The Project Gutenberg EBook of Voyages en France pendant les annes
1787-1788-1789, by Arthur Young

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Title: Voyages en France pendant les annes 1787-1788-1789

Author: Arthur Young

Release Date: April 5, 2005 [EBook #15556]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Arthur Young



VOYAGES EN FRANCE
PENDANT LES ANNES
1787, 1788, 1789



(1792)



D'aprs l'dition de 1882 (GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRIES)
Traduit par M. H. J. LESAGE.



Table des matires

PRFACE DE L'AUTEUR
INTRODUCTION
VOYAGES EN FRANCE PENDANT LES
ANNEES 1787, 1788 ET 1789
   JOURNAL
   ANNE 1788
   ANNE 1789
   RETOUR D'ITALIE
   ANNE 1790






PRFACE DE L'AUTEUR

Il est permis de douter que l'histoire moderne ait offert 
l'attention de l'homme politique quelque chose de plus intressant
que le progrs et la rivalit des deux empires de France et
d'Angleterre, depuis le ministre de Colbert jusqu' la rvolution
franaise. Dans le cours de ces cent trente annes tous deux ont
jet une splendeur qui a caus l'admiration de l'humanit.

L'intrt que le monde entier prend  l'examen des maximes
d'conomie politique qui ont dirig leurs gouvernements est
proportionn  la puissance,  la richesse et aux ressources de
ces nations. Ce n'est certainement pas une recherche de peu
d'importance que celle de dterminer jusqu' quel point
l'influence de ces systmes conomiques s'est fait sentir dans
l'agriculture, l'industrie, le commerce, la prosprit publique.
On a publi tant de livres sur ces sujets, considrs au point de
vue de la thorie, que peut-tre ne regardera-t-on point comme
perdu le temps consacr  les reprendre sous leur aspect pratique.
Les observations que j'ai faites il y a quelques annes en
Angleterre et en Irlande, et dont j'ai publi le rsultat sous le
titre de Tours, taient un pas, dans cette voie qui mne  la
connaissance exacte de l'tat de notre agriculture. Ce n'est pas 
moi de les juger; je dirai seulement qu'on en a donn des
traductions dans les principales langues de l'Europe, et que,
malgr leurs fautes et leurs lacunes, on a souvent regrett de
n'avoir pas une semblable description de la France,  laquelle le
cultivateur et l'homme politique puissent avoir recours. On
aurait, en effet, raison de se plaindre que ce vaste empire, qui a
jou un si grand rle dans l'histoire, dt encore rester un sicle
inconnu  l'gard de ce qui fait l'objet de mes recherches. Cent
trente ans se sont passs; avec eux, l'un des rgnes les plus
glorieux les plus fertiles en grandes choses dont l'on ait gard
la mmoire; et la puissance, les ressources de la France, bien que
mises  une dure preuve, se sont montres formidables  l'Europe.
Jusqu' quel point cette puissance, ces ressources s'appuyaient-
elles sur la base inbranlable d'une agriculture claire, sur le
terrain plus trompeur du commerce et de l'industrie? Jusqu' quel
point la richesse, le pouvoir, l'clat extrieur, quelle qu'en ft
la source, ont-ils rpandu sur la nation le bien-tre qu'ils
semblaient indiquer? Questions fort intressantes, mais rsolues,
bien imparfaitement par ceux qui ourdissent au coin du feu leurs
systmes politiques ou qui les attrapent au vol en traversant
l'Europe en poste. L'homme dont les connaissances en agriculture
ne sont que superficielles ignore la conduite  suivre dans de
telles investigations:  peine peut-il faire une diffrence entre
les causes qui prcipitent un peuple dans la misre et celles qui
le conduisent au bonheur. Quiconque se sera occup de ces tudes
ne traitera pas mon assertion de paradoxe. Le cultivateur qui
n'est que cultivateur ne saisit pas, au milieu de ses voyages, les
relations qui unissent les pratiques agricoles  la prosprit
nationale, des faits en apparence insignifiants  l'intrt de
l'tat; relations suffisantes pour changer, en quelques cas, des
champs fertiles en dserts, une culture intelligente en source de
faiblesse pour le Royaume. Ni l'un ni l'autre de ces hommes
spciaux ne s'entendra en pareille matire; il faut, pour y
arriver, runir leurs deux aptitudes  un esprit libre de tous
prjugs, surtout des prjugs nationaux, de tous systmes, de
toutes ces vaines thories qui ne se trouvent que dans le cabinet
de travail des rveurs. Dieu me garde de me croire si heureusement
dou! Je ne sais que trop le contraire. Pour entreprendre une
oeuvre aussi difficile je ne me fonde que sur l'accueil favorable
obtenu par mon rapport sur l'agriculture anglaise. Une exprience
de vingt ans, acquise depuis que ces essais ont paru, me fait
croire que je ne suis pas moins prpar  les tenter de nouveau
que je ne l'tais alors. Il y a plus d'intrt  connatre ce
qu'tait la France, maintenant que des nuages qui, il y a quatre
ou cinq ans, obscurcissaient son ciel politique a clat un orage
si terrible. C'et t un juste sujet d'tonnement si, entre la
naissance de la monarchie en France et sa chute, ce pays n'avait
pas t examin spcialement au point de vue de l'agriculture. Le
lecteur de bonne foi ne s'attendra pas  trouver dans les
tablettes d'un voyageur le dtail des pratiques que celui-l seul
peut donner, qui s'est arrt quelques mois, quelques annes, dans
un mme endroit: vingt personnes qui y consacreraient vingt ans
n'en viendraient pas  bout; supposons mme qu'elles le puissent,
c'est  peine si la millime partie de leurs travaux vaudrait
qu'on la lt. Quelques districts trs avancs mritent qu'on y
donne autant d'attention; mais le nombre en est fort restreint en
tout pays, et celui des pratiques qui leur vaudraient d'tre
tudis plus restreint encore. Quant aux mauvaises habitudes, il
suffit de savoir qu'il y en a, et qu'il faut y pourvoir, et cette
connaissance touche bien plutt l'homme politique que le
cultivateur. Quiconque sait au moins un peu, quelle est ma
situation, ne cherchera pas dans cet ouvrage ce que les privilges
du rang et de la fortune sont seuls capables de fournir; je n'en
possde aucun et n'ai en d'autres armes, pour vaincre les
difficults, qu'une attention constante et un labeur persvrant.
Si mes vues avaient t encourages par cette russite dans le
monde qui rend les efforts plus vigoureux, les recherches plus
ardentes, mon ouvrage et t plus digne du public; mais une telle
russite se trouve ici dans toute carrire autre que celle du
cultivateur. Le non ulus aratro dignus honos ne s'appliquait pas
plus justement  Rome au temps des troubles civils et des
massacres, qu'il ne s'applique  l'Angleterre en un temps de paix
et de prosprit.

Qu'il me soit permis de mentionner un fait pour montrer que,
quelles que soient les fautes contenues dans les pages qui vont
suivre, elles ne viennent pas d'une assurance prsomptueuse du
succs, sentiment propre seulement  des crivains bien autrement
populaires que je ne le suis. Quand l'diteur se chargea de
hasarder l'impression de ces notes et que celle du journal fut un
peu avance, on remit au compositeur le manuscrit entier afin de
voir s'il aurait de quoi remplir soixante feuilles. Il s'en trouva
cent quarante, et, le lecteur peut m'en croire, le travail auquel
il fallut se livrer pour retrancher plus de la moiti de ce que
j'avais crit, ne me causa aucun regret, bien que je dusse
sacrifier plusieurs chapitres qui m'avaient cot de pnibles
recherches.

L'diteur et imprim le tout; mais l'auteur, quels que soient ses
autres dfauts, doit tre au moins exempt de se voir tax d'une
trop grande confiance dans la faveur publique puisqu'il s'est
prt aux retranchements, aussi volontiers qu'il l'avait fait  la
composition de son oeuvre.

Le succs de la seconde partie dpendait tellement de l'exactitude
des chiffres, que je ne m'en fiai pas  moi-mme pour l'examen des
calculs, mais  un instituteur qui passe pour s'y connatre, et
j'espre qu'aucune erreur considrable ne lui sera chappe.

La rvolution franaise tait un sujet difficile, prilleux 
traiter; mais on ne pouvait la passer sous silence. J'espre que
les dtails que je donne et les rflexions que je hasarde seront
reus avec bienveillance, en pensant  tant d'auteurs d'une
habilet et d'une rputation non communes qui ont chou en
pareille matire. Je me suis tenu si loign des extrmes que
c'est  peine si je puis esprer quelques approbations; mais je
m'appliquerai  cette occasion, les paroles de Swift: J'ai, ainsi
que les autres discoureurs, l'ambition de prtendre  ce que tous
les partis me donnent raison; mais, si j'y dois renoncer, je
demanderai alors que tous me donnent tort; je me croirais par l
pleinement justifi, et ce me serait une assurance de penser que
je me suis au moins montr impartial et que peut-tre j'ai atteint
la vrit.



INTRODUCTION


Il y a deux manires d'crire les voyages: on peut ou enregistrer
les faits qui les ont signals, ou donner les rsultats auxquels
ils ont conduit. Dans le premier cas, on a un simple journal, et
sous ce titre doivent tre classs tous les livres de voyages
crits en forme de lettres. Les autres se prsentent ordinairement
comme essais sur diffrents sujets. On a un exemple de la premire
mthode dans presque tous les livres des voyageurs modernes. Les
admirables essais de mon honorable ami, M. le professeur Symonds,
sur l'agriculture italienne, sont un des plus parfaits modles de
la seconde.

Il importe peu pour un homme de gnie d'adopter l'une ou l'autre
de ces mthodes, il rendra toute forme utile et tout enseignement
intressant. Mais pour des crivains d'un moindre talent, il est
d'une importance de peser les circonstances pour et contre chacun
de ces modes.

Le journal a cet avantage qu'il porte en soi un plus haut degr de
vraisemblance, et acquiert, par consquent, plus de valeur. Un
voyageur qui enregistre ainsi ses observations, se trahit ds
qu'il parle de choses qu'il n'a pas vues. Il lui est interdit de
donner ses propres spculations sur des fondements insuffisants:
s'il voit peu de choses, il n'en peut rapporter que peu; s'il a de
bonnes occasions de s'instruire, le lecteur est  mme de s'en
apercevoir, et ne donnera pas plus de crance  ses informations
que les sources d'o elles sortent ne paratront devoir en
mriter. S'il passe si rapidement  travers le pays qu'aucun
jugement ne lui soit possible, le lecteur le sait; s'il reste
longtemps dans des endroits de peu ou de point d'importance, on le
voit, et on a la satisfaction d'avoir contre les erreurs soit
volontaires, soit involontaires, autant de garanties que la nature
des choses le permet, tous avantages inconnus  l'autre mthode.

Mais, d'un autre ct, de grands inconvnients leur font contre-
poids, parmi lesquels vient au premier rang la prolixit, que
l'adoption du journal rend presque invitable. On est oblig de
revenir sur les mmes sujets et les mmes ides, et ce n'est
certainement pas une faute lgre d'employer une multitude de
paroles  ce que peu de mots suffiraient  exprimer bien mieux.
Une autre objection srieuse, c'est que des sujets importants, au
lieu d'tre groups de manire  ce qu'on puise en tirer des
exemples ou des comparaisons, se trouvent donns comme ils ont t
observs, par chappes, sans ordre de temps ni de lieux, ce qui
amoindrit l'effet de l'ouvrage et lui enlve beaucoup de son
utilit.

Les essais fonds sur les principaux faits observs, et donnant
les rsultats des voyages et non plus les voyages eux-mmes, ont
videmment en leur faveur ce trs grand avantage, que les sujets
traits de la sorte sont runis et mis en lumire autant que
l'habilet de l'auteur le lui a permis; la matire se prsente
avec toute sa force et tout son effet. La brivet est une autre
qualit inapprciable, car tous dtails inutiles tant mis de
ct, le lecteur n'a plus devant lui que ce qui tend 
l'claircissement du sujet: quant aux inconvnients, je n'ai nul
besoin d'en parler, je les ai suffisamment indiqus en montrant
les avantages du journal; il est clair que les avantages de l'une
de ces formes seront en raison directe des inconvnients de
l'autre.

Aprs avoir pes le pour et le contre, je pense qu'il ne m'est pas
impossible, dans ma position particulire, de joindre le bnfice
de l'une et de l'autre.

J'ai cru qu'ayant pour objet principal et prdominant
l'agriculture, je pourrais rpartir chacun des objets qu'elle
embrasse en diffrents chapitres, conservant ainsi l'avantage de
donner uniquement les rsultats de mes voyages.

En mme temps je me propose, afin de procurer au lecteur la
satisfaction que l'on peut trouver dans un journal, de donner sous
cette forme les observations que j'ai faites sur l'aspect des pays
parcourus et sur les moeurs, les coutumes, les amusements, les
villes, les routes, les maisons de plaisance, etc., etc., qui
peuvent, sans inconvnient, y trouver place. J'espre le contenter
ainsi sur tous les points dont nous devons, en toute sincrit,
lui donner connaissance pour les raisons que j'ai indiques plus
haut.

C'est, d'aprs cette ide que j'ai revu mes notes et compos le
travail que j'offre maintenant au public.

Mais voyager sur le papier a aussi bien ses difficults que gravir
les rochers et traverser les fleuves. Quand j'eus trac mon plan
et commenc  travailler en consquence, je rejetai sans merci une
multitude de petites circonstances personnelles et de
conversations jetes sur le papier pour l'amusement de ma famille
et de mes amis intimes. Cela m'attira les remontrances d'une
personne pour le jugement de laquelle je professe une grande
dfrence.  son avis, j'aurais absolument gt mon journal par le
retranchement des passages mmes qui avaient le plus de chance de
plaire  la grande masse des lecteurs. En un mot, je devais
abandonner entirement mon journal ou le publier tel qu'il avait
t crit: traiter le public en ami, lui laisser tout voir et m'en
fier  sa bienveillance pour excuser ce qui lui semblerait futile.
C'est ainsi que raisonnait cet ami: Croyez-moi, Young, ces notes,
crites au moment de la premire impression, ont plus chance de
plaire que ce que vous produirez  prsent de sang-froid, avec
l'ide de la rputation en tte: la chose que vous retrancherez,
quelle qu'elle soit, et t intressante, car vous serez guid
par l'importance du sujet; et soyez sr que ce n'est pas tant
cette considration qui charme, qu'une faon aise et nglige de
penser et d'crire, plus naturelle  l'homme qui ne compose pas
pour le public. Vous-mme me fournissez une preuve de la rectitude
de mon opinion. Votre voyage en Irlande (me disait-il trop
obligeamment) est une des meilleures descriptions de pays que
j'aie lues: il n'a pas eu cependant grand succs. Pourquoi? Parce
que la majeure partie en est consacre  un journal de fermier que
personne ne voudra lire, quelque bon qu'il puisse tre 
consulter. Si donc vous publiez quelque chose, que ce soit de
faon qu'on le lise, ou bien abandonnez cette mthode, et tenez-
vous-en aux dissertations en rgle. Souvenez-vous des voyages du
docteur *** et de madame ***, dont il serait difficile de tirer
une seule ide; ils ont t cependant reus avec applaudissements;
il n'est pas jusqu'aux sottes aventures de Baretti, parmi les
muletiers espagnols, qui ne se lisent avec avidit.

La haute opinion que j'ai du jugement de mon ami m'a fait suivre
son conseil; en consquence, je me hasarde  offrir au public cet
itinraire, absolument tel qu'il a t crit sur les lieux, priant
le lecteur, qui trouvera trop de choses frivoles, de pardonner, en
rflchissant que l'objet principal de mes voyages se douve dans
une autre partie de celle oeuvre,  laquelle il peut recourir ds
maintenant, s'il ne veut s'occuper que des objets d'une plus
grande importance.



VOYAGES EN FRANCE PENDANT LES ANNEES 1787, 1788 ET 1789

JOURNAL

15 mai 1787. - Il faut qu'un voyageur traverse bien des fois le
dtroit qui spare, si heureusement pour elle, l'Angleterre du
reste du monde, pour cesser d'tre surpris du changement soudain
et complet qui s'est fait autour de lui lorsqu'il dbarque 
Calais. L'aspect du pays, les gens, le langage, tout lui est
nouveau, et dans ce qui parat avoir le plus de ressemblance, un
oeil exerc n'a pas de peine  dcouvrir des traits diffrents.

Les beaux travaux d'amlioration d'un marais salant, excuts par
M. Mourlon (de cette ville), m'avaient fait faire sa connaissance,
il y a quelque temps, et je l'avais trouv si bien renseign sur
plusieurs objets importants, que c'est avec le plus grand plaisir
que je l'ai revu. J'ai pass chez lui une soire agrable et
instructive. - 165 milles.

Le 17. -- Neuf heures de roulis  l'ancrage avaient tellement
fatigue ma jument, que je crus qu'un jour de repos lui serait
ncessaire; ce matin seulement j'ai quitt Calais. Pendant
quelques milles le pays ressemble  certaines parties du Norfolk
et du Suffolk; des collines en pente douce, quelques maisons
entoures de haies au fond des valles, et des bois dans le
lointain. Il en est de mme en s'approchant de Boulogne. Aux
environs de cette ville, je fus charm de trouver plusieurs
chteaux appartenant  des personnes qui y demeurent
habituellement. Combien de fausses ides ne recevons-nous pas des
lectures et des ou-dire? Je croyais que personne en France, hors
les fermiers et leurs gens, ne vivait  la campagne et mes
premiers pas dans ce royaume me font rencontrer une vingtaine de
villas. -- Route excellente.

Boulogne n'est pas dsagrable; des remparts de la ville haute, on
embrasse un horizon magnifique, quoique les eaux basses de la
rivire ne me le fissent pas voir  son avantage. On sait
gnralement que Boulogne est depuis fort longtemps le refuge d'un
grand nombre d'Anglais  qui des malheurs dans le commerce ou une
vie pleine d'extravagances ont rendu le sjour de l'tranger plus
souhaitable que celui de leur propre patrie. Il est facile de
s'imaginer qu'ils y trouvent un niveau de socit qui les invite 
se rassembler dans un mme endroit. Certainement, ce n'est pas le
bon march, car la vie y est plutt chre. Le mlange de dames
franaises et anglaises donne aux rues un aspect singulier; les
dernires suivent leurs modes, les autres ne portent pas de
chapeaux; elles se coiffent d'un bonnet ferm et portent un
manteau qui leur descend jusqu'aux pieds. La ville a l'air d'tre
florissante; les difices sont en bon tat et soigneusement
rpars; il y en a quelques-uns de date rcente, signe de
prosprit tout aussi certain, peut-tre, qu'aucun autre. On
construit une nouvelle glise sur un plan qui ncessitera de
grandes dpenses. En somme, la cit est anime, les environs
agrables; une plage de sable ferme s'tend aussi loin que la
mare. Les falaises adjacentes sont dignes d'tre visites par
ceux qui ne connaissent pas dj la ptrification de la glaise;
elle se trouve  l'tat rocheux et argileux que j'ai dcrit 
Harwich. (Annales d'Agriculture) -- 24 milles.

Le 18. -- Boulogne, o se trouvent des collines opposes  la
distance d'un mille, forme un charmant paysage; la rivire
serpente dans la valle, et s'tend, en une belle nappe, au-
dessous de la ville, avant de se jeter dans la mer, que l'on
aperoit entre deux falaises, dont l'une sert de fond au tableau.
Il n'y manque que du bois; s'il s'en trouvait un peu plus, on
aurait peine  imaginer une scne plus agrable. Le pays
s'amliore, les cltures deviennent plus frquentes, quelques
parties se rapprochent beaucoup de l'Angleterre. Belles prairies
aux environs de Boubrie (Pont-de-Brique); plusieurs chteaux.
L'agriculture ne fait pas l'objet de ce journal, mais je dois
noter, en passant, qu'elle est certainement aussi misrable que le
pays est bon. Pauvres moissons, jaunes de mauvaises herbes!
Cependant le terrain est rest tout l't en jachre, bien
inutilement. Sur les collines non loin de la mer, les arbres en
dtournent leurs cimes dpouilles de feuillage, ce n'est donc pas
au vent du S.-O. seul qu'on doit attribuer cet effet. Si les
Franais n'ont pas d'agriculture  nous montrer, ils ont des
routes; rien de plus magnifique, de mieux tenu, que celle qui
traverse un beau bois, proprit de M. Neuvillier; on croirait
voir une alle de parc. Et, certes, tout le chemin,  partir de la
mer, est merveilleux: c'est une large chausse aplanissant les
montagnes au niveau des valles: elle m'et rempli d'admiration si
je n'eusse rien su des abominables corves, qui me font plaindre
les malheureux cultivateurs auxquels un travail forc a arrach
cette magnificence. Des femmes que l'on voit dans le bois,
arrachant  la main l'herbe pour nourrir leurs vaches, donnent au
pays un air de pauvret.

Long prs de Montreuil des tourbires semblables  celles de
Newbury. La promenade autour des remparts de cette ville est trs
jolie; les petits jardins des bastions sont curieux. Beaucoup
d'Anglais habitent Montreuil; pourquoi? Il n'est pas ais de le
concevoir; car on n'y trouve pas cette animation qui fait le
charme du sjour dans les villes. Dans un court entretien avec une
famille anglaise retournant chez elle, la dame, qui est jeune et,
je crois, agrable, m'assura que je trouverais la cour de
Versailles d'une splendeur surprenante. Oh! qu'elle aimait la
France! Comme elle aurait regrett son voyage en Angleterre, si
elle ne se ft pas attendue  en revenir bientt! Comme elle avait
travers tout le royaume, je lui demandai quelle en tait la
partie qui lui plaisait le mieux; la rponse fut telle qu'on la
devait attendre d'aussi jolies lvres: Oh! Paris et Versailles!
Son mari, qui n'est plus si jeune, me rpondit: La Touraine. Il
est trs probable qu'un fermier approuvera plutt les sentiments
du mari que ceux de la femme, malgr tous ses attraits. -- 24
milles.

Le 19. -- J'ai dn, ou plutt je suis mort de faim,  Bernay, o,
pour la premire fois, j'ai rencontr ce vin dont j'avais entendu
si souvent dire en Angleterre qu'il tait pire que la petite
bire. Pas de fermes parses dans cette partie de la Picardie, ce
qui est aussi malheureux pour la beaut de la campagne
qu'incommode pour sa culture. Jusqu' Abbeville, pays uni, mal
plaisant, il y a beaucoup de bois, qui sont fort grands, mais sans
intrt. Pass prs d'un chteau nouvellement construit, en craie;
il appartient  M. Saint-Maritan. S'il avait vcu en Angleterre,
il n'aurait pas lev une belle maison dans cette situation, ni
donn  ses murs l'air de ceux d'un hpital.

Abbeville passe pour contenir 22 000 mes; c'est une ville
ancienne et mal btie; beaucoup de maisons sont en bois et me
paraissent les plus antiques que je me souvienne avoir vues; il y
a longtemps qu'en Angleterre leurs soeurs ont t dmolies. J'ai
visit la manufacture de Van-Robais, tablie par Louis XIV, et
dont Voltaire et d'autres ont tant parl. J'avais  prendre ici
beaucoup d'informations sur la laine et les lainages, et, dans mes
conversations avec les manufacturiers, je les ai trouvs grands
faiseurs de politique et trs violents contre le nouveau trait de
commerce avec l'Angleterre. -- 30 milles.

Le 21. -- Mme pays plat et ennuyeux jusqu' Flixcourt. -- 15
milles.

Le 22 -- De la misre et de misrables moissons jusqu' Amiens;
les femmes sont au labour avec un couple de chevaux pour les
semailles d'orge. La diffrence de coutumes entre les deux nations
n'est nulle part plus frappante que dans les travaux des femmes:
en Angleterre, elles vont peu aux champs, si ce n'est pour glaner
et faner, parties de plaisir ou de maraude bien plus que travaux
rguliers; en France, elles tiennent la charrue et chargent le
fumier. Les peupliers d'Italie ont t introduits ici en mme
temps qu'en Angleterre.[1]

Une affaire remarquable dont Picquigny a t le thtre fait le
plus grand honneur  l'esprit tolrant des Franais. M. Colmar,
qui est juif, a achet, du duc de Chaulnes, la seigneurie et les
terres comprenant la vicomt d'Amiens, en vertu de quoi il nomme
les chanoines de la cathdrale. L'vque s'est oppos  l'exercice
de ce droit; un appel a port la discussion devant le Parlement de
Paris, qui s'est prononc pour M. Colmar. La seigneurie immdiate
de Picquigny, sans ses dpendances, a t revendue au comte
d'Artois.

Vu la cathdrale d'Amiens, que l'on dit btie par les Anglais;
elle est trs grande et magnifique de lgret et de richesse
d'ornementation. On y disposait une tenture noire avec baldaquin
et des luminaires pour le service du prince de Tingry, colonel du
rgiment de cavalerie en garnison dans la ville. Ce spectacle
tait une affaire pour les bourgeois, il y avait foule  chaque
porte. On me refusa l'entre; mais, quelques officiers ayant t
admis, donnrent des ordres pour laisser passer un monsieur
anglais; je me trouvais dj  une certaine distance lorsqu'on me
rappela, en m'invitant, avec beaucoup de politesse,  entrer, et
me faisant des excuses sur ce qu'on ne m'avait pas d'abord reconnu
pour Anglais. Ce ne sont l que de bien petites choses, mais elles
montrent un esprit libral et doivent tre notes. Si un Anglais
reoit des attentions en France, parce qu'il est Anglais, point
n'est besoin de dire la conduite  tenir envers un Franais en
Angleterre. Le Chteau-d'Eau, ou machine hydraulique qui alimente
Amiens vaut la peine d'tre vu, mais on n'en pourrait donner une
ide qu'au moyen de planches. La ville contient un grand nombre de
fabriques de lainages. Je me suis entretenu avec plusieurs
matres, qui s'accordaient entirement avec ceux d'Abeville pour
condamner le trait de commerce. -- 15 milles.

Le 23. -- D'Amiens  Breteuil, pays accident, des bois en vue
pendant tout le chemin. -- 21 milles.

Le 24. -- Campagne plate, crayeuse et ennuyeuse presque jusqu'
Clermont, o elle s'amliore, s'accidente et se boise. Jolie vue
de la ville et des plantations du duc de Fitzjames, au dbouch de
la valle. -- 24 milles.

Le 25. -- Les environs de Clermont sont pittoresques. Les coteaux
de Liancourt sont jolis et couverts d'une culture que je n'avais
pas vue auparavant, mlange de vignes (car la vigne se prsente
ici pour la premire fois), de jardins et de champs: une pice de
bl, une autre de luzerne, un morceau de trfle ou de vesces, un
carr de vignes, des cerisiers et d'autres arbres  fruits plants
 et l, le tout cultiv  la bche. Cela fait un charmant
ensemble, mais doit donner de pauvres produits. Chantilly! La
magnificence est son caractre dominant, on l'y voit partout. Il
n'y a ni assez de got, ni assez de beaut pour l'adoucir: tout
est grand, except le chteau et il y a en cela quelque chose
d'imposant. Je mets  part la galerie des batailles du grand Cond
et le cabinet d'histoire naturelle, bien que riche en beaux
chantillons, trs habilement disposs; il ne contient rien qui
mrite une mention particulire; pas une salle ne serait regarde
comme grande en Angleterre. L'curie est vraiment belle et
surpasse en vrit de beaucoup tout ce que j'ai pu voir jusqu'ici:
elle a 580 pieds de long, 40 de large, et renferme quelquefois 240
chevaux anglais. J'avais tellement l'habitude de retrouver, dans
les pices d'eau, l'imitation des lignes sinueuses et irrgulires
de la nature, que j'arrivais  Chantilly prvenu contre l'ide
d'un canal; mais la vue de celui d'ici est frappante, elle
m'impressionna comme les grandes choses seules le peuvent faire.
Ce sentiment rsulte de la longueur et des lignes droites de l'eau
s'unissant  la rgularit de tous les objets en vue.

C'est, je crois, lord Kaimes qui dit que la portion du jardin
contigu au chteau doit participer  la rgularit des btiments;
dans un endroit, si somptueux, cela est presque indispensable.
L'effet, ici, est amoindri par le parterre devant la faade, dans
lequel les carrs et les petits jets d'eau ne correspondent pas 
la magnificence du canal. La mnagerie est trs jolie et montre
une varit prodigieuse de volailles de toutes les parties du
monde; c'est un des meilleurs objets auxquels une mnagerie puisse
tre consacre; ceci et le cerf de Corse prit toute mon attention.
Le hameau renferme une imitation de jardin anglais; comme ce genre
est nouvellement introduit en France, on ne doit pas user d'une
critique svre. L'ide la plus anglaise que j'aie rencontre est
celle de la pelouse devant les curies: elle est grande, d'une
belle verdure et bien tenue, preuve certaine que l'on peut avoir
d'aussi beaux gazons dans le nord de la France qu'en Angleterre.
Le labyrinthe est le seul complet que j'aie vu, et il ne m'a pas
laiss de dsir d'en voir un autre: c'est le rbus du jardinage.
Dans les sylvae, il y a des plantes trs rares et trs belles. Je
souhaite que les personnes qui visitent Chantilly et qui aiment
les beaux arbres n'oublient pas de demander le gros htre; c'est
le plus, beau que j'aie vu, droit comme une flche, n'ayant pas, 
vue d'oeil, moins de 80  90 pieds de haut, 40 jusqu' la premire
branche, et 12 de diamtre  5 pieds du sol.

C'est, sous tous les rapports, un des plus beaux arbres qui se
rencontrent en aucun lieu. Il y en a deux qui s'en rapprochent
sans l'galer. La fort de Chantilly, appartenant au prince de
Cond, est immense et s'tend fort loin dans tous les sens; la
route de Paris la traverse pendant dix milles dans la direction la
moins tendue. On dit que la capitainerie est de plus de cent
milles en circonfrence, c'est--dire que dans cette
circonscription les habitants sont ruins par le gibier, sans
avoir la permission de le dtruire, afin de fournir aux plaisirs
d'un seul homme. Ne devrait-on pas en finir avec ces
capitaineries?

 Luzarches, ma jument m'a paru incapable d'aller plus loin; les
curies de France, espces de tas de fumier couverts, et la
ngligence des garons d'curie, la plus excrable engeance que je
connaisse, lui ont fait prendre froid. Je l'ai laisse, en
consquence, jusqu' ce que je l'envoie chercher de Paris, et j'ai
pris la poste pour cette ville. J'ai trouv ce service plus
mauvais, et mme, en somme, plus cher qu'en Angleterre. En chaise
de poste, j'ai voyag comme on voyage en chaise de poste, c'est--
dire, voyant peu, ou rien. Pendant les dix derniers milles, je
m'attendais  cette cohue de voitures qui prs de Londres arrte
le voyageur. J'attendis en vain; car le chemin, jusqu'aux
barrires, est un dsert en comparaison. Tant de routes se
joignent ici, que je suppose que ce n'est qu'un accident. L'entre
n'a rien de magnifique; elle est sale et mal btie. Pour gagner la
rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, je dus traverser toute la
ville, et le fis par de vilaines rues troites et populeuses.

 l'htel de Larochefoucauld, j'ai trouv le duc de Liancourt et
ses fils, le comte de Larochefoucauld et le comte Alexandre, ainsi
que mon excellent ami, M. de Lazowski, que tous j'avais eu le
plaisir de connatre dans le Suffolk. Ils me prsentrent  la
duchesse d'Estissac, mre du duc, et  la duchesse de Liancourt.
L'agrable rception et les attentions amicales que me prodigua
toute cette gnreuse famille taient de nature  me laisser la
plus favorable impression... -- 42 milles.

Le 26. -- J'avais pass si peu de temps en France que tout y tait
encore nouveau pour moi. Jusqu' ce que nous soyons accoutums aux
voyages, nous avons un penchant  tout dvorer des yeux,  nous
tonner de tout,  chercher du nouveau en cela mme o il est
ridicule d'en attendre. J'ai t assez sot d'esprer trouver le
monde bien autre que je le connaissais, comme si une rue de Paris
pouvait se composer d'autre chose que de maisons, les maisons
d'autre chose que de brique ou de pierre; comme si les gens qui
s'y trouvent, parce qu'ils n'taient pas des Anglais, eussent d
marcher sur la tte. Je me dferai de cette sotte habitude aussi
vite que possible, et porterai mon attention sur le caractre
national et ses dispositions. Cela mne tout naturellement 
saisir les petits dtails qui les expriment le mieux; tche peu
aise et sujette  beaucoup d'erreurs.

Je n'ai qu'un jour  passer  Paris, et il est employ  faire des
achats.  Calais, ma trop grande prvoyance a caus les
dsagrments qu'elle voulait empcher: j'avais peur de perdre ma
malle si je la laissais  l'htel Dessein; pour qu'on la mt  la
diligence, je l'envoyai chez Mouron. Par suite, je ne l'ai pas
trouve  Paris, et j'ai  me procurer de nouveau tout ce qu'elle
renfermait, avant de quitter cette ville pour les Pyrnes. Ce
devrait tre, selon moi, une maxime pour les voyageurs, de
toujours confier leurs bagages aux entreprises publiques du pays,
sans recourir  des prcautions extraordinaires.

Aprs une rapide excursion avec mon ami, M. Lazowski, pour voir
beaucoup de choses, trop  la hte pour en avoir quelque ide
exacte, j'ai pass la soire chez son frre, o j'ai eu le plaisir
de rencontrer M. de Boussonet, secrtaire de la Socit royale
d'agriculture, et M. Desmarets, tous deux de l'Acadmie des
sciences. Comme M. Lazowski connat bien les manufactures de
France, dans l'administration desquelles il occupe un poste
important, et comme ces autres messieurs se sont beaucoup occups
d'agriculture, la conversation ne fut pas peu instructive, et je
regrettai que l'obligation de quitter Paris de bonne heure ne me
laisst pas l'esprance de retrouver une chose aussi agrable pour
moi que la compagnie d'hommes dont la conversation montrait la
connaissance des intrts nationaux. Au sortir de l, je partis en
poste, avec le comte Alexandre de Larochefoucauld, pour
Versailles. afin d'assister  la fte du jour suivant (Pentecte).
Couch  l'htel du duc de Liancourt.

Djeun avec lui, dans ses appartements, au palais, privilge
qu'il tient de sa charge de grand matre de la garde-robe, une des
principales de la cour de France. L, je le trouvai au milieu d'un
cercle de gentils-hommes, entre autres le duc de Larochefoucauld,
clbre par son got pour l'histoire naturelle; je lui fus
prsent, car il se rend  Bagnres-de-Luchon, o j'aurai
l'honneur d'tre de sa compagnie.

La crmonie du jour tait cause par le cordon bleu dont le roi
devait donner l'investiture au duc de Berri, fils du comte
d'Artois. La chapelle de la reine y chanta, mais l'effet fut bien
mince. Pendant le service, le roi tait assis entre ses deux
frres, et semblait, par sa tenue et son inattention, regretter de
n'tre pas  la chasse. Il et tout aussi bien fait que de
s'entendre prter un serment fodal, ou quelque autre sottise de
ce genre, par un enfant de dix ans.  la vue de tant de pompeuses
vanits, j'imaginai que c'tait l le Dauphin, et m'en informai
d'une dame fort  la mode, assise prs de moi, ce qui la fit me
rire au nez, comme si j'avais t coupable de la btise la plus
signale; rien ne pouvait tre plus offensant; car ses efforts
pour se retenir ne marquaient que mieux l'expression de son
visage. Je m'adressai  M. de Larochefoucauld afin de savoir
quelle grosse absurdit m'tait chappe  mon insu; c'tait de
croirez-vous? Parce que le Dauphin, comme tout le monde le sait en
France, reoit le cordon bleu en naissant.

tait-il si impardonnable  un tranger d'ignorer une chose
d'autant d'importance dans l'histoire du pays que la bavette bleue
donne  un marmot au lieu d'une bavette blanche?

Aprs cette crmonie, le roi et les chevaliers se dirigrent en
procession vers un petit appartement o le roi dna; ils salurent
la reine en passant. Il parut y avoir plus d'aisance et de
familiarit que d'apparat dans cette partie de la crmonie; Sa
Majest qui, par parenthse, est la plus belle femme que j'aie vue
aujourd'hui, reut ces hommages de faons diverses. Elle souriait
aux uns, parlait aux autres, certaines personnes semblaient avoir
l'honneur d'tre plus dans son intimit. Elle rpondait froidement
 ceux-ci, tenait ceux-l  distance. Elle se montra respectueuse
et bienveillante pour le brave Suffren. Le dner du roi en public
a plus de singularit que de magnificence. La reine s'assit devant
un couvert, mais ne mangea rien, elle causait avec le duc
d'Orlans et le duc de Liancourt qui se tenait derrire sa chaise.
C'et t pour moi un trs mauvais repas, et si j'tais souverain,
je balayerais les trois quarts de ces formalits absurdes. Si les
rois ne dnent pas comme leurs sujets, ils perdent beaucoup des
plaisirs de la vie; leur situation est assez faite pour leur en
enlever la plus grande partie; le reste, ils le perdent par les
crmonies vides de sens auxquelles ils se soumettent. La seule
faon confortable et amusante de dner serait d'avoir une table de
dix  douze couverts, entoure de gens qui leur plairaient; les
voyageurs nous disent que telle tait l'habitude du feu roi de
Prusse.

Il connaissait trop bien le prix de la vie pour la sacrifier  de
vaines formes ou  une rserve monastique.

Le palais de Versailles, dont les rcits qu'on m'avait Ils avaient
excit en moi la plus grande attente, n'est pas le moins du monde
frappant. Je l'ai vu sans motion; l'impression qu'il m'a laisse
est nulle. Qu'y a-t-il qui puisse compenser le manque d'unit? De
quelque point qu'on le voie, ce n'est qu'un assemblage de
btiments, un beau quartier pour une ville, non pas un bel
difice, reproche qui s'tend  la faade donnant sur le parc,
quoiqu'elle soit de beaucoup la plus remarquable. La grande
galerie est la plus belle que je connaisse, les autres salles ne
sont rien; on sait, du reste, que les statues et les peintures
forment une magnifique collection. Tout le palais, hors la
chapelle, semble ouvert  tout le monde; la foule incroyable, au
travers de laquelle nous nous fraymes un chemin pour voir la
procession, tait compose de toutes sortes de personnes,
quelques-unes assez mal vtues, d'o je conclus qu'on ne
repoussait qui que ce soit aux portes. Mais  l'entre de
l'appartement o dnait le roi, les officiers firent des
distinctions, et ne permirent pas  tous de s'introduire ple-
mle.

Les voyageurs, mme de ces derniers temps, parlent beaucoup de
l'intrt remarquable que prennent les Franais  ce qui concerne
leurs rois, montrant par la vivacit de leur attention non
seulement de la curiosit, mais de l'amour. O, comment et chez
qui l'ont-ils dcouvert? C'est ce que j'ignore. -- Il doit y avoir
de l'inexactitude, ou bien le peuple a chang, dans ce peu
d'annes, au del de ce qu'on peut croire.

Dn  Paris; le soir, la duchesse de Liancourt, qui parat tre
la meilleure des femmes, m'a men  l'Opra,  Saint-Cloud, o
nous avons aussi visit le palais que la reine fait btir; il est
grand, mais je trouve beaucoup  redire dans la faade. -- 20
milles.

Le 28. -- Ma jument tant assez remise pour supporter le voyage,
point essentiel pour un aussi pauvre cuyer que moi, j'ai quitt
Paris avec le comte de Larochefoucauld et mon ami Lazowski, et me
suis mis en chemin pour traverser tout le royaume jusqu'aux
Pyrnes. La route d'Orlans est une des plus importantes de
celles qui partent de Paris; j'esprais, en consquence, que ma
prcdente impression du peu d'animation des environs de cette
ville serait efface; elle s'est au contraire confirme: c'est un
dsert, compar aux approches de Londres.

Pendant dix milles nous n'avons pas rencontr une diligence; rien
que deux messageries et des chaises de poste en petit nombre; pas
la dixime partie de ce que nous aurions trouv prs de Londres 
la mme heure.

Connaissant la grandeur, la richesse et l'importance de Paris, ce
fait m'embarrasse beaucoup. S'il se confirmait plus tard, il y
aurait abondance de conclusions  en tirer.

Pendant quelques milles on voit de tous cts des carrires, dont
on extrait la pierre au moyen de grandes roues. La campagne est
varie; il y faudrait une rivire pour la rendre plus agrable aux
yeux. On a, en gnral, des bois en vue; la proportion du
territoire franais, couvert par cette production en l'absence de
charbon de terre, doit tre considrable, car elle est la mme
depuis Calais.  Arpajon, petit chteau du duc de Mouchy, rien ne
le recommande  l'attention. -- 20 milles.

Le 29. -- Contre plate jusqu' tampes, le commencement du fameux
Pays de Beauce. Jusqu' Toury, chemin plat et ennuyeux, deux ou
trois maisons de campagne en vue, seulement. -- 31 milles.

Le 30. -- Plaine unie, sans cltures, sans intrt et mme
ennuyeuse, quoique l'on ait partout en vue des villages et de
petites villes; on ne trouve pas runis les lments d'un paysage.
Ce Pays de Beauce renferme, selon sa rputation, la fine fleur de
l'agriculture franaise; sol excellent, mais partout des jachres.
Pass  travers la fort d'Orlans, proprit du duc de ce nom,
c'est une des plus grandes de France.

Du clocher de la cathdrale d'Orlans, la vue est fort belle. La
ville est grande; ses faubourgs, dont chacun se compose d'une
seule rue, s'tendent  prs d'une lieue. Le vaste panorama qui se
droule de toutes parts est form par une plaine sans bornes, 
travers laquelle la magnifique Loire serpente majestueusement;
c'est un horizon de quatorze lieues parsem de riches prairies, de
vignes, de jardins et de forts. Le chiffre de la population doit
tre lev; car, outre la cit, qui contient prs de 40 000
habitants, le nombre de villes plus petites et de villages qui se
pressent dans cette plaine est assez grand pour donner au paysage
beaucoup d'animation. La cathdrale, d'o nous observions cette
scne grandiose, est un bel difice; le choeur en fut lev par
Henri IV. La nouvelle glise est jolie, le pont de pierre superbe;
c'est le premier essai en France de l'arche plate, qui y est
maintenant en vogue. Il a neuf arches et mesure 410 yards de long
sur 45 pieds de large.  entendre certains Anglais, on supposerait
qu'il n'y a pas un beau pont dans toute la France; ce n'est, je
l'espre, ni la premire, ni la dernire erreur que ce voyage
dissipera. On voit amarrs aux quais beaucoup de barges et de
bateaux construits sur la rivire, dans le Bourbonnais, etc.;
chargs de bois, d'eau-de-vie, de vin et d'autres marchandises,
ils sont dmembrs  leur arrive  Nantes et vendus avec la
cargaison. Le plus grand nombre est en sapin. Entre Nantes et
Orlans, il y a un service de bateaux partant quand il se trouve
six voyageurs  un louis d'or par tte; on couche  terre; le
trajet dure quatre jours et demi. La rue principale conduisant au
pont est trs belle, pleine d'activit et de mouvement, car on
fait ici beaucoup de commerce. On doit admirer les beaux acacias
pars dans la ville. -- 20 milles.

Le 31. En la quittant, on entre dans la misrable province de
Sologne, que les crivains franais appellent la triste Sologne.
Les geles de printemps ont t fortes partout dans le pays, car
les feuilles de noyers sont noires et brles. Je ne me serais pas
attendu  ce signe certain d'un mauvais climat de l'autre ct de
la Loire; la Fert-Lowendahl, plateau graveleux couvert de
bruyres. Les pauvres gens qui cultivent ici sont mtayers, c'est-
-dire que, n'ayant pas de capital, ils reoivent du propritaire
le btail et la semence, et partagent avec lui le produit;
misrable systme qui perptue la pauvret et empche
l'instruction.

Rencontr un homme employ sur le chemin, qui est rest quatre ans
prisonnier  Falmouth; il ne semble pas garder rancune aux
Anglais, bien qu'il n'ait pas t satisfait de la faon dont on
l'avait trait. Le chteau de la Fert, appartenant au marquis de
Coix, est trs beau; on y trouve de nombreux canaux, de l'eau en
abondance.  Nonant-le-Fuzellier, singulier mlange de sables et
de flaques d'eau; cltures nombreuses, maisons et chaumires en
bois,  murs d'argile ou de briques, couvertes, non pas en
ardoises, mais en tuiles, quelques-unes en bardeaux, comme dans le
Suffolk; ranges de ttards dans les haies, excellente route, sol
sableux. L'aspect gnral du pays est bois; tout concourt 
produire une ressemblance frappante avec plusieurs parties de
l'Angleterre; mais la culture en est si diffrente, que la moindre
attention suffit  dtruire cette apparence. -- 27 milles.

Le 1er Juin. -- Mme pays malheureux jusqu' la Loge; les champs
trahissent une agriculture pitoyable, les maisons la misre.
Cependant le sol serait susceptible de grandes amliorations, si
l'on savait s'y prendre; mais c'est peut-tre la proprit de
quelques-uns de ces tres brillants qui figuraient dans la
crmonie de l'autre jour  Versailles. Que Dieu m'accorde de la
patience quand j'aurai  rencontrer des pays aussi abandonns, et
qu'il me pardonne les maldictions qui m'chappent contre
l'absence ou l'ignorance de leurs possesseurs. Entr dans la
gnralit de Bourges et bientt aprs dans une fort de chnes,
appartenant au comte d'Artois; les arbres se couronnent avant
d'atteindre une taille convenable. Ici finit la Sologne pauvre. Le
premier aspect de Verson (Vierzon) et de ses alentours est trs
beau: une valle majestueuse s'ouvre  vos pieds; le Cheere (Cher)
la suit, et l'oeil le retrouve plusieurs fois pendant quelques
lieues; un soleil brillant faisait resplendir ses eaux comme une
chane de lacs sous les ombrages d'une vaste fort. On aperoit
Bourges sur la gauche. -- 18 milles.

Le 2. -- Pass le Cher et la Lave. Ponts bien construits; belles
rivires formant, avec les bois, les maisons, les bateaux, les
collines adjacentes, une scne anime.

Vierzon. -- Plusieurs maisons neuves, difices en belle pierre; la
ville semble florissante et doit sans doute beaucoup  la
navigation. Nous sommes actuellement en Berry, pays gouvern par
une assemble provinciale; par consquent, les routes sont bonnes
et faites sans corves.

La petite ville de Vatan s'occupe surtout de filature. Nous y
avons bu d'excellent vin de Sancerre, gnreux, haut en couleur,
d'une saveur riche,  20 sous la bouteille; dans la campagne, il
n'en cote que 10. Horizon tendu aux approches de Chteauroux. Vu
les manufactures. -- 40 milles.

Le 3. -- Nous sommes tombs,  environ 3 milles d'Argenton, sur un
paysage admirable, malgr sa svrit: c'est une valle troite
entre deux rangs de collines boises, se resserrant, de faon 
tre embrasses d'un coup d'oeil, pas un acre de sol uni, sauf le
fond, que sillonne une petite rivire baignant les murs d'un vieux
chteau plac  droite, de faon pittoresque;  gauche une tour
s'lve au-dessus des bois.

Argenton. -- J'ai gravi les rochers qui surplombent la ville, et
une scne dlicieuse s'est offerte  mes regards: la valle, qui a
1/2 mille de large, 2 ou 3 de long, ferme,  l'une de ses
extrmits, par des collines,  l'autre par Argenton et les vignes
qui l'entourent, prsente des traits assez abruptes pour former un
ensemble pittoresque; dans le fond, la rivire serpente
gracieusement au milieu d'innombrables enclos d'une charmante
verdure.

Les vnrables ruines d'un chteau, situes prs du spectateur,
sont bien faites pour veiller les rflexions sur le triomphe des
arts de la paix sur les ravages barbares des ges fodaux, alors
que chacune des classes de la socit tait plonge dans le
dsordre, et les rangs infrieurs dans un esclavage pire que celui
de nos jours.

De Vierzon  Argenton, plaine unie et seme de bruyres. Pas
d'apparence de population, les villes mmes sont distantes. Pauvre
culture, gens misrables. Par ce que j'ai pu voir, je les crois
honntes et industrieux; ils paraissent propres, sont polis et ont
bonne faon. Je pense qu'ils amlioreraient volontiers leur pays,
si la socit dont ils font partie tait rgle par des principes
tendant  la prosprit nationale. -- 18 milles.

Le 4 -- Travers une suite d'enclos, qui auraient eu meilleure
apparence si les chnes n'avaient perdu leurs feuilles, par suite
des ravages d'insectes dont les toiles pendent encore sur leurs
bourgeons. Il en repousse de nouvelles. Travers un cours d'eau
qui spare le Berry de la Marche; on voit aussitt paratre les
chtaigniers; ils s'tendent sur les champs, et donnent la
nourriture du pauvre.

De beaux bois, des accidents de terrain, mais peu de signes de
population. On voit aussi des lzards pour la premire fois. Il
semble y avoir une corrlation entre le climat, les chtaigniers
et ces innocents animaux. Ils sont trs nombreux, quelques-uns ont
prs d'un pied de long. Couch  la Ville-au-Brun. -- 24 milles.

La campagne devient plus belle. Pass un vallon o les eaux d'un
petit ruisseau, retenues par une chausse, forment un lac,
principal ornement de ce tableau dlicieux. Ses rives ondules et
les minences couvertes de bois sont pittoresques; de chaque ct,
les collines sont en harmonie; l'une d'elles, couverte maintenant
de bruyres, peut se transformer en une pelouse pour l'oeil
prophtique du got. Rien ne manque, pour faire un jardin
charmant, qu'un peu de soin.

Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que
j'aie vu en France. Bien clos, bien bois; le feuillage ombreux
des chtaigniers donne aux collines une clatante verdure, comme
les prairies arroses (que je vois ici pour la premire fois
aujourd'hui) la donnent aux valles. Des chanes de montagnes
lointaines forment l'arrire-plan du tableau dont elles rehaussent
l'intrt. La pente qui mne  Bassines offre une superbe vue; et,
 l'approche de la ville, le paysage prsente un mlange
capricieux de rochers, de bois et d'eaux.

Le long de notre route vers Limoges, nous avons rencontr un
second lac artificiel entre deux collines; puis des hauteurs plus
sauvages coupes de jolis vallons; un autre lac plus beau que le
prcdent, avec une belle ceinture de bois; nous avons ensuite
pass une montagne revtue d'un taillis de chtaigniers, d'o se
dcouvrait un horizon comme je n'en avais pas encore vu, soit en
France, soit en Angleterre, trs accident, tout couvert de
forts, et bord de montagnes loignes. Pas une trace
d'habitation humaine; ni village, ni maison, ni hutte, pas mme
une fume indiquant la prsence de l'homme; scne vraiment
amricaine, o il ne manquait que le tomahawk du sauvage. Halte 
une excrable auberge, appele Maison-Rouge, o nous projetions de
passer la nuit; mais, aprs examen, les apparences furent juges
si repoussantes, et il nous vint de la cuisine un rapport si
misrable, que nous reprmes le chemin de Limoges. La route,
pendant tout ce trajet, est vraiment superbe, bien au del de ce
que j'ai vu en France ou autre part. -- 44 milles.

Le 6. -- Visit Limoges et ses manufactures. C'tait certainement
une station romaine, et il y reste encore quelques traces de son
antiquit. Elle est mal btie, les rues sont troites et
tortueuses, les maisons hautes et d'un aspect dsagrable; les
gros murs sont en granit ou en bois, revtus avec des lattes et du
pltre, ce qui pargne la chaux article trs cher ici, car on
l'amne de douze lieues de distance; toits garnis de tuiles, trs
avancs et presque plats; preuve certaine que nous sommes hors de
la rgion des neiges.

Le plus bel difice public est une fontaine dont l'eau, amene de
trois quarts de lieue par un aqueduc vot, passe  soixante pieds
sous un rocher pour arriver  l'endroit le plus lev de la ville,
d'o elle tombe dans un bassin de quinze pieds de diamtre, taill
dans un seul bloc de granit; de l elle se rend dans des
rservoirs garnis d'cluses, que l'on ouvre pour l'arrosage des
rues ou en cas d'incendie.

L'antique cathdrale est en pierre; on y voit des arabesques
sculptes avec autant de lgret, de dlicatesse, d'lgance, que
ce que fait l'orgueil des maisons modernes dcores dans le mme
style.

L'archevque actuel s'est bti un grand et beau palais, et son
jardin est la chose la plus remarquable de Limoges, car il domine
un paysage dont la beaut a peu d'gales; ce serait perdre son
temps d'en donner d'autre description que juste ce qu'il faut pour
engager les autres voyageurs  le voir. La rivire serpente dans
une valle entoure de coteaux, qui prsentent l'assemblage le
plus anim et le plus riant de villas, de fermes, de vignes, de
prairies en pente, de chtaigneraies, s'harmonisant avec un tel
bonheur, qu'il en rsulte un spectacle vraiment dlicieux. Cet
vque est un ami de la famille du comte de Larochefoucauld; il
nous invita  dner et nous reut largement.

Lord Macartney, amen en France aprs la prise des Grenadines,
passa quelque temps avec lui: il y eut un exemple de politesse
franaise  l'gard de Sa Seigneurie, qui montre l'urbanit de ce
peuple: l'ordre tait venu de la Cour de chanter le Te Deum, juste
le jour o lord Macartney devait arriver. Sentant ce que des
dmonstrations de joie publique, pour une victoire qui avait
enlev sa libert  cet hte distingu, auraient de pnible pour
lui, l'vque proposa  l'intendant de remettre la crmonie 
quelques jours plus tard, afin qu'elle ne le surprt point 
l'improviste; ce que fut convenu, et fait ensuite de manire 
montrer autant d'attention pour les sentiments de lord Macartney
que pour les leurs propres. L'vque me dit que lord Macartney
parlait mieux franais qu'il ne l'aurait cru possible  un
tranger, s'il ne l'avait entendu; mieux que beaucoup de Franais
bien levs.

La place d'intendant ici a t illustre par un ami de l'humanit,
Turgot, dont la rputation, bien gagne dans cette province, le
fit mettre  la tte des finances du royaume, comme on le peut
voir dans son intressante biographie, crite par le marquis de
Condorcet avec autant d'exactitude que d'lgance. La renomme
laisse ici par Turgot est considrable. Les magnifiques chemins
que nous avons suivis, si fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en
France, comptent parmi ses bonnes oeuvres; on leur doit bien ce
nom, car il n'y employa pas les corves. Le mme patriote minent
a fond une socit d'agriculture; mais dans cette direction, o
les efforts de la France ont presque toujours t malheureux, il
n'a rien pu faire, des abus trop enracins lui barraient le
chemin. Comme dans les autres socits, on s'assemble, on fait la
conversation, on offre des prix et on publie des sottises. Il n'y
a pas grand mal  cela; le peuple, ne sachant pas lire, est bien
loin de consulter les mmoires qu'on crit. Il peut voir
cependant, et si une ferme lui tait prsente digne d'tre
imite, il pourrait apprendre. Je demandai, entre autres choses,
si les membres de cette socit avaient des terres, d'o l'on pt
juger s'ils connaissaient eux-mmes ce dont ils parlaient; on m'en
assura, cependant la conversation m'claira bientt l-dessus. Ils
ont des mtairies autour de leurs maisons de campagne, et se
considrent comme faisant valoir, se faisant justement un mrite
de ce qui est la maldiction et la ruine du pays. Dans toutes mes
conversations sur l'agriculture depuis Orlans, je n'ai pas trouv
une personne qui sentt le mal drivant de ce mode de fermage.

Le 7. -- Les chtaigneraies cessent une lieue avant Pierre-
Buffire, parce que, dit-on, le sol est un granit trs dur; on
ajoute aussi  Limoges que sur ce granit il ne vient ni vignes, ni
bl, ni chtaignes, bien que ces plantes prosprent quand il se
dsagrge; il est vrai que le granit et les chtaignes nous
apparurent  la fois  notre entre dans le Limousin. La route est
incomparable, et ressemble plutt aux alles bien tenues d'un
jardin qu' un grand chemin ordinaire. Vu pour la premire fois de
vieilles tours; elles semblent nombreuses dans ce pays. -- 33
milles.

Le 8. -- Spectacle extraordinaire pour l'oeil d'un Anglais:
plusieurs btiments, trop bien construits pour mriter le nom de
chaumires, n'ont pas une vitre.  quelques milles sur la droite
se trouve Pompadour, haras royal; il y a des chevaux de toutes
races, mais principalement des arabes, des turcs et des anglais.
Il y a trois ans, on importa quatre talons arabes cotant
soixante-douze mille livres (3 149 L.). Le prix d'une saillie
n'est que de trois livres, au bnfice du palefrenier; les
propritaires peuvent vendre leurs poulains comme ils l'entendent,
mais lorsque ceux-ci atteignent la taille voulue, les officiers du
roi jouissent d'un privilge, pourvu qu'ils donnent le prix offert
par d'autres. On ne monte pas ces chevaux avant six ans. Ils
pturent tout le jour; la nuit on les renferme par crainte des
loups, une des grandes plaies du pays. Un cheval de six ans, haut
de quatre pieds six pouces, se vend soixante-dix liv. st.; on a
offert quinze liv. st. d'un poulain d'un an. Pass Uzarche; dn 
Douzenac; entre cet endroit et Brives, rencontr le premier champ
de mas ou bl de Turquie.

La beaut du pays, dans les 34 milles qui sparent Saint-Georges
de Brives, est si varie, et sous tous les rapports si frappante
et de tant d'intrt, que je n'entreprendrai pas une description
minutieuse; je remarquerai seulement, d'une manire gnrale, que
je doute qu'il y ait en Angleterre ou en Irlande quelque chose de
comparable. Ce n'est pas que, dans le Royaume-Uni, une belle vue
ne rompe  et l l'uniformit ennuyeuse de tout un district, et
ne rcompense le voyageur; mais il n'y a pas cette rapide
succession de paysages, dont bon nombre seraient fameux en
Angleterre par la foule de curieux qu'ils attireraient. Le pays
est tout en collines et en valles; les collines sont trs hautes,
elles seraient chez nous des montagnes si elles taient dsertes
et revtues de bruyres; la culture, qui s'tend jusqu'au sommet,
les amoindrit  l'oeil. Leurs formes sont trs varies: elles se
renflent en dmes superbes; elles se dressent en masses abruptes,
enserrant des gorges profondes (glens); elles s'tendent en
amphithtres de cultures que l'oeil suit de gradin en gradin; 
de certains endroits se trouvent amonceles mille et mille
ingalits de terrain; dans d'autres, la vue se repose sur des
tableaux de la plus douce verdure. Ajoutez  ceci le riche
vtement de chtaigneraies que la main prodigue de la nature a
jet sur les pentes. Soit que les valles ouvrent leur sein
verdoyant pour que le soleil y fasse resplendir les rivires qui
s'y reposent, soit qu'elles se resserrent en sombres gorges,
livrant  peine passage aux eaux qui roulent sur leurs lits de
rochers, blouissant l'oeil de l'clat des cascades, toujours le
paysage est rempli d'intrt et de caractre. Des vues, d'une
beaut singulire, nous rivaient au sol; celle de la ville
d'Uzarche, couvrant une montagne conique surgissant du milieu d'un
amphithtre de forts, les pieds baigns par une magnifique
rivire, n'a point d'gale en son genre. Derry (Irlande) y
ressemble, mais les traits les plus beaux lui manquent. De la
ville elle-mme, et un peu aprs l'avoir passe, on jouit de
dlicieuses scnes formes par les eaux.  la descente de
Douzenac, on a galement un horizon immense et magnifique. Il faut
y joindre le plus beau chemin du monde, parfaitement construit,
parfaitement tenu: on n'y voit pas plus de poussire, de sable, de
pierres, d'ingalits que dans l'alle d'un jardin; solide, uni,
form de granit broy, trac toujours tellement de faon  dominer
le paysage, que si l'ingnieur n'avait pas eu d'autre but, il ne
l'et pas fait avec un got plus accompli.

La vue de Brives, prise des hauteurs, est si attrayante, que l'on
s'attend  trouver une charmante petite ville; l'animation des
alentours confirme cet espoir; mais en entrant le contraste est
tel, qu'il vous en dgote entirement. Les rues troites, mal
bties, tortueuses, sales, puantes, empchent le soleil et presque
l'air de pntrer dans les habitations; il faut en excepter
quelques-unes sur la promenade. -- 34 milles.

Le 9. -- Nous entrons dans une nouvelle province, le Quercy,
partie de la Guyenne; elle n'est pas,  beaucoup prs, si belle
que le Limousin, mais en revanche, elle est beaucoup mieux
cultive, grce au mas qui y fait merveilles. Pass devant
Noailles; sur le sommet d'une haute colline, on voit le chteau du
duc de ce nom. Nous avons quitt le granit pour le calcaire, et
perdu du mme coup les chtaigniers.

En descendant  Souillac, on jouit d'une vue qui doit plaire 
tout le monde: c'est une chappe sur un dlicieux petit vallon,
encaiss entre des collines trs abruptes; de sauvages montagnes
font ressortir la beaut de la plaine couverte de cultures,
ombrage  et l de noyers. Rien ne semble pouvoir surpasser
l'exubrance de ce fonds.

Souillac est une petite ville florissante, qui compte quelques
gros ngociants. Par la Dordogne, rivire navigable huit mois de
l'anne, on reoit du merrain d'Auvergne qu'on exporte  Bordeaux
et Libourne, ainsi que du vin, du bl et du btail; on importe du
sel en grande quantit. Impossible pour une imagination anglaise
de se figurer les animaux qui nous servirent  l'htel du Chapeau-
rouge: des tres appels femmes par la courtoisie des habitants de
Souillac, en ralit des tas de fumier ambulants. Mais ce serait
en vain qu'on chercherait en France une servante d'auberge
proprement mise. -- 34 milles. Le 10. -- Pass la Dordogne sur un
bac, parfaitement arrang aux deux extrmits pour l'entre et la
sortie des chevaux, sans qu'on soit oblig, comme en Angleterre,
de les battre outrageusement pour les dcider  y sauter: le
contraste des prix n'est pas moindre; pour un whisky anglais, un
cabriolet franais, un cheval de selle et six personnes, nous ne
paymes que 50 sous (2/1). En Angleterre, sur ces excrables bacs,
j'ai pay une demi-couronne par roue, et au grand risque de rompre
les jambes des chevaux. La rivire coule dans une valle trs
profonde entre deux rangs de collines leves: la vue qui s'tend
loin, rencontre partout des villages ou des habitations isoles;
l'apparence d'une nombreuse population. Les chtaigniers viennent
ici sur le calcaire, contrairement  la maxime limousine.

Pass Payrac, rencontr beaucoup de mendiants, ce qui ne m'tait
pas encore arriv. Partout le pays, filles et femmes n'ont ni bas,
ni souliers; les hommes  la charrue n'ont ni sabots, ni bas 
leurs pieds. Cette pauvret frappe  sa racine la prosprit
nationale, la consommation du pauvre tant d'une bien autre
importance que celle du riche: la richesse d'un peuple consiste
dans la circulation intrieure et sa propre consommation; on doit
donc regarder comme un mal des plus funestes, que les produits des
manufactures de lainage et de cuir soient hors de la porte des
classes pauvres. Cela nous rappelle la misre de l'Irlande.
Travers Pont-de-Rodez et gagn un terrain lev, d'o nous
jouissons d'un immense panorama de chanes de montagnes, de
collines, de pentes douces, de valles, s'chelonnant l'une
derrire l'autre dans toutes les directions; peu de bois, mais de
nombreux arbres dissmins. On embrasse distinctement au moins
quarante milles, sur lesquels pas un acre n'est de niveau; le
soleil, sur le point de se coucher, en clairait une partie et
montrait un grand nombre de villages et de fermes parses. Les
monts d'Auvergne,  une distance de cent milles, ajoutaient 
l'effet.

Pass prs de plusieurs chaumires, fort bien bties en pierre et
couvertes en tuiles ou ardoises, cependant sans vitres aux
fentres: y a-t-il apparence qu'un pays soit florissant quand la
proccupation principale est d'viter la consommation des objets
manufacturs? Un autre signe de misre que je remarque, pendant
tout le chemin, depuis Calais jusqu'ici, ce sont ces femmes qui
vont ramasser dans leur tablier de l'herbe pour leurs vaches. --
30 milles.

Le 11. -- Vu pour la premire fois les Pyrnes,  la distance de
150 milles. -- Pour moi qui n'avais aperu de montagnes qu' 60 ou
70 milles au plus, j'entends celles de Wicklow, au sortir
d'Holyhead, le coup d'oeil tait intressant. L'oeil, en qute de
nouveaux objets, finissait toujours par se reposer l. Leur
grandeur, leurs cimes neigeuses, les deux royaumes qu'elles
partagent, le but de notre voyage que nous savions y trouver,
rendent bon compte de cet effet. Vers Cahors, le pays change et
prend un aspect sauvage; cependant partout on voit des maisons, et
un tiers des terres est en vignes.

Ville laide; les rues ne sont ni larges ni droites; la nouvelle
route est une amlioration. Le principal objet du commerce d'ici
sont les vins et les eaux-de-vie. Le vrai vin de Cahors, dont la
rputation est grande, provient d'une suite d'enclos trs
rocailleux, situs sur une chane de collines en plein sud; on
l'appelle vin de Grave, parce qu'il vient sur un sol de gravier.
Dans les annes d'abondance, le prix du bon vin ici ne dpasse pas
le prix du ft; l'anne dernire, il se vendait 10/6 la barrique,
ou 8 d. la douzaine. On nous en servit, aux Trois-Rois, de trois 
dix ans; ce dernier  raison de 30 sous (2/3) la barrique;
excellent, gnreux, montant, sans tre capiteux, et,  mon got,
bien meilleur que nos Porto. Il me plut tellement que j'tablis
une correspondance avec M. Andoury, l'aubergiste.[2] La chaleur de
ce pays suffit  la production de ce vin trs fort. Voici le jour
le plus brlant que nous ayons encore eu.

Aprs Cahors la montagne s'lve si brusquement qu'on la croirait
prs de culbuter dans la ville. Les feuilles de noyers ont t
noircies par les geles d'il y a quinze jours. En questionnant,
j'ai appris que les mois de printemps sont sujets  ces geles,
et, quoique les seigles en soient quelquefois brls, on connat 
peine la rouille du froment; preuve dcisive contre la thorie qui
fait des geles la cause de ce flau. Il est rare qu'il tombe de
la neige. Couch  Ventillac. -- 22 milles.

Le 12. -- Par leur forme et leur couleur, les maisons des paysans
ajoutent  la beaut de la campagne: elles sont carres, blanches,
ont des toits presque plats, et peu de fentres. Les paysans sont
pour la plupart propritaires. Le tableau immense des Pyrnes se
dploie devant nous dans des proportions d'tendue et de hauteur
vraiment sublimes: prs de Perges, la vue d'une riche valle, qui
semble s'tendre jusqu'au pied des montagnes, est une scne
splendide; on ne voit qu'une vaste nappe de culture, parseme de
ces maisons blanches si bien bties; l'oeil se perd dans une
vapeur qui s'arrte au pied de la magnifique chane, dont les
sommets, couverts de neige, se dcoupent de la faon la plus
hardie. Le chemin de Caussade est bord de six ranges d'arbres,
dont deux de mriers, les premiers que j'aie vus. Ainsi nous avons
donc presque atteint les Pyrnes avant de rencontrer une culture
que quelques-uns voudraient introduire en Angleterre! Le fond de
la valle est tout  fait plat; la route est bien construite, et
faite principalement de gravier. Montauban est une ville ancienne
mais non pas mal btie. Il y a de belles maisons, bien qu'elles ne
forment pas de belles rues. On la dit populeuse; le mouvement qui
y rgne en est la preuve. La cathdrale est moderne, d'une assez
bonne construction, mais lourde. Le collge, le sminaire,
l'vch et le palais du premier prsident de la Cour des Aides
sont de beaux difices; ce dernier est grand, avec une entre trop
fastueuse. Promenade bien situe, sur le plus haut des remparts,
embrassant cette admirable valle, ou plutt cette plaine, une des
plus riches de l'Europe, borne d'un ct par la mer, de l'autre
par les Pyrnes, dont les masses sublimes, amonceles les unes
sur les autres et couvertes de neige, dploient une tonnante
varit d'ombres et de lumires, naissant de leurs formes abruptes
et de l'immensit de leurs proportions. Cet amphithtre, de cent
milles de diamtre, a la majest de l'Ocan, l'oeil s'y perd:
horizon presque infini de cultures; ensemble anim et confus de
parties infiniment varies, se fondant par degrs dans la
lointaine obscurit, d'o sort l'imposant chaos des Pyrnes, dont
les cimes argentes s'lvent par del les nuages. J'ai rencontr
 Montauban le capitaine Plampin, de la marine royale; il tait
avec le major Crew, qui vit avec sa famille dans une maison qu'il
a achete ici. Il nous en fit courtoisement les honneurs; elle est
dlicieusement place,  la sortie de la ville, devant un trs
beau paysage; leur obligeance m'claira sur certains points, dont
leur rsidence ici les faisait bons juges. La vie est  bon
march; on nous nomma une famille, dont on supposait le revenu de
1 500 louis par an, et qui vivait sur le pied de 5 000 l. st. en
Angleterre. La chert et le bon march relatifs des diffrents
pays est un sujet de considrable importance, mais d'une analyse
difficile. Comme,  mon avis, les Anglais sont beaucoup plus
avancs que les Franais dans les arts usuels et les manufactures,
l'Angleterre doit tre le pays o il fait le moins cher vivre. Ce
que nous observons ici, c'est l'habitude de moins dpenser; chose,
trs diffrente. -- 30 milles.

Le 13. -- Travers Grisolles: les chaumires sont, les unes bien
bties, mais sans vitres aux fentres, les autres sans autre
ouverture que la porte. Dn  Pompinion (Pompignan), au Grand-
Soleil, auberge excellente, o le capitaine Plampin, qui nous
avait accompagns, prit cong de nous. Violent orage; j'avais
trouv cette pluie plus forte que ce que je connaissais en
Angleterre; mais en nous remettant en route pour Toulouse, je fus
immdiatement convaincu qu'il n'en tait pas tomb de semblable
dans le royaume car la dsolation rpandue sur la scne, qui nous
souriait dans son abondance peu d'heures auparavant, faisant mal 
voir.

Partout la dtresse; les belles moissons de bl sont tellement
couches, que je doute qu'elles se relvent jamais, d'autres
champs sont si inonds, qu'on ne sait, en les regardant, si l'eau
ne les a pas toujours occups. Les fosss, rapidement combls par
la boue, avaient dbord sur la route et port du sable et du
limon au travers des rcoltes.

Travers les plus beaux champs de bl que l'on puise voir nulle
part. L'orage a donc t heureusement partiel. Pass  Saint-
Jorry; route superbe, sans surpasser celles du Limousin. Jusqu'aux
portes de Toulouse, c'est le dsert; on ne rencontre pas plus de
monde que si l'on tait  cent milles de toute cit. -- 31 milles.

Le 14. -- Visit la ville, qui est trs ancienne et trs grande,
mais non peuple  proportion; les difices sont de briques et de
bois, et, par suite, de triste apparence. Toulouse s'est toujours
enorgueilli de son got pour les beaux-arts et la littrature. Son
universit date de 1215, et ses prtentions font remonter la
fameuse Acadmie des Jeux floraux jusqu' 1323; elle possde aussi
une Acadmie royale des sciences, et une autre de peinture,
sculpture et architecture. L'glise des Cordeliers a des caveaux,
dans lesquels nous descendmes, et qui ont la proprit de
prserver les cadavres de la corruption; on en montre que l'on dit
avoir cinq cents ans.

Si j'avais un caveau bien clair, qui conservt l'air et la
physionomie, aussi bien que la chair et les os, j'aimerais  y
voir tous mes anctres, et ce dsir serait, je le suppose,
proportionn,  leur mrite et  leur renomme; mais la tombe
ordinaire, avec sa voracit, est prfrable  celle-ci qui
conserve des difformits cadavreuses et perptue la mort.
Toulouse n'est pas sans objet plus intressants que des glises et
des acadmies: il y a le nouveau quai, les moulins  bl et le
canal de Brienne. Le quai est trs long, bel ouvrage sous tous les
rapports; les maisons qu'on doit btir seront rgulires comme
celles qui existent dj, d'un style massif et sans lgance. Le
canal de Brienne, ainsi appel du nom de l'archevque de Toulouse,
depuis premier ministre et cardinal, a t destin  joindre 
Toulouse la Garonne et le canal de Languedoc, qui se runissent 
deux milles de cette ville. La ncessit de cette jonction vient
de ce que la navigation est impossible dans la ville,  cause des
barrages tablis pour les moulins  bl. Il communique au fleuve
par une vote qui passe sous le quai; une cluse le met de niveau
avec le canal de Languedoc. Sa largeur permet  plusieurs barges
de passer de front. Ces entreprises ont t bien conues, et leur
excution est vraiment magnifique; mais la magnificence surpasse
le besoin; tandis que le canal de Languedoc est trs anim, celui
de Brienne est un dsert.

Nous vmes, entre autres choses  Toulouse, la maison de M. du
Barry, frre du mari de la clbre comtesse. Grce  certaines
manoeuvres qui prteraient  l'anecdote, il parvint  la tirer de
l'obscurit, puis  la marier avec son frre, et en fin de compte
 se faire par elle une assez jolie fortune. Au premier tage se
trouve l'appartement principal, compos de sept  huit pices,
tapiss et meubl avec un tel luxe, qu'un amant enthousiaste
disposant des finances d'un royaume, pourrait  grand'peine
rpter sur une chelle un peu large ce qui se trouve ici en
proportion modre. Pour qui aime la dorure il y en a  satit,
tellement que pour un Anglais cela paratrait trop brillant. Mais
les glaces sont belles et en grand nombre. Salon trs lgant
(toujours  l'exception des dorures); j'ai remarqu un arrangement
d'un effet trs agrable: c'est un miroir devant les chemines, au
lieu des diffrents crans dont on se sert en Angleterre; il
glisse en avant et en arrire dans le mur. Il y a un portrait de
madame du Barry, qui passe pour ressemblant; si vraiment il l'est,
on pardonne les folies faites par un roi pour l'crin d'une telle
beaut! Quant au jardin, il est au-dessous de tout mpris, si ce
n'est comme exemple des efforts o peut entraner l'extravagance:
dans l'espace d'un acre sont entasses des collines en terre, des
montagnes de carton, des rochers de toile; des abbs, des vaches
et des bergres, des moutons de plomb, des singes et des paysans,
des nes et des autels en pierre; de belles dames et des
forgerons, des perroquets et des amants en bois; des moulins 
vent, des chaumires, des boutiques et des villages, tout, except
la nature.

Le 15. -- Rencontr des montagnards qui me rappelrent ceux
d'cosse; je les avais vus pour la premire fois  Montauban, ils
portent des bonnets ronds et plats et de larges culottes: La
cornemuse, les bonnets bleus, le gruau d'avoine, se trouvent tout
aussi bien, dit Sir James Stuart, en Catalogne, en Auvergne et en
Souabe que dans le Lochaber. Beaucoup de femmes ici vont sans
bas; j'en ai rencontr revenant du march avec leurs souliers dans
leurs paniers.[3] La vue des Pyrnes est si nette, on distingue si
bien les contrastes de lumire et d'ombre sur la neige que l'on
serait tent de rduire  quinze les soixante milles qui nous en
sparent. -- 30 milles.

Le 16. --  partir de Toulouse nous avons vu, de l'autre ct de
la Garonne, une range de hauteurs qui a pris hier de plus en plus
de rgularit; ce sont, sans aucun doute, les ramifications les
plus lointaines des Pyrnes, qui s'tendent dans cette immense
valle jusqu' Toulouse, mais pas plus loin. On s'approche des
montagnes, la culture couvre les tages infrieurs, le reste
semble tre bois; chemins toujours mauvais. Rencontr plusieurs
charrettes, toutes charges de deux pices de vin poses tout 
fait  l'arrire sur le train: comme les roues de derrire sont
beaucoup plus hautes que celles de devant, on voit que ces
montagnards ont plus de bon sens que John Bull. Les roues sont
toutes cercles en bois.

Ici, pour la premire fois, j'ai vu des festons de vignes, courant
d'arbre en arbre dans des ranges d'rables; on les conduit au
moyen de liens de ronces, de sarments ou d'osier. Elles donnent
beaucoup de raisins, mais le vin en est mauvais. Travers Saint-
Martino (St-Martory), puis un village compos de maisons bien
bties, sans une seule vitre. -- 30 milles.

Le 17. -- Saint-Gaudens est une ville en train de s'embellir:
beaucoup de maisons neuves, avec quelque chose de plus que du
confort. Vue extraordinaire de Saint-Bertrand; on arrive tout d'un
coup sur une valle assez enfonce pour que l'oeil n'en perde ni
un buisson, ni un arbre; la ville se presse sur une minence
autour de sa grande cathdrale: on l'et btie tout exprs pour
rehausser le pittoresque du paysage, qu'on ne l'et su mieux
placer. Les montagnes s'lvent orgueilleusement tout autour,
faisant un cadre rustique  ce dlicieux petit tableau.

Pass la Garonne sur un nouveau pont d'une seule belle arche, en
calcaire bleu compacte. Dans toutes les haies, des nfliers, des
pruniers, des cerisiers, des rables, servent d'appui  la vigne.
Halte  Lauresse, aprs quoi nous touchons presque aux montagnes,
qui ne laissent qu'une troite valle, dont la Garonne et la route
occupent une partie. Immense quantit de volaille; dans tout ce
pays on en sale la plus grande partie et on la conserve dans de la
graisse. Nous gotmes de la soupe faite avec une cuisse d'oie
ainsi conserve, elle tait loin d'tre aussi mauvaise que je m'y
serais attendu.

Les moissons d'ici sont arrires et trahissent le manque de
soleil; il n'y a pas  s'en tonner, car nous suivons depuis
longtemps les bords d'une rivire trs rapide, et quoique nous
soyons encore dans la valle, nous devons avoir atteint une grande
altitude. Les montagnes deviennent de plus en plus intressantes.
Aux yeux d'un homme du nord, elles sont d'une beaut singulire;
on sait l'aspect sombre et dsol qu'offrent les ntres, ici le
climat les couvre de verdure, les plus hautes cimes que nous ayons
en vue sont boises; la neige ne se trouve que sur des chanes
plus leves.

Quitt la Garonne  quelques lieues avant Sirpe (Cierp) o elle
reoit la Neste. La route de Bagnres suit cette rivire dans une
troite valle,  la naissance de laquelle est btie Luchon, terme
de notre voyage, qui a t pour moi un des plus agrables que
j'aie entrepris: mes compagnons avaient la bonne humeur et le bon
sens indispensables aux voyageurs pour retirer d'une telle
expdition et plaisir et profit.

Aprs avoir travers le royaume et frquent pas mal d'auberges
franaises, je dirais gnralement qu'elles sont, en moyenne,
suprieures  celles d'Angleterre sous deux rapports, infrieures
sous tout le reste. Nous avons t mieux traits sans aucun doute,
pour la nourriture et la boisson que nous ne l'eussions t en
allant de Londres aux Highlands d'cosse, pour le double du prix.
Mais si on ne regarde pas  la dpense, on vit mieux en
Angleterre. La cuisine ordinaire en France a beaucoup d'avantages;
il est vrai que si on n'avertit pas, tout est rti outre mesure;
mais on donne des plats si varis et en tel nombre, que si les uns
ne vous conviennent pas, vous en trouverez srement d'autres 
votre got. Le dessert d'une auberge de France n'a pas de rival en
Angleterre; on ne doit pas non plus mpriser les liqueurs. Si nous
avons quelquefois trouv le vin mauvais, il est en gnral bien
meilleur que le porto de nos hteliers. Les lits de France
surpassent les autres, qui ne sont bons que dans les premiers
htels. On n'a pas non plus le tracas de voir si les draps sont
mis  l'air, sans doute par rapport au climat. Hors cela, le reste
fait dfaut. Pas de salle  manger particulire, rien qu'une
chambre  deux, trois et quatre lits. Vilain ameublement, murs
blanchis  la chaux ou papier de diffrentes sortes dans la mme
pice, ou encore tapisseries si vieilles, que ce sont des nids de
papillons et d'araignes; un aubergiste anglais jetterait les
meubles au feu. Pour table, on vous donne partout une planche sur
des trteaux arrangs de faon si commode, qu'on ne peut tendre
ses jambes qu'aux deux extrmits. Les fauteuils de chne,  sige
de jonc, ont le dossier tellement perpendiculaire, que toute ide
de se dlasser doit tre abandonne. On dirait les portes
destines autant  donner une certaine musique qu' laisser entrer
le monde; le vent siffle  travers leurs fentes, les gonds sont
toujours grinant, il entre autant de pluie que de lumire par les
fentres; il n'est pas ais de les ouvrir, une fois fermes; ni
une fois ouvertes, ais de les fermer.

L'inventaire des ustensiles d'une auberge de France ne doit faire
mention ni de ttes-de-loup, ni de balais de crin, ni de brosses.
De sonnettes, il n'en est pas question, il faut brailler aprs la
fille, qui, lorsqu'elle parat n'est ni propre ni bien habille,
ni jolie. La cuisine est noire de fume; le matre est
ordinairement aussi cuisinier; moins on voit ce qui s'y fait, plus
il est probable que l'on conservera d'apptit, mais ceci n'a rien
de particulier  la France. Grande quantit de batterie de cuisine
en cuivre, quelquefois mal tame. La politesse et les attentions
envers leurs htes semblent rarement aux matresses de maison un
des devoirs de leur tat. -- 30 milles.

Le 28. -- Aprs dix jours passs dans le logement que les amis du
comte de Larochefoucauld nous ont procur, il est temps de prendre
note de quelques particularits de notre manire de vivre ici.
M. Lazowski et moi nous avons occup deux belles pices au rez-de-
chausse, ayant chacune un lit, plus une chambre de domestique
pour 4 livres (3/6) par jour. Nous sommes si peu habitus en
Angleterre  habiter dans nos chambres  coucher que l'on trouve
singulier qu'en France on ne se tienne nulle part ailleurs; c'est
ce que j'ai vu dans toutes les auberges, c'est ce que fait ici
tout le monde sans diffrence de rangs. Ceci m'est nouveau: notre
coutume anglaise est bien plus commode et bien plus agrable. Mais
j'attribue cette habitude  l'conomie franaise.


Le lendemain de notre arrive, je fus prsent  la socit
Larochefoucauld avec laquelle nous vivons; elle se compose du duc
et de la duchesse de Larochefoucauld, fille du duc de Chabot; de
son frre, le prince de Laon; de la princesse, fille du duc de
Montmorency; du comte de Chabot, autre frre de la duchesse de
Larochefoucauld; du marquis d'Aubourval; ce qui, en comptant mes
deux compagnons et moi-mme, fait un total de neuf convives au
dner et au souper. Un traiteur nous prend 4 livres par tte pour
les deux repas, composs:  dner, de deux services et un dessert;
 souper, d'un service et de dessert, le tout bien garni des
fruits de saison; on paye le vin  part, 6 sous (3 d.) la
bouteille. Ce n'est qu'avec difficult que le palefrenier du comte
a pu trouver une curie. Le foin ne vaut gure moins de 5 l. st.
par tonne; l'avoine est  peu prs au mme prix en Angleterre,
mais moins bonne; la paille est chre et si rare que souvent les
chevaux se passent de litire.

