The Project Gutenberg EBook of L'affaire Lerouge, by Emile Gaboriau

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Title: L'affaire Lerouge

Author: Emile Gaboriau

Release Date: April 7, 2005 [EBook #15579]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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mile Gaboriau



L'AFFAIRE LEROUGE



(1865)



Table des matires

I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX




I
Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du
village de La Jonchre se prsentaient au bureau de police de
Bougival.

Elles racontaient que depuis deux jours personne n'avait aperu
une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une
maisonnette isole.  plusieurs reprises, elles avaient frapp en
vain. Les fentres comme la porte tant exactement fermes, il
avait t impossible de jeter un coup d'oeil  l'intrieur. Ce
silence, cette disparition les inquitaient. Redoutant un crime,
ou tout au moins un accident, elles demandaient que la Justice
voult bien, pour les rassurer, forcer la porte et pntrer dans
la maison.

Bougival est un pays aimable, peupl tous les dimanches de
canotiers et de canotires; on y relve beaucoup de dlits, mais
les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d'abord de se
rendre  la prire des solliciteuses. Cependant elles firent si
bien, elles insistrent tant et si longtemps, que le magistrat
fatigu cda. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et
deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagn,
suivit les voisines de la veuve Lerouge.

La Jonchre doit quelque clbrit  l'inventeur du chemin de fer
 glissement qui, depuis plusieurs annes, y fait avec plus de
persvrance que de succs des expriences publiques de son
systme. C'est un hameau sans importance, assis sur la pente du
coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est
 vingt minutes environ de la grande route qui va de Paris 
Saint-Germain en passant par Rueil et Port-Marly. Un chemin
escarp, inconnu aux ponts et chausses, y conduit.

La petite troupe, les gendarmes en tte, suivit donc la large
chausse qui endigue la Seine  cet endroit, et bientt, tournant
 droite, s'engagea dans le chemin de traverse, bord de murs et
profondment encaiss.

Aprs quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation
aussi modeste que possible, mais d'honnte apparence. Cette
maison, cette chaumire plutt, devait avoir t btie par quelque
boutiquier parisien, amoureux de la belle nature, car tous les
arbres avaient t soigneusement abattus. Plus profonde que large,
elle se composait d'un rez-de-chausse de deux pices, avec un
grenier au-dessus. Autour s'tendait un jardin  peine entretenu,
mal protg contre les maraudeurs par un mur en pierres sches
d'un mtre de haut environ, qui encore s'croulait par places. Une
lgre grille de bois tournant dans des attaches de fil de fer
donnait accs dans le jardin.

-- C'est ici, dirent les femmes.

Le commissaire de police s'arrta. Pendant le trajet, sa suite
s'tait rapidement grossie de tous les badauds et de tous les
dsoeuvrs du pays. Il tait maintenant entour d'une quarantaine
de curieux.

-- Que personne ne pntre dans le jardin, dit-il.

Et, pour tre certain d'tre obi, il plaa les deux gendarmes en
faction devant l'entre, et s'avana escort du brigadier de
gendarmerie et du serrurier. Lui-mme,  plusieurs reprises, il
frappa trs fort avec la pomme de sa canne plombe,  la porte
d'abord, puis successivement  tous les volets. Aprs chaque coup
il collait son oreille contre le bois et coutait. N'entendant
rien, il se retourna vers le serrurier.

-- Ouvrez, lui dit-il.

L'ouvrier dboucla sa trousse et prpara ses outils. Dj il avait
introduit un de ses crochets dans la serrure, quand une grande
rumeur clata dans le groupe des badauds.

-- La cl! criait-on, voici la cl!

En effet, un enfant d'une douzaine d'annes, jouant avec un de ses
camarades, avait aperu dans le foss qui borde la route une cl
norme; il l'avait ramasse et l'apportait en triomphe.

-- Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons voir.

La cl fut essaye; c'tait bien celle de la maison. Le
commissaire et le serrurier changrent un regard plein de
sinistres inquitudes.

-- a va mal! murmura le brigadier.

Et ils entrrent dans la maison, tandis que la foule, contenue
avec peine par les gendarmes, trpignait d'impatience, tendant le
cou et s'allongeant sur le mur, pour tcher de voir, de saisir
quelque chose de ce qui allait se passer. Ceux qui avaient parl
de crime ne s'taient malheureusement pas tromps, le commissaire
de police en fut convaincu ds le seuil. Tout, dans la premire
pice, dnonait avec une lugubre loquence la prsence des
malfaiteurs. Les meubles, une commode et deux grands bahuts,
taient forcs et dfoncs. Dans la seconde pice, qui servait de
chambre  coucher, le dsordre tait plus grand encore. C'tait 
croire qu'une main furieuse avait pris plaisir  tout bouleverser.

Enfin, prs de la chemine, la face dans les cendres, tait tendu
le cadavre de la veuve Lerouge. Tout un ct de la figure et les
cheveux taient brls, et c'tait miracle que le feu ne se ft
pas communiqu aux vtements.

-- Canailles, va! murmura le brigadier de gendarmerie, n'auraient-
ils pas pu la voler sans l'assassiner, cette pauvre femme!

-- Mais o donc a-t-elle t frappe? demanda le commissaire, je
ne vois pas de sang.

-- Tenez, l, entre les deux paules, mon commissaire, reprit le
gendarme. Deux fiers coups, ma foi! Je parierais mes galons
qu'elle n'a pas seulement eu le temps de faire ouf!

Il se pencha sur le corps et le toucha.

-- Oh! continua-t-il, elle est bien froide. Mme il me semble
qu'elle n'est dj plus trs roide; il y a au moins trente-six
heures que le coup est fait.

Le commissaire, tant bien que mal, crivit sur un coin de table un
procs-verbal sommaire.

-- Il ne s'agit pas de prorer, dit-il au brigadier, mais bien de
trouver les coupables. Qu'on prvienne le juge de paix et le
maire. De plus, il faut courir  Paris porter cette lettre au
parquet. Dans deux heures un juge d'instruction peut tre ici. Je
vais en attendant procder  une enqute provisoire.

-- Est-ce moi qui dois porter la lettre? demanda le brigadier.

-- Non. Envoyez un de vos hommes, vous me serez utile ici, vous,
pour contenir ces curieux et aussi pour me trouver les tmoins
dont j'aurai besoin. Il faut tout laisser ici tel quel, je vais
m'installer dans la premire chambre.

Un gendarme s'lana au pas de course vers la station de Rueil, et
aussitt le commissaire commena l'information pralable prescrite
par la loi.

Qui tait cette veuve Lerouge, d'o tait-elle, que faisait-elle,
de quoi vivait-elle, et comment? Quelles taient ses habitudes,
ses moeurs, ses frquentations? Lui connaissait-on des ennemis,
tait-elle avare, passait-elle pour avoir de l'argent? Voil ce
qu'il importait au commissaire de savoir.

Mais pour tre nombreux, les tmoins n'en taient pas mieux
informs. Les dpositions des voisins, successivement interrogs,
taient vides, incohrentes, incompltes. Personne ne savait rien
de la victime, trangre au pays. Beaucoup de gens se
prsentaient, d'ailleurs, qui venaient bien moins pour donner des
renseignements que pour en demander. Une jardinire qui avait t
l'amie de la veuve Lerouge et une laitire chez qui elle se
fournissait purent seules donner quelques renseignements assez
insignifiants mais prcis.

Enfin, aprs trois heures d'interrogatoires insupportables, aprs
avoir subi tous les on-dit du pays, recueilli les tmoignages les
plus contradictoires et les plus ridicules commrages, voici ce
qui parut  peu prs certain au commissaire de police:

Deux ans auparavant, au commencement de 1860, la femme Lerouge
tait arrive  Bougival avec une grande voiture de dmnagement
pleine de meubles, de linge et d'effets. Elle tait descendue dans
une auberge, manifestant l'intention de se fixer dans les
environs, et aussitt s'tait mise en qute d'une maison. Ayant
trouv celle-ci  son gr, elle l'avait loue sans marchander,
moyennant trois cent vingt francs payables par semestre et
d'avance, mais n'avait pas consenti  signer de bail.

La maison loue, elle s'y tait installe le jour mme et avait
dpens une centaine de francs en rparations. C'tait une femme
de cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans, bien conserve, forte,
et d'une sant excellente. Nul ne savait pourquoi elle avait
choisi pour s'tablir un pays o elle ne connaissait absolument
personne. On la supposait Normande, parce que souvent, le matin,
on l'avait aperue coiffe d'un bonnet de coton. Cette coiffure de
nuit ne l'empchait pas d'tre trs coquette le jour. Elle portait
d'ordinaire de trs jolies robes, mettait force rubans  ses
bonnets, et se couvrait de bijoux comme une chapelle. Sans doute,
elle avait habit la cte, car la mer et les navires revenaient
sans cesse dans ses conversations.

Elle n'aimait pas  parler de son mari, mort, disait-elle, dans un
naufrage. Jamais  ce sujet elle n'avait donn le moindre dtail.
Une fois seulement elle avait dit  la laitire devant trois
personnes: Jamais une femme n'a t plus malheureuse que moi dans
son mnage. Une autre fois, elle avait dit: Tout nouveau, tout
beau: dfunt mon homme ne m'a aime qu'un an.

La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins pour trs 
l'aise. Elle n'tait pas avare. Elle avait prt  une femme de la
Malmaison soixante francs pour son terme et n'avait pas voulu
qu'elle les lui rendt. Une autre fois, elle avait avanc deux
cents francs  un pcheur de Port-Marly. Elle aimait  bien vivre,
dpensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir du vin par
demi-pice. Son plaisir tait de traiter ses connaissances, et ses
dners taient excellents. Si on la complimentait d'tre riche,
elle ne s'en dfendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu
dire: Je ne possde pas de rentes, mais j'ai tout ce dont j'ai
besoin. Si je voulais davantage, je l'aurais.

D'ailleurs, jamais la moindre allusion  son pass,  son pays ou
 sa famille, n'avait t surprise. Elle tait trs bavarde, mais,
quand elle avait bien caus, elle n'avait rien dit que du mal de
son prochain. Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait
beaucoup de choses. Trs dfiante, elle se barricadait chez elle
comme dans une forteresse. Jamais elle ne sortait le soir; on
savait qu'elle s'enivrait rgulirement  son dner et qu'elle se
couchait aprs. Rarement on avait vu des trangers chez elle:
quatre ou cinq fois une dame et un jeune homme, et une autre fois
deux messieurs: un vieux trs dcor et un jeune. Ces derniers
taient venus dans une voiture magnifique.

En somme, on l'estimait peu. Ses propos taient souvent choquants
et singuliers dans la bouche d'une femme de son ge. On l'avait
entendue donner  une jeune fille les plus dtestables conseils.
Un charcutier de Bougival, gn dans son commerce, lui avait
cependant fait la cour. Elle l'avait repouss en disant que se
marier une fois tait suffisant.  diverses reprises on avait vu
venir des hommes chez elle. D'abord un jeune, qui avait l'air d'un
employ du chemin de fer, puis un grand brun assez vieux, vtu
d'une blouse et qui paraissait trs mchant. On supposait que l'un
et l'autre taient ses amants.

Tout en interrogeant, le commissaire rsumait par crit les
dpositions, et il en tait l lorsque arriva le juge
d'instruction. Il amenait avec lui le chef de la police de sret
et un de ses agents.

M. Daburon, que ses amis ont vu avec une profonde surprise donner
sa dmission pour aller planter ses choux au moment o se
dessinait sa fortune, tait alors un homme de trente-huit ans,
bien fait de sa personne, sympathique malgr sa froideur, d'une
physionomie douce et un peu triste. Cette tristesse lui tait
reste d'une grande maladie qui deux ans auparavant avait failli
l'emporter.

Juge d'instruction depuis 1859, il s'tait vite acquis une
brillante rputation. Laborieux, patient, dou d'un sens subtil,
il savait avec une pntration rare dmler l'cheveau de
l'affaire la plus embrouille, et, au milieu de mille fils, saisir
le fil conducteur. Nul mieux que lui, arm d'une implacable
logique, ne pouvait rsoudre ces terribles problmes o l'X est le
coupable. Habile  dduire du connu  l'inconnu, il excellait 
grouper les faits et  runir en un faisceau de preuves
accablantes les circonstances les plus futiles et en apparence les
plus indiffrentes.

Avec tant et de si prcieuses qualits, il ne paraissait cependant
pas n pour ses terribles fonctions. Il ne les exerait qu'en
frmissant, se dfiant de l'entranement de ses immenses pouvoirs.
L'audace lui manquait pour les coups de thtre risqus qui font
clater la vrit.

Il avait t long  s'accoutumer  certaines pratiques employes
sans scrupules par les plus rigoristes de ses confrres. Ainsi il
lui rpugnait de tromper mme un prvenu et de lui tendre des
piges. On disait de lui au parquet: C'est un trembleur. Le fait
est qu'au seul souvenir des erreurs judiciaires connues, ses
cheveux se dressaient sur sa tte. Ce qu'il lui fallait, c'tait
non la conviction, non les plus probables prsomptions, mais la
certitude absolue. Pas de repos pour lui jusqu'au jour o l'accus
tait forc de courber le front devant l'vidence. Si bien qu'un
substitut lui reprochait en riant de chercher non plus des
coupables, mais des innocents.

Le chef de la police de sret n'tait autre que le clbre
Gvrol, lequel ne manquera pas de jouer un rle important dans les
drames de nos neveux. C'est assurment un habile homme, mais la
persvrance lui manque et il est sujet  se laisser aveugler par
une incroyable obstination. S'il perd une piste, il ne peut
consentir  l'avouer, encore moins  revenir sur ses pas.
D'ailleurs, plein d'audace et de sang-froid, il est impossible 
dconcerter. D'une force herculenne cache sous des apparences
grles, il n'a jamais hsit  affronter les plus dangereux
malfaiteurs.

Mais sa spcialit, sa gloire, son triomphe, c'est une mmoire des
physionomies, si prodigieuse qu'elle passe les bornes du croyable.
A-t-il vu une figure cinq minutes, c'est fini, elle est case,
elle lui appartient. Partout, en tout temps, il la reconnatra.
Les impossibilits de lieux, les invraisemblances de
circonstances, les plus incroyables dguisements ne le drouteront
pas. Cela tient, prtend-il,  ce que d'un homme il ne voit, il ne
regarde que les yeux. Il reconnat le regard sans se proccuper
des traits.

L'exprience fut tente il n'y a pas bien des mois  Poissy. On
drapa dans des couvertures trois dtenus, afin de dguiser leur
taille; on leur mit sur la face un voile pais o des trous
taient mnags pour les yeux, et en cet tat on les prsenta 
Gvrol.

Sans la moindre hsitation il reconnut trois de ses pratiques et
les nomma.

Le hasard seul l'avait-il servi?

L'aide de camp de Gvrol tait, ce jour-l, un ancien repris de
justice rconcili avec les lois, un gaillard habile dans son
mtier, fin comme l'ambre, et jaloux de son chef qu'il jugeait
mdiocrement fort. On le nommait Lecoq.

Le commissaire de police, que sa responsabilit commenait 
gner, accueillit le juge d'instruction et les deux agents comme
des librateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procs-
verbal.

-- Vous avez fort bien procd, monsieur, lui dit le juge, tout
ceci est trs net; seulement, il est un fait que vous oubliez.

-- Lequel, monsieur? demanda le commissaire.

-- Quel jour a-t-on vu pour la dernire fois la veuve Lerouge, et
 quelle heure?

-- J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontre le soir du
Mardi gras,  cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival
avec un panier de provisions.

-- Monsieur le commissaire est sr de l'heure? interrogea Gvrol.

-- Parfaitement, et voici pourquoi: les deux tmoins dont la
dposition me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui
demeurent ici prs, descendaient de l'omnibus amricain qui part
de Marly toutes les heures, lorsqu'ils ont aperu la veuve Lerouge
dans le chemin de traverse. Ils ont press le pas pour la
rejoindre, ont caus avec elle et ne l'ont quitte qu' sa porte.

-- Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le juge
d'instruction.

-- Les tmoins l'ignorent. Ils savent seulement qu'elle rapportait
deux bouteilles de vin cachet et un litre d'eau-de-vie. Elle se
plaignait du mal de tte et leur dit que, bien qu'il ft d'usage
de s'amuser le jour du Mardi gras, elle allait se coucher.

-- Eh bien! s'exclama le chef de la sret, je sais o il faut
chercher.

-- Vous croyez? fit M. Daburon.

-- Parbleu! c'est assez clair. Il s'agit de trouver le grand brun,
le gaillard  la blouse. L'eau-de-vie et le vin lui taient
destins. La veuve l'attendait pour souper. Il est venu, l'aimable
galant.

-- Oh! insinua le brigadier videmment rvolt, elle tait bien
laide et terriblement vieille.

Gvrol regarda d'un air goguenard l'honnte gendarme.

-- Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a de l'argent est
toujours jeune et jolie, si cela lui convient.

-- Peut-tre y a-t-il l quelque chose, reprit le juge
d'instruction; pourtant ce n'est pas l ce qui me frappe. Ce
seraient plutt ces mots de la veuve Lerouge: Si je voulais
davantage, je l'aurais.

-- C'est aussi ce qui veilla mon attention, appuya le
commissaire.

Mais Gvrol ne se donnait plus la peine d'couter. Il tenait sa
piste, il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la
pice. Tout  coup il revint vers le commissaire.

-- J'y pense! s'cria-t-il, n'est-ce pas le mardi que le temps a
chang?... Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de
l'eau.  quelle heure la pluie a-t-elle commenc?

--  neuf heures et demie, rpondit le brigadier. Je sortais de
souper et j'allais faire ma tourne dans les bals, quand j'ai t
pris par une averse vis--vis de la rue des Pcheurs. En moins de
dix minutes il y avait un demi-pouce d'eau sur la chausse.

-- Trs bien! dit Gvrol. Donc, si l'homme est venu aprs neuf
heures et demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue...
sinon, c'est qu'il est arriv avant. On aurait d voir cela ici,
puisque le carreau est frott. Y avait-il des empreintes de pas,
monsieur le commissaire?

-- Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occups.

-- Ah! fit le chef de la sret d'un ton dpit, c'est bien
fcheux.

-- Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d'y voir,
non dans cette pice mais dans l'autre. Nous n'y avons rien
drang absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aiss 
distinguer. Voyons...

Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre,
Gvrol l'arrta.

-- Je demanderai  monsieur le juge, dit-il, de me permettre de
tout bien examiner avant que personne entre, c'est important pour
moi.

-- Certainement, approuva M. Daburon.

Gvrol passa le premier, et tous, derrire lui, s'arrtrent sur
le seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup d'oeil le thtre du
crime.

Tout, ainsi que l'avait constat le commissaire, semblait avoir
t mis sens dessus dessous par quelque furieux.

Au milieu de la chambre tait une table dresse. Une nappe fine,
blanche comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un
magnifique verre de cristal taill, un trs beau couteau et une
assiette de porcelaine. Il y avait encore une bouteille de vin 
peine entame et une bouteille d'eau-de-vie dont on avait bu la
valeur de cinq  six petits verres.

 droite, le long du mur, taient appuyes deux belles armoires de
noyer  serrures ouvrages, une de chaque ct de la fentre.
L'une et l'autre taient vides, et de tous cts, sur le carreau,
le contenu tait parpill. C'taient des hardes, du linge, des
effets dplis, secous, froisss.

Au fond, prs de la chemine, un grand placard renfermant de la
vaisselle tait rest ouvert. De l'autre ct de la chemine, un
vieux secrtaire  dessus de marbre avait t dfonc, bris, mis
en morceaux et fouill sans doute jusque dans ses moindres
rainures. La tablette arrache pendait, retenue par une seule
charnire; les tiroirs avaient t retirs et jets  terre.

Enfin,  gauche, le lit avait t compltement dfait et
boulevers. La paille mme de la paillasse avait t retire.

-- Pas la plus lgre empreinte, murmura Gvrol contrari; il est
arriv avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans
inconvnient maintenant.

Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, prs
duquel il s'agenouilla.

-- Il n'y a pas  dire, grogna-t-il, c'est proprement fait.
L'assassin n'est pas un apprenti.

Puis, regardant de droite et de gauche:

-- Oh! oh! continua-t-il, la pauvre diablesse tait en train de
faire la cuisine quand on l'a frappe. Voil sa pole par terre,
du jambon et des oeufs. Le brutal n'a pas eu la patience
d'attendre le dner. Monsieur tait press, il a fait le coup le
ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa dfense
la gaiet du dessert.

-- Il est vident, disait le commissaire de police au juge
d'instruction, que le vol a t le mobile du crime.

-- C'est probable, rpondit Gvrol d'un ton narquois, c'est mme
pour cela que vous n'apercevez pas sur la table le plus lger
couvert d'argent.

-- Tiens! des pices d'or dans ce tiroir! s'exclama Lecoq, qui
furetait de son ct; il y en a pour trois cent vingt francs.

-- Par exemple! fit Gvrol un peu dconcert.

Mais il revint vite de son tonnement et continua:

-- Il les aura oublies. On cite plus fort que cela. J'ai vu, moi,
un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tte qu'il
ne se souvint plus de ce qu'il tait venu faire et s'enfuit sans
rien prendre. Notre gaillard aura t mu. Qui sait s'il n'a pas
t drang? On peut avoir frapp  la porte. Ce qui me le ferait
croire volontiers, c'est que le gredin n'a pas laiss brler la
bougie, il s'est donn la peine de la souffler.

-- Bast! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C'tait peut-tre un
homme conome et soigneux.

Les investigations des deux agents continurent par toute la
maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien
dcouvrir absolument, pas une pice  conviction, pas le plus
faible indice pouvant servir de point de repre ou de dpart.
Mme, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en possdait,
avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de
papier, rien.

De temps  autre, Gvrol s'interrompait pour jurer ou pour
grommeler:

-- Oh! c'est crnement fait! voil de la besogne numro un. Le
gredin a de la main!

-- Eh bien! messieurs? demanda enfin le juge d'instruction.

-- Refaits, monsieur le juge, rpondit Gvrol, nous sommes
refaits! Le sclrat avait bien pris toutes ses prcautions. Mais
je le pincerai... Avant ce soir j'aurai une douzaine d'hommes en
campagne. D'ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emport de
l'argenterie et des bijoux, il est perdu.

-- Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancs
que ce matin!

-- Dame! on fait ce qu'on peut, gronda Gvrol.

-- Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le pre
Tirauclair n'est-il pas ici?

-- Que ferait-il de plus que nous? riposta Gvrol en lanant un
regard furieux  son subordonn.

Lecoq baissa la tte et ne souffla mot, enchant intrieurement
d'avoir bless son chef.

-- Qu'est-ce que ce pre Tirauclair? demanda le juge
d'instruction; il me semble avoir entendu ce nom-l je ne sais o.

-- C'est un rude homme! s'exclama Lecoq.

-- C'est un ancien employ du Mont-de-Pit, ajouta Gvrol; un
vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police,
comme Ancelin tait devenu garde du commerce, pour son plaisir.

-- Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire.

-- Lui! rpondit Lecoq, il n'y a pas de danger. C'est si bien pour
la gloire qu'il travaille que souvent il en est de sa poche. C'est
un amusement, quoi! Nous l'avons, l-bas, surnomm Tirauclair, 
cause d'une phrase qu'il rpte toujours. Ah! il est fort, le
vieux mtin! C'est lui qui, dans l'affaire de la femme de ce
banquier, vous savez? a devin que la dame s'est vole elle-mme,
et qui l'a prouv.

-- C'est vrai, riposta Gvrol. C'est aussi lui qui a failli faire
couper le cou  ce pauvre Derme, ce petit tailleur qu'on accusait
d'avoir tu sa femme, une rien du tout, et qui tait innocent...

-- Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge
d'instruction.

Et s'adressant  Lecoq:

-- Allez, dit-il, me chercher le pre Tabaret. J'ai beaucoup
entendu parler de lui, je ne serai pas fch de le voir 
l'oeuvre.

Lecoq sortit en courant. Gvrol tait srieusement humili.

-- Monsieur le juge d'instruction, commena-t-il, a bien le droit
de demander les services de qui bon lui semble; cependant...

-- Ne nous fchons pas, monsieur Gvrol, interrompit M. Daburon.
Ce n'est point d'hier que je vous connais, je sais ce que vous
valez; seulement aujourd'hui, nous diffrons compltement
d'opinion. Vous tenez absolument  votre homme brun, et moi je
suis convaincu que vous n'tes pas sur la voie.

-- Je crois que j'ai raison, rpondit le chef de la sret, et
j'espre bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu'il soit.

-- Je ne demande pas mieux.

-- Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un...
comment dirais-je, sans manquer de respect? un... conseil.

-- Parlez.

-- Eh bien! j'engagerai monsieur le juge  se mfier du pre
Tabaret.

-- Vraiment! et pourquoi cela?

-- C'est que le bonhomme est trop passionn. Il fait de la police
pour le succs, ni plus ni moins qu'un auteur. Et comme il est
orgueilleux plus qu'un paon, il est sujet  s'emporter,  se
monter le coup. Ds qu'il est en prsence d'un crime, comme celui
d'aujourd'hui, par exemple, il a la prtention de tout expliquer
sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte
exactement  la situation. Il prtend avec un seul fait
reconstruire toutes les scnes d'un assassinat, comme ce savant
qui sur un os rebtissait les animaux perdus. Quelquefois, il
devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'affaire du
tailleur, de ce malheureux Derme, sans moi...

-- Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Daburon, j'en
profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, 
tout prix il faut tcher de dcouvrir de quel pays tait la veuve
Lerouge.

La procession des tmoins amens par le brigadier de gendarmerie
recommena  dfiler devant le juge d'instruction.

Mais aucun fait nouveau ne se rvlait. Il fallait que la veuve
Lerouge et t de son vivant une personne singulirement discrte
pour que de toutes ses paroles -- et elle en prononait beaucoup
en un jour -- rien de significatif ne ft rest dans l'oreille des
commres d'alentour.

Seulement, tous les gens interrogs s'obstinaient  faire part au
juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles.
L'opinion publique se dclarait pour Gvrol. Il n'y avait qu'une
voix pour accuser l'homme  la blouse grise, le grand brun. Celui-
l srement tait le coupable. On se souvenait de son air froce,
qui avait effray tout le pays. Beaucoup, frapps de sa mise
suspecte, l'avaient sagement vit. Il avait un soir menac une
femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait dsigner ni
l'enfant ni la femme, mais n'importe, ces actes de brutalit
taient de notorit publique.

M. Daburon dsesprait de faire jaillir la moindre lumire,
lorsqu'on lui amena une picire de Bougival, chez qui se
fournissait la victime, et un enfant de treize ans qui savaient,
assurait-on, des choses positives.

L'picire comparut la premire. Elle avait entendu la veuve
Lerouge parler d'un fils  elle, encore vivant.

-- En tes-vous bien sre? insista le juge.

-- Comme de mon existence, rpondit l'picire, mme que, ce soir-
l, c'tait un soir, elle tait, sauf votre respect, un peu ivre.
Elle est reste dans ma boutique plus d'une heure.

-- Et elle disait?

-- Il me semble la voir encore, continua la marchande; elle tait
accote sur le comptoir prs des balances; elle plaisantait avec
un pcheur de Marly, le pre Husson, qui peut vous le rpter, et
elle l'appelait marin d'eau douce. Mon mari  moi, disait-elle,
tait marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, c'est qu'il
restait des annes en voyage, et toujours il me rapportait des
noix de coco. J'ai un garon qui est marin, comme dfunt son pre,
sur un vaisseau de l'tat.

-- Avait-elle prononc le nom de son fils?

-- Pas cette fois-l, mais une autre, qu'elle tait, si j'ose
dire, trs saoule. Elle nous a cont que son garon s'appelait
Jacques et qu'elle ne l'avait pas vu depuis trs longtemps.

-- Disait-elle du mal de son mari?

-- Jamais. Seulement elle disait que le dfunt tait jaloux et
brutal, bon homme au fond, et qu'il lui faisait une vie pitoyable.
Il avait la tte faible et se forgeait des ides pour un rien.
Enfin il tait bte par trop d'honntet.

-- Son fils tait-il venu la voir depuis qu'elle habitait La
Jonchre?

-- Elle ne m'en a pas parl.

-- Dpensait-elle beaucoup chez vous?

-- C'est selon. Elle nous prenait pour une soixantaine de francs
par mois, quelquefois plus, parce qu'elle voulait du cognac vieux.
Elle payait comptant.

L'picire, ne sachant plus rien, fut congdie. L'enfant qui lui
succda appartenait  des gens aiss de la commune. Il tait grand
et fort pour son ge. Il avait l'oeil intelligent, la physionomie
veille et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'intimider.

-- Voyons, mon garon, lui demanda le juge, que sais-tu?

-- Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du dimanche gras, j'ai vu
un homme sur la porte du jardin de madame Lerouge.

--  quel moment de la journe?

-- De grand matin, j'allais  l'glise pour servir la seconde
messe.

-- Bien! fit le juge, et cet homme tait un grand brun, vtu d'une
blouse...

-- Non, monsieur, au contraire, celui-l tait petit, court, trs
gros et pas mal vieux.

-- Tu ne te trompes pas?

-- Plus souvent! rpondit le gamin. Je l'ai envisag de prs,
puisque je lui ai parl.

-- Alors, voyons, raconte-moi cela.

-- Donc, monsieur, je passais, quand je vois ce gros-l sur la
porte. Il avait l'air vex, oh! mais vex comme il n'est pas
possible. Sa figure tait rouge, c'est--dire violette jusqu'au
milieu de la tte, ce qui se voyait trs bien, car il tait tte
nue et n'avait plus gure de cheveux.

-- Et il t'a parl le premier?

-- Oui, monsieur. En m'apercevant, il m'a appel: Eh! petit! Je
me suis approch. Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes? Moi
je rponds: Oui. Alors il me prend l'oreille, mais sans me faire
de mal, en me disant: Puisque c'est comme a, tu vas me faire une
commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu' la
Seine. Avant d'arriver au quai, tu verras un grand bateau amarr;
tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. Sois tranquille,
il y sera; tu lui diras qu'il peut parer  filer, que je suis
prt. L-dessus, il m'a mis dix sous dans la main, et je suis
parti.

-- Si tous les tmoins taient comme ce petit garon, murmura le
commissaire, ce serait un plaisir.

-- Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta
commission?

-- Je suis all au bateau, monsieur, j'ai trouv l'homme, je lui
ai dit la chose, et c'est tout.

Gvrol, qui coutait avec la plus vive attention, se pencha vers
l'oreille de M. Daburon.

-- Monsieur le juge, fit-il  voix basse, serait-il assez bon pour
me permettre de poser quelques questions  ce mioche?

-- Certainement, monsieur Gvrol.

-- Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si tu voyais cet
homme dont tu nous parles, le reconnatrais-tu?

-- Oh! pour a, oui.

-- Il avait donc quelque chose de particulier?

-- Dame!... sa figure de brique.

-- Et c'est tout?

-- Mais oui! monsieur.

-- Cependant, tu sais comme il tait vtu; avait-il une blouse?

-- Non. C'tait une veste. Sous les bras, elle avait de grandes
poches, et de l'une d'elles sortait  moiti un mouchoir 
carreaux bleus.

-- Comment tait son pantalon?

-- Je ne me le rappelle pas.

-- Et son gilet?

-- Attendez donc! rpondit l'enfant. Avait-il un gilet?... Il me
semble que non. Si, pourtant... Mais non, je me souviens, il n'en
portait pas, il avait une longue cravate attache prs du cou avec
un gros anneau.

-- Ah! fit Gvrol d'un air satisfait, tu n'es pas un sot, mon
garon, et je parie qu'en cherchant bien tu vas trouver d'autres
renseignements encore  nous donner.

L'enfant baissa la tte et garda le silence. Aux plis de son jeune
front, on devinait qu'il faisait un violent effort de mmoire.

-- Oui! s'cria-t-il, j'ai encore remarqu une chose.

-- Quoi?

-- L'homme avait des boucles d'oreilles trs grandes.

-- Bravo! fit Gvrol, voil un signalement complet. Je le
retrouverai, celui-l; monsieur le juge peut prparer son mandat
de comparution.

-- Je crois, en effet, le tmoignage de cet enfant de la plus
haute importance, rpondit M. Daburon. Et se retournant vers
l'enfant:

-- Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi
tait charg le bateau?

-- C'est que je n'en sais rien, monsieur, il tait pont.

-- Montait-il ou descendait-il la Seine?

-- Mais, monsieur, il tait arrt.

-- Nous le pensons bien, dit Gvrol; monsieur le juge te demande
de quel ct tait tourn l'avant du bateau. tait-ce vers Paris
ou vers Marly?

-- Les deux bouts du bateau m'ont sembl pareils.

Le chef de la sret fit un geste de dsappointement.

-- Ah! reprit-il en s'adressant  l'enfant, tu aurais bien d
regarder le nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut
toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte.

-- Je n'ai pas vu de nom, dit le petit garon.

-- Si ce bateau s'est arrt  quelques pas du quai, objecta
M. Daburon, il aura probablement t remarqu par des habitants de
Bougival.

-- Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire.

-- C'est juste, fit Gvrol. Du reste les mariniers ont d
descendre et aller au cabaret. Je m'informerai. Mais comment tait
ce patron Gervais, mon petit ami?

-- Comme tous les mariniers d'ici, monsieur.

Le petit garon se prparait  sortir; le juge le rappela.

-- Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parl  quelqu'un
de ta rencontre avant aujourd'hui?

-- Monsieur, j'ai tout dit  maman, le dimanche en revenant de
l'glise; je lui ai mme remis les dix sous de l'homme.

-- Et tu nous as bien avou toute la vrit? continua le juge. Tu
sais que c'est une chose trs grave que d'en imposer  la justice.
Elle le dcouvre toujours, et je dois te prvenir qu'elle rserve
des punitions terribles pour les menteurs.

Le petit tmoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux.

-- Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimul quelque
chose. Tu ignores donc que la police connat tout?

-- Pardon! monsieur! s'cria l'enfant en fondant en larmes,
pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus!

-- Alors, dis en quoi tu nous as tromps.

-- Eh bien! monsieur, ce n'est pas dix sous que l'homme m'a
donns, c'est vingt sous. J'en ai avou la moiti  maman et j'ai
gard le reste pour m'acheter des billes...

-- Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te
pardonne. Mais que ceci te serve de leon pour toute ta vie.
Retire-toi et souviens-toi que vainement on cle la vrit, elle
se dcouvre toujours.


II
Les deux dernires dpositions recueillies par le juge
d'instruction pouvaient enfin donner quelque esprance. Au milieu
des tnbres, la plus humble veilleuse brille comme un phare.

-- Je vais descendre  Bougival, si monsieur le juge le trouve
bon, proposa Gvrol.

-- Peut-tre ferez-vous bien d'attendre un peu, rpondit
M. Daburon. Cet homme a t vu le dimanche matin. Informons-nous
de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journe.

Trois voisines furent appeles. Elles s'accordrent  dire que la
veuve Lerouge avait gard le lit tout le jour le dimanche gras. 
une de ces femmes qui s'tait informe de son mal, elle avait
rpondu: Ah! j'ai eu cette nuit un accident terrible. On n'avait
pas alors attach d'importance  ce propos.

-- L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus en plus
important, dit le juge quand les femmes se furent retires. Le
retrouver est indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gvrol.

-- Avant huit jours je l'aurai, rpondit le chef de la sret,
quand je devrais moi-mme fouiller tous les bateaux de la Seine,
de sa source  son embouchure.

 Je sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me
donnera bien quelque renseignement...

Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essouffl.

-- Voici le pre Tabaret, dit-il; je l'ai rencontr comme il
sortait. Quel homme! Il n'a pas voulu attendre le dpart du train.
Il a donn je ne sais combien  un cocher, et nous sommes venus
ici en cinquante minutes. Enfonc le chemin de fer!

Presque aussitt parut sur le seuil un homme dont l'aspect, il
faut bien l'avouer, ne rpondait en rien  l'ide qu'on se pouvait
faire d'un agent de police pour la gloire.

Il avait bien une soixantaine d'annes et ne semblait pas les
porter trs lestement. Petit, maigre et un peu vot, il
s'appuyait sur un gros jonc  pomme d'ivoire sculpte.

Sa figure ronde avait cette expression d'tonnement perptuel ml
d'inquitude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-
Royal. Scrupuleusement ras, il avait le menton trs court, de
grosses lvres bonasses, et son nez dsagrablement retrouss
comme le pavillon de certains instruments de M. Sax. Ses yeux,
d'un gris terne, petits, bords d'carlate, ne disaient absolument
rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilit. De
rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui
d'un lvrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges,
bantes, trs loignes du crne.

Il tait trs confortablement vtu, propre comme un sou neuf,
talant du linge d'une blancheur blouissante et portant des gants
de soie et des gutres. Une longue chane d'or trs massive, d'un
got dplorable, faisait trois fois le tour de son cou et
retombait en cascades dans la poche de son gilet.

Le pre Tabaret dit Tirauclair salua, ds la porte, jusqu' terre,
arrondissant en arc sa vieille chine. C'est de la voix la plus
humble qu'il demanda:

-- Monsieur le juge d'instruction a daign me faire demander?

-- Oui! rpondit M. Daburon.

Et tout bas il se disait: si celui-l est un habile homme, en tout
cas il n'y parat gure  sa mine...

-- Me voici, continua le bonhomme, tout  la disposition de la
justice.

-- Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous,
vous parviendrez  saisir quelque indice qui puisse nous mettre
sur la trace de l'assassin. On va vous expliquer l'affaire...

-- Oh! j'en sais assez, interrompit le pre Tabaret. Lecoq m'a dit
la chose en gros, le long de la route, juste ce qui m'est
ncessaire.

-- Cependant..., commena le commissaire de police.

-- Que monsieur le juge se fie  moi. J'aime  procder sans
renseignements, afin d'tre plus matre de mes impressions. Quand
on connat l'opinion d'autrui, malgr soi on se laisse influencer,
de sorte que... je vais toujours commencer mes recherches avec
Lecoq.

 mesure que le bonhomme parlait, son petit oeil gris s'allumait
et brillait comme une escarboucle. Sa physionomie refltait une
jubilation intrieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille
s'tait redresse, et c'est d'un pas presque leste qu'il s'lana
dans la seconde chambre.

Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y
revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s'loigna presque
aussitt. Le juge ne pouvait s'empcher de remarquer en lui cette
sollicitude inquite et remuante du chien qui qute... Son nez en
trompette lui-mme remuait, comme pour aspirer quelque manation
subtile de l'assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut
et gesticulait, il s'apostrophait, se disait des injures, poussait
de petits cris de triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait pas
une seconde de paix  Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle
autre chose. Il demandait du papier et un crayon, puis il voulait
une bche. Il criait pour avoir tout de suite du pltre, de l'eau
et une bouteille d'huile.

Aprs plus d'une heure, le juge d'instruction, qui commenait 
s'impatienter, s'informa de ce que devenait son volontaire.

-- Il est sur la route, rpondit le brigadier, couch  plat
ventre dans la boue, et il gche du pltre dans une assiette. Il
dit qu'il a presque fini et qu'il va revenir.

Il revint en effet presque aussitt, joyeux, triomphant, rajeuni
de vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille prcautions un
grand panier.

-- Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, compltement.
C'est tir au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq,
mets le panier sur la table, mon garon.

Gvrol, lui aussi, revenait d'expdition non moins satisfait.

-- Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles, dit-il.
Le bateau descendait. J'ai le signalement exact du patron Gervais.

-- Parlez, monsieur Tabaret, dit le juge d'instruction.

Le bonhomme avait vid sur une table le contenu du panier, une
grosse motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier
et trois ou quatre petits morceaux de pltre encore humide.
Debout, devant cette table, il tait presque grotesque,
ressemblant fort  ces messieurs qui, sur les places publiques,
escamotent des muscades et les sous du public. Sa toilette avait
singulirement souffert. Il tait crott jusqu' l'chine.

-- Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteusement modeste. Le
vol n'est pour rien dans le crime qui nous occupe.

-- Non, au contraire! murmura Gvrol.

-- Je le prouverai, poursuivit le pre Tabaret, par l'vidence. Je
dirai aussi mon humble avis sur le mobile de l'assassinat, mais
plus tard. Donc, l'assassin est arriv ici avant neuf heures et
demie, c'est--dire avant la pluie. Pas plus que monsieur Gvrol
je n'ai trouv d'empreintes boueuses, mais sous la table, 
l'endroit o se sont poss les pieds de l'assassin, j'ai relev
des traces de poussire. Nous voil donc fixs quant  l'heure. La
veuve Lerouge n'attendait nullement celui qui est venu. Elle avait
commenc  se dshabiller et tait en train de remonter son coucou
lorsque cette personne a frapp.

-- Voil des dtails! fit le commissaire.

-- Ils sont faciles  constater, reprit l'agent volontaire:
examinez ce coucou, au-dessus du secrtaire. Il est de ceux qui
marchent quatorze  quinze heures, pas davantage, je m'en suis
assur. Or, il est plus que probable, il est certain que la veuve
le remontait le soir avant de se mettre au lit.

 Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrt sur cinq
heures? C'est qu'elle y a touch. C'est qu'elle commenait  tirer
la chane quand on a frapp.  l'appui de ce que j'avance, je
montre cette chaise au-dessous du coucou, et sur l'toffe de cette
chaise la marque fort visible d'un pied. Puis, regardez le costume
de la victime: le corsage de la robe est retir. Pour ouvrir plus
vite elle ne l'a pas remis, elle a bien vite crois ce vieux chle
sur ses paules.

-- Cristi! s'exclama le brigadier, videmment empoign.

-- La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait.
Son empressement  ouvrir le fait souponner, la suite le prouve.
L'assassin a donc t admis sans difficults. C'est un homme
encore jeune, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne,
lgamment vtu. Il portait, ce soir-l, un chapeau  haute forme,
il avait un parapluie et fumait un trabucos avec un porte-
cigare...

-- Par exemple! s'cria Gvrol, c'est trop fort!

-- Trop fort, peut-tre, riposta le pre Tabaret, en tout cas
c'est la vrit. Si vous n'tes pas minutieux, vous, je n'y puis
rien, mais je le suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah! c'est
trop fort! dites-vous. Eh bien! daignez jeter un regard sur ces
morceaux de pltre humide. Ils vous reprsentent les talons des
bottes de l'assassin dont j'ai trouv le moule d'une nettet
magnifique prs du foss o on a aperu la cl. Sur ces feuilles
de papier j'ai calqu l'empreinte entire du pied que je ne
pouvais relever; car elle se trouve sur du sable.

 Regardez: talon haut, cambrure prononce, semelle petite et
troite, chaussure d'lgant  pied soign, bien videmment.
Cherchez-la, cette empreinte, tout le long du chemin, vous la
rencontrerez deux fois encore. Puis vous la trouverez rpte cinq
fois dans le jardin o personne n'a pntr. Ce qui prouve, entre
parenthses, que l'assassin a frapp, non  la porte, mais au
volet sous lequel passait un filet de lumire.  l'entre du
jardin, mon homme a saut pour viter un carr plant, la pointe
du pied plus enfonce l'annonce. Il a franchi sans peine prs de
deux mtres: donc il est leste, c'est--dire jeune.

Le pre Tabaret parlait d'une petite voix claire et tranchante, et
son oeil allait de l'un  l'autre de ses auditeurs, guettant leurs
impressions.

-- Est-ce le chapeau qui vous tonne, monsieur Gvrol? poursuivait
le pre Tabaret; considrez le cercle parfait trac sur le marbre
du secrtaire, qui tait un peu poussireux. Est-ce parce que j'ai
fix la taille que vous tes surpris? Prenez la peine d'examiner
le dessus des armoires, et vous reconnatrez que l'assassin y a
promen ses mains. Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne
dites pas qu'il est mont sur une chaise, car, en ce cas, il
aurait vu et n'aurait point t oblig de toucher. Seriez-vous
stupfait du parapluie? Cette motte de terre garde une empreinte
admirable non seulement du bout, mais encore de la rondelle de
bois qui retient l'toffe. Est-ce le cigare qui vous confond?
Voici le bout du trabucos que j'ai recueilli dans les cendres.
L'extrmit est-elle mordille, a-t-elle t mouille par la
salive? Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte-cigare.

Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste; sans bruit il
choquait ses mains l'une contre l'autre. Le commissaire semblait
stupfait, le juge avait l'air ravi. Par contre, la mine de Gvrol
s'allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se
cristallisait.

-- Maintenant, reprit le bonhomme, coutez-moi bien. Voici donc le
jeune homme introduit. Comment a-t-il expliqu sa prsence  cette
heure, je ne le sais. Ce qui est sr, c'est qu'il a dit  la veuve
Lerouge qu'il n'avait pas dn. La brave femme a t ravie, et
tout aussitt s'est occupe de prparer un repas. Ce repas n'tait
point pour elle.

 Dans l'armoire, j'ai retrouv les dbris de son dner, elle
avait mang du poisson, l'autopsie le prouvera. Du reste, vous le
voyez, il n'y a qu'un verre sur la table et un seul couteau. Mais
quel est ce jeune homme? Il est certain que la veuve le
considrait comme bien au-dessus d'elle. Dans le placard est une
nappe encore propre. S'en est-elle servie? Non. Pour son hte elle
a sorti du linge blanc, et son plus beau. Elle lui destinait ce
verre magnifique, un prsent sans doute. Enfin il est clair
qu'elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau  manche
d'ivoire.

-- Tout cela est prcis, murmurait le juge, trs prcis.

-- Voil donc le jeune homme assis. Il a commenc par boire un
verre de vin, tandis que la veuve mettait sa pole sur le feu.
Puis, le coeur lui manquant, il a demand de l'eau-de-vie et en a
bu la valeur de cinq petits verres. Aprs une lutte intrieure de
dix minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et les oeufs
au point o ils le sont, le jeune homme s'est lev, s'est approch
de la veuve alors accroupie et penche en avant, et lui a donn
deux coups dans le dos. Elle n'est pas morte instantanment. Elle
s'est redresse  demi, se cramponnant aux mains de l'assassin.
Lui, alors, s'tant recul, l'a souleve brusquement et l'a
rejete dans la position o vous la voyez.

 Cette courte lutte est indique par la posture du cadavre.
Accroupie et frappe dans le dos, c'est sur le dos qu'elle devait
tomber. Le meurtrier s'est servi d'une arme aigu et fine qui doit
tre, si je ne m'abuse, un bout de fleuret dmouchet et aiguis.
En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laiss cette
indication. Il n'a pas d'ailleurs t marqu dans la lutte. La
victime s'est bien cramponne  ses mains, mais comme il n'avait
pas quitt ses gants gris...

-- Mais c'est du roman! s'exclama Gvrol.

-- Avez-vous visit les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le
chef de la sret? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me
direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut
l'assassin? De l'argent, des valeurs? Non, non, cent fois non! Ce
qu'il veut, ce qu'il cherche, ce qu'il lui faut, ce sont des
papiers qu'il sait en la possession de la victime. Pour les avoir
il bouleverse tout, il renverse les armoires, dplie le linge,
dfonce le secrtaire dont il n'a pas la cl, et vide la
paillasse.

 Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, de ces
papiers? il les brle, non dans la chemine, mais dans le petit
pole de la premire pice. Son but est rempli dsormais. Que va-
t-il faire? Fuir en emportant tout ce qu'il trouve de prcieux
pour drouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main
basse sur tout, il l'enveloppe dans la serviette dont il devait se
servir pour dner, et, soufflant la bougie, il s'enfuit, ferme la
porte en dehors et jette la cl dans un foss... Et voil.

-- Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enqute est admirable, et
je suis persuad que vous tes dans le vrai.

-- Hein! s'cria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa
Tirauclair!

-- Pyramidal! renchrit ironiquement Gvrol; je pense seulement
que ce jeune homme trs bien devait tre un peu gn par un paquet
envelopp dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort
loin.

-- Aussi ne l'a-t-il pas emport  cent lieues, rpondit le pre
Tabaret; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de
fer il n'a pas eu la btise de prendre l'omnibus amricain. Il s'y
est rendu  pied, par la route plus courte du bord de l'eau. Or,
en arrivant  la Seine,  moins qu'il ne soit plus fort encore que
je ne le suppose, son premier soin a t d'y jeter ce paquet
indiscret.

-- Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda Gvrol.

-- Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai envoy trois
hommes, sous la surveillance d'un gendarme, pour fouiller la Seine
 l'endroit le plus rapproch d'ici. S'ils retrouvent le paquet,
je leur ai promis une rcompense.

-- De votre poche, vieux passionn?

-- Oui, monsieur Gvrol, de ma poche.

-- Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge.

Un gendarme entra sur ces mots.

-- Voici, dit-il en prsentant une serviette mouille renfermant
de l'argenterie, de l'argent et des bijoux, ce que les hommes ont
trouv. Ils rclament cent francs qu'on leur a promis.

Le pre Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque,
qu'il remit au gendarme.

-- Maintenant, demanda-t-il en crasant Gvrol d'un regard
superbe, que pense monsieur le juge d'instruction?

-- Je crois que, grce  votre pntration remarquable, nous
aboutirons et...

Il n'acheva pas. Le mdecin, mand pour l'autopsie de la victime,
se prsentait.

Le docteur, sa rpugnante besogne acheve, ne put que confirmer
les assertions et les conjectures du pre Tabaret. Ainsi il
expliquait comme le bonhomme la position du cadavre.  son avis
aussi, il devait y avoir eu lutte. Mme, autour du cou de la
victime, il fit remarquer un cercle bleutre  peine perceptible,
produit vraisemblablement par une treinte suprme du meurtrier.
Enfin, il dclara que la veuve Lerouge avait mang trois heures
environ avant d'tre frappe.

Il ne restait plus qu' rassembler quelques pices  conviction
recueillies, qui plus tard pouvaient servir  confondre le
coupable.

Le pre Tabaret visita avec un soin extrme les ongles de la
morte, et, avec des prcautions infinies, il put en extraire les
quelques raillures de peau qui s'y taient loges. Le plus grand
de ces dbris de gant n'avait pas deux millimtres; cependant on
distinguait trs aisment la couleur. Il mit aussi de ct le
morceau de jupon o l'assassin avait essuy son arme. C'tait,
avec le paquet retrouv dans la Seine et les diverses empreintes
releves par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laiss
derrire lui.

Ce n'tait rien, mais ce rien tait norme aux yeux de M. Daburon,
et il avait bon espoir. Le plus grand cueil dans les instructions
de crimes mystrieux est une erreur sur le mobile. Si les
recherches prennent une fausse direction, elles vont s'cartant de
plus en plus de la vrit,  mesure qu'on les poursuit. Grce au
pre Tabaret, le juge tait  peu prs certain de ne point se
tromper.

La nuit tait venue; pendant ce temps, le magistrat n'avait
dsormais rien  faire  La Jonchre. Gvrol, que poignait le
dsir de rejoindre l'homme aux boucles d'oreilles, dclara qu'il
restait  Bougival. Il promit de bien employer sa soire, de
courir tous les cabarets et de dnicher, s'il se pouvait, de
nouveaux tmoins.

Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde
eurent pris cong de lui, M. Daburon proposa au pre Tabaret de
l'accompagner.

-- J'allais solliciter cet honneur, rpondit le bonhomme.

Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait
d'tre dcouvert et qui les proccupait galement devint le sujet
de la conversation.

-- Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antcdents de cette
vieille femme? rptait le pre Tabaret, tout est l dsormais.

-- Nous les connatrons, rpondait le juge, si l'picire a dit
vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigu, si son fils
Jacques est embarqu, le ministre de la Marine nous aura vite
donn les lments qui nous manquent. J'crirai ce soir mme.

Ils arrivrent  la station de Rueil et prirent le chemin de fer.
Le hasard les servit bien. Ils se trouvrent seuls dans un
compartiment de premire.

Mais le pre Tabaret ne causait plus. Il rflchissait, il
cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre
le travail de sa pense. Le juge le considrait curieusement,
intrigu par le caractre de ce singulier bonhomme, qu'une
passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de
Jrusalem.

-- Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il
longtemps, dites-moi, que vous faites de la police?

-- Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passs, et je suis assez
surpris, permettez-moi de vous l'avouer, que vous n'ayez pas dj
entendu parler de moi.

-- Je vous connaissais de rputation sans m'en douter, rpondit
M. Daburon, et c'est en entendant clbrer votre talent que j'ai
eu l'excellente ide de vous faire appeler. Je me demande
seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie?

-- Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'ennui. Ah! je n'ai
pas toujours t heureux, allez!...

-- On m'a dit que vous tiez riche.

Le bonhomme poussa un gros soupir qui rvlait  lui seul les plus
cruelles dceptions.

-- Je suis  mon aise, en effet, rpondit-il, mais il n'en a pas
toujours t ainsi. Jusqu' quarante-cinq ans j'ai vcu de
sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J'ai eu un pre
qui a fltri ma jeunesse, gt ma vie et fait de moi le plus 
plaindre des hommes.

Il est de ces professions dont le caractre est tel qu'on ne
parvient jamais  le dpouiller entirement. M. Daburon tait
toujours et partout un peu juge d'instruction.

-- Comment! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre pre est
l'auteur de toutes vos infortunes?

-- Hlas! oui, monsieur. Je lui ai pardonn  la longue, autrefois
je l'ai bien maudit. J'ai jadis accabl sa mmoire de toutes les
injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j'ai
su... Mais je puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans,
et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Pit, quand un
matin mon pre entra chez moi et m'annonce brusquement qu'il est
ruin, qu'il ne lui reste plus de quoi manger. Il paraissait au
dsespoir et parlait d'en finir avec la vie. Moi, je l'aimais.
Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui
explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne
manquera de rien, et, pour commencer, je lui dclare que nous
allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant
vingt ans je l'ai eu  ma charge, le vieux...

-- Quoi! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur
Tabaret?

-- Si je m'en repens! C'est--dire qu'il aurait mrit d'tre
empoisonn par le pain que je lui donnais!

M. Daburon laissa chapper un geste de surprise qui fut remarqu
du bonhomme.

-- Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voil,
 vingt-cinq ans, m'imposant pour le pre les plus rudes
privations. Plus d'amis, plus d'amourettes, rien. Le soir, pour
augmenter nos revenus, j'allais copier les rles chez un notaire.
Je me refusais jusqu' du tabac. J'avais beau faire, le vieux se
plaignait sans cesse, il regrettait son aisance passe, il lui
fallait de l'argent de poche, pour ceci, pour cela; mes plus
grands efforts ne parvenaient pas  le contenter. Dieu sait ce que
j'ai souffert!

 Je n'tais pas n pour vivre et vieillir seul comme un chien.
J'ai la bosse de la famille. Mon rve aurait t de me marier,
d'adorer une bonne femme, d'en tre un peu aim et de voir
grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast...
quand ces ides me serraient le coeur  m'touffer et me tiraient
une larme ou deux, je me rvoltais contre moi. Je me disais: mon
garon, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu'on
possde un vieux pre chri, on touffe ses sentiments et on reste
clibataire. Et cependant j'avais rencontr une jeune fille!
Tenez, il y a trente ans de cela: eh bien! regardez-moi, je dois
ressembler  une tomate... Elle s'appelait Hortense. Qui sait ce
qu'elle est devenue? Elle tait belle et pauvre. Enfin j'tais un
vieillard lorsque mon pre est mort, le misrable, le...

-- Monsieur Tabaret! interrompit le juge; oh! monsieur Tabaret!

-- Mais puisque je vous affirme que je lui ai donn son
absolution, monsieur le juge! Seulement, vous allez comprendre ma
colre. Le jour de sa mort, j'ai trouv dans son secrtaire une
inscription de vingt mille francs de rentes!...

-- Comment! il tait riche?

-- Oui, trs riche, car ce n'tait pas l tout. Il possdait prs
d'Orlans une proprit afferme six mille francs par an. Il avait
en outre une maison, celle que j'habite. Nous y demeurions
ensemble, et moi, sot, niais, imbcile, bte brute, tous les trois
mois je payais notre terme au concierge.

-- C'tait fort! ne put s'empcher de dire M. Daburon.

-- N'est-ce pas, monsieur? C'tait me voler mon argent dans ma
poche. Pour comble de drision, il laissait un testament o il
dclarait au nom du Pre et du Fils n'avoir en vue, en agissant de
la sorte, que mon intrt. Il voulait, crivait-il, m'habituer 
l'ordre,  l'conomie, et m'empcher de faire des folies. Et
j'avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais
une dpense inutile d'un sou! C'est--dire qu'il avait spcul sur
mon coeur, qu'il avait... Ah! c'est  dgoter de la pit
filiale, parole d'honneur!

La trs lgitime colre du pre Tabaret tait si bouffonne, qu'
grand-peine le juge se retenait de rire, en dpit du fond
rellement douloureux de ce rcit.

-- Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir?

-- Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain
quand on n'a plus de dents, la belle avance! L'ge du mariage
tait pass. Cependant je donnai ma dmission pour faire place 
plus pauvre que moi. Au bout d'un mois, je m'ennuyais  prir;
c'est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je
rsolus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis 
collectionner des livres. Vous pensez peut-tre, monsieur, qu'il
faut pour cela certaines connaissances, des tudes...

-- Je sais, cher monsieur Tabaret, qu'il faut surtout de l'argent.
Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui
 coup sr est incapable de signer son nom.

-- C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous
les livres que j'achetais. Je vous dirai que je collectionnais
uniquement ce qui de prs ou de loin avait trait  la police.
Mmoires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout
m'tait bon, et je le dvorais. Si bien que peu  peu je me suis
senti attir vers cette puissance mystrieuse qui, du fond de la
rue de Jrusalem, surveille et garde la socit, pntre partout,
soulve les voiles les plus pais, tudie l'envers de toutes les
trames, devine ce qu'on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur
des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons
verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets.

 En lisant les mmoires des policiers clbres, attachants 
l'gal des fables les mieux ourdies, je m'enthousiasmais pour ces
hommes au flair subtil, plus dlis que la soie, souples comme
l'acier, pntrants et russ, fertiles en ressources inattendues,
qui suivent le crime  la piste, le code  la main,  travers les
broussailles de la lgalit, comme les sauvages de Cooper
poursuivent leur ennemi au milieu des forts de l'Amrique.
L'envie me prit d'tre un rouage de l'admirable machine, de
devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant  la
punition du crime et au triomphe de l'innocence. Je m'essayai, et
il se trouve que je ne suis pas trop impropre au mtier.

-- Et il vous plat?

-- Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu
l'ennui! depuis que j'ai abandonn la poursuite du bouquin pour
celle de mon semblable... Ah! c'est une belle chose! Je hausse les
paules quand je vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit
de tirer un livre. La belle prise! Parlez-moi de la chasse 
l'homme! Celle-l, au moins, met toutes les facults en jeu, et la
victoire n'est pas sans gloire. L, le gibier vaut le chasseur; il
a comme lui l'intelligence, la force et la ruse; les armes sont
presque gales. Ah! si on connaissait les motions de ces parties
de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l'agent de la
sret, tout le monde irait demander du service rue de Jrusalem.
Le malheur est que l'art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes
deviennent rares. La race forte des sclrats sans peur a fait
place  la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins
qui font parler d'eux de loin en loin sont aussi btes que lches.
Ils signent leur crime et ont soin de laisser traner leur carte
de visite. Il n'y a nul mrite  les pincer. Le coup constat, on
n'a qu' aller les arrter tout droit...

-- Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que
notre assassin  nous n'tait pas si maladroit.

-- Celui-l, monsieur, est une exception: aussi serais-je ravi de
le dcouvrir. Je ferai tout pour cela; je me compromettrais, s'il
le fallait. Car je dois confesser  monsieur le juge, ajouta-t-il
avec une nuance d'embarras, que je ne me vante pas  mes amis de
mes exploits. Je les cache mme aussi soigneusement que possible.
Peut-tre me serreraient-ils la main avec moins d'amiti, s'ils
savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu'un.

Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que,
ds le lendemain, le pre Tabaret s'installerait  Bougival. Il se
faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son
ct, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements
qu'il recueillerait et le rappellerait ds qu'on se serait procur
le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait  mettre
la main dessus.

-- Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai
toujours visible. Si vous avez  me parler, n'hsitez pas  venir
de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me
trouverez infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au
Palais,  mon cabinet. Des ordres seront donns pour que vous
soyez introduit ds que vous vous prsenterez.

On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une
voiture offrit une place au pre Tabaret. Le bonhomme refusa.

-- Ce n'est pas la peine, rpondit-il; je demeure, comme j'ai eu
l'honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare,  deux pas.

--  demain donc! dit M. Daburon.

--  demain! reprit le pre Tabaret; et il ajouta: Nous
trouverons.


III
La maison du pre Tabaret n'est pas, en effet,  plus de quatre
minutes de la gare Saint-Lazare. Il possde l un bel immeuble,
soigneusement tenu, et qui doit donner de magnifiques revenus,
bien que les loyers n'y soient pas trop exagrs.

Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au premier, sur la
rue, un vaste appartement bien distribu, confortablement meubl
et dont le principal ornement est sa collection de livres. Il vit
l simplement, par got autant que par habitude, servi par une
vieille domestique  laquelle, dans les grandes occasions, le
portier donne un coup de main.

Nul dans la maison n'avait le plus lger soupon des occupations
policires de monsieur le propritaire. Il faut au plus infime
agent une intelligence dont on le supposait, sur la mine,
absolument dpourvu. On prenait pour un commencement d'idiotisme
ses continuelles distractions.

Mais tout le monde avait remarqu la singularit de ses habitudes.
Ses constantes expditions au-dehors donnaient  ses allures des
apparences mystrieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune
dbauch plus dsordonn, plus irrgulier que ce vieillard. Il
rentrait ou ne rentrait pas pour ses repas, mangeait n'importe
quoi  n'importe quel moment. Il sortait  toute heure de jour et
de nuit, dcouchait souvent et disparaissait des semaines
entires. Puis il recevait d'tranges visites: on voyait sonner 
sa porte des drles  tournure suspecte et des hommes de mauvaise
mine.

Cette vie dcousue l'avait quelque peu dconsidr. On croyait
voir en lui un affreux libertin dpensant ses revenus  courir le
guilledou. On disait: N'est-ce pas une honte, un homme de cet
ge! Il savait ces cancans et en riait. Cela n'empchait pas
plusieurs locataires de rechercher sa socit et de lui faire la
cour. On l'invitait  dner; il refusait presque toujours.

Il ne voyait gure qu'une personne de la maison, mais alors dans
la plus grande intimit, si bien qu'il tait chez elle plus
souvent que chez lui. C'tait une femme veuve qui, depuis plus de
quinze ans, occupait un appartement au troisime tage: Mme Gerdy.
Elle demeurait avec son fils Nol qu'elle adorait.

Nol tait un homme de trente-trois ans, plus vieux en apparence
que son ge. Grand, bien fait, il avait une physionomie noble et
intelligente, de grands yeux noirs et des cheveux noirs qui
bouclaient naturellement. Avocat, il passait pour avoir un grand
talent, et s'tait dj acquis une certaine notorit. C'tait un
travailleur obstin, froid et mditatif, passionn cependant pour
sa profession, affichant avec un peu d'ostentation peut-tre une
grande rigidit de principes et des moeurs austres.

Chez Mme Gerdy, le pre Tabaret se croyait en famille. Il la
regardait comme une parente et considrait Nol comme son fils.
Souvent il avait eu la pense de demander la main de cette veuve,
charmante malgr ses cinquante ans; il avait toujours t retenu
moins par la peur d'un refus cependant probable, que par la
crainte des consquences. Faisant sa demande et repouss, il
voyait rompues des relations dlicieuses pour lui. En attendant,
il avait, par un bel et bon testament, dpos chez son notaire,
institu pour son lgataire universel le jeune avocat,  la seule
condition de fonder un prix annuel de deux mille francs destin 
l'agent de police ayant tir au clair l'affaire la plus
embrouille.

Si rapproche que ft sa maison, le pre Tabaret mit plus d'un
gros quart d'heure  y arriver. En quittant le juge, il avait
repris le cours de ses mditations, de sorte qu'il allait dans la
rue pouss de droite et de gauche par les passants affairs,
avanant d'un pas, reculant de deux.

Il se rptait pour la cinquime fois les paroles de la veuve
Lerouge rapportes par la laitire: Si je voulais davantage, je
l'aurais.

-- Tout est l, murmura-t-il. La veuve Lerouge possdait quelque
secret important que des gens riches et haut placs avaient le
plus puissant intrt  cacher. Elle les tenait, c'tait l sa
fortune. Elle les faisait chanter; elle aura abus; ils l'ont
supprime. Mais de quelle nature tait ce secret, et comment le
possdait-elle? Elle a d, dans sa jeunesse, servir dans quelque
grande maison. L, elle aura vu, entendu, surpris quelque chose.
Quoi? videmment il y a une femme l-dessous. Aurait-elle servi
les amours de sa matresse? Pourquoi non? En ce cas, l'affaire se
complique. Ce n'est plus seulement la femme qu'il s'agit de
retrouver, il faut encore dcouvrir l'amant; car c'est l'amant qui
a fait le coup. Ce doit tre, si je ne m'abuse, quelque noble
personnage. Un bourgeois aurait pay des assassins. Celui-ci n'a
pas recul, il a frapp lui-mme, vitant ainsi les indiscrtions
ou la btise d'un complice. Et c'est un fier mtin, plein d'audace
et de sang-froid, car le crime a t admirablement accompli.

 Le gaillard n'avait rien laiss traner de nature  le
compromettre srieusement. Sans moi, Gvrol, croyant  un vol, n'y
voyait que du feu. Par bonheur j'tais l!... Mais non! continua
le bonhomme, ce ne peut tre encore cela. Il faut qu'il y ait pis
qu'une histoire d'amour. Un adultre! le temps l'efface...

Le pre Tabaret entrait sous le porche de sa maison. Le portier,
assis prs de la fentre de sa loge, l'aperut  la lumire du bec
de gaz.

-- Tiens, dit-il, voil le propritaire qui rentre...

-- Il parat, remarqua la portire, que sa princesse n'aura pas
voulu de lui ce soir; il a l'air encore plus chose qu'
l'ordinaire.

-- Si ce n'est pas indcent! opina le portier; aussi est-il assez
dcati! Ses belles le mettent dans un joli tat! Un de ces matins,
il faudra le conduire dans une maison de sant avec la camisole de
force!...

-- Regarde-le donc, interrompit la portire; regarde-le donc au
milieu de la cour! Le bonhomme s'tait arrt  l'extrmit du
porche; il avait t son chapeau, et tout en se parlant il
gesticulait. Non, se disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire;
je brle... mais je n'y suis pas.

Il monta l'escalier et sonna  sa porte, oubliant qu'il avait son
passe-partout dans sa poche. Sa gouvernante vint ouvrir.

-- Comment! c'est vous, monsieur,  cette heure!...

-- Hein! quoi? demanda le bonhomme.

-- Je dis, rpliqua la domestique, qu'il est huit heures et demie
passes. Je croyais que vous ne rentreriez pas ce soir. Avez-vous
seulement dn?

-- Non, pas encore.

-- Allons! heureusement que j'ai tenu le dner au chaud; vous
pouvez vous mettre  table.

Le pre Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, enfourchant
de nouveau son dada, il ne songea plus  manger et resta comme en
arrt devant une ide, sa cuillre en l'air.

Il devient toqu, pensa Manette; regardez-moi cet air abruti! Si
a a du bon sens de mener une vie pareille! Elle lui frappa sur
l'paule en criant  son oreille comme s'il et t sourd:

-- Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc pas faim?

-- Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement  se dbarrasser
de cette voix qui bourdonnait  son oreille, j'ai apptit, car
depuis ce matin j'ai t oblig...

Il s'interrompit, restant bant, l'oeil perdu dans le vague.

-- Vous tiez oblig?... rpta Manette.

-- Tonnerre! s'cria-t-il en levant vers le plafond ses poings
ferms, sacr tonnerre! j'y suis!...

Son mouvement fut si brusque et si violent que la gouvernante eut
un peu peur et se recula jusqu'au fond de la salle  manger, prs
de la porte.

-- Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un enfant!

Manette se rapprocha vivement.

-- Un enfant? interrogea-t-elle.

Mais le bonhomme s'aperut que sa servante l'piait.

-- Ah ! lui dit-il d'un ton furieux, que faites-vous l! Qui
vous rend hardie  ce point de venir ramasser les paroles qui
m'chappent! Faites-moi donc le plaisir de vous retirer dans votre
cuisine et de ne pas reparatre avant que j'appelle!

Il devient enrag, pensa Manette en disparaissant au plus vite.

Le pre Tabaret s'tait rassis. Il avalait  larges cuilleres un
potage compltement froid.

Comment, se disait-il, n'avais-je pas song  cela? Pauvre
humanit! Mon esprit vieillit et se fatigue. C'est pourtant clair
comme le jour... Les circonstances tombent sous le sens...

Il frappa sur le timbre plac devant lui; la servante reparut.

-- Le rti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Oui! continuait-il
en dcoupant furieusement un gigot de pr-sal, oui, il y a un
enfant, et voici l'histoire: la veuve Lerouge est au service d'une
grande dame trs riche. Le mari, un marin probablement, part pour
un voyage lointain. La femme, qui a un amant, se trouve enceinte.
Elle se confie  la veuve Lerouge et, grce  elle, parvient 
accoucher clandestinement.

Il sonna de nouveau.

-- Manette! le dessert et sortez! Certes, un tel matre n'tait
pas digne d'un tel cordon bleu. Il et t bien embarrass de dire
ce qu'on lui avait servi  son dner et mme ce qu'il mangeait en
ce moment; c'tait de la compote de poires.

-- Mais l'enfant! murmurait-il; l'enfant, qu'est-il devenu?
L'aurait-on tu? Non, car la veuve Lerouge, complice d'un
infanticide, n'tait presque plus redoutable. L'amant a voulu
qu'il vct; et on l'a confi  notre veuve, qui l'a lev. On a
pu lui retirer l'enfant, mais non les preuves de sa naissance et
de son existence. Voil le joint. Le pre, c'est l'homme  la
belle voiture; la mre n'est autre que la femme qui venait avec un
beau jeune homme. Je crois bien que la chre dame ne manquait de
rien! Il y a des secrets qui valent une ferme en Brie. Deux
personnes  faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas un
amant, sa dpense devait augmenter tous les ans. Pauvre humanit!
le coeur a ses besoins. Elle a trop appuy sur la chanterelle[1],
et l'a casse. Elle a menac, on a eu peur, et on s'est dit:
finissons-en! Mais qui s'est charg de la commission? Le papa?
Non. Il est trop vieux. Parbleu! c'est le fils. Il a voulu sauver
sa mre, le joli garon. Il a refroidi la veuve et brl les
preuves.

Manette, pendant ce temps, l'oreille  la serrure, coutait de
toute son me. De temps  autre, elle rcoltait un mot, un juron,
le bruit d'un coup frapp sur la table, mais c'tait tout.

Bien sr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui lui trottent par la
tte. Elles auront voulu lui faire accroire qu'il est papa.

Elle tait si bien sur le gril que, n'y tenant plus, elle se
hasarda  entrebiller la porte.

-- Monsieur a demand son caf? fit-elle timidement.

-- Non, mais donnez-le-moi, rpondit le pre Tabaret. Il voulut
l'avaler d'un trait et s'chauda si bien que la douleur le ramena
subitement au sentiment le plus exact de la ralit.

-- Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud! Diable d'affaire! Elle me
met aux champs. On a raison l-bas, je me passionne trop. Mais qui
donc d'entre eux aurait, par la seule force de la logique, rtabli
l'histoire en son entier? Ce n'est pas Gvrol, le pauvre homme!
Sera-t-il assez humili, assez vex, assez roul! Si j'allais
trouver monsieur Daburon? Non, pas encore... La nuit m'est
ncessaire pour creuser certaines particularits, pour coordonner
mes ides. C'est que, d'un autre ct, si je reste ici, seul,
toute cette histoire va me mettre le sang en mouvement, et comme
cela, aprs avoir beaucoup mang, je suis capable d'attraper une
indigestion. Ma foi! je vais aller m'informer de madame Gerdy;
elle tait souffrante ces jours passs, je causerai avec Nol, et
cela me dissipera un peu.

Il se leva, passa son pardessus et prit son chapeau et sa canne.

-- Monsieur sort? demanda Manette.

-- Oui.

-- Monsieur rentrera-t-il tard?

-- C'est possible.

-- Mais monsieur rentrera?

-- Je n'en sais rien. Une minute plus tard le pre Tabaret sonnait
 la porte de ses amis.

L'intrieur de Mme Gerdy tait des plus honorables. Elle possdait
l'aisance, et le cabinet de Nol, dj trs occup, changeait
cette aisance en fortune. Mme Gerdy vivait trs retire, et 
l'exception des amis que Nol invitait parfois  dner, recevait
trs peu de monde. Depuis plus de quinze ans que le pre Tabaret
venait familirement dans la maison, il n'y avait rencontr que le
cur de la paroisse, un vieux professeur de Nol et le frre de
Mme Gerdy, colonel en retraite.

Quand ces trois visiteurs se trouvaient runis, ce qui arrivait
rarement, on jouait au boston. Les autres soirs, on faisait une
partie de piquet ou d'impriale. Nol ne restait gure au salon.
Il s'enfermait aprs le dner dans son cabinet, indpendant ainsi
que sa chambre de l'appartement de sa mre, et se plongeait dans
les dossiers. On savait qu'il travaillait trs avant dans la nuit.
Souvent l'hiver sa lampe ne s'teignait qu'au petit jour.

La mre et le fils ne vivaient absolument que l'un pour l'autre.
Tous ceux qui les connaissaient se plaisaient  le rpter.

On aimait, on honorait Nol pour les soins qu'il donnait  sa
mre, pour son absolu dvouement filial, pour les sacrifices que,
supposait-on, il s'imposait en vivant,  son ge, comme un
vieillard. On se plaisait dans la maison  opposer la conduite de
ce jeune homme si grave  celle du pre Tabaret, cet incorrigible
roquentin[2], ce galantin  perruque.

Quant  Mme Gerdy, elle ne voyait que son fils en ce monde. Son
amour  la longue tait devenu comme un culte. En Nol, elle
pensait reconnatre toutes les perfections, toutes les beauts
physiques et morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi
dire suprieure  celle des autres cratures de Dieu. Parlait-
il?... elle se taisait et coutait. Un mot de lui tait un ordre.
Ses avis, elle les recevait comme des dcrets de la Providence
mme. Soigner son fils, tudier ses gots, deviner ses dsirs,
l'entretenir dans une tide atmosphre de tendresse, telle tait
son existence. Elle tait mre.

-- Madame Gerdy est-elle visible? demanda le pre Tabaret  la
bonne qui lui ouvrit.

Et, sans attendre la rponse, il entra comme chez lui en homme sr
que sa prsence ne saurait tre importune et doit tre agrable.

Une seule bougie clairait le salon et il n'tait pas dans son
ordre accoutum. Le guridon  dessus de marbre, toujours plac au
milieu de la pice, avait t roul dans un coin. Le grand
fauteuil de Mme Gerdy se trouvait prs de la fentre. Un journal
dpli tait tomb sur le tapis.

Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup d'oeil.

-- Serait-il arriv quelque accident? demanda-t-il  la bonne.

-- Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'avoir une peur...
oh! mais une peur...

-- Qu'est-ce? dites vite?...

-- Vous savez que madame est trs souffrante depuis un mois...
Elle ne mange pour ainsi dire plus. Ce matin mme, elle m'avait
dit...

-- Bien! bien! mais ce soir?

-- Aprs son dner, madame est venue au salon comme  l'ordinaire.
Elle s'est assise et a pris un des journaux de monsieur Nol. 
peine a-t-elle eu commenc  lire, qu'elle a pouss un grand cri,
un cri horrible. Nous sommes accourus; madame tait tombe sur le
tapis, comme morte. Monsieur Nol l'a prise dans ses bras et l'a
porte dans sa chambre. Je voulais aller chercher le mdecin;
monsieur m'a dit que ce n'tait pas la peine, qu'il savait ce que
c'tait.

-- Et comment va-t-elle, maintenant?

-- Elle est revenue. C'est--dire je le suppose, car monsieur Nol
m'a fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout  l'heure elle
parlait, et trs fort mme, car je l'ai entendue. Ah! monsieur,
c'est tout de mme bien extraordinaire!...

-- Quoi?

-- Ce que madame disait  monsieur.

-- Ah! ah! la belle, ricana le pre Tabaret, on coute donc aux
portes?

-- Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que madame criait comme
une perdue, elle disait...

-- Ma fille! dit svrement le pre Tabaret, on entend toujours
mal  travers une porte, demandez plutt  Manette.

La servante, toute confuse, voulut se disculper.

-- Assez! assez! fit le bonhomme. Retournez  votre ouvrage. Il
est inutile de dranger monsieur Nol, je l'attendrai trs bien
ici.

Et, satisfait de la petite leon qu'il venait de donner, il
ramassa le journal et s'installa au coin du feu, dplaant la
bougie pour lire plus  son aise.

Une minute ne s'tait pas coule qu' son tour il bondit sur le
fauteuil et touffa un cri de surprise et d'effroi instinctif.

Voici le fait divers qui lui a saut aux yeux:

_Un crime horrible vient de plonger dans la consternation le
petit village de La Jonchre. Une pauvre veuve, nomme Lerouge,
qui jouissait de l'estime gnrale et que tout le pays aimait, a
t assassine dans sa maison. La justice, aussitt avertie, s'est
transporte sur les lieux, et tout nous porte  croire que la
police est dj sur les traces de l'auteur de ce lche forfait._

Tonnerre! se dit le pre Tabaret, est-ce que madame Gerdy?...

Ce ne fut qu'un clair. Il reprit place dans son fauteuil, tout
honteux, haussant les paules et murmurant:

-- Ah ! dcidment cette affaire me rend stupide. Je ne vais
plus rver que de la veuve Lerouge maintenant, je vais la voir
partout.

Cependant une curiosit irraisonne lui fit parcourir le journal.
Il n'y trouva rien,  l'exception de ces quelques lignes, qui pt
justifier et expliquer un vanouissement, un cri, mme la plus
lgre motion.

C'est cependant singulier, cette concidence, pensa l'incorrigible
policier.

Alors seulement il remarqua que le journal tait lgrement
dchir vers le bas et froiss par une main convulsive. Il rpta:

-- C'est bizarre!...

En ce moment la porte du salon donnant dans la chambre  coucher
de Mme Gerdy s'ouvrit, et Nol parut sur le seuil. Sans doute
l'accident survenu  sa mre l'avait beaucoup mu; il tait trs
ple et sa physionomie si calme d'ordinaire accusait un grand
trouble. Il parut surpris de voir le pre Tabaret.

-- Ah! cher Nol! s'cria le bonhomme, calmez mon inquitude,
comment va votre mre?

-- Madame Gerdy va aussi bien que possible.

-- Madame Gerdy? rpta le bonhomme d'un air tonn. Mais il
continua:

-- On voit bien que vous avez eu une frayeur horrible...

-- En effet, rpondit l'avocat en s'asseyant, je viens d'essuyer
une rude secousse.

Nol faisait visiblement les plus grands efforts pour paratre
calme, pour couter le bonhomme et lui rpondre. Le pre Tabaret,
tout  son inquitude, ne s'en apercevait aucunement.

-- Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, dites-moi comment cela
est arriv?

Le jeune homme hsita un moment, comme s'il se ft consult.
N'tant sans doute pas prpar  cette question  brle-pourpoint,
il ne savait quelle rponse faire et dlibrait intrieurement.
Enfin, il rpondit:

-- Madame Gerdy a t comme foudroye en apprenant l, tout 
coup, par le rcit d'un journal, qu'une femme qu'elle aimait vient
d'tre assassine.

-- Bah!... s'cria le pre Tabaret.

Le bonhomme tait  ce point stupfait qu'il faillit se trahir,
rvler ses accointances avec la police. Encore un peu, il
s'criait: Quoi! votre mre connaissait la veuve Lerouge! Par
bonheur il se contint. Il eut plus de peine  dissimuler sa
satisfaction, car il tait ravi de se trouver ainsi sans efforts
sur la trace du pass de la victime de La Jonchre.

-- C'tait, continua Nol, l'esclave de madame Gerdy. Elle lui
tait dvoue corps et me, elle se serait jete au feu sur un
signe de sa main.

-- Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme?

-- Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, rpondit Nol dont
la voix semblait voile par une profonde tristesse, mais je la
connais et beaucoup. Je dois mme avouer que je l'aimais
tendrement; elle avait t ma nourrice.

-- Elle!... cette femme!... balbutia le pre Tabaret.

Cette fois il tait comme pris d'un tourdissement. La veuve
Lerouge, nourrice de Nol! Il jouait de bonheur. La Providence
videmment le choisissait pour son instrument et le guidait par la
main. Il allait donc obtenir tous les renseignements qu'une demi-
heure avant il dsesprait presque de se procurer. Il restait,
devant Nol, muet et interdit. Cependant il comprit qu' moins de
se compromettre il devait parler, dire quelque chose.

-- C'est un grand malheur, murmura-t-il.

-- Pour madame Gerdy, je n'en sais rien, rpondit Nol d'un air
sombre, mais pour moi c'est un malheur immense. Je suis atteint en
plein coeur par le coup qui a frapp cette pauvre femme. Cette
mort, monsieur Tabaret, anantit tous mes rves d'avenir et
renverse peut-tre mes plus lgitimes esprances. J'avais  me
venger de cruels outrages, cette mort brise mes armes entre mes
mains et me rduit au dsespoir de l'impuissance. Ah!... je suis
bien malheureux!

-- Vous, malheureux! s'cria le pre Tabaret, singulirement
touch de cette douleur de son cher Nol; au nom du Ciel! que vous
arrive-t-il?

-- Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruellement. Non
seulement l'injustice ne sera jamais rpare, je le crains, mais
encore me voici livr sans dfense aux coups de la calomnie. On
pourra dire de moi que j'ai t un artisan de fourberies, un
intrigant ambitieux, sans pudeur et sans foi.

Le pre Tabaret ne savait que penser. Entre l'honneur de Nol et
le crime de La Jonchre, il ne voyait nul trait d'union possible.
Mille ides troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau.

-- Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la
calomnie prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n'avez-
vous pas des amis? Ne suis-je pas l? Ayez confiance, confiez-moi
le sujet de votre chagrin, et c'est bien le diable si,  nous
deux...

L'avocat se leva brusquement, enflamm d'une rsolution soudaine.

-- Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait,
je suis las de porter seul un secret qui m'touffe. Le rle que je
me suis impos m'excde et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me
console. Il me faut un conseiller dont la voix m'encourage, car on
est mauvais juge dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans
un abme d'hsitations.

-- Vous savez, rpondit simplement le pre Tabaret, que je suis
tout  vous comme si vous tiez mon propre fils. Disposez de moi
sans scrupule.

-- Sachez donc, commena l'avocat... Mais non! pas ici. Je ne veux
pas qu'on puisse couter; passons dans mon cabinet.


IV
Lorsque Nol et le pre Tabaret furent assis en face l'un de
l'autre dans la pice o travaillait l'avocat, une fois la porte
soigneusement ferme, le bonhomme eut une inquitude.

-- Et si votre mre avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il.

-- Si madame Gerdy sonne, rpondit le jeune homme d'un ton sec, la
domestique ira voir.

Cette indiffrence, ce froid ddain confondaient le pre Tabaret,
habitu aux rapports toujours si affectueux de la mre et du fils.

-- De grce, Nol, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas
dominer par un mouvement d'irritation. Vous avez eu, je le vois,
quelque petite pique avec votre mre, vous l'aurez oublie demain.
Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d'elle.
Pourquoi cette affectation  l'appeler madame Gerdy?

-- Pourquoi? rpondit l'avocat d'une voix sourde, pourquoi?...

Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son
cabinet, et revenant se placer prs du bonhomme, il dit:

-- Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n'est pas ma mre.

Cette phrase tomba comme un coup de bton sur la tte du vieux
policier. Il fut tourdi.

-- Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser une proposition
impossible... Oh! songez-vous  ce que vous dites, mon enfant?
Est-ce croyable, est-ce vraisemblable?

-- Oui! c'est invraisemblable, rpondit Nol avec une certaine
emphase qui lui tait habituelle, c'est incroyable, et cependant
c'est vrai. C'est--dire que depuis trente-trois ans, depuis ma
naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus
indigne des comdies au profit de son fils, car elle a un fils, et
 mon dtriment  moi.

-- Mon ami..., voulut commencer le pre Tabaret, qui dans le
lointain de cette rvlation entrevoyait le fantme de la veuve
Lerouge.

Mais Nol ne l'coutait pas et semblait  peine en tat de
l'entendre. Ce garon si froid et si rserv, si en dedans, ne
contenait plus sa colre. Au bruit de ses propres paroles, il
s'animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais.

-- Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement tromp
que moi et plus misrablement pris pour dupe! Et moi qui aimais
cette femme, qui ne savais quels tmoignages d'affection lui
prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a d rire de
moi! Son infamie date du moment o, pour la premire fois, elle
m'a pris sur ses genoux. Et jusqu' ces jours passs, elle a
soutenu, sans une heure de dfaillance, son excrable rle. Son
amour pour moi, hypocrisie! son dvouement, fausset! ses
caresses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis-je lui
reprendre tous les baisers que je lui donnais en change de ses
baisers de Judas. Et pourquoi cet hrosme de fourberies, tant de
soin, tant de duplicit? Pour me trahir plus srement, pour me
dpouiller, me voler, pour donner  son btard tout ce qui
m'appartient,  moi: mon nom, un grand nom; ma fortune, une
fortune immense...

Nous brlons, pensait Tabaret, en qui se rvlait le collaborateur
de Gvrol.

Tout haut il dit:

-- C'est bien grave, tout ce que vous dites l, cher Nol, c'est
terriblement grave. Il faut supposer  madame Gerdy une audace et
une habilet qu'on trouve rarement runies chez une femme. Elle a
d tre aide, conseille, pousse, peut-tre. Quels ont t ses
complices? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-mme...

-- Son mari! interrompit l'avocat avec un rire amer. Ah! vous avez
donn dans le veuvage, vous aussi! Non, il n'y avait pas de mari:
feu Gerdy n'a jamais exist. J'tais btard, cher monsieur
Tabaret; trs btard: Nol, fils de la fille Gerdy et de pre
inconnu.

