Montenegro  sa
proccupation, s'arrte. Un jockei descend; il remet dans les mains
agites du pirate, un billet de la part du colonel Fischel. C'est une
invitation au capitaine espagnol de vouloir bien se rendre chez le
colonel pour traiter du passage que celui-ci dsire prendre  bord
de _la Revanche_. La voiture attend Montenegro. Elle le conduit 
Peccadilli, dans un htel lgant. Le marin voit s'avancer vers lui, du
fond d'une longue cour, un homme d'une quarantaine d'annes,  la figure
noble et froide, aux manires polies et rserves. C'est le colonel. Il
invite le capitaine  monter dans un salon o une femme belle, encore
jeune et richement pare, lit avec distraction un livre qu'elle quitte
nonchalamment eu apercevant Montenegro. Aprs quelques questions sur le
jour du dpart, la longueur prsume de la traverse, l'tat du navire,
sa marche, les commodits du logement, on parle du prix du passage.
Le colonel veut occuper toute la chambre,  l'exception des cabines
rserves au capitaine et aux officiers. Montenegro, encore tout mu de
la lettre de Mosquita, rpond avec distraction, et en prvoyant avec
inquitude l'instant o Mosquita peut-tre paratra. Il n'insiste pas
d'ailleurs sur le prix qu'il a fix, Ses manires, dont la contrainte
qu'il prouve laisse encore deviner l'abandon et la vivacit, paraissent
plaire au colonel; et sa femme, la jolie Sophia, remarque, avec une
modeste curiosit, les nobles traits de ce jeune marin, empreints d'un
air d'hrosme et de franchise. On parle du nombre de passagers dont se
compose la famille du colonel: lui, sa femme et trois domestiques...
Mosquita sans doute sera comprise dans ces derniers... Mais elle ne
parat pas encore, et Montenegro respire plus librement. On se quitte,
on est tomb d'accord sur toutes les conditions. On reverra le capitaine
chaque jour avant le dpart de _la Revanche_... Les poux anglais sont
enchants de Montenegro, et lui s'abandonnerait presqu'au plaisir de
s'tre assur de tels compagnons de voyage jusqu' Calcutta, sans la
crainte qu'il prouve de voir arriver avec eux la femme dont l'ide pse
tant sur son coeur et sur son esprit.

L'armement de _la Revanche_ s'excute avec promptitude, et le colonel,
fidle  sa promesse, vient chaque jour  bord; quelquefois Sophia
l'accompagne, mais Mosquita ne parat pas avec eux. Le moment du dpart
approche pourtant, et Montenegro se flatte de l'espoir que la femme qui
s'est promis de le suivre, aura peut-tre renonc  la folie de son
projet inconcevable. Ce n'est qu'au bas de la Tamise que ses passagers
le rejoindront. Le navire drive avec le courant du fleuve, et l'on voit
arriver enfin  bord, le colonel, son pouse, deux domestiques et une
femme dont les traits sont voils sous un large chapeau de paille. Sa
mise est simple, sa tournure modeste. Montenegro ne s'occupe que d'elle:
aucun de ses mouvements ne lui chappe. Il ne pressent que trop que
c'est l le fantme qui depuis prs d'un mois, agite toutes ses nuits,
poursuit tous ses rves d'avenir... Cette femme passe devant lui: il
cherche  voir la figure qu'elle vite encore de lui montrer... Il
parvient enfin  dcouvrir cette figure, qui l'inquite, qui le
tourmente, qui le fatigue: c'est Mosquita! c'est Mosquita!..

--Malheureuse, toi ici! redoute ma vengeance!

--Crains plutt de te trahir!...

On part: le btiment quitte les eaux de la Tamise; la terre fuit, et
Montenegro trouve  peine le sang-froid qui lui est ncessaire pour
commander l'appareillage et la manoeuvre. Un sentiment de malaise qu'il
n'a jamais prouv encore, l'enchane sans force et sans volont,
pendant toute la nuit, sur son banc de quart; et  bord de ce navire qui
enlve l'quipage et les passagers aux adieux de leurs parents et
de leurs amis, tout avec le soir semble s'abandonner au repos,  la
langueur et au silence. Tout est tranquille, except Montenegro et
Mosquita, qui veillent eux, et qui souffrent!



12

Amour, jalousie, duel, dlire, remords, dsespoir, retour  Ouessant,
fin.

Si quelque chose avait pu arracher Montenegro aux sombres penses qui
l'agitaient, avec quel plaisir il et vu sa _Revanche_ sillonner les
flots plus mles, plus imptueux de l'Ocan, en quittant les eaux de la
Tamise! C'est au large qu'elle pourra s'lancer en libert, batailler
avec les vents, et bondir courrouce sur les lames qu'elle va faire
gmir, cumer et retentir sous sa guibre si leste et si fine! Elle
cingle dans la Manche avec vitesse, et pour ainsi dire avec colre. Les
btiments nombreux qu'elle rencontre et qu'elle dpasse, comme s'ils
taient  l'ancre, arborent leur pavillon  son approche. Elle ne leur
rpond seulement pas, tant elle parat les mpriser. Son capitaine,
nonchalamment assis sur le bastingage, contemple de temps  autre,
mais encore avec distraction, la haute et flexible mture de son lger
navire, qui,  chaque coup de tangage, secoue tout son grement, comme
une lionne, sortant des eaux, secouerait sa crinire! Que de cuivre
vert, si bien appliqu un peu au-dessus de la flottaison, contraste
bien avec le noir de cette peinture, qui reluit comme du jais sur
ces presceintes polies que l'on croirait grattes avec du verre! _La
Revanche_, avec seize pieds de tirant d'eau, est rase au-dessus des
flots, comme une chaloupe; ses mts effils et ses longues vergues
dclent seuls, avec l'entredeux de ses phares, les vastes dimensions de
sa coque: mais  voir son plabord  trois pieds du niveau de la mer, on
dirait qu'elle coule sous la charge, et pourtant elle est sur lest... Ce
n'est que lorsqu'on l'examine de l'arrire ou de l'avant, que l'on peut
remarquer ses larges flancs ras et arrondis vers sa poupe lgante, et
que l'on croirait que c'est le fond d'une frgate que l'on a pris pour
en faire un aussi joli navire.

Oh! qu'avec _ma coureuse_, dit le capitaine, je ferai de ravages sur
les mers de l'Inde! A chaque gros navire qu'il dpasse, et qui parat
richement charg, l'cumeur de mer sent palpiter son coeur; ses dents
claquent d'impatience de ne pouvoir sauter  bord du btiment qu'il est
encore forc de laisser derrire lui. Enchanez un vautour auprs
d'une faible alouette, et vous aurez une ide de la figure que fait
Montenegro, rduit  ne pas happer les btiments dans chacun desquels il
voit une capture qui lui chappe.

Mais de quoi se compose l'tat-major de _la Revanche_, et son quipage?

De quatre  cinq officiers, cinq passagers, le colonel Fischel, son
pouse, deux domestiques et Mosquita... Mosquita!...

De trente hommes qui, une fois rendus dans l'Inde, serviront  former le
noyau du personnel avec lequel Montenegro ira cumer les mers de Ceylan,
de Sumatra et des les de la Sonde.

L'pouse du colonel vient, avec cette coquette agacerie que le mal de
mer n'te pas toujours aux jolies passagres, arracher le capitaine
Montenegro  ses rveries. C'est la premire fois qu'elle parat sur le
pont depuis le dpart. Il y a deux jours que l'on est  la mer, et c'est
en entendant dire que l'on est en vue d'Ouessant, que Sophia s'est
efforce de monter, pour voir l'le, que l'on dcouvre  peine encore 
l'horizon, du ct de babord. Les regards de la jolie passagre
restent long-temps attachs sur cette terre lointaine, qui bientt va
disparatre sous le cercle immense que le ciel et les flots forment
autour du rapide navire. Pour Montenegro, il ne peut arracher ses yeux
du point o, le premier, il a vu la petite le qui lui retrace tant de
souvenirs, depuis si long-temps oublis. Il ne peut, en se rappelant,
presque malgr lui, les premires annes de son enfance, se dfendre
d'une motion dont il ne se croyait plus susceptible. Le bonhomme
Tanguy, sa nourrice Soisic, les rochers du rivage, les bateaux des
pcheurs, sa soeur enleve  sa tendresse, dans les parages mme o
il se trouve, s'offrent  son imagination pntre; et il s'tonne de
sentir des larmes couler de ses yeux immobiles, attachs toujours sur
l'le, qu'il va perdre de vue. La voix de Sophia, une voix douce et
caressante, vient encore dans ce moment ajouter au trouble qu'il
prouve, et qu'il se reproche. Sophia lui adresse des questions
auxquelles il rpond avec intrt, parce que sa passagre lui parle de
cette terre, de cette cte dont l'aspect agite son coeur. C'est sur le
bras de Montenegro, plus sr que celui de son mari, fort peu accoutum
aux mouvements du navire, qu'elle s'appuie pour regagner sa chambre, et
l'officieux capitaine se sent dj tout subjugu du son de cette voix
qui s'est insinue dans son me, et de la lgret de cette main qui, en
effleurant son bras, semble y avoir laiss une impression douce comme
une caresse... Il admire les manires simples et nobles de cette femme
dont la taille est si belle et la figure si leve.... C'est une sorte
d'extase qu'il prouve en la voyant sourire  son poux..... La figure
de Mosquita se montre au mme instant  lui, comme pour lui disputer les
regards qu'il tient attachs sur Sophia..... Il s'loigne....

Les jours de la traverse se succdent  bord de _la Revanche_ avec leur
triste uniformit. Les passagers se rapprochent des officiers, et du
capitaine surtout. L'heure du repas runit  la mme table cette petite
colonie de voyageurs et de marins. On s'tudie: on cause, on se devine,
on se choisit. Le colonel anglais, avec sa politesse un peu froide,
tmoigne beaucoup d'gards et de confiance au capitaine. La douce Sophia
semble rechercher sa conversation avec un intrt qu'elle explique
en exagrant le dsir qu'elle a de s'exercer  parler l'espagnol. Le
colonel sourit toutes les fois qu'il voit sa femme s'efforcer, en
s'appuyant sur le bras du capitaine,  traduire sa pense dans un idime
qu'elle n'a encore qu'imparfaitement tudi. Mais lorsque les matelots,
assis nonchalamment devant, remarquent leur capitaine se promenant avec
la belle passagre, ils tirent  leur manire l'horoscope de cette
rcente familiarit: Cette femme-l, se disent-ils, en veut  notre
capitaine, et le colonel anglais en aura  garder.

