The Project Gutenberg EBook of Cham et Japhet, ou De l'migration des
ngres chez les blancs considre comme moyen providentiel de rgnrer la race ngre et de civiliser l'Afrique intrieure., by Ausone de Chancel

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Title: Cham et Japhet, ou De l'migration des ngres chez les blancs considre comme moyen providentiel de rgnrer la race ngre et de civiliser l'Afrique intrieure.

Author: Ausone de Chancel

Release Date: March 24, 2005 [EBook #15459]

Language: French

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TYPOGRAPHIE HENNUYER, RUE DU BOULEVARD, 7. BATIGNOLLES.
Boulevard extrieur de Paris. PARIS







                             CHAM ET JAPHET
                                   OU
               DE L'MIGRATION DES NGRES CHEZ LES BLANCS
                               CONSIDRE
          COMME MOYEN PROVIDENTIEL DE RGNRER LA RACE NGRE
                  ET DE CIVILISER L'AFRIQUE INTRIEURE.

                                  PAR

                         M. AUSONE DE CHANCEL

                                  1859



(Extrait de la _Revue Britannique_, numros de septembre et d'octobre
1859)




I.

Depuis soixante ans que la religion, la philosophie et tous les
gouvernements de l'Europe ont srieusement mis  l'tude la question
de l'esclavage, des millions d'esclaves attendent encore l'heure de la
rdemption.

La religion, malgr quelques heureux essais de rachats partiels, mais en
face de l'impuissance o tout son dvouement serait de les gnraliser,
devra-t-elle s'en remettre, avec Bossuet,  cet acte de rsignation:
Condamner l'esclavage, ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne
aux esclaves, par la bouche de saint Pierre, de demeurer en leur tat,
et n'oblige point les matres  les affranchir[1]?

[Note 1: _Variations_, t. III.]

Des philosophes modernes, les uns, aprs s'tre gars  la recherche
de la raison d'tre de l'esclavage dans une socit chrtienne, et
dsesprant d'y pouvoir opposer une formule de rachat gnrale et
pratique, se sont tristement rfugis dans cet acte de fatalisme: C'est
un hiroglyphe de la Providence que la philosophie de l'histoire aborde
l'oreille basse et le regard troubl, sans pouvoir en dchiffrer
nettement l'explication[2]

[Note 2: Eugne Pelletan.]

Les autres, arrivs au pouvoir en 1848, se sont trop hts de mettre en
application ce mot de leurs devanciers de 93: Prissent les colonies
plutt qu'un principe!

De tous les gouvernements de l'Europe enfin, pas un, si ce n'est celui
de la France, n'a fait autre chose que de donner satisfaction aux
vues troites des philanthropes, sans bnfice aucun, mme pour la
philanthropie.

Que si tant d'esprits suprieurs cependant ont cherch sans le trouver
le sens de la fatale nigme, ne serait-ce point que tous ont tent
d'expliquer par des considrations de politique, d'conomie agricole,
de ncessit sociale, ce fait trange d'hommes passs  l'tat de
marchandise, d'hommes proprit d'autres hommes, et que pas un ne l'a
considr comme une loi providentielle? De l sans doute, et faute d'en
avoir connu la cause, l'inertie des diffrents systmes expriments
pour en faire cesser l'effet.

Dans l'antiquit l'esclavage tait une consquence de la guerre, et
la guerre une ncessit d'ordre divin. Chaque victoire donnait des
esclaves; on les appelait _servi_, ce qui veut dire _prservs_:
c'taient autant d'ennemis de moins  vaincre dans la lutte prochaine
et toujours renaissante,--mais dont le terme tait fix,--et que ces
millions d'hommes eussent indfiniment prolonge s'ils fussent rests
libres.

Ds que l'oeuvre divine fut accomplie par l'agrgation de tous les
peuples dans l'unit romaine, ce furent autant de coeurs ouverts 
l'Evangile: l'Evangile s'adressait aux simples, aux pauvres, aux
proscrits; les esclaves taient tout cela, ils devaient tre les
premiers chrtiens.

Dsormais sans raison d'tre, l'esclavage disparut peu  peu de la
socit  mesure qu'elle se faisait chrtienne.

Cependant il restait deux vastes continents, tous deux inconnus du monde
civilis et par consquent inaccessibles  la loi nouvelle, l'Afrique
et l'Amrique;--elles furent simultanment dcouvertes[3]. tait-ce de
leurs habitants que le Christ avait dit: J'ai encore d'autres brebis
qui ne sont pas de cette bergerie, il faut que je les amne?

[Note 3: Personne ne se mprendra sur ce que j'entends ici par la
dcouverte de l'Afrique.]

Quoi qu'il en soit, l'oeuvre d'initiation des Africains ne pouvant
s'oprer ni sous la froide latitude de l'Europe, o ne sauraient vivre
les ngres, ni sous la zone tropicale du Soudan, o ne sauraient vivre
les blancs, il leur fallait un terrain neutre, intermdiaire, o les
uns et les autres pussent s'acclimater; Dieu leur donna rendez-vous en
Amrique, et deux courants d'migration s'y prcipitrent aussitt, l'un
portant les initiateurs, l'autre les initis. Ces derniers, inertes et
casaniers de nature, n'eussent point migr spontanment, tout moyen
d'migration leur manquant d'ailleurs: Dieu les expatria de force.--Nous
ne pouvions aller  eux, il nous les envoya, et dans la seule condition
qui pt mettre en rapport les deux races.

Cette fois encore l'esclavage tait providentiel. Que nous en ayons
abus, c'est une question de libre arbitre qui ne prvaudra point contre
Dieu.

En d'autres termes, Dieu ne livre le ngre au blanc que pour mettre
celui-l  l'cole de celui-ci; s'il le livre esclave, c'est  la fois
pour que l'lve soit plac dans les conditions les plus absolues de
soumission, et pour qu'au prix de son travail il trouve un matre qui
consente  lui servir d'ducateur. Il est remarquable que l'antipathie
des deux races tend  s'attnuer aussi longtemps que l'une est esclave
de l'autre, et qu'elle se produit au contraire dans son expansion la
plus exagre, aussitt qu'elles sont, par un fait quelconque, appeles
 traiter d'gale  gale.

Le prjug de race, a dit M. de Tocqueville, me parat plus fort dans
les tats qui ont aboli l'esclavage que dans ceux o il existe encore,
et nulle part il ne se montre aussi intolrant que dans les tats o la
servitude a toujours t inconnue.

Or, cette antipathie du matre qui s'accrot en raison du progrs de
l'lve est un enseignement non compris on trop ddaign des desseins de
la Providence, qui ne les a point rapprochs pour qu' jamais ils vivent
cte  cte, mais pour que, l'ducation du barbare tant faite, il soit
repouss d'un pays o sa prsence est inutile et dangereuse, et renvoy
dans sa terre natale, o nul autre que lui ne peut aller porter sa
contagieuse civilisation.

La volont divine est en cela si manifeste, qu'elle se traduit sans
piti par la rprobation dont est frappe, mme aux yeux de ses pres,
la race malheureuse issue des blancs et des ngresses,--non point que
j'aille jusqu' penser qu'elle soit, comme il a t avanc, le fruit
maudit du crime de bestialit[4]; mais elle porte videmment la peine
d'une origine dsavoue, sinon par la nature, du moins par la socit,
et,  ce titre, condamne par un arrt mystrieux;--car ce n'est pas
seulement l'affranchi de sang pur, le ngre noir, que le blanc met
 part et relgue hors de son milieu  toute la distance de son
mpris,--c'est encore le multre, le quarteron, tout homme de
descendance ngre,  quelque dose imperceptible que le sang africain
soit ml dans ses veines. Et l'oeil du blanc crole a, pour dcouvrir
cette altration, des facults d'instinct prodigieuses, incroyables, que
n'atteindra jamais la physiologie. Il n'y a point de baptme qui puisse
laver le mtis de cette tache originelle, ni le baptme du chrtien,
ni le baptme d'un grand nom, ni celui de la fortune, ni celui de la
science, ni celui de l'esprit,--c'est un paria.

[Note 4: Les ngres et multres mme ne sont qu'une varit de
l'orang-outang; et, pour faire cesser le crime de _bestialit_, il
importe de dclarer infme et vilain tout blanc qui dsormais
s'unirait  une femme de couleur. (Beauvais, conseiller suprieur 
Saint-Domingue, 1790.)]

Il n'est pas jusqu'au ngre _noir_ qui ne dise orgueilleusement 
l'homme de couleur: Moi, je suis de sang pur; toi, tu es de sang ml.

Or, un fait aussi considrable a srement sa raison d'tre: c'est que,
je le rpte, les ngres ne sont vis--vis de nous, premiers-ns dans
l'ordre social, que des enfants derniers venus, confis  notre tutelle
temporaire, et qu'il nous est impos de moraliser par le prcepte et par
l'exemple,--rien de plus,--sous peine d'attentat, sinon contre nature,
incestueux de moins de tuteurs  pupilles, portant dsaveu devant Dieu
et rprobation devant l'humanit de la race nouvelle ainsi cre, et 
qui la Gense n'a assign aucune place dans le monde.

Nous voici, quant  cette loi de principe, en opposition avec MM.
d'Eichthal et Ismal Urbain,  qui le noir parat tre la _race femme_
dans la famille humaine, comme le blanc la _race mle_..., le noir, de
mme que la femme, tant priv des facults politiques, scientifiques et
cratrices; mais, comme elle, possdant au plus haut degr les qualits
du coeur, les affections et les sentiments domestiques, la passion de la
parure, de la danse et du chant[5]

[Note 5: Lettres sur la race noire et la race blanche. Paris, 1839..]

De l cette conclusion: que les moyens d'associer les blancs et les
noirs se rsument par ces mots: _domesticit et plaisir_;--conclusion
qui, pour les auteurs que je cite, prendrait appui sur ces paroles de
Napolon:

Lorsqu'on voudra, dans nos colonies, donner la libert aux noirs et y
tablir une galit parfaite, il faudra que le lgislateur autorise la
polygamie, et permette d'avoir  la fois une femme blanche, une noire
et une multre. Ds lors les diffrentes couleurs, faisant partie d'une
mme famille, seront confondues dans l'opinion de chacun. Sans cela on
n'obtiendra jamais de rsultat satisfaisant. _Les noirs seront ou
plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
l'abaissement_, et vice versa[6].

[Note 6: Mmoires de Napolon, t. V, p. 195.]

Graves paroles que celles-l! car, en raison mme des conditions
auxquelles l'mancipation des noirs serait possible, elles en portent
condamnation sans appel et proscription crasante an nom de la morale
qui ne saurait accepter la polygamie; an nom de l'conomie sociale,
menace dans les colonies par l'envahissement de l'lment noir.

Les consquences que nous dduisons de l'opinion mise par l'empereur
philosophe sont donc diamtralement opposes  celles qu'en ont dduites
MM. d'Eichthal et Urbain. Que si d'ailleurs en partant de cette juste
observation: que le noir a beaucoup des qualits de la femme, ils en
sont arrivs  cette formule un peu mystique: donc le noir est la _race
femme_ de la famille humaine, ne serait-ce point pour n'avoir pas assez
remarqu qu'il a bien plus encore les dfauts de l'enfant?--Race enfant
donc que la sienne, et nous lui devons,  ce titre, la tutelle et
l'ducation; d'o il sait que nos moyens,  nous, d'associer les blancs
et les noirs sont ceux-ci: domesticit, moralisation, mancipation,
rapatriement.

Nous avons donc mal compris jusqu' prsent la mission vanglique
et moralisatrice dont les peuples blancs sont,  l'gard des peuples
ngres, les aptres.

Deux hommes minents, M. de Tocqueville et M. le baron Baude, ont eu de
ces prmisses une apparente rvlation; mais ni l'un ni l'autre n'en ont
tir un suffisant enseignement.

M. le baron Baude a dit:

Les socits blanches ont en elles-mmes le principe de la
perfectibilit; tandis que les socits noires obissent  l'impulsion
du dehors et ne font aucun progrs qui leur soit propre. _L'immersion
dans les socits blanche semble donc tre la condition  laquelle les
ngres deviendront capables de libert_.

_L'abolition de l'esclavage des noirs_ parmi les blancs ne serait au
fond que le maintien de l'esclavage des noirs parmi les noirs. L'un est
un pas vers la libert, l'autre est  perptuit la conscration de la
servitude[7].

[Note 7: _L'Algrie_, t. II.]

Il est  regretter que cette lumineuse intuition n'ait conduit M. Baude
qu' mi-chemin de la solution du problme; soit au rtablissement de la
traite par caravanes du Soudan en Algrie. L'Algrie y gagnerait des
travailleurs sans contredit, et ces travailleurs y gagneraient sans
doute eux-mmes d'tre moraliss; mais qu'y gagneraient la question
de l'esclavage en gnral et les colonies de l'Ocan et les cinquante
millions de ngres qui peuplent l'Afrique intrieure?

M. de Tocqueville, aprs avoir expos la situation, prospre au del de
toute prvision, de cette colonie fonde sur les ctes de Guine par les
tats-Unis, avec des ngres mancips, sous le nom de _Libria_, ajoute:

Des barbares ont t puiser les lumires au sein de la civilisation,
et apprendre dans l'esclavage l'art d'tre libres.--Jusqu' nos jours
l'Afrique tait ferme aux arts, aux sciences des blancs. Les lumires
de l'Europe, importes par les Africains, y pntreront peut-tre[8].

[Note 8: _De la dmocratie en Amrique._]

Pourquoi _peut-tre_, quand une premire exprimentation concluante
affirme?

Deux cents pauvres ngres, exports des tats-Unis et conduits par
quelques membres dvous de la Socit amricaine de colonisation,
confiants dans cet adieu de leur prsident: _Je sais que ce dessein est
de Dieu_, dbarquent en 1822 sur les plages, dsertes du Mesurado. Deux
ans aprs, ils ont bti une ville _en pierres_, Monrovia, arm un fort,
lev des chapelles, des coles, un hpital. Un peu plus tard, de
nouveaux immigrants fondent Caldwell; des villages se crent et des
fermes se groupent dans la banlieue des deux cits. A cette socit
naissante, qui n'a point oubli ses traditions originelles, il faut dj
la libre expansion de sa pense: une imprimerie s'tablit  Mourovia, et
les tats-Unis tonns reoivent le premier numro du _Liberia-Herald_.

Deux tablissements nouveaux se forment: l'un au cap Monte, avec un
comptoir fortifi; l'autre dans le Bassa, o s'improvise la ville
d'Edina; en mme temps que diverses socits de colonisation en crent
d'autres avec leurs propres ressources  Bassa,  Cove et sur diffrents
points.

Si pourtant la plupart des rois ngres de la cte se prtent volontiers
 ces envahissements de leur territoire, lgitims d'ailleurs par achat,
et s'engagent mme, comme condition du march,  renoncer  la traite,
ceux de l'intrieur, lss par contrecoup dans leurs intrts de
marchands d'esclaves, en appellent malaisment aux armes. Ce fut pour
les Libriens, organiss en milice, bien arms et appuys par leurs
allis, l'affaire de quelques combats, pour s'en faire des voisins plus
prudents d'abord, des amis ensuite.

De 1839  1847 enfin, tous ces lments pars de colonisation, jusque-l
sans unit politique, s'organisent dfinitivement en corps de nation;
la jeune rpublique, sous le nom de _Libria_, prend rang au nombre des
tats civiliss, avec un gouvernement lectif, un parlement, un jury,
des magistrats,--toute une constitution calque sur celle de sa patrie
mre,--mais qui se personnifie par cette restriction absolue qu'_aucun
blanc_ ne pourra tre admis  titre de citoyen sur ce sol de refuge,
tout entier acquis  la race noire ou multre.

Libria ds lors a des imprimeries, des journaux, des coles, des
glises, des hpitaux, des associations de charit, des prtres
_chrtiens_, des magistrats, une milice, des ports, une flotte, un
pavillon que saluent de vingt et un coups de canon les escadres
amricaines, anglaises et franaises, et qui, plus tard, est
officiellement reconnu par toutes les nations du globe.

Aujourd'hui son territoire, o se dveloppe la culture de la canne 
sucre, du caf, du coton, de toutes les plantes tropicales; o se font
des essais de drainage, d'assainissement et d'industrie mcanique,
occupe 567 kilomtres de ctes sur une profondeur de 64, avec une
population de 250,000 mes.

Le commerce extrieur s'y traduit par un mouvement de 4  6 millions
de francs, et telle est  l'intrieur son influence de rayonnement et
d'attraction que Monrovia, sa capitale, et Edina se sont leves, l'une
sur un ancien march d'esclaves, l'autre sur l'ancien emplacement du
fameux _buisson du diable_, autour duquel les calamits publiques
taient conjures par des sacrifices humains, et que nombre de rois
ngres envoient de cent cinquante  deux cents lieues leurs enfants, 
ses coles[9].

[Note 9: _Revue du Deux-Mondes_, numro de juillet 1852: _les Noirs
libres et les Noirs esclaves_, par M. Casimir Lecomte.--_Moniteur
universel_, novembre 1856.--_Courrier des tats-Unis_, septembre
1836.--L'_Encyclopdie anglaise_, de Knight.]

Et pendant qu'en Europe, enfin, le recrutement des travailleurs
africains, par voie d'engagement, soulve tant d'oppositions irritantes,
la rpublique de Libria vient de dcrter que tout individu rsidant,
ou venant s'tablir sur son territoire, peut ( certaines conditions)
y enrler des migrants natifs d'Afrique et les transporter en pays
trangers (session lgislative de 1858).

Singulire actualit!

Il n'est pas un peuple blanc qui ne pt s'honorer de l'acte d'tat civil
national de Libria, le premier qu'un peuple ngre ait fait enregistrer
dans l'histoire de l'humanit.

Par contre, opposons-lui celui de Saint-Domingue ou pour mieux dire
d'Hati, car cette pauvre reine des Antilles, honteusement prostitue
dans les orgies de ses esclaves d'hier, ses matres aujourd'hui de
par l'mancipation brutale, s'est pudiquement dbaptise de son nom
chrtien.

A peine la proclamation de l'mancipation est-elle proclame, ce sont
des bandes dguenilles, ivres de tafia, qui se ruent au pillage, avec
un enfant blanc au bout d'une fourche pour drapeau.--C'est Jean-Franois
qui se fait un srail de ses prisonnires blanches, et, quand il en est
las, les livre  ses bandits.--C'est Biassou qui brle ses prisonniers 
petit feu, leur arrache les yeux avec des tire-balles et les scie
entre deux planches.--C'est Jeannot qui se fait au bivouac une double
dcoration de ttes sur une haie de lances, de cadavres accrochs aux
arbres par le menton, et qui, lorsque la scne est prte, se donne le
spectacle de blancs qu'on corche tout vifs, qu'on tire s'ils sont trop
courts, qu'on rogne par les jambes s'ils sont trop longs. Si Jeannot a
soif, qu'on lui coupe une tte choisie, et il en exprimera le sang dans
une tasse de tafia.--Jeannot boit!

Ce sont Rigaud et Toussaint, le ngre et le multre, combattant chacun 
son profit au nom de la rgnration des esclaves. Guerre d'hypocrites
des deux couleurs, qui finit par un massacre de multres; mais aussi par
l'expulsion des Anglais, la conqute de la partie espagnole de l'le,
une bauche de constitution et un semblant d'unit nationale.

Toussaint Louverture est l'homme de gnie de cette rvolution de
sauvages,--car toute rvolution a son homme de gnie.--Aprs avoir
autant que possible disciplin ses bandes, rhabilit la religion, rendu
l'instruction obligatoire, il lui fallait reconstituer le travail. Le
vieux ngre avait t esclave avant d'tre dictateur, il connaissait
son monde, et ce fut  coups de sabre et de mousquet qu'il renvoya ses
ngres _libres_  leurs ateliers, avec obligation d'y travailler pendant
cinq ans sans en sortir,  moins d'une permission expresse[10].

[Note 10: Rapport au ministre de la marine sur l'examen des questions
relatives  l'esclavage (1843).]

Ses deux inspecteurs de culture, Mose et Dessalines, procdaient contre
les fainants par le bton; contre les mutins, en en prenant un au
hasard dont ils faisaient sauter la cervelle, ou qu'ils faisaient
enterrer vivant jusqu'au cou devant les ateliers assembls[11].

[Note 11: _Mmoires_ du gnral Pamphile Lacroix, t. II, p. 47]

Aussi les nouveaux citoyens ne disaient-ils plus de Toussaint ce qu'ils
avaient dit du commissaire de la Convention Polverel, qui leur prchait
les droits de l'homme: _Commissa li bte trop, li connai  yen._

On sait comment le gnral Leclerc, dans la priode heureuse de sa
malheureuse expdition, s'empara de Toussaint, et _le premier des noirs_
vint mourir en France au fort de Joux, prisonnier du premier des blancs.

C'est alors l'empereur Dessalines, un ngre du Congo[12], dont le
gouvernement ne fut que l'exagration de celui de Toussaint, et de qui
M. Thiers a dit: Vritable monstre tel qu'en peuvent former le massacre
et la rvolte, ne songeant qu' pousser avec une profonde perfidie les
noirs sur les blancs, les blancs sur les noirs,  irriter les uns par
les autres,  triompher au milieu du massacre gnral et  remplacer
Toussaint dont il avait le premier demand l'arrestation.

[Note 12: Le gnral Rames, cit par Lamartine]

Toussaint tait un hypocrite en politique et en morale.--Dessalines
tait un impudent d'immoralit. Le soir, il jetait son manteau imprial
aux orties pour rentrer plus  l'aise dans son rle natif de sauvage et
s'enivrer d'amour brutal et de tafia, en dansant la bamboula[13].

[Note 13: D'Alaux, _Soulouque et son Empire_]

Abrgeons: laissons les assassins de Dessalines,--Christophe, dans le
nord de l'le, jouant au saint Louis en rendant la justice sous un
cocotier, avec cette modification qu'il condamnait toujours  mort;--et
Ption, dans le sud, o, disait-il, il aurait cr une France
nouvelle, si son peuple n'et traduit la libert rpublicaine par le
droit de ne rien faire, vivant  la grce de Dieu du pain quotidien du
bananier.

Dcourag par ce rsultat en sens inverse de celui qu'il avait
rv, Ption se laissa mourir de faim, en mme temps  peu prs que
Christophe, dans un accs de rage, se dchargeait un pistolet dans le
coeur.

Le gnral Boyer recueillit leur double hritage, non sans s'aider de
quelques massacres, bien entendu; mais du moins tait-ce on homme hors
ligne que celui-l, tout impuissant qu'il ait t  vaincre la paresse
des ateliers, malgr son code draconien, et  dominer l'opinion
systmatiquement stupide qui, du snat, avait gagn les masses  l'tat
de conspiration.--Press par la rvolte, moins encore que pris par le
dgot, Boyer s'embarque pour la Jamaque.

Encore l'anarchie avec les deux Hrard, Salomon, Dalzo, Pierrot, le
froce Accaau et Guerrier, qu'un intrt commun porte  la prsidence et
qui, pour avoir coup court  son tat d'ivresse habituelle, meurt d'un
excs de sobrit.--Pierrot n'arrive au pouvoir que pour y jouer le
double rle de tyran et de niais. On a conserv de lui cette sentence
mmorable par laquelle, en vertu du privilge inhrent  sa position de
chef de l'tat, il commua en peine de mort une condamnation  trois mois
de prison.

L'intelligent Rich ralise un moment l'idal d'un gouvernement
hatien, mais il est emport par une mort subite; et, au grand
tonnement de tous les partis, Faustin Soulouque, ancien palefrenier
du gnral Lamarre et son aide de camp, attach ensuite, en faon de
secrtaire des commandements,  la belle multresse de Boyer, puis
gnral et commandant du palais, parvenu d'antichambre, enfin, est lev
 la prsidence.

C'tait un ci-devant beau dans son espce; timide, balbutiant en public,
poltron au feu et croyant aux sorciers plus qu' Dieu, jusque-l que, le
jour de sa conscration par un _Te Deum_, il repoussa, comme ensorcel,
le fauteuil qui lui avait t prpar dans l'glise.

Le Parlement hatien s'tait donn l, pensait-il, un prsident
soliveau, comme tout Parlement constitutionnel, blanc ou ngre, les
aime. L'erreur ne fut pas de longue dure: par un effet combin du
pouvoir qu'il avait en mains et de sa peur de tout, peur du snat, des
fonctionnaires, de la bourgeoisie, de ses gnraux mme, des multres
surtout et des esprits, Soulouque s'tait transform en terroriste. La
premire anne de son gouvernement fut un long massacre d'un bout 
l'autre de l'le, mais qui s'inaugura dans la capitale o se ramifiait
ncessairement une insurrection prtendue des multres du sud.

Massacre par le sabre, la fusillade et la mitraille, au coin des rues,
sur les places publiques, dans la cour du palais de la prsidence et
jusque dans la Chambre des reprsentants, de ministres, de snateurs, de
gnraux, de fonctionnaires, de bourgeois, tous plus ou moins jaunes
ou suspects,  ce point que plusieurs administrations cessrent de
fonctionner faute d'crivains.

Port-au-Prince _pacifi_, il fallait _pacifier_ le sud: Soulouque s'y
fait suivre par une arme et par les anciens bandits d'Accaau, semant
sur sa route des proclamations qui toutes commenaient par _quiconque_,
et se terminaient invariablement par _sera fusill_.

Massacre par excution sommaire, par commission militaire, par
irruption, par guet-apens aux Cayes,  Aquin,  Jrmie,  Cavaillon, o
le chef de bande Voltaire Castor, ancien forat, poignarde de sa main
soixante-dix noirs, compromis par leurs relations avec les multres, et
coupables d'tre riches, en vertu de cet axiome d'Accaau: _Ngue riche
cila mulate_.

C'est ainsi que Soulouque prludait  sa mascarade impriale, avec ses
ducs de _Marmelade_, de _Limonade_ et de _Trou-Bonbon_; ses comtes de
_Coupe-Haleine_, de la _Seringue_, de _Numro-Deux_; ses barons
de _Gilles-Azor_, ses chevaliers de _Mtamour-Bobo_, et toute une
aristocratie de chimpanzs, dont les noms incroyables illustrent le
_Moniteur hatien_; mais sans une gourde dans le trsor public d'o
ne sortent que des assignats, sans un navire dans les ports, sans
industrie, sans commerce, sans agriculture sur le sol le plus fcond du
monde.

Saint-Domingue exportait autrefois pour 150 millions de produits que M.
Thiers[14] value  300 millions de valeur actuelle.--Hati n'en exporte
pas 12 aujourd'hui.

[Note 14: _Histoire du Consulat et de l'Empire_.]

La situation morale de ce peuple _rgnr_ va de pair avec sa situation
conomique. Hati a des journaux et des sorciers, un tiers parti et des
ftiches; des adorateurs de couleuvres y proclament tour  tour depuis
cinquante ans, en prsence de l'tre suprme, des constitutions
dmocratiques et des monarques par la grce de Dieu[15].

[Note 15: D'Alaux, lieu cit.]

L'histoire d'Hati peut se rsumer en deux lignes: extermination des
blancs,--extermination des multres,--extermination des ngres entre
eux.

Libria.--Hati.

Entre la rgnration de la race noire par le rapatriement, aprs un
temps donn de servage sous des matres suprieurs, et le rve de sa
rgnration spontane, nous avons  choisir.

Et quel obstacle s'oppose donc  ce que, par un double mouvement
d'immigration et de rapatriement de ngres engags, tous les
gouvernements  colonies s'entendent pour multiplier les Libria sur les
deux ctes de l'Afrique, et fassent ainsi rayonner, de la circonfrence
au centre de la Nigritie, l'industrie, le commerce, l'agriculture, la
foi chrtienne et la civilisation?

Montesquieu semble avoir eu la prescience de cette solution du grand
problme que nous a pos la Providence, quand il a crit:

Si j'avais  soutenir le droit que nous avons de rendre les ngres
esclaves, je dirais: Les peuples d'Europe ayant extermin ceux de
l'Amrique, ils ont du mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en
servir  dfricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui
le produit par des esclaves.

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu' la tte; et ils
ont le nez si cras qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne
peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un tre trs-sage, ait
mis une me, surtout une me bonne, dans un corps noir.

.....Il est impossible que nous supposions que ces gens-l soient des
hommes; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait 
croire que nous ne sommes pas nous-mmes des chrtiens.

De petits esprits exagrent trop l'injustice que l'on fait aux
Africains; car si elle tait telle qu'on le dit, _ne serait-il pas
venu dans la tte des princes de l'Europe, qui font entre eux tant
de conventions inutiles, d'en faire une gnrale en faveur de la
misricorde et de la piti_[16].

[Note 16: _Esprit des lois_, chap. V.]

Il y a plus d'un sicle, et nous devons, au nom de la France, constater
cette date, il y a plus d'un sicle que Montesquieu, n'osant heurter de
front les trop grands intrts qui se rattachaient alors  la question
de l'esclavage, s'en prenait, ne pouvant mieux faire, par cette
mlancolique ironie, aux tristes raisons avances par l'avarice, par
l'anatomie, par l'orgueil de l'esprit et la vanit de la peau, pour
motiver l'esclavage et s'en absoudre. La question a depuis fait un grand
pas; mais la convention de misricorde et de piti du philosophe est
encore  mettre  l'tude.

