The Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Emile Gaboriau

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net


Title: La corde au cou

Author: Emile Gaboriau

Release Date: February 18, 2005 [EBook #15107]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.





mile Gaboriau



LA CORDE AU COU



(1873)




Table des matires

PREMIRE PARTIE _Le feu du Valpinson_
1
2
3
4
5
6
7
8
9
DEUXIME PARTIE _L'affaire de
Boiscoran_
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
TROISIME PARTIE _Cocoleu_
1
2
3



PREMIRE PARTIE
_Le feu du Valpinson_


Du reste, voici les faits:


1

Dans la nuit du 22 au 23 juin 1871, vers une heure, le faubourg de
Paris, qui est le principal et le plus populeux faubourg de la
jolie ville de Sauveterre, fut mis en moi par le galop frntique
d'un cheval sonnant sur les pavs pointus.

Quantit de bourgeois se prcipitrent  leurs fentres. Ils ne
virent dans la nuit sombre qu'un paysan en bras de chemise et la
tte nue, talonnant et btonnant furieusement une grosse jument
blanche qu'il montait  cru.

Ce paysan, aprs avoir long le faubourg, prit  droite la rue
Nationale--rue Impriale jadis--, traversa la place du March-
Neuf, tourna la rue Mautrec et s'arrta court devant la belle
maison qui fait l'angle de la rue du Chteau. C'est l qu'habite
le maire de Sauveterre, M. Sneschal, ancien avou, membre du
conseil gnral.

Ayant mis pied  terre, le campagnard empoigna la sonnette et se
mit  la secouer si violemment, qu' l'instant toute la maison fut
debout. La minute d'aprs, un gros et gras domestique, les yeux
encore chargs de sommeil, venait ouvrir, et d'un accent irrit
s'criait tout d'abord:

--Qui tes-vous, l'homme? Que voulez-vous? Avez-vous bu un coup
de trop? Ignorez-vous chez qui vous cassez les sonnettes?

--Je veux parler  monsieur le maire, rpondit le paysan, 
l'instant mme, rveillez-le...

M. Sneschal tait tout rveill. Drap dans une ample robe de
chambre de molleton gris, un bougeoir  la main, inquiet et
dissimulant mal son inquitude, il venait d'apparatre dans le
vestibule et avait entendu.

--Le voil, le maire, pronona-t-il du ton le plus mcontent. Que
lui voulez-vous  cette heure o tous les honntes gens sont
couchs?

cartant le domestique, le paysan s'avana, et sans la moindre
formule de politesse:

--Je viens, rpondit-il, vous dire de nous envoyer les pompiers.

--Les pompiers!

--Oui, tout de suite, dpchez-vous! Le maire hochait la tte.

--Hum!... faisait-il, ce qui tait chez lui la manifestation
d'une vive perplexit, hum! hum!

Et qui n'et t perplexe  sa place!

Pour runir les pompiers, faire battre la gnrale tait
indispensable; or, en pleine nuit, faire battre la gnrale,
c'tait mettre la ville sens dessus dessous, c'tait faire bondir
d'pouvante dans leur lit les braves Sauveterriens, qui ne
l'avaient que trop entendue, depuis un an, cette lugubre batterie,
lors de l'invasion prussienne et ensuite pendant la Commune.
Aussi:

--S'agit-il d'un incendie srieux? demanda M. Sneschal.

--Srieux! s'cria le paysan; comment ne le serait-il pas, par le
vent qu'il fait; un vent  dcorner les boeufs!

--Hum! fit encore le maire, hum! hum! C'est que ce n'tait pas la
premire fois, depuis qu'il administrait Sauveterre, qu'il tait
ainsi rveill par un campagnard venant crier sous ses fentres:
Au secours! au feu!...

 ses dbuts, saisi de compassion, il se htait de runir les
pompiers, il se mettait  leur tte et on courait au lieu du
sinistre. Et quand on arrivait, essouffl, suant, aprs cinq ou
six kilomtres franchis au pas de course, on trouvait quoi?
Quelque mchant pailler valant bien dix cus, achevant de se
consumer. On s'tait drang pour rien.

Les paysans des environs avaient si souvent cri au loup, quand il
y en avait  peine l'ombre, que le loup venant pour tout de bon,
on devait hsiter  les croire.

--Voyons, reprit M. Sneschal, qu'est-ce qui brle, en
dfinitive?...

En prsence de tant de dlais, le paysan mordait de rage le manche
de son fouet.

--Faut-il donc que je vous rpte, interrompit-il, que tout est
en feu, que tout flambe: granges, mtairies, rcoltes, maisons,
chteau, tout!... Si vous tardez encore, vous ne trouverez plus
pierre sur pierre du Valpinson.

L'effet de ce nom fut prodigieux.

--Quoi! demanda le maire d'une voix trangle, c'est au Valpinson
qu'est le feu?

--Oui.

--Chez le comte de Claudieuse?

--Comme de juste, pardi!

--Imbcile! que ne le disiez-vous immdiatement! s'cria le
maire. (Il n'hsitait plus.) Vite, dit-il  son domestique, viens
me donner de quoi m'habiller... C'est--dire, non! Madame
m'aidera, car il n'y a pas une seconde  perdre. Toi, tu vas
courir chez Bolton, tu sais, le tambour, et tu lui commanderas de
ma part de battre la gnrale,  l'instant, partout. Tu passeras
ensuite chez le capitaine Parenteau, tu lui expliqueras ce qui en
est et tu le prieras de prendre la clef des pompes  la mairie,
chez le concierge. Attends!... Cela fait, tu reviendras ici,
atteler... Le feu au Valpinson!... J'accompagnerai les
pompiers!... Allons, cours, frappe aux portes, crie au feu! On se
runira place du March-Neuf!...

Et le domestique s'tant loign de toute la vitesse de ses
jambes:

--Quant  vous, mon brave, reprit M. Sneschal en s'adressant au
paysan, enfourchez votre bte et allez rassurer monsieur de
Claudieuse, qu'on ne perde pas courage, qu'on redouble d'efforts,
les secours arrivent.

Mais le paysan ne bougeait pas.

--Avant de retourner au Valpinson, dit-il, j'ai encore une
commission  faire en ville.

--Hein! vous dites?...

--Il faut que j'aille chercher, pour le ramener avec moi,
monsieur Seignebos, le mdecin...

--Le docteur! Y a-t-il donc quelqu'un de bless?

--Oui, le matre, monsieur de Claudieuse.

--L'imprudent! Il se sera jet au danger, selon son habitude...

--Oh, non! C'est qu'il a reu deux coups de fusil.

Peu s'en fallut que le maire de Sauveterre ne laisst chapper son
bougeoir.

--Deux coups de fusil! s'cria-t-il. O? Quand? Comment? De qui?

--Ah! je ne sais pas.

--Cependant...

--Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'on l'a port dans une
petite grange, o le feu n'tait pas encore. C'est l que je l'ai
vu, tendu sur une botte de paille, blanc comme un linge, les yeux
ferms et tout couvert de sang.

--Mon Dieu! serait-il donc mort?

--Il ne l'tait pas quand je suis parti.

--Et la comtesse?

--La dame de Claudieuse, rpondit le paysan, avec un accent
marqu de vnration, tait dans la grange, agenouille prs de
monsieur le comte, lavant ses blessures avec de l'eau frache. Les
deux petites demoiselles taient l aussi...

M. Sneschal frissonnait.

--Un crime aurait donc t commis, murmura-t-il.

--Pour cela, oui, srement.

--Par qui? Dans quel but?

--Ah! voil!...

--Monsieur de Claudieuse est trs emport, c'est vrai, trs
violent, mais c'est le meilleur et le plus juste des hommes, tout
le monde le sait.

--Tout le monde.

--Il n'a jamais fait que du bien dans le pays.

--Personne n'oserait dire le contraire.

--Quant  la comtesse...

--Oh! fit vivement le paysan, c'est la sainte des saintes.

Le maire essayait de conclure.

--Le coupable, poursuivit-il, serait donc un tranger. Nous
sommes infests de vagabonds, de mendiants de passage. Il n'est
pas de jour qu'il ne se prsente  la mairie, pour demander des
secours de route, des hommes  figure patibulaire.

De la tte, le paysan approuvait.

--C'est bien mon ide, dit-il. Et la preuve, c'est qu'en venant
je songeais qu'aprs avoir averti le mdecin, je ferais peut-tre
bien de prvenir la justice...

--Inutile! interrompit M. Sneschal, c'est un soin qui me
regarde. Avant dix minutes je serai chez le procureur de la
Rpublique... Allons, ne mnagez pas votre cheval, et dites bien 
madame de Claudieuse que nous vous suivons.

De sa vie administrative, le maire de Sauveterre n'avait t si
rudement secou. Il en perdait la tte, ni plus ni moins que ce
fameux jour o il lui tait tomb  l'improviste neuf cents
mobiles  nourrir et  loger. Jamais, sans l'assistance de sa
femme, il n'en et fini de se vtir. Pourtant, il tait prt
lorsque son domestique reparut.

Ce brave garon s'tait acquitt de toutes ses commissions, et
dj, dans le lointain de la haute ville, retentissaient les
roulements sourds de la gnrale.

--Maintenant, attelle, lui dit M. Sneschal. Que la voiture soit
devant la maison quand je reviendrai.

Dehors, il trouva tout en rumeur.  chaque fentre, une tte
s'allongeait, curieuse ou terrifie. De tous cts, des portes
brusquement refermes claquaient.

Pourvu, mon Dieu! pensait-il, que je trouve Daubigeon chez lui.

Successivement procureur imprial, puis procureur de la
Rpublique, M. Daubigeon tait un des grands amis de M. Sneschal.
C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, au regard fin, au
visage souriant, qui s'tait obstin  rester clibataire et qui
s'en vantait volontiers. On ne lui trouvait  Sauveterre ni le
caractre ni l'extrieur de sa svre profession. Certes, on
l'estimait fort, mais on lui reprochait amrement sa philosophie
optimiste, sa bonhomie souriante et surtout sa mollesse 
requrir, une mollesse qui, disait-on, dgnrait en une coupable
inertie dont le crime s'enhardissait.

Lui-mme s'accusait de n'avoir pas le feu sacr, et, selon son
expression, de drober  la froide Thmis le plus de temps qu'il
pouvait, pour le consacrer aux Muses familires. Collectionneur
clair, il avait la passion des beaux livres, des ditions rares,
des reliures prcieuses, des belles suites de gravures, et le plus
clair de ses dix mille francs de rentes passait  ses chers
bouquins. rudit de la vieille cole, il professait pour les
potes latins, pour Virgile et pour Juvnal, pour Horace surtout,
un culte que trahissaient d'incessantes citations.

Rveill en sursaut comme tout le monde, ce digne et galant homme
se dpchait de s'habiller pour courir aux renseignements, lorsque
sa vieille gouvernante, tout effare, vint lui annoncer la visite
de M. Sneschal.

--Qu'il entre! s'cria-t-il, qu'il entre! Et ds que le maire
parut:

--Car vous allez m'apprendre, continua-t-il, pourquoi tout ce
tumulte, ces cris et ces roulements de tambour. _Clamor que virum,
clangorque tubarum_.

--Un pouvantable malheur arrive, pronona M. Sneschal.

Tel tait son accent, qu'on et jur que c'tait lui qui tait
atteint. Et ce fut si bien l'impression de M. Daubigeon que tout
aussitt:

--Qu'est-ce, mon cher ami? fit-il. _Quid? _Du courage, morbleu!
du sang-froid!... Souvenez-vous que le pote conseille de garder
dans l'adversit une me toujours gale: _quam, memento, rebus in
arduis, Servare mentem..._

--Des malfaiteurs ont mis le feu au Valpinson! l'interrompit le
maire.

--Que me dites-vous l! grands dieux! _O Jupiter. Quod verbum
audio..._

--Victime d'une lche tentative d'assassinat, le comte de
Claudieuse se meurt peut-tre en ce moment.

--Oh!...

--Le tambour que vous entendez runit les pompiers, que je vais
envoyer combattre l'incendie, et si je me prsente chez vous 
cette heure, c'est officiellement, pour vous dnoncer le crime et
demander bonne et prompte justice!

Il n'en fallait pas tant pour glacer toutes les citations sur les
lvres du procureur de la Rpublique.

--Il suffit! dit-il vivement. Venez, nous allons prendre nos
mesures pour que les coupables ne puissent chapper.

Lorsqu'ils arrivrent dans la rue Nationale, elle tait plus
anime qu'en plein midi, car Sauveterre est une de ces sous-
prfectures o les distractions sont trop rares pour qu'on n'y
saisisse pas avidement tout prtexte d'motion.

Dj les tristes vnements taient connus et comments. On avait
commenc par douter, mais on avait t sr, lorsqu'on avait vu
passer au grand galop le cabriolet du docteur Seignebos, escort
d'un paysan  cheval.

Les pompiers, de leur ct, n'avaient pas perdu leur temps.

Ds que le maire et M. Daubigeon furent signals sur la place du
March-Neuf, le capitaine Parenteau se prcipita  leur rencontre,
et portant militairement la main  son casque:

--Mes hommes sont prts, dclara-t-il.

--Tous?

--Il n'en manque pas dix. Quand on a su qu'il s'agissait de
porter secours au comte et  la comtesse de Claudieuse, nom d'un
tonnerre! vous comprenez que personne ne s'est fait tirer
l'oreille.

--Alors, partez et faites diligence, commanda M. Sneschal. Nous
vous rattraperons en route. Nous allons, de ce pas, monsieur
Daubigeon et moi, prendre monsieur Galpin-Daveline, le juge
d'instruction.

Ils n'eurent pas loin  aller. Ce juge, prcisment, les cherchait
par la ville depuis une demi-heure, il arrivait sur la place et
venait de les apercevoir.

Vivant contraste du procureur de la Rpublique, M. Galpin-Daveline
tait bien l'homme de son tat, et mme quelque chose de plus.
Tout en lui, de la tte aux pieds, depuis ses gutres de drap
jusqu' ses favoris d'un blond risqu, dnonait le magistrat. Il
n'tait pas grave, il tait l'incarnation de la gravit. Nul, bien
qu'il ft jeune encore, ne se pouvait flatter de l'avoir vu
sourire ni entendu plaisanter. Et, telle tait sa roideur, qu'au
dire de M. Daubigeon, on l'et cru empal par le glaive mme de la
loi.

 Sauveterre, M. Galpin-Daveline avait la rputation d'un homme
suprieur. Il pensait l'tre. Aussi s'indignait-il d'oprer sur un
thtre trop troit et de dpenser les grandes facults dont il se
croyait dou  des besognes vulgaires,  rechercher les auteurs
d'un vol de fagots ou de l'effraction d'un poulailler. C'est que
ses dmarches dsespres pour obtenir un poste en vidence
avaient toujours chou. Vainement, il avait mis tous ses amis en
campagne. Inutilement, il s'tait, en secret, ml de politique,
dispos  servir le parti, quel qu'il ft, qui le servirait le
mieux.

Mais l'ambition de M. Galpin-Daveline n'tait pas de celles qui se
dcouragent, et en ces derniers temps,  la suite d'un voyage 
Paris, il avait donn  entendre qu'un brillant mariage ne
tarderait pas  lui assurer les protections qui, jusqu'alors,
avaient manqu  ses mrites.

Lorsqu'il rejoignit M. Sneschal et M. Daubigeon:

--Eh bien! commena-t-il, voici une terrible affaire, et qui va
certainement avoir un immense retentissement.

Le maire voulait lui donner des dtails.

--Inutile, lui dit-il. Tout ce que vous savez, je le sais. J'ai
rencontr et interrog le paysan qui vous avait t expdi.
(Puis, se retournant vers le procureur de la Rpublique:) Je
pense, monsieur, poursuivit-il, que notre devoir est de nous
transporter immdiatement sur le thtre du crime.

--J'allais vous le proposer, rpondit M. Daubigeon.

--Il faudrait avertir la gendarmerie...

--Monsieur Sneschal vient de la faire prvenir. L'agitation du
juge d'instruction tait grande, si grande qu'elle faisait en
quelque sorte clater son corce d'impassible froideur.

--Il y a flagrant dlit, reprit-il.

--videmment.

--De telle sorte que nous pouvons agir de concert, et
paralllement, chacun selon notre fonction, vous requrant, moi
statuant sur vos rquisitions...

Un ironique sourire glissait sur les lvres du procureur de la
Rpublique.

--Vous devez assez me connatre, rpondit-il, pour savoir qu'il
n'y a jamais avec moi de conflit d'attributions; je ne suis plus
qu'un vieux bonhomme, ami du repos et de l'tude. _Sum piger et
senior, Pieridumque cornes..._

--Alors, rien ne nous retient plus! s'cria M. Sneschal, qui
bouillait d'impatience, ma voiture est attele! Partons!


2

De Sauveterre au Valpinson, par la traverse, on ne compte qu'une
lieue; seulement c'est une lieue de pays, elle a sept kilomtres.

Mais M. Sneschal avait un bon cheval, le meilleur peut-tre de
l'arrondissement, affirmait-il, en montant en voiture, 
M. Galpin-Daveline et  M. Daubigeon. Le fait est qu'en moins de
dix minutes ils eurent rejoint les pompiers, partis bien avant
eux.

Ces braves gens, presque tous matres ouvriers de Sauveterre,
maons, charpentiers et couvreurs, se htaient cependant de toute
leur nergie. clairs par une demi-douzaine de torches fumeuses,
ils allaient, peinant et soufflant, le long du chemin raboteux,
poussant leurs deux pompes et le chariot qui contenait le matriel
de sauvetage.

--Courage, mes amis! leur cria le maire en les dpassant. Bon
courage!

 trois minutes de l, galopant dans la nuit du train d'un
cavalier de ballade, un paysan  cheval apparut sur la route.

M. Daubigeon lui commanda de s'arrter. Il obit. C'tait le mme
homme qui dj tait venu  Sauveterre donner l'alarme.

--Vous revenez du Valpinson? lui demanda M. Sneschal.

--Oui, rpondit le paysan.

--Comment va le comte de Claudieuse?

--Il a repris connaissance.

--Qu'a dit le mdecin?

--Qu'il s'en tirera probablement. Et moi je cours chez le
pharmacien chercher des remdes.

Pour mieux entendre, M. Galpin-Daveline, le juge d'instruction, se
penchait hors de la voiture.

--La rumeur publique accuse-t-elle quelqu'un? demanda-t-il.

--Personne.

--Et l'incendie?

--On a de l'eau, rpondit le paysan, mais pas de pompes, que
voulez-vous qu'on fasse!... Et le vent qui redouble!... Ah! quel
malheur, quel malheur!

Et il piqua des deux, pendant que M. Sneschal rouait de coups son
pauvre cheval, lequel, sous ce traitement extraordinaire, loin
d'avancer plus vite, se cabrait et faisait des bonds de ct.

C'est que l'excellent maire tait exaspr. C'est que ce crime lui
paraissait comme un dfi  son adresse et la plus cruelle injure
qu'on pt faire  son administration.

--Car, enfin, rptait-il pour la dixime fois  ses compagnons
de route, est-il naturel, je vous le demande, est-il logique qu'un
malfaiteur soit all s'adresser prcisment au comte et  la
comtesse de Claudieuse,  l'homme le plus considrable et le plus
considr de l'arrondissement,  une femme dont le nom est
synonyme de vertu et de charit?

Et intarissable, malgr les cahots de la voiture, M. Sneschal
racontait tout ce qu'il savait de l'histoire des propritaires du
Valpinson.

Le comte Trivulce de Claudieuse tait le dernier descendant d'une
des plus vieilles familles du pays.  seize ans, vers 1832, il
s'tait embarqu en qualit d'enseigne de vaisseau, et pendant de
longues annes il n'avait fait  Sauveterre que de rares et de
brves apparitions. Il tait capitaine de vaisseau en 1859, et
dsign pour l'paulette de contre-amiral, lorsque tout  coup il
avait donn sa dmission et tait venu s'installer au chteau de
Valpinson, lequel ne gardait plus, de ses antiques splendeurs, que
deux tourelles tombant en ruine au milieu d'normes amas de
pierres noircies et moussues. Deux annes durant, il y avait vcu
seul, se rdifiant tant bien que mal un logis, et, des bribes
parses de la fortune de ses anctres, se reconstituant,  force
de soin et d'activit, une modeste aisance.

On pensait bien qu'il finirait ses jours ainsi, lorsque le bruit
s'tait rpandu qu'il allait se marier. Et le bruit, chose rare,
tait vrai. M. de Claudieuse, un beau matin, tait parti pour
Paris, et par les lettres de faire-part qui taient arrives peu
aprs, on avait appris qu'il venait d'pouser la fille d'un de ses
anciens camarades de promotion, Mlle Genevive de Tassar de Bruc.

L'tonnement avait t grand. Le comte avait tout  fait grand air
et tait encore remarquablement bien de sa personne; mais il
venait d'avoir quarante-sept ans, et Mlle de Tassar de Bruc en
avait  peine vingt. Ah! si la nouvelle marie et t pauvre, on
et compris et mme approuv le mariage. Il est si naturel qu'une
fille sans dot sacrifie son coeur  la question du pain quotidien.
Mais tel n'tait pas le cas. Le marquis de Tassar de Bruc passait
pour riche et avait, disait-on, compt  son gendre cinquante
mille cus.

Alors, on s'tait imagin que la jeune comtesse devait tre laide
 faire peur, infirme ou contrefaite pour le moins, idiote peut-
tre ou d'un caractre impossible. Erreur. Elle tait apparue, et
on tait demeur saisi de sa noble et calme beaut. Elle avait
parl, et chacun tait rest sous le charme. Ce mariage tait-il
donc, comme on dit  Sauveterre, un mariage d'inclination? On le
crut. Ce qui n'empcha pas quantit de vieilles dames de hocher la
tte et de dclarer que vingt-sept ans, c'est trop entre deux
poux, et que cette union ne serait pas heureuse.

Les faits n'avaient pas tard  dmentir ces sombres pronostics. 
dix lieues  la ronde, il n'existait pas de mnage aussi
parfaitement uni que celui de M. et Mme de Claudieuse, et deux
enfants, deux filles, qu'ils avaient eues  quatre ans
d'intervalle, devaient avoir, pour toujours, fix le bonheur 
leur paisible foyer.

De son ancienne profession, de ce temps o il administrait les
possessions lointaines de la France, le comte avait, il est vrai,
gard ses habitudes hautaines de commandement, une attitude svre
et froide, une parole brve. Il tait, de plus, d'une si extrme
violence que la plus lgre contradiction empourprait son visage.
Mais la comtesse tait le calme et la douceur mmes, et comme elle
savait toujours se jeter entre la colre de son mari et celui qui
se l'tait attire, comme ils taient l'un et l'autre justes, bons
jusqu' la faiblesse, gnreux et pitoyables aux malheureux, ils
taient adors.

Il n'y avait gure que sur l'article chasse que M. de Claudieuse
n'entendait pas raison. Chasseur passionn, il veillait toute
l'anne sur son gibier avec la sollicitude inquite d'un avare,
multipliant les gardes et les dfenses, poursuivant les
braconniers avec un tel acharnement qu'on disait: Mieux vaut lui
voler cent pistoles que lui tuer un merle.

M. et Mme de Claudieuse vivaient d'ailleurs assez isols, absorbs
par les soins d'une vaste exploitation agricole et par l'ducation
de leurs filles. Ils recevaient rarement, et on ne les voyait pas
quatre fois par hiver  Sauveterre, chez les demoiselles de
Lavarande ou chez le vieux baron de Chandor. Tous les ts, par
exemple, vers la fin de juillet, ils s'installaient, pour un mois,
 Royan, o ils avaient un chalet. Tous les ans, galement, 
l'ouverture de la chasse, la comtesse allait, avec ses filles,
passer quelques semaines prs de ses parents qui habitaient Paris.

Pour bouleverser cette paisible existence, il ne fallut pas moins
que les catastrophes de 1870. En apprenant que les Prussiens
vainqueurs foulaient le sol sacr de la patrie, l'ancien capitaine
de vaisseau sentit se rveiller en lui tous ses instincts de
Franais et de soldat. Quoi qu'on pt faire pour le retenir, il
partit. Lgitimiste obstin, il se dclarait prt  mourir pour la
Rpublique, pourvu que la France ft sauve. Sans l'ombre d'une
hsitation, il offrit son pe  Gambetta, qu'il dtestait. Nomm
colonel d'un rgiment de marche, il se battit comme un lion,
depuis le premier jour jusqu'au dernier, o il fut renvers et
foul aux pieds en essayant d'arrter l'affreuse dbandade d'un
des corps d'arme de Chanzy.

Revenu au Valpinson  la signature de l'armistice, personne,
hormis sa femme, n'avait pu lui arracher un mot de cette
douloureuse campagne. On l'engageait  se prsenter aux lections,
et certainement il et t lu; il refusa, disant que s'il savait
se battre, il ne savait pas discourir.

Mais c'est d'une oreille distraite que le procureur de la
Rpublique et le juge d'instruction coutaient ces dtails, qu'ils
connaissaient aussi bien que M. Sneschal.

Aussi tout  coup:

--N'avanons-nous donc pas? demanda M. Galpin-Daveline; j'ai beau
regarder, je n'aperois aucune apparence d'incendie.

--C'est que nous sommes dans un bas-fond, rpondit le maire. Mais
nous approchons, et lorsque nous serons en haut de cette cte que
nous gravissons, soyez tranquille, vous verrez...

Cette cte est bien connue dans le dpartement, et mme clbre
sous le nom de montagne de Sauveterre. Elle est si raide et forme
d'un granit si dur que les ingnieurs qui ont trac la route
nationale de Bordeaux  Nantes se sont dtourns d'une demi-lieue
pour l'viter. Elle domine donc tout le pays, et, parvenus  son
sommet, M. Sneschal et ses compagnons ne purent retenir un cri.

--_Horresco! _murmura le procureur de la Rpublique.

Le foyer mme de l'incendie leur tait encore cach par les hautes
futaies de Rochepommier, mais les jets de flamme s'lanaient bien
au-dessus des grands arbres, illuminant tout l'horizon de
sinistres lueurs...

Toute la campagne tait en mouvement. Le tocsin sonnait  coups
prcipits  l'glise de Brchy, dont le clocher tronqu se
dtachait en noir sur la pourpre du ciel. Dans l'ombre,
retentissaient les rauques mugissements de ces conques marines
dont on se sert pour appeler les ouvriers des champs. Des pas
effars sonnaient le long des sentiers, et des paysans passaient
en courant, un seau de chaque main.

--Les secours arriveront trop tard! dit M. Galpin-Daveline.

--Une si belle proprit, dit le maire, si savamment amnage!

Et, au risque d'un accident, il lana son cheval au galop sur le
revers de la cte, car le Valpinson est tout au fond de la valle,
 cinq cents mtres de la petite rivire.

Tout y tait terreur, dsordre, confusion. Et pourtant les bras
n'y manquaient pas, ni la bonne volont. Aux premiers cris
d'alarme, tous les gens des environs taient accourus, et il en
arrivait encore  chaque minute, mais personne ne se trouvait l
pour diriger.

Le sauvetage du mobilier surtout les proccupait. Les plus hardis
tenaient bon dans les appartements et, en proie  une sorte de
vertige, jetaient par les fentres tout ce qui leur tombait sous
la main. Et dans le milieu de la cour, s'amoncelaient ple-mle
les lits, les matelas, les chaises, le linge, les livres, les
vtements...

Cependant une immense clameur salua l'arrive de M. Sneschal et
de ses compagnons.

--Voil monsieur le maire! s'criaient les paysans, rassurs par
sa seule prsence et prts  lui obir.

M. Sneschal, du reste, jugea bien d'un coup d'oeil la situation.

--Oui, c'est moi, mes amis, dit-il, et je vous flicite de votre
empressement, il s'agit,  cette heure, de ne pas gaspiller nos
forces. La ferme, les chais et les btiments d'exploitation sont
perdus, abandonnons-les. Concentrons nos efforts sur le chteau...
Organisons-nous! La rivire est tout proche, formons la chane.
Tout le monde  la chane, hommes et femmes!... Et de l'eau, de
l'eau... voil les pompes.

On les entendait, en effet, rouler comme un tonnerre. Les pompiers
parurent. Le capitaine Parenteau prit la direction des secours.
Et, enfin, M. Sneschal put s'informer du comte de Claudieuse.

--Le matre est l, lui rpondit une vieille femme en montrant, 
cent pas, une maisonnette  toit de chaume, c'est le mdecin qui
l'y a fait transporter.

--Allons le voir, messieurs, dit vivement le maire au procureur
de la Rpublique et au juge d'instruction.

Mais ils s'arrtrent au seuil de l'unique pice de cette pauvre
demeure. C'tait une grande chambre, au sol de terre battue, aux
solives noircies et toutes charges d'outils et de paquets de
graines. Deux lits  colonnes torses et  rideaux de serge
jauntre, deux bons grands lits de Saintonge, occupaient tout le
fond. Sur celui de gauche, une petite fille de quatre  cinq ans
dormait, roule dans une couverture, sous la garde de sa soeur, de
deux ou trois ans plus ge. Sur le lit de droite, le comte de
Claudieuse tait tendu, ou plutt assis, car on avait entass
sous ses reins tout ce qu'on avait pu arracher d'oreillers 
l'incendie.

Il avait le torse nu et ruisselant de sang, et un homme, le
docteur Seignebos, en bras de chemise et les manches retrousses
jusqu'au coude, s'inclinait vers lui et, une ponge d'une main, un
bistouri de l'autre, semblait absorb par quelque grave et
dlicate opration. Vtue d'une robe de mousseline claire, la
comtesse de Claudieuse tait debout au pied du lit de son mari,
ple, mais sublime de calme et de fermet rsigne. Elle tenait
une lampe et en dirigeait la lumire selon les indications du
docteur. Dans un coin, deux servantes taient assises sur un
coffre et, leur tablier relev sur la tte, pleuraient.

Singulirement mu, le maire de Sauveterre prit enfin sur lui
d'entrer. Ce fut le comte de Claudieuse qui le premier l'aperut:

--Eh! c'est ce brave Sneschal! dit-il. Approchez, cher ami,
approchez!... L'anne 1871, vous le voyez, est une anne fatale.
De tout ce que je possdais, il ne restera plus, au jour, que
quelques pelletes de cendres...

--C'est un grand malheur, rpondit le digne maire, mais nous en
avons craint un bien plus irrparable... Dieu merci, vous
vivrez...

--Qui sait! Je souffre terriblement... Mme de Claudieuse
tressaillit.

--Trivulce! murmura-t-elle d'une voix doucement suppliante,
Trivulce!

Jamais amant n'arrta sur l'amie de son me un regard plus tendre
que celui dont M. de Claudieuse enveloppa sa femme.

--Pardonne-moi, chre Genevive, pardonne-moi mon manque de
courage...

Un spasme nerveux lui coupa la parole, et tout aussitt, d'une
voix clatante comme une trompette:

--Monsieur! s'cria-t-il, docteur! Tonnerre du ciel!... Vous
m'corchez!

--J'ai l du chloroforme, pronona froidement le mdecin.

--Je n'en veux pas!

--Rsignez-vous alors  souffrir... Et tenez-vous tranquille, car
chacun de vos mouvements augmente la souffrance. (Sur quoi,
pongeant un filet de sang qui venait de jaillir sous son
bistouri:) Du reste, ajouta-t-il, nous allons prendre quelques
minutes de repos. Mes yeux et ma main se fatiguent... Je ne suis
plus jeune, dcidment.

Le docteur Seignebos avait soixante ans. C'tait un petit homme au
teint bilieux, maigre, chauve, d'une tenue plus que nglige, et
porteur d'une paire de lunettes d'or qu'il passait sa vie 
retirer,  essuyer et  remettre.

Sa rputation mdicale tait grande, on citait de lui, 
Sauveterre, des cures merveilleuses; cependant il n'avait que peu
d'amis. Les ouvriers lui reprochaient sa morgue ddaigneuse, les
paysans son pret au gain, et les bourgeois ses opinions
politiques.

On rapporte qu'un soir, dans un banquet, il s'tait cri en
levant son verre: Je bois  la mmoire du seul mdecin dont
j'envie la pure et noble gloire:  la mmoire de mon compatriote
le docteur Guillotin, de Saintes! Avait-il vraiment port ce
toast? Le positif, c'est qu'il se posait en dmocrate farouche, et
qu'il tait l'me et l'oracle des petits conciliabules socialistes
des environs. Il tonnait quand il entamait le chapitre des
rformes qu'il rvait et des progrs qu'il concevait. Et il
faisait frmir par le don dont il parlait de porter le fer et le
feu jusqu'au fond des entrailles pourries de la socit.

Ces opinions, des thories utilitaires souvent tranges, certaines
expriences plus tranges encore qu'il poursuivait au su et vu de
tous, avaient fait douter parfois de l'intgrit de l'intellect du
docteur Seignebos. Les plus bienveillants disaient: C'est un
original.

Cet original, comme de raison, n'aimait gure M. Sneschal, un
ancien avou ractionnaire. Il tenait en pitre estime le
procureur de la Rpublique, un inutile fureteur de bouquins. Mais
il dtestait cordialement M. Galpin-Daveline.

Pourtant, il les salua tous les trois, et sans se soucier d'tre
ou non entendu de son malade:

--Vous voyez, leur dit-il, monsieur de Claudieuse en trs fcheux
tat. C'est avec un fusil charg de plomb de chasse qu'on lui a
tir dessus, et les dsordres des blessures de cette origine sont
incalculables. J'inclinerais volontiers  croire qu'aucun organe
essentiel n'a t atteint, mais je n'en rpondrais pas. J'ai vu
souvent, dans ma pratique, des lsions minuscules telles qu'en
peut produire un grain de plomb, lsions mortelles cependant, ne
se rvler qu'aprs douze ou quinze heures.

Il et continu longtemps, s'il n'et t brusquement interrompu:

--Monsieur le docteur, pronona le juge d'instruction, c'est
parce qu'un crime a t commis que je suis ici. Il faut que le
coupable soit retrouv et puni. Et c'est au nom de la justice que,
ds ce moment, je requiers le concours de vos lumires.


3

Par cette seule phrase, M. Galpin-Daveline s'emparait
despotiquement de la situation et relguait au second plan le
docteur Seignebos, M. Sneschal et le procureur de la Rpublique
lui-mme. Rien plus n'existait qu'un crime dont l'auteur tait 
dcouvrir, et un juge: lui.

Mais il avait beau exagrer sa raideur habituelle et ce ddain des
sentiments humains qui a fait  la justice plus d'ennemis que ses
plus cruelles erreurs, tout en lui tressaillait d'une satisfaction
contenue, tout, jusqu'aux poils de sa barbe, taille comme les
buis de Versailles.

--Donc, monsieur le mdecin, reprit-il, voyez-vous quelque
inconvnient  ce que j'interroge le bless?

--Mieux vaudrait certainement le laisser en repos, gronda le
docteur Seignebos, je viens de le martyriser pendant une heure, je
vais dans un moment recommencer  extraire les grains de plomb
dont ses chairs sont cribles. Cependant, si vous y tenez...

--J'y tiens...

--Eh bien! dpchez-vous, car la fivre ne va pas tarder  le
prendre.

M. Daubigeon ne cachait gure son mcontentement.

--Daveline! faisait-il  demi-voix, Daveline!

L'autre n'y prenait garde. Ayant tir de sa poche un calepin et un
crayon, il s'approcha du lit de M. de Claudieuse, et toujours du
mme ton:

--Vous sentez-vous en tat, monsieur le comte, demanda-t-il, de
rpondre  mes questions?

--Oh! parfaitement.

--Alors, veuillez me dire ce que vous savez des funestes
vnements de cette nuit.

Aid de sa femme et du docteur Seignebos, le comte de Claudieuse
se haussa sur ses oreillers.

--Ce que je sais, commena-t-il, n'aidera gure, malheureusement,
les investigations de la justice... Il pouvait tre onze heures,
car je ne saurais mme prciser l'heure, j'tais couch, et depuis
un bon moment j'avais souffl ma bougie, lorsqu'une lueur trs
vive frappa mes vitres. Je m'en tonnai, mais trs confusment,
car j'tais dans cet tat d'engourdissement qui, sans tre le
sommeil, n'est dj plus la veille. Je me dis bien: Qu'est-ce que
cela?, mais je ne me levai pas. C'est un grand bruit, comme le
fracas d'un mur qui s'croule, qui me rendit au sentiment de la
ralit. Oh! alors, je bondis hors de mon lit, en me disant:
C'est le feu!... Ce qui redoublait mon inquitude, c'est que je
me rappelais qu'il y avait, dans ma cour et autour des btiments,
seize mille fagots de la coupe de l'an dernier...  demi vtu, je
m'lanai dans les escaliers. J'tais fort troubl, je l'avoue, 
ce point que j'eus toutes les peines du monde  ouvrir la porte
extrieure. J'y parvins cependant. Mais  peine mettais-je le pied
sur le seuil que je ressentis au ct droit, un peu au-dessus de
la hanche, une affreuse douleur et que j'entendis tout prs de moi
une dtonation...

D'un geste, le juge d'instruction interrompit.--Votre rcit,
monsieur le comte, dit-il, est certes d'une remarquable nettet.
Cependant, il est un dtail qu'il importe de prciser. C'est bien
au moment juste o vous paraissiez qu'on a tir sur vous?

--Oui, monsieur.

--Donc l'assassin tait tout prs,  l'afft. Il savait que,
fatalement, l'incendie vous attirerait dehors et il attendait...

--Telle a t, telle est encore mon impression, dclara le comte.

M. Galpin-Daveline se retourna vers M. Daubigeon.

--Donc, lui dit-il, l'assassinat est le fait principal que doit
retenir la prvention; l'incendie n'est qu'une circonstance
aggravante, le moyen imagin par le coupable pour arriver plus
srement  la perptration du crime... (Aprs quoi, revenant au
comte:) Poursuivez, monsieur, dit le juge d'instruction.

--Me sentant bless, continua M. de Claudieuse, mon premier
mouvement, mouvement tout instinctif, d'ailleurs, fut de me
prcipiter vers l'endroit d'o m'avait paru venir le coup de
fusil. Je n'avais pas fait trois pas que je me sentis atteint de
nouveau  l'paule et au cou. Cette seconde blessure tait plus
grave que la premire, car le coeur me faillit, la tte me tourna,
et je tombai...

--Vous n'aviez pas mme entrevu le meurtrier?

--Pardonnez-moi. Au moment o je tombais, il m'a sembl voir...
j'ai vu un homme s'lancer de derrire une pile de fagots,
traverser la cour et disparatre dans la campagne.

--Le reconnatriez-vous?

--Non.

--Mais vous avez vu comment il tait vtu, vous pouvez me donner
 peu prs son signalement?

--Non plus. J'avais comme un nuage devant les yeux, et il a pass
comme une ombre.

Le juge d'instruction dissimula mal un mouvement de dpit.

--N'importe, fit-il, nous le retrouverons... Mais continuez,
monsieur.

Le comte hocha la tte.

--Je n'ai plus rien  vous apprendre, monsieur, rpondit-il.
J'tais vanoui, et ce n'est que quelques heures plus tard que
j'ai repris connaissance, ici, sur ce lit.

Avec un soin extrme, M. Galpin-Daveline notait les rponses du
comte. Lorsqu'il eut termin:

--Nous reviendrons, reprit-il, et minutieusement, sur les
circonstances du meurtre. Pour le moment, monsieur le comte, il
importe de savoir ce qui s'est pass aprs votre chute. Qui
pourrait me l'apprendre?

--Ma femme, monsieur.

--Je le pensais. Madame la comtesse a d se lever en mme temps
que vous?

--Ma femme n'tait pas couche, monsieur. Vivement le juge se
retourna vers la comtesse, et il lui suffit d'un coup d'oeil pour
reconnatre que le costume de la comtesse n'tait pas celui d'une
femme veille en sursaut par l'incendie de sa maison.

--En effet, murmura-t-il.

--Berthe, poursuivit le comte, la plus jeune de nos filles, celle
qui est l sur ce lit, enveloppe d'une couverture, est atteinte
de la rougeole et srieusement souffrante. Ma femme tait reste
prs d'elle. Malheureusement, les fentres de nos filles donnent
sur le jardin, du ct oppos  celui o le feu a t mis...

--Comment donc madame la comtesse a-t-elle t avertie du
dsastre? demanda le juge d'instruction.

Sans attendre une question plus directe, Mme de Claudieuse
s'avana.

--Ainsi que mon mari vient de vous le dire, monsieur, rpondit-
elle, j'avais tenu  veiller ma petite Berthe. Ayant dj pass
prs d'elle la nuit prcdente, j'tais un peu lasse, et j'avais
fini par m'assoupir, lorsque je fus rveille par une
dtonation...  ce qui m'a sembl. Je me demandais si ce n'tait
pas une illusion, quand un second coup retentit presque
immdiatement. Plus tonne qu'inquite, je quittai la chambre de
mes filles. Ah! monsieur, telle tait dj la violence de
l'incendie qu'il faisait clair, dans l'escalier, comme en plein
jour. Je descendis en courant. La porte extrieure tait ouverte,
je sortis...  cinq ou six pas,  la lueur des flammes, j'aperus
le corps de mon mari. Je me jetai sur lui, il ne m'entendait plus,
son coeur avait cess de battre, je le crus mort, j'appelai au
secours d'une voix dsespre...

M. Sneschal et M. Daubigeon frmissaient.

--Bien! approuva d'un air satisfait M. Galpin-Daveline, trs
bien!

--Vous savez, monsieur, continuait la comtesse, combien est
profond le sommeil des gens de la campagne... Il me semble que je
suis reste bien longtemps seule, agenouille prs de mon mari. 
la longue, cependant, les clarts de l'incendie veillaient nos
mtayers, les ouvriers de la ferme et nos domestiques. Ils se
prcipitaient dehors en criant: Au feu! M'apercevant, ils
vinrent  moi et m'aidrent  transporter mon mari loin du danger,
qui grandissait de minute en minute. Attis par un vent furieux,
l'incendie se propageait avec une effrayante rapidit. Les granges
n'taient plus qu'une immense fournaise, la mtairie brlait, les
chais remplis d'eau-de-vie taient en feu, et la toiture de notre
maison s'allumait de tous cts. Et personne de sang-froid!... Ma
tte tait  ce point perdue que j'oubliais mes enfants et que
leur chambre tait dj pleine de fume, lorsqu'un honnte et
courageux garon est all les arracher au plus horrible des
prils... Pour me rappeler  moi-mme, il m'a fallu l'arrive du
docteur Seignebos et ses paroles d'espoir... Cet incendie nous
ruine peut-tre; que m'importe, puisque mes enfants et mon mari
sont sauvs!

C'est d'un air d'impatience ddaigneuse que le docteur Seignebos
assistait  ces prliminaires invitables. Les autres,
M. Sneschal, le procureur de la Rpublique, les deux servantes,
mme, avaient peine  matriser leur motion. Lui haussait les
paules et grommelait entre les dents:

--Formalits! Subtilits! Purilits!

Aprs avoir retir, essuy et remis sur son nez ses lunettes d'or,
il s'tait assis devant la table boiteuse de la pauvre chambre, et
il comptait et alignait, dans une cuelle, les quinze ou vingt
grains de plomb qu'il avait extraits des blessures du comte de
Claudieuse.

Mais, sur les derniers mots de la comtesse, il se leva et, d'un
ton bref, s'adressant  M. Galpin-Daveline:

--Maintenant, monsieur, dit-il, vous me rendez mon malade, sans
doute?

Offens--on l'et t  moins--, le juge d'instruction frona
le sourcil, et froidement:

--Je sais, monsieur, dit-il, l'importance de votre besogne, mais
ma tche n'est ni moins grave ni moins urgente.

--Oh!...

--Par consquent, vous m'accorderez bien cinq minutes encore,
monsieur le docteur...

--Dix si vous l'exigez, monsieur le juge. Seulement, je vous
dclare que chaque minute qui s'coule dsormais peut compromettre
la vie du bless.

Ils s'taient rapprochs et, la tte rejete en arrire, ils se
toisaient avec des yeux o clatait la plus violente animosit.
Allaient-ils donc se prendre de querelle au chevet mme de
M. de Claudieuse?

La comtesse dut le craindre, car, d'un accent de reproche:

--Messieurs, pronona-t-elle, messieurs, de grce...

Peut-tre son intervention n'et-elle pas suffi, si M. Sneschal
et M. Daubigeon ne se fussent entremis, chacun s'adressant en mme
temps  l'un des adversaires.

Des deux, M. Galpin-Daveline tait encore le plus obstin; car, en
dpit de tout, reprenant la parole:

--Je n'ai plus, monsieur, dit-il  M. de Claudieuse, qu'une
question  vous adresser: o et comment tiez-vous plac? O et
comment pensez-vous qu'tait plac l'assassin au moment du crime?

--Monsieur, rpondit le comte d'une voix videmment fatigue,
j'tais, je vous l'ai dit, debout, sur le seuil de ma porte,
faisant face  la cour. L'assassin devait tre post  une
vingtaine de pas, sur ma droite, derrire une pile de fagots.

Ayant crit la rponse du bless, le juge se retourna vers le
mdecin.

--Vous avez entendu, monsieur, lui dit-il. C'est  vous
maintenant  fixer la prvention sur ce point dcisif:  quelle
distance tait le meurtrier lorsqu'il a fait feu?

--Je ne suis pas devin, rpondit brutalement le mdecin.

--Ah! prenez garde, monsieur, insista M. Galpin-Daveline, la
justice, dont je suis ici le reprsentant, a le droit et les
moyens de se faire respecter. Vous tes mdecin, monsieur, et la
mdecine est arrive  rpondre d'une faon presque mathmatique 
la question que je vous pose...

M. Seignebos ricanait.

--Vraiment, la mdecine est arrive  ce prodige! fit-il. Quelle
mdecine? La mdecine lgale, sans doute, celle qui est  la
dvotion des parquets et  la discrtion des prsidents
d'assises...

--Monsieur!...

Mais le mdecin n'tait pas d'un naturel  supporter un second
chec.

--Je sais ce que vous m'allez dire, poursuivit-il tranquillement.
Il n'est pas un manuel de mdecine lgale qui ne tranche
souverainement le problme dont il s'agit. Je les ai tudis, ces
manuels, qui sont vos armes  vous autres, messieurs les
magistrats instructeurs. Je connais l'opinion de Devergie et celle
d'Orfila, et celle encore de Casper, de Tardieu et de Briant et
Chaudey... Je n'ignore pas que ces messieurs prtendent dcider 
un centimtre prs la distance d'o un coup de fusil a t tir.
Je ne suis pas si fort. Je ne suis qu'un pauvre mdecin de
campagne, moi, un simple gurisseur... Et, avant de donner une
opinion qui peut faire tomber la tte d'un pauvre diable, la tte
d'un innocent, peut-tre, j'ai besoin de rflchir, de me
consulter, de recourir  des expriences.

Il avait si videmment raison quant au fond, sinon quant  la
forme, que M. Galpin-Daveline se radoucit.

--C'est  titre de simple renseignement, monsieur, dit-il, que je
vous demande votre avis. Votre opinion raisonne et dfinitive
fera ncessairement l'objet d'un rapport motiv.

--Ah!... comme cela...

--Veuillez donc me communiquer officieusement les conjectures que
vous a inspires l'examen des blessures de monsieur de Claudieuse.

D'un geste prtentieux, M. Seignebos rajusta ses lunettes.

--Mon sentiment, rpondit-il, sous toutes rserves, bien entendu,
est que monsieur de Claudieuse s'est parfaitement rendu compte des
faits. Je crois volontiers que l'assassin tait embusqu  la
distance qu'il indique. Ce que je puis affirmer, par exemple,
c'est que les deux coups de fusil ont t tirs de distances
diffrentes, l'un de beaucoup plus prs que l'autre, et la preuve,
c'est que si l'un d'eux, celui de la hanche, a, comme disent les
chasseurs, cart lgrement, l'autre, celui de l'paule, a
presque fait balle...

--Mais on sait  combien de mtres un fusil fait balle,
interrompit M. Sneschal, qu'agaait le ton dogmatique du docteur.

M. Seignebos salua.

--On sait cela? fit-il. Qui? Vous, monsieur le maire? Moi je
dclare l'ignorer. Il est vrai que je n'oublie pas, comme vous
semblez l'oublier, que nous n'avons plus, comme autrefois, deux ou
trois types seulement de fusils de chasse. Avez-vous rflchi 
l'immense varit d'armes franaises, anglaises, amricaines et
allemandes qui sont aujourd'hui rpandues partout? Comment osez-
vous, monsieur, vous prononcer si dlibrment? Ignorez-vous donc,
vous, un ancien avou et un magistrat municipal, que c'est sur
cette grave question que roulera tout le dbat de la cour
d'assises?

Aprs quoi, dcid  ne plus rien rpondre, le mdecin reprenait
son bistouri et ses pinces, lorsque tout  coup, au-dehors, des
clameurs clatrent, si terribles que M. Sneschal, M. Daubigeon
et Mme de Claudieuse elle-mme se prcipitrent vers la porte.

Et ces clameurs, hlas!, n'taient que trop justifies.

La toiture du btiment principal venait de s'effondrer,
ensevelissant sous ses dcombres embrass le pauvre tambour qui,
deux heures plus tt, avait battu la gnrale, Bolton, et un
pompier, nomm Guillebault, le plus estim des charpentiers de
Sauveterre, un pre de cinq enfants. Le capitaine Parenteau
semblait prs de devenir fou, et c'tait  qui se dvouerait pour
arracher  la plus horrible des morts ces infortuns, dont on
entendait, par-dessus le fracas de l'incendie, les hurlements
dsesprs.

Toutes les tentatives pour les secourir devaient chouer. Un
gendarme et un fermier des environs, qui avaient essay d'arriver
jusqu' eux, faillirent rester dans la fournaise et ne furent
retirs qu'au prix d'efforts inous, et dans le plus triste tat,
le gendarme surtout.

Alors, vritablement, on se rendit compte de l'abominable crime de
l'incendiaire... Alors, en mme temps que les colonnes de fume et
les tourbillons d'tincelles, montrent vers le ciel des cris de
vengeance:

-- mort, l'incendiaire,  mort!...

C'est  ce moment que la plus lgitime des fureurs inspira
M. Sneschal. Il savait, lui, ce qu'est la prudence des campagnes
et combien il est difficile d'arracher  un paysan ce qu'il sait.
Se dressant donc sur un monceau de dbris, d'une voix claire et
forte:

--Oui, mes amis, s'cria-t-il, oui, vous avez raison;  mort!
Oui, les courageuses victimes du plus lche des crimes doivent
tre venges... Il faut retrouver l'incendiaire, il le faut
absolument!... Vous le voulez, n'est-ce pas? Cela dpend de
vous... Il est impossible qu'il ne soit pas parmi vous un homme
qui sache quelque chose... Que celui-l se montre et parle.
Souvenez-vous que le plus lger indice peut guider la justice...
Se taire, mes amis, serait se rendre complice. Rflchissez,
consultez-vous...

De rapides chuchotements coururent  travers la foule, puis tout 
coup:

--Il y a quelqu'un, dit une voix, qui peut parler.

--Qui?

--Cocoleu! Il tait l tout au commencement.

C'est lui qui est all chercher dans leur chambre les filles de la
dame de Claudieuse. Qu'est-il devenu? Cocoleu!... Cocoleu!...

Il faut avoir vcu tout au fond des campagnes, en pleins champs,
pour imaginer, pour comprendre l'motion et la colre de tous ces
braves gens qui se pressaient autour des ruines embrases du
Valpinson. L'habitant des villes, lui, n'a nul souci du brigand
sinistre qui, pour voler, tue. Il a le gaz, des portes solides, et
la police veille sur son sommeil. Il redoute peu l'incendie:  la
premire tincelle, toujours quelque voisin se trouve pour crier
au feu! Les pompes accourent, et l'eau jaillit comme par
enchantement. Le paysan, au contraire, a la conscience des prils
de son isolement. Un simple loquet de bois ferme son huis, et nul
n'est charg d'assurer la scurit de ses nuits. Attaqu par un
assassin, ses cris, s'il appelle, ne seront pas entendus. Que le
feu soit mis  sa maison, elle sera en cendres avant l'arrive des
premiers secours, trop heureux s'il se sauve et s'il russit 
sauver sa famille des flammes.

Aussi, tous ces campagnards, que venait de remuer la parole de
M. Sneschal, s'employaient fivreusement  retrouver celui qui,
pensaient-ils, savait quelque chose: Cocoleu.

Tous le connaissaient bien, et de longue date. Il n'en tait pas
un seul, parmi eux, qui ne lui et donn une beurre ou une
cuelle de soupe, quand il avait faim; pas un seul qui ne lui et
abandonn une botte de paille dans le coin d'une curie, quand il
pleuvait ou qu'il faisait froid et qu'il voulait dormir. C'est que
Cocoleu tait de ces infortuns qui tranent  travers la campagne
le poids de quelque terrible difformit physique ou morale.

Quelque vingt ans plus tt, un des gros propritaires de Brchy,
ayant fait btir, avait fait venir d'Angoulme une demi-douzaine
de peintres-dcorateurs qui passrent chez lui presque tout l't.
Un de ces peintres avait mis  mal une pauvre fille de ferme des
environs, nomme Colette, qu'avaient affole sa longue blouse
blanche, ses fines moustaches brunes, sa gaiet, ses chansons et
ses propos galants.

Mais les travaux achevs, le sducteur s'tait envol avec ses
camarades, sans plus se soucier de la malheureuse que du dernier
cigare qu'il avait fum. Elle tait enceinte, pourtant.

Lorsqu'elle ne sut plus dissimuler son tat, elle fut jete  la
porte de la maison o elle tait employe, et ses parents, qui
avaient bien du mal  se suffire, la repoussrent impitoyablement.
Ds lors, hbte de douleur, de honte et de regrets, elle erra de
ferme en ferme, demandant l'aumne, insulte, raille, brutalise
mme quelquefois.

C'est au coin d'un bois, un soir d'hiver, que seule, sans secours,
elle mit au monde un garon. Comment la mre et l'enfant
n'taient-ils pas morts de froid, de faim et de misre!... Il est
des grces d'tat incomprhensibles.

Pendant plusieurs annes, on les vit traner leurs haillons autour
de Sauveterre, vivant de la gnrosit, chrement achete, des
paysans. Puis la mre mourut, abandonne, comme elle avait vcu.
On ramassa son corps un matin, sur le revers d'un foss. L'enfant
restait seul.

Il avait huit ans, il tait assez fort pour son ge; un fermier en
eut piti et le prit pour garder ses vaches. Le petit misrable
n'en tait pas capable.

Tant qu'il avait eu sa mre, on avait attribu  son existence
sauvage son mutisme, ses regards effars, ses allures de bte
traque. Lorsqu'on essaya de s'occuper de lui, on reconnut que
nulle intelligence ne s'tait veille en ce pauvre cerveau
dprim. Il tait idiot, et de plus atteint d'une de ces
effroyables maladies nerveuses dont les accs agitent tout le
corps, et particulirement les muscles du visage, de mouvements
convulsifs. Il n'tait pas muet, mais ce n'est qu'avec des efforts
inous et en bgayant lamentablement qu'il parvenait  articuler
quelques syllabes. Parfois, des paysans en belle humeur lui
criaient:

--Dis-nous comment tu t'appelles, et tu auras un sou.

Il en avait pour cinq minutes  bgayer, avec toutes sortes de
contorsions, le nom de sa mre:

--Co... co... co... lette. De l son surnom.

On avait constat qu'il n'tait bon  rien; on cessa de
s'intresser  lui; il se remit  vagabonder comme jadis.

C'est vers cette poque que le docteur Seignebos, en allant  ses
visites, le rencontra un matin sur la grande route. Cet excellent
docteur, entre autres thories surprenantes, soutenait alors que
l'imbcillit n'est qu'une faon d'tre du cerveau, un oubli de la
nature aisment rparable par l'adjonction de certaines substances
connues, de phosphore, par exemple. L'occasion d'une exprience
mmorable tait trop belle pour qu'il ne s'empresst pas de la
saisir.

Il fit monter Cocoleu prs de lui, dans son cabriolet, l'installa
dans sa maison et le soumit  un traitement dont le secret est
rest entre lui et un pharmacien de Sauveterre, bien connu pour
ses opinions avances.

Au bout de dix-huit mois, Cocoleu avait considrablement maigri.
Il parlait peut-tre un peu moins malaisment, mais son
intelligence n'avait fait aucun progrs apprciable.

Dcourag, M. Seignebos fit un paquet des quelques nippes qu'il
avait donnes  son pensionnaire, les lui mit dans la main et le
poussa dehors en lui dfendant de revenir jamais.

Le mdecin avait rendu un triste service  Cocoleu. Dsaccoutum
des privations, dshabitu d'aller de porte en porte demander son
pain, le pauvre idiot et pri de besoin si sa bonne toile ne
l'et amen au Valpinson. Touchs de sa dtresse, le comte et la
comtesse de Claudieuse rsolurent de se charger de lui.

Seulement, c'est en vain qu'ils essayrent de le fixer  l'une de
leurs mtairies, o ils lui avaient fait donner un lit. L'humeur
vagabonde de Cocoleu l'emportait sur tout, mme sur la faim.
L'hiver, par le froid et la neige, on le tenait encore. Mais ds
les premires feuilles, il reprenait ses courses sans but 
travers les bois et les champs, restant souvent des semaines
entires sans reparatre.

 la longue, pourtant, s'tait veill en lui quelque chose qui
ressemblait assez  l'instinct d'un animal domestique patiemment
dress. Son affection pour Mme de Claudieuse se traduisait comme
celle d'un chien, par des gambades et des cris de joie ds qu'il
l'apercevait. Souvent, quand elle sortait, il l'accompagnait,
courant et bondissant autour d'elle, toujours comme un chien. Il
aimait aussi les petites filles, et il paraissait souffrir qu'on
l'cartt d'elles, car on l'en cartait, redoutant pour des
enfants si jeunes la contagion de ses tics nerveux.

Avec le temps aussi, il tait devenu capable de rendre quelques
petits services. Il tait certaines commissions faciles dont on
pouvait le charger. Il arrosait les fleurs, il allait appeler un
domestique, il savait porter une lettre  la poste de Brchy.
Mme, ses progrs avaient t assez sensibles pour inspirer des
doutes  quelques paysans dfiants, lesquels prtendaient que
Cocoleu n'tait pas si innocent qu'il en avait l'air, que
c'tait un malin au contraire, qui faisait la bte pour bien
vivre sans travailler.

--Nous le tenons! crirent enfin quelques voix; le voil! le
voil!...

La foule s'carta vivement, et presque aussitt, maintenu et
pouss en avant par plusieurs hommes, un jeune garon parut.

--Il s'tait cach l-bas, derrire une haie, disaient ces
hommes, et il ne voulait pas venir, le mtin!

Le dsordre des vtements de Cocoleu attestait en effet une
rsistance opinitre.

C'tait un garon de dix-huit ans, imberbe, trs grand,
extraordinairement maigre, et si dgingand qu'il en paraissait
contrefait. Une fort de rudes cheveux roux s'emmlait au-dessus
de son front troit et fuyant. Et ses petits yeux, sa large bouche
meuble de dents aigus, son nez, largement pat, et ses immenses
oreilles donnaient  sa physionomie une expression trange
d'effarement et d'idiotisme, et aussi, pourtant, de ruse bestiale.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? demandrent les paysans 
M. Sneschal.

--Il faut le conduire au juge d'instruction, mes amis, rpondit
le maire, l, dans la petite maison o vous avez port monsieur de
Claudieuse...

--Et il faudra bien qu'il parle, grondrent les paysans. Tu
entends, n'est-ce pas? Allons! arrive...


4

Mettant leur amour-propre  lutter de flegme et d'impassibilit,
ni le docteur Seignebos, ni M. Galpin-Daveline n'avaient fait un
mouvement pour reconnatre ce qui se passait au-dehors.

Le mdecin s'apprtait  reprendre son opration, et
mthodiquement, tranquille autant que s'il et t chez lui, dans
son cabinet, il lavait l'ponge dont il venait de se servir et
essuyait ses pinces et ses bistouris.

Le juge d'instruction, lui, debout au milieu de la chambre, les
bras croiss, semblait suivre de l'oeil, dans le vide,
d'insaisissables combinaisons. Peut-tre songeait-il que sa bonne
toile l'avait enfin guid vers cette cause retentissante qu'il
avait si longtemps et si inutilement appele de tous ses voeux.

Mais M. de Claudieuse tait loin de partager leur indiffrence. Il
s'agitait sur son lit, et ds que M. Sneschal et M. Daubigeon
reparurent, ples et bouleverss:

--Pourquoi tout ce tumulte? interrogea-t-il.

Et lorsqu'on lui eut appris la catastrophe:

--Mon Dieu!... s'cria-t-il, et moi qui gmissais de me voir en
partie ruin. Deux hommes morts!... Voil le vrai malheur!...
Pauvres gens, victimes de leur courage! Bolton, un garon de
trente ans! Guillebault, un pre de famille, qui laisse cinq
enfants sans soutien!...

La comtesse, qui rentrait, avait entendu les derniers mots
prononcs par son mari.

--Tant qu'il nous restera une bouche de pain, interrompit-elle,
d'une voix profondment trouble, ni la mre de Bolton, ni les
enfants de Guillebault ne manqueront de rien!

Elle n'en put dire davantage. Les paysans qui avaient dcouvert
Cocoleu envahissaient la chambre, poussant devant eux leur
prisonnier.

--O est le juge? demandaient-ils. Voil un tmoin...

--Quoi! Cocoleu! s'cria le comte.

--Oui, il sait quelque chose, il l'a dit, il faut qu'il le rpte
 la justice et que l'incendiaire soit retrouv.

M. Seignebos avait fronc le sourcil. Il excrait Cocoleu, ce cher
docteur, dont la vue lui rappelait cette fameuse exprience dont
on fait encore des gorges chaudes  Sauveterre.

--Est-ce que vritablement vous allez l'interroger? demanda-t-il
 M. Galpin-Daveline.

--Pourquoi non? fit schement le juge.

--Parce qu'il est compltement imbcile, monsieur, stupide,
idiot. Parce qu'il est incapable de saisir la valeur de vos
questions et la porte de ses rponses.

--Il peut nous fournir un indice prcieux, monsieur...

--Lui!... un tre dnu de raison!... Vous n'y pensez pas! Il est
impossible que la justice tienne compte des rponses incohrentes
d'un fou!

Le mcontentement de M. Galpin-Daveline se traduisait par un
redoublement de roideur.

--Je sais ce que j'ai  faire, monsieur, dit-il.

--Et moi, riposta le mdecin, je connais mon devoir. Vous avez
requis le concours de mes lumires, je vous l'apporte. Je vous
dclare que l'tat mental de ce garon est tel qu'il ne saurait
tre entendu, mme  titre de renseignements. J'en appelle 
monsieur le procureur de la Rpublique.

Il esprait un mot d'encouragement de M. Daubigeon. Le mot ne
venant pas:

--Prenez garde, monsieur, ajouta-t-il, vous vous engagez dans une
voie sans issue. Que ferez-vous si ce malheureux rpond  vos
questions par une accusation formelle? Poursuivrez-vous celui
qu'il accusera?

Les paysans coutaient, bouche bante, cette discussion.

--Oh! Cocoleu n'est pas tant innocent qu'on croit, fit l'un
d'eux.

--Il sait bien dire ce qu'il veut, le mtin! ajouta un autre.

--Je lui dois, en tout cas, la vie de mes enfants, pronona
doucement Mme de Claudieuse. Il s'est souvenu d'eux lorsque
j'tais comme frappe de vertige et que tout le monde les
oubliait. Approche, Cocoleu, approche, mon ami, n'aie pas peur,
personne ici ne te veut de mal...

Il tait bien besoin de ces bonnes paroles. Effray au-del de
toute expression par les brutalits dont il venait d'tre l'objet,
le pauvre idiot tremblait si fort que ses dents en claquaient.

--Je... je n'ai pas... pas... peur..., bgaya-t-il.

--Une fois encore, je proteste, insista le mdecin.

Il venait de reconnatre qu'il n'tait pas seul de son avis.

--Je crois, en effet, qu'il est peut-tre dangereux d'interroger
Cocoleu, dit M. de Claudieuse.

--Je le crois aussi, appuya M. Daubigeon. Mais le juge tait le
matre de la situation, arm des pouvoirs presque illimits que la
loi confre au magistrat instructeur.

--Je vous en prie, messieurs, fit-il d'un ton qui ne souffrait
pas de rplique, laissez-moi agir  ma guise. (Et s'tant assis,
et s'adressant  Cocoleu:) Voyons, mon garon, reprit-il de sa
meilleure voix, coute-moi bien et tche de me comprendre. Sais-tu
ce qu'il y a eu, cette nuit, au Valpinson?

--Le feu, rpondit l'idiot.

--Oui, mon ami, le feu, qui a dtruit la maison de tes
bienfaiteurs, le feu o viennent de prir deux pauvres pompiers...
Et ce n'est pas tout: on a essay d'assassiner le comte de
Claudieuse. Le vois-tu, dans ce lit, bless et couvert de sang?
Vois-tu la douleur de madame de Claudieuse?...

Cocoleu comprenait-il? Sa figure grimaante ne trahissait rien de
ce qui pouvait se passer en lui.

--Absurdit! grommelait le docteur. Tmrit! Tnacit!

M. Galpin-Daveline l'entendit.

--Monsieur! pronona-t-il vivement, ne m'obligez pas  me
rappeler qu'il y a l, tout prs, des gens chargs de faire
respecter mon caractre... (Et revenant au pauvre idiot:) Tous ces
malheurs, mon ami, poursuivit-il, sont l'oeuvre d'un lche
incendiaire. Tu le dtestes, n'est-ce pas, ce misrable, tu le
hais?...

--Oui, dit Cocoleu.

--Tu dsires qu'il soit puni...

--Oui, oui!

--Eh bien! il faut m'aider  le dcouvrir, pour qu'il soit arrt
par les gendarmes, mis en prison et jug. Tu le connais, tu as dit
toi-mme que tu le connaissais...

Il s'arrta, et au bout d'un instant, Cocoleu se taisant toujours:

--Dans le fait, demanda-t-il,  qui ce pauvre diable a-t-il
parl?

C'est ce que pas un paysan ne put dire. On s'informa, on n'apprit
rien. Peut-tre Cocoleu n'avait-il pas tenu le propos qu'on lui
attribuait.

--Ce qui est sr, dclara un des mtayers du Valpinson, c'est que
ce pauvre sans cervelle ne dort autant dire jamais, et que toutes
les nuits il rde comme un chien de garde autour des btiments...

Ce fut pour M. Galpin-Daveline un trait de lumire. Changeant
brusquement la forme de l'interrogatoire:

--O as-tu pass la soire? demanda-t-il  Cocoleu.

--Dans... dans... la cour...

--Dormais-tu, quand l'incendie s'est dclar?

--Non.

--Tu l'as donc vu commencer?

--Oui.

--Comment a-t-il commenc?

Obstinment, l'idiot tenait ses regards rivs sur
Mme de Claudieuse, avec l'expression craintive et soumise du chien
qui cherche  lire dans les yeux de son matre.

--Rponds, mon ami, insista doucement la comtesse, obis,
parle...

Un clair brilla dans les yeux de Cocoleu.

--On... on a mis le feu, bgaya-t-il.

--Exprs?

--Oui.

--Qui?

--Un monsieur...

Il n'tait pas un des tmoins de cette scne qui, pour mieux
entendre, ne retnt sa respiration. Seul le docteur se dressa.

--Cet interrogatoire est insens! s'cria-t-il. Mais le juge
d'instruction ne parut pas l'entendre, et se penchant vers
Cocoleu, d'une voix qu'altrait l'motion:

--Tu l'as vu, ce monsieur? demanda-t-il.

--Oui.

--Et tu le connais?

--Trs... trs bien.

--Tu sais son nom?

--Oh, oui!

--Comment s'appelle-t-il?

Une expression d'affreuse angoisse contracta la figure blme de
Cocoleu; il hsita, puis enfin, avec un violent effort, il
rpondit:

--Bois... Bois... Boiscoran.

Des murmures de mcontentement et des ricanements incrdules
accueillirent ce nom. D'hsitation, de doute, il n'y en eut pas
l'ombre.

--Monsieur de Boiscoran, un incendiaire? disaient les paysans; 
qui jamais fera-t-on accroire a?

--C'est absurde! dclara M. de Claudieuse.

Insens! approuvrent M. Sneschal et M. Daubigeon.

Le docteur Seignebos avait retir ses lunettes et les essuyait
d'un air de triomphe.

--Qu'avais-je annonc! s'cria-t-il. Mais monsieur le juge
d'instruction n'a pas daign tenir compte de mes observations...

M. le juge d'instruction tait de beaucoup le plus mu de tous. Il
tait devenu excessivement ple, et les efforts taient visibles
qu'il faisait pour garder son impassible froideur.

Le procureur de la Rpublique se pencha vers lui.

-- votre place, murmura-t-il, j'en resterais l, considrant
comme non avenu ce qui vient de se passer.

Mais M. Galpin-Daveline tait de ces gens qu'aveugle l'opinion
exagre qu'ils ont d'eux-mmes, et qui se feraient hacher en
morceaux plutt que de reconnatre qu'ils ont pu se tromper.

--J'irai jusqu'au bout, rpondit-il.

Et s'adressant de nouveau  Cocoleu, au milieu d'un silence si
profond qu'on et entendu le bruissement des ailes d'une mouche:

--Comprends-tu bien, mon garon, lui demanda-t-il, ce que tu dis?
Comprends-tu que tu accuses un homme d'un crime abominable?

Que Cocoleu comprt ou non, il tait en tout cas agit d'une
angoisse manifeste. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses
tempes dprimes, et des secousses nerveuses secouaient ses
membres et convulsaient sa face.

--Je... je dis la vrit, bgaya-t-il.

--C'est monsieur de Boiscoran qui a mis le feu au Valpinson?

--Oui.

--Comment s'y est-il pris?

L'oeil gar de Cocoleu allait incessamment du comte de
Claudieuse, qui semblait indign,  la comtesse, qui coutait d'un
air de douloureuse surprise.

--Parle! insista le juge d'instruction.

Aprs un moment d'hsitation encore, l'idiot entreprit d'expliquer
ce qu'il avait vu, et il en eut pour cinq minutes d'efforts, de
contorsions et de bgaiements  faire comprendre qu'il avait vu
M. de Boiscoran, qu'il connaissait bien, sortir des journaux de sa
poche, les enflammer avec une allumette et les placer sous une
meule de paille qui tait tout proche de deux normes piles de
fagots, lesquelles piles s'appuyaient au mur d'un chai plein
d'eau-de-vie.

--C'est de la dmence! s'cria le docteur, traduisant
certainement l'opinion de tous.

Mais M. Galpin-Daveline avait russi  matriser son trouble.
Promenant autour de lui un regard mchant:

 la premire marque d'approbation ou d'improbation, dclara-t-il,
je requiers les gendarmes et je fais retirer tout le monde. (Aprs
quoi, revenant  Cocoleu:) Puisque tu as si bien vu monsieur de
Boiscoran, interrogea-t-il, comment tait-il vtu?

--Il avait un pantalon blanchtre, rpondit l'idiot, toujours en
bredouillant affreusement, une veste brune et un grand chapeau de
paille. Son pantalon tait rentr dans ses bottes.

Deux ou trois paysans s'entre-regardrent comme si enfin ils
eussent t effleurs d'un soupon. C'tait avec le costume dcrit
par Cocoleu qu'ils avaient l'habitude de rencontrer
M. de Boiscoran.

--Et quand il eut mis le feu, poursuivit le juge, qu'a-t-il fait?

--Il s'est cach derrire les fagots.

--Et ensuite?

--Il a prpar son fusil, et, quand le matre est sorti, il a
tir.

Oubliant la douleur de ses blessures, M. de Claudieuse bondissait
d'indignation sur son lit.

--Il est monstrueux, s'cria-t-il, de laisser ce misrable idiot
salir un galant homme de ses stupides accusations! S'il a vu
monsieur de Boiscoran mettre le feu et se cacher pour
m'assassiner, pourquoi n'a-t-il pas donn l'alarme, pourquoi n'a-
t-il pas cri!

Docilement,  la grande surprise de M. Sneschal et de
M. Daubigeon, M. Galpin-Daveline rpta la question.

--Pourquoi n'as-tu pas appel? demanda-t-il  Cocoleu.

Mais les efforts qu'il faisait depuis une demi-heure avaient
puis le malheureux idiot. Il clata d'un rire hbt et, presque
aussitt pris d'une crise de son mal, il tomba en se dbattant et
en criant, et il fallut l'emporter.

Le juge d'instruction s'tait lev et, ple, mu, les sourcils
froncs, la lvre contracte, il semblait rflchir.

--Qu'allez-vous faire? lui demanda  l'oreille le procureur de la
Rpublique.

--Poursuivre! dit-il  voix basse.

--Oh!

--Puis-je faire autrement, dans ma situation? Dieu m'est tmoin
qu'en poussant ce malheureux idiot, mon but tait de faire clater
l'absurdit de son accusation. Le rsultat a tromp mon attente...

--Et maintenant...

--Il n'y a plus  hsiter: dix tmoins ont assist 
l'interrogatoire, mon honneur est en jeu, il faut que je dmontre
l'innocence ou la culpabilit de l'homme accus par Cocoleu... (Et
tout aussitt, s'approchant du lit de M. de Claudieuse:) Voulez-
vous,  cette heure, monsieur, m'apprendre ce que sont vos
relations avec monsieur de Boiscoran?

La surprise et l'indignation enflammaient les joues du comte.

--Est-il possible, monsieur, s'cria-t-il, que vous croyiez ce
que vous venez d'entendre!

--Je ne crois rien, monsieur, pronona le juge. J'ai mission de
dcouvrir la vrit, je la cherche...

--Le docteur vous a dit quel est l'tat mental de Cocoleu...

--Monsieur, je vous prie de me rpondre.

M. de Claudieuse eut un geste de colre, et vivement:

--Eh bien! rpondit-il, mes relations avec monsieur de Boiscoran
ne sont ni bonnes ni mauvaises; nous n'en avons pas.

--On prtend, je l'ai entendu dire, que vous tes fort mal
ensemble...

--Ni bien, ni mal. Je ne quitte pas le Valpinson. Monsieur de
Boiscoran vit  Paris les trois quarts de l'anne. Il n'est jamais
venu chez moi, je n'ai jamais mis les pieds chez lui.

--On vous a entendu vous exprimer sur son compte en termes peu
mesurs...

--C'est possible. Nous n'avons ni le mme ge, ni les mmes
gots, ni les mmes opinions, ni les mmes croyances. Il est
jeune, je suis vieux. Il aime Paris et le monde, je n'aime que ma
solitude et la chasse. Je suis lgitimiste, il tait orlaniste et
est devenu dmocrate. Je crois que seul le descendant de nos rois
lgitimes peut sauver notre pays, il est persuad que la
Rpublique est le salut de la France. Mais on peut tre ennemis
politiques sans cesser de s'estimer. Monsieur de Boiscoran est un
galant homme. Il est de ceux qui, pendant la guerre, ont fait
bravement leur devoir, il s'est bien battu, il a t bless.

Soigneusement, M. Galpin-Daveline notait les rponses du comte.
Ayant fini:

--Il ne s'agit pas seulement de dissentiments politiques, reprit-
il. Vous avez eu avec monsieur de Boiscoran des conflits
d'intrts...

--Insignifiants.

--Pardon, vous avez chang du papier timbr.

--Nos terres se touchent, monsieur. Il y a entre nous un
malheureux cours d'eau qui est pour les riverains un ternel sujet
de contestations.

M. Galpin-Daveline hochait la tte.

--Vous n'avez pas eu que ces diffrends, monsieur, dit-il. Vous
avez eu, au su et vu de tout le pays, des altercations violentes.

Le comte de Claudieuse paraissait dsol.

--C'est vrai, nous avons chang quelques propos... Monsieur de
Boiscoran avait deux maudits bassets qui toujours s'chappaient de
leur chenil et venaient chasser sur mes terres. C'est incroyable
ce qu'ils dtruisaient de gibier...

--Prcisment... Et un jour que vous avez rencontr monsieur de
Boiscoran, vous l'avez menac de donner un coup de fusil  ses
chiens...

--J'tais furieux, je le reconnais; mais j'avais tort, mille fois
tort, je l'ai menac.

--C'est bien cela. Vous tiez arms l'un et l'autre, vous vous
tes anims, vous menaciez, il vous a couch en joue... Ne le niez
pas; dix personnes l'ont vu, je le sais, il me l'a dit.


5

Il n'tait personne dans le pays qui ne st de quel mal affreux
tait atteint le pauvre Cocoleu, personne qui ne ft bien persuad
qu'il n'y avait pas de soins  lui donner. Les deux hommes qui
l'avaient emport avaient donc cru faire assez en le dposant sur
un tas de paille humide. L'abandonnant ensuite  lui-mme, ils
s'taient mls  la foule pour raconter ce qu'ils venaient
d'entendre.

C'est une justice  rendre aux quelques centaines de paysans qui
se pressaient autour des dcombres fumants du Valpinson, que leur
premier mouvement fut d'accabler de quolibets ou de maldictions
l'tre sans cervelle qui venait d'attribuer l'incendie 
M. de Boiscoran.

Malheureusement, les premiers mouvements, les bons, sont de courte
dure. Un de ces mauvais drles, paresseux, ivrognes et bassement
jaloux, comme il s'en trouve au fond des campagnes aussi bien que
dans les villes, s'cria: Pourquoi donc pas? Et ces seuls mots
devinrent le point de dpart des suppositions les plus hasardes.

Les querelles du comte de Claudieuse et de M. de Boiscoran avaient
t publiques. Il tait bien connu que presque toujours les
premiers torts taient venus du comte et que toujours son jeune
voisin avait fini par cder. Pourquoi M. de Boiscoran, humili,
n'aurait-il pas eu recours  ce moyen de se venger d'un homme
qu'il devait har, pensait-on, et surtout craindre?

Est-ce parce qu'il est noble et qu'il est riche? ricanait le
garnement.

De l  chercher des circonstances  l'appui des affirmations de
Cocoleu, il n'y avait qu'un pas et il fut vite franchi. Des
groupes se formrent, et bientt deux hommes et une femme
donnrent  entendre qu'on serait peut-tre bien surpris s'ils
racontaient tout ce qu'ils savaient. On les pressa de parler, et
comme de raison, ils refusrent. Mais dj ils en avaient trop
dit. Bon gr mal gr ils furent conduits  la maison o, dans le
moment mme, M. Galpin-Daveline interrogeait le comte de
Claudieuse.

Telle tait l'animation de la foule et le tapage qu'elle menait,
que M. Sneschal, frmissant  l'ide d'un nouvel accident, se
prcipita vers la porte.

--Qu'est-ce encore? s'cria-t-il.

--Des tmoins! voil d'autres tmoins! rpondirent les paysans.

M. Sneschal se retourna vers l'intrieur de la chambre, et aprs
un regard chang avec M. Daubigeon:

--On vous amne des tmoins, monsieur, dit-il au juge.

Sans nul doute M. Galpin-Daveline maudit l'interruption. Mais il
connaissait assez les paysans pour savoir qu'il tait important de
profiter de leur bonne volont et qu'il n'en tirerait rien s'il
laissait  leur cauteleuse prudence le temps de reprendre le
dessus.

--Nous reviendrons plus tard  notre... entretien, monsieur le
comte, dit-il  M. de Claudieuse. (Et rpondant  M. Sneschal:)
Que ces tmoins entrent, dit-il, mais seuls et un  un...

Le premier qui se prsenta tait le fils unique d'un fermier ais
du bourg de Brchy, nomm Ribot. C'tait un grand gars de vingt-
cinq ans, large d'paules, avec une tte toute petite, un front
trs bas et de formidables oreilles d'un rouge vif. Il avait 
deux lieues  la ronde la rputation d'un sducteur irrsistible
et n'en tait pas mdiocrement fier.

Aprs lui avoir demand son nom, ses prnoms et son ge:

--Que savez-vous? poursuivit M. Galpin-Daveline.

Le gars Ribot se redressa, et d'un air de fatuit qui fut si bien
compris que les paysans clatrent de rire:

--J'avais, ce soir, rpondit-il, une affaire... trs importante,
de l'autre ct du chteau de Boiscoran. On m'attendait, j'tais
en retard, je pris donc au plus court, par les marais. Je savais
que par suite des pluies de ces jours passs, les fosss seraient
pleins d'eau, mais pour une affaire comme celle que j'avais, on
trouve toujours des jambes...

--pargnez-nous ces dtails oiseux, pronona froidement le juge.

Le beau gars parut plus surpris que choqu de l'interruption.

--Comme monsieur le juge voudra, fit-il. Pour lors, il tait un
peu plus de huit heures, et le jour commenait  baisser quand
j'arrivai aux tangs de la Seille. Ils taient si gonfls que
l'eau passait de plus de deux pouces par-dessus les pierres du
dversoir. Je me demandais comment traverser sans me mouiller,
quand, de l'autre ct, venant en sens inverse de moi, j'aperus
monsieur de Boiscoran.

--Vous tes bien sr que c'tait lui?

--Pardi! puisque je lui ai parl!... Mais attendez. Il n'eut pas
peur, lui, de se mouiller. Sans faire ni une ni deux, il releva
son pantalon, le fourra dans les tiges de ses grandes bottes
jaunes et passa. C'est alors seulement qu'il me vit, et il parut
tonn. Je ne l'tais pas moins que lui. Comment! c'est vous,
notre monsieur! lui dis-je. Il me rpondit: Oui, j'ai quelqu'un
 voir  Brchy. C'tait bien possible; cependant je lui dis
encore: Tout de mme, vous prenez un drle de chemin! Il se mit
 rire. Je ne savais pas que les tangs fussent dbords,
rpondit-il, et je comptais tirer des oiseaux d'eau... Et en
disant cela, il me montrait son fusil. Sur le moment, je ne vis
rien  rpliquer, mais maintenant, aprs ce qui s'est pass, je
trouve que c'est drle...

Cette dposition, M. Galpin-Daveline l'avait crite mot pour mot.
Ensuite:

--Comment tait vtu monsieur de Boiscoran? interrogea-t-il.

--Attendez... il avait un pantalon gristre, un veston de velours
marron et un panama  larges bords.

La stupeur et l'inquitude se peignaient sur les traits du comte
et de la comtesse de Claudieuse, de M. Daubigeon et mme du
docteur Seignebos. Une circonstance de la dposition de Ribot les
frappait surtout: il avait vu M. de Boiscoran rentrer son pantalon
dans ses bottes pour passer le dversoir...

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Galpin-Daveline au gars Ribot:
qu'un autre tmoin se prsente.

Cet autre tait un vieil homme d'assez fcheux renom, qui habitait
seul une masure  une demi-lieue du Valpinson. On l'appelait le
pre Gaudry.

Autant le fils Ribot avait montr d'assurance, autant ce bonhomme
vtu de haillons malpropres et puants semblait humble et craintif.

Aprs avoir donn son nom:

--Il pouvait tre onze heures du soir, dposa-t-il, et je
traversais les bois de Rochepommier par un des petits sentiers...

--Vous alliez voler des fagots! fit svrement le juge.

--Jour du bon Dieu! geignit le vieux en joignant les mains, est-
il bien possible de dire une chose pareille! Voler des fagots,
moi!... Non, mon bon monsieur, j'allais tout simplement coucher au
fin fond du bois pour y tre tout rendu au lever du soleil et
chercher des champignons, des cpes, que j'aurais t vendre 
Sauveterre... Donc, je suivais le routin, quand voil que tout 
coup, derrire moi, j'entends les pas d'un homme. Naturellement,
la peur me prend...

--Parce que vous voliez!

--Oh, non! mon bon monsieur; seulement, la nuit, vous
comprenez... Enfin, je me cache derrire un arbre, et presque
aussitt je vois passer monsieur de Boiscoran, que je reconnais
trs bien, malgr l'obscurit, et qui devait tre trs en colre,
car il parlait tout haut, il jurait, il gesticulait, et par
moments il arrachait aux branches des poignes de feuilles.

--Avait-il un fusil?

--Oui, mon bon monsieur, puisque mme c'est  cause de ce fusil
qu'il m'avait fait peur, je l'avais pris pour un garde...

Le troisime et le dernier tmoin tait une bonne et brave
mtayre, matresse Courtois, dont la mtairie tait situe de
l'autre ct du bois de Rochepommier.

Interroge, aprs un moment d'indcision:

--Je ne sais pas grand-chose, rpondit-elle; mais je vais
toujours le dire: comme nous comptions avoir beaucoup d'ouvriers
ces jours-ci, et que je voulais faire une fourne demain, j'tais
alle avec mon ne au moulin de la montagne de Sauveterre pour
chercher de la farine. Il n'y en avait pas de prte, mais le
meunier me dit qu'il m'en donnerait si je voulais attendre, et je
restai  souper avec lui. Vers dix heures, on me livra un sac que
les garons attachrent sur mon ne, et je me mis en route.
J'avais dj fait plus de la moiti du chemin, et il devait tre
onze heures, quand, en arrivant au bois de Rochepommier, mon ne
fait un faux pas, et le sac tombe. J'tais bien en peine, n'tant
pas de force  le recharger seule, lorsqu' dix pas de moi, un
homme sort du bois. Je l'appelle, il vient. C'tait monsieur de
Boiscoran. Je lui demande de m'aider, et aussitt, sans se faire
prier, il pose son fusil  terre, prend le sac et le remet sur
l'ne. Je le remercie, il me dit qu'il n'y a pas de quoi, et...
voil tout.

Toujours debout sur le seuil de la chambre dont il disputait
l'accs  l'avide curiosit des paysans, le maire de Sauveterre se
rsignait aux humbles fonctions d'appariteur.

Lorsque matresse Courtois se retira toute confuse, et dj peut-
tre regrettant ce qu'elle venait de dire:

--Est-il encore quelqu'un qui sache quelque chose? cria-t-il.
(Et, comme nul ne se prsentait, il ferma sans faon la porte en
ajoutant:) Alors, loignez-vous, mes amis, et laissez la justice
se recueillir en paix.

La justice, en la personne du juge d'instruction, tait alors en
proie aux plus cruelles perplexits.

Constern jusqu' ce point de n'essayer pas mme de ragir,
M. Galpin-Daveline demeurait accoud  la table devant laquelle il
s'tait assis pour crire, le front entre les mains, semblant
chercher une issue  l'impasse o il se trouvait engag.

Tout  coup il se dressa, et, oublieux de sa morgue accoutume,
laissant tomber son masque de glaciale impassibilit:

--Eh bien! fit-il comme si dans la dtresse de son esprit il et
espr un secours ou implor un conseil, eh bien!...

On ne lui rpondit pas.

Sa stupeur avait gagn tous ceux qui l'entouraient: le comte et la
comtesse de Claudieuse, M. Sneschal, le procureur de la
Rpublique, et mme le docteur Seignebos. Chacun d'eux en tait
encore  se dbattre contre ce rsultat invraisemblable,
inconcevable, inou!

Enfin, aprs un moment de silence:

--Vous le voyez, messieurs, reprit le juge avec une amertume
trange, j'avais raison d'interroger Cocoleu. Oh! n'essayez pas de
le nier: vous partagez maintenant mes doutes et mes soupons. Qui
de vous oserait soutenir que, sous l'empire d'une motion
terrible, ce malheureux n'a pas recouvr durant quelques minutes
la plnitude de sa raison! Lorsqu'il vous a dit avoir vu le crime
et qu'il vous a nomm le coupable, vous avez hauss les paules.
Mais d'autres tmoins sont venus, et de l'ensemble de leurs
dpositions rsulte un faisceau de prsomptions terribles... (Il
s'animait. L'habitude professionnelle, plus forte que tout,
reprenait le dessus:) Monsieur de Boiscoran, poursuivait-il, est
venu ce soir au Valpinson. C'est dsormais incontestable. Or,
comment y est-il venu? En se cachant. Du chteau de Boiscoran au
Valpinson, il y a deux chemins frquents, celui de Brchy et
celui qui tourne les tangs. Monsieur de Boiscoran prend-il l'un
ou l'autre? Non. Pour venir, il coupe droit  travers les marais,
au risque de s'embourber et d'tre forc de se mettre  l'eau
jusqu'aux paules. Pour retourner, il se jette dans les bois de
Rochepommier, en dpit de l'obscurit, et malgr le danger vident
de s'y perdre et d'y errer jusqu'au jour. Qu'esprait-il donc?
N'tre pas vu, cela tombe sous le sens. Et, de fait, qui
rencontre-t-il? Un coureur de femmes, Ribot, qui lui-mme se cache
pour se rendre  un rendez-vous d'amour. Un voleur de fagots,
Gaudry, dont l'unique souci est d'viter les gendarmes. Une
fermire, enfin, matresse Courtois, attarde par une circonstance
toute fortuite. Toutes ses prcautions taient bien prises, mais
la Providence veillait...

--Oh! la Providence!... gronda le docteur Seignebos, la
Providence!...

Mais M. Galpin-Daveline n'entendit mme pas l'interruption. Et
toujours plus vite:

--Peut-on, du moins, continua-t-il, invoquer en faveur de
monsieur de Boiscoran certaines discordances de temps?... Non. 
quel moment est-il aperu venant de ce ct?  la tombe de la
nuit. Il tait huit heures et demie, dclare Ribot, quand monsieur
de Boiscoran traversait le dversoir des tangs de la Seille.
Donc, il pouvait tre au Valpinson vers neuf heures et demie.
Alors, le crime n'tait pas commis encore.  quelle heure le
rencontre-t-on, regagnant son logis? Gaudry et la femme Courtois
l'ont dit: aprs onze heures. Monsieur de Claudieuse tait bless
alors, et le Valpinson brlait. Savons-nous quelque chose des
dispositions d'esprit de monsieur de Boiscoran? Oui, encore. En
venant, il a tout son sang-froid. Il est fort surpris de
rencontrer Ribot, et cependant il lui explique sa prsence en cet
endroit presque dangereux, et aussi pourquoi il a un fusil sur
l'paule. Il a, prtend-il, quelqu'un  voir  Brchy, et il se
proposait de tirer des oiseaux d'eau. Est-ce admissible? Est-ce
mme vraisemblable? Cependant, examinons son attitude au retour.
Il marchait trs vite, dpose Gaudry; il semblait furieux et
arrachait aux branches des poignes de feuilles. Que dit-il 
matresse Courtois? Rien. Quand elle l'appelle, il n'ose fuir, ce
serait un aveu, mais c'est en toute hte qu'il rend le service
qu'elle lui demande. Et aprs? Son chemin, pendant un quart
d'heure, est le mme que celui de cette femme. Marche-t-il avec
elle? Non. Il la quitte prcipitamment, il prend les devants, il
se hte de rentrer chez lui, car il croit que monsieur de
Claudieuse est mort, car il sait que le Valpinson est en flammes,
car il tremble d'entendre sonner le tocsin et crier au feu!...

Ce n'est pas d'ordinaire avec ce laisser-aller familier que
procde la justice, et ceux qui la reprsentent s'estiment, en
gnral, trop au-dessus du commun des mortels pour expliquer leurs
impressions, rendre compte de leurs agissements, et, en quelque
sorte, demander conseil. Cependant, lorsqu'il s'agit d'une
enqute, il n'est pas,  proprement parler, de rgles fixes. Du
moment o un juge d'instruction est saisi d'un crime, toute
latitude lui est laisse pour arriver jusqu'au coupable. Matre
absolu, ne relevant que de sa conscience, arm de pouvoirs
exorbitants, il procde  sa guise...

Mais en cette affaire du Valpinson, M. Galpin-Daveline avait t
emport par la rapidit des vnements. Entre la premire question
adresse  Cocoleu et le moment prsent, il n'avait pas eu le
temps de se reconnatre. Et sa procdure ayant t publique, il
tait fatalement amen  l'expliquer.

--Dcidment, c'est un rquisitoire en rgle! s'cria le docteur
Seignebos. (Il avait retir et essuyait furieusement ses lunettes
d'or.) Et bas sur quoi? poursuivait-il avec trop de vhmence
pour qu'on pt esprer l'interrompre; bas sur les rponses d'un
malheureux que moi, mdecin, je dclare inconscient de ses
paroles. C'est que l'intelligence ne s'allume pas et ne s'teint
pas dans un cerveau comme le gaz dans un rverbre. On est ou on
n'est pas idiot, il l'a toujours t, et toujours il le sera.
Mais, dites-vous, les autres dpositions sont concluantes. Dites
qu'elles vous paraissent telles. Pourquoi? Parce que les
accusations de Cocoleu vous ont influenc. Est-ce que sans cela
vous vous occuperiez de ce qu'a fait ou non monsieur de Boiscoran?
Il s'est promen toute la soire! N'est-ce pas son droit? Il a
travers les marais! Qui l'en empchait? Il a pass les bois! Est-
ce dfendu? On l'a rencontr! N'est ce pas naturel? Mais non, un
idiot l'accuse, tous ses gestes sont suspects. Il parle! C'est le
sang-froid du sclrat endurci. Il se tait! Remords d'un coupable
tremblant de peur. Au lieu de nommer monsieur de Boiscoran,
Cocoleu pouvait me nommer, moi, Seignebos. C'est alors mes
dmarches qu'on incriminerait, et, soyez tranquille, on y
dcouvrirait mille preuves de ma culpabilit. On aurait beau jeu,
d'ailleurs. Mes opinions ne sont-elles pas plus avances encore
que celles de monsieur de Boiscoran! Car voil le grand mot lch:
monsieur de Boiscoran est rpublicain, monsieur de Boiscoran ne
reconnat d'autre souverainet, d'autre magistrature que celles du
peuple...

--Docteur, interrompit le procureur de la Rpublique, docteur,
vous ne pensez pas ce que vous dites...

--Je le pense, morbleu! et mme...

Mais il fut de nouveau interrompu, et par M. de Claudieuse, cette
fois:

--Pour moi, dclara le comte, je reconnais la force des
probabilits qu'invoque monsieur le juge d'instruction. Mais, au-
dessus des probabilits, je place un fait positif: le caractre de
l'homme accus. Monsieur de Boiscoran est un galant homme et un
homme de coeur, incapable d'un crime lche et odieux...

Les autres approuvaient.

--Et moi, pronona M. Sneschal, je dirai: pourquoi ce crime? Ah!
si monsieur de Boiscoran n'avait rien  perdre!... Mais est-il
ici-bas un homme plus heureux que lui, qui est jeune, bien de sa
personne, dou d'une sant admirable, immensment riche, estim et
recherch de tous! Enfin, il est un fait, qui est encore un secret
de famille, mais que je puis vous dire et qui seul carterait tout
soupon: monsieur de Boiscoran aime perdument mademoiselle Denise
de Chandor, il est aim d'elle  la folie, et depuis avant-hier
leur mariage est fix au 20 du mois prochain.

Le temps passait, cependant. La demie de quatre heures tintait au
clocher de Brchy. Le jour tait venu, faisant plir la lumire
des lampes. Dgag des brumes matinales, le soleil frappait les
vitres de ses gais rayons. Mais nul ne le remarquait, de ces
hommes que de si puissantes considrations runissaient autour du
lit de M. de Claudieuse.

Sans un mot, sans un geste, M. Galpin-Daveline avait cout les
objections qui lui taient prsentes, et il tait redevenu assez
matre de soi pour qu'il ft difficile de discerner l'impression
qu'il en ressentait.  la fin, hochant gravement la tte:

--Plus que vous, messieurs, pronona-t-il, j'ai besoin de croire
 l'innocence de monsieur de Boiscoran. Monsieur Daubigeon, qui
sait ce que je veux dire, peut vous l'affirmer... Mon coeur, avant
le vtre, plaidait sa cause. Mais je suis le reprsentant de la
loi; mais, au-dessus de mes affections, il y a mon devoir...
Dpend-il de moi d'anantir, si stupide, si absurde qu'elle
paraisse, l'accusation de Cocoleu! Puis-je faire que trois
dpositions inattendues ne soient pas venues donner  cette
dnonciation un caractre de vraisemblance inquitant! Le comte de
Claudieuse se dsolait:

--Ce qu'il y a d'affreux, disait-il, c'est que monsieur de
Boiscoran me croit son ennemi. Pourvu qu'il n'aille pas imaginer
que ces soupons indignes ont t suggrs par ma femme ou par
moi. Que ne puis-je me lever!... Du moins, messieurs, que monsieur
de Boiscoran sache bien que j'ai dclar rpondre de lui comme de
moi-mme!... Cocoleu, dtestable idiot!... Ah! Genevive, chre
femme aime, pourquoi l'avoir engag  parler! Il se ft tu
obstinment sans ton insistance!

Mme de Claudieuse succombait alors aux angoisses de cette affreuse
nuit. Pendant les premires heures, elle avait t soutenue par
cette exaltation qui suit les grandes crises; mais, depuis un
moment, elle s'tait affaisse sur un escabeau, prs du lit o
reposaient ses deux filles; et, la tte enfonce dans l'oreiller,
elle paraissait dormir. Elle ne dormait pas, pourtant.

Au reproche de son mari, elle se redressa, ple, les traits
gonfls, les yeux rouges, et, d'une voix pntrante:

--Quoi!... s'cria-t-elle, on a tent d'assassiner Trivulce, nos
enfants ont failli mourir au milieu des flammes, et j'aurais
laiss chapper un moyen de dcouvrir le misrable assassin, le
lche incendiaire!... Non! ce que j'ai fait, je devais le faire.
Quoi qu'il advienne, je ne regrette rien...

--Mais monsieur de Boiscoran n'est pas coupable, Genevive, il
est impossible qu'il le soit. Comment un homme qui a ce bonheur
immense d'tre aim de Denise de Chandor, qui compte les jours
qui le sparent de son mariage, et-il pu combiner un crime si
abominable?

--Qu'il dmontre donc son innocence! fit durement la comtesse.

Le plus impertinemment du monde, le docteur faisait claquer ses
lvres.

--Voil pourtant la logique des femmes, grommelait-il.

--Certes, reprit M. Sneschal, on ne tardera pas  reconnatre
l'innocence de monsieur de Boiscoran. Il n'en aura pas moins t
souponn. Et, tel est l'esprit de notre pays, que ce soupon fera
ombre  sa vie entire. Dans vingt ans d'ici, en parlant de
monsieur de Boiscoran, on dira encore: Ah! oui, celui qui a mis
le feu au Valpinson...

Ce fut non M. Galpin-Daveline, mais le procureur de la Rpublique
qui rpondit.

--Je ne saurais, fit-il tristement, partager la manire de voir
de monsieur le maire, mais peu importe. Aprs ce qui s'est pass,
monsieur le juge d'instruction ne peut plus reculer, son devoir le
lui interdit, et plus encore l'intrt de l'homme accus. Que
diraient tous ces paysans, qui ont entendu la dclaration de
Cocoleu et la dposition des tmoins, si l'enqute tait
abandonne? Ils diraient que monsieur de Boiscoran est coupable et
que, si l'on ne le poursuit pas, c'est qu'il est noble et trs
riche. Sur mon honneur, je crois  son innocence absolue. Mais
prcisment parce qu'elle est ma conviction, je soutiens qu'il
faut le mettre  mme de la dmontrer victorieusement. Il doit en
avoir les moyens. Quand il a rencontr Ribot, il lui a dit qu'il
se rendait  Brchy pour voir quelqu'un...

--Et s'il n'y tait pas all? objecta M. Sneschal. Et s'il n'et
vu personne? Si ce n'et t l qu'un prtexte pour satisfaire
l'indiscrte curiosit de Ribot?

--Eh bien! il en serait quitte pour dire la vrit  la justice.
Je ne suis pas inquiet. Et, tenez, il est une preuve matrielle
qui, mieux que tout, disculpe monsieur de Boiscoran. Est-ce que
si, par impossible, il et eu dessein de tuer monsieur de
Claudieuse, il n'et pas charg son fusil  balle au lieu d'y
laisser du plomb de chasse...

--Et il ne m'et point manqu  dix pas..., fit le comte.

Des coups prcipits, frapps  la porte, les interrompirent.

--Entrez! cria M. Sneschal.

La porte s'ouvrit, et trois paysans parurent, effars, mais
visiblement satisfaits.

--Nous venons, dit l'un d'eux, de trouver quelque chose de
singulier.

--Quoi? interrogea M. Galpin-Daveline.

--On dirait, ma foi, un tui, mais Pitard prtend que c'est
l'enveloppe d'une cartouche.

M. de Claudieuse s'tait hauss sur ses oreillers.

--Montrez! fit-il vivement. J'ai tir, ces jours passs,
plusieurs coups de fusil autour de la maison, pour carter les
oiseaux qui mangeaient nos fruits; je verrai si cette enveloppe
vient de moi.

Le paysan la lui tendit.

C'tait une enveloppe de plomb, trs mince, comme en ont les
cartouches de deux ou trois systmes de fusils de chasse
amricains. Fait singulier, elle avait t noircie par
l'inflammation de la poudre, mais elle n'avait t ni dchire, ni
mme fausse par l'explosion. Elle tait si parfaitement intacte
qu'on y pouvait lire encore, en lettres repousses, le nom du
fabricant: Klebb.

--Cette enveloppe ne m'a jamais appartenu, fit le comte.

Mais il tait devenu fort ple en disant cela, si ple que sa
femme se rapprocha de lui, l'interrogeant d'un regard o se lisait
la plus horrible angoisse.

--Eh bien?...

Il ne rpondit pas. Et telle tait en ce moment l'loquence
dcisive de ce silence, que la comtesse parut sur le point de se
trouver mal et murmura:

--Cocoleu avait donc toute sa raison!

Pas un dtail de cette scne rapide n'avait chapp  M. Galpin-
Daveline. Sur tous les visages, autour de lui, il avait pu
surprendre l'expression d'une sorte d'pouvante. Pourtant, il ne
fit aucune remarque. Il prit des mains de M. de Claudieuse cette
enveloppe mtallique, qui pouvait devenir une pice  conviction
de la plus terrible importance, et durant plus d'une minute il la
retourna en tous sens, l'examinant au jour avec une scrupuleuse
attention. Ensuite de quoi, s'adressant aux paysans, debout et
respectueusement dcouverts  l'entre:

--O avez-vous trouv ce dbris de cartouche, mes amis?
interrogea-t-il.

--Tout prs de cette vieille tour, qui reste du vieux chteau, o
l'on serre des outils et qui est toute couverte de lierre.

Dj M. Sneschal avait matris la stupeur dont il avait t
saisi en voyant blmir et se taire le comte de Claudieuse.

--Assurment, fit-il, ce n'est pas de l que l'assassin a tir.
De cette place, on ne voit mme pas l'entre de la maison.

--C'est possible, rpondit le juge, mais l'enveloppe d'une
cartouche ne tombe pas ncessairement  l'endroit d'o l'on fait
feu. Elle tombe quand on ouvre le tonnerre de l'arme pour
recharger...

C'tait si exact que le docteur Seignebos lui-mme n'osa pas
protester.

--Maintenant, mes amis, reprit M. Galpin-Daveline, lequel de vous
a trouv ce dbris de cartouche?

--Nous tions ensemble quand nous l'avons aperu et ramass.

--Eh bien! dites-moi tous trois votre nom et votre domicile, pour
que je puisse, au besoin, vous faire citer rgulirement.

Ils obirent, et cette formalit remplie, ils se retiraient, aprs
force salutations, quand le galop d'un cheval retentit sur l'aire
qui prcdait la maison.

L'instant d'aprs, l'homme qui avait t expdi  Sauveterre pour
chercher des mdicaments entrait. Il tait furieux.

--Gredin de pharmacien! s'cria-t-il, j'ai cru que jamais il ne
m'ouvrirait!

Le docteur Seignebos s'tait empar des objets qu'on lui
rapportait.

S'inclinant alors devant le juge d'instruction, d'un air
d'ironique respect:

--Je n'ignore pas, monsieur, dit-il, combien il est urgent de
faire couper le cou de l'assassin, mais je crois aussi pressant de
sauver la vie de l'assassin. J'ai interrompu le pansement de
monsieur de Claudieuse plus peut-tre que ne le permettait la
prudence. Et je vous prie de vouloir bien me laisser seul faire en
paix mon mtier...


6

Rien, dsormais, ne retenait plus le juge d'instruction, le
procureur de la Rpublique ni M. Sneschal.  coup sr,
M. Seignebos et pu s'exprimer plus convenablement, mais on tait
fait aux faons brutales de ce cher docteur, car elle est inoue,
la facilit avec laquelle, en notre pays de courtoisie, les tres
les plus grossiers se font accepter, sous prtexte qu'ils sont
comme cela et qu'il faut bien les prendre tels qu'ils sont.

Donc, aprs avoir salu la comtesse de Claudieuse, aprs avoir
serr la main du comte en lui promettant de promptes et sres
informations, ils sortirent.

Faute d'aliments, l'incendie s'teignait. Quelques heures avaient
suffi pour anantir le fruit de longues annes de soins et de
travaux incessants. De ce domaine charmant et tant envi du
Valpinson, rien ne restait plus que des pans de murs calcins et
croulants, des amas de cendres noires et des monceaux de dcombres
d'o montaient encore des spirales de fume.

Grce au capitaine Parenteau, tout ce qu'on avait pu arracher aux
flammes avait t transport  une certaine distance et mis 
l'abri vers les ruines du vieux chteau. L s'entassaient les
meubles et les effets sauvs. L se voyaient les charrettes et les
instruments d'agriculture, des harnais, des barriques vides, des
sacs d'avoine ou de bl. L taient attachs les bestiaux qu'on
tait parvenu, au prix de mille dangers,  tirer de leurs curies:
des chevaux, des boeufs, quelques moutons et une douzaine de
vaches qui meuglaient lamentablement.

Peu de gens s'taient loigns. Avec plus d'acharnement que
jamais, les pompiers, aids des paysans, continuaient  inonder
les restes du btiment principal. Ils n'avaient rien  redouter du
feu, mais ils conservaient le vague espoir de prserver d'une
carbonisation complte les corps de Bolton et de Guillebault, ces
deux infortuns qui avaient pri victimes de leur courage.

--Quel flau que le feu!... murmura M. Sneschal.

Ni M. Daubigeon ni M. Galpin-Daveline ne rpondirent. Eux aussi,
mme aprs tant d'motions violentes, ils se sentaient le coeur
serr par le sinistre spectacle qui s'offrait  leurs regards.

C'est qu'un incendie n'est rien, sur le moment mme, tant que dure
la fivre du pril et l'espoir du salut, tant que les flammes
clairent l'horizon de leurs rouges reflets! Le lendemain
seulement, quand tout est fini, teint, on mesure l'horreur du
dsastre.

Mais les pompiers venaient d'apercevoir le maire de Sauveterre et
ils le saluaient de leurs acclamations. Rapidement il se dirigea
vers eux, et pour la premire fois depuis que l'alarme avait t
donne, le juge d'instruction et le procureur de la Rpublique se
trouvrent seuls.

Ils taient debout, trs rapprochs, et pendant un bon moment ils
gardrent le silence, chacun cherchant  surprendre dans les yeux
de l'autre le secret de ses penses.

Enfin:

--Eh bien?... demanda M. Daubigeon.

M. Galpin-Daveline tressaillit.

--C'est une pouvantable affaire! murmura-t-il.

--Quelle est votre opinion?

--Eh! le sais-je moi-mme!... J'ai la tte perdue, il me semble
que je suis le jouet d'un infernal cauchemar!

--Croiriez-vous donc  la culpabilit de monsieur de Boiscoran?

--Je ne crois rien. Ma raison me crie qu'il est innocent, qu'il
ne peut pas ne pas l'tre, et cependant je vois s'lever contre
lui des charges accablantes.

Le procureur de la Rpublique tait constern.

--Hlas! murmura-t-il, pourquoi vous tes-vous obstin, envers et
contre tous,  interroger Cocoleu, un malheureux idiot!...

Mais le juge d'instruction se rvolta.

--Me reprocheriez-vous donc, monsieur, interrompit-il violemment,
d'avoir obi aux inspirations de ma conscience?

--Je ne vous reproche rien.

--Un crime abominable a t commis; tout ce qui tait humainement
possible, mon devoir me commandait de le tenter pour en dcouvrir
l'auteur.

--Oui!... Et l'homme qu'on accuse est votre ami, et hier encore
vous mettiez son amiti au nombre de vos meilleures chances
d'avenir...

--Monsieur!

--Cela vous tonne que je sois si exactement inform? Allez, rien
n'chappe  la curiosit dsoeuvre des petites villes... Je sais
que votre espoir le plus cher tait d'entrer dans la famille de
monsieur de Boiscoran, et que vous comptiez sur son appui pour
obtenir la main d'une de ses cousines...

--Je ne le nie pas.

--Malheureusement, vous avez t sduit par la perspective d'une
affaire retentissante; vous avez oubli toute prudence, et voil
vos projets  vau-l'eau. Que monsieur de Boiscoran soit innocent
ou coupable, jamais sa famille ne vous pardonnera votre
intervention. Coupable, elle vous reprochera de l'avoir livr  la
cour d'assises; innocent, elle vous reprochera plus cruellement
encore de l'avoir souponn.

Peut-tre pour cacher son trouble, M. Galpin-Daveline baissait la
tte.

--Que feriez-vous donc  ma place, monsieur? interrogea-t-il.

--Je me rcuserais, rpondit M. Daubigeon, quoiqu'il soit dj
bien tard.

--Ce serait compromettre ma carrire.

--Cela vaudrait mieux que de vous charger d'une affaire o vous
n'apporterez ni le calme, ni la froide impartialit qui sont les
premires et les plus indispensables vertus d'un magistrat
instructeur.

Le juge peu  peu s'irritait.

--Monsieur! s'cria-t-il, me croyez-vous donc homme  me laisser
dtourner de mon devoir par des considrations d'amiti ou
d'intrt personnel?

--Je ne dis pas cela.

--Ne venez-vous pas de me voir  l'oeuvre! Ai-je bronch, quand
le nom de monsieur de Boiscoran est tomb des lvres de Cocoleu?
S'il se ft agi d'un autre, peut-tre en serais-je rest l. Mais
monsieur de Boiscoran est mon ami, mais j'ai beaucoup  attendre
de lui, et, pour cela prcisment, j'ai insist et persist, et
j'insiste et je persiste encore.

Le procureur de la Rpublique haussait les paules.

--C'est bien cela, fit-il. Parce que monsieur de Boiscoran est
votre ami, de peur d'tre tax de faiblesse, vous allez tre dur
avec lui, impitoyable, injuste mme... Parce que vous aviez
beaucoup  attendre de lui, vous voudrez absolument le trouver
coupable! Et vous vous dites impartial!

M. Galpin-Daveline se redressait de toute sa roideur accoutume.

--Je suis sr de moi! pronona-t-il.

--Prenez garde!

--Mon parti est arrt, monsieur.

Il tait temps. M. Sneschal revenait, accompagn du capitaine
Parenteau.

--Eh bien! messieurs, demanda-t-il, qu'avez-vous rsolu?

--Nous allons partir pour Boiscoran, rpondit le juge
d'instruction.

--Quoi! tout de suite?

--Oui. Je tiens  trouver monsieur de Boiscoran encore couch.
J'y tiens si fort que je me passerai de mon greffier.

Le capitaine Parenteau s'inclina.

--Votre greffier est ici, monsieur, dit-il, et mme il vous
demandait, il n'y a qu'un instant...

Sur quoi, de sa plus belle voix, il se mit  appeler:

--Mchinet! Mchinet!

Un petit homme grisonnant, jovial et joufflu, accourut presque
aussitt et, bien vite, se mit  raconter comment un voisin tait
venu le prvenir des vnements et du dpart du juge
d'instruction, et comment, n'coutant que son zle, il s'tait mis
en route, seul,  pied.

--Comment allez-vous, monsieur, vous rendre  Boiscoran? demanda
le maire  M. Galpin-Daveline.

--Je l'ignore, Mchinet va se mettre en qute d'un moyen de
locomotion.

Prompt comme l'clair, le greffier s'lanait dj, M. Sneschal
le retint.

--Ne cherchez pas, dit-il, je vais mettre  votre disposition mon
cheval et ma voiture. Le premier paysan venu vous conduira. Le
capitaine Parenteau et moi profiterons, pour rentrer  Sauveterre,
du cabriolet d'un fermier de Brchy. Car il nous faut y rentrer au
plus tt. Je viens de recevoir des nouvelles inquitantes. Je
crains du dsordre. Les paysannes, qui se rendaient au march, y
ont racont, avec toutes sortes d'exagrations, les malheurs dj
si grands de cette nuit. Elles ont assur que dix ou douze hommes
avaient t tus et blesss, et que l'incendiaire, monsieur de
Boiscoran, tait arrt. La foule s'est porte chez la veuve du
malheureux Guillebault, et il y a une manifestation devant la
maison des demoiselles de Lavarande, o demeure la fiance de
monsieur de Boiscoran, mademoiselle Denise de Chandor.

Pour rien au monde, en des temps ordinaires, M. Sneschal n'et
consenti  confier  des mains trangres son bon cheval--Caraby
--, le meilleur peut-tre de l'arrondissement. Mais il tait
affreusement boulevers, on le voyait bien, malgr ses efforts
pour conserver cette impassible dignit qui sied si bien 
l'autorit.

Il fit un signe, et en un moment sa voiture fut prte. Seulement,
lorsqu'il demanda quelqu'un pour conduire, personne ne se
prsenta. Tous ces braves campagnards qui venaient de passer la
nuit dehors avaient hte de regagner leur logis, o les
rclamaient les soins  donner  leur btail. Voyant l'hsitation
des autres:

--Eh bien! c'est moi qui mnerai la justice, dclara le fils
Ribot, ce gars avantageux qui avait rencontr M. de Boiscoran au
dversoir de la Seille.

Et s'emparant du fouet et des guides, il s'installa sur la
banquette de devant, pendant que prenaient place le procureur de
la Rpublique, le juge d'instruction et le greffier Mchinet.

--Surtout, mnage Caraby, recommanda M. Sneschal, qui sentit 
cet instant suprme se rveiller toute sa sollicitude.

--N'ayez pas peur, monsieur le maire, rpondit le gars en
enlevant vigoureusement le cheval, si je tapais trop fort,
monsieur Mchinet me retiendrait...

C'tait presque une puissance  Sauveterre que ce Mchinet,
greffier du juge d'instruction, et les plus hupps comptaient avec
lui. Ses fonctions officielles taient humbles et peu rtribues,
mais il avait eu l'art d'y adjoindre, sans que le tribunal y
trouvt rien  redire, quantit d'occupations parasites qui
grandissaient singulirement son importance et sextuplaient ses
revenus.

Lithographe distingu, c'tait lui qui faisait toutes les cartes
de visite que l'on commandait  M. Serpin, le premier imprimeur de
la ville et le propritaire et grant responsable de
_L'Indpendant de Sauveterre. _Comptable expriment, il tenait
les livres et dbrouillait les comptes chez plusieurs ngociants.
Il donnait aussi des consultations de droit aux paysans processifs
et rdigeait habilement des actes sous seing priv. Depuis
longtemps il tait chef de la musique des pompiers et directeur de
l'orphon.

Correspondant de la socit des auteurs dramatiques, dont il
percevait les droits, il devait  ce titre ses entres au thtre,
non seulement dans la salle, par la porte du public, mais dans les
coulisses, par le couloir troit et malpropre rserv aux
artistes. Enfin, il donnait, selon la volont des personnes, des
leons d'criture et de franais aux petites filles et des leons
de flte ou de cornet  pistons aux jeunes amateurs.

Tant de talents divers lui avaient longtemps attir la sourde
inimiti des autres employs de la localit, du secrtaire de la
mairie, du factotum de la sous-prfecture, du premier commis des
hypothques et mme du fond de pouvoir de la recette
particulire. Mais tous ces ennemis avaient fini par dsarmer
devant une supriorit universellement reconnue. Et de mme que
tout le monde, lorsqu'un vnement imprvu les prenait sans vert:
Allons consulter Mchinet, disaient-ils.

Lui dissimulait, sous les apparences rassurantes d'une ternelle
bonne humeur, l'ambition qui le dvorait de devenir riche et l'un
des premiers personnages de Sauveterre. C'est que c'tait un
diplomate retors que ce Mchinet, fin comme l'ambre et plus dli
que la soie. Il l'avait bien prouv, en ralisant ce problme de
remplir la ville du mouvement de sa personnalit remuante, de se
mler de tout et de tous sans se faire un seul ennemi dclar.

Le fait est qu'on le craignait et qu'on avait une peur terrible de
sa langue. Non qu'il et jamais fait de mal  personne--il
n'tait pas si sot--, mais  cause du mal qu'il et pu faire,
pensait-on, tant l'homme le mieux au courant de tous les petits
secrets de Sauveterre, et le plus exactement inform de toutes les
intrigues, de toutes les vilenies et de tous les tripotages.

Cela tenait  sa situation particulire. Clibataire, il vivait
chez ses soeurs, les demoiselles Mchinet, qui taient les
premires couturires de la ville, et de plus des dvotes clbres
affilies  toutes les congrgations religieuses. Par elles, il
avait l'oeil et l'oreille dans la belle socit, et il savait le
fin et le dernier mot des cancans dont il recueillait l'cho, soit
 son imprimerie, soit au Palais.

Il disait plaisamment: Comment m'chapperait-il quelque chose, 
moi, qui ai pour me renseigner l'glise et le journal, le tribunal
et le thtre?...

Un tel homme et failli  son rle s'il n'et pas connu sur le
bout du doigt tout ce qu'on pouvait connatre dans le pays des
antcdents de M. de Boiscoran. Aussi, tandis que roulait la
voiture, sur la route bien unie, par la plus belle matine de
juin, dbitait-il ce qu'il appelait le casier judiciaire du
prvenu.

M. de Boiscoran--Jacques de son prnom--n'tait pas fix  sa
proprit et rarement y sjournait plus d'un mois de suite. Il
vivait  Paris, o sa famille possdait, rue de l'Universit, un
confortable htel. Car il avait encore ses parents.

Son pre, le marquis de Boiscoran, matre d'une belle fortune
territoriale, dput sous Louis-Philippe, reprsentant en 1848,
s'tait retir des affaires  l'avnement du Second Empire et
dpensait, depuis, tout ce qu'il avait d'activit et de capitaux 
collectionner toutes sortes de bibelots artistiques, des
porcelaines spcialement et des faences, dont il avait crit une
monographie.

Sa mre, une Chalusse, avait eu la rputation d'une des plus
charmantes et des plus spirituelles femmes de la cour du roi-
citoyen. Mme,  une certaine poque, la mdisance ne l'avait pas
pargne, et vers 1845 ou 1846, elle avait t, prtendait-on,
l'hrone d'une aventure un peu vive, dont le hros tait un
galant substitut devenu depuis le plus austre des magistrats.

En vieillissant, la marquise de Boiscoran avait inclin vers la
politique comme d'autres se jettent dans la dvotion. Et tandis
que son mari se vantait de n'avoir pas ouvert un journal depuis
dix ans, elle avait fait de son salon un petit centre
parlementaire qui n'tait pas sans influence.

Ayant encore son pre et sa mre, Jacques de Boiscoran possdait
nanmoins une fortune personnelle assez importante: vingt-cinq ou
trente mille livres de rentes. Cette fortune, qui comprenait le
chteau de Boiscoran, ses terres, ses prairies et ses bois, lui
avait t lgue par un de ses oncles, le frre an de son pre,
mort veuf et sans enfants en 1868...

Jacques de Boiscoran tait alors un homme de vingt-six  vingt-
sept ans, brun, grand, vigoureux, bien dcoupl, non pas joli
garon prcisment, mais ayant, ce qui vaut mieux, une de ces
physionomies ouvertes et intelligentes qui prviennent en leur
faveur. Son caractre tait,  Sauveterre, moins connu que sa
personne. Les gens qui avaient eu avec lui des relations le
disaient loyal et gnreux, grand ami du plaisir, spirituel et
gai, de cette bonne et franche gaiet devenue si rare.

Lors de l'invasion prussienne, il avait t nomm capitaine d'une
des compagnies de mobiles de l'arrondissement, et mme--chose
honteuse  dire, et qu'il faut dire pourtant--il s'tait trouv
des gens dans le pays pour lui reprocher de n'avoir pas su, comme
d'autres chefs, viter le danger. Il avait vaillamment conduit ses
hommes au feu et s'y tait si bien comport que le gnral Chanzy
avait cru devoir appliquer, sur une blessure qu'il avait reue, un
bout de ruban rouge.

--Et un tel homme aurait commis le crime si lche du Valpinson!
dit M. Daubigeon au juge d'instruction. Non! ce n'est pas
possible, il va, ds les premiers mots, dissiper les doutes
affreux qui nous tourmentent...

--Et ce sera bientt, fit le gars Ribot, car nous arrivons...

En Saintonge, pays ais, mais o les grandes fortunes sont assez
rares, on donne carrment le nom de chteau  la moindre bicoque
ayant girouette sur un toit pointu. Mais Boiscoran est bel et bien
un chteau. C'est une construction de la fin du XVIIe sicle, d'un
got dplorable, mais massive comme une forteresse. L'emplacement
en est heureux. Tout autour verdoient des bois et des prairies,
et, au bas des jardins en pente, coule sur un lit de cailloux une
petite rivire qui doit sans doute  son perptuel gazouillement
son nom: la Pibole, la pie, en patois saintongeois.


7

Il tait sept heures quand la voiture qui portait la justice
entra dans la cour de Boiscoran--une vaste cour plante de
tilleuls et entoure de btiments d'exploitation.

Le chteau tait bien veill. Devant la porte de son logis, la
mtayre rcurait le chaudron o elle avait fait cuire la soupe du
matin; des filles de ferme allaient et venaient, et, prs de
l'curie, un robuste gars brossait  tour de bras un cheval de
sang. Debout sur le perron, le valet de chambre de
M. de Boiscoran, M. Antoine, surveillait tout en fumant son cigare
au soleil.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes, fort alerte encore,
qui avait t lgu  Jacques de Boiscoran par son oncle, en mme
temps que sa fortune. Il avait t mari et il avait perdu sa
femme, mais sa fille tait au service de la marquise de Boiscoran.
N dans la famille, ne l'ayant jamais quitte, il se considrait
comme en faisant partie et ne voyait aucune diffrence entre son
intrt  lui et celui de ses matres. Et de fait, on le traitait
moins en serviteur qu'en ami, et il pensait bien ne rien ignorer
des affaires de M. de Boiscoran.

Voyant descendre de voiture le juge d'instruction et le procureur
de la Rpublique, il jeta son cigare, et s'avanant rapidement
vers eux en les saluant de son plus accueillant sourire:

--Ah! messieurs, fit-il, quelle bonne surprise! Monsieur va tre
bien content!

Avec des trangers, Antoine ne se ft point permis cette
familiarit, car il tait formaliste, mais il avait dj vu au
chteau M. Daubigeon, et il savait quels projets avaient t
agits entre son matre et M. Galpin-Daveline. Aussi fut-il
singulirement tonn de la raideur embarrasse de ces messieurs,
et de l'accent dont le juge d'instruction lui demanda:

--Monsieur de Boiscoran est-il lev?

--Pas encore, rpondit-il, et mme monsieur m'avait bien
recommand de ne pas le rveiller. Comme il est rentr assez tard,
il se proposait de dormir la grasse matine...

Instinctivement, le juge et le procureur de la Rpublique
dtournrent la tte, chacun craignant de rencontrer le regard de
l'autre.

--Ah! Monsieur de Boiscoran est rentr tard? insista M. Galpin-
Daveline.

--Vers minuit; plutt aprs qu'avant.

--Et il tait sorti?...

--Sur les huit heures.

--Comment tait-il vtu?

--Comme d'ordinaire. Il avait un pantalon gris clair, de velours
ctel, une jaquette de velours marron et un grand chapeau de
paille.

--Avait-il son fusil?

--Oui, monsieur.

--Savez-vous o il est all?

Le respect seul que professait Antoine pour les amis de son matre
avait pu le dterminer  rpondre  cet interrogatoire, qu'il
jugeait  part soi de la plus haute inconvenance. Mais cette
dernire question lui parut passer les bornes. Et c'est d'un ton
de rserve offense qu'il rpondit:

--Je n'ai pas l'habitude de demander  monsieur o il va quand il
sort, ni d'o il vient quand il rentre.

 quels honorables sentiments obissait l'honnte valet de
chambre, M. Daubigeon le comprit. Et c'est d'un air dont la
conviction s'imposait que, prenant la parole:

--Ne croyez pas, mon ami, dit-il, qu'une vaine curiosit nous
fasse vous poser toutes ces questions. Rpondez. Votre franchise
peut servir votre matre plus que vous ne l'imaginez.

C'est d'un regard dcidment stupfait qu'Antoine examinait tour 
tour le juge d'instruction et le procureur de la Rpublique, le
greffier Mchinet et enfin Ribot qui, descendu de son sige, avait
droul la longe de Caraby et l'attachait  un arbre.

--Je vous jure, messieurs, rpondit-il, que j'ignore o monsieur
de Boiscoran a pass la soire.

--Vous ne le souponnez mme pas?

--Non.

--Peut-tre tait-il  Brchy, chez un de ses amis?

--Je ne lui connais pas d'amis  Brchy.

--Qu'a-t-il fait en rentrant?

L'inquitude, visiblement, gagnait le digne serviteur.

--Attendez! rpondit-il. Monsieur, en rentrant, est mont  sa
chambre et y est rest quatre ou cinq minutes. Il est redescendu,
ensuite, et a mang une tranche de pt et bu un verre de vin.
Aprs, il a allum un cigare et m'a dit d'aller me coucher, qu'il
voulait faire un tour et qu'il se dshabillerait seul.

--Et vous tes all vous coucher?

--Naturellement.

--De sorte que vous ignorez ce qu'a pu faire votre matre?

--Pardonnez-moi: je l'ai entendu ouvrir la porte qui donne sur le
jardin.

--Il ne vous a pas paru... extraordinaire?

--Non... il tait comme tous les jours, plus gai, peut-tre, il
chantait...

--Pouvez-vous me montrer le fusil qu'il avait emport?

--Non... Monsieur a d le dposer dans sa chambre.

M. Daubigeon ouvrait la bouche pour prsenter une objection, le
juge l'arrta d'un geste, et vivement:

--Y a-t-il longtemps, demanda-t-il au domestique, que monsieur de
Boiscoran et monsieur de Claudieuse ne se sont rencontrs?

Antoine tressaillit, comme si un pressentiment et travers son
esprit.

--Trs longtemps, rpondit-il.  ce que je crois, du moins.

--Vous n'ignorez pas qu'ils sont au plus mal?

--Oh!...

--Ils ont eu ensemble les altercations les plus violentes...

--Des fcheries, tout au plus... Ne se frquentant pas, comment
se seraient-ils has? Vingt fois, d'ailleurs, j'ai entendu
monsieur dire qu'il tenait le comte de Claudieuse pour le meilleur
et le plus loyal des hommes, et qu'il le respectait infiniment.

Durant plus d'une minute, M. Galpin-Daveline se tut, cherchant
s'il n'oubliait rien. Puis, tout  coup:

--Quelle distance y a-t-il d'ici au Valpinson? interrogea-t-il.

--Six kilomtres, monsieur, rpondit Antoine.

--Si vous aviez  vous rendre chez monsieur de Claudieuse, quel
chemin prendriez-vous?

--La grande route, celle qui passe par Brchy.

--Vous ne traverseriez pas les marais?

--Certes, non...

--Pourquoi?

--Parce que la Seille est dborde, monsieur, et que les fosss
sont pleins d'eau.

--Est-ce qu'en coupant  travers bois, on ne s'abrgerait pas?...

--On aurait moins de chemin  faire, mais on mettrait plus de
temps... les sentiers sont mal tracs et encombrs d'ajoncs.

Le procureur de la Rpublique dissimulait mal une relle douleur.
De plus en plus, les rponses d'Antoine lui semblaient fcheuses.

--Maintenant, reprit le juge, si le feu prenait  Boiscoran,
apercevrait-on l'incendie de la cour du Valpinson?

--Je ne le crois pas, monsieur; nous sommes spars par des
collines et des bois...

--D'ici, entendez-vous les cloches de Brchy?

--Quand le vent est au nord, oui, monsieur.

--Et hier soir? Et cette nuit?

--Le vent tait  l'ouest, comme toujours quand il y a tempte.

--De sorte que vous ne savez rien, vous n'avez pas entendu parler
d'un... accident pouvantable.

--Un accident... Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.

C'est dans la cour qu'avait lieu cet interrogatoire, et sur ces
derniers mots parurent,  cheval, deux gendarmes  qui M. Galpin-
Daveline, avant de quitter le Valpinson, avait command de venir
le rejoindre. Les apercevant:

--Mon Dieu!... s'cria le vieil Antoine, qu'est-ce que cela
signifie!... Je cours rveiller monsieur!...

Le juge l'arrta.

--Pas un mouvement, lui dit-il durement, pas un mot! (Et montrant
Ribot aux gendarmes qui avaient mis pied  terre:) Vous allez
garder ce garon  vue, ajouta-t-il, et l'empcher de communiquer
avec qui que ce soit. (Puis, revenant  Antoine:) Et maintenant,
commanda-t-il, conduisez-nous  la chambre de monsieur de
Boiscoran!