Quant  la malheureuse Mosquita, son rle  bord est tout passif en
apparence. Montenegro seul prouve combien cette femme peut avoir
d'influence sur sa vie. Depuis qu'il est condamn  vivre prs d'elle,
il ne lui a pas adress un seul mot... Ds que les regards de Mosquita
s'arrtent sur lui, avec l'expression du dsespoir ou du reproche, il y
rpond avec l'air du mpris ou de la colre, et l'infortune va cacher
sa douleur dans le petit appartement qu'on lui a prpar auprs de celui
de sa matresse.

Sophia, qui quelquefois croit avoir devin la proccupation avec
laquelle sa femme de chambre suit les mouvements de Montenegro plaisante
celui-ci sur l'intrt qu'il semble avoir inspir  la jeune camriste.
Savez-vous bien, capitaine, lui dit-elle, que vous pourriez bien, malgr
vous peut-tre, et en dpit de ce ddain que vous paraissez tmoigner 
notre sexe, avoir fait natre une passion srieuse?

--Moi, madame? Et quelle passion, s'il vous plat?

--Quelle passion? Avec moins de modestie, vous ne me le demanderiez pas.
Voyez cette pauvre Mosquita! Je crois qu'elle maigrit et qu'elle en a
perdu le contentement et le sommeil. Le colonel l'a remarqu comme moi,
et vous seul paraissez ignorer les tendres douleurs dont vous tes
l'heureux objet.

--Au reste, je reconnatrais bien encore dans cette circonstance, si
elle tait vraie, la bizarrerie de ma destine.

--Et pourquoi cela? Mosquita est une jeune et piquante orpheline,
chez qui, je le parierais, une passion vive a laiss des traces fort
touchantes. Elle est un peu brune, il est vrai, sa beaut a acquis, sous
le climat o elle est ne, des formes un peu prononces; mais n'est-ce
pas quelque chose de sduisant pour un chevalier espagnol, que cette
langueur que laissent aprs eux les orages du coeur! Plaisanterie 
part, je vous assure que c'est bien la meilleure et la plus intelligente
des filles. Elle se prsenta  moi, avant notre dpart de Londres, avec
un air si malheureux et si suppliant, que je crus faire une bonne action
en l'attachant  mon service; et aujourd'hui plus que jamais j'ai lieu
de me fliciter pour moi-mme d'avoir cd  ce mouvement de compassion.
Mosquita, telle que vous la voyez, a dj fait deux ou trois voyages sur
mer. C'est presque un matelot fminin. Sa vie est tout un roman; mais
elle est sur ce qui la concerne d'une rserve qui me fait penser que
beaucoup d'amour a pass par l... Tenez, capitaine, voyez comme elle
nous coute et comme elle nous regarde! La pauvre fille sait que je
parle d'elle, quoiqu'elle n'entende pas un mot d'anglais...

Montenegro tait au supplice pendant des entretiens semblables: aussi,
ds que la conversation prenait un caractre qui le contrariait, on le
voyait aussitt se promener gravement sur le pont et s'occuper, comme
pour chapper  une situation pnible, du soin de la manoeuvre de son
btiment.

Mais quel peut tre cet homme, se demandait Sophia, aprs avoir remarqu
ces mouvements imptueux et la rserve que gardait Montenegro dans tout
ce qui semblait se rattacher  sa naissance,  ses voyages,  sa vie
passe. Certes, ce n'est pas l un tre vulgaire, se disait-elle. Il y
a dans sa physionomie quelque chose de trop lev, dans sa conversation
des traits trop saillants, pour qu'il soit n dans une condition
commune. Je ne sais, mais, malgr la dfiance qu'il m'inspire
quelquefois, j'aime dans cet homme l'empire qu'il parat exercer sur
tous ses marins, le mpris qu'il montre au milieu des dangers, et
l'attitude  la fois noble et franche de sa personne. Quelle figure
nergique et expressive! Et condamn,  un ge encore si jeune,  passer
sa vie sur les flots, parmi quelques grossiers matelots!... Oh! qu'lev
pour la socit et pour un haut rang, Montenegro aurait brill dans nos
cercles, et prs des femmes surtout!..

Le mari de Sophia n'avait pas conu une opinion plus dsavantageuse sur
le compte du capitaine. Souvent il avait parl  sa femme des brillantes
qualits que lui semblait possder Montenegro; mais il trouvait en lui
quelque chose d'impntrable: jamais, dans les frquentes conversations
qulls avaient eues ensemble, il n'tait parvenu  dcouvrir ce
qu'il tenait le plus  savoir  l'gard du jeune marin. Cet homme,
rptait-il, est un problme. Il a reu beaucoup d'ducation; il a d
avoir une vie fort agite; mais il se cache si adroitement sous son air
de franchise et de brusquerie, que l'on ne peut rien deviner... C'est un
tre indfinissable... Au surplus, tout cela pique la curiosit, il est
vrai, mais ce qu'il est et ce qu'il fut ne doit pas nous intresser
au-del de ce que nous pouvons exiger de lui. Qu'il nous conduise vite 
Calcutta, c'est tout ce que nous lui demandons.

Les soires dlicieuses que l'on passe sous le ciel des Tropiques et de
la Ligne, arrivrent. Assis nonchalamment sur leurs nattes,  l'abri des
tentes du gaillard d'arrire, les passagers se livraient, pendant de
longues heures,  ces conversations intimes que le doux bruit des vagues
et de la brise indolente semblait accompagner mlodieusement. Oh!
que dans ces moments d'exquise oisivet l'me se sent dispose aux
impressions tendres et mlancoliques! Sophia, place presque toujours
entre son mari et Montenegro, coutait celui-ci raconter avec
originalit les sensations diverses qu'il avait prouves dans sa
carrire de marin. Ces nafs rcits l'amusaient beaucoup plus que tout
ce qu'elle avait encore entendu dans le monde.

Souvent, pendant ces narrations si expansives et si attachantes par leur
simplicit mme, l'pouse du colonel laissait chapper de ses doigts
distraits l'ouvrage qu'elle avait pris pour se donner une contenance.
Rien n'galait sa gat  bord; il n'y avait que lorsque Montenegro lui
parlait qu'elle se montrait pensive ou proccupe. Son mari avait vu
avec tonnement, mais avec plaisir, au moins le disait-il, le changement
heureux que la mer avait opr dans le caractre, ordinairement
mlancolique, de son pouse... Ce changement, qu'elle ignorait encore
elle-mme, n'avait pas non plus chapp  Mosquita, et la malheureuse
fille se dsesprait en voyant sa matresse captiver l'attention de
Montenegro, et partager le plaisir qu'il semblait avoir  passer des
heures entires auprs d'elle. La jalousie est la plus pntrante de
toutes les passions. Ce que Sophia ne s'tait pas encore avou, Mosquita
l'avait devin. Aucun mot, aucune plainte n'tait chappe de sa bouche;
elle souffrait et se taisait. Ses yeux seuls exprimaient  son amant
tout ce qu'elle voulait cacher aux personnes parmi lesquelles elle
s'tait condamne  vivre, pour jouir de la cruelle satisfaction de
suivre, de voir et de surveiller un homme qui ne payait tant d'amour et
de constance, que par du mpris et de la haine.

Montenegro ne pouvait plus s'abuser sur le sentiment qu'il inspirait 
Sophia, ni sur celui qu'elle avait fait natre dans son propre coeur. Ce
n'tait pas de l'amour qu'il avait pour elle: c'tait quelque chose de
moins fougueux, mais de plus tendre et de plus soumis.... Quelque chose
de tendre  lui! Avec une me comme celle qu'il s'tait faite, soupirer
aux pieds d'une femme! Oh! s'il n'avait prouv qu'une folle ardeur pour
Sophia, il n'aurait eu qu'un mot  dire, qu'un ordre  donner, pour se
dbarrasser de son mari, de Mosquita elle-mme, et pour triompher en
pirate de sa nouvelle conqute.... Mais prs de Sophia, il sentait le
dsir s'teindre, son imptuosit se calmer et sa volont s'vanouir. Il
ne se reconnaissait plus. Sa force mme l'abandonnait, ses habitudes les
plus dures s'amollissaient, et c'est  peine s'il retrouve quelquefois
assez de colre pour punir des matelots mutins ou paresseux. Ce n'est
que lorsqu'il voit l'importune Mosquita pier les mots qu'il adresse
 Sophia, qu'il sent s'allumer dans son coeur cette indignation, qui
auparavant aurait cot la vie  qui et os le braver  son bord, ou
s'opposer  son imprieuse volont.

En doublant le cap de Bonne-Esprance, _la Revanche_ est assaillie par
ces temptes qui accueillent ordinairement les navires dans ces parages
redouts. Pendant plusieurs jours la peur retient les passagers
prisonniers dans leurs chambres. Montenegro ne quitte pas le pont, et
Mosquita seule essaie de se tenir prs de lui. Mais il ordonne  ses
gens de le dlivrer de la prsence de cette femme imprudente, et la
malheureuse est condamne  ne pas quitter sa matresse. Que ces jours
de mauvais temps passs sans voir Sophia, sont pnibles! Mais la
bourrasque s'apaise enfin; le calme renat du sein de l'orage; on se
revoit: les yeux fatigus de Sophia expriment la langueur, mais aussi
ils peignent le plaisir qu'elle prouve  retrouver Montenegro, qui de
son ct oublie ses fatigues pour recommencer ses entretiens du soir.
La politesse du colonel pour le capitaine devient moins froide: elle
ressemble un peu mme  de l'affectation. Le colonel au reste parat
si bon homme! Il se montre heureux de la bienveillance que son pouse
tmoigne au capitaine espagnol, tant il est loin de deviner les progrs
que le marin a faits dans le coeur de sa femme, et du sentiment que
celui-ci a conu pour celle  qui, lui, mari confiant, il a cru avoir
inspir non pas peut-tre de la passion, mais la plus tendre estime.