L'honneur de cette vaste ide appartient, on le voit,  la philosophie
franaise; elle est depuis devenue catholique dans le sens grammatical
du mot et dans son sens religieux.

Que si en souvenir des paroles de Bossuet, que nous avons cites plus
haut, on accusait la religion d'avoir t moins _humaine_ en cela que
la philosophie, je rpondrais qu'elle a d l'tre; elle n'est point
_humaine_, en effet; son royaume n'est point de ce monde; elle voit
et prend les choses de plus haut; peu lui importe, jusqu' un certain
point,  elle qui a dit: Bienheureux ceux qui souffrent! peu lui importe
la condition de bonheur ou de malheur matriel de l'homme sur la terre.
Elle fait bon march de l'ingalit dans la vie pour se rattraper dans
l'galit de la mort. C'est alors seulement qu'elle rgle--terrible
compte!--avec le matre et avec l'esclave. Elle n'entend point,
d'ailleurs, que jusque-l l'un ou l'autre n'accepte pas la condition qui
lui est faite.--La rsignation est la premire vertu du chrtien.

En progrs, la religion n'est point et ne peut pas tre primesautire,
parce qu'elle est de son essence minemment conservatrice, et que tout
progrs tend ncessairement  la modification d'un ordre de choses
tabli; mais elle accueille tous les progrs, les sanctionne et les
consacre, lorsqu'ils peuvent, d'ailleurs, tre accomplis en vue
d'intrts lgitimes et sans branlements politiques.

La philosophie, au contraire, si spiritualiste qu'on la suppose, touche
toujours par quelque ct aux questions conomiques, d'o il suit que
son rle,  elle, tant plus ou moins _humain_, son but doit tre de
combiner thoriquement les lments sociaux, de faon  leur dpartir,
sur la terre, la somme de bonheur la plus grande possible.

Voici pourquoi l'ingalit des conditions la blesse et la rvolte; et
pourquoi encore elle a d faire le premier pas sur cette voie, dsormais
ouverte, o nous essayons de la suivre et o viendront la rejoindre tous
ceux qui, dans ce monde, ont charge d'mes, gouvernants quels qu'ils
soient, et ministres de tous les cultes, pour rsoudre le problme o
l'a laiss Montesquieu, il y a cent dix ans: faire en faveur des races
noires, au nom de la religion et d'accord avec la politique, une
convention de misricorde et de piti.




II.

De l'tat des esclaves dans nos colonies et chez les musulmans
avant l'mancipation.

Avant d'aborder notre sujet proprement dit, nous devons peut-tre  ceux
de nos lecteurs qui ne le connaissent que par son ct populaire et
sentimental, et pour ne l'avoir tudi que dans _la Case de l'oncle
Tom_, les lments d'une apprciation plus srieuse de l'tat des
esclaves, sinon dans toutes les colonies, dans les ntres du moins
et chez les musulmans en gnral, par consquent en Algrie, avant
l'mancipation.

L'opinion publique, en effet, s'est trop aisment laisse prendre au
grand bruit qu'ont fait les abolitionnistes de tortures, de cachots,
d'oubliettes, de mises  la question, et elle l'a trop gnralis.

Je m'tonne qu'on n'ait pas dit de nos belles croles qu'elles faisaient
assister  leur toilette un bourreau, comme les dames romaines, pour
fustiger leurs camristes maladroites; et de nos planteurs, qu'ils
dportaient, comme Caton, leurs esclaves trop vieux dans une le
dserte; ou que l'un d'eux, au moins, a fait crucifier son cuisinier
pour une caille rtie, comme Auguste.

Bien longtemps avant Mrs. Stowe et Mrs. Langdon, on avait mis tous ces
malheurs en gros livres, en discours de tribune, en feuilletons, en
romances. C'tait surtout de mode en Angleterre: les rles taient
partags; de leur ct, les gentlemen, runis en socit pour
l'abolition de l'esclavage, mettaient cet avis: que le gouvernement
anglais ne devait, sous aucun prtexte, permettre l'introduction dans
les marchs anglais du sucre produit par le travail des esclaves[17];
et, du leur, les ladies ne voulaient plus sucrer leur th avec ce triste
sucre; il leur fallait du sucre libre.

[Note 17: Sance de la Chambre des communes. Question des sucres, 1840.]

Il est malheureusement trop vrai que, dans les ateliers ruraux des
Etats-Unis surtout, tel matre a fait abus jusqu' l'atrocit de
la latitude que la loi lui laisse ou qu'il s'arroge de punir ses
esclaves[18]; mais dans les colonies de l'Espagne et de l'Angleterre,
ce n'a jamais t l qu'une rare exception, plus rare encore dans les
ntres o, d'ailleurs, elle tait fltrie par l'opinion d'abord, par les
tribunaux ensuite.

[Note 18: E. Montgut, _De l'Esclavage aux Etats-Unis_.]

Et cependant on croit encore trop gnralement en France, le pays du
monde o l'on crit le plus, et o on lit le moins, que les ngres,
abandonns par toute providence humaine et divine  la merci de
l'avarice et de la brutalit, n'avaient pour eux ni protection ni
sauvegarde. C'est un absurde prjug.

Les esclaves taient, il est vrai, immeubles par destination,--ils
taient _choses_. L'esclave est une proprit, a dit un jurisconsulte,
dont on dispose  son gr, par vente, donation, etc., etc. Cependant
la femme, le mari et les enfants impubres ne peuvent tre vendus
sparment, s'ils sont sous la domination d'un mme matre... Si
l'esclave doit l'obissance  son matre, celui-ci doit le protger, le
nourrir, le vtir et en avoir soin quand il est vieux et infirme[19].

[Note 19: Favart cit par Dalloz.--_Rpertoire de jurisprudence_, art.
COLONIES.]

Aux termes d'une ordonnance du roi, d'aot 1833, les matres taient
tenus de fournir annuellement un tat de recensement de leurs esclaves,
avec nom, prnoms, sexe, ge, signes particuliers des individus; de
faire, dans le dlai de cinq jours, devant un fonctionnaire dsign, la
dclaration des naissances et des mariages, et, dans les vingt-quatre
heures, celle des dcs de leurs esclaves; l'inhumation ne pouvait avoir
lieu qu'aprs l'expiration de ce dernier dlai, et aprs autorisation du
fonctionnaire qui avait reu ta dclaration.

Il tait difficile, on l'avouera, d'luder ces garanties d'identit et
d'tat civil, et de se dfaire d'un esclave.

Voil pour les oubliettes.

Une ordonnance du roi, de 1832, et une loi de 1839, rglementaient les
affranchissements, les provoquaient, les facilitaient, en multipliaient
les causes de droit, et confraient  l'affranchi l'exercice des droits
civils et politiques.

Un esclave tait-il reconnu hors d'tat de pourvoir  sa subsistance, en
raison de son ge et de ses infirmits, et son matre, pour se dfaire
d'une bouche inutile, voulait-il l'affranchir, le ministre public
pouvait former opposition  l'affranchissement.

Une loi de 1833, avec ce considrant remarquable: que la lgislation
comprend des pnalits qu'il est ncessaire d'abroger explicitement,
_quoique l'application en ait cess depuis longtemps, soit par
dsutude, soit par des ordres ministriels ou des actes de l'autorit
locale_, abolissait la peine de la mutilation et de la marque.

Une ordonnance du roi, de 1846, en complment d'une autre de 1841,
toutes deux concernant le rgime disciplinaire des esclaves, portait:

Le droit de police et de discipline n'appartient au matre que dans
certains cas: refus de travail, injures, ivresse, marronnage qui n'a pas
excd huit jours, faits contraires aux moeurs, larcins, etc., etc. Tous
autres dlits sont justiciables des tribunaux.

L'emprisonnement ne pourra pas excder quinze jours; une salle de
police devra tre tablie  cet effet sur chaque habitation; l'emploi
des fers, des chanes et des liens est prohib. Les entraves ne pourront
tre employes qu' la charge d'en rendre compte au juge de paix.--Le
fouet est maintenu pour certains cas; mais on ne peut l'infliger qu'une
fois par semaine, par quinze coups au plus et six heures seulement
aprs la faute. Il sera tenu chez tout propritaire un registre cot et
paraph par le juge de paix, o seront inscrits les punitions et leurs
causes, le nom de la personne qui les aura ordonnes et de celles qui
auront t charges de leur excution. Les esclaves peuvent porter
plainte contre leur matre.

Voil pour les tortures. Les soldats des deux tiers de l'Europe, qui
sont rputs gens trs-libres, changeraient volontiers contre cette
lgislation celle qui les rgit.

Par une loi de 1840, les procureurs gnraux, les procureurs du roi
et leurs substituts, taient spcialement chargs de se transporter
priodiquement sur les habitations, dans les maisons de ville et les
bourgs, les uns tous les six mois, les autres tous les mois et toutes
les fois qu'il y aurait lieu, pour s'assurer de l'excution des
rglements relatifs aux esclaves, et consigner les rsultats de leurs
tournes dans des rapports portant notamment sur la nourriture,
l'entretien, le rgime disciplinaire, les heures de travail et de
repos des noirs;--les exemptions de travail, motives sur l'ge et les
infirmits; l'instruction religieuse et les mariages des esclaves,
etc., etc. Toute contravention rendait le matre passible d'une amende
prononce en police correctionnelle.

La mme loi imposait aux matres l'obligation de faire instruire leurs
esclaves dans la religion chrtienne, et aux ministres du culte de
pourvoir  l'accomplissement de cette obligation par des exercices
religieux  jours fixs, par l'enseignement du catchisme et par des
visites mensuelles sur toutes les habitations de la paroisse.

Aux termes d'une ordonnance de 1846, des soeurs appartenant  des
congrgations religieuses taient charges de concourir, en ce qui
concernait spcialement les femmes et les filles esclaves,  l'excution
des mmes dispositions, et d'ouvrir des salles d'asile o taient reus
les enfants des deux sexes, qui, d'ailleurs,  partir de l'ge de quatre
ans, taient admis dans les coles gratuites.

D'aprs les ordonnances des 30 septembre 1827, 24 septembre et 21
dcembre 1828, les Cours d'assises, appeles  connatre des crimes
commis envers les esclaves, taient composes de trois conseillers  la
Cour royale et de quatre assesseurs. Les assesseurs taient tirs au
sort parmi les colons ligibles aux conseils coloniaux, les membres des
ordres royaux, les fonctionnaires, avocats, mdecins, etc., etc., et
concouraient avec les magistrats aux dcisions des points de fait et
de droit. Cette combinaison mixte, o l'lment judiciaire tait en
minorit, ne semblait pas suffisamment garantir aux esclaves les
conditions d'une parfaite impartialit. C'est sous l'impression de
cette insuffisance et de quelques acquittements tranges que fut rendue
ta loi de 1847[20].

[Note 20: Galisset, _Corps de droit franais_]

Ds lors, les individus libres, accuss de crimes envers les esclaves,
et les esclaves accuss de crimes envers des libres, furent traduits
devant une cour criminelle, forme de _sept magistrats pris parmi les
conseillers titulaires de la Cour royale_, les conseillers auditeurs,
et, en cas de besoin, les juges royaux. Et la dclaration de culpabilit
ne put tre prononce qu' la majorit de cinq voix sur sept.

L'quit, cette fois, n'avait plus rien  craindre de la justice.

Tel tait, trs-abrg, le nouveau Code franais des esclaves; je n'en
ai toutefois analys que les lois principales dans leurs principales
dispositions.

Le fait de l'esclavage admis, fait dplorable sans aucun doute, on
rendra cette justice  notre lgislation, qu'elle avait pris toutes ses
mesures pour lui enlever tout caractre odieux.

La loi musulmane, et par l j'entends le Coran, les _Hadits_, ou livres
des traditions, et les nombreux commentaires du livre sacr, la loi
musulmane veille sur les esclaves avec une sollicitude plus humaine,
plus religieuse encore que la ntre.

Vtez vos esclaves de votre habillement, et nourrissez-les de vos
aliments, a dit le Prophte.

Le fidle doit fournir consciencieusement  la nourriture et 
l'entretien de son esclave, et ne point lui imposer une tche au-dessus
de ses forces. (Hadits.)

Si votre esclave a travaill pendant le jour, qu'il se repose pendant
la nuit. (Malek.)

Si vous ne pouvez pas entretenir vos esclaves, vendez-les. (Sidi
Khelil.)

Si quelqu'un de vos esclaves vous demande son affranchissement _par
crit_, donnez-le-lui si vous l'en trouvez digne. (Coran.)

Le fidle qui affranchit son semblable s'affranchit lui-mme des peines
de l'humanit et des tourments du feu ternel. (Coran.)

Pardonnez  votre esclave soixante-dix fois par jour, si vous voulez
mriter la bont divine. (Hadits.)

Ne dites jamais: mon esclave, car nous sommes tous esclaves de
Dieu;--dites: mon serviteur ou ma servante. (Abou-Harira.)

Si le matre commet envers son esclave une action blmable et patente,
il lui donne par l droit  la libert; par exemple, s'il lui coupe un
doigt, s'il lui arrache un ongle, s'il lui fend une oreille, s'il lui
brle une partie quelconque du corps, s'il lui arrache une on plusieurs
dents. (Cheikh ben Salomon.)

Une esclave est-elle vendue en tat de grossesse du fait de son matre,
l'enfant nat libre et il hrite du pre.

Celle qui a donn un enfant  son matre a dsormais sa place et
un logement dans la tente ou dans la maison. On la dsigne par une
qualification particulire, qui, sans l'lever au rang d'pouse, la
place au-dessus de sa premire condition: elle s'appelle _oum el ouled_,
la mre de l'enfant; et son enfant jouit de tous les droits de libert
et d'hritage, comme ses frres lgitimes.

Un matre ne peut forcer deux soeurs  s'unir  lui ni  tre ses
concubines.

Un matre a-t-il maltrait son esclave, lui refuse-t-il la nourriture,
le vtement; lui a-t-il promis la libert et manque-t-il  sa parole;
l'a-t-il associ  son commerce et lui retient-il sa quote-part de gain,
le cadi prononce.

Est-il prouv qu'un matre ne peut nourrir ses esclaves; qu'en partant
pour un voyage il ne leur a pas laiss le _nefka_, somme ncessaire 
leur entretien, le cheikh El Blad les fait vendre[21].

[Note 21: Gnral Daumas et Ausone de Chancel, _le Grand Dsert_. En
note: _le Code des Esclaves_, 1845.]

En quelques mots enfin, la loi musulmane prescrit et dfinit, avec un
soin scrupuleux, les formes et les conditions de vente et d'achat des
esclaves; de leurs mariages, de leurs divorces, de la tutelle de leurs
enfants, et les modes d'affranchissement qu'elle a faits trs-nombreux.
Il est mme accept en principe qu'un esclave, aprs dix ans de
services, doit tre rendu  la libert, parce que son travail a pay
son prix. Les bons musulmans affranchissent galement celui qui sait
lire dans le Coran et qui peut demander son affranchissement par crit.
Les docteurs ont donn cette interprtation  la parole de Mohamed que
j'ai cite plus haut.

La loi mahomtane a plus fait pour les esclaves que les traits de 1815,
la suppression de la traite et l'mancipation.

J'ai sous la main bien des textes  l'appui de ce que j'avance; j'en
choisirai un anglais pour qu'il soit moins suspect.

Une fois install dans la maison de l'acheteur, l'esclave, s'il est
fidle, est bientt considr comme un membre de la famille. Les plus
intelligents apprennent  lire et  crire, et acquirent plus tard
quelque teinture du Coran. Celui qui est parvenu  en lire et  en
comprendre un chapitre recouvre ds ce moment sa libert. Il en est dont
l'intelligence se refuse  comprendre les principaux fondements de la
religion musulmane; ceux-ci ne sont affranchis qu'au bout de huit ou dix
ans. Le musulman consciencieux regarde le ngre comme un domestique. Il
est remarquable que le fait de l'mancipation de l'esclave est tout 
fait volontaire de la part du matre, et j'ai vu des noirs si attachs
 leurs matres, qu'ils prfraient rester esclaves auprs d'eux plutt
que d'accepter la libert qui leur tait offerte.

Il ne faudrait pas cependant s'imaginer que les Arabes et les Maures
soient tous dans des dispositions aussi bienfaisantes  l'gard de
cette race dgrade; quelques-uns, dans la classe du peuple la moins
considre, font des noirs un trafic infme: ils les achtent et les
marient pour revendre ensuite leurs enfants[22].

[Note 22: Jackson, _Voyage au Maroc_.]

Ce fait, constat par M. Lo de Laborde[23] sur les rives du Nil, et par
le voyageur anglais dans le Maroc, se reproduit malheureusement sur tous
les grands marchs d'esclaves; mais, comme cet autre fait dplorable, la
mise en vente impudente et brutale de la marchandise humaine dans les
bazars, il n'inculpe pas autrement la loi mahomtane que les atrocits
des ngriers n'inculpent notre loi.

[Note 23: Lo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_. 1844.]

De ces deux lgislations, il faut bien l'avouer, n'en dplaise  notre
forfanterie de civiliss, la ntre n'tait qu'humaine, la musulmane
est toute paternelle. Le musulman accueille  son foyer le ngre qu'il
achte, et ne lui fait, ni  la mosque ni au cimetire, place  part
des croyants. Chez lui, la femme esclave se rachte par la maternit,
l'homme par l'ducation; et l'affranchi, rentr dans la vie normale, n'y
est point, comme chez nous, poursuivi par ce prjug que toute notre
raison est impuissante  vaincre; il se fond dans la socit blanche,
sans que son origine et sa couleur soient un stigmate d'infamie qui le
dsigne au mpris public.

Les musulmans ont compris ce que n'avait pas compris l'antiquit, qui
laissait Esope et Trence esclaves, et qui faisait des philosophes tout
exprs pour les vendre au march; ce que nous n'avons pas compris non
plus, nous: que l'affranchissement de l'esprit doit racheter l'esclavage
du corps.

Nous n'tions ni sages ni logiques, ni sages comme les musulmans, ni
logiques jusqu'au bout comme les Etats-Unis, o les esclaves sont
systmatiquement vous  la stupidit.

Nos esclaves, on l'a vu, taient initis  la pense,  la comparaison,
et, selon leur intelligence,  toutes les oprations de l'me, par
l'enseignement religieux et celui des coles; dans l'Evangile, ils
apprenaient que tous les hommes sont gaux devant Dieu; par la lecture
de quelque livre que ce ft, qu'ils sont gaux devant la loi. Il n'y
avait pas pour eux et pour leurs matres deux baptmes, deux communions,
deux prires; c'tait le mme prtre qui les accueillait, eux et leurs
matres, sur le seuil de la vie, qui les lguait au mme ciel par del
le seuil de la mort; et pourtant, tout le long de leur existence, ils
se heurtaient, eux esclaves,  deux lois dont l'une, si bienveillante
qu'elle ft, les subordonnait  l'autre. Alors, il leur fallait bien
s'avouer ou que Dieu tait moins puissant que leurs matres, ou que
leurs matres usurpaient sur Dieu. Comme conclusion, quelle rserve de
haine et d'aspiration vers la libert devait s'amonceler dans leurs
coeurs!

Dieu veuille que l'mancipation n'ait pas pour rsultat la propagande
plutt que l'attnuation de ces ides rudimentaires de droit naturel!
Parmi les ngres libres, plus encore que parmi les esclaves, ne peut-il
pas se trouver des hommes relativement au moins suprieurs, et qui,
comme les chefs des guerres serviles autrefois, comme les chefs de
Saint-Domingue hier, appelrent la masse  l'insurrection?

L'affranchissement par l'ducation de la loi musulmane, en enlevant 
leur milieu ces demi-savants dangereux, en fait, dans un milieu nouveau,
des citoyens utiles. Aussi l'histoire de l'esclavage dans les pays
mahomtans ne fournit-elle pas un seul exemple de sdition.

Cette mme expression calme et de dignit qu'on a pu remarquer dans
les textes pars du Coran et de ses commentateurs que j'ai cits, le
musulman, dont elle est le caractre essentiel, la transporte dans
tous les actes de sa vie publique. S'il est quelquefois expansif, s'il
s'abandonne, ce n'est jamais que par exception et sous le rideau, pour
ainsi dire. Ses sentiments, comme ses femmes, sont d'autant mieux
voils qu'ils sont plus distingus. De l, pour lui, deux existences: 
l'extrieur, celle de l'homme;  l'intrieur, celle du pre de famille.
L'homme a des esclaves, le pre de famille a des serviteurs; et, comme
si celui-l voulait racheter de leur condition humiliante les esclaves
de celui-ci, et les relever  leurs propres yeux, il leur donne des
noms de bon prsage: Mebrouk,--Sad,--Nasseur,--Salem, etc., etc.:
l'Heureux,--le Bni,--le Protg,--le Sauv.--Tous ces noms ont leur
fminin.

Il y a l, ce me semble, quelque chose de profondment touchant; et je
remarque que les noms des esclaves ont, de tout temps, caractris leur
position dans la socit.

Dans la Rome primitive et patriarcale, o ils taient les familiers de
la maison, on leur donnait le nom du chef de la famille: Marci puer,
Lucii puer, Quinti puer: l'esclave de Marcius, de Lucius, de Quintus.

Dans la Rome des empereurs, o on les jetait aux animaux du cirque,
lorsque la viande tait trop chre;  Athnes, o on leur dniait une
me;  Sparte, o on s'amusait  les chasser  l'afft, ils taient trop
peu de chose pour qu'on leur donnt  chacun une appellation propre; on
les dsignait par celle de leur pays: le Syrien, le Gaulois, le Thrace,
le Cappadocien.

Quelques-uns cependant, c'taient ceux, jeunes filles et jeunes garons,
rservs au service intime; quelques-uns avaient des noms choisis,
capricieux, passionns: Hyacinthe, Narcisse, Phryn, Nocre.

Dans les colonies, o on les tient pour si peu d'importance, qu'une
crole s'habille devant son ngre, comme une Parisienne devant son
king's-charles, leurs noms sont ridicules: Jupiter, Pierrot, Jeannot,
Tartufe, Pourceaugnac[24]. Il y avait neuf cents Jacquot  Bourbon.

[Note 24: Assises de la Pointe--Pitre, 1855.]

L'esclavage, qui, chez nous, comme autrefois chez les paens, avilit
 la fois l'homme et l'humanit, n'est, chez les musulmans, qu'une
condition infrieure, rien de plus.

Un fait bien singulier, c'est que le seul des compagnons du Prophte qui
soit nomm dans le Coran est Sad, son affranchi.

En rsum, nos lois sur l'esclavage, si elles taient justes
relativement, n'avaient point ce caractre religieux de la loi
musulmane. Rancunires, pour ainsi dire, elles classaient, comme le
blanc, le ngre  sa naissance et aprs sa mort, mais sur un registre 
part. Elles ne les conduisaient point de l'arrive au dpart de la vie
par la voie droite; elles lui faisaient prendre un dtour; l'tat civil
en faisait presque un citoyen, le baptme en faisait un chrtien,
l'ducation en pouvait faire un homme; il restait _chose_ dans tout
cela. C'est ou trop on trop peu.--Nous avions mieux  faire; et je
ne veux pas dire que ce mieux soit rsult de l'mancipation et de
l'abolition de la traite.




III.

De l'mancipation.

L'abolition de la traite et l'mancipation, comme moyen d'amliorer le
sort des races ngres et de les rgnrer, sont deux sophismes de bonne
foi que nous a lgus le dix-huitime sicle.

Inclinons-nous pourtant devant cette loyale erreur qui, si elle a tous
les dfauts d'un premier mouvement, en a toutes les qualits; et qui,
pour avoir failli dans la mise en pratique de ses thories gnreuses,
n'en tmoigne pas moins du grand coeur de ses promoteurs.

Elle a aujourd'hui fait son temps; mais, comme l'honnte Wilberforce
mourant, elle peut offrir  Dieu et lguer  l'humanit cet lan de sa
conscience:

Ce que j'ai fait est bien!

Il pouvait paratre logique, en effet, que pour couper court  la traite
des noirs on l'interceptt simultanment dans son alimentation et dans
ses dbouchs; et que pour relever le monde chrtien d'un crime pass
chez lui--voudra-t-on y croire un jour?-- l'tat d'institution sociale,
il dt suffire de proclamer libres et citoyens ses esclaves.

Erreur de coeur, erreur de chiffres qui, dgages de toutes subtilits
paradoxales, ne sauraient, sans dfaillir, tre mises en face de
l'histoire telle que nous allons l'crire, sans parti pris et sans
rcriminations irritantes; car il ne s'agit plus aujourd'hui d'accuser
le pass, mais de l'absoudre et de lui concilier l'avenir.

La France philosophique avait mis la formule abolitionniste, la France
rpublicaine l'appliqua.--Cette premire exprience ne fut pas heureuse,
on en connat les consquences: le sac et le pillage de toutes nos
colonies et la perte de Saint-Domingue.

Les nouveaux citoyens, qu'on appelait les _ci-devant noirs_, avaient
pris le mot  la lettre; _ngue c blanc_, _blanc c ngue_,
disaient-ils: les ngres sont les blancs, les blancs sont les ngres.

Il fallut les vaincre deux fois: dans leur rvolte d'abord, dans leur
paresse ensuite; en vain les commissaires, envoys par la Convention,
largissaient-ils le salaire et rtrcissaient-ils le travail;  leurs
proclamations,  leurs arrts, les ex-esclaves rpondaient: Moi libre,
moi pas travailler!

Sous le Directoire, on en tait venu pourtant aux moyens nergiques,
aux fers,  la prison, au fouet, mais en y mettant des formes pour tre
consquent avec la devise rpublicaine. Ce n'taient plus les matres
qui punissaient, il n'y avait plus de matres: c'taient des inspecteurs
chargs de la police des habitations, c'tait la loi; et pour
sauvegarder la dignit du citoyen, on appelait _la loi_ une garcette
orne d'un ruban tricolore avec laquelle on lui donnait le fouet[25].

[Note 25: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Transaction de conscience a la grande indignation des socits
ngrophiles de Paris; ingnieuse, mais inutile hypocrisie.

Quelques annes encore, et cultures, plantations, bestiaux, btiments,
usines, tout et t ananti; car le mal avait t si grand que, plus
tard, les propritaires en reprenant leurs possessions ont prfr les
abandonner en les vendant ou en portant ailleurs le petit nombre de bras
qui leur restaient[26].

[Note 26: _Annales maritimes_ (avril 1844).]

Le Consulat rtablit enfin l'esclavage conformment aux lois et
rglements existant avant 89.--Il renvoyait les pauvres ngres au
triste rgime du Code noir. La Convention et le Consulat avaient tous
les deux t trop loin, chacun en sens inverse.

Il est vrai que cette loi de 1802 ne fut point mise  excution, faute
 nous d'avoir pu conserver les colonies que nous avait rendues la
paix d'Amiens. Toutefois, elle exista jusqu' la Restauration  l'tat
latent.

Mais en mme temps que la France, claire par son cole ruineuse
d'mancipation, tendait  revenir de ses thories abolitionnistes, ces
mmes thories, jusque-l inexprimentes par l'Angleterre, y faisaient
des progrs rapides.

Aussi voyons-nous Louis XVIII s'engager par le trait de 1814  unir
ses efforts  ceux de l'Angleterre pour faire prononcer par toutes
les puissances de la chrtient l'abolition de la traite des noirs et
dclarer qu'elle cesserait, dans tous les cas, de la part de la France,
dans le dlai de cinq ans[27].

[Note 27: Traits de 1814 et 1815.]

On a trop accus l'Angleterre d'avoir entach de calculs intresss son
proslytisme antislaviste.--M. de Lamartine l'en a noblement venge[28].
Ce n'est point dans cet ordre d'ides qu'il faut aller chercher la faute
qu'elle a commise et dont toutes les puissances europennes sont avec
elle solidaires: elle s'est abuse sur les rsultats de l'abolition de
la traite et de l'mancipation, voil tout; qu'un Wilberforce nouveau
surgisse et complte l'ide premire dont son devancier s'tait fait
l'aptre, par une ide plus large,  la fois rpressive de la traite et
rgnratrice de la race ngre tout entire, l'Angleterre s'y associera
certainement.

[Note 28: Discours de M. de Lamartine  la Chambre des dputs,
1835;--aux banquets pour l'abolition, 1840-1842.]

Mais en 1814, o nous l'avons laisse tout  l'heure, c'tait beaucoup
oser dj que d'appeler l'Europe  la croisade abolitionniste, et d'y
recruter le roi de France.

Un an aprs, ce n'tait plus la France seulement, c'taient tous les
plnipotentiaires europens qui dclaraient,  la face de l'Europe,
que regardant l'abolition de la traite des ngres comme une mesure
particulirement digne de leur attention, conforme  l'esprit du sicle
et aux principes gnreux de leurs souverains, ils s'engageaient 
concourir  l'excution la plus prompte et la plus efficace de cette
mesure[29].

[Note 29: Traits de 1815.]

