Project Gutenberg's Les petites filles modles, by Comtesse de Sgur

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Title: Les petites filles modles

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: February 14, 2005 [EBook #15059]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODLES ***




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Mme la Comtesse de Sgur
(ne Rostopchine)


LES PETITES FILLES MODLES


(1857)



Table des matires

Prface
I. Camille et Madeleine.
II. La promenade, l'accident.
III. Marguerite.
IV. Runion sans sparation.
V. Les fleurs cueillies et
remplaces.
VI. Un an aprs: le chien enrag.
VII. Camille punie.
VIII. Les hrissons.
IX. Poires voles.
X. La poupe mouille.
XI. Jeannette la voleuse.
XII. Visite chez Sophie.
XIII. Visite au potager.
XIV. Dpart.
XV. Sophie mange du cassis; ce qui en
rsulte.
XVI. Le cabinet de pnitence.
XVII. Le lendemain.
XVIII. Le rouge-gorge.
XIX. L'illumination.
XX. La pauvre femme.
XXI. Installation de Franoise et
Lucie.
XXII. Sophie veut exercer la charit.
XXIII. Les rcits.
XXIV. Visite chez Hurel.
XXV. Un vnement tragique.
XXVI. La petite vrole.
XXVII. La fte.
XXVIII. La partie d'ne.



Prface

Mes _Petites filles modles _ne sont pas une cration; elles
existent bien rellement: ce sont des portraits; la preuve en est
dans leurs imperfections mmes. Elles ont des dfauts, des ombres
lgres qui font ressortir le charme du portrait et attestent
l'existence du modle. Camille et Madeleine sont une ralit dont
peut s'assurer toute personne qui connat l'auteur.

Comtesse de Sgur, ne Rostopchine.



I. Camille et Madeleine.

Mme de Fleurville tait la mre de deux petites filles, bonnes,
gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus
tendre attachement. On voit souvent des frres et des soeurs se
quereller, se contredire et venir se plaindre  leurs parents
aprs s'tre disputs de manire qu'il soit impossible de dmler
de quel ct vient le premier tort. Jamais on n'entendait une
discussion entre Camille et Madeleine. Tantt l'une, tantt
l'autre cdait au dsir exprim par sa soeur.

Pourtant leurs gots n'taient pas exactement les mmes. Camille,
plus ge d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus
tourdie, prfrant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle
aimait  courir,  faire et  entendre du tapage. Jamais elle ne
s'amusait autant que lorsqu'il y avait une grande runion
d'enfants, qui lui permettait de se livrer sans rserve  ses jeux
favoris.

Madeleine prfrait au contraire  tout ce joyeux tapage les soins
qu'elle donnait  sa poupe et  celle de Camille, qui, sans
Madeleine, et risqu souvent de passer la nuit sur une chaise et
de ne changer de linge et de robe que tous les trois ou quatre
jours.

Mais la diffrence de leurs gots n'empchait pas leur parfaite
union. Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupe
ds que sa soeur exprimait le dsir de se promener ou de courir;
Camille, de son ct, sacrifiait son amour pour la promenade et
pour la chasse aux papillons ds que Madeleine tmoignait l'envie
de se livrer  des amusements plus calmes.

Elles taient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs,
et leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les
connaissaient les aimaient aussi et cherchaient  leur faire
plaisir.



II. La promenade, l'accident.

Un jour, Madeleine peignait sa poupe; Camille lui prsentait les
peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les
lits de poupe, transportait les armoires, les commodes, les
chaises, les tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur
dmnagement: car ces dames (les poupes) avaient chang de
maison.

MADELEINE.--Je t'assure, Camille, que les poupes taient mieux
loges dans leur ancienne maison; il y avait bien plus de place
pour leurs meubles.

CAMILLE.--Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles taient
ennuyes de leur vieille maison. Elles trouvent d'ailleurs
qu'ayant une plus petite chambre elles y auront plus chaud.

MADELEINE.--Oh! quant  cela, elles se trompent bien, car elles
sont prs de la porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits
sont tout contre la fentre, qui ne leur donnera pas de chaleur
non plus.

CAMILLE.--Eh bien! quand elles auront demeur quelque temps dans
cette nouvelle maison, nous tcherons de leur en trouver une plus
commode. Du reste, cela ne te contrarie pas, Madeleine?

MADELEINE.--Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait
plaisir.

Camille, ayant achev le dmnagement des poupes, proposa 
Madeleine, qui avait fini de son ct de les coiffer et de les
habiller, d'aller chercher leur bonne pour faire une longue
promenade. Madeleine y consentit avec plaisir; elles appelrent
donc lisa.

Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?

LISA.--Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel ct
irons-nous?

CAMILLE.--Du ct de la grande route, pour voir passer les
voitures; veux-tu, Madeleine?

MADELEINE.--Certainement; et si nous voyons de pauvres femmes et
de pauvres enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais
emporter cinq sous.

CAMILLE.--Oh! oui, tu as raison, Madeleine; moi, j'emporterai
dix sous.

Voil les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
bonne, et arrivent  la barrire qui les sparait de la route; en
attendant le passage des voitures, elles s'amusent  cueillir des
fleurs pour en faire des couronnes  leurs poupes.

Ah! j'entends une voiture, s'crie Madeleine.

--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientt la voir.

--coute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?

--Non, je n'entends que la voiture qui roule.

Madeleine ne s'tait pas trompe: car, au moment o Camille
achevait de parler, on entendit bien distinctement des cris
perants, et, l'instant d'aprs, les petites filles et la bonne,
qui taient restes immobiles de frayeur, virent arriver une
voiture attele de trois chevaux de poste lancs ventre  terre,
et que le postillon cherchait vainement  retenir.

Une dame et une petite fille de quatre ans, qui taient dans la
voiture, poussaient les cris qui avaient alarm Camille et
Madeleine.

 cent pas de la barrire, le postillon fut renvers de son sige,
et la voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant
plus retenus ni dirigs, redoublrent de vitesse et s'lancrent
vers un foss trs profond, qui sparait la route d'un champ
labour. Arrive en face de la barrire o taient Camille,
Madeleine et leur bonne, toutes trois ples d'effroi, la voiture
versa dans le foss; les chevaux furent entrans dans la chute;
on entendit un cri perant, un gmissement plaintif, puis plus
rien.

Quelques instants se passrent avant que la bonne ft assez
revenue de sa frayeur pour songer  secourir cette malheureuse
dame et cette pauvre enfant, qui probablement avaient t tues
par la violence de la chute. Aucun cri ne se faisait plus
entendre. Et le malheureux postillon, cras par la voiture, ne
fallait-il pas aussi lui porter secours?

Enfin, elle se hasarda  s'approcher de la voiture culbute dans
le foss. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.

Un des chevaux avait t tu; un autre avait la cuisse casse et
faisait des efforts impuissants pour se relever; le troisime,
tourdi et effray de sa chute, tait haletant et ne bougeait pas.

Je vais essayer d'ouvrir la portire, dit la bonne; mais
n'approchez pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils
pourraient vous tuer.

Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et
couvertes de sang.

Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
grivement blesses.

Camille et Madeleine pleuraient. lisa, esprant encore que la
mre et l'enfant n'taient qu'vanouies, essaya de dtacher la
petite fille des bras de sa mre, qui la tenait fortement serre
contre sa poitrine; aprs quelques efforts, elle parvient 
dgager l'enfant, qu'elle retire ple et sanglante. Ne voulant pas
la poser sur la terre humide, elle demande aux deux soeurs si
elles auront la force et le courage d'emporter la pauvre petite
jusqu'au banc qui est de l'autre ct de la barrire.

Oh! oui, ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la
porter, nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de
sang; mais elle n'est pas morte, j'en suis sre. Oh non! non, elle
ne l'est pas. Donnez, donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.

--Je ne peux pas, Camille, rpondit Madeleine d'une voix faible
et tremblante. Ce sang, cette pauvre mre morte, cette pauvre
petite morte aussi, je crois, m'tent la force ncessaire pour
t'aider. Je ne puis... que pleurer.

--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force,
car il le faut, le bon Dieu m'aidera.

En disant ces mots elle relve la petite, la prend dans ses bras,
et malgr ce poids trop lourd pour ses forces et son ge, elle
cherche  gravir le foss; mais son pied glisse, ses bras vont
laisser chapper son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa
frayeur et sa rpugnance, s'lance au secours de sa soeur et
l'aide  porter l'enfant; elles arrivent au haut du foss,
traversent la route, et vont tomber puises sur le banc que leur
avait indiqu lisa.

Camille tend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de
l'eau qu'elle a t chercher dans un foss; Camille lave et essuie
avec son mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne
peut retenir un cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite
n'a pas de blessure.

Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas
blesse... elle vit! elle vit... elle vient de pousser un
soupir... Oui, elle respire, elle ouvre les yeux.

Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre
connaissance. Elle regarde autour d'elle d'un air effray.

Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!

--Ta maman va venir, ma bonne petite, rpond Camille en
l'embrassant. Ne pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur
Madeleine.

--Non, non, je veux voir maman; ces mchants chevaux ont emport
maman.

--Les mchants chevaux sont tombs dans un grand trou; ils n'ont
pas emport ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voil ma bonne
lisa; elle apporte ta maman qui dort.

La bonne, aide de deux hommes qui passaient sur la route, avait
retir de la voiture la mre de la petite fille. Elle ne donnait
aucun signe de vie; elle avait  la tte une large blessure; son
visage, son cou, ses bras taient inonds de sang. Pourtant son
coeur battait encore; elle n'tait pas morte.

La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aide avertir bien
vite Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au
chteau la dame et l'enfant, relever le postillon, qui restait
tendu sur la route, et dteler les chevaux qui continuaient  se
dbattre et  ruer contre la voiture.

L'homme part. Un quart d'heure aprs, Mme de Fleurville arrive
elle-mme avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle
on dpose la dame. On secourt le postillon, on relve la voiture
verse dans le foss.

La petite fille, pendant ce temps, s'tait entirement remise:
elle n'avait aucune blessure; son vanouissement n'avait t caus
que par la peur et la secousse de la chute.

De crainte qu'elle ne s'effrayt  la vue du sang qui coulait
toujours de la blessure de sa mre, Camille et Madeleine
demandrent  leur maman de la ramener  pied avec elles. La
petite, habitue dj aux deux soeurs, qui la comblaient de
caresses, croyant sa mre endormie, consentit avec plaisir  faire
la course  pied.

Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.

MADELEINE.--Comment t'appelles-tu, ma chre petite?

MARGUERITE.--Je m'appelle Marguerite.

CAMILLE.--Et comment s'appelle ta maman?

MARGUERITE.--Ma maman s'appelle maman.

CAMILLE.--Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?

MARGUERITE.--Oh oui! elle s'appelle maman.

CAMILLE, _riant_.--Mais les domestiques ne l'appellent pas
maman?

MARGUERITE.--Ils l'appellent madame.

MADELEINE.--Mais, madame qui?

MARGUERITE.--Non, non. Pas madame qui; seulement madame.

CAMILLE.--Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop
petite; elle ne sait pas. Dis-moi, Marguerite, o allais-tu avec
ces mchants chevaux qui t'ont fait tomber dans le trou?

MARGUERITE.--J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante;
elle est mchante, elle gronde toujours. J'aime mieux rester avec
maman... et avec vous, ajouta-t-elle en baisant la main de Camille
et de Madeleine.

Camille et Madeleine embrassrent la petite Marguerite.

MARGUERITE.--Comment vous appelle-t-on?

CAMILLE.--Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle
Madeleine.

MARGUERITE.--Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman
Camille et maman Madeleine.

Tout en causant, elles taient arrives au chteau.
Mme de Fleurville s'tait empresse d'envoyer chercher un mdecin
et avait fait coucher Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom
tait grav sur une cassette qui se trouvait dans sa voiture, et
sur les malles attaches derrire. On avait band sa blessure pour
arrter le sang, et elle reprenait connaissance par degrs. Au
bout d'une demi-heure, elle demanda sa fille, qu'on lui amena.

Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman
tait malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.

Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal  la tte?

--Oui, mon enfant, bien mal.

--Je veux rester avec vous, maman.

--Non, ma chre petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en
iras avec ces bonnes petites filles; je vois  leur physionomie
qu'elles sont bien bonnes.

--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donn sa poupe; une
bien jolie poupe!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
confiture.

Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui
allait parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la
malade s'tait dj trop agite, conseilla  Marguerite d'aller
jouer avec ses deux petites mamans, pour que sa grande maman pt
dormir.

Marguerite, aprs avoir encore embrass Mme de Rosbourg, sortit
avec Camille et Madeleine.



III. Marguerite.

MADELEINE.--Prends tout ce que tu voudras, ma chre Marguerite;
amuse-toi avec nos joujoux.

MARGUERITE.--Oh! les belles poupes! En voil une aussi grande
que moi... En voil encore deux bien jolies!... Ah! cette grande
qui est couche dans un beau petit lit! elle est malade comme
pauvre maman... Oh! le beau petit chien! comme il a de beaux
cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le joli petit ne... Oh!
les belles petites assiettes! des tasses, des cuillers, des
fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des
salires! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite
commode pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux
poupes!... Comme c'est bien rang!... Les jolis petits livres!
Quelle quantit d'images! il y en a plein l'armoire!

Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet
 l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni
tout regarder  la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le
laisser encore, et, dans son indcision, rester au milieu de la
chambre, se tournant  droite,  gauche, sautant, battant des
mains de joie et d'admiration. Enfin, elle prit la petite
diligence attele de quatre chevaux, et elle demanda  Camille et
 Madeleine de sortir avec elle pour mener la voiture dans le
jardin.

Elles se mirent toutes trois  courir dans les alles et sur
l'herbe; aprs quelques tours, la diligence versa. Tous les
voyageurs qui taient dedans se trouvrent culbuts les uns sur
les autres; une glace de la portire tait casse.

Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'cria Marguerite en pleurant, j'ai
cass votre voiture, Camille. J'en suis bien fche; bien sr, je
ne le ferai plus.

CAMILLE.--Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien.
Nous allons ouvrir la portire, rasseoir les voyageurs  leurs
places, et je demanderai  maman de faire mettre une autre glace.

MARGUERITE.--Mais si les voyageurs ont mal  la tte, comme
maman?

MADELEINE.--Non, non, ils ont la tte trop dure. Tiens, vois-tu,
les voil tous remis, et ils se portent  merveille.

MARGUERITE.--Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la
peine.

La diligence releve, Marguerite continua  la traner, mais avec
plus de prcaution, car elle avait un trs bon coeur, et elle
aurait t bien fche de faire de la peine  ses petites amies.

Elles rentrrent au bout d'une heure pour dner, et couchrent
ensuite la petite Marguerite, qui tait trs fatigue.



IV. Runion sans sparation.

Pendant que les enfants jouaient, le mdecin tait venu voir
Mme de Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il
jugea que la quantit de sang qu'elle avait perdu rendait une
saigne inutile et empcherait l'inflammation. Il mit sur la
blessure un certain onguent de colimaons, recouvrit le tout de
feuilles de laitue qu'on devait changer toutes les heures,
recommanda la plus grande tranquillit, et promit de revenir le
lendemain.

Marguerite venait voir sa mre plusieurs fois par jour; mais elle
ne restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacit et son
babillage agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup
d'oeil de Mme de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet
de la malade, les deux soeurs emmenaient leur petite protge.

Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de
reconnaissance et de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg;
pendant sa convalescence elle exprimait souvent le regret de
quitter une personne qui l'avait traite avec tant d'amiti.

Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chre amie? dit un jour
Mme de Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Notre
petite Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et
Madeleine, qui seraient dsoles, je vous assure, d'tre spares
de Marguerite; je serai enchante si vous me promettez de ne pas
me quitter.

MADAME DE ROSBOURG.--Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux
yeux de votre famille?

MADAME DE FLEURVILLE.--Nullement. Je vis dans un grand isolement
depuis la mort de mon mari. Je vous ai racont sa fin cruelle dans
un combat contre les Arabes, il y a six ans. Depuis j'ai toujours
vcu  la campagne. Vous n'avez pas de mari non plus, puisque vous
n'avez reu aucune nouvelle du vtre depuis le naufrage du
vaisseau sur lequel il s'tait embarqu.