Les tats de Languedoc font btir un grand tablissement de bains,
contenant des cabinets spars avec baignoire, une vaste salle
commune et deux galeries o l'on peut se promener  l'abri du
soleil et de la pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles
trous. Les patients sont enfoncs jusqu'au cou dans une eau
sulfureuse, bouillante, que l'on croirait destine, ainsi que la
caverne de btes sauvages d'o elle sort,  donner plus de
maladies qu'elle n'en gurit.

On y a recours pour des ruptions cutanes. La vie y est monotone.
Les baigneurs et les buveurs d'eau ne vont  la source que vers
cinq heures et demie, six heures du matin, mais mon ami et moi
parcourons dj les montagnes, en admirant les scnes grandioses
et sauvages que l'on y rencontre  chaque pas. La rgion des
Pyrnes tout entire est d'une nature et d'un aspect tellement
diffrents de ce que j'avais encore vu, que ces excursions
m'intressent au plus haut point. La culture est d'une grande
perfection, surtout en ce qui regarde les prairies arroses; nous
recherchons le paysans qui nous paraissent les plus intelligents
et nous nous entretenons longuement avec ceux qui entendent le
franais, ce que tous ne font pas, car le langage du pays est un
mlange de catalan, de provenal et de franais. Ceci, avec
l'examen des minraux (sujet pour lequel le duc de Larochefoucauld
aime  nous tenir compagnie, tant lui-mme trs vers dans cette
branche de l'histoire naturelle) et la revue des plantes que nous
connaissons, nous fait employer trs agrablement notre temps. La
course du matin acheve, nous revenons nous habiller pour le
dner,  midi et demi, une heure; puis on visite alternativement
le salon de madame de Larochefoucauld ou celui de la comtesse de
Grandval, les seules dames loges assez grandement pour recevoir
toute notre compagnie. Personne n'est exclu; comme le premier soin
de tout arrivant est de faire le matin une visite  ceux qui l'ont
prcd, que cette visite est rendue, tout le monde se connat 
ces runions, qui durent jusqu' ce que la fracheur du soir
permette de faire une promenade. Il n'est question que de cartes,
de tric-trac, d'checs et quelquefois de musique; mais les cartes
dominent: point n'est besoin de dire que je m'absentais souvent de
ces assembles, que je trouve aussi mortellement ennuyeuses en
France qu'en Angleterre. Le soir, la compagnie se spare pour la
promenade jusqu' huit heures et demie, on soupe  neuf; ensuite
vient une heure de conversation dans la chambre d'une de ces
dames, et c'est le meilleur moment de la journe, car la causerie
y est libre, vive et pleine d'abandon; on ne l'interrompt que les
jours du courrier, alors le duc reoit de tels paquets de journaux
et de pamphlets que nous devenons tous de srieux politiques. Tout
le monde est couch  onze heures. Dans cet ordre du jour il n'y a
rien de plus gnant que l'heure du dner; c'est une consquence de
ce qu'on ne djeune pas, car la toilette tant de rigueur, il faut
tre de retour de toute excursion matinale  midi. Cette seule
chose, lorsqu'on s'y tient, suffit  exclure toutes recherches,
sauf les plus frivoles. En coupant la journe exactement en deux,
on rend impossible toute affaire demandant sept ou huit heures
d'attention non interrompue par les soins de la toilette ou des
repas, soins que l'on accepte volontiers aprs de la fatigue ou un
travail quelconque. En Angleterre nous nous habillons pour le
dner, et avec raison, le reste du jour tant consacr au loisir,
 la conversation, au repos; mais le faire  midi, c'est trop de
temps perdu.  quoi est bon un homme en culottes et en bas de
soie, le chapeau sous le bras et la tte bien poudre? --  faire
de la botanique dans une prairie arrose? --  gravir les rochers
pour recueillir des chantillons minralogiques? --  parler
fermage avec le paysan et le valet de charrue? -- Non, il n'est
propre qu' s'entretenir avec les dames, ce qui certainement en
tout pays, mais surtout en France o leur esprit est trs clair,
forme un excellent emploi du temps; seulement on n'en jouit jamais
aussi bien qu'aprs une journe passe  un exercice actif ou 
une recherche anime;  quelque chose qui ait largi la sphre de
nos conceptions, ou ajout au trsor de nos connaissances. Je suis
conduit  faire cette remarque, parce que l'habitude de dner 
midi est gnrale en France, except chez les personnes de haut
rang  Paris. On ne saurait l'attaquer avec trop de svrit ni
trop de ridicule, parce qu'elle est contraire  toute vue de la
science,  tout effort vigoureux,  toute occupation utile.

Vivre, comme je le fais, avec des personnes considrables du
royaume, est une excellente occasion pour un voyageur dsireux de
connatre les coutumes et le caractre d'une nation. J'ai toute
raison d'tre satisfait de l'exprience, car elle me fait jouir
constamment des avantages d'une socit libre et polie, dans
laquelle prvaut, minemment, une condescendance invariable, une
douceur de caractre, ce que nous appelons en anglais good temper;
elles viennent, je le crois au moins, de mille petites
particularits sans nom, qui ne sont pas le rsultat du caractre
personnel des individus, mais apparemment de celui de la nation.
Outre les personnes dj nommes, nous avons encore dans nos
runions: le marquis et la marquise de Hautfort (d'Hautefort); le
duc et la duchesse de Ville, la duchesse est une des meilleures
personnes que je connaisse; le chevalier de Peyrac; M. l'abb
Bastard; le baron de Serres; la vicomtesse Duhamel; Ies vques de
Croire (Cahors?) et de Montauban; M. de la Marche; le baron de
Montagu, clbre joueur d'checs; le chevalier de Cheyron et
M. de Bellecombe, qui commandait  Pondichry, et fut pris par les
Anglais. Il y a aussi une demi-douzaine de jeunes officiers et
trois ou quatre abbs.

S'il m'tait permis, d'aprs ce que j'ai vu l, de hasarder une
remarque sur le ton de la conversation en France, j'en louerais la
parfaite convenance, bien qu'en la trouvant insipide. Toute
vigueur de pense doit tellement s'effacer dans l'expression, que
le mrite et la nullit se trouvent ramens  un mme niveau.
Chtie, lgante, polie, insignifiante, la masse des ides
changes n'a le pouvoir ni d'offenser ni d'instruire; l o le
caractre est si effac, il y a peu de place pour la discussion,
et sans la discussion et la controverse, qu'est-ce que la
conversation? L'humeur facile et la douceur habituelle sont les
premires conditions de la socit prive; mais l'esprit, les
connaissances, l'originalit, doivent rompre cette surface
uniforme par quelques saillies de sentiment; sans cela l'entretien
n'est qu'un voyage sur une plaine sans fin.

La valle de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec
son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beauts
rustiques que nous avons  contempler. La chane qui la borde au
nord est dboise mais couverte de cultures; aux trois quarts de
sa hauteur, un grand village est perch sur une cte si escarpe,
que le voyageur inexpriment tremble que le village, l'glise et
les habitants ne culbutent dans la valle. Des villages ainsi
juchs, comme l'aire d'un aigle, sont trs communs dans les
Pyrnes, qui paraissent prodigieusement peuples. La hauteur de
la montagne,  l'ouest de la valle, est tonnante. Les prairies
arroses et les cultures en occupent plus du tiers. Une fort de
chnes et de htres forme au-dessus une superbe ceinture, plus
haut il n'y a que de la bruyre, plus haut encore, de la neige. De
quelque point qu'on la contemple, cette montagne est imposante par
sa masse, magnifique par sa verdure. La chane de l'est est d'un
caractre diffrent: il y a plus de varit de cultures, de
villages, de forts, de gorges et de cascades. Celle de Gouzat,
qui met un moulin en mouvement en tombant de la montagne, est
d'une beaut romantique; et rien ne lui manque de ce qu'il faut
pour la rehausser. Il y a des dtails dans celle de Montauban que
Claude Lorrain et reproduits sur sa toile, et la vue prise du roc
au chtaignier, est vive et anime. Au sud, notre valle se
termine d'une manire remarquable; la Neste jette d'incessantes
cascades sur les rochers qui semblent lui opposer une ternelle
rsistance. L'minence, au centre d'une petite valle sur laquelle
est une vieille tour, forme un site sauvage et romantique; le
grondement des eaux s'harmonise avec les montagnes, dont les
forts sourcilleuses perdues dans la neige, donnent une grandeur
imposante, une majest sombre  cette scne, et semblent lever
entre les deux royaumes une barrire infranchissable aux armes.
Mais que peuvent les rochers, les montagnes et les neiges contre
l'ambition humaine? Les ours se retirent dans les tanires de
leurs bois, les aigles nichent sur leurs rocs. Tout est grand; la
sublimit de la nature, avec une majest imposante, remplit l'me
de terreur; l'esprit est comme enchan  ces lieux, et
l'imagination, malgr tout son pouvoir, ne cherche rien au del:
elle rend plus sourds les mugissements des cascades et revt les
bois d'une teinte plus sombre.

Il faut du temps pour visiter un semblable pays. Le climat est tel
ou du moins a t tel depuis que je suis  Bagnres-de-Luchon, que
l'on ne peut gure compter plus d'un beau jour sur trois. Les
nuages, arrts et dchirs par les montagnes, dversent
incessamment leur contenu. Du 26 juin au 2 juillet, nous emes une
pluie abondante qui dura soixante heures sans interruption. Les
montagnes, quoique proches, taient caches jusqu' la base par
les nuages. Elles n'arrtent pas seulement ceux qui flottent dans
l'atmosphre, mais semblent pouvoir en produire: vous voyez de
lgres vapeurs s'lever des gorges, s'amasser le long des pentes,
s'accrotre par degrs, jusqu' ce qu'elles forment des nues
assez lourdes pour reposer sur les hauts sommets, ou autrement
jusqu' ce qu'elles soient emportes avec les autres dans
l'atmosphre.

Parmi les matres de cette immense chane, les premiers en
dignit,  l'gard du mal qu'ils font, sont les ours. Il y en a de
deux espces: carnivores et frugivores; les dgts de ces derniers
surpassent ceux de leurs plus terribles frres. Ils viennent la
nuit ravager les grains, surtout le sarrasin et le mas, et sont
d'un got si dlicat dans le choix des pis, qu'ils renversent et
gtent infiniment plus qu'ils ne mangent. Les carnivores attaquent
le gros btail aussi bien que les moutons; on ne peut laisser les
troupeaux la nuit au pturage. Quand ils sortent, c'est sous la
garde d'un berger arm d'un fusil et accompagn de chiens grands
et forts; le soir, tout le long de l'anne, on les ramne aux
tables. Quelquefois des boeufs s'garent et courent risque d'tre
dvors. Les ours les attaquent en leur sautant sur le dos, ils
les forcent  baisser la tte, puis les dchirent avec leurs
ongles dans une treinte effroyable. On fait, chaque anne, des
battues, plusieurs paroisses associant leurs efforts. Une ligne de
chasseurs resserre peu  peu le bois o se trouve l'ours. Les ours
sont gras en hiver, une bonne pice vaut alors trois louis. Jamais
ils n'attaquent les loups, mais plusieurs loups pousss par la
faim attaqueront un ours et le dvoreront. On ne voit ici les
loups qu'en hiver. En t ils se retirent dans les endroits des
Pyrnes les plus dserts, les plus loigns des habitations;
c'est la terreur des troupeaux de moutons, comme par tout le reste
de la France.

Dans le premier projet de notre tour aux Pyrnes, se trouvait une
excursion en Espagne. Notre hte de Luchon avait dj auparavant
procur des mulets et des guides  des personnes se rendant 
Saragosse et  Barcelone pour affaires. Sur notre demande, il
crivit  Vielle, premire ville espagnole au del des montagnes,
qu'on envoyt trois mules et un guide parlant franais. Quand ils
arrivrent, au jour fix, nous nous mmes en route.[4] (Voir, pour
les dtails, Annales d'Agr., t. VIII, p. 193.)

21 Juillet. -- Retour. -- Quitt Jonquires, o la figure et les
manires des habitants vous feraient croire qu'il n'en est pas un
qui ne soit contrebandier; nous arrivons  une superbe route que
le roi d'Espagne a ordonn de faire. Elle commence aux piliers
marquant la frontire des deux monarchies et se joint  la route
franaise: elle est magnifiquement construite. Nous prenons cong
de l'Espagne pour rentrer en France; le contraste est frappant.
Lorsque l'on passe la mer de Douvres  Calais, les apprts et les
embarras d'une traverse conduisent graduellement l'esprit a
l'ide du changement; mais ici, sans franchir une ville, une
barrire, un mur mme, vous entrez dans un nouveau monde. Une
superbe chausse, faite avec la solidit et la magnificence qui
distinguent les grandes routes franaises, prend la place des
misrables chemins de Catalogne, encore tels que la nature les a
tracs; de beaux ponts sont jets sur les torrents qu'il fallait
passer  gu. Nous nous trouvions tout  coup transports d'une
province sauvage, dserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi
par l'industrie de l'homme. Tout tenait le mme langage et nous
disait en termes sur lesquels on ne pouvait se mprendre, qu'une
cause puissante et active produisait ces contrastes, trop vidents
pour tre mconnus. Plus on voit, plus, selon mon opinion, on est
conduit  penser qu'il n'y a qu'une influence toute-puissante qui
stimule le genre humain -- le gouvernement. D'autres produisent
des exceptions et des nuances: celle-ci agit avec une efficacit
permanente et universelle. L'exemple prsent est remarquable; car
le Roussillon est en fait une partie de l'Espagne: les habitants
sont Espagnols de langage et de coutumes; mais ils sont soumis 
un gouvernement franais.

Nous laissons la chane des Pyrnes dans le lointain. Rencontr
des bergers parlant catalan. Sur la route, les cabriolets sont
espagnols. On bat le grain comme de l'autre ct des montagnes.
Les auberges et les maisons sont les mmes. Gagn Perpignan; l je
me suis spar de M. Lazowski. Il retournait  Luchon, tandis que
j'avais arrang un tour dans le Languedoc, pour finir la saison. -
- 15 milles.

Le 22. -- Le duc de Larochefoucauld m'avait donn une lettre pour
M. Barri de Lasseuses, major d'un rgiment  Perpignan, qui,
disait-il, s'entendait en agriculture, et serait charm de
s'entretenir avec moi sur ce sujet. J'allai chez lui le matin,
mais, comme c'tait dimanche, il passait la journe  sa maison de
campagne de Pia,  une lieue environ. Je me rtis en m'y rendant 
travers des vignobles pierreux. Monsieur, madame et mademoiselle
de Lasseuses m'accueillirent avec une grande politesse. Je leur
expliquai que le motif de mon voyage n'tait pas de courir 
l'tourdie comme le troupeau des voyageurs vulgaires, mais
d'examiner l'agriculture, afin d'imiter ce que j'y pourrais
trouver de bon et d'applicable  l'Angleterre. On applaudit
beaucoup ce dessein; le major dit que c'tait un motif de voyage
vraiment digne de louanges; qu'il tait tonnant que cela ft si
peu commun, et se fit fort d'assurer qu'il n'y avait pas un seul
Franais en Angleterre pouss par la mme raison. Il me pria de
passer la journe avec lui. La vigne tait la plus importante de
ses cultures. Mais le peu qu'il avait de terres arables tait tenu
selon la singulire coutume de cette province. Il me montra un
village appel Rivesaltes qu'il me dit produire un des plus fameux
vins de France; je trouvai au dner que cette rputation tait
juste. Retourn le soir  Perpignan, aprs une journe fort
instructive. -- 8 milles.

Le 23. -- Pris la route de Narbonne. Pass prs de Rivesaltes. De
la montagne jaillit la plus grande source que j'aie rencontre.
Otterspool et Holywell ne sont auprs que des bulles de savon.
Elle fait tourner un moulin ds sa naissance, c'est plutt une
rivire qu'une source. Travers une plaine unie, dvaste, sans
arbres ni maisons ni village pendant un espace considrable;
certes le plus vilain pays que j'aie vu en France. Le grain est
foul aux pieds des mules, comme en Espagne. Dn  Sjeen
(Sigean) au Soleil, bonne auberge neuve, o je rencontrai par
hasard le marquis de Tressan. Il me dit qu'il fallait que je fusse
un singulier original de voyager aussi loin sans autre but que
l'agriculture; il n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil;
mais il m'approuvait beaucoup et souhaitait d'en pouvoir faire
autant.

Les routes sont d'admirables travaux. J'ai pass une tranche,
dans le roc vif qui facilite une descente, elle cote 90 000 liv.
(3 937 l. st.) pour quelques centaines de yards. Les trois lieues
et demie de Sigean  Narbonne cotent 1, 800 000 liv. (78 750 l.
st.). On a fait des folies, des sommes normes ont t employes
au nivellement des pentes les plus douces. Les chausses sont en
remblai, avec un mur de soutnement de chaque ct, formant une
masse artificielle solide, traversant les valles  la hauteur de
six, sept et huit pieds, et n'ayant pas moins de cinquante pieds
de large. Il y a un pont d'une seule arche dont la chausse est
vraiment quelque chose d'admirable; nous n'avons pas en Angleterre
l'ide d'une telle route. La circulation n'exigeait cependant pas
de semblables efforts, un tiers de la largeur est battu, l'autre
sert  peine, il pousse de l'herbe sur le reste. Pendant 36 milles
je n'ai crois qu'un cabriolet, une demi-douzaine de charrettes et
quelques bonnes femmes menant leur ne. Pourquoi cette
prodigalit? En Languedoc, il est vrai, les corves n'existent
pas; mais il y a de l'injustice  exiger une contribution qui n'en
diffre que peu. On procde par tailles, et dans la rpartition
les terres nobles sont si favorises, tandis que l'on charge au
contraire tellement les terres de roture, que prs d'ici 120
arpents dans le premier cas ne payent que 90 livres, alors que 400
autres, qui proportionnellement devraient 300 livres, sont taxes
 1 400 livres.  Narbonne, le canal qui se joint  celui du
Languedoc mrite attention; c'est un trs bel ouvrage, qui, dit-
on, sera termin le mois prochain. -- 36 milles.

Le 24. -- Des femmes sans bas, beaucoup mme sans souliers; mais
si leurs pieds sont pauvrement couverts, il leur reste la superbe
consolation de les poser sur une chausse grandiose; la nouvelle
voie a cinquante pieds de large, plus cinquante autres dblays
pour lui faire place.

Les vendanges peuvent  peine galer l'animation et le mouvement
universel du dpiquage que prsentent les villes et les villages
du Languedoc. Les gerbes sont empiles grossirement autour d'une
aire o un grand nombre de mules et de chevaux trottent en cercle;
une femme tient les rnes, une autre ou bien une ou deux petites
filles activent la marche avec des fouets; les hommes alimentent
l'aire et la nettoient; d'autres vannent en jetant le grain en
l'air pour que les dchets soient emports. Personne ne reste
inoccup et chacun s'emploie de si bon coeur qu'on dirait les gens
aussi joyeux de leurs travaux, que le matre de ses tas de bl. Le
tableau est singulirement anim et joyeux. Je m'arrtais souvent
et je descendais de cheval pour examiner ces travaux; toujours on
me traita courtoisement, et mes voeux pour que les prix fussent
bons pour le fermier sans l'tre trop pour le pauvre, furent
toujours bien reus. Cette mthode avec laquelle on se passe de
granges, dpend absolument du climat: depuis mon dpart de
Bagnres-de-Luchon jusqu'ici, en Catalogne, en Roussillon, en
Languedoc, je n'ai pas vu de pluie, mais un ciel toujours clair et
un soleil brlant; la chaleur n'tait nullement touffante et,
pour moi, nullement dsagrable. Je demandai si l'on n'tait pas
quelquefois surpris par la pluie; c'est bien rare, me dit-on, et
alors, aprs une violente averse, vient un soleil ardent qui a
bientt fait de tout scher.

Le canal de Languedoc est la chose la plus remarquable de cette
province. La montagne qu'il traverse de part en part est isole au
milieu d'une grande valle et  un demi-mille seulement de la
route. C'est une oeuvre grandiose et merveilleuse, d'environ trois
toises de largeur et creuse sans le secours de puits d'arage.
Quitt le chemin et travers le canal que je suis jusqu' Bziers;
neuf cluses font descendre l'eau de la montagne pour l'amener 
la ville. Superbe ouvrage! Le port est assez large pour porter
quatre grandes barques de front, la plus grande jaugeant de 90 
100 tonnes. Beaucoup taient amarres au quai, d'autres en
mouvement, signes d'affaires trs actives. Voici la plus belle
chose que j'aie vue en France. Ici, Louis XIV, tu es vraiment
grand! -- Ici, d'une main gnreuse et bienfaisante, tu dispenses
 ton peuple le bien-tre et la richesse! -- Si sic omnia, ton nom
et t,  juste titre, couvert de vnration. Pour cette runion
des deux mers, moins d'argent fut dpens que pour assiger Turin
ou se saisir de Strasbourg comme un voleur. Un tel emploi des
revenus d'un grand royaume est la seule manire louable dans un
monarque de conqurir l'immortalit; les autres ne font revivre
leur nom qu'au milieu de ceux des incendiaires, des brigands, des
flaux de l'humanit. Le canal traverse la rivire pendant environ
une demi-lieue, spar d'elle par des murs qui sont couverts en
temps d'inondation; il prend ensuite la direction de Ste. Dn 
Bziers. Sachant que M. l'abb Rozier, le clbre diteur du
Journal Physique, actuellement en train de publier un dictionnaire
d'agriculture, trs renomm en France, faisait valoir une ferme
prs de Bziers, je demandai  l'htel le chemin de sa maison. On
me dit qu'il avait quitt Bziers depuis deux ans, mais que de la
rue on pouvait voir sa maison; on me la montra d'une espce
d'esplanade qui donnait d'un ct sur la campagne ajoutant qu'elle
appartenait  un M. de Rieuse qui avait achet la terre de l'abb.
Il me semblait, en visitant la ferme d'un homme clbre par ses
crits, que je me mettais en tat de mieux saisir,  la lecture de
son livre, ses allusions au sol,  l'exposition et aux autres
circonstances.

Je fus fch d'entendre,  table d'hte, jeter du ridicule sur
l'agriculture de l'abb Rozier, en prtendant qu'il avait beaucoup
de fantaisie, mais rien de solide; on se moquait surtout de son
ide de paver une vigne. Je fus enchant d'avoir connaissance
d'une telle exprience, qui me parut trop remarquable pour ne pas
la voir. Il arrive ici  l'abb, comme fermier, ce qui arrivera
srement  tout homme qui se dpart des errements de ses voisins;
car il n'est pas dans la nature des paysans d'admettre parmi eux
quelqu'un qui pense pour eux. Je m'enquis de la raison qui lui
avait fait quitter le pays, et on me rpondit par une curieuse
anecdote. L'vque de Bziers voulait, avec l'argent de la
province, ouvrir une route qui ment  la porte de sa matresse;
comme cette route passait sur les domaines de l'abb, il
s'ensuivit une telle querelle que M. Rozier se vit forc de
quitter la place. Voici un joli trait de gouvernement: un homme
forc de vendre son bien et de s'loigner du pays par des
galanteries d'vques, avec les femmes des voisins, je suppose,
car il n'y en a pas d'autres  la mode en France... Laquelle de
mes voisines pousserait l'vque de Norwich  ouvrir une route sur
ma ferme et  me forcer de vendre Bradfield? Je donne mon autorit
pour cette anecdote: des bavardages de table d'hte, ayant autant
de chances d'tre faux que de se trouver vridiques; mais, aprs
tout, les vques du Languedoc ne sont certainement pas des
prlats anglais. -- M. de Rieuse me reut poliment et satisfit 
mes rponses comme il put, car il ne savait gure des systmes de
l'abb que ce qu'en rapportait la voix publique et ce qu'en
montrait la ferme elle-mme.

Quant aux vignes paves, il n'y avait rien de semblable: le conte
doit provenir d'un clos de ceps de Bourgogne que l'abb fit
planter d'une faon nouvelle, les plaant en arc dans un trou
qu'il recouvrit seulement de pierres  fusil au lieu de terre, ce
qui runit trs bien. Je parcourus la ferme, admirablement situe
sur le penchant et le sommet d'une hauteur qui domine Bziers, sa
riche valle, ses cours d'eau et un bel horizon de montagnes.

Bziers a une belle promenade; les Anglais commencent  prfrer
cette ville  Montpellier  cause de l'air. Pris le chemin de
Pzenas. Il gravit une colline d'o l'on dcouvre la Mditerrane.

Dans tout ce pays, surtout dans les bois d'oliviers, la cigale
fait retentir son cri constant, aigu, monotone; on ne saurait
imaginer de compagnie plus odieuse, Pzenas domine un trs beau
pays, une valle de six  huit lieues toute cultive; mlange de
vignes, de mriers, d'oliviers, de villas et de fermes parses,
beaucoup de belles luzernes, le tout encadr de collines cultives
jusqu'au sommet. Au souper,  table d'hte, nous fmes servis par
une fille sans bas ni souliers, d'une laideur repoussante, et
sentant plus fort, mais non pas mieux que roses. Il y avait
cependant un chevalier de Saint-Louis et deux ou trois marchands,
 en juger par les apparences, bavardant avec elle trs
familirement:  un repas de fermiers, dans le march le plus
pauvre et le plus cart de l'Angleterre, un tel animal ne serait
souffert ni par le matre dans sa maison, ni par les htes dans
leur salle  manger. -- 32 milles.

Le 25. -- Magnifique viaduc accompagnant un pont long de plus d'un
mille, large de dix yards, haut de huit  douze pieds; de six en
six yards de chaque ct s'lvent des colonnes en pierres; c'est
un ouvrage prodigieux. Je ne sais rien d'aussi remarquable pour le
voyageur que les routes du Languedoc: nous n'avons pas en
Angleterre l'ide de tels efforts; c'est superbe, splendide. Si je
pouvais aussi bien chasser de mon esprit le souvenir des taxes
injustes qui les soutiennent, j'admirerais sans cesse la
magnificence dploye par les tats de cette province. Cependant
la police est trs mauvaise, car je rencontre  peine un
charretier qui ne soit pas endormi.

Suivi la route de Montpellier,  travers une dlicieuse campagne,
sur une autre immense chausse soutenue par des murs; elle est
large de dix yards et haute de huit  douze pieds, longeant le
bord de la mer. Pass  Pijan et prs Frontignan et Montbazin,
dont les vins sont si clbres. Les environs de Montpellier, dans
un rayon d'une lieue, sont charmants et bien plus coquets que tout
ce que j'ai vu en France. Des villas bien bties, propres, aises,
paraissant tre la proprit de personnes riches, sont rpandues 
profusion dans toute la campagne. Ce sont, en gnral, de jolis
btiments carrs, dont quelques-uns sont trs spacieux.
Montpellier, qui semble plutt une capitale qu'une ville de
province, couvre une colline s'levant avec hardiesse. L'entre
vous rserve une dsillusion par ses rues troites, mal bties,
tortueuses, mais trs peuples et pleines de l'animation des
affaires; il n'y a cependant pas de manufactures considrables;
les principales sont celles de vert-de-gris, de foulards, de
couvertures, de parfums et de liqueurs.

La grande curiosit pour l'tranger, c'est une promenade ou une
place (car on y trouve les caractres de l'un et de l'autre) qu'on
appelle le Prou (Peyrou). Un magnifique aqueduc,  trois rangs
d'arches, alimente la ville avec les eaux d'une montagne loigne;
c'est un trs bel ouvrage; un chteau d'eau les reoit dans un
bassin circulaire, d'o elles tombent dans un rservoir extrieur
pour fournir aux besoins de la ville et aux jets d'eau qui
rafrachissent l'air d'un jardin plac plus bas, le tout dans une
belle esplanade trs leve au-dessus du reste de la ville et
entoure d'une balustrade et d'autres dcorations en pierre; au
centre se trouve une belle statue questre de Louis XIV. Il y a
dans cet ouvrage d'utilit publique un air de vraie grandeur qui
me fit plus d'impression que quoi que ce soit  Versailles. La vue
aussi est singulirement belle. Au sud, l'oeil se promne avec
dlices sur une riche valle parseme de villas et se terminant 
la mer. Au nord s'tend une chane de hauteurs en culture. D'un
ct, la magnifique chane des Pyrnes va se perdre dans le
lointain, de l'autre, les neiges ternelles des Alpes brillent au-
dessus des nuages. C'est un des spectacles les plus sublimes que
l'on puisse contempler, lorsqu'un ciel clair permet de l'embrasser
dans son ensemble. -- 32 milles.

Le 26. -- La foire de Beaucaire met en mouvement tout le pays;
j'ai rencontr beaucoup de charrettes charges, et neuf diligences
allant ou revenant. -- Hier et aujourd'hui sont les jours les plus
chauds que j'aie sentis; nous n'avions rien de semblable en
Espagne. -- Les mouches sont plus dsagrables encore que la
chaleur. -- 30 milles.

Le 27. -- L'amphithtre de Nmes est un difice merveilleux,
montrant combien les Romains savaient adapter ces lieux aux
abominables ftes auxquelles ils taient destins. La bonne
disposition d'un thtre pouvant recevoir sans embarras 17 000
personnes, sa masse, la manire inbranlable dont ces normes
pierres sont poses sans ciment, les ravages du temps, et plus
encore des barbares qui l'ont  peine entam dans les rvolutions
de seize sicles, tout captive l'attention.

J'ai visit hier la Maison-Carre, je l'ai revue ce matin et deux
fois dans la journe: c'est, sans comparaison, l'difice le plus
lger, le plus lgant, le plus charmant que j'aie jamais vu.
Quoiqu'il n'ait aucune masse qui surprenne, ni aucune magnificence
extraordinaire qui blouisse, le regard ne peut s'en dtacher. Il
y a dans les proportions une harmonie magique qui charme les yeux.
Aucun dtail ne ressort par une beaut particulire, c'est un tout
parfait de grce et de symtrie Quelle infatuation des architectes
modernes, de ddaigner la pure et lgante simplicit pour lever
ces chefs-d'oeuvre d'extravagance et de lourdeur si communs en
France! Le Temple de Diane, comme on l'appelle, les bains
dernirement restaurs et la promenade, forment les parties d'un
mme tableau qui orne magnifiquement la cit. Par malheur pour
moi, on avait retir l'eau des bains et des canaux pour les
nettoyer. Les pavs (mosaques) romains sont fort beaux et trs
bien conservs.

L'htel du Louvre, excellente maison, vaste et commode, o j'tais
descendu  Nmes, ressemblait, depuis le matin jusqu' la nuit,
autant  une foire que le champ de Beaucaire lui-mme.

Je dnais et soupais  table d'hte; le bon march de ces tables
convient  mes finances et l'on peut y tudier les habitudes du
pays; nous tions de vingt  quarante  chaque repas, compagnie
mle de Franais, d'Italiens, d'Espagnols et d'Allemands, avec un
Grec et un Armnien. On me dit qu'il y avait  peine une nation
d'Europe ou d'Asie qui n'ait pas son reprsentant  cette grande
foire, principalement pour le commerce des soies grges, dont il
se fait des affaires de millions en quatre jours; on y trouve
galement tous les autres produits du monde.

 propos de cette nombreuse table d'hte, je dois noter un fait
dont j'ai t souvent frapp: l'humeur taciturne des Franais.
J'arrivai dans ce royaume, m'attendant  avoir constamment les
oreilles rompues par la vivacit et la volubilit infinie de ces
gens, que tant de personnes ont dcrits, au coin de leur feu en
Angleterre, sans doute.  Montpellier, quoiqu'il y et quinze
personnes  table parmi lesquelles plusieurs dames, il me fut
impossible de leur faire rompre ce silence inflexible par plus
d'un monosyllabe, et la socit ressemblait plutt  une assemble
de quakers muets qu' la runion des deux sexes chez un peuple
fameux par sa loquacit. Ici il en tait de mme  chaque repas,
aucun Franais n'ouvrait la bouche. Aujourd'hui,  dner,
dsesprant des gens de cette nation, et dans la peur de perdre
l'usage d'un organe dont ils semblaient si peu disposs  se
servir, je m'assis  ct d'un Espagnol, et comme j'arrivais
rcemment de son pays, je le trouvai en humeur de parler et assez
communicatif. Nous emes,  nous seuls, plus de conversation que
les trente autres personnes.

Le 28. -- Parti de bon matin pour le pont du Gard, en traversant
une grande plaine couverte, vers la gauche, de vastes plants
d'oliviers au milieu de beaucoup de rochers arides.  premire
vue, je fus dsappoint, je me figurais quelque chose d'autrement
grandiose, mais je dcouvris bientt mon erreur, et restai
convaincu, aprs l'avoir examin de plus prs, qu'il ne lui manque
aucune des qualits qui commandent l'admiration. C'est un travail
prodigieux; la grandeur et la solidit massive de l'architecture,
qui peut encore dfier deux ou trois mille ans, unies 
l'incontestable utilit de l'entreprise, nous donnent une haute
ide de la hardiesse qui l'a fait excuter, pour fournir aux
besoins d'une ville de province: la surprise cesse toutefois en
voyant que ce furent les nations enchanes qui fournirent au
travail. Sur le chemin de Nmes, j'ai rencontr beaucoup de
marchands de retour de la foire; chacun portait un tambour
d'enfant attach  son porte-manteau; j'avais trop ma petite-fille
en tte pour ne pas les aimer, pour cette preuve d'attention
envers leurs enfants; mais pourquoi un tambour? N'y a-t-il pas
assez d'esprit militaire dans ce royaume, o eux-mmes sont exclus
des honneurs, de la considration et des bnfices venant du
sabre? J'aime beaucoup Nmes; et si les habitants taient le moins
du monde au niveau de leur ville, je la prfrerais comme
rsidence  la plupart, si ce n'est  toutes les villes de France
sous le rapport du thtre, point fort important, on dit que
Montpellier l'emporte. -- 24 milles.

Six lieues de pays trs dsagrable jusqu' Sauve; vignes et
oliviers. Le chteau de M. Sabattier se remarque dans une contre
si sauvage; il a enclos une partie de sa proprit de murs en
pierres sches, plant beaucoup de mriers et d'oliviers qui
semblent jeunes et bien venants, surtout bien dfendus, cependant
le sol est si pierreux, qu'on n'y voit pas de terre: quelques-uns
de ses murs ont quatre pieds d'paisseur, l'un mme atteint douze
pieds sur cinq de hauteur, d'o il semble qu'il prenne  tche
d'enlever les pierres, amlioration sur laquelle j'ai des doutes.
Il a bti trois ou quatre nouvelles fermes; je suppose qu'il a
l'intention de rsider sur ses terres pour les mettre en bon tat.
J'espre qu'il n'a aucune charge dont les vains tracas puissent le
dtourner d'une conduite aussi honorable pour lui que bienfaisante
pour le pays. Au sortir de Sauve, j'ai t trs frapp de voir au
grand espace qui ne paraissait tre qu'un amas d'normes rochers,
enclos et plant avec le soin le plus industrieux. Chacun a un
mrier, un olivier, un amandier, un pcher ou quelques vignes
rpandus  et l; de sorte que le terrain forme le plus bizarre
mlange de plantes et de quartiers de roches que l'on puisse
concevoir. Les habitants de ce village mritent d'tre encourags
pour leur industrie, et, si j'tais ministre, ils le seraient. Ils
changeraient bientt en jardins les dserts qui les entourent. Un
tel centre d'agriculteurs actifs, qui transforment leurs rochers
en une scne de fertilit, parce que, je le suppose, ces rochers
leur appartiennent, feraient de mme pour les solitudes
environnantes, en vertu du mme principe tout-puissant. Dn 
Saint-Hippolyte avec huit marchands protestants, retournant chez
eux, dans le Rouergue, aprs la foire de Beaucaire. Comme nous
partmes en mme temps, je voyageai dans leur compagnie et je sus
d'eux plusieurs choses dont je dsirais tre inform; ils
m'apprirent aussi que les mriers s'tendent au-del du Vigan,
mais l et surtout  Milhau les amandiers prennent leur place et
sont trs abondants.

Mes amis de Rouergue me pressrent de les accompagner  Milhau et
 Rodez, m'assurant que le bon march tait si grand dans leur
province, que je serais tent de me fixer quelque temps parmi eux.
Je pourrais trouver  Milhau un logement garni, compos de quatre
pices ordinaires, de plain-pied, pour 12 louis par an, et vivre
avec ma famille, si je la faisais venir, dans la plus grande
abondance, pour 100 louis; il y avait des familles nobles, vivant
d'un revenu de 50 et mme de 25 louis. De tels rcits, considrs
au point de vue de la politique, ont leur intrt; ce bon march
contribue, d'un ct au bien-tre des individus; de l'autre,  la
prosprit,  la richesse,  la puissance du royaume. Si je
rencontrais beaucoup d'exemples semblables ou d'autres directement
opposs, il deviendrait ncessaire d'y rflchir plus longuement.
-- 30 milles.

Le 30 -- En sortant de Ganges, je fus surpris de rencontrer le
systme d'irrigation le plus avanc que j'aie vu en France; je
passai ensuite prs de montagnes fort escarpes, parfaitement
cultives en terrasses. Grandes irrigations  Saint-Laurent;
paysage d'un grand intrt pour le fermier. Depuis Ganges jusqu'
la rude montagne que j'ai traverse, la course a t la plus
intressante que j'aie faite en France; les efforts de l'industrie
les plus vigoureux; le travail le plus anim. Il y a ici une
activit qui a balay devant elle toutes les difficults et revtu
les rochers de verdure. Ce serait insulter au bon sens que d'en
demander la cause: la proprit seule l'a pu faire. Assurez  un
homme la possession d'une roche nue, il en fera un jardin; donnez-
lui un jardin par bail de neuf ans, il en fera un dsert.
Montadier, sur une rude montagne couverte de buis et de lavande,
est un village de mendiants, avec une auberge qui me fit presque
reculer. Je trouvai, mangeant du pain noir, des espces de coupe-
jarrets dont le visage avait un tel air de galres, que je croyais
entendre le bruit de leur chane. Je les regardai aux jambes et ne
pus m'empcher d'imaginer qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent
pas libres. Il y a une sorte de physionomie si horriblement
mauvaise, qu'il est impossible de s'y tromper. J'tais seul et
sans aucune arme. Jusqu'alors, il ne m'tait pas  l'ide
d'emporter des pistolets;  cette heure j'eusse t fort aise d'en
avoir. Le matre de l'auberge, qui semblait cousin-germain de ses
htes, me donna avec difficult un mauvais pain, qui cependant
n'tait pas noir. Ni viande, ni oeufs, ni lgumes, et du vin
excrable; pour ma mule, ni avoine, ni foin, ni paille, ni
fourrage vert; par bonheur la miche tait grosse, j'en pris un
morceau et coupai le reste en tranches pour mon ami le quadrupde
espagnol, qui le mangea d'un air reconnaissant; l'aubergiste
grognait. Descendu par une route sinueuse excellente  Maudires,
o un pont d'une arche est jet sur le torrent. Pass Saint-
Maurice et travers une fort dtruite, au milieu des troncs
d'arbres. Descente de trois heures sur une route superbe, tranche
dans la montagne jusqu' Lodve, ville sale, laide, mal
construite, avec d'troites rues tortueuses, mais trs peuple et
fort industrieuse. Bu d'excellent vin blanc lger,  5 sous la
bouteille. -- 36 milles.

Le 31. -- Travers la montagne par un affreux chemin et gagn Beg
de Rieux (Bdarieux), qui partage avec Carcassonne la fabrication
des londrins pour le commerce du Levant. -- Grands espaces
incultes jusqu' Bziers. J'ai rencontr aujourd'hui dans un
marchand franais de bonne mine, un exemple d'ignorance qui m'a
surpris. Il m'avait harass par une foule de questions saugrenues,
et me demandait, pour la troisime ou quatrime fois, de quel pays
j'tais. Je lui dis que j'tais Chinois. -- Combien y a-t-il
d'ici? Deux cents lieues, rpliquai-je. Deux cents lieues! Diable!
C'est un grand chemin! -- L'autre jour un Franais me demanda,
aprs que je lui eus dit que j'tais Anglais, si nous avions des
arbres dans mon pays. -- Quelquefois, lui rpondis-je. -- Et des
rivires? -- Oh! Pas du tout. -- Ah! Ma foi, c'est bien triste.[5]
Cette ignorance incroyable, quand on la compare aux lumires si
universellement rpandues en Angleterre, doit tre attribue,
comme tout le reste, au gouvernement. -- 40 milles.

1er aot. -- Quitt Bziers pour me rendre  Capestang, par la
montagne Perce. Travers plusieurs fois le canal de Languedoc et
de grands terrains incultes avant d'arriver  Plraville. On voit
les Pyrnes en plein sur la gauche, et leurs derniers contreforts
ne sont qu' quelques lieues.  Carcassonne, on me mena voir une
fontaine d'eau bourbeuse et la porte des Casernes; mais je fus
plus satisfait de quelques grandes maisons de manufacturiers, qui
marquaient de la richesse. -- 40 milles.

Le 2. -- Faujours (Fargeaux), couvent considrable, avec une
longue ligne de btiments trs levs.

Le 3. --  Mirepoix, on btit un pont magnifique  sept arches
plates, chacune de 64 pieds d'ouverture, qui cotera 1, 8000 000
livres (78 758 l. st.). Voil douze ans qu'on y travaille; il en
faudra encore bien deux pour le finir. Le temps, depuis quelques
jours, a t aussi beau que possible, mais trs chaud;
aujourd'hui, la chaleur tait si dsagrable, que je me suis
repos  Mirepoix depuis midi jusqu' trois heures; il faisait un
soleil si brlant, qu'il m'en cota beaucoup de faire un demi-
quart de mille pour voir le pont. Des myriades de mouches me
dvoraient, et je pouvais  peine supporter un peu de clart dans
ma chambre. Le cheval me fatiguant, je cherchai un vhicule
quelconque pour ces grandes chaleurs, c'est ce que j'avais fait 
Carcassonne; mais on ne put m'en procurer d'aucune sorte. En se
rappelant que Carcassonne est une des villes manufacturires les
plus considrables de France, comptant 15 000 mes, que Mirepoix
est loin d'tre sans importance, et que cependant on n'y peut
trouver de voiture d'aucune espce, combien un Anglais doit
s'estimer heureux des facilits de tout genre, universellement
rpandues dans son pays, o je ne crois pas qu'il y ait une ville
de 1 500 mes dans laquelle on ne puisse avoir, en un moment, une
chaise de poste et de bons chevaux. Quel contraste! Ceci confirme
le fait dduit du peu de mouvement sur les routes prs de Paris.
La circulation est presque nulle en France. La chaleur tait telle
que je quittai Mirepoix presque malade: c'est de beaucoup le jour
le plus chaud que j'aie prouv. L'air paraissait enflamm des
rayons ardents qui rendaient impossible de diriger les regards
mme  bien des degrs de distance de l'orbe radieux flamboyant
alors dans les cieux. Travers un autre beau pont de trois arches;
puis, une contre boise, ce qui ne m'tait pas arriv depuis
longtemps. Vignes nombreuses autour de Pamiers, qui est situ au
centre d'une belle valle, sur le bord d'une jolie rivire. La
ville elle-mme est remarquablement laide et mal btie; et quelle
auberge! Adieu, monsieur Gascit; si le sort m'en dpart encore une
comme la vtre, que cela me soit compt en rmission de mes
pchs! -- 28 milles.

Le 4. -- Un peu aprs, au sortir d'Amons (du Mas d'Azil), on a le
spectacle extraordinaire d'une rivire sortant d'une caverne; au
revers de la montagne, on voit l'autre caverne par o elle entre;
la montagne est perce. Dans beaucoup de pays, il y a de ces
exemples de rivires souterraines.  St-Gronds (St-Girons),
descendu  la Croix-Blanche, le plus excrable rceptacle de
salet, de vermine, d'impudence et de vol qui ait jamais exerc la
patience ou bless les sentiments d'un voyageur! L prside une
sorcire dcrpite, le dmon de la brutalit. Je me couchai (je ne
dis pas que j'aie dormi) dans une chambre au-dessus de l'curie,
dont les vapeurs taient les moins dsagrables des parfums
qu'exhalait ce hideux bouge. On ne put me servir que deux oeufs
gts, pour lesquels seulement je dus payer vingt sous. L'Espagne
ne m'a rien prsent qui galt ce cloaque, dont un porc anglais
se dtournerait avec horreur. Mais toutes les auberges depuis
Nmes sont misrables, except celles de Lodve, de Ganges, de
Carcassonne et de Mirepoix. Saint-Gronds parat avoir de 4 
5 000 mes. Pamiers en contient prs du double. Quelle peut tre,
entre ces centres de population et d'autres, la circulation,
encourage par de semblables auberges? Certains crivains ont
regard de telles remarques comme dictes purement par la vivacit
des voyageurs; cela montre leur ignorance. Il y a une donne
politique dans ces petites observations. Nous ne pouvons demander
que tous les registres de France soient ouverts pour trouver
quelle est la circulation dans ce royaume; le politique doit donc
le prjuger de choses  sa porte et parmi celles-ci, la
circulation sur les grandes routes, et la disposition des maisons
tablies pour la rception des voyageurs nous disent et le nombre
et la qualit de ces voyageurs. J'entends les gens du pays, que
les affaires ou les plaisirs appellent hors de chez eux; car,
s'ils ne sont pas assez nombreux pour entretenir de bonnes
auberges, ce ne seront certes pas ceux qui viennent de loin qui le
feront: on le voit par la dtestable hospitalit offerte mme sur
le grand chemin de Londres  Rome. Au contraire, allez en
Angleterre, dans des villes de 1 500, 2 000 ou 3 000 habitants,
tout  fait en dehors de la circulation comme moyen de ressource,
et n'ayant  attendre presque aucun voyageur, vous y trouverez
cependant des auberges bien tenues par du monde propre et
convenable, de bons meubles, une civilit cordiale; si vos sens ne
sont pas flatts, au moins ne seront-ils blesss par rien; et, si
vous demandez une chaise de poste et un couple de bons chevaux, ce
qui ne cote pas moins de 80 liv. st., vous l'aurez  votre
disposition pour vous mener o bon vous semblera, malgr la lourde
taxe qui les grve. N'y a-t-il pas des conclusions politiques 
tirer de ce contraste? Cela prouve qu'il y a assez de
communications entre les villes anglaises pour soutenir de telles
maisons. Les clubs des habitants, les visites de leurs amis et de
leurs parents, les parties de plaisir, les marchs, les rapports
avec la capitale et les autres centres, forment les bonnes
auberges; et quand elles n'existent pas dans un pays, c'est qu'il
n'a pas le mme mouvement, ou que ce mouvement entrane moins de
richesse, moins de consommation, moins de bien-tre. Dans cette
tourne en Languedoc, j'ai travers un nombre incroyable de
magnifiques ponts et de superbes chausses. Cela ne prouve que
l'absurdit et l'oppression du gouvernement. Des ponts de 70 
80 000 l. s., et d'immenses chausses pour runir des villes sans
auberges autres que celles dcrites ci-dessus, parat une grande
erreur. Cela n'est pas  l'usage seul des habitants, le quart seul
leur suffirait; c'est donc un faste que l'on dploie aux yeux des
voyageurs. Mais quel voyageur, au milieu de la salet d'un
cabaret, bless par tous les sens, ne condamnera une aussi vaine
folie, et ne souhaitera moins d'apparente splendeur et plus de
bien-tre rel. -- 30 milles.

Le 5. -- Jusqu' Saint-Martory, suite d'enclos bien cultivs. --
Depuis plus de cent milles, les femmes vont sans souliers, mme
dans les villes;  la campagne, beaucoup d'hommes font de mme.

La chaleur, hier et aujourd'hui, est aussi intense qu'auparavant;
il est hors de propos de chercher  voir clair dans les
appartements; tout doit tre clos, ou il n'y en a pas d'assez
frais; en passant d'une chambre claire dans une autre, noire,
quoique toutes deux au nord, on prouve une fracheur bien
diffrente; mais aller de l sur une terrasse couverte, c'est
comme si on entrait dans un four. On m'a conseill, aujourd'hui,
de ne pas bouger avant quatre heures. De dix heures du matin 
cinq heures de l'aprs-midi, la chaleur rend tout exercice
pnible, et les mouches sont une vraie plaie d'gypte. Plutt le
froid et les brouillards de l'Angleterre qu'une telle chaleur, si
elle devait durer! Les gens du pays me disent que cette intensit
a atteint son terme ordinaire, quatre ou cinq jours, et que mme,
dans les mois les plus brlants, il fait beaucoup plus frais qu'
prsent. Pendant deux cent cinquante milles, je n'ai rencontr que
deux cabriolets et trois misrables choses semblables  notre
vieille chaise de poste anglaise  un cheval; pas un gentilhomme;
beaucoup de ngociants, comme ils s'appellent, avec deux ou trois
porte-manteaux en croupe: raret de voyageurs surprenante! -- 28
milles.

Le 6. -- Rejoint mes amis  Bagnres-de-Luchon, trs aise de me
reposer un peu au sein de ces fraches montagnes, aprs une si
brlante tourne.

Le 10. -- Notre socit n'tant pas encore prte  retourner 
Paris, je rsolus d'employer les dix ou douze jours qui restaient
 visiter Bagnres-de-Bigorre et Bayonne, et de revenir rejoindre
mes compagnons  Auch sur le chemin de Bordeaux. Cela conclu, je
montai ma jument anglaise et pris un dernier cong de Bagnres-de-
Luchon. -- 28 milles.

Le 11. -- Par prs d'un couvent de Bernardins, dont le revenu est
de 30 000 livres; il est situ, dans un vallon qu'arrose un
charmant ruisseau aux eaux cristallines; des hauteurs, boises de
chnes, l'abritent en arrire. -- Arriv  Bagnres, qui contient
peu de choses remarquables, mais que l'on frquente beaucoup 
cause de ses eaux. Visit la valle de Campan, dont j'avais
entendu faire de grands rcits, et qui a cependant surpass mon
attente. Elle diffre entirement de celles que j'ai vues dans les
Pyrnes ou en Catalogne. Les traits en sont autrement disposs.
En gnral, les pentes cultives des montagnes sont divises en
enclos; ici, elles restent ouvertes. La valle elle-mme est une
nappe unie de cultures et de prairies arroses, parseme de
nombreux villages et de maisons isoles. Les montagnes de l'est
sont sauvages, escarpes, rocheuses, et ne nourrissent que des
moutons et des chvres. Elles forment le trait le plus saillant de
ce tableau par leur contraste frappant avec celles de l'ouest qui
dploient une admirable succession de moissons et de verdure, sans
haies ni fosss, coupe seulement par les lignes de division des
proprits et les canaux, amenant aux basses rgion, les eaux des
sommets; leurs pentes offrent l'aspect de la plus riche et la plus
luxuriante vgtation.  et l s'parpillent quelques bouquets de
bois que le hasard a groups avec un merveilleux bonheur pour
jeter de la varit. La saison, en mlangeant l'or des bls mrs
avec le vert des prairies, colorait vivement ce paysage, qui est
en somme, pour les formes et les teintes, le plus exquis dont nos
yeux se soient rcrs. -- Pris le chemin de Lourdes; on y tient
garnison dans un chteau bti sur le roc, rien que pour garder les
prisonniers d'tat envoys ici par lettres de cachet. On en
connat sept ou huit qui y sont; il y en a eu jusqu' trente  la
fois, arrachs par la main impitoyable d'une jalouse tyrannie, du
sein des douceurs de la famille, enlevs  leurs femmes,  leurs
enfants,  leurs amis, et condamns pour des crimes ignors d'eux,
peut-tre pour leurs vertus,  languir dans ce sjour de douleur
et  y mourir de dsespoir! O libert! Libert! Et ce gouvernement
est encore, aprs le ntre, le plus doux de ceux d'Europe. Les
dcrets de la Providence semblent avoir permis  la race humaine
d'exister, sous condition de servir de proie aux tyrans, comme
elle a fait les pigeons pour les vautours. -- 35 milles.

Le 12. -- Pau est une ville considrable, ayant un Parlement et
une manufacture de toile, mais elle est plus clbre comme lieu de
naissance d'Henri IV. J'ai vu le chteau, et on m'a montr, comme
 tous les voyageurs, la chambre o Henri IV vint au monde et
l'caille de tortue qui lui servit de berceau. Influence des
talents sur la postrit! Voici une grande ville, mais je doute
que rien y ament l'tranger s'il n'y avait pas ce souvenir
favori.

En prenant la route de Moneng (Moneins), je suis tomb sur une
scne si nouvelle pour moi en France, que j'en pouvais  peine
croire mes yeux. Une longue suite de chaumires bien bties, bien
closes et confortables, construites en pierres et couvertes en
tuiles, ayant chacune son petit jardin entour d'une baie d'pines
nettement taille, ombrag de pchers et d'autres arbres  fruits,
de beaux chnes pars dans les cltures, et  et l de jeunes
arbres traits avec ce soin, cette attention inquite du
propritaire, que rien ne pourrait remplacer. De chaque maison
dpend une ferme, parfaitement enclose; le gazon des tournires
dans les champs de bl est fauch ras, et ces champs communiquent
ensemble par des barrires ouvertes dans les haies. Les hommes
portent des bonnets rouges comme les montagnards d'cosse.
Quelques parties de l'Angleterre (l o il reste encore de petits
Yeomen) se rapprochent de ce pays de Barn, mais nous en avons
bien peu d'gales  ce que je viens de voir dans ma course de
douze milles de Pau  Moneng. Il est tout entre les mains de
petits propritaires sans que les fermes se morclent assez pour
rendre la population misrable et vicieuse. Partout on respire un
air de propret, de bien-tre et d'aisance qui se retrouve dans
les maisons, dans les tables frachement construites. Dans les
petits jardins, dans les cltures, dans la cour qui prcde les
maisons, jusque dans les mues de volailles et les toits  porcs.
Peu importe au paysan que son porc soit mal abrit, si son propre
bonheur tient  un fil,  un bail de neuf ans. Nous sommes en
Barn,  quelques milles du berceau d'Henri IV. Serait-ce de ce
bon prince qu'ils tiennent tant de bonheur? Le gnie bienveillant
de cet excellent monarque semble rgner encore sur le pays: chaque
paysan y a la poule au pot. -- 34 milles.

Le 13. -- L'agrable tableau d'hier se droule encore devant nos
yeux: beaucoup de petites proprits, toutes les apparences du
bonheur champtre. Navarreins est une petite ville mure et
fortifie, ayant trois rues principales, qui se coupent  angle
droit, et une petite place. Des remparts on domine une belle
campagne. La fabrication de la toile est trs rpandue. Jusqu'
Saint-Palais, le pays est le plus souvent enclos, et, en gnral,
par des haies admirablement venues et soigneusement coupes. -- 25
milles.

Le 14. -- Pris un guide de Saint-Palais pour me conduire  quatre
lieues de l,  Auspan (Hasparren). Jour de foire, la place est
remplie de fermiers; j'ai vu la soupe qu'on leur prparait:
c'tait une montagne de tranches d'un pain de couleur peu
ragotante, une grande masse de choux, de la graisse et de l'eau,
et pour quelques vingtaines de personnes,  peu prs autant de
viande qu'en eussent mang six fermiers anglais, en grognant
contre leur hte pour sa parcimonie. -- 26 milles.

Le 15. -- Bayonne est de beaucoup la plus jolie ville que j'aie
vue en France: non seulement les maisons sont en pierre et bien
bties, mais les rues sont larges, et il y a beaucoup de vides
qui, sans former de places rgulires, sont d'un bon effet. La
rivire est large, beaucoup de maisons lui font face, ce qui, du
pont, forme une belle perspective. La promenade est charmante; les
alles d'arbres, dont les ttes se croisent en berceau, donnent un
ombrage dlicieux dans ce climat brlant. Le soir elle tait
remplie de personnes de bonne mine; les femmes de ce pays sont les
plus belles que j'aie vues en France. Sur mon chemin, depuis Pau,
j'ai rencontr, ce qui est bien rare dans ce royaume, des
paysannes jolies et proprement mises; dans la plupart des
provinces, un travail dur leur gte la taille et le teint. La
fleur de la sant sur les joues d'une fille de campagne
convenablement habille n'est pas la moindre beaut d'un paysage.
Lou une chaloupe pour voir l'endiguement  l'embouchure. L'eau en
se rpandant dtriorait le port; le gouvernement, pour la
retenir, fait lever un mur d'un mille de long sur la rive N., et
au S. un autre de moiti cette longueur. Il est large de dix 
vingt pieds, et haut d'environ douze ou quinze pieds. Vers le
goulet il a vingt pieds d'paisseur, et les pierres sont relies
ensemble par des crampons de fer. On enfonce actuellement des
pilotis en pin de seize pieds de longueur pour les fondations.
C'est, en somme, un travail qui exigera de grandes dpenses, mais
d'une grande magnificence et d'une grande utilit.

Le 16. -- Dax n'est pas prcisment sur la route d'Auch; mais
j'tais rsolu  voir le fameux dsert appel les Landes de
Bordeaux, sur lequel j'avais tant lu de choses, et dont on m'avait
tant parl. On m'assura qu'en suivant cette route j'en
traverserais au moins douze lieues. Il s'tend presque jusqu'aux
portes de Bayonne, mais quelques endroits cultivs s'y montrent
pendant une ou deux lieues. Ces landes forment une zone sableuse,
couverte de pins que l'on exploite rgulirement pour la rsine.
Les historiens rapportent que, lors de leur expulsion d'Espagne,
les Morisques demandrent  la cour de France l'autorisation de
coloniser et de dfricher ces landes, ce que la cour leur refusa,
au mcontentement gnral. Puisqu'il paraissait impossible aux
Franais de s'y fixer, ne valait-il pas mieux les abandonner aux
Maures qu' la solitude? --  Dax, il y a au centre de la ville
une source chaude fort remarquable. Elle sourd en abondance du
fond d'un large bassin revtu de maonnerie: elle est bouillante,
n'a aucune saveur, on la dit dpourvue de toute espce de minral.
On ne l'emploie qu' laver le linge. En toutes saisons elle reste
toujours la mme et pour la quantit et pour le degr de chaleur.
-- 27 milles.

Le 17. -- Travers une rgion blanche comme la neige et dont le
terrain est tellement dsagrg, que le vent l'emporte; il y a
cependant, grce  un sous-sol de terre forte et blanche comme la
marne, des chnes de deux pieds de diamtre. Pass trois rivires
trs propres  l'irrigation et dont on ne tire aucun parti.

Le duc de Bouillon a de vastes domaines dans ce pays. En quelque
temps et en quelque lieu que ce soit, si vous voyez des terres
abandonnes, bien qu'elles soient susceptibles d'amliorations, il
suffit, dites qu'elles appartiennent  un grand seigneur. -- 29
milles.

Le 18. -- Comme les prix sont, dans mon opinion, gnralement
assez levs en France, la sincrit veut que je donne, quand je
les rencontre, des exemples du contraire.  la Croix-d'Or,  Aire,
on me servit de la soupe, des anguilles, du pain blanc, avec des
petits pois, un pigeon, un poulet et des ctelettes de veau, plus
un dessert compos de biscuits, de pches, de pches-abricots et
de prunes, un verre de liqueur et une bouteille de bon vin, le
tout pour quarante sous (vingt p.): je payai pour ma jument
l'avoine 20 sous, et le foin dix sous.  Saint-Sever, le jour
d'avant, j'avais eu un semblable souper. Tout  Aire tait bon et
propre, et chose extraordinaire, j'avais un salon pour moi seul,
et la fille qui me servait tait fort convenable et mise avec
soin. Il avait plu si fort deux heures avant mon arrive, que mon
surtout de soie tait travers; ma vieille htesse ne s'en pressa
pas davantage de me faire du feu. Pour souper j'eus le souvenir de
mon dner. -- 35 milles.

Le 19. -- Beek (Vic) semble une florissante petite ville  en
juger par les maisons qui s'y construisent. La Clef-d'Or est une
nouvelle auberge, grande et bien tenue.

Une observation gnrale que je puis faire sur les deux cent
soixante-dix milles qui sparent Bagnres-de-Luchon d'Auch, c'est
que tout,  quelques exceptions prs, est enclos, et que les
fermes sont disperses a et l, au lieu d'tre groupes en villes
comme dans beaucoup d'autres provinces franaises. Je n'ai presque
pas rencontr de chteaux modernes; en gnral, ils sont d'une
raret surprenante. Je n'ai pas vu non plus de voiture de matre,
pas un cavalier qui semblt un gentilhomme en train de faire des
visites  ses voisins. En somme, pas de noblesse.  Auch, mes amis
se trouvaient au rendez-vous, prts  partir pour Paris. La ville
n'a presque ni industrie, ni commerce; elle ne se nourrit que des
revenus de la campagne. Il y a beaucoup de nobles dans la
province, mais trop pauvres pour vivre ici: si pauvres en vrit,
que quelques-uns d'entre eux labourent leurs champs eux-mmes; il
pourrait bien se faire qu'ils soient pour la socit des membres
plus estimables que les sots et les fripons qui les tournent en
ridicule. -- 31 milles.

Le 20. -- Fleuran (Fleurance); on y trouve de belles maisons.
Contre populeuse jusqu' La Tour (Lectoure), vch dont nous
avons laiss le titulaire  Bagnres-de-Luchon. Situation
pittoresque  l'extrmit d'une range de collines. -- 20 milles.

Le 22, -- Par Leyrac,  travers une campagne trs belle, nous
arrivons  la Garonne, qu'un bac nous fait traverser. La rivire a
un quart de mille de large et parat anime par le commerce. Un
grand chaland passait charg de cages  volaille. La consommation
de la grande ville de Bordeaux se fait sentir aussi loin que la
rivire est navigable. Cette riche valle se continue parfaitement
cultive jusqu' Agen; mais elle n'a plus la beaut des environs
de La Tour.

Si de nouvelles constructions sont un indice sr de l'tat
florissant d'une ville, Agen prospre. L'vque s'est bti un
superbe palais dont le centre est de bon got; le raccordement
avec les ailes est moins heureux. -- 23 milles.

Le 23. -- La route d'Aiguillon suit une valle riche et de bonne
culture; beaucoup de chanvre, toutes les paysannes y sont
employes. Beaucoup de fermes propres et bien bties sur de
petites proprits; tout le pays est trs peupl. Vu le chteau du
duc d'Aiguillon, dont la situation dans la ville n'est pas selon
nos ides rurales, mais en France une ville est l'accessoire
oblig d'un chteau; il en tait ainsi autrefois dans la plus
grande partie de l'Europe; il semblait rsulter du pacte fodal
que le grand seigneur garderait ses esclaves le plus possible  sa
porte, comme on btit ses curies prs de la maison. Cet difice,
qui est considrable, a t bti par le duc actuel; il le
commena, il y a une vingtaine d'annes, lorsqu'il resta exil ici
pendant huit ans. Grce  ce bannissement, l'difice s'leva
majestueusement; le corps de btiment fut fait, et les ailes
dtaches presque acheves. Mais  peine eut-on rvoqu la
sentence que le duc courut  Paris, d'o il n'est pas revenu
depuis; en consquence, tout est arrt. C'est ainsi que l'exil
seul force la noblesse de France  ce que les Anglais font par
plaisir: rsider sur leurs domaines et les embellir. Une grande
magnificence, c'est la construction d'un thtre lgant et
spacieux, qui remplit une des ailes. L'orchestre contient vingt-
quatre musiciens pays et dfrays de tout par le duc, quand il
est ici. Ce luxe agrable et de bon got,  porte des grandes
fortunes, est gnral en Europe, l'Angleterre excepte; les grands
propritaires y prfrent des chevaux et des chiens  tous les
plaisirs qu'on peut retirer du thtre. Tonnance (Tonneins.) -- 25
milles.

Le 24. -- Quantit de belles maisons de plaisance, nouvellement
bties, bien construites et accompagnes de jardins, de
plantations, etc., etc.; autant d'effets de la richesse de
Bordeaux. Le peuple d'ici, comme le Franais en gnral, mange peu
de viande;  Leyrac, on ne tue que cinq boeufs par an; dans une
ville anglaise de mme importance, il en faudrait deux ou trois
par semaine. La vue est superbe du ct de Bordeaux pendant
plusieurs lieues; on dcouvre la rivire en cinq ou six endroits.
Gagn Langon et bu de son excellent vin blanc. -- 32 milles.

Le 25. -- Travers Barsac, fameux aussi par ses vins. On laboure
maintenant avec les boeufs entre les ranges de ceps, opration
qui suggra  Jethro Tull l'ide de sarcler les bls avec la houe
 cheval. Population dense et nombreuses villas pendant tout le
chemin.  Castres la campagne devient plate et sans intrt.
Arriv  Bordeaux,  travers un village continuel. -- 30 milles.

Le 26 -- Malgr tout ce que j'avais lu et entendu sur le commerce,
la richesse et la magnificence de cette ville, mon attente fut
grandement surpasse. Paris n'y rpondit en rien, car on ne
saurait le comparer  Londres; mais il ne faut pas mettre
Liverpool en parallle avec Bordeaux. La chose principale, que
l'on m'avait le plus vante, est ce qui m'a frapp le moins: je
veux dire le quai, remarquable seulement par sa longueur et
l'activit dont il est le thtre, choses que l'tranger
n'apprcie gure, si la beaut y fait faute. Les maisons qui le
bordent sont rgulires, sans grandeur ni lgance. C'est une
berge boueuse, glissante, sans pavs par intervalles, embarrasse
de tas de boue et de pierres; on y amarre les allges servant 
charger et dcharger les navires, qui ne peuvent s'approcher de ce
qui devrait tre un quai. On y trouve toute la salet et les
ennuis du commerce sans l'ordre, l'arrangement, la grandeur d'un
beau port. Barcelone est unique  cet gard. En m'avanant jusqu'
blmer les btiments qui bordent la rivire, il ne faut pas
supposer que ce soit le tout; la demi-lune place sur la mme
ligne est bien mieux. La place royale, avec une statue de Louis XV
au centre, est trs belle; les maisons qui l'encadrent ont de la
rgularit et un grand air. Mais le quartier du Chapeau-Rouge est
rellement magnifique, compos de beaux htels construits, comme
le reste de la ville, en pierre de taille blanche. Il confine au
Chteau-Trompette, qui occupe prs d'un demi-mille du rivage. Ce
fort a t achet au roi par une compagnie de spculateurs, qui
l'abattent dans l'intention d'y tracer une place et plusieurs rues
avec dix-huit cents maisons. J'ai vu les plans, et si on les
excute, ce sera le plus beau dveloppement qu'ait reu aucune
ville en Europe. La peur que le roi ne revienne sur son march a
fait suspendre ce grand travail.

Le thtre, bti il y a environ dix ou douze ans, est de beaucoup
le plus magnifique de France. Je n'ai rien vu qui en approche. Cet
difice est isol et couvre un espace de trois cent six pieds sur
cent soixante-cinq; un portique de douze colonnes corinthiennes
occupe la faade principale tout entire. De ce portique on se
rend, par un superbe vestibule, non seulement aux diffrentes
parties du thtre, mais encore  une salle de concert ovale, fort
lgante, et  des salons de promenade et de rafrachissement. Le
thtre lui-mme est de grande dimension et forme uni segment
d'ellipse. La troupe pour la comdie, la tragdie, l'opra, le
ballet, l'orchestre, etc., donne une ide de la richesse et du
luxe de cette ville. On m'a assur qu'il a t pay de 30  50
louis par soire  une actrice favorite de Paris. Larrive, le
premier tragdien de la capitale, est maintenant ici  raison de
500 livres (21 l. st 12 sch. 6 p.) par soire, plus deux
bnfices. Dauberval, le danseur, et sa femme (mademoiselle
Thodore, de Londres) sont engags comme matre de ballet et
premire danseuse, aux appointements de 28 000 livres (1, 225 l.
st.); on joue tous les jours, sans excepter le dimanche, comme
partout en France. La vie des ngociants ici est trs somptueuse.
Leurs maisons d'habitation et leurs magasins sont sur un grand
pied. Grands dners, souvent servis en vaisselle plate; le pis est
un gros jeu, et la chronique scandaleuse parle de commerants
comme entretenant ces dames du chant et de la danse,  un taux
fort dangereux pour leur crdit. Ce thtre, qui fait tant
d'honneur au got de Bordeaux pour les plaisirs, fut lev  ses
frais, moyennant 270 000 livres.

Le nouveau moulin  farine et qui marche par les mares, qu'une
compagnie vient de construire, mrite d'tre visit. Un grand
canal creus sous le btiment et revtu de murs en pierres de
taille, de quatre pieds d'paisseur, reoit la mare montante et
la jette sur les roues; de l d'autres canaux galement soigns la
mnent  un rservoir d'o, en s'coulant aux reflux, elle produit
encore du mouvement. Trois de ces canaux passent sous le btiment,
qui contient vingt-quatre paires de meules. Ces travaux sont
admirablement excuts pour la solidit et la dure. On estime la
dpense  huit millions de livres (350 000 l. st); je ne saurais
croire que l'on aventurt ainsi une pareille somme. De combien une
 machine  vapeur, pour faire le mme ouvrage, et t plus
conomique, c'est ce que je ne rechercherai pas; mais je
craindrais que les moulins ordinaires de la Garonne, qui n'exigent
pas de si normes dpenses pour marcher, n'arrivent, par le cours
habituel des choses,  ruiner la compagnie.

Les constructions s'levant dans tous les quartiers de la ville
indiquent sa prosprit  ne pouvoir s'y mprendre. Dans les
faubourgs on fait de nouvelles rues, d'autres sont dj traces et
en partie bties. Elles se composent en gnral de petites ou de
mdiocres habitations, pour les commerants de classe infrieure.
Toutes sont en pierre blanche, et, une fois finies, ajoutent
beaucoup  la beaut de la ville. Je me suis enquis de la date de
ces nouvelles rues: elles ne remontent pas  plus de quatre ou
cinq ans, c'est--dire  la paix; et de la couleur de la pierre
des constructions immdiatement antrieures, on voit que cette
activit avait cess pendant la guerre. Depuis la paix elle est
plus grande que jamais. Quelle satire du gouvernement des deux
royaumes, de permettre que dans l'un les prjugs des
manufacturiers et des marchands, dans l'autre la politique double
d'une cour ambitieuse, prcipitent les deux nations dans des
guerres ternelles qui arrtent tous les travaux utiles et
rpandent la dsolation la o les efforts privs tendaient 
appeler le bonheur. Les loyers qui s'lvent tous les jours, comme
ils l'ont fait beaucoup depuis la paix, malgr les constructions
en train de se faire ou acheves, se joignent  la hausse des
denres; on se plaint qu'en dix ans la vie a augment de 30 %. Il
n'y a pas de preuve plus frappante de progrs en prosprit.

Le trait de commerce avec l'Angleterre tait un sujet trop
intressant pour ne pas attirer notre attention; nous posmes les
questions ncessaires. On le regarde ici d'une bien autre faon
qu' Abbeville et  Rouen: pour les Bordelais, c'est une sage
mesure galement profitable aux deux pays. Nous n'insisterons pas
ici sur le commerce de cette ville.

On alla deux fois voir Larrive remplir ses deux rles principaux
du prince Noir, dans Pierre le Cruel, de M. du Belloy, et de
Philoctte; il me donna une trs haute ide du Thtre-Franais.
Excellents htels, entre autres l'htel d'Angleterre et celui du
Prince des Asturies; nous trouvmes  ce dernier tout ce que l'on
peut souhaiter, mais avec des contrastes que l'on ne saurait trop
condamner: ainsi nous avions un appartement trs lgant, on nous
servait en vaisselle plate; mais les lieux d'aisance taient le
mme temple d'abomination que l'on eut trouv dans les boues d'un
village.

Le 28. -- Quitt Bordeaux; travers la rivire sur un bac qui
emploie vingt-neuf hommes et quinze bateaux; on l'afferme 18 000
l. par an (787 l. st.). La Garonne offre un beau coup d'oeil, elle
est deux fois aussi large que la Tamise  Londres; le nombre de
grands vaisseaux qui y sont ancrs en fait, je suppose, le plus
riche tableau maritime dont la France puisse se vanter. Nous
gagnons la Dordogne, fort belle rivire encore, quoique trs
infrieure  la Garonne; nous la passons sur un bac afferm 6.000
liv. Gagn Cavignac. -- 20 milles.

Le 29. -- Barbezieux, au milieu d'une belle campagne varie
d'aspect et boise; le marquisat, ainsi que le chteau, appartient
au duc de Larochefoucauld, que nous y avons rencontr; il le tient
du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Dans les trente-sept
milles compris entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, par
consquent au milieu des marchs les plus importants de la France,
il est incroyable que l'on rencontre autant de terres incultes;
c'est ce qui m'a frapp le plus dans cette excursion. Beaucoup de
ces terrains appartenaient au prince de Soubise, qui n'en voulait
rien cder. Il en est de mme chaque fois que vous tombez sur un
grand seigneur; et-il des millions de revenus, vous tes sr de
trouver sa proprit dserte. Celles du prince et celles du duc de
Bouillon sont des plus grandes de France, et tous les signes que
j'ai aperus de leur grandeur sont des bruyres, des landes, des
dserts, des fougeraies. Visitez leur rsidence o qu'elle soit,
et vous les verrez probablement au milieu des forts trs peuples
de cerfs, de sangliers et de loups. Ah! Si pour un jour j'tais le
lgislateur de la France, comme je ferais sauter les grands
seigneurs![6] Soup avec le duc; l'assemble provinciale de
Saintonge devant se runir bientt, il reste pour la prsider.

Le 30. -- Pays crayeux, bien bois, sans cltures; les approches
d'Angoulme sont charmantes, la Charente embellit ces campagnes
qu'elle arrose; elle est navigable ici. -- 25 milles.

Le 31. -- Pass Angoulme, on ne voit gure que des vignes; puis
vient une fort, proprit de la duchesse d'Anville, mre du duc
de Larochefoucauld;  Verteuil, un chteau appartenant  cette
mme dame, bti en 1459, et o nous trouvmes tout ce qu'un
voyageur peut dsirer de l'hospitalit la plus large. L'empereur
Charles-Quint y fut reu par Anne de Polignac, veuve de Franois
II, comte de Larochefoucauld, et ce prince dclara tout haut
n'avoir jamais t en maison qui sentt mieux sa grande vertu,
honntet et seigneurie que celle-l. Il est parfaitement tenu,
compltement rpar, meubl entirement et en bon ordre, ce qui
mrite d'tre lou, quand on songe que la famille passe rarement
ici plus de quelques jours chaque anne possdant d'autres
chteaux, et bien plus considrables, en diffrentes provinces du
royaume. Si ces gards, pour les intrts de ceux qui suivront,
taient plus communs en France, nous n'aurions pas le triste
spectacle de tant de manoirs ruins. Dans la galerie se trouve une
suite de portraits depuis le dixime sicle; on voit, par l'un
deux, que ce fut une demoiselle de Larochefoucauld qui acquit ce
domaine en 1470. Le parc, la fort et la Charente forment un
dlicieux ensemble[7] cette rivire abonde de carpes, de tanches et
de perches; il est ais en tout temps d'y pcher de 50  100
couples de poissons pesant de trois  dix livres chacune; on nous
servit  souper une paire de carpes, les meilleures, sans
exception, que j'aie jamais gotes. Si je plantais ma tente en
France, ce serait sur les bords d'une rivire donnant de
semblables poissons. Rien ne vous agace davantage  la campagne
que d'avoir en vue soit lac, soit rivire, soit la mer, et de se
passer de poisson  dner, comme c'est souvent le cas en
Angleterre. -- 27 milles.

1er septembre. -- Caudec (Condac), Ruffec, Maisons-Blanches et
Chaunay. Dans le premier de ces endroits, un trs beau moulin 
farine construit par le feu comte de Broglie, frre du marchal de
ce nom, un des officiers les plus capables et les plus actifs de
l'arme franaise. Ses entreprises, comme particulier, portent
toutes l'empreinte d'une sollicitude nationale: ce moulin, une
forge et un projet de navigation ont prouv qu'il tait dispos 
tous les efforts ncessaires au bien du pays, selon les ides en
vogue, c'est--dire en toutes choses, except dans la seule qui
et t efficace, l'agriculture pratique. Le jour s'est pass, 
quelques exceptions prs, dans un pays pauvre, triste et
dsagrable. -- 35 milles.

Le 2. Le Poitou selon ce que j'en vois, est une vilaine et pauvre
province, pour laquelle on n'a rien fait. Elle semble manquer de
communications, de dbouchs, de mouvement de toutes sortes, et
elle ne produit pas en moyenne la moiti de ce qu'elle devrait
produire. Le Bas-Poitou est bien meilleur et plus riche.

Arriv  Poitiers, une des villes les plus mal construites que
j'aie vues en France; trs vaste, irrgulire, ne contenant
presque rien de remarquable, sauf la cathdrale; elle est bien
btie et fort bien tenue. La plus belle chose de la ville, sans
contredit, c'est la promenade, la plus grande que j'aie vue; elle
occupe un terrain considrable, a des alles sables et tenues
trs soigneusement. -- 12 milles.

Le 3. -- Jusqu' Chtellerault, le pays est blanchtre, crayeux,
ouvert et peu peupl, quoiqu'il n'y manque pas de maisons de
plaisance. La ville a l'animation, grce  sa rivire qui se jette
dans la Loire. La fabrique de coutellerie est considrable: 
peine tions-nous arrivs, que notre appartement fut rempli de
femmes et de filles de manufacturiers, ayant chacune sa bote de
ciseaux, de couteaux, de joujoux, etc.; et elles pressaient de
leur acheter avec une sollicitude si polie, que quand mme rien ne
vous et t ncessaire, on ne pouvait laisser tant d'instances
infructueuses. Il faut remarquer ici que, quoique les produits
soient  bon march, le travail est  peine divis: des ouvriers,
sans aucun rapport entre eux, font tout pour leur propre compte,
sans autre aide que celui de leur famille. -- 25 milles.

Le 4. -- Campagne plus riante, parseme de chteaux jusqu'aux
Ormes, o on s'arrta pour visiter la rsidence que s'y est
construite feu le comte de Voyer-d'Argenson. C'est un bel difice
en pierre, flanqu de deux ailes considrables pour les communs et
la rception des trangers: on entre par un vestibule trs
convenable, au bout duquel se trouve le grand salon, pice
circulaire en marbre extrmement lgante et parfaitement meuble;
dans le petit salon, des peintures reprsentent les quatre
victoires remportes par les Franais dans la guerre de 1744; on
voit ici, dans chaque appartement, une forte tendance  imiter les
modes et le mobilier anglais. Cette retraite charmante appartient
maintenant au comte d'Argenson, le dernier comte, celui qui l'a
fait lever, avait form avec le duc de Grafton actuel le projet
d'une partie trs agrable. Le duc devait venir, avec ses chevaux
et sa meute, passer ici quelques mois en compagnie de certains de
ses amis. L'ide en tait venue d'une proposition de chasser les
loups de France avec les limiers anglais pour le renard. Rien
n'tait mieux combin, car il y a place aux Ormes pour une
nombreuse socit; mais la mort du comte mit tout  nant. C'est
une sorte d'change entre la noblesse des deux royaumes, que je
m'tonne de ne pas voir pratiquer quelquefois; cela varierait trs
agrablement la monotonie de leur vie et produirait quelques-uns
des avantages des voyages de la faon la plus convenable. -- 23
milles.

Le 5. -- Pays plat, ennuyeux, mais la plus belle route que j'aie
vue en France; il est impossible qu'il y en ait qui la surpasse,
du moment qu'il ne s'agit pas, comme, en Languedoc, de faire des
prodiges, mais tout simplement d'employer avec art d'admirables
matriaux. Il y a partout des chteaux dans cette partie de la
Touraine, mais les fermes et les chaumires sont clair-semes,
jusqu' ce que l'on vienne en vue de la Loire, dont les rives
semblent ne former qu'un seul village. Le Val peut avoir trois
milles de largeur; c'est une suite de prairies que le soleil a
roussies.

L'entre de Tours, par une avenue nouvelle, borde de grandes
maisons de taille blanche, aux faades rgulires, est vraiment
magnifique. Cette superbe rue, large et borde de trottoirs des
deux cts, coupe la ville en ligne droite, se dirigeant vers le
nouveau pont, de quinze arches plates, ayant chacune 75 pieds
d'ouverture. C'est un noble effort pour l'embellissement d'une
ville de province. Il reste encore  btir quelques maisons dont
les faades seules sont acheves. Des rvrends pres, satisfaits
de leur ancien logis, ne veulent rien dpenser pour l'excution du
plan des architectes de Tours; on les devrait bien dnicher, s'ils
s'obstinent dans leur refus, car rien de plus ridicule que ces
faades sans maisons. De la tour de la cathdrale on a une vue
fort tendue; mais pour un fleuve aussi considrable que la Loire,
et que l'on vante comme le plus beau d'Europe, sa beaut est bien
compromise par une si grande largeur d'cueils et de bancs de
sable. Il y a dans la chapelle du vieux palais de Louis XI, le
Plessis-ls-Tours, trois tableaux mritant l'attention des
voyageurs: une Sainte Famille, une Sainte Catherine et une
Hrodiade; ils me semblent du plus beau sicle de l'art italien.
La promenade est belle, longue et admirablement ombrage par
quatre ranges d'ormes majestueux et lancs, qui n'ont point
d'gaux pour abriter contre un soleil brlant; il y en a une autre
courant paralllement sur le vieux rempart qui domine les jardins
adjacents. Mais ces promenades, si longtemps l'orgueil des
habitants, sont devenues des objets de piti: le corps de ville a
mis les arbres en vente, et l'on assure qu'ils seront abattus
l'hiver prochain. On ne s'tonnerait pas qu'une corporation
anglaise sacrifit la promenade des dames pour une plus grande
abondance de tortue, de venaison et de madre; mais que les
Franais montrent aussi peu de galanterie, c'est inexcusable.

Le 9. -- Des petits accs ressentis par le comte de
Larochefoucault  son arrive ici, et qui nous avaient empchs de
continuer notre route, se sont tourns le second jour en fivre
dclare. On appela le meilleur mdecin de la ville, et sa mthode
me plut beaucoup, car il eut peu de recours aux mdicaments,
beaucoup d'attention  ce que la pice ft frache et bien are,
et sembla s'en remettre presque entirement  la nature de se
dbarrasser de ce qui la gnait. Qui est-ce donc qui dit que la
diffrence est grande entre un mauvais et un bon mdecin, mais
qu'il y en a bien peu entre un bon mdecin et pas du tout?

Entre autres excursions, je me suis promen  cheval du ct de
Saumur, sur les bords de la Loire, et j'ai trouv le mme pays
qu'auprs de Tours; mais les chteaux ne sont ni si nombreux, ni
si beaux. L o les collines de craie s'avancent
perpendiculairement sur le fleuve, elles prsentent le plus
singulier assemblage d'habitations extraordinaires; car un grand
nombre de maisons sont creuses dans le roc, maonnes sur la
faade; des trous  la partie suprieure leur servent de chemine,
de sorte que souvent vous ne savez d'o sort la fume qui s'lve
devant vous. En quelques endroits, ces maisons sont tages les
unes au-dessus des autres. Certaines font un joli effet avec leur
petit coin de jardin. Elles sont en gnral occupes par les
propritaires eux-mmes, mais beaucoup sont loues 10, 15 et 20
liv. par an. Les gens auxquels je parlai semblaient contents de
leurs habitations pour la salubrit et le bien-tre; preuve de la
scheresse du climat. En Angleterre, il n'y aurait gure d'autres
habitants que les rhumatismes. Promenade  pied au couvent des
bndictins de Marmoutiers, dont le cardinal de Rohan,
actuellement ici, est abb.