-- Seigneur! s'cria le bonhomme, c'est pour cela que votre
mariage avec mademoiselle Levernois n'a pu se faire il y a quatre
ans?

-- Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il
vitait ce mariage avec une jeune fille que j'aimais! Pourtant, je
n'en ai pas voulu, alors,  celle que j'appelais ma mre. Elle
pleurait, elle s'accusait, elle se dsolait, et moi, naf, je la
consolais de mon mieux, je schais ses larmes, je l'excusais  ses
propres yeux. Non, il n'y avait pas de mari... Est-ce que les
femmes comme elle ont des maris! Elle tait la matresse de mon
pre, et le jour o il a t rassasi d'elle, il l'a quitte en
lui jetant trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu'elle
lui donnait.

Nol aurait continu longtemps sans doute ses dclarations
furibondes. Le pre Tabaret l'arrta. Le bonhomme sentait venir
une histoire de tout point semblable  celle qu'il avait imagine,
et l'impatience vaniteuse de savoir s'il avait devin lui faisait
presque oublier de s'apitoyer sur les infortunes de Nol.

-- Cher enfant, dit-il, ne nous garons pas. Vous me demandez un
conseil? Je suis peut-tre le seul  pouvoir vous le donner bon.
Allons donc au but. Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des
preuves? o sont-elles?

Le ton dcid du bonhomme aurait d veiller l'attention de Nol.
Mais il n'y prit pas garde. Il n'avait pas le loisir de s'arrter
 rflchir. Il rpondit donc:

-- Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette dcouverte au
hasard. J'ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que
des preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les
rendait dcisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer
puisqu'on l'a tue, mais elle me l'avait dit  moi. Maintenant,
madame Gerdy niera tout, je la connais; la tte sur le billot elle
nierait. Mon pre sans doute se tournera contre moi... Je suis
sr, j'ai des preuves, ce crime rend vaine ma certitude et frappe
mes preuves de nullit.

-- Expliquez-moi bien tout, reprit aprs un moment de rflexion le
pre Tabaret, tout, vous m'entendez bien. Les vieux sont
quelquefois de bon conseil. Nous aviserons aprs.

-- Il y a trois semaines, commena Nol, ayant besoin de quelques
titres anciens, j'ouvris pour les chercher le secrtaire de madame
Gerdy. Involontairement je drangeai une tablette: des papiers
tombrent de droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta
en plein visage. Un instinct machinal que je ne saurais expliquer
me poussa  dnouer cette correspondance, et, pouss par une
invincible curiosit, je lus la premire lettre qui me tomba sous
la main.

-- Vous avez eu tort, opina le pre Tabaret.

-- Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'tais sr que
cette correspondance tait de mon pre, dont madame Gerdy, malgr
mes prires, m'avait toujours cach le nom. Vous devez comprendre
quelle fut mon motion. Je m'emparai du paquet, je vins me
renfermer ici, et je dvorai d'un bout  l'autre cette
correspondance.

-- Et vous en tes cruellement puni, mon pauvre enfant!

-- C'est vrai, mais  ma place qui donc et rsist? Cette lecture
m'a navr, et c'est elle qui m'a donn la preuve de ce que je
viens de vous dire.

-- Au moins avez-vous conserv ces lettres?

-- Je les ai l, monsieur Tabaret, rpondit Nol, et comme pour me
donner un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais
vous les lire.

L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le
fond un ressort imperceptible, et d'une cachette pratique dans
l'paisseur de la tablette suprieure, il retira une liasse de
lettres.

-- Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grce de
tous les dtails insignifiants, dtails qui, cependant, ajoutent
leur poids au reste. Je vais prendre seulement les faits
importants et qui ont trait directement  l'affaire.

Le pre Tabaret se tassa dans un fauteuil, brlant de la fivre de
l'attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente
attention.

Aprs un triage qui dura assez longtemps, l'avocat choisit une
lettre et commena sa lecture, d'une voix qu'il s'effora de
rendre calme, mais qui tremblait par moments:

_Ma Valrie bien-aime,_

_-- _Valrie, fit-il, c'est madame Gerdy.

-- Je sais, je sais, ne vous interrompez pas.

Nol reprit donc:

_Ma Valrie bien-aime,_

_Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reu ta lettre
chrie, je l'ai couverte de baisers, je l'ai relue cent fois, et
maintenant elle est alle rejoindre les autres, l, sur mon coeur.
Cette lettre,  mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne
t'tais donc pas trompe, c'tait donc vrai! Le Ciel enfin propice
couronne notre flamme. Nous aurons un fils._

_J'aurai un fils de ma Valrie adore, sa vivante image. Oh!
pourquoi sommes-nous spars par une distance immense? Que n'ai-je
des ailes pour voler  tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de
la plus douce volupt! Non! jamais comme en ce moment je n'ai
maudit l'union fatale qui m'a t impose par une famille
inexorable et que mes larmes n'ont pu attendrir. Je ne puis
m'empcher de har cette femme qui, malgr moi, porte mon nom,
innocente victime cependant de la barbarie de nos parents. Et pour
comble de douleurs, elle va aussi me rendre pre. Qui dira ma
douleur lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants?_

_L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni pre ni
famille, ni mme un nom, puisqu'une loi faite pour dsesprer les
mes sensibles m'empche de le reconnatre. Tandis que l'autre,
celui de l'pouse dteste, par le seul fait de sa naissance, se
trouvera riche, noble, entour d'affections et d'hommages, avec un
grand tat dans le monde. Je ne puis soutenir la pense de cette
terrible injustice. Qu'imaginer pour la rparer? Je n'en sais
rien, mais sois sre que je la rparerai. C'est au tant dsir, au
plus chri, au plus aim que doit revenir la meilleure part, et
elle lui reviendra, je le veux._

-- D'o est date cette lettre? demanda le pre Tabaret, que le
style devait fixer au moins sur un point.

-- Voyez, rpondit Nol.

Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut: _Venise, dcembre 1828_.

-- Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance de cette
premire lettre. Elle est comme l'exposition rapide qui tablit
les faits. Mon pre, mari malgr lui, adore sa matresse et
dteste sa femme. Toutes deux se trouvent enceintes en mme temps,
et ses sentiments au sujet des deux enfants qui vont natre ne
sont pas fards. Sur la fin, on voit presque poindre l'ide que
plus tard il ne craindrait pas de mettre  excution, au mpris de
toutes les lois divines et humaines...

Il commenait presque une sorte de plaidoyer; le pre Tabaret
l'interrompit.

-- Ce n'est pas la peine de dvelopper, dit-il. Dieu merci! ce que
vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille
matire, je suis simple comme le serait un jur; pourtant, je
comprends admirablement.

-- Je passe plusieurs lettres, reprit Nol, et j'arrive  celle-
ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses
compltement trangres  ce qui nous occupe. Pourtant j'y trouve
deux passages qui attestent le travail lent et continu de la
pense de mon pre:

_Les destins, plus puissants que ma volont, m'enchanent en ce
pays, mais mon me est prs de toi,  ma Valrie. Sans cesse ma
pense se repose sur le gage ador de notre amour qui tressaille
dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement
prcieux. C'est l'amant, c'est le pre qui te parle. La dernire
page de ta rponse me perce le coeur: N'est-ce pas me faire injure
que de t'inquiter du sort de notre enfant?  Dieu puissant! elle
m'aime, elle me connat, et elle s'inquite!_

-- Je saute, dit Nol, deux pages de passion pour m'arrter  ces
quelques lignes de la fin:

_La grossesse de la comtesse est de plus en plus pnible. pouse
infortune! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble
deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur.  sa
soumission timide,  son inaltrable douceur on croirait qu'elle
cherche  se faire pardonner notre union. Crature sacrifie! Elle
aussi, peut-tre, avant d'tre trane  l'autel, avait donn son
coeur. Nos destines seraient pareilles. Ton bon coeur me
pardonnera ma piti._

-- Celle-l tait ma mre, fit l'avocat d'une voix frmissante.
Une sainte! Et on demande pardon de la piti qu'elle inspire...
Pauvre femme!

Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et
ajouta:

-- Elle est morte!

En dpit de son impatience le pre Tabaret n'osa souffler mot. Il
ressentait d'ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune
ami et la respectait. Aprs un assez long silence, Nol releva la
tte et reprit la correspondance.

-- Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des
proccupations de mon pre pour son btard. Je les laisse pourtant
de ct. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, crite de
Rome, le 5 mars 1829:

_Mon fils, notre fils! Voil mon plus cruel et mon unique souci.
Comment lui assurer l'avenir que je rve pour lui? Les grands
seigneurs d'autrefois n'avaient pas ces malheureuses
proccupations. Jadis, je serais all trouver le roi, qui d'un mot
aurait fait  l'enfant un tat dans le monde. Aujourd'hui le roi,
qui gouverne avec peine des sujets rvolts, ne peut plus rien. La
noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont traits
comme les derniers des manants._

-- Plus bas, maintenant, je vois:

_Mon coeur aime  se figurer ce que sera notre fils. De sa mre,
il aura l'me, l'esprit, la beaut, les grces, toutes les
sductions. Il tiendra de son pre la fiert, la vaillance, les
sentiments des grandes races. Que sera l'autre? Je tremble en y
songeant. La haine ne peut engendrer que des monstres. Dieu
rserve la force et la beaut pour les enfants conus au milieu
des transports de l'amour._

-- Le monstre, c'est moi! fit l'avocat avec une sorte de rage
concentre. Tandis que l'autre... Mais laissons l, n'est-ce pas,
ces prliminaires d'une action atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que
vous montrer l'aberration de la passion de mon pre; nous arrivons
au but.

Le pre Tabaret s'tonnait des ardeurs de cet amour dont Nol
remuait les cendres. Peut-tre le sentait-il plus vivement sous
ces expressions qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait
combien doit tre irrsistible l'entranement d'une telle passion.
Il tremblait de deviner.

-- Voici, reprit Nol en agitant un papier, non plus une de ces
ptres interminables dont je vous ai dtach de courts fragments,
mais un simple billet. Il est du commencement de mai et porte le
timbre de Venise. Il est laconique et nanmoins dcisif.

_Chre Valrie, _

_Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur
l'poque probable de ta dlivrance. J'attends ta rponse avec une
anxit que tu comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au
sujet de notre enfant!_

_-- _Je ne sais, reprit Nol, si madame Gerdy comprit; toujours
est-il qu'elle dut rpondre immdiatement, car voici ce qu'crit
mon pre  la date du 14:

_Ta rponse,  ma chrie, est telle, qu' peine je l'osais
esprer. Le projet que j'ai conu est maintenant ralisable. Je
commence  goter un peu de calme et de scurit. Notre fils
portera mon nom, je ne serai pas oblig de me sparer de lui. Il
sera lev prs de moi, dans mon htel, sous mes yeux, sur mes
genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force pour ne pas
succomber  cet excs de flicit?_

_J'ai une me pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? 
femme adore,  enfant prcieux, ne craignez rien, mon coeur est
assez vaste pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d'o je
t'crirai longuement. Quoi qu'il arrive, duss-je sacrifier les
intrts puissants qui me sont confis, je serai  Paris pour
l'heure solennelle. Ma prsence doublera ton courage, la puissance
de mon amour diminuera tes douleurs..._

-- Je vous demande pardon de vous interrompre, Nol, dit le pre
Tabaret; savez-vous quels graves motifs retenaient votre pre 
l'tranger?

-- Mon pre, mon vieil ami, rpondit l'avocat, tait en dpit de
son ge un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait
t charg par lui d'une mission secrte en Italie. Mon pre est
le comte Rhteau de Commarin.

-- Peste! fit le bonhomme... et entre ses dents, comme pour mieux
graver ce nom dans sa mmoire, il rpta plusieurs fois: Rhteau
de Commarin.

Nol se taisait. Aprs avoir paru tout faire pour dominer son
ressentiment, il semblait accabl comme s'il et pris la
dtermination de ne rien tenter pour rparer le coup qui
l'atteignait.

-- Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon pre tait donc 
Naples. C'est l que lui, un homme prudent, sens, un digne
diplomate, un gentilhomme, il ose, dans l'garement d'une passion
insense, confier au papier le plus monstrueux des projets.
coutez bien:

_Mon adore, _

_C'est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette
lettre. Je le dpche en Normandie, charg de la plus dlicate des
commissions. C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier
absolument._

_Le moment est venu de te dvoiler mes projets touchant mon fils.
Dans trois semaines au plus tard je serai  Paris. Si mes
prvisions ne sont pas dues, la comtesse et toi devez accoucher
en mme temps. Trois ou quatre jours d'intervalle ne peuvent rien
changer  mon dessein. Voici ce que j'ai rsolu:_

_Mes deux enfants sont confis  deux nourrices de N..., o sont
situes presque toutes mes proprits. Une de ces femmes, dont
Germain rpond, et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos
intrts. C'est  cette confidente que sera remis notre fils,
Valrie. Ces deux femmes quitteront Paris le mme jour, Germain
accompagnant celle qui sera charge du fils de la comtesse._

_Un accident, arrang  l'avance, forcera ces deux femmes 
passer une nuit en route. Un hasard combin par Germain les
contraindra de coucher dans la mme auberge, dans la mme
chambre._

_Pendant la nuit, notre nourrice,  nous, changera les enfants de
berceau._

_J'ai tout prvu, ainsi que je te l'expliquerai, et toutes les
prcautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous
chapper. Germain est charg,  son passage  Paris, de commander
deux layettes exactement, absolument semblables. Aide-le de tes
conseils._

_Ton coeur maternel, ma douce Valrie, va peut-tre saigner 
l'ide d'tre prive des innocentes caresses de ton enfant. Tu te
consoleras en songeant au sort que lui assurera ton sacrifice.
Quels prodiges de tendresse lui pourraient servir autant que cette
rparation! Quant  l'autre, je connais ton me tendre, tu le
chriras. Ne sera-ce pas m'aimer encore et me le prouver?
D'ailleurs, il ne saurait tre  plaindre. Ne sachant rien, il
n'aura rien  regretter; et tout ce que la fortune peut procurer
ici-bas, il l'aura._

_Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma
bien-aime, non. Pour que notre plan russisse, il faut un tel
concours de circonstances si difficiles  accder; tant de
concidences indpendantes de notre volont, que, sans la
protection vidente de la Providence, nous devons chouer. Si donc
le succs couronne nos voeux, c'est que le Ciel sera pour nous.
J'espre._

-- Voil ce que j'attendais, murmura le pre Tabaret.

-- Et le malheureux! s'cria Nol, ose invoquer la Providence! Il
lui faut Dieu pour complice!

-- Mais, demanda le bonhomme, comment votre mre... pardon, je
veux dire: comment madame Gerdy prit-elle cette proposition?

-- Elle parat l'avoir repousse d'abord, car voici une vingtaine
de pages employes par le comte  la persuader,  la dcider. Oh!
cette femme!...

-- Voyons, mon enfant, dit doucement le pre Tabaret, essayons de
n'tre pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n'en
vouloir qu' madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus
qu'elle me parat mriter votre colre...

-- Oui, interrompit Nol, avec une certaine violence; oui, le
comte est coupable, trs coupable! Il est l'auteur de la
machination infme, et pourtant je ne me sens pas de haine contre
lui. Il a commis un crime, mais il a une excuse: la passion. Mon
pre, d'ailleurs, ne m'a pas tromp, comme cette misrable femme,
 toutes les minutes, pendant trente ans. Enfin, monsieur de
Commarin a t si cruellement puni, qu' cette heure je ne puis
que lui pardonner et le plaindre.

-- Ah! il a t puni? interrogea le bonhomme.

-- Oui, affreusement, vous le reconnatrez: mais laissez-moi
poursuivre. Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de
juin plutt, le comte dut arriver  Paris, car la correspondance
cesse. Il revit madame Gerdy et les dernires dispositions du
complot furent arrtes. Voici un billet qui enlve  cet gard
toute incertitude. Le comte, ce jour-l, tait de service aux
Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a crit dans le
cabinet mme du roi, sur du papier du roi. Voyez les armes. Le
march est conclu et la femme qui consent  tre l'instrument des
projets de mon pre est  Paris. Il prvient sa matresse:

_Chre Valrie, _

_Germain m'annonce l'arrive de la nourrice de ton fils, de notre
fils. Elle se prsentera chez toi dans la journe. On peut compter
sur elle; une magnifique rcompense nous rpond de sa discrtion.
Cependant, ne lui parle de rien. On lui a donn  entendre que tu
ignores tout. Je veux rester seul charg de la responsabilit des
faits, c'est plus prudent. Cette femme est de N... Elle est ne
sur nos terres et en quelque sorte dans notre maison. Son mari est
un brave et honnte marin; elle s'appelle Claudine Lerouge._

_Du courage,  ma bien-aime! Je te demande le plus grand
sacrifice qu'un amant puisse attendre d'une mre. Le Ciel, tu n'en
doutes plus, nous protge. Tout dpend dsormais de notre habilet
et de notre prudence, c'est--dire que nous russirons._

Sur un point, au moins, le pre Tabaret se trouvait suffisamment
clair; les recherches sur le pass de la veuve Lerouge
devenaient un jeu. Il ne put retenir un enfin! de satisfaction
qui chappa  Nol.

-- Ce billet, reprit l'avocat, clt la correspondance du comte...

-- Quoi! rpondit le bonhomme, vous ne possdez plus rien?

-- J'ai encore dix lignes crites bien des annes plus tard, et
qui certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu'une
preuve morale.

-- Quel malheur! murmura le pre Tabaret.

Nol replaa sur son bureau les lettres qu'il tenait  la main, et
se retournant vers son vieil ami il le regarda fixement.

-- Supposez, pronona-t-il lentement et en appuyant sur chaque
syllabe, supposez que tous mes renseignements s'arrtent ici.
Admettez pour un moment que je ne sais rien de plus que ce que
vous savez... Quel est votre avis?

Le pre Tabaret fut quelques minutes sans rpondre. Il valuait
les probabilits rsultant des lettres de M. de Commarin.

-- Pour moi, dit-il enfin, en mon me et conscience, vous n'tes
pas le fils de madame Gerdy.

-- Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. Vous pensez
bien, n'est-ce pas, que je suis all trouver Claudine. Elle
m'aimait, cette pauvre femme qui m'avait donn son lait; elle
souffrait de l'injustice horrible dont elle me savait victime.
Faut-il le dire, l'ide de sa complicit la tourmentait; c'tait
un remords trop lourd pour sa vieillesse. Je l'ai vue, je l'ai
interroge, elle a tout avou. Le plan du comte, simplement et
merveilleusement conu, russit sans effort. Trois jours aprs ma
naissance, tout tait consomm: j'tais, moi, pauvre et chtif
enfant, trahi, dpossd, dpouill par mon protecteur naturel,
par mon pre! Pauvre Claudine! Elle m'avait promis son tmoignage
pour le jour o je voudrais rentrer dans mes droits!

-- Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme
d'un ton de regret.

-- Peut-tre! rpondit Nol; j'ai encore un espoir. Claudine
possdait plusieurs lettres qui lui avaient t crites autrefois,
soit par le comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et
explicites. On les retrouvera, sans doute, et leur production
serait dcisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces lettres, je
les ai lues; Claudine voulait absolument me les confier; que ne
les ai-je prises!

Non! il n'y avait plus d'espoir de ce ct, et le pre Tabaret le
savait mieux que personne.

C'est  ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'assassin de La
Jonchre. Il les avait trouves et les avait brles avec les
autres papiers, dans le petit pole. Le vieil agent volontaire
commenait  comprendre.

-- Avec tout cela, dit-il, d'aprs ce que je sais de vos affaires,
que je connais comme les miennes, il me semble que le comte n'a
gure tenu les blouissantes promesses de fortune qu'il faisait
pour vous  madame Gerdy.

-- Il ne les a mme pas tenues du tout, mon vieil ami.

-- a, par exemple! s'cria le bonhomme indign, c'est plus infme
encore que tout le reste.

-- N'accusez pas mon pre, rpondit gravement Nol. Sa liaison
avec madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d'un homme
aux manires hautaines qui parfois venait me voir au collge, et
qui ne pouvait tre que le comte. Mais la rupture vint.

-- Naturellement, ricana le pre Tabaret, un grand seigneur...

-- Attendez pour juger, interrompit l'avocat, monsieur de Commarin
eut ses raisons. Sa matresse le trompait, il le sut, et rompit
justement indign. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles
qu'il crivit alors.

Nol chercha assez longtemps parmi les papiers pars sur la table
et enfin choisit une lettre plus fane et plus froisse que les
autres.  l'usure des plis on devinait qu'elle avait t lue et
relue bien des fois. Les caractres mmes taient en partie
effacs.

-- Voici, dit-il d'un ton amer; madame Gerdy n'est plus la Valrie
adore.

_Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert les yeux. J'ai
dout. Vous avez t surveille, et aujourd'hui malheureusement je
n'ai plus de doutes. Vous, Valrie, vous  qui j'ai donn plus que
ma vie, vous me trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps!
Malheureuse! je ne suis plus certain d'tre le pre de votre
enfant!_

-- Mais ce billet est une preuve! s'cria le pre Tabaret, une
preuve irrcusable. Qu'importerait au comte le doute ou la
certitude de sa paternit, s'il n'avait sacrifi son fils lgitime
 son btard. Oui, vous me l'aviez dit, il a subi un rude
chtiment.

-- Madame Gerdy, reprit Nol, essaya de se justifier. Elle crivit
au comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut
le voir, elle ne put parvenir jusqu' lui. Puis elle se lassa de
ses tentatives inutiles. Elle comprit que tout tait bien fini le
jour o l'intendant du comte lui apporta pour moi un titre de
rente de quinze mille francs. Le fils avait pris ma place, la mre
me ruinait...

Trois ou quatre coups lgers frapps  la porte du cabinet
interrompirent Nol.

-- Qui est l? demanda-t-il sans se dranger.

-- Monsieur, dit  travers la porte la voix de la domestique,
madame voudrait vous parler.

L'avocat parut hsiter.

-- Allez, mon enfant, conseilla le pre Tabaret, ne soyez pas
impitoyable, il n'y a que les dvots qui aient ce droit-l.

Nol se leva avec une visible rpugnance et passa chez Mme Gerdy.

Pauvre garon, pensait le pre Tabaret rest seul, quelle
dcouverte fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune
homme, un si brave coeur! Dans son honntet candide, il ne
souponne mme pas d'o part le coup. Par bonheur, j'ai de la
clairvoyance pour deux, et c'est au moment o il dsespre que je
suis sr, moi, de lui faire rendre justice. Grce  lui, me voici
sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frapp. Seulement,
comment cela est-il arriv? Il va me l'apprendre sans s'en douter.
Ah! si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures! C'est
qu'il doit savoir son compte... D'un autre ct, en demander une,
avouer mes relations avec la prfecture... Mieux vaut en prendre
une, n'importe laquelle, uniquement pour comparer l'criture.

Le pre Tabaret achevait  peine de faire disparatre une de ces
lettres dans les profondeurs de sa poche lorsque l'avocat reparut.

C'tait un de ces hommes au caractre fortement tremp, dont les
ressorts plient sans rompre jamais. Il tait fort, s'tant depuis
longtemps exerc  la dissimulation, cette indispensable armure
des ambitieux.

Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui s'tait pass
entre Mme Gerdy et lui. Il tait froid et calme absolument comme
pendant ses consultations, lorsqu'il coutait les interminables
histoires de ses clients.

-- Eh bien! demanda le pre Tabaret, comment va-t-elle?

-- Plus mal, rpondit Nol. Maintenant elle a le dlire et ne sait
ce qu'elle dit. Elle vient de m'accabler des injures les plus
atroces et de me traiter comme le dernier des hommes! Je crois
positivement qu'elle devient folle.

-- On le deviendrait  moins, murmura le bonhomme, et je pense que
vous devriez faire appeler le mdecin.

-- Je viens de l'envoyer chercher.

L'avocat s'tait assis devant son bureau et remettait en ordre,
suivant leurs dates, les lettres parpilles. Il ne semblait plus
se souvenir de l'avis demand  son vieil ami; il ne paraissait
nullement dispos  renouer l'entretien interrompu. Ce n'tait pas
l'affaire du pre Tabaret.

-- Plus je songe  votre histoire, mon cher Nol, commena-t-il,
plus elle me surprend. Je ne sais en vrit quel parti je
prendrais, ni  quoi je me rsoudrais  votre place.

-- Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il y a l de quoi
confondre des expriences plus profondes encore que la vtre.

Le vieux policier rprima difficilement le fin sourire qui lui
montait aux lvres.

-- Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir  charger
son air de niaiserie, mais vous, qu'avez-vous fait? Votre premier
mouvement a d tre de demander une explication  madame Gerdy?

Nol eut un tressaillement que ne remarqua pas le pre Tabaret,
tout proccup du tour qu'il voulait donner  la conversation.

-- C'est par l, rpondit-il, que j'ai commenc.

-- Et que vous a-t-elle dit?

-- Que pouvait-elle dire? N'tait-elle pas accable d'avance?

-- Quoi! elle n'a pas essay de se disculper?

-- Si! elle a tent l'impossible. Elle a prtendu m'expliquer
cette correspondance, elle m'a dit... Eh! sais-je ce qu'elle m'a
dit? des mensonges, des absurdits, des infamies...

L'avocat avait achev de ramasser les lettres, sans s'apercevoir
du vol. Il les lia soigneusement et les replaa dans le tiroir
secret de son bureau.

-- Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau
comme si le mouvement et pu calmer sa colre, oui, elle a
entrepris de me donner le change. Comme c'tait ais, avec les
preuves que je tiens! C'est qu'elle adore son fils, et  l'ide
qu'il pouvait tre forc de me restituer ce qu'il m'a vol, son
coeur se brisait. Et moi, imbcile, sot, lche, qui dans le
premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je me
disais: il faut pardonner, elle m'a aim, aprs tout... Aim? non.
Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser
une larme, pour empcher un seul cheveu de tomber de la tte de
son fils.

-- Elle a probablement averti le comte, objecta le pre Tabaret,
poursuivant son ide.

-- C'est possible. Sa dmarche, en ce cas, aura t inutile; le
comte est absent de Paris depuis plus d'un mois et on ne l'attend
gure qu' la fin de la semaine.

-- Comment savez-vous cela?

-- J'ai voulu voir le comte mon pre, lui parler...

-- Vous?

-- Moi. Pensez-vous donc que je ne rclamerai pas? Vous imaginez-
vous que, vol, dpouill, trahi, je n'lverai pas la voix?
Quelle considration m'engagerait donc  me taire? qui ai-je 
mnager? J'ai des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous 
cela de surprenant?

-- Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous tes all chez
monsieur de Commarin?

-- Oh! je ne m'y suis pas rsolu immdiatement, continua Nol. Ma
dcouverte m'avait fait presque perdre la tte. J'avais besoin de
rflchir. Mille sentiments divers et opposs m'agitaient. Je
voulais et je ne voulais pas, la fureur m'aveuglait et je manquais
de courage; j'tais indcis, flottant, gar. Le bruit que peut
causer cette affaire m'pouvantait. Je dsirais, je dsire mon
nom, cela est certain. Mais,  la veille de le reprendre, je ne
voudrais pas le salir. Je cherchais un moyen de tout concilier 
bas bruit, sans scandale.

-- Enfin, vous vous tes dcid?

-- Oui, aprs quinze jours d'angoisse. Ah! que j'ai souffert tout
ce temps! J'avais abandonn toutes mes affaires, rompu avec le
travail. Le jour, par des courses insenses, je cherchais  briser
mon corps, esprant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts
inutiles! Depuis que j'ai trouv ces lettres, je n'ai pas dormi
une heure.

De temps  autre, le pre Tabaret tirait sournoisement sa montre.
Monsieur le juge d'instruction sera couch, pensait-il.

-- Enfin, un matin, continua Nol, aprs une nuit de rage, je me
dis qu'il fallait en finir. J'tais dans l'tat dsespr de ces
joueurs qui, aprs des pertes successives, jettent sur le tapis ce
qui leur reste pour le risquer d'un coup. Je pris mon coeur  deux
mains, j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire 
l'htel Commarin.

Le vieux policier laissa chapper un soupir de satisfaction.

-- C'est un des plus magnifiques htels du faubourg Saint-Germain,
mon vieil ami; une demeure princire, digne d'un grand seigneur
vingt fois millionnaire, presque un palais. On entre d'abord dans
une cour vaste.  droite et  gauche sont les curies o piaffent
vingt chevaux de prix, les remises et les communs. Au fond,
s'lve la faade de l'htel, majestueux et svre avec ses
fentres immenses et son double perron de marbre. Derrire,
s'tend un grand jardin, je devrais dire un parc, ombrag par les
plus vieux arbres peut-tre qui soient  Paris.

Cette description enthousiaste contrariait vivement le pre
Tabaret. Mais qu'y faire, comment presser Nol? Un mot indiscret
pouvait veiller ses soupons, lui rvler qu'il parlait non  un
ami, mais au collaborateur de Gvrol.

-- On vous a donc fait visiter l'htel? demanda-t-il.

-- Non, je l'ai visit moi-mme. Depuis que je me sais le seul
hritier des Rhteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle
famille. J'ai tudi son histoire  la bibliothque; c'est une
noble histoire. Le soir, la tte en feu, j'allais rder autour de
la demeure de mes pres. Ah! vous ne pouvez comprendre mes
motions! C'est l, me disais-je, que je suis n; l, j'aurais d
tre lev, grandir; l, je devrais rgner aujourd'hui! Je
dvorais ces amertumes inoues dont meurent les bannis.

 Je comparais,  ma vie triste et besogneuse, les grandes
destines du btard, et il me montait  la tte des bouffes de
colre. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de
me prcipiter dans le grand salon pour en chasser l'intrus, le
fils de la fille Gerdy: Hors d'ici, btard! hors d'ici, je suis
le matre! La certitude de rentrer dans mes droits ds que je le
voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette habitation
de mes anctres! J'aime ses vieilles sculptures, ses grands
arbres, les pavs mmes de la cour fouls par les pas de ma mre!
J'aime tout, jusqu'aux armes tales au-dessus de la grande porte,
fier dfi jet aux ides stupides de notre poque de niveleurs.

Cette dernire phrase sortait si formellement des ides
habituelles de l'avocat que le pre Tabaret dtourna un peu la
tte pour cacher son sourire narquois.

Pauvre humanit! pensait-il; le voici dj grand seigneur!

-- Quand j'arrivai, reprit Nol, le suisse en grande livre tait
sur la porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse
me rpondit que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le
vicomte tait chez lui. Cela contrariait mes desseins; cependant
j'tais lanc, j'insistai pour parler au fils  dfaut du pre. Le
suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir descendre
d'une voiture de remise, il prenait ma mesure. Il se consultait
avant de dcider si je n'tais pas un trop mince personnage pour
aspirer  l'honneur de comparatre devant monsieur le vicomte.

-- Cependant vous avez pu lui parler!

-- Comment cela, sur-le-champ! rpondit l'avocat d'un ton de
raillerie amre; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L'examen
pourtant me fut favorable; ma cravate blanche et mon costume noir
produisirent leur effet. Le suisse me confia  un chasseur emplum
qui me fit traverser la cour et m'introduisit dans un superbe
vestibule o billaient sur des banquettes trois ou quatre valets
de pied. Un de ces messieurs me pria de le suivre.

 Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pourrait monter en
voiture, me prcda dans une longue galerie de tableaux, me guida
 travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se
fanaient sous des housses, et finalement me remit aux mains du
valet de chambre de monsieur Albert. C'est le nom que porte le
fils de madame Gerdy, c'est--dire mon nom  moi.

-- J'entends, j'entends...

-- J'avais pass un examen, il me fallut subir un interrogatoire.
Le valet de chambre dsirait savoir qui j'tais, d'o je venais,
ce que je faisais, ce que je voulais, et le reste. Je rpondis
simplement que, absolument inconnu du vicomte, j'avais besoin de
l'entretenir cinq minutes pour une affaire urgente. Il sortit,
m'invitant  m'asseoir et attendre. J'attendais depuis plus d'un
quart d'heure quand il reparut. Son matre daignait consentir  me
recevoir.

Il tait ais de comprendre que cette rception tait reste sur
le coeur de l'avocat et qu'il la considrait comme un affront. Il
ne pardonnait pas  Albert ses laquais et son valet de chambre. Il
oubliait la mort du duc illustre qui disait: Je paye mes valets
pour tre insolents afin de m'pargner le ridicule et l'ennui de
l'tre. Le pre Tabaret fut surpris de l'amertume de son jeune
ami  propos de dtails si vulgaires.

Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d'un gnie
suprieur! Est-il donc vrai que c'est dans l'arrogance de la
valetaille qu'il faut chercher le secret de la haine du peuple
pour des aristocraties aimables et polies!

-- On me fit entrer, continua Nol, dans un petit salon simplement
meubl, et qui n'avait pour ornement que des armes. Il y en a, le
long des murs, de tous les temps et de tous les pays. Jamais je
n'ai vu dans un si petit espace tant de fusils, de pistolets,
d'pes, de sabres et de fleurets. On se serait cru dans l'arsenal
d'un matre d'escrime.

L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge revenait ainsi
naturellement  la mmoire du vieux policier.

-- Le vicomte, dit Nol ralentissant son dbit, tait  demi
couch sur un divan lorsque j'entrai. Il tait vtu d'une jaquette
de velours et d'un pantalon de chambre pareil, et avait autour du
cou un immense foulard de soie blanche. Je ne lui en veux
aucunement,  ce jeune homme, il ne m'a jamais fait sciemment le
moindre mal, il ignorait le crime de notre pre, je puis donc lui
rendre justice. Il est bien, il a grand air et porte noblement le
nom qui ne lui appartient pas. Il est de ma taille, brun comme moi
et me ressemblerait peut-tre s'il ne portait toute sa barbe.
Seulement, il a l'air plus jeune que moi de cinq ou six ans. Cette
apparence de jeunesse s'explique. Il n'a ni travaill, ni lutt,
ni souffert. Il est de ces heureux arrivs avant de partir, qui
traversent la vie sur les coussins moelleux de leur quipage sans
ressentir le plus lger cahot. En me voyant, il se leva et me
salua gracieusement.

-- Vous deviez tre fameusement mu? demanda le bonhomme.

-- Un peu moins que je le suis en ce moment. Quinze jours
d'angoisses prparatoires usent bien des motions. J'allai tout
d'abord au-devant de la question que je lus sur ses lvres:
Monsieur, lui dis-je, vous ne me connaissez aucunement, mais ma
personnalit est la moindre des choses. Je viens  vous charg
d'une mission bien triste et bien grave, et qui intresse
l'honneur du nom que vous portez. Sans doute, il ne me crut pas,
car c'est d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me rpondit:
Sera-ce long? Je dis simplement: Oui.

-- Je vous en prie, insista le pre Tabaret devenu trs attentif,
n'omettez pas un dtail. C'est trs important, vous comprenez...

-- Le vicomte, continua Nol, parut vivement contrari. C'est
que, m'objecta-t-il, j'avais dispos de mon temps. C'est  cette
heure que je suis admis prs de la jeune fille que je dois
pouser, mademoiselle d'Arlange; ne pourrions-nous remettre cet
entretien?

Bon! autre femme! se dit le bonhomme.

-- Je rpondis au vicomte que notre explication ne souffrait aucun
retard, et comme je le voyais en disposition de m'envoyer
promener, je sortis de ma poche la correspondance du comte et je
lui prsentai une des lettres. En reconnaissant l'criture de son
pre il s'humanisa. Il me dclara qu'il allait tre  moi, me
demandant la permission de faire prvenir l o il tait attendu.
Il crivit un mot  la hte et le remit  son valet de chambre en
lui ordonnant de le faire porter tout de suite chez madame la
marquise d'Arlange. Il me fit alors passer dans une pice voisine,
sa bibliothque...

-- Un mot seulement, interrompit le bonhomme; s'tait-il troubl
en voyant les lettres?

-- Pas le moins du monde. Aprs avoir ferm soigneusement la
porte, il me montra un fauteuil, s'assit lui-mme et me dit:
Maintenant, monsieur, expliquez-vous. J'avais eu le temps de me
prparer  cette entrevue dans l'antichambre. J'tais dcid 
frapper immdiatement un grand coup. Monsieur, lui dis-je, ma
mission est pnible. Je vais vous rvler des faits incroyables.
De grce, ne me rpondez rien avant d'avoir pris connaissance des
lettres que voici. Je vous conjure aussi de ne vous point laisser
aller  des violences qui seraient inutiles. Il me regarda d'un
air extrmement surpris et rpondit: Parlez, je puis tout
entendre. Je me levai. Monsieur, lui dis-je, apprenez que vous
n'tes pas le fils lgitime de monsieur de Commarin. Cette
correspondance vous le prouvera. L'enfant lgitime existe, et
c'est lui qui m'envoie. J'avais les yeux sur les siens en
parlant, et j'y vis passer un clair de fureur. Je crus un instant
qu'il allait me sauter  la gorge. Il se remit vite. Ces
lettres? fit-il d'une voix brve. Je les lui remis.

-- Comment! s'cria le pre Tabaret, ces lettres-l, les
vraies?... Imprudent!

-- Pourquoi?

-- Et s'il les avait... que sais-je, moi?...

L'avocat appuya sa main sur l'paule de son vieil ami.

-- J'tais l, rpondit-il d'une voix sourde, et il n'y avait, je
vous le promets, aucun danger.

La physionomie de Nol prit une telle expression de frocit que
le bonhomme eut presque peur et se recula instinctivement.

Il l'aurait tu! pensa-t-il.

L'avocat reprit son rcit:

-- Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je le fis pour le
vicomte Albert. Je lui vitai la lecture, au moins immdiate, de
ces cent cinquante-six lettres. Je lui dis de ne s'arrter qu'
celles qui taient marques d'une croix, et de s'attacher
spcialement aux passages souligns au crayon rouge.

-- C'tait abrger le supplice.

-- Il tait assis, continua Nol, devant un petit guridon trop
fragile pour qu'on pt s'appuyer dessus, et j'tais, moi, rest
debout, adoss  la chemine, o il y avait du feu. Je suivais ses
moindres mouvements et j'piais son visage. Non, de ma vie je n'ai
vu un spectacle pareil et je ne l'oublierais pas quand je vivrais
mille ans. En moins de cinq minutes, sa physionomie changea  ce
point que son valet de chambre ne l'et pas reconnu. Il avait
saisi son mouchoir de poche, et de temps  autre, machinalement,
il le portait  sa bouche. Il plissait  vue d'oeil et ses lvres
blmissaient jusqu' paratre aussi blanches que son mouchoir.

 De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front et ses yeux
devenaient troubles comme si une taie les et recouverts.
D'ailleurs, pas une exclamation, pas une parole, pas un soupir,
pas un geste, rien.  un moment il me fit tellement piti que je
faillis lui arracher les lettres des mains, les lancer dans le feu
et le prendre dans mes bras en lui criant: Va, tu es mon frre,
oublions tout, restons chacun  notre place, aimons-nous!

Le pre Tabaret prit la main de Nol et la serra.

-- Va! dit-il, je reconnais l mon gnreux enfant!

-- Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me suis dit: les
lettres brles, me reconnatra-t-il encore pour son frre?

-- C'est juste.

-- Au bout d'une demi-heure environ, la lecture fut termine. Le
vicomte se leva et se plaa debout, bien en face de moi. Vous
avez raison, monsieur, me dit-il, si ces lettres sont bien de mon
pre, comme je le crois, tout tend  prouver que je ne suis pas le
fils de la comtesse de Commarin. Je ne rpondis pas. Cependant,
reprit-il, ce ne sont l que des prsomptions. Possdez-vous
d'autres preuves? Je m'attendais, certes,  bien d'autres
objections. Germain, dis-je, pourrait parler. Il m'apprit que
Germain tait mort depuis plusieurs annes. Alors, je lui parlai
de la nourrice, de la veuve Lerouge. Je lui expliquai combien elle
serait facile  trouver et  interroger. J'ajoutai qu'elle
demeurait  La Jonchre.

-- Et que dit-il, Nol,  cette ouverture? demanda avec
empressement le pre Tabaret.

-- Il garda le silence d'abord et parut rflchir. Puis, tout 
coup, il se frappa le front en disant: J'y suis, je la connais!
J'ai accompagn mon pre chez elle trois fois, et devant moi il
lui a remis une somme assez forte. Je lui fis remarquer que
c'tait encore une preuve. Il ne rpliqua pas et se mit  arpenter
la bibliothque. Enfin, il revint  moi: Monsieur, me dit-il,
vous connaissez le fils lgitime de monsieur de Commarin? Je
rpondis: C'est moi. Il baissa la tte et murmura: Je m'en
doutais. Il me prit la main et ajouta: Mon frre, je ne vous en
veux pas.

-- Il me semble, fit le pre Tabaret, qu'il pouvait vous laisser
le soin de dire cela, et avec un peu plus de justice et de raison.

-- Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, c'est lui. Je ne
suis pas descendu, moi, je ne savais pas, tandis que lui!...

Le vieux policier hocha la tte; il ne devait rien laisser deviner
de ses penses et elles l'touffaient quelque peu.

-- Enfin, poursuivit Nol, aprs un assez long silence, je lui
demandai  quoi il s'arrtait. coutez, pronona-t-il, j'attends
mon pre d'ici  huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce
dlai. Aussitt son retour, je m'expliquerai avec lui, et justice
vous sera rendue, je vous en donne ma parole d'honneur. Reprenez
vos lettres et permettez-moi de rester seul. Je suis comme un
homme foudroy, monsieur. En un moment je perds tout: un grand nom
que j'ai toujours port le plus dignement que j'ai pu, une
position unique, une fortune immense, et plus que tout cela peut-
tre... une femme qui m'est plus chre que ma vie. En change, il
est vrai, je retrouverai une mre. Nous nous consolerons ensemble.
Et je tcherai, monsieur, de vous faire oublier, car elle doit
vous aimer et elle vous pleurera.

-- Il a vritablement dit cela?

-- Presque mot pour mot.

-- Canaille! gronda le bonhomme entre ses dents.

-- Vous dites? interrogea Nol.

-- Je dis que c'est un brave jeune homme, rpondit le pre
Tabaret, et je serais enchant de faire sa connaissance.

-- Je ne lui ai pas montr la lettre de rupture, ajouta Nol; il
vaut autant qu'il ignore la conduite de madame Gerdy. Je me suis
priv volontairement de cette preuve plutt que de lui causer un
trs violent chagrin.

-- Et maintenant?...

-- Que faire? J'attends le retour du comte. Selon ce qu'il dira,
j'agirai. Je passerai demain au parquet pour demander l'examen des
papiers de Claudine. Si les lettres se retrouvent, je suis sauv,
sinon... Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis
que je sais cet assassinat. Qui me conseillera?

-- Le moindre conseil demande de longues rflexions, rpondit le
bonhomme, qui songeait  la retraite. Hlas! mon pauvre enfant,
quelle vie vous avez d mener!...

-- Affreuse... Et joignez  cela des inquitudes d'argent.

-- Comment! vous qui ne dpensez rien...

-- J'ai pris des engagements. Puis-je toucher  la fortune commune
que j'administrais jusqu'ici? Je ne le pense pas.

-- Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que vous m'ayez
parl de cela, vous allez me rendre un service.

-- Bien volontiers. Lequel?

-- Imaginez-vous que j'ai dans mon secrtaire douze ou quinze
mille francs qui me gnent abominablement. Vous comprenez, je suis
vieux, je ne suis pas brave, si on venait  se douter...

-- Je craindrais..., voulut objecter l'avocat.

-- Quoi! fit le bonhomme. Ds demain je vous les apporte. Mais,
songeant qu'il allait se mettre  la disposition de M. Daburon et
que peut-tre il ne serait pas libre quand il voudrait:

-- Non! pas demain, reprit-il, ce soir mme. Ce diable d'argent ne
passera pas une nuit de plus chez moi.

Il s'lana dehors et bientt reparut tenant  la main quinze
billets de mille francs.

-- S'ils ne suffisent pas, dit-il en les tendant  Nol, j'en ai
d'autres.

-- Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner un reu.

--  moi! pour quoi faire? il sera temps demain.

-- Et si je meurs cette nuit?

-- Eh bien! fit le bonhomme, en songeant  son testament,
j'hriterai encore de vous. Bonsoir! Vous m'avez demand un
conseil... il me faut la nuit pour rflchir, j'ai prsentement la
cervelle  l'envers. Je vais mme sortir un peu. Si je me couchais
maintenant, j'aurais quelque horrible cauchemar. Allons, mon
enfant, patience et courage. Qui sait si,  l'heure qu'il est, la
Providence ne travaille pas pour vous!

Il sortit et Nol laissa sa porte entrouverte, coutant le bruit
des pas qui se perdait dans l'escalier. Bientt le cri de:
Cordon, s'il vous plat! et le claquement de la porte lui
apprirent que le pre Tabaret tait dehors.

Il attendit quelques instants encore et remonta sa lampe. Puis il
prit un petit paquet dans un des tiroirs, glissa dans sa poche les
billets de banque de son vieil ami et quitta son cabinet, dont il
ferma la porte  double tour. Sur le palier, il s'arrta. Il
prtait l'oreille comme si quelque gmissement de Mme Gerdy et pu
parvenir jusqu' lui. N'entendant rien, il descendit sur la pointe
du pied. Une minute plus tard, il tait dans la rue.


V
Dans le bail de Mme Gerdy se trouvait compris, au rez-de-chausse,
un local qui autrefois servait de remise. Elle en avait fait comme
un capharnam o elle entassait toutes les vieilleries du mnage,
meubles inutiles, ustensiles hors de service, objets de rebut ou
encombrants. On y serrait aussi la provision de bois et de charbon
de l'hiver.

Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite porte
longtemps condamne. Depuis plusieurs annes Nol l'avait fait
rparer en secret, y avait adapt une serrure. Il pouvait, par l,
entrer et sortir  toute heure, chappant ainsi au contrle du
concierge, c'est--dire de toute la maison.

C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans employer les
plus grandes prcautions pour l'ouvrir et pour la refermer.

Une fois dehors, il resta un moment immobile sur le trottoir,
comme s'il et hsit sur la route  prendre. Il se dirigeait
lentement vers la gare Saint-Lazare, quand un fiacre vint 
passer. Il fit signe au cocher, qui retint son cheval et amena la
voiture sur le bord de la chausse.

-- Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la rue de Provence, dit
Nol en montant, et bon train!

 l'endroit indiqu, l'avocat descendit du fiacre et paya le
cocher. Quand il le vit assez loin, il s'engagea dans la rue de
Provence, et aprs une centaine de pas, sonna  la porte d'une des
plus belles maisons de la rue.

Le cordon fut immdiatement tir.

Lorsque Nol passa devant la loge, le portier lui adressa un salut
respectueusement protecteur, amical en mme temps: un de ces
saluts que les portiers de Paris tiennent en rserve pour les
locataires selon leur coeur, mortels gnreux  la main toujours
ouverte.

Arriv au second tage, l'avocat s'arrta, tira une cl de sa
poche, et entra comme chez lui dans l'appartement du milieu.

Mais au grincement, bien lger pourtant, de la cl dans la
serrure, une femme de chambre, assez jeune, assez jolie,  l'oeil
effront, tait accourue.

-- Ah! monsieur! s'cria-t-elle.

Cette exclamation lui chappa juste assez haut pour pouvoir tre
entendue  l'extrmit de l'appartement et servir de signal au
besoin. C'tait comme si elle et cri Gare! Nol ne sembla pas
le remarquer.

-- Madame est l? fit-il.

-- Oui, monsieur! et bien en colre aprs monsieur. Ds ce matin,
elle voulait envoyer chez monsieur. Ce tantt elle parlait d'y
aller elle-mme. J'ai eu bien du mal  l'empcher de dsobir aux
ordres de monsieur.

-- C'est bien, dit l'avocat.

-- Madame est dans le fumoir, continua la femme de chambre, je lui
prpare une tasse de th; monsieur en prendra-t-il une?

-- Oui, rpondit Nol. clairez-moi, Charlotte.

Il traversa successivement une magnifique salle  manger, un
splendide salon dor, style Louis XIV; et pntra dans le fumoir.

C'tait une pice assez vaste dont le plafond tait
remarquablement lev. On devait s'y croire  trois mille lieues
de Paris, chez quelque opulent sujet du Fils du Ciel. Meubles,
tapis, tentures, tableaux, tout venait bien videmment en droite
ligne de Hong-Kong ou de Shang-Hai.

Une riche toffe de soie  personnages vivement enlumins
habillait les murs et se drapait devant les portes. Tout l'empire
du Milieu y dfilait dans des paysages vermillon, mandarins
pansus, entours de leurs porte-lanternes; lettrs abrutis par
l'opium, endormis sous des parasols; jeunes filles aux yeux
retrousss, trbuchant sur leurs pieds serrs de bandelettes.

Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un secret pour
l'Europe, tait sem de fruits et de fleurs d'une perfection 
tromper une abeille. Sur la soie, qui cachait le plafond, quelque
grand artiste de Pking avait peint de fantastiques oiseaux
ouvrant sur un fond d'azur leurs ailes de pourpre et d'or.

Des baguettes de laque, prcieusement incrustes de nacre,
retenaient les draperies et dessinaient les angles de
l'appartement.

Deux bahuts bizarres occupaient entirement un des cts de la
pice. Des meubles aux formes capricieuses et incohrentes, des
tables  dessus de porcelaine, des chiffonnires de bois prcieux
encombraient les moindres recoins.

Puis c'taient des tagres achetes chez Lien-Tsi, le Tahan de
Sou-Tchou, la ville artistique; mille curiosits impossibles et
coteuses, depuis les btons d'ivoire qui remplacent nos
fourchettes jusqu'aux tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle
de savon, miracles du rgne de Kien-Loung.

Un divan trs large et trs bas, avec des piles de coussins
recouverts en toffe pareille  la tenture, rgnait au fond du
fumoir. Il n'y avait pas de fentre, mais bien une grande verrire
comme celle des magasins, double et  panneaux mobiles. L'espace
vide, d'un mtre environ, mnag entre les glaces de l'intrieur
et celles de l'extrieur, tait rempli de fleurs les plus rares.
La chemine absente tait remplace par des bouches de chaleur
adroitement dissimules qui entretenaient dans le fumoir une
temprature  faire clore des vers  soie, vritablement en
harmonie avec l'ameublement.

Quand Nol entra, une femme jeune encore tait pelotonne sur le
divan et fumait une cigarette. En dpit de la chaleur tropicale,
elle tait enveloppe de grands chles de cachemire.

Elle tait petite, mais seules les femmes petites peuvent runir
toutes les perfections. Les femmes dont la taille dpasse la
moyenne doivent tre des essais ou des erreurs de la nature. Si
belles qu'elles pussent tre, toujours elles pchent par quelque
endroit, comme l'oeuvre d'un statuaire qui, mme ayant du gnie,
aborderait pour la premire fois la grande sculpture.

Elle tait petite mais son cou, ses paules et ses bras avaient
des rondeurs exquises. Ses mains aux doigts retrousss, aux ongles
roses, semblaient des bijoux prcieusement caresss. Ses pieds,
chausss de bas de soie presque aussi pais qu'une toile
d'araigne, taient une merveille. Ils rappelaient non le pied par
trop fabuleux que Cendrillon fourrait dans une pantoufle de vair,
mais le pied trs rel, trs clbre et plus palpable dont une
belle banquire aime  donner le modle en marbre, en pltre ou en
bronze  ses nombreux admirateurs.

Elle n'tait pas belle, ni mme jolie; cependant sa physionomie
tait de celles qu'on n'oublie gure, et qui frappent du coup de
foudre de Beyle. Son front tait un peu haut et sa bouche trop
grande, malgr la provocante fracheur des lvres. Ses sourcils
taient comme dessins  l'encre de Chine; seulement le pinceau
avait trop appuy et ils lui donnaient l'air dur lorsqu'elle
oubliait de les surveiller. En revanche son teint uni avait une
riche pleur dore, ses yeux noirs velouts possdaient une norme
puissance magntique, ses dents brillaient de la blancheur nacre
de la perle et ses cheveux, d'une prodigieuse opulence, taient
fins et noirs, onds, avec des reflets bleutres.

En apercevant Nol, qui cartait la portire de soie, elle se
souleva  demi, s'appuyant sur son coude.

-- Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, c'est fort
heureux!

L'avocat avait t suffoqu par la temprature sngalienne du
fumoir.

-- Quelle chaleur! dit-il; on touffe ici!

-- Vous trouvez? reprit la jeune femme; eh bien! moi je grelotte.
Il est vrai que je suis trs souffrante. Poser m'est
insupportable, me prend sur les nerfs, et je vous attends depuis
hier.

-- Il m'a t impossible de venir, objecta Nol, impossible!

-- Vous saviez cependant, continua la dame, qu'aujourd'hui est mon
jour d'chance et que j'avais beaucoup  payer. Les fournisseurs
sont venus, pas un sou  leur donner. On a prsent le billet du
carrossier, pas d'argent. Ce vieux filou de Clergeot, auquel j'ai
souscrit un effet de trois mille francs, m'a fait un tapage
affreux. Comme c'est agrable!

Nol baissa la tte comme un colier que son professeur gronde le
lundi parce qu'il n'a pas fait les devoirs du dimanche.

-- Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il.

-- Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune femme. Un
homme qui se respecte, mon cher, laisse protester sa signature
s'il le faut, mais jamais celle de sa matresse. Pour qui donc
voulez-vous que je passe? Ignorez-vous que je n'ai  attendre de
considrations que de mon argent? Du jour o je ne paye plus,
bonsoir...

-- Ma chre Juliette, pronona doucement l'avocat...

Elle l'interrompit brusquement.

-- Oui, c'est fort joli, poursuivit-elle, ma Juliette adore, tant
que vous tes ici, c'est charmant, mais vous n'avez pas plus tt
tourn les talons qu'autant en emporte le vent. Savez-vous
seulement, une fois dehors, s'il existe une Juliette?

-- Comme vous tes injuste! rpondit Nol. N'tes-vous pas sre
que je pense toujours  vous? ne vous l'ai-je pas prouv des
milliers de fois? Tenez, je vais vous le prouver encore 
l'instant.

Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris dans son
bureau, et, le dveloppant, il montra un charmant crin de
velours.

-- Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant d'envie il y a
huit jours  l'talage de Beaugran.

Mme Juliette, sans se lever, tendit la main pour prendre l'crin,
l'entrouvrit avec la plus nonchalante indiffrence, y jeta un coup
d'oeil et dit seulement:

-- Ah!

-- Est-ce bien celui-ci? demanda Nol.

-- Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli chez le marchand.

Elle referma l'crin et le jeta sur une petite table place prs
d'elle.

-- Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec dpit.

-- Pourquoi cela?

-- Je vois bien que ce bracelet ne vous plat pas.

-- Mais si, je le trouve charmant... d'ailleurs il me complte les
deux douzaines. Ce fut au tour de Nol de dire:

-- Ah!...

Et comme Juliette se taisait, il ajouta:

-- S'il vous fait plaisir, il n'y parat gure.

-- Vous y voil donc! s'cria la dame. Je ne vous semble pas assez
enflamme de reconnaissance. Vous m'apportez un prsent, et je
dois immdiatement le payer comptant, remplir la maison de cris de
joie et me jeter  vos genoux en vous appelant grand et magnifique
seigneur.

Nol ne put retenir un geste d'impatience que Juliette remarqua
fort bien et qui la ravit.

-- Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que j'appelle
Charlotte pour lui faire admirer ce bracelet superbe, monument de
votre gnrosit? Voulez-vous que je fasse monter le portier et
descendre ma cuisinire pour leur dire combien je suis heureuse de
possder un amant si magnifique?

L'avocat haussait les paules en philosophe que ne sauraient
toucher les railleries d'un enfant.

--  quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. Si vous avez
contre moi quelque grief srieux, mieux vaut le dire simplement et
srieusement.

-- Soit, soyons srieux, rpondit Juliette. Je vous dirai, cela
tant, que mieux valait oublier ce bracelet et m'apporter hier
soir ou ce matin les huit mille francs dont j'avais besoin.

-- Je ne pouvais venir.

-- Il fallait les envoyer; il y a encore des commissionnaires au
coin des rues.

-- Si je ne les ai ni apports, ni envoys, ma chre amie, c'est
que je ne les avais pas. J'ai t oblig de beaucoup chercher
avant de les trouver, et on me les avait promis pour demain
seulement. Si je les ai ce soir, je le dois  un hasard sur lequel
je ne comptais pas il y a une heure, et que j'ai saisi aux
cheveux, au risque de me compromettre.

-- Pauvre homme! fit Juliette d'un ton de piti ironique. Vous
osez me dire que vous tes embarrass pour trouver dix mille
francs, vous!

-- Oui, moi.

La jeune femme regarda son amant et partit d'un clat de rire.

-- Vous tes superbe dans ce rle de jeune homme pauvre, dit-elle.

-- Ce n'est pas un rle...

-- Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois venir. Cet aimable
aveu est une prface. Demain, vous allez vous dclarer trs gn,
et aprs-demain... C'est l'avarice qui vous travaille. Cette vertu
vous manquait. Ne sentez-vous pas des remords de l'argent que vous
m'avez donn?

-- Malheureuse! murmura Nol rvolt.

-- Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! mais
considrablement. Amant infortun! Si j'ouvrais une souscription
pour vous?  votre place je me ferais inscrire au bureau de
bienfaisance!

La patience chappa  Nol, en dpit de sa rsolution de rester
calme.

-- Vous croyez rire? s'cria-t-il; eh bien! apprenez-le, Juliette,
je suis ruin et j'ai puis mes dernires ressources. J'en suis
aux expdients!...

L'oeil de la jeune femme brilla; elle regarda tendrement son
amant.

-- Oh! si c'tait vrai, mon gros chat! dit-elle; si je pouvais te
croire!

L'avocat reut ce regard en plein dans le coeur. Il fut navr.
Elle me croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle me dteste.

Il se trompait. L'ide qu'un homme l'avait assez aime pour se
ruiner froidement avec elle, sans jamais laisser chapper un
reproche, transportait cette fille. Elle se sentait prs d'aimer,
dchu et sans le sou, celui qu'elle dtestait riche et fier. Mais
l'expression de ses yeux changea bien vite.

-- Bte que je suis! s'cria-t-elle, j'allais pourtant donner l-
dedans et m'attendrir! Avec cela que vous tes bien un monsieur 
lcher votre monnaie  doigts carts!  d'autres, mon cher! Tous
les hommes aujourd'hui comptent comme des prteurs sur gages. Il
n'y a plus  se ruiner que de rares imbciles, quelques moutards
vaniteux, et de temps  autre un vieillard passionn. Or, vous
tes un gaillard trs froid, trs grave, trs srieux et surtout
trs fort.

-- Pas avec vous, toujours, murmura Nol.

-- Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez bien ce que vous
faites. En guise de coeur vous avez un gros double zro comme 
Hombourg. Quand vous m'avez prise, vous vous tes dit: je vais me
payer de la passion pour tant. Et vous vous tes tenu parole.
C'est un placement comme un autre, dont on reoit les intrts en
agrment. Vous tes capable de toutes les folies du monde  raison
de quatre mille francs par mois, prix fixe. S'il fallait vingt
sous de plus, vous reprendriez bien vite votre coeur et votre
chapeau pour les porter ailleurs,  ct,  la concurrence.

-- C'est vrai, rpondit froidement l'avocat, je sais compter, et
cela m'est prodigieusement utile! Cela me sert  savoir au juste
o et comment a pass ma fortune.

-- Vous le savez, vraiment? ricana Juliette.

-- Et je puis vous le dire, ma chre. D'abord vous avez t peu
exigeante... mais l'apptit vient en mangeant. Vous avez voulu du
luxe, vous l'avez eu; un mobilier splendide, vous l'avez; une
maison monte, des toilettes extravagantes, je n'ai rien su
refuser. Il vous a fallu une voiture, un cheval, j'ai rpondu:
soit. Et je ne parle pas de mille fantaisies. Je ne compte ni ce
cabinet chinois ni les deux douzaines de bracelets. Ce total est
de quatre cent mille francs.

-- Vous en tes sr?

-- Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les a plus.

-- Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de centimes?

-- Non.

-- Alors, mon cher, si je vous prsentais ma facture, vous seriez
en reste.

La femme de chambre, qui entrait apportant le th sur un plateau,
interrompit ce duo d'amour dont Nol avait fait plus d'une
rptition. L'avocat se tut  cause de la soubrette. Juliette
garda le silence  cause de son amant, car elle n'avait pas de
secret pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et 
laquelle, en bon coeur, elle passait tout, mme un amoureux, joli
homme, qui cotait assez cher.

Mme Juliette Chaffour tait parisienne. Elle devait tre ne, vers
1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d'un
pre compltement inconnu. Son enfance fut une longue alternative
de roules et de caresses galement furieuses. Elle vcut mal, de
drages ou de fruits avaris; aussi possdait-elle un estomac 
toute preuve.  douze ans, elle tait maigre comme un clou, verte
comme une pomme en juin et plus dprave que Saint-Lazare.
Prudhomme aurait dit que cette prcoce coquine tait totalement
destitue de moralit.

Elle n'avait pas la plus vague notion de l'ide abstraite que
reprsente ce substantif. Elle devait supposer l'univers peupl
d'honntes gens vivant comme madame sa mre, les amis et les amies
de madame sa mre. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle
avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains
personnages mystrieux et cruels, dont elle entendait parler de
temps  autre, qui habitent prs du Palais de Justice et prouvent
un malin plaisir  faire du chagrin aux jolies filles.

Comme sa beaut ne donnait aucune esprance, on allait la mettre
dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait
connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard,
prudent et prvoyant comme tous les vieillards, tait un
connaisseur et savait que pour rcolter il est indispensable de
semer. Il voulut d'abord badigeonner sa protge d'un vernis
d'ducation. Il lui donna des matres, un professeur de musique,
un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent 
crire, un peu de piano et les premires notions d'un art qui a
fait tourner la tte  plus d'un ambassadeur: la danse.

Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en choisit un
elle-mme: un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais
qui l'enleva au vieillard avis pour lui offrir la moiti de ce
qu'il possdait, c'est--dire rien. Au bout de trois mois, en
ayant assez, elle quitta le nid de ses premires amours avec toute
sa garde-robe noue dans un mouchoir de coton.

Pendant les quatre annes qui suivirent, elle vcut peu de la
ralit, beaucoup de cette esprance qui n'abandonne jamais une
femme qui se sait de jolis yeux. Tour  tour elle disparut dans
les bas-fonds ou remonta  fleur d'eau. Deux fois la fortune
gante de frais vint frapper  sa porte, sans qu'elle et la
prsence d'esprit de la retenir par un pan de son paletot.

Elle venait de dbuter  un petit thtre avec l'aide d'un
cabotin, et dbitait mme assez adroitement ses rles quand Nol,
par le plus grand des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa
matresse.

Son avocat, comme elle disait, ne lui dplaisait pas trop dans les
commencements. Aprs quelques mois il l'assommait. Elle lui en
voulait de ses manires douces et polies, de ses faons d'homme du
monde, de sa distinction, du mpris qu'il dissimulait  peine pour
ce qui est bas et vil, et surtout de son inaltrable patience, que
rien ne dmontait. Son grand grief contre lui, c'est qu'il n'tait
pas drle, et encore qu'il se refusait absolument  la conduire
dans les bons endroits o rgne une gaiet sans prjugs. Pour se
distraire, elle commena  gaspiller de l'argent. Et  mesure que
grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son
amant, son aversion pour lui augmentait.

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme
un chien. Et ce n'tait pas par mauvais naturel, mais de parti
pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu'une femme est
aime en raison directe des soucis qu'elle cause et du mal qu'elle
fait.

Juliette n'tait pas mchante, et elle se jugeait trs  plaindre.
Son rve aurait t d'tre aime d'une certaine faon, qu'elle
sentait bien, mais qu'elle expliquait mal. Pour ses amants, elle
n'avait t qu'un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait,
et, comme elle tait impatiente du mpris, cette ide la rendait
enrage. Elle souhaitait un homme qui lui ft dvou et qui
risqut beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu' elle et ne
cherchant pas  l'lever jusqu' lui. Elle dsesprait de ne le
rencontrer jamais.

Les folies de Nol la laissaient froide comme glace; elle le
supposait fort riche, et, chose singulire, en dpit de sa trs
relle avidit, elle se souciait fort peu de l'argent. Nol
l'aurait peut-tre gagne par une franchise brutale, en lui
faisant toucher du doigt sa situation; il la perdit par la
dlicatesse mme de sa dissimulation, en lui laissant ignorer
l'tendue des sacrifices qu'il faisait pour elle.

Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal o il la connut, il avait vcu
comme un sage. Cette premire passion l'incendia, et du dsastre
il ne sauva que les apparences. Les quatre murs restaient debout,
mais la maison tait brle. Les hros ont leur endroit faible:
Achille prit par le talon; les plus adroits lutteurs ont des
dfauts  leur cuirasse; par Juliette, Nol tait vulnrable et
donnait prise  tout et  tous. Pour elle, en quatre ans, ce jeune
homme modle, cet avocat  rputation immacule, ce moraliste
austre avait dvor non seulement sa fortune personnelle, mais
celle de Mme Gerdy.

Il aimait sa Juliette follement, sans rflexion, sans mesure, les
yeux ferms. Prs d'elle il oubliait toute prudence et pensait
tout haut. Dans son boudoir il dnouait le masque de sa
dissimulation habituelle et ses vices s'tiraient  l'aise comme
les membres dans une tuve. Il se sentait si bien sans courage et
sans forces contre elle que jamais il n'essaya de lutter. Elle le
possdait. Parfois il avait tent de se roidir contre des caprices
insenss, elle le faisait plier comme l'osier. Sous les regards
noirs de cette fille, il sentait ses rsolutions fondre plus vite
que la neige au soleil d'avril. Elle le torturait, mais elle avait
assez de puissance pour tout effacer d'un sourire, d'une larme et
d'un baiser.

Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles,
et dans ses moments lucides, il se disait: elle ne m'aime pas,
elle se joue de moi! Mais la foi avait pouss dans son coeur de si
profondes racines qu'il ne pouvait l'en arracher. Il faisait
montre d'une jalousie terrible et s'en tenait  de vaines
dmonstrations. Il eut  diffrentes reprises de fortes raisons de
suspecter la fidlit de sa matresse, jamais il n'eut le courage
d'claircir ses soupons. Il faudrait la quitter, pensait-il, si
je ne me trompais pas, ou alors tout accepter dans l'avenir. 
l'ide d'abandonner Juliette, il frmissait et sentait sa passion
assez lche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il
prfrait des doutes dsolants  une certitude plus affreuse
encore.

La prsence de la femme de chambre, qui mit assez longtemps 
disposer tout ce qui tait ncessaire pour prendre le th, permit
 Nol de se remettre. Il regardait Juliette, et sa colre
s'envolait. Dj, il en tait  se demander s'il n'avait pas t
un peu dur pour elle.

Quand Charlotte se fut retire, il vint s'asseoir sur le divan,
prs de sa matresse, et, arrondissant son bras, il voulut la
prendre par le cou.

-- Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as t assez
mchante comme cela ce soir. Si j'ai eu tort, tu m'as suffisamment
puni. Faisons la paix, et embrasse-moi.

Elle le repoussa durement, en disant d'un ton sec:

-- Laissez-moi... Combien de fois dois-je vous rpter que je suis
trs souffrante ce soir?

-- Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat; o? Veux-tu qu'on
prvienne le docteur?

-- Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il s'appelle
l'ennui. Vous n'tes pas du tout le mdecin qu'il me faut.

Nol se leva d'un air dcourag et alla prendre place de l'autre
ct de la table  th, en face de sa matresse. Sa rsignation
disait quelle habitude il avait des rebuffades.

Juliette le maltraitait, il revenait toujours, comme le pauvre
chien qui guette pendant des journes l'instant o ses caresses ne
sont pas importunes. Et il avait la rputation d'tre dur,
emport, capricieux! Et il l'tait!

-- Vous me dites bien souvent depuis quelques mois, reprit-il, que
je vous ennuie. Que vous ai-je fait?

-- Rien.

-- Eh bien! alors?

-- Ma vie n'est plus qu'un long billement, rpondit la jeune
femme; est-ce ma faute? Croyez-vous que ce soit un mtier
rcratif d'tre votre matresse? Examinez-vous donc un peu. Est-
il un tre aussi triste, aussi maussade que vous, plus inquiet,
plus souponneux, dvor d'une pire jalousie?

-- Votre accueil, mon amie, hasarda Nol, est fait pour teindre
la gaiet et glacer l'expansion. Puis on craint toujours quand on
aime.

-- Joli! Alors on cherche une femme exprs pour soi, on se la
commande sur mesure; on l'enferme dans sa cave et on se la fait
monter une fois par jour, aprs le dner, au dessert, en mme
temps que le vin de Champagne, histoire de s'gayer.

-- J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, murmura l'avocat.

-- C'est cela. Je serais reste seule sans autre distraction que
ma cigarette et quelque bouquin bien endormant! Vous trouvez que
c'est une existence, vous, de ne bouger de chez soi?

-- C'est la vie de toutes les femmes honntes que je connais,
rpondit schement l'avocat.

-- Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. Heureusement,
moi, je ne suis pas une femme honnte et je puis dire que je suis
lasse de vivre plus claquemure que l'pouse d'un Turc avec votre
visage pour unique distraction.

-- Vous vivez claquemure, vous!

-- Certainement, continua Juliette avec une aigreur croissante.
Voyons, avez-vous jamais amen un de vos amis ici? Non, monsieur
me cache. Quand m'avez-vous offert votre bras pour une promenade?
jamais, la dignit de monsieur serait atteinte si on le voyait en
ma compagnie. J'ai une voiture, y tes-vous mont six fois? peut-
tre, mais alors vous baissiez les stores. Je sors seule; je me
promne seule...

-- Toujours le mme refrain, interrompit Nol, que la colre
commenait  gagner; sans cesse des mchancets gratuites. Comme
si vous en tiez  apprendre pourquoi il en est ainsi!

-- Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que vous rougissez
de moi. J'en connais cependant, et de plus hupps que vous, qui
montrent volontiers leur matresse. Monsieur tremble pour ce beau
nom de Gerdy que je ternirais, tandis que les fils des plus
grandes familles ne craignent pas de s'afficher dans des avant-
scnes avec des grues.

Pour le coup, Nol fut jet hors de ses gonds,  la grande
jubilation de Mme Chaffour.

-- Assez de rcriminations! s'cria-t-il en se levant; si je cache
nos relations, c'est que j'y suis contraint. De quoi vous
plaignez-vous? Je vous laisse votre libert et vous en usez si
largement que toutes vos actions m'chappent. Vous maudissez le
vide que je fais autour de vous?  qui la faute? Est-ce moi qui me
suis lass d'une douce et modeste existence? Mes amis seraient
venus dans un appartement respirant une honnte aisance, puis-je
les amener ici? En voyant votre luxe, cet talage insolent de ma
folie, ils se demanderaient o j'ai pris tout l'argent que je vous
ai donn.

 Je puis avoir une matresse, je n'ai pas le droit de jeter par
les fentres une fortune qui ne m'appartient pas. Qu'on vienne 
savoir demain que c'est moi qui vous entretiens, mon avenir est
perdu. Quel client voudrait confier ses intrts  l'imbcile qui
s'est ruin pour une femme dont tout Paris a parl. Je ne suis pas
un grand seigneur, moi, je n'ai  risquer ni un nom historique, ni
une immense fortune. Je suis Nol Gerdy, avocat; ma rputation est
tout ce que je possde. Elle est menteuse, soit. Telle qu'elle est
il faut que je la garde, et je la garderai.

Juliette, qui savait son Nol par coeur, pensa qu'elle tait alle
assez loin. Elle entreprit de ramener son amant.

-- Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas voulu vous
faire de peine. Il faut tre indulgent... je suis horriblement
nerveuse ce soir.

Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour le calmer
presque.

-- C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec vos injustices.
Moi qui m'puise  chercher ce qui peut vous tre agrable! Vous
attaquez perptuellement ma gravit, et il n'y a pas quarante-huit
heures nous avons enterr le carnaval comme deux fous. J'ai ft
le Mardi gras comme un tudiant. Nous sommes alls au thtre,
j'ai endoss un domino pour vous accompagner au bal de l'Opra,
j'ai invit deux de mes amis  venir souper avec nous.

-- C'tait mme bien gai! rpondit la jeune femme en faisant la
moue.

-- Il me semble que oui.

-- Vous trouvez! c'est que vous n'tes pas difficile. Nous sommes
alls au Vaudeville, c'est vrai, mais sparment, comme toujours,
moi seule en haut, vous en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener
le diable en terre. Au souper, vos amis taient foltres comme des
bonnets de nuit. J'ai d, sur vos ordres, affecter de vous
connatre  peine. Vous avez bu comme une ponge, sans que j'aie
pu savoir si vous tiez gris ou non...

-- Cela prouve, interrompit Nol, qu'il ne faut pas forcer ses
gots. Parlons d'autre chose. Il fit quelques pas dans le fumoir,
et tirant sa montre:

-- Une heure bientt, dit-il; mon amie, je vais vous laisser.

-- Comment, vous ne me restez pas?

-- Non,  mon grand regret; ma mre est dangereusement malade.

Il dpliait et comptait sur la table les billets de banque du pre
Tabaret.

-- Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs
mais dix mille. Vous ne me verrez pas d'ici quelques jours.

-- Quittez-vous donc Paris?

-- Non, mais je vais tre absorb par une affaire d'une importance
immense pour moi. Oui, immense! Si elle russit, mignonne, notre
bonheur est assur, et tu verras bien si je t'aime.

-- Oh! mon petit Nol, dis-moi ce que c'est?

-- Je ne puis.

-- Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son
amant, se soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher
ses lvres des siennes.

L'avocat l'embrassa; sa rsolution sembla chanceler.

-- Non! dit-il enfin, je ne puis, l, srieusement.  quoi bon te
donner une fausse joie... Maintenant, ma chrie, coute-moi bien.
Quoi qu'il arrive, entends-tu, sous quelque prtexte que ce soit,
ne viens pas chez moi, comme tu as eu l'imprudence de le faire; ne
m'cris mme pas. En me dsobissant, tu me causerais peut-tre un
tort irrparable. S'il t'arrivait un accident, dpche-moi ce
vieux drle de Clergeot. Je dois le voir aprs-demain, car il a
des billets  moi.

Juliette recula, menaant Nol d'un geste mutin.

-- Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle.

-- Pas ce soir, mais bientt, rpondit l'avocat qu'embarrassait le
regard de sa matresse.

-- Toujours des mystres! fit Juliette dpite de l'inutilit de
ses chatteries.

-- Ce sera le dernier, je te le jure.

-- Nol, mon bonhomme, reprit la jeune femme d'un ton srieux, tu
me caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis
plusieurs jours, tu as je ne sais quoi, tu es tout chang.

-- Je t'affirme...

-- N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de
mauvaise plaisanterie, je te prviens, je suis femme  me venger.

L'avocat, bien videmment, tait fort mal  l'aise.

-- L'affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien chouer
que russir...

-- Assez! interrompit Juliette. Ta volont sera faite, je te le
promets. Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au
lit.

La porte n'tait pas referme sur Nol que Charlotte tait
installe sur le divan prs de sa matresse. Si l'avocat et t 
la porte, il et pu entendre Mme Juliette qui disait:

-- Non, dcidment, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon
enfant, que cet homme-l! Ah! s'il ne me faisait pas si peur,
comme je le lcherais. C'est qu'il serait capable de me tuer!

La femme de chambre essaya de dfendre Nol, mais en vain; la
jeune femme n'coutait pas; elle murmurait:

-- Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? Une clipse de
huit jours, c'est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah!
si je le savais!... Tu m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien
te laisser en plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de
me quitter le premier. C'est que je ne souffrirai pas cela! On ira
aux informations...

Mais Nol n'coutait pas aux portes. Il descendit la rue de
Provence aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et
rentra comme il tait sorti, par la porte de la remise.

Il tait  peine install dans son cabinet depuis cinq minutes
lorsqu'on frappa.

-- Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-
moi! Il ouvrit la porte en disant avec impatience:

-- Qu'est-ce encore?

-- Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois
fois que je cogne et que vous ne rpondez pas. Venez, je vous en
supplie, j'ai peur, madame va mourir.

L'avocat suivit la bonne jusqu' la chambre de Mme Gerdy. Il dut
la trouver horriblement change, car il ne put retenir un
mouvement d'effroi.

La malade, sous ses couvertures, se dbattait furieusement. Sa
face tait d'une pleur livide, comme si elle n'et plus eu une
goutte de sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d'un
feu sombre, semblaient remplis d'une poussire fine. Ses cheveux
dnous tombaient le long de ses joues et sur ses paules,
contribuant  lui donner un aspect terrifiant. Elle poussait de
temps  autre un gmissement inarticul ou murmurait des paroles
inintelligibles. Parfois une douleur plus terrible que les autres
lui arrachait un grand cri: Ah! que je souffre! Elle ne reconnut
pas Nol.

-- Vous voyez, monsieur, fit la bonne.

-- Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette
rapidit?... Vite, courez chez le docteur Herv; qu'il se lve et
qu'il vienne tout de suite, dites bien que c'est pour moi.

Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur
Herv tait un des amis de Nol, son ancien condisciple, son
compagnon du quartier latin. L'histoire du docteur Herv est celle
de tous les jeunes gens qui, sans fortune, sans relations, sans
protections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus
chanceuse des professions qui soient  Paris, o l'on voit, hlas!
de jeunes mdecins de talent rduits, pour vivre,  se mettre  la
solde d'infmes marchands de drogues.

Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Herv,
ses tudes termines, s'tait dit: non, je n'irai pas vgter au
fond d'une campagne, je resterai  Paris, j'y deviendrai clbre,
je serai mdecin en chef d'un hpital et grand-croix de la Lgion
d'honneur.

Pour dbuter dans cette voie termine  l'horizon par le plus
magnifique des arcs de triomphe, le futur acadmicien s'endetta
d'une vingtaine de mille francs. Il fallait se meubler,
s'improviser un intrieur, les loyers sont chers.

Depuis, arm d'une patience que rien ne peut rebuter, arm d'une
volont indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend.
Or, qui peut imaginer ce que c'est qu'attendre dans certaines
conditions? Il faut avoir pass par l pour s'en douter. Mourir de
faim en habit noir, ras de frais et le sourire aux lvres! Les
civilisations raffines ont inaugur ce supplice qui fait plir
les cruauts du poteau des sauvages. Le docteur qui commence
soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est
ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son mdecin en
l'appelant: mon sauveur. Guri, il raille la facult, et oublie
facilement les honoraires dus.

Aprs sept ans d'hrosme, Herv voit enfin se grouper une
clientle. Pendant ce temps il a vcu et pay les intrts
exorbitants de sa dette, mais il avance. Trois ou quatre
brochures, un prix remport sans trop d'intrigues ont attir sur
lui l'attention.

Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme plein d'esprance
et de foi de sa premire visite. Il veut encore, et plus fortement
que jamais, arriver, russir, mais il n'espre plus nulle
jouissance de son succs. Il les a escomptes et uses les soirs
o il n'avait pas eu de quoi dner. Si grande que soit sa fortune
dans l'avenir, il l'a paye dj, et trop cher. Pour lui, parvenir
n'est plus que prendre une revanche.

 moins de trente-cinq ans, il est blas sur les dgots et sur
les dceptions et ne croit  rien. Sous les apparences d'une
universelle bienveillance, il cache un universel mpris. Sa
finesse, aiguise aux meules de la ncessit, lui a nui; on
redoute les gens pntrants: il la dissimule soigneusement sous un
masque de bonhomie et de lgret joviale.

Et il est bon, et il est dvou, et il aime ses amis.

Son premier mot en entrant,  peine vtu, tant il s'tait ht,
fut:

-- Qu'y a-t-il?

Nol lui serra silencieusement la main et pour toute rponse lui
montra le lit.

Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, examina la
malade et revint  son ami.

-- Que s'est-il pass? demanda-t-il brusquement. J'ai besoin de
tout savoir. L'avocat tressaillit  cette question.

-- Savoir quoi? balbutia-t-il.

-- Tout! rpondit Herv. Nous avons affaire  une encphalite. Il
n'y a pas  s'y tromper. Ce n'est point une maladie commune, en
dpit de l'importance et de la continuit des fonctions du
cerveau. Quelles causes l'ont dtermine? Ce ne sont pas des
lsions du cerveau ni de la bote osseuse, ce seront donc de
violentes affections de l'me, un immense chagrin, une catastrophe
imprvue...

Nol interrompit son ami du geste et l'attira dans l'embrasure de
la croise.

-- Oui, mon ami, dit-il  voix basse, madame Gerdy vient d'tre
prouve par de mortels chagrins; elle est dvore d'angoisses
affreuses. coute, Herv, je vais confier  ton honneur,  ton
amiti, notre secret: madame Gerdy n'est pas ma mre; elle m'a
dpouill, pour faire profiter son fils de ma fortune et de mon
nom. Il y a trois semaines que j'ai dcouvert cette fraude
indigne; elle le sait, les suites l'pouvantent, et depuis elle
meurt minute par minute.

L'avocat s'attendait  des exclamations,  des questions de son
ami. Mais le docteur reut sans broncher cette confidence; il la
prenait comme un renseignement indispensable pour clairer ses
soins.

-- Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. A-t-elle paru
souffrir pendant ce temps?

-- Elle se plaignait de violents maux de tte, d'blouissements,
d'intolrables douleurs d'oreille; elle attribuait tout cela  des
migraines. Mais ne me cache rien, Herv, je t'en prie; cette
maladie est-elle bien grave?

-- Si grave, mon ami, si habituellement funeste que la mdecine en
est  compter les cas bien constats de gurison.

-- Ah! mon Dieu!

-- Tu m'as demand la vrit, n'est-ce pas, je te la dis. Et si
j'ai eu ce triste courage, c'est que je sais que cette pauvre
femme n'est pas ta mre. Oui,  moins d'un miracle, elle est
perdue. Mais ce miracle, on peut l'esprer, le prparer. Et
maintenant,  l'oeuvre!


VI
Onze heures sonnaient  la gare Saint-Lazare quand le pre
Tabaret, aprs avoir serr la main de Nol, quitta sa maison sous
le coup de ce qu'il venait d'entendre. Oblig de se contenir, il
jouissait dlicieusement de sa libert d'impression. C'est en
chancelant qu'il fit les premiers pas dans la rue, semblable au
buveur que surprend le grand air, au sortir d'une salle  manger
bien chaude. Il tait radieux, mais tourdi en mme temps de cette
rapide succession d'vnements imprvus qui l'avaient brusquement
amen, croyait-il,  la dcouverte de la vrit.

En dpit de sa hte d'arriver prs du juge d'instruction, il ne
prit pas de voiture. Il sentait le besoin de marcher. Il tait de
ceux  qui l'exercice donne la lucidit. Quand il se donnait du
mouvement, les ides, dans sa cervelle, se classaient et
s'embotaient comme les grains de bl dans un boisseau qu'on
agite.

Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chausse-d'Antin,
traversa le boulevard, dont les cafs resplendissaient, et
s'engagea dans la rue de Richelieu.

Il allait, sans conscience du monde extrieur, trbuchant aux
asprits du trottoir ou glissant sur le pav gras. S'il suivait
le bon chemin, c'tait par un instinct purement machinal; la bte
le guidait. Son esprit courait les champs des probabilits et
suivait dans les tnbres le fil mystrieux dont il avait,  La
Jonchre, saisi l'imperceptible bout.

Comme tous ceux que de fortes motions remuent, sans s'en douter
il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrtes o
pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. 
chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu'isole,
au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux
quatre vents du ciel leurs plus chers secrets pareils  des vases
fls qui laissent se rpandre leur contenu. Souvent les passants
prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi
des curieux les suivent, qui s'amusent  recueillir d'tranges
confidences. C'est une indiscrtion de ce genre qui apprit la
ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l'assassin de la
rue de Venise, se perdit ainsi.

-- Quelle veine! disait le pre Tabaret, quelle chance incroyable!
Gvrol a beau dire, le hasard est encore le plus grand des agents
de police. Qui aurait imagin une pareille histoire! J'avais
flair un enfant l-dessous. Mais comment souponner une
substitution? un moyen si us que les dramaturges n'osent plus
s'en servir au boulevard. Voil qui prouve bien le danger des
ides prconues en police. On s'effraye de l'invraisemblance, et
c'est l'invraisemblance qui est vraie. On recule devant l'absurde,
et c'est  l'absurde qu'il faut pousser. Tout est possible.

 Je ne donnerais pas ma soire pour mille cus. Je fais d'une
pierre deux coups: je livre le coupable et je donne  Nol un fier
coup d'paule pour reconqurir son tat civil. En voil un qui
certes est digne de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais
pas fch de voir arriver un garon lev  l'cole du malheur.
Bast! il sera comme les autres. La prosprit lui tournera la
tte. Ne parlait-il pas dj de ses anctres... Pauvre humanit!
Il tait  pouffer de rire... C'est cette Gerdy qui me surprend le
plus. Une femme  qui j'aurais donn le bon Dieu sans confession!
Quand je pense que j'ai failli la demander en mariage, l'pouser!
Brrr...

 cette ide le bonhomme frissonna. Il se vit mari, dcouvrant
tout  coup le pass de Mme Tabaret, ml  un procs scandaleux,
compromis, ridiculis.

-- Quand je pense, poursuivit-il, que mon Gvrol court aprs
l'homme aux boucles d'oreilles! Trime, mon garon, trime, les
voyages forment la jeunesse. Sera-t-il assez vex! Il va m'en
vouloir  la mort. Je m'en moque un peu! Si on voulait me faire
des misres, monsieur Daburon me protgerait. En voil un  qui je
vais tirer une pine du pied. Je le vois d'ici, ouvrant des yeux
comme des soucoupes, quand je lui dirai: Je le tiens! Il pourra
se vanter de me devoir une fire chandelle. Ce procs va lui faire
honneur ou la justice n'est pas la justice. On va le nommer au
moins officier de la Lgion d'honneur. Tant mieux! Il me revient,
ce juge-l. S'il dort, je vais lui servir un agrable rveil. Va-
t-il m'accabler de questions! Il voudra connatre des fins,
trouver la petite bte...