Prs de quatre mois s'coulent ainsi sur les flots, temps d'ennui pour
le colonel, temps de douleur pour Mosquita, mais de bonheur et de douce
inquitude pour Montenegro et Sophia... On va bientt atteindre le terme
du voyage: on va annoncer la terre, et c'est alors seulement que la
tendre Sophia, en entrevoyant le jour o il faudra se sparer de
Montenegro, ne peut plus s'abuser sur l'tat de son coeur. Par quelle
fatalit s'est-elle laiss entraner vers cet homme, qu'elle ne comprend
pas, vers cet tre mystrieux, dont la vie est une nigme, et dont l'me
parat recler des passions si peu faites pour garer une femme rsigne
jusque-l avec tant de vertu  ses devoirs d'pouse! Par quelle
effrayante bizarrerie prouve-t-elle pour un inconnu, lev loin du
monde, au milieu des mers, un entranement que ne lui a jamais inspir
l'poux qui la chrit, l'homme distingu  qui elle s'est unie,  qui
elle doit bonheur, rang et fortune!  un pre,  un frre, elle pourrait
au moins confier le dsordre et le trouble de son me.... Mais son
penchant coupable,  qui l'avouer?...  son poux, dont il ferait le
dsespoir et peut-tre le dshonneur?... Non loin de lui paratre
redoutable, le terme du voyage viendra l'arracher au danger,  la honte
de sa position cruelle. Elle dvorera, loin du triste objet de son
criminel penchant, le crime d'avoir aim un homme  qui elle ne peut
plus penser sans remords.... L'immensit des mers, l'ternit du temps
les spareront....

On aperoit la terre. Les pilotes anglais du Gange viennent aborder
_la Revanche_ au large. L'quipage et les passagers sont dans la joie.
Montenegro est calme et svre: Sophia essaie de sourire, et des larmes
roulent dans ses yeux. L'aspect de ce pays, si trange pour elle, lui
rappelle trop douloureusement encore la patrie qu'elle a perdue, dit le
colonel en parlant de sa femme. Mais la patrie sera pour elle dans les
soins que je lui prodiguerai... poux trop confiant, la patrie pour
Sophia tait auprs de Montenegro, et bientt c'est prs de toi que ton
pouse se croira exile!

_La Revanche_ remonte les eaux bourbeuses du vaste fleuve, qui, aprs
avoir parcouru six cents lieues, vient jeter ses ondes, rvres des
Indous, dans la vaste mer du Bengale. Les gens de l'quipage, dans les
intervalles de temps que leur laisse la manoeuvre du navire, regardent
avec tonnement les bords opulents de ce Gange, dont l'antique
superstition de l'Inde a fait un Dieu. Ils voient pendant le jour rouler
le long du btiment les cadavres dont les avides albatros se disputent
les lambeaux: ils contemplent avec effroi et curiosit ces troupeaux
de lopards et ces bandes d'lphants sauvages traversant  la nage le
courant au milieu duquel ils se jouent. La nuit, les matelots cherchent
des yeux ces feux errants, qui, sur les bords du rivage, indiquent que
les Indous transportent un ami, un parent malade, sur les limites du
fleuve sacr, dont l'onde religieuse deviendra pour lui un tombeau ou la
source de rgnrescence. Ils coutent les cris glapissants des chacals,
qui se disputent les dpouilles des morts, que la fureur de ces chiens
indompts entrane sur les vases. Les murmures de l'onde, les cris des
btes froces, dont l'air troubl retentit, les rugissements affreux qui
se prolongent dans les bois, tout dans cette rapide navigation du Gange
porte dans l'me des Europens une motion que l'habitude seule pourra
affaiblir. Mais pendant que l'quipage et les passagers du navire
s'abandonnent aux impressions que ces scnes si nouvelles produisent
sur eux, Montenegro reste indiffrent  ce qui se passe autour de lui:
Sophia est immobile et glace: Mosquita, la tte presse dans ses
deux mains, semble vouloir se cacher l'avenir qu'elle prvoit et qui
l'pouvante.

On arrive  Calcutta. Les malles et les effets de la famille anglaise
ont t disposs par les ordres du colonel, pour tre transports 
terre. Plusieurs personnes, informes de l'arrive du colonel Fischel et
de son pouse, s'empressent de venir  leur rencontre dans des barques
lgantes, ornes avec un luxe tout oriental. L'instant de se sparer
est venu. Sophia et son poux vont quitter _la Revanche_. Le colonel
s'approche du capitaine: il le remercie d'un ton solennel de tous les
gards dont il a t entour  bord, et puis, en lui serrant la main
avec une affectation qui tonne Montenegro, il prononce ces seuls mots:
Nous nous reverrons bientt, monsieur le capitaine.

Sophia, surmontant l'motion qui lui laisse  peine l'usage de la
parole, adresse aussi ses adieux  Montenegro. Elle retient ses larmes,
mais les efforts qu'elle fait pour cacher sa douleur, oppressent son
sein, agitent ses lvres, et sa main tremblante, que Montenegro ose
presser, se retire glace pour saisir avec force le bras de son poux...

Mosquita les suit. Elle a tout vu, tout pntr, tout maudit: elle
adressera aussi ses adieux  Montenegro, et, pour parodier les mots que
le confiant poux de Sophia vient d'adresser au capitaine, elle lui
rpte, avec une infernale ironie, en le quittant: Tu me reverras
bientt aussi.

Il reste  peine assez de rsolution  Montenegro, pour qu'il puisse
s'occuper des affaires qui se rattachent  son arrive dans le port
tranger... Oui, je la reverrai, se dit-il, cette femme, qui exerce sur
toutes mes ides un empire qui me confond et qui humilie ma fiert!... 
quelle folle ardeur elle a livr tous mes sens! Les projets que j'avais
forms avant de la voir se sont vanouis depuis que je l'ai connue. Je
ne sais plus que faire, que rsoudre; et misrable jouet du charme
dont elle m'a environn, je ne puis penser qu' elle, qu' elle seule,
lorsque j'appelais  Londres avec tant d'impatience le moment o je
pourrais porter la terreur de mon nom, sur ces rivages o je languis
maintenant en enfant!... Quels adieux son mari m'a faits! Aurait-il
souponn ma ridicule et imprudente passion? Non si le funeste penchant,
que je n'ai pas su peut-tre cacher assez, a d l'alarmer, la rserve
et la sagesse de son pouse l'auront rassur sur les suites d'une
inclination dont lui-mme a sans doute t le premier  mpriser la
vanit.... Je veux les revoir cependant: il me serait pnible de rester
dans cette anxit qui me tue, dans cette incertitude qui me rvolte....

Le lendemain de son entre  Calcutta, on remet  Montenegro un billet
de la part du colonel Fischel: Ah! je respire, dit-il, en le recevant;
c'est sans doute une invitation polie, dicte peut-tre par Sophia.
Oh! que je reconnais bien l la finesse ordinaire des femmes et le
complaisant aveuglement des maris. Il ouvre avec prcipitation le
billet, et il lit:

Monsieur le capitaine,

Je hais le scandale, et je sais la subordination qui doit exister 
bord d'un btiment, o tout est soumis  l'autorit du chef. Pendant la
traverse, j'ai support la conduite que vous teniez  l'gard de la
femme que je n'ose plus appeler mon pouse. Aujourd'hui je viens vous
demander satisfaction d'un outrage qui m'a t rvl, et que je n'avais
que trop bien devin. Je vous attends avec des armes,  cinq heures,
derrire les magasins de la Compagnie. Si, contre mon attente, vous me
refusez la rparation que j'exige de vous, je vous insulterai  chaque
rencontre. C'est assez vous dire que je n'admettrai aucune excuse, ni
aucune explication.

Le colonel FISCHEL.

Cette lettre tombe des mains tremblantes de Montenegro. Il en croit 
peine ses yeux. Il la relit plusieurs fois... Il n'y a plus  en douter:
le colonel a t abus par un soupon jaloux, ou gar par des rapports
calomnieux... Mosquita n'chappera pas  la vengeance du pirate, qui, en
pensant  elle, retrouve toute la fureur qu'il avait perdue auprs de
Sophia. Mais il n'est plus temps de chercher  clairer le mari de
l'infortune, sur son erreur. Il menace Montenegro de l'insulter chaque
fois qu'il le rencontrera, dans le cas o il ne pourrait pas obtenir la
satisfaction qu'il rclame... Ai-je donc un front fait pour recevoir
des outrages perptuels! s'crie en ptissant de rage, le terrible
adversaire que vient de provoquer le colonel. Courons apprendre  cet
insolent Anglais ce qu'on gagne  irriter un coeur comme celui qui
frmit sous ma main... Le besoin de frapper un ennemi se rveille dans
ce coeur o la haine s'tait trop long-temps endormie... Marchons au
lieu du rendez-vous. Il ne faut pas lui faire trop long-temps attendre
le coup fatal qu'il est venu chercher avec tant d'imprudence et
d'imbcile orgueil.

Un palanquin transporte Montenegro et un de ses lieutenants, derrire
les magasins de la Compagnie. Le colonel Fischel et deux officiers
Anglais se trouvaient dj rendus  l'endroit dsign. Ils remarquent,
avec curiosit, le palanquin qui s'avance vers eux. Un jeune homme, vtu
ngligemment, y saute lestement  terre, avant que les ngres ne se
soient arrts. Ce jeune homme, avant d'adresser un mot aux trois
Anglais, jette au loin son habit sur le sable, et demande une arme au
colonel. Les tmoins l'entourent pour rgler les conditions du combat.
Il les coute long-temps avec ddain, et se borne ensuite, pour le choix
des armes,  faire remarquer, d'un ton ironique, que le colonel porte
une pe. A ce geste, le malheureux Fischel s'avance l'pe nue vers
Montenegro, qui s'est arm en jetant sur son adversaire un regard de
mpris et de piti. Je jure, s'crie-t-il, par ceux qui m'entendent, que
la femme de ce malheureux fou est innocente, et que ce n'est qu'
regret que je suis rduit  venger l'affront qu'il m'a fait! Le colonel
s'indigne de ce propos insultant. Les fers se croisent: la pointe de
chaque pe voltige sur le sein de chacun des adversaires; le colonel
avance en furieux; Montenegro se dfend avec sang-froid et sans chercher
 tirer parti de la supriorit de sa force. Les tmoins, effrays,
suivent de l'oeil les mouvements rapides des pes, qui s'enlacent et
qui se froissent en brillant comme des clairs. La main du colonel
s'lve et russit  faire glisser son arme sur celle de Montenegro. Le
bras de Montenegro, travers par le fer de son adversaire, se raidit, et
la poitrine du colonel vient s'enferrer sur la pointe de l'pe qui lui
prsente la mort.

Il tombe: sa bouche expirante vomit avec le sang, qui rougit le sable,
quelques mots que l'on ne comprend pas. Il expire, et Montenegro
s'loigne sans attendre que son palanquin s'approche pour le prendre. Il
court vers la ville, exalt qu'il est par la douleur que lui cause
sa blessure, et gar par le spectacle douloureux qui, malgr son
impassibilit ordinaire, a affect ses regards. En parcourant une des
rues de Calcutta, dans le dsordre de ses sens et de ses ides, la
vue de la tranquille maison de Sophia le frappe. Il monte: les femmes
places dans les appartements veulent l'arrter, il les repousse, et,
tout haletant, tout saignant de la plaie que le fer vient d'ouvrir, il
se prcipite vers Sophia, qui vole au-devant de lui.