Le 10. -- Le comte tant remis, grce  la nature ou au docteur
tourangeau, nous nous mettons en route. On chemine jusqu'
Chanteloup, sur une digue qui dfend des inondations un espace
considrable. Ce pays offre moins d'intrt que je ne m'y serais
attendu sur les rives d'un grand fleuve. Visit Chanteloup, la
retraite de feu le duc de Choiseul. Elle est situe sur une
lvation,  quelque distance de la Loire, qui en hiver ou aprs
de grandes crues peut orner le paysage, mais que l'on voit  peine
maintenant. Le rez-de-chausse de la faade se compose de sept
pices: la salle  manger d'environ 30 pieds sur 20, et le salon
de 30 sur 33; la bibliothque, de 72 sur 20; elle vient d'tre
orne par le possesseur actuel, le duc de Penthivre, de trs
belles tapisseries des Gobelins. Dans le parc, sur une colline
dominant un vaste horizon, le duc a fait btir une pagode de 120
pieds de haut en mmoire des personnes qui l'ont visit dans son
exil. Leurs noms sont gravs sur des tablettes de marbre fixes au
mur de la premire pice. Le nombre et le rang de ces personnes
font honneur au duc et  elles-mmes. L'ide tait heureuse. La
fort qui s'tend  nos pieds est trs grande, elle passe pour
avoir onze lieues de large; des avenues la sillonnent menant  la
pagode. Du vivant du duc, ces clairires prsentaient l'animation
dvastatrice d'une grande chasse entretenue si libralement,
qu'elle a ruin le propritaire et fait passer le domaine dans les
dernires, mains auxquelles je voudrais le voir: celles d'un
prince du sang. Les seigneurs ont une malheureuse prfrence 
s'entourer de forts, de sangliers et de chasseurs, au lieu de
fermes propres et bien cultives, de chaumires avenantes et de
gais paysans. Par cette manire de signaler sa magnificence, on
garderait moins de forts, on dorerait moins de dmes, on
lverait moins de colonnes superbes; mais  leur place on aurait
des difices pleins de bien-tre, d'aisance et de flicit; on
rcolterait les expressions d'une vive gratitude, au lieu de la
chair des sangliers; on verrait la prosprit publique fonde sur
sa base la plus sre, le bonheur priv. Une chose montre que le
duc ne manquait pas de mrite comme fermier, c'est une belle
vacherie: une plate-forme centrale rgne entre deux rangs de
mangeoires pour 78 btes, une autre table en contient un peu
moins, une troisime est destine aux veaux. Il importa 120 vaches
suisses trs belles, qu'il montrait tous les jours  sa socit,
car elles ne sortaient jamais. J'ajouterai  cela la bergerie, la
mieux construite que j'aie vue en France, et il me semble avoir
aperu de la pagode une partie de la ferme mieux traite et
laboure que dans le pays; il aura donc amen probablement des
laboureurs trangers. Il y a du mrite en cela, mais grande part
en revient  l'exil. Chanteloup n'et jamais t ni bti, ni
arrang, ni meubl, si le duc ft rest  Versailles. Il en a t
de mme avec le duc d'Aiguillon. Les ministres eussent envoy le
pays  tous les diables, avant d'avoir lev de tels difices ou
form de tels tablissements, si on ne les avait chasss de la
cour. Visit,  Amboise, les aciries fondes par le duc de
Choiseul. La vigne est la principale culture. -- 37 milles.

Le 11. -- Blois, vieille ville dans une jolie situation sur la
Loire, beau pont de pierre de onze arches. On visite le chteau,
les souvenirs historiques qu'il renferme l'ayant rendu fameux. On
nous fit voir la salle du conseil et la chemine devant laquelle
se tenait le duc de Guise quand un page du roi vint lui dire de se
rendre prs de celui-ci, la porte o il fut poignard, la
tapisserie qu'il relevait dj pour pntrer dans le cabinet, la
tour o l'on jeta son frre, et un trou dans le donjon de Louis
XI, sur lequel le guide nous raconta plusieurs histoires
effrayantes, du mme ton que son collgue, le gardien de l'abbaye
de Westminster, rcite sa monotone histoire des tombeaux. Le
meilleur rsultat du spectacle des lieux ou des murs tmoins
d'actions gnreuses, pleines d'audace, d'importance, est
l'impression qu'ils font sur l'esprit ou plutt sur le coeur de
celui qui les contemple, car c'est une motion de sentiment plutt
qu'un effort de rflexion. Les meurtres ou excutions politiques
accomplis dans ce chteau, quoique non sans intrt, ont t
infligs et soufferts par des hommes qui n'ont droit ni  notre
amour, ni  notre vnration. Les temps et les hommes nous
inspirent galement le dgot. Un fanatisme et une ambition, l'un
et l'autre sombres, perfides et sanglants, ne permettent aucuns
regrets. De tels hommes n'taient propres sans doute qu' de
telles rivalits. Quitt la Loire et pass  Chambord. Grande
quantit de vignes, poussant trs bien, sur un mauvais sable que
le vent agite. Que mon ami Le Blanc serait heureux si ses plus
maigres dunes de Cavenham lui donnaient annuellement 100 douzaines
de bon vin par acre! Embrass d'un coup d'oeil 2 000 acres de ces
vignes.

Visit le chteau royal de Chambord, bti par Franois 1er, ce
prince magnifique, et habit par feu le marchal de Saxe. On
m'avait beaucoup parl de ce chteau, et il a surpass mon
attente. Il donne une grande ide de la splendeur de Franois 1er.
En comparant les poques et les ressources, Louis XIV et son
anctre, je prfre infiniment Chambord  Versailles. Les
appartements en sont vastes, nombreux et bien distribus.
J'admirai particulirement l'escalier de pierre au centre du
btiment, qui, tant en ligne spirale double, renferme deux
escaliers distincts, l'un au-dessus de l'autre, de faon que deux
personnes peuvent monter ou descendre  la fois sans se voir. Les
quatre appartements des combles,  votes de pierre, ne sont pas
de moindre got. Le comte de Saxe en avait transform un en un
charmant thtre, trs commode. On nous montra l'appartement
occup par ce grand capitaine et la chambre o il mourut. Si ce
fut ou non dans son lit, c'est un problme laiss,  rsoudre aux
fureteurs d'anecdotes. Le bruit commun en France est qu'il fut
atteint au coeur dans un duel avec le prince de Conti, venu tout
exprs, et que l'on prit le plus grand soin de le cacher au roi
Louis XV, car son amiti pour le marchal tait si vive, qu'il et
certainement banni le prince du royaume. Plusieurs pices ont t
arranges au got du jour, soit par le marchal, soit par les
gouverneurs qui lui ont succd. Dans l'une d'elles se voit un
beau portrait de Louis XIV  cheval. Prs du chteau sont les
quartiers du rgiment de 1 500 chevaux, form par le marchal, et
que Louis XV lui donna, en fixant Chambord pour garnison, tant que
son colonel y rsiderait. Il vivait ici sur un grand pied, vnr
de son souverain, comme de tout le royaume. Le chteau n'est pas
bien situ, il est trop bas et sans la moindre perspective; du
reste le pays en gnral est si uni, qu'il serait difficile d'y
dcouvrir une minence. De la plate-forme on dcouvre un horizon
dont les trois quarts sont couverts par le parc ou fort; le mur
qui l'entoure renferme 20 000 arpents remplis  profusion de toute
sorte de gibier. De grandes clairires sont ou incultes, ou en
bruyres, ou mal cultives; je ne pouvais m'empcher de penser
que, si jamais il prenait au roi de France l'ide d'tablir une
ferme-modle sur le systme de rcoltes-racines suivi en
Angleterre, c'tait ici qu'il le fallait faire. Qu'il donne le
chteau pour rsidence au directeur et  son monde, que l'on
convertisse en tables les casernes qui ne servent plus  rien
maintenant, et les profits du bois suffiront  l'achat du btail
et  la mise en oeuvre de toute l'entreprise. Quelle comparaison y
a-t-il entre l'utilit d'un tel tablissement et celui qu' bien
plus grands frais on a fait ici d'un haras, qui ne peut produire
par sa tendance que du mal? J'ai beau recommander de semblables
institutions; on ne s'en est jamais occup nulle part, et jamais
on ne s'en occupera, jusqu' ce que l'humanit soit rgie par des
principes absolument contraires  ceux d' prsent, jusqu' ce que
l'on pense que le progrs d'une agriculture nationale demande
autre chose que des acadmies et des mmoires. -- 35 milles.

Le 12. --  deux milles du port, nous avons tourn la grande route
d'Orlans. Un vigneron nous a informs ce matin que la gele avait
t assez forte pour faire du mal au raisin; et je dois dire que,
depuis quatre ou cinq jours, le ciel a t constamment clair, le
soleil brillant, mais qu'il a souffl un vent de nord-est si
froid, que l'on et dit nos journes claires d'avril en
Angleterre; nous n'avons pas quitt nos surtouts de toute la
journe. Dn  Clarey (Clry) et visit le tombeau de ce tyran,
si habile et si sanguinaire, Louis XI: il est en marbre blanc; le
roi est reprsent  genoux, implorant, je suppose, pour ses
bassesses et ses meurtres, un pardon qui, sans doute, lui fut
promis par ses prtres. Arriv  Orlans. -- 30 milles.

Le 13. -- Ici mes compagnons, presss d'arriver aussitt que
possible  Paris, ont pris la route directe; comme je l'avais dj
parcourue, j'ai prfr celle de Fontainebleau par Petivier
(Pithiviers). Un de mes motifs pour cette rsolution tait de voir
Denainvilliers, rsidence de feu le clbre M. du Hamel, le lieu
des expriences d'agriculture, qu'il a rapportes dans plusieurs
de ses ouvrages. tant tout prs  Petivier, j'y allai  pied pour
le plaisir de parcourir des terres dont j'avais si souvent entendu
parler, les regardant avec une sorte de vnration classique. Son
homme d'affaires, qui conduisait la ferme, tant mort, je ne pus
recueillir beaucoup de renseignements sur lesquels on pt se fier.
Il en et t autrement si M. Fougeroux, le propritaire actuel,
ne s'tait trouv absent. J'examinai le sol, point capital dans
toutes les expriences dont il y a des conclusions  tirer; je
pris aussi quelques notes d'agriculture usuelle. Ayant appris, de
l'ouvrier qui me guidait, que les instruments en usage, du temps
de M. du Hamel, existaient encore dans un grenier, j'allai avec
plaisir les voir, et je trouvai, autant que je me le rappelle,
qu'ils avaient t parfaitement reprsents dans les planches qui
en ont t donnes par leur ingnieux auteur. Je fus satisfait de
les voir mis en rserve jusqu' ce qu'un autre fermier voyageur,
aussi enthousiaste que moi-mme, contemple les vnrables reliques
d'un gnie bienfaisant. Il y a un pole et une tuve  scher les
grains, galement dcrits par lui; dans une haie derrire la
maison, une collection d'arbres exotiques trs curieux, en bon
tat, et le long des chemins, prs du chteau, plusieurs avenues
de frnes, d'ormes et de peupliers ont t plantes par M. du
Hamel. J'prouvai un plaisir encore plus grand de trouver que
Denainvilliers n'tait pas un domaine insignifiant: de vastes
terrains, un chteau de bonne apparence, avec offices, jardin,
etc., tout ce qui annonce la fortune, prouvent que si cet
infatigable auteur a chou dans quelques-unes de ses entreprises,
la cour ne s'en est pas moins honore en le rcompensant, et on ne
le laissa pas, comme tant d'autres, chercher dans l'obscurit le
prix que l'industrie obtient de ses propres efforts. Quatre milles
avant Malsherbes (Malesherbes), de beaux arbres ont t plants de
chaque ct de la route par M. de Malsherbes (Malesherbes); c'est
un effort remarquable pour embellir un pays plat. Pendant plus de
deux milles, ce sont des mriers; ils se joignent  ces
magnifiques plantations de Malsherbes, qui comprennent une grande
varit des arbres les plus curieux imports en France. -- 36
milles.

Le 14. -- Aprs trois lieues dans la fort de Fontainebleau, je
suis arriv dans cette ville, et j'ai visit le chteau auquel
plusieurs rois ont tellement ajout, qu'il n'est plus ais de
faire la part de Franois 1er, son fondateur. Il n'a pas si bon
air que Chambord. C'tait une rsidence favorite des Bourbons,
cette famille de Nemrods. Parmi les appartements que l'on montre,
ceux du Roi, de la Reine, de Monsieur et de Madame sont les
principaux; la dorure semble l'ornement en vogue, mais, dans le
boudoir de la reine, elle est parfaitement employe et avec une
extrme lgance. La dcoration de cette dlicieuse petite
retraite est exquise, et rien ne peut surpasser le got des
ornements qu'on y a prodigus. Dans ce palais, les tapisseries de
Beauvais et des Gobelins se montrent  leur avantage. Je remarquai
avec plaisir que la galerie de Franois 1er avait t conserve
dans son ancien tat jusqu'aux chenets, qui sont ceux dont se
servait ce monarque. Le jardin est insignifiant, et il ne faut pas
comparer le grand canal (comme on l'appelle) avec celui de
Chantilly. Dans l'tang proche du palais, il y a des carpes aussi
grosses et aussi apprivoises que celles du prince de Cond. Mon
hte pensa sans doute qu'il ne faut pas que l'on visite gratis les
rsidences royales, car il me fit payer 10 livres un dner qui ne
m'aurait pas cot plus de moiti  l'htel de l'toile et de la
Jarretire  Richmond. Gagn Meulan (Melun). -- 34 milles.

Le 15. -- Travers, sur un espace considrable, la royale fort de
chnes de Snart. Aux environs de Montgeron, champs sans cltures,
produisant avec la rcolte autant de perdrix qu'il en faut pour la
manger, car le nombre en est norme. On peut compter en moyenne
une couve pour deux acres, outre certaines places favorites o
elles foisonnent beaucoup plus.  Saint-George-Villeneuve, la
Seine surpasse la Loire en beaut. Rentr  Paris en renouvelant
mon observation, qu'on ne trouve pas sur les routes qui y
aboutissent le dixime du mouvement des environs de Londres.
Descendu  l'htel de Larochefoucauld. -- 20 milles.

Le 16. -- Accompagn le comte  Liancourt. -- 38 milles.

J'y allais faire une visite de trois ou quatre jours; mais toute
la famille s'employa si bien  me rendre l'endroit agrable sous
tous les rapports, que j'y ai pass plus de trois semaines. 
environ un demi-mille se trouvait une suite de collines en grande
partie abandonnes. Le duc de Liancourt l'a dernirement convertie
en jardin anglais, avec bosquets, alles sinueuses, bancs de
verdure et tonnelles. Le site est trs heureux. Des sentiers orns
suivent le bord des pentes, pendant trois ou quatre milles, les
vues qu'ils offrent sont agrables, dans quelques endroits elles
ont de la grandeur. Prs du chteau, la duchesse a fait construire
une mnagerie et une laiterie d'un got charmant. Le boudoir et
l'antichambre sont fort jolis, le salon lgant; la laiterie elle-
mme est tout en marbre. Dans un village prs de Liancourt, le duc
a fond une manufacture de toiles et de tissus mls, fil et
coton, qui promet de rendre de grands services; on y compte 25
mtiers, et on se prpare  en monter d'autres. La filature pour
ces mtiers emploie un grand nombre de bras, qui autrement
seraient inoccups; car, bien que la contre soit populeuse, il
n'y a aucune espce de manufactures. De tels efforts mritent
d'tre lous hautement.  ceci se rattache un excellent projet du
duc pour donner  la gnration nouvelle des habitudes
d'industrie. Les filles pauvres sont reues dans une institution
o on leur apprend un mtier: on leur enseigne la religion, la
lecture, l'criture et le filage du coton; elles y restent jusqu'
l'ge de se marier, et on leur donne alors pour dot une portion
dtermine de leurs gains. Il y a aussi un autre tablissement
(pour lequel je me rcuse) destin  former les orphelins de
l'arme  tre soldats. Le duc a lev pour eux de grands
btiments parfaitement amnags. Le tout est dirig par un digne
et intelligent officier, M. Leroux, capitaine de dragons et croix
de Saint-Louis, qui surveille tout lui-mme. Le nombre des enfants
est maintenant de 120, tous en uniforme. Mes ides ont maintenant
pris une tournure que je suis trop vieux pour changer: j'aurais
mieux aim voir 120 garons levs  la charrue, dans des
principes meilleurs que ceux d' prsent; mais, il faut l'avouer,
l'tablissement est fait dans un but d'humanit, et la conduite en
est excellente.

Je reconnus  Liancourt la fausset des ides que je m'tais
faites, avant mon voyage en France, d'une maison de campagne dans
ce royaume. Je m'attendais  n'y voir qu'une copie de la capitale,
toutes les formes assommantes de la ville, moins ses plaisirs;
mais je me dtrompai. La vie et les occupations ressemblent
beaucoup plus  celles d'une rsidence de grand seigneur anglais
que l'on ne se l'imaginerait ordinairement. On trouve le th
servi, si l'on veut descendre djeuner; puis la promenade 
cheval, la chasse, les plantations, le jardinage, mnent jusqu'au
dner, que l'on ne sert qu' deux heures et demie, au lieu de
l'ancienne habitude de midi; la musique, les checs, ainsi que les
autres passe-temps ordinaires d'un salon de compagnie et une
bibliothque de sept ou huit mille volumes permettent d'employer
agrablement les loisirs qui restent. On voit que la faon de
vivre est en grande partie la mme dans les diffrents pays
d'Europe. Il faut ici que les ressources de l'intrieur soient
trs nombreuses; car, avec un tel climat, on ne peut compter sur
celles du dehors; la quantit de pluie qui tombe est incroyable.
J'ai remarqu que pendant vingt-cinq ans, en Angleterre, je n'ai
jamais t retenu  la maison par la pluie; il peut tomber une
forte averse, qui dure plusieurs heures; mais saisissant le
moment, on peut se permettre un tour de promenade, soit  pied,
soit  cheval. Depuis mon sjour  Liancourt, nous avons eu une
pluie incessante, si forte, que je ne pouvais aller du chteau au
pavillon du duc sans courir le risque d'tre travers. Il est
tomb pendant dix jours plus d'eau, j'en suis sr, si on avait pu
la mesurer, qu'il n'en tombe jamais en Angleterre pendant un mois.
C'est une mode nouvelle, en France, que de passer quelque temps 
la campagne: dans cette saison et depuis plusieurs semaines Paris
est comparativement dsert. Quiconque a un chteau s'y rend, les
autres visitent les plus favoriss. Cette rvolution remarquable
dans les habitudes franaises est certainement le meilleur emprunt
fait  notre pays, et son introduction avait t prpare par les
enchantements des crits de Rousseau. L'humanit doit beaucoup 
cet admirable gnie, chass, de son vivant, de pays en pays avec
autant de fureur qu'un chien enrag, grce  cet ignoble esprit de
superstition qui n'a pas encore reu le dernier coup.

Les femmes du premier rang, en France, rougiraient,  prsent, de
laisser allaiter leurs enfants par d'autres, et les corsets, qui
si longtemps torturrent, comme encore en Espagne, le corps de la
pauvre jeunesse, sont universellement bannis. Le sjour  la
campagne n'a pas encore produit d'effets aussi remarquables, mais
ils n'en sont pas moins srs et n'amlioreront pas moins toutes
les classes de la socit.

Le duc de Liancourt, devant prsider l'assemble provinciale de
l'lection de Clermont se rendit  la ville pour plusieurs jours
et m'invita au dner de l'assemble, o se devaient trouver
plusieurs agriculteurs en renom. Ces assembles, proposes depuis
de si longues annes par les patriotes franais et surtout par le
marquis de Mirabeau, le clbre ami des hommes; reprises par
M. Necker, et jalouses par certaines personnes ne voyant pas de
gouvernement meilleur que celui sur les abus duquel se fondait
leur fortune, ces assembles, dis-je, m'intressaient au plus haut
point. J'acceptai l'invitation avec plaisir. Il s'y trouvait trois
grands cultivateurs, non pas propritaires, mais fermiers.
J'examinai avec attention leur conduite en face d'un grand
seigneur du premier rang, d'une fortune considrable et trs haut
en l'estime du roi;  ma grande satisfaction ils s'en tirrent
avec une aisance et une libert fort convenables quoique modestes,
d'un air ni trop dgag ni trop obsquieux pour tre en dsaccord
avec nos ides anglaises. Ils mirent leur opinion librement et
s'y tinrent avec une confiance convenable. Un spectacle plus
singulier tait la prsence de deux dames au milieu de vingt-cinq
 vingt-six messieurs; une telle chose ne se ferait pas en
Angleterre. -- Dire que les coutumes franaises l'emportent  cet
gard sur les ntres, c'est affirmer une vrit qui saute aux
yeux. Si les femmes sont loignes des runions o l'entretien
doit rouler sur des sujets plus srieux que ceux qu'on traite
d'ordinaire dans la conversation, elles resteront dans
l'ignorance, ou bien se jetteront dans les extravagances d'une
ducation exagre, pdante, affecte, en un mot rebutante chez
elles. L'entretien d'hommes s'occupant de choses importantes est
la meilleure cole pour une femme.

La politique, dans toutes les socits que j'ai vues, roulait
beaucoup plus sur les affaires de Hollande que sur celles de
France. Tout le monde parlait d'apprts pour une guerre avec
l'Angleterre; mais les finances franaises sont dans un tel
dsordre, que les mieux informs la dclarent impossible. Le
marquis de Vrac, dernier ambassadeur  La Haye (envoy, disent
les politiques anglais, pour soulever une rvolution), a pass
trois jours  Liancourt. On peut croire qu'il se montrait prudent
au milieu d'une compagnie si mle; mais il ne faisait pas mystre
de ce que cette rvolution qu'il tait charg de provoquer en
Hollande pour changer le stathouder ou rduire son pouvoir, avait
t depuis longtemps combine et trame de manire  dfier toutes
chances mauvaises, si le comte de Vergennes n'et compromis cette
affaire,  force de manoeuvres pour se rendre ncessaire au
cabinet de Versailles. Ceci s'accorde avec les ides de quelques
Hollandais, hommes de sens,  qui j'en avais parl.

Pendant mon sjour  Liancourt, mon ami Lazowski m'accompagna dans
une petite excursion de deux jours  Ermenonville, chez M. le
marquis de Girardon (Girardin). Nous passmes par Chantilly et
Morefountain (Mortfontaine), maison de campagne de
M. de Mortfontaine, prvt des marchands de Paris. On m'avait dit
qu'elle tait arrange  l'anglaise. Il y a deux parties bien
distinctes: l'une est un jardin sillonn de sentiers sinueux et
orn d'une profusion de temples, de bancs, de grottes, de
colonnes, de ruines et que sais-je encore? J'espre que les
Franais qui n'ont point vu notre pays ne prendront point ceci
comme chantillon du got anglais, qui en diffre autant que le
style rgulier du sicle pass. L'autre, dont l'eau forme le
principal ornement, a une gaiet, une vie, qui contrastent bien
avec les collines sombres et tristes qui l'encadrent, et que revt
une solitude propre au pays environnant. On a fait beaucoup ici,
et peu s'en faut que l'on ait atteint la perfection que le pays
comporte.

Gagn Ermenonville  travers une autre partie de la fort du
prince de Cond, qui confine aux jardins du marquis de Girardin.
Cet endroit est devenu fameux depuis la rsidence et la mort du
malheureux et immortel Rousseau, dont chacun ici connat la tombe,
et l'on s'y rend de toutes parts. Il a t dcrit, et on en a
grav les principales vues; en faire une nouvelle description ne
causerait que de l'ennui. Je me contenterai d'une ou deux
observations qui ne me semblent point avoir t faites par
d'autres. Les deux lacs et la rivire prsentent trois points de
vue diffrents. On nous montra d'abord celui qui est si fameux par
la petite le des Peupliers, dans laquelle repose ce qu'il y avait
de prissable dans cet extraordinaire et inimitable crivain. Ce
paysage est parfaitement conu et excut. Le lac a de quarante a
cinquante acres; des collines l'entourent de deux cts, de hautes
futaies ferment les autres de faon  l'isoler entirement. Les
restes du gnie que nous avons perdu impriment  cette scne un
caractre mlancolique auquel les ornements siraient peu; aussi
n'y en a-t-il que quelques-uns. C'tait par une soire calme que
nous le visitions. Le soleil, en se couchant, allongeait les
ombres sur le lac, et le silence semblait reposer sur les eaux
qu'aucun souffle ne ridait, comme le dit un pote, je ne sais
lequel. Les hommes illustres  qui est ddi le temple des
Philosophes, et dont les noms sont gravs sur ses colonnes, sont:
Newton, Lucem; Descartes, Nil in rebus inane; Voltaire, Ridiculum;
Rousseau, Naturam; et, sur une autre colonne non termine: Quis
hoc perficiet? L'autre lac est plus grand; il remplit tout le fond
de la valle autour de laquelle s'lvent des collines sauvages,
de rochers ou de sable infertile, ou nues ou revtues de bruyres;
quelques endroits sont boiss, d'autres parsems de genivres. Le
caractre est ici celui d'une nature sauvage, l'art s'est cach
autant qu'il tait compatible avec un accs facile. Une rivire
forme l'autre tableau, en serpentant au milieu d'une pelouse
partant de la maison, parseme de bouquets de bois. Le terrain est
trop plat pour faire un heureux effet, nulle part on ne le voit 
son avantage.

Le lendemain matin, nous allmes d'Ermenonville  Brasseuse,
rsidence de madame du Pont, soeur de la duchesse de Liancourt.
Quelle fut ma surprise de trouver un grand agriculteur dans cette
vicomtesse! Une dame, une Franaise, assez jeune encore pour
goter tous les plaisirs de Paris, vivant  la campagne et
s'occupant de ses terres, c'tait un spectacle inattendu. Elle
fait probablement plus de luzerne que qui que ce soit en Europe,
250 arpents. Elle me donna, avec un agrment et une simplicit
charmante, des dtails sur ses luzernires et sa laiterie: mais ce
n'est les ici le lieu d'en parler. Retourn  Liancourt par Pont,
o l'on passe l'eau sur trois arches soutenues de faon originale,
chaque cule consistant en quatre piliers, avec un chemin de
halage sous l'une des arches; la rivire et navigable.

La chasse tait un des amusements du matin auxquels je prenais
part  Liancourt. Pour le cerf, les chasseurs forment autour du
bois une ligne qu'ils vont toujours resserrant, et il est rare que
plus d'une seule personne puisse tirer; c'est plus ennuyeux qu'on
ne saurait aisment se l'imaginer; comme la pche  la ligne, une
attente incessante et un dsappointement perptuel. La chasse aux
perdrix et au livre est presque aussi diffrente de ce qui se
pratique en Angleterre. Nous nous y livrions dans la belle valle
de Catnoir (Catenoy),  cinq ou six milles de Liancourt.

On se mettait en file,  30 yards environ l'un de l'autre, ayant
chacun derrire soi un domestique avec un fusil charg tout prt
pour quand on aurait fait feu: de cette faon, nous parcourions la
valle en travers, forant le gibier  se lever devant nous.
Quatre ou cinq couples de livres et une vingtaine de couples de
perdrix formaient les trophes de la journe. Cette chasse a pour
moi peu de charmes de plus que celle du cerf  l'afft. Le
meilleur rsultat pour moi de cet exercice en campagne, c'est
l'entrain du dner qui couronne le jour. Pour en jouir, il ne faut
pas que la fatigue ait t trop grande. Un excs de gat aprs un
excs d'exercice est une affectation propre  de jeunes cervels
(je me rappelle bien d'en avoir t de mon temps); mais quelque
chose au del de la modration met l'excitation du corps 
l'unisson de celle de l'esprit, et la bonne compagnie est alors
dlicieuse. Dans de telles occasions, nous revenions trop tard
pour le dner; on nous en servait un exprs, pour lequel nous ne
faisions autre toilette que de changer de linge; ce n'tait pas
alors que le champagne de la duchesse avait le moins de bouquet.
Un homme n'est pas bon  pendre qui ne sait boire un peu trop le
cas chant; mais prenez-y garde: revenez-y par trop souvent et
que cela tourne en runions bachiques, la fleur du plaisir se
fane, et vous devenez un de nos chasseurs de renard d'autrefois.

Un jour que nous dnions ainsi  l'anglaise, buvant  la charrue,
 la chasse,  je ne sais quoi, la duchesse de Liancourt et
quelques-unes de ses dames vinrent par partie nous visiter. Ce
pouvait tre pour elles l'occasion de trahir leur malignit, en
cachant  peine sous les sourires leur mpris pour des faons
trangres; il n'en fut rien, elles ne manifestrent qu'une
curiosit enjoue, un plaisir naturel  voir les autres gais et
heureux. Ils ont t de grands chasseurs aujourd'hui, disait
l'une. Oh! Ils s'applaudissent de leurs exploits. -- Ont-ils bu en
l'honneur du fusil? disait l'autre. Ils ont bu  leurs matresses
certainement, ajoutait une troisime. J'aime  les voir en gat,
il y a l quelque chose d'aimable dans ceci. Il semblera peut-
tre superflu de prendre note de semblables bagatelles; mais
qu'est-ce que la vie, les bagatelles mises de ct? Elles
caractrisent une nation mieux que les grandes affaires. Au
conseil, dans la victoire, dans la dfaite, dans la mort,
l'humanit, je le suppose, est toujours et partout la mme. Les
riens font plus de diffrence, et le nombre est infini de ceux qui
me donnent l'ide de l'excellent naturel des Franais. Je n'aime
ni un homme ni un crit monts sur des chasses et vtus de
crmonie. Ce sont les sentiments de tous les jours qui donnent la
couleur  notre vie, et qui les gote le mieux a le plus de
chances d'atteindre le bonheur. Mais, bien  mon regret, il est
temps de quitter Liancourt. Pris cong de la bonne duchesse, dont
l'hospitalit et la bienveillance ne doivent pas tre de sitt
oublies. -- 51 milles.

Les 9, 10 et 11. -- Revenu par Beauvais et Pontoise  Paris, o je
viens pour la quatrime fois. Je m'y confirme dans l'ide que les
routes de la banlieue sont des dserts en comparaison de celles de
Londres.

Par quel moyen cette ville se relie-t-elle  la campagne? Les
Franais doivent tre le peuple le plus casanier du globe; une
fois en place, il ne leur doit pas mme venir l'ide d'en bouger;
ou bien il faut que les Anglais soient le plus remuant de tous les
peuples et trouvent plus de plaisir  passer d'un endroit 
l'autre que de jouir de la vie en aucun. Si la noblesse franaise
ne se rendait dans ses terres que sur l'ordre de la cour, les
routes ne seraient pas plus solitaires. -- 25 milles.

Le 12. -- Mon intention tait de loger en garni; mais, en arrivant
 l'htel de Larochefoucauld, j'ai trouv ma bonne duchesse aussi
hospitalire  la ville qu' la campagne; elle m'avait fait
prparer un appartement. La saison est si avance, que je ne
resterai  Paris que le temps ncessaire pour voir les monuments
publics. Cela s'arrangera bien avec mes visites  quelques savants
pour lesquels j'ai des lettres de recommandation, et me laissera
la soire pour les nombreux thtres de cette ville. Dans mes
notes, aprs un coup d'oeil rapide sur ce que je vois d'une cit
aussi connue en Angleterre, il m'arrivera de dcrire plutt mes
ides et mes sentiments que les objets en eux-mmes; qu'on se le
rappelle bien, je me propose de ddier ce journal nglig bien
plus aux riens qu'aux choses d'une importance relle. Des tours de
la cathdrale, on embrasse tout Paris. C'est une grande ville,
mme pour ceux qui ont vu Londres du haut de Saint-Paul. Sa forme
circulaire lui donne un grand avantage; la clart de son ciel, un
plus grand encore. Il est maintenant si pur, qu'on se croirait en
t. Les nuages de fume de charbon de terre qui enveloppent
toujours Londres empchent de bien distinguer la grandeur de la
capitale, mais je la crois excder Paris au moins d'un tiers. Le
Parlement est dfigur par une porte dore de mauvais got et de
grands toits  la franaise. L'htel des Monnaies est un bel
difice, et la faade du Louvre une des plus lgantes du monde,
parce que (pour l'oeil au moins) ils ne sont pas couverts d'un
toit; sitt que parat le toit, le btiment en souffre. Je ne me
rappelle pas un seul difice renomm par sa beaut (ceux o il y a
des dmes excepts) dans lesquels la toiture ne soit si plate,
qu'on ne l'y aperoive point ou  peine. Quel oeil avaient donc
les artistes franais pour charger tant d'difices de combles dont
l'lvation est destructive de toute beaut? Chargez le Louvre de
ceux qui dfigurent le Parlement ou les Tuileries, que deviendra-
t-il? Pass la soire  l'Opra, que j'ai cru un beau thtre
jusqu' ce que l'on m'ait dit qu'il avait t bti en six
semaines; alors ce ne fut plus rien pour moi, supposant qu'il
devait crouler dans six ans. L'ide de dure est une des plus
essentielles  l'architecture; quel plaisir donnerait une belle
faade en carton peint? On donnait l'Alceste de Gluck avec
mademoiselle Saint-Huberty, la premire chanteuse, une excellente
actrice. Quant  la mise en scne, aux costumes, aux dcors, au
ballet, ce thtre bat Haymarket tout  plat.

Le 14. -- Travers Paris pour voir M. Broussonnet, secrtaire de
la Socit d'agriculture, rue des Blancs-Manteaux; il est en
Bourgogne. Visit M. Cook, de Londres, qui attend ici la saison
pour montrer au duc d'Orlans son drill plough[8]; voil une ide
franaise d'amliorer l'agriculture de cette faon. On doit savoir
marcher avant d'apprendre  danser. Il y a de l'agilit dans les
cabrioles, et mme on peut y mettre de la grce; mais pourquoi en
faire? Il a beaucoup plu aujourd'hui, il est presque incroyable,
pour une personne habitue  Londres, combien les rues de Paris
sont sales et le danger qu'il y a  les parcourir; la plupart
manquent de trottoirs. La table tait trs garnie; il s'y trouvait
quelques politiques, et on a caus de l'tat prsent de la France.
L'opinion gnrale semble tre que l'archevque ne pourra tirer le
pays de sa situation actuelle; les uns prtendent qu'il lui en
faudrait la volont, d'autres, le courage, d'autres encore, la
capacit. Certains ne le croient attentif qu' son propre intrt;
suivant les autres, les finances sont trop dranges pour tre
rtablies par aucun systme, hors la runion des tats gnraux du
royaume, et une telle assemble ne peut se faire sans provoquer
une rvolution dans le gouvernement. Tous s'accordent  pressentir
quelque chose d'extraordinaire, et l'ide d'une banqueroute est
loin d'tre rare. Mais qui aura le courage de s'en charger?

Le 14. -- Abbaye des Bndictins de Saint-Germain, piliers de
marbre africain, etc., etc. -- C'est la plus riche de France;
l'abb a 300 000 livres (13 125 l. st.). La patience m'chappe,
quand je vois disposer de tels revenus comme on le faisait au
dixime sicle et non selon les ides du dix-huitime. Quelle
magnifique ferme on crerait avec le quart seulement de cette
rente! Quels navets, quels choux, quelles pommes de terre, quels
trfles, quels moutons, quelle laine! Est-ce que tout cela ne vaut
pas mieux qu'un prtre  l'engrais? Si un actif fermier anglais
tait derrire cet abb, il ferait plus de bien  la France, avec
moiti de sa prbende, que la moiti des abbs du pays avec toutes
les leurs. Pass prs de la Bastille, autre objet propre  faire
vibrer dans le coeur de l'homme d'agrables motions. Je mis en
qute de bons cultivateurs, et  chaque coin je me heurte contre,
des moines et des prisons d'tat. --  l'Arsenal, pour voir
M. Lavoisier, ce clbre chimiste dont la thorie, anantissant le
phlogistique, a fait autant de bruit que celle de Stahl, qui
l'tablissait. Le docteur Priestley m'avait donn pour lui une
lettre de recommandation. Dans la conversation, je parlai de son
laboratoire; il m'y a donn rendez-vous pour mardi. Revenu par les
boulevards  la place Louis XV, qui n'est pas,  proprement
parler, une place, mais la magnifique entre d'une grande ville.
Les faades des deux difices qu'on vient d'y lever sont
parfaites. L'union de la place Louis XV avec tes Champs-lyses,
le jardin des Tuileries et la Seine lui donne un aspect de
grandeur et d'lgance; c'est la partie la mieux btie et la plus
agrable de Paris; on n'est pas dans la boue, et l'on respire
librement. Mais, certes, la plus belle chose que j'aie encore vue
 Paris, c'est la Halle aux bls, immense rotonde; la couverture,
entirement en bois, sur un nouveau systme de charpente,
demanderait, pour en donner une ide, quelques planches
accompagnes de longues explications; la galerie a 150 pas de
circonfrence, par consquent autant de pieds de diamtre:  sa
lgret, on la dirait suspendue par des fes. Des grains, des
haricots, des pois et des lentilles sont emmagasins et vendus sur
l'aire centrale; la farine est mise sur des plates-formes de bois
dans les divisions qui entourent cette aire. On arrive par des
escaliers tournants enlacs l'un dans l'autre,  de grandes salles
pour le seigle, l'orge, l'avoine, etc. Le tout est si bien conu
et si admirablement excut, que je ne connais pas, en France ou
en Angleterre, un monument qui le surpasse. Et si l'appropriation
de toutes les parties aux exigences du service, l'adaptation de
chacune  sa fin spciale, unies  cette lgance qui ne demande
aucun sacrifice de l'utilit et cette magnificence rsultant de la
solidit et de la dure, si ces conditions, dis-je, sont celles de
l'excellence d'un difice public, je n'en connais pas un qui
l'gale. On ne peut y faire qu'un reproche, sa situation; on
l'aurait d mettre sur le quai pour y dcharger les bateaux sans
recourir au transport par terre. Le soir,  la Comdie italienne,
beau btiment, tout le quartier est rgulier et nouvellement
construit: c'est une spculation prive du duc de Choiseul, dont
la famille y a une loge  perptuit. On jouait l'Amant jaloux. Il
y a une, jeune cantatrice, mademoiselle Renard, dont lit voix est
si suave, que, chantant en italien et selon la mthode italienne,
elle ferait une charmante artiste.

Visite la tombe du cardinal de Richelieu; noble production du
gnie, la plus belle statue de beaucoup que j'aie vue. On ne peut
souhaiter rien qui soit plus ais et plus gracieux que l'attitude
du cardinal, ni une plus grande expression que celle de la science
en larmes. Dn au Palais-Royal avec mon ami. Le monde y est bien
mis, les repas propres, bien prpars et bien servis: mais ici,
comme partout ailleurs, il faut payer bon pour de bonnes choses;
ne l'oublions pas, payer peu une chose mauvaise n'est point un bon
march. Le soir,  la Comdie franaise, l'cole des Pres, pice
lamentable, genre larmoyant. Ce thtre, le principal de Paris est
un bel difice avec un portique superbe. Aprs les salles
circulaires de France, comment supporter nos trous oblongs et mal
agencs de Londres?

Le 16. -- Rendez-vous citez M. Lavoisier. Madame Lavoisier,
personne pleine d'animation, de sens et de savoir, nous avait
prpar, un djeuner anglais au th et au caf; mais la meilleure
partie de son repas, c'tait, sans contredit, sa conversation,
soit sur l'Essai de M. Kirwan sur le Phlogistique, qu'elle est en
train de traduire, soit sur d'autres sujets qu'une femme de sens,
travaillant avec son mari dans le laboratoire, sait si bien rendre
intressants. J'eus le plaisir de visiter cette retraite, thtre
d'expriences suivies par le monde scientifique. Dans l'appareil
pour les recherches sur l'air, rien ne frappe autant que la partie
destine  brler l'air inflammable et vital et  condenser l'eau;
c'est une machine admirable. Trois vaisseaux sont tenus en
suspension par des index qui accusent immdiatement leurs
variations de poids; deux d'entre eux, aussi grands que des demi-
barils, contiennent de l'air inflammable, le troisime de l'air
vital; un tube de communication le met en rapport avec les autres,
qui lui envoient leur contenu pour le brler, par des arrangements
trop complexes pour tre dcrits sans le secours de planches. On
voit que la perte de poids des deux airs, indique par leurs
balances respectives, est gale  chaque moment au gain du
troisime vaisseau, dans lequel l'eau se forme ou se condense, car
on ne sait pas encore si cette eau se forme au moment mme ou bien
se condense. Si elle est exacte (ce que je ne saurais trop dire),
c'est une magnifique invention. M. Lavoisier me dit, lorsque j'en
louai la construction: Mais oui, Monsieur, et mme par un artiste
franais![9] d'un ton qui semblait admettre leur infriorit
gnrale par rapport aux ntres. On sait que nous avons une
exportation considrable d'instruments de prcision pour toutes
les contres de l'Europe, et la France entre autres. Et ceci n'est
pas d'hier, car l'appareil qui servit aux acadmiciens franais 
mesurer un degr du cercle polaire avait t fait par M. G.
Graham[10]. M. Lavoisier nous montra un autre appareil form d'une
machine lectrique dans un ballon pour exprimenter les effets de
l'lectricit dans diffrents milieux. La cuve  mercure est
considrable, elle contient 250 lb.; son rservoir est aussi trs
grand, mais je ne trouvai pas ses fourneaux si bien calculs, pour
obtenir de hautes tempratures, que certains autres que j'avais
vus. Je fus enchant de le voir magnifiquement log et avec toutes
les apparences d'une fortune considrable. Cela satisfait
toujours; les emplois de l'tat ne sont jamais en meilleures mains
qu'en celles d'hommes qui dpensent ainsi le superflu de leurs
richesses.  voir l'usage qu'on fait de l'argent, on croirait que
c'est lui qui contribue le moins  l'avancement des choses
vraiment utiles  l'humanit; la plupart des grandes dcouvertes
qui ont largi l'horizon de la science ont t obtenues par des
moyens en apparence sans proportions avec leurs fins, par les
efforts nergiques d'esprits ardents sortant de l'obscurit et
rompant les liens de la pauvret, peut-tre de la misre. -- Htel
des Invalides; le major de l'tablissement eut la bont de m'en
faire les honneurs. Le soir, visite  M. Lomond, jeune mcanicien
trs ingnieux et trs fcond, qui a apport une modification au
mtier  filer le coton. Les machines ordinaires filent trop dur
pour de certaines fabrications; celle-ci donne un fil lche et
mou. Il a fait une dcouverte remarquable sur l'lectricit: on
crit deux ou trois mots sur un morceau de papier; il l'emporte
dans une chambre et tourne une machine renferme dans une caisse
cylindrique, sur laquelle est un lectromtre, petite balle de
moelle de sureau; un fil de mtal la relie  une autre caisse,
galement munie d'un lectromtre, place dans une pice loigne;
sa femme, en notant les mouvements de la balle de moelle, crit
les mots qu'ils indiquent; d'o l'on doit conclure qu'il a form
un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil n'a
pas d'influence sur le phnomne, on peut correspondre ainsi a
quelque distance que ce soit: par exemple, du dedans au dehors
d'une ville assige, ou pour un motif bien plus digne et mille
fois plus innocent, l'entretien de deux amants privs d'en avoir
d'autre. Quel qu'en puisse tre l'usage, l'invention est fort
belle. M. Lomond a plusieurs autres machines curieuses, toutes
oeuvres de ses propres mains; le gnie de la mcanique lui semble
naturel. -- Le soir  la Comdie franaise; Mol jouait dans le
Bourru bienfaisant; l'art ne saurait atteindre  une plus grande
perfection.

Le 17. -- Visite  M. l'abb Messier, astronome du roi et de
l'Acadmie des sciences; visit l'exposition de l'Acadmie de
peinture au Louvre. Pour un beau tableau d'histoire dans nos
expositions de Londres, il y en a ici dix: c'est beaucoup plus
qu'il n'en faut pour contre-balancer la diffrence entre une
exposition annuelle et une bisannuelle. Dn aujourd'hui dans une
socit dont la conversation a t entirement politique. La
Requte au Roi de M. de Calonne a paru; tout le monde la lit et la
discute. On semble cependant gnralement d'accord que, sans se
dcharger lui-mme de l'accusation d'agiotage, il a jet sur les
paules de Monseigneur l'archevque de Toulouse, premier ministre
actuel, un fardeau non petit, et que celui-ci doit se trouver dans
un singulier embarras pour repousser cette attaque. Mais l'un et
l'autre sont condamns par tous et en bloc, comme absolument
incapables de faire face aux difficults d'une poque si critique.
Toute la compagnie semblait imbue de cette opinion, que l'on est 
la veille de quelque grande rvolution dans le gouvernement, que
tout l'indique: les finances en dsordre, avec un dficit
impossible  combler sans l'aide des tats gnraux du royaume,
sans que l'on ait une ide prcise des consquences de leur
runion: aucun ministre soit au pouvoir, soit au dehors, ayant
assez de talents pour promettre d'autres remdes que des
palliatifs; sur le trne, un prince dont les dispositions sont
excellentes, mais  qui font dfaut les ressources d'esprit qui
lui permettraient de gouverner par lui-mme dans un tel moment;
une cour enfonce dans le plaisir et la dissipation, ajoutant  la
dtresse gnrale au lieu de chercher une position plus
indpendante; une grande fermentation parmi les hommes de tous les
rangs qui aspirent  du nouveau sans savoir quoi dsirer, ni quoi
esprer; en outre, un levain actif de libert qui s'accrot chaque
jour depuis la rvolution d'Amrique: voil une runion de
circonstances qui ne manquera pas de provoquer avant peu un
mouvement, si quelque main ferme, de grands talents et un courage
inflexible ne prennent le gouvernail pour guider les vnements et
non pas se laisser emporter par eux. Il est remarquable que jamais
pareille conversation ne s'engage sans que la banqueroute n'en
soit le sujet; on se pose  son propos cette question curieuse:
Occasionnerait-elle une guerre civile et la chute complte du
gouvernement? Les rponses que j'ai reues me paraissent justes;
une telle mesure, conduite par un homme capable, vigoureux et
ferme, ne causerait certainement ni l'une ni l'autre. Mais,
essaye par un autre, elle les amnerait trs probablement toutes
les deux. On tombe d'accord que les tats ne peuvent s'assembler
sans qu'il en rsulte une libert plus grande; mais je rencontre
si peu d'hommes qui aient des ides justes  cet gard, que je me
demande l'espce de libert qui en natrait. On ne sait quelle
valeur donner aux privilges du peuple; quant  la noblesse et au
clerg, si la rvolution ajoutait quelque chose en leur faveur, je
suis d'avis qu'elle ferait plus de mal que de bien.[11]

Le 18. -- Les Gobelins sont sans aucun doute, la premire
manufacture de tapisseries du monde; un roi peut seul en soutenir
de pareilles. Le soir, vu la Mtromanie, cette incomparable
comdie de Piron, trs bien joue. Plus je vois le thtre
franais, plus je l'aime, et je n'hsite pas un moment  le
prfrer de beaucoup au ntre. Auteurs, acteurs, difices, mise en
scne, dcors, musique, ballets, prenez le tout en masse, il n'y a
rien d'gal  Londres. Nous avons certainement quelques brillants
de premire eau; mais, tout mis en balance, ce n'est pas le
plateau de l'Angleterre qui l'emporte. J'cris ce passage d'un
coeur plus lger que je ne le ferais s'il me fallait donner la
palme  la charrue franaise.

Le 19. -- Charenton prs Paris, visit l'cole vtrinaire et la
ferme de la Socit royale d'agriculture. M. Chabert, le directeur
gnral, nous a reus avec la plus cordiale politesse; j'avais eu
le plaisir de connatre en Suffolk M. Flandrein, son second et son
gendre. Ils me montrrent tout l'tablissement vtrinaire; il
fait honneur au gouvernement de la France. Fond en 1766, on y
ajouta une ferme en 1783 et quatre nouvelles chaires, deux
d'conomie rurale, une d'anatomie et une de chimie. On m'informe
que M. Daubenton, qui est  la tte de la ferme avec un traitement
de 6 000 livres par an, professe l'conomie rurale, surtout en ce
qui regarde les moutons dont un troupeau est gard pour
dmonstration. Il y a une vaste salle, bien amnage pour la
dissection des chevaux et autres animaux; un grand cabinet o sont
conserves dans l'esprit-de-vin les parties les plus intressantes
de leur corps et aussi celles qui montrent l'effet des maladies.
C'est une grande richesse. Cet tablissement et un autre semblable
prs de Lyon ne demandent (sauf les additions de 1783) que la
somme modre de 60 000 livres (2, 600 liv. st.), comme il rsulte
des crits de M. de Necker; d'o il paratrait (comme dans
beaucoup d'autres cas) que ce qui est le plus utile est aussi ce
qui cote le moins. On y compte  prsent cent lves de toutes
les provinces de France comme de tous les pays de l'Europe,
except I'Angleterre, trange exception quand on voit la grossire
ignorance de nos vtrinaires, et que tous les frais pour
entretenir un jeune homme ici ne sont que de 100 louis par an
pendant les quatre annes que dure le cours. Quant  la ferme,
elle est sous la direction d'un grand naturaliste, haut plac dans
les acadmies, et dont le nom est clbre par toute l'Europe pour
son mrite dans les branches suprieures de la science. Attendre
une pratique sre de telles gens dnoterait en moi bien peu de
connaissance de la nature humaine. Ils croiraient probablement au-
dessous d'eux et de leur position dans le monde d'tre bons
laboureurs, bons sarcleurs de navets, bons bergers; je trahirais
par consquent mon ignorance de la vie, si j'exprimais la moindre
surprise d'avoir trouv cette ferme dans un tel tat, que j'aime
mieux l'oublier que la dcrire. Vu le soir un champ cultiv avec
beaucoup plus de succs, mademoiselle Saint-Huberti dans la
Pnlope de Piccini.

Le 20. -- J'ai t  l'cole militaire, tablie par Louis XV pour
l'ducation de cent quarante jeunes gens de la noblesse; de
semblables institutions sont ridicules et injustes. Donner de
l'ducation au fils d'un homme qui ne peut la lui donner lui-mme,
c'est une grande injustice, si on ne lui assure dans la vie une
situation qui rponde  cette ducation. Si vous la lui assurez,
vous dtruisez l'effet de l'ducation, parce que le mrite seul
doit donner cette certitude de parvenir. Si, au contraire, vous le
faites pour des gens qui ont le moyen, vous chargez le peuple, qui
ne l'a pas, pour allger le fardeau de ceux qui seraient en tat
de le porter, et c'est ce qu'on est sr de voir arriver dans de
tels tablissements.

Pass la soire  l'Ambigu-Comique, joli petit thtre entour de
beaucoup d'ordures. Tout le long des boulevards, des cafs, de la
musique, du bruit et des filles; de tout, hormis des balayeurs et
des rverbres. Il y a un pied de boue, et dans certains endroits
pas une lumire.

Le 21. -- M. de Broussonnet tant revenu de Bourgogne, j'ai eu le
plaisir de passer chez lui une couple d'heures trs agrables.

C'est un homme d'une rare activit, possdant une grande varit
de connaissances usuelles dans toutes les branches de l'histoire
naturelle, et il parle trs bien l'anglais. Il est difficile de
voir un homme plus propre que M. de Broussonnet pour le poste de
secrtaire de la Socit royale.

Le 22. -- Course au pont de Neuilly, qui passe pour le plus beau
de France; c'est de beaucoup le plus beau que j'aie vu. Il se
compose de cinq arches plates, en style florentin, toutes d'gale
ouverture, construction incomparablement plus lgante et plus
frappante que nos arches de diffrentes grandeurs. Nous avons vu,
ensuite la machine de Marly, qui ne fait plus maintenant la
moindre impression. L'ancienne rsidence de madame du Barry est
sur le coteau, juste au-dessus de cette machine. Elle s'est btie,
au bord de la pente dominant le paysage, un pavillon meubl et
dcor avec beaucoup d'lgance. Il y a une table exquise en
porcelaine de Svres. J'ai oubli le nombre de louis qu'elle
cote. Les Franais  qui j'ai parl de Luciennes se sont rcris
contre les matresses et les extravagances avec plus de violence
que de raison,  mon sens. Qui, en conscience, refuserait  son
roi le plaisir d'une matresse, pourvu que le jouet ne devnt pas
une affaire d'tat? Mais Frdric le Grand avait-il une matresse;
lui faisait-il btir des pavillons, et les meublait-il de tables
de porcelaine? Non; mais il avait un tort cinquante fois plus
grand. Mieux vaut qu'un roi courtise une jolie femme que les
provinces de ses voisins. La matresse du roi de Prusse lui a
cot cent millions sterling et cinq cent mille hommes, et, avant
que le rgne de cette favorite ne soit pass, elle peut en coter
encore autant. Les plus grands gnies et les plus grands talents
psent moins qu'une plume, si la rapine, la guerre et la conqute
en sont les suites.

Saint-Germain. -- Fort belle terrasse. J'ai trouv ici
M. de Broussonnet, et nous sommes alls dner, avec M. Breton,
chez le marchal duc de Noailles, qui a une belle collection de
plantes curieuses. J'y ai vu le plus beau sophora japonica que je
connaisse. -- 10 milles.

Le 10. -- Une lettre de M. Richard m'a fait entrer dans le jardin
anglais de la reine  Trianon. Il contient environ cent acres,
arrangs d'aprs les descriptions que l'on nous donne des jardins
chins, d'o l'on suppose que vient notre style. Il a plus de la
manire de sir W. Chambers que de M. Brown;[12] plus d'art que de
nature; cela sent plus le faste que le bon got. On concevrait
difficilement une chose que l'art peut placer dans un jardin, qui
ne soit pas dans celui-ci. On y voit des bois, des rochers, des
pelouses, des lacs, des rivires, des les, des cascades, des
grottes, des promenades, des temples, de tout, jusqu' un village.
Plusieurs parties sont trs jolies et bien excutes. La seule
chose  reprendre est l'entassement, erreur qui a conduit  une
autre, celle de sillonner la pelouse par trop de sentiers sabls,
erreur commune  presque tous les jardins que j'ai vus en France.
Mais la gloire du petit Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux
exotiques. Le monde entier a t heureusement mis  contribution
pour l'orner. On en trouve qui sont  la fois et beaux et curieux
pour charmer les yeux de l'ignorance et exercer la mmoire des
savants. Parmi les difices, je citerai le Temple de l'Amour comme
vraiment lgant.

Versailles, encore une fois. En parcourant l'appartement que le
roi venait de quitter depuis un quart d'heure  peine, et qui
portait les traces du lger dsordre caus par son sjour, je
m'amusais de voir les figures de vauriens circulant sans contrle
dans le palais, jusque dans la chambre  coucher; d'hommes dont
les haillons accusaient le dernier degr de misre; et cependant
j'tais seul  m'bahir et  me demander comment diable ils
s'taient introduits. Il est impossible de n'tre pas touch de
cet abandon ngligent, de cette absence de tout soupon. On aime
le matre de maison qui ne se sent pas bless de voir, en arrivant
 l'improviste, son appartement ainsi occup; s'il en tait
autrement, tout accs serait bien dfendu. C'est encore l un
trait de ce bon naturel qui me semble si visible partout en
France. Je dsirais voir l'appartement de la reine, mais on ne me
le permit pas. Sa Majest y est-elle? -- Non. -- Alors pourquoi
ne pas le visiter aussi bien que celui du roi? --Ma foi, monsieur,
c'est une autre chose! Parcouru les jardins ainsi que les bords
du grand canal, m'tonnant profondment des exagrations des
crivains et des voyageurs. On trouve de la magnificence du ct
de l'Orangerie, mais nulle part de la beaut; seulement quelques
statues ont assez de mrite pour qu'on souhaite de les voir 
l'abri. Comme dimension, le canal ne dit rien aux yeux, et il
n'est pas en si bon tat qu'un abreuvoir de ferme. La mnagerie
est bien, mais n'a rien de grand. Que ceux qui veulent conserver
des crations de Louis XIV l'impression qu'ils ont prise dans les
crits de Voltaire aillent voir le canal du Languedoc, et non
Versailles. -- 14 milles.

Le 24. -- Visit, en compagnie de M. de Broussonnet, le cabinet
royal d'histoire naturelle et le jardin botanique, qui est arrang
dans un trs bel ordre. Ses richesses sont bien connues, et la
politesse de M. Thouin, effet de son aimable caractre, donne  ce
jardin des charmes qui ne viennent pas seulement de la botanique.
Dn aux Invalides avec M. de Parmentier, le clbre auteur de
tant d'crits conomiques, surtout sur la boulangerie de France. 
une quantit considrable de connaissances usuelles, il joint
beaucoup de ce feu et de cette vivacit pour lesquelles sa nation
est renomme, mais que je n'ai pas trouvs aussi souvent que je
m'y attendais.

Le 25. -- Paris. Cette grande ville me parait, de toutes celles
que j'ai vues, la dernire qu'une personne de fortune modeste
devrait choisir pour rsidence. Elle est  ce point de vue
considrablement infrieure  Londres. Les rues sont trs
troites, encombres par la foule, boueuses pour les neuf
diximes, et toutes sans trottoirs. La promenade, qui  Londres
est si agrable et si aise que les dames s'y livrent chaque jour,
est ici un travail, une fatigue, mme pour un homme, par
consquent chose impossible  une femme en toilette. Les voitures
sont nombreuses, et le pis c'est qu'il y a une infinit de
cabriolets  un cheval, mens par les jeunes gens  la mode et
leurs imitateurs, galement cervels, avec tant de rapidit que
cela devient un danger et rend les rues prilleuses  moins
d'incessantes prcautions. Un pauvre enfant a t cras et
probablement tu devant nos yeux, et j'ai t plusieurs fois
couvert des pieds  la tte par l'eau du ruisseau. Cette mode
absurde de courir les rues d'une grande capitale sur ces cages 
poules vient de la pauvret ou d'un esprit de misrable conomie:
on n'en saurait parler trop svrement. Si nos jeunes nobles
allaient  Londres, dans les rues sans trottoirs, du train de
leurs frres de Paris, ils se verraient bientt et justement
rosss de la bonne faon et trans dans le ruisseau. Ceci rend le
sjour difficile pour les personnes et surtout pour les familles
qui n'ont pas le moyen d'avoir une voiture; commodit tout aussi
chre ici qu' Londres. Les fiacres, remises, etc., y sont
beaucoup plus laids que chez nous, et pour des chaises, il n'y en
a plus, elles seraient renverses  tout moment.[13]

 cela se rapporte aussi la ncessit pour toutes les personnes
peu aises de s'habiller en noir, avec des bas galement noirs;
cette couleur sombre, en socit, n'est pas si odieuse que la
dmarcation qu'elle trace entre un homme riche et un autre qui ne
l'est pas. Avec l'orgueil, l'arrogance et la duret des Anglais
riches, elle ne serait pas supportable; mais le bon naturel
dominant du caractre franais adoucit toutes ces causes
malencontreuses d'irritation. Les logements en garni, sans tre
aussi bons de moiti que ceux de Londres, sont considrablement
plus chers. Si, dans un htel, vous ne prenez pas toute une
enfilade de pices, il vous faudra monter trois, quatre et cinq
tages, et vous contenter en gnral d'une chambre avec un lit. On
conoit, aprs l'horrible fatigue des rues ce qu'a de dtestable
une pareille ascension. Vous avez beaucoup  chercher avant de
vous faire accepter comme pensionnaire dans une famille, ainsi
qu'on le fait habituellement  Londres, et cela se paye bien plus.
Les gages de domestiques sont  peu prs les mmes. On doit,
regretter ces dsavantages de Paris[14], car autrement je le tiens
pour le sjour  prfrer par ceux qui aiment la vie des grandes
villes. Il n'y a nulle part de meilleure socit pour un homme de
lettres ou un savant. Leur commerce avec les grands, qui, s'il
n'est pas sur le pied d'galit, ne doit pas avoir lieu du tout,
est plein de dignit. Les gens du plus haut rang se tiennent au
courant de la science et de la littrature et envient la gloire
qu'elles donnent. Je plaindrais volontiers l'homme qui croirait
tre bien reu dans un cercle brillant  Londres, sans compter sur
d'autres raisons que son titre de membre de la Socit royale. Il
n'en serait pas de mme  Paris pour un membre de l'Acadmie des
sciences, il est assur partout d'un excellent accueil. Peut-tre
ce contraste vient-il en grande partie de la diffrence de
gouvernement des deux pays. La politique est suivie avec trop
d'ardeur en Angleterre pour permettre que l'on s'occupe dignement
du reste; que les Franais tablissent un gouvernement plus libre,
ils ne tiendront plus les acadmiciens en si haute estime, en face
des orateurs qui soutiendront les droits et la libert dans un
libre parlement.

Le 28. -- Quitt Paris par la route de Flandre. M. de Broussonnet
a eu l'obligeance de m'accompagner jusqu' Dugny, pour me montrer
la ferme d'un agriculteur trs capable, M. Crett de Palluel. 
Senlis, j'ai pris la grand'route;  Dammartin, j'ai rencontr par
hasard M. du Pr du Saint-Cotin. M'entendant parler culture avec
un fermier, il se prsenta comme un amateur, me donna un aperu de
plusieurs expriences qu'il avait faites sur ses terres en
Champagne, et me promit quelque chose de plus dtaill, en quoi il
a fait honneur  sa parole. -- 22 milles.

Le 29. -- Travers Nanteuil, o le prince de Cond a un chteau;
Villers-Cotterets, au milieu d'immenses forts appartenant au duc
d'Orlans. Les rcoltes de ce pays sont, en consquence, celles de
princes du sang, c'est--dire, des livres, des faisans, des cerfs
et des sangliers. -- 26 milles.

Le 30. -- Soissons parat une pauvre ville, sans manufactures,
vivant surtout du commerce des bls qui, d'ici, s'en vont par eau
 Paris et  Rouen. -- 25 milles.

Le 31. -- Coucy est magnifiquement situ sur une colline, avec une
belle valle serpentant  ses pieds. J'ai vu  Saint-Gobain, au
milieu de grands bois, la fabrique des plus grandes glaces du
monde. J'eus la bonne fortune d'arriver une demi-heure avant le
coulage du jour. Pass La Fre. Gagn Saint-Quentin, dont les
grandes manufactures me prirent mon aprs-midi tout entire.
Depuis Saint-Gobain, les toitures d'ardoises sont les plus belles
que j'aie vues en aucun pays. -- 30 milles.

1er novembre. -- Prs de la Belle-Anglaise, j'ai fait un dtour
d'une demi-lieue pour voir le canal de Picardie, dont on m'avait
beaucoup parl. De Saint-Quentin  Cambrai, le pays s'lve
tellement, qu'il a fallu creuser un tunnel  une profondeur
considrable au-dessous de plusieurs valles aussi bien que des
collines. Dans l'une de ces valles se trouve un puits avec
escalier vot pour le visiter. Je comptai 134 marches avant de
trouver l'eau, et comme cette valle est beaucoup au-dessous des
valles adjacentes, on peut en conclure l'tonnante profondeur de
ce canal. Sur la porte d'entre se lit l'inscription suivante:
L'anne 1781, M. le comte d'Agay tant intendant de cette
province, M. de Laurent de Lionni tant directeur de l'ancien et
nouveau canal de Picardie, et M. de Champros inspecteur, Joseph
II, Empereur, Roi des Romains, a parcouru en bateau le canal
souterrain depuis cet endroit jusques au puits n 20, le 28, et a
tmoign sa satisfaction d'avoir vu cet ouvrage en ces termes: Je
suis fier d'tre homme, quand je vois qu'un de mes semblables a
os imaginer et excuter un ouvrage aussi vaste et aussi hardi.
Cette ide m'lve l'me. Ces trois messieurs mnent ici la danse
dans un style trs franais. Le grand Joseph suit humblement leurs
traces; et quant au pauvre Louis XVI, aux frais duquel tout fut
fait, ces messieurs ont certainement pens qu'aprs celui d'un
empereur, aucun nom ne pouvait marcher avec les leurs. Les
inscriptions des monuments publics ne devraient porter d'autres
noms que celui du roi, dont le mrite a patronis l'oeuvre, et de
l'artiste dont le gnie l'a excute. Quant  la cohue des
intendants, directeurs et inspecteurs, qu'elle aille au diable!
Ici le canal est large de 10 pieds et haut de 12, entirement
taill dans une roche crayeuse renfermant des lits de cailloux
siliceux (pierre  fusil), sans maonnerie. On n'a fini comme
modle qu'une petite longueur de 10 toises, elle a 20 pieds en
tous sens. Cinq mille toises sont dj faites de la manire que
j'ai dite, toute la partie souterraine, quand le tunnel sera
entirement perc, comptera 7 020 toises (de six pieds chaque), ou
9 milles anglais environ. La dpense s'lve dj  1, 200 000
liv. (52 500 l. st.), pour le complter il faudra 2 500 000 liv.
(109 375 l. st.), ce qui donne un total de 4 millions. Il est fait
par puits; l'eau n'a que 5 ou 6 pouces de hauteur  prsent.
Depuis l'administration de l'archevque de Toulouse, ce grand
travail a t arrt entirement. Quand nous voyons de tels
ouvrages languir faute de fonds, nous devons en toute raison nous
demander: Quels sont donc les services auxquels on pourvoit? et
conclure que chez les rois, les ministres et les nations,
l'conomie est la premire des vertus: sans elle le gnie est un
feu follet, la victoire un vain bruit, la splendeur d'une cour un
vol public.

Visit les manufactures de Cambrai. Ces villes de la frontire de
Flandre sont bties dans le vieux style; mais les rues sont
belles, larges, bien paves et bien claires. Point n'est besoin
de remarquer que toutes sont fortifies, et que chaque pied de
terre de cette rgion s'est rendu glorieux ou infme (selon les
sentiments particuliers du spectateur) par beaucoup de guerres les
plus sanglantes qui aient afflig et puis la chrtient.
Chambre, repas et service excellent  l'htel de Bourbon. -- 22
milles.

Le 2. -- Arriv par Bouchain  Valenciennes, autre vieille ville
qui, comme le reste des cits flamandes, montre plutt une
opulence ancienne qu'une richesse actuelle. -- 18 milles.

Le 3. -- Orchies. -- Le 4. -- Lille; il y a dans sa banlieue plus
de moulins  vent pour l'extraction de l'huile de colza qu'on n'en
peut voir en aucun endroit du monde. On traverse moins de ponts-
levis et d'ouvrages fortifis ici qu' Calais: la grande force de
cette place est dans ses mines et autres souterraines. Pass la
soire au spectacle.

Je fus surpris du cri de guerre qui s'lve contre notre pays.
Tous ceux  qui j'ai parl prtendent que sans aucun doute ce sont
les Anglais qui ont amen une arme prussienne en Hollande, et que
la France a de justes et nombreuses raisons qui la poussent  la
guerre. Il est assez ais de dcouvrir l'origine de toute cette
violence; c'est le trait de commerce, que l'on excre ici comme
le coup le plus fatal port aux manufactures du pays. Ces gens
sont dans les vraies ides du monopole, tout prts  jeter 21
millions de leurs concitoyens dans les misres certaines de la
guerre, plutt que devoir l'intrt, de ces 24 millions de
consommateurs prvaloir sur celui des manufacturiers. Rencontr
dans la ville beaucoup de petites charrettes tranes par un
chien; le propritaire de l'une d'elles me dit, ce qui me parat
difficile  croire, que son chien tirerait 700 livres pendant une
demi-lieue. Les roues sont trs hautes par rapport  l'animal, en
sorte que son poitrail est beaucoup au-dessous de l'essieu.

Le 6. -- Au sortir de Lille, un pont en rparation me fit suivre
les bords du canal, sous les ouvrages de la citadelle. Ils sont
trs nombreux et parfaitement placs sur une minence en pente
douce, entoure de marais peu profonds, faciles  inonder.
Travers Armentires, grande ville pave. Couch  Mont-Cassel. --
30 milles.

Le 7. -- Cassel occupe le sommet de la seule hauteur qui soit en
Flandre. On rpare le bassin de Dunkerque, si fameux dans
l'histoire par une hauteur que l'Angleterre aura paye cher. Je
place sur une mme ligne d'arrogance nationale Dunkerque,
Gibraltar et la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires.
Il y a beaucoup d'ouvriers  ce bassin; une fois fini, il ne
tiendra que vingt  vingt-cinq frgates, ce qui, pour un regard
non expriment, semble un objet indigne de la jalousie d'une
grande nation,  moins qu'elle ne soit jalouse de corsaires.

Je m'informai de l'importation des laines d'Angleterre; on me la
donna comme tout  fait insignifiante. Je remarquai qu'en sortant
de la ville, mon petit porte-manteau fut aussi scrupuleusement
examin que si je venais de dbarquer avec une cargaison de
marchandises prohibes;  un fort  deux milles de l, ce fut de
mme. Dunkerque tant un port franc, la douane est aux portes. Que
penserons-nous de nos manufacturiers, qui dans leur demande de
lois sur la laine, d'infme mmoire, amenrent du quai de
Dunkerque  la barre de la Chambre des lords un certain Th.
Wilkinson, qui jura que la laine passe  Dunkerque sans que l'on
demande ni une entre ni un droit avec deux douanes qui se
contrlent l'une l'autre, et o l'on fouille jusqu' un porte-
manteau. C'est sur un semblable tmoignage que notre lgislateur,
selon le vritable esprit du boutiquier, menaa, par un acte
d'amendes et de peines de toutes sortes, les producteurs de laine
anglais. -- Promenade  Rosendal, prs de la ville, o M. Le Brun
me montra fort obligeamment ses travaux d'amlioration des dunes.
Sur les chemins, on a bti un grand nombre de jolies petites
maisons ayant chacune son jardin et un ou deux champs enclos o
l'industrie a tir parti du sable blanc et mouvant des dunes. La
baguette magique de la prosprit a chang le sable en or. -- 18
milles.

Le 8. -- Quitt Dunkerque et son excellente auberge du Concierge;
je n'en ai pas trouv d'autres en Flandre. Pass  Gravelines,
qui,  mon oeil inexpriment, sembla la plus forte place que
j'aie encore vue; au moins ses ouvrages apparents sont plus
nombreux que dans les autres.[15] Si Gengis-Khan ou Tamerlan
avaient trouv des villes comme Lille et Gravelines sur leur
chemin, o seraient leurs conqutes et leur destruction du genre
humain? -- Arriv  Calais! Ici se termine mon voyage, qui m'a
donn beaucoup de plaisir et plus d'instruction que je ne
m'attendais  en rapporter d'un royaume moins bien cultiv que le
ntre. 'a t le premier que j'aie fait  l'tranger, et il m'a
confirm dans l'opinion que, si nous voulons bien connatre notre
propre pays, il faut que nous voyons quelque peu les autres. Les
nations se jugent par comparaison, et on doit mettre au rang des
bienfaiteurs de l'humanit les peuples qui ont le mieux tabli la
prosprit publique sur la base du bonheur priv. M'assurer du
degr atteint par les Franais dans cette voie a t un des motifs
de mon voyage. C'est une enqute qui s'tend loin et n'est pas peu
complexe; mais une seule excursion est trop peu de chose pour que
l'on y ait pleine confiance. Il faut que je revienne encore et
encore avant de me hasarder  conclure. -- 15 milles.

Descendu chez Dessein, o j'ai attendu trois jours le paquebot et
un vent favorable. (Le duc et la duchesse de Glocester taient au
mme htel et dans le mme cas.) Un capitaine se conduisit envers
moi de pauvre faon: il me trompa pour s'engager avec une famille
qui ne voulait recevoir personne sur le mme bord. Je ne demandai
pas mme  quelle nation appartenait cette famille. -- Douvres,
Londres, Bradfield; je ressens plus de plaisir  donner  ma
petite-fille une poupe de France qu' voir Versailles.
ANNE 1788

Le long voyage que j'avais fait en France l'anne prcdente me
suggra une foule de rflexions sur l'agriculture et sur les
sources et le dveloppement de la prosprit nationale dans ce
royaume. Malgr moi ces ides fermentaient dans ma tte, et tandis
que je tirais des conclusions relativement aux circonstances
politiques de ce grand pays, dans ce qui touche  l'agriculture,
j'arrivais  chaque moment  trouver l'importance qu'il y aurait 
faire du tout un relev exact, autant qu'il est possible  un
voyageur. Pouss par ces raisons, je me dterminai  essayer de
finir ce que j'avais si heureusement commenc.

Juillet 30. -- Quitt Bradfield et arriv  Calais. -- 161 milles.

Aot 5. -- Le lendemain pris la route de Saint-Omer. Pass le
Sans-Pareil, ce pont qui sert  deux cours d'eau  la fois; on l'a
lou au-del de son mrite, il cote plus qu'il ne vaut. Saint-
Omer contient peu de choses remarquables; il en contiendrait
encore moins s'il tait en moi de guider les parlements
d'Angleterre et d'Irlande; pourquoi forcer les catholiques 
chercher  l'tranger une mauvaise ducation, au lieu de leur
permettre de fonder des institutions chez nous, o on les
lverait bien? La campagne se montre plus  son avantage du
clocher de Saint-Bertin. -- 25 milles.

Le 7. -- Le canal de Saint-Omer s'lve par une suite d'cluses.
Aire, Lillers, Bthune, villes bien connues dans l'histoire
militaire. -- 25 milles.

Le 8. -- Le pays change: ce n'est qu'une plaine, admirable chemin
sabl de Bthune, jusqu' Arras. Rien dans cette dernire ville,
si ce n'est la grande et riche abbaye du Var, qu'on ne voulut pas
me laisser voir: ce n'tait pas le jour ou quelque prtexte aussi
frivole. La cathdrale n'est rien. -- 17 milles 1/2.

Le 9. -- Jour de march; en sortant de la ville, j'ai rencontr
une centaine d'nes au moins, chargs les uns d'une besace, les
autres, d'un sac, mais en gnral de toutes choses peu pesantes en
apparence; la route fourmillait d'hommes et de femmes. C'est
vritablement un march abondamment pourvu, mais une grande partie
du travail du pays se perd, au temps de la moisson, pour fournir
aux besoins d'une ville qui, en Angleterre, serait nourrie par la
quarantime partie de ce monde. Toutes les fois que je vois
bourdonner cet essaim d'oisifs dans un march, j'en infre, une
mauvaise et trop grande division de la proprit. Ici, mon seul
compagnon de voyage, ma jument anglaise, me rvle par son oeil un
secret, non des plus agrables: elle se fait aveugle et le sera
bientt. Elle a la fluxion priodique, mais notre imbcile de
vtrinaire  Bradfield m'avait assur qu'elle en avait encore
pour plus d'un an. Il faut convenir que voil une de ces agrables
situations dans lesquelles peu de personnes croiront qu'on se
mette volontiers. Ma foy! C'est bien un chantillon de ma bonne
veine; ce voyage n'est gure qu'une corve que d'autres se font
payer pour l'entreprendre sur un bon cheval, moi je paye pour le
faire sur un aveugle; pourvu que je ne paye pas en me cassant le
cou. -- 20 milles.

Le 10. -- Amiens. M. Fox a couch ici hier, et la conversation 
table d'hte tait fort amusante: on s'tonnait qu'un si grand
homme voyaget si simplement. Je demandais quel tait son train?
Monsieur et madame[16] taient dans une chaise de poste anglaise,
la fille et le valet de chambre dans un cabriolet; un courrier
franais faisait tenir prts les chevaux de relais. Que leur faut-
il de plus que ces aises et ce plaisir? La peste soit d'une jument
aveugle! Mais j'ai travaill toute ma vie; lui, il parle.

Le 11. -- Gagn Aumale par Poix; entr en Normandie. -- 25 milles.

Le 12. -- De l  Neufchtel par le plus beau pays que j'aie vu
depuis Calais. Nombreuses maisons de campagne appartenant aux
marchands de Rouen. -- 40 milles.

Le 13. -- Ils ont bien raison d'avoir des maisons de campagne pour
sortir de cette grande et vilaine ville, puante, troite et mal
btie, o l'on ne trouve que de l'industrie et de la boue. En
Angleterre, quel tableau de constructions neuves offre une ville
manufacturire florissante! Le choeur de la cathdrale est entour
par une magnifique grille de cuivre massif. On y montre les
tombeaux de Rollon, premier duc de Normandie, et de son fils; de
Guillaume Longue-Epe; de Richard Coeur de lion, et de son frre
Henry; du duc de Bedford, rgent de France; d'Henry V, qui en fut
roi; du cardinal d'Amboise, ministre de Louis XII. Le tableau
d'autel est une Adoration des bergers par Philippe de Champaigne.
La vie  Rouen est plus chre qu' Paris; aussi les gens, pour
mnager leur bourse, doivent-ils se serrer le ventre.  la table
d'hte de la Pomme-du-Pin nous tions seize pour le dner suivant:
une soupe, environ 3 livres de bouilli, une volaille, un canard,
une petite fricasse de poulet, une longe de veau d'environ 2
livres, et deux autres petits plats avec une salade; prix 45 sous,
plus 20 sous pour une pinte de vin; en Angleterre, pour 20 d. (40
sous), on aurait un morceau de viande qui, littralement, pserait
plus que tout ce dner! Les canards furent nettoys si vivement,
que je ne mangeai pas la moiti de mon apptit. De semblables
tables d'hte sont parmi les choses bon march de France!

Parmi toutes les runions sombres et tristes, la table d'hte
franaise occupe le premier rang; pendant huit minutes, un silence
de mort; quant  la politesse d'entamer conversation avec un
tranger, on ne doit pas s'y attendre. Nulle part on ne m'a dit un
seul mot qu'en rponse  mes questions, Rouen n'a rien de
particulier  cet gard. Le parlement est ferm, et ses membres
relgus depuis un mois dans leurs maisons de campagne, pour refus
d'enregistrer une nouvelle contribution territoriale. Je
m'informai beaucoup du sentiment public, et vis que le roi
personnellement, depuis son voyage ici, est plus populaire que le
parlement, auquel on attribue la chert gnrale. Rendu visite 
M. d'Ambournay, auteur d'un trait sur la prfrence  donner  la
garance verte sur la garance sche; j'ai eu le plaisir de causer
longuement avec lui sur diffrents sujets d'agriculture qui
m'intressaient.

Le 14. -- Barentin. Travers une fort de pommiers et de poiriers.
Le pays vaut mieux que les fermiers. Yvetot, plus riche encore,
mais misrablement cultiv. -- 21 milles.

Le 15. -- Mme pays jusqu' Bolbec; les cltures me rappellent
celles de l'Irlande: ce sont de hauts et larges talus en terre,
avec des haies, des chnes et des htres en trs bon tat. Depuis
Rouen, il y a une multitude de maisons de campagne qui me fait
plaisir  voir; partout des fermes et des chaumires, et, dans
toutes les filatures de coton. De mme jusqu' Harfleur. Les
approches du Havre-de-Grce indiquent une ville trs florissante:
les coteaux sont presque entirement couverts de petites villas
nouvelles; on en lve de plus nombreuses; quelques-unes sont si
prs l'une de l'autre, qu'elles forment presque des rues. La ville
aussi s'agrandit considrablement. -- 30 milles.

Le 16. -- Il n'est pas besoin d'informations pour s'apercevoir de
la prosprit de cette ville; impossible de s'y mprendre: il y a
plus de mouvement, de vie, d'activit que n'importe o j'aie t
en France. On a lou dernirement, pour trois ans,  raison de 600
liv. par an, une maison prise  bail pour dix ans, en 1779, 
raison de 240 liv., sans aucun pot-de-vin; il y a douze ans, on
l'aurait eue pour 24 liv. Le goulet, form par une jete, est
troit; mais il s'largit en deux bassins oblongs, encombrs de
plusieurs centaines de navires. Le commerce occupe tous les quais;
tout y est hte, confusion et animation. On dit qu'un vaisseau de
50 peut y entrer, peut-tre en tant ses canons. Ce qui vaut
mieux, ce sont des navires marchands de 500 et 600 tonneaux.
L'tat du port a cependant donn de l'inquitude: si on n'y et
pris garde le goulet se serait vite ensabl, mal qui va
s'accroissant, et sur lequel on a consult beaucoup d'ingnieurs.
Le manque d'eau pour chasser ce que la mer apporte est si grand,
qu'on a entrepris, aux frais du roi, un magnifique ouvrage, un
vaste bassin, spar de l'Ocan par un mur, ou bien plutt l'Ocan
lui-mme a t emprisonn dans une maonnerie solide de 700 yards
de long, 5 de large, et dpassant de 10 ou 12 pieds le niveau de
la haute mare; et deux autres murs extrieurs, longs de 400
yards, larges de 3 yards, laissant entre eux un espace de 7 yards
qu'on remplit de terre. On espre, au moyen de ce bassin, obtenir
assez d'eau pour nettoyer le port de toute obstruction. C'est un
travail qui fait honneur au pays.

La Seine, vue de cette jete, est remarquable; elle a cinq milles
de largeur; de hautes terres forment son horizon sur la rive
oppose, et les falaises de craie qui s'ouvrent pour lui laisser
porter son norme tribut  l'Ocan sont grandes et pittoresques.

Rendu visite  M. l'abb Dicquemarre, le clbre naturaliste, chez
qui j'ai eu le plaisir de rencontrer mademoiselle Le Masson Le
Golft, auteur de quelques ouvrages agrables, entre autres
l'Entretien sur le Havre, 1781, quand il ne comptait que 25 000
mes. Le lendemain, M. de Reiseicourt (Rcicourt), capitaine au
corps royal du gnie, pour lequel j'avais des lettres de
recommandation, me prsenta  MM. Hombert, qui prennent rang parmi
les plus notables ngociants de France. On dna dans une de leurs
maisons de campagne, en nombreuse socit, de faon trs
somptueuse. Les femmes, les filles, les cousins et les amis de ces
messieurs ont beaucoup d'enjouement, de grce et d'instruction.
L'ide de les quitter si tt ne me revenait nullement, car leur
socit me semblait devoir rendre un plus long sjour trs
agrable. Il n'y a pas de mauvais penchant  aimer des gens qui
aiment l'Angleterre, o ils ont t pour la plupart. -- Nous avons
assurment en France de belles, d'agrables et de bonnes choses;
mais on trouve une telle nergie dans votre nation!

Le 18. -- Pass  Honfleur sur le paquebot, bateau pont, qu'un
fort vent du nord fit franchir ces 7 1/2 milles en une heure. Le
fleuve tait plus houleux que je croyais qu'un fleuve pt l'tre.
Honfleur est une petite ville trs-industrieuse, avec un bassin
rempli de navires, parmi lesquels des ngriers (Guinea-men) aussi
forts qu'au Havre.

Visit,  Pont-Audemer, M. Martin, directeur de la manufacture
royale de cuirs. Je vis huit ou dix Anglais employs l (il y en a
quarante en tout). L'un d'eux, du Yorkshire, me dit qu'on l'avait
tromp pour le faire venir. Bien qu'ils fussent largement pays,
la vie est trs chre, au lieu d'tre bon march, comme on le leur
avait donn  entendre. -- 20 milles.

Le 19. -- Pont-l'vque. En approchant de cette ville, la campagne
devient plus riche, c'est--dire qu'il y a plus de pturages;
l'ensemble en est singulier; ce sont des vergers entours de haies
si paisses et si bonnes, quoique composes d'osier avec quelques
pines, que le regard peut  peine les pntrer: beaucoup de
chteaux pars, dont quelques-uns sont beaux, mais un chemin
excrable. Pont-l'vque est dans le pays d'Auge, clbre par la
grande fertilit de ses pturages. Gagn Lisieux  travers la mme
riche contre; haies admirablement plantes; le sol est divis en
nombreux enclos et trs bois. Descendu  l'htel d'Angleterre,
nouvel tablissement propre et bien mont; j'y fus parfaitement
trait et servi. -- 26 milles.

Le 20. -- Caen. Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche
valle de Corbon, la plus fertile du pays d'Auge. Elle est remplie
de beaux boeufs du Poitou, et se ferait remarquer dans le
Leicester et le Northampton. -- 28 milles.

