The Project Gutenberg EBook of Les vies encloses, by Georges Rodenbach

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Title: Les vies encloses

Author: Georges Rodenbach

Release Date: April 8, 2005 [EBook #15589]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIES ENCLOSES ***




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Georges Rodenbach



LES VIES ENCLOSES



(1896)



Table des matires

AQUARIUM MENTAL
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
LE SOIR DANS LES VITRES
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
LES LIGNES DE LA MAIN
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
LES MALADES AUX FENTRES
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
LE VOYAGE DANS LES YEUX
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
LA TENTATION DES NUAGES
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
L'ME SOUS-MARINE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
PILOGUE



AQUARIUM MENTAL


I.

L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre
D'o le monde lui soit plus vague et plus lointain;
Elle est tide, et nul vent glacial ne l'are;
Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain
O, seule, elle se fait l'effet d'tre plus vaste
Et de se prolonger soi-mme  l'infini!
D'tre recluse, elle s'pure, devient chaste,
Et son sort  celui du verre s'est uni,
Pour n'tre ainsi qu'un seul sommeil moir de rves!
Eau de l'aquarium, nuit glauque, clair-obscur,
O passe la pense en apparences brves
Comme les ombres d'un grand arbre sur un mur.

Tout est songe, tout est solitude et silence
Parmi l'aquarium, pur d'avoir renonc,
Et mme le soleil, de son dur coup de lance,
Ne fait plus de blessure  son cristal fonc.
L'eau dsormais est toute au jeu des poissons calmes
ventant son repos de leurs muettes palmes;
L'eau dsormais est toute aux pensifs vgtaux,
Dont l'essor, volontiers captif, se ramifie,
Qui, la brodant comme de rves, sont sa vie
Intrieure, et sont ses canevas mentaux.
Et, riche ainsi pour s'tre enclose, l'eau s'coute
 travers les poissons et les herbages verts;
Elle est ferme au monde et se possde toute
Et nul vent ne dtruit son fragile univers.

II.

L'aquarium o le regard descend et plonge
Laisse voir toute l'eau, non plus en horizon,
Mais dans sa profondeur, son infini de songe,
Sa vie intrieure,  nu sous la cloison.
Ah! plus la mme, et toute autre qu' la surface!

D'ordinaire l'eau veille, horizontale, au loin.
On la dirait voue  ce seul subtil soin
D'tre impressionnable au vent lger qui passe;
De ne vouloir qu'tre un clavier pour les roseaux;
Et ne vouloir qu'tre un hamac pour les oiseaux,
Grce aux mailles que font les branches rflchies;
Et ne vouloir qu'tre un miroir silencieux
O les toiles sont tout  coup largies;
Et surtout ne vouloir, dans son calme otieux,
Que s'orner de reflets, de couleurs accueillies,
Fard dlay du visage des Ophlies!

Vains jeux! Ils sont la vie apparente de l'eau,
Une identit feinte, un vague maquillage...

Mais dans l'aquarium s'assagit l'eau volage
Qui s'isole parmi des moires en halo.
Le mystre est  nu, qu'on ne souponnait gure!
C'est l'me enfin de l'eau qui se dvoile ici:
Fourmillement fivreux sous le cristal transi;
Zones o de gluants monstres se font la guerre;
Vgtation fine, herbes, perles, lueurs;
Et cauteleux poissons doucement remueurs;
Et gravier supportant quelque rose actinie,
Dont on ne sait si c'est un sexe ou un bijou;
Et ces bulles sans but, venant on ne sait d'o,
Dont se constelle et se brode l'eau trop unie
Comme s'il y tombait un chapelet d'argent!

Ah! tout ce que le glauque aquarium enchsse!
Ici l'eau n'est pas toute  la vie en surface,
 n'tre qu'un cran docile s'imageant...
La voici, recueillie, en sa maison de verre
N'aimant plus que ce qui, dans elle, verdoie, erre
Et lui fait au dedans un Univers meilleur!

Ainsi mon me, seule, et que rien n'influence!
Elle est, comme en du verre, enclose en du silence,
Toute voue  son spectacle intrieur,
 sa sorte de vie intime et sous-marine,
O des rves ont lui dans l'eau tout argentine.
Et que lui fait alors la Vie? Et qu'est-ce encor
Ces reflets de surface, phmre dcor?

III.

Ophlie a laiss sombrer  pic ses nattes
Qui se sont peu  peu tout  fait dnoues;
Ses yeux ouverts sur l'eau sont comme deux stigmates;
Ses mains ples sont si tristement choues;
Pourtant elle sourit, sentant sur son paule
Ruisseler tout  coup sa chevelure immense,
Qui la fait ressembler au mirage d'un saule.
Suis-je ou ne suis-je pas? a song sa dmence...
Les cheveux d'Ophlie envahissent l'eau grise,
Tumulte inextricable o sa tte s'est prise;
Est-ce le lin d'un champ, est-ce sa chevelure,
L'embrouillamini vert qui rouit autour d'elle?

Ophlie tonne a tch de conclure:
Suis-je ou ne suis-je pas?, songe-t-elle, fidle
Au souvenir des mots d'Hamlet, seigneur volage.

Ses cheveux maintenant se nouent comme un feuillage
Qui jusqu'au bout de l'eau, sans fin, se ramifie.
Ophlie est trop morte, elle se liqufie...
Les bagues ont quitt ses mains devenant nulles;
Ses derniers pleurs  la surface font des bulles;
Ses beaux yeux, dlogs des chairs qui sont finies,
Survivent seuls, au fond, comme deux actinies.

Et ses cheveux verdis, dont la masse persiste
Dans les herbes aquatiques qui leur ressemblent,
Sont si dnaturs d'avoir tremp qu'ils semblent
Un fouillis vgtal issu de cette eau triste.

IV.

L'aquarium est si bleutre, si lunaire;
Fentre d'infini, s'ouvrant sur quel jardin?
Miroir d'ternit dont le ciel est le tain.
Jusqu'o s'approfondit cette eau visionnaire,
Et jusqu' quel recul va-t-elle prolongeant
Son azur ventil par des frissons d'argent?
C'est comme une atmosphre en fleur de serre chaude...
De temps en temps, dans le silence, l'eau se brode
Du passage d'un lent poisson entr'aperu
Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide;
Fusain vite effac sur l'cran qui se vide,
bauche d'un dessin mort-n sur un tissu.

Car le poisson s'estompe, entre dans une brume,
Plit de plus en plus, devient presque posthume,
Tranant comme des avirons macis
Ses nageoires qui sont dj tout incolores.
Dparts sans nul sillage, avec peine pis,
Comme celui des toiles dans les aurores.
Quel charme amer ont les choses qui vont finir!
Et n'est-ce pas, ce lent poisson, une pense
Dont notre me s'tait un moment nuance
Et qui fuit et qui n'est dj qu'un souvenir?

V.

Ah! mon me sous verre, et si bien  l'abri!
Toute elle s'appartient dans l'atmosphre enclose;
Ce qu'elle avait de lie ou de vase dpose;
Le cristal contigu n'en est plus assombri.
Transparence de l'me et du verre complice,
Que nul dsir n'atteint, qu'aucun moi ne plisse!
Mon me s'est ferme et limite  soi;
Et, n'ayant pas voulu se mler  la vie,
S'en pure et de plus en plus se clarifie.
me dj fluide o cesse tout moi;
Mon me est devenue aquatique et lunaire;
Elle est toute fracheur, elle est toute clart,
Et je vis comme si mon me avait t
De la lune et de l'eau qu'on aurait mis sous verre.

VI.

Quel lthargique aquarium somnolait l,
Entre les agressifs blocs d'ombre d'une grotte,
D'un vert fluide  qui du songe se mla.
Couleur glauque d'un puits o toute l'aube flotte,
Ou d'un miroir perdu qu'on heurte au fond d'un bois
Et dans lequel tous les feuillages aboutissent.
Aquarium en fivre, aux muettes parois,
O des brumes sans cesse et des tulles se tissent;
Alors ce sont soudain des obscurcissements;
Puis c'est une claircie et de brusques troues
(Ainsi dans les miroirs et dans les yeux stagnants);
Et les ples cloisons sont un peu tatoues
Par les herbes et les poissons, les imageant...

C'est l'instant du prestige! moi de l'eau recluse!
Est-ce que c'est du clair de lune qui s'infuse?
Toute une vie occulte y prend un bain d'argent
Dans l'enchevtrement silencieux d'un saule
Qui serait tout entier entr parmi cette eau...
Remuement incessant comme dans un cerveau;
Clart terne d'clipse et d'un minuit du ple!
On voit se drouler des Limbes, dirait-on,
Comme si ces poissons, ces herbages, ces pierres,
N'taient autres que quelques mes prisonnires
Qui, captives du verre, attendent leur pardon;
Des mes s'purant, comme  demi damnes,
Dans ce bassin opaque o s'exila leur sort,
-- Lieu qui n'est plus la vie et qui n'est pas la mort! --
Des mes expiant et qui sont condamnes
 n'tre ainsi qu'un minral, qu'un vgtal,
Ou qu'un poisson aveugle en ce muet cristal;
Et l'on voit chavirer ces mes somnambules
S'vertuant sans cesse  se sauver un peu
De leur forme avilie en cet abme bleu;
Combat obscur! Et ces intermittentes bulles,
Qui faufilent de lentes gouttes l'eau sans pli,
Ne sont-ce pas des pleurs, rose expiatoire
Des mes qui font l comme leur purgatoire,
Larmes montant  la surface de l'oubli!

VII.

L'aquarium, toujours frissonnant, est trange
Avec son eau qu'on ne sait quoi ride et drange
Et qui se crispe moins d'un veil de poissons
Que des yeux qu'en passant nous posmes sur elle,
Et de savoir un peu de ce que nous pensons.
On dirait que toujours quelque chose chancelle
Dans cette eau sensitive au silence ambigu.
Eau de l'aquarium qui, glauque, se limite
Par des cloisons qui sont un palais exigu;
Mais le verre est assez glauque pour qu'il l'imite;
Ainsi l'eau, confondue avec lui, se recule
Dans un leurre quivoque o chacun s'est accru.
Aquarium troublant! Limbes et crpuscule!
Songe vague et visqueux qu'on craindrait d'avoir eu!
tat intermdiaire et qu'aucun ne discerne:
L'aquarium est-il parfois tout endormi?
Mais voici qu'une bulle expire; il a frmi
Et, la larme tant morte, une moire la cerne...
L'aquarium est-il parfois tout veill?
Il fait plutt songer alors aux somnambules;
Car, malgr le frisson des poissons et des bulles
Et des herbes qui dans son silence ont grouill,
On le sent tranger  cette vie occulte,
 ce qui, dans l'eau claire, en tnbres se sculpte,
Comme si ce n'taient qu'un cauchemar bnin
Et des rves dont, sans le savoir, il s'image,
Symbole de notre me et du sommeil humain
O toujours quelque songe erre, fleurit ou nage.

VIII.

Dans l'aquarium clos songent les actinies,
Anmones de mer, sensitives de l'eau;
Les moires peu  peu se sont tout aplanies
Qui tout  l'heure s'arrondissaient en halo
 l'endroit qu'a bless quelque nageoire en fuite;
Le silence renat et plus rien ne s'bruite
Dans le bassin peupl de formes en arrt.
Alors, dans l'eau sans nul frisson, les actinies
S'ouvrent, comme une bouche au baiser s'ouvrirait,
Fardant de rose un peu leurs corolles blmies,
Mais sensibles encor comme une plaie en fleur;
Car le moindre nouvel veil d'une nageoire

Les rtracte aussitt parmi l'eau qui se moire,
Encor que le poisson soit doucement frleur,
Et les voil toutes recloses, racornies,
Toutes tristes comme une bouche aprs l'adieu!

Or nous avons aussi dans nous des actinies:
Rves craintifs qui se dplient parfois un peu,
Jardin embryonnaire et comme sous-marin,
Fleurs rares n'mergeant que dans la solitude,
Bijoux dont le silence entr'ouvre seul l'crin.
Mais combien brefs, ces beaux instants de plnitude
Qui sont le prix du calme et du renoncement!
Car revoici toujours les nageoires bannies
D'un rve trop profane au louche glissement
Qui crispe l'eau de l'me et clt les actinies.

IX.

L'aquarium d'abord ne semble pas vivant,
Inhabit comme un miroir dans un couvent;
Crpuscule o toujours se reforme une brume;
Il dort si plement qu'on le croirait posthume
Et que les reflets noirs qui viennent et s'en vont
Ne sont qu'ombres sans but sur un lit mortuaire
Et jeux furtifs de veilleuse sur le plafond.

Pourtant dans l'eau, de temps en temps, quelque chose erre,
Circule, se dplie, ou bouge obliquement;
Des frissons lumineux crispent cette eau qui mue,
-- Tels les spasmes de lumire du diamant! --
Un poisson sombre ondule, une herbe en deuil remue;
Le sable mou du fond s'boule comme si
C'tait le sablier boulevers de l'Heure;
Et quelquefois aussi, sur le cristal transi,
Un monstre flasque, en trouble imagerie, affleure,
Cependant que l'eau souffre, en paraissant dormir,
Et sent passer, dans sa morose lthargie,
Mille ombres dont elle ne cesse de frmir
Qui font de sa surface une plaie largie!

Or n'est-ce pas l'image du sommeil humain
O, dans l'eau du cerveau qu'on croit vide et nue,
Des rves sous-marins sont sans cesse en chemin,
Ah! cette vie occulte, et qui se continue!

X.

Quel aquarium glauque apparat la Mmoire,
En qui les souvenirs, les rves, le pass
mergent par moments d'un clair-obscur glac;
Clairire d'une grotte en deuil! Liquide armoire
Dont les panneaux ont des ombres pour bas-reliefs
Et qui conserve en elle un peu de notre vie:
Amour mort qu'on retrouve en scintillements brefs
(Collier perdu, mais qu'une perle certifie...);
Et nos espoirs mus en minraux pensifs;
Nos efforts devenus des varechs convulsifs;
Telle bouche change en coquillage inerte
Et tel pch, comme un poisson, qui bouge au fond...
Comment redevenir la Mmoire dserte?
Mais sans cesse ces mous glissements la dfont
Et rouvrent une plaie au fil de la Mmoire.
Sans cesse le pass, fait d'ombres, reparat
Dans le repos de la Mmoire qui s'en moire.
C'est comme si toujours quelque chose y mourait!
Car retrouver un fantme d'ancienne joie,
Le spectre d'une rose ou l'cho d'une voix,
C'est les voir mourir presque une seconde fois.

Ah! tout ce qui subsiste en nous grouille et louvoie;
Tout ce qui reparat d'un temps qu'on oubliait,
Dj si loin, mais qui soudain dans nous remue:
Frlements, frissons noirs et feuillage inquiet;
Ah! ne jamais pouvoir redevenir l'eau nue!
Toujours sentir dans l'eau lasse renatre un pli,
Et quelque forme errante, une ombre fugitive
tre l'inexorable empcheuse d'Oubli!
Aquarium humain! Mmoire sensitive!
Douleur quotidienne entre des verres clos!
Survivance de peine un peu somnambulique,
Comme si dans la chsse  la grle relique
On sentait, en baisant la vitre, souffrir l'Os!

XI.

L'Aquarium prend en piti les autres eaux.

Le Ruisseau se dchire en courant la valle,
Eau rpe aux cailloux et sans cesse en alle,
Comme en fuite, portant les glaives des roseaux,
Ces glaives de douleur du Coeur de l'Eau docile.