Le pre Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pres, s'arrta
brusquement.

-- Des dtails! dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne sais la
chose qu'en gros. Il se remit  marcher en continuant:

-- Ils ont raison, l-bas, je suis trop passionn; je m'emballe,
comme dit Gvrol. Tandis que je tenais Nol, je devais lui tirer
les vers du nez, lui extraire une infinit de renseignements
utiles; je n'y ai pas seulement song... Je buvais ses paroles;
j'aurais voulu qu'il me les racontt toutes en deux mots. C'est
cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, on ne s'arrte
pas  tirer un merle. C'est gal, je n'ai pas su mener cet
interrogatoire. D'un autre ct, en insistant, je pouvais veiller
la dfiance de Nol, le mettre  mme de deviner que je travaille
pour la rue de Jrusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en tire
mme vanit, cependant j'aime autant qu'on ne s'en doute pas. Les
gens sont si btes qu'ils ne peuvent pas sentir la police qui les
protge et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue,
nous voici arriv.

M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laiss des
ordres  son domestique. Le pre Tabaret n'eut qu' se nommer pour
tre aussitt introduit dans la chambre  coucher du magistrat.

 la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.

-- Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; qu'avez-vous
dcouvert? tenez-vous un indice?

-- Mieux que cela, rpondit le bonhomme souriant d'aise.

-- Dites vite...

-- Je tiens le coupable!

Le pre Tabaret dut tre content; il produisait son effet, un
grand effet; le juge avait bondi dans son lit.

-- Dj! fit-il; est-ce possible?

-- J'ai l'honneur de rpter  monsieur le juge d'instruction,
reprit le bonhomme, que je connais l'auteur du crime de La
Jonchre.

-- Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous
les agents passs et futurs. Je ne ferai certes plus une
instruction sans votre concours.

-- Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de
chose dans cette trouvaille, le hasard seul...

-- Vous tes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne
sert que les hommes forts, et c'est ce qui indigne les sots. Mais
je vous en prie, asseyez-vous et parlez.

Alors, avec une lucidit et une prcision dont on l'aurait cru
incapable, le vieux policier rapporta au juge d'instruction tout
ce que lui avait appris Nol. Il cita de mmoire les lettres sans
presque y changer une expression.

-- Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en ai mme
escamot une pour faire vrifier l'criture. La voici.

-- Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous
connaissez le coupable. L'vidence est l qui brille  aveugler.
Dieu l'a voulu ainsi: le crime engendre le crime. La faute norme
du pre a fait du fils un assassin.

-- Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le pre Tabaret, je
voulais avant connatre votre pense...

-- Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine
animation; si haut qu'il faille frapper, un magistrat franais n'a
jamais hsit.

-- Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, cette fois. Le
pre qui a sacrifi son fils lgitime  son btard est le comte
Rhteau de Commarin, et l'assassin de la veuve Lerouge est le
btard, le vicomte Albert de Commarin.

Le pre Tabaret, en artiste habile, avait lanc ces noms avec une
lenteur calcule, comptant bien qu'ils produiraient une norme
impression. Son attente fut dpasse.

M. Daburon fut frapp de stupeur. Il demeura immobile, les yeux
agrandis par l'tonnement. Machinalement il rptait comme un mot
vide de sens et qu'on s'apprend:

-- Albert de Commarin, Albert de Commarin!

-- Oui, insista le pre Tabaret, le noble vicomte. C'est  n'y pas
croire, je le sais bien.

Mais il s'aperut de l'altration des traits du juge
d'instruction, et, un peu effray, il s'approcha du lit.

-- Est-ce que monsieur le juge se trouverait indispos? demanda-t-
il.

-- Non, rpondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu'il disait, je
me porte trs bien; seulement la surprise, l'motion...

-- Je comprends cela, fit le bonhomme.

-- N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'tre seul un
moment. Mais ne vous loignez pas; il nous faut causer de cette
affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit
encore y avoir du feu; je vous rejoins  l'instant.

Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou
plutt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans
l'exercice de ses austres fonctions, il avait su donner
l'immobilit du marbre, refltait de cruelles agitations et ses
yeux trahissaient de rudes angoisses.

C'est que ce nom de Commarin, prononc  l'improviste, rveillait
en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal
cicatrise. Il lui rappelait, ce nom, un vnement qui brusquement
avait teint sa jeunesse et bris sa vie. Involontairement, il se
reportait  cette poque comme pour en savourer encore toutes les
amertumes. Une heure avant, elle lui semblait bien loigne et
dj perdue dans les brumes du pass; un mot avait suffi pour
qu'elle surgt nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant,
que cet vnement auquel se mlait Albert de Commarin datait
d'hier. Il y avait deux ans bientt de cela!

Pierre-Marie Daburon appartient  l'une des vieilles familles du
Poitou. Trois ou quatre de ses anctres ont rempli successivement
les charges les plus considrables de la province. Comment ne
lgurent-ils pas un titre et des armes  leurs descendants?

Le pre du magistrat runit, assure-t-on, autour du vilain castel
moderne qu'il habite, pour plus de huit cent mille francs de
bonnes terres. Par sa mre, une Cottevise-Lux, il tient  toute
la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en
France, comme chacun sait.

Lorsqu'il fut nomm  Paris, sa parent lui ouvrit tout d'abord
cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas  tendre le
cercle de ses relations.

Il n'avait pourtant aucune des prcieuses qualits qui fondent et
assurent les rputations de salon. Il tait froid, d'une gravit
touchant  la tristesse, rserv et, de plus, timide  l'excs.
Son esprit manquait de brillant et de lgret; il n'avait pas la
repartie vive, et souvent l'-propos le trahissait. Il ignorait
absolument l'art aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni
mentir ni lancer avec grces un fade compliment. Comme tous les
hommes qui sentent vivement et profondment, il tait inhabile 
traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la rflexion
et le retour sur soi-mme.

Cependant, on le rechercha pour des qualits plus solides: pour la
noblesse de ses sentiments, pour son caractre, pour la sret de
ses relations. Ceux qui le virent dans l'intimit apprcirent
vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif
arrivant sans effort au piquant. On dcouvrit sous une corce un
peu froide un coeur chaud pour ses amis, une sensibilit
excessive, une dlicatesse presque fminine. Enfin, si dans un
salon peupl d'indiffrents et de niais il tait clips, il
triomphait dans un petit cercle o il se sentait rchauff par une
atmosphre sympathique.

Insensiblement, il s'habitua  sortir beaucoup. Il ne croyait pas
que ce ft du temps perdu. Il estimait, sagement peut-tre, qu'un
magistrat a mieux  faire qu' rester enferm dans son cabinet, en
compagnie des livres de la loi. Il pensait qu'un homme appel 
juger les autres doit les connatre, et, pour cela, les tudier.
Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu
des intrts et des passions, s'exerant  dmler et  manoeuvrer
au besoin les ficelles des pantins qu'il voyait se mouvoir autour
de lui. Pice  pice, pour ainsi dire, il tchait de dmonter
cette machine complique et si complexe qui s'appelle la socit
et dont il tait charg de surveiller les mouvements, de rgler
les ressorts et d'entretenir les rouages.

Tout  coup, vers le commencement de l'hiver de 1860  1861,
M. Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait
nulle part. Que devenait-il? On s'enquit, on s'informa, et on
apprit qu'il passait presque toutes ses soires chez madame la
marquise d'Arlange.

La surprise fut grande; elle tait naturelle.

Cette chre marquise tait, ou plutt est, car elle est encore de
ce monde, une personne qu'on trouvait arrire et rococo dans le
cercle des douairires de la princesse de Southenay. Elle est 
coup sr le legs le plus singulier fait par le dix-huitime sicle
au ntre. Comment, par quel procd merveilleux a-t-elle t
conserve telle que nous la voyons? On s'interroge en vain. On
jurerait  l'entendre qu'elle tait hier  l'une de ces soires de
la reine o on jouait si gros jeu, au grand dsespoir de Louis
XVI, et o les grandes dames trichaient ouvertement  qui mieux
mieux. Moeurs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout
gard de ce temps sur lequel on n'a gure crit que pour les
dfigurer. Sa seule vue en dit plus qu'un long article de revue,
une heure de sa conversation plus qu'un volume.

Elle est ne dans une petite principaut allemande o s'taient
rfugis ses parents en attendant le chtiment et le repentir d'un
peuple gar et rebelle. Elle a t leve, elle a grandi sur les
genoux de vieux migrs, dans quelque salon trs antique et trs
dor, comme dans un cabinet de curiosits. Son esprit s'tait
veill au bruit de conversations antdiluviennes, son imagination
avait t frappe de raisonnements  peu prs aussi concluants que
ceux d'une assemble de sourds convoqus pour juger une oeuvre de
Flicien David. L elle avait puis un fond d'ides qui,
appliques  la socit actuelle, sont grotesques, comme le
seraient celles d'un enfant enferm jusqu' vingt ans dans un
muse assyrien.

L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde
Rpublique, le Second Empire ont dfil sous ses fentres sans
qu'elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s'est pass
depuis 89, elle le considre comme non avenu. C'est un cauchemar,
et elle attend le rveil. Elle a tout regard, elle regarde tout
avec ses jolies bsicles qui font voir ce qu'on veut et non ce qui
est, et qu'on vend chez les marchands d'illusions.

 soixante-huit ans bien sonns, elle se porte comme un arbre, et
n'a jamais t malade. Elle est d'une vivacit, d'une activit
fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu'elle dort ou
qu'elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas
par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un
mpris non dguis pour les femmelettes de notre sicle, qui
vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d'eau claire de
grands sentiments qu'elles entortillent de longues phrases. En
tout elle a toujours t et est encore trs positive. Sa parole
est prompte et image. Sa phrase hardie ne recule pas devant le
mot propre. S'il sonne mal  quelque oreille dlicate, tant pis!
Ce qu'elle dteste le plus, c'est l'hypocrisie. Elle croit  Dieu,
mais elle croit aussi  M. de Voltaire, de sorte que sa dvotion
est des plus problmatiques. Pourtant elle est au mieux avec son
cur, et ordonne de soigner son dner les jours o elle lui fait
l'honneur de l'admettre  sa table. Elle doit le considrer comme
un subalterne utile  son salut et fort capable de lui ouvrir les
portes du paradis.

Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe
haut, son indiscrtion terrible, et le franc-parler qu'elle
affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les mchancets
qui lui passent par la tte.

De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils
mort fort jeune.

D'une fortune trs considrable jadis, releve en partie par
l'indemnit, mais administre  la diable, elle n'a su conserver
qu'une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand
livre, et qui vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi
propritaire du joli petit htel qu'elle habite prs des
Invalides, situ entre une cour assez troite et un vaste jardin.

Avec cela, elle se trouve la plus infortune des cratures de Dieu
et passe la moiti de sa vie  crier misre. De temps  autre,
aprs quelque folie un peu forte, elle confesse qu'elle redoute
surtout de mourir  l'hpital.

Un ami de M. Daburon le prsenta chez la marquise d'Arlange. Cet
ami l'avait entran en un moment de bonne humeur, en lui disant:

-- Venez, je prtends vous montrer un phnomne, une revenante en
chair et en os.

La marquise intrigua fort le magistrat, la premire fois qu'il fut
admis  cette fte de lui prsenter ses hommages. La seconde fois
elle l'amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle
ne l'amusait plus depuis longtemps lorsqu'il restait l'hte assidu
et fidle du boudoir rose tendre o elle passait sa vie.

Mme d'Arlange l'avait pris en amiti et se rpandait en loges sur
son compte.

-- Un homme dlicieux, ce jeune robin, disait-elle, dlicat et
sensible. Il est assommant qu'il ne soit pas n. On peut le voir
nonobstant, ses pres taient fort gens de bien et sa mre tait
une Cottevise qui a mal tourn. Je lui veux du bien et je
l'avancerai dans le monde de tout mon crdit.

La plus grande preuve d'amiti qu'elle lui donnt tait
d'articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conserv cette
affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui
ne sont pas ns et qui par consquent n'existent pas. Elle tenait
si fort  les dfigurer que si, par inadvertance, elle prononait
bien, elle se reprenait aussitt. Dans les premiers temps,  la
grande rjouissance du juge d'instruction, elle avait estropi son
nom de mille manires. Successivement elle avait dit: Taburon,
Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle
disait net et franc Daburon, absolument comme s'il et t duc de
quelque chose et seigneur d'un lieu quelconque.

 certains jours, elle s'efforait de dmontrer au magistrat qu'il
tait noble ou devait l'tre. Elle et t ravie de le voir
s'affubler d'un titre et camper un casque sur ses cartes de
visite.

-- Comment, disait-elle, vos pres, qui furent gens de robes
minents, n'eurent-ils pas l'ide de se faire dcrasser, d'acheter
une savonnette  vilain? Vous auriez aujourd'hui des parchemins
prsentables.

-- Mes anctres ont eu de l'esprit, rpondait M. Daburon, ils ont
mieux aim tre les premiers des bourgeois que les derniers des
nobles.

Sur quoi la marquise expliquait, dmontrait et prouvait qu'entre
le plus gros bourgeois et le plus mince hobereau, il y a un abme
que tout l'argent du globe ne saurait combler.

Mais ceux que surprenait tant l'assiduit de M. Daburon prs de
la revenante ne connaissaient pas la petite-fille de la
marquise, ou du moins ne se la rappelaient pas. Elle sortait si
rarement! La vieille dame n'aimait pas  s'embarrasser, disait-
elle, d'une jeune espionne qui la gnait pour causer et conter ses
anecdotes.

Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'tait une jeune
fille bien gracieuse et bien douce, ravissante de nave ignorance.
Elle avait des cheveux blond cendr, fins et pais, qu'elle
relevait d'habitude ngligemment, et qui retombaient en grosses
grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle tait un peu
svelte encore, mais sa physionomie rappelait les plus clestes
figures du Guide. Ses yeux bleus, ombrags de longs cils plus
foncs que ses cheveux, avaient surtout une adorable expression.

Un certain parfum d'tranget ajoutait encore au charme dj si
puissant de sa personne. Cette tranget, elle la devait  la
marquise. On admirait avec surprise ses faons d'un autre ge.
Elle avait de plus que sa grand-mre de l'esprit, une instruction
suffisante et des notions assez exactes sur le monde au milieu
duquel elle vivait.

Son ducation, sa petite science de la vie relle, Claire les
devait  une sorte de gouvernante sur qui Mme d'Arlange se
dchargeait des soucis que donnait cette morveuse.

Cette gouvernante, Mlle Schmidt, prise les yeux ferms, se trouva,
par le plus grand des hasards, savoir quelque chose et tre
honnte par-dessus. Elle tait ce qui se voit souvent de l'autre
ct du Rhin: tout  la fois romanesque et positive, d'une
sensibilit larmoyante, et cependant d'une vertu exactement
svre. Cette brave personne sortit Claire du domaine de la
fantaisie et des chimres o l'entretenait la marquise, et dans
son enseignement, fit preuve d'un bon sens. Elle dvoila  son
lve les ridicules de sa grand-mre, et lui apprit  les viter
sans cesser de les respecter.

Chaque soir, en arrivant chez Mme d'Arlange, M. Daburon tait sr
de trouver Mlle Claire assise prs de sa grand-mre, et c'est pour
cela qu'il venait.

Tout en coutant d'une oreille distraite les radotages de la
vieille dame et ses interminables anecdotes de l'migration, il
regardait Claire comme un fanatique regarde son idole. Il admirait
ses longs cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu'il trouvait
les plus beaux du monde.

Bien souvent, dans son extase, il lui arrivait de ne plus savoir
au juste o il se trouvait. Il oubliait absolument la marquise et
n'entendait plus sa voix de tte qui entrait dans le tympan comme
une aiguille  tricoter. Il rpondait alors tout de travers,
commettait les plus singuliers quiproquos, qu'il tchait aprs
d'expliquer. Ce n'tait pas la peine. Mme d'Arlange ne
s'apercevait pas des absences de son courtisan. Ses demandes
taient si longues que les rponses lui importaient peu. Ayant un
auditoire, elle se tenait satisfaite, pourvu que, de temps en
temps, il donnt signe de vie.

Lorsqu'il fallait s'asseoir  la table de piquet, il l'appelait
tout bas le banc des travaux forcs; le magistrat maudissait le
jeu et son dtestable inventeur. Il n'en tait pas plus attentif 
ses cartes. Il se trompait  tout moment, cartait sans voir et
oubliait de couper. La vieille dame se plaignait de ces
distractions continuelles, mais elle en profitait sans vergogne.
Elle regardait l'cart, changeait les cartes qui lui dplaisaient,
comptait audacieusement des points fantastiques, et,  la fin,
empochait sans pudeur ni remords l'argent ainsi gagn.

La timidit de M. Daburon tait extrme. Claire tait farouche 
l'excs; ils ne se parlaient jamais. Pendant tout l'hiver, le juge
n'adressa pas dix fois la parole directement  la jeune fille.
Encore,  chaque fois, avait-il appris par coeur, mcaniquement,
la phrase qu'il se proposait de lui dire, sachant bien que sans
cette prcaution il s'exposait  rester court.

Mais au moins il la voyait, il respirait le mme air qu'elle, il
entendait sa voix harmonieuse et pure comme les vibrations du
cristal, il s'enivrait d'une odeur trs douce qu'elle portait, et
qu'il comparait aux plus clestes parfums.

Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui demander le nom de
cette odeur, mais aprs mille recherches qui le firent passer pour
un fou chez trois ou quatre parfumeurs, il l'avait enfin trouve.
Il en avait tout imprgn chez lui, jusqu'aux dossiers qui
s'amoncelaient sur son bureau.

 force de regarder les yeux qu'il trouvait sublimes, il avait
fini par en connatre toutes les expressions. Il croyait y lire
toutes les penses de celle qu'il adorait, et par l regarder dans
son me comme par une fentre ouverte. Elle est contente,
aujourd'hui, se disait-il; alors il tait gai. D'autres fois il
pensait: elle a eu quelque chagrin dans la journe. Aussitt il
devenait triste.

L'ide de demander la main de Claire s'tait,  bien des reprises,
prsente  l'esprit de M. Daburon; jamais il n'avait os s'y
arrter. Connaissant les principes de la marquise, la sachant
affole de sa noblesse, intraitable sur l'article msalliance, il
tait convaincu qu'elle l'arrterait au premier mot par un: non!
fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. Tenter une
ouverture, c'est donc risquer, sans chances de russite, son
bonheur prsent qu'il trouvait immense, car l'amour vit de
misres.

Une fois repouss, pensait-il, la maison me sera ferme. Alors,
adieu toute flicit en cette vie, c'en est fait de moi.

D'un autre ct, il se disait fort sensment qu'un autre pouvait
trs bien voir Mlle d'Arlange, l'aimer par consquent, la demander
et l'obtenir.

Dans tous les cas, hasardant une demande ou hsitant encore, il
devait srement la perdre dans un temps donn. Au commencement du
printemps il se dcida.

Par un bel aprs-midi du mois d'avril, il se dirigea vers l'htel
d'Arlange, ayant certes besoin de plus de bravoure qu'il n'en faut
au soldat qui affronte une batterie. Lui aussi, il se disait:
vaincre ou mourir.

La marquise, sortie aussitt aprs son premier djeuner, venait de
rentrer. Elle tait dans une colre pouvantable et poussait des
cris d'aigle.

Voici ce qui tait arriv: la marquise avait fait excuter
quelques travaux par un peintre, son voisin; il y avait de cela
huit ou dix mois. Cent fois l'ouvrier s'tait prsent pour
toucher le montant de son mmoire, cent fois on l'avait congdi
en lui disant de repasser. Las d'attendre et de courir, il avait
fait citer en conciliation devant le juge de paix la haute et
puissante dame d'Arlange.

La citation avait exaspr la marquise; pourtant elle n'en avait
souffl mot  personne, ayant dcid dans sa sagesse qu'elle se
transporterait au tribunal,  seule fin de demander justice et de
prier le juge de paix de rprimander vertement le peintre impudent
qui avait os la tracasser pour une misrable somme d'argent, une
vtille.

Le rsultat de ce beau projet se devine. Le juge de paix fut
oblig de faire expulser de force de son cabinet l'entte
marquise. De l sa fureur.

M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre,  demi
dshabille, toute dcoiffe, plus rouge qu'une pivoine, entoure
des dbris des porcelaines et des cristaux tombs sous sa main
dans le premier moment. Pour comble de malheur, Claire et sa
gouvernante taient sorties. Une femme de chambre tait occupe 
inonder l'infortune marquise de toutes sortes d'eaux propres 
calmer les nerfs.

Elle accueillit le magistrat comme un envoy de la sainte Trinit
mme. En un peu plus d'une demi-heure avec force interjections et
plus d'imprcations encore, elle narra son odysse.

-- Comprenez-vous ce juge! s'cria-t-elle. Ce doit tre quelque
frntique jacobin, quelque fils des forcens qui ont tremp leurs
mains dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et
l'indignation sur votre visage... il a donn raison  cet impudent
drle  qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et
comme je lui adressais de svres remontrances, ainsi qu'il tait
de mon devoir, il m'a fait chasser. Chasser! moi!...

 ce souvenir si pnible, elle fit du bras un geste terrible de
menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que
tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser 
l'extrmit du boudoir.

-- Bte! maladroite! sotte! cria la marquise.

M. Daburon, tout tourdi d'abord, entreprit de calmer un peu
l'exaspration de Mme d'Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer
trois paroles.

-- Heureusement, vous voil, continua-t-elle. Vous m'tes tout
acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en
mouvement, et que, grce  votre crdit et  vos amis, ce croquant
de peintre et ce noir sclrat de juge seront jets dans quelque
basse fosse pour leur apprendre le respect que l'on doit  une
femme de ma sorte.

Le magistrat ne se permit pas mme de sourire  cette demande
imprvue. Il avait entendu bien d'autres normits sortir de la
bouche de Mme d'Arlange, sans se moquer jamais; n'tait-elle pas
la grand-mre de Claire? Pour cela, il la chrissait et la
vnrait. Il la bnissait de sa petite-fille, comme parfois un
promeneur bnit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu'il
cueille prs d'un buisson.

Les fureurs de la vieille dame taient terribles; elles taient
longues aussi. Elles pouvaient, comme la colre d'Achille, durer
cent chapitres. Au bout d'une heure pourtant, elle tait ou
semblait compltement apaise. On avait relev ses cheveux, rpar
le dsordre de sa toilette et ramass les tessons.

Vaincue par sa violence mme, la raction s'en mlant, elle gisait
puise et geignante dans son fauteuil.

Ce rsultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de
chambre, tait d au magistrat. Pour l'obtenir, il avait eu
recours  toute son habilet, dploy une anglique patience et
us de mnagements infinis.

Son triomphe tait d'autant plus mritoire qu'il arrivait fort mal
prpar  cette bataille. Cet incident baroque renversait ses
projets. Pour une fois qu'il s'tait senti la rsolution de
parler, l'vnement se dclarait contre lui. Il fit contre
mauvaise fortune bon coeur.

S'armant de sa grande loquence de Palais, il versa des douches
glaces sur le cerveau de l'irritable marquise. Il lui administra
 hautes doses ces priodes interminables qui sont les pelotes de
ficelles du style et la gloire de nos avocats gnraux. Il n'tait
pas si fou de la contredire; il caressa au contraire sa marotte.

Il fut tour  tour pathtique et railleur. Il parla comme il faut
de la Rvolution, maudit ses erreurs, dplora ses crimes et
s'attendrit sur ses suites si dsastreuses pour les honntes gens.
De l'infme Marat, grce  d'habiles transitions, il arriva au
coquin de juge de paix. Il fltrit en termes nergiques la
scandaleuse conduite de ce magistrat et blma hautement ce
croquant de peintre. Cependant il tait d'avis de leur faire grce
de la prison. Ses conclusions furent qu'il serait peut-tre
prudent, sage, noble mme de payer.

Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'taient pas prononces
que Mme d'Arlange se trouvait debout dans la plus fire attitude.

-- Payer! dit-elle, pour que ces sclrats persistent dans leur
endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais!
D'ailleurs pour payer, il faut de l'argent et je n'en ai pas.

-- Oh! fit le juge, il s'agit de quatre-vingt-sept francs.

-- Ce n'est donc rien, cela! rpondit la marquise. Vous en parlez
bien  votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous
avez de l'argent. Vos pres taient des gens de rien et la
Rvolution a pass  cent pieds au-dessus de leur tte. Qui sait
mme si elle ne leur a pas profit! Elle a tout pris aux
d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas?

-- Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en
frais; vous recevrez du papier timbr, les huissiers viendront, on
vous saisira.

-- Hlas! s'cria la vieille dame, la Rvolution n'est pas finie.
Nous y passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous tes bien
heureux d'tre peuple, vous! Je vois bien qu'il me faudra payer
sans dlai, et c'est affreusement triste pour moi qui n'ai rien,
et qui suis force de m'imposer de si grands sacrifices pour ma
petite-fille...

Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot
sacrifices, prononc par elle, le surprit si fort,
qu'involontairement,  demi-voix, il rpta:

-- Des sacrifices?

-- Certainement, reprit Mme d'Arlange. Sans elle, vivrais-je comme
je le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu
le marquis m'a souvent parl des tontines institues par monsieur
de Calonne, o l'argent rend beaucoup. Il doit en exister encore
de pareilles. N'tait ma petite-fille, j'y mettrais tout ce que
j'ai  fonds perdus. De cette manire, j'aurais de quoi manger.
Mais je ne m'y dciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs
d'une mre, et je garde tout mon bien pour ma petite Claire.

Ce dvouement parut si admirable  M. Daburon qu'il ne trouva pas
un mot  rpliquer.

-- Ah! cette chre enfant me tourmente terriblement, continua la
marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l'avouer, il me prend
des vertiges quand je pense  son tablissement.

Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion lui arrivait
au galop, elle allait passer  sa porte,  lui de
l'entrefourcher.

-- Il me semble, balbutia-t-il, qu'tablir mademoiselle Claire
doit tre facile.

-- Non, malheureusement. Elle est assez ragotante, je l'avoue,
quoiqu'un peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes
sont devenus d'une vilenie qui me fait mal au coeur. Ils ne
s'attachent plus qu' l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez
d'honntet pour prendre une d'Arlange avec ses beaux yeux en
manire de dot.

-- Je crois que vous exagrez, madame, fit timidement le juge.

-- Point. Fiez-vous  mon exprience, plus vieille que la vtre.
D'ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille
tracas,  ce qu'assure mon procureur. On me contraindra, parat-
il,  rendre des comptes, comme si j'en tenais! C'est une horreur!
Ah! Si cette petite Claire avait bon coeur, elle prendrait bien
gentiment le voile dans quelque couvent. Je me saignerais aux
quatre veines pour faire la dot ncessaire. Mais elle n'a aucune
affection pour moi.

M. Daburon comprit que le moment de parler tait venu. Il
rassembla tout son courage, comme un cavalier rassemble son cheval
au moment de lui faire franchir un foss, et d'une voix assez
ferme, il commena:

-- Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti
pour mademoiselle Claire. Je sais un honnte homme qui l'aime et
qui ferait tout au monde pour la rendre heureuse.

-- a, dit Mme d'Arlange, c'est toujours sous-entendu.

-- L'homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune
et riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire
sans dot. Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes,
mais il vous supplierait de disposer de votre bien  votre guise.

-- Peste! Daburon, mon ami, vous n'tes point une bte, vous!
s'exclama la vieille dame.

-- S'il vous en cotait de placer votre fortune en viager, ajouta
le magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante
pour combler la diffrence...

-- Ah! j'touffe, interrompit la marquise. Comment, vous
connaissez un homme comme a et vous ne m'en avez jamais parl!
vous devriez dj me l'avoir prsent!

-- Je n'osais, madame, je craignais...

-- Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? o niche-t-
il?

Le juge eut le coeur serr d'une angoisse terrible. Il allait
jouer son bonheur sur un mot.

Enfin, comme s'il et senti qu'il disait une normit, il
balbutia:

-- C'est moi, madame... Sa voix, son regard, son geste
suppliaient. Il tait pouvant de son audace, tourdi d'avoir su
vaincre sa timidit. Il tait sur le point de tomber aux pieds de
la marquise.

Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout
en haussant les paules, elle rptait:

-- Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vrit, il me fera
mourir de rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon!

Mais tout  coup, au plus fort de son accs d'hilarit, elle
s'arrta et prit son grand air de dignit.

-- Est-ce srieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle.

-- J'ai dit la vrit, murmura le magistrat.

-- Vous tes donc bien riche? interrogea la marquise.

-- J'ai, madame, du chef de ma mre, vingt mille livres de rentes
environ. Un de mes oncles, mort l'an pass, m'a laiss un peu plus
de cent mille cus. Mon pre n'a pas loin d'un million. Si je lui
en demandais la moiti demain, il me la donnerait; il me donnerait
toute sa fortune s'il le fallait pour mon bonheur, et serait trop
content si je lui en laissais l'administration.

Mme d'Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq
bonnes minutes au moins, elle resta plonge dans ses rflexions,
le front cach entre ses mains. Enfin, relevant la tte:

-- coutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais t assez hardi
pour faire une proposition pareille au pre de Claire, il vous
aurait fait reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom
agir de mme; je ne saurais m'y rsoudre. Je suis vieille et
dlaisse, je suis pauvre, ma petite-fille m'inquite, voil mon
excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais  parler  Claire
de cette horrible msalliance. Ce que je puis vous promettre, et
c'est trop, c'est de n'tre pas contre vous. Prenez vos mesures,
faites votre cour  mademoiselle d'Arlange, dcidez-la. Si elle
dit oui de bon coeur, je ne dirai pas non.

M. Daburon, transport de bonheur, voulait embrasser les mains de
la marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des
femmes, ne songeant pas  la facilit avec laquelle venait de
cder cette me si fire. Il dlirait, il tait fou.

-- Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procs n'est pas
encore gagn. Votre mre, il faut bien que je l'excuse de s'tre
si pitrement marie, tait une Cottevise, mais votre pre est le
sieur Daburon. Ce nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule.
Croyez-vous qu'il soit facile de dcider  s'affubler de Daburon
une jeune fille qui, jusqu' dix-huit ans, s'est appele
d'Arlange?

Ces objections ne semblaient nullement proccuper le juge.

-- Enfin, continua la vieille dame, votre pre a eu une Cottevise,
vous auriez une d'Arlange.  force de faire se msallier les
filles de bonne maison de pre en fils, les Daburon finiront peut-
tre par s'anoblir. Un dernier avis: vous voyez Claire timide,
douce, obissante? Dtrompez-vous. Avec son air de sainte-
nitouche, elle est hardie, fire et entte comme feu le marquis
son pre, qui rendait des points aux mules d'Auvergne. Vous voil
prvenu, et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont
faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je souhaite presque
votre succs.

Cette scne tait si prsente  l'esprit du juge d'instruction,
que l, chez lui, dans son fauteuil, aprs tant de mois couls,
il lui semblait encore entendre la voix de la marquise d'Arlange,
et ce mot de succs sonnait  son oreille.

Il sortit comme un triomphateur de cet htel d'Arlange o il tait
entr le coeur gonfl d'anxit. Il s'en allait, le front haut, la
poitrine dilate, respirant l'air  pleins poumons. Il tait si
heureux! Le ciel lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant.
Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d'arrter les
passants, de les serrer dans ses bras, de leur crier: -- Vous ne
savez pas? La marquise consent!

Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses
pas, qu'elle tait trop petite pour porter tant de bonheur ou
qu'il devenait si lger qu'il allait s'envoler vers les toiles.
Que de chteaux en Espagne sur cette parole de la marquise! Il
donnait sa dmission, il btissait sur les bords de la Loire, non
loin de Tours, une villa enchante. Il la voyait riante, avec sa
faade au soleil levant, assise au milieu des fleurs, ombrage de
grands arbres. Il la meublait, cette maison, d'toffes
fantastiques ouvrages par des fes. Il voulait un merveilleux
crin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur.

Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscurcit l'horizon
radieux de ses esprances, pas une voix, du fond de son coeur, ne
s'leva en disant: Prends garde!

De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise.
 bien dire, il y passa sa vie.

Tout en restant respectueux et rserv prs de Claire, il chercha,
avec un empressement habile,  tre quelque chose dans sa vie.
L'amour vrai est ingnieux. Il sut vaincre sa timidit pour parler
 cette bien-aime de son me, pour la faire causer, pour
l'intresser.

Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres
nouveaux afin de trier ceux qu'elle pouvait lire.

Peu  peu, grce  la plus dlicate insistance, il parvint 
apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille si farouche. Il
s'aperut qu'il russissait, et sa gaucherie disparut presque. Il
remarqua qu'elle ne l'accueillait plus avec cet air hautain et
glacial qu'elle gardait jadis, peut-tre pour le tenir  distance.

Il sentait qu'insensiblement il s'avanait dans sa convenance.
Elle rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui
adresser la parole la premire.

Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d'une
pice et voulait en connatre le sujet. Vite, M. Daburon courait
la voir et rdigeait un compte rendu qu'il lui adressait par la
poste. C'tait lui crire!  diverses reprises elle lui confia
quelques petites commissions. Il n'aurait pas chang pour
l'ambassade de Russie le plaisir de trotter pour elle.

Une fois, il se hasarda  lui envoyer un magnifique bouquet. Elle
l'accepta avec une certaine surprise inquite, mais elle le pria
de ne pas recommencer.

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navr et le plus
dsol des hommes.

Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aimera jamais.

Mais trois jours aprs, comme il tait affreusement triste, elle
le pria de lui chercher certaines fleurs trs  la mode dont elle
voulait garnir une petite jardinire. Il envoya de quoi remplir
l'htel de la cave au grenier. Elle m'aimera! se disait-il dans
son ravissement. Ces petits vnements si grands n'avaient pas
interrompu les parties de piquet. Seulement la jeune fille
paraissait attentive maintenant au jeu. Elle prenait presque
toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne
connaissait pas les rgles, mais quand la vieille joueuse trichait
trop effrontment, elle s'en apercevait et disait en riant:

-- On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait
laiss voler sa fortune pour entendre cette belle voix
s'intresser  lui.

On tait en t.

Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la
marquise restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil,
ils tournaient autour de la pelouse, marchant doucement sur
l'alle sable de sable tamis si fin que de sa robe tranante
elle effaait les traces de leurs pas. Elle babillait gaiement
avec lui comme avec un frre aim, et il lui fallait se faire
violence pour ne pas dposer un baiser dans cette chevelure si
blonde qui moussait, pour ainsi dire,  la brise et qui
s'parpillait comme des flocons nuageux.

Alors, au bout d'un sentier dlicieux, jonch de fleurs comme les
routes o passent les processions, il aperoit le but: le bonheur.

Il essaya de parler de ses esprances  la marquise.

-- Vous savez ce qui a t convenu, lui rpondit-elle. Pas un mot.
C'est bien assez dj de la voix de ma conscience qui me reproche
l'abomination  laquelle je prte la main. Dire que j'aurai peut-
tre une petite-fille qui s'appellera madame Daburon! Il faudra
crire au roi, mon cher, pour changer ce nom-l.

Moins enivr de ses rves, M. Daburon, cet homme si fin, cet
observateur si dli, aurait tudi le caractre de Claire. Cette
tude l'et peut-tre mis sur ses gardes. Mais et-il song 
l'observer, il ne l'et pu.

Cependant, il remarqua les singulires alternatives de son humeur.
Elle semblait insoucieuse et gaie comme un enfant,  certains
jours, puis, pendant des semaines, elle restait sombre et abattue.
En la voyant triste, le lendemain d'un bal o sa grand-mre avait
tenu  la conduire, il osa lui demander la raison de sa tristesse.

-- Oh! cela, rpondit-elle en poussant un profond soupir, c'est
mon secret. Un secret que ma grand-mre elle-mme ne connat pas.

M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs
cils.

-- Un jour peut-tre, reprit-elle, je me confierai  vous... Il le
faudra peut-tre.

Le juge tait aveugle et sourd.

-- Moi aussi, rpondit-il, j'ai un secret; moi aussi je veux m'en
remettre  votre coeur.

En se retirant aprs minuit, il se disait: demain je lui avouerai
tout. Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu'il se
rptait intrpidement: demain.

C'tait un soir du mois d'aot; la chaleur, toute la journe,
avait t accablante; vers la nuit, la brise s'tait leve, les
feuilles bruissaient; il y avait dans l'air des frmissements
d'orage.

Ils taient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau
garni de plantes exotiques, et  travers les branches, ils
apercevaient le peignoir flottant de la marquise qui se promenait
aprs son souper.

Ils taient rests longtemps sans se parler, mus de l'motion de
la nature, oppresss par les parfums pntrants des fleurs de la
pelouse. M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille.

C'tait la premire fois, et cette peau si fine et si douce lui
donna une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au
cerveau.

-- Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire...

Elle arrta sur lui ses beaux yeux surpris.

-- Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adress
 votre grand-mre avant d'lever mes regards jusqu' vous. Ne me
comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va dcider de mon
malheur ou de ma flicit. Claire, mademoiselle, ne me repoussez
pas: je vous aime!

Pendant que parlait le magistrat, Mlle d'Arlange le regardait
comme si elle et dout du tmoignage de ses sens. Mais  ces
mots: Je vous aime, prononcs avec le frissonnement contenu de
la passion la plus vive, elle dgagea brusquement sa main en
touffant un cri.

-- Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous...

M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n'aurait pu trouver
une parole. Le pressentiment d'un immense malheur serrait son
coeur comme dans un tau. Que devint-il quand il vit Claire fondre
en larmes...

Elle avait cach son visage entre ses mains et rptait:

-- Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!...

-- Malheureuse! vous! s'cria le magistrat, et par moi! Claire,
vous tes cruelle! Au nom du Ciel! qu'ai-je fait? qu'y a-t-il?
parlez! Tout, plutt que cette anxit qui me tue.

Il se mit  genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de
nouveau essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa
d'un geste attendrissant de douceur.

-- Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me
har, je le sens. Qui sait! vous me mpriserez peut-tre, et
pourtant, je le jure devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je
l'ignorais, je ne le souponnais mme pas.

M. Daburon restait  genoux, affaiss sur lui-mme, attendant le
coup de grce.

-- Oui, continuait Claire, vous croirez  une coquetterie
dtestable. J'y vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que,
sans un amour profond, un homme peut tre ce que vous avez t
pour moi? Hlas! je n'tais qu'une enfant, je me suis abandonne
au bonheur si grand d'avoir un ami. Ne suis-je pas seule en ce
monde et comme perdue dans un dsert? Folle et imprudente, je me
livrais  vous sans rflexion comme au meilleur, au plus indulgent
des pres.

Ce mot rvlait  l'infortun juge toute l'tendue de son erreur.
Comme un marteau d'acier, il faisait voler en mille pices le
fragile difice de ses esprances. Il se releva lentement et d'un
ton d'involontaire reproche il rpta:

-- Votre pre!...

Mlle d'Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle
blessait mme cet homme dont elle n'osait mesurer l'immense amour.

-- Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un pre, comme un frre,
comme toute la famille que je n'ai plus. En vous voyant, vous si
grave, si austre, devenir pour moi si bon, si faible, je
remerciais Dieu de m'avoir envoy un protecteur pour remplacer
ceux qui sont morts.

M. Daburon ne put retenir un sanglot; son coeur se brisait.

-- Un mot, continua Claire, un seul mot m'et claire. Que ne
l'avez-vous prononc! C'est avec tant de douceur que je m'appuyais
sur vous comme l'enfant sur sa mre! Avec quelle joie intime, je
me disais: je suis sre d'un dvouement, j'ai un coeur o verser
le trop-plein du mien! Ah! pourquoi ma confiance n'a-t-elle pas
t plus grande encore? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je
pouvais viter cette soire affreuse. Je devais vous l'avouer: je
ne m'appartiens plus; librement, et avec bonheur, j'ai donn ma
vie  un autre.

Planer dans l'azur et tout  coup retomber rudement  terre! La
souffrance du juge d'instruction ne peut se dcrire.

-- Mieux et valu parler, rpondit-il, et encore... non. Je dois 
votre silence, Claire, six mois d'illusions dlicieuses, six mois
de rves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde.

Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle
d'Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l'immobilit du
marbre. De grosses larmes glissaient, presses et silencieuses, le
long de ses joues. Il semblait  M. Daburon qu'il lui tait donn
de contempler ce spectacle effrayant d'une statue qui pleure.

-- Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre
grand-mre l'ignore... Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu'un
homme digne de vous; comment la marquise ne le reoit-elle pas?

-- Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-
tre ne seront jamais levs. Mais une fille comme moi n'aime
qu'une fois dans sa vie. Elle est l'pouse de celui qu'elle aime,
sinon... il reste Dieu.

-- Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. Vous aimez un
homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles?

-- Je suis pauvre, rpondit Mlle d'Arlange, et sa famille est
immensment riche. Son pre est dur, inexorable.

-- Son pre! s'cria le magistrat avec une amertume qu'il ne
songeait pas  cacher, son pre, sa famille! Et cela le retient!
Vous tes pauvre, il est riche, et cela l'arrte! Et il se sait
aim de vous!... Ah! que ne suis-je  sa place, et que n'ai-je
contre moi l'univers entier! Quel sacrifice peut coter  l'amour
tel que je le comprends! Ou plutt, est-il des sacrifices! Celui
qui parat le plus immense, est-il autre chose qu'une immense
joie! Souffrir! lutter, attendre quand mme, esprer toujours, se
dvouer avec ivresse... C'est l aimer.

-- C'est ainsi que j'aime, dit simplement Mlle d'Arlange. Cette
rponse foudroya le magistrat. Il tait digne de la comprendre.
Tout tait bien fini pour lui sans espoir. Mais il prouvait une
sorte de volupt affreuse  se torturer encore,  se prouver son
malheur par l'intensit de la souffrance.

-- Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connatre, lui
parler? O? Quand? madame la marquise ne reoit personne...

-- Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, rpondit Claire
d'un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C'est chez une
amie de ma grand-mre, sa cousine  lui, la vieille demoiselle de
Gollo, que je l'ai aperu pour la premire fois. L nous nous
sommes parl, l je le vois encore...

-- Ah! s'cria M. Daburon, illumin d'une lueur soudaine, je me
rappelle,  prsent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle
de Gollo, trois ou quatre jours  l'avance vous tiez plus gaie
que de coutume... et vous en reveniez bien souvent triste.

-- C'est que je voyais combien il souffre des rsistances qu'il ne
peut vaincre.

-- Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d'un ton
dur, qu'elle repousse une alliance avec votre maison!

-- Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, rpondit Mlle
d'Arlange, jusqu' son nom. Il s'appelle Albert de Commarin.

La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se
disposait  regagner son boudoir rose tendre. Elle s'approcha du
berceau.

-- Magistrat intgre! s'cria-t-elle de sa grosse voix, le piquet
est dress.

Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva,
balbutiant:

-- J'y vais.

Claire le retint par le bras.

-- Je ne vous ai pas demand le secret, monsieur, dit-elle.

-- Oh! mademoiselle!... fit le juge, bless de cette apparence de
doute.

-- Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais,
quoi qu'il arrive, ma tranquillit est perdue.

M. Daburon la regarda d'un air surpris; son oeil interrogeait.

-- Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans
exprience, je n'ai pas su voir, ma grand-mre l'a vu; si elle a
continu  vous recevoir, si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle
vous est favorable, c'est que tacitement elle encourage votre
recherche, que je considre, permettez-moi de vous le dire, comme
trs honorable pour moi.

-- Je vous l'avais dit en commenant, mademoiselle, rpondit le
magistrat. Madame la marquise a daign autoriser mes esprances.

Et brivement il dit son entretien avec Mme d'Arlange, ayant la
dlicatesse d'carter absolument la question d'argent qui avait si
fort influenc la vieille dame.

-- Je disais bien que c'en tait fait de mon repos, reprit
tristement Claire. Quand ma grand-mre apprendra que je n'ai pas
accueilli votre hommage, quelle ne sera pas sa colre!...

-- Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je
n'ai rien  dire  madame la marquise; je me retirerai et tout
sera dit. Sans doute elle pensera que j'ai rflchi...

-- Oh! vous tes bon et gnreux, je le sais...

-- Je m'loignerai, poursuivit M. Daburon, et bientt vous aurez
oubli jusqu'au nom du malheureux dont la vie vient d'tre brise.

-- Vous ne pensez pas ce que vous dites l? fit vivement la jeune
fille.

-- Eh bien! c'est vrai. Je me berce de cette illusion dernire que
mon souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous.
Quelquefois vous direz: Il m'aimait, celui-l. C'est que je veux
quand mme rester votre ami; oui, votre ami le plus dvou.

Claire,  son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon.

-- Vous avez raison, dit-elle, il faut tre mon ami. Oublions ce
qui vient d'arriver, oubliez ce que vous m'avez dit, soyez comme
par le pass le meilleur et le plus indulgent des frres.

L'obscurit tait venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit
qu'il pleurait, car il tarda  rpondre.

-- Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez
l! Quoi! c'est vous qui me parlez d'oublier! Vous sentez-vous la
force d'oublier, vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille
fois plus que vous m'aimez...

Il s'arrta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de
Commarin, et c'est avec effort qu'il ajouta:

-- Et je vous aimerai toujours... Ils avaient fait quelques pas
hors du berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron.

--  cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi
donc de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne
reviendrai que bien juste ce qu'il faut pour viter l'apparence
d'une rupture.

Sa voix tait si tremblante qu' peine elle tait distincte.

-- Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu'il y a en ce
monde un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous
avez besoin d'un dvouement, venez  moi, venez  votre ami.
Allons, c'est fini... j'ai du courage, Claire; mademoiselle... une
dernire fois adieu!

Elle n'tait gure moins perdue que lui. Instinctivement elle
avana la tte et M. Daburon effleura de ses lvres froides le
front de celle qu'il aimait tant.

Ils gravirent le perron, elle appuye sur son bras, et entrrent
dans le boudoir rose o la marquise, qui commenait 
s'impatienter, battait furieusement les cartes en attendant sa
victime.

-- Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle.

Mais M. Daburon tait mourant. Il n'aurait pas eu la force de
tenir les cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla
d'affaires trs presses, de devoirs  remplir, de malaise subit,
et sortit en se tenant aux murs. Son dpart indigna la vieille
joueuse. Elle se retourna vers sa petite-fille, qui tait alle
cacher son trouble loin des bougies de la table de jeu, et
demanda:

-- Qu'a donc ce Daburon, ce soir?

-- Je ne sais, madame, balbutia Claire.

-- Il me parat, continua la marquise, que ce petit juge
s'mancipe singulirement et se permet des faons impertinentes.
Il faudra le remettre  sa place, car il finirait par se croire
notre gal.

Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru trs
chang et s'tait plaint une partie de la soire; ne pouvait-il
tre malade?

-- Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir
n'est-il pas de reconnatre par quelques renoncements la faveur de
notre compagnie? Je crois t'avoir dj cont l'histoire de notre
grand-oncle le duc de Saint-Huruge. Dsign pour faire la partie
du roi au retour d'une chasse, il joua toute la soire et perdit
le plus galamment du monde deux cent vingt pistoles. Toute
l'assemble remarqua sa gaiet et sa belle humeur. Le lendemain
seulement, on apprit qu'il tait tomb de cheval dans la journe
et qu'il avait tenu les cartes de Sa Majest ayant une cte
enfonce. On ne rcria point, tant cet acte de respect tait
naturel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait preuve
d'honntet en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il
se porte comme moi. Qui sait quels brelans il est all courir!


VII
M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l'htel d'Arlange.
Toute la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fracheur
pour sa tte brlante, demandant un peu de calme  une lassitude
excessive.

Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d'avoir espr,
d'avoir cru qu'elle m'aimerait jamais. Insens! comment ai-je os
rver la possession de tant de grces, de noblesse et de beaut!
Combien elle tait belle, ce soir, le visage inond de larmes!
Peut-on imaginer rien de plus anglique! Quelle expression sublime
avaient ses yeux en parlant de lui! C'est qu'elle l'aime! Et moi
elle me chrit comme un pre; elle me l'a dit, comme un pre! En
pouvait-il tre autrement? n'est-ce pas justice? Devait-elle voir
un amant en ce juge sombre et svre, toujours triste comme son
costume noir? N'tait-il pas honteux de songer  unir tant de
virginale candeur  ma dtestable science du monde? Pour elle,
l'avenir est encore le pays des riantes chimres, et depuis
longtemps l'exprience a fltri toutes mes illusions. Elle est
jeune comme l'innocence, et je suis vieux comme le vice.

L'infortun magistrat se faisait vritablement horreur. Il
comprenait Claire et l'excusait. Il s'en voulait de l'excs de
douleur qu'il lui avait montr. Il se reprochait d'avoir troubl
sa vie. Il ne se pardonnait pas d'avoir parl de son amour...

Ne devait-il pas prvoir ce qui tait arriv: qu'elle le
repousserait, et qu'ainsi il allait se priver de cette flicit
cleste de la voir, de l'entendre, de l'adorer silencieusement.

Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse rver  son
amant. En lui, elle doit caresser un idal. Elle se plat  le
parer de toutes les qualits brillantes,  l'imaginer plein de
noblesse, de bravoure, d'hrosme. Qu'advenait-il, si en mon
absence elle songeait  moi? Son imagination me reprsentait drap
d'une robe funbre, au fond d'un lugubre cachot, aux prises avec
quelque sclrat immonde. N'est-ce pas mon mtier de descendre
dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes? Ne
suis-je pas condamn  laver dans l'ombre le linge sale de la plus
corrompue des socits? Ah! il est des professions fatales! Est-ce
que le juge comme le prtre ne devrait pas se condamner  la
solitude et au clibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont
tout entendu. Leur costume est presque le mme. Mais pendant que
le prtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation,
le juge apporte l'effroi. L'un est la misricorde, l'autre le
chtiment. Voil quelles images veillait mon souvenir, tandis que
l'autre... l'autre...

Cet homme infortun continuait sa course folle le long des quais
dserts.

Il allait, la tte nue, les yeux hagards. Pour respirer plus
librement, il avait arrach sa cravate et l'avait jete au vent.

Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le
passant s'arrtait, touch de piti, et se dtournait pour
regarder s'loigner ce malheureux qu'il supposait priv de raison.

Dans un chemin perdu, prs de Grenelle, des sergents de ville
s'approchrent de lui et essayrent de l'interroger. Il les
repoussa, mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de
visite.

Ils lurent et le laissrent passer, convaincus qu'il tait ivre.

La colre, une colre furibonde, avait remplac sa rsignation
premire. Dans son coeur, une haine s'levait plus forte et plus
violente que son amour pour Claire.

Cet autre, ce prfr, ce noble vicomte qui ne savait pas
triompher des obstacles, que ne le tenait-il l sous son genou!

En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si svre pour
lui-mme, s'expliqua les dlices irrsistibles de la vengeance. Il
comprit la haine qui s'arme d'un poignard, qui s'embusque
lchement dans les recoins sombres, qui frappe dans les tnbres,
en face ou dans le dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui
veut du sang pour son assouvissement!

En ce moment, prcisment, il tait charg d'instruire l'affaire
d'une pauvre fille publique, accuse d'avoir donn un coup de
couteau  une de ses tristes compagnes.

Elle tait jalouse de cette femme, qui avait cherch  lui enlever
son amant, un soldat ivrogne et grossier.

M. Daburon se sentait saisi de piti pour cette misrable crature
qu'il avait commenc d'interroger la veille.

Elle tait trs laide et vraiment repoussante, mais l'expression
de ses yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait  la
mmoire du juge.

Elle l'aime vritablement, pensait-il. Si chacun des jurs avait
souffert ce que je souffre, elle serait acquitte. Mais combien
d'hommes ont eu dans leur vie une passion? Peut-tre pas un sur
vingt!

Il se promit de recommander cette fille  l'indulgence du tribunal
et d'attnuer autant qu'il le pourrait le crime dont elle s'tait
rendue coupable.

Lui-mme venait de se dcider  commettre un crime.

Il tait rsolu  tuer M. Albert de Commarin.

Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s'affermir dans cette
rsolution, se dmontrant par mille raisons folles, qu'il trouvait
solides et indiscutables, la ncessit et la lgitimit de cette
vengeance.

Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une alle du
bois de Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit
une voiture et se fit conduire chez lui.

Le dlire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne
sentait aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l'empire
d'une hallucination,  peu prs comme un somnambule.

Il rflchissait et raisonnait, mais ce n'tait pas avec sa
raison.

Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu'il
devait aller chez la marquise d'Arlange, et sortit.

Il passa d'abord chez un armurier et acheta un petit revolver
qu'il fit charger avec soin sous ses yeux et qu'il mit dans sa
poche. Il se rendit ensuite chez les personnes qu'il supposait
capables de lui apprendre de quel club tait le vicomte. Nulle
part on ne s'aperut de l'trange situation de son esprit, tant sa
conversation et ses manires taient naturelles.

Dans l'aprs-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma
le cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l'y conduire,
en faisant partie lui-mme.

M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de
la route, il serrait avec frnsie le bois du revolver qu'il
tenait cach. Il ne pensait qu'au meurtre qu'il voulait commettre,
et au moyen de ne pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-
il froidement, un scandale affreux, surtout si je ne russis pas 
me brler la cervelle aussitt. On m'arrtera, on me mettra en
prison, je passerai en cour d'assises. Voil mon nom dshonor.
Bast! que m'importe! Je ne suis pas aim de Claire, que me fait le
reste! Mon pre mourra sans doute de douleur, mais il faut que je
me venge!... Arrivs au club, son ami lui montra un jeune homme
trs brun,  l'air hautain  ce qu'il lui parut, qui, accoud 
une table, lisait une revue. C'tait le vicomte.

M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arriv 
deux pas, le coeur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et
s'enfuit, laissant son ami stupfi d'une scne dont il lui tait
impossible de se rendre compte.

M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d'aussi prs qu'une
fois.

Arriv dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses
pas. Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il
battit l'air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba
comme une masse sur le trottoir.

Des passants accoururent et aidrent les sergents de ville  le
relever. Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le
porta  son domicile.

Quand il reprit ses sens, il tait couch, et il aperut son pre
au pied de son lit.

Que s'tait-il donc pass?

On lui apprit, avec bien des mnagements, que pendant six semaines
il avait flott entre la vie et la mort. Les mdecins le
dclaraient sauv; maintenant il tait remis, il allait bien.

Cinq minutes de conversation l'avaient puis. Il ferma les yeux
et chercha  recueillir ses ides, qui s'taient parpilles comme
les feuilles d'un arbre en automne par une tempte. Le pass lui
semblait noy dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces
tnbres, tout ce qui concernait Mlle d'Arlange se dtachait
prcis et lumineux. Toutes ses actions,  partir du moment o il
avait embrass Claire, il les revoyait comme un tableau fortement
clair. Il frmit, et ses cheveux en un moment furent tremps de
sueur.

Il avait failli devenir assassin!

Et la preuve qu'il tait vraiment remis et qu'il avait repris la
pleine possession de ses facults, c'est qu'une question de droit
criminel traversa son cerveau.

Le crime commis, se dit-il, aurais-je t condamn? Oui. tais-je
responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l'alination
mentale? tais-je fou, tais-je dans l'tat particulier qui doit
prcder un attentat? Qui saura me rpondre? Pourquoi tous les
juges n'ont-ils pas travers une incomprhensible crise comme la
mienne? Mais qui me croirait, si je racontais ce qui m'est arriv?

Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta  son
pre, qui haussa les paules et lui assura que c'tait l une
mauvaise rminiscence de dlire.

Ce pre, qui tait bon, fut mu au rcit des amours si tristes de
son fils, sans y voir cependant un malheur irrparable. Il lui
conseilla la distraction, mit  sa disposition toute sa fortune et
l'engagea fort  pouser une bonne grosse hritire poitevine,
gaie et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. Puis,
comme ses terres souffraient de son absence, il repartit pour sa
province.

Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait repris sa vie et
ses travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme
un corps sans me; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose
tait bris.

Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En
l'apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l'avait pris
pour un spectre, tant il tait diffrent de celui qu'elle avait
connu.

Comme elle redoutait les figures funbres, elle le consigna  sa
porte.

Claire fut malade une semaine  sa vue.

Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert
m'aime-t-il autant?

Elle n'osait se rpondre. Elle aurait voulu le consoler, lui
parler, tenter quelque chose... Il ne se montra plus.

M. Daburon n'tait cependant pas homme  se laisser abattre sans
lutter. Il voulut, comme disait son pre, se distraire. Il chercha
le plaisir et trouva le dgot, mais non l'oubli. Souvent il alla
jusqu'au seuil de la dbauche; toujours une cleste figure, Claire
vtue de blanc, lui barra la porte.

Alors il se rfugia dans le travail ainsi que dans un sanctuaire.
Il se condamna aux plus rudes labeurs, se dfendant de penser 
Claire, pareil au poitrinaire qui s'interdit de songer  son mal.
Son pret  la besogne, sa fivreuse activit lui valurent la
rputation d'un ambitieux qui devait aller loin. Il ne se souciait
de rien au monde.

 la longue, il trouva non le repos, mais cet engourdissement
exempt de douleurs qui suit les grandes catastrophes. La
convalescence de l'oubli commenait pour lui.

Voil quels vnements ce nom de Commarin prononc par le pre
Tabaret rappelait  M. Daburon. Il les croyait ensevelis sous la
cendre du temps, et voil qu'ils surgissaient comme ces caractres
qu'on trace avec une encre sympathique et qui apparaissent si l'on
vient  approcher le papier du feu. En un instant, ils se
droulrent devant ses yeux, avec cette merveilleuse instantanit
du songe qui supprime le temps et l'espace.

Pendant quelques minutes, grce  un phnomne admirable de
ddoublement, il assista, pour ainsi dire,  la reprsentation de
sa propre vie. Acteur et spectateur ensemble, il tait l, assis
dans son fauteuil, et il paraissait sur le thtre, il agissait et
il se jugeait.

Sa premire pense, il faut l'avouer, fut une pense de haine,
suivie d'un dtestable sentiment de satisfaction. Le hasard lui
livrait cet homme prfr par Claire. Ce n'tait plus un hautain
gentilhomme illustr par sa fortune et par ses aeux, c'tait un
btard, le fils d'une femme galante. Pour garder un nom vol, il
avait commis le plus lche des assassinats. Et lui, le juge, il
allait prouver cette volupt infinie de frapper son ennemi avec
le glaive de la loi.

Mais ce ne fut qu'un clair. La conscience de l'honnte homme se
rvolta et fit entendre sa voix toute-puissante.

Est-il rien de plus monstrueux que l'association de ces deux
ides: la haine et la justice? Un juge peut-il, sans se mpriser
plus que les tres vils qu'il condamne, se souvenir qu'un coupable
dont le sort est entre ses mains a t son ennemi? Un juge
d'instruction a-t-il le droit d'user de ses exorbitants pouvoirs
contre un prvenu, tant qu'au fond de son coeur il reste une
goutte de fiel?

M. Daburon se rpta ce que tant de fois depuis un an il s'tait
dit en commenant une instruction: et moi aussi, j'ai failli me
souiller d'un meurtre abominable.

Et voil que, prcisment, il allait avoir  faire arrter, 
interroger,  livrer  la cour d'assises celui qu'il avait eu la
ferme volont de tuer.

Tout le monde, certes, ignorait ce crime de pense et d'intention,
mais pouvait-il, lui, l'oublier? N'tait-ce pas ou jamais le cas
de se rcuser, de donner sa dmission? Ne devait-il pas se
retirer, se laver les mains du sang rpandu, laissant  un autre
le soin de le venger au nom de la socit?

-- Non! pronona-t-il, ce serait une lchet indigne de moi.

Un projet de gnrosit folle lui vint.

-- Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, je lui
laissais l'honneur et la vie? Mais comment le sauver? Je devrais
pour cela ne tenir aucun compte des dcouvertes du pre Tabaret et
lui imposer la complicit du silence. Il faudra volontairement
faire fausse route, courir avec Gvrol aprs un meurtrier
chimrique. Est-ce praticable? D'ailleurs, pargner Albert, c'est
dchirer les titres de Nol; c'est assurer l'impunit de la plus
odieuse des trahisons. Enfin, c'est encore et toujours sacrifier
la justice  ma passion!

Le magistrat souffrait.

Comment prendre un parti au milieu de tant de perplexits,
tiraill par des intrts divers?

Il flottait indcis entre les dterminations les plus opposes,
son esprit oscillait d'un extrme  l'autre.

Que faire? Sa raison, aprs un nouveau choc si imprvu, cherchait
en vain son quilibre. Reculer, se disait-il; o donc serait mon
courage?

Ne dois-je pas rester le reprsentant de la loi que rien n'meut
et que rien ne touche? Suis-je si faible qu'en revtant ma robe je
ne sache pas me dpouiller de ma personnalit? Ne puis-je, pour le
prsent, faire abstraction du pass? Mon devoir est de poursuivre
l'enqute. Claire elle-mme m'ordonnerait d'agir ainsi. Voudrait-
elle d'un homme souill d'un soupon? Jamais. S'il est innocent,
qu'il soit sauv; s'il est coupable, qu'il prisse!

C'tait fort bien raisonn, mais, au fond de son coeur, mille
inquitudes dardaient leurs pines. Il avait besoin de se
rassurer.

Est-ce que je le hais encore, cet homme? continua-t-il; non,
certes. Si Claire l'a prfr  moi qu'il ne connat pas, c'est 
elle et non  lui que je dois en vouloir. Ma fureur n'a t qu'un
accs passager de dlire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve en
moi autant un conseiller qu'un juge. S'il n'est pas coupable, il
disposera, pour tablir ses preuves, de tout cet appareil
formidable d'agents et de moyens qui est entre les mains du
parquet. Oui, je puis tre le juge. Dieu, qui lit au fond des
consciences, voit que j'aime assez Claire pour souhaiter de toutes
mes forces l'innocence de son amant.

Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement compte du temps
coul.

Il tait prs de trois heures du matin.

-- Ah! mon Dieu! et le pre Tabaret qui m'attend! Je vais le
trouver endormi... Mais le pre Tabaret ne dormait pas, et il
n'avait gure plus que le juge senti glisser les heures.

Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inventaire du cabinet
de M. Daburon, qui tait vaste et d'une magnificence svre, tout
 fait en rapport avec la position du magistrat. Arm d'un
flambeau, il s'approcha des six tableaux de matres qui rompaient
la nudit de la boiserie et les admira. Il examina curieusement
quelques bronzes rares placs sur la chemine et sur une console,
et il donna  la bibliothque un coup d'oeil de connaisseur.

Aprs quoi, prenant sur la table un journal du soir, il se
rapprocha du foyer et se plongea dans une vaste bergre.

Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier-Paris, lequel,
comme tous les premier-Paris d'alors, s'occupait exclusivement de
la question romaine, que, lchant le journal, il s'absorbait dans
ses mditations. L'ide fixe, plus forte que la volont, bien
autrement intressante pour lui que la politique, le ramenait
invinciblement  La Jonchre, prs du cadavre de la veuve Lerouge.
Comme l'enfant qui mille et mille fois brouille et remet en ordre
son jeu de patience, il mlait et reprenait la srie de ses
inductions et de ses raisonnements.

Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui dans cette
triste affaire. De A  Z, il croyait connatre tout. Il savait 
quoi s'en tenir, et M. Daburon, il l'avait vu, partageait ses
opinions. Cependant, que de difficults encore!

C'est qu'entre le juge d'instruction et le prvenu se trouve un
tribunal suprme, institution admirable qui est notre garantie 
tous tant que nous sommes, pouvoir essentiellement modrateur: le
jury.

Et le jury, Dieu merci! ne se contente pas d'une conviction
banale. Les plus fortes probabilits peuvent l'mouvoir et
l'branler, elles ne lui arrachent pas un verdict affirmatif.
Plac sur un terrain neutre, entre la prvention qui expose sa
thse et la dfense qui dveloppe son roman, il demande des
preuves matrielles et exige qu'on les lui fasse toucher du doigt.
L o des magistrats condamneraient vingt fois pour une, en toute
scurit de conscience, et justement, qui plus est, il acquitte,
parce que l'vidence n'a pas lui.

La dplorable excution de Lesurques a assur l'impunit de bien
des crimes, et, il faut le dire, elle justifie cette impunit.

Le fait est que, sauf les cas de flagrant dlit ou d'aveu, il n'y
a pas d'affaire sre pour le ministre public. Parfois il est
aussi anxieux que l'accus lui-mme. Presque tous les crimes ont
mme pour la justice et pour la police un ct mystrieux et en
quelque sorte impntrable. Le gnie de l'avocat est de deviner
cet endroit faible et d'y concentrer ses efforts. Par l, il
insinue le doute. Un incident habilement soulev  l'audience, au
dernier moment, peut changer la face d'un procs. Cette
incertitude d'un rsultat explique le caractre de passion que
revtent souvent les dbats.

Et  mesure que monte le niveau de la civilisation, les jurs,
dans les causes graves, deviennent plus timides et plus hsitants.
C'est avec une inquitude croissante qu'ils portent le fardeau de
leur responsabilit. Dj bon nombre d'entre eux reculent devant
l'ide de la peine de mort. S'il se trouve qu'elle est applique,
ils demandent  se laver du sang du condamn. On en a vu signer un
recours en grce, et pour qui? Pour un parricide. Chaque jur, au
moment d'entrer dans la salle de dlibrations, songe infiniment
moins  ce qu'il vient d'entendre, qu'au risque qu'il court de
prparer  ses nuits d'ternels remords. Il n'en est pas un qui,
plutt que de s'exposer  retenir un innocent, ne soit rsolu 
lcher trente sclrats.

L'accusation doit donc arriver devant le jury arme de toutes
pices et les mains pleines de preuves. C'est au juge
d'instruction  forger ces armes et  condenser ces preuves. Tche
dlicate, hrisse de difficults, souvent trs longue. Il arrive
que le prvenu ait du sang-froid, qu'il soit certain de n'avoir
pas laiss de traces; alors, du fond de son cachot, au secret, il
dfie tous les assauts de la justice. C'est une lutte terrible et
qui fait frmir si l'on vient  songer qu'aprs tout cet homme,
enferm sans conseil et sans dfense, peut tre innocent. Le juge
saura-t-il rsister aux entranements de sa conviction intime?

Bien souvent la justice est rduite  s'avouer vaincue. Elle est
persuade qu'elle a trouv le coupable; la logique le lui montre,
le bon sens le lui indique, et cependant elle doit renoncer aux
poursuites faute de tmoignages suffisants.

Il est malheureusement des crimes impunis. Un ancien avocat
gnral avouait un jour qu'il connaissait jusqu' trois assassins
riches, heureux, honors, qui,  moins de circonstances
improbables, finiraient dans leur lit, entours de leur famille,
et auraient un bel enterrement avec une magnifique pitaphe sur
leur tombe.

 cette ide qu'un meurtrier peut viter l'action de la justice,
se drober  la cour d'assises, le sang du pre Tabaret bouillait
dans ses veines, comme au souvenir d'une cruelle injure
personnelle.

Une telle monstruosit,  son avis, ne pouvait provenir que de
l'ineptie des magistrats chargs de l'enqute sommaire, de la
maladresse des agents de la police ou de l'incapacit et de la
mollesse du juge d'instruction.

-- Ce n'est pas moi, marmottait-il avec la vaniteuse satisfaction
du succs, qui lcherais jamais ma proie. Il n'est pas de crime
bien constat dont l'auteur ne soit trouvable,  moins pourtant
que cet auteur ne soit un fou, dont le mobile chappe au
raisonnement. Je passerais ma vie  la recherche d'un coupable, et
je prirais avant de m'avouer vaincu, comme cela est arriv tant
de fois  Gvrol.

Cette fois encore le pre Tabaret, le hasard aidant, avait russi,
il se le rptait. Mais quelles preuves fournir  la prvention, 
ce maudit jury si mticuleux, si formaliste et si poltron?
Qu'imaginer pour forcer  se dcouvrir un homme fort, parfaitement
sur ses gardes, couvert par sa position et sans doute par ses
prcautions prises? Quel traquenard prparer,  quel stratagme
neuf et infaillible avoir recours?

Le volontaire de la police s'puisait en combinaisons subtiles
mais impraticables, toujours arrt par cette fatale lgalit si
nuisible aux emplois des chevaliers de la rue de Jrusalem.

Il s'appliquait si fort  ses conceptions, tantt ingnieuses et
tantt grossires, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte du cabinet
et ne s'aperut nullement de la prsence du juge d'instruction.

Il fallut, pour l'arracher  ses problmes, la voix de M. Daburon,
qui disait avec un accent encore mu:

-- Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous avoir laiss si
longtemps seul...

Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux salut de
quarante-cinq au degr.

-- Ma foi! monsieur, rpondit-il, je n'ai pas eu le loisir de
m'apercevoir de ma solitude.

M. Daburon avait travers la pice et tait all s'asseoir en face
de son agent, devant un guridon encombr des papiers et des
documents se rattachant au crime. Il paraissait trs fatigu.

-- J'ai beaucoup rflchi, commena-t-il,  toute cette affaire...

-- Et moi donc! interrompit le pre Tabaret. Je m'inquitais,
monsieur, lorsque vous tes entr, de l'attitude probable du
vicomte de Commarin au moment de son arrestation. Rien de plus
important, selon moi. S'emportera-t-il? essayera-t-il d'intimider
les agents? les menacera-t-il de les jeter dehors? C'est assez la
tactique des criminels hupps. Je crois pourtant qu'il restera
calme et froid. C'est dans la logique du caractre que se relve
la perptration du crime. Il fera montre, vous le verrez, d'une
assurance superbe. Il jugera qu'il est sans doute victime de
quelque malentendu. Il insistera pour voir immdiatement le juge
d'instruction, afin de tout claircir au plus vite.

Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions comme d'une
ralit, il avait un tel ton d'assurance que M. Daburon ne put
s'empcher de sourire.

-- Nous n'en sommes pas encore l, dit-il.

-- Mais nous y serons dans quelques heures, reprit vivement le
pre Tabaret. Je suppose que, ds qu'il fera jour, monsieur le
juge d'instruction donnera des ordres pour que monsieur de
Commarin fils soit arrt?

Le juge tressaillit comme le malade qui voit son chirurgien
dposer, en entrant, sa trousse sur un meuble.

Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance incommensurable
qui spare l'ide du fait, la dcision de l'acte.

-- Vous tes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez
pas d'obstacles.

-- Puisqu'il est coupable! Je le demanderai  monsieur le juge,
qui aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intrt 
supprimer la veuve Lerouge, son tmoignage, ses papiers, ses
lettres? Lui, uniquement lui. Mon Nol, qui est bte comme un
honnte homme, l'a prvenu: il a agi. Que sa culpabilit ne soit
pas tablie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est
Gerdy jusqu'au cimetire.

-- Oui, mais...

Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupfait.

-- Monsieur le juge voit donc des difficults? demanda-t-il.

-- Eh! sans doute! rpondit M. Daburon: cette affaire est de
celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas
pareils  celui-ci, on ne doit frapper qu' coup sr, et nous
n'avons que des prsomptions... les plus concluantes, je le sais,
mais enfin des prsomptions. Si nous nous trompions? La justice,
malheureusement, ne peut jamais rparer compltement ses erreurs.
Sa main pose injustement sur un homme laisse une empreinte qui ne
s'efface plus. Elle reconnat qu'elle s'est trompe, elle l'avoue
hautement, elle le proclame... en vain. L'opinion absurde, idiote,
ne pardonne pas  un homme d'avoir pu tre souponn.

C'est en poussant de gros soupirs que le pre Tabaret coutait ces
rflexions. Ce n'est pas lui qui et t retenu par de si
mesquines considrations.

-- Nos soupons sont fonds, continua le juge, j'en suis persuad.
Mais s'ils taient faux? Notre prcipitation serait pour ce jeune
homme un affreux malheur. Et encore, quel clat, quel scandale! Y
avez-vous song? Vous ne savez pas tout ce qu'une dmarche risque
peut coter  l'autorit,  la dignit de la justice, au respect
qui constitue sa force... L'erreur appelle la discussion, provoque
l'examen, enfin veille la mfiance  une poque o tous les
esprits ne sont que trop disposs  se dfier des pouvoirs
constitus.

Il s'appuya sur le guridon et parut rflchir profondment.

Pas de chance, pensait le pre Tabaret, j'ai affaire  un
trembleur. Il faudrait agir, il parle; signer des mandats, il
pousse des thories. Il est tourdi de ma dcouverte et il a peur.
Je supposais en accourant ici qu'il serait ravi, point. Il
donnerait bien un louis de sa poche pour ne m'avoir pas fait
appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil pais de
l'ignorance. Ah! voil! On voudrait bien avoir dans son filet des
tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les
gros sont dangereux, on les lcherait volontiers...

-- Peut-tre, dit  haute voix M. Daburon, peut-tre suffirait-il
d'un mandat de perquisition et d'un autre de comparution?...

-- Alors tout est perdu! s'cria le pre Tabaret.

-- En quoi, s'il vous plat?

-- Hlas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis
qu'un pauvre vieux. Nous sommes en face de la prmditation la
plus habile et la plus raffine. Un hasard miraculeux nous a mis
sur la trace de l'ennemi. Si nous lui laissons le temps de
respirer, il nous chappe.

Le juge, pour toute rponse, inclina la tte, peut-tre en signe
d'assentiment.

-- Il est vident, continua le pre Tabaret, que notre adversaire
est un homme de premire force, d'un sang-froid surprenant, d'une
habilet consomme. Ce gaillard-l doit avoir tout prvu, tout
absolument, jusqu' la possibilit improbable d'un soupon
s'levant jusqu' lui. Oh! ses prcautions sont prises. Si
monsieur le juge se contente d'un mandat de comparution, le gredin
est sauv. Il comparatra tranquille comme Baptiste, absolument
comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous arrivera nanti du plus
magnifique alibi qui se puisse voir, d'un alibi irrcusable. Il va
prouver qu'il a pass la soire et la nuit du mardi et de mercredi
avec les personnages les plus considrables. Il aura dn avec le
comte Machin, jou avec le marquis Chose, soup avec le duc Untel;
la baronne de Ci et la vicomtesse de L ne l'auront pas perdu de
vue une minute... Enfin, le coup sera si bien mont, tous les
trucs joueront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et
encore lui prsenter des excuses sur l'escalier. Il n'est qu'un
moyen de le convaincre, c'est de le surprendre par une rapidit
contre laquelle il est impossible qu'il soit en garde. On doit
tomber chez lui comme la foudre, l'arrter au rveil, l'entraner
encore tout abasourdi, et l'interroger l, sur-le-champ, _hic et
nunc, _tout chaud encore de son lit. C'est la seule chance qu'il
soit de surprendre quelque chose. Ah! que ne suis-je, pour un
jour, juge d'instruction!

Le pre Tabaret s'arrta court, saisi de la crainte de manquer de
respect au magistrat. Mais M. Daburon n'avait nullement l'air
choqu.

-- Poursuivez, dit-il d'un ton encourageant, poursuivez!

-- Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'instruction. Je fais
arrter mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon
cabinet. Je ne m'amuse point  lui poser des questions plus ou
moins captieuses. Non; je vais droit au but. Je l'accable tout
d'abord du poids de ma certitude. Quel pav! Je lui prouve que je
sais tout, si videmment, si clairement, si premptoirement qu'il
se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l'interroge pas. Je
ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici
mon discours: Mon bonhomme, vous m'apportez un alibi! C'est fort
bien. Mais nous connaissons ce moyen, l'ayant pratiqu. Il est
us. On est fix sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc,
cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c'est admis.

 Cependant voici ce que vous avez fait:  huit heures vingt
minutes, vous avez fil adroitement.  huit heures trente-cinq
minutes, vous preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare.  neuf
heures, vous descendiez  la gare de Rueil et vous vous lanciez
sur la route de La Jonchre.  neuf heures un quart, vous frappiez
au volet de la veuve Lerouge, qui vous ouvrait et  qui vous
demandiez  manger un morceau et surtout  boire un coup.  neuf
heures vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret bien
aiguis entre les paules, vous bouleversiez tout dans la maison
et vous brliez certains papiers, vous savez. Aprs quoi,
enveloppant dans une serviette tous les objets prcieux pour faire
croire  un vol, vous sortiez en fermant la porte  double tour.

 Arriv  la Seine, vous avez jet votre paquet dans l'eau, vous
avez regagn la station du chemin de fer  pied, et  onze heures
vous reparaissiez frais et dispos.

 C'est bien jou. Seulement vous avez compt sans deux
adversaires: un agent de police assez madr, surnomm Tirauclair,
et un autre plus capable encore, qui a nom le hasard.  eux deux,
ils vous font perdre la partie. D'ailleurs, vous avez eu le tort
de porter des bottes trop fines, de conserver vos gants gris
perle, et de vous embarrasser d'un chapeau de soie et d'un
parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus court, et je vous
donnerai la permission de fumer dans votre prison de ces
excellents trabucos que vous aimez et que vous brlez toujours
avec un bout d'ambre.

Le pre Tabaret avait grandi de deux pouces tant tait grand son
enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quter un sourire
approbateur.

-- Oui, continua-t-il aprs avoir repris haleine, je lui dirais
cela et non autre chose. Et,  moins que cet homme ne soit mille
fois plus fort que je ne le suppose,  moins qu'il ne soit de
bronze, de marbre, d'acier, je le verrais  mes pieds et
j'obtiendrais un aveu...

-- Et s'il tait de bronze, en effet, dit M. Daburon, s'il ne
tombait pas  vos pieds! Que feriez-vous?

La question, videmment, embarrassa le bonhomme.

-- Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais...
mais il avouerait.

Aprs un assez long silence, M. Daburon prit une plume et crivit
quelques lignes  la hte.

-- Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va tre
arrt, c'est maintenant dcid. Mais les formalits et les
perquisitions prendront un certain temps qui, d'un autre ct,
m'est ncessaire. Je veux interroger, avant le prvenu, son pre,
le comte de Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami,
monsieur Nol Gerdy. Les lettres qu'il possde me sont
indispensables.

 ce nom de Gerdy, la figure du pre Tabaret s'assombrit et
exprima la plus comique inquitude.

-- Sapristi! s'exclama-t-il, voil ce que je redoutais!

-- Quoi? demanda M. Daburon.

-- Eh! la ncessit des lettres de Nol... Naturellement, il va
savoir qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voil dans
de beaux draps! C'est  moi qu'il devra la reconnaissance de ses
droits, n'est-ce pas? Pensez-vous qu'il me sera reconnaissant!
Point, il me mprisera. Il me fuira quand il saura que Tabaret,
rentier, et Tirauclair, l'agent, se coiffent dans le mme bonnet
de coton. Pauvre humanit! Avant huit jours mes plus vieux amis me
refuseront la main. Comme si ce n'tait pas un bonheur de servir
la justice!... Je vais tre rduit  changer de quartier, 
prendre un faux nom...

Il pleurait presque, tant sa peine tait grande. Le magistrat en
fut touch.

-- Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne
mentirai pas mais je m'arrangerai de telle sorte que votre fils
d'adoption, votre Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai
entrevoir que je suis arriv jusqu' lui par des papiers trouvs
chez la veuve Lerouge.

Le bonhomme, transport, saisit la main du juge et la porta  ses
lvres.

-- Oh! merci, monsieur! s'cria-t-il, merci mille fois! Vous tes
grand, vous tes... Et moi qui tout  l'heure... mais, suffit! je
me trouverai, si vous le permettez,  l'arrestation; je serais
trs satisfait d'assister aux perquisitions.

-- Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, rpondit le
juge.

Les lampes plissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons
blanchissait, le jour se levait. Dj, dans le lointain, on
entendait le roulement des voitures matinales; Paris s'veillait.

-- Je n'ai pas de temps  perdre, poursuivit M. Daburon, si je
veux que toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens
absolument  voir le procureur imprial; je le ferai rveiller
s'il le faut. Je me rendrai de chez lui directement au Palais, j'y
serai avant huit heures. Je dsire, monsieur Tabaret, vous y
trouver  mes ordres.

Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le domestique du
magistrat parut.

-- Voici, monsieur, dit-il  son matre, un pli que vient
d'apporter un gendarme de Bougival. Il attend la rponse dans
l'antichambre.

-- Trs bien! rpondit M. Daburon; demandez  cet homme s'il n'a
besoin de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin.

En mme temps il brisait l'enveloppe de la dpche.

-- Tiens! fit-il, une lettre de Gvrol!

Et il lut:

_Monsieur le juge d'instruction, _

_J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de
l'homme aux boucles d'oreilles. Je viens d'apprendre de ses
nouvelles chez un marchand de vin, o des ivrognes taient
attards. Notre homme est rentr chez le marchand de vin dimanche
matin en sortant de chez la veuve Lerouge. Il a commenc par
acheter et payer deux litres de vin. Puis il s'est frapp le front
et a dit: __Vieille bte! j'oubliais que c'est demain la fte du
bateau! Il a aussitt demand trois autres litres. J'ai consult
l'almanach, le bateau doit s'appeler _Saint-Marin. _J'ai appris
aussi qu'il tait charg de bl. J'cris  la prfecture en mme
temps qu' vous, pour que des perquisitions soient faites  Paris
et  Rouen. Il est impossible qu'elles n'aboutissent pas._

_Je suis en attendant, monsieur..._

-- Ce pauvre Gvrol! s'cria le pre Tabaret en clatant de rire,
il aiguise son sabre et la bataille est gagne. Est-ce que
monsieur le juge ne va pas arrter ses recherches?

-- Non, certes! rpondit M. Daburon, ngliger la moindre chose est
souvent une faute irrparable. Et qui sait quelles lumires nous
peut fournir cet inconnu?


VIII
Le jour mme de la dcouverte du crime de La Jonchre,  l'heure
prcisment o le pre Tabaret faisait sa dmonstration dans la
chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en
voiture pour se rendre  la gare du Nord au-devant de son pre.

Le vicomte tait fort ple. Ses traits tirs, ses yeux mornes, ses
lvres blmies dnonaient d'accablantes fatigues, l'abus de
plaisirs crasants ou de terribles soucis.

Au surplus, tous les domestiques de l'htel avaient parfaitement
observ que, depuis cinq jours, leur jeune matre n'tait pas dans
son assiette ordinaire. Il ne parlait qu'avec effort, mangeait 
peine et avait svrement interdit sa porte.

Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce
changement, trop rapide pour ne pas tre des plus sensibles, tait
survenu le dimanche matin  la suite de la visite d'un certain
sieur Gerdy, avocat, lequel tait rest prs de trois heures dans
la bibliothque.

Le vicomte, gai comme un pinson  l'arrive de ce personnage,
avait,  sa sortie, l'air d'un dterr, et il n'avait plus quitt
cette mine affreuse.

Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte
paraissait se traner avec tant de peine que M. Lubin, son valet
de chambre, l'exhorta beaucoup  ne pas sortir. S'exposer au
froid, c'tait commettre une imprudence gratuite. Il serait plus
sage  lui de se coucher et d'avaler une bonne tasse de tisane.

Mais le comte de Commarin n'entendait point raillerie sur le
chapitre des devoirs filiaux. Il tait homme  pardonner  son
fils les plus incroyables folies, les pires dbordements, plutt
que ce qu'il appelait un manque de rvrence. Il avait annonc son
arrive par le tlgraphe vingt-quatre heures  l'avance, donc
l'htel devait tre sous les armes, donc l'absence d'Albert  la
gare l'et choqu comme la plus outrageante des inconvenances.

Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle
d'attente quand la cloche signala l'arrive du train. Bientt les
portes qui donnent sur le quai s'ouvrirent et furent encombres de
voyageurs.

La presse un peu dissipe, le comte apparut, suivi d'un domestique
portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures
prcieuses.

Le comte de Commarin annonait bien dix bonnes annes de moins que
son ge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient 
peine. Il tait grand et maigre, marchait le corps droit et
portait la tte haute, sans avoir rien cependant de cette
disgracieuse roideur britannique, l'admiration et l'envie de nos
jeunes gentilshommes. Sa tournure tait noble, sa dmarche aise.
Il avait de fortes mains, trs belles, les mains d'un homme dont
les anctres ont pendant des sicles donns de grands coups
d'pe. Sa figure rgulire prsentait un contraste singulier pour
celui qui l'tudiait: tous ses traits respiraient une facile
bonhomie, sa bouche tait souriante, mais dans ses yeux clairs
clatait la plus farouche fiert.

Ce contraste traduisait le secret de son caractre.

Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il avait march
avec son sicle, ou du moins il paraissait avoir march.

Autant que la marquise, il mprisait absolument tout ce qui
n'tait pas noble, seulement son mpris s'exprimait d'une faon
diffrente. La marquise affichait hautement et brutalement ses
ddains; le comte les dissimulait sous les recherches d'une
politesse humiliante  force d'tre excessive. La marquise aurait
volontiers tutoy ses fournisseurs; le comte, chez lui, un jour
que son architecte avait laiss tomber son parapluie, s'tait
prcipit pour le ramasser.

C'est que la vieille dame avait les yeux bands, les oreilles
bouches, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux,
beaucoup entendu avec une oue trs fine. Elle tait sotte et sans
l'ombre du sens commun; il avait de l'esprit, des vues presque
larges, et des ides. Elle rvait le retour de tous les usages
saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques,
s'imaginant qu'on fait reculer les annes comme les aiguilles
d'une pendule; il aspirait, lui,  des choses positives; au
pouvoir, par exemple, sincrement persuad que son parti pouvait
encore le ressaisir et le garder, et reconqurir sourdement et
lentement, mais srement, tous les privilges perdus.

Mais, au fond, ils devaient s'entendre.

Pour tout dire, le comte tait le portrait flatt d'une certaine
fraction de la socit, et la marquise en tait la caricature.

Il faut ajouter qu'avec ses gaux, M. de Commarin savait se
dpartir de son crasante urbanit. Il reprenait alors son
caractre vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la
contradiction  peu prs comme un talon la piqre d'une mouche.

Dans sa maison, c'tait un despote.

En apercevant son pre, Albert s'avana vers lui avec
empressement. Ils se serrrent la main, s'embrassrent d'un air
aussi noble que crmonieux, et en moins d'une minute expdirent
la phrasologie banale des informations de retour et des
compliments de voyage.

Alors seulement M. de Commarin parut s'apercevoir de l'altration,
si visible, du visage de son fils.