Le 21. -- Le marquis de Guerchy, que j'avais eu le plaisir de voir
en Suffolk, tait colonel du rgiment d'Artois, en garnison ici;
j'allai lui rendre visite; il me prsenta  la marquise. Comme la
foire de Guibray allait avoir lieu et qu'il s'y rendait lui-mme,
il me fit remarquer que je ne pouvais rien faire de mieux que de
l'accompagner car cette foire tait la deuxime de France. J'y
consentis; en chemin, nous passmes par Bon pour dner avec le
marquis de Turgot, frre an du contrleur gnral si justement
clbre; lui-mme est auteur de quelques mmoires sur les
plantations, publis dans les Trimestres de la Socit royale de
Paris. Il nous fit voir, en nous les expliquant, toutes ses
plantations; il se glorifie surtout des plantes trangres, et
j'eus le chagrin de m'apercevoir qu'il songeait un peu moins 
leur utilit qu' leur raret. Ce travers n'est pas peu commun en
France, non plus qu'en Angleterre. Je voulais,  chaque moment de
cette longue promenade, amener la conversation des arbres sur la
culture; je fis mme plusieurs efforts, mais en vain. On passa le
soir au thtre, jolie salle; on donnait Richard Coeur de lion; je
ne pus m'empcher de remarquer le grand nombre de jolies femmes.
N'y a-t-il pas un antiquaire qui attribue la beaut, chez les
Anglaises, au sang normand, ou qui pense, comme le major Jardine,
que rien n'amliore autant les races que de les croiser;  lire
ses agrables voyages, on ne croirait pas qu'il y en ait aucune
ncessit, et cependant, en regardant ces filles et en entendant
leur musique, on ne saurait douter de son systme. Soup chez le
marquis d'Ecougal,  son chteau,  la Fresnaye. Si ces marquis de
France n'ont pas de beaux produits en bls et en navets  me
montrer, ils en ont de magnifiques d'une autre nature, de belles
et lgantes filles, portraits charmants d'une agrable mre; rien
qu' la premire rougeur, je dclarai la famille tout aimable; ces
dames sont enjoues, gracieuses, intressantes; j'aurais voulu les
mieux connatre, mais c'est le destin du voyageur d'entrevoir des
occasions de plaisir pour les quitter aussitt. Aprs souper,
tandis qu'on jouait aux cartes, le marquis m'entretint de choses
qui m'intressaient. -- 22 milles 1/2.

Le 22. -- On vend,  cette foire de Guibray, pour 6 millions
(262 500 l. st.);  Beaucaire, le montant est de 10. J'y trouvai
une quantit considrable d'articles anglais, de la quincaillerie
en entrept: des draps et des tissus de coton. -- Une douzaine
d'assiettes communes en imitation franaise, bien moins bonnes que
les ntres, valent 3 et 4 liv.; je demandai au marchand (un
Franais), si le trait de commerce ne serait pas nuisible avec
une telle diffrence. C'est prcisment le contraire, Monsieur;
quelque mauvaise que soit cette imitation, on n'a encore rien fait
d'aussi bien en France; l'anne prochaine on fera mieux, nous
perfectionnerons, et enfin nous l'emporterons sur vous. Je le
crois bon politique; sans concurrence, aucune fabrication ne
progresse. Une douzaine d'anglaises,  filets bleus ou verts, 5
livres 5 sous. Revenu  Caen dn avec le marquis de Guerchy,
lieutenant-colonel, le major de son rgiment, et leurs femmes,
nombreuse et charmante socit. Visit l'abbaye des Bndictins,
fonde par Guillaume le Conqurant. Superbe difice, massif,
solide, magnifique, avec de grands appartements et des escaliers
de pierre dignes d'un palais. Soup avec M. du Mesnil, capitaine
au corps du gnie, pour lequel j'avais des lettres; il m'a
prsent  l'ingnieur charg du nouveau canal qui amnera  Caen
des navires de 3  400 tonneaux, bel ouvrage  ranger parmi ceux
qui font honneur  la France.

Le 23. -- M. de Guerchy et l'abb de *** m'ont accompagn 
Harcourt, rsidence du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie et
du Dauphin. On me l'avait donn comme ayant le plus beau jardin
anglais de France; Ermenonville ne lui laisse pas ce rang, quoique
le chteau y soit moins beau. Trouv enfin un cheval pour essayer
de poursuivre mon chemin un peu moins en Don Quichotte; il ne me
convint pas, il bronchait  chaque pas, tait cher, et on
demandait le prix d'un bon; nous continuerons ensemble, mon
aveugle ami et moi. -- 30 milles.

Le 24. -- Bayeux; la cathdrale a trois tours, dont une est trs
lgre, trs lgante et richement sculpte.

Le 25. -- Pass  Isigny, sur la route de Carentan, un bras de mer
qui est guable. En arrivant dans cette dernire ville, je me
trouvai si mal par suite, je crois, de rhumes ngligs, que j'eus
peur de tomber malade; je m'en ressentais dans tous mes membres,
j'tais accabl d'une pesanteur gnrale. Je me couchai de bonne
heure, et une dose de poudre d'antimoine provoqua chez moi une
transpiration qui me soulagea assez pour reprendre mon voyage. --
23 milles.

Le 26. -- Valognes; de l jusqu' Cherbourg le pays est trs bois
et ressemble au Sussex. Le marquis de Guerchy m'avait pri de
rendre visite  M. Doumerc, cultivateur trs entreprenant, 
Pierre-But prs Cherbourg; je le fis; mais M. Doumerc tait 
Paris; cependant son rgisseur M. Baillio mit une grande
courtoisie  me montrer et  m'expliquer tout. -- 30 milles.

Le 27. -- Cherbourg. J'avais des lettres de recommandation pour
M. le duc de Beuvron, qui commande la ville, le comte de Chavagnac
et M. de Meusnier, de l'Acadmie des sciences, traducteur des
voyages de Cook; le comte est  la campagne. J'avais tant entendu
parler des fameux travaux entrepris pour faire ici un port, que je
ne voulais pas attendre un moment de plus pour les voir: le duc
m'accorda un laissez-passer; je pris un bateau et me fis conduire
 travers le port artificiel form par les fameux cnes. Comme ce
voyage peut tre lu par des personnes n'ayant ni le temps, ni le
dsir de chercher dans d'autres livres la description de ces
travaux, je ferai en quelques mots une esquisse des intentions qui
y ont prsid et de l'excution qui a suivi. De Dunkerque jusqu'
Brest la France n'a pas de port militaire; encore le premier ne
peut-il recevoir que des frgates. Cette lacune lui a t fatale
plus d'une fois dans ses guerres avec notre pays, dont la cte
plus favorise offre non seulement, l'embouchure de la Tamise,
mais aussi la magnifique rade de Portsmouth. Afin d'y remdier, on
a conu le projet d'une digue jete en travers de la rade ouverte
de Cherbourg. Mais la formation d'une enceinte capable d'abriter
une flotte de guerre et demand une muraille si tendue, si
expose  de fortes mares, que la dpense et t beaucoup trop
grande pour que l'on y penst, la russite trop douteuse pour oser
l'entreprendre. On renona donc  une jete rgulire, et on en
adopta une partielle. Pour la former, on leva dans la mer, sur
toute la ligne que l'on voulait couvrir, des colonnes isoles en
charpente et en maonnerie, assez fortes pour rsister  la
violence de l'Ocan; elles en brisent les vagues et permettent
d'tablir une digue de l'une  l'autre. Ces colonnes ont reu de
leur forme le nom de cnes; elles ont 140 pieds de diamtre  la
base, 60 pieds au sommet, et 60 pieds de hauteur verticale;
enfonces de 30  34 pieds, elles sont couvertes au reflux des
plus hautes mares. Construits en chne avec toutes les garanties
de force et de solidit, ces normes tonneaux  large base
taient, une fois termins, chargs d'autant de pierres qu'il en
fallait pour les couler; chacun pesait alors 1 000 tonnes (de
2 000 livres). Afin de les faire flotter jusqu' destination, on
attachait tout autour avec des cordes 60 pices vides de 10 pipes
chaque, de nombreux vaisseaux les remorquaient en prsence
d'innombrables spectateurs. Au signal convenu, toutes les cordes
sont coupes  la fois et l'norme pilier s'engloutit; il est
alors rempli de pierres par des bateaux que l'on tient prts
chargs, et on le recouvre de maonnerie. La capacit de chacun,
jusqu' 4 pieds de la surface seulement, est de 2 500 toises
cubiques de pierre. Un nombre immense de navires sont ensuite
occups  construire de l'un  l'autre une chausse de pierre, que
l'on voit  mare basse au temps de la quadrature (neap tides). 18
cnes selon un certain projet, et 33 selon un autre, complteront
ce travail, qui ne laissera que deux passes, commandes par deux
trs beaux forts nouvellement construits, le fort Royal et le fort
d'Artois, parfaitement bien approvisionns, dit-on, car on ne les
laisse pas voir, et munis d'un four  boulets rouges. Le nombre de
cnes dpend de l'espacement qui doit rgner entre eux. J'en
trouvai huit finis et la charpente de deux autres sur le chantier;
mais tout est arrt par l'archevque de Toulouse, grces  ses
plans de futures conomies. Les quatre cnes dernirement
submergs, tant trs exposs, sont maintenant en rparation; on
les a trouvs trop faibles pour rsister  la furie des temptes
et aux coups de mer par les vents d'ouest. Le dernier de tous est
le plus endommag: plus on avance, plus il en sera ainsi; ce qui a
fait croire  plusieurs habiles ingnieurs que le tout n'aboutira
pas si l'on ne dpense pour le reste des sommes qui suffiraient 
puiser le revenu d'un royaume. Ce qu'il y a dj de fait suffit 
donner depuis quelques annes  Cherbourg un nouvel aspect: il y a
des maisons et jusqu' des rues neuves, aussi l'annonce de la
cessation des travaux a-t-elle t fort mal reue. On dit qu'on y
employait 3 000 ouvriers, y compris les carriers. Ces huit cnes
seuls et la leve qui les accompagne ont rendu parfaitement sre
une partie considrable du port projet. Deux vaisseaux de 40 y
sont  l'ancre depuis 18 mois, par forme d'exprience, et
quoiqu'il y ait eu d'assez fortes temptes pour prouver le tout
rigoureusement, et mme, comme je l'ai dit, endommager beaucoup
trois des cnes, ces vaisseaux n'ont pas ressenti la plus lgre
agitation; sans rien ajouter de plus, c'est dj un refuge pour
une petite flotte. Si l'on continue, on devra construire des cnes
plus fort, peut-tre plus grands, et donner bien plus d'attention
 leur solidit, on devra voir aussi s'il ne faut pas les
rapprocher davantage: en tous cas la dpense sera presque double,
mais toute dpense disparat devant l'importance d'avoir un port
de refuge si bien situ en cas de guerre avec l'Angleterre; cette
importance est immense, au moins aux yeux des habitants de
Cherbourg.

Je remarquai, en traversant le port, que, tandis qu'en dehors de
la digue la mer et t bien rude pour un canot, elle tait tout 
fait paisible en de. Je montai sur deux de ces cnes, dont l'un
portait cette inscription: Louis XVI, sur ce premier cne chou
le 6 Juin 1784, a vu l'immersion de celui de l'est, le 23 juin
1786.

En somme, le projet est grandiose et ne fait pas peu d'honneur 
l'esprit d'entreprise de la gnration actuelle en France. Une
grande marine y est une ide favorite (que ce soit  tort ou 
raison, c'est une autre question). Maintenant ce port fait voir
que, quand ce grand peuple entreprend des travaux semblables, il
sait trouver des gnies audacieux pour en dresser le plan, et
d'habiles ingnieurs pour le mettre  excution d'une manire
digne de ce royaume. Le duc de Beuvron m'avait invit  dner mais
je rflchis que, si j'acceptais, il me faudrait la journe du
lendemain pour voir les verreries; je mis en consquence les
affaires avant les plaisirs et, demandant  ce gentilhomme une
lettre qui m'en ouvrt l'entre, j'y allai  cheval dans l'aprs-
midi. Elles sont  environ trois milles de Cherbourg. M. de Faye,
le directeur, m'expliqua le tout de la faon la plus obligeante.

Il ne faut pas s'arrter  Cherbourg plus que le strict
ncessaire. On m'y corcha plus scandaleusement que dans aucune
autre ville de France. Les deux meilleurs htels tant pleins, je
fus forc d'aller  la Barque, vilain trou,  peine meilleur qu'un
toit  pourceaux, o, pour une misrable chambre toute malpropre,
deux soupers se composant d'un plat de pommes, d'un peu de beurre,
un peu de fromage plus quelques rogatons trop mauvais pour y
toucher, et un pauvre dner, on m'apporta un compte de 31 liv. (1
l. 7 s. 1 d.); on ne se contentait pas de me mettre la chambre  3
liv. la nuit, mais on comptait encore l'curie pour mon cheval,
aprs d'normes items pour l'avoine le foin et la paille. C'est un
abus qui ternit le caractre national. Je montrai, en passant,
cette note  M. Baillio, qui cria au scandale; il me dit qu'il ne
fallait pas s'en tonner: ces gens, qui se retiraient du commerce,
se faisaient une rgle d'corcher leurs htes de la bonne faon.
Que personne ne passe  Cherbourg sans faire d'avance le prix de
tout, jusqu' la litire et  la stalle de son cheval, jusqu'au
sel, au poivre et  la nappe de sa table. -- 10 milles.

Le 28. -- Retourn  Carentan, et, le 29, gagn, par un beau pays,
bien enclos, Coutances, capitale du Cotentin. On y construit en
terre d'excellentes habitations, de belles granges, et mme des
maisons  trois tages et d'autres btiments considrables. Cette
terre (la plus convenable  cet emploi, est une glaise riche et
noire) est ptrie avec de la paille; aprs l'avoir tendue sur le
terrain en couche paisse d'environ 4 pouces, on la coupe en
carrs de 9 pouces que l'on prend sur une pelle pour les donner au
maon qui fait le mur;  chaque couche de 3 pieds, on laisse,
comme en Irlande, scher le mur, afin de pouvoir le continuer. Sa
largeur est d'environ 2 pieds; on fait dpasser d'un pouce en
plus, pour couper cela ras, couche par couche. Si on les
badigeonnait comme en Angleterre, ces murs feraient aussi bon
effet que nos murs en lattes et en pltre, et dureraient
davantage. Dans les belles maisons, les encadrements des portes et
des fentres sont en pierre. -- 20 milles.

Le 30. -- Beau paysage form par la mer, les les de Chaussey  5
lieues de distance, Jersey, que l'on distingue clairement  40
milles, et Granville, qui se montre sur un cap lev. La beaut de
cette ville disparat quand on y entre: c'est un trou laid,
troit, sale et mal bti. Aujourd'hui, jour de march, on y voit
cette foule d'oisifs commune en France. La baie de Cancale
s'tendant  droite et le rocher conique de Saint-Michel s'levant
brusquement de la mer, portant un chteau au sommet, forment un
ensemble trs pittoresque. -- 30 milles.

Le 31. -- Entr en Bretagne par Pont-Orsin (Pontorson). La
proprit semble tre plus divise que je ne l'ai vue jusque-l.
Dans la ville piscopale de Doll (Dol) une longue rue tout entire
n'a pas de carreaux; chtive apparence! Le dbut en Bretagne me
donne l'ide d'une bien pauvre province. -- 22 milles.

Le 1er septembre. -- Combourg. Le pays a un aspect sauvage; la
culture n'est pas beaucoup plus avance que chez les Hurons, ce
qui parat incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens
sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de
Combourg est une des plus ignoblement sales que l'on puisse voir.
Des murs de boue, pas de carreaux, et un si mauvais pav que c'est
plutt un obstacle aux passants qu'un secours. Il y a cependant un
chteau, et qui est habit. Quel est donc ce M. de Chateaubriand,
le propritaire, dont les nerfs s'arrangent d'un sjour au milieu
de tant de misre et de salet? Au-dessous de ce hideux tas
d'ordures se trouve un beau lac entour de hais bien boises. Au
sortir d'Hd, beau lac appartenant  M. de Blassac, intendant de
Poitiers; superbes bois aux alentours. Avec un peu de soin, on
ferait de ceci un tableau dlicieux. Il y a un chteau, des
fentres duquel on ne voit que quatre ranges d'arbres, rien de
plus, selon le style franais. Dieu du got, faut-il que le
possesseur de ce chteau soit aussi celui de cet admirable lac! Et
cependant M. de Blassac a fait  Poitiers la plus belle promenade
de France! Mais le got de la ligne droite et celui de la ligne
sinueuse sont fonds sur des sentiments et des ides aussi
spars, aussi distincts que la peinture et la musique, la posie
et la sculpture. Le lac est poissonneux; il y a des brochets de 36
liv., des carpes de 24, des perches de 4 et des tanches de 5.
Jusqu' Rennes, mme confusion bizarre de dserts et de cultures;
pays moiti sauvage, moiti civilis. -- 31 milles.

Rennes est bien btie et a deux belles places, surtout celle de
Louis XV, o se trouve sa statue. Le Parlement tant en exil, on
ne peut voir la salle des sances. Le jardin des Bndictins,
appel le Tabour, est remarquable; mais ce qu'il y a de plus
curieux  Rennes maintenant, c'est, aux portes de la ville, un
camp form par quatre rgiments d'infanterie et deux de dragons,
sous le commandement d'un marchal de France, M. de Stainville. Le
mcontentement du peuple, qui avait amen ces prcautions, venait
de deux causes: la chert du pain et l'exil du Parlement. La
premire est fort naturelle; mais ce que je ne puis entendre,
c'est cet amour pour le Parlement; car tous ses membres sont
nobles comme ceux des tats, et nulle part la distinction entre la
noblesse et les roturiers n'est si tranche, si insultante, si
oppressive, qu'en Bretagne. On m'assura, cependant, que la
population avait t pousse par toutes sortes de manoeuvres et
mme par des distributions d'argent. Les troubles prsentaient une
telle violence, avant que le camp ne ft tabli, que la troupe fut
incapable de maintenir l'ordre. M. Argentaise, pour lequel j'avais
des lettres, eut la bont de me servir de guide pendant les quatre
jours que je passai ici. Il fait bon march vivre  Rennes, et
cela me frappe d'autant plus, que je sors de Normandie, o tout
est  un prix extravagant. La table d'hte,  la Grande-Maison,
est bien tenue:  dner il y a deux services abondamment pourvus
d'excellents mets, et un trs grand dessert bien compos;  souper
un bon service, un fort morceau de mouton et un dlicieux dessert.
Chaque repas se paye, avec le vin ordinaire, 40 sous; pour 20 sous
en plus, vous avez de trs bon vin; l'entretien du cheval 30 sous;
en tout cela ne fait (avec du vin de choix) que 6 livres 10 sous
par jour ou 5 shill. 10 ds. Cependant on se plaint que le camp a
fait hausser tous les prix.

Le 5. -- Montauban. Les pauvres ici le sont tout  fait; les
enfants terriblement dguenills, et plus mal peut-tre sous cette
couverture que s'ils restaient tout nus; quant aux bas et aux
souliers, c'est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille
de six  sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait
sur elle de tels haillons, que mon coeur s'en serra: on ne
mendiait pas, et quand je donnai quelque chose, on me parut plus
surpris que reconnaissant. Le tiers de ce que j'ai vu de cette
province me parat inculte et la presque totalit dans la misre.
Quel terrible fardeau pour la conscience des rois, des ministres,
des parlements, des tats, que ces millions de gens industrieux,
livrs  la faim et  l'oisivet par les excrables maximes du
despotisme et les prjugs non moins abominables d'une noblesse
fodale! Couch au Lion-d'Or, affreux bouge. -- 20 milles.

Le 6. -- L'aspect est le mme jusqu' Brooms (Broons); mais prs
de cette ville il devient plus agrable, le terrain tant plus
accident.

Lamballe. -- Plus de cinquante familles nobles passent l'hiver
dans cette petite ville et vivent sur leurs biens en t. Il y a
probablement autant d'extravagance et de sottise, et, pour ce que
j'en sais, autant de bonheur dans leurs cercles que dans ceux de
Paris. Ici et l on ferait bien mieux de cultiver ses terres et de
donner du travail aux malheureux. -- 30 milles.

Le 7. -- Le pays change immdiatement au del de Lamballe. Le
marquis d'Urvoy, que j'ai connu  Rennes, et qui possde un beau
domaine  Saint-Brieuc, m'avait donn une lettre pour son
intendant; celui-ci y a fait honneur. -- 12 milles 1/2.

Le 8. -- Jusqu' Guingamp; contre sombre couverte d'enclos. Pass
Chteaulandren (Chatelaudren) et entr en Basse-Bretagne: on
reconnat au premier coup d'oeil un autre peuple. On rencontre une
quantit de gens n'ayant d'autre rponse  vos questions que: Je
ne sais pas ce que vous dites, ou: Je n'entends rien. Entr 
Guingamp par des portes, des tours, des fortifications qui
paraissent de la plus vieille architecture militaire: tout annonce
l'antiquit et est en parfait tat de conservation. L'habitation
des pauvres gens est loin d'tre si bonne: ce sont de misrables
huttes de boue, sans vitres, presque sans lumire; mais il y a des
chemines en terre. J'en tais  mon premier somme  Belle-Isle
quand l'aubergiste vint  mon chevet et tira le rideau en faisant
tomber une pluie d'araignes, pour me dire que j'avais une jument
anglaise superbe, et qu'un seigneur voulait me l'acheter. Je lui
jetai  la tte une demi-douzaine de fleurs d'loquence franaise
pour son impertinence; alors il jugea prudent de nous laisser en
paix, moi et les araignes. Il y avait grande partie de chasse. Ce
doivent tre des chasseurs de premire force que ces seigneurs
bas-bretons pour arrter leur admiration sur une jument aveugle. 
propos des races de chevaux en France, cette jument m'avait cot
23 guines lors de la chert des chevaux en Angleterre, et en
avait t vendue 16 quand ils taient un peu meilleur march: on
peut s'en faire une ide; cependant on l'admira, et beaucoup, et
souvent pendant ce voyage, et en Bretagne elle rencontra rarement
d'gale. Cette province, et la mme chose arrive en Normandie, est
infeste de mauvaises rosses d'talons, perptuant la malheureuse
race que l'on rencontre partout. Le vilain trou qui s'intitule la
Grande-Maison est la meilleure auberge d'une station de poste sur
la grande route de Brest; des marchaux de France, des ducs, des
pairs, des comtesses, etc., etc., doivent s'y tre arrts de
temps  autre, selon les accidents auxquels on est sujet dans les
longs voyages. Que doit-on penser d'un pays qui, au XVIIIe sicle,
n'a pas de meilleurs abris pour les voyageurs! -- 30 milles.

Le 9. -- Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Dans
une valle juste assez large pour contenir un beau canal, on voit
deux quais et deux ranges de maisons; en arrire s'lve la
montagne, abrupte et boise d'un ct, seme de jardins, de roches
et de broussailles de l'autre; l'effet en est charmant et
romantique. Commerce assez lourd  prsent, mais trs florissant
pendant la guerre. -- 20 milles.

Le 10. -- Jour de foire  Landivisier (Landivisiau), ce qui me
donne l'occasion de voir runis nombre de Bas-Bretons et de leurs
bestiaux. Les hommes portent de larges culottes, plusieurs ont les
jambes nues, et la plupart sont en sabots; ils ont les traits
fortement accentus comme les Gallois, et un air moiti nergique,
moiti nonchalant; ils sont grands de taille, larges de poitrine
et carrs d'paules. Les femmes, mme jeunes, sont tellement
rides par la fatigue, qu'elles perdent l'air de douceur naturel 
leur sexe. Le premier coup d'oeil les fait reconnatre pour
absolument diffrents des Franais. N'est-ce pas un miracle de les
retrouver ainsi, avec leur langage, leurs moeurs, leurs costumes,
aprs treize cents ans de sjour sur cette terre? -- 35 milles.

Le 11. -- J'avais des lettres de personnes fort recommandables
pour d'autres personnes aussi trs recommandables de Brest, 
l'effet de m'obtenir l'entre des arsenaux. Ce fut en vain.

M. le chevalier de Tredairne fit en ma faveur des instances trs
pressantes auprs du commandant: mais l'ordre de ne laisser
pntrer qui que ce ft, Franais ou tranger, tait trop strict
pour qu'on ost l'enfreindre,  moins que sur un avis exprs du
ministre de la marine, rarement donn, et auquel on n'obit qu'
contre-coeur. M. Tredairne me dit que cependant lord Pembroke
l'avait visit, il y avait peu de temps, en vertu d'une telle
dpche; et lui-mme fit la remarque, voyant bien qu'elle ne
m'chapperait pas, qu'il tait singulier de montrer ce port  un
gnral anglais, gouverneur de Portsmouth, pour en refuser la vue
 un fermier. Il m'assura cependant que le duc de Chartres n'avait
pas t plus heureux ces jours passs. La musique de Grtry, qui,
sans avoir de largeur, est franche et mme lgante, n'tait pas
de nature  me mettre de bonne humeur; le thtre donnait Panurge.
Brest est une ville bien btie,  belles rues rgulires, et le
quai, avec ses vaisseaux de ligne et ses autres navires, a
beaucoup de cette vie et de ce mouvement qui animent les ports de
mer.

Le 12. -- Retourn  Landerneau. Le matre du Duc-de-Chartres, la
meilleure auberge et la plus propre de l'vch, vint me dire
qu'il y avait l un monsieur, un homme comme il faut, et que le
dner serait meilleur si nous le prenions ensemble: De tout mon
coeur. C'tait un noble Bas-Breton, avec une pe et un misrable
petit bidet trs agile. Ce seigneur ignorait que le duc de
Chartres de l'autre jour ft autre que celui qui tait dans la
flotte de M. d'Orvilliers. Pris la route de Nantes. -- 25 milles.


Le 13. -- Pays plus accident jusqu' Chteaulin; le tiers en est
inculte. Rgion bien infrieure au Lon et  Trguier; aucun
effort, aucune marque d'intelligence; tout prs cependant du grand
march de Brest et sur un bon terrain. Quimper, quoique ce soit un
vch, n'a de remarquable que sa promenade, une des plus belles
de France. -- 25 milles.

Le 14. -- En sortant de Quimper, on voit un peu plus de culture,
mais ce n'est que pour un instant. Dserts, dserts et dserts.
Arriv  Quimperlay (Quimperle). -- 27 milles.

Le 15. -- Mme aspect sombre jusqu' Lorient, mais quelques traces
de culture et beaucoup de bois. Lorient tait si plein de badauds
venus pour assister au lancement d'un vaisseau de guerre, que je
ne trouvai  l'pe-Royale ni lit pour moi, ni place pour mon
cheval. Au Cheval-Blanc, misrable trou, je plaai mon compagnon
au milieu de vingt autres empils comme des harengs en caque; mais
moi je n'obtins rien. Le duc de Brissac, avec sa suite, ne fut pas
plus heureux. Si le gouverneur de Paris ne put sans peine trouver
 coucher dans Lorient, il ne faut pas s'tonner des obstacles que
rencontra A. Young. J'allai sur-le-champ remettre mes lettres. Je
trouvai M. Besn, ngociant, chez lui; il me reut avec une
cordialit sincre, prfrable  un million de crmonies, et,
lorsqu'il sut ma position, il m'offrit, dans sa maison, une
hospitalit que j'acceptai. Le Tourville, de quatre-vingt-quatre
canons, devait tre lanc  trois heures; on remit au lendemain, 
la grande joie des aubergistes, heureux de retenir un jour encore
cet essaim d'trangers. J'aurais voulu que le vaisseau les
tranglt, car je n'avais en tte que ma pauvre jument, expose
toute la nuit au milieu des rosses de Bretagne. Cependant une
pice de douze sous au valet d'curie la mit considrablement 
l'aise. La ville est moderne et rgulire; les rues partent en
divergeant de la porte, et sont coupes  angle droit par
d'autres, larges, bien bties et bien paves: beaucoup de maisons
ont vraiment bon air. Mais ce qui fait l'importance de Lorient,
c'est l'entrept du commerce des Indes, qui renferme les navires
et les magasins de la Compagnie. Ces derniers sont rellement
grandioses, et annoncent la royale munificence dont ils tirent
leur origine. Ils ont plusieurs tages, sont construits en vote,
d'un grand style et d'une immense tendue. Mais il leur manque, au
moins  prsent, comme  tant d'autres superbes tablissements en
France, la vigueur et le mouvement d'un commerce actif. Les
affaires ici semblent insignifiantes. Trois vaisseaux de quatre-
vingt-quatre, le Tourville, l'ole et le Jean-Bart, et une frgate
de trente-deux sont en chantier. On m'assura qu'il n'avait fallu
que neuf mois pour la construction du Tourville. Le port a de la
vie; quinze vaisseaux de ligne stationns ici  l'ordinaire,
quelques navires de la Compagnie des Indes et d'autres marchands,
en font un agrable tableau. Une belle tour ronde en pierre
blanche, de cent pieds de haut, lgre et gracieuse dans ses
proportions, et portant une balustrade au sommet, sert aux vigies
et aux signaux. Mon hte est un homme simple et franc, avec
quelques ides originales qui lui donnaient plus d'intrt; il a
une charmante fille, qui me distrait par son chant, qu'elle
accompagne sur la harpe. Le lendemain matin, le Tourville
descendit  flot au bruit de la musique des rgiments et des
acclamations de milliers de spectateurs. Quitt Lorient, arriv 
Hennebont. -- 7 1/2 milles.

Le 17. -- Travers, en allant  Auray, les dix-huit milles les
plus pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. Bonnes maisons de
pierre, couvertes d'ardoises, mais sans vitres. Auray a un petit
port et quelques sloops, ce qui donne toujours de la gaiet  une
ville. Jusqu' Vannes, campagne varie, mais les landes dominent.
Vannes n'est pas sans importance, mais son port et sa promenade en
font la principale beaut.

Le 18. -- Musiliac (Muzillac). On a en vue Belle-Isle et les les
plus petites d'Hdic (Hadic) et d'Honat (Houat). Si Musiliac ne
peut se vanter d'autre chose, il le peut au moins de son bon
march. J'eus pour dner deux bons poissons plats, des hutres, de
la soupe, un beau rti de canard, avec un ample dessert consistant
en raisin, poires, noix, biscuits et liqueur, une pinte
d'excellent bordeaux; ma jument, outre le foin, reut trois quarts
de peck (soit 7 litres) d'avoine, pour 56 sous; 2 sous  la fille
et autant au garon, font en tout 3 fr. Jusqu' la Roche-Bernard,
des landes, des landes, des landes! La hardiesse des rives de la
Vilaine la rend pittoresque, il n'y a pas d'ennuyeuses plaines;
elle a les deux tiers de la largeur de la Tamise  Westminster, et
serait gale  quelque rivire que ce soit si ses bords taient
boiss; mais ce ne sont que les dserts du reste du pays. -- 33
milles.

Le 19. -- Fait un dtour sur Auvergnac, chteau du comte de La
Bourdonnaye, pour lequel j'avais une lettre de la duchesse
d'Anville; c'tait la personne qui pouvait le mieux me renseigner
sur la Bretagne, ayant t pendant vingt-cinq ans premier syndic
de la noblesse. On aurait  plaisir amoncel les pentes et les
rochers, que l'on aurait eu peine  faire un plus mauvais chemin
que ces cinq milles; si j'eusse pu mettre autant de foi que les
bonnes gens de campagne dans deux morceaux de bois attachs
ensemble, je me serais sign; mais mon aveugle ami, avec une
sret de pied incroyable, m'amena sain et sauf  travers de tels
endroits; sans mon habitude journalire du cheval, j'aurais
trembl d'abord, quand mme ma monture aurait eu d'aussi bons yeux
que ceux d'clipse; car je suppose qu'un beau coureur, sur la
vlocit duquel tant d'imbciles taient prts  aventurer leur
argent, devait avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Un tel
chemin desservant plusieurs villages et le chteau de l'un des
premiers seigneurs du pays montre quel doit tre l'tat de la
socit; pas de communications, de voisinage; aucune des occasions
de dpenses naissant de la compagnie, une vraie retraite pour
pargner ce qu'on dpensera dans les villes. Le comte me reut
avec beaucoup de politesse; je lui exposai mes motifs et mon plan
de voyage, qu'il voulut bien louer avec chaleur, exprimant sa
surprise que j'aie entrepris une aussi grosse affaire que l'examen
de la France sans tre encourag par mon gouvernement. Je lui
expliquai qu'il connaissait trs peu ce gouvernement, s'il
supposait qu'il donnerait un schelling pour une entreprise
agricole ou pour son auteur; qu'il importait peu que le ministre
ft whig ou tory, que le parti de la charrue n'en comptait pas un
dans ses rangs; qu'enfin l'Angleterre, qui comptait plusieurs
Colberts, n'avait pas un Sully. Ceci nous mena  une conversation
intressante sur la balance de l'agriculture, de l'industrie et du
commerce, et les moyens de les encourager. En rponse  ses
questions, je lui fis comprendre quels sont leurs rapports en
Angleterre et comment notre culture florissait  la barbe des
ministres, par la seule protection que la libert civile donne 
la proprit; que, par consquent, sa situation tait pauvre en
regard de ce qu'elle et t, si on lui avait donn les mmes
secours qu'au commerce et  l'industrie. J'avouai  M. de La
Bourdonnaye que sa province ne me semblait rien avoir que des
privilges et de la misre. Il sourit, me donna quelques
explications importantes; mais jamais noble n'approfondira cette
question comme elle le devrait tre, car c'est  lui que sont
dpartis ces privilges; au peuple la pauvret. Il me fit voir des
plantations trs belles et trs florissantes qui l'abritent
compltement de chaque ct, mme du sud-ouest, quoique si prs de
la mer. De son jardin on voit Belle-Isle et les autres, et un
petit roc qui lui appartient. Il me dit que le roi d'Angleterre le
lui prit aprs la victoire de sir Edw. Hawkes, mais que Sa Majest
voulut bien le lui laisser aprs une nuit de possession. -- 20
milles.

Le 20. -- J'ai pris cong de M. et de madame de La Bourdonnaye,
trs charm de leur courtoisie et de leurs amicales attentions.
Des collines prs de Saint-Nazaire on a une belle vue de
l'embouchure de la Loire; mais des rives trop basses lui enlvent
l'air de grandeur que des promontoires levs donnent au Shannon.
 droite,  l'infini, se gonfle le sein de l'Atlantique. Savinal
(Savenay) est le sjour de la misre. -- 33 milles.

Le 21. -- Rencontr un essai d'amlioration au milieu de ces
dserts, quatre bonnes maisons de pierre et quelques acres
recouverts de pauvre gazon, qui cependant avaient t dfrichs;
mais tout cela est redevenu presque aussi sauvage que le reste. Je
sus ensuite que cette amlioration, comme on l'appelle, avait t
tente par des Anglais aux frais d'un gentilhomme qu'ils avaient
ruin aussi bien qu'eux-mmes. Je demandai comment on s'y tait
pris. Aprs un cobuage, on avait fait du froment, puis du seigle,
puis de l'avoine. Et toujours, toujours il en est ainsi! Les mmes
sottises, les mmes bvues, la mme ignorance; et puis tous les
imbciles du pays ont t dire, comme ils le disent encore, que
ces dserts ne sont bons  rien.  mon grand tonnement je vis,
chose incroyable, qu'ils s'tendaient jusqu' trois milles de la
grande ville commerciale de Nantes: voil un problme et une leon
 mditer, mais pas  prsent. Aprs mon arrive, je suis all de
suite au thtre, construit tout rcemment en belle pierre
blanche. La faade a un superbe portique de huit colonnes
corinthiennes fort lgantes; quatre autres en dedans sparent ce
portique d'un vestibule majestueux.  l'intrieur, ce n'est qu'or
et peinture, le coup d'oeil d'entre me frappa grandement. La
salle est, je crois, deux fois aussi grande que celle de Drury-
Lane et cinq fois plus magnifique. Comme c'tait un dimanche, la
salle tait comble. Mon Dieu! m'criai-je intrieurement; est-ce 
un tel spectacle que mnent les garennes, les landes, les dserts,
les bruyres, les buissons de gent et d'ajonc et les tourbires
que j'ai traverss pendant 300 milles? Quel miracle que toute
cette splendeur et cette richesse des villes en France n'aient
aucun rapport avec l'tat de la campagne! Il n'y a pas de
transitions graduelles: la mdiocrit aise et la richesse, la
richesse et la magnificence. D'un bond vous passez de la misre 
la prodigalit, de mendiants dans leur hutte de boue 
Mademoiselle Saint-Huberti, dans des spectacles splendides  500
liv. par soire (21 liv. st. 17 sh. 6 d.). La campagne est
dserte, ou si quelque gentilhomme l'habite, c'est dans quelque
triste bouge, pour pargner cet argent, qu'il vient ensuite jeter
dans les plaisirs de la capitale. -- 20 milles.

Le 22. -- Remis mes lettres. -- Autant que le comporte
l'agriculture, mon objet principal, je dois acqurir toutes les
notions sur le commerce que je puis obtenir des ngociants, car il
est facile d'avoir d'utiles renseignements en abondance sans poser
de questions, qui mettront la personne interroge dans l'embarras,
et mme sans en poser aucune. M. Ridy se montra trs civil et
satisfit  beaucoup de mes demandes; je dnai une fois avec lui et
vis avec plaisir la conversation se tourner sur le sujet important
de la situation respective de la France et de l'Angleterre dans le
commerce, particulirement celui des Antilles. J'avais aussi une
recommandation pour M. Espivent, conseiller au Parlement de
Rennes, dont le frre, M. Espivent de la Villeboisnet, est un des
notables ngociants d'ici. On ne saurait tre plus obligeant que
ces deux messieurs; leur conduite envers moi fut pleine
d'attention et de cordialit: ils rendirent mon sjour en cette
ville  la foi instructif et agrable. La ville a, dans ses
nouvelles constructions, un signe de prosprit qui ne trompe
jamais. Le quartier de la Comdie est magnifique, toutes les rues
sont en pierre de taille et se coupent  angle droit. Je ne sais
si l'Htel de Henri IV n'est pas le plus beau de l'Europe: celui
de Dessein,  Calais, a de plus grandes dimensions; mais il n'est
ni construit, ni distribu, ni meubl comme celui-ci, que l'on
vient d'achever. Il revient  400 000 livres, avec le mobilier
(17 500 liv. st.), et se loue 14 000 1. (6121. st. 10 sh.) par an,
la premire anne ne comptant pas. Il y a 60 lits de matre et une
curie pour 25 chevaux. Les appartements de deux pices, trs
convenables, se payent 6 liv. par jour; une belle pice 3 liv. Les
commerants ne donnent que 5 liv. pour le dner, le souper, le vin
et la chambre, et 35 sous pour leur cheval. C'est sans comparaison
le premier des htels o je suis descendu en France; il est de
plus trs bon march. Situ sur une petite place, prs du thtre,
de manire aussi commode pour le plaisir et le commerce que le
peuvent souhaiter ceux qui recherchent l'un ou l'autre. Le thtre
a cot 450 000 liv., et se loue aux comdiens 17 000 l. par an;
plein, il donne 120 louis d'or. Le terrain de l'htel a t achet
9 liv. le pied carr; dans quelques quartiers de la ville, il se
vend jusqu' 15 liv. Cette valeur du terrain conduit  donner aux
maisons une hauteur qui en enlve la beaut. Le quai n'a rien de
remarquable, le fleuve est embarrass d'les; mais plus loin, du
ct de la mer, s'lve une longue file de maisons rgulires. Une
institution commune aux grandes villes commerciales de France,
mais florissant particulirement  Nantes, c'est une chambre de
lecture, ce que nous appellerions un book-club, qui ne se dfait
pas de ses livres, mais en forme une bibliothque. Il y a trois
salles: une pour la lecture, une pour la conversation, la dernire
pour la bibliothque. En hiver on y trouve un bon feu et des
bougies (de cire). Messieurs Espivent eurent la bont de
m'accompagner dans une excursion sur l'eau, pour voir
l'tablissement de M. Wilkinson, pour forer les canons, situ dans
une le de la Loire en aval de Nantes. Jusqu' la venue de ce
clbre manufacturier anglais, on ignorait en France cette mthode
de fondre les canons massifs pour les roder ensuite. L'appareil de
Wilkinson, pour quatre canons, m par des roues hydrauliques, est
maintenant en oeuvre; mais on vient de construire une machine 
vapeur avec un nouvel appareil pour en forer sept de plus.
M. de la Motte, qui a la direction du tout, nous montra aussi un
modle de cette machine de 6 pieds de long, 5 de haut sur 4 ou 5
de large, qu'il mit en mouvement devant nous, en faisant un petit
feu sous une chaudire qui ne dpasse pas les dimensions d'une
grande thire. C'est une des machines que j'aie vue qui aient le
plus d'intrt pour un physicien voyageur.

Nantes est aussi enflamm pour la cause de la libert qu'aucune
ville de France; les conversations dont je fus tmoin m'ont fait
voir l'incroyable changement qui s'est opr dans l'esprit des
Franais, et je ne crois pas possible pour le gouvernement actuel
de durer un demi-sicle de plus, si les talents les plus minents
et les plus courageux ne tiennent le gouvernail. La rvolution
d'Amrique en entranera une autre en France, si le gouvernement
n'y prend garde.[17]

Le 23. -- Un des douze prisonniers de la Bastille est arriv ici;
c'tait le plus violent de tous, et sa dtention a t loin de lui
apprendre  se taire.

Le 25. -- Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitt une socit 
la fois intelligente et agrable, et il me serait pnible de ne
pas esprer au moins de revoir MM. Espivent. Il y peu de chances
pour que je revienne  Nantes; mais s'ils retournaient une seconde
fois en Angleterre, j'ai la promesse de leur visite  Bradfield.
Le plus jeune d'entre eux a pass, avec lord Shelburne  Bowood,
une quinzaine qu'il se rappelle avec beaucoup de plaisir; le
colonel Barr et le docteur Priestley s'y trouvaient en mme
temps. Jusqu' Ancenis, tout est en enclos; nombreuses villas
pendant les sept premiers milles. -- 22 1/2 milles.

Le 26. -- Tableau des vendanges. Je ne l'avais jamais vu avant
aussi bien qu'ici; les fortes pluies de l'automne dernier en
faisaient un triste spectacle.  ce moment de l'anne, tout est
vie et activit. Les alentours sont diviss en nombreux enclos par
de belles haies. Superbe vue de la Loire, du dernier village de
Bretagne; il y a une grande barrire qui traverse le chemin, et
des douanes pour la visite de tout ce qui vient de l. La Loire
prend ici les proportions d'un grand lac; des bois l'environnement
sur chaque rive, ce qui est rare pour ce fleuve. Des villes, des
clochers, des moulins  vent, un bel horizon, de charmantes
campagnes, couvertes de vignobles, donnent  ce fleuve autant de
gaiet qu'il a de noblesse. Entr en Anjou par d'immenses
prairies. Travers Saint-Georges et pris la route d'Angers. Aprs
avoir perdu la Loire de vue pendant dix milles, je la retrouve
dans cette ville. Des lettres de M. de Broussonnet m'attendaient;
mais ce monsieur n'avait pu savoir dans quelle partie de l'Anjou
rsidait le marquis de Tourbilly. Il m'tait si important de
trouver la ferme o ce gentilhomme a fait les admirables
dfrichements dcrits dans son Mmoire sur ce sujet, que je me
dterminai d'y aller,  quelque distance que ce ft de mon chemin.
-- 30 milles.

Le 27. -- Parmi mes lettres j'en avais pour M. de la Livonire,
secrtaire perptuel de la Socit d'agriculture d'Angers; je le
trouvai  sa maison de campagne,  deux lieues d'ici; lorsque
j'arrivai, il tait  table avec sa famille; comme il n'tait pas
midi, je pensais avoir vit cette maladresse; mais lui-mme et
madame prvinrent mon embarras par leurs instances cordiales de
les imiter, et, sans faire le moindre drangement d'aucune sorte,
me mirent tout d'un coup  mon aise, devant un dner mdiocre,
mais assaisonn de tant de laisser-aller et d'entrain, que je le
trouvai plus  mon got que les tables le plus splendidement
servies. Une famille anglaise  la campagne, de mme rang, et
prise de mme  l'improviste, vous recevrait avec une politesse
anxieuse et une hospitalit inquite: aprs vous avoir fait
attendre que l'on change en toute hte la nappe, la table, les
assiettes, le buffet, le bouilli et le rti, on vous donnerait un
si bon dner, que, soit crainte, soit lassitude, personne de la
famille ne trouverait un mot de conversation, et vous partiriez
charg de voeux faits de bon coeur de ne vous revoir jamais. Cette
sottise, si commune en Angleterre, ne se voit pas en France: les
gens y sont tranquilles chez eux et font tout de bonne grce.

M. de la Livonire s'entretint longuement de mon voyage, qu'il
loua beaucoup; mais il lui sembla extraordinaire que ni le
gouvernement, ni l'Acadmie des sciences, ni celle d'agriculture
ne m'en payent au moins les frais. Cette ide est tout  fait
franaise: ils ne comprennent pas qu'un particulier quitte ses
affaires ordinaires pour le bien public sans que le public le
paye, et il ne m'entendait pas non plus quand je lui disais qu'en
Angleterre, tout est bien, hors ce que fait le gouvernement. Je
fus trs contrari qu'il ne pt m'indiquer la demeure de feu le
marquis de Tourbilly; car il serait fcheux de traverser la
province sans la trouver, pour m'entendre dire aprs qu' mon insu
j'en suis pass  quelques milles. Retourn le soir  Angers. --
20 milles.

Le 28. -- La Flche. Le chteau de Duretal, appartenant  la
duchesse d'Estissac, s'lve firement au-dessus de la petite
ville de ce nom et sur les bords d'une belle rivire, dont les
pentes, exposes au midi, sont couvertes de vignes. Le pays est
gai, sec et d'un sjour agrable. J'ai demand  plusieurs
messieurs la rsidence du marquis, toujours en vain. Ces trente
milles de chemin jusqu' La Flche sont superbes; il est sabl,
uni et tenu dans un ordre admirable. La Flche est une jolie
petite ville, propre et assez bien btie sur la rivire qui passe
 Duretal, et que les bateaux remontent jusqu'ici; mais le
commerce est insignifiant. Mon premier soin en arrivant ici, comme
partout ailleurs en Anjou, fut de m'enqurir du marquis. Je
persistai jusqu' ce que j'appris qu'il y avait  peu de distance
de La Flche un endroit appel Tourbilly, mais qui n'tait pas mon
affaire, car on n'y connaissait pas de marquis de Tourbilly, mais
un marquis de Galway qui tenait ce domaine de son pre. Ceci
m'embarrassait de plus en plus, et je renouvelai mes recherches
avec tant de tnacit, que bien du monde crut que j'en avais perdu
la tte  moiti.  la fin je rencontrai une dame ge qui rsolut
la difficult: elle m'assura que le domaine de Tourbilly,  quinze
milles de La Flche, tait bien ce que je cherchais; qu'il
appartenait  un marquis de ce nom, lequel lui semblait, en effet,
avoir crit quelques livres; que ce marquis tait mort insolvable,
et sa proprit avait t achete par le pre du marquis de Galway
actuel. Je n'en demandai pas davantage et me dcidai  prendre un
guide le lendemain matin pour visiter les restes de ces travaux,
puisque je ne pouvais voir leur auteur. La mention de sa mort en
tat d'insolvabilit me fit beaucoup de peine; c'tait un mauvais
commentaire  son livre, et je prvoyais que quiconque je
rencontrerais  Tourbilly n'aurait que des rises pour une
agriculture qui avait ruin le domaine o on l'avait mise en
pratique. -- 30 milles.

Le 29. -- Ce matin, j'ai excut mon projet. Le paysan qui me
servait de guide tant dou de deux bonnes jambes, il me conduisit
 travers les bruyres dont le marquis parle dans son Mmoire.
Elles paraissent sans bornes, et l'on me dit que je pourrais
voyager bien des jours sans voir autre chose; quel champ
d'amlioration pour crer, non pas pour perdre des domaines.  la
fin, nous arrivmes  Tourbilly, pauvre hameau compos de quelques
maisons parses dans une valle entre deux hauteurs encore
incultes ou couvertes de bruyres. Le chteau est au milieu; on y
arrive par de belles avenues de peupliers. Je ne puis dcrire
aisment la curiosit inquite que je ressentais en visitant
chaque coin de la proprit: il n'y avait pas une baie, un arbre,
un buisson, qui n'et pour moi de l'intrt. Longtemps avant
d'avoir pu me procurer l'original du Mmoire sur les
dfrichements, j'en avais lu la traduction dans l'Agriculture de
M. Mill, dont c'tait,  mon avis, la partie la plus intressante,
et m'tais rsolu, si jamais j'allais en France, de visiter des
travaux dont la description m'avait fait tant de plaisir. Je
n'avais ni lettre ni recommandation pour le propritaire actuel,
le marquis de Galway. En consquence, je lui exposai simplement ce
fait, que j'avais lu avec tant de plaisir le livre de
M. de Tourbilly, que je dsirais vivement voir les choses qui y
sont rapportes. Il me rpondit sur-le-champ en bon anglais, me
reut avec une politesse si cordiale et de telles expressions
d'estime pour l'objet de mon voyage, qu'il me mit parfaitement 
l'aise avec moi-mme, et par suite avec tout ce qui m'entourait.
Il commanda un djeuner  l'anglaise et donna des ordres pour
qu'un homme nous accompagnt dans cette excursion. Je dsirai que
ce ft le plus vieil ouvrier du temps de feu le marquis. Je fus
satisfait d'apprendre qu'il y en avait un qui l'avait servi ds le
commencement des travaux.  djeuner, M. de Galway me prsenta son
frre, qui, lui aussi, parle anglais; il regretta de ne pouvoir me
faire connatre madame de Galway; mais elle tait en couches. Il
me fit ensuite l'histoire de l'acquisition de ce chteau par son
pre. Son arrire-grand-pre s'tait tabli en Bretagne du temps
que Jacques Il fuyait le trne; plusieurs membres de la famille
vivent encore dans le comt de Cork, prs de Lotta. Son pre
s'tait rendu fameux dans cette province par son habilet
agricole, et en rcompense d'amliorations faites sur les landes,
les tats lui avaient donn dans Belle-Isle une vaste tendue, qui
appartient encore  son fils. Ayant appris que le marquis de
Tourbilly tait entirement ruin, et que ses biens d'Anjou
allaient tre vendus par les cranciers, il les examina, et
trouvant la terre susceptible d'tre amende, acheta Tourbilly
pour 15 000 louis d'or, march fort avantageux, bien qu'avec le
domaine il ait aussi achet quelques procs. Il y a environ 3 000
arpents presque contigus, la seigneurie de deux paroisses, avec la
haute justice, etc., etc., un beau chteau, vaste et commode, des
communs trs complets, et beaucoup de plantations, oeuvres de
l'homme clbre dont je m'enqurais. Je respirais  peine en
arrivant  l'histoire de la ruine d'un si grand innovateur. Vous
tes malheureux qu'un homme se soit ruin par cet art que vous
aimez tant. C'tait la vrit. Mais il me remit  mon aise en
m'annonant que cela ne serait jamais arriv si le marquis se ft
content de faire valoir et d'amliorer ses domaines. Un jour,
comme il cherchait de la marne, sa mauvaise toile lui fit
dcouvrir une veine de terre parfaitement blanche, ne donnant pas
d'effervescence avec les acides. Il crut avoir du kaolin, montra
sa terre  un fabricant, qui la dclara excellente. Son
imagination s'enflamma; il crut changer Tourbilly en une grande
ville en y crant une manufacture de porcelaine. Il entreprit tout
 ses frais, leva les btiments, runit tout ce qu'il fallait
hors le capital et le savoir-faire.  force d'essais, il fit de la
bonne porcelaine, fut vol par ses agents et ses ouvriers, puis
ruin. Une savonnerie qu'il tablit galement, ainsi que plusieurs
procs  propos d'autres biens, contriburent aussi  sa perte;
ses cranciers saisirent le domaine, en lui permettant de
l'administrer jusqu' sa mort. C'est alors qu'il fut vendu. La
seule partie de ce rcit qui diminua mes regrets fut que, bien que
mari, il n'avait pas laiss d'enfants; de sorte que ses cendres
dormiront en paix sans tre avilies par une postrit misrable.
Ses anctres avaient acquis ce bien par mariage dans le
quatorzime sicle. M. Galway ritra ses assurances que les
amliorations du marquis ne lui avaient port aucun prjudice;
elles ne furent ni bien excutes, ni assez largement conduites
par lui; mais elles donnrent plus de valeur au domaine, et jamais
on n'avait dit qu'elles lui eussent caus la moindre difficult.
Je ne puis m'empcher de noter ici la fatalit qui semble
poursuivre les gentilshommes campagnards lorsqu'ils veulent
s'occuper d'industrie ou de commerce. Je n'ai jamais vu, en
Angleterre, un propritaire foncier, avec l'ducation et les
habitudes qu'entrane cette qualit, s'adonner  l'une ou 
l'autre sans tre infailliblement ruin, ou, du moins, sans faire
des pertes; soit que les ides et les principes du commerce aient
en eux quelque chose qui rpugne aux sentiments qui doivent
dcouler de l'ducation, soit que le peu d'attention que les
gentilshommes campagnards donnent ordinairement aux petits
bnfices et aux petites conomies, qui sont l'me du commerce,
leur rendent le succs impossible; quelle qu'en puisse tre la
cause, le fait est tel; il n'y en a pas un sur un million qui
russisse. L'amlioration de leurs terres est la seule spculation
qui leur soit permise; et quoique l'ignorance en rende l'essai
dangereux quelquefois, cependant ils y courent moins de risques
que dans toute autre tentative. Le vieux laboureur, dont le nom
est Piron (aussi propice, je pense,  la culture qu' l'esprit),
tant arriv, nous sortmes pour parcourir ce que je regardais
comme une terre classique. Je m'arrterai peu sur les dtails: ils
font bien meilleure figure dans le Mmoire sur les dfrichements
qu' Tourbilly. Les prairies, mme prs du chteau, sont encore
bien ingales; en gnral, tout est assez grossirement fait; mais
les peupliers dont le marquis parle dans ses Mmoires sont bien
venus, et font honneur  son nom; ils ont soixante  soixante-dix
pieds de haut et un pied de circonfrence; les saules sont aussi
beaux. Que n'taient-ce des chnes, pour garder aux fermiers
voyageurs du sicle  venir le bonheur que j'prouve en
contemplant ces peupliers plus prissables. Les chausses prs du
chteau doivent avoir caus un travail trs difficile. On nglige
les mriers. M. de Galway pre, n'aimant pas cette culture, en a
dtruit beaucoup; mais il en reste encore quelques centaines. On
m'a dit que les pauvres gens du pays avaient obtenu jusqu' 25
liv. de soie; mais personne n'en fait plus maintenant. Prs du
chteau, 50 ou 60 arpents de prairies ont t drains et amends;
il y a des joncs  prsent: toutefois, c'est encore trs bon pour
le pays.  ct, il y a un bois de pins de Bordeaux, sems il y a
trente-cinq ans, valant actuellement 6 ou 7 liv. le pied. Je
traversai la partie tourbeuse produisant les grands choux dont il
fait mention; elle touche  un fonds trs tendu et susceptible de
beaucoup d'amliorations. Piron m'apprit que le marquis a cobu
environ 100 arpents, et qu'il y parquait 250 moutons.  notre
retour au chteau, M. de Galway, voyant  quel agriculteur
enthousiaste il avait affaire, fouilla ses papiers pour y trouver
un manuscrit du marquis, entirement de sa main, dont il eut la
bont de me faire prsent, et que je conserverai parmi mes
curiosits agricoles. La rception courtoise de M. Galway, la
chaleur amicale avec laquelle il entrait dans mes vues, et son
dsir de m'aider  les raliser m'eussent dcid  me rendre  son
invitation de passer quelques jours avec lui si je n'avais craint
que l'tat de madame de Galway ne rendit inopportune cette visite
inattendue. Je pris cong le soir et retournai  La Flche par une
route diffrente de celle que j'avais suivie le matin. -- 25
milles.

Le 30. -- Immenses bruyres jusqu'au Mans. On m'assura  Guerces
qu'elles ont 60 lieues de tour, sans grandes interruptions. Au
Mans j'eus la mauvaise chance de ne pas trouver M. Tournai,
secrtaire de la socit d'agriculture. -- 28 milles.

Le 1er octobre. -- Vers Alenon, la campagne forme un contraste
avec celle que j'ai traverse hier; bonne terre, bien enclose,
passablement cultive et marne, de bons btiments, route superbe
en pierre noire, probablement ferrugineuse, qui se tasse bien. --
Prs de Beaumont, on voit des vignes sur les hauteurs: ce sont les
dernires qu'on rencontre en marchant au nord. Tout le pays est
bien arros par des rivires et des cours d'eau; cependant il n'y
a pas d'irrigations. -- 30 milles.

Le 2. -- Jusqu' Nonant, 4 milles de beaux herbages, pturs par
des boeufs. -- 28 milles.

Le 3. -- De Gac vers Bernay. Pass  Broglie, chteau du marchal
duc de Broglie, qui est entour d'une telle quantit de haies
tondues, doubles, triples et quadruples, que ce travail doit faire
vivre la moiti des pauvres de cette petite ville. -- 25 milles.

Le 4. -- Quitt Bernay, o, comme en bien d'autres endroits du
pays, il y a beaucoup de murs de terre, forms d'une glaise rouge
et grasse, couverts en chaume au sommet et soutenant de beaux
arbres fruitiers: modle  suivre dans notre pays, o la pierre et
la brique sont chres. Arriv dans une des plus riches contres de
la France et mme de l'Europe. Il y a peu de vues plus belles que
celle d'Elbeuf, quand on vient  la dcouvrir de la hauteur qui la
domine: la ville est  vos pieds, dans la valle; la Seine d'un
ct offre un beau bassin parsem d'les boises, et un cirque
immense de collines, couvertes par une fort, encadre le tout.

Le 5. -- Rouen. L'htel-Royal fait opposition  cette hideuse
tanire de fripons et d'insolents, la Pomme de pin. Au thtre, le
soir: il n'est pas, je pense, aussi grand que celui de Nantes, et
surtout il ne lui est pas comparable pour l'lgance et le luxe:
il est sombre et malpropre. La Caravane du Caire de Grtry: la
musique, quoiqu'il y ait un peu trop de choeurs et de tapage,
contient quelques passages tendres et agrables. Je la prfre 
tout ce que j'ai entendu de ce clbre compositeur. Le lendemain
matin, j'allai visiter M. Scanegatty, professeur de physique dans
la Socit royale d'agriculture; il me reut avec politesse. Une
salle fort grande est garnie d'instruments de mathmatiques et de
physique et de modles. Il m'expliqua quelques-uns de ces
derniers, particulirement un four pour le pltre qu'on apporte
ici en grandes quantits de Montmartre. Visit MM. Midy, Roffec et
compagnie, les plus grands ngociants en laines du royaume. Ils
eurent la bont de me faire voir une grande varit de laines de
toutes les parties de l'Europe et de me permettre d'en prendre des
chantillons. Le jour suivant, au matin, j'allai  Darnetal, chez
M. Curmer, qui me montra sa fabrique. Retourn  Rouen et dn
avec M. Portier, directeur gnral des fermes, pour lequel j'avais
une lettre du duc de Larochefoucauld. La conversation tomba entre
autres choses sur le manque de nouvelles rues  Rouen en
comparaison du Havre, de Nantes et de Bordeaux. On remarqua que,
dans ces dernires villes, un ngociant s'enrichit en dix ou
quinze ans et fait btir. Ici c'est un commerce d'conomie, dans
lequel la fortune est longue  venir et ne permet pas les mmes
entreprises.  table, tout le monde s'accorda sur ce point que les
pays de vignobles sont les plus pauvres de France. J'objectai le
produit par arpent, qui est de beaucoup suprieur  celui d'autres
terres; on maintint le fait comme gnralement admis et reconnu.
Pass la soire au thtre. Madame Dufresne me fit grand plaisir;
c'est une excellente actrice, qui ne charge jamais ses rles et
vous fait ressentir ce qu'elle ressent elle-mme. Plus je vois le
thtre franais, plus je suis forc de reconnatre qu'il
l'emporte sur le ntre par le grand nombre de bons acteurs, la
raret des mauvais, et la trs grande quantit de danseurs,
chanteurs et gens dont dpend le thtre. Dans les passages que
l'on applaudit, je remarque, chez les spectateurs franais, cette
gnrosit qui bien des fois en Angleterre m'a fait aimer mes
compatriotes. Nous nous laissons trop entraner  notre penchant
haineux contre les Franais. Pour moi, je vois bien des raisons
pour les estimer: en attribuant beaucoup de fautes  leur
gouvernement, peut-tre trouverons-nous dans le ntre la cause de
notre grossiret et de notre mauvais caractre.

Le 8. -- Mon projet, pendant quelque temps, avait t de retourner
tout droit de Rouen en Angleterre, car la poste m'avait caus de
cruelles inquitudes. Je n'avais reu aucune lettre de ma famille
depuis un certain temps, quoique j'eusse souvent crit de manire
pressante. Ces lettres taient envoyes  une personne  Paris,
qui devait me les faire tenir; mais, soit ngligence, soit toute
autre raison, elles ne venaient pas, tandis que celles adresses
dans les villes o je passais m'arrivaient rgulirement; je
craignais que quelqu'un ne ft malade chez moi et qu'on ne voult
pas me mander de mauvaises nouvelles, lorsque ma position ne me
laissait pas moyen d'y porter remde. Le dsir que j'avais
d'accepter l'invitation de la duchesse d'Anville et du duc de
Larochefoucauld,  la Roche-Guyon, prolongea cependant mon voyage,
et je me mis en route pour cette nouvelle excursion. La vue du
chemin au-dessus de Rouen est vraiment superbe:  l'une des
extrmits de la valle, la ville et le fleuve qui l'arrose, tout
parsem d'les boises;  l'autre, deux grands canaux embrassant
un archipel tantt cultiv, tantt en pturage; autour une
magnifique ceinture de forts. Pass par Pont-de-l'Arche, dans ma
route sur Louviers; j'avais des lettres pour M. Decretot, le
clbre manufacturier, qui me reut avec une bont pour laquelle
il devrait y avoir une autre expression que celle de courtoisie.
Il me fit voir sa fabrique, la premire du monde certainement, si
la russite, la beaut des tissus et une invention inpuisable
pour rpondre  tous les caprices de la fantaisie, sont des
mrites  une telle supriorit. Rien n'gale les draps de vigogne
de M. Decretot,  110 francs l'aune (4 l. st. 16 sh. 3 d.). Il me
montra aussi sa filature de coton, dirige par deux Anglais. Prs
de Louviers se trouve une manufacture de plaques de cuivre pour le
doublage des vaisseaux de la marine royale; c'est encore une
colonie d'Anglais. Je soupai avec M. Decretot, et passai la soire
en compagnie de dames fort aimables. -- 17 milles.

Le 9. -- Vernon par Gaillon. Riches terres labourables dans la
valle. Parmi la liste que j'ai prise il y a longtemps des choses
 voir en France, se trouvaient la plantation de mriers et la
magnanerie du marchal de Belle-Isle  Bissy prs Vernon; les
nombreux essais de la Socit des Arts de Londres, pour introduire
la soie en Angleterre, donnaient un grand intrt aux entreprises
semblables tentes dans le nord de la France. Je fis en
consquence toutes les recherches ncessaires pour m'clairer sur
les rsultats d'essais aussi mritoires. Bissy est un beau domaine
achet  la mort du duc de Belle-Isle par le duc de Penthivre,
qui ne connat qu'un seul plaisir, celui d'habiter successivement
les nombreuses terres qu'il possde dans toutes les parties de la
France. Il y a de la raison dans ce got: moi-mme j'aimerais 
avoir une vingtaine de fermes, depuis la Huerta de Valence
jusqu'aux Highlands d'cosse,  les visiter et  les faire valoir
tour  tour. Pass la Seine  Vernon, franchi de nouveau les
collines de craie, puis fait une nouvelle ascension pour gagner la
Roche-Guyon, l'endroit le plus singulier que j'aie vu. Madame
d'Anville et le duc de Larochefoucauld m'accueillirent d'une faon
qui m'aurait fait trouver de l'agrment au milieu d'un marais. Ce
fut aussi pour moi un trs grand plaisir d'y retrouver la duchesse
de Larochefoucauld, avec laquelle j'avais pass des heures si
agrables  Luchon; excellente femme, doue de cette simplicit de
caractre que font disparatre ordinairement l'orgueil de famille
et la morgue du rang. L'abb Rochon[18], clbre astronome de
l'Acadmie des sciences, et quelques autres personnes, donnaient 
la Roche-Guyon, avec l'entourage domestique et le luxe d'un grand
seigneur, l'aspect exact de la rsidence d'un de nos pairs
d'Angleterre. L'Europe se ressemble tellement, qu'en visitant des
maisons d'un revenu de 15  20 000 l., on trouve la vie bien plus
la mme que ne s'y attendrait un jeune voyageur. -- 23 milles.

Le 10. -- Voil certainement le plus singulier endroit o je me
sois trouv. On a coup le roc perpendiculairement pour faire
place au chteau. La cuisine, qui est trs grande, de vastes
caves, d'immenses celliers (magnifiquement remplis, par
parenthse) et des offices sont taills dans le roc vif, et n'ont
en brique que la faade; le chteau est large et contient 38
pices. La duchesse actuelle a ajout un beau salon de 48 pieds de
long, bien proportionn, avec quatre belles tapisseries des
Gobelins, et aussi une bibliothque bien garnie. On me montra
l'encrier du fameux Louvois, ministre de Louis XIV, en m'assurant
que c'tait celui dont s'tait servi le roi pour signer la
rvocation de l'dit de Nantes, et je suppose aussi, l'ordre pour
Turenne d'incendier le Palatinat. Ce marquis de Louvois tait
grand-pre des deux duchesses d'Anville et d'Estissac, dont toute
la fortune leur est revenue, ainsi que celle de leur propre
famille, branche de la maison de Larochefoucauld, d'o elles
tirent, je le pense, leur caractre qui n'a rien de celui des
Louvois. L'appartement principal communique par une terrasse avec
des sentiers qui serpentent le long de la montagne. Comme dans
tous les chteaux franais, il y a une petite ville et un grand
potager, qu'il faudrait enlever pour le mettre d'accord avec nos
ides anglaises. Bissy est de mme; chez le duc de Penthivre il y
a devant la maison une pente douce avec un ruisseau dont on
pourrait se servir pour crer une pelouse; ici, exactement  la
mme place, s'tend un immense potager avec assez de murs pour une
forteresse. Les pauvres se creusent, comme en Touraine, des
maisons dans la craie, qui ont une apparence singulire: il y a
deux rues, l'une au-dessus de l'autre; on dit ces demeures saines,
chaudes en hiver, fraches en t; d'autres pensent, au contraire,
que la sant des habitants en souffre. Le duc eut la bont
d'ordonner au rgisseur de me renseigner sur l'agriculture du
pays, et de voir tout le monde qu'il faudrait pour claircir tous
les doutes. Chez un noble de mon pays on et,  cause de moi,
invit  dner trois ou quatre fermiers, qui se seraient assis 
table  ct de dames du premier rang. Je n'exagre pas en disant
que cela m'est arriv cent fois dans les premires maisons du
Royaume-Uni. C'est cependant une chose que, dans l'tat actuel des
moeurs en France, on ne verrait pas de Calais  Bayonne, except
par hasard chez quelque grand seigneur ayant beaucoup voyag en
Angleterre[19], et encore  condition qu'on le demandt. La
noblesse franaise n'a pas plus l'ide de se livrer 
l'agriculture, ou d'en faire un objet de conversation, except en
thorie, comme on parlerait d'un mtier ou d'un engin de marine,
que de toute autre chose contraire  ses habitudes,  ses
occupations journalires. Je ne la blme pas tant de cette
ngligence que ce troupeau d'crivains absurdes et visionnaires
qui, de leurs greniers dans la ville, ont, avec une impudence
incroyable, assez inond la France de satires et de thories, pour
dgoter et ruiner toute la noblesse du royaume.

Le 12. -- Quitt avec regrets une socit o j'avais tant de
raisons de me plaire. -- 35 milles.

Le 13 -- Mme pays jusqu' Rouen. La premire apparition de cette
ville est soudaine et frappante; mais la route, faisant un zigzag
pour descendre plus doucement la cte, prsente  l'un de ces
coudes la plus belle vue de ville que j'aie jamais contemple. La
cit avec ses glises, ses couvents et sa cathdrale, qui s'lve
firement au milieu, remplit la valle. Le fleuve prsente une
belle nappe, traverse par un pont, avant de se diviser en deux
bras qui enceignent une grande le couverte de bois; le reste du
paysage, parsem de verdure, de champs cultivs, de jardins et
d'habitations, achve ce tableau en parfaite harmonie avec la
grande cit qui en forme l'objet principal. Visit M. d'Ambournay,
secrtaire de la Socit d'agriculture, absent alors de mon
premier passage; nous emes un entretien trs intressant sur
l'agriculture et les moyens de l'encourager. J'appris, de cet
ingnieux savant, que sa mthode de l'emploi de la garance verte,
qui fit il y a quelques annes tant de bruit dans le monde
agricole, n'est  prsent nulle part en pratique; ce n'est pas
qu'il ne persiste  la croire bonne. Le soir,  la comdie,
mademoiselle Crtal, de Paris jouait Nina: c'est la plus grande
fte que m'ait donne le thtre en France. Elle s'en acquitta
avec une expression inimitable, et une tendresse, et une navet,
et une lgance qui s'emparaient de tous les sentiments du coeur,
contre lesquels la pice a t crite. Sa physionomie est aussi
gracieuse que sa figure est belle; dans son jeu rien n'est de
trop, elle suit en tout la simplicit de la nature. La salle tait
comble; des guirlandes de fleurs et de lauriers jonchrent le
thtre; ses camarades la couronnrent; mais elle, elle retirait
modestement de sa tte chaque couronne que l'on essayait d'y
placer. -- 20 milles.

Le 14. -- Pris la route de Dieppe. Valle couverte de prairies
bien irrigues; on fait les foins. Couch  Ttes. 7 milles et
demi.

Le 15. -- Dieppe. J'ai eu le bonheur de trouver le paquebot prt 
mettre  la voile. Je suis mont  bord avec ma pauvre compagne
aveugle dont le pied est si sr. Je ne la remonterai probablement
jamais; cependant tous mes sentiments rpugnaient  ce que je la
vende en France. Sans y voir elle m'a port en toute scurit
pendant plus de 1500 milles; pour le reste de sa vie elle ne
connatra d'autre matre que moi; si je le pouvais, ce voyage
serait son dernier travail; mais j'en suis sr, elle labourera
encore de bon coeur pour moi  la ferme.

Le dbarquement dans la jolie petite ville neuve de
Brighthelmstone (Brighton) fait un plus grand contraste avec
Dieppe, qui est vieux et sale, qu'il n'y a entre Douvres et Calai;
 l'auberge du Chteau, je me suis cru un instant dans le pays des
fes; mais l'enchantement se fit payer cher. Pass la journe
suivante chez lord Sheffield, o je ne vais de fois sans en
remporter autant de plaisir que d'instruction. J'aurais voulu
profiter un peu du cercle du soir  la bibliothque; mais quelques
mots, dits au hasard dans la conversation, se joignant  mon
manque de lettres en France, je me mis en tte qu'un de mes
enfants tait mort pendant mon absence; je partis  la hte le
lendemain matin pour Londres, o j'eus le plaisir de voir le peu
de fondement de mes alarmes; on m'avait crit, mais rien ne
m'tait arriv. -- Bradfield. -- 202 milles.
ANNE 1789

Mes deux prcdents voyages m'avaient fait traverser la moiti
ouest de la France dans toutes les directions, et les
renseignements reus en les accomplissant m'avaient donn autant
de connaissance des mthodes gnrales de culture, du sol, de son
amnagement, de ses productions, qu'on pouvait en avoir sans
pntrer dans chaque localit, sans vivre longtemps dans
diffrents endroits, manire d'examiner qui, pour un royaume comme
la France, demanderait plusieurs gnrations, et non plusieurs
annes. Il me restait  visiter l'Est. Le grand espace form par
le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les sommets, et
la rgion montagneuse au sud-est de cette dernire ville, me
prsentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant
d'avoir de ce royaume une ide telle que je me l'tais propose.
Je me dterminai  ce troisime voyage afin d'accomplir mon
dessein; plus j'y rflchissais, plus il me paraissait important;
moins aussi il me semblait avoir de chance d'tre excut par ceux
que leur position mettait mieux  mme que moi d'achever
l'entreprise. La runion des tats gnraux de France qui
s'approchait me pressait aussi de ne pas perdre de temps; car
selon toutes les probabilits humaines, cette assemble doit
marquer l're d'une nouvelle constitution qui produira de nouveaux
effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle agriculture;
et tout homme avide d'une science politique relle aurait 
regretter de ne pas connatre le pays o se montrait sur son
dclin ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les
vnements d'un sicle et demi, en comptant le rgne clatant de
Louis XIV, rendront  jamais intressantes pour l'humanit les
origines de la puissance franaise, surtout afin de connatre sa
situation avant l'tablissement d'un gouvernement meilleur; car il
n'y aura pas peu d'intrt  comparer les effets du nouveau
systme et ceux de l'ancien.

Le 2 juin. -- Londres. Le soir, reprsentation de la Generosita
d'Alessandro de Tarchi; il signor Marchesi y dploya sa puissance
et chanta un duo qui, pour quelques moments, me fit oublier tous
les moutons et les porcs de Bradfield. Je fus cependant plus
charm ensuite en soupant chez mon ami le docteur Burney, o je
rencontrai miss Burney. Qu'il est rare de voir  la fois deux
personnes auxquelles un grand renom n'enlve rien de leur
amabilit prive: combien en voyons-nous, de gens clbres, avec
qui nous n'aurions jamais le dsir de vivre. Parlez-moi seulement
de ceux qui,  de grands talents, joignent des qualits qui nous
fassent souhaiter de rester avec eux portes closes.

Le 3. -- Je n'entends bruire  mon oreille que les rcits de la
fte donne hier par l'ambassadeur d'Espagne. La plus belle fte
du temps prsent est celle que dix millions d'hommes se donnent 
eux-mmes.

La fte de la raison et le trop-plein de l'me, le vif sentiment
de coeurs que la reconnaissance fait battre pour le danger commun
auquel on a chapp et l'esprance avide de la continuation d'un
bonheur commun. Rencontr le comte de Berchtold chez M. Songa;
c'est un homme plein de bon sens et de vues profondes. Pourquoi
l'empereur ne le rappelle-t-il pas pour en faire son premier
ministre? Le monde ne sera jamais bien gouvern tant que les rois
ne connatront pas leurs sujets.

Le 4. -- Arriv  Douvres par la diligence avec deux ngociants de
Stockholm, l'un Sudois, l'autre Allemand, qui vont jusqu' Paris.
J'ai plus de chance de tirer quelque utilit de leur conversation
que de la cohue d'une diligence anglaise. -- 72 milles.

Le 5. -- Passage  Calais. Quatorze heures de rflexion dans un
vhicule qui ne laisse  personne la facult de rflchir. -- 21
milles.

Le 6. -- Nous avions dans la voiture un Franais et sa femme; une
institutrice franaise venant d'Irlande, pleine d'une affectation
et d'une extravagance qu'elle n'avait pas prises srement parmi
les siens, et un jeune homme tout novice, son compatriote, qu'elle
tchait d'blouir par ses grands airs et ses grces. Le mari et la
femme mirent en vidence un paquet de cartes, afin, disaient-ils,
de bannir l'ennui du voyage; mais ils s'arrangrent aussi de faon
 soulager de cinq louis notre jeune compagnon. C'est la premire
fois que j'ai t dans une diligence franaise, ce sera la
dernire: elles sont dtestables. Couch  Abbeville. -- 78
milles.

Tous ces gens,  l'exception du Sudois, se croient trs enjous
parce qu'ils sont trs bruyants; ils m'ont tourdi de leurs
chansons; j'ai eu les oreilles tellement rebattues d'airs
franais, que j'aurais presque prfr faire la route les yeux
bands sur un ne. Je perds patience en semblable compagnie. Voil
ce que les Franais appellent de la gaiet, et non pas une
vritable motion du coeur; ils ne disent mot ou ils chantent;
pour de la conversation, ils n'en ont aucune. Le ciel m'afflige
d'une jument aveugle, plutt que d'une autre diligence! Aprs
avoir pass la nuit aussi bien que le jour sur le chemin, nous
arrivmes  Paris  neuf heures du matin. -- 102 milles.

Le 8. -- Visite  mon ami Lazowski, pour savoir o tait le
logement que je lui avais crit de me louer; mais ma bonne
duchesse d'Estissac ne lui a pas permis de faire cette commission.
Je trouvai dans son htel un appartement tout prpar pour moi. --
Paris est  prsent dans une telle fermentation,  propos des
tats gnraux tenus  Versailles, que la conversation est
absorbe par eux. On ne parle pas d'autre chose. Tout est
considr, et  juste titre, comme important, dans une telle phase
de la destine de vingt-cinq millions d'hommes. Il y a maintenant
une discussion srieuse, pour savoir si les reprsentants
s'appelleront communes ou tiers tat; eux-mmes se donnent
constamment ce premier titre, que la cour et la noblesse rejettent
avec une sorte de crainte, comme s'il recouvrait un sens dangereux
 approfondir. Mais ce sujet est de peu d'importance en regard
d'un autre qui a retenu, pendant quelque temps, les tats dans
l'inaction, le mode de vrification des pouvoirs, sparment ou en
commun. La noblesse et le clerg sont pour le premier, mais les
communes s'y refusent avec fermet: la raison qui fait qu'on
s'attache aussi obstinment  une chose en apparence assez lgre
est qu'elle peut, par la suite, dcider la manire de tenir
sance, en chambres spares ou en une seule assemble. Ceux
qu'chauffe l'intrt du peuple dclarent qu'il sera impossible de
rformer quelques-uns des plus grands abus de l'tat, si la
noblesse, sigeant  part, peut mettre  nant les voeux du
peuple, et que donner un tel veto au clerg serait plus absurde
encore. Si, au contraire, par la vrification des pouvoirs en
commun, les trois ordres se trouvent runis, le parti populaire
pense qu'il ne restera pas de puissance capable de les sparer. La
noblesse et le clerg prvoient le mme rsultat et ne veulent pas
en consquence s'y prter. Dans ce dilemme, il est curieux
d'examiner les sentiments du jour. Ce n'est pas mon affaire
d'crire des mmoires sur ce qui se passe, mais mon attention se
porte  saisir, autant que je le peux, l'opinion qui prvaut dans
le moment. Pendant mon sjour  Paris, je verrai toute sorte de
monde, depuis les politiques du caf, jusqu'aux meneurs des tats,
et l'objet principal de notes rapides, comme celles que je jette
sur le papier, sera de reproduire les impressions sur l'heure:
plus tard, en les comparant avec les vnements qui auront lieu,
j'en retirerai tout au moins une distraction. Le fait le plus
saillant du jour, c'est qu'aucune ide de communaut de prils et
d'intrts ne semble unir ceux qui, diviss, se trouvent
incapables de rsister au danger commun, naissant de la conscience
qu'aura le peuple de sa force en face de leur faiblesse. Le roi,
la cour, la noblesse, le clerg, l'arme et le parlement sont 
peu prs dans la mme situation. Tous voient, avec une gale
frayeur, les ides de libert qui circulent aujourd'hui. Seul, le
roi, pour des raisons trs simples  qui connat son caractre, se
tourmente peu, mme des circonstances qui touchent le plus
intimement son pouvoir. Chez les autres, ce sentiment du danger
est commun, et ils s'uniraient s'il se trouvait un homme de talent
qui le leur rendt facile, afin de se passer tout  fait des
tats. -- Les communes elles-mmes considrent cette union hostile
comme plus que probable. On peut en avoir la preuve dans cette
ide, qui va gagnant chaque jour du terrain, que si les deux
autres ordres continuaient  confondre leurs intrts dans une
chambre, ce serait une ncessit pour le tiers de se poser
hardiment comme la reprsentation du royaume tout entier, puis
d'appeler la noblesse et le clerg  venir prendre place dans son
sein, et s'ils s'y refusaient, d'expdier sans eux les affaires.
Toutes les conversations d'aujourd'hui roulent sur ce sujet, mais
les opinions sont plus divises que je ne m'y serais attendu. Il y
en a qui hassent le clerg si cordialement, que, plutt que de le
voir former une chambre  part, ils hasarderaient un systme
nouveau, si dangereux qu'il ft.

Le 9. -- Les boutiques o se dbitent les brochures font des
affaires incroyables. Je suis all au Palais-Royal pour voir les
nouvelles publications et m'en procurer un catalogue complet.
Chaque heure en produit une. Il en a paru treize aujourd'hui,
seize hier, et quatre-vingt-douze la semaine dernire. Nous nous
imaginons quelquefois que les magasins de Debrett ou de Stockdale
 Londres sont encombrs, mais ce sont des dserts  ct de celui
de Dessin et quelques autres ici, o l'on a peine  se faufiler de
la porte jusqu'au comptoir. Il en cotait, il y a deux ans, de 27
 30 liv. par feuille pour l'impression; c'est maintenant de 60 
80 liv. Le besoin de lire des brochures politiques s'est tellement
tendu, dit-on, dans la province, que toutes les presses de France
sont galement occupes. Les 19/20es de ces productions sont en
faveur de la libert; elles sont ordinairement trs violentes
contre les ordres privilgis; j'en ai retenu aujourd'hui beaucoup
de cette espce qui ont de la rputation; mais lorsque je me suis
enquis d'autres d'opinion contraire, j'ai trouv,  mon grand
tonnement, qu'il n'y en avait que deux ou trois d'assez de mrite
pour tre connues. N'est-il pas tonnant que, tandis que la presse
rpand  foison des principes excessivement niveleurs et mme
sditieux qui renverseraient la monarchie si on les appliquait,
rien ne paraisse en rponse, et que la cour ne prenne aucune
mesure contre la licence extrme de ces publications. Il est ais
de concevoir l'esprit que l'on veille de la sorte chez le peuple.
Mais les cafs du Palais-Royal prsentent des scnes encore plus
singulires et plus tonnantes: non seulement l'intrieur est
comble, mais une foule patiente se presse aux portes et aux
fentres, coutant  gorge dploye certains orateurs qui, monts
sur une table ou sur une chaise, haranguent chacun son petit
auditoire. On ne se figure pas aisment l'avidit avec laquelle
ils sont couts et le tonnerre d'applaudissements qu'ils
reoivent pour toute expression plus hardie ou plus violente que
d'ordinaire contre le gouvernement. Je n'en reviens pas que les
ministres souffrent de tels nids, de telles ppinires de sdition
et de rvolte, rpandant  toute heure chez le peuple des
principes qu'il leur faudra bientt combattre avec vigueur, et
dont il semble que ce soit une sorte de folie de permettre
actuellement la propagation.