--Ah! grand Dieu! que venez-vous m'apprendre? quel malheur vous est-il
arriv?

--Je viens t'apprendre la mort de ton mari. Je l'ai tu!

--Mon mari! vous! La voix expire sur les lvres dcolores de la
malheureuse pouse.....

Montenegro s'est empar d'une de ses mains; il s'attache  elle; il
implore son pardon, il accuse le ciel; il se trane sur les pas de
Sophia, qui le repousse avec horreur... Oui, s'crie-t-il, tu me fuis
comme un monstre... Mais ce n'est pas moi qui suis le monstre que tu
dois punir... Le monstre est ici, tu l'as cach dans ton sein: c'est
l, s'il le faut, que j'irai le frapper!... Qu'elle paraisse, l'infme
Mosquita; elle est ici, qu'elle paraisse: je veux la dvorer et teindre
dans son coeur la soif de vengeance qui me brle!..On entoure Montenegro
et Sophia, qui se dbat dans ses bras palpitants: l'infortune parvient
enfin  s'chapper des mains de celui qui s'attache  elle, comme un
dmon  sa proie. Montenegro la poursuit; il renverse une porte qu'elle
oppose  sa rage, et, en franchissant le seuil de cette porte, le
corps d'une femme roule  ses pieds: c'est Mosquita, qui vient de
s'entr'ouvrir le sein avec un poignard, qu'elle jette tout sanglant
sur Montenegro... Des mots entrecoups sortent de la bouche de cette
nouvelle victime... _Je suis venge du pirate!_ s'crie-t-elle, et
ce n'est plus qu'un cadavre que Montenegro presse de ses pieds
chancelants!... Effray du spectacle de tant d'horreurs, affaibli par le
sang qui coule de son bras, il tremble, il se trouble; un nuage s'tend
sur sa vue, et une sueur froide coule de son front, sur sa poitrine,
sur tous ses membres..... Il tombe sur le corps encore palpitant de
Mosquita... Des esclaves l'enlvent, le transportent sur un lit o,
pendant plusieurs jours, il reste enseveli comme dans un tombeau...

La raison lui revint trop tt hlas! Entour de quelques Europens que
son malheur avait intresss, il ne se rappelait plus ce qui lui tait
arriv... Autour de lui il n'apercevait que des figures inconnues! Un
des vieux matelots de son navire le gardait avec calme et respect.....
Il lui demande ce qu'on fait  bord... On vous attend, mon capitaine,
lui rpond le marin... Il y a donc long-temps que je suis malade?
reprend Montenegro.--Mais, mon capitaine, depuis quinze, jours _la
fivre_ vous a t la connaissance?--Et notre passagre, o est-elle?
je ne la vois pas.--Qui? la dame du colonel?--Oui, la dame du
colonel!... Et  ces mots le malade commence  se rappeler l'vnement
funeste aprs lequel la vie semble s'tre spare de lui... Il regarde
son bras; il touche sa blessure: l'appareil est encore sur la plaie:
un mdecin, avec de douces paroles, s'oppose  ce qu'il lve son bras
encore engourdi... Ah! je me rappelle tout  prsent, s'crie-t-il
douloureusement: la mort aurait mieux valu que vos soins homicides...
C'est vous qui m'avez tu en me rendant  la vie, et c'est votre art qui
est homicide, et non pas le dsespoir auquel je devais succomber.

Il ne pleurait pas: il ne pouvait pas pleurer; les larmes sont la
ressource bienfaisante des mes tendres: elles ne viennent pas aux
coeurs qui ne sont que passionns, car les passions extrmes ont aussi
leur endurcissement.

Les officiers de _la Revanche_ vinrent voir chaque jour leur capitaine,
ds qu'ils apprirent qu'il pouvait leur parler, et leur donner des
ordres.

--Dans quelle maison suis-je ici? leur demanda-t-il en les apercevant.
On n'a pas encore voulu me le dire.

--Mais, capitaine, dans la maison qu'avait occupe le... nos passagers,
 leur arrive.... Votre tat de faiblesse n'a pas permis qu'on vous
transportt ailleurs, et nous avons obtenu qu'on vous laisst ici.

--Et de qui avez-vous obtenu _cette faveur_?

--De personne. Nous avons lou la maison.

--Et les _passagers_, les personnes qui l'occupaient, o sont-elles
alles?

--Nous ne savons. Elles ont pris des appartements ailleurs,  une des
extrmits de Calcutta.

Un long soupir,  ces mots, s'exhale pniblement de la poitrine
oppresse du malade. Puis il ajoute, aprs un moment de sombre silence:
Messieurs, en partant de Londres, et mme en arrivant ici, j'avais des
projets que je voulais confier  votre bravoure et surtout  votre
discrtion. Mais les vnements qui sont survenus, et la douleur qui a
affaibli jusqu' ma volont, en ont dcid autrement. Je ne suis plus en
tat d'entreprendre: je ne sais plus que souffrir... Ma convalescence
sera longue... Vous retournerez en Europe sans moi: ds que je pourrai
vous rejoindre  Londres, vous me verrez... Le chargement du navire est
assur: je me repose sur vous pour tous les soins que je ne puis donner
 mes affaires. Votre intelligence supplera  ma faiblesse.

Aprs son rtablissement, la sombre mlancolie qu'avait prouve le
malade sembla redoubler. Ce n'tait plus ce jeune homme imptueux,
nourrissant avec une apparente satisfaction les funestes desseins vers
lesquels une fatalit, qu'il paraissait ignorer, conduisait toutes ses
ides. Cach  tous les regards pendant le jour, il ne parcourt que
la nuit les quartiers de Calcutta, seul, livr  ses dchirantes
rflexions. Souvent il porte, avec un froid dlire, ses regards altrs
sur la demeure o Sophia a cherch un asile pour sa douleur, et
peut-tre un refuge contre la passion de son effroyable amant. Durant
des heures entires, il s'arrte devant cette maison, o rgne le
calme du malheur et la solitude du veuvage. Lorsqu'une lumire ple et
mourante projette sa lueur vacillante sur les rideaux de l'appartement
o veille Sophia, le coeur de Montenegro se gonfle, ses yeux
s'enflamment; des soupirs, long-temps contenus, se pressent dans sa
poitrine bouillonnante... Mille vagues ides passent dans sa tte
gare... Mille projets, aussitt vanouis que conus, se prsentent
 son esprit boulevers... Un soir,  l'heure o tout est encore
tranquille dans cette demeure, sur les portes de laquelle sont
nonchalamment assis les esclaves et les domestiques, affaisss par le
poids du jour brlant qui s'teint, Montenegro s'introduit dans le vaste
jardin sur lequel donnent les croises de Sophia. Il pntre jusque dans
l'appartement o la veuve va bientt venir chercher le repos, qui semble
toujours la fuir. De lgres persiennes, que le souffle d'un vent tide
et lourd agite  peine prs d'un lit que des voiles de deuil entourent,
le drobent aux yeux des jeunes Indiennes qui prparent la couche de
leur matresse....

Sophia s'avance: sa figure souffrante et amaigrie parait avoir pris la
blancheur d'un linceul sous les crpes qui l'environnent. Sa dmarche
est lente et maladive. L'infortune tombe au pied de la couche qu'elle
va bientt occuper, et sa tte s'abaisse sur ses mains jointes... C'est
une prire que ses lvres murmurent, et que des sanglots viennent
interrompre.... Elle se relve avec effort; ses yeux mouills de pleurs
se tournent vers le portrait de l'poux  qui elle adresse du fond
de l'me une humble parole,  qui peut-tre aussi elle demande
un pardon.... Un homme, un fantme s'offre  ses yeux... C'est
Montenegro!...

Un cri d'pouvante part de sa bouche... Ce cri ne sera pas entendu... Sa
main, agite par l'effroi, cherche une porte! Cette porte s'est referme
sur elle..... C'est en prsence du meurtrier de son poux, qu'elle se
trouve seule, sans dfense dans la nuit, dans la solitude.... Elle tombe
sans force, sans ide, sur un fauteuil, et Montenegro s'avance vers
elle:

--coute, Sophia, ce n'est pas la mort que je t'apporte ici.

--Je le sais; c'est le dshonneur.

--Je suis couvert du sang le plus prcieux, mais ce sang j'ai t rduit
 le rpandre pour chapper  l'infamie..... Ma vie! je n'ai pu la
perdre....

--Tu as arrach celle de mon poux.

--Pour te possder, j'aurais commis plus qu'un crime ordinaire. J'tais
innocent. Le sort m'a condamn  subir ta haine. Je veux me venger du
sort qui me poursuit, et de cette fatalit qui m'entrane vers toi. Ma
vie t'appartient, mais je ne mourrai qu'aprs avoir mrit d'tre maudit
par la femme  qui je veux m'immoler.

--Ah! plutt, je t'en supplie, si quelque piti peut encore entrer dans
ton coeur, frappe, frappe-moi, avant de me dshonorer.

--Non; c'est ton dshonneur qu'il faut  ma rage. Il y a entre toi et
moi un abme que le crime seul peut franchir.... Je m'abandonne  cette
destine infernale qui m'entrane vers toi...

--Au nom du ciel, qui m'abandonne! au nom des mnes de mon poux, qui
planent en ce moment sur moi! oh! je t'en supplie, par la mmoire de ta
mre, pargne, pargne encore une infortune qui te fut chre!...

--Non, non, rien! toi, toi seule et la mort!