MADAME DE ROSBOURG.--Hlas! oui; il a sans doute pri avec ce
fatal vaisseau: car depuis deux ans, malgr toutes les recherches
de mon frre, le marin qui a presque fait le tour du monde, nous
n'avons pu dcouvrir aucune trace de mon pauvre mari, ni d'aucune
des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien, puisque vous me
pressez si amicalement de rester ici, je consens volontiers  ne
faire qu'un mnage avec vous et  laisser ma petite Marguerite
sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ainsi donc, chre amie, c'est une chose
dcide?

MADAME DE ROSBOURG.--Oui, puisque vous le voulez bien; nous
demeurerons ensemble.

MADAME DE FLEURVILLE.--Que vous tes bonne d'avoir cd si
promptement  mes dsirs, chre amie! je vais porter cette
heureuse nouvelle  mes filles; elles en seront enchantes.

Mme de Fleurville entra dans la chambre o Camille et Madeleine
prenaient leurs leons bien attentivement, pendant que Marguerite
s'amusait avec les poupes et leur racontait des histoires tout
bas, pour ne pas empcher ses deux amies de bien s'appliquer.

MADAME DE FLEURVILLE.--Mes petites filles, je viens vous
annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir. Mme de Rosbourg
et Marguerite ne nous quitteront pas, comme nous le craignions.

CAMILLE.--Comment! maman, elles resteront toujours avec nous?

MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg
me l'a promis.

--Oh! quel bonheur! dirent les trois enfants  la fois.
Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, aprs lui
avoir rendu ses caresses, dit  Camille et  Madeleine: Mes
chres enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme
vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application
au travail, d'obissance  mes ordres et de complaisance entre
vous. Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez
charges de son ducation, sous la direction de sa maman et de
moi. Pour la rendre bonne et sage, il faut lui donner toujours de
bons conseils et surtout de bons exemples.

CAMILLE.--Oh! ma chre maman, soyez tranquille; nous lverons
Marguerite aussi bien que vous nous levez. Je lui montrerai 
lire,  crire; et Madeleine lui apprendra  travailler,  tout
ranger,  tout mettre en ordre; n'est-ce pas, Madeleine?

MADELEINE.--Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille,
si douce, qu'elle ne nous donnera pas beaucoup de peine.

--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant
tantt Camille, tantt Madeleine. Je vous couterai, et je
chercherai toujours  vous faire plaisir.

CAMILLE.--Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux tre
bien sage, fais-moi l'amiti d'aller te promener pendant une
heure, comme je te l'ai dj dit. Depuis que nous avons commenc
nos leons, tu n'es pas sortie; si tu restes toujours assise, tu
perdras tes couleurs et tu deviendras malade.

MARGUERITE.--Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je
t'aime tant!

Camille allait cder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa
soeur: elle prvit tout de suite qu'en cdant une fois 
Marguerite il faudrait lui cder toujours et qu'elle finirait par
ne faire jamais que ses volonts. Elle prit donc Marguerite par la
main, et, ouvrant la porte, elle lui dit:

Ma chre Marguerite, Camille t'a dj dit deux fois d'aller te
promener, tu demandes toujours  rester encore un instant. Camille
a la bont de t'couter; mais cette fois nous _voulons _que tu
sortes. Ainsi, pour tre sage, comme tu nous le promettais tout 
l'heure, il faut te montrer obissante. Va, ma petite; dans une
heure tu reviendras.

Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui
sentait bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux,
de crainte de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il
fallait se soumettre, sortit lentement et descendit dans le
jardin.

Mme de Fleurville avait cout, sans mot dire, cette petite scne;
elle s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. Bien!
Madeleine, lui dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta
soeur. Puis elle sortit.



V. Les fleurs cueillies et remplaces.

Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite
aprs avoir march un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine
m'a-t-elle force de sortir?... Camille voulait bien me garder, je
l'ai bien vu!... Quand je suis seule avec Camille, elle me laisse
faire tout ce que je veux... Comme je l'aime, Camille!... J'aime
beaucoup Madeleine aussi; mais... je m'amuse davantage avec
Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour m'amuser?... Ah! j'ai
une bonne ide: je vais nettoyer et balayer leur petit jardin.

Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya,
balaya les feuilles tombes, et se mit ensuite  examiner toutes
les fleurs. Tout  coup l'ide lui vint de cueillir un beau
bouquet pour Camille et pour Madeleine.

Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes
les fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront
dans leur chambre, qui sentira bien bon!

Voil Marguerite enchante de son ide; elle cueille oeillets,
girofles, marguerites, roses, dahlias, rsda, jasmin, enfin tout
ce qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs  mesure
dans son tablier dont elle avait relev les coins, les entassait
tant qu'elle pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.

Quand elle eut tout cueilli, elle courut  la maison, entra
prcipitamment dans la chambre o travaillaient encore Camille et
Madeleine, et, courant  elles d'un air radieux:

Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous
apporte, comme c'est beau!

Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs
fripes, fanes, crases.

J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les
mettrons dans notre chambre, pour qu'elle sente bon!

Camille et Madeleine se regardrent en souriant. La gaiet les
gagna  la vue de ces paquets de fleurs fltries et de l'air
triomphant de Marguerite; enfin elles se mirent  rire aux clats
en voyant la figure rouge, dconcerte et mortifie de Marguerite.
La pauvre petite avait laiss tomber les fleurs par terre; elle
restait immobile, la bouche ouverte, et regardait rire Camille et
Madeleine.

Enfin Camille put parler.

O as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?

--Dans votre jardin.

--Dans notre jardin! s'crirent  la fois les deux soeurs, qui
n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre
jardin?

--Tout, tout, mme les boutons. Camille et Madeleine se
regardrent d'un air constern et douloureux. Marguerite, sans le
vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles rservaient toutes
ces fleurs pour offrir un bouquet  leur maman le jour de sa fte,
qui avait lieu le surlendemain, et voil qu'il n'en restait plus
une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage de
gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait
cru leur causer une si agrable surprise. Marguerite, tonne de
ne pas recevoir les remerciements et les baisers auxquels elle
s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et, lisant
leur chagrin sur leurs figures consternes, elle comprit vaguement
qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit  pleurer.

Madeleine rompit enfin le silence.

Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne
toucher  rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos
fleurs et tu nous as fait de la peine. Nous voulions donner
aprs-demain  maman, pour sa fte, un beau bouquet de fleurs plantes
et arroses par nous. Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus
rien  lui donner.

Les pleurs de Marguerite redoublrent. Nous ne te grondons pas,
reprit Camille, parce que nous savons que tu ne l'as pas fait par
mchancet; mais tu vois comme c'est vilain de ne pas nous
couter. Marguerite sanglotait.

Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant;
tu vois bien que nous ne sommes pas fches contre toi.

--Parce que... vous... tes... trop bonnes, ... dit Marguerite,
qui suffoquait; mais... vous... tes... tristes... Cela... me...
fait de la... peine... Pardon... pardon, ... Camille...
Madeleine... Je ne... le... ferai plus... bien sr.

Camille et Madeleine, touches du chagrin de Marguerite,
l'embrassrent et la consolrent de leur mieux.  ce moment,
Mme de Rosbourg entra; elle s'arrta, tonne en voyant les yeux
rouges et la figure gonfle de sa fille.

Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu mchante, par hasard?

--Oh non! madame, rpondit Madeleine; nous la consolons.

MADAME DE ROSBOURG.--De quoi la consolez-vous, chres petites?

MADELEINE.--De..., de... Madeleine rougit et s'arrta. Madame,
reprit Camille, nous la consolons, nous... nous... l'embrassons...
parce que..., parce que... Elle rougit et se tut  son tour. La
surprise de Mme de Rosbourg augmentait.

MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, dis-moi toi-mme pourquoi tu
pleures et pourquoi tes amies te consolent.

--Oh! maman, chre maman, s'cria Marguerite en se jetant dans
les bras de sa mre, j'ai t bien mchante; j'ai fait de la peine
 mes amies, mais c'tait sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les
fleurs de leur jardin; elles n'ont plus rien  donner  leur maman
pour sa fte, et, au lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon
Dieu! mon Dieu! que j'ai du chagrin!

--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chre enfant, je
tcherai de les rparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne
pas t'en vouloir. Sois indulgente et douce comme elles, chre
petite, tu seras aime comme elles et tu seras bnie de Dieu et de
ta maman.

Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air
attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda
immdiatement sa voiture.

Une demi-heure aprs, la calche de Mme de Rosbourg tait prte.
Elle y monta et se fit conduire  la ville de Moulins, qui n'tait
qu' cinq kilomtres de la maison de campagne de
Mme de Fleurville.

Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus
belles et les plus jolies.

Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de
m'apporter vous-mmes tous ces pots de fleurs chez
Mme de Fleurville. Je vous ferai indiquer la place o ils doivent
tre plants, et vous surveillerez ce travail. Je dsire que ce
soit fait la nuit, pour mnager une surprise aux petites de
Fleurville.

--Madame peut tre tranquille; tout sera fait selon ses ordres.
Au soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que
madame a choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.

--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la
plantation?

--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec
leurs pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce
soit trop cher?

--Non, non, c'est trs bien; les quarante francs vous seront
remis aussitt votre ouvrage termin.

Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au chteau de
Fleurville. (C'tait le nom de la terre de Mme de Fleurville.)
Elle donna ordre  son domestique d'attendre le marchand 
l'entre de la nuit et de lui faire planter les fleurs dans le
petit jardin de Camille et de Madeleine. Son absence avait t si
courte que ni Mme de Fleurville ni les enfants ne s'en taient
aperues.

 peine Mme de Rosbourg avait-elle quitt les petites, que toutes
trois se dirigrent vers leur jardin.

Peut-tre, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs
oublies, seulement de quoi faire un tout petit bouquet.

Hlas! il n'y avait rien: tout tait cueilli. Camille et Madeleine
regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite
avait bien envie de pleurer.

C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remde. Nous
tcherons d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus
tard.

MARGUERITE.--Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine;
j'ai quatre francs!

MADELEINE.--Merci, ma chre petite, il vaut mieux garder ton
argent pour les pauvres.

MARGUERITE.--Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine,
vous prendrez le mien, n'est-ce pas?

MADELEINE.--Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquitude, ne
pensons plus  tout cela, et prparons notre jardin pour y
replanter de nouvelles fleurs.

Les trois petites se mirent  l'ouvrage; Marguerite fut charge
d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois.
Camille et Madeleine bchrent avec ardeur; elles suaient 
grosses gouttes toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de
sa course, les rejoignit au jardin.

Oh! les bonnes ouvrires! s'cria-t-elle. Voil un jardin bien
bch! Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sre.

--Nous en aurons bientt, madame, vous verrez.

--Je n'en doute pas, car le bon Dieu rcompensera toujours les
bonnes petites filles comme vous.

La besogne tait finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent
soin de ranger leurs outils, et jourent pendant une heure dans
l'herbe et dans le bois. Alors la cloche sonna le dner, et chacun
rentra.

Le lendemain, aprs djeuner, les enfants allrent  leur petit
jardin pour achever de le nettoyer.

Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs
mille fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y taient
la veille. Elle s'arrta stupfaite, elle ne comprenait pas.

Madeleine et Marguerite arrivrent  leur tour, et toutes trois
restrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si
fraches, si varies, si jolies.

Enfin, un cri gnral tmoigna de leur bonheur; elles se
prcipitrent dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une
autre, les admirant toutes, folles de joie, mais ne comprenant
toujours pas comment ces fleurs avaient pouss et fleuri en une
nuit, et ne devinant pas qui les avait apportes.

C'est le bon Dieu, dit Camille.

--Non, c'est plutt la sainte Vierge, dit Madeleine.

--Je crois que ce sont nos petits anges, reprit Marguerite.
Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.

Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville
en montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bont l'ont
touche; elle a t acheter tout cela  Moulins, pendant que vous
vous mettiez en nage pour rparer le mal caus par Marguerite.

On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois
enfants. Marguerite tait peut-tre plus heureuse que Camille et
Madeleine, car le chagrin qu'elle avait fait  ses amies pesait
sur son coeur.

Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet compos de
leurs plus belles fleurs, non seulement  Mme de Fleurville pour
sa fte, mais aussi  Mme de Rosbourg, comme tmoignage de leur
reconnaissance.



VI. Un an aprs: le chien enrag.

Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la
maison, sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait
Calino, et qui appartenait au garde, tait couch prs d'elles.

Marguerite cherchait  lui mettre au cou une couronne de
pquerettes que Camille venait de terminer. Quand la couronne
tait  moiti passe, le chien secouait la tte, la couronne
tombait, et Marguerite le grondait.

Mchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences,
je te donnerai une tape.

Et elle ramassait la couronne.

Baisse la tte, Calino.

Calino obissait d'un air indiffrent.

Marguerite passait avec effort la couronne  moiti, Calino
donnait un coup de tte: la couronne tombait encore.

Mauvaise bte! entt, dsobissant! dit Marguerite en lui
donnant une petite tape sur la tte.

Au mme moment, un chien jaune, qui s'tait approch sans bruit,
donna un coup de dent  Calino. Marguerite voulut le chasser: le
chien jaune se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il
continua son chemin la queue entre les jambes, la tte basse, la
langue pendante. Marguerite poussa un petit cri; puis, voyant du
sang  sa main, elle pleura.

Camille et Madeleine s'taient leves prcipitamment au cri de
Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit
quelques mots tout bas  Madeleine, puis elle courut chez
Mme de Fleurville.

Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a t mordue par un
chien enrag.

Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.

Comment sais-tu que le chien est enrag?

--Je l'ai bien vu, maman,  sa queue tranante,  sa tte basse,
 sa langue pendante,  sa dmarche trottinante; et puis il a
mordu Calino et Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino,
au lieu de se dfendre ou de crier, s'est tendu  terre sans
bouger.

--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite
les morsures dans l'eau frache, ensuite dans l'eau sale.

--Madeleine l'a mene dans la cuisine, maman. Mais que faire?

Mme de Fleurville, pour toute rponse, alla avec Camille trouver
Marguerite; elle regarda la morsure et vit un petit trou peu
profond qui ne saignait plus.

Vite, Rosalie (c'tait la cuisinire), un seau d'eau frache!
Donne-moi ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe
encore, encore; remue-la bien. Donne-moi une forte poigne de sel,
Camille, ... bien... Mets-le dans un peu d'eau... Trempe ta main
dans l'eau sale, chre Marguerite.

--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.

--Non, n'aie pas peur; ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand
mme cela te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu
serais trs malade.

Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite  tenir
sa main dans l'eau sale. S'apercevant de la frayeur de la pauvre
enfant, qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et
lui dit:

Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je
pense. Tous les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans
l'eau sale pendant un quart d'heure; tous les jours tu mangeras
deux fortes pinces de sel et une petite gousse d'ail. Dans huit
jours ce sera fini.

--Maman, dit Camille, n'en parlons pas  Mme de Rosbourg, elle
serait trop inquite.

--Tu as raison, chre enfant, dit Mme de Fleurville en
l'embrassant. Nous le lui raconterons dans un mois.

Camille et Madeleine recommandrent bien  Marguerite de ne rien
dire  sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui tait
obissante et qui n'tait pas bavarde, n'en dit pas un mot.
Pendant huit jours elle fit exactement ce que lui avait ordonn
Mme de Fleurville; au bout de trois jours sa petite main tait
gurie.

Aprs un mois, quand tout danger fut pass, Marguerite dit un jour
 sa maman: Maman, chre maman, vous ne savez pas que votre
pauvre Marguerite a manqu mourir.

--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air
bien malade.

--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite
tache rouge?

--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a pique!

--C'est un chien enrag qui m'a mordue. Mme de Rosbourg poussa
un cri touff, plit et demanda d'une voix tremblante:

Qui t'a dit que le chien tait enrag? Pourquoi ne me l'as-tu pas
dit tout de suite?

--Mme de Fleurville m'a recommand de faire bien exactement ce
qu'elle avait dit, sans quoi je deviendrais enrage et je
mourrais. Elle m'a dfendu de vous en parler avant un mois, chre
maman, pour ne pas vous faire peur.

--Et qu'a-t-on fait pour te gurir, ma pauvre petite? Est-ce
qu'on a appliqu un fer rouge sur la morsure?

--Non, maman, pas du tout, Mme de Fleurville, Camille et
Madeleine m'ont tout de suite lav la main  grande eau dans un
seau, puis elles me l'ont fait tremper dans de l'eau sale,
longtemps, longtemps; elles m'ont fait faire cela tous les matins
et tous les soirs, pendant une semaine, et m'ont fait manger, tous
les jours, deux pinces de sel et de l'ail.

Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive motion, et
courut chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements
plus prcis.