Par suite de cet engagement de Louis XVIII et de cette dclaration du
congrs de Vienne, fut rendue la loi du 15 avril 1818, loi timide et
prudente qui qualifiait de simple dlit le fait de traite et qui fut
abroge comme insuffisante par celle du 25 avril 1827. Celle-l rangeait
la traite au nombre des crimes.

Mais les ides gnreuses gagnant en recrudescence avec juillet 1830,
notre monarchie nouvelle ayant d'ailleurs tout intrt  se faire bien
venir de nos puissants voisins, le cabinet anglais ne faillit point
 ses traditions de propagande, et, le 25 juillet 1833, parut une
ordonnance du roi, avec ce prambule: Savoir faisons qu'entre nous
et notre trs-cher et trs-aim frre le roi de la Grande-Bretagne et
d'Irlande, il a t conclu, etc. Cette ordonnance promulgua et rendit
excutoire la loi du 31 novembre 1831, dont l'article premier tablit le
droit de visite.

Nous tions arrivs ainsi, en trois tapes, sur ces limites
vertigineuses que, par un lan plus gnreux que rflchi, nous avons,
depuis, spontanment franchies en proclamant l'mancipation.

Depuis deux ans dj, pourtant, l'Angleterre nous avait devancs sur
cette voie prilleuse, mais non sans avoir pralablement sond le
terrain avec cette prudence et ce sang-froid qui, du caractre
individuel, sont passs chez elle  l'tat de caractre national,
et qui, trop souvent, nous ont fait dfaut, surtout dans nos phases
rvolutionnaires,  nous gens et nation de l'_ex-abrupto_ le plus
imprvu.

Avant de proclamer l'mancipation de ses esclaves, l'Angleterre les
avait soumis, de 1835  1838,  une priode d'apprentissage, de
quasi-libert, pour les initier progressivement  l'exercice
difficile--chez les ngres comme chez les blancs--de la profession
d'homme libre.

Voici, traduit en chiffres, le rsultat conomique de cette exprience:

De 1814  1834, sous le rgime de l'esclavage,
l'exportation en sucre des colonies occidentales de
l'Angleterre s'levait, anne moyenne,             3,640,712 quint.

Pendant la priode d'apprentissage, elle ne s'est
leve qu'                                         3,486,234
                                                    ---------
Diffrence                                            154,478 quint.

Ce n'tait pas la peine de compter, il est vrai, avec ce dficit d'un
simple vingt-troisime[30].

[Note 30: _Revue coloniale_ de janvier 1858.]

Si pourtant, et l'observation est de M. de Tocqueville, les Anglais des
Antilles s'taient gouverns eux-mmes, on peut compter qu'ils n'eussent
point accord l'acte d'mancipation qui leur fut impos par la mre
patrie[31].

[Note 31: _De la Dmocratie aux Etats-Unis_.]

Moins de quatre ans aprs, en effet (1842), un comit de la Chambre des
communes, charg d'examiner la situation des Antilles anglaises depuis
l'mancipation, constate:

Que les produits de la grande culture ont diminu  tel point que les
propritaires d'habitations en ont considrablement souffert et que
mme plusieurs d'entre eux sont aujourd'hui compltement ruins. La
diminution des bras consacrs  la grande culture rsulte, en partie,
de ce que plusieurs des anciens esclaves ont abandonn les travaux des
habitations pour d'autres occupations plus lucratives, mais surtout de
ce que le grand nombre d'entre eux peuvent vivre avec aisance et mme
faire des conomies sans travailler pour le compte des planteurs plus
de quatre ou cinq jours par semaine,  raison de cinq  sept heures par
jour[32].

Au prix, fix par eux, de cinq et six francs par journe, ce que ne dit
pas le comit[33].

[Note 32: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

[Note 33: Rapport au ministre de la marine et des colonies (de France),
1843.]

Traduction en chiffres:

Exportation des sucres de 1839  1852, moyenne annuelle: 2,679,780
quintaux, soit en moins que sous le rgime de l'esclavage, _un million
de quintaux_.

Consignons ici, comme simple note en rserve, que le comit anglais
concluait  l'immigration d'une population nouvelle assez considrable
pour que le travail devnt une ncessit et un objet srieux de
commerce.

Qu'taient donc devenus ces 664,000 esclaves et ces 127,000 affranchis,
ce peuple de 794,000 travailleurs pour 55,000 matres seulement, qui,
jusqu'alors, avait si prodigieusement fcond les dix-sept colonies
occidentales de l'Angleterre[34].

[Note 34: Exactement: 55,491 blancs, 127,577 affranchis, 664,229
esclaves. Moreau de Jonns. _Statistique de l'esclavage_. Recensement de
1833.]

A la premire nouvelle de leur mancipation, ils s'taient faits ce que
les Arabes appellent les _htes de Dieu_, vivant pour la plupart au
soleil par le beau temps, sous des huttes par la pluie, de cette bonne
vie de lzards et de ngres que mnent quelques blancs, en l'appelant,
pour se justifier, du nom de _vie contemplative_.

D'autres, ceux que sollicitait un vague besoin de mieux tre, louaient
leurs bras au plus haut prix possible et, journaliers philosophes, ne
travaillaient que tout juste assez pour se payer, un jour au moins sur
trois, le droit de ne rien faire. Quelques-uns, enfin, les ambitieux du
confort qui les avait sduits chez leurs matres, s'taient stoquement
condamns au travail, rsigns  l'conomie et, de leurs pargnes
sur leurs gros salaires, avaient ralis leur idal dans les _free
villages_, les villages libres.

Soyons-leur indulgents  tous ces pauvres diables jusqu'alors en
troupeau dans toute l'acception du mot, tout  coup dsagrgs, et qui,
phalanstriens de la nature, se sont instinctivement reconstitus en
groupes passionnels: ce qu'ils ont fait, nous le ferions nous-mmes,
si, comme eux, sans ducation pralable, sans patrie, sans foyer, sans
dignit individuelle, sans liens sociaux d'aucune sorte, nous passions
brusquement de l'esclavage  la libert.

L'homme a l'tat de nature est partout le mme quant  ses instincts
gnraux; la couleur de la peau n'y fait pas grand'chose.

Il ne faut point abolir l'esclavage, il faut le laisser s'abolir et,
pour cela, ne point l'alimenter. C'est ainsi qu'il en a t fait avec
l'esclavage antique qui, modifi d'abord en servage, sans perturbations
conomiques et sans secousses, s'est retir du monde moderne.

M. James Philipps, bien que son opinion de missionnaire baptiste et
d'abolitionniste ne soit peut-tre pas absolument dsintresse, nous
fournira des renseignements sur les _free villages_, arrivs  leur
maximum de prosprit.

Il serait difficile, crivait-il en 1843[35], de dterminer d'une
manire prcise le nombre des villages de cette espce tablis depuis
l'mancipation; mais on ne doit pas craindre de l'lever trop haut en le
portant de 150  200, et en valuant  10,000 acres au moins l'tendue
de leur territoire. Environ 10,000 chefs de famille ont achet
les terres o sont forms ces tablissements. Le nombre des cases
construites est de 3,000 environ; gnralement, elles ont de 8  10
mtres de longueur sur une largeur de 5  6 mtres. Elles sont couvertes
en chaume, quelquefois en planchettes de bois superposes comme des
tuiles. Quelques-unes sont construites en pierres, d'autres en bois.
Beaucoup ont une galerie qui dfend l'intrieur des ardeurs du soleil;
les fentres sont garnies de vitres; la plupart ont des jalousies ou des
volets peints en vert. Aux deux extrmits de la case sont les chambres
 coucher, le parloir est au milieu, la cuisine derrire. Dans les
chambres  coucher, _on voit des lits en acajou, des lavabos, des
miroirs, des chaises_. La chambre du milieu contient ordinairement un
buffet garni de vaisselle.

[Note 35: James Philipps, _Situation passe et prsente de la
Jamaque_.]

En gnral, les lots de terre forment un carr long au centre duquel
est place la case. _Les noirs cultivent des fleurs_ sur la partie du
terrain qui s'tend devant la faade, _ils y plantent particulirement
des rosiers_. Le reste du terrain produit tous les vgtaux et tous les
fruits du pays.

La population noire ne se montre indolente qu' dfaut d'un travail
_convenablement rmunr_. _Quand les noirs ne travaillent pas sur
les habitations_, ou au retour du travail journalier, ils s'occupent
toujours, soit  la culture de leur propre jardin, soit  la rparation
ou  l'embellissement de leur demeure. Quant aux femmes, _les soins
domestiques absorbent leur temps_ jusqu' l'heure du repos.

L'accord intrieur, la tendresse mutuelle et toutes les vertus
domestiques qui font le charme et le bonheur de la famille sont
soigneusement cultives par un grand nombre de familles de couleur.

M. James Philipps crivait  la Jamaque, o il a exerc pendant
vingt ans ses fonctions religieuses; sa description est donc locale,
c'est--dire dans des conditions telles, eu gard  l'tendue et  la
fertilit du lieu de mise en scne, qu'elle rsume l'mancipation dans
ses effets les plus heureux possible.

Or, si nous en dmontrons l'inanit, il en sera de mme, par analogie,
pour ce qui s'accomplissait d' peu prs identique dans les colonies
infrieures.

Les _free villages_ taient, admettons-le, au nombre de 200, formant
ensemble 3,000 cases, pour une population de 10,000 chefs de famille,
d'o il suit que, pour chacun, le nombre de cases est 15, et le nombre
de familles 50. De deux choses l'une alors: 7,000 familles couchaient
dehors ou cohabitaient avec les 3,000 autres.

Mais la dimension totale de la case n'tant que de 40 ou 50 mtres
superficiels, et la cuisine et le parloir en prenant la moiti, il ne
reste plus, pour les deux chambres  coucher de trois mnages, soit de
dix-huit ou vingt individus,  cinq ou six par famille, que 20 mtres
carrs.

Dans l'hypothse du coucher  la belle toile des sept diximes de cette
population, il n'y a pas  s'extasier sur son degr de prosprit; dans
celle de la cohabitation ple-mle de vingt individus de tout ge et
des deux sexes, il nous paratra--fussent-ils blancs, et ils sont
ngres,--que de toutes les vertus domestiques dont parle leur historien,
la tendresse mutuelle est la seule qui puisse tre soigneusement
cultive.

Que si nous passons outre  cet examen de dtail, et nous acceptons
comme sinon complte la russite des _free villages_, du moins
avec tendance vers la prosprit par l'amour du travail, l'aisance
individuelle, la constitution de la famille et de la proprit, la
moralisation progressive, ils n'en seront pas moins une exception
drisoire dans l'ensemble du systme qui les a produits, et ngative de
ce systme, au lieu d'tre concluante en sa faveur.

Qu'est-ce en effet que la constitution en socit de 60,000 individus
sur 420,000 dont se composait alors la population mancipe de la
Jamaque[36], et qu'taient devenus--effrayante soustraction!--les
360,000 autres? Peu sensibles aux douceurs de la pastorale qui se jouait
dans les _free villages_, ils ne s'y taient point associs autrement
qu'en spectateurs; s'y fussent-ils laisss prendre d'ailleurs que,
fleuristes et jardiniers pour leur propre compte, et ne travaillant
pour autrui qu' leur fantaisie, aux conditions les plus onreuses, ils
n'eussent point relev la production coloniale de l'Angleterre, dont
l'exportation, en 1853, tait encore de 810,478 quintaux au-dessous de
la moyenne qu'elle avait atteinte sous le rgime esclave[37].

[Note 36: Ce chiffre est donn par M. Philipps lui-mme; d'aprs M.
Moreau de Jonns, il ne s'levait en 1833 qu' 365,990, ainsi dcompos:
affranchis, 68,334; esclaves, 303,666.]

[Note 37: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Les planteurs anglais qui, eux aussi, et les bras croiss, assistaient 
ce triste spectacle, ne se faisaient aucune illusion sur son dnoment;
aussi les retrouvons-nous, par dputation, chez les ministres, au
Parlement et jusque dans les assembles abolitionnistes, protestant,
au nom de leurs intrts propres et de la fortune publique, contre la
situation qui leur tait faite.

Le travail libre, disaient-ils, porte une atteinte profonde,
irrmdiable au systme d'exploitation par grands ateliers auquel les
colonies  esclaves ont d leur ancienne prosprit... En Angleterre
mme, le trs-petit nombre de ceux qui, sur une population de 27
millions d'mes, ont des scrupules  l'endroit de la question des
sucres, parce que des hommes  conscience timore rpugnent  se servir
de sucre produit par des esclaves, n'est rien en comparaison des
multitudes qui insistent avec ardeur pour obtenir une importation plus
considrable. Les uns forment une faible minorit, compose de la classe
riche et aise; mais les pauvres, la grande majorit, la masse du peuple
est loin de partager leur opinion ou d'approuver leurs scrupules[38].

[Note 38: Circulaire aux diverses socits pour l'abolition. _Annales
maritimes_, 1844.]

L'anne dernire encore une dputation de ngociants exposait  lord
Palmerston que le seul moyen de remdier au mal et d'amener en mme
temps l'_abolition de la traite et de l'esclavage_ tait de demander des
bras libres  l'Afrique[39].

[Note 39: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

Au mois de novembre dernier, enfin, cette affligeante situation tait
ainsi rsume:

Dans les colonies anglaises, l'anarchie, la dsorganisation et,  leur
suite, la dpopulation et la ruine ont partout remplac la prosprit.

Les blancs ont pass de l'opulence  la dtresse, les noirs sont tombs
dans la paresse, puis dans l'abrutissement et la misre.

A la Jamaque, c'est par milliers d'hectares que l'on compte les
terres autrefois cultives qui retournent  l'tat de forts, et les
exportations sont tombes de 90,000 tonneaux  19,000. Les ngres
s'tablissent sur les terres abandonnes et y rcoltent, sans grande
peine, les lgumes et les fruits qui suffisent  leur nourriture; ceux
qui ne sont pas mme assez industrieux pour cela gagnent la dpense de
la semaine, pour eux et pour leur famille, en travaillant six heures
pendant trois jours, et aucune offre ne les dterminerait  travailler
une heure de plus. Le reste de leur temps appartient  l'ivresse et au
sommeil[40].

[Note 40: Cucheval-Clarigny. _La Patrie_, novembre 1858: Nous croyons
devoir annoncer  nos lecteurs quelques rapports contradictoires sur les
Antilles anglaises qui ont fourni  la _Revue d'dimbourg_ un article
dont nous publierons la substance aprs le travail de M. de Chancel.
(_Note du Directeur_.)]

Dans nos colonies, la rvolution de 1848 fut accueillie avec stupeur;
ni blancs ni ngres ne s'y mprirent: la rpublique en France, c'tait
l'mancipation dans les Antilles. Aussi l'impatience des esclaves
s'y traduisait-elle par de si grands dsordres, pillages, incendies,
collisions meurtrires entre la force militaire et les noirs arms[41],
que, pour y mettre fin, le gouverneur de la Martinique d'abord, celui de
la Guadeloupe quelques jours aprs, durent prendre sur eux de proclamer
l'abolition de L'esclavage.

[Note 41: Rapport du ministre de la marine  l'Assemble nationale, du
22 juin 1848.]

Cette satisfaction leur tant donne, faute de moyens d'action
suffisants pour la leur refuser, les ngres de la Martinique dclarrent
par l'organe de l'un d'eux, leur orateur, qu'ils s'en montreraient
dignes en retournant au travail; en mme temps que ceux de la
Guadeloupe consacraient le grand acte qui venait de s'accomplir par une
fte, dont un tmoin oculaire, cit par M. Lenol, nous a conserv la
description[42].

[Note 42: Emile Lenol, _Les Ngres libres et les Travailleurs indiens_
(_Sicle_, 18 juin 1848).]

Nous le laisserons parler avec tout son enthousiasme de style tropical.

Enfin se lve le soleil qui doit clairer la journe mmorable du 28
mai. On attend, avec une impatience frmissante, l'heure fixe pour la
crmonie.

A onze heures et demie, la garde nationale et la troupe de ligne,
musique en tte, partent de la place de la Victoire et se dirigent vers
l'htel du Gouvernement, o le cortge les attend... Un coup de canon
annonce le dpart du cortge.

Mille soupapes de puissantes machines  vapeur laissant chapper  la
fois le fluide impatient et comprim ne pourraient donner l'ide de
l'immense clameur qu'a fait entendre la foule compacte et exalte par
le mme sentiment. Elle entoure de ses flots tourbillonnants le cortge
qu'elle accompagne sur la place de la Victoire, aux cris mille fois
rpts de: vive la Libert! vive la Rpublique! vivent nos librateurs!
Les uns dansent, trpignent de plaisir, s'embrassent; d'autres agitent
leurs chapeaux au bout de leurs btons; enfin le gnie de la libert
semble avoir embras tous les coeurs d'un saint dlire, mais ce dlire
est celui de la joie, il est sympathique, irrsistible, il lectrise
toutes les mes.

Lorsque le cortge a pass prs de l'arbre de la libert, qui, pour la
foule, tait la libert matrialise, il y a eu des scnes que ne pourra
jamais dcrire celui qui les a vues, et comprendra celui qui n'en a pas
t le tmoin.

Il semblait que tous voulaient s'lancer sur son sommet; on lui tendait
des mains frmissantes; les uns pleuraient, les autres criaient perdus;
plusieurs embrassaient avec frnsie le sol sur lequel il tait plant.
Tous auraient prfr perdre la vie plutt que la libert qui leur tait
donne.

Touchant tableau qui fera galerie avec celui de M. Philipps, et sous
lequel M. Lenol a gravement crit en faon de lgende:

A partir de cette poque, on ne vit plus _de longtemps_ ces scnes de
pillage et d'incendie qui avaient ensanglant la Martinique, ruin de
nombreuses familles et fait migrer plus de trois cents personnes.

_La libert purifia donc les mes des instincts cruels et haineux qui
les avaient un instant gares_.

Et pourquoi donc, bon Dieu! badigeonner ainsi l'histoire et, de parti
pris, religieux comme M. Philipps, politique comme M. Lenol, la charger
d'une couleur qui s'caillera sous l'action du temps, et la laissera
lire dans toute sa vrit?

Il est si simple cependant de l'crire simplement. M. Lenol lui-mme
n'a pas tenu longtemps contre ce procd, tout contradictoire qu'il est
de sa premire manire; il ajoute:

Mais malheureusement, elle (la libert qui tout  l'heure purifiait les
mes) n'eut pas la puissance de leur imposer les sentiments de devoir et
de travail sur lesquels repose la civilisation: les noirs dsertrent
les habitations ou n'y donnrent plus qu'un travail insuffisant pour
cultiver toutes les terres et assurer toutes les rcoltes. Un temps de
rudes preuves commena ds lors pour les Antilles.

Nous sommes cette fois  peu prs dans le vrai, et si la Martinique eut
 traverser quelques luttes sanglantes, la Guadeloupe, moins heureuse
encore, ne passa point, sans un certain branlement, de l'ancien rgime
de l'esclavage au rgime de la libert[43].

[Note 43: E. Roy, _Notice sur les colonies franaises en 1858_.]

Les nouveaux affranchis des deux les, qui considraient le travail
de la terre comme symbolisant l'esclavage, ont aujourd'hui dsert
partiellement les habitations, les uns pour se fixer dans les villes,
les autres pour se retirer sur des coins de terre isols, demandant
ainsi  une petite industrie,  la chasse ou  la pche, des moyens
d'existence faciles et indpendants[44].

[Note 44: _Revue coloniale_, janvier 1858.]

L'inaction et l'isolement les conduisent au dnment, le dnment  la
maladie, aux infirmits incurables,  l'hospice et  la mort; le tout au
grand dtriment de l'oeuvre de civilisation que le gouvernement poursuit
depuis si longues annes avec une si gnreuse persvrance[45].

[Note 45: Bulletin de l'immigration dans les colonies franaises,
_Moniteur de la Flotte_, septembre 18S8.]

En d'autres termes, la population noire tend  disparatre
progressivement, extermine par la misre, et en raison directe des
progrs que font en elle la paresse et le vagabondage, qui ont dj
rduit le nombre des travailleurs dans les proportions suivantes:

           Esclaves en 1847.    Travailleurs libres         Diffrence.
                 en 1856.

Martinique        72,850          48,545                       24,302

Guadeloupe        87,752          50,338                       37,414

Totaux           160,602          98,883                       61,716

Mme effet immdiat  la Runion: dsertion des grands ateliers,
vagabondage des affranchis; et si l'le put aisment parer au mal en
se recrutant de nouveaux travailleurs en Asie, il n'en est pas moins
rsult pour elle que, sa population s'tant considrablement accrue par
ce fait mme, et les anciens esclaves qui taient attachs  l'lve des
animaux de basse-cour, au jardinage, etc., exerant maintenant cette
industrie  leur profit personnel, elle subit une crise alimentaire
des plus graves, _car il faut diviser entre plusieurs la nourriture
ncessaire  un seul_[46].

[Note 46: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs
trangers  l'le de la Runion_, par A. Fitau, conseiller colonial
(Paris, 1859).]

Tels sont donc, dans leur simplicit, les rsultats conomiques et
moraux de l'mancipation!

Toute mesure sociale qui n'est pas  l'preuve du chiffre est, de
soi, mauvaise; pour tre bonne, d'ailleurs, il faut qu'au lieu d'tre
partielle elle soit gnrale; or, les Anglais et nous sommes les seuls
qui ayons mancip nos esclaves; et qu'est-ce que cette exception?
Encore se subdivise-t-elle en deux parts dont l'une, celle des heureux
problmatiques, n'est elle-mme quant  l'autre, celle des malheureux
incontestables, qu'une exception insignifiante.

Quelles seront les consquences politiques de cette situation? Dieu le
sait! Que si, pourtant, l'nergie sauvage de la loi de Christophe, les
excentricits pnales de Toussaint et de Dessalines, et le Code rural,
quelque peu sauvage encore, de Boyer n'ont pu sauver Hati de sa ruine;
 ce point qu'on se demande avec terreur si l'affreux drame qui s'y joue
ne se terminera pas par un retour vers la barbarie, pouss jusqu'au
cannibalisme, o vont les colonies anglaises avec leurs ngres vagabonds
et pastoraux; o vont nos colonies avec leurs ngres citoyens et
vagabonds?

Admis sans transition mnage, sans ducation prliminaire,  la
profession d'hommes libres, les ngres mancips d'aujourd'hui, comme
leurs frres d'autrefois, ne traduiront-ils pas en _mandingue_ le dcret
d'abolition? leur convoitise du bien-tre et du luxe s'teindra-t-elle
dans la paresse? ne s'y dveloppera-t-elle pas, au contraire, sous
l'irritation des apptits les plus brutaux? et comme ils sont les
plus nombreux, dix fois plus nombreux que la population blanche, n'en
appelleront-ils pas, un jour,  la logique du plus fort?

Nous rions--nous qui rions de tout--de la parade impriale qu'a joue S.
M. Soulouque; elle a pourtant cot, tant en massacres qu'en excutions,
75,000 mes environ. Mais nous ne l'envisagerons pas  ce point de vue.

Supposons que ce monomane d'gosme, de clinquant et de sorcellerie qui
a nom Faustin Ier, et dont la soif de sang n'a d'gale que la soif de
l'or, au lieu d'exterminer les plus clairs de ses sujets, ngres ou
multres quels qu'ils fussent, se les ft attachs en les relevant dans
leur dignit, en les appelant dans ses conseils, en en peuplant son
snat, en en faisant les auxiliaires de son pouvoir; au lieu de
s'affilier aux sectaires du Vaudoux et du culte des couleuvres, se ft
fait chrtien de bonne foi, avec un clerg intelligent et moral, dont
l'influence, en mme temps qu'elle aurait agi sur les masses, les et
reprises en sous-oeuvre par l'ducation des enfants et des adultes; au
lieu de s'appuyer sur les bandits d'Accaau, les et proscrits  juste
titre, ceux-l; au lieu de batailler avec l'intelligente Rpublique
dominicaine, se la ft associe d'abord, en vue de l'absorber plus tard;
au lieu de miner le commerce et l'agriculture de son empire, en et
ramen les produits  l'ancien chiffre de 200  300 millions, avec
lesquels il se serait donn une marine et une arme discipline; qu'au
lieu de s'isoler enfin du monde civilis, il s'y ft identifi en
personnifiant, en lui-mme et dans son peuple d'un million d'mes, la
rgnration de la race ngre; supposons tout cela, car, ou tout cela
est possible et sera, ou la perfectibilit des races ngres n'est
qu'une utopie et leur mancipation qu'une faute qui les a vous 
la destruction par la misre et par elles-mmes et dont nous sommes
responsables devant Dieu.

Or, tout cela tant, le drapeau de Soulouque devenait le drapeau de
ralliement des sept  huit millions de ngres, disperss, par centaines
de mille, dans les Antilles, groups par millions dans les Etats-Unis,
et qui, sous l'influence d'une ide commune, appuye d'une flotte
hatienne au besoin, se constituaient sur place en nationalit, ou
s'allaient fondre dans la nationalit d'Hati.

Ce fut l, pour un moment, le rve de nos mancips de la Guadeloupe et
celui des insurgs de Sainte-Lucie, qui brlaient les habitations et se
ruaient sur le palais du gouverneur, en criant: _Vive Soulouque!_

L'imbcile eut peur de ce commencement d'excution: C'est encore un
tour de ces coquins de multres, dit-il; ils veulent me brouiller avec
la France et l'Angleterre!

Les journaux amricains, qui tremblent, eux aussi, mais avec plus juste
raison, en prsence de l'lment noir qui menace d'envahir les Etats
du Sud, avaient pris au srieux cette manifestation d'un projet de
confdration noire qui grouperait autour du noyau hatien la population
esclave ou affranchie des Antilles[47].

[Note 47: D'Alaux.]

Elle tait prmature pourtant, partielle d'ailleurs, donc inoffensive;
mais que, Soulouque mort[48], un Toussaint ou un Boyer, complt par une
ducation, qu'il aura reue chez nous peut-tre, qu'un homme enfin lui
succde, et l'improbabilit d'aujourd'hui sera demain rendue possible
par l'influence acquise et la puissance arme d'Hati rgnr; par
un mouvement insurrectionnel dans les Etats-Unis; par l'incessante
aspiration des ngres des Antilles vers une indpendance que leur
mancipation n'a point absolument satisfaite; et par cette instinctive
solidarit de la peau qui, dans la Nigritie amricaine, aura fanatis
sept ou huit millions d'hommes.

[Note 48: Ces pages taient crites avant la dernire rvolution
d'Hati.]

A Rome, un snateur avait mis l'avis de forcer les esclaves  se vtir
d'une faon particulire: c'tait les mettre  mme de se compter; le
snat rejeta l'imprudente proposition. Dans les colonies, les esclaves
portaient avec eux leur marque distinctive; aujourd'hui qu'ils sont
libres, ne se compteront-ils pas tt ou tard? Ce jour-l commencera
la lutte prvue des deux races, et si, comme n'en doute pas M. de
Tocqueville, la race blanche est appele  succomber dans les les
amricaines et dans le sud de l'Union, l'mancipation ne peut manquer
de hter ce dnoment.




IV.

De l'abolition de la traite.--tat de l'Afrique intrieure.

Quand on a song  rprimer la traite, elle avait pour dbouchs les
trois cts de ce triangle immense qu'affecte dans sa forme le continent
africain: l'un  l'ouest, sur l'ocan Atlantique, o se fournissaient
les deux Amriques et les Antilles; l'autre  l'est, sur la mer des
Indes, o se fournissaient les les de l'Afrique, la Perse et l'Arabie
particulirement; le troisime au nord, o se fournissaient, par
les ports de la mer Rouge et la valle du Nil, l'gypte, la Syrie,
Constantinople; par les tapes du dsert, Tripoli, Tunis, l'Algrie, le
Maroc et leurs vastes Sahara.

Il s'y faisait annuellement un mouvement de 200,000 esclaves environ,
ainsi rpartis:

Par l'ouest           150,000
Par l'est              50,000
Par le nord            22,000
--------
   Total              202,000

Ces deux derniers chiffres, que nous donnons d'aprs MM. Moreau de
Jonns[49] et Fowel Buxton[50], ont t ports  80,000 par la _Revue
Africaine_ de dcembre 1853[51], et rduits par M. le comte d'Escayrac
de Lauture  10,000 seulement[52].

[Note 49: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_.]

[Note 50: _De la traite des esclaves en Afrique_.]

[Note 51: _De l'importance de l'occupation de Constantine_, par de
Montvran.]

[Note 52: _Le Dsert et le Soudan_.]

Si pourtant le Maroc ne se recrutait annuellement que de 1,000 esclaves,
comme l'avance M. d'Escayrac, il nous semble difficile que par cet
apport insignifiant le nombre total de ceux qu'on y compte se soit lev
 120,000 comme il est constat[53].

[Note 53: Graberg de Hamzo (_Specchio de l'Imperio di Maroco_), et
_Antislavery Reporter_ (cit par M. d'Escayrac).]

Quoi qu'il en soit de ces erreurs de statistique, le problme  rsoudre
tait celui-ci: fermer  la traite tous ses dbouchs, sous peine, n'en
laisst-on qu'un seul ouvert, de n'avoir attaqu l'esclavage ni dans sa
cause ni dans ses effets.