8

Avec ses apparences de demeure fodale, le chteau de Boiscoran
n'tait en ralit qu'un pied--terre de garon--pied--terre
passablement nglig, mme.

Des quatre-vingts ou cent pices qui s'y trouvaient, c'est tout au
plus si huit ou dix taient meubles, et encore de la faon la
plus rudimentaire. Un salon, une salle  manger, quelques chambres
d'amis, c'tait tout autant qu'il en fallait pour les sjours de
M. de Boiscoran.

Lui-mme occupait au premier tage un tout petit appartement, dont
la porte ouvrait sur le palier du grand escalier.

Lorsqu'arrivrent devant cette porte, guids par le vieil Antoine,
le juge d'instruction, le procureur de la Rpublique et le
greffier Mchinet:

--Frappez, commanda M. Galpin-Daveline au valet de chambre.

Le bonhomme obit, et tout aussitt de l'intrieur:

--Qui est l? cria une voix jeune et forte.

--C'est moi, monsieur, rpondit le fidle serviteur, je
voudrais...

--Va-t'en au diable! interrompit la voix.

--Cependant, monsieur...

--Laisse-moi dormir, bourreau, je n'ai pu fermer l'oeil qu'au
jour...

Impatient, le juge d'instruction carta le domestique et,
saisissant la poigne de la porte, il essaya de l'ouvrir: elle
tait ferme en dedans.

Mais il eut vite pris un parti.

--C'est moi, monsieur de Boiscoran, pronona-t-il, ouvrez...

--Eh! c'est ce cher Daveline! fit joyeusement la voix.

--Il faut que je vous parle...

--Et je suis  vous, magistrat trs illustre!... Le temps de
voiler d'un inexpressible[1] mes formes apolloniennes et
j'apparais.

Presque aussitt, en effet, la porte s'ouvrit, et M. de Boiscoran
se montra, les cheveux bouriffs, les yeux encore chargs de
sommeil, mais rayonnant de jeunesse et de sant, la lvre
souriante et la main largement tendue.

--Par ma foi! disait-il, c'est une fameuse inspiration que vous
avez eue l, mon cher Daveline, de venir me demander  djeuner...
(Et saluant M. Daubigeon:) Sans compter, ajouta-t-il, que je ne
saurais trop vous remercier d'avoir dcid  vous accompagner
notre cher procureur de la Rpublique. C'est une vraie descente de
justice...

Mais il s'arrta, glac par l'expression du visage de
M. Daubigeon, stupfait de voir M. Galpin-Daveline se reculer au
lieu de prendre et de serrer la main qu'il lui tendait.

--Ah , qu'est-ce qui arrive, mon cher ami?... Jamais le juge
d'instruction n'avait t si roide.

--Il nous faut oublier nos relations, monsieur, pronona-t-il. Ce
n'est pas l'ami qui se prsente chez vous aujourd'hui, c'est le
juge.

M. de Boiscoran semblait confondu, mais nulle ombre d'inquitude
n'assombrissait sa franche et loyale physionomie.

--Je veux tre pendu, commena-t-il, si je comprends...

--Entrons! fit M. Daveline.

Ils entrrent, et au moment de passer la porte:

--Monsieur, murmura Mchinet  l'oreille de M. Daubigeon, cet
homme est certainement innocent. Jamais un coupable ne nous et
accueillis ainsi...

--Silence! monsieur, dit svrement le procureur de la
Rpublique, qui, cependant, tait un peu de l'avis du greffier;
silence!

Et, grave et attrist, il alla se placer dans l'embrasure d'une
fentre.

M. Galpin-Daveline, lui, tait debout au milieu de la chambre, et
il s'efforait d'en embrasser et d'en fixer, dans son esprit,
jusqu'aux moindres dtails.

Le dsordre de cette chambre disait avec quelle prcipitation
M. de Boiscoran avait d se coucher la veille. Ses effets, ses
bottes, sa chemise, son gilet, sa jaquette et son chapeau de
paille taient jets au hasard sur les meubles et  terre. Il
avait sur lui ce pantalon gris clair, reconnu et dsign
successivement par Cocoleu, par Ribot, par Gaudry et par la femme
Courtois.

--Maintenant, monsieur, commena M. de Boiscoran, avec cette
nuance de mcontentement d'un homme qui se demande si on ne se
moque pas de lui, m'expliquerez-vous, puisque vous n'tes plus mon
ami, ce qui me vaut l'honneur matinal de votre visite?

Pas un muscle de la figure de M. Galpin-Daveline ne bougea. Et
comme si la question se ft adresse  tout autre qu' lui:

--Veuillez, monsieur, me montrer vos mains, dit-il froidement.

Une vive rougeur colora les joues de M. de Boiscoran, et une
perplexit singulire se lut dans ses yeux.

--Si c'est une plaisanterie, dit-il, elle a peut-tre trop dur!

Il allait s'emporter, c'tait vident. M. Daubigeon crut devoir
intervenir:

--Malheureusement, monsieur, pronona-t-il, jamais situation ne
fut plus grave. Faites ce que vous demande monsieur le juge
d'instruction.

De plus en plus surpris, M. de Boiscoran promenait autour de lui
un rapide regard.

Dans le cadre de la porte, Antoine, le vieux valet de chambre, se
tenait debout, l'angoisse peinte sur le front. Prs de la
chemine, le greffier Mchinet avait avis une table, et il s'y
tait install avec son papier, ses plumes et son critoire de
corne.

Alors, avec un mouvement d'paules qui annonait que, dcidment,
il renonait  comprendre, M. de Boiscoran montra ses mains. Elles
taient parfaitement blanches et nettes. Les ongles, assez longs,
taient soigneusement nettoys.

--Quand vous tes-vous lav les mains pour la dernire fois?
demanda M. Galpin-Daveline, aprs un minutieux examen.

 cette question, le visage de M. de Boiscoran s'claira, et
clatant de rire:

--Par ma foi! s'cria-t-il, j'avoue que j'ai t pris. J'allais
m'emporter. J'ai eu presque peur...

--Et vous aviez raison d'avoir peur, monsieur, pronona
M. Galpin-Daveline, car une accusation terrible pse sur vous. Et
de votre rponse  la question que je vous pose, et qui vous
semble ridicule, dpendent peut-tre votre honneur et votre
libert...

Ah! il n'y avait plus cette fois  s'y mprendre. M. de Boiscoran
se sentit saisi de cet effroi que la justice inspire aux plus
honntes, aux plus srs d'eux-mmes.

Il plit, et d'une voix trouble:

--Quoi! dit-il, une accusation pse sur moi, et c'est vous,
monsieur Galpin-Daveline, qui vous prsentez chez moi pour
m'interroger...

--Je suis magistrat, monsieur!

--Mais vous tiez aussi mon ami. Si quelqu'un devant moi se ft
permis de vous accuser d'un crime, d'une lchet, d'une infamie,
je vous aurais dfendu, monsieur, et de toute mon nergie, sans
hsitation, sans arrire-pense... Je vous aurais dfendu jusqu'
ce qu'on m'et fourni des preuves clatantes, irrcusables,
matrielles, de votre culpabilit. Et si,  la fin, il m'et t
dmontr que vous tiez coupable, je vous aurais plaint, et je ne
m'en serais pas moins rappel qu' un certain moment je vous avais
assez estim pour vous faciliter une alliance qui et fait de vous
mon parent. Tandis que vous!... On m'accuse, je ne sais de quoi,
faussement, videmment, et tout de suite vous ajoutez foi 
l'accusation absurde, et vous acceptez d'tre mon juge... Eh bien!
soit! Je me suis lav les mains hier soir, en rentrant.

C'est avec raison que M. Galpin-Daveline avait vant son sang-
froid et sa puissance sur soi. Il ne sourcilla pas  cette rude
apostrophe, et toujours du mme ton:

--Qu'est devenue l'eau dont vous vous tes servi? demanda-t-il.

--Elle doit encore tre l, dans mon cabinet de toilette.

Le juge d'instruction y courut.

Sur la table de marbre tait une cuvette de porcelaine pleine
d'eau. Cette eau tait noire et sale. Au fond, on voyait
distinctement des rsidus de charbon.  la surface, mls  de la
mousse de savon, surnageaient quelques fragments d'une extrme
tnuit, mais cependant apprciables, de papier brl.

Avec des prcautions infinies, le juge d'instruction apporta lui-
mme la cuvette sur la table o crivait Mchinet, et la montrant
 M. de Boiscoran:

--Est-ce bien l, interrogea-t-il, l'eau dans laquelle vous vous
tes lav les mains en rentrant?

D'un ton d'insouciance ddaigneuse:

--Oui, rpondit M. de Boiscoran.

--Vous aviez donc mani du charbon, touch des matires
enflammes?

--Vous le voyez bien!

Placs presque en face l'un de l'autre, le procureur de la
Rpublique et le greffier Mchinet changrent un rapide coup
d'oeil. Ils avaient, en mme temps, ressenti la mme impression.

Si M. de Boiscoran n'tait pas innocent, c'tait  coup sr un
homme d'une audace et d'une nergie extraordinaires, et qui
obissait  quelque plan longuement mdit, car ses rponses,
comme autant d'aveux, semblaient le livrer pieds et poings lis 
la prvention.

Le juge d'instruction lui-mme parut frapp de stupeur. Mais ce ne
fut qu'un clair, et se retournant vers son greffier:

--crivez! lui commanda-t-il.

Et il lui dicta le procs-verbal de cette scne, exactement,
minutieusement, se reprenant mme parfois pour arriver 
l'expression juste et chtier son style.

Ayant termin:

--Reprenons, monsieur, dit-il  M. de Boiscoran. Vous avez pass
dehors la soire d'hier.

--Oui, monsieur.

--Sorti  huit heures, vous n'tes rentr qu' minuit.

--Aprs minuit.

--Vous aviez emport votre fusil?

--Oui.

--O est-il?

D'un geste insouciant, M. de Boiscoran le montra, dans l'angle de
la chemine, et dit:

--Le voil!

Vivement M. Galpin-Daveline s'en empara.

C'tait une arme de luxe,  double canon, d'un travail et d'un
fini exceptionnels. Sur les incrustations de la crosse se lisait
le nom du fabricant:

Klebb.

--Quand avez-vous fait feu avec ce fusil pour la dernire fois,
monsieur? interrogea le juge d'instruction.

--Il y a quatre ou cinq jours.

-- quelle occasion?

--Pour tuer des lapins qui ravagent mes bois. Avec toute
l'attention dont il tait capable, M. Galpin-Daveline examinait et
faisait jouer la batterie de cette arme, dont le mcanisme avait
une certaine analogie avec le systme Remington. Bientt il ouvrit
le tonnerre et constata que le fusil tait charg. Dans chacun des
canons se trouvait une cartouche  enveloppe de plomb. Cela fait,
il remit l'arme  sa place, et tirant de sa poche l'enveloppe
mtallique trouve par Pitard, il la prsenta  M. de Boiscoran,
en demandant:

--Reconnaissez-vous ceci?

--Parfaitement! rpondit M. de Boiscoran. C'est l'enveloppe d'une
de mes cartouches que j'aurai jete aprs l'avoir brle.

--Croyez-vous donc tre le seul dans le pays  avoir une arme de
ce systme?

--Je ne le crois pas, j'en suis sr.

--De telle sorte qu'une enveloppe de cartouche Klebb, celle-ci,
par exemple, trouve dans un endroit quelconque, attesterait
ncessairement votre prsence?

--Ncessairement, non. J'ai vu plus d'une fois des enfants
ramasser les enveloppes que je venais de jeter et jouer avec.

Tout en faisant voler sa plume sur le papier, le greffier Mchinet
se permettait certaines grimaces des plus significatives. Il tait
trop au fait des allures d'une instruction criminelle pour ne pas
se rendre compte de la tactique de M. Galpin-Daveline, tactique
horriblement dangereuse et perfide, qui consiste  tourner le
prvenu avant de l'attaquer srieusement.

--Il joue serr, murmura-t-il en se penchant vers M. Daubigeon.

Le juge d'instruction s'tait assis.

--Ceci pos, reprit-il, je vous prie, monsieur, de vouloir bien
me donner l'emploi de votre soire de huit heures  minuit... Ne
vous pressez pas, rflchissez, prenez votre temps, votre rponse
aura certainement une influence dcisive.

M. de Boiscoran, jusqu' ce moment, tait demeur calme, mais de
ce calme inquitant qui dcle de terribles temptes intrieures,
difficilement contenues. Les avertissements du juge, et plus
encore le ton dont ils taient donns, le rvoltrent comme la
plus odieuse des hypocrisies, et cessant de se contenir, les yeux
pleins d'clairs:

--Enfin, monsieur! s'cria-t-il, que voulez-vous de moi? De quoi
m'accuse-t-on?

M. Galpin-Daveline ne broncha pas.

--Vous le saurez, monsieur, quand le moment sera venu, rpondit-
il. Commencez par rpondre, et croyez-moi, dans votre intrt,
rpondez franchement. Qu'avez-vous fait hier soir?

--Eh! le sais-je!... Je me suis promen...

--Ce n'est pas une rponse.

--C'est cependant la vrit. J'tais sorti sans but, j'ai march
au hasard...

--Votre fusil sur l'paule.

--J'emporte toujours mon fusil, mon valet de chambre vous le
dira.

--N'avez-vous pas travers les marais de la Seille?

--Non.

Le juge d'instruction hocha gravement la tte.

--Vous ne dites pas la vrit, monsieur, fit-il.

--Monsieur...

--Vos bottes, que j'aperois l, sur votre descente de lit, vous
donnent le dmenti le plus formel. D'o vient la boue dont elles
sont couvertes?

--Les prairies, autour de Boiscoran, sont trs humides.

--N'insistez pas. Vous avez t vu.

--Cependant...

--Vous avez t rencontr par le fils Ribot au moment o vous
passiez le dversoir des tangs.

M. de Boiscoran ne rpondit pas.

--O alliez-vous? demanda le juge.

Pour la premire fois, une inquitude relle contracta les traits
de M. de Boiscoran, l'inquitude d'un homme qui voit tout  coup
s'ouvrir sous ses pas un prcipice qu'il ne souponnait pas.

Il hsita, et comprenant que nier tait inutile:

--J'allais  Brchy, rpondit-il.

--Chez qui?

--Chez le marchand de bois  qui j'ai vendu mes coupes de 1870.
Ne l'ayant pas trouv, je suis revenu par la grande route...

D'un geste, M. Galpin-Daveline l'arrta.

--C'est faux! pronona-t-il durement.

--Oh!

--Vous n'tes pas all  Brchy.

--Permettez...

--Et la preuve, c'est que, vers onze heures, vous traversiez d'un
pas htif les bois de Rochepommier.

--Moi!...

--Vous-mme. Et ne dites pas non, car, tenez, votre pantalon est
encore tout hriss des pines des ajoncs que vous avez traverss.

--Il y a des ajoncs ailleurs que dans les bois de Rochepommier.

--C'est vrai, mais on vous y a vu.

--Qui?

--Gaudry, le braconnier. Et il vous a si bien vu qu'il a pu nous
dire votre humeur. Vous tiez troubl et fort en colre, vous
parliez haut, vous juriez, vous arrachiez des feuilles aux
branches d'arbres...

Tout en parlant, le juge d'instruction s'tait lev et avait pris
sur un fauteuil la jaquette de M. de Boiscoran. Il en fouilla les
poches et en retira une poigne de feuilles fltries.

--Et tenez, voil une preuve de la vracit de Gaudry.

--Il y a des feuilles d'arbres partout, murmura M. de Boiscoran.

--Oui, mais une femme, matresse Courtois, vous a vu sortir du
bois de Rochepommier. Vous l'avez aide  replacer sur son ne un
sac qu'elle ne pouvait soulever seule. Le niez-vous? Non. Vous
avez raison, car ici, tenez, sur la manche et sur un des pans de
votre jaquette, j'aperois de la poussire blanche qui
certainement est de la farine.

M. de Boiscoran baissait la tte.

--Avouez donc, insista le juge d'instruction, que hier au soir,
entre dix et onze heures, vous tiez au Valpinson...

--Jamais, monsieur, cela n'est pas.

--C'est cependant au Valpinson, prs des ruines de l'ancien
chteau, qu'a t ramasse cette enveloppe de cartouche Klebb que
je viens de vous montrer...

--Eh! monsieur, interrompit M. de Boiscoran, ne vous ai-je pas
dit que vingt fois j'ai vu des enfants ramasser, pour jouer, de
ces enveloppes mtalliques?... (Et, essayant de ragir:) Si
j'tais all au Valpinson, ajouta-t-il, quel intrt aurais-je 
le nier?

M. Galpin-Daveline se redressa, et de sa voix la plus solennelle:

--Je vais vous le dire, pronona-t-il. Hier soir, entre dix et
onze heures, le feu a t mis au Valpinson, dont il ne reste plus
que des cendres...

--Oh!...

--Hier au soir on a tir deux coups de fusil sur le comte de
Claudieuse...

--Grand Dieu!

--Et la justice pense, la justice a de fortes raisons de croire
que l'incendiaire, que l'assassin, c'est vous, Jacques de
Boiscoran.


9

Tel qu'un homme pris de vertige, ple comme si tout le sang de ses
veines et afflu  son coeur, Jacques de Boiscoran jetait autour
de lui des regards perdus. Il ne rencontra que des visages mornes
et consterns.

Antoine, son vieux valet de chambre, s'appuyait chancelant 
l'huisserie de la porte. Le greffier Mchinet restait la plume en
l'air, bant de stupeur. M. Daubigeon baissait la tte.

--C'est horrible, murmura-t-il, horrible!

Et lourdement il se laissa tomber sur un fauteuil, comprimant de
ses deux mains le sanglot qui brisait sa poitrine.

Il n'y avait que M. Galpin-Daveline  ne pas paratre mu. La loi,
dont il se considrait comme une imposante manifestation, ne
s'meut pas. Mme le pli de ses lvres minces trahissait comme
l'bauche d'un sourire aussitt rprim; le froid sourire de
l'ambitieux, content d'avoir bien jou son petit rlet.

Tout ne lui prouvait-il pas que Jacques de Boiscoran tait
coupable, et qu'ayant  choisir entre un ami et l'occasion de se
mettre en vidence, il avait habilement choisi?

Aprs une minute de silence qui parut un sicle, se posant debout,
les bras croiss, devant l'infortun:

--Avouez-vous? interrogea-t-il.

Comme s'il et t m par un ressort, M. de Boiscoran se dressa.

--Quoi? fit-il, que voulez-vous que j'avoue?

--Que vous tes l'auteur du crime de Valpinson. D'un mouvement
convulsif, le malheureux jeune homme pressait son front entre ses
mains.

--Mais c'est de la folie! s'cria-t-il. Moi, l'auteur d'un tel
crime, si odieux, si lche!... Est-ce possible, est-ce
vraisemblable! Je l'avouerais, que vous ne voudriez pas me croire!
Non, vous ne me croiriez pas!

Il et russi  mouvoir le marbre de la chemine avant M. Galpin-
Daveline.

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, pronona le magistrat d'un
ton glac. Pourquoi revenir sur des relations qui doivent tre
oublies? Ici, ce n'est plus l'ami, ce n'est mme plus l'homme qui
vous parle, c'est le juge. On vous a vu...

--Quel est le misrable?...

--Cocoleu.

M. de Boiscoran parut ananti.

--Cocoleu, balbutia-t-il, ce pauvre idiot pileptique recueilli
par la comtesse de Claudieuse!

--Lui-mme.

--Et il a suffi des propos incohrents d'un malheureux frapp
d'imbcillit pour que l'on me crt coupable, moi, d'un incendie,
d'un meurtre...

Jamais le juge d'instruction n'avait vis avec tant d'efforts 
cette solennit qui frappe les esprits et s'impose.

--Pendant une heure, au moins, monsieur, le pauvre Cocoleu a joui
de la plnitude de sa raison. Les desseins de la Providence sont
impntrables...

--Eh! monsieur...

--Qu'a dit Cocoleu? Qu'il vous a vu allumer l'incendie de vos
mains, puis vous cacher derrire une pile de fagots et tirer sur
le comte de Claudieuse deux coups de fusil...

--Et cela vous a paru tout simple!

--Non. J'ai t rvolt comme tout le monde. Vous sembliez planer
si haut au-dessus des soupons. Mais voil que l'instant d'aprs,
on ramasse sur le thtre du crime une enveloppe de cartouche qui
ne peut appartenir qu' vous. Mais voici que moi, arrivant ici, 
l'improviste, je trouve noire de charbon et de dbris de papier
brl l'eau o vous vous tes lav les mains en rentrant...

--Oui, murmura M. de Boiscoran, c'est une fatalit.

--Et ce n'est pas tout, poursuivit le juge, enflant de plus en
plus la voix. Je vous interroge et vous confessez tre rest
dehors hier soir de huit heures  minuit. Je vous demande l'emploi
de ces quatre heures, vous refusez de me le dire. J'insiste, vous
mentez. Et je suis oblig, pour vous confondre, de vous produire
les tmoignages de Ribot, de Gaudry et de la femme Courtois, qui
vous ont reconnu l o vous prtendez n'tre pas all. Cette
dernire circonstance seule vous condamne. Quel a donc t
l'emploi de cette soire, que vous ne pouvez le faire
connatre!... Vous vous prtendez innocent. Aidez-moi  faire
clater votre innocence. Parlez. Qu'avez-vous fait, de huit heures
 minuit?...

M. de Boiscoran n'eut pas le temps de rpondre. Depuis un moment
dj montaient de la cour comme des clameurs sourdes et le tumulte
d'une foule irrite.

Un gendarme entra tout effar.

--Messieurs, dit-il, s'adressant au juge d'instruction et au
procureur de la Rpublique, il y a en bas une centaine de paysans,
hommes et femmes, qui veulent faire un mauvais parti  monsieur de
Boiscoran; ils le demandent, ils disent qu'il le leur faut pour le
traner  la rivire. Quelques hommes sont arms de fourches, mais
les femmes sont les plus enrages. Mon camarade et moi avons
toutes les peines du monde  les contenir...

Et, en effet, comme pour appuyer ses assertions, les clameurs se
rapprochrent et redoublrent, et trs distinctement, on entendit
crier:

-- l'eau Boiscoran!  l'eau l'incendiaire! Le procureur de la
Rpublique se leva.

--Descendez dire  ces paysans, commanda-t-il, que la justice
interroge le prvenu, et qu'ils la troublent, et que s'ils
continuent, c'est  moi qu'ils auront affaire!

Le gendarme obit.

M. de Boiscoran tait devenu livide.

--Tous ces malheureux me croient donc coupable! murmura-t-il.

--Oui, rpondit M, Galpin-Daveline, et vous comprendriez leur
indignation, jusqu' un certain point lgitime, si vous
connaissiez les dplorables vnements de la nuit...

--Quoi encore!

--Deux pompiers de Sauveterre, dont un, pre de cinq enfants, ont
pri dans les flammes. Deux hommes, un fermier de Brchy et un
gendarme, en essayant de leur porter secours, ont t si
grivement brls qu'on craint pour leur vie.

M. de Boiscoran se taisait.

--Et c'est vous, poursuivit le juge, qu'on accuse de tant de
malheurs. Vous voyez combien il importerait de vous justifier.

--Eh! le puis-je...

--Si vous tes innocent, oui. Faites-moi connatre l'emploi de
votre soire...

--Je vous ai dit tout ce que je pouvais dire.

Le juge d'instruction, pendant une bonne minute, parut rflchir;
puis:

--Prenez garde, monsieur de Boiscoran, pronona-t-il, je vais
tre oblig de dcerner contre vous un mandat...

--Faites.

--Je vais tre forc de vous faire arrter sance tenante et
diriger sur la prison de Sauveterre...

--Soit.

--Vous avouez donc!

--J'avoue que je suis victime d'un concours inou de
circonstances. J'avoue... que vous avez raison, et qu'il faut
l'ide d'une Providence pour expliquer certaines fatalits. Mais,
par tout ce qu'il y a de saint au monde, je le jure, je suis
innocent.

--Prouvez-le!

--Eh! ce serait fait, si je pouvais.

--Veuillez alors vous habiller, monsieur, et vous prparer 
suivre les gendarmes.

Sans un mot, M. de Boiscoran passa dans son cabinet de toilette,
et il y fut suivi par son valet de chambre portant des vtements.

Tout occup de dicter  son greffier la dernire partie de
l'interrogatoire, M. Galpin-Daveline semblait oublier son
prvenu.

Le vieil Antoine en profita.

--Monsieur..., souffla-t-il  l'oreille de son matre, tout en
paraissant l'aider.

--Quoi.

--Chut! Plus bas! La fentre du fond du cabinet est ouverte...
Elle n'est qu' vingt pieds du sol du jardin... La terre, au-
dessous, est molle... Tout prs est un des soupiraux des caves, et
au fond est la cachette que vous connaissez... La mer n'est qu'
cinq lieues, j'aurai un bon cheval cette nuit,  l'entre du parc.

Un amer sourire monta aux lvres de M. de Boiscoran.

--Et toi aussi, fit-il, toi, mon vieil ami, tu me crois coupable.

--Je vous en conjure, monsieur, insista Antoine, je rponds de
tout; il n'y a que vingt pieds... Au nom de votre mre!

Mais, au lieu de lui rpondre, Jacques de Boiscoran se retourna et
appela le juge d'instruction. Et quand M. Galpin-Daveline se fut
approch:

--Voyez cette fentre, monsieur, lui dit-il. J'ai de l'argent, de
bons chevaux, et la mer est  cinq lieues... Un coupable vous et
chapp... Je suis innocent, je reste.

En un point, du moins, M. de Boiscoran disait vrai: rien ne lui
tait plus ais que de s'vader et de gagner le jardin, et trs
probablement cette retraite que lui rappelait son valet de
chambre. Mais aprs?

Il avait, c'tait incontestable, le vieil Antoine l'aidant
surtout, quelques chances de se soustraire  toutes les
recherches. Mais il tait plus probable, mille fois, qu'il serait
dcouvert dans sa cachette mme, ou rejoint en essayant
d'atteindre la cte.

S'il russissait  fuir, que deviendrait-il? En quels pays et sous
quels travestissements viterait-il une extradition toujours
menaante?

Ce serait bien autre chose, s'il tait repris. Sa situation, dj
si compromise, serait alors perdue sans ressources. Fatalement sa
tentative de fuite serait considre comme le plus explicite des
aveux.

En de telles conditions, rsister  la tentation de s'vader, et
bien faire savoir qu'on rsistait, qu'on tenait  rester sous la
main de la justice, c'tait bien moins dmontrer son innocence que
donner la preuve d'une rare habilet. Voil ce qu'en clin d'oeil
aperut ou crut apercevoir M. Galpin-Daveline.

C'est d'aprs soi qu'on juge les autres. Calculateur oblique et
circonspect, il n'admettait pas les inspirations soudaines, les
mouvements irrflchis. Et dans cet accent de froid persiflage de
l'homme qui tient  bien faire comprendre qu'il n'est pas dupe:

--Il suffit, monsieur, fit-il. Cette circonstance, comme toutes
les autres, sera relate au procs-verbal.

Bien autres taient les ides du procureur de la Rpublique et du
greffier Mchinet.

Si le juge d'instruction tait trop aveugl par ses prventions
pour rien discerner, ils avaient fort bien remarqu, eux, par
combien d'motions trangement diverses venait de passer le
prvenu.

tourdi tout d'abord, jusqu'au point de paratre croire  une
plaisanterie de mauvais got, sa contenance avait ensuite trahi la
plus violente colre, puis la peur, puis l'abattement le plus
complet. Mais  mesure que les charges s'taient accumules,
toujours plus accablantes, et que le cercle de l'accusation
s'tait rtrci, bien loin de se dmoraliser davantage, il avait
sembl recouvrer son assurance.

--C'est tout de mme singulier, grommela Mchinet.

M. Daubigeon, lui, ne souffla mot. Mais lorsque M. de Boiscoran
sortit de son cabinet de toilette, habill et prt:

--Une question encore, monsieur, fit-il.

Le malheureux s'inclina. Il tait ple, mais calme et matre de
soi.

--Je suis, dit-il, prt  rpondre.

--Je serai bref. Vous avez paru surpris et indign qu'on ost
vous accuser, c'est une faiblesse. Institution humaine, la justice
ne peut juger que sur des apparences. Rflchissez, et vous
reconnatrez que toutes les apparences sont contre vous.

--Je ne le reconnais que trop.

--Jur, vous n'hsiteriez pas  condamner un accus qui se
trouverait dans la mme situation que vous...

--Non, monsieur, non!

Le procureur de la Rpublique bondit sur sa chaise.

--Vous n'tes pas sincre, fit-il. Tristement, M. de Boiscoran
hocha la tte.

--C'est sans espoir de vous convaincre, monsieur, rpondit-il,
mais c'est en toute sincrit que je vous parle. Non, je ne
condamnerais pas l'homme que vous dites, s'il s'affirmait
innocent, et si je ne discernais pas le mobile de son action. Car
enfin,  moins d'tre fou, on ne commet pas un crime uniquement
pour le commettre. Or, moi, je vous le demande, moi pour qui la
destine n'a eu que des sourires, moi qui suis  la veille d'un
mariage ardemment dsir, pourquoi, dans quel but, dans quel
intrt aurais-je t incendier le Valpinson et tenter
d'assassiner le comte de Claudieuse?...

Ce n'est pas sans une impatience mal dissimule que M. Galpin-
Daveline avait vu M. Daubigeon prendre la parole. Saisissant
l'occasion qui s'offrait d'intervenir:

--Votre mobile,  vous, monsieur, interrompit-il, tait la haine.
Vous hassiez mortellement le comte et la comtesse de Claudieuse.
Ne protestez pas, ce serait inutile, tout le pays le sait, vous me
l'avez dit  moi-mme!

Jacques de Boiscoran plit encore, s'il tait possible, et d'un
ton d'crasant ddain:

--Quand cela serait, pronona-t-il, je ne sais pas de quel droit
vous abuseriez des confidences d'un ami, vous qui proclamiez en
entrant ici qu'il n'tait plus d'amiti entre nous. Mais cela
n'est pas. Jamais je ne vous ai rien dit de pareil. Mes sentiments
n'ayant pas vari, je puis rpter mes paroles textuellement. Je
vous ai dit que monsieur de Claudieuse tait un voisin tracassier,
entt de ses droits et jaloux de son gibier jusqu' l'absurde.
J'ai ajout que, s'il dclarait mes opinions politiques
excrables, j'estimais les siennes ridicules et dangereuses. Pour
ce qui est de la comtesse, je vous ai dit simplement, en manire
de plaisanterie, qu'une personne si parfaite ne serait pas mon
fait, et que je serais bien malheureux d'avoir pour femme une
sorte de Madone qui traverse la vie sans presque daigner toucher
la terre du bout de son orteil.

--Alors, c'est uniquement pour cela qu'un jour vous avez couch
en joue le comte de Claudieuse? Un flot de sang de plus  votre
cerveau, et le meurtre avait lieu ce jour-l...

Un geste terrible trahit la colre de M. de Boiscoran; mais se
matrisant:

--Mon emportement tait moins grand qu'il n'a d le paratre,
dit-il. J'ai pour le caractre de monsieur de Claudieuse la plus
profonde estime. Ce m'est une grande douleur ajoute  toutes les
autres que de penser qu'il a pu m'accuser...

--Mais il ne vous a pas accus! interrompit M. Daubigeon, il a
t au contraire le premier et le plus obstin  vous dfendre...
(Et en dpit des signes que lui faisait M. Galpin-Daveline:)
Malheureusement, poursuivit le procureur de la Rpublique, tout
cela n'enlve rien de l'vidence des faits qui vous accusent. Si
vous vous obstinez  vous taire, c'est la cour d'assises, c'est le
bagne. Si vous tes innocent, pourquoi ne pas essayer de vous
justifier... Qu'attendez-vous, qu'esprez-vous?

--Rien...

Mchinet venait d'achever la rdaction du procs-verbal.

--Il faut partir, dit M. Galpin-Daveline.

--Me sera-t-il permis, demanda M. de Boiscoran, d'crire quelques
lignes  mon pre et  ma mre? Ils sont vieux: un tel vnement
peut les tuer...

--Impossible! fit le juge. (Et, s'adressant au vieil Antoine:) Je
vais mettre les scells sur cette pice, dit-il, et vous en serez
provisoirement le gardien... Vous savez  quelle surveillance cela
vous oblige, et de quelles peines vous seriez puni si la justice
ne retrouvait pas les pices  conviction dcrites au procs-
verbal... Maintenant, comment regagner Sauveterre?

Aprs mre dlibration, il fut arrt que M. de Boiscoran ferait
la route dans une voiture  lui, o monterait un gendarme.
M. Daubigeon, le juge et le greffier devaient reprendre la voiture
du maire, toujours conduite par Ribot, lequel tait furieux
d'avoir t gard  vue.

--Descendons, dit le juge, quand les dernires formalits furent
remplies.

Jacques de Boiscoran descendait lentement. Il savait sa cour
pleine de paysans furieux et s'attendait  des hues. Il se
trompait. Le gendarme dpch par M. Daubigeon avait si bien
rempli sa mission que pas un cri ne retentit. Mais lorsqu'il eut
pris place dans sa voiture et que le cheval partit au trot, des
maldictions frntiques s'levrent, et une vole de pierres fut
lance, dont une blessa le gendarme au front.

--Dcidment, vous portez malheur, mon accus, dit cet homme, qui
tait un ami de celui qui avait t si cruellement bless au
Valpinson.

M. de Boiscoran ne rpondit pas. Il s'enfona dans son coin et il
parut tomber dans une sorte d'anantissement dont il ne sortit
qu'au moment o la voiture s'arrta dans la cour de la prison de
Sauveterre.

Sur le seuil de la gele, le gelier, matre Blangin, attendait,
souriant  l'ide de possder un prisonnier de cette importance.

--Je vais vous conduire  ma plus belle chambre, monsieur, dit-il
au malheureux, mais il faut auparavant que je donne un reu au
gendarme et que je vous croue.

Et en effet, atteignant son registre crasseux, il crivit le nom
de Jacques de Boiscoran au-dessous du nom de Frumence Cheminot, un
vagabond arrt la veille, au moment o il escaladait une clture.

C'en tait fait: Jacques de Boiscoran tait prisonnier, au
secret...


DEUXIME PARTIE
_L'affaire de Boiscoran_



1

L'htel de Boiscoran, rue de l'Universit, 216, est d'apparence
modeste. troite est la cour qui le prcde, et il serait hardi de
donner le nom de jardin aux quelques mtres de terre humide qui
s'tendent derrire.

Il ne faut pas se fier  ces dehors. Le logis lui-mme est un
chef-d'oeuvre de confortable, o des mains patientes et soigneuses
ont runi toutes les aises de la vie et ce luxe solide dont le
got et le secret se perdent.

Le pav du vestibule, une mosaque tonnante, a t rapport de
Venise en 1798, par un Boiscoran qui avait mal tourn et qui
s'tait attach  la fortune de Bonaparte. La rampe de l'escalier
est un chef-d'oeuvre de serrurerie, et les boiseries de la salle 
manger sont sans rivales  Paris, depuis qu'ont t disperses au
vent des enchres les boiseries fameuses du chteau de Bercy.

Le salon o la marquise aime  s'entourer d'hommes politiques est
 la hauteur de ces magnificences. Pas un meuble n'y a t admis
qui n'ait sa valeur artistique. On ferait un bon march en payant
au poids de l'or la garniture de la chemine. Le lustre est une
merveille. Et chacune des huit toiles suspendues aux lambris est
une oeuvre hors ligne de quelque matre illustre.

Tout cela n'est rien, pourtant, compar au cabinet de curiosits
du marquis de Boiscoran. Situ au second tage de l'htel, dont il
occupe toute la profondeur et la moiti de la largeur, ce cabinet,
dispos en faon d'atelier, prend jour par le haut et ferait les
dlices d'un artiste. Dans de vastes armoires vitres, places
tout autour, s'talent les collections du marquis, trsors de
toutes les poques, ses ivoires, ses maux, ses bronzes, ses
manuscrits uniques, ses porcelaines incomparables, et surtout ses
faences, ses chres faences, la joie et le tourment de sa
vieillesse.

L'homme tait digne du cadre.  soixante et un ans qu'il avait
alors, le marquis tait droit comme un _i _et de la maigreur la
plus aristocratique. Il avait un grand diable de nez qu'il ne
cessait de bourrer de tabac, la bouche large, mais encore bien
meuble, et de petits yeux brillants o se lisait toute la malice
d'un amateur oblig de lutter sans cesse de ruses avec les
marchands de curiosits et les brocanteurs de l'htel des ventes.

C'est vers 1845 qu'il avait atteint l'apoge de sa carrire,
signale par un grand discours sur le _droit de runion; _aussi
semblait-il que sa montre se ft arrte cette anne-l. Toutes
ses ides trahissaient l'homme de la dynastie de Juillet, de mme
que son extrieur, son costume, sa haute cravate, ses favoris et
le toupet qui bouclait son front dcelaient l'admirateur et l'ami
du roi-citoyen. Il ne s'occupait pas de politique pour cela, et
mme,  vrai dire, il ne s'occupait de rien.

 la seule condition de respecter l'inoffensive passion de son
mari, Mme de Boiscoran rgnait despotiquement au logis,
administrant la fortune, rgentant son fils unique, Jacques,
dcidant sans appel de toutes choses.

Inutile de rien demander au marquis, sa rponse tait invariable:

--Adressez-vous  ma femme.

Cet excellent homme avait achet la veille, un peu au hasard, un
lot assez considrable de faences, reprsentant des scnes de la
Rvolution, et sur les trois heures, install dans son cabinet,
une loupe  la main, il s'occupait d'tablir l'origine et la
valeur de ses plats et de ses assiettes, lorsque la porte s'ouvrit
brusquement.

La marquise entra, tenant  la main un papier bleu.

Plus jeune de six ou huit ans que son mari, Mme de Boiscoran tait
bien la compagne qu'il fallait  cet esprit paresseux et ami du
repos.  sa dmarche,  son geste,  sa voix, on reconnaissait
tout de suite la femme qui tient le gouvernail, qui commande et
qui veut tre obie  la baguette.

D'une beaut jadis clbre, elle gardait encore d'assez
remarquables restes pour faire excuser bien des prtentions. Elle
n'en avait aucune, affirmait-elle, disant que, puisqu'il est
impossible, d'viter les ravages des annes, c'est faire preuve
d'esprit que de les accepter de bonne grce. Cependant, la
coquetterie ne perd jamais ses droits. Si Mme de Boiscoran ne se
rajeunissait pas, elle se vieillissait  plaisir. Les quelques
annes que les femmes, d'ordinaire, s'efforcent de dissimuler de
leur ge, elle les ajoutait obstinment au sien. Il y avait de
l'affectation dans la faon dont elle faisait bouffer les masses
de ses cheveux gris autour de ses tempes encore fraches comme
celles d'une jeune fille. Pour bien peu, elle y et mis de la
poudre.

Elle tait si dfaite et si terriblement agite quand elle entra
dans le cabinet de son mari, qu'il en fut mu, lui qui, depuis
longues annes, s'tait fait une loi de ne s'mouvoir de rien.

Abandonnant le plat qu'il tait en train d'examiner:

--Qu'est-ce? interrogea-t-il d'une voix inquite, qu'arrive-t-il?

--Un horrible malheur.

--Jacques est mort!... s'cria le vieux collectionneur.

La marquise secoua la tte.

--Non, c'est plus affreux peut-tre...

Le vieillard, qui s'tait dress  la vue de sa femme, se laissa
pesamment retomber sur son fauteuil.

--Dis, balbutia-t-il, parle... J'ai du courage. Elle lui tendit
ce papier bleu qu'elle tenait, et lentement:

--Voici, fit-elle, la dpche que je reois  l'instant du valet
de chambre de Jacques, de notre vieil Antoine.

D'une main tremblante, le marquis dplia le papier, et lut:

_Malheur pouvantable. M. Jacques accuse d'avoir incendi chteau
du Valpinson et assassin comte de Claudieuse. Charges terribles
contre lui. Interrog, s'est  peine dfendu. Vient d'tre arrt
et conduit en prison. Dsespr. Que faire...?_

La marquise avait trembl que son mari ne ft comme foudroy par
cette dpche, dont le laconisme rvlait les terreurs d'Antoine.
Il n'en fut rien.

C'est de l'air le plus calme qu'il la replaa sur la table et que,
haussant les paules, il dit:

--C'est absurde!

Mme de Boiscoran n'en pouvait revenir.

--Vous n'avez pas compris, mon ami..., commena-t-elle.

Il l'interrompit.

--J'ai compris, fit-il, que notre fils est accus d'un crime
qu'il n'a pas, qu'il ne peut pas avoir commis. Est-il possible que
vous doutiez de lui! Quelle mre tes-vous donc! Je suis, pour ma
part, je vous l'assure, parfaitement tranquille. Jacques
incendiaire, Jacques assassin!... C'est stupide.

--Ah! vous n'avez pas lu la dpche! s'cria la marquise.

--Pardonnez-moi.

--Vous n'avez pas vu qu'il y a contre lui des charges...

--S'il n'y en avait aucune, il est clair qu'on ne l'et pas
arrt. C'est dsagrable, c'est mme pnible...

--Mais il ne s'est pas dfendu, monsieur...

--Parbleu!... Croyez-vous que si demain on venait m'accuser
d'avoir dvalis la boutique d'un bijoutier, je prendrais la peine
de me dfendre.

--Vous ne voyez donc pas, monsieur, qu'Antoine croit notre fils
coupable...

--Antoine est un vieux sot, dclara le marquis. (Et, tirant sa
tabatire et bourrant son nez de tabac:)

D'ailleurs, raisonnons, fit-il. Ne m'avez-vous pas dit que Jacques
est amoureux de la petite Denise de Chandor?

--Comme un fou, monsieur, comme un enfant...

--Et elle?

--Elle adore Jacques, monsieur.

--Bon! et ne m'avez-vous pas dit aussi que le jour de leur
mariage est dfinitivement fix...

--Depuis trois jours.

--Jacques vous a crit  ce sujet?

--Une lettre adorable.

--O il vous annonce son arrive?

--Oui, il voulait faire lui-mme ses emplettes de noces.

D'un mouvement superbe d'insouciance, le marquis frappa sur le
couvercle de sa tabatire.

--Et vous voulez, fit-il, qu'un garon tel que notre fils,
Jacques, un Boiscoran, amoureux, aim, qui va se marier, qui a la
tte pleine de corbeilles de noces, ait commis un crime
abominable!... Cela ne se discute pas, et la preuve, c'est que je
vais, si vous le voulez bien, me remettre paisiblement  ma
besogne.

Si le doute est contagieux, la foi est communicative. Peu  peu,
la marquise de Boiscoran se rassurait de l'assurance superbe de
son mari. Le sang remontait  ses joues et le sourire  ses lvres
plies.

Et d'une voix plus ferme:

--Peut-tre, en effet, dit-elle, ai-je t trop prompte 
m'alarmer.

Du geste, le marquis approuvait.

--Oui, beaucoup trop prompte, chre amie, fit-il. Et mme, entre
nous, je vous engage  ne point vous en vanter. Comment la justice
n'accuserait-elle pas ce pauvre Jacques, lorsque sa mre elle-mme
le souponne!

Mme de Boiscoran avait repris et relisait la dpche d'Antoine.

--Et cependant, murmura-t-elle, rpondant aux dernires
objections de son esprit, qui donc,  ma place, n'et t frapp
d'pouvante! Ce nom de Claudieuse, surtout...

--Eh bien! mais c'est le nom d'un trs digne et trs loyal
gentilhomme, le meilleur que je sache, en dpit de ses faons de
loup de mer.

--Jacques le hait, mon ami.

--Jacques, ma chre, se soucie de lui comme de l'an quarante.

--Ils ont eu plusieurs querelles.

--Ncessairement; Claudieuse est un forcen lgitimiste, et comme
tel, c'est toujours avec le dernier mpris qu'il parle de nous
autres tous, qui avons servi la famille d'Orlans.

--Jacques lui a envoy du papier timbr.

--Et il a parbleu bien fait, de mme qu'il a eu tort de ne pas
pousser le procs jusqu'au bout. Claudieuse a, sur le cours de la
rivire qui nous spare, la Pibole, des prtentions par trop
exorbitantes. Ne voudrait-il pas, en toute saison et selon son
gr, retenir les eaux, au risque de noyer les prs de Boiscoran,
qui sont bien plus bas que les siens! Dj feu mon frre, qui
tait un ange de patience et de douceur, avait eu maille  partir
avec ce despote.

Mais la marquise n'tait pas convaincue.

--Il y a autre chose, fit-elle.

--Quoi?

--Ah! c'est ce que je me demande.

--Jacques vous l'aurait-il donn  entendre?

--Non. Voici ce qui s'est pass. L'an dernier, chez la duchesse
de Champdoce, j'ai eu l'occasion de rencontrer la comtesse de
Claudieuse et ses filles. Elle est charmante, cette jeune femme,
et comme nous donnions un bal la semaine suivante, l'ide me vint,
que je mis aussitt  excution, de l'inviter. Elle refusa, et
d'un ton de rserve si glacial qu'il n'y avait pas  insister.

--C'est que probablement elle n'aime pas la danse, grommela le
marquis.

--Le soir mme, je parlai de ma dmarche  Jacques. Il s'en
montra trs irrit et me dit, avec un emportement que son respect
contenait  peine, que j'avais eu grand tort, et qu'il avait ses
raisons pour n'avoir rien de commun avec ces gens-l...

Si parfaite tait la scurit de M. de Boiscoran qu'il n'coutait
dj plus que d'une oreille distraite, guignant du coin de l'oeil
ses prcieuses faences.

--Soit, interrompit-il. Jacques dteste les Claudieuse. Qu'est-ce
que cela prouve? On n'assassine pas, Dieu merci, tous les gens
qu'on dteste!

Mme de Boiscoran ne poursuivit pas.

--Enfin, demanda-t-elle, que faire?...

Elle avait si peu l'habitude de consulter son mari qu'il parut
stupfait.

--L'important, rpondit-il, est de tirer Jacques de prison. Il
faudrait voir, consulter...

Quelques coups rapides et lgers, frapps  la porte,
l'interrompirent.

--Entrez! cria-t-il.

Un domestique entra, portant une large enveloppe avec cette
mention: _tlgraphie prive._

--_ _Parbleu! s'cria le marquis, j'en tais bien sr!... Voil
qui va nous mettre l'esprit en repos!

Le domestique s'tait retir; il rompit l'enveloppe. Mais au
dernier regard jet sur cette dpche, le sourire se glaa sur ses
lvres; il plit et dit seulement:

--Mon Dieu!...

Rapide comme la pense, Mme de Boiscoran s'empara du papier fatal.
Elle lut d'un coup d'oeil: _Vite, arrivez. Jacques en prison, au
secret, accus d'un crime affreux. Toute la ville dit qu'il est
coupable et qu'il a mme avou. C'est une infme calomnie. Son
juge est son ancien ami, Galpin-Daveline, qui devait pouser
cousine Lavarande. Ne sais rien, sinon que Jacques est innocent.
C'est une intrigue abominable. Grand-pre Chandor et moi ferons
l'impossible. Votre secours indispensable. Venez, venez._

_Denise de Chandor_

--_ _Ah! mon fils est perdu! s'cria Mme de Boiscoran en fondant
en larmes.

Mais dj le marquis s'tait redress sous ce coup terrible.

--Et moi, s'cria-t-il, plus que jamais je dis, comme Denise, qui
est une brave fille: oui, Jacques est innocent! Mais il est en
pril, je le reconnais... c'est un dangereux engrenage que celui
d'un procs criminel. Que ne fait-on pas dire  un homme au
secret!...

--Il faut agir! interrompit Mme de Boiscoran,  demi folle de
douleur.

--Oui, et sans perdre une seconde... Nous avons des amis.
Cherchons lesquels d'entre eux nous serviront le plus utilement.

--Je puis crire  monsieur de Margeril... De ple qu'il tait,
le marquis devint livide.

--C'est vous! s'cria-t-il, vous, qui osez prononcer ce nom
devant moi!

--Il est tout-puissant, monsieur, mon fils est en danger...

D'un geste menaant, le marquis l'arrta.

--J'aimerais mieux, s'cria-t-il, de l'accent de la haine la plus
atroce, j'aimerais mieux mille fois laisser mon fils innocent
prir sur l'chafaud que de devoir son salut  cet homme!

Mme de Boiscoran semblait prs de s'vanouir.

--Mon Dieu! balbutia-t-elle, vous savez pourtant bien que je n'ai
t qu'imprudente...

--Assez! interrompit durement le marquis. (Et se matrisant,
grce  un puissant effort:) Avant de rien tenter, il faut savoir
 quoi s'en tenir, reprit-il. Ce soir, vous partirez pour
Sauveterre...

--Seule?

--Non. Je vous trouverai un conseil, un lgiste habile et sr, un
avocat qui ne soit pas un homme politique, s'il en reste un... Il
vous guidera, l-bas, et me tiendra au courant, afin que je puisse
agir ici selon les circonstances. Denise a raison: Jacques doit
tre victime de quelque tnbreuse intrigue... N'importe, nous le
sauverons. Mais il faut du calme, beaucoup de calme...

Et ce disant, il sonnait avec une telle violence que tous les
domestiques accoururent, effars.

--Vite, commanda M. de Boiscoran, qu'on aille me chercher mon
avou, matre Chapelain... qu'on prenne une voiture.

Le domestique qui se chargea de la commission fit une telle
diligence que, vingt minutes plus tard, matre Chapelain arrivait.

--Ah! nous avons besoin de toute votre exprience, mon digne ami,
lui dit le marquis. Tenez, lisez ces dpches...

Fort heureusement l'avou savait garder le secret de ses
impressions, car il crut  la culpabilit de Jacques, sachant bien
avec quelle circonspection sont dlivrs les mandats d'arrt.

--J'ai l'homme qu'il faut  madame la marquise, dit-il enfin.

--Ah!

--Un garon que sa modestie a toujours empch de se produire,
bien qu'il soit un des plus habiles jurisconsultes que je sache,
et un admirable orateur.

--Et vous le nommez?...

--Manuel Folgat. Je vais vous l'envoyer... Deux heures aprs, en
effet, le protg de matre Chapelain franchissait le seuil de
l'htel de Boiscoran.

C'tait un homme de trente  trente-deux ans, trs brun, avec de
grands yeux bien ouverts, et dont toute la physionomie respirait
l'intelligence et l'nergie.

Il plut au marquis, lequel, aprs lui avoir expos ce qu'il savait
de la situation de Jacques, entreprit de lui faire connatre le
terrain sur lequel il allait manoeuvrer, lui disant quels allis
et quels adversaires il rencontrerait  Sauveterre, lui
recommandant surtout de se fier  M. Sneschal, un vieil ami de la
famille, personnage influent et le plus retors de tous ces
diplomates de sous-prfecture, qui rendraient des points 
Machiavel.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire sera fait,
monsieur, dit l'avocat.

Et le soir mme,  huit heures quinze minutes, la marquise de
Boiscoran et Manuel Folgat prenaient place dans un coup du chemin
de fer d'Orlans.


2

Le chemin de fer qui relie Sauveterre  la ligne d'Orlans doit
une lgitime clbrit  une srie de courbes absolument inutiles,
mais qui sont comme un dfi au bon sens et qui seraient le thtre
d'accidents quotidiens si l'on s'avisait de marcher  une vitesse
de plus de huit ou dix kilomtres  l'heure. La gare, toujours
pour la plus grande commodit de messieurs les voyageurs, a t
btie  une bonne demi-lieue de la ville, sur l'emplacement des
jardins de M. Thibault, le premier banquier de l'arrondissement.
On y arrive par une jolie route jalonne d'auberges et de
cabarets, lesquels, les jours de march, s'emplissent de paysans
qui, le verre  la main et la bouche pleine de protestations de
bonne foi, cherchent  se voler  qui mieux mieux.

Les jours ordinaires, mme, cette route est assez frquente, car
le chemin de fer est devenu un but de promenade. On y va voir
arriver ou partir les trains, dvisager les trangers, et aussi
piloguer sur les motifs connus ou secrets qui peuvent dterminer
M. Untel ou Mme Unetelle  se mettre en voyage.

Il tait neuf heures du matin, lorsqu'approcha enfin de Sauveterre
le train qui amenait la marquise de Boiscoran et matre Folgat.

La marquise tait brise des fatigues et des angoisses de cette
nuit passe tout entire  discuter les chances de salut de son
fils, et d'autant plus anantie que matre Folgat s'tait tudi 
ne pas encourager ses esprances. C'est qu'il partageait, sans en
avoir rien laiss paratre, les doutes de matre Chapelain. De
mme que le vieil avou, le jeune avocat s'tait dit qu'on
n'arrte pas un homme tel que Jacques de Boiscoran sans les plus
fortes raisons, sans avoir en main de ces preuves qui valent
presque une certitude. Bientt le train ralentit sa marche.

--Pourvu, mon Dieu! fit Mme de Boiscoran, pourvu que Denise et
monsieur de Chandor aient eu l'ide d'envoyer une voiture par-
devant de nous.

--Pourquoi cela, madame? demanda matre Folgat.

--Pour m'y jeter bien vite, monsieur, pour y drober  tous les
yeux ma douleur et mes larmes...

Le jeune avocat secoua la tte.

--C'est ce que vous vous garderez de faire, madame, dit-il, si
j'ai sur vos actions quelque influence...

Elle le regardait d'un air surpris.

--Je veux dire, insista-t-il, qu'il ne faut pas que vous
paraissiez viter les regards. Ce serait une faute immense, peut-
tre irrparable. Que penserait-on, si l'on vous voyait dsole et
en pleurs? On penserait que vous tes sre de la culpabilit de
votre fils, et ceux qui doutent encore ne douteraient plus. Il
vous faut, du premier coup, conqurir l'opinion; car elle est
souveraine, madame, dans les petits pays surtout, o chacun vit
sous le contrle immdiat du voisin. L'opinion s'impose  tous et,
quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, elle poursuit les jurs jusque
dans la salle de leurs dlibrations...

--C'est vrai, murmurait la marquise, ce n'est que trop vrai...

--Donc, madame, au nom des intrts les plus sacrs, faites appel
 toute votre nergie, refoulez au plus profond de votre me vos
maternelles angoisses, schez vos larmes et montrez  tous une
confiance superbe. Que chacun, en vous apercevant, se dise: non,
une mre n'est pas ainsi quand son fils est coupable.

Mme de Boiscoran se redressa.

--Vous avez raison, monsieur, dit-elle, et je vous remercie. Oui,
c'est  moi de frapper l'opinion, et autant je souhaitais trouver
la gare dserte, autant je dsire maintenant qu'elle soit pleine
de monde. Je vous ferai voir ce que peut une femme que soutient la
pense de son fils.

La marquise de Boiscoran n'tait pas une femmelette. Tirant un
peigne de son sac de voyage, elle rpara le dsordre de sa
coiffure; en quelques gestes rapides, elle rtablit l'harmonie de
sa toilette; ses traits, grce  une puissante projection de
volont, reprirent leur srnit accoutume; elle contraignit sa
bouche  sourire, sans qu'on discernt l'effort, et d'une voix
d'un timbre pur et net:

--Regardez-moi, monsieur, dit-elle. Puis-je paratre, maintenant?

Le train s'arrtait devant les btiments de la station. Matre
Folgat sauta lgrement  terre, et offrant la main  la marquise
pour l'aider  descendre:

--Soyez satisfaite, madame, lui dit-il, votre courage ne sera pas
perdu; tout Sauveterre doit tre l.

C'tait plus qu' moiti vrai. Ds la veille au soir, le bruit
s'tait rpandu--sem par qui? on ne sait--que la mre de
l'assassin, comme on disait dj charitablement, arriverait par
le train de neuf heures, et chacun s'tait bien promis  part soi
de se trouver, par hasard,  la gare  son arrive.

C'tait une motion  ne pas ngliger, dans une localit o la
conversation vit trois jours sur la dernire robe arbore par la
sous-prfte.

De l'impression de Mme de Boiscoran, en se trouvant en face de
tant de monde, nul ne s'tait inquit ni souci. C'est qu'
Sauveterre la curiosit a du moins cette qualit de n'tre pas
hypocrite. On y est indiscret navement et sans la moindre pudeur.
On s'y plante carrment devant vous, et les yeux dans vos yeux, on
s'efforce de dmler le secret de votre joie ou de votre douleur.

Il est vrai d'ajouter que les esprits taient fort monts contre
Jacques de Boiscoran. S'il n'y et eu  sa charge que la
destruction du Valpinson et les coups de fusil tirs 
M. de Claudieuse, ce n'et t que peu de chose. Mais l'incendie
avait eu des consquences pouvantables. Deux hommes y avaient
pri, et deux autres y avaient t blesss assez grivement pour
qu'on les crt en danger de mort.

La veille, on avait vu un convoi sinistre traverser la rue
Nationale. Dans une charrette, recouverte d'un drap et prs de
laquelle marchaient deux prtres, on rapportait les restes
carboniss et n'ayant plus forme humaine de Bolton, le tambour, et
du pauvre Guillebault. Dans une voiture qui suivait taient les
deux blesss, l'un, le gendarme, impassible; l'autre, le fermier,
poussant des cris dchirants.

Toute la ville avait pu voir la veuve de Guillebault se rendre
chez le maire, portant entre ses bras son dernier enfant et
tranant, pendus  ses jupes, les quatre autres, dont l'an
n'avait pas douze ans.

Attribuant tous ces malheurs  Jacques, les gens le chargeaient de
maldictions et songeaient peut-tre  les faire remonter en hues
jusqu' sa mre, jusqu' la marquise de Boiscoran.

--La voil! la voil! murmura-t-on dans la foule quand elle parut
sur le seuil de la gare, donnant le bras  matre Folgat.

Seulement, on ne dit que cela, tant on tait surpris de
l'assurance de son maintien.

Deux courants aussitt divisrent l'opinion. Elle a du toupet!
pensaient les uns. Et les autres: elle est sre de l'innocence de
son fils.

Elle avait, en tout cas, assez de sang-froid pour discerner
l'impression qu'elle produisait, et combien elle avait eu raison
de suivre les conseils de matre Folgat. Sa force en fut double.
Et distinguant dans la foule quelques personnes de sa
connaissance, elle s'avana vers elles, et toujours souriante:

--Eh bien! dit-elle, vous savez ce qui nous arrive! C'est inou!
Voici maintenant la libert d'un homme tel que mon fils  la merci
du premier soupon saugrenu qui passera par la cervelle d'un juge.
J'ai appris la nouvelle hier soir par le tlgraphe, et j'accours
avec monsieur, qui est de nos amis et l'un des plus remarquables
avocats de Paris.

Matre Folgat fronait les sourcils. Il et voulu la marquise plus
mesure. Cependant il ne pouvait se dispenser de la soutenir.

--Ces messieurs du parquet, pronona-t-il d'un ton d'oracle,
regretteront peut-tre d'avoir t si prompts.

Heureusement, un jeune garon qui portait pour toute livre une
casquette  galon d'or s'approcha de Mme de Boiscoran.

--La voiture de monsieur de Chandor est l, dit-il, aux ordres
de madame la marquise.

--Je suis  vous, mon petit ami, dit-elle au jeune garon. (Et
saluant les braves Sauveterriens, interloqus de son assurance:)
Excusez-moi de vous quitter si brusquement, dit-elle, mais
monsieur de Chandor m'attend. J'espre d'ailleurs avoir, cet
aprs-midi mme, le plaisir de vous rendre visite... au bras de
mon fils.

La maison de Chandor, pour parler comme  Sauveterre, est btie
de l'autre ct de la place du March-Neuf, tout au sommet de la
rue de la Rampe, une rue qui n'est gure plus praticable qu'un
escalier et dont M. Sneschal, le maire, ne cesse de demander la
rectification au conseil municipal, qui ne se lasse pas de la lui
refuser.

C'est une construction toute moderne, gauche, massive, et flanque
d'une prtentieuse tourelle  toit pointu, que le radical docteur
Seignebos appelle une perptuelle menace du systme fodal. Il est
certain que les Chandor affichaient autrefois de hautes
prtentions nobiliaires, le ddain profond de quiconque n'avait
pas eu des anctres aux croisades, et la haine de toutes les ides
qui datent de la Rvolution.

Mais s'ils avaient jamais t redoutables, ils avaient depuis
longues annes cess de l'tre. De cette grande famille, une des
plus nombreuses de Saintonge et des plus puissantes, il ne restait
plus qu'un vieillard, le baron de Chandor, et une enfant, sa
petite-fille, la fiance de Jacques de Boiscoran.

Denise tait orpheline. Elle n'avait pas trois ans, lorsqu' moins
de cinq mois d'intervalle elle perdit son pre, tu en duel,  la
suite d'une discussion futile, et sa mre, une demoiselle de
Lavarande, qui n'eut pas l'nergie de survivre  l'homme qu'elle
avait aim. Ce fut, certes, pour l'enfant, un immense malheur;
mais ni les soins ni la tendresse ne lui manqurent. Sur elle
seule son grand-pre reporta toutes ses affections et toutes ses
esprances, et les deux soeurs de sa mre, les demoiselles de
Lavarande, dj d'un certain ge, prirent la rsolution dfinitive
de ne se jamais marier, afin de se consacrer plus exclusivement 
leur nice.

Ds cette poque, les deux bonnes demoiselles avaient demand 
M. de Chandor  venir demeurer avec lui. Il avait rejet bien
loin leurs propositions, dclarant que, sa petite-fille tant 
lui seul, il prtendait, sarpejeu! la garder pour lui seul. Il
trouvait dj bien beau, ajoutait-il, de permettre aux demoiselles
de Lavarande de s'occuper de Denise et de passer avec elle toutes
les journes.

De ce diffrend devait natre et naquit en effet, entre les tantes
et le grand-pre, une rivalit qui se traduisit par les plus
tonnantes exagrations. Ce fut  qui capterait, et dame!, par
n'importe quels moyens, la premire place dans l'affection de la
petite fille,  qui droberait une de ses caresses ou achterait
le plus cher un de ses sourires.  cinq ans, Denise avait eu tous
les joujoux qui ont t invents.  dix ans, elle tait rassasie
de robes et ne savait plus o mettre ses bijoux.

Du soir au lendemain, pour ainsi dire, on avait vu se
mtamorphoser M. de Chandor. Brusque, svre, dur, il avait, sans
transition, tourn au papa gteau. Il avait teint l'clat
mtallique de ses yeux, fix sur ses lvres un perptuel sourire
et donn  sa voix ces inflexions mignardes que prennent les
nourrices. On ne rencontrait que lui, par les rues, en courses
pour sa petite-fille, trottant de la boutique du ptissier au
magasin du marchand de jouets. Il invitait les petites amies,
organisait des dnettes, poussait le cerceau ou le volant, et
mme, au besoin, menait les rondes.

Denise fronait-elle le sourcil, il tressautait. Toussait-elle, il
devenait tout ple. Elle fut malade, une fois, elle eut la
rougeole: il resta douze nuits sans se coucher et fit venir de
Paris des mdecins qui lui rirent au nez.

Eh bien! les demoiselles de Lavarande trouvaient encore le moyen
de dpasser les folies de M. de Chandor. Certes, si Denise apprit
quelque chose, c'est bien parce qu'elle le voulut absolument, tant
au moindre signe d'impatience elles taient disposes  congdier
le professeur d'criture ou la matresse de piano.

C'est en haussant les paules que Sauveterre assistait  ce
spectacle. Quelle ducation pitoyable! disaient les dames de la
socit. On n'a pas ide d'une faiblesse pareille. C'est un joli
service qu'on rend  cette enfant.

Il est sr que tant et de si incroyables gteries, cette aveugle
soumission et ces adorations perptuelles couraient grand risque
de faire de Denise la plus dsagrable petite personne qui se pt
voir. Pas du tout. Il est de ces naturels si heureux que rien ne
saurait les pervertir. Et d'ailleurs, elle fut peut-tre prserve
du danger par son excs mme.

Plus ge, elle disait en riant: Grand-pre Chandor, tantes
Lavarande et moi, nous faisons tout ce que je veux.

Ce n'tait l qu'une plaisanterie. Jamais jeune fille ne
rcompensa, par des qualits si rares et si exquises, de plus
pures affections.

Elle vivait donc heureuse et insoucieuse, et elle venait d'avoir
dix-sept ans lorsqu'arriva le grand vnement de sa vie.

M. de Chandor, ayant un matin rencontr Jacques de Boiscoran,
dont l'oncle avait t son ami, l'invita  dner. Jacques accepta
l'invitation; il vint. Mlle Denise le vit et... l'aima. De ce
moment et pour la premire fois, elle eut un secret que ne
connurent ni grand-pre Chandor ni tantes Lavarande, et, pendant
deux ans, ses fleurs et ses oiseaux furent les seuls confidents de
cet amour qui grandissait au fond de son me, doux comme le rve,
idalis par l'absence et potis par le souvenir. Car Jacques fut
deux ans sans voir...

Mais aussi, le jour o il vit clair, tourdi de son bonheur,
bloui des perspectives qui s'offraient  lui, il sentit que sa
destine tait fixe. Aussi n'hsita-t-il pas; et,  moins d'un
mois de l, son pre, le marquis de Boiscoran, faisait le voyage
de Sauveterre pour demander la main de Mlle Denise.

Ah! ce fut un rude coup pour grand-pre Chandor. Certes, il
n'avait pas t sans songer souvent au mariage de sa petite-fille,
sans en parler quelquefois, sans lui dire,  elle-mme, qu'il se
faisait vieux et qu'il se sentirait soulag d'une grosse
inquitude quand il lui aurait trouv un bon mari. Mais il parlait
de cela comme d'une chose lointaine, comme il parlait de mourir,
par exemple.

La dmarche de M. de Boiscoran l'claira sur ses vritables
sentiments. La pense de donner Denise, de la voir lui prfrant
un homme, d'abord, puis des enfants qu'elle aurait de cet homme,
lui fit horreur.

Pour bien peu, il et jet dehors l'ambassadeur. Cependant il se
contraignit et rpondit qu'il ne pouvait rien prendre sur lui et
qu'il lui fallait consulter sa petite-fille. Il gardait encore
l'espoir qu'elle repousserait cette demande.

Pauvre grand-pre! Aux premiers mots qu'il hasarda:

--Quel bonheur! s'cria la jeune fille. Mais je m'y attendais.

Sans doute pour cacher une larme qui jaillit brlante de ses yeux,
M. de Chandor baissa la tte.

--Ce mariage se fera donc, murmura-t-il.

Dj, un peu consol par la joie qu'il avait vu briller dans les
yeux de sa petite-fille, il en tait  se reprocher son froce
gosme et  se gourmander de ne pas s'estimer trs heureux
lorsque Denise tait si contente.

Jacques avait donc t admis  faire officiellement sa cour, et
l'avant-veille de l'incendie du Valpinson, aprs une longue
dlibration, o l'on avait calcul le temps strictement
ncessaire aux emplettes et  l'achvement du trousseau, le jour
de la noce avait t irrvocablement fix.

Ainsi, c'est en plein bonheur que Mlle Denise fut frappe,
lorsqu'elle apprit en mme temps de quels crimes on accusait
Jacques de Boiscoran et son arrestation. Foudroye d'abord, elle
tait reste prs de dix minutes sans connaissance entre les bras
de ses tantes et de son grand-pre pouvants. Mais ds qu'elle
revint  elle:

--Suis-je donc folle, s'cria-t-elle, de m'mouvoir ainsi! N'est-
il pas vident qu'il est innocent!

C'est alors qu'elle avait adress une dpche au marquis de
Boiscoran, comprenant bien qu'avant de rien tenter, il tait
indispensable de s'entendre avec la famille de Jacques. Puis elle
avait demand qu'on la laisst seule, et sa nuit s'tait passe 
compter les minutes qui la sparaient encore de l'heure o
arrivait le train de Paris.

Ds huit heures, elle descendit elle-mme donner au domestique
l'ordre d'atteler et de partir pour attendre Mme de Boiscoran  la
gare, lui recommandant surtout de revenir bride abattue. Elle alla
ensuite s'tablir dans le salon, o se trouvaient dj ses tantes
et son grand-pre. Ils lui parlaient, mais son attention tait
ailleurs...

Bientt elle entendit une voiture remonter au galop la rue de la
Rampe et s'arrter devant la maison. Elle se dressa alors et
s'lana dans le vestibule en s'criant:

--Voil la mre de Jacques!


3

Ce n'est jamais impunment qu'on violente ses sentiments les plus
chers. Lorsqu'enfin la marquise de Boiscoran put se rfugier dans
la voiture envoye  sa rencontre, elle tait bien prs de
dfaillir, brise par l'effort inou qu'elle avait fait pour
montrer aux impitoyables curieux de Sauveterre une contenance
assure et un visage riant.

--Quelle horrible comdie! murmura-t-elle en se laissant tomber
sur les coussins.

--Reconnaissez, du moins, madame, qu'elle tait ncessaire,
pronona matre Folgat. Vous venez de conqurir cent personnes
peut-tre  votre fils.

Elle ne rpondit pas. Les larmes l'touffaient. Que n'et-elle pas
donn pour se trouver seule, chez elle, pour s'abandonner
librement  toutes les lchets de sa douleur et de ses angoisses
maternelles!

Jamais trajet ne lui avait paru aussi insupportablement long que
celui qui spare la gare de la rue de la Rampe. Lanc  toute
vitesse, le cheval faisait feu des quatre pieds; il lui semblait
qu'il n'avanait pas... Pourtant, la voiture finit par s'arrter.
Le petit domestique avait dj saut  terre, et il tournait la
poigne de la portire en disant:

--Nous voil arrivs.

Aide de matre Folgat, Mme de Boiscoran descendit, et son pied
touchait  peine le pav de la rue que la porte de la maison
s'ouvrit et que Mlle Denise se jeta dans ses bras, trop mue pour
pouvoir rien dire, sinon:

--Oh! ma mre, ma chre mre, quel horrible malheur!

Dans l'ombre du corridor, s'avanait M. de Chandor, qui s'tait
lev en mme temps que sa petite-fille.

--Rentrons, dit-il  ces infortunes, ne restons pas l... Dj
derrire tous les volets brillent des yeux qui nous pient.

Et il les entrana dans le salon.

Positivement, matre Folgat tait assez embarrass de son
personnage. Nul ne semblait s'apercevoir de son existence. Il
avait suivi, cependant, il tait entr dans le salon et, debout
prs de la porte, mu de l'motion de tous, il observait
alternativement Mlle Denise, M. de Chandor et les demoiselles de
Lavarande.

Mlle Denise allait avoir vingt ans. On ne pouvait dire qu'elle ft
remarquablement jolie, mais il tait difficile de l'oublier quand
on l'avait vue une fois. Petite, elle tait la grce mme, et
chacun de ses mouvements trahissait quelque rare et exquise
perfection. Avec des cheveux noirs d'une merveilleuse abondance,
elle avait les yeux bleus et le teint d'une blonde des pays du
Nord, un teint dont l'blouissante blancheur faisait paratre
jaunes toutes les comparaisons imagines par les potes: le lis,
la neige, le lait... En elle, tout exprimait une anglique douceur
et la plus excessive timidit. Et pourtant, certains plis de ses
lvres et le mouvement de ses sourcils devaient faire souponner
une grande nergie.

Prs d'elle, grand-pre Chandor tonnait par sa haute stature et
par sa carrure puissante. Soixante-douze annes n'avaient pas fait
plier ses reins d'hercule, et il semblait bti pour dfier tous
les orages de la vie. Ce qu'il avait surtout de singulier, c'tait
un teint rouge brique, uniformment cramoisi, un teint de vieux
chef mohican, que faisaient paratre plus dur et plus cru sa
barbe, ses sourcils et ses cheveux blancs. Son visage, malgr
tout, exprimait une bont presque enfantine. Mais il ne fallait
pas le regarder deux fois pour comprendre qu'il et t peu
prudent de se fier au sourire bnin qui voltigeait sur ses lvres
charnues. Et,  certaines tincelles qui s'allumaient au fond de
ses yeux gris, on sentait, par exemple, que celui-l et pass un
fcheux quart d'heure entre ses mains, qui se ft permis
d'offenser Mlle Denise.

Quant aux tantes Lavarande, longues et minces comme une baguette
de saule, ples, discrtes, d'une rserve et d'une froideur ultra-
aristocratiques, elles avaient cette physionomie placide et cette
expression de sensibilit dvoue des vieilles filles dont le
clibat n'a pas aigri les illusions. Elles portaient des toilettes
absolument pareilles, comme c'tait leur invariable habitude
depuis quarante ans, des toilettes de couleur indcise, modestes
comme toute leur personne.

Elles pleuraient, en ce moment, et matre Folgat se demandait de
quel sacrifice elles ne seraient pas capables pour racheter les
larmes de leur nice.

--Pauvre Denise! murmuraient-elles.

La jeune fille les entendit; et se dressant tout  coup, et
rompant le lourd silence qui durait depuis longtemps dj:

--Mais notre conduite est indigne! s'cria-t-elle. Que dirait
Jacques, si du fond de sa prison il lui tait donn de nous voir!
Pourquoi nous affliger? Est-il donc coupable?...

Ses yeux brillaient d'un clat extraordinaire, sa voix avait des
vibrations qui troublaient matre Folgat jusqu'au fond de l'me.

--Je puis, du moins, me rendre cette justice, poursuivit-elle,
que je n'ai pas dout de lui une seconde. Et comment le doute
m'et-il effleure? Le soir mme de l'incendie du Valpinson,
Jacques m'a crit une lettre de quatre pages, qu'il m'a envoye
ici par un de ses fermiers, et que j'ai reue  neuf heures... Je
l'ai montre  grand-pre, cette lettre, il l'a lue, et aussitt
il s'est cri que j'avais mille et mille fois raison et que
jamais un homme mditant un crime affreux n'et crit cela.

--Je l'ai dit et je le pense, approuva M. de Chandor, et tout
homme sens sera de mon avis, seulement...

Mais sa petite-fille ne le laissa pas achever.

--Il est donc vident, interrompit-elle, que Jacques est victime
de quelque intrigue abominable, c'est  nous  la djouer. Assez
pleur, il faut agir... (Et s'adressant  Mme de Boiscoran:) Et
c'est pour nous aider  cette oeuvre de salut, chre mre, que je
vous ai appele...

--Et me voici, dit la marquise, non moins sre que vous, chre
enfant, de l'innocence de mon fils.

Ce n'tait sans doute pas tout ce qu'avait rv M. de Chandor,
car intervenant:

--Et le marquis? demanda-t-il.

--Mon mari reste  Paris.

Le vieillard eut une grimace des plus significatives.

--Ah! je le reconnais bien l! s'cria-t-il. Rien ne saurait
l'mouvoir. Son fils unique est lchement accus d'un crime,
arrt, et en prison. On le prvient, on pense qu'il va
accourir... Erreur! Que son fils se tire d'affaire s'il peut. Lui
restera  surveiller ses potiches. Ah! si j'avais encore un
fils!...

--Mon mari, monsieur, protesta la marquise, pense qu'il sera plus
utile  Jacques en restant  Paris. Il peut y avoir des dmarches
 faire...

--Le chemin de fer n'est-il pas l...

--Enfin, pronona Mme de Boiscoran, il m'a confie  monsieur...
(Elle montrait le jeune avocat.) Monsieur Manuel Folgat, dont
l'exprience, le talent et le dvouement nous sont acquis.

Ainsi prsent rgulirement, matre Folgat s'inclinait.

--Et j'ai bon espoir, dit-il, tant il avait t gagn par la
confiance de Mlle Denise. Mais je suis de l'avis de mademoiselle
de Chandor. Il faut agir sans perdre une seconde. Or, avant
d'arrter une ligne de conduite, j'aurais besoin de connatre
exactement les faits.

--Malheureusement, nous ne savons rien, rpondit M. de Chandor.
Rien, sinon que Jacques est au secret.

--Eh bien! nous nous informerons. Vous connaissez sans doute les
magistrats de Sauveterre?

--Fort peu,  l'exception du procureur de la Rpublique...

--Et le juge charg de l'instruction?

L'ane des demoiselles de Lavarande se dressa.

Celui-l! s'cria-t-elle, monsieur Galpin-Daveline est un monstre
d'hypocrisie et d'ingratitude! Il se disait l'ami de Jacques. Et,
en effet, Jacques l'aimait assez pour nous avoir dcides, ma
soeur et moi,  accorder  ce petit juge la main d'une de nos
cousines, une Lavarande... Pauvre enfant! Quand elle a connu
l'affreuse vrit:  mon Dieu! s'est-elle crie, soyez bni de
m'avoir pargn la honte d'tre la femme d'un tel homme!

--Et en effet, ajouta l'autre vieille demoiselle, si tout
Sauveterre croit Jacques coupable, c'est que chacun se dit: c'est
un ami qui est son juge...

Matre Folgat hochait la tte.

--Il me faudrait des renseignements plus prcis, dit-il. Monsieur
de Boiscoran m'avait parl du maire de la ville, monsieur
Sneschal.

M. de Chandor sauta sur son chapeau.

--En effet! s'cria-t-il, celui-l est notre ami, et si quelqu'un
est bien inform, c'est lui! Allons le trouver. Venez...

Certainement M. Sneschal tait l'ami des Chandor, et aussi des
Lavarande, et pareillement des Boiscoran. Si avou que l'on soit,
ce ne peut-tre sans s'attacher aux gens que, vingt annes durant,
on est leur confident et leur conseil.

Bien aprs avoir vendu sa charge, M. Sneschal tait encore le
seul  avoir l'absolue confiance de ses anciens clients. Jamais
ils n'eussent pris une dtermination grave sans avoir son avis.
Ils s'adressaient  son successeur, mais ils le consultaient
avant. Les services, d'ailleurs, taient rciproques. La clientle
de grand-pre Chandor et de l'oncle de Jacques n'avait pas t
sans attirer plus d'un paysan processif en l'tude de matre
Sneschal. Leur appui ne lui avait pas t inutile, lorsque, pris
du vertigo[2] de l'ambition, il s'tait sacrifi  son pays en
sollicitant la place de maire et le mandat de conseiller gnral.

Aussi, ce digne et excellent homme tait-il constern, lorsqu'au
matin de l'incendie du Valpinson, il rentra  Sauveterre. Il tait
si blme et si dfait que sa femme en fut toute saisie.

--Seigneur Dieu! Auguste! s'cria-t-elle, que t'est-il arriv?

Auguste tait le prnom de M. Sneschal.

--Il arrive quelque chose d'affreux! rpondit-il d'un accent si
tragique que Mme Sneschal en frmit.

Il est vrai que Mme Sneschal frmissait aisment. C'tait une
femme de quarante-huit  cinquante ans, trs brune, courte, dodue,
et dont la poitrine mettait  de rudes preuves les corsages que
lui confectionnaient ses couturires, les demoiselles Mchinet,
les soeurs du greffier.

Jeune, elle avait eu la beaut du diable. Elle gardait en
vieillissant des joues enlumines comme une image d'pinal, une
fort de cheveux noirs bien plants et des dents admirables.
Pourtant elle n'tait pas heureuse. Sa vie s'tait consume 
souhaiter un enfant et elle n'en avait pas eu. Ce qui doit,
disait-elle, paratre inexplicable aux personnes qui nous
connaissent, monsieur Sneschal et moi; lui qui a t un des beaux
hommes de Sauveterre, et moi qui ai toujours joui d'une sant
exceptionnelle.

Et tout de suite, qu'on ft ou non de son intimit, elle entrait 
ce sujet dans les dtails les plus dlicats, disant ses dceptions
et celles de son mari, les plerinages qu'elle avait faits, le nom
des mdecins qu'ils avaient consults, et combien de mois elle
avait passs au bord de la mer, vivant presque exclusivement de
poisson qu'elle n'aimait point. Rien n'avait russi; et ses
esprances s'vanouissant avec les annes, elle s'tait rsigne,
et l'amertume de ses regrets s'tait change en une sorte de
mlancolie sentimentale qu'elle nourrissait de romans et de
posies. Elle avait une larme au service de toutes les infortunes,
et quelques paroles de consolation pour toutes les douleurs. Sa
charit tait proverbiale. Jamais une pauvre femme en couches ne
s'tait inutilement adresse  son coeur.

Ce qui ne l'empchait pas d'tre une matresse femme qu'il tait
malais de duper, menant sa maison au doigt et  l'oeil, dirigeant
une lessive ou rglant un dner comme pas une dame de Sauveterre.

C'est donc en sanglotant qu'elle couta le rcit que lui fit son
mari des vnements de la nuit. Et lorsqu'il eut achev:

--Cette pauvre Denise, dit-elle, est capable d'en mourir.  ta
place, j'irais bien vite chez monsieur de Chandor, lui apprendre
avec tous les mnagements convenables cette funeste nouvelle.

--C'est ce dont je me garderai bien! s'cria M. Sneschal, et
mme je te dfends expressment d'y aller...

C'est qu'il n'tait pas un hros de stocisme et que, s'il se ft
cout, il et pris le chemin de fer et se ft enfui  cent
lieues, pour n'tre pas tmoin de la douleur de grand-pre
Chandor et de tantes Lavarande, du dsespoir de Denise, surtout,
qu'il affectionnait particulirement, et dont, depuis tant
d'annes, il soignait et arrondissait la dot avec autant de
sollicitude que si elle et t sa fille.

C'est qu'aussi il ne savait plus que croire, et qu'influenc par
l'assurance de M. Galpin-Daveline, dsorient par le dchanement
de l'opinion, il en arrivait  se demander si Jacques,
vritablement, n'avait pas commis les crimes dont on l'accusait.

Ses occupations, par bonheur, devaient tre, ce jour-l, trop
nombreuses pour lui laisser le loisir de la rflexion. Il avait 
assurer le transport des restes informes du tambour Bolton et du
pauvre Guillebault. Il dut recevoir la mre de l'un et la femme de
l'autre, couter leurs lamentations et essayer de les consoler;
promettre  la premire une petite pension, affirmer  la seconde
qu'il ferait obtenir  l'an de ses garons une bourse entire au
collge de Sauveterre ou au petit sminaire de Pons.

Il lui avait fallu, de plus, donner des ordres pour qu'on
rapportt, avec toutes les prcautions ncessaires, les blesss de
l'incendie, le gendarme et le paysan.

Il s'tait, aussitt aprs, mis en qute d'une maison pour le
comte et la comtesse de Claudieuse, et ne l'avait pas trouve sans
peine.

Enfin, une bonne partie de son aprs-midi avait t prise par une
violente discussion avec le docteur Seignebos. Le docteur, au nom,
prtendait-il, de la science outrage, au nom de la justice et de
l'humanit, rclamait l'arrestation immdiate de Cocoleu, ce
misrable dont le tmoignage inconscient avait t la base de la
prvention. Il exigeait, jurait-il, en frappant du poing sur la
table, que cet idiot pileptique ft conduit  l'hpital et
squestr, par mesure administrative, pour tre ultrieurement
soumis  l'examen des hommes de l'art.

Longtemps le maire avait rsist  ces prtentions, qui lui
paraissaient exorbitantes, mais M. Seignebos avait parl si haut
et si ferme qu' la fin il avait expdi deux gendarmes  Brchy,
avec l'ordre de ramener Cocoleu.

Ils taient revenus quelques heures plus tard, les mains vides.
L'idiot avait disparu. Personne, dans le pays, n'avait pu leur
donner de ses nouvelles.

--Et vous trouvez cela naturel! s'tait cri le docteur
Seignebos, dont les yeux tincelaient sous ses lunettes d'or. Moi,
j'y vois la preuve irrcusable du complot organis pour perdre
monsieur de Boiscoran.

--Mais, sacrebleu! soyez donc tranquille, avait rpondu
M. Sneschal, agac, Cocoleu n'est pas perdu, on le retrouvera.

Le mdecin s'tait loign sans insister, mais avant de rentrer
chez lui, il tait mont au cercle, et l, en prsence de plus de
vingt personnes, il avait dit avoir acquis la preuve que Jacques
de Boiscoran tait victime de ses opinions avances, que les
partis monarchistes ne lui pardonnaient pas d'avoir dsert leurs
rangs, et que certainement les jsuites n'taient pas trangers 
l'affaire.

Cette intervention devait tre plus nuisible qu'utile  Jacques,
et le rsultat ne se fit pas attendre. Le soir mme, lorsque
M. Galpin-Daveline traversa la place du March-Neuf, il fut
outrageusement siffl.

Tout naturellement, le juge d'instruction, furieux, se transporta
chez le maire, s'en prenant  lui de l'insulte faite  la justice
en sa personne, et rclamant la plus nergique rpression.
M. Sneschal promit de prendre les mesures ncessaires et courut
chez M. Daubigeon, le procureur de la Rpublique, pour se
concerter avec lui. L il apprit ce qui s'tait pass  Boiscoran,
et le rsultat terrible de l'interrogatoire.

Il tait donc rentr chez lui fort triste, dsol de la situation
de Jacques et trs inquiet de la couleur politique que prenait
cette affaire.

Avec de telles proccupations, il avait pass une mauvaise nuit,
et il s'tait lev d'une humeur si massacrante que c'est  peine
si sa femme avait os lui adresser la parole.

C'est que tout n'tait pas fini.  deux heures prcises devait
avoir lieu l'enterrement de Bolton et de Guillebault, et il avait
promis au capitaine Parenteau qu'il y assisterait, ceint de son
charpe,  la tte d'une partie du conseil municipal. Il venait
mme de donner l'ordre de prparer ses habits de crmonie, quand
son domestique lui annona la visite de M. de Chandor et d'un
autre monsieur.

--Il ne manquait que cela! s'cria-t-il. (Mais rflchissant:)
Tt ou tard, la scne aura toujours lieu... Qu'ils entrent!

M. Sneschal tait bien bon de s'mouvoir ainsi d'avance et de
s'affermir contre une dchirante explosion de douleur. Il fut
stupfait de l'air dgag dont M. de Chandor lui prsenta son
compagnon:

--Monsieur Manuel Folgat, mon cher Sneschal, un des avocats en
renom de Paris, qui a bien voulu accompagner la marquise de
Boiscoran, arrive ce matin.

--Je suis tranger au pays, monsieur le maire, ajouta matre
Folgat, j'en ignore les ides, les coutumes, les moeurs, les
intrts, les prjugs, tout enfin, et je risquerais de commettre
quelque grosse sottise si je n'avais un conseiller expriment,
habile et sr. Monsieur de Boiscoran et monsieur de Chandor m'ont
fait esprer que vous voudriez bien tre ce conseiller...

--Assurment, monsieur, et du meilleur coeur, rpondit
M. Sneschal tout en s'inclinant, visiblement flatt de la
dfrence de l'avocat de Paris.

Il avait avanc des siges  ses htes. Lui-mme s'tait assis et,
le coude appuy au bras de son fauteuil de cuir, il caressait de
la main son menton ras de frais.

--L'affaire est grave, messieurs, pronona-t-il enfin.

--Une accusation criminelle l'est toujours, dit matre Folgat.

--Sarpejeu! messieurs! s'cria M. de Chandor, doutez-vous donc
de l'innocence de Jacques?

M. Sneschal ne rpondit pas non. Il se taisait, il cherchait de
ces attnuations savantes dont sa femme parlait la veille.

--Comment imaginer, commena-t-il enfin, les ides qui peuvent
germer dans un cerveau de vingt-cinq ans, exalt par le souvenir
de certaines offenses! La colre est une conseillre perfide...

Grand-pre Chandor n'en put couter plus long.

--Que me parlez-vous de colre, interrompit-il, et o en voyez-
vous trace en cette affaire du Valpinson! Je n'aperois, moi, que
le plus lche des crimes, longuement prmdit et froidement
excut.

Gravement, le maire hochait la tte.

--Vous ne savez pas tout ce qui s'est pass, fit-il.

--Monsieur, dit matre Folgat, c'est avec l'espoir d'tre
renseigns que nous sommes venus  vous.

--Soit, fit M. Sneschal.

Et tout de suite, avec la lucidit d'un vieil avou accoutum 
dbrouiller les fils les plus enchevtrs d'une procdure, il
exposa les faits dont il avait t tmoin au Valpinson, et ceux
que le procureur de la Rpublique lui avait dit s'tre passs 
Boiscoran. Et en terminant:

--Enfin, conclut-il, savez-vous ce que m'a dit Daubigeon, dont
certes vous ne suspecterez pas le tmoignage? Il m'a dit en
propres termes: Daveline ne pouvait pas ne pas faire arrter
monsieur de Boiscoran. Est-il coupable? Je ne sais plus que
penser. Les charges sont crasantes. Il jure ses grands dieux
qu'il est innocent, mais il refuse de faire connatre l'emploi de
sa soire....

M. de Chandor, cet homme si robuste, semblait prs de dfaillir,
encore bien que son visage conservt ses tons cramoisis, dont
nulle motion ne pouvait plir l'clat.

--Que va dire Denise, mon Dieu! murmura-t-il. (Puis, tout haut,
et s'adressant  matre Folgat:) Et cependant, fit-il, Jacques
avait certainement des projets pour ce soir-l.

--Vous croyez, monsieur?

--J'en suis sr. Est-ce que sans cela il ne ft pas venu  la
maison comme tous les soirs depuis un mois? Lui-mme le dit
d'ailleurs, dans la lettre qu'il a envoye  Denise par un de ses
fermiers, cette lettre dont elle vous a parl... Il lui crit:
_C'est du fond du coeur que je maudis l'affaire qui m'empchera
de passer la soire prs de vous, mais il m'est impossible de la
remettre.  demain..._

--_ _Vous voyez! s'cria M. Sneschal.

--Telle est cette lettre, continua le vieillard, qu'il est
impossible, je le rpte, qu'un homme mditant un odieux forfait
l'ait pense et crite. Pourtant,  vous, je puis l'avouer,
lorsque j'ai appris la funeste nouvelle, cette circonstance d'une
affaire urgente m'a impressionn pniblement.

Mais le jeune avocat semblait bien loin d'tre convaincu.

--Il est clair, pronona-t-il, que monsieur de Boiscoran ne veut,
 aucun prix, qu'on sache o il est all.

--Il a menti, monsieur, insista M. Sneschal, il a commenc par
nier avoir pris la route o les tmoins l'ont rencontr.

--Naturellement, puisqu'il tient  cacher l'endroit o il est
all.

--Quand on lui a signifi qu'il tait arrt, il n'a pas parl.

--Parce qu'il espre se tirer d'affaire sans dire o il est all.

--Si c'tait vrai, ce serait bien trange!

--On a vu plus trange encore.

--Se laisser accuser de meurtre et d'incendie quand on est
innocent...

--tre innocent et se laisser condamner est bien plus fort
encore. Et cependant, on en sait des exemples.

Le jeune avocat s'exprimait de cet accent imprieux et bref qui
est comme un des privilges de sa profession, et avec un tel
accent de certitude que M. de Chandor semblait renatre  la vie.

M. Sneschal en tait presque interloqu.

--Que pensez-vous donc, monsieur? interrogea-t-il.

--Que monsieur de Boiscoran doit tre innocent, rpondit le jeune
avocat. (Et sans permettre une objection:) C'est, insista-t-il,
l'avis d'un homme dont nulle considration ne trouble le jugement.
J'arrive, sans ide prconue, je ne connais pas plus monsieur de
Claudieuse que monsieur de Boiscoran. Un crime a t commis, on
m'en dit les circonstances, et tout aussitt je reconnais que les
raisons mmes qui ont fait arrter le prvenu me feraient le
mettre en libert.

--Oh!...

--Je m'explique: si monsieur de Boiscoran est coupable, il a
montr, par la faon dont il a reu monsieur Galpin-Daveline, une
puissance sur soi inoue et un incomparable talent de comdien.
Donc, s'il est coupable, il est trs fort.

--Cependant...

--Permettez. S'il est coupable, il a fait preuve dans son
interrogatoire d'une absence de sang-froid insigne, et, tranchons
le mot, d'une imbcillit sans nom. Donc, s'il est coupable, il
est trs faible.

--Mais...

--Pardon, j'achve. Le mme homme peut-il tre  la fois si fort
et si faible que cela? Dcidez... Il y a plus: si monsieur de
Boiscoran tait coupable, c'est  Charton et non au bagne qu'il
faudrait l'envoyer, car tout autre qu'un fou et jet l'eau o il
avait lav ses mains noires de charbon et enterr n'importe o ce
fusil Klebb, que la prvention brandit si victorieusement.

--Jacques est sauv! s'cria M. de Chandor. M. Sneschal n'tait
pas si prompt  l'enthousiasme.

--C'est spcieux, fit-il. Malheureusement, il faut autre chose
qu'une dduction, si logique qu'elle soit,  des juges qui ont les
mains pleines de preuves...

--On leur en trouvera de plus fortes.

--Que comptez-vous donc faire?

--Je ne sais pas... Je viens de vous dire ma premire impression;
maintenant, il faut que j'tudie l'affaire, que j'interroge les
gens,  commencer par le vieil Antoine.

M. de Chandor s'tait lev.

--Nous pouvons tre  Boiscoran dans une heure, fit-il. Dois-je
envoyer chercher ma voiture?...

--Le plus tt sera le mieux, rpondit le jeune avocat.

Charg de cette commission, le domestique de M. Sneschal tait de
retour moins d'un quart d'heure aprs, annonant que la voiture
tait devant la porte.

M. de Chandor et matre Folgat y prirent place, et tandis qu'ils
s'installaient:

--Surtout, recommanda le maire  l'avocat parisien, soyez prudent
et circonspect. Dj cette affaire ne passionne que trop
l'opinion. La politique s'en mle. Je crains une manifestation 
l'enterrement des pompiers, et l'on m'annonce que le docteur
Seignebos prononcera un discours au cimetire. Allons, bonne
chance!

Le cocher fouetta le cheval, et pendant que la voiture roulait le
long du faubourg des Dames:

--Je ne m'explique pas, disait M. de Chandor, qu'Antoine ne soit
pas venu me trouver aussitt aprs l'arrestation de son matre.
Que peut-il lui tre arriv?


4

Le cheval de M. Sneschal tait peut-tre un des meilleurs de
l'arrondissement; mais celui de M. de Chandor lui tait encore
suprieur.

En moins de cinquante minutes furent franchis les treize
kilomtres qui sparent Boiscoran de Sauveterre. Cinquante minutes
pendant lesquelles M. de Chandor et matre Folgat n'changrent
pas cinquante mots.

Lorsqu'ils arrivrent, la cour du chteau de Boiscoran tait
silencieuse et dserte. Portes et fentres taient hermtiquement
closes. Sur les marches du perron tait assis un jeune paysan 
robuste carrure, lequel,  la vue des bourgeois, se leva et
porta la main  son bonnet de laine.

--O est Antoine? lui demanda M. de Chandor.

--L-haut, monsieur le baron.

Le vieux gentilhomme essaya d'ouvrir la porte; elle rsista.

--Oh! monsieur, Antoine est barricad en dedans, dit le paysan.

--Singulire ide, fit M. de Chandor en frappant du bout de sa
canne.

Il frappait depuis un moment de plus en plus fort, quand enfin, de
l'intrieur:

--Qui va l? cria la voix d'Antoine.

--C'est moi, sarpejeu! le baron de Chandor. Bruyamment les
barres furent retires, et le vieux valet de chambre se montra. Il
tait blme et dfait. Au dsordre de sa barbe, de ses cheveux et
de ses vtements, il tait ais de voir qu'il ne s'tait pas
couch. Et ce dsordre tait fort significatif, de la part d'un
homme qui, en toute circonstance, mettait son amour-propre 
afficher l'irrprochable tenue d'un gentleman anglais.
M. de Chandor en fut si frapp qu'avant tout:

--Qu'avez-vous, mon brave Antoine? demanda-t-il.

Au lieu de rpondre, le fidle serviteur attira le baron et son
compagnon  l'intrieur. Et aprs qu'il eut referm la porte, se
croisant les bras devant eux:

--J'ai, rpondit-il d'un accent trange, j'ai... que j'ai peur!

Le vieux gentilhomme et l'avocat se regardaient. Ce malheureux,
pensaient-ils, a perdu l'esprit.

Antoine comprit, car vivement:

--Non! je ne suis pas fou, dit-il, quoiqu'en vrit il se passe
ici des choses telles qu'on se demande si l'on jouit bien de tout
son bon sens!... Si j'ai peur, ce n'est pas sans motifs...

--Douteriez-vous de votre matre? interrogea matre Folgat.

Si menaant fut le regard que l'honnte domestique lana au
questionneur, que tout de suite M. de Chandor intervint:

--Mon cher Antoine, dit-il, monsieur est un ami, un ami dvou,
un avocat venu de Paris avec madame de Boiscoran pour dfendre
Jacques. Non seulement vous ne devez pas vous dfier de lui, mais
il faut lui dire tout ce que vous savez, tout absolument et quand
mme...

Le visage du digne serviteur s'claira.

--Ah! monsieur est un avocat! s'cria-t-il. Qu'il soit le
bienvenu. Je vais pouvoir dire tout ce que j'ai sur le coeur...
Non, certes, je ne crois pas monsieur Jacques coupable, il est
impossible qu'il le soit, il est stupide de penser qu'il puisse
l'tre. Mais ce que je crois, ce dont je suis sr, c'est qu'il y a
un coup mont pour lui mettre sur le dos les horreurs du
Valpinson...

--Un coup mont! interrompit matre Folgat, par qui, comment,
dans quel but?

--Ah! c'est ce que j'ignore. Mais je ne me trompe pas, et vous
penseriez comme moi si vous aviez assist  l'interrogatoire...
C'tait effrayant, messieurs, c'tait inou,  ce point que moi,
j'ai t comme bloui, et qu' un moment j'ai dout de mon matre
et que je lui ai conseill de fuir... Non, jamais on n'a entendu
chose pareille. Tout tait contre lui...

Chacune de ses rponses tait comme un aveu. Il y a eu un crime au
Valpinson... on l'y a vu aller et en revenir par des chemins
dtourns. On a mis le feu; l'eau o il s'tait lav les mains
tait noire de charbon. On a tir des coups de fusil... on a
retrouv une de ses cartouches prs de l'endroit o monsieur de
Claudieuse a t bless. Mme, c'est l que j'ai reconnu le coup
mont. Est-ce que toutes les circonstances se seraient ajustes si
exactement, si elles n'eussent t d'avance prvues, calcules et
arranges!... Ce pauvre monsieur Daubigeon avait les larmes aux
yeux et ce tout se mle de Mchinet, le greffier, lui-mme tait
confondu. Il n'y avait  paratre content que ce Galpin-Daveline
de malheur. Car c'tait lui qui tait le juge et qui interrogeait.
Lui, l'ami de monsieur! Un homme qui  tout moment arrivait ici
manger notre pain, dormir dans nos lits et tirer notre gibier. Il
tait  genoux devant monsieur, alors, pour obtenir la main de la
nice des demoiselles de Lavarande. Alors, c'tait mon bon
Jacques par-ci, mon cher Boiscoran par-l, et des protestations
et des cajoleries  n'en plus finir, au point que je me disais
toujours qu'un matin je trouverais les bottes de monsieur cires
par lui. Ah! il a pris sa revanche, hier matin, et il fallait voir
de quel air il disait  monsieur: Nous ne sommes plus amis.
Bandit!... non, nous ne sommes plus amis, et si le bon Dieu tait
juste, tu aurais dans le ventre les deux coups de fusil qu'on a
tirs sur monsieur de Claudieuse, et tu ne les digrerais pas...

L'impatience de M. de Chandor tait grande. Aussi, ds qu'Antoine
s'arrta pour reprendre haleine:

--Pourquoi, fit-il, n'tes-vous pas venu me raconter cela tout de
suite?

Le vieux serviteur se permit un haussement d'paules.

--Est-ce que je le pouvais! rpondit-il. Quand l'interrogatoire a
t fini, le Galpin a mis partout les scells, des bandes de toile
fixes avec de la cire, comme on en pose sur le secrtaire des
morts. Oh! il en a mis sur toutes les ouvertures, et deux plutt
qu'une. Il en a plac trois sur la porte extrieure. Puis il m'a
dit qu'il me constituait gardien, que j'aurais une rtribution
pour cela, mais que les galres m'attendaient si quelqu'un
touchait aux scells, seulement du bout du doigt. L-dessus, aprs
avoir livr monsieur aux gendarmes, le Galpin est parti, me
laissant seul ici, hbt comme un homme qui aurait reu un coup
de marteau sur la tte... Pourtant, je serais all trouver
monsieur le baron, sans une ide qui m'est venue et qui m'a donn
le frisson.

Grand-pre Chandor frappait du pied.

--Au fait! dit-il. Au fait!...

--Voil. Il faut que ces messieurs sachent que, dans
l'interrogatoire, il a t beaucoup question du fusil Klebb que
monsieur avait emport le soir de l'incendie. Le Galpin a mani ce
fusil et a ensuite demand quand monsieur avait feu avec pour la
dernire fois. Monsieur a rpondu qu'il y avait cinq jours... Vous
m'entendez, je dis: cinq jours. Et l-dessus, mon Galpin a remis
le fusil  sa place, sans examiner les canons.

--Eh bien? fit matre Folgat.

--Eh bien! monsieur, moi, Antoine, j'avais, l'avant-veille--je
dis bien l'avant-veille--lav et nettoy  fond le Klebb de
monsieur...

--Sarpejeu! s'cria M, de Chandor, comment n'avez-vous pas dit
cela plus tt, Antoine... Si les canons sont propres, c'est la
preuve irrcusable que Jacques est innocent!

Le vieux serviteur branla la tte.

--C'est vrai, dit-il, seulement... les canons sont-ils propres?

--Oh!

--Monsieur peut s'tre tromp quant  la date de son dernier coup
de fusil, et alors les canons seraient encrasss, et au lieu de le
sauver, ma dclaration le perdrait dfinitivement. Avant de
parler, il faut tre sr.

--Oui, approuva matre Folgat, et vous avez bien fait de vous
taire, mon brave, et je ne saurais trop vous adjurer de ne parler
 personne au monde de cette circonstance, qui peut devenir pour
la dfense un argument dcisif.

--Oh! je saurai tenir ma langue, monsieur; seulement vous devez
comprendre ce que je me suis fait de mauvais sang, devant ces
maudits scells qui m'empchaient d'aller m'assurer de l'tat du
fusil... Oh! si j'avais os les briser!...

--Malheureux!

--J'en ai eu l'ide, mais je me suis retenu. Seulement j'ai
song, aprs, que cette pense pouvait venir  d'autres. Les
sclrats qui ont organis ce complot abominable contre monsieur
Jacques sont capables de tout, n'est-ce pas? Pourquoi ne seraient-
ils pas venus, de nuit, briser les scells... J'ai mis le mtayer
de garde dans le jardin, sous les fentres; j'ai plac son fils de
faction dans la cour, et moi je suis rest en sentinelle devant
les scells, avec des armes sous la main... Les brigands pouvaient
venir ils auraient trouv  qui parler!

On a beau dire, les avocats valent mieux que leur rputation. Il
est des grces d'tat. Le premier qui versera une larme  la
reprsentation d'un drame bien noir sera toujours dramaturge, un
homme du mtier qui connat toutes les ficelles et pour qui les
coulisses n'ont plus de secrets. L'avocat, tant accus de
scepticisme, est par excellence crdule et naf. C'est sincrement
qu'il se passionne, et, quand on pense qu'il joue la comdie, il
est de bonne foi. Les trois quarts du temps est gagne dans son
esprit la cause dtestable qu'il plaide et qu'il perd devant les
juges.

D'heure en heure, depuis son arrive  Sauveterre, matre Folgat
s'tait pntr de l'innocence de Jacques de Boiscoran, et le
rcit du vieil Antoine n'tait pas fait pour branler ses
convictions. Non qu'il admt l'existence d'un complot. Mais il
n'tait pas loign de croire  l'audacieux calcul de quelque
sclrat, profitant de circonstances connues de lui seul pour
faire retomber le chtiment de son crime sur M. de Boiscoran.

Mais il avait bien d'autres explications  demander, et il tait
difficile de les obtenir d'Antoine, dans l'tat de fivreuse
exaltation o il se trouvait. Car interroger un homme, si dispos
qu'il soit  parler, n'est pas facile. Et si l'on n'apporte pas 
cette tche un grand sang-froid, beaucoup de soin et une mthode
imperturbable, on risque fort de passer  ct du fait le plus
important  recueillir.

Donc, aprs un moment:

--Mon brave Antoine, reprit matre Folgat, je ne saurais trop
louer votre conduite en toute cette affaire. Nous sommes loin d'en
avoir fini... Seulement, comme je n'ai rien pris depuis hier 
Paris, et que j'entends sonner midi... M. de Chandor se frappa le
front.

--Ah! vieil oublieux que je suis! interrompit-il. Comment ne vous
ai-je rien offert!... Pourtant, vous m'excuserez, n'est-ce pas, je
suis si boulevers!... Antoine, qu'avez-vous  nous servir?

--La mtayre a des oeufs, du confit d'oie, du jambon...

--Ce qui sera le plus vite prt sera le meilleur, dit le jeune
avocat.

--Avant vingt minutes ces messieurs seront  table! s'cria le
digne serviteur.

Et il s'lana dehors, pendant que M. de Chandor faisait entrer
matre Folgat dans le salon.

Le pauvre grand-pre faisait appel  toute son nergie pour garder
une contenance assure.

--Cette circonstance du fusil, dit-il, c'est le salut, n'est-ce
pas?

--Peut-tre, rpondit le jeune avocat.

Et ils gardrent le silence: le grand-pre songeant  la douleur
de sa petite-fille et maudissant le jour o, en ouvrant sa maison
 Jacques, il l'avait ouverte  tant et de si cruelles angoisses;
l'avocat classant dans son esprit les faits qu'il avait recueillis
et prparant les questions qu'il voulait poser encore.

Ils taient, l'un et l'autre, si profondment enfoncs dans leurs
rflexions qu'ils tressautrent quand Antoine reparut disant:

--Ces messieurs sont servis!

La table avait t dresse dans la salle  manger, et les deux
convives y ayant pris place, l'honnte domestique se plantait
debout, prs d'eux, la serviette au bras, quand M. de Chandor
l'interpellant:

--Mettez un troisime couvert, Antoine, dit-il, et djeunez avec
nous.

--Oh! monsieur, protesta le brave homme, monsieur le baron...

--Asseyez-vous, insista M. de Chandor, manger aprs nous vous
ferait perdre du temps, et un serviteur tel que vous fait partie
de la famille.

Antoine obit, confus, mais rouge de plaisir de l'honneur qui lui
tait fait, car ce n'est pas par excs de familiarit que pchait
le baron de Chandor.

Et le jambon et les oeufs de la mtayre expdis:

--Maintenant, reprit matre Folgat, revenons  notre affaire, et
vous, mon cher Antoine, du calme, et rappelez-vous que si nous
n'obtenons pas une ordonnance de non-lieu, vos rponses seront les
lments de ma dfense! Quelles taient, ici, les habitudes de
monsieur de Boiscoran?

--Ici, monsieur, il n'en avait pour ainsi dire pas. Nous venions
si rarement et pour si peu de temps...

--N'importe, quel tait son genre de vie?

--Il se levait tard, il se promenait beaucoup, il chassait
quelquefois, il dessinait, il lisait... car monsieur est un grand
liseur, et qui aime les livres autant que monsieur le marquis, son
pre, aime la porcelaine.

--Qui recevait-il?

--Monsieur Galpin-Daveline, le plus souvent; le docteur
Seignebos, le cur de Brchy, monsieur Sneschal, monsieur
Daubigeon...

--Comment passait-il ses soires?

--Chez monsieur le baron de Chandor, qui est ici pour le dire.

--Il n'avait pas d'autres relations dans le pays?

--Non.

--Vous ne lui connaissez pas quelque... bonne amie?

Antoine eut un geste pudibond.

--Oh! monsieur, pronona-t-il, monsieur, ne savez-vous donc pas
que monsieur est le fianc de mademoiselle Denise!

Le baron de Chandor n'tait pas n d'hier, ainsi qu'il se
plaisait  le dire. Si puissamment intress qu'il ft, il se
leva.

--J'ai besoin de prendre l'air, fit-il.

Et il sortit, comprenant que sa qualit de grand-pre de Denise
pouvait arrter la vrit sur les lvres d'Antoine.

Voil un homme d'esprit, pensa matre Folgat.

Et tout haut:

--Puisque nous voil seuls, mon brave Antoine, reprit-il, parlons
nettement. Monsieur de Boiscoran avait-il quelque matresse dans
le pays?

--Non, monsieur.

--N'en a-t-il jamais eu?

--Jamais. On vous dira peut-tre que, dans le temps, il regardait
avec plaisir la Fougerouse, une grande rousse, la fille d'un
meunier qui demeure tout prs d'ici, et que la mtine venait au
chteau plus souvent qu'il n'tait besoin, tantt sous un
prtexte, tantt sous un autre... Mais c'tait pur enfantillage.
D'ailleurs, il y a cinq ans de cela, et depuis trois la Fougerouse
est marie  un saunier des environs de Marennes.

--Vous tes sr de ce que vous dites?

--Comme de mon existence. Et monsieur en serait sr connaissait
le pays comme moi, et la langue infernale des gens. Il n'y a pas
de ruses qui tiennent, ni prcautions; je dfie un homme de parler
trois fois  une femme sans que tout le monde le sache.  Paris,
je dis pas...

Matre Folgat dressa l'oreille.

" Il y_ _a donc eu quelque chose  Paris? interrogea-t-il.

Mais Antoine hsitait.

C'est que, balbutia-t-il, les secrets de mon matre ne sont pas
les miens, et aprs le serment que je lui ai fait...

--De votre franchise dpend peut-tre le salut de votre matre
interrompit le jeune avocat, soyez sr qu'il ne vous en voudra pas
d'avoir parl.

Quelques secondes encore, l'honnte serviteur demeura indcis;
puis:

--Eh bien! commena-t-il, monsieur a eu, comme on dit une grande
passion...

--Quand?

--Ah! je l'ignore; cela avait commenc avant mon entre au service
de monsieur. Ce que je sais, c'est que pour recevoir... la
personne, monsieur avait achet  Passy bout de la rue des Vignes,
au milieu d'un immense jardin, une belle maison qu'il avait fait
meubler magnifiquement.

--Ah!...

--C'est l un secret que ni le pre de monsieur ni sa mre comme
de juste, ne connaissent. Et si je le sais, c'est que monsieur, un
jour qu'il tait  cette maison, est tomb dans l'escalier et
s'est dbot le pied, et qu'il m'a fait venir pour le soigner.
C'est probablement sous son nom qu'il l'a achete, mais ce n'tait
pas sous son nom qu'il l'occupait. Il s'y faisait passer pour un
Anglais, monsieur Burnett, et c'tait une servante anglaise qui le
servait.

--Et... la personne...

--Ah! monsieur, non seulement je ne la connais pas, niais je ne
souponne pas qui elle pouvait tre. Ah! monsieur, et elle prenait
de fires prcautions! tant ici pour tout dire, j'avouerai que
j'ai eu la curiosit de questionner la servante anglaise. Elle m'a
rpondu qu'elle n'tait pas plus avance que moi; qu'elle savait
bien qu'il venait une dame, mais que jamais elle n'avait russi 
lui voir seulement le bout du nez. Monsieur prenait si adroitement
son temps que toujours la servante tait en course quand la dame
arrivait et repartait. Quand elle tait  la maison, monsieur et
elle se servaient seuls. Et s'ils voulaient se promener dans le
jardin, ils envoyaient la servante faire une commission  tous les
diables,  Versailles ou  Fontainebleau, ce dont elle enrageait,
comme de raison.

D'un mouvement machinal qui lui tait familier, matre Folgat
tortillait une mche de sa barbe noire. Un instant, il lui avait
sembl voir poindre la femme, cette invitable femme dont
l'inspiration toujours se retrouve au fond de toutes les actions
d'un homme, et voici que dcidment elle s'vanouissait. Car c'est
en vain que d'un esprit alerte il cherchait un rapport quelconque
possible, sinon probable, entre la mystrieuse visiteuse de la rue
des Vignes et les vnements dont le Valpinson venait d'tre le
thtre; il n'en dcouvrait aucun.

Quelque peu dcourag:

--Enfin, mon brave Antoine, reprit-il, cette grande passion de
votre matre n'existe sans doute plus?

--videmment, monsieur, puisque monsieur Jacques allait pouser
mademoiselle Denise.

La raison n'tait peut-tre pas aussi premptoire que l'imaginait
le fidle serviteur; pourtant le jeune avocat ne fit aucune
observation.

--Et, selon vous, poursuivit-il, quand cette passion aurait-elle
pris fin?

--Pendant la guerre, monsieur et la dame ont d se trouver
spars, car monsieur n'est pas rest  Paris. Il commandait une
compagnie de nos mobiles, et mme il a t bless  leur tte, ce
qui lui a valu la croix.

--Possde-t-il encore sa maison de la rue des Vignes?

--Je le crois.

--Pourquoi?

--Parce que monsieur et moi sommes alls passer huit jours 
Paris, aprs les vnements, et qu'un soir il m'a dit: La guerre
et la Commune me cotent bon. Ma bicoque a reu plus de vingt
obus, et il y a log tour  tour des francs-tireurs, des communeux
et des soldats. Les murs sont  jour, et il n'y reste pas un
meuble intact. Mon architecte me dit que, tout compris, j'aurai
pour plus de quarante mille francs de rparations...

--Comment! de rparations!... Il comptait donc encore utiliser
cette maison?

-- cette poque, monsieur, le mariage de monsieur n'tait pas
encore arrt.

--Soit, mais cette circonstance tendrait  prouver qu'il a revu 
cette poque la dame mystrieuse, et que la guerre n'avait pas
bris leurs relations...

--C'est possible.

--Et il ne vous a jamais reparl de cette dame?

--Jamais...

Il s'arrta. Dans le vestibule, on entendait M. de Chandor
tousser avec cette affectation d'un homme qui tient  s'annoncer.

Aussitt qu'il reparut:

--Par ma foi, monsieur, lui dit matre Folgat, lui indiquant
ainsi que sa prsence n'avait plus aucun inconvnient, je me
disposais  aller  votre recherche, craignant que vous ne fussiez
incommod.

--Je vous remercie, rpondit le vieux gentilhomme, l'air m'a tout
 fait remis.

Il s'assit; et le jeune avocat se retournant vers Antoine:

--Revenons, dit-il,  monsieur de Boiscoran. Comment tait-il, le
jour qui a prcd l'incendie?

--Comme tous les autres jours, monsieur.

--Qu'a-t-il fait avant de sortir?

--Il a dn comme d'habitude, de bon apptit. Il est ensuite
mont dans son appartement, o il est rest plus d'une heure. En
descendant il tenait  la main une lettre, qu'il a remise 
Michel, le fils du fermier, pour la porter  Sauveterre, 
mademoiselle Chandor...

--Prcisment. Dans cette lettre monsieur de Boiscoran dit 
mademoiselle Denise qu'il est retenu loin d'elle par une affaire
imprieuse.

--Ah!

--Avez-vous ide de ce que pouvait tre cette affaire?

--Aucunement, monsieur, je vous le jure.

--Cependant, voyons, ce ne peut tre sans raison que monsieur de
Boiscoran s'est priv du plaisir de passer la soire auprs de sa
fiance?

--Non, en effet.

--Ce ne peut tre sans but, qu'au lieu de suivre la grande route,
il s'est lanc  travers les marais inonds et qu'il est revenu 
travers bois...

Le vieil Antoine, littralement, s'arrachait les cheveux.

--Ah! monsieur! s'cria-t-il, vous dites l prcisment ce que
disait monsieur Galpin-Daveline!

--C'est malheureusement ce que dira tout homme sens.

--Je le sais, monsieur, je ne le sais que trop. Et monsieur
Jacques lui-mme l'a si bien senti qu'il a essay d'inventer un
prtexte. Mais il n'a jamais menti, monsieur Jacques, il ne sait
pas mentir, et lui qui a tant d'esprit, il n'a rien su trouver
qu'un prtexte dont l'absurdit saute aux yeux. Il dit qu'il
allait  Brchy voir son marchand de bois...

--Et pourquoi non! fit M. de Chandor. Antoine secoua la tte.

--Parce que, rpondit-il, le marchand de bois de Brchy est un
voleur, et qu'au su et vu de tout le monde, monsieur l'a mis
dehors par les paules, voil plus de trois ans. C'est 
Sauveterre que nous vendons nos coupes.

Matre Folgat venait de sortir de sa poche un agenda, et il y
notait certaines indications d'Antoine, arrtant dj les grandes
lignes de sa dfense.

Cela fait:

-- cette heure, commena-t-il, arrivons  Cocoleu.

--Ah! le misrable! s'cria Antoine.

--Vous le connaissez?

--Comment ne le connatrais-je pas, moi qui ai pass toute ma vie
ici,  Boiscoran, au service de dfunt l'oncle de monsieur!

--Alors, quel individu est-ce, dcidment?

--Un idiot, monsieur, ou, comme on dit ici, un innocent, qui a la
danse de Saint-Guy, par-dessus le march, et qui tombe du haut
mal.

--Ainsi, il est de notorit publique qu'il est compltement
imbcile?

--Oui, monsieur. Quoique pourtant j'ai entendu des gens soutenir
qu'il n'tait pas si dnu de bon sens qu'on croyait, et qu'il
faisait, comme on dit, l'ne pour avoir du son...

M. de Chandor l'interrompit.

--Sur ce sujet, dit-il, le docteur Seignebos peut donner les
renseignements les plus prcis, ayant gard Cocoleu chez lui prs
de deux ans.

--Aussi ai-je bien l'intention de voir le docteur, rpondit
matre Folgat. Mais, avant tout, il faudrait retrouver ce
misrable idiot...

--Vous avez entendu monsieur Sneschal, monsieur, il a mis la
gendarmerie  sa poursuite.

Antoine se permit une grimace.

Quand les gendarmes prendront Cocoleu, dclara-t-il, c'est qu'il
aura voulu se laisser prendre.

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que, messieurs, il n'y a personne comme cet innocent pour
connatre les coins et les recoins du pays, les trous, les
fourrs, les cachettes, et qu'avec l'habitude qu'il a eu de vivre
comme un sauvage, de fruits, de racines et d'oiseaux, il peut, en
cette saison, rester trois mois sans approcher d'une maison.

--Diable! fit matre Folgat, dsappoint.

--Je ne connais qu'un homme, continua le vieux serviteur, capable
de dnicher Cocoleu, c'est le fils de notre mtayer, Michel, ce
gars que vous avez vu en bas.

--Qu'il vienne! dit M. de Chandor.

Appel, Michel ne tarda pas  paratre, et quand on lui eut
expliqu ce qu'on attendait de lui:

--Il y a moyen, rpondit-il, quoique certainement ce ne soit
point ais. Si Cocoleu n'a pas la raison d'un homme, il a la
malice d'une bte... Enfin, on va essayer.

Rien ne retenait plus  Boiscoran M. de Chandor ni matre Folgat.

Aprs avoir recommand au vieil Antoine de bien surveiller les
scells et de donner, s'il tait possible, un coup d'oeil au fusil
de Jacques, lorsque la justice viendrait enlever les pices 
conviction, ils remontrent en voiture.

Et cinq heures sonnaient  la cathdrale de Sauveterre quand ils
arrivrent rue de la Rampe.

Mlle Denise attendait dans le salon. Elle se leva lorsqu'ils
entrrent, ple, les yeux secs et brillants.

--Comment! tu es seule! s'cria M. de Chandor, on t'a laisse
seule!

--Ne te fche pas, grand-pre. Je viens de dcider madame de
Boiscoran, qui tait puise de fatigue,  prendre, avant dner,
une heure de repos.

--Et tantes Lavarande?

--Elles sont sorties, grand-pre. Elles doivent tre en ce moment
chez monsieur Galpin-Daveline.

Matre Folgat tressauta.

--Oh!... fit-il.

--Mais c'est une dmarche insense! s'cria le vieux gentilhomme.

D'un mot la jeune fille lui ferma la bouche.

--C'est moi, dit-elle, qui l'ai voulu.


5

Oui, la dmarche des demoiselles de Lavarande tait insense. Au
point o en taient les choses, aller trouver M. Galpin-Daveline,
c'tait peut-tre lui porter des armes dont il craserait Jacques.

Mais,  qui la faute, sinon  M. Chandor et  matre Folgat?
N'avaient-ils pas commis une impardonnable imprudence en partant
pour Boiscoran sans prvenir, sans autre prcaution que de faire
dire par le domestique de M. Sneschal qu'ils seraient de retour
pour dner et qu'il ne fallait pas s'inquiter?

Ne pas s'inquiter!... Et c'est  la marquise de Boiscoran et 
Mlle Denise,  la mre et  la fiance de Jacques qu'ils disaient
cela!...

Certainement, sur le premier moment, ces deux infortunes
conservrent un sang-froid relatif, chacune s'efforant de donner
 l'autre l'exemple du courage et de la confiance. Mais  mesure
que s'taient coules les heures, leurs angoisses avaient repris
le dessus, et peu  peu leur douleur s'tait exalte de l'change
de leurs craintes. Elles se reprsentaient Jacques innocent et
cependant trait comme les pires criminels, seul, au fond d'un
cachot, livr aux plus horribles inspirations du dsespoir.
Quelles pouvaient tre ses rflexions depuis plus de vingt-quatre
heures qu'il tait sans nouvelle des siens? Ne devait-il pas se
croire mpris, abandonn, reni?

Cette ide est intolrable! s'cria enfin Mlle Denise.  tout
prix, il faut arriver jusqu' lui.

--Comment? demanda Mme de Boiscoran.

--Je ne sais, mais il doit y avoir un moyen. Il est des choses
que, seule, je n'aurais pas os; mais avec vous, ma chre mre, je
puis tout tenter. Allons  la prison...

Vivement, Mme de Boiscoran jeta sur ses paules son manteau de
voyage.

--Je suis prte, dit-elle, partons!

Elles avaient bien l'une et l'autre entendu dire que Jacques tait
au secret, mais ni l'une ni l'autre n'attachaient  cette
expression sa relle et effrayante signification. Elles n'avaient
nulle ide de cette mesure atroce et cependant indispensable en
l'tat de notre lgislation, qui supprime en quelque sorte un
homme, qui le mure dans une cellule, seul en face du crime dont il
est accus, seul,  l'entire et absolue discrtion d'un autre
homme, charg de lui arracher la vrit.

Pour elles, le secret, ce n'tait que la privation de la libert,
la cellule avec son mobilier sinistre, les grilles aux fentres,
les verrous aux portes, le gelier secouant ses trousseaux de
clefs le long des corridors sombres et le soldat de faction dans
la cour.

--Il est impossible, disait Mme de Boiscoran, qu'on me refuse de
voir mon fils.

--Impossible, approuvait Mlle Denise. Et, d'ailleurs, je connais
le gelier Blangin, dont la femme tait autrefois  notre service.

C'est donc avec une entire confiance que la jeune fille, de sa
main frle, souleva le lourd marteau de la porte de la prison.

Ce fut Blangin lui-mme qui vint ouvrir, et,  la vue des deux
pauvres femmes, un immense tonnement se peignit sur sa large
face.

--Nous venons voir monsieur de Boiscoran, dit rsolument Mlle
Denise.

--Ces dames ont donc une permission? demanda le gelier.

--Une permission!... De qui?

--De monsieur Galpin-Daveline.

--Nous n'avons pas de permission.

--Alors j'ai le regret de dire  ces dames qu'il est impossible
qu'elles voient monsieur de Boiscoran. Il est au secret, et j'ai
les ordres les plus rigoureux...

Mlle Denise fronait les sourcils.

--Vos ordres, monsieur Blangin, interrompit-elle, ne sauraient
concerner madame, qui est la marquise de Boiscoran.

--Mes ordres concernent tout le monde, mademoiselle.

--Vous empcheriez, vous, une mre dsole d'embrasser son fils!

--Eh! ce n'est pas moi, mademoiselle! Moi! Que suis-je? Rien, un
verrou que la justice pousse ou tire  son gr.

Pour la premire fois, la jeune fille eut l'ide que sa tentative
pouvait chouer.

--Mais moi, mon bon monsieur Blangin, insista-t-elle, avec des
larmes plein les yeux, moi, me refuserez-vous? Ne me connaissez-
vous pas? Votre femme ne vous a-t-elle jamais parl de moi?

Le gelier, certainement, tait mu.

--Je sais, rpondit-il, tout ce que ma femme et moi devons aux
bonts de mademoiselle, mais... J'ai ma consigne, mademoiselle ne
voudrait pas perdre la place d'un pauvre homme...

--Si vous perdez votre place, monsieur Blangin, moi, Denise de
Chandor, je vous en garantis une qui vous vaudra le double.

--Mademoiselle...

--Douteriez-vous de ma parole, monsieur Blangin?

--Dieu m'en garde! mademoiselle, mais ce n'est pas seulement de
ma place qu'il s'agit... Si je faisais ce que vous demandez, je
serais puni svrement...

 l'accent du gelier, Mme de Boiscoran comprit que Mlle de
Chandor n'obtiendrait rien.

--N'insistez pas, mon enfant, dit-elle, rentrons...

--Quoi! sans savoir rien de ce qui se passe derrire ces murs
implacables, sans savoir mme si Jacques est vivant ou mort!

Il tait clair qu'un rude combat se livrait dans le coeur du
gelier. Tout  coup, d'une voix brve, et en jetant autour de lui
des regards inquiets:

--Parler, dit-il, m'est interdit, mais n'importe... Je ne vous
laisserai pas vous loigner sans vous apprendre que monsieur de
Boiscoran est en bonne sant.

--Ah!

--Hier, quand on l'a amen, il tait comme hbt... Il s'est
jet sur son lit  corps perdu, et il y est rest sans faire un
mouvement plus de deux heures. Je crois bien qu'il pleurait...

Un sanglot, que ne put matriser Mlle Denise, fit tressaillir
M. Blangin.

--Oh! rassurez-vous, mademoiselle, reprit-il bien vite, cet tat
n'a pas dur. Bientt monsieur de Boiscoran s'est lev en
s'criant: Ah ! mais je suis stupide de me dsesprer ainsi...

--Vous l'avez entendu? demanda Mme de Boiscoran.

--Pas personnellement. C'est Frumence Cheminot qui l'a entendu...

--Frumence Cheminot?

--Oui, un de nos dtenus. Oh! un simple vagabond, pas mchant du
tout, et qui a la commission de monter la garde au guichet de
monsieur de Boiscoran et de ne jamais le perdre de vue... C'est
monsieur Galpin-Daveline qui a eu l'ide de cette prcaution,
parce que les accuss, quelquefois, dans le premier moment, si le
dsespoir les prend et le dgot de la vie... Un malheur est si
vite arriv! Frumence empcherait le malheur...

Mme de Boiscoran frmissait d'horreur. Mieux que tout, cette
prcaution lui donnait la mesure exacte de la situation de son
fils.

--Du reste, poursuivit M. Blangin, il n'y a plus rien  craindre.
Monsieur de Boiscoran est redevenu calme, tranquille et mme gai,
si j'ose m'exprimer ainsi. Quand il s'est lev ce matin, aprs
avoir dormi toute la nuit comme un loir, il m'a appel pour me
demander du papier, de l'encre et des plumes. C'est ce que les
prisonniers demandent le second jour. J'avais ordre de lui en
donner: il en a eu. Et quand je suis all lui porter son djeuner,
il m'a remis une lettre,  l'adresse de mademoiselle de Chandor.

--Comment! s'cria Mlle Denise, vous avez une lettre pour moi et
vous ne me la donnez pas!

--C'est que je ne l'ai plus, mademoiselle; c'est que je l'ai
remise, comme c'tait mon devoir,  monsieur Galpin-Daveline,
quand il est venu, avec son greffier Mchinet, pour interroger
monsieur de Boiscoran.

--Et qu'a-t-il dit?

--Il a dcachet la lettre, il l'a lue, et il l'a mise dans sa
poche en disant: Bon!

Des larmes, mais de colre, cette fois, jaillirent des yeux de
Mlle Denise.

--Quelle honte! s'cria-t-elle. Cet homme, lire une lettre que
Jacques m'adressait! C'est infme!

Et, sans songer  remercier M. Blangin, elle entrana
Mme de Boiscoran, et jusqu' la maison elle ne pronona pas une
parole.

--Ah! pauvre enfant, tu n'as pas russi! s'crirent tantes
Lavarande lorsqu'elles virent rentrer leur nice.

Mais quand Denise leur eut tout appris:

--Eh bien! s'crirent-elles, nous allons aller le voir, nous, ce
petit juge, qui avant-hier encore nous faisait bassement sa cour
pour obtenir la dot de notre nice. Et nous lui dirons son fait.
Et si nous n'obtenons pas qu'il nous rende Jacques, nous
troublerons du moins son triomphe et nous rabaisserons son
orgueil.

Comment Mlle de Chandor n'et-elle pas adopt l'ide des tantes
Lavarande, un projet qui donnait  sa colre une satisfaction
immdiate et qui servait ses secrtes esprances!