-- Vous tes souffrant, vicomte? demanda-t-il.

-- Non, monsieur, rpondit laconiquement Albert.

Le comte fit un: Ah! accompagn d'un certain mouvement de tte,
qui tait chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite
incrdulit; puis il se retourna vers son domestique et lui donna
brivement quelques ordres.

-- Maintenant, reprit-il en revenant  son fils, rentrons vite 
l'htel. J'ai hte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai
avec plaisir, n'ayant rien pris aujourd'hui qu'une tasse de
dtestable bouillon,  je ne sais quel buffet.

M. de Commarin arrivait  Paris d'une humeur massacrante. Son
voyage en Autriche n'avait pas amen les rsultats qu'il esprait.

Pour comble, s'tant arrt chez un de ses anciens amis, il avait
eu avec lui une discussion si violente qu'ils s'taient spars
sans se donner la main.

 peine install sur les coussins de sa voiture, qui partit au
galop, le comte ne put s'empcher de revenir sur ce sujet qui lui
tenait fort  coeur.

-- Je suis brouill avec le duc de Sairmeuse, dit-il  son fils.

-- Il me semble, monsieur, rpondit Albert sans la moindre
intention de raillerie, que c'est ce qui ne manque jamais
d'arriver lorsque vous restez plus d'une heure ensemble.

-- C'est vrai, mais cette fois c'est dfinitif. J'ai pass quatre
jours chez lui dans un tat inconcevable d'exaspration.
Maintenant, je lui ai retir mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend
Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les
bois, met  l'encan le chteau o il est, une demeure princire
qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour
augmenter,  ce qu'il dit, ses revenus, pour acheter de la rente,
des actions, des obligations!...

-- Et c'est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop
de surprise.

-- Sans doute. N'est-elle pas lgitime?

-- Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse;
il est loin d'tre riche.

-- Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? On se prive,
monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots
tout l'hiver, on fait donner de l'ducation  son an seulement,
et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la vrit, surtout quand
elle est dsagrable. J'ai dit  Sairmeuse ma pense. Un noble qui
vend ses terres commet une indignit, il trahit son parti.

-- Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester.

-- J'ai dit tratre, continua le comte avec vhmence, je
maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a t,
est et sera toujours  qui possde la fortune,  plus forte raison
 qui dtient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En
ruinant la noblesse, ils ont dtruit son prestige bien plus
srement qu'en abolissant les titres. Un prince  pied et sans
laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a
dit aux bourgeois: Enrichissez-vous n'tait point un sot. Il
leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l'ont
pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancs
dans la spculation. Ils sont riches aujourd'hui, mais de quoi? de
valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de
chiffons enfin.

 C'est de la fume qu'ils cadenassent dans leurs coffres. Ils
prfrent le mobilier qui rapporte huit, aux prs, aux vignes, aux
bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n'est pas si
fou. Ds qu'il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il
en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan
est lent comme le boeuf de sa charrue, mais il a sa tnacit, son
nergie patiente, son obstination. Il marche droit vers son but,
poussant ferme sur le joug, et sans que rien l'arrte ni le
dtourne. Pour devenir propritaire, il se serre le ventre, et les
imbciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi,
son 89? Le bourgeois et aussi les barons de la fodalit
financire.

-- Eh bien? interrogea le vicomte.

-- Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan, la noblesse le
devait faire. Ruine, son devoir tait de reconstituer sa fortune.
Le commerce lui est interdit, soit. L'agriculture lui reste. Au
lieu de bouder niaisement, depuis un demi-sicle, au lieu de
s'endetter pour soutenir un train d'une ridicule mesquinerie, elle
devait s'enfermer dans ses chteaux, en province, et l
travailler, se priver, conomiser, acheter, s'tendre, gagner de
proche en proche. Si elle avait pris ce parti, elle possderait la
France. Sa richesse serait norme, car le prix de la terre s'lve
de jour en jour. Sans effort, j'ai doubl ma fortune depuis trente
ans. Blanlaville, qui a cot  mon pre cent mille cus en 1817,
vaut maintenant plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la
noblesse se plaindre, gmir, rcriminer, je hausse les paules.
Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent stationnaires. 
qui la faute? Elle s'appauvrit d'anne en anne. Elle en verra
bien d'autres. Bientt elle en sera rduite  la besace, et les
quelques grands noms qui nous restent finiront sur des enseignes.
Et ce sera bien fait. Ce qui me console, c'est qu'alors le paysan,
matre de nos domaines, sera tout-puissant, et qu'il attellera 
ses voitures ces bourgeois qu'il hait autant que je les excre
moi-mme.

La voiture, en ce moment, s'arrtait dans la cour, aprs avoir
dcrit ce demi-cercle parfait, la gloire des cochers qui ont gard
la bonne tradition.

Le comte descendit le premier et, appuy sur le bras de son fils,
il gravit les marches du perron.

Dans l'immense vestibule, presque tous les domestiques en grande
livre formaient la haie.

Le comte leur donna un coup d'oeil en traversant, comme un
officier  ses soldats avant la parade. Il parut satisfait de leur
tenue et gagna ses appartements, situs au premier tage, au-
dessus des appartements de rception.

Jamais, nulle part, maison ne fut mieux ordonne que celle du
comte de Commarin, maison considrable, car la fortune lui
permettait de soutenir un train  blouir plus d'un principicule
allemand.

Il possdait,  un degr suprieur, le talent, il faudrait dire
l'art, beaucoup plus rare qu'on ne le suppose, de commander  une
arme de valets. Selon Rivarol, il est une faon de dire  un
laquais: Sortez! qui affirme mieux la race que cent livres de
parchemins.

Les domestiques si nombreux du comte n'taient pour lui ni une
gne, ni un souci, ni un embarras. Ils lui taient ncessaires, le
servaient bien,  sa guise et non  la leur. Il tait l'exigence
mme, toujours prt  dire: J'ai failli attendre, et cependant
il tait rare qu'il et un reproche  adresser.

Chez lui, tout tait si bien prvu, mme et surtout l'imprvu, si
bien rgl, arrang  l'avance, d'une manire invariable, qu'il
n'avait plus  s'occuper de rien. Si parfaite tait l'organisation
de la machine intrieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans
effort, sans qu'il ft besoin de la remonter sans cesse. Un rouage
manquait, on le remplaait et on s'en apercevait  peine. Le
mouvement gnral entranait le nouveau venu, et au bout de huit
jours il avait pris le pli ou il tait renvoy.

Ainsi, le matre arrivait de voyage, et l'htel endormi
s'veillait comme sous la baguette d'un magicien. Chacun se
trouvait  son poste, prt  reprendre la besogne interrompue six
semaines auparavant. On savait que le comte avait pass la journe
en wagon, donc il pouvait avoir faim: le dner avait t avanc.
Tous les gens, jusqu'au dernier marmiton, avaient prsent 
l'esprit l'article premier de la charte de l'htel: Les
domestiques sont faits, non pour excuter des ordres, mais pour
pargner la peine d'en donner.

M. de Commarin finissait de rparer sur sa personne le dsordre du
voyage et de changer de vtements, quand le matre d'htel en bas
de soie parut et annona que monsieur le comte tait servi.

Il descendit presque aussitt, et le pre et le fils se
rencontrrent sur le seuil de la salle  manger.

C'est une vaste pice, trs haute de plafond comme tout le rez-de-
chausse de l'htel, et d'une simplicit magnifique. Un seul des
quatre dressoirs qui la dcorent encombrerait un de ces vastes
appartements que les millionnaires de la dernire liquidation
louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. Un
collectionneur pmerait devant ces dressoirs, chargs  rompre
d'maux rares, de faences merveilleuses et de porcelaines  faire
verdir de jalousie un roi de Saxe.

Le service de la table o prirent place le comte et Albert,
dresse milieu de la salle, rpondait  ce luxe grandiose.
L'argenterie et les cristaux y resplendissaient.

Le comte tait un grand mangeur. Parfois il tirait vanit de cet
apptit norme qui et t pour un pauvre diable une vritable
infirmit. Il aimait  rappeler les grands hommes dont l'estomac
est rest clbre, Charles Quint dvorait des montagnes de viande.
Louis XIV engloutissait  chaque repas la nourriture de six hommes
ordinaires. Il soutenait volontiers  table qu'on peut presque
juger les hommes  leur capacit digestive; il les comparait  des
lampes dont le pouvoir clairant est en raison de l'huile qu'elles
consument.

La premire demi-heure du dner fut silencieuse. M. de Commarin
mangeait en conscience, ne s'apercevant pas ou ne voulant pas
s'apercevoir qu'Albert remuait sa fourchette et son couteau par
contenance et ne touchait  aucun des mets placs sur son
assiette. Mais avec le dessert, la mauvaise humeur du vieux
gentilhomme reparut, fouette par un certain vin de Bourgogne
qu'il affectionnait, et dont il buvait presque exclusivement
depuis de longues annes.

Il ne dtestait pas d'ailleurs se mettre la bile en mouvement
aprs le dner, professant cette thorie qu'une discussion modre
est un parfait digestif. Une lettre qui lui avait t remise  son
arrive et qu'il avait trouv le temps de parcourir fut son
prtexte et son point de dpart.

-- J'arrive il y a une heure, dit-il  son fils, et j'ai dj une
homlie de Broisfresnay.

-- Il crit beaucoup, observa Albert.

-- Trop! Il se dpense en encre. Encore des plans, des projets,
des esprances, vritables enfantillages. Il porte la parole au
nom d'une douzaine de politiques de sa force. Ma parole d'honneur,
ils ont perdu le sens. Ils parlent de soulever le monde; il ne
leur manque qu'un levier et un point d'appui. Je les trouve, moi
qui les aime,  mourir de rire.

Et pendant dix minutes, le comte chargea des plus piquantes
injures et des pigrammes les plus vives ses meilleurs amis, sans
paratre se douter que bon nombre de leurs ridicules taient un
peu les siens.

-- Si encore, continua-t-il plus srieusement, s'ils avaient
quelque confiance en eux, s'ils montraient une ombre d'audace!
Mais non. La foi mme leur manque. Ils ne comptent que sur autrui,
tantt sur celui-ci et tantt sur cet autre. Il n'est pas une de
leurs dmarches qui ne soit un aveu d'impuissance, une dclaration
prmature d'avortement. Je les vois continuellement en qute d'un
mieux mont qui consente  les prendre en croupe. Ne trouvant
personne, c'est qu'ils sont embarrassants! ils en reviennent
toujours au clerg comme  leurs premires amours.

 L, pensent-ils, sont le salut et l'avenir. Le pass l'a bien
prouv. Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clerg la
chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie
et dvotion sont synonymes. Pour sept millions d'lecteurs, un
petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu' la tte d'une arme
de robes noires, escort de prdicants, de moines et de
missionnaires, avec un tat-major d'abbs, le cierge au vent. Et
on a beau dire, le Franais n'est pas dvot, et il hait les
jsuites. N'est-ce pas votre avis, vicomte?

Albert ne put qu'incliner la tte en signe d'assentiment. Dj
M. de Commarin continuait:

-- Ma foi! je le dclare, je suis las de marcher  la remorque de
ces gens-l. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le
prennent avec nous, et  quel prix ils mettent leur alliance. Ils
n'taient pas si grands seigneurs jadis; un vque  la cour
faisait une mince figure. Aujourd'hui, ils se sentent
indispensables. Moralement, nous n'existons que par eux. Et quel
rle jouons-nous  leur profit? Nous sommes le paravent derrire
lequel ils jouent leur comdie. Quelle duperie! Est-ce que nos
intrts sont les leurs?

 Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l'an VIII. Leur
capitale est Rome, et c'est l que trne leur seul roi. Depuis je
ne sais combien d'annes, ils crient  la perscution, et jamais
ils n'ont t si vritablement puissants. Enfin, si nous n'avons
pas le sou, ils sont immensment riches. Les lois qui frappent les
fortunes particulires ne les atteignent pas. Ils n'ont point
d'hritiers qui se partagent leurs trsors et les divisent 
l'infini. Ils possdent la patience et le temps qui lvent des
montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clerg reste
au clerg.

-- Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert.

-- Peut-tre le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les
bnfices de la rupture? Et d'abord, y croirait-on?

On venait de servir le caf. Le comte fit un signe, les
domestiques sortirent.

-- Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce serait la
guerre et la trahison dans nos mnages. Ils nous tiennent par nos
femmes et nos filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus
pour l'aristocratie franaise qu'une planche de salut; une bonne
petite loi autorisant les majorats.

-- Vous ne l'obtiendrez jamais, monsieur.

-- Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous
donc, vicomte?

Albert savait par exprience combien tait brlant ce terrain o
l'attirait son pre, il ne rpondit pas.

-- Mettons donc que je rve l'impossible, reprit le comte; alors,
que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande
maison, que tous les cadets se dvouent. Qu'ils laissent pendant
cinq gnrations le patrimoine entier  l'an et se contentent
chacun de cent louis de rentes. De cette faon encore, on peut
reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d'tre
divises par des intrts et des gosmes divers, seraient unies
par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d'tat,
un testament politique, pour ainsi dire, que se lgueraient les
ans.

-- Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n'est plus gure
aux dvouements.

-- Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais trs
bien, et dans ma propre maison j'en ai la preuve. Je vous ai pri,
moi, votre pre, je vous ai conjur de renoncer  pouser la
petite-fille de cette vieille folle de marquise d'Arlange:  quoi
cela a-t-il servi?  rien. Et aprs trois ans de luttes, il m'a
fallu cder.

-- Mon pre..., voulut commencer Albert.

-- C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons.
Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prdit. Vous portez le
coup mortel  notre maison. Vous serez, vous, un des grands
propritaires de la France; ayez quatre enfants, ils seront 
peine riches; qu'eux-mmes en aient chacun autant, et vous verrez
vos petits-fils dans la gne.

-- Vous mettez tout au pis, mon pre.

-- Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'viter les
dceptions. Vous m'avez parl du bonheur de votre vie! Misre! Un
homme vraiment noble songe  son nom avant tout. Mademoiselle
d'Arlange est trs jolie, trs sduisante, tout ce que vous
voudrez, mais elle n'a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une
hritire.

-- Que je ne saurais aimer...

-- La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre
millions, plus que les rois d'aujourd'hui ne donnent en dot 
leurs filles. Sans compter les esprances...

L'entretien, sur ce sujet, pouvait tre interminable; mais en
dpit d'une contrainte visible, le vicomte restait  cent lieues
de discussion.  peine, de temps  autre et pour ne pas jouer le
rle de confident absolument muet il prononait quelques syllabes.

Cette absence d'opposition irritait le comte encore plus qu'une
contradiction obstine. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer
son fils. C'tait sa tactique.

Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les
allusions mchantes. Bientt il fut srieusement furieux contre
son fils, et sur une laconique rponse, il s'emporta tout  fait.

-- Parbleu! s'cria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait
pas autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines!
Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin!

Il est des situations d'esprit o la moindre conversation est
extrmement pnible. Depuis une heure, en coutant son pre et en
lui rpondant, Albert subissait un intolrable supplice. La
patience dont il tait arm lui chappa enfin.

-- Eh! rpondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-tre
de bonnes raisons pour cela.

Le regard dont le vicomte accentua cette phrase tait si loquent
et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute
animation de l'entretien tomba, et c'est d'une voix hsitante
qu'il demanda:

-- Que voulez-vous dire, vicomte?

Albert, la phrase lance, l'avait regrette. Mais il tait trop
avanc pour reculer.

-- Monsieur, rpondit-il avec un certain embarras, j'ai  vous
entretenir de choses graves. Mon honneur, le vtre, celui de notre
maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et
je comptais la remettre  demain, ne voulant pas troubler la
soire de votre retour. Nanmoins, si vous l'exigez...

Le comte coutait son fils avec une anxit mal dissimule. On et
dit qu'il devinait o il allait en venir, et qu'il s'pouvantait
de l'avoir devin.

-- Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que
jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s'lvera pour vous
accuser. Vos bonts constantes pour moi...

C'est tout ce que put supporter M. de Commarin.

-- Trve de prambules, interrompit-il durement. Les faits, sans
phrases...

Albert tarda  rpondre. Il se demandait comment et par o
commencer.

-- Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu sous les yeux
toute votre correspondance avec madame Valrie Gerdy. Toute,
ajouta-t-il, soulignant ce mot dj si significatif.

Le comte ne laissa pas  Albert le temps d'achever sa phrase. Il
s'tait lev comme si un serpent l'et mordu, si violemment que sa
chaise alla rouler  quatre pas.

-- Plus un mot! s'cria-t-il d'une voix terrible, plus une
syllabe, je vous le dfends!

Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mouvement, car
presque aussitt il reprit son sang-froid. Il releva mme sa
chaise avec une affectation visible de calme, et la replaa devant
la table.

-- Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! reprit-il
d'un ton qu'il essayait de rendre lger et railleur. Il y a deux
heures, au chemin de fer, en apercevant votre face blme, j'ai
flair quelque mchante aventure. J'ai devin que vous saviez peu
ou beaucoup de cette histoire, je l'ai senti, j'en ai t sr.

Il y eut un long moment de ce silence si pesant de deux
interlocuteurs, de deux adversaires qui se recueillent avant
d'entamer de redoutables explications.

D'un commun accord, le pre et le fils dtournaient les yeux et
vitaient de laisser se croiser et se rencontrer leurs regards
peut-tre trop loquents.

 un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte se rapprocha
d'Albert.

-- Vous l'avez dit, monsieur, pronona-t-il, l'honneur commande.
Il importe d'arrter une ligne de conduite et de l'arrter sans
retard: veuillez me suivre chez moi.

Il sonna; un valet parut aussitt.

-- Prvenez, lui dit-il, que ni monsieur le vicomte ni moi n'y
sommes pour personne au monde.


IX
La rvlation qui venait de se produire avait beaucoup plus irrit
que surpris le comte de Commarin.

Faut-il le dire! depuis vingt ans il redoutait de voir clater la
vrit. Il savait qu'il n'est pas de secret si soigneusement gard
qui ne puisse s'chapper, et son secret,  lui, quatre personnes
l'avaient connu, trois le possdaient encore.

Il n'avait pas oubli qu'il avait commis cette imprudence norme
de le confier au papier, comme s'il ne se ft plus souvenu qu'il
est des choses qu'on n'crit pas.

Comment, lui, un diplomate prudent, un politique hriss de
prcautions, avait-il pu crire! Comment, ayant crit, avait-il
laiss subsister cette correspondance accusatrice? Comment
n'avait-il pas ananti, cote que cote, ces preuves crasantes
qui, d'un instant  l'autre, pouvaient se dresser contre lui?
C'est ce qu'il serait malais d'expliquer sans une passion folle,
c'est--dire aveugle, sourde et imprvoyante jusqu'au dlire.

Le propre de la passion est de si bien croire  sa dure, qu'
peine elle se trouve satisfaite de la perspective de l'ternit.
Absorbe compltement dans le prsent, elle ne prend nul souci de
l'avenir.

Quel homme d'ailleurs songe jamais  se mettre en garde contre la
femme dont il est pris? Toujours Samson amoureux livrera, sans
dfense, sa chevelure aux ciseaux de Dalila.

Tant qu'il avait t l'amant de Valrie, le comte n'avait pas eu
l'ide de redemander ses lettres  cette complice adore. Si elle
lui ft venue, cette ide, il l'et repousse comme outrageante
pour le caractre d'un ange.

Quels motifs pouvaient lui faire suspecter la discrtion de sa
matresse? Aucun. Il devait la supposer bien plus que lui
intresse  faire disparatre jusqu' la plus lgre trace des
vnements passs. N'tait-ce pas elle, en dfinitive, qui avait
recueilli les bnfices de l'acte odieux? Qui avait usurp le nom
et la fortune d'un autre? N'tait-ce pas son fils?

Lorsque, huit annes plus tard, se croyant trahi, le comte rompit
une liaison qui avait fait son bonheur, il songea  rentrer en
possession de cette funeste correspondance.

Il ne sut quels moyens employer. Mille raisons l'empchaient
d'agir.

La principale est qu' aucun prix il ne voulait se retrouver en
prsence de cette femme jadis trop aime. Il ne se sentait assez
sr ni de sa colre ni de sa rsolution pour affronter les larmes
qu'elle ne manquerait pas de rpandre. Pourrait-il sans faiblir
soutenir les regards suppliants de ces beaux yeux qui si longtemps
avaient eu tout empire sur son me?

Revoir cette matresse de sa jeunesse, c'tait s'exposer 
pardonner, et il avait t trop cruellement bless dans son
orgueil et dans son affection pour admettre l'ide de retour.

D'un autre ct, se confier  un tiers tait absolument
impraticable. Il s'abstint donc de toute dmarche, s'ajournant
indfiniment.

Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai si bien arrache
de mon coeur qu'elle me sera devenue indiffrente.

Je ne veux pas lui donner la joie de ma douleur.

Ainsi, les mois et les annes se passrent, et il en vint  se
dire,  se prouver qu'il tait dsormais trop tard.

En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent de rveiller.
Il est des circonstances o une dfiance injuste devient la plus
maladroite des provocations.

Demander  qui est arm de rendre ses armes, n'est-ce pas le
pousser  s'en servir? Aprs si longtemps, venir rclamer ces
lettres, c'tait presque dclarer la guerre. D'ailleurs,
existaient-elles encore? Qui le prouverait? Qui garantissait que
Mme Gerdy ne les avait pas ananties, comprenant que leur
existence tait un pril et que leur destruction seule assurait
l'usurpation de son fils?

M. de Commarin ne s'aveugla pas, mais, se trouvant dans une
impasse, il pensa que la suprme sagesse tait de s'en remettre au
hasard, et il laissa pour sa vieillesse cette porte ouverte 
l'hte qui vient toujours: le malheur.

Et, cependant, depuis plus de vingt annes, jamais un jour ne
s'tait coul sans qu'il maudt l'inexcusable folie de sa
passion.

Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au-dessus de sa tte
un danger plus terrible que l'pe de Damocls tait suspendu par
un fil que le moindre accident pouvait rompre.

Aujourd'hui ce fil tait bris. Maintes fois, rvant  la
possibilit d'une catastrophe, il s'tait demand comment parer un
coup si fatal. Souvent il s'tait dit: que resterait-il  faire,
si tout se dcouvrait? Il avait conu et rejet bien des plans; il
s'tait berc,  l'exemple des hommes d'imagination, de bien des
projets chimriques, et voil que la ralit le prenait comme au
dpourvu.

Albert resta respectueusement debout, pendant que son pre
s'asseyait dans son grand fauteuil armori, prcisment au-dessous
d'un cadre immense o l'arbre gnalogique de l'illustre famille
de Rhteau de Commarin talait ses luxuriants rameaux.

Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des apprhensions
cruelles qui l'treignaient. Il ne semblait ni irrit ni abattu.
Seulement ses yeux exprimaient une hauteur encore plus ddaigneuse
qu' l'ordinaire, une assurance pleine de mpris  force d'tre
imperturbable.

-- Maintenant, vicomte, commena-t-il d'une voix ferme, expliquez-
vous. Je ne vous dirai rien de la situation d'un pre condamn 
rougir devant son fils, vous tes fait pour la comprendre et la
plaindre. pargnons-nous mutuellement et tchez de rester calme.
Parlez, comment avez-vous eu connaissance de ma correspondance?

Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se
prparer  la lutte prsente, depuis quatre jours qu'il attendait
cet entretien avec une mortelle impatience.

Le trouble qui s'tait empar de lui aux premiers mots avait fait
place  une contenance digne et fire. Il s'exprimait purement et
nettement, sans s'garer dans ces dtails si fatigants lorsqu'il
s'agit d'une chose grave et qui reculent inutilement le but.

-- Monsieur, rpondit-il, dimanche matin un jeune homme s'est
prsent ici, affirmant qu'il tait charg pour moi d'une mission
de la plus haute importance, et qui devait rester secrte. Je l'ai
reu. C'est lui qui m'a rvl que je ne suis, hlas! qu'un enfant
naturel substitu par votre affection  l'enfant lgitime que vous
avez eu de madame de Commarin.

-- Et vous n'avez pas fait jeter cet homme  la porte! s'exclama
le comte.

-- Non, monsieur. J'allais rpliquer fort vivement, sans doute,
lorsque, me prsentant une liasse de lettres, il me pria de les
lire avant de rien rpondre.

-- Ah! s'cria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous
aviez du feu, j'imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos
mains et elles subsistent encore! Que n'tais-je l, moi!

-- Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche.

Et se souvenant de la faon dont Nol s'tait plac devant la
chemine, et de l'air qu'il avait en s'y plaant, il ajouta:

-- Cette pense me ft venue qu'elle et t irralisable.
D'ailleurs, j'avais au premier coup d'oeil reconnu votre criture.
J'ai donc pris les lettres et je les ai lues.

-- Et alors?

-- Alors, monsieur, j'ai rendu cette correspondance  ce jeune
homme, et je lui ai demand un dlai de huit jours. Non pour le
consulter, il n'en tait pas besoin, mais parce que je jugeais un
entretien avec vous indispensable. Aujourd'hui donc, je viens vous
adjurer de me dire si cette substitution a en effet eu lieu.

-- Certainement, rpondit le comte avec violence; oui,
certainement, par malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez
lu que j'crivais  madame Gerdy,  votre mre.

Cette rponse, Albert la connaissait  l'avance, il l'attendait.
Elle l'accabla pourtant.

Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour y croire les
apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette dfaillance dura
moins qu'un clair.

-- Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une conviction,
mais non pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j'ai
lues disent nettement vos intentions, dtaillent minutieusement
votre plan, aucune n'indique, ne prouve du moins l'excution de
votre projet.

Le comte regarda son fils d'un air de surprise profonde. Il avait
encore toutes ses lettres prsentes  la mmoire, et il se
rappelait que vingt fois, crivant  Valrie, il s'tait rjoui du
succs, la remerciant de s'tre soumise  ses volonts.

-- Vous n'tes donc pas all jusqu'au bout, vicomte? dit-il; vous
n'avez donc pas tout lu?

-- Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez
comprendre. Je puis vous affirmer que la dernire lettre qui m'a
t montre annonce simplement  madame Gerdy l'arrive de
Claudine Lerouge, de la nourrice qui a t charge d'accomplir
l'change. Je ne savais rien au-del.

-- Pas de preuves matrielles! murmura le comte. On peut concevoir
un dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment
l'abandonner; cela se voit souvent.

Il se reprochait d'avoir t si prompt  rpondre. Albert avait
des soupons srieux, il venait de les changer en certitude.
Quelle maladresse!

Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Valrie a dtruit
les lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus
dangereuses, celles que j'crivais aprs. Mais pourquoi avoir
conserv les autres, dj si compromettantes, et, les ayant
gardes, comment a-t-elle pu s'en dessaisir?

Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du
comte. Quel serait-il? Son sort, sans doute, se dcidait en ce
moment dans l'esprit du vieillard.

-- Peut-tre est-elle morte! dit  haute voix M. de Commarin.

Et  cette pense que Valrie tait morte, sans qu'il l'et revue,
il tressaillit douloureusement. Son coeur, aprs une sparation
volontaire de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour
de son adolescence avait jet en lui de profondes racines. Il
l'avait maudite, en ce moment il pardonnait. Elle l'avait tromp,
c'est vrai, mais ne lui devait-il pas les seules annes de
bonheur? N'avait-elle pas t toute la posie de sa jeunesse?
Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, d'ivresse
ou d'oubli? Dans la disposition d'esprit o il se trouvait, son
coeur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une
premire fois empli de prcieux aromates, en garde le parfum
jusqu' sa destruction.

-- Pauvre femme! murmura-t-il encore.

Il soupira profondment. Trois ou quatre fois ses paupires
clignotrent comme si une larme et t prs de lui venir. Albert
le regardait avec une curiosit inquite. C'tait la premire
fois, depuis que le vicomte tait homme, qu'il surprenait sur le
visage de son pre d'autres motions que celles de l'ambition ou
de l'orgueil vaincus ou triomphants.

Mais M. de Commarin n'tait pas d'une trempe  se laisser
longtemps aller  l'attendrissement.

-- Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait
envoy ce messager de malheur?

-- Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l'a dit,
mler personne  cette triste affaire. Ce jeune homme n'tait
autre que celui dont j'ai pris la place, votre fils lgitime,
monsieur Nol Gerdy lui-mme.

-- Oui! fit le comte  demi-voix, Nol, c'est bien son nom, je me
souviens; et avec une hsitation vidente il ajouta: Vous a-t-il
parl de sa mre, de votre mre?

--  peine, monsieur. Il m'a seulement dclar qu'il venait  son
insu, que le hasard seul lui avait livr le secret qu'il venait me
rvler.

M. de Commarin ne rpliqua pas. Il ne lui restait plus rien 
apprendre. Il rflchissait. Le moment dfinitif tait venu, et il
ne voyait qu'un seul moyen de le retarder.

-- Voyons, vicomte, dit-il enfin d'un ton affectueux qui stupfia
Albert, ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous l, prs de moi,
et causons. Unissons nos efforts pour viter, s'il se peut, un
grand malheur. Parlez-moi en toute confiance, comme un fils  son
pre. Avez-vous song  ce que vous avez  faire? Avez-vous pris
quelque dtermination?

-- Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hsitation possible.

-- Comment l'entendez-vous?

-- Mon devoir, mon pre, est, ce me semble, tout trac. Devant
votre fils lgitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans
regrets. Qu'il vienne, je suis prt  lui rendre tout ce que, sans
m'en douter, je lui ai pris trop longtemps: l'affection d'un pre,
sa fortune et son nom.

Le vieux gentilhomme,  cette rponse si digne, ne sut pas garder
le calme qu'en commenant il avait recommand  son fils. Son
visage devint pourpre et il branla la table du plus furieux coup
de poing qu'il et donn en sa vie. Lui toujours si mesur, si
convenable en toutes occasions, il s'emporta en jurons que n'et
pas dsavous un vieux sous-officier de cavalerie.

-- Et moi, monsieur, je vous dclare que ce que vous rvez l
n'arrivera jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui
est fait est bien fait. Quoi qu'il advienne, entendez-vous,
monsieur, les choses resteront ce qu'elles sont, parce que telle
est ma volont. Vicomte de Commarin vous tes, vicomte de Commarin
vous resterez, et malgr vous, s'il le faut. Vous le serez jusqu'
la mort, ou du moins jusqu' la mienne; car jamais, moi vivant,
votre projet insens ne s'accomplira.

-- Cependant, monsieur..., commena timidement Albert.

-- Je vous trouve bien os, monsieur, de m'interrompre quand je
parle! s'exclama le comte. Ne sais-je pas d'avance toutes vos
objections? Vous m'allez dire, n'est-ce pas, que c'est une
injustice rvoltante, une odieuse spoliation? J'en conviens, et
plus que vous j'en gmis. Pensez-vous donc que d'aujourd'hui
seulement je me repens de l'garement fatal de ma jeunesse? Il y a
vingt ans, monsieur, que je regrette mon fils lgitime; vingt ans
que je me maudis de l'iniquit dont il est victime. Et cependant
j'ai su me taire et cacher les chagrins et les remords qui
hrissent d'pines mon oreiller. En un moment votre stupide
rsignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne
le permettrai pas.

Le comte lut une rplique sur les lvres de son fils, il l'arrta
d'un regard foudroyant.

-- Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai pas pleur au
souvenir de mon fils lgitime usant sa vie  lutter contre la
mdiocrit? Pensez-vous qu'il ne m'est pas venu d'ardents dsirs
de rparation? Il y a eu des jours, monsieur, o j'aurais donn la
moiti de ma fortune seulement pour embrasser cet enfant d'une
femme que j'ai su trop tard apprcier. La crainte de faire planer
sur votre naissance l'ombre d'un soupon m'a retenu. Je me suis
sacrifi  ce grand nom de Commarin que je porte. Je l'ai reu
sans tache de mes pres, tel vous le lguerez  vos fils. Votre
premier mouvement a t bon, gnreux, chevaleresque, mais il faut
l'oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret tait
livr au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de
cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frmis en songeant
 l'odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de
familles dj ont des taches de boue sur leur blason, je n'en veux
pas au mien.

M. de Commarin s'interrompit quelques minutes sans qu'Albert ost
prendre la parole, tant, depuis son enfance, il tait habitu 
respecter les moindres volonts du terrible gentilhomme.

-- Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n'est pas de
transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et prsenter
Nol pour mon fils? dire: Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte,
c'est cet autre? Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent?
Qu'importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benot, ou
Durand, ou Bernard! Mais quand on s'est appel Commarin un seul
jour, c'est ensuite pour la vie. La morale n'est pas la mme pour
tous, parce que tous n'ont pas le mme devoir. Dans notre
situation, les erreurs sont irrparables. Armez-vous donc de
courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L'orage
vient, tenons tte  l'orage.

L'impassibilit d'Albert ne contribuait pas peu  augmenter
l'irritation de M. de Commarin. Fortifi dans une rsolution
immuable, le vicomte coutait comme on remplit un devoir, et sa
physionomie ne refltait aucune motion. Le comte comprenait qu'il
ne l'branlait pas.

-- Qu'avez-vous  rpondre? lui dit-il.

-- Qu'il me semble, monsieur, que vous ne souponnez mme pas tous
les prils que j'entrevois. Il est malais de matriser les
rvoltes de sa conscience...

-- Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience
se rvolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent
trop tard. Tant que vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre
illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri.
Aujourd'hui elle vous apparat greve d'une lourde faute, d'un
crime, si vous voulez, et vous demandez  ne l'accepter que sous
bnfice d'inventaire. Renoncez  cette folie. Les enfants,
monsieur, sont responsables des pres, et ils le seront tant que
vous honorerez le nom d'un grand homme. Bon gr mal gr vous serez
mon complice, bon gr mal gr vous porterez le fardeau de la
situation telle que je l'ai faite. Et quoi que vous puissiez
souffrir, croyez que cela n'approchera jamais de ce que j'endure,
moi, depuis des annes.

-- Eh! monsieur! s'cria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur,
qui ai  me plaindre? n'est-ce pas au contraire le dpossd? Ce
n'est pas moi qu'il s'agit de convaincre, mais bien monsieur Nol
Gerdy.

-- Nol? demanda le comte.

-- Votre fils lgitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce
moment comme si l'issue de cette malheureuse affaire dpendait
uniquement de ma volont. Vous imaginez-vous donc que monsieur
Gerdy sera de si facile composition et se taira? Et s'il lve la
voix, esprez-vous le toucher beaucoup avec les considrations que
vous m'exposez?

-- Je ne le redoute pas.

-- Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire.
Accordez  ce jeune homme, j'y consens, une me assez haute pour
ne dsirer ni votre rang ni votre fortune; mais songez  tout ce
qu'il doit s'tre amass de fiel dans son coeur. Il ne peut pas ne
pas avoir un cruel ressentiment de l'horrible injustice dont il a
t victime. Il doit souhaiter passionnment une vengeance, c'est-
-dire la rparation.

-- Il n'y a pas de preuves.

-- Il a vos lettres, monsieur.

-- Elles ne sont pas dcisives, vous me l'avez dit.

-- C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont convaincu, moi
qui avais intrt  ne pas l'tre. Puis, s'il lui faut des
tmoins, il en trouvera.

-- Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute?

-- Vous-mme, monsieur. Le jour o il le voudra, vous nous
trahirez. Qu'il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que
l, sous la foi du serment, on vous adjure, on vous somme de dire
la vrit, que rpondrez-vous?

Le front de M. de Commarin se rembrunit encore  cette supposition
si naturelle. Il dlibrait ainsi avec l'honneur si puissant en
lui.

-- Je sauverais le nom de mes anctres, dit-il enfin.

Albert secoua la tte d'un air de doute.

-- Au prix d'un faux serment, mon pre, dit-il, c'est ce que je ne
croirai jamais. Supposons-le pourtant. Alors il s'adressera 
madame Gerdy.

-- Oh! je puis rpondre d'elle! s'cria le comte. Son intrt la
fait notre allie. Au besoin je la verrai. Oui, ajouta-t-il avec
effort, j'irai chez elle, je lui parlerai, et je vous garantis
qu'elle ne nous trahira pas.

-- Et Claudine, continua le jeune homme, se taira-t-elle aussi?

-- Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce qu'elle voudra.

-- Et vous vous fiez, mon pre,  un silence pay, comme si on
pouvait tre sr d'une conscience achete. Qui s'est vendu  vous
peut se vendre  un autre. Une certaine somme lui fermera la
bouche, une plus forte la lui fera ouvrir.

-- Je saurai l'effrayer.

-- Vous oubliez, mon pre, que Claudine Lerouge a t la nourrice
de monsieur Gerdy, qu'elle s'intresse  son bonheur, qu'elle
l'aime. Savez-vous s'il ne s'est pas assur son concours? Elle
demeure  Bougival, j'y suis all, je me le rappelle, avec vous.
Sans doute, il la voyait souvent; c'est peut-tre elle qui l'a mis
sur la trace de votre correspondance. Il m'a parl d'elle en homme
bien certain de son tmoignage. Il m'a presque propos d'aller me
renseigner prs d'elle.

-- Hlas! s'cria le comte, que n'est-ce Claudine qui est morte, 
la place de mon fidle Germain!

-- Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Claudine Lerouge seule
rendrait vains tous vos projets.

-- Eh bien! non! s'cria M. de Commarin, je trouverai un
expdient!...

L'entt gentilhomme ne voulait pas se rendre  l'vidence dont
les clarts l'aveuglaient. Depuis une heure il divaguait
absolument et divaguait de bonne foi. L'orgueil de son sang
paralysait en lui un bon sens pratique trs exerc et
obscurcissait une lucidit remarquable. S'avouer vaincu par une
ncessit de la vie l'humiliait et lui paraissait honteux, indigne
de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa longue carrire
rencontr de rsistance invincible ni d'obstacle absolu.

Il tait un peu comme ces hercules qui, n'ayant pas expriment la
limite de leurs forces, se persuadent qu'ils soulveraient des
montagnes, si la fantaisie leur en venait.

Il avait aussi le malheur de tous les hommes d'imagination qui
s'prennent de leurs chimres, qui prtendent toujours les faire
triompher, comme s'il suffisait de vouloir fortement pour changer
les rveries en ralits.

C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont la dure
menaait de se prolonger.

-- Je crois m'tre aperu, monsieur, dit-il, que vous redoutez
surtout la publicit de cette lamentable histoire. Le scandale
possible vous dsespre. Eh bien, c'est surtout si nous nous
obstinons  lutter que le tapage sera effroyable! Que demain une
instance s'entame, notre procs sera dans quatre jours le sujet de
conversation de l'Europe. Les journaux s'empareront des faits, et
Dieu sait de quels commentaires ils les accompagneront!
L'hypothse d'une lutte admise, notre nom, quoi qu'il arrive,
tranera dans tous les papiers de l'univers. Si encore nous tions
srs de gagner! Mais nous devons perdre, mon pre, nous perdrons.
Alors, reprsentez-vous l'clat! Songez  la fltrissure imprime
par l'opinion publique!...

-- Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi il faut que vous
n'ayez ni respect ni affection pour moi.

-- C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous montrer tous
les malheurs que je redoute pendant qu'il est encore temps de les
viter. Monsieur Nol Gerdy est votre fils lgitime, reconnaissez-
le, accueillez ses justes prtentions. Qu'il vienne... Nous
pouvons,  bas bruit, faire rectifier les tats civils. Il sera
facile de mettre l'erreur sur le compte d'une nourrice, de
Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les parties tant d'accord,
il n'y aura pas la moindre objection. Alors, qui empche le
nouveau vicomte de Commarin de quitter Paris, de se faire perdre
de vue? Il peut voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans; au
bout de ce temps tout sera oubli et personne ne se souviendra
plus de moi.

M. de Commarin n'coutait pas, il rflchissait.

-- Mais au lieu de lutter, vicomte! s'cria-t-il, on peut
transiger! Ces lettres, on peut les racheter. Que veut-il, ce
jeune homme? une position et de la fortune. Je lui assurerai l'une
et l'autre. Je le ferai aussi riche qu'il l'exigera. Je lui
donnerai un million, s'il le faut, deux, trois, la moiti de ce
que je possde. Avec de l'argent, voyez-vous, beaucoup
d'argent!...

-- pargnez-le, monsieur, il est votre fils.

-- Malheureusement! et je le voudrais aux cinq cents diables! Je
me montrerai, il transigera. Je lui prouverai que, pot de terre,
il a tort de lutter contre le pot de fer, et s'il n'est pas un
sot, il comprendra.

Le comte se frottait les mains en parlant. Il tait ravi de cette
belle ide de transaction. Elle ne pouvait manquer de russir; une
foule d'arguments se prsentaient  son esprit pour le lui
prouver. Il allait donc acheter sa tranquillit perdue.

Mais Albert ne semblait pas partager les esprances de son pre.

-- Vous allez peut-tre m'en vouloir, monsieur, dit-il d'un ton
triste, de vous arracher cette illusion dernire; mais il le faut.
Ne vous bercez pas de ce songe d'un arrangement amiable, le rveil
vous serait trop cruel. J'ai vu monsieur Gerdy, mon pre, et ce
n'est pas, je vous l'affirme, un de ces hommes qu'on intimide.
S'il est une nature nergique, c'est la sienne. Il est bien votre
fils, celui-l, et son regard, comme le vtre, annonce une volont
de fer qu'on brise, mais qui ne flchit pas. J'entends encore sa
voix frmissante de ressentiment, tandis qu'il me parlait; je vois
encore le feu sombre de ses yeux. Non, il ne transigera pas. Il
veut tout ou rien, et je ne puis dire qu'il a tort. Si vous
rsistez, il vous attaquera sans que nulle considration l'en
empche. Fort de ses droits, il s'attachera  vous avec le plus
terrible acharnement, il vous tranera de juridiction en
juridiction, il ne s'arrtera qu'aprs une dfaite dfinitive ou
un triomphe complet.

Habitu  l'obissance absolue, presque passive, de son fils, le
vieux gentilhomme s'tonnait de cette opinitret inattendue.

-- O voulez-vous en venir? demanda-t-il.

--  ceci, monsieur, que je me mpriserais, si je n'pargnais pas
les plus grandes calamits  votre vieillesse. Votre nom ne
m'appartient pas, je reprendrai le mien. Je suis votre fils
naturel, je cderai la place  votre fils lgitime. Permettez-moi
de me retirer avec les honneurs du devoir librement accompli;
souffrez que je n'attende pas un arrt du tribunal qui me
chasserait honteusement.

-- Quoi! dit le comte abasourdi, vous m'abandonnez, vous renoncez
 me soutenir, vous vous tournez contre moi, vous reconnaissez les
droits de cet autre malgr mes volonts?...

Albert s'inclina. Il tait rellement trs beau d'motion et de
fermet.

-- Ma rsolution est irrvocablement arrte, rpondit-il, je ne
consentirai jamais  dpouiller votre fils.

-- Malheureux! s'cria M. de Commarin, fils ingrat!...

Sa colre tait telle que, dans son impuissance  la traduire par
des injures, il passa sans transition  la raillerie.

-- Mais non! continua-t-il, vous tes grand, vous tes noble, vous
tes gnreux. C'est trs chevaleresque ce que vous faites l,
vicomte; je veux dire: cher monsieur Gerdy, et tout  fait dans le
got des hommes de Plutarque. Ainsi, vous renoncez  mon nom,  ma
fortune, et vous partez. Vous allez secouer la poussire de vos
souliers sur le seuil de mon htel et vous lancer dans le monde.
Je ne vois pour vous qu'une difficult: comment vivrez-vous,
monsieur le philosophe stoque? Auriez-vous un tat au bout des
doigts, comme l'mile du sieur Jean-Jacques? Ou bien, excellent
monsieur Gerdy, avez-vous ralis des conomies sur les quatre
mille francs que je vous allouais par mois pour votre cire 
moustache? Vous avez peut-tre gagn  la Bourse. Ah ! mon nom
vous semblait donc furieusement lourd  porter, que vous le jetiez
l avec tant d'empressement! La boue a donc pour vous bien des
attraits que vous descendez si vite de voiture! Ne serait-ce pas
plutt que la compagnie de mes pairs vous gne et que vous avez
hte de dgringoler pour trouver des gaux?

-- Je suis bien malheureux, monsieur, rpondit Albert  cette
avalanche d'injures, et vous m'accablez.

-- Vous, malheureux!  qui la faute? Mais j'en reviens  ma
question: comment et de quoi vivrez-vous?

-- Je ne suis pas si romanesque qu'il vous plat de le dire,
monsieur. Je dois avouer que, pour l'avenir, j'ai compt sur vos
bonts. Vous tes si riche que cinq cent mille francs ne
diminueront pas sensiblement votre fortune, et, avec les revenus
de cette somme, je vivrais tranquille, sinon heureux.

-- Et si je vous refusais cet argent?...

-- Je vous connais assez, monsieur, pour savoir que vous ne le
ferez pas. Vous tes trop juste pour vouloir que j'expie seul des
torts qui ne sont pas les miens. Livr  moi-mme, j'aurais, 
l'ge que j'ai, une position. Il est tard pour m'en crer une. J'y
tcherai pourtant...

-- Superbe, interrompit le comte, il est superbe. Jamais on n'a
ou parler d'un pareil hros de roman... Quel caractre! C'est du
Romain tout pur, du Spartiate endurci. C'est beau comme toute
l'antiquit. Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce
surprenant dsintressement?

-- Rien, monsieur.

Le comte haussa les paules en regardant ironiquement son fils.

-- La compensation est mince, fit-il. Est-ce  moi que vous pensez
faire accroire cela? Non, monsieur, on ne commet pas de si belles
actions pour son plaisir. Vous devez avoir, pour agir si
magnifiquement, quelque raison qui m'chappe.

-- Aucune autre que celles que je vous ai dites.

-- Ainsi, c'est entendu, vous renoncez  tout. Vous abandonnez
mme vos projets d'union avec mademoiselle Claire d'Arlange. Vous
oubliez ce mariage auquel pendant deux ans je vous ai vainement
conjur de renoncer.

-- Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, je lui ai expliqu
ma situation cruelle: quoi qu'il arrive, elle sera ma femme, elle
me l'a jur.

-- Et vous pensez que madame d'Arlange donnera sa petite-fille au
sieur Gerdy?

-- Nous l'esprons, monsieur. La marquise est assez entiche de
noblesse pour prfrer le btard d'un gentilhomme au fils de
quelque honorable industriel. Si cependant elle refusait, eh bien!
nous attendrions sa mort sans la dsirer.

Le ton toujours calme d'Albert transportait le comte de Commarin.

-- Et ce serait l mon fils! s'cria-t-il; jamais! Quel sang,
monsieur, avez-vous donc dans les veines? Seule, votre digne mre
pourrait le dire, si elle le sait elle-mme toutefois...

-- Monsieur, interrompit Albert d'un ton menaant, monsieur,
mesurez vos paroles! Elle est ma mre, et cela suffit. Je suis son
fils, et non son juge. Personne, devant moi, ne lui manquera de
respect, je ne le permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai moins
de vous que de tout autre!

Le comte faisait vraiment des efforts hroques pour ne pas se
laisser emporter par sa colre hors de certaines limites.
L'attitude d'Albert le jeta hors de lui. Quoi! il se rvoltait, il
osait le braver en face, il le menaait! Le vieillard s'lana de
son fauteuil et marcha sur son fils comme pour le frapper.

-- Sortez! criait-il d'une voix trangle par la fureur, sortez!
Retirez-vous dans votre appartement et gardez-vous d'en sortir
sans mes ordres. Demain je vous ferai connatre mes volonts.

Albert salua respectueusement, mais sans baisser les yeux, et
gagna lentement la porte. Il l'ouvrait dj, quand M. de Commarin
eut un de ces retours si frquents chez les natures violentes.

-- Albert, dit-il, revenez, coutez-moi.

Le jeune homme se retourna, singulirement touch de ce changement
de ton.

-- Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que je vous aie dit
ce que je pense. Vous tes digne d'tre l'hritier d'une grande
maison, monsieur. Je puis tre irrit contre vous, je ne puis pas
ne vous pas estimer. Vous tes un honnte homme. Albert, donnez-
moi votre main.

Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, et tel qu'ils n'en
avaient gure rencontr dans leur vie rgle par une triste
tiquette. Le comte se sentait fier de ce fils, et il se
reconnaissait en lui tel qu'il tait  cet ge. Pour Albert, le
sens de la scne qu'il venait d'avoir avec son pre clatait  ses
yeux; il lui avait jusqu'alors chapp. Longtemps leurs mains
restrent unies, sans qu'ils eussent la force, ni l'un ni l'autre,
de prononcer une parole.

Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place sous le tableau
gnalogique.

-- Je vous demanderai de me laisser, Albert, reprit-il doucement.
J'ai besoin d'tre seul pour rflchir, pour tcher de
m'accoutumer au coup terrible.

Et comme le jeune homme refermait la porte, il ajouta, rpondant 
ses plus secrtes penses:

-- Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon espoir, que
deviendrai-je,  mon Dieu? Et que sera l'autre?...

Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le comte, portaient
la trace des violentes motions de la soire. Les domestiques
devant lesquels il passa y firent d'autant plus attention qu'ils
avaient entendu quelques clats de la querelle.

-- Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente ans dans la
maison, monsieur le comte vient encore de faire une scne
pitoyable  son fils. Il est enrag, ce vieux-l!

-- J'avais eu vent de la chose pendant le dner, reprit un valet
de chambre; monsieur le comte se tenait  quatre pour ne pas
parler devant le service, mais il roulait des yeux furibonds.

-- Que diable peut-il y avoir entre eux?

-- Est-ce qu'on sait? des btises, des riens, quoi! Monsieur
Denis, devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit que souvent ils
se chamaillent des heures entires, comme des chiens, pour des
choses qu'il ne comprend mme pas.

-- Ah! s'cria un jeune drle qu'on dressait pour l'avenir au
service des appartements, c'est moi qui,  la place de monsieur le
vicomte, remercierais mon pre un peu proprement.

-- Joseph, mon ami, fit sentencieusement le valet de pied, vous
n'tes qu'un sot. Que vous envoyiez promener votre papa, vous,
c'est tout naturel, vous n'attendez pas cinq sous de lui et vous
savez dj gagner votre pain sans travailler, mais monsieur le
vicomte! Sauriez-vous me dire  quoi il est bon et ce qu'il sait
faire? Mettez-le-moi au milieu de Paris avec ses deux belles mains
pour capital, et vous verrez...

-- Tiens! il a le bien de sa mre, riposta Joseph, qui tait
normand.

-- Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas de quoi
monsieur le comte peut se plaindre, vu que son fils est un modle
 ce point que je ne serais pas fch d'en avoir un pareil.
C'tait une autre paire de manches quand j'tais chez le marquis
de Courtivois. En voil un qui avait le droit de n'tre pas
content tous les matins. Son an, qui vient quelquefois ici,
tant l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai puits sans fond
pour l'argent. Il vous grille un billet de mille plus lestement
que Joseph une pipe.

-- Le marquis n'est pourtant pas riche, fit un petit vieux qui
devait placer ses gages  la quinzaine; qu'est-ce qu'il peut
avoir? Une soixantaine de mille livres de rentes, au plus, au
plus.

-- C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous les jours, c'est
de nouvelles histoires au sujet de son an. Il a un appartement
en ville, il rentre ou ne rentre pas, il passe les nuits  jouer
et  boire, il fait une telle vie de polichinelle avec des
actrices que la police est oblige de s'en mler. Sans compter que
moi qui vous parle, j'ai t plus de cent fois forc d'aider  le
monter dans sa chambre et  le coucher, quand des garons de
restaurant le ramenaient  l'htel dans un fiacre, saoul  ne pas
pouvoir dire: pain.

-- Bigre! s'exclama Joseph enthousiasm, son service doit tre
crnement agrable,  cet homme-l.

-- C'est selon. Quand il a gagn  la bouillotte, il se dboutonne
volontiers d'un louis, mais il perd toujours, et quand il a bu il
a la main prompte. Il faut lui rendre cette justice qu'il a des
cigares fameux. Enfin, c'est un bandit, quoi! tandis que monsieur
le vicomte est une vraie fille pour la sagesse. Il est svre pour
les manquements, c'est vrai, mais pas rageur ni brutal avec les
gens. Ensuite il est gnreux rgulirement, ce qui est plus sr.
Je dis donc qu'il est meilleur que le plus grand nombre et que
monsieur le comte n'a pas raison.

Tel tait le jugement des domestiques. Celui de la socit tait
peut-tre moins favorable.

Le vicomte de Commarin n'tait pas de ces tres banals qui
jouissent du privilge assez peu enviable et dans tous les cas peu
flatteur de plaire  tout le monde. Il est sage de se dfier de
ces personnages surprenants qu'exaltent les louanges unanimes. En
y regardant de prs, on dcouvre souvent que l'homme  succs et 
rputation n'est qu'un sot, sans autre mrite que son
insignifiance parfaite. La sottise convenable qui n'offusque
personne, la mdiocrit de bon ton qui n'effarouche aucune vanit
ont surtout le don de plaire et de russir.

Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer sans se dire: je
connais ce visage-l, je l'ai dj vu quelque part; c'est qu'ils
ont la vulgaire physionomie de la masse. Bien des gens sont ainsi
au moral. Parlent-ils? on reconnat leur esprit, on les a dj
entendus, on sait leurs ides par coeur, Ceux-l sont bien
accueillis partout, parce qu'ils n'ont rien de singulier, et que
la singularit, surtout dans les classes leves, irrite et
offense. On hait tout ce qui est diffrent.

Albert tait singulier, par suite trs discut et trs diversement
jug. On lui reprochait les choses les plus opposes, et des
dfauts si contradictoires qu'ils semblaient s'exclure. On lui
trouvait, par exemple, des ides bien avances pour un homme de
son rang, et en mme temps on se plaignait de sa morgue. On
l'accusait de traiter avec une lgret insultante les questions
les plus srieuses, pendant qu'on blmait son affectation de
gravit. On s'entendait assez bien cependant pour ne l'aimer
gure, mais on le jalousait et on le craignait.

Il portait dans les salons un air passablement maussade qu'on
trouvait du plus mauvais got. Forc par ses relations, par son
pre, de sortir beaucoup, il ne s'amusait pas dans le monde et
avait l'impardonnable tort de le laisser deviner. Peut-tre avait-
il t dgot par toutes les avances qui lui avaient t faites,
par les prvenances un peu plates qu'on n'pargnait pas au noble
hritier d'un des plus riches propritaires de France. Ayant tout
ce qu'il faut pour briller, il le ddaignait et ne prenait nulle
peine pour sduire. Terrible grief! il n'abusait d'aucun de ses
avantages. Et on ne lui connaissait pas d'aventures.

Il avait eu, dans le temps, disait-on, un got fort vif pour
Mme de Prosny, la plus laide peut-tre, la plus mchante  coup
sr des femmes du faubourg, et c'tait tout. Les mres ayant une
fille  placer l'avaient soutenu autrefois; elles s'taient
tournes contre lui depuis deux ans que son amour pour Mlle
d'Arlange tait devenu un fait notoire.

Au club on le plaisantait de sa sagesse. Il avait pourtant eu
comme les autres ses veines de folies, seulement il s'tait
promptement dgot de ce qu'on est convenu d'appeler le plaisir.
Le mtier si noble de viveur lui avait paru trs insipide et
fatigant. Il n'estimait pas qu'il soit plaisant de passer les
nuits  manier des cartes et il n'apprciait aucunement la socit
des quelques femmes faciles qui,  Paris, font un nom  leur
amant. Il disait qu'un gentilhomme n'est pas ridicule pour ne pas
s'afficher avec des drlesses dans les avant-scnes. Enfin, jamais
ses amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux de
courses.

Comme l'oisivet lui pesait, il avait essay ni plus ni moins
qu'un parvenu de donner par le travail un sens  sa vie. Il
comptait plus tard prendre part aux affaires publiques, et comme
souvent il avait t frapp de la crasse ignorance de certains
hommes qui arrivent au pouvoir, il ne voulait pas leur ressembler.
Il s'occupait de politique, et c'tait la cause de toutes ses
querelles avec son pre. Le seul mot de libral faisait tomber le
comte en convulsions, et il souponnait son fils de libralisme
depuis certain article publi par le vicomte dans la _Revue des
deux mondes._

Ses ides ne l'empchaient pas de tenir grandement son rang. Il
dpensait le plus noblement du monde le revenu que lui assignait
son pre et mme un peu au-del. Sa maison, distincte de celle du
comte, tait ordonne comme le doit tre celle d'un gentilhomme
trs riche. Ses livres ne laissaient rien  dsirer, et on citait
ses chevaux et ses quipages. On se disputait les lettres
d'invitation pour les grandes chasses que tous les ans, vers la
fin d'octobre, il organisait  Commarin, proprit admirable,
entoure de bois immenses.

L'amour d'Albert pour Mlle d'Arlange, amour profond et rflchi,
n'avait pas peu contribu  l'loigner des habitudes et de la vie
des aimables et lgants oisifs ses amis. Un noble attachement est
un admirable prservatif. En luttant contre les dsirs de son
fils, M. de Commarin avait tout fait pour en augmenter l'intensit
et la dure. Cette passion contrarie fut pour le vicomte la
source des motions les plus vives et les plus fortes. L'ennui fut
banni de son existence.

Toutes ses penses prirent une direction constante, toutes ses
actions eurent un but unique. S'arrte-t-on  regarder  droite et
 gauche quand, au bout du chemin, on aperoit la rcompense
ardemment souhaite? Il s'tait jur qu'il n'aurait pas d'autre
femme que Claire; son pre repoussait absolument ce mariage; les
pripties de cette lutte si palpitante pour lui remplissaient ses
journes. Enfin, aprs trois ans de persvrance, il avait
triomph, le comte avait consenti. Et c'est alors qu'il tait tout
entier au bonheur du succs que Nol tait arriv, implacable
comme la fatalit, avec ces lettres maudites.

C'est vers Claire encore que volait la pense d'Albert en quittant
M. de Commarin et en remontant lentement l'escalier qui conduisait
 ses appartements. Que faisait-elle  cette heure? Elle songeait
 lui, sans doute. Elle savait que ce soir-l mme ou le lendemain
au plus tard aurait lieu la crise dcisive. Elle devait prier.

En ce moment Albert se sentait bris, il souffrait. Il avait des
blouissements, la tte lui semblait prs d'clater. Il sonna et
demanda du th.

-- Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas envoyer chercher le
docteur, lui dit son valet de chambre, je devrais dsobir 
monsieur et l'aller chercher.

-- Ce serait bien inutile, rpondit tristement Albert, il ne
pourrait rien contre mon mal.

Au moment o le domestique se retirait, il ajouta:

-- Ne dites rien  personne que je suis souffrant, Lubin, cela ne
sera rien. Si je me trouvais plus indispos, je sonnerais.

C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre une voix, tre
oblig de rpondre lui paraissait insupportable. Il lui fallait le
silence pour s'couter.

Aprs les cruelles motions de son explication avec son pre, il
ne pouvait songer  dormir. Il ouvrit une des fentres de la
bibliothque et s'accouda sur la balustrade.

Le temps s'tait remis au beau, et il faisait un clair de lune
magnifique. Vus  cette heure, aux clarts douces et tremblantes
de la nuit, les jardins de l'htel paraissaient immenses. La cime
immobile des grands arbres se droulait comme une plaine immense
cachant les maisons voisines. Les corbeilles du parterre, garnies
d'arbustes verts, apparaissaient comme de grands dessins noirs,
tandis que dans les alles soigneusement sables scintillaient les
dbris de coquilles, les petits morceaux de verre et les cailloux
polis.  droite, dans les communs, encore clairs, on entendait
aller et venir les domestiques; les sabots des palefreniers
sonnaient sur le bitume de la cour. Les chevaux pitinaient dans
les curies et on distinguait le grincement de la chane de leur
licol glissant le long des tringles du rtelier. Dans les remises
on dtelait la voiture qu'on tenait prte toute la soire pour le
cas o le comte voudrait sortir.

Albert avait l, sous les yeux, le tableau complet de sa
magnifique existence. Il soupira profondment.

-- Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. Dj, pour moi
seul, je n'aurais pu abandonner sans regrets tant de splendeurs;
le souvenir de Claire m'aura dsespr. N'ai-je pas rv pour elle
une de ces vies heureuses et exceptionnelles, presque impossibles
sans une immense fortune!

Minuit sonna  Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en se penchant un
peu, apercevoir les flches jumelles. Il frissonna, il avait
froid.

Il referma sa fentre et vint s'asseoir prs du feu qu'il aviva.
Dans l'espoir d'obtenir une trve de ses penses, il prit un
journal du soir, le journal o tait relat l'assassinat de La
Jonchre, mais il lui fut impossible de lire, les lignes dansaient
devant ses yeux. Alors il songea  crire  Claire. Il se mit 
table et crivit:

_Ma Claire bien-aime..._

Il lui fut impossible d'aller plus loin; son cerveau boulevers ne
lui fournissait pas une phrase.

Enfin,  la pointe du jour, la fatigue l'emporta. Le sommeil le
surprit sur un divan o il s'tait jet: un sommeil lourd, peupl
de fantmes.

 neuf heures et demie du matin, il fut veill en sursaut par le
bruit de la porte s'ouvrant avec fracas.

Un domestique entra, tout effar, si essouffl d'avoir mont les
escaliers quatre  quatre, qu' peine il pouvait articuler un son.

-- Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, partez, cachez-
vous, sauvez-vous, les voil, c'est le...

Un commissaire de police, ceint de son charpe, parut  la porte
de la bibliothque. Il tait suivi de plusieurs hommes, parmi
lesquels on apercevait, se faisant aussi petit que possible, le
pre Tabaret.

Le commissaire s'avana jusqu' Albert.

-- Vous tes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie-Albert de Rhteau
de Commarin?

-- Oui, monsieur.

Le commissaire tendit la main en mme temps qu'il prononait la
formule sacramentelle:

-- Monsieur de Commarin, au nom de la loi, je vous arrte.

-- Moi! monsieur, moi... Albert, arrach brusquement  des rves
pnibles, paraissait ne rien comprendre  ce qui se passait. Il
avait l'air de se demander: suis-je bien veill? N'est-ce pas un
odieux cauchemar qui se continue?

Il promenait un regard stupide  force d'tonnement du commissaire
de police  ses hommes et au pre Tabaret, qui se tenait comme en
arrt devant lui.

-- Voici le mandat, ajouta le commissaire en dveloppant un
papier.

Machinalement Albert y jeta un coup d'oeil.

-- Claudine assassine! s'cria-t-il.

Et trs bas, mais assez distinctement encore pour tre entendu du
commissaire de police, d'un agent et du pre Tabaret, il ajouta:

-- Je suis perdu!

Pendant que le commissaire de police remplissait les formalits de
l'interrogatoire sommaire qui suit immdiatement toutes les
arrestations, les estafiers s'taient rpandus dans l'appartement
et procdaient  une minutieuse perquisition. Ils avaient reu
l'ordre d'obir au pre Tabaret, et c'tait le bonhomme qui les
guidait dans leurs recherches, qui leur faisait fouiller les
tiroirs et les armoires, et dranger les meubles. On saisit un
assez grand nombre d'objets  l'usage du vicomte, des titres, des
manuscrits, une correspondance trs volumineuse. Mais c'est avec
bonheur que le pre Tabaret mit la main sur certains objets qui
furent soigneusement dcrits dans leur ordre au procs-verbal:

1 Dans la premire pice, servant d'entre, garnie de toutes
sortes d'armes, derrire un divan, un fleuret cass. Cette arme a
une poigne particulire, et comme il ne s'en trouve pas dans le
commerce. Elle porte une couronne de comte avec les initiales A.C.
Ce fleuret a t bris par le milieu et le bout n'a pu tre
retrouv. Le sieur Commarin interpell a dclar ne savoir ce
qu'est devenu ce bout;

2 Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir
encore humide, portant des traces de boue ou plutt de terre. Tout
un des cts a des empreintes de mousse verdtre comme il en vient
sur les murs. Il prsente sur le devant plusieurs raillures et
une dchirure de dix centimtres environ au genou. Le susdit
pantalon n'tait pas accroch au porte-manteau, il paraissait
avoir t cach entre deux grandes malles pleines d'effets
d'habillement;

3 Dans la poche du pantalon ci-dessus dcrit a t trouve une
paire de gants gris perle. La paume du gant droit prsente une
large tache verdtre produite par de l'herbe ou de la mousse. Le
bout des doigts a t comme us par un frottement. On remarque sur
le dos des deux gants des raillures paraissant avoir t faites
par des ongles;

4 Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoye et vernie,
encore trs humide. Un parapluie rcemment mouill, dont le bout
est tach de boue blanche;

5 Dans une vaste pice dite la bibliothque, une bote de
cigares nomms trabucos, et sur la chemine divers porte-cigare en
ambre ou en cume de mer...

Ce dernier article enregistr, le pre Tabaret s'approcha du
commissaire de police.

-- J'ai tout ce que je pouvais dsirer, lui dit-il  l'oreille.

-- Moi, j'ai fini, rpondit le commissaire. Il ne sait pas se
tenir, ce garon. Vous avez entendu? Il s'est vendu du premier
coup. Aprs a, vous me direz: le manque d'habitude...

-- Dans la journe, reprit toujours  voix basse l'agent
volontaire, il n'aurait pas t mou comme cela. Mais le matin,
rveill en sursaut!... Il faut toujours servir les gens  jeun,
au saut du lit.

-- J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dpositions
sont singulires...

-- Trs bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge
d'instruction, qui attend les pieds dans le feu.

Albert commenait  revenir un peu de la stupeur o l'avait plong
l'entre du commissaire de police.

-- Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant
vous quelques mots  monsieur le comte de Commarin? Je suis
victime d'une erreur qui sera vite reconnue...

-- Toujours des erreurs! murmura le pre Tabaret.

-- Ce que vous me demandez n'est pas possible, rpondit le
commissaire. J'ai des ordres spciaux les plus svres. Vous ne
devez dsormais communiquer avec me qui vive. Nous avons une
voiture en bas; si vous voulez descendre...

En traversant le vestibule, Albert put remarquer l'agitation des
gens. Ils avaient tous l'air d'avoir perdu la tte. M. Denis
donnait des ordres d'une voix brve et imprative. Enfin il crut
entendre que le comte de Commarin venait d'tre frapp d'une
attaque d'apoplexie.

On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux
petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le pre Tabaret.


X
Lorsqu'on se risque dans le ddale de couloirs et d'escaliers du
Palais de Justice, si l'on monte au troisime tage de l'aile
gauche, on arrive  une longue galerie trs basse d'tage, mal
claire par d'troites fentres, et perce de distance en
distance de petites portes, assez semblable au corridor d'un
ministre ou d'un htel garni.

C'est un endroit qu'il est difficile de voir froidement;
l'imagination le montre sombre et triste.

Il faudrait le Dante pour composer l'inscription  placer au-
dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles
y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent
les prvenus. On n'y rencontre gure que de mornes figures. Ce
sont les parents ou les amis des accuss, les tmoins, des agents
de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s'labore
la cuisine judiciaire. Elle est comme la coulisse du Palais de
Justice, ce lugubre thtre o se dnouent, dans de vritable
sang, des drames trop rels.

Chacune des petites portes, qui a son numro peint en noir, ouvre
sur le cabinet du juge d'instruction. Toutes ces pices se
ressemblent; qui en connat une les connat toutes. Elles n'ont
rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d'y
pntrer sans un serrement de coeur. On y a froid. Les murs
semblent humides de toutes les larmes qui s'y sont rpandues. On
frissonne en songeant aux aveux qui y ont t arrachs, aux
confessions qui s'y sont murmures entrecoupes de sanglots.

Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice ne dploie rien
de cet appareil dont elle s'entoure plus tard pour frapper
l'esprit des masses. Elle y est simple encore et presque dispose
 la bienveillance. Elle dit au prvenu: J'ai de fortes raisons
de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te
lche.

On pourrait s'y croire dans la premire boutique d'affaires venue.
Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits o
on ne fait que passer et o s'agitent des intrts normes.
Qu'importent les choses extrieures  qui poursuit l'auteur d'un
crime ou  qui dfend sa tte?

Un bureau charg de dossiers pour le juge, une table pour le
greffier, un fauteuil et quelques chaises, voil tout
l'ameublement de l'antichambre de la cour d'assises. Les murs sont
tendus de papier vert; les rideaux sont verts;  terre se trouve
un mchant tapis de mme couleur. Le cabinet de M. Daburon portait
le numro 15. Ds neuf heures du matin, il y tait arriv et il
attendait. Son parti pris, il n'avait pas perdu une minute,
comprenant aussi bien que le pre Tabaret la ncessit d'agir
rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur imprial et s'tait
entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le
mandat dcern contre Albert, il avait expdi des mandats de
comparution immdiate au comte de Commarin,  Mme Gerdy,  Nol et
 quelques gens au service d'Albert. Il tenait essentiellement 
interroger tout ce monde avant d'arriver  l'inculp. Sur ses
ordres, dix agents s'taient mis en campagne, et il tait l, dans
son cabinet, comme un gnral d'arme qui vient d'expdier ses
aides de camp pour engager la bataille et qui espre la victoire
de ses combinaisons.

Souvent,  pareille heure, il s'tait trouv dans ce mme cabinet
avec des conditions identiques. Un crime avait t commis, il
pensait avoir dcouvert le coupable, il avait donn l'ordre de
l'arrter. N'tait-ce pas son mtier? Mais jamais il n'avait
prouv cette trpidation intrieure qui l'agitait. Maintes fois,
cependant, il avait lanc des mandats d'amener sans possder la
moiti seulement des indices qui l'clairaient sur l'affaire
prsente. Il se rptait cela et ne russissait pas  calmer une
proccupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en
place.

Il trouvait que ses gens tardaient bien  reparatre. Il se
promenait de long en large, comptant les minutes, tirant sa montre
trois fois par quart d'heure pour la comparer  la pendule.
Involontairement, lorsqu'un pas rsonnait dans la galerie, presque
dserte  cette heure, il se rapprochait de l'entre, s'arrtait
et prtait l'oreille.

On frappa  la porte. C'tait son greffier qu'il avait fait
prvenir.

Celui-ci n'avait rien de particulier; il tait long plutt que
grand et trs maigre. Ses allures taient compasses, ses gestes
mthodiques, sa figure tait aussi impassible que si elle et t
sculpte dans un morceau de bois jaune.

Il avait trente-quatre ans, et depuis treize ans avait crit
successivement les interrogatoires de quatre juges d'instruction.
C'est dire qu'il pouvait entendre sans sourciller les choses les
plus monstrueuses. Un jurisconsulte spirituel a ainsi dfini le
greffier: Plume du juge d'instruction. Personnage qui est muet et
qui parle, qui est aveugle et qui crit, qui est sourd et qui
entend. Celui-ci remplissait le programme, et de plus s'appelait
Constant.

Il salua son juge et s'excusa sur son retard. Il tait  sa
tenue de livres, qu'il faisait tous les matins, et il avait fallu
que sa femme l'envoyt chercher.

-- Vous arrivez encore  temps, lui dit M. Daburon, mais nous
allons avoir de la besogne, vous pouvez prparer votre papier.

Cinq minutes plus tard, l'huissier de service introduisait M. Nol
Gerdy. Il entra d'un air ais, en avocat qui a pratiqu son Palais
et en sait les dtours. Il ne ressemblait en rien, ce matin, 
l'ami du pre Tabaret. Encore moins aurait-on pu reconnatre
l'amant de Mme Juliette. Il tait tout autre, ou plutt il avait
repris son rle habituel. C'tait l'homme officiel qui se
prsentait, tel que le connaissaient ses confrres, tel que
l'estimaient ses amis, tel qu'on l'aimait dans le cercle de ses
relations.  sa tenue correcte,  sa figure repose, jamais on ne
se serait imagin qu'aprs une soire d'motions et de violences,
aprs une visite furtive  sa matresse, il avait pass la nuit au
chevet d'une mourante. Et quelle mourante!

Sa mre, ou du moins la femme qui lui en avait tenu lieu.

Quelle diffrence entre lui et le juge!

Le juge non plus n'avait pas dormi, mais on le voyait du reste 
son affaissement,  sa mine soucieuse,  ses yeux largement cerns
de bistre. Le devant de sa chemise tait abominablement froiss,
ses manchettes n'taient pas fraches. Emporte  la suite des
vnements, l'me avait oubli la bte. Le menton bien ras de
Nol s'appuyait sur une cravate blanche irrprochable, son faux
col n'avait pas un pli, ses cheveux et ses favoris taient
soigneusement peigns. Il salua M. Daburon et tendit sa citation.

-- Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il; me voici  vos
ordres.

Le juge d'instruction n'tait pas sans avoir rencontr le jeune
avocat dans les couloirs du Palais; il le connaissait de vue. Puis
il se rappelait avoir entendu parler de matre Gerdy comme d'un
homme de talent et d'avenir et dont la rputation commenait 
sortir de pair. Il l'accueillit donc en habitu de la boutique --
la barrire est si lgre entre le parquet et le barreau! -- et il
l'invita  s'asseoir.

Les prliminaires de toute audition de tmoins termins, les nom,
prnoms, ge, lieu de naissance, etc., enregistrs, le juge, qui
suivait son greffier de l'oeil pendant qu'il crivait, se retourna
vers Nol.

-- On vous a dit, matre Gerdy, commena-t-il, l'affaire 
laquelle vous devez l'ennui de comparatre?

-- Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvre vieille,  La
Jonchre.

-- Prcisment, rpondit M. Daburon.

Et se souvenant fort  propos de sa promesse au pre Tabaret, il
ajouta:

-- Si la justice est arrive  vous si promptement, c'est que nous
avons trouv votre nom mentionn souvent dans les papiers de la
veuve Lerouge.

-- Je n'en suis pas surpris, rpondit l'avocat, nous nous
intressions  cette bonne femme, qui a t ma nourrice, et je
sais que madame Gerdy lui crivait assez souvent.

-- Fort bien! Vous allez donc pouvoir nous donner des
renseignements.

-- Ils seront, je le crains, monsieur, fort incomplets. Je ne sais
pour ainsi dire rien de cette pauvre mre Lerouge. Je lui ai t
repris de trs bonne heure; et depuis que je suis homme, je ne me
suis occup d'elle que pour lui envoyer de temps  autre quelques
secours.

-- Vous n'alliez jamais la visiter?

-- Pardonnez-moi. J'y suis all plusieurs fois, mais je ne restais
chez elle que quelques minutes. Madame Gerdy, qui la voyait
souvent et  qui elle confiait toutes ses affaires, vous aurait
clair bien mieux que moi.

-- Mais, fit le juge, je compte bien voir madame Gerdy, elle a d
recevoir une citation.

-- Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible de rpondre,
elle est au lit, malade...

-- Gravement?

-- Si gravement qu'il est prudent, je crois, de renoncer  son
tmoignage. Elle est atteinte d'une affection qui, au dire de mon
ami, le docteur Herv, ne pardonne jamais. C'est quelque chose
comme une inflammation du cerveau, une encphalite, si je ne
m'abuse. Il peut arriver qu'on lui rende la vie, on ne lui rendra
pas la raison. Si elle ne meurt pas, elle sera folle.

M. Daburon parut vivement contrari.

-- Voil qui est bien fcheux, murmura-t-il. Et vous croyez, mon
cher matre, qu'il est impossible de rien obtenir d'elle?

-- Il ne faut mme pas y songer. Elle a compltement perdu la
tte. Elle tait, lorsque je l'ai quitte, dans un tat de
prostration  faire croire qu'elle ne passera pas la journe.

-- Et quand a-t-elle t prise de cette maladie?

-- Hier soir.

-- Tout  coup?

-- Oui, monsieur, en apparence, du moins, car pour moi j'ai de
fortes raisons de croire qu'elle souffrait depuis au moins trois
semaines. Hier donc, en sortant de table, ayant  peine mang,
elle prit un journal, et par un hasard bien regrettable, ses yeux
s'arrtent prcisment sur les lignes qui relataient le crime.
Aussitt elle a pouss un grand cri, s'est dbattue une seconde
sur un fauteuil et a gliss sur le tapis en murmurant: Oh! le
malheureux! le malheureux!

-- La malheureuse! vous voulez dire.

-- Non, monsieur, j'ai bien dit. videmment, cette exclamation ne
s'adressait pas  ma pauvre nourrice.

Sur cette rponse si grave, faite du ton le plus innocent,
M. Daburon leva les yeux sur son tmoin. L'avocat baissa la tte.

-- Et ensuite? demanda le juge aprs un moment de silence pendant
lequel il avait pris quelques notes.

-- Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcs par madame
Gerdy. Aid de notre servante, je l'ai porte dans son lit, le
mdecin a t appel, et depuis elle n'a pas repris connaissance.
Le docteur, au surplus...

-- C'est bien! interrompit M. Daburon. Laissons cela, au moins
pour le moment. Maintenant, vous, matre Gerdy, connaissez-vous
des ennemis  la veuve Lerouge?

-- Aucun.

-- Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites-moi, existe-t-il 
votre connaissance quelqu'un ayant un intrt quelconque  la mort
de cette pauvre vieille?

Le juge d'instruction, en posant cette question, avait les yeux
sur les yeux de Nol; il ne voulait pas qu'il pt dtourner ou
baisser la tte.

L'avocat tressaillit et parut vivement impressionn. Il tait
dcontenanc; il hsitait comme si une lutte se ft tablie en
lui.

Enfin, d'une voix qui n'tait rien moins que ferme, il rpondit:

-- Non, personne.

-- Est-ce bien vrai? demanda le juge en imprimant plus de fixit 
son regard. Vous ne connaissez personne  qui ce crime profite ou
puisse profiter, personne absolument?

-- Je ne sais qu'une chose, monsieur, rpondit Nol, c'est qu'il
me cause  moi un prjudice irrparable.

Enfin! pensa M. Daburon, nous voici aux lettres et je n'ai pas
compromis ce pauvre Tabaret. Il et t dsagrable de lui causer
le moindre chagrin,  ce brave et habile homme.

-- Un prjudice  vous, mon cher matre, reprit-il; vous allez, je
l'espre, m'expliquer cela.

Le malaise dont Nol avait donn quelques signes reparut beaucoup
plus marqu.

-- Je sais, monsieur, rpondit-il, que je dois  la justice non
seulement la vrit mais encore toute la vrit. Cependant il est
des circonstances si dlicates que la conscience d'un homme
d'honneur y voit un pril. Puis il est bien cruel d'tre contraint
de soulever le voile qui recouvre des secrets douloureux et dont
la rvlation peut quelquefois...

M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste de Nol
l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il allait entendre, il
souffrait pour le jeune avocat. Il se retourna vers son greffier.

-- Constant! dit-il avec une certaine inflexion de voix. Cette
intonation devait tre un signal, car le long greffier se leva
mthodiquement, passa sa plume derrire son oreille et sortit d'un
pas mesur. Nol parut sensible  la dlicatesse du juge
d'instruction.

Son visage exprima la plus vive reconnaissance, son regard rendit
grce.

-- Combien je vous suis oblig, monsieur, dit-il avec un lan
contenu, de votre gnreuse attention! Ce que j'ai  dire est
pnible, mais devant vous, maintenant, c'est  peine s'il m'en
cotera de parler.

-- Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne retiendrai de votre
dposition, mon cher matre, que ce qui me semblera tout  fait
indispensable.

-- Je me sens peu matre de moi, monsieur, commena Nol, soyez
indulgent pour mon trouble. Si quelque parole m'chappe qui vous
semble empreinte d'amertume, excusez-la, elle sera involontaire.
Jusqu' ces jours passs, j'ai cru que j'tais un enfant de
l'amour. Je le serais que je ne rougirais pas de l'avouer. Mon
histoire est courte. J'avais une ambition honorable, j'ai
travaill. Quand on n'a pas de nom, on doit savoir s'en faire un.
J'ai men la vie obscure, retire et austre de ceux qui, partis
de bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que je croyais
ma mre, j'tais convaincu qu'elle m'aimait. La tache de ma
naissance m'avait attir quelques humiliations, je les mprisais.
Comparant mon sort  celui de tant d'autres, je me trouvais encore
parmi les privilgis, quand la Providence a fait tomber entre mes
mains toutes les lettres que mon pre, le comte de Cornmarin,
crivait  madame Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture
de ces lettres, j'ai tir cette conviction que je ne suis pas ce
que je croyais tre, que madame Gerdy n'est pas ma mre.

Et sans laisser  M. Daburon le temps de rpliquer, il exposa les
vnements que douze heures plus tt il racontait au pre Tabaret.

C'tait bien la mme histoire, avec les mmes circonstances, la
mme abondance de dtails prcis et concluants, mais le ton tait
chang. Autant chez lui la veille le jeune avocat avait t
emphatique et violent, autant  cette heure, dans le cabinet du
juge d'instruction, il tait contenu et sobre d'impressions
fortes.

On aurait pu s'imaginer qu'il mesurait son rcit  la porte de
ses auditeurs, de faon  les frapper galement l'un et l'autre,
avec une forme diffrente.

Au pre Tabaret, esprit vulgaire, l'exagration de la colre; 
M. Daburon, intelligence suprieure, l'exagration de la
modration.

Autant il s'tait rvolt contre une injuste destine, autant il
semblait s'incliner, arm de rsignation devant une aveugle
fatalit.

Avec une relle loquence et un bonheur rare d'expressions, il
exposa sa situation au lendemain de sa dcouverte, sa douleur, ses
perplexits, ses doutes.

Pour tayer sa certitude morale, il fallait un tmoignage positif.
Pouvait-il esprer celui du comte ou de Mme Gerdy, complices
intresss  taire la vrit? Non. Mais il comptait sur celui de
sa nourrice, pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrive au
terme de sa vie, tait heureuse de dcharger sa conscience d'un
aussi lourd fardeau. Elle morte, les lettres devenaient comme un
chiffon entre ses mains.

Puis il passa  son explication avec Mme Gerdy et fut pour le juge
plus prodigue de dtails que pour son vieux voisin.

Elle avait, dit-il, tout ni d'abord, mais il donna  entendre
que, presse de questions, accable par l'vidence, dans un moment
de dsespoir, elle avait avou, dclarant toutefois que cet aveu
elle le rtracterait et le nierait, tant dispose  tout faire au
monde pour que son fils conservt sa belle situation.

De cette scne dataient, au jugement de l'avocat, les premires
atteintes du mal auquel succombait l'ancienne matresse de son
pre.

Nol s'tendit encore sur son entrevue avec le vicomte de
Commarin.

Mme dans sa narration se glissrent quelques variantes, mais si
lgres qu'il et t bien difficile de les lui reprocher. Elles
n'avaient rien d'ailleurs de dfavorable  Albert.

Il insista, au contraire, sur l'excellente impression qu'il
gardait de ce jeune homme.

Il avait reu sa rvlation avec une certaine dfiance, il est
vrai, mais avec une noble fermet en mme temps et comme un brave
coeur prt  s'incliner devant la justification du droit.

Enfin, il traa un portrait presque enthousiaste de ce rival que
n'avaient point gt les prosprits, qui l'avait quitt sans un
regard de rancune, vers lequel il se sentait entran, et qui
aprs tout tait son frre.

M. Daburon avait cout Nol avec l'attention la plus soutenue,
sans qu'un mot, un geste, un froncement de sourcils traht ses
impressions. Quand il eut termin:

-- Comment, monsieur, observa le juge, avez-vous pu me dire que,
dans votre opinion, personne n'avait intrt  la mort de la veuve
Lerouge?

L'avocat ne rpondit pas.

-- Il me semble que la position de monsieur le vicomte de Commarin
devient presque inattaquable. Madame Gerdy est folle, le comte
niera tout, vos lettres ne prouvent rien, Il faut avouer que ce
crime est des plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a t
commis singulirement  propos.

-- Oh! monsieur! s'cria Nol, protestant de toute son nergie,
cette insinuation est formidable!...

Le juge interrogea svrement la physionomie de l'avocat. Parlait-
il franchement, jouait-il une gnreuse comdie? Est-ce que
rellement il n'avait jamais eu de soupons? Nol ne broncha pas
et presque aussitt reprit:

-- Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme de trembler, de
craindre pour sa position! Je ne lui ai pas adress un mot de
menace, mme indirect. Je ne me suis pas prsent comme un
dpossd furibond qui veut qu'on lui restitue l, sur-le-champ,
tout ce qu'on lui a pris. J'ai expos les faits  Albert en lui
disant: Voil: que pensez-vous? que dcidons-nous? Soyez juge.

-- Et il vous a demand du temps?

-- Oui. Je lui ai pour ainsi dire propos de m'accompagner chez la
mre Lerouge, dont le tmoignage pouvait lever tous ses doutes; il
n'a pas sembl me comprendre. Cependant il la connaissait bien,
tant all chez elle avec le comte qui lui donnait, je l'ai su
depuis, beaucoup d'argent.

-- Cette gnrosit ne vous a pas paru singulire?

-- Non.

-- Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a pas paru dispos 
vous suivre?

-- Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait avant tout
avoir une explication avec son pre, absent pour le moment, mais
qui devait revenir sous peu de jours.

La vrit, tout le monde le sait et se plat  le proclamer, a un
accent auquel personne ne se trompe. M. Daburon n'avait plus le
moindre doute sur la bonne foi de son tmoin. Nol continuait avec
une candeur ingnue, celle d'un coeur honnte que les soupons
n'ont jamais effleur de leur aile de chauve-souris:

-- Moi, cela me convenait fort, d'avoir immdiatement  traiter
avec mon pre. Je tenais d'autant plus  laver ce linge sale en
famille, que je n'ai jamais dsir qu'un arrangement amiable. Les
mains pleines de preuves, je reculerais devant un procs.

-- Vous n'auriez pas plaid?

-- Jamais, monsieur,  aucun prix. Il aurait donc fallu, ajouta-t-
il d'un ton fier, pour reprendre un nom qui m'appartient,
commencer par le dshonorer?

Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une trs sincre
admiration.

-- Voil un beau dsintressement, monsieur, dit-il.

-- Je pense, rpondit Nol, qu'il n'est que raisonnable. Oui, au
pis aller, je me dciderais  laisser mon titre  Albert. Certes
le nom de Commarin est illustre, cependant j'espre que dans dix
ans le mien sera plus connu. Seulement j'exigerais de larges
compensations. Je n'ai rien, et souvent j'ai t entrav dans ma
carrire par de misrables questions d'argent. Ce que madame Gerdy
devait  la gnrosit de mon pre a t presque entirement
dissip. Mon ducation en a absorb une grande partie, et il n'y a
pas longtemps que mon cabinet couvre mes dpenses.