C'tait tout simplement impossible; et cette impossibilit de fait
ressortira d'une promenade par citations, autour de l'Afrique et dans le
Soudan.

D'aprs un rapport du capitaine Thomas Smee, qui fit en 1811 un voyage
d'exploration sur la cte orientale d'Afrique, dit M. le capitaine de
vaisseau Guillain, le nombre des esclaves annuellement exports alors
du port de Zanzibar  Mascate, dans l'Inde,  l'le de France, etc.,
n'tait pas moindre de 6,000  10,000.

Tarir, diminuer, ou gner mme une source si fconde de richesse,
c'tait jeter dans les intrts de la population marchande, habitue
 ce trafic que son code religieux approuve implicitement, une
perturbation aussi norme qu'injustifiable  ses yeux, et semer dans les
esprits des rancunes implacables.--L'Angleterre ne s'mut ni des uns ni
des autres, et, ceci est  sa gloire, elle a su constamment mettre au
service de cette oeuvre gnreuse une patience et une nergie dont nous
devons regretter de n'avoir pas donn l'exemple.--Je l'avoue pour mon
compte, rien ne me prouve l'gosme machiavlique dont on accuse cette
grande nation  propos de la grave question qui nous occupe[54].

[Note 54: _Documents sur l'histoire, la gographie et le commerce de
l'Afrique orientale_, 5 vol. in-8, avec atlas.--Ouvrage publi par
ordre du gouvernement, par M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Aprs ces considrations loyales, auxquelles il est temps qu'enfin tout
homme d'examen srieux s'associe, M. le capitaine de vaisseau Guillain
rappelle les traits divers qui, de 1822  1847, ont amen l'iman de
Mascate, aux sollicitations de l'Angleterre,  supprimer la traite au
nord de l'quateur.

A la mme poque, M. Rochet d'Hricourt crivait:

Les ngociants qui font le commerce des Petites chelles de la partie
de cette mer voisine du golfe Arabique naviguent avec de gros navires 
trois mts.--Ils achtent des esclaves que les Danakiles et les Soumalis
amnent du sein des tribus les plus froces des Gallas. Ils en achtent
 Odida,  Moka, o les transportent les naturels de Toujourra et
autres, et viennent complter leur chargement sur les marchs de
Berbera[55].

[Note 55: Rochet d'Hricourt, lettre date d'Angola, 1848 (_Revue
Orientale_).]

En Afrique, ajoutait trois ans aprs M. le comte d'Escayrac de Lauture,
la traite se fait sur la cte occidentale et la cte orientale. La
premire seule est bien surveille. Il est  ma connaissance qu'en
1851 un navire  vapeur de 600 chevaux de force a charg _ la cte
orientale_, entre Mozambique et Zanzibar, 1,500 noirs  destination
du Brsil. Ce navire peut, anne moyenne, faire quatre voyages et
introduire  lui seul 6,000 esclaves en Amrique.

Les esclaves ne valent aujourd'hui (1853) que 15 francs sur la cte
orientale d'Afrique, o on les achte en masse, par lots de 50  1,000,
 tant par tte en moyenne; ils en cotent environ 80  la cte oppose
et se vendent de 1,200  1,400 francs au Brsil.--Le propritaire de la
frgate dont je viens de parler pourrait donc, ds la premire anne
et tout en mettant 2 millions de ct, armer quatre autres frgates
 vapeur et transporter, l'anne suivante, 30,000 noirs sur ses cinq
navires[56].

[Note 56: Comte d'Escayrac de Lauture, _Le Dsert et le Soudan_.]

Que la traite, d'ailleurs, soit plus ou moins officiellement empche de
ce ct, l'esclavage local n'en continue pas moins  se recruter dans
l'intrieur sans rien perdre de sa stabilit premire et de sa valeur
d'tat social, car les esclaves forment les deux tiers ou les trois
quarts de la population totale de Zanzibar: ce sont des Africains
provenant de toutes les peuplades qui occupent les rgions intrieures
de l'Afrique orientale comprise entre le Mozambique et le Djoub. Inutile
de mentionner spcialement les individus isols appartenant  d'autres
contres, tels que, par exemple, les esclaves abyssiniennes qui ornent
le harem du sultan et celui de quelques hauts dignitaires[57].

[Note 57: M. le capitaine de vaisseau Guillain.]

Comme complment de ces tmoignages acquis  notre proposition, et qu'il
est inutile de multiplier, ajoutons que la foire pittoresque de Berbera,
rendez-vous annuel des tribus de l'intrieur, des marchands de l'Ymen,
de Mascate, de Ras-el-Kina, de Bossera, de Sour, etc., etc., des riches
banians de Porbendeur, de Mandvi et de Bombay, n'a rien perdu de
son importance comme march d'esclaves. De temps en temps un groupe
d'enfants poudreux et harasss de fatigue y indique l'approche des
caravanes d'esclaves, dont la plus riche est celle de l'Abyssinie, et
dont les conducteurs sont attendus par leurs correspondants de Bossera,
de Bendeur-Abbas et de Bagdad[58].

[Note 58: _Idem_.]

Voil pour l'est.

Sur le dbouch nord o l'gypte, Tripoli, Tunis ont adhr  la
suppression de la traite, o nous avons nous-mmes aboli l'esclavage,
a-t-elle perdu de son activit?

Dans le Soudan tout entier, a dit un voyageur au Darfour, la branche de
commerce la plus tendue et sur laquelle, _aujourd'hui encore_, repose
rellement tout le mouvement commercial, est la vente et l'achat des
esclaves.

A Noufi, il n'est pas un marchand qui n'ait toujours 8,000 ou 10,000
esclaves tout prts et des commis esclaves eux-mmes associs  son
commerce ou commerant pour leur propre compte qui n'en aient chacun
1,000, 2,000, plus ou moins.

Mohamed Ali, en frappant de droits normes l'importation des esclaves
en gypte, _a tch_ d'entraver ce commerce. On ne sait pas combien de
milliers d'esclaves perdent la vie pour quelques centaines qui finissent
par arriver en gypte, au Moghreb,  Constantinople: il en meurt des
milliers dans les ghrazias ou chasses qu'on leur fait pour les capturer;
des milliers pour s'acclimater dans le pays de leurs ravisseurs,
s'habituer  un nouveau rgime de vie et aux travaux qui leur sont
imposs; des milliers pour sortir du Soudan et traverser  pied
d'normes dserts; des milliers pour fournir des eunuques; des milliers
pour avoir  supporter le froid de la Syrie, de la Turquie, de la
Perse[59].

[Note 59: _Commerce et industrie dont le Soudan_.--Relation d'un voyage
dans le Darfour. Traduit et annot par M. Perron, directeur de
l'cole de mdecine du Caire, 1845, aujourd'hui directeur du collge
arabe-franais  Alger.]

Avant les Turcs, dit un voyageur au Sennar, quand le Sennar tait
administr par des chefs indignes, le roi de ce pays rassemblait, aprs
le temps des pluies, deux ou trois cents cavaliers, une centaine de
fantassins, puis, se portant sur le Fazoglet avec le souverain de cette
contre, il dlibrait sur le point qu'il convenait d'attaquer; arrivs
 leur destination, fantassins et cavaliers se couchaient dans les
ravins, dans les bois et les herbes. Ils y attendaient la nuit, puis
ils grimpaient sur la montagne, mettaient le feu aux habitations,
gorgeaient, assommaient les malheureux ngres qui osaient rsister,
s'emparaient des enfants et reprenaient la route de leur pays.

On faisait de mme dans le Cordofan et, _aujourd'hui encore_, les chefs
n'ont pas d'autre expdient pour se procurer des esclaves. Quand,
parmi les prisonniers, il s'en trouve de vigoureux, les vainqueurs
confectionnent de longues fourches en bois, et, dans l'intervalle
des branches, serrent le cou du captif qui, ainsi maintenu, ne peut
s'enfuir.

Aprs la conqute du Sennar, les commandants de Mohamed Ali ont
continu le commerce des esclaves et, _chaque anne, le dlgu du
vice-roi  Kartoum fait trois expditions_.

Il faut avoir vu soi-mme la traite des ngres pour se faire une
ide des horreurs que les hommes commettent sur leurs semblables: une
caravane part d'thiopie, compose de filles et de garons; elle chemine
lentement dans le dsert sous la conduite d'un chef; si l'un des
esclaves est malade, si, harass, il ne peut continuer sa route, on
l'abandonne dans un dpt pour le gurir, l'engraisser, afin que plus
tard on puisse s'en dfaire avantageusement. Mais si la caravane se
trouve loigne de toute habitation, l'esclave reste sur place et meurt
de faim ou devient la proie d'une bte froce.

Toutefois, comme le conducteur est tenu de rendre compte de sa
marchandise, il fait saisir l'esclave et, malgr ses cris, il lui coupe
les deux oreilles, qu'il salera pour les conserver et les exhiber lors
de la reddition des comptes[60].

[Note 60: Hamont, _Voyage dans le Sennar_, 1843.]

Le roi de Darfour, dit un voyageur au Cordofan, _exporte_ chaque anne
8,000 ou 9,000 esclaves dont un quart meurt dans les fatigues d'une
marche impitoyable  travers le dsert. Cette grande caravane est
approvisionne seulement pour le nombre de jours ncessaires; il faut
que l'escorte fasse avancer tout le monde et gagne la plaine ou la
montagne fixe pour la halte du soir. Dans cette navigation  travers
les sables, on voit les malheureux naufrags qu'on laisse en arrire
supplier, se tordre les bras. Ils ne demandent qu'une journe de repos,
et ils montrent  quelques pas de l la seule escorte qui consente  les
attendre: les hynes et les chacals. Le chef de la troupe est sourd 
leurs cris; il est cruel par humanit; le sort de la caravane dpendrait
d'un retard, ce retard ne s'accorde jamais.

Et quand,  quelques jours de l, voyageur mont sur un agile
dromadaire, je traversais rapidement le mme dsert, c'est par les
carcasses humaines nouvellement dpeces que j'ai trouv mon chemin et
que, le soir, j'ai reconnu la halte.

Tel Turc, sur les deux rives du Nil,  ct de son harem, possde cent
femmes noires qu'il livre, dans sa basse-cour,  une dizaine de ngres.
Ces femelles mettent bas un enfant qui sera mutil pour l'usage des
harems et vendu quand il aura douze ans. Ces haras d'hommes _donnent_,
anne commune, 2,000 esclaves que la douane du pacha surveille et taxe
et qui viennent au Caire se vendre au march[61].

[Note 61: Lo de Laborde, _Chasse aux hommes dans le Cordofan_, 1844.]

Ces tristes pisodes sont vieux dj de douze  quatorze ans; mais quoi
qu'aient fait Mohamed Ali et Sad Pacha surtout, s'ils ne viennent plus
se dnouer aujourd'hui dans les bazars du Caire par un encan public, ils
ne s'en perptuent pas moins en dehors de l'gypte proprement dite et de
l'action directe du vice-roi.

Comme partout, l'abolition de la traite n'a fait ici que rtrcir le
primtre d'action o s'exerce la chasse  l'homme.

Encore un tmoin oculaire qui cette fois crivait en 1853[62]:

[Note 62: M. le comte d'Escayrac de Lauture, _Le Dsert et le Soudan_.]

Parmi les peuples musulmans, la traite des noirs a toujours t _et
est encore_, de nos jours, alimente par deux sources principales: les
ghrazias, grandes chasses auxquelles prennent part des armes entires,
et les enlvements partiels d'enfants et de femmes commis par des Arabes
isols....

Les ghrazias diriges par les noirs musulmans contre les noirs paens
ont tantt lieu sous le patronage du prince, comme dans le Ouady, tantt
elles sont entreprises  leurs risques et prils par des chefs audacieux
auxquels leur renomme et l'appt du butin ont bientt form une troupe.

La colonne d'attaque, profitant de la saison sche, se met en marche,
et ce n'est quelquefois qu'aprs un mois qu'elle atteint les frontires
du Soudan idoltre. A son approche, les villages sont abandonns: elle
les brle; les populations fuient: elle les traque et les atteint.

Quelquefois un village plac sur le sommet d'un roc inaccessible
cherche  rsister: le blocus en est dcid... Les envahisseurs,
s'apercevant enfin qu'il n'est plus dfendu, se hasardent  y pntrer,
et parmi les cadavres dj froids de leurs victimes, ils cherchent
 reconnatre ceux qu'il est encore temps de rappeler  la vie: les
chasseurs de ngres possdent au plus haut degr l'art de ranimer les
victimes de la soif et de la faim. Ils savent, si elles y opposent
un refus obstin, en triompher en leur bouchant les narines, en
introduisant dans leur bouche un instrument de fer ou de bois qui les
contraint  l'ouvrir; ils y jettent rapidement de l'eau et de la farine,
du beurre fondu qu'ils poussent avec leurs doigts dans le gosier de ces
malheureux....

Le Nubien n'acquiert d'esclaves que pour les revendre; c'est,  ses
yeux, une marchandise, un btail, une monnaie. S'il en possde une
cinquantaine de l'un et de l'autre sexe, il les accouple sous ses yeux
et livre au commerce les produits de ses haras. S'il ne possde que
des femmes, il les loue moyennant une dizaine de francs par mois  des
soldats turcs, gyptiens,  des blancs de prfrence.--Il obtient ainsi
des multres dont la qualit est de beaucoup suprieure  celle des
Abyssiniens et dont la couleur promet un prix lev. Tout pour lui est
matire  commerce, et il ne ddaigne pas d'ajouter quelquefois sa
progniture  l'assortiment de son magasin.

L'esclave est sa monnaie; aussi toutes les marchandises
s'valuent-elles en ttes de noirs. Les tributs et les contributions ne
s'acquittent gure autrement... Le gouvernement gyptien ne paye pas
autrement aujourd'hui ses employs dans le Sennar, le Fazogl, le
Cordofan, et l'officier trane sa solde au march...

La facilit extrme, le bon march avec lesquels on acquiert des
esclaves dans le Soudan, font que tout le monde en possde, que leur
perte devient peu sensible et que ds lors on ne prend d'eux aucun soin;
_malades, on les abandonne; estropis, on les tue; morts, on jette leur
cadavre hors de la ville et les hynes les font disparatre_.

Les esclaves taient _choses_ du moins chez nous et, par l, sujets 
mnagement et  conservation; en dclarant que ce n'tait pas assez,
nous avons t logiques avec nos principes de morale et de civilisation;
mais o nous avons cess de l'tre, c'est quand nous avons implicitement
ajout que, pour n'avoir pas  rougir de faire un homme _chose_, il
fallait le laisser moins que rien. Or, cette transition relativement
immense du _rien_  la _chose_ s'oprait par la traite.

Et si cette rflexion nous chappe  notre retour du Soudan gyptien,
quelles autres plus amres nous poindront quand nous aurons sond toute
l'Afrique!

A peine Richardson, Overweg et Barth taient-ils partis de Tripoli pour
s'avancer dans le Soudan central par la route de Denham et de Clapperton
qu'ils voient de loin une masse mouvante s'avancer vers eux; c'tait
une caravane d'esclaves uniquement compose de jeunes filles[63].

[Note 63: Malte-Brun, _Rsum historique de l'exploration de l'Afrique
centrale, de 1850  1855_.--REVUE BRITANNIQUE, _Voyages du docteur
Barth_.]

Un peu plus au sud, Vogel, en 1854, fait rencontre  Gadrone, entre
Mursouk et Tedjerry, de la grande caravane du Bournou, compose de
quatre  cinq cents esclaves, pour la plupart jeunes filles et jeunes
garons de dix  douze ans.

Ce fut la premire fois, crivait Vogel  la _Gazette Allemande_, que
j'eus une ide complte et juste de ce que c'est que l'esclavage. Les
malheureux captifs, obligs, tous sans exception, de porter sur la tte
une charge d'environ vingt-cinq livres, avaient non-seulement perdu
leurs cheveux, mais mme la peau sur le sommet de la tte.

En outre, il leur fallait faire avec les fers aux pieds une route
dj excessivement pnible; ils taient traits d'une manire vraiment
rvoltante, et ne recevaient qu'une nourriture insuffisante et
mauvaise.

Dans le Zinder, Richardson a le regret de voir que la vente des
esclaves tait le principal objet de commerce, et que le Sarki avait
pour habitude, quand ses affaires taient gnes, de les rtablir en
faisant, sous un prtexte quelconque, des ghrazias sur les districts
voisins du Demergou; c'est ainsi qu'_il fut tmoin_ d'une expdition
contre le Korgoum, canton situ  deux journes de Zinder et compos
d'une ville et de trois villages sur le penchant et au pied d'une chane
de rochers.

Barth outre-passant ses deux compagnons de voyage pntre dans le vaste
et beau pays de l'Adamua qu'aucun Europen n'avait encore visit.

On y rencontre de grandes villes toutes les trois ou quatre heures de
marche, avec des villages dans l'intervalle, exclusivement habits par
les esclaves. Les Fellatahs, jusqu'aux plus pauvres, en possdent de
deux  quatre, et les chefs du pays ont des multitudes innombrables de
ces pauvres cratures. En aucun pays du monde l'esclavage n'est aussi
rpandu; les esclaves et les bestiaux sont considrs comme la base de
la richesse des habitants et forment avec l'ivoire, qui est  trs-bon
march, le principal article d'exportation.

Il est bien entendu que toutes les horreurs de la ghrazia, de l'afft et
de la battue, dont la bte de chasse est un homme, n'ont rien ici perdu
de leur atrocit.

Vogel, que nous avons laiss tout  l'heure au sud de Mourzouk, poursuit
la route qu'avaient suivie Clapperton et Denham en 1824, et sur laquelle
venaient de le devancer Richardson, Overweg et Barth. Triste route! et
qui serait la _Via Scelerata_ du dsert si toutes ne l'taient pas;
cimetire en plein vent, o, comme ses devanciers de vingt ans et ceux
de l'anne prcdente, Vogel s'oriente par les squelettes humains
sonnant sous les pas de son chameau.--Au dpart d'une tape, dans le
Bournou, il trouve au pied d'un arbre une forme humaine, dcharne, mais
respirant encore; c'tait un esclave abandonn depuis trois jours par
une caravane qu'il n'avait pas pu suivre, malgr la lance et le bton
dont on l'avait aiguillonn; un peu de bouillon le ranima, et, moyennant
un cadeau, un homme du pays consentit  s'en charger. S'il l'a guri, ne
l'a-t-il pas vendu?

Trois lieues plus loin, la pit moins heureuse du voyageur ne trouvait
plus  s'exercer qu'en ensevelissant dans le sable ce que les chacals
avaient laiss d'un cadavre  moiti dvor.

Comme Denham, Overweg et Barth, Vogel voulut voir de ses yeux une de ces
terribles ghrazias qu'excutent de temps  autre les sultans du Bournou
pour alimenter leur dpt puis de captifs.

L'arme bournoune, forte de 2,200 cavaliers, de 3,000 chameaux portant
les bagages et de 5,000 boeufs conduits par 1,500 fantassins, allait se
mettre en marche (mars 1854). Vogel obtint l'autorisation de la suivre.
Le but tait le pays des Musgos, par le dixime degr de latitude nord.

Un premier coup de main donna 1,500 prisonniers; un second 2,500, non
sans massacre d'un plus grand nombre. Un soir, Vogel est veill par un
bruit trange. Trente captifs gisaient sur le sol, se tordant en tronon
dans les convulsions d'une atroce agonie: on leur avait cisaill jusqu'
sparation, avec un mauvais couteau, la jambe gauche au genou, le bras
droit au coude.

Trois autres paraissaient avoir t pargns; ceux-l, messagers de
terreur, devaient aller dire aux leurs quel sort les attendait s'ils
osaient rsister jamais au puissant chef du Bournou; un moment aprs,
ils taient libres en effet; mais chacun d'eux laissait  terre sa main
droite dtache du poignet par ce mme affreux couteau de plus en plus
brch et criant sur les os!

Deux moururent la nuit mme; le lendemain, le troisime gisait encore
sur le lieu du carnage, les traits dcomposs et le visage sillonn de
quelques larmes stoques qu'il refusait en vain  la douleur.

Une pauvre femme tait accouche  la halte, dans un marais.--Vogel lui
donna sa chemise. Mais une esclave, fut-elle mre, n'est pas apte 
possder mme un lambeau de toile pour envelopper son enfant: son matre
le lui prit.

Imitons Vogel, fuyons en toute hte cette dsolation. Que nous importe 
prsent de suivre nos voyageurs? nous retrouverions les mmes atrocits
sur toute notre route.

Avec Barth, pourtant, reposons-nous un moment sur le chemin de
Tombouctou, dans la case d'un pauvre vieux ngre qui, aprs vingt-sept
ans d'esclavage au Brsil, tait revenu au pays natal, savant de son
exprience, et s'tait arrang d'instinct une petite _Liberia_ de
quelques arpents o il cultivait la canne  sucre et des fruits en
famille.

Quelle leon nous donne, ce me semble, et bien autrement loquente que
celle de M. Philipps, cette pastorale au dsert!

A l'ouest du continent africain, d'o s'exportait le plus grand nombre
d'esclaves pour les besoins des deux Amriques, la traite est bien
autrement empche que dans l'est et le nord.--Les rsultats de la
quasi-suppression de ce ct nous laisseront donc prjuger de ce qu'il
adviendrait si elle tait partout exactement supprime.

Voici ces rsultats apprcis sur les lieux:

Les captifs sont traits avec une rigueur que nous n'avions pas encore
remarque; les uns portent aux pieds des fers joints entre eux par une
courte barre qui les oblige  sauter pour avancer; les autres tranent,
galement aux pieds, une pice de bois d'une lourdeur et d'un volume
tels qu'on a t oblig, pour qu'ils puissent se mouvoir, de la leur
suspendre au cou par une corde d'toffe.

Au centre du continent africain, _l'esclavage est en effet bien
autrement odieux que dans les pays civiliss_; et lorsque le voyageur se
trouve en face de toutes ces misres, qu'il est forc de les voir et de
les toucher, il ne peut que gmir de regret et de douleur; il ne peut
que s'crier, le dsespoir dans l'me, _que jusqu'ici nous n'avons
employ que des moyens impuissants et inefficaces_.

Quand la traite tait permise, les prisonniers taient bien nourris. On
les soignait, on leur vitait de trop grandes fatigues pour en tirer un
plus haut prix..... Aujourd'hui, au contraire, les esclaves sont traits
avec une barbarie qui dpasse tout ce que l'imagination peut concevoir:
il est inutile de les avoir gras et bien portants; car les Africains
sont trop pauvres pour les payer et, quand ils les achtent, ils les
trouvent toujours assez bons. Telle est du moins la rgle ordinaire;
l'exception a lieu lorsque le hasard donne  l'esclave un matre qui
considre ses captifs plutt comme un objet de luxe que comme un
instrument de travail et que, par orgueil plutt que par intrt, il
adoucit leur sort par des soins matriels; avoir de beaux captifs est,
pour certains chefs africains, une satisfaction de vanit qui quivaut,
chez nous,  avoir de beaux chevaux.

Mais tous les chefs ne sont pas domins par des intrts de vanit; il
en est beaucoup qui achtent des captifs uniquement pour cultiver leurs
champs, et excuter de grossiers travaux, et ceux-ci n'exigent aucun
soin. On les nourrit  peine, on ne les vt pas; on les parque comme des
btes immondes; on les soumet  la torture des entraves et des fers pour
prvenir leur vasion. Quant au travail qu'on doit en obtenir, on a
la ressource du bton; et cette crainte d'un chtiment que ceux qui
l'infligent savent toujours rendre terrible donne au pauvre esclave une
excitation nerveuse qui tient lieu de la force qu'il n'a plus[64].

[Note 64: Anne Raffenel, _Voyage dans l'Afrique occidentale_,
1843-1845.]

L'abolition de la traite donne donc raison  Senelgrave et  Mungo-Park,
qui crivaient, l'un en 1730, l'autre en 1805:

Par un usage immmorial, les ngres font esclaves les captifs qu'ils
prennent  la guerre; mais avant que leur commerce ft tabli avec les
Europens, _ils tuaient en grande partie leurs prisonniers dans la
crainte qu'tant devenus trop nombreux ils ne leur causassent de
l'embarras par leurs rvoltes. Il demeure prouv que le commerce des
esclaves sauve la vie  quantit de ngres_[65].

[Note 65: Senelgrave, _Voyage en Afrique_, 1730-32.]

Si l'on me demandait ce que je pense de l'influence qu'une
discontinuation du commerce des esclaves produirait sur les moeurs de
l'Afrique, je n'hsiterais point  dire que, dans l'tat d'ignorance o
vivent ses habitants, l'effet de cette mesure ne serait, selon moi, ni
si avantageux ni si considrable que plusieurs gens de bien avisent  le
penser[66].

[Note 66: Mungo-Park, _Second Voyage en Afrique_, 1805.]

Aprs l'affirmation, les faits:

1er mars 1847.--On mande de Gore: Les Anglais s'taient chargs de
bloquer Gallinas, o devaient s'embarquer des ngres pour les Antilles.
Tous les passages taient si bien gards que les propritaires de ces
malheureux, contraints de les nourrir sans pouvoir les vendre, ont pris
une rsolution atroce: ils ont de sang-froid tranch la tte  leurs
deux mille esclaves et ont attach ces hideux trophes  des poteaux sur
la grve, en vue des croiseurs.

Des officiers franais s'tant trouvs  _l'Agouade_, avec les
chefs qui avaient ordonn cette boucherie, et leur en ayant fait des
reproches: Si nous ne pouvons vendre nos prisonniers, leur fut-il
rpondu, que voulez-vous que nous en fassions[67]?

[Note 67: Les journaux de mars 1847.]

Le roi de l'tat d'Iariba, vaste contre de la Nigritie occidentale,
a entrepris, en 1851, une grande guerre,  la suite de laquelle il
a massacr cinq mille prisonniers dont il n'a pas voulu avoir la
charge[68].

[Note 68: Le journal _le Pays_, 1857.]

Ces deux drames en quelques lignes ont t reproduits sans commentaires,
 quelques annes de distance, par toute la presse europenne; combien
d'autres, rests inconnus, s'taient jous avant, se sont jous depuis
dans cet pre pays et s'y joueront encore, dont nous serons de fait,
sinon d'intention, les auteurs responsables!

En voici la contre-partie:

Le mme roi d'Iariba, pendant une guerre qu'il a eue en 1857, a fait
quatre mille prisonniers, et sachant, d'aprs les bruits rpandus
aujourd'hui dans toute l'Afrique, _qu'il peut en tirer parti pour
l'immigration_, il les a pargns et les conserve  Ksatonga, sa
capitale[69].

[Note 69: _Le Pays_, suite de l'article cit.]

Est-ce concluant?

Et sans le triste malentendu qui a impos un temps d'arrt 
l'migration ngre, le nouveau roi de Dahomey, au lieu d'inaugurer son
rgne en gorgeant mille esclaves sur la tombe de son pre et de se
mettre en chasse, le sacrifice tant incomplet, pour en aller chercher
deux mille autres, et imit sans doute le lucratif exemple que lui
avait donn le roi d'Iariba. A n'en pas douter non plus, il en et t
bientt de mme dans la Nigritie tout entire, ainsi qu'en tmoigne ce
renseignement encore indit, _mais officiel_, recueilli en plein grand
dsert,  plus de huit cents lieues du premier effet produit sur
le littoral atlantique par le recrutement de nos quelques milliers
d'engags.

M. Bouderbah, interprte de l'arme  El-Aghouat, le seul voyageur
algrien  qui il ait t donn de dpasser les limites du Sahara,
arrivait  Rat, chez les Touaregs-Azegeur,  trois cent quarante-neuf
lieues de son point de dpart, en septembre dernier; on y attendait
les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa, _qui y conduisent
annuellement de 3,000  4,000 esclaves, et l'on y disait que leur prix
de vente ordinaire, 100  150 francs, s'lverait probablement  250
francs, parce qu'il y avait  Noufi une recrudescence de demande pour
les ctes de Guine_[70].

[Note 70: Voyage excut avec l'autorisation de M. le marchal comte
Randon, alors gouverneur gnral de l'Algrie.]

Ainsi, les rachats que nous oprions au Gabon, dans l'Abyssinie, an
grand Bassam,  la baie de Biafra, avaient dj eu pour rsultat de
mettre en faveur la marchandise--quelle phrase applique  des hommes!
si elle n'tait corrige par celle-ci--et de faire par consquent que la
marchandise mme ft soumise  des procds intresss de mnagements et
de conservation.

Combien donc l'Europe chrtienne avec son abolition de la traite,
dont la consquence rigoureuse serait l'abolition de toute migration
soudainement libre et spontane, combien donc l'Europe chrtienne
est loin, ainsi que le remarquait H. Raffenel, de raliser son rve
religieux!

Rve en effet, car du voyage de Senelgrave  ceux de Mungo-Park,
avant l'abolition de la traite; de ceux de M. Raffenel  celui de M.
Hecquard[71], depuis qu'elle est abolie, rien n'a chang: la traite,
encore la traite! ainsi que le prouve surabondamment le nombre des
ngriers qui chargent  la cte et dont plus des deux tiers chappent
aux croiseurs.