--Oh, oui! vous avez raison, chres tantes! s'cria-t-elle. Vite,
sans perdre une minute, partez...

Incapables de rsister  de tels accents, elles se mirent en
route, sans couter les timides objections de la marquise de
Boiscoran.

Seulement les bonnes demoiselles se trompaient quant aux
dispositions d'esprit de M. Galpin-Daveline. L'ex-prtendant de
leur nice Lavarande n'tait pas sur un lit de roses. Au dbut de
cette trange affaire, il s'y tait jet fivreusement, comme sur
l'occasion admirable qu'il guettait depuis tant d'annes et qui
devait ouvrir  deux battants les portes jusqu'alors fermes  son
ambition. Puis, une fois engag, l'enqute commence, il avait t
emport par un courant plus rapide que la rflexion. Aussi est-ce
avec une sorte de satisfaction malsaine qu'il avait vu les charges
se multiplier et grossir, jusqu' le contraindre de signer un
mandat d'arrt contre son ancien ami. Alors, il tait comme
aveugl par les plus magnifiques esprances. Ne prouvait-elle pas
les plus hautes facults et un savoir-faire suprieur, cette
enqute qui, en quelques heures, avait conduit la justice d'un
crime presque inexplicable  un coupable que personne n'et os
souponner?

Mais quelques heures plus tard, M. Galpin-Daveline ne voyait plus
les vnements du mme oeil. La rflexion le refroidissant, il
commenait  douter de son habilet et  se demander s'il n'avait
pas agi avec trop de prcipitation. Si Jacques tait coupable,
rien de mieux. Il y avait, c'tait clair, de l'avancement pour le
juge d'instruction au bout d'une condamnation. Oui, mais... si
Jacques allait tre innocent!

Cette ide, se dressant pour la premire fois devant M. Galpin-
Daveline, le glaa jusqu' la moelle des os. Jacques innocent!
c'tait sa condamnation  lui, Galpin-Daveline, c'tait son avenir
perdu, ses esprances ananties, sa carrire  jamais entrave!
Jacques innocent! c'tait une disgrce certaine. On le retirerait
de Sauveterre, devenue impossible pour lui aprs un tel clat.
Mais ce serait pour le relguer dans quelque pays perdu, sans
aucune chance d'avancement.

Vainement il objectait qu'il n'avait fait que son devoir. On lui
rpondait, si mme on daignait lui rpondre, qu'il est de ces
maladresses clatantes, de ces erreurs scandaleuses qu'un
magistrat ne doit pas commettre, et que, pour la gloire de la
justice et dans l'intrt de la magistrature si violemment
attaque, mieux vaut, en certaines circonstances, laisser un
coupable impuni qu'emprisonner un innocent.

Avec de telles angoisses, les plus cruelles qui puissent dchirer
le coeur d'un ambitieux, M. Galpin-Daveline devrait trouver son
chevet rembourr d'pines.

Ds six heures du matin, il tait debout.  onze heures, il
envoyait chercher son greffier, Mchinet, et ils se rendirent
ensemble  la prison, afin de procder  un nouvel interrogatoire.
C'est  ce moment qu'avait t remise au juge d'instruction la
lettre adresse par Jacques  Mlle Denise.

Elle tait brve, et telle que peut l'crire un homme trop
intelligent pour ne pas savoir qu'un prisonnier ne doit pas
compter sur le secret de sa correspondance. Elle n'tait mme pas
cachete, circonstance qui avait chapp  M. Blangin, le gelier.

_Denise, ma bien-aime, _crivait Jacques, _la pense de
l'horrible chagrin que je vous cause est ma plus cruelle et
presque mon unique souffrance. Dois-je m'abaisser jusqu ' vous
jurer que je suis innocent? Non, n'est-ce pas? Je suis victime
d'un si fatal concours de circonstances que la justice a d s'y
tromper. Mais, rassurez-vous, soyez sans inquitude. Je saurai, le
moment venu, dissiper cette funeste erreur._

_ bientt..._

_Jacques._

Bon! avait dit, en effet, M. Galpin-Daveline aprs avoir lu
cette lettre.

Elle ne lui en avait pas moins donn un coup au coeur.

Quelle assurance! avait-il pens.

Pourtant, il s'tait un peu remis en montant l'escalier de la
prison. Jacques, videmment, ne s'tait pas imagin que sa lettre
arriverait directement  destination; donc, il y avait lieu de
conjecturer qu'il l'avait crite pour la justice bien plus que
pour Mlle Denise. L'absence de cachet donnait  cette prsomption
un certain poids.

Enfin, c'est ce que nous allons voir, se disait M. Galpin-
Daveline, pendant que Blangin lui ouvrait la cellule du prvenu.

Mais il trouva Jacques aussi calme que s'il et t libre  son
chteau de Boiscoran, hautain et mme railleur. Impossible de rien
tirer de lui. Press de questions, il se renfermait dans le
silence le plus obstin ou rpondait qu'il avait besoin de
rflchir.

Le juge d'instruction tait donc rentr chez lui bien plus inquiet
qu'il n'en tait parti. L'attitude de Jacques le confondait. Ah!
s'il et pu reculer! Mais il ne le pouvait plus, il avait brl
ses vaisseaux et il tait condamn  aller quand mme jusqu'au
bout. Pour son salut, dsormais, pour son avenir, il fallait que
Jacques de Boiscoran ft coupable, qu'il ft traduit en cour
d'assises et qu'il ft condamn. Il le fallait absolument. C'tait
une question de vie ou de mort.

Voil prcisment quelles taient ses rflexions, quand on vint
lui annoncer que les demoiselles de Lavarande demandaient  lui
parler.

Il se dressa tout d'une pice, et, en moins d'une seconde, son
esprit surexcit embrassa toutes les ventualits imaginables. Que
pouvaient lui vouloir ces deux vieilles filles?

--Qu'elles entrent, dit-il enfin.

Elles entrrent, roides, hautaines, refusant le fauteuil que leur
avanait le magistrat.

--Je m'attendais peu  l'honneur de votre visite,
mesdemoiselles..., commena-t-il.

L'ane des tantes Lavarande, Mlle Adlade, lui coupa la parole:

--Je le conois, dit-elle, aprs ce qui s'est pass...

Et tout de suite, avec une nergie de dvote fltrissant l'impie,
elle se mit  lui reprocher ce qu'elle appelait son infme
trahison. Quoi! lui, prendre parti contre Jacques, son ami, un
homme qui s'tait employ  lui procurer la faveur d'une alliance
inespre!... Par le seul fait de ses esprances de mariage, il
faisait en quelque sorte partie de la famille. D'o tait-il donc
n, pour avoir oubli qu'entre parents, se hait-on  la mort, on
se doit aide et protection, ds qu'il s'agit de dfendre ce
patrimoine sacr qui s'appelle l'honneur!

tourdi comme un passant qui reoit d'un cinquime tage une vole
de pierres, M. Galpin-Daveline gardait cependant assez de sang-
froid pour se demander s'il n'y avait nul parti  tirer de cet
incident extraordinaire. Un retour tait-il impossible?

Aussi, ds que Mlle Adlade s'arrta, entreprit-il de se
justifier, peignant en mtaphores hypocrites la douleur dont il
tait saisi, jurant qu'il n'avait pas pu matriser les vnements,
que Jacques lui tait plus cher que jamais...

--S'il vous est si cher, interrompit Mlle Adlade, faites-le
mettre en libert.

--Eh! le puis-je, mademoiselle.

--Alors, donnez  sa famille et  ses amis la permission de le
voir.

--La loi me le dfend. S'il est innocent, qu'il se disculpe. S'il
est coupable, qu'il avoue. Dans le premier cas, il sera libre.
Dans le second, il recevra qui bon lui semblera...

--C'est peut-tre aussi par amiti que vous vous tes permis de
lire une lettre de Jacques  sa fiance...

--J'ai rempli en cela un des devoirs de ma pnible profession,
mademoiselle.

--Ah! Et cette profession vous dfend-elle de nous donner cette
lettre que vous avez lue?

--Oui... Mais je puis vous la communiquer.

Il la tira d'un dossier, en effet, et la plus jeune des tantes,
Mlle lisabeth, la copia au crayon. Cela fait, elles se retirrent
presque sans saluer.

M. Galpin-Daveline tait ivre de colre.

--Ah! vieilles sorcires! s'cria-t-il, votre dmarche me prouve
que vous tes loin de croire  l'innocence de Jacques. Pourquoi sa
famille tient-elle tant  arriver jusqu' lui? Sans doute pour lui
fournir le moyen de se soustraire, par le suicide, au chtiment de
son crime... Mais, de par Dieu, cela ne sera pas, je saurai
l'empcher!

 quoi bon rcriminer sur un fait accompli contre lequel on ne
peut rien!

Si contrari que ft matre Folgat, lorsqu'il apprit de Mlle
Denise la dmarche des tantes Lavarande, il vita d'en rien
laisser paratre. N'tait-ce pas  lui d'avoir du sang-froid pour
tous au milieu de cette famille si cruellement prouve?

M. de Chandor, d'ailleurs, dissimulait mal son mcontentement.
Et, en dpit de son respect pour les volonts de Mlle Denise:

--Certes, chre fille, je ne dis pas que tu as eu tort...
Cependant tu connais tes tantes, et tu sais combien peu elles sont
conciliantes. Elles sont capables d'exasprer monsieur Galpin-
Daveline...

--Qu'importe! interrompit firement la jeune fille. La
circonspection ne sied qu'aux coupables, et Jacques est innocent.

--Mademoiselle a raison, approuva matre Folgat, qui parut ainsi
subir, comme toute la famille, l'ascendant de Mlle Denise. Quoi
que puissent faire ou dire les demoiselles de Lavarande, elles
n'empireront pas la situation. Monsieur Galpin-Daveline n'en sera
ni plus ni moins un ennemi acharn.

Grand-pre Chandor eut un soubresaut.

--Cependant..., commena-t-il.

--Oh! ce n'est pas  lui que je m'en prends, interrompit le jeune
avocat, mais  l'institution dont il subit la fatalit. Est-il
bien possible qu'un juge d'instruction demeure absolument
impartial, en certaines causes retentissantes comme celle-ci, o
il joue en quelque sorte son avenir! On est certes un magistrat
intgre, incapable de forfaiture, troitement attach au devoir,
mais on est homme, mais on a ses intrts!... On n'aime pas au
ministre les enqutes qui aboutissent  une ordonnance de non-
lieu. Le juge qu'on rcompense n'est pas toujours celui qui a le
mieux su dgager la vrit d'une tnbreuse affaire...

--Mais monsieur Galpin-Daveline tait notre ami, monsieur...

--Oui, et c'est l ce qui m'pouvante. Quelle sera sa situation,
le jour o monsieur de Boiscoran sera reconnu innocent?

--Enfin!... nous allons savoir ce qu'ont fait les tantes
Lavarande...

Elles rentraient, en effet, trs fires de leur expdition et
agitant triomphalement la copie de la lettre de Jacques.

Cette copie, Mlle Denise la prit, et, tandis qu'elle se retirait 
l'cart pour la lire, Mlle Adlade racontait l'entrevue, disant
combien elle avait t ferme et ddaigneuse, et combien M. Galpin-
Daveline lui avait paru humble et repentant.

--Car il a t foudroy, reprenaient, en duo, les vieilles
demoiselles, car il a t ananti, cras!

--Oui, vous venez de faire un beau coup, grommelait
M. de Chandor, et je vous engage  vous en vanter.

--Les tantes ont bien agi, dclara Mlle Denise. Voyez plutt ce
que m'crivait Jacques. C'est prcis, c'est net. Que pouvons-nous
craindre aprs cette dernire phrase: _Soyez sans inquitude. Je
saurai, le moment venu, dissiper cette funeste erreur._

Ayant pris la copie et l'ayant lue, matre Folgat hochait la tte.

--Il n'tait pas besoin de cette lettre, pronona-t-il, pour
fixer mon opinion. Au fond de cette affaire est un secret que nul
de nous n'a pntr. Seulement, monsieur de Boiscoran est bien
tmraire de jouer ainsi avec un procs criminel. Que ne s'est-il
disculp tout de suite! Ce qui tait facile hier peut devenir
difficile demain et impossible dans huit jours...

--Jacques, monsieur, s'cria Mlle Denise, est un homme trop
suprieur pour qu'on ne s'en remette pas absolument  ce qu'il
dit!

Mme de Boiscoran, qui entrait, empcha l'avocat de rpondre.

Deux heures de repos avaient rendu  la malheureuse femme une
partie de son nergie et de sa prsence d'esprit accoutume, et
elle venait demander qu'on expdit un tlgramme  son mari.

--C'est le moins que nous puissions faire, murmura
M. de Chandor, quoiqu'en vrit ce soit bien inutile. Boiscoran
se soucie bien de son fils, ma foi! Ah! s'il s'agissait d'une
faence rare, ou d'une assiette qui manque  sa collection, ce
serait une autre histoire!...

La dpche n'en fut pas moins rdige et envoye au tlgraphe,
juste comme un domestique venait annoncer que le dner tait
servi.

Et ce repas fut moins triste qu'on ne l'et suppos. Certes,
chacun avait bien le coeur oppress, en songeant qu'en ce moment
mme c'tait un gelier qui servait  Jacques l'ordinaire de la
prison. Certes, Mlle Denise ne sut pas retenir une larme en voyant
matre Folgat  la place o s'asseyait son fianc... Mais
personne, hormis le jeune avocat, ne croyait que Jacques ft
vraiment en pril.

M. Sneschal, par exemple, qui arriva au moment o on servait le
caf, partageait, c'tait manifeste, les anxits de matre
Folgat. L'excellent maire venait chercher des nouvelles de ses
amis, et leur dire comment s'tait passe sa journe.

L'enterrement des pompiers avait eu lieu sans bruit, sinon sans
une profonde motion. La manifestation qu'il redoutait n'avait pas
donn signe de vie, et le docteur Seignebos n'avait point pris la
parole au cimetire. Manifestation et discours eussent t, du
reste, mal accueillis, ajoutait M. Sneschal, car il avait eu la
douleur de constater que l'immense majorit des Sauveterriens
croyait fermement  la culpabilit de M. de Boiscoran. Dans
plusieurs groupes, il avait entendu des gens qui disaient: Et
cependant, vous verrez qu'il ne sera pas condamn. Un pauvre
diable qui aurait commis ce crime abominable serait sr d'avoir le
cou coup. Mais lui, le fils du marquis de Boiscoran... vous
verrez qu'on le renverra blanc comme neige.

Le roulement d'une voiture qui s'arrtait  la porte de la rue lui
coupa fort  propos la parole.

--Qu'est-ce? fit Mlle Denise en se dressant.

On entendit, dans le corridor, un bruit de voix et de pas, quelque
chose comme le trpignement d'une lutte, et presque immdiatement
la porte de la salle  manger s'ouvrit, et le fils du mtayer de
Boiscoran, Michel, parut en s'criant:

--C'est fait, je le tiens, je l'amne!

Et en mme temps, il attirait Cocoleu, lequel se dbattait en
grognant et jetait autour de lui les regards effars de la bte
prise au pige.

--Par ma foi! mon gars, s'cria M. Sneschal, vous avez t plus
habile que les gendarmes!

 la faon dont Michel cligna de l'oeil, il fut ais de voir que
sa foi en l'habilet de la gendarmerie n'tait pas illimite.

--Ce tantt, dit-il, quand j'ai promis  monsieur le baron de
dnicher Cocoleu, j'avais mon ide. Je savais que, dans le temps,
il allait souvent se terrer, comme une bte puante qu'il est, dans
une manire de trou qu'il s'tait creus sous des rochers, au plus
pais des bois de Rochepommier. C'tait le hasard qui m'avait fait
dcouvrir ce terrier, car on passerait bien cent fois  ct et
mme dessus sans se douter qu'il existe. Donc, quand monsieur le
baron m'a dit que l'innocent avait disparu, j'ai pens en moi-
mme: sr, il se cache dans son trou, allons voir!... L-dessus,
je prends mes jambes  mon cou, j'arrive aux rochers et je trouve
Cocoleu... Seulement, je peux dire que j'ai eu du mal  le tirer
dehors, le gredin, il ne voulait pas venir, et en se dfendant, il
m'a mordu la main, comme un chien enrag qu'il est... (Sur quoi,
Michel agitait sa main gauche enveloppe d'un linge ensanglant.)
Pour amener mon idiot, poursuivit-il, a a t toute une histoire.
J'ai t oblig de lui lier les mains et de le porter jusque chez
mon pre. L, nous l'avons hiss dans notre cabriolet, et le
voil... Regardez-moi le joli garon!

Il tait hideux, en ce moment, avec sa face livide, marque de
plaques rouges, ses lvres pendantes, franges de bave, et ses
regards hbts.

--Pourquoi ne voulais-tu pas venir? lui demanda M. Sneschal.

L'idiot ne sembla mme pas entendre.

--Pourquoi as-tu mordu Michel? insista le maire. Cocoleu ne
rpondit pas.

--Sais-tu que monsieur de Boiscoran est en prison  cause de ce
que tu as dit?

Toujours pas de rponse.

--Ah! ce n'est pas la peine de l'interroger, dit Michel. Vous le
battriez jusqu' demain, que vous lui feriez sortir l'me du corps
plutt qu'une parole de la bouche.

--J'ai... j'ai faim!... bgaya Cocoleu. Matre Folgat eut un
geste indign.

--Et penser, murmura-t-il, que c'est sur la dposition d'un tel
tre qu'on base une accusation capitale!

Grand-pre Chandor, lui, semblait assez embarrass.

--Avec tout cela, demanda-t-il, qu'allons-nous faire de ce
misrable idiot?

--Je vais moi-mme,  l'instant, rpondit M. Sneschal, le
conduire  l'hpital, et prvenir de la trouvaille le docteur
Seignebos et le procureur de la Rpublique.

Le docteur Seignebos avait des ridicules, c'est incontestable, et
toutes les burlesques aventures que lui attribuaient ses ennemis
n'taient pas imaginaires. Il avait, en tout cas, cette qualit,
devenue rare, de professer pour son art, comme il disait, un
respect voisin du fanatisme. La Facult, selon lui, tait
impeccable, et volontiers il lui attribuait l'infaillibilit qu'il
dniait au pape. Il confessait bien dans l'intimit que certains
de ses confrres taient des nes nonnant, mais jamais il n'et
permis  un profane d'mettre, devant lui, cette irrvrencieuse
opinion. Du moment o un homme tait muni de ce fameux diplme qui
confre le droit de vie et de mort, cet homme,  son avis, devait
tre pour le vulgaire un personnage auguste. C'tait un crime, 
ses yeux, que de ne se point soumettre aveuglment  l'arrt d'un
mdecin.

De l son opinitret  tenir tte  M. Galpin-Daveline,
l'amertume de ses contradictions et le sans-faon avec lequel il
avait pri messieurs de la justice d'aller procder hors de la
chambre o gisait _son _malade.

--Car ces diables-l, avait-il dit, tueraient un homme pour en
tirer le moyen de faire couper la tte  un autre...

Et l-dessus, reprenant ses pinces, ses bistouris et son ponge,
il s'tait remis  l'oeuvre, et Mme de Claudieuse l'aidant, il
avait recommenc  extraire les grains de plomb qui criblaient les
chairs du comte.

 neuf heures, il avait fini.

--Non que je prtende avoir tout retir, dclara-t-il
modestement, mais s'il reste encore quelques grains, ils sont hors
de ma porte, et il me faut attendre que certains symptmes me
rvlent leur prsence.

Du reste, ainsi qu'il l'avait prvu, la situation de
M. de Claudieuse paraissait fort empire.  son exaltation
premire avait succd une si grande prostration qu'il semblait
insensible  tout ce qui se passait autour de son lit. La fivre
traumatique commenait  se manifester par de lgers frissons, et
tant donn la constitution du comte, il tait ais de prvoir que
la journe ne s'coulerait pas sans que le dlire s'empart de son
cerveau.

--Je considre cependant le danger comme nul, dit M. Seignebos 
la comtesse, aprs lui avoir signal, pour qu'elle ne s'en alarmt
pas, tous les accidents qui pouvaient survenir, aprs lui avoir
bien recommand, surtout, de ne laisser personne approcher du lit
de son mari, et M. Galpin-Daveline moins que quiconque.

La recommandation n'tait pas inutile, car presque au mme moment,
un paysan vint annoncer qu'il y avait l un bourgeois de
Sauveterre, lequel demandait  parler  M. de Claudieuse.

--Qu'il vienne, rpondit le docteur. C'est moi qui vais le
recevoir.

C'tait un nomm Ttard, un ancien huissier qui avait vendu son
tude pour se lancer dans le commerce des pierres.

Seulement, outre qu'il tait ancien officier ministriel et
ngociant, ainsi que le portaient ses cartes de visite, ledit
Ttard tait le reprsentant d'une compagnie d'assurances contre
l'incendie. C'est en cette dernire qualit qu'il osait se
prsenter, dclara-t-il  la comtesse, parlant  sa personne.

Il avait ou dire que les btiments du Valpinson, assurs  sa
compagnie, venaient d'tre dtruits, et que l'incendie avait t
allum sciemment par M. de Boiscoran, et c'est sur ce sujet qu'il
voulait confrer avec M. de Claudieuse. Loin de lui, protestait-
il, la pense de dcliner la responsabilit de sa compagnie;
seulement il tenait  rserver pour elle le recours lgal contre
M. de Boiscoran, lequel avait de la fortune et serait certainement
condamn  payer le sinistre dont il tait l'auteur. Mais
certaines formalits taient ncessaires, et il venait engager
M. de Claudieuse  prendre, de concert avec lui, Ttard, les
mesures...

--Et moi, je vous engage  me montrer les talons! s'cria
M. Seignebos d'une voix tonnante, et je vous trouve bien hardi de
prononcer ainsi le nom de monsieur de Boiscoran!

M. Ttard fila sans mot dire, et c'est tout mu de cet incident
que le docteur examina la plus jeune des filles de
Mme de Claudieuse, celle qu'elle veillait au moment de la
catastrophe et qui allait dcidment mieux.

Aprs cela, rien ne le retenait plus au Valpinson.

Il serra soigneusement dans sa trousse les grains de plomb
extraits des blessures du comte; puis, attirant Mme de Claudieuse
jusqu'au seuil de la pauvre masure:

--Avant de m'loigner, madame, dit-il, je tiens  vous demander
ce que vous pensez des vnements de cette nuit...

Plus ple qu'une morte, la malheureuse femme semblait ne tenir
debout que par un miracle d'nergie. Il n'y avait en elle de
vivants que les yeux, qui brillaient d'un clat extraordinaire.

--Eh! le sais-je, monsieur, rpondit-elle d'une voix faible. Ai-
je donc, aprs de si rudes preuves, la tte assez  moi pour
rflchir?...

--Vous avez cependant interrog Cocoleu?...

--Qui n'aurais-je pas interrog pour dcouvrir la vrit!

--Et le nom qu'il a prononc ne vous a pas stupfie?

--Vous avez d le voir, monsieur...

--Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'insiste et que je tiens 
avoir votre opinion sur l'tat mental de Cocoleu.

--Le malheureux est idiot, monsieur, ne le savez-vous pas?

--Je le sais, et c'est pour cela que j'ai t surpris de votre
insistance  le faire parler. Vous pensiez donc qu'en dpit de son
imbcillit habituelle, il peut avoir quelques lueurs de raison...

--Il venait, l'instant d'avant, d'arracher mes enfants aux
flammes.

--Cela prouve son dvouement pour vous.

--Il m'est attach, en effet, comme le serait un pauvre animal
que j'aurais recueilli et dont j'aurais pris soin.

--Soit... Et pourtant son action dnote plus qu'un instinct
purement bestial.

--C'est possible. Il m'est arriv de surprendre chez Cocoleu des
clairs d'intelligence.

Ayant retir ses lunettes d'or, le docteur les essuyait avec
fureur.

--Il est bien fcheux, grommela-t-il, qu'un de ces clairs ne
l'ait pas illumin, quand il a vu monsieur de Boiscoran allumer le
feu et se prparer  assassiner monsieur de Claudieuse.

Comme si elle et t prs de dfaillir, Mme de Claudieuse
s'accotait aux montants de la porte..

--C'est prcisment, murmura-t-elle,  l'motion qu'il a
ressentie en voyant les flammes et en entendant les coups de feu,
que j'attribue le rveil de la raison de Cocoleu.

--Possible! fit le docteur, possible! (Et, rajustant ses lunettes
d'or:) C'est, ajouta-t-il, ce que dcideront les hommes de l'art 
l'examen desquels ce misrable imbcile sera soumis...

--Comment, on va l'examiner!

--Et de prs, oui, madame, je vous le promets... Sur quoi je vais
avoir l'honneur de vous dire au revoir. Car je reviendrai ici ce
soir, si vous ne russissez pas  vous installer dans la journe 
Sauveterre, ce qui serait bien dsirable, pour moi d'abord, puis
pour votre mari et votre fille, qui sont fort mal dans cette
cahute.

Et cela dit, soulevant lgrement son chapeau  larges bords, le
docteur Seignebos avait regagn Sauveterre et tait all tout
droit demander imprieusement  M. Sneschal l'arrestation de
Cocoleu.

Malheureusement, les gendarmes avaient fait buisson creux, et
M. Seignebos, qui voyait la fcheuse tournure que prenait
l'affaire de Jacques, commenait  s'impatienter horriblement,
lorsque le samedi soir, sur les dix heures, M. Sneschal entra
chez lui en s'criant:

--Cocoleu est retrouv!

D'un saut, le docteur fut debout, canne  la main, chapeau en
tte, demandant:

--O est-il?

-- l'hpital, o je l'ai moi-mme install dans une chambre
isole.

--J'y cours.

--Quoi!  cette heure.

--Ne suis-je pas un des mdecins de l'hpital, ne doit-il pas
m'tre ouvert de nuit comme de jour?

--Les soeurs seront couches...

Le docteur,  dix reprises au moins, haussa les paules.

--C'est juste, fit-il ce serait un sacrilge que de troubler leur
sommeil,  ces bonnes soeurs,  ces chres soeurs, comme vous
dites!... Ah! monsieur le maire, quand donc ferons-nous de la
mdecine laque, et quand donc me remplacerez-vous vos saintes
filles par de bons et solides infirmiers?

M. Sneschal avait eu, sur ce sujet, trop de prises avec le
docteur pour entamer une nouvelle discussion. Il se tut et fit
bien, car M. Seignebos se rassit en disant:

--Enfin!... ce sera pour demain.


6

L'hpital de Sauveterre, dit le _Guide Joanne_[3]_, _est, malgr
ses proportions restreintes, un des tablissements hospitaliers
les mieux entendus des Deux-Charentes. La chapelle et les
btiments neufs sont dus  la pieuse munificence de la comtesse de
Maupaisan, veuve du ministre de Louis-Philippe.

Mais ce que ne dit pas Joanne, c'est que l'hpital doit 
Mme Sneschal la fondation de trois lits pour les femmes en
couches. C'est galement de ses deniers qu'ont t construits les
deux pavillons qui flanquent la grande porte. Un de ces pavillons,
celui de droite, est occup par le portier, le sieur Vaudevin, un
vieillard superbe qui jadis tait suisse  la cathdrale et qui
aime encore  rappeler ce temps o, par sa magnifique prestance,
par son uniforme rouge, son baudrier d'or, sa hallebarde et sa
canne  pomme d'argent, il contribuait aux pompes du culte.

Ce portier, le dimanche matin, un peu avant huit heures, fumait sa
pipe dans la cour, lorsqu'il vit arriver M. Seignebos.

Le docteur marchait d'un pas plus saccad que de coutume, le
chapeau sur les yeux, signe de bourrasque, et les mains enfonces
jusqu'au coude dans ses poches. Au lieu d'entrer, comme tous les
jours avant sa visite, dans le rduit de la soeur pharmacienne,
c'est chez madame la suprieure qu'il monta tout droit. L, aprs
un lger salut:

--On a d, ma soeur, commena-t-il, vous amener hier soir un
malade, un idiot du nom de Cocoleu...

--En effet, docteur.

--O l'avez-vous plac?

--Monsieur le maire lui-mme l'a fait installer dans la petite
chambre qui est en face de la lingerie.

--Et comment s'est-il comport?

--Trs bien. La soeur veilleuse ne l'a pas entendu bouger.

--Merci, ma soeur, dit M. Seignebos.

Et dj il gagnait la porte, quand madame la suprieure le retint.

--Montez-vous donc visiter ce malheureux, monsieur le docteur?
demanda-t-elle.

--Oui, ma soeur, pourquoi?

--C'est que vous ne pouvez pas le voir.

--Je ne puis pas...

--Non, nous avons reu de monsieur le procureur de la Rpublique
l'ordre d'empcher qui que ce soit, hormis la soeur qui le soigne,
d'approcher de Cocoleu. Qui que ce soit, docteur, mme le mdecin,
 moins d'urgence, bien entendu.

M. Seignebos eut un geste ironique.

--Ah! vous avez cet ordre, fit-il en ricanant, eh bien, moi, je
vous dclare que je le tiens pour nul et non avenu. M'interdire
l'accs de mon malade!

Voyez-vous cela!... Que monsieur le procureur de la Rpublique
mande, ordonne et commande en son palais de justice, rien de
mieux. Mais ici, dans mon hpital!... Ma soeur, je monte chez
Cocoleu...

--_ _Docteur, vous n'entrerez pas, il y a un gendarme de faction
devant la porte.

--Un gendarme!

--Qui nous est arriv ce matin avec la consigne la plus svre.

Un instant le docteur demeura abasourdi. Puis tout  coup, avec
une violence extraordinaire et des clats de voix  faire trembler
les vitres:

--C'est un procd inou! s'cria-t-il, un abus de pouvoir
intolrable! Et par les cent mille tonnerres du ciel! j'en aurai
raison, et justice me sera rendue, quand je devrais aller jusqu'
Thiers...

Et, sans saluer cette fois, il s'lana dehors, traversa la cour
et partit comme un trait dans la direction du logis du procureur
de la Rpublique.

En ce moment mme, M. Daubigeon se levait, mcontent parce qu'il
avait pass une mauvaise nuit, ayant pass une mauvaise nuit parce
qu'il tait horriblement proccup de cette affaire Boiscoran,
comme on disait dj.

C'est qu'il partageait presque la conviction de M. Galpin-
Daveline. Vainement il se rappelait le noble caractre de Jacques,
son admirable loyaut, ses sentiments si vifs de l'honneur... les
preuves taient l, flagrantes, indiscutables.

Il voulait douter, mais l'impitoyable exprience lui criait que le
pass d'un homme ne rpond pas de son avenir. Et d'ailleurs, de
mme que plusieurs criminalistes, il pensait, sans trop oser le
dire, que beaucoup de grands coupables agissent sous l'empire
d'une sorte de vertige, et que c'est ainsi que s'explique la
stupidit, la navet presque de certains crimes, commis par des
gens d'une intelligence suprieure.

N'importe! Depuis son retour de Boiscoran, il s'tait tenu
obstinment enferm, et il tait en train de se promettre de ne
pas sortir de la journe lorsqu'on sonna chez lui  briser la
sonnette.

L'instant d'aprs, le docteur Seignebos entrait comme une bombe.

--Je sais ce qui vous amne! s'cria M. Daubigeon. Vous venez
pour cet ordre que j'ai donn relativement  Cocoleu...

--C'est bien cela, oui, monsieur, cet ordre est une injure...

--Il m'a t formellement demand par monsieur Galpin-Daveline...

--Et vous ne le lui avez pas refus, monsieur. C'est vous seul
par consquent que j'en rends responsable. Vous tes procureur de
la Rpublique, c'est--dire le chef du parquet et le suprieur de
monsieur Galpin.

M. Daubigeon hochait la tte.

--C'est en quoi vous vous trompez, docteur, dit-il. Le juge
d'instruction ne dpend ni de moi ni du tribunal. Il est en
quelque sorte mme indpendant du procureur gnral, qui peut bien
lui adresser des avertissements, mais non lui tracer une ligne de
conduite. Monsieur Galpin-Daveline, en tant que juge
d'instruction, exerce une juridiction  part, et il est arm de
pouvoirs presque illimits. Mieux que personne un juge
d'instruction peut dire avec le pote: Ainsi je veux et
j'ordonne, et ma volont suffit. _Hoc volo, sic jubeo, sit pro
ratione voluntas..._

Positivement, M. Seignebos se sentait dsarm par l'accent de
M. Daubigeon.

--Ainsi, fit-il, monsieur Galpin a mme le droit de priver un
malade des soins du mdecin...

--Sous sa responsabilit, oui. Mais telle n'est pas son
intention. Il se proposait mme de vous convoquer officiellement,
quoique ce soit aujourd'hui dimanche, pour assister ce matin  un
nouvel interrogatoire de Cocoleu... Je suis surpris que vous
n'ayez pas reu son assignation ou que vous ne l'ayez pas vu 
l'hpital  l'heure de votre visite...

--Alors, j'y cours! s'cria le mdecin.

Et il repartit prcipitamment, et bien lui prit de se hter, car
sur le seuil de l'hpital, il se trouva en face de M. Galpin-
Daveline, lequel arrivait d'un pas solennel, suivi de son
invitable greffier, Mchinet.

--Vous arrivez  propos, monsieur le docteur..., commena le
juge.

Mais si rapide qu'et t la course du docteur, elle lui avait
donn le temps de rflchir et de se calmer. Au lieu donc
d'clater en rcriminations:

--Oui, je sais, rpondit-il d'un ton de politesse railleuse.
C'est au sujet de ce pauvre diable,  qui vous avez donn un
gendarme pour garde-malade. Nous pouvons monter, je suis tout 
vos ordres...

La chambre o l'on avait plac Cocoleu tait vaste, blanchie  la
chaux, et n'avait pour tous meubles qu'un lit, une table et deux
chaises. Le lit devrait tre bon, mais l'idiot en avait enlev
matelas et couvertures et s'tait couch tout habill sur la
paillasse. C'est l que le trouvrent le mdecin et le juge.

Il se dressa  leur vue, mais apercevant le gendarme, il poussa un
cri et fit un mouvement pour se cacher sous le lit. Ce fut mme si
manifeste que M. Galpin-Daveline ordonna au gendarme de sortir.
S'avanant alors:

--N'aie pas peur, mon garon, dit-il  Cocoleu, nous ne te ferons
pas de mal. Seulement, il faut nous rpondre. Te souviens-tu de ce
qui est arriv l'autre nuit au Valpinson?

Cocoleu clata de rire, de ce rire navrant particulier aux idiots,
mais il ne rpondit pas. Et c'est en vain que, pendant une heure,
le juge varia ses questions, priant, menaant et promettant tour 
tour, invoquant mme le souvenir de Mme de Claudieuse; il ne lui
arracha pas une syllabe.

 bout de patience:

--Allons-nous-en, dit-il enfin; ce misrable est dcidment au-
dessous de la brute.

--tait-il donc au-dessus, monsieur, demanda le docteur, quand il
vous a dsign monsieur de Boiscoran?

Mais le juge parut ne pas entendre; et au moment de quitter
Cocoleu:

--Vous savez que j'attends votre rapport, docteur, dit-il au
mdecin.

--Avant quarante-huit heures, j'aurai l'honneur de vous le
remettre, monsieur, rpondit M. Seignebos. (Et tout en
s'loignant:) Mme, grommelait-il, ce rapport pourrait bien vous
gner, monsieur le juge.

M. Galpin-Daveline ft entr dans une belle colre s'il et
souponn la vrit! Le rapport de M. Seignebos tait prt, et
s'il ne le remettait pas immdiatement au juge d'instruction,
c'est qu'il avait calcul que, plus il tarderait, plus il aurait
chance de dranger le plan de la prvention.

Puisque je le garde encore deux jours, pensait-il, tout en
regagnant sa maison, pourquoi ne le communiquerais-je pas  cet
avocat venu de Paris avec Mme de Boiscoran? Rien ne m'en empche,
que je sache, puisque, dans son trouble, ce pauvre Galpin a
totalement oubli de me faire prter serment...

Mais il s'interrompit.

Oui ou non, selon le code qui rgit la mdecine lgale, avait-il
le droit de donner connaissance d'une pice de l'instruction 
l'avocat du prvenu?

Cette question le troublait. Car s'il se vantait de ne pas croire
en Dieu, il croyait fermement au devoir professionnel et se ft
fait hacher en morceaux plutt que de manquer aux obligations
mdicales.

--Mais mon droit est clair, grommelait-il, et indiscutable. C'est
le serment seul qui engage. Les textes sont prcis et formels.
J'ai pour moi les arrts de la cour de cassation des 27 novembre
et 27 dcembre 1828, et ceux du 13 juin 1835, du 9 mai 1844 et du
26 juin 1863.

Le rsultat de cette dlibration fut que le docteur Seignebos,
ds qu'il eut djeun, mit son rapport dans sa poche et s'en alla,
par les rues dtournes, sonner rue de la Rampe, chez
M. de Chandor.

Tantes Lavarande et Mme de Boiscoran taient encore  la grand-
messe, o elles avaient cru politique de se montrer, et il n'y
avait au salon que Mlle Denise, grand-pre Chandor et matre
Folgat.

Grande fut la surprise du vieux gentilhomme en voyant apparatre
le docteur. M. Seignebos tait bien son mdecin, mais il y avait
entre eux de telles divergences d'opinion que jamais, hors les cas
de maladie, ils ne se visitaient.

--Si vous me voyez, dit le docteur ds le seuil, c'est que, sur
mon me et conscience, je crois monsieur Boiscoran innocent.

Pour ces seuls mots, Mlle Denise lui et saut au cou, et c'est
avec l'empressement de la reconnaissance qu'elle lui avana un
fauteuil en lui disant de sa plus douce voix:

--Asseyez-vous donc, je vous prie, cher docteur.

--Merci, fit-il brusquement, bien oblig! (Et s'adressant plus
particulirement  matre Folgat:) Ma conviction, dit-il, revenant
 sa marotte, est que monsieur Boiscoran est victime du courage
qu'il a eu d'affirmer hautement ses opinions rpublicaines. Car
votre futur petit-fils est rpublicain, monsieur le baron...

Grand-pre Chandor ne sourcilla pas. On ft venu lui apprendre
que Jacques avait t membre de la Commune qu'il n'en et
probablement pas t plus mu. Denise l'aimait. Cela suffisait.

--Or, poursuivait le docteur, je suis radical, moi, matre...

--Folgat, dit l'avocat.

--Oui, matre Folgat, je suis radical, et il est de mon devoir de
dfendre un homme dont la religion politique se rapproche de la
mienne. C'est pourquoi je viens vous soumettre mon rapport
mdical, afin que vous en tiriez parti pour la dfense de monsieur
Boiscoran et que vous me suggriez vos ides.

--Ah! c'est un immense service, monsieur! s'cria le jeune
avocat.

--Mais entendons-nous, fit svrement le mdecin. Lorsque je
parle d'adopter les ides que vous pourriez avoir, c'est en tant
qu'elles ne blesseront en rien la vrit. Pour arracher mon fils,
si j'en avais un,  l'chafaud, je ne souillerais pas mes lvres
d'un mensonge qui serait une atteinte  la majest de ma
profession... (Il avait tir son rapport de la poche de sa longue
lvite, il le dposa sur la table en disant:) Je viendrai le
reprendre demain matin. D'ici l, vous aurez le temps de le
mditer. Je voudrais seulement vous en signaler la partie
essentielle, le point culminant, si j'ose m'exprimer ainsi...

Il s'exprimait, en tout cas, avec une sorte d'hsitation, et en
regardant fixement Mlle Denise, comme pour lui faire comprendre
qu'il et t content qu'elle se retirt.

--Une discussion mdico-lgale, fit-il, n'intressera gure
mademoiselle...

--Eh! monsieur, interrompit la jeune fille, comment ne serais-je
pas intresse passionnment, lorsqu'il s'agit de l'homme dont je
dois devenir la femme.

--C'est que les dames sont, en gnral, trs impressionnables,
dit assez peu poliment le docteur, trs sensibles...

--Rassurez-vous, docteur. Pour le salut de Jacques, je saurais
montrer une nergie virile.

Le docteur connaissait assez Mlle Denise pour comprendre qu'elle
ne s'loignerait pas.

--Comme il vous plaira! grommela-t-il. (Et se retournant vers
matre Folgat:) Vous le savez, reprit-il, deux coups de fusil ont
t tirs sur monsieur de Claudieuse. Le premier, qui l'a atteint
au flanc, a, comme on dit, lgrement cart. Le second, qui a
frapp l'paule et le cou, a fait balle...

--Je sais cela, dit l'avocat.

--La diffrence des effets prouve que ces deux coups de feu ont
t tirs de distances ingales, le second de plus prs que le
premier.

--Je sais, je sais...

--Permettez... Si je rappelle ces dtails, c'est qu'ils ont leur
valeur. Appel au milieu de la nuit prs de monsieur de
Claudieuse, je procdai immdiatement  l'extraction des grains de
plomb. Pendant que j'oprais, monsieur Galpin est arriv. Je
croyais qu'il allait me demander  voir les plombs dj retirs,
il n'en a pas eu l'ide, tant il avait la cervelle  l'envers. Il
ne songeait qu'au coupable,  son coupable. Je ne lui ai pas
rappel l'a b c de son mtier, ce n'est pas mon affaire. Le
mdecin doit obtemprer aux injonctions de la justice, mais non
pas aller au-devant...

--Et alors?

--Alors, monsieur Galpin est parti pour Boiscoran et j'ai
continu ma besogne. J'ai extrait cinquante-sept grains de plomb
des plaies du ct, et cent neuf des blessures de l'paule et du
cou. Et cela fait, savez-vous ce que j'ai constat?... (Il
s'arrta, mnageant son effet; et l'attention lui semblant assez
surexcite:) J'ai constat, reprit-il, que le plomb des deux
blessures n'est pas pareil...

M. de Chandor et matre Folgat eurent en mme temps une mme
exclamation:

--Oh!...

--Le plomb du premier coup, continua M. Seignebos, celui qui a
atteint le flanc, est de la cendre aussi menue que possible. Le
plomb des blessures de l'paule, au contraire, est d'un numro
assez fort, de celui, je crois, qu'on emploie pour le livre...
J'en ai l, d'ailleurs, des chantillons.

Et, en disant cela, il dpliait un morceau de papier blanc o se
trouvaient dix ou douze grains de plomb, tachs de sang coagul,
et dont la diffrence de grosseur sautait aux yeux.

Matre Folgat semblait confondu.

--Y aurait-il donc eu deux assassins! murmura-t-il.

--Je pense plutt, dit M. de Chandor, que l'assassin, comme
beaucoup de chasseurs, avait un canon charg pour les petits
oiseaux et l'autre pour le livre ou le lapin...

--En tout cas, reprit matre Folgat, ceci carte toute ide de
prmditation. Ce n'est pas avec de la cendre qu'on charge son
fusil, quand on part pour tuer un homme.

En ayant assez dit,  ce qu'il pensait, le docteur Seignebos se
levait pour se retirer, lorsque M. de Chandor lui demanda des
nouvelles du comte de Claudieuse.

--Il n'est pas bien, rpondit le docteur, le dplacement, malgr
toutes les prcautions, l'a normment fatigu. Car il est 
Sauveterre, depuis hier, install provisoirement dans une maison
que monsieur Sneschal lui a loue, rue Mautrec. Toute la nuit il
a eu le dlire, et quand je me suis prsent chez lui, ce matin,
je ne crois pas qu'il m'ait reconnu.

--Et la comtesse?... interrogea Mlle Denise.

--Madame de Claudieuse, mademoiselle, est tout aussi malade que
son mari, et si elle m'et cout, elle se ft mise au lit. Mais
c'est une femme d'une rare nergie, et qui, d'ailleurs, puise dans
son affection pour le comte une force de rsistance inconcevable.
(Il avait, tout en parlant, gagn la porte.) Pour ce qui est de
Cocoleu, ajouta-t-il, l'examen de son tat mental pourrait bien
rvler des particularits auxquelles on ne s'attend gure. Mais
nous en recauserons plus tard... Et sur ce, mademoiselle et
messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

--Eh bien? demandrent Mlle Denise et M. de Chandor ds qu'ils
eurent entendu la porte de la rue se refermer sur le docteur
Seignebos.

Mais dj s'tait refroidi l'enthousiasme de matre Folgat.

--Avant de me prononcer, rpondit-il prudemment, j'ai besoin
d'tudier le rapport de ce digne mdecin.

Malheureusement, ce rapport ne contenait rien que n'et dit
M. Seignebos. Et c'est en vain que le jeune avocat employa son
aprs-midi  chercher comment en tirer parti. Il y dcouvrit,
certes, des arguments qui seraient d'une haute valeur pour la
dfense, si M. de Boiscoran venait  tre traduit en cour
d'assises, mais il n'y trouvait aucun moyen de nature  faire
lcher prise  la prvention.

Toute la maison tait donc sous l'empire d'une dception cruelle,
lorsque, sur les cinq heures, le vieil Antoine arriva de
Boiscoran. Il semblait fort triste.

--Je suis relev de ma faction, dit-il; ce tantt,  deux heures,
monsieur Galpin est venu lever les scells. Il tait accompagn de
son greffier Mchinet et amenait monsieur Jacques, qui tait gard
par deux gendarmes en bourgeois. L'appartement ouvert, ce Galpin
de malheur a fait reconnatre  monsieur les vtements qu'il
portait le soir de l'incendie, ses bottes, son fusil Klebb et
l'eau de la cuvette. La reconnaissance termine, l'eau a t
transvase dans un grand bocal qui a t scell et confi  un
gendarme. On a ensuite mis dans une malle les effets de monsieur,
son fusil, plusieurs paquets de cartouches, et enfin divers objets
que le juge appelait des pices  conviction. La malle a t
scelle comme le bocal, porte sur la voiture, et le Galpin est
parti en me disant que j'tais libre.

--Et Jacques, interrogea vivement Mlle Denise, quelle tait son
attitude?

--Monsieur, mademoiselle, souriait d'un air de mpris.

--Lui avez-vous parl? demanda matre Folgat.

--Impossible, monsieur, le Galpin ne l'a pas permis.

--Et... avez-vous eu le temps d'examiner le fusil?

--Je n'ai pu que donner un coup d'oeil  la batterie.

--Et vous avez vu?...

Le front du fidle serviteur s'assombrit encore.

--J'ai vu, rpondit-il d'une voix sourde, que j'ai bien fait de
me taire... La batterie est noire de poudre, preuve que monsieur a
tir depuis que j'ai nettoy ce maudit Klebb...

Grand-pre Chandor et matre Folgat changrent un regard dsol.
C'tait une esprance, encore, qui s'envolait.

--Maintenant, reprit le jeune avocat, dites-moi comment monsieur
de Boiscoran chargeait son fusil.

--Il le chargeait avec des cartouches, monsieur, naturellement.
Il en avait reu, je crois, deux mille avec le fusil, les unes 
balles, les autres  chevrotines, les autres  plombs de tous les
numros. En ce temps o la chasse est ferme, monsieur ne pouvait
tirer que du lapin, ou de ces petits oiseaux de passage, vous
savez, qu'on trouve dans les marais. C'est pourquoi il chargeait
un des canons de plomb assez gros, et l'autre de menue cendre...

Mais il s'arrta, pouvant de l'effet produit par ses paroles.

--C'est horrible! s'cria Mlle Denise, tout est contre nous.

Matre Folgat ne lui laissa pas le temps de s'expliquer davantage.

--Mon brave Antoine, interrogea-t-il, monsieur Galpin-Daveline a-
t-il saisi toutes les cartouches de votre matre?

--Non, certes, monsieur.

--Eh bien! vous allez  l'instant retourner  Boiscoran et vous
nous rapporterez trois ou quatre cartouches de chaque numro de
plomb.

--Soyez tranquille, rpondit le bonhomme, je ne serai pas
longtemps.

Il partit sur cette promesse, et il ft, en effet, une telle
diligence qu' sept heures sonnant, au moment o la famille
finissait de dner et se runissait au salon, il reparut et posa
sur la table un lourd paquet de cartouches.

M. de Chandor et matre Folgat eurent bientt fait d'en ouvrir
quelques-unes, et, ds la septime ou huitime, ils avaient trouv
deux numros de plomb qui semblaient exactement pareils aux
chantillons que leur avait laisss le docteur.

--C'est une fatalit inconcevable! murmura le vieux gentilhomme.

Le jeune avocat, lui-mme, semblait bien prs de perdre courage.

--C'est folie, pronona-t-il, que de chercher  tablir
l'innocence de monsieur de Boiscoran avant de pouvoir communiquer
avec lui.

--Et si on le pouvait demain? demanda Mlle Denise.

--Alors, mademoiselle, il nous donnerait la clef du problme que
nous essayons en vain de rsoudre, ou, dans tous les cas, il nous
dirait dans quel sens diriger nos efforts... Mais il n'y faut
point penser. Monsieur de Boiscoran est au secret, et vous pouvez
croire que monsieur Galpin-Daveline a pris toutes ses prcautions
pour que le secret ne soit pas viol...

--Qui sait! interrompit la jeune fille.

Et tout de suite, entranant M. de Chandor dans un des petits
salons de jeu qui ouvraient sur le grand salon:

--Bon papa, demanda-t-elle, suis-je riche?

De sa vie elle ne s'tait proccupe de cela, et elle ignorait en
quelque sorte la valeur de l'argent.

--Oui, tu es riche, mon enfant, rpondit le vieux gentilhomme.

--Qu'est-ce que j'ai?

--Tu possdes,  toi appartenant, c'est--dire du chef de ta mre
et de ton pauvre pre, vingt-six mille livres de rentes, soit un
capital de plus de huit cent mille francs.

--Et c'est beaucoup?

--C'est assez pour que tu sois une des plus riches hritires de
Saintonge; car tu as, outre ta fortune actuelle, des esprances
considrables.

Mlle Denise tait si proccupe de son ide qu'elle ne protesta
mme pas.

--Qu'appelle-t-on l'aisance,  Sauveterre? poursuivit-elle.

--Cela dpend, ma chre fille, et si tu voulais me dire...

Elle l'interrompit en frappant du pied.

--Rien! fit-elle, je t'en prie, rponds.

--Eh bien! mais, dans notre petite ville, avec un revenu de
quatre  huit mille francs...

--Mettons six.

--Soit. Avec un revenu de six mille francs, on a une honorable
aisance.

--Et combien faut-il de capital, pour faire six mille livres de
rentes?

-- cinq pour cent, il faut cent vingt mille francs.

--C'est--dire, un peu plus du huitime de ma fortune.

--Justement.

--N'importe! Je comprends que ce doit tre une grosse somme et
qu'il te serait peut-tre bien difficile, bon papa, de la runir
d'ici  demain.

--Non, parce que j'ai pour bien plus que cela d'obligations de
chemins de fer au porteur, et que les titres au porteur sont une
monnaie courante.

--Ah! c'est--dire que si je donnais  quelqu'un pour cent vingt
mille francs de ces titres, il n'en serait pas plus embarrass que
de cent vingt mille francs de billets de banque.

--Tu l'as dit.

Mlle Denise souriait, elle touchait au but.

--Cela tant, reprit-elle, je te prie, bon papa, de me donner
cent vingt mille francs en titres au porteur.

Le vieux gentilhomme tressauta.

--Plaisantes-tu! s'cria-t-il. Qu'en veux-tu faire? Mais tu
plaisantes srement...

--Jamais, au contraire, je n'ai parl si srieusement, pronona
la jeune fille d'un ton auquel il n'y avait pas  se mprendre. Je
t'en conjure, bon papa, au nom de ton affection pour moi, donne-
moi ces cent vingt mille francs ce soir,  l'instant... Tu
hsites?  mon Dieu! c'est peut-tre la vie que tu me refuses...

Non, M. de Chandor n'hsitait plus.

--Puisque tu le veux..., fit-il, je vais monter te les chercher.

Elle battait des mains de joie.

--C'est cela, dit-elle, va vite et habille-toi, parce qu'il faut
que je sorte et que tu m'accompagnes.

Et, revenant prs des tantes Lavarande et de Mme de Boiscoran:

--Vous m'excuserez de vous quitter, dit-elle, mais j'ai 
sortir...

-- cette heure! interrompit tante lisabeth, o veux-tu aller?

--Chez mes couturires, mesdemoiselles Mchinet, j'ai envie d'une
robe...

--Doux Jsus! s'cria tante Adlade, cette petite perd l'esprit.

--Je t'assure que non, tante.

--Alors, je vais aller avec toi.

--Non, tante, j'irai seule, s'il te plat... c'est--dire, seule
avec bon papa.

Et comme M. de Chandor reparaissait, les poches gonfles de
titres, le chapeau sur la tte et la canne  la main, elle
l'entrana en disant:

--Allons, viens, bon papa, viens, nous sommes trs presss...


7

Si  genoux que ft M. de Chandor devant les volonts de sa
petite-fille, devant les moindres dsirs de cette enfant en qui
survivaient, pour lui, vieillard, toutes ses affections brises
par la mort et ses suprmes esprances, ce n'est pas sans une
arrire-pense qu'il tait mont prendre, dans son secrtaire,
cette fortune qu'elle lui demandait.

Aussi, ds qu'ils furent hors de la maison:

-- prsent que nous voil bien seuls, chre fille, commena-t-
il, ne me diras-tu pas ce que tu veux faire de tant d'argent?

--C'est mon secret, rpondit-elle.

--Et tu n'as plus assez de confiance en ton vieux pre pour le
lui dire, chrie?

Il s'arrtait. Elle l'entrana de nouveau.

--Tu sauras tout, poursuivit-elle, et avant une heure. Mais...
oh! ne te fche pas, bon papa... J'ai un projet dont je ne
comprends que trop la folie. Si je te le disais, tu voudrais peut-
tre m'en dtourner, et si tu russissais, et qu'ensuite il
arrivt malheur  Jacques, je ne survivrais pas  un malheur, et
quels ne seraient pas tes regrets, lorsque tu penserais: si je
l'avais laisse faire, cependant!

--Denise, cruelle enfant!

--D'un autre ct, continuait-elle, si tu ne parvenais pas  me
dtourner de mes projets, tu diminuerais certainement mon courage,
et j'en ai besoin, va, grand-pre, pour oser ce que je vais
tenter.

--C'est que, chre enfant, pardonne-moi de te rpter cela, cent
vingt mille francs, c'est une trs grosse somme, et il y a bien
des gens courageux et habiles qui travaillent et se privent toute
leur vie sans parvenir  l'amasser...

--Ah! tant mieux, interrompit la jeune fille, tant mieux mille
fois. Puisse, en effet, cette fortune tre assez tentante pour
qu'on ne me la refuse pas!

Grand-pre Chandor commenait  comprendre.

--Avec tout cela, fit-il, tu ne me dis pas o tu me conduis.

--Chez mes couturires.

--Chez les demoiselles Mchinet?

--Oui.

M. de Chandor dut tre fix.

--Nous ne les trouverons pas, dit-il. C'est aujourd'hui dimanche,
elles doivent tre  l'glise, pour le salut...

--Nous les trouverons, bon papa, parce qu'elles soupent toujours
 sept heures et demie,  cause de leur frre, le greffier. Mais
il nous faut nous hter.

Le vieux gentilhomme se htait bien; seulement, il y a loin de la
rue de la Rampe  la place du March-Neuf. Car c'est place du
March-Neuf que demeurent les soeurs Mchinet, et dans une maison
 elles, s'il vous plat--une maison qui devait raliser le rve
de leurs jours et qui est devenue le cauchemar de leurs nuits.

C'est l'anne qui a prcd la guerre qu'elles ont acquis cet
immeuble, sur les conseils de leur frre, et de moiti avec lui,
moyennant une somme totale de quarante-sept mille francs, y
compris les frais. C'tait une brillante affaire, car le rez-de-
chausse et le premier tage sont lous deux mille trois cents
francs par an au plus gros picier de Sauveterre.

Les Mchinet ne crurent pas commettre une imprudence en consacrant
 cette acquisition dix mille francs, et en s'engageant  payer le
reste en trois ans.

La premire anne, tout alla bien. Mais la guerre survenant et ses
dsastres, les revenus du frre et des deux soeurs se trouvrent
taris, et rduits aux moluments de la place de greffier, ils
durent s'imposer les plus rudes privations et encore emprunter
pour faire face  leurs engagements.

Avec la paix, l'argent commena  leur rentrer, et personne ne
doutait  Sauveterre qu'ils ne se sortissent d'affaire, le frre
tant le plus industrieux des hommes, et les soeurs ayant la
clientle des dames les plus distingues de l'arrondissement.

--Bon papa, elles sont chez elles, dclara Mlle Denise en
arrivant  la place.

--Tu crois?

--J'en suis sre. Je vois de la lumire  leurs fentres.

M. de Chandor s'arrta.

--Que dois-je faire, maintenant? demanda-t-il.

--Tu vas, grand-pre, me donner les titres que tu as dans ta
poche et m'attendre, en faisant les cent pas, pendant que je
monterai chez mesdemoiselles Mchinet. Je te dirais bien de venir,
mais ta prsence effrayerait... D'ailleurs, si la dmarche
tournait mal, venant d'une jeune fille elle serait sans
consquences...

Le vieux gentilhomme n'avait plus de doutes.

--Tu ne russiras pas, ma pauvre enfant, fit-il.

--Oh! Mon Dieu! dit-elle, retenant  peine ses larmes, Pourquoi
me dcourager...

Il ne rpondit pas. touffant un soupir, il sortit ses titres que
Mlle Denise, tant bien que mal, logea dans toutes ses poches et
dans le petit sac qu'elle portait  la main.

--Allons,  tout  l'heure, grand-pre, dit-elle quand elle eut
achev.

Et lgre comme l'oiseau, elle franchit la rue et monta chez ses
couturires.

Ces braves filles et leur frre achevaient en ce moment un souper
exclusivement compos d'un petit morceau de porc froid et d'une
salade largement vinaigre.

 l'entre inattendue de Mlle de Chandor, tous se dressrent.

--Vous, mademoiselle! s'cria l'ane des couturires, vous!...

Tout ce qu'il y avait dans ce vous, Mlle Denise ne le comprenait
que trop. Il signifiait, l'intonation aidant: Quoi! votre fianc
est accus d'un crime abominable, il a contre lui des charges
accablantes, il est en prison, au secret, tout le monde dit qu'il
sera condamn, et cependant vous voici!

Mais Mlle Denise garda aux lvres le sourire qu'elle s'tait
impos.

--Oui, c'est moi, rpondit-elle. J'ai absolument besoin de deux
robes pour la semaine prochaine, et je viens vous prier de me
montrer des chantillons.

Toujours sur les conseils de leur frre, les demoiselles Mchinet
s'taient entendues avec un magasin de Bordeaux, qui leur confiait
des chantillons de toutes ses toffes et qui leur payait une
remise sur ce qu'elles vendaient.

--Je suis  vous, mademoiselle, rpondit la soeur ane,
permettez-moi seulement d'allumer une lampe, on n'y voit presque
plus... (Et tout en essuyant le verre et en coupant la mche:)
Est-ce que tu ne vas pas  ton orphon? demanda-t-elle  son
frre.

--Pas ce soir, rpondit-il.

--On t'attend, cependant.

--Non, j'ai prvenu. J'ai deux cartes  mettre sur pierre pour
mon imprimeur, et des copies trs presses  achever pour le
tribunal. (Tout en rpondant, il avait pli sa serviette et allum
une bougie.) Bonne nuit, dit-il  ses soeurs, car vous ne me
reverrez pas ce soir.

Et, s'tant inclin profondment devant Mlle de Chandor, il
sortit, sa bougie  la main.

--O va donc votre frre? demanda vivement Mlle Denise.

--Chez lui, mademoiselle. Sa chambre est en face de celle-ci, de
l'autre ct de l'escalier.

Mlle de Chandor tait plus rouge que le feu. Allait-elle donc
laisser chapper l'occasion qui la servait au-del de ses
esprances?

Rassemblant tout ce qu'elle avait d'nergie:

--Mais au fait! s'cria-t-elle, j'ai deux mots  lui dire, 
votre frre, mes chres demoiselles... Attendez-moi, je reviens 
l'instant.

Et elle s'lana dehors, laissant les couturires bantes de
stupeur et se demandant si le coup dont elle venait d'tre
atteinte n'avait pas troubl sa raison.

Le greffier, lui, tait encore sur le palier, cherchant dans sa
poche la clef de sa chambre.

--Il faut que je vous parle, lui dit Mlle Denise,  l'instant.

Si grand fut l'tonnement de Mchinet, qu'il ne trouva rien 
rpondre. Il fit seulement un mouvement comme pour revenir chez
ses soeurs.

--Non, chez vous, fit la jeune fille, il ne faut pas qu'on puisse
nous entendre... Ouvrez, monsieur, mais ouvrez donc, on peut
venir.

Le fait est qu'il tait tellement abasourdi qu'il fut plus d'une
demi-minute  introduire la clef dans la serrure. Enfin, la porte
s'tant ouverte, il s'effaa pour que Mlle Denise passt la
premire.

Mais elle:

--Non, dit-elle, entrez...

Il obit. Elle le suivit, et, une fois dans la chambre, elle
referma la porte, poussant mme une targette qu'elle avait
aperue.

Mchinet, le greffier, tait,  Sauveterre, renomm pour son
aplomb. Mlle de Chandor, elle, tait la timidit mme, et pour un
rien rougissait jusqu'au blanc des yeux et demeurait sans voix.
Pourtant, ce n'tait pas la jeune fille qui tait interdite, en ce
moment.

--Asseyez-vous, monsieur Mchinet, dit-elle, et coutez-moi.

Il posa son flambeau sur la table et s'assit.

--Vous me connaissez, n'est-ce pas? commena Mlle Denise.

--Assurment, mademoiselle.

--Vous n'tes pas sans avoir entendu dire que mon mariage est
arrt avec monsieur Jacques de Boiscoran?

Comme s'il et t m par un ressort, le greffier se dressa, se
frappant le front d'un furieux coup de poing.

--Ah! fichue bte que je suis! s'cria-t-il, je comprends.

--Oui, c'est bien cela, continua la jeune fille, je viens vous
parler de monsieur de Boiscoran, de mon fianc, de mon mari!

Elle s'arrta, et durant plus d'une minute Mchinet et elle
restrent face  face, silencieux et immobiles, les yeux dans les
yeux, lui se demandant ce qu'elle allait lui proposer, elle
essayant de deviner ce qu'elle pouvait oser.

--Vous devez donc comprendre ce que je souffre, monsieur, reprit-
elle enfin, depuis trois jours que monsieur de Boiscoran est en
prison, accus du plus lche des crimes!

--Oh, oui! je le comprends! s'cria le greffier. (Et, emport par
son motion:) Mais je puis vous affirmer, poursuivit-il, que moi
qui ai assist  toute l'instruction et qui ai l'exprience des
affaires criminelles, je crois monsieur de Boiscoran innocent. Tel
n'est pas, je le sais, l'avis de monsieur Galpin-Daveline, ni de
monsieur Daubigeon, ni de ces messieurs du tribunal, ni de la
ville entire, n'importe! c'est le mien. J'tais l, voyez-vous,
quand on est all prendre monsieur de Boiscoran au saut du lit. Eh
bien! rien qu'au timbre de sa voix, quand il s'est cri: Eh!
c'est ce cher Daveline!, je me suis dit: cet homme n'est pas
coupable!

--Oh! monsieur, balbutiait Mlle Denise, merci, merci...

--Il n'y a pas  me remercier, mademoiselle, car le temps n'a
fait qu'affermir ma conviction. Est-ce que jamais un coupable
aurait l'attitude de monsieur de Boiscoran! Tenez, ce tantt,
lorsque nous sommes alls lever les scells, il fallait le voir,
calme, digne, rpondant froidement aux questions qui lui taient
adresses.  ce point que je n'ai pu me retenir de dire  monsieur
Galpin-Daveline ce que je pensais. Il m'a rpondu que je n'tais
qu'un sot. Eh bien! moi, je soutiens que c'est lui qui est...
pardon!... que c'est lui qui se trompe. Plus j'tudie monsieur de
Boiscoran, plus il me fait l'effet d'un homme qui n'a qu'un mot 
dire pour se justifier.

Mlle Denise coutait avec une telle intensit d'attention qu'elle
oubliait presque pourquoi elle tait venue.

--Ainsi, fit-elle, monsieur de Boiscoran ne vous semble pas trop
affect?

--Je mentirais, mademoiselle, si je vous disais qu'il n'est pas
triste. Mais pour inquiet, non, il ne l'est pas. Le premier
tourdissement pass, son sang-froid ne s'est plus dmenti, et
c'est en vain que depuis trois jours monsieur Galpin-Daveline
puise tout ce qu'il a de pntration et de sagacit...

Mais il s'arrta court, tel qu'un homme ivre qui, recouvrant
soudain sa lucidit, reconnat que le vin lui a trop dli la
langue.

--Mon Dieu! qu'est-ce que je dis l! s'cria-t-il. Au nom du
ciel, mademoiselle, ne rptez  personne ce que vient de
m'arracher ma respectueuse sympathie.

Pour Mlle Denise, le moment dcisif tait arriv.

--Si vous me connaissiez mieux, monsieur, pronona-t-elle, vous
sauriez qu'on peut compter sur ma discrtion. Ne vous repentez pas
d'avoir, par votre confiance, apport quelque adoucissement  une
horrible douleur. Ne vous repentez pas, car... (Sa voix
faiblissait, et il lui fallut un effort pour ajouter:) Car je
viens vous demander plus encore, oh, oui! bien plus!...

Mchinet tait devenu affreusement ple.

--Plus un mot, mademoiselle, interrompit-il violemment, votre
espoir seul est une injure. Ignorez-vous donc ce qu'est ma
profession, et que par serment je me suis engag  tre aussi muet
que les cellules o l'on enferme les prisonniers. Moi, un
greffier, livrer le secret d'une instruction criminelle... Mlle de
Chandor tremblait comme la feuille, mais son esprit restait net
et clair.

--Vous laisseriez plutt, fit-elle, prir un infortun...

--Mademoiselle!

Vous laisseriez condamner un innocent lorsqu'il vous serait
possible de dissiper, d'un mot, l'pouvantable erreur dont il est
victime. Vous vous diriez: c'est malheureux, mais j'ai jur de me
taire... et vous le verriez, d'une conscience tranquille, monter 
l'chafaud!... Non, ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai!

--Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois monsieur de Boiscoran
innocent...

--Et vous refusez de m'aider  faire clater son innocence!  mon
Dieu! Quelle ide les hommes se font-ils donc du devoir! Comment
vous mouvoir, comment vous convaincre? Faut-il vous rappeler ce
que doivent tre les tortures de cet honnte homme, accus d'un
ignoble assassinat! Dois-je vous dire nos mortelles angoisses, 
nous, ses amis, ses parents, les larmes de sa mre, ma douleur 
moi, sa fiance! Nous le savons innocent, et cependant nous ne
pouvons faire clater son innocence, faute d'un ami qui ait piti
de nous!

De sa vie, le greffier n'avait eu de tels accents. Remu jusqu'au
plus profond de l'me:

--Que voulez-vous donc de moi? demanda-t-il, frmissant.

--Oh! bien peu de chose, monsieur, bien peu... Que vous fassiez
tenir dix lignes  monsieur de Boiscoran, rien que dix lignes, et
que vous nous rapportiez sa rponse.

L'audace de la proposition parut frapper le greffier d'pouvante.

--Jamais! pronona-t-il.

--Vous resterez impitoyable!

--Ce serait forfaire  l'honneur...

--Et laisser condamner un innocent, que serait-ce donc?

L'angoisse de Mchinet tait visible. tourdi, boulevers, il ne
savait que rsoudre ni que rpondre. Enfin, un motif de refus se
prsentant  son esprit en dtresse:

--Et si j'tais dcouvert, balbutia-t-il. Ce serait perdre ma
place, ruiner mes soeurs, briser mon avenir...

D'une main fivreuse, Mlle Denise retirait de ses poches et jetait
en tas sur la table les titres que lui avait donns son grand-
pre.

--Il y a l cent vingt mille francs..., commena-t-elle.

Violemment le greffier se rejeta en arrire.

--De l'argent! s'cria-t-il, vous m'offrez de l'argent!

--Oh! ne vous offensez pas, reprit la jeune fille, d'un accent 
mouvoir les pierres. Voudrais-je vous offenser, vous,  qui je
demande plus que la vie? Il est de ces services qui ne se payent
pas. Mais si les ennemis de monsieur de Boiscoran viennent 
savoir que vous nous avez aids, c'est contre vous que se tournera
leur rage...

Machinalement, le greffier dnouait sa cravate. La lutte, au-
dedans de lui, devait tre terrible. Il touffait.

--Cent vingt mille francs! fit-il d'une voix rauque.

--N'est-ce pas assez! insista la jeune fille. Oui, vous avez
raison, c'est trop peu; mais j'en ai autant, j'en ai le double 
votre disposition!

Blme, les yeux hagards, Mchinet s'tait rapproch, et d'un geste
convulsif il maniait cette masse de titres en rptant:

--Six mille livres de rentes!... Six mille livres de rente!...

--Non, le double, dit Mlle Denise, et en mme temps notre
reconnaissance, notre amiti dvoue, toute l'influence des
familles runies de Chandor et de Boiscoran, c'est--dire la
fortune, la considration, une situation envie...

Mais dj, grce  une toute-puissante projection de volont, le
greffier avait repris possession de lui-mme.

--Assez, mademoiselle, dit-il, assez! (Et d'une voix rsolue,
bien que tremblante encore:) Reprenez cet argent, continua-t-il.
Quand on fait ce que vous me demandez, quand on trahit son devoir,
si c'est pour de l'argent, on est le dernier des misrables. Si on
n'a eu d'autre mobile qu'une conviction sincre et l'intrt de la
vrit, on peut passer pour fou, on n'en reste pas moins digne de
l'estime des gens d'honneur... Reprenez cette fortune,
mademoiselle, qui a fait un instant vaciller la conscience d'un
honnte homme. Je ferai ce que vous dsirez, mais... pour rien.

Si grand-pre Chandor s'impatientait  faire les cent pas sur la
place du March-Neuf, les soeurs Mchinet, dans leur atelier,
trouvaient le temps bien plus long encore.

--Qu'est-ce, se demandaient-elles l'une  l'autre, qu'est-ce que
mademoiselle de Chandor peut bien avoir  dire  notre frre?

Au bout de dix minutes, leur curiosit, irrite par les
conjectures les plus insenses, devint un tel supplice que, n'y
tenant plus, elles se dcidrent  aller frapper  la chambre du
greffier.

--Ah! laissez-moi en repos! leur cria-t-il, irrit d'tre ainsi
interrompu. (Mais rflchissant, il courut ouvrir, et plus
doucement:) Rentrez chez vous, dit-il  ces bonnes filles, et si
vous tenez  m'pargner les plus graves dsagrments, ne parlez 
personne de l'entretien que mademoiselle de Chandor et moi avons
en ce moment.

Dresses  obir, les deux soeurs se retirrent, mais non si
vivement qu'elles n'eussent eu le temps d'apercevoir les titres
que Mlle Denise avait jets sur la table, et qui taient des
obligations de Paris-Lyon-Mditerrane. Or, prcisment, les
demoiselles Mchinet connaissaient ces obligations pour en avoir
possd huit, autrefois, avant l'achat de leur maison.

Leur ardent dsir de savoir se compliqua donc aussitt d'une vague
terreur, et ds qu'elles furent rentres:

--Tu as vu? demanda la cadette.

--Oui, ces titres, rpondit l'autre.

--Il y en avait bien cinq ou six cents...

--Peut-tre plus.

--C'est--dire pour une somme considrable.

--norme.

--Qu'est-ce que cela signifie, sainte Vierge! et  quoi faut-il
nous attendre?

--Et notre frre qui nous recommande le secret!

--Il tait plus blanc que sa chemise, et affreusement troubl.

--Mademoiselle de Chandor pleurait comme une Madeleine...

C'tait vrai. Tant qu'elle avait dout du rsultat, Mlle Denise
avait t soutenue par cette ide que le salut de Jacques
dpendait de son courage  elle, sa fiance, et de sa prsence
d'esprit. Certaine du succs, elle n'avait plus su matriser son
motion et, brise par l'effort, elle s'tait affaisse sur une
chaise en fondant en larmes.

Ayant referm sa porte, le greffier la considra un moment et,
plus matre de soi qu'il l'avait t jusqu'alors:

--Mademoiselle..., commena-t-il.

Mais, au son de sa voix, elle se dressa, et lui prenant les mains
qu'elle garda un instant entre les siennes:

--Comment vous remercier, monsieur! s'cria-t-elle, comment vous
prouver jamais l'tendue de ma reconnaissance!

Si l'ide tait venue au greffier de se ddire, elle se ft
envole, tant irrsistiblement il subissait le charme.

--Ne parlons pas de cela, dit-il avec la brusquerie des gens qui
essayent de dissimuler leur motion.

--Je n'en parlerai plus, monsieur, fit doucement la jeune fille,
mais je veux cependant vous dire que nul de nous n'oubliera jamais
la dette que nous contractons aujourd'hui. L'immense service que
vous allez nous rendre n'est pas sans danger, qu'avez-vous dit.
Quoi qu'il advienne, rappelez-vous que, de ce moment, vous avez en
nous les plus dvous des amis.

L'interruption des soeurs Mchinet avait eu cet effet de rendre au
greffier une bonne partie de son sang-froid.

--J'espre bien qu'il ne m'arrivera pas malheur, dit-il, et
cependant, mademoiselle, je ne dois pas vous cacher que le service
que je vais essayer de vous rendre prsente beaucoup plus de
difficults qu'on ne croirait...

--Mon Dieu! murmura Mlle Denise.

--Monsieur Daveline, poursuivit le greffier, n'a peut-tre pas
une intelligence trs suprieure, mais il sait son mtier, et il
est de plus trs fin et excessivement dfiant. Hier encore, il me
disait qu'il prvoyait que la famille de monsieur de Boiscoran
tenterait l'impossible pour le soustraire  l'action de la
justice. De l, chez lui, des transes incessantes, un redoublement
de dfiance et un luxe de prcautions dont on n'a pas l'ide. S'il
osait, il tablirait son lit en travers la porte de monsieur
Jacques...

--Cet homme me hait, monsieur Mchinet...

--Non, mademoiselle, non; mais il est ambitieux, il croit que sa
carrire dpend du rsultat de cette instruction, et il tremble
que son prvenu ne s'envole ou qu'on ne le lui prenne... (Fort
perplexe videmment, Mchinet se grattait l'oreille.) Comment
vais-je m'y prendre, continuait-il, pour remettre un billet 
monsieur de Boiscoran? S'il tait averti, ce ne serait rien. Mais
il ne l'est pas. Mais il est tout aussi dfiant que monsieur
Daveline. Il craint toujours qu'on ne lui tende quelque pige, et
il se tient sur ses gardes. Si je lui fais un signe, me
comprendra-t-il? Et si je fais un signe monsieur Daveline, qui a
l'oeil d'une pie, ne le surprendra-t-il pas?...

--N'tes-vous donc jamais seul avec monsieur de Boiscoran,
monsieur?

--Jamais une seconde, mademoiselle. C'est avec le juge
d'instruction que j'entre dans la prison et avec lui que j'en
sors. Vous me direz qu'en sortant, comme je passe le dernier, je
pourrais laisser tomber adroitement le billet... Mais, quand nous
sortons, le gelier, qui a de bons yeux, est l. J'aurais, de
plus,  redouter l'excs de prudence de monsieur de Boiscoran.
Voyant un billet lui arriver de cette faon, il serait bien
capable de le remettre, sans l'ouvrir,  monsieur Galpin-
Daveline... (Il s'arrta, et, aprs un moment de rflexion:) Le
plus sr, reprit-il, serait peut-tre de mettre dans la confidence
le gelier Blangin, ou un dtenu qui est charg de servir et
d'espionner monsieur de Boiscoran...

--Frumence Cheminot! fit vivement Mlle Denise. La plus extrme
surprise se peignit sur les traits de Mchinet.

--Vous savez son nom! dit-il.

--Je le sais, parce que Blangin m'a parl de ce prisonnier, et
que son nom m'a frapp le jour o madame de Boiscoran et moi,
ignorant ce que c'est que le secret, sommes alles  la prison
demander  voir Jacques.

Le greffier eut un geste de dpit.

--Maintenant, fit-il, je m'explique les terreurs de monsieur
Daveline. Il aura eu vent de votre dmarche et se sera imagin que
vous vouliez lui enlever son prisonnier. (Il marmotta entre ses
dents quelques mots encore que Mlle Denise n'entendit pas; puis se
dcidant:) N'importe! pronona-t-il, j'agirai selon les
circonstances. crivez votre lettre, mademoiselle, voici de
l'encre et du papier...

Pour toute rponse, la jeune fille s'assit  la table de Mchinet;
mais au moment de prendre la plume:

--Monsieur de Boiscoran a-t-il des livres dans sa prison?
demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle. Sur sa demande, monsieur Daveline est all
de sa personne lui chercher, chez monsieur Daubigeon, quelques
volumes de voyages et plusieurs romans de Cooper...

Une exclamation joyeuse de Mlle Denise l'interrompit.

-- Jacques! s'cria-t-elle, merci d'avoir compt sur moi!

Et sans remarquer le profond tonnement de Mchinet, elle crivit:

_Nous sommes srs de votre innocence, Jacques, et cependant nous
sommes au dsespoir. Votre mre est ici, avec un avocat de Paris,
matre Folgat, tout dvou  nos intrts. Que devons-nous faire?
Donnez-nous vos instructions. Vous pouvez rpondre sans crainte,
puisque vous avez NOTRE livre._

_Denise._

--_ _Lisez, monsieur, dit-elle au greffier ds qu'elle eut
termin.

Mais lui, au lieu d'user de la permission, plia le billet qu'elle
lui tendait et le glissa dans une enveloppe qu'il cacheta.

--Oh! vous tes bon, murmura la jeune fille, touche de cette
dlicatesse.

--Non, rpondit-il, je cherche simplement  faire le plus
honntement possible une action... malhonnte. Demain,
mademoiselle, j'espre avoir une rponse.

--Je viendrai la chercher...

Mchinet tressaillit.

--Gardez-vous-en bien, mademoiselle, interrompit-il. Les gens de
Sauveterre sont assez fins pour comprendre que la toilette ne doit
gure vous proccuper en ce moment, et vos visites ici
sembleraient suspectes. Remettez-vous-en  moi du soin de vous
faire tenir la rponse de monsieur de Boiscoran.

Pendant que Mlle Denise crivait, le greffier avait fait un paquet
des titres qu'elle avait apports. Il le lui remit en disant:

--Prenez, mademoiselle, s'il me fallait de l'argent pour Blangin
ou pour Frumence Cheminot, je vous le ferais savoir... Et
maintenant... partez. Il est inutile de revoir mes soeurs. Je me
charge de leur expliquer votre visite.


8

--Que peut-il tre arriv  Denise, qu'elle ne revient pas!
murmurait grand-pre Chandor en arpentant la place du March-Neuf
et en consultant sa montre pour la vingtime fois.

Longtemps la crainte de dplaire  sa petite-fille et la peur
d'tre grond le retinrent  l'endroit o elle lui avait command
d'attendre; mais  la fin, srieusement tourment: ah! ma foi,
tant pis! se dit-il, je me risque...

Et traversant la chausse qui spare la place des maisons, il
s'engagea dans le long corridor de l'immeuble des soeurs Mchinet.
Dj il mettait le pied sur la premire marche de l'escalier,
lorsqu'il vit le haut s'clairer. Il entendit presque aussitt la
voix de sa petite-fille et reconnut son pas lger.

Enfin!... pensa-t-il.

Et, leste comme l'colier qui entend le matre, tremblant d'tre
pris en flagrant dlit d'inquitude, il regagna la place.

Mlle Denise y fut presque en mme temps, et lui sautant au cou:

--Bon papa, dit-elle en faisant claquer ses lvres si fraches
sur les joues rudes du vieillard, je te rapporte tes titres.

Si une chose devait tonner M. de Chandor, c'tait qu'il se
trouvt en ce monde un tre assez dur, assez cruel, assez barbare
pour rsister aux prires et aux larmes de Mlle Denise--surtout
 des larmes et  des prires appuyes de cent vingt mille francs.

Nanmoins:

--Je t'avais bien dit, chre fillette, fit-il tristement, que tu
ne russirais pas.

--Et tu te trompais, bon papa, et tu te trompes encore, j'ai
russi.

--Cependant... puisque tu rapportes l'argent.

--C'est que j'ai trouv un honnte homme, grand-pre, un homme de
coeur. Pauvre garon!  quelle preuve j'ai mis sa probit!... car
il est trs gn, je le sais de bonne source, depuis que ses
soeurs et lui ont achet leur maison. C'tait plus que l'aisance,
c'tait videmment la fortune que je lui offrais. Aussi, il
fallait voir l'clat de ses yeux et le tremblement de ses mains
pendant qu'il regardait ces titres et qu'il les maniait. Eh bien!
il les a refuss, bon papa, il les refuse. Il ne veut pas de
rcompense pour l'immense service qu'il va nous rendre. De la
tte, M. de Chandor approuvait:

--Tu as raison, fillette, dit-il, ce greffier est un brave homme,
et qui vient d'acqurir des droits ternels  notre
reconnaissance.

--Il convient d'ajouter, reprit Mlle Denise, que j'ai t
extraordinairement brave. Jamais je ne me serais crue capable de
tant d'audace. Que n'tais-tu cach dans un petit coin, bon papa,
pour me voir et pour m'entendre! Tu n'aurais pas reconnu ta
petite-fille. J'ai bien pleur un peu, mais aprs, quand j'ai
obtenu ce que je voulais...

Oh! chre, chre enfant! murmurait le vieillard mu.

--C'est que, vois-tu, je ne songeais qu'au danger de Jacques et 
la gloire de me montrer digne de lui, qui est si courageux.
J'espre qu'il sera content de moi.

--Ce serait un seigneur difficile, s'il ne l'tait pas! s'cria
M. de Chandor.

Mais c'est sous les arbres de la place du March-Neuf que
causaient le grand-pre et sa petite-fille, et dj plusieurs
promeneurs avaient trouv le moyen de passer trois ou quatre fois
prs d'eux, les oreilles largement ouvertes, fidles  cette
discrtion charmante qui est un des agrments de Sauveterre.

Mise sur ses gardes par les prudentes recommandations de Mchinet,
Mlle Denise ne tarda pas  s'en apercevoir.

--On nous coute, dit-elle  son grand-pre, viens, je te dirai
tout en route.

Et en effet, tout en cheminant, elle lui racontait jusqu'aux
moindres dtails de son entrevue, et le vieux gentilhomme
dclarait ne savoir en vrit ce qu'il devait le plus admirer, de
sa prsence d'esprit  elle ou du dsintressement de Mchinet.

--Raison de plus, conclut la jeune fille, pour ne pas augmenter
les prils auxquels va s'exposer cet honnte homme. Je lui ai
promis une discrtion absolue, je tiendrai ma promesse. Si tu veux
me croire, bon papa, nous ne parlerons de rien, ni aux tantes ni 
madame de Boiscoran.

--Dis tout de suite, ruse, que tu voudrais sauver Jacques  toi
toute seule...

--Ah! si je le pouvais!... Malheureusement il va falloir mettre
matre Folgat dans la confidence, car nous ne saurions nous passer
de ses conseils.

Ainsi fut-il fait. Tantes Lavarande et la marquise de Boiscoran
durent se contenter de l'explication assez peu vraisemblable que
donnait, de sa sortie, Mlle Denise.

Et quelques heures plus tard, la jeune fille, matre Folgat et
M. de Chandor tenaient conseil dans le cabinet du baron.

Plus que M. de Chandor encore, le jeune avocat devait tre
surpris de la conception de Mlle Denise et de sa hardiesse 
l'excuter. Jamais il ne l'et souponne capable d'une telle
dmarche, tant, jeune fille, elle gardait encore les grces naves
et les timidits de l'enfant.

Il voulait la complimenter, mais elle:

--O est mon mrite? interrompit-elle vivement.  quel danger me
suis-je expose?

-- un danger fort rel, mademoiselle, je vous l'assure.

--Bah! ft M. de Chandor.

--Corrompre un fonctionnaire, poursuivait matre Folgat, c'est
grave! Il y a dans le Code pnal un certain article 179 qui ne
plaisante pas et qui assimile le corrupteur au corrompu...

--Eh bien! tant mieux! s'cria Mlle Denise, si ce pauvre Mchinet
va en prison, j'irai avec lui. (Et sans remarquer l'expression de
mcontentement de son grand-pre:) Enfin, monsieur, dit-elle 
matre Folgat, voici le voeu que vous formiez ralis. Maintenant
nous allons avoir des nouvelles positives de monsieur de
Boiscoran, il nous donnera ses instructions...

--Peut-tre, mademoiselle...

--Comment! peut-tre... Vous avez dit devant moi...

--Je vous ai dit, mademoiselle, qu'il serait inutile, imprudent
peut-tre, de rien tenter avant de savoir la vrit. La saurons-
nous? Pensez-vous que monsieur de Boiscoran, qui a tant de raisons
de se dfier de tout, la dira dans une rponse qui doit passer par
plusieurs mains avant de vous arriver?

--Il la dira, monsieur, sans restrictions, sans crainte, sans
pril.

--Oh!...

--Mes mesures sont prises... Vous verrez.

--Alors nous n'avons plus qu' attendre. Hlas! oui, il fallait
attendre, et c'tait bien l ce qui dsolait Mlle Denise.  peine
dormit-elle. Sa journe du lendemain fut un supplice.  chaque
coup de sonnette, elle tressaillait et courait voir. Enfin, vers
cinq heures, rien n'tant venu:

--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, dit-elle, pourvu, mon Dieu,
que ce pauvre Mchinet ne se soit pas laiss surprendre!

Et peut-tre pour chapper aux obsessions de ses craintes, elle
consentit  accompagner Mme de Boiscoran qui allait rendre visite.

Ah! si elle et su!... Il n'y avait pas dix minutes qu'elle tait
dehors quand un de ces gamins, comme on en rencontre  toute heure
du jour, polissonnant sur les places de Sauveterre, se prsenta,
porteur d'une lettre  l'adresse de Mlle Denise.

On la porta  M. de Chandor, qui, en attendant le dner, faisait
un tour de jardin en compagnie de matre Folgat.

--Une lettre pour Denise! s'cria le vieux gentilhomme ds que le
domestique se fut loign, c'est la rponse que nous attendons...

Il rompit le cachet bravement. Ah! empressement inutile. Le billet
renferm dans l'enveloppe tait ainsi conu:

_31: 9, 17, 19, 23, 25, 28, 32, 101, 102, 129, 137, 504, 515--
37: 2, 3, 4, 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 24, 27, 52, 54, 118, 119,
120, 200, 201--41: 7, 9, 17, 21, 22, 44, 45, 46..._

Et il y en avait deux pages comme cela.

--Tenez, matre, essayez de comprendre, dit M. de Chandor en
tendant cette rponse  matre Folgat.

Positivement, le jeune avocat essaya. Mais, aprs cinq minutes
d'efforts inutiles:

--Je comprends, fit-il, que mademoiselle de Chandor avait raison
de nous dire que nous saurions la vrit. Monsieur de Boiscoran et
elle taient convenus autrefois d'un chiffre...

Grand-pre Chandor leva les mains vers le ciel.

--Voyez-vous ces petites filles, dit-il, voyez-vous!... Nous
voil  sa discrtion, puisqu'il n'y a qu'elle pour nous traduire
ce grimoire.

Si, en accompagnant la marquise de Boiscoran chez Mme Sneschal,
Mlle Denise esprait dissiper les tristes pressentiments dont elle
tait agite, son espoir fut du. L'excellente femme du maire
n'tait pas de celles  qui on peut aller demander du courage aux
heures de dfaillance. Elle ne sut que se jeter alternativement
dans les bras de Mme de Boiscoran et de Mlle de Chandor, et leur
rpter, en clatant en sanglots, qu'elle les tenait, l'une pour
la plus malheureuse des mres, l'autre pour la plus infortune des
fiances.

Cette femme croit donc Jacques coupable? pensait, non sans
irritation, Mlle Denise.

Et ce n'est pas tout. En revenant, vers le haut de la rue Mautrec,
non loin de la maison o taient provisoirement installs le comte
et la comtesse de Claudieuse, elle entendit un jeune garon qui
criait: M'man, viens donc voir la mre et la bonne amie de
l'assassin!

La pauvre jeune fille rentrait donc plus afflige qu'elle n'tait
partie, lorsque sa femme de chambre, qui, bien videmment,
guettait son retour, lui dit que son grand-pre et matre Folgat
l'attendaient dans le cabinet du baron.

Sans prendre le temps d'ter son chapeau, elle y courut, et ds
qu'elle entra:

--Voici la rponse, lui dit M. de Chandor en lui prsentant la
lettre de Jacques.

Elle ne put retenir un cri de joie, et d'un geste rapide elle
porta cette lettre  ses lvres, en rptant:

--Nous sommes sauvs, nous sommes sauvs! M. de Chandor souriait
du bonheur de sa petite-fille.

--Seulement, mademoiselle la cachottire, reprit-il, vous aviez,
 ce qu'il parat, de grands secrets  changer avec monsieur de
Boiscoran, puisque vous aviez adopt un chiffre, ni plus ni moins
que des conspirateurs. Matre Folgat et moi y avons perdu notre
latin...

Alors seulement la jeune fille se rappela la prsence de l'avocat
de Paris, et, plus rouge qu'une pivoine:

--En ces derniers temps, dit-elle, Jacques et moi, je ne sais 
quel propos, avions eu l'occasion de parler des moyens imagins
pour correspondre secrtement, et il m'a enseign celui-ci. Deux
correspondants font choix d'un ouvrage quelconque et en ont chacun
un exemplaire de la mme dition. Celui qui crit cherche dans son
exemplaire les mots dont il a besoin et les indique par des
chiffres. Celui qui reoit la lettre, avec les chiffres, retrouve
les mots. Ainsi, dans le billet de Jacques, les numros suivis de
deux points indiquent une page, et les autres le numro d'ordre
des mots choisis dans cette page.

--Eh! eh! fit grand-pre Chandor, j'aurais cherch longtemps!

--C'est trs simple, continua Mlle Denise, trs connu et
cependant trs sr. Comment un tranger devinerait-il le livre
choisi par les correspondants? Puis il est des moyens encore, pour
drouter les indiscrtions. On convient, par exemple, que jamais
les chiffres n'auront leur valeur, ou plutt que cette valeur
variera selon que le jour o on reoit la lettre est le premier,
le second, le troisime ou le dernier de la semaine. Ainsi,
aujourd'hui nous sommes lundi, premier jour, n'est-ce pas? Eh
bien! de chaque numro de page je dois retirer 1, et ajouter 1 
chaque numro de lettre.

--Et tu vas t'y reconnatre? fit M. de Chandor.

--Assurment, bon papa. Ds que Jacques m'a eu expliqu ce
systme, j'ai tenu  l'essayer, comme de juste. Nous avons choisi
un livre que j'aime beaucoup, _Le Lac Ontario, _de Cooper, et nous
nous amusions  nous crire des lettres infinies. Oh! cela occupe,
va, et c'est long, parce qu'on ne trouve pas toujours les mots
qu'on voudrait employer, et qu'il faut alors les dsigner lettre
par lettre.

--Et monsieur de Boiscoran a le _Lac Ontario _dans sa prison?
demanda Matre Folgat.

--Oui, monsieur, je l'ai appris par monsieur Mchinet. Le premier
soin de Jacques, ds qu'il s'est vu au secret, a t de demander
quelques romans de Cooper, et monsieur Galpin-Daveline qui est si
fin, si clairvoyant, si dfiant, est all les lui chercher lui-
mme. Jacques comptait sur moi, monsieur...

--Alors, chre fille, va nous dchiffrer cette nigme, dit
M. de Chandor.

Et ds qu'elle fut sortie:

--Comme elle l'aime, murmura-t-il, comme elle l'aime, ce
Jacques!... S'il lui arrivait malheur, monsieur, elle en
mourrait...

Matre Folgat ne rpondit pas, et il s'coula prs d'une heure
avant que Mlle Denise, enferme dans sa chambre, russt 
rassembler tous les mots dsigns par les chiffres de Jacques de
Boiscoran.

Mais lorsqu'elle eut achev et qu'elle reparut dans le cabinet de
son grand-pre, le plus profond dsespoir se lisait sur son jeune
visage.

--C'est horrible! dit-elle.

La mme ide, telle qu'une flche aigu, traversa l'esprit de
M. de Chandor et de matre Folgat. Jacques avouait-il donc?

--Tenez, lisez, leur dit Mlle Denise en leur tendant sa
traduction.

Jacques crivait:

_Merci de votre lettre, ma bien-aime. Un pressentiment me
l'avait si bien annonce, que je m'tais procur le _Lac Ontario.
_Je ne comprends que trop votre douleur de voir que ma dtention
se prolonge et que je ne me disculpe pas. Si je me suis tu, c'est
que j'esprais que les preuves de mon innocence viendraient du
dehors. Je reconnais que l'esprer encore serait insens et qu'il
faudra que je parle. Je parlerai. Mais ce que j'ai  dire est si
grave que je garderai le silence tant qu'il ne me sera pas permis
de consulter un homme qui ait toute ma confiance. C'est plus que
de la prudence qu'il me faut maintenant, c'est de l'habilet.
Jusqu' ce moment, fort de mon innocence, j'tais tranquille. Mon
dernier interrogatoire vient de m'ouvrir les yeux et de me montrer
l'tendue du danger que je cours._

_Mes angoisses seront affreuses jusqu 'au jour o je pourrai voir
un avocat. Merci  ma mre d'en avoir amen un. J'espre qu'il me
pardonnera de m'adresser d'abord  un autre qu' lui. J'ai besoin
d'un homme qui connaisse  fond notre pays et ses moeurs. C'est
matre Mergis que je choisis, et je vous charge de l'avertir de se
tenir prt pour le jour o, l'instruction tant termine, le
secret sera lev._

_Jusque-l, rien  faire, rien, que d'obtenir, si c'est possible,
qu'on retire mon affaire  G. D. et qu'on la confie  un autre.
Cet homme se conduit indignement. Il me veut coupable absolument,
il commettrait un crime pour m'en accuser, et il n'est sorte de
pige qu'il ne me tende. Il faut me faire violence pour garder mon
calme, toutes les fois que je vois entrer dans ma prison ce juge
qui s'est dit mon ami._

_Ah! chers, j'expie bien cruellement une faute dont, jusqu'ici,
je n'avais pour ainsi dire pas eu conscience!_

_Et vous, mon unique amie, me pardonnerez-vous jamais les
horribles tourments que je vous cause..._

_J'en aurais beaucoup encore  vous dire; mais le dtenu qui m'a
remis votre billet m'a dit de me hter, et les mots sont longs 
rassembler..._

La lecture de cette lettre acheve, matre Folgat et
M. de Chandor dtournrent tristement la tte, craignant peut-
tre que Mlle Denise ne surprt dans leurs yeux le secret de leurs
penses. Mais elle ne comprit que trop ce que signifiait ce
mouvement.

--Douterais-tu donc de Jacques, grand-pre! s'cria-t-elle.

--Non, murmura faiblement M. de Chandor, non...

--Et vous, matre Folgat, seriez-vous froiss de ce que Jacques
veut consulter un autre avocat que vous?

--J'aurais t le premier, mademoiselle,  lui conseiller de voir
un homme du pays.

Il fallait  Mlle Denise toute son nergie pour retenir ses
larmes.

--Oui, cette lettre est terrible, dit-elle; mais comment ne le
serait-elle pas! Ne comprenez-vous pas que Jacques est dsespr,
que sa raison chancelle aprs tant de tortures immrites...

Quelques coups lgers frapps  la porte l'interrompirent.

--C'est moi, disait la voix de Mme de Boiscoran.

Grand-pre Chandor, matre Folgat et Mlle Denise se consultrent
un instant du regard. Enfin:

--La situation est trop grave, annona l'avocat, pour que la mre
de monsieur de Boiscoran ne soit pas consulte...

Et il se leva pour ouvrir.

Depuis que tenaient conseil Mlle Denise, son grand-pre et matre
Folgat, un domestique,  cinq reprises diffrentes, tait venu
leur crier  travers la porte ferme au verrou que la soupe tait
sur la table. C'est bien, avaient-ils rpondu  chaque fois.
Mais comme ils ne descendaient toujours pas, Mme de Boiscoran
avait fini par comprendre qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire. Or, que pouvait tre ce quelque chose, pour
qu'on lui en ft mystre? On ne lui et pas cach, pensait-elle,
un vnement heureux!

C'est donc avec la trs ferme rsolution de se faire ouvrir
qu'elle tait monte frapper au cabinet de M. de Chandor. Et ds
que matre Folgat lui eut ouvert, ds en entrant:

--Je veux savoir! dit-elle.

Mlle Denise lui rpondit:

--Quoi qu'il arrive, madame, dit-elle, rappelez-vous qu'un seul
mot de ce que je vais vous confier, arrach  votre douleur ou 
votre joie, suffirait pour perdre un honnte homme envers qui nous
avons contract une de ces dettes dont on ne s'acquitte jamais.
J'ai russi  lier une correspondance entre nous et Jacques...

--Denise!

--Je lui ai crit, ma mre, je viens de recevoir sa rponse...
lisez-la.

Saisie d'une sorte de dlire, la marquise de Boiscoran se jeta sur
la traduction que lui tendait la jeune fille.

Mais  mesure qu'elle lisait, on pouvait voir  chaque ligne tout
son sang se retirer de son visage, ses lvres blmir, ses yeux se
voiler, l'air manquer  sa poitrine haletante. Et  la fin, la
lettre chappant  ses mains dfaillantes, elle s'affaissa
lourdement sur un fauteuil, en balbutiant:

--Pourquoi lutter, puisque nous sommes perdus! Superbe fut le
geste de Mlle Denise, et admirable l'accent dont elle s'cria:

--Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite, ma mre, que Jacques
est un incendiaire et un assassin!

Et secouant la tte d'un mouvement d'indomptable nergie, la lvre
frmissante, promenant autour d'elle un regard o clataient la
colre et le ddain:

--Resterais-je donc seule, fit-elle,  le dfendre, lui qui
comptait tant d'amis en ses jours prospres! Soit...

Moins mu, comme de raison, que M. de Chandor et
Mme de Boiscoran, matre Folgat avait t le premier  se
remettre.

--Nous serions deux, en tout cas, mademoiselle, interrompit-il;
car je serais impardonnable si je me laissais influencer par cette
lettre. Je serais sans excuse, moi qui sais par exprience ce que
votre coeur a devin. La prison prventive a des angoisses qui
dissolvent les caractres les plus vigoureusement tremps. Les
jours s'y tranent interminables et les nuits y ont des terreurs
sans nom. L'innocent, dans la cellule des secrets, se voit devenir
coupable, de mme que l'homme le plus sain d'esprit sent son
cerveau se troubler dans le cabanon des fous...

Mlle de Chandor ne le laissa pas poursuivre.

--Voil, monsieur, s'cria-t-elle, ce que je sentais, ce que je
n'aurais pas su exprimer comme vous!

Honteux de leur dfaillance, grand-pre Chandor et la marquise de
Boiscoran s'efforaient de ragir contre le doute affreux qui un
moment les avait terrasss.

--Enfin, quel parti prendre? fit la marquise d'une voix faible.

--Votre fils nous l'indique, madame, rpondit l'avocat de Paris;
nous n'avons qu' attendre la fin de l'instruction.

--Pardon, dit M. de Chandor, nous avons  obtenir un changement
de juge...

Matre Folgat secoua la tte.

--Malheureusement, fit-il, ce n'est l qu'un rve irralisable.
On ne rcuse pas comme un simple jur un juge d'instruction
agissant  ce titre.

--Cependant...

--Le lgislateur a voulu, selon l'nergique expression d'Ayrault,
que rien ne pt prvaloir contre le juge d'instruction, lui couper
le chemin ou brider sa puissance. L'article 542 du code
d'instruction criminelle est formel.

--Et... que dit cet article? interrogea Mlle Denise.

--Il dit en substance, mademoiselle, que la rcusation propose
par un prvenu contre un juge d'instruction constitue une demande
en renvoi pour cause de suspicion lgitime, demande sur laquelle
il n'appartient qu' la cour de cassation de statuer, parce que le
juge d'instruction, dans les limites de sa comptence, constitue 
lui seul une juridiction... Je ne sais si je m'exprime clairement?

--Oh! trs clairement, dclara M. de Chandor. Seulement, puisque
Jacques le dsire...

--C'est vrai, monsieur; mais monsieur de Boiscoran ne sait pas...

--Pardon! Il sait que son juge est son mortel ennemi...

Soit. En quoi serons-nous plus avancs d'obir? Pensez-vous donc
que la demande en renvoi empcherait monsieur Galpin-Daveline de
continuer  suivre la procdure? Point. Il la suivrait jusqu' la
dcision de la cour de cassation. Il serait, jusque-l, c'est
vrai, empch de rendre une ordonnance dfinitive; mais monsieur
de Boiscoran doit la souhaiter, cette ordonnance, dont le premier
effet sera de lever le secret et de lui permettre de voir son
avocat.

--C'est atroce! murmura M. de Chandor. Oui, c'est atroce, en
effet, mais c'est la loi. Et ils sont heureux, ceux qui jamais en
leur vie, qu'il s'agisse d'eux ou d'un tre cher, n'ont eu
l'occasion d'ouvrir ce livre formidable qui s'appelle le Code, et
d'y chercher, le coeur serr d'une inexplicable anxit, l'article
fatidique et inexorable d'o dpend leur destine...

Mais, depuis un moment dj, Mlle Denise rflchissait.

--Je vous ai bien compris, monsieur, dit-elle au jeune avocat, et
ds demain vos objections seront soumises  monsieur de Boiscoran.

--Et surtout, insista le jeune avocat, expliquez-lui bien que
toutes nos dmarches, dans le sens qu'il indique, tourneraient
contre lui. Monsieur Galpin-Daveline est notre ennemi, mais nous
n'avons  articuler contre lui aucun grief positif. On nous
rpondrait toujours: Si monsieur de Boiscoran est innocent, que
ne parle-t-il...

C'est ce que ne voulait pas admettre grand-pre Chandor.

--Cependant, commena-t-il, si nous avions pour nous de hautes
influences...

--En avons-nous?

--Assurment. Boiscoran a des amis intelligents qui ont su rester
fort puissants sous tous les rgimes. Il a t fort li, jadis,
avec monsieur de Margeril...

Fort significatif fut le geste de matre Folgat.

--Diable! interrompit-il, si monsieur de Margeril voulait nous
donner un coup d'paule... Mais c'est un homme peu accessible.

--On peut toujours lui dpcher Boiscoran... Puisqu'il est rest
 Paris pour faire des dmarches, voil une occasion. Je lui
crirai ce soir mme.

Depuis que ce nom de Margeril avait t prononc, Mme de Boiscoran
tait devenue plus ple, s'il est possible. Sur les derniers mots
du vieux gentilhomme, elle se dressa, et vivement:

--N'crivez pas, monsieur, dit-elle, ce serait inutile, je ne le
veux pas...

Si vident tait son trouble que les autres en taient confondus.

--Boiscoran et monsieur de Margeril sont donc brouills?
interrogea M. de Chandor.

--Oui.

--Mais il s'agit du salut de Jacques, ma mre! s'cria Mlle
Denise.

Hlas! la pauvre femme ne pouvait pas dire quels soupons avaient
troubl la vie du marquis de Boiscoran, ni combien cruellement la
mre payait en ce moment une imprudence de l'pouse.

--S'il le fallait absolument, fit-elle d'une voix touffe, si
c'tait l notre suprme ressource... c'est moi qui irais trouver
monsieur de Margeril...

Seul, matre Folgat eut le soupon des douloureux souvenirs que ce
nom veillait dans l'me de Mme de Boiscoran. Aussi, intervenant:

--En tout tat de cause, dclara-t-il, mon avis est d'attendre la
fin de l'instruction. Cependant je puis me tromper, et avant de
rpondre  monsieur Jacques, je dsire que l'avocat qu'il nous
dsigne soit consult.

Voil certainement le parti le plus sage, approuva M. de Chandor.

Et sonnant un domestique, il lui commanda de se rendre chez matre
Mergis, le prier de passer aprs son dner.

Le choix de Jacques de Boiscoran tait heureux. M. Magloire
Mergis, plus connu sous le nom de matre Magloire, passait 
Sauveterre pour le plus habile et le plus loquent avocat, non
seulement du dpartement, mais encore de tout le ressort de
Poitiers. Il avait encore, ce qui est plus rare et bien autrement
glorieux, une rputation inattaquable et bien mrite d'intgrit
et d'honneur. Il tait connu que jamais il n'et consenti 
plaider une cause quivoque, et on citait de lui des traits
hroques, tels que de jeter  la porte par les paules les
clients assez mal aviss pour venir, l'argent  la main, le
supplier de se charger de quelque affaire vreuse.

Aussi n'tait-il gure riche et gardait-il,  cinquante-quatre ou
cinq ans qu'il avait, les habitudes modestes et frugales d'un
dbutant sans fortune. Mari jeune, matre Magloire avait perdu sa
femme aprs quelques mois de mnage, et jamais il ne s'tait
consol de cette perte. Aprs plus de trente ans, la plaie n'tait
pas cicatrise, et toujours, fidlement,  de certaines poques,
on le voyait traverser la ville, un gros bouquet  la main, et
s'acheminer vers le cimetire.

De tout autre, les esprits forts de Sauveterre ne se fussent pas
privs de rire. De lui ils n'osaient, tant tait grand le respect
qu'imposait cet honnte homme, au visage calme et serein, aux yeux
clairs et fiers, aux lvres finement dessines, vritables lvres
d'orateur, traduisant tour  tour la piti ou la colre, la
raillerie ou le ddain.

De mme que le docteur Seignebos, matre Magloire tait
rpublicain, et aux dernires lections de l'empire, il avait
fallu aux bonapartistes d'incroyables efforts, l'appui de
l'administration et quantit de manoeuvres assez louches pour
parvenir  l'carter de la Chambre. Encore n'eussent-ils pas
russi sans le concours de M. de Claudieuse, qui ne les aimait
gure cependant, et qui avait dtermin un grand nombre
d'lecteurs  s'abstenir.

Voil l'homme qui, sur les neuf heures du soir, se rendant 
l'invitation de M. de Chandor, se prsentait rue de la Rampe.

Mlle Denise et son grand-pre, Mme de Boiscoran et matre Folgat
l'attendaient.

Il les salua d'un air affectueux, mais en mme temps si triste que
Mlle Denise en reut un coup au coeur. Elle crut comprendre que
matre Magloire n'tait pas loign de croire  la culpabilit de
Jacques de Boiscoran. Et elle ne se trompait pas, car matre
Magloire ne tarda pas  le donner  entendre, avec de grands
mnagements, sans doute, mais trs clairement.

Ayant pass la journe au Palais, il avait recueilli l'opinion des
membres du tribunal, et cette opinion tait loin d'tre favorable
au prvenu. En de telles conditions, se prter aux dsirs de
Jacques et introduire contre M. Daveline une demande en renvoi et
t une impardonnable faute.

--L'instruction durera donc des annes! s'cria Mlle Denise,
puisque monsieur Galpin-Daveline prtend obtenir de Jacques l'aveu
d'un crime qu'il n'a pas commis.

Matre Magloire secoua la tte.

--Je crois, au contraire, mademoiselle, rpondit-il, que
l'instruction sera bientt termine.

--Si Jacques se tait, cependant...

--Le mutisme d'un prvenu, pas plus que son caprice ou son
obstination, ne saurait entraver la marche de la procdure. Mis en
demeure de produire sa justification, s'il refuse de le faire, la
justice passe outre...

--Pourtant, monsieur, quand un prvenu a des raisons...

--Il n'y a jamais de raisons valables de se laisser accuser
injustement. Cependant le cas a t prvu. Libre au prvenu de ne
pas rpondre  une question qui l'embarrasse: _Nemo tenetur
prodere se ipsum. _Mais avouez que ce refus de rpondre autorise
le juge  considrer comme dcisives les charges sur lesquelles le
prvenu ne s'explique pas.

Plus tait calme le clbre avocat de Sauveterre, plus ses
auditeurs,  l'exception de matre Folgat, taient effrays. En
coutant ces expressions techniques qu'il employait, ils se
sentaient glacs jusqu'aux moelles, comme les amis d'un bless qui
entendent le chirurgien repasser des bistouris.

--Ainsi, monsieur, demanda d'une voix faible Mme de Boiscoran, la
situation de mon malheureux fils vous parat grave...

--J'ai dit prilleuse, madame.

--Vous pensez avec matre Folgat que chaque jour qui s'coule
ajoute au danger qu'il court...

--Je n'en suis que trop sr. Et si monsieur de Boiscoran est
rellement innocent...

--Ah! monsieur, interrompit Mlle Denise, monsieur, pouvez-vous
parler ainsi, vous qui tes l'ami de Jacques...

C'est d'un air de commisration profonde, et bien sincre, que
matre Magloire considra un moment la jeune fille. Puis:

--C'est parce que je suis un ami, mademoiselle, rpondit-il, que
je vous dois la vrit. Oui, j'ai connu et apprci les hautes
qualits de monsieur de Boiscoran, je l'ai aim, je l'aime... Mais
ce n'est pas avec le coeur, c'est avec la raison qu'il faut
examiner la situation. Jacques est homme, c'est par d'autres
hommes qu'il sera jug. Il y a de sa culpabilit des indices
matriels, palpables, tangibles. Quelles preuves avez-vous 
offrir de son innocence? Des preuves morales!...

--Mon Dieu! murmurait Mlle Denise.

Je pense donc comme mon honorable confrre... (Et matre Magloire
saluait matre Folgat.) Je crois fermement que si monsieur de
Boiscoran est innocent, il a adopt un systme dplorable. Ah! si
par bonheur il a un alibi, qu'il se hte, qu'il se hte de le
produire! Qu'il ne laisse pas la procdure arriver  la chambre
des mises en accusation! Une fois l, un prvenu est aux trois
quarts condamn.

Positivement, le cramoisi des joues de M. de Chandor plissait.

--Et cependant, s'cria-t-il, Jacques ne changera pas de systme;
ce n'est que trop sr pour qui connat son enttement de mule!

--Et, malheureusement, sa rsolution est prise, dit Mlle Denise,
et matre Magloire, qui le connat bien, ne le verra que trop par
cette lettre qu'il nous crit.

Jusqu'alors, rien n'avait t dit qui pt faire souponner 
l'avocat de Sauveterre le moyen employ pour correspondre avec le
prisonnier.

Lui montrant la lettre, il fallait le mettre dans la confidence,
et c'est ce que fit Mlle Denise.

tonn d'abord, il ne tarda pas  froncer le sourcil.

--C'est bien imprudent, murmura-t-il, ds qu'il sut tout, c'est
bien hardi... (Et regardant matre Folgat:) Notre profession,
continua-t-il, a certaines rgles dont il est toujours fcheux...
de s'carter.

Corrompre un greffier, profiter de sa faiblesse et de sa piti!
L'avocat de Paris avait rougi imperceptiblement.

--Je n'aurais jamais conseill une telle imprudence, dit-il; mais
du moment o elle tait commise, je n'ai pas cru devoir refuser
d'en profiter, et duss-je encourir un blme svre, ou pis
encore... j'en profiterai.

Matre Magloire ne rpondit pas; mais ayant lu la lettre de
Jacques:

--Je suis aux ordres de monsieur de Boiscoran, dit-il, et ds que
le secret sera lev, je me rendrai prs de lui. Je crois, comme
mademoiselle Denise, qu'il s'obstinera  garder le silence.
Cependant, puisque vous avez un moyen de lui faire parvenir une
lettre... Allons, bien! voici que, moi aussi, je profite de
l'imprudence commise. Suppliez-le, dans son intrt, au nom de
tout ce qu'il a de plus cher, de parler, de se disculper, de
s'expliquer...

Et, saluant, matre Magloire se retira prcipitamment, laissant
ses auditeurs consterns, tant il tait visible que le but de sa
brusque retraite tait surtout de cacher la pnible impression
qu'il ressentait de la lettre de Jacques.

--Certes! dit M. de Chandor, nous allons lui crire, mais ce
sera comme si nous chantions... Il attendra la fin de
l'instruction.

--Qui sait!... murmura Mlle Denise. (Et aprs une minute de
mditation:) On peut toujours essayer, ajouta-t-elle.

Et sans s'expliquer davantage, elle sortit et courut  sa chambre
crire ce laconique billet:

_Il faut que je vous parle. Notre jardin a une petite porte qui
donne sur la ruelle de la Charit, je vous y attends. Si tard que
vous soit remis ce mot, venez._

_Denise._

Puis, ayant mis ce billet sous enveloppe, elle appela la vieille
bonne qui l'avait leve, et aprs toutes les recommandations que
la prudence lui pouvait inspirer:

--Il faut, lui dit-elle, que monsieur Mchinet, le greffier, ait
cette lettre ce soir mme; pars, dpche-toi!


9

Depuis vingt-quatre heures, Mchinet tait si chang que ses
soeurs ne le reconnaissaient plus.

Aussitt aprs le dpart de Mlle Denise, elles taient alles le
trouver, esprant qu'il leur apprendrait enfin ce que signifiait
cette mystrieuse entrevue; mais ds les premiers mots:

--Cela ne vous regarde pas! s'tait-il cri d'un accent qui fit
frmir les deux couturires. Cela ne regarde personne!

Et il tait rest seul, tout tourdi de l'aventure, et rvant aux
moyens de tenir sa promesse sans se compromettre. Ce n'tait pas
ais.

Le moment dcisif arriv, il reconnut que jamais il ne russirait
 faire passer  Jacques de Boiscoran le billet qui brlait sa
poche sans tre aperu de l'oeil de lynx de M. Galpin-Daveline.

Force lui fut donc, aprs de longues hsitations, de recourir  la
complicit de l'homme qui servait Jacques, de Frumence Cheminot
enfin. C'tait, d'ailleurs, un assez bon diable que ce pauvre
diable, dont le vice capital tait une incurable paresse, et qui
n'avait sur la conscience que de lgers dlits de vagabondage.

Il aimait Mchinet, lequel, pendant ses sjours antrieurs  la
prison de Sauveterre, lui avait donn quelquefois du tabac ou
quelques sous pour s'acheter du vin. Il ne fit donc aucune
objection  la proposition que lui fit le greffier de remettre un
billet  M. de Boiscoran et de rapporter une rponse. Et il
s'acquitta fidlement et honntement de la commission.

Mais de ce que tout s'tait bien pass cette fois, il ne
s'ensuivait pas que Mchinet ft plus tranquille. Outre qu'il
tait assailli de remords en songeant  ses devoirs trahis, il
frmissait de se sentir  la merci d'un complice. Que fallait-il,
pour qu'il ft dcouvert? Une indiscrtion, une maladresse, un
hasard malheureux. Qu'adviendrait-il alors? Destitu, il perdrait
successivement toutes ses places. La confiance et la considration
se retireraient de lui. Adieu les rves ambitieux, les illusions
de fortune, l'espoir d'arriver  une belle position par un mariage
avantageux.

Et cependant, contradiction bizarre, Mchinet ne regrettait pas ce
qu'il avait fait, et il se sentait prt  recommencer.

Telles taient ses dispositions, quand la vieille bonne de
M. de Chandor lui apporta la lettre de sa matresse.

--Quoi, encore! s'cria-t-il. (Et quand il eut parcouru les
quelques lignes:) Dites  mademoiselle de Chandor que je suis 
ses ordres, rpondit-il, persuad que quelque vnement fcheux
tait survenu.

Moins d'un quart d'heure aprs, en effet, il sortit, et avec
toutes sortes de prcautions pour dpister les curieux, il gagna
la ruelle de la Charit.

La petite porte du jardin tait entrebille, il n'eut qu' la
pousser pour entrer.

Quoiqu'il n'y et pas de lune, la nuit tait fort claire: 
quelques pas, sous les arbres, il reconnut Mlle Denise et
s'avana.

--Excusez-moi, monsieur, commena-t-elle, d'avoir os vous
envoyer chercher...

Toutes les angoisses de Mchinet se dissipaient. Il ne songeait
plus qu' l'tranget de la situation. Sa vanit se dlectait de
se voir le confident de cette jeune fille, la plus noble, la plus
jolie et la plus riche hritire du pays.

--Vous avez bien fait de me mander, si je puis vous tre utile,
mademoiselle, dit-il.

En peu de mots elle l'eut mis au fait, et quand elle lui demanda
son avis:

--Je pense comme matre Folgat, rpondit-il, que le chagrin et
l'isolement commencent  agir d'une faon dsastreuse sur le moral
de monsieur de Boiscoran.

--Oui, c'est  devenir fou! murmura la jeune fille.

--Je crois, avec matre Magloire, poursuivit le greffier, que
monsieur de Boiscoran, en s'obstinant  se taire, empire sa
situation. J'en ai la preuve. Monsieur Galpin-Daveline, si anxieux
les deux premiers jours, a recouvr toute son assurance. Le
procureur gnral lui a crit pour le fliciter de son nergie.

--Et alors...

--Alors, mademoiselle, il faudrait dterminer monsieur de
Boiscoran  parler. Je sens bien que sa rsolution est trs
fermement arrte, mais si vous lui criviez, puisque vous pouvez
lui crire...

--Une lettre serait inutile.

--Cependant...

--Inutile, vous dis-je. Seulement, je sais un moyen...

--Employez-le bien vite, alors, mademoiselle, interrompit le
greffier. Ne perdez pas une minute, il n'est que temps.

Si claire que ft la nuit, Mchinet ne pouvait voir la pleur de
la jeune fille.

--Eh bien! reprit-elle, il faut que j'arrive jusqu' monsieur de
Boiscoran, que je le voie, que je lui parle...

Elle supposait que le greffier allait bondir, se rcrier, point:

--En effet, dit-il du ton le plus tranquille; mais comment?

--Blangin, le gelier, et sa femme ne tiennent  leur place que
parce qu'elle les fait vivre. Pourquoi ne leur offrirais-je pas,
en change d'une entrevue avec monsieur de Boiscoran, de quoi
s'tablir  la campagne?

--Pourquoi non? fit le greffier. (Et plus bas, rpondant aux
objections de son exprience:) La prison de Sauveterre,
poursuivit-il, ne ressemble en rien aux maisons d'arrt des
grandes villes... Les prisonniers y sont rares, la surveillance y
est nulle. Les portes fermes, Blangin y est le matre...

--J'irai le trouver demain! dclara Mlle Denise. Il est de ces
pentes sur lesquelles on ne saurait se retenir. En cdant une
premire fois aux suggestions de Mlle Denise, Mchinet,  son
insu, s'tait engag pour l'avenir.

--Non, n'y allez pas, mademoiselle, dit-il. Vous ne sauriez ni
dmontrer  Blangin qu'il ne court aucun danger, ni exciter
suffisamment ses convoitises. C'est moi qui lui parlerai.

--Oh! monsieur! s'cria Mlle Denise, monsieur, comment jamais...

--Combien puis-je offrir? interrompit le greffier.

--Tout ce que vous jugerez convenable, tout...

--Alors, mademoiselle, demain, ici,  la mme heure
qu'aujourd'hui, je vous apporterai la rponse.

Et il s'loigna, laissant Mlle Denise si enflamme d'espoir que
tout le reste de la soire et toute la journe du lendemain,
tantes Lavarande et Mme de Boiscoran,  qui elle n'avait rien
confi, ne cessrent de se demander: qu'a donc cette petite?

Elle songeait que, si la rponse tait favorable, avant vingt-
quatre heures elle verrait Jacques, et elle se disait: pourvu que
Mchinet soit exact.

Il le fut.  dix heures prcises, comme la veille, il poussait la
petite porte, et tout d'abord:

--J'ai russi, dit-il.

Si violente fut l'motion de Mlle Denise, qu'elle dut s'appuyer 
un arbre.

--Blangin consent, poursuivit le greffier. Je lui ai promis seize
mille francs... C'est peut-tre beaucoup.

--C'est bien trop peu...

--Il exige qu'ils lui soient remis en or.

--Il les aura.

--Enfin, il met  l'entrevue des conditions qui vous paratront
peut-tre bien dures, mademoiselle...

Dj la jeune fille s'tait remise.

--Dites, monsieur.

--Tout en prenant ses prcautions pour le cas o il serait
dcouvert, Blangin tient  ne pas l'tre. Voici donc comment il a
rgl les choses. Demain soir,  six heures, vous passerez devant
la prison. La porte sera ouverte, et sur la porte se tiendra la
femme de Blangin, que vous connaissez bien, puisqu'elle a t 
votre service. Si elle ne vous salue pas, continuez votre chemin,
il serait survenu quelque empchement. Si elle vous salue, allez 
elle, toute seule, et elle vous conduira dans une petite pice qui
dpend de son logement. Vous y resterez jusqu' l'heure, assez
avance ncessairement, o Blangin croira pouvoir vous conduire
sans danger  la cellule de monsieur de Boiscoran. L'entrevue
termine, vous reviendrez  votre petite chambre, o un lit sera
prpar, et vous y passerez le reste de la nuit. Car voil la
condition terrible, vous ne pourrez sortir de la prison que de
jour.

C'tait terrible, en effet.

Pourtant, aprs un moment de rflexion:

--N'importe! fit Mlle Denise. J'accepte. Dites  Blangin,
monsieur Mchinet, que tout est convenu.

Que Mlle Denise acceptt toutes les conditions du gelier Blangin,
rien de mieux--rien du moins de plus naturel. Obtenir
l'assentiment de M. de Chandor devait tre plus difficile.

La pauvre jeune fille le comprit si bien que, pour la premire
fois, elle se sentit mue en prsence de son grand-pre, qu'elle
hsita, qu'elle prpara ses phrases et qu'elle chercha ses mots.

Mais c'est en vain qu'avec un art dont la veille elle ne se ft
pas crue capable, elle mnagea l'tranget de sa requte; ds
qu'elle se fut explique:

--Jamais! s'cria M. de Chandor, jamais! jamais!...

Jamais, c'est positif, le vieux gentilhomme ne s'tait exprim
avec cette autorit dcisive. Jamais ses sourcils ne s'taient
ainsi froncs. Jamais,  une demande de sa petite-fille, il
n'avait rpondu non, sans que son oeil rpondt oui.

--Impossible! pronona-t-il encore, et d'un ton qui ne semblait
pas admettre de rplique.

Certes, en ces douloureuses circonstances, il ne s'tait pas
marchand, et il avait bien montr  Mlle Denise tout ce qu'elle
pouvait attendre de lui. Du doigt et de l'oeil, elle lui avait
impos ses volonts. Selon qu'elle lui avait souffl, il avait dit
oui, il avait dit non, il avait dit peut-tre. Que n'et-il pas
dit encore?

Sans lui apprendre ce qu'elle en voulait faire, Mlle Denise lui
avait demand cent vingt mille francs, et il les lui avait donns,
bien que ce soit une grosse somme en tout pays, norme 
Sauveterre, immense pour un vieillard qui l'a conomise louis 
louis. Il tait prt  en donner autant,  en donner le double,
sans plus d'explications.

Mais que Mlle Denise quittt la maison paternelle un soir,  six
heures, pour ne rentrer que le lendemain...

--C'est ce que je ne puis souffrir! rptait-il. Mais que Mlle
Denise allt passer la nuit dans la prison de Sauveterre, pour y
avoir une entrevue avec son fianc, prisonnier et accus de
meurtre et d'incendie, la nuit entire, seule,  l'absolue
discrtion d'un gelier, d'un homme dur, avide et grossier...

--C'est ce que je ne puis souffrir! rptait-il. C'est ce que je
ne permettrai pas! s'cria encore le vieux gentilhomme.

Calme, Mlle Denise avait laiss passer l'orage. Et lorsque son
grand-pre s'arrta:

--Et s'il le faut, cependant? dit-elle. M. de Chandor haussa les
paules.

--S'il le faut, insista-t-elle en haussant le ton, pour
dterminer Jacques  renoncer  un systme qui le perd, pour le
dterminer  parler avant la fin de l'instruction?

--Ce n'est pas ton rle, mon enfant, dit M. de Chandor.

--Oh!...

--C'est le rle de sa mre, de la marquise de Boiscoran. Ce que
Blangin consent  risquer pour toi, il le risquera pour elle au
mme prix. Que madame de Boiscoran aille passer la nuit  la
prison, je l'approuverai; qu'elle voie son fils, elle fera son
devoir...

--Ce n'est pas elle qui changera les rsolutions de Jacques.

--Et tu te crois sur lui plus d'influence que sa mre.

--Ce n'est pas la mme chose, bon papa...

--N'importe!

Ce n'importe de M. de Chandor n'tait pas moins net que son
impossible, mais il discutait. Et discuter, c'est s'exposer 
tre entam par les objections de l'adversaire.

--N'insiste pas, chre fille, reprit-il, mon parti est
irrvocablement arrt, et je te jure...

--Ne jure pas, bon papa, interrompit la jeune fille.

Et si rsolue tait son attitude, et si ferme son accent, que le
vieux gentilhomme en demeura un instant abasourdi.

--Si je ne veux pas, cependant..., reprit-il.

--Tu consentiras, bon papa, tu ne mettras pas ta petite-fille,
qui t'aime tant, dans la douloureuse ncessit de te dsobir pour
la premire fois de sa vie.

--Parce que pour la premire fois, en effet, je ne fais pas la
volont de ma petite-fille.

--Bon papa, laisse-moi te dire...

--coute-moi, plutt, pauvre chre enfant, et laisse-moi te
montrer  quels dangers,  quels malheurs tu t'exposerais... Aller
passer la nuit  cette prison, ce serait risquer, entends-tu bien,
ton honneur de jeune fille, cette fleur de renomme qu'une
mdisance fltrit, le bonheur et le repos de toute la vie...

--L'honneur et la vie de Jacques sont en danger.

--Pauvre imprudente! Sais-tu seulement s'il ne serait pas le
premier  te reprocher cruellement ta dmarche?

--Lui!

--Les hommes sont ainsi faits qu'ils s'irritent des plus
admirables dvouements.

--Soit. Je souffrirais moins des injustes reproches de Jacques
que de ne pas faire mon devoir.

Le dsespoir gagnait M. de Chandor.

--Et si je priais, Denise, reprit-il, au lieu de commander... Si
ton vieux grand-pre te conjurait  genoux de renoncer  ce
funeste projet...

--Tu me ferais une peine affreuse, bon papa, et inutile; car je
rsisterais  tes prires, comme je rsiste  tes ordres.

--Implacable! s'cria le vieillard, elle est implacable! (Et,
tout  coup, changeant de ton:) Pourtant, je suis le matre!
s'cria-t-il.

--Bon papa, de grce! Et puisque rien ne saurait te toucher,
c'est  Mchinet que je m'adresserai, c'est  Blangin que je
signifierai ma volont...

Plus blanche qu'un marbre, mais l'oeil tincelant, Mlle Denise
recula d'un pas.

--Si tu faisais cela, grand-pre, interrompit-elle, si tu brisais
ma dernire esprance...

--Eh bien!...

--Demain, je te le jure par la mmoire de ma mre, je serais dans
un couvent, et tu ne me reverrais de ma vie; non, pas mme au
moment de ma mort, qui ne tarderait pas...

D'un mouvement dsespr, M. de Chandor leva les bras vers le
ciel et, d'une voix rauque:

-- mon Dieu! s'cria-t-il, voil donc nos enfants, et voil ce
qui nous attend, nous, vieillards! Notre existence entire s'est
passe  veiller sur eux, nous avons t  genoux devant toutes
leurs fantaisies, ils ont t notre souci le plus cher et notre
meilleure esprance; de mme que nous leur avons donn notre vie
jour  jour, nous voudrions leur donner notre sang goutte 
goutte, ils sont tout pour nous et nous nous croyons aims!...
Pauvres fous! Un jour, un jeune homme passe, insoucieux, rieur,
l'oeil brillant et quelques mots d'amour aux lvres, et c'est
fini, notre enfant n'est plus  nous, notre enfant ne nous connat
plus... Meurs en ton coin, vieillard...

Et succombant  son motion, de mme que le chne touch par la
hache, le vieux gentilhomme chancela et s'affaissa lourdement sur
son fauteuil.

--Ah! c'est affreux, murmura Mlle Denise, c'est affreux ce que tu
dis l, grand-pre, toi, douter de moi!

Elle s'tait agenouille, elle pleurait, et ses larmes roulaient
sur les mains du vieux gentilhomme.

 cette sensation, il se dressa, et tentant un dernier effort:

--Malheureuse! reprit-il, et si Jacques tait coupable, et si,
lorsque tu paratras, il te faisait l'aveu de son crime...

Mlle Denise secoua la tte.

--C'est impossible, dit-elle, et cependant, si cela tait, je
devrais tre punie comme lui, car je sens que, s'il l'et voulu,
j'aurais t sa complice...

--Elle est folle! soupira M. de Chandor en retombant sur son
fauteuil, elle est folle!