Un silence de mort succde  ce funeste et rapide entretien. Plus de
mots pour exprimer l'horreur de la victime, plus de mots pour exprimer
le dlire de son perscuteur. Les souvenirs du tombeau sont oublis; les
voiles de deuil sont profans, non par l'amour, non par la volupt des
dsirs, mais par la rage de la passion la plus infernale... Mais cet
homme, qui n'avait pu trouver de larmes pour sa douleur, en trouve
enfin dans ses yeux dessills, quand il n'a plus  pleurer que sa
frnsie...... Il pleure comme un enfant sur le sein de la victime que
sa fureur vient de sacrifier  la fougue de son imagination gare. Il
pleure avec amertume sur cette destine fatale qui l'a conduit au crime
malgr lui, et comme pour le rendre le plus misrable et le plus 
plaindre des hommes. Pour venger son honneur outrag, sa main a rpandu
un sang innocent.... Mais lui, n'tait-il pas innocent aussi du crime
que l'erreur lui imputait? Il a cach long-temps dans son coeur cette
passion funeste qui pouvait faire le malheur de deux poux.... Mais
cette passion ne le rendait-elle pas le plus malheureux de tous les
tres? La mort! une mort qu'il n'a pas cherch  donner, a rompu tous
les liens qui s'opposaient  ses dsirs: le prjug le condamne  fuir
l'objet du seul amour qu'il ait prouv dans sa vie: il se soumet  ce
prjug. Il fuit celle  qui il a vou sa triste vie; il se soumet 
tout ce qu'une vaine morale qu'il commence  comprendre, lui impose de
souffrances: mais le sort, plus fort encore que sa volont et que sa
raison, semble prendre plaisir  le ramener vers les occasions du crime
qu'il redoute, qu'il emploie tous ses efforts  viter.... Il se repat
du dshonneur de la victime que lui offre une implacable destine, et,
aprs l'avoir immole, et, aprs avoir ravi  la femme qu'il adore,  la
femme pour qui il donnerait sa vie, tout ce qu'elle a de plus cher, il
se sent plus malheureux mille fois, que lorsqu'il se trouvait condamn
au supplice de ne pas la possder.... Oh! qu'il est malheureux, aprs
avoir triomph si cruellement de la rsistance de sa dplorable amante,
cet homme qui a rpandu tant de sang! Oh! que le remords qui le dchire
est venu tard dans ce coeur imptueux, et que les larmes ont t
long-temps refuses  ces yeux qui maintenant s'abreuvent de pleurs
inutiles...

Le jour vient: il claire de ses premiers rayons la honte de
l'infortune Sophia, et l'opprobre de son amant. Rduite  le supplier
encore, aprs lui avoir immol jusqu' ses remords, elle lui rpte:
_Fuis, fuis, malheureux! Laisse-moi seule  mon dsespoir! Te faut-il
encore plus que mon dshonneur_! Montenegro trouve  peine assez de
force pour s'loigner de ces lieux o son dlire a port le crime, la
profanation et la fureur. Il fuit enfin, mais plus  plaindre peut-tre
que l'infortune dont il n'ose implorer le pardon. Il fuit en promettant
 sa victime que les adieux qu'il lui adresse sont ternels, et les
larmes intarissables de Sophia ont rpondu  ses derniers adieux.

Dans ces pays de l'Inde, o les moeurs participent, pour ainsi dire,
du relchement du climat, on excuse toutes les fautes, parce qu'on les
oublie bientt par un effet de l'inconstance des esprits. La mort du
colonel Fischel, loin d'avoir dtruit la calomnie qu'elle n'avait que
trop favorise, tendit  donner un nouveau degr de probabilit aux
coupables liaisons que l'on supposait avoir exist entre Sophia et
Montenegro.--Le capitaine reste, dirent les Europens; il a laiss
partir son btiment, c'est qu'il veut jouir du fruit de sa victoire. En
Europe, on aurait condamn sans piti la prtendue faiblesse de Sophia.
A Calcutta on ne l'excusa pas, mais on se l'expliqua: un duel avec un
mari tromp n'tait qu'une partie dans laquelle le mari avait eu le
malheur d'avoir mauvais jeu, et il tait assez juste que le gagnant
se ddommaget des chances qu'il avait courues. Sophia seule, plus
innocente qu'on ne le supposait, s'accusait bien plus que la voix
publique ne la blmait, et se trouvait bien plus malheureuse encore que
les soupons qui planaient sur elle n'avaient t calomnieux. Seuls 
souffrir, seuls  pleurer leur malheur dans cette ville immense o ils
ne trouvaient que des indiffrents ou des curieux, les deux amants,
conduits l'un vers l'autre par une fatalit  laquelle ils sentaient ne
pouvoir chapper, ou peut-tre par le besoin d'apaiser leurs remords en
confondant leur douleur, se virent encore. Sans rien se cacher de
sa coupable faiblesse, Sophia croit qu'elle a obi  une destine
irrsistible; car elle prouvait qu'il y avait dans ce qu'elle se
reprochait comme un crime quelque chose de plus fort que toutes ses
rsolutions et que toute cette vertu, qui, jusqu' la mort de son poux,
avait t la rgle de toute sa vie.

Oui, rptait-elle  Montenegro, je sens comme toi qu'il y a dans
l'affreuse destine qui nous runit, une influence fatale  laquelle je
ne puis chapper. Je t'aime avec tout l'entranement du crime, et sans
aucune des illusions de la passion. Je te crains, et je me livre  toi,
comme  un tre infernal que je voudrais fuir, et qui triomphe, par un
charme invincible, de tous mes efforts et de tous mes remords. Seul
entre tous les hommes, tu m'as inspir un sentiment que j'ai pris pour
de l'amour, et qui, trop souvent, a ressembl  de l'effroi... Ce nom de
mre, que j'aurais t si fire de porter avec mon poux, fera bientt
mon dsespoir, car c'est toi qui seras le pre de cet enfant que je
porte si douloureusement dans mon sein.... Je n'ai pu chapper  mon
sort; le ciel, qui connat mon coeur, m'en est tmoin. Mais, au moins,
aide-moi  chapper  l'opprobre de notre union, ou  cacher ma honte
 ce monde qui nous oubliera ds que le spectacle de notre criminel
attachement ne fatiguera plus ses yeux. Il est, dans ces contres, des
tres rprouvs qui s'ensevelissent au milieu des forts, et qui vouent
un culte mystrieux aux dieux impuissants que l'Inde proscrit. Eh
bien! imitons ces infortuns. Que notre honte nous exile, comme la
superstition exile loin des villes ces castes voues, innocentes, au
mpris de la socit. Coupables, nous, notre exil sera plus difficile
 supporter. Mais nos remords, nous les cacherons, et ils seront moins
poignants quand personne ne viendra insulter  notre repentir. Dans
le fond des forts, nous ne porterons pas notre culte: quels dieux
pourrions-nous invoquer! Mais l je crois que je pourrai t'aimer avec
moins d'effroi, peut-tre, et quoique ignore dans tes bras, je mourrai
avec moins de terreur, en offrant, comme une trop faible expiation, mes
dernires souffrances  ce ciel qui ne m'a pas permis de vivre innocente
et pure.

--Cesse, oh! cesse! je t'en supplie, au nom de ce ciel que tu implores,
de me poursuivre de ces craintes qui ne psent que trop dj sur mon
coeur malade, fatigu de tout ce que tu souffres, de tout ce qui te
dchire. Enchan prs de toi, lorsque la vie s'ouvrait encore pleine
d'avenir  mes yeux abuss, je sens que j'aurais pu, sans cesse soumis
 la vertu, parcourir avec bonheur une carrire peut-tre glorieuse. Ta
douceur anglique aurait exerc sur moi un charme si puissant, un empire
si absolu! Car tu es la premire femme pour laquelle j'aie prouv ce
sentiment qui domine toute la vie, et qui, comme la pins imprieuse
des passions, commande  toutes les passions coupables..... Mais c'est
lorsqu'il ne m'tait plus permis de revenir sur les vnements qui ont
marqu ma malheureuse existence, que je t'ai connue. C'est lorsqu'il ne
m'tait plus permis de te possder qu'en violant tous les devoirs, qu'en
touffant tous les sentiments gnreux, que la fatalit m'a entran
vers toi, que je t'ai vue, que je t'ai aime... Tu me parles, n'est-ce
pas, de cette fatalit qui semble nous pousser l'un vers l'autre pour
nous condamner  des regrets ternels. Eh bien, sache qu'il n'est pas un
reproche que tu ne te fasses, que je ne me sois mille fois adress! Je
t'aime, que dis-je? je t'idoltre; jamais le moindre prjug n'a
troubl mon me, que la passion a pu soumettre, mais qu'une force plus
qu'ordinaire a toujours place au-dessus des terreurs du vulgaire; et
cependant, lorsque je cherche dans tes bras ces moments de volupt, pour
un seul desquels je donnerais toute ma vie, je frmis des caresses que
je recois ou que je te prodigue. Une impression vague et pnible se mle
 cet abandon au sein duquel je voudrais teindre les derniers instants
de mon existence. Qu'y a-t-il donc dans notre amour? N'est-il donc pas
des amants plus coupables que nous, avec moins de remords? Seraient-ce
les fautes cruelles dont j'ai marqu quelques-unes des annes de ma
fougueuse carrire, qui me feraient payer si chrement le malheur
de vivre encore? Mais toi, toujours si pure, toujours si vertueuse,
qu'aurais-tu fait au ciel, pour prouver les mmes tourments que moi? Et
cependant tu souffres, comme je souffre, et cependant tu subis les mmes
tortures que celles auxquelles je suis en proie! Oh! que la destine
des tres faibles et passionns comme nous, est inconcevable, et que la
Providence, s'il existe une Providence, est quelquefois cruelle pour
des crimes qu'elle a permis, ou pour l'innocence mme qu'elle devrait
prserver et protger!

--Mais quels funestes pressentiments viens-tu m'inspirer encore! Tu me
parles de fautes coupables dont tu as sem ton existence! Aurais-je
encore quelque chose  redouter, en soulevant le voile dont tu as
toujours cherch  couvrir le pass!... Ah! mon ami, s'il est quelque
chose qui puisse ajouter aux terreurs qui m'agitent, c'est ce sombre
mystre qui reste tendu sur toute ta vie. L'aveu de tous les crimes
qu'un homme ait pu commettre serait aussi affreux pour moi, que
l'effroyable rserve avec laquelle tu m'as cach jusqu'ici ta naissance,
ton pays et tes parents. Peut-tre moins impntrable pour moi,
m'aurais-tu inspir moins de contrainte et de terreur. Mais en
recueillant mes souvenirs et en me rappelant la mort de cette femme,
 qui nous devons nos malheurs, je me suis senti souvent agite d'un
effroi involontaire... Par piti, Montenegro, ne me cache plus rien...
Et que pourrions-nous avoir  nous cacher encore! Le sort t'a peut-tre
fait natre dans un rang obscur: ce serait l le moindre de ses
torts envers toi et envers nous; car moi-mme, riche et leve dans
l'opulence, je n'ai pas reu le jour au sein du luxe qui m'environnait
lorsque tu m'as connue... Hlas! depuis bien long-temps dj j'ai oubli
l'orgueil que je mettais  dissimuler l'humble condition  laquelle
j'tais appele ds mes premires annes. Le moment des illusions est
pass pour Sophia... Ah! par piti pour moi, ne laisse plus planer entre
nous un mystre qui me fait peur. Parle, parle, au nom du ciel, au nom
de notre amour, qui est la seule puissance que je puisse invoquer.
Parle, parle! Je meurs d'impatience et d'effroi.