[Note 71: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la cte et dans l'Afrique
occidentale_, 1855 (Publi avec l'autorisation du ministre de la marine
et des colonies.)]

Nous n'avanons rien l d'ailleurs qui ne soit de notorit publique et
officielle.

Ds 1840, M. Fowel Buxton crivait  la premire page de son livre, le
plus complet sans contredit et le mieux tudi qui ait t publi sur la
question de l'esclavage:

Ma premire proposition est que 150,000 cratures humaines sont
annuellement enleves au sol africain et transportes  travers
l'Atlantique pour tre vendues comme esclaves.

La mme anne, le prince Albert ouvrait la sance de la Socit pour
l'abolition de la traite par un discours o nous lisons cette phrase:

Je regrette profondment que les gnreux et persvrants efforts de
l'Angleterre pour abolir cet infme trafic de cratures humaines, qui
est  la fois la dsolation de l'Afrique et une tache pour l'Europe
civilise, n'aient pu aboutir encore  aucun rsultat satisfaisant.

En 1844, l'Angleterre avait inutilement dpens 400 millions pour ce
rsultat ngatif.

En 1848, un comit nomm par la Chambre des communes pour faire une
enqute _sur l'tat de la traite des noirs et sur le degr d'efficacit
de la mesure employe pour la rprimer_, rdigea deux rapports dont
les conclusions furent: Que le gouvernement devait songer  renoncer,
aussitt que possible, aux moyens employs jusqu'alors pour la
suppression du trafic des noirs[72].

[Note 72: _Revue coloniale_, t. I et II.]

La presse anglaise tout entire s'mut  cette rvlation; et _le
Times_, prenant texte du tmoignage rendu devant la commission d'enqute
par le commodore Hottam, _l'un des derniers chefs d'escadre employs 
la rpression de la traite_; et s'appuyant sur un opuscule du capitaine
William Allen, _l'ancien chef de l'expdition du Niger_, se pronona
pour le rappel de l'escadre britannique.

Les escadres de blocus, disait _le Times_, ont compltement manqu leur
but, qui tait de balayer l'Ocan des ngriers, et, _dans l'opinion du
comit_, elles le manqueront toujours, quels que soient d'ailleurs les
forces et le talent qu'on mette au service de ce systme.

L'an dernier enfin, une dputation de ngociants anglais soumettait 
lord Palmerston ses observations sur les mesures  employer pour amener
les gouvernements europens  exercer une action plus efficace en
matire de traite des noirs, et _concluait  l'immigration_[73].

[Note 73: _Revue coloniale_;--_Revue contemporaine_, janvier 1858.]

Il reste donc acquis que la traite se fait partiellement encore sur
l'est et sur l'ouest du continent africain, et qu'elle n'y a rien perdu
de son activit du sud au nord, par caravanes; que sa quasi-suppression
n'a rien modifi  l'tat de guerre immmorial et permanent des rois
soudaniens entre eux, et qu'elle a pour effet, au contraire, de
substituer  l'esclavage des ngres chez les blancs, relativement
trs-tolrable, un esclavage sur place atroce, impitoyable, pire cent
fois que le premier, pire que l'esclavage antique.

Voici donc ce que les gouvernements de l'Europe, sous la pression d'une
ignorante philanthropie, au nom de la religion, de la morale et de la
libert, ont trouv de mieux  faire pour ces quarante ou cinquante
millions de pauvres ngres qui peuplent les Soudans! Ils les ont
condamns moiti  l'esclavage, sans rachat possible, et tous au
paganisme et  la barbarie  perptuit.

Admettons pour un moment l'impossible: deux escadres de mille vaisseaux
croisant en vue des ctes dans l'ocan Atlantique et la mer des Indes;
des postes chelonns depuis la haute gypte, au travers du dsert,
jusqu'au sud du Maroc, veillant l'arme au bras; pas un ngrier ne peut
chapper au canon des escadres, pas une caravane ne franchira cette
vaste haie de baonnettes; pas un ngre dsormais ne sortira du Soudan;
la traite sera supprime, cette fois,  n'en pas douter.

Eh bien! vous aurez un grand cirque, un cirque d'un million de lieues
carres o des millions d'hommes s'gorgeront sans merci; car, plus
impitoyables que le peuple-roi quand il se donnait la joie d'un combat
de gladiateurs, vous aurez ferm la _janua vivaria_, la porte de vie par
o s'chappaient de l'amphithtre les combattants pargns.

La _janua vivaria_, c'tait la traite:--ce sera l'migration.




V.

De l'migration et du rapatriement.

La situation faite  l'Angleterre par l'mancipation devint bientt pour
elle une cause d'embarras srieux, coloniaux et mtropolitains, et comme
nous, plus tard, dans des circonstances identiques, elle crut pouvoir y
obvier par l'immigration africaine. De 1840  1854, 27,000 travailleurs
furent ainsi livrs  ses colonies  titre d'engags libres. De ce
nombre 4,000 avaient t repris aux ngriers par les croiseurs anglais
et dposs jusqu'alors  Sierra-Leone et  Sainte-Hlne. C'tait
sagement les utiliser.

Mais le gouvernement anglais avait compt sans les socits d'abolition:
elles crirent au rtablissement de la traite, dans le Parlement et dans
la presse; elles crirent si haut, qu'il fallut cder  cette incroyable
pression, malgr l'opposition de nombreux adversaires, de M. Hume, entre
autres, et de sir Robert Peel lui-mme.

J'ai toujours dsir, disait M. Hume, le rappel des vingt-sept
btiments britanniques stationns en ce moment sur la cte d'Afrique.
Je crois que tout ce que nous ayons fait n'aura d'autre rsultat que
d'aggraver _les souffrances des victimes de la traite_, et que le
meilleur moyen d'pargner aux esclaves le redoublement d'horreurs que
notre croisire a caus consiste  loigner au plus tt nos croiseurs de
cette cte.

Je dis qu'il faut _acheter des esclaves africains_, les affranchir et
les dbarquer dans nos colonies; en agissant ainsi, nous ferons acte de
gnrosit et d'humanit. L'entretien de la flotte destine  supprimer
la traite cote 500,000 livres sterling par an (12,500,000 francs);
rappelez nos croiseurs et consacrez la moiti de cette somme 
l'immigration de travailleurs dans nos colonies. Faites mieux: essayez
d'employer pendant une anne seulement cette somme entire pour
l'immigration,  titre d'essai; l'abolition gnrale de l'esclavage sera
le rsultat infaillible de cette politique.

Donnez, ajoutait sir Robert Peel, donnez tous les encouragements en
votre pouvoir  l'immigration de travailleurs libres et n'ayez aucun
souci d'imputations que vous savez n'tre pas fondes[74].

[Note 74: Chambre des communes, discours cit par M. Baums dans son
excellent travail: _Immigration et traite des noirs_.--M. le baron Ch.
Dupin, _Forces productives des nations_.]

Il n'y a point de faits ni d'loquence qui tiennent contre le parti pris
d'une routine aveugle et systmatique, dont le point de dpart est un
prjug.--M. Hume et sir Robert Peel chourent donc contre la cabale
traditionnelle des vieilles influences abolitionnistes qu'il ne faut
point ici confondre avec le peuple anglais ni avec son gouvernement
clair; mais les socits pour l'abolition ont acquis en Angleterre une
puissance qui s'enchevtre dans le gouvernement par ses ramifications
dans les Chambres, par ses moyens d'action dans les lections, par la
presse dans l'opinion publique. tre abolitionniste, c'est avoir une
profession qui,  dfaut d'autre, pose un personnage dans le monde;
prtexte  discours, prtexte  vanit de philanthrope, la pire de
toutes, et dont l'effet s'vanouirait avec sa cause s'il n'y avait plus
d'esclaves au monde. Il n'y a plus de louvetiers en Angleterre depuis
qu'il n'y a plus de loups; mais qui donc oserait y supprimer les
renards? Quelles clameurs parmi les gentilshommes des comts!

Le gouvernement anglais, nous le rptons, accus de _raviver la
traite_, car le mot ne nous est arriv qu' sa seconde dition, dut,
sous la pression abolitionniste, rapporter l'autorisation qu'il avait
donne  ses colonies de se recruter d'engags  la cte d'Afrique; il
ne faut pas chercher ailleurs le secret de son apparente contradiction
avec lui-mme, et des clameurs qui, dix ans aprs, l'assaillirent quand
la France  son tour recourut  l'immigration des noirs.

Nous ne raviverons point ce dbat regrettable; mais nous constaterons
que la question de principe, de nouveau mise en cause, a trouv de zls
dfenseurs. Assurment, disait le _Times_, une exprience dont l'objet
est non-seulement de rendre la prosprit aux colonies libres des
tropiques, mais encore de tirer la race africaine de l'tat de
dgradation dans lequel elle a t maintenue depuis des sicles, vaut
bien la peine d'tre tente. Si elle russit, elle ne pourra produire
que du bien: ce sera le plus terrible coup qui ait encore t port  la
traite des esclaves; si elle choue, il n'en pourra rsulter aucun mal,
car les choses ne sauraient tre pires qu'elles sont en ce moment.

Quoi qu'il en soit, la ncessit d'une immigration noire dans les
Antilles tant dmontre et cette alternative tant pose, que, si
elle ne s'opre pas ouvertement et loyalement, sous le patronage des
gouvernements europens, elle se perptuera par les ngriers, o peut
tre l'indcision? La guerre! objectera-t-on, la guerre! vous la
perptuerez en mme temps dans l'Afrique intrieure. Tout ce que nous
avons crit annihile l'objection: la guerre est inhrente aux moeurs
des Soudaniens; l'abolition de la traite ne l'a pas dtruite, pas mme
attnue; elle fait comme autrefois des victimes, avec cette diffrence,
qu'au lieu de les mettre en rserve pour la vente, elle les entasse pour
la mort. Ce n'est point  la guerre qu'il faut s'en prendre directement,
on ne la dtruira pas par un effet subit de quelque mesure que ce soit;
ce sera l'oeuvre du temps, aid de la civilisation progressive que les
peuples chrtiens ont mission d'introduire en Afrique.

Soit! si l'on veut: une demande priodique d'engags noirs ravivera
chez eux la guerre et les ghrazias; mais elle aura pour rsultat de
soustraire les prisonniers, dont le placement sera prvu et d'autant
plus avantageux qu'ils auront t plus pargns, aux horreurs des
sacrifices et des excutions sanglantes, pour cause d'encombrement, aux
atrocits d'un esclavage sans piti.

Par les rapatriements successifs des migrants, elle s'attnuera cette
fois, et, dans un temps donn, fera place  des recrutements pacifiques
et de bonne volont; elle aura un terme, enfin, tandis qu'avec la
permanence des conditions actuelles nous la continuerons indfiniment.

Ce fait douteux acquis,  tout prendre, que nous allons mettre en feu
la Nigritie, quel pays n'y avons-nous donc pas mis? Et, pourtant,
l'incendie ne s'y est-il pas teint?--De mme il s'teindrait dans le
Soudan, si nous savions le ramener aux proportions de ceux que les
peuples civiliss allument l'un chez l'autre.--Vaut-il mieux l'y savoir
moins grand peut-tre, mais incessant ici ou l?

Comme consquence de cette ide de guerre dont nous font un pouvantail
les adversaires de l'migration ngre, il a t propos d'exclure les
Africains du bnfice de l'engagement, et de n'y admettre que des
Chinois et des Indiens.--C'tait dplacer la question: elle est
africaine en effet et point du tout asiatique; elle a t souleve
en vue de l'amlioration du sort des ngres, qu'ont  faire ici les
Chinois? Mais il est remarquable que d'un point de dpart purement moral
elle est, par la traverse, arrive  un but tout conomique, qu'elle et
atteint plus srement si on l'et laisse dans sa voie; car c'est avec
les ngres et par les ngres seulement qu'il sera donn  l'Europe d'en
trouver la double solution.

L'opinion publique est maintenant unanime sur ce fait: qu'il n'y a
point de Chinois estimables disposs  s'expatrier pour vendre leur
travail  nos colons. Tous ceux qu'il est possible d'enrler par masses
sont d'excrables sujets. Les archives judiciaires de la Runion en
fourniraient au besoin la preuve. Leur passage, d'ailleurs, leur
nourriture, leur entretien, leurs salaires, et enfin leur prix de
cession, occasionnent des dpenses que les colonies ne pourraient
couvrir sans sacrifices ruineux.

L'essai qu'on en a fait a-t-il donc inutilement prouv qu'ils sont trop
vicieux individuellement pour n'tre pas dangereux partout o ils sont
runis en assez grand nombre[75]?

[Note 75: _La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs
trangers  l'le de la Runion_, par A. Fitau, conseiller colonial.
(Paris, 1859.)]

En change des avantages qui leur sont assurs, ils apportent leur
travail, qui est d'assez mdiocre qualit. Leur corps est faible, leur
me est vicieuse, leur esprit est imbu de superstitions sans nombre.
Presque tous du sexe masculin, ils vivent  part, consomment trs-peu de
produits europens, empruntent fort peu  la civilisation europenne et
ne donnent que de mauvais exemples. Enfin, ils puisent le pays quand
ils le quittent, en emportant tout l'argent qu'ils ont pu se procurer.
En fait, l'migration chinoise n'est pas une migration proprement dite;
_c'est pire que la barbarie naturelle, c'est de la barbarie systmatique
et artificielle_.

Les migrants de cette espce peuvent bien prter une assistance
temporaire  des capitalistes,  des producteurs de denres coloniales;
mais ils ruinent le pays mme et tendent  l'empcher de devenir un
foyer permanent de civilisation[76].

[Note 76: _Immigration des travailleurs libres_. (_Revue Britannique_,
dcembre 1858.)]

Des coolis de l'Inde, galement indolents, superstitieux,
incivilisables, on peut dire  peu prs ce que l'on a dit des Chinois,
avec cette seule diffrence que, s'ils sont moins corrompus, ils
sont moins industrieux. A supposer d'ailleurs qu'il ft loisible 
l'Angleterre de les faire migrer aussi facilement qu'on le suppose 
tort, ce serait les vouer aux chances d'une mortalit qui, du mois de
juillet 1856 an mois de juin 1857, en a enlev 900 sur 4,994, durant
la traverse, et moiti pendant la priode de leur rsidence  la
Jamaque[77].

[Note 77: Documents officiels cits par l'_Akhbar_ du 17 mars 1859.]

Des ngres donc! et rien que des ngres; ils sont plus forts, plus
faciles  civiliser que les coolis et les Chinois; ils n'ont point
de prjugs enracins contre le christianisme; ils consomment sans
difficult tous les produits de l'industrie europenne; ils acceptent
les boissons comme les aliments en usage chez les chrtiens; ils
dpensent largement dans le pays l'argent qu'ils y gagnent[78].

[Note 78: _Revue Britannique_, lieu cit.]

Au point de vue conomique, ce sont de rudes travailleurs, les seuls qui
ne faiblissent point sous cet pre soleil des tropiques qui fait fondre
un corps blanc en sueurs nervantes et le dissout tout  fait  la
longue; au point de vue moral, ils rentreront chez eux, nous l'avons dit
ailleurs, comme autant de missionnaires de civilisation. Mais que les
Chinois rentrent en Chine: s'ils sont chrtiens, ils seront martyriss,
et s'ils ne doivent pas y rentrer chrtiens, pourquoi les appeler chez
nous? Que les Indiens rentrent dans l'Inde, avec quelques notions, si
faibles qu'elles soient, de notre langue et de nos moeurs, ils iront
renforcer l'lment menaant qui tient en chec l'Angleterre. Ils seront
d'ailleurs absorbs, les uns par une population de 400 millions d'mes,
les autres par une population de 160 millions, sans bnfice aucun pour
l'humanit.

Et pourquoi encore des scrupules  l'endroit du recrutement des ngres
qui ne seraient pas libres ou librs? Ce n'est l videmment qu'une
concession au prjug; car ce sont avant tout les esclaves qu'il importe
de soustraire  la tyrannie de leurs matres.--Les acheter, c'est
les racheter, c'est tendre  des millions de captifs l'oeuvre de
misricorde des frres de la Merci.

Ils le savent par ou-dire ou le sentent d'instinct, ces malheureux: un
des officiers suprieurs de notre marine, charg de la surveillance des
recrutements sur la cte occidentale d'Afrique, crivait rcemment 
ce sujet: _Il est impossible de ne pas tre touch de la joie que
tmoignent cet infortuns arrachs  la misrable existence qu'ils
menaient sous l'impitoyable autorit de leur matres. Cet hommes se
souviendront toujours que leur terre natale a t pour eux d'une rigueur
inoue_[79].

[Note 79: _Moniteur de la flotte_.--Bulletin de l'migration dans les
colonies franaises, septembre 1858.]

Quant  la faon dont ces recrutements s'oprent et dont on se fait en
Europe une si fausse ide, la _Revue coloniale_ du mois d'aot 1858 nous
a donn les renseignements suivants mans d'un agent commercial de la
cte d'Afrique:

Lorsque les marchands arrivent aux factoreries, nous soumettons 
l'inspection du mdecin les sujets qu'ils nous amnent: si leur tat de
sant et leur ge nous conviennent, nous faisons expliquer aux captifs
par nos interprtes les conditions auxquelles nous consentirons  les
racheter; nous avons tabli des formules claires et prcises. Chaque
individu sait parfaitement qu'il sera libre, qu'il pourra se marier et
que ses enfants seront libres comme lui, que l'esclavage n'existe
pas dans les pays franais; il connat les salaires qui lui seront
attribus, et la facult qui lui est rserve de retourner dans son
pays aprs les dix annes d'engagement. Nous ne manquons pas de leur
expliquer la diffrence qui existe entre ces engagements pris avec les
Franais et leur condition avec les ngriers; et nous finissons toujours
par leur demander s'ils consentent  toutes les conditions que nous leur
proposons.

Vous dire que la joie la plus vive clate sur la figure de ces
malheureux au fur et  mesure que les explications leur sont donnes,
vous le croirez sans peine, car vraiment ils comprennent qu'ils seront
heureux, libres et salaris avec les Franais, ou esclaves avec les
Portugais et les Espagnols; il n'y a pas  balancer. Aussi tous
rpondent avec joie: Nous voulons aller avec les Franais, et cette
dcision est traduite par des battements de mains et par des danses
joyeuses.

Ds que l'engagement est fait et sign, nous faisons passer les engags
dans les grands baracoons prpars pour leurs logements. Le barbier leur
rase la tte, nous les envoyons ensuite aux bains de mer et nous leur
remettons des pagnes neufs pour se vtir.

Chaque matin, les escouades sont conduites au bord de la mer pour y
prendre un bain de propret; elles reviennent ensuite dans l'enceinte de
la factorerie, o nous les occupons  des travaux souvent inutiles, 
transporter de la terre sur un point pour l'y rapporter le lendemain,
mais ce travail les occupe et c'est ncessaire.

Dans chaque cour nous avons un noir bomba, qui raconte des histoires,
chante des chansons, prside aux danses et entretient la gaiet parmi
les engags.

Les repas se composent de racines de manioc et de haricots, parfois de
poisson frais ou sec, quelquefois de cabris ou moutons lorsqu'on peut se
les procurer. Ces repas sont au nombre de deux par jour,  neuf heures
et  quatre heures du soir. La nourriture revient, en moyenne, 
soixante centimes par jour, y compris le tabac et les fruits du pays,
qu'on leur distribue de temps  autre dans la journe.

Les femmes sont spares des hommes dans des baraques  part pendant la
nuit, et occupent une division marque sous les hangars pendant le jour
et aux heures des repas.

Voil pour les prtendues violences avec lesquelles s'exerceraient les
engagements, et voici pour l'accueil fait aux engags dans nos colonies:

Nous vous annonons avec plaisir, crivait  la _Revue coloniale_
un des plus honorables habitants de la Martinique, que les Africains
introduits par la _Stella_ satisfont les colons; leur sant est
excellente; _la plupart jargonnent dj le franais_; ils travaillent
bien et sont trs-contents.

_Ce sont l surtout les Africains qu'il nous faut_, et non pas de
ces Africains recruts  Sierra-Leone, qui sont la plupart de mauvais
sujets, malins, rous et voleurs. Ceux-l sont, au contraire,
d'excellents travailleurs, de caractre doux et obissant. J'en ai
cinq sur mon habitation, je voudrais en avoir cent. Je les amnerai de
l'habitation le jour de l'arrive du _Dahomey_, pour qu'ils apprennent
aux nouveaux venus le bonheur dont ils jouissent ici, et pour aider  ne
pas sparer les engags des mmes tribus.

Vous aurez une ide du bonheur que ces Africains prouvent dans ce
pays, en sachant que la plus forte peine qu'on peut leur infliger, c'est
la menace de les renvoyer en Afrique. Alors ils se jettent  nos pieds
et promettent de ne plus commettre de fautes[80].

[Note 80: _Revue coloniale_ d'aot 1858.]

Dans ces hommes, venus librement au milieu de vous pour vous assister
dans vos travaux, disait M. le gouverneur de la Guadeloupe aux
conseillers gnraux de l'le, en octobre dernier, nous devons voir
autre chose que des instruments de travail, nous devons voir surtout
des hommes libres, engags par un contrat lgal et appels sous la
protection de nos lois et la garantie de nos rglements tutlaires. D'o
vient donc que l'immigration africaine, accomplie dans ces conditions de
surveillance et de garantie, a excit des dfiances, mu des scrupules
dont il faut respecter la sincrit? D'o vient que ces mfiances et ces
scrupules ne se sont pas manifests au sujet de l'immigration indienne,
accomplie dans des conditions identiques? Et, cependant, _l'Africain,
en dbarquant sur cette terre peuple d'hommes de sa race, est sr d'y
rencontrer plus de sympathies que l'Indien; cette terre n'est pas pour
lui une terre trangre: il y retrouve, au sein d'une socit qui lui
tend la main, les vestiges encore vivants de son idiome natal, et dans
ce milieu sympathique si diffrent de celui qu'il vient de quitter, il
puisera une plus facile initiation  la foi chrtienne et au rgime de
libert et de civilisation auquel il est convi_.

D'o vient donc, je le rpte, que l'immigration africaine, oeuvre
d'humanit et de civilisation, a suscit ces dfiances, mu ces
scrupules? C'est que l'immigration africaine se recrute dans cette race
o, pendant des sicles, s'est recrut l'esclavage; c'est qu'au lieu
de tourner les yeux vers l'avenir, on les dtourne obstinment vers le
pass, et que cette contemplation gare l'opinion dans des comparaisons
impossibles; c'est qu'enfin ce pass avec lequel nous rpudions toute
solidarit comme toute comparaison, ce pass pse encore sur le prsent
pour le dnaturer et le fltrir.

Eh bien! messieurs, c'est  l'administration coloniale, c'est aux
habitants  s'inspirer de la pense du gouvernement, pense d'humanit
et de civilisation, non moins que d'intrt pour les colonies; c'est 
eux  seconder ses vues gnreuses et fcondes et  rpondre par leur
vigilance et leur sollicitude  sa vigilance et  sa sollicitude. Voil
le devoir que je vous signalais tout  l'heure. Nous n'y faillirons
pas et j'ose dire ici, messieurs, _que ce devoir a t compris et
pratiqu_.

Ces quelques lignes, nous l'avouons, sont pour nous consolantes et le
seront galement sans doute pour beaucoup d'autres. Chez qui donc,
en effet, le seul mot d'_engag_ n'veille-t-il pas je ne sais quel
sentiment de mlancolie? Pauvre jeune homme,  vingt ans, s'arracher aux
bras de son vieux pre et de sa mre en larmes; se courber une dernire
fois sur le groupe inquiet de ses frres et de ses soeurs; partir en
laissant l son coeur et, du haut de la colline, saluer de la main la
cabane o sa place accoutume sera vide ce soir!

Eh! ne vous apitoyez pas  distance, faites grce  cet engag de votre
sensiblerie; chaque anne, sous vos yeux, dans les mmes conditions 
peu prs, le recrutement en prend 80,000 qui laissent, eux aussi, leur
coeur  la maison; enfants, il en fera des hommes; ignorants, il
les instruira et les rendra bientt  leurs familles, dgrossis
d'intelligence et de tournure, fiers de tenue, causeurs en bon langage,
alertes au travail et joyeux au repos. C'est par le va-et-vient
priodique de ses engags que la France, en cinquante ans, s'est comme
eux dgrossie et rgnre. Il en sera de mme des engags noirs et de
la Nigritie.

Puisons-y donc  pleins vaisseaux et que _les faits de Dieu par nous
s'accomplissent_. Cette vieille devise franaise est ici celle de tous
les peuples chrtiens, et, de tous, l'Angleterre est la plus intresse
 l'crire sur son drapeau; car c'est elle surtout que presse le besoin
d'une large immigration noire, non pas seulement en raison de l'tat
de ses colonies, mais parce qu'elle y peut trouver un moyen facile et
pratique de s'affermir  jamais dans l'Inde.

L'exprience lui a aujourd'hui dmontr qu'elle ne peut faire aucune
foi sur ses cipayes, ni mme sur la population de son vaste empire de
l'Asie.--Il n'y aura jamais alliance ni assimilation du mahomtan avec
le chrtien, non plus que du brahme,--car pour qu'il y et alliance
entre eux, il faudrait qu'il y et communaut d'intrts; pour
assimilation, conversion des uns aux moeurs et  la religion des autres;
or, leurs intrts sont opposs et le proslytisme chrtien le plus
dvou a toujours chou chez un peuple qui se targue d'une religion
rvle; le paen, au contraire, dont les ides sur Dieu sont indcises
et qui n'a point de culte organis, est aisment convertissable. Quels
progrs ont faits, par exemple, les missions dans l'Inde, et de quelle
influence, au point de vue religieux, y a t la domination anglaise,
pas plus que la ntre en Algrie?

De mme, si les missions d'Afrique avaient eu quelque espoir d'agir sur
l'esprit des Soudaniens musulmans de la haute gypte, elles se seraient
tablies au centre du pays, et non pas  son extrmit sud, ainsi
qu'elles l'ont fait, pour diriger de l leur action exclusive sur le
Soudan central et paen.

Il y a moins de soixante ans que toute la zone soudanienne du Sngal
au lac Tchad tait paenne; elle est musulmane aujourd'hui, comme ses
conqurants, les Fellaths.--Le ngre enfin sera ce qu'on voudra le
faire, musulman au Maroc,  Tunis, en gypte,  Constantinople, en
Arabie; chrtien dans les Antilles, dans les Guyanes, au Brsil, selon
que son ducateur sera lui-mme chrtien ou musulman. Sa facilit
d'assimilation s'tend galement au langage et aux habitudes spciales
qu'on veut lui faire prendre; agriculteur, ouvrier d'art, serviteur
de la famille, matelot comme au Sngal, soldat comme en gypte avec
Napolon, comme au Maroc, comme en Algrie avec nos tirailleurs, comme 
Sainte-Marie Bathurst et  Makarty avec les Anglais.

La garnison de Sainte-Marie Bathurst est forte de deux compagnies de
soldats noirs commandes par des officiers anglais appartenant aux _west
indies_, rgiments qui forment les garnisons de la cte ouest d'Afrique
et qui fournissent aussi des dtachements sur quelques points de la cte
est de l'Amrique ... Les Anglais traitent leurs soldats noirs comme des
Europens: ils sont bien nourris, bien logs, bien pays et assurs d'un
avancement rgulier. Aussi sont-ils devenus de vritables soldats;
leur tenue est excellente, et ils portent l'uniforme avec une certaine
coquetterie et une sorte d'orgueil militaire; frquemment exercs, et
n'tant jamais employs  autre chose qu' leur service, ils manoeuvrent
avec ensemble et prcision. La manire dont je leur ai vu faire
l'exercice de tirailleurs (c'est un officier franais qui parle), sans
autre commandement que le son du clairon, m'a tonn[81].

[Note 81: Hyacinthe Hecquard, _Voyage sur la cte et dans l'Afrique
occidentale_ (1855).]

Cette digression, qui, du reste, est suffisamment motive par les
dductions qu'on en peut tirer, avait pour but de nous amener o nous en
sommes;  savoir que les Anglais ont su par la discipline militaire et
des soins intelligents transformer des sauvages en bons soldats. Quel
enseignement pour l'Angleterre que celui-l, et pourquoi donc,  dfaut
de soldats nationaux, irait-elle en chercher ailleurs que sur les deux
ctes de l'Afrique pour les opposer dans l'Inde  la rvolte et y
assurer sa domination? Zanzibar, Berbera, les Comores, Madagascar sont
 la porte de Calcutta; elle peut en six mois y lever une arme, et
l'avoir, six mois aprs, discipline et mise en marche.

Les nouveaux engags, acclimats d'avance, mais absolument trangers
par leur langage au langage de l'ennemi, par consquent inaccessibles
 toute tentative de dfection; de plus en plus anglais d'ailleurs, 
mesure qu'ils s'identifieraient davantage avec leurs chefs et avec leurs
compagnons blancs qui seraient pour eux autant de moniteurs, lveraient
bientt leur vanit native jusqu' l'orgueil d'un dvouement national.
Leurs officiers feraient le reste; et n'oublions pas que le prix de
rachat d'un ngre n'est que de 15  20 francs sur la cte est de
l'Afrique.