Mais il tait vaincu, et le lendemain,  cinq heures du soir, le
coeur dchir d'une horrible douleur, il descendait la rue de la
Rampe, donnant le bras  sa petite-fille.

Mlle Denise avait choisi la plus simple et la plus sombre de ses
toilettes, et le petit sac qu'elle portait au bras renfermait non
pas seize, mais vingt mille francs en or.

Comme de raison, il avait fallu mettre dans la confidence
Mme de Boiscoran, tantes Lavarande et matre Folgat, et,  la
profonde stupeur de M. de Chandor, personne n'avait risqu une
objection.

Jusqu' la rue de la prison, le grand-pre et sa petite-fille
n'changrent pas une parole. Mais l:

--Je vois madame Blangin sur sa porte, bon papa, dit Mlle Denise,
faisons bien attention...

Ils approchaient; Mme Blangin salua.

--Allons, le moment est venu, dit la jeune fille.  demain, bon
papa, et surtout rentre bien vite et ne t'inquite pas.

Et, rejoignant la femme du gelier, elle disparut dans l'intrieur
de la prison.


10

La prison,  Sauveterre, c'est le chteau situ tout en haut de la
vieille ville, au milieu d'un quartier pauvre et presque dsert.

Trs important autrefois, le chteau de Sauveterre a t dmantel
lors du sige de La Rochelle, et il n'en reste plus que des dbris
maladroitement restaurs, des remparts dont les fosss ont t
combls, une porte surmonte d'un beffroi, une chapelle convertie
en magasin militaire, et enfin deux tours massives relies par un
immense btiment dont le rez-de-chausse est vot. Rien de moins
triste que ces ruines entoures d'un mur tapiss de lierre, et
jamais on ne souponnerait leur destination sans le soldat qui,
nuit et jour, monte  l'entre sa faction monotone.

Des ormes sculaires ombragent les vastes cours, et sur les
plates-formes, et dans les crevasses des murailles, il fleurit
assez de ravenelles et de lilas de terre pour faire la joie de
cent prisonniers.

Mais les prisonniers manquent  cette potique prison. C'est une
cage sans oiseaux, dit parfois le gelier d'un ton mlancolique.
Il en profite pour cultiver des lgumes le long des praux, et
l'exposition est si favorable qu'il est toujours le premier, 
Sauveterre,  cueillir des petits pois. Il en a de mme profit--
avec l'autorisation de l'administration--pour s'attribuer dans
une des tours un joli logement, qui se compose de deux pices au
rez-de-chausse et d'une chambre  l'tage suprieur, o on arrive
par un troit escalier pratiqu dans l'paisseur du mur.

C'est dans cette chambre que la gelire, avec la promptitude de
la peur, entrana Mlle Denise.

La pauvre jeune fille suffoquait, tant son coeur violemment
battait dans sa poitrine, et,  peine entre, elle se laissa
tomber sur une chaise.

--Jsus Dieu! s'cria la gelire, vous trouvez-vous donc mal, ma
chre demoiselle! Attendez, je descends vous qurir du vinaigre...

--C'est inutile, fit Mlle Denise d'une voix faible; restez prs
de moi, ma bonne Colette, restez!

Forte et robuste commre de quarante-cinq ans, brune comme le pain
bis, avec un pais duvet noir  la lvre suprieure, Mme Blangin
s'appelait Colette.

--Pauvre demoiselle, reprit-elle, cela vous semble drle de vous
trouver ici.

--Oui, trs drle, assurment. Mais o est donc votre mari?

--En bas,  faire le guet, mademoiselle. Il ne tardera pas 
monter.

Bientt, en effet, un pas pesant retentit dans l'escalier, et
Blangin apparut, ple et l'oeil trouble, comme un homme qui vient
de courir un grand danger.

--Ni vu ni connu, dit-il, personne ne se doute de rien. Je ne
craignais que ce mauvais chien de factionnaire, et juste comme
mademoiselle arrivait, j'ai russi  l'attirer derrire le mur en
lui offrant la goutte. Je commence  croire que je ne perdrai pas
ma place.

Mlle de Chandor prit cette phrase pour une mise en demeure.

--Eh! qu'importe votre place, dit-elle, affectant une gaiet bien
loin de son me, puisqu'il est convenu que je vous en assure une
meilleure...

Et, ouvrant son sac, elle dposait sur la table les rouleaux qu'il
contenait.

--Ah! c'est l'or! fit Blangin, dont l'oeil tincela.

--Oui. Chacun de ces rouleaux contient mille francs, et en voici
seize...

Une tentation irrsistible contractait les traits du gelier.

--On peut voir? interrogea-t-il.

--Certes, rpondit la jeune fille, vrifiez...

Elle se trompait. Blangin songeait bien  vrifier, vraiment! Ce
qu'il voulait, c'tait repatre sa vue de cet or, l'entendre
sonner, le manier.

D'un geste fivreux, il dchira les enveloppes et se mit  faire
tomber les pices en cascades sur la table, et,  mesure que le
tas grossissait, ses lvres blmissaient et la sueur perlait  ses
tempes.

--Tout cela est  moi! fit-il avec un rire stupide.

--Oui,  vous, rpondit Mlle Denise.

--Je ne me figurais pas ce que pouvaient faire seize mille
francs. Comme c'est beau, l'or! Regarde donc, ma femme.

Mais la gelire dtournait la tte. Elle tait aussi pre au gain
que son mari, et plus mue peut-tre, mais elle tait femme, elle
savait dissimuler.

--Ah! chre demoiselle, reprit-elle, jamais mon homme ni moi ne
vous aurions demand de l'argent pour vous rendre service, si nous
n'avions  songer qu' nous! Mais nous avons des enfants...

--Votre devoir est de vous proccuper de vos enfants, dit Mlle
Denise.

--Je sais bien que seize mille francs, c'est une grosse somme...
Mademoiselle regrette peut-tre de nous donner tant d'argent...

--Je le regrette si peu, interrompit la jeune fille, que
j'ajouterais volontiers quelque chose encore.

Et elle montrait un des quatre rouleaux rests dans son sac.

--Alors, en effet, au diable la place! s'cria Blangin. (Et gris
par la vue et le contact de l'or:) Vous tes ici chez vous,
mademoiselle, poursuivit-il, et la prison et le gelier sont  vos
ordres. Que dsirez-vous? Parlez. J'ai neuf prisonniers, sans
compter monsieur de Boiscoran et Cheminot. Voulez-vous que je leur
donne la clef des champs?

--Blangin!... fit svrement la femme.

--Quoi! Ne suis-je pas le matre de lcher les prisonniers?

--Avant de faire le fier, attends d'avoir rendu  mademoiselle le
service qu'elle attend de toi.

--C'est juste.

--Alors, insista la prudente gelire, cache cet argent qui nous
trahirait.

Et, tirant de l'armoire un bas de laine, elle le tendit  son mari
qui y glissa les seize mille francs, moins une douzaine de pices
qu'il garda dans sa poche pour avoir sous la main une preuve
matrielle de sa fortune nouvelle.

Et quand ce fut fait, et quand le bas, plein  craquer, fut remis
au fond de l'armoire sous une pile de linge:

--Maintenant, descends, commanda la gelire  son mari. On peut
encore venir, et si tu n'allais pas ouvrir ds qu'on frappera,
cela donnerait des soupons.

poux bien dress, Blangin obit sans rplique, et aussitt la
gelire entreprit de distraire Mlle Denise. Elle esprait bien,
disait-elle, que sa chre demoiselle lui ferait l'honneur
d'accepter quelque chose. Cela la soutiendrait et, d'ailleurs,
l'aiderait  passer le temps, car il n'tait que sept heures, et
ce ne serait qu'aprs dix que Blangin pourrait la conduire sans
danger  la cellule de M. de Boiscoran.

--Mais j'ai dn, objectait Mlle Denise, je n'ai besoin de rien.

L'autre n'en insistait que plus fort. Elle se rappelait bien, Dieu
merci, les gots de sa chre demoiselle, et elle lui avait prpar
un bouillon exquis et une crme incomparable. Et, tout en parlant,
elle dressait la table, ayant mis dans sa tte que, dt Mlle
Denise en prir, elle mangerait, ce qui est d'ailleurs une
tradition de Saintonge. Du moins, les fastidieux empressements de
cette femme eurent cet avantage qu'ils empchrent Mlle Denise de
s'abandonner  ses douloureuses penses.

La nuit tait venue. Neuf heures sonnrent, puis dix. Puis on
entendit le pas de la ronde qui allait relever les factionnaires.

Un quart d'heure aprs, Blangin reparut, portant une lanterne et
un norme trousseau de clefs.

--J'ai envoy coucher Cheminot, dit-il, mademoiselle peut venir.

Mlle Denise tait dj debout.

--Allons, dit-elle simplement.

Et,  la suite du gelier, elle traversa d'interminables
corridors, puis une immense salle vote o les pas retentissaient
comme dans une glise, puis une longue galerie.

Enfin, montrant une porte massive dont les fentes laissaient
filtrer quelques rayons de lumire:

--C'est l! dit Blangin.

Mais Mlle Denise lui prit le bras, et d'une voix  peine
distincte:

--Attendez un moment, dit-elle.

C'est qu'elle tait prs de succomber  tant d'motions
successives. C'est qu'elle sentait ses jambes flchir et ses yeux
se voiler. Son me gardait toujours son admirable nergie, mais la
chair chappait  sa volont et lui manquait, en quelque sorte.

--tes-vous malade? interrogea le gelier. Que faites-vous?

Elle demandait  Dieu de lui donner du courage et des forces. Et,
sa prire acheve:

--Entrons, dit-elle.

Et, avec un grand bruit de clefs et de verrous, Blangin ouvrit la
porte de Jacques de Boiscoran.

Ce n'tait dj plus les jours, c'tait les heures que comptait
Jacques de Boiscoran depuis qu'il tait au secret.

Il avait t crou le vendredi matin, 23 juin, et on tait au
mercredi soir, 28. Il y avait donc cent trente-deux heures que,
selon la terrible expression d'Ayrault, il avait t vivant, ray
du monde des vivants et mur dans la tombe. Aussi, chacune de ces
cent trente-deux heures avait-elle pes sur son front autant qu'un
mois entier. Aussi, en le voyant ple et amaigri, les cheveux et
la barbe en dsordre, les yeux brillants de fivre comme des
charbons mal teints, et-on eu peine  reconnatre l'heureux et
insoucieux chtelain de Boiscoran, ce Benjamin de la destine, 
qui toujours tout avait souri, ce fier et sceptique garon qui, du
haut de son pass, dfiait l'avenir.

C'est que de tous les supplices imagins par les socits obliges
de se dfendre, il n'en est pas de plus effroyable que le
secret. C'est qu'il n'en est pas qui, plus promptement, dtrempe
les nergies, dsarticule les volonts et rduise les plus
indomptables organisations.

C'est qu'il n'est pas de lutte plus mouvante que la lutte qui
s'tablit entre un prvenu innocent ou coupable, et un juge
inexorable ou clment; o l'on voit un homme sans dfense se
dbattre contre un autre homme arm d'un pouvoir discrtionnaire.

Si les grandes douleurs n'avaient pas leur pudeur, Mlle Denise se
serait informe de Jacques. Rien ne lui tait plus facile. Et si
elle se ft informe, elle et appris par Blangin, qui gardait et
piait M. de Boiscoran, et par la gelire qui prparait ses
repas, par quelles phases il avait pass depuis son arrestation.

Ananti sur le premier moment, il n'avait pas tard  ragir, et,
le vendredi et le samedi, il s'tait montr tranquille et plein de
confiance, causeur et presque gai.

Le dimanche lui avait t fatal. Conduit  Boiscoran entre deux
gendarmes pour la leve des scells, il avait t, le long du
chemin, accabl d'injures et de maldictions par des gens qui
l'avaient reconnu, et il tait rentr mortellement triste.

Pendant toute la journe du lundi, il avait t tortur par le
juge d'instruction, et aprs six heures d'interrogatoire, quand on
lui avait apport son dner, il avait dit que sa sant n'y
rsisterait pas, et qu'autant vaudrait le tuer tout de suite.

Le mardi, il avait reu la lettre de Mlle Denise et y avait
rpondu. C'avait t pour lui le sujet d'une extrme agitation,
et, pendant une partie de la nuit, Frumence Cheminot l'avait vu se
promener dans sa cellule avec les gestes et les imprcations
incohrentes d'un fou.

Il esprait un mot pour le mercredi. Ce mot n'tant pas venu, il
tait tomb dans une torpeur glace dont M. Galpin-Daveline
n'avait pas pu le tirer. Il n'avait rien pris de la journe qu'une
tasse de bouillon et un peu de caf. Et, le juge parti, il s'tait
accoud  sa table, en face de la fentre, et il y tait rest
immobile comme une statue, les lvres pendantes, le regard hbt,
si profondment enfonc dans ses rveries qu'il ne s'tait pas
drang quand on lui avait mont de la lumire.

C'est ainsi qu'il tait encore, quand, un peu aprs dix heures, il
entendit grincer les verrous de sa porte. Dj il tait assez au
fait de la prison pour en connatre les usages. Il savait 
quelles heures on lui apportait ses repas,  quel moment Cheminot
venait mettre en ordre sa cellule, et quand enfin il devait
s'attendre  voir paratre le juge d'instruction.

La nuit venue, il s'appartenait jusqu'au lendemain. Donc, une
visite si tardive annonait immanquablement un vnement insolite
--la libert, peut-tre, cette visiteuse qu'implorent tous les
prisonniers. Aussi se dressa-t-il. Et ds qu'il distingua dans
l'ombre le rude visage de Blangin:

--Que me veut-on? demanda-t-il vivement. Blangin salua. C'tait
un gelier poli.

--Monsieur, rpondit-il, je vous amne une personne...

Et s'effaant, il livra passage  Mlle Denise, ou plutt il la
poussa dans la chambre, car elle semblait avoir perdu la facult
de se mouvoir.

--Une personne..., rptait M. de Boiscoran. Mais le gelier
ayant lev sa lanterne, le malheureux reconnut sa fiance.

--Vous! s'cria-t-il, ici!

Et il se rejeta en arrire, tremblant d'tre dupe d'un rve,
d'tre le jouet d'une de ces effrayantes hallucinations qui
prcdent la folie et qui se fixent dans les cerveaux malades
comme les orfraies au milieu des ruines.

--Denise! murmura-t-il encore. Denise!

Quand il se ft agi, non de sa vie, elle n'y pensait pas, mais de
la vie de Jacques, la pauvre jeune fille n'et pu articuler une
parole, tant l'motion serrait sa gorge et contractait ses lvres.

Le gelier rpondit pour elle:

--Oui, fit-il, mademoiselle de Chandor...

-- cette heure, dans ma prison!

--Elle avait quelque chose d'important  vous communiquer, elle
est venue me trouver...

-- Denise, balbutia Jacques, amie incomparable!

--Et j'ai consenti, poursuivait Blangin d'un ton paterne, 
l'introduire secrtement... C'est une grande faute que je commets,
si cela venait  se savoir!... Mais on a beau tre gelier, on a
un coeur comme tout le monde! Si je dis cela  monsieur, c'est que
mademoiselle oublierait peut-tre de le prvenir... Si le secret
n'tait pas bien gard, je perdrais ma place, et je ne suis qu'un
pauvre homme, j'ai femme et enfants...

--Vous tes le meilleur des hommes! s'cria M. de Boiscoran, bien
loign de souponner le prix de la sensibilit de Blangin, et le
jour o je serai libre, je vous prouverai, mon brave, que vous
n'avez pas oblig des ingrats!

--Bien  votre service, monsieur, fit modestement le gelier.

Mais peu  peu, Mlle Denise reprenait possession d'elle-mme.

--Laissez-nous, mon ami, dit-elle doucement  Blangin.

Et ds qu'il se fut retir, sans laisser  M. de Boiscoran le
temps de prononcer une parole:

--Jacques, murmura-t-elle, mon grand-pre m'a dit qu'en venant 
vous, seule, en secret, la nuit, je m'exposais  diminuer votre
affection pour moi et  amoindrir votre estime...

--Ah!... vous ne l'avez pas cru!...

--Mon grand-pre a plus d'exprience que moi, Jacques... Pourtant
je n'ai pas hsit, me voici, et j'aurais brav bien d'autres
prils, parce qu'il s'agit de votre honneur qui est le mien, de
votre vie qui est la mienne, de notre avenir, de notre bonheur, de
toutes nos esprances ici-bas!

Une joie dlirante avait comme transfigur le visage du
prisonnier.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, un tel moment rachterait des annes
de tortures!

Mais Mlle Denise s'tait jur, en venant, que rien ne la
dtournerait de son oeuvre.

--J'en atteste la mmoire de ma mre, Jacques, continua-t-elle,
jamais une seconde je n'ai dout de votre innocence.

Le malheureux eut un geste dsol.

--Vous! dit-il, mais les autres, mais monsieur de Chandor...

--Serais-je donc ici, s'il vous croyait coupable!... Mes tantes
et votre mre sont aussi sres de vous que je le suis moi-mme.

--Et mon pre? Vous ne m'en parlez pas dans votre lettre...

--Votre pre est rest  Paris, pour le cas o il y aurait
quelque dmarche  faire.

Jacques de Boiscoran secouait la tte.

--Je suis en prison  Sauveterre, murmura-t-il, accus d'un crime
atroce, et mon pre reste  Paris... Est-ce donc vrai qu'il ne m'a
jamais aim! J'ai toujours t un bon fils, cependant, et jamais,
jusqu' cette catastrophe effroyable, il n'a eu  se plaindre de
moi. Non, mon pre ne m'aime pas...

Mlle Denise ne pouvait le laisser s'garer ainsi.

--coutez-moi, Jacques, interrompit-elle, coutez pourquoi je
risque cette dmarche si grave et qui me cote tant! C'est au nom
de tous nos amis que je viens, au nom de matre Folgat, cet avocat
de Paris que votre mre a amen, et que vous ne connaissez pas, et
aussi au nom de matre Magloire, en qui vous avez tant de
confiance. Tous sont d'accord. Vous avez adopt un systme
affreux. Vous obstiner  vous taire, c'est courir volontairement
aux abmes. Entendez bien ce que je vous dis: si vous attendez,
pour vous disculper, que l'instruction soit close, vous tes
perdu. Le jour o la chambre des mises en accusation sera saisie
du procs, c'est en vain que vous parlerez. Il sera trop tard. Et
vous irez, vous, innocent, grossir la liste dplorable des erreurs
judiciaires...

C'est en silence, et le front pench vers la terre, comme pour en
drober la pleur, que Jacques de Boiscoran avait cout Mlle de
Chandor.

Et ds qu'elle s'arrta, palpitante:

--Hlas! murmura-t-il, tout ce que vous venez de me dire, je me
l'tais dj dit.

--Et vous vous tes tu!

--Je me suis tu.

--Ah! c'est que vous ne souponnez pas le danger que vous courez,
Jacques, c'est que vous ne savez pas...

Il l'interrompit d'un geste. Et d'une voix sourde:

--Je sais, pronona-t-il, que c'est l'chafaud que je risque...
ou le bagne.

Mlle Denise tait ptrifie d'horreur. Pauvre jeune fille! Elle
s'tait imagine qu'elle n'aurait qu' paratre pour triompher de
l'obstination de M. de Boiscoran, et que ds qu'elle l'aurait
entendu elle serait rassure. Et au lieu de cela!

--Malheureux! s'cria-t-elle, ces pouvantables ides vous sont
venues, et vous persisteriez  garder le silence!

--Il le faut.

--C'est impossible... Vous n'avez pas rflchi!

--Pas rflchi!... rpta-t-il. (Et plus bas:) Que croyez-vous
donc que j'aie fait, depuis cent trente mortelles heures que je
suis seul dans cette prison, seul en face d'une accusation
terrible et des plus effroyables ventualits...

--Voil le malheur, Jacques, vous avez t dupe de votre
imagination! Qui ne l'et t,  votre place! Matre Folgat me le
disait hier encore: il n'est pas d'homme qui, aprs quatre jours
de secret, ait tout son sang-froid. La douleur et la solitude sont
de mauvaises conseillres. Jacques, revenez  vous, coutez vos
amis les plus chers dont ma voix vous transmet les conseils...
Jacques, votre Denise vous en conjure, parlez...

--Je ne puis.

--Pourquoi?

Elle attendit quelques secondes, et comme il ne rpondait pas:

--Le premier des devoirs, insista-t-elle, non sans une nuance
d'amertume, n'est-il donc pas, quand on est innocent, de faire
clater son innocence?

D'un mouvement dsespr, le prisonnier treignait son front de
ses mains crispes. Se penchant vers Mlle Denise, si prs qu'elle
sentit son souffle dans ses cheveux:

--Et quand on ne peut pas, dit-il, quand on ne peut pas faire
clater son innocence!

Elle recula, ple comme pour mourir, chancelant  ce point d'tre
rduite  s'appuyer au mur, et fixant sur Jacques de Boiscoran des
regards o montaient toutes les pouvantes de son me.

--Que dites-vous, mon Dieu! balbutia-t-elle.

Il riait, le malheureux, de ce rire sinistre qui est la dernire
expression du dsespoir.

--Je dis, rpondit-il, qu'il est de ces circonstances fatales qui
confondent la raison, de ces concidences inoues qui feraient
douter de soi. Je dis que tout m'accuse, que tout m'accable, que
tout tmoigne contre moi. Je dis que si j'tais  la place de
Galpin-Daveline, et qu'il ft  la mienne, j'agirais certainement
comme lui!

--C'est de la dmence! s'cria Mlle de Chandor.

Mais Jacques de Boiscoran ne l'entendit pas. Toutes les amertumes
des jours passs lui remontaient  la gorge; il s'animait, ses
joues s'empourpraient.

Et toujours plus vite, en phrases haletantes:

--Faire clater son innocence! poursuivait-il. Ah! c'est ais 
conseiller... Mais comment?... Non, je ne suis pas coupable, mais
un crime a t commis, et pour ce crime il faut un coupable  la
justice! Si ce n'est pas moi qui ai tir sur monsieur de
Claudieuse et mis le feu au Valpinson, qui donc est-ce?... O
tiez-vous, me dit-on, au moment de l'attentat? O j'tais?...
Est-ce que je puis le dire! Me disculper, c'est accuser! Et si je
me trompais!... Et si, ne me trompant pas, j'tais incapable de
dmontrer la ralit de mes accusations!... Est-ce que le
meurtrier, est-ce que l'incendiaire n'a pas pris toutes ses
mesures pour chapper au chtiment et le faire retomber sur ma
tte! J'tais averti! Il est des haines qui mditent de ces
vengeances excrables!... Ah! si on savait, si on pouvait
prvoir!... Comment lutter!... Et moi, qui le premier jour me
disais: une telle imputation ne saurait m'atteindre, c'est un
nuage que d'un souffle je dissiperai! Misrable fou! Le nuage est
devenu avalanche et je puis tre cras!... Je ne suis ni un
enfant, ni un lche, et j'ai toujours march droit aux fantmes...
J'ai mesur le pril, il est immense! Mlle Denise frissonnait.

--Qu'allons-nous devenir! s'cria-t-elle.

Cette fois, M. de Boiscoran l'entendit, et il eut honte de sa
faiblesse. Mais avant qu'il russt  matriser son trouble:

--Qu'importent, reprit la jeune fille, ces considrations vaines!
Au-dessus des calculs les plus habiles et des systmes les mieux
combins, il y a la vrit, invincible, immuable! Il faut dire la
vrit, Jacques, sans arrire-pense, sans restrictions, sans
dtours...

--Ce n'est plus possible! murmura l'infortun.

--Elle est donc bien affreuse?

--Elle est invraisemblable.

Ce n'est pas sans effroi que Mlle Denise le considrait. Elle ne
retrouvait en lui ni l'expression de son visage, ni son regard, ni
le timbre de sa voix. Elle s'approcha, et lui prenant la main
entre ses petites mains blanches:

--Mais  moi, fit-elle,  moi, votre amie, vous pouvez la dire,
cette vrit!

Il tressaillit, et reculant:

-- vous moins qu' tout autre! s'cria-t-il. (Et comprenant ce
que cette rponse avait d'affligeant:) Trop pur est votre esprit,
ajouta-t-il, pour de si honteuses intrigues. Je ne veux pas que
sur votre robe de noces rejaillisse une tache de cette boue o
l'on m'a prcipit!

Fut-elle dupe? Non, mais elle eut ce courage de sembler l'tre.

--Soit, poursuivit-elle, mais cette vrit, il vous faudra la
dire tt ou tard...

--Oui,  matre Magloire.

--Eh bien! Jacques, ce que vous lui diriez, crivez-le-lui, voici
des plumes et de l'encre, je porterai fidlement votre lettre.

--Il est des choses qu'on n'crit pas, Denise! Elle se sentait
vaincue, elle comprenait que rien ne ferait plier cette volont
glace; et cependant:

--Mais si je vous suppliais, Jacques, reprit-elle, au nom de
notre pass et de notre avenir, au nom de cet amour unique et
ternel que vous me juriez...

--Voulez-vous donc, interrompit-il, rendre mille fois plus
atroces encore mes heures de prison! Voulez-vous m'enlever ce
qu'il me reste encore de forces et de courage! N'avez-vous plus en
moi aucune confiance! Ne sauriez-vous me faire crdit de quelques
jours encore...

Il s'arrta. On frappait  la porte; et presque aussitt:

--Le temps passe! cria Blangin par le guichet, je voudrais tre
en bas quand on relvera les factionnaires! Je joue gros jeu... je
suis un pre de famille...

--loignez-vous, Denise, dit Jacques vivement, loignez-vous...
La pense qu'on vous surprendrait ici m'est odieuse.

Combien elle courait peu de risques d'tre surprise, Mlle de
Chandor avait pay pour le savoir. Pourtant elle ne rsista pas.

Elle tendit son front  Jacques qui l'effleura de ses lvres et,
plus morte que vive et se tenant aux murs, elle regagna la
chambrette du gelier. On lui avait prpar un lit, elle s'y jeta
toute habille et elle y resta, aussi immobile que si elle et t
morte, plonge dans un anantissement qui lui enlevait jusqu' la
facult de souffrir.

Il faisait grand jour, il tait huit heures, quand elle se sentit
tire par le bras.

--Chre demoiselle, lui disait la gelire, le moment serait bien
propice pour vous esquiver. On s'tonnera peut-tre de vous voir
seule dans les rues, mais on se dira que vous revenez de la messe
de sept heures.

Sans mot dire, Mlle Denise sauta  terre, et en un tour de main
elle eut rpar le dsordre de sa toilette. Puis, comme Blangin,
inquiet, venait voir si elle se dcidait  partir:

--Tenez, lui dit-elle en lui donnant un des rouleaux de mille
francs rests dans son sac, ceci est pour que vous vous souveniez
de moi si j'avais encore besoin de vous.

Et, rabattant sa voilette sur son visage, elle sortit.


11

Le baron de Chandor avait eu, en sa vie, une nuit terrible, dont
il avait compt les secondes au pouls de son fils agonisant. La
veille au soir, les mdecins lui avaient dit: S'il passe cette
nuit, il peut tre sauv. Au jour, il avait rendu le dernier
soupir.

Eh bien! c'est  peine si, pour le vieux gentilhomme, cette nuit
fatale avait eu plus d'angoisses que celle-ci, passe tout entire
hors de la maison par Mlle Denise. Il savait bien que Blangin et
sa femme taient de braves gens, malgr leur avarice et leur
pret au gain; il savait bien que Jacques de Boiscoran tait un
homme d'honneur. N'importe!... Toute la nuit, son vieux valet de
chambre l'entendit se promener de long en large dans sa chambre,
et ds sept heures du matin, il tait sur le seuil de la porte,
interrogeant d'un oeil inquiet le lointain de la rue.

Vers sept heures et demie, matre Folgat vint le rejoindre, mais
c'est  peine s'il lui souhaita le bonjour, et certainement il
n'entendit rien de tout ce que lui dit l'avocat pour le rassurer.

Jusqu' ce qu'enfin:

--La voil! s'cria le vieillard.

Il ne se trompait pas. Mlle Denise venait de tourner le coin de la
rue de la Rampe. Elle remontait avec une hte fivreuse, comme si
elle et senti que ses forces taient  bout et qu'il lui en
resterait bien juste assez pour arriver.

C'est avec une sorte de joie farouche que grand-pre Chandor se
jeta au-devant d'elle et qu'il la serra entre ses bras en
rptant:

-- Denise,  ma fille bien-aime, comme j'ai souffert, comme tu
as tard!... Mais tout est oubli, viens, viens vite!

Et il l'entrana, il la porta plutt, dans le salon, et il l'assit
mollement sur une causeuse. Il s'agenouilla ensuite prs d'elle,
riant de bonheur. Mais ds qu'il lui eut pris les mains:

--Tes mains sont brlantes! s'cria-t-il. Tu as la fivre...

Il la regarda. Elle venait de relever son voile.

--Tu es ple comme la mort, continua-t-il, tu as les yeux rouges
et gonfls...

--J'ai pleur, bon papa, rpondit-elle doucement.

--Pleur!... Pourquoi?

--Hlas! je n'ai pas russi!

Comme s'il et t m par un ressort, M. de Chandor se dressa.

--Par le saint nom de Dieu! s'cria-t-il, on n'a jamais rien ou
de pareil depuis que le monde est monde!... Quoi! tu es alle,
toi, Denise de Chandor, le trouver dans sa prison, tu l'as
suppli...

--Et il est rest inflexible, oui, bon papa. Il ne parlera pas
avant la fin de l'instruction.

--C'est que nous nous tions tromps, ce garon n'a ni coeur ni
me...

Pniblement, Mlle Denise s'tait souleve.

--Ah! ne l'accuse pas, bon papa, interrompit-elle, ne l'accuse
pas. Il est si malheureux!

--Enfin, que dit-il, pour ses raisons?

--Il dit que la vrit est tellement invraisemblable que
certainement on refusera de le croire, et qu'il se perdrait s'il
parlait tant qu'il est au secret et priv de l'assistance d'un
dfenseur. Il dit que son horrible situation est le rsultat d'une
excrable vengeance. Il dit qu'il croit connatre le coupable, et
que, puisqu'il y est rduit, pour se dfendre il accusera...

Tmoin silencieux jusqu' ce moment, matre Folgat s'approcha.

--tes-vous bien sre, mademoiselle, interrogea-t-il, que
monsieur de Boiscoran se soit exprim ainsi?

--Oh! trs sre, monsieur, et je vivrais des milliers d'annes
que je n'oublierais ni l'expression de son regard, ni le timbre de
sa voix...

M. de Chandor ne permit pas qu'on l'interrompt davantage.

--Mais  toi, reprit-il,  toi, chre fille, Jacques a d dire
quelque chose de plus prcis.

--Rien.

--Tu ne lui as donc pas demand ce qu'est cette vrit si
invraisemblable?

--Oh, si!...

--Eh bien?

--Il s'est cri que c'tait  moi surtout qu'il ne pouvait pas
la dire, que j'tais la dernire personne du monde  qui il la
dirait...

--Cet homme mriterait d'tre brl  petit feu! gronda
M. de Chandor. (Puis,  haute voix:) Et tout cela, chre fille,
interrogea-t-il, ne te parat pas bien extraordinaire, bien
trange?

--Tout cela me semble affreux...

--J'entends... Mais que penses-tu de la conduite de Jacques?

--Je pense, bon papa, que s'il agit ainsi, c'est qu'il ne peut
agir autrement. Jacques est un homme trop suprieur par
l'intelligence et par le courage pour s'abuser grossirement.
tant seul  savoir, il est seul bon juge de la situation. Plus
que personne je dois respecter ses raisons...

Mais le vieux gentilhomme ne se croyait pas oblig de les
respecter, lui, et cette rponse rsigne de sa petite-fille
achevant de l'exasprer, il allait lui dire toute sa pense,
lorsqu'elle se leva, non sans effort.

--Je suis brise, bon papa, fit-elle d'une voix expirante,
permets-moi, je te prie, de regagner ma chambre...

Elle quitta le salon, en effet; M. de Chandor la suivit jusqu'
la porte, et il y resta jusqu' ce qu'il l'et vue monter
l'escalier au bras de sa femme de chambre.

Revenant alors  matre Folgat:

--On me la tuera, monsieur! s'cria-t-il, avec une explosion de
colre et de dsespoir effrayants chez un homme de cet ge. J'ai
vu dans ses yeux,  travers ses larmes, le regard qu'avait sa
mre, quand aprs la mort de son mari, de mon fils, elle me
disait: Je n'y survivrai pas. Elle n'y a pas survcu, en
effet... Et alors, moi, vieillard, je suis rest seul avec cette
enfant qui peut-tre avait en elle le germe du mal affreux qui a
emport sa mre. Seul!... et voil vingt ans que je retiens mon
haleine pour couter si elle respire toujours du mme souffle gal
et pur...

--Vous vous alarmez  tort, monsieur..., commena matre Folgat.

Grand-pre Chandor secoua la tte.

--Non, dit-il, mon enfant est peut-tre frappe au coeur. Ne
venez-vous donc pas de la voir, plus blanche que la cire, et
d'entendre sa voix, sans vie et sans chaleur!... Mon Dieu! de
quelle faute me punissez-vous en mes enfants! Par piti, rappelez-
moi  vous avant celle qui est la joie de ma vie! Et ne rien
pouvoir pour conjurer le malheur! Vieillard inepte et stupide! Ah!
ce Jacques de Boiscoran!... S'il tait coupable cependant!... Si
cet homme que Denise aime tait un assassin! Ah! le misrable!
j'achterais la place du bourreau pour qu'il prisse de mes
mains!...

Profondment mu, matre Folgat arrta du geste M. de Chandor.

--N'accablez pas monsieur de Boiscoran, alors que tout l'accable,
monsieur, pronona-t-il. De nous tous, c'est encore lui le plus
cruellement prouv, car il est innocent.

--Le croyez-vous toujours?

--Plus que jamais. Si peu qu'il ait parl, il en a dit assez 
mademoiselle Denise pour me dmontrer la justesse de mes
conjectures et me prouver que j'avais touch du doigt le point
prcis...

--Quand?

--Le jour o nous sommes alls ensemble  Boiscoran, monsieur le
baron...

M. de Chandor parut chercher.

--Je ne me rappelle pas..., commena-t-il.

--Et cependant, insista l'avocat, vous tes sorti pour permettre
au vieil Antoine, que j'interrogeais, de me rpondre plus
librement...

--C'est juste! interrompit M. de Chandor, c'est trs juste! Et
alors vous supposez...

--Je crois que mon point de dpart tait exact, oui, monsieur.
Quant  chercher comment, c'est ce que je ne ferai pas. Monsieur
de Boiscoran nous dit que la vrit est invraisemblable, j'en
serai donc pour mes conjectures. Seulement, puisque nous voici les
mains lies et rduits  attendre la fin de l'instruction, j'en
profiterai pour questionner des gens du pays, qui me rpondront
peut-tre mieux qu'Antoine. Vous avez parmi vos amis des personnes
qui doivent tre bien informes, monsieur Sneschal, le docteur
Seignebos...

Pour ce dernier, matre Folgat ne devait pas avoir longtemps 
attendre, car au moment o son nom tait prononc, il le criait au
domestique, dans le corridor:

--C'est moi, Seignebos, le docteur Seignebos! Et presque
aussitt, il entra comme une trombe dans le salon.

Il y avait alors quatre jours que le docteur Seignebos n'avait
paru rue de la Rampe. Car il n'tait pas venu reprendre lui-mme
le rapport et les grains de plomb qu'il avait confis  matre
Folgat; il les avait envoy chercher par son domestique,
s'excusant sur l'importance et la multiplicit de ses occupations.

Il est de fait que ces quatre jours, il les avait autant dire
passs  l'hpital, en compagnie d'un sien confrre, mdecin au
chef-lieu, mand par le parquet pour procder, conjointement avec
le docteur Seignebos,  l'examen de l'tat mental de Cocoleu.

--Et c'est cette expertise qui m'amne! s'cria-t-il, ds en
entrant, c'est cette expertise qui, si nous n'y mettons bon ordre,
est en train d'enlever  monsieur de Boiscoran sa plus belle et sa
plus sre chance de salut.

Aprs ce que venait de leur rapporter Mlle Denise, ni
M. de Chandor ni matre Folgat n'attachaient une grande
importance  l'tat de Cocoleu.

Ce mot de salut leur fit pourtant dresser l'oreille. Il n'y a pas
de circonstance indiffrente, dans un procs criminel.

--Il y a donc du nouveau, docteur? demanda l'avocat.

Le mdecin commena par fermer soigneusement les portes, et posant
sur la table sa canne et son chapeau  larges bords:

--Non, il n'y a rien de nouveau, rpondit-il. On continue, comme
par le pass,  vouloir perdre monsieur de Boiscoran, et, pour y
parvenir, on ne recule devant aucune manoeuvre.

--On... qui, on? demanda M. de Chandor. Ddaigneusement, le
docteur haussa les paules.

--En tes-vous vraiment encore  vous le demander, monsieur?
rpondit-il. Les faits, cependant, parlent assez haut. Du reste,
coutez. Dans notre dpartement, comme dans plusieurs autres, on
trouve, j'ai la douleur de l'avouer, un certain nombre de mdecins
qui ne sont pas  la hauteur de leur grande mission et qui, mme,
pour parler net, sont des nes bts!

Si grave que ft la situation, matre Folgat avait quelque peine 
rprimer un sourire, tant le docteur avait de singulires faons.

--Mais il est un de ces nes, poursuivait-il, qui, pour
l'paisseur du sabot et la longueur des oreilles, dpasse de
beaucoup tous les autres. Eh bien! c'est celui-l que le parquet a
tri sur le volet et m'a adjoint.

Sur ce chapitre, il tait prudent de brider la verve du docteur
Seignebos.

--Bref?... interrogea M. de Chandor.

--Bref, monsieur, mon docte confrre est absolument persuad que
sa mission de mdecin lgiste consiste uniquement  opiner du
bonnet et  dire _amen _ toutes les antiennes de la prvention.
Cocoleu est idiot! dclare premptoirement monsieur Galpin-
Daveline. Il l'est ou doit l'tre, rpond mon docte confrre.
S'il a parl lors du crime, c'est par suite d'une inspiration
d'en haut, reprend le juge d'instruction. videmment, conclut le
confrre, il y a eu inspiration d'en haut. Car enfin, voil la
conclusion du rapport de ce savant docteur: Cocoleu est un idiot
qui a t providentiellement illumin par un clair de raison. Il
ne l'a pas crit en propres termes, mais c'est tout comme.

Il avait retir ses lunettes d'or, et il les essuyait avec une
sorte de rage.

--Mais votre opinion  vous, docteur? demanda matre Folgat.

D'un geste solennel, M. Seignebos rajusta ses lunettes, et
froidement:

--Mon avis, rpondit-il, et je l'ai longuement dvelopp dans mon
rapport, mon avis est que Cocoleu n'est pas idiot.

M. de Chandor tressauta, tant la proposition lui parut
monstrueuse. Il connaissait Cocoleu, lui. Il l'avait vu traner
par les rues de Sauveterre, pendant les dix-huit mois que ce
misrable tait rest en traitement chez le docteur.

--Quoi! Cocoleu ne serait pas idiot? rptait-il.

--Non, dclara premptoirement M. Seignebos, et, pour en acqurir
la certitude, il n'y a qu' l'examiner. A-t-il la face large et
plate, la bouche dmesure, la peau jaune et tanne, les lvres
paisses, les dents caries et les yeux louches? Sa tte dforme
se balance-t-elle d'une paule  l'autre, trop lourde pour le cou?
Sa taille est-elle difforme, sa colonne vertbrale dvie? Lui
trouvez-vous un ventre volumineux et lche, les mains lourdes et
paisses pendant sur les hanches, les jambes gauches, les
articulations d'une paisseur insolite?... Messieurs, ce sont l
les caractres principaux de l'idiot. Les apercevez-vous chez
Cocoleu? Moi je vois un gaillard qui a une sant de fer, adroit de
ses mains, qui grimpe comme un singe sur les arbres pour y
dnicher des nids et qui franchit des fosss de dix pieds...
Certes, je ne prtends pas qu'il ait une intelligence normale,
mais je soutiens qu'il faut le classer parmi ces imbciles chez
qui certaines autres facults, en quelque sorte plus
essentielles...

Si matre Folgat coutait avec toutes les marques d'un puissant
intrt, il n'en tait pas de mme de M. de Chandor.

--Entre un idiot et un imbcile..., commena-t-il.

--Il y a un abme! s'cria M. Seignebos. (Et tout de suite, avec
une volubilit torrentielle:) L'imbcile, poursuivit-il, garde
encore des fragments d'intelligence. Il sait parler, exprimer ses
sensations, traduire ses besoins. Il associe des ides, compare
ses impressions, se souvient, acquiert de l'exprience. Il est
capable de ruse et de dissimulation. Il hait, il aime ou il
craint. S'il n'est pas toujours sociable, il est toujours
accessible aux suggestions d'autrui. On arrive aisment  exercer
sur lui une domination absolue. L'inconsistance de ses desseins
est caractristique, et cependant il est souvent d'une obstination
inexpugnable et peut s'attacher  une ide avec une opinitret
extraordinaire. Enfin, les imbciles, prcisment  cause de cette
demi-lucidit, sont frquemment dangereux. C'est parmi eux que se
trouvent presque tous ces misrables monomanes que la socit est
oblige de squestrer, faute de savoir comment refrner leurs
instincts...

--Trs bien! approuva matre Folgat, qui trouvait peut-tre l
les lments d'une plaidoirie, trs bien...

Le docteur s'inclina.

--Tel est Cocoleu, pronona-t-il. S'ensuit-il que je l'estime
responsable de ses actes? Non, certes. Mais il s'ensuit que je
puis voir en lui un faux tmoin styl pour perdre un honnte
homme.

Il tait clair qu'un tel systme ne plaisait pas  M. de Chandor.

--Autrefois, docteur, fit-il, vous ne disiez pas cela...

--Je disais mme prcisment le contraire, monsieur, rpondit,
non sans dignit, M. Seignebos. Je n'avais pas assez tudi
Cocoleu, et j'ai t sa dupe, il ne m'en cote pas de l'avouer.
Mais, de mon aveu prcisment, je tirerai une preuve de l'astuce
et de la perversit obstines de ces demi-idiots, et de leur
aptitude  poursuivre un dessein. Aprs un an d'expriences, j'ai
renvoy Cocoleu en dclarant et en croyant certes qu'il tait
incurable. La vrit est qu'il ne voulait pas tre guri. Les
campagnards, ces fins et souponneux observateurs, ne s'y sont pas
tromps, eux. Presque tous vous diront que Cocoleu est bien plus
malin que bte. C'est exact. Il a constat qu'en exagrant son
imbcillit, qui, je le rpte, existe, il gagnerait de pouvoir
vivre sans travailler, et il l'a exagre. Install chez monsieur
de Claudieuse, il a eu l'art de montrer juste assez d'intelligence
pour se rendre plus supportable et s'attirer un meilleur
traitement, sans toutefois tre astreint  aucune besogne.

--En un mot, fit M. de Chandor, toujours incrdule, Cocoleu
serait un grand comdien...

--Assez grand pour m'avoir tromp, oui, monsieur, rpondit le
docteur. (Et s'adressant  matre Folgat:) Tout cela, reprit-il,
je l'avais dit  mon docte confrre avant de le conduire 
l'hpital. Nous y avons trouv Cocoleu plus que jamais obstin
dans le mutisme dont n'avait jamais pu le tirer monsieur Galpin-
Daveline. Tous nos efforts pour lui arracher un mot ont chou,
bien qu'il ft trs vident pour moi qu'il comprenait. Je voulais
recourir  certains artifices fort licites, selon moi, qu'on
emploie pour dcouvrir les simulateurs, mon confrre s'y est
oppos et a t encourag dans sa rsistance, je ne sais de quel
droit, par le juge d'instruction. Alors j'ai demand qu'on ft
venir madame de Claudieuse, et qu'on la prit d'interroger
Cocoleu, puisqu'elle a le talent de le faire parler... Monsieur
Daveline ne l'a pas permis. Et voil o nous en sommes...

Il arrive tous les jours que deux mdecins chargs d'une expertise
mdico-lgale diffrent totalement de sentiment. La justice aurait
fort  faire si elle prtendait les mettre d'accord. Elle nomme
donc simplement un troisime expert dont l'opinion dcide. Ainsi
allait-il arriver, ncessairement, pour le cas de Cocoleu.

--Et non moins ncessairement, concluait le docteur Seignebos, le
parquet, qui m'a adjoint un premier ne, m'en adjoindra un second.
Ils s'entendront comme baudets en foire, et je serai atteint et
convaincu d'ignorance et de prsomption.

Si donc il se prsentait chez M. de Chandor, ajoutait-il, c'est
qu'il avait  rclamer un coup d'paule. Il demandait que les
familles de Boiscoran et de Chandor missent en branle toutes
leurs relations et fissent jouer toutes leurs influences pour
obtenir qu'une commission de mdecins trangers au pays, et
parisiens s'il tait possible, ft charge d'examiner Cocoleu et
de se prononcer sur son tat mental.

-- des hommes clairs, disait-il, je me fais fort de dmontrer
que l'imbcillit de ce triste sujet est en partie simule, et que
son mutisme obstin n'est qu'un systme pour s'viter des rponses
compromettantes.

Mais ni M. de Chandor ni matre Folgat ne rpondirent tout
d'abord. Ils mditaient.

--Notez, insista M. Seignebos, choqu de leur silence, notez, je
vous prie, que si mon opinion triomphe, comme je suis en droit de
l'esprer, l'affaire prend aussitt une tournure nouvelle.

Eh! oui, assurment, les bases de l'accusation pouvaient, par
suite, se trouver en quelque sorte dplaces, et c'tait l ce qui
proccupait si fort matre Folgat.

--Et c'est ce qui fait, commena-t-il, que je me demande s'il ne
sera pas plutt nuisible qu'utile  monsieur de Boiscoran de
dmontrer la fourberie de Cocoleu...

Le docteur Seignebos bondit.

--Je voudrais, parbleu, savoir...

--Rien de si simple, rpondit l'avocat. L'idiotie de Cocoleu est
peut-tre le plus grave embarras de la prvention et le plus
solide argument de la dfense. Que peut rpondre monsieur Galpin-
Daveline, lorsque monsieur de Boiscoran lui reproche de baser une
accusation capitale sur les propos incohrents d'un malheureux
priv de toute intelligence, et par suite irresponsable?

--Ah! permettez!... s'cria M. Seignebos. Mais M. de Chandor ne
perdait pas une syllabe.

--Permettez vous-mme, docteur, interrompit-il.

Cet argument de l'imbcillit de Cocoleu est celui que vous avez
invoqu ds le premier jour, et qui vous paraissait, disiez-vous,
si dcisif qu'il n'tait pas besoin d'en chercher un autre...

Avant que le mdecin et trouv une rplique matre Folgat
poursuivit:

--Qu'il soit tabli, au contraire, que Cocoleu a vritablement
conscience de ses paroles, et tout change, et la prvention est en
droit, de par un arrt de la Facult, de dire  monsieur de
Boiscoran: Il n'y a plus  nier, vous avez t vu, voil un
tmoin.

Il fallait que ces considrations frappassent bien vivement
M. Seignebos, car il demeura court dix bonnes secondes, essuyant
d'un air pensif ses lunettes d'or. Allait-il donc avoir nui 
Jacques de Boiscoran en prtendant le servir? Mais il n'tait pas
homme  douter longtemps de soi.

--Je ne discuterai pas, messieurs, reprit-il d'un ton sec. Je
vous adresserai seulement une question: oui ou non, croyez-vous 
l'innocence de Jacques de Boiscoran?

--Nous y croyons absolument, rpondirent M. de Chandor et matre
Folgat.

--Alors, messieurs, nous ne courons, ce me semble, aucun risque 
essayer de dmasquer un misrable garnement.

Tel n'tait pas l'avis du jeune avocat.

--Dmontrer que Cocoleu a conscience de ce qu'il dit, reprit-il,
serait funeste, si l'on ne russissait pas  prouver en mme temps
qu'il a menti et que son accusation lui a t suggre. Peut-on le
prouver? Est-il un moyen d'tablir que, s'il s'obstine  ne
rpondre  aucune question, c'est qu'il redoute les consquences
de son faux tmoignage?... Le docteur n'en voulut pas couter
davantage.

--Arguties d'avocat, que tout cela! s'cria-t-il assez peu
poliment. Je ne connais qu'une chose, moi, la vrit...

--Elle n'est pas toujours bonne  dire, murmura l'avocat.

--Si, monsieur, toujours! riposta le mdecin, toujours et quand
mme, et quoi qu'il puisse arriver. Je suis l'ami de monsieur de
Boiscoran, mais je suis encore plus l'ami de la vrit. Si Cocoleu
est un misrable fourbe, comme j'en ai la conviction, notre devoir
est de le dmasquer.

Ce que ne disait pas M. Seignebos--et peut-tre ne se l'avouait-
il pas--, c'est que c'tait entre Cocoleu et lui une affaire
personnelle. Cocoleu l'avait jou, pensait-il, et lui avait t
l'occasion d'une averse de quolibets dont il avait cruellement
souffert, sans qu'il y part. Dmasquer Cocoleu, c'tait prendre
sa revanche et renvoyer  ses ennemis le ridicule dont ils
l'avaient accabl.

--Ainsi, reprit-il, mon parti est pris, et quoi que vous
dcidiez, messieurs, je vais ds aujourd'hui me mettre en
campagne, pour obtenir, s'il est possible, la nomination d'une
commission.

--Il serait peut-tre prudent, objecta matre Folgat, de
rflchir avant de rien faire, de consulter matre Magloire...

--Je n'ai pas besoin des consultations de matre Magloire, quand
le devoir parle.

--Vous nous accorderez bien vingt-quatre heures... Le docteur
Seignebos fronait les sourcils en broussaille.

--Pas une heure! s'cria-t-il, et je me rends de ce pas chez
monsieur Daubigeon, le procureur de la Rpublique!

Sur quoi, reprenant son chapeau et sa canne, il salua et sortit,
aussi mcontent que possible, sans daigner rpondre  grand-pre
Chandor qui lui demandait des nouvelles de M. de Claudieuse, dont
la situation, d'aprs ce qui se disait en ville, loin de
s'amliorer empirait de jour en jour.

--Le diable emporte le vieil original! s'cria M. de Chandor
avant mme que le mdecin et quitt le corridor. (Puis,
s'adressant  matre Folgat:) Bien que je doive convenir, ajouta-
t-il, que vous avez un peu froidement accueilli les grandes
nouvelles qu'il nous apportait.

--C'est prcisment parce qu'elles sont terriblement graves,
rpondit l'avocat, que j'aurais voulu qu'il me laisst le temps de
rflchir. Cocoleu jouant l'imbcillit, ou du moins exagrant son
inintelligence!... c'est la confirmation de ce que disait hier
monsieur de Boiscoran  mademoiselle Denise. C'est la preuve d'un
odieux guet-apens, d'une excrable vengeance longuement mdite et
prpare. L est le noeud de l'affaire, videmment...

M. de Chandor tombait de son haut.

--Quoi! s'cria-t-il, telle est votre opinion, et vous avez
hsit  appuyer les dmarches de Seignebos, qui est un brave
homme, dcidment...

Le jeune avocat hochait la tte.

--Si je tenais  gagner vingt-quatre heures, c'est que je crois
indispensable de consulter monsieur de Boiscoran. Pouvais-je dire
cela  monsieur Seignebos? Avais-je le droit de lui livrer le
secret de mademoiselle Denise?

--C'est juste, murmura M. de Chandor, c'est juste...

Mais pour crire  M. de Boiscoran, l'assistance de Mlle Denise
tait indispensable, et ce n'est que dans l'aprs-midi qu'elle
reparut, trs ple encore, mais arme, visiblement, d'une nergie
nouvelle.

Matre Folgat lui dicta les questions  poser au prisonnier, elle
se hta de les traduire, et, vers les quatre heures, la lettre fut
porte au greffier Mchinet.

Le lendemain soir, la rponse arriva.

_Le docteur Seignebos doit avoir raison, mes chers amis,
_crivait Jacques. _Je n'ai que trop de raisons d'tre sr que
l'imbcillit de Cocoleu est en partie simule et que sa
dposition lui a t suggre. Cependant, je vous en prie, ne
faites aucune dmarche pour provoquer une nouvelle enqute
mdicale. La moindre imprudence peut me perdre. Au nom du ciel,
attendez pour agir la fin de l'instruction, qui est prochaine
maintenant, d'aprs ce que me dit Daveline..._

C'est en famille que fut lue cette rponse, et sa concision
rsigne arracha  Mme de Boiscoran un cri de dsespoir.

--Lui obirons-nous donc! s'cria-t-elle, lorsqu'il est vident
qu'il se perd, le malheureux, en s'obstinant ainsi...

Mlle Denise se leva.

--Seul juge de la situation, pronona-t-elle, Jacques a le droit
de commander, et notre devoir est d'obir... J'en appelle  matre
Folgat.

Du geste le jeune avocat approuvait.

--Tout ce qui tait possible a t fait, dit-il. Maintenant, il
ne reste plus qu' attendre.


12

Depuis la nuit fameuse de l'incendie du Valpinson, Sauveterre ne
s'ennuyait plus. Sauveterre avait sur le tapis, dsormais,
palpitant d'un intrt toujours renouvel, intarissable, fcond en
discussions et en conjectures, un sujet de conversation: l'affaire
Boiscoran. O en est l'affaire? se demandaient les gens qui
s'abordaient.

Aussi, lorsque M. Galpin-Daveline se rendait du Palais  la prison
et qu'il remontait de son pas solennel et roide la rue Nationale,
vingt bourgeoises embusques derrire leurs rideaux cherchaient 
surprendre sur son visage les secrets de l'instruction. Elles n'y
surprenaient que l'empreinte des plus cuisants soucis, et une
pleur de jour en jour plus visible. De sorte qu'elles se
disaient: Vous verrez que ce pauvre monsieur Galpin finira par
attraper la jaunisse.

Si triviale que ft l'expression, elle traduisait exactement les
sensations de l'ambitieux magistrat. Cette affaire de Boiscoran
lui tait devenue comme une de ces plaies vives, dont rien ne
saurait calmer l'incessante irritation.

--J'en ai perdu le sommeil, disait-il au procureur de la
Rpublique.

L'excellent M. Daubigeon, qui avait toutes les peines du monde 
modrer les ardeurs de son zle, ne le plaignait que mdiocrement.

-- qui la faute! rpondait-il. Mais on veut parvenir, et les
soucis suivent de prs la fortune croissante: _Crescentem sequitur
cura pecuniam, Majorumque fames..._

--Eh! je n'ai fait que mon devoir! s'criait le juge
d'instruction, et ce serait  recommencer que j'agirais de mme.

Pourtant, chaque jour lui clairait d'une lumire plus crue la
fausset de sa situation. L'opinion publique, tout en tant
hostile  M. de Boiscoran, tait bien loin de lui tre favorable,
 lui, Daveline. On croyait gnralement  la culpabilit de
Jacques, et on appelait sur lui toute la rigueur des lois; mais,
d'un autre ct, on s'tonnait que M. Galpin-Daveline et accept
cette mission si cruelle de juge d'instruction. Ce fait
d'instruire contre un ancien ami, de rechercher les preuves de ses
crimes, de le pousser vers la cour d'assises, c'est--dire au
bagne ou  l'chafaud, avait comme un reflet de trahison qui
rvoltait les consciences.

Rien qu' la faon dont les gens lui rendaient son salut, ou mme
l'vitaient, le magistrat pouvait se rendre compte du sentiment
dont il tait l'objet.

Sa colre contre Jacques en redoublait, et, par contre, son
inquitude.

Il avait reu, c'est vrai, des flicitations du procureur gnral,
mais est-on jamais sr de l'issue d'une instruction tant que le
coupable n'a pas avou? Certes, les charges qui s'levaient contre
Jacques taient trop accablantes pour que la dcision de la
chambre des mises en accusation ft douteuse. Mais, au-dessus de
la chambre des mises en accusation, il y a le jury.

--Et, en somme, mon cher, objectait le procureur de la
Rpublique, vous n'avez pas un seul tmoin oculaire. Et, comme le
dit Loisel en ses _Maximes du droit coutumier:_

_Un seul oeil a plus de crdit_
_Que deux oreilles n'ont d'audivi._
--_Tmoin qui l'a vu est meilleur_
_Que cil qui a ouy, et plus seur..._

--J'ai Cocoleu, interrompit M. Daveline, que les ternelles
citations de M. Daubigeon avaient le don d'exasprer.

--Les mdecins ont donc dcid qu'il n'est pas idiot?

--Non. Monsieur Seignebos est toujours seul de son avis.

--Alors, du moins, Cocoleu consent  rpter son tmoignage?

--Non.

--C'est donc comme si vous n'aviez personne. Eh! oui, M. Daveline
ne le comprenait que trop.

De l ses angoisses.

Plus il tudiait _son _prvenu, plus il lui trouvait une attitude
nigmatique et menaante qui ne prsageait rien de bon.

Aurait-il un alibi? pensait-il. Tiendrait-il en rserve, pour le
dernier moment, quelqu'un de ces moyens imprvus qui dmolissent
tout l'chafaudage de la prvention et couvrent de ridicule le
magistrat instructeur!

Lorsque de telles ides lui venaient, si invraisemblables qu'elles
fussent, elles faisaient perler des gouttes de sueur  ses tempes,
et il traitait comme un ngre son pauvre greffier Mchinet.

Et ce n'tait pas tout. Si retir qu'il vct depuis cette
affaire, bien des chos lui arrivaient encore de la rue de la
Rampe. Certes, il tait  mille lieues d'imaginer qu'on y et des
intelligences avec son prvenu, et des intelligences, qui plus
est, noues et servies par Mchinet, par son propre greffier. Il
et hauss les paules, si on ft venu lui dire que Mlle Denise
avait pass une nuit dans la prison et rendu une visite  Jacques.
Mais il lui revenait toujours quelque chose des esprances et des
projets des parents et des amis de Jacques, et ce n'est pas sans
une secrte terreur qu'il se les reprsentait puissants par la
fortune et par l'honorabilit, appuys par de hautes relations,
aims et estims de tous.

Il savait que prs de Mlle Denise se groupaient des hommes
intelligents et dvous, grand-pre Chandor, M. Sneschal, le
docteur Seignebos, matre Magloire, et, enfin, cet avocat que la
marquise de Boiscoran avait amen de Paris, matre Folgat.

Et Dieu sait ce qu'ils tenteraient, pensait-il, pour soustraire le
coupable  l'action de la justice.

Aussi peut-on dire que jamais instruction ne fut conduite avec
tant d'ardeur passionne, avec un zle si mticuleux. Chacun des
points acquis  la prvention fut pour M. Galpin-Daveline le sujet
d'une laborieuse enqute. En moins de quinze jours, soixante-sept
tmoins dfilrent dans son cabinet. Il fit comparatre le quart
de la population de Brchy. Il et cit le pays entier, s'il et
os.

Inutiles efforts! Aprs des semaines d'investigations enrages,
l'instruction restait au mme point, le mystre demeurait aussi
impntrable. Le prvenu n'avait pas dissip une seule des charges
crasantes qui pesaient sur lui, mais le juge n'avait pas
recueilli une preuve nouvelle  ajouter aux preuves qu'il avait
runies ds le premier jour.

Il fallait en finir cependant.

Par une chaude aprs-midi de juillet, les bourgeoises de la rue
Nationale crurent remarquer que M. Daveline tait plus soucieux
encore que d'ordinaire. Elles ne se trompaient pas. Aprs une
longue confrence avec le procureur de la Rpublique et le
prsident du tribunal, le juge d'instruction avait pris son parti.

Arriv  la prison, il se fit conduire  la cellule de Jacques de
Boiscoran, et l, voilant son motion d'une roideur plus grande:

--Ma pnible mission touche  sa fin, monsieur, commena-t-il,
l'instruction dont j'tais charg va tre close. Ds demain, les
pices de la procdure, avec un tat des pices servant 
conviction, seront transmises  monsieur le procureur gnral,
pour tre soumises  la chambre d'accusation.

Jacques ne sourcilla pas.

--Bien! fit-il simplement.

--N'avez-vous rien  ajouter, monsieur? insista le juge.

--Rien, sinon que je suis innocent.

C'est  peine si M. Daveline russit  rprimer un mouvement
d'impatience.

--Alors, prouvez-le, fit-il. Alors, dtruisez les charges qui
vous accusent, qui vous accablent, qui font que pour moi, pour la
justice, pour tout le monde vous tes coupable. Alors, parlez,
expliquez votre conduite...

Obstinment, Jacques garda le silence.

--Votre rsolution est bien arrte, reprit encore le juge, vous
ne voulez rien dire?

--Je suis innocent!

Ce n'tait pas la peine d'insister, M. Galpin-Daveline le comprit.

-- dater de ce moment, monsieur, dit-il, votre secret est lev.
Vous pourrez recevoir, au parloir de la prison, les visites de
votre famille. Le dfenseur que vous dsignerez sera admis dans
votre cellule pour confrer avec vous...

--Enfin! s'cria Jacques avec une explosion de joie. (Et tout de
suite:) M'est-il permis, demanda-t-il, d'crire  monsieur de
Chandor?

--Oui, rpondit le juge, et si vous voulez crire immdiatement,
mon greffier se chargera de faire parvenir votre lettre ce soir
mme.

 l'instant mme Jacques de Boiscoran profita de l'occasion, et il
eut vite fini, car le billet qu'il crivit et qu'il remit 
Mchinet n'avait que ces deux lignes:

_J'attends matre Magloire demain matin,  neuf heures._

_J._

Du jour o ils avaient compris qu'une fausse dmarche pouvait
avoir les plus funestes consquences, les amis de Jacques de
Boiscoran s'taient scrupuleusement abstenus.  quoi bon des
dmarches, d'ailleurs!

Sur sa seule requte, le docteur Seignebos avait t en partie
exauc, et le parquet avait dsign pour dcider de l'tat mental
de Cocoleu un mdecin de Paris, un aliniste clbre. C'est un
samedi que M. Seignebos vint tout triomphant annoncer rue de la
Rampe cette heureuse nouvelle. Ds le mardi suivant, il revenait,
blme de colre, raconter son chec.

--Il y a des nes  Paris comme ailleurs! s'criait-il, d'une
voix  faire vibrer les vitres du salon Chandor, ou plutt, en ce
temps d'gosmes trembleurs et de servilits avides, les hommes
indpendants sont aussi introuvables  Paris qu'en province!
J'attendais un savant inaccessible  toutes les considrations
mesquines; on m'envoie un farceur qui serait dsol d'tre
dsagrable  messieurs du parquet... Ah! la surprise est cruelle!
(Et toujours, comme de coutume, tracassant ses lunettes d'or:)
J'tais inform, poursuivait-il, de l'arrive du confrre de la
capitale, et j'tais all, de ma personne, l'attendre au chemin de
fer. Le train arrive, et immdiatement je distingue mon homme dans
la foule. Belle tte, bien encadre de cheveux grisonnants, oeil
fin, lvre gourmande et narquoise... C'est lui, me dis-je. Hum! il
avait bien un peu la mise d'un freluquet, beaucoup de dcorations
 la boutonnire, des favoris taills comme les buis de mon
jardin, et au lieu de fidles lunettes, un binocle impertinent...
mais nul n'est parfait. Je m'approche, je me nomme, nous
changeons une poigne de main, je l'invite  djeuner; il
accepte, et bientt nous voil  table, lui rendant bonne justice
 mon vin de Bordeaux, moi lui exposant mthodiquement l'affaire.
Le repas fini, il veut voir Cocoleu; nous nous rendons 
l'hpital, et l, tout de suite, aprs un seul coup d'oeil: Ce
garon, s'crie-t-il, est tout bonnement le plus complet type
d'idiot que j'aie vu de ma vie!... Un peu dconcert,
j'entreprends de lui rexpliquer l'affaire; il refuse de
m'couter. Je le supplie de revoir Cocoleu; il m'envoie promener.
Bless, je lui demande alors comment il explique le tmoignage si
net de cet idiot, la nuit du crime. Il me rpond en chantonnant
qu'il ne l'explique pas. Je veux discuter, il me plante l pour se
rendre au tribunal... Et savez-vous o il dnait, le soir mme? 
l'htel, avec notre confrre du chef-lieu. Et l, ils rdigeaient,
de concert, un rapport qui boucle Cocoleu dans la plus parfaite
imbcillit qui se puisse rver... (Il se promenait  grands pas
par le salon et, sans rien couter, il continuait:) Mais le sieur
Galpin aurait tort de chanter victoire! Tout n'est pas dit! On ne
se dbarrasse pas comme cela du docteur Seignebos... J'ai dit que
Cocoleu est un ignoble fourbe, un misrable simulateur, un faux
tmoin, je le prouverai. Boiscoran peut compter sur moi... (Il
s'interrompit sur ces mots, et se plantant devant matre Folgat:)
Et si je dis que Boiscoran peut compter sur moi, ajouta-t-il,
c'est que j'ai mes raisons. Il m'est venu de singuliers soupons,
monsieur l'avocat, trs singuliers...

Matre Folgat, Mlle Denise et la marquise de Boiscoran le
pressaient de s'expliquer, mais il dclara que le moment n'tait
pas venu encore, et que, d'ailleurs, il n'tait pas assez sr...
Et il s'chappa, jurant qu'il tait trs press, ayant abandonn
ses malades depuis quarante-huit heures et tant attendu par la
comtesse de Claudieuse, dont le mari allait de mal en pis.

--Quels soupons peut avoir ce vieil original? demandait encore
grand-pre Chandor, une heure aprs le dpart du mdecin.

Matre Folgat et pu rpondre que ces soupons vraisemblablement
n'taient autres que les siens, mais plus prcis alors et appuys
sur des indices positifs.

Mais  quoi bon dire cela, puisque toute investigation tait
interdite, puisqu'un seul mot imprudemment prononc pouvait donner
l'veil?  quoi bon troubler d'esprances peut-tre aussitt
dues la morne tristesse de ces longues journes qui, l'une aprs
l'autre, s'coulaient  attendre le bon plaisir de M. Galpin-
Daveline.

Dj,  ce moment, les nouvelles de Jacques de Boiscoran taient
devenues plus rares. Les interrogatoires n'ayant lieu qu' d'assez
longs intervalles, Mchinet tait quelquefois jusqu' quatre ou
cinq jours sans apporter de lettre.

--C'est la plus intolrable des agonies..., ne cessait de rpter
Mme de Boiscoran.

L'heure du dnouement allait sonner.

Mlle Denise se trouvait seule au salon, un aprs-midi, lorsqu'elle
crut reconnatre dans le vestibule la voix du greffier.

Prcipitamment, elle sortit. Elle ne s'tait pas trompe.

--Ah! l'instruction est termine! s'cria-t-elle, comprenant bien
qu'il ne fallait rien moins que ce grave vnement pour dcider
Mchinet  se montrer en plein jour rue de la Rampe.

--En effet, mademoiselle, rpondit le brave garon, et c'est sur
l'ordre de monsieur Daveline que je vous apporte ce billet de
monsieur de Boiscoran...

Elle le prit, elle le lut d'un coup d'oeil et, oubliant tout, 
demi folle de joie, elle courut  son grand-pre et  matre
Folgat, criant en mme temps  un domestique d'aller bien vite
chercher matre Magloire.

Moins d'une heure plus tard, le premier avocat de Sauveterre
arrivait, et quand on lui eut remis le billet qui le mandait:

--J'ai promis mon assistance  monsieur de Boiscoran, dit-il d'un
ton embarrass, elle ne lui fera pas dfaut... Je serai demain
prs de lui  l'ouverture de la prison, et je viendrai vous rendre
compte de notre entrevue.

On ne put lui rien tirer de plus; il tait visible qu'il ne
croyait pas  l'innocence de son client. Ds qu'il fut sorti:

--Jacques est fou, s'cria M. de Chandor, de confier sa dfense
 un homme qui doute ainsi de lui!

--Matre Magloire est un honnte homme, bon papa, dit Mlle
Denise, s'il pensait compromettre Jacques, il se retirerait.

Pour cela, oui, matre Magloire tait un honnte homme, et encore
assez accessible aux sentiments tendres pour que l'ide lui ft
affreuse de revoir prisonnier, accus d'un crime odieux, et accus
justement, pensait-il, un homme qu'il avait aim et que, malgr
tout, il aimait encore.

Il n'en dormit pas de la nuit, et chacun put remarquer sa mine
soucieuse lorsqu'il traversa la ville le lendemain matin, pour se
rendre  la prison.

Blangin, le gelier, le guettait.

--Ah! venez vite, monsieur, lui cria-t-il, le prvenu est fou
d'impatience!

Lentement, et avec un sourd battement de coeur, le clbre avocat
gravit l'troit escalier. Il traversa la longue galerie. Blangin
lui ouvrit une porte... Il tait dans la cellule de Jacques de
Boiscoran.

--Enfin, vous voil! s'cria le malheureux jeune homme en se
jetant au cou de matre Magloire. Enfin, je vois un visage ami et
je presse une main loyale! Ah! j'ai cruellement souffert, si
cruellement que je m'tonne que ma raison ait rsist! Mais vous
voici, vous tes prs de moi, je suis sauv!

Si l'avocat se taisait, c'est qu'il tait effray des ravages de
la douleur sur la physionomie si noble et si intelligente de
Jacques. C'est qu'il s'pouvantait du dsordre de ses traits, de
l'clat dlirant de ses yeux, du rire convulsif qui pinait ses
lvres.

--Malheureux! murmura-t-il enfin.

Jacques se mprit, et il devait se mprendre au sens de cette
exclamation. Il recula, plus blanc que le pltre du mur.

--Vous me croyez coupable! s'cria-t-il.

--Je crois, mon pauvre ami, que tout vous accuse..., rpondit
l'avocat.

Une expression d'indicible dsespoir contracta le visage de
Jacques.

--En effet, interrompit-il, avec un clat de rire terrible, il
faut que les charges soient bien accablantes, puisqu'elles ont
convaincu mes amis les plus chers. Aussi, pourquoi me suis-je tu,
le premier jour?... L'honneur! Effroyable duperie!... Et
cependant, victime d'une inconcevable vengeance, je me tairais
encore, s'il ne s'agissait que de la vie. Mais il y va de mon
honneur, de l'honneur des miens, de la vie de Denise... Je
parlerai.  vous, Magloire, je dirai la vrit, je puis me
disculper d'un mot... (Et saisissant le poignet de matre
Magloire, et le serrant  le briser:) D'un mot, fit-il d'une voix
sourde, je vais tout vous expliquer: j'tais l'amant de la
comtesse de Claudieuse.


13

Moins affreusement troubl, Jacques de Boiscoran et reconnu
combien sagement il avait t inspir en choisissant, pour se
confier  lui, le clbre avocat de Sauveterre.

Un tranger, matre Folgat, par exemple, l'et cout sans
sourciller, n'et vu dans la rvlation que le fait lui-mme et ne
lui et donn que son impression personnelle. Par matre Magloire,
au contraire, il eut l'impression du pays entier. Et matre
Magloire, en l'entendant dclarer que la comtesse de Claudieuse
avait t sa matresse, eut un geste de rprobation et s'cria:

--C'est impossible!

Du moins, Jacques ne fut pas surpris. Il avait t le premier 
dire qu'on refuserait de le croire quand il avouerait la vrit,
et cette conviction n'avait pas peu contribu  retenir les aveux
sur ses lvres.

--C'est invraisemblable, je le sais, dit-il, et cependant cela
est...

--Des preuves! interrompit matre Magloire.

--Je n'ai pas de preuves.

L'expression attriste et bienveillante du visage de l'avocat de
Sauveterre venait de changer du tout au tout. Il y avait de
l'tonnement et de l'indignation dans le regard obstin qu'il
fixait sur le prisonnier.

--Il est de ces choses, reprit-il, qu'il est bien tmraire
d'avancer, lorsqu'on n'est pas  mme de les prouver.
Rflchissez...

--Ma situation me commande de tout dire.

--Pourquoi avoir tant attendu?

--J'esprais qu'on m'pargnerait cette horrible extrmit...

--Qui, on?

--Madame de Claudieuse.

De plus en plus, matre Magloire fronait les sourcils.

--Je ne suis pas suspect de partialit, pronona-t-il. Le comte
de Claudieuse est peut-tre le seul ennemi que j'aie en ce pays,
mais c'est un ennemi acharn, irrconciliable. Pour m'empcher
d'arriver  la Chambre et m'enlever des voix, il est descendu 
des actes peu dignes d'un galant homme. Je ne l'aime point. Mais
la justice m'oblige  dclarer hautement que je considre la
comtesse de Claudieuse comme la plus haute, la plus pure et la
plus noble manifestation de la femme, de l'pouse, de la mre de
famille...

Un sourire amer crispait les lvres de Jacques.

--Et cependant j'tais son amant, dit-il.

--Quand? Comment? Madame de Claudieuse habitait le Valpinson,
vous habitiez Paris.

--Oui, mais tous les ans madame de Claudieuse venait passer le
mois de septembre  Paris, et je venais plusieurs fois 
Boiscoran.

--Il est bien difficile que, d'une telle intrigue, il n'ait pas
transpir quelque chose.

--C'est que nous avons su prendre nos prcautions.

--Et personne, jamais, ne s'est dout de rien?

--Personne...

Mais Jacques s'irritait,  la fin, de l'attitude de matre
Magloire. Il oubliait qu'il n'avait que trop prvu les
fltrissants soupons auxquels il se voyait en butte.

--Pourquoi toutes ces questions? s'cria-t-il. Vous ne me croyez
pas? Soit. Laissez-moi du moins essayer de vous convaincre.
Voulez-vous m'couter?

Matre Magloire attira une chaise et, s'y plaant, non  la faon
ordinaire, mais  cheval et croisant les bras sur le dossier:

--Je vous coute, dit-il.

Livide, l'instant d'avant, la face de Jacques de Boiscoran tait
devenue pourpre. La colre flambait dans ses yeux. tre trait
ainsi, lui! Jamais les hauteurs de M. Galpin-Daveline ne l'avaient
offens autant que cette condescendance froidement ddaigneuse de
matre Magloire. La pense de lui commander de sortir traversa son
esprit. Mais aprs?... Il tait condamn  vider jusqu' la lie le
calice des humiliations. Car il fallait se sauver, avant tout, se
retirer de l'abme.

--Vous tes dur, Magloire, pronona-t-il d'un ton de ressentiment
 grand-peine contenu, et vous me faites impitoyablement sentir
l'horreur de ma situation. Oh! ne vous excusez pas!  quoi bon!...
Laissez-moi parler, plutt...

Il fit au hasard quelques pas dans sa cellule, passant et
repassant la main sur son front, comme pour y rassembler ses
souvenirs.

Puis, d'un accent plus calme:

--C'est, commena-t-il, dans les premiers jours du mois d'aot
1866,  Boiscoran, o j'tais venu passer quelques semaines prs
de mon oncle, que, pour la premire fois, j'ai aperu la comtesse
de Claudieuse. Le comte de Claudieuse et mon oncle taient alors
au plus mal, toujours au sujet de ce malheureux cours d'eau qui
traverse nos proprits, et un ami commun, monsieur de Besson,
s'tait mis en tte de les rconcilier et les avait dcids  se
rencontrer chez lui  dner. Mon oncle m'avait emmen avec lui. La
comtesse avait accompagn son mari. Je venais d'avoir vingt ans,
elle en avait vingt-six. En la voyant, je restai bat
d'admiration. Il me semblait que jamais encore je n'avais
rencontr une femme si parfaitement belle et gracieuse, ni
contempl un si charmant visage, des yeux si beaux, un sourire si
doux. Elle ne parut pas me remarquer je ne lui adressai pas la
parole, et cependant je sentis en moi comme un pressentiment que
cette femme jouerait un rle dans ma vie, et un rle fatal...
Mme, l'impression fut si vive qu'en sortant de la maison o nous
avions dn, je ne pus me retenir d'en dire quelque chose  mon
oncle. Il se mit  rire et me rpondit que je n'tais qu'un
nigaud, et que si jamais mon existence tait trouble par une
femme, ce ne serait pas par la comtesse de Claudieuse.

 En apparence, il avait mille fois raison.  peine pouvait-on
imaginer un vnement qui, de nouveau, me rapprocht de la
comtesse. La tentative de rconciliation de monsieur de Besson
avait compltement chou, madame de Claudieuse vivait au
Valpinson, je repartais le surlendemain pour Paris... Je partis
cependant proccup, et le souvenir du dner de monsieur de Besson
palpitait encore dans mon esprit, quand  un mois de l,  Paris,
me trouvant  une soire chez monsieur de Chalusse, le frre de ma
mre, il me sembla reconnatre madame de Claudieuse...

 C'tait bien elle. Je la saluai. Et voyant,  la faon dont elle
me rendait mon salut, qu'elle me reconnaissait, je m'approchai
tout tremblant, et elle me permit de m'asseoir prs d'elle. Elle
m'apprit qu'elle tait  Paris pour un mois, comme tous les ans,
chez son pre, le marquis de Tassar de Bruc. Elle tait venue 
cette soire  son corps dfendant et ne s'y amusait gure,
dtestant le monde. Elle ne dansait pas, je restai  causer avec
jusqu'au moment o elle se retira...

 J'tais amoureux fou en la quittant, et cependant je ne cherchai
pas  la revoir... C'tait encore le hasard qui nous runit. Un
jour que j'avais affaire  Melun, arrivant  la gare comme le
train allait partir, je n'eus que le temps de me jeter dans le
wagon le plus rapproch de l'entre. Dans ce wagon tait madame de
Claudieuse! Elle me dit, et je ne retins que cela de tout ce
qu'elle me dit, qu'elle se rendait  Fontainebleau chez une de ses
amies avec laquelle, chaque semaine, elle passait le mardi et le
samedi. Le plus ordinairement, elle prenait le train de neuf
heures... C'tait un mardi, et, pendant les trois jours qui
suivirent, se livrrent en moi les plus tranges combats. J'tais
passionnment pris de la comtesse, et cependant elle me faisait
peur...

 Mais ma mauvaise toile l'emporta, et le samedi suivant,  neuf
heures, j'arrivais  la gare de Lyon. Madame de Claudieuse, elle
me l'a avou depuis, m'attendait. M'apercevant, elle me fit un
signe, et, lorsqu'on ouvrit les portes, j'allai me placer dans le
mme compartiment qu'elle...

Dj, depuis un moment, matre Magloire s'agitait sur sa chaise
avec tous les signes de la plus extrme impatience. N'y tenant
plus,  la fin:--C'est trop invraisemblable! s'cria-t-il.
Jacques de Boiscoran ne rpondit pas tout d'abord.  remuer ainsi
les cendres de son pass, il frissonnait, troubl d'motions
indicibles. Il tait comme frapp de stupeur de sentir monter 
ses lvres le secret, si longtemps enseveli au plus profond de son
coeur, de ses amours teintes.

Il avait aim, aprs tout, et il avait t aim. Et il est de ces
sensations poignantes qui jamais plus ne se renouvellent et que
rien ne saurait effacer. L'attendrissement le gagnait, des larmes
mouillaient ses yeux... Pourtant, comme le clbre avocat de
Sauveterre rptait son exclamation et disait encore:

--Non, ce n'est pas croyable!

--Je ne vous demande pas de me croire, mon ami, dit Jacques
doucement, je vous demande seulement de m'couter. (Et ragissant
de toute son nergie contre la torpeur qui l'envahissait:) Ce
voyage  Fontainebleau, reprit-il, dcida de notre destine. Bien
d'autres le suivirent. Madame de Claudieuse passait la journe
chez son amie, et moi j'usais les longues heures  errer dans la
fort. Mais nous nous retrouvions le soir  la gare. Nous nous
jetions dans un coup que je faisais garder depuis Lyon, et nous
rentrions ensemble  Paris, et je l'accompagnais en voiture
jusqu' la rue de la Ferme-des-Mathurins, o demeurait le marquis
de Tassar de Bruc, son pre... Puis enfin, un soir, elle sortit
bien de chez son amie de Fontainebleau  l'heure ordinaire... mais
elle ne rentra chez son pre que le lendemain...

--Jacques! interrompit matre Magloire, rvolt comme s'il et
entendu un blasphme, Jacques!

M. de Boiscoran ne broncha pas.

--Oh! je sais, dit-il, je sens ce que doit vous paratre ma
conduite, Magloire. Vous pensez qu'il n'est point d'excuses pour
l'homme qui trahit la confiance de la femme qui s'est abandonne 
lui! Attendez avant de me juger. (Et d'un accent plus ferme:)
Alors, poursuivit-il, je m'estimais le plus heureux des hommes, et
mon coeur se gonflait de vanits malsaines en songeant qu'elle
tait  moi, cette femme si belle, et dont la pure renomme
planait bien au-dessus de toutes les calomnies.

 Je venais de nouer autour de mon cou une de ces cordes fatales
que la mort seule peut trancher, et, insens que j'tais, je me
flicitais. Peut-tre m'aimait-elle vritablement alors. Elle ne
calculait pas, du moins, et, bouleverse par la seule, par
l'unique passion de sa vie, elle me dcouvrait son me jusqu'en
ses plus sombres profondeurs... Alors, elle ne songeait pas encore
 se mettre en garde contre moi et  m'asservir  toutes ses
volonts, et elle me disait le secret de son mariage, de ce
mariage qui autrefois avait stupfi le pays.

 Ayant donn sa dmission, le marquis de Bruc, son pre, n'avait
pas tard  se lasser de son oisivet et  s'irriter de la
mdiocrit de sa fortune. Il s'tait lanc dans des spculations
hasardeuses; il avait perdu tout ce qu'il possdait et compromis
jusqu' son honneur. Dsespr, dvor de regrets et de craintes,
il songeait au suicide, lorsque tomba chez lui  l'improviste un
de ses anciens camarades de promotion, le comte de Claudieuse. En
un moment d'expansion, monsieur de Tassar de Bruc avoua tout, et
l'autre lui jura de l'arracher  cet abme de honte. C'tait beau
et grand, cela. Il devait en coter une somme considrable. Et ils
sont rares, les amis d'enfance capables de si ruineux dvouements.

 Malheureusement, le comte de Claudieuse ne sut pas rester le
hros qu'annonait le dbut. Ayant vu mademoiselle Genevive de
Tassar de Bruc, il fut bloui de sa beaut; pris d'une de ces
passions que rien n'entrave, oubliant qu'elle n'avait que vingt
ans et qu'il allait en avoir cinquante, il fit comprendre  son
ami qu'il tait toujours dispos  lui rendre le service promis,
mais... qu'il voulait en change la main de mademoiselle
Genevive.

 Le soir mme, le gentilhomme ruin entrait dans la chambre de sa
fille, et, les larmes aux yeux, lui exposait l'horrible situation.
Elle n'hsita pas. "Avant tout, dit-elle  son pre, sauvons
l'honneur que votre mort ne rachterait pas. Monsieur de
Claudieuse est un fou cruel d'oublier qu'il a trente ans de plus
que moi. De ce moment, je le mprise et je le hais. Dites-lui que
je suis prte  devenir sa femme."

 Et comme son pre, perdu de douleur, s'criait que jamais le
comte n'accepterait un tel consentement: "Oh! soyez tranquille,
lui rpondit-elle-- ce qu'elle m'a dit, du moins--, je saurai
m'excuter de bonne grce, et votre ami ne fera pas un march de
dupe. Mais je sais ma valeur, et si grand que soit le service
qu'il vous rend, rappelez-vous que vous ne lui devez rien..."

  moins de quinze jours de l, en effet, mademoiselle Genevive
avait laiss souponner au comte de Claudieuse qu'elle pouvait
l'aimer, et, un mois plus tard, elle devenait sa femme. Le comte,
de son ct, avait dpass ses promesses et dploy la plus habile
dlicatesse pour que nul ne souponnt la ruine de monsieur de
Tassar de Bruc. Il lui avait remis deux cent mille francs pour
arranger ses affaires, il avait reconnu  sa jeune femme une dot
de cinquante mille cus, qui n'avait pas t verse, et, enfin, il
s'tait engag  servir  monsieur et madame de Bruc, leur vie
durant, dix mille livres de rentes. Plus de la moiti de sa
fortune y avait pass...

Matre Magloire, alors, ne songeait plus  protester. Roide sur sa
chaise, les pupilles dilates par la stupeur, tel qu'un homme qui
se demande s'il veille ou s'il est le jouet d'un rve.

--C'est inconcevable, murmurait-il, c'est inou!...

Jacques, lui, s'animait peu  peu.

--Voil, poursuivait-il, ce que madame de Claudieuse me racontait
aux premires heures d'enivrement. Et c'est posment qu'elle me le
racontait, froidement, et comme une chose toute naturelle. "Et
certes, disait-elle, monsieur de Claudieuse n'a jamais eu 
regretter le march qui me livrait  lui. S'il a t gnreux,
j'ai t loyale. Mon pre lui doit la vie, mais je lui ai donn
des annes d'un bonheur qui n'tait plus fait pour lui. S'il n'a
pas eu l'amour, il en a eu la comdie divine, et des apparences
plus dlicieuses que la ralit."

 Et, comme je ne savais pas dissimuler mon tonnement:
"Seulement, ajoutait-elle en riant, j'apportais au march une
restriction mentale. Je me rservais de prendre, quand elle
passerait  ma porte, ma part de bonheur ici-bas. Cette part,
c'est vous, Jacques. Et ne croyez pas qu'aucun remords me trouble.
Tant que mon mari se croira heureux, je serai dans les termes du
contrat..."

 Ainsi elle parlait, en ce temps, Magloire, et un homme plus
expriment et t effray... Mais j'tais un enfant, mais je
l'aimais de toute mon me et de toute ma chair, j'admirais son
gnie et je m'prenais de ses sophismes...

 Une lettre du comte de Claudieuse nous veilla de notre songe.
Imprudente pour la premire et la dernire fois de sa vie, la
comtesse tait reste  Paris trois semaines de plus qu'il n'tait
convenu, et son mari inquiet parlait de venir la chercher. "Il
faut rentrer au Valpinson, me dit-elle, car il n'est rien que je
ne sacrifie  la renomme que j'ai su me faire. Ma vie, la vtre,
la vie de ma fille, je sacrifierais tout, sans hsiter,  ma
rputation d'honnte femme." Nous tions alors--ah! les dates
sont restes dans ma mmoire comme dans du bronze--, nous tions,
dis-je, au 12 octobre. "Je ne saurais, me dit-elle, rester plus
d'un mois sans vous voir. D'aujourd'hui en un mois, c'est--dire
le 12 novembre,  trois heures prcises, trouvez-vous dans le bois
de Rochepommier, au carrefour des Hommes-Rouges... J'y serai..."

 Et elle partit, me laissant plong dans une extase qui
m'empchait de souffrir de notre sparation. La pense que j'tais
aim d'une telle femme m'emplissait d'un orgueil excessif, et qui
m'vita, je puis l'avouer, bien des carts. L'ambition me mordait
au coeur, en songeant  elle. Je voulais travailler, me
distinguer, conqurir une supriorit quelconque... Je veux
qu'elle soit fire de moi, me disais-je, honteux de n'tre rien 
mon ge que le fils d'un pre riche.

Dix fois dj, matre Magloire s'tait soulev sur sa chaise, et
ses lvres avaient remu comme s'il allait prsenter une
objection. Mais il s'tait engag, vis--vis de lui-mme,  ne pas
interrompre, et de son mieux il tenait parole.

--Cependant, continuait Jacques, l'poque fixe par madame de
Claudieuse approchait. Je partis pour Boiscoran, et au jour dit,
un peu aprs l'heure indique, j'arrivais au carrefour des Hommes-
Rouges. Si j'tais ainsi en retard, ce dont j'tais dsol, c'est
que je connaissais fort imparfaitement les bois de Rochepommier,
et que l'endroit choisi par la comtesse, pour notre rendez-vous,
est situ au plus pais des futaies.

 Le temps tait d'une rigueur extraordinaire pour la saison. Il
tait tomb beaucoup de neige, la veille, les sentiers taient
tout blancs, et une bise pre secouait les flocons dont les arbres
taient chargs. De loin, j'aperus la comtesse de Claudieuse,
marchant avec une sorte d'impatience fbrile dans un troit espace
o le terrain tait sec et abrit du vent par d'normes blocs de
rochers. Elle portait une robe de soie grenat, trs longue, un
manteau de drap garni de fourrure et une toque de velours pareil 
sa robe.

 En trois bonds, je fus prs d'elle. Mais elle ne sortit pas la
main de son manchon, pour me la tendre, et sans me permettre de
m'excuser de mon retard: "Quand tes-vous arriv  Boiscoran? me
demanda-t-elle d'un ton sec.--Hier soir.--Quel enfant vous
faites! s'cria-t-elle en frappant du pied. Hier soir!... Et sous
quel prtexte?--Je n'ai pas besoin de prtexte pour venir
visiter mon oncle.

--Et il n'a pas t surpris de vous voir tomber chez lui, en
cette saison, par un temps pareil?--Mais... si, un peu",
rpondis-je niaisement, incapable que j'tais de lui dissimuler la
vrit. Son mcontentement redoublait. "Et ici, reprit-elle,
comment tes-vous ici? Vous connaissiez donc ce carrefour?

--Non, je me le suis fait indiquer.--Par qui?

--Par un des domestiques de mon oncle, et mme ses renseignements
taient si peu clairs que je me suis tromp de chemin..." Elle me
regarda en souriant d'un sourire tellement ironique que je
m'arrtai. "Et tout cela vous parat simple! interrompit-elle.
Vous croyez qu'on va trouver tout naturel  Boiscoran de vous voir
arriver comme une bombe, et tout de suite vous mettre en qute du
carrefour des Hommes-Rouges? Qui sait si l'on ne vous a pas suivi!
qui sait si derrire quelqu'un de ces arbres il n'y a pas deux
yeux qui nous pient!" Et comme, en parlant, elle regardait autour
d'elle avec la plus vive expression d'inquitude, je ne pus me
retenir de lui dire: "Que craignez-vous? Ne suis-je pas l!..."

 Il me semble voir encore le coup d'oeil dont elle me toisa. "Je
n'ai peur de rien, entendez-vous, me dit-elle, de rien au monde...
que d'tre, je ne dirai pas compromise, mais seulement souponne.
Il me plat d'agir comme j'agis, il me convient d'avoir un amant.
Mais je ne veux pas qu'on le sache. C'est si on savait ce que je
fais que je ferais mal. Entre ma rputation et ma vie, ce n'est
pas ma vie que je choisirais.  ce point que si je devais tre
surprise avec vous, j'aimerais mieux que ce ft par mon mari que
par un tranger. Je n'ai nulle affection pour monsieur de
Claudieuse, et je ne lui pardonnerai jamais notre mariage, mais il
a sauv l'honneur de mon pre, je dois garder le sien intact. Il
est mon mari, d'ailleurs, le pre de ma fille, je porte son nom,
je prtends qu'il soit respect. Je mourrais de douleur, de honte
et de rage, s'il me fallait donner le bras  un homme
qu'accueilleraient des sourires mal dissimuls. Les femmes sont
lchement stupides, qui ne comprennent pas que, sur elles,
rejaillit en mpris le ridicule btement injuste dont elles n'ont
pas su prserver l'homme qu'elles ont trahi. Non, je n'aime pas
monsieur de Claudieuse, Jacques, et je vous adore... Mais entre
vous et lui, rappelez-vous que je ne balancerais pas une seconde
et que, pour lui pargner l'ombre d'un soupon, dt mon coeur s'en
briser, c'est le sourire aux lvres que je sacrifierais votre vie
et votre honneur..." Je voulais rpliquer. "Assez, fit-elle.
Chaque minute que nous passons ici est une imprudence de plus. De
quel prtexte allez-vous colorer votre voyage  Boiscoran?--Je
ne sais, rpondis-je.--Il faut emprunter de l'argent  votre
oncle, une certaine somme, pour payer des dettes. Il se fchera
peut-tre, mais s'expliquera votre soudaine passion de voyage au
mois de novembre. Allons, adieu..." tourdi, confondu: "Quoi!
m'criai-je, sans nous revoir, ne ft-ce que de loin...-- ce
voyage, rpondit-elle, ce serait une insigne folie. Attendez,
cependant... Restez  Boiscoran jusqu' dimanche. Votre oncle ne
manque jamais la grand-messe; accompagnez-le. Mais prenez garde,
soyez matre de vous, surveillez vos yeux. Une imprudence, une
faiblesse, et je vous mpriserais... Maintenant, il faut nous
quitter. Vous trouverez  Paris une lettre de moi..."

Jacques s'arrta sur ces mots, cherchant sur le visage de matre
Magloire un reflet de ses impressions et de ses penses. Mais le
clbre avocat demeurant impassible, il soupira et reprit:

--Si je suis entr dans de tels dtails, Magloire, c'est qu'il
faut que vous sachiez quelle femme est madame de Claudieuse, pour
comprendre sa conduite. Elle ne me prenait pas en tratre, vous le
voyez; elle m'clairait de ses mains l'abme o je devais
rouler... Hlas! loin de m'effrayer, les cts sombres de ce
caractre trange exaltaient ma passion. J'admirais ses airs
imprieux, sa bravoure et sa prudence, son absence de toute morale
qui contrastait si trangement avec sa terreur de l'opinion.
Celle-l, me disais-je avec une fiert imbcile, celle-l est une
femme forte.

 Elle dut tre contente de moi,  la grand-messe de Brchy, car
je sus mme me dfendre d'un tressaillement en la voyant et en la
saluant, et en passant prs d'elle, si prs que ma main frla sa
robe. Je lui obis d'ailleurs scrupuleusement. Je demandai six
mille francs  mon oncle, qui me les donna en souriant, car
c'tait le plus gnreux des hommes, mais qui me dit en mme
temps: "Je me doutais bien que ce n'tais pas uniquement pour
courir les bois de Rochepommier que tu tais venu  Boiscoran."

 Cette futile circonstance devait encore contribuer  redoubler
mon admiration pour madame de Claudieuse. Comme elle avait su
prvoir l'tonnement de mon oncle, alors que moi, je n'y avais pas
song! Elle a le gnie de la prudence, pensais-je.

 Oui, en effet, elle l'avait, et celui du calcul aussi, et je ne
tardai pas  en avoir une preuve. En arrivant  Paris, j'avais
trouv une lettre d'elle, qui n'tait qu'une longue paraphrase de
ses recommandations au carrefour des Hommes-Rouges. Cette lettre
fut suivie de plusieurs autres, qu'elle me recommandait de garder
pour l'amour d'elle, et qui toutes avaient  l'un des angles un
numro d'ordre.

 La premire fois que je la revis: "Pourquoi ces numros? lui
demandai-je.--Mon cher monsieur Jacques, me rpondit-elle, une
femme doit toujours savoir combien elle a crit de lettres  son
amant... Jusqu' ce moment, vous avez d en recevoir neuf..."

 Cela se passait au mois de mai 1867,  Rochefort, o elle tait
alle pour assister  la mise  l'eau d'une frgate, o je m'tais
rendu sur son ordre, et o nous avions pu drober quelques heures.
Comme un niais je me mis  rire de cette ide de comptabilit
pistolaire, et je n'y pensai plus. J'avais alors bien d'autres
proccupations. Elle m'avait fait remarquer que le temps passait,
malgr les tristesses de notre sparation, et que le mois de
septembre, son mois de libert, serait bientt arriv. En serions-
nous rduits, comme l'anne prcdente,  ces voyages de
Fontainebleau, si prilleux malgr nos prcautions?... Pourquoi ne
pas se procurer une maison isole dans un quartier dsert?...
Chacun de ses dsirs tait un ordre. La gnrosit de mon oncle
tait inpuisable. J'achetai une maison...

Enfin,  travers les explications de Jacques de Boiscoran, une
circonstance apparaissait, qui allait peut-tre devenir un
commencement de preuve. Aussi, matre Magloire tressaillit-il, et
vivement:

--Ah! vous avez achet une maison? interrompit-il.

--Oui, une jolie maison, avec un grand jardin, rue des Vignes,
...

--Et elle vous appartient encore?

--Oui.

--Vous en avez les titres, par consquent. Jacques eut un geste
dsol.

--Ici encore, dit-il, la fatalit est contre moi. Il y a toute
une histoire au sujet de cette maison.

Plus promptement qu'elle s'tait claircie, la physionomie de
l'avocat de Sauveterre se rembrunit.

--Ah! il y a une histoire, fit-il, ah! ah!...

--J'tais  peine majeur, reprit Jacques, lorsque je voulus
acheter cette maison. Je craignis des difficults, j'eus peur que
mon pre n'en apprt quelque chose; enfin, je tins  me hausser
jusqu' la prudence savante de madame de Claudieuse. Je priai donc
un de mes amis, un gentleman anglais, sir Francis Burnett, de
faire cette acquisition  son nom. Il y consentit volontiers. Et
l'acte, une fois pass et enregistr, il me le remit en mme temps
qu'une contre-lettre qui constatait mes droits...

--Eh bien! mais alors...

--Oh! attendez. Je n'emportai pas ces titres dans le logement que
j'occupais chez mon pre. Je les dposai dans le tiroir d'un
meuble de ma maison de Passy. Quand la guerre clata, je ne
songeai pas  les reprendre. J'avais quitt Paris avant
l'investissement, vous le savez, puisque je commandais une
compagnie de mobiles du dpartement. Pendant les deux siges, ma
maison fut successivement occupe par des gardes nationaux, par
des soldats de la Commune et par les troupes rgulires. Lorsque
je rentrai, je retrouvai bien les quatre murs trous par les obus,
mais tous les meubles avaient disparu et mes titres avec eux...

--Et sir Francis Burnett?...

--Il a quitt la France au moment de l'invasion, et j'ignore ce
qu'il est devenu. Deux de ses amis d'Angleterre auxquels j'ai
crit m'ont rpondu, l'un qu'il devait tre en Australie, l'autre
qu'il le croyait mort.

--Et vous n'avez fait aucune dmarche pour vous assurer la
proprit d'un immeuble qui vous appartient lgitimement?

--Aucune, jusqu' prsent.

--C'est--dire, que, selon vous, il y aurait  Paris une maison
sans propritaire, oublie de tout le monde, mme du percepteur...

--Pardon! Les contributions ont toujours t fort justement
acquittes, et pour tout le quartier, le propritaire, c'est moi.
C'est sur la personnalit qu'il y a erreur. Je me suis empar sans
faon de celle de mon ami. Pour les voisins, pour les fournisseurs
des environs, pour les ouvriers et les entrepreneurs que j'ai
employs, pour le tapissier et pour le jardinier, je suis sir
Francis Burnett. Allez demander Jacques de Boiscoran, rue des
Vignes, on vous rpondra: Connais pas. Demandez sir Burnett, on
vous dira: Ah! trs bien! et on vous tracera mon portrait.

C'est d'un air peu convaincu que matre Magloire branlait la tte.

--Alors, fit-il, vous dites que madame de Claudieuse est alle
dans cette maison de Passy.

--Plus de cinquante fois en trois ans.

--Cela tant, on l'y connat.

--Non.

--Cependant...

--Paris n'est pas Sauveterre, Magloire, et on n'y est pas
exclusivement proccup de ce que fait, dit ou pense le voisin. La
rue des Vignes est fort dserte, et la comtesse prenait, pour
venir et pour partir, les plus habiles prcautions...

--Soit, j'admets cela pour l'extrieur. Mais  l'intrieur? Vous
aviez bien quelqu'un pour garder et entretenir cette maison que
vous n'habitiez pas, et pour vous servir quand vous y veniez.

--J'avais une servante anglaise...

--Eh bien! cette fille doit connatre madame de Claudieuse.

--Jamais elle ne l'a seulement entrevue.

--Oh!...

--Lorsque la comtesse devait venir, ou quand elle sortait, ou
quand nous voulions nous promener dans le jardin, j'envoyais cette
fille aux courses. Je l'ai envoye jusqu' Orlans, pour nous
dbarrasser d'elle vingt-quatre heures. Le reste du temps, nous
nous tenions  l'tage suprieur, et nous nous servions nous-
mmes...

Visiblement, matre Magloire tait au supplice.

--Vous devez vous abuser, reprit-il. Les domestiques sont
curieux, et se cacher d'eux, c'est irriter leur curiosit jusqu'
la folie. Cette fille doit vous avoir pi. Cette fille doit avoir
trouv le moyen de voir la femme que vous receviez. On peut
l'interroger. Est-elle toujours  votre service?

--Non. Elle m'a quitt lors de la guerre.

--Pour aller?...

--En Angleterre, je suppose.

--De sorte qu'il faut renoncer  la retrouver.

--Je le crois.

--Renonons-y donc. Mais votre valet de chambre?... Le vieil
Antoine avait toute votre confiance; ne lui avez-vous jamais rien
dit?

--Jamais. Une seule fois je l'ai fait venir rue des Vignes, et
encore tait-ce parce qu'en glissant dans l'escalier, je m'tais
foul le pied.

--De sorte qu'il vous est impossible de prouver que madame de
Claudieuse est alle  la maison de Passy. Vous n'avez ni une
preuve, ni un tmoin de sa prsence.

--J'ai eu des preuves autrefois. Elle avait apport divers menus
objets  son usage, ils ont disparu pendant la guerre...

--Ah! oui, fit matre Magloire, toujours la guerre... elle rpond
 tout.

Jamais aucun des interrogatoires de M. Galpin-Daveline n'avait t
aussi pnible  Jacques de Boiscoran que cette srie de questions
rapides trahissant une dsolante incrdulit.

--Ne vous ai-je pas dit, Magloire, reprit-il, que madame de
Claudieuse avait le gnie de la circonspection? Il est ais de se
cacher quand on peut jeter l'argent sans compter. Est-il possible
que vous me fassiez un crime de n'avoir pas de preuves  fournir!
Le devoir d'un homme d'honneur n'est-il pas de tout faire au monde
pour prserver de l'ombre d'un soupon la rputation de la femme
qui s'est fie  lui! J'ai fait mon devoir, et quoi qu'il
advienne, je ne m'en repens pas. Pouvais-je prvoir des vnements
inous? Pouvais-je prvoir qu'un jour fatal viendrait, o ce
serait moi, Jacques de Boiscoran, qui dnoncerais la comtesse de
Claudieuse et qui en serais rduit  chercher contre elle des
preuves et des tmoins!

Le clbre avocat de Sauveterre dtournait la tte. Et, au lieu de
rpondre:

--Continuez, Jacques, dit-il d'une voix altre, continuez...

Surmontant le dcouragement qui le gagnait:

--C'est le 2 septembre 1867, reprit Jacques de Boiscoran, que,
pour la premire fois, madame de Claudieuse entra dans cette
maison de Passy achete et dcore pour elle, et, pendant cinq
semaines qu'elle resta  Paris cette anne-l, elle vint presque
tous les jours y passer quelques heures.

 Elle jouissait chez ses parents d'une indpendance absolue,
presque sans contrle. Elle confiait  sa mre, la marquise de
Tassar de Bruc, sa fille--car elle n'avait qu'une fille,  cette
poque--, et elle tait libre de sortir et d'aller o bon lui
semblait. Lorsqu'elle voulait une libert plus grande, elle allait
visiter son amie de Fontainebleau, et,  chaque fois, elle gagnait
vingt-quatre ou quarante-huit heures sur le voyage. De mon ct,
pour ne pas tre gn par les obligations de la famille, j'tais
ostensiblement parti pour l'Irlande, et j'tais venu me fixer 
demeure rue des Vignes.

 Ces cinq semaines passrent comme un rve, et cependant je dois
dire que la sparation ne me fut pas aussi douloureuse que je
l'aurais suppos. Non que le prisme ft bris! Mais j'ai toujours
trouv humiliant d'tre oblig de se cacher. Je commenais  me
lasser de cette existence de prcautions incessantes, et il me
tardait un peu d'abandonner la personnalit de mon ami Francis
Burnett et de reprendre la mienne. Nous nous tions bien jurs,
d'ailleurs, madame de Claudieuse et moi, de ne jamais rester un
mois sans passer quelques heures ensemble, et elle avait imagin
divers expdients pour nous voir sans danger.

 Un malheur de famille vint prcisment,  cette poque, servir
nos projets. Le frre an de mon pre, cet oncle indulgent qui
m'avait donn de quoi acheter ma maison de Passy, mourut en me
lguant toute sa fortune. Propritaire de Boiscoran, j'allais
dsormais avoir des raisons srieuses d'habiter le pays et d'y
venir, en tout cas sans que personne s'inquitt de ce que j'y
venais faire.


14

Jacques de Boiscoran, c'tait manifeste, avait hte d'en finir,
d'en arriver  la nuit de l'incendie du Valpinson et de savoir
enfin, du clbre avocat de Sauveterre, ce qu'il avait  craindre
ou  esprer.

Aprs un moment de silence, car la respiration lui manquait, aprs
quelques pas au hasard dans sa cellule:

--Mais  quoi bon des dtails, Magloire, reprit-il d'un ton amer.
Aurez-vous la foi qui vous manque, parce que je vous aurai numr
une  une mes entrevues avec la comtesse de Claudieuse et que je
vous aurai rapport jusqu' ses moindres paroles?

 Nous en tions vite venus  calculer si exactement et si
prudemment nos pas et nos dmarches, que nous nous rencontrions
assez frquemment sans danger. Nous nous disions en nous quittant,
ou elle m'crivait: " tel jour,  telle heure, en tel endroit",
et si loign que ft le jour, si incommode que ft l'heure, si
grande que ft la distance, nous arrivions.

 J'tais parvenu promptement  connatre le pays mieux que les
plus vieux braconniers, et rien ne nous servait autant que cette
connaissance parfaite de toutes les retraites ignores. La
comtesse, de son ct, ne laissait jamais s'couler trois mois
sans dcouvrir quelque motif urgent de se rendre  La Rochelle ou
 Angoulme, et, de Paris, j'allais l'y rejoindre. Et rien ne la
retenait. Sa grossesse mme, car c'est cette anne de 1867 qu'elle
eut sa seconde fille, n'empcha pas ses voyages. Il est vrai que
ma vie  moi se passait sur les grands chemins, et qu' tout
moment, lorsqu'on s'y attendait le moins, je disparaissais des
semaines entires. Voil l'explication de cette humeur vagabonde
dont se moquait mon pre, et que vous-mme, Magloire, m'avez
reproche autrefois...

--C'est vrai! approuva l'avocat. Je me souviens...

Jacques de Boiscoran ne releva pas l'approbation.

--Je mentirais, poursuivait-il, si je disais que cette vie me
dplaisait. Non. Le mystre et le danger ajoutaient  l'attrait de
nos amours. Les obstacles irritaient ma passion. Je trouvais
quelque chose de sublime dans ce fait de deux tres intelligents
consacrant exclusivement tout ce qu'ils avaient d'intelligence 
poursuivre et  cacher une dangereuse intrigue.

 Mieux je constatais la vnration dont la comtesse de Claudieuse
tait l'objet dans le pays, mieux j'acqurais la preuve de
l'habilet de sa dissimulation et de la profondeur de sa
perversit, et plus j'tais fier d'elle. L'orgueil, en chaudes
bouffes, me montait au cerveau, quand,  Brchy, o je me rendais
le dimanche, uniquement pour elle, je la voyais passer calme et
sereine, dans l'imposante scurit de sa pure renomme... Je riais
de la navet de ces braves dupes qui s'inclinaient si bas,
croyant saluer une sainte, et c'est avec un ravissement idiot que
je me flicitais d'tre le seul  connatre la vritable comtesse
de Claudieuse, celle qui prenait si gaiement sa revanche dans
notre maison de la rue des Vignes.

 Mais de tels dlires ne sauraient durer... Il ne m'avait pas
fallu beaucoup de temps pour reconnatre que je m'tais donn un
matre, et le plus imprieux et le plus exigeant qui fut jamais.
J'avais en quelque sorte cess de m'appartenir. J'tais devenu sa
chose et je ne devais plus vivre, respirer, penser, agir que pour
elle. Que lui importaient mes rpugnances et mes gots! Elle
voulait, cela suffisait. Elle m'crivait: _Venez_, il fallait
accourir  l'instant. Elle me disait: Partez, je n'avais qu'
m'loigner au plus vite. Au dbut, c'est avec joie que j'acceptais
le despotisme de son amour; mais peu  peu je me fatiguai de cette
abdication perptuelle de ma volont. Il me dplut de ne pouvoir
disposer de moi, de n'oser plus faire un projet vingt-quatre
heures d'avance. Je commenai  sentir la gne de la corde que je
m'tais passe autour du cou.

 L'ide de fuir me vint. Un de mes amis allait entreprendre un
voyage autour du monde, qui devait durer dix-huit mois ou deux
ans; j'eus envie de partir avec lui. Qui me retenait? J'tais, par
ma position et par ma fortune, absolument indpendant. Pourquoi ne
pas suivre cette inspiration? Ah! pourquoi!... C'est que le prisme
n'tait pas bris encore. C'est que si je maudissais la tyrannie
de madame de Claudieuse, je tressaillais encore quand j'entendais
prononcer son nom. C'est que si je songeais  la fuir, un seul de
ses regards me remuait encore jusqu'au fond des veines. C'est que
je lui tais attach par les mille fils de l'habitude et de la
complicit, ces fils qui semblent plus tnus qu'un fil de la
Vierge, et qui sont plus durs  briser que le cble d'un vaisseau.

 Pourtant, cette ide qui m'tait venue fut cause que, pour la
premire fois, je prononai devant elle le mot de sparation, lui
demandant ce qu'elle ferait si je venais  la quitter. Elle me
regarda d'un air singulier, et, au bout d'un moment: "Est-ce
srieux? me demanda-t-elle. Est-ce une prface?" Je n'osai pas
pousser plus loin, et, m'efforant de sourire: "Ce n'est qu'une
plaisanterie, rpondis-je.

--Alors, fit-elle, n'en parlons pas. Si jamais vous en veniez l,
vous verriez ce que je ferais." Je n'insistai plus, mais son
regard me resta dans l'esprit et me fit comprendre que j'tais
bien plus troitement li encore que je ne l'avais suppos. Pour
cette raison, rompre devint mon ide fixe.

--Eh bien! il fallait rompre! s'cria l'avocat. Jacques de
Boiscoran secoua la tte.

--C'est ais  conseiller, rpondit-il. J'ai essay, je n'ai pas
pu. Dix fois je suis arriv prs de madame de Claudieuse, rsolu 
lui dire: Ne nous revoyons plus, dix fois, au dernier moment, le
courage m'a manqu. Elle m'irritait, j'en arrivais presque  la
har, mais pouvais-je oublier combien je l'avais aime et tout ce
qu'elle avait risqu pour moi?... Puis, pourquoi ne pas l'avouer?
elle me faisait peur. Ce caractre inflexible que j'avais tant
admir jadis m'pouvantait, et je frissonnais, saisi de vagues et
sinistres apprhensions, en songeant  tout ce dont je la savais
capable.

 J'tais donc en proie aux plus affreuses perplexits, lorsque ma
mre me parla d'un mariage qu'elle rvait pour moi depuis
longtemps. Ce pouvait tre le prtexte que je n'avais pas su
trouver.  tout hasard, je demandai  rflchir. Et la premire
fois que je me trouvai avec madame de Claudieuse, rassemblant tout
mon courage: "Vous savez ce qui arrive, lui dis-je, ma mre veut
me marier." Elle devint plus ple que la mort, et me fixant bien
dans les yeux, comme si elle et espr lire jusqu'au fond de mon
me: "Et vous, me demanda-t-elle, que voulez-vous?--Moi,
rpondis-je en riant d'un rire forc, je ne veux rien pour le
moment. Mais il faudra bien tt ou tard en passer par l. Il faut
 un homme un intrieur, des affections que le monde
reconnaisse...--Et moi, interrompit-elle, que suis-je donc pour
vous?--Vous! m'criai-je, Genevive, je vous aime de toutes les
forces de mon me, mais un abme nous spare, vous tes marie."
Elle me fixait toujours obstinment. "En d'autres termes, reprit-
elle, vous m'avez aime pour passer le temps... J'ai t la
distraction de votre jeunesse, la posie de vos vingt ans, ce
roman d'amour que tout homme veut avoir... Mais vous vous faites
grave, il vous faut des affections srieuses, et vous
m'abandonnez... Soit. Mais que vais-je devenir, moi, si vous vous
mariez?" Je souffrais cruellement. "Vous avez votre mari,
balbutiai-je, vos enfants..." Elle m'arrta. "C'est cela, fit-
elle, je retournerai vivre au Valpinson, dans ce pays tout plein
de votre souvenir, dont chaque site me rappelle un de nos rendez-
vous, prs de mon mari que j'ai trahi, prs de mes filles dont une
est vtre... Ce n'est pas possible, Jacques..." J'tais alors en
veine de courage. "Cependant, dis-je, il est possible que je me
marie. Que feriez-vous?--Oh! peu de chose, me rpondit-elle. Je
remettrais toutes vos lettres au comte de Claudieuse..."

Depuis tantt trente ans qu'il plaidait aux assises, matre
Magloire avait entendu d'tranges confidences. Jamais cependant
ses ides n'avaient t bouleverses comme en ce moment.

--C'est  confondre l'esprit, murmurait-il. Mais Jacques, dj,
poursuivait:

--La menace de la comtesse de Claudieuse tait-elle srieuse? Je
n'en doutais pas. Affectant cependant un grand calme: Vous ne
feriez pas cela, lui dis-je.--Sur tout ce que j'ai au monde de
cher et de sacr, me rpondit-elle, je le ferais!...

 Bien des mois se sont couls depuis cette scne, Magloire, bien
des vnements se sont succds, et cependant, il me semble
qu'elle date d'hier. Je revois encore la comtesse, plus blanche
qu'un spectre, j'entends toujours sa voix frmissante, et c'est
presque textuellement que je vous rapporte ses paroles: "Ah! ma
rsolution vous tonne, Jacques, continuait-elle en phrases
enflammes. Je le conois. Les femmes qui manquent  leurs devoirs
n'ont pas habitu leurs amants  compter avec elles. Trahies,
elles se taisent. Dlaisses, elles se rsignent. Sacrifies,
elles cachent leurs larmes, car pleurer, ce serait avouer la
faute. Qui les plaindrait, d'ailleurs, si elles laissaient
souponner leur dsespoir? L'abandon n'est-il pas le chtiment
prvu! Aussi, parmi les hommes, et il en est d'assez bassement
cyniques pour l'avouer, est-il convenu qu'une femme marie est une
matresse commode, dont on n'a jamais  craindre la jalousie, et
qu'on peut toujours quitter comme on l'a prise, en un moment de
caprice! Ah! lches que nous sommes! Si nous avions plus de
courage, on y regarderait  deux fois avant de s'emparer de la
femme d'autrui!... Mais ce que les autres n'osent pas, je
l'oserai, moi! Il ne sera pas dit que de notre faute commune il
sera fait deux parts, que vous en aurez recueilli tout le bnfice
et que j'en supporterai tout le chtiment... Quoi! vous, demain,
vous seriez libre de courir  de nouvelles amours et de
recommencer votre vie, et moi, je resterais, seule, au fond de
l'abme de honte, dchire de regrets et ronge de remords! Je ne
serais dans votre pass qu'un rve charmant, et vous seriez dans
le mien un souvenir affreux! Non, non!... Des liens tels que les
ntres, rivs par des annes de complicit, ne se brisent pas
ainsi! Vous m'appartenez, vous tes  moi, et envers et contre
toutes je vous dfendrai avec les seules armes qui soient  ma
porte!... Je vous ai dit que je tenais  ma rputation plus qu'
la vie, mais je ne vous ai pas dit que je tinsse  la vie!...
Mariez-vous... La veille de votre mariage, mon mari saura tout...
Je ne survivrai pas  la perte de mon honneur, mais du moins je
serai venge! Si vous chappez  la haine du comte de Claudieuse,
votre nom restera attach  une si tragique histoire que votre vie
en sera  tout jamais perdue..."

 Ainsi elle s'exprimait, Magloire, et avec des emportements dont
je ne saurais vous donner une ide. C'tait absurde, ce qu'elle
disait, c'tait insens! Mais la passion n'est-elle pas insense
et absurde? Ce n'tait pas, d'ailleurs, une inspiration soudaine
de son orgueil bless, que cette vengeance dont elle me menaait.
 la prcision de ses phrases,  la sret de ses coups, il
m'tait impossible de ne pas reconnatre un projet longuement
mdit, dont elle avait calcul l'effroyable porte, et
irrvocablement arrt.

 J'tais atterr. Et comme je gardais un morne silence: "Eh
bien!" me demanda-t-elle froidement. Il me fallait gagner du temps
avant tout. "Eh bien! rpondis-je, je ne m'explique pas votre
colre. Ce mariage dont je viens de vous parler n'a jamais exist
que dans l'imagination de ma mre...--Bien vrai? interrogea-t-
elle.--Je vous l'affirme." Elle m'examinait d'un oeil
souponneux. "Allons, je vous crois, dit-elle enfin, avec un grand
soupir. Mais vous voil prvenu. Et maintenant chassons ces
vilaines ides."

 Elle pouvait les chasser, peut-tre; moi, non. C'est la rage
dans le coeur que je la quittai. Ainsi donc, elle avait dispos de
moi. J'avais pour la vie autour du cou cette corde fatale dont les
meurtrissures devenaient chaque jour plus douloureuses. Et  la
moindre tentative pour la rompre, je devais m'attendre  un
scandale abominable,  quelqu'une de ces aventures sinistres qui
crasent un homme. Pouvais-je, du moins, esprer lui faire
entendre raison? Non, je n'en tais que trop sr. Je ne savais que
trop que je perdrais mon temps  essayer de lui rappeler que je
n'tais pas si coupable qu'elle le voulait bien dire,  essayer de
lui dmontrer que sa vengeance atteindrait plus que moi encore son
mari et ses enfants, et que si elle avait  reprocher au comte de
Claudieuse les conditions de leur mariage, ses filles, elles,
taient innocentes...

 Mais c'est en vain que je m'puisais  chercher une issue 
cette horrible situation. Sur mon honneur, Magloire, il y avait
des moments o j'tais tent de passer outre et d'imaginer un
semblant de mariage, pour dterminer la comtesse  agir, pour
faire clater enfin sur moi ces menaces toujours suspendues sur ma
tte. Je ne crains pas le danger, mais savoir qu'il existe et
l'attendre les bras croiss m'est insupportable. Il faut que je
marche  lui. L'ide que madame de Claudieuse se servait du comte
pour me retenir me rvoltait. Il me semblait ridicule et ignoble 
la fois qu'elle ft de son mari le gendarme de son amant. Pensait-
elle donc qu'il me faisait peur!... Ah! comme je lui eusse tout
crit, si cette dnonciation ne m'et pas paru si odieuse!

 Ma mre, cependant, m'avait demand le rsultat de mes
rflexions au sujet de ce mariage dont elle m'avait entretenu, et
c'est avec un pouce de rouge sur la face que je lui avais rpondu
que, dcidment, je ne voulais pas me marier encore, que je me
trouvais trop jeune pour accepter la responsabilit d'une famille.
C'tait vrai; mais ce ne l'et pas t qu'il m'et fallu le
rpondre quand mme.

 Voil o j'en tais, me rptant qu'il fallait en finir et
flottant entre plusieurs partis contraires, quand la guerre
clata. Mes opinions plus encore que mon ge me faisaient soldat.
J'accourus  Boiscoran. On venait d'organiser les mobiles du pays,
et ils me nommrent leur capitaine, et c'est  leur tte que je
rejoignis l'arme de la Loire. Dans la disposition d'esprit o je
me trouvais, la guerre n'avait rien qui m'effrayt; toute motion
me semblait bonne, qui pouvait me donner l'oubli. Et si j'ai
montr quelque bravoure, mon mrite n'est pas grand.

 Pourtant, comme les semaines s'coulaient, puis les mois, et que
je n'entendais plus parler de la comtesse de Claudieuse, un secret
espoir me venait qu'elle m'oubliait et que, le temps et l'absence
faisant leur oeuvre, elle se rsignait.

 La paix signe, je revins  Boiscoran, et pas plus que les mois
passs, la comtesse ne me donna signe de vie. Je commenais  me
rassurer et  reprendre possession de moi-mme, quand un jour
monsieur de Chandor, me rencontrant, m'invita  dner. J'y allai.
Je vis mademoiselle Denise. Il y avait dj longtemps que je la
connaissais, et son souvenir n'avait peut-tre pas t sans
contribuer  me dtacher de madame de Claudieuse. Pourtant,
j'avais toujours eu la raison de la fuir, tremblant d'attirer sur
elle quelque sinistre vengeance.

 Rapproch d'elle par son grand-pre, je n'eus plus le courage de
m'loigner. Et le jour o il me sembla lire dans ses yeux si beaux
qu'elle m'aimait, mon parti fut pris, et je me dis que je
braverais tout. Mais comment exprimer mes angoisses, Magloire, et
avec quelles anxits chaque soir, en rentrant  Boiscoran, je
demandais: "Il n'est pas venu de lettre?"

 Il n'en venait toujours pas. Et cependant il tait impossible
que la comtesse de Claudieuse n'et pas t informe de mon
mariage. Mon pre tait venu demander la main de Denise; on me
l'avait accorde, j'avais t admis officiellement  faire ma
cour, il ne restait plus  fixer que le jour de la crmonie... Ce
calme m'pouvantait!

puis, haletant, Jacques de Boiscoran s'tait arrt, appuyant
ses deux mains sur sa poitrine, comme pour comprimer les
battements dsordonns de son coeur.

Il touchait au dnouement. Et cependant, c'est en vain qu'il
attendait de l'avocat de Sauveterre un mot, un signe
d'encouragement. Matre Magloire demeurait impntrable, son
visage restait aussi impassible qu'un masque de plomb.

Enfin, avec un grand effort:

--Oui, reprit Jacques, ce calme me semblait prsager la tempte.
tre aim de Denise, c'tait trop de bonheur. J'attendais un
clat, une catastrophe, quelque chose de funeste. Je l'attendais
si positivement que j'avais fini par dcider en moi-mme qu'il
tait de mon devoir de tout avouer  monsieur de Chandor. Vous le
connaissez, Magloire. Il est, ce vieux gentilhomme, la plus pure,
la plus respectable expression de l'honneur. Je pouvais lui
confier mon secret tout aussi impunment qu'autrefois, en mes
heures de dlire, je livrais au vent de la nuit le nom de
Genevive.

 Hlas! pourquoi ai-je tant hsit, tant combattu, tant tard?...
Un mot prononc alors me sauvait, et je ne serais pas ici, accus
d'un crime atroce, innocent et rduit  vous voir douter de mes
paroles. Mais la fatalit tait sur moi. Aprs avoir durant toute
une semaine remis mes aveux, un soir, sur un mot de Denise 
propos des pressentiments, je me dis, bien dcid  me tenir
parole: ce sera demain. Et le lendemain, en effet, je partis de
Boiscoran de bien meilleure heure que de coutume, et  pied, parce
que j'avais  donner des ordres  une douzaine d'ouvriers qui
travaillaient  mes vignes. Je pris au plus court, par les champs.
Hlas! pas un dtail n'est sorti de ma mmoire! Et mes ordres
donns, je venais de regagner la grande route, quand je rencontrai
le vieux cur de Brchy, qui est mon ami. "Il faut, me dit-il, que
vous me fassiez un bout de conduite. Puisque vous allez 
Sauveterre, cela ne vous allongera pas beaucoup de prendre la
traverse, qui passe par le Valpinson et les bois de Rochepommier."
 quoi tiennent les destines, cependant! J'accompagnai le cur,
et je ne le quittai qu' cet endroit o la grande route et la
traverse se croisent, et qu'on appelle dans le pays la Cafourche
des Marchaux. Sitt seul, je doublai le pas, et j'avais presque
travers le bois, quand tout  coup,  vingt pas de moi, venant en
sens inverse, je reconnus la comtesse de Claudieuse...

 Si grand que ft mon moi, je poursuivis mon chemin, rsolu  me
contenter de la saluer sans lui adresser la parole. Ainsi je fis,
et dj je la dpassais, quand je l'entendis m'appeler:
"Jacques!..." Je m'arrtai, ou plutt je fus clou sur place par
cette voix qui, si longtemps, avait eu sur mon me un empire
absolu. Aussitt elle s'approcha. Elle tait plus mue que moi
encore, son regard vacillait, ses lvres tremblaient. "Eh bien! me
dit-elle, ce n'est pas une illusion, cette fois vous pousez
mademoiselle de Chandor." Le temps tait pass des mnagements.
"Oui, rpondis-je.--Ainsi, c'est bien vrai, reprit-elle, tout
est bien fini! C'est en vain que je vous rappellerais ces serments
d'un ternel amour que vous me juriez autrefois, tenez, l-bas,
sous ce bouquet de chnes, en face de cet admirable horizon... Ce
sont les mmes arbres et le mme paysage, et je suis toujours la
mme femme... Votre coeur seul a chang..." Je ne rpondis pas.
"Vous l'aimez donc bien!" insista-t-elle. Obstinment je gardai le
silence. "Je vous comprends, fit-elle, je ne vous comprends que
trop. Et elle, Denise? Elle vous aime  ce point de ne savoir plus
le dissimuler. Elle arrte ses amies pour leur apprendre son
mariage et leur dire combien elle est heureuse... Oh, oui! bien
heureuse, en effet!... Cet amour qui tait ma honte est sa gloire,
 elle... J'tais rduite  m'en cacher comme d'un crime, elle
s'en pare comme d'une vertu... Les conventions sociales sont
absurdes et iniques, mais bien fou qui cherche  s'y
soustraire..." Des larmes, les premires que je lui aie vues
rpandre, brillaient entre ses longs cils. "N'tre plus rien pour
vous, reprit-elle, rien!... Ah! j'ai trop calcul! Vous souvient-
il qu'au lendemain de la mort de votre oncle, riche dsormais,
vous me proposiez de fuir?... J'ai refus. Je tenais  ma
renomme, j'avais soif de considration. Je croyais qu'on peut
faire deux parts de sa vie: consacrer l'une au plaisir et l'autre
 l'hypocrisie du devoir. Pauvre folle!... Et cependant, il y a
bien longtemps que j'ai devin votre lassitude. Je vous
connaissais si bien! Votre coeur tait pour moi comme un livre
ouvert o je lisais vos plus secrtes penses. Alors je pouvais
vous retenir encore. Il fallait me faire humble, prvenante,
soumise. Au lieu de cela, j'ai prtendu m'imposer..." Un spasme
lui coupa la parole, puis brusquement: "Et vous, me demanda-t-
elle, tes-vous heureux, au moins?--Je ne puis l'tre
compltement, vous sachant malheureuse rpondis-je. Mais il n'est
pas de douleur que le temps ne cicatrise, vous oublierez...--
Jamais!" s'cria-t-elle. Et baissant la voix: "Puis-je vous
oublier, poursuivit-elle, alors que sans cesse je retrouve votre
regard dans les yeux de ma plus jeune fille!... Monsieur de
Claudieuse est pour elle plus affectueux que pour l'ane... Vous
doutez-vous ce que je souffre, quand il la tient sur ses genoux,
quand il la caresse, quand il l'embrasse?... Comprenez-vous quelle
violence je dois me faire, pour ne pas la lui arracher, pour ne
pas lui crier: 'Eh! tu vois bien qu'elle n'est pas tienne, celle-
l!' Ah! le crime est affreux, mon Dieu! mais quel chtiment!"

 Des gens, au loin, apparaissaient sur la route. 'Remettez-vous",
lui dis-je. Elle se roidit contre son motion. Les gens passrent
en nous saluant poliment. Et aprs un moment: "Enfin, reprit-elle,
 quand le mariage?" Je tressaillis. D'elle-mme elle venait au-
devant de l'explication. "Il n'est pas encore fix, dis-je. Ne
devais-je pas vous voir avant? Vous m'avez fait autrefois
certaines menaces...--Et vous aviez peur?--Non. Je croyais
vous connatre assez pour tre sr que vous ne voudriez me punir
comme d'un crime de vous avoir aime. Tant d'vnements sont
survenus depuis ce jour o vous me menaciez...--Oui, bien des
vnements en effet, interrompit-elle. Mon pauvre pre est
incorrigible. Une fois encore, il s'est expos follement, et de
nouveau mon mari a d sacrifier une grosse somme pour le sauver.
Ah! monsieur de Claudieuse est un noble coeur, et il est bien
fcheux que je sois la seule envers qui jamais il ait manqu de
gnrosit. Chacun de ces bienfaits dont il me comble, dont il
m'crase, est pour moi un nouveau grief... mais en les acceptant
je me suis enlev le droit de le frapper d'un coup plus terrible
que le coup de la mort... Vous pouvez pouser Denise, Jacques,
vous n'avez rien  craindre de moi..."