Mme de Fleurville confirma le rcit de la petite et rassura
Mme de Rosbourg sur les suites de cette morsure.

Marguerite ne court plus aucun danger, chre amie, soyez-en sre;
l'eau est le remde infaillible pour les morsures des btes
enrages; l'eau sale est bien meilleure encore. Soyez bien
certaine qu'elle est sauve.

Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle
exprima toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse
et les soins de Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de
la leur tmoigner  la premire occasion.



VII. Camille punie.

Il y avait  une lieue du chteau de Fleurville une petite fille
ge de six ans, qui s'appelait Sophie.  quatre ans, elle avait
perdu sa mre dans un naufrage; son pre se remaria et mourut
aussi peu de temps aprs. Sophie resta avec sa belle-mre,
Mme Fichini; elle tait revenue habiter une terre qui avait
appartenu  M. de Ran, pre de Sophie. Il avait pris plus tard le
nom de Fichini, que lui avait lgu, avec une fortune
considrable, un ami mort en Amrique; Mme Fichini et Sophie
venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si
Sophie tait aussi bonne que Camille et Madeleine.

Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller
se promener, on entendit le roulement d'une voiture et, bientt
aprs, une brillante calche s'arrta devant le perron du chteau;
Mme Fichini et Sophie en descendirent.

Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutrent-elles en faisant
une petite rvrence.

--Bonjour, mes petites, je vais au salon voir votre maman. Ne
vous drangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et
vous, mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant  Sophie d'une
voix dure et d'un air svre, soyez sage, sans quoi vous aurez le
fouet au retour.

Sophie n'osa pas rpliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini
s'approcha d'elle, les yeux tincelants:

Vous n'avez pas de langue pour rpondre, petite impertinente!

--Oui, maman, s'empressa de rpondre Sophie. Mme Fichini jeta
sur elle un regard de colre, lui tourna le dos et entra au salon.
Camille et Madeleine taient restes stupfaites. Marguerite
s'tait cache derrire une caisse d'oranges.

Quand Mme Fichini eut ferm la porte du salon, Sophie leva
lentement la tte, s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit
tout bas:

Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mre y est.

CAMILLE.--Pourquoi ta belle-mre t'a-t-elle gronde, Sophie?
Qu'est-ce que tu as fait?

SOPHIE.--Rien du tout. Elle est toujours comme cela.

MADELEINE.--Allons dans notre jardin o nous serons bien
tranquilles. Marguerite, viens avec nous.

SOPHIE, _apercevant Marguerite.--_Ah! qu'est-ce que c'est que
cette petite? je ne l'ai pas encore vue.

CAMILLE.--C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu
ne l'as pas encore vue, parce qu'elle tait malade quand nous
avons t te voir et qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espre,
Sophie, que tu l'aimeras. Elle s'appelle Marguerite. Madeleine
raconta  Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre
coururent au jardin.

SOPHIE.--Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que
les miennes. O avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux
graniums et ces charmants rosiers? Quelle dlicieuse odeur!

MADELEINE.--C'est Mme de Rosbourg qui nous a donn tout cela.

MARGUERITE.--Prenez garde, Sophie; vous crasez un beau
fraisier; reculez-vous.

SOPHIE.--Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.

MARGUERITE.--Mais vous crasez les fraises de Camille. Il ne
faut pas craser les fraises de Camille.

SOPHIE.--Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite
sotte.

Et, comme Marguerite cherchait  prserver les fraises en tenant
la jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colre et si
rudement que la pauvre Marguerite alla rouler  trois pas de l.

Aussitt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'lana sur
Sophie et lui appliqua un vigoureux soufflet.

Sophie se mit  crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait 
les apaiser. Camille tait toute rouge et toute honteuse. Au mme
instant parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et
Mme Fichini.

Mme Fichini commena par donner un bon soufflet  Sophie, qui
criait.

SOPHIE, _criant.--_Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!

MADAME FICHINI.--Deux quoi, petite sotte?

SOPHIE.--Deux soufflets qu'on m'a donns.

MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet.--_Tiens, voil
le second pour ne pas te faire mentir.

CAMILLE.--Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai
donn le premier.

Mme Fichini regarda Camille avec surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.--Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as
donn un soufflet  Sophie, qui vient en visite chez toi?

CAMILLE, _les yeux baisss.--_Oui, maman.

MADAME DE FLEURVILLE, _avec svrit.--_Et pourquoi t'es-tu
laiss emporter  une pareille brutalit?

CAMILLE, avec hsitation.--Parce que, parce que... (Elle lve
les yeux sur Sophie, qui la regarde d'un air suppliant.)

Parce que Sophie crasait mes fraises.

MARGUERITE, _avec feu.--_Non, ce n'est pas cela, c'est pour
me...

CAMILLE, lui mettant la main sur la bouche, avec vivacit.--Si
fait, si fait; c'est pour mes fraises. (Tout bas  Marguerite.)
Tais-toi, je t'en prie.

MARGUERITE, _tout bas.--_Je ne veux pas qu'on te croie mchante,
quand c'est pour me dfendre que tu t'es mise en colre.

CAMILLE.--Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi
jusqu'aprs le dpart de Mme Fichini.

Marguerite baisa la main de Camille et se tut.

Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'tait pass quelque chose
qui avait excit la colre de Camille, toujours si douce; mais
elle devinait qu'on ne voulait pas le raconter, par gard pour
Sophie. Pourtant elle voulait donner satisfaction  Mme Fichini et
punir Camille de cette vivacit inusite; elle lui dit d'un air
mcontent:

Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que
pour dner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucr.

Camille fondit en larmes et se disposa  obir  sa maman; avant
de se retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit: Pardonne-moi,
Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.

Sophie, qui au fond n'tait pas mchante, embrassa Camille, et lui
dit tout bas:

Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais pouss
Marguerite; ma belle-mre m'aurait fouette jusqu'au sang.

Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la
maison. Madeleine et Marguerite pleuraient  chaudes larmes de
voir pleurer Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser
Camille en racontant ce qui s'tait pass; mais elle se souvint
que Camille l'avait prie de n'en pas parler.

Mchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du
chagrin de ma pauvre Camille. Je la dteste...

Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
quelques instants aprs; on supposa que sa belle-mre la battait;
on ne se trompait pas; car,  peine en voiture, Mme Fichini
s'tait mise  gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle
lui avait tir fortement les cheveux.

 peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite
racontrent  Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille
s'tait emporte contre Sophie.

Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais
elle a t coupable de s'tre laisse aller  une pareille colre.
Je lui permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni
dessert ni plat sucr.

Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille et lui dirent
que sa punition se bornait  ne pas manger de dessert ni de plat
sucr. Camille soupira et resta bien triste.

C'est qu'il faut avouer que la bonne, la charmante Camille avait
un dfaut: elle tait un peu gourmande; elle aimait les bonnes
choses, et surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-l
on devait servir d'excellentes pches et du raisin que son
oncle avait envoys de Paris. Quelle privation de ne pas goter 
cet excellent dessert dont elle s'tait fait une fte! Elle
continuait donc d'avoir les yeux pleins de larmes.

Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de
ne pas avoir de dessert?

CAMILLE, _pleurant.--_Cela me fait de la peine de voir tout le
monde manger le beau raisin et les belles pches que mon oncle a
envoys, et de ne pas mme y goter.

MADELEINE.--Eh bien, ma chre Camille, je n'en mangerai pas non
plus, ni de plat sucr: cela te consolera un peu.

CAMILLE.--Non, ma chre Madeleine, je ne veux pas que tu te
prives pour moi; tu en mangeras, je t'en prie.

MADELEINE.--Non, non, Camille, j'y suis dcide. Je n'aurais
aucun plaisir  manger de bonnes choses dont tu serais prive.

Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassrent
vingt fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda 
Camille de ne parler  personne de sa rsolution.

Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en
manger, ou bien j'aurais l'air de vouloir la forcer  te
pardonner.

Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dner; mais elle
rsolut de raconter ensuite la gnreuse privation que s'tait
impose sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus
de mrite qu'elle tait, comme Camille, un peu gourmande.

L'heure du dner vint; les enfants taient tristes tous les trois.
Le plat sucr se trouva tre des croquettes de riz que Madeleine
aimait extrmement.

MADAME DE FLEURVILLE.--Madeleine, donne-moi ton assiette, que je
te serve des croquettes.

MADELEINE.--Merci, maman, je n'en mangerai pas.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui
les aimes tant!

MADELEINE.--Je n'ai plus faim, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.--Tu m'as demand tout  l'heure des pommes
de terre, et je t'en ai refus parce que je pensais aux croquettes
de riz, que tu aimes mieux que tout autre plat sucr.

MADELEINE, _embarrasse et rougissante.--_J'avais encore un peu
faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.

Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et
confuse; elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite,
dans la crainte que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit
gronde.

Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui
cache, et n'insiste plus.

Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pches et
une corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de
larmes; elle pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur
se prive de si bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les
deux corbeilles des regards d'envie.

Veux-tu commencer par le raisin ou par une pche, Madeleine?
demanda Mme de Fleurville.

--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.

--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de
plus en plus surprise; il est excellent.

--Non, maman, rpondit Madeleine qui se sentait faiblir  la vue
de ces beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis
fatigue, je voudrais me coucher.

--Tu n'es pas souffrante, chre petite? lui demanda sa mre avec
inquitude.

--Non, maman, je me porte trs bien; seulement je voudrais me
coucher.

Et Madeleine, se levant, alla dire adieu  sa maman et 
Mme de Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci
demanda d'une voix tremblante  Mme de Fleurville la permission de
suivre Madeleine. Mme de Fleurville, qui avait piti de son
agitation, le lui permit. Les deux soeurs partirent ensemble.

Cinq minutes aprs, tout le monde sortit de table; on trouva dans
le salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les
bras l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta
pour se coucher.

Camille tait reste au milieu du salon, suivant des yeux
Madeleine et rptant:

Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!

--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe
par la tte de Madeleine. Elle refuse le plat sucr, elle refuse
le dessert, et elle va se coucher une heure plus tt qu'
l'ordinaire.

--Si vous saviez, ma chre maman, comme Madeleine m'aime et comme
elle est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour tre
prive comme moi; et elle est alle se coucher parce qu'elle avait
peur de ne pouvoir rsister au raisin, qui tait si beau et
qu'elle aime tant!

--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser! s'cria
Mme de Fleurville.

Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots 
l'oreille de Mme de Rosbourg, qui passa immdiatement dans la
salle  manger.

Mme de Fleurville et Camille montrent chez Madeleine qui venait
de se coucher; ses grands yeux bleus taient fixs sur un portrait
de Camille, auquel elle souriait; Mme de Fleurville s'approcha de
son lit, la serra tendrement dans ses bras et lui dit:

Ma chre petite, ta gnrosit a rachet la faute de ta soeur et
effac la punition. Je lui pardonne  cause de toi, et vous allez
toutes deux manger des croquettes, du raisin et des pches que
j'ai fait apporter.

Au mme moment, lisa, la bonne, entra, apportant des croquettes
de riz sur une assiette, du raisin et des pches sur une autre.
Tout le monde s'embrassa. Mme de Fleurville descendit pour
rejoindre Mme de Rosbourg. Camille raconta  lisa combien
Madeleine avait t bonne; toutes deux donnrent  lisa une part
de leur dessert et, aprs avoir caus, s'tre bien embrasses,
avoir fait leur prire de tout leur coeur, Camille se dshabilla,
et toutes deux s'endormirent pour rver soufflets, gronderies,
tendresse, pardon et raisin.



VIII. Les hrissons.

Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises
sur leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.

Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir les
hrissons qu'on a attraps; il y en a quatre, la mre et les trois
petits.

Camille et Madeleine se levrent promptement et coururent voir les
hrissons qu'on avait mis dans un panier.

CAMILLE.--Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils
n'ont ni tte ni pattes.

MADELEINE.--Je crois qu'ils se sont rouls en boule, et que
leurs ttes et leurs pattes sont caches.

CAMILLE.--Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du
panier.

MADELEINE.--Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?

CAMILLE.--Tu vas voir.

Camille prend le panier, le renverse: les hrissons se trouvent
par terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hrissons
se droule, sort sa tte, puis ses pattes; les autres petits font
de mme et commencent  marcher,  la grande joie des petites
filles, qui restaient immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la
mre commena aussi  se drouler lentement et avana un peu la
tte. Quand elle aperut les trois enfants, elle resta quelques
instants indcise; puis, voyant que personne ne bougeait, elle
s'allongea tout  fait, poussa un cri en appelant ses petits et se
mit  trottiner pour se sauver.

Les hrissons se sauvent, s'cria Marguerite; les voil qui
courent tous du ct du bois.

Au mme moment le garde accourut.

Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont droules! Il ne fallait
pas les lcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal  les
rattraper.

Et le garde courut aprs les hrissons, qui allaient presque aussi
vite que lui; dj ils avaient gagn la lisire du bois; la mre
pressait et poussait ses petits. Ils n'taient plus qu' un pas
d'un vieux chne creux dans lequel ils devaient trouver un refuge
assur; le garde tait encore  sept ou huit pas en arrire; ils
avaient le temps de se soustraire au danger qui les menaait,
lorsqu'une dtonation se fit entendre. La mre roula morte 
l'entre du chne creux; les petits, voyant leur mre arrte,
s'arrtrent galement.

Le garde, qui avait tir son coup de fusil sur la mre, se
prcipita sur les petits et les jeta dans son carnier.

Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.

Pourquoi avez-vous tu cette pauvre bte, mchant Nicaise? dit
Camille avec indignation.

MADELEINE.--Les pauvres petits vont mourir de faim  prsent.

NICAISE.--Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim
qu'ils vont mourir: je vais les tuer.

MARGUERITE, _joignant les mains.--_Oh! pauvres petits; ne les
tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

NICAISE.--Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est
mauvais, le hrisson: a dtruit les petits lapins, les petits
perdreaux. D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas
sans leur mre.

CAMILLE.--Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander 
maman de sauver ces malheureuses petites btes.

Toutes trois coururent au salon, o travaillaient
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Maman, maman, madame, les pauvres
hrissons! ce mchant Nicaise va les tuer! La pauvre mre est
morte! Il faut les sauver, vite, vite!

MADAME DE FLEURVILLE.--Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver?
Pourquoi mchant Nicaise?

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Il faut aller vite. C'est Nicaise.
Il ne nous coute pas. Ces pauvres petits!

MADAME DE ROSBOURG.--Vous parlez toutes trois  la fois, mes
chres enfants; nous ne comprenons pas ce que vous demandez.
Madeleine, parle seule, toi qui es moins agite et moins
essouffle.

MADELEINE.--C'est Nicaise qui a tu une mre hrisson; il y a
trois petits, il veut les tuer aussi; il dit que les hrissons
sont mauvais, qu'ils tuent les petits lapins.

CAMILLE.--Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de
mauvaises btes.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi mentirait-il, Camille?

CAMILLE.--Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.--Tu le crois donc bien mchant? Pour avoir
le plaisir de tuer de pauvres petites btes inoffensives, il
inventerait contre elles des calomnies!

CAMILLE.--C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez
sauver ces petits hrissons? Ils sont si gentils!

MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Des hrissons gentils? c'est
une raret. Mais, chre amie, nous pourrions aller voir ce qu'il
en est et s'il y a moyen de laisser vivre ces pauvres orphelins.

Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigrent
vers le bois o on avait laiss le garde et les hrissons.

Plus de garde, plus de hrissons, ni morts ni vivants. Tout avait
disparu.

CAMILLE.-- mon Dieu! ces pauvres hrissons! je suis sre que
Nicaise les a tus.

MADAME DE FLEURVILLE.--Nous allons voir cela; allons jusque chez
lui.

Les trois petites coururent en avant. Elles se prcipitrent avec
imptuosit dans la maison du garde.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--O sont les hrissons? O les avez-vous
mis, Nicaise?

Le garde dnait avec sa femme. Il se leva lentement et rpondit
avec la mme lenteur:

Je les ai jets  l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du
potager.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.--Comme c'est mchant! comme c'est
vilain! Maman, maman, voil Nicaise qui a jet les petits
hrissons dans la mare.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient  la porte.

MADAME DE FLEURVILLE.--Vous avez eu tort de ne pas attendre,
Nicaise; mes petites dsiraient garder ces hrissons.

NICAISE.--Pas possible, madame; ils auraient pri avant deux
jours: ils taient trop petits. D'ailleurs c'est une mchante race
que le hrisson. Il faut la dtruire.

Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et
consternes.

Que faire, mes chres petites, sinon oublier ces hrissons?
Nicaise a cru bien faire en les tuant; et, en vrit, qu'en
auriez-vous fait? Comment les nourrir, les soigner?

Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais
ces hrissons leur faisaient piti; elles ne rpondirent rien et
revinrent  la maison un peu abattues.

Elles allaient reprendre leurs leons, lorsque Sophie arriva sur
un ne avec sa bonne.

Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dner et qu'elle se
dbarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.

SOPHIE.--Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh
bien, Marguerite, tu t'loignes?

MARGUERITE.--Vous avez fait punir l'autre jour ma chre Camille:
je ne vous aime pas, mademoiselle.

CAMILLE.--coute, Marguerite, je mritais d'tre punie pour
m'tre mise en colre: c'est trs vilain de s'emporter.

MARGUERITE, _l'embrassant tendrement.--_C'est pour moi, ma chre
Camille, que tu t'es mise en colre. Tu es toujours si bonne!
Jamais tu ne te fches.

Sophie avait commenc par rougir de colre; mais le mouvement de
tendresse de Marguerite arrta ce mauvais sentiment; elle sentit
ses torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:

Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui
suis la coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en rpondant
durement  la pauvre petite Marguerite, qui dfendait tes fraises.
C'est moi qui ai provoqu ta juste colre en repoussant Marguerite
et la jetant  terre; j'ai abus de ma force, j'ai froiss tous
tes bons et affectueux sentiments. Tu as bien fait de me donner un
soufflet; je l'ai mrit, bien mrit. Et toi aussi, ma bonne
petite Marguerite, pardonne-moi; sois gnreuse comme Camille. Je
sais que je suis mchante; mais, ajouta-t-elle en fondant en
larmes, je suis si malheureuse!

 ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se prcipitrent vers
Sophie, l'embrassrent, la serrrent dans leurs bras.

Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas,
nous t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tcherons de te
distraire.

Sophie scha ses larmes et essuya ses yeux....

Merci, mille fois merci, mes chres amies, je tcherai de vous
imiter, de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une
maman douce et bonne, je serais meilleure!

Mais j'ai si peur de ma belle-mre; elle ne me dit pas ce que je
dois faire, mais elle me bat toujours.

--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fche de t'avoir
dteste.

--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai t vraiment
dtestable le jour o je suis venue. Camille et Madeleine
demandrent  Sophie de leur permettre d'achever un devoir de
calcul et de gographie. Dans une demi-heure nous aurons fini et
nous irons vous rejoindre au jardin.

MARGUERITE.--Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de
devoir  faire.

SOPHIE.--Trs volontiers; nous allons courir dehors.

MARGUERITE.--Je vais te raconter ce qui est arriv ce matin 
trois pauvres petits hrissons et  leur maman. Et, tout en
marchant, Marguerite raconta toute la scne du matin.

SOPHIE.--Et o les a-t-on jets, ces hrissons?

MARGUERITE.--Dans la mare du potager.

SOPHIE.--Allons les voir; ce sera trs amusant.

MARGUERITE.--Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau; maman
l'a dfendu.

SOPHIE.--Non, non; nous regarderons de loin. Elles coururent
vers la mare et, comme elles ne voyaient rien, elles approchrent
un peu.

SOPHIE.--En voil un, en voil un! je le vois; il n'est pas
mort, il se dbat. Approche, approche; vois-tu?

MARGUERITE.--Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se dbat!
les autres sont morts.

SOPHIE.--Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bton pour
qu'il meure plus vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.

MARGUERITE.--Tu as raison. Pauvre bte! le voici tout prs de
nous.

SOPHIE.--Voil un grand bton: donne-lui un coup sur la tte, il
enfoncera.

MARGUERITE.--Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit
hrisson; et puis, maman ne veut pas que j'approche de la mare.

SOPHIE.--Pourquoi?

MARGUERITE.--Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.

SOPHIE.--Quelle ide! Il n'y a pas le moindre danger.

MARGUERITE.--C'est gal! il ne faut pas dsobir  maman.

SOPHIE.--Eh bien,  moi on n'a rien dfendu; ainsi je vais
tcher d'enfoncer ce petit hrisson.

Et Sophie, s'avanant avec prcaution vers le bord de la mare,
allongea le bras et donna un grand coup au hrisson, avec la
longue baguette qu'elle tenait  la main. Le pauvre animal
disparut un instant, puis revint sur l'eau, o il continua  se
dbattre. Sophie courut vers l'endroit o il avait reparu, et le
frappa d'un second coup de sa baguette. Mais, pour l'atteindre il
lui avait fallu allonger beaucoup le bras; au moment o la
baguette retombait, le poids de son corps l'entranant, Sophie
tomba dans l'eau; elle poussa un cri dsespr et disparut.

Marguerite s'lana pour secourir Sophie, aperut sa main qui
s'tait accroche  une touffe de gent, la saisit, la tira 
elle, parvint  faire sortir de l'eau le haut du corps de la
malheureuse Sophie, et lui prsenta l'autre main pour achever de
la retirer.

Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd
qui l'entranait elle-mme dans la mare; enfin ses forces
trahirent son courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit
tomber avec Sophie.

La courageuse enfant ne perdit pas la tte, malgr l'imminence du
danger; elle se souvint d'avoir entendu dire  Mme de Fleurville
que, lorsqu'on arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour
remonter  la surface, frapper le sol du pied; aussitt qu'elle
sentit le fond, elle donna un fort coup de pied, remonta
immdiatement au-dessus de l'eau, saisit un poteau qui se trouva 
porte de ses mains, et russit, avec cet appui,  sortir de la
mare.

N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers
la maison en criant: Au secours, au secours! Des faucheurs et
des faucheuses qui travaillaient prs de l accoururent  ses
cris.

Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait
Marguerite.

--Mlle Marguerite est tombe dans l'eau, criaient les bonnes
femmes; au secours!

--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite dsole;
allez vite  son secours.

Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut  la
mare, aperut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu 
la surface de l'eau, y plongea un long crochet qui servait 
charger le foin, accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea
le bras, saisit la petite fille par la taille, et l'enleva non
sans peine.

Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant
le danger qu'elle avait couru elle-mme, et ne pensant qu' celui
de Sophie, pleurait  chaudes larmes et suppliait qu'on ne
s'occupt pas d'elle et qu'on retournt  la mare.

Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentrent le
tumulte en criant et pleurant avec Marguerite.

Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur
extraordinaire, arrivrent prcipitamment et poussrent toutes
deux un cri de terreur  la vue de Marguerite, dont les cheveux et
les vtements ruisselaient.

Mon enfant, mon enfant! s'cria Mme de Rosbourg. Que t'est-il
donc arriv? Pourquoi ces cris?

--Maman, ma chre maman, Sophie se noie, Sophie est tombe dans
la mare!

 ces mots, Mme de Fleurville se prcipita vers la mare, suivie du
garde et des domestiques. Elle ne tarda pas  rencontrer la
faneuse avec Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait 
chaudes larmes.

Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le dsespoir de Marguerite,
ne comprenant pas bien ce qui la dsolait ainsi, et sentant la
ncessit de la calmer, lui dit avec assurance:

Sophie est sauve, chre enfant; elle va trs bien, calme-toi, je
t'en conjure.

--Mais qui l'a sauve? je n'ai vu personne.

--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais. Cette
assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans
rsistance. Quand elle fut bien essuye, sche et rhabille, sa
maman lui demanda ce qui tait arriv. Marguerite lui raconta
tout, mais en attnuant ce qu'elle sentait tre mauvais dans
l'insistance de Sophie  faire prir le pauvre hrisson et 
approcher de la mare, malgr l'avertissement qu'elle avait reu.
Tu vois, chre enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille
fois, si j'avais raison de te dfendre d'approcher de la mare. Tu
as agi comme une petite fille sage, courageuse et gnreuse...
Allons voir ce que devient Sophie. Sophie avait t emporte par
Mme de Fleurville et lisa chez Camille et Madeleine, qui
l'accompagnaient. On l'avait galement dshabille, essuye,
frictionne, et on lui passait une chemise de Camille, quand la
porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra. Sophie devint
rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et inattendue de
Mme Fichini avait stupfi tout le monde. Qu'est-ce que
j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre jolie robe
en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,
j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse  l'avenir. Et,
avant que personne ait eu le temps de s'y opposer, elle tira de
dessous son chle une forte verge, s'lana sur Sophie et la
fouetta  coups redoubls, malgr les cris de la pauvre petite,
les pleurs et les supplications de Camille et de Madeleine, et les
remontrances de Mme de Fleurville et d'lisa, indignes de tant de
svrit. Elle ne cessa de frapper que lorsque la verge se brisa
entre ses mains; alors elle en jeta les morceaux et sortit de la
chambre. Mme de Fleurville la suivit pour lui exprimer son
mcontentement d'une punition aussi injuste que barbare.

Croyez, chre dame, rpondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen
d'lever des enfants; le fouet est le meilleur des matres. Pour
moi, je n'en connais pas d'autres.

Si Mme de Fleurville n'et cout que son indignation, elle et
chass de chez elle une si mchante femme; mais Sophie lui
inspirait une piti profonde: elle pensa que se brouiller avec la
belle-mre, c'tait priver la pauvre enfant de consolations et
d'appui. Elle se fit donc violence et se borna  discuter avec
Mme Fichini les inconvnients d'une rpression trop svre. Tous
ces raisonnements chourent devant la scheresse de coeur et
l'intelligence borne de la mauvaise mre, et Mme de Fleurville se
vit oblige de patienter et de subir son odieuse compagnie.

Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrrent chez Camille et
Madeleine, elles furent surprises de les trouver toutes deux
pleurant, et Sophie en chemise, criant, courant et sautant par
excs de souffrance, le corps ray et rougi par la verge dont les
dbris gisaient  terre.

Mme de Rosbourg et Marguerite restrent immobiles d'tonnement.

Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite,
prte elle-mme  pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi
est-elle couverte de raies rouges?

--C'est sa mchante belle-mre qui l'a fouette, chre
Marguerite. Pauvre Sophie! pauvre Sophie!

Les trois petites entourrent Sophie et parvinrent  la consoler 
force de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps lisa
avait racont  Mme de Rosbourg la froide cruaut de Mme Fichini,
qui n'avait vu dans l'accident de sa fille qu'une robe salie, et
qui avait puni ce manque de soin par une si cruelle flagellation.
L'indignation de Mme de Rosbourg gala celle de Mme de Fleurville
et d'lisa; les mmes motifs lui firent supporter la prsence de
Mme Fichini.

Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands
efforts pour tre polies  table avec Mme Fichini. La pauvre
Sophie n'osait ni parler ni lever les yeux; immdiatement aprs le
dner, les enfants allrent jouer dehors. Quand Mme Fichini
partit, elle promit d'envoyer souvent Sophie  Fleurville, comme
le lui demandaient ces dames.

Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise crature, dit-elle
en jetant sur Sophie un regard de mpris, je serai enchante
de m'en dbarrasser le plus souvent possible; elle est si
mchante, qu'elle gte toutes mes parties de plaisir chez mes
voisins. Au revoir, chres dames... Montez en voiture, petite
sotte! ajouta-t-elle en donnant  Sophie une grande tape sur la
tte.

Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'taient
pas revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer;
elles rentrrent au salon, o, avec leur maman et avec
Mme de Rosbourg, elles causrent de Sophie et des moyens de la
tirer le plus souvent possible de la maison maternelle. Marguerite
tait couche depuis longtemps; Camille et Madeleine finirent par
se coucher aussi, en rflchissant au malheur de Sophie et en
remerciant le bon Dieu de leur avoir donn une si excellente mre.



IX. Poires voles.

Quelques jours aprs l'aventure des hrissons, Mme de Fleurville
avait  dner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engag
Mme Fichini et Sophie.

Camille et Madeleine n'taient jamais lgantes; leur toilette
tait simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de
Camille et les cheveux chtain clair de Madeleine, doux comme de
la soie, taient partags en deux touffes bien lisses, bien
nattes et rattaches au-dessus de l'oreille par de petits
peignes; lorsqu'on avait du monde  dner, on y ajoutait un noeud
en velours noir. Leurs robes taient en percale blanche tout unie;
un pantalon  petits plis et des brodequins en peau compltaient
cette simple toilette. Marguerite tait habille de mme;
seulement ses cheveux noirs, au lieu d'tre relevs, tombaient en
boucles sur son joli petit cou blanc et potel. Toutes trois
avaient le cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour
dont nous parlons, la chaleur tait touffante.

Quelques instants avant l'heure du dner, Mme Fichini arriva avec
une toilette d'une lgance ridicule pour la campagne. Sa robe de
soie lilas clair tait garnie de trois amples volants bords de
ruches, de dentelles, de velours; son corsage tait galement
bariol de mille enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que
sa jupe; l'ampleur de cette jupe tait telle, que Sophie avait t
relgue sur le devant de la voiture, au fond de laquelle
s'talait majestueusement Mme Fichini et sa robe. La tte de
Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de volants qui la
couvraient. La calche tait dcouverte; la socit tait sur le
perron. Mme Fichini descendit, triomphante, grasse, rouge,
bourgeonne. Ses yeux tincelaient d'orgueil satisfait; elle
croyait devoir tre l'objet de l'admiration gnrale avec sa robe
de mre Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau  plumes de
mille couleurs couvrant ses cheveux roux, et son cordon de
diamants sur son front bourgeonn. Elle vit avec une satisfaction
secrte les toilettes simples de toutes ces dames; Mmes de
Fleurville et de Rosbourg avaient des robes de taffetas noir uni;
aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevs en simples
bandeaux et natts par derrire; les dames du voisinage taient
les unes en mousseline unie, les autres en soie lgre; aucune
n'avait ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire.
Mme Fichini ne se trompait pas en pensant  l'effet que ferait sa
toilette; elle se trompa seulement sur la nature de l'effet
qu'elle devait produire: au lieu d'tre l'admiration, ce fut une
piti moqueuse.

Me voici, chres dames, dit-elle en descendant de voiture et en
montrant son gros pied chauss de souliers de satin lilas pareil 
la robe, et  bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme
saint Roch et son chien.

Sophie, masque d'abord par la robe de sa belle-mre, apparut 
son tour, mais dans une toilette bien diffrente: elle avait une
robe de grosse percale faite comme une chemise, attache  la
taille avec un cordon blanc; elle tenait ses deux mains tales
sur son ventre.

Faites la rvrence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas
donc!  quoi sert le matre de danse que j'ai pay tout l'hiver
dix francs la leon et qui vous a appris  saluer,  marcher et 
avoir de la grce? Quelle tournure a cette sotte avec ses mains
sur son ventre!

--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville; va embrasser
tes amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle
pour dtourner les penses de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous
ne mritons pas de pareilles lgances avec nos toilettes toutes
simples.

--Comment donc, chre madame! vous valez bien la peine qu'on
s'habille. Il faut bien user ses vieilles robes  la campagne.

Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, prs de
Mme de Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses
jupons repoussrent le fauteuil au moment o elle s'asseyait, et
l'lgante Mme Fichini tomba par terre.

Un rire gnral salua cette chute, rendue ridicule par le
ballonnement de tous les jupons, qui restrent bouffants, faisant
un norme cerceau au-dessus de Mme Fichini, et laissant 
dcouvert deux grosses jambes dont l'une gigotait avec
emportement, tandis que l'autre restait immobile dans toute son
ampleur.

Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini tendue sur le plancher,
comprima son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son
aide pour la relever; mais ses efforts furent impuissants, et il
fallut que deux voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en
aide.

 trois, ils parvinrent  relever Mme Fichini; elle tait rouge,
furieuse, moins de sa chute que des rires excits par cet
accident, et se plaignit d'une foulure  la jambe.

Sophie se tint prudemment  l'cart, pendant que sa belle-mre
recevait les soins de ces dames; quand le mouvement fut calm et
que tout fut rentr dans l'ordre, elle demanda tout bas  Camille
de s'loigner.

Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dner 
l'instant.

Sophie, sans rpondre, carta un peu ses mains de son ventre, et
dcouvrit une norme tache de caf au lait.

SOPHIE, _trs bas.--_Je voudrais laver cela.

CAMILLE, _bas.--_Comment as-tu pu faire cela en voiture?

SOPHIE, _bas.--_Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin 
djeuner: j'ai renvers mon caf sur moi.

CAMILLE, _bas.--_Pourquoi n'as-tu pas chang de robe pour venir
ici?