Le Fleuve aussi s'exalte et se fatigue en vain
 s'largir, dj plus humain que divin,
Hlas! car tout son songe intrieur vacille
De porter des vaisseaux, de rflchir des tours
Et d'tre au gr de l'heure en ses vastes dtours!

Mme l'eau du Canal n'est pas assez recluse,
Trop impressionnable aux nuages, au vent,
Au jeu de s'argenter parfois  quelque cluse
Qui le fait blanc comme les cygnes l'nervant.

L'eau du Jet d'eau surtout est trop impatiente
De se grandir, de se lever comme un cimier,
Comme un beau vol de colombes qui s'oriente
Et que la lune attire en son clair colombier.
Ah! ce leurre du ciel lointain et de la lune!
Car le Jet d'eau retombe en plumes, une  une;
C'est chaque fois, dans la vasque, comme une mort,
Comme un deuil blanc qui s'miette et qui surnage.
Plus de reflets! L'eau trouble est pleine de carnage;
Triste aboutissement d'un orgueilleux effort,
Quand il tait facile et suave pour elle
D'tre visionnaire en restant naturelle!

La Mer aussi, qui voulut trop, souffre; elle geint
De se briser aux rocs aigus des promontoires;
Flots opaques, et gris comme un jour de Toussaint;
Flux incessants et qu'on dirait expiatoires,
Sans cesse labours par le vent et l'clair,
Sans cesse fatigus par les vaisseaux vloces;
Mer infinie en qui se fane un trsor clair:
Perles, coraux, et tous ces beaux crins de noces,
Richesse intrieure, orfvrerie en feu,
Dont, trop voue  vivre, elle a joui si peu!

L'Aquarium les plaint, toutes ces eaux vassales
Que la vie intresse, et s'y associant;
Tandis que lui, de son seul songe, est conscient;
Il n'a pas d'autre but que ses ftes mentales
Et l'anoblissement de l'univers qu'il est;
Eau de l'Aquarium dont la pleur miroite,
-- C'est comme si du clair de lune se gelait! --
Car dans le verre elle s'est close et se tient coite,
Moins en souci des vains reflets et du rel
Que d'tre ainsi quelque mystre qui scintille
Et de raliser ce qu'elle a d'ternel,
Avec l'orgueil un peu triste d'tre inutile!


LE SOIR DANS LES VITRES


I.

Le soir descend dans les vitres et les submerge...
Un rayon y vacille un moment comme un cierge,
Dernier cierge frileux des vpres termines!
L'ombre dferle; on ne sait quoi chavire en elles;
Les ultimes clarts sont vite limines,
Et c'est comme un sommeil dlayant des prunelles.
Clair-obscur! Douloureux combat de la Lumire
Et de l'Ombre, parmi les vitres -- non moins beau
Que le mme conflit dans le ciel et dans l'eau,
Quand le soleil n'est plus qu'une rose trmire
Qui s'effeuille parmi le dluge du soir.
Et les vitres, dernier champ clos du crpuscule,
O l'Ombre a poursuivi le Couchant et l'accule,
Luisent,  cause d'eux, d'un adieu jaune et noir.

II.

Pourtant l'ombre s'amasse aux fentres vaincues.
Les vitrages, bouquets brods et tulle frle,
Cdent, et l'on dirait que leur blancheur dgle,
Comme s'ils adhraient aux vitres contigus
Et que leur givre en fleur tait n dans le verre.
Unanime dbcle: un bouquet se desserre,
Un brusque afflux de soir rompt la plus claire branche,
Et c'est la fin d'un fin bouton de rose blanche
Qui fond, s'coule en pleurs et lentement s'annule,
Dbcle d'un dgel dans les rideaux de tulle.

III.

Les vitres sont alors des aquariums d'ombre!
Parmi leur verre glauque a ruissel le soir;
Une perle s'en sauve; une lueur y sombre;
Et contre leur pleur affleure un afflux noir,
Comme une eau qui toujours bouge et se renouvelle.
Et l'eau du soir triomphe! Et c'est bientt en elle
Des passages confus de formes mergeant,
Et les vitres ont l'air des[1] bassins de silence.
Leur eau froide somnole; une herbe s'y balance;
Les astres, tout au fond, sont des poissons d'argent.
Mais cette vie et ces enluminures ples,
Ces vagues remuements dans l'eau triste du soir,
Ces dessins inachevs comme aux plis des chles
Qui ramagent encor le verre dj noir,
Ne sont-ce pas les vieux reflets des vitres mmes
Se projetant, se dlayant, au point qu'ils font
Des fentres comme un aquarium sans fond;
Ah! tout ce qui survit dans ces armoires blmes!


IV.

La chambre triste et lasse est enfin rsigne
Et s'abandonne au soir qui, sournois, s'insinue:
La chambre a l'air plus grande, a l'air aussi plus nue;
L'ombre a tiss ses fils de toile d'araigne
Dans les angles, d'abord plus obscurs, du plafond.
Elle fane les toffes, elle les fonce;
Dans le miroir blmi, les reflets se dfont
Comme d'une Ophlie en larmes qui s'enfonce;
Et les plis des rideaux ressemblent aux ornires
Trs profondes des vieux chemins d'un vieux pays.
Le soir s'amasse, ayant la crainte des lumires,
Autour du lustre et des lampes, surtout has,
Qui mditent dj de faire saigner l'Ombre.
Tout s'lague dans les tnbres grandissantes;
Un bouquet riait l, mais il s'efface et sombre
Et, dans l'obscurit, les fleurs sont comme absentes;
Les bronzes nus ont des gestes dcourags;
Les vieux portraits d'aeuls, ceux des aeules feues,
S'assombrissent, ont des visages plus gs,
Et du crpe a couvert leurs fanfreluches bleues.
La chambre est tout entire en proie au soir; et c'est
Comme si tout  coup la chambre vieillissait.

V.

Le ciel est gris; mon me est grise;
Elle se sent toute dprise,
Elle se sent un parloir nu;
Car le soir, ce soir, m'est venu
Comme un commencement de crise.

La pendule ourle de minutes
Le silence de la maison;
 soir, quel est donc le poison
Que parmi tes crpes tu blutes,
Pour que j'aie encor ces rechutes?

Couchant de cendre refroidie;
Crpuscule d'me indistinct;
Mal du soir qui si mal m'atteint
Que c'est comme une maladie,
Et rien d'humain n'y remdie.

VI.

Le soir descend; il est imminent; il approche,
Emblme de la mort que trop on oubliait;
-- On tait trop vaillant, on tait trop quiet! --
Mais le soir doucement nous en fait le reproche
Car il est comme le prcurseur de la mort!
Ah! comment s'en sauver, quel moyen qu'on l'lude,
Et qu'on s'illusionne et qu'on le croie en tort
Et qu'on chappe  ce qu'il a de certitude,
Le temps de se reprendre au leurre du miroir:
Fentre o s'envoler, tournant le dos au soir!
Le temps de se reprendre au mensonge des lampes.
L'ombre s'aggrave; tout s'oriente dj
Vers la nuit; seul un lis plus longtemps mergea;
Mais, l, tous ces drapeaux qui meurent  nos hampes!
Tous ces cygnes que l'ombre incorpore! Ces ors
Se ddorant sur les lambris et sur les plinthes
 mesure que les tnbres du dehors
Couvrent de crpe un vieux portrait aux lvres peintes!
Les bibelots pensifs abdiquent sans effort
(Tristes un peu de se sentir des urnes closes)
 l'ombre qui leur fait une petite mort,
Et mon me s'incline  l'exemple des choses.

VII.

C'est Octobre qui s'en revient avec le Soir;
Frres pensifs, ils reviennent de compagnie
S'installer dans la chambre et devant le miroir
Dont la clart prolonge un clat qui les nie;
Frres lointains, envers lesquels on eut des torts
Qui rapportent un peu de fleurs des jardins morts
Pour les intercaler dans les fleurs des tentures,
Les tentures de demi-deuil de la Toussaint.
C'est le Soir, c'est Octobre; une cloche se plaint
Songeant confusment  des cloches futures
Dont la tristesse en pleurs dans notre me est dj!
Le Soir s'installe, et rien de prcis ne subsiste;
Octobre aussi s'installe et nous revient plus triste
Depuis tous ces longs mois o seul il voyagea
Durant l'anne,  la recherche de notre me!
Il la retrouve enfin, et doucement la blme
De l'avoir attendu pour faire accueil au Soir,
Et qu'elle soit encor si profane aux approches
De la Toussaint qui vient par un chemin de cloches...
Alors Octobre, auprs du Soir, songe  s'asseoir;
Et notre me s'plore en voyant, face  face,
Ces deux htes causer de sa mort  voix basse!

VIII.

On est toujours enfant par la crainte du soir!
C'est l'heure grise et l'heure en deuil qui terrorise...
L'me s'y sent plus dserte et plus dprise,
Et l'lude un moment dans l'clat du miroir;
Mais l'ombre s'accumule et tout nous dcolore,
Cygne sur l'eau que peu  peu l'ombre incorpore...
Or, n'est-ce pas dj comme apprendre  mourir
Que se perdre soi-mme ainsi, sans qu'on le sente,
Dans cette ombre d'instant en instant grandissante?
Mourir, c'est se chercher en se voyant s'enfuir
Et s'en aller au fond d'une ombre o l'on surnage,
Obscurit de Dieu dont le soir est l'image!

Quotidien moi du retour de la nuit
Qui suggre la mort, parce qu'elle est complice
De cette cueillaison d'une me comme un fruit...
Chacun sait son embche, et que la mort s'y glisse!
Aussi, dans l'ombre accrue, a-t-on des peurs d'enfant;
Car on sent, parmi ces crpes, la mort qui rampe...
Qu'on allume la lampe! Ah! vite, un peu de lampe
Qui nous libre des tnbres toffant
La chambre pour en faire une chapelle ardente!
On est pris d'une angoisse et comme dans l'attente;
Un pril imminent nous menace  coup sr;
Quelque lueur suprme expire au long du mur;
Voici l'ombre qui, dans la chambre, s'acclimate!
Ah! pour s'en prmunir et se sauver encor,
Vite la lampe, encor qu'elle ait l'air d'un stigmate,
Et rouvre dans l'air vide une blessure d'or.

On chappe ds lors au morne crpuscule,
Que la lampe, de son feu fidle, a vaincu;
Rassur par ce clair de lampe contigu,
On coute les bruits que le soir articule
Par la fentre ouverte un peu, vivante un peu,
Et les vagues rumeurs dernires du jour feu.

IX.

Le soir quotidien descend
Dans les vitres qu'il dcompose;

On y voit s'vanouissant
Comme un encens sur une rose.

C'est un funbre et bref conflit
Dans les vitres, lasses d'attendre.

Enfin le destin s'accomplit,
Pauvres vitres pleines de cendre...

Et le soir qui maniganait
Dans la demeure enfin pntre.

Ombre unanime dj! C'est
Comme une mort dans la fentre.

C'est la fin d'un rgne; ou c'est-il
Un pressentiment de veuvage,

Un apprentissage d'exil,
Un commencement d'hivernage?

Soir affligeant! On sent enfin
Qu'on est trop seul, qu'on ne vit gure,

Humain  peine et trop divin!
Et que l'Art est un reliquaire

O l'on enclt son coeur vivant
Dans un tombeau de pierreries.

Ah! vivre! le soleil, le vent,
La mer, les arbres, les prairies;

Les lvres et les seins aussi!
Un amour, un but, un calvaire!

Pas toujours ce destin transi,
Cette solitude sous verre.

Mais n'est-on pas ainsi dj
-- Espoir de gloire moins prcaire! --

Le saint qui pour soi s'ouvragea
De son vivant, un reliquaire?

X.

Aux heures de soir morne o l'on voudrait mourir,
O l'on se sent le coeur trop seul, l'me trop lasse,
Quel rafrachissement de se voir dans la glace!
Eau calme du miroir impossible  tarir;
On y s'oublie[2]; on y drive; on y recule...
Oh! s'en aller dans le miroir rfrigrant
Prir un peu comme en une eau de crpuscule,
Une eau stagnante, une eau sans but et sans courant
O le visage nu sombre  la mme place.
On se poursuit soi-mme, on se cherche, on se perd
Dans le recul, dans la profondeur de la glace;
On s'y dcouvre encor, mais comme recouvert
D'une eau vaste et sans fin,  peine transparente,
Qui fait que l'on se voit, mais ple et tout chang:
Visage qu'on aura malade ou trs g,
Visage tout simplifi qui s'apparente,
Silencieux, avec celui qu'on aura mort...
Le soir de plus en plus en submerge l'image
Et l'enfonce comme une lune qui surnage,
Et l'affaiblit comme les sons mourants d'un cor.
Visage en fuite et que toute l'ombre macule,
Visage qui dj se semble avoir fini
D'aller jusqu' l'enlizement[3] dans l'infini.
 ce jeu du miroir o soi-mme on s'annule!

XI.

Les vitres tout  l'heure taient ples et nues.
Mais peu  peu le soir entra dans la maison;
On y sent  prsent le pril d'un poison.
C'est que les vitres, pour le soir, sont des cornues
O se distille on ne sait quoi dans leur cristal;
Le couchant y rpand un or qui les colore;
Et pour qu'enfin le crpuscule s'labore,
L'ombre, comme pour un apprt mdicinal,
Semble y verser ses tnbres, d'une fiole.
Dans les verres, teints de ce qui souffre en eux,
Un nuage s'achve, un reflet s'tiole;
Il en germe quelque chose de vnneux,
Menaant la maison dj presque endormie;
Et c'est de plus en plus le nocturne lixir...
Ah! les vitres et leur dltre chimie
Qui chaque soir ainsi me font un peu mourir!


XII.

Par ma fentre ouverte, une musique arrive
Qui traverse l'espace et les crpes du soir;
C'est d'un accordon, au loin,  la drive...
O s'en va la fume en quittant l'encensoir?
O fuit le son  qui le couchant s'apparie,
Et pourquoi voyager, s'en venir jusqu' moi
Et dans ma solitude apporter son moi,
Musique trop en pleurs qu'un lger vent charrie?
Musique en peine de quelle me? Air aigrelet
Qui se trane comme une vieille sous un chle;
Un air de demi-deuil, on dirait violet,
Mais qui se fane,  chaque instant un peu plus ple!

J'coute; la musique image l'horizon:
Chocs; titillations; froides gouttes de son
Qui se figent en stalactites dans leur chute;
Grains envols d'un vieux rosaire de couvent;
Musique en rve! Et comme elle se rpercute!
Elle cuivre l'espace; elle sale le vent;
Puis elle est dfaillante et devient dj nulle...
Presque  ras du silence elle va s'assoupir;
Dans ma fentre, c'est comme un dernier soupir
Et le tulle inquiet des rideaux en ondule...
 soir! cette musique en fuite me fait mal!
Car n'est-ce pas mon me extriorise,
Et la plainte sans nom que je n'ai pas ose,
Et mon chagrin qui voudrait tre lacrymal,
Dans cet accordon plein de mlancolie
Qui comme un ventail en larmes se dplie.

Ce triste son lointain jusqu' moi propag
S'ajoute dans le soir  la peine que j'ai,
Si bien que c'est, en lui, moi-mme que j'coute,
 mon destin jumeau, truchement dsol!
Car je l'aime surtout de le voir isol
Et, comme moi, si seul  poursuivre sa route,
Sans que nul s'en meuve au fond du soir transi
O graduellement son concert s'miette.
Mais ma piti du moins le suit tout inquite,
Tout afflige un peu, tout exalte aussi,
Instrument d'idal qu'aucun coeur ne reflte
-- Ah! que n'a-t-il t parmi les fifres gais! --
Et qui s'obstine en sons tristement fatigus
Pour empcher la mort du Chant d'tre complte!