 Nous vivons, madame Gerdy et moi, trs modestement; par malheur,
bien que simple dans ses gots, elle manque d'conomie et d'ordre,
et jamais on ne s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre
mnage. Enfin, je n'ai rien  me reprocher: advienne que pourra.
Sur le premier moment, je n'ai pas su dominer ma colre, mais
maintenant je n'ai plus de rancune. En apprenant la mort de ma
nourrice, j'ai jet toutes mes esprances  la mer.

-- Et vous avez eu tort, mon cher matre, pronona le juge.
Maintenant, c'est moi qui vous le dis: esprez. Peut-tre avant la
fin de la journe serez-vous rentr en possession de vos droits.
La justice, je ne vous le cache pas, croit connatre l'assassin de
la veuve Lerouge.  l'heure qu'il est, le vicomte Albert doit tre
arrt.

-- Quoi! s'exclama Nol avec une sorte de stupeur, c'est donc
vrai!... Je ne m'tais donc pas mpris, monsieur, au sens de vos
paroles! J'avais craint de comprendre...

-- Et vous aviez compris, matre Gerdy, interrompit M. Daburon. Je
vous remercie de vos sincres et loyales explications, elles
facilitent singulirement ma tche. Demain, car aujourd'hui mes
minutes sont comptes, nous mettrons en rgle votre dposition...
ensemble, si cela vous convient. Il ne me reste plus qu' vous
demander communication des lettres que vous possdez et qui me
sont indispensables.

-- Avant une heure, monsieur, vous les aurez, rpondit Nol. Et il
sortit, aprs avoir chaudement exprim sa gratitude au juge
d'instruction.

Moins proccup, l'avocat et aperu  l'extrmit de la galerie
le pre Tabaret, qui arrivait  fond de train, empress et joyeux,
comme un porteur de grandes nouvelles qu'il tait.

Sa voiture n'tait pas arrte devant la grille du Palais de
Justice que dj il tait dans la cour et s'lanait sous le
porche.  le voir grimper, plus leste qu'un cinquime clerc
d'avou le roide escalier qui conduit aux galeries des juges
d'instruction, on ne se serait pas dout qu'il tait depuis bien
des annes du mauvais ct de la cinquantaine. Lui-mme ne s'en
doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir pass la nuit; jamais
il ne s'tait senti si frais, si dispos, si gaillard; il avait
dans les jambes des ressorts d'acier.

Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme une balle dans
le cabinet du juge d'instruction, bousculant, sans lui demander
pardon, lui si poli! le mthodique greffier, qui revenait de faire
quelques douzaines de tours dans la salle des pas perdus.

-- Enlev! s'cria-t-il ds le seuil, pinc, serr, boucl,
ficel, emball, coffr! Nous tenons l'homme! Le pre Tabaret,
plus Tirauclair que jamais, gesticulait avec une si comique
vhmence et de si singulires contorsions, que le long greffier
eut un sourire que d'ailleurs il se reprocha le soir mme en se
couchant.

Mais M. Daburon, encore sous le poids de la dposition de Nol,
fut choqu de cette joie intempestive qui pourtant lui apportait
la scurit. Il regarda svrement le pre Tabaret en disant:

-- Plus bas, monsieur, plus bas, soyez convenable, modrez-vous.

 tout autre moment, le bonhomme et t constern d'avoir mrit
cette mercuriale. Elle glissa sur sa jubilation.

-- De la modration, rpondit-il, je n'en manque pas, Dieu merci!
et je m'en vante. C'est que jamais on n'a rien vu de pareil. Tout
ce que j'avais annonc, on l'a trouv. Fleuret cass, gants gris
perle raills, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur,
vous apporter tout cela et bien d'autres choses encore. On a son
petit systme  soi, et il parat qu'il n'est pas mauvais. Voil
le triomphe de ma mthode d'induction dont Gvrol fait des gorges
chaudes. Je donnerais cent francs pour qu'il ft ici. Mais non,
mon Gvrol tient  pincer l'homme aux boucles d'oreilles. Il est,
ma foi! bien capable de mettre la main dessus. C'est un gaillard,
Gvrol, un lapin, un fameux! Combien lui donne-t-on par an, pour
son habilet?...

-- Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, ds qu'il trouva
jour  placer un mot, soyons srieux, s'il se peut, et procdons
avec ordre.

-- Bast! reprit le bonhomme,  quoi bon! c'est une affaire toise
maintenant. Quand on va nous amener notre homme, montrez-lui
seulement les raillures retires des ongles de la victime et ses
gants  lui, et vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout avouer
_hic et nunc. _Oui, je parie ma tte contre la sienne, quoiqu'elle
soit bien aventure. Et encore non, il sauvera son cou! Ces poules
mouilles du jury sont capables de lui accorder les circonstances
attnuantes. C'est moi qui lui en donnerais! Ah! ces lenteurs
perdent la justice! Si tout le monde tait de mon avis, le
chtiment des coquins ne tranerait pas si longtemps. Sitt pris,
sitt pendu. Et voil.

M. Daburon s'tait rsign  laisser passer cette trombe de
paroles. Quand l'exaltation du bonhomme fut un peu use, il
commena seulement  l'interroger. Il eut encore assez de peine 
obtenir des dtails prcis sur l'arrestation, dtails que devait
confirmer le procs-verbal du commissaire de police.

Le juge parut trs surpris en apprenant qu'Albert,  la vue du
mandat, avait dit: Je suis perdu!

-- Voil, murmura-t-il, une terrible charge.

-- Certes! reprit le pre Tabaret. Jamais, dans son tat normal,
il n'et laiss chapper ces mots qui le perdent, en effet. C'est
que nous l'avions saisi mal veill. Il ne s'tait pas couch. Il
dormait d'un mauvais sommeil sur un canap quand nous sommes
arrivs. J'avais eu soin de laisser filer en avant et de suivre de
trs prs un domestique dont l'pouvante l'a dmoralis. Tous mes
calculs taient faits. Mais, soyez sans crainte, il trouvera pour
son exclamation malheureuse une explication plausible. Je dois
ajouter que prs de lui, par terre, nous avons trouv toute
froisse la _Gazette de France _de la veille, qui contenait la
nouvelle de l'assassinat. Ce sera la premire fois qu'un avis dans
les journaux aura fait pincer un coupable.

-- Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous tes un homme
prcieux, monsieur Tabaret. Et plus haut il ajouta:

-- J'ai pu m'en convaincre, car monsieur Gerdy sort d'ici 
l'instant.

-- Vous avez vu Nol! s'cria le bonhomme. En mme temps toute sa
vaniteuse satisfaction disparut.

Un nuage d'inquitude voila comme un crpe sa face rouge et
joyeuse.

-- Nol, ici! rpta-t-il.

Et timidement il demanda:

-- Et sait-il?

-- Rien, rpondit M. Daburon. Je n'ai pas eu besoin de vous faire
intervenir. Ne vous ai-je pas d'ailleurs promis une discrtion
absolue?

-- Tout va bien! s'cria le pre Tabaret. Et que pense monsieur le
juge de Nol?

-- C'est, j'en suis sr, un noble et digne coeur, dit le
magistrat: une nature  la fois forte et tendre. Les sentiments
que je lui ai entendu exprimer ici et qu'il est impossible de
rvoquer en doute manifestent une lvation d'me malheureusement
exceptionnelle. Rarement dans ma vie, j'ai rencontr un homme dont
l'abord m'ait t aussi sympathique. Je comprends qu'on soit fier
d'tre son ami.

-- Quand je le disais  monsieur le juge! voil l'effet qu'il a
produit  tout le monde. Moi je l'aime comme mon enfant, et quoi
qu'il arrive, il aura toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout
aprs moi, comme il est dit sur mon testament dpos chez matre
Baron, mon notaire. Il y a aussi un paragraphe pour madame Gerdy,
mais je vais le biffer, et vivement!

-- Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bientt plus besoin de
rien.

-- Elle! comment cela? Est-ce que le comte?...

-- Elle est mourante et ne passera sans doute pas la journe,
c'est monsieur Gerdy qui me l'a dit.

-- Ah! mon Dieu! s'cria le bonhomme, que m'apprenez-vous l!
mourante!... Nol va tre au dsespoir... c'est--dire non,
puisque ce n'est plus sa mre, que lui importe! Mourante! Je
l'estimais beaucoup avant de la mpriser. Pauvre humanit! Il
parat que tous les coupables vont y passer le mme jour, car,
j'oubliais de vous en informer, au moment o je quittais l'htel
de Commarin, j'ai entendu un domestique annoncer  un autre que le
comte,  la nouvelle de l'arrestation de son fils, avait t
frapp d'une attaque.

-- Ce serait pour monsieur Gerdy la pire des catastrophes.

-- Pour Nol?

-- Je comptais sur la dposition de monsieur de Commarin pour lui
rendre, moi, tout ce dont il est si digne. Le comte mort, la veuve
Lerouge morte, madame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle,
qui donc pourra dire si les papiers ont raison?

-- C'est vrai! murmura le pre Tabaret, c'est vrai! Et je ne
voyais pas cela, moi! Quelle fatalit! Car je ne me suis pas
tromp, j'ai bien entendu...

Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Daburon s'ouvrit, et le
comte de Commarin lui-mme parut dans l'encadrement, roide comme
un de ces vieux portraits qu'on dirait glacs dans leur bordure
dore.

Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et les deux
domestiques qui l'avaient aid  monter jusqu' la galerie en le
soutenant sous les bras se retirrent.


XI
C'tait le comte de Commarin, son ombre plutt. Sa tte qu'il
portait si haut penchait sur sa poitrine, sa taille s'tait
affaisse, ses yeux n'avaient plus leur flamme, ses belles mains
tremblaient. Le dsordre violent de sa toilette rendait plus
frappant encore le changement qu'il avait subi. En une nuit, il
avait vieilli de vingt ans.

Ces vieillards robustes ressemblent  ces grands arbres dont le
bois intrieurement s'est miett et qui ne vivent plus que par
l'corce. Ils paraissent inbranlables, ils semblent dfier le
temps, un vent d'orage les jette  terre. Cet homme, hier encore
si fier de n'avoir jamais pli, tait bris. L'orgueil de son nom
constituait toute sa force; humili, il se sentait ananti. En lui
tout s'tait dchir  la fois, tous les appuis lui avaient manqu
en mme temps. Son regard sans chaleur et sans vie disait la morne
stupeur de sa pense. Il prsentait si bien l'image la plus
acheve du dsespoir, que le juge d'instruction,  sa vue, prouva
comme un frisson. Le pre Tabaret eut un mouvement d'pouvante; le
greffier lui-mme fut mu.

-- Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc avec monsieur
Tabaret chercher des nouvelles  la Prfecture.

Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'loignait bien 
regret.

Le comte ne s'tait pas aperu de leur prsence; il ne remarqua
pas leur sortie.

M. Daburon lui avana un sige; il s'assit.

-- Je me sens si faible, dit-il, que je ne saurais rester debout.
Il s'excusait, lui, prs d'un petit magistrat!

C'est que nous ne sommes plus prcisment au temps si regrettable
o la noblesse se croyait bien au-dessus de la loi, et s'y
trouvait en effet. Elle est loin, l'anne o la duchesse de
Bouillon faisait la nique aux messieurs du parlement, o les
hautes et nobles empoisonneuses du rgne de Louis XIV traitaient
avec le dernier mpris les conseillers de la Chambre ardente! Tout
le monde respecte la justice aujourd'hui, et la craint un peu,
mme quand elle n'est reprsente que par un simple et
consciencieux juge d'instruction.

-- Vous tes peut-tre bien indispos, monsieur le comte, dit le
juge, pour me donner des claircissements que j'esprais de vous.

-- Je me sens mieux, rpondit M. de Commarin, je vous remercie Je
suis aussi bien que je puis l'tre aprs le coup terrible. En
apprenant de quel crime est accus mon fils et son arrestation,
j'ai t foudroy. Je me croyais fort, j'ai roul dans la
poussire. Mes domestiques m'ont cru mort. Que ne le suis-je, en
effet! La vigueur de ma constitution m'a sauv,  ce que dit mon
mdecin, mais je crois que Dieu veut que je vive pour que je boive
jusqu' la lie le calice des humiliations.

Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait  sa gorge
l'touffait. Le juge d'instruction se tenait debout prs de son
bureau, n'osant se permettre un mouvement.

Aprs quelques instants de repos, le comte prouva un soulagement,
car il continua:

-- Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'attendre  tout
cela? Est-ce que tout ne se dcouvre pas, tt ou tard! Je suis
chti par o j'ai pch: par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus
de la foudre et j'ai attir l'orage sur ma maison. Albert, un
assassin! un vicomte de Commarin  la cour d'assises! Ah!
monsieur, punissez-moi aussi, car seul j'ai prpar le crime
autrefois. Avec moi, quinze sicles de la gloire la plus pure
s'teignent dans l'ignominie.

M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin:
aussi s'tait-il formellement promis de ne pas lui mnager le
blme.

Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque
intraitable, et il s'tait jur de faire tomber toute sa morgue.

Peut-tre le plbien trait de si haut jadis par la marquise
d'Arlange gardait-il, sans s'en douter, un grain de rancune contre
l'aristocratie?...

Il avait vaguement prpar certaine allocution un peu plus que
svre qui ne pouvait manquer d'atterrer le vieux gentilhomme et
de le faire rentrer en lui-mme.

Mais voil qu'il se trouvait en prsence d'un si immense repentir,
que son indignation se changeait en piti profonde, et qu'il se
demandait comment adoucir cette douleur.

-- crivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation
dont on ne l'et pas cru capable dix minutes plus tt, crivez mes
aveux sans y retrancher rien. Je n'ai plus besoin de grce ni de
mnagements. Que puis-je craindre dsormais? La honte n'est-elle
pas publique! Ne faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le
comte Rhteau de Commarin, je paraisse devant le tribunal pour
proclamer l'infamie de notre maison! Ah! tout est perdu,
maintenant, mme l'honneur! crivez, monsieur, ma volont est que
tout le monde sache que je fus le premier coupable. Mais on saura
aussi que dj la punition avait t terrible, et qu'il n'tait
pas besoin de cette dernire et mortelle preuve.

Le comte s'arrta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il
reprit ensuite d'une voix plus ferme et qui trouvait ses
vibrations  mesure qu'il parlait:

--  l'ge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent
pouser, malgr mes supplications, la plus noble et la plus pure
des jeunes filles. Je l'ai rendue la plus infortune des femmes.
Je ne pouvais l'aimer. J'prouvais alors la plus vive passion pour
une matresse qui s'tait donne  moi sage et que j'avais depuis
plusieurs annes. Je la trouvais adorable de beaut, de candeur et
d'esprit. Elle se nommait Valrie. Tout est mort en moi, monsieur;
eh bien! ce nom, quand je le prononce, me remue encore. Malgr mon
mariage, je ne pus me rsigner  rompre avec elle. Je dois dire
qu'elle le voulait. L'ide d'un partage honteux la rvoltait. Sans
doute elle m'aimait alors. Nos relations continurent. Ma femme et
ma matresse devinrent mres presque en mme temps. Cette
concidence veilla en moi l'ide funeste de sacrifier mon fils
lgitime  mon btard. Je communiquai ce projet  Valrie.  ma
grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle dj
l'instinct de la maternit s'tait veill, elle ne voulait pas se
sparer de son enfant. J'ai conserv, comme un monument de ma
folie, les lettres qu'elle m'crivait en ce temps; je les relisais
cette nuit mme. Comment ne me suis-je rendu ni  ses raisons ni 
ses prires? C'est que j'tais frapp de vertige. Elle avait comme
le pressentiment du malheur qui m'accable aujourd'hui. Mais je
vins  Paris, mais j'avais sur elle un empire absolu: je menaai
de la quitter, de ne jamais la revoir, elle cda. Un valet  moi
et Claudine Lerouge furent chargs de cette coupable substitution.
C'est donc le fils de ma matresse qui porte le titre de vicomte
de Commarin et qu'on est venu arrter il y a une heure.

M. Daburon n'esprait pas une dclaration si nette, ni surtout si
prompte. Intrieurement il se rjouit pour le jeune avocat, dont
les nobles sentiments avaient fait sa conqute.

-- Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que
monsieur Nol Gerdy est n de votre lgitime mariage et que seul
il a le droit de porter votre nom?

-- Oui, monsieur. Hlas! autrefois je me suis rjoui du succs de
mes projets comme de la plus heureuse victoire. J'tais si enivr
de la joie d'avoir l, prs de moi, l'enfant de ma Valrie, que
j'oubliais tout. J'avais report sur lui une partie de mon amour
pour sa mre, ou plutt je l'aimais davantage encore, s'il est
possible. La pense qu'il porterait mon nom, qu'il hriterait de
tous mes biens, au dtriment de l'autre, me transportait de
ravissement. L'autre, je le dtestais, je ne pouvais le voir. Je
ne me souviens pas de l'avoir embrass deux fois. C'est au point
que souvent Valrie, qui tait trs bonne, me reprochait ma
duret. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin
adorait celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait
l'avoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme
couvrir de baisers et de caresses l'enfant de ma matresse, je ne
saurais l'exprimer. Autant que je le pouvais, je l'loignais
d'elle, et elle, ne pouvant comprendre ce qui se passait en moi,
s'imaginait que je faisais tout pour empcher son fils de l'aimer.
Elle mourut, monsieur, avec cette ide qui empoisonna ses derniers
jours. Elle mourut de chagrin, mais, comme les saintes, sans une
plainte, sans un murmure, le pardon sur les lvres et dans le
coeur.

Bien que press par l'heure, M. Daburon n'osait interrompre le
comte et l'interroger brivement sur les faits directs de la
cause.

Il pensait que la fivre seule lui donnait cette nergie factice 
laquelle, d'un moment  l'autre, pouvait succder la plus complte
prostration; il craignait, si une fois on l'arrtait, qu'il n'et
plus la force de reprendre.

-- Je n'eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu'avait-
elle t dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de
Dieu, en avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible
revanche. Un jour, on vint m'avertir que Valrie se jouait de moi
et me trompait depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire
d'abord; cela me paraissait impossible, insens. J'aurais plutt
dout de moi que d'elle. Je l'avais prise dans une mansarde,
s'puisant seize heures pour gagner trente sous; elle me devait
tout. J'en avais si bien fait,  la longue, une chose  moi,
qu'une trahison d'elle rpugnait en quelque sorte  ma raison. Je
ne pouvais pas prendre sur moi d'tre jaloux. Cependant, je
m'informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu' l'pier. On
avait dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l'avait
depuis plus de dix ans. C'tait un officier de cavalerie. Il
venait chez elle en s'entourant de prcautions. D'ordinaire il se
retirait vers minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la
nuit, et, en ce cas, il s'chappait de grand matin. Envoy en
garnison loin de Paris, il obtenait des permissions pour la venir
visiter, et, pendant ces permissions, il restait enferm chez elle
sans bouger. Un soir, mes espions me prvinrent qu'il y tait.
J'accourus. Ma prsence ne la troubla pas. Elle m'accueillit comme
toujours en me sautant au cou. Je crus qu'on m'abusait, et
j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, j'aperus des gants
de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d'clat,
ne sachant  quel excs pourrait me porter ma colre, je m'enfuis
sans prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. Elle m'a
crit, je n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a essay de pntrer
jusqu' moi, de se trouver sur mon passage; en vain: mes
domestiques avaient une consigne que pas un n'et os enfreindre.

C'tait  douter si c'tait bien le comte de Commarin, cet homme
d'une hauteur glace, d'une rserve si pleine de ddain qui
parlait ainsi, qui livrait sa vie entire sans restrictions, sans
rserve, et  qui?  un Inconnu.

C'est qu'il tait dans une de ces heures dsespres, proches de
l'garement, o toute rflexion manque, o il faut quand mme une
issue  l'motion trop forte.

Que lui importait ce secret si courageusement port pendant tant
d'annes? Il s'en dbarrassait comme le misrable qui, accabl par
un fardeau trop lourd, le jette  terre sans se soucier o il
tombe ni s'il tentera la cupidit des passants.

-- Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce que j'endurai
alors. Je tenais  cette femme par le fond de mes entrailles. Elle
tait comme une manation de moi-mme. En me sparant d'elle, il
me semblait que j'arrachais quelque chose de ma propre chair. Je
ne saurais dire quelles passions furieuses son souvenir attisait
en moi. Je la mprisais et je la dsirais avec une gale violence.
Je la hassais et je l'aimais.

 Et partout j'ai tran sa dtestable image. Rien n'a pu me la
faire oublier. Je ne me suis jamais consol de sa perte. Et ce
n'est rien encore. Des doutes affreux m'taient venus au sujet
d'Albert. tais-je rellement son pre? Comprenez-vous quel
supplice tait le mien, lorsque je me disais: c'est peut-tre 
l'enfant d'un tranger que j'ai sacrifi le mien! Ce btard qui
s'appelait Commarin me faisait horreur.  mon amiti si vive avait
succd une invincible rpulsion. Que de fois, en ce temps, j'ai
lutt contre une envie folle de le tuer! Plus tard, j'ai su
matriser mon aversion, je n'en ai jamais compltement triomph.
Albert, monsieur, tait le meilleur des fils; nanmoins, il y
avait entre lui et moi une barrire de glace qu'il ne pouvait
s'expliquer. Souvent j'ai t sur le point de m'adresser aux
tribunaux, de tout avouer, de rclamer mon hritier lgitime: le
respect qu'on doit  son rang m'a retenu. Je reculais devant le
scandale. Je m'effrayais pour mon nom du ridicule ou du blme, et
je n'ai pu le sauver de l'infamie.

La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D'un
geste dsol, il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses
larmes presque aussitt sches roulrent silencieusement le long
de ses joues rides.

Cependant, la porte du cabinet s'entrebilla, et la tte du long
greffier apparut.

M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et s'adressant 
M. de Commarin:

-- Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion faisait plus
douce, aux yeux de Dieu comme aux yeux de la socit, vous avez
commis une grande faute, et les suites, vous le voyez, sont
dsastreuses. Cette faute, il est de votre devoir de la rparer
autant qu'il est en vous.

-- Telle est mon intention, monsieur, et, vous le dirai-je? mon
plus cher dsir.

-- Vous me comprenez, sans doute, insista M. Daburon.

-- Oui, monsieur, rpondit le vieillard, oui, je vous comprends.

-- Ce sera une consolation pour vous, ajouta le juge, d'apprendre
que monsieur Nol Gerdy est digne  tous gards de la haute
position que vous allez lui rendre. Peut-tre reconnatrez-vous
que son caractre s'est plus fortement tremp que s'il et t
lev prs de vous. Le malheur est un matre dont toutes les
leons portent. C'est un homme d'un grand talent, et le meilleur
et le plus digne que je sache. Vous aurez un fils digne de ses
anctres. Enfin, nul de votre famille n'a failli, monsieur, le
vicomte Albert n'est pas un Commarin.

-- Non! n'est-ce pas? rpliqua vivement le comte. Un Commarin,
ajouta-t-il, serait mort  cette heure, et le sang lave tout.

Cette explication du vieux gentilhomme fit profondment rflchir
le juge d'instruction.

-- Seriez-vous donc sr, monsieur, demanda-t-il, de la culpabilit
du vicomte?

M. de Commarin arrta sur le juge un regard o clatait
l'tonnement.

-- Je ne suis  Paris que d'hier soir, rpondit-il, et j'ignore
tout ce qui a pu se passer. Je sais seulement qu'on ne procde pas
 la lgre contre un homme dans la situation qu'occupait Albert.
Si vous l'avez fait arrter, c'est qu'videmment vous avez plus
que des soupons, c'est que vous possdez des preuves positives.

M. Daburon se mordit les lvres et ne put dissimuler un mouvement
de mcontentement. Il venait de manquer de prudence, il avait
voulu aller trop vite. Il avait cru l'esprit du comte compltement
boulevers, et il venait d'veiller sa dfiance. Toute l'habilet
du monde ne rpare pas une pareille maladresse.

Au bout d'un interrogatoire dont on attend beaucoup, elle peut
striliser toutes les combinaisons.

Un tmoin sur ses gardes n'est plus un tmoin sur lequel on peut
compter; il tremble de se compromettre, mesure la porte des
questions et marchande ses rponses.

D'autre part, la justice comme la police est dispose  douter de
tout,  tout supposer,  souponner tout le monde.

Jusqu' quel point le comte tait-il tranger au crime de La
Jonchre? videmment, quelques jours auparavant, bien que doutant
de sa paternit, il et fait les plus grands efforts pour sauver
la situation d'Albert. Il y croyait son honneur intress, son
rcit le dmontrait.

N'tait-il pas un homme  supprimer par tous les moyens un
tmoignage gnant? Voil ce que se disait M. Daburon.

Enfin, il ne voyait pas clairement o se trouvait dans cette
affaire l'intrt du comte de Commarin, et cette incertitude
l'inquitait. De l sa vive contrarit.

-- Monsieur, reprit-il plus posment, quand avez-vous t inform
de la dcouverte de votre secret?

-- Hier soir, par Albert lui-mme. Il m'a parl de cette
dplorable histoire d'une faon que maintenant je cherche en vain
 m'expliquer.  moins que...

Le comte s'arrta court, comme si sa raison et t choque de
l'invraisemblance de la supposition qu'il allait formuler.

--  moins que?... interrogea avidement le juge d'instruction.

-- Monsieur, dit le comte sans rpondre directement, Albert serait
un hros, s'il n'tait pas coupable.

-- Ah! fit vivement le juge, avez-vous donc, monsieur, des raisons
de croire  son innocence?

Le dpit de M. Daburon perait si bien sous le ton de ses paroles,
que M. de Commarin pouvait et devait y voir une apparence
d'intention injurieuse. Il tressaillit, vivement piqu, et se
redressa en disant:

-- Je ne suis pas plus maintenant un tmoin  dcharge que je
n'tais un tmoin  charge tout  l'heure. Je cherche  clairer
la justice, comme c'est mon devoir, et voil tout.

Allons, bon! se dit M. Daburon, voici que je l'ai bless, 
prsent. Est-ce que je vais aller comme cela de faute en faute!

-- Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, aprs avoir parl
de ces maudites lettres, Albert a commenc par me tendre un pige
pour savoir la vrit, car il doutait encore, ma correspondance
n'tant pas arrive entire  monsieur Gerdy. Une discussion aussi
vive que possible s'est alors leve entre mon fils et moi. Il m'a
dclar qu'il tait rsolu  se retirer devant Nol. Je
prtendais, moi, au contraire, transiger cote que cote. Albert a
os me tenir tte. Tous mes efforts pour l'amener  mes vues ont
t superflus. Vainement j'ai essay de faire vibrer en lui les
cordes que je supposais les plus sensibles. Il m'a rpt
fermement qu'il se retirait malgr moi, se dclarant satisfait, si
je consentais  lui assurer une modeste aisance. J'ai encore tent
de le faire revenir en lui dmontrant qu'un mariage qu'il souhaite
ardemment depuis deux ans manquerait de ce coup; il m'a rpondu
qu'il s'tait assur l'assentiment de sa fiance, mademoiselle
d'Arlange.

Ce nom clata comme la foudre aux oreilles du juge d'instruction.
Il bondit sur son fauteuil.

Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau
un norme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l'leva 
la hauteur de sa figure comme s'il et cherch  dchiffrer un mot
illisible.

Il commenait  comprendre de quelle tche il s'tait charg. Il
sentait qu'il se troublait comme un enfant, qu'il n'avait ni son
calme ni sa lucidit habituels. Il s'avouait qu'il tait capable
de commettre les plus fortes bvues. Pourquoi s'tre charg de
cette instruction? Possdait-il son libre arbitre? Dpendait-il de
sa volont d'tre impartial?

Volontiers il et renvoy  un autre moment la suite de la
dposition du comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge
d'instruction lui criait que ce serait une maladresse nouvelle. Il
reprit donc cet interrogatoire si pnible.

-- Monsieur, dit-il, les sentiments exprims par le vicomte sont
fort beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parl de la veuve
Lerouge?

-- Si, rpondit le comte qui parut soudain clair par le souvenir
d'un dtail inaperu; si, certainement.

-- Il a d vous montrer que le tmoignage de cette femme rendait
impossible une lutte avec monsieur Gerdy?

-- Prcisment, monsieur, et, cartant la question de bonne foi,
c'est l-dessus qu'il se basait pour se refuser  suivre mes
volonts.

-- Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce
qui s'est pass entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous
prie, un appel  vos souvenirs, et tchez de me rapporter aussi
exactement que possible ses paroles.

M. de Commarin put obir sans trop de difficult. Depuis un
moment, une salutaire raction s'oprait en lui. Son sang, fouett
par les insistances de l'interrogatoire, reprenait son cours
accoutum. Son cerveau se dgageait.

La scne de la soire prcdente tait admirablement prsente  sa
mmoire jusque dans ses plus insignifiants dtails. Il avait
encore dans l'oreille l'intonation des paroles d'Albert, il
revoyait sa mimique expressive.

 mesure que s'avanait son rcit, vivant de clart et
d'exactitude, la conviction de M. Daburon s'affermissait.

Le juge retournait contre Albert prcisment ce qui la veille
avait fait l'admiration du comte.

Quelle surprenante comdie! pensait-il. Tabaret a dcidment une
double vue.  son incomprhensible audace, ce jeune homme joint
une infernale habilet. Le gnie du crime lui-mme l'inspire.
C'est un miracle que nous puissions le dmasquer. Comme il avait
bien tout prvu et prpar! Comme cette scne avec son pre est
merveilleusement combine pour donner le change en cas d'accident!

 Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui
n'aille au-devant d'un soupon. Quel fini d'excution! Quel soin
mticuleux des dtails!

 Rien n'y manque, pas mme le grand duo avec la femme aime. A-t-
il rellement prvenu Claire? Probablement!

 Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler!
Pauvre enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant
saute aux yeux.

 Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de salut. Elle
ne l'engage  rien et lui permet de gagner du temps.

 Il aurait probablement tran les choses en longueur, puis il
aurait fini par se ranger  l'avis de son pre. Il se serait
encore fait un mrite de sa condescendance et aurait demand des
rcompenses pour sa faiblesse. Et lorsque Nol serait revenu  la
charge, il se serait trouv en face du comte, qui aurait tout ni
bravement, qui l'aurait conduit poliment, et au besoin l'aurait
chass comme un imposteur et un faussaire.

Chose trange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en
parlant, arrivait prcisment aux ides du juge,  des conclusions
presque identiques.

Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il
se rappelait fort bien que dans sa colre il avait dit  son fils:
On ne commet pas de si belles actions pour son plaisir. Ce
sublime dsintressement s'expliquait.

Lorsque le comte eut termin:

-- Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous
rien dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons
de croire que, dans la scne que vous venez de me rapporter, le
vicomte Albert jouait en comdien consomm un rle appris 
l'avance.

-- Et bien appris, murmura le comte, car il m'a tromp, moi!...

Il fut interrompu par Nol qui entrait, une serviette de chagrin
noir  son chiffre sous le bras.

L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son ct,
se leva et se retira, par discrtion,  l'extrmit de la pice.

-- Monsieur, dit Nol  demi-voix au juge, vous trouverez toutes
les lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission
de vous quitter bien vite, l'tat de madame Gerdy devient d'heure
en heure plus alarmant.

Nol avait quelque peu hauss la voix en prononant ces derniers
mots; le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand
effort pour touffer la question qui de son coeur montait  ses
lvres.

-- Il faut pourtant, mon cher matre, que vous m'accordiez une
minute, rpondit le juge.

M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l'avocat par la
main il l'amena devant le comte.

-- Monsieur de Commarin, pronona-t-il, j'ai l'honneur de vous
prsenter monsieur Nol Gerdy.

M. de Commarin s'attendait probablement  quelque priptie de ce
genre, car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura
imperturbable. Nol, lui, fut comme un homme qui reoit un coup de
marteau sur le crne: il chancela et fut oblig de chercher un
point d'appui sur le dossier d'une chaise.

Puis, tous deux, le pre et le fils, ils restrent face  face,
abms en apparence dans leurs rflexions, en ralit s'examinant
avec une sombre mfiance, chacun s'efforant de saisir quelque
chose de la pense de l'autre.

M. Daburon avait espr mieux d'un coup de thtre qu'il mditait
depuis l'entre du comte dans son cabinet. Il se flattait d'amener
par cette brusque prsentation une scne pathtique trs vive qui
ne laisserait pas  ses clients le loisir de la rflexion.

Le comte ouvrirait les bras, Nol s'y prcipiterait, et la
reconnaissance, pour tre parfaite, n'aurait plus qu' attendre la
conscration des tribunaux.

La roideur de l'un, le trouble de l'autre dconcertaient ses
prvisions. Il se crut oblig  une intervention plus pressante.

-- Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, vous
reconnaissiez, il n'y a qu'un instant, que monsieur Gerdy tait
votre fils lgitime.

M. de Commarin ne rpondit pas; on pouvait douter,  son
immobilit, qu'il et entendu. C'est Nol qui, rassemblant tout
son courage, osa parler le premier.

-- Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux pas...

-- Vous pouvez dire: mon pre, interrompit le hautain vieillard
d'un ton qui n'avait certes rien d'mu ni rien de tendre.

Puis s'adressant au juge:

-- Vous suis-je encore de quelque utilit, monsieur? demanda-t-il.

-- Il vous reste, rpondit M. Daburon,  couter la lecture de
votre dposition et  signer, si vous trouvez la rdaction
conforme. Allez, Constant, ajouta-t-il.

Le long greffier fit excuter  sa chaise un demi-tour et
commena. Il avait une faon  lui toute particulire de
bredouiller ce qu'il avait gribouill. Il lisait trs vite, tout
d'un trait, sans tenir compte ni des points, ni des virgules, ni
des demandes, ni des rponses; il lisait tant que durait son
haleine.

Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite repartait de
plus belle. Involontairement il faisait songer aux plongeurs qui,
de moment en moment, lvent la tte au-dessus de l'eau, font leur
provision d'air et disparaissent. Nol fut le seul  couter avec
attention cette lecture rendue comme  dessein inintelligible.
Elle lui apprenait des choses qu'il lui importait de savoir.

Enfin, Constant pronona les paroles sacramentelles: en foi de
quoi, etc., qui terminent tous les procs-verbaux de France.

Il prsenta la plume au comte, qui signa sans hsitation et sans
lever la moindre objection.

Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Nol.

-- Je ne suis pas bien solide, dit-il; il faut donc, mon fils --
ce mot fut soulign -- que vous souteniez votre pre jusqu' sa
voiture.

Le jeune avocat s'avana avec empressement. Sa figure rayonnait,
pendant qu'il passait le bras de M. de Commarin sous le sien.

Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put rsister  un mouvement
de curiosit.

Il courut  la porte, qu'il entrouvrit, et, tenant le corps en
arrire, afin de n'tre pas aperu, il allongea la tte, explorant
d'un coup d'oeil la galerie.

Le comte et Nol n'taient pas encore parvenus  l'extrmit. Ils
allaient lentement.

Le comte paraissait se traner pesamment et avec peine; l'avocat,
lui, marchait  petits pas, lgrement inclin du ct du
vieillard, et tous ses mouvements taient empreints de la plus
vive sollicitude.

Le juge resta  son poste jusqu' ce qu'il les et perdus de vue
au tournant de la galerie. Puis il regagna sa place en poussant un
profond soupir.

Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribu  faire un heureux. La
journe ne sera pas compltement mauvaise.

Mais il n'avait pas de temps  donner  ses rflexions; les heures
volaient. Il tenait  interroger Albert le plus promptement
possible, et il avait encore  recevoir les dpositions de
plusieurs domestiques de l'htel de Commarin, et  entendre le
rapport du commissaire de police charg de l'arrestation.

Les domestiques cits, qui depuis longtemps attendaient leur tour,
furent, sans retard, introduits successivement. Ils n'avaient
gure d'claircissements  donner, et pourtant tous les
tmoignages taient autant de charges nouvelles. Il tait ais de
voir que tous croyaient leur matre coupable.

L'attitude d'Albert depuis le commencement de cette fatale
semaine, ses moindres paroles, ses gestes les plus insignifiants
furent rapports, comments, expliqus.

L'homme qui vit au milieu de trente valets est comme un insecte
dans une bote de verre sous la loupe d'un naturaliste.

Aucun de ses actes n'chappe  l'observation;  peine peut-il
avoir un secret, et encore, si on ne devine quel il est, au moins
sait-on lorsqu'il en a un. Du matin au soir il est le point de
mire de trente paires d'yeux intresss  tudier les plus
imperceptibles variations de sa physionomie.

Le juge eut donc en abondance ces futiles dtails qui ne
paraissent rien d'abord, et dont le plus infime peut tout  coup,
 l'audience, devenir une question de vie ou de mort.

En combinant les dpositions, en les rapprochant, en les
coordonnant, M. Daburon put suivre son prvenu heure par heure, 
partir du dimanche matin.

Le dimanche donc, aussitt aprs la retraite de Nol, le vicomte
avait sonn pour donner l'ordre de rpondre  tous les visiteurs
qui se prsenteraient qu'il venait de partir pour la campagne.

De ce moment, la maison entire s'tait aperue qu'il tait tout
chose, vivement contrari ou trs indispos.

Il n'tait pas sorti de la journe de sa bibliothque, et s'y
tait fait servir  dner. Il n'avait pris  ce repas qu'un potage
et un trs mince filet de sole au vin blanc.

En mangeant, il avait dit  M. Courtois, le matre d'htel:
Recommandez donc au chef d'picer davantage cette sauce, une
autre fois. Puis il avait ajout en apart: Bast!  quoi bon!
Le soir il avait donn cong  tous les gens de son service, en
disant: Allez vous amuser, allez! Il avait expressment dfendu
qu'on entrt chez lui,  moins qu'il ne sonnt.

Le lendemain lundi, il ne s'tait lev, lui ordinairement matinal,
qu' midi. Il se plaignait d'un violent mal de tte et d'envies de
vomir. Il prit cependant une tasse de th. Il demanda son coup;
mais presque aussitt il le dcommanda. Lubin, son valet de
chambre, lui avait entendu dire: C'est trop hsiter, et quelques
moments plus tard: Il faut en finir. Peu aprs, il s'tait mis 
crire.

Lubin avait t charg de porter une lettre  Mlle Claire
d'Arlange, avec ordre de ne la remettre qu' elle-mme ou  Mlle
Schmidt, l'institutrice.

Une seconde lettre, avec deux billets de mille francs, furent
confis  Joseph pour tre ports au club. Joseph ne se rappelait
plus le nom du destinataire; ce n'tait pas un homme titr.

Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'tait enferm chez
lui.

Il tait debout de grand matin, le mardi. Il allait et venait dans
l'htel comme une me en peine, ou comme quelqu'un qui attend avec
impatience une chose qui n'arrive pas.

tant all dans le jardin, le jardinier lui demanda son avis pour
le dessin d'une pelouse. Il rpondit: Vous consulterez monsieur
le comte  son retour. Il avait djeun comme la veille.

Vers une heure, il tait descendu aux curies et avait, d'un air
triste, caress Norma, sa jument de prdilection. En la flattant,
il disait: Pauvre bte! ma pauvre vieille!  trois heures, un
commissionnaire mdaill s'tait prsent avec une lettre.

Le vicomte l'avait prise et ouverte prcipitamment. Il se trouvait
alors devant le parterre.

Deux valets de pied l'entendirent distinctement dire: Elle ne
saurait rsister. Il tait rentr et avait brl la lettre au
grand pole du vestibule.

Comme il se mettait  table,  six heures, deux de ses amis,
M. de Courtivois et le marquis de Chouz, forant la consigne,
arrivrent jusqu' lui. Il parut on ne peut plus contrari.

Ces messieurs voulaient absolument l'entraner dans une partie de
plaisir; il refusa, affirmant qu'il avait un rendez-vous pour une
affaire trs importante.

Il mangea,  son dner, un peu plus que les jours prcdents. Il
demanda mme au sommelier une bouteille de chteau-lafite qu'il
but entirement.

En prenant son caf, il fuma un cigare dans la salle  manger, ce
qui est contraire  la rgle de l'htel.

 sept heures et demie, selon Joseph et deux valets de pied, 
huit heures seulement, suivant le suisse et Lubin, le vicomte
tait sorti  pied avec un parapluie.

Il tait rentr  deux heures du matin, et avait renvoy son valet
de chambre qui l'attendait, comme c'tait son service.

Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet de chambre avait
t frapp de l'tat des vtements de son matre. Ils taient
humides et souills de terre, le pantalon tait dchir. Il avait
hasard une remarque; Albert avait rpondu d'un ton furieux:
Jetez cette dfroque dans un coin en attendant qu'on la donne.
Il paraissait aller mieux ce jour-l. Pendant qu'il djeunait
d'assez bon apptit, le matre d'htel lui avait trouv l'air gai.
Il avait pass l'aprs-midi dans la bibliothque et avait brl
des tas de papiers.

Le jeudi, il semblait de nouveau trs souffrant. Il avait failli
ne pouvoir aller au-devant du comte. Le soir, aprs sa scne avec
son pre, il tait remont chez lui dans un tat  faire piti.
Lubin voulait courir chercher le mdecin, il le lui avait dfendu,
de mme que de dire  personne son indisposition.

Tel est l'exact rsum des vingt grandes pages qu'crivit le long
greffier sans dtourner une seule fois la tte pour regarder les
tmoins en grande livre qui dfilaient.

Ces tmoignages, M. Daburon avait su les obtenir en moins de deux
heures.

Bien qu'ayant la conscience de l'importance de leurs paroles, tous
ces valets avaient la langue extrmement dlie. Le difficile
tait de les arrter une fois lancs. Et pourtant, de tout ce
qu'ils disaient, il ressortait clairement qu'Albert tait un trs
bon matre, facile  servir, bienveillant et poli pour ses gens.
Chose trange, incroyable! il s'en trouva trois dans le nombre qui
avaient l'air de n'tre pas ravis du grand malheur qui frappait la
famille. Deux taient srieusement attrists, M. Lubin, ayant t
l'objet de bonts particulires, n'tait pas de ces derniers.

Le tour du commissaire de police tait arriv. En deux mots, il
rendit compte de l'arrestation dj raconte par le pre Tabaret.
Il n'oublia pas de signaler ce mot: Perdu! chapp  Albert; 
son sens, c'tait un aveu. Il fit ensuite la remise de tous les
objets saisis chez le vicomte de Commarin.

Le juge d'instruction examina attentivement tous ces objets, les
comparant soigneusement avec les pices  conviction rapportes de
La Jonchre.

Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait t de la journe.

Lui-mme il dposa sur son bureau toutes ces preuves matrielles,
et pour les cacher, il jeta dessus trois ou quatre de ces immenses
feuilles de papier qui servent  confectionner des chemises pour
les dossiers.

La journe s'avanait et M. Daburon n'avait plus que bien juste le
temps d'interroger le prvenu avant la nuit. Quelle hsitation
pouvait le retenir encore? Il avait entre les mains plus de
preuves qu'il n'en faut pour envoyer dix hommes en cour d'assises
et de l  la place de la Roquette. Il allait lutter avec des
armes si crasantes de supriorit qu' moins de folie Albert ne
pouvait songer  se dfendre. Et pourtant,  cette heure pour lui
si solennelle, il se sentait dfaillir. Sa volont faiblissait-
elle? Sa rsolution allait-elle l'abandonner?

Fort  propos il se souvint que depuis la veille il n'avait rien
pris, et il envoya chercher en toute hte une bouteille de vin et
des biscuits. Ce n'est point de forces qu'avait besoin le juge
d'instruction, mais de courage. Tout en vidant son verre, ses
penses, dans son cerveau, s'arrangrent en cette phrase trange:
Je vais donc comparatre devant le vicomte de Commarin.

 tout autre moment, il aurait ri de cette saillie de son esprit;
en cet instant, il y voulut voir un avis de la Providence.

Soit, se dit-il, ce sera mon chtiment.

Et, sans se laisser le temps de la rflexion, il donna les ordres
ncessaires pour qu'on ament le vicomte Albert.


XII
Entre l'htel de Commarin et le secret de la prison, il n'y
avait pas eu, pour ainsi dire, de transition pour Albert.

Arrach  des songes pnibles par cette rude voix du commissaire,
disant: Au nom de la loi, je vous arrte!, son esprit jet hors
du possible devait tre longtemps  reprendre son quilibre.

Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait flotter  peine
distinct, au milieu d'un brouillard pais, comme ces scnes de
rve qu'on joue au thtre, derrire un quadruple rideau de gaze.

On l'avait interrog: il avait rpondu sans entendre le son de ses
paroles. Puis deux agents l'avaient pris sous les bras et
l'avaient soutenu pour descendre le grand escalier de l'htel.
Seul il ne l'et pu. Ses jambes qui flchissaient, plus molles que
du coton, ne le portaient pas. Une seule chose l'avait frapp: la
voix du domestique annonant l'attaque d'apoplexie du comte. Mais
cela aussi, il l'oublia.

On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la cour, au bas du
perron, tout honteux de se trouver en pareil endroit, et on
l'installa sur la banquette du fond. Deux agents prirent place sur
la banquette de devant, tandis qu'un troisime montait sur le
sige  ct du cocher. Pendant le trajet, il ne revint pas  la
notion exacte de la situation. Il gisait, dans cette sale et
graisseuse voiture, comme une chose inerte. Son corps, qui suivait
tous les cahots  peine amortis par les ressorts uss, allait
ballott d'un ct sur l'autre, et sa tte oscillait sur ses
paules comme si les muscles de son cou eussent t briss. Il
songeait alors  la veuve Lerouge. Il la revoyait telle qu'elle
tait lorsqu'il avait suivi son pre  La Jonchre. On tait au
printemps, et les aubpines fleuries du chemin de traverse
embaumaient. La vieille femme, en coiffe blanche, tait debout sur
la porte de son jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant.
Le comte l'coutait avec des yeux svres, puis tirant de l'or de
son porte-monnaie, il le lui remettait.

On le descendit du fiacre comme on l'y avait mont.

Pendant les formalits de l'crou, dans la salle sombre et puante
du greffe, tout en rpondant machinalement, il se livrait avec
dlices aux motions du souvenir de Claire. C'tait dans le temps
de leurs premires amours, alors qu'il ne savait pas si jamais il
aurait ce bonheur d'tre aim d'elle. Ils se rencontraient chez
Mlle de Gollo. Elle avait, cette vieille fille, un certain salon
jonquille clbre sur la rive gauche, d'un effet extravagant. Sur
tous les meubles et jusque sur la chemine, dans des poses
varies, s'talaient les douze ou quinze chiens d'espces
diffrentes qui, ensemble ou successivement, l'avaient aide 
traverser les steppes du clibat. Elle aimait  conter l'histoire
de ces fidles, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avait
de grotesques et d'affreux. Un surtout, outrageusement gonfl
d'toupe, semblait prs d'clater. Que de fois il en avait ri aux
larmes avec Claire!

On le fouillait en ce moment.

 cette humiliation suprme, de mains cyniques se promenant tout
le long de son corps, il revint un peu  lui et sa colre
s'veilla.

Mais c'tait fini dj, et on l'entranait le long des corridors
sombres, dont le carreau tait gras et glissant. On ouvrit une
porte et on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit
derrire lui un bruit de ferrures qui s'entrechoquaient et de
serrures qui grinaient.

Il tait prisonnier, et, en vertu d'ordres spciaux, prisonnier au
secret.

Immdiatement il prouva une sensation marque de bien-tre. Il
tait seul. Plus de chuchotements touffs  ses oreilles, plus de
voix aigres, plus de questions acharnes. Un silence, profond 
donner l'ide du nant, se faisait autour de lui. Il lui sembla
qu'il tait  tout jamais retranch de la socit, et il s'en
rjouit. Il put croire qu'il lui tait donn de subir une preuve
de la tombe. Son corps, aussi bien que son esprit, tait accabl
de lassitude. Il cherchait  s'asseoir quand il aperut une maigre
couchette,  droite, en face de la fentre grille munie de son
abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu'une planche au
nageur qui coule. Il s'y prcipita et s'tendit avec dlices.
Cependant il sentait des frissons. Il dfit la grossire
couverture de laine, s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de
plomb.

Dans le corridor, deux agents de la police de sret, l'un jeune
encore, l'autre grisonnant dj, appliquaient alternativement
l'oeil et l'oreille au judas pratiqu dans la porte.

Ils piaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et
coutant de toutes leurs forces.

-- Dieu! est-il chiffe?, cet homme-l, murmurait le jeune
policier. Quand on n'a pas plus de nerf que cela, on devrait bien
rester honnte. En voil un qui ne songera gure  faire sa tte,
le matin de sa toilette! N'est-ce pas, monsieur Balan?

-- C'est selon, rpondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m'a
dit que c'est un rude mtin.

-- Tiens! voil monsieur qui arrange son lit et qui se couche!
Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-l! Ce
serait la premire fois que je verrais a!

-- C'est que vous n'avez eu de relations qu'avec des coquins
subalternes, mon camarade. Tous les gredins hupps, et j'en ai
serr plus d'un, sont dans ce style. Au moment de l'arrestation,
bonsoir, plus personne, le coeur leur tourne. Ils se relvent le
lendemain.

-- Ma parole sacre, on dirait qu'il dort! Est-ce drle au moins!

-- Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que
rien n'est au contraire si naturel. Je suis sr que depuis son
coup cet enfant-l ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre.
Maintenant il sait que son affaire est toise, et le voil
tranquille.

-- Farceur de monsieur Balan! il appelle cela tre tranquille!

-- Certainement! Il n'y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice
que l'anxit; tout est prfrable. Si vous aviez seulement dix
mille livres de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger.
Je vous dirais: Filez  Hombourg et risquez-moi toute votre
fortune d'un coup,  rouge et noir. Vous me conteriez aprs des
nouvelles de ce qu'on prouve tant que la bille tourne. C'est,
voyez-vous, comme si l'on tenaillait la cervelle, comme si on vous
coulait du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C'est si
fort que, mme quand on a tout perdu, on est content, on est
soulag, on respire. On se dit: ah! c'est donc fini! On est ruin,
nettoy, ras, mais c'est fini.

-- Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez pass par l.

-- Hlas! soupira le vieux policier, c'est  mon amour pour la
dame de pique, amour malheureux, que vous devez l'honneur de
regarder en ma compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a
pour deux heures  faire son somme, ne le perdez pas de vue, je
vais fumer une cigarette dans la cour.

Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'veillant, la
tte plus libre qu'il ne l'avait eue depuis son entrevue avec
Nol. Ce fut pour lui un moment affreux que celui o pour la
premire fois il envisagea froidement sa situation.

-- C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de ne pas se
laisser abattre.

Il aurait vivement souhait voir quelqu'un, parler, tre
interrog, s'expliquer. Il eut envie d'appeler.  quoi bon! se
dit-il, on va sans doute venir.

Il voulut regarder l'heure qu'il tait et s'aperut qu'on lui
avait enlev sa montre. Ce petit dtail lui fut extrmement
sensible. On le traitait, lui, comme le dernier des sclrats. Il
chercha dans ses poches, elles avaient toutes t scrupuleusement
vides. Il songea alors  l'tat dans lequel il se trouvait et, se
jetant  bas de la couchette, il rpara, autant qu'il tait en
lui, le dsordre de sa toilette. Il rajusta ses vtements et les
pousseta, il redressa son faux col et tant bien que mal refit le
noeud de sa cravate. Versant ensuite de l'eau sur le coin de son
mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont les
paupires lui faisaient mal.

Enfin, il s'effora de faire reprendre leur pli  sa barbe et 
ses cheveux. Il ne se doutait gure que quatre yeux de lynx
taient fixs sur lui.

-- Bon! murmurait l'apprenti policier, voil notre coq qui relve
la crte et qui lisse ses plumes!

-- Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'tait
qu'engourdi... Chut!... il a parl, je crois.

Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes dsordonns ni une de
ces paroles incohrentes qui presque toujours chappent aux
faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient  la
discrtion des secrets. Une fois seulement, le mot honneur,
prononc par Albert, arriva jusqu' l'oreille des deux espions.

-- Ces mtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce
mot  la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse
surtout, c'est l'opinion d'une douzaine d'amis et des cent mille
inconnus qui lisent la _Gazette des tribunaux. _Ils ne songent 
leur tte que plus tard.

Quand les gendarmes arrivrent pour chercher Albert et le conduire
 l'instruction, ils le trouvrent assis sur le bord de sa
couchette, les pieds appuys sur la barre de fer, les coudes aux
genoux et la tte cache entre ses mains.

Il se leva ds qu'ils entrrent et fit quelques pas vers eux. Mais
sa gorge tait si sche qu'il comprit qu'il lui serait impossible
de parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite
table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands
verres d'eau.

-- Je suis prt! dit-il aussitt aprs.

Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui
conduit au Palais.

M. Daburon tait alors au supplice. Il arpentait furieusement son
cabinet et attendait son prvenu. Une fois encore, la vingtime
depuis le matin, il regrettait de s'tre engag dans cette
affaire.

Qu'il soit maudit, pensait-il, l'absurde point d'honneur auquel
j'ai obi! J'ai beau essayer de me rassurer  force de sophismes,
j'ai eu tort de ne me point rcuser. Rien au monde ne peut changer
ma situation vis--vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son
juge, et il n'en est pas moins vrai que trs positivement j'ai
voulu l'assassiner. Je l'ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi
n'ai-je pas lch la dtente? Est-ce que je le sais? Quelle
puissance a retenu mon doigt lorsqu'il suffisait d'une pression
presque insensible pour que le coup partt? Je ne puis le dire.
Que fallait-il pour qu'il ft le juge et moi l'assassin? Si
l'intention tait punie comme le fait, on devrait me couper le
cou. Et c'est dans de pareilles conditions que j'ose
l'interroger!...

En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas
lourd des gendarmes.

-- Le voil, dit-il tout haut. Et il regagna prcipitamment son
fauteuil derrire son bureau, se penchant  l'ombre des cartons,
comme s'il et cherch  se cacher. Si le long greffier et eu des
yeux, il et assist  ce singulier spectacle d'un juge plus
troubl que le prvenu. Mais il tait aveugle, et  ce moment il
ne songeait qu' une erreur de quinze centimes qui s'tait glisse
dans ses comptes, et qu'il ne pouvait retrouver.

Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits
portaient les traces d'une grande fatigue et de veilles
prolonges; il tait trs ple, mais ses yeux taient clairs et
brillants.

Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnrent
 M. Daburon le temps de se remettre.

Heureusement, dans la matine, il avait trouv une heure pour
prparer un plan; il n'avait qu' le suivre.

-- Vous n'ignorez pas, monsieur, commena-t-il d'un ton de
politesse parfaite, que vous n'avez aucun droit au nom que vous
portez?

-- Je sais, monsieur, rpondit Albert, que je suis le fils naturel
de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon pre ne pourrait
me reconnatre quand il le voudrait, puisque je suis n pendant
son mariage.

-- Quelle a t votre impression en apprenant cela?

-- Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai pas ressenti
un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l'tais, la
chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n'ai pas eu
un seul moment la pense de contester les droits de monsieur Nol
Gerdy. J'tais, comme je le suis encore, dcid  disparatre. Je
l'ai dclar  monsieur de Commarin.

M. Daburon s'attendait  cette rponse, et elle ne pouvait
qu'tayer ses soupons. N'entrait-elle pas dans le systme de
dfense qu'il avait prvu?  lui maintenant de chercher un joint
pour dsarticuler cette dfense dans laquelle le prvenu allait se
renfermer comme dans une carapace.

-- Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d'opposer une fin
de non-recevoir  monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le
comte et votre mre, mais monsieur Gerdy avait pour lui un
tmoignage qui vous et fait succomber: celui de la veuve Lerouge.

-- Je n'en ai jamais dout, monsieur.

-- Eh bien! reprit le juge en cherchant  voiler le regard dont il
enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anantir la seule
preuve existante, vous avez assassin la veuve Lerouge.

Cette accusation terrible, terriblement accentue, ne changea rien
 la contenance d'Albert. Il garda son maintien ferme sans
forfanterie; pas un pli ne parut sur son front.

-- Devant Dieu, rpondit-il, et sur tout ce qu'il y a de plus
sacr au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je
suis,  cette heure, prisonnier, au secret, sans communication
avec le monde extrieur, rduit par consquent  l'impuissance la
plus absolue: c'est en votre loyaut que j'espre pour arriver 
dmontrer mon innocence.

Quel comdien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette
force prodigieuse!

Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des
dpositions prcdentes, cornant certaines pages qui contenaient
des indications importantes pour lui. Tout  coup il reprit:

-- Quand vous avez t arrt, vous vous tes cri: Je suis
perdu! Qu'entendiez-vous par l?

-- Monsieur, rpondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit
cela. Lorsque j'ai su de quel crime on m'accusait, en mme temps
que j'tais frapp de consternation, mon esprit a t comme
illumin par un clair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai
entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai compris la
gravit de l'accusation, sa vraisemblance et les difficults que
j'aurais  me dfendre. Une voix m'a cri: Qui donc avait intrt
 la mort de Claudine? Et la conviction de l'imminence du pril
m'a arrach l'exclamation que vous dites.

L'explication tait plus que plausible, possible et mme
vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d'aller au-devant
d'une question si naturelle qu'elle a t formule en axiome:
Cherche  qui le crime profite. Tabaret avait prvu qu'on ne
prendrait pas le prvenu sans vert.

M. Daburon admira la prsence d'esprit d'Albert et les ressources
de cette imagination perverse.

-- En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus
pressant intrt  cette mort. C'est d'autant plus vrai que nous
sommes srs, entendez-vous, bien srs que le crime n'avait pas le
vol pour mobile. Ce qu'on avait jet  la Seine a t retrouv.
Nous savons aussi qu'on a brl tous les papiers.
Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le
savez, dites-le.

-- Que puis-je vous rpondre, monsieur? Rien.

-- tes-vous all souvent chez cette femme?

-- Trois ou quatre fois, avec mon pre.

-- Un des cochers de l'htel prtend vous y avoir conduits au
moins dix fois.

-- Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe le nombre des
visites?

-- Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-
vous?

-- Parfaitement, monsieur, il y a deux pices. Claudine couchait
dans celle du fond.

-- Vous n'tiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c'est
entendu. Si vous tiez all frapper un soir  son volet, pensez-
vous qu'elle vous et ouvert?

_-- _Certes, monsieur, et avec empressement.

-- Vous avez t malade, ces jours-ci?

-- Trs indispos, au moins, oui monsieur. Mon corps flchissait
sous le poids d'une preuve bien lourde pour mes forces. Je n'ai
cependant pas manqu de courage!

-- Pourquoi avoir dfendu  votre valet de chambre Lubin d'aller
chercher le mdecin?

-- Eh! monsieur, que pouvait le docteur  mon mal! Toute sa
science m'aurait-elle rendu le fils lgitime de monsieur de
Commarin?

-- On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne
plus vous intresser  rien de la maison. Vous avez dtruit des
papiers, des correspondances.

-- J'tais dcid  quitter l'htel, monsieur: ma rsolution vous
explique tout.

Aux questions du juge, Albert rpondait vivement, sans le moindre
embarras, d'un ton assur. Sa voix, d'un timbre sympathique, ne
tremblait pas; nulle motion ne la voilait; elle gardait son clat
pur et vibrant.

M. Daburon crut prudent de suspendre l'interrogatoire. Avec un
adversaire de cette force, videmment il faisait fausse route.
Procder par dtail tait folie, on n'arriverait ni  l'intimider
ni  le faire se couper. Il fallait en venir aux grands coups.

-- Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement,
je vous prie, l'emploi de votre temps pendant la soire de mardi
dernier, de six heures  minuit.

Pour la premire fois, Albert parut se dconcerter. Son regard,
qui jusque-l allait droit au juge, vacilla.

-- Pendant la soire de mardi..., balbutia-t-il, rptant la
phrase comme pour gagner du temps.

Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et
tout haut il insista:

-- Oui, de six heures  minuit!

-- Je vous avoue, monsieur, rpondit Albert, qu'il m'est difficile
de vous satisfaire; je ne suis pas bien sr de ma mmoire...

-- Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous
demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir,  telle
heure, je concevrais votre hsitation. Mais il s'agit de mardi, et
nous sommes aujourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche tait
le dernier du carnaval, c'tait le Mardi gras. Cette circonstance
doit aider vos souvenirs.

-- Ce soir-l, je suis sorti, murmura Albert.

-- Voyons, poursuivit le juge, prcisons. O avez-vous dn?

--  l'htel, comme  l'ordinaire.

-- Non, pas comme  l'ordinaire.  la fin de votre repas, vous
avez demand une bouteille de vin de Bordeaux et vous l'avez
vide. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos
projets ultrieurs...

-- Je n'avais pas de projets, rpondit le prvenu avec une trs
apparente indcision.

-- Vous devez vous tromper. Deux amis taient venus vous chercher;
vous leur aviez rpondu, avant de vous mettre  table, que vous
aviez un rendez-vous urgent.

-- Ce n'tait qu'une dfaite polie pour me dispenser de les
suivre.

-- Pourquoi?

-- Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'tais rsign, mais
non consol. Je m'apprenais  m'accoutumer au coup terrible. Ne
cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie!

-- La prvention suppose que vous vouliez rester seul pour aller 
La Jonchre. Dans la journe vous avez dit: Elle ne saurait
rsister. De qui parliez-vous?

-- D'une personne  qui j'avais crit la veille, et qui venait de
me rpondre. J'ai d dire cela ayant encore  la main la lettre
qu'on venait de me remettre.

-- Cette lettre tait donc d'une femme?

-- Oui.

-- Qu'en avez-vous fait, de cette lettre?

-- Je l'ai brle.

-- Cette prcaution donne  penser que vous la considriez comme
compromettante...

-- Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes.

Cette lettre, videmment, venait de Mlle d'Arlange, M. Daburon en
tait sr. Devait-il nanmoins le demander et s'exposer  entendre
prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui?

Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte
que le prvenu ne pouvait l'apercevoir.

-- De qui venait cette lettre? interrogea-t-il.

-- D'une personne que je ne nommerai pas.

-- Monsieur, fit svrement le juge en se redressant, je ne vous
dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne
l'aggravez pas par des rticences coupables. Vous tes ici pour
tout dire, monsieur.

-- Mes affaires, oui; celles des autres, non.

Albert fit cette dernire rponse d'un ton sec. Il tait tourdi,
ahuri, crisp par l'allure pressante et irritante de cet
interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les
questions du juge tombaient sur sa tte plus dru que les coups de
marteau du forgeron sur le fer rouge qu'il se hte de faonner. Ce
semblant de rbellion de son prvenu inquita srieusement
M. Daburon. Il tait, en outre, extrmement surpris de trouver en
dfaut la perspicacit du vieux policier, absolument comme si
Tabaret et t infaillible. Tabaret avait prdit un alibi
irrcusable, et cet alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil
coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au
fond de son sac? Sans doute il tenait en rserve quelque coup
imprvu, peut-tre irrsistible! Doucement, pensa le juge, je ne
le tiens pas encore. Et vivement, il reprit:

-- Poursuivons... Aprs dner, qu'avez-vous fait?

-- Je suis sorti.

-- Pas immdiatement... La bouteille bue, vous avez fum dans la
salle  manger, ce qui a sembl assez extraordinaire pour tre
remarqu. Quelle espce de cigares fumez-vous habituellement?

-- Des trabucos.

-- Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour viter  vos
lvres le contact du tabac?

-- Si, monsieur, rpondit Albert, assez surpris de cette srie de
questions.

--  quelle heure tes-vous sorti?

--  huit heures environ.

-- Aviez-vous un parapluie?

-- Oui.

-- O tes-vous all?

-- Je me suis promen.

-- Seul, sans but, toute la soire?

-- Oui, monsieur.

-- Alors, tracez-moi votre itinraire bien exactement.

-- Hlas! monsieur, cela mme m'est fort difficile. J'tais sorti
pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur
qui m'accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez
un compte exact de ma situation: j'avais la tte perdue. J'ai
march au hasard, le long des quais, j'ai err dans les rues...

-- Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.

M. Daburon devait pourtant savoir que cela tait du moins
possible. N'avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles
 travers Paris? Qu'et-il rpondu  qui lui et demand, au
matin: -- O tes-vous all? -- Je ne sais, ne le sachant pas,
en effet. Mais il avait oubli, et ses angoisses du dbut taient
bien loin. L'interrogatoire commenc, il avait t pris de la
fivre de l'inconnu. Il se retrempait aux motions de la lutte; la
passion de son mtier le reprenait.

Il tait redevenu juge d'instruction, comme ce matre d'escrime
qui, faisant des armes avec son meilleur ami, s'enivre au
cliquetis du fer, s'chauffe, s'oublie et le tue.

-- Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontr absolument
personne qui puisse venir affirmer ici qu'il vous a vu? Vous
n'avez parl  me qui vive? Vous n'tes entr nulle part, ni dans
un caf ni dans un thtre, pas mme chez un marchand de tabac
pour allumer un de vos trabucos?

-- Je ne suis entr nulle part.

-- Eh bien! monsieur, c'est un grand malheur pour vous, oui, un
malheur immense, car je dois vous le dire, c'est prcisment
pendant cette soire de mardi, entre huit heures et minuit, que la
veuve Lerouge a t assassine. La justice peut prciser l'heure.
Encore une fois, monsieur, dans votre intrt, je vous engage 
rflchir,  faire un nergique appel  votre mmoire.

L'indication du jour et de l'heure du meurtre parut consterner
Albert. Il porta sa main  son front d'un geste dsespr. C'est
cependant d'une voix calme qu'il rpondit:

-- Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai pas de
rflexions  faire.

La surprise de M. Daburon tait profonde. Quoi! pas d'alibi! rien!
Ce ne pouvait tre un pige ni un systme de dfense... tait-ce
donc l cet homme si fort? Sans doute. Seulement il tait pris au
dpourvu. Jamais il ne s'tait imagin qu'il ft possible de
remonter jusqu' lui. Et pour cela, en effet, il avait fallu
quelque chose comme un miracle.

Le juge enlevait lentement et une  une les grandes feuilles de
papier qui recouvraient les pices  conviction saisies chez
Albert.

-- Nous allons passer, reprit-il,  l'examen des charges qui
psent sur vous; veuillez vous approcher. Reconnaissez-vous ces
objets pour vous appartenir?

-- Oui, monsieur, tout ceci est  moi.

-- Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a bris?

-- Moi, monsieur, en faisant assaut avec monsieur de Courtivois,
qui pourra en tmoigner.

-- Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cass?

-- Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger Lubin, mon
valet de chambre.

-- Prcisment. Il a dclar avoir cherch ce morceau sans
parvenir  le retrouver. Je vous ferai remarquer que la victime a
d tre frappe avec un bout de fleuret dmouchet et aiguis. Ce
morceau d'toffe sur lequel l'assassin a essuy son arme en est
une preuve.

-- Je vous prierais, monsieur, d'ordonner,  cet gard, les
recherches les plus minutieuses. Il est impossible qu'on ne
retrouve pas l'autre moiti de ce fleuret.

-- Des ordres seront donns. Voici, maintenant, calque sur ce
papier, l'empreinte exacte des pas du meurtrier. J'applique dessus
une de vos bottines, et la semelle, vous pouvez le voir, s'y
adapte avec la dernire prcision. Le morceau de pltre a t
coul dans le creux du talon, vous remarquerez qu'il est en tout
pareil  vos propres talons. J'y aperois mme la trace d'une
cheville que je rencontre ici.

Albert suivait avec une sollicitude marque tous les mouvements du
juge. Il tait manifeste qu'il luttait contre une terreur
croissante. tait-il envahi par cette pouvante qui stupfie les
criminels lorsqu'ils sont prs d'tre confondus?  toutes les
remarques du magistrat, il rpondait d'une voix sourde:

-- C'est vrai, c'est parfaitement vrai.

-- En effet, continua M. Daburon; nanmoins, attendez encore avant
de vous rcrier. Le coupable avait un parapluie. Le bout de ce
parapluie s'tant enfonc dans la terre glaise dtrempe, la
rondelle de bois ouvrag qui arrte l'toffe  l'extrmit s'est
trouve moule en creux. Voici la motte de glaise enleve avec les
plus dlicates prcautions, et voici votre parapluie. Comparez le
dessin des rondelles. Sont-elles semblables, oui ou non?

-- Ces choses-l, monsieur, essaya Albert, se fabriquent par
quantits normes.

-- Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout de cigare trouv sur
le thtre du crime, et dites-moi  quelle espce il appartient et
comment il a t fum?

-- C'est un trabucos, et on l'a fum avec un porte-cigare.

-- Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge en montrant les
cigares et les bouts d'ambre et d'cume saisis sur la chemine de
la bibliothque.

-- Oui! murmura Albert; c'est une fatalit, c'est une concidence
trange!

-- Patience! ce n'est rien encore. L'assassin de la veuve Lerouge
portait des gants. La victime, dans les convulsions de l'agonie,
s'est accroche aux mains du meurtrier, et des raillures de peau
sont restes entre ses ongles. On les a extraites, et les voici.
Elles sont d'un gris perle, n'est-il pas vrai? Or, on a retrouv
les gants que vous portiez mardi, les voici. Ils sont gris et ils
sont raills. Comparez ces dbris  vos gants. Ne s'y rapportent-
ils pas? N'est-ce pas la mme couleur, la mme peau?

Il n'y avait pas  nier, ni  quivoquer, ni  chercher des
subterfuges. L'vidence tait l, sautant aux yeux. Le fait brutal
clatait. Tout en paraissant s'occuper exclusivement des objets
dposs sur son bureau, M. Daburon ne perdait pas de vue le
prvenu. Albert tait terrifi. Une sueur glace mouillait son
front et glissait en gouttelettes le long de ses joues. Ses mains
tremblaient si fort qu'il ne pouvait s'en servir. D'une voix
trangle, il rptait:

-- C'est horrible! horrible!

-- Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le pantalon que vous
portiez le soir du meurtre. Il est visible qu'il a t mouill, et
 ct de la boue, il porte des traces de terre. Tenez, ici. De
plus, il est dchir au genou. Que vous ne vous souveniez plus des
endroits o vous tes all vous promener, je l'admets pour un
moment, on peut le concevoir,  la rigueur. Mais  qui ferez-vous
entendre que vous ne savez pas o vous avez dchir votre pantalon
et raill vos gants?

Quel courage rsisterait  de tels assauts? La fermet et
l'nergie d'Albert taient  bout. Le vertige le prenait. Il se
laissa tomber lourdement sur une chaise en disant:

-- C'est  devenir fou!

-- Reconnaissez-vous, insista le juge dont le regard devenait
d'une insupportable fixit, reconnaissez-vous que la veuve Lerouge
n'a pu tre frappe que par vous?

-- Je reconnais, protesta Albert, que je suis victime d'un de ces
prodiges pouvantables qui font qu'on doute de sa raison. Je suis
innocent.

-- Alors, dites o vous avez pass la soire de mardi?

-- Eh! monsieur! s'cria le prvenu, il faudrait...

Mais se reprenant presque aussitt, il ajouta d'une voix teinte:

-- J'ai rpondu comme je pouvais le faire. M. Daburon se leva, il
arrivait  son grand effet.

-- C'est donc  moi, dit-il avec une nuance d'ironie,  suppler 
votre dfaillance de mmoire. Ce que vous avez fait, je vais vous
le rappeler. Mardi soir,  huit heures, aprs avoir demand 
l'alcool une affreuse nergie, vous tes sorti de votre htel. 
huit heures trente-cinq, vous preniez le chemin de fer  la gare
de Saint-Lazare;  neuf heures, vous descendiez  la gare de
Rueil, etc., etc.

Et, s'emparant sans vergogne des ides du pre Tabaret, le juge
d'instruction rpta presque mot pour mot la tirade improvise la
nuit prcdente par le bonhomme.

Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la pntration du
vieil agent. De sa vie son loquence n'avait produit cette
formidable impression. Toutes les phrases, tous les mots
portaient. L'assurance dj branle du prvenu tombait pice 
pice, pareille  l'enduit d'une muraille qu'on crible de balles.

Albert tait, et le juge le voyait, comme un homme qui, roulant au
fond d'un prcipice, voit cder toutes les branches, manquer tous
les points d'appui qui pouvaient retarder sa chute, et qui ressent
une nouvelle et plus douloureuse meurtrissure  chacune des
asprits contre lesquelles heurte son corps.

-- Et maintenant, conclut le juge d'instruction, coutez un sage
conseil. Ne persistez pas dans un systme de ngation impossible 
soutenir. Rendez-vous! La justice, persuadez-le-vous bien,
n'ignore rien de ce qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi:
efforcez-vous de mriter l'indulgence du tribunal, entrez dans la
voie des aveux.

M. Daburon ne supposait pas que son prvenu ost nier encore. Il
le voyait cras, terrass, se jetant  ses pieds pour demander
grce. Il se trompait.

Si grande que part la prostration d'Albert, il trouva dans un
suprme effort de sa volont assez de vigueur pour se redresser et
protester encore.

-- Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix triste, mais
cependant ferme, tout semble prouver que je suis coupable.  votre
place, je parlerais comme vous le faites. Et pourtant, je le jure,
je suis innocent.

-- Voyons! de bonne foi!... commena le juge.

-- Je suis innocent, interrompit Albert, et je le rpte sans le
moindre espoir de changer en rien votre conviction. Oui, tout
parle contre moi, tout, jusqu' ma contenance devant vous. C'est
vrai, mon courage a chancel devant des concidences incroyables,
miraculeuses, accablantes. Je suis ananti, parce que je sens
l'impossibilit d'tablir mon innocence. Mais je ne dsespre pas.
Mon honneur et ma vie sont entre les mains de Dieu.  cette heure
mme o je dois vous paratre perdu, car je ne m'abuse pas,
monsieur, je ne renonce pas  une clatante justification. Je
l'attends avec confiance...

-- Que voulez-vous dire? interrompit le juge.

-- Rien d'autre que ce que je dis, monsieur.

-- Ainsi vous persistez  nier?

-- Je suis innocent.

-- Mais c'est de la folie...

-- Je suis innocent.

-- C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui en voil assez.
Vous allez entendre la lecture du procs-verbal et on vous
reconduira au secret. Je vous exhorte  rflchir. La nuit vous
inspirera peut-tre un bon mouvement; si le dsir de me parler
vous venait, quelle que soit l'heure, envoyez-moi chercher, je
viendrai. Des ordres seront donns. Lisez, Constant.

Quand Albert fut sorti avec les gendarmes:

-- Voil, fit le juge  demi-voix, un obstin coquin!

Certes, il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour lui, Albert tait
le meurtrier aussi srement que s'il et tout avou. Persistt-il
dans son systme de ngation quand mme, jusqu' la fin de
l'instruction, il tait impossible qu'avec les indices existant
dj une ordonnance de non-lieu ft rendue. Il tait donc
dsormais certain qu'il passerait en cour d'assises. Et il y avait
cent  parier contre un qu' toutes les questions le jury
rpondrait affirmativement. Cependant, livr  lui-mme,
M. Daburon n'prouvait pas cette intime satisfaction non exempte
de vanit qu'il ressentait d'ordinaire aprs une instruction bien
mene, lorsqu'il avait russi  mettre son prvenu au point o
tait Albert. Quelque chose en lui remuait et se rvoltait. Au
fond de sa conscience, certaines inquitudes sourdes grouillaient.
Il avait triomph, et sa victoire ne lui donnait que malaise,
tristesse et dgot.

Une rflexion si simple qu'il ne pouvait comprendre comment elle
ne lui tait pas venue tout d'abord augmentait son mcontentement
et achevait de l'irriter contre lui-mme.

-- Quelque chose me disait bien, murmurait-il, qu'accepter cette
affaire tait mal. Je suis puni de n'avoir pas cout cette voix
intrieure. Il fallait se rcuser. Dans l'tat des choses, ce
vicomte de Commarin n'en tait ni plus ni moins arrt,
emprisonn, interrog, confondu, jug certainement et probablement
condamn. Mais alors, tranger  la cause, je pouvais reparatre
devant Claire. Sa douleur va tre immense. Rest son ami, il
m'tait permis de compatir  sa douleur, de mler mes larmes aux
siennes, de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait
console, elle aurait oubli, peut-tre. Elle n'aurait pu
s'empcher de m'tre reconnaissante, et qui sait... Tandis que
maintenant, quoi qu'il arrive, je suis pour elle un objet
d'horreur. Jamais elle ne supportera ma vue. Je resterai
ternellement pour elle l'assassin de son amant. J'ai, de mes
propres mains, creus entre elle et moi un de ces abmes que les
sicles ne comblent pas. Je la perds une seconde fois par ma
faute, par ma trs grande faute.

Le malheureux juge s'adressait les plus amers reproches. Il tait
dsespr. Jamais il n'avait tant ha Albert, ce misrable qui,
souill d'un crime, se mettait en travers de son bonheur. Puis
encore, combien il maudissait le pre Tabaret! Seul, il ne se
serait pas dcid si vite. Il aurait attendu, mri sa dcision, et
certainement reconnu les inconvnients qu'il dcouvrait  cette
heure. Ce bonhomme emport comme un limier mal dress, avec sa
passion stupide, l'avait envelopp dans un tourbillon, ahuri,
circonvenu, entran.

C'est prcisment ce favorable quart d'heure que choisit le pre
Tabaret pour faire son apparition chez le juge. On venait de lui
apprendre la fin de l'interrogatoire, et il arrivait grillant de
savoir ce qui s'tait pass, haletant de curiosit, le nez au
vent, gonfl du doux espoir d'avoir devin juste.

-- Qu'a-t-il rpondu? demanda-t-il avant mme d'avoir referm la
porte.

-- Il est coupable, videmment, rpondit le juge avec une
brutalit bien loigne de son caractre.

Le pre Tabaret demeura tout interdit de ce ton. Lui qui arrivait
pour rcolter des loges  panier ouvert! Aussi est-ce avec une
timidit trs hsitante qu'il offrit ses humbles services.

-- Je venais, dit-il modestement, afin de savoir de monsieur le
juge si quelques investigations ne seraient pas ncessaires pour
dmolir l'alibi invoqu par le prvenu.

-- Il n'a pas d'alibi, rpondit schement le magistrat.

-- Comment! s'cria le bonhomme, il n'a pas d'a... Bte que je
suis, ajouta-t-il, monsieur le juge l'a fait mat en trois
questions. Il a tout avou.

-- Non, fit avec impatience le juge, il n'avoue rien. Il reconnat
que les preuves sont dcisives; il ne peut donner l'emploi de son
temps; mais il proteste de son innocence.

Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bouche bante, les yeux
prodigieusement carquills, demeurait debout dans la plus
grotesque attitude que puisse affecter l'tonnement.

Littralement les bras lui tombaient. En dpit de sa colre,
M. Daburon ne put retenir un sourire, et Constant dessina la
grimace qui, sur ses lvres, indique une hilarit atteignant son
paroxysme.

-- Pas d'alibi! murmurait le bonhomme, rien, pas d'explications,
un pareil coquin! Cela ne se conoit ni ne se peut. Pas d'alibi!
Il faut que nous nous soyons mpris; celui-ci alors ne serait pas
le coupable; ce ne peut tre lui, ce n'est pas lui...

Le juge d'instruction pensa que son vieux volontaire tait all
attendre l'issue de l'interrogatoire chez le marchand de vins du
coin ou que sa cervelle s'tait dtraque.

-- Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes pas tromps. Il
n'est que trop clairement dmontr que monsieur de Commarin est le
meurtrier. Au surplus, si cela peut vous tre agrable, demandez 
Constant son procs-verbal et prenez-en connaissance pendant que
je remets un peu d'ordre dans mes paperasses.

-- Voyons! fit le bonhomme avec un empressement fivreux.

Il s'assit  la place de Constant, et posant ses coudes sur la
table, enfonant ses mains dans les cheveux, en moins de rien il
dvora le procs-verbal.

Quand il eut fini, il se releva effar, ple, la figure renverse.

-- Monsieur, dit-il au juge d'une voix trangle, je suis la cause
involontaire d'un pouvantable malheur: cet homme est innocent.

-- Voyons, voyons! fit M. Daburon sans interrompre ses prparatifs
de dpart, vous perdez la tte, mon cher monsieur Tabaret.
Comment, aprs ce que vous venez de lire...

-- Oui, monsieur, oui, aprs ce que je viens de lire, je vous
crie: Arrtez!, ou nous allons ajouter une erreur  la
dplorable liste des erreurs judiciaires! Revoyez-le, l, de sang-
froid, cet interrogatoire: il n'est pas une rponse qui ne
disculpe cet infortun, pas un mot qui ne soit un trait de
lumire. Et il est en prison, au secret?...

-- Et il y restera, s'il vous plat! interrompit le juge. Est-ce
bien vous qui parlez ainsi, aprs ce que vous disiez cette nuit,
lorsque j'hsitais, moi!

-- Mais, monsieur! s'cria le bonhomme, je vous dis prcisment la
mme chose. Ah! malheureux Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas
compris. Pardonnez, si je m'carte du respect d au magistrat,
monsieur le juge, vous n'avez pas saisi ma mthode. Elle est bien
simple, pourtant. Un crime tant donn, avec ses circonstances et
ses dtails, je construis pice par pice un plan d'accusation que
je ne livre qu'entier et parfait. S'il se rencontre un homme  qui
ce plan s'applique exactement dans toutes ses parties, l'auteur du
crime est trouv, sinon on a mis la main sur un innocent. Il ne
suffit pas que tel ou tel pisode tombe juste; non, c'est tout ou
rien. Cela est infaillible. Or, ici, comment suis-je arriv au
coupable? En procdant par induction du connu  l'inconnu. J'ai
examin l'oeuvre et j'ai jug l'ouvrier. Le raisonnement et la
logique nous conduisent  qui?  un sclrat dtermin, audacieux
et prudent, rus comme le bagne. Et vous pouvez croire qu'un tel
homme a nglig une prcaution que n'omettrait pas le plus
vulgaire coquin! C'est invraisemblable. Quoi! cet homme est assez
habile pour ne laisser que des indices si faibles qu'ils chappent
 l'oeil exerc de Gvrol, et vous voulez qu'il ait comme 
plaisir prpar sa perte en disparaissant une nuit entire! C'est
impossible. Je suis sr de mon systme comme d'une soustraction
dont on a fait la preuve. L'assassin de La Jonchre a un alibi.
Albert n'en invoque pas, donc il est innocent.

M. Daburon examinait le vieil agent avec cette attention ironique
qu'on accorde au spectacle d'une monomanie singulire. Quand il
s'arrta:

-- Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous n'avez qu'un tort:
vous pchez par excs de subtilit. Vous accordez trop
libralement  autrui la prodigieuse finesse dont vous tes dou.
Notre homme a manqu de prudence parce qu'il se croyait au-dessus
du soupon.

-- Non, monsieur, non, mille fois non. Mon coupable  moi, le
vrai, celui que nous avons manqu, craignait tout. Voyez
d'ailleurs si Albert se dfend. Non. Il est ananti parce qu'il
reconnat des concordances si fatales qu'elles semblent le
condamner sans retour. Cherche-t-il  se disculper? Non. Il rpond
simplement: C'est terrible. Et cependant, d'un bout  l'autre,
je sens comme une rticence que je ne m'explique pas.

-- Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi tranquille
que s'il avait tout confess. J'ai assez de preuves pour cela.

-- Hlas! monsieur, des preuves! Il y en a toujours contre ceux
qu'on arrte. Il y en avait contre tous les innocents qui ont t
condamns. Des preuves!... J'en avais relev bien d'autres contre
Kaiser, ce pauvre petit tailleur...

-- Alors, interrompit le juge impatient, si ce n'est pas lui,
ayant tout intrt au crime, qui l'a commis, qui donc est-ce? son
pre, le comte de Commarin!

-- Non, mon assassin est jeune.

M. Daburon avait rang ses papiers et termin ses prparatifs. Il
prit son chapeau et, s'apprtant  sortir:

-- Vous voyez donc bien! rpondit-il. Allons, jusqu'au revoir,
monsieur Tabaret, et changez-moi vos fantmes. Demain nous
recauserons de tout cela, pour ce soir je succombe de fatigue.
Constant, ajouta-t-il, passez au greffe pour le cas o le prvenu
Commarin dsirerait me parler.

Il gagnait la porte; le pre Tabaret lui barra le passage.

-- Monsieur, disait le bonhomme, au nom du Ciel! coutez-moi. Il
est innocent, je vous le jure; aidez-moi  trouver le coupable.
Monsieur, songez  vos remords, si nous faisions couper le cou
...

Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre; il vita
lestement le pre Tabaret et s'lana dans la galerie.

Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. Il voulait le
convaincre, le persuader, lui prouver... Peines perdues! Le long
greffier se htait de plier bagage, songeant  sa soupe qui se
refroidissait.

Mis  la porte du cabinet, bien malgr lui, le pre Tabaret se
trouva seul dans la galerie obscure  cette heure. Tous les bruits
du Palais avaient cess, on pouvait se croire dans une vaste
ncropole. Le vieux policier, au dsespoir, s'arrachait les
cheveux  pleines mains.

-- Malheur! disait-il, Albert est innocent, et c'est moi qui l'ai
livr! C'est moi, vieux fou, qui ai fait entrer dans l'esprit
obtus de ce juge une conviction que je n'en puis plus arracher. Il
est innocent et il endure les plus terribles angoisses. S'il
allait se suicider! On a des exemples de malheureux qui,
dsesprs d'tre faussement accuss, se sont tus dans leur
prison. Pauvre humanit! Mais je ne l'abandonnerai pas. Je l'ai
perdu, je le sauverai. Il me faut le coupable, je l'aurai. Et il
payera cher mon erreur, le brigand!

XIII
Aprs qu'au sortir du cabinet du juge d'instruction Nol Gerdy eut
install le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur
le boulevard en face de la grille du Palais, il parut dispos 
s'loigner.

Appuy d'une main contre la portire qu'il maintenait entrouverte,
il s'inclina profondment en demandant:

-- Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'tre admis  vous
prsenter mes respects?

-- Montez, dit le vieillard.

L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il
invoquait, pour se retirer, des motifs graves. Il tait urgent,
affirmait-il, qu'il rentrt chez lui.