SOPHIE, _bas.--_Maman ne veut pas; depuis que je suis tombe
dans la mare, elle veut que j'aie des robes faites comme des
chemises, et que je les porte pendant trois jours.

CAMILLE, _bas.--_Ta bonne aurait d au moins laver cette tache,
et repasser ta robe.

SOPHIE, _bas.--_Maman le dfend; ma bonne n'ose pas.

Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite, toutes quatre
s'en vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de
l'eau, Marguerite du savon, elles lavent, elles frottent avec tant
d'activit que la tache disparat; mais la robe reste mouille, et
Sophie continue  y appliquer ses mains jusqu' ce que tout soit
sec. Elles rentrent toutes au salon au moment o l'on allait se
mettre  table. Mme Fichini boite un peu; elle est enchante de
l'intrt qu'elle croit inspirer, et ne fait pas attention 
Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.

Aprs dner, toute la socit va se promener. On se dirige vers le
potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espce
nouvelle, d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier
qui la produisait tait tout jeune et n'en avait que quatre.

Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces
poires.

Je vous engage, mesdames et messieurs,  venir les manger dans
huit jours; elles auront encore grossi et seront mres  point,
dit Mme de Fleurville.

Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et
des fleurs.

Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles
poires la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les
manger; mais comment faire? Tout le monde la verrait... Si je
pouvais rester toute seule en arrire! se dit-elle. Mais comment
pourrai-je loigner Camille, Madeleine et Marguerite? Qu'elles
sont ennuyeuses de ne jamais me laisser seule!

Tout en cherchant le moyen de rester derrire ses amies, elle
sentit que sa jarretire tombait.

Bon, voil un prtexte.

Et, s'arrtant prs du poirier tentateur, elle se mit  arranger
sa jarretire, regardant du coin de l'oeil si ses amies
continuaient leur chemin.

Que fais-tu l? dit Camille en se retournant.

SOPHIE.--J'arrange ma jarretire, qui est dfaite.

CAMILLE.--Veux-tu que je t'aide?

SOPHIE.--Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-mme.

CAMILLE.--Je vais t'attendre alors.

SOPHIE, _avec impatience.--_Mais non, va-t'en, je t'en supplie!
tu me gnes.

Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre
Madeleine et Marguerite.

Aussitt qu'elle fut loigne, Sophie allongea le bras, saisit une
poire, la dtacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle
tendit le bras, et, au moment o elle cueillait la seconde poire,
Camille se retourna et vit Sophie retirer prcipitamment sa main
et cacher quelque chose sous sa robe.

Camille, la sage, l'obissante Camille, qui et t incapable
d'une si mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de
commettre Sophie.

CAMILLE, _riant.--_Que fais-tu donc l, Sophie? Qu'est-ce que tu
mets dans ta poche? et pourquoi es-tu si rouge?

SOPHIE, _avec colre.--_Je ne fais rien du tout, mademoiselle;
je ne mets rien dans ma poche et je ne suis pas rouge du tout.

CAMILLE, _avec gaiet.--_Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es
rouge. Madeleine, Marguerite, regardez donc Sophie: elle dit
qu'elle n'est pas rouge.

SOPHIE, _pleurant.--_Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me
taquiner, pour me faire gronder que tu cries tant que tu peux que
je suis rouge; je ne suis pas rouge du tout. C'est bien mchant 
toi.

CAMILLE, _avec la plus grande surprise.--_Sophie, ma pauvre
Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement pas te
taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la
peine, pardonne-moi.

Et la bonne petite Camille courut  Sophie pour l'embrasser. En
approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la
repoussait; elle baissa les yeux, vit l'norme poche de Sophie, y
porta involontairement la main, sentit les poires, regarda le
poirier et comprit tout.

Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme
c'est mal, ce que tu as fait!

--Laisse-moi tranquille, petite espionne, rpondit Sophie avec
emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me
gronder; laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.

--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas
rester prs de toi et de ta poche pleine de poires voles.

La colre de Sophie fut alors  son comble; elle levait la main
pour frapper Camille, lorsqu'elle rflchit qu'une scne
attirerait l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires.
Elle abaissa son bras lev, tourna le dos  Camille, et,
s'chappant par une porte du potager, courut se cacher dans un
massif pour manger les fruits drobs.

Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne
s'aperut pas du retour de toute la socit et de la surprise avec
laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

Hlas! chre madame, s'cria Mme Fichini, deux de vos belles
poires ont disparu!

Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames. Sais-tu
ce qu'elles sont devenues, Camille? demanda Mme de Fleurville.
Camille ne mentait jamais. Oui, maman, je le sais.

--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?

--Oh non! maman.

--Mais alors o sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les
cueillir? Camille ne rpondit pas.

MADAME DE ROSBOURG.--Rponds, ma petite Camille; puisque tu sais
o elles sont, tu dois le dire.

CAMILLE, _hsitant.--_Je..., je... ne crois pas, madame...,
je... ne dois pas dire...

MADAME FICHINI, _riant aux clats.--_Ha, ha, ha! c'est comme
Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment ensuite. Ha, ha,
ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon dmon! Ha, ha, ha!
fouettez-la, chre madame, elle avouera.

CAMILLE, _avec vivacit.--_Non, madame, je ne fais pas comme
Sophie; je ne vole pas, et je ne mens jamais!

MADAME DE FLEURVILLE.--Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que
sont devenues ces poires, ne veux-tu pas le dire? Camille baissa
les yeux, rougit et rpondit tout bas: Je ne peux pas.

Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincrit de
Camille, qu'elle n'hsita pas  la croire innocente; elle
souponna vaguement que Camille se taisait par gnrosit; elle le
dit tout bas  Mme de Fleurville, qui regarda longuement sa fille,
secoua la tte et s'loigna avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
Cette dernire riait toujours d'un air moqueur. La pauvre Camille,
reste seule, fondit en larmes.

Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit
appeler par Madeleine, Sophie et Marguerite.

Camille! Camille! o es-tu donc? nous te cherchons depuis un
quart d'heure.

Camille scha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la
rougeur de ses yeux et le gonflement de son visage.

Camille, ma chre Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda
Marguerite avec inquitude.

--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.

Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommena  sangloter.
Madeleine et Marguerite l'entourrent de leurs bras et la
couvrirent de baisers, en lui demandant avec instance de leur
confier son chagrin.

Aussitt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la
souponnait d'avoir mang les belles poires que leur maman
conservait si soigneusement. Sophie, qui tait reste impassible
jusqu'alors, rougit, se troubla, et demanda enfin d'une voix
tremblante d'motion: Est-ce que tu n'as pas dit... que tu
savais..., que tu connaissais...

CAMILLE.--Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.

MADELEINE.--Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?

CAMILLE, _trs bas.--_Oui.

MADELEINE.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?

Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne rpondit pas.

Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite
s'tonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie.
Enfin Sophie, ne pouvant plus contenir son sincre repentir et sa
reconnaissance envers la gnreuse Camille, se jeta  genoux
devant elle en sanglotant: Pardon, oh pardon, Camille, ma bonne
Camille! J'ai t mchante, bien mchante; ne m'en veux pas.

Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflamm de colre; elle ne
lui pardonnait pas d'avoir caus un si vif chagrin  sa chre
Camille.

Mchante Sophie, s'cria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire
du mal; tu as fait punir un jour ma chre Camille, aujourd'hui tu
la fais pleurer; je te dteste, et cette fois-ci c'est pour de
bon; car, grce  toi, tout le monde croit Camille gourmande,
voleuse et menteuse.

Sophie tourna vers Marguerite son visage baign de larmes et lui
rpondit avec douceur:

Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose 
faire qu' demander pardon  Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle
en se levant, dire  ma belle-mre et  ces dames que c'est
moi qui ai vol les poires, que c'est moi qui dois subir une
svre punition; et que toi, bonne et gnreuse Camille, tu ne
mrites que des loges et des rcompenses.

--Arrte, Sophie, s'cria Camille en la saisissant par le bras;
et toi, Marguerite, rougis de ta duret, sois touche de son
repentir.

Marguerite, aprs une lutte visible, s'approcha de Sophie et
l'embrassa, les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et
cherchait  dgager sa main de celle de Camille pour courir  la
maison et tout avouer. Mais Camille la retint fortement et lui
dit:

coute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une trs grande
faute; mais tu l'as dj rpare en partie par ton repentir. Fais-en
l'aveu  maman et  Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire  ta
belle-mre, qui est si svre et qui te fouettera impitoyablement?

--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me
fouettera, je le sais; mais ne l'aurais-je pas mrit?

 ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre  laquelle taient
adosss les enfants et dont la porte tait ouverte.

J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la
serre au moment o vous accouriez prs de Camille, et c'est moi
qui me charge de toute l'affaire. Je raconterai 
Mme de Fleurville la vrit; je la cacherai  Mme Fichini, 
laquelle je dirai seulement que l'innocence de Camille a t
reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai bien de
nommer. Ma petite Camille, ta conduite a t belle, gnreuse,
au-dessus de tout loge. La tienne, Sophie, a t bien mauvaise au
commencement, belle et noble  la fin; toi, Marguerite, tu as t
trop svre, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour
Sophie; et toi, Madeleine, tu as t bonne et sage. Maintenant,
tchons de tout oublier et de finir gaiement la journe. Je vous
ai mnag une surprise: on va tirer une loterie; il y a des lots
pour chacune de vous.

Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un
air radieux, et les quatre petites filles, aprs s'tre
embrasses, coururent au salon. On les attendait pour commencer.

Sophie gagna un joli mnage et une papeterie.

Camille, un joli bureau avec une bote de couleurs, cent gravures
 enluminer, et tout ce qui est ncessaire pour dessiner, peindre
et crire.

Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie
bote  ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler.

Marguerite, une charmante poupe en cire et un trousseau complet
dans une jolie commode.



X. La poupe mouille.

Aprs avoir bien jou, bien caus, pris des glaces et des gteaux,
Sophie partit avec sa belle-mre; Camille, Madeleine et Marguerite
allrent se coucher.

Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui
avait racont l'histoire des poires, et toutes deux avaient
expliqu  Mme Fichini l'innocence de Camille sans faire
souponner Sophie.

Marguerite tait enchante de sa jolie poupe et de son trousseau.
Dans le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouv: 1
chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans
de velours noir; 1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;
1 ombrelle verte  manche d'ivoire; 6 paires de gants; 4 paires de
brodequins; 2 charpes en soie; 1 manchon et une plerine en
hermine. Dans le second tiroir: 6 chemises de jour; 6 chemises de
nuit; 6 pantalons; 6 jupons festonns et garnis de dentelle; 6
paires de bas; 6 mouchoirs; 6 bonnets de nuit; 6 cols; 6 paires de
manches; 2 corsets; 2 jupons de flanelle; 6 serviettes de
toilette; 6 draps; 6 taies d'oreiller; 6 petits torchons. Un sac
contenant des ponges, un dmloir, un peigne fin, une brosse 
tte, une brosse  peignes. Dans le troisime tiroir taient
toutes les robes et les manteaux et mantelets; il y avait: 1 robe
en mrinos cossais; 1 robe en popeline rose; 1 robe en taffetas
noir; 1 robe en toffe bleue; 1 robe en mousseline blanche; 1 robe
en nankin; 1 robe en velours noir; 1 robe de chambre en taffetas
lilas; 1 casaque en drap gris; 1 casaque en velours noir; 1 talma
en soie noire; 1 mantelet en velours gros bleu; 1 mantelet en
mousseline blanche brode. Marguerite avait appel Camille et
Madeleine pour voir toutes ces belles choses; ce jour-l et les
jours suivants elles employrent leur temps  habiller,
dshabiller, coucher et lever la poupe.

Un aprs-midi, Mme de Fleurville les appela: Camille, Marguerite,
mettez vos chapeaux; nous allons faire une promenade.

CAMILLE.--Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupe
et courons.

MARGUERITE.--Non, j'emporte ma poupe avec moi; je veux l'avoir
toujours dans mes bras.

MADELEINE.--Si tu la laisses traner, elle sera sale et
chiffonne.

MARGUERITE.--Mais je ne la laisserai pas traner, puisque je la
porterai dans mes bras.

CAMILLE.--C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine;
elle verra bien tout  l'heure qu'une poupe gne pour courir.

Marguerite s'entta  garder sa poupe, et toutes trois
rejoignirent bientt Mme de Fleurville.

O allons-nous, maman? dit Camille.

--Au moulin de la fort, mes enfants. Marguerite fit une petite
grimace, parce que le moulin tait au bout d'une longue avenue et
que la poupe tait un peu lourde pour ses petits bras. Arrive 
la moiti du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les
enfants ne fussent fatigues, s'assit au pied d'un gros arbre, et
leur dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre
de sa poche; Marguerite s'assit prs d'elle, mais Camille et
Madeleine, qui n'taient pas fatigues, couraient  droite, 
gauche, cueillant des fleurs et des fraises. Camille, Camille,
s'cria Madeleine, viens vite; voici une grande place pleine de
fraises.

Camille accourut et appela Marguerite.

Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises:
elles sont mres et excellentes. Marguerite se dpcha de
rejoindre ses amies, qui dposaient leurs fraises dans de grandes
feuilles de chtaignier. Elle se mit aussi  en cueillir; mais,
gne par sa poupe, elle ne pouvait  la fois les ramasser et les
tenir dans sa main, o elles s'crasaient  mesure qu'elle les
cueillait. Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupe? se
dit-elle tout bas; elle me gne pour courir, pour cueillir et
garder mes fraises. Si je la posais au pied de ce gros chne?...
il y a de la mousse; elle sera trs bien.

Elle assit la poupe au pied de l'arbre, sauta de joie d'en tre
dbarrasse, et cueillit des fraises avec ardeur.

Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux,
regarda le ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa
poche, se leva et appela les enfants.

Vite, vite, mes petites, retournons  la maison: voil un orage
qui s'approche; tchons de rentrer avant que la pluie commence.

Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent 
Mme de Fleurville.

MADAME DE FLEURVILLE.--Nous n'avons pas le temps de nous rgaler
de fraises, mes enfants; emportez-les avec vous. Voyez comme le
ciel devient noir; on entend dj le tonnerre.

MARGUERITE.--Ah! mon Dieu! j'ai peur.

MADAME DE FLEURVILLE.--De quoi as-tu peur, Marguerite?

MARGUERITE.--Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.

MADAME DE FLEURVILLE.--D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est
gnralement sur les arbres ou sur les chemines, qui sont plus
levs et prsentent une pointe aux nuages; ensuite le tonnerre ne
te ferait aucun mal quand mme il tomberait sur toi, parce que tu
as un fichu de soie et des rubans de soie  ton chapeau.

MARGUERITE.--Comment? la soie chasse le tonnerre?

MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, le tonnerre ne touche jamais aux
personnes qui ont sur elles quelque objet en soie. L't dernier,
un de mes amis qui demeure  Paris, rue de Varenne, revenait chez
lui par un orage pouvantable; le tonnerre est tomb sur lui, a
fondu sa montre, sa chane, les boucles de son gilet, les clefs
qui taient dans sa poche, les boutons d'or de son habit, sans lui
faire aucun mal, sans mme l'tourdir, parce qu'il avait une
ceinture de soie qu'il porte pour se prserver de l'humidit.

MARGUERITE.--Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai
plus peur du tonnerre.

MADAME DE FLEURVILLE.--Voil le vent d'orage qui s'lve;
courons vite, dans dix minutes la pluie tombera  torrents.

Les trois enfants se mirent  courir.

Mme de Fleurville suivait en marchant trs vite; mais elles
avaient beau se dpcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les
gouttes commencrent  tomber plus serres, le vent soufflait avec
violence; les enfants avaient relev leurs jupons sur leurs ttes,
elles riaient tout en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs
jupons gonfls par le vent, des larges gouttes qui les
mouillaient, et elles espraient bien recevoir tout l'orage avant
d'arriver  la maison. Mais elles entraient dans le vestibule au
moment o la grle et la pluie commenaient  leur fouetter le
visage et  les tremper.

Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes
enfants, dit Mme de Fleurville.

Et elle-mme monta dans sa chambre pour ter ses vtements
mouills.

Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soire; la
pluie continua de tomber avec violence; les petites jourent 
cache-cache dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg
jourent avec elles jusqu' huit heures. Marguerite alla se
coucher; Camille et Madeleine, fatigues de leurs jeux, prirent
chacune un livre; elles lisaient attentivement: Camille, le
_Robinson suisse, _Madeleine, les _Contes de Grimm, _lorsque
Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et criant.