XIII.

Le bouquet rose et bleu s'alanguit jusqu'au mauve
Dans l'ombre lente et qui, pour un moment, le sauve;
Il s'incline, l'air triste, et comme s'il songeait...
Car l'ombre s'insinue en lui, le dcolore,
Et, sentant sa fin proche, il meurt  tout projet.
Quelle est cette alchimie en deuil qui le dflore
Et, dans l'ombre, quels sont ces acides latents?
Quel poison est le soir, pour qu' son influence
Tout bouquet se dprenne et qu'il se dnuance,
Comme des fleurs d'ancienne toffe en proie au temps?
Lors le bouquet abdique; il meurt  toute envie;
Il s'est reclos sur lui-mme; il a renonc,
Se sentant devenir de plus en plus fonc,
Et, libre enfin, avec l'ombre s'identifie.

XIV.

Dans les vitres on ne sait quoi se dcompose...
C'est le Jour mort, par des vitrages en fleur,
Qui s'abandonne, beau de la Grande Pleur.
Le couchant vient semer  et l d'une rose
L'alcve mortuaire o le Jour mort s'allonge.
Lentement, des lointains du ciel, un astre merge
Et s'allume,  travers le verre, comme un cierge
Qui vient veiller, la mort du Jour, d'un feu qui songe;
L'obscurit se hisse en tentures de deuil
Autour du lit de tulle o gt le Jour livide;
Puis tout finit dans la fentre qui se vide
Comme si le Jour mort tait mis au cercueil.

XV.

Lorsque le soir descend, l'me se pacifie,
Comme arrive enfin dans une calme plaine;
L'me, durant le jour, allait broutant la vie;
Herbe amre, buissons o se prenait sa laine;
Mille soins: cette laine incessamment salie
Qui l'entourait comme un cheveau de fumes;
Et toujours s'abreuver aux eaux accoutumes;
Et toujours obir au berger qui rallie.
Mais voici, dans le soir, que l'me enfin s'isole,
Qu'elle se sent, hors du troupeau, sur un pr vide
O sa seule ombre, au ras de l'herbe, s'tiole;
me comme arrte au bord d'une eau placide,
Qui s'atteste  soi-mme, avec soi se confronte,
Et, sous le ciel plein de lumire atrophie,
S'aperoit nue enfin, toute simplifie,
me qui doit subir le soir comme une tonte!


XVI.

Le jour s'teint dans les vitraux d'or endurci
Et de bleu clair auquel l'air du ciel collabore.
L'glise est grise; elle devient tout incolore;
Et dj les vitraux ont un aspect transi,
Eux qui tantt encor blasonnaient le silence.
Nul bruit. Devant l'autel, la lampe se balance
Du mouvement lass d'une tte d'enfant
Qui, trs blonde, voulant dormir, se dodeline.
L'glise, contre l'ombre,  peine se dfend;
Un reste d'encens plane en ple mousseline
Qui fil  fil se dsagrge dans les nefs;
Quelques cierges ont par instants des clats brefs
De flamme horizontale et dont l'ombre s'vente.
Dans les vitraux foncs, s'est amarr le soir;
Translucide tantt, leur verre est presque noir,
Bassins d'une eau froidie et qui se dsargente!
Volupt de cette ombre et de subodorer
La maladive odeur des glises: bougies,
Encens fan, nappes du culte dfrachies,
Et les cires qui sont mortes de se pleurer!

XVII.

Mon coeur s'est repos dans les conseils du soir!
C'est le moment le plus divin de la journe,
Doux comme le dernier cierge du reposoir,
Nostalgique comme une toffe un peu fane.

Certes, il fait souffrir. Quel refroidissement,
Et quel gel d'agonie infus dans nos lombes!
Et quel ensanglant concile de colombes
S'abat comme un hiver sur notre obscur tourment!

N'importe! il est meilleur que le soir s'accomplisse!
C'est seulement la chair qu'il fait pleine d'moi;
Car dans l'obscurit, dont le coeur est complice,
On sent clore et vivre un clair de lune en soi.

Et voici commencer le rve et les feries...
 mon coeur, fais accueil  la douleur du soir!
Le songe intrieur montre ses pierreries
Que le soir avantage avec son velours noir.

C'est le moment du doute et des douleurs divines;
Certes le soir est dchirant comme un adieu;
L'ombre se tresse au front en couronne d'pines;
Mais c'est aussi l'instant o l'on se sent un dieu!


LES LIGNES DE LA MAIN


I.

La main s'enorgueillit de sa nudit calme
Et d'tre rose et lisse, et de jouer dans l'air
Comme un oiseau narguant l'cume de la mer,
Et de frmir avec des souplesses de palme.

La main exulte; elle est fire comme une rose
-- Sans songer que l'envers est un rseau de plis! --
Et fait luire au soleil ses longs ongles polis
Enchssant dans la chair un peu de corail rose.

La main rgne, d'un air imprieux, car tout
Ne s'accomplit que par elle, tout dpend d'elle;
Pour le nid du bonheur, elle est une hirondelle;
Et, pour le vin de joie, elle est le raisin d'aot.

La main rit d'tre blanche et rose, et qu'elle claire
Comme un phare, et qu'elle ait une odeur de sachet;
C'est comme si toujours elle s'endimanchait
 voir les bagues d'or dont se vt l'annulaire.

Or pendant que la main s'enorgueillit ainsi
D'tre belle, et de se convaincre qu'elle embaume,
Les plis mystrieux s'aggravent dans la paume
Et vont commencer d'tre un cheveau transi.

Vain orgueil, jeu coquet de la main pavane
Qui rit de ses bijoux, des ongles fins, des fards;
Cependant qu'en dessous, avec des fils pars,
La Mort tisse dj sa toile d'araigne.

II.

Les lignes de la main, gographie inne!
Ce sont d'obscurs chemins venus de l'infini;
Ce sont les fils brouills d'un rouet endormi;
Ah! l'arabesque trange o gt la Destine!

Quelle magicienne en lira le grimoire
Si confus -- on dirait d'il y a si longtemps!
Parmi le sable nu, ruisseaux intermittents;
Noms balafrant en vain un miroir sans mmoire.

Signes dfinitifs, encor qu'irrsolus!
Ple embrouillamini, fantasques critures
Dont le sens se drobe et fuit sous des ratures,
Et que nul familier du mystre n'a lus.

Secret perdu du langage des lignes belles
Grce  qui des bergers avaient trouv le sens
Des astres de Chalde en un ciel bleu d'encens,
Ayant vu dans leurs mains des lignes parallles.

III.

Je me souviens de telles mains, mains gardiennes!
Du rose d'une neige au soleil, lumineuses
Comme un albtre ple o dorment des veilleuses,
Ces chres mains qui m'ont t quotidiennes.

Mains si claires! Elles s'entouraient d'un halo
Dans l'air qui, de les voir jeunes, semblait vieilli;
Si calmes, elles taient comme un fruit cueilli;
Fraches, elles semblaient avoir jou dans l'eau.

Ces fires mains, ces mains douces, ces mains bnignes
Qui se posaient sur mes cheveux, pleines de zles;
Qui me couvaient avec l'appuiement chaud des ailes
Et miraient dans mes yeux l'cheveau de leurs lignes.

Mains de ma destine o tout se prsagea!
Et le premier moi de mes mains dans ces mains!
Attouchements dfinitifs qu'on croit bnins,
Endroit minime o l'on se possde dj.

IV.

Quel contraste, la main d'enfant qui se dplie:
Elle est nouvelle et jeune et frache, et s'inaugure
Avec le dpliement d'une cire  Complie,
Ou l'moi d'une oiselle  la frle envergure.

Au-dessus, tout est frais, immacul, neuf, rose;
Mais, en dessous, la main est ride et vieillie;
Et l'on dirait -- la belle fleur tant cueillie --
Que c'est l'envers et les racines de la rose.

V.

La main est le muet carrefour d'une Race!
Car les lignes aux longs mandres s'y croisant,
Ne sont-ce pas d'anciens chemins que rien n'efface
Et par o le pass se relie au prsent?

Halte phmre, au carrefour de notre main,
De ces mille chemins traversant la main nue,
Venus de l'infini pour repartir demain;
C'est par eux que la Race en nous se continue.

Le carrefour de notre main, un temps, les garde,
Mais trop brivement pour les rendre meilleurs;
Rseau qui reste intact pour le peu qu'il s'attarde,
Chemins venus d'ailleurs qui s'en iront ailleurs.

Notre vie est, en eux, d'avance dessine,
Car ils se croisent immuables dans les mains;
Or le sort de chacun se lie  ces chemins...
Comment ds lors pouvoir changer sa destine?

VI.

Douceur des mains o sont cachs des viatiques,
Les mains qui sont un peu notre me faite chair!
Mains modestes, mains calmantes, mains magntiques,
Ples d'avoir sem des fluides dans l'air.
Mains de pardon sur les pchs, ou mains de proie
Sur les cheveux, ainsi que des chauves-souris,
Les emmlant d'un vol qui tournoie et foudroie.
Mains comme des bouquets, et mains comme des cris;
 mains non moins spirituelles que charnelles!
Les mouvements sans fin de l'me sont en elles,
Transmis en un instant, avec quels fils tnus!
Mains dociles en qui des ordres sont venus
Dont elles sont les trs ponctuelles servantes;
Par elles s'accomplit tout le bien, tout le mal,
Puisant l'eau sans pch dans le puits baptismal,
Condensant le poison en mixtures savantes.
Mains complices de tous les actes, de tous les
lans de l'me! Mains qui sont comme des cls
Pour ouvrir tous les coeurs et toutes les serrures.
 si subtiles mains, expertes aux luxures,
Qui dosent le pch, qui graduent la langueur;
 si subtiles mains, expertes aux prires,
Jointes comme les mains des Saints dans les verrires;
Mains -- des outils pour se faonner son bonheur!
Toutes ces mains: d'amants, de hros, de fileuses;
Les mains ont des reflets comme le fil d'une eau;
Les mains ont des chos sans fin,  recleuses
Des secrets de l'alcve et de ceux du tombeau!

VII.

Souvent on voit des mains qui sont faibles et lasses
D'avoir voulu cueillir trop de roses ou d'mes;
Elles pendent le long du corps comme des rames,
Et ce n'est que du silence qu'elles dplacent
En remuant, de temps en temps, dans l'air  peine!
Mains qui voudraient un peu s'amarrer  la rive,
Mais que la vie, au fil de son courant, entrane,
Mains sans espoirs et sans dsirs,  la drive...

VIII.

Dans les portraits anciens o le temps collabore,
Les mains ont mri. Mains comme des fruits ambrs!
Combien de souvenirs tout  coup remembrs!
Car dans ces mains, c'est toute une me qu'on explore;
Dans ces veines, c'est tout un sang qui transparat.
Les mains ne sont-ce pas les chos du visage
Qui divulguent ce qu'il taisait comme un secret?
Comment lucider le sens d'un paysage?
Mais voici l'aide et la logique des chemins;
Or elles ont aussi leurs longs chemins, les mains,
Qui se croisent et se quittent, comme en des feintes,
Lignes o s'claircit l'nigme des mains peintes!
Que de signes encore aux mains des vieux portraits:
Un pli, comme d'avoir trop feuillet la Bible;
Des bagues prolongeant sur les doigts leurs ors frais
O quelque opale ou quelque amthyste, sensible
Comme un oeil, ternise un ancien amour mort;
Ou bien encore un sceptre, une rose tenue,
En un geste fix d'orgueil ou de remords;
Ou bien la main sans but qui s'offre toute nue
Mais dont l'inflexion raconte le destin:
 quels fuseaux de brume elle s'est occupe;
Pour qui, pour quelle cause, elle a tenu l'pe;
Si ce fut une chevelure ou du butin
Qu'elle aima manier au lointain des annes.
Mains probantes, encor qu'elles se soient fanes,
Mains qui conservent des reflets comme un miroir,
Mains des anciens portraits o tout peut se revoir,
Dont les lignes sont des indices et des preuves
Recomposant l'homme ou la femme du portrait,
Comme un royaume, mort, encor se connatrait
Par le cours survcu des ruisseaux et des fleuves.

IX.

Toutes ces mains: les mains des morts enfin inertes
Qui tiennent droit un vieux crucifix comme une arme,
Ou bien parfois quelques violettes de Parme;
Et d'autres mains, les mains d'amants qui sont expertes

 manier la chevelure d'une amante,
 la bien partager en deux sur chaque paule,
 l'agiter comme le feuillage d'un saule
Qui, dans le vent changeant, s'trcit ou s'augmente.

Mains des fermes vendangeant les grappes du lait;
Mains des berceaux dpliant leurs roses trmires;
Et les mains des couvents en qui le chapelet
Est un silencieux cheveau de prires;

Toutes les mains s'vertuant vers des bonheurs,
Mains mystiques, mains guerrires, si varies:
Les mains, couleur de la lune, des maries;
Les mains, couleur de grand soleil, des moissonneurs;

Toutes: celles semant du grain ou des ides;
Accouchant le bloc de marbre, de la statue,
Ou la mre, de l'enfant qui la perptue;
Toutes les mains, jeunes, vieilles, lisses, rides,

Toutes ont pour tourment cach ces lignes fines,
Ces mandres de plis, cet enchevtrement;
Or on dirait des cicatrices de racines,
Nos racines que nous portons, secrtement.

C'est l, nous le sentons, que gt l'essentiel;
Ces lignes sont vraiment les racines de l'tre;
Et c'est par l, quand nous commenmes de natre,
Que nous avons t dracins du ciel.

La main en a gard la preuve indlbile;
Et c'est pourquoi, malgr bonheurs, bijoux, baisers,
Elle souffre de tous ces fils entrecroiss
Qui font pleurer en elle une plaie immobile.


LES MALADES AUX FENTRES


I.

La maladie est un clair-obscur solennel,
L'instant mi-jour, mi-lune, angoissant crpuscule!
Dans l'ombre qui s'amasse, un reste de jour brle;
Reverra-t-on la vie au del du tunnel?
La maladie est une crise de lumire;
On sent planer l'ombre de l'aile de la mort;
Quelque chose pourtant d'avant-cleste en sort
Et rpand une paix d'indulgence plnire.
Lente puration! Chaste ennoblissement
De tout l'tre par on ne sait quel charme occulte.
Est-ce par la pleur, par l'amaigrissement
Qui fait que le visage en ivoire se sculpte?
On se croirait un autre; on se semble tre ailleurs;
On voit mieux; on s'exhausse  des rves meilleurs;
On a comme soudain en main un brviaire;
Ah! qu'on est loin! Est-ce qu'on habite une tour?
preuve, demi-vie, tat intermdiaire;
On se sent anormal tel qu'un cierge en plein jour!


II.

Le malade souvent examine ses mains,
Si ples, n'ayant plus que des gestes bnins
De sacerdoce et d'offices,  peine humaines;
Il consulte ses mains, ses doigts trop dlicats
Qui, plus que le visage, lucident son cas
Avec leur maigre ivoire et leurs dbiles veines.

Surtout le soir, il les considre en songeant
Parmi le crpuscule, automne des journes,
Et dans elles, qui sont longues d'tre affines,
Voit son mal comme hors de lui se prolongeant,
Mains ples d'autant plus que l'obscurit tombe!
Elles semblent s'aimer et semblent s'appeler;
Elles ont des blancheurs frileuses de colombe
Et, sveltes, on dirait qu'elles vont s'envoler.
Elles font sur l'air des taches surnaturelles
Comme si du nouveau clair de lune en chemin
Entrait par la fentre et se posait sur elles.
Or la pleur est la mme sur chaque main,
Et le malade songe  ses mains anciennes;
Il ne reconnat plus ces mains ples pour siennes;
Tel un petit enfant qui voit ses mains dans l'eau.