Il ne nous appartient pas de dvelopper ce projet, mais son expos
suffira, nous l'esprons, pour nous faire pardonner par les
abolitionnistes d'outre-Manche notre boutade de tout  l'heure,  moins
qu'ils ne soient aveuglment plus abolitionnistes qu'Anglais.

Les Etats-Unis, qui, jusqu' ce jour, se sont tenus  peu prs en dehors
du progrs qu'ont fait dans le monde civilis les ides antislavistes,
ne sauraient cependant y tre indiffrents autant qu'ils le paraissent,
aussitt que se sont apaiss les incidents plus ou moins graves dont les
lections prsidentielles sont la cause ordinaire.

Dans l'Union amricaine, en effet, la question de l'esclavage a pris la
gravit d'une question vitale qui, dans un temps donn, se rsoudra par
un cataclysme.

Que l'abolition de l'esclavage soit dcrte dans le Congrs, et les
Etats du Sud, s'ils se soumettent  cette dcision, sont livrs 
plus de cinq millions d'esclaves, donc au pillage, aux massacres, 
l'incendie comme Saint-Domingue, ou tout au moins au chmage comme les
Antilles; qu'ils ne s'y soumettent pas, et la violence des discussions
parlementaires pousses  ce sujet de l'injure aux coups de cravache
nous donne une ide de ce que sera la lutte transporte en dehors du
Congrs et complique de la rvolte des noirs.

Et cependant les Etats du Nord, par leurs missaires et par leurs
dclamations abolitionnistes, surexcitent ce terrible lment noir
qui menace les Etats du Sud,  ce point qu'on n'ose plus s'y avouer
l'imminence de la catastrophe, faute d'un expdient pour la conjurer.

Qu'on le cherche o on voudra, cet expdient indispensable, il en faudra
venir, pour le trouver,  un grand mouvement par flux et reflux entre
l'Afrique et l'Amrique.

Ce principe accept, la difficult, de politique et sociale qu'elle est
aujourd'hui, ne sera plus que financire; mais les Etats du Sud sont
assez riches, assez prvoyants pour s'assurer contre un pril de ruine
absolue par un sacrifice d'argent.--Ce sacrifice d'ailleurs ne sera que
momentan, ainsi que nous le prouverons plus loin; encore vaut-il mieux
faire la part au feu que de laisser aller l'incendie.

Quant  la France,  l'Espagne, au Portugal et aux autres pays 
colonies, quant au Brsil lui-mme, s'il n'y a pas pour eux, ainsi que
pour l'Angleterre et les Etats-Unis, un intrt politique aussi direct,
aussi flagrant dans cette mise en mouvement de l'lment ngre, ils
se doivent de l'organiser en vue de leurs intrts conomiques, qui
priclitent faute de bras, et de s'y associer comme chrtiens.

Il ne s'agit pas, en effet, de restreindre cette oeuvre misricordieuse
 telles ou telles mottes de terre parpilles dans les ocans, mais
de l'tendre  trois continents du globe; car elle est de celles qui,
sacres du signe de Dieu, s'imposent de temps  autre  l'humanit comme
une phase ncessaire dans sa marche progressive.

A cet effet donc, que les gouvernements s'emparent rsolument de la
traite, et, sous le nom d'migration, l'lvent  la hauteur d'une
institution de bienfaisance.

Que l'avis en soit donn dans le continent africain,  tous les rois
ngres riverains et du centre, dont les tables sont encombres
d'esclaves.

Que ces malheureux leur soient rachets en aussi grand nombre que
possible.

Qu'ils soient embarqus par groupes de famille et de nationalit, avec
des interprtes chargs de leur faire comprendre qu'il n'y a plus de
guerre au pays o on les mne; qu'ils ne souffriront plus ni la faim,
ni la soif; qu'on ne les battra point; qu'on ne les accablera point de
travail; que ce mme vaisseau qui les emporte les rapportera libres et
riches, dans un temps donn. Beaucoup tant dj trop heureux de quitter
leurs matres, quelques bons soins aidant, les plus dsesprs seront
bien vite rsigns:--ce sont de grands enfants.

Arrivs au port de dbarquement, ils seraient placs chez les
industriels et les planteurs  titre d'engags, avec salaire convenu,
et sous la surveillance de l'administration, qui, par toutes voies de
droit, s'assurerait de l'excution mutuelle des clauses du contrat
d'engagement.

Sous la mme surveillance, dans chaque paroisse, il serait pourvu 
leur ducation morale et religieuse, en mme temps que par leur travail
journalier ils s'en feraient une professionnelle.

Tous les dimanches, les hommes seraient exercs au maniement des armes,
en vue de les prparer aux luttes qu'ils auront certainement  soutenir,
comme les fondateurs de Libria, aprs leur rapatriement.

On pourrait mme, ainsi que l'ide en a t mise devant le Conseil
d'tat en 1854, aprs avoir t applique aux affranchis, avec un plein
succs, ds 1853, par M. le contre-amiral comte Gueydou, gouverneur de
la Martinique, faire rentrer les engags pour une part assez notable
dans les garnisons coloniales, jusqu'ici presque exclusivement composes
d'Europens dont le surcrot de solde, les frais d'hpitaux et les
transports constituent une dpense norme, et dont la mortalit est
effrayante[82].

[Note 82: _Revue coloniale_, avril 1858.]

Leurs enfants seraient levs jusqu' six ans dans des salles d'asile;
de six  dix ans, dans des coles tenues par des religieux pour les
garons, par des religieuses pour les filles; et, pass cet ge,
utiliss,  prix rduit, sur les habitations, selon leur aptitude et
leurs forces, jusqu' quatorze ans, o ils seraient admis dans la
catgorie des hommes.

Ce sont l, du reste, ou  peu prs, les conditions gnrales du
systme d'engagement actuel dans nos colonies, mais elles nous semblent
incompltes:

1 En ce qu'elles laissent partie  la charge de la Caisse
d'immigration, partie  la charge de l'engagiste qui s'en rembourse sur
le salaire de ses engags, le prix de ces derniers, valu par homme
de quatorze  trente-six ans, et par femme de douze  vingt-cinq, dits
adultes,  500 francs; par non adulte,  300 francs, et par enfant
accompagnant sa mre,  50 francs, frais de rachat, de transport, de
vtements et de nourriture  bord compris[83].

[Note 83: Trait Rgis pour l'introduction d'engags africains  la
Martinique et  la Guadeloupe.--Dcision de M. le gouverneur de la
Martinique; Journal _les Antilles_, 24 novembre 1858.

Qu'il nous soit permis d'offrir ici tous nos remercments  M. Rgis,
vice-prsident de la Chambre de commerce de Marseille, pour l'obligeance
qu'il a mise  nous fournir de prcieux renseignements.]

2 En ce que le salaire des engags, 12 francs par mois pour les hommes,
10 francs pour les femmes, et 8 francs pour les, non adultes, sur lequel
il est prlev mensuellement 3 francs, 2 francs, et 1 fr. 50 c. pour
couvrir leurs frais de libration, plus un dixime pour couvrir ceux
de leur rapatriement, est insuffisant; car il en rsulte qu'en fin
d'engagement le pauvre ngre, qui n'a aucun instinct d'conomie, et
 qui d'ailleurs il serait difficile d'conomiser, est rapatri sans
ressources d'aucune sorte.

3 En ce que la priode d'engagement n'tant que de dix annes, sur
lesquelles deux sont  peu prs perdues en apprentissage, l'engagiste
a intrt  rengager les mmes individus, ce qui tend  les domicilier
dfinitivement au dtriment possible de la scurit du pays o, dans un
temps donn d'ailleurs, les vieillards consommeront sans produire; et au
dtriment certain de l'oeuvre civilisatrice, qui ne s'accomplira dans
les Soudans que par le rapatriement intgral et priodique de ses
migrants.

Nous proposerions donc, et qu'on veuille bien se rappeler qu'il
s'agit ici d'tendre la mesure  toutes les colonies du globe, nous
proposerions de porter  douze annes la priode d'engagement, et
d'lever le salaire des engags  20 francs par mois pour les hommes,
 15 francs pour les femmes, et  12 francs pour les non adultes, qui
bnficieraient pendant huit annes de leur passage  quatorze ans dans
la catgorie des hommes.

Sur chaque solde mensuelle de ce salaire, il serait opr une retenue
qui, verse dans une caisse-tontine dite d'_immigration_, produirait
intrt et se grossirait de toutes les sommes laisses vacantes par les
dcds.

Cette retenue pourrait tre, par jour, pour les hommes, de 25 centimes,
soit pour douze annes, avec les intrts accumuls
(chiffre rond), de                                  1,450 fr.
Pour les femmes, de 20 centimes                     1,160
Pour les non adultes, de 5 centimes pendant
  quatre ans                                78 fr}
Et de 25 centimes pendant huit ans.      1,050   }  1,128

La moyenne constate de la mortalit des esclaves tant autrefois de
2-3/4 pour 100 dans nos colonies, et de 3 pour 100 dans les Antilles
anglaises[84], nous devons supposer que celle des engags, placs dans
des conditions de bien-tre et d'tat moral beaucoup meilleures, ne sera
que de 2 pour 100 ou, pour douze annes, de 24, d'o il suit que pour
chaque catgorie le pcule accumul par les retenues s'augmentera par
les successions d'un sixime environ, et s'lvera par consquent:

Pour les hommes,                                   1,690 fr.
Pour les femmes,                                   1,350
Pour les non adultes faits hommes,                 1,315

De cette somme, il serait fait trois parts, dont l'une serait acquise
 la caisse-tontine d'immigration  titre de remboursement du prix de
rachat, de transport et de rapatriement de l'engag; dont l'autre serait
paye  chaque ayant droit en marchandises  son choix et selon qu'il
les jugerait de dfaite plus avantageuse dans les Soudans, avec
obligation aux hommes toutefois d'y comprendre un fusil, un sabre, de
la poudre et des balles; et dont la troisime lui serait remise en
numraire.

[Note 84: _Recherches statistiques sur l'esclavage colonial_, par Moreau
de Jonns.]

Ces trois parts seraient:

                          Prix de rachat
                        et de rapatriement    Argent   Marchandises

Hommes,                       700 fr.          600 fr.    390 fr.
Femmes,                       700              500        150
Non adultes faits hommes,     500              600        215

Quant aux enfants proprement dits, ils seraient rapatris  la charge de
leurs parents.

Or, en oprant de concert sur un recrutement annuel de 130,000 engags,
qu'on pourrait aisment, s'il en tait besoin, portera 150,000 et mme 
200,000, car le Brsil  lui seul, avant d'avoir adhr  l'abolition de
la traite, en absorbait de 50,000  70,000 par voie de ngriers, malgr
les croisires anglaises[85], et d'aprs Mgr Kobs, vicaire apostolique
de la Guine et de la Sngambie, le chiffre des populations
soudaniennes s'lve  50 millions d'mes[86]; en oprant de concert,
les puissances  colonies et les Etats amricains se pourvoiraient en
douze ans de 1,560,000 travailleurs inoffensifs sans contredit, en
raison de la position qui leur serait faite, et les seuls qui puissent
leur donner la somme la plus grande de travail possible.

[Note 85: Adresse du comit de l'Association anglaise et trangre pour
l'abolition de l'esclavage au comte Derby (juin 1858).]

[Note 86: Mission apostolique de la Guine et de la Sngambie.]

Rduits, en fin d'engagement,  100,000, environ, par une mortalit
normale et proportionnelle, c'est--dire  54,000 hommes, 38,000 femmes
et 8,000 non adultes faits hommes, sans tenir compte des enfants pour
simplifier nos calculs, ils doteraient  leur dpart les caisses
d'immigration d'une somme _ elles acquise_ de SOIXANTE-HUIT MILLIONS
QUATRE CENT MILLE FRANCS, qui dsormais, assurant les oprations de
recrutement sans retenue sur le salaire des engags, permettrait de le
rduire d'autant au bnfice des engagistes;

Ils laisseraient au commerce, en change de leurs pacotilles,
CINQUANTE-SIX MILLIONS DEUX CENT MILLE FRANCS;

Et ils emporteraient, argent comptant, une somme de VINGT-HUIT MILLIONS
QUATRE CENT QUATRE-VINT MILLE FRANCS  peu prs, qui vivifierait les
Soudans et reviendrait bientt elle-mme  son point de dpart en
change d'objets d'exportation dont le prix de fabrique aurait t cinq
ou six fois moindre, et d'objets d'importation qui quintupleraient de
valeur sur les marchs europens et coloniaux.

Ce mouvement annuel de 100,000 individus, une fois le courant d'aller
et de retour tabli, entranerait donc un mouvement commercial de CENT
CINQUANTE-TROIS MILLIONS DE FRANCS, et ce ne serait l qu'un chiffre
insignifiant compar  celui qui s'agiterait dans les manufactures et
sur les marchs du monde europen, en raison des produits coloniaux
dsormais surabondants, par consquent  la porte des classes les plus
pauvres, et sur les marchs soudaniens.

Quant  nos engags, outre qu'ils seraient initis  la vie civilise,
ils se seraient enrichis d'une somme relativement considrable et telle
qu'une famille compose, par exemple, du pre, de la mre, d'un non
adulte fait homme en cours d'engagement et d'un ou plusieurs enfants
en bas ge, aprs avoir rembours son prix de rachat et son double
transport, aprs avoir vcu douze ans dans une vritable aisance,
possderait en propre 755 francs en argent et 1,700 francs en
marchandises, plus les conomies qu'elle aurait pu raliser.

Le rapatriement priodique s'oprerait enfin sur des points de la cte
d'Afrique achets ou mme occups par la force dans ce but; car il ne
s'agit pas de marchander avec les moyens, et jamais coups de canon
n'auraient t tirs pour plus noble cause.

Les cessions de territoire ne seraient ni coteuses d'ailleurs,
ni difficiles  obtenir; celui de Libria, d'une tendue de 2,000
kilomtres de ctes sur une profondeur de 645, et que cdrent, en 1821,
au capitaine Stockton et au docteur Elie Ayres quatre rois riverains qui
apposrent une croix pour signature au trait, ne cota pas un millier
de francs reprsent par six mousquets, une bote de verroteries, dix
boucauts de tabac, un baril de poudre, six pots de fer, douze couteaux
et douze fourchettes, un baril de clous, quatre parapluies, un baril de
rhum et autres bagatelles.

L'Angleterre, en 1852, acquit du roi de Cartebar un vaste pied--terre,
au mme prix  peu prs, dissimul sous forme de prsent, par cette
clause adroite du contrat de vente: La reine d'Angleterre, par suite de
son amiti pour le roi de Cartebar, et en considration de ce qu'il a
conclu le prsent trait, lui fait don des objets suivants: une livre
d'ambre, dix gallons de rhum, soixante-quinze livres de tabac, etc.,
etc.

Rien n'empcherait que, simultanment  notre systme de recrutement, on
appliqut notre organisation des engags  tous ces affranchis
fainants dont regorgent aujourd'hui les colonies anglaises et les
ntres.--Attentat  la libert! non vraiment: rpression du vagabondage,
organisation du travail, prvoyance humaine et charitable, mesure
conomique et politique.

Il en pourrait tre de mme pour les esclaves du Brsil, de l'Espagne,
des Etats-Unis, etc., etc.

Qu'ils soient dclars libres et engags, et, cette premire
satisfaction leur tant donne, ils cesseront d'tre impatients de
libert sans frein et de rvolte.--Dans l'Union amricaine, elle sera
salue comme une re de rconciliation entre les Etats du Nord et les
Etats du Sud, en mme temps qu'elle aura pour consquence de substituer
dans tous les pays  esclaves l'engagement  l'esclavage, dans nos
colonies et dans les colonies anglaises l'engagement  l'mancipation
brutale, et d'introduire partout un lment nouveau, par consquent
inoffensif, en prlevant d'autant sur l'lment ancien, qui, se
dsagrgeant et se renouvelant ainsi peu  peu, sera mis promptement
hors de valeur dangereuse sans que les travailleurs perdent en force
numrique.

Il en rsultera encore pour Cuba, le Brsil et les Etats-Unis, o un
esclave, achet 150 on 200 francs  la cte d'Afrique, se vend de
1,500  2,000 francs, parce que les ngriers exploitent leur position
compromettante de contrebandiers, que les travailleurs leur seront
livrs au prix de 500 francs _une fois pays_  la caisse d'immigration.

Et qu'on ne suppose point un renchrissement dans le taux actuel des
rachats ou des engagements, car pour bien longtemps encore l'offre sera
malheureusement suprieure  la demande.

Que si, dans les conditions plus haut poses et sur les trente millions
d'hommes imports depuis trois cents ans dans les colonies d'Amrique
ou d'Asie, quinze millions seulement, plus on moins bauchs par la
civilisation, eussent t rapatris, il serait,  n'en pas douter,
arriv ceci:

Sous leur influence civilisatrice, des besoins nouveaux se seraient
rvls dans les Soudans;

Sous la mme influence, le commerce d'importation se serait centupl;

Celui d'exportation se serait enrichi d'une somme norme de richesses
minrales, animales et vgtales, qui nous sont inconnues ou ne nous
sont connues que par chantillon;

La chasse aux ngres, qui cote la vie  dix hommes pour un qu'elle
livre  la traite, n'existerait plus;

A la traite elle-mme se serait substitu un systme de recrutement par
engagement volontaire;

Par contre, nous aurions dtruit l'esclavage chez les musulmans et la
traite par caravane;

L'Afrique, enfin, acquise au christianisme, affilie  la civilisation,
serait  prsent releve de la maldiction qui pse sur elle depuis
quatre mille ans, et le monde chrtien n'aurait pas  se laver du crime
de lse-humanit qui le souille depuis trois sicles.

Or, ce qu'on n'a pas fait, qu'on le fasse: et la zone des Libria, qui
d'abord treindra la Nigritie barbare et sauvage, s'tendant chaque
anne davantage, en moins d'un demi-sicle l'aura tout  fait touffe.

Il n'y a point  se dissimuler quelles nombreuses difficults
entraveront ce vaste systme  l'application; et, loin que ce nous soit
une raison pour en formuler les dispositions de dtail, ce nous en est
une pour ne le poser qu'en principe. Il touche  tant et de si complexes
intrts; il tend  une rvolution si radicale, que sa mise  l'tude,
quant aux moyens d'excution, ne doit et ne peut tre lucide que par
autant d'hommes comptents qu'il met en cause de parties. Mais que la
France, par le droit que lui en a laiss Montesquieu de provoquer _une
convention gnrale de misricorde et de piti_, fasse appel  tous les
pays  esclaves ou  colonies, et que dans un congrs ouvert  Paris,
o chacun d'eux dlguerait, selon son importance, un ou plusieurs
reprsentants, on discute et l'on labore une srie de questions toutes
relatives au sujet qui nous occupe; l'ensemble de leurs solutions
partielles sera la solution mme du grand problme rest debout, malgr
l'abolition de la traite et l'mancipation, tel que nous l'a pos la
Providence.

Que si, pour les difficults d'intervenir activement dans la mise en
application de l'oeuvre civilisatrice dont je viens d'esquisser le
programme, on nous faisait l'honneur de la laisser  notre charge,
acceptons-la rsolument. Aussi bien nous semble-t-elle en partie dvolue
par la conqute de l'Algrie et par notre position au Sngal.

Attaquons la Nigritie par ces deux points simultanment.

Au Sngal, o M. le colonel Faidherbe, l'un des officiers les plus
minents de l'cole Bugeaud, accomplit, par un systme de guerre
identique  celui du grand marchal qui nous a donn l'Algrie, une
rvolution dont on ne saurait nier le caractre providentiel quant 
l'ordre d'ides qui nous occupe; au Sngal, sur la rive droite, la
blanche, mnageons-nous des influences auprs des Maures Trarzas,
Braknas, Dowich, qui sont videmment des Berbers Senhadjas[87], en
possession, ainsi que leur commerce l'atteste, des forts de gommiers
du dsert; en relation ncessaire avec les Touaregs dissmins jusqu'au
Touat, et dont, pour ce motif, il nous importe d'assurer la protection
aux caravanes que nous allons diriger tout  l'heure du Sahara algrien
sur Tombouctou et le haut Sngal[88].

[Note 87: Le mot _Sngal_ n'est que la corruption du mot _Senhadja_, et
il viendrait de l'migration des Senhadjas, Berbers du Moghreb, sur la
rive droite du fleuve. D'aprs Iben Rhaldoun, cette migration aurait eu
lieu au commencement du neuvime sicle.]

[Note 88: La nouvelle de la bataille d'Isly est arrive au Sngal par
le dsert.]

Sur la rive gauche, la noire, faisons galement des traits d'amiti
avec tous les chefs, dj nos allis intresss ou nos serviteurs plus
ou moins soumis, et, en change de la protection dont nous les avons
couverts, de la paix que nous leur avons donne, obtenons d'eux des
cessions de territoires suffisants pour y crer des villages.

Faisons de Bakel une ville de huit ou dix mille mes qui, par sa
position, dominerait le haut du fleuve, protgerait nos tablissements
de la Falm, que nous multiplierions, et serait un entrept de transit
pour les importations du bassin du Niger, o nous arriverons de proche
en proche par le Khasso et le Bldgou.

Peuplons ces premires occupations, stratgiquement combines, avec des
familles ngres exportes de nos colonies; et dans cette migration de
bonne volont, immergeons de force, s'il le faut, les meneurs dangereux
qui se sont signals dans les dernires sditions avec tous ces libres
vagabonds dclasss par l'mancipation  leur prjudice autant qu'au
prjudice du pays qu'ils affament en parasites.

En retour, fournissons-nous de captifs rachets et d'engags libres que
nous placerons  loyer dans nos Antilles aux conditions dj connues.

Aprs douze annes rvolues, et sans insister autrement sur les effets
moraux produits, nous aurions pour effets matriels acquis et constats,
au Sngal et sur le Niger, la densit d'un peuplement agricole,  nous
dvou; une production considrable qui nous fait dfaut en coton,
en arachides, en indigo, etc., etc., la traite des gommes assure et
l'exploitation facile des riches mines d'or du Bambouk; aux Antilles,
une affluence de travailleurs et l'extinction du vagabondage.

Pas plus que pour le projet gnral, je n'entrerai pour ce projet
partiel dans les dtails d'excution; il doit tre tudi par une
commission sous la prsidence de M. le ministre des colonies.

Je serai plus explicite au point de vue algrien.




VI.

D'une immigration de noirs libres en Algrie.

Les pages qui prcdent et celles qui vont suivre, moins les
modifications de dtail justifies par l'actualit et les nouvelles
preuves  l'appui qu'il nous a t donn d'y introduire, furent crites
il y a dix ans, sous l'impression que nous avait laisse l'exploration,
par renseignements, du Sahara, du grand dsert et du Soudan, que venait
de faire, de 1843  1848, M. le snateur, gnral Daumas, alors colonel,
directeur gnral des affaires arabes  Alger, et  laquelle il avait
bien voulu nous associer[89]. Si nous ne les avons pas publies plus
tt, c'est qu'elles avaient contre elles de devancer l'opinion publique,
pour un moment enraye par le prjug sur la voie sans issue o
l'avaient gare l'abolition de la traite et l'mancipation des
esclaves. La conscience satisfaite--par la mise en application de ces
deux tristes mesures, dont l'une a eu pour effet d'interner tous les
ngres de l'Afrique dans la barbarie, en les externant de tout contact
avec les blancs; l'autre de les rendre  leurs instincts brutaux natifs
et de ruiner nos colonies,--la philanthropie dormait en paix.

[Note 89: _Le Sahara algrien_, publi par le ministre de la guerre
(1845). _Le Grand Dsert_, ou voyage d'une caravane du Sahara au pays
des ngres (1847).]

Gardez-vous bien, nous disait-on, de l'veiller en sursaut, au milieu de
son rve humanitaire. Quelque prcaution oratoire que vous y mettiez,
elle criera sur vous--en franais aussi bien qu'en anglais--au
rtablissement de la traite!

Nous ne nous sentions pas assez fort pour braver l'anathme; mais
aujourd'hui qu'en plein Parlement il a t port contre S. M. l'empereur
lui-mme, c'est un devoir pour tous que de prendre parti dans un dbat
devenu national.

Nous avons, d'ailleurs, autorit, nous autres Algriens,
providentiellement placs que nous sommes  la porte de sortie des
migrants; nous aussi, qui manquons de bras au grand dtriment de la
France; nous avons autorit pour rclamer  notre bnfice, et plus
encore peut-tre au bnfice des ngres eux-mmes, esclaves aujourd'hui
chez eux, demain libres chez nous, et que dans un temps donn nous
rendrons  leur case paternelle chrtiens, riches et relativement
civiliss, la mise en application d'un projet identique  celui qui doit
raviver nos colonies.

Ce n'est pas pour la premire fois du reste que la question est ainsi
pose: ds 1841, dans un ouvrage en deux volumes, l'un des plus
remarquables par la perspicacit des aperus et l'intuition de l'avenir,
qui aient t publis sur l'Algrie, M. le baron Baude mettait cet
avis, qu'il fallait appeler  nous les ngres du Soudan pour en faire
 la fois des soldats, des matelots, des travailleurs agricoles, des
serviteurs de la famille.

Osons donc, disait-il, rtablir les caravanes dont les importations des
noirs sont l'aliment: les noirs ramens par elles s'identifieront avec
les moeurs, les ides, les intrts _de leurs matres_. Admis dans la
famille, ils apprendront  s'en former une; associs aux travaux des
blancs, ils contracteront des habitudes laborieuses.... Si l'ducation
que nous devons aux noirs est bien conduite en Algrie, un jour viendra
o ceux qui l'auront reue reflueront vers la patrie de leurs aeux, et,
missionnaires puissants, lui porteront, sous les bannires de la France,
le christianisme et la libert. Nous aurons alors mieux fait que
l'Angleterre: elle poursuit la traite sur les mers, et, grce  nous, on
pourra _la permettre impunment_[90].

[Note 90: _L'Algrie_, par M. le baron Baude; NGRES, chap. XVII, 2e
vol., p. 303.]

De quelques considrations conomiques, philosophiques et religieuses
que cette ide ft taye, elle tait trop audacieuse pour son
poque.--Son heure n'tait pas venue.--Elle avait d'ailleurs, elle a
contre elle encore aujourd'hui d'oprer avec l'lment esclave, et de
raviver, bien que dans des conditions meilleures, cet abominable trafic
dont le nom doit tre  jamais ray du vocabulaire de toute nation
civilise.

En d'autres termes, dans l'esprit de M. Baude, le rtablissement du
commerce algrien-soudanien tait subordonn au rtablissement de la
traite par caravane, et l'amlioration du sort des imports  leur
servitude pralable chez nous et chez les musulmans.

Nous devons, nous pouvons mieux faire.

Plus tard, M. le gnral Duvivier, dans un opuscule de quelques pages,
en appelait aux mmes considrations  peu prs, pour arriver au mme
but.

Et M. le gnral Daumas, dont le nom se retrouve partout o l'on parle
de l'Algrie, signait avec nous cette phrase, dont ce nouveau travail
n'est que le dveloppement:

Des intrts d'une haute gravit se rattachent  la connaissance de
l'Afrique intrieure qui, dans un avenir plus ou moins loign, peut
tre ouverte au commerce de notre colonie. Les caravanes sont le seul
moyen de communication possible entre ce Nord et ce Midi spars par
l'immensit.

......Est-ce un moyen, est-ce le seul moyen de moraliser les ngres et
de les initier  la civilisation que de les arracher  leur pays;
ou vaut-il mieux, en les laissant chez eux, les voir s'gorger par
milliers, ou, captifs du parti vainqueur, travailler enchans et mourir
 la peine, par la faim et sous le bton[91]?

[Note 91: Prface du _Grand Dsert_; 1re dition.]

Enfin, la Chambre consultative d'agriculture d'Alger, justement mue
de l'tat languissant o se dbat, faute de bras, l'lment premier de
colonisation dont elle reprsente les intrts, mit l'avis, il y a deux
ans, qu'il y avait lieu de faire appel  l'immigration des noirs.

Ce sont l, sans contredit, de graves autorits, confirmes par celle du
_Moniteur algrien_, journal officiel de la colonie, o nous lisons:

.......Les esclaves ne sont pas admis dans nos possessions, et nous
tenons  honneur de ne pas profiter de ce commerce, quelque lucratif
qu'il soit; mais la philanthropie, qui a voulu justement l'abolition de
l'esclavage, ne nous parat pas avoir dit encore  ce sujet son dernier
mot. Elle parviendra un jour, nous l'esprons,  sauver tous ces
malheureux qui, pris  la guerre, et ne pouvant tre vendus ni nourris
par le vainqueur, seraient invitablement destins  tre massacrs.

Le moyen d'atteindre ce but, nous l'ignorons. Nous dirons seulement
que ces ngres pourraient nous rendre d'utiles services, et que cette
branche si importante du commerce soudanien exerc dans des conditions
humanitaires que la civilisation n'aurait pas  dsavouer, deviendrait
pour l'Algrie une source de prosprit[92].