Camille et Madeleine jetrent leurs livres et se prcipitrent
avec terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg
s'taient aussi leves prcipitamment et interrogeaient Marguerite
sur la cause de ses cris.

Marguerite ne pouvait rpondre; les larmes la suffoquaient.
Mme de Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et,
s'tant assure que la petite fille n'tait pas blesse, elle
s'inquita plus encore du dsespoir de Marguerite.

Enfin elle put articuler: Ma... poupe... ma... poupe...

--Qu'est-il donc arriv? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite...
parle... je t'en prie.

--Ma... poupe... Ma belle... poupe est reste... dans... la
fort... au pied... d'un arbre... Ma poupe, ma pauvre poupe!

Et Marguerite recommena  sangloter de plus belle. Ta poupe
neuve dans la fort! s'cria Mme de Rosbourg. Comment peut-elle
tre dans la fort?

--Je l'ai emporte  la promenade et je l'ai assise sous un gros
chne, parce qu'elle me gnait pour cueillir des fraises; quand
nous nous sommes sauves  cause de l'orage, j'ai eu peur du
tonnerre et je l'ai oublie sous l'arbre.

--Peut-tre le chne l'aura-t-il prserve de la pluie. Mais
pourquoi l'as-tu emporte? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter
de poupe quand on va faire une promenade un peu longue.

--Camille et Madeleine m'ont conseill de la laisser, mais je
n'ai pas voulu.

--Voil, ma chre Marguerite, comment le bon Dieu punit
l'enttement et la draison; Il a permis que tu oubliasses ta
pauvre poupe et tu auras jusqu' demain l'inquitude de la savoir
peut-tre trempe et gte, peut-tre dchire par les btes qui
habitent la fort, peut-tre vole par quelque passant.

--Je vous en prie, ma chre maman, dit Marguerite en joignant les
mains, envoyez le domestique chercher ma poupe dans la fort; je
lui expliquerai si bien o elle est qu'il la trouvera tout de
suite.

--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une
pluie battante dans une fort noire, au risque de se rendre malade
ou d'tre attaqu par un loup? Je ne reconnais pas l ton bon
coeur.

--Mais ma poupe, ma pauvre poupe, que va-t-elle devenir? Mon
Dieu, mon Dieu! elle sera trempe, salie, perdue!

--Chre enfant, je suis trs peine de ce qui t'arrive, quoique
ce soit par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre
avec patience jusqu' demain matin. Si le temps le permet, nous
irons chercher ta malheureuse poupe.

Marguerite baissa la tte et s'en alla dans sa chambre en pleurant
et en disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait
pas se coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; aprs
avoir sanglot pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se
rveilla que le lendemain matin.

Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour
s'habiller et courir bien vite  la recherche de sa poupe.

Quand elle fut lave, coiffe et habille, et qu'elle eut djeun,
elle courut rejoindre ses amies et sa maman, qui taient prtes
depuis longtemps et qui l'attendaient pour partir.

Partons, s'crirent-elles toutes ensemble; partons vite, chre
maman, nous voici toutes les trois.

--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons  l'arbre o la
pauvre poupe a pass une si mauvaise nuit.

Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite;
les petites filles couraient plutt qu'elles ne marchaient, tant
elles taient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait,
leur coeur battait  mesure qu'elles approchaient.

Je vois le grand chne au pied duquel elle doit tre, dit
Marguerite.

Encore quelques minutes, et elles arrivrent prs de l'arbre. Pas
de poupe; rien qui indiqut qu'elle aurait d tre l.

Marguerite regardait ses amies d'un air constern; Camille et
Madeleine taient dsoles. Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu
bien sre de l'avoir laisse ici?

--Bien sr, maman, bien sr.

--Hlas! en voici la preuve, dit Madeleine en ramassant dans une
touffe d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.

Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit  pleurer.
Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison,
et les petites filles les suivirent tristement. Chacune se
demandait:

Qu'est donc devenue cette poupe? Comment n'en est-il rien rest?
La pluie pouvait l'avoir trempe et salie, mais elle n'a pu la
faire disparatre! Les loups ne mangent pas les poupes; ce n'est
donc pas un loup qui l'a emporte.

Tout en rflchissant et en se dsolant, elles arrivrent  la
maison. Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires
de sa poupe perdue, les plia proprement et les remit dans les
tiroirs de la commode, comme elle les avait trouves; elle ferma
les tiroirs, retira la clef et alla la porter  Camille.

Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode;
mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupe est
perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent,
j'en achterai une tout  fait pareille,  laquelle les robes et
les chapeaux pourront aller.

Camille ne rpondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la
serra dans un des tiroirs de son bureau, en disant: Pauvre
Marguerite!

Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de
Marguerite et ne savait comment la consoler. Tout  coup son
visage s'anime, elle se lve, court  son sac  ouvrage, en tire
une bourse, et revient en courant prs de Marguerite.

Tiens, ma chre Marguerite, voici de quoi acheter une poupe;
j'ai amass trente-cinq francs pour faire emplette de livres dont
je n'ai pas besoin; je suis enchante de ne pas les avoir encore
achets, tu auras une poupe exactement semblable  celle que tu
as perdue.

--Merci, ma bonne, ma chre Madeleine! dit Marguerite, qui tait
devenue rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander  maman
de me la faire acheter.

Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire
acheter sa poupe la premire fois que l'on irait  Paris.



XI. Jeannette la voleuse.

Madeleine avait reu les loges que mritait son gnreux
sacrifice; trois jours s'taient passs depuis la disparition de
la poupe; Marguerite attendait avec une vive impatience que
quelqu'un allt  Paris pour lui apporter la poupe promise. En
attendant, elle s'amusait avec celle de Madeleine. Il faisait
chaud, et les enfants taient tablies dans le jardin, sous des
arbres touffus. Madeleine lisait. Camille tressait une couronne de
pquerettes pour la poupe, que Marguerite peignait avant de lui
mettre la couronne sur la tte. La petite boulangre, nomme
Suzanne, qui apportait deux pains  la cuisine, passa prs d'elle.
Elle s'arrta devant Marguerite, regarda attentivement la poupe
et dit:

Elle est tout de mme jolie, votre poupe, mam'selle!

MARGUERITE.--Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?

SUZANNE.--Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la
vtre, et pas plus tard qu'hier encore.

MARGUERITE.--Plus jolie que celle-ci! Et o donc, Suzanne?

SUZANNE.--Ah! prs d'ici, bien sr. Elle a une belle robe de
soie lilas; c'est Jeannette qui l'a.

MARGUERITE.--Jeannette, la petite meunire! Et qui lui a donn
cette belle poupe?

SUZANNE.--Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois
jours.

Camille, Madeleine et Marguerite se regardrent d'un air tonn:
toutes trois commenaient  souponner que la jolie poupe de
Jeannette pouvait bien tre celle de Marguerite.

CAMILLE.--Et cette poupe a-t-elle des sabots?

SUZANNE, _riant.--_Oh! pour a non, mam'selle; elle a un pied
chauss d'un beau petit soulier bleu, et l'autre est nu; elle a
aussi un petit chapeau de paille avec une plume blanche.

MARGUERITE, _s'lanant de sa chaise.--_C'est ma poupe, ma
pauvre poupe que j'ai laisse il y a trois jours sous un chne,
lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas retrouve
depuis.

SUZANNE.--Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donn la
belle poupe, mais qu'il ne fallait pas en parler, parce que a
ferait des jaloux.

CAMILLE, _bas  Marguerite.--_Laisse aller Suzanne, et courons
dire  maman ce qu'elle vient de nous raconter.

Camille, Madeleine et Marguerite se levrent et coururent au
salon, o Mme de Fleurville tait  crire, pendant que
Mme de Rosbourg jouait du piano.

CAMILLE et MADELEINE, _trs prcipitamment.--_Madame, madame,
voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la poupe de
Marguerite; il faut qu'elle la rende.

MADAME DE ROSBOURG.--Quelle folie! mes pauvres enfants, vous
perdez la tte! Comment est-il possible que la poupe de
Marguerite se soit sauve dans la maison de Jeannette?

MADELEINE.--Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit
de ne pas en parler et qu'on la lui avait donne.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre fille, c'est quelque poupe de
vingt-cinq sous habille en papier qu'on aura donne  Jeannette,
et que Suzanne trouve superbe, parce qu'elle n'en a jamais vu de
plus belle.

MARGUERITE.--Mais non, madame, c'est bien sr ma poupe; elle a
une robe de taffetas lilas, un seul soulier de satin bleu, et un
chapeau de paille avec une plume blanche.

MADAME DE ROSBOURG.--coute, ma petite Marguerite, va me
chercher Suzanne; je la questionnerai moi-mme, et, si j'ai des
raisons de penser que Jeannette a ta poupe, nous allons partir
tout de suite pour le moulin.

Marguerite partit comme une flche et revint deux minutes aprs,
tranant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un
si beau salon, en prsence de ces dames.

MADAME DE ROSBOURG.--N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux
seulement te demander quelques dtails sur la belle poupe de
Jeannette. Est-il vrai qu'elle a une poupe trs jolie et trs
bien habille?

SUZANNE.--Pour a, oui, madame; elle est tout  fait jolie.

MADAME DE ROSBOURG.--Comment est sa robe?

SUZANNE.--En soie lilas, madame.

MADAME DE ROSBOURG.--Et son chapeau?

SUZANNE.--En paille, madame; et tout rond, avec une plume
blanche et des affiquets de velours noirs.

MADAME DE ROSBOURG.--T'a-t-elle dit qui lui avait donn cette
poupe?

SUZANNE.--Pour a, non, madame; elle n'a point voulu nommer
personne parce qu'on le lui a dfendu, qu'elle dit.

MADAME DE ROSBOURG.--Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupe?

SUZANNE.--Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a
rapporte de la ville le jour de l'orage.

MADAME DE ROSBOURG.--Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en
aller; voici des pralines pour t'amuser en route.

Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne
rougit de plaisir, fit une rvrence et s'en alla.

Chre amie, dit Mme de Fleurville  Mme de Rosbourg, il me parat
certain que Jeannette a la poupe de Marguerite; allons-y toutes.
Mettez vos chapeaux, petites, et dpchons-nous de nous rendre au
moulin.

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes
elles furent prtes  partir. Tout le monde se mit en marche; au
lieu de la consternation et du silence qui avaient attrist la
mme promenade, trois jours auparavant, les enfants s'agitaient,
allaient et venaient, se dpchaient et parlaient toutes  la
fois.

Elles marchrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure.
Les petites allaient se prcipiter toutes trois dans le moulin en
appelant Jeannette et en demandant la poupe. Mme de Rosbourg les
arrta et leur dit:

Ne dites pas un mot, mes enfants, ne tmoignez aucune impatience;
tenez-vous prs de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la
poupe.

Les petites eurent de la peine  se contenir; leurs yeux
tincelaient, leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait
pour parler, leurs jambes les emportaient malgr elles, mais les
mamans les firent passer derrire, et toutes cinq entrrent ainsi
au moulin.

La meunire vint ouvrir, fit beaucoup de rvrences et prsenta
des chaises.

Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises
basses.

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les
trois petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur
fait signe de ne pas montrer d'impatience.

MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, mre Lonard, comment cela va-t-il?

LA MEUNIRE.--Madame est bien honnte; a va bien, Dieu merci.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et votre fille Jeannette, o est-elle?

MRE LONARD.--Ah! je ne sais point, madame; peut-tre bien au
moulin.

MADAME DE FLEURVILLE.--Mes filles voudraient la voir; appelez-la
donc...

MRE LONARD, _allant  la porte.--_Jeannette, Jeannette!
_(Aprs un moment d'attente.) _Jeannette, arrive donc! o t'es-tu
fourre? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose pas.

MADAME DE FLEURVILLE.--Pourquoi n'ose-t-elle pas?

MRE LONARD.--Ah! quand elle voit ces dames, a lui fait
toujours quelque chose; elle s'motionne de la joie qu'elle a.

MADAME DE FLEURVILLE.--Je voudrais bien lui parler pourtant; si
elle est sage et bonne fille, je lui ai apport un joli fichu de
soie et un beau tablier pour les dimanches.

La mre Lonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au
moulin et ramne, en la tranant par le bras, Jeannette qui
s'tait cache et qui se dbat vivement.

MRE LONARD.--Vas-tu pas finir, mchante, malapprise?

JEANNETTE, _criant.--_Je veux m'en aller; lchez-moi; j'ai peur.

MRE LONARD.--De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames
vont-elles pas te manger?

Jeannette cesse de se dbattre; la mre Lonard lui lche le bras;
Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mre Lonard
est furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui
chappent; elle appelle Jeannette:

Mchante enfant, s'crie-t-elle, petite drlesse, je te vas
qurir et je te vas cingler les reins; tu vas voir.

Mme de Fleurville l'arrte et lui dit:

N'y allez pas, mre Lonard; laissez-moi lui parler: je la
trouverai, allez, je connais bien la maison.

Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mre
Lonard. Elles la trouvrent cache derrire une chaise.
Mme de Fleurville, sans mot dire, la tira de sa cachette, s'assit
sur la chaise, et, lui tenant les deux mains, lui dit:

Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais
au-devant de moi quand je venais au moulin.

Pas de rponse; Jeannette reste la tte baisse.

Jeannette, o as-tu trouv la belle poupe qu'on a vue chez toi
l'autre jour?

JEANNETTE, _avec vivacit.--_Suzanne est une menteuse; elle n'a
point vu de poupe; je ne lui ai rien dit; je n'ai parl de rien,
c'est des menteries qu'elle vous a faites.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me
l'a dit?

JEANNETTE, _trs vivement.--_Parce qu'elle me fait toujours de
mchantes choses; elle vous a cont des sottises.

MADAME DE FLEURVILLE.--Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu
Suzanne, puisque je ne te l'ai pas nomme?

JEANNETTE.--Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point
dit qu'on m'avait donn la poupe; je n'en ai point, de poupe;
c'est tout des menteries.

MADAME DE FLEURVILLE.--Plus tu parles et plus je vois que c'est
toi qui mens; tu as peur que je ne te reprenne la poupe que tu as
trouve dans le bois le jour de l'orage.

JEANNETTE.--Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouv sous le
chne, et je n'ai point la poupe de Mlle Marguerite.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment sais-tu que c'est de la poupe de
Mlle Marguerite que je te parle et qu'elle tait sous le chne?

Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit 
crier et  se dbattre. Mme de Fleurville la laissa aller et
commena la recherche de la poupe; elle ouvrit l'armoire et le
coffre, mais n'y trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'tait
rfugie prs du lit, comme pour empcher qu'on ne chercht de ce
ct, elle se baissa et aperut la poupe sous le lit, tout au
fond; elle se retourna vers la mre Lonard et lui ordonna d'un
air svre de retirer la poupe. La mre Lonard obit en
tremblant et remit la poupe  Mme de Fleurville.

Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette
poupe?

--Pour a non, ma bonne chre dame, rpondit la mre Lonard; si
j'avais su, je la lui aurais fait reporter au chteau, car elle
sait bien que cette poupe est  Mlle Marguerite; nous l'avions
trouve bien jolie, la dernire fois que Mlle Marguerite l'a
apporte. _(Se retournant vers Jeannette). _Ah! mauvaise crature,
vilaine petite voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je
t'apprendrai  faire des voleries et puis des menteries encore,
que j'en suis toute tremblante. Je voyais bien que tu mentais 
Madame, ds que tu as ouvert ta bouche pleine de menteries. Tu vas
avoir le fouet tout  l'heure: tu ne perdras rien pour attendre.

Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le
ferait plus jamais. La mre Lonard, loin de se laisser attendrir,
la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de
poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne ft trop
forte, chercha  calmer la mre Lonard, et russit  lui faire
promettre qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se
contenterait de l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la
journe. Les enfants taient consternes de cette scne; les
mensonges rpts de Jeannette, sa confusion devant la poupe
retrouve, la colre et les menaces de la mre Lonard les avaient
fait trembler. Mme de Fleurville remit  Marguerite sa poupe sans
mot dire, dit adieu  la mre Lonard, et sortit avec
Mme de Rosbourg, suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis
quelques instants en silence, lorsqu'un cri perant les fit toutes
s'arrter; il fut suivi d'autres cris plus perants, plus aigus
encore, c'tait Jeannette qui recevait le fouet de la mre
Lonard. Elle la fouetta longtemps: car,  une grande distance,
les enfants, qui s'taient remises en marche, entendaient encore
les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin
tragique de l'histoire de la poupe perdue les laissa pour toute
la journe sous l'impression d'une grande tristesse, d'une vraie
terreur.