Puis le malade mire au miroir sans mmoire
-- Le miroir qui concentre un moment son eau noire --
Ses mains qu'il voit sombrer comme un couple jumeau;
 vorace fontaine, obstine et maigrie,
O le malade suit ses mains, dans quel recul!
Couple blanc qui s'enfonce et de plus en plus nul
Jusqu' ce que l'eau du miroir se soit tarie.
Il songe alors qu'il va bientt ne plus pouvoir
Les suivre, quand sera total l'afflux du soir
Dans cette eau du profond miroir toute rduite;
Et n'est-ce pas les voir mourir, que cette fuite?

III.

Doux rconfort qu'une prsence de veilleuse
Si calme, dans la chambre, et l'air dvotieuse;
OEil vigilant que le malade sent sur soi;
Lumire humble; discret dvouement qui se voile
De porcelaine ou de cristal, et s'y tient coi;
Clart qui s'attnue: on dirait une toile
Dans de l'eau; dans du tulle inviolable, un lis;
On dirait une hostie en feu dans un ciboire.
Elle a l'air si lointaine et comme de jadis!
C'est  peine si l'ombre autour d'elle se moire
Et se dilate en une argentine pleur,
Vague contagion de son halo placide,
Accroissement de ses linges de Sacr-Coeur...

Or c'est assez pour que l'ombre enfin s'lucide,
L'ombre dont le malade a peur comme un enfant;
Car dans la chambre o nat cette clart recluse
Il semble qu'un peu de clair de lune s'infuse.
L'ombre d'abord dans les angles noirs se dfend;
Mais bientt elle cde en de minimes luttes;
La veilleuse empite, largit ses volutes;
Et la chambre gagne est plus claire au milieu.

Lors le conflit s'achve en fantasmagories:
Reflet des meubles; vols d'ombres trop agrandies
Charbonnant le plafond d'un vague camaeu...
Or le malade aussi que la clart ranime
Sent ce reflet en lui des choses d'alentour
Et le jeu noir de toute cette pantomime
Imageant son cerveau dans l'attente du jour.
La veilleuse  son tour le distrait, le renseigne;
Lueur faible: c'est son espoir de gurison,
Ce qui reste de sa sant dans la maison;
Mais quelle peur que tout  coup elle s'teigne!...

IV.

La maladie est si doucement isolante:
Lent repos d'un bateau qui songe au fil d'une eau,
Sans nulle brise, et nul courant qui violente,
Attach sur le bord par la chane et l'anneau.
Avant ce calme octobre, il ne s'appartenait gure:[4]
Toujours du bruit, des violons, des passagers,
Et ses rames brouillant les canaux imags.
Maintenant il est seul; et doucement s'claire
D'un mirage de ciel qui n'est plus partiel;
Il se ceint de reflets puisqu'il est immobile;
Il est libre vraiment puisqu'il est inutile;
Et, dlivr du monde, il s'encadre de ciel.

*

Car cet isolement anoblit, lnifie;
On se semble de l'autre ct de la vie;
Les amis sont au loin, vont se rarfier;
 quoi donc s'attacher;  qui se confier?
On ne va plus aimer les autres, mais on s'aime;
On n'est plus possd par de vains trangers,
On se possde, on se ralise soi-mme;
Les noeuds sont dlis! Les rapports sont changs!
Toute la vie et son mensonge et son ivraie
Se sont fans dans le miroir intrieur
O l'on retrouve enfin son visage meilleur,
Celui de pure essence et d'identit vraie.

*

Les maladies des pierres sont des vgtations.

Novalis.

Quand la pierre est malade elle est toute couverte
De mousses, de lichens, d'une vie humble et verte;
La pierre n'est plus pierre; elle vit; on dirait
Que s'veille dans elle un projet de fort,
Et que, d'tre malade, elle s'accrot d'un rgne,
La maladie tant un tat sublim,
Un avatar obscur o le mieux a germ!
Exemple clair qui sur nous-mmes nous renseigne:
Si les plantes ne sont que d'anciens cailloux morts
Dont naquit tout  coup une occulte semence,
Les malades que nous sommes seraient alors
Des hommes dj morts en qui le dieu commence!

V.

Les glaces sont les mlancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s'y sont vus;
Mirage obissant, sans jamais un refus!
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes;
C'est une maladie en elles que le soir;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes?
C'est le mal d'un canal o s'effacent des cygnes
Que l'ombre identifie avec elle sur l'eau.
Mal grandissant de l'ombre largie en halo
Qui lentement dnude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant; elles voudraient surseoir
Et leur fluide clat nie un moment le soir...
Mais, en l'ombre aggrave, elles se font plus lasses
Cessant d'tre dans les chambres comme un tmoin.
En ce malaise trange et qui les simplifie
Elles semblent dj dprises, dj loin,
Presque absentes et comme au del de la vie!
Dcalques aplis, mirages incomplets;
Or n'est-ce pas vraiment comme une maladie
Pour les miroirs que toute cette ombre agrandie,
Eux les frles miroirs qui vivent de reflets.

VI.

Et l'on redevient doux de la toute-douceur!
La maladie est  ce point anmiante
Qu'on prend un air de premire communiante,
Qu'on prend, au lieu de son coeur d'homme, un coeur de fleur,
Un coeur de nnuphar dans une ville morte
Indiffrent  tout ce qui se passe autour
De la silencieuse eau ple qui le porte.

Et l'on redevient doux comme la fin du jour,
Comme un canal aprs qu'on a ferm l'cluse.
Douceur qui vient de la douleur qui dsabuse,
Et de se sentir seul puisqu'on est anormal;
Douceur qui vient de l'isolement dans son mal,
La maladie tant une autre solitude.
On est le saule au bord d'une eau d'incertitude,
Inquiet seulement de son vague reflet
Qui s'teindrait dans l'eau si quelque vent soufflait.

On redevient de la douceur originelle;
Tous les rves qu'on fait ont  prsent une aile,
Et cette douceur d'me irradie au dehors,
Si bien que le visage a des pleurs d'hostie,
Visage eucharistique et dont on communie!
Et l'on redevient doux comme un appel de cors,
Comme on l'est quand on cause  la fin d'un dimanche;
On dirait que soudain la voix s'est faite blanche
Pour parler de la vie ainsi que d'un exil,
 calme voix qu' peine un peu le couchant fonce,
Le calme son de voix de celui qui renonce,
Un son de voix dj cleste et volatil,
Sauf aux instants de mal physique o l'on s'nerve;
Mais combien de trsors de douceur en rserve!

VII.

Un grand lis dprit l-bas sur la console.

Est-ce parce qu'il touche  la fin de son ge?
Est-ce  cause du soir tombant qui trop l'isole
Dans des ombres o sa blancheur frle surnage?
 peine si sa forme encor se dlimite;
Il faudrait l'arroser, semble-t-il, d'eau bnite,
Svelte lis qui se meurt dans la chambre assombrie.

Il se dressait si beau, l'air d'un jet d'eau qui prie!
Avec ses linges purs et sa parure blanche
Comme une fleur qui croit toujours que c'est dimanche.

Maintenant il blmit dans le soir taciturne;
Il est livide, lis exsangue!... il s'offre comme
Un calice d'amertumes, une triste urne
 toutes les cendres du jour qui se consomme.

Or  prsent qu'il est malade et s'tiole
Et que l'obscurit de plus en plus l'vince,
Je sens qu'un peu de moi vivait dans sa corolle
Et qu'il tait ce qu'il fallait que je devinsse,
Lis en qui je voyais mon me devenue
Une fleur, et recommenant d'tre ingnue.

Et c'est pourquoi mon me avec lui s'anmie;
Moi-mme je me fane en sa corolle soufre;
Lis -- bnitier de mes larmes! -- en qui je souffre!

Pauvre fleur! Elle empire, elle entre en agonie
Et se crispe, on dirait d'une douleur charnelle,
 cause de ce vaste afflux de crpuscule
-- Ah! tout ce qui, de moi, mourra bientt en elle!
La fleur penche; de plus en plus elle s'annule;
C'est comme une hostie en fleur qui se dsagrge...
Mais faut-il s'affliger ainsi que le lis meure,
Lui si discret que quand il meurt dans la demeure
C'est  peine si le silence s'en allge.

VIII.

Charme trange des teints o la chlorose neige!
Visages vraiment trop ples pour tre heureux,
Qui font un peu rver  des lis dans un pige,
Tout blmes, sauf leurs yeux spacieux et fivreux
Brlant de l'air dont s'inaugure une bougie.
 vierges! Leur croissance est un triomphe ardu;
Elles parlent; et c'est, il semble, une lgie,
Un frileux blement d'agneau qu'on a tondu;
Car leur voix est de la couleur de leur figure.
Quelque chose de doux pourtant les transfigure;
Ples comme la lune, elles ont son halo!
Parfois, quand elles vont se voir dans une glace,
C'est comme, tout  coup, si c'tait dans de l'eau,
Tant leur teint est trop frle et fond  la surface.

Douce crise de chair et d'me! veil d'avril!
Heure o le buste s'orne, o la bouche est mue;
Changer! Et mme la chevelure qui mue!
Et les seins nouveau-ns sur le corps puril!
Moment si langoureux des surprises nubiles!
Pourtant l'eau reste indemne, elle ne souffre pas
Quand germe un nnuphar sur ses bords immobiles...

Ah! ces teints de chlorose au seuil des clibats!

IX.

Le malade pensif est si loin de la vie
Et pour ses yeux la vie autrement signifie;
Comme tout s'est fan soudain, et quel recul!
Il voit dans leur aspect d'ternit les choses.
tait-ce bien la peine alors d'aimer les roses?
Et comme tout, vraiment presque tout, semble nul!

Il est si loin, si par del le paysage;
Si haut, comme mont sur un clocher sans ge,
Comme enfin parvenu parmi de vierges monts.
Ah! qu'il prend en piti tout ce que nous nommons
Nos passions, nos buts, nos devoirs, nos mobiles;
Que les arbres, en bas, lui paraissent dbiles!

L'amour? Frivole jeu! Vain espoir d'tre aim!
Vouloir toujours dans son me le temps de mai!
Comme on s'acharne aprs cette folle chimre
De se sentir, avec un autre, congnre,
De ne plus tre seul, ni deux, mais un enfin...
Rve illusoire! On est deux miroirs face  face
Se renvoyant quelques reflets  leur surface...
Ah! s'tre, ft-ce un jour, ralis divin!
Avoir enclos l'ternit dans des minutes!
Mais c'tait se vouer  d'impossibles luttes,
Car on ne peut pas faire avec deux corps un coeur,
On n'entre pas de force ainsi dans le bonheur!
Vanit que tous ces essais de bucolique,
Ces fivres, ces baisers, ces brves pmoisons,
D'o l'on sort vide et vraiment trop mlancolique.

Quant aux quotidiens conqurants de toisons,
Futile aussi, leur apptit de renomme.
(La gloire? crire un peu son nom dans la fume!)
Ah! combien vains tous ces ambitieux cabrs
Pour tre les chevaux vainqueurs dans la revue.
Est-ce la peine aussi? Vaut-il qu'on s'vertue
Vers des arcs de triomphe aussitt dlabrs?

L'orgueil, l'amour, autant d'inutiles trophes
Dont se faire un moment des tombes attifes.

X.

La maladie atteint aussi les pauvres villes...

Telles vont dprir d'un mal confus et doux;
 peine elles naissaient; mais leurs cloches dbiles
Sont comme les accs d'une petite toux...

D'autres souffrent, sans se plaindre, d'avoir sans trve
L'ombre d'un vieux beffroi, sur elles, qui les grve.

D'autres sont simplement des vieilles dclinant,
Celles d'un temps fini, celles qui sont ges,
Et dont les eaux, parmi leur silence stagnant,
Gardent tant de reflets qui les ont images.

Il en est que nagure abandonna la mer
Comme un grand amour qui tout  coup se retire;
Et, depuis ce moment, ces villes ont un air
De se survivre, en appelant quelque navire.

Dans telles, c'est comme une odeur de vermoulu;
Dans telles, c'est toujours comme s'il avait plu.

Il en est de plus infirmes que des aeules,
Dont les murs ont des blancs de linges dmods
Et des noirs de robes de veuves vivant seules.

Celles aux murs perclus, aux pignons lzards
Ont sur elles comme des rides de vieillesse.

Celles, jeunes encor, dont la croissance cesse,
Celles aux terrains nus o l'on ne btit pas,
Souffrent du mal secret de devenir pubres;
C'est leur sang qui palpite au pouls des rverbres;
Et dans la tour qui ment  l'espoir du compas,
Dans l'glise qui reste inacheve et vaine,
C'est leur propre existence aussi qui s'interrompt.

Telle ville dolente est toujours en neuvaine,
Lieu de plerinage o l'on signe son front.
L'une dcline et meurt d'une lente anmie;
L'autre est ple  jamais de quelque pidmie.

Une autre est comme une paralytique, sans
La souplesse et la joie en elle des passants.

Telles, leur maladie est d'tre en proie aux pioches,
Les amputant de leurs vieux pignons, mutilant
Leurs briques dont le rouge est tout sanguinolent;
Telles, leur maladie est d'tre en proie aux cloches,
Et, dans leur calme et leur silence monacal,
Le cadran du clocher a l'air d'une tonsure.

Il en est qu'affaiblit un jet d'eau vertical
Et qui souffrent de lui comme d'une blessure...

XI.

Les mystrieux nerfs sont des plaintes ourdies,
Un ddale de fils, des mandres d'orties
Par qui toute douleur se propage au cerveau.
Quels noeuds ont tir l'invisible cheveau?
La pauvre chair sans force est une eau sensitive
Qu'accapare un filet frle qu'on ne voit pas,
Mais dont le remuement fait se crisper l'eau vive.
Les nerfs: soudainet de crise et branle-bas!
Ou lente manigance, hostilit sournoise,
Par exemple de quelque araigne en un coin,
Une chose qui trs vaguement cherche noise,
Puis s'enhardit en nous, s'aventure plus loin,
Fait mal, se fche, mord, glisse, s'accrot, pullule
Et court en nous comme dans l'herbe les fourmis
Ou va comme un poison volatil et qui brle.
Supplices compliqus que les nerfs ont transmis!
Ah! les nerfs, dont chacun nous fait mal comme une arme!
Chacun d'eux est une corde sous un archet
Qui souffre comme si quelqu'un nous l'arrachait;
Chacun d'eux est un fil o s'enfile une larme!

XII.

L'eau des anciens canaux est dbile et malade,
Si morne, parmi les villes mortes, aux quais
Pars d'arbres et de pignons en enfilade
Qui sont, dans cette eau pauvre,  peine dcalqus;
Eau vieillie et sans force; eau malingre et dprise
De tout lan pour se raidir contre la brise
Qui lui creuse trop de rides... Oh! la triste eau
Qui va pleurer sous les ponts noirs et qui s'afflige
Des reflets qu'elle doit porter, eau vraiment lige,
Et qui lui sont comme un immobile fardeau.
Mais, trop ge,  la surface qui se moire,
Elle perd ses reflets, comme on perd la mmoire,
Et les dlaie en de confus mirages gris.
Eau si dolente, au point qu'elle en semble mortelle,
Pourquoi si nue et si dj nulle? Et qu'a-t-elle,
Toute  sa somnolence,  ses songes aigris,
Pour n'tre ainsi plus qu'un tratre miroir de givre
O la lune elle-mme a de la peine  vivre?

XIII.

Le malade, quand vient la tristesse nocturne,
Est sensible comme une cendre dans une urne.