 Ah! je n'esprais pas tant, Magloire. perdu de joie, je saisis
sa main, et la portant  mes lvres: "Vous tes la meilleure des
amies!", m'criai-je. Mais vivement, et comme si mes lvres
l'eussent brle, elle retira sa main: "Non, pas cela", dit-elle
en plissant. Et matrisant  peine son trouble: "Cependant, il
faut nous revoir encore une fois, reprit-elle. Vous avez mes
lettres, n'est-ce pas?--Je les ai toutes.--Eh bien! il faut me
les rapporter... Mais o, et comment? Il m'est bien difficile de
m'absenter, en ce moment, la plus jeune de mes filles... notre
fille, Jacques, est bien malade... Cependant il faut en finir.
Voyons, jeudi, tes-vous libre?... Oui... En ce cas, jeudi soir,
vers neuf heures, soyez au Valpinson... Vous me trouverez de
l'autre ct des chais,  l'entre du bois, prs de ces vieilles
tours de l'ancien chteau que mon mari a fait rparer.--Est-ce
bien prudent? demandai-je.--Ai-je jamais rien livr au hasard,
me rpondit-elle, et est-ce en ce moment que je manquerais de
prudence! Fiez-vous  moi! Allons, il faut nous sparer, Jacques.
 jeudi, et soyez exact."

 tais-je donc libre? La chane tait-elle brise, redevenais-je
enfin mon matre? Je le crus, et dans le dlire de ma libert, je
pardonnais  madame de Claudieuse toutes mes angoisses depuis un
an. Que dis-je? Dj je m'accusais d'injustice et de cruaut. Je
l'admirais de s'immoler  mon bonheur. J'aurais voulu, dans
l'effusion de ma reconnaissance, m'agenouiller  ses pieds et
baiser le bas de sa robe. Confier mon secret  monsieur de
Chandor devenait inutile. Je pouvais rentrer  Boiscoran.

 Mais j'tais  plus de moiti chemin, je continuai, et quand
j'arrivai  Sauveterre, mon visage refltait si bien
l'panouissement de mon me, que Denise me dit: "Il vous arrive
quelque chose d'heureux, Jacques!..." Oh, oui! de bien heureux.
Pour la premire fois prs d'elle, je respirais librement. Il
m'tait permis de l'aimer sans trembler que mon amour ne lui ft
fatal.

 Cette scurit dura peu. Rflchissant, je ne tardai pas 
m'tonner du singulier rendez-vous que madame de Claudieuse
m'avait assign. Ne serait-ce pas un pige? pensais-je,  mesure
que le jour approchait.

 Toute la journe du jeudi, je fus assailli par les plus tristes
pressentiments. Si j'avais su comment faire prvenir la comtesse,
trs certainement je ne serais pas all  son rendez-vous. Mais je
n'avais aucun moyen de l'avertir. Et je la connaissais assez pour
savoir que lui manquer de parole, ce serait tout remettre en
question.

 Je dnai cependant  mon heure accoutume, et, quand j'eus
achev, je montai  mon appartement, o j'crivis  Denise de ne
pas m'attendre de la soire, que je serais retenu loin d'elle par
une affaire de la plus haute importance. Je remis cette lettre au
fils de mon fermier, Michel, en lui commandant de la porter sans
perdre une minute. Cela fait, je runis toutes les lettres de
madame de Claudieuse en un paquet que je mis dans ma poche. Je
pris mon fusil, et je partis. Il pouvait tre huit heures. Il
faisait encore grand jour...

Que matre Magloire ajoutt ou non foi au rcit du prvenu, il
tait manifestement intress au plus haut point. Il avait
rapproch sa chaise.  tout moment des exclamations sourdes lui
chappaient.

--En toute autre circonstance, reprit Jacques, j'aurais suivi,
pour me rendre au Valpinson, une des deux routes ordinaires.
Travaill de dfiances comme je l'tais, je ne songeai qu' me
cacher, et je pris  travers les marais. Ils taient en partie
inonds, je le savais, mais je comptais, pour n'tre pas arrt
par l'eau, sur ma parfaite connaissance du terrain et sur mon
agilit. Je me disais que par-l je ne serais certainement pas vu,
que je ne rencontrerais personne...

 Je me trompais. En arrivant au dversoir de la Seille, et au
moment de le traverser, je me trouvai en face du gars Ribot, le
fils d'un fermier de Brchy. Il parut tellement surpris de me voir
en cet endroit que je me crus oblig de lui expliquer ma prsence,
et mon trouble me rendant stupide, je lui dis que j'avais affaire
 Brchy et que je traversais les marais pour tirer des oiseaux
d'eau. "Si c'est ainsi, fit-il en ricanant, nous ne chassons point
le mme gibier." Il s'loigna, mais cette rencontre me contraria
vivement. Et c'est en envoyant le gars Ribot  tous les diables
que je continuai ma route qui, de plus en plus, devenait difficile
et prilleuse. Neuf heures devaient tre sonnes depuis
longtemps, lorsque j'arrivai aux environs du Valpinson. Mais la
nuit tait fort claire. Je redoublai de prcautions. L'endroit
choisi par la comtesse pour notre rendez-vous tait loign de
plus de deux cents mtres de l'habitation et des mtairies, abrit
par les btiments des chais et tout rapproch du bois.

 C'est par le bois que j'approchai. Cach par les arbres,
j'explorai le terrain, et je ne tardai pas  apercevoir madame de
Claudieuse, debout prs d'une des vieilles tours. Elle tait vtue
d'un peignoir de mousseline claire qui se voyait de trs loin.

 Ne dcouvrant rien de suspect, j'avanai, et ds qu'elle
m'aperut: "Voil prs d'une heure que je vous attends", me dit-
elle. Je lui expliquai les difficults du chemin que j'avais pris,
et tout de suite: "Mais o est votre mari? lui demandai-je.--Il
souffre de ses rhumatismes, me rpondit-elle, il est couch.--Ne
s'tonnera-t-il pas de votre absence?--Non. Il sait que je dois
veiller la plus jeune de mes filles... Je suis sortie par la
petite porte de la buanderie." Et sans me laisser rpliquer: "Mais
o sont mes lettres? reprit-elle.--Les voici", dis-je en les lui
tendant. Elle les prit d'un mouvement fivreux, en disant  demi-
voix: "Il y en a quatre-vingt-quatre." Et sans le souci de
l'injure qu'elle me faisait, elle se mit  les compter. "Elles y
sont bien toutes", dit-elle quand elle eut fini. Et tirant un
paquet de son sein: "Et voici les vtres", ajouta-t-elle. Mais
elle ne me les donna pas. "Nous allons, dclara-t-elle, les
brler." Je tressaillis de surprise. "Y pensez-vous? m'criai-je,
ici,  cette heure... La flamme attirerait quelqu'un.--Qui? Que
craignez-vous? D'ailleurs nous allons entrer sous bois... Allons,
donnez-moi des allumettes." Je cherchai dans toutes mes poches,
mais inutilement. "Je n'en ai pas, rpondis-je.--Allons donc,
vous, un fumeur obstin, vous qui, mme prs de moi, ne saviez pas
renoncer  vos cigares...--J'ai oubli ma bote hier chez
monsieur de Chandor." Elle frappait du pied violemment. "Puisque
c'est ainsi, dit-elle, je vais rentrer en prendre..." C'tait un
retard et une imprudence nouvelle. Comprenant qu'il fallait en
passer par o elle voulait: "C'est inutile, dis-je, attendez."

 Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les
allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche,
j'en enlevai la charge de plomb, que je remplaai par un morceau
de papier. Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour touffer
l'explosion, j'enflammai la poudre... Nous avions du feu, je le
communiquai aux lettres... Et quelques minutes aprs, il ne
restait plus que des dbris noircis que j'miettai entre mes mains
et que j'parpillai au vent...

 Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait
faire... "Voil donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq
annes de notre vie, de nos amours et de vos serments! Des
cendres..." Je ne rpondis que par une exclamation quivoque.
J'avais hte de me retirer. Elle ne le comprit que trop, et
violemment: "Dcidment, je vous fais donc horreur! s'cria-t-
elle.--Nous venons, dis-je, de commettre une imprudence
inoue...--Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le bonheur
vous attend, vous, ajouta--elle, et une nouvelle vie pleine
d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur... Moi,
dont la vie est finie et qui n'ai plus rien  attendre, en qui
vous avez tu jusqu' l'esprance, moi je ne crains pas..." Je
sentais monter sa colre. "Regretteriez-vous donc votre
gnrosit, Genevive? dis-je doucement.--Peut-tre! rpondit-
elle d'un accent qui me fit frmir. J'ai t bien faible et bien
lche... Comme vous devez rire de moi... Quelle chose misrable
qu'une femme abandonne qui se rsigne et qui pleure!..." Puis
brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez jamais
aime.--Ah! vous savez bien le contraire.--Pourtant, vous
m'abandonnez... pour une autre... pour cette Denise!--Vous tes
marie, vous ne pouviez tre  moi.--Alors si j'avais t...
libre... Si j'avais t... veuve...--Vous seriez ma femme, vous
le savez bien!" D'un geste perdu elle leva les bras au ciel, et
d'une voix qui me parut retentir jusqu'au chteau: "Sa femme!
s'cria-t-elle. Si j'tais veuve, je serais sa femme...  mon
Dieu! heureusement, cette ide affreuse ne m'est pas venue plus
tt!..."

Tout d'une pice,  ces mots, le clbre avocat de Sauveterre se
dressa, et se plantant devant Jacques de Boiscoran et
l'enveloppant d'un de ces regards qui essayent de fouiller au plus
profond des consciences:

--Et aprs? interrogea-t-il.

Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques
n'avait pas trop de toute sa volont.

--Ensuite, rpondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame
de Claudieuse, pour l'mouvoir, pour la ramener aux sentiments
gnreux des jours passs... J'tais boulevers au point de ne
plus voir clair en moi... Je la hassais d'une haine mortelle, et
cependant je ne pouvais m'empcher de la plaindre... Je suis
homme, et il n'est pas d'homme qui ne soit touch de se voir
l'objet de tels regrets et d'un si effrayant dsespoir... Sais-je
tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon bonheur et du
bonheur de Denise. Je ne suis pas un hros de roman, moi! J'ai t
lche, je me suis humili, j'ai suppli, j'ai menti... J'ai jur
que c'tait ma famille surtout qui voulait mon mariage...
J'esprais,  force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de
mon abandon... grossier!

 Elle coutait plus froide qu'un bloc de glace, et ds que je
m'arrtai: "Et c'est  moi que vous contez tout cela, fit-elle
avec un rire sinistre. Votre Denise!... Eh! si j'tais une femme
comme les autres, je me tairais aujourd'hui, et avant un an je
vous reverrais  mes pieds." Avait-elle donc rflchi depuis notre
rencontre sur la grande route? tait-ce la convulsion suprme de
la passion, au moment o se brisaient nos derniers liens! Je
voulais parler encore, mais brusquement: Oh! assez! interrompit-
elle, pargnez-moi du moins l'offense de votre commisration! Je
verrai... Je ne vous promets rien... Adieu!..."

 Et elle s'enfuit vers le chteau, et je restai plant sur mes
jambes, hbt de stupeur, me demandant si elle ne courait pas
tout avouer au comte de Claudieuse. C'est mme  ce moment que,
machinalement, je retirai de mon fusil la cartouche brle et que
je la remplaai par une neuve... Puis, comme rien ne bougeait, je
m'loignai  grands pas.

--Quelle heure tait-il? interrogea matre Magloire.

--Il me serait impossible de le prciser. Il est de ces
tourmentes pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai
pris, pour revenir, par les bois de Rochepommier...

--Et vous n'avez rien vu?

--Non.

--Rien entendu?

--Rien.

--Pourtant, d'aprs votre rcit, vous ne pouviez tre loin du
Valpinson quand l'incendie a clat...

--C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperu
les flammes. Mais j'tais sous bois, les arbres me drobaient
l'horizon...

--Et ces mmes arbres ont empch la dtonation des deux coups de
fusil tirs sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu' vous...

--Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en tait pas besoin. Je
remontais le vent qui tait dj violent, et il est prouv que
dans de telles conditions, on n'entend pas  cinquante mtres de
l'explosion d'une arme de chasse.

C'est bien juste si matre Magloire rprimait ses mouvements
d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il tait
plus dur que le juge d'instruction:

--Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre rcit rpond  tout!

--Je crois que mon rcit, qui est l'expression de la plus
scrupuleuse vrit, explique les charges releves contre moi par
monsieur Galpin-Daveline... Il explique comment je tenais  cacher
ma visite au Valpinson, comment j'ai t rencontr  l'aller et au
retour, et  des heures qui correspondent  celles de l'incendie;
comment enfin mon premier mouvement a t de tout nier... Il
explique encore pourquoi l'enveloppe d'une de mes cartouches a t
ramasse prs des ruines, et pourquoi l'eau o j'avais lav mes
mains en rentrant tait noire...

Rien ne semblait devoir branler les convictions de l'avocat de
Sauveterre.

--Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrter,
quelle a t votre premire impression?

--J'ai pens immdiatement au Valpinson...

--Et quand on vous a appris quel crime avait t commis?

--Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir
veuve.

Tout le sang de matre Magloire affluait  son visage.

--Malheureux! s'cria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de
Claudieuse d'un tel forfait!

La colre rendait des forces  Jacques.

--Qui donc accuserais-je! rpondit-il. Un crime a t commis, et
dans de telles conditions qu'il ne peut l'avoir t que par elle
ou par moi. Je suis innocent, donc elle est coupable...

--Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?

Jacques haussa les paules.

--Combien donc de fois, rpondit-il d'un ton d'ironie arrire, et
sous combien de formes faudra-t-il que je vous expose mes raisons?
Si je me suis tu le premier jour, c'est que j'ignorais les
circonstances du crime, c'est qu'il me rpugnait d'accuser une
femme qui a t ma matresse et que la passion a rendue
criminelle; c'est qu'enfin, tout en me sentant compromis, je ne me
croyais pas en danger... Plus tard, j'ai gard le silence, parce
que j'esprais que la justice saurait dcouvrir la vrit, ou que
madame de Claudieuse ne pourrait supporter l'ide de me voir
accus, moi, innocent... Plus tard, enfin, quand j'ai reconnu le
pril, j'ai eu peur de la vrit...

L'honntet de l'avocat semblait rvolte.

--Vous mentez, Jacques! interrompit-il, et je vais vous dire
pourquoi vous vous tes tu! C'est qu'il tait difficile de trouver
un roman qui s'ajustt  toutes les circonstances de la
prvention... Mais vous tes un homme de ressources, vous avez
cherch et vous avez trouv. Rien ne manque  votre rcit, rien...
que la vraisemblance. Vous me diriez que madame de Claudieuse a
vol son clatante renomme, qu'elle a t cinq ans votre
matresse, peut-tre consentirais-je  vous croire... Mais qu'elle
ait de sa main incendi sa maison, et qu'elle se soit arme d'un
fusil pour tirer sur son mari, c'est ce que jamais vous ne me
ferez admettre...

--C'est la vrit, pourtant.

--Non, car le tmoignage de monsieur de Claudieuse est prcis, il
a vu son assassin, c'est un homme qui a tir sur lui...

--Et qui vous dit que monsieur de Claudieuse ne sait pas tout, et
qu'il ne veut pas sauver sa femme et me perdre... Ce serait une
vengeance, cela...

L'objection blouit une seconde l'avocat, mais la rejetant bien
vite:

--Ah! taisez-vous! s'cria-t-il, ou prouvez...

--Toutes les lettres sont brles.

--Quand on a t cinq ans l'amant d'une femme, on a toujours des
preuves.

--Vous voyez bien que non.

--Ne vous obstinez pas, pronona matre Magloire. (Et d'une voix
qu'altraient l'motion et la piti:) Malheureux! ajouta-t-il, ne
comprenez-vous donc pas que, pour chapper au chtiment d'un
crime, vous commettez un crime mille fois plus grand?...

Jacques se tordait les mains.

--C'est  devenir fou! disait-il.

--Et quand moi, votre ami, je vous croirais, poursuivait matre
Magloire,  quoi cela vous servirait-il? Les autres vous
croiraient-ils!... Tenez, je vais vous dire toute ma pense: je
serais sr de la vrit de votre rcit, que jamais, sans preuves,
je n'en ferais mon moyen de dfense... Plaider cela, entendez-vous
bien, ce serait vous perdre.

--C'est cependant ce qui sera plaid, puisque c'est la vrit...

--Alors, interrompit matre Magloire, vous chercherez un autre
dfenseur.

Et il se dirigeait vers la porte, il se retirait.

--Dieu puissant! s'cria Jacques, perdu, il m'abandonne...

--Non, rpondit l'avocat; mais je ne saurais discuter avec vous
dans l'tat d'exaltation o vous tes... Vous rflchirez... Je
reviendrai demain...

Il sortit, et Jacques de Boiscoran s'affaissa comme une masse sur
une des chaises de la prison.

--C'en est fait, balbutiait-il, je suis perdu!


15

Pendant ce temps, rue de la Rampe, l'anxit tait affreuse.

Ds huit heures du matin, tantes Lavarande et la marquise de
Boiscoran, M. de Chandor et matre Folgat taient venus s'tablir
au salon et y attendre le rsultat de l'entrevue.

Mlle Denise ne descendit que plus tard, et son grand-pre ne put
s'empcher de remarquer qu'elle s'tait proccupe de sa toilette.

--N'allons-nous pas revoir Jacques! rpondit-elle avec un sourire
o clataient la confiance et la joie.

C'est qu'en effet elle tait bien persuade qu'il devait suffire
d'un mot de Jacques  son avocat pour confondre la prvention, et
qu'il allait reparatre triomphant au bras de matre Magloire.

Les autres ne partageaient pas ces esprances. Tantes Lavarande,
plus jaunes que leurs vieilles dentelles, se tenaient immobiles
dans un coin, Mme de Boiscoran dvorait ses larmes, et matre
Folgat faisait son possible pour paratre absorb dans la
contemplation d'un recueil de gravures. Moins matre de soi,
grand-pre Chandor arpentait le salon, les mains derrire le dos,
rptant toutes les dix minutes:

--C'est incroyable comme le temps semble long quand on attend!

 dix heures, pas de nouvelles.

--Matre Magloire aurait-il donc oubli sa promesse? dit Mlle
Denise que l'inquitude gagnait.

--Non, il ne l'a pas oublie, dit un nouvel arrivant.

C'tait l'excellent M. Sneschal qui, en effet, une heure plus
tt, avait crois matre Magloire rue Nationale, et qui venait aux
informations, un peu pour lui, ajoutait-il, mais beaucoup pour
Mme Sneschal qui, depuis vingt-quatre heures, tait malade
d'anxit.

Onze heures sonnrent. La marquise de Boiscoran se leva.

--Je ne saurais, dit-elle, supporter une minute de plus cette
mortelle incertitude; je vais  la prison.

--Et je vous y accompagne, chre mre, dclara Mlle Denise.

Mais une telle dmarche n'tait gure raisonnable. M. de Chandor
la combattit, soutenu par M. Sneschal et par matre Folgat.

--On peut, du moins, envoyer quelqu'un, proposrent timidement
les tantes Lavarande.

--C'est une ide, approuva M. de Chandor.

Il sonna, et ce fut le vieil Antoine qui accourut  l'appel de la
sonnette, le vieil Antoine qui, depuis la veille, sachant la fin
de l'instruction, tait venu s'tablir  Sauveterre.

Ds qu'on lui eut expliqu ce qu'on attendait de lui:

--Avant une demi-heure je serai de retour, dit-il.

Et c'est en effet au pas de course qu'il descendit la rue de la
Rampe, qu'il suivit la rue Nationale et remonta la rue du Chteau.

En le voyant paratre, M. Blangin, le gelier, devint tout ple.
M. Blangin ne dormait plus depuis qu'il avait reu de Mlle Denise
dix-sept mille francs en or... Lui, l'ami des gendarmes autrefois,
il frissonnait maintenant lorsqu'il voyait le brigadier entrer
dans sa gele. Ce n'est pas qu'il et des remords d'avoir trahi
son devoir, non, c'est qu'il tremblait d'tre dcouvert. Dj, 
plus de dix reprises, il avait chang de place le bas de laine qui
renfermait son trsor; mais en quelque endroit qu'il l'enfout, il
lui semblait toujours que les regards de ses visiteurs
s'arrtaient obstinment sur sa cachette.

Il se rassura, cependant, lorsque Antoine lui eut expos l'objet
de sa mission, et du ton le plus civil:

--Matre Magloire, rpondit-il, tait ici  neuf heures prcises.
Je l'ai conduit immdiatement  la cellule de monsieur de
Boiscoran, et, depuis ce moment, ils parlent, ils parlent...

--Vous en tes sr?

--Naturellement. Ne dois-je pas savoir tout ce qui se passe dans
ma prison!... Je suis all prter l'oreille... Mais on n'entend
rien du corridor. Ils ont ferm le guichet, et la porte est
paisse.

--C'est singulier, murmura le vieux serviteur.

--C'est mauvais signe aussi, dclara le gelier d'un air capable.
J'ai remarqu que les prvenus qui en ont si long  conter  leur
dfenseur attrapent toujours le maximum...

Antoine, comme de raison, ne rapporta pas  ses matres la lugubre
rflexion de Blangin; mais ce qu'il leur apprit de la longueur de
l'entrevue suffit  accrotre leurs apprhensions.

Peu  peu, les couleurs avaient disparu des joues de Mlle Denise,
et c'est d'une voix dont les larmes altraient le timbre si pur
qu'elle dit que peut-tre elle et mieux fait de prendre des
vtements de deuil, et que de voir ainsi toute la famille runie,
cela lui rappelait les apprts d'une crmonie funbre...

L'arrive soudaine du docteur Seignebos lui coupa la parole. Il
tait fort en colre, comme toujours, il ne salua personne, selon
son habitude. Mais ds le seuil:

--Sotte ville que Sauveterre! s'cria-t-il, ville de cancans et
de caquets, ville d'indiscrets et de bavards... C'est  se cacher,
 dserter,  fuir... De chez moi  ici, vingt curieux implacables
m'ont arrt, sous prtexte que je suis votre mdecin, pour me
demander o en est l'affaire de monsieur de Boiscoran. Car la
ville est en rumeur... La ville sait que Magloire est  la prison,
et c'est  qui saura le premier ce que Jacques et lui ont pu se
dire... (Il avait dpos sur la table son chapeau  bords
immenses, et tout en promenant autour du salon un regard un peu
inquiet:) Et ici, interrogea-t-il, on ne sait rien encore.

--Rien, rpondirent en mme temps M. Sneschal et matre Folgat.

--Et ce retard nous pouvante, dit Mlle Denise.

--Pourquoi donc? fit le mdecin. (Et retirant et essuyant
vivement ses lunettes d'or:) Pensiez-vous donc, chre demoiselle,
fit-il, que l'affaire de Jacques de Boiscoran serait termine en
cinq minutes? Si on vous l'a laiss croire, on a eu tort...

Moi qui mprise les mnagements, je vais vous dire toute ma
pense... Au fond de ces vnements du Valpinson, s'agite, j'en
mettrais la main au feu, quelque tnbreuse intrigue qu'il ne sera
pas facile de dbrouiller. Certainement nous tirerons Jacques
d'affaire, mais je crains que ce ne soit pas sans peine...

--Monsieur Magloire Mergis! annona le vieil Antoine.

Le clbre avocat de Sauveterre entra. Il tait si dfait et ses
traits gardaient si profondment la trace de ses motions, qu'
tous vint la mme et fatale pense qu'exprima Mlle Denise en
s'criant:

--Jacques est perdu!

Matre Magloire ne rpondit pas non.

--Je crois sa situation prilleuse, dit-il.

--Jacques! murmura la marquise de Boiscoran, mon fils!

--J'ai dit prilleuse, reprit l'avocat; mais c'est trange que
j'aurais d dire, inimaginable et de nature  dconcerter toutes
les prvisions...

--Parlez, monsieur, fit Mme de Boiscoran. L'embarras de l'avocat
tait extrme, et c'est avec une visible dtresse que ses regards
allaient alternativement des tantes Lavarande  Mlle Denise. Mais
personne n'y prenait garde. Ce que voyant:

--Il faut avant, dclara-t-il, que je reste seul avec ces
messieurs...

Docilement, les tantes Lavarande se levrent et entranrent
dehors la mre et la fiance de Jacques, qui semblait prs de
dfaillir.

Et, ds que la porte fut referme:

--Merci, matre Magloire! s'cria grand-pre Chandor, fou de
douleur, merci de me donner le temps de prparer mon enfant au
coup terrible, car je ne vous ai que trop compris, Jacques est
coupable...

--Arrtez, interrompit l'avocat, je n'ai rien dit de pareil...
Plus que jamais, monsieur de Boiscoran proteste de son innocence;
seulement, il allgue pour se justifier un fait tellement
invraisemblable, tellement inadmissible...

--Enfin, que dit-il? interrogea M. Sneschal.

--Il prtend que la comtesse de Claudieuse tait... sa matresse.

Le docteur Seignebos bondit et, rajustant ses lunettes d'or d'un
geste triomphant:

--J'en tais sr! s'cria-t-il. Je l'avais devin! Matre Folgat,
en cette occasion, ne pouvait avoir, il le comprenait bien, voix
dlibrative. Il arrivait de Paris avec les ides de Paris, et
quoi qu'il et entendu dire dj, le nom de la comtesse de
Claudieuse ne lui rvlait rien.

Mais  l'effet qu'il fit sur les autres, il put juger l'allgation
de Jacques de Boiscoran.

Loin de partager l'impression du docteur Seignebos, grand-pre
Chandor et M. Sneschal parurent aussi rvolts que matre
Magloire.

--Ce n'est pas croyable! dclara l'un.

--C'est impossible! pronona l'autre. Matre Magloire secouait la
tte.

--Et voil justement, fit-il, ce que j'ai rpondu  Jacques.

Mais le docteur n'tait pas de ces hommes qui s'tonnent ou
s'effrayent de n'tre pas de l'avis de tout le monde.

--Vous ne m'avez donc pas entendu! s'cria-t-il, vous ne m'avez
donc pas compris! La preuve que le fait n'est ni invraisemblable
ni impossible, c'est que je le souponnais. Et c'tait indiqu,
pardieu!...  quel propos un garon tel que Jacques, heureux comme
pas un, riche, bien tourn, amoureux et aim d'une charmante
fille, irait-il s'amuser  incendier les maisons et assassiner les
gens!... Vous me rpondrez que monsieur de Claudieuse ne lui tait
pas sympathique! Diable! Si tous les gens qui excrent le docteur
Seignebos se mettaient  lui tirer dessus, savez-vous que j'aurais
le corps plus trou qu'une cumoire! De vous tous, matre Folgat
ici prsent est le seul  n'avoir pas eu la berlue...

Modestement, le jeune avocat essaya de protester:

--Monsieur...

Mais l'autre lui coupant la parole:

--Oui, monsieur, poursuivit-il, vous y avez vu clair, et, la
preuve, c'est que tout de suite vous avez cherch l'me,
l'inspiration, la cause, la pense, le mobile, la femme, enfin, de
l'nigme. La preuve, c'est que vous tes all demandant  tous, 
Antoine, le valet de chambre,  monsieur de Chandor,  monsieur
Sneschal,  moi-mme, si Jacques de Boiscoran n'avait pas ou
n'avait pas eu quelque passion dans le pays. Tous vous ont rpondu
non, tant  mille lieues de se douter de la vrit. Seul, sans
vous rpondre prcisment, je vous ai donn  entendre que votre
sentiment tait le mien, et ce en prsence de monsieur de
Chandor.

--C'est exact! affirmrent le vieux gentilhomme et matre Folgat.

M. Seignebos triomphait. Et toujours gesticulant, et toujours
retirant et remettant ses lunettes d'or:

--C'est que j'ai appris  me dfier des apparences, continuait-
il; c'est que ds les premiers moments j'avais eu d'tranges
soupons. tudiant l'attitude de madame de Claudieuse, pendant la
nuit de l'incendie, je l'avais trouve embarrasse, anormale,
quivoque, suspecte... Je m'tais tonn de sa complaisance 
cder aux fantaisies du sieur Galpin et de sa facilit  se prter
 l'interrogatoire de Cocoleu... Car enfin, c'est elle seule qui a
fait parler ce soi-disant idiot. J'ai de bons yeux, messieurs,
sous mes lunettes. Eh bien! sur tout ce que j'ai de plus sacr,
sur ma foi rpublicaine, je suis prt  le jurer, quand Cocoleu a
prononc le nom de monsieur de Boiscoran, la comtesse de
Claudieuse n'a pas t surprise...

De leur vie, en aucune circonstance, sur n'importe quel sujet, le
maire de Sauveterre et le docteur Seignebos n'avaient pu
s'entendre. La question qui s'agitait n'tait pas de nature  les
mettre d'accord.

--J'tais prsent  l'interrogatoire de Cocoleu, dclara
M. Sneschal, et j'ai, au contraire, constat la stupeur de la
comtesse...

Le mdecin levait les paules.

--Assurment, dit-il, elle a fait Ah!..., mais ce n'est ni une
difficult, ni une preuve. Moi aussi, je saurais trs bien faire
comme cela: Ah!, si l'on venait me dire que monsieur le maire a
tort, et cependant je n'en serais pas tonn...

--Docteur! fit M. de Chandor d'un ton conciliant, docteur...

Mais dj M. Seignebos s'tait retourn vers matre Magloire,
qu'il avait  coeur de convaincre. Et il poursuivait:

--Oui, le visage de la comtesse de Claudieuse a exprim la
stupeur, mais ses yeux trahissaient la colre la plus atroce, la
haine et la joie de la vengeance... Et ce n'est pas tout! Que
monsieur le maire me dise, s'il lui plat, o tait madame de
Claudieuse quand son mari a t rveill par les flammes... tait-
elle prs de lui?... Non. Elle veillait la plus jeune de ses
filles, atteinte de la rougeole... Hum! Que pensez-vous de cette
rougeole qui exige une garde de nuit?... Et quand les deux coups
de feu ont t tirs, o se trouvait la comtesse? Toujours prs de
sa fille, et de l'autre ct de la maison, prcisment du ct
oppos  celui o a clat l'incendie...

Le maire de Sauveterre n'tait pas moins entt que le mdecin.

--Je vous ferai remarquer, docteur, objecta-t-il, que monsieur de
Claudieuse lui-mme a dclar que, lorsqu'il avait couru au feu,
il avait retrouv la porte de la maison ferme en dedans, telle
qu'il l'avait ferme de sa main quelques heures auparavant.

De son air le plus ironique, le docteur Seignebos saluait.

--N'y avait-il donc qu'une porte au chteau de Valpinson?
demanda-t-il.

-- ma connaissance, dclara M. de Chandor, il y en avait au
moins trois.

--Je dois dire, ajouta matre Magloire, que selon les allgations
de monsieur de Boiscoran, la comtesse de Claudieuse, pour venir le
rejoindre, ce soir-l, serait sortie par la porte de la
buanderie...

--Que disais-je! s'cria M. Seignebos. (Et essuyant ses lunettes
 en briser les verres:) Et les enfants!... continua-t-il.
Monsieur le maire trouve-t-il naturel que madame de Claudieuse,
cette mre incomparable, selon lui, ait oubli ses enfants au
milieu de l'incendie?...

--Quoi! cette malheureuse femme est attire dehors par
l'explosion de deux coups de feu, elle voit sa maison en flammes,
elle trbuche contre le corps inanim de son mari, et vous lui
reprochez de n'avoir pas gard sa libert d'esprit!

--C'est une apprciation, mais ce n'est pas la mienne. Je crois
plus volontiers que la comtesse, s'tant attarde dehors, a t
empche de rentrer par l'incendie... Je trouve aussi que Cocoleu
est arriv l bien  propos, et qu'il est bien heureux que la
Providence ait illumin sa cervelle vide de cette ide sublime de
sauver les enfants au pril de ses jours!

M. Sneschal, cette fois, ne rpliqua pas.

--Fortifis de toutes ces circonstances, reprit le docteur, mes
soupons devinrent tels que je rsolus de les vrifier, s'il tait
possible. Ds le lendemain, j'interrogeai madame de Claudieuse, et
non sans perfidie, je puis l'avouer. Ses rponses et sa contenance
furent loin de modifier mes impressions. Quand je lui demandai en
la regardant bien dans le blanc des yeux ce qu'elle pensait de
l'tat mental de Cocoleu, elle fut sur le point de se trouver mal,
et c'est d'une voix  peine intelligible qu'elle me confessa avoir
surpris chez lui quelques clairs d'intelligence. Lorsque je
voulus savoir si Cocoleu lui tait attach, c'est avec un trouble
insurmontable qu'elle me dclara que son dvouement tait celui
d'un animal reconnaissant des soins qu'on lui donne. Que pensez-
vous de cela, messieurs?... Moi, je pensai que Cocoleu tait le
noeud de l'affaire, qu'il savait la vrit, et que je sauverais
Jacques si j'arrivais  dmontrer que l'imbcillit de Cocoleu est
en partie simule, et que son mutisme est un artifice de la peur.
Et je l'aurais dmontr, si on m'et adjoint d'autres experts que
cet ne du chef-lieu et ce farceur de Paris... (Il s'arrta dix
secondes. Mais sans laisser  personne le temps de rpliquer:)
Maintenant, reprit-il, revenons au point de dpart et concluons.
Pourquoi,  votre avis, est-il impossible et invraisemblable que
madame de Claudieuse ait trahi ses devoirs? Parce qu'elle jouit
d'une clatante renomme de sagesse et de vertu? Eh bien! mais il
me semble que la rputation d'honneur de Jacques de Boiscoran
tait indiscutable. Selon vous il est absurde de souponner madame
de Claudieuse d'avoir eu un amant. Serait-il donc naturel que, du
soir au lendemain, Jacques ft devenu un abject sclrat!

--Oh! ce n'est pas la mme chose, fit M. Sneschal.

--C'est vrai! s'cria le docteur, et cette fois, monsieur le
maire, vous avez raison. Commis par monsieur de Boiscoran, le
crime du Valpinson serait un de ces crimes absurdes qui rvoltent
le bon sens... Commis par la comtesse, il n'est plus que le
dnouement fatal d'une situation cre par monsieur de Claudieuse,
le jour o il a pous une femme plus jeune que lui de trente ans.

Il ne fallait pas trop se fier aux grandes colres du docteur
Seignebos. Alors mme qu'il semblait le plus hors de soi, il ne
disait jamais que ce qu'il voulait bien dire, possdant cette
facult admirable et mridionale de jeter feu et flammes et de
rester intrieurement aussi glac qu'une banquise. Mais cette
fois, il dcouvrait bien toute sa pense. Et il en avait assez
dit, et il avait montr la situation sous un aspect assez nouveau
pour donner  rflchir  ses auditeurs.

--Vous m'auriez converti, docteur, lui dit matre Folgat, si je
ne l'avais t d'avance.

--Il est certain, fit M. de Chandor, qu'aprs avoir entendu le
docteur, le fait ne parat plus impossible...

--Tout est possible! murmura philosophiquement M. Sneschal lui-
mme.

Seul, le clbre avocat de Sauveterre n'tait pas branl.

--Eh bien! moi, pronona-t-il, j'admets plutt une heure de
vertige que des annes d'une monstrueuse hypocrisie. Jacques peut
avoir commis le crime et n'tre qu'un fou. Si madame de Claudieuse
tait coupable, ce serait  dsesprer de l'humanit et  ne plus
croire  rien au monde. Je l'ai vue, messieurs, entre son mari et
ses enfants... on ne feint pas les regards d'exquise tendresse
dont elle les enveloppait...

--Il n'en dmordra pas! interrompit le docteur Seignebos. (Et
frappant sur l'paule de son ami--car matre Magloire tait son
ami depuis bien des annes, et mme ils se tutoyaient:) Ah! je te
reconnais bien l, poursuivit-il, avocat singulier qui, jugeant
les autres d'aprs toi, refuse de croire au mal... Oh! ne proteste
pas, car c'est pour cela surtout que nous t'aimons et que nous
t'admirons, et que nous sommes fiers de te voir dans les rangs
rpublicains... Mais il faut bien l'avouer, tu n'es pas l'homme
qu'il faut pour dbrouiller une telle intrigue.  vingt-huit ans,
tu as pous une jeune fille que tu adorais, tu as eu le malheur
de la perdre et, depuis, chastement fidle  son souvenir, tu as
vcu si loin des passions que tu ne sais plus si elles existent...
Homme heureux, dont le coeur a vingt ans et qui, avec des cheveux
blancs, croit encore aux sourires et aux regards des femmes!

Il y avait beaucoup de vrai l-dedans, mais il est certaines
vrits qu'on n'aime pas toujours  s'entendre dire.

--Ma navet ne fait rien  l'affaire, dit matre Magloire. Je
prtends et je soutiens qu'il est impossible qu'aprs avoir t
cinq ans l'amant d'une femme, on n'en puisse pas administrer la
preuve.

--Eh bien! tu te trompes, matre! fit le mdecin en rajustant ses
lunettes d'or d'un air de fatuit qui et t bien comique en tout
autre moment.

--Quand les femmes se mettent  tre prudentes et dfiantes,
pronona M. de Chandor, elles ne le sont pas  demi...

--Il tombe sous le sens, d'ailleurs, ajouta matre Folgat, que
jamais madame de Claudieuse ne se ft dtermine  un crime si
audacieux si elle n'et pas t sre que, les lettres brles,
nulle preuve ne subsistait contre elle.

--Voil la vrit! s'cria M. Seignebos. Matre Magloire ne
dissimulait pas son impatience.

--Malheureusement, messieurs, reprit-il d'un ton sec, ce n'est
pas de vous que dpend l'acquittement ou la condamnation de
monsieur de Boiscoran. Ce n'est ni pour vous convaincre, ni pour
tre convaincu que je suis ici. Je suis venu pour discuter avec
les amis de monsieur de Boiscoran la conduite  suivre, et arrter
les bases de la dfense.

 matre Magloire, videmment, appartenait la situation. Il alla
s'adosser  la chemine, et quand les autres se furent assis en
face de lui:

--Tout d'abord, commena-t-il, je veux admettre les allgations
de monsieur de Boiscoran. Il est innocent. Il a t l'amant de
madame de Claudieuse, mais il n'a pas de preuves. Ceci admis, quel
parti prendre? Dois-je lui conseiller de faire appeler le juge
d'instruction et de tout lui raconter?

Personne ne rpondit d'abord. Et ce n'est qu'aprs un assez long
silence que le docteur Seignebos dit:

--Ce serait bien grave...

--Trs grave, en effet, insista le clbre avocat de Sauveterre.
Par nos impressions, il nous est ais d'imaginer l'impression de
monsieur Galpin-Daveline. Avant tout il demanderait des preuves,
la dclaration d'un tmoin, un indice quelconque... Et ds que
Jacques lui rpondrait qu'il ne peut rien que donner sa parole,
monsieur Daveline lui dirait qu'il ment.

--Il se dciderait peut-tre  un supplment d'instruction, dit
M. Sneschal. Il manderait probablement madame de Claudieuse...

De la tte matre Magloire approuvait.

--Il la manderait certainement, dclara-t-il. Mais aprs...
Avouerait-elle? Ce serait folie que de l'esprer. Si elle est
coupable, c'est une femme d'une trop robuste nergie pour se
laisser arracher la vrit. Elle nierait donc tout, superbement,
magnifiquement, et de faon  ne pas laisser subsister l'ombre
d'un doute.

--Ce n'est que trop probable, grommela le docteur; ce pauvre
Galpin n'est pas fort...

--Que rsulterait-il donc de cette dmarche? poursuivait matre
Magloire. La cause de monsieur de Boiscoran en deviendrait mille
fois plus mauvaise, car  l'horreur de son crime s'ajouterait
l'odieux de la plus vile, de la plus lche des calomnies.

Plus que tous les autres, matre Folgat tait attentif.

--N'ayant pas de preuves, dit-il, mon avis est que monsieur de
Boiscoran ne doit pas demander de supplment d'instruction.

L'avocat de Sauveterre s'inclina.

--Je suis bien aise, fit-il, que cette opinion vienne de mon
honorable confrre. Donc, il ne faut plus songer  viter le
jugement  monsieur de Boiscoran... il passera en cour d'assises.

D'un mouvement dsespr, M. de Chandor leva les bras au ciel.

--Mais Denise en mourra de douleur et de honte! s'cria-t-il.

Emport par la situation, matre Magloire continuait:

--Nous voici donc en cour d'assises,  Sauveterre, devant des
magistrats du ressort, devant des jurs du pays, incapables de
forfaiture, j'en suis sr, mais fatalement accessibles  l'opinion
qui, depuis longtemps, a condamn monsieur de Boiscoran...
L'audience est ouverte, le prsident interroge l'accus. Dira-t-il
ce qu'il m'a dit  moi, qu'tant l'amant de madame de Claudieuse,
il tait all au Valpinson lui reporter ses lettres et prendre les
siennes, et que toutes ont t brles? Soit, il le dit. Et
aussitt s'lve une clameur indigne et un concert de
maldictions et de mpris... N'importe! Arm de ses pouvoirs
discrtionnaires, le prsident suspend l'audience et envoie
chercher la comtesse de Claudieuse. Puisque nous la supposons
coupable, nous croyons  son infernale nergie, n'est-ce pas?...
Elle a prvu ce qui arrive, et elle a rpt son rle. Cite, elle
vient ple, vtue de deuil, et un murmure de respectueuse
sympathie salue son entre. Vous voyez son attitude, n'est-ce pas?
Le prsident lui explique ce dont il s'agit, et elle ne comprend
pas, elle ne peut comprendre une si pouvantable calomnie. Mais
quand elle a compris... Voyez-vous le regard superbe dont elle
crase Jacques, et de quelle hauteur elle rpond: N'ayant pas
russi  assassiner le mari, cet homme essaye de dshonorer la
femme... Je vous confie mon honneur de mre et d'pouse,
messieurs, je ne rpondrai pas aux infamies de cet abject
calomniateur...

--Mais ce serait le bagne! s'cria M. de Chandor, ce serait
l'chafaud!

--Ce serait le maximum, en tout cas, rpondit l'avocat de
Sauveterre. Mais les dbats continueraient, le ministre public
prononcerait un rquisitoire foudroyant, et enfin viendrait le
tour du dfenseur de prendre la parole... Messieurs, vous vous
tes irrits de mon obstination... Je n'ajoute pas foi, je
l'avoue, aux allgations de monsieur de Boiscoran. Mais mon jeune
confrre y croit, lui. Eh bien! qu'il rponde franchement:
oserait-il plaider le systme de l'accus et essayer de dmontrer
que madame de Claudieuse tait la matresse de Jacques?

Matre Folgat fronait les sourcils.

--Je ne sais, murmura-t-il.

--Eh bien! moi je sais que vous n'oseriez pas! s'cria matre
Magloire, et vous auriez raison, car ce serait vous perdre de
rputation, sans nulle chance de sauver Jacques. Oui, sans nulle
chance... Car, enfin, supposons un rsultat inespr, supposons
que vous parveniez  dmontrer que Jacques a dit vrai, qu'il a t
l'amant de la comtesse... Qu'arrivera-t-il? On arrte madame de
Claudieuse. Relche-t-on monsieur de Boiscoran pour cela? Non,
assurment. On le garde et on lui dit: Oui, cette femme a essay
d'assassiner son mari, mais elle tait votre matresse, vous tes
donc son complice... Messieurs, voil la situation!

Dgageant la question des commentaires inutiles, des vaines
apprciations et de toute phrasologie sentimentale, matre
Magloire la posait enfin comme elle devait tre pose pour tre
rsolue, et dans toute son effrayante simplicit.

perdu, grand-pre Chandor se dressa sur ses pieds, et d'une voix
rauque:

--Alors, tout est bien fini! s'cria-t-il. Innocent ou coupable,
Jacques de Boiscoran doit tre condamn.

Matre Magloire ne rpondit pas.

--Et c'est l, dit encore le vieux gentilhomme, ce que vous
appelez la justice!

--Hlas! fit M. Sneschal, il serait puril de le nier, la cour
d'assises est une loterie...

M. de Chandor, d'un geste terrible de colre, l'interrompit:

--En d'autres termes, reprit-il, l'honneur et la vie de Jacques
dpendent  cette heure d'un caprice du sort, d'un hasard, du
temps qu'il fera le jour de l'audience ou des dispositions d'un
jur! Et s'il ne s'agissait que de Jacques, encore... Mais c'est
la vie de mon enfant, messieurs, c'est la vie de Denise qui est en
jeu... Frapper Jacques, c'est la frapper...

Matre Folgat dissimulait assez mal une larme; M. Sneschal et le
docteur Seignebos lui-mme frissonnaient, tant faisait mal  voir
la douleur de ce vieillard, menac en sa plus chre, en son
unique, en sa suprme affection.

Il avait pris les mains de l'avocat de Sauveterre, et les serrant
d'une treinte dsespre:

--Mais vous le sauverez, n'est-ce pas, Magloire? poursuivit-il.
Innocent ou coupable, qu'importe, puisque Denise l'aime! Vous en
avez sauv tant d'autres!... Les juges, c'est bien connu, ne
savent pas rsister  l'autorit de votre parole. Vous trouverez
des accents irrsistibles pour sauver un malheureux qui a t
votre ami...

Le clbre avocat et t lui-mme le coupable qu'il n'et pas t
plus abattu. Ce que voyant:

--Qu'est-ce  dire, ami Magloire! s'cria le docteur Seignebos,
n'es-tu plus l'homme dont l'admirable loquence est l'honneur de
notre pays! Haut le front, morbleu! Jamais plus noble cause ne te
fut confie!

Mais il secouait la tte.

--Je n'ai pas la foi, murmura-t-il, et je ne sais pas plaider
quand ce n'est pas ma conscience qui me fournit mes arguments...
(Et son embarras redoublant:) Seignebos, ajouta-t-il, l'a dit tout
 l'heure: je ne suis pas l'homme d'une telle cause. Toute mon
exprience n'y servirait de rien. Mieux vaut confier l'affaire 
mon jeune confrre...

Pour la premire fois de sa vie, matre Folgat trouvait un de ces
procs qui mettent un homme  mme de montrer toute sa valeur et
qui lui ouvrent les deux battants de l'avenir. Pour la premire
fois, il rencontrait une de ces causes o tout se runit pour
exalter l'intrt: la grandeur du crime, la situation de la
victime, le caractre de l'accus, le mystre, la diversit des
avis, la difficult de la dfense, l'incertitude du rsultat...
une de ces causes pour lesquelles un avocat se passionne, qu'il
embrasse de toute son nergie, o il se met tout entier, o il
partage les angoisses et les esprances de son client.

Il et donn de grand coeur cinq ans de ses honoraires pour en
tre charg. Mais il tait honnte homme, avant tout.

--Songeriez-vous donc  abandonner monsieur de Boiscoran, matre
Magloire? s'cria-t-il.

--Vous le servirez mieux que moi, rpondit le clbre avocat.

Peut-tre tait-ce l'intime conviction de matre Folgat.
N'importe:

--Vous n'avez pas rflchi  l'effet que cela produirait, mon
cher matre, dit-il.

--Oh!...

--Que penserait-on dans le public, si l'on apprenait tout  coup
que vous vous retirez? Il faut, dirait-on, que l'affaire de
monsieur de Boiscoran soit bien mauvaise pour que matre Magloire
renonce  la plaider... Et ce serait une charge ajoute  toutes
celles qui accablent cet infortun...

Le docteur ne laissa pas  son ami le temps de rpliquer.

--Il est interdit  Magloire de se retirer, dclara-t-il, mais il
a le droit de s'adjoindre un confrre. Il doit rester l'avocat et
le conseil de Jacques de Boiscoran, mais matre Folgat peut lui
prter le concours de ses lumires, le renfort de sa jeunesse et
de son activit, l'assistance mme de sa parole.

Une fugitive rougeur colora les joues du jeune avocat.

--Je suis tout aux ordres de matre Magloire, dit-il.

Le clbre avocat de Sauveterre rflchissait. Et, aprs un
moment, se retournant vers son jeune confrre:

--Avez-vous une ide, lui demanda-t-il, un plan? Que feriez-vous?

 l'tonnement de tous, un nouveau Folgat se rvla, en quelque
sorte. Il parut grandir, son visage s'illumina, ses yeux
brillrent, et d'une voix pleine et sonore, d'une de ces voix dont
le timbre mtallique vibre dans la poitrine des auditeurs:

--Avant tout, commena-t-il, je verrais monsieur de Boiscoran.
Seul, il dicterait mes rsolutions dfinitives. Mais dj mon plan
est esquiss... Moi, j'ai la foi, messieurs, je vous l'ai dit...
L'homme aim de mademoiselle Denise ne saurait tre un sclrat...
Qu'entreprendrais-je donc? De prouver la vrit du rcit de
monsieur de Boiscoran. Est-ce possible? Je l'espre. Monsieur de
Boiscoran assure qu'il n'existe ni tmoins ni preuves de ses
relations avec madame de Claudieuse. Je suis persuad qu'il se
trompe. Elle a t, dit-il, d'une prudence et d'une habilet
extraordinaires. Peu importe. La dfiance veille la dfiance, et
c'est quand on prend le plus de prcautions qu'on est observ. On
veut se cacher, on se dcouvre. On ne voit personne, on est vu...

 Matre de la dfense, ds demain je commencerais une contre-
instruction. L'argent ne nous manque pas, le marquis de Boiscoran
a de hautes influences, nous serions bien servis... Avant
quarante-huit heures, j'aurais mis en campagne des hommes
expriments. Je connais la rue des Vignes, elle est fort dserte,
mais il s'y trouve des yeux comme partout. Pourquoi certains de
ces yeux n'auraient-ils pas remarqu la mystrieuse visiteuse de
monsieur de Boiscoran?... Voil ce que mes agents iraient demander
de porte en porte. Et pour cette besogne, inutile de leur livrer
un nom. Ce n'est pas madame de Claudieuse qu'ils auraient mission
de rechercher, mais bien une inconnue vtue de telle et telle
faon. Et s'ils dcouvraient quelqu'un l'ayant vue, et capable de
la reconnatre, ce quelqu'un serait notre premier tmoin...

 En attendant, je m'informerais de l'ami de monsieur de
Boiscoran, de cet Anglais dont il portait le nom, et je me
mettrais en rapport avec la police de Londres. Si cet Anglais
tait mort, je le saurais, et ce serait un malheur... S'il n'tait
qu' l'autre bout du monde, le cble transatlantique me
permettrait de l'interroger et d'avoir ses rponses en moins d'une
semaine.

 Dj j'aurais lanc d'habiles limiers sur les traces de cette
servante anglaise qui tenait la maison de la rue des Vignes.
Monsieur de Boiscoran dclare que jamais elle n'a seulement
entrevu madame de Claudieuse. Erreur. Il est impossible qu'une
servante n'ait pas eu envie et trouv le moyen de dvisager une
femme que reoit son matre... Retrouve, elle parlerait.

 Et ce n'est pas tout: il venait des trangers dans cette maison
de la rue des Vignes. Je les interrogerais un  un. Je
questionnerais le jardinier et ses aides, le porteur d'eau, le
tapissier, les garons de tous les fournisseurs. Qui nous dit que
l'un d'eux n'est pas en possession de cette vrit que nous
cherchons en ce moment?

 Enfin, quand une femme a pass tant de journes dans une maison,
il est impossible qu'elle n'y ait pas laiss des traces de son
passage. Depuis, m'objecterez-vous, la guerre est survenue, puis
la Commune... N'importe. J'interrogerais les dbris, je
fouillerais les ruines, j'examinerais chaque arbre du jardin, je
chercherais sur les vitres pargnes un nom crit  la pointe d'un
diamant, je forcerais les glaces restes intactes  me livrer
l'image qu'elles ont reflte si souvent...

--Ah! voil qui est parler! s'cria le docteur Seignebos,
enthousiasm.

Les autres frissonnaient d'motion. Ils comprenaient que la lutte
allait enfin commencer. Mais dj, insoucieux des impressions de
ses auditeurs, matre Folgat continuait:

--Ici,  Sauveterre, la tche serait plus difficile, mais en cas
de succs, plus dcisifs aussi seraient les rsultats. Ici,
j'amnerais quelqu'un de ces policiers au flair subtil, qui ont su
faire un art de leur profession, un Lecoq ou un Tabaret
quelconque, dont j'aurais intress la vanit.  celui-l, il
faudrait tout dire, et mme livrer les noms. Mais ce serait sans
inconvnient. Son dsir de russir, la magnificence de la
rcompense, l'habitude professionnelle enfin, nous garantiraient
son silence. Il arriverait secrtement, cach sous le
travestissement qui lui semblerait devoir le mieux servir ses
investigations, et recommencerait, au bnfice de la dfense,
l'enqute faite par monsieur Galpin-Daveline au profit de la
prvention. Dcouvrirait-il quelque chose? On est en droit de
l'esprer. Je sais des policiers qui, avec des indices bien moins
positifs, ont su remonter jusqu' des vrits bien autrement
invraisemblables.

Littralement, grand-pre Chandor, l'excellent M. Sneschal, le
docteur Seignebos et matre Magloire lui-mme buvaient les paroles
du jeune avocat.

--Est-ce tout, messieurs? poursuivait-il. Pas encore.

Servi par sa vieille exprience, M. le docteur Seignebos avait,
ds le premier jour, pressenti le personnage essentiel de cette
tnbreuse intrigue.

--Cocoleu!

--Oui, docteur, Cocoleu. Acteur, confident ou tmoin, Cocoleu a
videmment le mot de l'nigme. Ce mot, il faut  tout prix essayer
de le lui arracher. Une expertise mdico-lgale vient de lui
dcerner un brevet d'idiotie. N'importe, nous protestons. Nous
n'avons plus  garder les mnagements d'autrefois. Nous prtendons
que l'imbcillit de ce misrable est  dessein exagre. Nous
soutenons que son mutisme opinitre est une insigne fourberie.
Quoi! il aurait eu assez d'intelligence pour tmoigner contre
nous, et il ne lui en resterait plus pour expliquer ou seulement
rpter son tmoignage? C'est inadmissible. Nous soutenons qu'il
se tait maintenant, de mme qu'il a parl la nuit de l'incendie,
par ordre. Si son silence servait moins la prvention, elle
trouverait bien un moyen de le lui faire rompre. Nous exigeons que
ce moyen soit recherch. Nous demandons qu'on assigne la personne
qui, une fois dj, a su lui dlier la langue, et qu'on lui
ordonne de recommencer l'exprience. Nous voulons une expertise
nouvelle, ce n'est pas au pied lev et en quarante-huit heures
qu'on dcide de l'tat mental d'un individu intress  jouer
l'imbcillit. Et nous voulons surtout que les nouveaux experts
nous prsentent  nous, faussement accuss par Cocoleu, des
garanties de savoir et d'indpendance!

Le docteur Seignebos trpignait d'enthousiasme. Sous une forme
prcise et nergique, il retrouvait toutes ses ides.

--Oui! s'cria-t-il, voil la marche  suivre! Qu'on me donne
carte blanche, et avant quinze jours Cocoleu est dmasqu.

Moins bruyamment expansif, le clbre avocat de Sauveterre serrait
la main de matre Folgat.

--Vous le voyez, lui dit-il, c'est  vous que doit tre confie
l'affaire de Jacques de Boiscoran.

Le jeune avocat n'essaya pas de protester. Quand il avait pris la
parole, sa dtermination tait arrte.

--Tout ce qu'il est humainement possible de faire, pronona-t-il,
je le ferai. La tche accepte, je m'y dvoue corps et me. Mais
je tiens  ce qu'il soit bien entendu et bien rpt, dans le
public, que matre Magloire ne se retire pas, que je ne suis que
son second...

--C'est convenu, dit le vieil avocat.

--Alors, quand verrons-nous monsieur de Boiscoran?

--Demain matin.

--C'est qu'il m'est impossible de rien entreprendre sans l'avoir
consult.

--Oui, mais vous ne pouvez tre admis prs de lui que sur une
autorisation de monsieur Galpin-Daveline, et je doute que nous
puissions l'obtenir aujourd'hui.

--C'est fcheux...

--Non, parce que nous avons pour aujourd'hui notre besogne toute
taille. Nous avons  examiner les pices de la procdure mises 
ma disposition par le juge d'instruction...

Le docteur Seignebos bouillait d'impatience.

--Oh! que de paroles! interrompit-il.  l'oeuvre, avocats, 
l'oeuvre... Allons, partons-nous?

Ils sortaient. D'un geste, M. de Chandor les retint.

--Jusqu'ici, messieurs, dit-il, nous n'avons pens qu'
Jacques... Et Denise?...

D'un air surpris, les autres le regardaient.

--Que vais-je lui rpondre, poursuivit-il, quand elle me
demandera le rsultat de l'entrevue de Jacques et de matre
Magloire, et pourquoi on n'a pas voulu parler en sa prsence?

Le docteur Seignebos l'avait dclar; il n'tait pas partisan des
mnagements.

--Vous lui rpondrez la vrit, conseilla-t-il.

--Quoi! je lui dirais que Jacques tait l'amant de madame de
Claudieuse!

--Ne l'apprendra-t-elle pas tt ou tard! Mademoiselle Denise est
une fille nergique...

--Oui, mais mademoiselle Denise est la plus saintement ignorante
des jeunes filles, interrompit vivement matre Folgat, et elle
aime monsieur de Boiscoran. Pourquoi troubler la puret de ses
penses et sa scurit? N'est-elle pas assez malheureuse! Monsieur
de Boiscoran n'est plus au secret; il verra sa fiance, libre 
lui de parler s'il le juge convenable. Seul il en a le droit. Je
l'en dissuaderai, pourtant. Du caractre dont je connais
mademoiselle de Chandor, il lui serait impossible de garder le
silence si le hasard la mettait en prsence de madame de
Claudieuse.

--Monsieur de Chandor doit se taire, dcida matre Magloire.
C'est dj trop d'tre oblig de tout confier  madame de
Boiscoran. Car, ne l'oubliez pas, messieurs, la moindre
indiscrtion ferait srement chouer le projet, si chanceux dj,
de matre Folgat.

Tous sortirent sur ces mots, et quand M. de Chandor se trouva
seul:

--Oui, ils ont raison! murmura-t-il, mais que dire?

Il cherchait dans sa tte une explication plausible, quand une
femme de chambre vint lui annoncer que Mlle Denise le demandait.

--Je vous suis! lui rpondit-il.

Et il la suivit, en effet, d'un pas pesant, et composant de son
mieux son visage, pour y effacer les traces des terribles motions
par lesquelles il venait de passer.

C'est dans son salon du premier tage que les tantes Lavarande
avaient entran Denise et Mme de Boiscoran. C'est l que
M. de Chandor alla les rejoindre et qu'il les trouva,
Mme de Boiscoran affaisse sur un fauteuil, ple et toute
dfaillante, Mlle Denise, au contraire, marchant de  et de l
d'un pas fivreux, la joue en feu, les yeux tincelants.

Ds qu'il parut:

--Eh bien! il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas? lui demanda sa
petite-fille d'un ton bref.

--Plus que jamais, au contraire, rpondit-il en se forant 
sourire.

--Alors pourquoi matre Magloire nous a-t-il fait sortir?

Le vieux gentilhomme avait eu le temps de ruminer un mensonge.

--Parce que, dit-il, Magloire avait  nous annoncer une nouvelle
fcheuse. Impossible d'esprer une ordonnance de non-lieu. Jacques
subira un jugement...

Tout d'un bloc, Mme de Boiscoran se dressa.

--Jacques en cour d'assises! s'cria-t-elle, mon fils, un
Boiscoran!

Et elle retomba comme une masse. Pas un muscle du visage de Mlle
Denise n'avait tressailli.

--J'attendais pis! fit-elle d'un accent trange. On peut viter
la cour d'assises...

Et elle sortit en repoussant la porte avec une telle violence que
les tantes Lavarande s'lancrent  sa poursuite.

Dsormais, M. de Chandor ne se croyait plus oblig de se
contraindre. Il vint se planter devant Mme de Boiscoran, et
donnant cours enfin  l'effroyable colre qu'il refoulait depuis
si longtemps:

--Votre fils! s'cria-t-il, votre Jacques!... Je le voudrais mort
mille fois, le misrable qui tue mon enfant, car il me la tue,
vous le voyez bien...

Et, impitoyable, il se mit  raconter l'histoire de Jacques et de
la comtesse de Claudieuse.

Anantie, brise par les sanglots, Mme de Boiscoran n'avait mme
pas la force de lui demander grce... Et quand il eut achev, avec
l'expression du plus affreux garement:

--L'adultre! murmura-t-elle.  mon Dieu!... Voil donc le
chtiment!


16

C'est au palais de justice, qu'au sortir du salon de
M. de Chandor, se rendaient matre Folgat et matre Magloire. Et
tout en descendant la rue de la Rampe:

--Il faut, disait l'avocat parisien, que monsieur Galpin-Daveline
se croie terriblement sr de son affaire, pour accorder ainsi  la
dfense la communication de la procdure instruite contre monsieur
de Boiscoran.

C'est qu'en effet, le Code d'instruction criminelle semble
n'ordonner, n'autoriser mme, cette communication qu'aprs l'arrt
de la chambre des mises en accusation, et aprs que l'accus a t
interrog par le prsident des assises. Parce qu'alors seulement,
disent tous ces commentateurs, qui sont le flau de notre
jurisprudence, parce qu'alors seulement l'instruction peut tre
considre comme termine, et que de ce moment seulement se fait
sentir le besoin d'une dfense libre d'entraves et base sur la
connaissance de tout ce qui a prcd.

Le bon sens et l'quit se rvoltent d'une telle doctrine. Elle
n'en a pas moins t consacre et confirme par des arrts de la
cour de Poitiers et de la cour de cassation.

Ainsi, voil un malheureux accus de quelque crime atroce, accus
faussement peut-tre, prsum innocent de par la loi, et il devra
ignorer les charges accumules secrtement contre lui, les preuves
recueillies, les dpositions des tmoins! Ses intrts les plus
chers sont en jeu, il y va de son bonheur et de sa vie, de
l'honneur et de la vie des siens, n'importe!... On lui drobera
les rsultats de l'instruction.

Et c'est au dernier moment, lorsque dj l'opinion est faite,
quand dj sont convoqus les jurs qui doivent dcider de son
sort, qu'il lui sera permis de prendre connaissance de son
dossier.

 cela, les sempiternels commentateurs rpondent par des volumes
d'arguments et d'arguties. Ils invoquent, pour justifier cette
terrible doctrine, les intrts de l'univers entier, de la
socit, du juge, des tmoins... Comme s'il pouvait tre des
intrts plus sacrs que ceux de la dfense! Comme si la justice
humaine tait infaillible! Comme s'il ne valait pas mieux mille
fois laisser chapper mille coupables que risquer de condamner un
seul innocent!

Heureusement, il est avec la loi des accommodements. Et moyennant
l'assentiment du procureur de la Rpublique, et sous sa
responsabilit, le juge d'instruction peut donner officieusement
communication, lecture ou copie, au prvenu ou  son conseil, de
tout ou partie des procs-verbaux, des interrogatoires ou des
informations...

Ainsi avait fait M. Galpin-Daveline. Et de la part d'un tel homme,
toujours dispos  interprter la loi dans son sens le plus
rigoureux, et qui ne marchait pas plus sans ses textes qu'un
aveugle sans son bton--de la part d'un ennemi avou de
Boiscoran--, cette facilit donne  la dfense acqurait
immdiatement une relle signification.

Mais tait-ce celle que lui attribuait matre Folgat?

--Je parierais que non, rpondit matre Magloire, moi qui connais
le paroissien pour l'avoir pratiqu pendant des annes. Sr de
soi, il serait impitoyable. Il est bienveillant, c'est qu'il a
peur. Cette concession, c'est une porte drobe qu'il se mnage en
cas d'chec.

Le clbre avocat de Sauveterre avait raison. Si convaincu que ft
M. Galpin-Daveline de la culpabilit de Jacques, il tait toujours
aussi inquiet de ses moyens de dfense. Vingt interrogatoires
n'avaient rien arrach au prvenu que des protestations
d'innocence.

Pouss  bout par le juge:

--Je m'expliquerai, rpondait-il, quand j'aurai vu mon dfenseur.

C'est le plus souvent l'unique rponse du stupide gredin qui ne
cherche qu' gagner du temps. Mais M. Galpin-Daveline avait de
l'intelligence de son ancien ami une trop haute ide pour n'tre
pas persuad que son mutisme opinitre cachait quelque chose de
srieux...

Quoi! un mensonge savant, un alibi laborieusement mnag, des
tmoignages achets de longue main? M. Galpin-Daveline et donn
bonne chose pour savoir. Et c'est pour savoir plus tt qu'il avait
accord cette communication.

Avant de se dcider, cependant, il tait all soumettre ses
perplexits au procureur de la Rpublique. L'excellent
M. Daubigeon, qu'il avait trouv en train de se mirer dans la
tranche dore de ses bouquins chris, l'avait fort mal reu.

--Est-ce encore des signatures que vous voulez? s'tait-il cri,
je suis prt  vous en donner! Pour autre chose, serviteur: Quand
la sottise est faite, Il est trop tard, ma foi!, de demander
conseil!

Si peu encourageant que ft l'accueil, M. Galpin-Daveline avait
insist:

--En sommes-nous donc l, avait-il repris d'un ton amer, que ce
soit une sottise de faire son devoir! Un crime a-t-il t commis?
Avais-je mission de le poursuivre et d'en rechercher l'auteur?
Oui. Eh bien! est-ce ma faute si l'auteur de ce crime a t mon
ami, et si j'ai d jadis pouser une de ses parentes!... Il n'est
personne au tribunal qui doute de la culpabilit de monsieur de
Boiscoran, personne qui ose blmer ma conduite, et cependant c'est
 qui me tmoignera le plus de froideur.

--Voil le monde! avait dit M. Daubigeon avec une grimace
ironique: on vante la vertu, mais on la laisse se morfondre.
_Probitas laudatur et alget!_

--Eh bien! oui, c'est vrai! s'tait cri  son tour M. Galpin-
Daveline. Oui, on en veut aux gens qui font ce qu'on n'et pas eu
le courage de faire. Monsieur le procureur gnral m'a adress des
flicitations, parce qu'il juge les choses de haut et de loin.
Ici, on subit les influences des coteries. Ceux-l mmes qui
devraient me soutenir, m'encourager, me rconforter, se dclarent
contre moi. Le procureur de la Rpublique, mon alli naturel,
m'abandonne et me raille. C'est d'un ton d'insupportable ironie
que monsieur le prsident, mon chef immdiat, me disait ce matin:
Je ne sais gure de magistrats capables, comme vous, de sacrifier
 l'intrt de la vrit et de la justice leurs relations et leurs
amitis, vous tes un homme antique, vous irez loin!...

Le procureur de la Rpublique n'en avait pu supporter davantage.

--Brisons l, avait-il dit, nous ne pouvons pas nous entendre...
Jacques de Boiscoran est-il innocent ou coupable? Je l'ignore. Ce
que je sais, c'est que c'tait le plus aimable garon de la terre,
un hte admirable, un causeur et un rudit, et qu'il possdait les
plus jolies ditions d'Horace et de Juvnal que je connaisse. Je
l'aimais, je l'aime encore, et je suis dsol de le savoir en
prison. Ce qui est positif, c'est que j'avais  Sauveterre les
plus agrables relations, et que les voil brises. Et c'est vous
qui vous plaignez! Est-ce donc moi qui suis l'ambitieux? Est-ce
donc moi qui ai tenu  attacher un nom  un procs retentissant?
Est-ce moi qui ai refus de me rcuser quand on me le conseillait?
Monsieur de Boiscoran sera probablement condamn. Vous devriez
tre au comble de vos voeux... Vous vous plaignez, cependant. Que
diable! on ne peut pas tout avoir. Qui donc jamais a conu un
projet assez admirable pour n'avoir jamais  se repentir de
l'entreprise et du succs... _Quid, tam dextro pede concipis ut
te, Conatus non poeniteat votique peracti!_

Aprs cela, M. Galpin-Daveline n'avait plus qu' se retirer.

Et il s'tait loign, en effet, furieux, mais en mme temps bien
rsolu  faire profit des rudes vrits dont venait de le
souffleter M. Daubigeon, en qui il lui fallait bien reconnatre
l'interprte de la pense de tous.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour vaincre ses dernires
hsitations. Et tout de suite il avait accord la communication
des pices, en recommandant  son greffier la plus grande
complaisance.

Ce n'est pas sans un profond tonnement que Mchinet avait entendu
M. Galpin-Daveline lui donner l'ordre de communiquer toute la
procdure. Il connaissait  fond son patron, ce juge d'instruction
dont il tait comme l'ombre depuis des annes.

Toi, s'tait-il dit, tu as peur.

Et comme M. Daveline insistait encore, ajoutant que c'est
l'honneur de la justice de se dpartir de ses rigueurs
lorsqu'elles ne sont pas indispensables:

--Oh! soyez tranquille, monsieur, avait rpondu gravement le
greffier, ce n'est pas la bienveillance qui me manquera.

Mais, ds que le juge d'instruction eut le dos tourn, Mchinet se
mit  rire.

Il ne me ferait pas toutes ces recommandations, pensait-il, s'il
souponnait la vrit, et  quel point je suis dvou  la
dfense... Quelle fureur, sac  papier! s'il venait jamais 
apprendre que j'ai trahi le secret de l'instruction, que j'ai t
le messager de la correspondance de monsieur de Boiscoran avec ses
amis, que j'ai fait de Frumence Cheminot mon complice, que j'ai
corrompu Blangin, le gelier, pour que mademoiselle de Chandor
pt visiter son fianc!

Car il avait fait tout cela, c'est--dire quatre fois plus qu'il
n'en fallait pour tre chass du tribunal, et mme pour devenir,
pendant quelques mois, le pensionnaire de Blangin.

Il sentait des frissons lui courir le long de l'chine, quand il y
rflchissait froidement, et il tait entr dans une furieuse
colre, un soir que ses soeurs, les dvotes couturires, s'taient
avises de lui dire: Dcidment, Mchinet, tu es tout chose,
depuis cette visite de mademoiselle de Chandor.

--Bavardes infernales! s'tait-il cri d'un accent  les faire
rentrer sous terre, voulez-vous donc me voir sur l'chafaud!

Mais s'il avait des moments de transes, il n'avait pas l'ombre
d'un remords. Mlle Denise l'avait compltement ensorcel, et non
moins svrement qu'elle, il jugeait la conduite de M. Galpin-
Daveline. Assurment, M. Daveline n'avait rien fait de contraire 
la loi, mais il avait viol l'esprit de la loi. Ayant eu le triste
courage d'instruire contre un ami, il n'avait pas su demeurer
impartial. Craignant d'tre tax de faiblesse, il avait exagr la
duret. Et, surtout, il avait dirig l'enqute uniquement dans le
sens de ses convictions, comme si le crime et t prouv, et sans
tenir compte des intrts d'un prvenu qui protestait de son
innocence.

Or, Mchinet y croyait fermement,  cette innocence, et il tait
intimement persuad que le jour o Jacques de Boiscoran verrait
son dfenseur serait le jour de sa justification. C'est dire avec
quelle ponctualit il se rendit au Palais attendre matre
Magloire.

Mais  midi, le clbre avocat de Sauveterre n'avait pas paru. Il
tait encore en confrence chez M. de Chandor.

Serait-il survenu quelque anicroche? pensa le greffier.

Et telle tait son inquitude qu'au lieu de rentrer djeuner avec
ses soeurs, il envoya un garon de bureau lui chercher un petit
pain qu'il arrosa d'un verre d'eau.

Enfin, comme trois heures sonnaient, matre Magloire et matre
Folgat arrivrent, et rien qu' leur contenance, Mchinet comprit
qu'il s'tait tromp, et que Jacques ne s'tait pas justifi.

Cependant, devant matre Magloire, il n'osa pas s'informer.

--Voici les pices, dit-il simplement, en posant sur une table un
immense carton. (Mais, tirant matre Folgat  l'cart:) Qu'arrive-
t-il donc? demanda-t-il.

Certes, le greffier s'tait conduit de faon  ce qu'on n'et pas
de secret pour lui, et il s'tait trop compromis pour qu'on ne ft
pas assur de sa discrtion. Pourtant, matre Folgat n'osa pas
prendre sur lui de livrer le nom de Mme de Claudieuse, et
vasivement:

--Il arrive, rpondit-il, que monsieur de Boiscoran se justifie
pleinement... il ne manque que des preuves  ses allgations, et
nous nous occupons de les runir...

Et il alla s'asseoir prs de matre Magloire, lequel tait attabl
dj et retirait du carton des quantits de paperasses. Avec ces
documents, il tait ais de suivre pas  pas l'oeuvre de
M. Galpin-Daveline, de se rendre compte de ses efforts et de
comprendre sa stratgie.

C'est le dossier de Cocoleu que les avocats cherchrent tout
d'abord. Ils ne le trouvrent pas. De la dposition de l'idiot, la
nuit de l'incendie, des tentatives faites depuis pour lui arracher
un nouveau tmoignage, de l'expertise des mdecins, rien, pas un
mot. M. Galpin-Daveline supprimait Cocoleu. Et c'tait son droit.
L'accusation retient les tmoins qui lui conviennent et carte les
autres.

--Ah! le mtin est habile! grommela matre Magloire, dsappoint.

L'habilet, en effet, tait grande. M. Galpin-Daveline privait
ainsi la dfense d'un de ses moyens les plus srs, d'un effet
prvu, d'un sujet de discussion passionn, d'un de ces incidents
d'audience, peut-tre, qui agissent si puissamment sur l'esprit
des jurs.

--Nous avons toujours la ressource de le faire citer, ajouta
matre Magloire.

Ils avaient cette ressource, c'est vrai. Mais quelle diffrence
d'effet et de rsultat! Invoqu par l'accusation, Cocoleu tait un
tmoin  charge, et la dfense pouvait s'crier d'un accent
indign: Quoi! c'est sur le tmoignage d'un tre pareil que vous
nous avez souponn d'un crime!...

Appel par la dfense, au contraire, Cocoleu devenait en quelque
sorte un tmoin  dcharge, c'est--dire un de ces tmoins que
suspecte toujours le jury, et c'tait alors l'accusation qui
s'criait: Qu'esprez-vous de ce pauvre idiot, dont l'tat mental
est tel que nous avons nglig sa dposition quand il vous
accusait!

--S'il nous faut aller en cour d'assises, murmura matre Folgat,
c'est videmment une chance considrable qui nous est ravie. Voil
le pivot de l'affaire chang. Mais alors, comment monsieur
Daveline tablit-il la culpabilit?

Oh! le plus simplement du monde.

La dclaration de M. de Claudieuse prcisant l'heure du crime
tait le point de dpart de M. Daveline. De l, il passait
immdiatement  la dposition du gars Ribot, qui avait rencontr
M. de Boiscoran se dirigeant vers le Valpinson par le marais,
avant le crime; et au tmoignage de Gaudry, qui l'avait vu
revenant du Valpinson par les bois aprs le crime commis. Trois
autres tmoins dcouverts au cours de l'instruction prcisaient
encore l'itinraire de M. de Boiscoran. Et avec cela seul, en
rapprochant les heures, M. Daveline arrivait  prouver jusqu'
l'vidence que le prvenu tait all au Valpinson et non ailleurs,
et qu'il s'y trouvait au moment du crime.

Qu'y faisait-il?  cette question, la prvention rpondait par les
charges releves ds le premier jour: par l'eau o Jacques s'tait
lav les mains, par l'enveloppe de cartouche trouve sur le
thtre du crime, par l'identit des grains de plomb extraits de
la blessure de M. de Claudieuse et des grains de plomb des
cartouches du fusil Klebb, saisies  Boiscoran.

Et nulle discussion, nul cart, pas une supposition. C'tait
simple, prcis et formidable  la fois, et en apparence aussi
irrfutable qu'une dduction mathmatique.

--Innocent ou coupable, dit matre Magloire  son jeune confrre,
Jacques est perdu si vous n'arrivez pas  recueillir quelque
preuve contre madame de Claudieuse. Et mme en ce cas, mme si la
justice admet que madame de Claudieuse est coupable, jamais elle
ne voudra croire que Jacques n'est pas complice...

Cependant, ils passrent une partie de la nuit  bien examiner
tous les interrogatoires et  tudier chacun des points de
l'accusation.

Et le matin, sur les neuf heures, aprs quelques heures seulement
de sommeil, ils se rendaient ensemble  la prison.


17

Le gelier de Sauveterre, la veille au soir, en soupant, avait dit
 sa femme:

--J'en ai assez dcidment de l'existence que je mne ici. J'ai
trop peur. On m'a pay pour perdre ma place, n'est-ce pas? Je veux
m'en aller.

--Tu n'es qu'un sot, lui avait rpondu sa femme. Tant que
monsieur de Boiscoran sera prisonnier, on peut esprer des
profits. Tu ne sais pas ce que ces Chandor sont riches. Il faut
rester...

Ainsi que beaucoup de maris, Blangin avait la prtention d'tre le
matre du logis. Il y criait trs fort. Il y jurait  cailler le
crpi des murs. Il s'oubliait jusqu' dmontrer  tour de bras
qu'il tait le plus fort. Seulement... Seulement, Mme Blangin
ayant dcid qu'il resterait, il restait... Et assis  l'ombre,
devant sa porte, en proie aux plus sombres pressentiments, il
fumait sa pipe, lorsque matre Magloire et matre Folgat se
prsentrent  la prison, munis d'un laissez-passer de M. Galpin-
Daveline.

Ds qu'ils entrrent, il se leva. Pensant bien que Mlle Denise les
avait mis dans le secret, il les craignait. Aussi souleva-t-il
poliment son bonnet de laine, et retirant sa pipe de sa bouche:

--Ah! ces messieurs viennent pour monsieur de Boiscoran, fit-il
avec un sourire obsquieux. Je vais les conduire. Le temps
seulement de prendre la clef de la cellule.

Matre Magloire le retint.

--Avant tout, demanda-t-il, comment va monsieur de Boiscoran?

--Comme ci comme a, rpondit le gelier.

--Qu'a-t-il?

--Eh! ce qu'ont tous les accuss quand ils voient que leur
affaire prend une vilaine tournure.

Les dfenseurs changrent un regard attrist. Il tait clair que
Blangin croyait  la culpabilit de Jacques, et c'tait d'un
sinistre augure. Les gens qui gardent les prisonniers ont
d'ordinaire le flair excellent, et souvent les avocats les
consultent,  peu prs comme un auteur prend l'avis des gens du
thtre o il donne une pice.

--Vous a-t-il dit quelque chose? interrogea matre Folgat.

-- moi, personnellement, presque rien, rpondit le gelier. (Et
secouant la tte:) Mais on a son exprience, n'est-ce pas?
poursuivit-il. Quand un accus vient de recevoir son avocat, je
monte toujours lui rendre une petite visite et lui offrir quelque
chose, histoire de lui remettre du coeur au ventre... C'est
pourquoi, hier, ds que matre Magloire a t parti, j'ai grimp
les escaliers quatre  quatre...

--Et vous avez trouv monsieur de Boiscoran malade!

--Je l'ai trouv dans un tat  faire piti, messieurs. Il tait
tendu  plat ventre sur son lit, la tte enfonce dans son
oreiller, ne bougeant pas plus qu'une souche. J'tais dans sa
cellule depuis plus d'une minute, qu'il n'avait encore rien
entendu... Je secouais mes clefs, je pitinais, je toussais,
rien... L'inquitude me prend, je m'approche et je lui tape sur
l'paule: H! monsieur!... Cristi! Il bondit haut comme a, et
se mettant sur son sant. Qu'est-ce que vous me voulez? dit-il.
Naturellement j'essaye de le consoler, de lui expliquer qu'il faut
se faire une raison, que c'est bien dsagrable de passer aux
assises, mais qu'aprs tout on n'en meurt pas, et que mme on en
sort blanc comme neige quand on a un bon avocat... J'aurais aussi
bien fait de chanter femme sensible![4]... Plus je lui parlais,
plus ses yeux flamboyaient, et sans seulement me laisser finir:
Sortez! se met-il  crier, sortez!...

Il s'interrompit et se dtourna pour tirer une bouffe de sa pipe.
Mais elle tait teinte. Il la mit dans la poche de sa veste et
continua:

--Je pouvais lui rpondre que j'ai le droit d'entrer dans les
cellules quand il me plat et d'y rester tant que je veux. Mais
les prisonniers sont des enfants, il ne faut pas les contrarier.
Je sortis donc; seulement, j'eus soin d'ouvrir le guichet, et j'y
restai en faction... Ah! messieurs... depuis vingt ans que je suis
dans les prisons, j'ai vu des dsespoirs... Jamais je n'en ai vu
d'aussi terrible que celui de ce pauvre jeune homme. Il avait
saut  terre ds que j'avais eu les talons tourns, et il allait,
et il venait dans sa cellule en sanglotant tout haut. Il tait
plus blanc que sa chemise, et il lui roulait le long des joues des
larmes si grosses que je les voyais...

Chacun de ces dtails veillait un remords dans le coeur de matre
Magloire. Son opinion, depuis la veille, ne s'tait pas
sensiblement modifie, mais il avait eu le temps de rflchir et
il se reprochait amrement sa duret.

--J'tais en observation depuis une bonne heure, au moins,
poursuivait le gelier, quand voil que tout  coup, monsieur de
Boiscoran saute sur la porte et se met  la secouer et  la taper
 grands coups de pied et  appeler de toutes ses forces. Je le
fais attendre un peu, pour qu'il ne me sache pas si prs, et enfin
j'ouvre en faisant celui qui a mont l'escalier en courant. Ds
que je parais: J'ai le droit, n'est-ce pas, de recevoir des
visites?... Et personne n'est venu me demander?--Personne.--
Vous en tes bien sr?... Trs sr!...

 C'tait comme le coup de la mort que je lui donnais. Il se
tenait le front  deux mains, comme cela, et il disait: "Personne!
Et j'ai une mre, une fiance, des amis! Allons, c'est fini!... Je
n'existe plus, je suis abandonn, rprouv, reni!..." Il disait
cela d'une voix  tirer des larmes des pierres de la prison, et
moi, mu, je lui proposai d'crire une lettre que je ferais porter
chez monsieur de Chandor. Mais aussitt, entrant en fureur: "Non,
jamais! s'cria-t-il, jamais, laissez-moi, je n'ai plus qu'
mourir..."

Matre Folgat n'avait pas prononc une parole, mais sa pleur
trahissait son motion.

--Vous devez comprendre, messieurs, disait Blangin, que je
n'tais pas rassur du tout. La cellule qu'occupe monsieur de
Boiscoran n'a pas de chance. J'y ai eu, depuis que je suis 
Sauveterre, un suicide et une tentative de suicide. Sitt sorti,
j'appelai Frumence Cheminot, un pauvre diable de dtenu qui m'aide
dans mon service, et il fut convenu que nous monterions la garde 
tour de rle, pour ne pas perdre l'accus de vue une minute. Mais
la prcaution tait inutile. Le soir, quand on monta le dner de
monsieur de Boiscoran, il tait tout  fait calme, et mme il me
dit qu'il allait essayer de manger parce qu'il voulait conserver
ses forces. Pauvre malheureux! s'il n'a de forces que celles que
lui donnera son dner d'hier, il n'ira pas loin.  peine avait-il
aval quatre bouches qu'il fut pris d'un tel touffement que nous
avons cru, Cheminot et moi, qu'il allait nous passer entre les
mains, et mme je pensais que ce serait peut-tre un bonheur.
Enfin, vers neuf heures, il tait  peu prs remis, et il est
rest toute la nuit accoud  sa fentre...

Matre Magloire tait  bout.

--Montons, dit-il  son jeune confrre.

Ils montrent. Mais en s'engageant dans le corridor des cellules,
ils aperurent Cheminot, qui de loin leur faisait signe de marcher
doucement.

--Qu'arrive-t-il donc? demandrent-ils  voix basse.

--Je crois qu'il dort, rpondit le dtenu. Pauvre homme! Il rve
peut-tre qu'il est libre dans son beau chteau.

Sur la pointe du pied, matre Folgat s'approcha du guichet.

Mais Jacques tait veill. Il avait entendu des pas et des voix,
et il venait de sauter  terre.

Blangin ouvrit donc la porte, et ds le seuil:

--Je vous amne du renfort, mon ami, dit matre Magloire au
prisonnier. Matre Folgat, mon confrre venu de Paris avec votre
mre...

Froidement, sans un mot, M. de Boiscoran s'inclina.

--Je vois que vous m'en voulez, reprit le clbre avocat de
Sauveterre, j'ai t vif, hier, beaucoup trop vif...

Jacques secoua la tte et reprit d'un ton glac:

--Je vous en ai voulu, dit-il, mais j'ai rflchi, et maintenant
je vous remercie de votre franchise... Au moins je sais mon sort.
Si je passais en cour d'assises, innocent, je serais condamn
comme assassin et incendiaire. J'aviserai  ne pas passer en cour
d'assises...

--Malheureux! Tout espoir n'est pas perdu!

--Si. Du moment o vous, qui tes mon ami, vous ne m'avez pas
cru, qui donc me croirait!

--Moi! s'cria matre Folgat. Moi, qui sans vous connatre
croyais  votre innocence, et qui l'affirme maintenant que je vous
ai vu!

Plus prompt que la pense, Jacques de Boiscoran saisit la main du
jeune avocat, et la serrant d'une treinte convulsive:

--Pour cette seule parole que vous venez de prononcer, s'cria-t-
il, merci!... Soyez bni, monsieur, de cette foi que vous avez en
moi!

C'tait la premire fois, depuis son arrestation, que l'infortun
tressaillait d'esprance et de joie. Ce ne fut, hlas, qu'un
tressaillement. Son regard, presque aussitt, s'teignit, son
front devint plus sombre encore, et d'une voix sourde:

--Malheureusement, reprit-il, nul dsormais ne peut rien pour
moi. Matre Magloire a d vous dire, monsieur, ma lamentable
histoire et mes explications; je n'ai pas de preuves... ou du
moins, pour en fournir, il me faudrait descendre  de tels dtails
que la justice ne saurait les admettre, ou que si, par impossible,
elle les admettait, j'en resterais  tout jamais avili  mes
yeux... Il est de ces confidences dont il est interdit de
profiter, de ces secrets qu'on ne livre jamais, de ces voiles que,
mme au prix de la vie, on ne soulve pas... Mieux vaut tre
condamn innocent qu'tre acquitt infme et dgrad. Messieurs,
je renonce  me dfendre...

Pour examiner ainsi,  quel parti dsespr s'tait-il donc
arrt? Ses dfenseurs tremblaient de le deviner.

--Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi, monsieur,
dit matre Folgat.

--Pourquoi?

--Parce que vous n'tes pas seul en cause, monsieur. Parce que
vous avez des parents, des amis...

Un sourire d'amre ironie crispait les lvres de Jacques de
Boiscoran.

--Leur dois-je donc quelque chose, interrompit-il,  eux qui
n'ont pas mme eu le courage d'attendre, pour me renier, que le
jugement ft rendu!...  eux dont le verdict impitoyable a devanc
celui de la cour d'assises! C'est d'un inconnu, c'est de vous,
monsieur Folgat, que me vient le premier tmoignage de sympathie.

--Ah! ce n'est pas vrai! s'cria matre Magloire, et vous le
savez bien!

Jacques ne parut pas l'entendre.

--Des amis! poursuivait-il, c'est vrai, oui, j'en avais aux jours
prospres... Monsieur Galpin-Daveline et monsieur Daubigeon
taient mes amis... L'un est devenu mon juge, le plus cruel et le
plus implacable des juges, et l'autre, qui est procureur de la
Rpublique, n'a pas mme essay de venir  mon secours... Matre
Magloire aussi tait mon ami, et cent fois il m'avait dit que je
pouvais compter sur lui comme il comptait sur moi, aussi est-ce
lui que j'avais choisi entre tous pour m'assister de ses conseils
et de son exprience... Et quand j'ai entrepris de lui dmontrer
mon innocence, il m'a rpondu que je mentais.

De nouveau le clbre avocat de Sauveterre essaya de protester, en
vain.

--Des parents! continuait Jacques d'un accent o vibraient toutes
ses colres, j'en ai, vous avez raison, j'ai un pre et une
mre... O sont-ils, pendant que leur fils, victime d'une fatalit
inoue, se dbat misrablement dans les mailles de la plus odieuse
et de la plus perfide des intrigues? Mon pre, tranquillement,
reste  Paris, tout  ses occupations et  ses plaisirs
accoutums... Ma mre est accourue  Sauveterre, elle y est en ce
moment, mais c'est inutilement qu'on lui a fait savoir qu'il
m'tait permis de recevoir sa visite. Je l'attendais hier, mais le
malheureux accus d'un crime n'est plus son fils! C'est en vain
que du fond de l'abme je l'ai appele, c'est en vain que je l'ai
attendue, comptant les secondes aux palpitations de mon coeur!
Elle n'est pas venue. Personne n'est venu. Je suis seul au monde
dsormais, et vous voyez bien que j'ai le droit de disposer de
moi...

Matre Folgat n'eut pas l'ide de discuter.  quoi bon! Est-ce que
le dsespoir raisonne? Il dit simplement:

--Vous oubliez mademoiselle de Chandor, monsieur.

Un flot de sang empourpra les joues de Jacques, et avec un long
frmissement:

--Denise!... murmura-t-il.

--Oui, Denise, poursuivit le jeune avocat. Vous oubliez son
courage, son dvouement et tout ce qu'elle a tent pour vous.
Direz-vous qu'elle vous abandonne et qu'elle vous renie, celle
qui, oubliant pour vous toutes ses timidits et toutes ses
pudeurs, est venue s'enfermer une nuit dans votre prison! C'est
son honneur de jeune fille qu'elle risquait, car elle pouvait tre
dcouverte ou trahie, elle le savait. N'importe! elle n'a pas
hsit...

--Ah! vous tes cruel, monsieur, interrompit Jacques. (Et serrant
 le briser le bras de l'avocat:) Ne comprenez-vous donc pas,
continua-t-il, que c'est son souvenir qui me tue, et que mon
malheur est d'autant plus affreux que je sais quelles flicits je
perds! Ne voyez-vous donc pas que j'aime Denise comme jamais femme
n'a t aime! Ah! s'il ne s'agissait que de moi!... Moi, du
moins, j'ai une faute  expier. Mais elle! Pourquoi, mon Dieu, me
suis-je trouv sur son chemin! (Il demeura pensif une minute,
puis:) Et cependant, ajouta-t-il, pas plus que ma mre, elle n'est
venue hier! Pourquoi? Ah! c'est que sans doute on lui a tout
rvl. On lui a dit comment je me trouvais au Valpinson le soir
du crime...

--Vous vous trompez, Jacques, pronona matre Magloire,
mademoiselle de Chandor ne sait rien...

--Est-ce possible!

--Matre Magloire n'a point parl devant elle, ajouta matre
Folgat, et nous avons fait promettre  monsieur de Chandor de
garder le secret. J'ai soutenu que vous seul aviez le droit
d'apprendre la vrit  mademoiselle Denise.

--Alors, comment s'explique-t-elle que je ne me sois pas
disculp?

--Elle ne se l'explique pas.

--Grand Dieu! me croirait-elle donc coupable?

--Vous lui diriez que vous l'tes, qu'elle refuserait de vous
croire...

--Et cependant elle n'est pas venue hier...

--Elle ne le pouvait pas, monsieur. Si on lui a tu la vrit, on
a d la rvler  votre mre. Madame de Boiscoran a t comme
foudroye par ce dernier coup. Pendant plus d'une heure elle est
reste sans connaissance entre les bras de mademoiselle Denise.
Quand elle est revenue  elle, sa premire parole a t pour vous,
mais il tait trop tard pour se prsenter  la prison...

En invoquant le nom de Mlle Denise, matre Folgat avait trouv le
moyen le plus sr, et peut-tre le seul, de briser la volont de
Jacques.

--Comment jamais m'acquitter envers vous, monsieur! murmura-t-il.

--En me jurant de renoncer au funeste dessein que vous aviez
conu, rpondit le jeune avocat. Coupable, je vous dirais: Soit!
Et je serais le premier  vous fournir une arme. Le suicide serait
une expiation. Innocent, vous n'avez pas le droit de vous tuer,
car le suicide serait un aveu.

--Que faire?

--Vous dfendre, lutter...

--Sans espoir?

--Oui, mme sans espoir. Est-ce que jamais, en prsence de
l'ennemi, vous avez t tent de vous faire sauter la cervelle?
Non. Vous saviez cependant que les Prussiens taient les plus
nombreux et que probablement ils seraient vainqueurs! N'importe!
Eh bien! vous tes en prsence de l'ennemi, et eussiez-vous la
certitude d'tre vaincu, c'est--dire condamn, que je vous dirais
encore: Il faut combattre! Vous seriez condamn et  la veille
de monter  l'chafaud, que je vous dirais toujours: Il faut
vivre jusque-l, car d'ici l tel vnement peut surgir qui
dnonce le coupable! Et dt cet vnement ne se pas prsenter, je
vous rpterais quand mme: Il faut attendre le bourreau pour
protester du haut de la plate-forme contre l'erreur judiciaire
dont vous tes victime et une dernire fois affirmer votre
innocence...

Peu  peu,  la voix de matre Folgat, Jacques s'tait redress.

--Sur mon honneur, monsieur, pronona-t-il, je vous jure que
j'aurai le courage d'aller jusqu'au bout.

--Bien! approuva matre Magloire, bien, trs bien!

--Mais qu'allons-nous tenter? demanda Jacques.

--Avant tout, rpondit matre Folgat, je prtends recommencer, 
votre profit, l'instruction si incomplte de monsieur Galpin-
Daveline. Ce soir mme, madame votre mre et moi partons pour
Paris. Je viens vous demander les renseignements ncessaires, et
aussi les moyens d'explorer votre maison de la rue des Vignes et
de rechercher l'ami dont vous aviez emprunt le nom et la servante
qui vous servait...

Un grincement de verrous l'interrompit.

Le judas pratiqu dans la porte de la cellule s'ouvrait, et au
grillage se collait le visage rubicond de Blangin.

--Monsieur, dit-il, madame de Boiscoran est au parloir, et elle
vous prie de descendre ds que vous aurez termin avec ces
messieurs...

Jacques tait devenu trs ple.

--Ma mre! murmura-t-il. (Et tout aussitt:) Ne vous loignez
pas! cria-t-il au gelier, nous allons avoir fini! (Trop grande
tait son agitation pour qu'il pt la matriser.) Il faut que nous
en restions l pour aujourd'hui, messieurs, dit-il  matre
Magloire et  matre Folgat, je n'ai plus ma tte  moi...

Mais matre Folgat, ainsi qu'il venait de l'annoncer, tait rsolu
 partir pour Paris le soir mme.

--Le succs dpend de la rapidit de nos mouvements, pronona-t-
il. Permettez-moi d'insister pour obtenir immdiatement les
quelques renseignements dont j'ai besoin.

--C'est une tche impossible que vous entreprenez, monsieur...,
commena-t-il.

--Faites toujours ce que mon confrre vous demande, interrompit
matre Magloire.

Sans plus rsister, et, qui sait!, agit peut-tre du secret
espoir qu'il ne s'avouait pas, Jacques de Boiscoran mit le jeune
avocat au fait des moindres circonstances de ses relations avec
Mme de Claudieuse. Il lui apprit  quelle heure elle venait rue
des Vignes, quel chemin elle prenait, et comment elle tait vtue
le plus habituellement.

Les clefs de la maison taient  Boiscoran, dans un tiroir que
Jacques indiquait. Il n'y avait qu' les demander  Antoine.

Il dit ensuite comment on arriverait peut-tre  savoir au juste
ce qu'tait devenu cet Anglais, son ami, dont il avait emprunt le
nom. Sir Francis Burnett avait un frre  Londres. Jacques
ignorait son adresse prcise, mais il savait qu'il faisait des
affaires considrables avec l'Inde, et qu'il avait t autrefois
le caissier principal de la clbre maison de banque Gilmour et
Benson.

Quant  sa servante anglaise, qui avait tenu pendant trois ans son
mnage, rue des Vignes, Jacques l'avait prise les yeux ferms, sur
la seule recommandation d'un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Honor, et jamais il ne s'tait occup d'elle
autrement que pour lui payer ses gages ou lui donner de temps 
autre quelque gratification. Ce qu'il pouvait dire, et encore est-
ce par hasard qu'il l'avait appris, c'est que cette fille
s'appelait Suky Wood, qu'elle tait ne  Folkestone, o ses
parents tenaient une auberge de matelots, et qu'avant de venir en
France, elle avait habit Liverpool, o elle tait femme de
chambre  l'htel _Adolphi._

Soigneusement, matre Folgat prit note de tous ces renseignements.

--En voici plus qu'il ne faut, s'cria-t-il, pour ouvrir la
campagne! Je n'ai plus  vous demander que l'adresse et le nom de
vos fournisseurs de la rue des Vignes.

--Vous en trouverez la liste sur un petit portefeuille qui est
dans le mme tiroir que les clefs. L sont aussi tous les titres
et tous les papiers relatifs  la maison. Enfin, vous feriez peut-
tre bien d'emmener Antoine, qui est un homme dvou.

--Certes, je l'emmnerai, puisque vous le permettez, dit le jeune
avocat. (Et serrant prcieusement toutes ses notes:) Mon voyage,
ajouta-t-il, ne durera pas plus de trois ou quatre jours, et, 
mon retour, selon les circonstances, nous dresserons notre plan de
dfense... D'ici l, mon cher client, bon courage.

Sur quoi, ayant appel Blangin pour qu'il leur ouvrt la porte, et
donn  Jacques de Boiscoran une poigne de main, matre Folgat et
matre Magloire se retirrent.

--Eh bien! descendons-nous,  prsent? demanda le gelier.

Mais Jacques ne lui rpondit pas. C'est du plus profond du coeur
qu'il avait souhait la visite de sa mre; puis voici qu'au moment
de la voir, il se sentait assailli de toutes sortes
d'apprhensions vagues. La dernire fois qu'il l'avait embrasse,
c'tait  Paris, dans le beau salon de leur htel. Il partait, le
coeur gonfl d'esprance et de joie, pour rejoindre Mlle Denise,
et il se rappelait que sa mre lui avait dit: Je ne te verrai
plus, maintenant, que la veille de ton mariage...

Et c'est dans le parloir d'une prison, accus d'un crime
abominable, qu'il allait la revoir... Et peut-tre doutait-elle de
son innocence!

--Monsieur, madame la marquise vous attend, insista le gelier.

 la voix de cet homme, Jacques tressaillit.

--Je suis  vous, rpondit-il, marchons!

Et tout en descendant l'escalier, il n'tait proccup que de
composer son visage et de s'armer de courage et de sang-froid. Car
il ne faut pas, se disait-il, qu'elle se doute de l'horreur de la
situation.

Au bas de l'escalier, montrant une porte:

--Voil le parloir, dit Blangin. Quand madame la marquise voudra
sortir, vous m'appellerez.

Sur le seuil, Jacques s'arrta.

Le parloir de la prison de Sauveterre est une immense salle
vote, claire par deux troites fentres armes d'une double
range de solides barreaux. Point de meubles, sinon un banc
grossier scell dans le mur humide et malpropre. Et sur ce banc,
en pleine lumire, tait assise ou plutt affaisse, et comme
prive de sentiment, la marquise de Boiscoran.

L'apercevant, Jacques eut  peine la force d'touffer un cri de
douleur et d'effroi. tait-ce bien sa mre, cette vieille femme
amaigrie, au teint plomb, aux yeux rougis, et dont les mains
tremblaient!

-- mon Dieu! murmura-t-il.

Elle l'entendit, car elle releva la tte; et le reconnaissant,
elle essaya de se dresser; mais ses forces la trahirent, et elle
retomba lourdement sur le banc en s'criant:

--Jacques, mon fils!

Elle aussi, elle tait pouvante, en voyant ce qu'avaient fait de
Jacques deux mois d'angoisses et d'insomnies.

Mais dj il s'tait agenouill  ses pieds, sur les dalles
boueuses, et d'une voix  peine intelligible:

--Me pardonnes-tu, balbutia-t-il, les horribles souffrances que
je te cause?

Elle le considra un moment avec une expression, dlirante, puis
tout  coup, lui prenant la tte  deux mains et l'embrassant avec
une violence passionne:

--Si je te pardonne!... s'cria-t-elle. Hlas! qu'ai-je  te
pardonner! Coupable, je t'aimerais toujours, et tu es innocent!

Jacques respira plus librement.  l'accent de sa mre, il comprit
qu'elle tait sre de lui.

--Et mon pre? interrogea-t-il.

De fugitives rougeurs marbrrent les joues blmes de la marquise.

--Je le verrai demain, rpondit-elle, car je pars ce soir avec
matre Folgat...

--Quoi! faible comme tu l'es!

--Il le faut.

--Mon pre ne saurait-il abandonner ses collections huit jours?
Comment n'est-il pas ici? Me croit-il donc coupable?

--C'est prcisment parce qu'il est sr de ton innocence qu'il
reste  Paris. Il ne te croit pas en danger. Il prtend que la
justice ne saurait se tromper...

--Je l'espre bien! fit Jacques avec un sourire forc. (Et
changeant aussitt de ton:) Et Denise, demanda-t-il, pourquoi ne
t'a-t-elle pas accompagne?

--Parce que je ne l'ai pas voulu. Elle ne sait rien. Il a t
convenu qu'on ne prononcerait pas devant elle le nom de madame de
Claudieuse, et je voulais, moi, te parler de cette excrable
femme! Jacques, mon pauvre enfant, vois o t'a conduit une passion
coupable!

Il ne rpondit pas.

--Tu l'aimais? reprit Mme de Boiscoran.

--J'ai cru l'aimer.

--Et elle?

--Oh! elle! Dieu seul peut savoir le secret de cette me
trouble.

--Il n'y a donc rien  esprer d'elle, ni piti ni remords...

--Rien. Je l'ai abandonne, elle s'est venge. Elle m'avait
prvenu...

Mme de Boiscoran soupira.

--C'est ce que je pensais, dit-elle. Dimanche dernier, alors que
j'ignorais tout, je me suis trouve prs d'elle  l'glise, et
involontairement, j'admirais son calme recueillement, la puret de
son regard, la noblesse et la simplicit de son maintien.

Hier, quand j'ai appris la vrit, j'ai frmi! J'ai compris
combien doit tre redoutable une femme qui peut affecter un tel
calme, alors que son amant est en prison accus du crime qu'elle a
commis!

--Rien au monde ne saurait la troubler, ma mre.

--Elle doit trembler, cependant, elle doit bien imaginer que tu
nous a tout dit. Que faudrait-il pour qu'elle ft dmasque?

Mais l'heure passait, et Blangin ne tarda pas  paratre,
annonant  Mme de Boiscoran qu'il lui fallait se retirer.

Elle se retira, en effet, aprs avoir une dernire fois embrass
son fils.

Et le soir mme, ainsi qu'il tait convenu, elle prenait, avec
matre Folgat et le vieil Antoine, l'express de Paris.


18

Tous  Sauveterre, M. de Chandor aussi bien que Jacques lui-mme,
calomniaient le marquis de Boiscoran.

Il s'obstinait  demeurer  Paris, c'est vrai, mais ce n'tait
certes pas par indiffrence, car il s'y mourait d'anxit. Il
avait svrement dfendu sa porte, mme pour ses plus vieux amis,
mme pour ses marchands de curiosits; il ne sortait plus, la
poussire s'amassait sur ses collections, et rien n'tait capable
de le tirer de son morne abattement que l'arrive d'une lettre de
Sauveterre.

Chaque matin, il en recevait jusqu' trois ou quatre, de la
marquise ou de matre Folgat, de M. Sneschal ou de matre
Magloire, de M. de Chandor, de Mlle Denise et du docteur
Seignebos lui-mme. Et ainsi il pouvait suivre  distance toutes
les phases et jusqu'aux moindres incidents du procs.

Seulement, c'est en vain qu'on le pressait de venir, qu'on l'en
conjurait dans l'intrt mme de son fils. Il ne bougeait toujours
pas.

Une seule fois, ayant reu, par l'entremise de Mlle de Chandor,
une lettre de Jacques, il commanda  son valet de chambre de
prparer sa malle pour le soir mme. Mais, au dernier moment, il
avait ordonn de la dfaire, disant qu'il avait rflchi, qu'il ne
partirait pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire dans
l'esprit de monsieur le marquis, disait aux autres domestiques le
valet de chambre de confiance.

Et, dans le fait, il passait ses journes et une partie de ses
nuits dans son cabinet, affaiss sur son fauteuil, mangeant 
peine, ne dormant plus, insensible  tout ce qui s'agitait autour
de lui. Sur sa table, il avait rang bien en ordre toutes ses
lettres de Sauveterre, et sans cesse il les lisait et les
relisait, les comparant entre elles, commentant toutes les
phrases, essayant, sans y parvenir, de dgager la vrit de cette
masse de dtails et de renseignements.

C'est qu'il tait bien loin de sa scurit superbe du premier
moment. C'est que chaque jour lui avait apport un doute, chaque
courrier une incertitude. C'est que, sans trve ni relche, il
tait assailli par les plus horribles craintes. Il les cartait,
mais toujours elles revenaient, plus fortes et plus irrsistibles
 chaque fois, comme les lames de la mare montante.

Ainsi un matin, de trs bonne heure, il tait dans son cabinet.
Ses angoisses taient plus intolrables que de coutume, car la
veille matre Folgat lui avait crit: _Demain cesseront nos
incertitudes. Demain le secret sera lev, et M. Jacques pourra
recevoir matre Magloire, le dfenseur qu'il a choisi. Aussitt,
vous aurez des nouvelles._

Ces nouvelles, M. le marquis de Boiscoran les attendait. Et, deux
fois dj, il avait sonn pour demander si le facteur n'tait pas
venu, lorsque tout  coup son valet de chambre parut, et d'un air
effar:

--Madame la marquise, monsieur, dit-il. Elle vient d'arriver avec
Antoine, le domestique de monsieur Jacques...

Il n'avait pas achev que la marquise entrait, plus dfaite encore
que la veille dans le parloir de la prison, crase qu'elle tait
par les fatigues d'une nuit de chemin de fer.

Le marquis, lui, s'tait dress tout d'une pice. Et ds que le
valet de chambre fut sorti et la porte referme, d'une voix
frmissante, de cette voix qui sollicite et cependant redoute une
rponse dcisive:

--Il arrive quelque chose d'extraordinaire? dit-il.

--Oui.

--Heureux ou malheureux?

--Triste!

--Dieu! Jacques aurait-il avou?

--Comment avouerait-il, puisqu'il est innocent!

--Il s'est disculp, alors?

--Pour moi, pour matre Folgat, pour le docteur Seignebos, pour
nous tous qui le connaissons et qui l'aimons, oui. Non pour le
public, pour ses ennemis, pour la justice... Il explique tout,
mais les preuves lui manquent.

Le visage dj si sombre du marquis de Boiscoran s'assombrit
encore.

--En d'autres termes, on doit le croire sur parole, fit-il.

--Ne le croyez-vous donc pas?

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de ses juges...

--Eh bien! pour ses juges, on trouvera des preuves. Matre
Folgat, qui vient d'arriver par le mme train que moi, et que vous
verrez aujourd'hui mme, espre en dcouvrir.

--Des preuves de quoi?

Peut-tre Mme de Boiscoran avait-elle apprhend cet accueil. Elle
avait d s'y prparer, et cependant il la troublait.

--Jacques, commena-t-elle, a t l'amant de la comtesse de
Claudieuse...

--Ah! ah! interrompit le marquis. (Et d'un ton d'offensante
ironie:) C'est une histoire d'adultre, ajouta-t-il.

La marquise ne rpondit pas.

--Quand madame de Claudieuse, poursuivit-elle, a appris le
mariage de Jacques et qu'il l'abandonnait, exaspre, elle a voulu
se venger...

--Et, pour se venger, elle a essay d'assassiner son mari.

--Elle voulait tre libre...

D'un formidable juron, le marquis de Boiscoran interrompit sa
femme:

--Et voil tout ce que Jacques a trouv! s'cria-t-il. C'est pour
aboutir  cette histoire qu'il s'est tu pendant l'instruction!

--Vous ne me laissez pas parler, monsieur. Notre fils est victime
de concidences inoues...

--Naturellement! Les concidences inoues sont l'ternel refrain
de quelques milliers de gredins que l'on condamne chaque anne.
Pensez-vous donc qu'ils avouent? Jamais. Interrogez-les, tous vous
prouveront qu'ils sont victimes de la fatalit, d'une intrigue
tnbreuse et, enfin, d'une erreur judiciaire. Comme s'il pouvait
y avoir des erreurs judiciaires,  notre poque, aprs l'enqute
du juge d'instruction et l'examen de la chambre des mises en
accusation...

--Vous verrez matre Folgat, il vous dira ses esprances.

--Et si elles chouent?... Mme de Boiscoran baissa la tte.

--Qu'adviendrait-il? insista le marquis.

--Tout ne serait pas encore perdu, monsieur; mais alors nous
aurions cette horrible douleur de voir notre fils traduit en cour
d'assises.

La haute taille du vieux gentilhomme s'tait redresse, sa face
s'empourprait, ses narines se gonflaient, la plus pouvantable
colre tincelait dans ses yeux.

--Jacques en cour d'assises! s'cria-t-il d'une voix formidable,
et c'est vous qui venez me dire cela, froidement, comme une chose
toute naturelle, comme une chose possible!... Et qu'arrivera-t-il,
s'il passe en cour d'assises? Il sera condamn, et on verra un
Boiscoran au bagne!... Mais non, ce n'est pas vrai!... Je ne
prtends pas qu'un Boiscoran ne puisse commettre un crime, la
passion a des entranements insenss... Seulement, un Boiscoran
revenu  lui se ferait justice lui-mme. Le sang lave tout.
Jacques, lui, prfre le bourreau, il attend, il ruse, il veut
plaider... Pourvu qu'il sauve sa tte, il sera content. Il
s'estimera heureux s'il en est quitte pour quelques annes de
travaux forcs... Et ce lche serait un Boiscoran, il coulerait de
mon sang dans ses veines! Allons donc, madame. Jacques n'est pas
mon fils!

Si crase que ft la marquise, elle se redressa sous cette injure
atroce.

--Monsieur! s'cria-t-elle.

Mais M. de Boiscoran tait hors d'tat de rien entendre.

--Je sais ce que je dis, continua-t-il. Je me souviens de tout,
moi, si vous avez tout oubli... Allons, un retour sur votre
pass... Rappelez-vous la date de la naissance de Jacques, et
dites-moi en quelle anne monsieur de Margeril a refus de se
battre avec moi!

L'indignation rendait des forces  la marquise.

--Et c'est aujourd'hui, s'cria-t-elle, que vous venez me dire
cela, aprs trente ans, et dans quelles circonstances,  mon Dieu!

--Oui, aprs trente ans! L'ternit passerait sur de tels
souvenirs qu'elle ne les effacerait pas. Et sans ces circonstances
que vous invoquez, je ne vous aurais rien dit, jamais... Au temps
dont je vous parle, j'avais  choisir entre deux rles: je pouvais
tre  mon gr ridicule ou odieux. J'ai prfr me taire et ne pas
claircir mes doutes... C'en tait fait du bonheur, j'ai voulu
conserver le repos. Nous avons vcu en bonne intelligence, mais
entre nous, toujours, ainsi qu'un mur d'airain, s'est dress le
soupon.

Doutant, je me suis tu. Mais, aujourd'hui que les faits donnent
raison  mes doutes, je vous le rpte: Jacques n'est pas mon
fils!

Au fond de combien d'existences, paisibles en apparence et
heureuses, reposent ainsi, comme de subtils poisons au fond d'une
coupe d'eau limpide, d'atroces dfiances qui,  la moindre
secousse, remontent  la surface.

perdue de douleur, de honte et de colre, la marquise de
Boiscoran se tordait les mains.

--Quelle humiliation! s'criait-elle. Ce que vous faites est
horrible, monsieur. C'est une indignit que d'ajouter ce supplice
infme au martyre que j'endure!

M. de Boiscoran riait d'un rire convulsif.

--Eh bien! oui, c'est vrai, un jour j'ai t imprudente et
inconsidre. J'tais jeune, je ne savais rien de la vie, le monde
me faisait fte, et vous, mon mari, mon guide, tout  votre
ambition, vous paraissiez m'abandonner... Je n'ai pas su prvoir
les consquences d'une coquetterie bien inoffensive...

--Voyez-les donc, maintenant, ces consquences. Aprs trente ans,
je renie l'enfant qui porte mon nom et je dis que, s'il est
innocent, il expie la faute de sa mre. Fatalement, votre fils
devait convoiter et prendre la femme d'un autre, et, l'ayant
prise, c'est justice qu'il prisse par un adultre...

--Mais vous savez bien que je n'ai pas trahi mes devoirs,
monsieur!

--Je ne sais rien...

--Vous l'avez reconnu, cependant, puisque vous vous tes refus 
une explication qui m'et justifie...

--C'est vrai, j'ai recul devant une explication qui, avec votre
intraitable orgueil, et abouti fatalement  une rupture, c'est--
dire  un affreux scandale.

La marquise et pu rpondre  son mari qu'en se refusant  sa
justification, il avait renonc au droit d'articuler un reproche.
 quoi bon!

--Tout ce que je sais, continuait-il, c'est qu'il y a de par le
monde un homme que j'ai voulu tuer. Les propos de deux fats
m'avaient livr son nom. Je suis all le trouver en lui disant que
j'exigeais une satisfaction et que je comptais assez sur son
honneur pour dissimuler, mme  nos tmoins, le motif rel de
notre rencontre. Il m'a refus la satisfaction que je lui
demandais, rpondant qu'il ne me la devait pas, que vous aviez t
calomnie et qu'il ne se battrait avec moi que si je l'insultais
publiquement...

--Eh bien!...

--Que faire aprs cela? Commencer une enqute? Vos prcautions
devaient tre prises pour qu'elle n'aboutt pas. Vous pier? C'et
t me dgrader inutilement, puisque vous tiez sur vos gardes.
Fallait-il plaider en sparation? La loi m'offrait cette
ressource. Je pouvais vous traner devant des juges, vous livrer
aux sarcasmes de mon avocat et m'exposer aux railleries du
vtre... J'avais le droit de nous avilir, de dshonorer mon nom,
de clamer notre honte, de l'afficher, de la publier dans les
journaux... Ah! plutt tre dupe mille fois!

Mme de Boiscoran semblait confondue.

--Voil donc, murmura-t-elle, l'explication de votre conduite
depuis tant d'annes...

--Oui. Voil pourquoi, tout  coup, j'ai renonc aux affaires,
moi que vous appeliez ambitieux. Voil pourquoi je me suis drob
au monde, o toujours il me semblait voir les visages sourire sur
mon passage... Voil pourquoi, vous abandonnant l'ducation de
votre fils et la direction de votre maison, je suis devenu
l'enrag collectionneur, le maniaque goste que l'on connat!
Est-ce donc d'aujourd'hui seulement que vous dcouvrez que vous
avez gt ma vie?

Il y avait plus de compassion que de ressentiment dans le regard
dont Mme de Boiscoran enveloppait son mari.

--Vous m'aviez dit vos injustes soupons, monsieur, rpondit-
elle, mais j'tais forte de mon innocence, et j'esprais que le
temps et ma conduite les avaient effacs...

--La foi perdue ne revient plus.

--Jamais l'pouvantable ide ne m'tait venue que vous doutiez,
que vous pouviez douter de votre paternit!

Le marquis de Boiscoran secouait la tte.

--C'tait ainsi, cependant, dit-il. J'ai cruellement souffert.
J'aimais Jacques. Oui, malgr tout, malgr moi-mme, je l'aimais!
N'avait-il pas toutes les qualits qui sont l'orgueil et la joie
d'une famille! N'tait-il pas gnreux et fier, ouvert  tous les
nobles sentiments, affectueux et toujours empress de me plaire!
Jamais je n'ai eu qu' me louer de lui. Et encore en ces derniers
temps, pendant cette excrable guerre, n'a-t-il pas fait preuve de
la plus rare bravoure, et n'a-t-il pas vaillamment conquis la
croix qu'on lui a donne!... Toujours, de tous cts, me sont
venues  son sujet des flicitations. On me vantait son
intelligence, son application au travail. Hlas! c'est quand on me
disait que j'tais un heureux pre que j'tais le plus malheureux
des hommes. Combien de fois ne m'est-il pas arriv, d'un mouvement
irrsistible, de l'attirer sur mon coeur! Mais aussitt le doute
horrible tressaillait en moi. S'il n'tait pas mon fils!... Et je
le repoussais, et dans ses traits je cherchais quelque chose des
traits de l'autre.

Sa colre s'puisait, use par son excs mme. Il s'attendrissait.
Et se laissant tomber sur un fauteuil, et cachant son visage entre
ses mains:

--S'il tait mon fils, cependant! murmura-t-il. S'il tait
innocent... Ah! ce doute est intolrable!... et moi qui me suis
obstin  ne pas bouger d'ici!... Moi qui n'ai rien fait pour
lui!... Je pouvais tout, au dbut. Il m'et t si facile
d'obtenir que l'instruction ft confie  un autre qu' ce Galpin-
Daveline, son ami autrefois, maintenant son ennemi mortel!

M. de Boiscoran l'avait dit, l'orgueil de la marquise tait
intraitable. Et cependant, blesse aussi cruellement qu'une femme
puisse l'tre, elle refoulait toutes les rvoltes de son tre et,
songeant  son fils, elle demeurait humble.

Tirant de son sein une lettre que Jacques lui avait fait parvenir
dans la soire de son dpart, elle la tendit  son mari en disant:

--Voulez-vous lire ce que vous crit notre fils, monsieur?

D'une main tremblante, le marquis prit cette lettre, et,
l'enveloppe brise, il lut:

_M'abandonnez-vous donc, mon pre, quand tout le monde
m'abandonne? Jamais votre affection ne m'a t si ncessaire. Le
pril est immense. Tout est contre moi. Jamais un tel concours de
circonstances fatales ne s'est vu. Peut-tre me sera-t-il
impossible de dmontrer mon innocence. Mais vous, est-il possible
que vous croyiez votre fils coupable d'un crime stupide et
lche?... Oh, non! n'est-ce pas? Ma rsolution est prise, je
lutterai jusqu'au bout... Jusqu' mon dernier souffle, je
dfendrai, non ma vie, mais mon honneur... Ah! si vous saviez!...
Mais il est de ces choses qu'on n'crit pas, et qu'on ne peut dire
qu' son pre... Je vous en conjure, venez, que je vous voie, que
votre main serre la mienne... Ne refusez pas cette consolation
suprme  votre malheureux fils.:._

D'un bloc, le marquis s'tait dress.

--Oh, oui! bien malheureux! s'cria-t-il. (Et s'inclinant  demi
devant sa femme:) Je vous ai interrompue, fit-il. Maintenant, je
vous prie de tout me dire...

L'amour de la mre touffa le ressentiment de la femme. Sans
l'ombre d'une hsitation, et comme si rien ne se ft pass,
Mme de Boiscoran rpta le rcit de Jacques  matre Magloire.

Le marquis semblait un homme assomm.

--C'est inou! rptait-il. (Et quand sa femme eut achev:) Voil
donc, reprit-il, pourquoi Jacques s'tait si fort irrit quand
vous lui avez parl d'inviter madame de Claudieuse, et pourquoi il
vous avait dit que, s'il la voyait entrer par une porte, il
sortirait par l'autre... Nous ne comprenions pas cette aversion...

--Hlas! ce n'tait pas de l'aversion. Jacques ne faisait en cela
que servir la savante dissimulation de madame de Claudieuse.

En moins d'une minute, les rsolutions les plus opposes se lurent
sur le visage de M. de Boiscoran. Il hsita, et enfin:

--Tout ce qui est possible pour rparer mon inaction, dit-il, je
le ferai. J'irai  Sauveterre. Il faut que Jacques soit sauv.
Monsieur de Margeril est tout-puissant, voyez-le, je vous le
permets, je vous le demande...

Deux larmes brlantes, les premires depuis le commencement de
cette scne, jaillirent des yeux de la marquise.

--Ne comprenez-vous donc pas, monsieur, dit-elle, que ce que vous
me demandez est maintenant impossible... Tout, oui, tout au monde,
except cela!... Mais Jacques et moi sommes innocents; Dieu aura
piti de nous, matre Folgat nous sauvera.


19

Dj matre Folgat tait  l'oeuvre.

Confiance en sa cause, conviction de l'innocence de Jacques,
attrait de l'inconnu, fivre de la lutte, incertitude du rsultat,
convoitise du succs, affection, intrt, passion, tout se
runissait pour exalter le gnie du jeune avocat et fouetter son
activit. Et au-dessus de tout encore planait, mystrieux et
indfinissable, le sentiment que lui inspirait Mlle de Chandor.

Car il avait subi le charme, comme tous les autres. Ce n'tait pas
de l'amour, car dire amour, c'est dire esprance, et il savait
bien que toute et  tout jamais Mlle Denise appartenait  Jacques;
c'tait un sentiment puissant et doux, qui lui faisait souhaiter
se dvouer pour elle et dsirer d'tre pour quelque chose dans sa
vie et dans son bonheur. C'est pour elle que, sacrifiant toutes
ses affaires et oubliant ses clients, il tait rest  Sauveterre.
C'est pour elle surtout qu'il voulait sauver Jacques de Boiscoran.

 peine arriv  la gare, il avait laiss la marquise de Boiscoran
 la garde du vieil Antoine et, sautant dans une voiture, il
s'tait fait conduire chez lui.

La veille, il avait adress une dpche, son domestique
l'attendait. En moins de rien, il eut chang de vtements.
Remontant aussitt en voiture, il partit  la recherche de l'homme
le plus apte, selon lui,  claircir cette tnbreuse intrigue.

C'tait un certain Goudar, qui avait  la prfecture de police des
fonctions assez mal dfinies, mais assez bien rtribues pour lui
donner l'aisance. C'tait un de ces agents  tout faire, que la
police rserve pour les oprations dlicates et les expditions
scabreuses, o il faut  la fois du flair et du tact, une
intrpidit  toute preuve et un imperturbable sang-froid.

Matre Folgat avait eu occasion de le connatre et de l'apprcier,
lors de l'affaire de la Socit d'Escompte mutuel. Lanc sur les
traces du grant, qui s'tait enfui laissant un dficit de
plusieurs millions, Goudar l'avait rejoint et arrt au Canada,
aprs trois mois de courses effrnes  travers l'Amrique.

Mais le jour de son arrestation, ce grant n'avait sur lui, dans
son portefeuille et dans ses malles, que quarante-trois mille
francs. Qu'taient devenus les millions? Lorsqu'on l'interrogea,
il rpondit qu'ils taient dissips; qu'il avait jou  la Bourse,
qu'il avait t malheureux...

Tout le monde le crut, sauf Goudar. Surexcit par l'appt d'une
rcompense magnifique, il se remit en campagne et russit, en
moins de six semaines,  retrouver seize cent mille francs qui
avaient t dposs  Londres chez une femme de moeurs quivoques.

L'histoire elle-mme est bien connue. Ce qu'on ignore, c'est le
gnie d'investigation, la fertilit de ressources et d'expdients
qu'avait d dployer Goudar pour obtenir un tel rsultat. Or,
matre Folgat le savait exactement, lui qui avait t le conseil
et l'avocat des actionnaires de la Socit d'Escompte mutuel. Et
il s'tait bien jur que si jamais une occasion se prsentait,
c'est  cet habile homme qu'il aurait recours.

Goudar, qui tait mari et pre de famille, demeurait au diable,
route de Versailles, tout prs des fortifications.

Il occupait, seul avec les siens, une petite maison dont il tait,
ma foi, propritaire, vritable retraite du sage, avec un jardinet
sur la route et, de l'autre ct, un vaste jardin o il cultivait
des plantes et des fruits admirables, et o il levait toutes
sortes d'animaux.

Car c'est un fait  remarquer que tous ces hommes de police, qui
remuent  la journe le fumier social, adorent la campagne et,
dgots sans doute des hommes, aiment de passion les btes et les
fleurs.

Lorsque matre Folgat descendit de voiture devant cette plaisante
habitation, une jeune femme de vingt-cinq ans, blouissante de
beaut, de jeunesse et de fracheur, jouait dans le jardinet avec
une petite fille de trois  quatre ans, toute blonde et toute
rose.

--Monsieur Goudar, madame? demanda matre Folgat aprs avoir
salu.

La jeune femme rougit lgrement, et modeste, mais non
embarrasse:

--Mon mari, monsieur, rpondit-elle d'une voix admirablement
timbre, est dans le jardin, et vous le trouverez en prenant cette
alle qui tourne la maison.

Ayant suivi l'indication, le jeune avocat ne tarda pas 
apercevoir son homme.

La tte couverte d'un vieux chapeau de paille, en pantoufles et en
bras de chemise, ayant devant lui un tablier bleu  pice et 
poche comme en portent les jardiniers, Goudar tait grimp sur une
chelle et s'appliquait  loger dans des sacs de crin les superbes
chasselas de ses treilles.

Entendant le sable crisser sous des pas, il tourna la tte, et
tout de suite:

--Tiens! fit-il, matre Folgat chez moi!... Bonjour, matre!

Grande fut la surprise du jeune avocat de se voir ainsi reconnu du
premier coup d'oeil. Il n'et certes pas, lui, reconnu ainsi le
policier. Plus de trois ans s'taient couls depuis qu'ils ne
s'taient vus. Et combien de temps s'taient-ils vus! pas une
heure en deux fois.

Il est vrai que Goudar tait un de ces hommes dont on ne garde pas
souvenir. De taille moyenne, il n'tait ni gras ni maigre, ni brun
ni blond, ni jeune ni vieux. Un employ aux passeports et
certainement crit ainsi son signalement: front ordinaire, nez
ordinaire, bouche ordinaire, yeux de couleur indcise, absence de
signes particuliers.

On ne pouvait pas dire qu'il et l'air niais, mais il n'avait pas
l'air intelligent. En lui, tout tait ordinaire, moyen et indcis.
Pas un trait saillant. Il devait fatalement passer inaperu et
tre oubli aussitt pass.

--Vous me voyez en train de prparer ma rcolte pour l'hiver,
dit-il  matre Folgat. Agrable besogne! Cependant je suis 
vous. Encore ces trois grappes dans ces trois sacs, et je
descends.

Ce fut l'affaire d'un instant, et ds qu'il fut  terre:

--Eh bien! interrogea-t-il, que dites-vous de mon jardin?

Et tout de suite il voulut faire visiter son domaine, et avec les
extases d'un propritaire, il vantait la saveur de ses poires
duchesse, il exaltait les couleurs clatantes de ses dahlias, il
clbrait l'amnagement de sa basse-cour, o se voyaient des
cabanes pour les lapins et un bassin pour les canards de toutes
couleurs et des espces les plus varies.

Du fond du coeur, matre Folgat maudissait ces enthousiasmes. Que
de temps perdu!... Mais quand on attend un service d'un homme,
c'est bien le moins qu'on flatte sa manie. Aussi renchrissait-il
sur tous les loges. Et toujours dans le but de se concilier les
bonnes grces du policier, tirant un tui  cigares et le lui
prsentant tout ouvert:

--Vous en offrirais-je un? fit-il.

--Merci, je ne fume jamais, rpondit Goudar. (Et voyant
l'tonnement de l'avocat:) Jamais chez moi, du moins, ajouta-t-il.
J'ai cru remarquer que l'odeur du tabac dplat  ma femme...

Positivement, si matre Folgat n'et pas connu l'homme, il l'et
pris pour quelque bon et simple rentier, inoffensif et rien moins
que subtil, et, lui tirant sa rvrence, il se ft retir. Mais il
l'avait vu  l'oeuvre, et  sa suite il visita et admira encore
une serre bien tablie, la couche des melons et la force des
asperges.

Jusqu' ce qu'enfin, conduisant son hte au fond du jardin, sous
une tonnelle o se trouvaient une table et des siges rustiques:

--Maintenant, dit Goudar, asseyons-nous, matre, et dites-moi
votre affaire, car ce n'est pas pour l'unique plaisir de visiter
mon domaine que vous tes venu...

Goudar tait de ces hommes qui ont reu en leur vie plus de
confidences que dix confesseurs, dix avous et dix mdecins
ensemble. On pouvait tout lui dire.

Sans l'ombre d'une hsitation, et tout d'un trait, matre Folgat
lui dit l'histoire de Jacques et de Mme de Claudieuse.

Il couta sans un mot, sans un geste, sans qu'un des muscles de
son visage tressaillt. Et quand l'avocat eut achev:

--Eh bien! demanda-t-il.

--Avant tout, rpondit matre Folgat, je voudrais votre
impression. Admettez-vous les explications de monsieur de
Boiscoran?

--Pourquoi non? J'en ai, par ma foi, vu bien d'autres!

--Alors vous pensez que, malgr tant de charges qui l'accablent,
il faut croire  son innocence?

--Permettez, je ne pense rien. Diable! il faut tudier une
affaire avant d'mettre son opinion. (Il sourit, et regardant le
jeune avocat:) Mais voil bien des prambules, fit-il.
Qu'attendez-vous donc de moi?

--Votre aide, pour faire jaillir la vrit. L'homme de la
prfecture, assurment, s'attendait  quelque proposition de ce
genre. Aprs une minute de rflexion, regardant fixement matre
Folgat:

--Si je vous ai bien compris, reprit-il, vous voudriez procder 
une contre-instruction au bnfice de la dfense?

--Prcisment.

--Et  l'insu de l'accusation?