Le 10. -- Tout conspire  rendre l'poque prsente critique pour
ce pays: la disette est terrible;  chaque instant, il arrive des
provinces des nouvelles d'meutes et de troubles, on appelle la
force arme pour maintenir l'ordre sur les marchs. Les prix dont
on parle sont les mmes que j'ai trouvs  Abbeville et  Amiens,
cinq sous (deux deniers et demi) la livre de pain blanc; celle de
pain bis, dont se nourrissent les pauvres, de trois sous et demi 
quatre sous. Ce taux est au del de leurs moyens et occasionne une
grande misre.  Meudon, la police, c'est--dire l'intendant, a
ordonn que personne n'achett de froment sans prendre  la fois
une gale quantit d'orge. Quelle ridicule et stupide
rglementation que celle qui met obstacle  l'approvisionnement du
march, afin qu'il soit mieux approvisionn; qui montre au peuple
les apprhensions du gouvernement, crant par l des frayeurs et
faisant hausser les prix que l'on voudrait voir baisser. J'ai
caus de ceci avec quelques personnes instruites, qui m'ont assur
que le prix est, comme d'ordinaire, trop lev par rapport  la
demande, et qu'il n'y aurait pas eu de disette relle si M. Necker
avait laiss tranquille le commerce des grains; mais que ses dits
restrictifs, purs commentaires de son livre sur cette matire, ont
plus contribu  lever le cours que tout le reste. Il me parat
clair que les violents amis des communes ne sont pas mcontents de
cette chert, qui seconde grandement leurs vues et leur rend un
appel aux passions du peuple plus facile que si le march tait
bas. Il y a trois jours, le clerg a imagin une proposition trs
insidieuse: c'tait d'envoyer aux communes une dputation pour
leur soumettre l'ide d'un comit des trois ordres, qui s'occupt
de la misre du peuple et dlibrt sur les moyens d'amener une
baisse. Ceci et conduit  la dlibration par ordre et non par
tte, et devait, consquemment, tre rejet; les communes se
montrrent aussi habiles: dans leur rponse, elles prirent et
supplirent le clerg de venir les joindre dans la salle commune
des tats pour dlibrer. On ne le sut pas plus tt  Paris, que
le clerg en devint doublement un objet de haine, et que les
politiques du caf de Foy se demandrent si les communes n'avaient
pas le droit d'appliquer, par un dcret, les biens de cet ordre au
soulagement de la dtresse du peuple.

Le 11. -- J'ai beaucoup vu de monde aujourd'hui et ne puis
m'empcher de remarquer qu'il n'y a pas d'ides arrtes sur les
meilleurs moyens de faire une nouvelle constitution. Hier, l'abb
Sieys a fait une motion dans les communes pour dclarer
formellement aux ordres privilgis que, s'ils ne veulent pas se
runir  eux, ils procderont sans leur assistance  l'expdition
des affaires nationales; les communes y ont adhr avec un
amendement insignifiant. On parle beaucoup des consquences de
cette mesure, et aussi sur ce qui pourrait arriver du refus des
deux autres ordres de dlibrer en commun, de leur protestation
contre ce qui se ferait sans eux, et de leur appel au roi pour
obtenir la dissolution des tats et leur reconstitution sous une
forme plus favorable  l'arrangement des difficults prsentes.
Dans ces discussions excessivement intressantes, on s'appuie,
d'un ct, sur un prtendu droit naturel idal et chimrique; de
l'autre, on se garde de prsenter aucun projet de garanties, rien
qui assure le peuple d'tre  l'avenir mieux trait qu'il ne l'a
t jusqu'ici; ce serait cependant absolument ncessaire. Mais la
noblesse dfend les principes des grands seigneurs avec lesquels
je m'entretiens; absurdement entiche de ses vieux privilges,
quelque lourds qu'ils soient pour le peuple, elle ne veut pas
entendre parler de cder,  l'esprit de libert, rien au del de
l'galit des taxes foncires, qu'elle tient pour tout ce que l'on
peut raisonnablement demander. Le parti populaire, d'autre part,
semble faire dpendre toute libert de l'absorption des classes
privilgies par les communes au moins pour faire la constitution.
Quand je reprsente que, si l'on admet une fois l'union des
ordres, aucun pouvoir ne sera capable d'arriver  la sparation
ensuite, et qu'en pareil cas la constitution ne sera gure bonne
si elle n'est mauvaise tout  fait, on me rpond toujours que le
premier point, pour le peuple, est d'avoir le pouvoir de faire le
bien, et que ce n'est pas un argument valable que de dire qu'il en
peut mal user. Parmi ces gens rgne l'ide commune que tout ce qui
tend  constituer un ordre  part, comme notre Chambre des lords,
n'est pas en harmonie avec la libert. Ce qui me parat
parfaitement extravagant et sans fondement aucun.

Le 12. --  la runion de la Socit royale d'agriculture, 
l'Htel-de-ville, en qualit d'associ, je pris part au vote et
reus un jeton. C'est une petite mdaille donne aux membres
prsents  la sance, pour leur rappeler l'objet de leur
institution; il en est de mme  toutes les acadmies royales,
etc., ce qui fait au bout de l'anne une dpense excessive et
ridicule; car que faudrait-il attendre d'hommes qui ne s'y
rendraient que pour recevoir leur jeton? Quel qu'en ft le motif,
il y avait beaucoup de monde; prs de trente membres taient
prsents, entre lesquels Parmentier, vice-prsident, Cadet de
Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonnet, secrtaire, et
Cret de Palieul, dont j'ai visit la ferme il y a deux ans, le
seul agriculteur pratique de la Socit. Le secrtaire lit les
titres des mmoires prsents, et en fait un compte rendu
sommaire; mais on n'en donne lecture que s'ils offrent un intrt
particulier. Les membres communiquent ensuite leurs mmoires ou
leurs rapports; et quand il y a une discussion, c'est sans ordre,
tous parlent  la fois comme dans une conversation anime. L'abb
Raynal a offert un prix de 1200 liv. (52 l. st. 10 s.) pour
rcompenser quelque service important, et on me demanda pourquoi
on devrait l'accorder. Employez-les, dis-je,  encourager
l'introduction des turneps. Mais tous me le reprsentrent comme
impossible; ils ont essay tant de fois, le gouvernement l'a fait
de son ct sans rsultat; cela leur parat une chose dont il faut
dsesprer. Je ne dis pas que l'on n'avait fait jusqu'ici que des
sottises et que le vrai moyen de russir tait de tout dfaire
pour recommencer. Je n'assiste jamais  aucune Socit
d'agriculture, soit en France, soit en Angleterre, sans me
demander,  part moi, si mme bien diriges elles font plus de
bien que de mal; c'est--dire si les avantages que l'agriculture
nationale en retire ne sont pas plus que balancs par le prjudice
qu'elles causent en dtournant l'attention publique d'objets
importants, ou en revtant ces objets importants de formes
frivoles, qui les font ddaigner. La seule socit rellement
utile serait celle qui, dans l'exploitation d'une grande ferme,
offrirait un parfait exemple  l'usage de ceux qui y voudraient
recourir, qui se composerait, par consquent, d'hommes pratiques;
reste maintenant la question de savoir si tant de bons cuisiniers
ne gteraient pas la sauce.

Les ides du public sur les grandes affaires de Versailles
changent chaque jour, chaque heure. On parat croire  prsent que
les communes ont t trop loin dans leur dernier vote, et que
l'union de la noblesse, du clerg, de l'arme, du parlement et du
roi les crasera. On parle de cette union comme se prparant; on
dit que le comte d'Artois, la reine et le parti qui prend son nom
s'arrangent  cet effet, pour le moment o les dmarches des
communes demanderont d'agir avec vigueur et ensemble. L'abolition
du parlement passe chez les meneurs populaires pour une mesure
essentiellement ncessaire; parce que, tant qu'ils existent, ce
sont des tribunaux auxquels la cour peut recourir, si elle avait
l'intention de menacer l'existence des tats gnraux; de leur
ct, ces grands corps ont pris l'alarme et voient avec un profond
regret que leur refus d'enregistrer les ordonnances royales a cr
dans la nation une puissance non seulement hostile, mais encore
dangereuse pour eux-mmes. On sait aujourd'hui partout que, si le
roi se dbarrassait des tats et gouvernait sur des principes tels
quels, tous ses dits seraient reus par tous les parlements. Dans
ce dilemme et l'apprhension de ce jour, on se tourne beaucoup
vers le duc d'Orlans, comme chef, mais avec une dfiance gnrale
trs visible: on dplore sa conduite, on regrette de ne pouvoir
compter sur lui dans des circonstances difficiles; on le sait sans
fermet, redoutant fort d'tre loign des plaisirs de Paris; on
se rappelle les bassesses auxquelles il descendit il y a longtemps
afin d'tre rappel d'exil. On est cependant tellement au
dpourvu, qu'on s'arrange de lui; le bruit qui s'est rpandu qu'il
tait dtermin d'aller,  la tte d'une fraction de la noblesse,
se joindre aux communes pour vrifier ensemble les pouvoirs, a
caus beaucoup de satisfaction. On tombe d'accord que s'il avait
quelque peu de fermet, avec son norme revenu de 7 millions (306,
204 l. st.) et les 4 175 000 l. en plus qui lui feront retour  la
mort de son beau-pre le duc de Penthivre, il pourrait tout, en
se mettant  la tte de la cause populaire.

Le 13. -- Visit le matin la Bibliothque royale de Paris, que je
n'avais pas encore vue. C'est un vaste local, magnifiquement
rempli, comme tout le monde sait. Tout est combin pour la
commodit des lecteurs: il y en avait 60 ou 70. Au centre des
salles, des cages de verre renferment des modles d'instruments de
diffrents arts que l'on garde pour la postrit; ils sont 
l'chelle exacte des proportions; on y voit entre autres ceux qui
servent au potier, au fondeur, au briquetier, au chimiste, etc.,
etc., et un trs grand relief de jardin anglais, pauvrement conu,
qui a t ajout dernirement. Dans tout cela, pas une charrue,
pas un iota d'agriculture; il serait cependant bien plus ais et
infiniment plus utile de reprsenter une ferme que ce jardin. Je
ne fais pas de doute que dans bien des cas il n'y ait une utilit
trs grande  conserver exactement ces modles; je le vois
clairement, au moins pour la culture; pourquoi n'en serait-il pas
ainsi pour les autres arts? Cela a toutefois un tel air de joujoux
que je ne rpondrais pas que, si ma petite fille et t ici, elle
n'et pleur pour qu'on les lui donnt. Visit la duchesse
d'Anville, chez qui je me suis trouv avec l'archevque d'Aix,
l'vque de Blois, le prince de Laon, le duc et la duchesse de
Larochefoucauld (j'avais connu ces trois derniers  Bagnres de
Luchon), lord et lady Camelford, lord Eyre, etc., etc.

Toute la journe je n'ai entendu parler que d'inquitudes sur ce
que cette crise des tats va produire. L'embarras du moment est
extrme. Tout le monde convient qu'il n'y a pas de ministre. La
reine se rapproche du parti des princes, dont le comte d'Artois
est le chef, et ils sont si hostiles  M. Necker que la confusion
touche au dernier degr. Mais le roi, qui personnellement est le
plus honnte homme du monde, n'a d'autres souhaits que de faire le
bien. Cependant, dnu de ces qualits dominantes qui mettent
l'homme  mme de prvoir les difficults et de les viter, il ne
sait  quels conseils se vouer.

On dit que M. Necker tremble pour son pouvoir, et il circule sur
son compte des anecdotes peu  son avantage, et probablement
fausses: il aurait intrigu pour se faire bien venir de l'abb de
Vermont, lecteur de la reine, dont l'influence est grande dans les
choses dont il veut bien se mler: c'est peu croyable, car ce
parti est excessivement contraire a M. Necker, et l'on raconte
mme qu'il y a deux jours, le comte d'Artois, madame de Polignac
et quelques autres rencontrant madame Necker dans le jardin priv
de Versailles, o ils se promenaient, s'abaissrent jusqu' la
siffler. S'il y avait la moiti de vrai l-dedans, il est clair
que le ministre devrait se retirer au plus vite. Tous ceux qui
adhrent  l'ancienne constitution, ou plutt  l'ancien
gouvernement, le regardent comme leur ennemi mortel, disant, avec
raison, qu' son entre aux affaires il aurait pu tout ce qu'il
aurait voulu, le roi et le royaume taient entre ses mains; mais
que les erreurs dont il s'est rendu coupable, par faute de plans
bien arrts, ont t cause de tout le mal qu'on a prouv depuis.
Ils l'accusent hautement de la runion des notables, comme d'une
fausse dmarche qui n'a rien produit que de mauvais, et ils
ajoutent que c'tait une folie de laisser le roi se rendre aux
tats gnraux avant que leurs pouvoirs fussent vrifis, et les
mesures ncessaires prises pour conserver la sparation des
ordres, surtout aprs avoir accord le doublement du tiers. Il
aurait d nommer des commissaires pour recevoir la vrification
avant d'admettre personne. Ils lui reprochent, en outre, d'avoir
fait tout cela par une excessive et insupportable vanit, qui lui
faisait croire que ses connaissances et sa rputation lui
laisseraient la direction des tats. Le portrait d'un homme trac
par ses ennemis doit ncessairement tre charg; mais voici de ses
traits dont chacun ici reconnat la vrit, quelque joie maligne
qu'il prouve des erreurs de son caractre. Les amis les plus
intimes de M. Necker soutiennent que c'est de bonne foi qu'il a
agi et qu'il est en principe partisan du pouvoir royal aussi bien
que de l'amlioration du sort du peuple. La pire chose que je
connaisse de lui, est son discours pour l'ouverture des tats;
c'tait une belle occasion qu'il a perdue: aucune vue grandiose ou
magistrale, aucune dtermination des points sur lesquels devait
porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux principes de
gouvernement qu'il fallait adopter; c'est le discours que l'on
attendrait d'un commis de banque de quelque habilet.  ce propos
il y a une anecdote qui vaut qu'on la rapporte; il savait que son
organe ne lui permettrait pas de le lire dans une si grande salle
et devant une si nombreuse assemble; en consquence, il avait
averti M. de Broussonnet, de l'Acadmie des sciences et secrtaire
de la Socit royale d'Agriculture, de se tenir prt  le
remplacer. Il avait assist  une sance annuelle gnrale de
cette Socit, o M. de Broussonnet avait lu un discours d'une
voix puissante, entendue distinctement  la plus grande distance.
Ce Monsieur le vit plusieurs fois pour prendre ses instructions et
s'assurer qu'il entendait bien les changements faits mme aprs
que le discours eut t fini. Il se trouvait avec lui la veille de
la sance d'ouverture,  neuf heures du soir; le lendemain, quand
il revint, il trouva le manuscrit charg de nouvelles corrections
que M. Necker avait faites en le quittant; elles portaient
principalement sur le style, et montraient combien il attachait
d'importance  la forme; il et mieux fait,  mon avis, de se
proccuper davantage des ides. Cette petite anecdote me vient de
M. de Broussonnet lui-mme. Ce matin trois curs de Poitou se sont
joints aux communes pour la vrification de leurs pouvoirs et ont
t reus avec des applaudissements frntiques; ce soir  Paris
on ne parle de rien autre chose. Les nobles ont discut toute la
journe sans arriver  une conclusion et se sont ajourns  lundi.

Le 14. -- Visit le Jardin du Roi, o M. Thouin a eu la bont de
me montrer quelques petites expriences qu'il avait faites sur des
plantes qui promettent beaucoup pour les cultivateurs, surtout le
lathyrus biennis et le melilotus siberica[20], que l'on vante
beaucoup comme fourrages; tous deux sont bisannuels, mais durent
trois ou quatre ans si on les coupe avant qu'ils aient mont en
graine (l'Achillea siberica et un astragalus russissent assez
bien).[21] Le chanvre de Chine a produit des graines parfaites, ce
qu'il n'avait pas encore fait en France. Plus je vois M. Thouin,
plus je l'apprcie; c'est un des hommes les plus aimables que je
connaisse.

M. Vandermonde m'a fait voir, avec une politesse et un
empressement infinis, le Conservatoire royal des machines. Ce qui
m'a frapp davantage, est la machine de M. Vaucanson pour faire
une chane. On me dit que M. Watt, de Birmingham, l'a beaucoup
admire, ce qui parat ne pas dplaire  mes compagnons. Une autre
pour denter les roues de fer. Il y a un hache-paille, d'aprs un
original anglais, et le modle d'une grotesque charrue destine 
marcher sans chevaux: ce sont les seules machines agricoles.
Plusieurs inventions trs ingnieuses pour tordre la soie, etc.,
etc. Thtre-Franais, le Sige de Calais, par M. de Belloy, pice
mdiocre, mais populaire. Les meneurs ont dcid, pour demain, de
faire dclarer illgales toutes les taxes leves sans
l'autorisation des tats, mais de les voter immdiatement pour un
certain terme, soit pour deux ans, soit pour la dure de la
session actuelle des tats. Ce projet est trs approuv des amis
de la libert: c'est trs certainement une mesure raisonnable,
fonde sur des principes justes, et qui jettera la cour dans un
grand embarras.

Le 15. -- Voici un beau jour, tel que jamais on n'en et attendu
de pareil en France il y a dix ans. Il devait y avoir une
discussion importante sur ce que, dans notre Chambre des communes,
on appellerait l'tat de la nation. Mon ami, M. Lazowski, et moi,
nous tions  Versailles  huit heures du matin. Nous allmes
immdiatement  la salle des tats pour nous assurer de bonnes
places dans la galerie. Il y avait dj quelques dputs et un
auditoire assez nombreux. Le local est trop grand; seuls les
organes de stentor ou les voix du timbre le plus clair peuvent se
faire entendre; cependant les dimensions mmes de la salle, qui
peut contenir deux mille personnes, donnent de la majest  la
scne. Elle tait vraiment pleine d'intrt. Le spectacle des
reprsentants de vingt-cinq millions d'hommes,  peine sortis des
misres de deux cents ans de pouvoir absolu, et appels aux
bienfaits d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les
yeux du public, auquel les portes taient ouvertes, ce spectacle,
dis-je, tait bien fait pour raviver toute flamme cache, toute
motion d'un coeur libral, pour me faire bannir toute ide que ce
peuple s'tait montr trop souvent hostile envers le mien, et pour
me raire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du
bonheur d'une grande nation, de la flicit des millions d'hommes
qui n'ont point encore vu le jour. M. l'abb Sieys ouvrit les
dbats. C'est un des principaux zlateurs de la cause populaire;
il ne pense pas  modifier le gouvernement actuel, qui lui parat
trop mauvais pour tre modifi en rien; mais ses ides tendent 
le voir renvers, car il est rpublicain et violent; c'est la
rputation qu'on lui fait gnralement, et il la justifie assez
par ses pamphlets. Il parle sans grce et sans loquence, mais il
argumente trs bien; je devrais dire: Il lit, car il lisait, en
effet, un discours prpar. Sa motion, ou plutt sa srie de
motions, tendait  faire dclarer aux communes qu'elles se
considraient comme l'assemble des reprsentants reconnus et
vrifis de la nation franaise, en admettant le droit de tous les
dputs absents (de la noblesse et du clerg) d'tre reus parmi
eux sur vrification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans
le secours d'aucunes notes, pendant prs d'une heure, avec une
chaleur, une animation, une loquence qui lui donnent droit au
titre d'orateur. Il s'opposa, avec une grande force de
raisonnement, aux mots reconnus et vrifis de la motion de l'abb
Sieys, et proposa  la place le nom de reprsentants du peuple
franais, puis avana les rsolutions suivantes: qu'aucune autre
assemble ne pt arrter par un veto l'effet de leurs
dlibrations: que tous les impts fussent dclars illgaux et
concds seulement pour la dure de la prsente session et non au
del; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et
payes sur des fonds  ce destins. On l'couta avec attention et
on l'applaudit beaucoup. M. Mounier, dput du Dauphin, homme de
grand renom et qui a aussi publi quelques brochures trs bien
reues du public, fit une motion diffrente: de se dclarer les
reprsentants lgitimes de la majorit de la nation; d'adopter le
vote par tte, et non par ordre; de ne jamais reconnatre aux
reprsentants du clerg et de la noblesse le droit de dlibrer
sparment.

M. Rabaud-Saint-tienne, protestant du Languedoc; auteur, lui
aussi, d'crits sur les affaires prsentes, homme de talent
considrable, parla  son tour pour mettre les propositions: que
l'on se proclamt les reprsentants du peuple de France, que les
impts fussent dclars nuls, qu'on les accordt seulement pour la
dure de la session des tats; que la dette ft vrifie et
consolide et un emprunt vot. Ce qui fut fort approuv, sauf
l'emprunt que l'assemble rejeta avec rpugnance. Ce dput parle
avec clart et prcision, et ne s'aide de ses notes que par
intervalles. M. Barnave, un tout jeune homme, de Grenoble,
improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation; quelques-unes
de ses phrases furent d'un rythme si heureux, et il les pronona
de faon si loquente, qu'il en reut beaucoup d'applaudissements;
plusieurs membres crirent bravo! Quant  leur manire gnrale de
procder, elle pche en deux endroits: on permet aux spectateurs
des tribunes de se mler aux dbats par leurs applaudissements et
d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce qui est d'une
grossire inconvenance, et a mme son danger; car s'ils peuvent
exprimer leur approbation, ils peuvent en consquence exprimer
leur dplaisir, c'est--dire siffler, aussi bien que battre des
mains; ce qui, dit-on, s'est produit plusieurs fois: de la sorte
ils domineraient les dbats et influenceraient la dlibration. En
second lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les dputs eux-mmes; il
y a eu plus d'une fois aujourd'hui une centaine des membres debout
 la fois, sans que M. Baillie (Bailly) pt les ramener  l'ordre.
Cela dpend beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes;
parler dans une mme proposition de leur titre, de leurs pouvoirs,
de l'impt, d'un emprunt, etc., etc., paratrait absurde  des
oreilles anglaises, et l'est en effet. Des motions spciales
fondes sur des propositions simples, isoles, peuvent seules
produire de l'ordre dans les dbats, car on n'en finit pas lorsque
500 membres viennent tous motiver leur approbation sur un point,
leur dissentiment sur un autre. Une assemble dlibrante ne
devrait procder aux affaires qu'aprs avoir tabli les rgles et
l'ordre  suivre dans ses sances, ce qu'on fera seulement en
prenant le rglement d'autres assembles exprimentes, en
confirmant ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste
selon les circonstances. Comme je pris ensuite la libert de le
dire  M. Rabaud-Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre
de M. Hatsel le rglement de la Chambre des communes, on aurait
ainsi pargn un quart du temps. On leva la sance pour le dner.
Nous dnmes nous-mmes chez M. le duc de Liancourt, au Palais, o
se trouvrent 20 dputs. J'tais  ct de M. Rabaud-Saint-
Etienne, et j'eus avec lui une longue conversation; tous parlent
avec une gale confiance de la chute du despotisme. Ils prvoient
bien que l'on fera des tentatives trs pernicieuses contre la
libert, mais ils croient l'excitation de l'esprit populaire trop
grande maintenant pour pouvoir tre dompte dsormais. En voyant
que le dbat actuel ne pouvait arriver aujourd'hui  une
conclusion, que toutes les probabilits sont contraires  ce qu'il
se termine mme demain,  cause du grand nombre d'orateurs qui
veulent y prendre part, je suis retourn le soir  Paris.

Le 16. -- Dugny. 10 milles de Paris. J'y suis all en compagnie de
M. de Broussonnet, pour voir M. Cret de Palieul, le seul
cultivateur pratique de la Socit d'agriculture,
M. de Broussonnet, dont personne ne peut surpasser le zle pour
l'honneur et les progrs de l'agriculture dsirait que je voie les
cultures et les amliorations d'un homme si haut plac parmi les
agriculteurs de France. Nous sommes alls d'abord chez le frre de
M. Cret, qui tient  prsent la poste. Il a 140 chevaux. On
visita sa ferme, et il nous montra des avoines et des froments
trs beaux en somme, quelques-uns mme d'une qualit suprieure;
mais je dois avouer que ma satisfaction et t plus grande si ses
curies n'avaient pas t remplies dans une vue toute diffrente
de la ferme. Il est inutile de chercher un systme de rotation en
France. M. Cret sme deux, trois et jusqu' quatre fois du bl
blanc dans la mme pice.  dner, je causai beaucoup avec les
deux frres et quelques cultivateurs du voisinage sur ce sujet, et
je leur recommandai soit les turneps, soit les choux, suivant le
sol, pour rompre leur succession de froments. Chacun d'eux,
except M. de Broussonnet, se pronona contre moi. Pouvons-nous
faire du bl aprs les navets et les choux? Certes, et avec
succs, si vous essayez sur une petite tendue; mais cela est
rendu impraticable par le temps qu'il faut pour consommer la plus
grande partie de cette rcolte. Cela nous suffit, si nous ne
pouvons faire du bl aprs les racines; elles ne valent rien pour
la France. Cette ide est partout  peu prs la mme en ce
royaume. Je leur dis alors qu'ils pourraient n'emblaver que la
moiti de leurs terres et tre cependant de bons cultivateurs.
Ainsi, par exemple: 1 des fves; 2 du bl; 3 des lentilles; 4
du bl; 5 du trfle; 6 du bl; cela leur convint mieux, bien que
leur mthode leur part plus profitable. La chose la plus
intressante dans leur culture est la chicore (Chicorium
intybus). Je fus satisfait de voir que M. Cret de Palieul en
avait aussi bonne opinion que jamais, que son frre l'avait
adopte, et qu'elle russissait trs bien dans leurs fermes et
celles de quelques voisins. Je ne vois jamais cette plante sans me
fliciter d'avoir voyag pour quelque chose de plus que pour
crire dans un cabinet, sans me dire que son introduction en
Angleterre serait assez pour que l'on dt d'un homme que ce n'est
pas en vain qu'il a vcu. J'en parlerai plus tard, ainsi que des
expriences de M. Cret.

Le 17. -- Toutes les conversations roulent sur la motion de l'abb
Sieys, que l'on croit devoir tre vote, bien qu'on lui prfre
celle du comte de Mirabeau. Mais sa rputation le paralyse: on le
souponne d'avoir reu 100 000 livres de la reine; bruit aveugle,
improbable. S'il tait vrai, sa conduite serait trs diffrente;
mais quand un homme n'a pas t exempt des plus grandes erreurs
(pour parler modrment), les soupons l'accompagnent sans cesse,
quoiqu'il soit aussi innocent de ce qui les cause que le plus pur
de leurs patriotes. Ce bruit en veille d'autres; ainsi que c'est
 son instigation qu'il a publi ses anecdotes sur la cour de
Berlin, et que le roi de Prusse, inform de cette publication, a
fait rpandre par toute l'Allemagne les Mmoires de madame de la
Mothe. Voil les histoires ternelles, les soupons et les
absurdits pour lesquelles Paris a toujours t si fameux. On voit
aisment toutefois, par la tournure de la conversation, mme sur
le sujet le plus ridicule, pourvu qu'il soit d'intrt public,
jusqu'o va la confiance en certains hommes, et sur quoi elle est
fonde. Dans toutes les socits, quelle que soit leur
composition, vous entendez vanter les talents du comte de
Mirabeau; c'est le premier crivain, c'est le premier orateur de
France. Il ne pourrait cependant compter sur six votes de
confiance dans les tats. Ses crits toutefois se rpandent par
tout Paris et dans les provinces; il a publi un Journal des
tats; mais quelques numros furent d'une telle force, d'une telle
tmrit, que le gouvernement lui imposa silence par ordre exprs.
On attribue ce coup  M. Necker, dont la vanit tait blesse au
vif par le peu de crmonie avec lequel on le traitait. Tel tait
le nombre des souscripteurs, que j'ai entendu mettre  80 000 liv.
(3 500 l. st.) par an le profit de M. de Mirabeau. Depuis cette
suppression il publie, une ou deux fois par semaine, un petit
pamphlet rpondant au mme but de donner un compte rendu des
dbats; il y met pour titre: 1re, 2e, 3e Lettres du comte de
Mirabeau  ses commettants. Quoique pleins de violence, de
sarcasme et de svrit, la cour, arrte sans doute par ce titre,
n'a pas trouv  propos de les suspendre. Il y a de la faiblesse
et de la lchet  prohiber ainsi une seule publication, parmi
tant d'autres qui font gmir la presse, et dont la tendance
manifeste est de renverser l'tat de choses actuel. D'un autre
ct, c'est folie et aveuglement de permettre que de pareils
pamphlets circulent dans tout le royaume, mme par les soins du
gouvernement, entre les mains duquel sont les postes et les
diligences: il n'y a rien qu'on n'en doive attendre. -- Pass la
soire  l'Opra-Comique: de la musique italienne, des paroles
italiennes, des chanteurs italiens, et des applaudissements si
continus, si enthousiastes, que les oreilles franaises doivent
faire de rapides progrs. Qu'aurait dit Jean-Jacques s'il avait vu
un tel spectacle  Paris!

Le 18. -- Hier, en consquence de la motion amende de l'abb
Sieys, les communes ont dcrt: qu'elles prendraient le titre
d'Assemble nationale; que se considrant comme en activit,
toutes taxes taient illgales, mais que leur leve serait
accorde pour le temps de la session; qu'enfin elles procderaient
sans dlai  la consolidation de la dette et au soulagement de la
misre du peuple. Ces mesures donnent bon espoir aux partisans
extrmes d'une nouvelle constitution; mais je vois videmment,
parmi les personnes de sens plus rassis, une grande apprhension
que cette dmarche n'ait t trop prcipite. C'est une violence
dont la cour peut se saisir comme prtexte et tourner au prjudice
du peuple. Le raisonnement de M. de Mirabeau contre ces mesures
tait trs fort et trs juste: Si je voulais employer, contre les
autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne,
ne pourrais-je pas dire  mon tour: De quelque manire que vous
vous qualifiiez, que vous soyez les reprsentants connus et
vrifis de la nation, les reprsentants de vingt-cinq millions
d'hommes, les reprsentants de la majorit du peuple, dussiez-vous
mme vous appeler l'Assemble nationale, les tats gnraux,
empcherez-vous les classes privilgies de continuer des
assembles que Sa Majest a reconnues? Les empcherez-vous de
prendre des dlibrations? Les empcherez-vous de prtendre au
veto? Empcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnatre,
de leur continuer les mmes titres qu'il leur a donns jusqu'
prsent? Enfin, empcherez-vous la nation d'appeler le clerg, le
clerg, la noblesse, la noblesse?

 la Socit royale d'agriculture, o j'ai vot comme tout le
monde, pour lire le gnral Washington membre honoraire. Cette
motion avait t faite par M. de Broussonnet,  qui j'avais
prsent le gnral comme un excellent fermier avec lequel j'avais
eu une correspondance sur ce sujet. L'abb Commerel, qui tait
prsent, me donna une petite brochure de lui sur un nouveau sujet:
le Chou  faucher, et un sac en papier plein de semence.

Le 19. -- Accompagn M. de Broussonnet chez M. Parmentier 
l'htel des Invalides, o nous avons dn. Il y avait l un
prsident du Parlement, un Mailly, beau-frre du chancelier,
l'abb Commerel, etc. Je l'ai not, il y a deux ans, M. Parmentier
est le meilleur des hommes, et, comme on peut le voir par ses
crits, s'entend mieux que tout autre en ce qui regarde la
boulangerie. Aprs le dner, promenade  la plaine des Sablons
pour voir les pommes de terre que la Socit y cultive et ses
prparations du sol pour les navets; je n'en dirai que ceci
seulement: que je souhaite de voir mes frres se tenir obstinment
 leur agriculture scientifique, laissant la pratique  ceux qui
s'y connaissent. C'est une chose bien triste, pour des
cultivateurs savants, que Dieu ait cr une peste semblable au
chiendent (triticum repens)!

Le 20. -- Des nouvelles! Des nouvelles! Chacun s'tonne de ce
qu'il aurait d s'attendre  voir arriver: un message du roi aux
prsidents des trois ordres, les prvenant qu'il les runirait
lundi, et des gardes franaises, avec la baonnette au bout du
fusil, places  chaque porte de la salle des tats pour empcher
qui que ce soit d'entrer, sous prtexte des prparatifs pour la
sance royale. La manire dont s'est excut cet acte de violence
mal inspir a t aussi mal inspire que l'acte lui-mme.
M. Bailly n'avait reu d'autre avertissement qu'une lettre du
marquis de Brz, et les dputs se runirent  la porte de la
salle sans savoir qu'elle ft ferme. On ajouta ainsi, de gaiet
de coeur, des formes provoquantes  une mesure suffisamment
odieuse et inconstitutionnelle par elle-mme. On prit sur les
lieux une noble et ferme rsolution: ce fut de se transporter
immdiatement au Jeu de Paume, et l l'assemble tout entire
s'engagea, par serment, de ne se sparer que de son propre
mouvement, et de se considrer et d'agir comme Assemble nationale
partout o la violence et les hasards de la fortune pourraient la
chasser; les prvisions taient si menaantes, que des exprs
furent envoys  Nantes annonant la ncessit o se verrait peut-
tre l'assemble de chercher un refuge dans quelque ville
loigne. Ce message et la fermeture de la salle des tats sont le
rsultat de conciliabules trs longs et trs frquents tenus en
prsence du roi,  Marly, o il a t plusieurs jours sans voir
personne, et o l'on n'admettait, mme les officiers de la cour,
qu'avec un soin et une circonspection extrmes. Les frres du roi
n'ont pas place au conseil; mais le comte d'Artois suit sans cesse
les dlibrations et en fait part  la reine dans de longues
confrences qu'ils ont ensemble.  la rception de ces nouvelles 
Paris, le Palais-Royal fut en feu: les cafs, les magasins de
brochures, les galeries et les jardins taient remplis par la
foule; l'inquitude se voyait dans tous les yeux; les bruits que
l'on faisait courir prtant  la cour des intentions de la
dernire violence, comme si elle avait rsolu d'anantir tout ce
qui, en France n'appartenait pas au parti de la reine, taient
d'une absurdit incroyable; mais rien n'tait trop ridicule pour
la foi aveugle de la populace. Il tait cependant curieux de voir,
parmi les personnes de classe plus leve (car je fis plusieurs
visites aprs l'arrive de ces nouvelles), l'opinion reprocher 
l'Assemble nationale (comme elle s'appelait) d'avoir t trop
loin, d'avoir avec trop de prcipitation, de violence, adopt des
mesures que la masse du peuple ne soutiendrait pas. Nous pouvons
conclure de l que si la cour, instruite de ces dernires
dmarches, poursuit un plan ferme et habile, la cause populaire
aura peu de raisons de s'en louer.

Le 21. -- II est impossible, dans un moment si critique, de
s'occuper a autre chose que de courir de maison en maison demander
des nouvelles et de noter les ides et les opinions qui ont le
plus de cours. Le moment actuel est, entre tous, celui qui
contient en germe les futures destines de la France. La
rsolution par laquelle les communes se sont dclares Assemble
nationale, indpendamment des deux autres ordres et du roi lui-
mme, en rejetant toute possibilit de dissolution, est la prise
de possession de tous les pouvoirs du royaume. Elles se sont
toutes d'un coup transformes dans le Long-Parlement de Charles
1er. Il n'est pas besoin de perspicacit pour s'assurer que, si
une telle prtention n'est pas mise  nant, le roi, les grands
seigneurs et le clerg sont a jamais dpouills de leur part de
pouvoir. On ne doit pas souffrir de l'arme ou d'un parlement une
dmarche aussi audacieuse et destructive de l'autorit royale
comme des intrts qu'elle attaque directement. Si l'on n'y met
obstacle, tous les autres pouvoirs tomberont devant celui des
communes. Avec quelle anxieuse inquitude ne doit-on pas attendre
la dcision de la couronne pour savoir si elle se montrera ferme
dans cette occasion, sans se dpartir du systme de libert
absolument ncessaire en ce moment. Tout bien considr, c'est--
dire connaissant le caractre des gens au pouvoir, il ne faut
esprer ni plan bien arrt, ni ferme excution. Pass la soire
au thtre. Madame Rocqure (Raucourt) jouait la Reine dans
Hamlet; on se figurera aisment comment la pice de Shakespeare a
t mise en pices; le talent admirable de l'actrice lui rendait
cependant un peu de vie.

Le 22. -- J'arrivais  Versailles,  six heures du matin, afin
d'tre, prt pour la sance royale. Nous djeunions avec le duc de
Liancourt quand on nous apprit que le roi l'avait remise  demain.
Hier il y a eu une sance du conseil, qui s'est prolonge jusqu'
minuit; Monsieur et le comte d'Artois y assistaient: chose
extraordinaire et attribue  l'influence de la reine, le comte
d'Artois, l'adversaire constant des plans de M. Necker, s'est
oppos  son systme et a obtenu de faire remettre la sance de
vingt-quatre heures, pour qu'il y ait aujourd'hui conseil en
prsence du roi. En sortant du chteau, nous allmes chercher les
dputs; il courait plusieurs versions sur le lieu de leur
runion. Nous vmes d'abord les Rcollets; ils y avaient t, mais
s'y trouvant peu commodment, ils s'taient rendus  Saint-Louis,
o nous les suivmes; nous arrivmes  temps pour voir M. Bailly
ouvrir la sance et lire la lettre du roi, ajournant la sance
royale  demain. L'aspect de celle assemble tait extraordinaire:
une foule immense se pressait en dedans et autour de l'glise;
l'inquitude des regards, la varit d'expression cause par la
diffrence des opinions et des sentiments, imprimaient aux visages
de tout le monde un caractre que je n'avais jamais vu auparavant.
La seule affaire d'importance que l'on traita, et qui dura jusqu'
trois heures, fut la rception du serment et de la signature de
quelques dputs absents au Jeu de Paume, et la runion de trois
vques et de cent cinquante dputs du clerg, qui vinrent faire
vrifier leurs pouvoirs et furent accueillis par de tels
applaudissements, de telles acclamations de la foule, que l'glise
en retentit. Apparemment les habitants de Versailles, au nombre de
60 000, sont, jusqu'au dernier, dans les intrts des communes:
ceci est remarquable, car cette ville est nourrie par le palais,
et si la cour n'y est pas populaire, on peut supposer ce qu'en
pense le reste du royaume. Dn avec le duc de Liancourt au
Palais: il s'y trouvait beaucoup de noblesse et de dputs des
communes, entre autres le duc d'Orlans, l'vque de Rhodez,
l'abb Siyes, et M. Rabaud-Saint-Etienne.

Voici un des exemples les plus frappants de l'impression que
produisent les grands vnements sur les hommes de classes
diverses. Dans la rue et dans l'glise Saint-Louis, il y avait une
telle inquitude sur chaque visage, que l'importance du moment se
lisait dans les physionomies. Toutes les formes de civilit
ordinaires taient ngliges; mais parmi les personnes du rang
bien plus lev avec lesquelles je m'assis  table, la diffrence
me frappa. Il n'y avait pas, dans trente convives, cinq personnes
dans la figure desquelles on pt deviner qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire; la conversation fut mme plus indiffrente
que je ne l'aurais cru. Si elle l'avait t compltement, il n'y
aurait rien eu d'tonnant; mais on fit, avec la plus grande
libert, des observations qui furent reues de faon  prouver
qu'on ne les trouvait pas dplaces. N'aurait-on pas cru, dans ce
cas,  une plus grande nergie de sentiments et d'expressions, 
une plus grande vivacit dans un entretien sur cette crise qui
ncessairement devait remplir toutes les penses? Cependant chacun
mangeait, buvait, se promenait, souriait avec une ngligence qui
me confondait: je ne revenais pas de tant de froideur. Il y a
peut-tre une certaine nonchalance devenue naturelle aux gens de
bonne socit par suite d'une longue habitude, et qui les
distingue du vulgaire: celui-ci a, dans l'expression de ses
sentiments, mille rudesses qu'on ne retrouve pas  la surface
polie de ceux dont les manires ont t adoucies, sinon uses par
le frottement de la socit. Cette remarque serait injuste dans la
plupart des cas; mais, je le confesse, le moment actuel, le plus
critique, sans aucun doute, que la France ait travers depuis la
fondation de la monarchie, puisque le conseil qui doit dcider de
la conduite du roi est assembl, ce moment aurait motiv une tout
autre tenue. La prsence et surtout les manires du duc d'Orlans
y pouvaient tre pour quelque chose, mais pour bien peu; ce ne fut
pas sans un certain dgot que je lui vis plusieurs fois montrer
un esprit de mauvais aloi et un air moqueur qui, je le suppose,
font partie de son caractre; autrement il n'en et rien paru
aujourd'hui.  en juger par ses faons, l'tat des affaires ne lui
dplat pas. L'abb Siys a une physionomie remarquable: son oeil
vif et toujours en mouvement pntre la pense des autres, mais se
tient soigneusement sur la rserve, pour ne pas livrer la sienne.

Autant cette figure a de caractre, autant celle de Rabaud-Saint-
tienne a de nullit; elle lui fait tort cependant, car ses
talents sont incontestables. On semble d'accord que si le comte
d'Artois l'emporte dans le conseil, M. Necker, le comte de
Montmorin et M. de Saint-Priest se retireront; en ce cas, la
rentre triomphale de M. Necker aux affaires est invitable. -- Ce
soir. -- Le plan du comte d'Artois est accept; le roi le
dclarera demain dans son discours; M. Necker a offert sa
dmission, que le roi a refuse. On se demande maintenant quel est
ce plan.

Le 23. -- Le grand jour est pass: ds le matin Versailles
semblait rempli de troupes; vers dix heures, on forma la haie dans
les rues avec les gardes franaises, quelques rgiments suisses,
etc. La salle des tats tait entoure, des sentinelles postes 
tous les passages et  toutes les portes; aucune autre personne
que les dputs n'tait admise. Ces prparatifs militaires taient
mal entendus, car ils semblaient trahir l'odieux et l'impopularit
des mesures que l'on allait proposer, et l'attente, peut-tre la
crainte, d'un mouvement populaire. On dclarait, avant que le roi
et quitt le chteau, que ses projets taient hostiles  la
nation par la force qui paraissait les escorter. C'est cependant
le contraire qui a eu lieu: on connat les propositions; ce plan
avait du bon, on accordait beaucoup au peuple sur des points
essentiels, et cela avant que les tats eussent pourvu aux
difficults de finances qui les ont fait runir, en leur laissant
ainsi plein pouvoir de faire ensuite, dans l'intrt de la nation,
ce que les circonstances auraient permis; il semble qu'ils eussent
d accepter, moyennant quelques garanties pour leur future
runion, sans laquelle rien n'est assur; mais comme une courte
ngociation peut aisment amener cela; je crains que les dputs
ne se rendent conditionnellement. L'emploi de la force arme,
quelques imprudentes tentatives du parti royal, pour agir sur la
constitution intrieure, et la runion des tats, jointe  la
mauvaise humeur qu'ils avaient eu le temps de couver depuis trois
jours, empchrent les communes d'accueillir le roi avec des
acclamations. Le clerg et quelques nobles crirent Vive le roi!
mais les trois quarts de l'assemble firent contraste par leur
silence. Il parat qu'on tait rsolu d'avance  ne souffrir
aucune violence, car lorsque le roi fut parti, le clerg et la
noblesse s'tant retirs, le marquis de Brz attendit
qu'obissant aux ordres de la couronne, le tiers se rendt aussi
dans la salle prpare pour lui; puis s'apercevant que personne ne
bougeait, -- Messieurs, dit-il, vous connaissez les intentions du
roi. Un silence de mort s'ensuivit, et alors les talents
suprieurs s'emparrent de cet empire, devant lequel disparaissent
toutes les autres considrations. Les yeux de l'assemble entire
furent tourns sur le comte de Mirabeau, qui,  l'instant,
rpondit au marquis de Brz: Oui, monsieur, nous avons entendu
les intentions qu'on a suggres au roi, et vous qui ne sauriez
tre son organe auprs des tats gnraux; vous qui n'avez ni
place, ni voix, ni droit de parler, vous n'tes pas fait pour nous
rappeler son discours. Cependant pour viter toute quivoque et
tout dlai, je vous dclare que si l'on vous a charg de nous
faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer
la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance
de la baonnette. Sur quoi, ce fut un cri unanime de Tel est le
voeu de l'assemble. On confirma sur-le-champ les arrts pris
antrieurement, et sur la motion du comte de Mirabeau, on dclara
l'inviolabilit de la personne des dputs, aussi bien hors de
I'assemble que dans son sein, et fut rput infme et tratre
quiconque ferait contre eux une tentative.

Le 24. -- La fermentation  Paris passe toute conception; toute la
journe il y a eu dix mille personnes au Palais-Royal; on avait
apport ce matin un rcit trs complet des vnements d'hier, qui
a t lu et comment  la foule par plusieurs des meneurs
apparents de petites socits.  ma grande surprise les
propositions du roi n'ont rencontr qu'un dgot universel. Il ne
disait rien d'explicite sur le retour priodique des tats; il
regardait comme une proprit tous les vieux droits fodaux. Ceci
et le changement de l'quilibre de la reprsentation, dans les
assembles provinciales, est ce qui cause le plus de rpugnance.
Mais au lieu d'esprer et de tendre vers des concessions
ultrieures sur ces points, afin de les faire mieux concorder avec
les voeux de la majorit, le peuple semble saisi d'une sorte de
frnsie, repoussant tout moyen terme, et insister sur l'absolue
ncessit de la runion des ordres, afin que, tout pouvoir passant
au tiers, il puisse effectuer ce qu'on appelle la rgnration du
royaume:mot favori, auquel on n'attache aucun sens bien prcis, et
que l'on explique vaguement par la rforme gnrale de tous les
abus. On croit aussi beaucoup  la dmission de M. Necker, et on
semble s'y attacher plus particulirement qu' des points d'une
bien autre importance. Il est clair pour moi, d'aprs les
conversations et les harangues dont j'ai t le tmoin, que les
runions permanentes du Palais-Royal, qui arrivent  un degr de
licence et  une furie de libert  peine croyables, s'unissant
aux innombrables publications incendiaires que chaque heure a vues
natre, depuis l'assemble des tats, ont tellement enflamm les
dsirs du peuple, et lui ont donn l'ide de changements si
radicaux, que rien ne le satisferait maintenant de ce que
pourraient faire ou le roi ou la cour. En consquence, il serait
de la dernire inutilit de faire des concessions, si on n'est pas
fermement rsolu non-seulement  les faire observer par le roi,
mais aussi  maintenir le peuple, en s'occupant en mme temps de
rtablir l'ordre. Mais la pierre d'achoppement de ce projet, comme
de tous ceux que l'on peut imaginer, comme chacun le sait et le
crie dans les carrefours, c'est la situation des finances qu'il
n'est gure possible de restaurer que par un secours libral,
accord par les tats, ou par une banqueroute. Il est de notorit
publique que ce point a t chaudement dbattu en conseil.
M. Necker a prouv que la banqueroute tait invitable, si l'on
rompait avec les tats avant que les finances ne fussent en ordre,
et la terreur d'une telle mesure, que pas un ministre n'oserait
prendre sur soi, a t la grande difficult qui s'est oppose aux
projets de la reine et du comte d'Artois. On a eu recours  un
moyen terme, par lequel on espre se gagner un parti dans la
nation et dpopulariser assez les dputs pour s'en dbarrasser
ensuite; cette attente sera infailliblement trompe. Si du ct du
peuple on avance que les vices d'un gouvernement surann rendent
ncessaire l'adoption d'un systme nouveau, et qu'il n'y a que les
mesures les plus vigoureuses qui soient susceptibles de mettre la
nation en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on
rplique, de l'autre ct, que le caractre personnel du roi doit
loigner toute crainte de voir employer la violence; que, sous
quelque rgime que ce soit, l'tat des finances doit tre rgl ou
par le crdit ou par la banqueroute, qu'il faut temporiser pour
gagner, dans les ngociations, ce que la force mettrait en
question; qu'en poussant les choses  l'extrme, on s'expose  une
coalition des autres ordres avec l'arme, le parlement et mme
cette partie prpondrante du peuple qui dsapprouve les excs.
Quand  tout cela on ajoute la possibilit de jeter le pays dans
une guerre civile, avec laquelle on est si familiaris que son nom
est sur toutes les lvres, nous devons avouer que, si les communes
refusent obstinment ce qui leur est propos, elles exposent
d'immenses bienfaits assurs aux hasards de la fortune, qui peut-
tre les fera maudire par la postrit, au lieu de faire bnir
leur mmoire comme celle de vrais patriotes qui n'avaient en vue
que le bonheur de leur pays. Les oreilles me bourdonnaient de
politique depuis quelques jours, j'allai m'en refaire  l'Opra-
Italien. Rien ne valait pour cela la pice que l'on donnait: la
Villanella rapita, de Bianchi, composition vraiment dlicieuse.
Croirait-on que ce mme peuple qui nagure n'estimait d'un opra
que les danses et n'entendait que des orages de cris, suit
maintenant avec passion les mlodies italiennes, les applaudit
avec got et avec enthousiasme, et cela sans qu'elles empruntent
le secours d'un seul pas! La musique est charmante, lgamment
enjoue, lgre et gracieuse; il y a, pour la signora Mandini et
Vigagnoni, un duo de premier mrite. La Mandini est une cantatrice
qui vous fascine: sa voix n'est rien; mais sa grce, son
expression, son me, s'harmonisent dans une exquise sensibilit.

Le 25. -- La conduite de M. Necker est svrement critique, mme
parmi ses amis, aussitt qu'ils sortent d'un certain monde. On
assure positivement que l'abb Siys, MM. Mounier, Chapelier,
Barnave, Turgot, Tourette, Rabaud et autres chefs de partis se
sont presque mis  ses genoux pour qu'il insiste  faite accepter
sa dmission, dans la conviction que sa retraite jetterait plus
que toute autre chose le parti de la reine dans des difficults
infiniment plus graves et plus embarrassantes. Mais sa vanit a
prvalu sur leurs efforts pour lui faire prter l'oreille aux
paroles insidieuses de la reine, qui a l'air de lui demander grce
et lui fait croire que lui seul est capable de maintenir la
couronne sur la tte du roi. En mme temps qu'il se prte  ces
manoeuvres, contrairement  l'intrt des amis de la libert, il
brigue les applaudissements de la populace de Versailles d'une
manire dplorable. Pour aller chez le roi et pour en revenir, les
ministres ne traversent jamais la cour  pied; ce dont M. Necker
s'avisa, quoiqu'il ne l'et pas fait dans des temps plus
tranquilles, afin de provoquer les louanges, de s'entendre appeler
le Pre du peuple, et de traner sur ses traces une foule immense
qui l'acclame. Presque au mme moment que la reine, dans une
entrevue prive, parlait  M. Necker, ainsi que je l'ai dit, elle
recevait les dputs de la noblesse, en appelait  leur honneur
pour soutenir les droits de son fils qu'elle leur prsentait,
montrant clairement que, si les projets du roi n'taient pas
vigoureusement soutenus, la monarchie tait perdue et la noblesse
engloutie. Tandis que le tumulte soulev par M. Necker faisait
retentir le chteau, le roi, se rendant en voiture  Marly,
n'tait accueilli que par un lugubre et morne silence, et cela,
aprs avoir accord au peuple et  la cause de la libert plus
qu'aucun de ses prdcesseurs. Telle est la foule, telle
l'impossibilit de la satisfaire dans un moment comme celui-ci,
lorsque l'imagination exalte pare toutes les chimres des
couleurs enchanteresses de la libert. Je suis trs curieux
d'apprendre le rsultat des dlibrations qui ont suivi les
premires protestations des communes contre la violence militaire
employe d'une faon  la fois si injustifiable et si peu
judicieuse. Si les propositions du roi taient venues aprs le
vote des subsides, et  propos de quelques questions moins
importantes, ce serait autre chose; mais les prsenter avant
d'avoir un shilling de vot, ou une mesure prise pour sortir de
cet embarras, change l'affaire du tout au tout. Le soir, la
conduite de la cour est inexplicable et inconsquente: tandis que
par la sance royale on avait tout fait pour maintenir la
sparation des ordres, on a permis  une grande partie du clerg
de se runir aux communes. Le duc d'Orlans,  la tte de
quarante-sept membres de la noblesse, fait de mme: et, autre
preuve de l'instabilit des conseils de la cour, les communes se
sont maintenues dans la grande salle des tats, malgr l'exprs
commandement du roi. Le fait est que la sance royale tait
contraire  ses sentiments personnels, et que ce n'est qu'avec
beaucoup de difficult que le conseil la lui avait fait adopter;
aussi, lorsqu' chaque instant il devenait de plus en plus urgent
de donner des ordres efficaces pour le maintien du systme
propos, il fallut, de nouveau, livrer bataille sur chaque point,
et le projet ne fut que mis en train sans que l'on y persistt.
Voil ce qu'on en dit, et c'est probablement la vrit. On voit
aisment que mieux aurait valu, pour mille raisons, ne pas prendre
cette mesure, car le gouvernement a perdu tout prestige et toute
nergie, et le peuple va se montrer plus exigeant que jamais.
Hier,  Versailles, la populace a insult, et mme maltrait, les
membres du clerg et de la noblesse connus par leurs efforts pour
maintenir la sparation des ordres. L'vque de Beauvais a reu 
la tte une pierre qui l'a presque assomm.[22] On a bris toutes
les fentres chez l'archevque de Paris, et il a d changer de
logement; le cardinal de Larochefoucauld a t hu et siffl. La
confusion est si grande, que la cour ne peut compter que sur les
troupes; encore dit-on maintenant d'une manire positive que, si
ordre est donn aux gardes franaises de faire feu sur le peuple,
ils refuseront. Cela n'tonne que ceux qui ne savent pas combien
ils sont las des mauvais traitements, de la conduite et des
manoeuvres du duc du Chtelet, leur colonel; tant les affaires de
la cour ont t mal menes sous tous les rapports, tant elle a t
malheureuse dans le choix des hommes dont dpendent le plus sa
sret et mme son existence! Quelle leon pour les princes qui
souffrent que de vils courtisans, des femmes, des bouffons,
s'emparent d'un pouvoir qui n'offre de scurit qu'entre les mains
de l'habilet et de la prudence. On affirme que ces troubles ont
t machins par les meneurs des communes, et quelques-uns pays
par le duc d'Orlans. La confusion du ministre est au comble. --
Le soir, Thtre-Franais: le Comte d'Essex et la Maison de
Molire.

Le 26. -- Chaque moment semble apporter au peuple une nouvelle
ardeur; les runions du Palais-Royal sont plus nombreuses, plus
violentes et plus audacieuses que jamais, et dans la runion des
lecteurs, convoqus  Paris pour envoyer une dputation 
l'Assemble nationale, grands comme petits ne parlaient de rien
moins que d'une rvolution dans le gouvernement et de
l'tablissement d'une libre constitution. Ce qu'on entend par
libre constitution n'est pas difficile  deviner: c'est la
Rpublique; car les doctrines du temps y tendent de plus en plus
chaque jour; on dit toutefois que l'tat doit conserver la forme
monarchique ou que, du moins, il y a besoin d'un roi. On est
tourdi dans les rues par les colporteurs de pamphlets sditieux
et de relations d'vnements chimriques dont la commune tendance
est de maintenir le peuple dans la frayeur et l'incertitude. Il
n'y a pas d'exemple d'une nonchalance, d'une stupidit pareilles 
celles de la cour. Le moment demanderait la plus grande dcision;
et hier, pendant que l'on discutait s'il serait doge de Venise ou
roi de France, le roi tait  la chasse! Jusqu' onze heures du
soir, et comme nous en avons t informs ensuite, presque
jusqu'au matin le Palais Royal a prsent un spectacle curieux. La
foule tait prodigieuse; on faisait partir des pices d'artifice
de toutes sortes, et tout l'difice tait illumin; les
rjouissances se faisaient pour clbrer la runion du duc
d'Orlans et de la noblesse aux communes; elles se joignaient  la
libert excessive ou plutt  la licence des orateurs populaires.
Ce bruit, cette agitation, les alarmes excites un peu auparavant,
ne laissent pas respirer la foule et la prparent singulirement
pour excuter les projets, quels qu'ils soient, des meneurs de
l'Assemble: elle est entirement contraire aux intrts de la
cour; des deux cts, mme aveuglement, mme infatuation. Tout le
monde comprend aujourd'hui que le projet de la sance royale est
hors de question. Au moment que les communes, averties par la
circonstance insignifiante de leur runion dans la grande salle
des tats, ont souponn, de l'hsitation, elles ont mpris les
autres ordres du roi, les ont regards comme non avenus et ne
mritant aucune considration jusqu' ce qu'on les appuyt par des
moyens dont on ne voyait pas trace. Elles ont rig en maxime que
leur droit s'tendait sur beaucoup plus de choses que n'en a
mentionnes le roi; qu'en consquence, elles n'accepteront aucune
commission du pouvoir, mais voqueront tout  elles comme leur
appartenant. Beaucoup de personnes avec lesquelles je m'en suis
entretenu paraissent n'y rien voir d'extraordinaire; mais il me
semble pour moi que de telles prtentions sont galement
dangereuses et inadmissibles, et menant tout droit  une guerre
civile, le comble de l'garement et de la folie, quand les
liberts publiques pourraient certainement tre assures sans
recourir  de telles extrmits. Si les communes revendiquent
toute autorit, quelle puissance y a-t-il dans l'tat, hors les
armes, pour repousser leurs empitements? Elles excitent chez le
peuple des esprances sans bornes; si l'effet ne les suit pas,
tout sera dans le chaos: le roi lui-mme, quelles que soient sa
nonchalance, son apathie, son indiffrence pour le pouvoir,
prendra l'alarme un jour ou l'autre, et prtera l'oreille  des
projets auxquels il ne donnerait pas  prsent un moment
d'attention. Tout semble indiquer fortement un grand dsordre et
des troubles intrieurs, et fait voir qu'il et t plus sage
d'accepter les ordres du roi: c'est dans cette ide que je quittai
Paris.

Le 27. -- On dirait que l'affaire est termine et la rvolution
complte. Le roi, effray par les mouvements populaires, a dfait
son oeuvre de la sance royale en crivant aux prsidents de la
noblesse et du clerg se joindre avec leurs ordres aux communes,
donnant ainsi le dmenti  ses ordres antrieurs. On lui a
reprsent que la disette est si grande dans toutes les parties du
royaume, qu'il n'y avait pas d'excs auxquels le peuple ne ft
capable de se porter; qu' moiti mort de faim il couterait
toutes les objections et se tenait, sur le qui-vive pour tous les
mouvements; que Paris et Versailles seraient infailliblement
brls; qu'en un mot tous les malheurs suivraient son obstination
 ne pas se dpartir du plan de la sance royale. Ses
apprhensions l'emportrent sur les conseils du parti qui l'avait
dirig ces derniers jours, et il prit celle dcision dont
l'importance est telle qu'il ne saura plus maintenant ni o
s'arrter, ni quoi refuser. Sa position dans la rorganisation du
royaume sera celle de Charles 1er, spectateur impuissant des
rsolutions efficaces d'un Long-Parlement. La joie excite par cet
acte a t infinie, et l'Assemble se mlant au peuple s'est
empresse de se rendre au chteau; les cris de: Vive le roi!
Auraient pu s'entendre de Marly. Le roi et la reine se montrrent
aux balcons et furent reus par des clameurs enthousiastes, ceux
qui dirigeaient ce mouvement connaissant bien mieux la valeur des
concessions que ceux qui les avaient faites. J'ai parl
aujourd'hui avec plusieurs personnes, et parmi elles plusieurs
nobles, non sans m'tonner de leur voir entretenir l'ide que
cette union n'est que pour la vrification des pouvoirs et la
confection de la constitution, nouveau terme qu'ils ont adopt
comme si leur nouvelle constitution tait un pudding que l'on
fasse d'aprs une recette. Je leur ai demand en vain o est le
pouvoir qui les sparera ensuite si les communes n'y veulent pas
consentir, chose probable, puisque cet arrangement met toute
l'autorit dans leurs mains. J'ai fait appel en vain, pour les
persuader, au tmoignage des chefs de l'Assemble qui, dans leurs
pamphlets font bon march de la constitution anglaise, parce que
le pouvoir de la couronne et des lords y restreint de beaucoup
celui des communes. Le rsultat me parat si vident qu'il n'y a
aucune difficult  le prdire: tout pouvoir rel passera
dsormais aux communes. Aprs avoir excit les esprances du
peuple dans l'exercice qu'elles en feraient, elles seront
incapables de s'en servir avec modration; la cour ne se rsignera
pas  se voir lier les mains; la noblesse, le clerg, les
parlements et l'arme, menacs d'anantissement, se runiront pour
la dfense commune; mais comme un tel accord demande du temps pour
s'tablir, ils trouveront le peuple arm, d'o une guerre civile
sanglante devra suivre. Cette opinion, je l'ai manifeste plus
d'une fois sans trouver quelqu'un qui s'y rallit.[23]  tout
hasard, le vent est tellement en faveur du peuple, et la conduite
de la cour est si faible, si indcise, si aveugle, qu'il arrivera
peu de chose que l'on ne puisse dater de ce moment. De la vigueur
et du savoir-faire eussent tourn les chances du ct de la cour,
car la grande majorit de la noblesse du royaume, le haut clerg,
les parlements et l'arme soutenaient la couronne; son abandon de
la seule marche qui assurt son pouvoir laisse place  toutes les
exigences. Le soir, les feux d'artifice, les illuminations, la
foule et le bruit ont t croissants au Palais-Royal: la dpense
doit tre norme, et cependant personne ne sait de source certaine
par qui elle est supporte. On donne dans les boutiques autant de
ptards et de serpenteaux pour douze sous qu'on en aurait eu pour
cinq livres en temps ordinaire. Nul doute que ce ne soit aux frais
du duc d'Orlans. On tient ainsi le peuple dans une perptuelle
fermentation, toujours assembl, toujours prt  se jeter dans les
hasards lorsqu'il y sera appel par les hommes auxquels il a
confiance. Nagure il aurait suffi d'une compagnie de Suisses pour
touffer tout cela, a prsent il faudrait un rgiment men avec
vigueur; dans quinze jours, c'est  peine si une arme y russira.
Au thtre, mademoiselle Contat m'a enchant dans le Misanthrope
de Molire. C'est vraiment une grande actrice, runissant
l'aisance, la grce, le port, la beaut,  l'esprit et  l'me.
Mol a jou Alceste d'une manire admirable. Je ne prendrai pas
cong du Thtre-Franais sans lui donner encore une fois la
prfrence sur tout ce que j'ai vu.

Je quitterai Paris, toutefois, heureux de l'assurance que les
reprsentants du peuple ont sans conteste dans leurs mains le
pouvoir d'amliorer tellement la constitution du pays, que
dsormais les grands abus y soient, sinon impossibles, au moins
d'une extrme difficult  tablir; que, par consquent, ils
fonderont une libert politique entire, et s'ils y russissent,
qu'ils mettront  profit mille occasions de doter leurs
compatriotes du bienfait inapprciable de la libert civile.
L'tat des finances place en fait le gouvernement sous la
dpendance des tats et assure ainsi leur priodicit. D'aussi
grands bienfaits rpandront le bonheur chez vingt-cinq millions
d'hommes, ide noble et encourageante qui devrait animer tout
citoyen du monde, quels que soient son tat, sa religion, son
pays. Je ne me permettrais pas un instant de croire que les
reprsentants puissent jamais assez oublier leurs devoirs envers
la nation franaise, l'humanit, leur propre honneur, pour que des
vues impraticables, des systmes chimriques, de frivoles ides
d'une perfection imaginaire, arrtent leurs progrs et dtournent
leurs efforts de la voie certaine pour engager dans les hasards
des troubles les bienfaits assurs qu'ils ont en leur puissance.
Je ne concevrai jamais que des hommes ayant sous la main une
renomme ternelle, jouent ce riche hritage sur un coup de ds,
au risque d'tre maudits comme les aventuriers les plus effrns
qui aient jamais fait honte  l'humanit. Le duc de Liancourt
ayant une collection de brochures, puisqu'il achte tout ce qui se
publie sur les affaires prsentes, et entre autres les cahiers de
tous les districts et villes de France pour les trois ordres, il y
avait pour moi un grand intrt de parcourir tous ces cahiers,
dans la certitude d'y trouver l'numration des griefs des trois
ordres et l'indication des amliorations  apporter au
gouvernement et  l'administration. Les ayant tous parcourus la
plume  la main pour en faire des extraits, je quitterai Paris
demain.

Le 28. -- M'tant pourvu d'un cabriolet franais (ce qui rpond 
notre gig) et d'un cheval, je me mis en route aprs avoir pris
cong de mon excellent ami M. Lazowski, dont l'inquitude sur le
sort de son pays m'inspirait autant de respect pour son caractre
que les mille attentions que chaque jour je recevais de lui
m'avaient donn de raisons pour l'aimer. Ma bonne protectrice, la
duchesse d'Estissac, eut la bont de me faire promettre de revenir
chercher l'hospitalit dans son htel, au terme du voyage que
j'allais entreprendre. Je ne me souviens pas du nom de l'endroit
o je dnai en allant  Nangis; mais c'est une station de poste, 
gauche, un peu  l'cart de la route. Il n'y avait qu'une mauvaise
chambre avec des murailles nues. Le temps tait froid et le feu me
manquait; car,  peine fut-il allum, qu'il fuma d'une faon
insupportable. Cela me mit d'effroyable humeur. Je venais de
passer quelque temps  Paris, au milieu de l'ardeur, de l'nergie
et de l'animation d'une grande rvolution; dans les moments que ne
remplissaient pas les proccupations politiques, je jouissais des
ressources de conversations librales et instructives, de
l'amusement du premier thtre du monde, et les accents
enchanteurs de Mandini m'avaient tour  tour consol ou charm
pendant des instants trop fugitifs. Le brusque changement de tout
cela contre une chambre d'auberge, et d'auberge franaise,
l'ignorance de chacun sur les vnements d'alors qui le
regardaient au plus haut point, la circonstance aggravante de
manquer de journaux avec une presse bien plus libre qu'en
Angleterre, formaient un tel contraste que le coeur me manqua. 
Guignes, un matre de danse ambulant faisait sauter avec sa
pochette quelques enfants de marchands; pour soulager ma
tristesse, j'assistai  leurs plaisirs innocents, et je leur
donnai, avec une munificence grande, quatre pices de douze sous
pour acheter un gteau, ce qui les remplit d'une nouvelle ardeur;
mais mon hte, le matre de poste, fripon hargneux pensa que,
puisque j'tais si riche, il en devait avoir sa part, et me fit
payer neuf livres dix sous pour un poulet maigre et coriace, une
ctelette, une salade et une bouteille de mauvais vin. Une si
basse et si pillarde disposition ne contribua pas  me remettre de
bonne humeur. -- 30 milles.

Le 29 -- Nangis. Le chteau appartient au marquis de Guerchy, qui,
l'an dernier,  Caen, m'avait fait promettre, par ses instances
amicales, de passer quelques jours ici. Une maison presque remplie
d'htes, dont quelque-uns fort agrables, l'ardeur de
M. de Guerchy pour la culture, et l'aimable navet de la marquise
sur ce point comme sur ceux de la politique et de la vie commune,
taient ce qu'il fallait pour me relever. Mais je me trouvai dans
un cercle de politiques avec lesquels je ne pus m'accorder que sur
une chose, les souhaits d'une libert indestructible pour la
France; quant aux moyens de l'obtenir, nous tions aux ples
opposs. Le chapelain du rgiment de M. de Guerchy, qui a ici une
cure et que j'avais connu  Caen, M. l'abb de ..., se montrait
particulirement trs port pour ce que l'on appelle la
rgnration du royaume, impossible d'entendre par cela, suivant
ses explications, autre chose qu'une perfection thorique de
gouvernement, douteuse  son point de dpart, risque dans son
dveloppement et chimrique quant  ses fins. Elle m'a toujours eu
l'air suspect, parce que tous ses avocats, depuis les meneurs de
l'Assemble nationale dans leurs pamphlets jusqu'aux messieurs qui
me faisaient actuellement son pangyrique, affectaient tous de
faire bon march de la constitution anglaise en ce qui touche  la
libert. Comme elle est, sans aucun doute et selon leurs propres
aveux, la meilleure que le monde ait encore vue, ils dclarent en
appeler de la pratique  la thorie, chose trs admissible
(toutefois avec prcaution) dans une question de science; mais
qui, pour l'tablissement de l'quilibre des nombreux intrts
d'un grand royaume, des garanties de la libert de vingt-cinq
millions d'hommes, me partait tre le comble de l'imprudence, la
quintessence de l'garement. Mes arguments roulaient sur la
constitution anglaise: Acceptez-la, disais-je, en bloc; c'est
l'affaire d'un tour de scrutin; votre reprsentation gale et
relle pour tous a fait disparatre sa plus grande imperfection;
quant au reste, dont l'importance est minime, modifiez-la, mais
prudemment; car ce n'est qu'ainsi que l'on touche  une charte
qui, ds son tablissement, a procur le bonheur  une grande
nation, la grandeur  un peuple que la nature avait fait petit,
mais qui,  force de copier humblement ses voisins, s'est rendu
dans un sicle le rival des nations les plus illustres dans ces
arts qui embellissent la vie humaine, et matre de toutes dans
ceux qui contribuent  son bien-tre. On louait mon attachement 
ce que je pensais tre la libert; en rpondant que le roi de
France ne devait pas apposer son veto  la volont de la nation,
que l'arme devait tre entre les mains des provinces, et cent
ides galement absurdes et impraticables.

Tels sont cependant les sentiments que la cour a tout fait pour
rpandre dans le pays, car, la, postrit le croira-t-elle?
Pendant que la presse fourmillait de publications incendiaires
tendant  prouver les bienfaits d'un chaos thorique et d'une
licence spculative, on n'a pas employ un seul crivain de talent
 rfuter leur doctrine, en vogue et  les confondre; on ne s'est
pas donn la moindre peine pour faire circuler des oeuvres d'une
autre couleur.  ce propos, je dois dire que quand la cour vit que
les tats ne pouvaient plus tre convoqus sous leur ancienne
forme, qu'il fallait en consquence procder  de grandes
innovations, elle aurait d prendre notre constitution pour
modle, rassembler le clerg et la noblesse dans une seule chambre
et mettre un trne pour le roi quand il s'y ft rendu; runir tes
communes dans une autre salle, puis faire vrifier par chacune
d'elles les pouvoirs de ses membres Dans le cas d'une sance
royale, on aurait invit les communes  paratre  la barre de la
chambre haute, o des siges leur eussent t prpars. Dans
l'dit de leur constitution, le roi aurait d copier l'Angleterre
assez pour viter ces discussions prliminaires sur les formes 
suivre dans les dbats, qui, en France, ont pris deux mois et
laiss aux imaginations ardentes du peuple le temps de travailler.
De telles mesures auraient permis de faire face, dans les
meilleures conditions possibles, aux changements ou vnements
imprvus qui seraient venus  se produire.

Le chteau de mon ami est considrable et mieux bti qu'on ne le
faisait en Angleterre  la mme poque, il y a deux cents ans; je
crois que cette supriorit tait gnrale en France dans tous les
arts. On y tait, j'en suis presque sr, du temps de Henri IV,
bien plus avanc que nous pour les villes, les maisons, les rues,
les chemins, bref en toute chose. Grce  la libert, nous sommes
parvenus  changer de rle avec les Franais. Comme tous les
chteaux que j'ai vus dans ce pays, celui-ci touche  une ville;
il en forme mme une extrmit; mais l'arrire-faade, donnant sur
de belles plantations, sans aucune vue de btiments, a tout  fait
l'air de la campagne. Le marquis actuel a form l une pelouse
avec des sentiers sabls et sinueux, et d'autres embellissements
pour l'encadrer. On y fait les foins, et le marquis, M. l'abb et
quelques autres montrent avec moi sur la meule pour que je leur
montrasse  l'arranger et le tasser. Des politiques aussi ardents,
quelle merveille que la meule n'ait pas pris feu! -- Nangis est
assez prs de Paris pour que le peuple s'occupe de ce qui s'y
passe; le perruquier qui m'accommodait ce matin m'a dit que chacun
tait rsolu  ne pas payer les taxes si l'Assemble l'ordonnait
ainsi. Mais les soldats, n'auront-ils rien  dire? -- Non,
monsieur, jamais; soyez assur comme nous que les soldats franais
ne tireront jamais sur le peuple, et puis le feraient-ils, que
mieux vaut mourir d'une balle que de faim. Il me traa un affreux
tableau de la misre du peuple: des familles entires taient dans
le plus grand dnment; ceux qui ont de l'ouvrage n'en retirent
pas le profit ncessaire  les nourrir; beaucoup d'autres,
trouvent mme de la difficult  se procurer cet ouvrage. Je
demandai  M. de Guerchy si c'tait vrai; effectivement. Les
magistrats ont dfendu  la mme personne d'acheter plus de deux
boisseaux de bl dans le mme march, par crainte d'accaparement.
Le sens commun montre que ces mesures tendent directement 
accrotre le mal, mais il est inutile de discuter avec des
personnes dont les ides sont irrvocablement arrtes.
Aujourd'hui, jour de march, j'ai vu le froment se vendre sous
l'empire de ces rglements; un piquet de dragons se tenait au
centre de la place pour prvenir les troubles. D'ordinaire le
peuple se querelle avec les boulangers, prtendant que le prix
qu'ils demandent est au-dessus du cours; de ces mots il passe aux
voies de fait, soulve une meute et se sauve emportant sans
bourse dlier et le bl et le pain. C'est ce qui est arriv 
Nangis et en plusieurs endroits; la consquence fut que boulangers
et fermiers refusrent de s'y rendre jusqu' ce que la disette ft
 son comble; alors les crales durent s'lever  un taux norme,
ce qui augmenta le mal et ncessita vraiment la prsence des
soldats pour rassurer les pourvoyeurs du march. J'ai interrog
madame de Guerchy sur les dpenses de la vie; notre ami M. l'abb
tait de cette conversation, et il en rsulte que pour habiter un
chteau comme celui-ci, avec six domestiques mles, cinq
servantes, huit chevaux, entretenir un jardin, etc., etc., tenir
table ouverte, recevant quelque socit, sans jamais aller 
Paris, il faut environ mille louis de revenu. En Angleterre, ce
serait deux mille. Il y a donc entre les modes de vie, et non pas
entre le prix des choses, cent pour cent de diffrence. Il y a des
gentilshommes qui vivent ici pour 6  8000 liv. (262  320 liv.
st.) avec deux domestiques, deux servantes, trois chevaux et un
cabriolet; en Angleterre, il y en a qui mnent le mme train, mais
ce sont des prodigues.

Parmi les voisins qui visitaient Nangis se trouvaient M. Trudaine
de Montigny et sa jeune et jolie femme. Ils ont un beau chteau 
Montigny et un domaine donnant un revenu de 4000 louis. Cette dame
tait une demoiselle de Cour-Breton, nice de M. de Calonne; elle
avait d pouser le fils de M. de Lamoignon, mais elle y avait la
plus grande rpugnance. Trouvant que les refus ordinaires ne lui
servaient de rien, elle se rsolut  en donner un qui ne laisst
aucune rplique: elle se rendit  l'glise, selon les ordres de
son pre, mais l elle rpondit un non solennel au lieu du oui
qu'on attendait; elle s'en fut ensuite  Dijon, d'o elle ne
bougea pas; le peuple la salua de ses acclamations pour avoir
refus de s'allier avec la cour plnire; partout on loua trs
fort sa fermet. Il y avait aussi M. de la Luzerne, neveu de
l'ambassadeur de France  Londres, qui voulut bien m'informer dans
un anglais pitoyable qu'il avait pris des leons de boxe de
Mendoza. Personne ne serait bien venu  dire qu'il a voyag sans
profit. Est-ce que le duc d'Orlans, lui aussi, aurait appris 
boxer? Mauvaises nouvelles de Paris; le trouble s'accrot; les
alarmes sont telles que la reine a fait appeler le marchal de
Broglie dans le cabinet du roi; il y a eu plusieurs confrences;
le bruit court qu'une arme va tre runie sous son commandement.
Cela peut tre indispensable, mais quelle triste conduite que d'en
tre arriv l!

2 juillet. -- Meaux. M. de Guerchy a eu la bont de me reconduire
jusqu' Coulommiers; j'avais une lettre pour M. Anve Dume. De
Rosoy  Maupertuis, le pays est vari par des bois, anim par des
villages et des fermes isoles se rpandant  et l comme auprs
de Nangis. Maupertuis semble avoir t la cration du marquis de
Montesquiou, qui possde ici un trs beau chteau construit
d'aprs ses propres plans, un grand jardin anglais fait par le
jardinier du comte d'Artois et la ville; tout cela est son oeuvre.
Le jardin m'a fait plaisir  voir. On a tir bon parti d'un cours
d'eau assez fort et de plusieurs sources jaillissant sur le
domaine; elles ont t bien diriges, et l'ensemble fait preuve de
got. L'application d'une de ces sources au potager est
excellente: elle circule en zigzag sur un canal pav, formant de
temps en temps des bassins pour l'arrosement; on pourrait trs
aisment la conduire alternativement sur chaque planche, comme en
Espagne. C'est une suggestion d'une utilit relle pour ceux qui
creront des jardins en pente, car l'arrosage au moyen d'arrosoirs
ou de seaux est misrable, compar  cette mthode infiniment plus
efficace. Je ne reprocherai  ce jardin que d'tre trop prs de la
maison, d'o l'on ne devrait rien avoir en vue que des gazons et
quelques bouquets d'arbres. Une plantation convenable pourrait
cacher la route. Celle-ci, du reste, jusqu' Coulommiers, a t
admirablement construite en pierres casses fin comme du gravier,
sous les ordres de M. de Montesquiou, et en partie  ses frais.
Avant d'en finir avec ce gentilhomme, j'ajouterai que sa famille
est la seconde de France, et mme la premire selon ceux qui
admettent ses prtentions, car elle croit remonter aux d'Armagnac,
descendance incontestable de Charlemagne. Le roi actuel, quand il
signait des actes se rapportant  cette famille, et semblant
admettre ce fait ou y faire allusion, remarquait que, par sa
signature, il reconnaissait un de ses sujets comme de meilleure
maison que lui-mme. Mais on s'accorde gnralement  laisser le
premier rang aux Montmorency, d'o sortent les ducs de Luxembourg
et de Laval et le prince de Robec. M. de Montesquiou est dput
aux tats, un des quarante de l'Acadmie franaise,  cause de
quelques crits qu'il a publis, et en outre premier officier de
Monsieur, frre du roi, ce qui lui vaut 100 000 liv. par an (4375
l. st.). Dner avec M. et madame Dume: la conversation, comme
dans toutes les villes de province, ne roule presque que sur la
chert des grains. Il y avait eu march hier, et meute malgr la
prsence des troupes; le bl vaut 46 liv. (2 l. 3 d.) le septier
ou demi-quarter, quelquefois plus. -- Meaux. -- 32 milles.

Le 3. -- Meaux ne se trouvait gure sur mon chemin, mais le
district qui l'entoure, la Brie, est si clbre pour sa fertilit,
que je ne pouvais passer sans la voir. J'avais des lettres pour
M. Bernier, grand fermier du pays,  Chauconin, prs Meaux, et
pour M. Gibert, de Neufmoutier, grand cultivateur qui a fait,
comme son pre, une fortune considrable dans l'agriculture. Le
premier n'tait pas chez lui; je trouvai le second trs
hospitalier et trs dispos  me fournir tous les renseignements
que je dsirais. Il a lev une maison belle et commode avec des
btiments d'exploitation conus largement et solidement
construits. J'tais heureux de voir une telle fortune due tout
entire  la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il tait
noble, exempt de tailles, et jouissait du privilge de la chasse,
son pre ayant achet la charge de secrtaire du roi; mais, homme
sage ayant tout, il vit en fermier. Sa femme apprta la table, et
son rgisseur, la fille de laiterie, etc., etc., prirent place
avec nous. Voil de vraies faons campagnardes; elles sont trs
convenables et ne menacent pas, comme les airs  prtention de
petits gentilshommes, de dvorer une fortune pour satisfaire  une
fausse honte et  de sottes vanits. La seule chose  laquelle je
trouve  redire, c'est la construction d'une habitation bien au
del de sa manire de vivre, et qui ne peut avoir pour effet que
d'induire un de ses successeurs  des dpenses qui dissipent ses
pargnes et celles de son pre. Cela serait sr en Angleterre; en
France, il y a moins de danger.

Le 4. -- Gagn Chteau-Thierry en suivant le cours de la Marne. Le
pays est agrablement vari, et offre assez d'accidents de terrain
pour former toujours tableau, s'il s'y trouvait des haies.
Chteau-Thierry est magnifiquement plac sur cette rivire. Il
tait cinq heures quand j'y arrivai, et dans un moment si plein
d'intrt pour la France et mme pour l'Europe, je dsirais lire
un journal. Je demandai un caf; il n'y en avait pas dans la
ville. On compte ici deux paroisses et quelques milliers
d'habitants, et il n'y a pas un journal pour le voyageur dans un
moment o tout devrait tre inquitude! Quel abrutissement, quelle
pauvret, quel manque de communications!  peine si ce peuple
mrite d'tre libre; le moindre effort vigoureux pour le maintenir
en esclavage serait couronn de succs. Celui qui s'est habitu 
voir, en parcourant l'Angleterre, la circulation rapide et
nergique de la richesse, de l'activit, de l'instruction, ne
trouve pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et
l'abrutissement de la France. Tout aujourd'hui j'ai suivi une des
plus grandes routes  trente milles de Paris; je n'ai cependant
pas vu de diligence; je n'ai rencontr qu'une voiture de personne
aise et rien davantage qui y ressemblt. -- 30 milles.

Le 5. -- Mareuil. La Marne, large d'environ vingt-cinq perches
anglaises, coule  droite dans une riche valle. Le pays est
accident, souvent agrable; des hauteurs on en a une belle vue de
la rivire. Mareuil est la rsidence de M. Leblanc, dont
M. de Broussonnet m'avait parl fort avantageusement, surtout par
rapport  ses moutons d'Espagne et  ses vaches de Suisse. C'tait
lui aussi sur lequel je comptais pour mes renseignements touchant
les fameux vignobles d'pernay, qui produisent le meilleur
champagne. Quel fut mon dsappointement quand j'appris de ses
domestiques qu'il tait all  neuf lieues de l pour ses
affaires: Madame Leblanc y est-elle? -- Non, elle est  Dormans.
Mes exclamations de dpit furent interrompues par l'arrive d'une
fort jolie jeune personne qui n'tait autre que mademoiselle
Leblanc. Maman sera ici  dner, et papa ce soir; si vous lui
voulez parler, veuillez bien l'attendre. Quand la persuasion
prend d'aussi gracieuses formes, il n'est pas facile de lui
rsister. Il y a dans la manire de faire les choses un tour qui
vous y laisse indiffrent on vous y fait prendre intrt.
L'enjouement naturel et la simplicit de mademoiselle Leblanc me
firent attendre patiemment le retour de sa mre, en me disant 
part moi: Vous ferez, mademoiselle, une excellente fermire.
Madame Leblanc approuva la nave hospitalit de sa fille, et
m'assura que son mari arriverait le lendemain de bon matin; car
elle lui dpchait un exprs pour ses propres affaires. Le soir,
nous soupmes avec M. B..., mari d'une nice de M. Leblanc, qui
demeure dans le mme village. Si l'on ne fait qu'y passer, Mareuil
semble un hameau de petits fermiers entour des chaumires de
leurs ouvriers, et la premire ide qui vienne, c'est la tristesse
qu'il y aurait  y tre banni pour la vie. Qui croirait y
rencontrer deux familles  leur aise? Trouver dans l'une
mademoiselle Leblanc chantant en s'accompagnant sur le sistre;
dans l'autre la jeune et belle madame B ... jouant sur un
excellent piano-forte anglais? Nous avons compar le prix de la
vie en Champagne et en Suffolk: cent louis dans le premier pays en
valent cent quatre-vingts dans l'autre, ce que je crois exact. 
son retour, M. Leblanc a satisfait  toutes mes demandes de la
faon la plus obligeante et m'a donn des lettres pour les
propritaires des crus les plus clbres.