Il coute, et peroit dans l'air le moindre bruit:
Frisson d'arbre, pas d'un passant, plainte de cloche;
Vigie exacte de tout bruit, il se raccroche
 ces vagues rumeurs dont s'image la nuit
Et par qui le silence apparat plus immense;
Ce sont les bruits qui font la preuve du silence,
Tandis que les reflets font la preuve de l'eau.
Puis il regarde, et voit des lueurs inconnues:
Lumires qu'on dirait la fuite d'un flambeau;
Rayon brusque par qui les glaces semblent nues;
tincelles qui s'en viennent on ne sait d'o;
Or sorti d'un bouquet, projet d'un bijou;
Phosphorescence de l'ombre; clart qui rde;
Feux follets brefs; scintillement intermittent...
Le malade les suit et son moi s'en brode.

Mais ces frles clarts ne durent qu'un instant,
Gouttelettes de couleur qui sont vite bues,
Car c'est d'elles que les tnbres sont embues;
Le malade pourtant de ses yeux les atteint
-- Papillons pingls  travers la nuit noire --
Et fixe ces lueurs au vol trop vite teint
Sous le verre silencieux de sa mmoire.

Maintenant, c'est l'moi plus subtil des odeurs!
Soudain la chambre close est toute vicie
Par on ne sait quels aromes lourds et rdeurs;
Puis flotte une senteur qui semble macie
Et si faible qu'elle est sur le point de mourir;
Le malade sent tout: qu'un parfum se cramponne;
Que d'autres sont pars dont la prsence est bonne:
Calmes fruits pour la soif achevant de mrir,
Bouquet fleurant  peine et qui se neutralise,
Survivance dans le linge d'un vieux sachet
Qui, depuis des matins d'autrefois, s'y cachait,
Tel un encens d'anciens saluts dans une glise.
Puis il peroit aussi des aromes brutaux
Comme un attouchement d'instruments d'hpitaux;
Des relents volatils d'ther et de morphine
Sortis de la fiole o dort leur senteur fine
Qui procure un sommeil frais comme dans un bois;
Puis des parfums aigris de potions, de ouates,
Des odeurs en sourdine et qui se tenaient coites,
Des poisons condenss, tout  coup aux abois,
Qu'on jugeait prisonniers dans les pastilles closes
Mais qui s'vadent, tel l'hiver hors des flocons,
Et tournent en vertige, exasprant leurs doses,
 clins,  russ,  furieux poisons,
Qui font soudain que le malade qui s'tonne
Croit, dans l'air ferment de la chambre, qu'il tonne
Et s'tre assis dans un jardin trop vnneux.

Ah! cet affinement des soirs de maladie,
Quand tout crispe les nerfs, se rpercute en eux!
Araigne aux aguets dans une toile ourdie;
Sens aiguiss jusqu' l'infinitsimal.
Qui les disait borns? Chacun est une embche
Qui capture tout bruit, o toute odeur trbuche,
Si bien que le cerveau s'en parat anormal,
-- Ruche dsordonne o, dans l'or des cellules,
Avec l'essaim de ses abeilles qu'elle attend,
Entreraient, comme des intrus, au mme instant
De minimes fourmis, de folles libellules.

XIV.

Comme tout est chang de par la maladie
Dans la maison qui prend un air religieux;
Elle semble plus vide, elle semble agrandie,
Il s'y rpand un silence contagieux
Dont le plus lger bruit blesse la neige vierge.
Vie en songe! voici que s'embrument les pas,
Et les voix mmement s'embrument, parlent bas;
Le malade est l'hostie o tout l'encens converge.

Quel mystre est latent? Quel rite s'accomplit
Pour qu'un respect d'autel environne le lit?
Tout subit par degrs la mystique influence:
Comme par un vitrail, le jour se dnuance;
Un tranger, il semble (est-ce l'ange gardien
Soudain visible?), habite  prsent la demeure,
Comme pour prmunir du danger qu'on y meure,
Et la maison craintive a pris un air chrtien.

Or on s'amliore, on s'pure soi-mme
Par la sorte d'ennoblissement propag;
On se sent devenir autre, le coeur chang;
Il flotte en la demeure un parfum de saint chrme;
Dj les passions,  leur tour, parlent bas;
Mme le juste amour interrompt ses bats;
On se semble,  prsent, vivre dans une glise.

Le malade apparat grave et sacerdotal,
L'air d'avoir avec Dieu quelque entretien mental.

Car le Silence enfin en lui se ralise!
Il est celui qui fait taire les bruits humains
Et les transsubstantie en imposant les mains;
Il est l'essence et la substance du Silence;
Il en est la Victime et le Prtre  la fois;
C'est un Saint Sacrifice aussi que la souffrance...
La maison entend Dieu qui descend  sa voix!

XV.

La vieille ville en proie  l'hiver tait seule,
Vieille ville taciturne comme une aeule;
Il semblait que la vieille ville s'engourdt!
Elle avait un aspect dj presque posthume,
Moins morose de la gele et de la brume
Que de son trop inexplicable discrdit.
Donc elle avait fini de vivre dans l'attente.
Parfois un carillon, musique intermittente,
Prsence qui s'accrot dans l'air et qui dcrot,
Mettait dans sa tristesse une brve accalmie.
Peut-tre que la ville aurait pri de froid
Si, lasse, elle s'tait tout  fait endormie;
Mais la cloche venait veiller, la rveiller,
Comme pour la changer sur un ple oreiller,
Et s'obstinait, parmi la neige en avalanche,
 ranimer le visage de son sommeil
Comme du frlement d'une cornette blanche;
Cloche, Soeur gardienne,  Soeur de bon conseil,
Transportant la malade  des saisons meilleures
Et lui versant ses sons doss, tous les quarts d'heures[5].

XVI.

Comme te voil loin de celui que tu fus
 malade, dj si lointain, si confus,
Mconnaissable, et si diffrent de toi-mme!
La lune ainsi se voit recule et plus blme
Toute change et dlaye en son halo
Quand elle se confronte avec elle dans l'eau.

De mme, tant malade, on se ressemble  peine;
On n'a plus son visage, ah! comme on est chang!
On est le mouton nu qui pleure aprs sa laine;
On se trouve soudain plus sage et plus g;
On se cherche, on se perd, en molle souvenance;
Soi-mme on se revoit tel qu'aprs une absence;
On se reconnat mal comme  se voir dans l'eau;
On est si diffrent qu'on se semble nouveau,
Avec mme une autre me, avec d'autres ides,
-- Des lis simples ont remplac les orchides! --
Et de celui qu'on fut on se souvient si peu,
Moins que le soir ne se souvient du matin bleu!

Le malade ainsi songe et, dans sa vie, il erre.
Sa vie! Elle lui semble  lui-mme trangre,
Elle s'efface et se rsume  du brouillard;
Ce qu'il s'en remmore, en tant de crpuscule,
Est advenu nagure  quelqu'un, quelque part;
Peut-tre est-ce  lui-mme et qu'il fut somnambule?
Peut-tre qu'il se trompe et que c'est arriv
 un qui lui ressemble et dans une autre vie?
Pass qu'il a vcu, mais qui semble rv.
N'tait-il pas un autre avant la maladie?
Or ce ple Autrefois si peu se prolongea,
Maison de l'horizon indistincte dj
Qu'indique seule une fume irrsolue...
Tout est si transitoire et si vite accompli!
Sa vie antrieure est presque dans l'oubli;
Il la sent vague en lui comme une histoire lue;
Et, morne, il a l'impression jusqu' l'aigu
D'avoir  peine t, d'avoir si peu vcu!

XVII.

Combien longues pour le malade les journes;
Combien longues surtout pour lui les lentes nuits!
Sans rpit, toutes les minutes grenes
Au cadran de l'horloge o tournent ses ennuis!
Que l'horloge,  la fin, un moment s'interrompe!
Toujours le Temps qui s'miette, impartial:
Bruit de rouage ou de sable, bruit labial;
Que le silence enfin, avec sa bonne estompe,
Uniformise un peu cette bouche au fusain...
Le cadran, n'est-ce pas le visage de l'Heure?
Mais o, dans ce visage, est la bouche qui pleure,
Bouche de l'Heure, au bruit cruel et trop voisin,
Qui sans cesse importune avec sa voix vieillotte?
-- Ah! que l'Heure s'arrte et trve au balancier! --
Bouche d'ombre qu'on ne voit pas et qui grignote
Notre vie en suspens, avec ses dents d'acier.

XVIII.

Convalescence:  la fracheur brusque et cline
Quand la fivre dont on brlait s'teint soudain;
Douceur sur soi d'un pansement de mousseline,
Fracheur sur soi du vent, de la mer, de l'tain.
On se sent comme dans une longue avenue
Dont le feuillage, blanc de lune, qui remue
Vous vente de son ombre si calmement
Et refroidit en vous les charbons de la fivre.
Ah! ce bonheur confus du recommencement!
Cette humide fracheur ne au seuil de la lvre,
Comme d'avoir bais l'or de quelque bijou!
D'o viennent tout  coup ces impressions fraches
Qui se fondent et qui se propagent jusqu'o?
Est-ce du lustre? Est-ce du verre des bobches
Dont on sent, dans sa bouche en feu, le givre entr?
Est-ce de la cornette au beau linge lustr
Dont la Soeur qui nous veille a fait palpiter l'aile?
Ou bien est-ce le vent? Ou bien encor pleut-il
Et c'est-il de la pluie en cheveau subtil
Qui soudain au rouet de notre me s'emmle?

Convalescence! Doux mlange: pluie et soir,
Linges, cristal, et vendanges de raisin noir!
Tout ce qui rafrachit, tout ce qui dsaltre;
Convalescence si printanire... Elle are
Comme une brise; elle refroidit comme une eau;
On dirait qu'elle se rpand parmi les chambres
Et sur le lit, si frais qu'il en semble nouveau;
On s'y dplie; on y dorlote tous ses membres;
C'est fini maintenant, la fivre et ses charbons!
Les draps sont ventils; ils ont des frimas bons;
Unanime fracheur de toute cette toile;
Si frache que c'est comme un bain dans une toile!
Dlice de revivre et d'avoir prvalu;
Instant bnin qui semble, aprs la canicule
Et des marches dans un chemin qui se recule,
L'accueil d'une prairie o longtemps il a plu.


XIX.

moi de peu  peu recommencer  vivre!
De rentrer dans la vie o dj l'on se sent
Presque tranger, comme  son retour un absent;
Incertitude! Pas dsappris! On est ivre!

Ah! ce soleil trop clair et cette lumire neuve![6]
Tout tourne: soleil, fleurs et les arbres un peu,
Oscillant dans le vent -- tels les mts sur un fleuve --
Et l'on regarde entre leurs feuilles le ciel bleu.

On est l'oiseau qui s'aventure aprs la pluie;
On est le verger blanc dans le rveil d'avril;
Pourtant on craint la grle, un retour du pril:
La maladie est-elle loin et bien enfuie?

Comme on en tremble encore! Et quels pas calculs
Par crainte d'tre faible et de quelque rechute!
Pouvoir marcher jusqu' ces arbres reculs!
Espoir et peur, ombre et soleil sur la minute...

Heure trouble! moi d'un logis longtemps ferm
O chavire dans le miroir l'aube venue;
On se sent seul, pars et dsaccoutum
De la vie, au lointain, qui toujours continue.

On est le pnitent sorti d'une neuvaine
Et dpris de la vie  cause de l'encens;
Ah! que la vie est loin! Ah! que la vie est vaine!
O vont-ils donc, tous ces passants, tous ces passants?

Ils se htent; mais leur affairement tonne;
Ils s'gaient; mais leur joie est trange et fait mal;
Soi-mme, au milieu d'eux, on se sent anormal;
Et la vie o l'on rentre a l'air si monotone.

Hier on vivait encor comme derrire un verre,
Convalescence! Mais maintenant on a l'air
Du matelot morose et qui s'ennuie  terre
D'tre sorti de l'aventure de la mer.

On semble avoir aussi navigu des annes
-- La maladie tant un voyage chez Dieu --
Et revenir vieilli dans des villes fanes,
Triste, ne sachant plus que des gestes d'adieu!


LE VOYAGE DANS LES YEUX


I.

Tels yeux sont des pays de glace, un climat nu
O l'on chemine sans chemins dans l'inconnu;
D'autres, des soirs de province pleins de fumes
O passent des oiseaux aux ailes dplumes
Qui leur font ces plaintifs regards intermittents;
D'autres vides, mais sous l'influence du temps,
O la mer de leur me  flots muets dferle,
Sont rafrachis, profonds, mobiles comme une eau,
Flux et reflux du lent regard roulant sa perle!

Or tout s'y mire en un reflet double et jumeau:
Ceux-ci gardent le rose ancien d'un couchant rose
Qui leur fut un moment d'amour essentiel
Et s'effeuilla dans eux comme une vaste rose;
Ceux-l sont bleus d'avoir tant regard le ciel,
Et, si ceux-ci sont bleus, c'est d'encens qui subsiste.
Puis en d'autres -- recels compliqus -- il y a
De vieux bijoux, de grands arbres, un clocher triste,
Des visages que trop d'absence dlaya,
Des linges dmods d'enfant morte, des cloches,
Et des anges dont on devine les approches
 voir, au fil des yeux qui s'en sont tout remplis,
Leur robe comme un orgue aux longs tuyaux de plis.

Ah! les yeux! tous les yeux! tant de reflets posthumes!
Reliquaires du sang de tous les soirs tombants;
Chaires o toute noce a promulgu ses bans;
Sites o chaque automne a lgu de ses brumes.
Yeux! carrefours de tous les buts s'y rsumant;
Fentres d'infini; calme aboutissement;
Car tout converge  ces vitres de chair nacre,
Miroirs vivants en qui l'Univers se recre.

II.

Pourquoi les yeux, tant limpides, mentent-ils?
Comment la vrit, dans leur indiffrence,
Meurt-elle en diluant ses frissons volatils?
Nul n'en a vu le fond malgr leur transparence
Et ce n'est que cristal fluide,  l'infini,
Qui toujours se tient coi, l'air sincre et candide.
Aucune passion, aucun crime ne ride
Ce pouvoir dangereux d'tre un tang uni.
Ah! savoir!... s'y peut-on fier, sources de joie,
Quand ils ont l'air d'un peu promettre de l'amour,
Ou ne sont-ils qu'un clair mirage o l'on se noie?
Ah! savoir!... dmler l'ombre d'avec le jour,
Et connatre  la fin ce qu'ils peuvent enclore
Derrire leur surface et derrire leur flore,
Sous leurs nnuphars blancs -- frileuse pubert --
Plus loin, dans le recul de leur ambigut.
En vain veut-on trier le rel du mensonge;
Les yeux, nus comme l'eau, resteront clairs aussi,
Bien que l'me souvent o, pour savoir, on plonge
Soit une vase au fond de leur azur transi;
Mystre de cette eau des yeux toujours placide
En qui l'me dpose et si peu s'lucide.


III.

Dans les yeux, rien de leur histoire ne s'efface;
Rien n'est soluble; tout s'avre  leur surface...

Ainsi tels yeux ont l'air pauvres dornavant
Pour avoir mdit d'entrer en un couvent;
Tels sont en fleur pour avoir vu des orchides;
D'autres sont nus de tant de fautes regardes;
On y peroit des courtisanes se baignant
Et par leurs fards perdus l'eau des yeux est nacre;
D'autres, pour tre ns prs d'un canal stagnant,
Portent un vaisseau noir qu'aucun marin ne gre
Et qui semble, dans eux, captif en des glaons...
Prolongement sans fin. Survie! Aubes lointaines!
Ciel qui met dans les puits de bleus caparaons!
Nuages habitant les prunelles humaines!