[Note 92: Numro du 10 janvier 1858.]

Le moyen d'atteindre ce but, nous l'avons dans la main par notre prise
de possession d'El-Aghouat, de Tugurt, de toutes les oasis du Sahara,
situes sous la mme latitude; par nos relations dsormais assures
avec les Beni-M'zab, les Chambas-Ouergla et surtout les Touaregs qui,
d'tapes en tapes, rayonnent par eux-mmes ou par influence sur tous
les marchs du Soudan, du lac Tchad au Niger et jusque sur les rives du
Sngal.

A nous donc aujourd'hui de mettre  profit la situation que nous nous
sommes faite par les armes, par la paix, par l'quit; certes, la France
peut tre fire d'un aussi noble rsultat, et nul ne saurait justement
lui contester le droit d'en recueillir les avantages.

Cette condition premire de scurit parfaite tant donne dans ce pays
de l'anarchie traditionnelle, des guerres sans merci et des coupeurs de
route,--qu'une jeune fille peut aujourd'hui traverser une couronne d'or
sur la tte,--le mot est saharien,--cette condition premire tant
donne, et la bonne renomme de notre loyaut nous ayant devancs sur
tous les chemins du Soudan, notre jeune Algrie ne saurait tre plus mal
venue que ses soeurs des Antilles  dire  l'Empereur:

Sire, Dieu m'a livre barbare  la France; me voici dj chrtienne
et civilise. Je suis impatiente de reconnaissance envers ma mre
d'adoption, et j'ai sous les pieds des trsors enfouis qui lui sont
destins, mais que je ne puis suffire  ramener sur le sol.

Des travailleurs, sire, j'en vois  l'horizon par milliers qui
n'attendent qu'un signe de vous pour venir  moi.--Pauvres barbares,
plus que je ne l'tais moi-mme, et que je ferai chrtiens; pauvres
esclaves que je ferai libres; pauvres ignorants que je civiliserai.--En
change de cette ducation morale, professionnelle, agricole, qu'ils
recevront  mon cole, ils me donneront  mains pleines, et je donnerai
moi-mme  la France un tribut assez riche pour l'exonrer des centaines
de millions qu'elle expatrie  l'tranger.

Leur temps d'cole accompli et leur ducation faite, je rapatrierai
mes travailleurs en mme temps que j'en appellerai d'autres; et, par ce
double courant rgulier, j'initierai les Soudans  la loi de l'Evangile,
et je les absorberai dans des relations commerciales dont le va-et-vient
annuel, sur Maroc, Tunis et Tripoli, s'lve  plus de cent millions.

Quant aux moyens pratiques d'excution qui doivent nous conduire  notre
but, et quant  leurs rsultats conomiques, industriels, agricoles et
commerciaux, traduits en chiffres,--car ici le bnfice va de pair avec
la bonne oeuvre,--les voici:

Nous allons avoir  traverser le grand dsert en plusieurs sens,--c'est
une vritable navigation. La mtaphore est accepte, nous la
continuerons: dans l'ordre d'ides qui nous occupe, la mise en scne y
gagnera en clart; il est, d'ailleurs, singulier qu'en parlant du grand
dsert on arrive forcment  la technologie de la gographie maritime.

Le dsert, c'est la mer; une mer qui baigne deux continents: le Tell
et le Soudan,  cinq cents lieues de distance. Les derniers rameaux de
l'Atlas lui font des golfes et des caps, des baies et des falaises, et
les villes du Sahara sont ses ports d'atterrage. Au sud, elle meurt sur
la plage ou dort dans les criques des dunes.

Cette mer a sa houle avec le vent du nord, ses vagues avec le vent
d'est, ses temptes et ses naufrages avec les vents de l'ouest et du
sud. Ses les sont les oasis, ici groupes en archipel, l-bas isoles
dans l'espace, escales ou ports de relche; ses flottes sont les
caravanes, faisant paralllement  la cte le petit et le grand
cabotage; du nord au sud, des voyages au long cours; guides par les
toiles, comme celles de l'Ocan avant l'invention de la boussole. Les
Touaregs sont ses pirates et ses douaniers. Les armateurs des maisons du
Maroc ont des comptoirs  Tombouctou,  Djenn,  Sgo; ceux de Tunis
en ont  Sakkatou,  Kanou et  Cachena; ceux de Tripoli dans le
Bournou.--Nous seuls n'en avons nulle part.

Ce ne sont cependant point les Barbaresques qui bnficient en propre de
ce commerce: ils ne sont gure qu'entreposeurs, courtiers, revendeurs
et colporteurs: il est accapar presque en entier,--exportation et
importation,--par l'Angleterre,  Souira (Mogador), Rebat, Tanger,
Tetuan, Tunis et Tripoli, et mme, sur nos limites est et ouest, par
contrebande. A peine fournissons-nous au petit cabotage des caravanes,
quand, de notre position centrale, nous pourrions rayonner sur toute la
Nigritie et faire de l'Algrie le grand port du Soudan.

Cet tat de choses a plusieurs raisons d'tre: elles ressortiront d'un
expos succinct du mouvement commercial des Sahariens.

Ce mouvement est celui du flux et du reflux:  des poques fixes, les
nomades, et avec eux, sous leur protection, les marchands des villes et
des kessours, se rapprochent du Tell pour s'y approvisionner de grains,
couler les produits de leur sol, de leur industrie, de leurs chasses,
de leurs troupeaux, et se fournir, par change ou par achat, d'objets
manufacturs ou de ncessit premire. Ces oprations termines, ils
rebroussent chemin, et c'est alors que s'organisent dans les centres
d'entrept les caravanes du Soudan. J'ai dit _s'organisent_, j'aurais
d dire _s'organisaient_; car, bien que les hardis aventuriers qui
tentaient ces prilleux voyages gagnassent 500 ou 600 pour 100 sur les
objets d'exportation, c'tait surtout sur les esclaves imports qu'ils
ralisaient d'normes bnfices. Or, les premiers effets de la conqute
de l'Algrie ont eu pour double consquence de faire diverger vers le
Maroc et vers Tunis les caravanes soudaniennes; et, par contre, de
suspendre toutes relations de notre sud avec la Nigritie. Avec la paix,
les petites caravanes, celles que j'ai appeles de _cabotage_, sont en
partie revenues  nous, et il en et t ainsi sans doute des caravanes
de long cours, si nous ne leur avions pas enlev leur premier mobile en
proclamant la libert des noirs et l'abolition de l'esclavage dans nos
possessions. _C'est une prtendue bonne oeuvre, qui, sans rsultat aucun
pour l'amlioration du sort des ngres_, mais au grand bnfice du Maroc
et du Tripoli, donc des Anglais, leurs fournisseurs, porte au commerce
algrien un coup fatal; car, outre qu'une somme considrable de
marchandises s'coulait par les caravanes soudaniennes, et qu'elles en
versaient  leur lieu d'arrivage une somme plus considrable encore et
surtout plus prcieuse, elles vivifiaient tous les marchs de la rgence
et y attiraient de nombreux trafiquants qui s'en sont retirs avec
elles.

Il faut bien l'avouer d'ailleurs, si pnible que soit l'aveu: on a trop
souvent, ici, donn raison  M. Blanqui, l'conomiste, qui crivait dans
le _Dictionnaire du commerce_: Acheter  bon march et vendre cher,
mentir et tromper, rsume, aux yeux d'un grand nombre de marchands, la
science commerciale.

Si nombreuses que soient les honorables exceptions que n'atteint point
cette apprciation, elles seront sans influence et subiront la mfiance
des indignes aussi longtemps qu'elles resteront a l'tat d'exceptions.

Quand nos marchands comprendront-ils donc ce que l'on comprend si bien
en Angleterre: qu'en commerce la vritable adresse est la bonne foi?--Et
cette adroite bonne foi, les Anglais la poussent jusqu'au scrupule:
leurs pices de cotonnades et de toiles sont livres  tel aunage,
calcul sur le retrait qu'elles subiront au lavage. Ce fait que j'ai
pu constater  Tunis se reproduit partout o l'Angleterre ouvre un
comptoir, et jusqu'au fond de la Nigritie o nous avons prcisment 
lui faire concurrence.

Aussi, les tissus anglais jouissent-ils au dtriment des ntres d'une
faveur si marque, qu'en 1844, quand ils furent frapps en Algrie
d'un droit prohibitif, la maison Cohen Scali, d'Oran, qui s'en trouva
largement pourvue, ralisa en quelques mois une fortune norme.

Si donc, en mme temps que nous rappellerons  nous les caravanes en
leur rendant l'aliment ngre qui nous les ramnera certainement, nous
ne prenons de trs-srieuses mesures pour contraindre notre commerce
 lutter de loyaut avec ses concurrents, nous verrons encore les
Sahariens se bifurquer les uns  droite, les autres  gauche, dans leurs
migrations priodiques, au risque des pillards et des impts, mais 
l'abri de nos marchands.

A toutes ces raisons que j'essaye d'exposer avec tous les mnagements
possibles, mais qu'il faut bien, en somme, exposer clairement;  toutes
ces raisons qui tendent  refouler les indignes eh dehors de nos
marchs, j'en ai entendu joindre une autre qui ne me parat pas
aussi concluante. Comme on la pose toutefois sous forme d'aphorisme
philosophique, et qu'elle en acquiert un certain semblant
d'importance, je suis forc de la prendre au srieux et de la dtruire
consciencieusement.

On croit donc que notre qualit de chrtiens rduit les relations
commerciales des musulmans avec nous aux exigences les plus troites de
la ncessit et de la politique.

C'est ne connatre ni les Arabes, ni l'histoire de leurs relations avec
la France, l'Espagne et l'Italie au moyen ge,  cette poque de la
glorification la plus insense du fanatisme religieux musulman; ni ces
curieux traits qui, non-seulement ouvraient les ports barbaresques 
l'Europe mridionale, mais qui donnaient droit de cit sur la cte 
des comptoirs,  des couvents, permettaient aux Pisans de se mler
aux caravanes sahariennes, et dont les dates ont cela de remarquable,
qu'elles concident avec celles des croisades. Ainsi, pendant que, d'un
ct, les chevaliers chrtiens guerroyaient avec l'infidle, l'infidle,
de l'autre, pactisait avec les marchands chrtiens[93].

[Note 93: Voir, pour tous ces traits: _L'Algrie_, par M. le baron
Baude, 2e vol.;--_Aperu des Relations commerciales de l'Italie avec les
Etats barbaresques_, par M. de Mas-Latrie;--_Mmoires historiques
sur l'Algrie_, par H. Pelissier;--_Notice des principaux traits de
commerce conclus entre la France et les Etats barbaresques_;--_Du
commerce de l'Afrique septentrionale_, par M. de Maury;--_Lettres
difiantes_, 2e vol., mission du Levant;--_L'Orient, Marseille et le
Mditerrane_, par M. Ed. Salvador.]

On disait de Pis, au douzime sicle: C'est une ville impie o l'on
trouve des Turcs, des Arabes, des Libyens, des Parthes, des Chaldens et
autres paens[94].

[Note 94: Lebas, _Histoire du moyen ge_, p. 479.]

Que n'en peut-on dire autant d'Alger!

Les Arabes en gnral, comme tous les peuples en enfance, qu'ils en
soient l parce qu'ils sont trop jeunes ou parce qu'ils sont trop vieux,
ont pour premier mobile l'gosme, l'intrt; les Sahariens, dont nous
avons surtout  nous occuper, subissent particulirement cette loi de
ncessit, impose  toute socit rudimentaire ou en dcadence; ils
en ont fait un proverbe: Nous ne sommes, disent-ils, ni musulmans ni
chrtiens; nous sommes de notre ventre. Ils ajoutent: La terre du Tell
est notre mre, celui qui l'a pouse est notre pre. Si donc nous
savons donner satisfaction  cet gosme du ventre; si nous ne le
trompons point dans ses apptits; si, au contraire, nous l'exploitons
avec intelligence, ainsi que Fourier veut qu'on fasse de la gourmandise
chez les enfants; si, en somme, aujourd'hui que les Sahariens sont
assurs de trouver sur nos routes scurit, protection, justice, toutes
garanties essentielles qui leur manquent sur les chemins de Fez et de
Tunis; le prix et la qualit de nos marchandises et la bonne foi de nos
marchands tant, d'ailleurs, les mmes que dans l'est et dans l'ouest,
ils viendront droit  nous.

Cette revue rtrospective des transactions commerciales du monde
chrtien avec le monde musulman pendant prs de cinq sicles, du dixime
au quinzime, tmoigne assez de l'norme quantit de marchandises qu'ils
changeaient entre eux, et, comme consquence, de l'norme mouvement de
fonds mis par eux en circulation au grand bnfice de nos fabriques.
Ce commerce toutefois, quand nous avons pris Alger, n'tait plus
que relativement insignifiant. Depuis longtemps dj, deux grands
vnements, la dcouverte de Colomb et celle de Gama, l'avaient
dpays. Ce fut toute une rvolution pour le commerce en gnral. De
mditerranen qu'il tait jusque-l, il devint transatlantique et
transaustral. Les riches produits de l'Asie intrieure cessrent
d'arriver aux ports de la mer Noire, de la Syrie, de l'Arabie et de
l'gypte, pour descendre dans ceux de l'Inde et du golfe Persique, o
les flottes europennes venaient  leur avance[95].

[Note 95: Le commerce qui se fait  Alep, de toutes sortes de
marchandises qu'on y apporte de Perse et des Indes, rend la ville
trs-peuple; mais on remarque que ce commerce, qui tait autrefois
trs-grand, est un peu diminu depuis que les ngociants europens ont
trouv le moyen d'aller par mer aux Indes. (Mmoire sur la vie d'Alep,
_Lettres difiantes_, t. II, p. 75.)]

En Amrique, on pillait l'or  pleins vaisseaux.

Cette terrible et double concurrence devait ruiner l'Afrique, et la
mettre, par contre, en oubli. On ne se souvint d'elle que pour lui
demander des esclaves. L'avarice rhabilita l'esclavage: digne origine!

De l date la dcadence des Etats barbaresques que les Turcs, leurs
nouveaux conqurants, opprimaient d'ailleurs en mme temps qu'ils
substituaient aux relations commerciales des musulmans avec les
chrtiens la piraterie organise et la traite des blancs.

Mais nous ne saurions admettre, quoi qu'on en ait dit, que les guerres
des Espagnols, en de et au del du dtroit, aient concouru, avec la
dcouverte de l'Amrique et du cap de Bonne-Esprance,  squestrer les
Barbaresques en dehors du monde commercial. Quelque acharnes qu'on
les suppose, elles n'auraient pas autrement agi sans doute que les
croisades; elles eurent, au contraire, pour rsultat de verser en
Barbarie, avec les Maures expulss d'Espagne, un renfort d'industrie et
de civilisation. Ce que nous en avons trouv en Algrie, ce qu'on
en trouve encore  Tunis et dans le Maroc, ordre d'architecture,
orfvrerie, armurerie, damasquinage, broderie sur cuir et sur toffe,
tissages, calligraphie, n'est, pour la forme et le dessin, qu'un
dcalque plus ou moins habile des types merveilleux de l'art
mauresque-espagnol. Il en est de mme pour les sciences: les plus
savants en sont encore, en mdecine, en astronomie, en gographie, en
jurisprudence, en histoire,  ce que leur ont lgu leurs premiers
sicles. Arts et sciences traditionnels, les uns incertains, les autres
lgendaires, tous  la fois dgnrs sous la fatalit de cette loi
commune aux socits comme aux individus: progrs ou dcadence.

Quelles que soient du reste les causes qui pendant plus de trois cents
ans ont expatri le commerce europen de la Mditerrane, elles cessent
d'avoir tout effet aujourd'hui par la constitution de la Grce en tat
indpendant; par la position da l'Angleterre  Malte et  Corfou; par
la ntre en Algrie; par les tendances de Tunis  se dgager de la
barbarie; par l'impuissant isolement de Tripoli; par cette alternative
faite au Maroc de s'ouvrir  la civilisation, comme l'gypte, on de lui
tre acquis par les armes, comme Alger; par la force des choses qui
entrane Constantinople et qui entranera la Perse dans le concert
europen; par les derniers vnements qui se sont accomplis dans la
mer Noire; par ceux qui se prparent dans l'Inde, en Chine et en
Cochinchine; par la multiplicit toujours croissante de ces flottes
pacifiques  vapeur qui relient l'ouest au levant;--et surtout par
l'ouverture de ce simple foss, qui s'appellera le dtroit Lesseps, et
qui rapprochera de trois mille lieues les deux mondes.

Nulle nation mieux que la France, par Marseille et par Alger, n'est en
position de se donner le premier rle dans cette rvolution commerciale,
et de la faire pntrer jusque dans les Soudans.

Le commerce soudanien d'ailleurs, tout rduit qu'il est  ne pourvoir
qu' des besoins de ncessit premire ou de luxe peu coteux, et 
n'exporter que des produits naturels, peut  bon droit dj, et plus
qu'il ne l'a fait encore, solliciter notre attention.

Une quantit considrable d'or natif, dit M. Perron, ancien directeur de
l'cole de mdecine du Caire[96], est apporte du Soudan au Mareb par
les caravanes; les redevances ou tributs que s'imposent les uns
aux autres les petits Etats et les provinces ou qu'imposent les
gouvernements  leurs chefs de district sont souvent fixs par once
d'or.

[Note: 96: _Prcis de jurisprudence musulmane_, traduit par M. Perron,
t. III, p. 568. Voir galement, pour la production en or des mines de
la Falm, l'ouvrage de M. Anne Raffenel.--Ce sont celles dont le
gouvernement franais a prescrit l'exploitation.]

.... De douze  quinze millions d'or natif sortent annuellement du
Soudan pour s'embarquer sur les navires d'Europe qui courent les ctes
occidentales de la moiti septentrionale de l'Afrique. De vingt  trente
autres millions, encore or natif, _traversent tous les ans les sables du
Sahara_, pour passer sur la rive nord de toute la Mauritanie, et s'en
aller par mer du ct de la Turquie, de la Grce, de l'Asie Mineure, de
la Syrie et pntrer jusqu'en Perse et dans les Indes. Il y a environ
quarante ans, il s'exportait, au Maroc seulement, plus de soixante
millions, dont la plus grande partie tait de la poudre d'or[97].
D'aprs Mac Queen, l'tat de Tombouctou payait au Maroc, en 1590, un
tribut annuel de soixante quintaux d'or.

[Note 97: La poudre d'or est recueillie par les ngres dans des tuyaux
de plumes ou de roseaux, on mme dans de simples chiffons nous; les
marchands voyageurs la portent dans des sacs faits de la peau du cou
d'un chameau. L'or s'exporte galement, grossirement ouvr, en tiges ou
en chanons plats ou tordus, non souds. Sous les deux formes, il est
estim par mitkal; le mitkal reprsente 4 gr. 78-1/2 ou une valeur de 14
fr. 82 c.--A Tombouctou, 2 mitkals d'or, soit 29 fr. 62 c., s'changent
contre 1 douro d'Espagne, 5 francs. Le poids de 100 mitkals s'appelle
_zarra_. (Prax, _Commerce de l'Algrie avec l'intrieur de l'Afrique_,
1850.)]

On lit dans Ibn Khaldoun, cit par M. Berbrugger, que le roi de Malli
arriva de son pays au Caire avec quatre-vingts charges de poudre d'or,
pesant chacune trois quintaux.

Un homme vridique de Selgemessa, ajoute le mme historien, m'a
racont, en 776 (1374 de notre re), que dans le pays de Kaskar, chez
les noirs, le sultan Data, successeur de Mensa-Moussa, vendit le clbre
bloc d'or regard comme le trsor le plus rare des sultans de Malli. Il
pesait vingt quintaux et tait tel qu'on l'avait retir de la mine.

Un Anglais qui voyageait en 1842 dans le Maroc et l'Algrie rsumait
comme il suit ses impressions de voyage[98]:

L'occupation complte de l'Algrie par la France livrera  cette
nation un commerce d'importation et d'exportation que j'estime  _cent
soixante-quinze millions_. Aujourd'hui, la majeure partie du ngoce
avec Tombouctou et le dsert se fait par Tlemcen et Fez, d'o _les
marchandises anglaises_ sont emportes dans le sud par les trafiquants
indignes.

[Note 98: Scott, _A Journal of residence in the Esmailla_, p. 150.]

Mais si la ligne de la Tafna est jamais occupe par les troupes
franaises, il y aura peu de demandes en Algrie de marchandises
anglaises, dussent-elles y entrer franches de droits, parce que les
manufacturiers franais pourraient fournir  meilleur march que les
ntres. En voici la raison: les marchandises europennes payent 10 pour
100 au moment du dbarquement dans un port du Maroc; elles payent
un autre droit de 10 pour 100 quand elles doivent aller 
l'intrieur.--Elles auraient donc acquitt 20 pour 100 avant d'atteindre
l'Algrie ou le sud. Bien plus, les Franais, mettant  profit les
droits levs que les produits europens payent dans le Maroc,
pourraient introduire leurs marchandises en contrebande par la frontire
de l'ouest et en inonder les Etats de Moula Abd-er-Rhaman.

Or, ce commerce considrable, qu'il dpend de nous d'lever  des
proportions toujours progressives, en raison directe des besoins
nouveaux que notre apport plus ou moins actif de civilisation fera
se rvler chez les races ngres, nous pouvons, sans nous faire
contrebandiers, comme nous le conseille M. Scott, mais ouvertement et
loyalement, l'accaparer tout entier, importation et exportation, par un
systme intelligent de caravanes.--Nous pouvons, par nos ports, inonder
l'Algrie de nos produits, et, par elle, le Sahara, et par le Sahara la
Nigritie. En retour, tout cet or en pondre, en paillettes, en torsades,
en chanons, si patiemment recueilli dans les sables tincelants des
tropiques, et si magnifiquement donn par les ngres et les ngresses en
change de verroteries, d'toffes voyantes, d'aiguilles, de miroirs,
de tabac, de poudre, de quincaillerie, etc., toutes choses dont nous
n'avons que faire, nous pouvons l'attirer  nous avec toutes ces
cargaisons d'ivoire, de parfums, d'pices, de gomme, de civette, d'alun,
d'encens, de plumes d'autruche, etc., etc., sous le poids desquelles
s'agenouillent cent mille chameaux.

La Nigritie, du Sngal au lac Tchad, forme la base d'un triangle dont
l'Algrie est le sommet, et dont les deux cts sont les routes des
caravanes,--position unique au monde!--Tout le commerce soudanien
peut,  l'exportation, rayonner du sommet  la base;  l'importation,
s'engouffrer de la base au sommet.

Si nous avons donn  cette question un aussi long dveloppement, c'est
que nous la considrons comme capitale: le commerce, au temps o nous
vivons, est ou doit tre l'agent le plus actif de la civilisation; et
pour n'appliquer la formule qu' l'exception qui nous occupe, nous
demeurons convaincu que si le commerce en se retirant des ctes
barbaresques les a rduites au dplorable tat o nous les avons
trouves, il peut les rappeler a la vie, et, de l, par le grand dsert,
porter en Nigritie notre contagion moralisatrice.

Avec chaque ballot s'importe une ide.

Les intrts agricoles de l'Algrie et, avec eux, ceux de sa mtropole,
sont ici placs directement en cause, comme ceux de leur commerce:
l'Algrie complte, en effet, cette zone rgionale des cultures
industrielles, circonscrites dans quelques-uns de nos dpartements
mridionaux, et dont la production en huiles, en matires soyeuses
brutes ou prpares, en essences, en garance, etc., etc., reste de 200
millions au-dessous des besoins de la France.

Quant aux autres produits que la France demande  l'tranger, soit comme
apport  sa production gnrale insuffisante, soit parce que son climat
les lui refuse, et que l'Algrie peut lui fournir, ils s'lvent  la
valeur de 450 millions[99].

[Note 99: Voir, pour les chiffres exacts et spciaux  chaque objet, la
_Statistique gnrale de la France_ et le _Catalogue des produits de
l'Algrie  l'Exposition universelle de 1855_, publi par le ministre de
la guerre.]

Or, toutes ces richesses de la terre, que le ciel a rparties d'un
hmisphre  l'autre, comme pour inviter les peuples, dont les besoins
sont communs et les ressources disperses,  fraterniser entre eux,
nous pouvons les grouper sur notre sol algrien, dans ce vaste jardin
d'acclimatation gnrale o ces deux associs prdestins, le ngre et
le blanc, peuvent impunment se donner rendez-vous; et dont le coton de
l'Amrique, les arachides de la Guine, le caf de l'Ymen, peut-tre,
occuperont le sud; le riz de l'Italie, l'embouchure des fleuves; le bl,
le tabac, la cochenille, la garance, le mrier, les vastes plaines;
l'olivier, les montagnes; le figuier, la vigne et l'amandier, les
coteaux; tous les arbres  fruits d'Europe, les valles; tous les arbres
 fruits des deux Amriques et de l'Asie, les vergers; tous les arbres 
fleurs du globe, les jardins.

Nous pouvons multiplier, dans nos prairies, les plus beaux et les
meilleurs chevaux du monde; dvelopper par des soins intelligents les
qualits natives des bestiaux indignes; faonner au joug les buffles
des Maremmes; y parquer les vaches de la Suisse, du Pimont et du
Charolais.--Nous pouvons, sur les hauts plateaux, parfums de plantes
aromatiques, et dj peupls de gazelles, nous donner par milliers les
mrinos d'Andalousie, les chvres de Cachemire et celles d'Angora.

Pour nos plaisirs de luxe, nous pouvons enfin peupler nos forts--o
fourmillent les sangliers, les renards, les chacals et le menu
gibier--de daims, de chevreuils et de cerfs.

Ne dsesprons donc point de voir un jour l'migration europenne
prendre le chemin le plus court pour arriver  la fortune.--Il semble
contraire, en effet,  l'esprit de la Providence que le trop-plein de
l'Europe se dverse en Amrique quand elle a l'Algrie  sa porte.

Mais, comme sous tous les climats mridionaux o la race de Japhet va se
faire une patrie nouvelle, il lui faudra, sous le ntre, l'indispensable
auxiliaire de la race de Cham d'avance acclimate.--Peut-tre mme Dieu
n'attend-il, pour faire diverger vers l'Algrie le courant d'migration
des blancs, que l'arrive au mme point d'une migration soudanienne,
qui prpare le terrain  recevoir ses nouveaux htes.

Ainsi que le fait remarquer M. Baude, que nous avons toujours  citer,
certaines entreprises ne sont excutables que par les mains des noirs.
Les dfrichements, dont les rsultats donnent  la longue le meilleur de
tous les assainissements, ne se font pas toujours impunment, mme
en Europe; et lorsque la terre est expose  l'action de l'air et du
soleil, aprs y avoir t longtemps soustraite, elle ne reprend sa
fertilit qu'aprs s'tre purge de miasmes d'autant plus dangereux
que le climat est plus chaud; mais les ngres bravent impunment des
manations mortelles pour les blancs, et cette proprit les appelle _
devenir les pionniers avancs de l'Algrie_.

C'est  eux  desscher les marais qui repoussent le laboureur, 
creuser des canaux et des ports,  apprendre enfin dans ces travaux 
cultiver le sol pour leur propre compte.

La race ngre, en effet, si elle n'a point en elle le principe de
la perfectibilit spontane, possde  un haut degr les facults
d'imitation et d'assimilation. Dans tous les pays o ils ont t
imports, les noirs ont donn d'excellents ouvriers agricoles et d'art,
et de prcieux serviteurs de la maison.

Sans arriver, sinon difficilement,  parler trs-purement la langue
de leurs matres, ils arrivent trs-vite  s'en faire une dont le
vocabulaire est assez tendu pour suffire  l'change oblig des ides
o leur intelligence est appele  se mouvoir.

Nous n'avons point, du reste,  nous proccuper des objections qu'on
pourrait nous faire quant  leurs aptitudes gnrales, leur soumission,
leur fidlit. Une exprience de trois cents ans donne  la question
valeur de chose juge; s'ils ont pris quelque part, comme 
Saint-Domingue, une attitude de rvolte absolue, ou de sdition, comme 
la Martinique et  la Guadeloupe; s'ils en ont une aujourd'hui menaante
aux Etats-Unis, c'est que dans leur condition d'esclaves et de btail
humain leurs passions et leurs instincts devaient tt ou tard se
traduire par un dvergondage de libert, mais il est remarquable que
dans les Etats musulmans, o le ngre esclave n'est que le serviteur de
son matre; o la couleur de sa peau n'est point un stigmate d'infamie;
o sa condition n'est qu'une condition infrieure, rien de plus; o
l'affranchi rentre dans la socit sans que son origine le relgue 
distance du mpris des blancs, l'histoire de l'esclavage n'offre pas un
seul exemple de sdition.

La position que nous leur ferons sera bien autre encore, et telle que
nous n'aurons point  craindre qu'ils arrivent jamais, quel que soit
leur nombre,  l'tat de valeur dangereuse.