--Juste.

--Eh bien! il m'est impossible de vous servir. Le jeune avocat
tait trop au courant des affaires pour n'avoir pas prvu une
certaine rsistance, et il s'tait proccup des moyens de
triompher.

--Ce n'est pas votre dernier mot, mon cher Goudar, dit-il.

--Pardonnez-moi. Je ne m'appartiens pas, j'ai un emploi et des
occupations journalires...

--Vous pouvez demander, et on ne vous refuserait certainement pas
un cong d'un mois.

--C'est vrai, mais il est certain aussi qu'on s'inquiterait  la
prfecture de ce cong. On me surveillerait probablement. Et si
l'on venait  dcouvrir que je me mle de faire de la police pour
le compte des particuliers, on me laverait la tte solidement et
on se priverait de mes services.

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh! On ferait ce que je vous dis, et on
aurait raison. Car enfin, o irions-nous, et que deviendraient la
scurit et la libert individuelles, si le premier venu avait le
droit d'embaucher les agents de la prfecture et de les employer 
sa fantaisie? Et que deviendrais-je, si je venais  perdre ma
place?

--La famille de monsieur de Boiscoran est riche et tmoignerait
magnifiquement sa reconnaissance  l'homme qui le sauverait...

--Et si je ne le sauvais pas! Et si au lieu de russir 
dmontrer son innocence, je ne parvenais qu' recueillir des
preuves nouvelles de sa culpabilit?

L'objection tait si forte que matre Folgat n'essaya mme pas de
la discuter.

--Je pourrais, dit-il, vous remettre comme entre de jeu une
certaine somme qui vous resterait acquise quel que ft le
rsultat...

--Quelle somme? Une centaine de louis? Certes, cent louis ne sont
pas  ddaigner, mais qu'en ferais-je, si j'tais mis  pied? Je
n'ai pas  penser qu' moi; j'ai une femme et un enfant, et pour
toute fortune cette bicoque qui n'est mme pas finie de payer. Ma
femme, qui est orpheline, n'avait en dot que son tat de
repriseuse de dentelles et de cachemires. Ma place n'est pas le
Prou, mais avec les gratifications extraordinaires, elle me vaut,
bon an mal an, sept ou huit mille francs, sur lesquels j'en
conomise deux ou trois...

D'un geste amical, le jeune avocat l'arrta.

--Si je vous offrais dix mille francs?...

--Une anne d'appointements...

--Si je vous en offrais quinze mille?... Goudar ne rpondit pas,
mais son oeil brilla.

--C'est une affaire intressante que celle de monsieur de
Boiscoran, poursuivit matre Folgat, et telle qu'il ne s'en
prsente gure. L'homme qui parviendrait  dmontrer l'inanit de
l'accusation grandirait singulirement sa rputation...

--Se ferait-il aussi des amis au parquet?

--J'avoue que je ne le pense pas. L'homme de la police secouait
la tte.

--Eh bien! moi, dit-il, j'avoue que ce n'est ni pour la gloire ni
par amour de l'art que je travaille. Oh! je sais bien que la
vanit est le grand mobile de quelques-uns de mes confrres; j'ai
connu le pre Tabaret, je connais Lecoq... je suis plus positif.
Mon mtier ne m'a jamais plu, et si je continue  l'exercer, c'est
faute d'argent pour en entreprendre un autre. Il dsespre ma
femme, d'ailleurs, qui ne vit pas tant que je suis dehors, et qui
tremble toujours qu'on ne me rapporte un beau matin avec un
couteau plant entre les paules.

Sans cesser d'couter, matre Folgat avait tir de sa poche et
pos sur la table un portefeuille fort gonfl.

--Avec quinze mille francs, pronona-t-il, on peut entreprendre
quelque chose...

--C'est vrai... Il y a  vendre, touchant mon jardin, un terrain
qui m'irait comme un gant. Le commerce des fleurs rapporte gros 
Paris et plairait joliment  ma femme. On peut gagner beaucoup
avec les fruits...

L'avocat comprenait bien qu'il tenait son homme.

--Ajoutez, mon cher Goudar, insista-t-il, qu'en cas de succs,
ces quinze mille francs ne seraient qu'un acompte. Peut-tre les
doublerait-on. Monsieur de Boiscoran est le plus gnreux des
hommes, et ce lui serait une joie que de rcompenser royalement
l'homme qui l'aurait sauv...

Il ouvrait son portefeuille, tout en parlant, et il en tirait
quinze billets de mille francs qu'il talait sur la table.

-- tout autre qu' vous, continua-t-il, j'hsiterais  remettre
d'avance une somme aussi forte. Un autre, l'argent reu, ne
s'occuperait peut-tre plus de mon affaire. Mais je sais votre
probit, et si en change de mes billets, vous me donnez votre
parole, je serai tranquille... Voyons, est-ce dit?

L'motion du policier tait grande, car si matre qu'il ft de ses
impressions, il avait lgrement pli.

Hsitant, il maniait les billets de banque d'une main frmissante,
jusqu' ce que tout  coup:

--Attendez-moi deux minutes, dit-il.

Et se levant brusquement, il courut vers la maison.

Va-t-il consulter sa femme? se demandait matre Folgat.

Il y allait positivement, car le moment d'aprs ils apparurent au
bout de l'alle, discutant avec une certaine animation.

D'ailleurs, la discussion dura peu. Revenant  la tonnelle:

--C'est entendu, dclara Goudar, je suis votre homme.

Joyeusement, l'avocat lui serra la main.

--Merci! s'cria-t-il, car, aid par vous, je rponds presque du
succs... Malheureusement le temps presse... Quand nous mettrons-
nous  l'oeuvre?

-- l'instant. Permettez-moi de changer de costume et je suis 
vous. Il faudra que vous me donniez les clefs de la maison de la
rue des Vignes.

--Je les ai dans ma poche...

--En ce cas, nous allons y aller immdiatement, car il me faut
avant tout reconnatre le terrain... Et vous allez voir si je suis
long  ma toilette!

Moins d'un quart d'heure aprs, effectivement, il reparaissait,
vtu d'une longue redingote noire et gant, prsentant le type
achev de ces dignes boutiquiers retirs, aprs fortune faite,
qu'on rencontre dans la banlieue de Paris, promenant au soleil
l'ennui de leur oisivet et l'incurable regret de leur boutique.

--Partons, dit-il  l'avocat.

Et aprs avoir salu Mme Goudar, qui les accompagna de son plus
radieux sourire, ils montrent en voiture en criant au cocher:

--Rue des Vignes, 23!

C'est une singulire rue que cette rue des Vignes, qui ne mne
nulle part, peu connue et si peu frquente que l'herbe y pousse
dru. Trs longue, elle affecte la forme d'un vaste demi-cercle
dont la rue de Boulainvilliers est la corde. Montueuse, tortueuse,
raboteuse,  peine pave, elle ressemble bien plus  une ruelle de
village qu' une des voies de Paris. Point de boutiques,  peine
quelques maisons, mais de droite et de gauche d'interminables murs
de jardins, au-dessus desquels s'lvent de grands arbres.

--Ah! l'endroit est bien choisi pour de mystrieux rendez-vous,
grommelait Goudar. Trop bien choisi mme, car nous n'y trouverons
pas de renseignements.

La voiture s'arrta devant une petite porte perce dans un vieux
mur dont les nombreuses rparations trahissaient les ravages des
deux siges.

--Nous voil au 23, bourgeois, dit le cocher, mais je ne vois pas
de maison...

On ne la voyait pas de la rue, mais tant entrs, matre Folgat et
Goudar l'aperurent, s'levant au milieu d'un immense jardin,
simple et coquette, avec son double perron, son toit d'ardoises et
ses persiennes frachement peintes.

--Mon Dieu! s'cria l'homme de la prfecture, qu'un jardinier
serait bien ici!

Et matre Folgat devina  son accent de telles convoitises que,
tout aussitt:

--Si nous sauvons monsieur de Boiscoran, dit-il, je suis bien sr
qu'il ne gardera pas cette habitation...

--Visitons! dit l'agent d'un ton qui rvlait une envie immense
de russir.

Malheureusement Jacques de Boiscoran avait dit vrai. Meubles,
tapis, tentures, tout tait neuf, et c'est inutilement que Goudar
et matre Folgat explorrent les quatre pices du rez-de-chausse
et les quatre pices de l'tage suprieur, le sous-sol, o tait
la cuisine, et enfin les greniers.

--Nous ne recueillerons pas un indice dans cette maison, dclara
l'homme de la prfecture. Pour l'acquit de ma conscience, j'y
viendrai passer un aprs-midi, mais aujourd'hui nous avons mieux 
faire. Voyons les gens des environs...

Les habitants ne sont pas nombreux, rue des Vignes. Un chef
d'institution et un nourrisseur, un serrurier en btiments et un
loueur de voitures, cinq ou six propritaires et l'invitable
marchand de vin-traiteur constituent toute la population.

--Notre tourne sera bientt faite, dit l'homme de police, aprs
avoir ordonn au cocher d'aller attendre au bout de la rue.

Ni le chef d'institution ni ses employs ne savaient rien.

Le nourrisseur avait ou dire que la maison numro 23 appartenait
 un Anglais, mais il ne l'avait jamais aperu et ignorait mme
son nom.

Le serrurier, lui, savait que cet Anglais s'appelait Francis
Burnett. Il avait fait pour lui divers travaux dont il avait t
fort bien pay et avait eu par consquent occasion de le voir,
mais il y avait si longtemps de cela qu'il se dclarait incapable
de le reconnatre.

--Nous jouons de malheur, disait matre Folgat aprs cette
troisime visite.

Plus fidle tait la mmoire du loueur de voitures. Il connaissait
fort bien, affirma-t-il, l'Anglais du numro 23, l'ayant conduit
deux ou trois fois, et le signalement qu'il en donna tait
exactement celui de Jacques de Boiscoran. Il se rappelait encore
qu'un soir qu'il faisait un temps affreux, sir Burnett tait venu
de sa personne lui demander une voiture. C'tait pour une dame qui
y tait monte seule et qui s'tait fait conduire place de la
Madeleine. Mais la nuit tait sombre, la dame portait un voile
pais, il n'avait pas distingu ses traits, et tout ce qu'il
pouvait dire, c'est qu'elle lui avait paru d'une taille au-dessus
de la moyenne.

--C'est toujours cela, disait Goudar en quittant le loueur. Mais
le mieux renseign doit tre le marchand de vin. Si j'tais seul,
je djeunerais chez lui.

--J'y djeunerai volontiers avec vous, dclara matre Folgat.

Ainsi fut-il fait, et ce fut sagement fait.

Le marchand de vin ne savait pas grand-chose; mais son garon, qui
habitait le quartier depuis cinq ou six ans, connaissait de vue
sir Burnett et avait surtout bien connu sa domestique anglaise,
Suky Wood.

Et, tout en servant, il donnait quantit de dtails.

Suky, racontait-il, tait une grande diablesse de plus de cinq
pieds, rousse  mettre le feu  ses bonnets, et qui avait les
grces d'un cuirassier habill en femme. Il avait souvent et
longuement caus avec elle, quand elle venait chercher une portion
du plat du jour pour son dner, ou acheter de la bire qu'elle
aimait beaucoup.

Elle se dclarait fort satisfaite de sa place, disant qu'elle y
tait bien paye et qu'elle n'avait autant dire rien  faire,
puisqu'elle tait seule  la maison les trois quarts de l'anne.

Par elle, le garon marchand de vin avait appris que M. Burnett
devait avoir un autre domicile, et qu'il ne venait rue des Vignes
que pour recevoir une dame. Mme, cette dame intriguait beaucoup
Suky. Jamais, prtendait-elle, jamais elle n'avait pu seulement
lui voir le bout du nez, tant elle savait bien prendre ses
prcautions; mais elle se promettait bien qu'elle finirait par la
dvisager...

--Et comptez qu'elle y aura russi tt ou tard, souffla Goudar 
l'oreille de matre Folgat.

Enfin, par ce garon marchand de vin, on sut encore que Suky avait
t trs lie avec la servante d'un vieux rentier clibataire qui
demeurait au numro 27.

--Il faut y aller, dcida Goudar.

Prcisment, le matre de cette fille venait de sortir, et elle
tait seule au logis. Un peu effraye d'abord de la visite et des
questions de ces deux inconnus, elle ne tarda pas  se rassurer
aux patelinages de l'homme de la prfecture, et, comme elle avait
la langue des mieux pendues, elle confirma pleinement et dveloppa
toutes les assertions du garon marchand de vin.

Suky, dont elle avait eu toute la confiance, ne s'tait pas gne
pour lui dire que M. Burnett n'tait pas anglais et ne s'appelait
pas Burnett, et que s'il venait se cacher ainsi rue des Vignes
sous un faux nom, c'tait pour y recevoir sa bonne amie, qui tait
une femme du grand monde, admirablement belle.

Enfin, au moment de la guerre, quand elle avait quitt Paris, Suky
avait annonc qu'elle se rendait en Angleterre dans sa famille.

En sortant de la maison du vieux rentier:

--C'est bien peu, ce que nous venons de recueillir, disait Goudar
au jeune avocat, et des jurs ne s'en contenteraient pas... Mais
c'est assez pour confirmer, au moins en partie, le rcit de
monsieur Jacques de Boiscoran. Il nous est prouv dsormais qu'il
recevait une femme qui avait le plus grand intrt  se cacher.
tait-ce, comme il l'affirme, madame de Claudieuse? C'est ce que
Suky nous apprendrait, car certainement elle l'a vue. Donc, il
faut retrouver Suky... Et, maintenant, remontons en voiture et
rendons-nous  la prfecture. Vous m'attendrez au caf du Palais-
de-Justice. Je n'en ai pas pour plus d'un quart d'heure...

Il en eut pour une grande heure et demie, et matre Folgat
commenait  presque s'inquiter quand enfin il reparut, l'air
fort satisfait.

--Garon, un bock, commanda-t-il. (Et s'asseyant en face de
l'avocat:) J'ai t longtemps, dit-il, mais je n'ai pas perdu mon
temps. D'abord, j'ai obtenu un cong d'un mois. J'ai ensuite mis
la main prcisment sur le gaillard dont je rvais pour expdier 
la recherche de sir Burnett et de Suky. C'est un brave garon
nomm Barousse, fin comme l'ambre, et qui parle anglais comme s'il
tait n  Londres. Il demande, ses frais de voyage pays, vingt-
cinq francs par jour, plus quinze cents francs de gratification
s'il russit. J'ai rendez-vous avec lui  six heures, pour lui
rendre une rponse dfinitive. Si ces conditions vous conviennent,
ce soir mme, bien styl par moi, il sera en route pour
l'Angleterre.

Pour toute rponse, matre Folgat sortit un billet de mille francs
en disant:

--Voil pour les premiers frais. Goudar avait achev son bock.

--Cela tant, matre, reprit-il, je vous quitte... Je vais aller
rder rue de la Ferme-des-Mathurins, autour de la maison de
monsieur de Tassar de Bruc, le pre de madame de Claudieuse. Peut-
tre y rcolterai-je quelque chose. Demain, je passerai la journe
 tudier  la loupe la maison de la rue des Vignes, et 
interroger les fournisseurs dont vous m'avez donn la liste.
Aprs-demain, j'aurai probablement fini ici. Donc, dans quatre ou
cinq jours, vous verrez arriver  Sauveterre un individu qui sera
moi. (Et se levant:) Car il faut que je sauve monsieur de
Boiscoran, ajouta-t-il; je le veux, il le faut... il a une trop
jolie maison... Allons, au revoir  Sauveterre.

Quatre heures sonnaient.

Sur les talons de Goudar, matre Folgat quitta le caf et
descendit les quais pour gagner la rue de l'Universit. Il avait
hte de revoir M. et Mme de Boiscoran.

--Madame la marquise repose, lui rpondit le valet auquel il
s'adressa, mais monsieur le marquis est dans son cabinet.

C'est l, en effet, que le jeune avocat le trouva, encore tout
boulevers de l'pouvantable scne du matin.

Il n'avait rien dit  sa femme qu'il ne penst, malheureusement;
mais il tait dsespr de l'avoir dit en de telles circonstances.
Et, cependant, il en prouvait un grand soulagement, car, en
vrit, il se sentait en partie dlivr des horribles doutes dont
il avait si longtemps gard le secret.

Lorsqu'il vit entrer matre Folgat:

--Eh bien? interrogea-t-il d'une voix altre. Minutieusement le
jeune avocat rpta le rcit de la marquise; mais il dit, en
outre, ce qu'elle n'avait pas pu dire, puisqu'elle l'ignorait: les
projets dsesprs de Jacques.

 cette rvlation, M. de Boiscoran eut un geste dsol.

--Malheureux! s'cria-t-il. Et moi qui l'accusais!... Il songeait
 se tuer!

--Et nous avons eu bien de la peine, matre Magloire et moi,
ajouta matre Folgat,  triompher de sa rsolution, bien de la
peine  lui faire comprendre que jamais, quoi qu'il arrive, un
innocent n'a le droit de recourir au suicide...

Une grosse larme roulait le long des joues du vieux gentilhomme.

--Ah! j'ai t cruellement injuste! murmura-t-il. Pauvre
malheureux enfant! (Puis, tout haut:) Mais je le verrai, reprit-
il, je suis rsolu  accompagner madame de Boiscoran 
Sauveterre... Quand partez-vous?

--Rien ne me retient plus  Paris, tout ce que j'avais  y faire
est fait, et je pourrais partir ce soir mme... Mais je suis
vraiment trop fatigu. Je compte prendre demain matin le train de
dix heures quarante-cinq.

--Cela tant, nous ferons le voyage ensemble. C'est entendu,
n'est-ce pas? Demain,  dix heures  la gare d'Orlans. Nous
serons  Sauveterre  minuit.


20

Lorsque la marquise de Boiscoran, le jour de son dpart de
Sauveterre, tait alle rendre visite  son fils, Mlle Denise de
Chandor avait demand  y aller avec elle.

Refuse, la jeune fille n'avait pas insist.

--Je vois bien qu'on me cache quelque chose, avait-elle dit
simplement, mais qu'importe!

Et elle s'tait rfugie au salon, et l, assise  la place o
elle s'asseyait autrefois, en ces temps heureux o Jacques passait
prs d'elle toutes ses soires, elle tait reste de longues
heures immobile, les sourcils froncs, semblant suivre de l'oeil
dans l'espace des scnes invisibles pour les autres.

L'inquitude tait sans bornes de grand-pre Chandor et des
tantes Lavarande. C'est qu'ils savaient, mieux peut-tre qu'elle
ne se savait elle-mme, Denise, leur enfant adore, leur plus cher
et leur unique souci depuis bientt vingt ans. C'est qu'ils
connaissaient chacune des expressions de cette physionomie, miroir
fidle de l'me la plus pure. C'est qu' un tressaillement de son
visage,  un geste,  une intonation de sa voix, ils s'taient
habitus  dmler ses penses.

--Certainement, Denise mdite quelque grave projet, disaient les
tantes  M. de Chandor. Elle rflchit, elle calcule, elle est en
train de prendre une rsolution.

C'tait l'avis du vieux gentilhomme. Et  plusieurs reprises:

-- quoi penses-tu, chre fille? lui demanda-t-il.

-- rien, bon papa, rpondit-elle.

--Tu es plus triste encore qu' l'ordinaire; pourquoi?

--Hlas! le sais-je moi-mme! Sait-on pourquoi, selon les jours,
on a le coeur plein de soleil ou plein de brume!

Mais, le lendemain, elle voulut absolument qu'on la conduist chez
ses couturires, et, comme elle y trouva Mchinet, le greffier,
elle resta en confrence avec lui une grosse demi-heure. Puis, le
soir, le docteur Seignebos tant venu, elle le guetta  sa sortie
et le tint longtemps  causer tout bas devant la porte.

Et enfin, le lendemain encore, elle demanda qu'il lui ft permis
d'aller visiter Jacques.

Il n'y avait pas  lui refuser cette triste satisfaction. Il fut
convenu que l'ane des tantes Lavarande, Mlle Adlade,
l'accompagnerait.

Et, sur les deux heures, elles frappaient  la porte de la prison
et demandaient Jacques au gelier qui tait venu leur ouvrir.

--Je cours le chercher, mademoiselle, rpondit Blangin. En
attendant, prenez donc la peine d'entrer chez moi, car le parloir
est tellement humide que moins vous y resterez, mieux cela vaudra.

Ainsi fit Mlle Denise, ou plutt elle fit plus, car laissant la
tante Lavarande dans la pice du bas, elle entrana Mme Blangin
dans la chambre du haut, ayant, prtendit-elle, quelque chose 
lui dire.

Quand elles redescendirent, Blangin tait de retour, annonant que
M. de Boiscoran attendait.

--Viens! dit la jeune fille en entranant sa tante. Mais elle
n'avait pas fait dix pas dans l'troit et long corridor qui menait
au parloir, qu'elle s'arrta. Saisie par l'humidit qui tombait
des votes comme un linceul glac, flchissant sous l'excs des
plus terribles motions, elle chancelait et en tait rduite 
s'appuyer au mur tout fleuri de salptre.

--Seigneur! elle se trouve mal! s'cria Mlle Adlade.

Du geste, Mlle Denise lui imposa silence.

--Ce n'est rien, dit-elle, tais-toi! (Et rassemblant toute son
nergie, et appuyant sa petite main caressante sur l'paule de la
vieille demoiselle:) Tante aime, ajouta-t-elle, il faut que tu
nous rendes un immense service... C'est bien important, ce que
j'ai  dire  Jacques, et il serait trs dangereux qu'on
l'entendt... Je sais qu'on pie souvent les conversations des
prisonniers. Reste, je t'en prie, dans ce corridor; si quelqu'un
venait, tu nous prviendrais...

--Y songes-tu, chre enfant, serait-il convenable...

La jeune fille l'arrta encore.

--Quand je suis venue passer la nuit ici, dit-elle, tait-ce
convenable? Hlas! dans notre situation, toute dmarche est
convenable qui peut tre utile!

Et comme tante Lavarande ne rpondait pas, certaine de sa
ponctuelle soumission, elle s'avana vers le parloir.

--Denise! s'cria Jacques ds qu'elle apparut sur le seuil.
Denise!...

Il tait debout, le malheureux, au milieu de cette grande salle
lugubre, plus blanc que le pltre de la muraille, mais calme, en
apparence, et presque souriant. La violence qu'il se faisait tait
horrible. Mais pouvait-il laisser voir  sa fiance l'horreur de
son dsespoir! Ne devait-il pas tout faire, au contraire, pour la
rassurer?

S'avanant vers elle et lui prenant les mains:

--Ah! vous tes bonne d'tre venue, commena-t-il, trop bonne! Et
cependant je vous attendais. Depuis ce matin, j'ai l'oreille au
guet et je tressaille  tous les grincements de la porte de la
prison. Mais me pardonnerez-vous jamais de vous avoir rduite 
pntrer, pour me voir, dans un lieu tel que celui-ci, malpropre
et laid, et qui n'a pas mme la sinistre posie de l'horrible?

Elle le regardait avec une fixit si obstine que les paroles
finirent par expirer sur ses lvres.

--Pourquoi me mentir, Jacques? dit-elle tristement.

--Je vous mens, moi?...

--Oui. Pourquoi affecter cette tranquillit si loin de votre me,
et cette gaiet qui fait mal? N'avez-vous plus confiance en moi?
Me jugez-vous si enfant qu'il faille me dissimuler la vrit, ou
si faible et si veule que je ne puisse porter ma moiti de nos
peines!... Cessez de sourire, Jacques, car vous n'avez plus
d'espoir...

--Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.

--Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien
aperue, et je ne vous demande pas ce que c'est... Ce que je sais
suffit: vous tes renvoy devant la cour d'assises...

--Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu
son arrt!

--Mais elle le rendra, et il sera fatal.

C'tait bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frmit. Et
pourtant, s'obstinant au rle qu'il s'tait impos:

--Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai
acquitt.

--En tes-vous bien sr?

--J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.

--Il en est donc une contre! s'cria la jeune fille. (Et,
saisissant les poignets de Jacques et les serrant avec une force
dont jamais on ne l'et crue capable:) Cette chance unique,
ajouta-t-elle, vous n'avez pas le droit de la courir.

Jacques tressaillit de tout son corps. tait-ce possible!
Comprenait-il bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de
suprme dsespoir auquel l'avaient fait renoncer ses dfenseurs!

--Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix trouble.

--Je dis qu'il faut fuir.

--Fuir!...

--Rien n'est si facile. J'ai rflchi, consult, tout prvu. Les
geliers sont  nous. Je viens de m'entendre avec la femme de
Blangin. Un soir, sitt la nuit, on vous ouvre les portes. Un
cheval sell vous attend hors de la ville et des relais ont t
prpars. Vous montez  cheval, et en quatre heures vous tes  La
Rochelle. L, un de ces bateaux pilotes qui peuvent braver les
plus grosses mers vous prend  son bord et vous transporte en
Angleterre...

Jacques hochait la tte.

--Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent... Je ne
puis pas abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous...

Une paisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.

--Je me suis mal explique, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne
partiriez pas seul...

D'un mouvement perdu, il leva les mains vers le ciel.

--Dieu juste! s'cria-t-il, tu me devais cette compensation!

Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait:

--Me supposeriez-vous assez lche pour abandonner l'ami que tout
trahit. Non! non!... Grand-papa et tantes Lavarande
m'accompagneront, et nous vous rejoindrons en Angleterre... Vous
changerez de nom et nous passerons en Amrique, et nous
chercherons bien avant dans les terres, loin des villes et des
hommes, quelque contre nouvelle o nous nous fixerons. Ce ne sera
pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques, c'est le pays
o l'on est libre, o l'on est aim, o l'on vit heureux!

Remu jusqu'aux dernires, jusqu'aux plus subtiles fibres de son
tre par les plus dlirantes sensations, Jacques de Boiscoran
laissait tomber son masque d'impassible insouciance.

tait-il au monde un homme ayant reu une preuve plus tonnante de
dvouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui
runissait toutes ces qualits dont une seule rend fires les
autres jeunes filles, l'esprit et la grce, la noblesse, la
fortune, la beaut, et qui tait la ralisation sublime de tout ce
qui se peut concevoir d'anglique et de pur.

Ah! elle ne calculait pas, celle-l--comme l'autre!... Elle ne
songeait pas  prendre ses srets avant de tendre ses lvres  un
premier baiser! Elle ne faisait pas de la duplicit une science,
et de l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entirement et
sans arrire-pense qu'elle s'abandonnait!

Et c'est au moment o Jacques voyait tout s'crouler autour de
lui, et lorsqu'il touchait aux plus sombres abmes du dsespoir,
que ce bonheur lui arrivait, si grand et si inattendu que son me
flchissait sous le poids.

Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout 
coup, d'une treinte convulsive, attirant  lui sa fiance, la
pressant contre sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux 
demi dnous:

--Soyez bnie,  ma bien-aime! s'cria-t-il, soyez bnie de
votre fidlit au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu,
quoi qu'il advienne, ma part de flicit...

Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une msange aux
mains d'un enfant, elle se dgagea, et se reculant et plongeant
son beau regard dans les yeux de Jacques:

--Fixons donc le jour, dit-elle.

--Quel jour?

--Celui de votre vasion.

Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation.
Il planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de
la ralit. Son visage rayonnant d'une joie cleste s'assombrit
tout  coup, et d'une voix rauque:

--C'est un rve trop beau, pronona-t-il, que nous venons de
faire, il ne saurait se raliser...

Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'tait trop tt
rjouie.

--Que dites-vous? balbutia-t-elle.

--Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!

--Vous me refusez, Jacques! Il ne rpondit pas.

--Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre
et partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-
vous que mon grand-pre et mes tantes Lavarande ne me retiennent
ici malgr moi?...

Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque
sorte se dtremper son nergie, et sa volont vaciller.

--Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne
m'enlevez pas mon courage!

Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un clat
insupportable. Ses lvres sches tremblaient.

--Vous vous rsignez donc  passer en cour d'assises? dit-elle.

--Oui.

--Et si vous tes condamn?...

--Je puis l'tre, je le sais.

--C'est insens! s'cria la jeune fille. Dsespre, elle se
tordait les mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa
bouche:

--Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le flchir,
quelles paroles employer?...

Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour
vous, je vous en supplie, fuyons! C'est la honte vite, c'est la
libert, c'est le salut! Rien ne peut donc vous toucher!... Que
voulez-vous? Faut-il que je me trane  vos pieds! (Et elle se
laissait, en effet, glisser aux pieds de Jacques.) Fuyez,
rptait-elle, fuyez!

Ainsi que tous les hommes vraiment nergiques, Jacques, par
l'excs mme de l'motion, recouvrait la plnitude de son sang-
froid. Matrisant l'affreux dsordre de sa pense, il releva Mlle
Denise et la porta toute dfaillante jusqu'au banc grossier du
parloir.

S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:

--Denise, commena-t-il, par piti, revenez  vous et coutez-
moi. Je suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis
coupable...

--Eh! qu'importe!

--Pensez-vous donc que ma fuite arrterait le procs? Non.
Absent, je n'en serais pas moins jug, et, reconnu coupable sans
discussion, je serais condamn, fltri, dshonor sans retour...

--Qu'importe! dit-elle encore.

Alors il comprit que ce ne serait pas avec de telles objections
qu'il la ramnerait  la raison. Il se releva et d'une voix ferme:

--Laissez-moi donc, pronona-t-il, vous apprendre ce que vous
ignorez. M'vader est ais, j'en conviens. Je crois comme vous que
nous gagnerions facilement l'Angleterre, et mme que nous
russirions  nous embarquer sans tre inquits... Mais aprs? Le
cble transatlantique devance les plus rapides paquebots, et en
mettant le pied sur le sol amricain, j'y trouverais sans doute
des agents chargs de m'arrter... Supposons cependant que
j'chappe  ce premier danger! Croyez-vous qu'il soit au monde un
lieu d'asile pour les incendiaires et les assassins? Il n'en est
pas... Aux plus extrmes limites de la civilisation, je
rencontrerais toujours une police et des soldats qui, le trait
d'extradition  la main, me livreraient  la justice de mon pays.
Seul, je parviendrais peut-tre  djouer toutes les recherches.
Je n'y russirais jamais vous ayant avec moi et ayant prs de nous
votre grand-pre et les tantes Lavarande.

Frappe de ces objections dont elle n'avait pas mme eu l'ide,
Mlle de Chandor se taisait.

--Cependant, continuait Jacques, j'admets que nous ayons chapp
 tous les prils. Quelle serait notre vie? Vous imaginez-vous ce
que doit tre que de toujours fuir et toujours se cacher, que de
n'oser affronter les regards d'un tranger et de trembler sans
cesse d'tre dcouvert!... Avec moi, Denise, votre existence
serait celle de la femme d'un de ces bandits que traquent toutes
les polices du monde. Et, sachez-le, cette existence est si
pouvantable qu'on a vu des sclrats endurcis se livrer pour en
finir, et donner leur tte en change d'une nuit de sommeil!

Pareilles aux perles d'un collier qui s'grne, de grosses larmes
roulaient silencieuses sur les joues de Mlle Denise.

--Peut-tre avez-vous raison, Jacques, murmura-t-elle. Mais,
malheureux, si vous tes condamn!...

--Eh bien! j'aurai du moins fait mon devoir. J'aurai tenu tte 
la destine et dfendu mon honneur. Et, quelle que puisse tre la
condamnation, elle ne me terrassera pas, et tant que mon coeur
n'aura pas cess de battre, je continuerai  lutter. Et si je
meurs avant d'avoir dmontr mon innocence, c'est  mes amis, 
mes parents,  vous, Denise, que je lguerai la tche de
poursuivre ma rhabilitation!

Elle tait digne de comprendre et de partager de tels sentiments.

--J'ai eu tort, Jacques, dit-elle en lui tendant la main, il faut
me pardonner...

Elle s'tait leve, et aprs quelques instants elle s'apprtait 
se retirer, lorsque Jacques la retint.

--Je ne veux pas fuir, dit-il, mais les gens qui consentaient 
favoriser mon vasion ne consentiraient-ils pas  me fournir le
moyen de passer un soir quelques heures hors de la prison?

--Je le crois, rpondit la jeune fille, et si vous le voulez, je
m'en assurerai.

--Oui. Ce serait peut-tre une suprme ressource...

Ils se sparrent, sur ces mots, en s'exhortant au courage et en
se promettant de se revoir les jours suivants.

Mlle Denise rejoignit la pauvre tante Lavarande, bien lasse de sa
longue faction, et elles se htrent de regagner la rue de la
Rampe.

--Comme tu es ple, mon Dieu! s'cria M. de Chandor en
apercevant sa petite-fille, comme tu as les yeux rouges! Qu'est-il
donc arriv?

Elle lui raconta tout, et le vieux gentilhomme se sentit glac
jusque dans la moelle des os, en reconnaissant qu'il n'avait
dpendu que de Jacques de Boiscoran de lui enlever sa petite-
fille. Il ne l'avait pas fait, cependant.

--Ah! C'est un honnte homme! s'cria-t-il. (Et effleurant de ses
lvres le front de Mlle Denise:) Mais tu l'aimes donc plus que
jamais? murmura-t-il.

--Hlas! rpondit-elle, n'est-il pas plus que jamais malheureux?


21

--Vous savez la nouvelle?

--Non.

--Mademoiselle de Chandor est alle visiter monsieur de
Boiscoran.

--Est-ce possible!

--C'est exact. Vingt personnes l'ont vue remonter la rue du
Chteau, au bras de l'ane des demoiselles de Lavarande. Entre 
la prison  deux heures dix minutes, elle n'en est ressortie qu'
trois heures un quart.

--Cette jeune personne est folle!

--Et la tante, que dites-vous de la tante?

--Qu'elle est plus folle encore que sa nice.

--Et monsieur de Chandor?

--Il faut qu'il ait perdu la tte pour autoriser des frasques
pareilles. Aprs cela, vous savez, tantes et grand-pre ont
toujours fait les quatre volonts de mademoiselle Denise...

--Jolie ducation!

--Voil ce qu'elle produit. Aprs un tel clat, il est impossible
qu'une jeune fille trouve un homme qui consente  l'pouser...

Ainsi fut accueillie  Sauveterre la nouvelle de la visite de Mlle
Denise  Jacques, nouvelle qui, en un moment, eut fait le tour de
la ville.

Les dames de la socit n'en revenaient pas. C'est qu'on est
excessivement vertueux  Sauveterre, et qu'on s'y croit, en
consquence, le droit d'tre encore plus svre, et que surtout on
n'y badine pas sur le chapitre des convenances. Braver l'opinion y
est un crime qui ne se pardonne pas. Or, l'opinion, de plus en
plus, se dclarait contre Jacques de Boiscoran. Il tait  terre,
on se disputait la gloire de le frapper.

S'en tirera-t-il? Ce problme, quotidiennement pos au Cercle
littraire, avait fait jaillir des flots d'loquence, provoqu
d'ardentes discussions et mme soulev des disputes terribles,
dont l'une avait failli se terminer par un duel. Mais nul ne se
demandait plus: Est-il innocent?

L'loquence du docteur Seignebos, l'influence de M. Sneschal, les
habiles efforts de Mchinet avaient galement chou.

Ah! nous aurons une session intressante! disaient quantit de
gens qui dj s'inquitaient de savoir quel serait le prsident
des assises, afin d'tre des premiers  lui demander des places.

Aussi, de jour en jour, s'intressait-on plus passionnment au
procs et  tous ceux qui directement ou indirectement s'y
trouvaient mls. On voulait savoir ce que faisaient, disaient et
pensaient M. et Mme de Claudieuse, Cocoleu, M. Galpin-Daveline,
matre Magloire, Mlle de Chandor, Mme de Boiscoran, le docteur
Seignebos.

On puisait dans l'absence du marquis de Boiscoran une preuve
nouvelle de la culpabilit de Jacques.

On s'tonnait du sjour prolong de matre Folgat, lequel avait
gnralement dplu, par suite de son extrme rserve qu'on
attribuait  une fiert aussi excessive que dplace, et on
disait: Il faut qu'il n'ait gure d'ouvrage  Paris, pour rester
comme cela des mois  Sauveterre...

Tout naturellement le rdacteur de _L'Indpendant de Sauveterre
_exploitait d'une ardeur sans pareille cette mine inespre
d'intrt. Il en oubliait sa grande querelle avec le rdacteur de
_L'Impartial de la Seudre, _qu'il accusait de bonapartisme et qui
lui rpondait par l'pithte de communard.

Chaque jour, en dehors de la chronique locale, il ajoutait un
paragraphe  _l'Affaire Boiscoran. _Et il crivait, usant et
abusant de l'initiale: _La sant du comte de C..., bien loin de
s'amliorer, dcline visiblement. Il se levait lors de son
installation  Sauveterre, et maintenant il ne quitte plus le lit.
Celle de ses blessures qui, dans le principe, semblait prsenter
le moins de danger, celle de l'paule, s'est soudainement aggrave
sous l'influence des chaleurs tropicales de ces derniers jours. 
un moment, on a pu redouter la gangrne, et croire qu'il en
faudrait venir  une amputation. Hier, M. le docteur S... nous a
paru inquiet._

_Et comme un malheur ne vient jamais seul, la plus jeune des
filles du comte de C... est trs souffrante. Elle tait malade de
la rougeole, lors de l'incendie; la terreur, le froid et le
dplacement ont amen une rechute qui peut n'tre pas sans danger.
Au milieu de si cruelles preuves, Mme la comtesse de C... est
admirable de dvouement, de courage et de rsignation. Aussi,
lorsqu 'il lui arrive de quitter un moment ses chers malades pour
venir  l'glise prier pour eux, recueille-t-elle sur son passage
les marques de la plus respectueuse sympathie et la plus sincre
admiration._

Ah! misrable Boiscoran! s'criaient les Sauveterriens aprs un
tel article. Le lendemain, ils lisaient:

_Nous avons envoy prendre  l'hpital, et Mme la suprieure a
bien voulu nous donner des nouvelles de C..., le pauvre idiot dont
le rle a t si dcisif dans le drame sanglant du Valpinson.
L'tat mental de C... ne s'est pas modifi depuis qu'il a t
soumis  l'examen des hommes de l'art. L'tincelle d'intelligence
allume en son cerveau par l'horreur du crime semble dcidment et
 tout jamais teinte. Impossible de lui arracher une parole. _
_peine semble-t-il reconnatre les gens qui prennent soin de lui.
Il n'est cependant pas enferm. Inoffensif et doux, comme un
pauvre animal qui aurait perdu son matre, il erre tristement 
travers les cours et les jardins de l'hospice._

_M. le docteur S..., qui s'tait beaucoup occup de lui, a
presque totalement renonc  le voir._

_Quelques personnes pensaient que C... serait appel en
tmoignage. Des informations puises aux meilleures sources nous
autorisent  croire, au contraire, que les dbats perdront cet
lment si dramatique d'intrt, et que C... ne paratra pas
devant le jury._

Dcidment la dclaration de Cocoleu a t un coup de la
Providence, disaient, aprs cela, en hochant la tte, des gens
qui n'taient pas bien loigns d'y voir un miracle.

Le jour suivant, le rdacteur de _L'Indpendant _s'occupait de
M. Galpin-Daveline:

_M. G.-D..., _crivait-il, _le juge d'instruction, est en ce
moment assez souffrant, ce qui est bien comprhensible, aprs une
enqute aussi laborieuse que celle de l'affaire Boiscoran. On nous
assure qu'il n'attend que l'arrt de la chambre des mises en
accusation pour prendre un cong qu'il compte passer  une des
stations thermales des Pyrnes._

Arrivait alors le tour de Jacques:

_M. J. de B... supporte mieux qu'on ne s'y serait attendu la
dtention prventive. Sa sant, d'aprs les renseignements qui
nous parviennent, serait excellente, et son moral n'aurait point
souffert. Il lit beaucoup et consacre une partie de ses nuits 
prparer sa dfense et  rdiger des notes pour ses avocats..._

Puis venaient au jour le jour de moindres nouvelles:

_Le secret de M. J. de B... vient d'tre lev._

Ou:

_M. de B... a eu ce matin une entrevue avec ses dfenseurs,
matre M..., l'homme le plus minent de notre barreau, et matre
F..., un jeune et dj clbre avocat de Paris. Cette confrence a
dur plusieurs heures. Nous nous abstiendrons de dtails, mais nos
lecteurs comprendront la rserve que nous impose la situation
pnible d'un prvenu qui continue  protester nergiquement de son
innocence..._

Et encore:

_M. de B... a reu hier la visite de sa mre._

Ou enfin:

_Nous apprenons,  l'instant, le dpart pour Paris de Mme la
marquise de B... et de matre F...--Notre correspondant de
Poitiers nous crit que la dcision de la chambre des mises en
accusation ne saurait tarder._

Jamais _L'Indpendant de Sauveterre _n'avait eu tant de lecteurs
assidus.

Et comme c'tait  qui serait le mieux renseign, quantit de
dsoeuvrs s'taient constitus les espions volontaires des amis
de Jacques et passaient leur vie  essayer de surprendre ce qui se
passait chez M. de Chandor. Les plus hardis arrtaient les
domestiques et les interrogeaient.

Voil comment, le soir de la visite de Mlle Denise  la prison, il
se trouvait des gens  flner rue de la Rampe.

Vers les dix heures et demie, ils virent la voiture de
M. de Chandor sortir de sa remise et venir s'arrter devant la
porte.

 onze heures, M. de Chandor et le docteur Seignebos y prirent
place, et le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.

O peuvent-ils bien aller? se demandrent les curieux.

Et ils suivirent la voiture.

C'est  la gare que se faisaient conduire le docteur et grand-pre
Chandor. Prvenus par une dpche, ils se rendaient au-devant du
marquis et de la marquise de Boiscoran et de matre Folgat.

Ils arrivrent bien trop tt. Le chemin de fer d'intrt local qui
dessert Sauveterre n'est pas le premier du monde pour la
rgularit et garde encore dans son service certaines habitudes de
ces anciennes pataches, dont le conducteur, au moment du dpart,
avait toujours oubli une commission.

 minuit et quart, le train qui et d tre en gare  onze heures
cinquante-cinq n'tait pas encore signal. Tout aux environs tait
silencieux et dsert.  travers les vitres, on apercevait le chef
de la station sommeillant dans son grand fauteuil de cuir.
Employs et facteurs dormaient, allongs sur les banquettes de la
salle d'attente.

Mais on est fait  ce systme,  Sauveterre, on en a pris son
parti, et c'est sans tonnement ni impatience que M. de Chandor
et le docteur Seignebos se mirent  se promener de long en large
dans la cour.

On ne les et pas beaucoup plus surpris, car ils connaissaient
leur ville, si on leur et dit qu'en ce moment mme ils taient
observs. C'tait ainsi, pourtant. Deux curieux, plus obstins que
les autres, avaient pris, pour les suivre jusqu'au bout, l'omnibus
qui dessert tous les trains. Et, posts un peu  l'cart, ils se
disaient: ah ! qu'attendent-ils comme cela?

Enfin, vers une heure moins le quart, une sonnette tinta, et la
station parut s'veiller en sursaut. Le chef de gare ouvrit son
guichet, les facteurs se dressrent en se dtirant les bras et en
se frottant les yeux, des jurons retentirent, les portes
claqurent, et le sable cria sous la roue des brouettes.

Bientt on entendit dans le lointain comme un sourd roulement de
tonnerre, et presque aussitt, tout  l'extrmit de la voie,
brilla dans la nuit, comme une boule de feu, la lanterne rouge de
la locomotive... M. de Chandor et le docteur coururent  la salle
d'attente.

Le train s'arrtait. Une porte s'ouvrit, et Mme de Boiscoran
parut, s'appuyant au bras de matre Folgat. Le marquis de
Boiscoran, un sac de voyage  la main, suivait.

Tout s'explique! se dirent les espions volontaires qui taient
venus coller l'oeil  une des fentres.

Et comme le train n'amenait aucun autre voyageur, ils obtinrent du
conducteur de l'omnibus de partir  l'instant mme, presss qu'ils
taient d'annoncer l'arrive du pre de l'accus.

L'heure tait indue; depuis longtemps la ville dormait, mais ils
ne dsespraient pas de trouver encore quelques habitus au Cercle
littraire. On veille souvent fort avant dans la nuit,  ce
cercle, depuis qu'on y joue, car on y joue, et mme assez gros jeu
pour y perdre trs joliment son billet de cinq cents francs.

Cette aimable distraction,  vrai dire, ne date que de quelques
annes.  dix heures sonnantes, autrefois, les journaux lus et
relus et les cancans puiss, chacun regagnait tranquillement son
logis. Mais voil que, vers 1850, un homme de plaisir, grand ami
de la vie joyeuse, et d'ailleurs fort spirituel, fut nomm sous-
prfet  Sauveterre. Il s'y ennuya et, pour se distraire, il eut
l'ide d'inoculer aux habitus du cercle le virus du baccarat
tournant. Il n'y avait pas de chance, mais les autres y prirent un
got extrme. Et, depuis, le sous-prfet a t chang, mais le
baccarat est rest, au grand dsespoir des dames de la socit.

Donc les implacables curieux avaient chance de trouver des
oreilles pour leur grosse nouvelle. Et cependant, moins presss de
la rpandre, ils eussent assist, et non sans motion peut-tre, 
cette premire entrevue de M. de Chandor et du marquis de
Boiscoran.

D'un mme mouvement instinctif, ils s'taient prcipits  la
rencontre l'un de l'autre et, dsesprment, ils se serraient les
mains... Ils avaient des larmes dans les yeux. Ils ouvraient la
bouche pour se parler, puis ils se taisaient, comme si les
plaintes qui leur montaient aux lvres leur fussent retombes dans
le coeur... Entre eux, d'ailleurs, qu'tait-il besoin de paroles!
N'tait-ce pas assez de cette muette treinte pour que le pre de
Jacques comprt tout ce que devait souffrir le grand-pre de
Denise!

Et ils demeuraient immobiles, en face l'un de l'autre, quand le
docteur Seignebos, qui se donnait comme toujours beaucoup de
mouvement, vint  eux.

--Les bagages sont sur la voiture, leur dit-il, venez-vous?

Ils sortirent.

La nuit tait fort claire et,  l'horizon, au-dessus de la masse
noire de la ville endormie, se dtachaient sur le bleu ple du
ciel les deux tours du vieux chteau transform en prison.

--Voil donc o est Jacques! murmura M. de Boiscoran. Voil o
est enferm mon fils accus d'un crime atroce...

--Nous l'en tirerons, morbleu! interrompit M. Seignebos en aidant
le marquis  monter en voiture.

Mais c'est en vain que, durant le trajet, le docteur essaya, ainsi
qu'il le dit, de remonter le courage de ses compagnons de route.
Ses esprances ne trouvaient nul cho en ces mes dsoles.

Matre Folgat s'informa de Mlle Denise, qu'il avait t surpris de
ne pas voir  la gare. M. de Chandor lui rpondit qu'elle tait
reste  la maison avec les tantes Lavarande, pour tenir compagnie
 matre Magloire. Et ce fut tout. Il est de ces situations o
parler est un supplice.

Le marquis de Boiscoran n'avait pas trop de toute sa volont pour
matriser des spasmes qui ressemblaient fort  des sanglots. De se
voir  Sauveterre, cela le bouleversait. La distance, quoi qu'on
dise, mousse les sensations. Une poigne de main de
M. de Chandor l'avait plus remu que toutes les lettres qu'il
avait reues depuis un mois. Et, en dcouvrant au loin la prison
de Jacques, il avait eu la notion exacte de l'pouvantable torture
de ce malheureux impuissant  se disculper.

Mme de Boiscoran, elle, tait depuis la veille anantie, comme si
tous les ressorts de son me se fussent briss d'un coup.

Et M. de Chandor frmissait de les voir ainsi accabls. S'ils
dsespraient, qu'avait-il  esprer, lui qui savait la destine
de Denise indissolublement lie  la destine de Jacques.

La voiture, cependant, s'arrtait rue de la Rampe. La porte de la
maison s'ouvrit aussitt, et Mme de Boiscoran se trouva dans les
bras de Denise, qui la soutint jusqu' un fauteuil du salon.

Les autres avaient suivi. Il tait plus de deux heures, mais
chaque minute dsormais avait sa valeur.

Rajustant ses lunettes:

--Je suis d'avis, commena le docteur Seignebos, d'changer nos
renseignements. Moi, ici, j'en suis toujours au mme point. Mais,
vous savez mes convictions? Je n'en dmords pas. Cocoleu est un
simulateur et je le prouverai. Je semble ne plus m'occuper de lui;
en ralit, je l'observe de plus prs que jamais...

Mlle Denise l'interrompit:

--Avant de rien dcider, fit-elle, il est un fait qu'il faut que
vous sachiez. coutez-moi...

Et ple, car il lui en cotait affreusement de livrer le secret de
son coeur, mais l'oeil tincelant d'nergie et d'une voix
vibrante, elle raconta ce que dj elle avait avou  son grand-
pre, c'est--dire les propositions qu'elle tait alle porter 
Jacques et son refus obstin de fuir.

--Bien! jeune fille, approuvait M. Seignebos enthousiasm, trs
bien! Si malheureux que soit Jacques, on peut encore envier son
sort.

Mlle Denise terminait.

Adressant  matre Magloire un regard de triomphe:

--Aprs cela, ajouta-t-elle, est-il quelqu'un encore qui puisse
croire que Jacques est un lche assassin!

Le clbre avocat de Sauveterre n'tait pas de ceux qui tiennent 
leur opinion plus qu' la vrit.

--J'avoue, dit-il, que si j'avais  voir Jacques demain pour la
premire fois, je ne lui parlerais pas comme je l'ai fait...

--Et moi! s'cria le marquis de Boiscoran, je dclare que je
rponds de mon fils comme de moi-mme, et je le lui dirai
demain... (Et, se penchant vers sa femme, et assez bas pour
qu'elle ft seule  l'entendre:) Et j'espre, ajouta-t-il, que
vous me pardonnerez des soupons qui maintenant me font horreur.

Mais les forces de la marquise taient  bout; elle dfaillait et
elle dut se retirer, accompagne de Denise et des tantes
Lavarande.

Sur leurs talons, le docteur Seignebos donna un tour de clef  la
porte, et s'adossant  la chemine et retirant, pour les essuyer,
ses lunettes d'or:

--Maintenant, matre Folgat, dit-il, nous pouvons parler
librement. Quelles nouvelles apportez-vous?


22

Onze heures venaient de sonner, quand le gelier Blangin entra
tout effar dans la cellule de Jacques de Boiscoran.

--Monsieur, votre pre est en bas! D'un bond le prisonnier fut
debout.

Ds la veille au soir, un billet de M. de Chandor l'avait prvenu
de l'arrive du marquis de Boiscoran, et tout son temps, depuis,
s'tait pass  se prparer  cette premire entrevue.

Que serait-elle? Rien ne pouvait le lui faire prvoir.

Aussi s'tait-il rsolu  se tenir sur la rserve. Et tout en
suivant Blangin le long des escaliers et des interminables
corridors, ne se proccupait-il que de se composer un visage
impassible et de prparer une phrase strictement respectueuse.

Mais, avant d'avoir pu prononcer un seul mot, il tait dans les
bras de son pre, qui le serrait contre sa poitrine en balbutiant:

--Jacques, mon pauvre fils, malheureux enfant!

De sa vie, longue et dj bien prouve, le marquis de Boiscoran
n'avait t si rudement secou.

Attirant Jacques sous une des fentres du parloir, et se reculant
pour le mieux considrer, il s'tonnait des doutes qui si
longtemps l'avaient dchir.

Il lui semblait se revoir  l'ge de Jacques. Il reconnaissait son
attitude et son visage, ses traits, l'expression franche et un peu
hautaine de sa physionomie, son regard droit et clair... Puis,
soudain, passant aux dtails, il s'inquitait de l'amaigrissement
extraordinaire de Jacques, de sa pleur, et il s'effrayait de lui
voir aux tempes, entre les boucles de ses cheveux noirs, quelques
mches blanches.

--Malheureux! s'cria-t-il, comme tu as d souffrir!

--J'ai cru que je deviendrais fou, rpondit simplement Jacques.
(Et avec un tremblement dans la voix:) Mais vous, mon pre,
reprit-il, comment ne m'avez-vous pas donn signe de vie? Pourquoi
avez-vous tant tard?

Le marquis de Boiscoran ne s'attendait que trop  cette question.
Mais pouvait-il y rpondre? Pouvait-il livrer  Jacques le secret
lamentable de son abstention!

Dtournant un peu la tte:

--En restant  Paris, lui dit-il, j'esprais te servir plus
utilement.

Mais son embarras tait trop manifeste pour chapper  Jacques.

--Doutiez-vous donc de votre fils, mon pre? fit-il tristement.

--Jamais! s'cria le marquis, jamais je n'en ai dout une minute!
Interroge ta mre, elle te dira que c'est la certitude superbe de
ton innocence qui m'a empch de partir avec elle. Quand j'ai su
de quoi on t'accusait, j'ai rpondu: C'est absurde!

Jacques hochait la tte.

--L'accusation tait absurde, en effet, pronona-t-il, et
cependant vous voyez o elle m'a conduit.

Deux grosses larmes longtemps contenues jaillirent brlantes des
yeux du marquis de Boiscoran.

--Vous m'en voulez, murmura-t-il, Jacques, mon fils...

Il n'est pas d'homme qui, en voyant pleurer son pre, ne sente son
coeur se briser. Toutes les rsolutions de Jacques s'vanouirent.
Et serrant entre les siennes les mains du vieux gentilhomme:

--Non, je ne vous en veux pas, mon pre, interrompit-il, non! Et
cependant il n'est pas de mots pour vous exprimer tout ce que
votre absence a ajout de douleurs  mes mortelles angoisses... Je
me croyais abandonn, reni!

Pour la premire fois depuis son arrestation, le malheureux
trouvait un coeur o verser toutes les amertumes dont son coeur
dbordait. Devant sa mre et devant Mlle Denise, l'honneur lui
commandait de dissimuler son dsespoir. L'incrdulit de matre
Magloire avait empch toute expansion; matre Folgat, tout en lui
tant aussi sympathique que possible, n'tait pour lui qu'un
inconnu.

Tandis qu'en ce moment, devant cet ami, le plus cher et le plus
prcieux qu'ait jamais un homme, devant son pre, qu'avait-il 
craindre de se livrer?

--Est-il au monde, poursuivait-il, un exemple d'une infortune
aussi inoue!... tre innocent et ne pouvoir le dmontrer!
Connatre le coupable et n'oser le nommer!... Ah! je n'avais pas
compris ds le premier jour toute l'horreur de la situation.
J'avais bien t un instant effray en reconnaissant l'importance
des charges qui s'levaient contre moi, mais je n'avais pas tard
 me rassurer en me disant que la justice saurait bien dmler la
vrit. La justice! C'tait mon ami Galpin-Daveline qui la
reprsentait, et il se souciait bien de la vrit, vraiment,
pourvu qu'il prouvt que son coupable tait le coupable. Et
comment ne l'et-il pas prouv! Lisez les pices de l'instruction,
mon pre, et vous verrez de quel concours infernal de
circonstances je suis victime. Pas une circonstance qui ne
m'accuse. Jamais ne s'est ainsi manifeste cette puissance
mystrieuse, aveugle et absurde, qui se joue de nous et que nous
appelons la fatalit.

Presque inquiet de la violence de son fils, M. de Boiscoran se
taisait. Et Jacques continuait:

--L'honneur d'abord, la prudence ensuite ont retenu sur mes
lvres le nom de madame de Claudieuse. Le jour o je l'ai livr,
matre Magloire, mon ami, m'a dit que je mentais. Alors il m'a
sembl que tout tait perdu. Alors je n'ai plus aperu d'autre
issue que la cour d'assises, c'est--dire le bagne ou l'chafaud.
J'ai voulu me tuer. J'tais rsolu  me dbarrasser d'un fardeau
devenu trop lourd pour mes forces. Mes amis m'ont fait comprendre
que je ne m'appartiens pas, et que tant qu'il me restera une lueur
d'intelligence et une tincelle d'nergie, je n'ai pas le droit de
disposer de ma vie...

--Malheureux! s'cria M. de Boiscoran, non, vous n'en avez pas le
droit!

--Hier, poursuivait Jacques, Denise est venue me visiter...
Savez-vous ce qu'elle m'offrait?... De fuir; non pas seul, mais
avec elle. Mon pre, la tentation a t terrible... Libre, Denise
 moi, que m'importerait l'opinion du monde! Et elle insistait,
cette amie incomparable, et tenez, l,  cette place o vous tes,
elle s'est mise  mes genoux! Je suis rest, cependant. Je doute
du salut, et je reste!

Il s'attendrissait. Il s'affaissa sur le banc grossier du parloir,
cachant son visage entre ses mains, sans doute pour cacher ses
larmes. Jusqu' ce que tout  coup, pris d'un de ces accs de
rage, comme il en avait eu trop depuis son emprisonnement:

--Mais qu'ai-je fait! s'cria-t-il, qu'ai-je fait pour mriter un
tel chtiment!

Le front du marquis de Boiscoran s'tait soudainement assombri.

--Vous avez pris la femme d'un autre, mon fils, pronona-t-il.

Jacques haussa les paules.

--J'aimais madame de Claudieuse, fit-il, elle m'aimait...

--L'adultre est un crime, Jacques...

--Un crime!... C'est ce que me disait Magloire. Mais vous, mon
pre, vous, le croyez-vous vraiment?... Alors c'est un crime qui
n'a rien de sinistre, auquel tout engage et encourage, dont on se
vante volontiers, dont tout le monde plaisante!... La loi, c'est
vrai, arme le mari du droit de vie ou de mort. Mais quand on
s'adresse  la loi, elle punit les coupables de six mois de
prison, qu'ils font dans une maison de sant...

Ah! s'il et su, le malheureux.

--Jacques, interrompit M. de Boiscoran, madame de Claudieuse
prtend,  ce que vous avez dit, qu'une de ses filles, la plus
jeune, est votre fille...

--C'est possible...

Le marquis de Boiscoran frmit.

--C'est possible! s'cria-t-il, et vous dites cela ainsi,
insoucieusement. Insens!... Vous n'avez donc jamais song  ce
que serait la douleur du comte de Claudieuse, s'il venait 
apprendre la vrit! Et s'il la souponnait, seulement!... Vous ne
comprenez donc pas qu'il suffirait d'un soupon pour empoisonner
sa vie, pour perdre probablement la vie de cette fille, qui est la
vtre... Vous ne vous tes donc jamais dit qu'il est de ces doutes
atroces dont un homme souffre plus cruellement que vous n'avez
souffert de l'erreur dont vous tes victime...

Il s'arrta. Vingt mots de plus et il livrait peut-tre son
secret... Se matrisant, grce  un hroque effort:

--Mais je ne suis pas venu pour discuter, reprit-il, je suis venu
vous dire que, quoi qu'il arrive, votre pre ne vous abandonnera
pas, et que, s'il vous faut subir l'opprobre de la cour d'assises,
je serai assis  vos cts...

Si extrme que ft le dsordre de l'esprit de Jacques, il avait
t frapp du trouble de son pre, de l'intensit de son accent et
de sa vhmence soudaine. Durant un dixime de seconde, il eut
comme une perception vague de la dsolante vrit. Mais avant
d'tre formul, le soupon s'vanouit devant cette promesse que
lui faisait le marquis de Boiscoran d'affronter  ses cts
l'pouvantable humiliation d'un jugement. Promesse sublime
d'abngation et de pit paternelle, pour qui savait son horreur
du scandale, sa rserve hautaine et son respect de soi pouss
jusqu' l'exagration.

Aussi, transport de reconnaissance:

--Ah! c'est  moi, mon pre, s'cria Jacques, de vous demander
pardon,  moi qui avais dout de votre coeur!

De son mieux, M. de Boiscoran se remettait de la secousse.

--Oui, je vous aime, mon fils, pronona-t-il d'une voix grave, et
cependant ne me faites pas plus hroque que je ne le suis
rellement. J'espre encore que la cour d'assises nous sera
pargne.

--Est-il donc survenu quelque incident nouveau?

--Sans avoir prcisment russi, les investigations de matre
Folgat ont rvl des indices sur lesquels on peut baser de
lgitimes esprances.

Jacques eut un geste de dcouragement.

--Des indices, murmura-t-il.

--Attendez! ils sont faibles, j'en conviens, et tels qu'il serait
insens de les produire devant un jury. Mais, d'un jour  l'autre,
ils peuvent devenir dcisifs. Et dj ils ont assez de valeur pour
vous avoir ramen matre Magloire.

--Mon Dieu! serais-je donc sauv!

--Je veux laisser  matre Folgat, poursuivit M. de Boiscoran, la
satisfaction de vous apprendre le rsultat de ses dmarches. Mieux
que moi, il vous en expliquera toute la porte. Et vous n'aurez
pas longtemps  attendre, car hier soir, ou plutt ce matin, quand
nous nous sommes spars, matre Magloire et lui ont pris rendez-
vous pour tre  la prison avant deux heures...

Quelques instants plus tard, en effet, un pas rapide retentit dans
le corridor, et Frumence Cheminot parut. C'tait ce dtenu dont
Blangin avait fait son aide, et que Mchinet avait employ pour la
correspondance de Jacques et de Mlle Denise.

Frumence Cheminot tait un grand et robuste gars de vingt-cinq 
vingt-six ans, dont la large bouche et les petits yeux riaient
d'une ternelle bonne humeur.

Vagabond, sans feu ni lieu, Cheminot avait t propritaire
autrefois.  la mort de son pre et de sa mre, et lorsqu'il
n'avait que dix-huit ans, il s'tait trouv possesseur,  deux
portes de fusil de la Tremblade, d'une maison entoure d'un
courtil, d'un pr, de quelques arpents d'une bonne terre et d'un
marais salant, le tout valant bien trois mille cus.

Malheureusement l'poque de la conscription arriva. Ainsi que
beaucoup de gars du pays, Cheminot, qui avait une foi profonde aux
sorciers, tait all s'acheter un sortilge, et il lui en avait
cot 50 francs pour obtenir un sort infaillible, c'est--dire
trois branches de tamarin, cueillies pendant la nuit de Nol et
lies par un nombre fatidique de cheveux coups sur la tte d'un
mort.

Ayant cousu son sort dans la poche de sa veste, Cheminot s'en
tait all au chef-lieu, et plongeant bravement la main dans
l'urne, il en avait tir le numro 3[5]. Ce rsultat l'avait
beaucoup tonn. Mais comme il avait horreur du service militaire,
et que, bti comme il l'tait, il tait bien sr de n'tre pas
rform, il s'tait rsolu  employer, pour n'tre pas soldat, un
sortilge d'une efficacit plus prouve, c'est--dire  emprunter
de l'argent pour acheter un remplaant.

Propritaire, il trouva sans trop de difficults,  la Tremblade,
un homme obligeant qui, moyennant une bonne premire hypothque,
consentit  lui prter pour deux ans 3 500 francs. L'obligation
signe, et son argent en poche, Cheminot se rendit  Rochefort, o
les marchands d'hommes pullulaient, malgr la rude concurrence que
leur faisait l'tat. Et moyennant une somme de 2 000 francs et
quelques menus frais, on lui fournit un remplaant de premire
qualit.

Ravi de son opration, Cheminot devait partir le lendemain pour la
Tremblade, quand sa mauvaise toile amena dans l'auberge o il
soupait un pays, ancien camarade d'cole, matelot  bord d'un
navire charbonnier en charge  Charente. Que faire, entre pays,
 moins que l'on ne boive?

Ils burent, et le matelot, ayant eu tt flair les quelque douze
cents francs qu'avait encore Cheminot, se jura qu'il allait
s'amuser et qu'il ne rentrerait pas  bord tant qu'il resterait un
centime. Ainsi fut-il fait. Et aprs quinze jours d'une noce 
tout casser, le marin tait arrt et conduit en prison, et
Cheminot, pour regagner la Tremblade, en tait rduit  emprunter
cent sous au conducteur de la voiture.

Ces quinze jours devaient dcider de son existence. Il y avait
perdu le got du travail et gagn la passion de ces bons cabarets
o l'on boit en battant des cartes grasses. Rentr chez lui, il
prtendit continuer sa belle vie de Rochefort, et, pour ce, il se
mit  faire des dettes,  emprunter et  vendre pice  pice tout
ce qu'il possdait de vendable, depuis ses matelas jusqu' ses
outils.

Ce n'tait pas le moyen de rembourser les 3 500 francs qu'il
devait. Aussi, l'chance venue, le crancier, qui voyait son gage
dprir, n'y alla pas par quatre chemins. Commandement,
assignation, jugement, saisie, vente par autorit de justice; en
deux temps, Cheminot fut excut et se trouva sur le pav, les
bras ballants, ne possdant plus au monde que les mchants habits
qu'il avait sur le dos.

Il et aisment trouv  s'employer, tant bon ouvrier et aim
malgr tout. Mais il avait encore plus l'horreur du travail que
l'amour de la boisson.

Si le besoin le sanglait par trop, il faisait quelques journes.
Mais ds qu'il avait gagn dix francs, bonsoir! Il s'en allait,
flnant le long des routes, causant avec les rouliers, ou bien il
rdait autour des villages, guettant quelqu'un de ces bons
ivrognes qui, plutt que de boire seuls, invitent le premier venu.

Cheminot n'tait pas le premier venu. Il se flattait d'tre connu
tout le long de la cte, depuis Royan jusqu' Fouras, et dans une
bonne partie du dpartement, plus loin que Rochefort et que
Sauveterre. Et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'on ne lui
en voulait pas trop de sa paresse. Les mnagres de campagne le
saluaient bien d'un: Que cherches-tu par ici, fainant!..., mais
elles ne lui refusaient gure une cuelle de soupe sur un coin de
table et un verre de vin blanc.

Sa bonne humeur inaltrable et son obligeance expliquaient cette
indulgence. Ce garon, qui refusait des journes bien payes,
tait toujours prt  donner gratis un solide coup de main. Et il
tait bon  tout--sur terre et sur mer, disait-il. Et, en effet,
c'est  lui que s'adressait indiffremment le fermier dont la
besogne pressait, ou le patron de bateau pcheur qui avait un de
ses hommes malade.

Le diable, c'est que cette existence de gueuserie rustique, si
elle a ses bons jours, a ses mauvaises sries. Par certaines
semaines, on ne rencontre ni ivrognes bon enfant, ni fermires
hospitalires. La faim, elle, vient toujours. Alors, il faut
marauder, dterrer des pommes de terre qu'on fait cuire au coin
d'un bois, ou secouer les arbres des vergers. Et si en pleins
champs on ne trouve ni fruits ni pommes de terre, dame! on force
les cltures ou on escalade les murs... Relativement, Cheminot
tait un honnte garon et incapable de voler une pice d'argent.
Mais des lgumes, des volailles, des fruits... Voil comment deux
fois dj il avait t arrt et condamn  quelques jours de
prison, et  chaque fois il avait jur ses grands dieux qu'on ne
l'y reprendrait plus et qu'il allait se remettre  l'ouvrage. Et,
cependant, on l'y avait repris...

Ce pauvre diable avait racont ses infortunes  Jacques. Et
Jacques, qui lui devait d'avoir pu, tant au secret, recevoir des
nouvelles de Mlle Denise, l'avait pris en affection.

Aussi, le voyant arriver, respectueusement, son bonnet  la main:

--Qu'est-ce, Cheminot? lui demanda-t-il.

--Monsieur, rpondit le vagabond, monsieur Blangin vous fait
savoir que messieurs vos avocats viennent de monter  votre
chambre.

Une dernire fois le marquis de Boiscoran embrassa son fils.

--Ne les fais pas attendre, lui dit-il, va, et bon courage...


23

Le marquis de Boiscoran avait dit vrai. Fortement branl dj par
le rcit de Mlle Denise, matre Magloire avait t dfinitivement
vaincu par les explications de matre Folgat, et il arrivait  la
prison prt  rpondre de l'innocence de Jacques.

--Mais je doute fort qu'il me pardonne mon incrdulit, disait-il
 matre Folgat pendant qu'ils attendaient le prisonnier dans sa
cellule.

Jacques entrait, sur ces mots, tout mu encore du dernier
embrassement de son pre. Matre Magloire s'avana vers lui.

--Je n'ai jamais su dguiser ma pense, Jacques, pronona-t-il.
Vous croyant coupable, et persuad que vous accusiez faussement la
comtesse de Claudieuse, je vous l'ai dit franchement, brutalement
mme. Revenu de mon erreur et convaincu de la sincrit de votre
relation, non moins simplement je viens vous dire: Jacques, j'ai
eu tort de croire  la rputation d'une femme plus qu' la parole
d'un ami. Voulez-vous me donner la main?

C'est avec un transport de joie que le prisonnier serra cette main
loyale qui lui tait offerte.

--Puisque vous croyez  mon innocence, s'cria-t-il, d'autres
peuvent y croire, l'heure du salut est proche!

Au visage attrist des deux avocats, il comprit qu'il se
rjouissait trop tt. Ses traits se contractrent, mais c'est
d'une voix ferme qu'il dit:

--Allons, je vois que la lutte sera longue encore, et que l'issue
en est toujours incertaine... N'importe! soyez srs que je ne
faiblirai pas...

Dj matre Folgat avait tal sur la table de la prison tous les
papiers de son portefeuille, des copies qui lui avaient t
fournies par Mchinet et les notes de son rapide voyage.

--Avant tout, mon cher client, commena-t-il, je dois vous mettre
au fait de mes dmarches.

Et lorsqu'il eut expos jusqu'en ses moindres dtails son
expdition en compagnie de Goudar:

--Rsumons la situation, dit-il. Nous sommes ds aujourd'hui en
mesure de prouver trois choses: 1 que la maison de la rue des
Vignes vous appartient et que le sir Francis Burnett qu'on y
connat n'est autre que vous; 2 que vous receviez dans cette
maison la visite d'une dame qui,  en juger par les prcautions
qu'elle prenait, avait un puissant intrt  se cacher; 3 que les
visites de cette dame n'avaient lieu qu' une certaine poque,
chaque anne, laquelle concidait prcisment avec celle des
voyages  Paris de la comtesse de Claudieuse.

De la tte, le clbre avocat de Sauveterre acquiesait.

--Oui, dit-il, tout ceci est dfinitivement acquis au procs.

--Pour nous-mmes, continua son jeune confrre, nous avons une
certitude nouvelle, c'est que la servante du faux sir Francis
Burnett, Suky Wood, a pi la mystrieuse visiteuse et l'a vue, et
par consquent la reconnatrait.

--Parfaitement. Cela rsulte de la dposition de l'amie de cette
fille.

--Donc, si nous retrouvons Suky Wood, la comtesse de Claudieuse
est dmasque...

--Si nous la retrouvons! fit matre Magloire. Et ici,
malheureusement, nous rentrons dans le domaine de l'hypothse...

--Hypothses, soit, interrompit matre Folgat, mais bases sur
des faits positifs et dont cent exemples confirment la
probabilit. Pourquoi donc ne retrouverions-nous pas cette Suky,
dont nous connaissons le lieu de naissance et la famille, et qui
n'a aucune raison de se cacher? (Et s'animant  mesure qu'il
numrait les chances favorables:) Goudar en a retrouv bien
d'autres, poursuivait-il, et Goudar est avec nous. Et soyez
tranquille, il ne s'endormira pas. J'ai laiss tomber dans son
coeur un espoir qui lui fera faire des miracles, l'espoir de
recevoir en rcompense du salut de monsieur de Boiscoran la maison
de la rue des Vignes. Trop magnifique est l'enjeu pour qu'il ne
gagne pas cette partie, lui qui en a tant gagn. Qui sait ce qu'il
a trouv, depuis qu'il m'a quitt! Qui peut dire ce qu'il
dcouvrira ici! N'est-ce donc rien, ce qu'il a fait en une
journe?...

--C'est immense! s'cria Jacques, merveill des rsultats
obtenus.

Plus vieux que matre Folgat et que Jacques, le premier avocat de
Sauveterre tait moins prompt  l'enthousiasme.

--Oui, c'est immense, rpta-t-il, et si nous avions du temps
devant nous, je dirais avec vous: nous l'emportons. Mais le temps
manque pour les investigations de Goudar; mais la session est
proche, et obtenir la remise de l'affaire me semble bien
difficile...

--Et d'ailleurs je ne veux pas de remise, moi, interrompit
Jacques.

--Cependant...

-- aucun prix, Magloire, jamais! Quoi!... il me faudrait endurer
trois mois encore les angoisses qui me torturent!... Je ne le
pourrais pas, mes forces sont  bout!... Assez d'incertitudes
comme cela! Il faut en finir...

D'un geste, matre Folgat l'arrta.

--Ne vous dbattez pas, fit-il, obtenir une remise est
impossible. Quel prtexte invoquerions-nous, pour la demander?
L'insuffisance de l'instruction? En l'tat, l'enqute est
irrprochable. Il nous faudrait introduire dans l'affaire un
lment nouveau, c'est--dire nommer madame de Claudieuse...

Une immense surprise se peignit sur le visage de Jacques.

--Ne la nommerez-vous donc pas quand mme? interrogea-t-il.

--Cela dpend.

--Je ne vous comprends pas...

--C'est bien simple, cependant. Si, avant les dlais, Goudar
runissait contre elle des lments suffisants d'accusation, oui,
je la nommerais, et alors fatalement l'affaire serait retire du
rle, et l'on recommencerait une instruction o, trs
probablement, vous n'interviendriez qu'en qualit de tmoin. Si,
au contraire, avant le jour du jugement, nous ne recueillons pas
contre elle d'autres preuves que celles que nous possdons, non,
je ne la nommerais pas, car ce serait, et tel est l'avis de matre
Magloire, perdre irrmissiblement votre cause...

--Oui, telle est mon opinion, approuva le vieil avocat.

La stupeur de Jacques n'avait plus de bornes.

--Cependant, fit-il, pour ma dfense, si je passe en cour
d'assises, il faudra bien parler de mes relations avec madame de
Claudieuse...

--Non.

--Mais elles expliquent tout...

--Si on les admet...

--Prtendez-vous donc me dfendre, esprez-vous donc me sauver en
ne disant pas la vrit?

Matre Folgat secouait la tte.

--En cour d'assises, pronona-t-il, la vrit est la moindre des
choses...

--Oh!...

--Les jurs admettraient-ils des allgations que n'a point
admises matre Magloire, votre ami? Non. N'en parlons donc pas, et
ne songeons qu' trouver une explication admissible aux charges
releves contre vous. Croyez-vous que nous serons les premiers 
agir ainsi? Nullement. Il est peu de cause o le ministre public
dise tout ce qu'il sait, et il en est moins encore o le dfenseur
invoque tout ce qu'il pourrait invoquer. Sur dix procs criminels,
il en est au moins trois qui se plaident  ct. Que sera le
rquisitoire prononc contre vous? Le rsum du roman imagin par
le juge d'instruction pour dmontrer que vous tes coupable.
Opposez-lui un autre roman qui prouve que vous tes innocent!

--La vrit, pourtant...

--Est prime par la vraisemblance, mon cher client. Interrogez
matre Magloire. C'est de la vraisemblance seule que s'inquite
l'accusation; donc, la vraisemblance doit tre l'unique souci de
la dfense. Faillible et borne en ses moyens, la justice humaine
ne saurait descendre au fond des choses, discerner les mobiles et
sonder les consciences. C'est sur des probabilits qu'elle dcide,
sur des apparences, et il n'est gure d'affaire qui ne garde pour
elle des cts mystrieux et inexplors. Je n'en finirais pas si
je vous numrais les nigmes judiciaires. A-t-on su jamais le
dernier mot de l'assassinat de Fualds, du meurtre Marcellange et
de l'empoisonnement Bocarm? Non, et on ne le saura jamais. A-t-on
tout dit lors du procs Lafarge, a-t-on parl du complice qui,
videmment, existait!... La vrit!... Vous imaginez-vous que
monsieur Galpin-Daveline l'a cherche! Si oui, que ne laisse-t-il
comparatre Cocoleu? Mais non, du moment o, pour le crime commis,
il produit un coupable probable, il est content. La vrit!... Qui
donc de nous la sait! Votre affaire, monsieur de Boiscoran, est de
celles dont ni l'accusation, ni la dfense, ni l'accus lui-mme
ne possdent le secret.

Un long silence suivit, si profond qu'on put entendre le pas
monotone du soldat de la ligne de faction sous les fentres de la
prison.

Matre Folgat avait dit tout ce qu'il estimait pouvoir dire. Il
et cru, en insistant davantage, assumer une responsabilit trop
lourde. C'tait de Jacques que l'honneur et la vie taient en
question. C'tait  Jacques  dcider du systme de dfense. Peser
sur sa dcision, c'tait, en cas d'insuccs possible, sinon
probable, s'exposer  ce qu'il s'crit: Que ne m'a-t-on laiss
libre, je n'en serais pas l!

Et pour bien indiquer cette nuance:

--Le conseil que je vous donne, mon cher client, pronona-t-il,
est, selon moi, le meilleur, et c'est celui que je donnerais  mon
frre. Je ne puis dire, malheureusement, qu'il soit infaillible. 
vous donc de choisir. Quelle que soit votre dtermination, je
reste  vos ordres...

Jacques ne rpondit pas. Les coudes sur la table, le front entre
les mains, il demeurait aussi immobile qu'une statue, abm en ses
rflexions.

Que rsoudre? Suivre son premier mouvement, dchirer tous les
voiles, clamer la vrit! C'tait chanceux, mais quel triomphe que
de russir ainsi! Adopter le systme de ses avocats, manoeuvrer,
ruser, mentir... C'tait plus sr, mais l'emporter de la sorte,
tait-ce vaincre?

Les perplexits de Jacques taient affreuses. Il ne le sentait que
trop: du parti qu'il allait prendre pouvait dpendre sa destine.

Tout  coup, redressant la tte:

--Votre avis, Magloire? demanda-t-il.

Le clbre avocat de Sauveterre frona les sourcils, et d'un ton
bourru:

--Tout ce que vient de vous dire mon jeune confrre, rpondit-il,
j'ai eu l'honneur de l'exposer  madame votre mre. Matre Folgat
n'a eu qu'un tort, c'est d'y mettre tant de mnagements. Le
mdecin n'a pas  s'inquiter de ce que pense le malade, des
remdes qu'il lui prescrit. Il se peut que nos prescriptions ne
soient pas le salut, mais si vous ne les suivez pas, vous tes
perdu srement.

Quelques minutes encore, Jacques hsita. Ces prescriptions, comme
disait matre Magloire, rpugnaient horriblement  son caractre
chevaleresque et hardi.

--tre acquitt ainsi, murmurait-il, serait-ce bien l'tre?
Serais-je rellement, et pour tous, disculp?... Toute mon
existence, ensuite, ne serait-elle pas fltrie par de vagues
soupons... Je ne serais pas sorti des dbats le front haut, je me
serais esquiv en quelque sorte par un escalier de service et une
porte drobe...

--Cela vaut encore mieux que d'aller au bagne par la grande
porte! dit brutalement matre Magloire.

 ce mot de bagne, Jacques avait bondi comme au contact d'une
batterie lectrique. Il se leva, et aprs quelques tours dans sa
prison, se posant en face de ses dfenseurs:

--Je m'abandonne  vous, messieurs, pronona-t-il Dictez-moi ma
conduite, j'obirai...

Jacques avait du moins les qualits de ses dfauts: une rsolution
prise, il ne revenait plus sur celles qu'il et pu prendre.

Calme, dsormais, et de sang-froid, il s'assit, et avec un sourire
triste:

--Voyons le plan de bataille, dit-il.

Ce plan, depuis un mois, tait la constante et presque unique
proccupation de matre Folgat. Tout ce qu'il avait
d'intelligence, de pntration et de pratique des affaires, il
l'avait appliqu  dissquer cette cause devenue sienne, en
quelque sorte, par l'intrt passionn qui l'y attachait. Il
connaissait la tactique de l'accusation aussi bien que M. Galpin-
Daveline, et mieux que lui il en savait le fort et le faible.

--Ainsi donc, commena-t-il, nous allons procder comme si madame
de Claudieuse n'existait pas. Nous ne la connaissons plus. Il
n'est plus question du rendez-vous au Valpinson, ni de lettres
brles...

--C'est convenu.

--Cela tant, nous avons tout d'abord  chercher, non l'emploi de
notre temps, mais l'explication de notre sortie le soir du crime.
Ah! si nous en pouvions imaginer une plausible, bien
vraisemblable, je rpondrais presque du succs, car ne nous y
mprenons pas, l est le noeud de l'affaire, et c'est sur ce point
que s'acharneront les dbats.

C'est ce dont Jacques ne semblait pas parfaitement convaincu.

--Est-ce bien possible! fit-il.

--Ce n'est que trop certain, malheureusement. Et si je dis
malheureusement, c'est que nous avons ici contre nous une charge
terrible, la plus dcisive,  coup sr, qui ait t releve, sur
laquelle monsieur Galpin-Daveline n'a pas insist--il est bien
trop fin pour cela--mais qui, entre les mains du ministre
public, peut tre l'arme du coup de grce...

--Je dois avouer, commena Jacques, que je ne vois pas trop...

--Oubliez-vous donc la lettre que vous avez crite  mademoiselle
Denise le jour du crime? interrompit matre Magloire.

Alternativement, Jacques regardait ses deux dfenseurs.

--Quoi, fit-il, cette lettre...

--Nous accable, mon cher client, acheva matre Folgat. Ne vous la
rappelez-vous donc plus? Vous y dites  votre fiance que vous
serez priv du bonheur de passer la soire prs d'elle par une
affaire de la plus haute importance et qui ne souffre point de
retard. Donc, d'avance, et aprs mres rflexions, vous vous
proposiez d'employer votre soire  une certaine chose. Quelle?
L'assassinat de monsieur de Claudieuse, prtend l'accusation. Que
lui rpondrons-nous?

--Mais, pardon, cette lettre, mademoiselle Denise ne l'a
certainement pas communique.

--Non, mais l'accusation sait son existence. Monsieur de Chandor
et monsieur Sneschal, croyant vous disculper, en ont dit et redit
le contenu. Et monsieur Galpin-Daveline la connat si bien qu'il
vous en a parl  diverses reprises, et que vous avez avou tout
ce qu'il pouvait souhaiter.

Le jeune avocat cherchait parmi les papiers tals sur la table.
Bientt il eut trouv.

--Tenez, reprit-il, dans votre troisime interrogatoire, voici ce
que je lis:

_DEMANDE.--Vous deviez pouser prochainement mademoiselle de
Chandor?_

_RPONSE.--Oui._

_D.--Vous passiez prs d'elle, depuis assez longtemps, toutes
vos soires?_

_R.--Toutes._

_D. - Sauf celle du crime, cependant._

_R.--Malheureusement._

_D.--Cela tant, votre fiance a d s'tonner de votre
absence?_

_R.--Non, je lui avais crit..._

Entendez-vous, Jacques? s'cria matre Magloire. Et remarquez que
monsieur Daveline se garde bien d'insister. Il craint de vous
donner l'veil. Il a obtenu un aveu, cela lui suffit.

Mais dj matre Folgat avait cherch et trouv une autre copie.

--Dans votre sixime interrogatoire, continua-t-il, voil ce que
j'ai not:

_D.--Ainsi, c'est sans but arrt que, le soir du crime, vous
tes sorti emportant votre fusil?_

_R.--Je m'expliquerai sur ce sujet lorsque j'aurai consult mon
dfenseur._

_D.--Il n'est pas besoin de consultation pour dire la vrit._

_R.--Rien ne me fera revenir sur ma dtermination._

_D.--Alors, pas plus qu'hier, vous ne direz o vous tes all
de huit heures  minuit?_

_R.--Je rpondrai  cette question en mme temps qu'
l'autre._

_D.--Il vous fallait un motif bien grave pour vous retenir
dehors, car vous vous saviez attendu par votre fiance,
mademoiselle de Chandor?_

_R.--Je lui avais crit de ne pas m'attendre._

--_ _Ah! Galpin-Daveline est un habile mtin! grommela matre
Magloire.

--Enfin, reprit matre Folgat, voici un passage de l'avant-
dernier interrogatoire:

_D.--Quand vous aviez une commission  faire  Sauveterre, 
qui aviez-vous coutume de la confier?_

_R.--Au fils de mon mtayer, Michel._

_D.--Alors, c'est lui qui, le soir du crime, a port 
mademoiselle de Chandor la lettre que vous lui criviez pour lui
dire de ne pas compter sur vous?_

_R.--Oui._

_D.--Vous vous prtendiez retenu par quelque grave affaire?_

_R.--C'est le prtexte ordinaire._

_D.--Mais, de votre part, ce n'tait pas un prtexte. O aviez-
vous  aller, o tes-vous all?_

_R.--Tant que je n'aurai pas vu mon dfenseur, je me tairai._

_D.--Prenez garde! le systme de dngations et de rticences
est prilleux!_

_R.--J'en connais et j'en accepte le danger. _Jacques tait
confondu. Et fatalement, il en est ainsi de tout accus auquel on
reprsente le procs-verbal de ses interrogatoires. Pas un qui ne
s'crie: Quoi! j'ai dit cela, moi! Il l'a dit, et il n'y a pas 
le nier, c'est crit et il l'a sign. Comment donc l'a-t-il pu
dire?... Ah! voil!... Si fort que soit un homme, il ne saurait,
durant des mois entiers, tendre au mme degr toutes ses facults
et toute son nergie. Il a ses heures d'accablement et ses heures
d'esprance, ses accs de rvolte et ses moments d'abandon...

Et l'impassible juge d'instruction profite de tout. Innocent ou
coupable, il n'est pas de prvenu qui puisse lutter. Si
prodigieuse que puisse tre sa mmoire, comment se rappellerait-il
une rponse inoffensive qui a des semaines de date! Le juge, lui,
l'a recueillie, et vingt fois, s'il le faut, il la reprsentera
sous une forme nouvelle. Et de mme que l'impalpable flocon de
neige devient l'irrsistible avalanche, le mot insignifiant
prononc au hasard, abandonn, puis repris, puis dvelopp,
comment et interprt, peut devenir une charge crasante.

Il faut avoir pass par l, il faut avoir t l'accus ou le juge
pour comprendre combien ingale est la partie, pour comprendre que
les dispositions de la loi ne sont quitables que si le prvenu
est coupable, et qu'en dfinitive il s'en faut bien que
l'innocence trouve autant de protection que le crime.

Voil ce que Jacques constata. Si habilement et  de si longs
intervalles lui avaient t poses ces questions qu'il les avait
oublies; et cependant, rapprochant ses rponses, il lui fallait
bien reconnatre que trs positivement il avait avou qu'il se
proposait de consacrer  une affaire importante la soire du
crime.

--C'est pouvantable! s'cria-t-il. (Et pntr de l'affreuse
ralit des apprhensions de matre Folgat, il ajouta:) Comment
sortir de l?

Peut-tre les dfenseurs, matre Magloire surtout, ne furent-ils
pas mcontents de cet effroi qui leur garantissait la docilit de
Jacques.

--Je vous l'ai dit, rpondit matre Folgat, il faut trouver une
explication plausible.

--C'est ce dont je me dclare incapable.

Le jeune avocat parut rassembler ses souvenirs; puis:

--Vous tes prisonnier, monsieur, reprit-il, et j'tais libre.
Depuis un mois que je mdite un systme de dfense, je me suis
proccup de ce point, qui en est la base...

--Ah!...

--O devait se clbrer votre mariage?

--Chez moi,  Boiscoran.

--O devait avoir lieu la crmonie religieuse?

-- l'glise de Brchy.

--En avez-vous parl au cur?

--Plusieurs fois. Et mme,  ce sujet, un jour, en plaisantant,
il m'a dit: Je vais enfin vous tenir dans mon confessionnal!

Matre Folgat eut comme un tressaillement de joie qui n'chappa
pas  Jacques.

--Donc, poursuivit-il, le cur de Brchy tait votre ami?

--Assez intime, oui. Il venait quelquefois me demander  dner,
sans faon, et jamais je ne passais prs de chez lui sans entrer
lui serrer la main... La satisfaction du jeune avocat tait
devenue tout  fait visible.

--Dcidment, s'cria-t-il, mon explication n'est pas
invraisemblable! coutez, et croyez que je suis parfaitement sr
de mes informations. De neuf  onze heures, le soir du crime, il
n'y avait personne au presbytre de Brchy. Le cur dnait au
chteau de Besson, et sa servante tait alle au-devant de lui
avec une lanterne...

--Compris! murmura matre Magloire.

--Pourquoi, mon cher client, continua matre Folgat, pourquoi ne
seriez-vous pas all chez le cur de Brchy? D'abord, vous aviez 
vous entendre avec lui sur les dtails de la crmonie, puis,
comme il est votre ami, homme d'exprience, prtre, vous vouliez,
au moment de vous marier, prendre ses conseils, et enfin, vous
vous proposiez de remplir ce devoir religieux dont il vous avait
parl, et qui vous rpugnait un peu.

--Bon, cela! approuvait le clbre avocat de Sauveterre, trs
bon!

--Donc, poursuivait le jeune avocat, c'est pour aller chez le
cur de Brchy, mon cher client, que vous vous tes priv du
bonheur de passer la soire prs de votre fiance. Voyons comment
cela rpond aux charges de l'accusation. On vous demande en
premier lieu pourquoi vous avez pris par les marais. Pourquoi?
C'est que c'est de beaucoup le chemin le plus court, et que vous
aviez peur de trouver le cur de Brchy couch. Rien de plus
naturel, car il est bien connu que cet excellent homme a
l'habitude de se mettre au lit ds neuf heures. Cependant, c'est
en vain que vous vous tes ht, car lorsque vous avez frapp  la
porte du presbytre, personne n'est venu vous ouvrir...

D'un geste, matre Magloire interrompit son jeune confrre.

--Jusqu'ici, dit-il, trs bien. Mais l, une invraisemblance se
prsente. Jamais, pour revenir de Brchy  Boiscoran, personne ne
s'avisera d'aller prendre par les bois de Rochepommier. Si vous
connaissiez le pays...

--Je le connais pour l'avoir soigneusement explor. Et la preuve,
c'est que, prvoyant votre objection, j'y ai trouv une rponse.
Pendant que monsieur de Boiscoran frappait  la porte du
presbytre, une petite paysanne, qu'il ne connat pas, est passe
et lui a dit qu'elle venait de rencontrer le cur sur la route,
prs de l'endroit qu'on appelle la Cafourche des Marchaux. La
situation du presbytre, isol  l'entre du bourg, rend trs
admissible cet incident. Pour ce qui est du cur, voici que le
hasard m'a rvl: prcisment  l'heure o monsieur de Boiscoran
pouvait tre  Brchy, un prtre passait prs de la Cafourche des
Marchaux, et ce prtre, auquel j'ai parl, est le desservant
d'une commune voisine, qui dnait chez monsieur de Besson, lui
aussi, et qu'on tait all chercher pour administrer une femme qui
se mourait... La petite paysanne ne mentait donc pas, elle se
trompait...

--tonnant! fit matre Magloire.

--Cependant, poursuivit matre Folgat, qu'a fait monsieur de
Boiscoran, ainsi averti?... Il s'est lanc sur cette route et,
croyant aller  la rencontre du cur, il a march jusqu'au bois de
Rochepommier. Reconnaissant enfin que, volontairement ou non, la
petite paysanne l'avait induit en erreur, il s'est dcid 
regagner Boiscoran par les bois... Mais il tait de trs mauvaise
humeur d'avoir perdu ainsi une soire qu'il et pu passer prs de
sa fiance, et c'est pour cela qu'il pestait et jurait, ainsi que
l'a dclar le tmoin Gaudry...

Le clbre avocat de Sauveterre secouait la tte.

--C'est ingnieux, pronona-t-il, je le reconnais, et j'avoue en
toute humilit que jamais je n'aurais trouv aussi bien.
Seulement... car il y a un seulement, mon cher confrre, votre
rcit pche par son admirable simplicit mme. L'accusation vous
rpondra: Si telle est la vrit, comment monsieur de Boiscoran
ne l'a-t-il pas dite immdiatement, et qu'avait-il besoin, pour la
dire, de consulter ses dfenseurs?...

 la contraction des traits de matre Folgat, on devinait l'effort
de sa pense.

--Je ne le sais que trop, rpondit-il, l est le dfaut de la
cuirasse... Dfaut considrable, car il est bien clair que si, le
jour de son arrestation, monsieur de Boiscoran et donn cette
explication, on le relchait. Mais comment trouver mieux!...
Comment trouver seulement autre chose!... Ce n'est l d'ailleurs
que le premier jet de mon ide, et c'est la premire fois que je
la formule... Aid de vous, matre Magloire, de Mchinet, auquel
je dois mes plus prcieux renseignements, aid de tous nos amis,
enfin, je ne dsespre pas d'ajouter  mon rcit quelque
particularit mystrieuse qui explique un peu les rticences de
monsieur de Boiscoran... J'avais bien pens  y faire intervenir
la politique,  prtendre qu'en raison des opinions qu'on lui
suppose, monsieur de Boiscoran tenait  dissimuler ses relations
avec le cur de Brchy...

--Oh! ce serait du plus dtestable effet! interrompit matre
Magloire. Nous ne sommes pas religieux,  Sauveterre, mais nous
sommes dvots, confrre, excessivement dvots...

--Aussi ai-je renonc  mon ide. Silencieux et jusque-l
immobile, Jacques se dressa tout  coup.

--N'est-il pas prodigieux, s'cria-t-il d'un accent de rage
concentre, n'est-il pas inou de nous voir ici rduits  combiner
un mensonge! Et je suis innocent!... Que serait-ce de plus si
j'tais assassin!

Jacques avait raison mille fois: c'tait quelque chose de
monstrueux que cette ncessit o il se trouvait de taire la
vrit.

Pourtant ses dfenseurs ne relevrent pas l'exclamation, absorbs
qu'ils taient par l'examen minutieux du systme de dfense.

--Abordons les autres points de l'accusation, fit matre
Magloire.

--Si ma version tait admise, rpondit matre Folgat, le reste
irait tout seul. Mais le sera-t-elle?... Le jour o on est venu
l'arrter, cherchant un prtexte  sa sortie de la veille,
monsieur de Boiscoran a dit qu'il allait  Brchy chez son
marchand de bois... Imprudence dsastreuse! Voil le danger! Quant
au reste, qu'est-ce en somme?... L'eau o monsieur de Boiscoran
s'est lav les mains en rentrant, et o on a retrouv des dbris
de papier carbonis... Nous n'avons qu' altrer lgrement la
vrit pour l'expliquer. Nous n'avons qu' dire ce qu'a fait
rellement monsieur de Boiscoran, en attribuant son action  un
autre motif. Monsieur de Boiscoran est un fumeur dtermin, n'est-
ce pas?... Pour son excursion  Brchy, il s'tait muni d'une
provision de cigarettes, mais il n'avait pas pris d'allumettes...
Et ceci n'est pas une allgation en l'air. Nous fournissons des
preuves, nous produisons des tmoins. Si nous n'avions pas
d'allumettes, c'est que la veille nous avons oubli chez monsieur
de Chandor la bote que nous portons habituellement sur nous, que
tout le monde nous connat, et qui depuis est reste sur la
chemine du petit salon de mademoiselle Denise, o elle est
encore... Donc, nous n'avions pas d'allumettes, et nous tions
dj loin de Boiscoran quand nous nous en sommes aperus. Fallait-
il donc ou nous passer de fumer ou retourner sur nos pas?... Non!
Nous avions notre fusil et nous connaissons le procd
qu'emploient tous les chasseurs en pareille occurrence. Nous avons
retir la charge de plomb d'une de nos cartouches et, en
enflammant la poudre, nous avons enflamm un morceau de papier...
C'est une opration qu'il est impossible de russir sans se salir
et se noircir les mains. Comme nous l'avons rpte plusieurs
fois, nous avions les mains trs sales et trs noires, et les
ongles pleins de dbris de papier brl...

--Ah! cette fois, s'cria le clbre avocat de Sauveterre, bravo!

Son jeune confrre s'animait. Et toujours employant le nous, qui
est dans les habitudes du barreau:

--Cette eau, d'ailleurs, poursuivit-il, cette eau que vous nous
reprochez, est le plus magnifique tmoignage moral de notre
innocence. Incendiaire, nous l'eussions jete avec la
prcipitation que met le meurtrier  effacer de ses habits les
taches de sang qui le dnoncent...

--Trs bien encore! approuva matre Magloire.

--Et vos autres charges, continua matre Folgat, comme s'il et
t  l'audience et se ft adress au ministre public, vos autres
charges sont toutes de cette valeur. Notre lettre  mademoiselle
Denise, pourquoi l'invoquez-vous? Parce que, selon vous, elle
tablit notre prmditation... Ah! ici je vous arrte. Sommes-nous
donc stupide et dnu du plus vulgaire bon sens? Telle n'est pas
notre rputation... Quoi! prmditant un crime, nous ne nous
serions pas dit que nous pouvions tre dcouvert, et nous ne nous
serions pas mnag un alibi! Quoi! nous serions parti de chez nous
avec l'intention bien arrte d'aller tuer un homme, et c'est avec
du plomb de livre et de la cendre que nous aurions charg notre
fusil!... En vrit, vous nous faites la dfense trop facile, car
votre accusation ne soutient pas l'examen...

Du geste, vivement, Jacques  son tour approuvait.

--Voil, interrompit-il, ce que je n'ai cess de rpter 
Daveline, et ce  quoi il ne trouvait rien  rpondre... C'est sur
ce point qu'il faut insister!

Matre Folgat consultait ses notes.

--J'arrive, maintenant, reprit-il,  une circonstance capitale,
et dont je ferais, si elle nous tait favorable, un incident
d'audience dcisif... Votre valet de chambre, mon cher client,
votre vieil Antoine, m'a dclar que l'avant-veille du crime, il a
lav et nettoy  fond votre fusil Klebb...

--Mon Dieu! s'exclama Jacques.

--Bien. Je vois que vous mesurez la porte de ce fait. Depuis ce
nettoyage jusqu'au moment o vous avez enflamm une cartouche pour
brler les lettres de madame de Claudieuse, avez-vous fait feu? Si
oui, n'en parlons plus. Si non, il est clair qu'un des canons de
votre Klebb est rest propre, et alors, c'est le salut...

Durant prs d'une minute, Jacques garda le silence, rflchissant.

--Il me semble, rpondit-il enfin, je rpondrais presque que, le
matin du crime, j'ai tir un lapin...

Matre Magloire eut un geste de dcouragement.

--Fatalit! dit-il.

--Oh! attendez, reprit Jacques. Ce dont je suis sr, en tout cas,
c'est que j'ai tu ce lapin d'un seul coup. Donc, je n'ai encrass
qu'un des canons de mon fusil. Si, au Valpinson, je me suis servi
du mme canon pour enflammer une cartouche, je suis sauv. Et
notez que c'est probable. Quand on a une arme double,
machinalement, on presse toujours en premier la dtente de
droite...

Matre Magloire fronait les sourcils.

--N'importe, dit-il, ce n'est pas sur une donne aussi incertaine
que nous pouvons avancer un argument qui, en cas d'erreur, se
retournerait contre nous. Mais  l'audience, quand on vous
reprsentera votre fusil, examinez-le de faon  pouvoir me dire
ce qu'il en est.

Ainsi se trouvaient esquisses les lignes gnrales du plan de
dfense. Il ne restait plus qu' perfectionner les dtails, et
c'est  quoi s'appliquaient les deux avocats, lorsque,  travers
le guichet, Blangin, le gelier, vint leur crier que les portes de
la prison allaient fermer.

--Encore cinq minutes, mon brave Blangin! cria Jacques. (Et,
attirant le plus loin possible du guichet ses deux dfenseurs,
d'une voix basse et trouble:) Une ide m'est venue, messieurs,
dit-il, que je dois vous soumettre... Il est impossible que depuis
mon arrestation la comtesse de Claudieuse ne soit pas au
supplice... Si sre qu'elle puisse tre de n'avoir laiss traner
aucun indice qui la dnonce, elle doit trembler que je ne me
dfende en disant la vrit... Elle nierait, je le sais bien, et
elle est assez sre de son prestige pour savoir que mes
accusations n'entameront pas son admirable rputation. N'importe!
Il est impossible qu'elle ne s'pouvante pas du scandale. Qui sait
si, pour l'viter, elle ne nous donnerait pas un moyen de salut...
Pourquoi l'un de vous, messieurs, ne tenterait-il pas prs d'elle
une dmarche?

Matre Folgat tait l'homme des dcisions rapides.

--Je la tenterai, dit-il, si vous me donnez un mot
d'introduction.

Pour toute rponse, Jacques prit une plume et crivit:

_J'ai tout dit  mon dfenseur, matre Folgat. Sauvez-moi, et je
vous jure un secret ternel. Me laisserez-vous prir, Genevive,
vous qui savez si bien que je suis innocent?_

_Jacques._

--_ _Est-ce suffisant? demanda-t-il en tendant ce billet au jeune
avocat.

--Oui, et je vous promets qu'avant quarante-huit heures j'aurai
vu madame de Claudieuse...

Blangin s'impatientait cependant, les dfenseurs durent se retirer
et, sortis de la prison, ils traversaient la place du March-Neuf,
quand,  quelques pas, ils aperurent un musicien ambulant que
suivaient quelques galopins.

C'tait une espce de mntrier de campagne, vtu d'un de ces
habits d'ordre composite qui ne sont pas encore une redingote,
mais qui ne sont dj plus une veste. Raclant d'un mauvais violon,
il chantait avec le plus pur accent du terroir une chanson
saintongeoise.

_Au printemps,_
_la mre ageace,_
_Fit son nid dans les popillons,_
_La pible!..._
_Fit son nid dans les popillons,_
_Pibolon!..._

Machinalement, matre Folgat cherchait quelques sous dans son
gousset, lorsque le chanteur, s'approchant de lui et tendant son
chapeau comme pour recevoir l'aumne, lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas, cher matre. L'avocat tressauta.

--Vous ici!... fit-il.

--Moi-mme,  Sauveterre depuis ce matin. Je vous guettais, car
il faut que je vous parle. Ce soir,  neuf heures, venez m'ouvrir
la petite porte du jardin de monsieur de Chandor...

Et reprenant son violon, il s'loigna en continuant d'une voix
tranante:

_Au bout de cinq  six semaines,_
_Elle oyut un petit ageasson._


24

Bien autrement encore que matre Folgat, le clbre avocat de
Sauveterre avait t surpris de l'imprvu de la rencontre et de
l'tranget du personnage. Et ds que le mntrier ambulant se fut
loign:

--Vous connaissez cet individu? demanda-t-il  son jeune
confrre.

--Cet individu, rpondit matre Folgat, n'est autre que cet agent
dont je vous ai parl, et dont j'ai achet les services.

--Goudar!

--Oui, Goudar.

--Et vous ne le reconnaissiez pas! Le jeune avocat souriait.

--Avant qu'il et parl, non, dit-il. Le Goudar que je connais
est assez grand, maigre, imberbe, et porte les cheveux taills en
brosse. Ce musicien des rues est petit, replet, barbu, et ses
longs cheveux plats lui tombent jusqu'au milieu du dos. Comment
deviner mon homme, sous son costume de vagabond, un violon  la
main et patoisant une ronde saintongeoise?

Matre Magloire souriait lui aussi.

--Que sont les comdiens de profession compars  ces gens-l!
dit-il. En voici un qui se prtend arriv de ce matin et qui,
dj, semble du pays autant que Cheminot lui-mme. Il n'y a pas
douze heures qu'il est  Sauveterre, et il sait l'existence de la
petite porte du jardin de monsieur de Chandor.

--Oh! je m'explique maintenant cette circonstance, qui d'abord
m'avait tonn. Ayant tout racont en dtail  Goudar, j'ai d
ncessairement lui parler de cette porte,  propos de Mchinet.

Causant ainsi, ils avaient atteint l'extrmit de la rue
Nationale. Ils s'arrtrent.

--Un mot encore avant de nous sparer, reprit matre Magloire.
Vous tes bien dcid  voir madame de Claudieuse?

--Je l'ai promis.

--Que lui direz-vous?

--Je ne sais. Cela dpendra de son accueil.

--Du caractre dont je la connais,  la seule vue du billet de
Jacques, elle va vous commander de sortir.

--Qui sait!... Je n'aurai pas, en tout cas,  me reprocher
d'avoir recul devant une dmarche qu'en mon me et conscience je
juge ncessaire.

--Quoi qu'il arrive, soyez prudent, ne vous laissez pas
emporter... Songez qu'un clat nous obligerait  changer notre
systme de dfense, le seul qui prsente quelques chances.

--Oh! soyez sans inquitudes...

Sur quoi, changeant une dernire poigne de main, ils se
sparrent. Matre Magloire regagnant son logis, matre Folgat
remontant la rue de la Rampe.

La demie de six heures venait de sonner; aussi le jeune avocat se
htait-il, craignant de faire attendre. On l'attendait, en effet,
pour se mettre  table, mais en entrant au salon, il ne songea
plus  s'excuser, tant il fut frapp de l'accablement et de la
morne tristesse des amis et des parents du prisonnier.

--Avons-nous donc quelque fcheuse nouvelle? interrogea-t-il
d'une voix hsitante.

--La plus fcheuse que nous eussions  redouter, oui, monsieur,
rpondit le marquis de Boiscoran. Elle n'tait que trop prvue de
nous tous, et, cependant, vous le voyez, elle nous surprend comme
un coup de foudre...

Le jeune avocat se frappa le front.

--La chambre des mises en accusation a rendu son arrt! s'cria-
t-il.

De la tte, comme si la voix lui et manqu, le marquis rpondit:

--Oui!

--C'est encore un grand secret, ajouta Mlle Denise, et si nous le
savons, c'est grce  une indiscrtion de notre bon, de notre
dvou Mchinet. Jacques est renvoy devant la cour d'assises...

Elle fut interrompue par un domestique qui entrait annoncer que
mademoiselle tait servie.

On passa dans la salle  manger; mais, sous l'empire de ce dernier
vnement, le dner fut lugubre. Seule, Mlle Denise, qui devait 
la fivre son tonnante nergie, aida matre Folgat  maintenir la
conversation vivante. Par elle, le jeune avocat apprit que,
dcidment, le comte de Claudieuse tait au plus mal, et qu'on lui
et administr, dans la journe, les derniers sacrements, sans le
docteur Seignebos qui s'y tait oppos en dclarant que la plus
lgre motion pouvait tuer son malade.

--Et s'il meurt, pronona M. de Chandor, ce sera notre dernier
coup. L'opinion, dj si monte contre Jacques, deviendra
implacable.

Cependant le repas finissait, matre Folgat s'approcha de Mlle
Denise.

--J'ai  vous prier, mademoiselle, lui dit-il, de me confier la
clef de la petite porte du jardin...

Elle le regardait d'un air tonn.

J'ai  recevoir secrtement, ajouta-t-il, l'homme de la police qui
m'a promis son concours.

--Il est ici?

--De ce matin...

Mlle Denise lui ayant remis la clef, matre Folgat se hta de
gagner le fond du jardin, et au troisime coup de neuf heures, le
mntrier de la place du March-Neuf, Goudar, poussa la petite
porte et entra, son violon sous le bras.

--Un jour de perdu! commena-t-il, sans mme songer  saluer,
tout un jour, car je ne pouvais rien tenter avant de vous avoir
vu...

Il semblait si furieux que matre Folgat entreprit de le calmer.

--Laissez-moi d'abord, dit-il, vous complimenter de votre
travestissement...

Mais Goudar n'tait point sensible aux loges.

--Que serait un policier qui ne saurait pas se travestir!
interrompit-il. Beau mrite, ma foi! Et croyez que rien ne me
rpugne davantage. Mais pouvais-je tomber  Sauveterre avec ma
vritable personnalit? Un homme de la police! brrr... tout le
monde m'et fui comme la peste et on n'et rpondu que des
mensonges  toutes mes questions... Alors, je me suis affubl de
cette dfroque honteuse qui m'est familire, et pour laquelle,
mme, j'ai pris pendant six mois un professeur de violon. Un
musicien ambulant fait ce qu'il veut sans veiller les soupons;
il erre dans les rues ou le long des routes, il entre dans les
cours, se glisse dans les maisons, visite les cafs et les
cabarets; il peut, sous prtexte de demander l'aumne, accoster
les gens, leur parler, les suivre... Et, pour ce qui est de la
faon dont je baragouine le saintongeois, sachez que j'ai pass
six mois dans les Charentes,  la piste des faux billets de banque
du fameux Gtebourse. Si au bout de six mois on ne tient pas
l'accent d'une province, on ne sera jamais un policier. Or, je le
suis, moi, je suis condamn  cet excrable mtier, qui fait le
dsespoir de ma femme...

--Si votre ambition est vraiment ce que vous m'avez dit, mon cher
Goudar, interrompit matre Folgat, peut-tre pourrez-vous le
quitter bientt, ce mtier que vous dtestez tant. Si vous
russissez  tirer d'affaire monsieur de Boiscoran...

--Il me donnerait la maison de la rue des Vignes?...

--De grand coeur.

L'homme de la prfecture leva les mains au ciel.

--La maison de la rue des Vignes, rpta-t-il. Le paradis en ce
monde. Un jardin immense, une terre d'une qualit suprieure. Et
quelle exposition, mon matre! J'y ai lorgn des murs o
j'obtiendrais des pches plus belles que celles de Montreuil et
des chasselas plus parfums que ceux de Fontainebleau.

--Y avez-vous trouv quelque nouvel indice? demanda matre
Folgat.

Brusquement rappel  la ralit, Goudar s'assombrit.

--Aucun, rpondit-il, et c'est inutilement que j'ai interrog
tous les fournisseurs. Je ne suis pas plus avanc que le premier
jour.

--Esprons que vous serez plus heureux ici.

--Je l'espre, mais pour commencer mes oprations, il me faut
votre assistance. J'ai besoin de voir le docteur Seignebos et le
greffier Mchinet. Priez-les de se trouver au rendez-vous qu'un
billet de moi leur assignera.

--Ils seront prvenus.

--Maintenant, si je veux que mon incognito soit respect, il me
faut un permis de sjour du maire, au nom de Goudar, musicien
ambulant. Je garde mon nom que personne ici ne connat. Mais il me
faut ce permis ce soir mme. O que je me prsente pour coucher,
on me demandera mes papiers...

--Attendez-moi un quart d'heure, l, sur ce banc, dit matre
Folgat, je cours chez le maire...

Un quart d'heure plus tard, en effet, Goudar avait son permis en
poche et s'en allait demander un gte  l'auberge du _Mouton-
Rouge, _la plus malfame de Sauveterre.

En prsence d'une obligation pnible et invitable, les
tempraments se dclent. Les uns ajournent tant qu'ils peuvent,
tergiversent, lanternent, pareils  ces dvotes qui renvoient leur
gros pch  la fin de leur confession; les autres, au contraire,
ont hte de se dbarrasser de l'anxit et en finissent le plus
tt qu'il est possible.

Matre Folgat tait de ces derniers. Rveill avec le jour, le
lendemain de l'arrive de Goudar: je verrai Mme de Claudieuse ce
matin mme, se dit-il.

Et en effet, ds huit heures, vtu avec plus de recherche peut-
tre que de coutume, il sortit en disant au domestique qu'on ne
l'attendt pas s'il n'tait pas rentr au moment du djeuner.

C'est au palais de justice qu'il se rendit tout d'abord, esprant
bien y rencontrer le greffier. Et son espoir ne fut pas du. La
salle des pas perdus tait dserte, mais dj Mchinet tait  son
bureau, grossoyant avec l'activit fivreuse qu'imprime l'ide
constante d'un immeuble  payer.

Il se dressa en voyant entrer matre Folgat, et tout de suite:

--Vous savez l'arrt de la chambre! fit-il.

--Oui, grce  votre obligeance, et je dois vous avouer qu'il ne
m'a pas surpris. Qu'en pense-t-on au Palais?

--Tout le monde croit  une condamnation.

--Nous le verrons bien! fit le jeune avocat. (Et baissant la
voix:) Mais je viens encore pour autre chose, continua-t-il.
L'agent que j'attendais est arriv et dsirerait vous entretenir.
Il vous crira pour vous assigner un rendez-vous, accordez-le-lui,
je vous en prie.

--Certes, de tout mon coeur, rpondit le greffier. Et Dieu
veuille qu'il russisse  disculper monsieur de Boiscoran, quand
ce ne serait que pour rabaisser un peu le caquet de mon cher
patron.

--Ah! monsieur Galpin-Daveline triomphe!

--Sans la moindre pudeur. Il voit dj son ancien ami au bagne!
Il a reu de monsieur le procureur gnral une nouvelle lettre de
flicitations, et il est venu hier,  l'issue de l'audience, la
montrer  qui voulait la lire. Tous ces messieurs l'ont
compliment, sauf monsieur le prsident, toutefois, qui lui a
tourn le dos, et monsieur le procureur de la Rpublique, qui lui
a dit en latin de ne pas vendre la peau de l'ours avant qu'il ft
par terre...

Dj, depuis un moment, on commenait  entendre des pas dans les
corridors.

--Vite une dernire recommandation, fit matre Folgat. Goudar
tient  dissimuler sa personnalit, ne parlez de lui  me qui
vive. Et surtout ne vous tonnez pas du costume sous lequel il
vous apparatra...

Le bruit de la porte qui s'ouvrait lui coupa la parole.

Un juge entra, qui aprs avoir salu fort civilement se mit 
demander au greffier une multitude de renseignements au sujet
d'une affaire qui venait au rle le jour mme.

--Au revoir, monsieur Mchinet, dit le jeune avocat.

Et, reprenant sa course, il alla sonner  la porte du docteur
Seignebos.

--Monsieur le docteur est sorti, rpondit le domestique, mais il
va rentrer, et il m'a recommand de prier monsieur de l'attendre
dans son cabinet.

La preuve de confiance que donnait le docteur  matre Folgat
tait inoue, en lui permettant de rester seul dans le sanctuaire
de ses mditations.

C'tait une pice immense, tout encombre d'objets disparates et
incohrents, et qui du premier coup rvlait les ides, les
opinions, les gots et les aspirations du mdecin. Ce qui
frappait, ds l'entre, c'tait, sur la chemine, un admirable
buste de Bichat, flanqu des bustes plus petits de Robespierre 
droite et de Rousseau  gauche. Une horloge du temps de Louis XIV,
dresse entre les deux fentres, battait les secondes avec des
grincements de vieille ferraille. Tout un des cts tait occup
par une bibliothque de bois noir bonde,  dfoncer, de livres de
toutes sortes, brochs ou habills de reliures qui auraient bien
fait rire M. Daubigeon. Un de ces meubles comme on en fabrique
pour classer les herbiers disait la passion passagre du docteur
pour la flore de Sauveterre. Une machine lectrique rappelait le
temps o le docteur s'tait engou de l'lectrothrapie.

Sur la table, place au milieu de la pice, des montagnes de
bouquins trahissaient les rcentes tudes du mdecin. Tous les
auteurs qui se sont occups de la folie et de l'idiotie taient
l, depuis Apostolids jusqu' Tardieu, en passant par Broussais
et Fodr, par Spurzheim, Guardia, Marc, Esquiros, Blanche et
vingt autres encore.

Matre Folgat achevait l'inventaire quand le docteur Seignebos
entra, toujours comme une trombe, mais beaucoup plus joyeux que de
coutume.

--Je savais bien, parbleu, que je vous trouverais ici! s'cria-t-
il ds le seuil. Vous venez me demander un rendez-vous pour
Goudar.

Le jeune avocat tressauta.

--Qui a pu vous le dire? fit-il abasourdi.

--Goudar en personne! Il me plat,  moi, ce garon. videmment
on ne saurait me suspecter de tendresse pour tout ce qui, de prs
ou de loin, tient  la prfecture, moi qui ai travers la vie avec
des mouchards  mes trousses... Mais votre homme me raccommoderait
presque avec la police.

--Quand l'avez-vous vu?

--Ce matin,  sept heures. Il s'ennuyait si prodigieusement de
perdre son temps dans son galetas du _Mouton-Rouge, _que l'ide
lui est venue de feindre une indisposition et de m'envoyer
chercher. J'y suis all, et j'ai trouv une manire de mntrier
de campagne qui m'a paru se porter comme un charme. Mais ds que
nous avons t seuls, il m'a dgois toute son affaire, en me
demandant mon opinion et en me disant ses ides. Matre Folgat, ce
Goudar est trs fort, c'est moi qui vous le dis, et nous nous
sommes parfaitement entendus...

--Vous a-t-il donc expliqu ce qu'il compte faire?

-- peu prs... Mais il ne m'a pas autoris  le divulguer.
Patience, laissez faire, attendez, et vous verrez que le vieux
Seignebos a encore un certain flair!

Et, ce disant d'un air de fatuit superbe, il retirait, essuyait
et replaait sur son nez ses lunettes d'or.

--J'attendrai donc, dit le jeune avocat, et puisque voici ma
commission faite, je vous demanderai la permission de vous
entretenir d'une autre affaire... Je suis charg par monsieur
Jacques de Boiscoran de voir la comtesse de Claudieuse.

--Fichtre!

--Et de tcher d'obtenir d'elle un moyen de nous disculper...

--Va-t'en voir s'ils viennent! Difficilement, matre Folgat
dissimula un mouvement d'impatience.

--J'ai accept cette mission, fit-il d'un ton sec, je tiens  la
remplir.

--Je le comprends, mon cher matre, seulement vous n'arriverez
pas jusqu' madame de Claudieuse. Le comte est trs mal, elle ne
quitte pas son chevet et ne reoit mme pas les personnes de son
intimit.

--Et cependant, il faut que je parvienne jusqu' elle... Il faut
 tout prix que je lui remette en mains propres le billet que m'a
confi mon client. Et, tenez, docteur, je vais tre franc avec
vous. C'est parce que je prvoyais des difficults que je viens
vous demander un moyen de les surmonter ou de les tourner.

-- moi!

--N'tes-vous pas le mdecin du comte de Claudieuse?

--Dix mille diables! s'cria M. Seignebos, vous ne doutez de
rien, vous autres avocats! (Et plus bas, rpondant plutt aux
objections de son esprit qu' matre Folgat:) Certainement,
grommelait-il, je soigne monsieur de Claudieuse, dont, entre
parenthses, la maladie droute toutes mes conjectures, mais c'est
pour cela prcisment que je ne puis rien. Notre profession a des
rgles qu'on ne saurait enfreindre sans compromettre la dignit du
corps mdical tout entier.

--Mais il y va de l'honneur et de la vie de Jacques, monsieur,
d'un ami...

--Et d'un coreligionnaire politique, c'est trs vrai. Mais je ne
puis vous aider sans abuser de la confiance de madame de
Claudieuse...

--Eh! monsieur, cette femme n'a-t-elle pas commis le crime pour
lequel monsieur de Boiscoran, innocent, va passer en cour
d'assises...

--Je le crois, et cependant... (Il se tut, rflchissant, jusqu'
ce que soudain, prenant son chapeau  larges bords et l'enfonant
d'un coup sec sur sa tte:) Au fait! s'cria-t-il, tant pis! Il
est des intrts sacrs qui priment tout! Venez...


25

C'est rue Mautrec qu'aprs l'incendie du Valpinson taient venus
s'tablir provisoirement le comte et la comtesse de Claudieuse. La
maison loue pour eux par le maire, M. Sneschal, a t pendant
plus d'un sicle la demeure de la famille de Juliac et passe pour
une des plus anciennes et des plus magnifiques de Sauveterre.

En moins de dix minutes, le docteur Seignebos et matre Folgat y
furent arrivs.

De la rue on n'aperoit qu'un grand mur, contemporain du chteau,
 ce que prtendent les archologues, et tout fleuri de
paritaires, de girofles et de gueules-de-lion. Dans ce mur est
encastre une lourde porte  deux battants. Le jour, on ouvre un
de ces battants et on le remplace par un portillon  claires-
voies, qui, ds qu'on le pousse, met en mouvement une sonnette. On
traverse alors un grand jardin o une douzaine de statues, vertes
de mousse, s'miettent sur leur pidestal  l'ombre des vieux
tilleuls plants en quinconce.

La maison n'a que deux tages. Un large vestibule traverse le rez-
de-chausse, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec
sa rampe en fer ouvr.

Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte 
droite.

--Entrez l, dit-il  matre Folgat, et attendez. Je monte chez
le comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la
comtesse.

Le jeune avocat obit, et il se trouva dans un vaste salon
largement clair par trois portes-fentres ouvrant de plain-pied
sur le jardin. Ce salon avait d tre superbe jadis. De belles
menuiseries peintes en blanc, rehausses de filets et d'arabesques
d'or, lambrissaient les murs. Au plafond, une vaste composition
allgorique reprsentait des amours joufflus foltrant dans un
ciel toil.

Mais le temps avait promen ses doigts crasseux sur toutes ces
magnificences d'un autre sicle, effac  demi les peintures,
terni l'or des arabesques, fan l'azur du plafond et caill les
amours. Et certes l'ameublement n'tait pas fait pour attnuer la
mlancolie de ces ruines. Aux fentres, pas de rideaux. Sur la
chemine, une pendule et des candlabres  moiti briss. Puis 
et l, et comme au hasard, des meubles disparates arrachs 
l'incendie du Valpinson, des chaises, des canaps, des fauteuils
et une table ronde toute disloque et noircie par les flammes.

Mais qu'importaient  matre Folgat ces dtails. Il ne songeait
qu' la dmarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors
seulement l'audace extraordinaire et l'tranget. Peut-tre et-il
battu en retraite s'il l'et pu; et il n'avait pas trop de toute
sa volont pour dominer son trouble.

Enfin, il entendit un pas rapide et lger dans le vestibule, et
presque aussitt la comtesse de Claudieuse parut. C'tait bien
elle, telle qu'elle lui avait t dcrite par Jacques, calme,
grave et sereine, comme si son me et plan bien au-dessus des
passions humaines.

Loin d'altrer son exquise beaut, les vnements terribles qui se
succdaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une
aurole divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le
cercle de bistre qui entourait ses yeux et le dsordre de ses
cheveux admirables trahissaient la fatigue et les angoisses des
longues nuits passes au chevet de son mari.

Pendant que matre Folgat s'inclinait:

--Vous tes le dfenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur?
demanda-t-elle.

--Oui, madame, rpondit le jeune avocat.

--Vous dsirez me parler,  ce que vient de me dire le docteur...

--Oui, madame.

D'un geste de reine, elle montra un sige, et s'asseyant elle-
mme:

--Je vous coute, monsieur, dit-elle.

Non sans une importune palpitation au coeur, matre Folgat
commena:

--Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon
client.

--C'est inutile, monsieur, je la connais.

--Vous savez alors, madame, qu'il vient d'tre renvoy devant la
cour d'assises, et qu'il peut tre condamn!

D'un mouvement douloureux, elle secoua la tte, et doucement:

--Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a t victime du
plus lche des attentats, que sa vie est en pril, qu'avant peu,
s'il ne survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes
enfants n'auront plus de pre...

--Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!

Une profonde surprise se peignit sur les traits de
Mme de Claudieuse, et fixant matre Folgat:

--Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.

Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrta sur ses
lvres ce seul mot terrible: Vous!, qui montait au fond de sa
conscience rvolte.

Mais il songea au succs de sa mission, et au lieu de rpondre:

--Pour un accus, madame, reprit-il, pour un malheureux  la
veille du jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache
rien. J'ajouterai que le dfenseur a la discrtion du prtre, et
qu'il sait oublier les secrets qui lui ont t confis.

--Je ne comprends pas, monsieur...

--Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper,
c'tait de dire toute la vrit. Il a mieux aim risquer son
bonheur que de compromettre celui d'une autre personne...

La comtesse eut un geste d'impatience.

--Mes moments sont compts, monsieur, interrompit-elle. Veuillez
vous expliquer plus clairement.

Mais matre Folgat tait aussi loin que possible.

--Je suis charg par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de
vous remettre une lettre.

La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur.

-- moi! fit-elle.  quel titre?

Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre
de Jacques, et la tendant  la comtesse:

--La voici, dit-il.

Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit
lentement. Mais, ds qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied,
pourpre et les yeux pleins d'clairs:

--Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'cria-t-
elle.

--Oui.

--Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom
de jeune fille, Genevive, comme mon mari, comme mon pre!

Le moment dcisif venu, matre Folgat avait tout son sang-froid.

--Monsieur de Boiscoran, madame, prtend qu'il vous nommait ainsi
autrefois... rue des Vignes... au temps o vous l'appeliez
Jacques...

La comtesse paraissait abasourdie.

--Mais c'est infme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites
l! Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la
comtesse de Claudieuse, j'ai t... sa matresse.

--Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants
avant l'incendie, il tait prs de vous, et que s'il avait les
mains noircies, c'est qu'il venait de brler votre correspondance
et la sienne...

Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:

--Et vous avez pu croire cela! s'cria-t-elle, vous?... Ah! le
premier crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, compar 
celui-ci! Il ne lui suffisait pas d'avoir incendi notre maison et
de nous avoir ruins, il veut nous dshonorer. Il ne lui suffit
pas d'avoir pris la vie du mari, il lui faut l'honneur de la
femme!

Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les
clats de sa voix.

--Plus bas, madame, de grce, fit matre Folgat, plus bas...

Elle le foudroya d'un regard de mpris souverain, et haussant
encore le ton:

--Oui, continua-t-elle, je conois que vous ayez peur d'tre
entendu... Mais moi, qu'ai-je  craindre! Je voudrais que
l'univers entier nous coutt et nous juget. Plus bas, dites-
vous. Pourquoi plus bas! Pensez-vous donc que si monsieur de
Claudieuse n'tait pas mourant, celle lettre ne serait pas dj
entre ses mains! Ah! il saurait faire justice de cette lettre
infme, lui!... Tandis que moi, une femme!... Jamais je n'avais
compris si terriblement que tout le monde croit mon mari perdu, et
que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans amis...

--Mais, madame, monsieur de Boiscoran vous jure le secret le plus
absolu...

--Le secret de quoi? De vos lches insultes, de l'abominable
intrigue dont ceci n'est sans doute que le prlude!

Matre Folgat plit sous l'outrage.

--Ah! prenez garde, madame, fit-il d'une voix sourde, nous avons
des preuves flagrantes, irrcusables...

D'un geste imprieux, Mme de Claudieuse l'arrta et, superbe de
douleur, de ddain et de colre:

--Eh bien! s'cria-t-elle, produisez-les, ces preuves! Allez,
faites, agissez, parlez! nous saurons si la vile calomnie d'un
criminel peut entamer l'intacte rputation d'une honnte femme!...
Nous verrons si de cette boue o vous vous dbattez, une seule
claboussure jaillira jusqu' moi!

Et jetant aux pieds du jeune avocat la lettre de Jacques, elle
gagna la porte.

--Madame, dit encore matre Folgat, madame!

Elle ne daigna mme pas tourner la tte, et elle disparut, le
laissant seul au milieu du salon, si cras de stupeur qu'il en
perdait jusqu' la facult de rflchir.

Heureusement, le docteur Seignebos revenait.

--Par ma foi, commena-t-il, je ne me serais jamais imagin que
madame de Claudieuse prendrait si bien ma trahison... C'est
exactement comme  l'ordinaire qu'elle vient, en vous quittant, de
me demander comment j'ai trouv son mari, ce matin, et ce qu'il y
a  faire. Je lui ai rpondu...

Mais le reste de sa phrase s'touffa dans sa gorge; il
s'apercevait enfin de l'attitude de matre Folgat.

--Ah ! qu'avez-vous? interrogea-t-il.

Le jeune avocat le regardait de l'air d'un homme pris de vertige.

--J'ai, rpondit-il, que je me demande si je veille ou si je
rve! J'ai que, si cette femme est coupable, son audace passe
toute croyance.

--Comment, si... En tes-vous  douter de sa culpabilit?

Tout en matre Folgat trahissait le plus affreux dcouragement.

--Eh! le sais-je moi-mme, dit-il, ne voyez-vous pas que je n'ai
plus ma tte  moi, que je ne sais plus qu'imaginer ni que croire?

--Oh!...

--C'est ainsi! Et cependant, docteur, je ne suis pas un naf, et
depuis cinq ans que je plaide au criminel et que je fouille aux
plus bas fonds des couches sociales, j'ai dcouvert d'tranges
choses, rencontr des types inous et cout d'effroyables
confidences...

Le docteur,  son tour, tait abasourdi, jusqu' ce point
d'oublier de tracasser ses lunettes d'or.

--Que vous a donc dit madame de Claudieuse? demanda-t-il.

--Je vous le rpterais, rpondit matre Folgat, que vous n'en
seriez pas plus avanc. Il vous et fallu tre l, et la voir, et
l'entendre!... Quelle femme!... Pas un des muscles de son visage
ne tressaillait, son oeil restait limpide et clair, nulle motion
n'altrait le timbre de sa voix. Et de quel air elle me
dfiait!... Mais tenez, docteur, je vous en prie, sortons...

Ils sortirent, en effet, et dj ils taient au tiers de la longue
alle du jardin, lorsqu'ils aperurent s'avanant vers eux l'ane
des filles de la comtesse de Claudieuse, rentrant, avec sa bonne,
de la promenade.