-- Montez! rpta le comte d'un ton qui n'admettait pas de
rplique.

Nol obit.

-- Vous retrouvez votre pre, fit  demi-voix M. de Commarin, mais
je dois vous prvenir que du mme coup vous perdez votre libert.

La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Nol
avait modestement pris place sur la banquette de devant. Cette
humilit parut lui dplaire beaucoup.

--  mes cts, donc, dit-il; tes-vous fou, monsieur? N'tes-vous
pas mon fils! L'avocat, sans rpondre, s'assit prs du terrible
vieillard, se faisant aussi petit que possible.

Il avait reu un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui
restait rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu
raide sous lequel il dissimulait ses motions. Par bonheur, la
course lui donna le temps de respirer et de se rtablir un peu.

Entre le Palais de Justice et l'htel, pas un mot ne fut chang
entre le pre et le fils.

Lorsque la voiture s'arrta devant le perron et que le comte en
descendit, aid par Nol, il y eut comme une meute parmi les
domestiques.

Ils taient, il est vrai, peu nombreux,  peine une quinzaine,
presque toute la livre ayant t mande au Palais. Mais le comte
et l'avocat avaient  peine disparu que tous ils se trouvrent,
comme par enchantement, runis dans le vestibule. Il en tait venu
du jardin et des curies, de la cave et des cuisines. Presque tous
avaient le costume de leurs attributions; un jeune palefrenier
mme tait accouru avec ses sabots pleins de paille, jurant dans
cette entre dalle de marbre comme un roquet galeux sur un tapis
des Gobelins. L'un de ces messieurs avait reconnu Nol pour le
visiteur du dimanche et c'en tait assez pour mettre le feu 
toutes ces curiosits altres de scandale.

Depuis le matin, d'ailleurs, l'vnement survenu  l'htel
Commarin faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille
versions circulaient, revues, corriges et augmentes par la
mchancet et l'envie, les unes abominablement folles, les autres
simplement idiotes. Vingt personnages, excessivement nobles et
encore plus fiers, n'avaient pas ddaign d'envoyer leur valet le
plus intelligent pousser une petite visite aux gens du comte,  la
seule fin d'apprendre quelque chose de positif. En somme, on ne
savait rien, et cependant on savait tout.

Explique qui voudra le phnomne frquent que voici: un crime est
commis, la justice arrive s'entourant de mystre, la police ignore
encore  peu prs tout, et dj cependant des dtails de la
dernire exactitude courent les rues.

-- Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec
des favoris serait le vrai fils du comte!

-- Vous l'avez dit, rpondait un des valets qui avait suivi
M. de Commarin; quant  l'autre, il n'est pas plus son fils que
Jean que voici, et qui sera fourr  la porte si on l'aperoit ici
avec ses escarpins en cuir de brouette.

-- Voil une histoire! s'exclama Jean, peu soucieux du danger qui
le menaait.

-- Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme a dans les
grandes maisons, opina le cuisinier.

-- Comment diable cela s'est-il fait?

-- Ah! voil! Il paratrait qu'autrefois, un jour que madame
dfunte tait alle se promener avec son fils g de six mois,
l'enfant fut vol par des bohmiens. Voil une pauvre femme bien
en peine, vu surtout la frayeur qu'elle avait de son mari, qui
n'est pas bon. Pour lors, que fait-elle? Ni une ni deux, elle
achte le moutard d'une marchande des quatre saisons qui passait,
et ni vu ni connu je t'embrouille, monsieur n'y a vu que du feu.

-- Mais l'assassinat! l'assassinat!

-- C'est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une
bonne position, elle l'a fait chanter, cette femme, oh! mais
chanter  lui casser la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un
sou  lui. Tant et tant qu'il s'est lass  la fin, et qu'il lui a
rgl son compte dfinitif.

-- Et l'autre qui est l, le grand brun?

L'orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les
explications les plus satisfaisantes, lorsqu'il fut interrompu par
l'entre de M. Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune
Joseph. Son succs assez vif jusque-l fut coup net comme l'effet
d'un chanteur simplement estim lorsque le tnor-toile entre en
scne. L'assemble entire se tourna vers le valet de chambre
d'Albert, tous les yeux le supplirent. Il devait savoir, il
devenait l'homme de la situation. Il n'abusa pas de ses avantages
et ne fit pas trop languir son monde.

-- Quel sclrat! s'cria-t-il tout d'abord, quel vil coquin que
cet Albert!

Il supprimait carrment le monsieur et le vicomte, et
gnralement on l'approuva.

-- Au reste, ajouta-t-il, je m'en tais toujours dout. Ce garon-
l ne me revenait qu' demi. Voil pourtant  quoi on est expos
tous les jours dans notre profession, et c'est terriblement
dsagrable. Le juge ne me l'a pas cach. Monsieur Lubin, m'a-t-
il dit, il est vraiment bien pnible pour un homme comme vous
d'avoir t au service d'une pareille canaille. Car vous savez,
outre une vieille femme de plus de quatre-vingts ans, il a
assassin une petite fille d'une douzaine d'annes. La petite
fille, m'a dit le juge, est hache en morceaux.

-- Tout de mme, objecta Joseph, il faut qu'il soit bien bte.
Est-ce qu'on fait ces ouvrages-l soi-mme quand on est riche,
tandis qu'il y a tant de pauvres diables qui ne demandent qu'
gagner leur vie?

-- Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous verrez qu'il
sortira de l blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous.

-- N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes
gages pour tre souris et aller couter ce que disent l-haut
monsieur le comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans
les environs de la porte!

Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. Les gens de
l'intrieur savaient par exprience que dans les grandes occasions
l'espionnage tait parfaitement inutile.

M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer
depuis son enfance. Son cabinet tait  l'abri de toutes les
indiscrtions.

La plus subtile oreille colle  la serrure de la porte intrieure
ne pouvait rien entendre, lors mme que le matre tait en colre
et qu'clatait sa voix tonnante. Seul, Denis, Monsieur le
premier, comme on l'appelait, tait  porte de saisir bien des
choses, mais on le payait pour tre discret, et il l'tait.

En ce moment, M. de Commarin tait assis dans ce mme fauteuil que
la veille il criblait de coups de poing furieux en coutant
Albert.

Depuis qu'il avait touch le marchepied de son quipage, le vieux
gentilhomme avait repris sa morgue.

Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, qu'il se sentait
humili de son attitude devant le juge, et qu'il s'en voulait
mortellement de ce qu'il considrait comme une inqualifiable
faiblesse.

Il en tait  se demander comment il avait pu cder  un moment
d'attendrissement, comment sa douleur avait t si bassement
expansive.

Au souvenir des aveux arrachs par une sorte d'garement, il
rougissait et s'adressait les pires injures.

Comme Albert la veille, Nol, rentr en pleine possession de soi-
mme, se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais
non plus humble.

Le pre et le fils changeaient des regards qui n'avaient rien de
sympathique ni d'amical.

Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme deux
adversaires qui se ttent de l'oeil avant d'engager le fer.

-- Monsieur, dit enfin le comte d'un ton svre, dsormais cette
maison est la vtre.  dater de cet instant vous tes le vicomte
de Commarin, vous rentrez dans la plnitude des droits dont vous
aviez t frustr. Oh! attendez avant de me remercier. Je veux,
pour dbuter, vous affranchir de toute reconnaissance. Pntrez-
vous bien de ceci, monsieur: matre des vnements, jamais je ne
vous eusse reconnu. Albert serait rest o je l'avais plac.

-- Je vous comprends, monsieur, rpondit Nol. Je crois que jamais
je ne me serais dcid  un acte comme celui par lequel vous
m'avez priv de ce qui m'appartient. Mais je dclare que, si
j'avais eu le malheur de le commettre, j'aurais ensuite agi comme
vous. Votre situation est trop en vue pour vous permettre un
retour volontaire. Mieux valait mille fois souffrir une injustice
cache qu'exposer le nom  un commentaire malveillant.

Cette rponse surprit le comte, et bien agrablement. L'avocat
exprimait ses propres ides. Pourtant il ne laissa rien voir de sa
satisfaction, et c'est d'une voix plus rude encore qu'il reprit:

-- Je n'ai aucun droit, monsieur,  votre affection; je n'y
prtends pas, mais j'exigerai toujours la plus extrme dfrence.
Ainsi, il est de tradition, dans notre maison, qu'un fils
n'interrompe point son pre quand celui-ci parle. C'est ce que
vous venez de faire. Les enfants n'y jugent pas non plus leurs
parents, ce que vous avez fait. Lorsque j'avais quarante ans, mon
pre tait tomb en enfance; je ne me souviens cependant pas
d'avoir lev la voix devant lui. Ceci dit, je continue. Je
subvenais  la dpense considrable de la maison d'Albert,
compltement distincte de la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses
chevaux, ses voitures, et de plus je donnais  ce malheureux
quatre mille francs par mois. J'ai dcid, afin d'imposer silence
 bien des sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous
devez tenir un tat de maison plus important; ceci me regarde. En
outre, je porterai votre pension mensuelle  six mille francs, que
je vous engage  dpenser le plus noblement possible, en vous
donnant le moins de ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop
vous exhorter  la plus grande circonspection. Surveillez-vous,
pesez vos paroles, raisonnez vos moindres dmarches. Vous allez
devenir le point de mire des milliers d'oisifs impertinents qui
composent notre monde; vos bvues feraient leurs dlices. Tirez-
vous l'pe?

-- Je suis de seconde force.

-- Parfait! Montez-vous  cheval?

-- Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me
serai cass le cou.

-- Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons...
Naturellement vous n'occuperez pas l'appartement d'Albert, il sera
mur ds que je serai dbarrass des gens de police. Dieu merci!
l'htel est vaste. Vous habiterez l'autre aile et on arrivera chez
vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier,
tout ce qui tait au service ou  l'usage du vicomte va, cote que
cote, tre remplac d'ici quarante-huit heures. Il faut que le
jour o on vous verra, vous ayez l'air install depuis des
sicles. Ce sera un esclandre affreux; je ne sais pas de moyen de
l'viter. Un pre prudent vous enverrait passer quelques mois  la
cour d'Autriche ou  celle de Russie; la prudence ici serait
folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de
sourds murmures qui s'ternisent. Allons au-devant de l'opinion,
et au bout de huit jours on aura puis tous les commentaires, et
parler de cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, 
l'oeuvre! Ce soir mme les ouvriers seront ici. Et, pour
commencer, je vais vous prsenter mes gens.

Et passant du projet  l'action, le comte fit un mouvement pour
atteindre le cordon de la sonnette. Nol l'arrta.

Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat voyageait au
milieu du pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse  la
main. Une ralit ferique rejetait dans l'ombre ses rves les
plus splendides. Aux paroles du comte, il ressentait comme des
blouissements, et il n'avait pas trop de toute sa raison pour
lutter contre le vertige des hautes fortunes qui lui montait  la
tte. Touch par une baguette magique, il sentait s'veiller en
lui mille sensations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la
pourpre, il prenait des bains d'or.

Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contract
l'habitude de garder le secret des plus violentes agitations
intrieures. Pendant qu'en lui toutes les passions vibraient, il
coutait en apparence avec une froideur triste et presque
indiffrente.

-- Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans
m'carter des bornes du plus profond respect, je vous prsente
quelques observations. Je suis touch, plus que je ne saurais
l'exprimer, de vos bonts, et cependant je vous prie en grce d'en
retarder la manifestation. Mes sentiments vous paratront peut-
tre justes. Il me semble que la situation me commande la plus
grande modestie. Il est bon de mpriser l'opinion, mais non de la
dfier. Tenez pour certain qu'on va me juger avec la dernire
svrit. Si je m'installe ainsi chez vous, presque brutalement,
que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du conqurant vainqueur qui se
soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On
me reprochera de m'tre couch dans le lit encore chaud de votre
autre fils. On me raillera amrement de mon empressement  jouir.
On me comparera srement  Albert, et la comparaison sera toute 
mon dsavantage, parce que je paratrai triompher quand un grand
dsastre atteint notre maison.

Le comte coutait sans marque dsapprobative, frapp peut-tre de
la justesse de ces raisons. Nol crut s'apercevoir que sa duret
tait beaucoup plus apparente que relle. Cette persuasion
l'encouragea.

-- Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que
pour le moment je ne change rien  ma manire de vivre. En ne me
montrant pas, je laisse les propos mchants tomber dans le vide.
Je permets de plus  l'opinion de se familiariser avec l'ide du
changement  venir. C'est beaucoup dj que de ne pas surprendre
son monde. Attendu, je n'aurai pas l'air d'un intrus en me
prsentant. Absent, j'ai le bnfice qu'on a de tout temps accord
 l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux qui ont envi
Albert, je me donne pour dfenseurs tous les gens qui
m'attaqueraient demain, si mon lvation les offusquait
subitement. En outre, grce  ce dlai, je saurai m'accoutumer 
mon brusque changement de fortune. Je ne dois pas porter dans
votre monde, devenu le mien, les faons d'un parvenu. Il ne faut
pas que mon nom me gne comme un habit neuf qui n'aurait pas t
fait  ma taille. Enfin, de cette faon, il me sera possible
d'obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la chemine, les
rectifications de l'tat civil.

-- Peut-tre, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte.

Cet assentiment, si aisment obtenu, surprit Nol. Il eut comme
l'ide que le comte avait voulu l'prouver, le tenter. En tout
cas, qu'il et triomph, grce  son loquence, ou qu'il et
simplement vit un pige, il tait suprieur. Son assurance en
augmenta; il devint tout  fait matre de soi.

-- Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai moi-mme
certaines transitions  mnager. Avant de me proccuper de ceux
que je vais trouver en haut, je dois m'inquiter de ce que je
laisse en bas. J'ai des amis et des clients. Cet vnement vient
me surprendre lorsque je commence  recueillir les fruits de dix
ans de travaux et de persvrance. Je n'ai fait encore que semer,
j'allais rcolter. Mon nom surnage dj; j'arrive  une petite
influence. J'avoue, sans honte, que j'ai jusqu'ici profess des
ides et des opinions qui ne seraient pas de mise  l'htel de
Commarin, et il est impossible que du jour au lendemain...

-- Ah! interrompit le comte d'un ton narquois, vous tes libral?
C'est une maladie  la mode. Albert aussi tait fort libral.

-- Mes ides, monsieur, dit vivement Nol, taient celles de tout
homme intelligent qui veut parvenir... Au surplus, tous les partis
n'ont-ils pas un seul et mme but, qui est le pouvoir? Ils ne
diffrent que par les moyens d'y arriver. Je ne m'tendrai pas
davantage sur ce sujet. Soyez sr, monsieur, que je saurai porter
mon nom, et penser et agir comme un homme de mon rang.

-- Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j'espre
n'avoir jamais lieu de regretter Albert.

-- Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque
vous venez de prononcer le nom de cet infortun, souffrez que nous
nous occupions de lui.

Le comte attacha sur Nol un regard gros de dfiance.

-- Que pouvons-nous dsormais pour Albert? demanda-t-il.

-- Quoi? monsieur! s'cria Nol avec feu, voudriez-vous
l'abandonner lorsqu'il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il
est votre fils, monsieur; il est mon frre, il a port trente ans
le nom de Commarin. Tous les membres d'une famille sont
solidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de compter sur
nous et nous lui devons notre concours.

C'tait encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la
bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha.

-- Qu'esprez-vous donc, monsieur? demanda-t-il.

-- Le sauver, s'il est innocent, et j'aime  me persuader qu'il
l'est. Je suis avocat, monsieur, et je veux tre son dfenseur. On
m'a dit parfois que j'avais du talent; pour une telle cause, j'en
aurai. Oui, si fortes que soient les charges qui psent sur lui,
je les carterai; je dissiperai les doutes; la lumire jaillira 
ma voix; je trouverai des accents nouveaux pour faire passer ma
conviction dans l'esprit des juges. Je le sauverai, et ce sera ma
dernire plaidoirie.

-- Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait avou?

-- Alors, monsieur, rpondit Nol d'un air sombre, je lui rendrais
le dernier service qu'en un tel malheur je demanderais  mon
frre: je lui donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement.

-- C'est bien parler, monsieur, dit le comte; trs bien, mon fils!
Et il tendit sa main  Nol, qui la pressa en s'inclinant avec une
respectueuse reconnaissance.

L'avocat respirait. Enfin, il avait trouv le chemin du coeur de
ce hautain grand seigneur, il avait fait sa conqute, il lui avait
plu.

-- Revenons  vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux
raisons que vous venez de me dduire. Il sera fait ainsi que vous
le dsirez. Mais ne prenez cette condescendance que comme une
exception. Je ne reviens jamais sur un parti pris, me ft-il mme
dmontr qu'il est mauvais et contraire  mes intrts. Mais du
moins rien n'empche que vous habitiez chez moi ds aujourd'hui,
que vous preniez vos repas avec moi. Nous allons, pour commencer,
voir ensemble o vous loger, en attendant que vous occupiez
officiellement l'appartement qu'on va prparer pour vous...

Nol eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux gentilhomme.

-- Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonn de vous suivre,
j'ai obi comme c'tait mon devoir. Maintenant il est un autre
devoir sacr qui m'appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment.
Puis-je abandonner  son lit de mort celle qui m'a servi de mre?

-- Valrie! murmura le comte.

Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses
mains; il songeait  ce pass tout  coup ressuscit.

-- Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, rpondant  ses penses;
elle a troubl ma vie, mais dois-je tre implacable? Elle meurt de
l'accusation qui pse sur Albert, sur notre fils. C'est moi qui
l'ai voulu! Sans doute,  cette heure suprme, un mot de moi
serait pour elle une immense consolation. Je vous accompagnerai,
monsieur.

Nol tressaillit  cette proposition inoue.

-- Oh! monsieur, fit-il vivement, pargnez-vous, de grce, un
spectacle dchirant! Votre dmarche serait inutile. Madame Gerdy
existe probablement encore, mais son intelligence est morte. Son
cerveau n'a pu rsister  un choc trop violent. L'infortune ne
saurait ni vous reconnatre ni vous entendre.

-- Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot mon
fils prononc avec une intonation note sonna comme une fanfare
de victoire aux oreilles de Nol sans que sa rserve compasse se
dmentt. Il s'inclina pour prendre cong; le gentilhomme lui fit
signe d'attendre.

-- Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je
dne  six heures et demie prcises, je serai content de vous
voir.

Il sonna; monsieur le premier parut.

-- Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne
regardera monsieur. Vous prviendrez les gens. Monsieur est ici
chez lui.

L'avocat sorti, le comte de Commarin prouva de se trouver seul un
bien-tre immense.

Depuis le matin, les vnements s'taient prcipits avec une si
vertigineuse rapidit que sa pense n'avait pu les suivre. Il
pouvait enfin rflchir.

Voici donc, se disait-il, mon fils lgitime. Je suis sr de la
naissance de celui-ci. Certes, j'aurais mauvaise grce  le
renier, je retrouve en lui mon portrait vivant lorsque j'avais
trente ans. Il est bien, ce Nol; trs bien mme. Sa physionomie
prvient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su tre
humble sans bassesse et ferme sans arrogance. Sa nouvelle fortune
si inattendue ne l'tourdit pas. J'augure bien d'un homme qui sait
tenir tte  la prosprit. Il pense bien, il portera firement
son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle sympathie; il me
semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n'ai pas su
l'apprcier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! Il avait
perdu la raison. Je n'aime pas l'oeil de celui-ci, il est trop
clair. On assure qu'il est parfait. Il montre au moins les
sentiments les plus nobles et les plus convenables. Il est doux et
fort, magnanime, gnreux, hroque. Il est sans rancune et prt 
se sacrifier pour moi, afin de me rcompenser de ce que j'ai fait
pour lui.

Il pardonne  madame Gerdy, il aime Albert. C'est  mettre en
dfiance. Mais tous les jeunes hommes d'aujourd'hui sont ainsi.
Ah! nous sommes dans un heureux sicle. Nos fils naissent revenus
de toutes les erreurs humaines. Ils n'ont ni les vices, ni les
passions, ni les emportements de leurs pres. Et ces philosophes
prcoces, modles de sagesse et de vertu, sont incapables de se
laisser aller  la moindre folie. Hlas! Albert aussi tait
parfait, et il a assassin Claudine! Que fera celui-ci?...

-- N'importe, ajouta-t-il  demi-voix, j'aurais d l'accompagner
chez Valrie.

Et, bien que l'avocat ft parti depuis dix bonnes, minutes au
moins, M. de Commarin, ne s'apercevant pas du temps coul, courut
 la fentre avec l'esprance de voir Nol dans la cour et de le
rappeler...

Mais Nol tait dj loin. En sortant de l'htel, il avait pris
une voiture  la station de la rue de Bourgogne, et s'tait fait
conduire grand train rue Saint-Lazare.

Arriv  sa porte, il jeta plutt qu'il ne donna cinq francs au
cocher, et escalada rapidement les quatre tages.

-- Qui est venu pour moi? demanda-t-il  la bonne.

-- Personne, monsieur.

Il parut dlivr d'une lourde inquitude et continua d'un ton plus
calme:

-- Et le docteur?

-- Il a fait une visite ce matin, rpondit la domestique, en
l'absence de monsieur, et il n'a pas eu l'air content du tout. Il
est revenu tout  l'heure et il est encore l.

-- Trs bien! je vais lui parler. Si quelqu'un me demande, faites
entrer dans mon cabinet dont voici la cl, et appelez-moi.

En entrant dans la chambre de Mme Gerdy, Nol put d'un coup d'oeil
constater qu'aucun mieux n'tait survenu pendant son absence.

La malade, les yeux ferms, la face convulse, gisait tendue sur
le dos. On l'aurait crue morte, sans les brusques tressaillements
qui, par intervalles, la secouaient et soulevaient les
couvertures.

Au-dessus de sa tte, on avait dispos un petit appareil rempli
d'eau glace qui tombait goutte  goutte sur son crne et sur son
front marbr de larges taches bleutres.

Dj la table et la chemine taient encombres de petits pots
garnis de ficelles roses, de fioles  potions et de verres  demi
vids.

Au pied du lit, un morceau de linge tach de sang annonait qu'on
venait d'avoir recours aux sangsues.

Prs de l'tre, o flambait un grand feu, une religieuse de
l'ordre de Saint-Vincent-de-Paul tait accroupie, guettant
l'bullition d'une bouilloire.

C'tait une femme encore jeune, au visage replet plus blanc que
ses guimpes. Sa physionomie d'une immobile placidit, son regard
morne trahissaient en elle tous les renoncements de la chair et
l'abdication de la pense. Ses jupes de grosse toffe grise se
drapaient autour d'elle en plis lourds et disgracieux.  chacun de
ses mouvements, son immense chapelet de buis teint surcharg de
croix et de mdailles de cuivre s'agitait et tranait  terre avec
un bruit de chanes.

Sur un fauteuil, vis--vis du lit de la malade, le docteur Herv
tait assis, suivant en apparence avec attention les prparatifs
de la soeur. Il se leva avec empressement  l'entre de Nol.

-- Enfin, te voici! s'exclama-t-il en donnant  son ami une large
poigne de main.

-- J'ai t retenu au Palais, dit l'avocat, comme s'il et senti
la ncessit d'expliquer son absence, et j'y tais, tu peux le
penser, sur des charbons ardents.

Il se pencha  l'oreille du mdecin et, avec un tremblement
d'inquitude dans la voix, il demanda:

-- Eh bien?

Le docteur hocha la tte d'un air profondment dcourag.

-- Elle va plus mal, rpondit-il; depuis ce matin les accidents se
succdent avec une effrayante rapidit.

Il s'arrta. L'avocat venait de lui saisir le bras et le serrait 
le briser. Mme Gerdy s'tait quelque peu remue et avait laiss
chapper un faible gmissement.

-- Elle t'a entendu, murmura Nol.

-- Je le voudrais, fit le mdecin, ce serait fort heureux, mais tu
dois te tromper. Au surplus, voyons...

Il s'approcha de Mme Gerdy, et tout en lui ttant le pouls,
l'examina avec la plus profonde attention. Puis lgrement, du
bout du doigt, il lui souleva la paupire.

L'oeil apparut terne, vitreux, teint.

-- Mais viens, juge toi-mme, prends-lui la main, parle-lui!

Nol, tout frissonnant, fit ce que lui demandait son ami. Il
s'avana, et, se penchant sur le lit, de faon que sa bouche
touchait presque l'oreille de la malade, il murmura:

-- Ma mre, c'est moi, Nol, ton Nol; parle-moi, fais-moi signe;
m'entends-tu, ma mre?

Rien! elle garda son effrayante immobilit; pas un souffle
d'intelligence n'agita ses traits.

-- Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien!

-- Pauvre femme! soupira Nol; souffre-t-elle?

-- En ce moment, non.

La religieuse s'tait releve et tait venue, elle aussi, se
placer prs du lit.

-- Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prt.

-- Alors, ma soeur, appelez la bonne, pour qu'elle nous aide, nous
allons envelopper votre malade de sinapismes.

La domestique accourut. Entre les bras des deux femmes, Mme Gerdy
tait comme une morte  laquelle on fait sa dernire toilette. 
la rigidit prs, c'tait un cadavre. Elle avait d beaucoup
souffrir, la pauvre femme, et depuis longtemps, car elle tait
d'une maigreur qui faisait piti  voir. La soeur elle-mme en
tait mue, et pourtant elle tait bien habitue au spectacle de
la souffrance. Combien de malades avaient rendu le dernier soupir
entre ses bras, depuis quinze ans qu'elle allait s'asseyant de
chevet en chevet!

Nol, pendant ce temps, s'tait retir dans l'embrasure de la
croise, et il appuyait contre les vitres son front brlant.

 quoi songeait-il, tandis que se mourait, l,  deux pas de lui,
celle qui avait donn tant de preuves de maternelle tendresse,
d'ingnieux dvouement? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plutt
 cette grande et fastueuse existence qui l'attendait l-bas, de
l'autre ct de l'eau, au faubourg Saint-Germain? Il se retourna
brusquement en entendant  son oreille la voix de son ami.

-- Voil qui est fini, disait le docteur, nous allons attendre
l'effet des sinapismes. Si elle les sent, ce sera bon signe; s'ils
n'agissent pas, nous essayerons les ventouses.

-- Et si elles n'agissent pas non plus?

Le mdecin ne rpondit que par ce geste d'paules qui traduit la
conviction d'une impuissance absolue.

-- Je comprends ton silence, Herv, murmura Nol. Hlas! tu me
l'as dit cette nuit: elle est perdue.

-- Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne dsespre pas encore.
Tiens, il n'y a pas un an, le beau-pre d'un de nos camarades
s'est tir d'un cas identique. Et je l'ai vu bien autrement bas:
la suppuration avait commenc.

-- Ce qui me navre, reprit Nol, c'est de la voir en cet tat.
Faudra-t-il donc qu'elle meure sans recouvrer un instant sa
raison? Ne me reconnatra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus
une parole?

-- Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour
dconcerter toutes les prvisions. D'une minute  l'autre, les
phnomnes peuvent varier, suivant que l'inflammation affecte
telle ou telle partie de la masse encphalique. Elle est dans une
priode d'abolition des sens, d'anantissement de toutes les
facults intellectuelles, d'assoupissement, de paralysie; il se
peut que demain elle soit prise de convulsions, accompagnes d'une
exaltation folle des fonctions du cerveau, d'un dlire furieux.

-- Et elle parlerait alors?

-- Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravit
du mal.

-- Et... aurait-elle sa raison?

-- Peut-tre, rpondit le docteur en regardant fixement son ami.
Mais pourquoi me demandes-tu cela?

-- Eh! mon cher Herv, un mot de madame Gerdy, un seul me serait
si ncessaire!

-- Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te
dire  cet gard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour
toi que contre toi, seulement, ne t'loigne pas. Si son
intelligence revient, ce ne sera qu'un clair, tche d'en
profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur; j'ai encore
trois visites  faire.

Nol accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier...

-- Tu reviendras? lui demanda-t-il.

-- Ce soir  neuf heures. Rien  tenter d'ici l. Tout dpend de
la garde-malade. Par bonheur, je t'en ai choisi une qui est une
perle. Je la connais.

-- C'est donc toi qui as fait venir cette religieuse?

-- Moi-mme, sans ta permission. En serais-tu fch?

-- Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue...

-- Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions
politiques te dfendraient de faire soigner ta mre, pardon!...
madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent?

-- Tu sauras, mon cher Herv...

-- Bon! je te vois venir, avec l'ternelle rengaine: elles sont
adroites, insinuantes, dangereuses, c'est connu. Si j'avais un
vieil oncle  succession, je ne les introduirais pas chez lui. On
charge parfois ces bonnes filles de commissions tranges. Mais
qu'as-tu  craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots.
Hritage  part, les bonnes soeurs sont les premires gardes-
malades du monde; je t'en souhaite une  ta dernire tisane. Sur
quoi, salut, je suis press.

En effet, sans souci de la gravit mdicale, le docteur se lana
dans l'escalier, pendant que Nol tout pensif, le front charg
d'inquitudes, regagnait l'appartement de Mme Gerdy.

Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse piait le
retour de l'avocat.

-- Monsieur, fit-elle, monsieur!

-- Vous dsirez quelque chose, ma soeur?

-- Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser  vous pour de
l'argent, elle n'en a plus, elle a pris  crdit chez le
pharmacien...

-- Excusez-moi, ma soeur, interrompit Nol d'un air vivement
contrari; excusez-moi, ma soeur, de n'avoir pas prvenu votre
demande... je perds un peu la tte, voyez-vous!

Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le
posa sur la chemine.

-- Merci! monsieur, dit la soeur, j'inscrirai toutes les dpenses.
Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c'est plus
commode pour les familles. On est si troubl quand on voit ceux
qu'on aime malades! Ainsi, vous n'avez peut-tre pas song 
donner  cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte
religion?  votre place, monsieur, j'enverrais, sans tarder,
chercher un prtre...

-- Maintenant, ma soeur! Mais voyez donc en quel tat elle se
trouve! Elle est morte, hlas! ou autant dire. Vous avez vu
qu'elle n'a mme pas entendu ma voix.

-- Peu importe, monsieur, reprit la soeur, vous aurez toujours
fait votre devoir. Elle ne vous a pas rpondu, mais savez-vous si
elle ne rpondra pas au prtre? Ah! vous ne connaissez pas toute
la puissance des derniers sacrements. On a vu des agonisants
retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne
confession et recevoir le corps sacr de Notre Seigneur Jsus-
Christ. J'entends souvent des familles dire qu'elles ne veulent
pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut
inspirer une terreur qui hte la fin. C'est une bien funeste
erreur. Le prtre n'pouvante pas, il rassure l'me au seuil du
grand passage. Il parle au nom du Dieu des misricordes qui vient
pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des
exemples de mourants qui ont t guris rien qu'au contact des
saintes huiles.

La bonne soeur parlait d'un ton morne comme son regard. Le coeur,
videmment, n'entrait pour rien dans les paroles qu'elle
prononait. C'tait comme une leon qu'elle dbitait. Sans doute
elle l'avait apprise autrefois lorsqu'elle tait entre au
couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu'elle
prouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis!
elle l'avait tant et tant rpte aux parents de tous ses malades
que le sens finissait par lui chapper. Ce n'tait plus dsormais
qu'une suite de mots banals qu'elle grenait comme les dizaines
latines de son chapelet. Cela dsormais faisait partie de ses
devoirs de garde-malade, comme la prparation de tisanes et la
confection des cataplasmes.

Nol ne l'coutait pas, son esprit tait bien loin.

-- Votre chre maman, poursuivait la soeur, cette bonne dame que
vous aimez tant, devait tenir  sa religion, voudrez-vous exposer
son me? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles
souffrances...

L'avocat allait rpliquer lorsque la domestique lui annona qu'un
monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait  lui parler
pour une affaire.

-- J'y vais, rpondit-il vivement.

-- Que dcidez-vous, monsieur? insista la religieuse.

-- Je vous laisse libre, ma soeur, vous ferez ce que vous jugerez
convenable.

La digne fille commena la leon du remerciement, mais
inutilement. Nol avait disparu d'un air mcontent et presque
aussitt elle entendit sa voix dans l'antichambre. Il disait:

-- Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonais presque 
vous voir.

Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage bien connu
dans la rue Saint-Lazare, du ct de la rue de Provence, dans les
parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards
extrieurs, depuis la chausse des Martyrs jusqu'au rond-point de
l'ancienne barrire de Clichy.

M. Clergeot n'est pas plus usurier que le pre de M. Jourdain
n'tait marchand. Seulement, comme il a beaucoup d'argent et qu'il
est fort obligeant, il en prte  ses amis, et, en rcompense de
ce service, il consent  recevoir des intrts qui peuvent varier
entre quinze et cinq cents pour cent.

Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa
probit est gnralement apprcie. Jamais il n'a fait saisir un
dbiteur; il prfre le poursuivre sans trve et sans relche
pendant dix ans et lui arracher bribe  bribe ce qui lui est d.

Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n'a pas
de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de
quelques autres encore que la loi ne reconnat pas comme
marchandises, toujours pour tre utile au prochain. Parfois il
affirme qu'il n'est pas trs riche. C'est possible. Il est
fantasque, plus encore qu'avide, et effroyablement hardi. Facile 
la poche quand on lui convient, il ne prterait pas cent sous avec
Ferrires en garantie  qui n'a pas l'honneur de lui plaire. Il
risque d'ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses.

Sa clientle de prdilection se compose de petites dames, de
femmes de thtre, d'artistes, et de ces audacieux qui abordent
les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels
que les avocats et les mdecins.

Il prte aux femmes sur leur beaut prsente, aux hommes sur leur
talent  venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l'avouer, jouit
d'une rputation norme. Rarement il s'est tromp. Une jolie fille
meuble par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir 
Clergeot est une recommandation prfrable au plus chaud
feuilleton.

Mme Juliette avait procur  son amant cette utile et honorable
connaissance.

Nol, qui savait combien ce digne homme est sensible aux
prvenances et chatouilleux sur l'urbanit, commena par lui
offrir un sige et lui demanda des nouvelles de sa sant. Clergeot
donna des dtails. La dent tait bonne encore, mais la vue
faiblissait. La jambe devenait molle et l'oreille un peu dure. Le
chapitre des dolances puis...

-- Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets choient
aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'argent. Nous disons un de
dix, un de sept et un troisime de cinq mille francs; total,
vingt-deux mille francs.

-- Voyons, monsieur Clergeot, rpondit Nol, pas de mauvaise
plaisanterie!

-- Plat-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante pas du tout!

-- J'aime  croire que si. Il y a prcisment aujourd'hui huit
jours que je vous ai crit pour vous prvenir que je ne serais pas
en mesure, et pour vous demander un renouvellement.

-- J'ai parfaitement reu votre lettre.

-- Que dites-vous donc, cela tant?

-- Ne vous rpondant pas, j'ai suppos que vous comprendriez que
je ne pouvais satisfaire votre demande. J'esprais que vous vous
seriez remu pour trouver la somme.

Nol laissa chapper un geste d'impatience.

-- Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je
suis sans le sou.

-- Diable!... Savez-vous que voil quatre fois dj que je les
renouvelle, ces billets?

-- Il me semble que les intrts ont t bien et dment pays, et
 un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement.

Clergeot n'aime pas  entendre parler des intrts qu'on lui
donne. Il prtend que cela l'humilie. C'est d'un ton sec qu'il
rpondit:

-- Je ne me plains pas. Je tiens seulement  vous faire remarquer
que vous en prenez par trop  l'aise avec moi. Si j'avais mis
votre signature en circulation, tout serait pay  l'heure qu'il
est.

-- Pas davantage.

-- Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous
auriez trouv le moyen d'viter les poursuites. Mais vous dites:
Le pre Clergeot est bon enfant. C'est la vrit. Pourtant, je
ne le suis qu'autant que cela ne me cause pas trop de prjudice.
Or, aujourd'hui, j'ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-
ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes.

L'air dcid du bonhomme parut inquiter l'avocat.

-- Faut-il vous le rpter? dit-il, je suis compltement  sec,
com-pl-te-ment.

-- Vrai! reprit l'usurier, c'est fcheux pour vous. Je me vois
oblig de porter mes papiers chez l'huissier.

--  quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-
vous  grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n'est-
ce pas? Quand vous m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous
donnera-t-il un centime? Vous obtiendrez un jugement contre moi.
Soit! Aprs? Songez-vous  me saisir? Je ne suis pas ici chez moi,
le bail est au nom de madame Gerdy.

-- On sait cela. Et quand mme, la vente de tout ce qui est ici ne
me couvrirait pas.

-- C'est donc que vous comptez me faire fourrer  Clichy? Mauvaise
spculation, je vous en prviens; mon tat serait perdu, et, plus
d'tat, plus d'argent.

-- Bon! s'cria l'honnte prteur, voil que vous me chantez des
sottises... Vous appelez cela tre franc?  d'autres! Si vous me
supposiez capable de la moiti des mchancets que vous dites, mon
argent serait l, dans votre tiroir.

-- Erreur! je ne saurais o le prendre, et  moins de le demander
 madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire...

Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au
pre Clergeot, interrompit Nol.

-- Ce n'est pas la peine de frapper  cette porte, dit l'usurier,
il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la chre dame
venait  trpasser -- on m'a dit qu'elle est trs malade -- je ne
donnerais pas deux cents louis de sa succession.

L'avocat rougit de colre, ses yeux brillrent; il dissimula
pourtant et protesta avec une certaine vivacit.

-- On sait ce qu'on sait, continua tranquillement Clergeot.
coutez donc: avant de risquer ses sous, on s'informe, ce n'est
que juste. Les dernires valeurs de maman ont t laves en
octobre dernier. Ah! la rue de Provence cote bon. J'ai tabli le
devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c'est
sr; elle n'a pas sa pareille, j'en conviens; mais elle est chre.
Elle est mme diablement chre!

Nol enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette par cet
honorable personnage. Mais que rpondre? D'ailleurs on n'est pas
parfait, et M. Clergeot a le dfaut de ne pas estimer les femmes,
ce qui tient sans doute  ce que son commerce ne lui en a pas fait
rencontrer d'estimables. Il est charmant avec ses pratiques du
beau sexe, prvenant et mme galantin, mais les plus grossires
injures seraient moins rvoltantes que sa fltrissante
familiarit.

-- Vous avez march trop rondement, poursuivit-il sans daigner
remarquer le dpit de son client, et je vous l'ai dit dans le
temps. Mais bast! vous tes fou de cette femme. Jamais vous n'avez
su lui rien refuser. Avec vous, elle n'a pas le loisir de
souhaiter qu'elle est servie. Sottise! Quand une jolie fille
dsire une chose, il faut la lui laisser dsirer longtemps. De
cette faon, elle a l'esprit occup et ne pense pas  un tas
d'autres btises. Quatre bonnes petites envies bien mnages
doivent durer un an. Vous n'avez pas su soigner votre bonheur. Je
sais bien qu'elle a un diable de regard qui donnerait la colique 
un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n'y a pas
 Paris dix femmes entretenues sur ce pied-l. Pensez-vous qu'elle
vous en aime davantage! Point. Ds qu'elle vous saura ruin, elle
vous plantera l pour reverdir.

Nol acceptait l'loquence de son banquier-providence  peu prs
comme un homme qui n'a pas de parapluie accepte une averse.

-- O voulez-vous en venir? dit-il.

--  ceci: que je ne veux pas renouveler vos billets. Comprenez-
vous?  l'heure qu'il est, en battant ferme le rappel des espces,
vous pouvez encore mettre en ligne les vingt-deux mille francs en
question. Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, pour
m'empcher par exemple de vous faire saisir, non ici, ce qui
serait idiot, mais chez votre petite femme, qui ne serait pas
contente du tout, et qui ne vous le cacherait pas.

-- Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le droit...

-- Aprs! Elle formera opposition, je m'y attends bien, mais elle
vous fera dnicher les fonds. Croyez-moi, parez ce coup-l. Je
veux tre pay maintenant. Je ne veux pas vous accorder un dlai,
parce que d'ici trois mois vous aurez us vos dernires
ressources. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous tes dans une
de ces situations qu'on prolonge  tout prix. Vous brleriez le
bois du lit de votre mre mourante pour lui chauffer les pieds, 
cette crature! O avez-vous pris les dix mille francs que vous
lui avez remis l'autre soir? Qui sait ce que vous allez tenter
pour vous procurer de l'argent? L'ide de la garder quinze jours,
trois jours, un jour de plus peut vous mener loin. Ouvrez l'oeil.
Je connais ce jeu-l, moi. Si vous ne lchez pas Juliette, vous
tes perdu. coutez un bon conseil, gratis: il vous faudra
toujours la quitter, n'est-ce pas, un peu plus tt, un peu plus
tard? Excutez-vous aujourd'hui mme...

Voil comment il est, ce digne Clergeot, il ne mche pas la vrit
 ses clients quand ils ne sont pas en mesure. S'ils sont
mcontents, tant pis! sa conscience est en repos. Ce n'est pas lui
qui prterait jamais les mains  une folie!

Nol n'en pouvait tolrer davantage; sa mauvaise humeur clata.

-- En voil assez! s'cria-t-il d'un ton rsolu. Vous agirez,
monsieur Clergeot,  votre guise; dispensez-moi de vos avis, je
prfre la prose de l'huissier. Si j'ai risqu des imprudences,
c'est que je puis les rparer, et de faon  vous surprendre. Oui,
monsieur Clergeot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j'en
aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; il m'en
coterait juste la peine de les demander. C'est ce que je ne ferai
pas. Mes dpenses, ne vous en dplaise, resteront secrtes comme
elles l'ont t jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse souponner
ma gne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer le but que je
poursuis, le jour mme o j'y touche!

Il se rebiffe, pensa l'usurier; il est moins bas perc que je ne
croyais!

-- Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons chez l'huissier.
Qu'il poursuive! Mon portier seul le saura. Dans huit jours, je
serai cit au tribunal de commerce et j'y demanderai les vingt-
cinq jours de dlai que les juges accordent  tout dbiteur gn.
Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font trente-trois
jours. C'est prcisment le rpit qui m'est ncessaire. Rsumons-
nous: acceptez de suite une lettre de change de vingt-quatre mille
francs  six semaines, ou... serviteur, je suis press, passez
chez l'huissier.

-- Et dans six semaines, rpondit l'usurier, vous serez en mesure
exactement comme aujourd'hui. Et quarante-cinq jours de Juliette,
c'est des louis...

-- Monsieur Clergeot, rpliqua Nol, bien avant ce temps ma
position aura chang du tout au tout. Mais je vous l'ai dit,
ajouta-t-il en se levant, mes instants sont compts...

-- Minute donc, homme de feu! interrompit le doux banquier. Vous
dites vingt-quatre mille francs  quarante-cinq jours?

-- Oui. Cela fait dans les environs de soixante-quinze pour cent.
C'est gracieux.

-- Je ne chicane jamais sur les intrts, fit M. Clergeot,
seulement...

Il regarda finement Nol tout en se grattant furieusement le
menton, geste qui indiquait chez lui un travail intense du
cerveau.

-- Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir sur quoi vous
comptez.

-- C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le saurez, comme tout
le monde, avant peu.

-- J'y suis! s'cria M. Clergeot, j'y suis! Vous allez vous
marier! Parbleu! vous avez dnich une hritire. Votre petite
Juliette m'avait dit quelque chose dans ce got-l ce matin. Ah!
vous pousez! Et est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac,
n'est-il pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc, vous
entrez en mnage?

-- Je ne dis pas cela.

-- Bien! bien! faites le discret, on entend  demi-mot. Un avis
pourtant: veillez au grain; votre petite femme a un pressentiment
de la chose. Vous avez raison, il ne faut pas chercher d'argent.
La moindre dmarche suffirait pour mettre le beau-pre sur la
piste de votre situation financire et vous n'auriez pas la fille.
Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lchez Juliette, ou je ne
donne pas cent sous de la dot. Ainsi, c'est convenu, prparez une
lettre de change de vingt-quatre mille francs, je la prendrai
lundi en vous rapportant vos billets.

-- Vous ne les avez donc pas sur vous?

-- Non. Et pour tre franc, je vous avouerai que, sachant bien que
je ferais chou blanc, je les ai remis hier avec d'autres  mon
huissier. Cependant, dormez tranquille, vous avez ma parole.

M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au moment de sortir il se
retourna brusquement.

-- J'oubliais, dit-il; pendant que vous y serez, faites la lettre
de change de vingt-six mille francs. Votre petite femme m'a
demand quelques chiffons que je me propose de lui porter demain,
de la sorte ils se trouveront solds.

L'avocat essaya de se rcrier. Certes, il ne refusait pas de
payer, seulement il tenait  tre consult pour les achats. Il ne
pouvait tolrer qu'on dispost ainsi de sa caisse.

-- Farceur! va, fit l'usurier en haussant les paules. Voudriez-
vous donc la contrarier pour une misre, cette femme! Elle vous en
fera voir bien d'autres. Comptez qu'elle avalera la dot! Et vous
savez, s'il vous faut quelques avances pour la noce, donnez-moi
des assurances; faites-moi parler au notaire, et nous nous
arrangerons. Allons, je file!  lundi, n'est-ce pas?

Nol prta l'oreille pour tre bien sr que l'usurier s'loignait
dcidment. Lorsqu'il entendit son pas tranard dans l'escalier:

-- Canaille! s'cria-t-il, misrable, voleur, vieux fesse-Mathieu!
s'est-il fait assez tirer l'oreille! C'est qu'il tait dcid 
poursuivre! Cela m'aurait bien pos dans l'esprit du comte, s'il
tait venu  savoir!... Vil usurier! j'ai craint un moment d'tre
oblig de tout lui dire!...

En continuant de pester et de jurer contre son banquier, l'avocat
tira sa montre.

-- Cinq heures et demie, dj! fit-il.

Son indcision tait trs grande. Devait-il aller dner avec son
pre? Pouvait-il quitter madame Gerdy? Le dner de l'htel de
Commarin lui tenait bien au coeur, mais, d'un autre ct,
abandonner une mourante...

-- Dcidment, murmura-t-il, je ne puis m'absenter.

Il s'assit devant son bureau et en toute hte crivit une lettre
d'excuse  son pre. Madame Gerdy, disait-il, pouvait rendre le
dernier soupir d'une minute  l'autre, il tenait  tre l pour le
recueillir. Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre ce
billet  un commissionnaire qui le porterait au comte, il parut
frapp d'une ide subite.

-- Et le frre de madame, demanda-t-il, sait-il qu'elle est
dangereusement malade?

-- Je l'ignore, monsieur, rpondit la bonne; en tout cas, ce n'est
pas moi qui l'ai prvenu.

-- Comment, malheureuse! en mon absence vous n'avez pas song 
l'avertir! Courez chez lui bien vite; qu'on le cherche, s'il n'y
est pas; qu'il vienne!

Plus tranquille dsormais, Nol alla s'asseoir dans la chambre de
la malade. La lampe tait allume, et la soeur allait et venait
comme chez elle, remettant tout en place, essuyant, arrangeant.
Elle avait un air de satisfaction qui n'chappa point  Nol.

-- Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma soeur? interrogea-t-il.

-- Peut-tre, rpondit la religieuse. Monsieur le cur est venu
lui-mme, monsieur; votre chre maman ne s'est pas aperue de sa
prsence; mais il reviendra. Ce n'est pas tout: depuis que
monsieur le cur est venu, les sinapismes prennent admirablement,
la peau se rubfie partout; je suis sre qu'elle les sent.

-- Dieu vous entende, ma soeur!

-- Oh! je l'ai dj bien pri, allez! L'important est de ne pas la
laisser seule une minute. Je me suis entendue avec la bonne. Quand
le docteur sera venu, j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'
une heure du matin. Je la relverai alors...

-- Vous vous reposerez, ma soeur, interrompit Nol d'une voix
triste. C'est moi, qui ne saurais trouver une heure de sommeil,
qui passerai la nuit.


XIV
Pour avoir t repouss avec perte par le juge d'instruction,
harass d'une journe d'interrogatoire, le pre Tabaret ne se
tenait pas pour battu. Le bonhomme tait plus entt qu'une mule:
c'tait son dfaut ou sa qualit.

 l'excs du dsespoir auquel il avait succomb dans la galerie
succda bientt cette rsolution indomptable qui est
l'enthousiasme du danger. Le sentiment du devoir reprenait le
dessus. tait-ce donc le moment de se laisser aller  un lche
dcouragement, quand il y avait la vie d'un homme dans chaque
minute! L'inaction serait impardonnable. Il avait pouss un
innocent dans l'abme,  lui de l'en tirer seul, si personne ne
voulait prter son assistance.

Le pre Tabaret, aussi bien que le juge, succombait de lassitude.
En arrivant au grand air, il s'aperut qu'il tombait aussi de
besoin. Les motions de la journe l'avaient empch de sentir la
faim, et depuis la veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il
entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir  dner.

 mesure qu'il mangeait, non seulement le courage, mais encore la
confiance, lui revenaient insensiblement. C'tait bien, pour lui,
le cas de s'crier: Pauvre humanit! Qui ne sait combien peut
changer la teinte des ides, du commencement  la fin d'un repas,
si modeste qu'il soit! Il s'est trouv un philosophe pour prouver
que l'hrosme est une affaire d'estomac.

Le bonhomme envisageait la situation sous un jour bien moins
sombre. N'avait-il pas du temps devant lui! Que ne fait pas en un
mois un habile homme! Sa pntration habituelle le trahirait-elle
donc? Non, certainement. Son grand regret tait de ne pouvoir
faire avertir Albert que quelqu'un travaillait pour lui.

Il tait tout autre en sortant de table, et c'est d'un pas allgre
qu'il franchit la distance qui le sparait de la rue Saint-Lazare.
Neuf heures sonnaient lorsque son portier lui tira le cordon.

Il commena par grimper jusqu'au quatrime tage, afin de prendre
des nouvelles de son ancienne amie, de celle qu'il appelait jadis
l'excellente, la digne Mme Gerdy.

C'est Nol qui vint lui ouvrir, Nol qui sans doute s'tait laiss
attendrir par les rminiscences du pass, car il paraissait triste
comme si celle qui agonisait et t vritablement sa mre.

Par suite de cette circonstance imprvue, le pre Tabaret ne
pouvait se dispenser d'entrer, ne ft-ce que cinq minutes, quelque
contrarit qu'il prouvt.

Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, fatalement il
allait tre amen  parler de l'affaire Lerouge. Et comment en
causer, sachant tout, comme il le savait bien mieux que son jeune
ami lui-mme, sans s'exposer  se trahir? Un seul mot imprudent
pouvait rvler le rle qu'il jouait dans ces funestes
circonstances. Or, c'est surtout aux yeux de son cher Nol,
dsormais vicomte de Commarin, qu'il tenait  rester pur de toute
accointance avec la police.

D'un autre ct, pourtant, il avait soif d'apprendre ce qui avait
pu se passer entre l'avocat et le comte. L'obscurit, sur ce point
unique, irritait sa curiosit. Enfin, comme il n'y avait pas 
reculer, il se promit de surveiller sa langue et de rester sur ses
gardes.

L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre de Mme Gerdy. Son
tat, depuis l'aprs-midi, avait quelque peu chang, sans qu'il
ft possible de dire si c'tait un bien ou un mal. Un fait patent,
c'est que l'anantissement tait moins profond. Ses yeux restaient
ferms, mais on pouvait constater quelques clignotements des
paupires; elle s'agitait sur ses oreillers et geignait
faiblement.

-- Que dit le docteur? demanda le pre Tabaret, de cette voix
chuchotante qu'on prend involontairement dans la chambre d'un
malade.

-- Il sort d'ici, rpondit Nol; avant peu ce sera fini.

Le bonhomme s'avana sur la pointe du pied et considra la
mourante avec une visible motion.

-- Pauvre femme! murmura-t-il, le bon Dieu lui fait une belle
grce, de la prendre. Elle souffre peut-tre beaucoup, mais que
sont ces douleurs compares  celle qu'elle endurerait, si elle
savait que son fils, son vritable fils, est en prison accus d'un
assassinat!

-- C'est ce que je me rpte, reprit Nol, pour me consoler un peu
de la voir sur ce lit. Car je l'aime toujours, mon vieil ami; pour
moi c'est encore une mre. Vous m'avez entendu la maudire, n'est-
il pas vrai? Je l'ai dans deux circonstances traite bien
durement, j'ai cru la har, mais voil qu'au moment de la perdre
j'oublie tous ses torts pour ne me souvenir que de ses tendresses.
Oui, mieux vaut la mort pour elle. Et pourtant, non, je ne crois
pas, non, je ne puis croire que son fils soit coupable.

-- Non! n'est-ce pas, vous non plus!...

Le pre Tabaret mit tant de chaleur, une telle vivacit dans cette
exclamation, que Nol le regarda avec une sorte de stupfaction.
Il sentit le rouge lui monter aux joues et il se hta de
s'expliquer.

-- Je dis: vous non plus, poursuivit-il, parce que moi, grce 
mon inexprience peut-tre, je suis persuad de l'innocence de ce
jeune homme. Je ne m'imagine pas du tout un garon de ce rang
mditant et accomplissant un si lche attentat. J'ai caus avec
beaucoup de personnes de cette affaire qui fait un bruit d'enfer,
tout le monde est de mon avis. Il a l'opinion pour lui, c'est dj
quelque chose.

Assise prs du lit, assez loin de la lampe pour rester dans
l'ombre, la religieuse tricotait avec fureur des bas destins aux
pauvres. C'tait un travail purement machinal, pendant lequel
ordinairement elle priait. Mais, depuis l'entre du pre Tabaret,
elle oubliait, pour couter, ses sempiternels ormus. Elle
entendait et ne comprenait pas. Sa petite cervelle travaillait 
clater. Que signifiait cette conversation? Quelle pouvait tre
cette femme, et ce jeune homme qui, n'tant pas son fils,
l'appelait ma mre, et parlait d'un fils vritable accus d'tre
un assassin? Dj, entre Nol et le docteur, elle avait surpris
des phrases mystrieuses. Dans quelle singulire maison tait-elle
tombe? Elle avait un peu peur, et sa conscience tait des plus
troubles. Ne pchait-elle pas? Elle promit de s'ouvrir  monsieur
le cur lorsqu'il viendrait.

-- Non, disait Nol, non, monsieur Tabaret, Albert n'a pas
l'opinion pour lui. Nous sommes plus forts que cela en France,
vous devez le savoir. Qu'on arrte un pauvre diable, fort innocent
peut-tre du crime qu'on lui impute, volontiers nous le
lapiderions. Nous rservons toute notre piti pour celui qui, trs
probablement coupable, arrive  la cour d'assises. Tant que la
justice doute, nous sommes avec elle contre le prvenu; ds qu'il
est avr qu'un homme est un sclrat, toutes nos sympathies lui
sont acquises... voil l'opinion. Vous comprenez qu'elle ne me
touche gure. Je la mprise  ce point, que si, comme j'ose
l'esprer encore, Albert n'est pas relch, c'est moi, entendez-
vous, qui serai son dfenseur. Oui, je le disais tantt  mon
pre, au comte de Commarin, je serai son avocat et je le sauverai.

Volontiers le bonhomme et saut au cou de Nol. Il mourait
d'envie de lui dire: Nous serons deux pour le sauver. Il se
contint. L'avocat, aprs un aveu, ne le mpriserait-il pas? Il se
promit pourtant de se dvoiler, si cela devenait ncessaire et si
les affaires d'Albert prenaient une plus fcheuse tournure. Pour
le moment, il se contenta d'approuver de toutes ses forces son
jeune ami.

-- Bravo! mon enfant, fit-il, voil qui est d'un noble coeur.
J'avais craint de vous voir gt par les richesses et les
grandeurs; rparation d'honneur. Vous resterez, je le sens, ce que
vous tiez dans un rang plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez
donc vu le comte votre pre?

Alors seulement Nol sembla remarquer les yeux de la soeur qui,
allums par la curiosit la plus pressante, brillaient sous ses
guimpes, comme des escarboucles. D'un regard il l'indiqua au
bonhomme.

-- Je l'ai vu, rpondit-il, et tout est arrang  ma
satisfaction... Je vous dirai tout, en dtail, plus tard, lorsque
nous serons plus tranquilles. Devant ce lit, je rougis presque de
mon bonheur...

Force tait au pre Tabaret de se contenter de cette rponse et de
cette promesse.

Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de s'aller
mettre au lit, se dclarant rompu par suite de certaines courses
qu'il avait t oblig de faire dans la journe. Nol n'insista
pas pour le retenir. Il attendait, dit-il, le frre de Mme Gerdy,
qu'on tait all chercher plusieurs fois sans le rencontrer. Il
tait fort embarrass, ajouta-t-il, de se trouver en prsence de
ce frre; il ne savait encore quelle conduite tenir. Fallait-il
lui dire tout? C'tait augmenter sa douleur. D'un autre ct, le
silence imposait une comdie difficile. Le bonhomme fut d'avis que
mieux valait se taire, quitte  tout expliquer plus tard.

-- Quel brave garon que ce Nol! murmurait le pre Tabaret en
gagnant le plus doucement possible son appartement.

Depuis plus de vingt-quatre heures il tait absent de chez lui, et
il s'attendait  une scne formidable de sa gouvernante.

Manette, effectivement, tait hors de ses gonds, ainsi qu'elle le
dclara tout d'abord, et dcide  chercher une autre condition,
si monsieur ne changeait pas de conduite.

Toute la nuit elle avait t sur pied, dans des transes
pouvantables, prtant l'oreille aux moindres bruits de
l'escalier, s'attendant  chaque minute  voir rapporter sur un
brancard son matre assassin. Par un fait exprs, il y avait eu
beaucoup de mouvement dans la maison. Elle avait vu descendre
M. Gerdy peu de temps aprs monsieur, elle l'avait aperu
remontant deux heures plus tard. Puis il tait venu du monde, on
tait all qurir le mdecin. De telles motions la tuaient, sans
compter que son temprament ne lui permettait pas de supporter des
factions partielles. Ce que Manette oubliait, c'est que cette
faction n'tait ni pour son matre ni pour Nol, mais pour un pays
 elle, un des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait
promis le mariage, et qu'elle avait attendu en vain, le tratre!

Elle clatait en reproches pendant qu'elle faisait la couverture
de monsieur, trop franche, affirmait-elle, pour rien garder sur le
coeur et pour rester bouche close lorsqu'il s'agissait des
intrts de monsieur, de sa sant et de sa rputation. Monsieur se
taisait, n'tant pas en train d'argumenter; il baissait la tte
sous la rafale, faisant le gros dos  la grle. Mais ds que
Manette eut achev ses prparatifs, il la mit  la porte sans
faon et donna un double tour  la serrure.

Il s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan de bataille et
d'arrter des mesures promptes et dcisives. Rapidement il analysa
sa situation. S'tait-il tromp dans ses investigations? Non. Ses
calculs de probabilits taient-ils errons? Non. Il tait parti
d'un fait positif, le meurtre, il en avait reconnu les
circonstances, ses prvisions s'taient ralises, il devait
ncessairement arriver  un coupable tel qu'il l'avait prdit. Et
ce coupable ne pouvait tre le prvenu de M. Daburon. Sa confiance
en un axiome judiciaire l'avait abus lorsqu'il avait dsign
Albert.

Voil, pensait-il, o conduisent les opinions reues et ces
absurdes phrases toutes faites qui sont comme les jalons du chemin
des imbciles. Livr  mes inspirations, j'aurais creus plus
profondment cette cause, je ne me serais pas fi au hasard. La
formule Cherche  qui le crime profite peut tre aussi absurde
que juste. Les hritiers d'un homme assassin ont en ralit tout
le bnfice du meurtre, tandis que l'assassin recueille tout au
plus la montre et la bourse de la victime. Trois personnes avaient
intrt  la mort de la veuve Lerouge: Albert, Mme Gerdy et le
comte de Commarin. Il m'est dmontr qu'Albert ne peut tre
coupable, ce n'est pas Mme Gerdy, que l'annonce inopine du crime
de La Jonchre tue; reste le comte. Serait-ce lui? Alors; il n'a
pas agi lui-mme. Il a pay un misrable, et un misrable de bonne
compagnie, s'il vous plat, portant fines bottes vernies d'un bon
faiseur et fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gredins
si bien mis manquent de nerf ordinairement. Ils filoutent, ils
risquent des faux, ils n'assassinent pas. Admettons pourtant que
le comte ait rencontr un _lapin  poil_[3]. Il aurait tout au plus
remplac un complice par un autre plus dangereux. Ce serait idiot,
et le comte est un matre homme. Donc il n'est pour rien dans
l'affaire. Pour l'acquit de ma conscience je verrai cependant de
ce ct.

Autre chose: la veuve Lerouge, qui changeait si bien les enfants
en nourrice, pouvait fort bien accepter quantit d'autres
commissions prilleuses. Qui prouve qu'elle n'a point oblig
d'autres personnes ayant aujourd'hui intrt  s'en dfaire? Il y
a un secret, je brle, mais je ne le tiens pas. Ce dont me voici
sr, c'est qu'elle n'a pas t assassine pour empcher Nol de
rentrer dans ses droits. Elle a d tre supprime pour quelque
cause analogue, par un solide et prouv coquin ayant les mobiles
que je souponnais  Albert. C'est dans ce sens que je dois
poursuivre. Et avant tout, il me faut la biographie de cette
obligeante veuve, et je l'aurai, car les renseignements demands 
son lieu de naissance seront probablement au parquet demain.

Revenant alors  Albert, le pre Tabaret pesait les charges qui
s'levaient contre ce jeune homme et valuait les chances qui lui
restaient.

-- Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard
et moi, c'est--dire zro pour le moment. Quant aux charges, elles
sont innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tte. C'est
moi qui les ai amasses, je sais ce qu'elles valent:  la fois
tout et rien. Que prouvent des indices, si frappants qu'ils
soient, en ces circonstances o on doit se dfier mme du
tmoignage de ses sens? Albert est victime de concidences
inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a vu bien
d'autres! C'tait pis dans l'affaire de mon petit tailleur.  cinq
heures il achte un couteau qu'il montre  dix de ses amis en
disant: Voil pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe
avec mes garons. Dans la soire, les voisins entendent une
dispute terrible entre les poux, des cris, des menaces, des
trpignements, des coups, puis subitement tout se tait. Le
lendemain, le tailleur avait disparu de son domicile et on trouve
la femme morte avec ce mme couteau enfonc jusqu'au manche entre
les deux paules. Eh bien! ce n'tait pas le mari qui l'y avait
plant, c'tait un amant jaloux. Aprs cela, que croire? Albert,
il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de sa soire. Cela ne me
regarde pas. La question pour moi n'est pas d'indiquer o il
tait, mais de prouver qu'il n'tait point  La Jonchre. Peut-
tre est-ce Gvrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du
plus profond de mon coeur. Oui, Dieu veuille qu'il russisse!
Qu'il m'accable aprs des quolibets les plus blessants, ma vanit
et ma sotte prsomption ont bien mrit ce faible chtiment. Que
ne donnerais-je pas pour le savoir en libert! La moiti de ma
fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais chouer! Si, aprs
avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le bien!...

Le pre Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernire
pense.

Il s'endormit, et il eut un pouvantable cauchemar.

Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours o la socit se
venge, se presse sur la place de la Roquette et se fait un
spectacle des dernires convulsions d'un condamn  mort, il
assistait  l'excution d'Albert. Il apercevait le malheureux, les
mains lies derrire le dos, le col de sa chemise rabattu,
gravissant appuy sur un prtre les roides degrs de l'chelle de
l'chafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale,
promenant son fier regard sur l'assemble terrifie. Bientt les
yeux du condamn rencontraient les siens, et, ses cordes se
brisant, il le dsignait, lui, Tabaret,  la foule, en disant
d'une voix forte: Celui-l est mon assassin! Aussitt une
clameur immense s'levait pour le maudire. Il voulait fuir, mais
ses pieds taient clous au sol; il essayait de fermer au moins
les yeux, il ne pouvait, une force inconnue et irrsistible le
contraignait  regarder. Puis Albert s'criait encore: Je suis
innocent, le coupable est...! Il prononait un nom, la foule
rptait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui tait impossible
de le retenir. Enfin la tte du condamn tombait...

Le bonhomme poussa un grand cri et s'veilla tremp d'une sueur
glace. Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien
n'tait rel de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se
trouvait bien chez lui, dans son lit. Ce n'tait qu'un rve! Mais
les rves, parfois, sont, dit-on, des avertissements du Ciel. Son
imagination tait  ce point frappe, qu'il fit des efforts inous
pour se rappeler le nom du coupable prononc par Albert. N'y
parvenant pas, il se leva et ralluma sa bougie; l'obscurit lui
faisait peur, la nuit se peuplait de fantmes. Il n'tait plus
pour lui question de sommeil. Obsd par ses inquitudes, il
s'accablait des plus fortes injures et se reprochait amrement des
occupations qui jusqu'alors avaient fait ses dlices. Pauvre
humanit!

Il tait fou  lier videmment le jour o il s'tait mis en tte
d'aller chercher de l'ouvrage rue de Jrusalem. Belle et noble
besogne, en vrit, pour un homme de son ge, bon bourgeois de
Paris, riche et estim de tous! Et dire qu'il avait t fier de
ses exploits, qu'il s'tait glorifi de sa subtilit, qu'il avait
vant la finesse de son flair, qu'il tirait vanit de ce sobriquet
ridicule de Tirauclair! Vieil idiot! qu'avait-il  gagner  ce
mtier de chien de chasse? Tous les dsagrments du monde et le
mpris de ses amis, sans compter le danger de contribuer  la
condamnation d'un innocent. Comment n'avait-il pas t guri par
l'affaire du petit tailleur?

Rcapitulant les petites satisfactions obtenues dans le pass et
les comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu'on ne l'y
prendrait plus. Albert sauv, il chercherait des distractions
moins prilleuses et plus gnralement apprcies. Il romprait des
relations dont il rougissait, et, ma foi! la police et la justice
s'arrangeraient sans lui.

Enfin, le jour qu'il attendait avec une fbrile impatience parut.

Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec beaucoup de soin,
s'efforant d'occuper son esprit  des dtails matriels,
cherchant  se tromper sur l'heure, regardant vingt fois si sa
pendule n'tait pas arrte.

Malgr toutes ces lenteurs, il n'tait pas huit heures lorsqu'il
se fit annoncer chez le juge, le priant d'excuser en faveur de la
gravit des motifs une visite trop matinale pour n'tre pas
indiscrte.

Les excuses taient superflues. On ne drangeait pas M. Daburon 
huit heures du matin. Dj il tait  la besogne. Il reut avec sa
bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et mme
le plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui
aurait cru les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait port
conseil. tait-il revenu  des ides plus saines, ou bien avait-il
mis la main sur le vrai coupable?

Ce ton lger, chez un magistrat qu'on accusait d'tre grave
jusqu' la tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-
il pas un parti pris de ngliger tout ce qu'il pourrait dire? Il
le crut, et c'est sans la moindre illusion qu'il commena son
plaidoyer.

Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l'nergie
d'une conviction rflchie. Il s'tait adress au coeur, il parla
 la raison. Mais, bien que le doute soit essentiellement
contagieux, il ne russit ni  branler ni  entamer le juge. Ses
plus forts arguments s'moussaient contre une conviction absolue
comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. Et il n'y
avait  cela rien de surprenant.

Le pre Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une thorie subtile, des
mots. M. Daburon possdait des tmoignages palpables, des faits.
Et telle tait cette cause, que toutes les raisons invoques par
le bonhomme pour justifier Albert pouvaient se retourner contre
lui et affirmer sa culpabilit.

Un chec chez le juge entrait trop dans les prvisions du pre
Tabaret pour qu'il en part inquiet ou dcourag.

Il dclara que pour le moment il n'insisterait pas davantage; il
avait pleine confiance dans les lumires et dans l'impartialit de
monsieur le juge d'instruction; il lui suffisait de l'avoir mis en
garde contre des prsomptions que lui-mme, malheureusement, avait
pris  tche d'inspirer.

Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nouveaux
indices. On n'tait qu'au dbut de l'instruction et on ignorait
bien des choses, jusqu'au pass de la veuve Lerouge. Que de faits
pouvaient se rvler! Savait-on quel tmoignage apporterait
l'homme aux boucles d'oreilles poursuivi par Gvrol? Tout en
enrageant au fond, et en mourant d'envie d'injurier et de battre
celui qu'intrieurement il qualifiait de magistrat inepte, le
pre Tabaret se faisait humble et doux. C'est qu'il voulait rester
au courant des dmarches de l'instruction et tre inform du
rsultat des interrogatoires  venir. Enfin, il termina en
demandant la grce de communiquer avec Albert; il pensait que ses
services avaient pu mriter cette faveur insigne. Il souhaitait
l'entretenir sans tmoins dix minutes seulement.

M. Daburon rejeta cette prire. Il dclara que pour le moment le
prvenu continuerait  rester au secret le plus absolu.

En manire de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre
jours peut-tre il serait possible de revenir sur cette dcision,
les motifs qui la dterminaient n'existant plus.

-- Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le pre Tabaret,
cependant je le comprends et je m'incline.

Ce fut sa seule plainte, et presque aussitt il se retira,
craignant de ne plus rester matre de son irritation.

Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver un innocent
compromis par son imprudence, il prouverait une jouissance
indicible  se venger de l'enttement du juge.

-- Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est--dire trois ou
quatre sicles pour l'infortun qui est en prison. Il en parle
bien  l'aise, le cher magistrat! Il faut que d'ici l j'aie fait
clater la vrit.

Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en demandait pas
davantage pour arracher un aveu  Albert, ou tout au moins pour le
forcer  se dpartir de son systme.

Le malheur de la prvention tait de ne pouvoir produire aucun
tmoin ayant aperu le prvenu dans la soire du Mardi gras.

Une seule dposition en ce sens devait avoir une importance si
capitale, que M. Daburon, ds que le pre Tabaret l'eut laiss
libre, tourna tous ses efforts de ce ct.

Il pouvait esprer beaucoup encore; on tait seulement au samedi,
le jour du meurtre tait assez remarquable pour prciser les
souvenirs, et on n'avait pas eu le temps de procder  une enqute
en rgle.

Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sret furent
dirigs sur Bougival, munis de cartes photographies d'Albert. Ils
devaient battre tout le pays entre Rueil et La Jonchre, chercher,
s'informer, interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus
minutieuses investigations. Les photographies facilitaient
singulirement leur tche. Ils avaient ordre de les montrer
partout et  tous et mme d'en laisser une douzaine dans le pays,
puisqu'on en possdait une assez grande quantit. Il tait
impossible que par une soire o il y a tant de monde dehors,
personne n'et rencontr l'original du portrait, soit  la gare de
Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent  La Jonchre,
la grande route et le sentier du bord de l'eau.

Ces dispositions arrtes, le juge d'instruction se rendit au
Palais et envoya chercher son prvenu.

Dj, dans la matine, il avait reu un rapport l'informant, heure
par heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement
espionn. Rien en lui, dclarait le compte rendu, ne dcelait le
coupable. Il avait paru fort triste, mais non accabl. Il n'avait
point cri, ni menac, ni maudit la justice, ni mme parl
d'erreur fatale. Aprs avoir mang lgrement, il s'tait approch
de la fentre de sa cellule et y tait rest appuy plus d'une
grande heure. Ensuite il s'tait couch et avait paru dormir
paisiblement.

Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le prvenu
entra dans son cabinet.

C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux qui la veille,
tourdi par la multiplicit des charges, surpris par la rapidit
des coups, se dbattait sous le regard du juge d'instruction et
semblait prs de dfaillir. Innocent ou coupable, son parti tait
pris. Sa physionomie ne laissait aucun doute  cet gard. Ses yeux
exprimaient bien cette rsolution froide d'un sacrifice librement
consenti, et une certaine hauteur qu'on pouvait prendre pour du
ddain, mais qu'expliquait un gnreux ressentiment de l'injure.
En lui on retrouvait l'homme sr de lui que le malheur fait
chanceler, mais qu'il ne renverse pas.

 cette contenance, le juge comprit qu'il devait changer ses
batteries. Il reconnaissait une de ces natures que l'attaque
provoque  la rsistance et que la menace affermit. Renonant 
l'effrayer, il essaya de l'attendrir. C'est une tactique banale,
mais qui russit toujours, comme au thtre certains effets
larmoyants. Le coupable qui a band son nergie pour soutenir le
choc de l'intimidation se trouve sans force contre les patelinages
d'une indulgence d'autant plus grande qu'elle est moins sincre.
Or, l'attendrissement tait le triomphe de M. Daburon. Que d'aveux
il avait su soutirer avec quelques pleurs! Pas un comme lui ne
savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les
coeurs les plus pourris: l'honneur, l'amour, la famille.

Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout mu de la
compassion la plus vive. Infortun! combien il devait souffrir,
lui dont la vie entire avait t comme un long enchantement! Que
de ruines tout  coup autour de lui! Qui donc aurait pu prvoir
cela, autrefois, lorsqu'il tait l'esprance unique d'une opulente
et illustre maison? voquant le pass, le juge s'arrtait  ces
rminiscences si touchantes de la premire jeunesse et remuait les
cendres de toutes les affections teintes. Usant et abusant de ce
qu'il savait de la vie du prvenu, il le martyrisait par les plus
douloureuses allusions  Claire. Comment s'obstinait-il  porter
seul son immense infortune; n'avait-il donc en ce monde une
personne qui s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi ce
silence farouche? Ne devait-il pas se hter de rassurer celle dont
la vie tait suspendue  la sienne? Que fallait-il pour cela? Un
mot. Alors il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la
prison deviendrait un sjour habitable, plus de secret, ses amis
le visiteraient, il recevrait qui bon lui semblerait.

Ce n'tait plus le juge qui parlait, c'tait un pre qui pour son
enfant garde quand mme au fond de son coeur des trsors
d'indulgence.

M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer
 la place d'Albert. Qu'aurait-il fait aprs la terrible
rvlation? C'est  peine s'il osait s'interroger. Il comprenait
le meurtre de la veuve Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait
presque. Autre traquenard. C'tait un de ces crimes que la socit
peut, sinon oublier, du moins pardonner jusqu' un certain point,
parce que le mobile n'a rien de honteux. Quel tribunal ne
trouverait des circonstances pour une heure de dlire si
comprhensible? Puis, le premier, le plus grand coupable n'tait-
il pas le comte de Commarin? N'tait-ce pas lui dont la folie
avait prpar ce terrible dnouement? Son fils tait victime de la
fatalit, et il fallait surtout le plaindre.

Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les
plus propres, selon lui,  amollir le coeur endurci d'un assassin.
Et toujours la conclusion tait qu'il serait sage d'avouer. Mais
il prodigua sa rhtorique absolument comme le pre Tabaret avait
prodigu la sienne, en pure perte. Albert ne paraissait aucunement
touch; ses rponses taient d'un laconisme extrme. Il commena
et finit de mme que la premire fois en protestant de son
innocence.

Une preuve qu'on a vue souvent donner des rsultats restait 
tenter.

Dans cette mme journe du samedi, Albert fut mis en prsence du
cadavre de la veuve Lerouge. Il parut impressionn par ce lugubre
spectacle, mais non plus que le premier venu forc de contempler
la victime d'un assassinat quatre jours aprs le crime. Un des
assistants ayant dit:

-- Ah! si elle pouvait parler!

Il rpondit:

-- Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin,
M. Daburon n'avait pas obtenu le moindre avantage. Il en tait 
s'avouer l'insuccs de sa comdie, et voil que cette dernire
tentative chouait. L'impassible rsignation du prvenu mit le
comble  l'exaspration de cet homme si sr de son fait. Son dpit
fut visible pour tous, lorsque, quittant subitement son
patelinage, il donna durement l'ordre de reconduire le prvenu en
prison.

-- Je saurai bien le contraindre  avouer! grondait-il entre ses
dents.

Peut-tre regrettait-il ces gentils instruments d'instruction du
moyen ge, qui faisaient dire au prvenu tout ce qu'on voulait.
Jamais, pensait-il, on n'avait rencontr de coupable de cette
trempe. Que pouvait-il raisonnablement attendre de son systme de
dngation  outrance? Cette obstination, absurde en prsence de
preuves acquises, agaait le juge jusqu' la fureur. Albert
confessant son crime l'aurait trouv dispos  la commisration;
le niant, il se heurtait  un implacable ennemi.

C'est que la fausset de la situation dominait et aveuglait ce
magistrat si naturellement bon et gnreux. Aprs avoir souhait
Albert innocent, il le voulait absolument coupable  cette heure.
Et cela pour cent raisons qu'il tait impuissant  analyser. Il se
souvenait trop d'avoir eu le vicomte de Commarin comme rival et
d'avoir failli l'assassiner. Ne s'tait-il pas repenti jusqu'au
remords d'avoir sign le mandat d'arrestation et d'tre rest
charg de l'instruction? L'incomprhensible revirement de Tabaret
tait encore un grief.

Tous ces motifs runis inspiraient  M. Daburon une animosit
fivreuse et le poussaient dans la voie o il s'tait engag.
Dsormais c'tait moins la preuve de la culpabilit d'Albert qu'il
poursuivait que la justification de sa conduite  lui, juge.
L'affaire s'envenimait comme une question personnelle.

En effet, le prvenu innocent, il devenait inexcusable  ses
propres yeux. Et  mesure qu'il se faisait des reproches plus
vifs, et que grandissait le sentiment de ses torts, il tait plus
dispos  tout tenter pour convaincre cet ancien rival,  abuser
mme de son pouvoir. La logique des vnements l'entranait. Il
semblait que son honneur mme ft en jeu, et il dployait une
activit passionne qu'on ne lui avait jamais vue pour aucune
autre instruction.

Toute la journe du dimanche, M. Daburon la passa  couter les
rapports des agents  Bougival.

Ils s'taient donns, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant,
ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.

Ils avaient bien ou parler d'une femme qui prtendait, disait-on,
avoir vu l'assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette
femme, personne n'avait pu la leur dsigner positivement ni leur
dire son nom.

Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au juge qu'une
enqute se poursuivait en mme temps que la leur. Elle tait
dirige par le pre Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens
dans un cabriolet attel d'un cheval trs rapide. Il avait d agir
avec une furieuse promptitude, car partout o ils s'taient
prsents on l'avait dj vu. Il paraissait avoir sous ses ordres
une douzaine d'hommes dont quatre au moins appartenaient pour sr
 la rue de Jrusalem. Tous les agents l'avaient rencontr, et il
avait parl  tous.  l'un il avait dit:

-- Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans
quatre jours vous allez tre accabl de tmoins qui, pour gagner
trois francs, vous dpeindront  qui mieux mieux votre portrait.

Il avait appel un autre agent sur la grand-route et s'tait moqu
de lui.

-- Vous tes naf! lui avait-il cri, de chercher un homme qui se
cache sur le chemin de tout le monde: regardez donc  ct, et
vous trouverez.

Enfin, il en avait accost deux qui se trouvaient ensemble dans un
caf de Bougival et il les avait pris  part.

-- Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu
par Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux facteurs du chemin de
fer et une troisime personne dont le tmoignage sera dcisif, car
elle lui a parl. Il fumait.

M. Daburon entra dans une telle colre contre le pre Tabaret que,
sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien dcid  ramener 
Paris le trop zl bonhomme, se rservant, en outre, de lui faire
plus tard donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut
inutile. Tabaret, le cabriolet, le cheval rapide et les douze
hommes avaient disparu ou du moins furent introuvables.

En rentrant chez lui, trs fatigu et aussi mcontent que
possible, le juge d'instruction trouva cette dpche du chef de la
brigade de sret; elle disait beaucoup en peu de mots:

_Rouen, dimanche._

_L'homme est trouv. Ce soir, partons pour Paris. Tmoignage
prcieux._
_Gvrol_


XV
Le lundi matin, ds neuf heures, M. Daburon se disposait  partir
pour le Palais, o il comptait trouver Gvrol et son homme et
peut-tre le pre Tabaret.

Ses prparatifs taient presque termins lorsque son domestique
vint le prvenir qu'une jeune dame, accompagne d'une femme plus
ge, demandait  lui parler.

Elle n'avait pas voulu donner son nom, disant qu'elle ne le
dclinerait que si cela tait absolument indispensable pour tre
reue.

-- Faites entrer, rpondit le juge.

Il pensait que ce devait tre quelque parente de l'un des prvenus
dont il instruisait l'affaire lorsque tait arriv le crime de La
Jonchre. Il se promettait d'expdier bien vite l'importune. Il
tait debout devant sa chemine et cherchait une adresse dans une
coupe prcieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte
qui s'ouvrait, un froufrou d'une robe de soie glissant le long de
l'huisserie, il ne prit pas la peine de se dranger et ne daigna
mme pas tourner la tte. Il se contenta de jeter dans la glace un
regard indiffrent. Mais aussitt il recula avec un mouvement
d'effroi, comme s'il et entrevu un fantme. Dans son trouble, il
lcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer o
elle se brisa en mille morceaux.

-- Claire! balbutia-t-il. Claire!...

Et, comme s'il et craint galement, et d'tre le jouet d'une
illusion, et de voir celle dont il prononait le nom, il se
retourna lentement.

C'tait bien Mlle d'Arlange.

Cette jeune fille si fire et si farouche  la fois avait pu
s'enhardir jusqu' venir chez lui, seule ou autant dire, car sa
gouvernante, qu'elle laissait dans l'antichambre, ne pouvait
compter. Elle obissait  un sentiment bien puissant, puisqu'il
lui faisait oublier sa timidit habituelle.

Jamais, mme en ce temps o la voir tait son bonheur, elle ne lui
avait paru plus sublime. Sa beaut, voile d'ordinaire par une
douce mlancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient
une animation qu'il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus
plus brillants par des larmes rcentes mal essuyes encore,
clatait la plus gnreuse rsolution. On sentait qu'elle avait la
conscience d'accomplir un grand devoir et qu'elle le remplissait
noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicit qui 
elle seule est de l'hrosme.

Elle s'avana calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon
cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si
gracieuse.

-- Nous sommes toujours amis, n'est-ce pas? dit-elle avec un
triste sourire.

Le magistrat n'osa pas prendre cette main qu'on lui tendait
dgante. C'est  peine s'il l'effleura du bout de ses doigts
comme s'il et craint une commotion trop forte.

-- Oui, rpondit-il  peine distinctement; je vous suis toujours
dvou. Mlle d'Arlange s'assit dans la vaste bergre o deux nuits
auparavant le pre Tabaret combinait l'arrestation d'Albert.

M. Daburon demeura debout, appuy contre la haute tablette de son
bureau.

-- Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille.

De la tte il fit signe que oui.

Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s'il
saurait rsister aux supplications d'une telle bouche. Qu'allait-
elle vouloir de lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s'il avait
prvu!... Il ne revenait pas de sa surprise.

-- Je ne sais cette horrible histoire que d'hier, poursuivit
Claire; on avait jug prudent de me la cacher, et sans ma dvoue
Schmidt, j'ignorerais tout encore. Quelle nuit j'ai passe!
D'abord j'ai t pouvante, mais lorsqu'on m'a dit que tout
dpendait de vous, mes terreurs ont t dissipes. C'est pour moi,
n'est-ce pas, que vous vous tes charg de cette affaire? Oh! vous
tes bon, je le sais. Comment pourrai-je jamais vous exprimer
toute ma reconnaissance...

Quelle humiliation pour l'honnte magistrat que ce remerciement si
plein d'effusion! Oui, il avait au dbut pens  Mlle d'Arlange,
mais depuis!... Il baissa la tte pour viter ce beau regard de
Claire, si candide et si hardi.

-- Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n'ai pas
les droits que vous croyez  votre gratitude.

Claire avait t tout d'abord trop trouble elle-mme pour
remarquer l'agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix
attira son attention; seulement elle ne pouvait en souponner la
cause. Elle pensa que sa prsence rveillait les plus douloureux
souvenirs; que sans doute il l'aimait encore et qu'il souffrait.
Cette ide l'affligea et la rendit honteuse.

-- Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bnir quand mme.
Qui sait si j'aurais pu prendre sur moi d'aller voir un autre
juge, de parler  un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me
connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous,
si gnreux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux
malentendu il a t arrt comme un malfaiteur et mis en prison.

-- Hlas! soupira le magistrat si bas que Claire l'entendit 
peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation.

-- Avec vous, continua-t-elle, je n'ai pas peur. Vous tes mon
ami, vous me l'avez dit. Vous ne repousserez pas ma prire.
Rendez-lui la libert bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi
on l'accuse, mais je vous jure qu'il est innocent.

Claire parlait en personne sre de soi, qui ne voit nul obstacle
au dsir tout simple et tout naturel qu'elle exprime. Une
assurance formelle, donne par elle, devait suffire amplement.
D'un mot, M. Daburon allait tout rparer. Le juge se taisait. Il
admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance
nave et candide qui ne doute de rien. Elle avait commenc par le
blesser, sans le savoir, il est vrai; il ne s'en souvenait plus.

Il tait vraiment honnte entre tous, bon entre les meilleurs, et
la preuve, c'est qu'au moment de dvoiler la fatale ralit il
frissonnait. Il hsitait  prononcer les paroles dont le souffle
pareil  un tourbillon allait renverser le fragile difice du
bonheur de cette jeune fille. Lui humili, lui ddaign, il allait
avoir sa revanche et il n'prouvait pas le plus lger
tressaillement d'une honteuse mais trop explicable satisfaction.

-- Et si je vous disais, mademoiselle, commena-t-il, que monsieur
Albert n'est pas innocent!

Elle se leva  demi, protestant du geste. Il poursuivit:

-- Si je vous disais qu'il est coupable!...

-- Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas!

-- Je le pense, mademoiselle, pronona le magistrat d'une voix
triste, et j'ajouterai que j'en ai la certitude morale.

Claire regardait le juge d'instruction d'un air de stupeur
profonde. tait-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle
bien? Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Rpondait-il
srieusement? Ne l'abusait-il pas par un jeu indigne et cruel?
Elle se le demandait avec une sorte d'garement, car tout lui
paraissait possible, probable, plutt que ce qu'il disait.

Lui, n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui exprimait la
plus sincre piti:

-- Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment.
Pourtant, j'aurai le dsolant courage de vous dire la vrit, et
vous celui de l'entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la
bouche d'un ami. Rassemblez donc toute votre nergie, affermissez
votre me si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n'y a
pas de malentendu; non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le
vicomte de Commarin est accus d'un assassinat, et tout,
m'entendez-vous, tout prouve qu'il l'a commis.