Le 7. -- pernay, vins fameux. J'tais recommand  M. Partilaine
(Parctelaine), un des plus grands ngociants d'ici, qui, avec deux
autres messieurs, eut la bont d'entrer dans de grands dtails sur
le profit et le produit des vignes. L'htel de Rohan est trs bon;
je m'y rgalai, pour quarante sous, d'une bouteille d'excellent
vin mousseux, que je bus  la prosprit de la vraie libert en
France. -- 12 milles.

Le 8. -- A. Petit village non loin de la route de Reims, trs
fameux par ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier, qui a
soixante mille bouteilles de champagne dans ses caves. Par
malheur, il n'tait pas chez lui. M. Dors en a de trente 
quarante mille. Tout le long du chemin, la moisson avait mauvaise
apparence, non point  cause d'une forte gele, mais des froids de
la semaine dernire.

Arriv  Reims  travers les cinq milles de forts couronnant les
hauteurs qui sparent le vallon d'pernay de la grande plaine de
Reims. Le premier coup d'oeil de cette ville, au moment o l'on
commence  descendre, est magnifique. La cathdrale s'lve d'un
air majestueux, et l'glise Saint-Remy termine noblement la ville.
Ces aspects de cits sont communs en France; mais,  l'entre,
vous ne trouvez plus qu'une confusion de ruelles troites, sales,
tortueuses et sombres.  Reims, c'est autre chose, les rues sont
presque toutes droites, larges et bien bties; elles vont de pair
avec tout ce que je connais de mieux sous ce rapport, et l'htel
de Moulinet est si grand et si bien servi, qu'il ne dtruit pas le
plaisir caus par les choses agrables que l'on a vues, en
provoquant des sensations toutes contraires chez le voyageur, ce
qui est trop souvent le cas dans les htels franais. On me servit
 dner une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air
condens (fixed air) est bon pour les rhumatismes, car j'en
ressentais quelques atteintes avant d'entrer dans cette province,
mais le champagne mousseux les a fait compltement disparatre.
J'avais des lettres pour M. Cadot an, grand manufacturier et
propritaire d'une vigne tendue qu'il cultive lui-mme;  ces
deux titres, je devais faire fond sur lui. Il me reut trs
courtoisement, rpondit  mes demandes et me montra sa fabrique.
La cathdrale est grande, mais me frappe moins que celle d'Amiens;
elle est cependant richement sculpte, et a de beaux vitraux. On
me montra l'endroit o les rois sont couronns. On entre dans
Reims et on en sort par de superbes portes de fer trs lgantes;
pour ces dcorations publiques, ces promenades, etc., etc., les
villes de France sont bien suprieures  celles d'Angleterre. Fait
halte  Sillery, pour visiter les proprits du marquis de ce nom;
c'est un des plus grands propritaires de vignes de toute la
Champagne: il en a 180 arpents. Ce ne fut qu'en y arrivant que je
sus que ce gentilhomme tait le mari de madame de Genlis[24];
j'appelai toute mon effronterie  l'aide, pour me prsenter au
chteau s'il y avait quelqu'un: je n'aurais pas voulu passer
devant la porte de cette femme, que ses crits ont rendue si
clbre, sans lui rendre visite. En conscience, la Petite Loge o
je couchai est une assez mauvaise auberge, sans que cette
rflexion en vnt dcupler les ennuis; toutefois, l'absence de
monsieur et madame mit fin  mes inquitudes et  mes souhaits. Le
marquis est aux tats gnraux. -- 28 milles.

Le 9. -- Travers jusqu' Chlons un pauvre pays et de pauvres
rcoltes. M. de Broussonnet m'avait recommand  M. Sabbatier,
secrtaire de l'Acadmie des sciences; mais il tait absent. 
l'auberge, l'officier d'un rgiment en route sur Paris m'adressa
la parole en anglais. -- Il l'avait, dit-il, appris en Amrique,
damme! Il avait pris lord Cornwallis, damme! Le marchal de
Broglie tait nomm commandant en chef d'une arme de 50 000
hommes, runie autour de Fltris, il le fallait; le tiers tat
perdait la tte, il avait besoin d'une salutaire correction; ne
veulent-ils pas tablir une rpublique, c'est absurde! -- Pardon,
rpliquai-je, pourquoi donc vous battiez-vous en Amrique? Pour le
mme motif, ce me semble. Ce qui tait bon pour les Amricains,
serait-il si mauvais pour les Franais? -- Aye, damme! Vous voulez
vous venger, vous autres Anglais! -- Certainement, ce n'est pas
une mauvaise occasion. Pourrions-nous suivre un meilleur exemple
que le vtre? -- Il me questionna ensuite beaucoup sur ce qui se
pensait et se disait chez nous de ces affaires: et j'ajouterai que
j'ai rencontr chez presque tout le monde cette mme ide: Les
Anglais doivent bien jouir de notre confusion. On sent vivement
qu'on le mrite. -- 12 1/2 milles.

Le 10. -- Ove (Aauve). -- Travers Courtisseau, petit village avec
grande glise et un beau cours d'eau que l'on ne songe pas 
utiliser pour les irrigations. Maisons  toits plats et saillants
comme ceux que l'on voit de Pau  Bayonne. Sainte-Menehould.
Affreuse tempte aprs un jour d'une chaleur dvorante, la pluie
tait si forte, que c'est  peine si je pus trouver l'abb Michel,
auquel j'tais recommand. Chez lui, les clairs incessants ne
nous laissaient pas moyen de nous entretenir, car toutes les
femmes de la maison vinrent se rfugier dans la chambre o nous
nous tenions, sans doute pour chercher la protection de l'abb;
aussi pris-je le parti de m'en aller. Le vin de Champagne, qui
valait 40 sous  Reims, vaut 3 fr. ici et  Chlons; il est
excrable, voil qui met fin  mon traitement pour les
rhumatismes. -- 25 milles.

Le 11. -- Travers les Islettes, ville (je devrais dire amas de
boue et de fumier), avec un aspect nouveau qui semble, ainsi que
la physionomie des gens, indiquer une terre non franaise. -- 25
milles.

Le 12. -- En montant une cte  pied pour ma jument, je fus
rejoint par une pauvre femme, qui se plaignit du pays et du temps;
je lui en demandai les raisons. Elle me dit que son mari n'avait
qu'un coin de terre, une vache et un pauvre petit cheval:
cependant il devait comme serf  un seigneur un franchard (42 lb.)
de froment et trois poulets,  un autre quatre franchards
d'avoine, un poulet et un sou, puis venaient de lourdes tailles et
autres impts. Elle avait sept enfants, et le lait de la vache
tait tout employ  la soupe. -- Mais pourquoi, au lieu d'un
cheval, ne pas nourrir une seconde vache? -- Oh! Son mari ne
pourrait pas rentrer si bien ses rcoltes sans un cheval, et les
nes ne sont pas d'un usage commun dans le pays. On disait, 
prsent, qu'il y avait des riches qui voulaient faire quelque
chose pour les malheureux de sa classe; mais elle ne savait ni qui
ni comment. Dieu nous vienne en aide, ajouta-t-elle, car les
tailles et les droits nous crasent... -- Mme d'assez prs on lui
et donn de 60  70 ans, tant elle tait courbe et tant sa
figure tait ride et endurcie par le travail; elle me dit n'en
avoir que 28. Un Anglais qui n'a pas quitt son pays ne peut se
figurer l'apparence de la majeure partie des paysannes en France:
elle annonce,  premire vue, un travail dur et pnible; je les
crois plus laborieuses que les hommes, et la fatigue plus
douloureuse encore de donner au monde une nouvelle gnration
d'esclaves venant s'y joindre, elles perdent, toute rgularit de
traits et tout caractre fminin.  quoi attribuerons-nous cette
diffrence entre la basse classe des deux royaumes? Au
gouvernement. -- 23 milles.

Le 13. -- Quitt Mar-le-Tour (Mars-la-Tour)  4 heures du matin;
le berger du village sonnait son cor, et rien n'tait plus drle
que de voir chaque porte vomir ses moutons et ses porcs,
quelquefois des chvres; le troupeau se grossissant  chaque pas.
Moutons misrables et porcs  dos gomtriques, formant de grands
segments de trs petits cercles. Il doit y avoir ici abondance de
communaux; mais, si j'en juge par les animaux, ils doivent tre
terriblement surchargs. -- Une des villes les plus fortes de
France, on passe trois ponts-levis; l'eau que l'on a  discrtion
joue un aussi grand rle que les ouvrages fortifis. La garnison
ordinaire est de 10 000 hommes, elle est plus faible maintenant.
Visit M. de Payen, secrtaire de l'Acadmie des sciences; il me
demanda mon plan, que je lui expliquai; puis il me remit  quatre
heures aprs midi  l'Acadmie, o il y avait sance, en me
promettant de me prsenter  quelques personnes qui rpondraient 
mes questions. Je m'y trouvai: c'tait une runion hebdomadaire.
M. Payen me prsenta aux membres, et ils eurent la bont de
dlibrer sur mes demandes et d'en rsoudre plusieurs, avant de
procder  leurs affaires prives. Il est dit dans l'Almanach des
Trois-vechs, 1789, que cette Acadmie a l'agriculture pour but
principal; je feuilletai la liste des membres honoraires pour voir
quels hommages elle avait rendus aux hommes de ce temps qui ont le
plus servi cet art. Je trouvai un Anglais, Dom Cowley, de Londres.
Quel peut tre ce Dom Cowley? -- Dn  table d'hte avec sept
officiers, de la bouche desquels, dans un moment si dcisif et
quand la conversation est aussi libre que la presse, il n'est pas
sorti une parole dont je donnerais un ftu; ils n'ont pas abord
de sujet plus important qu'un habit ou un petit chien. Avec eux il
n'y a qu'absurdit et libertinage; avec les marchands, un silence
morne et stupide. Prenez tout en bloc, vous trouverez plus de bon
sens en une demi-heure en Angleterre qu'en six mois en France. Le
gouvernement! Toujours, en tout, le gouvernement! -- 15 milles.

Le 14. -- Il y a un cabinet littraire  Metz, dans le genre de
celui que j'ai dcrit  Nantes, mais sur une moins grande chelle;
tout le monde y est admis pour lire ou causer, moyennant 4 sous
par jour. Je m'y rendis en hte et trouvai les nouvelles de Paris
fort intressantes, tant celles que donnaient les journaux que
d'autres que je tins d'un monsieur que j'y rencontrai. Versailles
et Paris sont environns de troupes: il y a dj 35 000 hommes;
20 000 sont en marche; on rassemble un grand parc d'artillerie, et
tout se prpare pour la guerre. Cette concentration a fait hausser
le prix des vivres, et le peuple ne distingue pas aisment les
achats pour le compte de l'arme de ceux qu'il croit faits pour le
compte des accapareurs. Le dsespoir s'empare de lui, aussi le
dsordre est extrme dans la capitale. Un monsieur, d'un jugement
excellent, et trs considr,  en croire les gards qu'on avait
pour lui, dplorait de la faon la plus touchante la situation de
son pays dans un entretien que nous emes  ce sujet; il considre
la guerre civile comme invitable. Il n'y a pas  en douter,
ajoutait-il, la cour, ne pouvant s'accorder avec l'Assemble,
voudra s'en dbarrasser; la banqueroute s'ensuivra, puis la
guerre, et ce n'est qu'avec des flots de sang qu'on peut esprer
tablir une libre constitution: il faut cependant qu'elle
s'tablisse, car le vieux gouvernement est riv  des abus
dsormais insupportables. Il convenait avec moi que les
propositions de la sance royale, quoique loin d'tre tout  fait
satisfaisantes, pouvaient cependant servir de base  des
ngociations qui eussent assur par degrs tout ce que l'pe,
mme la plus triomphante, peut conqurir. La bourse est tout;
habilement tenue avec un gouvernement ncessiteux comme le ntre,
elle obtiendrait de lui tout ce que l'on souhaite. Quant  la
guerre, Dieu sait ce qu'il en sortira; son bonheur mme peut nous
ruiner: la France peut, aussi bien que l'Angleterre, nourrir un
Cromwell dans son sein.

Metz est la ville o j'ai vcu au meilleur march sans exception.
La table d'hte est de 36 sous, y compris du bon vin  discrtion.
Nous tions dix, et nous avions deux services et un dessert de dix
plats chacun et abondamment fournis. Le souper est le mme; je le
faisais chez moi avec une pinte de vin et un grand plat
d'chauds, pour 10 sous; mon cheval me cotait en foin et avoine,
25 sous; mon logement rien; le total de ma dpense journalire
s'levait  71 sous, soit 2 sh. 11 1/2 d.; en soupant  table
d'hte, c'et t 97 sous, ou 4 sh. 1/2 d. outre cela, une grande
politesse et un bon service. C'tait au Faisan. Pourquoi les
htels o l'on vit  meilleur march en France sont-ils les
meilleurs? -- De Metz  Pont--Mousson, route pittoresque. La
Moselle, qui est une belle rivire, coule dans la valle entre
deux rangs de hautes collines. Non loin de Metz se trouvent les
restes d'un ancien aqueduc faisant traverser la Moselle aux eaux
d'une source; les paysans se sont btis des maisons sous les
arches places de ce ct.  Pont--Mousson, M. Pichon, subdlgu
de l'intendant pour lequel j'avais des recommandations, me reut
fort honntement, satisfit  mes recherches, ce qu'il tait, par
sa position, plus  mme de faire que qui que ce soit, et il me
fit voir les choses intressantes de la ville. Il y en a peu:
l'cole militaire, pour les fils de gentilshommes sans fortune, et
le couvent de Prmontr, dont la superbe bibliothque a 107 pieds
de long sur 25 de large. On me prsenta  l'abb, comme une
personne ayant quelque connaissance de l'agriculture. -- 17
milles.

Le 15. -- J'arrivais  Nancy avec de grandes esprances, car on me
l'avait donne comme la plus jolie ville de France. Je pense
qu'aprs tout elle n'usurpe pas sa rputation en ce qui touche 
la construction,  la direction et  la largeur des rues. Bordeaux
est plus grandiose, Bayonne et Nantes plus animes; mais il y a
plus d'galit  Nancy; presque tout en est bien, et les difices
publics sont nombreux. La place Royale et le quartier qui y touche
sont superbes. -- Des lettres de Paris! Tout est en dsordre! Le
ministre est chang, M. Necker a reu le commandement de quitter
le royaume sans bruit. L'effet sur le peuple de Nancy a t
considrable. J'tais avec M. Willemet quand ses lettres
arrivrent, les curieux ne dsemplissaient pas la maison; tous
s'accordrent  regarder ces nouvelles comme fatales et devant
occasionner de grands troubles. -- Quel en sera le rsultat pour
Nancy? -- La rponse fut la mme chez tous ceux  qui je fis cette
question: Nous sommes de la province, il nous faut attendre pour
voir ce que l'on fait  Paris; mais il y a tout  craindre du
peuple, parce que le pain est cher; il est  moiti mort de faim,
prt par consquent  se jeter dans tous les dsordres. -- Tel est
le sentiment gnral; ils sont presque autant intresss que
Paris, mais ils n'osent pas bouger; ils n'osent pas mme se faire
une opinion jusqu' ce que Paris se soit prononc; de sorte que,
s'il n'y avait pas dans les dbats une multitude affame, personne
ne penserait  remuer. Ceci confirme ce que j'ai souvent not, que
le dficit n'et pas produit de rvolution sans le haut prix du
pain. Cela ne montre-t-il pas l'importance infinie des grandes
villes pour la libert du genre humain? Sans Paris, je doute que
la rvolution actuelle, qui se propage rapidement en France, et
jamais commenc. Ce n'est pas dans les villages de la Syrie ou du
Diarbkir que le Grand Seigneur entend murmurer contre ses
dcrets, c'est  Constantinople qu'il se voit oblig  des
mnagements et  de la prudence mme dans le despotisme.

M. Willemet, professeur de botanique, me montra le jardin dont la
condition trahit le manque d'argent. Il me prsenta  M. Durival,
qui a crit sur la vigne, il me donna un des traits de ce
monsieur, avec deux brochures composes par lui-mme, sur des
sujets de botanique. Il me conduisit aussi chez M. l'abb Grand-
pre, amateur d'horticulture; celui-ci, aussitt qu'il sut que
j'tais Anglais, se mit en tte le caprice de me prsenter  une
dame de mes compatriotes,  laquelle il louait la plus grande
partie de sa maison. Je me rvoltai en vain contre l'inconvenance
de cette dmarche; l'abb n'avait jamais voyag, il croyait, que,
s'il se trouvait aussi loign que moi de son pays (les Franais
ne sont pas forts en gographie), il se sentirait heureux de
rencontrer un Franais, de mme cette dame devait prouver les
mmes sentiments en voyant un Anglais dont elle n'avait jamais
entendu parler. Il nous entrana et n'eut de cesse qu'aprs tre
entr dans l'appartement, C'est  la douairire lady Douglas que
je fus ainsi prsent, elle se montra assez bonne pour pardonner
cette indiscrtion. Il n'y avait que peu de jours qu'elle tait
l, avec deux belles jeunes personnes, ses filles; elle avait un
superbe chien de Kamtchatka. Les nouvelles que ses amis de la
ville venaient de lui communiquer l'affectaient beaucoup; car elle
se voyait selon toute apparence force  quitter le pays, le
renvoi de M. Necker et la formation du nouveau ministre, devant
occasionner d'assez terribles mouvements pour qu'une famille
trangre; y trouvt des ennuis sinon des dangers. -- 18 milles.

Le 16. -- Toutes les maisons de Nancy ont des gouttires et des
tuyaux en tain, ce qui rend la promenade dans les rues trs
commode et trs agrable; c'est aussi, au point de vue de la
politique, une consommation utile. Nancy et Lunville sont
claires  l'anglaise, au lieu d'avoir, ces rverbres suspendus
au milieu de la rue communs aux autres villes de France. Avant de
terminer ce qui a rapport  mon sjour ici, je veux mettre le
voyageur en garde contre l'htel d'Angleterre,  moins qu'il ne
soit grand seigneur et n'ait d'argent  n'en savoir que faire. On
me demanda 3 livres pour la chambre, autant pour un mauvais dner;
le souper, se composant d'une pinte de vin et d'une assiette
d'chauds que je payais 10 sous  Metz, on me le compta 20 sous.
Enfin, je fus si peu satisfait, que je transportai mes quartiers 
l'htel des Halles, o  table d'hte, en compagnie d'officiers de
fort bonnes manires, j'avais pour 36 sous deux beaux services, un
dessert et une bouteille de vin, chambre 20 sous. L'htel
d'Angleterre, cependant, est suprieur comme apparence, c'est le
premier de la ville. Arriv le soir  Lunville. Les environs de
Nancy sont trs jolis. -- 17 milles.

Le 17. -- Lunville tant le sjour de M. Lazowski, pre de mon
excellent ami, que l'on avait prvenu de mon voyage, j'allai lui
rendre visite. Il me reut non seulement avec courtoisie, mais
avec une faon hospitalire que je commenais  croire inconnue
dans cette partie du royaume. J'avais t, depuis Mareuil, si
dshabitu de ces attentions cordiales, qu'elles veillrent en
moi une foule d'agrables sentiments. Mon hte m'avait fait
prparer un appartement; il me fallut l'occuper, et il me fallut
promettre de passer quelques jours en vivant avec la famille, 
laquelle je fus prsent, particulirement  M. l'abb Lazowski,
qui avec l'empressement le plus obligeant se chargea de me faire
les honneurs du pays En attendant le dner, nous visitmes
l'tablissement des orphelins, qui est bien entendu et bien
dirig. Il faut une semblable institution  Lunville, qui n'ayant
pas d'industrie, se trouve, par consquent, trs pauvre. On
m'assura que la moiti de la population, c'est--dire 10 000
personnes, se trouve dans le dnment. La vie est  bon march.
Une cuisinire se paye deux, trois et quatre louis; une femme de
chambre sachant coiffer, trois ou quatre louis; une femme  tout
faire, un louis. On paye de seize  dix-sept louis de loyer pour
une belle maison, neuf louis pour des appartements de quatre 
cinq pices ou cabinets. Aprs le dner nous rendmes visite 
M. Vaux, dit Pomponne, ami intime de M. Lazowski; l aussi la
cordialit se joignit  la politesse pour me faire accueil. Il me
pressa tellement de dner chez lui le lendemain, que, n'et t
une indisposition qui m'a tenu tout le jour, j'aurais accept rien
que pour jouir de la conversation d'un homme de sens droit et
d'esprit cultiv, qui, bien qu'avanc en ge, conserve de
l'entrain et le talent de rendre sa socit agrable pour tout le
monde. La chaleur d'hier a t aprs quelques coups de tonnerre,
suivie d'une nuit frache: sans le savoir, je me suis endormi avec
les fentres ouvertes et j'ai pris froid, selon que m'en a averti
une douleur gnrale dans les membres. Je me lie aussi vite et
aussi aisment que qui que ce soit, grce  mon habitude de
voyager; mais je n'aime pas  me mler aux trangers quand je me
sens malade; c'est ennuyant, on s'en attire trop d'gards, on
cause trop de drangements. Ceci me fit refuser les instances
obligeantes de M.M. Lazowski et Pomponne et aussi d'une Amricaine
trs jolie et d'agrable humeur que je rencontrai chez ce dernier.
Son histoire est singulire, quoique fort naturelle. C'est une
miss Blake, de New-York. Ce qui l'amena  la Dominique, je
l'ignore, mais son teint ne souffrit pas du soleil des tropiques.
Un officier franais, M. Tibalier, lors de la conqute de l'le,
la fit sa prisonnire, puis devint bientt le sien, en tomba
amoureux, l'pousa, ramena sa captive en France et l'tablit 
Lunville, lieu de sa naissance. Le rgiment dont il est major
tant en garnison dans une province loigne, elle se plaint de
n'avoir pas vu son mari six mois dans deux ans. En voil quatre
qu'elle habite Lunville, et la socit de trois enfants l'a
rconcilie avec une vie qui tait toute nouvelle. M. Pomponne,
qui, m'assura-t-elle, est le meilleur des hommes, reoit tous les
jours moins pour sa propre satisfaction que pour la distraire.
Lui-mme est, comme cet officier, un exemple d'affection pour sa
ville natale; attach  la personne de Stanislas dans un emploi
honorable, il a beaucoup vcu  Paris parmi les grands, dans la
socit intime des ministres; mais l'amour du natale solum l'a
ramen  Lunville, o depuis longues annes il vit aim et
respect, au milieu d'une lgante bibliothque dans laquelle les
potes ne sont pas oublis, n'ayant pas lui-mme peu de talent 
traduire en vers fort agrables les sentiments qu'il prouve.
Quelques couplets de lui placs sous le portrait de ses amis sont
coulants et bien tourns. J'aurais eu grand plaisir  rester
quelques jours  Lunville; deux maisons m'y offraient une
hospitalit cordiale et charmante; mais le voyageur a ses misres:
tantt des contrarits qui surviennent au moment du plaisir,
tantt un plan arrt qui ne lui permet pas de se dtourner de son
sujet.

Le 18. -- Hming. Pays sans intrt. -- 28 milles.

Le 19. -- Saverne (Alsace). Le pays continue le mme jusqu'
Phalsbourg, petite ville fortifie sur les frontires. Les
Alsaciennes portent toutes des chapeaux de paille aussi grands
qu'en Angleterre; ils abritent la figure et devraient abriter
quelques jolies filles, mais je n'en ai pas encore vu une. Il y a,
en sortant de Phalsbourg, des huttes misrables qui ont cependant
et chemines et fentres; mais les habitants paraissent des plus
pauvres. Depuis cette ville jusqu' Saverne ce n'est qu'une
montagne avec des futaies de chnes; la descente est rapide, la
route en zigzags.  Saverne je pus me croire vraiment en
Allemagne: depuis deux jours le changement se faisait bien sentir;
mais ici, il n'y a pas une personne sur cent qui sache un mot de
franais. Les appartements sont chauffs par des poles; le
fourneau de cuisine a trois ou quatre pieds de haut, plusieurs
dtails semblables montrent qu'on est chez un autre peuple.
L'examen d'une carte de France et la lecture des historiens de
Louis XIV ne m'avaient pas fait comprendre la conqute de l'Alsace
comme le fit ce voyage. Franchir une haute chane de montagnes,
entrer dans une plaine, qu'habite un peuple spar des Franais
par ses ides, son langage, ses moeurs, ses prjugs, ses
habitudes, cela me donna de l'injustice d'une telle politique une
ide bien plus frappante que tout ce que j'avais lu, tant
l'autorit des faits surpasse celle des paroles. -- 22 milles.

Le 20. -- Arriv  Strasbourg, en traversant une des plus belles
scnes de fertilit et de bonne culture que l'on puisse voir en
France; elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse
cependant. Mon entre  un moment critique pensa me faire casser
le cou; un dtachement de cavalerie sonnant ses trompettes d'un
ct, un autre d'infanterie battant ses tambours de l'autre, et
les acclamations de la foule, effrayrent tellement ma jument
franaise, que j'eus peine  l'empcher de fouler aux pieds
Messieurs du tiers tat. En arrivant  l'htel, j'ai appris les
nouvelles intressantes de la rvolte de Paris: la runion des
gardes franaises au peuple, le peu de confiance qu'inspiraient
les autres troupes, la prise de la Bastille, l'institution de la
milice bourgeoise, en un mot le renversement complet de l'ancien
gouvernement. Tout tant dcid  cette heure, le royaume
entirement aux mains de l'Assemble, elle peut procder comme
elle l'entend  une nouvelle constitution; ce sera un grand
spectacle pour le monde  contempler dans ce sicle de lumires,
que les reprsentants de vingt-cinq millions d'hommes, dlibrant
sur la formation d'un difice de liberts comme l'Europe n'en
connat pas encore. Nous verrons maintenant s'ils copieront la
constitution anglaise en la corrigeant, ou si, emports par les
thories, ils ne feront qu'une oeuvre de spculation: dans le
premier cas, leurs travaux seront un bienfait pour la France; dans
le second, ils la jetteront dans les dsordres inextricables des
guerres civiles, qui, pour se faire attendre, n'en viendront pas
moins srement. On ne dit pas qu'ils s'loignent de Versailles; en
y restant sous le contrle d'une foule arme, il faudra qu'ils
travaillent pour elle; j'espre donc qu'ils se rendront dans
quelque ville du centre, Tours, Blois ou Orlans, afin que leurs
dlibrations soient libres. Mais Paris propage son esprit de
rvolte, il est ici dj: ces troupes qui ont manqu me jouer un
si mauvais tour sont places pour surveiller le peuple, que l'on
souponne. On a dj bris les vitres de quelques magistrats peu
aims, et une grande foule est assemble qui demande  grands cris
la viande  5 sols la livre. Il y a parmi eux un cri qui les
mnent loin: Point d'impts et vivent les tats. Visit
M. Hermann, professeur d'histoire naturelle en cette universit,
pour lequel j'avais des lettres. Il a rpondu  quelques-unes de
mes questions, m'adressant pour les autres  M. Zimmer, qui, ayant
pratiqu l'agriculture un peu de temps, s'y entendait assez pour
donner de bons renseignements. -- Vu les difices publics et
travers le Rhin pour entrer un peu en Allemagne; mais rien ne
marque que l'on change de pays; l'Alsace est allemande; c'est  la
descente des montagnes que ce passage se fait. La cathdrale a un
bel aspect extrieur; le clocher, si remarquable par sa beaut, sa
lgret et son lvation (c'est un des plus hauts de l'Europe),
domine une plaine riche et magnifique, au milieu de laquelle le
Rhin, grce  ses nombreuses les, ressemble plutt  une suite de
lacs qu' un fleuve. -- Monument du marchal de Saxe, etc., etc.
Je suis trs embarrass  cause de mon voyage  Carlsruhe,
rsidence du margrave de Bade: il y a longtemps que je m'tais
promis de le faire, si jamais j'en venais  cent milles; la
rputation du margrave m'aurait fait dsirer d'y aller. Il a
tabli dans une de ses grandes fermes M. Taylor de Bifrons en
Kent, et les conomistes dans leurs crits parlent beaucoup d'une
exprience entreprise selon leurs plans physiocratiques, qui,
quelque absurdes qu'en fussent les principes, montrait beaucoup de
mrite chez ce prince. M. Hermann m'a dit aussi qu'il a envoy une
personne en Espagne pour acheter des bliers afin d'amliorer la
laine j'aurais souhait que ce ft quelqu'un qui s'y entendt ce
qu'il ne faut gure attendre d'un professeur de botanique. Ce
botaniste est la seule personne que M. Hermann connaisse 
Carlsruhe; il ne peut, par suite, me donner de recommandation, et
M. Taylor ayant quitt le pays, il me parat impossible  moi,
inconnu de tout le monde, de m'aventurer dans la rsidence d'un
prince souverain. -- 22 1/2 milles.

Le 21. -- J'ai pass une partie de ma matine au cabinet
littraire  lire dans les gazettes et les journaux les dtails
sur les affaires de Paris; je me suis aussi entretenu, avec
quelques personnes senses et intelligentes, sur la rvolution
prsente.


L'esprit de rbellion a clat dans diverses parties du royaume,
partout la disette a prpar le peuple  toutes les violences: 
Lyon, il y a eu d'aussi furieux mouvements qu' Paris; dans
plusieurs autres villes, il en est de mme; le Dauphin est en
armes, la Bretagne ouvertement souleve. On croit que la faim
poussera les masses aux excs et qu'il en faut tout craindre, au
moment o elles dcouvriront d'autres moyens de subsistance qu'un
travail honnte. Voil de quelle consquence il est pour chaque
pays, comme pour tous, d'avoir une saine lgislation sur les
grains, lgislation assurant au cultivateur des prix assez levs
pour l'encourager  s'attacher  cette culture, et prservant par
l le peuple des famines. Je suis fix quant  Carlsruhe; le
margrave tant  Saw (Spa), je n'ai plus  m'en proccuper. -- Le
soir. -- J'ai assist  une scne curieuse pour un tranger, mais
terrible pour les Franais qui y rflchiront. En traversant la
place de l'Htel-de-Ville, j'ai trouv la foule qui en criblait
les fentres de pierres, malgr la prsence d'un piquet de
cavalerie. La voyant  chaque minute plus nombreuse et plus
hardie, je crus intressant de rester pour voir o cela en
viendrait, et grimpai sur le toit d'choppes situes en face de
l'difice, objet de sa rage. C'tait une place trs commode.
Voyant que la troupe ne rpondait qu'en paroles, les perturbateurs
prirent de l'audace et essayrent de faire voler la porte en
clats avec des pinces en fer, tandis que d'autres appliquaient
des chelles d'escalade. Aprs un quart d'heure, qui permit aux
magistrats de s'enfuir par les portes de derrire, la populace
enfona tout et se prcipita  l'intrieur comme un torrent, aux
acclamations des spectateurs.

Ds ce moment, ce fut une pluie de fentres, de volets, de
chaises, de tables, de sofas, de livres, de papiers, etc., etc.,
par toutes les ouvertures du palais, qui a de soixante-dix 
quatre-vingts pieds de faade; il s'ensuivit une autre de tuiles,
de planches, de balcons, de pices de charpente, enfin de tout ce
qui peut s'enlever de force dans un btiment. Les troupes, tant 
pied qu' cheval, restrent impassibles. D'abord elles n'taient
pas assez nombreuses pour intervenir avec succs; plus tard, quand
elles furent renforces, le mal tait trop grand pour qu'on pt
faire autre chose que garder les approches sans permettre 
personne de s'avancer, mais en laissant se retirer ceux qui le
voulaient avec leur butin.[25] On avait mis, en mme temps, des
gardes  toutes les issues des monuments publics. Pendant deux
heures, je suivis les dtails de cette scne en diffrents
endroits, assez loin pour ne pas craindre les clats de
l'incendie, assez prs pour voir craser devant moi un beau garon
d'environ quatorze ans, en train de passer du butin  une femme,
que son expression d'horreur me fait croire tre sa mre. Je
remarquai plusieurs soldats avec leurs cocardes blanches au milieu
de la foule, qu'ils excitaient sous les yeux des officiers du
dtachement. Il y avait aussi des personnes si bien vtues, que
leur vue ne me causa pas peu de surprise. Les archives publiques
furent entirement dtruites; les rues environnantes taient
jonches de papiers c'est une barbarie gratuite, car il s'ensuivra
la ruine de bien des familles, qui n'ont rien de commun avec les
magistrats.

Le 22. -- Schelestadt.  Strasbourg et par tout le pays o j'ai
pass, les femmes portent leurs cheveux relevs en toupet sur le
sommet de la tte, et natts derrire en natte circulaire de trois
pouces d'paisseur, trs bien arrangs, pour prouver qu'elles n'y
passent jamais le peigne. Je ne pus m'empcher d'y voir le nidus
de colonies vivantes, et elles n'approchaient pas de moi (la
beaut n'est pas leur fort), qu'une dmangeaison imaginaire ne me
ft me gratter la tte. Dans ce pays tout est allemand, sitt que
vous sortez des villes; les auberges ont de vastes salles
communes, avec plusieurs tables toujours servies, o se mettent
les diffrentes socits, riches comme pauvres. La cuisine aussi
est allemande: on appelle schnitz[26] un plat compos de lard et de
poires  la pole; on dirait d'un mets de la table de Satan, mais
je fus bien tonn en y gotant de le trouver plus que passable. 
Schelestadt, j'eus le plaisir de rencontrer le comte de
Larochefoucauld, le rgiment de Champagne, dont il est le second
major, tant en garnison ici. On ne saurait avoir des attentions
plus cordiales que les siennes, elles me rappelaient celles en
nombre infini que j'avais reues de sa famille; il me mit en
relations avec un bon fermier, qui me donna les renseignements
dont j'avais besoin. -- 25 milles.

Le 23. -- Journe agrable et tranquille, passe avec le comte de
Larochefoucauld; nous avons dn en compagnie des officiers du
rgiment: le colonel est le comte de Lomnie, neveu du cardinal
actuel de ce nom. Soup chez mon ami: il s'y trouvait un officier
d'infanterie, Hollandais qui a beaucoup vcu dans les Indes
Orientales et parle anglais. Ce jour m'a raviv; la compagnie de
personnes instruites, librales, bien leves et communicatives, a
t le remde  la sombre apathie des tables d'hte.

Le 24. -- Gagn Isenheim par Colmar. Le pays est entirement plat;
on a les Vosges tout prs sur la droite, les montagnes de Souabe 
gauche, et entre les deux on en voit paratre une chane dans
l'loignement, vers le sud. La grande nouvelle  la table d'hte
de Colmar tait curieuse: la reine avait form le complot, qu'elle
tait  la veille d'excuter, de faire sauter l'Assemble par une
mine, et au mme moment d'envoyer l'arme massacrer Paris tout
entier. Un officier franais qui se trouvait l se permit d'en
douter, et fut  l'instant rduit au silence par le bavardage de
ses adversaires. Un dput l'avait crit, ils avaient vu la
lettre, il n'y avait pas d'hsitation. Sans me laisser intimider,
je soutins que c'tait une absurdit visible au premier coup
d'oeil, rien qu'une invention pour rendre odieuses des personnes
qui,  mon avis, le mritaient, mais non certes par de pareils
moyens. L'ange Gabriel serait descendu tout exprs et se serait
mis  table pour les dissuader, qu'il n'aurait pas branl leur
foi. C'est ainsi que cela se passe dans les rvolutions: mille
imbciles se trouvent pour croire ce qu'crit un coquin. -- 25
milles.

Le 25. --  partir d'Isenheim, le pays s'accidente et devient
meilleur jusqu' Bfort; mais il n'y a ni cltures, ni maisons
dissmines. Grands troubles  Bfort; hier la populace et les
paysans ont demand aux magistrats les armes en magasin; il
taient de trois  quatre mille. Se voyant refuser, ils ont fait
du bruit et ont menac de mettre le feu  la ville; alors on a
ferm les portes. Aujourd'hui le rgiment de Bourgogne est arriv
pour maintenir l'ordre. M. Necker vient de passer ici pour
retourner de Ble  Paris; quatre-vingts bourgeois l'escortaient 
cheval, et les musiques de rgiment l'ont accompagn pendant qu'il
traversait la ville. Mais la priode brillante de sa vie est
termine: depuis sa rentre au pouvoir jusqu' l'assemble des
tats, il a eu dans ses mains le sort de la France et des
Bourbons, et, quelle que soit l'issue de la confusion prsente,
cette confusion lui sera reproche par la postrit, puisqu'il
pouvait donner aux tats la forme qui lui plaisait. Il pouvait,
par un dcret, tablir deux chambres, ou trois, ou une; il pouvait
organiser quelque chose qui et abouti certainement  la
constitution anglaise: rien ne lui manquait; c'tait la plus belle
occasion pour lever un difice politique qu'un homme et jamais
eue; les plus grands lgislateurs de l'antiquit n'en connurent
jamais de semblable. Selon moi, il l'a manque compltement, et
abandonn aux vents et aux flots ce qui aurait d recevoir de lui
et l'impulsion et la direction. J'avais des lettres pour
M. de Bellonde, commissaire de guerre; je le trouvai seul: il
m'invita  souper, disant qu'il me ferait rencontrer des personnes
bien informes. Lorsque je revins, il me prsenta  madame de
Bellonde et  un cercle d'une douzaine de dames et de trois ou
quatre jeunes officiers; lui-mme quitta le salon pour se rendre
auprs de madame la princesse de quelque chose, qui se sauvait en
Suisse. J'envoyai de bonne heure la compagnie au diable, car je
vis du premier coup d'oeil, sur quoi elle avait tant de
renseignements  me donner. Il y avait dans un coin une petite
coterie autour d'un officier arrivant de Paris: ce monsieur voulut
bien nous rpter ensuite que le comte d'Artois et tous les
princes du sang, except Monsieur et le duc d'Orlans, toute la
famille Polignac, le marchal de Broglie et un nombre infini de
gens de la premire noblesse, s'taient enfuis du royaume, que
d'autres les imitaient chaque jour, et qu'enfin le roi, la reine
et la famille royale se trouvaient  Versailles, dans une position
aussi dangereuse qu'alarmante, sans confiance aucune dans les
troupes, et, en ralit, prisonniers. Voici une rvolution
effectue comme par magie: il ne reste debout dans le royaume que
les Communes; il n'y a plus qu' voir quels architectes elles
feront, maintenant qu'il faut lever un difice au lieu de celui
qui a si merveilleusement croul. On annona que le souper tait
servi; comme je ne me pressai pas de quitter le salon avec les
autres personnes, je restai seul en arrire; j'en fus frapp, et
je me trouvai dans une singulire position que j'avais cherche,
pour voir si elle m'arriverait. Je pris alors mon chapeau en
souriant, et sortis tout droit de la maison. On me rejoignit au
bas de l'escalier; mais je parlai d'affaires, de plaisirs ou de
quelque autre chose, ou de rien du tout, et retournai en hte 
l'htel. Je n'aurais pas rapport ceci si le moment n'en
fournissait l'excuse; les inquitudes et les distractions du jour
doivent remplir la tte d'un homme; quant aux dames, que peuvent
penser les dames de France d'un homme qui voyage pour la charrue?
-- 25 milles.

Le 26. -- Pendant les 20 milles jusqu' l'Isle-sur-Doubs la
campagne ne varie pas beaucoup; mais aprs cela,  Baume-les-
Dames, ce n'est plus que montagnes et rochers, beaucoup de bois et
de jolis tableaux forms par la rivire qui coule au bas. Tout le
pays est dans la plus grande agitation; dans l'une des petites
villes o je passai, on me demanda pourquoi je n'avais pas la
cocarde du tiers tat. On me dit que c'tait ordonn par le tiers
et que, si je n'tais pas un seigneur, je devais obir. Mais
supposons que je sois un seigneur, et aprs, mes ami? -- Aprs, me
rpliqua-t-on d'un air farouche, la corde; car c'est tout ce que
vous mritez! Il devenait vident que la plaisanterie n'tait
plus de mise; jeunes garons et jeunes filles commenaient 
s'assembler, signe ordinaire en tous temps et en tous lieux de
quelques tristes scnes; si je ne m'tais pas dclar Anglais, et
dans l'ignorance de cet ordre, je ne m'en serais pas tir  si bon
march. J'achetai immdiatement une cocarde, mais la friponne qui
me la vendit la piqua si mal, qu'elle tomba  la rivire avant que
j'eusse gagn l'Isle, o je courus encore le mme danger. Il tait
inutile de me dire Anglais; j'tais un seigneur dguis peut-tre,
mais certainement un coquin de premire vole. En ce moment, un
prtre arriva dans la rue, une lettre  la main; le peuple
s'amassa autour de lui, et il lut  haute voix des nouvelles de
Bfort, sur le passage de M. Necker, avec quelques traits gnraux
de la situation de Paris, et des assurances que la position du
peuple s'amliorerait. Quand il eut fini, il exhorta la foule 
s'abstenir de toute violence et l'engagea  ne pas se bercer de
l'ide que les impts disparatraient entirement, comme s'il
avait la conviction que cet espoir devenait gnral.

On m'entoura de nouveau quand il se fut retir, on se montra
souponneux, menaant; la position ne me semblait rien moins que
plaisante, surtout lorsque quelqu'un proposa de s'assurer de moi
jusqu' ce que des personnes connues se portassent mes cautions.
J'tais sur le perron de l'htel, je demandai  dire quelques
mots. Pour leur prouver que j'tais bien Anglais, comme je l'avais
dit, je dsirais expliquer une particularit des taxes dans mon
pays, qui servirait de commentaire  ce qui avait t avanc par
M. l'abb, et que je ne croyais pas absolument juste. Il avait
avanc, qu'il fallait que les impts fussent acquitts comme on
l'avait fait jusque-l; qu'ils dussent tre pays, il n'y a pas de
doute, mais non pas comme ils l'ont t, car on pourrait imiter en
ceci l'Angleterre. Nous avons, messieurs, un grand nombre de taxes
qui vous sont inconnues en France; mais le tiers tat, les pauvres
n'en sont pas chargs; ce sont les riches qui payent; toute
fentre est impose, mais seulement quand la maison en a plus de
six; la terre du seigneur paye les vingtimes et les tailles, et
non pas le jardin du petit propritaire; le riche paye pour ses
chevaux, ses voitures, ses domestiques, pour la permission de
chasser les perdrix de son domaine; le pauvre fermier en est
exempt; bien mieux, le riche, en Angleterre, contribue au
soulagement du pauvre. Vous voyez donc bien que si, suivant
M. l'abb, il doit toujours y avoir des taxes parce qu'il y en a
toujours eu, cela ne prouve pas qu'elles doivent tre leves de
mme; notre manire anglaise serait bien meilleure. Pas un mot de
ce discours qui ne ft approuv par mes auditeurs; ils parurent
penser que j'tais un assez bon diable, ce que je confirmai en
criant: Vive le tiers sans impositions! Ils me donnrent alors une
salve d'applaudissements et ne me troublrent pas davantage. Mon
mauvais franais allait  peu prs de pair avec leur patois.
J'achetai cependant une autre cocarde, que je fis attacher de
faon  ne plus la perdre. Le voyage me plat moiti moins dans un
moment de fermentation comme celui-ci; personne n'est sr de
l'heure qui va suivre. -- 35 milles.

Le 27. -- Besanon. Au-dessus de la rivire, le pays est
montagneux, couvert de rochers et de bois; on y trouve quelques
beaux points de vue. J'tais arriv depuis une heure  peine,
quand je vis passer devant l'htel un paysan  cheval suivi d'un
officier de la garde bourgeoise; son dtachement, aux cocardes
tricolores, en prcdait un autre de fantassins et de cavaliers
pris dans l'arme. Je demandai pourquoi la milice (qui compte ici
1, 200 hommes, dont 200 toujours sous les armes) prenait ainsi le
pas sur les troupes royales. Par cette excellente raison, me fut-
il rpondu: les troupes seraient attaques et massacres par la
populace, tandis qu'elle ne rsistera pas  la garde bourgeoise.
Ce paysan, riche propritaire dans un village o il se commet
beaucoup de pillages et d'incendies, tait venu chercher une
sauvegarde. Les dgts faits du ct des montagnes et de Vesoul
sont aussi nombreux que repoussants. Bien des chteaux ont t
brls, d'autres livrs au pillage, les seigneurs traqus comme
des btes fauves, leurs femmes et leurs filles enleves, leurs
papiers et leurs titres mis au feu, tous leurs biens ravags; et
ces abominations n'ont pas atteint seulement des personnes
marquantes, que leur conduite ou leurs principes avaient rendues
odieuses, mais une rage aveugle les a tendues sur tous pour
satisfaire la soif du pillage. Des voleurs, des galriens, des
mauvais sujets de toute espce, ont pouss les paysans aux
dernires violences. Quelques personnes m'informrent  table
d'hte que des lettres reues du Mconnais, du Lyonnais, de
l'Auvergne, du Dauphin, etc., rapportaient des faits semblables
et la crainte o l'on tait qu'ils ne se reproduisissent par tout
le royaume. La France est incroyablement en arrire pour ce qui
touche aux communications. Depuis Strasbourg jusqu'ici, je n'ai
pas pu voir un journal. Ici, j'ai demand le cabinet littraire,
il n'y en a pas; les gazettes, on les reoit au caf. C'est trs
ais  rpondre, mais moins ais  trouver. Il n'y avait que la
Gazette de France, pour laquelle, en ce moment, un homme sens
n'et pas donn un sou. J'allai dans quatre autres maisons; les
unes n'avaient pas mme le Mercure; au caf Militaire, le Courrier
de l'Europe remontait  une quinzaine, et des personnes  l'air
respectable s'entretiennent maintenant des nouvelles d'il y a deux
ou trois semaines, et montrent clairement par leurs discours
qu'elles ne savent rien de ce qui se passe. Dans toute la ville de
Besanon, je n'ai trouv ni le Journal de Paris, ni aucun autre
donnant le dtail des sances des tats; c'est cependant la
capitale d'une province grande comme une demi-douzaine de nos
comts anglais et contenant 25 000 mes, et, ce qui est trange 
dire, la poste n'y vient que trois fois par semaine! Dans un
moment o il n'y a ni droit de timbre ni censure, comment
n'imprime-t-on pas  Paris un journal pour les provinces, en ayant
soin d'en prvenir par des affiches et des placards le public
auquel il serait destin! On croit en province que les dputs
sont  la Bastille, tandis que la Bastille est dmolie; et le
peuple, dans son erreur, pille, brle et dvaste. Cependant,
malgr cette ignorance honteuse, on voit tous les jours aux tats
des hommes qui se disent fiers d'appartenir  la premire nation
de l'Europe, au plus grand peuple de l'univers! Croient-ils donc
que ce sont les assembles politiques ou les cercles littraires
d'une capitale qui constituent un peuple, et non la diffusion
rapide des lumires parmi des esprits prpars par l'habitude du
raisonnement  recevoir la vrit et  en faire l'application? Que
cette affreuse ignorance de la masse sur ses intrts soit
l'oeuvre de l'ancien gouvernement, personne n'en doutera. Si, ce
qu'il y a de grandes raisons de croire, la noblesse dans toute la
France est traque comme en Franche-Comt, il est curieux de voir
cet ordre entier souffrir pareille proscription, comme un troupeau
de moutons, sans opposer la moindre rsistance. Cela confond de la
part d'un corps qui a sous la main une arme de 150 000 hommes;
sans doute, une partie de ces troupes se rvolterait; mais on doit
cependant bien compter que les 40 000, peut-tre 100 000 nobles de
France, pourraient remplir la moiti des rangs de l'arme royale
d'hommes qui leur seraient unis par une communaut d'ides et
d'intrts. Mais il n'existe ni runions, ni associations entre
eux, ni relations avec les soldats; ils ne savent pas chercher
sous les drapeaux un refuge pour dfendre leur cause ou la venger;
heureusement pour la France, ils tombent sans lutte et meurent
sans qu'on les frappe. Ce mouvement universel de l'intelligence,
qui, en Angleterre, transmet avec la rapidit de la foudre, d'un
bout du royaume  l'autre, la moindre motion ou la moindre
alarme, ne se retrouve pas en France. Aussi peut-on dire, et peut-
tre avec vrit, que la chute du roi, de la cour, des pairs, des
nobles, de l'arme, de l'glise et des parlements, est due aux
suites mmes de l'esclavage dans lequel ils ont tenu le peuple;
que c'est, par consquent, un juste salaire plutt qu'un
chtiment. -- 18 milles.

Le 28. -- Hier,  table d'hte, quelqu'un raconta comment on
l'avait forc  s'arrter  Salins, faute d'un passeport, et les
ennuis qu'il y avait eu  subir. Je trouvai donc ncessaire de
m'en procurer un, et me rendis pour cela au bureau, dans la maison
d'un M. Bellamy, avocat, avec qui j'eus la conversation suivante:

Mais, Monsieur, qui me rpondra de vous? Est-ce que personne ne
vous connat? Connaissez-vous quelqu'un  Besanon? -- Non,
personne; mon dessein, tait d'aller  Vesoul, d'o j'aurais eu
des lettres; mais j'ai chang de route  cause de ces tumultes. --
Monsieur, je ne vous connais pas, et si vous tes inconnu 
Besanon, vous ne pouvez avoir de passeport. -- Mais voici mes
lettres; j'en ai plusieurs d'autres villes de France; il y en a
mme d'adresses  Vesoul et  Arbois: ouvrez-les et lisez-les, et
vous trouverez que je ne suis pas inconnu ailleurs, bien que je le
sois  Besanon. -- N'importe, je ne vous connais pas; il n'y a
personne ici qui vous connaisse, ainsi vous n'aurez point de
passeport. -- Je vous dis, Monsieur, que ces lettres vous
expliqueront... -- Il me faut des gens, et non pas des lettres,
pour m'expliquer qui vous tes; ces lettres ne me valent rien. --
Cette faon d'agir me parat assez singulire; apparemment que
vous la croyez trs honnte; pour moi, Monsieur, j'en pense bien
autrement. -- Eh! Monsieur, je ne me soucie de ce que vous en
pensez. -- En vrit voici ce qui s'appelle avoir des manires
gracieuses envers un tranger; c'est la premire fois que j'ai eu
affaire avec ces messieurs du tiers tat, et vous m'avouerez qu'il
n'y a rien ici qui puisse me donner une haute ide du caractre de
ces messieurs-l. -- Monsieur, cela m'est fort gal. -- Je
donnerai,  mon retour en Angleterre, le dtail de mon voyage au
public, et assurment, Monsieur, je n'oublierai pas d'enregistrer
ce trait de votre politesse, il vous fait tant d'honneur et  ceux
pour qui vous agissez! -- Monsieur, je regarde tout cela avec la
dernire indiffrence.

Le ton de mon interlocuteur tait encore plus insolent que ses
paroles; il feuilletait ses paperasses de l'air vritablement d'un
commis de bureau. Ces passeports sont des choses nouvelles
d'hommes nouveaux, avec un pouvoir tout neuf; cela montre qu'ils
ne portent pas trop modestement leurs nouveaux honneurs. Ainsi il
m'est impossible, sans donner de la tte contre le mur, de voir
Salins ou Arbois, o M. de Broussonnet m'a adress une lettre;
mais il me faut courir la chance et gagner aussi vite que possible
Dijon, o le prsident de Virly me connat pour avoir pass
quelques jours  Bradfield,  moins qu'en sa qualit de prsident
et de noble le tiers tat ne l'ait dj assomm. Ce soir au
spectacle: misrables acteurs; le thtre, construit assez
rcemment, est lourd; le cintre, qui spare la scne de la salle,
ressemble  l'entre d'une caverne, et la ligne de l'amphithtre
rappelle les contorsions d'une anguille blesse; l'air et les
manires des gens ici ne me reviennent pas du tout, et je voudrais
voir Besanon englouti par un tremblement de terre plutt que de
consentir  y vivre. La musique, les hurlements et les grincements
de l'preuve villageoise de Grtry, pice dtestable, n'eurent pas
le pouvoir de me remettre de bonne humeur. Je ne prendrai pas
cong de la ville de Besanon, dans laquelle je dsire bien ne
plus jamais remettre les pieds, sans dire qu'il y a une belle
promenade, et que M. Artaud, l'arpenteur, auquel je m'adressai
pour avoir des informations, sans avoir pour lui de lettre de
recommandation, s'est montr trs franc et trs poli  mon gard.
Il m'a donn tout sujet d'tre satisfait par ses rponses  mes
questions.

Le 29. -- Jusqu' Orechamp (Orchamps), le pays est svre, plein
de beaux bois et de rochers; cependant il ne plat pas; il en est
comme de ces gens dont les qualits sont estimables, mais que
cependant nous ne saurions aimer. Pauvre culture aussi. Au sortir
de Saint-Vt (Saint-Wit), riant paysage, form par la rivire qui
revient sur ses pas  travers la valle qu'animent un village et
quelques maisons parses  et l: la plus jolie vue que j'aie
rencontre en Franche-Comt. -- 23 milles.

Le 30. -- Le maire de Dle est de mme toffe que le notaire de
Besanon; il n'a pas voulu me dlivrer de passeport; mais comme
son refus n'tait pas accompagn des airs importants de l'autre,
je le laisse passer. Pour viter les sentinelles, je fis le tour
de la ville.

Auxonne. -- Travers la Sane, belle rivire borde de prairies
d'une admirable verdure; il y a des pturages communaux pour un
nombre immense de btail; les meules de foin sont sous l'eau. Beau
pays jusqu' Dijon, quoique le bois y fasse dfaut. On m'a demand
mon passeport  la porte; sur ma rponse, deux mousquetaires
bourgeois m'ont conduit  l'Htel de ville, o j'ai t interrog:
comme on a vu que j'avais des connaissances  Dijon, il me fut
permis d'aller chercher un htel. Je joue de malheur: M. de Virly,
sur qui je comptais le plus en cette ville, est  Bourbonne-les-
Bains, et M. de Morveau, le clbre chimiste, que je croyais avoir
des lettres pour moi, n'en a aucune, et quoiqu'il m'ait reu fort
convenablement quand je me donnai comme son collgue  la Socit
royale de Londres, je me sentis trs mal  mon aise: il m'a
cependant pri de revenir demain matin. On me dit que l'intendant
d'ici s'est sauv, et que le prince de Cond, gouverneur de
Bourgogne, est pass en Allemagne; on assure positivement, et sans
faon, que tous deux seraient pendus s'ils revenaient; de telles
ides n'indiquent pas une grande autorit de la garde bourgeoise,
institue pour arrter les excs. Elle est trop faible pour
maintenir l'ordre. La licence et l'esprit de dprdation, dont on
parlait tant en Franche-Comt, se sont montrs ici, mais non pas
de la mme faon. Il y a  prsent, dans cet htel (la Ville de
Lyon), un monsieur, noble pour son malheur, sa femme, ses parents,
trois domestiques et un enfant de quelques mois  peine, qui se
sont chapps la nuit presque nus de leur chteau en flammes; ils
ont tout perdu, except la terre. Cependant ces malheureux taient
estims de leurs voisins; leur bont aurait d leur gagner l'amour
des pauvres, dont le ressentiment n'tait motiv par rien. Ces
abominations gratuites attireront la haine contre la cause qui les
a suscites: on pouvait bien reconstituer le royaume sans recourir
 cette rgnration par le fer et le feu, le pillage et
l'effusion du sang. Trois cents bourgeois montent la garde tous
les jours  Dijon: ils sont arms par la ville, mais non pays par
elle; ils ont aussi six pices de canon. La noblesse a cherch son
seul refuge parmi eux; aussi, plusieurs croix de Saint-Louis
brillent dans les rangs. Le Palais des tats est un vaste et
superbe difice, mais il ne frappe pas en proportion de sa masse
et de ce qu'il a cot. Les armes des Cond prdominent et le
salon est appel la salle  manger du Prince. Un artiste de Dijon
y a peint un plafond et un tableau de la bataille de Senef; il a
choisi le moment o le grand Cond est jet  bas de son cheval;
les deux ouvrages sont d'une bonne excution. Tombe du duc de
Bourgogne, 1404. -- Tableau de Rubens  la Chartreuse. On vante la
maison de M. de Montigny, mais on refuse de la laisser voir, parce
que sa soeur y habite maintenant. En somme, Dijon est une belle
ville; les rues, quoique anciennes, sont larges, trs bien paves,
et, ce qui n'est pas commun en France, garnies de trottoirs. -- 28
milles.


Le 31. -- Rendu visite  M. de Morveau, qui, fort heureusement, a
reu ce matin, de M. de Virly, une lettre de recommandation pour
moi avec quatre lettres de M. de Broussonnet; mais M. Vaudrey, de
Dijon, auquel l'une d'elles est adresse, se trouve absent. Nous
emes une conversation sur ce sujet si intressant pour tous les
physiciens, le phlogistique. M. de Morveau combat vivement son
existence; il regarde la dernire publication du docteur Priestley
comme fort en dehors de la question, et me dclare qu'il tient
cette controverse pour aussi dcide que celle de la libert en
France. Il me montra une partie de son article: Air pour la
Nouvelle Encyclopdie, qui va se publier bientt; il pense y avoir
tabli au del de toute discussion la doctrine des chimistes
franais sur sa non-existence. Il me pria de revenir le soir pour
me prsenter  une dame aussi instruite qu'aimable, et m'invita 
dner pour le lendemain. Aprs l'avoir quitt, je me mis  courir
les cafs; mais croirait-on que dans cette capitale de la
Bourgogne, je n'en trouvai qu'un o je puisse lire le journal!
C'tait sur la place, dans une maison de chtive apparence, o je
dus l'attendre pendant une heure. Partout on est dsireux de
savoir les nouvelles, sans qu'il y ait moyen de satisfaire sa
curiosit; on se fera une ide de l'ignorance o l'on vit de ce
qui se passe par le fait suivant. Personne,  Dijon, n'avait
entendu parler du sac de l'Htel de ville de Strasbourg; quand je
me mis  en parler, on fit cercle autour de moi; on n'en savait
pas un mot; cependant voil neuf jours que c'est arriv; y en et-
il eu dix-neuf, je doute qu'on et t mieux renseign. Si les
nouvelles vritables sont longues  se rpandre, en revanche on
est prompt  savoir ce qui n'est pas arriv. Le bruit en vogue 
prsent, et qui obtient crdit est que la reine a t convaincue
d'un complot pour empoisonner le roi et Monsieur, donner la
rgence au comte d'Artois, mettre le feu  Paris et faire sauter
le Palais-Royal par une mine! Pourquoi les diffrents partis des
tats n'ont-ils pas des journaux, expression de leurs sentiments
et de leurs opinions, afin que chacun connaisse, ainsi les faits 
l'appui de son opinion et les consquences que de grands esprits
en ont tires. On a conseill au roi bien des mesures contre les
tats, mais aucun de ses ministres ne lui a parl de
l'tablissement des journaux et de leur prompte circulation, pour
clairer le peuple sur les points faussement prsents par ses
ennemis. Quand de nombreuses feuilles paraissent opposes les unes
aux autres, le peuple cherche  y dmler la vrit, et cette
recherche seule l'claire; il s'instruit et ne se laisse plus
tromper si aisment. -- Rien que trois convives  table d'hte,
moi et deux gentilshommes, chasss de leurs domaines,  en juger
par leur conversation; mais ils ne parlent pas d'incendie. Leur
description de cette partie de la province d'o ils arrivent,
entre Langres et Gray, est effrayante: il y a eu peu de chteaux
brls, mais trois sur cinq ont t pills, et leurs,
propritaires sont heureux de s'enfuir du pays la vie sauve. L'un
d'eux, homme trs judicieux et bien renseign, croit que les rangs
et les privilges sont abolis de fait en France, et que les
membres de l'Assemble ayant eux-mmes peu ou point de proprits
foncires, les attaqueront et procderont  un partage gal. Le
peuple s'y attend; mais, que cela soit ou non, il considre la
France comme absolument ruine. Vous allez trop loin, rpliquai-
je, la destruction des rangs n'implique pas la ruine. -- J'appelle
ruine, me dit-il, une guerre civile gnrale ou le dmembrement du
royaume; selon moi, les deux sont invitables; peut-tre pas pour
cette anne, mais pour l'autre ou celle d'aprs. Quelque
gouvernement que ce soit, fond sur l'tat actuel des choses en
France, ne pourra rsister  des secousses un peu vives; une
guerre heureuse ou malheureuse l'anantira. Il parlait avec une
profonde connaissance de l'histoire et tirait ses conclusions
politiques de faon trs rigoureuse. J'ai rencontr peu d'hommes
comme lui  table d'hte. -- On peut croire que je n'oubliai pas
le rendez-vous de M. de Morveau. Il m'avait tenu parole; madame
Picardet est  sa place au salon comme dans le cabinet d'tude;
femme d'une simplicit charmante, elle a traduit Scheele de
l'allemand et une partie des ouvrages de M. Kirwan de l'anglais;
c'est un trsor pour M. de Morveau, car elle peut soutenir sa
conversation sur des sujets de chimie aussi bien que sur d'autres,
soit agrables, soit instructifs. Je les accompagnai  leur
promenade du soir. Madame Picardet me dit que son frre,
M. de Poule, tait un grand fermier, qu'il avait sem beaucoup de
sainfoin, dont il se servait pour l'engraissement des boeufs; elle
m'exprima ses regrets de ce qu'il ft trop occup des affaires de
la municipalit pour pouvoir m'accompagner  sa ferme.

1er aot. -- Dn avec M. de Morveau, M. le professeur Chausse et
M. Picardet. 'a t un beau jour pour moi. La grande et juste
rputation qu'a M. de Morveau d'tre non seulement le premier
chimiste de France, mais aussi l'un des plus clbres dont
l'Europe se fait honneur, suffisait  me faire dsirer sa
compagnie; mais je gotais encore le charme de trouver en lui un
homme sans affectation, libre de ces airs de supriorit trop
communs chez les personnes de renom, et de cette rserve qui voile
aussi bien leurs talents que les faiblesses qu'ils veulent cacher.
M. de Morveau est un homme affable, enjou, loquent, qui, dans
tous les rangs de la socit, se serait fait rechercher pour
l'agrment de son commerce. Dans ce moment mme, avec la
rvolution en marche, sa conversation roulait presque entirement
sur la chimie. Je le pressai, comme je l'avais dj fait pour le
docteur Priestley et M. Lavoisier, de diriger un peu plus ses
recherches vers l'application de sa science  l'agriculture, lui
reprsentant qu'il y avait l un magnifique champ d'expriences,
o les dcouvertes ne lui manqueraient pas. Il en convint, en
ajoutant qu'il n'avait pas le temps de suivre cette carrire. On
voit, par son entretien, que ses vues se dirigent toutes sur
l'absurdit du phlogistique, sauf quelques travaux pour
l'tablissement d'une nomenclature. Tandis que nous tions 
dner, on lui apporta une preuve de la Nouvelle Encyclopdie,
dont la partie chimique est imprime  Dijon, pour sa convenance.
Je pris la libert de lui dire qu'un homme capable de concevoir
une srie d'expriences dcisives sur les questions scientifiques,
et d'en tirer les conclusions utiles, devrait tre entirement
vou  ces travaux et  leur publication, et que, si j'tais roi
de France, je voudrais que cette occupation ft pour lui si
fructueuse, qu'il n'en chercht pas d'autre. Il se mit  rire et
me demanda, puisque j'tais si amateur de manipulations, si
hostile aux crits, ce que je pensais de mon ami le docteur
Priestley? En mme temps, il expliqua aux deux autres convives
combien ce grand physicien avait d'ardeur pour la mtaphysique et
la thologie militante. Il y aurait eu cent personnes  table, que
ce sentiment et t unanime. M. de Morveau parla toutefois avec
une grande estime du talent de mon ami pour la partie,
exprimentale: qui ferait autrement en Europe? Je rflchis
ensuite sur les occupations qui empchaient M. de Morveau
d'appliquer la chimie et l'agriculture; il trouve bien cependant
du temps pour crire dans le volumineux recueil de Panckoucke.

Je pose en principe que personne ne peut acqurir une renomme
durable dans les sciences naturelles autrement que par les
expriences, et qu'ordinairement plus un homme manipule et moins
il crit, mieux cela vaut; ou, pour mieux dire, plus sa renomme
sera de bon aloi; ce que l'on gagne  crire a ruin bien des
savants (ceux qui connaissent M. de Morveau sauront bien que ceci
ne le regarde pas; sa position dans le monde le met hors de
cause). L'habitude d'ordonner et de condenser les matires, de
disposer les faits de faon  faire ressortir rigoureusement les
conclusions qu'ils sont destins  tablir, est contraire aux
rgles ordinaires de la compilation. Il y a par tous pays des
compilateurs trs capables et trs dignes de considration, mais
les exprimentateurs de gnie devraient se placer dans une autre
classe. Si j'tais souverain, ayant, par consquent, le pouvoir de
rcompenser le mrite, du moment o je saurais un homme de gnie
engag dans une telle entreprise, je lui offrirais le double de ce
qui aurait t convenu avec l'diteur pour le dtourner et le
remettre dans une voie o il ne trouve pas de rivaux. Quelques
personnes trouveront cette opinion fantasque de la part d'un homme
qui, comme je l'ai fait, a publi tant de livres; mais elle
passera pour naturelle, au moins dans cet ouvrage dont je
n'attends aucun profit et dans lequel, par consquent, il y a
beaucoup plus de motifs pour tre concis que pour s'tendre en
dissertations.

La description du laboratoire de ce grand chimiste montrera qu'il
ne reste pas inactif; il y a consacr deux vastes salles
admirablement garnies de tout le ncessaire. On y trouve six ou
sept fourneaux divers, parmi lesquels celui de Macquer est le plus
puissant, des appareils si compliqus et si varis, que je n'en ai
vu nulle part de semblable; enfin une collection d'chantillons
pris dans les trois rgnes de la nature, qui lui donne un air tout
 fait pratique. De petits bureaux avec ce qu'il faut pour crire
sont pars  et l, comme dans la bibliothque, c'est d'une
commodit trs grande. Il suit maintenant une srie d'expriences
eudiomtriques, principalement  l'aide des instruments de Fontana
et de Volta.  son avis, ces expriences mritent toute confiance.
Il garde son air nitreux dans des bouteilles fermes de bouchons
ordinaires, ayant soin seulement de les renverser, et l'air
rsultant est toujours le mme, pourvu qu'on se serve des mmes
matriaux. L'exprience qu'il fit devant nous pour dterminer la
proportion d'air vital d'une partie de l'atmosphre est trs
simple et trs lgante. On met un morceau de phosphore dans une
cornue de verre, dont l'ouverture est bouche par de l'eau ou du
mercure; puis on l'allume au moyen d'une bougie; la diminution du
volume occup, par l'air indique combien il renfermait d'air vital
selon la doctrine antiphlogistique. Une fois teint, le phosphore
bout, mais ne s'enflamme plus. M. de Morveau a des balances faites
 Paris, qui, charges de 3 000 grains, accusaient une diffrence
de poids de 1/20e de grain, une pompe  air  cylindres de verre
dont l'un a t cass et rpar, un systme de lentilles ardentes
selon le comte de Buffon, un vase  absorption, un appareil
respiratoire avec de l'air vital dans un vase et de l'eau de chaux
dans l'autre, enfin une foule d'instruments nouveaux trs
ingnieux pour faciliter les recherches sur l'air selon les
rcentes thories. Ils sont si nombreux et en mme temps si bien
adapts  leur fin, que cette sorte d'invention semble tre la
partie principale du mrite de M. de Morveau. Je voudrais qu'il
suivt l'exemple du docteur Priestley, qu'il publit les figures
de ses appareils, cela n'ajouterait pas peu  son immense
rputation si justement mrite, et aurait aussi cet avantage
d'engager d'autres exprimentateurs dans la carrire qu'il a
entreprise. Il eut la bont de m'accompagner dans l'aprs-midi 
l'Acadmie des sciences; la runion se tenait dans un grand salon,
orn des bustes des hommes clbres de Dijon: Bossuet, Fevret, de
Brosses, de Crbillon, Piron, Bouhier, Rameau, et enfin Buffon.
Quelque voyageur trouvera sans doute dans l'avenir qu'on y aura
joint celui d'un autre homme qui ne le cde  aucun des
prcdents, le savant par qui j'avais l'honneur d'tre prsent,
M. de Morveau. Dans la soire nous allmes de nouveau chez madame
Picardet, qui nous emmena  la promenade. Je fus charm d'entendre
M. de Morveau remarquer,  propos des derniers troubles, que les
excs des paysans venaient de leur manque de lumires.  Dijon, on
avait recommand publiquement aux curs de mler  leurs sermons
de courtes explications politiques, mais ce fut en vain; pas un ne
voulut sortir de sa routine. Que l'on me permette une question:
Est-ce qu'un journal n'clairerait pas plus le peuple que vingt
curs? Je demandai  M. de Morveau si les chteaux avaient t
pills par les paysans seuls, ou par ces bandes de brigands que
l'on disait si nombreuses. Il m'assura qu'il avait cherch trs
srieusement  s'en assurer, et que toutes les violences  sa
connaissance, dans cette province, venaient des seuls paysans; on
avait beaucoup parl de brigands sans rien prouver.  Besanon, on
m'avait dit qu'ils taient 800; mais comment 800 bandits qui
auraient travers une province auraient-ils rendu leur existence
problmatique? C'est aussi bouffon que l'arme de M. Bayes, qui
marchait incognito.

Le 2. -- Beaune. On a, sur la droite, une chane de coteaux
couverts de vignobles;  gauche, une plaine unie, ouverte et par
trop nue.  Nuits, petite ville sans importance, quarante hommes
sont de garde tous les jours;  Beaune ils sont bien plus
nombreux. Muni d'un passeport sign du maire de Dijon et d'une
cocarde flamboyante aux couleurs du tiers tats j'espre bien
viter toutes difficults, quoique le rcit des troubles dans les
campagnes soit si formidable, qu'il paraisse impossible de voyager
en sret. -- Fait une halte  Nuits pour me renseigner sur les
vignobles de ce pays si renomm en France et dans toute l'Europe,
et visit le Clos de Vougeot; cent journaux de terre bien entours
de murs et appartenant  un couvent de Bernardins. Qui surprendra
ces gens-l  faire un mauvais choix? Les endroits qu'ils
s'approprient montrent l'attention scrupuleuse qu'ils portent aux
choses de l'esprit. -- 22 milles.

Le 3. -- En sortant de Chagny, o je quittai la grande route de
Lyon, je suis pass prs du canal de Chanlaix (Charolais); ses
progrs sont bien lents; c'est qu'une entreprise vraiment utile
peut bien attendre, tandis que, s'il se ft agi du forage des
canons ou du doublage des vaisseaux de ligne, il y a longtemps
qu'elle serait acheve. Moncenis, vilain pays, mais assez
singulier. C'est l que se trouve l'une des fonderies de canons de
M. Wilkinson; j'en ai dj dcrit une situe prs de Nantes. Les
Franais disent que cet actif Anglais est beau-frre du docteur
Priestley, par suite ami de l'humanit, et que c'est pour donner
la libert  l'Amrique qu'il leur a montr  forer les canons.
L'tablissement est trs considrable; on y compte cinq cents 
six cents ouvriers, sans y comprendre les charbonniers; cinq
machines  vapeur servent  faire aller les soufflets et  forer;
on en construit une sixime. Je causai avec un ouvrier anglais de
la cristallerie; ils taient plusieurs autrefois, il n'en reste
plus que deux. Il se plaignit du pays, disant qu'il n'y avait rien
de bon que le vin et l'eau-de-vie, et je ne doute pas qu'il en ft
bon usage. -- 25 milles.

Le 4. -- Arriv  Autun par un affreux pays et par d'affreux
chemins. Pendant les sept ou huit premiers milles l'agriculture
fait piti. Aprs, les cltures ne cessent pas jusqu'auprs
d'Autun, o elles laissent quelques interruptions. De la hauteur
qui domine la ville on dcouvre une grande partie des plaines du
Bourbonnais. Visit le temple de Janus, les remparts, la
cathdrale, l'abbaye. Les rumeurs sur les brigands, les pillages
et les incendies sont aussi nombreuses que par le pass; quand on
sut que je venais de traverser la Bourgogne et la Franche-Comt,
huit ou dix personnes vinrent  l'htel me demander des nouvelles.
La bande des brigands s'lve ici  1 600. On fut trs surpris de
mon incrdulit  cet gard, car j'tais dsormais convaincu que
ces dsordres taient dus  la rapacit des paysans. Mes auditeurs
ne partageaient pas cette croyance; ils me citrent nombre de
chteaux brls par ces bandes; mais l'analyse de ces rcits ne
tardait pas  faire voir leur peu de fondement. -- 20 milles.

Le 5. -- L'extrme chaleur d'hier m'a donn la fivre, et je me
suis rveill avec le mal de gorge. J'tais tent de perdre ici un
jour  me soigner; mais nous sommes tous assez sots pour jouer
avec ce qui nous importe le plus: un homme qui voyage aussi en
philosophe que je suis oblig de le faire, n'a en tte que la
frayeur de perdre son temps et son argent.  Maison de Bourgogne,
il me sembla entrer dans un nouveau monde; non seulement le chemin
bien sabl est excellent, mais le pays est tout bois et enclos.
Nombreuses collines aux contours allongs, ornes d'tangs. Depuis
le commencement d'aot, le temps a t clair, splendide et
brlant: trop chaud pour ne pas gner un peu vers midi; mais comme
il n'y a pas de mouches, peu m'importe. C'est l un caractre
distinctif. En Languedoc, les chaleurs que je viens de passer sont
accompagnes de myriades de mouches, j'en avais souffert. Bien
m'en prenait d'tre malade  Maison de Bourgogne; un estomac sain
n'y et pas trouv de quoi se rassasier; c'est cependant une
station de poste. Arrt le soir  Lusy, autre poste misrable. --
N. B. Dans toute la Bourgogne, les femmes portent des chapeaux
d'hommes,  grands bords; ils sont bien loin de faire autant
d'effet que ceux en paille de mode chez les Alsaciennes. -- 22
milles.

Le 6. -- En route ds quatre heures du matin pour Bourbon-Lancy,
afin d'viter la grande chaleur. Pays toujours le mme, enclos,
affreusement cultiv, susceptible cependant d'tonnantes
amliorations. Si j'y possdais un grand domaine, je ne serais pas
long, je pense,  faire ma fortune: le climat, les prix, les
routes, les cltures, tout me viendrait en aide, except le
gouvernement. D'Autun jusqu' la Loire, se droule un magnifique
champ pour les amliorations, non point par les oprations
coteuses du desschement et de la fumure, mais par la simple
substitution de rcoltes mieux appropries au sol. Quand je vois
un aussi beau pays si pitoyablement cultiv par des mtayers
mourant de faim, au lieu de prosprer sous des fermiers riches, je
ne sais plus plaindre les seigneurs, quelque grandes que soient
leurs souffrances d'aujourd'hui. J'en rencontrai un  qui
j'expliquai ma manire de voir: il prtendait parler agriculture;
voyant que je m'en occupais aussi, il me dit qu'il avait le Cours
complet de l'abb Rozier, et que, suivant ses calculs, ce pays
n'tait bon qu' faire du seigle. Je lui demandai si lui et l'abb
Rozier savaient distinguer les mancherons de la charrue de l'ge?
 quoi il me rpondit que l'abb tait un homme de grand mrite,
beaucoup d'agriculteur. -- Travers la Loire sur un bac; elle
prsente le mme triste lit de galets qu'en Touraine. Entr dans
le Bourbonnais; mme pays coup d'enclos; le chemin, form de
sable, est trs beau.  Chavannes-le-Roi, l'aubergiste, M. Joly,
m'informa qu'il y avait trois fermes  vendre prs de sa maison,
qui est neuve et bien construite. Mon imagination travaillait 
transformer cette auberge en btiment d'exploitation et j'en tais
dj aux semailles de navets et de trfle, quand M. Joly ajouta
que si je voulais aller seulement derrire l'curie, je verrais 
peu de distance les deux maisons dpendantes de ces domaines; le
prix tait, pour le tout ensemble, de 50  60 000 livres (1 625 l.
st.). On aurait ainsi une superbe ferme. Si j'avais vingt ans de
moins, j'y penserais srieusement; mais telle est la vanit de
notre vie: il y a vingt ans, par mon manque d'exprience, une
telle spculation et caus ma ruine; maintenant l'exprience est
venue, mais l'ge avec elle, et je suis trop vieux. -- 27 milles.

Le 7. -- Moulins parat tre une pauvre ville, mal btie. Je
descendis  la Belle-Image, mais je m'y trouvai si mal que je
changeai pour le Lion-d'Or qui est encore pire. Cette capitale du
Bourbonnais, situe sur la grande route d'Italie, n'a pas une
auberge comparable  celle du petit village de Chavannes. Pour
lire le journal j'allai au caf de madame Bourgeau, le meilleur de
la ville; j'y trouvai vingt tables pour les runions; quant au
journal, j'aurais pu tout aussi bien demander un lphant. Quel
trait de retard, d'ignorance, d'apathie et de misre chez une
nation! Ne pas trouver dans la capitale d'une grande province, la
rsidence d'un intendant, et au moment o une assemble nationale
vote une rvolution, un papier qui dise au peuple si c'est
Lafayette, Mirabeau ou Louis XVI qui est sur le trne! Assez de
monde pour occuper vingt tables et assez peu de curiosit pour
soutenir une feuille! Quelle impudence et quelle folie! Folie de
la part des habitus, qui n'insistent pas pour avoir au moins une
douzaine de journaux; impudence de la matresse de maison qui ose
ne pas les avoir. Un tel peuple et-il jamais fait une rvolution,
ft-il jamais devenu libre? Jamais, pour des milliers de sicles.
C'est le peuple clair de Paris, au milieu des brochures et des
publications, qui a tout fait. Je demandai pourquoi on n'avait pas
de journaux. Ils sont trop chers, me rpondit-elle, en me
prenant vingt-quatre sous pour une tasse de caf au lait et un
morceau de beurre de la grosseur d'une noix. C'est grand dommage
qu'une bande de brigands ne campe pas dans votre tablissement,
madame. Parmi les lettres que j'ai dues  M. de Broussonnet, peu
m'ont t aussi utiles que celle qui m'adressait  M. l'abb de
Barut, principal du collge de Moulins. Il se pntra vivement de
l'objet de mon voyage et fit toutes les dmarches possibles pour
me satisfaire. Nous allmes d'abord chez M. le comte de Grimau,
lieutenant gnral du bailliage et directeur de la Socit
d'agriculture de Moulins, qui voulut nous garder  dner. Il
parat avoir une fortune considrable, du savoir, et son accueil
est trs bienveillant. On parla de l'tat du Bourbonnais; il me
dit que les terres taient plutt donnes que vendues, et que les
mtayers sont trop pauvres pour bien cultiver. Je suggrai
quelques-uns des modes  suivre pour y remdier; mais c'est perdre
son temps d'en parler en France. Aprs le dner, M. de Grimau
m'emmena  sa maison de campagne, tout prs de la ville; elle est
bien situe et domine la valle de l'Allier. -- Des lettres de
Paris: elles ne contiennent rien que des rcits certainement
effrayants sur les excs qui se commettent par tout le royaume, et
particulirement dans la capitale et sa banlieue. Le retour de
M. Necker, qu'on croyait devoir tout calmer, n'a produit aucun
effet.

On remarque dans l'Assemble nationale un parti violent dont
l'intention arrte est de tout pousser  l'extrme, des hommes
qui ne doivent leur position qu'aux violences de l'poque, leur
importance qu' la confusion des choses; ils feront tout pour
empcher un accord qui leur donnerait le coup mortel: levs par
l'orage, le calme les engloutirait. Parmi les personnes auxquelles
me prsenta M. l'abb de Barut se trouve M. de Gouttes, chef
d'escadre. Pris par l'amiral Boscawen  Louisbourg en 1758, il fut
emmen en Angleterre, o il tudia notre langue dont il lui reste
encore quelque souvenir. J'avais dit  M. l'abb qu'une personne
riche de mon pays m'avait charg de chercher une bonne acquisition
en terres: sachant l'intention du marquis de vendre un de ses
domaines, il lui en parla. Celui-ci me fit alors une telle
description de ce bien, que, quoique je fusse  court de temps, je
ne crus pas perdre une journe en l'allant voir, d'autant plus
qu'il n'y a que 8 milles de Moulins, et que le marquis devait
venir me prendre en voiture.  l'heure dite, nous partions, en
compagnie de M. l'abb Barut, pour le chteau de Riaux, situ au
milieu des terres que l'on m'offrit  des conditions telles, que
jamais je ne fus plus tent de faire une spculation. C'tait bien
moi que cela regardait; car je n'ai pas le moindre doute que la
personne qui m'avait donn cette commission, comptant trouver ici
un sjour de plaisance, dt en tre bien dgote depuis les
troubles. C'tait, en somme, un march beaucoup plus beau que je
ne me l'imaginais, et confirmant la maxime de M. de Grimau, qu'en
Bourbonnais les terres sont plutt donnes que vendues. Le chteau
est vaste et bien construit, ayant, au rez-de-chausse, deux
belles salles pouvant contenir trente personnes, et trois autres
plus petites; au premier, dix belles chambres  coucher, et, sous
les combles, des mansardes fort convenablement arranges; des
communs de toute espce bien btis,  l'usage d'une nombreuse
famille, des granges assez grandes pour tenir la moiti des gerbes
du domaine, et des greniers assez vastes pour en recevoir tout le
grain. Il y a aussi un pressoir et des celliers pour en garder le
produit dans les annes les plus abondantes. La position est
agrable, sur le penchant d'une hauteur; la vue, peu tendue, mais
trs jolie; tout le pays ressemble  ce que j'ai dcrit jusqu'ici:
c'est une des plus charmantes rgions de la France. Tout prs du
chteau se trouve une pice de terre d'environ cinq  six arpents,
bien entoure de murs, dont la moiti est en potager et fournit
beaucoup de fruits de toute espce. Douze tangs sont traverss
par un petit cours d'eau qui fait tourner deux moulins lous 1 000
liv. (43 l. 15 sh.) par an. Les tangs approvisionnent la table du
propritaire de carpes, de tanches, de perches et d'anguilles de
premire qualit, et donnent, en outre, un revenu rgulier de
1 000 liv. Vingt arpents de vignobles, avec des chaumires pour
les vignerons, produisent d'excellent vin tant rouge que blanc;
des bois fournissent aux besoins du chteau pour le combustible,
et enfin neuf terres, loues  des mtayers pour la moiti du
produit, rapportent 10 500 liv. (459 l. st. 7 sh. 6 d.), soit en
tout, pour revenu brut des fermes, des moulins et du poisson,
12 500 liv. Sa surface, autant que j'en ai pu juger par le coup
d'oeil et les notes que j'ai recueillies, peut dpasser 3 000
arpents ou acres contigus et attenant au chteau. Les charges,
comme impts personnels, rparations, garde-chasse (car on jouit
de tous les droits, seigneuriaux, haute justice, etc.), intendant,
vin extra, etc., se montent environ  4 400 liv. (192 l. st. 10
sh.). Le produit net est donc, par an, de 8 000 liv. (350 l. st.).
On en demande 300 000 liv. (12 125 l. st.); mais pour ce prix on
cde l'ameublement complet du chteau, toutes les coupes de bois,
values, pour le chne seulement,  40 000 liv. (1, 750 l. st.),
et tout le btail du domaine, savoir: 1 000 moutons, 60 vaches, 72
boeufs, 9 juments et je ne sais combien de porcs. Sachant trs
bien que je trouverais  emprunter sur ce gage tout l'argent
ncessaire  l'acheter, ce ne fut pas peu de chose pour moi de
rsister  cette tentation. Le plus beau climat de la France, de
l'Europe peut-tre; d'excellentes routes, des voies navigables
jusqu' Paris; du vin, du gibier, du poisson, tout ce que l'on
peut dsirer sur une table, hors les fruits du tropique; un bon
chteau, un beau jardin, des marchs pour tous les produits; par-
dessus tout 4 000 acres de terres tout encloses, capables de
rapporter quatre fois davantage en peu de temps et sans frais, n'y
avait-il pas l de quoi tenter un homme comptant vingt-cinq ans de
pratique constante de l'agriculture convenable  ce terrain? Mais
l'tat des choses, la possibilit de voir les meneurs de la
dmocratie  Paris abolir, dans leur sagesse, la proprit ainsi
que les rangs, la perspective d'acheter avec ce domaine ma part
d'une guerre civile, m'empchrent de m'engager sur le moment;
cependant je suppliai le marquis de ne vendre  personne avant
d'avoir reu mon refus dfinitif. Quand j'aurai  faire un march,
je souhaite avoir affaire  un homme comme le marquis de Gouttes.
Sa physionomie me plat:  un grand fonds d'honneur et de probit
il joint la facilit de rapports et la courtoisie de ses
compatriotes, et l'apparence digne venant de son origine noble et
respectable ne lui te rien de ses dispositions aimables. Je le
regarde comme un homme du commerce le plus sr dans toutes les
occasions. Je serais rest un mois dans le Bourbonnais si j'avais
voulu visiter toutes les terres  vendre.  ct de celle de
M. Gouttes, il y en a une appele Ballain, que l'on fait 270 000
liv. M. l'abb Barut ayant pris rendez-vous avec le propritaire,
me mena, dans l'aprs-midi, voir le chteau et une partie des
terres. Le pays est partout le mme et cultiv de mme. Il y a 
Ballain huit fermes, que le propritaire garnit de gros btail et
de moutons; les tangs donnent aussi un beau produit. Le revenu
est  prsent de 10 000 liv. (437 l. st. 10 sh.); le prix de
260 000 (11, 375 l. st.); plus 10 000 liv. pour le bois: c'est la
rente de vingt-cinq annes. Prs de Saint-Pourain s'en trouve une
autre de 400 000 liv. (17 500 l. st.), dont les bois, s'tendant
sur 170 acres, rapportent 5 000 liv. par an; le vin des 80 acres
de vignes est si bon qu'on l'envoie  Paris. La terre est propre 
la culture du froment et en partie emblave; le chteau est
moderne, avec toutes les aisances. On m'a parl de bien d'autres
proprits encore. Je crois qu'on pourrait se crer en Bourbonais,
 prsent, un des domaines les plus beaux et les mieux arrondis de
l'Europe. On m'informe qu'il y a maintenant en France plus de
6 000 domaines  vendre. Si les choses vont toujours du mme pas,
ce ne seront plus des domaines, ce seront des royaumes qu'on
parlera d'acheter, et la France elle-mme sera mise  l'encan.
J'aime un systme politique qui inspire assez de confiance pour
donner de la valeur aux terres et qui rend les hommes si heureux
sur leurs domaines, que l'ide de s'en dfaire soit la dernire
qui leur vienne. Retourn  Moulins. -- 30 milles.