XII. Visite chez Sophie.

Mais chairs amie, veun dinn chs moi demin; mamman demand a 
votr mamman; nous dinron a sainq eure pour jou avan  all
promen aprais. Je pari que j'ai f de ftes; ne vous mok pas de
moi, je vous pri!

 Sofie, votre ami.

Camille reut ce billet quelques jours aprs l'histoire de la
poupe; elle ne put s'empcher de rire en voyant ces normes
fautes d'orthographe; comme elle tait trs bonne, elle ne les
montra pas  Madeleine et  Marguerite; elle alla chez sa maman.

CAMILLE.--Maman, Sophie m'crit que Mme Fichini nous engage
toutes  dner chez elle demain.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ae, ae! quel ennui! Est-ce que ce dner
t'amusera, Camille?

CAMILLE.--Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui
est si malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.--C'est bien gnreux  toi, ma pauvre
Camille, car elle t'a fait punir et gronder deux fois.

CAMILLE.--Oh! maman, elle a t si fche aprs.

MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille.--_C'est bien, trs
bien, ma bonne petite Camille; rponds-lui donc que nous irons
demain bien certainement.

Camille remercia sa maman, courut prvenir Madeleine et
Marguerite, et rpondit  Sophie:

Ma chre Sophie, Maman et Mme de Rosbourg iront dner demain
chez ta belle-mre; elles nous emmneront, Madeleine, Marguerite
et moi. Nous sommes trs contentes; nous ne mettrons pas de belles
robes pour pouvoir jouer  notre aise. Adieu, ma chre Sophie, je
t'embrasse. Camille de Fleurville.

Toute la journe, les petites filles furent occupes de la visite
du lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline
blanche; Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile.
Mme de Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de
toile.

Marguerite voulait emporter sa belle poupe; Camille et Madeleine
lui dirent:

Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chne et de
Jeannette.

MARGUERITE.--Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de fort,
ni de Jeannette.

MADELEINE.--Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la
laisser tomber et la casser.

MARGUERITE.--C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupe
 la maison. Pauvre petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort!
jamais elle ne voit personne!

Camille et Madeleine se mirent  rire; Marguerite, aprs un
instant d'hsitation, rit avec elles et avoua qu'il tait plus
raisonnable de laisser la poupe  la maison.

Le lendemain matin, les petites filles travaillrent comme de
coutume;  deux heures elles allrent s'habiller, et  deux heures
et demie elles montrent en calche dcouverte; Mmes de Rosbourg
et de Fleurville s'assirent au fond; les trois petites prirent
place sur le devant. Il faisait un temps magnifique, et, comme le
chteau de Mme Fichini n'tait qu' une lieue, le voyage dura 
peine vingt minutes. La grosse Mme Fichini les attendait sur le
perron; Sophie se tenait en arrire, n'osant pas se montrer, de
crainte des soufflets.

Bonjour, chres dames, s'cria Mme Fichini; bonjour, chres
demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! Les
enfants auront le temps de jouer, et nous autres, mamans, nous
causerons. J'ai une grce  vous demander, chres dames; je vous
expliquerai cela; c'est pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous
en faire cadeau pour quelques semaines, si vous voulez bien
l'accepter et la garder pendant un voyage que je dois faire.

Mme de Fleurville, surprise, ne rpondit rien; elle attendit que
Mme Fichini lui expliqut le cadeau incommode qu'elle dsirait lui
faire. Ces dames entrrent dans le salon, les enfants restrent
dans le vestibule.

Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mre, Sophie? demanda Marguerite,
qu'elle voulait te donner  maman? O veut-elle donc aller sans
toi?

--Je n'en sais rien, rpondit Sophie en soupirant; je sais
seulement que depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle
veut me laisser seule ici pendant qu'elle fera un voyage en
Italie.

--En seras-tu fche? dit Camille.

--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je
serai si heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement
gronde, je ne serai plus seule, abandonne pendant des journes
entires, n'apprenant rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il
m'arrive bien souvent de pleurer plusieurs heures de suite, sans
que personne y fasse attention, sans que personne cherche  me
consoler.

Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
l'entourrent, l'embrassrent, et russirent  la consoler; dix
minutes aprs, elles couraient dans le jardin et jouaient 
cache-cache; Sophie riait et s'amusait autant que les autres.

Aprs deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient trs
chaud, elles rentrrent  la maison.

Dieu! que j'ai soif! dit Sophie.

MADELEINE.--Pourquoi ne bois-tu pas?

SOPHIE.--Parce que ma belle-mre me le dfend.

MARGUERITE.--Comment! Tu ne peux mme pas boire un verre d'eau?

SOPHIE.--Rien absolument, jusqu'au dner, et  dner un verre
seulement.

MARGUERITE.--Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.

Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de
Mme Fichini. Venez ici, mademoiselle, tout de suite.

Sophie, ple et tremblante, se dpcha d'entrer au salon o tait
Mme Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la
pauvre Sophie; elles restrent dans le petit salon, tremblant
aussi et coutant de toutes leurs oreilles.

MADAME FICHINI, _avec colre.--_Approchez, petite voleuse;
pourquoi avez-vous bu le vin?

SOPHIE, _tremblante.--_Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.

MADAME FICHINI, _la poussant rudement.--_Quel vin, menteuse?
Celui du carafon qui est dans mon cabinet de toilette.

SOPHIE, _pleurant.--_Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu
votre vin, que je ne suis pas entre dans votre cabinet.

MADAME FICHINI.--Ah! vous n'tes pas entre dans mon cabinet! et
vous n'tes pas entre par la fentre! et qu'est-ce donc que ces
marques que vos pieds ont laisses sur le sable, devant la fentre
du cabinet?

SOPHIE.--Je vous assure, maman...

Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se prcipita sur
elle, la saisit par l'oreille, l'entrana dans la chambre  ct,
et malgr les protestations et les pleurs de Sophie elle se mit 
la fouetter,  la battre jusqu' ce que ses bras fussent fatigus.
Mme Fichini sortit du cabinet toute rouge de colre. La
malheureuse Sophie la suivait en sanglotant; au moment o elle
s'apprtait  quitter le salon pour aller retrouver ses amies,
Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un dernier
soufflet, qui la fit trbucher; aprs quoi, essouffle, furieuse,
elle revint s'asseoir sur le canap. L'indignation empchait ces
dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
qu'elles prouvaient, que l'irritation de cette mchante femme ne
s'en accrt encore, et qu'elle ne renont  l'ide de laisser
Sophie  Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientt
commencer. Toutes trois gardaient le silence; Mme Fichini
s'ventait. Mmes de Fleurville et de Rosbourg travaillaient  leur
tapisserie sans mot dire.

MADAME FICHINI.--Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne
plus que jamais le dsir de me sparer de Sophie; je crains
seulement que vous ne vouliez pas recevoir chez vous une fille si
mchante et si insupportable.

MADAME DE FLEURVILLE, _froidement.--_Je ne redoute pas, madame,
la mchancet de Sophie; je suis bien sre que je me ferai obir
d'elle sans difficult.

MADAME FICHINI.--Ainsi donc, vous voulez bien consentir  m'en
dbarrasser? Je vous prviens que mon absence sera longue; je ne
reviendrai pas avant deux ou trois mois.

MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur.--_Ne vous
inquitez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
enchante de vous rendre ce service.

MADAME FICHINI.--Dieu! que vous tes bonne, chre dame! que je
vous remercie! Ainsi je puis faire mes prparatifs de voyage?

MADAME DE FLEURVILLE, _schement.--_Quand vous voudrez, madame.

MADAME FICHINI.--Comment! je pourrais partir dans trois jours?

MADAME DE FLEURVILLE.--Demain, si vous voulez.

MADAME FICHINI.--Quel bonheur! que vous tes donc aimable!
Ainsi, je vous enverrai Sophie aprs-demain.

MADAME DE FLEURVILLE.--Trs bien, madame; je l'attendrai.

MADAME FICHINI.--Surtout, chre dame, ne la gtez pas, corrigez-la
sans piti: vous voyez comment il faut s'y prendre avec elle.

Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, ples d'effroi et
d'inquitude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que
Sophie, tourmente par la soif, avait rellement bu le vin du
cabinet de toilette, et qu'elle n'avait pas os l'avouer, dans la
crainte d'tre battue.

Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
pleurait, que je te plains! comme je suis peine que tu n'aies pas
avou  ta belle-mre que tu avais bu ce vin parce que tu mourais
de soif! Elle ne t'aurait pas fouette plus fort: c'et t le
contraire peut-tre.

--Je n'ai pas bu ce vin, rpondit Sophie en sanglotant; je
t'assure que je ne l'ai pas bu.

--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
belle-mre? Ce n'est pas toi qui as saut par la fentre? demanda
Madeleine.

--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
t'assure que je n'ai pas pass par la fentre et que je n'ai pas
touch  ce vin.

Aprs quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait
tre le vrai coupable, les enfants rparrent de leur mieux le
dsordre de la toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha
sa robe, Madeleine lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les
mains et la figure; ses yeux restrent pourtant gonfls. Elles
allrent ensuite au jardin pour voir les fleurs, cueillir des
bouquets et faire une visite  la jardinire.



XIII. Visite au potager.

Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la dmarche gne
par les coups qu'elle avait reus, laissa ses amies admirer les
fleurs et cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la
jardinire.

MRE LOUCHET.--Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir
boitinant, vous avez l'air tout chose. Seriez-vous malade comme
Palmyre, qui s'est donn une entorse et qui ne peut quasi pas
marcher?

SOPHIE.--Non, mre Louchet, je ne suis pas malade.

MRE LOUCHET.--Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des
siennes; elle frappe dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle
n'y regarde pas: la tte, le cou, les bras, tout lui est bon.

Sophie ne rpondit pas; elle pleurait.

MRE LOUCHET.--Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme a;
faut pas tre honteuse; a fait de la peine, voyez-vous; nous
savons bien que ce n'est pas tout roses pour vous. Je disais bien
 ma Palmyre: Ah! si je te corrigeais comme madame corrige
mam'selle Sophie, tu ne serais pas si dsobissante. Si vous
aviez vu, tantt, comme elle m'est revenue, sa robe pleine de
taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est qu'elle est
tombe rudement, allez!

SOPHIE.--Comment est-elle tombe?

MRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire,
tout de mme. Sans doute qu'elle jouait au chteau, puisque nous
n'avons point de sable ici; puis sa robe a des taches rouges comme
du vin; nous n'avons que du cidre; nous ne connaissons pas le vin,
nous.

SOPHIE, _tonne.--_Du vin! o a-t-elle eu du vin?

MRE LOUCHET.--Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.

SOPHIE.--Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mre?

MRE LOUCHET.--Ah! peut-tre bien; elle y va souvent porter des
herbes pour les bains de votre maman; a se pourrait bien qu'elle
et bu un coup et qu'elle n'ost pas le dire. Ah! c'est que, si je
le savais, je la fouetterais ferme tout comme votre maman vous
fouette.

SOPHIE.--Ma belle-mre m'a fouette parce qu'elle a cru que
j'avais bu son vin, et ce n'est pas moi pourtant.

La mre Louchet changea de visage; elle prit un air indign:

Serait-il possible, s'cria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que
ma Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour
elle? Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sr...
Palmyre, viens donc un peu que je te parle.

PALMYRE, _dans la chambre  ct.--_Je ne peux pas, maman; mon
pied me fait trop mal.

MRE LOUCHET.--Eh bien! je vais aller prs de toi, et mam'selle
Sophie aussi.

Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est tendue sur son lit, le
pied nu et enfl.

MRE LOUCHET.--Dis donc, la Malice, o t'es-tu foul la jambe
comme a?

Palmyre rougit et ne rpond pas.

MRE LOUCHET.--Je te vas dire, moi: t'es entre dans le cabinet
de madame pour les herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as
voulu goter, t'as rpandu sur ta robe tout en gotant, t'as voulu
descendre par la fentre, t'as tomb et t'as pas os me le dire,
parce que tu savais bien que je te rgalerais d'une bonne vole.
Eh?...

PALMYRE, _pleurant.--_Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela;
mais le bon Dieu m'a punie, car je souffre bien de ma jambe et de
mon bras.

MRE LOUCHET.--Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a t
fouette par madame, qu'elle en est toute souffreteuse et toute
clope? Et tu crois que je te vas passer cela sans dire quoi et
que je ne vas pas te donner une racle?

SOPHIE, _avec effroi.--_Oh! ma bonne mre Louchet, si vous avez
de l'amiti pour moi, je vous en prie, ne la punissez pas; voyez
comme elle souffre de son pied. Maudit vin! il a dj caus bien
du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne mre Louchet, et
pardonnez  Palmyre comme je lui pardonne.

PALMYRE, _joignant les mains.--_Oh! mam'selle, que vous tes
bonne! que j'ai de regret que vous ayez t battue pour moi! Ah!
si j'avais su, jamais je n'aurais touch  ce vin de malheur. Oh!
mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.

Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et
l'embrassa. La mre Louchet essuya une larme et dit: Tu vois,
Palmyre, ce que c'est que d'avoir de la malice; voil mam'selle
Sophie qu'est toute comme si elle s'tait battue avec une arme de
chats; c'est toi qu'es cause de tout cela; eh bien! est-ce qu'elle
t'en tient de la rancune? Pas la moindre, et encore elle demande
ta grce. Et que tu peux lui brler une fire chandelle, car je
t'aurais chtie de la bonne manire. Mais, par gard pour cette
bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il te
pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pomme vois-tu, ne
recommence pas.

Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie tait
heureuse d'avoir pargn  Palmyre les douleurs qu'elle venait de
ressentir elle-mme si rudement. La mre Louchet tait
reconnaissante de n'avoir pas  battre Palmyre, qu'elle aimait
tendrement, et qu'elle ne punissait jamais sans un vif chagrin;
elle remercia donc Sophie du fond du coeur. Au milieu de cette
scne, Camille, Madeleine et Marguerite entrrent; la mre Louchet
leur raconta ce qui venait de se passer et combien Sophie avait
t gnreuse pour Palmyre. Sophie fut embrasse et approuve par
ses trois amies.

Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse
d'avoir pargn  Palmyre la punition qu'elle mritait, et d'avoir
rsist au dsir de te venger de ce que tu avais injustement
souffert par sa faute?

--Oui, chre Camille, rpondit Sophie; je suis heureuse d'avoir
obtenu son pardon, mais je ne me sentais aucun dsir de vengeance;
je sais combien est terrible la punition dont elle tait menace,
et j'avais aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-mme.

Camille et Madeleine embrassrent encore Sophie; puis toutes
quatre dirent adieu  Palmyre et  la mre Louchet, et rentrrent
 la maison, car la cloche du dner venait de sonner.



XIV. Dpart.

Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies
d'entrer les premires pour que sa belle-mre ne l'apert pas;
mais elle eut beau se cacher derrire Camille, Madeleine et
Marguerite, elle ne put chapper  l'oeil de Mme Fichini, qui
s'cria:

Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dner
 table une voleuse, une menteuse comme toi?

--Madame, rpliqua courageusement Madeleine, Sophie est
innocente; nous savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit
vrai en vous assurant que ce n'tait pas elle.

--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura cont quelque
mensonge; je la connais, allez, et je la ferai dner dans sa
chambre.

--Madame, dit  son tour Marguerite avec colre, c'est vous qui
tes mchante; Sophie est trs bonne; c'est Palmyre qui a bu le
vin, et Sophie a demand pardon  sa maman qui voulait la
fouetter, et vous avez voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir
l'couter, et j'aime Sophie, et je ne vous aime pas.

MADAME FICHINI, _riant avec effort.--_Bravo, la belle! vous tes
bien polie, bien aimable en vrit! Votre histoire de Palmyre est
bien invente.

CAMILLE.--Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apport des
herbes dans votre cabinet, a bu votre vin, a saut par la fentre,
et s'est donn une entorse; elle a tout avou  sa maman, qui
voulait la fouetter et qui lui a pardonn, grce aux supplications
de Sophie. Vous voyez, madame, que Sophie est innocente, qu'elle
est trs bonne, et nous avons toutes beaucoup d'amiti pour elle.