Comme un mdecin qui verse goutte  goutte un breuvage dangereux,
M. Daburon avait prononc lentement, mot  mot, cette dernire
phrase. Il piait de l'oeil les consquences, prt  s'arrter si
l'effet en tait trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune
fille craintive  l'excs, d'une sensibilit presque maladive, pt
couter sans faiblir une pareille rvlation. Il s'attendait  une
explosion de dsespoir,  des larmes,  des cris dchirants. Peut-
tre s'vanouirait-elle, et il se tenait prt  appeler la bonne
Schmidt.

Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable
d'nergie et de vaillance. La flamme de l'indignation empourprait
sa joue et avait sch ses larmes.

-- C'est faux! s'cria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti.
Il ne peut pas... non, il ne peut pas tre un assassin. Il serait
l, monsieur, et lui-mme il me dirait: C'est vrai! que je
refuserais de le croire, je crierais encore: C'est faux!...

-- Il n'a pas encore avou, continua le juge, mais il avouera. Et
quand mme!... Il y a plus de preuves qu'il n'en faut pour le
faire condamner. Les charges qui s'lvent contre lui sont aussi
impossibles  nier que le jour qui nous claire...

-- Eh bien! moi, interrompit Mlle d'Arlange d'une voix o vibrait
toute son me, je vous affirme, je vous rpte que la justice se
trompe. Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dngation
du juge, oui, il est innocent. J'en serais sre et je le
proclamerais alors mme que toute la terre se lverait pour
l'accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais
mieux qu'il ne peut se connatre lui-mme, que ma foi en lui est
absolue comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de moi
avant de douter de lui!...

Le juge d'instruction essaya timidement une objection. Claire lui
coupa la parole.

-- Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre
j'oublie que je suis une jeune fille, et que ce n'est pas  ma
mre que je parle, mais  un homme? Pour lui je le ferai. Il y a
quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le
sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimul une seule
de mes penses, il ne m'a pas cach une des siennes. Depuis quatre
ans, nous n'avons pas eu l'un pour l'autre de secret; il vivait en
moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est
digne d'tre aim. Seule, je sais tout ce qu'il y a de grandeur
d'me, de noblesse de pense, de gnrosit de sentiments en celui
que vous faites si facilement un assassin. Et je l'ai vu bien
malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il
est comme moi, seul en ce monde; son pre ne l'a jamais aim.
Appuys l'un sur l'autre, nous avons travers de tristes jours. Et
c'est  cette heure que nos preuves finissent qu'il serait devenu
criminel! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi?

-- Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui
appartenaient, mademoiselle, et il l'a su tout  coup. Seule, une
vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l'a
tue.

-- Quelle infamie! s'cria la jeune fille, quelle calomnie
honteuse et maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de
grandeur croule; lui-mme est venu me l'apprendre. C'est vrai,
depuis trois jours ce malheur l'accablait. Mais, s'il tait
constern, c'tait pour moi bien plus que pour lui. Il se dsolait
en pensant que peut-tre je serais afflige quand il m'avouerait
qu'il ne pouvait plus me donner tout ce que rvait son amour. Moi
afflige! Eh! que me font ce grand nom et cette fortune immense!
Je leur ai d le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour
cela que je l'aime! Voil ce que j'ai rpondu. Et lui, si triste,
il a aussitt recouvr sa gaiet. Il m'a remercie disant: Vous
m'aimez, le reste n'est plus rien. Je lui ai fait alors une
querelle pour avoir dout de moi. Et aprs cela il serait all
assassiner lchement une vieille femme! Vous n'oseriez le rpter.

Mlle d'Arlange s'arrta, un sourire de victoire sur les lvres. Il
signifiait, ce sourire: Enfin, je l'emporte, vous tes vaincu; 
tout ce que je viens de vous dire, que rpondre?

Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette riante
illusion  la malheureuse enfant. Il ne s'apercevait pas de ce que
son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la mme
ide! Persuader Claire, c'tait justifier sa conduite!

-- Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges
peuvent faire chanceler la raison d'un honnte homme. C'est 
l'instant o une chose nous chappe que nous comprenons bien
l'immensit de sa perte. Dieu me prserve de douter de ce que vous
me dites! mais reprsentez-vous la grandeur de la catastrophe qui
frappait monsieur de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il
n'a pas t pris du dsespoir, et  quelles extrmits il l'a
conduit! Il peut avoir eu une heure d'garement et agir sans la
conscience de son action... Peut-tre est-ce ainsi qu'il faut
expliquer le crime.

Le visage de Mlle d'Arlange se couvrit d'une pleur mortelle et
exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute
effleurait enfin ses nobles et pures croyances.

-- Il aurait donc t fou! murmura-t-elle.

-- Peut-tre, rpondit le juge, et cependant les circonstances du
crime dnotent une savante prmditation. Croyez-moi donc,
mademoiselle, doutez. Attendez en priant l'issue de cette affreuse
affaire. coutez ma voix, c'est celle d'un ami. Jadis vous avez eu
en moi la confiance qu'une fille accorde  son pre, vous me
l'avez dit: ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence,
attendez. Cachez  tous votre lgitime douleur, vous pourriez plus
tard vous repentir de l'avoir laisse clater. Jeune, sans
exprience, sans guide, sans mre, hlas! vous avez mal plac vos
premires affections...

-- Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous
parlez comme le monde, ce monde prudent et goste que je mprise
et que je hais.

-- Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa
compassion, malheureuse jeune fille! Voici votre premire
dception. On n'en saurait imaginer de plus terrible; peu de
femmes sauraient l'accepter. Mais vous tes jeune, vous tes
vaillante, votre vie ne sera point brise. Plus tard, vous aurez
horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par moi-mme, de
blessure que le temps ne cicatrise...

Claire avait beau prter toute son attention aux paroles du juge,
elles arrivaient  son esprit comme un bruit confus, et le sens
lui en chappait.

-- Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel
conseil me donnez-vous donc?

-- Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon
affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frre tendre
et dvou. Je vous dis: courage, Claire, rsignez-vous au plus
douloureux, au plus immense sacrifice que puisse exiger l'honneur
d'une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profan, mais
renoncez-y. Priez Dieu qu'Il vous envoie l'oubli. Celui que vous
avez aim n'est plus digne de vous.

Le juge s'arrta un peu effray. Mlle d'Arlange tait devenue
livide.

Mais, si le corps ployait, l'me tenait bon encore.

-- Vous disiez tout  l'heure, murmura-t-elle, qu'il n'a pu
commettre ce forfait que dans un moment d'garement, dans un accs
de folie...

-- Oui, cela est admissible.

-- Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, il ne serait
pas coupable.

Le juge d'instruction oublia certaine question inquitante qu'il
se posait un matin, dans son lit, aprs sa maladie.

-- Ni la justice ni la socit, mademoiselle, rpondit-il, ne
peuvent apprcier cela.  Dieu seul, qui voit au fond des coeurs,
il appartient de juger, de dcider ces questions qui passent
l'entendement humain. Pour nous, monsieur de Commarin est
criminel. Il se peut qu'en raison de certaines considrations on
adoucisse le chtiment, l'effet moral sera le mme. Il se peut
qu'on l'acquitte, et je le dsire sans l'esprer, il n'en restera
pas moins indigne. Toujours il gardera la fltrissure, la tache du
sang lchement vers. Rsignez-vous donc.

Mlle d'Arlange arrta le magistrat d'un regard qu'enflammait le
plus vif ressentiment.

-- C'est--dire! s'cria-t-elle, que vous me conseillez de
l'abandonner  son malheur! Tout le monde va s'loigner de lui et
votre prudence m'engage  faire comme tout le monde. Les amis
agissent ainsi, m'a-t-on dit, quand un de leurs amis est tomb,
les femmes non. Regardez autour de vous; si humili, si
malheureux, si dchu que soit un homme, prs de lui vous trouverez
la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s'est
enfui courageusement, quand le dernier des parents s'est retir,
la femme reste.

Le juge regrettait de s'tre laiss entraner un peu loin peut-
tre: l'exaltation de Claire l'effrayait. Il essaya, mais en vain,
de l'interrompre.

-- Je puis tre timide, continuait-elle avec une nergie
croissante, je ne suis pas lche. J'ai choisi Albert entre tous,
librement; quoi qu'il advienne, je ne le renierai pas. Non, jamais
je ne dirai: Je ne connais pas cet homme. Il m'aurait donn la
moiti de ses prosprits et de sa gloire, je prendrais, qu'il le
veuille ou non, la moiti de sa honte et de ses malheurs!  deux,
le fardeau sera moins lourd. Frappez; je me serrerai si fortement
contre lui que pas un coup ne l'atteindra sans m'atteindre moi-
mme. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez-moi donc o le
trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je le pourrais, quand je le
voudrais? Mais je ne le veux pas. Je l'aime; il n'est pas plus en
mon pouvoir de cesser de l'aimer que d'arrter par le seul effort
de ma volont les battements de mon coeur. Il est prisonnier,
accus d'un assassinat, soit: je l'aime. Il est coupable!
qu'importe? je l'aime. Vous le condamnerez, vous le fltrirez:
fltri et condamn, je l'aimerai encore. Vous l'enverrez au bagne,
je l'y suivrai, et au bagne, sous la livre des forats, je
l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de l'abme, j'y roulerai
avec lui. Ma vie est  lui, qu'il en dispose. Non, rien ne me
sparera de lui, rien que la mort, et, s'il faut qu'il monte sur
l'chafaud, je mourrai, je le sens bien, du coup qui le frappera.

M. Daburon avait cach son visage entre ses mains; il ne voulait
pas que Claire pt y suivre la trace des motions qui le
remuaient.

Comme elle l'aime! se disait-il, comme elle l'aime!

Il tait certes  mille lieues de la situation prsente. Son
esprit s'abmait dans les plus noires rflexions. Tous les
aiguillons de la jalousie le dchiraient.

Quels ne seraient pas ses transports, s'il tait l'objet d'une
passion irrsistible comme celle qui clatait devant lui? Que ne
donnerait-il pas en retour? Il avait, lui aussi, une me jeune et
ardente, une soif brlante de tendresse. Qui s'en tait inquit?
Il avait t estim, respect, craint peut-tre, non aim, et il
ne le serait jamais. N'en tait-il donc pas digne? Pourquoi tant
d'hommes traversent-ils la vie dshrits d'amour, tandis que
d'autres, les tres les plus vils, parfois, semblent possder un
mystrieux pouvoir qui charme, sduit, entrane, qui inspire ces
sentiments aveugles et furieux qui, pour s'affirmer, vont au-
devant du sacrifice et l'appellent? Les femmes n'ont-elles donc ni
raison ni discernement?

Le silence de Mlle d'Arlange ramena le juge  la ralit.

Il leva les yeux sur elle. Brise par la violence de son
exaltation, elle tait retombe sur son fauteuil et respirait avec
tant de difficult que M. Daburon crut qu'elle se trouvait mal. Il
allongea vivement la main vers le timbre plac sur son bureau pour
demander du secours. Mais, si prompt qu'et t son mouvement,
Claire le prvint et l'arrta.

-- Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

-- Vous me paraissiez si souffrante, balbutia-t-il, que je
voulais...

-- Ce n'est rien, monsieur, rpondit-elle. On me croirait faible 
me voir, il n'en est rien; je suis forte, sachez-le bien, trs
forte. Il est vrai que je souffre comme je n'imaginais pas qu'on
pt souffrir. C'est qu'il est cruel pour une jeune fille de faire
violence  toutes ses pudeurs. Vous devez tre content, monsieur,
j'ai dchir tous les voiles et vous avez pu lire jusqu'au fond de
mon coeur. Je ne le regrette pourtant pas, c'tait pour lui. Ce
dont je me repens, c'est de m'tre abaisse jusqu' le dfendre.
Votre assurance m'avait blouie. Il me pardonnera cette offense 
son caractre. On ne dfend pas un homme comme lui, on prouve son
innocence. Dieu aidant, je la prouverai.

Mlle d'Arlange se leva  demi comme pour se retirer; M. Daburon la
retint d'un signe.

Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal  lui de laisser
 cette pauvre jeune fille l'ombre d'une illusion. Ayant tant fait
que de commencer, il se persuadait que son devoir lui commandait
d'aller jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il
sauvait Claire d'elle-mme et lui pargnait pour l'avenir de
cuisants regrets. Le chirurgien qui a commenc une opration
terrible ne la laisse pas inacheve parce que le malade se dbat,
souffre et crie.

-- Il est pnible, mademoiselle..., commena-t-il.

Claire ne le laissa pas achever.

-- Il suffit, monsieur, dit-elle; tout ce que vous pouvez dire
encore est inutile. Je respecte votre malheureuse conviction; je
vous demande en retour quelques gards pour la mienne. Si vous
tiez vraiment mon ami, je vous dirais: Aidez-moi dans la tche
de salut  laquelle je vais me dvouer. Mais vous ne le voudriez
pas, sans doute.

Il tait dit que Claire ferait tout pour irriter le malheureux
magistrat. Voici maintenant que sa passion arrivait  s'exprimer
comme la logique du pre Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne
raisonnent, elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles
affirment. De l, peut-tre, leur supriorit. Pour Claire,
M. Daburon ne sentait pas comme elle devenait son ennemie, et elle
le traitait comme tel.

Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. Tiraill par
les scrupules d'une conscience troite d'un ct, par ses
convictions de l'autre, ballott entre le devoir et la passion,
entortill dans le harnais de sa profession, il tait incapable de
la rflexion la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme
un enfant qui s'entte dans sa sottise. Pourquoi cette obstination
 ne pas convenir qu'Albert pouvait tre innocent? Les
investigations dans tous les cas arrivaient au mme but. Lui,
toujours favorable aux prvenus, il n'admettait pas la possibilit
d'une erreur  l'gard de celui-ci.

-- Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre les mains,
mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui annonce la dtermination
de ne pas se laisser aller  la colre, si je vous les exposais,
vous n'espreriez plus.

-- Parlez, monsieur, fit imprieusement Claire.

-- Vous le voulez, mademoiselle? soit! Je vous dtaillerai, si
vous l'exigez, toutes les charges recueillies par la justice; je
vous appartiens entirement, vous le savez. Mais  quoi bon
numrer ces prsomptions! Il en est une qui,  elle seule, est
dcisive. Le meurtre a t commis le soir du Mardi gras, et il est
impossible au prvenu de dterminer l'emploi de cette soire. Il
est sorti, cependant, et il n'est rentr chez lui qu' deux heures
du matin, ses vtements souills et dchirs, ses gants
raills...

-- Oh! assez, monsieur, assez! interrompit Claire, dont les yeux
rayonnrent tout  coup de bonheur. C'tait, dites-vous, le soir
du Mardi gras?

-- Oui, mademoiselle.

-- Ah! j'en tais bien sre! s'cria-t-elle avec l'accent du
triomphe. Je vous disais bien, moi, qu'il ne pouvait tre
coupable!

Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lvres il fut
facile de voir qu'elle priait.

L'expression de la foi la plus vive, rencontre par quelques
peintres italiens, illuminait son beau visage, pendant qu'elle
rendait grce  Dieu dans l'effusion de sa reconnaissance.

Le magistrat tait si dcontenanc qu'il oubliait d'admirer. Il
attendait une explication.

-- Eh bien? demanda-t-il, n'y tenant plus.

-- Monsieur, rpondit Claire, si c'est l votre plus forte preuve,
elle n'existe plus. Albert a pass prs de moi toute la soire que
vous dites.

-- Prs de vous? balbutia le juge.

-- Oui, avec moi,  l'htel.

M. Daburon fut abasourdi. Rvait-il? Les bras lui tombaient.

-- Quoi? interrogea-t-il, le vicomte tait chez vous; votre grand-
mre, votre gouvernante, vos domestiques l'ont vu, lui ont parl?

-- Non, monsieur, il est venu et s'est retir en secret. Il tenait
 n'tre vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.

-- Ah!... fit le juge avec un soupir de soulagement. Il
signifiait, ce soupir: Tout s'explique. C'tait aussi par trop
fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa
rputation. Pauvre fille! Mais cette ide lui est-elle venue
subitement? Ce Ah! fut interprt bien diffremment par Mlle
d'Arlange. Elle pensa que M. Daburon s'tonnait qu'elle et
consenti  recevoir Albert.

-- Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.

-- Mademoiselle!...

-- Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fianc sans
danger, sans qu'il se passe rien dont elle puisse avoir  rougir.

Elle disait cela, et en mme temps elle tait cramoisie, de honte,
de douleur et de colre. Elle se prenait  har M. Daburon.

-- Je n'ai point eu l'offensante pense que vous croyez,
mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment
monsieur de Commarin est all chez vous en cachette, lorsque son
mariage prochain lui donnait le droit de s'y prsenter ouvertement
 toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a
pu mettre ses vtements dans l'tat o nous les avons trouvs.

-- C'est--dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous
doutez de ma parole!

-- Il est des circonstances, mademoiselle...

-- Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous
tions coupables, nous ne descendrions pas jusqu' nous justifier.
On ne nous verra jamais ni prier ni demander grce.

Le ton hautain et mchant de Mlle d'Arlange ne pouvait qu'indigner
le juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu'il ne consentait
pas  paratre sa dupe...

-- Avant tout, mademoiselle, rpondit-il svrement, je suis
magistrat et j'ai un devoir  remplir. Un crime est commis, tout
me dit que monsieur Albert de Commarin est coupable, je l'arrte.
Je l'interroge et je relve contre lui des indices accablants.
Vous venez me dire qu'ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que
vous vous tes adresse  l'ami, vous m'avez trouv bienveillant
et attendri. Maintenant c'est au juge que vous parlez, et c'est le
juge qui vous rpond: prouvez!

-- Ma parole, monsieur...

-- Prouvez!...

Mlle d'Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard
plein d'tonnement et de soupons.

-- Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver
Albert coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire
condamner? Auriez-vous de la haine contre cet accus dont le sort
est entre vos mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait
presque... Pouvez-vous rpondre de votre impartialit? Certains
souvenirs ne psent-ils pas lourdement dans votre balance? Est-il
sr que ce n'est pas un rival que vous poursuivez arm de la loi?

-- C'en est trop! murmurait le juge, c'en est trop!

-- Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation
est rare et prilleuse en ce moment? Un jour, il m'en souvient,
vous m'avez dclar votre amour. Il m'a paru sincre et profond;
il m'a touche. J'ai d le repousser parce que j'en aimais un
autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est
accus d'un assassinat, et c'est vous qui tes son juge; et je me
trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d'tre
juge, c'tait consentir  tre tout pour lui, et on dirait que
vous tes contre!

Chacune des phrases de Claire tombait sur le coeur de M. Daburon,
comme des soufflets sur sa joue.

tait-ce bien elle qui parlait? D'o lui venait cette audace
soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui
trouvaient un cho en lui?

-- Mademoiselle, dit-il, la douleur vous gare.  vous seule je
puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des
choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d'Albert dpend
de mon bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est rien,
il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c'est
tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi
 votre tmoignage quand vous arriverez  eux avec un rcit vrai,
je le crois, trs vrai, mais enfin invraisemblable?

Les larmes vinrent aux yeux de Claire.

-- Si je vous ai offens injustement, monsieur, dit-elle,
pardonnez-moi, le malheur rend mauvais.

-- Vous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, reprit le magistrat,
je vous l'ai dit, je vous appartiens.

-- Alors, monsieur, aidez-moi  prouver que ce que j'avance est
exact. Je vais tout vous conter.

M. Daburon tait bien convaincu que Claire cherchait  surprendre
sa bonne foi. Cependant son assurance l'tonnait. Il se demandait
quelle fable elle allait imaginer.

-- Monsieur, commena Claire, vous savez quels obstacles a
rencontrs mon mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne
voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre; je n'ai
rien. Il a fallu  Albert une lutte de cinq annes pour triompher
des rsistances de son pre. Deux fois le comte a cd, deux fois
il est revenu sur une parole qui lui avait t, disait-il,
extorque. Enfin, il y a un mois il a donn de son propre
mouvement son consentement. Cependant ces hsitations, ces
lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondment bless ma
grand-mre. Vous savez son caractre susceptible; je dois
reconnatre qu'en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le
jour du mariage ft fix, la marquise dclara qu'elle ne me
compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant
se prcipiter au-devant d'une alliance trop considrable pour
qu'on ne nous ait pas souvent accuses d'ambition. Elle dcida
donc que, jusqu' la publication des bans, Albert ne serait plus
admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement,
dans l'aprs-midi, et en sa prsence. Nous n'avons pu la faire
revenir sur sa dtermination. Telle tait la situation lorsque le
dimanche matin on me remit un mot d'Albert. Il me prvenait que
des affaires graves l'empcheraient de venir, bien que ce ft son
jour. Qu'arrivait-il qui pt le retenir? J'apprhendai quelque
malheur. Le lendemain je l'attendais avec impatience, avec
angoisse, quand son valet de chambre apporta  Schmidt une lettre
pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui
accorder un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu'il me parlt
longuement,  moi seule, sans dlai. Notre avenir, ajoutait-il,
dpendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de
l'heure, me recommandant bien de ne me confier  personne. Je
n'hsitai pas. Je lui rpondis de se trouver le mardi soir  la
petite porte du jardin qui donne sur une rue dserte. Pour
m'avertir de sa prsence, il devait frapper quand neuf heures
sonneraient aux Invalides. Ma grand-mre, je le savais, avait pour
ce soir-l invit plusieurs de ses amies; je pensais qu'en
feignant d'tre souffrante il me serait permis de me retirer, et
qu'ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d'Arlange
retiendrait Schmidt prs d'elle...

-- Pardon! mademoiselle, interrompit M. Daburon, quel jour avez-
vous crit  monsieur Albert?

-- Le mardi dans la journe.

-- Pouvez-vous prciser l'heure?

-- J'ai d envoyer cette lettre entre deux et trois heures.

-- Merci! mademoiselle; continuez, je vous prie.

-- Toutes mes prvisions, reprit Claire, se ralisrent. Le soir
je me trouvai libre et je descendis au jardin un peu avant le
moment fix. J'avais russi  me procurer la cl de la petite
porte; je m'empressai de l'essayer. Malheur! il m'tait impossible
de la faire jouer, la serrure tait trop rouille; j'employai
inutilement toutes mes forces. Je me dsesprais quand neuf heures
sonnrent. Au troisime coup Albert frappa. Aussitt je lui fis
part de l'accident et je lui jetai la cl pour qu'il essayt,
d'ouvrir. Il le tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de
remettre notre entrevue au lendemain. Il me rpondit que c'tait
impossible, que ce qu'il avait  me dire ne souffrait pas de
dlai. Depuis deux jours qu'il hsitait  me communiquer cette
affaire il endurait le martyre, il ne vivait plus. Nous nous
parlions, vous comprenez,  travers la porte. Enfin il me dclara
qu'il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai de n'en rien
faire, redoutant un accident. Il est assez haut, le mur, vous le
connaissez, et le chaperon est tout garni de morceaux de verre
cass; de plus les branches des acacias font comme une haie
dessus. Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu' moins
d'une dfense expresse de ma part il allait tenter l'escalade. Je
n'osais pas dire non, et il se risqua. J'avais bien peur, je
tremblais comme la feuille. Par bonheur, il est trs leste; il
passa sans se faire mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'tait
m'annoncer la catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes
assis d'abord sur le petit banc, vous savez, qui est devant le
bosquet; puis, comme la pluie tombait, nous nous sommes rfugis
sous le pavillon rustique. Il tait plus de minuit quand Albert
m'a quitte, tranquille et presque gai. Il s'est retir par le
mme chemin, seulement avec moins de danger, parce que je l'ai
forc de prendre l'chelle du jardinier, que j'ai couche le long
du mur quand il a t de l'autre ct.

Ce rcit, fait du ton le plus simple et le plus naturel,
confondait M. Daburon. Que croire?

-- Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle commenc
lorsque monsieur Albert a franchi le mur?

-- Pas encore, monsieur. Les premires gouttes sont tombes
lorsque nous tions sur le banc, je me le rappelle fort bien,
parce qu'il a ouvert son parapluie et que j'ai pens  Paul et
Virginie.

-- Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit le juge. Il s'assit
devant son bureau et rapidement crivit deux lettres. Dans la
premire il donnait des ordres pour qu'Albert ft amen tout de
suite au Palais de Justice,  son cabinet.

Par la seconde, il chargeait un agent de la sret de se
transporter immdiatement au faubourg Saint-Germain,  l'htel
d'Arlange, pour y examiner le mur du fond du jardin et y relever
les traces d'une escalade, si toutefois elles existaient. Il
expliquait que le mur avait t franchi deux fois, avant et
pendant la pluie. En consquence, les empreintes de l'aller et du
retour devaient tre diffrentes.

Il tait enjoint  cet agent de procder avec la plus grande
circonspection et de chercher un motif plausible pour expliquer
ses investigations.

Tout en crivant, le juge avait sonn son domestique, qui parut.

-- Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez porter 
Constant, mon greffier. Vous le prierez de les lire et de faire
excuter  l'instant, vous comprenez,  l'instant, les ordres
qu'elles contiennent. Courez, prenez une voiture, allez vite. Ah!
un mot: si Constant n'est pas dans mon cabinet, faites-le chercher
par un garon, il ne saurait tre loin, il m'attend. Partez,
dpchez-vous.

M. Daburon revint alors  Claire:

-- Auriez-vous conserv, mademoiselle, la lettre o monsieur
Albert vous demande un rendez-vous?

-- Oui, monsieur, je dois mme l'avoir sur moi.

Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un papier trs
froiss.

-- La voici!

Le juge d'instruction la prit. Un soupon lui venait. Cette lettre
compromettante se trouvait bien  propos dans la poche de Claire.
Les jeunes filles d'ordinaire ne promnent pas ainsi les demandes
de rendez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de ce
billet.

-- Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, rien...

Claire ne l'entendit pas; elle se torturait l'esprit  chercher
des preuves de cette entrevue.

-- Monsieur, dit-elle tout  coup, c'est souvent lorsqu'on dsire
et qu'on pense tre seul qu'on est observ. Mandez, je vous prie,
tous les domestiques de ma grand-mre et interrogez-les, il se
peut que l'un d'eux ait vu Albert.

-- Interroger vos gens!... y songez-vous, mademoiselle!

-- Quoi! monsieur, vous vous dites que je serai compromise...
Qu'importe, pourvu qu'il soit libre!

M. Daburon ne pouvait qu'admirer. Quel dvouement sublime chez
cette jeune fille, qu'elle dt ou non la vrit! Il pouvait
apprcier la violence qu'elle se faisait depuis une heure, lui qui
connaissait si bien son caractre.

-- Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle; la cl de la petite porte que
j'ai jete  Albert, il ne me l'a pas rendue; je me le rappelle
bien, nous l'avons oublie. Il doit l'avoir serre. Si on la
trouve en sa possession, elle prouvera bien qu'il est venu dans le
jardin...

-- Je donnerai des ordres, mademoiselle.

-- Il y a encore un moyen, reprit Claire; pendant que je suis ici,
envoyez vrifier le mur...

Elle pensait  tout.

-- C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. Je ne vous
cacherai pas qu'une des lettres que je viens d'expdier ordonne
une enqute chez votre grand-mre, enqute secrte, bien entendu.

Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois tendit sa main
au juge.

-- Oh merci! dit-elle, merci mille fois! Maintenant je vois bien
que vous tes avec nous. Mais voici encore une ide: ma lettre du
mardi, Albert doit l'avoir.

-- Non, mademoiselle, il l'a brle.

Les yeux de Claire se voilrent, elle se recula.

Elle croyait sentir de l'ironie dans la rponse du juge. Il n'y en
avait pas. Le magistrat se rappelait la lettre jete dans le pole
par Albert dans l'aprs-midi du mardi. Ce ne pouvait tre que
celle de la jeune fille. C'tait donc  elle que s'appliquaient
ces mots: Elle ne saurait me rsister. Il comprit le mouvement
et expliqua la phrase.

-- Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il ensuite, que
monsieur de Commarin ait laiss s'garer la justice, m'ait expos,
moi,  une erreur dplorable, lorsqu'il tait si simple de me dire
tout cela?

-- Il me semble, monsieur, qu'un honnte homme ne peut pas avouer
qu'il a obtenu un rendez-vous d'une femme tant qu'il n'en a pas
l'autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plutt que
l'honneur de celle qui s'est confie  lui. Mais croyez qu'Albert
comptait sur moi.

Il n'y avait rien  redire  cela, et le sentiment exprim par
Mlle d'Arlange donnait un sens  une phrase de l'interrogatoire du
prvenu.

-- Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce
que vous venez de me dire l, il faudra venir me le rpter dans
mon cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier crira votre
dposition et vous la signerez. Cette dmarche vous sera pnible,
mais c'est une formalit ncessaire.

-- Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y rendrai. Quel acte
peut me coter avec cette ide qu'il est en prison? N'tais-je pas
rsolue  tout? Si on l'avait traduit en cour d'assises, j'y
serais alle. Oui, je m'y serais prsente, et l, tout haut,
devant tous, j'aurais dit la vrit. Sans doute, ajouta-t-elle
d'un ton triste, j'aurais t bien affiche, on m'aurait regarde
comme une hrone de roman, mais que m'importe l'opinion, le blme
ou l'approbation du monde, puisque je suis sre de son amour!

Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.

-- Est-il ncessaire, demanda-t-elle, que j'attende le retour des
gens qui sont alls examiner le mur?

-- C'est inutile, mademoiselle.

-- Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste
plus, monsieur, qu' vous prier -- elle joignit les mains --, qu'
vous conjurer -- ses yeux suppliaient -- de laisser sortir Albert
de la prison.

-- Il sera remis en libert ds que cela se pourra, je vous en
donne ma parole.

-- Oh! aujourd'hui mme, cher monsieur Daburon, aujourd'hui, je
vous en prie, tout de suite. Puisqu'il est innocent, voyons,
laissez-vous attendrir, puisque vous tes notre ami... Voulez-vous
que je me mette  genoux?

Le juge n'eut que le temps bien juste d'tendre les bras pour la
retenir. Il touffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le
sort de ce prisonnier!

-- Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il
d'une voix teinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne
dpendait que de moi!... je ne saurais, ft-il coupable, vous voir
pleurer et rsister...

Mlle d'Arlange, si ferme jusque-l, ne put retenir un sanglot.

-- Malheureuse! s'cria-t-elle, il souffre, il est en prison, je
suis libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de
ces accents qui touchent le coeur des hommes. Aux pieds de qui
aller me jeter pour avoir sa grce!...

Elle s'interrompit, surprise du mot qu'elle venait de prononcer.

-- J'ai dit sa grce, reprit-elle firement, il n'a pas besoin de
grce. Pourquoi ne suis-je qu'une femme! Je ne trouverai donc pas
un homme qui m'aide! Si, dit-elle, aprs un moment de rflexion,
il est un homme qui se doit  Albert, puisque c'est lui qui l'a
prcipit l o il est: c'est le comte de Commarin. Il est son
pre et il l'a abandonn! Eh bien! moi, je vais aller lui rappeler
qu'il a un fils.

Le magistrat se leva pour la reconduire, mais dj elle
s'enfuyait, entranant la bonne Schmidt.

M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son
fauteuil. Ses yeux taient brillants de larmes.

-- Voil donc ce qu'elle est! murmurait-il. Ah! je n'avais pas
fait un choix vulgaire. J'avais su deviner et comprendre toutes
ses grandeurs.

Jamais il ne l'avait tant aime, et il sentait que jamais il ne se
consolerait de n'avoir pu s'en faire aimer. Mais au plus profond
de ses mditations, une pense aigu comme une flche traversa son
cerveau.

Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas jou un rle appris
de longue main? Non, certainement, non.

Mais on pouvait l'avoir abuse, elle pouvait tre la dupe de
quelque fourberie savante.

Alors la prdiction du pre Tabaret se trouvait ralise.

Tabaret avait dit: Attendez-vous  un irrcusable alibi.

Comment dmontrer la fausset de celui-ci, machin  l'avance,
affirm par Claire abuse?

Comment djouer un plan si habilement calcul que le prvenu avait
pu sans danger attendre les bras croiss, sans s'en mler, les
rsultats prvus?...

Et si pourtant le rcit de Claire tait exact, si Albert tait
innocent!...

Le juge se dbattait au milieu d'inextricables difficults, sans
un projet, sans une ide.

Il se leva.

-- Allons! dit-il  haute voix, comme pour s'encourager, au Palais
tout se dbrouillera.


XVI
M. Daburon avait t surpris de la visite de Claire.

M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre,
se penchant  son oreille, lui annona que Mlle d'Arlange
demandait  monsieur le comte un instant d'entretien.

M. Daburon avait laiss choir une coupe admirable; M. de Commarin,
qui tait  table, laissa tomber son couteau sur son assiette.

Comme le juge encore, il rpta:

-- Claire!

Il hsitait  la recevoir, redoutant une scne pnible et
dsagrable. Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une
trs faible affection pour lui qui l'avait si longtemps repousse
avec tant d'obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle
venait pour s'informer d'Albert. Que rpondrait-il? Elle aurait
probablement une attaque de nerfs, et sa digestion,  lui, en
serait trouble. Cependant il songea  l'immense douleur qu'elle
avait d prouver, et il eut un bon mouvement. Il se dit qu'il
serait mal et indigne de son caractre de se celer pour celle qui
aurait t sa fille, la vicomtesse de Commarin. Il donna l'ordre
de la prier d'attendre un moment dans un des petits salons du rez-
de-chausse.

Il ne tarda pas  s'y rendre, son apptit ayant t coup par la
seule annonce de cette visite. Il tait prpar  tout ce qu'il y
a de plus fcheux.

Ds qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec une de ces
belles rvrences de dignit premire qu'enseignait madame la
marquise d'Arlange.

-- Monsieur le comte..., commena-t-elle.

-- Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des
nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin.

Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au
plus vite.

-- Non, monsieur le comte, rpondit la jeune fille, je viens vous
en donner au contraire. Vous savez qu'il est innocent?

Le comte la regarda bien attentivement, persuad que la douleur
lui avait troubl sa raison. Sa folie, en ce cas, tait fort
calme.

-- Je n'en avais jamais dout, continua Claire, mais maintenant
j'en ai la preuve la plus certaine.

-- Songez-vous bien  ce que vous avancez, mon enfant? interrogea
le comte, dont les yeux trahissaient la dfiance.

Mlle d'Arlange comprit les penses du vieux gentilhomme. Son
entretien avec M. Daburon lui avait donn de l'exprience.

-- Je n'avance rien qui ne soit de la dernire exactitude,
rpondit-elle, et facile  vrifier. Je sors  l'instant de chez
le juge d'instruction, monsieur Daburon, qui est des amis de ma
grand-mre, et aprs ce que je lui ai rvl, il est persuad
qu'Albert n'est pas coupable.

-- Il vous l'a dit, Claire! s'exclama le comte. Mon enfant, en
tes-vous sre, ne vous trompez-vous pas?

-- Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde
ignorait; qu'Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire.
Je lui ai appris qu'Albert a pass avec moi, dans le jardin de ma
grand-mre, toute cette soire o le crime a t commis. Il
m'avait demand un rendez-vous...

-- Mais votre parole ne peut suffire.

-- Il y a des preuves, et la justice les a maintenant.

-- Est-ce bien possible, grand Dieu! s'cria le comte hors de lui.

-- Ah! monsieur le comte, fit amrement Mlle d'Arlange, vous tes
comme le juge, vous avez cru l'impossible. Vous tes son pre et
vous l'avez souponn. Vous ne le connaissez donc pas! Vous
l'abandonniez sans chercher  le dfendre! Ah! je n'ai pas hsit,
moi!

On croit aisment  la vraisemblance de ce qu'on dsire de toute
son me. M. de Commarin ne devait pas tre difficile  convaincre.
Sans raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions
de Claire. Il partagea son assurance sans se demander si cela
tait sage et prudent.

Oui, il avait t accabl par la certitude du juge, il s'tait dit
que l'invraisemblance tait vraie et il avait courb le front. Un
mot d'une jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pense
descendait sur son coeur comme une rose cleste.

Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagre de bonheur et
d'espoir. Depuis trois jours seulement, il avait mesur la
grandeur de son affection pour Albert. Il l'avait tendrement aim,
puisque jamais, malgr ses affreux soupons sur sa paternit, il
n'avait pu se rsigner  l'loigner de lui.

Depuis trois jours, le souvenir du crime imput  ce malheureux,
l'ide du chtiment qui l'attendait le tuaient. Et il tait
innocent!

Plus de honte, plus de procs scandaleux, plus de boue sur
l'cusson; le nom de Commarin ne retentirait pas devant les
tribunaux.

-- Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relcher?

-- Hlas! monsieur, je demandais, moi, qu'on le mt en libert 
l'instant mme. C'est juste, n'est-ce pas, puisqu'il n'est pas
coupable? Mais le juge m'a rpondu que ce n'tait pas possible,
qu'il n'est pas le matre, que le sort d'Albert dpend de beaucoup
de personnes. C'est alors que je me suis dcide  venir vous
demander assistance.

-- Puis-je donc quelque chose?

-- Je l'espre, du moins. Je ne suis qu'une pauvre fille bien
ignorante, moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas
ce qu'on peut faire pour qu'on ne le retienne plus en prison. Il
doit cependant y avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce
que vous n'allez pas tout tenter, monsieur le comte, vous qui tes
son pre?

-- Si, rpondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une
minute.

Depuis l'arrestation d'Albert, le comte tait rest plong dans
une morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de
lui que ruines et dsastres, il n'avait rien fait pour secouer
l'engourdissement de sa pense. Cet homme, si actif d'ordinaire,
remuant jusqu' la turbulence, avait t stupfi. Il se plaisait
dans cet tat de paralysie crbrale qui l'empchait de sentir la
vivacit de son malheur. La voix de Claire sonna  son oreille
comme la trompette de la rsurrection. La nuit affreuse se
dissipait, il entrevoyait une lueur  l'horizon, il retrouva
l'nergie de sa jeunesse.

-- Marchons, dit-il.

Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d'une tristesse
mle de colre.

-- Mais encore, reprit-il, o?  quelle porte frapper srement?
Dans un autre temps, je serais all trouver le roi. Mais
aujourd'hui!... Votre empereur lui-mme ne saurait se mettre au-
dessus de la loi. Il me rpondrait d'attendre la dcision de ces
messieurs du tribunal, et qu'il ne peut rien. Attendre!... Et
Albert compte les minutes avec une mortelle angoisse! Certainement
on obtient justice, seulement, se la faire rendre promptement est
un art qui s'enseigne dans des coles que je n'ai pas frquentes.

-- Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les
juges, les gnraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-
moi simplement, je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne
russissons pas!

Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les
retint un moment, les pressant avec une paternelle tendresse.

-- Brave fille! s'cria-t-il, vous tes une brave et courageuse
fille, Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais
pas. Oui, vous serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et
vous... Mais nous ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des
tourneaux. Il nous faudrait, pour m'indiquer  qui je dois
m'adresser, un guide quelconque, un avocat, un avou. Ah! s'cria-
t-il, nous tenons notre affaire, Nol!...

Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris.

-- C'est mon fils, rpondit M. de Commarin, visiblement
embarrass, mon autre fils, le frre d'Albert. Le meilleur et le
plus digne des hommes, ajouta-t-il, rencontrant fort  propos une
phrase toute faite de M. Daburon. Il est avocat, il sait son
Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera.

Ce nom de Nol, ainsi jet au milieu de cette conversation
qu'enchantait l'esprance, serra le coeur de Claire. Le comte
s'aperut de son effroi.

-- Soyez sans inquitude, chre enfant, reprit-il. Nol est bon,
et je vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tte
ainsi, jeune sceptique, Nol m'a dit ici mme qu'il ne croyait pas
 la culpabilit d'Albert. Il m'a dclar qu'il allait tout faire
pour dissiper une erreur fatale, et qu'il voulait tre son avocat.

Ces affirmations ne semblrent pas rassurer la jeune fille. Elle
se disait: qu'a-t-il donc fait pour Albert, ce Nol? Pourtant elle
ne rpliqua pas.

-- Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est
en ce moment prs de la mre d'Albert, qui l'a lev et qui se
meurt.

-- La mre d'Albert!

-- Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous
paratre une nigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j'y
pense...

Il s'arrta brusquement. Il pensait qu'au lieu d'envoyer chercher
Nol chez Mme Gerdy il pouvait s'y rendre. Ainsi il verrait
Valrie; et depuis si longtemps il dsirait la revoir!

Il est de ces dmarches auxquelles le coeur pousse, et qu'on n'ose
risquer cependant, parce que mille raisons subtiles ou intresses
arrtent.

On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant on lutte, on
combat, on rsiste. Mais vienne une occasion, on est tout heureux
de la saisir aux cheveux. Alors, vis--vis de soi, on a une
excuse.

Tout en cdant  l'impulsion de sa passion, on peut se dire: ce
n'est pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort.

-- Il serait plus court, observa le comte, d'aller trouver Nol.

-- Partons, monsieur.

-- C'est que, ma chre enfant, dit en hsitant le vieux
gentilhomme, c'est que je ne sais si je puis, si je dois vous
emmener. Les convenances...

-- Eh! monsieur, il s'agit bien de convenances! rpliqua
imptueusement Claire. Avec vous et pour lui, ne puis-je pas aller
partout? N'est-il pas indispensable que je donne des explications?
Envoyez seulement prvenir ma grand-mre par Schmidt, qui
reviendra ici attendre notre retour. Je suis prte, monsieur.

-- Soit! dit le comte.

Et sonnant  tout rompre, il cria:

-- Ma voiture!...

Pour descendre le perron, il voulut absolument que Claire prt son
bras. Le galant et lgant gentilhomme du comt d'Artois
reparaissait.

-- Vous m'avez t vingt ans de dessus la tte, disait-il, il est
bien juste que je vous fasse hommage de la jeunesse que vous me
rendez.

Lorsque Claire fut installe...

-- Rue Saint-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite!

Quand le comte disait en montant en voiture: Et vite!, les
passants n'avaient qu' bien se garer. Le cocher tait un habile
homme, on arriva sans accident. Aids des indications du portier,
le comte et la jeune fille se dirigrent vers l'appartement de
Mme Gerdy. Le comte monta lentement, se tenant fortement  la
rampe, s'arrtant  tous les paliers pour respirer. Il allait donc
la revoir! L'motion lui serrait le coeur comme dans un tau.

-- Monsieur Nol Gerdy? demanda-t-il  la domestique.

L'avocat venait de sortir  l'instant. On ne savait o il tait
all, mais il avait dit qu'il ne serait pas absent plus d'une
demi-heure.

-- Nous l'attendrons donc, dit le comte.

Il s'avana, et la bonne s'effaa pour le laisser passer ainsi que
Claire. Nol avait formellement dfendu d'admettre qui que ce ft,
mais l'aspect du comte de Commarin tait de ceux qui font oublier
aux domestiques toutes leurs consignes. Trois personnes se
trouvaient dans le salon o la bonne introduisit le comte et Mlle
d'Arlange. C'tait le cur de la paroisse, le mdecin et un homme
de haute stature, officier de la Lgion d'honneur, dont la tenue
et la tournure trahissaient l'ancien soldat. Ils causaient, debout
prs de la chemine, et l'arrive d'trangers parut les tonner
beaucoup.

Tout en s'inclinant pour rpondre au salut de M. de Commarin et de
Claire, ils s'interrogeaient et se consultaient du regard.

Ce mouvement d'hsitation fut court.

Le militaire drangea un fauteuil qu'il roula prs de Mlle
d'Arlange.

Le comte crut comprendre que sa prsence tait importune.

Il ne pouvait se dispenser de se prsenter lui-mme et d'expliquer
sa visite.

-- Vous m'excuserez, messieurs, dit-il, si je suis indiscret. Je
ne pensais pas l'tre en demandant  attendre Nol, que j'ai le
plus pressant besoin de voir. Je suis le comte de Commarin.

 ce nom, le vieux soldat lcha le fauteuil dont il tenait encore
le dossier et se redressa de toute la hauteur de sa taille. Un
clair de colre brilla dans ses yeux, et il eut un geste
menaant. Ses lvres se remurent pour parler, mais il se contint
et se retira, la tte baisse, prs de la fentre.

Ni le comte ni les deux autres hommes ne remarqurent ces divers
mouvements. Ils n'chapprent pas  Claire.

Pendant que Mlle d'Arlange s'asseyait, passablement interdite, le
comte, assez embarrass lui-mme de sa contenance, s'approcha du
prtre et  voix basse demanda:

-- Quel est, je vous prie, monsieur l'abb, l'tat de madame
Gerdy?

Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la question et
s'avana vivement.

Il tait bien aise de parler  un personnage presque clbre comme
le comte de Commarin et d'entrer en relation avec lui.

-- Il est  croire, monsieur le comte, rpondit-il, qu'elle ne
passera pas la journe.

Le comte appuya sa main sur son front comme s'il y et ressenti
une douleur. Il hsitait  interroger encore. Aprs un moment de
silence glacial, il se dcida pourtant.

-- A-t-elle repris connaissance? murmura-t-il.

-- Non, monsieur. Depuis hier soir cependant nous avons de grands
changements. Elle a t fort agite; toute la nuit, elle a eu des
moments de dlire furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que
la raison lui revenait, et on a envoy chercher monsieur le cur.

-- Oh! bien inutilement, rpondit le prtre, et c'est un grand
malheur. La tte n'y est plus du tout. Pauvre femme! Il y a dix
ans que je la connais, je venais la voir presque toutes les
semaines, il est impossible d'en imaginer une plus excellente.

-- Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur.

Presque aussitt, et comme pour donner raison au mdecin, on
entendit des cris touffs partant de la chambre voisine, dont la
porte tait reste ouverte.

-- Entendez-vous? dit le comte en tressaillant de la tte aux
pieds.

Claire ne comprenait rien  cette scne trange. De sinistres
pressentiments l'oppressaient; elle se sentait comme enveloppe
par une atmosphre de malheur. La frayeur la prenait. Elle se leva
et s'approcha du comte.

-- Elle est sans doute l? demanda M. de Commarin.

-- Oui, monsieur, rpondit d'une voix dure le vieux soldat, qui
s'tait avanc, lui aussi.

 tout autre moment le comte aurait remarqu le ton de ce
vieillard et s'en serait choqu. Il ne leva pas mme les yeux sur
lui. Il restait insensible  tout. N'tait-elle pas l,  deux pas
de lui! Sa pense anantissait le temps. Il lui semblait que
c'tait hier qu'il l'avait quitte pour la dernire fois.

-- Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque timidement.

-- Cela est impossible, rpondit le militaire.

-- Pourquoi? balbutia le comte.

-- Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur
de Commarin!

Le comte se recula comme s'il et t menac. Ses yeux
rencontrrent ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu'un
coupable devant son juge.

-- Mais rien ne s'oppose  ce que monsieur entre chez madame
Gerdy, reprit le mdecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne
s'apercevra probablement pas de sa prsence, et quand mme...

-- Oh! elle ne s'apercevra de rien, appuya le prtre, je viens de
lui parler, de lui prendre la main, elle est reste insensible.

Le vieux soldat rflchissait profondment.

-- Entrez, dit-il enfin au comte, peut-tre est-ce Dieu qui le
veut.

Il chancelait  ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le
repoussa doucement.

Le mdecin et le prtre taient entrs en mme temps que lui;
Claire et le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte
place en face du lit.

Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s'arrter. Il
voulait, mais il ne pouvait aller plus loin.

Cette mourante, tait-ce bien Valrie?

Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits
fltris, rien sur ce visage boulevers ne lui rappelait la belle,
l'adore Valrie de sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas.

Elle le reconnut bien, elle, ou plutt elle le devina; elle se
dressa, dcouvrant ses paules et ses bras amaigris. D'un geste
violent, elle repoussa le bandeau de glace pile pos sur son
front, rejetant en arrire sa chevelure abondante encore, trempe
d'eau et de sueur, qui s'parpilla sur l'oreiller.

-- Guy! s'cria-t-elle, Guy!

Le comte frmit jusqu'au fond de ses entrailles.

Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la
croyance populaire, frapps de la foudre, restent debout, mais
tombent en poussire ds qu'on les touche.

Il ne put apercevoir ce que virent les personnes prsentes: la
transfiguration de la malade. Ses traits contracts se
dtendirent, une joie cleste inonda son visage, et ses yeux
creuss par la maladie prirent une expression de tendresse
infinie.

-- Guy, disait-elle d'une voix navrante de douceur, te voici donc
enfin! Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t'attends! Tu ne
peux pas savoir tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je
serais morte de douleur, sans l'esprance de te revoir qui me
soutenait. On t'a retenu loin de moi? Qui? Tes parents, encore?
Les mchantes gens! Tu ne leur as donc pas dit que nul ici-bas ne
t'aime autant que moi! Non, ce n'est pas cela; je me souviens...
N'ai-je pas vu ton air irrit lorsque tu es parti? Tes amis ont
voulu te sparer de moi; ils t'ont dit que je te trahissais pour
un autre.  qui donc ai-je fait du mal pour avoir des ennemis?
C'est que mon bonheur blessait l'envie. Nous tions si heureux!
Mais tu ne l'as pas crue, cette calomnie absurde, tu l'as
mprise, puisque te voici!

La religieuse, qui s'tait leve en voyant tout le monde envahir
la chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris.

-- Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait tre fou
pour le croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta proprit,
quelque chose de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien
attendre ni esprer d'un autre que tu ne m'aies donn dj. Ne
t'ai-je pas appartenu corps et me ds le premier jour! Je n'ai
pas lutt, va, pour me donner  toi tout entire; je sentais que
j'tais ne pour toi, Guy! te souviens-tu de cela? Je travaillais
pour une dentellire et je ne gagnais pas de quoi vivre, toi tu
m'avais dit que tu faisais ton droit et que tu n'tais pas riche.
Je croyais que tu te privais pour m'assurer un peu de bien-tre.
Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai Saint-
Michel. tait-elle jolie avec ce frais papier  bouquets que nous
avions coll nous-mmes!

 Comme elle tait gaie! De la fentre, on apercevait ces grands
arbres des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions
voir sous les arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps!
La premire fois que nous sommes alls  la campagne ensemble, un
dimanche, tu m'avais apport une belle robe comme je n'osais en
rver et des bottines si mignonnes que je trouvais qu'il tait
dommage de les mettre pour marcher dehors! Mais tu m'avais
trompe!

 Tu n'tais pas un pauvre tudiant. Un jour, en allant porter mon
ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrire
laquelle se tenaient de grands laquais chamarrs d'or. Je ne
pouvais en croire mes yeux. Le soir, tu m'as dit la vrit, que tu
tais noble, immensment riche. Oh! mon bien-aim! Pourquoi
m'avoir avou cela?...

Avait-elle sa raison, tait-ce le dlire qui parlait?

De grosses larmes roulaient sur le visage rid du comte de
Commarin, et le mdecin et le prtre taient mus de ce spectacle
si douloureux d'un vieillard qui pleure comme un enfant.

La veille encore, le comte croyait son coeur bien mort, et il
suffisait de cette voix pntrante pour lui rendre les fraches et
fortes sensations de la jeunesse. Combien d'annes pourtant
s'taient coules depuis?...

-- Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai
Saint-Michel. Tu le voulais; j'obis malgr mes pressentiments. Tu
me dis que, pour te plaire, je devais ressembler  une grande
dame. Tu m'avais donn des matres, car j'tais si ignorante qu'
peine je savais signer mon nom. Te rappelles-tu la drle
d'orthographe de ma premire lettre? Ah! Guy, que n'tais-tu, en
effet, un pauvre tudiant? Depuis que je te sais si riche, j'ai
perdu ma confiance, mon insouciance et ma gaiet. Si tu allais me
croire avide? si tu allais imaginer que ta fortune me touche?

 Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent tre bien
malheureux! Je comprends qu'ils soient incrdules et pleins de
soupons. Sont-ils srs jamais si c'est eux qu'on aime ou leur
argent? Ce doute affreux qui les dchire les rend dfiants, jaloux
et cruels.  mon unique ami, pourquoi avons-nous quitt notre
chre mansarde? L nous tions heureux. Que ne m'as-tu laisse
toujours o tu m'avais trouve? Ne savais-tu donc pas que la vue
du bonheur blesse et irrite les hommes? Sages, nous devions cacher
le ntre comme un crime. Tu croyais m'lever, tu m'as abaisse. Tu
tais fier de notre amour, tu l'as affich. Vainement je te
demandais en grce de rester obscure et inconnue.

 Bientt toute la ville a su que j'tais ta matresse. Il n'tait
bruit dans ton monde que de tes prodigalits pour moi. Combien je
rougissais de ce luxe insolent que tu m'imposais! Tu tais content
parce que ma beaut devenait clbre; je pleurais, moi, parce que
ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes
qui font mtier d'inspirer aux hommes les plus grandes folies.
N'ai-je pas vu mon nom dans un journal? Tu allais te marier, c'est
par ce journal que je l'ai appris. Malheureuse! je devais te fuir;
je n'ai pas eu ce courage.

 Je me suis lchement rsigne au plus humiliant, au plus
coupable des partages. Tu t'es mari, et je suis reste ta
matresse. Oh! quel supplice, quelle soire affreuse! J'tais
seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu
en pousais une autre! Je me disais:  cette heure, une chaste et
noble jeune fille va se donner  lui. Je me disais: quels serments
fait cette bouche qui s'est si souvent appuye sur mes lvres?
Souvent, depuis l'horrible malheur, je demande au bon Dieu quel
crime j'ai commis pour tre si impitoyablement chtie: le crime,
le voil! Je suis reste ta matresse, et ta femme est morte. Je
ne l'ai vue qu'une fois, quelques minutes  peine, mais elle t'a
regard, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que moi, Guy,
c'est notre amour qui l'a tue.

Elle s'arrta puise, mais aucun des assistants ne se permit un
mouvement.

Ils coutaient religieusement, avec une motion fivreuse, ils
attendaient.

Mlle d'Arlange n'avait pas eu la force de rester debout; elle
s'tait laisse glisser  genoux et elle pressait son mouchoir sur
sa bouche pour touffer ses sanglots. Cette femme n'tait-elle pas
la mre d'Albert?

Seule la digne religieuse n'tait point mue: elle avait vu, ainsi
qu'elle se le disait, bien d'autres dlires. Rien, elle ne
comprenait absolument rien  cette scne.

Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d'attention
aux divagations d'une insense.

Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour tous. S'avanant
vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses
couvertures.

-- Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.

-- Ma soeur, murmurrent en mme temps le mdecin et le prtre.

-- Tonnerre de Dieu! s'cria le vieux soldat, laissez-la donc
parler!

-- Qui donc, reprit la malade, insensible  tout ce qui se passait
autour d'elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les
infmes! On m'a fait espionner, n'est-ce pas? et on a dcouvert
que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet
officier est mon frre, mon cher Louis! Comme il venait d'avoir
dix-huit ans et que l'ouvrage manquait, il s'est engag soldat en
disant  ma mre: Ce sera toujours une bouche de moins  la
maison. C'est un bon sujet, et ses chefs l'ont aim tout de
suite. Il a travaill au rgiment; il s'est instruit, et on l'a
fait monter bien vite en grade. On l'a nomm lieutenant,
capitaine, il est devenu chef d'escadron. Il m'a toujours aime,
Louis; s'il tait rest  Paris, je ne serais pas tombe. Mais
notre mre est morte, et je me suis trouve toute seule au milieu
de cette grande ville. Il tait sous-officier quand il a su que
j'avais un amant. J'ai cru qu'il ne me reverrait jamais. Pourtant
il m'a pardonn, en disant que la constance  une faute comme la
mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il tait plus jaloux de
ton bonheur que toi-mme. Il venait, mais en se cachant. Je
l'avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa soeur. Je
m'tais, moi, condamne  ne jamais parler de lui,  ne pas
prononcer son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu'il tait
le frre d'une femme entretenue par un comte? Pour qu'on ne le vt
pas, je prenais les plus minutieuses prcautions.  quoi ont-elles
servi? Hlas!  te faire douter de moi. Quand il a su ce qu'on
disait, il voulait, dans son aveugle colre, te provoquer en duel.
Et alors il m'a fallu lui prouver qu'il n'avait mme pas le droit
de me dfendre. Quelle misre! Ah! j'ai pay bien cher mes annes
de bonheur vol! Mais te voici, tout est oubli. Car tu me crois,
n'est-il pas vrai, Guy? J'crirai  Louis: il viendra, il te dira
que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole,  lui, un
soldat!...

-- Oui, sur mon honneur, pronona le vieux soldat, ce que ma soeur
dit est la vrit.

La mourante ne l'entendit pas; elle continuait d'une voix que la
lassitude faisait haleter:

-- Comme ta prsence me fait du bien! Je sens que je renais. J'ai
failli tomber malade. Je ne dois pas tre jolie, aujourd'hui,
n'importe, embrasse-moi...

Elle tendait les bras et avanait les lvres comme pour donner des
baisers.

-- Mais c'est  une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant.
Oh! je t'en supplie, je t'en conjure, ne me le prends pas, laisse-
le-moi! Une mre sans son enfant, que veux-tu qu'elle devienne? Tu
me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune
immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur; non!
Mon enfant est  moi, je le garderai. La terre n'a ni honneurs ni
richesses qui puissent remplacer une mre veillant sur un berceau.
Tu veux, en change, me donner l'enfant de l'autre; jamais! Quoi!
c'est cette femme qui embrasserait mon fils! C'est impossible!
Retirez d'auprs de moi cet enfant tranger, il me fait horreur,
je veux le mien. Malheureux! n'insiste pas, ne me menace pas de ta
colre, de ton abandon, je cderais et je mourrais aprs. Guy,
renonce  ce projet fatal, la pense seule est un crime. Quoi! mes
prires, mes pleurs, rien ne t'meut! Eh bien! Dieu nous punira.
Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra o
les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se
lveront pour nous maudire. Guy! j'entrevois l'avenir. Je vois mon
fils justement irrit s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu!
Oh! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! Mon
fils! Il me menace, il me frappe!  moi!  l'aide! Un fils frapper
sa mre... Ne le dites  personne, au moins! Dieu! que je souffre!
Il sait pourtant bien que je suis sa mre, il feint de ne pas me
croire. Seigneur, c'est trop souffrir. Guy! pardon!  mon unique
ami! je n'ai ni la force de rsister ni le courage d'obir.

 ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier
s'ouvrit, et Nol parut, ple comme  l'ordinaire, mais calme et
tranquille.

La mourante le vit et prouva comme un choc lectrique.

Une secousse terrible branla son corps; ses yeux s'agrandirent
dmesurment, ses cheveux se dressrent.

Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la
direction de Nol, et d'une voix forte, elle cria:

-- Assassin!...Une convulsion la rabattit sur son lit. On
s'approcha, elle tait morte.

Un grand silence se fit.

Telle est la majest de la mort et la terreur qui s'en dgage, que
devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le
front et s'inclinent.

Pour un moment, les passions et les intrts se taisent.
Involontairement nous nous recueillons, lorsqu'en notre prsence
s'exhale le dernier soupir d'un d'entre nous.

Tous les assistants, d'ailleurs, taient profondment mus de
cette scne dchirante, de cette confession suprme arrache au
dlire et  la douleur.

Mais ce mot assassin, le dernier de Mme Gerdy, ne surprit
personne. Tous,  l'exception de la soeur, savaient l'affreuse
accusation qui pesait sur Albert.

 lui s'adressait la maldiction de cette mre infortune.

Nol paraissait navr. Agenouill prs du lit de celle qui lui
avait servi de mre, il avait pris une de ses mains et la tenait
colle sur ses lvres.

-- Morte! gmissait-il, elle est morte!

Prs de lui, la religieuse et le prtre s'taient mis  genoux et
rcitaient  demi-voix les prires des morts. Ils imploraient de
Dieu, pour l'me de la trpasse, sa paix et sa misricorde. Ils
demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant
souffert sur cette terre. Renvers sur un fauteuil, la tte en
arrire, le comte de Commarin tait plus dfait et plus livide que
cette morte, sa matresse, autrefois si belle.

Claire et le docteur s'empressaient autour de lui.

Il avait fallu retirer sa cravate et dnouer le col de sa chemise,
il suffoquait. Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges
et gonfls disaient la douleur comprime, on avait roul le
fauteuil du comte prs de la fentre entrouverte pour lui donner
un peu d'air. Trois jours auparavant, cette scne l'aurait tu.
Mais le coeur s'endurcit au malheur comme les mains au travail.

-- Les larmes l'ont sauv, dit le docteur  l'oreille de Claire.

M. de Commarin, en effet, reprenait peu  peu ses sens, et avec la
nettet de la pense la facult de souffrir lui revenait.
L'anantissement suit les grandes secousses de l'me; il semble
que la nature se recueille pour soutenir le malheur; on n'en sent
pas d'abord toute la violence, c'est aprs seulement qu'on sonde
l'tendue et la profondeur du mal.

Les regards du comte s'arrtaient sur ce lit o gisait le corps de
Valrie. C'tait donc l tout ce qui restait d'elle. L'me, cette
me si dvoue et si tendre, s'tait envole.

Que n'et-il pas donn pour que Dieu rendt  cette infortune un
jour, une heure seulement de vie et de raison! Avec quels
transports de repentir il se serait jet  ses pieds pour lui
demander grce, pour lui dire combien il avait horreur de sa
conduite passe! Comment avait-il reconnu l'inpuisable amour de
cet ange! Sur un soupon, sans daigner s'informer, sans
l'entendre, il l'avait accable du plus froid mpris. Que ne
l'avait-il revue? Il se serait pargn vingt ans de doutes affreux
au sujet de la naissance d'Albert. Au lieu d'une existence
d'isolement, il pouvait avoir une vie heureuse et douce.

Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle-l aussi
l'avait aim, et jusqu' en mourir.

Il ne les avait pas comprises, il les avait tues toutes deux.

L'heure de l'expiation tait venue, et il ne pouvait pas dire:
Seigneur, le chtiment est trop grand.

Et quelle punition, cependant! Que de malheurs depuis cinq jours!

-- Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prdit; que ne l'ai-je
coute!

Le frre de Mme Gerdy eut piti de ce vieillard si impitoyablement
prouv. Il lui tendit la main.

-- Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave et triste, il y a
longtemps que ma soeur vous a pardonn, si toutefois elle vous en
a jamais voulu; aujourd'hui c'est moi qui vous pardonne.

-- Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!...

Et il ajouta:

-- Quelle mort, grand Dieu!

-- Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier soupir avec cette
ide que son fils a commis un crime. Et n'avoir pu la
dtromper!...

-- Au moins! s'cria le comte, faut-il que son fils soit libre
pour lui rendre les derniers devoirs; oui, il le faut... Nol!...

L'avocat s'tait rapproch de son pre et avait entendu.

-- Je vous ai promis, mon pre, rpondit-il, de le sauver.

Pour la premire fois Mlle d'Arlange envisagea Nol, leurs regards
se croisrent, et elle ne fut pas matresse d'un mouvement de
rpulsion qui fut vu de l'avocat.

-- Albert est maintenant sauv, dit-elle firement. Ce que nous
demandons, c'est qu'on nous fasse prompte justice, c'est qu'il
soit remis en libert  l'instant. Le juge sait maintenant la
vrit.

-- Comment, la vrit? interrogea l'avocat.

-- Oui! Albert a pass chez moi, avec moi, la nuit du crime.

Nol la regarda d'un air surpris; un aveu si singulier dans une
telle bouche, sans explications, avait bien de quoi surprendre.

Elle se redressa magnifique d'orgueil.

-- Je suis mademoiselle Claire d'Arlange, monsieur, dit-elle.

M. de Commarin raconta alors rapidement tous les incidents
rapports par Claire. Quand il eut termin:

-- Monsieur, rpondit Nol, vous voyez ma situation en ce moment,
ds demain...

-- Demain! interrompit le comte d'une voix indigne; vous parlez,
je crois, d'attendre  demain! L'honneur commande, monsieur, il
faut agir aujourd'hui mme,  l'instant. Le moyen, pour vous,
d'honorer cette pauvre femme, n'est pas de prier pour elle...
dlivrez son fils.

Nol s'inclina profondment.

-- Entendre votre volont, monsieur, dit-il, c'est obir. Je pars.
Ce soir,  l'htel, j'aurai l'honneur de vous rendre compte de mes
dmarches. Peut-tre me sera-t-il donn de vous ramener Albert.

Il dit, et, embrassant une dernire fois la morte, il sortit.

Bientt le comte et Mlle d'Arlange se retirrent.

Le vieux soldat tait all  la mairie faire sa dclaration de
dcs et remplir les formalits indispensables. La religieuse
resta seule en attendant le prtre que le cur avait promis
d'envoyer pour garder le corps. La fille de Saint-Vincent
n'prouvait ni crainte ni embarras. Tant de fois elle s'tait
trouve dans des circonstances pareilles! Ses prires dites, elle
s'tait releve, et dj elle allait et venait dans la chambre,
disposant tout comme on doit le faire quand un malade a rendu le
dernier soupir. Elle faisait disparatre les traces de la maladie,
cachait les fioles et les petits pots, brlait du sucre sur une
pelle rougie, et sur une table recouverte d'une serviette blanche,
 la tte du lit, elle allumait des bougies et plaait un crucifix
avec un bnitier et la branche de buis bnit.


XVII
Aussi troubl, aussi proccup que possible des rvlations de
Mlle d'Arlange, M. Daburon gravissait l'escalier qui conduit aux
galeries des juges d'instruction, lorsqu'il fut crois par le pre
Tabaret. Sa vue l'enchanta et tout aussitt il l'appela:

-- Monsieur Tabaret!... Mais le bonhomme, qui donnait tous les
signes de l'agitation la plus vive, n'tait rien moins que dispos
 s'arrter,  perdre une minute.

-- Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, on m'attend chez
moi.

-- J'espre cependant...

-- Oh! il est innocent, interrompit le pre Tabaret. J'ai dj
quelques indices, et avant trois jours... Mais vous allez entendre
l'homme aux boucles d'oreilles de Gvrol. Il est trs malin,
Gvrol, je l'avais mal jug.

Et sans couter un mot de plus il reprit sa course, sautant trois
marches  la fois, au risque de se rompre le cou.

M. Daburon, dsappoint, hta le pas.

Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, sur le banc de
bois grossier, Albert assis prs d'un garde de Paris attendait.

-- On va vous appeler  l'instant, monsieur, dit le juge au
prvenu en ouvrant sa porte.

Dans le cabinet, Constant causait avec un petit homme  figure
chafouine qu'on aurait pu prendre  sa tenue pour un petit rentier
des Batignolles, sans l'norme pingle en faux qui constellait
sa cravate et trahissait l'agent de la sret.

-- Vous avez reu mes lettres? demanda M. Daburon  son greffier.

-- Monsieur, vos ordres sont excuts, le prvenu est l, et voici
monsieur Martin qui arrive  l'instant du quartier des Invalides.

-- Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d'un ton
satisfait.

Et se retournant vers l'agent:

-- Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'avez-vous vu?

-- Monsieur, il y a eu escalade.

-- Y a-t-il longtemps?

-- Cinq ou six jours.

-- Vous en tes sr?

-- Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant
tailler une plume.

-- Les traces sont visibles?

-- Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j'ose
m'exprimer ainsi. Le voleur -- il s'agit d'un voleur, je suppose,
continua M. Martin qui tait un beau parleur -- a pntr avant la
pluie et s'est retir aprs, ainsi que l'avait conjectur monsieur
le juge d'instruction. Cette circonstance est facile  dterminer
quand on compare, le long du mur, du ct de la rue, les
empreintes de la monte et celles de la descente. Ces empreintes
sont des raillures faites par le bout des pieds. Les unes sont
nettes, les autres boueuses. Le gaillard -- il est leste, ma foi!
-- est entr  la force du poignet, mais, pour sortir, il s'est
donn le luxe d'une chelle qu'il aura jete  terre une fois en
haut. On voit trs bien o elle a t applique: en bas,  cause
des trous, creuss par les montants; en haut, parce que la chaux
est dgrade.

-- Est-ce l tout? demanda le juge.

-- Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui
garnissent la crte du mur ont t arrachs. Plusieurs branches
des acacias qui s'tendent au-dessus du mme mur ont t
tortilles ou brises. Mme, aux pines de l'une de ces branches,
j'ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui
me parat provenir d'un gant.

Le juge prit ce fragment avec empressement.

C'tait bien un petit morceau de gant gris.

-- Vous vous tes arrang, je l'espre, monsieur Martin, dit
M. Daburon, pour ne point veiller l'attention dans la maison o
vous avez fait cette enqute?

-- Certes, monsieur. J'ai d'abord examin l'extrieur  mon aise.
Aprs quoi, dposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin,
je me suis prsent chez la marquise d'Arlange, en me donnant pour
l'intendant d'une duchesse du voisinage, au dsespoir d'avoir
laiss chapper un perroquet ador et loquent, si je puis
employer ce terme. On m'a donn de trs bonne grce la permission
de fouiller le jardin, et comme j'ai dit le plus grand mal de ma
prtendue matresse, on m'aura indubitablement pris pour un
domestique...

-- Vous tes un homme adroit et expditif, monsieur Martin,
interrompit le juge, je suis trs satisfait de vous et je le ferai
savoir  qui de droit.

Il sonna pendant que l'agent, fier des loges reus, gagnait la
porte  reculons et courb en arc de cercle.

Albert fut introduit.

-- Vous tes-vous dcid, monsieur, demanda sans prambule le juge
d'instruction,  donner l'emploi de votre soire de mardi?

-- Je vous l'ai donn, monsieur.

-- Non, monsieur, non, et je regrette d'tre oblig de vous dire
que vous m'avez menti.

Albert,  cette injure, devint pourpre, et ses yeux tincelrent.

-- Ce que vous avez fait ce soir-l, continua le juge, je le sais,
parce que la justice, je vous l'ai dj dit, n'ignore rien de ce
qu'il lui importe de connatre.

Il chercha le regard d'Albert, le rencontra, et lentement dit:

-- J'ai vu mademoiselle Claire d'Arlange.

 ce nom, les traits du prvenu, contracts par une ferme volont
de ne pas se laisser abattre, se dtendirent. On et dit qu'il
prouvait une immense sensation de bien-tre, comme un homme qui,
par miracle, chappe  un pril imminent qu'il dsesprait de
conjurer. Pourtant il ne rpondit pas.

-- Mademoiselle d'Arlange, reprit le magistrat, m'a dit o vous
tiez mardi soir.

Albert hsitait encore.

-- Je ne vous tends pas de pige, ajouta M. Daburon, je vous en
donne ma parole d'honneur. Elle m'a tout dit, entendez-vous?

Cette fois, Albert se dcida  parler. Ses explications
concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un
dtail de plus. Dsormais le doute devenait impossible. La bonne
foi de Mlle d'Arlange ne pouvait avoir t surprise. Ou Albert
tait innocent, ou elle tait sa complice. Pouvait-elle tre
sciemment la complice de ce crime odieux? Non, elle ne pouvait
mme tre souponne. Mais alors, o chercher l'assassin? Car  la
justice, lorsqu'elle dcouvre un crime, il faut un criminel.

-- Vous le voyez, monsieur, dit svrement le juge  Albert, vous
m'aviez tromp. Vous risquiez votre tte, monsieur, et ce qui est
bien autrement grave, vous m'exposiez, vous exposiez la justice 
une dplorable erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la vrit?

-- Monsieur, rpondit Albert, mademoiselle d'Arlange, en acceptant
de moi un rendez-vous, m'avait confi son honneur...

-- Et vous seriez mort plutt que de parler de cette entrevue?
interrompit M. Daburon avec une nuance d'ironie; cela est beau,
monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie...

-- Je ne suis pas le hros que vous supposez, monsieur, dit
simplement le prvenu. Si je vous disais que je ne comptais pas
sur Claire, je mentirais. Je l'attendais. Je savais qu'en
apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. Mais
on pouvait lui cacher ce malheur, et c'est l ce que je redoutais.
En ce cas, autant qu'on peut rpondre de soi, je crois que je
n'aurais pas prononc son nom.

Il n'y avait l nulle apparence de bravade. Ce qu'Albert disait,
il le pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique.

-- Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on va vous
reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant
vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les
gards dus  un prisonnier dont l'innocence peut paratre
probable.

Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.

-- Qu'on fasse venir Gvrol, maintenant, dit le juge  son
greffier.

Le chef de la sret tait absent, on venait de le mander  la
prfecture, mais son tmoin, l'homme aux boucles d'oreilles,
attendait dans la galerie.

On lui dit d'entrer chez le juge. C'tait un de ces hommes courts
et ramasss sur eux-mmes, robustes comme les chnes, btis 
chaux et  sable, qui peuvent porter jusqu' trois poches de bl
sur leurs paules bombes. Ses cheveux et ses favoris blancs
faisaient paratre plus dur et plus fonc son teint hl, grill,
tann par les intempries des saisons, par le vent de la mer et
par le soleil des tropiques. Il avait de larges mains, noires,
dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la
puissance de pression d'un tau.

 ses oreilles, de grandes boucles d'oreilles pendaient, soutenant
un dcoupage en forme d'ancre.

Il portait le costume des pcheurs aiss de la Normandie,
lorsqu'ils s'habillent pour aller  la ville ou au march.

L'huissier fut oblig de le pousser dans le cabinet.

Ce loup de la cte tait intimid et interdit.

Il s'avana en se balanant d'une jambe sur l'autre avec cette
dmarche dhanche des matelots qui, rompus au roulis et au
tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l'immobile
plancher des vaches.

Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre
souple, dcor de petites mdailles de plomb, ni plus ni moins que
l'auguste casquette du roi Louis XI, de dvote mmoire, et orn
encore d'une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les
filles de campagne sur un mtier primitif compos de quatre ou
cinq pingles fiches dans un bouchon perc.

M. Daburon le dtailla et l'valua d'un coup d'oeil. On ne pouvait
s'y tromper, c'tait bien l'homme  figure de brique dpeint par
le petit tmoin de La Jonchre.

Impossible galement de mconnatre l'honnte homme. Sa
physionomie respirait la franchise et la bont.

-- Votre nom? demanda le juge d'instruction.

-- Marie-Pierre Lerouge.

-- tes-vous donc parent de Claudine Lerouge?

-- Je suis son mari, monsieur.

Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son
existence?

Voil ce que pensa M. Daburon.

 quoi donc servent les surprenants progrs de l'industrie
humaine?

Aujourd'hui, lorsque la justice hsite, il lui faut, tout comme il
y a vingt ans, une norme perte de temps et d'argent pour obtenir
le moindre renseignement. Il faut la croix et la bannire, en
beaucoup de cas, pour se procurer l'tat civil d'un tmoin ou d'un
prvenu.

Le vendredi, dans la journe, on avait crit pour demander le
dossier de Claudine, on tait au lundi, et la rponse n'tait pas
arrive.

Cependant la photographie existe, on a le tlgraphe lectrique,
on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise
pas.

-- Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-mme
prtendait l'tre.

-- C'est que, de cette manire, elle excusait un peu sa conduite.
C'tait d'ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que
je n'existais plus pour elle.

-- Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime d'un crime odieux?

-- Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l'a dit,
monsieur, rpondit le marin dont le front se plissa. C'tait une
malheureuse! ajouta-t-il d'une voix sourde.

-- Comment! c'est vous, un mari, qui l'accusez?

-- Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah! dfunt mon pre,
qui s'y connaissait au temps, m'avait averti. Je riais, quand il
me disait: Prends garde, elle nous dshonorera tous. Il avait
raison. J'ai t, moi,  cause d'elle, poursuivi par la police, ni
plus ni moins qu'un voleur qui se cache et qu'on cherche. Partout
o on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire:
tiens! il a donc fait un mauvais coup! Et me voici devant la
justice. Ah! monsieur, quelle peine! C'est que les Lerouge sont
honntes de pre en fils depuis que le monde est monde. Informez-
vous dans le pays, on vous dira: Parole de Lerouge vaut crit
d'un autre. Oui, c'tait une malheureuse, et je lui avais bien
dit qu'elle ferait une mauvaise fin.

-- Vous lui aviez dit cela?

-- Plus de cent fois, oui, monsieur.

-- Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur
n'est point en jeu ici, personne n'en doute. Quand l'aviez-vous
avertie si sagement?

-- Ah! il y a longtemps, monsieur, rpondit le mari, plus de
trente ans, pour la premire fois. Elle tait ambitieuse jusque
dans le sang, elle a voulu se mler des affaires des grands, c'est
ce qui l'a perdue. Elle disait qu'on gagne de l'or  garder des
secrets; moi, je disais qu'on gagne de la honte, et voil tout.
Prter la main aux grands pour cacher leurs vilenies en comptant
que a portera bonheur, c'est rembourrer son matelas d'pines avec
l'espoir de bien dormir. Mais elle n'en faisait qu' sa tte.

-- Vous tiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le
droit de commander.

Le mari hocha la tte et poussa un gros soupir.

-- Hlas! monsieur, c'tait moi qui obissais.

Procder par brefs interrogatoires avec un tmoin lorsqu'on n'a
mme pas ide des renseignements qu'il apporte, c'est perdre du
temps en cherchant  en gagner. On croit l'approcher du fait
important, on l'en carte. Mieux vaut lui lcher la bride et se
rsigner  l'couter, quitte  le remettre sur la voie lorsqu'il
s'en loigne trop. C'est encore le plus sr et le plus court.
C'est  ce parti que s'arrta M. Daburon, tout en maudissant
l'absence de Gvrol, qui, d'un mot, aurait abrg de moiti cet
interrogatoire, dont le juge ne souponnait pas encore
l'importance.

-- De quelles affaires s'tait donc mle votre femme? demanda le
magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici,
vous le savez, on doit dire non seulement la vrit, mais encore
toute la vrit.

Lerouge avait pos son chapeau sur une chaise. Alternativement il
se dtirait les doigts, les faisait craquer  les briser, ou se
grattait la tte de toutes ses forces. C'tait sa manire d'aller
 la rencontre des ides.

-- C'est pour vous dire, commena-t-il, qu'il y aura de cela
trente-cinq ans  la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine.
Dame! c'tait une jolie fille, propre, avenante, avec une voix
plus douce que le miel. C'tait la plus belle du pays, droite
comme un mt, souple comme l'osier, fine et forte comme un canot
de course. Ses yeux ptillaient comme du vieux cidre; elle avait
des cheveux noirs, les dents blanches, et son haleine tait plus
frache que la brise du large. Le malheur est qu'elle n'avait
rien, tandis que nous tions  l'aise. Sa mre, une veuve de
trente-six maris, tait, sauf votre respect, une pas grand-chose
et mon pre tait l'honntet vivante. Quand je parlai au bonhomme
d'pouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours
aprs il m'embarquait pour Porto sur la golette d'un voisin 
nous, histoire de changer d'air. Je revins au bout de six mois,
plus maigre qu'un tolet, mais plus amoureux qu'avant. Le souvenir
de Claudine me desschait  petit feu. C'est que j'en tais fou 
perdre le boire et le manger, et sans vous commander m'est avis
qu'elle m'aimait un brin, vu que j'tais un solide gars et que
plus d'une fille me reluquait. Pour lors le pre, voyant que rien
n'y faisait, que je dprissais sans dire ouf et que je m'en
allais tout doucettement rejoindre ma dfunte mre au cimetire,
se dcida  me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous
revenions de la pche et que je ne touchais pas au souper, il me
dit: pouse-la donc, ta carogne, et que a finisse! Je me
rappelle bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon
amoureuse de ce nom, j'eus comme un blouissement. J'aurais voulu
le tuer. a ne porte pas bonheur de se marier malgr ses parents.

Le brave marin s'garait au milieu de ses souvenirs. Il ne causait
plus, il dissertait.

Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer dans le bon
chemin.

-- Arrivons  l'affaire, dit-il.

-- J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien commencer par
le commencement. Je me mariai donc. Le soir, aprs la noce, les
parents et les invits partis, j'allais rejoindre ma femme quand
j'aperus mon pre tout seul dans un coin qui pleurait. a me
serra le coeur et j'eus un mauvais pressentiment. Il passa vite.
C'est si beau, les six premiers mois qu'on a une femme qu'on aime!
On la voit comme  travers ces brouillards qui changent en palais
et en glises les rochers de la cte, si bien que les novices s'y
trompent.

Pendant deux ans, sauf quelques castilles de rien, tout alla bien.
Claudine me manoeuvrait comme un youyou. Ah! elle tait fute!
elle m'aurait pris, li, port au march et vendu, que je n'y
aurais vu que du feu. Son grand dfaut, c'tait d'tre coquette.
Tout ce que je gagnais, et mes affaires marchaient fort, elle se
le mettait sur le dos. C'taient tous les dimanches parure
nouvelle, robes, joyaux, bonnets, des affiquets du diable que les
marchands inventent pour la perdition des femmes. Les voisins en
jasaient, mais moi, je trouvais cela bien. Pour le baptme du fils
qu'elle m'avait donn, qui fut nomm Jacques, du nom de mon pre,
j'avais, pour lui plaire, donn la vole  mes conomies de
garon, plus de trois cents pistoles que je destinais  acheter un
pr qui m'endiablait parce qu'il tait enclav dans des parcelles
nous appartenant.

M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire?

-- Allez, allez donc! disait-il toutes les fois que Lerouge
faisait seulement mine de s'arrter.

_-- _Donc, poursuivit le marin, j'tais content assez, lorsqu'un
matin je vis tourner autour de chez nous un domestique de chez
monsieur le comte de Commarin, dont le chteau est  un quart de
lieue de chez nous, de l'autre ct du bourg. C'tait un
particulier qui ne me revenait pas du tout, un nomm Germain. On
prtendait comme cela qu'il s'tait ml de la faute de la
Thomassine, une belle fille de chez nous qui avait plu au jeune
comte et qui avait disparu. Je demandai  ma femme ce que lui
voulait ce propre  rien; elle me rpondit qu'il tait venu lui
proposer de prendre un nourrisson. D'abord je ne voulais pas
entendre de cette oreille. Notre bien permettait  Claudine de
garder tout son lait pour notre fils. Mais la voil qui se met 
dire les meilleures raisons. Elle se repentait, soi-disant, de sa
coquetterie et de ses dpenses. Elle voulait gagner de l'argent,
ayant honte de ne rien faire tandis que je me tuais le corps. Elle
demandait  amasser,  conomiser, pour que le petit ne ft pas
oblig plus tard d'aller  la mer. On lui offrait un trs bon prix
que nous pouvions mettre de ct pour rattraper en peu de temps
les trois cents pistoles. Le chien de pr dont elle me parla finit
par me dcider.

-- Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle commission on
voulait la charger?

Cette question stupfia Lerouge. Il pensa que c'est avec raison
qu'on affirme que la justice voit tout et sait tout.

-- Pas encore, rpondit-il. Mais vous allez voir. Huit jours
aprs, le piton lui apporte une lettre o on lui demandait de
venir  Paris chercher l'enfant. C'tait un soir. Bon, dit-elle,
je partirai demain par la diligence. Moi, je ne souillai mot;
seulement au matin, quand elle fut pare pour le passage de la
diligence, je dclarai que je l'accompagnerais. Elle ne parut pas
fche, au contraire. Elle m'embrassa, et je fus ravi.  Paris, ma
femme devait aller prendre le petit chez une madame Gerdy qui
demeurait sur le boulevard. Nous convnmes avec Claudine qu'elle
se prsenterait seule et que je l'attendrais  notre auberge.
Mais, elle partie, je me mangeais le foie dans cette chambre. Je
sortis au bout d'une heure et j'allai rder aux environs de la
maison de cette dame. Je m'informai  des domestiques,  des gens
qui sortaient, et j'appris qu'elle tait la matresse du comte de
Commarin. Cela me dplut si fort que, si j'avais t le matre, ma
femme serait revenue sans ce btard. Je ne suis qu'un pauvre
marin, moi, et je sais bien qu'un homme peut s'oublier. On est
mont par la boisson. Quelquefois on est entran par les
camarades, mais qu'un homme ayant femme et enfants fasse mnage
avec une autre et lui donne le bien des siens, je trouve cela mal,
trs mal. N'est-il pas vrai, monsieur?

Le juge d'instruction se dmenait rageusement sur son fauteuil. Il
pensait: cet homme n'en finira donc pas!

-- Oui! vous avez raison mille fois, rpondit-il, mais trve de
rflexions, avancez, avancez!...

-- Claudine, monsieur, tait plus entte qu'une mule. Aprs trois
jours de discussions elle m'arracha un _Amen _entre deux baisers.
Alors elle m'annona que nous ne retournerions pas chez nous par
la diligence. La dame, qui craignait pour son petit la fatigue du
voyage, avait arrang qu'on nous reconduirait  petites journes
dans sa voiture, et avec ses chevaux. C'est qu'elle tait
entretenue dans le grand genre! J'eus la btise de me rjouir
parce que cela me permettrait de voir le pays  mon aise. Nous
voil donc bien installs, avec les enfants, le mien et l'autre,
dans un beau carrosse, attel de btes superbes, conduit par un
cocher en livre. Ma femme tait folle de joie. Elle m'embrassait
comme du pain et faisait sonner des poignes de pices d'or. Moi,
j'tais sot comme un honnte mari, qui trouve dans son mnage de
l'argent qu'il n'y a pas apport. C'est en voyant ma mine que
Claudine, esprant me drider, se risqua  me dcouvrir la vrit
vraie. Tiens, me dit-elle...

Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton:

-- Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme qui parle.

-- Oui, oui... Poursuivez.

-- Elle me dit donc en secouant sa poche: Tiens, mon homme, nous
en aurons comme a jusqu' plus soif, et voici pourquoi: monsieur
le comte, qui a un fils lgitime en mme temps que celui-ci, veut
que ce soit ce btard qui porte son nom. Cela se peut, grce 
moi. En route nous allons trouver dans l'auberge o nous
coucherons monsieur Germain et la nourrice  qui on a confi le
fils lgitime. On nous mettra dans la mme chambre, et, pendant la
nuit, je dois changer les petits qu'on a exprs habills l'un
comme l'autre. Monsieur le comte donne pour cela huit mille francs
comptant et une rente viagre de mille francs.

-- Et vous! s'cria le juge, vous qui vous dites un honnte homme,
vous avez souffert un tel crime lorsqu'il suffisait d'un mot pour
l'en empcher!