Le 10. -- Quitt Moulins, o les proprits  vendre et les
projets de fermage avaient chass de mon souvenir Maria et le
peuplier, ne laissant pas mme de place pour le tombeau de
Montmorency. Aprs avoir pay une note extravagante pour les murs
de boue, les tentures de toiles d'araignes et les odieuses
senteurs du Lion-d'Or, je tournai la tte de ma jument vers
Chateauneuf, sur la route d'Auvergne. Le fleuve donne de
l'agrment au paysage. Je trouvai l'auberge pleine de bruit et
d'activit. Monseigneur l'vque tait venu pour la Saint-Laurent,
fte de la paroisse; comme je demandais la commodit, on me pria
de faire un tour dans le jardin. Ceci m'est arriv deux ou trois
fois en France. Je ne les souponnais pas, auparavant, d'tre
aussi bons cultivateurs; je suis peu fait pour dispenser cette
sorte de fertilit mais Monseigneur et trente prtres bien gras
doivent sans doute, aprs un dner qui a demand les talents
runis de tous les cuisiniers du voisinage, contribuer amplement 
la prosprit des oignons et des laitues de M. le matre de poste.
Saint-Poncin (Saint-Pourain). -- 30 milles.

Le 11. -- Arriv de bonne heure  Riom, en Auvergne. Prs de cette
ville, le pays devient pittoresque; une belle valle bien boise
s'tend sur la gauche, entoure de tous cts par les montagnes,
dont la chane de droite prsente des lignes hardies. Une partie
de Riom est jolie; la ville tout entire est btie en lave tire
des carrires de Volvic, point excessivement intressant pour le
naturaliste. La plaine que j'ai traverse pour arriver  Clermont
est le commencement de la fameuse Limagne d'Auvergne, qui passe
pour la province la plus fertile de France: c'est une erreur, j'ai
vu des terres plus riches, soit dans les Flandres, soit en
Normandie. Elle est aussi unie que la surface d'un lac au repos;
les montagnes sont toutes volcaniques, et, par suite, de formes
trs pittoresques. Vu en passant  Montferrand et  Clermont des
irrigations qui frapperont le regard de tout agriculteur. Riom,
Montferrand et Clermont sont toutes les trois bties sur le sommet
de rochers. Clermont, au centre d'une contre excessivement
curieuse, entirement volcanique, est bti et pav en lave; c'est,
dans certaines de ses parties, un des endroits les plus mal btis,
les plus sales et les plus puants que j'aie rencontrs sur mon
chemin. Il y a des rues qui, pour la couleur, la salet et la
mauvaise odeur, ne peuvent se comparer qu' des tranches dans un
tas de fumier. L'infection qui corrompt l'air dans ces ruelles
remplies d'ordures, quand la brise des montagnes n'y souffle pas,
me faisait envier les nerfs des braves gens qui, pour ce qui m'en
parut, s'en trouvent bien. C'est la foire; la ville est pleine, la
table d'hte galement. -- 25 milles.

Le 12. -- Clermont ne mrite qu'en partie les reproches que j'ai
adresss  Moulins et  Besanon; il y a une salle  lecture chez
M. Bovares (Beauvert), libraire; j'y trouvai plusieurs journaux et
crits priodiques; mais ce fut en vain que j'en demandai au caf;
on me dit cependant que les gens sont grands amateurs de politique
et attendent avec impatience l'arrive de chaque courrier. La
consquence est qu'il n'y a pas eu de troubles; ce sont les
ignorants qui font le mal. La grande nouvelle arrive  l'instant
de Paris de la complte abolition des dmes, des droits fodaux,
de chasse, de garenne, de colombier, etc., etc., a t reue avec
la joie la plus enthousiaste par la grande masse du peuple, et en
gnral par tous ceux que cela ne blesse pas directement.
Quelques-uns mme, parmi ces derniers, approuvent hautement cette
dclaration; mais j'ai beaucoup caus avec deux ou trois
personnages de grand sens qui se plaignent amrement de la
grossire injustice et de la duret de ces dclarations, qui ne
produisent pas leur effet au moment mme. M. l'abb Arbre, auquel
j'tais recommand par M. de Brousonnet, eut non seulement la
bont de me communiquer les renseignements d'histoire naturelle
qu'il avait recueillis lui-mme dans les environs de Clermont,
mais aussi il me fit connatre M. Chabrol, amateur trs ardent de
l'agriculture, qui me mit au courant de tout ce qui y touchait
avec le plus grand empressement.

Le 13. -- Royat, prs de Clermont. Dans les montagnes volcaniques
qui l'entourent et qui ont tant occup les esprits ces annes
passes, il y a des sources que les physiciens reprsentent comme
les plus belles et les plus abondantes de France; on ajoutait que
les irrigations environnantes mritaient qu'on les visitt; cela
m'engagea  prendre un guide. Quand la renomme parle de choses
que ne connaissent pas ceux qui la rpandent, on est sr de la
trouver exagre: les irrigations se rduisent  une pente de
montagne convertie par l'eau en prairie passable, mais  la grosse
et sans entente de l'affaire. Celles de la valle, entre Riom et
Montferrand, sont bien au-dessus. Les sources sont abondantes et
curieuses: elles sortent, ou plutt jaillissent en sortant des
rochers en quatre ou cinq courants dont chacun peut faire tourner
un moulin; c'est dans une caverne, un peu plus bas que le village,
qu'elles se trouvent. Il y en a beaucoup d'autres une demi-lieue
plus haut; au fait, elles sont si nombreuses qu'il n'y a pas de
rocher qui en soit dpourvu. Je m'aperus au village que mon guide
ne connaissait pas du tout le pays, je pris donc une femme pour
m'indiquer les sources d'en haut:  notre retour elle fut arrte
par un soldat de la garde bourgeoise (car ce misrable village,
lui-mme, a sa milice nationale), pour s'tre faite, sans
permission, le guide d'un tranger. On la conduisit  un monceau
de pierres, appel le chteau: quant  moi, on me dit qu'on
n'avait que faire de moi; cette femme seulement devait recevoir
une leon qui lui enseignt la prudence  l'avenir. Comme la
pauvre diablesse se trouvait dans l'embarras  cause de ma
personne, je me dcidai sur-le-champ  la suivre pour la faire
relcher, en attestant son innocence. Toute la populace du village
nous accompagna, ainsi que les enfants de cette femme, qui
pleuraient de crainte que leur mre ne ft emprisonne. Arrivs au
chteau, on nous fit attendre un peu, puis on nous introduisit
dans la salle o se tenait le conseil municipal. On entendit
l'accusation: tous furent d'accord que, dans des temps aussi
dangereux, lorsque tout le monde savait qu'une personne du rang et
du pouvoir de la reine conspirait contre la France, de faon 
causer les plus vives alarmes, c'tait pour une femme un trs
grand crime de se faire le guide d'un tranger, surtout un
tranger qui avait pris tant de renseignements suspects: elle
devait aller en prison. J'assurai qu'elle tait compltement
innocente, car il tait impossible de lui prter aucun mauvais
dessein. J'avais vu les sources infrieures: dsireux de visiter
les autres je cherchais un guide, elle s'tait offerte, elle ne
pouvait avoir d'autre esprance que de rapporter quelques sols
pour sa pauvre famille. Ce fut alors sur moi que tombrent les
interrogations. Puisque mon but n'tait que de voir les sources,
pourquoi cette multitude de questions sur le prix, la valeur et le
revenu des terres? Qu'est-ce que cela avait  faire avec les
sources et les volcans? Je leur rpondis que ma position de
cultivateur en Angleterre me faisait prendre  ces choses un
intrt personnel; que s'ils voulaient envoyer prendre des
informations  Clermont, ils pourraient trouver des personnes
respectables qui leur attesteraient la vrit de ce que
j'avanais. J'esprais que l'indiscrtion de cette femme (je ne
pouvais l'appeler une faute) tant la premire qu'elle ait
commise, on la renverrait purement et simplement. On me le refusa
d'abord, pour me l'accorder ensuite, sur ma dclaration que si on
la menait en prison, je l'y suivrais en rendant la municipalit
responsable. Elle fut renvoye aprs une rprimande, et je repris
mon chemin sans m'tonner de l'ignorance de ces gens, qui leur
fait voir la reine conspirant contre leurs rochers et leurs
sources; il y a longtemps que je suis blas sur ce chapitre-l. Je
vis mon premier guide au milieu de la foule qui l'avait accabl
d'autant de questions sur moi que je lui en avais pos sur les
rcoltes. Deux opinions se balanaient: la premire, que j'tais
un commissaire, venu pour valuer les ravages faits par la grle;
l'autre, que la reine m'avait charg de faire miner la ville pour
la faire sauter, puis d'envoyer aux galres tous les habitants qui
en rchapperaient. Le soin que l'on a pris de noircir la
rputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose
d'incroyable, et il n'y a si grossires absurdits, ni
impossibilits si flagrantes qui ne soient reues partout sans
hsitation. -- Le soir, thtre. On donnait l'Optimiste: bonne
troupe. Avant de quitter Clermont, je noterai qu'il m'est arriv
de dner ou souper cinq fois  table d'hte en compagnie de vingt
 trente personnes, marchands, ngociants, officiers, etc., etc.
Je ne saurais rendre l'insignifiance, le vide de la conversation.
 peine un mot de politique, lorsqu'on ne devrait penser  autre
chose. L'ignorance ou l'apathie de ces gens doit tre
inimaginable; il ne se passe pas de semaine dans ce pays qui
n'abonde d'vnements qui seraient discuts et analyss en
Angleterre par les charpentiers et les forgerons. L'abolition des
dmes, la destruction des gabelles, le gibier devenu une
proprit, les droits fodaux anantis, autant de choses
franaises, qui, traduites en anglais six jours aprs leur
accomplissement, deviennent, ainsi que leurs consquences, leurs
modifications, leurs combinaisons, le sujet de dissertations pour
les piciers, les marchands de chandelles, les marchands d'toffes
et les cordonniers de toutes nos villes; cependant les Franais
eux-mmes ne les jugent pas dignes de leur conversation, si ce
n'est en petit comit. Pourquoi? Parce que le bavardage priv
n'exige pas de connaissances. Il en faut pour parler en public, et
c'est pourquoi ils se taisent: je le suppose au moins, car la
vraie solution est hrisse de mille difficults. Cependant,
combien de gens et de sujets dans lesquels la volubilit ne
provient que de l'ignorance? Enfin, que l'on s'explique le fait
comme on voudra, pour moi il est constant et n'admet pas le
moindre doute.

Le 14. -- Issoire. Le pays est rendu pittoresque par la quantit
de montagnes coniques qui s'lvent de tous les cts. Quelques-
unes sont couronnes de villes, sur d'autres s'lvent des
forteresses romaines; l'ide que tout cela est le produit d'un feu
souterrain, quoique remontant  des ges bien trop loigns pour
qu'il en reste aucun tmoignage que l'oeuvre elle-mme, cette ide
tient constamment l'attention en veil. M. de l'Arbre m'a donn
une lettre pour M. de Brs, docteur en mdecine  Issoire; je
trouvai celui-ci au milieu de ses concitoyens runis  l'Htel de
ville, pour entendre la lecture d'un journal. Il me conduisit au
fond de la salle et me fit asseoir prs de lui: le sujet de la
lecture tait la suppression des ordres monastiques et la
conversion des dmes. Je remarquai que les auditeurs, parmi
lesquels il y en avait de la plus basse classe, taient trs
attentifs; tous paraissaient approuver ce qu'on avait dit des
dmes et des moines. M. de Brs, qui est un homme de grand sens,
m'emmena  sa ferme,  demi-lieue de la ville, sur un terrain
d'une richesse admirable; comme toutes les autres fermes, celle-ci
est aux mains d'un mtayer. Soup ensuite chez lui en bonne
compagnie; la discussion politique a t fort anime. On parlait
des nouvelles du jour, on semblait dispos  approuver
chaleureusement les dernires mesures; je soutins que l'assemble
ne suivait aucun plan rgulier; elle avait la rage de la
destruction sans le got qui fait difier de nouveau: si elle
continuait ainsi, dtruisant tout et n'tablissant rien, elle
jetterait  la fin le royaume dans une telle confusion, qu'elle-
mme n'aurait plus assez de pouvoir pour ramener l'ordre et la
paix; on serait sur le bord de l'abme, ou de la banqueroute, ou
de la guerre civile.

-- Je hasardai mon avis que, sans une chambre haute, il ne peut y
avoir de constitution solide et durable. Ce point fut trs
dbattu, mais c'tait assez pour moi que la discussion ft
possible, et que de six ou sept messieurs il s'en trouvt deux
pour adopter un systme si peu au got du jour que le mien. -- 17
milles.

Le 15. -- Jusqu' Brioude, la campagne offre toujours le mme
intrt. Le sommet de chacune des montagnes d'Auvergne est
couronn d'un vieux chteau, d'un village ou d'une ville. Pour
aller  Lampde (Lempdes), travers la rivire sur un grand pont
d'une seule arche. L j'ai rendu visite  M. Greyffier de
Talairat, avocat et subdlgu, pour lequel j'avais une
recommandation; il a eu la bont de rpondre avec soin  toutes
mes demandes sur l'agriculture des environs. Il s'enquit beaucoup
de lord Bristol, et apprit avec plaisir que je venais de la mme
province. Nous bmes  la sant de ce seigneur avec du vin blanc
trs fort, trs got par lui et conserv depuis quatre ans au
soleil. -- 18 milles.

Le 16. -- En route de bonne heure pour viter la chaleur dont je
m'tais senti lgrement incommod; arriv,  Fix. Travers la
rivire sur un bac, tout prs d'un pont en construction, et mont
graduellement dans un district d'origine volcanique o tout a t
boulevers par le feu.  la descente prs de Chomet (la
Chaumette), on remarque,  ct du chemin  droite, un amas de
colonnes basaltiques; ce sont de petits prismes hexagones trs
rguliers;  gauche, dans la plaine, s'lve Poulaget
(Paulhaguet). Fait halte  Saint-Georges, o je me procurai un
guide et des mules pour visiter la chausse basaltique de Chilliac
(Chilhac), qui ne vaut certes pas qu'on se drange.  Fix, j'ai vu
un beau champ de trfle, spectacle qui n'avait pas rjoui mes
yeux, je crois, depuis l'Alsace. Je demandai  qui il appartenait:
 M. Coffier, docteur en mdecine. J'entrai chez lui pour obtenir
quelques renseignements qu'il me donna trs courtoisement en me
permettant de parcourir presque toute sa ferme. Il me fit prsent
d'une bouteille de vin mousseux fait en Auvergne. Je lui demandai
le moyen de visiter les mines d'antimoine  quatre heures d'ici;
mais il me dit que l'on tait si enrag dans les environs et qu'il
y avait eu dernirement de si grands excs, qu'il me conseillait
d'abandonner ce projet.  en juger par le climat et par les bois
de pin, l'altitude doit tre assez grande ici. Depuis trois jours
je fondais de chaleur; aujourd'hui, quoique le soleil soit
brillant, je suis aussi  mon aise qu'un jour d't en Angleterre.
Il ne fait jamais plus chaud, mais on se plaint de l'intensit du
froid de l'hiver; l'anne passe, il y a eu seize pouces de neige.
L'empreinte des volcans est marque partout; les difices et les
murs de clture sont en lave, les chemins forms de lave, de
pouzzolane et de basalte: partout on remarque I'action du feu
souterrain. Il faut cependant faire des rflexions pour
s'apercevoir de la fertilit du sol. Les rcoltes n'ont rien
d'extraordinaire; quelques-unes mme sont mauvaises, mais aussi il
faut considrer la hauteur. Nulle part je n'ai vu de cultures 
cette altitude; le bl vient sur des sommets de montagnes o l'on
ne chercherait que des rochers, du bois ou de la bruyre (erica
vulgaris). -- 42 milles.

Le 17. -- Les 15 milles de Fix au Puy en Velay sont du dernier
merveilleux. La nature, pour enfanter ce pays tel que nous le
voyons, a procd par des moyens difficiles  retrouver autre
part. L'aspect gnral rappelle l'Ocan furieux. Les montagnes
s'entassent dans une varit infinie, non pas sombres et dsoles
comme dans d'autres pays, mais couvertes jusqu'au sommet d'une
culture faible  la vrit. De beaux vallons rjouissent l'oeil de
leur verdure; vers le Puy, le tableau devient plus pittoresque par
l'apparition de rochers les plus extraordinaires que l'on puisse
voir nulle part.

Le chteau de Polignac, d'o le duc de ce nom prend son titre,
s'lve sur l'un d'eux, masse norme et hardie, de forme presque
cubique, qui se dresse perpendiculairement au-dessus de la petite
ville rassemble  ses pieds. La famille de Polignac prtend  une
origine trs antique; ses prtentions remontent  Hector ou
Achille, je ne sais plus lequel; mais je n'ai trouv personne en
France qui consentt  lui donner au del du premier rang de la
noblesse, auquel elle a assurment des droits. Il n'est peut-tre
pas de chteau ni mieux fait que celui-ci pour donner  une
famille un orgueil local; il n'est personne qui ne sentt une
certaine vanit de voir son nom attach depuis les temps les plus
anciens  un rocher si extraordinaire; mais si je joignais sa
possession au nom, je ne le vendrais pas pour une province.
L'difice est si vieux, sa situation si romantique, que les ges
fodaux vous reviennent  l'imagination par une sorte
d'enchantement; vous y reconnaissez la rsidence d'un baron
souverain, qui  une poque plus loigne et plus respectable,
quoique galement barbare, fut le gnreux dfenseur de sa patrie
contre l'invasion et la tyrannie de Rome. Toujours, depuis les
rvolutions de la nature qui l'ont vu surgir, cette masse a t
choisie comme une forteresse.

Nos sentiments ne sont pas aussi flatts de donner notre nom  un
chteau que rien ne distingue au milieu d'une belle plaine par
exemple; les antiques souvenirs des familles remontent  un ge de
profonde barbarie o la guerre civile et l'invasion emportaient
les habitants du plat pays. Les Bretons des plaines d'Angleterre
se virent chasss jusqu'en Bretagne; mais, retranchs derrire les
montagnes du pays de Galles, ils y ont persist jusqu'
aujourd'hui.  environ une porte de fusil de Polignac, il y a un
autre rocher aussi remarquable, quoique moins grand. Dans la ville
du Puy il s'en trouve un autre assez lev et un second
remarquable par sa forme de tour, sur lequel est btie l'glise
Saint Michel. Le gypse et la chaux abondent, les prairies
recouvrent de la lave; tout, en un mot, est le produit du feu ou a
subi son action, Le Puy, jour de foire, table d'hte, ignorance
habituelle. Plusieurs cafs, dont quelques-uns considrables, mais
pas de journaux. --15 milles.

Le 18 -- En sortant du Puy, la montagne que l'on monte pour aller
 Costerous, pendant quatre ou cinq milles, offre une vue de la
ville bien plus pittoresque que celle de Clermont. La montagne
avec sa ville conique, couronne par son grand rocher et ceux de
Saint-Michel et de Polignac, forme un tableau singulier. La route
est superbe, toute en lave et en pouzzolane. Les pentes qui y
touchent semblent se transformer en prismes basaltiques pentagones
et hexagones; les pierres servant de bornes sont des fragments de
colonnes basaltiques. Pradelles, auberge tenue par les trois
soeurs Pichot, une des plus mauvaises de France. troitesse,
misre, salet et tnbres. -- 20 milles.

Le 19. -- Les forts de pins sont trs grandes prs de Thuytz
(Thueyts); il y a des scieries, une roue d'engrenage qui, poussant
les pices de bois, dispense d'employer un homme  cette besogne;
c'est un grand progrs sur ce qui se fait aux Pyrnes. Pass prs
d'une magnifique route neuve sur le versant d'immenses montagnes
de granit, des chtaigniers se voient partout, tendant une
verdure luxuriante sur des roches nues o il n'y a pas de terre.
On sait que ce bel arbre aime les sols volcaniques; il y en a de
remarquables, j'en mesurai un de quinze pieds de circonfrence 
cinq pieds du sol; beaucoup ont de neuf  dix pieds, avec une
hauteur de cinquante  soixante pieds.  Maisse (Mayres), la belle
route fait place  une autre route presque naturelle, qui traverse
le rocher pendant quelques milles; mais elle reprend environ 1/2
mille avant Thuytz; elle gale tout ce que l'on peut voir. Forme
de matriaux volcaniques, elle a quarante pieds de largeur, sans
un caillou; c'est une surface de niveau cimente par la nature. On
m'assura qu'un espace de 1 800 toises, soit 2 milles 1/2, avait
cot 180 000 liv. (8250 liv.). Elle conduit, comme d'habitude, 
une misrable auberge, mais l'curie est large, et sous tous les
rapports, l'tablissement de M. Grenadier surpasse celui des
demoiselles Pichot. Les mriers font ici leur apparition, et avec
eux les mouches; c'est le premier jour o je m'en sois trouv
incommod.  Thuytz, je me proposais de passer un jour pour aller
 quatre milles de l visiter la Montagne de la Coup au Colet
d'Aiza,[27] dont M. Faujas de Saint-Fond a donn une vue
remarquable dans ses Recherches sur les volcans teints. Je
commenai mes dispositions en me procurant un guide et une mule
pour le lendemain.  l'heure du dner, le guide et sa femme
vinrent me trouver et semblrent dsapprouver mes projets par les
difficults qu'ils levaient  chaque moment; comme je les avais
questionns sur le prix des vivres et d'autres choses, je suppose
qu'ils me regardaient comme suspect, et me crurent de mauvaises
intentions. Je tins bon cependant; on me dit alors qu'il fallait
prendre deux mules. Trs bien, ayez-en deux! Ils revinrent; il
n'y avait pas d'homme pour conduire;  cela venaient s'ajouter de
nouvelles expressions de surprise sur mon dsir de voir des
montagnes qui ne me regardaient en rien. Enfin, aprs avoir fait
des difficults  tout ce que je disais, ils me dclarrent tout
uniment que je n'aurais ni mule ni guide, et d'un air  ne me
laisser aucun espoir. Environ une heure aprs, vint un messager
trs poli du marquis de Deblou, seigneur de la paroisse, qui,
ayant su qu'il y avait  l'auberge un Anglais trs dsireux de
visiter les volcans, me proposait de faire une promenade avec moi.
J'acceptai son offre avec empressement, et prenant sur-le-champ la
direction de sa demeure, je le rencontrai en chemin. Je lui
expliquai mes motifs et les difficults que j'avais rencontres;
il me dit alors que mes questions avaient inspir les soupons les
plus absurdes aux gens du pays, et que les temps taient si
critiques, qu'il me conseillait de m'abstenir de toute excursion
hors de la grande route  moins qu'on ne montrt de l'empressement
 me satisfaire en cela. Dans un autre moment, il et t heureux
de me conduire lui-mme; mais  prsent, on ne saurait avoir trop
de prudence. Impossible de rsister  de telles raisons; mais
quelle mortification de laisser sans les voir les traces
volcaniques les plus curieuses du pays! Car dans le dessin de
M. de Saint-Fond, les contours du cratre sont aussi distincts que
si la lave coulait encore. Le marquis me montra alors son jardin
et son chteau, au milieu des montagnes; derrire se trouve celle
de Gravenne, volcan teint selon toutes probabilits quoique le
cratre soit difficile  distinguer. En causant avec lui et un
autre monsieur sur l'agriculture, et particulirement sur le
produit des mriers, ils me citrent une petite pice de terre
qui, par la soie seule, donnait chaque anne 120 liv. (5 liv. st.
5 s.); comme elle tait prs du chemin, nous y entrmes. Sa
petitesse me frappa compare  son produit; je la parcourus pour
voir ce qu'elle contenait, et j'en pris note dans mon
portefeuille. Peu aprs,  la brune, je pris cong de ces
messieurs et rentrai  l'auberge. Mes actions avaient eu plus de
tmoins que je n'imaginais, car  onze heures, une bonne heure
aprs que je m'tais endormi, un piquet de vingt hommes de la
milice bourgeoise, arms de fusils, d'pes, de sabres et de
piques, entra dans ma chambre et entoura mon lit selon les ordres
du chef, qui me demanda mon passeport mais qui ne parlait pas
anglais. Il s'ensuivit un dialogue trop long pour tre rapport;
je dus donner mon passeport, puis, cela ne leur suffisant pas, mes
papiers. On me dclara que j'tais srement de la conspiration
trame par la reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues
(grand propritaire ici), et qu'ils m'avaient envoy comme
arpenteur pour mesurer leurs champs, afin d'en doubler les taxes.
Ce qui me sauva fut que mes papiers taient en anglais. Ils
s'taient mis en tte que ce nom tait pour moi un dguisement,
car ils parlent un tel jargon, qu'ils ne pouvaient s'apercevoir 
mon accent que j'tais tranger. Ne trouvant ni cartes, ni plans,
ni rien que leur imagination pt convertir en cadastre de leur
paroisse, cela leur fit une impression dont je ne jugeai qu'
leurs manires, car ils ne s'entretenaient qu'en patois. Voyant
cependant qu'ils hsitaient encore, et que le nom du comte
d'Entragues revenait souvent sur leurs lvres, j'ouvris un paquet
de lettres scelles, en disant: Voici, Messieurs, mes lettres de
recommandation pour diffrentes villes de France et d'Italie,
ouvrez celle qu'il vous plaira, et vous verrez, car elles sont
crites en franais, que je suis un honnte fermier d'Angleterre,
et non pas le sclrat que vous vous tes imagin. L-dessus,
nouveau dbat qui se termina en ma faveur, ils refusrent d'ouvrir
mes lettres, et se prparrent  me quitter. Mes questions si
nombreuses sur les terres, mon examen dtaill d'un champ aprs
que j'avais prtendu n'tre venu que pour les volcans, tout cela
avait lev des soupons qui, me firent-ils remarquer, taient
trs naturels lorsque l'on savait  n'en pouvoir douter que la
reine, le comte d'Artois et le comte d'Entragues conspiraient
contre le Vivarais.  ma grande satisfaction, ils me souhaitrent
une bonne nuit et me laissrent aux prises avec les punaises qui
fourmillaient dans mon lit comme des mouches dans un pot de miel.
Je l'chappai belle, c'et t une position dlicate d'tre jet
dans quelque prison commune, ou au moins gard  mes frais jusqu'
ce qu'un courrier envoy  Paris apportt des ordres, moi payant
les violons. -- 20 milles.

Le 20. -- Mmes montagnes imposantes jusqu' Villeneuve-de-Berg.
La route, pendant un demi-mille, passe au-dessous d'une immense
masse de lave basaltiques, offrant diffrentes configurations et
reposant sur des colonnes rgulires; au centre s'avance un grand
promontoire. La hauteur, la forme, le caractre volcanique, pris
par toute cette masse, prsentent un spectacle magnifique aux yeux
du vulgaire comme  ceux du savant. Au moment d'entrer  Aubenas,
me trompant sur la route, qui n'est qu' moiti finie, il me
fallut tourner: c'tait un terrain en pente et il y a rarement de
parapets. Ma jument franaise a le malheur de reculer trop tout
d'un coup, quand elle s'y met; elle ne s'en fit pas faute en ce
moment et nous fit rouler, la chaise de poste, elle et moi, dans
le prcipice; la fortune voulut qu'en cet endroit la montagne
offrt une sorte de plate-forme infrieure qui ne nous laissa
tomber que d'environ 5 pieds. Je sautai de la voiture et tombai
sans me faire de mal; la chaise fut culbute et la jument jete
sur le flanc et prise dans les harnais, ce qui la retint de tomber
de soixante pieds de haut. Heureusement elle resta tranquille;
elle se serait dbattue que la chute et t imminente. J'appelai
 mon aide quelques chaufourniers qui consentirent  grand'peine 
se laisser diriger, en abandonnant chacun son plan particulier
d'o il n'aurait pu rsulter que du mal. Nous retirmes d'abord la
jument, puis la chaise fut releve et la plus grande difficult
fut de ramener l'une et l'autre sur la route. C'est le plus grand
risque que j'aie jamais couru. Quel pays pour s'y casser le cou!
Rester six semaines ou deux mois au Cheval blanc d'Aubenas,
auberge qui serait le purgatoire d'un de mes pourceaux, seul, sans
un parent, ni un ami, ni un domestique, au milieu de gens dont il
n'y a pas un sur soixante qui parle franais! Grces soient
rendues  la bonne Providence qui m'en a prserv! Quelle
situation! J'en frmis plus en y rflchissant que je ne faisais
en tombant dans le prcipice. Je donnai aux sept hommes qui
m'entouraient un petit cu de trois livres qu'ils refusrent,
pensant avec sincrit que c'tait beaucoup trop. J'ai fait
rparer mes harnais  Aubenas et visit, sans sortir de la ville,
des moulins pour le dvidage de la soie qui sont considrables.

Villeneuve-de-Berg. -- J'ai t traqu immdiatement par la milice
bourgeoise. O est votre certificat? Puis la difficult ordinaire:
qu'il ne contenait pas de signalement. Pas de papiers? La chose
tait, disaient-ils, de grande importance, et chacun d'eux parlait
comme s'il se ft agi d'un bton de marchal. Ils m'accablrent de
questions et finirent par me dclarer suspect, ne pouvant
concevoir qu'un fermier de Suffolk vnt voyager dans le Vivarais.
Avait-on jamais entendu parler de voyages entrepris par intrt
pour l'agriculture? Il fallait emporter mon passeport  l'Htel de
ville, assembler le conseil permanent et mettre un homme de
faction  ma porte. Je leur rpondis qu'ils pouvaient faire ce que
bon leur semblait, pourvu qu'ils ne m'empchent pas de dner,
parce que j'avais faim; ils se retirrent.  peu prs une demi-
heure ensuite, un homme de bonne mine, croix de Saint-Louis, vint
me faire quelques questions trs polies et ne sembla pas conclure
de mes rponses qu'il y et en ce moment de conspiration trs
dangereuse entre Marie-Antoinette et A. Young. Il sortit en me
disant qu'il esprait que je n'aurais  rencontrer aucune
difficult. Une autre demi-heure se passa et un soldat vint me
prendre pour me conduire  l'Htel de ville, o le conseil tait
assembl. On me posa de nombreuses questions, et j'entendis
quelquefois s'tonner qu'un fermier anglais voyaget si loin pour
observer l'agriculture, mais d'une manire convenable et
bienveillante; et quoique ce voyage part aussi nouveau que celui
de ce philosophe ancien qui faisait le tour du monde mont sur une
vache et se nourrissant de son lait, on ne trouva rien
d'invraisemblable dans mon rcit, mon passeport fut sign, on
m'assura de tous les bons offices dont je pourrais avoir besoin,
et ces messieurs me congdirent en hommes bien levs. Je leur
contai la faon dont j'avais t trait  Thuytz, ils la
condamnrent fortement. Saisissant l'occasion, je leur demandai o
se trouvait Pradel (Pradelles), terre d'Olivier de Serres, le
fameux crivain franais sur l'agriculture du temps d'Henri IV. On
me fit voir sur-le-champ par la fentre sa maison de ville, en
ajoutant que Pradelles tait  moins d'une demi-lieue. Comme
c'tait une des choses que j'avais notes avant de venir en
France, je ne fus pas peu satisfait de ces renseignements. Pendant
cet interrogatoire, le maire m'avait prsent  un monsieur qui
avait fait une traduction de Sterne;  mon retour  l'auberge je
vis que c'tait M. de Boissire, avocat gnral au parlement de
Grenoble. Je ne voulus pas quitter cette ville sans connatre un
peu une personne qui s'tait distingue plus d'une fois par sa
connaissance de la littrature anglaise: j'crivis donc un billet
o je lui demandai la faveur de m'accorder un entretien avec un
homme qui avait fait parler  notre inimitable auteur la langue du
peuple qu'il aimait tant. M. de Boissire vint immdiatement,
m'emmena chez lui, me prsenta  sa femme et  quelques amis, et
comme je montrais beaucoup d'intrt pour ce qui avait rapport 
Olivier de Serres, il me proposa une promenade  Pradelles. On
croira aisment que cela entrait trop bien dans mes gots pour
refuser, et j'ai rarement pass de soire plus agrable. Je
contemplais la demeure de l'illustre pre de l'agriculture
franaise, de l'un des plus grands crivains sur cette matire qui
eussent alors paru dans le monde, avec cette vnration que ceux-
l sentent seuls qui se sont adonns  quelques recherches
particulires et dont ils savourent en de tels moments les plus
exquises jouissances. Je veux ici rendre honneur  sa mmoire,
deux cents ans aprs ses efforts. C'tait un excellent cultivateur
et un excellent patriote, et Henri IV ne l'et pas choisi comme
l'agent principal de son grand projet de l'introduction de la
culture des mriers en France, sans sa renomme considrable,
renomme gagne  juste titre, puisque la postrit l'a confirme.
Il y a trop longtemps qu'il est mort pour se faire une ide
prcise de ce que devait tre la ferme. La plus grande partie se
trouve sur un sol calcaire; il y a prs du chteau un grand bois
de chnes, beaucoup de vignes et des mriers en abondance, dont
quelques-uns sont assez vieux pour avoir t plants de la main
vnrable de l'homme de gnie qui a rendu ce sol classique. Le
domaine de Pradelles, dont le revenu est d'environ 5 000 livres
(218 liv. st. 15 sh.), appartient  prsent au marquis de Mirabel,
qui le tient de sa femme, descendante des de Serres. J'espre
qu'on l'a exempt de taxes  tout jamais; celui qui, dans ses
crits, a pos les fondements de l'amlioration d'un royaume,
devrait laisser  sa postrit quelques marques de la gratitude de
ses concitoyens. Quand on montra, comme on me l'a montre, la
ferme de Serres  l'vque actuel de Sisteron, il remarqua que la
nation devrait lever une statue  la mmoire de ce grand gnie:
le sentiment ne manque pas de mrite, quoiqu'il ne dpasse pas en
banalit l'offre d'une prise de tabac; mais si cet vque a en
main une ferme bien cultive, il lui fait honneur. Soup avec
monsieur et madame de Boissire, etc., et joui d'une agrable
conversation. -- 21 milles.

Le 21. -- M. de Boissire, voulant avoir mon avis sur les
amliorations  faire dans une ferme qu'il avait achete  six ou
sept milles de Berg, sur la route de Viviers, o j'allais, il
m'accompagna jusque-l. Je lui conseillai d'en enclore bien une
partie chaque anne, finissant avec soin la chose commence avant
de passer  une autre, ou de ne pas s'en mler du tout; puis je le
prmunis contre l'abus de l'cobuage. Je crains cependant que son
homme d'affaires ne l'emporte sur le fermier anglais. J'espre
qu'il aura reu la graine de navets que je lui ai envoye. Dn 
Viviers et pass le Rhne. L'arrive  l'Htel de Monsieur, grand
et bel tablissement  Montlimart, aprs les auberges du Vivarais
o il n'y a que de la salet, des punaises et des buffets mal
garnis, ressemblait au passage d'Espagne en France: le contraste
est frappant, et je me frottai les mains d'tre de nouveau dans un
pays chrtien, chez les milords Ninchitreas et les miladis Bettis
de M. Chabot[28] -- 23 milles.

Le 22. -- Ayant une lettre pour M. Faujas de Saint-Fond, le
clbre naturaliste, auquel le monde doit plusieurs ouvrages
importants sur les volcans, les arostats et d'autres sujets de
l'tude de la nature, j'eus la satisfaction d'apprendre, en le
demandant, qu'il tait  Montlimart, et de voir, en lui rendant
visite, un homme de sa valeur bien log et paraissant dans
l'aisance. Il me reut avec cette politesse franche qui fait
partie de son caractre, et me prsenta sur-le-champ  M. l'abb
Brenger, qui est un de ses voisins de campagne et un excellent
cultivateur, et  un autre monsieur qui partage les mmes gots.
Le soir, il m'emmena faire visite  une dame de ses amies adonne
aux mmes recherches, madame Cheinet, dont le mari est membre de
l'Assemble nationale; s'il a le bonheur de rencontrer 
Versailles une dame aussi accomplie que celle qu'il a laisse 
Montlimart, sa mission ne sera pas strile et il pourra
s'employer mieux qu' voter des rgnrations. Cette dame nous
accompagna dans une promenade aux environs, et je fus enchant de
la trouver excellente fermire, trs habile dans la culture, et
tout  fait dispose  rpondre  nos questions, particulirement
sur la culture de la soie. La navet de ce caractre et
l'agrable conversation de cette personne avaient un charme qui
m'aurait rendu dlicieux un plus long sjour ici; mais la
charrue!...

Le 23. -- Accompagn M. Faujas  sa terre de l'Oriol (Loriol), 
15 milles nord de Montlimart; il est en train de btir une belle
maison. Je fus content de voir sa ferme monter  280 septeres de
terre; ma satisfaction et t plus grande si je n'y avais pas
trouv un mtayer. M. Faujas me plat beaucoup; la vivacit,
l'entrain, le phlogistique de son caractre ne dgnrent pas en
lgret ni en affectation; il poursuit obstinment un sujet, et
montre que ce qui lui plat dans la conversation, c'est
l'claircissement d'un point douteux par l'change et l'examen
consomm des ides qui s'y rapportent, et non pas cette vaine
montre de facilit de parole qui n'amne aucun rsultat. Le
lendemain, M. l'abb Brenger vint avec un autre monsieur passer
la journe; on alla visiter sa ferme. C'est un excellent homme,
qui me convient beaucoup; il est cur de la paroisse et prside le
conseil permanent. Il est  prsent enflamm d'un projet de runir
les protestants  son glise, et il nous parla avec bonheur du
pouvoir qu'il avait eu de leur persuader de se mler comme des
frres  leurs concitoyens dans l'glise catholique pour chanter
le Te Deum, le jour des actions de grces gnrales pour
l'tablissement de la libert; ils y avaient consenti par gard
pour son caractre personnel. Sa conviction est ferme que chaque
parti cdant un peu et adoucissant ou retranchant ce qu'il y a de
trop blessant pour l'autre, ils pourront parvenir  un complet
accord. Cette ide est si gnreuse que je doute qu'elle convienne
 la multitude, indocile  la voix de la raison, mais soumise 
des futilits et  des crmonies, et attache  sa religion en
raison des absurdits qu'elle y trouve. Il n'y a pas pour moi le
moindre doute que la populace anglaise serait plus scandalise de
voir dlaisser le symbole de saint Athanase, que tout le banc des
vques dont les lumires pourraient tre une rflexion exacte de
celles de la Couronne. M. l'abb Brenger vient d'achever un
mmoire pour l'Assemble nationale, dans lequel il propose son
projet d'union des deux glises, et il a l'intention d'y ajouter
une clause pour faire autoriser le mariage des prtres. Il lui
semblait vident que l'intrt de la morale et celui de la nation
demandaient que, cessant de rester isol, le clerg partaget les
relations et les attachements de ses concitoyens. Il faisait voir
combien tait triste la vie d'un cur de campagne, et, flattant
mes gots, il avanait que personne ne pouvait se livrer a la
culture sans l'espoir de voir ses travaux continus par ses
hritiers. Il me montra son mmoire, et je vis avec grand plaisir
la bonne harmonie qui rgnait entre gens des deux confessions,
grce, sans doute,  d'aussi bons curs. Le nombre des protestants
est trs considrable dans ce pays. Je l'engageai fortement 
mettre  excution son plan de mmoire sur le mariage, en
l'assurant que, dans les circonstances actuelles, le plus grand
honneur reviendrait  tous ceux qui soutiendraient ce mmoire,
qu'on devait considrer comme la revendication des droits de
l'humanit violemment et injurieusement dnis au grand dtriment
de la nation. Hier, avec M. Faujas de Saint-Fond, nous sommes
passs prs d'une congrgation de protestants, assembls comme des
druides sous cinq ou six beaux chnes, pour offrir leurs actions
de grces au Pre qui leur donne le bonheur et l'esprance. Sous
un semblable ciel, quel temple de pierre et de ciment pourrait
galer la dignit de celui-ci que leur a prpar la main du Dieu
qu'ils rvrent? Voici un des jours les mieux remplis que j'aye
passs en France: nous avons dn longuement et en fermiers, nous
avons bu  l'anglaise au progrs de la charrue, et nous avons si
bien parl agriculture que j'aurais voulu avoir mes voisins de
Suffolk pour partager ma satisfaction. Si M. Faujas de Saint-Fond
vient en Angleterre, je le leur prsenterai avec plaisir. --
Retourn le soir  Montlimart. -- 30 milles.

Le 25. -- Travers le Rhne au chteau de Rochemaure. Ce chteau
s'lve sur un rocher de basalte, presque perpendiculaire,
dcelant, par sa structure prismatique, son origine igne. Voyez
les Recherches de M. Faujas. L'aprs-midi, gagn Pierrelatte au
milieu d'un pays strile et sans intrt, bien infrieur aux
environs de Montlimart. -- 22 milles.

Le 26. -- Il ne devient gure meilleur du ct d'Orange; une
chane de montagnes borde l'horizon sur la gauche, on ne voit rien
du Rhne. Dans cette dernire ville, on voit les ruines d'un
difice romain de 60  80 pieds de haut, que l'on prend pour un
cirque; d'un arc de triomphe, dont les beaux ornements n'ont pas
tout  fait disparu, et, dans une maison pauvre, un beau pav trs
bien conserv, mais infrieur  celui de Nmes. Le vent de bise a
souffl trs fort ces derniers jours, sous un ciel clair,
temprant les chaleurs, qui sans lui seraient accablantes. Je ne
sais si la sant des Franais s'en accommode, mais il a sur la
mienne un effet diabolique, je me sentais comme prt  tomber
malade, le corps dans un malaise nouveau pour moi. Ne pensant pas
au vent, je ne savais  quoi l'attribuer, mais la concidence des
deux choses me fit voir leur rapport comme probable; l'instinct,
en outre, beaucoup plus que la raison, me fait m'en garder autant
que possible. Vers quatre ou cinq heures, le matin, il est si pre
qu'aucun voyageur ne se met en chemin. Il est plus pntrant que
je ne l'aurais imagin; les autres vents arrtent la
transpiration, celui-ci semble vous desscher jusqu' la moelle
des os. -- 20 milles.

Le 27. -- Avignon. Soit pour avoir vu ce nom si souvent rpt
dans l'histoire du moyen ge, soit les souvenirs du sjour des
papes, soit plus encore la mention qu'en fait Ptrarque. Dans ses
pomes, qui dureront autant que l'lgance italienne et les
sentiments du coeur humain, je ne saurais le dire, mais
j'approchais de cette ville avec un intrt, une attente, que peu
d'autres ont excit en moi. La tombe de Laure est dans l'glise
des Cordeliers; ce n'est qu'une dalle portant une image  moiti
efface, et une inscription en caractres gothiques; une seconde
fixe dans le mur montre les armes de la famille de Sade.
Incroyable puissance du talent quand il s'emploie  dcrire des
passions communes  tous les coeurs! Que de millions de jeunes
filles, belles comme Laure aussi tendrement aimes, qui, faute
d'un Ptrarque, ont vcu et sont mortes dans l'oubli! Tandis que
des milliers de voyageurs, guids par ces lignes imprissables,
viennent, pousss par des sentiments que le gnie seul peut
exciter, mler leurs soupirs  ceux du pote qui, a vou ces
restes  l'immortalit! J'ai vu dans la mme glise un monument au
brave Crillon, j'ai visit aussi d'autres glises et d'autres
tableaux; mais  Avignon, c'est toujours Laure et Ptrarque qui
dominent. -- 19 milles.

Le 28. -- Visite au pre Brouillony, visiteur provincial, qui,
avec, la plus grande obligeance, me mit en rapport avec les
personnes les plus capables en agriculture. De la roche o s'lve
le palais du lgat, on jouit d'une admirable vue des sinuosits du
Rhne; ce fleuve forme deux grande les, arroses et couvertes,
comme le reste de la plaine, de mriers, d'oliviers et d'arbres 
fruits, les montagnes de la Provence, du Dauphin et du Languedoc
bornant l'horizon. J'ai t frapp de la ressemblance des femmes
d'ici avec les Anglaises. Je ne pouvais d'abord me rendre compte
en quoi elle consistait; mais c'est dans la coiffure: elles se
coiffent d'une manire tout  fait diffrente des autres
Franaises.[29] Une particularit plus  l'avantage du pays, c'est
qu'on ne porte pas de sabots, je n'en ai pas vu non plus en
Provence. Je me suis souvent plaint de l'ignorance de mes
commensaux  table d'hte, c'est bien pis ici: la politesse
franaise est proverbiale, mais elle n'est certainement pas sortie
des moeurs de ceux qui frquentent les auberges. On n'aura pas,
une fois sur cent, la moindre attention pour un tranger, parce
qu'il est tranger. La seule ide politique qui ait cours chez ces
gens-l est que, si les Anglais attaquent la France, il y a un
million d'hommes arms pour les recevoir; et leur ignorance ne
semble pas distinguer un homme arm pour dfendre sa maison de
celui qui combat loin de sa terre natale. Sterne l'a bien
remarqu, leur comprhension surpasse de beaucoup leur pouvoir de
rflchir. Ce fut en vain que je leur fis des questions comme les
suivantes: Si une arme  feu, rouille, dans les mains d'un
bourgeois en faisait un soldat? Quand les soldats leur avaient
manqu pour faire la guerre? Si jamais il leur avait manqu autre
chose que de l'argent? Si la transformation d'un million d'hommes
en porteurs de mousquets le rendrait plus abondant? Si le service
personnel ne leur semblait pas une taxe? Si, par consquent, la
taxe paye par le service d'un million d'hommes aiderait  en
payer d'autres plus utiles? Si la rgnration du royaume, en
mettant les armes  la main a un million d'hommes, avait rendu
l'industrie plus active, la paix intrieure plus assure, la
confiance plus grande et le crdit plus ferme? Enfin je les
assurai que, si les Anglais les attaquaient en ce moment, la
France jouerait probablement le rle le plus malheureux qu'elle
ait connu depuis le commencement de la monarchie. Mais,
poursuivais-je, l'Angleterre, malgr l'exemple que vous lui avez
donn dans la guerre d'Amrique, ddaignera une telle conduite;
elle voit avec peine la constitution que vous vous faites, parce
qu'elle la croit mauvaise; mais, quoi que vous tablissiez,
Messieurs, vous n'aurez de vos voisins que des voeux de russite,
pas un obstacle. Ce fui en vain, ils taient persuads que leur
gouvernement tait le meilleur du monde, que c'tait une monarchie
et non une rpublique, ce que je contestai; que les Anglais le
croyaient excellent et qu'ils aboliraient trs certainement leur
chambre des lords; je les laissai se complaire dans un espoir si
bien fond. Arriv le soir  Lille (Lisle), dont le nom s'est
perdu dans la splendeur de celui de Vaucluse. Impossible de voir
de plus belles cultures, de meilleures irrigations et un sol plus
fertile que pendant ces seize milles. La situation de Lille est
fort jolie. Au moment d'y entrer, je trouvai de belles alles
d'arbres entoures de cours d'eau murmurant sur des cailloux; des
personnes parfaitement mises taient runies pour jouir de la
fracheur du soir, dans un endroit que je croyais tre un village
de montagnes. Ce fut pour moi comme une scne ferique. Allons,
disais-je, quel ennui de quitter ces beaux bois et ces eaux
courantes pour m'enterrer dans quelque ville sale, pauvre, puante,
touffant entre ses murs, l'un des contrastes les plus pnibles 
mes sentiments! Quelle agrable surprise! L'auberge tait hors de
la ville, au milieu de ce paysage que j'avais admir, et, de plus,
une excellente auberge. Je me promenai pendant une heure au clair
de la lune, sur les bords de ce ruisseau clbre, dont les flots
couleront toujours dans une oeuvre de mlodieuse posie. Je ne
rentrai que pour souper, on me servit les truites les plus
exquises et les meilleures crevisses du monde. Demain je verrai
cette fameuse source. -- 16 milles.

Le 29. -- Les environs de Lille m'enchantent; de belles routes
plantes d'arbres qui en font des promenades partent de cette
ville comme d'une capitale, et la rivire se divise en tant de
branches et conduites avec tant de soins, qu'il en rsulte un
effet dlicieux, surtout pour celui dont l'oeil sait reconnatre
les bienfaits de l'irrigation.

Fontaine de Vaucluse, presque aussi clbre, que celle d'Hlicon
et  juste titre. On traverse une valle que n'gale pas le
tableau qu'on se fait de Temp; la montagne qui se dresse
perpendiculairement prsente  ses pieds une belle et immense
caverne  moiti remplie par une eau dormante, mais limpide; c'est
la fameuse fontaine; dans d'autres saisons elle remplit toute la
caverne et bouillonne comme un torrent  travers les rochers; son
lit est marqu par la vgtation.  prsent l'eau, ressort,  200
yards plus bas, de masses de rochers, et,  trs peu de distance,
forme une rivire considrable dtourne immdiatement par les
moulins et les irrigations. Sur le haut d'un roc, auprs du
village, mais au-dessous de la montagne, il y a une ruine appele
par le peuple le chteau de Ptrarque, qui, nous dit-on, tait
habit par M. Ptrarque et madame Laure.

Ce tableau est sublime; mais ce qui le rend vraiment intressant
pour notre coeur, c'est la clbrit qu'il doit au gnie. La
puissance qu'ont les rochers, les eaux et les montagnes de
captiver notre attention et de bannir de notre sein les insipides
proccupations de la vie ordinaire, ne tient pas  la nature
inanime elle-mme. Pour donner de l'nergie  de telles
sensations, il faut la vie prte par la main cratrice d'une
forte imagination: dcrite par le pote ou illustre par le
sjour, les actions, les recherches ou les passions des grands
gnies, la nature vit personnifie par le talent, et attire
l'intrt qu'inspirent les lieux que la renomme a consacrs.

Orgon. -- Quitt le territoire du pape en traversant la Durance.
J'ai visit l'essai de navigation de Boisgelin, ouvrage entrepris
par l'archevque d'Aix. C'est un noble projet parfaitement excut
l o il est fini; pour le faire, on a perc une montagne sur une
longueur d'un quart de mille, effort comparable  ce qu'on n'a
jamais tent dans ce genre. Voil cependant bien des annes qu'on
n'y travaille plus, faute d'argent. -- Le vent de bise a pass; il
souffle sud-ouest maintenant, et la chaleur est devenue grande; ma
sant s'en est remise  un point qui prouve combien ce vent m'est
contraire, mme au mois d'aot. -- 20 milles.

Le 30. -- J'avais oubli de remarquer que, depuis quelques jours,
j'ai t ennuy par la foule de paysans qui chassent. On dirait
qu'il n'y a pas un fusil rouill en Provence qui ne soit 
l'oeuvre, dtruisant toute espce d'oiseaux. Les bourres ont
siffl cinq ou six fois  mes oreilles, ou sont tombes dans ma
voiture. L'Assemble nationale a dclar chacun libre de chasser
le gibier sur ses terres, et en publiant cette dclaration absurde
telle qu'elle est, bien que sage en principe, parce qu'aucun
rglement n'assure ce droit  qui il appartient, a rempli, me dit-
on partout, la France entire d'une nue de chasseurs
insupportables. Les mmes effets ont suivi les dclarations
relatives aux dmes, taxes, droits fodaux, etc., etc. On parle
bien dans ces dclarations de compensations et d'indemnits, mais
une populace ingouvernable saisit les bienfaits de l'abolition en
se riant des obligations qu'elle impose. Parti au lever du jour
pour Salon, afin de voir la Crau, une des parties les plus
curieuses de la France par son sol, ou plutt  cause de son
manque de sol, car elle est couverte de pierres fort semblables 
des galets: elle nourrit cependant de nombreux moutons. Visit les
amliorations que M. Pasquali tente sur ses terres; il entreprend
de grandes choses, mais  la grosse: j'aurais voulu le voir et
m'entretenir avec lui, malheureusement il n'tait pas  Salon.
Pass la nuit  Saint-Canat. -- 40 milles.

Le 31. -- Aix. Beaucoup de maisons manquent de vitres aux
fentres. Les femmes portent des chapeaux d'homme, mais pas de
sabots. Rendu visite  Aix  M. Gibelin, que les traductions des
ouvrages du docteur Priestley et des Philosophical transactions
ont rendu clbre. Il me reut avec cette politesse simple et
avenante naturelle  son caractre; il parat tre trs affable.
Il fit tout en son pouvoir pour me procurer les renseignements
dont j'avais besoin, et il m'engagea  l'accompagner le lendemain
 la Tour d'Aigues, pour voir le baron de ce nom, prsident du
parlement d'Aix, pour lequel j'avais aussi des lettres. Ses essais
dans les Trimestres de la Socit d'agriculture de Paris prennent
rang parmi les crits les plus remarquables sur l'conomie rurale
que cette publication contienne.

Le 1er septembre. -- Tour d'Aigues est  20 milles nord d'Aix, de
l'autre ct de la Durance, que nous passmes dans un bac. Le
pays, auprs du chteau, est accident et pittoresque et devient
montagneux  5 ou 6 milles de l. Le prsident me reut d'une
faon trs amicale; la simplicit de ses manires lui donne une
dignit pleine de naturel: il est trs amateur d'agriculture et de
plantations. L'aprs-midi se passa  visiter sa ferme et ses beaux
bois, qui font exception dans cette province si nue. Le chteau,
avant qu'il et t incendi par accident en grande partie, doit
avoir t un des plus considrables de France; mais il n'offre
plus  prsent qu'un triste spectacle. Le baron a beaucoup
souffert de la rvolution; une grande tendue de terres,
appartenant autrefois absolument  ses anctres, avait t donne
 cens ou pour de semblables redevances fodales, de sorte qu'il
n'y a pas de comparaison entre les terres ainsi concdes et
celles demeures immdiates dans la famille. La perte des droits
honorifiques est bien plus considrable qu'elle ne parat, c'est
la ruine totale des anciennes influences. Il tait naturel d'en
esprer quelque compensation aise  tablir, mais la dclaration
de l'Assemble nationale n'en alloue aucune, et l'on ne sait que
trop dans ce chteau que les redevances matrielles que
l'Assemble avait dclares rachetables se rduisent  rien, sans
l'ombre d'une indemnit. Le peuple est en armes et trs agit dans
ce moment. La situation de la noblesse dans ce pays est terrible:
elle craint qu'on ne lui laisse rien que les chaumires pargnes
par l'incendie, que les mtayers s'emparent des fermes sans
s'acquitter de la moiti du produit, et qu'en cas de refus, il n'y
ait plus ni lois ni autorit pour les contraindre. Il y a
cependant ici une nombreuse et charmante socit, d'une gaiet
miraculeuse quand on songe aux temps,  ce que perd un si grand
seigneur, qui a reu de ces anctres tant de biens, dvors
maintenant par la rvolution. Ce chteau superbe, mme dans sa
ruine, ces bois antiques, ce parc, tous ces signes extrieurs
d'une noble origine et d'une position leve, sont, avec la
fortune et mme la vie de leurs matres,  la merci d'une populace
arme. Quel spectacle! Le baron a une belle bibliothque bien
remplie, une partie est entirement consacre aux livres et aux
brochures publis sur l'agriculture dans toutes les langues de
l'Europe. Sa collection est presque aussi nombreuse que la mienne.
-- 20 milles.

Le 2. -- M. le prsident avait destin cette journe  une visite
 sa ferme dans les montagnes,  5 milles environ, o il possde
une vaste tendue de terrain et l'un des plus beaux lacs de la
France, mesurant 2 000 toises de circonfrence et 40 pieds de
profondeur. Sur ses bords se dresse une montagne compose de
coquilles agglomres de faon  former une roche, malheureusement
elle n'est pas plante, les arbres sont l'accompagnement forc de
l'eau. La carpe atteint 25 livres et les anguilles 12 livres. Dans
le lac du Bourget, en Savoie, on pche des carpes de 60 livres. Un
voisin, M. Jouvent, trs au courant de l'agriculture du pays, nous
accompagna et passa le reste du jour au chteau. J'obtins de
prcieux renseignements de M. le baron, de ce monsieur et de
M. l'abb ***, j'ai oubli son nom. Le soir je parlai mnage avec
une des dames, et j'appris entre autres choses que les gages d'un
jardinier sont de 300 livres (13 l. st. 2/6 d.), de 150 livres (7
l. st.) pour un domestique ordinaire, de 75  90 livres (3 l. st.
18/9 d.) pour une cuisinire bourgeoise, de 60  70 livres (3 l.
st. 1/3 d.) pour une bonne. Une belle maison bourgeoise se loue de
7  800 livres (35 l. st.). -- 10 milles.

Le 3. -- Pris cong de l'hospitalier baron de la Tour d'Aigues et
retourn  Aix avec M. Gibelin. -- 20 milles.

Le 4. -- Jusqu' Marseille il n'y a que des montagnes, mais
beaucoup sont plantes de vignes et d'oliviers, l'aspect cependant
est nu et sans intrt. La plus grande partie du chemin est dans
un tat d'abandon scandaleux pour l'une des routes les plus
importantes de la France;  de certains endroits deux voitures n'y
sauraient passer de front. Quel peintre dcevant que
l'imagination! J'avais lu je ne sais quelles exagrations sur les
bastides des environs de Marseille, qui ne se comptaient pas par
centaines, mais par milliers. Louis XIV avait ajout  ce nombre
en construisant une forteresse, etc. J'ai vu d'autres villes en
France o elles sont aussi nombreuses, et les environs de
Montpellier, qui n'a pas de commerce extrieur, sont aussi soigns
que ceux de Marseille; cependant Montpellier n'a rien de rare.
L'aspect de Marseille au loin ne frappe pas. Le nouveau quartier
est bien bti, mais le vieux, comme dans d'autres villes, est
assez mal bti et sale;  en juger par la foule des rues, la
population est grande, je n'en connais pas qui la surpasse sous ce
rapport. Je suis all le soir au thtre; il est neuf, mais sans
mrite, et ne peut marcher de pair avec ceux de Bordeaux et de
Nantes. La ville elle-mme est loin d'galer Bordeaux, les
nouvelles constructions ne sont ni si belles, ni si nombreuses, le
nombre des vaisseaux si considrable, et le port lui-mme n'est
qu'une mare  ct de la Garonne. -- 20 milles.

Le 5. -- Marseille ne mrite en aucune faon le reproche que j'ai
si souvent fait  d'autres villes de manquer de journaux. J'en
trouvai plusieurs au caf d'Acajon, o je djeunai. Distribu mes
lettres, qui m'ont valu des renseignements sur le commerce, mais
j'ai t dsappoint de n'en pas recevoir une que j'attendais pour
me recommander  M. l'abb Raynal, le clbre crivain. Ici, comme
 Aix, le comte de Mirabeau est le sujet des conversations de
table d'hte; je le croyais plus populaire, d'aprs les
extravagances que l'on a faites pour lui en Provence et 
Marseille. On le regarde simplement comme un fort habile
politique, dont les principes sont ceux du jour; quant  son
caractre priv, on ne s'en mle pas, en disant que mieux vaut se
servir d'un fripon de talent que d'un honnte homme qui en est
dpourvu. Il ne faut pas entendre par l, cela se conoit, que
M. de Mirabeau mrite une semblable pithte. On le dit possesseur
d'un domaine en Provence. Ce renseignement, je l'observai sur le
moment, me causa un certain plaisir; une proprit, dans des temps
comme ceux-ci, est la garantie qu'un homme ne jettera pas partout
la confusion pour se donner une importance qui lui serait refuse
 une poque tranquille. Rester  Marseille sans connatre l'abb
Raynal, l'un des prcurseurs, incontestablement, de cette
rvolution, et t par trop mortifiant. N'ayant pas le temps
d'attendre de nouvelles lettres, je rsolus de me prsenter moi-
mme. L'abb tait chez son ami M. Bernard. Je lui expliquai ma
situation, et avec cette aisance et cette courtoisie qui annoncent
l'usage du monde, il me rpondit qu'il se sentirait toujours
heureux d'obliger un homme de mon pays, puis, me montrant son ami:
Voici, Monsieur, me dit-il, une personne qui aime les Anglais et
comprend leur langue. En nous entretenant sur l'agriculture, que
je leur dis tre l'objet de mon voyage, ils me marqurent tous les
deux une grande surprise qu'il rsultt de donnes
vraisemblablement authentiques, que nous importions de grandes
quantits de froment au lieu d'en exporter comme nous le faisions
autrefois. Ils voulurent savoir, si le fait tait exact,  quoi on
devait l'attribuer, et l'un d'eux, en recourant au Mercure de
France pour un tat comparatif des importations et des
exportations de bl, le lut comme une citation tire de M. Arthur
Young. Ceci me donna l'occasion de leur dire que j'tais ce Young,
et fut pour moi la plus heureuse des prsentations. Impossible
d'tre mieux reu et avec plus d'offres de services le cas
chant. J'expliquai le changement qui s'tait fait sous ce
rapport par un trs grand accroissement de population, cause qui
agissait encore avec plus d'nergie que jamais. Notre conversation
se tourna ensuite sur l'agriculture et l'tat actuel des affaires,
que tous deux pensaient aller mal: ils ne craignaient rien tant
qu'un gouvernement purement dmocratique, une sorte de rpublique
pour un grand pays comme la France. J'avouai alors l'tonnement
que j'avais ressenti tant de fois de ce que M. Necker n'ait pas
assembl les tats sous une forme et avec un rglement qui
auraient conduit naturellement  l'adoption de la constitution
d'Angleterre, dbarrasse des taches que le temps y a fait
dcouvrir. Sur quoi M. Bertrand me donna un pamphlet qu'il avait
adress  l'abb Raynal, dans lequel il proposait de transporter
dans la constitution franaise certaines dispositions de celle
d'Angleterre. M. l'abb Raynal fit remarquer que la rvolution
d'Amrique avait amen la rvolution franaise; je lui dis que,
s'il en rsultait la libert pour la France, cette rvolution
avait t un bienfait pour le monde entier, mais bien plus pour
l'Angleterre que pour l'Amrique. Ils crurent que je faisais un
paradoxe, et je m'expliquai en ajoutant que, selon moi, la
prosprit dont l'Angleterre avait joui depuis la dernire guerre
surpassait, non seulement celle d'aucune priode de son histoire,
mais aussi celle de tout autre pays en aucun temps, depuis
l'tablissement des monarchies europennes; c'est un fait prouv
par l'accroissement de la population, de la consommation, du
commerce maritime, du nombre de marins; par l'augmentation et les
progrs de l'agriculture, des manufactures et des changes; en un
mot, par l'aisance et la flicit croissantes du peuple. Je citai
les documents publics sur lesquels je m'appuyais, et je m'aperus
que l'abb Raynal, qui suivait attentivement ce que je disais ne
connaissait en aucune faon ces faits curieux. Il n'est pas le
seul, car je n'ai pas rencontr une personne qui les connt.
Cependant ce sont les rsultats de l'exprience la plus curieuse
et la plus remarquable dans le champ de la politique, que le monde
ait jamais vu: un peuple perdant un empire, treize provinces, et
que cette perte fait crotre en bonheur, en richesses, en
puissance! Quand donc adoptera-t-on les conclusions videntes de
cet vnement merveilleux que toutes possessions au-del des mers
sont une cause de faiblesse, et que ce serait sagesse d'y
renoncer? Faites-en l'application en France.,  Saint-Domingue, en
Espagne, au Prou, en Angleterre, au Bengale, et remarquez les
rponses que vous recevrez. Cependant, je ne doute pas de ce fait.
Je complimentai l'abb sur sa gnreuse donation de 1 200 liv.
pour fonder un prix  la Socit d'agriculture de Paris; il me dit
qu'il en avait t remerci, non point  la manire usuelle par
une lettre du secrtaire, mais que tous les membres avaient sign.
Son intention est de faire de mme pour les Acadmies des sciences
et des belles-lettres; il a dj donn pareille somme  l'Acadmie
de Marseille comme un prix  dcerner pour des recherches sur le
commerce de cette ville. Il nourrit ensuite le projet de
consacrer, quand il aura suffisamment fait d'pargnes, 1 200 liv.
par an  l'achat, par les soins de la Socit d'agriculture, de
modles des instruments de culture les plus utiles que l'on
trouvera en pays tranger, principalement en Angleterre, afin d'en
rpandre l'usage en France. L'ide est excellente et mrite de
grands loges, cependant on peut douter que l'effet rponde  tant
de sacrifices. Donnez l'instrument lui-mme au fermier, il ne
saura pas comment s'en servir et aura trop de prjugs pour le
trouver bon; il se donnera encore bien moins la peine de le
copier. De grands propritaires, rpandus dans toutes les
provinces et faisant valoir les terres avec l'enthousiasme de
l'art, appliqueraient volontiers ces modles, mais je crains qu'on
n'en trouve aucun en France. L'esprit et l'occupation de la
noblesse doivent prendre une tournure moins frivole avant qu'on en
arrive l. On m'approuva de recommander les navets et les pommes
de terre, mais la France manque de bonnes espces, et l'abb me
cita une exprience que lui-mme avait faite en employant, pour
faire du pain, des pommes de terre anglaises et provenales: les
premires avaient donn un tiers de plus en farine. Entre autres
causes de la mauvaise culture en France. Il compta la prohibition
de l'usure;  prsent, les personnes de la campagne qui ont de
l'argent le renferment au lieu de le prter pour des
amliorations. Ces sentiments font honneur  l'illustre crivain,
et je fus heureux de le voir accorder une partie de son attention
 des objets qui avaient accapar la mienne, et plus encore de le
voir, quoique g, plein d'animation et pouvant vivre encore bien
des annes pour clairer le monde par les productions d'une plume
qui n'a jamais servi qu'au bonheur du genre humain.

Le 8. -- Cuges. Pendant trois ou quatre milles, la route circule
entre deux rangs de bastides et de murs; elle est en pierre
blanche qui donne une poussire incroyable;  vingt perches de
chaque ct, les vignes semblaient poudres  blanc. Partout des
montagnes et des pins rabougris. Vilain pays sans intrt; de
petites plaines sont couvertes de vignes et d'oliviers. Vu des
cpriers pour la premire fois  Cuges.  Aubagne, on m'a servi 
dner six plats assez bons, un dessert et une bouteille de vin
pour 24 sous, cela pour moi seul, car il n'y a pas de table
d'hte. On ne s'explique pas comment M. Dutens a pu appeler la
poste aux chevaux de Cuges, une bonne auberge, c'est un misrable
bouge; j'avais pris sa meilleure chambre, il n'y avait pas de
carreaux aux fentres. -- 21 milles.

Le 9. -- En approchant de Toulon, le pays se change en mieux, les
montagnes sont plus imposantes, la mer se joint au tableau, et une
certaine gorge entre des rochers est d'un effet sublime. Les neuf
diximes de ces montagnes sont incultes, et malgr le climat ne
produisent que des pins, du buis et de maigres herbes aromatiques.
Aux environs de Toulon, surtout  Ollioules, il y a dans les
buissons des grenadiers avec des fruits aussi gros que des pommes
de nonpareille, il y a aussi quelques orangers. Le bassin de
Toulon, avec ses lignes de vaisseaux  trois ponts et son quai
plein de vie et d'activit, est trs beau. La ville n'a rien de
remarquable; quant  l'arsenal, les rglements qui en dfendent
l'entre, sont aussi svrement excuts ici qu' Brest; j'avais
cependant des lettres, mais toutes mes dmarches furent vaines. --
25 milles.

Le 10. -- Lady Craven m'avait envoy chasser l'oie sauvage 
Hyres (wild-goose chase). On croirait,  l'entendre, elle et bien
d'autres, que ce pays est un jardin, mais on l'a bien trop vant.
La valle est magnifiquement cultive et plante de vignes et
d'oliviers, au milieu desquels se trouvent aussi des mriers, des
figuiers et d'autres arbres  fruit. Les montagnes sont un amas de
roches dnudes, ou couvertes d'une pauvre vgtation d'arbres
toujours verts, comme des pins, des lentisques, etc. La valle,
quoique de blanches bastides l'animent de toutes parts, trahit
cependant cette pauvret du manteau de la nature qui choque l'oeil
dans les pays o dominent les oliviers et les arbres  fruit. Tout
cela parat sec en comparaison de la riche verdure de nos forts
du Nord. Les seules choses remarquables sont l'oranger et le
citronnier, qui viennent ici en pleine terre, atteignent une
grande taille, et font admirer chaque jardin par le voyageur qui
se rend dans le Midi; mais l'hiver dernier les a dpouills de
leurs richesses. Ils ont t en gnral si maltraits, qu'on a d
les couper jusqu'au collet, ou au moins les brancher
compltement, mais ils jettent de nouveaux scions. Je crois que
ces arbres, mme bien portants et couverts de feuilles, pris en
eux-mmes, ajoutent peu  la beaut du paysage. Renferms dans des
jardins et entours de murs, ils perdent encore de leur effet.
Suivant toujours le tour de lady Craven, j'allai  la chapelle de
Notre Dame de Consolation et sur les collines qui mnent chez
M. Glapierre de Saint-Tropez; je demandai aussi le pre Laurent,
qui parut trs peu flatt de l'honneur qu'elle lui avait fait. On
a une assez jolie vue des hauteurs qui entourent la ville. Les
montagnes, les rochers, les collines, les les de Porte-Croix
(Portcros), de Porquerolles et du Levant, forment un ensemble
harmonieux. Cette dernire est jointe  la terre ferme par une
chausse et un marais salant, que dans le pays on appelle une
mare. Les pins qui s'lvent  et l ne font gure meilleur effet
que des ajoncs. La verdure de la valle est en contraste
dsagrable avec celle des oliviers. Les lignes du paysage sont
belles, mais pour un pays dont la vgtation est la gloire, celle-
ci est pauvre et ne rafrachit pas l'imagination par l'ide d'un
abri contre un soleil brlant. Je n'ai pas entendu parler qu'il y
ait de cotonniers en Provence, comme l'avancent certains livres;
mais la datte et la pistache viennent bien, le myrte est partout
spontan ainsi que le jasmin (commune et fruticans). Dans l'le du
Levant se trouvent le Genista caudescens et le Teucrium herbopoma.
 mon retour de la promenade  l'htel de Necker, l'hte m'assomma
d'une liste d'Anglais qui passent l'hiver  Hyres; on a bti
beaucoup de maisons pour les louer  raison de deux  trois jours
par mois, tout compris, mobilier, linge, couverts, etc., etc.
Beaucoup de ces maisons dominent la valle et la mer, et je crois
bien que si le vent de bise ne s'y fait pas sentir, on y doit
jouir d'un dlicieux climat d'hiver. Peut-tre en en est-il ainsi
en novembre, dcembre, janvier et fvrier, mais en mars et avril?
L'hiver il y a  l'htel de Necker une table d'hte trs bien
servie  4 liv. par tte. Visit le jardin du roi, qui peut avoir
dix  douze acres, et est rempli de tous les fruits de la rgion;
sa seule rcolte d'orangers a donn l'anne dernire 21 000 liv.
(918 l. st. 15). Les orangers ont donn  Hyres jusqu' deux
louis par pied. Dn avec M. de Sainte-Csaire, qui a une jolie
maison nouvellement btie, avec un beau jardin entour de murs et
un domaine attenant; il voudrait la vendre ou la louer. Lui et le
docteur Battaile mirent une extrme obligeance  me renseigner sur
ce pays. Retourn le soir  Toulon. -- 34 milles.

Le 11. -- Les prparatifs de mon voyage en Italie m'ont assez
occup. On m'a souvent rpt, et des personnes habitues  ce
pays, que je ne dois pas penser  y aller avec ma voiture  un
cheval. J'aurais  perdre un temps infini pour surveiller les
repas de mon cheval, et si je ne le faisais pas aussi bien pour le
foin que pour l'avoine, on me volerait l'un et l'autre. Il y a en
outre des parties prilleuses pour un voyageur seul,  cause des
voleurs qui infestent les routes. Persuad par les raisons de gens
qui devaient s'y connatre mieux que moi, je me dterminai 
vendre jument et voiture, et  me servir des vetturini qui
semblent se trouver partout et  bon march.  Aix on m'offrit 20
louis du tout;  Marseille, 18; de sorte que plus j'allais, plus
je devais m'attendre,  voir le prix baisser pour me tirer des
mains des aubergistes et des garons d'curie, qui croyaient
partout que je leur appartenais, je fis promener ma voiture et mon
cheval dans les principales rues de Toulon, avec un grand criteau
portant  vendre et le prix 25 louis; je les avais pays 32 
Paris. Mon plan russit, je les vendis 22, ils m'avaient servi
pendant plus de 1 200 milles; cependant le march fut bon aussi
pour l'officier qui me les acheta. Il fallut ensuite penser 
gagner Nice; le croirait-on? De Marseille, qui contient 100 000
mes, comme de Toulon, qui en contient 30 000, sur la grande route
d'Italie par Antibes et Nice, il ne part ni diligence ni service
rgulier. Un monsieur,  table d'hte, m'assura qu'on lui avait
demand 3 louis pour une place dans une voiture allant  Antibes,
et encore, il avait fallu attendre jusqu' ce que l'autre place
ft prise pour le mme prix. Ceci paratra incroyable  ceux qui
sont accoutums au nombre infini de voitures qui sillonnent
l'Angleterre dans toutes les directions. On ne trouve pas entre
les plus grandes cits de la France les communications existant
chez nous entre les villes secondaires de province: preuve
concluante de leur manque de consommation et d'activit. Un autre
monsieur qui connaissait bien la Provence, et qui avait t de
Nice  Toulon par mer, me conseilla de prendre pour un jour la
barque ordinaire qui fait ce service; je verrais ainsi les les
d'Hyres: je lui dis que j'avais t  Hyres et visit la cte.
Vous n'avez rien vu, me dit-il, si vous n'avez pas vu ce petit
archipel et la cte, contemple de la mer, est ce qu'il y a de
plus beau en Provence. Vous n'aurez qu'un jour de mer, puisque
vous pouvez dbarquer  Cavalero (Cavalaire) et prendre des mules
pour Frjus, et vous ne perdrez rien, puisque toute la route
ressemble  ce que vous connaissez dj: des montagnes, des vignes
et des oliviers. Son avis prvalut, et je m'entendis pour mon
passage jusqu' Cavalero avec le capitaine Jassoire, d'Antibes.

Le 12. --  six heures du matin, j'tais  bord; le temps tait
dlicieux, et la sortie du port de Toulon et de se rade
m'intressa au plus haut point. Il est impossible d'imaginer un
port plus abrit et plus sr. La partie la plus intrieure semble
artificielle, elle est spare du grand bassin par un mle sur
lequel est bti le quai. Il ne peut y entrer qu'un vaisseau  la
fois, mais une flotte y tiendrait  l'aise. Il y a maintenant 
l'ancre, sur deux lignes, le Commerce-de-Marseille, de 130 canons,
le plus beau vaisseau de guerre de la marine franaise, 17 de 90
canons chacun, et d'autres plus petits. Dans le grand bassin, qui
a 2 ou 3 milles de large, vous vous croyez entour de tous cts
par les montagnes, ce n'est qu'au moment d'en sortir que vous
devinez o se trouve l'issue qui le joint  la mer. La ville, les
navires, la haute montagne sur laquelle ils se dtachent, les
collines couvertes de plantations et de bastides, s'unissent pour
former un coup d'oeil admirable. Quant aux les d'Hyres et au
tableau des ctes dont je devais jouir, la personne qui me les
avait vants manquait ou d'yeux ou de got: ce sont des rochers
nus o les pins donnent seuls l'ide de la vgtation. N'taient
quelques maisons solitaires et ici et l quelque peu de culture
pour varier l'aspect de la montagne, je me serais imagin,  cet
air sombre, sauvage et morne, avoir devant les yeux les ctes de
la Nouvelle-Zlande ou de la Nouvelle-Hollande. Les pins et les
buissons d'arbustes toujours verts la couvrent de plus de
tristesse que de verdure. Dbarqu le soir  Cavalero, que je
m'imaginais tre au moins une petite ville: il n'y a que trois
maisons et plus de misre qu'on ne peut se l'imaginer. On me jeta
un matelas sur les dalles de la chambre, car il n'y avait pas de
lit; pour me refaire de la faim que je venais d'endurer tout le
jour, on ne me donna que des oeufs couvs, de mauvais pain et du
vin encore pis; quant aux mules qui devaient me mener  Frjus, il
n'y avait ni cheval, ni mule, ni ne, rien que quatre boeufs pour
le labourage. Je me voyais dans une triste position, et j'allais
me dcider  remonter  bord quoique le vent comment  n'tre
rien moins que favorable, si le capitaine ne m'avait promis deux
de ses hommes pour porter mon bagage  deux lieues de l, dans un
village o je trouverais des btes de somme; cette assurance me
fit retourner  mon matelas.

Le 13. -- Le capitaine m'a envoy trois matelots, un Corse, le
second  moiti Italien, le troisime Provenal, ne possdant pas
 eux tous assez de franais pour une heure de conversation. Nous
nous mmes en chemin  travers les montagnes, les sentiers
tortueux, les lits de torrents, et nous nous trouvmes enfin au
village de Cassang (Gassin), sur le sommet d'une hauteur et  plus
d'une lieue d'o nous devions nous rendre. Les matelots se
rafrachirent; deux d'entre eux avec du vin, l'autre ne voulut
jamais prendre que de l'eau. Je lui demandai s'il se sentait aussi
fort que les autres avec ce rgime. Certainement, me rpondit-il,
aussi fort que tout autre homme de ma taille. Je serais
longtemps, je crois, avant de trouver un marin anglais qui veuille
se prter  l'exprience. Pas de lait; djeun avec du raisin, du
pain de seigle et de mauvais vin. On nous avait donn ce village,
ou plutt celui que nous avions manqu, comme trs triche en
mules; mais le propritaire des deux seules dont on nous parla
tant absent, je n'eus d'autre ressource que de m'arranger avec un
homme qui, pour 3 livres, me mena  une lieue de l,  Saint-
Tropez, en faisant porter mon bagage sur un ne. En deux heures je
gagnai cette ville, dans une jolie position et assez bien btie
sur un beau bras de mer. Depuis Cavalero il n'y a que des
montagnes couvertes, pour les dix-neuf vingtimes, de pins ou de
misrables arbustes toujours verts. Travers le bras de mer, qui a
plus d'une lieue de large. Les passeurs avaient servi  bord d'un
vaisseau de ligne et se plaignaient beaucoup des traitements
qu'ils avaient subis, mais en ajoutant que, maintenant qu'ils
taient libres, ils seraient mieux considrs, et que, en cas de
guerre, les Anglais se verraient pays d'autre monnaie; ils
n'avaient eu devant eux que des esclaves, ils auraient des hommes
maintenant. Dbarqu  Saint-Maxime, o j'ai lou deux mules et un
guide pour Frjus. Mmes montagnes, mmes solitudes de pins et de
lentisques; quelques arbousiers vers Frjus. Trs peu de culture
avant la plaine qui y touche. J'ai travers 30 milles aujourd'hui;
5 sont tout  fait incultes. La cte de Provence prsente partout
le mme dsert; cependant le climat devrait permettre de trouver
sur ces montagnes de quoi nourrir des moutons et du btail, au
lieu d'y laisser des broussailles inutiles. Il vaudrait bien mieux
que la libert ft voir ses effets sur les champs qu' bord d'un
navire de guerre. -- 30 milles.

Le 14. -- Je suis rest  Frjus pour me reposer, examiner les
environs, quoiqu'ils n'aient rien de beau, et prparer mon voyage
 Nice. Il y a des restes d'un amphithtre et d'un aqueduc. En
demandant une voiture de poste, je trouvai qu'il n'y avait rien de
semblable ici; je n'avais d'autre ressource que les mules. Je
m'arrangeai avec le garon d'curie (car le matre de poste se
croit trop d'importance pour se mler de rien), et il revint me
dire que cela ne me coterait que 12 liv. jusqu' Estrelles. Un
pareil prix pour 10 milles mont sur une misrable bte, c'tait
engageant: j'offris la moiti; le garon m'assura qu'il m'avait
dit le prix le plus bas et s'en alla croyant me tenir sous sa
griffe. J'allai me promener autour de la ville pour recueillir
quelques plantes qui taient en fleurs, et, rencontrant une femme
qui menait un ne charg de raisin, je lui demandai  quoi elle
s'occupait; un interprte me rpondit qu'elle gagnait son pain 
rapporter ainsi du raisin. Je lui proposai de porter ainsi mon
bagage  Estrelles (l'Esterel), et lui demandai son prix. 40 sous.
Elle les aura. Le point du jour tant pris pour heure de dpart,
je retournai  l'htel au moins en grand conomiste, pargnant 10
livres par ma marche.