M. Seignebos s'arrta, et serrant le bras du jeune avocat et se
penchant  son oreille:

--Attention! fit-il. La vrit se trouve dans la bouche des
enfants, n'est-ce pas?

--Qu'esprez-vous? murmura matre Folgat.

--claircir un point douteux... Silence, et laissez-moi faire.

Dj la petite fille arrivait  eux. C'tait une gracieuse enfant
de huit  neuf ans, blonde, avec de beaux yeux bleus, grande pour
son ge, et qui avait presque toute l'intelligence d'une jeune
fille, sans en avoir les timidits.

--Bonjour, ma petite Marthe, lui dit le docteur de sa plus douce
voix, qui tait fort douce quand il voulait.

--Bonjour, messieurs, rpondit-elle avec une jolie rvrence.

Se penchant vers elle, M. Seignebos mit un bon baiser sur ses
joues roses, puis la regardant:

--Mais tu as l'air toute triste, Marthe, ajouta-t-il.

--C'est que papa et ma petite soeur sont bien malades, monsieur,
dit-elle avec un gros soupir.

--Et aussi parce que tu regrettes le Valpinson...

--Oh, oui!

--C'est cependant bien joli, ici, et tu as pour jouer un grand
jardin.

Elle secoua la tte, et baissant la voix:

--C'est vrai que c'est joli, dit-elle, seulement... j'y ai peur.

--Et de quoi, ma mignonne?

Elle montra les statues, et toute frissonnante:

--Le soir, rpondit-elle,  la brune, il me semble toujours
qu'elles remuent, et je crois voir des personnes qui se cachent
derrire les arbres, comme l'homme qui a voulu tuer papa...

--Il faut chasser ces vilaines ides, mademoiselle, interrompit
matre Folgat.

Mais M. Seignebos ne le laissa pas poursuivre:

--Comment, Marthe, tu es si peureuse que cela! Je te croyais, au
contraire, trs brave... Ton papa m'avait affirm que, la nuit de
l'incendie du Valpinson, tu n'avais pas t effraye du tout.

--Papa a dit la vrit.

--Et cependant, quand tu as t rveille par les flammes, ce
devait tre terrible...

Oh! ce n'est pas les flammes qui m'ont rveille, docteur.

--Pourtant, quand le feu a clat...

--Je ne dormais pas plus qu'en ce moment, docteur, parce que
j'avais t rveille par le bruit de la porte que maman avait
ferme trs fort en rentrant.

Un mme pressentiment terrible fit tressaillir le mdecin et
l'avocat.

--Tu dois te tromper, Marthe, reprit le docteur, ta maman n'tait
pas rentre, au moment de l'incendie...

--Pardonnez-moi, monsieur...

--Non, tu te trompes...

La fillette se redressa, et de cette mine grave que prennent les
enfants lorsqu'ils voient qu'on doute de leur parole:

--Je suis sre de ce que je dis, insista-t-elle, et je me
souviens trs bien de tout. On m'avait couche  l'heure
ordinaire, et comme j'tais trs lasse d'avoir jou, je m'tais
endormie tout de suite... Pendant que je dormais, maman est
sortie, mais en rentrant, elle m'a rveille. Sitt rentre, elle
est alle se pencher sur le lit de ma petite soeur, et elle l'a
regarde un bon moment d'un air si triste que j'ai eu envie de
pleurer. Aprs cela, elle est alle s'asseoir prs de la fentre,
et de mon lit, n'osant lui parler, je voyais de grosses larmes
rouler le long de ses joues, quand un coup de fusil a retenti au-
dehors...

C'est un regard d'angoisse qu'changeaient matre Folgat et
M. Seignebos.

--Ainsi, ma mignonne, insista le mdecin, tu es bien certaine que
ta maman tait dans votre chambre, quand on a tir un premier coup
de fusil?

--Certainement, docteur. Et mme, en l'entendant, maman s'est
dresse toute droite, la tte penche, comme quelqu'un qui coute.
Presque aussitt, le second coup a retenti, maman a lev les bras
en l'air, en s'criant:  mon Dieu!..., et tout de suite elle
est sortie en courant.

Jamais sourire ne fut plus faux que celui que le docteur
Seignebos, non sans un grand effort de volont, maintenait sur ses
lvres.

--Tu as rv cela, Marthe..., fit-il.

Ce fut la bonne, jusque-l silencieuse, qui rpondit:

--Mademoiselle ne rvait pas, pronona-t-elle. Moi aussi, j'avais
entendu les dtonations, et j'avais ouvert la porte de ma chambre
pour savoir ce que ce pouvait tre, quand j'ai vu madame traverser
le palier en deux sauts et se lancer dans l'escalier...

--Oh! je ne discute pas, interrompit le docteur, du ton le plus
indiffrent qu'il put prendre, qu'importe cette circonstance.

Mais la fillette tenait  achever son rcit:

--Maman partie, continua-t-elle, l'inquitude me prit, et je me
soulevai sur mon lit, prtant l'oreille... Je ne tardai pas 
entendre des bruits que je ne connaissais pas, des craquements et
des ptillements, et aussi comme des cris dans le lointain. La
peur me prenant, je sautai  terre, et je courus ouvrir la porte.
Mais je faillis tre renverse par un tourbillon de fume et
d'tincelles... Pourtant je ne perdis pas la tte. Je rveillai ma
petite soeur, je la pris dans mes bras, et j'allais essayer de
gagner l'escalier quand Cocoleu arriva comme un fou, qui nous
enleva toutes deux et nous emporta...

--Marthe! cria une voix de la maison, Marthe! L'enfant
interrompit court son histoire.

--C'est maman qui m'appelle, dit-elle. (Et, faisant une belle
rvrence:) Au revoir, messieurs...

Dj Marthe avait disparu, que Seignebos et matre Folgat
restaient encore plants sur leurs pieds, se regardant d'un air de
suprme dtresse.

--Nous n'avons plus rien  faire ici, docteur, dit enfin le jeune
avocat.

--En effet, rentrons, et mme htons-nous, car on m'attend peut-
tre... Vous djeunez avec moi...

Ils se retirrent alors, la tte basse, et  ce point abms dans
leurs rflexions qu'ils oubliaient de rendre les coups de chapeau
qu'on leur tirait le long des rues, circonstance qui fut remarque
de plusieurs bourgeois.

En arrivant chez lui:

--Deux couverts, dit le docteur  son domestique, et monte une
bouteille de vin de Mdis... (Et lorsqu'il eut conduit l'avocat 
son cabinet de travail:) Maintenant, commena-t-il, que pensez-
vous de l'aventure?

Matre Folgat eut un geste de douloureux abattement.

--Je m'y perds! murmura-t-il.

--Peut-on admettre que madame de Claudieuse ait fait le mot  sa
fille?

--Non.

--Et  sa femme de chambre?

--Encore moins. Une femme de cette trempe ne se confie 
personne; elle combat, triomphe ou succombe seule.

--Donc la bonne et l'enfant nous ont dit la vrit.

--Je le crois fermement.

--C'est ma conviction... Alors, elle n'est pour rien dans le
meurtre de son mari?

--Hlas!

Ce que matre Folgat ne remarquait pas, c'est qu'un victorieux
sourire clairait la physionomie du docteur Seignebos. Il avait
retir ses lunettes d'or, et les essuyant vigoureusement:

--Si la comtesse tait innocente, reprit-il, Jacques serait donc
coupable! Jacques nous aurait donc dups tous...

Matre Folgat secouait la tte.

--De grce, docteur, fit-il avec un effort, ne me pressez pas
ainsi, laissez-moi me recueillir, rassembler mes ides. Je suis
pouvant de mes conjectures. Non, monsieur de Boiscoran ne nous a
pas menti, et assurment madame de Claudieuse a t sa matresse.
Non, il ne nous a pas tromps, et certainement le soir du crime,
il a eu une entrevue avec la comtesse. Marthe ne nous a-t-elle pas
dit que sa mre tait sortie? O allait-elle, sinon au rendez-
vous? Seulement...

Il hsitait.

--Oh! allez, allez, dit le mdecin, vous n'avez rien  craindre
de moi...

--Eh bien, il se pourrait qu'aprs que madame de Claudieuse a eu
quitt monsieur de Boiscoran, la fatalit s'en ft mle. Monsieur
de Boiscoran nous a cont comment les lettres qu'il brlait
s'taient enflammes tout  coup, avec une telle violence qu'il en
avait t effray. Qui nous dit qu'une flammche emporte par le
vent n'a pas mis le feu aux paillers! Tirez les consquences. Au
moment de se retirer, monsieur de Boiscoran aperoit ce
commencement d'incendie; il court essayer de l'teindre; ses
efforts sont inutiles, la flamme gagne de proche en proche, elle
grandit, elle illumine dj toute la faade du chteau...  ce
moment, monsieur de Claudieuse sort... Monsieur de Boiscoran se
croit surpris, il voit ses amours dvoiles, son mariage rompu, sa
vie manque, son avenir bris, son bonheur ananti... Il perd la
tte, il ajuste le comte, il fait feu et s'enfuit perdu... Et
ainsi s'explique la maladresse des coups et aussi cette
circonstance jusqu'ici inexplicable d'un assassinat tent avec du
plomb de chasse...

--Malheureux! interrompit le docteur.

--Quoi! Qu'ai-je dit?

--Gardez-vous de jamais rpter ceci. Telle est l'effroyable
vraisemblance de votre hypothse que, si elle s'bruitait, vous ne
trouveriez plus personne pour vous croire le jour o vous direz la
vrit.

--La vrit!... Vous pensez donc que je m'abuse?

--Positivement. (Et rajustant ses lunettes:) Ce que je ne pouvais
admettre, reprit M. Seignebos, c'tait que madame de Claudieuse
et de sa main fait feu sur son mari... J'avais raison. Elle n'a
pas commis le crime, matriellement, elle l'a seulement
command...

--Oh!...

--Serait-elle donc la premire? Voil mon hypothse,  moi: avant
de rejoindre Jacques au rendez-vous, madame de Claudieuse avait
pris son parti et combin ses mesures. L'assassin tait  son
poste. Si elle et russi  ramener Jacques, le complice dsarmait
son fusil et allait tranquillement se coucher. N'ayant pu obtenir
que Jacques renont  son mariage, rsolue  se faire libre pour
l'empcher, elle a donn le signal, l'incendie a t allum et on
a tir sur le comte.

Le jeune avocat ne semblait pas absolument convaincu.

--En ce cas, il y aurait eu prmditation, objecta-t-il, et
alors, comment le fusil n'tait-il charg que de cendre?

--C'est que le complice manquait d'intelligence... Encore bien
qu'il et prvu o tendait le docteur, matre Folgat se dressa
vivement.

--Toujours Cocoleu! fit-il.

Du bout du doigt, M. Seignebos se toucha le front.

--Quand une ide est entre l, rpondit-il, elle y est
solidement fixe... Oui, madame de Claudieuse a un complice, et ce
complice est Cocoleu. Et si l'intelligence lui a fait dfaut, vous
voyez jusqu'o ce misrable idiot pousse le dvouement et la
discrtion...

Si vous dites vrai, docteur, jamais nous n'aurons la clef de cette
affaire, car jamais Cocoleu ne parlera...

--Ne jurez de rien. On m'a propos un expdient...

Il fut interrompu par l'entre brusque de son domestique.

--Monsieur, lui dit ce brave garon, il y a en bas un gendarme
qui vous amne un individu qu'il faudrait faire admettre d'urgence
 l'hpital.

--Qu'ils montent, rpondit le mdecin. (Et pendant que le
domestique courait remplir la commission:) Voil mon expdient,
matre Folgat, dit M. Seignebos. Attention...

Un pas pesant branlait dj l'escalier, et presque aussitt un
gendarme parut, qui, d'une main, tenait un violon, et de l'autre
aidait  marcher un pauvre diable.

Goudar! faillit s'crier matre Folgat.

C'tait Goudar, en effet, mais en quel tat! Les vtements
dchirs et tachs de boue, ple, l'oeil hagard, la barbe et les
lvres souilles d'une cume blanchtre.

--Voil l'histoire, major, pronona le gendarme. Ce particulier
jouait du violon dans la cour de la caserne, et nous tions
plusieurs aux fentres quand, tout  coup, nous l'avons vu tomber
par terre et se rouler, et se tordre, et se dbattre en hurlant et
en cumant comme un loup enrag. Nous l'avons ramass, soign, et
je vous l'amne pour savoir...

--Laissez-nous seuls avec lui, ordonna le mdecin.

Le gendarme sortit, et la porte ferme:

--Quel mtier! s'cria Goudar d'un accent d'invincible dgot.
Regardez-moi un peu!... Quelle honte si ma femme me voyait ainsi.
Pouah!

Et sortant un mouchoir de sa poche, il s'essuyait le visage et
retirait de sa bouche un petit morceau de savon.

--L'important, dit le docteur, c'est que vous avez si bien jou
votre rle d'pileptique que les gendarmes y ont t pris.

--Belle malice, en vrit, et bien honorable surtout!

--Malice excellente, puisque, grce  elle, avant une heure vous
serez  l'hpital. On vous placera dans le quartier de Cocoleu, et
je vous verrai tous les matins...  vous d'agir...

--Soyez tranquille, rpondit l'homme de la prfecture, j'ai mon
ide. (Puis se tournant vers matre Folgat:) Me voil prisonnier,
ajouta-t-il, mais mes prcautions sont prises. C'est  vous que
l'agent que j'ai envoy en Angleterre fera parvenir ses
renseignements. J'ai, de plus, un service  vous demander: j'ai
crit  ma femme de vous adresser mes lettres; vous me les ferez
parvenir par le docteur... Sur quoi, me voil prt  devenir le
compagnon de Cocoleu et bien rsolu  gagner la maison de la rue
des Vignes.

M. Seignebos avait sign le billet d'admission. Il rappela le
gendarme et, aprs l'avoir lou de son humanit, il le pria de
conduire ce pauvre diable  l'hpital.

Et rest seul avec matre Folgat:

-- prsent, cher matre, dit-il, convenons de nos faits. Devons-
nous parler du rcit de Marthe et des projets de Goudar?... Non,
car Galpin-Daveline veille, et il suffirait d'un soupon arrivant
jusqu' l'accusation pour tout faire chouer. Donc, bornez-vous 
rapporter  Jacques votre entrevue avec madame de Claudieuse, et
sur tout le reste, silence!


26

Comme presque tous les gens trs fins, le docteur Seignebos avait
cette faiblesse d'attribuer aux autres une partie de sa
clairvoyance.

M. Galpin-Daveline veillait assurment, mais non pas avec l'pre
attention qu'on et d attendre d'un tel ambitieux. Avis le
premier de la dcision de la chambre des mises en accusation, il
se sentit dlivr des angoisses qui le torturaient. Il respira. De
remords, il n'en eut pas l'ombre. Il n'eut pas un regret... Il ne
songea pas que ce prvenu que la chambre renvoyait devant la cour
d'assises avait t son ami autrefois, et un ami dont il tait
fier, dont l'hospitalit l'enchantait, dont il avait sollicit
l'alliance... Non! Ce qu'il se dit, c'est qu'ayant hasard une
partie scabreuse, dont son avenir tait l'enjeu, il venait de la
gagner haut la main.

videmment, sa responsabilit tait loin d'tre dgage, mais son
rle de magistrat instructeur tait termin. Il n'avait pas 
paratre aux dbats. Quoi qu'il advnt, il chappait, pensait-il,
 la rprobation qui l'et frapp si son enqute et abouti  une
ordonnance de non-lieu.

Il ne se dissimulait pas que jamais il ne serait vu d'un bon oeil
 Sauveterre, que ses relations y resteraient pnibles, que jamais
volontiers une main ne serrerait la sienne! Il s'en inquitait
peu. Sauveterre, une misrable sous-prfecture de cinq mille mes!
Il esprait bien n'y plus moisir longtemps, et qu'un brillant
avancement allait rcompenser son audace et le dlivrer des sottes
rcriminations... Ailleurs, dans la ville o il serait nomm--
une grande ville, supposait-il--, l'loignement attnuerait et
effacerait mme ce que sa conduite avait eu d'odieux. Il ne lui
resterait du pass que la rputation d'un de ces magistrats
tonnants, comme les dpeignent les formulaires, qui sacrifient
tout  l'intrt sacr de la justice, qui placent l'inflexible
devoir bien au-dessus de toutes ces considrations qui troublent
et meuvent le vulgaire, dont l'me est comme un roc o viennent
se briser, impuissantes, toutes les passions humaines. Et avec
une telle rputation, son savoir-faire et son envie de parvenir,
les occasions ne lui manqueraient plus de se produire, de montrer
sa valeur, de se rendre utile, indispensable... Il se voyait
escaladant l'chelle prilleuse des hautes situations. Il se
voyait  Bordeaux,  Lyon,  Paris...

C'est dans les draps de pourpre d'un premier succs qu'il
s'endormit ce soir-l. Et le lendemain, rien qu' le voir
traverser les rues, plus roide et plus hautain qu' l'ordinaire,
les lvres pinces, le regard froid et dur, les bourgeois
observateurs comprirent qu'il devait y avoir du nouveau.

Il faut que les affaires de M. de Boiscoran aillent bien mal, se
dirent-ils, pour que M. Galpin-Daveline soit si fier.

C'est chez le procureur de la Rpublique qu'il se rendait. Le
prtexte de sa visite tait le besoin de quelques signatures,
qu'en toute autre occasion il et envoy prendre par son greffier.
La vrit est qu'il avait sur le coeur les svres reproches de
M. Daubigeon, et qu'il comptait savourer le rgal d'une revanche.

Il trouva le vieux collectionneur au milieu de ses bouquins
chris, comme toujours, et plus que jamais d'une humeur
massacrante. N'importe! Il lui soumit les pices  signer, et,
cette besogne faite, tout en replaant les paperasses dans une
serviette  son chiffre:

--Eh bien! cher procureur, demanda-t-il d'un ton dgag, vous
connaissez l'arrt?... Qui de nous deux avait raison?

M. Daubigeon haussa les paules.

--C'est entendu, gronda-t-il, je ne suis plus qu'un vieil
imbcile, un maniaque, je l'avoue, je me rends  l'vidence, et
comme l'homme d'Horace, _Stultum me fateor, liceat concedere
veris, At que etiam insanum..._

--Vous plaisantez... Que serait-il arriv, pourtant, si je vous
avais cout?

--Je ne tiens pas  le savoir.

--Monsieur de Boiscoran n'en et t ni plus ni moins renvoy
devant le jury.

--Peut-tre...

--Tout autre que moi et aussi bien recueilli les preuves qui
tablissent irrvocablement sa culpabilit.

--C'est une question.

--Et j'aurais entrav ma carrire en me faisant la rputation
d'un de ces magistrats timides qu'un rien arrte...

--C'est une rputation qui en vaut bien une autre, interrompit le
procureur de la Rpublique.

Il s'tait jur de ne rien rpondre que par monosyllabes, mais la
colre lui faisait oublier son serment.

--Un autre que vous, reprit-il d'un ton amer, ne se serait pas
uniquement attach  prouver que monsieur de Boiscoran tait le
coupable...

--Je l'ai prouv, c'est vrai.

--Un autre que vous et cherch le mot de cette nigme.

--Mais je l'ai, ce me semble.

D'un air ironique, M. Daubigeon s'inclina.

--Mes compliments, fit-il. On est heureux de si bien connatre la
fin des choses, _Felix qui potuit rerum cognoscere causas;
_seulement vous vous abusez peut-tre. Vous tes un juge
d'instruction trs fort, mais je suis plus vieux que vous dans le
mtier. Plus je rflchis  cette affaire, moins je me l'explique.
Si vous savez si bien tout, expliquez-moi donc le mobile du crime,
car enfin on ne risque pas l'chafaud ou le bagne sans un intrt
considrable, positif, vident... O est l'intrt de Jacques?
Vous allez me rpondre qu'il hassait monsieur de Claudieuse? Est-
ce bien une rponse? Voyons, fouillez un peu votre conscience...
Mais, baste! personne n'aime  descendre en soi-mme, _Nemi in
sese tentat descendere..._

M. Daveline en tait presque  regretter d'tre venu. Il avait
pens trouver M. Daubigeon fort penaud, et voil que pas du tout.

--La chambre des mises en accusation n'a pas eu vos scrupules,
fit-il schement.

--Non, mais les jurs peuvent les avoir. Il en est d'intelligents
quelquefois...

--Les jurs condamneront monsieur de Boiscoran sans hsitation.

--Je n'en mettrais pas la main au feu.

--Vous l'y mettriez si vous saviez qui prendra la parole.

--Oh!...

--L'accusation sera soutenue par monsieur Du Lopt de la Gransire
lui-mme...

--Malepeste!

--Prtendriez-vous nier son talent? Visiblement, le juge
d'instruction s'irritait, ses oreilles rougissaient, et par contre
M. Daubigeon semblait recouvrer toute sa belle humeur.

--Dieu me garde, rpondit-il, de nier l'loquence de monsieur Du
Lopt de la Gransire, c'est un homme trs fort et qui rarement
manque son homme. Seulement vous savez... il en est des
rquisitoires comme des livres, ils ont leurs destines, _habent
sua fata... _Jacques sera bien dfendu.

--Je ne crains gure matre Magloire.

--Mais l'autre, matre Folgat...

--Un jeune homme, sans autorit. Je redouterais bien autrement
matre Lachaud.

--Connaissez-vous leur systme de dfense? C'tait bien l que le
bt blessait M. Galpin-Daveline, mais loin d'en rien laisser
paratre:

--Pas du tout, rpondit-il, mais que m'importe! Les amis de
monsieur de Boiscoran avaient d'abord song  tirer parti de
Cocoleu, ils y ont renonc. Je suis sr de ce fait. Le commissaire
de police que j'avais charg d'avoir l'oeil de ce ct m'a assur
que le docteur Seignebos ne s'occupait mme plus de ce pauvre
idiot...

M. Daubigeon souriait d'un sourire ironique, et bien plus pour
taquiner M. Daveline que parce qu'il le pensait rellement.

--Prenez garde, dit-il, ne vous fiez pas aux apparences; vous
avez affaire  des gens trs fins. Je vous l'ai toujours dit,
Cocoleu est peut-tre le noeud de l'affaire... Prcisment parce
que monsieur de la Gransire portera la parole, vous devez
trembler. S'il allait chouer!... C'est  vous qu'il s'en
prendrait de l'chec, et de sa vie il ne vous le pardonnerait. Or,
il peut chouer. Il y a loin de la coupe aux lvres, _Multa cadunt
inter calicem supremaque labra, _et je suis l'avis de mon vieux
Villon, Rien ne m'est seur que la chose incertaine...

 l'accent du procureur de la Rpublique, M. Daveline comprit bien
qu'il ne gagnerait rien  discuter davantage.

--Advienne que pourra! interrompit-il. L'approbation de ma
conscience me suffit.

En se htant, de peur d'une rplique, d'expdier les formules de
politesse, il sortit; et, tout en descendant l'escalier:

--C'est perdre son temps, grommelait-il, que de vouloir raisonner
avec un bonhomme pour qui les vnements ne sont plus que des
prtextes  citations.

Mais il avait beau se dbattre, c'en tait fait de sa belle
assurance. M. Daubigeon venait de lui montrer un pril qu'il
n'avait pas prvu. Et quel pril! La rancune d'un des personnages
les plus influents de la magistrature, d'un de ces hommes bilieux
et froids qui ne pardonnent pas.

M. Daveline avait bien song  la possibilit d'un chec, c'est--
dire d'un acquittement. Mais il n'avait pas rflchi aux
consquences de cet chec. Qui en serait atteint? Le ministre
public surtout, puisqu'en France le ministre public fait de
l'accusation une question personnelle et s'estime offens et
humili s'il manque son homme. Or, qu'adviendrait-il en ce cas?
C'est que Du Lopt de la Gransire s'en prendrait au juge
d'instruction. C'est dans votre travail, lui dirait-il, que j'ai
puis les lments de mon rquisitoire. Si je n'ai pas obtenu une
condamnation, c'est que votre travail tait incomplet. On n'expose
pas un homme comme moi  l'humiliation d'un acquittement, et
surtout dans une affaire dont le retentissement doit tre immense.
Vous ne savez pas votre mtier.

Une telle parole tait une disgrce positive. C'tait, au lieu de
l'avancement tant rv, l'exil pour la vie, en Algrie ou en
Corse...

M. Galpin-Daveline en frissonnait. Il se voyait enseveli sous les
dcombres de ses chteaux en Espagne. Et fatalement, il repassait
une fois de plus tous les dtails de l'instruction, analysant
toutes les preuves qu'il avait fournies, pareil au soldat qui, 
la veille d'une bataille, s'assure de l'tat de ses armes.

Vritablement, il ne dcouvrait qu'une seule objection: celle du
procureur de la Rpublique. O tait l'intrt de Jacques 
commettre un si grand crime?

L, videmment, est le dfaut de la cuirasse, pensait-il, et
j'agirai sagement en en prvenant M. de la Gransire. Les
dfenseurs de Jacques sont fort capables de faire de cet argument
le pivot de leurs plaidoiries.

Et quoi qu'il en et dit  M. Daubigeon, il les craignait
beaucoup, ces dfenseurs. Il n'ignorait pas l'influence norme que
matre Magloire devait  l'intgrit de sa vie et  son
dsintressement. Il savait fort bien qu'il suffisait que matre
Magloire se charget d'une affaire pour qu'on l'estimt bonne. On
disait de lui: Il peut se tromper, mais ce qu'il plaide, il le
croit.

Quelle action un tel homme ne devait-il pas avoir, non sur des
magistrats qui arrivent  l'audience avec une opinion
inbranlable, mais sur des jurs qui subissent l'impression du
moment et se laissent enlever par un discours? Matre Magloire,
c'est vrai, n'avait pas cette loquence dramatique qui fait vibrer
les entrailles des foules, mais matre Folgat l'avait, lui.

M. Galpin-Daveline avait pris des informations, et un de ses amis
de Paris lui avait rpondu: Se dfier du Folgat. Logicien bien
autrement dangereux que Lachaud, il possde  un gal degr l'art
de troubler la conscience des jurs, de les mouvoir, de leur
tirer des larmes et de leur arracher un verdict d'acquittement.
Redouter surtout avec lui les incidents d'audience, car il a
toujours quelque surprise en rserve!

Voil mes adversaires, pensait M. Daveline. Quelle surprise me
rservent-ils? Ont-ils vritablement renonc  se servir de
Cocoleu?

Il n'avait aucune raison de se dfier de son commissaire de
police, et cependant son inquitude devint si grande qu'il se
dtourna de son chemin pour passer  l'hpital.

La soeur suprieure, comme de raison, le reut avec toutes les
marques d'une profonde dfrence, et ds qu'il s'informa de
Cocoleu:

--Voulez-vous le voir, monsieur? lui demanda-t-elle.

--J'avoue, ma soeur, que j'en serais bien aise.

--Venez avec moi, alors.

C'est dans le jardin qu'elle le conduisit, et l, s'adressant  un
jardinier:

--O est l'idiot? interrogea-t-elle.

L'homme planta sa bche en terre, et de ce respect doucereux qui
est le trait distinctif de tous les employs des maisons
religieuses:

--L'idiot est dans l'alle du fond, ma mre,  cette place qu'il
a choisie, vous savez, et d'o on ne peut le faire partir...

Bientt, en effet, M. Daveline et la suprieure l'aperurent.

On lui avait retir les haillons qu'il portait  son entre, et on
lui avait donn l'uniforme de l'hpital, une grande capote grise
et un bonnet de coton. Il n'en avait pas la mine plus
intelligente, mais il tait moins repoussant. Assis  terre, il
jouait avec des cailloux.

--Eh bien! mon garon, lui demanda M. Daveline, comment te
trouves-tu ici?

Il leva sa face hbte, arrta son oeil morne sur la suprieure,
mais ne rpondit pas.

--Veux-tu revenir au Valpinson? continua le juge.

Il tressaillit, mais ne desserra pas les dents.

--Voyons, insista M. Daveline, rponds, et je te donnerai une
pice de dix sous.

Baste! Cocoleu s'tait remis  jouer.

--Voil comme il est toujours, monsieur, dclara la suprieure.
Personne, depuis qu'il est ici, n'a pu lui tirer un mot.
Promesses, menaces, rien n'y fait. Un jour, pour tenter une
exprience, au lieu de lui donner son djeuner, je lui ai dit: Tu
n'auras  manger que quand tu m'auras dit: "J'ai faim!..." Au
bout de vingt-quatre heures, j'ai d lui rendre sa pitance; il se
serait laiss prir d'inanition plutt que d'articuler une
syllabe...

--Qu'en pense monsieur Seignebos?

--Le docteur ne veut plus en entendre parler, rpondit la
suprieure. (Et levant les yeux au ciel:) Ce qui prouve bien,
ajouta-t-elle, que sans une intervention de la Providence, jamais
ce malheureux n'et dnonc le crime dont il a t tmoin... (Et
tout de suite, revenant aux choses de la terre:) Mais ne nous
dbarrassera-t-on pas bientt de ce pauvre idiot qui est une
lourde charge pour notre hpital? Puisqu'il trouvait  vivre dans
son village, pourquoi ne pas l'y renvoyer? Nos malades et nos
vieillards sont nombreux, et nous avons peu de place.

--Il faut attendre, ma soeur, que le procs de monsieur de
Boiscoran soit termin, rpondit le juge d'instruction.

La suprieure eut un geste rsign.

--C'est ce que le maire m'a dclar, dit-elle, et c'est bien
fcheux. Je dois dire pourtant qu'on m'a permis de lui retirer la
chambre o il avait t d'abord consign. Je l'ai relgu au
quartier des fous. Nous appelons ainsi quatre petites loges
entoures d'un mur o nous plaons les pauvres insenss qu'on nous
confie provisoirement...

Mais elle s'arrta, le portier de l'hpital, le sieur Vaudevin,
s'avanait en saluant.

--Qu'est-ce? demanda-t-elle. Vaudevin lui tendit un billet.

--C'est un homme que vous amne un gendarme, rpondit-il.
Admission d'urgence...

La suprieure parcourait ce billet sign Seignebos.

--pileptique, fit-elle, et un peu idiot, il ne nous manquait
plus que cela!... Et tranger, par-dessus le march! En vrit,
monsieur Seignebos est trop facile. Que ne renvoie-t-il tous ces
gens-l se faire soigner dans leur commune!

Et d'un pas assez leste pour son ge, suivie du portier et de
M. Daveline, elle se dirigea vers le parloir. C'est l qu'on avait
fait entrer le nouveau malade et, affaiss sur un banc, il
prsentait l'image acheve du plus parfait abrutissement.

L'ayant examin une minute:

--Qu'on le mette au quartier des fous, dit-elle, il tiendra
compagnie  Cocoleu. Et qu'on prvienne la soeur pharmacienne.
Mais non, j'y vais moi-mme. Monsieur le juge m'excusera...

Et elle sortit, laissant M. Daveline un peu rassur.

L n'est pas le danger, pensait-il en se retirant. Et si matre
Folgat compte sur un incident d'audience, ce n'est pas Cocoleu qui
le lui fournira.


27

 l'heure mme o le juge d'instruction sortait de l'hpital, le
docteur Seignebos et matre Folgat se sparaient, aprs un frugal
djeuner, l'un pour courir  ses malades, l'autre pour se rendre 
la prison.

Le jeune avocat tait cruellement proccup, c'est la tte basse
qu'il s'en allait le long des rues, et les diplomates bourgeois
qui l'piaient au passage, comparant sa mine sombre  l'air
vainqueur de M. Daveline, se persuadaient que bien dcidment
Jacques de Boiscoran tait perdu.

En ce moment, c'tait presque l'avis de matre Folgat. Il
traversait une de ces phases de morne dcouragement dont ne savent
pas se prserver les hommes les plus nergiques lorsqu'ils
s'acharnent  la poursuite de quelque but incertain et
passionnment dsir.

Les dclarations de la petite Marthe et de la femme de chambre lui
avaient cass bras et jambes. Aprs avoir cru bien tenir tous les
fils de l'affaire, voil que soudain l'cheveau se brouillait plus
que jamais. Et c'tait ainsi depuis le commencement.  chaque pas
qu'il avait fait, le problme s'tait compliqu de quelque
circonstance inexplicable.  chacun de ses efforts, les tnbres,
au lieu de se dissiper, s'taient paissies. Ce n'tait pas qu'il
doutt plus qu'avant de l'innocence de Jacques. Non. Le soupon
qui avait travers son esprit s'tait vanoui comme l'clair. Il
admettait, avec le docteur Seignebos, la probabilit d'un
complice, Cocoleu sans doute, charg de l'excution matrielle du
crime.

Mais quel parti tirer pour la dfense de cette hypothse? Aucun.

Goudar tait un habile homme, et sa faon de s'introduire 
l'hpital et prs de Cocoleu rvlait un matre. Mais si subtil
qu'il ft, et rompu  toutes les astuces de son mtier,
parviendrait-il  confesser un gredin qui se retranchait
imperturbablement derrire la feinte imbcillit?

Si encore il et eu du temps devant soi! Mais les jours taient
compts, et il allait tre forc de brusquer ses manoeuvres...

C'est  jeter le manche aprs la cogne, pensait le jeune avocat.

Cependant, il arrivait  la prison. Il sentit la ncessit de
refouler toutes ses angoisses. Et tandis que Blangin le prcdait
 travers les corridors en faisant tinter ses clefs, il imposait 
son visage l'expression de la confiance.

--Enfin, c'est vous! s'cria Jacques.

Il avait videmment souffert terriblement depuis la veille. La
fivre de l'inquitude avait gonfl ses traits et inject ses yeux
de sang. Un tremblement nerveux le secouait.

Pourtant il attendit que le gelier et referm la porte, et
alors:

--Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il d'une voix rauque.

Minutieusement, matre Folgat rendit compte de sa mission,
rapportant presque textuellement les paroles de Mme de Claudieuse.

--Je la reconnais bien l! s'exclamait le prisonnier. Il me
semble l'entendre... Quelle femme! me dfier ainsi!...

Et dans sa colre, il serrait les poings jusqu' s'enfoncer les
ongles dans la chair.

--Vous le voyez, reprit le jeune avocat, il n'y a pas  essayer
de sortir de notre cercle de dfense. Toute nouvelle dmarche
serait inutile!...

--Non! interrompit Jacques, non, je n'en resterai pas l! (Et
aprs quelques secondes de rflexion si toutefois il tait en tat
de rflchir:) Pardonnez-moi, mon cher matre, dit-il, de vous
avoir expos  de tels outrages. J'aurais d les prvoir, ou, pour
mieux dire, je les prvoyais... Je savais bien que ce n'tait pas
ainsi que je devais engager le combat! Mais j'ai t lche, j'ai
eu peur, j'ai recul. Insens!... Comme si je n'avais pas senti
qu'il en faudrait toujours venir au suprme expdient!... Eh bien!
j'y arrive aujourd'hui, et mon parti est pris...

--Que voulez-vous faire!

--Aller trouver la comtesse de Claudieuse, la voir, lui parler...

--Oh!...

-- moi, elle ne niera pas, peut-tre!  moi, quand je la
tiendrai sous mon regard, il faudra bien qu'elle avoue le crime
dont je suis accus...

Matre Folgat avait promis au docteur Seignebos de ne point parler
des dclarations de Marthe et de sa bonne, mais il ne s'tait pas
interdit de s'en servir.

--Et si madame de Claudieuse n'tait pas coupable? fit-il.

--Qui donc le serait?

--Si elle avait un complice?

--Eh bien! elle me le nommera, je l'exige, il le faut... Je ne
veux pas tre dshonor, je suis innocent, je ne veux pas aller au
bagne...

Essayer de faire entendre raison  Jacques, c'et t se montrer
aussi fou que lui.

--Prenez garde, dit simplement le jeune avocat, notre dfense est
dj difficile, ne la rendez pas impossible...

--Je serai prudent.

--Un scandale nous perd sans rmission.

--Soyez sans inquitude.

Matre Folgat se tut. Comment Jacques s'y prendrait pour sortir de
la prison, il le devinait. Et s'il ne lui demandait pas de
dtails, c'est que sa situation de dfenseur lui faisait une loi
d'ignorer--ou du moins de paratre ignorer--certaines choses.

--Maintenant, mon cher matre, reprit le prisonnier, un service,
s'il vous plat...

--Parlez.

--Je voudrais connatre aussi exactement que possible les
dispositions de l'habitation de madame de Claudieuse.

Sans mot dire, matre Folgat prit une feuille de papier et traa
le plan de ce qu'il connaissait de la maison de la rue Mautrec, du
jardin, du vestibule et du salon.

--Et la chambre du comte, interrogea Jacques, o est-elle?

--Au premier tage.

--Vous tes sr qu'il ne peut pas se lever?

--Le docteur Seignebos me l'a dit.

Le prisonnier eut un mouvement de joie.

--Alors tout va bien, fit-il, et il ne me reste plus, mon cher
dfenseur, qu' vous prier de dire  mademoiselle de Chandor que
j'ai besoin de la voir aujourd'hui, le plus tt possible. Qu'elle
vienne accompagne seulement d'une des tantes Lavarande. Et, je
vous en conjure, htez-vous...

Matre Folgat se hta si bien que, vingt minutes plus tard, il
arrivait rue de la Rampe.

Mlle Denise tait dans sa chambre. Il la fit prier de descendre,
et ds qu'il lui eut dit que Jacques l'attendait:

--Je pars, rpondit-elle simplement. (Et, appelant une des
demoiselles Lavarande:) Vite, tante lisabeth, commanda-t-elle,
vite, ton chle et ton chapeau, je sors et tu viens avec moi.

Le prisonnier comptait si bien sur l'empressement de sa fiance,
que dj il s'tait fait conduire au parloir lorsqu'elle y arriva,
tout essouffle de la rapidit de sa course.

Il lui prit les mains, et les pressant contre ses lvres:

-- mon amie, balbutia-t-il, comment vous remercier jamais de
votre sublime fidlit au malheur! Sera-ce assez de toute ma vie,
si je la sauve, pour vous tmoigner ma reconnaissance!

Mais il se raidit contre l'attendrissement qui le gagnait, et
s'adressant  la tante lisabeth:

--Pardonnez-moi, lui dit-il, d'oser vous demander un service
qu'une fois dj vous avez bien voulu nous rendre... Il serait
bien important qu'on n'entendt rien de ce que j'ai  confier 
Denise, et je crains d'tre pi...

Faonne  l'obissance passive, la brave demoiselle sortit sans
se permettre une rflexion et alla se mettre au guet dans le
corridor.

L'tonnement de Mlle de Chandor tait grand, mais Jacques ne lui
laissa pas le temps de prononcer une parole:

--Ici mme, commena-t-il, vous m'avez dit que si je voulais
m'vader, Blangin m'en fournirait les moyens...

La jeune fille recula, et d'un accent de stupeur immense:

--Voudriez-vous donc fuir? balbutia-t-elle.

--Jamais,  aucun prix... Seulement, vous devez vous rappeler que
tout en rsistant  vos prires, je vous ai dit qu'un jour peut-
tre j'aurais besoin de quelques heures de libert...

--Je me souviens.

--Je vous ai prie de pressentir le gelier  ce sujet.

--C'est fait. Avec de l'argent il sera toujours  notre
discrtion.

Jacques parut respirer plus librement.

--Eh bien! reprit-il, le moment est venu. Il faut que demain je
passe la soire hors de la prison. Je voudrais sortir vers neuf
heures, je serai rentr avant minuit...

Mlle Denise l'arrta.

--Attendez, dit-elle, je vais appeler la femme de Blangin.

Le mnage des geliers de Sauveterre ressemblait  beaucoup de
mnages. Brutal, exigeant, despote, l'homme se coiffait sur
l'oreille, parlait haut et ferme en roulant de gros yeux, et, de
par la raison du plus fort, prtendait rgner. Humble, soumise,
rsigne en apparence, la femme baissait la tte, semblait
toujours obir, mais en ralit, de par le droit de
l'intelligence, gouvernait. Quand le mari avait promis, il fallait
encore le consentement de la femme. Ds que la femme s'tait
engage, elle se chargeait de faire vouloir son mari.

Mlle Denise avait donc bien fait de s'adresser tout d'abord 
Mme Blangin. Appele, elle accourut au parloir, la bouche pleine
d'hypocrites protestations, jurant qu'elle tait tout  la
dvotion de sa chre demoiselle, rappelant le temps o elle tait
au service de M. de Chandor, le seul bon temps de sa pauvre vie,
soupirait-elle, et qu'elle regrettait toujours...

--Je sais, interrompit la jeune fille, que vous m'tes dvoue.
Mais coutez-moi...

Et vivement elle se mit  expliquer ce qu'elle souhaitait, tandis
que Jacques, retir un peu  l'cart, dans l'ombre, piait les
impressions de la femme du gelier.

Petit  petit, elle redressait la tte, et, quand Mlle Denise eut
achev:

--Je comprends trs bien, rpondit-elle, et si j'tais la
matresse, je dirais: C'est fait... Mais c'est Blangin qui est
le matre dans la prison... Oh! il n'est pas mchant, seulement il
tient  son devoir... Nous n'avons que notre place pour vivre...

--Ne vous l'ai-je pas dj paye!

--Oh! je sais que mademoiselle n'est pas regardante...

--Vous m'aviez promis de parler de cette affaire  votre mari.

--Je lui en ai bien parl, seulement...

--Je donnerai la mme somme que l'autre fois.

--En or?

--Soit, en or.

Un clair de convoitise brilla sous les pais sourcils de la
gelire, et nanmoins, se possdant toujours:

--Moyennant cela, dit-elle, mon homme consentira peut-tre. Je
vais l'arraisonner, et je vous l'envoie.

Elle sortit en courant, et ds qu'elle eut disparu:

--Combien donc avez-vous dj donn  Blangin? demanda Jacques 
Mlle Denise.

--Dix-sept mille francs.

--Ces gens-l nous exploitent indignement!

--Eh! qu'importe l'argent! Que ne sommes-nous ruins l'un et
l'autre, et que n'tes-vous libre!

Mais la gelire n'avait pas t longue  dcider son mari. Dj
le pas lourd de Blangin retentissait dans le corridor, et presque
aussitt il se montra, son bonnet de laine  la main, la mine
obsquieuse et l'oeil inquiet.

--Ma femme m'a tout dit, commena-t-il, et je consens...
Seulement, il faut nous entendre... Ce n'est pas une petite chose
que vous me demandez...

D'un geste, Jacques l'interrompit.

--N'exagrons rien, fit-il. Je ne prtends pas m'vader. Je veux
seulement sortir. Je vous reviendrai, je vous en donne ma parole.

--Pardi! c'est bien a qui me tourmente! S'il ne s'agissait que
de vous donner dfinitivement la clef des champs, je vous
ouvrirais la prison, et puis allez, des jambes! Un prisonnier qui
s'vade, cela se trouve tous les jours. Tandis que sortir, vous
promener, revenir... Diable! Et si l'on vous rencontre en ville?
Et si l'on vient vous demander pendant que vous serez dehors? Et
si l'on vous voit rentrer? Qu'est-ce que je rpondrai? Je veux
bien tre mis  pied pour ngligence, je suis pay et je m'en
moque. Mais tre accus de complicit et fourr en prison, halte-
l! Je n'en suis plus!

Visiblement, ce n'tait qu'une prface.

--Oh! que de paroles perdues! fit Mlle Denise. Expliquez-vous
clairement.

--Voil. Il est impossible que monsieur passe par la porte.  la
retraite, c'est--dire  huit heures du soir, en cette saison, les
soldats de garde s'installent  l'intrieur de la prison, et
jusqu' la diane, le lendemain, ou autrement dit jusqu' cinq
heures du matin, je ne puis ni ouvrir ni fermer sans le sergent
qui commande le poste...

Voulait-il se faire valoir? Faisait-il les difficults plus
srieuses qu'elles n'taient vritablement?

--Enfin, interrompit Jacques, si vous consentez, c'est qu'il
existe un moyen.

--J'en connais un, dclara le gelier. (Et trop grossier pour
savoir dissimuler une longue prmditation:) Pour que la chose se
fasse, continua-t-il, monsieur devra sortir de la prison comme
s'il s'vadait pour tout de bon. Le mur qui relie les deux tours
n'a pas,  un certain endroit que j'ai sond, plus de deux pieds
d'paisseur, et de l'autre ct, qui donne sur les terrains vagues
des anciens remparts, on ne place jamais de factionnaire. Je
procurerai  monsieur un pic et un levier, et il fera un trou dans
ce mur.

Jacques haussa les paules.

--Et le lendemain, fit-il, quand je serai rentr, comment
expliquerez-vous ce trou bant?

Blangin souriait.

--Bien sr, rpondit-il, je ne dirai pas qu'il a t fait par les
rats. J'ai song  tout. En mme temps que monsieur, sortira par
le trou un prisonnier qui, lui, ne reviendra pas...

--Quel prisonnier?

--Frumence Cheminot, pardi!, qui ne demandera pas mieux que de
prendre sa vole, et qui donnera mme un bon coup de main pour
percer le mur. Que monsieur s'entende avec lui, mais sans lui
dire, par exemple, que je suis de l'affaire. Comme cela, quoi
qu'il arrive, je ne serai pas compromis.

Le plan tait bon, en effet. Seulement Blangin avait tort de s'en
faire honneur. L'ide tait de sa femme.

--Eh bien! dit Jacques, voil qui est entendu. Procurez-nous le
pic et le levier, montrez-moi l'endroit o il faut attaquer le
mur, et je me charge de Cheminot. Demain, dans la journe,
l'argent vous sera remis.

Et il s'apprtait  suivre le gelier, qui venait de sortir, quand
Mlle Denise le retint. Levant sur son fianc ses beaux yeux
tremblants:

--Vous le voyez, Jacques, pronona-t-elle, je n'ai pas hsit 
tout tenter pour vous faire obtenir ces quelques heures de libert
que vous souhaitiez. Puis-je maintenant vous demander ce que vous
en comptez faire?

Et comme il se taisait:

--O voulez-vous aller? insista-t-elle.

Un flot de sang empourprait le visage du malheureux, et d'une voix
trouble:

--Je vous en conjure, Denise, dit-il, n'exigez pas que je vous
rponde. Permettez-moi de garder ce secret, le seul que j'aurai
jamais pour vous...

Deux larmes qui tremblaient dans les longs cils de la jeune fille
roulrent sur ses joues.

--Je vous entends, balbutia-t-elle, je ne vous entends que
trop!... Quoique ne sachant rien de la vie, dj, en dcouvrant
qu'on me cachait quelque chose, j'avais eu comme un
pressentiment... Dsormais je ne puis plus douter. C'est prs
d'une femme que vous vous rendrez demain soir...

--Denise! suppliait Jacques  mains jointes, Denise, par piti!

Elle ne l'coutait pas. Secouant doucement la tte:

--Prs d'une femme, poursuivait-elle, que vous avez aime sans
doute, ou que vous aimez encore, aux genoux de laquelle vous avez
peut-tre murmur ces mmes paroles que vous murmuriez  mes
genoux! Comment avez-vous pu vous souvenir d'elle, au milieu de
nos angoisses! Elle ne vous aime donc pas! Comment n'est-elle pas
venue, vous sachant prisonnier et faussement accus d'un crime
abominable?

Jacques n'en pouvait supporter davantage.

--Grand Dieu! s'cria-t-il, plutt mille fois tout vous dire que
de laisser un soupon effleurer votre coeur! coutez et pardonnez-
moi...

Mais elle l'arrta en lui posant la main sur les lvres, et toute
palpitante:

--Non, je ne veux rien savoir, dit-elle, rien!... J'ai foi en
vous! Rappelez-vous seulement que vous tes tout pour moi:
l'esprance, l'avenir, la vie... Si vous m'aviez trompe, je sens
bien, malheureuse, que je ne cesserais pas de vous aimer, mais je
sais aussi que je n'aurais pas longtemps  souffrir...

perdu de douleur et d'amour:

--Denise, rptait Jacques, Denise, mon amie adore, laissez-moi
vous avouer ce qu'est cette femme, et pourquoi il faut que je la
voie...

--Non, interrompit-elle, non! Faites ce que vous dit votre
conscience, je crois en vous...

Et au lieu de lui tendre son front comme d'ordinaire, elle
s'enfuit en entranant la tante lisabeth, et si vite qu'il se
prcipitt hors du parloir, il n'aperut plus qu'une ombre
glissant au fond du corridor.

Jamais encore, jusqu' ce jour, Jacques n'avait pu prendre sur lui
de har vritablement la comtesse de Claudieuse, de cette haine
aveugle et farouche qui ne rve plus que vengeance.

Bien des fois, sans doute, dans la solitude de sa prison, il
l'avait maudite, mais toujours, au plus fort de ses colres,
s'levait du fond de son me un sentiment de misricorde et de
piti pour cette matresse qu'il avait tant aime. Car il l'avait
adore follement, il ne se le dissimulait pas. Il lui avait d les
premires ivresses de son adolescence, ces sensations pres ou
exquises qu'on ne saurait oublier. Dans sa cellule mme, il
tressaillait au souvenir de certaines de ses attitudes, il
revoyait ses yeux noys de voluptueuses langueurs, il entendait le
timbre charmant de sa voix, il respirait le parfum qu'elle portait
d'habitude.

Situation, avenir, honneur, elle l'avait mis dans le cadre de tout
perdre qu'il se sentait encore bien prs de pardonner... Mais lui
enlever le coeur de sa fiance, lui ravir cet amour ardent et pur
comme la flamme! Ah! c'tait combler la mesure.

Et je la mnagerais encore! se disait-il, ivre de rage.
J'hsiterais  la perdre! Je n'en ai plus le droit, c'est
l'existence de Denise que je dfends...

Plus que jamais, il tait rsolu  l'expdition du lendemain,
sentant bien que le courage ne lui manquerait plus.

Prcisment--et c'tait une adresse du gelier--, c'est
Cheminot qui fut charg de le reconduire  sa cellule, et selon
l'expression des geles, de l'y boucler. Il le fit entrer, et
tout de suite, carrment, il lui exposa ce qu'il attendait de lui.

Sur la foi de Blangin, il tait persuad qu' la seule ide de
s'vader, le vagabond allait bondir de joie. Il n'en fut pas
ainsi. La visage souriant de Frumence Cheminot s'assombrit, et se
grattant l'oreille d'un air perplexe:

--C'est que, rpondit-il, faites excuse, je n'ai pas du tout
envie de m'ensauver.

Jacques en tressauta de stupeur sur sa chaise. Cheminot lui
refusant son concours, c'tait sa sortie manque, ou tout au moins
remise.

--Parlez-vous srieusement, Frumence? demanda-t-il.

--Dame! oui, mon pauvre monsieur! Ici, voyez-vous, je ne suis
point mal, j'ai un bon lit, je mange deux fois tous les jours, je
n'ai rien  faire et j'attrape par-ci par-l, de l'un ou de
l'autre, quelques sous pour m'acheter du vin et du tabac.

--Mais la libert, mon brave...

--Eh bien! quoi, on me la rendra... Je n'ai point commis de
crime, n'est-ce pas? J'ai escalad un brin le mur d'un verger; on
n'est pas pendu pour a. J'ai consult monsieur Magloire et il m'a
dit tout net mon affaire. Je passerai en police correctionnelle et
j'en aurai pour trois ou six mois. Ce n'est pas le diable  tirer.
Tandis que si je m'vade, on mettra les gendarmes  mes trousses,
ils me rattraperont, je serai ramen ici, et alors, comment me
traitera-t-on! Sans compter que de s'vader et de dgrader une
prison, c'est grave...

Comment combattre une rsolution si sage et de si bonnes raisons!
L'inquitude prenait presque Jacques.

--Pourquoi les gendarmes vous reprendraient-ils, mon brave? fit-
il.

--Parce qu'ils sont les gendarmes, mon bon monsieur. Et puis, ce
n'est pas tout, si nous tions au printemps, je vous dirais: J'en
suis. Mais nous voil en automne, les mauvais temps vont venir,
l'ouvrage va manquer...

Fainant incurable, Cheminot se proccupait toujours beaucoup de
l'ouvrage.

--Les vendanges se feront donc sans vous! reprit Jacques.

Le vagabond eut un geste de regret.

--C'est vrai qu'on s'amuse aux vendanges, dit-il.

--Eh bien!...

--Mais c'est l'affaire d'une quinzaine. Aprs les vendanges,
l'hiver vient. Et l'hiver, bonne gent! c'est mon ennemi. Je me
suis vu, des fois qu'il gelait  pierre fendre et qu'il tombait de
la neige, ne savoir o gter... brrr!... Ici, il y a des poles et
l'administration donne des chaussons bien chauds...

--Oui, mais il n'y a pas de veilles... hein! Frumence... de ces
bonnes veilles o l'on boit du vin cuit et o l'on conte des
gaillardises aux filles en cossant des haricots ou en grenant du
mas...

--Oh! je sais... J'ai bien ri  des moments. Mais le froid!... o
aller sans le sou!

C'tait l justement que Jacques en voulait venir.

--J'ai de l'argent, dit-il.

--Je le sais bien.

--Croyez-vous donc que je vous laisserais filer les poches vides!
Ce que vous me demanderiez, je vous le donnerais...

--Vrai! s'cria le vagabond. (Et arrtant sur Jacques un regard
o se peignaient  la fois la surprise, l'esprance et la joie:)
C'est qu'il me faudrait beaucoup, reprit-il. L'hiver est long...
Il me faudrait, oh, oui! il me faudrait bien cinquante pistoles.

Cinquante pistoles, c'est cinq cents francs.

--Je vous en donnerai cent, dit Jacques.

L'oeil de Cheminot tincela. Il dut avoir comme une vision de ces
irrsistibles cabarets de Rochefort, o il avait men si joyeuse
vie. Mais hsitant  croire  tant de bonheur:

--Monsieur ne voudrait-il pas se moquer de moi? fit-il
timidement.

--Voulez-vous la somme tout de suite, rpondit Jacques,
attendez...

Il sortit du tiroir de la table un billet de mille francs. Mais 
la vue de ce billet, le vagabond retira vivement la main qu'il
tendait dj.

--Oh! comme cela, fit-il, non!... Je sais ce que vaut ce papier,
en ayant eu de pareils autrefois. Mais en ce moment, qu'en ferais-
je? Ce serait dans ma poche comme une feuille d'arbre, car au
premier endroit o je voudrais le changer, on me mettrait la main
au collet...

--Ce n'est pas une difficult. Avant demain je me serai procur
de l'or, des pices de cent sous ou des petits billets,  votre
choix.

Cette fois, Cheminot battit gaiement des mains.

--Mettez un peu de l'un et un peu de l'autre! s'cria-t-il, et je
suis votre homme!... Vive la libert!... O est le mur  percer?

--Je vous le montrerai demain... Et d'ici l, Cheminot,
silence...

C'est le lendemain seulement, en effet, que Blangin montra 
Jacques l'endroit o la muraille avait le moins d'paisseur.
C'tait dans une espce de cellier o personne jamais ne venait,
o l'on serrait des outils de rebut et o se trouvaient des pics
et des leviers.

--Et pour que nul ne vous drange, dit le gelier, j'aurai ce
soir  dner deux camarades, et j'inviterai le sergent de garde.
On rira, on ne pensera pas aux prisonniers... Ma femme aura l'oeil
au guet, et s'il se prsentait quelque ronde, elle viendrait vite
vous prvenir, et dare-dare vous remonteriez chez vous.

Tout bien convenu, sitt la nuit venue, Jacques et Frumence
Cheminot, munis d'une bougie, se glissaient dans le cellier et se
mettaient  la besogne.

Rude besogne que de percer ce vieux mur, et jamais Jacques n'en
ft venu  bout tout seul. L'paisseur n'tait mme pas ce
qu'avait annonc Blangin, mais la solidit passait toute attente.
Nos pres btissaient bien. Le temps aidant, le ciment avait fait
corps avec la pierre et en avait acquis la duret. C'tait comme
si l'on et attaqu un bloc de granit.

Le vagabond, heureusement, avait la poigne solide. Et, malgr les
prcautions qu'il prenait pour que son travail ne s'entendt pas,
en moins d'une heure il eut creus un trou par o un homme pouvait
passer.

Il y avana la tte, et aprs un moment d'observation:

--Tout va bien! dit-il, la nuit est noire et l'endroit est
dsert! Ma foi! je me risque...

Il passa, Jacques le suivit, et instinctivement ils se htrent de
gagner une place o les arbres faisaient l'ombre encore plus
paisse.

Une fois l:

--Tenez, dit Jacques en tendant  Cheminot une liasse de billets
de cinq francs, joignez ceci aux cent pistoles que je vous ai
donnes tantt... Merci, vous tes un brave garon, et si je me
tire d'affaire, je ne vous oublierai pas... Et maintenant,
sparons-nous. Jouez des jambes, soyez prudent, et... bonne
chance.

Ayant dit, il s'loigna  grands pas. Mais Cheminot ne tira pas de
son ct, comme c'tait convenu.

Tout de mme, pensait le vagabond, c'est une drle d'histoire que
celle de ce pauvre monsieur! O peut-il bien aller ainsi?

Et la curiosit l'emportant sur la prudence, il suivit.


28

C'est rue Mautrec que se rendait Jacques de Boiscoran. Mais il
savait de quelle rprobation effroyable il tait l'objet. 
prendre le chemin le plus court,  traverser les rues frquentes,
il et risqu d'tre reconnu et peut-tre arrt. Il s'tait donc
rsign  un long dtour, et il s'tait engouffr dans le ddale
des ruelles sombres et tortueuses de la vieille ville. Il s'en
allait d'un pied fivreux, se dtournant des rares passants, son
chapeau de feutre rabattu sur les yeux, et, pour plus de sret
encore, tenant son mouchoir appliqu contre sa figure.

Il tait bien prs de neuf heures et demie lorsqu'il arriva  la
maison qu'habitaient le comte et la comtesse de Claudieuse. Le
portillon tait enlev et la porte ferme. N'importe, Jacques
avait son plan. Il sonna.

Une bonne qui ne le connaissait pas vint ouvrir.

--Madame la comtesse de Claudieuse? demanda-t-il.

--Madame ne peut recevoir personne, rpondit cette fille. Madame
est prs de monsieur qui est au plus mal ce soir.

--Il faut pourtant que je lui parle...

--Impossible.

--Allez lui dire qu'un monsieur, qui est envoy par le juge
d'instruction, dsire l'entretenir un instant. C'est pour
l'affaire Boiscoran.

--Que ne le disiez-vous tout de suite! fit la servante. Venez...

Et dans sa prcipitation, oubliant de refermer la porte, elle
prcda Jacques  travers le jardin. Une fois dans le vestibule,
ouvrant le salon:

--Que monsieur entre, dit-elle, et s'assoit pendant que je monte
prvenir madame...

Et, ayant allum les bougies d'un des candlabres de la chemine,
elle s'loigna.

Tout, jusqu' ce moment, marchait au gr de Jacques, et mieux mme
qu'il n'et os le souhaiter. Restait  empcher la comtesse de se
retirer en l'apercevant et de lui chapper. Trs heureusement, la
porte du salon ouvrait en dedans. Il alla se poster derrire le
battant rest ouvert et attendit.

Depuis vingt-quatre heures qu'il se prparait  cette entrevue, il
avait arrang dans sa tte ce qu'il aurait  dire. Mais voici
qu'au dernier moment, de mme que les feuilles mortes au souffle
de la tempte, toutes ses ides s'parpillaient... Son coeur
battait avec une telle violence qu'il lui semblait remplir du
bruit de ses battements ce grand salon dlabr. Il se croyait de
sang-froid pourtant, et de fait, il avait cette lucidit
particulire qui donne  certains actes des fous une apparence de
logique.

Il commenait  s'tonner d'attendre si longtemps, quand enfin des
pas lgers et le frlement d'une robe lui annoncrent
Mme de Claudieuse.

Elle entra, vtue d'un long peignoir de couleur sombre, et fit
quelques pas dans le salon, tonne de n'apercevoir pas celui qui
la demandait.

C'tait bien ce qu'avait prvu Jacques.

Violemment, il repoussa le battant de la porte, et se dressant
devant:

-- nous deux! fit-il. Se retournant au bruit:

--Jacques! s'cria la comtesse.

Et terrifie, comme d'une apparition, elle regardait autour
d'elle, cherchant une issue. Une des portes-fentres du salon
tait demeure entrebille, et elle allait s'y prcipiter.

Jacques s'avana.

--N'essayez pas de m'chapper, pronona-t-il; car je vous le
jure, je vous poursuivrais jusque dans la chambre de votre mari,
jusqu'au pied de son lit.

Elle le regardait comme si elle n'et pas compris.

--Vous! balbutia-t-elle, ici!

--Oui, rpondit-il, moi! Cela vous tonne, n'est-ce pas? Vous
vous disiez: il est prisonnier, bien gard par les verrous et par
les geliers, je puis dormir tranquille... Pas de preuves, il ne
parlera pas...

J'ai commis le crime et c'est lui qui sera condamn. Coupable, je
suis sauve; innocent, il est perdu!... Vous pensiez que tout
tait dit? Eh bien! non, me voici!

L'expression d'une indicible horreur contractait les traits si
beaux de la comtesse.

--C'est monstrueux! fit-elle.

--Monstrueux, en effet!

--Assassin! Incendiaire!

Il clata de rire, d'un rire strident, convulsif, terrible.

--C'est vous, dit-il, qui m'appelez ainsi!

En un suprme effort, Mme de Claudieuse rassemblait toute son
nergie.

--Oui, rpondit-elle, oui!  moi, vous ne pouvez pas nier le
crime. Je sais, moi, les mobiles que les juges ignorent... Croyant
que j'allais excuter mes menaces, vous avez eu peur... Lorsque je
vous ai quitt en courant, vous vous tes dit: c'est fini, elle va
tout rvler  son mari!... Et alors vous avez allum l'incendie
pour attirer mon mari dehors, incendiaire! Et vous avez fait feu
sur lui, assassin!...

--Et voil ce que vous avez trouv! interrompit-il.  qui
esprez-vous faire croire cette explication absurde? Nos lettres
taient brles, et de mme que vous niez avoir t ma matresse,
je pouvais nier avoir t jamais votre amant! Et d'ailleurs, est-
ce moi qu'un scandale et atteint? Vous savez bien que non! Vous
n'ignorez pas que la mme chose qui dshonore une femme dcore un
homme d'un lustre nouveau. Telles sont nos moeurs!... Et quant 
redouter monsieur de Claudieuse, on me connat assez pour savoir
que je ne crains personne. Au temps o nous cachions nos amours au
fond de la rue des Vignes, oui, je pouvais avoir peur de votre
mari, venant nous surprendre, le Code d'une main, un revolver de
l'autre, fort de cette loi sauvage et stupide qui fait du mari le
juge de sa propre cause et l'excuteur du jugement qu'il
prononce... Hors de l, hors ce cas de flagrant dlit qui permet 
un homme de tuer comme un chien un autre homme qui ne peut ou ne
veut se dfendre, que m'importait le comte de Claudieuse! Que
m'importaient vos menaces  vous et sa haine  lui!

C'est froidement qu'il s'exprimait ainsi, d'un accent pre et
tranchant comme un glaive, et avec cette certitude qui pntre,
qui s'enfonce dans l'esprit.

La comtesse chancelait.

--Est-ce imaginable! bgayait-elle, est-ce possible! (Puis tout 
coup, redressant le front:) Mais je deviens folle! reprit-elle. Si
vous tiez innocent, qui donc serait le coupable?...

D'un mouvement frntique, Jacques lui saisit les poignets, et les
serrant  les meurtrir, et se penchant vers elle, si prs qu'elle
sentit son souffle comme une flamme sur son visage:

--Toi! excrable crature, dit-il, toi! (Et la repoussant avec
une si furieuse violence qu'elle tomba sur un fauteuil:) Toi!
poursuivit-il, qui voulais tre veuve pour m'empcher de briser ma
chane!...  notre dernier rendez-vous, te croyant crase de
douleur et bouleverse par tes larmes hypocrites, n'ai-je pas eu
l'indigne faiblesse, la stupide lchet de te dire que si
j'pousais Denise, c'tait uniquement parce que tu n'tais pas
libre! Alors, ne t'es-tu pas crie:  mon Dieu! heureusement
cette pouvantable ide ne m'est pas venue plus tt! De quelle
ide s'agissait-il, Genevive?... Allons, rponds et avoue qu'elle
venait trop tt encore, puisque tu l'as mise  excution... (Et
rptant d'un ton d'crasante ironie la phrase que venait de
prononcer Mme de Claudieuse:) Qui donc serait le coupable, ajouta-
t-il, si vous tiez innocente?...

Hors de soi, elle bondit de son fauteuil, et plongeant dans les
yeux de Jacques un de ces regards qui fouillent jusqu'aux plus
sombres profondeurs de l'me:

--Est-il bien possible, demanda-t-elle, que vous n'ayez pas
commis le crime affreux?...

Il haussa les paules.

--Mais alors, insista-t-elle, haletante, c'est donc vrai, c'est
donc rel, vous croyez que c'est moi qui l'ai commis?

--Peut-tre l'avez-vous seulement command! D'un geste dlirant,
elle leva au ciel ses mains jointes, et d'une voix dchirante:

-- mon Dieu! s'cria-t-elle, il le croit! Il le croit
sincrement...

Un grand silence suivit, sinistre, formidable, tel que celui qui
succde au fracas de la foudre.

Debout en face l'un de l'autre, Jacques et la comtesse de
Claudieuse s'examinaient perdument, comprenant que l'heure
suprme de leur destine sonnait. En chacun d'eux clatait,
fulgurante, la conviction de l'innocence de l'autre. Pas besoin
d'explications. Ils avaient t abuss par les apparences, et ils
le reconnaissaient, ils en taient srs. Et tel tait pour eux
l'effarement de cette dcouverte que l'ide ne leur venait pas de
rechercher quel pouvait tre le coupable.

--Que faire? interrogea enfin la comtesse.

--Dire la vrit! rpondit Jacques.

--Quelle?

--Que j'tais votre amant... Que si je suis all au Valpinson,
c'est que vous m'y aviez donn rendez-vous... Que si on a retrouv
l'enveloppe d'une de mes cartouches, c'est que je l'avais brle
pour obtenir du feu... Que si j'avais les mains noircies, c'est
que j'avais miett, pour les parpiller au vent, les dbris
carboniss de nos lettres...

--Jamais! s'cria la comtesse.

Des flots de sang empourpraient le visage de Jacques, et d'un
accent d'impitoyable nergie:

--Ce sera, cependant, pronona-t-il; je le veux, il le faut...

Mme de Claudieuse se tordait les bras.

--Jamais! rpta-t-elle, jamais... (Et avec une prcipitation
convulsive:) Ne comprends-tu donc pas, poursuivit-elle, que la
vrit est impossible  dire? Ce n'est pas  notre innocence qu'on
croirait, mais  notre complicit...

--N'importe! Je ne veux pas prir.

--Dites que vous ne voulez pas prir seul...

--Soit!

--Tout avouer ne serait pas vous sauver, mais ce serait me perdre
srement! Est-ce l ce que vous exigez? Quand il y aura deux
victimes au lieu d'une, votre sort vous paratra-t-il moins
cruel?...

Il l'arrta d'un geste menaant.

--Toujours la mme! s'cria-t-il. Je sombre, je me noie, et elle
rflchit, elle calcule, elle se marchande... Et elle disait
m'aimer!...

--Jacques! interrompit Mme de Claudieuse. (Et se rapprochant de
lui:) Ah! je calcule, fit-elle. Ah! je rflchis! Eh bien,
coute... Oui, c'est vrai, je tenais  mon intacte renomme
d'honnte femme mille fois plus qu' la vie, mais, au-dessus de ma
vie et de ma renomme, il y a toi! Tu sombres, dis-tu... Eh bien,
partons! Un mot de tes lvres et j'abandonne tout, honneur, pays,
famille, mon mari, mes enfants. Parle, et je te suis sans
dtourner la tte, sans un regret, sans un remords...

De grands frissons lui couraient par tout le corps, sa poitrine
haletait, ses yeux tincelaient d'un insupportable clat. Dans
l'emportement de ses gestes, son peignoir attach  la hte se
dnouait, et sur son sein et sur ses paules qui avaient les
blancheurs blouissantes du marbre, ses cheveux drouls
retombaient en masses fauves.

Et d'une voix frmissante de passions contenues, douce et molle
comme une caresse ou sonore comme un cuivre:

--Qui nous retient? poursuivait-elle. Puisque tu as su sortir de
prison, le plus difficile est fait. Je songeais d'abord  emmener
notre fille, ta fille, Jacques, mais elle est bien malade, et
d'ailleurs un enfant nous trahirait. Seuls, on ne nous rejoindra
jamais... Ce n'est pas l'argent qui nous manquera, n'est-ce pas?
Nous nous envolerons vers ces contres lointaines dont on voit les
descriptions feriques dans les livres de voyages... L, inconnus
de tous, oublis, ignors, notre vie ne sera plus qu'un long
enchantement! Tu ne diras plus alors que je me marchande, je serai
bien  toi, toute et uniquement  toi, corps et me, ta femme, ta
matresse, ton amie, ton esclave...

Elle renversait la tte en arrire, et les paupires mi-closes,
avanant les lvres avec des inflexions nervantes:

--Dis, insista-t-elle, veux-tu?... Jacques!

Il l'carta d'un geste farouche. Ce lui semblait un sacrilge
qu'elle ost, de mme que Denise, lui proposer de fuir.

--Plutt le bagne! s'cria-t-il.

Elle blmit, un spasme de rage convulsa ses traits, et se
reculant, roide et tout d'une pice:

--Que voulez-vous donc? interrogea-t-elle.

--Que vous m'aidiez  me sauver, rpondit-il.

--Quitte  me perdre moi-mme? Il ne rpondit pas.

Alors elle, si humble l'instant d'avant, se redressant tout 
coup, et d'un accent de haineuse raillerie:

--En d'autres termes, reprit-elle, tu viens me demander de me
sacrifier, et de sacrifier du mme coup tous les miens. Pour toi?
oui. Mais bien plus encore pour mademoiselle de Chandor. Et cela
te parat tout simple!... Je suis le pass, moi, le rassasiement,
le dgot. Elle est l'avenir, elle, le dsir, le rve... Et tu
trouves tout naturel que la vieille matresse fasse litire de son
amour et de son honneur  la jeune fiance. Il t'importe peu que
je sois avilie, pourvu qu'elle soit honore, que je pleure pourvu
qu'elle sourie!... Eh bien, non! et c'est de la folie que de venir
me prier de te sauver pour te jeter dans les bras d'une autre.
C'est de la dmence, quand, pour t'arracher  Denise, je suis
prte  me perdre, pourvu que tu sois  jamais perdu...

--Misrable! s'cria Jacques.

Elle le regardait en ricanant, et de ses yeux s'irradiait une
infernale audace.

--Ne me connais-tu donc pas? insista-t-elle. Va, parle, dnonce.
Matre Folgat a d te dire comment je sais nier et me dfendre...

Ivre de colre, arriv  ce degr o la raison s'gare, Jacques de
Boiscoran marchait la main leve sur Mme de Claudieuse, quand tout
 coup:

--Ne frappez pas cette femme! dit une voix. Jacques et la
comtesse se retournrent, et un mme cri aigu et terrible, qui dut
s'entendre au loin, s'chappa de leur gorge.

Dans le cadre de la porte, le comte de Claudieuse se tenait
debout, le revolver prt  faire feu. Il tait plus ple qu'un
spectre, et la robe de chambre de flanelle blanche qu'il avait
jete sur ses paules flottait comme un linceul autour de ses
membres amaigris.

Le premier cri de Mme de Claudieuse tait mont jusqu'au lit o il
se mourait. Un pressentiment horrible lui avait travers le coeur.
Il s'tait lev. Et se tranant, et s'accrochant  la rampe, il
tait venu.

--J'ai tout entendu, dit-il, foudroyant les coupables d'un regard
implacable.

Avec un gmissement sourd, la comtesse s'affaissa sur un fauteuil.
Mais Jacques se redressa.

--L'outrage est flagrant, monsieur, dit-il, vengez-vous!

Le comte haussa les paules.

--C'est la cour d'assises qui me vengera, dit-il.

--Dieu juste! me laisseriez-vous condamner pour un crime que je
n'ai pas commis! Ah! ce serait une lchet indigne...

M. de Claudieuse tait si faible qu'il en tait rduit  s'accoter
contre le montant de la porte.

--Serait-ce une lchet? fit-il. Alors, comment appelez-vous
l'acte du misrable qui, bassement, honteusement, vole la femme
d'un autre homme et le charge de ses btards?... C'est vrai, vous
n'tes ni un incendiaire, ni un assassin... Mais qu'est l'incendie
de ma maison, prs de l'effondrement de toutes mes croyances! Que
sont les blessures du corps, compares  cette autre blessure de
l'me, que rien ne saurait cicatriser!...  vous la cour
d'assises, monsieur...

Terrifi, Jacques se sentait rouler au fond d'indfinissables
abmes.

--La mort, plutt! s'cria-t-il, la mort! (Et entrouvrant ses
vtements:) Mais tirez donc, monsieur, tirez donc, le sang vous
fait-il peur? Tirez... j'ai t l'amant de votre femme, votre plus
jeune fille est ma fille...

Le comte, au contraire, abaissa son arme.

--La cour d'assises est plus sre, pronona-t-il. Vous m'avez
pris mon honneur, je veux le vtre. Et s'il le faut, pour que vous
soyez condamn, je dirai, et j'en ferai le serment, que je vous ai
reconnu... Vous irez au bagne, monsieur de Boiscoran...

Il voulut s'avancer, mais ses forces taient  bout, et il tomba
roide, en avant, la face contre terre, les bras en croix.

Saisi d'horreur, perdu, fou, Jacques s'enfuit.


29

Matre Folgat venait de se lever.

Debout, dans l'embrasure d'une des croises de sa chambre, en face
de son miroir, il achevait de se faire la barbe, quand sa porte
s'ouvrit violemment.

Blme et tout effar, le vieil Antoine entra.

--Ah! monsieur, quelle affaire!

--Quoi?

--Parti, ensauv, disparu!

--Qui?

--Monsieur Jacques...

Le rasoir, tant la surprise fut grande, faillit chapper des mains
du jeune avocat. Et cependant:

--C'est faux! dit-il.

--Hlas! monsieur, reprit le vieux serviteur, tout le monde le
raconte en ville. On donne des dtails. Je viens de voir un homme
qui prtend avoir rencontr monsieur Jacques, hier soir, sur les
onze heures, courant comme un fou le long de la rue Nationale.

--C'est absurde.

--Je n'ai encore prvenu que mademoiselle Denise, et c'est elle
qui m'a dit de venir avertir monsieur... Monsieur devrait aller
aux informations...

Le conseil tait superflu.

S'essuyant le visage  la hte, dj matre Folgat s'habillait. En
un moment, il fut prt, et ayant descendu l'escalier quatre 
quatre, il traversait le corridor, quand il s'entendit appeler.

Il se retourna. Mlle Denise lui faisait signe d'entrer dans le
petit salon o elle se tenait d'habitude. Il obit.

Mlle Denise et le jeune avocat taient les seuls de la maison 
savoir quel coup de parti dsespr Jacques avait d risquer la
veille. Ils n'avaient pas chang un mot  ce sujet, mais chacun
avait bien remarqu la proccupation de l'autre. De toute la
soire, matre Folgat n'avait pas prononc dix paroles, et Mlle
Denise, sitt le dner, tait remonte chez elle.

--Eh bien?... interrogea-t-elle.

--Le bruit qui court est faux, mademoiselle, rpondit le jeune
avocat.

--Qui sait!

--Une vasion serait un aveu. Il n'y a que les coupables qui
fuient, et monsieur de Boiscoran est innocent. Ainsi,
tranquillisez-vous, mademoiselle, de grce, rassurez-vous.

Qui n'et eu, comme lui, piti de la pauvre jeune fille! Elle
tait plus blanche que sa collerette et tremblait si fort que ses
dents claquaient. Des larmes roulaient dans ses yeux, et  chaque
parole un sanglot lui montait  la gorge.

--Vous savez o Jacques est all, hier soir? reprit-elle.

--Oui...

Elle dtourna  demi la tte, et d'une voix  peine distincte:

--Il a voulu revoir, poursuivit-elle, une... personne dont
l'influence sur lui est peut-tre toute-puissante... Il se peut
qu'elle l'ait boulevers, tourdi. Pourquoi ne l'aurait-elle pas
dtermin  se soustraire  l'ignominie de la cour d'assises?...

--Non, mademoiselle, non!

--Cette personne a t le mauvais gnie de Jacques. Elle l'aime,
sans doute. Elle devait tre dsespre de savoir qu'il allait
tre mon mari. Peut-tre, pour le dterminer  fuir, s'est-elle
enfuie avec lui...

--Ah! ne craignez rien, mademoiselle, madame de Claudieuse est
incapable d'un tel dvouement...

Vivement Mlle de Chandor se rejeta en arrire, et levant sur le
jeune avocat ses yeux agrandis par la stupeur:

--Madame de Claudieuse..., balbutia-t-elle. Matre Folgat comprit
son imprudence. Il tait persuad que Jacques avait tout dit  sa
fiance, et la faon dont elle lui avait parl n'avait pu que
l'affermir dans son erreur.

--Ah! c'est madame de Claudieuse, poursuivait la jeune fille,
cette femme rvre de tous  l'gal d'une sainte! Et moi qui
l'autre jour,  l'glise, admirais la ferveur de ses prires; moi
qui la plaignais de toute mon me... Maintenant, oui, je commence
 comprendre ce qu'on me cachait...

Dsol de l'irrparable faute qu'il venait de commettre:

--Jamais, mademoiselle, dit matre Folgat, jamais je ne me
pardonnerai d'avoir prononc ce mot devant vous.

Elle sourit tristement.

--C'est peut-tre un grand service que vous m'aurez rendu, dit-
elle. Mais, de grce, courez voir ce qu'il en est.

Matre Folgat n'avait pas fait cinquante pas qu'il reconnut que,
bien rellement, il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire.
La ville tait tout en rumeur. Sur les portes, les gens causaient.
Des groupes proraient avec une surprenante animation. Prcipitant
sa course, il venait de tourner le coin de la rue Nationale, quand
il fut arrt par un des trois ou quatre bourgeois dont il lui
avait absolument fallu faire la connaissance depuis qu'il tait 
Sauveterre.

--Eh bien, monsieur l'avocat, lui dit civilement cet homme
aimable, voil votre plaidoirie qui court les champs...

--Je ne comprends pas, rpondit matre Folgat d'un ton glac.

--Dame! puisque votre client a fil.

--En tes-vous bien sr?

--Parbleu! c'est par la femme d'un ouvrier que j'emploie que
l'vasion a t dcouverte. Elle tait alle le long des anciens
remparts couper de l'herbe pour sa chvre, quand, passant prs du
mur de la prison, elle y a aperu un grand trou bant. Elle a
aussitt donn l'alarme, le poste est arriv, on est all prvenir
le procureur de la Rpublique...

Pour matre Folgat, ce n'tait pas encore une preuve.

--Et alors, demanda-t-il, monsieur de Boiscoran...

--Est introuvable... Ah! c'est comme je vous l'affirme... Je le
tiens d'un ami qui le tenait lui-mme d'un employ de la sous-
prfecture. Blangin le gelier est,  ce qu'il parat, gravement
compromis...

-- l'honneur de vous revoir, cher monsieur, interrompit le jeune
avocat.

Et plantant l le bourgeois trs offens de ce qui lui parut une
grossire inconvenance, il traversa comme un trait la place du
March-Neuf. L'inquitude le gagnait. Non qu'il pt croire  une
vasion, mais il se demandait s'il n'tait pas survenu quelque
catastrophe.

Cent personnes au moins, difficilement contenues par des
factionnaires, stationnaient devant la prison, le cou tendu et la
bouche bante.

Fendant la foule, matre Folgat entra. Dans la cour, devant la
loge du gelier, discutaient le procureur de la Rpublique, le
commissaire de police, le capitaine de gendarmerie, M. Sneschal
et enfin M. Galpin-Daveline.

Le juge d'instruction tait plus blme encore que de coutume et,
comme on dit  Sauveterre, d'une humeur de dogue. Non sans raison.
Prvenu tout aussi brusquement que matre Folgat, il s'tait vtu
non moins prcipitamment et s'tait ht d'accourir. Et tout le
long du chemin, des tmoignages non quivoques lui avaient prouv
que si l'opinion tait fort monte contre l'accus, elle ne
l'tait pas moins contre le juge d'instruction.

De tous cts sur son passage il avait recueilli des saluts
ironiques, des sourires gouailleurs, ou des compliments de
condolances sur ce que l'oiseau s'tait envol. Et mme, deux
individus qu'il souponnait d'avoir des relations avec l'carlate
docteur Seignebos avaient murmur en le coudoyant: Enfonc, le
pourvoyeur!

Il fut le premier  apercevoir le jeune avocat, et tout de suite:

--Eh bien! monsieur, dit-il, vous venez aux renseignements?

Mais matre Folgat n'tait pas homme  se laisser prendre deux
fois sans vert dans la mme journe. Voilant ses apprhensions
d'un salut crmonieux:

--Il m'est revenu certains propos, rpondit-il, mais je n'en ai
t nullement mu. Monsieur de Boiscoran a trop de confiance en
l'excellence de sa cause et en la justice de son pays pour songer
 s'vader. Je viens simplement confrer avec lui...

--Et vous avez parbleu raison! interrompit M. Daubigeon. Monsieur
de Boiscoran est bien tranquillement dans sa cellule, ne se
doutant gure des bruits qui courent. C'est Frumence Cheminot qui
s'est enfui. Frumence aux pieds lgers... C'est un dtenu qu'on
laissait fort libre dans la prison, dont on avait mme fait une
espce d'aide gardien, et qui en a profit pour percer un trou
dans le mur, estimant, le gaillard, Et certes il n'a pas tort,
Que clef des champs vaut mieux que clef de coffre-fort.

 quelques pas en arrire, la mine contrite et sournoise, se
tenait plant sur ses pieds le gelier Blangin.

--Conduisez le dfenseur prs du sieur Boiscoran, lui dit
schement M. Galpin-Daveline, lequel tremblait peut-tre de voir
M. Daubigeon donner une dition publique des pigrammes amres
dont il le gratifiait en particulier.

Saluant jusqu' terre, le gelier obit. Mais ds qu'il se vit
sous le porche de la prison, seul avec matre Folgat, gonflant une
de ses joues et la frappant de son poing ferm:

--Ni vu ni connu! dit-il en clatant de rire.

Le jeune avocat n'eut pas l'air de comprendre. Il ne pouvait lui
convenir de paratre inform des vnements de la nuit ni de se
donner les apparences d'une complicit qui, matriellement,
n'existait pas.

--Et cependant, reprit Blangin, tout n'est pas fini. Les
gendarmes sont en mouvement. S'ils allaient rattraper mon
Cheminot! Ce garon est si bte que le plus bte des juges
d'instruction lui aurait vite tir les vers du nez. Et alors, qui
est-ce qui serait dans de beaux draps?

Matre Folgat ne rpondait toujours pas, mais l'autre semblait
s'en soucier fort peu.

--Je ne demande qu'une chose, poursuivit-il, c'est de rendre mes
clefs le plus tt possible. J'en ai par-dessus les yeux de ce
mtier de gelier. La place, d'ailleurs, ne va plus tre tenable.
Cette vasion a mis la puce  l'oreille de tous nos messieurs du
tribunal, et l'administration vient de me donner un second, un
ancien sergent de ville, un mauvais chien qui ne connat que la
consigne... Ah! les beaux jours de monsieur de Boiscoran sont
passs, plus de visites en cachette, plus de sorties... Ordre de
ne pas le perdre de vue une seconde.

C'est arrt au pied de l'escalier que Blangin donnait ces
explications.

--Montons, dit brusquement matre Folgat, que l'impatience
gagnait.

Il trouva Jacques tendu sur son lit, tout habill, et il ne lui
fallut qu'un regard pour deviner un grand malheur.

--Encore une esprance envole, n'est-ce pas? fit-il.

Pniblement, le prisonnier se redressa et s'assit sur le bord de
sa couchette. Et de l'accent du plus extrme dcouragement:

--Je suis perdu, rpondit-il, et cette fois sans retour.

--Oh!...

--coutez plutt!...

C'est en frissonnant que le jeune avocat entendit le rcit,
pourtant bien attnu, de la veille. Et lorsque Jacques, ayant
achev, s'arrta:

--Ce n'est que trop vrai! murmura-t-il. Si monsieur de Claudieuse
excute ses menaces, ce peut tre une condamnation.

--Ce doit tre, voulez-vous dire... Eh bien, n'en doutez pas, il
les excutera. (Et hochant la tte d'un geste dsol:) Et, ce
qu'il y a d'pouvantable, continua-t-il, c'est que je ne saurais
l'en blmer. La jalousie des maris, le plus souvent, n'est qu'une
question d'amour-propre. Tromps, ils sont frapps dans leur
vanit, mais non pas atteints au coeur. Tandis que le comte de
Claudieuse!... Ah! il aimait sa femme, lui, il l'adorait, elle
tait son bonheur et sa vie. En la lui prenant, je lui ai tout
pris, oui, tout! C'est en le voyant perdu de douleur et de rage
que j'ai compris seulement l'adultre... Tout lui manquait  la
fois. Sa femme avait un amant, sa fille prfre n'tait pas de
lui!... Je souffre cruellement, mais lui, ce qu'il endure, c'est
un supplice sans nom. Et vous voulez qu'ayant une arme entre les
mains, il ne s'en serve pas!... C'est une arme tratresse et
dloyale, c'est vrai, mais ai-je t loyal et honnte? Ce sera une
lche et ignoble vengeance, mais qu'tait donc l'offense?  sa
place, j'agirais comme lui.

Matre Folgat tait atterr.

--Mais aprs? interrogea-t-il, en sortant de la maison?...

D'un geste machinal, Jacques passait et repassait la main sur son
front, comme s'il et pu ainsi rassembler ses ides.

--Aprs, rpondit-il, je me suis enfui pouvant, tel que l'homme
qui vient de commettre un crime... La porte du jardin tait
ouverte, je me prcipitai dehors. Quelle direction j'ai prise,
quelles rues ai-je traverses, je serais incapable de le dire avec
quelque certitude. Je n'avais plus qu'une ide fixe, obsdante:
m'loigner le plus vite et le plus loin possible de cette maison
maudite. Je n'avais plus la tte  moi, j'allais, j'allais...
Quand la raison m'est revenue, j'tais en pleine campagne,  une
lieue de Sauveterre, sur la route de Boiscoran. L'instinct de la
bte, plus rsistant que l'intelligence, m'avait guid par des
chemins familiers et me ramenait  ma maison... Sur le premier
moment, j'eus peine  comprendre comment je me trouvais l.
J'tais comme l'ivrogne qui, s'veillant, le cerveau plein de
vapeurs de l'alcool, cherche  se ressouvenir de ce qui s'est
pass durant son ivresse... Hlas! je ne me suis que trop
ressouvenu de l'affreuse ralit. Il me fallait rentrer  la
prison, il le fallait absolument, et je me sentais accabl d'une
telle lassitude que j'ai craint un instant de n'avoir pas la force
de revenir. Je suis revenu, pourtant... Blangin m'attendait,
dvor d'angoisses, car il tait prs de deux heures. Il m'a aid
 remonter ici, je me suis jet tout habill sur mon lit et je me
suis endormi aussitt, d'un sommeil atroce, peupl de visions
sinistres o je me voyais enchan au bagne, ou gravissant au bras
d'un prtre les marches de l'chafaud... Et en ce moment, je me
demande presque si je suis bien veill, ou si ce n'est pas
l'odieux cauchemar qui continue encore...

Se dtournant, matre Folgat essuya une larme furtive.

--Malheureux! murmura-t-il.

--Oh, oui! bien malheureux, en effet, rpta Jacques. Que n'ai-je
suivi la premire inspiration qui m'est venue cette nuit, quand je
me suis retrouv sur la grande route! Je serais all jusqu'
Boiscoran, je serais mont chez moi, et je me serais brl la
cervelle... Maintenant, je ne souffrirais plus...

Allait-il donc s'attacher de nouveau  cette fatale pense du
suicide?

--Et vos parents! pronona matre Folgat.

--Mes parents!... Esprez-vous donc qu'ils survivront  la
condamnation qui va me frapper?

--Et mademoiselle de Chandor! Il tressaillit, et vivement:

--Ah! c'est pour elle, s'cria-t-il, que je devrais en finir!...
Pauvre Denise! Certes, en apprenant mon suicide, sa douleur serait
horrible... Mais elle n'a pas vingt ans. Mon souvenir s'effacerait
de son me, mon image deviendrait moins distincte, et les mois
s'ajoutant aux semaines, et les annes aux mois, elle se
consolerait. Vivre, n'est-ce pas oublier?...

--Non! vous ne pensez pas ce que vous dites, interrompit matre
Folgat. Vous savez bien qu'elle n'oublierait pas, elle!

Une larme brilla dans les yeux de l'infortun, et d'une voix
teinte:

--C'est vrai, dit-il, je crois que me frapper, ce serait frapper
Denise. Mais songez-vous  ce que serait sa vie, aprs ma
condamnation? Vous reprsentez-vous ce que seraient ses sensations
quand,  chaque instant du jour, elle se rpterait: Celui que
j'aime uniquement est au bagne, confondu parmi les plus vils
criminels,  tout jamais souill, dshonor, fltri!... Ah! mille
fois la mort plutt...

--Jacques! monsieur de Boiscoran, oubliez-vous que j'ai votre
parole?

--La preuve que je ne l'ai pas oublie, c'est que je suis ici...
Seulement, laissez faire, le jour n'est pas loin o vous me verrez
si misrable que vous serez le premier  me mettre une arme entre
les mains.

Mais le jeune avocat tait de ceux que les obstacles irritent et
passionnent au lieu de les dcourager. Et dj remis de la rude
secousse:

--Avant de jeter les cartes, dit-il, attendez au moins que la
partie soit perdue. tes-vous condamn? Pas encore; vous tes
innocent, et il est une justice au ciel pour rparer les bvues de
la justice sur la terre. Qui nous dit que monsieur de Claudieuse
parlera? Savons-nous seulement si, en ce moment mme, il n'a pas
rendu le dernier soupir?...

D'un bond, Jacques se dressa sur ses pieds, et plissant encore:

--Ah! taisez-vous! s'cria-t-il, car dj cette fatale ide m'est
venue qu'hier soir, peut-tre, il ne s'est pas relev! Fasse Dieu
qu'il n'en soit pas ainsi! C'est alors, vritablement, que je
serais un assassin!... C'est pour lui qu' mon rveil a t ma
premire pense. Je voulais envoyer prendre de ses nouvelles. Je
ne l'ai pas os.

Non moins que le prisonnier, matre Folgat se sentait le coeur
serr d'une anxit poignante.

--Nous ne pouvons, pronona-t-il, demeurer dans cette
incertitude. Qu'aurions-nous  nous dire, ignorant le sort de
monsieur de Claudieuse, d'o dpend le ntre?... Souffrez que je
vous quitte. Ds que je saurai quelque chose de positif, je vous
en informerai par un mot. Et pas de faiblesse, surtout, quoi qu'il
advienne.

Chez le docteur Seignebos le jeune avocat devait tre certainement
renseign. Il y courut, et ds qu'il parut:

--Arrivez donc! morbleu! s'cria le mdecin. Je laisse vingt
malades se morfondre pour vous attendre. J'tais bien sr que vous
viendriez... Que s'est-il pass hier soir chez les Claudieuse?

--Alors, vous savez...

--Rien. J'ai vu l'effet, mais je n'ai pu que souponner la cause.
L'effet, le voici: hier soir, vers les onze heures, je venais de
me mettre au lit, rompu de fatigue, lorsque tout  coup on s'est
mis  tirer ma sonnette  la briser... Je n'aime pas qu'on
carillonne si fort chez moi, et je me levais pour laver la tte du
carillonneur, quand le domestique du comte de Claudieuse,
bousculant mon domestique  moi, qui voulait le retenir, est entr
comme un fou en me criant de venir bien vite, que son matre
venait de mourir.

--Ah! mon Dieu!...

--Voil justement ce que je me suis cri, parce que tout en
jugeant le comte fort malade, je ne le croyais pas si prs de sa
fin...

--Il est donc mort...

--Pas du tout... Mais si vous m'interrompez sans cesse, nous n'en
finirons jamais... (Et retirant, pour les essuyer et les remettre,
ses lunettes  branches d'or:) En un tour de main je fus habill,
poursuivit le docteur Seignebos, et en trois sauts j'arrivai rue
Mautrec. C'est dans le salon du rez-de-chausse qu'on me fit
entrer. L,  ma grande stupeur, je trouvai monsieur de Claudieuse
gisant sur un canap. Il tait ple et roide, ses traits taient
affreusement dcomposs et il portait au front une lgre blessure
d'o un mince filet de sang avait jailli. Par ma foi! je crus bien
que tout tait fini...

--Et la comtesse?

--Madame de Claudieuse tait agenouille prs de son mari et,
aide de ses femmes, elle essayait de le rappeler  la vie en le
frictionnant et en lui appliquant sur la poitrine des serviettes
brlantes... Sans ces soins intelligents, elle serait veuve 
cette heure, tandis qu'au contraire elle ne le sera peut-tre pas
d'ici longtemps... Ce sacr comte a l'me cheville dans le
corps...  quatre que nous tions l, nous l'avons pris, mont
dans sa chambre et couch dans son lit, pralablement chauff
fortement. Bientt il a remu, ses yeux se sont rouverts, et au
bout d'un quart d'heure il avait repris toute sa connaissance et
parlait fort librement, bien que d'une voix encore faible. Alors,
comme de raison, je demandai ce qui s'tait pass, et pour la
premire fois je vis se dmentir l'effrayant sang-froid de la
comtesse. Elle balbutiait pitoyablement, et c'est avec une
expression effare qu'elle regardait son mari, comme pour lire
dans ses yeux ce qu'elle devait me rpondre... C'est lui qui me
rpondit, et avec un embarras qui ne pouvait pas m'chapper. Il me
conta que s'tant trouv seul, et se sentant mieux que de coutume,
il avait eu la fantaisie d'essayer ses forces. Il s'tait donc
lev, avait pass sa robe de chambre et tait descendu. Mais en
entrant dans le salon, il avait t pris d'un tourdissement et
tait tomb si malheureusement que son front avait heurt l'angle
d'un meuble. Feignant d'tre dupe: C'est fort imprudent, lui dis-
je, ce que vous avez fait l, et il ne faudrait pas
recommencer... Alors, lui, regardant sa femme d'un air singulier:
Oh! soyez tranquille, me rpondit-il, je ne ferai plus
d'imprudence, j'ai trop envie de gurir, jamais je n'ai tant tenu
 la vie...

Matre Folgat remuait les lvres pour rpliquer; le docteur, d'un
geste, lui ferma la bouche.

--Attendez, fit-il, je n'ai pas termin... (Et toujours
tracassant ses lunettes:) J'allais me retirer, continua-t-il,
lorsque soudain, arrive une femme de chambre, qui d'un air trs
effray annonce  madame de Claudieuse que l'ane de ses filles,
la petite Marthe, que vous connaissez, vient d'tre prise de
convulsions terribles. Tout naturellement je me rends prs d'elle,
et je la trouve en proie  une crise nerveuse d'un caractre
vritablement alarmant. Avec beaucoup de peine je la calmai, et
lorsqu'elle me parut remise, entrevoyant une relation entre
l'indisposition de la fille et l'accident du pre: Maintenant,
mon enfant, lui dis-je d'un ton paternel, il faut m'apprendre ce
que vous avez eu. Elle hsita, puis: J'ai eu peur, rpondit-
elle. Peur de quoi? ma mignonne. Elle se haussait sur son lit,
cherchant du regard les yeux de sa mre, mais je m'tais plac de
faon qu'elle ne les pt apercevoir. Ayant rpt ma question: Eh
bien, voil! docteur, me dit-elle: on venait de me coucher,
lorsque j'entendis sonner. Je me levai et j'allai me placer  la
fentre pour regarder qui pouvait venir si tard. Je vis la bonne
aller ouvrir, un flambeau  la main, et revenir vers la maison
suivie d'un monsieur que je ne connais pas... La comtesse
interrompit, et vivement: C'tait, s'cria-t-elle, un envoy du
tribunal, charg d'une communication pressante! Mais je n'eus pas
l'air de l'entendre, et toujours m'adressant  Marthe: Est-ce
donc, lui demandai-je, ce monsieur qui vous a fait si grand peur?
--Oh, non!--Quoi, alors?... Du coin de la paupire j'piais
madame de Claudieuse. Elle tait sur des charbons. Pourtant, elle
n'osa pas imposer silence  sa fille. Eh bien, docteur! reprit la
petite, le monsieur tait  peine entr dans la maison que je vis,
entre les arbres, une des statues qui bougeait sur son pidestal,
qui se mettait en mouvement et qui, tout doucement, glissait le
long de l'alle de tilleuls... Matre Folgat tressaillit.

--Vous souvient-il, docteur, fit-il, que le jour o nous avons
interrog Marthe, elle nous a avou que les statues du jardin lui
causaient une invincible frayeur?

--Parbleu! rpondit le docteur. Seulement, attendez encore. La
comtesse, prcipitamment, interrompit sa fille. Dfendez-lui
donc, cher docteur, me dit-elle, de se loger de pareilles ides
dans la tte. Elle qui n'avait peur de rien au Valpinson et qui
allait, le soir, par tout le chteau, sans lumire, depuis que
nous sommes ici, elle s'pouvante de tout, et ds que la nuit
vient, elle croit voir notre jardin se peupler d'ombres... Tu es
cependant assez grande, Marthe, pour comprendre que des statues,
qui sont en pierre, ne peuvent pas s'animer et marcher...
L'enfant frissonnait. Les autres fois, maman, insista-t-elle, je
doutais... mais cette fois je suis bien sre... Je voulais me
retirer de la fentre, et je ne le pouvais pas, c'tait plus fort
que moi, de sorte que j'ai vu, et bien vu... J'ai vu la statue,
l'ombre, s'avancer dans l'alle, lentement, avec prcaution, et
venir se placer debout tout contre le dernier tilleul, le plus
rapproch des fentres du salon. Alors, j'ai entendu un grand
cri... puis, plus rien. L'ombre restait toujours contre l'arbre,
et je distinguais tous ses mouvements; elle se penchait d'un ct
ou d'un autre; elle se haussait ou s'abaissait jusqu' terre...
Tout  coup, deux grands cris, oh! terribles ceux-l... Aussitt,
l'ombre qui tait prs de l'arbre a lev les bras en l'air, comme
cela, et soudain s'est enfuie... mais presque au mme moment une
autre s'est montre qui a disparu aussi vite... Matre Folgat
tait comme ptrifi de surprise.

--Oh! ces ombres..., commena-t-il.

--Vous sont suspectes, n'est-ce pas? Elles me le furent autant
qu' vous. Je n'en affectai pas moins de tourner en plaisanterie
le rcit de Marthe, lui expliquant comment, dans l'obscurit, on
est sujet  de singulires illusions d'optique. Et lorsque je me
retirai, clair par le domestique qui tait venu me chercher, la
comtesse, j'en suis sr, tait bien persuade que je n'avais pas
le moindre soupon. J'avais mieux que cela... Aussi, ds en
mettant le pied dans le jardin, n'eus-je rien de plus press que
de laisser tomber une pice de monnaie que je tenais toute prte
pour cela. Naturellement, c'est du ct du tilleul le plus
rapproch du salon que je la cherchai, clair par le
domestique... Eh bien, matre Folgat, je vous garantis que ce
n'tait pas une ombre qui avait pitin le terrain autour de
l'arbre... et si les empreintes que j'ai aperues provenaient
d'une statue, cette statue avait de matres pieds chausss de
souliers joliment ferrs...

Voil ce qu'attendait le jeune avocat.

--Il n'en faut pas douter, s'cria-t-il, la scne a eu un tmoin!


30

--Quelle scne? Quel tmoin?... C'est pour que vous me
l'appreniez que je vous attendais avec tant d'impatience, dit le
docteur Seignebos  matre Folgat. J'ai constat l'effet:  vous
de m'expliquer la cause...

Il ne parut cependant nullement surpris de ce que lui raconta le
jeune avocat de la dmarche dsespre de Jacques et de son
tragique rsultat. Et ds que ce fut fini:

--Je l'avais devin! s'cria-t-il. Oui, sur ma parole,  force de
me creuser la cervelle, j'tais presque arriv  la vrit! Qui
donc,  la place de Jacques, n'et voulu tenter un suprme effort?
Mais la fatalit est sur lui...

--Qui sait! interrompit matre Folgat. (Et sans laisser le
mdecin rpliquer:) Nos chances, poursuivit-il, sont-elles donc
moindres qu'avant cet accident?... Non. Tout aussi bien qu'hier
nous pouvons, d'un moment  l'autre, mettre la main sur ces
preuves qui existent, nous le savons, et qui nous sauveraient. Qui
nous dit qu'au moment o nous parlons, sir Francis Burnett et Suky
Wood ne sont pas retrouvs? Votre confiance en Goudar en est-elle
moins grande?

--Oh! pour cela, non. Je l'ai vu ce matin  l'hpital, au moment
de ma visite, et il a trouv le moyen de me dire qu'il tait  peu
prs certain de russir.

--Eh bien!...

--Je suis donc persuad que Cocoleu parlera. Parlera-t-il 
temps? Voil la question. Ah! si nous avions seulement un mois
devant nous, je vous dirais: Jacques est sauv. Mais les heures
sont comptes. N'est-ce pas la semaine prochaine que s'ouvre la
session. Dj, m'a-t-on affirm, le prsident des assises est
arriv, et monsieur Du Lopt de la Gransire a fait retenir son
appartement  _l'Htel des Messageries. _Que ferez-vous si rien de
nouveau n'est survenu le jour des dbats?

--Matre Magloire et moi, nous nous renfermerons obstinment dans
le systme de dfense convenu...

--Et si le comte de Claudieuse tient ses menaces, s'il dclare
qu'il a reconnu Jacques faisant feu sur lui?

--Nous dirons qu'il s'est tromp...

--Et Jacques sera condamn.

--Soit, fit le jeune avocat. (Et baissant la voix, comme s'il et
craint d'tre entendu:) Seulement, la condamnation ne sera pas
dfinitive... Oh! ne m'interrogez pas, docteur, et sur votre vie,
sur le salut de Jacques, pas un mot... Un soupon effleurant
l'esprit de monsieur Galpin-Daveline serait l'anantissement de
notre dernire esprance, car il aurait le temps de rparer la
bvue qu'il a commise, et qui fait que je puis vous dire: mme
aprs que le comte aurait parl, mme aprs une condamnation, rien
ne serait perdu... (Il s'animait, et,  son accent et  son geste,
on sentait l'homme sr de soi.) Non, rien ne serait perdu,
continuait-il, et alors nous aurions du temps devant nous, en
attendant une seconde preuve pour retrouver nos tmoins, pour
arracher la vrit  Cocoleu... Que monsieur de Claudieuse parle
donc, je l'aime autant, il m'enlvera ainsi mes derniers
scrupules. Trahir madame de Claudieuse me paraissait odieux, parce
que je me disais que le plus cruellement puni serait alors le
comte. Mais le comte nous attaque, nous nous dfendons; l'opinion
sera pour nous. Bien plus, on nous admirera d'avoir sacrifi notre
honneur  celui d'une femme, et de nous tre laiss condamner,
nous, innocent, plutt que de livrer le nom de celle qui s'tait
donne  nous...

Le docteur ne semblait pas convaincu, mais le jeune avocat n'y
prenait garde.

--Non, poursuivait-il, le succs  une seconde preuve ne serait
pas douteux. La scne de la rue Mautrec a eu un tmoin; n'est-ce
pas celui dont les souliers ferrs avaient laiss leur empreinte
sous le tilleul le plus rapproch du salon, celui dont la petite
Marthe a suivi tous les mouvements? Quel peut tre ce tmoin,
sinon Cheminot? Eh bien, nous saurons le retrouver. Il tait plac
de faon  tout voir et  ne pas perdre une parole. Il dira ce
qu'il a vu et entendu. Il dira comment le comte de Claudieuse
criait  monsieur Jacques de Boiscoran: Non, je ne veux pas vous
tuer, j'ai une vengeance plus sre, je vous enverrai au bagne...

Tristement, M. Seignebos hochait la tte.

--Puissent vos esprances se raliser, mon cher matre, pronona-
t-il.

Mais, pour la troisime fois depuis une heure, on venait chercher
le docteur. changeant une poigne de main, ils se sparrent, et
aprs une courte visite  matre Magloire, qu'il importait de
tenir au courant, matre Folgat se hta de regagner la rue de la
Rampe.

 la seule physionomie de Mlle Denise, il comprit qu'elle n'avait
rien  lui apprendre, qu'elle savait la vrit et l'injustice de
ses soupons.

--Que vous avais-je dit, mademoiselle? fit-il simplement.

Elle rougit, honteuse d'avoir livr le secret des doutes qui
l'avaient dchire, et au lieu de rpondre:

--Il est venu des lettres pour vous, matre Folgat, dit-elle, et
on les a montes dans votre chambre...

Deux lettres taient arrives, en effet, une de Mme Goudar,
l'autre de l'agent expdi en Angleterre.

La premire tait insignifiante. Mme Goudar priait simplement le
jeune avocat de faire passer  son mari un billet qu'elle lui
adressait.

La seconde tait, au contraire, du plus haut intrt.

L'agent d'Angleterre crivait:

_Non sans de grandes difficults, non sans de fortes dpenses
surtout, j'ai russi  dcouvrir,  Londres, le frre de sir
Francis Burnett, ancien caissier de la maison Gilmour et Benson._

_Notre sir Francis n'est pas mort. Envoy par son pre  Madras,
pour y rgler une trs importante affaire de banque, il est
attendu par le prochain paquebot. Le jour mme o il mettra pied 
terre, nous serons aviss de son retour._

_J'ai eu moins de peine  dnicher les parents de Suky Wood, qui
sont des gens trs  leur aise, tenant  Folkestone une auberge
bien achalande. Il n'y a pas trois semaines qu'ils ont eu des
nouvelles de leur fille, qu'ils aiment beaucoup,  ce qu'ils m'ont
affirm. Malgr ce grand amour, ils n'ont pu me dire au juste o
je la trouverais. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'elle doit tre 
Jersey, servante dans quelque _public-house.

_Mais cela me suffit. L'le n'est pas grande, et je la connais
bien pour y avoir fil autrefois un notaire qui tait parti avec
l'argent de ses clients. On peut donc considrer Suky comme
prise._

_Lorsque vous recevrez cette lettre, je serai en route pour
Jersey. Adressez-m 'y des fonds  l_'Htel de la Pomme-d'Or, _o
je me propose de descendre. La vie est si incroyablement chre 
Londres que c'est  peine s'il me reste quelque chose de la somme
qui m'a t remise  mon dpart..._

Ainsi, de ce ct du moins, tout allait bien.

Tout heureux de ce premier succs, matre Folgat mit sous pli, 
l'adresse indique, un billet de mille francs qu'il fit porter 
la poste.

Aprs quoi, demandant  M. de Chandor sa voiture et son cheval,
il se fit conduire  Boiscoran. Il voulait voir Michel, le fils du
mtayer, ce brave garon qui avait su retrouver si promptement
Cocoleu. Justement, lorsqu'il arriva, Michel rentrait  la
mtairie, conduisant une charrette de paille. Le prenant  part:

--Voulez-vous rendre un grand service  monsieur Jacques de
Boiscoran? lui demanda le jeune avocat.

--Que faut-il faire? rpondit le digne gars d'un accent qui,
mieux que toutes les protestations, prouvait qu'il tait prt 
tout.

--Connaissez-vous Frumence Cheminot?

--L'ancien saunier de la Tremblade?

--Prcisment.

--Pardi! si je le connais! Il m'a assez vol de pommes, le
clin!... Mais je ne lui en veux pas, parce que, malgr tout,
c'est un bon garon.

--Il tait en prison  Sauveterre.

--Oui, je sais, pour avoir enfonc la porte d'un enclos, prs de
Brchy.

--Eh bien! il s'est vad.

--Ah! le mtin!

--Et il faudrait absolument le retrouver. On a mis les gendarmes
 ses trousses, mais le prendront-ils?

Michel clata de rire.

--Jamais de la vie, rpondit-il. Cheminot va gagner l'le
d'Olron, o il a des amis... les gendarmes peuvent courir.

Amicalement, matre Folgat frappa sur l'paule du jeune gars.

--Mais vous, fit-il, si vous vouliez... Oh! ne froncez pas le
sourcil, il ne s'agit pas de le faire arrter... Je vous demande
seulement de lui remettre le billet que voici, et de me rapporter
sa rponse.

--Si ce n'est que cela, je suis votre homme! Le temps de me
changer, de prvenir mon pre, et je pars...

Ainsi, autant qu'il tait en lui, matre Folgat ensemenait
l'avenir et prparait les vnements, opposant aux savantes
manoeuvres de l'accusation toutes les combinaisons que lui
pouvaient suggrer son exprience et son gnie.

S'ensuivait-il que sa foi en un succs dfinitif ft telle qu'il
le disait  ceux-l mmes dont il tait le plus sr, au docteur
Seignebos, par exemple,  matre Magloire et au bon greffier
Mchinet? Non... Portant toute la responsabilit, il avait trop
bien valu les chances contraires de la terrible partie qui
allait s'engager, et dont l'enjeu tait l'honneur et la vie d'un
innocent. Mieux que personne il savait qu'il suffisait d'un rien
pour anantir ses esprances, et que la destine de Jacques tait
 la merci du plus vulgaire incident. Mais tel qu'un gnral  la
veille d'une bataille, il matrisait ses motions, affectant, pour
l'inspirer aux autres, une assurance qu'il n'avait pas, et rien
sur son visage ne trahissait le secret des angoisses poignantes
qui, le plus souvent, le tenaient veill une partie de la nuit.

Et certes, pour demeurer impassible et rsolu, il lui fallait un
caractre d'une trempe exceptionnelle. On dsesprait autour de
lui, on s'abandonnait... La maison de la rue de la Rampe, si
riante autrefois et si vivante, tait dsormais silencieuse et
morne comme un tombeau.

En deux mois, grand-pre Chandor tait devenu dcidment un
vieillard. Sa robuste taille s'tait affaisse, courbe et casse.
Son pas tranait, ses mains tremblaient.

Plus rudement encore, le marquis de Boiscoran avait t frapp.
Lui, si vert quelques semaines plus tt, il semblait toucher  la
dcrpitude. Il ne mangeait ni ne dormait, pour ainsi dire. Sa
maigreur devenait effrayante. Prononcer une parole lui cotait un
effort.

Quant  la marquise, elle, c'est aux sources mmes de la vie
qu'elle avait t atteinte. N'avait-elle pas entendu matre
Magloire dclarer que le salut si problmatique de Jacques et t
assur, si l'on et obtenu le renvoi de l'affaire  une autre
session! Et c'tait elle qui avait empch de solliciter ce
renvoi! Cette ide la tuait!  peine lui restait-il assez de
forces pour se traner chaque jour  la prison embrasser son fils.

Sur les tantes Lavarande retombaient tous les dtails matriels,
et on les voyait, ples comme des ombres, aller et venir, parlant
bas et marchant sur la pointe du pied, comme dans la maison d'un
mort.

Seule, Mlle Denise haussait son nergie au niveau de son malheur.
Elle ne se berait pas d'illusions: Je sens que Jacques sera
condamn! avait-elle dit  matre Folgat. Mais elle ajoutait que
l'abattement et le dsespoir sont le fait des criminels, et que
l'erreur affreuse dont Jacques, innocent, tait victime ne devait
inspirer  ses amis que colre et dsir de vengeance.

Et pendant que son grand-pre et le marquis de Boiscoran sortaient
le moins possible, elle affectait de se montrer par la ville,
tonnant les dames de la socit par la faon dont elle recevait
leurs hypocrites compliments de condolances. Mais il tait
vident que la fivre seule la soutenait, donnant  ses joues leur
pourpre,  ses yeux leur clat,  sa voix son timbre mtallique et
vibrant.

Ah! c'est pour elle surtout que matre Folgat souhaitait la fin de
cette incertitude plus douloureuse que le pire malheur.

Ce terme approchait. Ainsi que l'avait annonc le docteur
Seignebos, le prsident des assises, M. Domini, venait de
s'installer  Sauveterre. C'tait un de ces hommes dont le
caractre est l'honneur de la magistrature, pntr de la majest
de sa mission, mais ne se croyant pas infaillible, ferme sans
rigueurs inutiles, froid et cependant bienveillant, n'ayant
d'autre passion que la justice, d'autre ambition que de faire
clater la vrit.

Il avait interrog Jacques. Mais cet interrogatoire n'tait qu'une
formalit dont il n'tait rien rsult. Il avait de plus procd 
la formation du jury. Dj les jurs dsigns par le sort
arrivaient de tous les coins du dpartement. Ils descendaient tous
 l'_Htel de France, _o ils prenaient leurs repas en commun,
dans la grande salle du fond, qu'on leur rserve  toutes les
sessions.

Et, dans l'aprs-midi, on les voyait, graves et soucieux, se
promener sur la place du March-Neuf ou le long des anciens
remparts.

M. Du Lopt de la Gransire aussi tait arriv. Mais il se tenait,
lui, svrement enferm dans son appartement de _l'Htel des
Messageries, _o chaque jour M. Galpin-Daveline allait passer de
longues heures.

--Il parat, disait confidentiellement Mchinet  matre Folgat,
il parat qu'il prpare un rquisitoire foudroyant...

Le lendemain, en ouvrant _L'indpendant de Sauveterre, _Mlle
Denise put lire l'ordre des affaires de la session.

_Lundi.--Banqueroute frauduleuse, dtournements, faux._

_Mardi.--Assassinat et vol._

_Mercredi.--Infanticide.--Vols domestiques._

_Jeudi.--Incendie et tentative d'assassinat (affaire
Boiscoran)._

C'est donc pour ce jeudi fameux que les habitants de Sauveterre se
promettaient les plus tonnantes motions.

Aussi, tait-ce  qui se procurerait une carte d'entre  la cour
d'assises. M. Domini, M. Du Lopt de la Gransire, M. Daubigeon et
Mchinet lui-mme taient harcels de demandes. Des gens qui, la
veille, ne saluaient pas M. Daveline l'arrtaient dans la rue et
sollicitaient la faveur d'une petite place, non pour eux, mais
pour leur dame. Fait sans exemple, il se ngocia des billets 
prix d'argent. Une famille, enfin, eut l'inconcevable courage
d'crire au marquis de Boiscoran pour lui demander trois entres,
promettant en change de contribuer, par son attitude, 
l'acquittement de l'accus.

Et c'est au plus fort de ces rumeurs que tout  coup circula dans
la ville une liste de souscription en faveur des parents des
malheureux pompiers qui avaient pri  l'incendie du Valpinson.
Qui avait lanc cette liste? C'est en vain que M. Sneschal essaya
de dcouvrir la main d'o partait le coup. Le secret de la
perfidie fut bien gard. Et c'tait une perfidie atroce que de
venir ainsi,  la veille des dbats, rappeler des souvenirs
sinistres et raviver les haines.

--Il y a du Galpin l-dessous, disait en grinant des dents le
docteur Seignebos. Et penser qu'il l'emportera peut-tre... Ah!
pourquoi Goudar n'a-t-il pas commenc plus tt son exprience?

C'est qu'en effet Goudar, tout en rpondant du succs, demandait
du temps. Ce ne pouvait tre l'oeuvre d'un jour que de calmer les
dfiances de l'ombrageux Cocoleu. Il dclarait que, s'il
prcipitait le dnouement, il perdrait tout irrmissiblement.
D'ailleurs, rien de nouveau ne survenait. Le comte de Claudieuse
allait plutt mieux que mal. L'agent de Jersey avait tlgraphi
qu'il tait sur la piste de Suky, qu'il la rejoindrait srement,
mais qu'il ne pouvait dire quand. Michel, enfin, avait inutilement
couru tout l'arrondissement et fouill l'le d'Olron, personne
n'avait pu lui donner des nouvelles de Cheminot.

Si bien que le jour mme de la session, aprs un conseil auquel
prirent part tous les amis de Jacques, il fut arrt que les
dfenseurs ne prononceraient pas le nom de Mme de Claudieuse et
s'en tiendraient, quoi que pt dire le comte, au systme de
dfense imagin par matre Folgat.

Hlas! il n'avait que de bien faibles chances de succs, car le
jury, contre l'ordinaire, se montrait d'une excessive svrit. Le
banqueroutier fut condamn  vingt ans de travaux forcs. L'homme
accus de meurtre n'obtint pas de circonstances attnuantes et fut
condamn  mort. On tait alors au mercredi. Il fut dcid que le
marquis et la marquise de Boiscoran et M. de Chandor
assisteraient aux dbats. On voulait pargner  Mlle Denise cette
pouvantable motion, mais elle dclara qu'elle irait seule 
l'audience, et force fut de se rendre  sa volont.

Grce  une autorisation de M. Domini, matre Folgat et matre
Magloire passrent la soire prs de Jacques,  arrter les
derniers dtails et  bien convenir de certaines rponses.

Jacques tait excessivement ple, mais trs calme. Et quand ses
dfenseurs le quittrent en lui disant:

--Bon espoir et bon courage...

--D'espoir, rpondit-il, je n'en ai plus. Mais du courage, soyez
tranquilles, j'en aurai!


31

Enfin, du fond de sa prison, Jacques de Boiscoran vit se lever le
jour qui allait dcider de sa destine... Il allait tre jug!

Trop rare tait l'occasion pour que _L'indpendant de Sauveterre
_la laisst chapper. Paraissant le matin, il publia, vu la
gravit des circonstances, une dition du soir, qui jusqu'
minuit fut crie dans les rues par une douzaine de gamins.

Et voici son compte rendu:

_COUR D'ASSISES DE SAUVETERRE_

_Audience du jeudi 23... PRSIDENCE DE M. DOMINI_

_Assassinat _- _Incendie (Correspondance particulire de
_L'Indpendant)

Pourquoi dans notre paisible cit ce mouvement inaccoutum, ce
tumulte, cette animation! Pourquoi ces rassemblements sur nos
places publiques, ces groupes devant les maisons? Pourquoi sur
tous les visages l'inquitude, dans tous les yeux l'anxit?

C'est que c'est aujourd'hui qu'arrive devant la cour cette
tnbreuse affaire du Valpinson qui, depuis tant de semaines,
tient en veil nos populations. C'est que c'est aujourd'hui que
doit tre jug l'homme accus de ce grand crime...

Aussi, est-ce vers le palais de justice que chacun se hte, se
prcipite, court...

Le palais de justice!... Longtemps avant le jour il tait assig
par la multitude, difficilement contenue par les appariteurs aids
de la gendarmerie. Et on se presse, on se pousse, on se heurte.
Des paroles grossires sont changes. Des mots on passe aux
gestes, une rixe est imminente, les femmes crient, les hommes
menacent, et nous voyons conduire au poste deux paysans de Brchy.

C'est qu'il y aura peu d'lus, on le sait. La place du March-Neuf
ne contiendrait pas toute cette foule, accourue des quatre points
de l'arrondissement. Comment donc notre salle des assises
suffirait-elle?

Et cependant nos diles, toujours empresss  satisfaire les
citoyens qui ont mis en eux leur confiance, ont eu recours  des
expdients hroques. Ils ont fait abattre deux cloisons,
runissant ainsi  la salle des assises une portion de notre belle
salle des pas perdus.

M. Lantier, l'architecte de la ville, bon juge en pareille
matire, nous affirme que douze cents personnes trouveront place
dans l'immense vaisseau. Mais qu'est-ce que douze cents personnes!

Bien longtemps avant l'heure fixe pour l'ouverture de l'audience,
tout est plein, comble, bond. Une pingle qu'on lancerait ne
tomberait certes pas  terre.

Pas un pouce d'espace n'a t perdu. Tout autour, le long du mur,
les hommes se tiennent debout. Sur les deux cts de l'estrade,
des chaises ont t disposes, o viennent prendre place un grand
nombre de dames de la socit, tant de Sauveterre que des environs
et mme des villes voisines. Quelques-unes ont des toilettes
ravissantes.

Mille versions circulent, mille conjectures, mille suppositions
que nous nous garderons de rapporter...  quoi bon! Disons
pourtant que l'accus n'a pas us du droit que la loi lui confre
de rcuser un certain nombre de jurs. Il a accept tous les noms
qui sortaient de l'urne et que ne rcusait pas le ministre
public. C'est d'un avocat de nos amis que nous tenons cette
particularit, et juste comme il achevait de la raconter, un grand
bruit se fait  la porte, suivi d'un rapide mouvement de chaises
et d'exclamations touffes.

C'est la famille de l'accus qui vient occuper les places qui lui
ont t rserves tout prs de l'estrade.

M. le marquis de Boiscoran donne le bras  Mlle de Chandor, qui
porte avec une exquise distinction une toilette d'un gris fonc,
releve d'agrments cerise. M. le baron de Chandor soutient
Mme la marquise de Boiscoran. Le marquis et le baron sont graves
et froids. La mre de l'accus nous parat extrmement affaisse.
Mlle de Chandor, au contraire, est trs anime et ne parat
nullement inquite, et c'est en souriant qu'elle rpond aux saluts
assez rares qui lui sont adresss de divers cts de la salle.

Mais on cesse bientt de s'occuper d'eux. Toute l'attention est
absorbe par une grande table dresse au milieu du prtoire, et
sur laquelle se trouvent quantit d'objets qu'on ne peut voir,
recouverts qu'ils sont d'un grand tapis rouge. L, sont les pices
 conviction.

Cependant onze heures sonnent. Les serviteurs du Palais circulent,
donnant  tout un dernier coup d'oeil. Puis une petite porte
s'ouvre,  gauche, et les dfenseurs entrent. Nos lecteurs les
connaissent. L'un est matre Magloire Mergis, l'honneur de notre
barreau. L'autre, un avocat de la capitale, matre Folgat, jeune
encore et clbre.

Matre Magloire a son visage des bons jours, et c'est en souriant
qu'il s'entretient avec le maire de Sauveterre, M. Sneschal,
pendant que matre Folgat ouvre sa serviette et consulte ses
dossiers. Onze heure et demie. Un huissier annonce:

--La cour!

M. Domini prend place au fauteuil de la prsidence. M. Du Lopt de
la Gransire vient occuper le sige du ministre public.

Derrire eux, silencieux et graves, se rangent messieurs les
jurs.

Tout  coup, grand tumulte. Chacun se lve, chacun se dresse et se
hausse sur la pointe des pieds. Quelques assistants, mme, dans le
fond, montent sur leur chaise. C'est que M. le prsident vient de
donner l'ordre d'introduire l'accus... Il parat...

Il est strictement vtu de noir, et avec une rare lgance. On
remarque beaucoup qu'il porte  la boutonnire son ruban de la
Lgion d'honneur. Il est ple, mais son regard est droit et clair,
assur, sans dfi. Son attitude est triste, mais fire.

 peine est-il assis qu'un des assistants enjambe trois ranges de
chaises et, malgr les huissiers, vient lui serrer la main. C'est
le docteur Seignebos.

Mais M. le prsident commande aux huissiers de faire faire
silence, et aprs avoir rappel que toutes marques d'approbation
ou d'improbation sont svrement interdites, et s'adressant 
l'accus:

--Dites-moi vos prnoms, lui demande-t-il, votre nom, votre ge,
votre profession, votre domicile...

L'accus rpond:

--Louis, Trivulce, Jacques de Boiscoran, vingt-sept ans,
propritaire, domicili  Boiscoran, arrondissement de Sauveterre.

--Asseyez-vous, et coutez l'expos des faits dont vous tes
accus.

M. le greffier Mchinet donne lecture de l'acte d'accusation, dont
la simplicit terrible fait frissonner l'auditoire.

Nous ne le rapporterons pas, tous les incidents qu'il relate tant
bien connus de nos lecteurs.

_Interrogatoire de l'accus._

M. LE PRSIDENT.--Accus, levez-vous, et rpondez
catgoriquement. Vous avez, pendant l'instruction, refus de
rpondre  beaucoup de questions. Ici, il faut que la lumire se
fasse. Et, je dois vous le dire, il est de votre intrt d'tre
franc.

L'ACCUS.--Nul plus que moi ne souhaite que la vrit soit
connue. Je suis prt  rpondre...

D.--Pourquoi vos rticences pendant l'instruction?

R.--Je croyais de mon intrt de ne rpondre qu'ici.

D.--Vous venez d'entendre de quels crimes vous tes accus?

R.--Je suis innocent... Et avant tout, monsieur le prsident,
permettez-moi une observation. Le crime du Valpinson est atroce,
lche, odieux... mais il est en mme temps si absurde et si
stupide qu'il me semble l'oeuvre inconsciente d'un fou. Or, on ne
m'a jamais refus une certaine intelligence...

D.--Ceci est de la discussion...

R.--Cependant, monsieur...

D.--Plus tard, vous aurez libert pleine et entire de faire
valoir vos raisons. Pour le moment, contentez-vous de rpondre aux
questions que je vous adresse.

R.--Je me soumets, monsieur.

LE PRSIDENT.--Ne deviez-vous pas vous marier prochainement?

 cette question, tous les regards se tournent vers Mlle de
Chandor, qui devient plus rouge qu'une pivoine, mais qui ne
baisse pas les yeux.

L'ACCUS _(d'une voix faible).--_Oui.

D.--Le soir du crime, quelques heures seulement avant qu'il ne
ft commis, n'avez-vous pas crit  votre fiance?

R.--Oui, monsieur, et je lui ai fait porter ma lettre par le
fils de mon mtayer, Michel.

D.--Que lui disiez-vous?

R.--Qu'une affaire importante me priverait de passer la soire
prs d'elle.

D.--Quelle tait cette affaire?

Au moment o l'accus ouvre la bouche pour rpondre, M. le
prsident l'arrte d'un geste:

D.--Prenez garde... Cette question vous a t adresse pendant
l'instruction, et vous avez rpondu que vous aviez  aller 
Brchy voir votre marchand de bois.

R.--J'ai rpondu cela, en effet, sur le premier moment... Ce
n'est pas exact.

D.--Pourquoi avez-vous menti?

L'ACCUS _(avec un mouvement de colre qui n'chappe  personne).
--_Je ne pouvais croire  la gravit de ma situation. Je ne
pensais pas pouvoir, moi, tre srieusement compromis par
l'accusation qui, cependant, m'amne sur ce banc... Ce tant, je
ne voyais pas la ncessit de livrer le secret de mes affaires
prives.

D.--Mais vous n'avez pas tard  reconnatre la gravit de votre
situation.

R.--En effet.

D.--Comment alors n'avez-vous pas dit la vrit?

R.--Parce que le magistrat charg de l'instruction avait t
jadis trop avant dans mon intimit pour m'inspirer une entire
confiance.

D.--Expliquez-vous clairement.

R.--Je vous demanderai la permission de me taire, monsieur le
prsident. Peut-tre, en parlant de monsieur Galpin-Daveline,
manquerais-je de modration...

Un sourd murmure accueille cette rponse de l'accus.

M. LE PRSIDENT.--Ces murmures sont inconvenants, et je rappelle
l'assemble au respect de la justice.

M. l'avocat gnral Du Lopt de la Gransire se lve.

--Nous ne saurions tolrer de telles rcriminations contre un
magistrat qui a fait noblement, et quoi qu'il en cott, son
devoir. Si l'accus avait contre le juge des motifs de suspicion
lgitimes, que ne les faisait-il valoir!... Il ne saurait arguer
de son ignorance, il connat la loi, il est avocat. Ses dfenseurs
sont des hommes d'exprience.

MATRE MAGLOIRE _(de sa place).--_Aussi tions-nous d'avis que
monsieur de Boiscoran prsentt  la cour une demande de renvoi.
Il a refus de suivre notre conseil, confiant, nous a-t-il dit, en
la bont de sa cause.

M. DU LOPT DE LA GRANSIRE _(se rasseyant).--_Messieurs les
jurs apprcieront ce systme...

M. LE PRSIDENT (__ _l'accus).--_Et maintenant, tes-vous
dispos  dire la vrit au sujet de cette affaire qui vous
privait de passer la soire prs de votre fiance?

L'ACCUS.--Oui, monsieur. Mon mariage devait tre clbr 
l'glise de Brchy, et j'avais  m'entendre avec le cur au sujet
de la crmonie. J'avais, de plus,  remplir des devoirs
religieux. Monsieur le cur de Brchy, qui est mon ami, vous dira
que, sans qu'il y et rendez-vous pris, il tait convenu qu'un des
soirs de la semaine, puisqu'il l'exigeait, j'irais me confesser.

L'assemble, qui s'attendait  quelque rvlation mouvante,
semble fort dsappointe, et des rires moqueurs clatent de divers
cts.

M. LE PRSIDENT _(d'une voix svre).--_Ces ricanements sont
indcents et odieux. Huissiers, faites sortir les personnes qui se
permettent de rire. Et une dernire fois je prviens qu' la
premire manifestation, je ferai vacuer la salle. _(Revenant
ensuite  l'accus:) _Continuez.