Tout le pass qui s'y garde, remmor!
Tout ce qui s'y trahit qu'on croyait ignor:
Les voeux qu'on viola; les seins que nous fleurmes;
Et le regard qu'on eut en pensant  des crimes;
Et le regard qu'on eut, pris d'un dessein vnal,
Ft-ce un instant, jadis, devant des pierreries
-- Trsor qu'on troquerait contre ses chairs fleuries --
Et qui fait  jamais, de l'oeil, l'crin du Mal.

Car tout s'y fige, y dure; et tout s'y perptue:
Dsirs, mouvements d'me, instantan dcor,
Tout ce qui fut, rien qu'un moment, y flotte encor;
Dans l'air des yeux aussi survit la cloche tue,
Et l'on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux,
D'anciens amours mirs comme de grands tombeaux!

IV.

Quelques femmes, dans leurs prunelles sensitives,
Ont des ombres et des lueurs alternatives;
Il y fait noir ou clair  leur guise; on dirait
Derrire la cloison transparente des tempes
Qu'on baisse tour  tour et qu'on monte des lampes.
Au fil des yeux dormants quelle est cette fort
Dont les arbres, qu'on ne voit pas, mirent leurs palmes
Et leurs cimes, une minute, en frissons calmes?
Dentelle obscure dont ils sont passements,
Franges, ombre qui vient de quelque rive adverse,
 regards par cette ombre phmre vents!
Une autre fois, quel ciel intime s'y renverse
Dont les soucis, que nul ne connat, font pourtant
Une tache de grands nuages pleins de pluie?
Nuit et soleil, en un dosage intermittent!
Puis assombrissement total, lumire enfuie...
Tout s'y brouille, rien ne survit  leur niveau
Comme quand un grand vent a couru sur une eau!


V.

L'oeil est un glauque aquarium d'eau somnolente:
Tranquillit, repos apparent, calmes plis
Comme ceux qui s'ternisent dans les surplis;
Puis tout  coup un trouble, une ascension lente
D'un dsir qui vient faire une blessure  l'eau,
Moires d'une blessure largie en halo.
Ce dsir s'vapore; un autre lui succde.
Chacun des mouvements de l'me en cette eau tide
Est une ombre sous des vitres qui disparat;
En fuite comme avec des nageoires, l'ombre erre
Et s'argente dans la transparence du verre.
Aquarium peupl de songes en arrt!
Une pense y nage  peine dfinie
Et retourne dormir dans des varechs couchs
Parmi les minraux du crne et ses rochers.
Une autre pense ose -- et c'est une actinie
Ouvrant dans la prunelle un coquillage-fleur,
Mais qu'on l'effleure, il se reclt avec douleur!

Paysage qui change  tout instant: penses
Qui sont des poissons noirs, des perles nuances,
Des monstres froids ou des infiniment petits,
Corpuscules dans le fond de l'tre blottis;
Embryons de projets, vagues germes de rves,
mergeant d'on ne sait quel abme mental,
Qui montent jusqu' l'oeil en assomptions brves
Et viennent animer cet cran de cristal.


VI.
D'o vient-il dans les yeux cet occulte affluent
Des larmes, filet d'eau, ruisselet qui se mle
Au tranquille tang bleu ple de la prunelle;
Source qui se divulgue en discontinuant,
Chapelet s'grenant, gouttes accumules...
Or les vitres qu'un peu de pluie a granules
Ont un trouble semblable, et tout s'y brouille ainsi!
Mais pourquoi, mais sous quelle influence secrte
Cette eau des pleurs amers est-elle toujours prte?
Ce n'est pas que pour un malheur, pour un souci!
Mme pour rien: pour un orgue triste, une fuite
De nuages, des lis qui meurent sans emploi,
La source qu'on croyait capte au fond de soi
Jusqu'au plein air des yeux est de nouveau dduite
Et s'goutte, collier d'me dsenfil!

Or qui les filtre une  une, ces larmes nues?
lixir de douleur, n dans quelles cornues?
Et qui cristallisa leur mystre sal
En l'miettement de semblables globules?...
Quels sables sont en nous? quel puits intrieur
D'o montent, en crevant, ces pleurs comme des bulles?
Ou bien le crne est-il une grotte en moiteur
D'o sourdent ces stalactites intermittentes?

O donc le rservoir des pleurs, agrgat d'eaux?
Quels circuits jusqu'aux yeux, au long de quelles pentes?
O donc, sur quels penchants du coeur, sur quels coteaux,
Les vignes dont le vin a rempli ces burettes
Pour la messe de Joie ou la messe de Deuil?

Sens divers et confus qu'ont les larmes muettes;
Peut-tre sans raison autre que baigner l'oeil
D'un liquide qui vient de l'me, et s'y fiance
Pour en rendre plus bleue et claire la faence.


VII.

Les yeux sont des bassins d'eau changeante qui dort,
O, parmi des frissons de moires remues,
Appareille une flotte parse de nues,
Voiles blanches qui vont vers un horizon d'or;
Mais parfois certains grands nuages couleur d'encre
S'immobilisent comme en quarantaine, au fond
De tels beaux yeux de qui l'tiage est profond
Et qui portent en eux ces nuages  l'ancre.


VIII.

L'agate arborise est pleine d'une flore
Sous-marine; ainsi l'oeil -- on dirait des lacis,
Une gographie aux fleuves indcis
Que le verre, vein d'ombres, aime d'enclore.
Splendeur mate de la pierre opaque sous quoi
Tout un spectacle intrieur qui se tient coi:
Sang, feuillages, coraux,  travers de la pluie;
Gazes d'insectes morts dont l'aile mal enfuie
Dans ce prisme  jamais figea son petit vol;
Reflets momifis comme dans de l'alcool!
Or si telle apparat l'agate translucide
C'est qu'elle est millnaire et garde en ses parois
Les vestiges des trs antiques dsarrois...
Ainsi l'oeil -- plein d'anciens rves dont il s'oxyde,
Plein de pass dont pour toujours il est imbu,
Souvenirs conservs dans ses pierres charnelles
Que, pareil  l'agate, il agglomre en elles...
Ah! tout ce qui survit sous son cristal embu!


IX.

Quelles clarts, reflets d'toiles ou de lampes,
Allongent dans les yeux de lumineuses rampes?
Est-ce un feu du dehors? Est-ce un feu du dedans?
D'un tre intrieur plein de tisons ardents,
Ou d'une rue, au loin, pleine de rverbres
Qui se mirent dans les yeux sombres chaque soir
Et leur sont comme des parures viagres?

De quoi sont clairs les yeux? D'o vient, dans l'encensoir,
La braise en feu? D'o vient la lave en ces fioles?
Sont-ils des jardins noirs ouverts aux lucioles?
Sont-ils le champ gel d'un tlescope, cran
D'une silencieuse arme en marche d'astres
Qui dfile parmi le verre en s'y nacrant,
Pige o, tout intgral, vaste ciel, tu t'encastres?
Ou bien sont-ils des fentres d'orphelinats
Se voilant, contre le dehors et toute enqute,
De rideaux vaporeux, mousseline en frimas.
Mais, parmi cette neige, une flamme empite,
cho d'un foyer rouge et qui somnole un peu
Plus au fond, tout au fond, dans la Maison de l'me,
O vont et viennent et s'assoient autour d'un feu
Les Passions, avec leurs visages de femme.


X.

En l'eau tide des yeux tranquilles combien j'ai
Souvent, le soir, plong mon visage et nag
Dans leur silence, vers une rive inconnue!
Mon me s'y sentait toute lgre et nue
Et dlivre enfin des pesanteurs du corps.
Autour d'elle, pas mme un cercle de ces moires
Qui dans l'eau, pour un souffle, un veil de nageoires,
S'largissent comme les sons mourants des cors.

Nul trouble dans les yeux  cause de mon me,
Tant elle nage doux, tant elle insiste peu,
Et soudain se libre en leur infini bleu,
Devenue une brise, un parfum, une flamme,
Une fleur, tout au plus un vierge nnuphar
Que, sans savoir son ge ou s'il pse, l'eau porte...
Ainsi mon me, en l'eau des yeux noyant son fard,
Toute frache, croit qu'elle a fini d'tre morte!


XI.

Celui qui dessina ces Ttes au fusain
En rehaussa d'un peu de couleurs la souffrance;
Leurs lvres, comme en un vitrail diocsain,
Sont closes; on dirait des fermoirs de silence.
Mais leurs yeux, leurs yeux froids largis en halo,
Ces yeux bleuis, pareils  des bouches dans l'eau,
Appellent comme en se noyant quelque Ophlie.
Yeux dilats, bijoux ples de la folie!
Princesses d'Elseneur ou de l'Escurial
Dont la tristesse en ces fusains noirs persvre,
Victimes reposant sous la piti du verre
Comme au fil d'un tranquille tang seigneurial.
Yeux qui durent parmi ces figures mort-nes...
Tels les joyaux dans les couronnes en exil,
Les couronnes sans but des reines dtrnes.

Ces faces? Lis dfunts. Mais l'oeil est un pistil
O la vie est continue et se rsorbe.
La lune vit, ayant des yeux tels dans son orbe!
Ah! ces yeux, les clairs de lune qu'ils ont t!
Yeux fixes qui font ces Ttes hallucines!
Des yeux qui furent morts mais ont ressuscit
Et gardent tout: ciel bleu, fleurs emmagasines,
Tout le vaste paysage d'aprs-midi
Qu'ils ont capt durant la suprme minute,
Mais dont l'amas d'eau vive, absorbe en leur chute,
N'a pu dtruire en eux le mirage agrandi.
Yeux de reflets et de verdure dlaye,
Yeux remonts  la surface, revenus
Avec un tatouage au fil des globes nus,
Et qui disent ce que mdite une noye!

XII.

Mon me dans les yeux languissamment drive,
Les yeux vastes et frais, comme emplis d'une eau vive;
Mon me y vogue  cause aussi d'un certain bleu
Qui dans les yeux, ainsi que dans l'eau, semble vivre,
Le bleu du ciel au fil des yeux qui flotte un peu...
Et mon me entrane en eux se plat  suivre
Ces petits golfes clairs dans les roseaux des cils,
Ces bords des yeux pareils  des anses de joie
O mon me en partance, un moment, s'atermoie
Avant d'appareiller pour de lointains exils.

Bords des yeux, bords de l'eau! transparence bleuie!
Multiplication fragile des reflets!
Cristal prt  mourir, vent, si tu l'raflais!
Fracheur o la clart de la lune est rouie;
Silence plein de nacre et plein d'herbes semblant
Une flore inconnue et soudain rvle
D'un climat autre o la verdure est nielle.
Ah! ces bords frais des yeux o dort un sable blanc,
Mon me, triste du dpart, y temporise,
Prtextant la mare ou l'absence de brise,
Et s'y dorlote encore une minute  voir
Tant de reflets parmi ces bords de nonchaloir,
Puis dmarre vers la haute mer des prunelles...
Mais quel monde nouveau, quels ples sont en elles,
Et qu'est-ce qu'on rencontre au bout des yeux quand on
S'enfonce par del leur ligne d'horizon?


XIII.
L'oeil, qu'on croit enchss, comme une calme opale,
Et prisonnier dans les paupires de chair ple,
Est libre et, par l'air nu, s'vade quelquefois,
Si l'aimante une bouche ou le son d'une voix...
Exode tout  coup d'une large prunelle
Qui, d'un visage cher, rellement descend,
Avec tous les reflets de l'horizon en elle,
Proche de plus en plus, si proche qu'on la sent,
Quand, aux heures d'amour, elle fait ce prodige
D'tre comme une fleur qui quitterait sa tige
Et d'abolir l'espace entre les deux amants.
Regard qui bouge et vient, qui se pose et caresse,
Plus formel qu'une lvre ou des attouchements...
Sensation physique et qui s'appuie. Ivresse
De la chair se pmant sous ce baiser de l'oeil!

L'oeil voyage. Il franchit le temps et la distance;
Mme les morts envoient vers nous leur oeil en deuil
Qui, des lieux d'autrefois conservant l'accointance,
Revient un peu dans nos chambres, comme au parloir,
Et pleure avec la pluie aux vitres dans le soir!
L'oeil des absents aussi, que le vieux miroir garde,
merge, se dclt comme d'un bassin nu,
clat d'astres lointains jusqu'ici parvenu...
C'est avec ces yeux-l que l'ombre nous regarde!

Que d'autres yeux qui sont insistants ou distraits:
L'oeil de l'enfant que nous fmes; l'oeil des portraits;
L'oeil en rosace d'une glise de village;
L'oeil aveugle des puits vitrifi de gel;
L'oeil de la lune; l'oeil des choses sans visage;
L'oeil des passions; l'oeil du remords; l'oeil d'Abel
Dont les pleurs de Can lotionnent la plaie;
L'oeil de Dieu redoutable en son triangle en or
Dont la fatalit gomtrique effraie.

Ah! tous ces yeux! tant d'yeux! N'en est-il point encor?
Prunelles  venir, prunelles pressenties,
O le Mystre habite, ainsi qu'en des hosties;
Car leur fourmillement s'est transsubstanti.
Et ces yeux prsums que ma chair sent sur elle,
Quand ils m'ont, dans des soirs tristes, communi,
N'est-ce pas comme un peu de Prsence Relle?


XIV.

En des pays de longs canaux et de marais,
Les yeux sont, eux aussi, baigns d'un charme frais;
Clairs yeux remmors de Flandre et de Hollande
Qui paraissent mouills, influencs par l'eau;
Yeux comme un petit port avec un seul bateau
Qui s'avoue humble, et que nul trafic n'achalande,
Mais dont le calme heureux contribue  polir
Les reflets d'alentour qui s'y viennent plir.
S'ils sont ainsi, c'est  cause de l'eau voisine
Qui les fait  sa ressemblance, y propageant
Son aspect de miroir et de fluide argent.
Donc, comme un port, cette eau des yeux emmagasine
Les horizons et le paysage adjacent
Dont le mirage en sa transparence descend:
Le ciel y rflchit ses teintes sans dure;
On y peroit aussi, comme sur un vlin,
L'enluminure en or d'un vieux quai, d'un moulin,
Et toute l'ambiance y vit, miniature.


XV.

On reconnat de suite  certains vagues signes
Quels yeux ont dj vu mourir,  certains plis
Comme en laisse dans l'eau quelque fuite de cygnes.
C'est fini, l'eau quite et tous les bons oublis!
Chez les mres surtout, aux deuils indlbiles,
Dont sont morts autrefois les enfants trop dbiles.
C'est dans leurs yeux qu'elles les ont ensevelis;
C'est dans leurs yeux que pour toujours elles les gardent
Comme dans des berceaux lentement abolis,
Alcves de miroirs o leurs dparts s'attardent...
Ah! qu'on ne parle pas trop haut prs de leurs yeux
O les doux enfants morts sommeillent parmi l'anse
Que leur font ces yeux froids ombrs de cils soyeux;
Abmes de tristesse! Yeux en qui se balance
Le repos des petits enfants qui ne sont plus.
C'est l que flotte, avec des flux et des reflux,
Ce qui subsiste d'eux, reflet, sillage ou cendre...
Et dans les yeux de leurs mres, dans ces yeux d'eau,
Ils dorment, enfonant leur immortel fardeau
Qui transparat et, lent, continue  descendre!


XVI.