-- Monsieur, de grce, supplia Lerouge, monsieur, laissez-moi
finir...

-- Soit, allez!

-- Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, tant la colre
m'tranglait. Je devais tre effrayant. Mais elle, qui pourtant
avait peur de moi quand je me montais, partit d'un clat de rire
qui me dconcerta. Que tu es bte, me dit-elle; coute-moi donc
avant de t'enlever comme une soupe au lait. C'est le comte,
entends-tu, qui enrage d'avoir son btard chez lui, c'est le comte
qui paye pour le changer. Sa matresse, la mre de celui-ci, ne
veut pas de a. Si elle a eu l'air de consentir  la chose, cette
femme, c'est qu'elle tenait  ne pas se brouiller avec son amant
et qu'elle avait son plan. Elle m'a prise  part, dans la chambre,
et aprs m'avoir fait jurer le secret sur un crucifix, elle m'a
dit qu'elle ne pouvait pas s'habituer  l'ide de se sparer pour
toujours de son enfant et d'lever l'enfant d'une autre. Elle a
ajout que si je consentais  ne pas changer les nourrissons sans
en rien dire au comte, elle me donnerait  l'instant dix mille
francs et me garantirait une rente gale  celle du pre. Elle m'a
encore dclar qu'elle saurait bien si je tenais ma parole, ayant
fait faire  son petit un signe de reconnaissance ineffaable.
Elle ne me l'a pas montr, ce signe, et j'ai eu beau le chercher,
je ne l'ai pas trouv. Comprends-tu maintenant? Je garde
simplement ce petit bourgeois que voici; j'affirme au comte que
j'ai fait l'change, nous empochons des deux cts, et voil
Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a plus d'esprit que
toi, mon homme!Voil, monsieur, mot pour mot, ce que me dit
Claudine.

Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir  carreaux
bleus et se moucha  faire trembler les vitres. C'tait sa faon
de pleurer.

M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette
malheureuse affaire, il marchait d'tonnements en tonnements. 
peine avait-il mis ordre  ses ides sur un point que toute son
attention tait appele sur un autre. Il se sentait drout.
Qu'tait-ce que ce nouvel incident si grave? qu'allait-il
apprendre? Il brlait d'interroger vivement, mais Lerouge, on le
voyait, contait pniblement, dmlant laborieusement ses
souvenirs; un fil bien tnu le guidait, la moindre interruption
pouvait rompre ce fil et embrouiller l'cheveau.

-- Ce que me proposait Claudine, continua le marin, tait une
abomination, et je suis un honnte homme. Mais cette femme me
ptrissait  volont, comme la pte du ptrin. Elle me chavirait
le coeur. Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui tait noir
comme de l'encre. Je l'aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne
faisions de tort  personne et que nous assurions la fortune de
Jacques, je me tus. Le soir, nous arrivions  un village, et le
cocher nous dit, en arrtant la voiture devant une auberge, que
c'est l que nous coucherons. Nous entrons et nous voyons qui?
Cette canaille de Germain avec une femme portant un nourrisson si
exactement habill comme le ntre que j'eus peur. Ils voyageaient
comme nous dans une voiture du comte. Un soupon me vint. Qui
m'assurait que Claudine n'avait pas invent la seconde histoire
pour me calmer? Elle en tait certes capable. J'tais fou. Je
consentais  une chose qui tait mal, mais non  une certaine
autre. Je me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit
btard, me jurant bien qu'on ne me l'escamoterait pas. En effet,
je le gardai toute la soire sur mes genoux, et, pour plus de
sret, je lui avais nou mon mouchoir autour des reins en guise
de remarque. Ah! le coup avait t bien mont. Aprs souper, on
parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans cette
auberge que deux chambres  deux lits. C'tait  croire qu'on
l'avait fait btir exprs. L'aubergiste dit que les deux nourrices
coucheront dans une de ces chambres et Germain et moi dans
l'autre. Comprenez-vous, monsieur le juge? Ajoutez que toute la
soire j'avais surpris des signes d'intelligence entre ma femme et
ce gredin de domestique. J'tais furieux.

 C'tait la conscience qui parlait et que je faisais taire de
force. Je sentais que j'agissais trs mal et je m'en voulais  la
mort. Pourquoi n'y a-t-il que les coquines pour faire virer comme
une girouette  tous les vents de leurs coquineries l'esprit d'un
honnte homme?

M. Daburon rpondit par un coup de poing  dmolir son bureau.
Lerouge poursuivit plus vite:

-- Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'tre trop jaloux
pour lcher ma femme une minute. Il fallait en passer par o je
voulais. La nourrice trangre monta se coucher la premire; nous
y allmes, Claudine et moi, un moment aprs. Ma femme dfit ses
hardes et se coucha dans les draps avec notre fils et le
nourrisson; moi, je ne me dshabillai pas. Sous prtexte qu'en me
couchant j'exposerais les nourrissons, je m'installai sur une
chaise devant le lit, dcid  ouvrir l'oeil et  monter un quart
un peu solide. J'avais souffl la chandelle afin de laisser les
femmes dormir; moi, je n'y songeais gure; mes ides m'taient le
sommeil; je pensais  mon pre et  ce qu'il dirait, s'il
apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voil que j'entends
Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se
levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que
non, alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la
saisissant par le bras, je commenai  taper, et rudement, tout en
lchant ce que j'avais sur le coeur. Je parlais  pleine voix,
comme sur mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme un
damn, je menais un tapage affreux. L'autre nourrice poussait des
cris  faire croire qu'on l'gorgeait.  ce vacarme Germain
accourt avec une chandelle allume. Sa vue m'acheva. Ne sachant ce
que je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan dont je me
servais d'habitude, et empoignant le maudit btard, je lui
traversai le bras avec la lame en disant: Au moins, comme cela,
on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqu pour la
vie.

Lerouge n'en pouvait plus.

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le
long de ses joues et s'arrtaient dans les rides profondes de son
visage.

Il haletait, mais le regard imprieux du juge le pressait, le
harcelait, comme le fouet qui cingle les reins du ngre cras de
fatigue.

-- La blessure du petit tait terrible, poursuivit-il; elle
saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m'inquitais
que de l'avenir, de ce qui arriverait peut-tre plus tard. Je
dclarai que j'allais crire ce qui venait de se passer et que
nous signerions tous. Ce fut fait. Nous savions crire tous
quatre. Germain n'osa pas rsister, je parlais mon couteau  la
main. Il mit son nom le premier, me conjurant seulement de ne rien
dire au comte, jurant que pour sa part il ne souillerait mot,
faisant promettre  l'autre nourrice de se taire.

-- Et vous avez gard cette dclaration? demanda M. Daburon.

-- Oui, monsieur, et comme l'homme de la police  qui j'ai tout
avou m'a recommand de la prendre avec moi, je suis all la
retirer de l'endroit o je l'avais cache, et je l'ai l.

-- Donnez.

Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de
parchemin attach avec une lanire de cuir, et en tira un pli
jauni par les annes et soigneusement cachet.

-- Voici, dit-il. Le papier n'a pas t ouvert depuis cette nuit
maudite.

En effet, lorsque le juge le dplia, il vit tomber la cendre jete
sur les caractres frachement tracs pour les empcher de
s'effacer.

C'tait bien le rcit bref de la scne dcrite par le vieux marin.
Les quatre signatures y taient.

-- Que sont devenus, murmura le juge, se parlant  lui-mme, les
tmoins qui ont sign cette dclaration? Lerouge crut qu'on
l'interrogeait.

-- Germain est mort, rpondit-il, on m'a dit qu'il s'tait noy
dans une partie de plaisir. Claudine vient d'tre assassine, mais
l'autre nourrice vit encore. Mme je sais qu'elle a parl de la
chose  son mari, car il m'en a touch un mot. C'est un nomm
Brossette, qui demeure au village de Commarin mme.

-- Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l'adresse
de cette femme.

-- Le lendemain, monsieur, Claudine parvint  me calmer et 
m'extorquer le serment de garder le silence. L'enfant fut  peine
malade, mais il garda une norme cicatrice au bras.

-- Madame Gerdy a-t-elle t avertie de ce qui s'tait pass?

-- Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime mieux dire que
je l'ignore.

-- Comment, vous l'ignorez!

-- Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui
est arriv aprs.

-- Qu'est-il donc arriv?

Le marin hsita.

-- C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires  moi, et...

-- Mon ami, interrompit le juge, vous tes un honnte homme, je le
crois, j'en suis sr. Mais une fois en votre vie, pouss par une
mauvaise femme, vous avez failli, vous tes devenu le complice
d'une bien coupable action. Rparez votre faute en parlant
sincrement. Tout ce qui se dit ici, et qui n'a pas trait
directement au crime, reste secret; moi-mme je l'oublie aussitt.
Ne craignez donc rien, et si vous prouvez quelque humiliation,
dites-vous que c'est la punition du pass.

-- Hlas! monsieur le juge, rpondit le marin, j'ai t bien puni
dj, et il y a longtemps que ma peine a commenc. Argent mal
acquis ne porte pas profit. En arrivant chez nous, j'achetai le
malheureux pr plus cher que sa valeur. Le jour o je me suis
promen dessus en me disant: il est  moi, j'ai eu mon dernier
contentement. Claudine tait coquette mais elle avait encore bien
d'autres vices. Quand elle nous vit tant d'argent, ils clatrent
tous comme un incendie qui couve  fond de cale quand on ouvre un
panneau. D'un peu gourmande qu'elle tait, elle devint porte sur
sa bouche, sauf votre respect,  faire horreur. C'tait chez nous
une ripaille qui n'avait ni fin ni cesse. Ds que j'embarquais,
elle s'attablait avec les plus mauvaises gredines du pays, et il
n'y avait rien de trop bon ni de trop cher pour elles. Elle se
prenait de boisson au point qu'il fallait la coucher. L-dessus,
voil qu'une nuit qu'elle me croyait  Rouen, je reviens sans tre
attendu. J'entre, et je la trouve avec un homme. Et quel homme,
monsieur! Un mchant gringalet honni de tout le pays, laid, sale,
puant: enfin le clerc de l'huissier du bourg. J'aurais d le tuer,
c'tait mon droit, comme une vermine qu'il tait; il me fit piti.
Je l'empoignai par le cou et je le jetai par la fentre sans
l'ouvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur ma femme, et
quand je cessai de frapper elle ne bougeait plus.

Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps  autre enfonait
sur ses yeux ses poings crisps.

-- Je pardonnai, continua-t-il, mais l'homme qui a battu sa femme
et qui lui a fait grce est perdu. Dsormais, elle prit mieux ses
prcautions, elle devint plus hypocrite, et voil tout. Dans
l'intervalle, madame Gerdy retira son petit. Claudine ne fut plus
retenue par rien. Protge et conseille par sa mre, qu'elle
avait prise avec nous et qui tait cense soigner notre Jacques,
elle put me tromper pendant plus d'un an. Je la croyais revenue 
de meilleurs sentiments, et pas du tout, elle menait une vie
effroyable. Ma maison tait devenue le mauvais lieu du pays, et
c'est chez moi que les vauriens se rendaient aprs boire. Ils y
buvaient pourtant encore, car ma femme faisait venir des paniers
de vin et d'eau-de-vie, et tant que j'tais  la mer, on se
solait ple-mle. Quand l'argent lui manquait, elle crivait au
comte ou  sa matresse, et ses orgies continuaient. Quelquefois
j'avais des doutes qui me travaillaient; alors, sans raison, pour
un non, pour un oui, je la battais jusqu' plus soif, puis je
pardonnais encore, comme un lche, comme un imbcile. C'tait une
existence d'enfer. Je ne sais pas ce qui me procurait le plus de
plaisir: de l'embrasser ou de la rouer de coups. Tout le monde,
dans le bourg, me mprisait et me tournait le dos; on me croyait
complice ou involontairement dupe. J'ai su plus tard qu'on
supposait que je tirais profit de la conduite de ma femme, tandis
qu'au contraire elle payait ses amants. En tout cas, on se
demandait d'o venait tout l'argent qui se dpensait chez nous.
Pour me distinguer d'un de mes cousins nomm Lerouge, on avait
joint  mon nom un mot infme. Quelle honte, monsieur! Et je ne
savais rien de tant de scandales, non, rien! N'tais-je pas le
mari! Par bonheur, mon pre tait mort.

M. Daburon eut piti.

-- Reposez-vous, mon ami, dit-il, remettez-vous.

-- Non, rpondit le marin, j'aime mieux faire vite. Un homme eut
la charit de me prvenir: le cur. Si jamais celui-l a besoin de
Lerouge!... Sans perdre une minute, j'allai trouver un homme de
loi, lui demandant comment doit agir un honnte marin qui a eu le
malheur d'pouser une gourgandine. Il me dit qu'il n'y a rien 
faire. Plaider, c'est publier  son de trompe son dshonneur, et
une sparation n'arrange rien. Quand une fois on a donn son nom
 une femme, me dit-il, on ne peut plus le reprendre, il lui
appartient pour le restant de ses jours, elle a le droit d'en
disposer. Elle peut le salir, le couvrir de boue, le traner de
musicos en musicos, le mari n'y peut rien. Cela tant, mon parti
fut vite pris. Le jour mme, je vendis le fatal pr et j'en fis
porter l'argent  Claudine, ne voulant rien garder du pain de la
honte. Je fis ensuite dresser un acte qui l'autorisait 
administrer notre petit bien mais qui ne lui permettait ni de le
vendre, ni d'emprunter dessus. Puis je lui crivis une lettre o
je lui marquais qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je
n'tais plus rien pour elle et qu'elle pouvait se regarder comme
veuve. Et dans la nuit, je partis avec mon fils.

-- Et que devint votre femme, aprs votre dpart?

-- Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement qu'elle quitta
le pays un an aprs moi.

-- Vous ne l'avez jamais revue?

-- Jamais.

-- Cependant, vous tiez chez elle trois jours avant le crime?

-- C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il le fallait absolument.
J'ai eu bien de la peine  la retrouver, personne ne savait ce
qu'elle tait devenue. Heureusement mon notaire a pu se procurer
l'adresse de madame Gerdy, il lui a crit, et c'est comme cela que
j'ai su que Claudine habitait La Jonchre. J'tais pour lors 
Rouen; le patron Gervais, qui est mon ami, m'offrit de me remonter
 Paris sur son bateau, et j'acceptai. Ah! monsieur! quel
saisissement lorsque je suis entr chez elle! Ma femme ne me
reconnaissait pas.  force de dire  tout le monde que j'tais
mort, elle avait sans doute fini par s'en persuader. Quand j'ai
dit mon nom, elle est tombe  la renverse. La malheureuse! elle
n'avait pas chang. Elle avait prs d'elle un verre et une
bouteille d'eau-de-vie...

-- Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez faire chez votre
femme.

-- C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. Le petit est
devenu homme, et il veut se marier. Pour cela, il fallait le
consentement de la mre. J'ai donc port  Claudine un acte que le
notaire avait prpar et qu'elle a sign. Le voici.

M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentivement. Au bout
d'un moment:

-- Vous tes-vous demand, interrogea-t-il, qui pouvait avoir
assassin votre femme?

Lerouge ne rpondit pas.

-- Avez-vous eu des soupons sur quelqu'un? insista le juge.

-- Dame! monsieur, rpondit le marin, que voulez-vous que je vous
dise! J'ai pens que Claudine avait fini par lasser les gens de
qui elle tirait de l'argent comme de l'eau d'un puits, ou bien
qu'tant sole elle avait parl trop.

Les renseignements taient aussi complets que possible. Daburon
congdia Lerouge en lui recommandant d'attendre Gvrol qui le
conduirait  un htel o il se tiendrait jusqu' nouvel ordre  la
disposition de la justice.

-- Vous serez indemnis de vos dpenses, ajouta le juge.

Lerouge avait  peine tourn les talons qu'un fait grave,
prodigieux, inou, sans prcdent se produisit dans le cabinet du
juge d'instruction. Constant, le srieux, l'impassible,
l'immobile, le sourd-muet Constant se leva et parla. Il rompit un
silence de quinze annes, il s'oublia jusqu' mettre une opinion.
Il dit:

-- Voil, monsieur, une surprenante affaire!

Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et bien faite pour
drouter toutes les prvisions, pour renverser toutes les opinions
prconues. Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette dplorable
prcipitation? Pourquoi, avant de rien risquer, n'avait-il pas
attendu de bien possder tous les lments de cette grave affaire,
de tenir tous les fils de cette trame complique? On accuse la
justice de lenteur, mais c'est cette lenteur mme qui fait sa
force et sa sret, qui constitue sa presque infaillibilit.

On ne sait pas assez tout le temps que les tmoignages mettent 
se produire.

On ignore ce que peuvent rvler de faits des investigations
inutiles en apparence.

Les drames de la cour d'assises n'observent pas les trois units,
il s'en manque de beaucoup.

Quand l'enchevtrement des passions et des mobiles semble
inextricable, un personnage inconnu, venu on ne sait d'o, se
prsente, et c'est lui qui apporte le dnouement.

M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait cru simple la plus
complexe des affaires. Il avait agi comme pour un cas de flagrant
dlit dans un crime mystrieux qui rclamait les plus grandes
prcautions. Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient pas
laiss la libert de dlibration, de jugement et de dcision. Il
avait craint galement de paratre faible et de se montrer
violent. Se croyant sr de son fait, l'animosit l'avait emport.
Et cependant bien des fois il s'tait dit: o est le devoir? Mais,
quand on en est rduit  ne plus distinguer clairement le devoir,
c'est qu'on fait fausse route.

Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du juge
d'instruction provenaient de son honntet mme. Il avait t
gar par une trop grande dlicatesse de conscience, les scrupules
qui le tracassaient lui avaient rempli l'esprit de fantmes et
l'avaient pouss  l'animosit passionne par lui dploye  un
certain moment.

Devenu plus calme, il examinait sainement les choses. En somme,
grce  Dieu! rien n'tait irrparable. Il ne s'en adressait pas
moins les plus dures admonestations. Le hasard seul l'avait
arrt. En ce moment mme, il se jurait bien que cette instruction
serait pour lui la dernire. Sa profession lui inspirait dsormais
une invincible horreur. Puis, son entretien avec Claire avait
rouvert toutes les blessures de son coeur, et elles saignaient
plus douloureuses que jamais. Il reconnaissait avec accablement
que sa vie tait brise, finie. Un homme peut se dire cela quand
toutes les femmes ne lui sont rien, hormis une seule qu'il ne peut
esprer possder.

Trop religieux pour songer au suicide, il se demandait avec
angoisse ce qu'il deviendrait plus tard, quand il aurait jet aux
orties sa robe de juge.

Puis il revenait  l'affaire prsente. Dans tous les cas, innocent
ou coupable, Albert tait bien le vicomte de Commarin, le fils
lgitime du comte. Mais tait-il coupable? videmment non.

-- J'y songe! s'cria tout  coup le juge, il faut que je parle au
comte de Commarin. Constant, faites passer  son htel, qu'il
vienne  l'instant; s'il n'est pas chez lui, qu'on le cherche.

M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il allait tre forc
de dire  ce vieillard: Monsieur, votre fils lgitime n'est pas
celui que je vous ai dit, c'est l'autre. Quelle situation! non
seulement pnible, mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est
que cet autre, Albert, tait innocent.

 Nol aussi il faudrait apprendre la vrit, le prcipiter 
terre aprs l'avoir lev jusqu'aux nues. Quelle dsillusion! Mais
sans doute le comte trouverait pour lui quelque compensation, il
la lui devait bien.

-- Maintenant, murmurait le juge, quel serait le coupable?

Une ide traversa son cerveau, qui d'abord lui parut
invraisemblable. Il la rejeta, puis la reprit. Il la tourna, la
retourna, l'examina sous toutes ses faces. Il s'y tait presque
arrt lorsque M. de Commarin entra.

Le messager de M. Daburon lui tait arriv comme il allait
descendre de voiture, revenant avec Claire de chez Mme Gerdy.


XVIII
Le pre Tabaret parlait, mais il agissait aussi.

Abandonn par le juge d'instruction  ses seules forces, il se
remit  l'oeuvre sans perdre une minute et ne prit plus un moment
de repos.

L'histoire du cabriolet attel d'un cheval rapide tait exacte.

Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recrut une douzaine
d'employs de la police en cong ou de malfaiteurs sans ouvrage,
et,  la tte de ces honorables auxiliaires, second par son side
Lecoq, il s'tait transport  Bougival.

Il avait littralement fouill le pays, maison par maison, avec
l'obstination et la patience d'un maniaque qui voudrait retrouver
une aiguille dans une charrete de foin.

Ses peines ne furent pas absolument perdues.

Aprs trois jours d'investigations, voici ce dont il tait  peu
prs certain:

L'assassin n'avait pas quitt le chemin de fer  Rueil comme le
font tous les gens de Bougival, de La Jonchre et de Marly. Il
avait pouss jusqu' Chatou.

Tabaret pensait le reconnatre dans un homme encore jeune, brun et
avec d'pais favoris noirs, charg d'un pardessus et d'un
parapluie, que lui avaient dpeint les employs de la station.

Ce voyageur, arriv par le train qui part de Paris  Saint-Germain
 huit heures trente-cinq du soir, avait paru fort press.

En quittant la gare, il s'tait lanc au pas de course sur la
route qui conduit  Bougival. Sur la chausse, deux hommes de
Marly et une femme de La Malmaison l'avaient remarqu  cause de
ses allures rapides. Il fumait tout en courant.

Au passage du pont qui,  Bougival, joint les deux rives de la
Seine, il avait t mieux observ encore.

On paye pour traverser ce pont, et l'assassin prsum avait sans
doute oubli cette circonstance.

Il avait pass franc, toujours au pas de gymnastique, les coudes
au corps, mnageant son haleine, et le gardien du pont avait t
oblig de s'lancer  sa poursuite en le hlant, pour se faire
payer.

Il avait paru trs contrari de cette circonstance, avait jet une
pice de dix sous et avait continu sa route sans attendre les
quarante-cinq centimes qui lui revenaient.

Ce n'est pas tout.

Le contrleur de Rueil se souvenait que deux minutes avant le
train de dix heures et quart, un voyageur s'tait prsent, trs
mu et si essouffl qu' peine il pouvait se faire comprendre en
demandant son billet, un billet de seconde, pour Paris.

Le signalement de cet homme rpondait exactement au portrait
dcrit par les employs de Chatou et par le gardien du pont.

Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un individu qui avait
d monter dans le mme compartiment que ce voyageur essouffl.

On lui avait indiqu un boulanger d'Asnires auquel il avait crit
en lui demandant un rendez-vous.

Tel tait le bilan du pre Tabaret, quand le lundi matin il se
prsenta au Palais de Justice afin de voir si on n'aurait pas reu
le dossier de la veuve Lerouge.

Il ne trouva pas ce dossier, mais dans la galerie il rencontra
Gvrol et son homme.

Le chef de la sret triomphait, et triomphait sans pudeur. Ds
qu'il aperut Tabaret, il l'appela.

-- Eh bien! illustre dnicheur, quoi de neuf? Avons-nous fait
couper le cou  quelque sclrat depuis l'autre jour? Ah! vieux
malin, je vois bien que c'est  ma place que vous en voulez!

Hlas! le bonhomme tait cruellement chang. La conscience de son
erreur le rendait humble et doux. Ces plaisanteries qui jadis
l'exaspraient ne le touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il
baissa le nez d'un air si contrit que Gvrol en fut tonn.

-- Raillez-moi, mon bon monsieur Gvrol, rpondit-il, moquez-vous
de moi impitoyablement, vous aurez raison, je l'ai bien mrit.

-- Ah ! reprit l'agent, nous avons donc fait quelque nouveau
chef-d'oeuvre, vieux passionn?

Le pre Tabaret branla tristement la tte.

-- J'ai livr un innocent, dit-il, et la justice ne veut plus me
le rendre.

Gvrol tait ravi, il se frottait les mains  s'enlever
l'piderme.

-- C'est trs fort; cela, chantonnait-il, c'est trs adroit. Faire
condamner des coupables, fi donc! c'est mesquin. Mais faire
raccourcir des innocents, bigre! c'est le dernier mot de l'art.
Papa Tirauclair, vous tes pyramidal, et je m'incline.

Et en mme temps il ta ironiquement son chapeau.

-- Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que voulez-vous, malgr
mes cheveux gris, je suis jeune dans le mtier. Parce que le
hasard m'a servi trois ou quatre fois, j'en suis devenu btement
orgueilleux. Je reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je
croyais; je suis un apprenti  qui le succs a fait tourner la
cervelle, tandis que vous, monsieur Gvrol, vous tes notre matre
 tous. Au lieu de me railler, de grce, secourez-moi, aidez-moi
de vos conseils et de votre exprience. Seul, je n'en sortirai
pas, au lieu qu'avec vous!...

Gvrol est superlativement vaniteux. La soumission de Tabaret,
qu'au fond il estimait trs fort, chatouilla dlicieusement ses
prtentions policires. Il s'humanisa.

-- J'imagine, dit-il d'un ton protecteur, qu'il s'agit de
l'affaire de La Jonchre?

-- Hlas! oui, cher monsieur Gvrol, j'ai voulu marcher sans vous,
et il m'en cuit.

Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine contrite d'un
sacristain surpris  faire gras le vendredi, mais, au fond, il
riait, il jubilait.

Niais vaniteux, pensait-il, je te casserai tant d'encensoirs sur
le nez que tu finiras bien par faire tout ce que je voudrai.

M. Gvrol se grattait le nez, tout en avanant la lvre infrieure
et en faisant: Euh! euh! Il feignait d'hsiter, heureux de
prolonger la dlicate jouissance que lui procurait la confusion du
bonhomme.

-- Voyons, dit-il enfin, dridez-vous, papa Tirauclair; je suis
bon garon, moi, je vous donnerai un coup d'paule. C'est gentil,
hein? Mais aujourd'hui je suis trop press, on me demande l-bas.
Venez me voir demain matin, nous causerons. Cependant, avant de
nous quitter, je vais vous allumer une lanterne pour chercher
votre chemin. Savez-vous qui est le tmoin que j'amne?

-- Dites, mon bon monsieur Gvrol.

-- Eh bien! ce gaillard sur ce banc qui attend monsieur le juge
d'instruction est le mari de la victime de La Jonchre.

-- Pas possible! fit le pre Tabaret stupfi.

Et rflchissant:

-- Vous vous moquez de moi, ajouta-t-il.

-- Non, sur ma parole. Allez lui demander son nom, il vous dira
qu'il s'appelle Pierre Lerouge.

-- Elle n'tait donc pas veuve?

-- Il paratrait, rpondit Gvrol goguenardant, puisque voil son
heureux poux.

-- Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quelque chose?

En vingt phrases le chef de la sret analysa  son collgue
volontaire le rcit que Lerouge allait faire au juge
d'instruction.

-- Que dites-vous de cela? demanda-t-il en finissant.

-- Ce que je dis, balbutia le pre Tabaret, dont la physionomie
dnotait une surprise voisine de l'hbtement, ce que je dis?...
je ne dis rien. Je pense... mais non, je ne pense rien.

-- Une tuile, quoi! fit Gvrol radieux.

-- Dites un coup de massue, plutt, rpliqua Tabaret.

Mais subitement il se redressa, se donnant sur le front un furieux
coup de poing.

-- Et mon boulanger! s'cria-t-il.  demain, monsieur Gvrol.

Il est fl! pensa le chef de la sret.

Le bonhomme tait fort sain d'esprit, seulement il s'tait tout 
coup souvenu du boulanger d'Asnires, qu'il avait pri de passer
chez lui. L'y trouverait-il encore?

Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est  peine s'il
daigna lui rpondre.

Bientt il fut dehors et s'lana le long du quai, trottant comme
un chat maigre.

L, causons, se disait-il; voil mon Nol redevenu, Gros-Jean
comme devant. Il ne va pas rire, lui qui tait si heureux d'avoir
un nom. Bast! s'il le veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas
comme Commarin, mais enfin, c'est un nom. N'importe, l'histoire de
Gvrol ne modifie en rien la situation d'Albert ni mes
convictions. Il est le fils lgitime, tant mieux pour lui! Cela ne
m'affirmerait en rien son innocence, si j'en doutais. videmment,
non plus que son pre, il ne connaissait rien de ces circonstances
si surprenantes. Il devait, aussi bien que le comte, croire  une
substitution. Ces faits, madame Gerdy les ignorait aussi, on aura
invent quelque histoire pour expliquer la cicatrice. Oui, mais
madame Gerdy savait  n'en pas douter que Nol tait bien son fils
 elle. En le reprenant, elle a d vrifier les signes. Quand Nol
a trouv les lettres du comte, elle se sera empresse de lui
expliquer...

Le pre Tabaret s'arrta aussi court que si son chemin et t
barr par le plus effroyable reptile.

Il tait pouvant de sa conclusion, qui disait: Nol aurait donc
assassin la femme Lerouge pour l'empcher de confesser que la
substitution n'avait pas eu lieu, et il aurait brl les lettres
et les papiers qui le prouvaient!

Mais il repoussa avec horreur cette probabilit, comme un honnte
homme chasse une dtestable pense qui, par hasard, sillonne son
esprit.

-- Vieux crtin que je suis! exclamait-il en reprenant sa course,
voil pourtant la consquence de l'affreux mtier que je me
faisais gloire d'exercer! Souponner Nol, mon enfant, mon
lgataire universel, la vertu et l'honneur incarns ici-bas! Nol,
que dix ans de relations constantes, de vie presque commune, m'ont
appris  estimer,  admirer au point que je rpondrais de lui
comme de moi-mme! Il faut de terribles passions pour pousser, 
verser le sang, les hommes d'une certaine condition, et je n'ai
jamais connu  Nol que deux passions: sa mre et le travail. Et
j'ose effleurer d'un soupon ce caractre si noble! Je devrais me
battre! Vieille bte! tu ne trouves sans doute pas assez terrible
la leon que tu viens de recevoir! Que faut-il donc pour te rendre
plus circonspect?

Il raisonnait ainsi, s'efforant de refouler ses inquitudes,
contraignant ses habitudes d'investigation, mais au fond de lui-
mme une voix taquinante murmurait: Si c'tait Nol?

Le pre Tabaret tait arriv rue Saint-Lazare. Devant sa porte
stationnait le plus lgant coup bleu attel d'un cheval
magnifique. Machinalement il s'arrta.

-- Bel animal! dit-il; mes locataires reoivent des gens bien...

Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait  peine cette
rflexion qu'il vit sortir M. Clergeot, l'honnte M. Clergeot,
dont la prsence dans une maison y trahit une ruine aussi srement
que la prsence des employs des pompes funbres y annonce une
mort.

Le vieux policier, qui connat toute la terre, connaissait
admirablement l'honnte banquier. Mme il avait eu des relations
avec lui, autrefois, lorsqu'il collectionnait des livres. Il
l'arrta.

-- Vous voil! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez donc des
pratiques dans ma maison?

-- Il parat, rpondit schement Clergeot, qui n'aime pas  tre
trait familirement.

-- Tiens! tiens! fit le pre Tabaret.

Et, pouss par une curiosit bien naturelle chez un propritaire
qui doit avant tout redouter de loger des gens gns, il ajouta:

-- Qui diable tes-vous en train de me ruiner?

-- Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un air de dignit
offense. Avez-vous eu  vous plaindre de nos relations? Je ne le
pense pas. Parlez de moi, s'il vous plat, au jeune avocat qui
fait des affaires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter
de me connatre.

Tabaret fut pniblement impressionn. Quoi! Nol, le sage Nol
tait le client de Clergeot! Que voulait dire cela? Peut-tre n'y
avait-il aucun mal? Cependant les quinze mille francs de jeudi lui
revenaient  la mmoire.

-- Oui, dit-il, dsireux de se renseigner, je sais que monsieur
Gerdy mne l'argent assez rondement.

Clergeot a la dlicatesse de ne jamais laisser attaquer ses
pratiques sans les dfendre.

-- Ce n'est pas lui personnellement, objecta-t-il, qui fait danser
les cus, c'est sa petite femme chrie. Elle est grosse comme le
pouce, mais elle mangerait le diable, ongles, cornes et tout.

Quoi! Nol entretenait une femme, une crature que Clergeot lui-
mme, l'ami des petites dames, trouvait dpensire! Cette
rvlation, en ce moment, atteignait le bonhomme en plein coeur.
Pourtant il dissimula. Un geste, un regard pouvaient veiller la
dfiance de l'usurier et lui fermer la bouche.

-- On sait cela, reprit-il du ton le plus dgag qu'il put. Bast!
il faut que jeunesse se passe. Que croyez-vous donc qu'elle lui
cote par an, cette coquine?

-- Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne pas lui assigner
un fixe.  mon calcul, elle doit bien, depuis quatre ans qu'il
l'a, lui avoir aval dans les environs de cinq cent mille francs.

Quatre ans! cinq cent mille francs!

Ces mots, ces chiffres clatrent comme des obus dans la cervelle
du pre Tabaret. Un demi-million! En ce cas Nol tait ruin de
fond en comble. Mais alors...

-- C'est beaucoup, dit-il, russissant, grce  d'hroques
efforts,  cacher sa souffrance, c'est norme mme! Il faut
remarquer cependant que monsieur Gerdy a des ressources...

-- Lui! interrompit l'usurier en haussant les paules. Tenez, pas
a! ajouta-t-il en faisant claquer sous ses dents l'ongle de son
pouce. Il est nettoy  fond. Cependant, s'il vous doit de
l'argent, soyez sans crainte. C'est un malin. Il va se marier. Tel
que vous me voyez, je viens de lui renouveler des billets pour
vingt-six mille francs. Au revoir, monsieur Tabaret.

L'usurier s'loigna d'un pas leste, laissant le pauvre bonhomme
plant comme une borne au milieu du trottoir.

Il ressentait quelque chose de pareil  la douleur immense qui
doit briser le coeur d'un pre lorsqu'on lui laisse entrevoir que
son fils bien-aim est peut-tre le dernier des sclrats.

Et, pourtant, telle tait sa croyance en Nol qu'il violentait sa
raison pour repousser encore les soupons qui le poignaient.
Pourquoi cet usurier n'aurait-il pas calomni l'avocat?

Ces gens qui prtent  plus de dix pour cent sont capables de
tout. videmment il avait exagr le chiffre des folies de son
client.

Et quand mme! Combien d'hommes n'ont pas fait pour des femmes les
plus grandes insanits sans cesser d'tre honntes!

Il voulut entrer.

Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, lui barra le
passage.

C'tait une jolie jeune femme brune qui sortait.

Elle s'lana, lgre comme l'oiseau, dans le coup bleu.

Le pre Tabaret tait gaillard, la jeune femme tait ravissante,
pourtant il n'eut pas un regard pour elle.

Il entra, et sous la vote il trouva son portier debout, sa
casquette  la main, considrant d'un oeil attendri une pice de
vingt francs.

-- Ah! monsieur, lui dit cet homme, la jolie dame, et combien elle
est comme il faut! Que n'tes-vous arriv cinq minutes plus tt?

-- Quelle dame?... pourquoi?

-- Cette dame si distingue qui sort, elle venait, monsieur,
chercher des renseignements sur monsieur Gerdy. Elle m'a donn
vingt francs pour rpondre  ses questions. Il paratrait que
monsieur Gerdy se marie. Elle avait l'air tout  fait vexe.
Superbe crature! J'ai dans l'ide que ce doit tre sa matresse.
Je comprends maintenant pourquoi il sortait toutes les nuits.

-- Monsieur Gerdy?

-- Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parl  monsieur, vu
qu'il avait l'air de se cacher. Il ne me demandait pas le cordon,
non, pas si bte! Il filait par la petite porte de la remise. Moi
je me disais: c'est peut-tre pour ne pas me dranger, ce qu'il en
fait, cet homme, c'est trs dlicat de sa part, et puisque a lui
plat...

Le portier parlait, l'oeil toujours attach sur sa pice.
Lorsqu'il leva la tte pour interroger la physionomie de son
seigneur et matre, le pre Tabaret avait disparu. En voil bien
une autre! se dit le portier. Cent sous que le patron court aprs
la superbe crature! Joue des fltes, va, vieux roquentin, on t'en
donnera un petit morceau, pas beaucoup, mais c'est trs cher. Le
portier ne se trompait pas. Le pre Tabaret courait aprs la dame
au coup bleu.

Il avait pens: celle-l me dira tout; et d'un bond il fut dans la
rue.

Il y arriva juste  temps pour voir le coup bleu tourner le coin
de la rue Saint-Lazare.

-- Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la
vrit est l. Il tait dans un de ces tats de surexcitation
nerveuse qui enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue
Saint-Lazare aussi rapidement qu'un jeune homme de vingt ans. 
bonheur!  cinquante pas, dans la rue du Havre, Il vit le coup
bleu arrt au milieu d'un embarras de voitures. Je l'aurai! se
dit-il.

Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l'Ouest,
cette rue o rdent presque constamment des cochers marrons: pas
une voiture!

Volontiers, comme Richard III, il aurait cri: Ma fortune pour un
fiacre! Le coup bleu s'tait dgag et filait bon train vers la
rue Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coup ne
gagnait pas trop.

Tout en courant sur le milieu de la chausse, cherchant de l'oeil
une voiture o se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en
chasse! Quand on n'a pas de tte, il faut des jambes. Et hop! et
hop! Pourquoi n'as-tu pas song  demander  Clergeot l'adresse de
cette femme? Plus vite que a, mon vieux, plus vite! Quand on veut
se mler d'tre mouchard, on se munit des qualits de l'emploi, le
mouchard doit avoir les fuseaux du cerf.

Il ne pensait qu' rejoindre la matresse de Nol, et pas  autre
chose. Mais il perdait, bien videmment il perdait.

Il n'tait pas au milieu de la rue Tronchet, et il n'en pouvait
plus; il sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mtres
plus loin, et le maudit coup allait atteindre la Madeleine.

 Fortune! Une remise dcouverte, marchant dans le mme sens que
lui, le dpassa.

Il fit un signe plus dsespr que celui de l'homme qui se noie.
Le signe fut vu. Il rassembla ses dernires forces et d'un bond
s'lana dans la voiture sans le secours du marchepied.

-- L-bas, dit-il, ce coup bleu, vingt francs!

-- Compris! rpondit le cocher en clignant de l'oeil.

Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux coup de fouet en
murmurant:

-- Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte!

Pour le pre Tabaret, il tait temps de s'arrter, ses forces
expiraient. Aprs une bonne minute, il n'avait pas repris haleine.
On tait sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture,
s'appuyant au sige du cocher.

-- Je n'aperois plus le coup, dit-il.

-- Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c'est qu'il a un fameux
cheval.

-- Le tien doit tre meilleur! j'ai dit vingt francs, ce sera
quarante.

Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait:

-- Il n'y a pas  dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je
la manquais: j'aime les femmes, moi, je suis de leur ct. Mais
dame! deux louis... Peut-on tre jaloux quand on est aussi laid
que a?

Le pre Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de
choses indiffrentes.

Il ne voulait pas rflchir avant d'avoir vu cette femme, de lui
avoir parl, de l'avoir habilement questionne.

Il tait sr que d'un mot elle allait perdre ou sauver son amant.

Quoi! perdre Nol! Eh bien! oui.

Cette ide de Nol assassin le fatiguait, le harcelait,
bourdonnait dans son cerveau comme la mouche agaante qui mille et
mille fois vient, revient se heurter  la vitre o brille un
rayon.

On venait de dpasser la Chausse-d'Antin, le coup bleu n'tait
gure qu' une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna:

-- Bourgeois, notre coup s'arrte.

-- Arrte aussi et ne le perds pas de l'oeil, pour repartir en
mme temps que lui. Le pre Tabaret se pencha tant qu'il put hors
de sa voiture.

La jeune femme descendait du coup, traversait le trottoir et
entrait dans un magasin o on vend des cachemires et des
dentelles.

Voil donc, pensait le pre Tabaret, o vont les billets de mille
francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces cratures
de l'argent qu'on leur jette  pleines mains; le mangent-elles? Au
feu de quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des
philtres endiabls, bien sr, qu'elles donnent  boire aux
imbciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu'elles possdent un
art particulier de cuisiner et d'picer le plaisir, puisque une
fois qu'elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les
abandonner.

La remise se remit en route, mais bientt s'arrta.

Le coup faisait une nouvelle pause devant un magasin de
curiosits.

Cette crature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage
le bonhomme. Oui, c'est elle qui a pouss Nol, si Nol a commis
le crime. C'est mes quinze mille francs qu'elle fricasse en ce
moment. Combien de jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de
l'argent que Nol aurait tu la femme Lerouge. Oh! alors il serait
le dernier, le plus infme des hommes. Quel monstre de
dissimulation et d'hypocrisie! Et penser que si je mourais ici de
fureur, il serait mon hritier! Car c'est crit en toutes lettres:
Je lgue  mon fils Nol Gerdy... Si ce garon tait coupable,
il n'y aurait pas d'assez grands supplices pour lui... Mais cette
femme ne rentrera donc pas!

Cette femme n'tait pas presse, le temps tait beau, sa toilette
tait ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre
magasins encore, et en dernier lieu s'arrta chez un ptissier, o
elle resta plus d'un quart d'heure.

Le bonhomme, dvor d'angoisses, bondissait et trpignait dans sa
voiture.

tre spar du mot d'une nigme terrible par le caprice d'une
drlesse, quelle torture! Il mourait d'envie de s'lancer sur ses
pas, de la prendre par le bras et de lui crier: Rentre donc,
malheureuse! rentre donc chez toi! Que fais-tu l? Ne sais-tu pas
qu' cette heure ton amant, celui que tu as ruin, est souponn
d'un assassinat! Rentre donc que je te questionne, que je sache de
toi s'il est innocent ou coupable! Car tu me le diras, sans t'en
douter. Je t'ai prpar un traquenard o tu te prendras. Rentre
donc, l'anxit me tue!

Elle rentra.

Le coup bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-
Montmartre, tourna dans la rue de Provence, dposa la jolie
promeneuse  sa porte et repartit.

-- Elle demeure l, dit le pre Tabaret avec un soupir de
soulagement.

Il descendit de voiture, donna au cocher les deux louis en lui
ordonnant de l'attendre, et s'lana sur les traces de la jeune
femme.

Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, mais la petite dame
brune est pince. Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du
concierge.

-- Le nom de cette dame qui vient de rentrer? demanda-t-il.

Le portier ne parut rien moins que dispos  rpondre.

-- Son nom? insista le vieux policier.

Le ton tait si bref, si imprieux que le portier fut branl.

-- Madame Juliette Chaffour, rpondit-il.

--  quel tage?

-- Au second, la porte en face.

Une minute aprs, le bonhomme attendait dans le salon de
Mme Juliette. Madame se dshabillait, lui avait rpondu la femme
de chambre, et allait venir  l'instant.

Le pre Tabaret tait stupfi du luxe de ce salon. Il n'avait
rien d'insolent pourtant, ni de brutal, ni mme de mauvais got.
On ne se serait jamais cru chez une femme entretenue. Mais le
bonhomme, qui s'y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien
que tout dans cette pice tait de grand prix. La seule garniture
de chemine valait, au bas mot, une vingtaine de mille francs.

Clergeot, pensait-il, n'a pas exagr.

L'entre de Juliette interrompit ses rflexions. Elle avait retir
sa robe et pass  la hte un peignoir trs ample, noir, avec des
garnitures de satin cerise. Ses admirables cheveux un peu drangs
par son chapeau retombaient en cascades sur son cou et bouclaient
derrire ses dlicates oreilles. Elle blouit le pre Tabaret. Il
comprit bien des folies.

-- Vous avez demand  me parler, monsieur? interrogea-t-elle en
s'inclinant gracieusement.

-- Madame, rpondit le pre Tabaret, je suis un ami de Nol, son
meilleur ami, je puis le dire, et...

-- Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, interrompit la
jeune femme.

Elle-mme se posa sur un canap, lutinant du bout du pied ses
mules pareilles  son peignoir, pendant que le bonhomme prenait
place dans un fauteuil.

-- Je viens, madame, reprit-il, pour une affaire grave. Votre
prsence chez monsieur Gerdy...

-- Quoi! s'cria Juliette, il sait dj ma visite? Mtin! il a une
police bien faite.

-- Ma chre enfant, commena paternellement Tabaret...

-- Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez faire. Vous tes
charg par Nol de me gronder. Il m'avait dfendu d'aller chez
lui, je n'ai pu y tenir. C'est embtant,  la fin, d'avoir pour
amant un rbus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe en
habit noir et en cravate blanche, un tre lugubre et mystrieux...

-- Vous avez commis une imprudence.

-- Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne l'avoue-t-il alors?

-- Si ce n'est pas!

-- a est. Il l'a dit  ce vieux filou de Clergeot, qui me l'a
rpt. En tout cas, il doit tramer quelque coup de sa tte;
depuis un mois il est tout chose, il est chang au point que je ne
le reconnais plus.

Le pre Tabaret dsirait avant tout savoir si Nol ne s'tait pas
mnag un alibi pour le mardi du crime. L pour lui tait la
grande question. Oui; il tait coupable certainement. Non; il
pouvait encore tre innocent. Mme Juliette devait, il n'en doutait
pas, l'clairer sur ce point dcisif.

En consquence, il tait arriv avec sa leon toute prpare, son
petit traquenard tendu. La vivacit de la jeune femme le drouta
un peu; pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la
conversation:

_-- _Empcheriez-vous donc le mariage de Nol?

-- Son mariage! s'cria Juliette en clatant de rire; ah! le
pauvre garon! s'il ne rencontre pas d'autre obstacle que moi, son
affaire est conclue. Qu'il se marie, ce cher Nol, au plus vite,
et que je n'entende plus parler de lui.

-- Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bonhomme un peu surpris de
cette aimable franchise.

-- coutez, monsieur, je l'ai beaucoup aim, mais tout s'use.
Depuis quatre ans, je mne, moi qui suis folle de plaisirs, une
existence intolrable. Si Nol ne me quitte pas, c'est moi qui le
lcherai. Je suis excde,  la fin, d'avoir un amant qui rougit
de moi et qui me mprise.

-- S'il vous mprise, belle dame, il n'y parat gure, rpondit le
pre Tabaret en promenant autour du salon un regard des plus
significatifs.

-- Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, qu'il dpense
beaucoup pour moi. C'est vrai. Il prtend qu'il s'est ruin pour
moi, c'est fort possible. Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis
pas une femme intresse, sachez-le. J'aurais prfr moins
d'argent et plus d'gards. Mes folies m'ont t inspires par la
colre et le dsoeuvrement. Monsieur Gerdy me traite en fille,
j'agis en fille. Nous sommes quittes.

-- Vous savez bien qu'il vous adore...

-- Lui! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. Il me cache
comme une maladie secrte. Vous tes le premier de ses amis  qui
je parle. Demandez-lui s'il m'a jamais sortie! On dirait que mon
contact est dshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, nous
sommes alls au thtre. Il avait lou une loge entire. Vous
croyez qu'il est rest prs de moi? Erreur, monsieur s'est esquiv
et je ne l'ai plus revu de la soire.

-- Comment! vous avez t force de revenir seule?

-- Non.  la fin du spectacle, vers minuit, monsieur a daign
reparatre. Nous devions aller au bal de l'Opra et de l souper.
Ah! ce fut amusant! Au bal, monsieur n'a os ni relever son
capuchon, ni retirer son masque. Au souper, j'ai d,  cause de
ses amis, le traiter comme un tranger.

L'alibi prpar en cas de malheur apparaissait.

Moins emporte, Juliette aurait remarqu l'tat du pre Tabaret et
certainement se serait tue.

Il tait devenu livide et tremblait comme une feuille.

-- Bast! reprit-il en faisant un effort surhumain pour articuler
ses mots, le souper n'en a pas t moins gai.

-- Gai! rpta la jeune femme en haussant les paules, vous ne
connaissez gure votre ami. Si vous l'invitez jamais  dner,
gardez-vous bien de le laisser boire. Il a le vin rjouissant
comme un convoi de dernire classe.  la seconde bouteille, il
tait plus gris qu'un bouchon, si gris qu'il a perdu toutes ses
affaires: paletot, parapluie, porte-monnaie, tui  cigares...

Le pre Tabaret n'eut pas la force d'en couter davantage: il se
dressa sur ses pieds avec des gestes de fou furieux.

-- Misrable! s'cria-t-il, infme sclrat... C'est lui, mais je
le tiens!

Et il s'enfuit, laissant Juliette si pouvante qu'elle appela sa
bonne.

-- Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque affreuse
boulette, de casser quelque carreau. Pour sr, j'ai caus un
malheur, je le devine, je le sens. Ce vieux drle n'est pas un ami
de Nol, il est venu pour m'entortiller, pour me tirer les vers du
nez, et il a russi... Sans m'en douter j'aurai parl contre Nol.
Qu'ai-je pu dire? J'ai beau chercher, je ne le vois pas; mais
c'est gal, il faut le prvenir. Je vais lui crire un mot; toi,
cours chercher un commissionnaire.

Remont en voiture, le pre Tabaret galopait vers la prfecture de
police. Nol assassin! Sa haine tait sans bornes comme autrefois
sa confiante amiti.

Avait-il t assez cruellement jou, assez indignement pris pour
dupe par le plus vil et le plus criminel des hommes! Il avait soif
de vengeance; il se demandait quel chtiment ne serait pas trop
au-dessous du crime.

Car non seulement il a assassin Claudine, pensait-il, mais il a
tout dispos pour faire accuser un innocent. Et qui dit qu'il n'a
pas tu sa pauvre mre!...

Il regrettait alors l'abolition de la torture, les raffinements
des bourreaux du moyen ge, l'cartlement, le bcher, la roue.

La guillotine va si vite que c'est  peine si le condamn a le
temps de sentir le froid de l'acier tranchant les muscles, ce
n'est plus qu'une chiquenaude sur le cou.

 force de vouloir adoucir la peine de mort, on en a fait une
plaisanterie, elle n'a plus de raison d'tre.

Seule la certitude de confondre Nol, de le livrer  la justice,
de se venger soutenait le pre Tabaret.

-- Il est clair, murmura-t-il, que c'est au chemin de fer, dans sa
hte de rejoindre sa matresse au thtre, que ce misrable a
oubli ses effets. Les retrouvera-t-on? S'il a eu la prudence
d'tre assez imprudent pour aller les retirer sous un faux nom, je
n'aperois plus de preuves. Le tmoignage de cette madame Chaffour
n'en est pas un pour moi. La drlesse, voyant son amant menac,
reviendra sur ce qu'elle a dit; elle affirmera que Nol l'a
quitte bien aprs dix heures.

Mais il n'aura pas os aller au chemin de fer!

Vers le milieu de la rue de Richelieu, le pre Tabaret fut pris
d'un blouissement.

Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je meurs, Nol chappe
et il reste mon hritier... Quand on a fait un testament, on
devrait bien le porter toujours sur soi pour le dchirer au
besoin.

Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un mdecin, il fit
arrter la voiture et s'lana dans la maison.

Il tait si dfait, si hors de soi, ses yeux avaient une telle
expression d'garement, que le docteur eut presque peur de ce
singulier client qui lui dit d'une voix rauque:

-- Saignez-moi!

Le mdecin essaya une objection mais dj le bonhomme avait retir
sa redingote et relev une des manches de sa chemise.

-- Saignez-moi donc! rpta-t-il; voulez-vous me tuer?...

Sur cette instance, le mdecin se dcida et le pre Tabaret
descendit, rassur et soulag. Une heure plus tard, muni des
pouvoirs ncessaires et suivi d'un officier de paix, il procdait,
au bureau des objets perdus au chemin de fer, aux recherches
indiques.

Ses perquisitions eurent le rsultat qu'il avait prvu.

Bientt il sut que le soir du Mardi gras on avait trouv dans un
compartiment de seconde du train 45 un paletot et un parapluie. On
lui reprsenta ces objets et il les reconnut pour appartenir 
Nol. Dans une des poches du paletot se trouvait une paire de
gants gris perle raills et dchirs, et un billet de retour de
Chatou qui n'avait pas t utilis.

En s'lanant  la poursuite de la vrit, le pre Tabaret ne
savait que trop ce qu'elle tait.

Sa conviction, involontairement forme lorsque Clergeot lui avait
rvl les folies de Nol, s'tait depuis fortifie de mille
circonstances; chez Juliette il avait t sr, et pourtant,  ce
dernier moment, lorsque le doute devenait absolument impossible,
en voyant clater l'vidence, il fut atterr.

-- Allons! s'cria-t-il enfin, il s'agit maintenant de le prendre!

Et sans perdre une minute, il se fit conduire au Palais de Justice
o il esprait rencontrer le juge d'instruction. Malgr l'heure,
en effet, M. Daburon n'avait pas encore quitt son cabinet.

Il causait avec le comte de Commarin, qu'il venait de mettre au
fait des rvlations de Pierre Lerouge, que le comte croyait mort
depuis plusieurs annes.

Le pre Tabaret entra comme un tourbillon, trop perdu pour faire
attention  la prsence d'un tranger.

-- Monsieur! s'cria-t-il, bgayant de rage, monsieur, nous tenons
l'assassin vritable! C'est lui, c'est mon fils d'adoption, mon
hritier, c'est Nol!

-- Nol!... rpta M. Daburon en se levant.

Et plus bas il ajouta:

-- Je l'avais devin.

-- Ah! il faut un mandat bien vite, continua le bonhomme; si nous
perdons une minute, il nous file entre les doigts! Il se sait
dcouvert, si sa matresse l'a prvenu de ma visite. Htons-nous,
monsieur le juge, htons-nous!

M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une explication, mais le
vieux policier poursuivit:

-- Ce n'est pas tout encore: un innocent, Albert, est en prison...

-- Il n'y sera plus dans une heure, rpondit le magistrat; un
moment avant votre arrive, j'ai pris toutes mes dispositions pour
sa mise en libert; occupons-nous de l'autre.

Ni le pre Tabaret ni M. Daburon ne remarqurent la disparition du
comte de Commarin. Au nom de Nol, il avait gagn doucement la
porte et s'tait lanc dans la galerie.


XIX
Nol avait promis de faire toutes les dmarches du monde, de
tenter l'impossible pour obtenir l'largissement d'Albert.

Il visita en effet quelques membres du parquet et sut se faire
repousser partout.

 quatre heures, il se prsentait  l'htel Commarin pour
apprendre au comte le peu de succs de ses efforts.

-- Monsieur le comte est sorti, lui dit Denis, mais si monsieur
veut prendre la peine de l'attendre...

-- J'attendrai, rpondit l'avocat.

-- Alors, reprit le valet de chambre, je prierai monsieur de
vouloir bien me suivre, j'ai ordre de monsieur le comte
d'introduire monsieur dans son cabinet.

Cette confiance donnait  Nol la mesure de sa puissance nouvelle.
Il tait chez lui, dsormais, dans cette magnifique demeure; il y
tait le matre, l'hritier. Son regard, qui inventoriait la
pice, s'arrta sur le tableau gnalogique suspendu prs de la
chemine. Il s'en approcha et lut.

C'tait comme une page, et des plus belles, arrache au livre d'or
de la noblesse franaise. Tous les noms qui dans notre histoire
ont un chapitre ou un alina s'y retrouvaient. Les Commarin,
avaient ml leur sang  toutes les grandes maisons. Deux d'entre
eux avaient pous des filles de familles rgnantes.

Une chaude bouffe d'orgueil gonfla le coeur de l'avocat, ses
tempes battirent plus vite, il releva firement la tte en
murmurant:

-- Vicomte de Commarin!

La porte s'ouvrit; il se retourna, le comte entrait.

Dj Nol s'inclinait respectueusement: il fut ptrifi par le
regard charg de haine, de colre et de mpris de son pre. Un
frisson courut dans ses veines, ses dents claqurent, il se sentit
perdu.

-- Misrable! s'cria le comte.

Et redoutant sa propre violence, le vieux gentilhomme jeta sa
canne dans un coin. Il ne voulait pas frapper son fils, il le
jugeait indigne d'tre frapp de sa main. Puis il y eut entre eux
une minute de silence mortel qui leur parut  tous deux durer un
sicle. L'un et l'autre, en un instant, furent illumins de
rflexions qu'il faudrait un volume pour traduire. Nol osa parler
le premier.

-- Monsieur..., commena-t-il.

-- Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte d'une voix sourde,
taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que vous soyez mon fils?
Hlas! je n'en puis douter, maintenant. Malheureux, vous saviez
bien que vous tiez le fils de madame Gerdy! Infme! Non seulement
vous avez tu, mais vous avez mis tout en oeuvre pour faire
retomber votre crime sur un innocent! Parricide! vous avez tu
votre mre!

L'avocat essaya de balbutier une protestation.

-- Vous l'avez tue, poursuivit le comte avec plus d'nergie,
sinon par le poison, du moins par votre crime. Je comprends tout
maintenant. Elle n'avait plus le dlire, ce matin... Mais vous
savez aussi bien que moi ce qu'elle disait. Vous coutiez, et si
vous avez os entrer lorsqu'un mot de plus allait vous perdre,
c'est que vous aviez cach l'effet de votre prsence. C'est bien 
vous que s'adressait sa dernire parole: Assassin!

Peu  peu Nol s'tait recul jusqu'au fond de la pice, et il s'y
tenait, adoss  la muraille, le haut du corps rejet en arrire,
les cheveux hrisss, l'oeil hagard. Un tremblement convulsif le
secouait. Son visage trahissait l'effroi le plus horrible  voir,
l'effroi du criminel dcouvert.

-- Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le comte, et je ne
suis pas le seul  tout savoir.  cette heure, un mandat d'arrt
est dcern contre vous.

Un cri de rage, sorte de rle sourd, dchira la poitrine de
l'avocat. Ses lvres, que la terreur faisait affaisses et
pendantes, se crisprent. Foudroy au milieu du triomphe, il se
roidissait contre l'pouvante. Il se redressa avec un regard de
dfi.

M. de Commarin, sans paratre prendre garde  Nol, s'approcha de
son bureau et ouvrit un tiroir.

-- Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bourreau qui vous
attend. Je veux bien me souvenir que j'ai le malheur d'tre votre
pre. Asseyez-vous! crivez et signez la confession de votre
crime. Vous trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu
vous pardonne!...

Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sortir. Nol l'arrta
d'un geste, et sortant de sa poche un revolver  quatre coups:

-- Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes prcautions,
vous le voyez, sont prises; on ne m'aura pas vivant. Seulement...

-- Seulement? interrogea durement le comte.

-- Je dois vous dclarer, monsieur, reprit froidement l'avocat,
que je ne veux pas me tuer... au moins en ce moment.

-- Ah! s'cria M. de Commarin d'un ton de dgot, il est lche!

-- Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai que lorsqu'il me
sera bien dmontr que toute issue m'est ferme, que je ne puis
pas me sauver.

-- Misrable! fit le comte menaant, faudra-t-il donc que moi-
mme?...

Il s'lana vers le tiroir, mais Nol le referma d'un coup de
pied.

-- coutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette voix rauque et
brve que donne aux hommes l'imminence du danger, ne perdons pas
en paroles vaines le moment de rpit qui m'est laiss. J'ai commis
un crime, c'est vrai, et je ne cherche pas  me justifier, mais
qui donc l'avait prpar, sinon vous? Maintenant vous me faites la
faveur de m'offrir un pistolet: merci! je refuse. Cette gnrosit
n'est pas  mon adresse. Avant tout, vous voulez viter le
scandale de mon procs et la honte qui ne manquera pas de
rejaillir sur votre nom.

Le comte voulut rpliquer.

-- Laissez donc! interrompit Nol d'un ton imprieux. Je ne veux
pas me tuer. Je veux sauver ma tte, s'il est possible.
Fournissez-moi les moyens de fuir, et je vous promets que je serai
mort avant d'tre pris. Je dis: fournissez-moi les moyens, parce
que je n'ai pas vingt francs  moi. Mon dernier billet de mille
tant flamb le jour o... vous m'entendez. Il n'y a pas chez ma
mre de quoi la faire enterrer. Donc, de l'argent!

-- Jamais!

-- Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui en rsultera
pour ce nom qui vous est si cher.

Le comte, ivre de colre, bondit jusqu' son bureau pour y prendre
une arme. Nol se plaa devant lui.

-- Oh! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le plus fort.

M. de Commarin recula. En parlant de jugement, de scandale, de
honte, l'avocat avait frapp juste. Pendant un moment, pris entre
le respect de son nom et le dsir brlant de voir punir ce
misrable, le vieux gentilhomme demeura indcis. Enfin le
sentiment de la noblesse l'emporta.

-- Finissons, pronona-t-il d'une voix frmissante et empreinte du
plus atroce mpris, finissons cette discussion ignoble...
Qu'exigez-vous?

-- Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous avez ici, mais
dcidez-vous vite!

Dans la journe du samedi le comte avait fait prendre chez son
banquier des fonds destins  monter la maison de celui qu'il
croyait son fils lgitime.

-- J'ai quatre-vingt mille francs ici, reprit-il.

-- C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je vous prviens que
j'ai compt sur vous pour cinq cent mille francs. Si je russis 
djouer les poursuites dont je suis l'objet, vous aurez  tenir 
ma disposition quatre cent vingt mille francs. Vous engagez-vous 
me les donner  ma premire rquisition? Je trouverai un moyen de
vous les faire demander sans risque pour moi.  ce prix, jamais
vous n'entendrez parler de moi.

Pour toute rponse le comte ouvrit un petit coffre de fer scell
dans le mur et en tira une liasse de billets de banque qu'il jeta
aux pieds de Nol.

Un clair de fureur brilla dans les yeux de l'avocat; il fit un
pas vers son pre:

-- Oh! ne me poussez pas, menaa-t-il, les gens qui comme moi
n'ont plus rien  perdre sont dangereux. Je puis me livrer...

Il se baissa cependant et ramassa le paquet.

-- Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir
le reste?

-- Oui.

-- Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidle  notre
trait; on ne m'aura pas vivant. Adieu, mon pre! en tout ceci
vous tes le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel
n'est pas juste. Je vous maudis...

Quand, une heure plus tard, les domestiques pntrrent dans le
cabinet du comte, ils le trouvrent tendu  terre, la face contre
le tapis, donnant  peine signe de vie.

Cependant Nol tait sorti de l'htel Commarin et remontait la rue
de l'Universit, chancelant sous le souffle du vertige.

Il lui semblait que les pavs oscillaient sous ses pas et que tout
autour de lui tournait.

Il avait la bouche sche, les yeux lui cuisaient, et de temps 
autre une nause soulevait son estomac.

Mais en mme temps, phnomne trange, il ressentait un
soulagement incroyable, presque du bien-tre.

La thorie de l'honnte M. Balan avait raison.

C'en tait donc fait, tout tait fini, perdu. Plus d'angoisses
dsormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de
dissimulation, de luttes. Rien, il n'y avait plus rien  redouter
dsormais. Son horrible rle achev, il pouvait retirer son masque
et respirer  l'aise.

Un irrsistible affaissement succdait  l'exaltation enrage qui
devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous
les ressorts de son organisation, bands outre mesure depuis une
semaine, se dtendaient et flchissaient. La fivre qui, pendant
huit jours, l'avait galvanis tombait, et il sentait avec la
fatigue un imprieux besoin de repos. Il prouvait un vide
immense, une indiffrence sans bornes pour tout.

Son insensibilit avait quelque analogie avec celle des gens
anantis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul
sentiment n'est capable d'mouvoir, qui n'ont plus ni la force ni
le courage de penser et que l'imminence d'un grand pril, de la
mort mme, ne saurait tirer de leur morne insouciance.

On serait venu l'arrter en ce moment, qu'il n'aurait song ni 
rsister ni  se dbattre; il n'aurait pas fait une enjambe pour
se cacher, pour fuir, pour sauver sa tte.

Bien plus, il eut un moment comme l'ide d'aller se constituer
prisonnier, pour avoir la paix, pour tre tranquille, pour se
dlivrer de l'inquitude du salut.

Mais son nergie se rvolta contre cette morne hbtude. La
raction vint, secouant ces dfaillances de l'esprit et du corps.
La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit
avec horreur l'chafaud comme on aperoit l'abme aux lueurs de la
foudre.

Il faut dfendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment?

Les transes mortelles qui tent aux assassins jusqu'au plus simple
bon sens le faisaient frissonner.

Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou
quatre passants l'examinaient curieusement. Son effroi s'en
accrut.

Il se mit  courir dans la direction du quartier latin, sans
projet, sans but, courant pour courir, pour s'loigner, comme le
Crime, que la peinture reprsente fuyant sous le fouet des Furies.

Il ne tarda pas  s'arrter, frapp de cette ide que cette course
dsordonne devait veiller l'attention.

Il lui semblait que tout en lui dnonait le meurtre; il croyait
lire le mpris et l'horreur sur tous les visages, le soupon dans
tous les yeux.

Il allait, se rptant instinctivement: Il faut prendre un
parti.

Mais dans son horrible agitation, il tait incapable de rien voir,
de dlibrer, de comparer, de rsoudre, de dcider.

Lorsqu'il hsitait encore  frapper, il s'tait dit: je puis tre
dcouvert. Et dans cette prvision il avait bti tout un plan qui
devait le mettre srement  l'abri des recherches. Il devait faire
ceci et cela, il aurait recours  cette ruse, il prendrait telle
prcaution. Prvoyance inutile! Rien de ce qu'il avait imagin ne
lui semblait excutable. On le cherchait, et il ne voyait nul
endroit" du monde entier o il pt se croire en sret.

Il tait prs de l'Odon, quand une rflexion plus rapide que
l'clair illumina les tnbres de son cerveau.

Il songea que sans aucun doute on le cherchait dj, son
signalement devait tre donn partout; sa cravate blanche et ses
favoris si bien soigns le trahissaient comme une affiche.

Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avana jusqu' la porte,
mais au moment de tourner le bouton, il eut peur.

Ne trouverait-on pas singulier qu'il fit couper sa barbe? Si on
allait le questionner!

Il passa outre.

Il vit une autre boutique, les mmes hsitations l'arrtrent.

Peu  peu la nuit tait venue, et avec l'obscurit Nol sentait
renatre son assurance et son audace.

Aprs cet immense naufrage au port, l'esprance surnageait.
Pourquoi ne se sauverait-il pas?

On sait d'autres exemples. On passe  l'tranger, on change de
nom, on se refait un tat civil, on entre dans la peau d'un autre
homme. Il avait de l'argent c'tait le principal.

Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt
mille francs en poche, est un imbcile, s'il se laisse prendre.

Et encore, ces quatre-vingt mille francs puiss, il avait la
certitude d'en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.

Dj il se demandait quel dguisement prendre et vers quelle
frontire se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil  un
fer rouge, traversa son coeur.

Allait-il s'loigner sans elle, partir avec la certitude de ne la
revoir jamais!

Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde
civilis, traqu comme une bte fauve, et elle resterait
paisiblement  Paris! tait-ce possible! Pour qui le crime avait-
il t commis? Pour elle. Qui en et recueilli les bnfices?
Elle. N'tait-il pas juste qu'elle portt sa part du chtiment!

Elle ne m'aime pas, pensait l'avocat avec amertume, elle ne m'a
jamais aim, elle serait ravie d'tre dlivre de moi pour
toujours. Elle n'aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis
plus ncessaire; un coffre vide est un meuble inutile. Juliette
est prudente, elle a su se mettre  l'abri une petite fortune.
Riche de mes dpouilles, elle prendra un autre amant, elle
m'oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi!... Et je
partirais sans elle!...

La voix de la prudence lui criait: -- Malheureux! traner une
femme aprs soi, et une jolie femme, c'est attirer  plaisir les
regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c'est se livrer de
gaiet de coeur! -- Qu'importe! rpondait la passion, nous nous
sauverons ou nous prirons ensemble. Si elle ne m'aime pas, je
l'aime, moi; il me la faut! Elle viendra, sinon...

Mais comment voir Juliette, lui parler, la dcider!

Aller chez elle, c'tait s'exposer beaucoup. La police y tait
dj, peut-tre.

Non, pensa Nol, personne ne sait qu'elle est ma matresse, on ne
le saura pas avant deux ou trois jours de recherches, et
d'ailleurs, crire serait plus dangereux encore.

Il s'approcha d'une voiture de place, non loin du carrefour de
l'Observatoire, et tout bas il dit au cocher le numro de cette
maison de la rue de Provence si fatale pour lui.

tendu sur les coussins du fiacre, berc par les cahots monotones,
Nol ne songeait point  interroger l'avenir; il ne se demandait
mme pas ce qu'il allait dire  Juliette. Non. Involontairement il
repassait les vnements qui avaient amen et prcipit la
catastrophe, comme un homme qui, prs de mourir, revoit le drame
ou la comdie de sa vie.

Il y avait de cela un mois, jour pour jour.

Ruin,  bout d'expdients, sans ressources, il tait dtermin 
tout pour se procurer de l'argent, pour garder encore
Mme Juliette, quand le hasard le rendit matre de la
correspondance du comte de Commarin, non seulement des lettres
lues au pre Tabaret et communiques  Albert, mais encore de
celles qui, crites par le comte lorsqu'il croyait la substitution
accomplie, l'tablissaient videmment.

Cette lecture lui donna une heure de joie folle.

Il se crut le fils lgitime. Bientt sa mre le dtrompa, lui
apprit la vrit, la lui prouva par vingt lettres de la femme
Lerouge, la lui fit attester par Claudine, la lui dmontra par le
signe qu'il portait.

Mais un homme qui se noie ne choisit pas les branches auxquelles
il se raccroche. Nol songea  utiliser ces lettres quand mme.

Il essaya d'user de son ascendant sur sa mre, pour la dcider 
laisser croire au comte que l'change avait eu lieu, se chargeant
d'obtenir une forte compensation. Mme Gerdy repoussa cette
proposition avec horreur.

Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit  nu sa
situation financire, se montra tel qu'il tait, perdu de dettes,
et conjura sa mre d'avoir recours  M. de Commarin.

Cela aussi, elle le refusa, et prires et menaces chourent
contre sa rsolution. Pendant quinze jours ce fut entre la mre et
le fils une lutte horrible dans laquelle l'avocat fut vaincu.

C'est  ce moment qu'il s'arrta  l'ide de tuer Claudine.

La malheureuse n'avait pas t plus franche avec Mme Gerdy qu'avec
les autres, Nol devait la croire et la croyait veuve. Son
tmoignage supprim, qui avait-il contre lui? Mme Gerdy et peut-
tre le comte. Il les redoutait peu.

 Mme Gerdy parlant, il pouvait toujours rpondre: Aprs avoir
donn mon nom  votre fils, vous faites tout au monde pour qu'il
le garde.

Mais comment se dfaire de Claudine sans danger?

Aprs de longues rflexions, l'avocat s'avisa d'un stratagme
diabolique.

Il brla toutes les lettres du comte tablissant la substitution
et conserva seulement celles qui la laissaient souponner.

Ces dernires, il alla les montrer  Albert en se disant que, si
la justice arrivait  pntrer quelque chose des causes de la mort
de Claudine, naturellement elle souponnerait celui qui paratrait
y avoir tant d'intrt.

Ce n'est pas qu'il songet  faire retomber le crime sur Albert...
C'tait une simple prcaution qu'il prenait. Il comptait agir de
telle sorte que la police perdrait ses peines  la poursuite d'un
sclrat imaginaire.

Il ne pensait pas non plus  se substituer au vicomte de Commarin.

Son plan tait simple: son crime commis il attendrait; les choses
traneraient en longueur, il y aurait des pourparlers, enfin il
transigerait au prix d'une fortune.

Il se croyait sr du silence de sa mre, si jamais elle le
souponnait d'un assassinat.

Ces mesures prises, il s'tait rsolu  frapper le jour du Mardi
gras.

Pour ne rien ngliger, il avait ce soir-l mme conduit Juliette
au thtre et de l  l'Opra. Il fondait ainsi, en cas de
malheur, un alibi irrcusable.

La perte de son paletot ne l'avait inquit que sur le premier
moment.  la rflexion, il s'tait rassur, se disant: bast! qui
saura jamais?

Tout avait russi selon ses calculs; ce n'tait dans son opinion
qu'une affaire de patience.

Quand le rcit du meurtre tomba sous les yeux de Mme Gerdy, la
malheureuse femme devina la main de son fils, et dans le premier
transport de sa douleur, elle dclara qu'elle allait le dnoncer.

Il eut peur. Un dlire affreux s'tait empar de sa mre, un mot
pouvait le perdre. Payant d'audace, il prit les devants et joua le
tout pour le tout.

Mettre la police sur la trace d'Albert, c'tait se garantir
l'impunit, c'tait s'assurer, en cas de succs probable, le nom
et la fortune du comte de Commarin.

Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse et son
habilet.

Le pre Tabaret arriva  point nomm.

Nol savait ses relations avec la police; il comprit que le
bonhomme serait un merveilleux confident.

Tant que vcut Mme Gerdy, Nol trembla. La fivre est indiscrte
et ne se raisonne pas. Quand elle eut rendu le dernier soupir, il
se crut sauv; il avait beau chercher, il ne voyait plus
d'obstacles, il triompha.

Et voil que tout avait t dcouvert comme il touchait au but.
Comment? Par qui? Quelle fatalit avait ressuscit un secret qu'il
croyait enseveli avec Mme Gerdy?

Mais  quoi bon, quand on est au fond de l'abme, savoir quelle
pierre a fait trbucher, se demander par quelle pente on y a
roul?

Le fiacre s'arrta rue de Provence.

Nol allongea la tte  la portire, explorant les environs,
sondant du regard les profondeurs du vestibule de la maison.

Ne dcouvrant rien, il paya la course sans sortir de la voiture,
par le carreau du devant, et, franchissant d'un bond le trottoir,
il s'lana dans l'escalier.

Charlotte,  sa vue, eut une exclamation de joie.

-- C'est monsieur! s'cria-t-elle; ah! madame attendait monsieur
avec une fameuse impatience, elle tait joliment inquite!

Juliette attendre? Juliette inquite? L'avocat ne songeait pas 
interroger. Il semblait qu'en touchant ce seuil il et subitement
recouvr tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il
sentait la valeur exacte des minutes.

-- Si on sonne, dit-il  Charlotte, n'ouvrez pas. Quoi qu'on fasse
ou qu'on dise, n'ouvrez pas!

 la voix de Nol, Mme Juliette tait accourue. Il la repoussa
brusquement dans le salon et l'y suivit en refermant la porte.

L seulement la jeune femme put voir le visage de son amant. Il
tait si chang, sa physionomie tait  ce point bouleverse
qu'elle ne put retenir un cri:

-- Qu'y a-t-il?

Nol ne rpondit pas; il s'avana vers elle et lui prit la main.

-- Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la fixant avec des
yeux enflamms, Juliette, sois sincre, m'aimes-tu?

Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire, elle respirait une atmosphre de malheur;
cependant elle voulut minauder encore.

-- Mchant, rpondit-elle en allongeant ses lvres provocantes,
vous mriteriez bien...

-- Oh! assez! interrompit Nol en frappant du pied avec une
violence inoue. Rponds, poursuivit-il en serrant  les briser
les jolies mains de sa matresse, un oui ou un non, m'aimes-tu?

Cent fois elle avait jou avec la colre de son amant, se plaisant
 l'exciter jusqu' la fureur pour savourer le plaisir de
l'apaiser d'un mot, mais jamais elle ne l'avait vu ainsi.

Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait se plaindre
de cette brutalit, la premire.

-- Oui, je t'aime! balbutia-t-elle; ne le sais-tu pas? pourquoi le
demander?

-- Pourquoi? rpondit l'avocat qui abandonna les mains de sa
matresse, pourquoi? C'est que si tu m'aimes, il s'agit de me le
prouver. Si tu m'aimes, il faut me suivre  l'instant, tout
quitter, venir, fuir avec moi, le temps presse...

La jeune femme avait dcidment peur.

_-- _Qu'y a-t-il donc, mon Dieu?

-- Rien! Je t'ai trop aime, vois-tu, Juliette. Le jour o je n'ai
plus eu d'argent pour toi, pour ton luxe, pour tes caprices, j'ai
perdu la tte. Pour me procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis
un crime, entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux-tu me suivre?

La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle doutait.

-- Un crime, toi! commena-t-elle.

-- Oui, moi! Veux-tu savoir ce que j'ai fait? J'ai tu, j'ai
assassin! C'tait pour toi.

Certes l'avocat tait convaincu que Juliette  ces mots allait
reculer d'horreur. Il s'attendait  cette pouvante qu'inspire le
meurtrier, il y tait rsign  l'avance. Il pensait qu'elle le
fuirait d'abord. Peut-tre essayerait-elle une scne... Elle
aurait, qui sait? une attaque de nerfs, elle crierait, elle
appellerait au secours,  la garde,  l'aide... Il se trompait.

D'un bond, Juliette fut sur lui, se liant  lui, entourant son cou
de ses deux mains, l'embrassant  l'touffer comme jamais elle ne
l'avait embrass.

-- Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un mauvais coup
pour moi, toi! c'est que tu m'aimais. Tu as du coeur; je ne te
connaissais pas.

Il en cotait cher pour inspirer une passion  Mme Juliette, mais
Nol ne rflchit pas  cela.

Il eut une seconde de joie immense, il lui parut que rien n'tait
dsespr.

Pourtant il eut la force de dnouer les bras de sa matresse.

-- Partons, reprit-il, le grand malheur est que je ne sais d'o
vient le danger. Qu'on ait pu dcouvrir la vrit, c'est encore un
mystre pour moi...

Juliette se rappela l'inquitante visite de l'aprs-midi; elle
comprit tout.

-- Malheureuse! s'cria-t-elle, se tordant les mains de dsespoir,
c'est moi qui t'ai livr! C'tait mardi, n'est-ce pas?

-- Oui, c'tait mardi.

-- Ah! j'ai tout dit, sans m'en douter,  ton ami,  ce vieux que
je croyais envoy par toi, monsieur Tabaret.

-- Tabaret est venu ici?

-- Oui, tantt.

-- Oh! viens alors! s'cria Nol; vite, bien vite, c'est un
miracle qu'il ne soit pas encore arriv!

Il lui prit le bras pour l'entraner; elle se dgagea lestement.

-- Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bijoux, je veux les
prendre...

-- C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Juliette,
fuyons...

Dj elle avait ouvert sa chiffonnire et ple-mle elle jetait
dans un petit sac de voyage tout ce qu'elle possdait, tout ce qui
avait de la valeur.

-- Ah! tu me perds, rptait Nol, tu me perds!

Il disait cela, mais son coeur tait inond de joie.

Quel dvouement sublime! Elle m'aimait vraiment, se disait-il;
pour moi elle renonce sans hsiter  sa vie heureuse, elle me
sacrifie tout!... Juliette avait fini ses prparatifs, elle nouait
 la hte son chapeau; un coup de sonnette retentit.

-- Eux! s'cria Nol, devenant, s'il est possible, plus livide.

La jeune femme et son amant demeurrent plus immobiles que deux
statues, la sueur au front, les yeux dilats, l'oreille tendue.

Un second coup de sonnette se fit entendre, puis un troisime.
Charlotte parut, s'avanant sur la pointe des pieds.

-- Ils sont plusieurs, dit-elle  mi-voix, j'ai entendu qu'on se
consultait.

Aprs avoir sonn, on frappait. Une voix arriva jusqu'au salon; on
distingua le mot loi.

-- Plus d'espoir! murmura Nol.

-- Qui sait! s'cria Juliette, l'escalier de service?

-- Sois tranquille, on ne l'a pas oubli.

En effet, Juliette revint l'air morne, consterne.

Elle avait surpris sur le palier des pitinements de pas lourds
qu'on cherchait  touffer.

-- Il doit y avoir un moyen! fit-elle avec fureur.

-- Oui, reprit Nol, c'est une seconde de courage. J'ai donn ma
parole. On crochte la serrure... fermez toutes les portes et
laissez enfoncer, cela me fera gagner du temps.

Juliette et Charlotte s'lancrent. Alors, Nol, s'adossant  la
chemine du salon, sortit son revolver et l'appuya sur sa
poitrine.

Mais Juliette, qui rentrait dj, aperut le mouvement; elle se
jeta sur son amant  corps perdu, si vivement qu'elle fit dvier
l'arme. Le coup partit et la balle traversa le ventre de Nol. Il
poussa un effroyable cri.

Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle prolongeait
son agonie.

Il chancela, mais il resta debout, toujours appuy  la tablette,
perdant du sang en abondance.

Juliette s'tait cramponne  lui et s'efforait de lui arracher
le revolver.

-- Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, tu es  moi,
je t'aime! Laisse-les venir. Qu'est-ce que cela te fait? S'ils te
mettent en prison, tu te sauveras. Je t'aiderai, nous donnerons de
l'argent aux gardiens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux,
n'importe o, bien loin, en Amrique, personne ne nous
connatra...

La porte d'entre avait cd; on crochetait maintenant la porte de
l'antichambre.

-- Finissons! rla Nol, il ne faut pas qu'on m'ait vivant.

Et dans un effort suprme, triomphant d'une souffrance horrible,
il se dgagea et repoussa Juliette qui alla tomber prs du canap.
Puis, armant son revolver, il l'appuya de nouveau  l'endroit o
il sentait les battements de son coeur, lcha la dtente et roula
 terre.

Il tait temps, la police entrait.

La premire pense des agents fut que Nol, avant de se frapper,
avait frapp sa matresse.

On sait des gens qui tiennent  quitter ce bas monde en compagnie.
N'avait-on pas entendu deux explosions? Mais dj Juliette tait
debout.

-- Un mdecin, disait-elle, un mdecin, il ne peut tre mort!

Un agent sortit en courant, tandis que les autres, sous la
direction du pre Tabaret, transportaient le corps de l'avocat sur
le lit de Mme Juliette.

-- Puisse-t-il ne pas s'tre manqu! murmurait le bonhomme, dont
la colre ne tenait pas devant ce spectacle; je l'ai aim comme
mon fils, aprs tout, son nom est encore sur mon testament.

Le pre Tabaret s'interrompit. Nol venait de laisser chapper une
plainte, il ouvrait les yeux.

-- Vous voyez bien qu'il vivra! s'cria Juliette.

L'avocat fit un faible signe de tte, et pendant un moment, il
s'agita pniblement sur son lit, promenant sa main droite
alternativement sous sa redingote et sous l'oreiller. Il russit
mme  se tourner  demi du ct du mur, puis  se retourner. Sur
un signe qui fut compris, on glissa sous sa tte un oreiller.

Alors, d'une voix entrecoupe et sifflante, il pronona quelques
paroles.

-- Je suis l'assassin, dit-il; crivez, je signerai, a fera
plaisir  Albert; je lui dois bien cela.

Pendant qu'on crivait, il attira la tte de Juliette jusqu' sa
bouche.

-- Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je te la donne.
Un flot de sang monta  sa bouche, et on crut qu'il allait passer.

Pourtant, il eut encore la force de signer sa dclaration et de
dcocher une raillerie au pre Tabaret.

-- Eh bien! vieux papa, dit-il, on se mle donc de police! C'est
agrable de pincer soi-mme ses amis! Ah! j'ai eu une belle
partie, mais avec trois femmes dans son jeu on perd toujours...

Il entra en agonie et, quand le mdecin arriva, il ne put que
constater le dcs du sieur Nol Gerdy, avocat.


XX
Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille Mlle de Gollo,
madame la marquise d'Arlange, rajeunie de dix ans, racontait aux
douairires, ses amies, les dtails du mariage de sa petite-fille
Claire, laquelle venait d'pouser monsieur le vicomte Albert de
Commarin.

-- Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres de
Normandie, sans tambour ni trompette. Mon gendre l'a voulu ainsi,
en quoi je l'ai dsapprouv fortement. L'clat de la mprise dont
il a t victime appelait l'clat des ftes. C'est mon sentiment,
je ne l'ai pas cach. Bast! ce garon est aussi ttu que monsieur
son pre, ce qui n'est pas peu dire; il a tenu bon. Et mon
effronte petite-fille, obissant  son mari par anticipation,
s'est mise contre moi. Du reste, peu importe, je dfie aujourd'hui
de trouver un individu ayant le courage d'avouer qu'il a dout une
seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laiss mes jeunes gens dans
l'extase de la lune de miel, plus roucoulants qu'une paire de
tourtereaux. Il faut avouer qu'ils ont achet leur bonheur un peu
cher. Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup
d'enfants, ils ne seront embarrasss ni pour les nourrir ni pour
les doter. Car, sachez-le, pour la premire fois de sa vie et sans
doute la dernire, monsieur de Commarin s'est conduit comme un
ange. Il a donn toute sa fortune  son fils, toute absolument. Il
veut aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois pas que
le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je ne voudrais pas jurer
mme qu'il a bien toute sa tte depuis certaine attaque... Enfin!
ma petite-fille est tablie, et bien. Je sais ce qu'il m'en cote,
et me voici condamne  une grande conomie. Mais je msestime les
parents qui reculent devant un sacrifice pcuniaire quand le
bonheur de leurs enfants est en jeu.

Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, huit jours avant
la noce, Albert avait nettoy sa situation passablement
embarrasse et liquid un respectable arrir.

Depuis elle ne lui a emprunt que neuf mille francs; seulement
elle compte lui avouer un de ces jours combien elle est tracasse
par un tapissier, par sa couturire, par trois marchands de
nouveauts et par cinq ou six autres fournisseurs.

Eh bien! c'est une digne femme: elle ne dit pas de mal de son
gendre.

Rfugi en Poitou aprs l'envoi de sa dmission, M. Daburon a
trouv le calme; l'oubli viendra. On ne dsespre pas, l-bas, de
le dcider  se marier.

Mme Juliette, elle, est tout  fait console. Les quatre-vingt
mille francs cachs par Nol sous l'oreiller n'ont pas t perdus.
Il n'en reste plus grand-chose. Avant longtemps on annoncera la
vente d'un riche mobilier.

Seul, le pre Tabaret se souvient.

Aprs avoir cru  l'infaillibilit de la justice, il ne voit plus
partout qu'erreurs judiciaires.

L'ancien agent volontaire doute de l'existence du crime et
soutient que le tmoignage des sens ne prouve rien. Il fait signer
des ptitions pour l'abolition de la peine de mort et organise une
socit destine  venir en aide aux accuss pauvres et innocents.



    [1] Insister sur un point dlicat.
    [2] Vieillard qui joue au jeune homme.
    [3] Homme courageux et rsolu.





End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Lerouge, by Emile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE LEROUGE ***

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