--Tu le veux? C'est le dernier sacrifice que je puisse te faire. Tu vas
frmir, me dtester, me maudire....

--Ne crains rien: nous sommes seuls dans ces immenses jardins. Les
domestiques et les esclaves se sont retirs: ils sommeillent eux!
Personne ne peut nous entendre. La nuit est sombre, le silence rgne
sous ces arbres immobiles qui nous recouvrent. Parle, mais donne-moi ta
main; j'aurai moins de peur. J'coute.

--. Tu as entendu nommer quelquefois, pendant ton sjour  Londres, un
pirate, un monstre, dont on racontait, en les exagrant encore, les
cruauts inoues et les crimes?

--Rodriguez, peut-tre?

--Oui, Rodriguez.

--Grands dieux! que dis-tu! tait-ce ton pre, ton frre, ton capitaine?
Je tremble, achve.

--C'est moi!

--Toi! malheureux! Ah! que m'apprends-tu? C'est donc toi qui, conduit
par la rage, as sacrifi le vieillard le plus respectable, le plus
gnreux.

--Un vieillard? Oui, je me rappelle. Oh! son souvenir est trop prsent
encore  ma pense, il a pes trop violemment sur ma vie, pour que je
l'oublie. Cette vengeance-l du moins fut juste, lgitime.

--Lgitime! Et tu l'as assassin?

--L'infme Woodbrige! Oui, et-il eu mille vies  perdre, il n'aurait
pu, en tombant coup  coup sous ma main, satisfaire la soif de vengeance
qui me dvorait. N'est-ce pas lui qui m'avait arrach ma soeur?

--Ta soeur!...

--coute, coute-moi! Laisse encore ta main dans la mienne.....coute,
Sophia. Recueillis en mer par quelques pcheurs, aprs le naufrage du
btiment qui nous portait, sur les ctes de Bretagne, ma jeune soeur et
moi nous fmes levs par la piti des pauvres gens qui nous avaient
arrachs  la mort.... Ma soeur.... Mais ta main se glace!... Sophia!
Ciel! qu'as-tu?...

O mon amie!... Elle s'vanouit..... Elle se meurt..... Quelqu'un!
quelqu'un! Je suis seul!... A moi!  moi! au secours!... Elle se
meurt!...

Des domestiques accourent aux cris qu'ils entendent. Leur matresse
vient de tomber sans connaissance dans les bras de Montenegro, qui
lui-mme chancelle. On transporte l'infortune sur le lit qu'elle a tant
de fois inond de ses larmes. Des mdecins sont appels: ils arrivent,
et leurs efforts parviennent, au bout de quelques heures,  rendre  la
vie la femme qui gmit de revoir encore le jour et de recouvrer si tt
la raison. Ah! j'avais cru, dit-elle d'une voix qui semble sortir du
cercueil, avoir obtenu la seule grce que j'eusse  demander au ciel!...
Montenegro est l, agenouill prs du chevet de Sophia; sa tte repose
sur une de ses mains glaces que ses pleurs inondent. Sophia, en
tournant ses yeux autour d'elle, aperoit son amant: elle jette un cri
d'pouvante, et sa main mourante se retire avec effort de celle de
Montenegro. Le malheureux, dsespr, le coeur bris, et l'me en proie
au plus affreux dlire, retombe en sanglotant au pied de la couche qu'il
craint de profaner en la touchant... Sophia, les regards attachs sur
lui, parat le plaindre encore, et ses larmes, qui la suffoquent,
coulent en abondance de ses yeux presque teints... Approche, approche,
lui dit-elle,... le moment de te pardonner est arriv... Demain il ne
sera plus temps peut-tre... Mais ne me touche pas... tes caresses
me... me brleraient. Il y a de l'enfer mme jusque dans nos regards...
Montenegro, je veux rester seule un moment avec l'homme qui reut les
dernires volonts de mon poux, un jour avant sa mort... Qu'on appelle
vite cet homme qui consacre, comme une loi, les derniers voeux des
mourants... Tu me reverras aprs... A lui mes dernires volonts,  toi
mon dernier soupir...

--Sophia, ma Sophia, de grce, au nom du ciel, loigne ces funestes
ides... Pense  notre enfant, lui n'est pas coupable; il doit vivre,
vivre avec toi!

--Non, le ciel n'est pas si cruel, il doit mourir, mourir avec moi,
mourir avant d'avoir reu le jour qu'il souillerait... Je suis donc bien
criminelle, puisqu'on me refuse d'couter mes dernires volonts!

Les mdecins entranent Montenegro, ananti, loin de l'appartement de
la mourante. Le notaire arrive: il s'enferme avec elle et deux autres
personnes pour recueillir les voeux de l'infortune... Montenegro,
que l'on retient avec peine, s'lance, ds qu'il le voit sortir, dans
l'appartement de Sophia. Ses mains suppliantes s'tendent vers elle,
comme vers l'image sacre d'une divinit que l'on implore...

--Viens, lui dit-elle en le voyant, viens, je me sens plus tranquille;
viens, mais de grce, c'est une mourante qui t'en supplie, n'approche
pas ta main de la mienne,... tu me ferais trop de mal!

--Voil donc, Sophia, l'effet de ces aveux horribles qu'hier encore tu
me demandais avec tant d'ardeur, malgr mes justes apprhensions. Tu le
voulais, j'ai obi, et maintenant tu me regardes comme un monstre, ma
prsence semble infecter l'air que tu respires, et ton coeur, si tendre,
si compatissant, me maudit au milieu mme des souffrances qui absorbent
toute la sensibilit de ton me anglique.

--Peut-on maudire quand on va mourir?... Va, Montenegro, mon ami, mon...
ah! je ne te hais pas. Le sort a t plus coupable que toi... Une
puissance plus forte, plus criminelle que nous encore, a tout fait...
Mais je n'ai plus que peu d'instants  passer prs de toi... Ecoute:

Mes dernires volonts viennent d'tre traces... Tu les respecteras,
toi, toi dont le coeur gardera seul le souvenir que je vais laisser sur
cette terre de deuil et de malheur... Oui, ma mmoire te sera chre...
et tu ne l'oublieras jamais... Tu m'as dit hier...

--Que viens-tu me rappeler... Non, je ne t'ai rien dit...

--Tu m'as dit hier, oh! je m'en souviens bien, que, recueilli mourant
sur les flots par de pauvres pcheurs, tu fus lev avec ta soeur par
la piti de ces bonnes gens... C'est parmi eux, c'est aux lieux o ton
enfance s'coula dans l'innocence et le bonheur, qu'il faut que tu
ailles vivre... aprs moi..., qu'il faut que tu ailles oublier ou du
moins expier les fautes que tu pourrais te reprocher... Tu m'as parl,
je crois, de l'le o tu as t lev... Attends... je sais... j'ai su
son nom... Tiens, vois-tu ces papiers dposs sur le pied de mon lit...
Ils sont cachets... Prends-les... Je le veux....

--Oh! par piti, cesse, Sophia... Ta voix affaiblie puise ton sein que
tes efforts accablent... Cesse, cesse, par piti de mes larmes..

--Et qu'importe une minute de plus ou de moins.... Je n'ai que trop
vcu.... Prends ces papiers.. J'ai le droit d'ordonner aujourd'hui...

--Les voil.

--Ils renferment mes derniers voeux, la dernire esprance que je vais
porter dans la tombe... Tu me promets, n'est-ce pas? de retourner, aprs
ma mort, au milieu de tes parents adoptifs?...

--Qu'exiges-tu? la douleur t'gare! Pourquoi me parler sans cesse de ta
mort?....

--C'est que je sens l qu'elle s'avance..... Me promets-tu.... me
promets-tu... de n'ouvrir... de n'ouvrir ces papiers... ma dernire
volont.... qu'au milieu des pcheurs?... Je meurs si tu ne parles....

--Oui, je promets, je jure  genoux...

--Tu le jures...  genoux... O mon ami!... mon.... Le ciel t'a
entendu!..... que le ciel nous pardonne!.... Ah!...

A ce cri chapp avec le rle de la mort, Montenegro se lve avec
effroi: ses yeux pouvants se fixent sur ceux de Sophia, que le
trpas a dj teints. Ses bras s'enlacent sur ce corps qui s'est
convulsivement raidi.... Sa bouche cherche avec avidit la bouche
dcolore de son amante--Cette bouche ple, bante, se referme sous ses
lvres avec un horrible claquement de dents.... Le malheureux tombe
inanim auprs du corps glac.

Au bruit de sa chute, les domestiques, rests dans l'appartement voisin,
accourent effrays:

Ce fut seulement quelques jours aprs qu'un peu de terre eut recouvert
le corps de Sophia, que son amant retrouva des larmes pour la pleurer.
Une fivre dvorante, en lui ravissant l'usage de ses sens, lui avait au
moins pargn le spectacle de ces funrailles qui renouvellent tant de
fois la douleur que laisse la mort  ceux qui gmissent. Quelques-uns de
ces hommes qui n'aiment personne, mais qui, par curiosit, s'intressent
aux infortunes qu'on leur signale comme extraordinaires, avaient entour
Sophia et Montenegro de ces attentions banales, qu'on accorde assez
volontiers aux trangers malheureux, dans les colonies surtout. Une fois
le dnouement du drame connu, les curieux s'loignrent. Ils n'avaient
plus rien de pathtique  voir, rien qu'un homme absorb dans sa
douleur, ou ne sortant de ses rveries sombres que par la folie; triste
spectacle, ennuyeuse monotonie, mme pour les plus avides d'motions.
Pour s'ter de dessous les yeux un objet importun, les personnes qui
daignrent encore, par un reste de convenance, s'occuper de Montenegro,
l'engagrent, pour lui-mme et pour remplir les dernires volonts de la
femme qu'il pleurait sans cesse,  quitter les lieux o sa douleur ne
rencontrait que trop d'aliment. C'est en Europe qu'il devait aller
chercher des consolations au sein de sa famille et de ses amis. En
restant plus long-temps  Calcutta, l'action d'un climat qui tue les
plus fortes constitutions, finirait par le conduire au tombeau avant
qu'il ne pt remplir les devoirs que ses serments avaient d lui rendre
sacrs. Le reste d'existence qu'il tranait si pniblement ne pouvait
tre mieux employ qu' satisfaire l'engagement solennel qu'il avait
pris aux pieds de sa matresse expirante. Les distractions auxquelles
on est forc de se livrer pendant le cours d'un long voyage,
triompheraient, plus que toute la force de sa raison, de la mlancolie
profonde qui le consumait trop visiblement. Il fallait partir enfin
par raison, par vertu, par honneur.... Montenegro consentit  quitter
Calcutta.... Un navire anglais fut choisi.... Mais  bord de navire, il
ne devait pas voyager seul avec sa douleur, ses regrets et ses remords.
Le cercueil de Sophia, dpos dans la chambre qui lui est destin,
l'accompagnera dans son voyage. Cette ide si amre le console:
c'est prs de cette dpouille si prcieuse, arrache  une terre
inhospitalire, qu'il reposera plus tranquille au bruit des flots, au
mugissement de la tempte..... C'est prs des cendres refroidies de sa
matresse qu'il pourra adresser sa prire de tous les jours  ce ciel, 
ce Dieu, qu'il commence  comprendre depuis qu'il souffre.....