Yeux d'aveugles: ils sont tristes, l'air d'une plaie;
Yeux nuls, sans effigie; tain qui se dlaie;
Yeux d'aveugles: jardins o la vie a neig;
Yeux plus vitreux que ceux des morts. Ah! qu'ils sont tristes,
Nus comme les tonsures des sminaristes;
Eau d'un canal que nuls bateaux n'ont imag;
Patnes qui jamais ne mireront la messe
Et les cierges et des lvres d'enfants de choeur.
Veilleuses sans clart. Fioles sans liqueur.
Depuis quand? Sont-ils ns dans cette ombre? Ou bien n'est-ce
Qu'un obscurcissement graduel -- tel le soir;
Ou l'usure -- tel un tissu rincorpore
Les roses et les lis le brodant sur fond noir,
Et bientt s'unifie en toffe incolore.

Ah! qu'ils sont tristes! qu'ils sont tristes! On dirait
Des scells apposs sur une tte morte.

Ces yeux, sans plus jamais qu'un seul regard en sorte,
C'est, sans tain, un miroir qui s'tiolerait;
C'est, sans jet d'eau, la vasque immobile qui gle;
C'est, derrire une vitre, une hostie en prison.
Ah! ces yeux! on frissonne au bord de leur margelle,
Puits d'infini, que bouche un si calme glaon.


XVII.

J'ai gard dans mes yeux, comme un thsauriseur,
L'or des moissons; l'or des chevelures; un site
Dont mon me fut seule  savoir la douceur;
Un couchant dont le rose  mon gr ressuscite;
Puis tels cygnes au clair de la lune nageant,
Des cygnes de qui l'aile a la forme des harpes,
Harpes de Lohengrin aux musiques d'argent.

J'ai gard dans mes yeux de bleutres charpes,
Vapeurs d'tangs, brouillards que la pluie a brochs,
Et d'o montent des fonds de ville, des tourelles
Qu'une guirlande, en fer, d'anglus lie entre elles...
Et je marche portant dans mes yeux ces clochers

Vus un soir en voyage au bout du crpuscule.
J'y garde encor des ciels, des arbres et de l'eau;
Des femmes que l'absence au fond de l'oeil accule,
Toutes tristes comme des lis dans un prau;
Puis des noces en blanc, des baptmes, la moire
Sous la brise, d'un vieux canal horizontal...

Or, ces reflets dans l'oeil, c'est toute ma mmoire;
Un souvenir plutt physique que mental:
Rverbrations d'enfance et de voyages,
Dessins figuratifs des heures qui s'en vont,
Survivances toutes visuelles qui font
De mes yeux comme un grand reliquaire d'images!


XVIII.

Les yeux des femmes sont des Mditerranes
Faites d'azur et de l'cume des annes
O l'me s'aventure en sa jeune saison.
Quelles mers sont l-bas, derrire l'horizon,
Qui dferlent autour de ces les jumelles?
En quel golfe atterrir au fond bleu des prunelles?

L'infini s'y recule en un roulis berceur;
Et l'me part, drive, en proie aux vents rebelles,
S'extasiant parmi les yeux des femmes belles.
Mais parfois l'ouragan convulse leur douceur
Et l'me va toucher les rcifs des tratrises;

Elle se heurte  des banquises de froideur:
Climats gels, glaons, brouillards, rgions grises;
On navigue soudain sous un rouge quateur:
Flammes d'orgueil, corail sanguin de la luxure,
Feux convergeant de fleuves chauds qu'on ne voit pas.
Que d'embches cachait ce pige qui s'azure!

L'me est dsempare en de muets combats
Et bientt se mutile, abandonnant ses voiles,
Vidant ses filets noirs de sa pche d'toiles,
Sacrifiant ses mts pour se sauver un peu,
Jetant cargaison, or, tout, dans l'abme bleu!

Enfin, un soir que c'est la fin de sa jeunesse,
L'me s'amarre; elle est difie et cesse
D'appareiller parmi les beaux yeux spacieux...

Ah! ce leurre d'aller voyager dans les yeux!

XIX.

Le sommeil met aux yeux un tain spirituel
Grce auquel leurs miroirs exigus se prolongent
Par del la mmoire et le temps actuel.
Ils voient plus loin et mieux, tandis qu'on croit qu'ils songent
Et tout l'Univers joue en ces glaces sans fond.
Ah! les pauvres regards, si nus durant la veille!
Dans les yeux endormis, un beau cygne appareille;
Et ces ombres soudain que des nuages font!
C'est un bonheur en fuite, un malheur qui s'avance;
L'automne s'y mlange  des roses d'enfance;
On se voit mort, tandis qu'on se revoit amant;
Ce n'est plus le prsent seulement qu'on reflte;
Sur l'eau frle des yeux court un pressentiment;
Puis l'me a revcu ses lendemains de fte;
 rve, o toute la Destine apparat!
Car le sommeil a fait en nous du clair de lune
O toute notre vie afflue et ne fait qu'une:
Vieux souvenirs tels que des cors dans la fort;
Maux futurs dont on sent le vent de l'aile presque;
Le pass, l'avenir -- en une seule fresque...
Phnomne du rve o tout s'unifia!

L'espace s'est fondu dans le temps qui s'abroge;
Est-ce qu'on sait encor les pays qu'il y a?
Et, comme un puits tari, se dnude l'horloge.
Rver, c'est se prvoir en son ternit!
Vie anticipative!  fantasmagorie!
Patrimoine divin qu'on aurait escompt:
N'est-ce pas, pour notre me, une avance d'hoirie
Sur sa vie immortelle et sur sa part de ciel
Que cette clairvoyance au del du rel,
 prunelles soudain devenant plus lucides?
Car le sommeil, pour y capturer l'horizon,
A vers sur leur plaque inerte ses acides,
Et l'homme endormi voit par del sa maison!

Mais au rveil ce tain spirituel dgle,
Il fond; et l'oeil dclos n'est plus qu'un miroir frle,
Miroir quotidien et born dont le tain
Est suffisant aux fins de la vie ordinaire;
OEil sorti du sommeil et qui ne mire gure
Que les chambres et les seuls arbres du jardin.


XX.

Tels yeux parfois ont l'air plus vieux que leurs visages;
Et mme s'ils sont clairs, mme s'ils sont rieurs,
 leur fatigue on les souponne antrieurs
Et venus l s'ancrer aprs de longs voyages.
Regards gs dans un ensemble puril:
Les yeux sont un octobre et la bouche un avril;
Eux sont pleins de feuilles mortes; elle, de roses;
Et le contraste entre eux est presque un dsaccord.
O trouver un visage unifiant son sort
Dont les lvres avec les yeux se soient dcloses
Et dont la voix serait de la couleur des yeux?
Il faudrait pour cela des yeux qu'on inaugure,
Qui soient neufs, ns en mme temps que la figure,
Au lieu de ceux qu'on a, fans par tant d'adieux,
Dont le sort aboutit, pour faire un moment halte,
 s'accoupler sur tel profil qui s'en exalte.
Yeux dont on ne sait plus l'ge! Errantes lueurs!
Astres dchus sans cesse en route! Yeux migrateurs!
Joyaux qui tour  tour ornaient une couronne,
Passent dans un bijou d'glise, migrent dans
Un anneau, sans savoir quel or les environne;
Joyaux! Yeux! qui dira vos clairs antcdents?

Car les yeux, eux aussi, comme les pierreries,
Vivent d'un destin propre, ont en eux leurs feries.
Contemporains du luxe g de nos aeux,
Concomitants de je ne sais quels astres vieux;
Ils possdent comme une me rtrograde,
Faits d'antique azur, faits d'une perle vade;
Ils n'ont rien de terrestre et rien de temporel,
Sertis et dessertis, depuis les lointains ges,
Dans la mtempsycose parse des visages...

C'est aussi par ses yeux que l'homme est immortel?


LA TENTATION DES NUAGES


I.

En vain les vitres glauques des vieilles maisons
Sont un rempart de verre humble qui s'interpose
Entre la vie en fivre et la calme me enclose,
Elles n'ont qu'embrum l'appel des horizons.

Le lointain ciel sans cesse y passe et les are
Du prestige de ses beaux voyages tentants;
Et les nuages qui sont les robes du temps
Se reposent parmi ces armoires de verre.

Les midis, d'un vaste or fluide, le soir mauve,
L'aube, tout ce qui passe et part incessamment,
Vient tenter l'me en songe et qui se croyait sauve
Derrire le cristal de son renoncement.

Ah! les vitres, toujours reprises par la Vie,
Qui, refltant la vaine ivresse du dpart,
Sont complices du ciel en marche qui convie,
Comme s'il y avait le bonheur autre part!

Tentation dans les vitres fallacieuses
Qui propagent, en l'ombre intime des maisons,
La vagabonde humeur des changeants horizons
Et leurs roses et leurs flammes silencieuses.

Et tu souffres, pauvre me enclose, qui songeais
Dans le sage insouci des mes qui renoncent,
Car les vitres qui s'claircissent ou se foncent
S'emplissent de l'ardeur fivreuse des projets.

Les vitres ont trahi! Demeures mal gardes!
Mais les vitres dj, pour avoir accueilli
Les vieux couchants, ont pris soudain un air vieilli,
Courtisanes que les nuages ont fardes!


II.

Sur le ciel immuable ont flott des nuages,
Tissus  la drive et parure changeante;
 nuages, partis pour de lointains voyages,
Entrant soudain dans mon me qui s'en argente;
Et je suis dans mon me o, calmes, ils s'en vont,
Les nuages qui se dfont et se refont.


III.

Le couchant triomphal est une fin de rgne...
Des cuivres de victoire namourent le soir;
Des drapeaux sont hisss; un sang nombreux imprgne
Le fond du ciel qui s'en rougit comme un pressoir;
Et l'on croit voir s'enfuir une arme ennemie.
Maintenant c'est la paix de la lutte finie;
L'orgueil, -- et l'on entend le bruit lourd de sa cl; --
C'est l'accomplissement, le butin tal,
L'or du soleil, les nuages comme des porches
D'o l'on voit des palais d'azur s'approfondir;
Et le ruissellement de joyaux, et les torches
Dont les gestes de feu conduisent au nadir...

Couchant sublime! Architectures inoues!
Premiers astres qui font le ciel fleurdelys!
Et l-bas, toutes ces chevelures rouies
Comme un lin fin dans un tang cristallis,
Moisson des longs cheveux fauchs des Ophlies!

Charme de l'quivoque et des anomalies!
Vertigineux palais que des nuages font,
Auxquels  chaque instant quelque chose s'annexe;
Nue, en forme de montagne, qui se fond;
Petite brume rose offerte comme un sexe;
Vapeurs se contractant en btes de blason
Qui sont soudain des lopards ouvrant leurs gueules
Ou des licornes dans le soir piaffant seules;
Puis voici d'autres jeux occupant l'horizon:
Les nuages sont purs comme des mousselines;
On voit des communiantes dans des berlines
Qui jettent par les portires des nnuphars;
Tout est blanc dans le ciel qui croit que c'est dimanche!

Or tout ce luxe du couchant, ce sang, ces fards,
Ces grottes, ces palais de ferie or et blanche,
Cette mer bleue o dort la coupe de Thul,
Cette splendeur que plus personne ne dnie
Et qui semble un triomphe rcapitul,

C'est l'image de la vieillesse du Gnie!


IV.

Le gris des ciels du Nord dans mon me est rest;
Je l'ai cherch dans l'eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indfinissable et comme velout,
Gris ple d'une mer d'octobre qui dferle,
Gris de pierre d'un vieux cimetire ferm.
D'o venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le canal inanim?
Il tait la couleur sensible du Silence
Et le prolongement des tours grises dans l'air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air
D'un veuvage qui ne veut pas mme une rose
Et dont le crpe obscur sans cesse s'interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte!
-- Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin!


V.

La fume a mont des toits languissamment
Pour aller dans le ciel rejoindre une nue
O, pensive, elle s'est comme continue...
 nue, amarre au fond du firmament!
C'est un calme navire, une le irrsolue
Que des alluvions de fume ont accrue...
Et le vent lger joue en ce jardin changeant
Tantt s'largissant et tantt s'allongeant,
Nue inconsistante,  peine situe...
Mais la fume entre dans elle et disparat;
La fume est la jeune soeur de la nue,
Toute fragile et l'air d'apporter un secret;
Or la nue, en l'accueillant, s'en influence,
Car la fume est gaie ou svre, suivant
Qu'elle sort d'une auberge ou monte d'un couvent;
La nue,  son tour, en change de nuance
Et quand nous la voyons rose ou grise ou tout or
C'est qu'en elle est entre une fume en fuite,
Lui racontant: rcit d'amour, rcit de mort,
L'histoire des foyers qui par l'tre s'bruite.


VI.

L'aube a dchir l'ombre et commence d'clore,
D'un mauve de prlude enfl jusqu'au lilas;
S'tant taill des nuages en falbalas,
Elle se dcolore, elle se recolore.
Alors c'est le miracle opr comme un jeu:
Le ciel est tout  coup une plaine de brume;
Une glise  vitraux qu'un peu d'encens enfume;
Le ciel est un bcher de lis qui sont en feu;
Dans des tulles en fleur, le jour naissant s'infuse;
Puis il descend du ciel une fracheur d'cluse...
Et, comme l'eau tombant qui s'engendre de soi,
Des vapeurs ont jailli par chutes gradues,
Telle une cataracte aux liquides nues.
L'horizon se recueille, un moment se tient coi,
Mais voici qu' nouveau la jeune aube irradie;
Elle achve la nuit sous sa clart brandie
Et tend dans l'air de clairs tissus en espalier;
La lune, au fond, se ddore comme une icne.
Quelle chimie en fivre a su multiplier
Ces affluents de rouge et ces halos de jaune
Comme si l'aube avait dlay l'arc-en-ciel?

Explosion de la jeunesse! L'aube exulte,
Puis se calme; et bientt, assagie, elle sculpte
Des nuages dans l'or uni d'un ciel de miel!


VII.

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente!
Maladive beaut de ces ciels o des fils
Ont captur notre me en leurs rseaux subtils,
cheveau qu'on croit frle et qui nous violente!
Quel remde  l'ennui des longs jours pluvieux?
Et comment claircir, lorsqu'on y est en proie,
Le mystre de leur tristesse qui larmoie?
Sont-ce les pleurs du ciel -- pleurs avec quels yeux?
Sont-ce les pleurs du ciel -- en deuil de quelle peine?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine!
Pluie parse. Elle nous atteint! C'est comme afin
De nous lier  sa peine contagieuse.
Elle s'tend dans l'atmosphre spongieuse
Et, grise, elle renat d'elle-mme sans fin.
Pluie trange. Est-ce un filet o l'me se mouille
Et se dbat? Est-ce de la poussire d'eau?
Ou l'effilochement fil  fil d'un rideau?
Est-ce le chanvre impalpable d'une quenouille?
Ou bien le ciel a-t-il lui-mme des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure?
Alors tout s'lucide: attraction des pleurs!
La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure;
Insinuante, jusqu'en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
 pluie alimentant le rservoir des larmes!
Inexorable pluie! Apporteuse d'alarmes!
Nous n'en souffrons si fort que pour prvoir un peu
Qu'aprs la pluie et les heures sombres enfuies,
Mme lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.


VIII.

Le soleil monte et brle au haut du ciel d't.
Comment subir ses feux, son or diamant,
Luxe aveuglant d'un grand Saint Sacrement solaire?
Or voici  et l le reposoir paisible
D'une nue aux plis ombreux d'toffe claire;
Grce  ces frais abris, l'azur est accessible:
Jardins dissmins aux quinconces de neige,
Grottes de ouate et de mousseline bouffante,
ventails de duvet dont le ciel chaud s'vente.

 nuages, frais comme les nus du Corrge
Et bombant, eux aussi, des croupes nonchalantes;
Fracheur des chairs, celle des eaux, celle des plantes,
Tout ce que l'Univers a de frais s'y rsume!
Dans les immensits par le soleil chauffes
Ils sont de bons relais, des oasis de brume,
Des tapes aux rafrachissantes bouffes...