Le 15. -- Moi, mon guide fminin et l'ne, nous cheminmes
joyeusement  travers la montagne; le malheur tait que nous ne
nous entendions pas, je sus seulement qu'elle avait un mari et
trois enfants. J'essayai de connatre si ce mari tait bon et si
elle l'aimait beaucoup; mais impossible d'en venir  bout; peu
importe, c'tait son ne qui me servait, et non pas sa langue. 
Estrelles, je pris des chevaux de poste: il n'y avait ni nes, ni
femmes pour les conduire, sans cela je les aurais prfrs. Je ne
saurais dire combien est agrable pour un homme qui marche bien,
une promenade de quinze milles quand on en a fait mille assis dans
une voiture. Toujours ce mme vilain pays, montagne sur montagne,
ces mmes broussailles, pas un mille en culture sur vingt. Les
jardins de Grasse font seuls exception, on y fait de grands mais
bien singuliers travaux. Les roses sont la principale culture,
pour la fabrication de l'essence que l'on suppose venir du
Bengale. On dit que quinze cents fleurs n'en donnent qu'une
goutte, vingt fleurs se vendent un sol et une once d'essence 400
livres (17 liv. st. 10 sh.). Les tubreuses se cultivent pour les
parfumeurs de Paris et de Londres. Le romarin, la lavande, la
bergamote, l'oranger forment ici de grands objets de culture. La
moiti de l'Europe tire d'ici ses essences. La situation de Cannes
est jolie, tout prs du rivage, avec les les Sainte-Marguerite,
o se trouve une affreuse prison d'tat,  deux milles en mer, et
 l'horizon, les lignes pittoresques des montagnes d'Estrelles.
Ces montagnes sont de la dernire nudit. Dans tous les villages
depuis Toulon,  Frjus. Estrelles, etc., j'ai demand du lait, il
n'y en a pas, mme de chvre ou de brebis; quant au beurre,
l'aubergiste d'Estrelles me dit que c'tait un article qui venait
de Nice en contrebande. Grands Dieux! quelles ides nous nous
faisons, nous autres gens du Nord, avant de les avoir connus, d'un
beau soleil, d'un climat dlicieux, qui produisent les myrtes, les
orangers, les citronniers, les grenadiers, les jasmins et les
haies d'alos; si l'eau y manque, ce sont les plus grands dserts
du globe. Dans nos bruyres, nos tourbires les plus affreuses, on
a du beurre, du lait, de la crme: que l'on me donne de quoi
nourrir une vache, je laisserai de bon coeur les orangers de la
Provence. La faute, cependant, en est plus aux gens qu'au climat;
et comme le peuple ne peut pas faire de fautes, lui, jusqu' ce
qu'il devienne le matre, tout est l'effet du gouvernement. On
trouve dans ces dserts les arbousiers (Arbutus); le laurier-tin
(Laurus tinus), les cistes (Cistus) et le gent d'Espagne.
Personne  l'auberge, except un marchand de Bordeaux, revenant
d'Italie. Nous soupmes ensemble, et notre entretien ne fut pas
dnu d'intrt: il tait triste, disait-il, de voir le mauvais
effet de la rvolution franaise en Italie, partout o il avait
pass. -- Malheureuse France! s'criait-il souvent. Il me fit
beaucoup de questions et me dit que ses lettres confirmaient mes
rcits. Tous les Italiens semblaient convaincus que la rivalit de
l'Angleterre et de la France tait finie; la premire tait
maintenant pleinement  mme de se venger de la guerre d'Amrique
par la prise de Saint-Domingue et de toutes les autres possessions
de la France outre-mer. Je lui dis que cette ide tait
pernicieuse et tellement contraire aux intrts personnels des
hommes du gouvernement d'Angleterre, qu'il n'y fallait pas penser.
Il me dit que nous serions merveilleusement magnanimes de ne pas
le faire, et que nous donnerions l un exemple de puret politique
suffisant  terniser la partie de notre caractre que l'on
croyait la plus faible: la modration. Il se plaignait amrement
de la conduite de certains meneurs de l'Assemble nationale qui
semblaient dtermins  la banqueroute et peut-tre  la guerre
civile. -- 22 milles.

Le 16. --  Cannes, je n'avais pas le choix, ni postes ni
voitures, ni chevaux ni mules de louage: j'en fus rduit  me
rabattre sur une femme et son ne.  cinq heures du matin je
partis pour Antibes. Ces neuf milles sont cultivs, sauf les
montagnes, qui sont dsertes en gnral. Antibes, comme ville de
frontire, est rgulirement fortifie, le mle est joli et on y
jouit d'une belle vue. Pris une chaise de poste pour Nice; pass
le Var et dit, pour le moment, adieu  la France.[30]
RETOUR D'ITALIE

Le 21 dcembre. -- Jour le plus court de l'anne pour une
expdition qui et demand tout le contraire, le passage du mont
Cenis, sur lequel tant de choses ont t crites. Pour ceux que la
lecture a remplis de l'attente de quelque chose de sublime, c'est
une illusion aussi grande qu'on en peut trouver dans les romans;
si l'on en croyait les voyageurs, la descente en ramassant sur la
neige se fait avec la rapidit de l'clair; mon malheur ne me
permit pas de rencontrer quelque chose d'aussi merveilleux.  la
Grande-Croix, nous nous assmes entre quatre btons pars du nom
de traneau, on y attelle une mule, et un conducteur qui marche
entre l'animal et le traneau sert principalement  fouetter de
neige la figure du voyageur. Arrivs au prcipice qui mne 
Lanebourg (Lans-le-Bourg), on renvoie la mule et on commence 
ramasser. Le poids de deux personnes, le guide s'tant assis 
l'avant du traneau pour le diriger avec ses talons dans la neige,
est suffisant  mettre le tout en mouvement. Pendant la plus
grande partie de la route, il se contente de suivre trs
modestement le sentier des mules, mais de temps en temps, pour
viter un dtour, il prend la droite ligne, et alors le mouvement
est assez rapide pour tre agrable. Les guides pourraient
raccourcir de moiti et satisfaire les Anglais avec cette
rapidit, qui leur plat tant. Actuellement on ne va pas plus vite
qu'un bon cheval anglais au trot. Les exagrations viennent peut-
tre de voyageurs qui, passant dans l't, ont cru les muletiers
sur parole. Voyager sur la neige fait natre assez communment de
risibles incidents; la route des traneaux n'est pas plus large
que ce vhicule, et quelquefois nous rencontrions des mules, etc.
On se demandait souvent qui cderait le pas, et avec raison, car
la neige a dix pieds de profondeur, et les pauvres btes y
regardaient un peu avant de s'engloutir. Une jeune Savoyarde,
monte sur un mulet, fut tout  fait malheureuse; en passant prs
du traneau, sa monture, qui tait rtive, trbucha et la jeta
dans la neige; la pauvrette y tomba la tte la premire et assez
profondment pour que ses grces fissent l'effet d'un poteau
fourchu. Les mauvais plaisants de muletiers riaient de trop bon
coeur pour songer  la tirer d'embarras. Si c'et t une
ballerina italienne, l'attitude n'aurait eu pour elle rien de bien
mortifiant. Ces aventures joviales et un beau soleil firent passer
agrablement la journe, et  Lanebourg nous tions d'assez bonne
humeur pour avaler de bon apptit un dner qu'en Angleterre nous
eussions fait porter au chenil. -- 20 milles.

Le 22. -- Pass tout le jour dans les hautes Alpes. Les villages
paraissent pauvres, les maisons sont mal bties, et les gens n'ont
pour leur bien-tre que du bois de pin en abondance, encore les
forts qui le fournissent sont-elles le refuge des loups et des
ours. Dn  Modane, couch  Saint-Michel. -- 25 milles.

Le 23. -- Travers Saint-Jean de Maurienne, sige piscopal;
rencontr tout auprs quelque chose de mieux qu'un vque, la plus
jolie, ou plus exactement la seule jolie des femmes que nous ayons
vues en Savoie. On nous dit que c'tait madame de la Coste, femme
d'un fermier des tabacs; j'aurais t plus content de savoir
qu'elle appartenait  la charrue. Les montagnes se montrent moins
menaantes, elles s'cartent assez pour offrir  la courageuse
industrie des habitants quelque chose comme une valle, mais le
torrent, qui en est jaloux, s'en empare avec la violence du
despotisme, et comme ses frres, les tyrans, il ne rgne que pour
ravager. Les vignes s'tendent sur quelques pentes, les mriers
commencent  paratre, les villages deviennent plus grands, mais
ce sont des amas informes de pierres plutt que des ranges
rgulires de maisons. Cependant  l'intrieur de ces humbles
chaumires, au pied de ces montagnes couvertes de neige, o la
lumire ne vient que tardivement et o la main de l'homme semble
plutt l'exclure que la rechercher, la paix et le contentement qui
accompagnent une vie honnte pourraient, devraient trouver un
asile, si la nature seule y faisait sentir sa misre; le poids du
despotisme peut tre plus lourd encore. Par instants la vue est
pittoresque et agrable, des enclos s'attachent aux parois de la
montagne, comme un tableau fix au mur d'une chambre. Les gens
sont en gnral mortellement laids et de petite taille. La
Chambre, triste dner, couch  Aiguebelle. -- 30 milles.

Le 24. -- Aujourd'hui le pays devient bien meilleur, nous
approchons de Chambri, les montagnes s'loignent, tout en gardant
leur hauteur imposante, les valles s'largissent, les versants se
cultivent, et prs de la capitale de la Savoie, de nombreuses
maisons de campagne animent cette scne. Au-dessus de Mal-Taverne
se trouve Chteauneuf, rsidence de la comtesse de ce nom. Je fus
indign de voir au village un carcan avec une chane et un collier
de fer, signe de l'arrogance seigneuriale de la noblesse et de la
servitude du peuple. Je demandai pourquoi il n'avait pas t brl
avec l'horreur qu'il mritait. Cette question n'excita pas la
surprise comme je m'y attendais, et comme elle l'aurait fait avant
la rvolution franaise. Ceci amena une conversation dans laquelle
j'appris qu'en haute Savoie il n'y a pas de seigneurs; les gens y
sont en gnral  leur aise, ils ont quelques petites proprits,
et, malgr la nature, la terre y est presque aussi chre que dans
le pays bas, o les gens sont pauvres et malheureux. Pourquoi? --
Parce qu'il y a partout des seigneurs. Quel malheur que la
noblesse, au lieu d'tre le soutien, la bienfaitrice de ses
pauvres voisins, devienne son tyran par ces excrables droits
fodaux! N'y a-t-il donc que les rvolutions qui, en brlant ses
chteaux, la force  cder  la violence ce qu'elle devrait
accorder  la misre et  l'humanit? Nous nous tions arrangs de
manire  arriver de bonne heure  Chambri, pour visiter le peu
qu'il y a de curieux. C'est le sjour d'hiver de presque toute la
noblesse savoyarde. Le plus beau domaine du duch ne donne pas au
del de 60 000 liv. de Pimont (3 000 l. st.), mais on vit ici en
grand seigneur pour 20 000 liv. Un gentilhomme qui n'a que 150
louis de revenu veut passer trois mois  la ville; pour y faire
pauvre figure, il doit donc mener une misrable vie pendant les
neuf mois de campagne. Les oisifs voient leur Nol manque, la
cour n'a pas permis l'entre de la troupe ordinaire de comdiens
franais, craignant qu'ils n'apportassent avec eux,  ces rudes
montagnards, l'esprit de libert de leur pays. Est-ce faiblesse,
est-ce bonne politique? Chambri avait pour moi des objets plus
intressants. Je brlais de voir les Charmettes, le chemin, la
maison de madame de Warens, la vigne, le jardin, tout, en un mot,
de ce qui a t dcrit par l'inimitable plume de Rousseau. Il y
avait dans madame de Warens quelque chose de si dlicieusement
aimable, en dpit de ses faiblesses; sa gaiet constante, son
galit d'humeur, sa tendresse, son humanit, ses entreprises
agricoles, et plus que tout, l'amour de Rousseau, ont grav son
nom parmi le petit nombre de ceux dont la mmoire nous est chre,
par des raisons plus aises  sentir qu' expliquer. La maison est
 un mille environ de Chambri, faisant face au chemin rocailleux
qui mne  la ville et  la chtaigneraie, situe dans la valle.
Elle est petite, semblable  celle d'un fermier de cent acres,
sans prtentions, en Angleterre: le jardin pour les fleurs et les
arbustes est trs simple. Le tableau plat, on aime  se savoir
prs de la ville sans la sentir en rien, comme Rousseau l'a
dcrit. Il ne pouvait que m'intresser et je le vis avec la plus
grande motion, il me souriait mme avec la triste nudit de
dcembre. Je m'garai sur ces collines o Rousseau s'tait
certainement promen et qu'il avait peintes de couleurs si
agrables. En retournant  Chambri, mon coeur tait plein de
madame de Warens. Nous avions dans notre compagnie un jeune
mdecin, M. Bernard de Modane en Maurienne, homme de bonnes
manires, ayant des relations  Chambri; je fus fch de le voir
ignorant de tout ce qui concernait madame de Warens, except sa
mort. En me remuant un peu, j'obtins le certificat suivant:

Extrait du registre mortuaire de l'glise paroissiale de Saint-
Pierre de Lemens.

Le 30 juillet 1762 a t inhume, dans le cimetire de Lemens,
dame Louise-Franoise-lonore de la Tour, veuve du seigneur baron
de Warens, native de Vevey, canton de Berne, en Suisse; morte
hier,  dix heures du soir, en bonne chrtienne et munie des
derniers sacrements de l'glise,  l'ge de 63 ans. Elle avait
abjur la religion protestante il y a trente-six ans, persvrant
depuis dans la ntre. Elle a fini ses jours au faubourg de Nesin,
o elle vivait depuis environ huit ans, dans la maison de
M. Crpine. Elle avait demeur auparavant pendant quatre ans au
Rectus, dans la maison du marquis d'Allinge. Elle n'avait pas
quitt cette ville depuis son abjuration.

Sign: GAIME, RECTEUR DE LEMENS.

Je soussign, recteur actuel de la paroisse dudit Lemens,
certifie que ceci est un extrait fait par moi, du registre
mortuaire de l'glise dudit lieu, sans y avoir ajout ou retranch
quoi que ce soit, et, aprs l'avoir collig, je l'ai trouv
conforme  l'original. En foi de quoi j'ai sign les prsentes 
Chambri, ce vingt-quatre dcembre 1789.

Sign: A. SACHOD, RECTEUR DE LEMENS.

Le 20 -- Quitt Chambri avec le regret de ne pas le connatre
davantage. Rousseau fait une agrable peinture du caractre de ses
habitants[31], j'aurais voulu pouvoir l'apprcier. Voici la pire
journe qu'il y ait eu pour moi depuis bien des mois: un dgel
glacial accompagn de pluie et de neige fondue; cependant  cette
poque de l'anne o la nature laisse  peine paratre un sourire,
les environs taient charmants; les valles, les collines se
mlent dans une telle confusion, que l'ensemble est assez
pittoresque pour accompagner une scne du dsert, et assez adouci
par la culture et les habitations pour produire une beaut
enchanteresse. Tout le pays est enclos jusqu' Pont-de-Beauvoisin,
premire ville de France o nous nous arrtmes pour dner et
passer la nuit. Le passage des chelles, taill dans le roc par le
duc de Savoie, est un superbe et prodigieux ouvrage.  Pont, nous
entrons de nouveau dans ce noble royaume, et nous revoyons ces
cocardes de libert et ces armes dans les mains du peuple, qui,
nous l'esprons, ne serviront qu' maintenir la paix du pays et
celle de l'Europe. -- 24 milles.

Le 26. -- Dn  Tour-du-Pin, couch  Verpilire (la
Verpillire). Cette entre est, sous le rapport de la beaut, la
plus avantageuse pour la France. Que l'on vienne d'Espagne,
d'Angleterre, des Flandres ou de l'Italie par Antibes, rien
n'gale ceci. Le pays est rellement magnifique, bien plant, bien
enclos et par de mriers et de quelques vignes. On n'y trouve 
redire que pour les maisons, qui, au lieu d'tre blanches et bien
bties comme en Italie, sont des huttes de boue, couvertes en
chaume, sans chemines, la fume sortant ou par un trou dans le
toit ou par les fentres. Le verre semble inconnu, et ces maisons
ont un air de pauvret qui jure avec l'aspect gnral de la
campagne. En sortant de Tour-du-Pin, nous avons vu de grands
communaux. Pass par Bourgoin, ville importante. Gagn Verpilire.
Ce pays est trs accident trs beau, bien plant et parsem de
chteaux, de fermes et de chaumires. Un soleil radieux ne
contribuait pas peu  sa beaut. Depuis dix ou douze jours il a
fait, de ce ct des Alpes, un temps magnifique et chaud; dans les
Alpes, et de l'autre ct, dans les plaines de la Lombardie, nous
tions gels et enterrs dans les neiges. La garde bourgeoise
examina nos passeports  Pont-de-Beauvoisin et  Bourgoin, mais
nulle part ensuite. On nous assure que le pays est parfaitement
calme, on ne monte plus la garde dans les villages, et on ne
recherche plus les migrs comme cet t. Pass, non loin de
Verpilire,  ct du chteau de M. de Veau, qui a t incendi;
il est bien situ et adoss  un beau bois. M. Grundy tait ici en
aot; quelques jours aprs ces ravages, il y avait encore un
paysan pendu  un arbre de l'avenue, le seul de ceux que la garde
bourgeoise avait saisis pour ces brigandages. -- 27 milles.

Le 27. -- Changement soudain; la campagne, l'une des plus belles
de France, devient plate et sombre. Arriv a Lyon, et l, pour la
dernire fois, j'ai vu les Alpes. On a du quai le magnifique coup
d'oeil du mont Blanc, que je ne connaissais pas auparavant:
j'prouve une certaine mlancolie en pensant que je quitte
l'Italie, la Savoie et les Alpes, pour ne les revoir probablement
jamais. Quelle terre peut se comparer  l'Italie pour tout ce qui
la rend illustre! Elle a t le sjour des grands hommes, le
thtre des grandes actions, la seule carrire o les beaux-arts
aient rgn sans partage. O trouver plus de charmes pour les
yeux, les oreilles, plus de sujets de curiosit? Pour chacun
l'Italie est le second pays du monde, preuve certaine qu'il en est
le premier. Au thtre: une chose en musique qui m'a trop rappel
l'Italie par le contraste! Quelle ordure que cette musique
franaise! Les contorsions de la dissonance incarne! Le thtre
ne vaut pas celui de Nantes, encore bien moins celui de Bordeaux.
-- 18 milles.

Le 28 -- J'avais des lettres pour M. Goudard, grand ngociant en
soies, et j'tais pass hier chez lui; il m'avait invit 
djeuner pour ce matin. J'essayai de toutes les faons d'avoir
quelques renseignements sur la manufacture de Lyon, ce fut en
vain: toujours c'est selon ou c'est suivant. Visite  M. l'abb
Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire d'agriculture in-quarto.
Je voulais simplement voir l'homme que l'on levait aux nues, et
non pas lui demander, selon mon habitude, des notions simples et
pratiques, qu'il ne fallait pas attendre du compilateur d'un
dictionnaire. Quand M. Rozier tait  Bziers, il occupait une
ferme considrable; mais en devenant citadin, il plaa sur sa
porte la devise suivante: Laudato ingentia rura, exiguum colito,
mauvais excuse pour se passer tout  fait de ferme. Par deux ou
trois fois j'essayai d'amener la conversation sur la pratique,
mais il s'chappa de ce sujet par des rayons tellement
excentriques de la science, que je sentis la vanit de mes
tentatives. Un mdecin prsent  notre entretien me fit observer
que si je tenais  des choses purement pratiques, c'tait aux
fermiers ordinaires qu'il fallait m'adresser, montrant par son ton
et ses manires que cela lui semblait au-dessous de la science.
M. l'abb Rozier possde cependant de vastes connaissances,
quoiqu'il ne soit pas fermier, et dans les branches o son
inclination l'a pouss, il est clbre  juste titre: il n'est
loge qu'il ne mrite pour avoir fond le Journal de physique,
qui, en somme, est de beaucoup le meilleur qu'il y ait en Europe.
Sa maison est magnifiquement situe, en face d'un beau paysage, sa
bibliothque est garnie de bons livres, et tout chez lui annonce
l'aisance. Visit ensuite M. Frossard, ministre protestant, qui
mit avec un aimable empressement tout ce qu'il connaissait  ma
disposition, et, pour le reste, m'adressa  M. Roland la Platerie
(de la Platire), inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur
avait sur diffrents sujets des notes qui enrichissaient son
entretien, et, comme il ne s'en montrait pas jaloux, j'eus
l'agrable certitude de ne pas quitter Lyon sans emporter ce que
j'y tais venu chercher. M. Roland, quoique dj assez g, a une
jeune et belle femme, celle  qui il adressait ses lettres
d'Italie, publies ensuite en cinq ou six volumes. M. Frossard
ayant invit M. de la Platerie  dner, notre entretien recommena
sur l'agriculture, les manufactures et le commerce; nos opinions
taient  peu prs les mmes, except sur le dernier trait, qu'il
condamnait injustement selon moi; la discussion s'engagea. Il
soutenait avec chaleur que la soie aurait d jouir des avantages
assurs  la France: je lui reprsentai que l'offre en avait t
faite au ministre franais, qui l'avait refuse; j'allai plus
loin, j'osai soutenir que, si cela avait eu lieu, l'avantage
aurait t pour nous, en supposant, suivant les ides ordinaires,
que le bnfice et la balance du commerce soient la mme chose. Je
lui demandai sa raison de croire que la France achterait les
soies de Pimont et de Chine, et les vendrait  meilleur march
que l'Angleterre, tandis que nous achetons les cotons de France
pour nos fabriques et nous pouvons, malgr les droits et les
charges, les donner  meilleur compte que ce pays. Ces points et
quelques autres semblables furent discuts avec cette attention et
cette bonne foi qui leur donnent tant d'intrt auprs des
personnes qui aiment un entretien libre sur des sujets
instructifs. Le point de jonction des deux fleuves, la Sane et le
Rhne, est  Lyon un des objets les plus dignes de la curiosit
des voyageurs. La ville serait sans doute mieux place sur ce
terrain gal  la moiti de l'espace qu'elle couvre actuellement;
les travaux au moyen desquels il a t conquis sur les fleuves ont
ruin leurs entrepreneurs. Je prfre Nantes  Lyon. Lorsqu'une
ville s'lve au confluent de deux rivires, on doit supposer que
celles-ci ajoutent  la magnificence du tableau qu'elle prsente.
Sans quais larges, propres et bien btis, que sont les fleuves
pour les cits, sinon des canaux qui leur apportent la houille et
le goudron? Mettons  l'cart la terrasse d'Adelphi et les
nouveaux btiments de Somerset-place, la Tamise contribue-t-elle
plus  la beaut de Londres que Fleetditch tout enterr qu'il est?
Je ne connais rien qui trompe autant notre attente que les villes,
il y en a si peu dont le trac satisfasse aux exigences du got!

Le 29. -- Parti de bon matin avec M. Frossard pour visiter une
ferme des environs. Mon compagnon est un champion dvou de la
nouvelle constitution qui s'tablit en France. Justement, tous
ceux de la ville avec qui j'ai parl reprsentent l'tat des
fabriques comme atteignant la plus extrme misre. Vingt mille
personnes ne vivent que de charits, et la dtresse des basses
classes est la plus grande que l'on ait vue, plus grande que l'on
ne pourrait se l'imaginer. La cause principale du mal que l'on
ressent ici est la stagnation du commerce, cause par l'migration
des riches et le manque absolu de confiance chez les marchands et
les manufacturiers, d'o de frquentes banqueroutes. Dans une
priode o on peut mal supporter un accroissement de charges, on
s'puise en souscriptions normes pour le soutien des pauvres; on
ne paye pas pour eux moins de 40 000 louis d'or par an, y compris
le revenu des hpitaux et des fondations charitables. Mon
compagnon de voyage, dsirant arriver au plus tt  Paris, m'a
persuad de l'accompagner dans sa chaise de poste, faon de
voyager dtestable  mon got, mais la saison m'y forait. Un
autre motif: c'tait d'avoir plus de temps  passer  Paris pour
observer ce spectacle extraordinaire d'un roi, d'une reine et d'un
dauphin de France, prisonniers de leur peuple. J'acceptai donc, et
nous nous sommes mis en route aujourd'hui aprs dner. Au bout de
dix milles nous atteignmes les montagnes. La campagne est triste,
ni cltures, ni mriers, ni vignes, de grandes terres incultes, et
rien qui indique le voisinage d'une grande ville. Couch  Arnas.
Bon htel. -- 17 milles.

Le 30. -- En chemin de bon matin pour Tarare, dont la montagne est
moins formidable en ralit qu'on veut bien le dire. Mme pays
jusqu' Saint-Symphorien. Les maisons deviennent plus belles, plus
nombreuses en approchant de la Loire, que l'on passe  Roanne;
c'est dj une belle rivire, navigable depuis bien des milles, et
consquemment  une grande distance de son embouchure. Beaucoup
d'normes bateaux plats. -- 50 milles.

Le 31. -- Belle journe, soleil brillant; nous n'en connaissons
gure de semblable en Angleterre dans cette saison. Les bois du
Bourbonnais commencent aprs Droiturier. Le pays devient meilleur:
 Saint-Grand le Puy, il est anim par de jolies maisons blanches
et des chteaux; cela continue jusqu' Moulins. J'ai cherch ici
mon vieil ami M. l'abb Barut, et j'ai revu M. le marquis de
Gouttes,  l'occasion de la vente du domaine de Riaux; je dsirais
qu'il m'assurt de nouveau de me prvenir avant de s'entendre avec
un autre acheteur; il me le promit, et je n'hsitai pas  me fier
 sa parole. Jamais aucune occasion ne m'a tent comme celle-ci
d'acqurir une magnifique proprit dans l'une des plus belles
parties de la France et l'un des plus beaux climats de l'Europe.
Dieu veuille, s'il lui plat de prolonger ma vie, que dans ma
triste vieillesse je ne me repente pas d'avoir repouss, sans y
penser  deux fois, une offre que la prudence m'ordonnait
d'accepter, tandis que le seul prjug m'empchait de le faire. Le
ciel m'accorde la paix et la tranquillit pour le soir de mes
jours, qu'ils se passent en Suffolk ou dans le Bourbonnais! -- 38
milles.
ANNE 1790

1er janvier. -- Nevers a un bel aspect, se dressant avec orgueil
sur les bords de la Loire; mais aprs l'entre, elle est comme
mille autres villes. Vues de loin, toutes ressemblent  un groupe
de femmes se pressant l'une contre l'autre; vous voyez ondoyer
leurs plumes et tinceler leurs diamants; vous croyez ces
ornements des signes certains de la beaut; mais approchez, vous
reconnatrez trop souvent l'argile commune. Vaste panorama au nord
de la montagne qui descend  Pougues et, aprs Pouilly, beau
paysage o serpente la Loire. -- 75 milles.

Le 2. -- Briare. Le canal annonce les heureux effets de
l'industrie. Nous quittons ici la Loire. Sur toute la route, la
campagne est trs varie, sche en grande partie; des rivires,
des collines, des bois, la rendent fort agrable; mais presque
partout le sol est pauvre. Pass en vue de nombreux chteaux,
parmi lesquels il en a de beaux. Couch  Nemours, chez un
aubergiste surpassant en friponnerie tous ceux que nous avions
rencontrs en Italie comme en France. Notre souper se composait
de: une soupe maigre, une perdrix et un poulet rtis, un plat de
cleri, un petit chou-fleur, deux bouteilles de mchant vin du
pays et un dessert consistant en deux biscuits et quatre pommes.
Voici la note: Potage 1 l. 10 s. -- Perdrix, 2 l. 10 s. -- Poulet,
2 l. -- Cleri, 1 l. 4 s. -- Chou-fleur, 2 l. -- Pain et dessert,
2 l. -- Feu et appartement, 6 l. -- Total, 19 l. 8 s. Nous emes
beau nous rcrier sur ce vol, ce fut en vain. Nous insistmes
alors pour qu'il acquittt sa note, ce qu'il fit de mauvaise grce
en mettant  l'toile, Foulliare. Mais comme, en nous menant 
l'auberge, on ne nous avait pas annonc l'toile, mais l'cu de
France, nous souponnions quelque duperie; effectivement, nous
vmes, en sortant de la maison pour l'examiner, que l'enseigne
tait bien celle de l'cu, et on nous apprit que le nom de ce
coquin tait Roux au lieu de Foulliare. Il ne s'attendait pas 
tre ainsi dmasqu, non plus qu'au torrent d'injures et de
reproches qui nous chappa sur son infme conduite; mais il se
sauva  toutes jambes et fut se cacher jusqu' notre dpart. En
bonne conscience, on doit au monde de noter un tel gredin. -- 60
milles.

Le 3. -- Travers la fort de Fontainebleau, gagn Melun, puis
Paris. Les soixante postes de Lyon  Paris, quivalant  300
milles anglais, nous reviennent, y compris les trois louis du
loyer de la chaise (vieux cabriolet franais  deux roues) et les
dpenses d'auberge, etc.,  15 liv. st., soit 1 sh. par mille ou 6
d. par mille et par tte.  Paris, je me dirigeai immdiatement
vers mon ancienne demeure, l'htel de Larochefoucauld; j'avais
reu  Lyon une lettre du duc de Liancourt, par laquelle il me
priait de me considrer dans son htel comme chez moi, ainsi que
je le faisais du temps de sa regrettable mre, la duchesse
d'Estissac, qui tait morte pendant mon voyage en Italie. Je
trouvai mon ami Lazowski en bonne sant, et nous pmes parler 
gorge dploye de ce qui s'tait pass en France depuis mon dpart
de Paris. -- 46 milles.

Le 4 -- Aprs le djeuner, j'ai fait un tour aux Tuileries, o se
prsenta le spectacle le plus extraordinaire que Franais ou
Anglais ait vu dans cette ville: le roi se promenant avec un ou
deux officiers de sa maison et un page au milieu de six grenadiers
de la garde bourgeoise. Les portes du jardin taient fermes, par
respect pour lui, afin d'en exclure toute personne qui n'a pas le
titre de dput ou une carte d'admission. Quand il rentra dans le
palais, on les ouvrit pour tout le monde sans distinction, quoique
la reine se proment encore avec une dame de la cour. Elle aussi
tait escorte par des gardes franaises, et de si prs, que, pour
n'tre pas entendue d'eux, elle devait parler  voix basse. La
populace la suivait, parlant trs haut et ne lui marquant d'autre
respect que de lui ter son chapeau quand elle passait; c'est plus
que je n'aurais cru. Sa Majest ne parat pas bien portante, elle
semble affecte et sa figure en garde des traces. Le roi est aussi
gras que s'il n'avait aucun souci. Par ses ordres, on a rserv un
petit jardin pour l'amusement du Dauphin, on y a bti un petit
pavillon o il se retire en cas de pluie: je le vis  l'ouvrage
avec sa bche et son rteau, mais non sans deux grenadiers pour
l'accompagner. C'est un joli petit garon, d'un air trs avenant;
il ne passe pas sa sixime anne; il se tient bien. Partout o il
va, on lui te son chapeau, ce que j'observais avec plaisir. Le
spectacle de cette famille prisonnire (car telle est sa vritable
situation) choque au premier abord; ce serait  bon droit, si,
comme je le crois, il ne le fallait pas absolument pour effectuer
la rvolution; mais dans cette ncessit personne ne peut blmer
le peuple de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour
assurer cette libert saisie par la violence. Il n'y a de
condamnable, dans un tel moment, que ce qui met en danger la
libert de la nation. Je dois cependant avouer ici mes doutes: je
ne sais si ce traitement de la famille royale doit tre regard
comme une garantie de libert, ou si, au contraire, ce n'est pas
une dmarche fort prilleuse qui expose au hasard tout ce que l'on
a gagn. Je me suis entretenu avec plusieurs personnes
aujourd'hui, et leur ai fait part de mes apprhensions en les
peignant mme plus vives qu'elles ne sont en ralit, afin de
connatre leur sentiment; il est vident que l'on est  prsent
dans la crainte d'une contre-rvolution. Grande partie de ce
danger, sinon le tout, vient de la violence faite  la famille
royale. Avant, l'Assemble nationale ne rpondait que des lois et
de la future constitution,  prsent elle a toute la
responsabilit du gouvernement de l'tat, du pouvoir excutif
comme du lgislatif. Cette situation critique a ncessit des
efforts constants de la milice parisienne. Le grand but de
M. de La Fayette et des autres chefs militaires est d'amliorer sa
discipline et de la former assez pour pouvoir y placer leur
confiance s'il en tait besoin pour le champ de bataille. Mais tel
est l'esprit de libert, mme dans les choses militaires, qu'on
peut tre officier aujourd'hui et rentrer demain dans les rangs,
mthode qui rend difficile d'atteindre le point que l'on se
propose. L'arme permanente se compose  Paris de 8 000 hommes,
pays 15 sous par jour. Dans ce nombre sont compris les gardes
franaises qui passrent au peuple  Versailles; il y a galement
800 cavaliers, cotant chacun 1 500 liv. (62 liv. st. 15 sh. 6 d.)
par an, leurs officiers ont la paye double de ceux de l'arme.

Le 5. -- L'adresse prsente hier au roi par l'Assemble nationale
lui a fait honneur auprs de tous. Je l'ai entendu louer par des
gens de toute opinion. Elle avait trait  la fixation de la liste
civile. On avait arrt d'envoyer au roi une dputation pour le
prier d'en dterminer le montant, en consultant moins son got
pour l'conomie que le sentiment de la dignit dont il convient
d'entourer le trne. Dn avec le duc de Liancourt, dans les
appartements des Tuileries, qui, au retour de Versailles, lui ont
t assigns comme grand matre de la garde-robe: deux fois la
semaine il donne un grand dner aux dputs, il en vient de vingt
 quarante. On avait fix trois heures et demie, mais j'attendis
avec quelques dputs, qui avaient quitt l'Assemble, jusqu'
sept heures, que le duc arriva avec le reste des convives.

Il y a dans l'Assemble un crivain de valeur, auteur d'un trs
bon livre, dont j'attendais quelque chose au-dessus de la
mdiocrit; mais il est plein de tant de gentillesse, que j'en fus
bahi en le voyant. Sa voix est le murmure d'une femme, comme si
ses nerfs ne lui permettaient pas un exercice aussi violent que de
parler assez haut pour se faire entendre; quand il soupire ses
ides, c'est les yeux  demi ferms; il tourne la tte de ct et
d'autre comme si ses paroles devaient tre reues comme des
oracles, et il a tant de laisser-aller et de prtentions 
l'aisance et  la dlicatesse sans avantages personnels qui
secondent ses gentillesses, que j'admirai par quel art on avait
form un tel ensemble d'lments htrognes. N'est-il pas trange
de lire avec ravissement le livre d'un auteur, de se dire: Cet
homme est complet, tout se tient chez lui, il n'y a point de cette
boursouflure, de ces niaiseries si communes chez les autres, et de
trouver tant de petitesse!

Le 6, le 7 et le 8. -- Le duc de Liancourt ayant l'intention de
prendre une ferme pour la cultiver selon les principes anglais, il
me pria de l'accompagner, ainsi que mon ami Lazowski,  Liancourt,
pour lui donner mon opinion sur les terres et les moyens
d'accomplir ses projets, ce  quoi je me rendis sur-le-champ. Je
fus tmoin d'une scne qui me fit sourire:  peu de distance du
chteau de Liancourt, il y a un vaste terrain inculte, tout  ct
de la route, et qui appartient au duc. Je vis quelques ouvriers
trs occups  le couper en petites divisions par des haies,  le
niveler,  le dfoncer, enfin perdant un travail prcieux sur un
terrain qui n'en valait pas la peine. Je demandai  l'intendant
s'il croyait cette dpense utile: il me rpondit que les pauvres
de la ville, au dbut de la rvolution, dclarrent que, faisant
partie de la nation, les terrains incultes, proprits de la
nation, leur appartenaient; en consquence, passant de la thorie
 la pratique, ils en prirent possession sans autre formalits et
commencrent  cultiver; le duc, ne voyant pas leur industrie avec
dplaisir, n'y mit aucun obstacle. Ceci montre l'esprit gnral et
prouve que, pouss un peu plus loin, ce ne serait pas peu de chose
pour la proprit dans ce royaume. Dans ce cas, cependant, je ne
puis que le louer; car s'il y a une injustice criante, c'est qu'un
homme garde inutilement de la terre qu'il ne veut ni cultiver ni
laisser cultiver aux autres. Les pauvres gens meurent de faim
devant des dserts qui les nourriraient par milliers. Ils sont
sages, et suivent la raison et la philosophie en s'emparant de ces
terrains, et je souhaite de tout coeur qu'une loi permette chez
nous ce qu'ont fait ici les paysans franais. -- 72 milles.

Le 9. -- Djeun aux Tuileries. M. Desmarets, de l'Acadmie des
sciences, a apport un Mmoire prsent par la Socit royale
d'agriculture  l'Assemble nationale, sur les amliorations 
introduire dans l'agriculture; on y signale, entre autres choses,
de plus grands soins  donner aux abeilles,  la panification et 
l'obsttrique.  l'avnement d'un gouvernement libre et patriote,
dont l'agriculture peut esprer des jours d'or, ces objets sont
sans doute d'une extrme importance. Quelques parties de ce
Mmoire mritent vraiment l'attention. Rendu visite 
M. de Nicola, mon compagnon de voyage, c'est un homme
considrable; grand htel, domestiques nombreux; son pre est
marchal de France et lui-mme premier prsident d'une chambre du
parlement de Paris, la noblesse de cette ville l'avait choisi pour
son reprsentant aux tats gnraux, il a dclin cet honneur. Il
m'a invit  dner dimanche, me promettant d'avoir M. Decrtot, le
clbre fabricant de Louviers. -- Assemble nationale. Le comte de
Mirabeau a parl sur les membres de la chambre des vacations au
parlement de Rennes; il est vraiment loquent, plein d'ardeur, de
vie, d'nergie, d'imptuosit. Soire chez la duchesse d'Anville:
il y avait le marquis et la marquise de Condorcet, etc.; on n'a
parl que de politique.

Le 10. -- Les chefs de l'Assemble nationale sont: Target,
Chapelier, Mirabeau, Barnave, Volney le voyageur; jusqu'
l'attaque contre les biens du clerg, l'abb Sieys en tait; mais
cette mesure lui a tellement dplu, qu'il ne s'avance plus autant
maintenant. Les dmocrates violents, qui ont la rputation d'tre
si rpublicains en principe, qu'ils n'admettent pas mme la
ncessit politique du nom de roi, sont appels les enrags. Ils
ont une assemble  l'glise des Jacobins, que l'on nomme le Club
de la Rvolution; elle se tient chaque soir dans la mme salle o
fut forme la fameuse ligue sous le rgne de Henri III, et ils
sont si nombreux que toutes les propositions sont discutes ici
avant d'tre portes  l'Assemble nationale. J'ai rendu visite ce
matin  plusieurs personnes, toutes trs dvoues  ce parti et je
leur ai dit que ceci ressemblait trop  une junte parisienne
gouvernant toute la France, pour ne pas devenir  la longue
impopulaire et dangereux. Il m'a t rpondu que l'ascendant que
Paris s'tait arrog tait absolument ncessaire pour la sret de
la nation entire; que si rien ne se faisait que par le
consentement pralable de tous, on perdrait les plus prcieuses
occasions, et l'Assemble serait constamment expose  une contre-
rvolution. On avouait cependant que cela faisait natre de
grandes jalousies, surtout  Versailles, o (ajoutait-on) se
trouvent sans doute les complots qui ont la personne du roi pour
objet.

Il y a l des meutes frquentes, sous prtexte de la chert du
pain, et de tels mouvements sont certainement trs dangereux, car
ils ne peuvent clater si prs de Paris sans que le parti
aristocratique de l'ancien gouvernement ne s'efforce d'en prendre
avantage pour les tourner vers un but bien diffrent de celui
qu'elles s'taient d'abord propos. Je remarquai dans toutes les
conversations combien est gnrale la croyance des menes du vieux
parti pour mettre le roi en libert. On semble presque persuad
que la rvolution ne sera entirement consomme que par l'une de
ces tentatives. Il est curieux de voir l'opinion dclarer que, si
l'une d'elles offrait la moindre apparence de succs, le roi la
payerait immanquablement de sa vie; le caractre national est si
chang, non seulement sous le rapport de l'affection envers le
souverain mais aussi de cette douceur et de cette humanit pour
laquelle on l'a si longtemps admir, que l'on admet cette
supposition sans horreur ni remords. En un mot, la ferveur de la
libert est maintenant une sorte de rage; elle absorbe toute autre
passion et ne laisse paratre aux regards que ce qui promet
d'assurer cette libert. Dn en grande compagnie chez
M. de Larochefoucauld; les dames, les messieurs faisaient
galement de la politique. Je dois remarquer un autre effet de la
rvolution, qui n'a rien que de naturel, c'est l'amoindrissement
ou plutt l'anantissement de l'norme pouvoir du sexe; auparavant
les dames se mlaient de tout pour tout gouverner; je vois
clairement la fin de leur rgne. Les hommes de ce pays taient des
marionnettes mues par leurs femmes; au lieu de donner  prsent le
ton, elles doivent, dans les questions d'intrt national, le
recevoir et se rsigner  se mouvoir dans la sphre de quelque
chef politique, c'est--dire qu'elles sont redescendues au niveau
pour lequel la nature les avait cres; elles en seront plus
aimables et la nation mieux gouverne.

Le 11. -- On dit que les troubles de Versailles sont srieux, et
on parle de complots; 800 hommes seraient en marche 
l'instigation d'une certaine personne, pour rejoindre ici certaine
autre personne, dans l'intention de massacrer La Fayette, Bailly
et Necker; chaque moment voit natre les plus sottes rumeurs. Il a
suffi de cela pour que M. La Fayette publie hier une instruction
sur le mode  suivre dans le rassemblement de la milice au cas
d'alarme soudaine. 800 hommes avec deux pices de canon sont de
garde tous les jours aux Tuileries. Rencontr ce matin quelques
royalistes soutenant que l'opinion publique, dans le royaume,
s'avance rapidement vers un changement complet; que les plus
grands progrs sont dus  la piti qu'inspire le roi et 
l'improbation de quelques mesures prises dernirement par
l'Assemble. Ils disent qu'il serait absurde de rien tenter
maintenant pour le roi, que sa position actuelle fait plus pour sa
cause que toute autre force, le sentiment gnral de la nation se
dclarant en sa faveur. Ils ne se font pas scrupule de dire qu'un
effort vigoureux et bien concert le placerait  la tte d'une
puissante arme,  laquelle se joindrait bientt un grand corps
trop outrag. Je rpliquai qu'un honnte homme devait esprer que
cela n'arriverait point; car si une contre-rvolution russissait,
la France gmirait sous un despotisme beaucoup plus lourd
qu'auparavant. Ils n'en voulaient pas convenir; ils croyaient, au
contraire, qu'aucun gouvernement ne serait assur qu'en donnant au
peuple des droits et des privilges bien plus tendus que ceux
qu'il possdait sous l'ancienne constitution. Dn chez mon
compagnon de voyage, M. de Nicola; dans la compagnie se trouvait,
suivant la promesse du comte, M. Decrtot, clbre fabricant de
Louviers, qui m'apprit l'tendue de la dtresse prsente en
Normandie. Les filatures qu'il m'avait montres l'anne dernire 
Louviers sont arrtes depuis neuf mois, et le peuple, dans sa
croyance que les machines lui taient nuisibles, a dtruit tant de
mtiers, que le commerce est dans une situation dplorable.
Accompagn le soir M. Lazowski  l'Opra italien. On donnait il
Barbiere di Siviglia, de Paesiello, une des compositions les plus
agrables de ce matre vraiment grand. Mandini et Raffanelli sont
excellents, Baletti a une voix fort douce. Il n'y a pas en Italie
d'opra-comique comme celui de Paris, la salle est toujours
pleine; cela fera dans la musique franaise une aussi grande
rvolution que celle qui a eu lieu dans le gouvernement. Que
pensera-t-on, dans peu, de Lully et de Rameau? Quel triomphe pour
les mnes de Jean-Jacques!

Le 12. -- Assemble nationale; suite des dbats sur la conduite de
la chambre des vacations au parlement de Rennes. M. l'abb Maury,
royaliste zl, a fait un discours trs long et trs loquent en
faveur du parlement; sa diction est abondante et prcise, il ne se
sert pas de notes. Il a rpondu  ce qui avait t demand par le
comte de Mirabeau quelques jours avant, et il s'exprima avec
vhmence contre son injustifiable appel du peuple de Bretagne 
ce qu'il nomma un redoutable dnombrement. Mieux valait, selon
lui, pour les membres de cette assemble, passer en revue leurs
principes, leurs devoirs et les fruits de leur soin  respecter
des privilges des sujets du royaume, que de provoquer un
dnombrement qui livrerait au fer et au feu toute une province.
Par six diffrentes fois, il fut oblig de s'arrter  cause du
tumulte tant des tribunes que de l'assemble; rien ne l'mut, il
attendait froidement le retour du calme et reprenait comme si rien
ne s'tait pass. Son discours tait trs remarquable; les
royalistes l'admirrent beaucoup, mais les enrags le condamnrent
comme au-dessous du pire. Personne autre ne parla sans notes: le
comte de Clermont lut un discours o se trouvaient quelques
passages brillants, mais contenant toute autre chose qu'une
rponse  celui qui avait prcd; et en vrit c'et t
merveille qu'il en ft autrement, ayant t prpar avant que
l'abb et pris la parole. Impossible de rendre l'ennui que ce
mode de lecture donne aux sances de cette assemble. Qui de nous
voudrait rester dans les tribunes de la Chambre des communes, si
M. Pitt devait apporter une rponse crite  ce que M. Fox aurait
 prononcer avant lui? Un autre mal aussi grand qui en dcoule,
c'est la longueur des sances, puisqu'il y a dix personnes contre
une qui sera capable de parler impromptu. Le manque d'ordre, la
confusion dominent comme au temps que l'Assemble sigeait 
Versailles; les interruptions sont longues et frquentes, et les
orateurs auxquels le rglement refuse la parole ne laissent pas de
la vouloir prendre. Le comte de Mirabeau demanda qu'il lui ft
permis de rpondre  l'abb Maury; le prsident mit sa proposition
aux voix, et la Chambre fut unanime pour la rejeter, de sorte que
le premier de leurs orateurs n'a pas assez d'influence pour faire
entendre ses explications. Nous n'avons pas l'ide d'un tel
rglement; cependant le grand nombre des membres rend ceci
ncessaire. J'oubliais de dire qu'aux deux extrmits de la salle,
il y a des tribunes entirement publiques; celles qui occupent les
cts ne s'ouvrent qu'aux amis des dputs qui montrent des
cartes: dans toutes, l'auditoire est fort bruyant, applaudit 
outrance ce qui le charme, va parfois jusqu' siffler ce qui lui
dplat, indcence incompatible avec la libert de discussion. Je
n'attendis pas la fin, et je m'en retournai chez le duc de
Liancourt, aux Tuileries, pour dner avec sa compagnie habituelle;
il y avait ce soir MM. Chapelier et Desmeuniers (Mounier), qui
tous deux ont prsid l'Assemble et y tiennent encore une place
minente; M. Volney, le clbre voyageur, le prince de Poix, le
comte de Montmorency, etc., etc. En attendant le duc de Liancourt,
qui n'arriva qu' sept heures et demie, avec la majeure partie des
convives, la conversation roula presque entirement sur le soupon
vhment que l'on avait d'envois d'argent faits par l'Angleterre
pour jeter le trouble dans le royaume. Le comte de Thiard, cordon
bleu, qui commande en Bretagne, mentionna ce seul fait que
certains rgiments en garnison  Brest, dont la conduite avait
toujours t bonne et sur lesquels on pouvait faire autant de
fonds que sur aucun autre de l'arme, avaient chang tout d'un
coup d'allures, par suite de distributions d'argent considrables.
L'un des dputs, demandant  quelle poque cela avait eu lieu, il
lui fut rpondu que c'tait tout dernirement; sur quoi il fit
observer immdiatement que cela suivait l'envoi de 1 100 000 liv.
(48 125 l. st.) par l'Angleterre, qui avait occasionn tant de
conjectures et de conversations. Cet envoi, dont on s'tait
particulirement proccup, tait si mystrieux et si obscur, que
le fait seul avait pu tre dcouvert; toutes les personnes
prsentes m'en attestrent l'exactitude. D'autres n'hsitaient pas
 joindre ces deux rapports et  les croire dpendants l'un de
l'autre. Je fis remarquer que, si l'Angleterre tait rellement
mle  cette affaire, ce qui me paraissait incroyable, on devait
prsumer que c'tait dans son propre intrt ou selon les
intentions supposes de son roi, ce qui se trouvait tre alors la
mme chose exactement: si on envoyait de l'argent, ce serait donc
pour soutenir un trne menac et non pas pour en dtacher les
fidles serviteurs. Dans ce cas, ce serait sur Metz que seraient
dirigs les fonds, afin de maintenir les troupes dans leur devoir,
et non pas sur Brest, afin de les corrompre; l'ide serait trop
absurde. Tous semblrent admettre la justesse de cette remarque,
mais ne s'en tinrent pas moins convaincus des deux faits, qu'ils
fussent ou non en relation entre eux. Au dner, selon l'usage, la
plupart des dputs, surtout les plus jeunes, taient habills en
polissons, beaucoup sans poudre et quelques-uns en bottes; quatre
ou cinq au plus avaient une tenue convenable. Que les temps sont
changs! Quand il n'avait rien de mieux  faire, le Parisien du
beau monde tait la correction en personne dans tout ce qui touche
 la toilette; on le croyait frivole. Maintenant qu'il a 
s'occuper d'autres choses plus importantes, le caractre lger
qu'on lui prte habituellement disparatra. Tout dans ce monde
dpend du gouvernement.

Le 13. -- Il y a eu une grande motion la nuit dernire parmi le
peuple qui s'est soulev, dit-on, pour deux motifs: le premier,
pour qu'on lui livre le baron de Besenval afin de le pendre; le
deuxime, pour que le pain soit mis  deux sols la livre. Il le
paye cependant vingt-deux millions de moins par an que le reste du
royaume et il lui faut encore des rductions. L'opinion est qu'on
doit satisfaire le peuple en excutant un aventurier du nom de
Favras qui se trouve en prison car pour Besenval, les cantons
suisses ont protest si fermement en sa faveur, qu'on n'oserait le
toucher. La garde a t double ce matin de bonne heure, et huit
mille hommes d'infanterie et de cavalerie font des patrouilles
dans les rues. Chacun parle de projets d'enlvement du roi, on dit
que ces mouvements ne sont pas, non plus que ceux de Versailles,
ce qu'ils semblent tre, de simples meutes, mais l'effet de
menes des aristocrates, qui, s'ils prenaient assez d'importance
pour occuper la milice parisienne, favoriseraient une autre partie
de la conspiration contre le nouveau gouvernement. Nul doute qu'on
ne fasse bien d'tre sur le qui-vive; car, bien qu'il n'y ait
actuellement aucun complot, la tentation est si grande, les
probabilits si fortes pour qu'il s'en forme, que la moindre
ngligence serait sre d'en produire. Je me suis trouv avec le
lieutenant-colonel d'un rgiment de cavalerie, venant de ses
quartiers; il dit que tous ses hommes, sans exception, sont  la
dvotion du roi, prts  marcher et  se montrer comme il
l'ordonnerait, pourvu que cela ne ft pas contre leurs sentiments
d'autrefois. Il ajoutait que cette obissance n'et pas t si
grande avant le voyage du roi  Paris; et, selon ce qu'il avait
appris dans ses conversations avec les officiers de diffrents
corps, il en tait de mme chez eux. S'il y a des projets srieux
pour une contre-rvolution et l'enlvement du roi, et que leur
excution ait t ou soit prvenue  l'avenir, la postrit le
saura probablement mieux que nous. Certes, les yeux de tous les
souverains et de tous les grands dignitaires d'Europe sont fixs
sur la rvolution franaise, ils envisagent avec tonnement, avec
terreur, une situation qui plus tard peut devenir la leur; ils
doivent donc attendre avec anxit que l'on fasse des efforts pour
touffer un exemple qui ne manquera pas d'tre imit quand les
occasions seront favorables. Dn au Palais-Royal, en compagnie
choisie, tous politiques, car tous sont Franais. On discuta la
question suivante: Les complots, dont il est si gnralement
question aujourd'hui, sont-ils rels ou bien invents et rpandus
par les chefs de la rvolution, afin d'animer la milice et
d'assurer par elle le gouvernement sur ses nouvelles bases?

Le 14. -- Des complots! Des complots! -- Le marquis La Fayette a
pris hier deux cents personnes sur onze cents qui s'taient
runies aux Champs-lyses. Elles avaient de la poudre et des
balles, mais pas de fusils. On se demande quelles elles peuvent
tre, et il n'est pas facile d'imaginer une rponse. Selon les
uns, ce sont des brigands venus  Paris, dans de sinistres
intentions; selon les autres, des gens de Versailles; un troisime
les dit Allemands, mais tous s'accordent  vouloir vous persuader
qu'ils font partie d'un plan de contre-rvolution. Les bruits sont
si divers, si contradictoires, qu'il n'y a pas de confiance  y
mettre; on ne doit croire non plus que la dixime partie de ce qui
se dit. Il est singulier, et cela a fait beaucoup parler, que La
Fayette ne s'en est pas fi  l'arme, c'est--dire aux huit mille
hommes solds rgulirement, et dont les gardes franaises forment
une grande partie; mais que pour cette expdition il a pris
seulement la bourgeoisie, ce qui a flatt ces derniers en raison
de ce que les autres en ont eu du dpit. L'heure est grosse
d'vnements: il y a une anxit, une attente, une incertitude
visible dans tous les regards; les hommes mme qui sont le mieux
informs et le moins susceptibles de se laisser garer par les
murmures de la foule, ne semblent pas dgags de l'inquitude de
tentatives pour enlever le roi et culbuter l'Assemble. Beaucoup
croient ais de faciliter la fuite du roi, de la reine et du
Dauphin, sans danger pour eux, pourvu qu'une arme suffisante soit
prte  les recevoir: les Tuileries sont trs favorablement
situes pour un tel dessein. Dans ce cas il s'ensuivrait une
guerre civile, qui aboutirait au despotisme, quel que ft le
vainqueur: par consquent ce dessein ne saurait venir d'un vrai
patriote. Si j'ai l'occasion de passer mon temps en bonne
compagnie dans cette ville, il faut que j'en donne aussi 
consulter des livres, des manuscrits, que je ne pourrais avoir en
Angleterre; je prends sur la nuit pour faire des extraits. J'ai
aussi des documents publics, dont la copie exige du temps. Qui
veut donner un bon aperu d'un royaume comme la France, doit tre
infatigable dans la recherche des matriaux: et-il rassembl ses
pices avec tout le soin possible, quand il les examine de sang-
froid, pour les arranger, il en trouve beaucoup de peu de valeur
relle, et plus encore d'une inutilit absolue.

Le 15. -- Visit au Palais-Royal les peintures du duc d'Orlans,
ce qui m'avait t refus dj une ou deux fois. On sait que la
collection est trs riche en oeuvres des matres hollandais et
flamands, dont quelques-unes sont finies avec ce soin minutieux
donn par l'cole aux dtails d'expression. Mais c'est un genre
peu intressant lorsque l'on trouve tout auprs les tableaux des
grands artistes de l'Italie; sous ce rapport la collection du
Palais-Royal est une des premires du monde; Raphal, A. Carrache,
Titien, Dominiquin, Corrge, Paul Vronse, s'y trouvent runis.
Le premier morceau de la collection est l'un des plus beaux qui
soient jamais sortis d'un chevalet: ce sont les Trois Maries et le
Christ mort, par A. Carrache; le pouvoir de l'expression ne
saurait aller plus loin. Il y a un Saint Jean, de Raphal,
semblable  ceux de Florence et de Bologne, et une inimitable
Vierge  l'enfant, du mme. Une Vnus au bain et une Magdeleine,
par Titien; une Lucrce, par Andr del Sarto; une Lda par Paul
Vronse, et une autre, par Tintoret; Mars et Vnus et quelques
autres choses, de Paul Vronse; une femme nue, par Bonieu,
peintre franais encore vivant, morceau assez agrable. Quelques
belles toiles de Poussin et de Lesueur. Les appartements
tromperont tout le monde: je n'ai pas vu une belle salle; tout
cela est au-dessous du rang et de l'immense fortune du duc, qui
est le premier propritaire d'Europe. Dn chez le duc de
Liancourt; dans la compagnie se trouvait M. de Bougainville, le
clbre voyageur autour du monde; il est aussi aimable que
judicieux; le comte de Castellane et le comte de Montmorency,
jeunes dputs aussi enrags que s'ils s'appelaient Barnave ou
Rabaud.

Dans quelques allusions  la constitution d'Angleterre, je trouvai
que ces messieurs en faisaient bon march, quant aux liberts
politiques. On discuta sur les ides du moment, les conspirations;
mais on semble s'accorder sur ce point, que, bien que la
constitution puisse tre retarde par de tels moyens, il tait
maintenant absolument impossible de l'empcher de se faire. Le
soir,  ce que l'on appelle le Cirque national, au Palais-Royal,
difice lev dans le jardin, d'une folie coteuse et extravagante
au del de ce qu'on peut imaginer. C'est une grande salle de bal
enfonce sous terre  moiti de sa hauteur, et comme si cela ne
suffisait pas pour la rendre humide, il y a une rivire qui coule
tout autour et un jardin plant sur le toit; des jets d'eau
jaillissant  et l en font sans doute une place choisie pour une
soire d'hiver. Ce qu'a cot ce btiment, projet, je le suppose,
par quelques amis du duc d'Orlans, excut  ses frais, aurait
suffi  l'tablissement complet d'une ferme anglaise, btiments,
btail, outillage, rcoltes, sur une chelle qui et fait honneur
au premier souverain de l'Europe; car on et ainsi chang 5 000
arpents de dserts en jardin. Pour le rsultat atteint de cette
manire, je ne saurais trouver les pithtes qu'il mrite. On a
voulu avoir un concert, un bal, un caf, un billard, un bazar,
etc, etc., quelque chose dans le genre de notre Panthon. Il y
avait concert ce soir; mais la salle tant presque vide, c'tait,
en somme galement froid et sombre.

Le 16. -- La frayeur des complots en est venue jusqu' alarmer
grandement les meneurs de la rvolution. Le dgot, qui s'tend de
plus en plus sur leurs mesures, vient plutt de la position du roi
que d'autre chose. Ils ne peuvent, aprs ce qui s'est pass,
mettre le roi en libert avant d'avoir achev la constitution, et
ils craignent galement le changement qui s'opre en sa faveur
dans les esprits. Dans cette alternative, on a projet de
persuader au roi de se rendre  l'Assemble, de se dclarer
satisfait des mesures qu'elle a prises, et de se montrer comme 
la tte de la rvolution en des termes qui excluent toute ide de
contrainte  son gard. Voil le plan favori; il reste  persuader
au roi de faire une dmarche qui, selon toute apparence, lui
enlvera les avantages que l'esprit gnral des provinces aurait
pu lui valoir: aprs une telle dclaration, il doit s'attendre 
voir ses amis seconder les efforts du parti dmocratique, en
dsespoir de l'efficacit de tout autre principe. On pense arriver
l; si cela se vrifie, ce serait le meilleur projet pour se
dbarrasser de la crainte des conspirations. J'ai couru les
librairies, un catalogue  la main, pour rassembler des
publications dont, malheureusement pour ma bourse, je sens le
besoin, afin de connatre sous diffrents rapports l'tat actuel
de la France. Elles sont  prsent si nombreuses, surtout en ce
qui touche au commerce, aux colonies, aux finances, aux impts, au
dficit, etc., sans parler de la rvolution elle-mme, qu'il faut
plusieurs heures par jour pour en diminuer le nombre  acheter, en
les lisant la plume  la main. La collection que le duc de
Liancourt a rassemble ds le commencement de la rvolution,  la
runion des notables, est prodigieuse: elle a cot plusieurs
centaines de louis. Trs complte, elle sera par la suite de la
plus grande valeur  consulter dans nombre de questions
intressantes.

Le 17. -- C'est en vain que l'on a press le roi d'accepter le
plan dont j'ai parl hier. Sa Majest l'a reu de faon  laisser
peu d'espoir de le voir adopter: mais le marquis de La Fayette le
soutient si vigoureusement, que, loin de l'abandonner tout  fait,
on le reprsentera  quelque moment plus favorable. Les royalistes
qui connaissent ce projet (car il n'est pas public) sont enchants
de son chec. On attribue le refus  la reine. Une autre cause de
grandes inquitudes pour les chefs de la rvolution, ce sont les
rapports que l'on reoit journellement des provinces, sur la
misre, la faim mme qui tourmentent les manufacturiers, artisans,
marins; elles prennent de plus en plus un caractre sombre et
rendent d'autant plus alarmante l'ide d'efforts pour arrter la
rvolution. La seule industrie encore florissante est le commerce
avec les colonies sucrires, et l'ide d'manciper les noirs, ou
au moins d'en arrter la traite (ide venue d'Angleterre), a jet
Nantes, Bordeaux, le Havre, Marseille et les autres villes
intresses  ce commerce, quoique indirectement, dans une extrme
agitation. Le comte de Mirabeau se dit sr d'obtenir un vote qui
abolisse l'esclavage; c'est la conversation du jour, surtout parmi
les meneurs, qui disent que la rvolution tant fonde sur la
philosophie, et supporte par la mtaphysique, un tel projet ne
peut que lui convenir. Mais certainement aussi, le commerce dpend
plus de la pratique que de la thorie, et les planteurs et les
ngociants, venus  Paris pour s'opposer  cette mesure, sont
mieux prpars  montrer l'importance de leurs transactions, qu'
raisonner philosophiquement sur l'abolition de l'esclavage.
Plusieurs brochures ont paru sur ce sujet dont quelques-unes
mritent l'attention.

Le 18. -- J'ai rencontr aujourd'hui  dner, chez le duc de
Liancourt le marquis de Casaux, auteur du Mcanisme des Socits;
malgr toute la chaleur, le feu d'argumentation, la vivacit de
manires qui caractrisent ses crits, il est trs calme dans la
conversation, et n'a que peu de cette effervescence que ses livres
font attendre de lui. Le comte de Marguerite a avanc aujourd'hui
 table, devant prs de trente dputs, un fait excessivement
grave: parlant du vote sur l'affaire de Toulon, il a soutenu que
plusieurs dputs s'en sont fait ouvertement les champions en
prtendant qu'il fallait encore plus d'insurrections. Je regardai
tout autour de moi pour voir venir une rponse:  mon extrme
surprise, personne ne rpliqua un mot. Aprs une pause de quelques
moments, M. Volney, le voyageur, dclara qu'il croyait le peuple
de Toulon dans son droit, et justifiable dans toute sa conduite.
L'histoire de Toulon est connue de tout le monde. Ce comte de
Marguerite a la tte dure, sa conduite est ferme, ce n'est
srement pas un enrag.  dner, M. Blin, dput de Nantes,
parlant du club de la Rvolution qui se tient aux Jacobins, dit:
Nous vous avons donn un bon prsident, puis il demanda au comte
pourquoi il n'y venait pas. Celui-ci rpondit: Je me trouve
heureux, en vrit, de n'avoir jamais t d'aucune socit
politique particulire; je pense que mes fonctions sont publiques
et qu'elles peuvent aisment se remplir sans associations
particulires. Personne ne rpliqua. Le soir M. Decrtot et
M. Blin m'ont men  ce club des Jacobins: la salle o il se tient
est, comme je l'ai dj dit, celle o fut signe la fameuse Ligue.
Il y avait plus de cent dputs prsents, et le prsident sur son
fauteuil. On me prsenta  lui comme l'auteur de l'Arithmtique
politique; alors il se leva, rpta mon nom  l'assemble, en
demandant s'il veillait quelques objections: Aucune. Voil
toute la crmonie, non pas seulement de prsentation, mais mme
d'lection: car on me dit qu' prsent je puis toujours tre admis
en ma qualit d'tranger. On procda ainsi  dix ou douze autres
lections. On dbat dans ce club toute question qui doit tre
porte  l'Assemble nationale, on y lit les projets de lois, qui
sont rejets ou approuvs aprs correction. Quand ils ont obtenu
l'assentiment gnral, tout le parti s'engage  les soutenir. On y
arrte des plans de conduite, on y lit les personnes qui devront
faire partie des comits, on y nomme des prsidents pour
l'assemble. Revenu chez la duchesse d'Anville, o le temps coule
toujours pour moi d'une manire agrable.

L'une des choses les plus amusantes d'un voyage  l'tranger,
c'est le spectacle de la diffrence des coutumes dans les choses
de la vie usuelle. Sous ce rapport, les Franais ont t
gnralement regards en Europe comme ayant fait les plus grands
progrs, et, par suite, leurs manires, leurs coutumes ont t
plus copies que celles de toute autre nation. Il n'y a qu'une
opinion sur leur cuisine; car, en Europe, tout homme qui tient
table a soit un cuisinier franais, soit un de leurs lves. Je
n'hsite pas  la proclamer bien suprieure  la ntre. Nous avons
en Angleterre une demi-douzaine de plats vraiment nationaux
surpassant,  mon avis, tout ce que peut offrir la France;
j'entends un turbot  la sauce au homard, du poulet avec du
jambon, de la tortue, un quartier de venaison, une dinde  la
sauce aux hutres, et puis c'est tout. C'est un vrai prjug de
mettre le rosbif dans cette liste; car il n'y a pas de boeuf au
monde comme celui de Paris. Sur toutes les grandes tables o j'ai
dn, il y en avait toujours de magnifiques morceaux. Les formes
varies que les cuisiniers savent donner  une mme chose sont
vraiment surprenantes, et les lgumes de toutes sortes prennent
avec leurs sauces une saveur dont manquent absolument ceux que
nous faisons bouillir dans l'eau. Cette diffrence ne se borne pas
 la comparaison d'une grande table en France avec une autre en
Angleterre; elle frappe aussi bien quand on rapproche le menu de
familles modestes dans les deux pays. Le dner anglais que l'on
offre au voisin, la fortune du pot, compose d'un morceau de
viande et d'un pudding, est une mauvaise fortune en Angleterre; en
France, rien que par le savoir faire, cela donne quatre plats pour
un et couvre convenablement une table. Chez nous on ne s'attend 
un mince dessert que dans une fort grande maison, ou, dans un rang
moins lev, dans une occasion extraordinaire; en France, c'est
une partie essentielle  toutes les tables, ne consisterait-il
qu'en une grappe de raisin ou une pomme: on le sert aussi
rgulirement que la soupe. J'ai rencontr de nos compatriotes
dans la croyance que la sobrit est telle chez les Franais,
qu'un ou deux verres de vin sont tout ce que l'on peut avoir dans
un repas; c'est une erreur. Les domestiques vous versent l'eau et
le vin dans la proportion qu'il vous plat: devant la matresse de
la maison, comme devant quelques amis de la famille,  diffrents
endroits de la table, il y a de larges coupes remplies de verres
propres pour les vins plus gnreux et plus rares, que l'on boit 
rasades assez larges. Dans toutes les classes on trouve de la
rpugnance  se servir du verre d'un autre: chez un charpentier,
un forgeron, chacun a le sien. Cela vient de ce que la boisson
commune est l'eau rougie; mais si,  une grande table, comme en
Angleterre, il y avait  la fois du porter, de l'ale, du cidre et
du poir, il serait impossible de mettre trois ou quatre verres 
chaque place et aussi de les tenir bien spars et distincts.
Quant au linge de table, on est ici plus propre et mieux entendu;
on n'en a que de grossier pour le changer souvent. Il semble
ridicule  un Franais de dner sans nappe; chez nous on s'en
passe, mme chez les gens de fortune moyenne. Un charpentier
franais a sa serviette aussi bien que sa fourchette, et, 
l'auberge, la fille en met une propre  chaque place sur la table
servie dans la cuisine pour les plus pauvres voyageurs. Nous
dpensons normment pour cet article, parce que nous prenons du
linge trop fin; il serait beaucoup plus raisonnable d'en avoir de
plus gros et d'en changer souvent. La propret est diverse chez
les deux nations: les Franais sont plus propres sur eux; les
Anglais, dans leur intrieur, je parle de la masse du peuple et
non pas des gens trs riches. Dans tout appartement il se trouve
un bidet aussi bien qu'une cuvette pour les mains; c'est un trait
de propret personnelle que je voudrais voir plus commun en
Angleterre. Au contraire, les commodits sont des temples
d'abomination, et l'habitude gnrale, chez les grands comme chez
les petits, de cracher partout dans les appartements est
dtestable: j'ai vu un gentilhomme cracher si prs de la robe
d'une duchesse que son inattention m'a bahi.

Quant  ce qui concerne les curies, chevaux, palefreniers,
harnais et quipages de rechange, les Anglais l'emportent de
beaucoup, Vous voyez en province des cabriolets datant  coup sr
du sicle dernier; un Anglais, si petite que soit sa fortune, ne
se montrera pas dans une voiture remontant au-del de quarante
ans: il aimera mieux aller  pied, s'il n'en peut avoir d'autre.
Il est faux de dire qu'il n'y ait pas  Paris d'quipages
complets; j'en ai vu, et plusieurs: la voilure, l'attelage, les
harnais, la livre ne laissaient rien  dsirer, mais le nombre en
est certes de beaucoup infrieur  ce que l'on voit  Londres.
Dans ces dernires annes on a beaucoup introduit de voitures, de
chevaux et de grooms anglais.

Nous avons bien dpass nos voisins pour l'ameublement et
l'arrangement des maisons. L'acajou est rare ici; chez nous on le
prodigue. Quelques-uns des htels de Paris sont immenses, par
l'habitude des familles de vivre ensemble, trait caractristique
qui,  dfaut des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand le
fils an se marie, il amne sa femme dans la maison de son pre,
il y a un appartement tout prt pour eux; si une fille n'pouse
pas un an, son mari est reu de mme dans la famille, ce qui
rend leur table trs anime. On ne peut, comme en d'autres
circonstances, attribuer ceci  des raisons d'conomie, parce
qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches familles du
royaume. Cela s'accorde avec les manires franaises; en
Angleterre, l'chec serait certain et dans toutes les classes de
la socit: ne peut-on conjecturer avec de grandes chances de
certitude que la nation chez laquelle cela russit est celle qui a
le meilleur caractre. Il n'y a qu'une heureuse disposition qui
puisse rendre agrable et mme supportable ce mlange des
familles.

Les Franais ont donn le ton  toute l'Europe pendant plus d'un
sicle pour les modes; mais ce n'est pas chez eux, except dans
les classes leves, un sujet de dpenses comme parmi nous o
(pour me servir du terme usuel) les meilleures choses sont plus
rpandues dans la masse qu'ici: cela me frappe, surtout par
rapport aux dames franaises de tout rang, dont la toilette ne
cote pas la moiti de celle des ntres. On attribue de la
lgret et de l'inconstance aux Franais, c'est une grossire
exagration en ce qui concerne les modes. Elles changent en
Angleterre pour la forme, la couleur, l'assemblage, avec dix fois
plus de rapidit; les vicissitudes de chaque partie de notre
vtement sont vraiment fantastiques. Je ne vois pas qu'il en soit
de mme ici: par exemple, la forme des perruques d'homme n'a pas
vari, tandis qu'il y a eu cinq modes diffrentes en Angleterre.
Rien ne contribue davantage  rendre les gens heureux qu'une
facilit d'humeur qui les fasse se conformer aux diverses
circonstances de la vie; c'est ce que possdent les Franais, bien
plus que l'esprit capricieux et lger qu'on leur a attribu. Il en
dcoule pour eux cette heureuse consquence, qu'ils sont bien plus
exempts que nous de l'extravagance de mener une vie au del de
leurs moyens. Tous les pays offrent ces tristes exemples dans les
rangs les plus levs; mais pour un petit noble de province, qui
en France sort de sa sphre, vous en trouverez dix en Angleterre.
L'ide que je m'tais forme de ce peuple par mes lectures s'est
trouve fausse sur trois points que je croyais prdominants. En
comparant les Franais avec les Anglais je m'attendais  un plus
grand penchant  la causerie,  plus de caprices,  plus de
politesse. Je pense, au contraire, qu'ils ne sont pas si causeurs
que nous, n'ont pas tant d'entrain et pas un grain de politesse
davantage. Je parle non pas d'une classe, mais de la grande masse.
Je crois le caractre franais incomparablement bien meilleur, et
je me demande si on ne doit pas attendre ce rsultat d'un
gouvernement arbitraire, plutt que d'habitudes de libert.

Le 19. -- Dernier jour pass  Paris; je l'ai donc employ 
prendre cong de mes amis, parmi lesquels je mets le duc de
Liancourt au premier rang. Je dois aux bons offices, pleins de
politesse, de cordialit, dont ce gentilhomme n'a cess de me
combler, les instants heureux ou agrables que j'ai passs 
Paris: sa bont ne s'est pas dmentie, et  la fin j'ai d lui
promettre que, si je revenais en France, je viendrais lui demander
asile dans son htel  Paris ou dans son chteau  la campagne. Je
ne dois pas oublier de dire que, ds le commencement de la
rvolution, sa conduite a t droite et ferme. Son rang, sa
famille, sa richesse, son poste  la cour, tout se runissait pour
en faire un des personnages les plus influents du royaume, et
quand la confusion des affaires publiques rendit ncessaires des
assembles de la noblesse, son dsir de possder les questions
alors dbattues se trouva second par cette attention et cette
application exiges, lorsqu'il n'y avait d'importance dans l'tat
qu'en raison de la capacit. Ds la premire runion des tats
gnraux, il a pris le parti de la libert, et se ft joint tout
d'abord aux dputs du tiers, si les ordres de ses commettants ne
l'en eussent empch. Il leur demanda ou d'y consentir ou de le
remplacer; et en mme temps, avec la mme loyaut, il dclara que
si ses devoirs envers la nation devenaient incompatibles avec sa
charge  la cour, il la rsignerait: acte non seulement inutile,
mais absurde, du moment o le roi se mettait  la tte de la
rvolution. En pousant la cause du peuple, il a suivi les
principes de tous ceux de sa race, qui, dans les troubles et les
guerres civiles des sicles passs, se sont toujours opposs aux
mesures arbitraires de la cour. Le monde entier connat sa
dmarche  Versailles auprs du roi, etc. On doit, sans hsiter,
le classer parmi ceux qui ont en la part principale dans la
rvolution; mais il a toujours t guid par des vues
constitutionnelles; il est certain qu'il s'est toujours montr
aussi contraire aux violences inutiles et aux mesures sanguinaires
que les plus dvous partisans de l'ancien rgime. J'ai pass
cette dernire soire avec mon ami M. Lazowski, tchant de nous
persuader, lui, de me faire prendre une ferme en France; moi, de
lui faire quitter les troubles de Paris pour la paix de
l'Angleterre.

Du 20 au 25. -- Londres, o je viens d'arriver par la diligence, -
- et, quoique les siges fussent trs bons, je soupirais aprs un
cheval, la meilleure manire de voyager, aprs tout. C'tait un
contraste assez dplaisant de quitter la meilleure socit de
Paris pour la populace qu'on rencontre quelquefois en diligence;
mais l'ide de revoir l'Angleterre, ma famille, mes amis,
adoucissait tout pour moi. -- 272 milles.

Le 30. -- Bradfield. -- Ici s'arrtent, je l'espre, mes voyages.
Aprs avoir examin l'agriculture et les ressources politiques de
l'Angleterre et de l'Irlande, il y avait,  en faire autant pour
la France, un intrt dont l'importance me fit tenter
l'entreprise. Cependant quelque agrable que soit la perspective
de donner au public le meilleur aperu de l'agriculture qu'on ait
fait jusqu' ce jour, je me sens plus heureux encore de l'espoir
de rester dsormais dans ma ferme, dans cette calme retraite
convenable  ma fortune et, j'en ai la confiance, d'accord avec
mon caractre. -- 72 milles.

FIN



    [1] Il faut que les choses aient chang depuis A. Young,
car il nous avons vu les Anglaises travailler aux champs, et
mme la surprise n'a pas t petite de rencontrer une
paysanne, en robe  trois tages de volants, en train de
sarcler ses navets. En cosse, o les gens de la campagne
ont conserv le costume qu'exige leur situation, ces
travaux ne nuisent en rien  l'ordre du mnage et  la
bonne tenue de la famille.
    [2] Je lui en demandai depuis une barrique ; mais, soit
que (ce que je ne veux pas croire) il m'en ait envoy de
mauvais, soit que ce vin soit tomb en de mauvaises
mains ; je n'en sais rien ; mais je compte l'argent qu'il m'a
cot comme un gaspillage.
    [3] Il en est de mme en cosse, o les femmes du
peuple vont gnralement nu-pieds, surtout les servantes
et les ouvrires des manufactures. C'est un spectacle trs
commun aux abords des villes o se tiennent les marchs,
que celui de jeunes personnes en chapeau, avec de belles
robes, de beaux chles de Paisley et le boa de rigueur, se
lavant les pieds pour mettre les bas et les souliers qu'elles
ont apports avec elles.
    [4] Le rcit de cette excursion se trouve dans le volume
publi en 1860 sous le titre de Voyages en Italie et en
Espagne pendant les annes 1787, et 1789, trad. de
M. Lesage, p. 347 et suiv. Paris, Guillaumin, in-18 de 424 p.
    [5] Je puis renchrir l-dessus, car deux tudiants de
Cambridge avec lesquels j'allais  Londres, me
demandrent :  Est-ce que la Saxe est en Allemagne ? Est-
ce que le Saxon (peut-tre entendaient-ils l'anglo-saxon) y
est le langage usuel ?  - J'en pourrais citer d'autres
exemples venant de personnes des classes moyennes 
Londres, mais ces exemples ne signifient que peu de chose,
et on en trouverait partout. (ZIMMERMANN, traduct.
allem. Berlin, 1791, vol. I, p. 70. Note.)
    [6] Je puis assurer le lecteur que tels taient alors mes
sentiments.
    [7] Les derniers vnements qui sont arrivs me
rendaient dsireux de retrancher ce passage et d'autres
semblables ; mais il est plus loyal envers tous de les laisser
tels quels. - dit. de 1792
    [8] Charrue servant  la fois  ouvrir les sillons  y
semer le grain et  le recouvrir de terre. On en trouve de
nombreuses descriptions avec planches dans l'ouvrage de
Bailey. - ZIMMERMANN (Traduc. all. de ce Voyage, 93.)
    [9] MM. Cannivet et Fortin,  Paris, travaillent d'une
manire parfaite. Ce dernier a fait l'appareil en question. -
ZIMMERMANN.
    [10] Whitehurst, Formation de la terre, 2e dit., p. 26.)
    [11] Je souris, en transcrivant ces lignes, de quelques
apprciations que les vnements survenus depuis ont
places dans un jour trs singulier. Je ne change rien 
aucun de ces passages : ils montrent quelle tait, avant la
Rvolution, sur les sujets les plus importants, l'opinion de
la France ; les vnements ne les ont rendus que plus
intressants. - Juin 1790. (Note de l'Auteur.)
    [12] Brown est connu par toute l'Angleterre par son
talent  dessiner des jardins anglais. On l'appelle
d'ordinaire Brown la Capacit, parce qu'il se sert toujours
de ce mot  la vue d'un terrain o il lui parait possible de
faire quelque chose - ZIMMERMANN.
    [13] L'auteur n'a pas pens  mentionner les brouettes
ou chaises  deux roues, ou bien ne les a pas remarques. -
ZIMMERMANN.
    [14] Je me rjouis de donner  l'auteur, en cela comme
dans la plupart de ses remarques sur Paris, une entire
approbation. Moi non plus, je n'ai pas trouv de ville qui
autant que Paris satisfasse aux besoins des savants. -
ZIMMERMANN.
    [15] Ce sont des fosss, des remparts et des ponts-levis
sans fin. J'aime cette partie de l'art militaire : elle ne
s'occupe que de la dfense, et laisse l'odieux de l'attaque au
voisin. (Note de l'Auteur.)
    [16] On sait que C. Fox n'est pas mari. -
ZIMMERMANN
    [17] Il ne fallait pas tre grand prophte pour prdire
ceci ; mais les derniers vnements ont montr que j'tais
bien loin du compte en parlant de cinquante ans. (Note de
l'auteur.)
    [18] Connu par son voyage  Madagascar, que G.
Forster a traduit en allemand. - ZIMMERMANN.
    [19] J'ai vu cela une fois chez le duc de Liancourt.
(Note de l'auteur.)
    [20] Il y a bien un vicia biennis qui crot en Sibrie et
forme un excellent fourrage, mais pas de lathyrus biennis.
De mme, pour le melilotus siberica,  moins que l'on
entende par l le trif. melil. officinalis ou le trif. lupinaster.
(Note de M. Wildenow.) - ZIMMERMANN.
    [21] J'ai depuis cultiv ces plantes sur une petite
chelle, et je leur crois une grande importance. (Note de
l'auteur.)
    [22] Il et t tu que personne n'en aurait eu grand
regret. Dans une runion de la Socit d'agriculture,  la
campagne, o l'on avait admis des fermiers  la table avec
des personnes de premier rang, cet imbcile n'avait-il pas
fait des difficults pour prendre place dans une telle
compagnie ! (Note de l'auteur.)
    [23] Je me permettrai de remarquer ici, longtemps
aprs avoir crit cette prdiction, que quoiqu'elle ne se soit
pas accomplie, j'tais dans le vrai en la faisant, et que la
suite ordinaire des choses et amen la guerre civile, 
laquelle tout tendait depuis la sance royale. De mme je
persiste plus que jamais  croire qu'il fallait accepter les
propositions offertes. Il n'y avait pas plus  s'occuper de ce
qui est advenu ensuite que de mes chances pour devenir
roi de France. (Note de l'auteur.)
    [24] La marquise de Sillery (Mme de Genlis) s'est fait
en Angleterre comme en Allemagne une grande
rputation : ici je ne l'entends jamais nommer que d'un air
railleur et avec un sourire de malveillance. Elle est la bte
noire des gens de lettres ; (Extrait des lettres d'un
Allemand habitant en Angleterre crites pendant ses
voyages en France et en Hollande, en 1787, 1790 et 1791. -
Leipzig, DYCK. - 1792.)
    [25] On rejetait la faute sur le gnral Klinglin (M. le
baron de Klinglin, marchal de camp du 1er mars 1780),
qui n'avait pas voulu l'empcher : son migration semble le
prouver. - ZIMERMANN.
    [26] On appelle schnitzen, sur les bords du Rhin, des
fruits coups et schs au four ; on les mange avec du
jambon fum, en dialecte alsacien drrfleisch -
ZIMMERMANN.
    [27] Montagne de la Coste, au Coulet d'Ayzac (carte de
Cassini).
    [28] Ici l'auteur n'est pas comprhensible, mme pour
ses compatriotes. - ZIMMERMAN.
    [29] Nous avons t, comme vous, frapps de la
ressemblance des femmes d'Avignon avec les Anglaises,
mais elle nous parut venir de leur teint, qui est
naturellement plus beau que celui des autres Franaises,
plutt que de leur coiffure, qui diffre autant de la ntre
que de celle de leurs compatriotes. (Note d'une dame de
mes amies.) (Note de l'auteur.)
    [30] Voir pour les trois mois suivants les Voyages en
Italie et en Espagne. Paris, 1860, Guillaumin. In-18 de XII-
424 p.
    [31]  S'il est une petite ville au monde o l'on gote la
douceur de la vie dans un commerce agrable et sr, c'est
Chambri. 





End of the Project Gutenberg EBook of Voyages en France pendant les annes
1787-1788-1789, by Arthur Young

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