Seul, il appellerait peut-tre le naufrage qui menacerait sa vie, mais
avec les restes de Sophia, il craindra les temptes, il redoutera le
naufrage, comme s'il avait encore quelque chose  perdre.... Et puis
quand la mort viendra pour lui, c'est encore auprs du cercueil de sa
matresse, que son corps dormira plus paisible dans l'ternit, protg
peut-tre par ces cendres chries sur lesquelles le pardon du ciel a
dj d descendre!...

Le navire s'loigne du port: c'est un tombeau qu'il porte sur les flots
religieux de ce Gange o Sophia, quelques mois auparavant, voyait avec
tant d'indiffrence les Indiens offrir  leur divinit un tribut de
souffrance et de larmes... La mer, la vaste mer bat bientt ses flancs
rapides, et les vents conduisent le spulcre  travers les flots et les
orages. Les lments seront en aide au navire, car un culte est vou 
ce spulcre. Montenegro prie toute la nuit au pied du cercueil: c'est
l'me de Sophia qui semble habiter la chambre de l'infortun, et
qui parait animer le btiment o ses restes ont t dposs... Quel
recueillement elle inspire  son amant! Quelle douce mlancolie a
succd aux sombres accs de son dsespoir, maintenant qu'il est seul
avec ses souvenirs et un tombeau!... Oh! depuis la mort de celle qu'il
a perdue, ce n'est que maintenant qu'il a vcu et qu'il s'est senti
vivre!... Le moment le plus cruel pour lui, sera celui o il dcouvrira
la terre. Mais sur cette terre qui vit son enfance, il peut faire
reposer les cendres de son amie... Mais si le soin sacr de lui faire
expier les cruauts de sa vie, lui rendait jamais sa soeur, sa soeur
bien aime, qu'avec transport il lui dirait: Tiens, viens, toi qui fus
toujours innocente, viens prier pour moi et Sophia, l, sur ce tombeau
qui cache celle qui, plus que toi, encore, me fut chre, trop chre!...

Les mois d'ennui d'une longue traverse se succdent pour l'quipage
du navire, avec ces alternatives de calme, de temptes, d'orages et de
fatigues, accidents trop ordinaires dans la vie monotone du marin. Mais
le temps n'a plus rien de trop pnible pour le coeur de Montenegro. Il
souffre encore, mais non plus sans consolation, si c'est sans esprance.
Il ne demande plus rien  l'avenir, car il n'a plus rien  esprer. Un
devoir seul lui reste  remplir; Sophia lui a confi l'excution de
ses dernires volonts; ces volonts suprmes sont contenues dans les
papiers qu'avec un soin religieux son amant a placs sur son cercueil.
Le vieux prtre d'Ouessant, s'il vit encore, sera l'interprte de la
pense de Sophia expirante... Mais quelle a pu tre la dernire pense
que Sophia a confie au notaire de Calcutta... _Tu m'as dit hier_,
rpta-t-elle, une minute avant d'expirer, _Tu m'as dit hier que,
recueilli mourant sur les flots, par de pauvres pcheurs, tu fus lev
avec ta soeur par la piti de ces bonnes gens!... C'est parmi eux qu'il
faut que tu ailles vivre, aprs moi_... Oh! c'est sans doute une pense
d'ange, la dernire volont d'une cleste crature, qui vit comme un
bienfait de la divinit, dans ces papiers auxquels j'ai consacr un
culte!... Que la terre parat lente  se montrer!... Qu'avec impatience
j'attends le moment o mon pied pourra franchir ces bords, sur lesquels
Sophia va reposer en m'attendant! Des lois, que j'ai braves il y a dj
long-temps, m'interdisent encore la terre de France; mais qu'ai-je 
redouter quand j'ai tout perdu, et que je n'ai plus rien  esprer? Le
dshonneur! est-il donc encore de l'honneur  mes yeux? La mort! mais
ai-je autre chose  dsirer... Oh! la mort cependant, sans l'assurance
de dormir prs du cercueil de Sophia, me serait bien amre... Mais
pourra-t-on me refuser une place  mon gr dans la tombe! Les haines
humaines seraient-elles assez lches pour ne pas s'teindre sur un
cadavre!

Du haut des mts du navire, on cria _Terre_, enfin. A ce mot,  ce
signal si connu de Montenegro, son coeur, tranquillis pour ainsi dire
par la coutume du malheur, battit plus fort qu'il n'avait encore fait
depuis long-temps. Moi qui croyais, dit-il, n'avoir plus d'motion
 redouter pour cette me que je supposais ferme  tous sentiments
nouveaux!... Palpiter encore de crainte ou d'espoir, comme aux jours o
je vivais prs de Sophia!... Quel pressentiment m'agite et me trouble!
descendons encore une fois prs de son cercueil, l je me sentirai plus
tranquille, mieux protg contre les coups du sort que je commence 
redouter encore aujourd'hui.

Un bateau-pilote des _Scylly_ vient d'aborder le navire, qui dj se
trouve arriv en Manche.

Le capitaine annonce cette nouvelle  Montenegro, encore plong dans ses
mditations ordinaires.

Un bateau-pilote! s'crie-t-il comme en sortant d'un rve que des
fantmes auraient agit. O sommes nous donc?

--A cinq  six lieues des les Scylly, et  vingt-cinq ou vingt-six
lieues d'Ouessant.

--D'Ouessant! Mais en tes-vous bien sr, capitaine?

--Parbleu! si j'en suis sr! Mon point se trouve parfaitement d'accord
avec les renseignements que viennent de me donner les pilotes... Voyez
plutt la carte.

--En ce cas, je n'ai pas un instant  perdre. Demandez, je en vous prie,
je vous en supplie en grce,  ces pilotes, s'ils veulent me transporter
 Ouessant. Les vents sont Nord, n'est-ce pas?

--Oui; Nord tirant un peu vers le Nord-Nord-Est; mais  la borde, on
peut dans quelques heures toucher Ouessant.

--Eh bien!  quelque prix que ce soit, il faut que le bateau-pilote m'y
conduise. Offrez aux pilotes tout ce qu'ils voudront, et dans un quart
d'heure je pars, je vous quitte.

--Mais il vous faudra au moins le temps de vous prparer, d'arranger et
d'embarquer vos malles et vos effets.

--Songez seulement  embarquer ce cercueil!.. Vous le savez depuis
long-temps, c'est l mon seul bagage; mon unique compagnon de voyage!...

--Excellent et malheureux jeune homme!

Le capitaine fait un prix avec les pilotes; ceux-ci disposent leur
bateau  recevoir le bagage du passager. Les matelots du navire, le
chapeau bas, la bouche muette, pntrent avec recueillement dans la
chambre de Montenegro. Ils montent les escaliers de la chambre avec
lenteur, et portent sur leurs larges paules le cercueil que Montenegro
suit avec sollicitude, et en palpitant de peur qu'un faux pas de la part
de ceux qui le transportent, ne l'expose  se briser sur le pont ou 
tomber  la mer. Les pilotes, rangs silencieusement dans leur bateau,
reoivent avec respect le fardeau prcieux... Montenegro, les larmes
aux yeux, le coeur gonfl, tend la main au capitaine. Le brave homme,
attendri, s'lance, et presse sur son coeur mu son pauvre passager, son
malheureux collgue, comme il l'appelle; car il sait que Montenegro a
t marin comme lui... Tout l'quipage, attrist par cette scne de
deuil, ne prononce pas un mot; quelques sanglots touffs viennent seuls
interrompre le silence de ce moment de recueillement, et la barque,
couverte des bndictions de tous les marins, dborde du navire,
s'loigne et se perd bientt  l'horizon, comme une de ces ombres
fantastiques que l'on voit errer sous la vote du ciel, dans les jours
o les nuages se jouent avec les flots lointains.

Il tait nuit depuis quelques heures, quand les pilotes aperurent le
feu solitaire d'Ouessant, spectre imposant, sortant du sein des vagues
pour braver les temptes et guider vers le port les infortuns marins
poursuivis par la fureur des vents. A cette vue, Montenegro se sentit
presque dfaillir. Tous les souvenirs de son enfance taient venus se
grouper autour de ce phare immobile, tmoin des jeux, des peines et des
esprances de ses premires annes. Ses yeux, voils long-temps par la
douleur, se raniment  l'aspect des lieux o il va retrouver l'innocence
et la candeur des moeurs dans lesquelles il fut lev... Il va presser
dans ses bras le bon Tanguy, la femme simple et affectueuse qui fut sa
nourrice, sa mre. Des larmes douces et pures vont inonder ses joues
fltries par le malheur, mines par le remords,... et ce remords
empoisonnera ce moment d'ivresse, et le malheur le poursuivra jusque
dans les embrassements de la seule famille qu'il ait eue...

La barque aborde  Ouessant. Tout est calme dans l'le, tout repose
 cette heure de la nuit. Un pcheur seul s'approche des voyageurs.
Montenegro lui parle de Tanguy; le pcheur lui propose d'aller rveiller
le matre pilote. Mais Tanguy est devenu aveugle; il ne pourra venir 
la rencontre de celui qui le demande. Jean-Marie est mort; Soisic et
Jeannette vivent encore...

--C'est Tanguy que je veux voir, dit Montenegro.

--A l'heure mme, monsieur? lui demanda le pcheur.

--A l'heure mme. Dis-lui que c'est son fils, Cavet, qui arrive chez
lui.

--Cavet! Quoi ce serait!... Cela suffit, mon bon monsieur; suivez-moi;
je vais vous conduire chez matre Tanguy.