Ainsi les plans divins sont bien harmonis!
Que ferait le dsert sans le frais des palmiers?
Et que ferait l'azur s'il n'tait versatile
Avec, sans cesse, un nuage qui le ventile?


IX.

La lune m'a hant d'un paysage blanc,
Pays immacul dont la candeur enjle,
Terre anormale et qui scintille en assemblant
Un climat d'le chaude et la blancheur du ple.
Unanime blancheur: des rivires de lait,
Tout opaques, que ne maquille aucun reflet;
Rien que des lis, sans papillon qui les obsde;
Des collines d'une neige qui serait tide;
Des roseaux corchs dont la moelle est  nu
Pour avoir l'air dans l'air d'une moisson de cierges.
 lune! pays blanc d'o je suis revenu,
Fou d'avoir travers votre dortoir de vierges!


X.

Torpeur de certains soirs  la fin de l't!
Le ciel brle, il est en fivre, rouge et livide!
Il est mlancolique et plein d'anxit
Comme, aprs la musique, un jardin qui se vide.
L'aspect en change  tout instant -- telle la mer;
Mais le ciel est solide; on dirait une chair
Que tourmente  cette heure une pense impure,
Dlire de malade et cauchemar du soir.
L'astre, comme une plaie, au bas du ciel, suppure...
Qu'est-ce qui va venir et qu'est-ce qu'on va voir?
Le ciel de plus en plus est tragique; il bouscule
Les nuages, comme un fivreux ses oreillers;
Couchants de l'quinoxe et de la canicule!
Ici, des lacs de fiel; l, des rayons caills
Comme du sang; plus loin, des fleurs empoisonnes,
Un moutonnement, blanc vert, de brebis mort-nes;
Ah! les tragiques soirs! Ciel pestilentiel
Qui, plein d'angoisse, a l'air d'un Jardin des Olives,
Ou, plein de fivre, a l'air de vendanges lascives;
Ciel d'amour, ciel de mort,  trop vnneux ciel,
Vnneux comme le maquillage des pitres...
Trouble de ces soirs lourds emplis d'exhalaisons
O l'on se signe, au fond des peureuses maisons,
Devant un clair brusque et qui soufre les vitres!


XI.

Le soleil dans la brume est en convalescence.
Va-t-il gurir de la brume tout phmre?
Va-t-il mourir de la brume qui s'agglomre?
Il a l'air de quelqu'un qu'on revoit dans l'absence;
Il lutte, son visage est exsangue et se fane;
La brume s'interpose; elle est si diaphane
Que c'est comme un encens anmi qui fume,
Que c'est comme une vitre, un cran de fume
Derrire lesquels l'Astre attend sa destine.
Obstacle frle, dirait-on, que cette brume;
Mais pas assez pour que le soleil s'en dlivre,
Soit le malade, t des vitres, qui va vivre...


XII.

C'est fini, la lgende enfantine des astres,
De les croire vivants, de les songer des lis;
La nuit souffre de ses millnaires dsastres.
C'est fini de rver le ciel, comme jadis,
Un champ bleu qu'une main partiale ensemence;
La science le prouve une agonie immense:
Soleils mourants dont le dcs est calcul;
Dserts nus, sans cho; cendre de nbuleuses;
toiles qui sont des orphelines frileuses;
Globes dont le soupir est inarticul
Achevant de prir comme en des lthargies.
Ciel qui s'teint! Vaste hpital de l'Infini,
O la lune, antique diseuse d'lgies,
Semble malade, tant son visage est blmi;
Tels soirs surtout, elle est plus ple et dlaye:
On dirait une hostie, au fil du ciel, noye;
On dirait un cadran de tour mir dans l'eau;
Lune en exil et que nulle toile n'escorte;
 l'horizon dsert, elle a l'air d'tre morte,
Lune exsangue sur l'oreiller de son halo!


XIII.

Le soir tombe, le vent tidit, dulcor
Par la calme fracheur des pices d'eau voisines;
On sent dans l'air du lilas neuf et des glycines;
Tandis qu'un astre vieux, d'or dtrior,
merge, puis un autre un peu moins incolore.
Or les jeunes toiles ont aussi jailli;
Alors, honteux du premier astre trop vieilli,
Voil le ciel soudain qui le rincorpore!


XIV.

Mon coeur s'est afflig du dpart des nuages,
Navires indolents, cygnes appareilleurs,
Eux qui partent sans cesse et qui s'en vont ailleurs
Et vivent la bonne aventure des voyages.

Bohmiens des crpuscules, ils s'en vont,
Clairs fichus! Au hasard erre la caravane...
Ils sont tout assombris ds que le ciel se fane,
Et ce sont les pays traverss qui les font.

 petite nue, au vent, qui se modle
Sur la forme d'un astre ou d'un continent blond
Que, dans sa course molle, elle admire en surplomb;
Ciel du soir o chaque le a vu sa soeur jumelle!

C'est de toujours partir qu'on est toujours changeant!
Beaux nuages, brume frle qui s'abandonne!
Moi je vis comme un arbre -- et me sens monotone...
Ah! se quitter enfin soi-mme, en voyageant.

Partir! tre le nuage qui se disperse,
Qui se livre, docile, au vent, aux tours, aux mts;
Ne vouloir tre aussi que selon les climats
Et selon la douceur de l'heure qu'on traverse.

Recommencer sa vie en la changeant! Oui, c'est
Se refaire une autre me en face d'autres fleuves;
Se sentir toujours neuf devant des roses neuves;
S'veiller chaque jour comme si l'on naissait!

Mais qu'est-ce une autre terre, une autre floraison,
Et le temps qui chemine avec d'autres visages?
C'est dans soi qu'on peut voir les plus beaux paysages,
Faible me, qu'aimantait ce dpart d'horizon!

Le voyage est un leurre; on cesse jour  jour
D'tre soi, pour changer selon le site et l'heure;
Ne vas-tu donc pleurer que si la source pleure,
Et ne penser  Dieu que si tinte une tour?

Sois toi-mme en restant dans ta maison ferme,
Au lieu de devenir un autre  chaque adieu;
Bonheur subtil d'orner en soi sa destine
D'un voyage qu'on rve et qui n'a pas eu lieu!



L'ME SOUS-MARINE


I.

Donc on a l'air de vivre et de mirer la vie,
Et d'tre une eau docile o le couchant s'enflamme,
Une eau candide o le matin se clarifie,
Comme si l'Univers cessait au fil de l'me.

Oui! c'est vrai que notre me est pleine de reflets:
Arbres, visages, ciels, maquillant sa surface,
Et les astres qui sont comme des feux follets,
Et tout ce que la vie  sa surface enchsse.

Oui! c'est vrai que notre me au monde se fiance!
Mais qu'est-ce de mirer la simple vie humaine
Quand, dans ses profondeurs, s'ouvre un divin domaine:
Tout le royaume glauque de l'Inconscience.

Qui l'et prvu sous cette calme nappe d'eau?
Voici le gouffre et les richesses sous-marines:
Un idal trop beau, tomb comme un fardeau,
Et des rves, petites algues argentines...

Puis le corail des belles lvres attendues,
Et, par del des sables d'or, la grotte triste
D'un amour trop rv qui nulle part n'existe,
Et qu'on leurre en aimant quelques ples statues.

Vaste abme du fond de l'me, insouponn:
Un rve qu'on croyait mort et qui continue,
Des dsirs s'bauchant dans une argile nue,
Un orgueil qui, dans l'ombre, est un roi dtrn.

Prolongement sans fin de cette vie occulte:
Tout un pavoisement, toute une panoplie;
Une esprance un peu vague qui se dplie;
Un souvenir ouvrant sa fleur dans l'herbe inculte.

Puis des fivres roulant leurs vagues de phosphore,
Comme si tout le clair de lune tait en nous.
Quels sont ces pchs noirs que moi-mme j'ignore
Et qui hantent mon me avec de grands remous?

Sombre trsor intrieur de mes penses;
Royaume souterrain auquel enfin j'accde;
Et cette mer du fond de l'me, immense et tide,
O sont des cris et des tendresses renonces.

Ah! ce que l'me sait d'elle-mme est si peu
Devant l'immensit de sa vie inconnue,
Sans mme le soupon d'tre un abme bleu
Au fond duquel sa Destine est seule et nue!


II.

Toute une vie en nous, non visible, circule
Et s'enchevtre en longs remous intermittents;
Notre me en est variable comme le temps;
Tantt il y fait jour et tantt crpuscule,
Selon de brefs et de furtifs drangements
Tels que ceux du feuillage et des tangs dormants.
Pourquoi ces accs d'ombre et ces accs d'aurore
Dans ces zones de soi que soi-mme on ignore?
Qu'est-ce qui s'accomplit, qu'est-ce qui se dtruit?
Mais, qu'il fasse aube ou soir dans notre me immobile,
La mme vie occulte en elle se poursuit,
Comme la mer menant son oeuvre sous une le!


III.

Nous avons nos Limbes obscures
O dorment des projets mort-ns,
Comme des enfants sans figures.

Rves en germe, espoirs ans,
Rosiers trop faibles, lis trop ples,
Avant l'avril dracins.

Nous avons nos Limbes mentales
O sont des dsirs mal clos,
Des fleurs o manquent des ptales;

Jardins obscurs comme un chaos
O des amours non abouties
Vivent encor, mais les yeux clos.

Ah! tant d'images dcaties!
Et tout ce beau froment en vain
Qui rvait d'tre des hosties.

Sombre royaume souterrain,
Labyrinthe d'inconscience,
C'est l qu'on est un peu divin...

Un rve y dure, un voeu s'lance;
Un espoir vit, quoique du;
Un reflet  l'eau se fiance;

Et cela bouge  mon insu
Dans ce clair-obscur de moi-mme:
Tout un Univers mal conu,

Et tout des songes sans baptme!

IV.

Nous ne savons de notre me que la surface!
C'est ce que sait, de l'eau, le nnuphar au fil
De cette eau; ce que sait, d'un miroir, le profil
Qui s'y mire; ah! plonger dans l'tang, dans la glace!

Nous ne savons de notre me que ce que sait
De la mer un enfant qui joue avec la vague;
Il suit au loin, dans la brume qui les lague,
Les vaisseaux que tantt leur ombre devanait.

Ah! plonger dans la mer! savoir tout de l'abme:
Les monstres, les coraux, tant de trsors sombrs,
Et les zones du fond vertes comme des prs,
-- Ce qu'on voyait  la surface est si minime!

Et plonger dans notre me -- elle est un gouffre aussi --
Pour voir les rves nus, le combat des penses,
Et les projets qui sont des perles nuances,
Tout le Moi sous-marin dans le cerveau transi.

Pour le plongeur de l'me y a-t-il une cloche?
Ah! oui! descendre au fond de son propre destin,
Savoir ce qui se passe en cette mer sans fin,
Et dmler tout ce varech qui s'effiloche.

Mais cette vie en profondeur, nous l'ignorons;
Ne connaissant de notre me que la surface,
Ce que sait de la mer vaste l'enfant qui passe
Et ne voit qu' fleur d'eau bouger les vaisseaux prompts.


V.

Je rve de plonger jusqu'au fond de mon me
O des rves sombrs ont perdu leur trsor;
Je souponne qu'il y a l des bagues d'or
Et des lingots  faire fondre dans la flamme
Pour y couler mon effigie ainsi qu'un roi.
Mais  quoi bon descendre en l'me sous-marine?
Surtout ne soyons pas le plongeur qui s'obstine;
Laissons plutt cette richesse sans emploi,
Car les profondes eaux de l'me sont perfides!
Peut-tre bien qu'au fond du cristal recul
Je trouverais la coupe du roi de Thul...
Mais quel moi si je revenais les mains vides!


VI.

Nous connaissons si mal notre pauvre me immense!
Elle est la mer, un infini, un lment,
Qui ne cesse jamais et toujours recommence;
Mais nous n'en savons bien que le commencement.

Notre me? Elle est aussi la grande Ville Bleue
Dont nous avons peur comme des enfants perdus
Qui, muets, sans oser dpasser la banlieue,
En regardent les toits et les clochers pointus.

Effroi d'entrer dans cette ville, de descendre
Dans cette mer; enfin de tout voir et savoir:
D'un ancien amour mort, ce qui reste de cendre;
Ce qui subsiste de reflets dans le miroir.

On ne connat qu'un peu de soi, quelques penses
Qu'on croit mener comme un berger bien obi,
Mais c'est la lune, au loin, qui les a recenses
Et qui les conduit patre en son jardin bleui.

On ne sait que le bord de l'me, quelques rves,
Un peu de flots venus au-devant de nos mains;
Tandis qu' l'infini se prolongent les grves...
Des plongeurs ont cherch les trsors sous-marins.

L'me entend par moments des bruits; elle souponne
Que c'est sa Destine en marche  son insu
Qui circule parmi la Ville Bleue et sonne
Les cloches, pour un deuil qu'elle n'aura pas su.

L'me prsume un peu sa vie intrieure;
Elle devine un peu par instants qu'il y a
Quelques enfants de choeur, avec leur voix mineure,
Qui cheminent dans elle en blancs Allluia.

Vaste univers qu'elle contient et qu'elle ignore:
Tous ces lans, tous ces songes, tous ces essors;
Tant de pchs nouveaux, une faune, une flore;
Et des vaisseaux, au fond de l'eau, pleins de trsors!

Clair-obscur travers d'ombres somnambuliques;
Dsirs s'vertuant  sortir de la mer;
Rves anciens crus morts et devenus reliques;
Fruits d'or o fait son oeuvre un invisible ver.

Tant de choses que l'me aveugle continue:
Des rves qu'elle sent et qu'elle ne voit pas;
Une action sans but qui lui reste inconnue
Et dont on ne sait qui poursuit le canevas.

L'me s'effraie! Ah! son trop peu de clairvoyance
Devant cet infini dans elle refluant;
Et son Entendement dans cette Inconscience
Heurte la mer et meurt comme un pauvre affluent!



PILOGUE

Ici toute une vie invisible est enclose
Qui n'a laiss voir d'elle et d'un muet tourment
Que ce que laisse voir une eau d'aspect dormant
O la lune mlancoliquement se pose.

L'eau songe; elle miroite; et l'on dirait un ciel,
Tant elle s'orne d'toiles silencieuses.
 leurre de ce miroir artificiel!
Apparence! Srnits fallacieuses!

Sous la blanche surface immobile, cette eau
Souffre; d'anciens chagrins la font glace et noire;
Qu'on imagine, sous de l'herbe, un vieux tombeau
De qui le mort, mal mort, garderait la mmoire.

 mmoire, par qui mme les clairs instants
Sont douloureux et comme assombris d'une vase;
L'eau se dore de ciel; le choeur des roseaux jase;
Mais le manque de joie a dur trop longtemps.

Et cette eau qu'est mon me, en vain pacifie,
Frmit d'une douleur qu'on dirait un secret,
Voix suprme d'une race qui disparat,
Et plainte, au fond de l'eau, d'une cloche noye!




[1] Sic. Probable coquille de l'dition :  de 
[2] Sic. Probable coquille de l'dition :  On s'y
oublie 
[3] Sic. Probable coquille de l'dition :  enlisement 
[4] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de
l'diteur. Le vers original doit tre :  Avant ce calme
octobre, il ne s'appartient gure 
[5] Sic
[6] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de
l'diteur. Le vers original doit tre :  Ah ! ce soleil
trop clair, cette lumire neuve ! 





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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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