Dans l'ordre politique, il y va d'ailleurs d'un rsultat immdiat non
moins grave. Avec quatre ou cinq cent mille hectares seulement en
culture de bl, l'Algrie, dont le rendement est de quinze  seize
hectolitres  l'hectare (faon europenne), comblerait le dficit annuel
de la France et la mettrait  l'abri de toute ventualit de disette.
Or, toute anne de disette est le prlude de quelques perturbations
politiques,--_malesuada fames_, que les Arabes traduisent par: Quand
le ventre est creux, il gronde; quand il est plein, il dit  la tte:
Chante!

Et cette question d'alimentation,  laquelle est plus ou moins
subordonne la stabilit des Etats modernes, prend chaque jour des
proportions plus effrayantes. M. Michel Chevalier, qui fait autorit
en pareille matire, dmontr que rapport annuel en bl des pays
producteurs, tel que la Russie et les Etats-Unis, n'est que de treize
millions d'hectolitres qui rpondent  peine aux besoins de la seule
Angleterre; et il est arriv  en conclure qu'il faut s'habituer  faire
entrer le mas pour une part considrable dans la panification[100].

[Note 100: _Le bl_, par Michel Chevalier (_Annuaire de l'Economie
politique, 1855).]

Nous admettons avec lui que l'gypte ne produit plus que trs-peu de
bl, parce que les cultures dites commerciales, le coton et le sucre,
envahissent son territoire, et qu'il en est de mme pour tous les pays
chauds, notamment pour le royaume des Deux Siciles.

En France mme, ajouterons-nous, la vigne, la betterave et le colza se
sont substitus au bl sur de vastes tendues, et la consommation du
bl, pourtant, y est toujours croissante en raison du grand nombre
d'ouvriers appels dans les villes et sur les chantiers par l'industrie,
et qui, dans leurs villages et leurs hameaux, ne vivaient autrefois que
de pain infrieur, avec supplment de chtaignes, de sarrasin et de
gaudes.

Mais, si constantes et si progressives que soient les causes d'une
diminution notable dans la production des bls et d'une augmentation
dans leur consommation, l'Algrie, sans laquelle a compt M. Chevalier,
sera l pour les attnuer, au moins quant  la France.

Avec elle nous n'avons point  redouter les effets des regrettables
phnomnes conomiques dont peuvent tre menacs les autres tats: elle
ne faillira point  son honneur traditionnel; elle nourrira la France
aujourd'hui comme elle nourrissait Rome autrefois.

A ce point de vue, surtout, elle aura bien mrit de tous dans la
mtropole, peuple et gouvernement.

Tous ces rsultats, je le rpte, et avec eux une franche et large
migration de colons europens, sont subordonns  l'introduction
pralable de ngres dans notre colonie.

Au nom de la religion qui s'en fera des proslytes; au nom de la
philanthropie qui en fera des heureux, et,--pour faire la part 
tous,--au nom des intrts matriels de la France et de l'Algrie,
engags dans cette oeuvre humanitaire pour sept cent millions,
appelons-les donc  nous.

Pour en avoir cent mille, ce pourrait tre l'affaire de trois ans; car
par cela mme que les marchands de Ratt, de Ghadams et des Touaregs
Azegeurs qui se fournissent d'esclaves dans le Soudan central, et les
coulaient autrefois sur Tunis et Tripoli, subissent les consquences de
l'adhsion des beys des deux rgences  l'abolition de la traite, ils
cherchent d'autres dbouchs; et d'aprs des renseignements que nous
pouvons considrer comme dignes de foi, ce n'est pas le moindre motif
de la visite  El-Aghouat et  Alger des trois chefs touaregs que nous y
avons vus en 1857. Il ne tient qu' vous, disaient-ils, que El-Aghouat
ne succde  Ratt et  Ghadams.

Si encore les Touaregs Hoggars qui exploitent Kachena et Tombouctou ont,
pour les mmes motifs, abandonn les routes de notre Sahara et pris
celles du Maroc, ils reviendront  nous a la premire demande que nous
leur ferions d'un convoi de ngres.

A n'en pas douter donc, toutes les caravanes nous arriveront aussitt
que nos relations seront ouvertes avec le Bournou par Tuggurt, Souf,
Ratt, Murzouk et la route de Clapperton; avec Kachena par El-Aghouat,
Insalah, le Djebel Hoggard, Ahir, Agdez et Dmergou;--avec Tombouctou par
El-Aghouat, Insalah et la route de Caill;--avec le Ludamar, le Karta,
le Bambouk par une route  peu prs parallle au dpart, mais obliquant
ensuite au sud-ouest pour franchir les forts de gommiers dont les
produits se traitent dans nos escales du haut Sngal.

Alger ds lors,  travers cette immensit, tendra la main  Bakel et 
Saint-Louis.

Nous avons sous les yeux cinq brochures dont le titre est  peu prs le
mme: _Projet d'une expdition franaise dans l'Afrique_ _centrale_.
Elles tmoignent certainement, quant au fond, des excellentes intentions
de leurs auteurs et d'tudes srieuses. Mais en ce qui concerne les
renseignements de dtail qu'elles donnent sur les approvisionnements
indispensables des caravanes transsahariennes, sur leur organisation
en vue de toute ventualit, et sur la route  suivre de leur point de
dpart  leur point d'arrive, nous demandons la permission d'en faire
ce que nous ferons galement de ceux que nous pourrions produire: nous
n'en tiendrons pas compte.

La premire condition de russite, en effet, est de ne point embarrasser
d'Europens les caravanes que nous aurons  diriger vers le sud, et de
nous en remettre absolument, pour les approvisionnements et pour la
route, aux khrebirs ou conducteurs; pour la protection, aux Touaregs.
Un proverbe saharien dit: Jamais grenouille n'a travers le pays de la
soif; et, tous, nous sommes plus ou moins grenouilles.

Que l'on risque plus tard quelques savants, comme l'indique M. le baron
Aucapitaine, dans une trs-bonne tude sur la caravane de la Mecque, les
grandes caravanes et le commerce de l'Algrie[101], nous l'admettons;
mais pour aujourd'hui nous devons, dans l'intrt mme de la science,
assurer  notre entreprise un succs dcisif, purement commercial!

[Note 101: _Revue contemporaine_ du 15 octobre 1857.]

C'tait l'avis du chef touareg azegeur Ikhenouken, l'un de ceux dont
nous venons de parler. Je me charge, disait-il, de conduire, o vous le
voudrez, une de vos caravanes et de la ramener avec le bien; mais pas
de marchands chrtiens. La sollicitude dont je serais oblig de les
entourer, les exigences de leurs habitudes, auxquelles il me faudrait
pourvoir, ne me laisseraient pas ma libert d'action. Nous verrons plus
tard, et, quand le temps sera venu, je rpondrai d'eux sur ma tte.

L'archipel montagneux occup par les Touaregs du Nord, dans l'ocan
saharien, s'tend de l'oasis de Ratt,  l'est, au Djebel Hoggard, 
l'ouest, sur une longueur de 250  300 lieues, et barre ainsi la route 
toutes les caravanes soudaniennes.

Avant d'arriver  destination, d'ailleurs, elles ont encore  franchir
le pays des Touaregs du Sud, placs  l'avant-garde du Bournou et du
Tombouctou.

Pirates et douaniers dans cet immense espace de cent mille lieues
carres, ils y prtrent sur le commerce un droit de protection et de
transit ou s'arment en course contre les contrebandiers.

Il y va donc de notre intrt absolu de nous en faire des
intermdiaires, comme il y va du leur de nous en servir; et leur loyaut
nous est acquise par cet intrt mme.

Or, et ds 1857, grce  l'initiative de M. le marchal comte Randon
et  l'intelligente activit de M. Marguerite, commandant suprieur
d'El-Aghouat, nos rapports avec eux ayant t plus frquents et de plus
en plus satisfaisants, quelques-uns se sont rendus encore  El-Agbouat,
conduits par le cheikh Ottman, l'un des personnages qui ont fait le
voyage d'Alger, et se sont chargs de conduire jusqu' Ratt une caravane
organise par nos soins[102].

[Note 102: Ratt est une petite ville de 400  500 maisons. Tous les
ans, au mois de novembre, les caravanes y arrivent de toutes parts et
y forment un march considrable. C'est le moment ou les marchands de
R'dams, de Tripoli et du Djrid y reoivent les caravanes qu'ils ont
envoyes dans le Soudan l'anne prcdente et en forment de nouvelles.
(_Moniteur algrien_ des 10 et 25 janvier 1858.)]

Cette caravane, dans laquelle trois cads des Ouled Nayls avaient engag
chacun mille francs et trois charges de marchandises, comptait soixante
et quelques chameaux chargs de bl, de laine, de beurre et d'une somme
de vingt mille francs argent. Elle se composait de gens des Ouled Nayls,
des Laarbas, des Bni Laghouat et des Beni M'zab; et les fantassins qui
l'accompagnaient, comme chameliers, appartenaient  la Smala mme de
Laghouat. Tout ce personnel laissait donc derrire lui, chez nous, ses
biens et sa famille; et son chef, ses intrts d'avenir.

Ainsi tente dans des conditions pratiques dont nous ne devons point
nous dpartir de longtemps encore, cette premire exprience devait
tre dcisive; et si, bien qu'elle et compltement russi, avec gros
bnfices et sans perte d'un seul homme ni d'un seul chameau, elle n'et
pas paru suffisamment concluante, celle qui la suivit, l'anne d'aprs,
n'et plus laiss de doutes sur le succs impossible ou certain de
semblables entreprises.

Une caravane nouvelle, cette fois, sous la conduite de M. Bouderbah,
indigne, interprte de l'arme, dont l'ducation a t faite  Paris,
et qui par consquent reprsentait l'lment franais assez pour
l'accrditer dignement, sans le mettre en suspicion ouverte vis--vis
des susceptibilits qu'il est prudent de mnager, partait d'El-Aghouat
le 1er aot 1858 et, guide par le cheikh Ottman, campait sons les
murs de Ratt le 29 septembre, sans autres difficults que celles qui
rsultent d'un voyage de trois cent cinquante lieues  travers le
dsert.

Le moment tait pourtant peu favorable: Ratt, o deux partis se
disputaient l'autorit, tait en plein tat d'anarchie, avec
complication de l'effet produit par cette nouvelle qu'y avaient rpandue
des lettres de Manzouk, qu'une caravane de Franais voulait s'emparer
de la ville. Aussi en avait-on ferm les portes, en rparait-on les
remparts brchs ou menaant ruine; et ces dispositions dj
peu rassurantes prenaient un caractre tout  fait srieux de
l'intermittente fusillade et des cris dont le bruit arrivait au bivouac
de nos voyageurs. Nous avions heureusement des intelligences dans la
place avec le cheikh Ikhenouken, notre ancien hte  Alger, et celui de
MM. Marguerite et Bouderbah a El-Aghouat. Vous avez bien accueilli les
Anglais, disait-il aux opposants, en faisant sans doute allusion
au sjour prolong de Richardson au milieu d'eux, pourquoi
n'accueilleriez-vous pas les Franais? Ils sont riches et puissants;
s'ils voulaient prendre la ville, ils enverraient une arme et non pas
une caravane de marchands; ce qu'ils veulent, c'est reconnatre le degr
de scurit des routes, l'importance commerciale du pays avant d'y
risquer leur argent; recevez-les donc sans crainte; ne perdez pas
cette occasion de nouer avec eux des relations qui assureront nos
approvisionnements  bon march et ouvriront un large dbouch  nos
marchandises.

Cette logique de l'intrt, dveloppe par M. Bouderbah aux quelques
chefs qu'Ikhenouken avait dcids  le visiter, et l'impassible
contenance avec laquelle il continuait  procder aux prparatifs de son
installation, amenrent bientt  son camp une foule curieuse et de plus
en plus confiante; la ville enfin lui fut ouverte. Des ngociants de
Ghadams et de Murzouk y attendaient, avec six cents charges de chameaux
accumules dj, les grandes caravanes du Bournou et du Haoussa qui
s'y rencontrent annuellement en novembre pour en repartir fin dcembre
approvisionnes en soieries, soies et bourre de soie, draps communs,
cotonnades, tapis, hacs et chachias, quincaillerie, papiers, ambre
jaune, corail long, verroterie, sucre, caf, armes de toutes sortes, le
tout de provenance anglaise, par Tunis et Tripoli. L'anne prcdente
pourtant, un marchand de Souf, probablement approvisionn  Constantine,
avait apport a Ratt des objets franais qu'il avait couls  plus de
100 pour 100 de bnfice.

Ces notes,  l'adresse de nos Chambres de commerce, sont extraites du
manuscrit de M. Bouderbah o sont galement consignes, a l'adresse de
la science, des observations mtorologiques, gologiques, botaniques et
mme nosologiques, qui, si nous sommes bien inform, vont valoir  cet
excellent travail les honneurs mrits d'une publication officielle.

Deux fois donc nous avons pouss des reconnaissances jusqu' mi-chemin
du Soudan central, sur la route du Bournou, par Mourzouk et Bilma; sur
celle du Haoussa par Abir et Damergou; il nous sera tout aussi facile de
cheminer par le Touat sur le Tombouctou et le Sngal. Alger ds lors
tendra la main  Bakel et  Saint-Louis.

Un jour viendra sans doute o se ralisera la vaste ide mise, il y a
douze ou treize ans, par M. Fournel, et qui semblerait encore un rve
si elle n'avait reu un commencement d'excution dans notre Sahara
oriental; un jour viendra o nous jalonnerons le grand dsert de puits
artsiens et d'oasis, la nuit illumins de fanaux qui, d'tapes en
tapes, guideront nos caravanes de long cours dont le soleil boit
aujourd'hui les outres, et qu'ensevelissent ou dispersent des ouragans
de sables. Dsormais au repos  la source, par la chaleur, et toujours
assures d'un approvisionnement facile, elles accompliront leur
voyage sans pril aucun pour elles et sans fatigue pour les migrants
soudaniens que nous appellerons  nous.

Pour le prsent, et sans attendre _cette rnovation de la terre_, non
plus que le chemin de fer qui, pour nos enfants, en sera la consquence
ncessaire et force la science peut mettre  notre disposition ses
moyens peux coteux de conserver  l'tat salubre et de garantir
d'vaporation les provisions d'eau de nos voyageurs; d'amliorer et de
prserver de corruption leurs provisions de vivres; d'pargner enfin
aux ngres que nous attendons les tortures de ces marches impitoyables
durant lesquelles nous les avons vus chargs outre mesure, les pieds
brls, extnus de soif et, ne pouvant plus suivre, abandonns aux
hynes et aux chacals.

Toutes ces prcautions prises pour parer  ces ventualits,
entendons-nous avec les Touaregs pour lancer  la fois trois caravanes
dans le Soudan avec mission d'y racheter en notre nom des captifs et
promesse de les payer au prix de revient sur un point donn: Tugurt,
El-Agbonat, El-Biad, par exemple.

A leur arrive, que des reprsentants du gouvernement les reoivent et,
dans une solennit publique, les dclarent libres au nom de la France.

Qu'on organise aussitt les hommes en bataillon, sous le commandement
hirarchique d'officiers, de sous-officiers et de caporaux du gnie,
avec quelques soldats de la mme arme, bons ouvriers d'art,  titre de
moniteurs; des aumniers, des soeurs de charit et des mdecins.

Runis ensuite en famille, qu'on les groupe en smala dans les trois
provinces, sur des points dsigns, pour l'excution de grands travaux
d'utilit publique et la cration de villages dont nous allons trouver
plus loin la destination.

Par les soins intelligents de leurs chefs militaires et par leur tche
de chaque jour, en mme temps que les hommes se faonneraient  la
discipline, au maniement du fusil, de la pioche et de la charrue, les
femmes et les enfants se feraient aux travaux du jardinage et des champs
et, tous ensemble, recevraient des aumniers une ducation chrtienne.

Ils s'acclimateront ainsi peu  peu et se familiariseront avec nos
moeurs et notre langue.

Ce ne sont pas prcisment des soldats qu'il s'agit de nous donner.
Aussi leur laisserons-nous leur costume indigne, le serwal, la
gandoura, et pour l'hiver un burnous. Serre autour des reins avec une
ceinture, la gandoura ne gnera pas plus qu'une blouse le maniement du
fusil, et beaucoup moins que la capote ou la veste le maniement de la
pioche; mais, outre que la discipline militaire  laquelle ils seront
soumis est, ce me semble, pour des barbares, la meilleure cole
de civilisation, nous aurions en eux, au premier appel, et dans
l'ventualit d'une guerre qui appellerait notre arme d'Afrique sur
l'autre continent, un contingent d'hommes nombreux, faits  brler des
cartouches, trangers aux Arabes par leur langue et leur religion, qui
serait la ntre, et que nous ne pourrions leur opposer.

Deux annes suffiraient  cette premire initiation, durant laquelle ils
pourraient tre galement utiliss par le service des ponts et chausses
et mis exceptionnellement, pour les travaux urgents de la moisson,  la
disposition des colons.

On les livrerait alors  l'agriculture et  l'industrie prive, dans
les conditions plus haut poses: salaire de 20, 15 et 12 francs par
mois,--retenue mensuelle au profit de la caisse d'immigration, etc.

S'il en tait dans le nombre de trop rebelles au travail ou d'instincts
dangereux, le fait serait constat par procs-verbal et ils seraient
renvoys  la smala, o des peines disciplinaires--lgales--leur
seraient infliges, et o ils feraient corps  part dans les conditions
 peu prs o sont placs les ateliers des condamns.

Ce serait l, du reste, l'objet d'un rglement d'administration dont
nous avons d nous borner  tracer  larges esquisses les donnes
principales, et dont celui qui rgit la matire aux Antilles et
le dcret prsidentiel des 13 fvrier-12 mars 1852, _relatif 
l'immigration des travailleurs dans les colonies, aux engagements
de travail et aux obligations des travailleurs et de ceux qui les
emploient,  la police rurale et  la rpression du vagabondage_,
serviraient naturellement de base.

L'organisation de nos travailleurs, diffrant toutefois en plusieurs
points essentiels de celle qui les rgit dans les Antilles, notre
lgislation devrait, par contre, nous tre elle-mme spciale.

A leur arrive chez nous, en effet, ils deviendraient pour deux ans
engags de l'tat, qui, par consquent, devrait pourvoir aux frais de
leur rachat  250 francs par homme et femme adultes, et  150 francs par
enfant de dix  quatorze ans, soit pour 100,000 (55,000 hommes, 36,000
femmes et 9,000 non adultes) 14 millions environ,  100 francs de plus
par tte qu'ils ne se payent  Ratt et sur les marchs du Maroc[103].

[Note 103: Lon G..., _le Maroc en 1858 1859._]

Ce ne serait l, du reste, qu'une avance de trois annuits qui
se couvrirait au moyen des retenues verses  la caisse-tontine
d'immigration, et qui resterait en dfinitive au compte des engagistes.

Que si l'on calcule d'ailleurs le bnfice en main-d'oeuvre  prix
rduit de 200 pour 100 au moins qu'en retirerait l'tat pour l'excution
de ses grands travaux, et ce que lui cote un ouvrier civil qui vient en
Algrie avec frais de route, passage gratuit, nourriture  bord, sjour
au dpt des ouvriers, secours ventuels, frais d'hpitaux, et dont le
retour en France double quelques mois aprs la dpense inutile, les
chiffres donneront bien autrement valeur  notre proposition.

En appliquant ici les calculs du chapitre prcdent, le rapatriement
du premier tiers de nos engags,  terme d'engagement, entranerait
un mouvement de 38 millions de francs, dont 17 acquis  la caisse
d'immigration; d'o il suit que, ds le second rapatriement effectu, et
l'tat s'tant rembours de ses 24 millions avancs, il en resterait 10
encore  la caisse pour continuer dornavant ses oprations de rachat et
de recrutement.

A partir de cette poque, on pourrait rduire proportionnellement les
retenues et par consquent le salaire des engags, donc les charges des
engagistes.

Il y a l, ce nous semble, les lments d'une combinaison financire
qui pourrait tenter les capitalistes et faire que, sans en appeler 
l'intervention de l'tat, le commerce algrien et les colons, runis en
socit, pourvussent eux-mmes au besoin urgent de bras qui les presse,
et s'ouvrissent les marchs soudaniens, avec intrt de 25  30 pour 100
des capitaux engags dans l'entreprise.

Quanta nos rapatris, nous oprerons avec eux dans le Soudan central
comme nous avons opr sur la lisire du continent africain avec les
rapatris de l'Amrique et de l'Asie, de faon  leur assurer des
installations agricoles et commerciales dans des villages qu'ils
seraient  mme de btir, de fortifier et de dfendre.

L'Algrie a tenu parole: ces malheureux noirs qu'elle a pris tout 
l'heure  l'ore du dsert, paens, captifs, pauvres et nus, elle vient
de les rendre  leur pays natal, chrtiens, libres, riches et civiliss.

Elle y a gagn, pour elle, la premire anne, plus de 8 millions de
journes de travail, la seconde anne plus de 16 millions, la troisime
plus de 24, au prix de 66 centimes pour les hommes. 50 centimes pour les
femmes, 40 centimes pour les non adultes, soit, en moyenne, 53 centimes
de solde et 60 centimes de nourriture,--1 fr. 13 c. environ, qu'elle
paye aujourd'hui, quand elle en peut avoir, de 3  5 francs.

Son industrie s'est dveloppe, et ses chefs d'ateliers, pourvus d'une
main-d'oeuvre sre et constante, se sont dbarrasss comme elle de
ces prtendus ouvriers, plus souvent au cabaret qu' l'ouvrage, bras
fainants, bouches parasites qui vivent d'tapes en tapes,  la
recherche d'un travail qu'ils ne veulent pas trouver, des aumnes de
l'administration.

Ceux-l disparatront, et les autres, les bons, trouveront place sur la
terre, dsormais offerte  tous les travailleurs de bonne volont.

Il ne doit point y avoir d'ouvriers nomades en Algrie; il faut 
l'Algrie des colons attachs au sol, et son sol est assez vaste pour
qu'une part y soit faite  tous.

Elle y a gagn des canaux, des barrages, des ponts, des routes,
le desschement de ses marais, le dfrichement de ses terres, une
production au niveau des besoins de la France; des hameaux et des
villages dans toutes ses plaines et sur toutes les lignes que suivront
un jour ses voies ferres.

Ces hameaux et ces villages seraient tout prts  recevoir des htes,
jusqu'ici vainement attendus, effrays qu'ils sont de risquer leurs
femmes et leurs enfants, et de se risquer eux-mmes, hors de vue du coq
de leur clocher, pour se lancer dans cet inconnu qu'on leur a dit peupl
de lions et de panthres; o il leur faudra bivaquer en attendant un
abri et vivre de mince pargne du premier coup de pioche au dernier coup
de faucille[104].

[Note 104: Je vous cris cette lettre, c'est pour m'informer de ce
qu'est devenu M... et toute sa famille, qui sont venus s'tablir 
Boufarick, parce qu'il me donne une grande inquitude. Je vous dirai que
j'ai entendu dire qu'il avait t mang par les btes froces. (Lettre
d'un paysan de la Charente.)]

Mais qu'un ou plusieurs villages, btis dans des conditions convenables,
maisons suffisantes, glise, cole, presbytre, lavoir couvert,
abreuvoir, amnagement des eaux, soient mis en adjudication, avec plans
 l'appui du cahier des charges, dans un dpartement de France;--et
qu'il soit nonc dans l'avis de vente que les acqureurs, partis
avec leur acte d'acquisition en poche, seront attendus au port de
dbarquement en Algrie, par un agent de l'administration qui, pour
toute salutation de bienvenue, leur remettra la clef de leur nouveau
domicile; quel est donc le chef de famille qui ne ferait cus de
quelques arpents pour se donner pignon sur rue et quinze ou vingt
hectares de terre,--un domaine?

Il n'est point d'amour de clocher plus fort que l'amour de la proprit;
et d'ailleurs, eux tous, les acqureurs de ces cinquante maisonnettes,
dont le groupe prendrait un nom de leur pays, ne s'encourageraient-ils
pas  l'audace de l'migration, enhardis par une solidarit mutuelle,
des habitudes communes, des amitis traditionnelles et de plus jeunes
amitis, sans compter la juste ambition du mieux-tre?

C'est par centaines de villages que nous peuplerions l'Algrie en
quelques annes, si les ides que nous venons d'mettre taient
acceptes; et ce serait par milliers, si elles taient fcondes 
la fois par la mise en application du vaste projet de M. le marchal
Randon, qui, par le cantonnement des indignes, sans leur porter
prjudice aucun, livrerait  la colonisation des millions
d'hectares;--et de celui de M. le gnral baron de Chabaud-Latour,
qui, pour en terminer avec les grands travaux d'utilit publique, leur
affecterait 300 millions.

Solidaires que nous sommes de nos colonies, par cette solidarit filiale
qui nous unit comme elle  la France, nous ajouterons qu'il leur serait
conomique de se recruter de travailleurs par nos ports algriens, au
lien d'aller les prendre en Guine et jusqu'au Congo.

Il rsulte, en effet, de ce long voyage et de la concurrence que font
les ngriers aux agents de l'immigration, d'abord, que l'immigration
mme est insuffisante, ensuite, que chaque immigrant n'arrive 
destination qu'au prix de 500 francs.

Si les Antilles au contraire s'alimentaient par l'Algrie, les
consquences les plus immdiates de ce fait, sans les considrer au
point de vue des nouveaux intrts qu'elles feraient se dvelopper dans
nos trois provinces, seraient que les engags libres et les captifs
rachets pourraient tre livrs,  nos planteurs de l'Ocan,  350 ou
400 francs au plus; et, circonstance importante, ce ne seraient pas
seulement les engagistes qui bnficieraient de la diffrence, ce
seraient surtout les engags qui remboursent, comme on l'a vu, les frais
de leur engagement.

De plus, les ngriers ne trouvant plus  s'approvisionner sur la
cote d'Afrique, en raison de la direction centrale que prendrait
l'migration, leur trafic infamant serait de beaucoup rduit d'abord,
ananti bientt aprs.

En attendant, enfin, que le gouvernement patronne ou qu'une compagnie
financire, dont nous ne saurions comprendre l'hsitation, provoque une
immigration qui nous soit spciale, ceux de nos colons algriens, et
ils sont nombreux, qui pensent avec nous que les ngres leur seraient
d'utiles auxiliaires, en engageraient au passage et tenteraient ainsi
une exprience dsormais dcisive.

En modifiant, comme nous venons de le faire, dans quelques-unes de ses
dispositions, un projet qui, s'il a en les honneurs de trs chauds
assentiments, a soulev de trs-vives oppositions, nous faisons
volontiers acte de dfrence envers nos adversaires; mais nous croyons
devoir  la cause que nous dfendons et  ceux qui s'y sont rallis de
ne pas aller plus loin.

On nous a reproch de faire intervenir l'tat, pour une somme qu'on
a beaucoup exagre, dans l'immigration algrienne; la combinaison
nouvelle que nous proposons laisserait l'tat libre de la prendre  sa
charge ou de la confier, sous sa surveillance,  une association qui
bientt aurait en mains le monopole exclusif de tout le commerce
soudanien, importation et exportation. Que nos adversaires en calculent
les bnfices et la porte.

On nous a cri de Paris: Vous avez plus de bras que vous n'en pouvez
employer, qu'avez-vous besoin de ngres? et l'Algrie font entire, par
la presse, par des ptitions collectives, par ses conseils gnraux,
continue  demander des bras.

On nous a dit: Vous ferez les ngres chrtiens, oui, de nom, si l'on
ajoute le baptme  toutes les autres violences, sinon, non. Nous avons
rpondu par ce fait qu'ils se font chrtiens sans violence dans les
colonies; que le pre Gaver, seul avec sa charit, en a baptis plus de
trois cent mille au dix-huitime sicle, et qu'au contraire c'est par la
violence que les Fellahs les ont faits musulmans du Niger au lac Tchad.

On nous a object que nous ravivions la chasse  l'homme; que cette
chasse serait prime et soudoye par la France; nous avons prouv
qu'elle existe comme autrefois, sans suppression possible dans l'tat
actuel des choses, prime et soudoye qu'elle est par la traite de
contrebande, et qu' supposer que nous la ravivions pour un moment, nous
y mettrions fin dans un temps prvu.

On nous a appel ngrier philanthrope. La mme honorable injure avait
assailli le fondateur de Libria et, pendant quarante ans, poursuivi
Wilberforce; l'un a vcu sur sa devise: _Je sait que ce dessein est de
Dieu_; l'autre est mort en disant: _Ce que j'ai fait est bien_.

Les gouvernements europens ont fait de l'esclavage ce que l'dilit des
grandes villes fait des immondices. Montfaucon n'existe-t-il pas pour
tre en dehors de Paris? Mais qui donc semble y croire, sinon par
quelques bouffes de vent que corrige bien vite un mouchoir parfum? Eh
bien! nous nous sommes plac, nous, au centre du Montfaucon africain et
nous vous dclarons,  vous qui niez son infection  distance, que notre
coeur bondit  l'odeur de ce charnier que vous protgez d'un cordon
sanitaire.









End of the Project Gutenberg EBook of Cham et Japhet, ou De l'migration des
ngres chez les blancs considre comme moyen providentiel de rgnrer la race ngre et de civiliser l'Afrique intrieure., by Ausone de Chancel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAM ET JAPHET, OU DE ***

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