Montenegro et les pilotes suivent leur guide, mais lentement; car ils
portent avec eux le cercueil. Aux cris du pcheur qui l'appelle, Tanguy,
sa femme et ses enfants se lvent. Des lumires paraissent. Tanguy a
reconnu la voix de son fils, et Soisic, dans ses traits altrs par
l'ge et le malheur, cherche  reconnatre son nourrison. Toute la
famille l'entoure, le presse; des larmes d'attendrissement coulent de
tous les yeux, et,  la vue du cercueil, une scne de consternation
succde  ce court moment d'ivresse. Tanguy, priv de la vue, n'prouve
que la joie de retrouver celui qui devait faire la joie de ses vieux
jours. Le bon Dieu, s'crie-t-il, a exauc une partie de mes voeux: il
m'a t l'usage de mes pauvres yeux, mais il me rend mon fils... Mais
qu'avez-vous donc, vous autres? Je ne vous entends plus, et vous
pleurez;... et toi aussi, tu pleures, mon pauvre Cavet... Va, ne me
plains pas trop: avec toi, je serai moins malheureux que tu ne penses...
Que de temps il y a que je ne t'ai vu, mon pauvre ami! Et quand tu
reviens parmi nous, les yeux n'y sont plus. Embrasse-nous donc,
embrasse-nous encore une fois tous... Mais d'o viens-tu? qu'as-tu fait?
Depuis un sicle on n'a pas entendu parler de toi.

Le reste de la nuit se passa dans ces alternatives d'panchement d'une
part et de contrainte de l'autre. On parla du cercueil apport sur les
pas de Cavet dans la maison de Tanguy. C'est la cendre de ma femme, de
la femme qui m'a t la plus chre, que je ramne de bien loin avec moi
au milieu de vous...  ses derniers moments, vous l'avez occupe, mes
bons amis: elle savait tout ce que vous avez fait pour moi, et ce paquet
que je porte sur mon coeur contient les dispositions qu'elle a
faites avant d'expirer, pour assurer votre bonheur et soulager votre
vieillesse.

--Est-il possible! quoi s'occuper de nous, misrables pcheurs?... Mais
dis donc, Cavet, sais-tu bien que nous n'avons besoin de rien, et que
ta soeur, avant de faire un long voyage, nous a fait parvenir beaucoup
d'argent?

--Quoi, ma soeur! l'auriez-vous vue? Auriez-vous, depuis notre
sparation, reu quelques indices sur son sort?

--Hlas, non, la pauvre enfant! Tout ce que nous avons su d'elle, ce
sont ses bienfaits pour nous. Une lettre  peu prs comme la premire
que tu nous lus, et de l'argent, voil tout.

--Mais encore, dans cette dernire lettre, que disait-elle?

--Qu'elle tait marie, qu'elle tait riche, bien riche, et qu'elle
allait faire un long voyage. Ah! elle parlait aussi de toi, et nous
avons gard une grosse somme qu'elle t'envoyait....

--Voici le jour, mon pre; je suis venu ici pour remplir un devoir
sacr. Le cur, m'avez-vous dit, existe encore. Il faut qu'il vienne.
C'est lui que la femme anglique que je pleure, a charg de vous faire
connatre les dernires volonts exprimes dans ce testament... Ma mre,
ma bonne Soisic, invitez, s'il vous plat, le respectable cur  se
rendre ici, au milieu de nous, en famille. Jeannette, la nourrice de ma
soeur, est l avec ses enfants.... Le cur nous lira le testament, et
j'aurai rempli le seul devoir dont je tienne encore  m'acquitter...

Un moment de recueillement suivit ces paroles de Cavet. Tanguy,
Jeannette et leurs enfants, agenouills prs de la bire de Sophia, se
mirent  prier, et bientt Soisic arrive avec le ministre des autels.
Aprs avoir embrass avec attendrissement Cavet, dont il se rappelait
 peine les traits, le vieillard jeta un regard, de compassion sur le
cercueil, qu'il bnit d'un air pntr; puis, se tournant vers Cavet, il
lui dit:

--Mon fils, je connais le motif pour lequel vous avez rclam mon
ministre. C'est un devoir bien pieux que vous avez rempli. Le ciel vous
en rcompensera. Ma voix, casse par l'ge, va vous faire entendre
la dernire volont d'un tre qui n'est plus, et bientt cette voix
s'teindra elle-mme aussi dans la nuit de la mort. L'ecclsiastique
prend des mains de Cavet, le testament que celui-ci lui prsente avec
respect. Aprs avoir fait le signe de la croix, il l'ouvre, il va lire;
chacun coute, prostern, comme si le ministre des autels allait prier
ou parler au nom de la Divinit. Le prtre dit, avec une motion
solennelle: Je meurs loin de vous, bien loin de vous qui ftes mes
parents et ma seule famille... Mes bons, mes respectables amis, priez
pour moi, quand je ne serai plus, priez pour votre fille, qui meurt bien
malheureuse...

Vous avez occup sa dernire pense, et ma seule consolation, au
moment de paratre devant Dieu, est de pouvoir vous rendre riches, en
m'acquittant de ce que vous avez fait pour moi et mon frre...

--Grands dieux, qu'entends-je? que dites-vous, mon pre? cette
lettre!...

--Cette lettre est donc de ta soeur Jeannette, de ta pauvre soeur?...
C'est donc son cercueil que tu as ramen avec toi? La voil, l prs de
nous, et tu ne nous le disais pas, malheureux enfant!

--Mais non, non, il n'est pas possible! Cette lettre que je viens
d'entendre n'est pas, ne peut pas tre... de... Ma tte s'gare... Mon
pre, lisez, lisez encore, voyez la signature...

Le cur lit: Mon fils, cette lettre, qu'une main mourante a sans doute
signe, porte en caractres tremblants, le nom de...

--Le nom de... Achevez, achevez, je n'ai plus de sang dans les veines,
achevez...

--Le nom de votre soeur... JEANNETTE!...

--Quoi, il serait possible!... Ah! je comprends enfin maintenant ce
funeste secret, cet affreux mystre de l'enfer... Maldiction sur moi!
anathme sur ma vie, sur mon front, sur le sang qui brle dans mon
coeur, qui coule, avec le remords ternel, dans toutes mes artres... Ma
soeur, elle ma soeur?.. Montrez-moi ce nom, ce nom qui doit tre crit
en caractres de sang et de feu!... _Jeannette_, oui, _Jeannette_! Je me
meurs, je brle, je me sens glacer...Au secours! au secours!...

--Sa tte se perd, sa raison s'gare! Ah! monsieur le cur, j'entends
qu'il se dchire la poitrine! Cavet, mon fils, calme ce dsespoir! Oh!
que je suis malheureux de n'avoir plus mes yeux! Soisic, ma femme, mes
enfants; empchez-le de crier ainsi, d'attenter  ses jours!...

--Non, non, ne craignez plus rien, mon pre, mes amis! laissez-moi
respirer en libert... Je me sens plus calme... Voil le cercueil de ma
soeur, de _Jeannette_! Oui, c'est bien elle qui dort l, qui repose du
sommeil d'un ange! Et moi, malheureux, misrable, criminel, oh! oui,
bien criminel, je souffre sans espoir, je gmis sans consolation... Une
ternit de douleurs et de remords!... Par piti, laissez-moi... Je
suis tranquille... Ah! si j'avais une arme sous ma main, qu'avec joie,
qu'avec plaisir, je dchirerais ces entrailles qui me brlent, ce coeur
qui me tourmente! Ah! grands Dieux, pas une larme dans mes yeux, pas une
seule larme!... J'touffe, je succombe!

C'est au sein de ces tortures, c'est au milieu des pauvres pcheurs qui
le retiennent dans leurs bras, que l'infortun Cavet achve de perdre
sa raison, dj altre par son long dsespoir. Ses parents, ses amis,
attendris, pleurent autour de lui, sans pouvoir deviner le fatal
motif de son garement! Quel spectacle pour ces bonnes gens, qui,
en accueillant leur ami aprs plusieurs annes de sparation, ne le
retrouvent que pour voir sa raison s'teindre sur le cercueil de sa
soeur! Quel funbre mystre dans cet vnement que les mots chapps au
dlire de Cavet n'expliquent  personne! Une bire, un testament, un
homme fou! Tels sont les seuls indices de ce mystre pouvantable...

Et le malheureux Cavet, que va-t-il devenir? Il court, il chappe  ses
amis, qui s'opposent  la funeste rsolution qu'il a paru mditer...
On croit qu'il va attenter  ses jours, et terminer, par un suicide,
l'existence qu'il maudit! Non! il ne se dsespre plus; il rit au
contraire, mais d'un rire infernal. Sa bouche murmure encore des mots
touffs, sans suite, mais il ne lance plus vers le ciel de menaces
furieuses... Le jour, assis sur le bord du rivage, il porte ses yeux
gars sur la vaste mer qui mugit  son oreille, et qui vient expirer
 ses pieds... Quelquefois il nomme ses amis, son pre Tanguy, sa mre
Soisic, et puis la nuit, quand les vents amnent la tempte, il erre sur
les rochers, et l il crie: _Jeannette! Jeannette! ma soeur! ma soeur!_
et sa voix plaintive, mle au bruit des flots et de l'orage, se
prolonge rpte par l'cho spulcral des cavernes.

Les habitants d'Ouessant qui le rencontrent ple, amaigri, dguenill,
le regardent avec compassion, et lui les fuit avec effroi. En passant 
ses cts, ils font le signe de la croix, et lui, rpond  leurs marques
de sensibilit et de respect, en leur montrant la mer et en courant se
cacher, comme un des monstres du rivage, dans les grottes profondes o
la mer et les vents viennent s'engouffrer.

Le malheureux! plaignez-le bien, car il existe peut-tre encore sur
cette petite le, o les flots hospitaliers jetrent son berceau dans
une barque de pilote!

FIN.





TABLE DES CHAPITRES.

I.--Trouvaille en mer.
II.--Le Baptme par prcaution.
III.--Ouessant.
IV.--Voyage  Brest.
V.--Premire Prise.
VI.--Course, Capture, Baraterie du Patron, avant-got de Piraterie.
VII.--Le Rengat.
VIII.--Appareillage pour courir Bon-Bord.
IX.--Course, Combats.
X.--Crainte. Dgot, Trame homicide, Fuite, Rencontre.
XI.--Londres, Reconnaissance, Contrarit, Passagers, Prparatifs de
        dpart. Dpart.
XII.--Amour, Jalousie, Duel. Dlire, Remords, Dsespoir, Retour 
        Ouessant.
Fin.





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