R.--C'est donc chez le cur de Brchy que je suis all le soir
du crime. Malheureusement, il n'y avait personne au presbytre
lorsque je m'y prsentai. Je sonnais inutilement pour la troisime
ou quatrime fois, quand une petite paysanne passa, qui me dit
qu'elle venait de rencontrer le cur prs de la Cafourche des
Marchaux. Immdiatement, pensant aller  sa rencontre, je me
lanai sur la route. Mais c'est en vain que je fis plus d'une
lieue. Reconnaissant que la petite fille s'tait trompe ou
m'avait tromp, je rentrai chez moi.

D.--C'est l votre explication?

R.--Oui.

D.--Et vous la trouvez vraisemblable?

R.--Je me suis engag non  dire une chose vraisemblable, mais 
dire la vrit. Je puis bien l'avouer, d'ailleurs, c'est
prcisment parce que l'explication est si simple que, ne l'ayant
pas donne tout d'abord, j'hsitais  la donner. Et cependant, si
le crime n'et pas t commis, et si, le lendemain, j'tais venu
dire: Je suis all hier soir  Brchy, voir le cur, et je ne
l'ai pas trouv, qui donc et pens que ce n'tait pas tout
naturel?

D.--Et c'est pour vous rendre  un devoir si naturel que vous
preniez un chemin dtourn, difficile, presque dangereux, les
marais?

R.--Je choisissais le chemin le plus court...

D.--Alors pourquoi cet effroi lorsque vous avez rencontr le
fils Ribot au dversoir de la Seille?

R.--Je n'ai pas t effray, mais surpris, comme on l'est de
rencontrer quelqu'un l o on pensait ne trouver personne. Et si
j'ai t tonn, le fils Ribot ne l'a pas t moins que moi.

D.--Vous voyez bien que vous espriez ne rencontrer personne.

R.--Pardon, monsieur, je ne dis pas cela, supposer n'est pas
esprer.

D.--Pourquoi, en ce cas, essayer d'expliquer votre prsence en
cet endroit?

R.--Je n'ai pas donn d'explications. Le fils Ribot, le premier,
m'a dit en riant o il se rendait, et je lui ai rpondu que
j'allais  Brchy.

D.--Vous lui avez dit aussi que vous preniez par les marais pour
tirer des oiseaux d'eau. Et, en mme temps, vous lui montriez
votre fusil.

R.--C'est possible. Mais est-ce une preuve contre moi? Je crois
tout le contraire. Si j'avais eu les intentions criminelles que me
suppose l'accusation, me voyant rencontr, c'est--dire en grand
danger d'tre dcouvert, je serais rentr chez moi... J'allais
chez mon ami le cur.

D.--Et, pour cette visite, vous emportiez votre fusil?

R.--Mes proprits sont situes entre des bois et des marais, et
il ne se passait pas de jour que je n'eusse l'occasion de tirer un
lapin ou un oiseau d'eau. Tous les gens du pays affirmeront que
jamais je ne sortais sans mon fusil.

D.--Et pour revenir, pourquoi avez-vous pris par les bois de
Rochepommier?

R.--Parce que, de l'endroit de la route o j'tais  Boiscoran,
c'tait le plus court, probablement... Je dis probablement, parce
que sur le moment, ce n'a pas t pour moi le sujet d'une
dlibration. Un homme qui se promne serait bien embarrass, neuf
fois sur dix, si on lui demandait pour quelle raison il a pris tel
chemin plutt que tel autre...

D.--Vous avez t aperu dans les bois par un bcheron nomm
Gaudry.

R.--Le juge d'instruction me l'a dit.

D.--Ce tmoin affirme que vous tiez en proie  une violente
motion. Vous arrachiez des feuilles aux branches, vous parliez
haut...

R.--Il est certain que j'tais trs mcontent d'avoir perdu ma
soire, trs vex surtout de m'tre fi  la petite paysanne, et
il est fort possible que tout en marchant il me soit chapp de
m'crier: La peste soit de mon ami le cur, qui s'en va dner en
ville!, ou tout autre chose pareille...

On sourit dans l'assistance, mais point assez ouvertement pour
s'attirer une rprimande de M. le prsident.

D.--Vous savez donc que monsieur le cur de Brchy dnait dehors
le soir du crime?

MATRE MAGLOIRE _(se levant):--_C'est par nous, monsieur le
prsident, que monsieur de Boiscoran connat ce dtail. Lorsqu'il
nous a eu dit l'emploi de sa soire, nous nous sommes transports
prs de monsieur le cur de Brchy, qui nous a expliqu comment ni
lui ni sa vieille servante ne se trouvaient au presbytre.  notre
requte, monsieur le cur de Brchy a t cit. Nous ferons
entendre aussi un autre prtre qui,  cette heure-l, passait prs
de la Cafourche des Marchaux et qui est celui qu'avait vu la
petite paysanne.

Ayant fait signe au dfenseur de se rasseoir, M. le prsident
s'adresse de nouveau  l'accus:

D.--La femme Courtois, qui vous a rencontr, dclare qu'elle
vous a trouv l'air tout extraordinaire. Vous ne lui avez pas
parl, vous vous tes ht de la quitter...

R.--La nuit tait trop sombre pour que cette femme pt voir ma
physionomie. Elle me demandait un lger service, je le lui ai
rendu. Je ne lui ai pas parl, parce que je n'avais rien  lui
dire. Je ne l'ai pas quitte brusquement, je l'ai devance parce
que son ne marchait trs lentement.

 un signe de M. le prsident, des huissiers enlvent le tapis qui
recouvre les pices  conviction.

Un vif sentiment de curiosit se manifeste aussitt dans
l'auditoire, et c'est  qui se dressera et tendra le cou pour
mieux voir.

Sur la table sont tals des vtements, un pantalon de velours
gris clair, une jaquette de velours marron, un vieux chapeau de
paille et des bottes de cuir fauve.  ct, se trouvent un fusil 
deux coups, des paquets de cartouches, deux sbiles remplies de
grains de plomb et enfin une grande cuvette de faence anglaise,
au fond de laquelle on distingue comme une boue noirtre.

M. LE PRSIDENT _(montrant les vtements  l'accus).--_Sont-ce
bien l les habits que vous portiez le soir du crime?

L'ACCUS.--Oui, monsieur.

D.--Singulier costume pour rendre visite  un vnrable
ecclsiastique et remplir de graves devoirs religieux.

R.--Monsieur le cur de Brchy tait mon ami. Notre intimit
explique, si elle ne le justifie pas, ce laisser-aller...

D.--Reconnaissez-vous aussi cette cuvette? On a fait vaporer
l'eau avec les plus grandes prcautions, les dtritus seuls sont
rests au fond.

R.--C'est vrai, lorsque monsieur le juge d'instruction s'est
prsent chez moi, il a trouv cette cuvette remplie d'une eau
noire et toute paisse de dbris carboniss. Il m'a interrog au
sujet de cette eau, et je n'ai fait aucune difficult de lui
avouer que la veille, en rentrant, je m'y tais lav les mains. Ne
tombe-t-il pas sous le sens que si j'eusse t coupable, ma
premire proccupation et t de faire disparatre les traces de
mon crime?... N'importe! cette circonstance fut considre comme
la preuve vidente de ma culpabilit, et c'est aujourd'hui la
charge la plus forte que l'accusation produise contre moi...

D.--C'est une charge trs forte, en effet.

R.--Eh bien, rien ne m'est si facile que d'expliquer cette
circonstance. Je suis fumeur. En sortant de chez moi, le soir du
crime, je m'tais muni de cigares, mais lorsque je voulus en
allumer un, je m'aperus que je n'avais pas d'allumettes. Matre
Magloire se lve.

--Et je ferai remarquer, dit-il, que ce n'est pas l une de ces
explications imagines aprs coup pour les besoins d'une cause
douteuse. La preuve, me demanderez-vous. La preuve? Nous l'avons,
concluante, irrcusable. Si monsieur de Boiscoran n'avait pas sur
lui la boite d'allumettes qu'il porte toujours, c'est qu'il
l'avait oublie la veille chez monsieur de Chandor, o elle est
reste depuis, o je l'ai vue, o elle est encore...

M. LE PRSIDENT.--Il suffit, matre Magloire, laissez continuer
l'accus.

L'ACCUS.--Voulant fumer, j'eus recours  l'expdient
qu'emploient tous les chasseurs en pareil cas. Je dfis une de mes
cartouches, je remplaai la charge de plomb par un morceau de
papier, et je l'enflammai.

D.--Et de cette faon on obtient du feu?

R.--Pas  tout coup, mais certainement une fois sur trois.

D.--Et cette opration noircit les mains?

R.--L'opration elle-mme, non. Mais une fois mon cigare allum,
devais-je jeter tout enflamm le papier dont je venais de me
servir?... C'et t risquer d'allumer un incendie...

D.--Dans les marais?

R.--Mais, monsieur, j'ai fum dans la soire cinq ou six
cigares, ce qui revient  dire que j'ai rpt huit ou dix fois
l'opration en autant d'endroits diffrents, sur la grande route
et mme dans les bois. Et  chaque fois j'ai teint le papier
enflamm entre mes doigts, ce qui, joint  la crasse de la poudre,
suffisait pour me rendre les mains aussi noires que celles d'un
charbonnier.

C'est du ton le plus simple, bien qu'avec une certaine chaleur,
que l'accus donne cette explication, laquelle semble frapper
beaucoup l'auditoire.

M. LE PRSIDENT.--Passons  votre fusil. Le reconnaissez-vous,
l?

L'ACCUS.--Oui, monsieur. M'est-il permis de le manier?

R.--Faites.

C'est avec un mouvement fbrile que l'accus s'empare de l'arme,
en fait jouer les batteries et introduit un de ses doigts dans les
canons.

Il devient aussitt fort rouge, et se penchant vers ses
dfenseurs, il leur adresse rapidement et  voix basse quelques
mots qui n'arrivent pas jusqu' nous.

M. LE PRSIDENT.--Qu'est-ce?

MATRE MAGLOIRE _(se levant).--_Une circonstance se prsente,
qui doit faire clater l'innocence de monsieur de Boiscoran. Par
un hasard providentiel, son domestique Antoine, deux jours avant
celui du crime, avait nettoy ce fusil. Or, aujourd'hui, un des
canons est propre et net. Donc, ce n'est pas monsieur de Boiscoran
qui a tir les deux coups de feu qui ont atteint monsieur de
Claudieuse.

Pendant ce temps, l'accus s'est rapproch de la table des pices
 conviction. Il enroule son mouchoir autour de la baguette du
fusil, il le glisse dans un des canons, le retire et montre qu'il
est  peine noirci...

La plus violente motion tient l'auditoire haletant.

M. LE PRSIDENT _( l'accus).--_Rptez l'exprience sur
l'autre canon.

L'accus obit. Son mouchoir reste blanc.

M. LE PRSIDENT.--Vous voyez! Et cependant vous venez de nous
dire que, pour allumer vos cigares, vous avez brl huit ou dix
cartouches. Mais l'accusation avait prvu votre objection, et elle
est en mesure d'y rpondre... Huissiers, faites entrer le tmoin
Maucroy...

Tous nos lecteurs connaissent ce tmoin, dont le beau magasin
d'armes et d'ustensiles de chasse et de pche est un des ornements
de notre place du March-Neuf. Il a fait toilette, et c'est sans
le moindre embarras qu'il prte serment.

M. LE PRSIDENT.--Rptez votre dposition au sujet du fusil que
voici.

LE TMOIN.--C'est une arme excellente et d'une grande valeur,
telle qu'il ne s'en fabrique pas en France, o on se proccupe
trop du bon march...

 cette rponse, la salle entire clate de rire, M. Maucroy
n'ayant pas prcisment la rputation de donner sa marchandise.
Quelques jurs mme ont peine  tenir leur srieux.

M. LE PRSIDENT.--Dispensez-vous de vos rflexions et dites-nous
seulement ce que vous savez des qualits de ce fusil.

LE TMOIN.--Eh bien, grce  une disposition particulire de
l'enveloppe des cartouches, grce aussi  la qualit spciale de
la composition fulminante, les canons ne s'encrassent presque pas.

L'ACCUS _(vivement).--_Vous vous trompez, monsieur. J'ai
plusieurs fois, moi-mme, nettoy mon fusil, et j'ai trouv, au
contraire, les canons fort encrasss.

LE TMOIN.--Parce que vous vous en tiez beaucoup servi. Mais je
prtends qu'on peut brler une ou deux cartouches sans que les
canons en portent trace.

L'ACCUS.--C'est ce que je nie formellement.

M. LE PRSIDENT _(au tmoin).--_Et si l'on brlait huit ou dix
cartouches?

LE TMOIN.--Oh! alors les canons seraient fort encrasss.

M. LE PRSIDENT.--Examinez ceux-ci et dites-nous votre avis.

LE TMOIN _(aprs un minutieux examen).--_J'affirme qu'on n'y a
pas brl deux cartouches depuis le dernier nettoyage.

M. LE PRSIDENT _( l'accus).--_Eh bien! que deviennent ces dix
cartouches brles pour allumer vos cigares, et qui vous avaient
tant noirci les mains?

L'accus, qui, depuis le commencement, avait fait preuve d'un
admirable sang-froid et d'une rare fermet, plit visiblement et
ne rpond pas.

MATRE MAGLOIRE.--La question est trop grave pour qu'on s'en
rapporte  la seule opinion du tmoin.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Nous ne cherchons que la vrit. Une
exprience est aise  faire.

LE TMOIN.--Oh! assurment...

M. LE PRSIDENT.--Faites.

Le tmoin introduit une cartouche dans chaque canon et va les
brler  la fentre qui est derrire l'estrade. Le fracas de
l'explosion arrache  plusieurs dames un cri de frayeur.

LE TMOIN _(revenant et montrant que les canons ne sont pas plus
encrasss qu'avant l'exprience).--_Eh bien, avais-je raison?

M. LE PRSIDENT _( l'accus).--_Vous le voyez, cette
circonstance que vous invoquiez si fort, bien loin d'tre en votre
faveur, dmontre que vous nous avez donn une explication
mensongre de l'tat de vos mains...

Sur l'ordre de M. le prsident, le tmoin se retire, et
l'interrogatoire de l'accus continue.

D.--Quelles taient vos relations avec monsieur de Claudieuse?

R.--Nous n'en avions pas.

D.--Pardon. Il est notoire dans le pays que vous le hassiez.

R.--C'est une erreur. J'affirme sur l'honneur que je le tenais
pour le meilleur et le plus honnte des hommes.

D.--En cela du moins, vous tes d'accord avec tous ceux qui le
connaissaient. Pourtant vous tiez en procs...

R.--Mon oncle m'avait lgu ce procs avec sa fortune. Je le
poursuivais, mais sans passion. Je ne demandais qu' transiger...

D.--Et monsieur de Claudieuse refusant, vous lui en vouliez
mortellement.

R.--Non.

D.--Vous lui en vouliez au point de l'avoir une fois couch en
joue; au point d'avoir dit une fois: Il ne me laissera pas en
repos tant que je ne lui aurai pas tir un coup de fusil... Ne
niez pas. Vous allez entendre les tmoins.

C'est la tte haute et le regard assur que, sur l'injonction de
M. le prsident, l'accus regagne sa place. Il a compltement
triomph de son accs de dfaillance, et c'est de l'air le plus
calme qu'il s'entretient avec ses dfenseurs.

Incontestablement, l'opinion est pour lui en ce moment. Il a
conquis les sympathies de ceux-l mmes qui taient venus avec les
plus fortes prventions. Il n'est personne qui n'ait t mu de
son attitude  la fois si fire et si triste, personne qui n'ait
t saisi par l'extrme simplicit de ses rponses.

Encore bien que la discussion relative au fusil n'ait pas paru
tourner  son avantage, elle ne lui a nullement nui. La question
de l'encrassement des canons est vivement controverse. Quantit
d'incrdules, que l'exprience n'a pas convertis, trouvent que
M. Maucroy a t bien hardi dans ses allgations.

D'autres s'tonnent de la placidit des avocats, moins de matre
Folgat, qui est peu connu  Sauveterre, que de matre Magloire,
dont on sait l'habilet  profiter du moindre incident.

L'audience n'est pas prcisment suspendue, mais il y a un temps
d'arrt rempli par les alles et les venues des huissiers, qui
remettent un tapis sur les pices  conviction et qui roulent un
fauteuil au bas de l'estrade. Enfin, un huissier vient se pencher
 l'oreille de M. le prsident et lui parle un moment  voix
basse. De la tte, M. le prsident rpond oui.

Et l'huissier s'tant loign:

--Nous allons, prononce-t-il, procder  l'audition des tmoins,
et c'est par monsieur de Claudieuse que nous commencerons. Bien
que trs gravement malade, il a tenu  se prsenter  l'audience.

Nous voyons,  ces mots, M. le docteur Seignebos se dresser comme
s'il allait prendre la parole, mais un de ses amis, plac prs de
lui, le tire par un pan de sa redingote; Matre Folgat lui adresse
un signe d'intelligence, et il se rassoit.

M. LE PRSIDENT.--Huissier, introduisez monsieur le comte de
Claudieuse.

_Audition des tmoins._

La petite porte qui a livr passage  l'armurier Maucroy s'ouvre
de nouveau, et le comte de Claudieuse entre, soutenu, presque
port par son valet de chambre.

Un murmure de sympathique piti le salue. Sa maigreur est
terrifiante, ses traits sont aussi dcomposs que s'il allait
rendre le dernier soupir. Toute la vitalit de son tre semble
s'tre rfugie dans ses yeux qui brillent d'un clat
extraordinaire.

C'est d'une voix affaiblie qu'il prte serment. Mais si profond
est le silence, qu' la formule prononce par M. le prsident,
Jurez-vous de dire toute la vrit?, on l'entend de tous les
coins de la salle rpondre clairement: Je le jure!...

M. LE PRSIDENT _(avec bont).--_Nous vous sommes reconnaissant,
monsieur, de l'effort que vous faites... C'est pour vous que ce
fauteuil a t apport; asseyez-vous...

M. DE CLAUDIEUSE.--Je vous remercie, monsieur; il me reste assez
de forces pour parler debout.

D.--Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez de
l'attentat dont vous avez t victime.

R.--Il pouvait tre onze heures... J'tais couch depuis un
moment, j'avais souffl ma bougie, et j'tais entre le sommeil et
la veille, lorsque je vis ma chambre illumine de clarts
aveuglantes. Comprenant que c'tait le feu, je bondis hors de mon
lit, et,  peine vtu, je m'lanai dans les escaliers. J'eus
quelque difficult  ouvrir la porte extrieure, que j'avais
ferme moi-mme... J'y parvins, cependant. Mais  peine mettais-je
le pied sur le seuil que je ressentis au ct droit une douleur
terrible, en mme temps que j'entendais tout prs de moi
l'explosion d'une arme  feu... Instinctivement, je m'lanai vers
l'endroit d'o partait le coup, mais je n'avais pas fait trois pas
que, frapp de nouveau  l'paule, je tombai sans connaissance.

D.--Entre le premier et le second coup, que s'est-il coul de
temps?

R.--Trois ou quatre secondes au plus.

D.--C'est--dire autant qu'il en fallait pour apercevoir
l'agresseur.

R.--Aussi l'ai-je aperu, s'lanant de derrire les fagots, o
il tait  l'afft, et gagnant la campagne.

D.--Alors vous pouvez nous apprendre comment il tait vtu.

R.--Certes. Il portait un pantalon gris clair, un veston noir et
un large chapeau de paille.

Sur un geste de M. le prsident, et au milieu d'un silence tel
qu'on entendrait les araignes du plafond filer leur toile, les
huissiers dcouvrent les pices  conviction.

M. LE PRSIDENT _(montrant les habits de l'accus).--_Le costume
que vous avez aperu rpondait-il  celui-ci?

M. DE CLAUDIEUSE.--Ncessairement, puisque c'est le mme.

D.--Mais alors, monsieur, vous avez reconnu l'assassin?

R.--Dj les flammes taient si violentes qu'on y voyait comme
en plein midi. J'ai reconnu monsieur Jacques de Boiscoran.

Il n'tait plus, dans l'immense salle des assises, un auditeur qui
n'attendt, le coeur serr d'une indicible angoisse, cette rponse
crasante. Nous l'attendions si bien que nous tenions les yeux
obstinment fixs sur l'accus. Pas un des muscles de son visage
ne tressaille. Ses dfenseurs sont aussi impassibles que lui. De
mme que nous, M. le prsident et M. l'avocat gnral observaient
l'accus et ses avocats. Attendaient-ils une protestation, une
rplique, un mot? C'est probable.

Rien ne venant, M. le prsident reprend, s'adressant au tmoin:

D.--Votre dposition est terriblement grave, monsieur.

R.--J'en sais la porte.

D.--Elle diffre absolument de votre dposition premire reue
par monsieur le juge d'instruction.

R.--En effet.

D.--Interrog quelques heures aprs le crime, vous avez dclar
n'avoir pas reconnu l'assassin. Bien plus, le nom de monsieur de
Boiscoran ayant t prononc, vous avez paru rvolt qu'on ost le
souponner, vous vous portiez presque garant de son innocence...

R.--Alors, je trahissais la vrit. Alors, par un sentiment de
commisration bien ais  comprendre, j'essayais d'arracher  une
condamnation infamante un homme appartenant  une famille
justement estime.

D.--Et maintenant?

R.--Maintenant, je reconnais que j'ai eu tort et qu'il faut que
justice soit faite. Et c'est pour cela que, frapp d'un mal qui ne
pardonne pas et bien prs de paratre devant Dieu, je suis venu
vous dire: monsieur de Boiscoran est le coupable, je l'ai reconnu.

M. LE PRSIDENT ( _l'accus).--_Vous entendez?

L'ACCUS _(se levant).--_Sur tout ce que j'ai de cher et de
sacr au monde, je jure que je suis innocent. Monsieur le comte de
Claudieuse va, dit-il, paratre devant Dieu, c'est  la justice de
Dieu que j'en appelle...

Des sanglots couvrent la voix de l'accus. Mme la marquise de
Boiscoran vient d'tre prise d'une crise nerveuse des plus graves.
On l'emporte, raide et inanime, et  sa suite s'lancent le
docteur Seignebos et Mlle de Chandor.

L'ACCUS _( M. de Claudieuse).--_C'est ma mre qui se meurt,
monsieur!

Certes, ceux qui s'attendaient  des motions poignantes ne sont
pas dus. Tous les visages sont bouleverss. Des larmes brillent
dans les yeux de toutes les femmes.

Et cependant, lorsqu'on examine la faon dont M. de Claudieuse et
M. de Boiscoran se mesurent du regard, on est  se demander si,
vritablement, il n'y a entre ces deux hommes que ce que nous ont
rvl les dbats. Nous ne pouvons nous empcher de faire
remarquer l'tranget de leurs rpliques, et autour de nous, on ne
comprend rien non plus au mutisme obstin des dfenseurs.
Abandonnent-ils leur client? Non, car nous les voyons lui serrer
les mains et lui prodiguer les consolations et les encouragements
de la plus fervente amiti.

Nous sera-t-il permis de dire que M. le prsident et M. l'avocat
gnral nous ont paru avoir un moment de stupeur? Oui, puisque
c'est l'expression de notre pense.

Mais dj M. le prsident poursuit:

D.--Il n'y a qu'un instant, monsieur le comte, je demandais 
l'accus s'il n'y avait pas entre vous quelque grave sujet de
haine.

M. DE CLAUDIEUSE _(d'une voix de plus en plus faible).--_Je n'en
connais pas d'autre que notre procs au sujet d'un cours d'eau...

D.--L'accus ne vous a-t-il pas un jour menac de son fusil?

R.--Oui, mais je n'avais pas pris la menace au srieux, et je ne
lui en avais pas gard rancune.

D.--Persistez-vous dans votre dclaration?

R.--Je persiste. Et, de nouveau, sous la foi du serment,
j'affirme avoir reconnu, et de faon  ne pouvoir me tromper,
monsieur Jacques de Boiscoran...

Il tait temps que M. le comte de Claudieuse achevt sa
dposition. Il chancelle, ses yeux se voilent, sa tte oscille sur
ses paules, et, pour se retirer, il lui faut l'assistance de deux
huissiers qui aident son valet de chambre  le porter plutt qu'
le soutenir.

Mme de Claudieuse va-t-elle lui succder? Nous le pensions, et
l'assistance le croyait comme nous. Mais il n'en est pas ainsi.
Retenue au chevet de la dernire de ses filles, qui est  toute
extrmit, la comtesse ne sera pas entendue, et M. le greffier
donne lecture de sa dposition.

Bien que fort mouvante, cette dposition ne rvle aucun fait
nouveau et sera sans influence sur l'issue des dbats.

Le tmoin Ribot est alors introduit. C'est un beau gars
saintongeois, un vrai coq de village, une cravate bleu et rose
autour du cou, une brillante chane de montre au gousset. Il
parat fier de son rle et promne sur l'assistance un regard o
reluit le plus extrme contentement de soi.

C'est d'un ton plein d'importance qu'il raconte sa rencontre avec
l'accus. Il prtend tout savoir, tout expliquer. Pour bien peu,
il affirmerait que l'accus lui a confi ses projets de meurtre et
d'incendie. Ses rponses sont presque toutes accueillies par des
accs d'hilarit, qui attirent  l'assemble une nouvelle et verte
semonce de M. le prsident.

Le tmoin Gaudry, qui lui succde, est un petit homme chtif et
plot,  mine sournoise,  l'oeil faux et craintif, et qui se
confond en salutations.

 l'encontre avec Ribot, il semble avoir tout oubli. On voit
qu'il craint de se compromettre. Il clbre M. de Claudieuse, mais
il ne loue gure moins M. de Boiscoran. Il proteste aussi de son
respect pour les bons juges, pour ces messieurs et ces dames, et
pour toute la compagnie pareillement.

La femme Courtois, qui dpose aprs Gaudry, voudrait videmment
tre  cent pieds sous terre. Ce n'est qu'avec des efforts inous
que M. le prsident lui arrache mot par mot sa dposition, assez
insignifiante d'ailleurs.

Viennent ensuite deux mtayers de Brchy, qui ont assist  cette
violente discussion  la suite de laquelle M. de Boiscoran aurait
couch en joue le comte de Claudieuse. Leur rcit, tout coup
d'interminables parenthses, est peu clair. Sur une observation
des dfenseurs, ils entreprennent de s'expliquer, et alors on ne
les comprend plus du tout.

Ils se contredisent, d'ailleurs. L'un n'a vu dans le geste de
l'accus qu'une plaisanterie. L'autre l'a pris tellement au
srieux qu'il s'est jet, dit-il, sur M. de Boiscoran pour
l'empcher de tirer, et que sans son intervention le crime et t
commis ce jour-l.

De nouveau l'accus proteste avec une rare nergie. Il ne hassait
pas M. de Claudieuse, il n'avait pas de raisons de le har...

Le ttu paysan soutient qu'un procs est un suffisant motif de
haine. Et l-dessus il entreprend d'expliquer le procs et comment
M. de Claudieuse, en retenant l'eau de la Seille pour son moulin,
inondait les prairies de M. de Boiscoran.

M. le prsident met fin  la discussion qui s'engage, en ordonnant
d'introduire un autre tmoin.

Celui-l a entendu, jure-t-il, M. de Boiscoran s'crier que tt
ou tard il f...lanquerait un coup de fusil au comte de
Claudieuse. Il ajoute que l'accus tait un homme terrible qui,
pour un oui et pour un non, menaait les gens de son fusil. Et 
l'appui de son dire, il raconte qu'il est bien connu dans le pays
qu'une fois dj M. de Boiscoran a tir sur un homme.

L'accus explique cette dposition. Un mauvais drle qui n'est
autre, pensait-il, que le tmoin en personne venait toutes les
nuits voler des fruits et des lgumes  ses mtayers. Une nuit, il
l'a guett, et le surprenant, lui a envoy une charge de gros sel.
Il ignore s'il l'a touch. Le voleur, quel qu'il soit, ne s'tait
jamais plaint.

Le tmoin suivant est l'huissier de Brchy. Il sait qu'une fois,
en retenant l'eau de la Seille, M. de Claudieuse a fait perdre 
M. de Boiscoran plus de vingt milliers d'un foin de premire
qualit. Il ne cache pas qu'un si dsagrable voisin l'et
exaspr.

M. l'avocat gnral ne conteste pas le fait. Mais il sait que
M. de Claudieuse a fait offrir le prix du dommage. M. de Boiscoran
a refus avec une hauteur insultante. L'accus rpond qu'il a
refus sur le conseil de son avou, mais qu'il ne s'est pas servi
de paroles injurieuses.

Encore six dpositions sans intrt, et la liste des tmoins 
charge est puise.

Alors paraissent les tmoins cits  la requte de la dfense.

Le premier est le respectable cur de Brchy. Il confirme les
explications donnes par l'accus. Le soir du crime, il dnait au
chteau de Besson, sa servante tait venue  sa rencontre, et le
presbytre tait seul. Il dit qu'en effet, il avait t convenu
que M. de Boiscoran viendrait un soir remplir les devoirs
religieux que l'glise exige avant de consacrer un mariage. Il
connat Jacques de Boiscoran depuis son enfance et ne sait pas
d'homme plus honnte ni meilleur.  son avis, la haine dont on
parle tant n'a jamais exist. Il ne peut pas croire, il ne croit
pas que l'accus soit coupable.

Le second tmoin est le desservant d'une commune voisine. Il
dclare qu'entre neuf et dix heures, il tait sur la route, non
loin de la Cafourche des Marchaux. La nuit tait assez obscure;
il est de mme taille que M. le cur de Brchy, une petite
paysanne a trs bien pu les prendre l'un pour l'autre et tromper
involontairement l'accus.

Trois autres tmoins sont encore entendus, et l'accus ni ses
dfenseurs n'ayant rien  ajouter, la parole est donne au
ministre public.

_Le rquisitoire._

L'loquence de M. Du Lopt de la Gransire est trop justement
clbre pour qu'il soit ncessaire d'en parler. Nous dirons
seulement qu'il s'est surpass lui-mme en ce rquisitoire qui,
pendant plus d'une heure, a tenu suspendue  ses lvres une
assemble haletante et remue des plus poignantes motions.

C'est par une description du Valpinson qu'il dbute, de ce sjour
potique et charmant comme son nom, o les admirables futaies de
Rochepommier se mirent au mobile cristal de la Seille...

--L, poursuit-il, vivaient le comte et la comtesse de
Claudieuse; le comte, un de ces gentilshommes du temps pass, qui
n'avaient d'autre culte que l'honneur, d'autre passion que le
devoir; la comtesse, une de ces femmes qui sont la glorification
de leur sexe et le modle achev de toutes les vertus
domestiques... Le ciel avait bni leur union et leur avait donn
deux filles qu'ils adoraient. La fortune souriait  leurs efforts
intelligents. Estims de tous, vnrs, chris, ils vivaient
heureux, ils avaient le droit de compter encore sur bien des
annes prospres...

 Mais non, la haine veillait. Un soir, des lueurs sinistres
veillent le comte. Il se prcipite dehors, deux coups de fusil
lui sont tirs et il tombe baign dans son sang... Attire par
l'explosion, la comtesse accourt. Elle trbuche contre le corps
inanim de son mari et, glace d'horreur, elle s'affaisse sans
connaissance... Les enfants vont-ils donc prir?... Non. La
Providence veille. Elle allume une lueur d'intelligence dans le
cerveau d'un insens, et, se prcipitant  travers la fume, il
arrache les petites filles aux flammes qui dj treignent leur
berceau... La famille est sauve, mais l'incendie redouble de
fureur. Aux lugubres voles du tocsin, tous les habitants des
villages d'alentour se sont hts d'accourir. Mais sans personne
qui les commande, sans outillage, ils s'puisent en striles
efforts. Cependant, un roulement lointain retient dans leurs mes
l'esprance prs de s'envoler... Ce roulement annonce l'arrive
des pompes... Elles arrivent, elles sont l, tout ce qui est
humainement possible va tre tent!

 Mais, grand Dieu! qu'est-ce que cette clameur d'pouvante et
d'horreur qui monte jusqu' nous?... La toiture du chteau
s'croule, ensevelissant sous ses dcombres enflamms deux hommes,
les plus dvous et les plus intrpides de tous ces hommes si
intrpides et si dvous: Bolton, le tambour, qui l'instant
d'avant battait la gnrale; Guillebault, le pre de cinq
enfants... Au-dessus du fracas des flammes, s'lvent leurs cris
dchirants. Ils appellent au secours... Les laissera-t-on
prir?... Un gendarme s'lance, et avec lui un fermier de Brchy.
Hrosme inutile! Le flau veut garder sa proie... Les sauveteurs
vont prir, et ce n'est qu'au prix d'effroyables prils qu'on les
arrache  la fournaise, respirant encore, mais atteints de si
cruelles blessures qu'ils en resteront jusqu' la fin de leurs
jours infirmes et rduits pour vivre  implorer la charit
publique...

C'est des plus sombres couleurs de son loquence que M. l'avocat
gnral charge ce tableau des dsastres du Valpinson, reprsentant
la comtesse de Claudieuse agenouille prs de son mari mourant,
tandis que la foule s'empresse autour des blesss et dispute aux
flammes les restes carboniss de Bolton et de Guillebault.

Puis, redoublant d'nergie:

--Et pendant ce temps, poursuivit-il, que devient l'auteur de
tant de forfaits?... Sa haine assouvie, il fuit  travers bois, il
regagne sa demeure. De remords, il n'en a pas. Sitt rentr, il
mange, il boit, il fume un cigare... Telle est sa situation dans
le pays, et il a si bien pris toutes ses mesures qu'il se croit
au-dessus du soupon. Il est tranquille, si tranquille que les
plus vulgaires prcautions sont par lui ngliges, et qu'il ne
prend mme pas la peine de jeter l'eau o il a lav ses mains,
noires de l'incendie qu'il vient d'allumer.

 C'est qu'il oublie la Providence, dont le flambeau, en ces
occasions dcisives, claire et guide la justice humaine. Et
comment, en effet, sans une intervention providentielle, la
justice serait-elle alle chercher le coupable dans un des plus
somptueux chteaux de la contre? C'tait l, cependant, qu'est
l'assassin, l qu'tait l'incendiaire... Et qu'on ne nous vienne
pas dire que le pass de Jacques de Boiscoran le dfend contre
l'accusation formidable qui pse sur lui! Ce pass, nous le
connaissons.

 Type achev de ces jeunes oisifs qui jettent  tous les vents de
leurs caprices la fortune amasse par leurs pres, Jacques de
Boiscoran n'avait pas mme de profession. Inutile  la socit, 
charge  lui-mme, il s'en allait dans la vie sans gouvernail et
sans boussole, s'adressant  toutes les passions malsaines pour
combler le vide de ses heures de dsoeuvrement. Et cependant il
tait ambitieux, de cette ambition dangereuse et mauvaise qui
demande  l'intrigue et non pas au travail ses assouvissements.

 Aussi le voyons-nous ardemment ml aux luttes striles et
coupables de notre poque trouble, battant  grands coups de
phrases creuses tout ce qui est responsable et sacr, sonnant
l'appel aux plus dtestables passions...

MATRE MAGLOIRE.--Si c'est un procs politique, il faut nous en
prvenir...

M. L'AVOCAT GNRAL.--Il ne s'agit pas de politique ici, mais
des agissements d'un homme qui a t un aptre de discorde.

MATRE MAGLOIRE.--Le ministre public croit-il donc qu'il prche
la concorde?

M. LE PRSIDENT.--J'invite la dfense  ne pas interrompre.

M. L'AVOCAT GNRAL.--... Et c'est dans cette ambition de
l'accus qu'il faut chercher surtout l'origine de cette haine
farouche qui devait le conduire au crime. Le procs au cours d'eau
n'est qu'une question secondaire. Jacques de Boiscoran prparait
sa candidature pour les prochaines lections...

L'ACCUS.--Je n'y ai jamais pens...

M. L'AVOCAT GNRAL _(sans remarquer l'interruption).--_... Il
ne le disait pas; mais ses amis le disaient pour lui et allaient
partout rptant que, par sa situation, sa fortune et ses
opinions, il tait l'homme dsign aux suffrages des rpublicains.
Et, en effet, il et eu beaucoup de chances si, entre lui et le
but de ses convoitises, ne se ft dress un homme, le comte de
Claudieuse, dont l'influence en avait dj fait chouer
d'autres...

MATRE MAGLOIRE _(vivement).--_C'est  moi que s'adresse
l'allusion?

M. L'AVOCAT GNRAL.--Je ne dsigne personne.

MATRE MAGLOIRE.--Pourquoi ne pas dire franchement que mes amis
et moi sommes les complices de monsieur de Boiscoran et qu'il a
t charg de nous dbarrasser d'un adversaire politique!

M. L'AVOCAT GNRAL _(continuant).--_Messieurs, voil le vrai
mobile du crime. De l cette haine dont l'accus ne sait bientt
plus garder le secret, qui drobe en invectives, qui se rpand en
menaces de mort, et qui va jusqu' coucher en joue le comte de
Claudieuse.

M. l'avocat gnral passe alors  l'examen des charges qu'il
dclare dcisives, irrcusables. Puis:

--Mais qu'est-il besoin, poursuit-il, de cet examen, aprs
l'crasante dposition du comte de Claudieuse? Ne l'avez-vous pas
entendu? Prs de paratre devant Dieu!... Sur le premier moment,
abus par la gnrosit de son me, il pardonnait, il voulait
sauver l'homme qui avait essay de l'assassiner... Mais aux
approches de la mort, il a compris qu'il n'avait pas le droit de
soustraire un coupable  l'action de la justice, il s'est rappel
qu'il tait d'autres victimes. Et alors, se levant de son lit
d'agonie, il s'est tran jusqu'ici pour vous dire: C'est lui!...
Aux lueurs de l'incendie qu'il venait d'allumer, je l'ai vu, je
l'ai reconnu, c'est lui!...

 Et aprs cela vous hsiteriez  frapper?... Non, je ne puis le
croire. Aprs de tels forfaits la socit attend que justice soit
faite! Justice au nom de monsieur de Claudieuse mourant!...
Justice au nom des morts... Justice au nom de la mre de Bolton,
au nom de la veuve de Guillebault et de ses cinq enfants...

Un murmure d'approbation se prolonge bien aprs les derniers mots
de M. Du Lopt de la Gransire. Il n'est pas dans l'assemble une
femme qui ne verse des larmes.

M. LE PRSIDENT.--La parole est au dfenseur.

_Plaidoiries._

Matre Magloire ayant soutenu seul jusqu' ce moment la
discussion, on pensait qu'il prsenterait la dfense. On se
trompait, c'est matre Folgat qui se lve.

Notre palais de justice de Sauveterre, en des occasions
solennelles, a retenti des accents de presque tous les matres de
la parole. Nous avons entendu Berryer, Dufaure, Jules Favre,
Lachaud... Mme aprs ces orateurs illustres, matre Folgat trouve
le secret de nous tonner et de nous mouvoir.

Au vol de la stnographie, nous fixons sur le papier quelques-unes
de ses phrases, mais ce que nous renonons  rendre, c'est son
attitude superbe de fiert et de ddain, l'clat de son regard,
son geste admirable d'autorit, sa voix surtout, pleine et sonore,
et dont le timbre mtallique vibre dans toutes les poitrines.

--Dfendre certains hommes de certaines imputations, commence-t-
il, ce serait les rabaisser. Ils ne sont pas atteints. Au portrait
de monsieur de Boiscoran trac par le ministre public,
j'opposerai simplement la rponse du vnrable cur de Brchy. Que
vous a-t-il dit? Monsieur de Boiscoran est le meilleur et le plus
honnte homme que je sache. Voil la vrit. On veut en faire un
intrigant ambitieux. En effet, il avait l'ambition d'tre utile 
son pays. Pendant que d'autres discutaient, il agissait. Les
mobiles de Sauveterre vous diront  quelles passions il faisait
appel devant l'ennemi, et par quelles intrigues il a conquis le
ruban que Chanzy a attach  sa poitrine... Il souhaitait le
pouvoir, dites-vous? Non, il rvait le bonheur... Vous parlez
d'une lettre qu'il crivait  sa fiance quelques heures avant le
crime... Je vous mets au dfi de la lire. Elle a quatre pages, ds
la seconde vous seriez forc d'abandonner l'accusation...

Alors, avec une logique implacable, le jeune avocat reprend le
systme de l'accus et, vritablement, sous les coups de son
loquence, l'accusation semble tomber en poussire, on est
fascin, bloui...

--Et maintenant, poursuit-il, que reste-t-il des preuves? La
dposition de monsieur de Claudieuse. Elle est crasante, dites-
vous. Je dis qu'elle est trange. Quoi! voil un tmoin qui attend
la dernire heure, la dernire minute pour parler, et cela vous
semble naturel!... C'est par gnrosit, prtendez-vous, qu'il
s'est tu. Moi, je vous demande comment et agi notre plus cruel
ennemi...

 Jamais cause ne fut plus claire, dit le ministre public. Je
soutiens, moi, que jamais cause, au contraire, ne fut plus
obscure, et que, loin de nous en livrer le secret, l'instruction
n'en a pas trouv le premier mot...

Matre Folgat se rassoit, et il faut l'intervention des huissiers
pour arrter les applaudissements. Si l'on allait aux voix en ce
moment, M. de Boiscoran serait certainement acquitt. Mais
l'audience est suspendue pendant un quart d'heure, et l'on en
profite pour allumer les lampes, car la nuit vient.

Ayant repris son fauteuil, M. le prsident donne la parole au
ministre public.

M. L'AVOCAT GNRAL.--Je renonce  la rplique que je me
proposais de prononcer. Monsieur le comte de Claudieuse va payer
de la vie l'effort qu'il a fait pour vous apporter son tmoignage.
On n'a pas pu le reporter chez lui. Peut-tre, en ce moment mme,
rend-il le dernier soupir dans la salle voisine...

Les dfenseurs ne demandant pas la parole, et l'accus dclarant
qu'il n'a rien  ajouter, M. le prsident rsume les dbats, et
les jurs se retirent dans la salle des dlibrations.

La chaleur est accablante, la gne intolrable, tous les visages
portent l'empreinte d'une crasante fatigue, et nanmoins personne
ne songe  se retirer. Mille bruits contradictoires circulent
parmi cette foule palpitante d'anxit. Les uns disent que
M. de Claudieuse est mort, d'autres, au contraire, qu'il va mieux
et qu'il vient de faire appeler M. le cur de Brchy.

Enfin, quelques minutes aprs neuf heures, messieurs les jurs
reparaissent.

Reconnu coupable, avec admission de circonstances attnuantes,
Jacques de Boiscoran est condamn  vingt ans de travaux forcs.


TROISIME PARTIE
_Cocoleu_



1

Ainsi M. Galpin-Daveline l'emportait, et M. Du Lopt de la
Gransire avait lieu d'tre fier de son loquence. Jacques de
Boiscoran tait dclar coupable.

Mais c'est le front haut et le regard assur qu'il entendit M. le
prsident Domini prononcer la terrible formule--plus courageux
en cela mille fois que le condamn  mort qui, en face du peloton
d'excution, refuse de se laisser bander les yeux et d'une voix
ferme commande le feu.

Le matin mme, quelques instants avant l'ouverture de l'audience,
il l'avait dit  Mlle de Chandor:

--Je sais ce qui m'attend. Mais je suis innocent. On ne me verra
ni plir ni demander grce.

Et rassemblant, en effet, en un suprme effort tout ce qu'une me
humaine peut fournir d'nergie, il avait tenu parole.

Se penchant seulement vers ses dfenseurs, au moment o les
derniers mots du prsident s'teignaient dans le brouhaha soudain
de l'assemble:

--_ _Ne vous avais-je pas dit, murmura-t-il, qu'un jour viendrait
o vous seriez les premiers  me mettre une arme entre les mains!

Matre Folgat se dressa vivement. Il n'avait rien de la colre ni
du dcouragement de l'avocat qui vient de perdre une cause qu'il
sait juste.

--Mais ce jour n'est pas venu, rpondit-il. Vous savez votre
serment. Tant qu'une lueur d'espoir nous restera, nous lutterons.
Or, c'est plus que de l'espoir que nous avons  cette heure. Avant
un mois, avant une semaine, demain peut-tre, nous aurons notre
revanche...

Le malheureux hochait la tte.

--Je n'en aurai pas moins subi l'ignominie d'une condamnation,
murmura-t-il. (Et dtachant de sa boutonnire le ruban de la
Lgion d'honneur, et le tendant  matre Folgat:) Vous le garderez
en mmoire de moi, pronona-t-il, si je ne reconquiers pas le
droit de le porter.

Mais dj les gendarmes chargs de la surveillance de l'accus
s'taient levs.

--Il faut venir, monsieur, dit  Jacques le brigadier. Allons,
venez... Et il ne faut pas vous dsesprer, que diable! ni perdre
courage. Tout n'est pas fini. Vous avez encore le pourvoi et le
recours en grce, sans compter ce qui peut arriver et qu'on ne
prvoit pas...

Matre Folgat pouvait accompagner son client et il se prparait 
le suivre. Mais lui:

--Laissez-moi seul, mon ami, fit-il avec un geste douloureux.
D'autres plus que moi ont besoin de vos encouragements... Denise,
ma pauvre mre, mon pre!... Voyez-les... Dites-leur que c'est
leur cher souvenir qui fait l'horreur de ma condamnation.

Qu'ils me pardonnent l'affliction dont je leur suis le sujet et la
honte de m'avoir pour fils pour fianc... (treignant alors les
mains de ses dfenseurs:) Et vous, mes amis, ajouta-t-il, comment
vous tmoigner jamais l'tendue de ma reconnaissance! Ah! s'il et
suffi, pour me sauver, d'un talent incomparable et du plus
admirable dvouement, je serais libre. Et au lieu de cela... (Il
montra la petite porte par o il allait se retirer, et d'un accent
dchirant:) C'est la porte du bagne! s'cria-t-il. C'est
dsormais...

Un sanglot lui coupa la parole. Ses forces taient  bout, car
s'il n'est pas de limites, pour ainsi dire aux tortures que peut
endurer l'me, l'nergie physique a des bornes.

Et, repoussant le bras que lui offrait le brigadier de
gendarmerie, il s'lana dehors. Matre Magloire tait comme fou
de douleur.

--Et n'avoir pas pu le sauver! dit-il  son jeune confrre. Qu'on
vienne donc encore me parler de la puissance de la conviction.
Mais ne restons pas l sortons...

Et ils se jetrent dans la foule qui s'coulait lentement, toute
palpitante encore des motions de la journe.

Un revirement trange, illogique, et cependant expliqu et
frquemment observ en pareille circonstance, se produisait dj.
Objet de l'excration de tous, alors qu'il n'tait qu'accus,
Jacques de Boiscoran condamn recouvrait toutes les sympathies.
C'tait comme si la sentence fatale et effac l'horreur du
forfait. On le plaignait, on s'apitoyait sur son sort, et songeant
 sa famille,  sa mre,  sa fiance, on maudissait la svrit
des juges.

C'est que les moins clairvoyants des assistants avaient t
frapps de l'allure singulire des dbats. Il n'en tait presque
pas un qui n'et devin en cette affaire tout un ct mystrieux
et inexplor que l'accusation aussi bien que la dfense avaient
vit d'aborder. Comment n'avait-il t que fort incidemment
question de Cocoleu? Il tait idiot, c'tait entendu, mais il n'en
tait pas moins vrai que sa dposition seule avait mis la justice
sur les traces de M. de Boiscoran. Pourquoi donc n'avait-il t
cit ni par le ministre public ni par les avocats?

La dposition de M. de Claudieuse, qui avait paru si concluante
sur le moment, tait maintenant svrement commente.

Les plus indulgents disaient: C'est mal, ce qu'il a fait l.
C'est un coup de matre. Que ne parlait-il plus tt. On n'attend
pas qu'un homme soit perdu pour le frapper.  quoi d'autres
rpondaient: Et avez-vous vu de quels regards se mesuraient le
comte et monsieur de Boiscoran? Avez-vous remarqu les paroles
qu'ils changeaient? N'et-on pas jur qu'il tait question entre
eux de tout autre chose que du procs... Et de tous cts: C'est
gal, rptait-on, matre Folgat avait raison, cette affaire est
loin d'tre claire... Les jurs hsitaient. Peut-tre monsieur de
Boiscoran et-il t acquitt si, au dernier moment, monsieur Du
Lopt de la Gransire ne ft venu dire que le comte de Claudieuse
agonisait dans la pice voisine.

C'est avec une joie bien vive que matre Magloire et matre Folgat
recueillaient ces impressions de la foule. Car le ministre public
a beau dire, beau tonner contre cette tendance funeste, beau
affirmer que nul bruit du dehors ne trouve un cho dans le
sanctuaire de la justice, ce sera toujours l'opinion publique qui
dictera le verdict des jurs.

--Et dsormais, soufflait matre Magloire  l'oreille de son
jeune confrre, soyez sans inquitude. Je sais mon Sauveterre par
coeur. L'opinion est pour nous.

 force de jouer des coudes, ils venaient enfin de franchir
l'troite porte de la salle des assises, quand un huissier les
arrta.

--On vous demande, messieurs, leur dit cet homme.

--Qui?

--Les parents du condamn. Pauvres gens!... ils sont tous l,
dans le cabinet de monsieur Mchinet, que monsieur Daubigeon nous
avait dit de mettre  leur disposition. C'est mme l qu'on a
port madame la marquise de Boiscoran, lorsqu'elle s'est trouve
mal  l'audience.

Il entranait, tout en disant cela, les dfenseurs jusqu'
l'extrmit de la salle des pas perdus. Leur ouvrant alors une
porte: l, sur un fauteuil, les paupires closes, la bouche
entrouverte, gisait la mre de Jacques.  sa pleur livide,  la
roideur de son attitude, on et pu la croire morte, sans les
spasmes qui de moments en moments la secouaient de la nuque aux
talons. Debout, de chaque ct du fauteuil, M. de Chandor et le
marquis de Boiscoran la considraient d'un oeil morne, sans
expression, sans chaleur. Ils avaient t foudroys, et depuis le
moment o avait retenti  leurs oreilles la condamnation fatale,
ils n'avaient pas chang une parole.

Seule, Mlle Denise paraissait avoir conserv la facult de
raisonner et de se mouvoir. Mais sa face tait pourpre, ses yeux
secs brillaient de l'clat sinistre de la fivre, tout son corps
tremblait. Ds que les deux dfenseurs parurent:

--Voil donc la justice humaine! s'cria-t-elle. Et comme ils se
taisaient:

--Voil donc Jacques condamn au bagne, poursuivit-elle, c'est--
dire, de par la justice, dshonor, fltri, perdu, retranch 
jamais du monde des gens d'honneur... Il est innocent, mais peu
importe; ses meilleurs amis vont le renier et se dtourner de lui,
nulle main ne se tendra plus vers la sienne; ceux-l mmes qui
taient le plus fiers de son affection, affecteront d'avoir oubli
son nom...

--Je ne comprends que trop votre douleur, mademoiselle...,
commena matre Magloire.

--Ma douleur est moins grande que ma colre! interrompit-elle. Il
faut que Jacques soit veng, et il le sera... Je n'ai que vingt
ans, il n'en a pas trente, c'est toute une longue vie que nous
avons  consacrer  l'oeuvre de sa rhabilitation. Car je ne
l'abandonnerai pas, moi... Son malheur immrit me le fait plus
cher mille fois, et comme sacr. J'tais sa fiance ce matin, je
suis sa femme ce soir. Sa condamnation a t notre bndiction
nuptiale. Et s'il est vrai, ainsi que le dit mon grand-pre, que
la loi dfende au forat d'pouser la femme qu'il aime, eh bien,
je serai sa matresse!...

C'est d'une voix clatante que parlait Mlle Denise, disant qu'elle
et voulu, qu'elle et t fire que toute la terre l'entendt.

--Ah! laissez-moi vous rassurer d'un mot, mademoiselle,
interrompit matre Folgat. Nous n'en sommes pas o vous croyez. La
condamnation n'est pas dfinitive.

Le marquis de Boiscoran et grand-pre Chandor se redressrent.

--Que voulez-vous dire?

--Une ngligence de monsieur Galpin-Daveline frappe de nullit
toute la procdure. Comment un homme de sa trempe, si mticuleux
et si formaliste, a-t-il pu commettre une telle faute? C'est que
probablement la passion l'aveuglait... Comment personne n'a-t-il
remarqu cet oubli? C'est que la destine nous devait bien cette
revanche... Le cas n'est pas discutable. Il s'agit d'un vice de
forme, et les textes sont formels. Le jugement sera cass et nous
serons renvoys devant d'autres juges...

--Et vous ne nous aviez pas dit cela! s'cria Mlle Denise.

-- peine osions-nous y penser, rpondit matre Magloire. C'tait
l un de ces secrets qu'on ne confie mme pas  son oreiller...
Songez qu'au cours de l'audience, l'erreur pouvait encore tre
rpare. Maintenant, il est trop tard... Nous avons du temps
devant nous, et la conduite de monsieur de Claudieuse nous dgage.
Tous les voiles seront dchirs...

La porte, s'ouvrant avec fracas, lui coupa la parole. Le docteur
Seignebos entrait, rouge de colre et les yeux tincelants sous
ses lunettes d'or.

--Monsieur de Claudieuse?... demanda vivement matre Folgat.

--Il est  ct, rpondit le docteur. On l'a tendu sur un
matelas et sa femme est prs de lui... Quel mtier que celui de
mdecin! Voil un homme, un misrable, que j'aurais eu du bonheur
 trangler de mes mains, et pas du tout, il m'a fallu le rappeler
 la vie, lui prodiguer mes soins, chercher un moyen d'attnuer
ses souffrances...

--Va-t-il donc mieux?

-- moins d'un de ces miracles comme on en voit dans _La Vie des
Saints, _il ne sortira du palais de justice que les pieds les
premiers, et ce, avant vingt-quatre heures... Je ne l'ai point
dissimul  la comtesse, et je lui ai dit que si elle voulait que
son mari mourt en rgle avec le ciel, elle n'avait que le temps
bien juste d'envoyer chercher un prtre.

--Et elle en a envoy chercher un...

--Point. Elle a rpondu que la vue d'une soutane pouvanterait
son mari et hterait sa fin. Et mme, le brave cur de Brchy
s'tant prsent, elle l'a congdi carrment.

--Ah! la misrable! s'cria Mlle Denise. (Et aprs une seconde de
rflexion:) Pourtant le salut est l, poursuivit-elle. Oui, la
certitude du salut... Pourquoi donc hsiter! Attendez-moi, je
reviens...

Elle s'lana dehors. Son grand-pre voulait se prcipiter aprs
elle, mais matre Folgat l'arrta.

--Laissez-la faire, monsieur le baron, dit-il. Laissez-la.

Dix heures venaient de sonner. Le palais de justice, si bruyant
toute la journe, tait redevenu silencieux et morne. Dans
l'immense salle des pas perdus,  peine claire par un rverbre
fumeux, il n'y avait plus que deux hommes, un prtre, le cur de
Brchy, qui priait, agenouill prs d'une porte, et le gardien de
service qui se promenait de long en large, et dont les pas
sonnaient comme dans une glise.

Mlle Denise alla droit  ce gardien.

--O est le comte de Claudieuse? interrogea-t-elle.

--L, mademoiselle, rpondit l'homme en lui montrant la porte
prs de laquelle priait le prtre, l, dans le propre cabinet de
monsieur le procureur de la Rpublique.

--Qui est prs de lui?

--Sa femme, mademoiselle, et une domestique.

--Eh bien! entrez dire  madame de Claudieuse, et sans que son
mari l'entende, que mademoiselle de Chandor dsire lui parler.

Sans une objection, le gardien obit. Mais lorsqu'il reparut:

--Mademoiselle, dit-il  la jeune fille, la comtesse vous fait
rpondre qu'elle ne peut quitter son mari, qui est au plus bas...

Elle l'arrta d'un geste imprieux.

--Assez! Retournez dire  madame de Claudieuse que si elle ne
sort pas, je vais entrer  l'instant, que j'entrerai de force s'il
le faut, que j'appellerai au secours, que rien ne me retiendra. Je
veux la voir absolument.

--Cependant, mademoiselle...

--Allez! Ne voyez-vous donc pas que c'est une question de vie ou
de mort!

Il y avait dans son accent une telle autorit que le gardien
n'hsita plus. Il disparut de nouveau, et l'instant d'aprs:

--Entrez, revint-il dire  la jeune fille.

Elle entra et se trouva dans la salle d'attente qui prcde le
cabinet du procureur de la Rpublique. Une grosse lampe de cuivre
l'clairait d'une lumire crue. La porte ouvrant sur le cabinet o
gisait le comte tait ferme.

Au milieu de la pice, la comtesse de Claudieuse se tenait debout.
Tant de coups successifs n'avaient pas bris son indomptable
nergie. Elle tait horriblement ple, mais calme:

--Puisque vous y tenez, mademoiselle, commena-t-elle, je viens
moi-mme vous rpter que je ne saurais vous entendre. Ignorez-
vous donc que je suis entre deux tombes ouvertes, entre ma fille
qui se meurt  la maison et mon mari qui agonise l...

Elle faisait un mouvement pour se retirer, Mlle de Chandor la
retint d'un geste menaant, et d'une voix frmissante:

--Si vous rentrez dans la pice o est votre mari, dit-elle, j'y
rentre avec vous, et ce sera devant lui que je vous parlerai.
C'est devant lui que je vous demanderai comment vous avez dfendu
 un prtre l'accs de son lit de mort, et si aprs lui avoir pris
son bonheur en ce monde, vous voulez le lui ravir encore dans
l'ternit...

Instinctivement, la comtesse recula.

--Je ne vous comprends pas!... dit-elle.

--Si, vous me comprenez, madame.  quoi bon nier? Ne voyez-vous
pas bien que je sais tout et que j'ai devin ce qu'on ne m'a pas
dit! Jacques tait votre amant, et votre mari s'est veng...

--Ah! c'en est trop! rptait Mme de Claudieuse, c'en est trop...

--Et vous avez souffert cela, poursuivait Mlle Denise en phrases
haletantes, et vous n'tes pas venue crier en plein tribunal que
votre mari est un faux tmoin! Quelle femme tes-vous donc! Il
vous importe donc peu que votre amour conduise un malheureux au
bagne! Vous pourrez donc vivre avec cette ide que l'homme que
vous aimez est innocent et cependant  tout jamais fltri et
confondu parmi les plus vils sclrats!... Un prtre saurait bien
obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il rtractt son infme
dposition, vous le savez bien; aussi refusez-vous votre porte au
cur de Brchy... Et pourquoi tant de crimes! Pour sauver votre
menteuse rputation d'honnte femme... Ah! c'est misrable, c'est
lche, c'est bas...

La comtesse,  la fin, se rvoltait. Ce que n'avait pu obtenir
toute l'habilet de matre Folgat, la passion de Mlle Denise
l'obtenait. Jetant le masque:

--Eh bien! non! s'cria-t-elle avec un emportement terrible, non,
ce n'est pas pour sauver ma rputation que j'ai laiss faire. Ma
rputation! Eh! que m'importe! Il n'y a pas une semaine, le soir
o Jacques s'est vad de la prison, je lui proposais de fuir. Il
n'avait qu'un mot  dire, et pour lui, patrie, famille, enfants,
j'abandonnais tout. Il m'a rpondu: Plutt le bagne!

Au milieu de tant d'angoisses, une joie immense inonda le coeur de
Mlle de Chandor. Ah! elle n'avait plus  douter de Jacques, 
cette heure.

--C'est donc lui qui s'est condamn, poursuivait
Mme de Claudieuse. Je voulais bien me perdre pour lui, pour une
autre, non.

--Et cette autre... c'est moi, sans doute.

--Oui, vous, pour qui il m'avait abandonne, vous qu'il allait
pouser, vous avec qui il se promettait de longues annes de
bonheur, non d'un bonheur honteux et furtif tel que le ntre, mais
d'un bonheur lgitime et respect...

Des larmes tremblaient dans les cils de Mlle Denise. Elle tait
aime... Elle songeait  ce que devait souffrir l'autre, qui ne
l'tait pas.

--J'aurais cependant t plus gnreuse..., murmura-t-elle.

La comtesse eut un clat de rire farouche.

--Et la preuve, insista la jeune fille, c'est que je suis venue
vous proposer un march...

--Un march?

--Oui. Sauvez Jacques, et sur tout ce que j'ai de sacr au monde,
je vous jure d'entrer dans un couvent, de disparatre, et que
jamais vous n'entendrez prononcer mon nom.

Une stupeur immense clouait sur place la comtesse de Claudieuse,
et c'est d'un regard de doute et de dfiance qu'elle examinait
Mlle de Chandor. Un tel dvouement lui paraissait trop sublime
pour ne pas cacher quelque pige.

--Vous feriez vraiment cela? demanda-t-elle enfin.

--Sans hsiter.

--Ce serait un grand sacrifice que vous me feriez.

-- vous, madame!... Non.  Jacques.

--Vous l'aimez donc bien!

--Assez pour prfrer mille fois, s'il me fallait choisir, son
bonheur au mien. Ensevelie au fond d'un couvent, ce me serait une
consolation encore de me dire qu'il me doit sa rhabilitation, et
je souffrirais moins de le savoir  une autre que de penser qu'il
est innocent et cependant condamn!

Mais  mesure que la jeune fille affirmait sa sincrit, les
sourcils de la comtesse se fronaient et de fugitives rougeurs
montaient  ses joues plies.

Et de son ironie la plus hautaine:

--C'est admirable! fit-elle.

--Madame...

--Vous daignez m'abandonner monsieur de Boiscoran. M'aimera-t-il
pour cela? Vous savez que non, et que c'est vous seule qui tes
aime. L'hrosme en de telles conditions est facile!... Que
craignez-vous? Cache au fond d'un couvent, il ne vous en aimera
que plus ardemment, et il ne m'en excrera que davantage, moi...

--Il ne saura rien de notre march...

--Eh! qu'importe! Il le devinera si vous ne le lui apprenez
pas... Allez, je sais mon avenir. Voil deux ans que j'endure ce
supplice sans nom de le sentir peu  peu se dtacher de moi. Que
n'ai-je pas tent pour le retenir! Quelle lchets m'ont cot et
quelles bassesses, pour le garder un jour de plus, ou seulement
une heure! Tout devait tre inutile. Je lui devenais  charge. Il
ne m'aimait plus, et mon amour lui semblait plus lourd que le
boulet qu'on rivera  sa chane de galrien.

Mlle Denise frissonnait.

--C'est horrible! murmura-t-elle.

--Horrible, oui, et vrai. Vous semblez confondue? C'est que vous
n'en tes encore qu' l'aube riante de vos amours. Attendez le
soir sombre, et vous me comprendrez. Est-ce que notre histoire 
toutes n'est pas pareille? J'ai vu Jacques  mes genoux comme vous
le voyez aux vtres, les serments qu'il vous jure, il me les a
jurs de la mme voix frmissante de passion et avec les mmes
regards enflamms... Mais j'tais sa matresse, pensez-vous, et
vous tes sa fiance. Qu'importe! Que vous dit-il? Qu'il vous
aimera ternellement parce que vos amours sont de celles que Dieu
et les hommes protgent!... Il me disait,  moi, que prcisment
parce que nous nous placions au-dessus de l'opinion et des lois,
nous serions unis par des liens indissolubles et suprieurs 
tout! Vous avez la foi. Je l'ai eue. Et la preuve, c'est que je
lui ai tout donn, mon honneur et l'honneur des miens, et que
j'aurais voulu lui donner plus encore, et que bien des fois j'ai
cherch en moi-mme par quel sacrifice immense, inou, et que
nulle femme n'et encore fait, je pourrais lui prouver combien
absolument j'tais  lui. Et tre trahie, abandonne, mprise,
descendre de chute en chute jusqu' ce degr de misre de devenir
l'objet de votre piti!... tre tombe si bas que vous osiez venir
me proposer de renoncer pour moi  Jacques... Ah! c'est  devenir
folle de rage! Et je laisserais chapper la vengeance que je
tiens! Et je serais assez stupide, assez lche, assez veule, pour
me laisser toucher par vos armes hypocrites! Et j'assurerais votre
bonheur aux dpens de ma rputation! Ah! ne l'esprez pas!

La voix dans sa gorge expirait comme un rle. Elle fit au hasard
quelques pas dans la petite salle. Puis, revenant se planter en
face de Mlle de Chandor, tout prs, les yeux dans les yeux de la
jeune fille:

--Qui vous a conseill, demanda-t-elle, cette dmarche qui est
pour moi comme le suprme outrage?

Glace d'une indicible horreur, Mlle Denise eut quelque peine 
rpondre.

--Personne, murmura-t-elle.

--Matre Folgat...

--Ne sait rien.

--Et Jacques?...

--Je ne l'ai pas revu. C'est  l'instant que cette ide m'est
venue, soudainement, comme une inspiration du ciel. En apprenant
par monsieur Seignebos que vous aviez repouss le cur de Brchy,
je me suis dit: voil le dernier malheur et le plus grand de tous.
Si monsieur de Claudieuse meurt sans s'tre rtract, quoi qu'il
advienne, Jacques ft-il rhabilit, toujours un soupon planera
sur lui. Alors, je me suis dcide  venir  vous... Ah! cela me
cotait cruellement. Mais j'esprais que je saurais vous mouvoir.
Que vous seriez touche de la grandeur du sacrifice...

Mme de Claudieuse tait mue, en effet. Dans le bien comme dans le
mal, il n'est point d'me absolue. Aux accents suppliants de Mlle
Denise, elle sentait faiblir ses rsolutions.

--Le sacrifice serait-il donc si grand! dit-elle. Des larmes
jaillirent des yeux de la pauvre fille.

--Hlas! rpondit-elle, c'est ma vie mme que je vous offre... Je
sens bien que vous n'avez pas longtemps  tre jalouse de moi...

Elle fut interrompue par des gmissements qui partaient de la
pice voisine, o agonisait le comte de Claudieuse.

La comtesse alla entrebiller la porte, et tout de suite:

--Genevive! fit une voix faible et cependant imprieuse,
Genevive!

--Je suis  vous, mon ami, rpondit la comtesse,  l'instant...
(Et refermant la porte, et revenant  Mlle de Chandor:) Qui me
garantit, fit-elle, d'un accent bref et dur, qui m'assure que si
Jacques tait reconnu innocent et rhabilit, vous vous
souviendriez de vos promesses...

--Ah! madame! s'cria la jeune fille, sur quoi voulez-vous que je
vous jure de disparatre! Cherchez des garanties. Celles que vous
exigerez, je vous les donnerai. (Et se laissant glisser  genoux:)
Me voil  vos pieds, poursuivit-elle, suppliante, humilie, moi
que vous accusiez de vouloir vous outrager... Ayez piti de
Jacques... Ah! si vous l'aimiez autant que je l'aime, vous
n'hsiteriez pas!

D'un mouvement rapide, Mme de Claudieuse la releva et, lui tenant
les mains entre les siennes, durant plus d'une minute, elle la
considra sans parler, l'oeil voil, les lvres tremblantes, le
sein palpitant... Jusqu' ce qu'enfin, d'une voix si profondment
altre qu' peine elle tait distincte:

--Que dois-je faire? demanda-t-elle.

--Obtenir de monsieur de Claudieuse qu'il se rtracte.

La comtesse hocha la tte.

--Je le tenterais inutilement, rpondit-elle. Vous ne connaissez
pas le comte. Il est de fer. Vous lui arracheriez la chair lambeau
par lambeau avec des tenailles rougies qu'il ne retirerait pas une
seule de ses paroles... Vous ne pouvez concevoir tout ce qu'il a
souffert, ni tout ce qu'il y a dans son me de haine et de rage de
vengeance. C'est pour me torturer qu'il m'a fait venir prs de
lui. Il n'y a pas cinq minutes encore, il me disait qu'il mourait
content, puisque Jacques tait reconnu coupable et condamn sur sa
dposition.

Elle tait vaincue, son nergie faiblissait, des larmes
mouillaient ses yeux.

--Il a t si cruellement prouv! continuait-elle. Il m'aimait,
lui,  l'adoration, il n'aimait que moi au monde, et moi... Voil
l'adultre, cependant... Ah! si l'on savait, si l'on pouvait
prvoir!... Non, je n'obtiendrai jamais qu'il se rtracte.

Mlle Denise oubliait presque sa propre douleur.

--Aussi n'est-ce pas  vous  faire la dmarche, madame, dit-elle
doucement.

-- qui donc?

--Au cur de Brchy... Il saura trouver, lui, des paroles qui
branlent les rsolutions les plus fortes. Il parlera au nom de ce
Dieu qui, mourant sur la croix, pardonnait  ses bourreaux.

Un instant encore la comtesse hsita, et triomphant enfin des
dernires rvoltes de son orgueil:

--Soit! fit-elle, je vais appeler le prtre.

--Et moi, madame, je vous jure que je tiendrai ma promesse.

Mais la comtesse l'arrta, et avec un effort extraordinaire:

--Non, pronona-t-elle, c'est sans conditions que je vais essayer
de sauver Jacques. Qu'il soit  vous. Aime, vous vouliez lui
sacrifier votre vie. Dlaisse, je lui sacrifie mon honneur.
Adieu!

Et, courant  la porte pendant que Mlle Denise rejoignait ses
amis, elle appela le cur de Brchy.


2

C'est par son substitut que le lendemain matin, sur les neuf
heures, le procureur de la Rpublique, M. Daubigeon, apprit ce qui
se passait, et comment des vices de forme irrmdiables frappaient
de nullit le jugement qui condamnait Jacques de Boiscoran.

Dj les dfenseurs venaient de prsenter un mmoire qu'ils
avaient pass la nuit  rdiger.

Le procureur de la Rpublique ne prenait pas la peine de
dissimuler sa satisfaction.

--Voil, s'cria-t-il, qui va singulirement rogner les ailes de
ce cher Daveline! Je lui avais cependant cit, avec Horace,
l'exemple de Phaton: _Terret ambustus Phaeton avaras, Spes...,
_il n'a pas voulu m'couter, oubliant que, sans la prudence, la
force est un danger: _Vis consilii expers mote ruit su..., _et le
voil certainement dans un cruel embarras...

Et tout de suite, il se hta de s'habiller et de courir chez
M. Daveline, pour avoir des dtails prcis, disait-il  son
substitut, mais en ralit pour se donner le savoureux spectacle
de la dconvenue de l'ambitieux juge d'instruction.

Il le trouva blme de colre et s'arrachant les cheveux.

--Je suis un homme dshonor, rptait-il, perdu, ruin; c'en est
fait de mon avenir!... Jamais on ne me pardonnera cette cole[6].

 voir M. Daubigeon, on l'et cru dsol.

--Alors, reprit-il d'un ton d'hypocrite commisration, ce qu'on
m'a dit est exact: c'est bien de vous que proviennent ces
malheureux vices de forme.

--De moi seul!... J'ai oubli de ces formalits qu'un tudiant de
premire anne ne ngligerait pas. Comprenez-vous cela! Et dire
que personne ne s'est aperu de mon inconcevable tourderie! Ni la
chambre des mises en accusation, ni le ministre public, ni le
prsident des assises n'ont rien vu! C'est une fatalit! Voil le
fruit de ma rputation. Chacun s'est dit: c'est Daveline qui a
conduit la procdure, inutile de la revoir, pas une des herbes de
la Saint-Jean[7] n'y manque... Et pas du tout!... C'est  se briser
la tte contre les murs...

--D'autant mieux, observa M. Daubigeon, qu'hier, l'acquittement
de Jacques n'a tenu qu' un fil.

L'autre, de rage, grinait des dents.

--Oui,  un fil, rpondit-il, et cela par la faute de monsieur
Domini, dont la faiblesse ne se comprend pas, et qui n'a pas su,
qui n'a pas voulu tirer parti des lments de l'affaire. Par la
faute du Du Lopt de la Gransire aussi, qui s'en va mler la
politique  son rquisitoire. Et qui vise-t-il, s'il vous plat?
Magloire, l'homme le plus estim de l'arrondissement, et l'ami
personnel de trois de nos jurs. Je l'avais prvenu, je lui avais
signal l'cueil... Mais il y a des gens qui ne veulent rien
entendre! monsieur de la Gransire veut tre dput, lui aussi,
c'est une fureur, une monomanie, tout le monde veut tre dput.
Que le ciel confonde les ambitieux!

Pour la premire fois de sa vie, et la dernire sans doute, le
procureur de la Rpublique se rjouissait du malheur d'autrui.

Et prenant plaisir  retourner le poignard dans la blessure du
pauvre juge:

--Le plaidoyer de matre Folgat, dit-il, y est bien pour quelque
chose.

--Pour rien!

--Il a eu un grand succs...

--Succs de surprise, comme en obtiendront toujours en France les
priodes sonores et les mots  effet.

--Cependant...

--Qu'a-t-il dit, en somme? Que l'accusation ignore le premier mot
de l'affaire de monsieur de Boiscoran. C'est absurde...

--Tel peut n'tre pas l'avis des nouveaux juges.

--Nous verrons bien...

--Monsieur de Boiscoran se dfendra terriblement, cette fois. Il
ne mnagera rien. Il est  terre, il n'a plus de chute  redouter.
_Qui jacet in terr non habet und cadat..._

--Soit. Mais il risque aussi de trouver des jurs moins
indulgents et de n'en pas tre quitte pour vingt ans.

--Que disent les dfenseurs?

--Je l'ignore. Mais je viens d'envoyer mon greffier aux
renseignements, et si vous voulez l'attendre...

M. Daubigeon attendit, et il fit bien, car Mchinet ne tarda pas 
paratre, la figure longue d'une aune, mais ravi intrieurement.

--Eh bien? demanda vivement Daveline.

Il secoua la tte, et d'un accent mlancolique:

--C'est inou, rpondit-il, combien l'opinion est inconstante.
Avant-hier, monsieur de Boiscoran n'et pas travers Sauveterre
sans tre charp. Aujourd'hui, s'il se prsentait, on le
porterait en triomphe. Il est condamn, le voil pass martyr. On
sait que le jugement sera rform, et on se frotte les mains. Je
sais, par mes soeurs, que les dames de la socit veulent
s'entendre pour donner  la marquise de Boiscoran et mademoiselle
de Chandor un tmoignage public de leur sympathie. La chambre des
avocats va offrir un banquet  matre Folgat.

--C'est monstrueux! s'cria le juge d'instruction.

--Bast! fit M. Daubigeon, plus incertains et changeants sont les
avis des hommes que les flots de la mer...

Mais coupant court  la citation:

--Aprs? fit M. Daveline  son greffier.

--Ensuite, continua Mchinet, je suis all remettre  monsieur Du
Lopt de la Gransire la lettre dont vous m'aviez charg.

--Qu'a-t-il rpondu?

--Je l'ai trouv en grande confrence avec monsieur le prsident
Domini. Il a pris la lettre, l'a lue d'un coup d'oeil et m'a dit
d'un ton  vous donner froid dans le dos: Il suffit!  parler
net, malgr sa mine roide et calme, il m'a paru furibond.

Le juge eut un geste d'absolu dcouragement.

--Il me brisera, gmit-il. Ces hommes qui ont dans les veines non
du sang mais du fiel sont implacables.

--Vous chantiez ses louanges, avant-hier...

--Avant-hier, je ne lui avais pas t l'occasion d'une
msaventure ridicule.

Dj Mchinet poursuivait:

--En quittant monsieur Du Lopt de la Gransire, je me suis
transport au palais de justice, o j'ai appris la grosse nouvelle
qui met la ville en moi: monsieur le comte de Claudieuse est
mort.

M. Daveline et M. Daubigeon eurent une exclamation pareille.

--Ah! mon Dieu! Est-ce bien sr?

--C'est ce matin,  six heures moins deux ou trois minutes, qu'il
a rendu le dernier soupir. J'ai vu son corps dans le cabinet de
monsieur le procureur de la Rpublique, veill par monsieur le
cur de Brchy et deux curs de la paroisse. On attendait un
brancard de l'hpital pour le reporter chez lui.

--Malheureux homme! murmura M. Daubigeon.

--Mais j'ai appris bien d'autres choses, continua Mchinet, par
le gardien de nuit du tribunal. Hier soir,  l'issue de
l'audience, apprenant que monsieur de Claudieuse tait  toute
extrmit, monsieur le cur de Brchy s'est prsent pour lui
administrer les derniers secours de la religion. La comtesse a
refus de le laisser pntrer prs de son mari. Le gardien n'en
revenait pas quand, tout  coup, mademoiselle de Chandor l'a
envoy demander de sa part  madame de Claudieuse un moment
d'entretien.

--Est-ce possible!

--C'est sr. Elles sont restes ensemble un bon quart d'heure.
Que se sont-elles dit? Le gardien m'a dit qu'il mourait d'envie
d'couter, mais qu'il n'a pu le faire, parce que le cur de Brchy
s'tait obstin  rester dans la salle des pas perdus. Quand elles
se sont spares, elles avaient l'air affreusement troubl.
Aussitt madame de Claudieuse a fait entrer le prtre, qui est
rest prs du comte jusqu'au dernier moment...

M. Daubigeon et M. Daveline n'taient pas revenus de la stupeur o
les plongeait ce rcit, lorsqu'on frappa timidement  la porte.

--Entrez! cria Mchinet.

La porte s'ouvrit, et le brigadier de gendarmerie parut.

--Je viens de chez monsieur le procureur de la Rpublique, dit-
il, et c'est la bonne qui m'a dit que je le trouverais ici. Nous
venons d'arrter Cheminot...

--Ce dtenu qui s'tait vad...

--Juste. Nous voulions le conduire  la prison, mais il nous a
dclar qu'il avait des rvlations  faire trs importantes et
trs presses, relativement au condamn Boiscoran.

--Cheminot!

--Alors nous l'avons men au tribunal, et je viens savoir...

--Courez lui dire que je vais l'entendre! s'cria M. Daubigeon.
Courez, je vous suis!

Modle achev de l'obissance passive, le brigadier n'avait pas
attendu la fin de la phrase pour gagner l'escalier.

--Je vous quitte, Daveline, reprit M. Daubigeon, en proie  la
plus extrme agitation. Vous avez entendu. Il faut savoir ce que
cela signifie...

Mais le juge d'instruction n'tait gure moins boulevers.

--Vous me permettrez bien de vous accompagner, dit-il.

C'tait son droit.

--Soit, rpondit le procureur de la Rpublique, mais dpchez-
vous...

La recommandation tait inutile. Dj M. Galpin-Daveline avait
chauss ses bottines; il endossa un paletot par-dessus ses
vtements de chambre: il tait prt.

Suivis de Mchinet, les deux magistrats se htrent de sortir, et
ce fut pour les bourgeois de Sauveterre un bahissement nouveau
que de voir en ce nglig le juge d'instruction, dont la mise,
d'ordinaire, tait si svrement correcte.

Debout sur le pas de leur porte: il faut, se disaient les
boutiquiers, qu'il soit arriv quelque chose de bien
extraordinaire; regarde un peu ces messieurs...

Et de fait, ils marchaient d'un pas  justifier toutes les
conjectures, et sans changer une parole. Pourtant, en arrivant au
palais de justice, ils furent contraints de s'arrter. Quatre ou
cinq cents curieux emplissaient la cour, se pressaient sur les
marches du perron et obstruaient les portes.

Presque aussitt un grand silence se fit, toutes les ttes se
dcouvrirent, et la foule s'carta, ouvrant un passage. Sur le
haut du perron, le cur de Brchy et deux autres prtres venaient
de paratre... Derrire eux, les employs de l'hpital
s'avanaient, portant un brancard recouvert d'un drap noir, et
sous ce drap se dessinaient les formes rigides d'un cadavre. Les
femmes se signaient, et celles qui avaient assez d'espace
s'agenouillaient.

--Pauvre madame de Claudieuse, murmurait l'une d'elles, voil
qu'on lui rapporte le corps de son mari, et l'on dit que la plus
jeune de ses filles vient de mourir...

Mais M. Daubigeon, le juge et Mchinet taient trop fortement
proccups pour songer  vrifier cette dernire nouvelle. Le
passage tait libre, ils entrrent et s'empressrent de gagner la
salle du greffe, o les gendarmes avaient conduit et gardaient
leur prisonnier.

Il se leva ds qu'il reconnut les magistrats, retirant
respectueusement sa casquette.

C'tait bien Cheminot, seulement l'insoucieux vagabond n'avait
plus sa physionomie souriante. Il tait un peu ple et visiblement
mu.

--Eh bien, lui dit M. Daubigeon, vous vous tes donc laiss
reprendre?

--Faites excuse, mon juge, rpondit le pauvre diable, on ne m'a
pas repris. C'est moi qui me suis livr.

--Involontairement...

--Oh! bien de mon gr, au contraire! demandez plutt au
brigadier.

Le brigadier fit un pas en avant, et s'inclinant:

--C'est la pure vrit, dclara-t-il. C'est Cheminot lui-mme qui
est venu me trouver  la caserne, en me disant: Je me reconstitue
prisonnier, je veux parler au procureur de la Rpublique pour des
rvlations...

Le vagabond se redressa firement.

--Monsieur le juge voit que je ne mens pas, reprit-il. Pendant
que ces messieurs galopaient aprs moi, sur toutes les grandes
routes, j'tais bien tranquillement install dans une des
mansardes du _Mouton-Rouge, _et je comptais bien n'en sortir que
quand on m'aurait oubli...

--Oui, mais pour loger au _Mouton-Rouge, _il faut de l'argent, et
vous n'en aviez pas...

Tranquillement Cheminot tira de sa poche et montra une poigne de
pices d'or et de billets de cinq et de vingt francs.

--Ces messieurs voient que j'avais de quoi payer ma chambre, dit-
il. Si je me suis livr, c'est que je suis honnte, malgr tout;
et que j'aime mieux qu'il m'arrive un peu de peine que de voir
aller aux galres un malheureux qui n'est pas coupable.

--Monsieur de Boiscoran...

--Oui! Il est innocent. Je le sais, j'en suis sr, j'en ai des
preuves... Et s'il a refus de parler, je dirai tout, moi!

M. Daubigeon et M. Galpin-Daveline taient abasourdis.

--Expliquez-vous, dirent-ils en mme temps. Mais le vagabond
clignait la tte et montrait les gendarmes, et en homme trs au
fait des formes de la justice:

--C'est que c'est un grand secret, rpondit-il, et quand on est
en confesse, on n'aime pas  tre entendu d'un autre que de son
cur... Ensuite je voudrais que ma dposition ft couche par
crit...

Sur un signe de M. Daveline, les gendarmes se retirrent pendant
que Mchinet s'asseyait  sa table devant un cahier de papier
blanc.

--Maintenant qu'on peut causer, reprit Cheminot, voil la chose.
Ce n'est pas  moi qu'est venue l'ide de m'en sauver. Je n'tais
pas mal, dans la prison: voil l'hiver qui vient, je n'avais pas
le sou, et je savais que si j'tais repris, ma position serait
trs mauvaise. Mais monsieur Jacques de Boiscoran avait envie de
passer une soire dehors...

--Prenez garde  ce que vous allez dire, interrompit svrement
M. Galpin-Daveline, ce n'est pas impunment qu'on se joue de la
justice.

--Que je meure si je ne dis pas la vrit! s'cria le vagabond.
Monsieur Jacques a pass toute une soire dehors.

Le juge d'instruction tressauta.

--Quel conte nous faites-vous l? dit-il.

--J'ai des preuves, rpondit froidement Cheminot, et je les
donnerai... Donc, voulant sortir, c'est  moi que monsieur Jacques
s'adressa, et il fut convenu que, moyennant une certaine somme
qu'il m'a donne, et dont je viens de vous montrer le reste, je
percerais un trou dans le mur et que je m'vaderais pour tout de
bon, tandis que lui rentrerait aprs avoir termin ses affaires.

--Et le gelier? demanda M. Daubigeon.

Vrai paysan saintongeois, Cheminot tait bien trop retors pour
compromettre inutilement Blangin. Assumant toute la responsabilit
de l'vasion:

--Le gelier, dclara-t-il, n'y a vu que du feu. Nous n'avions
pas besoin de lui. N'tais-je pas quasiment sous-gelier? N'avais-
je pas t charg par monsieur le juge d'instruction lui-mme de
la surveillance particulire de monsieur Jacques? N'tait-ce pas
moi qui ouvrais et fermais sa porte, qui le conduisais au parloir
et qui l'en ramenais?

C'tait rigoureusement exact.

--Passez! fit M. Daveline d'un ton dur.

--Pour lors, continua Cheminot, ce qui fut dit fut fait... Un
soir, sur les neuf heures, je perce le mur, et nous voil,
monsieur Jacques et moi, sur les anciens remparts. L, il me met
dans la main un paquet de billets et me commande de filer pendant
qu'il va se rendre  ses affaires. Dj,  ce moment, je le
croyais innocent, mais dame! vous comprenez, je n'en aurais pas
mis la main au feu... Et en moi-mme je me disais que peut-tre il
se moquait de moi, et qu'ayant pris sa vole il ne serait pas si
bte que de rentrer  la cage... C'est pourquoi, le voyant
s'loigner, la curiosit me prend, et ma foi tant pis! je me mets
 le suivre...

Si accoutums qu'ils fussent par leur profession mme  garder le
secret de leurs impressions, le procureur de la Rpublique et le
juge d'instruction dissimulaient mal, l'un les esprances qui
tressaillaient en lui, l'autre le vague effroi dont il se sentait
saisi. Mchinet, qui savait, lui, ce qu'ils allaient apprendre,
riait dans sa barbe tout en faisant voler sa plume sur le papier.

--Craignant d'tre reconnu, poursuivait le vagabond, monsieur
Jacques tait all un train du diable, en rasant les murs et rien
que par les ruelles. Heureusement, j'ai de bonnes jambes... Il
traverse Sauveterre tout d'une course et, arriv rue Mautrec,  un
mur qui n'en finit pas, il se met  sonner  une grande porte...

--Chez monsieur de Claudieuse...

--Je le sais maintenant, mais alors je ne le savais pas... Donc,
il sonne. Une bonne vient lui ouvrir. Il lui parle, et tout de
suite elle le fait entrer, et avec tant d'empressement qu'elle
oublie de refermer la porte...

D'un geste, M. Daubigeon l'arrta.

--Attendez! fit-il.

Et, prenant un imprim dans un carton, il en remplit les blancs;
aprs quoi, sonnant un huissier qui accourut:

--Que ceci, dit-il en lui remettant l'imprim, soit port
immdiatement. Htez-vous... et pas un mot.

Invit  poursuivre, ds que l'huissier fut sorti:

--Me voil donc tout penaud au milieu de la rue Mautrec, reprit
Cheminot. Je n'avais plus rien  faire qu' m'en aller et  jouer
des jambes; c'tait le plus sr... Mais cette coquine de porte
entrebille m'attirait. Je me disais bien: si tu entres et qu'on
te surprenne, on croira que tu es venu pour voler, et il t'en
cuira! C'tait plus fort que moi, j'en avais comme mal au coeur de
curiosit... Arrive qui plante, je me risque. Je pousse la porte,
juste pour passer, et me voil dans un grand jardin. Il faisait
noir comme dans un four, mais tout au fond, au rez-de-chausse,
trois fentres taient claires. J'avais trop os pour reculer...
J'avance donc,  pas de loup, et j'arrive jusqu' un arbre contre
lequel je me colle,  une longueur de bras de ces fentres qui
taient celles d'un beau salon. Je regarde, et je reconnais qui?
monsieur de Boiscoran. Les fentres n'ayant pas de rideaux, je le
voyais comme je vous vois. Il avait un visage terrible. Je me
demandais qui il pouvait bien attendre l, quand je l'aperois qui
se cache derrire le battant ouvert de la porte du salon, comme un
homme qui en guette un autre avec de mchantes intentions. Je
commenais  tre inquiet, quand l'instant d'aprs entre une
femme. Aussitt, _vlan, _monsieur Jacques referme la porte, la
femme se retourne, l'aperoit et pousse un grand cri. Cette femme
tait madame de Claudieuse...

Il fit mine de s'arrter pour juger de l'effet. Mais telle tait
l'impatience de Mchinet qu'il en oubliait l'humilit de ses
fonctions.

--Allez, dit-il vivement, allez...

--Une des fentres tait entrouverte, continua le vagabond, de
sorte que j'entendais presque aussi bien que je voyais. En me
baissant  quatre pattes et en avanant la tte au ras du sol, je
ne perdais pas une parole. C'tait terrible. Ds les premiers
mots, j'avais compris que monsieur Jacques et madame de Claudieuse
taient amant et matresse: ils se tutoyaient...

--C'est insens! s'cria M. Daveline.

--Aussi tais-je tout ahuri. Madame de Claudieuse, une sainte
femme!... Mais j'ai des oreilles, n'est-ce pas? Monsieur Jacques
lui rappelait que le soir du crime, quelques instants avant
l'incendie, ils taient ensemble, prs du Valpinson,  un rendez-
vous qu'ils s'taient donns.  ce rendez-vous, ils avaient brl
toutes leurs lettres d'amour, et c'est en les brlant que monsieur
Jacques s'tait noirci les mains...

--Vous avez entendu cela! interrompit M. Daubigeon.

--Comme vous m'entendez, mon juge.

--crivez, Mchinet, dit vivement le procureur de la Rpublique.
crivez textuellement...

Le greffier n'avait garde d'y manquer.

--Ce qui m'tonnait plus que tout, poursuivait Cheminot, c'est
que madame de Claudieuse semblait croire monsieur Jacques
coupable, et rciproquement. Chacun accusait l'autre du crime.
Elle disait: C'est toi qui as essay d'assassiner mon mari, parce
qu'il te faisait peur. Et lui: C'est toi qui as voulu le tuer
pour tre libre et empcher mon mariage!...

M. Galpin-Daveline s'tait laiss tomber sur une chaise.

--C'est inou! balbutia-t-il, inou...

--Cependant ils s'expliquent, et bientt ils arrivaient 
reconnatre qu'ils taient galement innocents... Alors monsieur
Jacques suppliait madame de Claudieuse de le sauver, et elle
rpondait qu'elle ne le sauverait certainement pas au prix de sa
rputation, et pour qu'une fois sauv il poust mademoiselle de
Chandor. Alors, il lui disait: Eh bien, je rvlerai tout. Et
elle: On ne te croira pas; je nierai, tu n'as pas de preuves!...
Dsespr, il lui reprochait de ne l'avoir jamais aim. Elle lui
jurait qu'elle l'adorait plus que jamais, au contraire, et que,
puisqu'il avait russi  s'vader, elle tait prte  tout quitter
pour passer avec lui  l'tranger. Et elle le conjurait de fuir,
d'une voix qui me troublait jusque dans l'me, avec des paroles
d'amour comme je n'en ai jamais entendu, avec des regards qui vous
brlaient. Quelle femme!... Je ne croyais pas qu'il pt
rsister... Il rsistait cependant et, tout enflamm de colre, il
s'criait qu'il prfrait le bagne... Elle ricanait et disait: Eh
bien, soit! tu iras au bagne...

Quoiqu'il entrt dans bien des dtails, encore il tait vident
que Cheminot ne disait pas tout.

Pourtant, M. Daubigeon n'osait pas le questionner, craignant de
rompre le fil de son rcit.

--Mais tout cela n'est rien, continuait le vagabond. Pendant que
monsieur Jacques et madame de Claudieuse se disputaient ainsi, je
venais de voir la porte du salon s'ouvrir tout doucement, et
apparatre comme un fantme envelopp de son linceul... C'tait le
comte de Claudieuse. Son visage tait effrayant, et il tenait  la
main un revolver. Il tait appuy contre le chambranle de la porte
et il coutait, pendant que sa femme et l'autre parlaient de leurs
amours d'autrefois.  certaines paroles, il levait son arme comme
pour faire feu... puis il baissait le bras et continuait 
couter. C'tait si terrible que je n'avais pas un fil de sec sur
moi! J'avais toutes les peines du monde  me retenir de crier 
monsieur Jacques et  madame de Claudieuse: Malheureux!... vous
ne voyez donc pas que le mari est l!... Non, ils ne voyaient
rien, car ils taient comme fous de dsespoir et de rage, et mme
monsieur Jacques levait la main sur madame de Claudieuse: Je vous
dfends de frapper ma femme, dit alors le comte. Ils se
retournent, ils le voient et poussent un cri effrayant. La
comtesse tombe comme une masse sur un fauteuil... J'tais comme
hbt. Jamais je n'ai vu un homme si beau que monsieur Jacques en
ce moment... Au lieu de chercher  s'chapper, il cartait son
paletot, et prsentant la poitrine: Tirez! disait-il au mari,
c'est votre droit, vengez-vous! Monsieur de Claudieuse ricanait:
C'est la justice qui me vengera.--Vous savez bien que je suis
innocent.--Raison de plus.--Me laisser condamner serait
abominable.--Je ferai mieux: pour tre plus sr de votre
condamnation, je dirai que je vous ai reconnu... Le comte voulut
s'avancer, en disant cela; mais il tait mourant, cet homme,
bonnes gens!... et il tomba tout de son long en avant... La peur
alors me prit, je me sauvai...

Grce  un puissant effort de volont, le procureur de la
Rpublique matrisait, tant bien que mal, les motions qui le
bouleversaient. D'une voix fort altre:

--Comment n'tes-vous pas venu raconter immdiatement tout cela?
demanda-t-il  Cheminot.

Le vagabond secoua la tte:

--J'en ai eu envie, je n'ai pas os. Monsieur le juge doit me
comprendre... Je craignais qu'on ne me ft payer cher mon
vasion...

--Votre silence exposait la justice  une dplorable erreur.

--Je ne pouvais croire que monsieur Jacques ft condamn. Je me
disais: des gros comme lui, qui ont de bons avocats, s'en tirent
toujours... Je ne pensais pas, d'ailleurs, que le comte de
Claudieuse tnt ses menaces. tre trahi par sa femme, c'est dur.
Mais envoyer un innocent aux galres...

--Vous voyez, cependant...

--Ah! si j'avais pu prvoir!... Mes intentions taient bonnes, et
si je ne suis pas venu tout de suite dnoncer la chose, je m'tais
bien jur que je la dnoncerais s'il arrivait malheur  monsieur
Jacques. Et la preuve, c'est qu'au lieu de me sauver bien loin, je
me suis cach au _Mouton-Rouge, _dcid  y attendre le jugement.
Ds que je l'ai connu, je n'ai pas hsit, je me suis livr aux
gendarmes.

Surmontant son crasante stupeur, M. Daveline s'tait dress.

--Cet homme est un imposteur! s'cria-t-il. L'argent qu'il nous a
montr est le prix de son faux tmoignage. Comment admettre son
rcit?...

--Nous allons le vrifier, interrompit M. Daubigeon.

Il sonna, et un huissier s'tant prsent:

--Mes ordres sont-ils excuts? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, rpondit l'huissier. Monsieur de Boiscoran et la
bonne de monsieur de Claudieuse sont l...

--Introduisez la bonne. Lorsque je sonnerai, vous ferez entrer
monsieur de Boiscoran...

Cette bonne tait une grosse Saintongeoise,  la taille plate et
carre. Elle tait fort mue et avait un pouce de rouge sur les
joues.

--Vous souvient-il, lui demanda M. Daubigeon, qu'un des soirs de
l'autre semaine, un homme s'est prsent chez vos matres?

--Oh! trs bien! rpondit la brave fille. Je ne voulais pas le
recevoir; mais comme il m'a dit qu'il tait envoy par les juges,
je l'ai fait entrer...

--Le reconnatriez-vous?

--Parfaitement.

Le procureur de la Rpublique tira sa sonnette, la porte s'ouvrit,
Jacques parut, l'tonnement peint sur le visage.

--C'est lui! s'cria la bonne.

--Pourrais-je savoir?... commena le malheureux.

--En ce moment, rien! rpondit M. Daubigeon. Retirez-vous et...
bon espoir.

Mais, tel qu'un homme pris d'blouissement, Jacques demeurait
immobile, les talons clous au sol, promenant autour de lui un
regard hbt de stupeur.

Comment et-il compris? On tait venu brusquement le tirer de sa
prison, on l'avait amen au palais de justice, et l il trouvait
en prsence Frumence Cheminot, qu'il croyait bien loin, et la
domestique de M. de Claudieuse.

M. Galpin-Daveline paraissait constern. M. Daubigeon, la figure
radieuse, lui disait d'esprer. D'esprer quoi? Comment?  quel
propos?...

Et Mchinet qui lui faisait des signes...

Il fallut que l'huissier qui l'avait amen l'entrant.

Et tout aussitt:

--Maintenant, ma bonne fille, reprit le procureur de la
Rpublique, est-ce que la visite de ce monsieur que vous venez de
reconnatre n'a pas t signale par certaines circonstances
particulires?

--Il y a eu entre mes matres et lui une scne trs forte.

--Vous y avez assist?

--Non, mais je suis sre de ce que je dis.

--Comment cela?

--Ah! voil! Lorsque je suis monte prvenir madame la comtesse
qu'un monsieur, qui venait de la part des juges, l'attendait au
salon, elle s'est dpche de descendre en me commandant de rester
prs de monsieur le comte. J'ai obi, naturellement. Mais madame
tait  peine en bas que j'entendis un grand cri. Monsieur, tout
assoupi qu'il semblait tre, l'entendit aussi; car il se haussa
sur ses oreillers en me demandant o tait madame. Je le lui dis,
et dj il se retournait pour tcher de se rendormir, quand de
grands clats de voix montrent jusqu' nous. C'est bien
extraordinaire! dit monsieur. Je lui proposai d'aller voir ce que
ce pouvait tre, mais il me dfendit rudement de bouger. Et comme
les clats de voix redoublaient: C'est moi qui vais descendre, me
dit-il, donnez-moi ma robe de chambre. Malade comme il l'tait,
extnu, mourant, c'tait une imprudence qui pouvait lui coter la
vie. Je me risquai  le lui faire remarquer; mais il me rpondit
en jurant de me taire et de faire ce qu'il m'ordonnait.

 Monsieur le comte, Dieu ait son me, tait un bien brave homme,
c'est certain, mais il tait terrible aussi, et quand il se
mettait en colre et qu'il parlait d'une certaine faon, tout le
monde tremblait dans la maison, mme madame... Je fis donc ce
qu'il voulait... Pauvre homme!... Il tait si faible qu'il ne
tenait pas debout, et qu'il se cramponnait  une chaise pendant
que je l'aidais  passer sa robe de chambre. Alors, je lui offris
de le soutenir pour descendre l'escalier. Mais, me regardant avec
des yeux effrayants: "Vous allez me faire le plaisir de rester
ici, me dit-il, et si en mon absence, quoi qu'il arrive, vous vous
permettiez seulement d'ouvrir la porte, vous ne resteriez pas une
heure  mon service." Il sortit l-dessus en se tenant au mur, et
je restai seule dans la chambre, toute tremblante et l'estomac
serr comme si j'avais pu deviner qu'il allait arriver un grand
malheur...

 Cependant, je n'entendais plus rien, et, les minutes s'coulant,
je commenais  me dire que j'tais bien bte de me faire comme
cela des ides, lorsque deux cris retentirent, mais si aigus et si
horribles que j'en eus froid jusque dans les os. N'osant sortir,
j'allai coller l'oreille contre la porte, et je distinguai trs
bien la voix de monsieur se disputant avec un autre homme.
Impossible de saisir un seul mot, mais je compris bien qu'il
s'agissait de choses trs graves.

 Tout  coup, un grand bruit sourd, comme celui de la chute d'un
corps, puis encore un cri de terreur... Je n'avais plus une goutte
de sang dans les veines. Heureusement, les autres domestiques, qui
taient couchs, avaient entendu quelque chose, ils s'taient
levs et on marchait dans l'escalier...  tous risques, je sors de
la chambre, je descends avec les autres et nous trouvons dans le
salon madame vanouie sur le fauteuil, et monsieur tendu tout 
plat sur le plancher et comme mort!

--Qu'avais-je dit! s'cria Cheminot.

Mais le procureur de la Rpublique lui fit signe de se taire, et
s'adressant  la bonne:

--Et le visiteur? demanda-t-il.

--Parti, monsieur, envol, disparu...

--Qu'avez-vous fait alors?

--Nous avons relev monsieur le comte et nous l'avons port sur
son lit. Nous avons fait revenir madame, et le valet de chambre
est all chercher monsieur Seignebos, le mdecin.

--Qu'a dit madame de Claudieuse, lorsqu'elle a repris
connaissance?

--Rien. Madame tait comme une personne qui aurait reu un coup
de massue sur la tte.

--Il n'y a pas eu autre chose?

--Oh, si! monsieur.

--Quoi?

--L'ane de nos demoiselles, mademoiselle Marthe, a t prise de
convulsions terribles.

--Comment cela?

--Dame! Je ne sais que ce que mademoiselle a racont...

--Rptez-le-moi.

--Ah! c'est trs singulier. Lorsque ce monsieur que je viens de
reconnatre a sonn  notre porte, mademoiselle Marthe, qui tait
couche, s'est leve et est alle se mettre  la fentre, pour
regarder qui c'tait. Elle m'a vue aller ouvrir, une bougie  la
main, et revenir suivie du monsieur. Elle allait regagner son lit
quand il lui sembla voir une des statues du jardin remuer et se
mettre  marcher. Tout ce qu'on a pu lui dire n'a servi  rien...
Elle affirme qu'elle ne s'est pas trompe, qu'elle a bien vu cette
statue s'avancer doucement le long de l'alle et venir se placer
tout contre l'arbre le plus rapproch du salon.

Cheminot triomphait:

--C'tait moi! s'cria-t-il.

La bonne le regarda, et, sans trop de surprise:

--C'est bien possible, fit-elle.

--Qu'en savez-vous? interrogea M. Daubigeon.

--Je sais que ce doit tre un homme qui s'tait introduit dans le
jardin, qui a fait tant de peur  mademoiselle Marthe, et voici
pourquoi: monsieur Seignebos, en se retirant, a laiss tomber une
pice de cinq francs, qui est alle rouler juste au pied de
l'arbre o mademoiselle dit avoir vu la statue. Le valet de
chambre qui accompagnait le mdecin l'a aid  retrouver sa pice
et, en l'clairant, il a trs bien vu  terre des empreintes de
souliers ferrs...

--Les empreintes de mes souliers, interrompit Cheminot. (Et
s'asseyant et levant les jambes:) Regardez plutt mes semelles,
monsieur le juge, disait-il, regardez si les clous y manquent...

Mais l'opinion du procureur de la Rpublique tait faite.

--Il suffit, dit-il au vagabond, je vous crois... (Et  la femme
de chambre:) Et vous, ma fille, savez-vous si,  la suite de ces
scnes, il n'y a pas eu d'explication entre monsieur et madame de
Claudieuse?

--Je l'ignore. Seulement madame et monsieur n'taient plus du
tout ensemble comme avant.

Elle ne savait rien de plus. Aprs lui avoir fait signer le
procs-verbal de son interrogatoire, M. Daubigeon la congdia.
(Puis s'adressant  Cheminot:) On va vous conduire en prison, lui
dit-il. Mais vous tes un brave garon, et vous pouvez tre sans
inquitudes. Allez!

Le procureur de la Rpublique et le juge d'instruction restaient
seuls, puisqu'il est entendu que le greffier n'existe pas.

--Eh bien! commena M. Daubigeon, que dites-vous de cela?

M. Daveline tait atterr.

--C'est  confondre l'esprit! murmura-t-il.

--Commencez-vous  croire que matre Folgat avait raison, et que
l'affaire n'tait pas aussi claire que vous le prtendiez!

--Eh! qui ne s'y ft tromp comme moi! Vous mme,  un moment,
n'avez-vous pas t de mon avis... Et cependant, si Jacques de
Boiscoran et madame de Claudieuse sont innocents, qui donc est
coupable?...

--C'est ce que nous saurons bientt, car je suis fermement rsolu
 ne pas goter un instant de repos avant d'avoir fait clater la
vrit! Quel bonheur que des vices de forme frappent le jugement
de nullit... (Il tait tellement mu qu'il oubliait ses
ternelles citations. S'adressant au greffier:) Mais il n'y a pas
une minute  perdre, reprit-il. Prenez vos jambes  votre cou, mon
cher Mchinet, et courez prier matre Folgat de passer au parquet.
Je l'attends...


3

Lorsqu'en quittant la comtesse de Claudieuse, Mlle de Chandor
rejoignit les parents et les amis de Jacques:

--Maintenant, oui, leur dit-elle, rayonnante d'espoir, maintenant
nous l'emportons.

Son grand-pre et le marquis de Boiscoran la pressaient de
s'expliquer, elle refusa de rien dire, et ce n'est que plus tard,
dans la soire, qu'elle avoua  matre Folgat ce qu'elle avait
obtenu, et comment il tait plus que probable que le comte, avant
de mourir, reviendrait sur sa dposition.

--Cela seul sauverait Jacques, dclara le jeune avocat.

Mais cette esprance lui tait un nouvel encouragement  redoubler
d'efforts, et, tout bris qu'il ft des motions et des luttes de
l'audience, il passa la nuit dans le cabinet de grand-pre
Chandor  rdiger, de concert avec matre Magloire, la requte o
il exposait les causes de nullit du jugement. N'ayant achev que
lorsqu'il faisait dj grand jour, il ne voulut pas se coucher, et
c'est sur un fauteuil qu'il s'tablit, pour prendre quelques
heures de repos. Il n'y avait pas une heure qu'il dormait
lorsqu'il fut rveill par le vieil Antoine, lequel venait lui
annoncer qu'il y avait en bas un inconnu qui demandait instamment
 lui parler.

Tout en se frottant les yeux, il descendit et, arriv dans le
corridor, il se trouva en face d'un homme d'une cinquantaine
d'annes, de mise passablement suspecte, portant moustache et
barbiche, et vtu de ce pantalon large et de cette redingote
troite qu'affectionnent les anciens militaires.

--Vous tes matre Folgat? lui demanda cet individu.

--Oui.

--Eh bien, moi, je suis l'agent que l'ami Goudar avait expdi en
Angleterre...

Le jeune avocat tressauta.

--De quand, ici?

--De ce matin, par l'express. Vingt-quatre heures trop tard, je
le sais, je l'ai appris par un journal que j'ai achet  la
gare... Monsieur de Boiscoran est condamn. Et cependant, je vous
jure que je n'ai pas perdu une minute et que j'ai bien gagn la
prime qui m'avait t promise en cas de succs...

--Vous avez donc russi?

--Naturellement. Ne vous disais-je pas dans ma lettre de Jersey
que j'tais sr de mon fait?...

--Vous avez retrouv Suky?

--Vingt-quatre heures aprs vous avoir crit, dans un _public-
house _de Bouly-Bay... Elle ne voulait pas venir, la mtine!

--Vous l'avez amene...

--Parbleu! Elle est  _l'Htel de France, _o je l'ai dpose
avant de venir vous demander.

--Sait-elle quelque chose?

--Tout.

--Courez me la chercher...

Depuis le temps qu'il esprait ce succs, matre Folgat s'tait
prpar  en tirer tout le parti possible. Dans un album de Mlle
Denise, il avait, au milieu d'une trentaine de photographies,
gliss le portrait de Mme de Claudieuse. Il alla chercher cet
album, et il venait de le poser sur la table du salon quand
l'agent reparut, suivi de sa capture.

Suky avait t fort exactement dpeinte par le garon traiteur de
la rue des Vignes. C'tait une grande diablesse d'une quarantaine
d'annes, aux traits durs, aux manires hommasses, habille avec
cette prtention si comique des Anglaises des basses classes qui
peuvent disposer de quelque argent.

Interroge par matre Folgat:

--Je suis reste quatre ans rue des Vignes, rpondit-elle en
franais trs comprhensible, bien qu'avec un dplorable accent,
et j'y serais encore sans la guerre. Ds les premiers jours que
j'y fus place, je reconnus que j'tais la gardienne d'une maison
o des amoureux se donnaient rendez-vous. Cela ne me convenait pas
trop, parce qu'on a son amour-propre, n'est-ce pas; mais la place
tait bonne, je n'avais rien  faire; bref, je restai. Cependant
mes patrons se dfiaient de moi, je le voyais bien... Quand ils
devaient se rencontrer, monsieur m'envoyait en course 
Versailles,  Saint-Germain,  Orlans mme... Cela me blessait si
fort que je rsolus de dcouvrir ce qu'on me cachait... Je n'y eus
pas beaucoup de peine, et ds la semaine suivante je savais que
monsieur ne s'appelait pas plus sir Burnett que moi, et que
c'tait l un nom de guerre qu'il avait emprunt  un de ses amis.

--Comment vous y tes-vous prise?

--Oh! bien simplement. Un jour que monsieur s'en allait  pied,
je le suivis et je le vis entrer dans un htel de la rue de
l'Universit. En face, des domestiques causaient sur une porte; je
leur demandai qui tait ce monsieur, et ils me rpondirent que
c'tait le fils du marquis de Boiscoran.

--Voil pour votre patron. Mais la visiteuse... Suky Wood
souriait.

--Pour la dame, rpondit-elle, je fis exactement la mme chose...
Il me fallut du temps, par exemple, et de la patience, parce
qu'elle prenait des prcautions incroyables, et j'ai perdu plus
d'un aprs-midi  la guetter. Mais plus elle se cachait, plus
j'avais envie de savoir, comme de juste... Enfin, un soir qu'elle
quitta la maison en voiture, je pris un fiacre, moi aussi, et je
la suivis... C'est rue de la Ferme-des-Mathurins qu'elle se fit
conduire. Le lendemain, je vins aux informations chez les
concierges, sous prtexte de demander une place, et j'appris que
cette dame tait marie en province, qu'elle venait tous les ans
passer un mois chez ses parents, et qu'elle s'appelait la comtesse
de Claudieuse...

Et Jacques qui prtendait, qui soutenait que Suky ne devait rien,
ne pouvait rien savoir!

--Mais l'avez-vous vue, cette dame? interrogea matre Folgat.

--Comme je vous vois.

--La reconnatriez-vous?

--Entre mille.

--Et si l'on vous montrait son portrait?

--Je ne m'y tromperais pas. Matre Folgat lui tendit l'album.

--Eh bien! cherchez, dit-il. Ce fut l'affaire d'une minute.

--La voil! s'cria Suky en mettant le doigt sur la photographie
de Mme de Claudieuse.

Il n'y avait plus  douter.

--Seulement, reprit le jeune avocat, il faudrait, miss Suky,
rpter devant la justice tout ce que vous venez de dire.

--Je le rpterai volontiers, puisque c'est la vrit.

--Cela tant, on va vous chercher un logement, et vous y resterez
 notre disposition. Soyez sans crainte, vous ne manquerez de
rien, et l'on vous payera des gages comme si vous tiez en place.

Matre Folgat n'eut pas le temps d'en dire davantage, le docteur
Seignebos entrait comme un coup de vent, en criant  pleine voix:

--Victoire! cette fois. Victoire complte!

Mais il ne pouvait parler devant Suky Wood et l'agent. Il les
congdia sans plus de faon, et ds qu'ils furent dehors:

--Je sors de l'hpital, dit-il  matre Folgat. J'ai vu Goudar.
Il a russi, il a fait parler Cocoleu...

--Qu'a-t-il dit?

--Ce que je savais bien qu'il dirait, si l'on parvenait  lui
dlier la langue... Mais vous l'entendrez, car il ne suffit pas
que Cocoleu avoue tout  Goudar, il faut qu'il se trouve l des
tmoins pour recueillir les aveux de ce misrable...

--Devant des tmoins, il ne parlera pas...

--Il ne les verra pas, ils resteront cachs, l'endroit est
admirablement dispos pour une surprise.

--Et si, une fois les tmoins cachs, Cocoleu s'obstine  se
taire?

--Point. Goudar a trouv le secret de le faire jaser quand il
veut. Ah! c'est un habile mtin, et qui sait son mtier... Avez-
vous confiance en lui?

--Oh! compltement.

--Eh bien, il rpond du succs. Venez aujourd'hui mme, m'a-t-il
dit, entre une heure et deux, avec matre Folgat, le procureur de
la Rpublique et monsieur Daveline, placez-vous  l'endroit que je
vais vous montrer, et laissez-moi faire. Et l-dessus, il m'a fait
voir o nous mettre et m'a indiqu comment je lui ferais connatre
notre prsence.

Matre Folgat n'hsita pas.

--Nous n'avons pas un moment  perdre, dit-il, courons au
parquet.

Mais dans le corridor mme, le docteur et matre Folgat furent
arrts par Mchinet, lequel arrivait hors d'haleine, et  demi
fou de joie.

--C'est monsieur Daubigeon qui m'envoie vous chercher, leur dit-
il, coutez ce qui arrive...

Et rapidement il les met au fait des vnements de la matine, du
rcit de Cheminot et de la dposition de la bonne de
Mme de Claudieuse.

--Ah! cette fois, c'est bien le salut! s'cria M. Seignebos.

Matre Folgat plissait d'motion.

--Avant de nous loigner, proposa-t-il, apprenons ce qui se passe
au marquis de Boiscoran et  mademoiselle Denise...

--Non, interrompit le mdecin, attendons une certitude. En route,
plutt, en route!

Us avaient raison de se hter. Le procureur de la Rpublique et le
juge d'instruction les attendaient avec une impatience sans nom.
Et ds qu'ils entrrent dans la petite salle du greffe:

--Eh bien! s'cria M. Daubigeon, Mchinet vous a tout dit...

--Oui, rpondit matre Folgat, mais nous savons encore autre
chose que vous ignorez.

Et il se mit  raconter l'arrive de Suky Wood et sa dposition.

cras sous tant de preuves de son erreur, M. Galpin-Daveline
s'tait affaiss sur sa chaise, sans mouvement, sans voix. Mais
M. Daubigeon tait radieux.

--Dcidment, s'cria-t-il, Jacques est innocent!

--Il l'est srement, pronona le docteur Seignebos, et la preuve,
c'est que je connais le coupable...

--Oh!...

--Et vous le connatrez comme moi, si vous voulez prendre, ainsi
que monsieur le juge d'instruction, la peine de me suivre 
l'hpital...

Une heure venait de sonner, et aucun d'eux n'avait rien pris de la
journe. Mais c'tait bien le moment de songer  djeuner!

Sans l'ombre d'une hsitation:

--Venez-vous, Daveline? dit simplement le procureur de la
Rpublique.

Machinalement, avec des mouvements d'automate, le pauvre juge se
leva, et ils partirent, laissant le long des rues les gens de
Sauveterre stupfaits de les voir ensemble.

C'est  Mme la suprieure de l'hpital que M. Daubigeon s'adressa
d'abord, et quand il lui eut expliqu ce dont il s'agissait,
levant au ciel des yeux rsigns:

--Faites, messieurs, rpondit-elle, faites, et puissiez-vous
russir, car c'est une lourde croix que ces perptuelles descentes
de justice dans notre paisible maison.

--Suivez-moi donc au quartier des fous, messieurs, dit le
docteur.

On appelle le quartier des fous,  l'hpital de Sauveterre, une
petite construction basse, devant laquelle est une cour sable,
entoure d'un mur fort lev. Cette btisse est divise en six
cellules, ayant chacune deux portes, l'une qui donne sur la cour 
l'usage des fous, l'autre s'ouvrant  l'extrieur et destine aux
gens de service.

C'est une de ces dernires qu'ouvrit le docteur Seignebos. Et
aprs avoir recommand le plus religieux silence, car le moindre
bruit suspect pouvait rveiller les dfiances de Cocoleu, il fit
entrer ses compagnons dans une cellule dont la porte, donnant sur
la cour, tait ferme.

Mais cette porte tait perce d'un large judas grill d'o, sans
tre vu, on pouvait voir et entendre ce qui se passait et se
disait dans la cour.

 moins de deux mtres du judas, sur un banc de bois, taient
assis au soleil Goudar et Cocoleu.

 force d'tudes et de volont, le policier avait russi  donner
 son visage une affreuse expression d'hbtude.  ce point que
les gens de l'hpital l'estimaient plus idiot que l'autre. Il
tenait son violon qui, sur l'ordre du docteur, lui avait t
laiss, et il s'en accompagnait, tout en rptant cette ronde
saintongeoise qu'il chantait le jour o, sur le March-Neuf, il
avait accost matre Folgat.

_Quand l'ageasson y yut des ailes,_
_Y s'envolit sur les maisons,_
_La pible!_
_Y s'envolit sur les maisons,_
_Pibolon!..._

Cocoleu, une large tartine d'une main et un gros couteau de paysan
de l'autre, achevait son repas. Mais cette musique le ravissait si
fort qu'il en oubliait de manger et, la lvre pendante, l'oeil 
demi clos, il se dodelinait en mesure.

--Ils sont hideux! ne put s'empcher de murmurer matre Folgat.

Cependant Goudar, prvenu par le signal convenu, venait de finir
son couplet. Il se pencha et retira de dessous le banc une norme
bouteille, dont il parut avaler une large lampe. Il passa ensuite
la bouteille  Cocoleu, lequel  son tour se mit  boire,
avidement, longtemps, et avec une expression de batitude idiote.
Aprs quoi, se passant la main sur le creux de l'estomac:

--C'est, c'est, c'est... bon! bgaya-t-il.

M. Daubigeon s'tait pench  l'oreille du docteur Seignebos.

--Ah! je comprends, maintenant, murmura-t-il, et aux yeux de
Cocoleu je vois qu'il y a longtemps dj que dure cet exercice de
bouteille... le misrable est ivre...

Ayant repris son violon, Goudar chantait:

_Et des maisons sur une glise,_
_Qu'tait l'glise d'Avallon,_
_La pible!_
_Qu'tait l'glise d'Avallon,_
_Pibolon!_

--_ _ boire!... interrompit Cocoleu.

Aprs s'tre fait un peu prier, Goudar lui tendit la bouteille, et
tandis que, la tte renverse, il buvait  perdre la respiration:

--Eh bien, lui dit-il, tu n'avais pas de bon vin comme cela au
Valpinson?

--Oh!... si! rpondit Cocoleu.

--Mais pas tant que tu voulais?

--Si. Tout mon sol... (Et riant d'un rire pais:) J'en...
j'en... j'entrais dans le cellier par une fentre, bgaya-t-il, et
je... je... je buvais avec une paille...

--Tu dois regretter ce temps-l!

--Oh, oui!

--Seulement, puisque tu tais si bien au Valpinson, pourquoi y
as-tu mis le feu?

Presss autour du guichet de la cellule, les tmoins de cette
scne trange retenaient leur respiration.

--Je... je ne voulais brler que les fagots, pour faire sortir
monsieur le comte, rpondit Cocoleu. Ce n'est pas ma faute si le
feu a pris partout.

--Et pourquoi voulais-tu tuer le comte?

--Pour que la dame se marie avec monsieur de Boiscoran...

--C'est donc elle qui te l'avait command?

--Oh, non!... Mais elle disait en pleurant qu'elle serait
heureuse si son mari tait mort... Alors, comme elle tait bonne
pour Cocoleu et le comte mauvais, j'ai tir...

--Bon! mais alors pourquoi dire que c'tait monsieur de Boiscoran
qui avait fait le coup.

--On commenait  dire que c'tait moi. Tant pis! J'aime mieux
qu'on lui coupe le cou qu' moi!

Il frissonnait en disant cela, tellement que Goudar, craignant
d'tre all un peu vite, reprit sa chanson:

_Le cur disait: dominus,_
_L'ageasson y dit vobiscum,_
_La pible!_
_L'ageasson y dit vobiscum, Pibolon!_

Puis, sans cesser de racler une mlodie vague, et aprs une
nouvelle caresse de Cocoleu  la bouteille:

--O avais-tu pris le fusil? demanda le policier.

--Je... je... je l'avais pris au comte, pour tirer des oiseaux...
et je... je... je l'ai encore, cach dans le trou o Michel m'a
retrouv...

C'est tout ce qu'en put supporter le bouillant docteur Seignebos.
Ouvrant brusquement la porte, et s'lanant dans la cour:

--Bravo! Goudar! s'cria-t-il.

Mais, au bruit, Cocoleu s'tait dress. Il comprit, car la terreur
dissipa son ivresse et dcomposa ses traits.

--Ah! brigand! hurla-t-il.

Et, se jetant sur Goudar, il le frappa de deux coups de couteau.
Trop rapide et trop imprvu avait t le mouvement pour qu'il ft
possible de s'y opposer.

Repoussant violemment matre Folgat qui cherchait  le dsarmer,
Cocoleu bondit jusqu' l'un des angles de la cour, et l, terrible
comme la bte accule, l'oeil inject de sang, la bouche cumante,
il menaait de son redoutable couteau quiconque faisait mine
d'approcher.

Aux cris de M. Daubigeon et de M. Daveline, les employs de
l'hpital s'taient hts d'accourir, et cependant la lutte et
t sanglante, probablement, sans la prsence d'esprit d'un
gardien qui, se hissant sur la crte du mur, russit  prendre
dans un noeud coulant le bras du misrable.

En un instant il fut renvers, dsarm et mis hors d'tat de
nuire.

--On... on... on fera de... de moi ce qu'on voudra, dit-il alors,
je... je... je ne prononcerai plus une parole.

Pendant ce temps, l'involontaire et dsol auteur de la
catastrophe, le docteur Seignebos, s'empressait prs de Goudar,
lequel gisait inanim sur le sable de la cour. Les deux blessures
du malheureux policier taient graves, mais non mortelles, ni mme
trs dangereuses, le couteau ayant gliss sur les ctes.
Transport dans une des chambres particulires de l'hpital, il ne
tarda pas  reprendre connaissance. Et voyant penchs sur son lit
M. Daubigeon et M. Daveline, le docteur et matre Folgat:

--Eh bien, murmura-t-il avec un triste sourire, n'avais-je pas
raison de dire que mon mtier est un fichu mtier...

--Mais rien ne vous empche de l'abandonner, rpondit matre
Folgat, si vritablement certaine maison que nous avons visite
ensemble suffit  votre ambition...

Le visage pli du policier s'illumina.

--On me la donnerait? s'cria-t-il.

--N'avez-vous pas dcouvert et livr  la justice le vrai
coupable?

--Bnis soient, en ce cas, les coups de couteau. Je sens qu'avant
quinze jours je serai sur pied! Vite une plume et de l'encre, que
j'envoie ma dmission et que j'annonce  ma femme la bonne
nouvelle...

Il fut interrompu par l'entre d'un des huissiers du tribunal.
S'approchant du procureur de la Rpublique:

--Monsieur, dit respectueusement cet homme, monsieur le cur de
Brchy vous attend au parquet.

--Je suis  lui  l'instant, rpondit M. Daubigeon. (Et
s'adressant  ses compagnons:) Venez, messieurs, dit-il, venez...

Le cur de Brchy l'y attendait, en effet, et il se leva vivement
du fauteuil o il tait assis lorsqu'il vit entrer le procureur de
la Rpublique et M. Daveline, matre Folgat et le docteur
Seignebos.

--Peut-tre est-ce  moi seul que vous voulez parler, monsieur le
cur?... demanda M. Daubigeon.

--Non, monsieur, rpondit le vieux prtre, non... L'oeuvre de
rparation dont je suis charg doit tre publique. (Et prsentant
une lettre:) Lisez, ajouta-t-il, lisez  haute voix...

Rompant d'une main tremblante d'motion le cachet armori, le
procureur de la Rpublique lut:

--_Au moment de mourir en chrtien, comme j'ai vcu, je me dois 
moi-mme, je dois  Dieu que j'ai offens et aux hommes que j'ai
tromps, de proclamer ce qui est la vrit. Inspir par la haine,
je me suis rendu coupable d'un faux tmoignage excrable, en
disant que l'homme qui a tir sur moi est monsieur de Boiscoran et
que je l'ai reconnu._

 _Non seulement je ne l'ai pas reconnu, mais je sais qu'il est
innocent, j'en suis sr, je le jure par tout ce qu'il y a de sacr
en ce monde que je vais quitter, et en l'autre, o m'attend le
souverain juge._

 _Puisse monsieur de Boiscoran me pardonner comme je pardonne
moi-mme!_

 _Trivulce de Claudieuse._

--_ _Malheureux homme! murmura matre Folgat. Mais dj le cur
reprenait:

--Vous le voyez, messieurs, monsieur de Claudieuse ne met  sa
rtractation aucune condition. Il ne demande rien, sinon que la
vrit clate. Et cependant, je serai l'interprte des derniers
dsirs d'un mourant, en vous suppliant de ne pas prononcer, dans
le nouveau procs, le nom de la comtesse de Claudieuse.

Des larmes brillaient dans tous les yeux.

--Soyez sans inquitude, monsieur le cur, rpondit M. Daubigeon,
les derniers voeux de monsieur de Claudieuse seront exaucs. Le
nom de la comtesse ne sera pas prononc, il n'en sera pas besoin.
Le secret de sa faute sera religieusement gard par ceux qui le
connaissent.

Il tait quatre heures  ce moment.

Une heure plus tard, arrivrent au tribunal un gendarme et Michel,
le fils du mtayer de Boiscoran, qui avaient t chargs d'aller
vrifier les dclarations de Cocoleu.

Ils rapportaient le fusil dont le misrable s'tait servi, et
qu'il avait cach dans une tanire qu'il s'tait creuse dans les
bois de Rochepommier, et o Michel l'avait dcouvert le lendemain
du crime.

Dsormais l'innocence de Jacques tait plus claire que le jour, et
bien qu'il dt rester sous le coup de sa condamnation jusqu' la
rforme du jugement, il fut dcid, le prsident des assises,
M. Domini, et M. Du Lopt de la Gransire s'en mlant, qu'il serait
mis le soir mme en libert provisoire.

 matre Folgat et  matre Magloire revenait l'agrable mission
d'annoncer au prisonnier cette heureuse nouvelle.

Ils le trouvrent marchant comme un fou dans sa cellule, en proie
aux plus indicibles angoisses, depuis les mots d'espoir que lui
avait, le matin, adresss M. Daubigeon. Oui, il esprait... et
cependant, quand il sut qu'il tait sauv, qu'il tait libre, il
s'affaissa comme une masse sur une chaise, moins fort contre la
joie que contre la douleur. Mais on se remet vite de telles
motions. Quelques instants plus tard, Jacques de Boiscoran,
donnant le bras  ses dfenseurs, sortait de cette prison o il
avait, pendant des mois, endur tout ce que peut souffrir un
honnte homme. Effroyable expiation de ce qui, pour tant de gens,
est  peine une faute lgre.

En arrivant rue de la Rampe:

--On ne vous attend certes pas, dit matre Folgat  son client;
ralentissez le pas, tandis que je me prsenterai le premier.

Il trouva les parents et les amis de Jacques runis au salon,
dvors d'anxit, car ils ignoraient encore ce qu'il pouvait y
avoir de fond dans les bruits vagues arrivs jusqu' eux. Avec
les plus savantes prcautions, le jeune avocat entreprit de les
prparer  la vrit; mais Mlle Denise l'interrompit:

--O est Jacques?

Jacques tait  ses genoux, perdu de reconnaissance et d'amour...

Le lendemain eut lieu l'enterrement du comte de Claudieuse et de
la plus jeune de ses filles, et le soir mme, la comtesse quittait
Sauveterre pour s'tablir chez son pre,  Paris, o elle ne
devait pas tarder  grossir le _Clan des rvoltes..._

Ainsi que cela devait tre, le jugement qui frappait Jacques fut
rform, et Cocoleu, reconnu coupable du crime du Valpinson, tait
condamn aux travaux forcs  perptuit.

Un mois plus tard, Jacques de Boiscoran pousait,  l'glise de
Brchy, Mlle Denise de Chandor. Les tmoins du mari taient
matre Magloire et le docteur Seignebos, et ceux de la marie
matre Folgat et M. Daubigeon.

Mme l'excellent procureur de la Rpublique oublia quelque peu, ce
jour-l, la gravit de ses fonctions. Il ne cessait de rpter:
_Nunc est bibendum, nun pede libero, Pulsanda tellus..._

Et il but, en effet, et il ouvrit le bal avec la marie.

M. Galpin-Daveline, envoy en Afrique, n'assista pas  ces noces.
Mais Mchinet y brilla, dbarrass, grce  Jacques, de tous ses
soucis d'argent.

Et, aujourd'hui, les poux Blangin ont presque tout dvor
l'argent qu'ils avaient extorqu  Mlle Denise de Chandor.

Cheminot, garde particulier de Boiscoran, est la terreur des
vagabonds.

Et Goudar, jardinier ppiniriste, vend les plus belles pches de
Paris.



    [1] Pantalon.
    [2] Caprice, fantaisie.
    [3] Anctre des guides Michelin.
    [4] Chanter femme sensible : se dit d'une demande qui
restera sans rsultat.
    [5]  l'poque, les conscrits taient tirs au sort. Les
premiers numros, dans la limite du contingent prvu
devaient faire leur service militaire.
    [6] Une cole : une faute de conduite, une sottise.
    [7] Toutes les herbes de la Saint-Jean : tous les
moyens ncessaires.





End of the Project Gutenberg EBook of La corde au cou, by Emile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CORDE AU COU ***

***** This file should be named 15107-8.txt or 15107-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.net/1/5/1/0/15107/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.net/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