MADAME DE ROSBOURG.--Vous voyez aussi, madame, que vous avez
puni Sophie injustement et que vous lui devez un ddommagement.
Vous disiez tout  l'heure que vous dsiriez partir promptement,
et que Sophie vous gnait pour faire vos paquets: voulez-vous nous
permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez ainsi toute libert
pour faire vos prparatifs de voyage.

Mme Fichini, honteuse d'avoir t convaincue d'injustice envers
Sophie devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de
Mme de Rosbourg, et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un
air maussade:

Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire prparer
vos effets. _(Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie.) _Je
pense que vous tes enchante de me quitter; comme vous n'avez ni
coeur ni reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et
vous ferez bien de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous
dispense de m'crire, et je ne me tuerai pas non plus  vous
donner de mes nouvelles, dont vous vous souciez autant que je me
soucie des vtres. _(Se tournant vers ces dames.) _Allons dner,
chres dames;  mon retour, je vous inviterai avec tous nos
voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de voyage; ce
sera charmant.

Et ces dames, suivies des enfants, allrent se mettre  table.
Sophie profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mre pour
manger de tout; cet excellent dner et la certitude d'tre emmene
le soir mme par Mme de Fleurville achevrent d'effacer la triste
impression de la scne du matin.

Aprs dner, les petites allrent avec Sophie dans le petit salon
o taient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un
paquet d'une poupe et de son trousseau, qui tait assez
misrable; le reste ne valait pas la peine d'tre emport.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec
impatience le moment de quitter Mme Fichini, demandrent leur
voiture.

MADAME FICHINI.--Comment! dj, mes chres dames? Il n'est que
huit heures.

MADAME DE FLEURVILLE.--Je regrette bien, madame, de vous quitter
si tt, mais je dsire rentrer avant la nuit.

MADAME FICHINI.--Pourquoi donc avant la nuit? La route est si
belle! et vous aurez clair de lune.

MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite est encore bien petite pour
veiller; je crains qu'elle ne se trouve fatigue.

MADAME FICHINI.--Ah! mesdames, pour la dernire soire que nous
passons ensemble, vous pouvez bien faire un peu veiller
Marguerite.

MADAME DE ROSBOURG.--Nous sommes bien fches, madame, mais nous
tenons beaucoup  ce que les enfants ne veillent pas.

Un domestique vient avertir que la voiture est avance. Les
enfants mettent leurs chapeaux; Sophie se prcipite sur le sien et
se dirige vers la porte, de peur d'tre oublie; Mme Fichini dit
adieu  ces dames et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton
sec.

Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous
avez l'air enchante de vous en aller; je suis bien sre que ces
demoiselles ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.

--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite
avec vivacit, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine;
nous aimons nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans;
si elles taient mchantes, nous ne les aimerions pas.

Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville
et de Rosbourg se mordirent les lvres pour ne pas rire, et
Mme Fichini devint rouge de colre; ses yeux brillrent comme des
chandelles; elle fut sur le point de donner un soufflet 
Marguerite, mais elle se contint, et, appelant Sophie une seconde
fois, elle lui donna sur le front un baiser sec et lui dit en la
repoussant:

Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses 
vos amies! prenez garde  vous; je reviendrai un jour! Adieu!

Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers
de cette main en la lui retirant avec colre. La petite fille
s'esquiva et monta avec prcipitation dans la voiture.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu 
Mme Fichini, se placrent dans le fond de la voiture, firent
mettre Camille sur le sige, Madeleine, Sophie et Marguerite sur
le devant, et les chevaux partirent. Sophie commenait  respirer
librement, lorsqu'on entendit des cris: _Arrtez! arrtez! _La
pauvre Sophie faillit s'vanouir; elle craignait que sa belle-mre
n'et chang d'ide et ne la rappelt. Le cocher arrta ses
chevaux: un domestique accourut tout essouffl  la portire et
dit:

Madame... fait dire...  Mlle Sophie... qu'elle a... oubli...
ses affaires..., qu'elle ne les recevra que demain matin..., 
moins que Mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher  la
maison.

Sophie revint  la vie; dans sa joie, elle tendit la main au
domestique:

Merci, merci, Antoine; je suis fche que vous vous soyez
essouffl  courir si vite. Remerciez bien ma belle-mre; dites-lui
que je ne veux pas la dranger, que j'aime mieux me passer de
mes affaires, que je les attendrai demain chez Mme de Fleurville.
Adieu, adieu, Antoine.

Mme de Fleurville, voyant l'inquitude de Sophie, ordonna au
cocher de continuer et d'aller bon train; un quart d'heure aprs,
la voiture s'arrtait devant le perron de Fleurville, et
l'heureuse Sophie sautait  terre, lgre comme une plume et
remerciant Dieu et Mme de Fleurville du bon temps qu'elle allait
passer prs de ses amies.

Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut
dcid qu'elle coucherait dans la mme chambre que Marguerite, et
elle y dormit paisiblement jusqu'au lendemain.



XV. Sophie mange du cassis; ce qui en rsulte.

Sophie tait depuis quinze jours  Fleurville; elle se sentait si
heureuse, que tous ses dfauts et ses mauvaises habitudes taient
comme engourdis. Le matin, quand on l'veillait, elle sautait hors
de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prire avec ses
amies; ensuite, elles djeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait
plus besoin de voler du pain pour satisfaire son apptit; on lui
en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne
pouvait croire  son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle
pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sre
qu'on lui donnerait  manger toutes les fois qu'elle aurait faim,
et qu'il tait inutile de remplir son estomac le matin pour toute
la journe, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de th ou
de chocolat. Dans les premiers jours,  djeuner et  dner, elle
se dpchait de manger, de peur qu'on ne la ft sortir de table
avant que sa faim ft assouvie. Ses amies se moqurent d'elle;
Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et
de la laisser toujours finir tranquillement son repas. Sophie
rougit et promit de manger moins gloutonnement  l'avenir.

MADELEINE.--Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur;
tu te dpches et tu te caches pour les choses les plus
innocentes.

SOPHIE.--C'est que je crois toujours entendre ma belle-mre;
j'oublie sans cesse que je suis avec vous qui tes si bonnes, et
que je suis heureuse, bien heureuse!

En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la
main de Mme de Fleurville, qui,  son tour, l'embrassa tendrement.

SOPHIE, _attendrie.--_Oh! madame, que vous tes bonne! Tous les
jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ce n'est pas l ce qu'il faut demander au
bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si
sage, si obissante, si bonne, que le coeur de ta belle-mre
s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle.

Sophie ne rpondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de
Mme de Fleurville trop difficile  suivre. Marguerite paraissait
tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose
impossible  faire; Mme de Rosbourg s'en aperut.

MADAME DE ROSBOURG, _souriant.--_Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel
petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville.

MARGUERITE.--Maman..., c'est que... je n'aime pas que..., je
suis fche que... que... je ne sais comment dire; mais je ne veux
pas demander au bon Dieu que la mchante Mme Fichini revienne pour
fouetter encore cette pauvre Sophie.

MADAME DE ROSBOURG.--Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait
demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander
d'tre trs bonne, pour que sa belle-mre l'aimt et la rendt
heureuse.

MARGUERITE.--Mais, maman, Mme Fichini est trop mchante pour
devenir bonne; elle dteste trop Sophie pour la rendre heureuse,
et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre
malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.--Chre petite, le bon Dieu peut tout ce
qu'il veut: il peut donc changer le coeur de Mme Fichini. Sophie,
qui doit obir  Dieu et respecter sa belle-mre, doit demander de
devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer.

MARGUERITE.--Je veux bien que Mme Fichini devienne, bonne, mais
je voudrais bien qu'elle restt toujours l-bas et qu'elle nous
laisst toujours Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ce que tu dis l fait l'loge de ton bon
coeur, Marguerite; mais, si tu rflchissais, tu verrais que
Sophie serait plus heureuse aime de sa belle-mre et vivant chez
elle, que chez des trangers, qui ont certainement beaucoup
d'amiti pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle
n'a le droit de rien exiger.

SOPHIE.--C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mre pouvait
un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu
l'es, et je ne serais pas inquite de ce que je deviendrai dans
quelques mois.

MARGUERITE, _soupirant.--_Et pourtant j'aurai bien peur quand
Mme Fichini reviendra.

SOPHIE, _tout bas.--_Et moi aussi.

On se leva de table; les mamans restrent au salon pour
travailler, et les enfants s'amusrent  bcher leur jardin;
Camille et Madeleine chargrent Marguerite et Sophie de chercher
quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher
et de les apporter pour les planter.

O irons-nous? dit Marguerite.

SOPHIE.--J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des
groseilliers et des framboisiers superbes.

MARGUERITE.--Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.

SOPHIE.--Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne
pouvons pas les arracher, nous demanderons au pre Louffroy de
nous aider.

Elles partirent en courant et arrivrent en peu de minutes prs
des arbustes qu'avait vu Sophie; quelle fut leur joie quand elles
les virent couverts de fruits! Sophie se prcipita dessus et en
mangea avec avidit, surtout du cassis; Marguerite, aprs y avoir
got, s'arrta.

Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.

MARGUERITE.--Quelle occasion? J'en mange tous les jours  table
et au goter!

SOPHIE, _avalant gloutonnement.--_C'est bien meilleur quand on
les cueille soi-mme; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu,
que c'est bon!

Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait
vu manger avec une telle voracit, avec une telle promptitude;
enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de
satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles.

MARGUERITE.--Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?

SOPHIE.--Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis  mon
mouchoir.

MARGUERITE.--Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits
pour avoir des taches.

SOPHIE.--Si l'on voyait que j'ai mang du cassis, on me
punirait.

MARGUERITE.--Quelle ide! on ne te dirait rien du tout; nous
mangeons ce que nous voulons.

SOPHIE, _tonne.--_Ce que vous voulez? et vous n'tes jamais
malades d'avoir trop mang?

MARGUERITE.--Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que
nous savons que la gourmandise est un vilain dfaut.

Sophie, qui sentait combien elle avait t gourmande, ne put
s'empcher de rougir, et voulut dtourner l'attention de
Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de
groseilliers pour les porter  ses amies. Elles allaient se mettre
 l'oeuvre, quand elles entendirent appeler: Sophie, Marguerite,
o tes-vous?

SOPHIE, MARGUERITE.--Nous voici, nous voici; nous arrachons des
arbres.

Camille et Madeleine accoururent.

CAMILLE.--Qu'est-ce que vous faites donc depuis prs d'une
heure? Nous vous attendions toujours; voil maintenant notre heure
de rcration passe: il faut aller travailler.

MARGUERITE.--Mais  quoi vous tes-vous amuses? Il n'y a pas
seulement un arbrisseau d'arrach!

MARGUERITE, _riant.--_C'est que Sophie s'en donnait et man...

SOPHIE, _vivement.--_Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire
gronder.

MARGUERITE.--Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman
n'est pas comme la tienne.

CAMILLE.--Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi,
Sophie, laisse-la donc parler.

MARGUERITE.--Eh bien, depuis prs d'une heure, au lieu
d'arracher des groseilliers, nous sommes l, Sophie  manger des
groseilles et du cassis, et moi  la regarder manger. C'est
tonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger
en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.

MADELEINE.--Pourquoi as-tu tant mang, Sophie? tu vas tre
malade.

SOPHIE, _embarrasse.--_Oh non! je ne serai pas malade; j'avais
trs faim.

CAMILLE.--Comment, faim? Mais nous sortions de table!

SOPHIE.--Faim, non pas de viande, mais de cassis.

CAMILLE.--Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es ple!
je suis sre que tu as mal au coeur.

SOPHIE, _un peu fche.--_Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas
mal au coeur; j'ai encore trs faim, et je mangerais encore un
panier plein de cassis.

MADELEINE.--Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma
petite Sophie, ne te fche pas, et reviens avec nous.

Sophie se sentait un peu mal  l'aise et ne rpondit rien; elle
suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le
long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et
Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans
adresser la parole  Sophie; elles arrivrent ainsi jusqu' leur
chambre de travail, o leurs mamans les attendaient pour leur
donner leurs leons.

Vous arrivez bien tard, mes petites, dit Mme de Rosbourg.

MARGUERITE.--C'est que nous avons t jusqu'au petit bois pour
avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.--Allons,  prsent, mes enfants,
travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers.

Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs
pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La
lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville,
qui la regarde et dit:

Comme tu es ple, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?

Sophie rougit lgrement; les trois petites la regardent;
Marguerite s'crie: C'est le cassis!

MADAME DE FLEURVILLE.--Quel cassis? Que veux-tu dire,
Marguerite?

SOPHIE, _reprenant un peu de vivacit.--_Ce n'est rien, madame;
Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais... trs
bien... seulement... j'ai un peu... mal au coeur... ce n'est
rien...

Mais,  ce moment mme, Sophie se sent malade; son estomac ne peut
garder les fruits dont elle l'a surcharg; elle les rejette sur le
parquet.

Mme de Fleurville, mcontente, prend sans rien dire la main de
Sophie et l'emmne chez elle; on la dshabille, on la couche et on
lui fait boire une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si
honteuse qu'elle n'ose rien dire; quand elle est couche,
Mme de Fleurville lui demande comment elle se trouve.

SOPHIE.--Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous
prie; vous tes bien bonne de ne m'avoir pas fouette.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ma chre Sophie, tu as t gourmande, et
le bon Dieu s'est charg de ta punition en permettant cette
indigestion qui va te faire rester couche jusqu'au dner; elle te
privera de la promenade que nous devons faire dans une heure pour
aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant  tre
fouette, tu peux te tranquilliser l-dessus: je ne fouette
jamais, et je suis bien sre que, sans avoir t fouette, tu ne
recommenceras pas  te remplir l'estomac comme une gourmande. Je
ne dfends pas les fruits et autres friandises; mais il faut en
manger sagement si l'on ne veut pas s'en trouver mal.

Sophie ne rpondit rien; elle tait honteuse et elle reconnaissait
la justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui
restait prs d'elle, l'engagea  se tenir tranquille, mais un
reste de mal de coeur l'empcha de dormir; elle eut tout le temps
de rflchir aux dangers de la gourmandise, et elle se promit bien
de ne jamais recommencer.



XVI. Le cabinet de pnitence.

Une heure aprs, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir
des nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes
propres.

SOPHIE.--Pourquoi vous tes-vous habilles?

CAMILLE.--Pour aller goter chez Mme de Vertel; tu sais que nous
devons y cueillir des cerises.

MADELEINE.--Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie!
nous nous serions bien plus amuses avec toi.

MARGUERITE.--L'anne dernire, c'tait si amusant! on nous
faisait grimper dans les cerisiers, et nous avons cueilli des
cerises plein des paniers, pour faire des confitures, et nous en
mangions tant que nous voulions; seulement nous ne nous sommes pas
donn d'indigestion, comme tu as fait ce matin avec ton cassis.

MADELEINE.--Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois
qu'elle est honteuse et fche.

SOPHIE.--Oh oui! je suis bien fche d'avoir t si gourmande;
une autre fois, bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu,
puisque je serai sre de pouvoir en manger le lendemain et les
jours suivants. C'est que je n'ai pas l'habitude de manger de
bonnes choses; et, quand j'en trouvais, j'en mangeais autant que
mon estomac pouvait en contenir;  prsent je ne le ferai plus:
c'est trop dsagrable d'avoir mal au coeur; et puis c'est
honteux.

MARGUERITE.--C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on
s'est donn une indigestion, on ressemble aux petits cochons.

Cette comparaison ne fut pas agrable  Sophie, qui commenait 
se fcher et  s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas 
Marguerite de se taire, et Marguerite obit. Toutes trois
embrassrent Sophie et allrent attendre leurs mamans sur le
perron. Quelques minutes aprs, Sophie entendit partir la voiture.
Elle s'ennuya pendant deux heures, au bout desquelles elle obtint
de la bonne la permission de se lever; ses amies rentrrent peu de
temps aprs, enchantes de leur matine; elles avaient cueilli et
mang des cerises; on leur en avait donn un grand panier 
emporter.

Le lendemain, Camille dit  Sophie:

Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de
cerises? Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait;
tu nous aideras, et maman dit que ces confitures seront  nous,
puisque les cerises sont  nous, et que nous en ferons ce que nous
voudrons.

--Bravo! dit Sophie; quels bons goters nous allons faire!

MADELEINE.--Il faudra en donner  la pauvre femme Jean, qui est
malade et qui a six enfants.

SOPHIE.--Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme!

CAMILLE.--Pourquoi est-ce trop bon pour la mre Jean, quand ce
n'est pas trop bon pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis l,
Sophie.

SOPHIE.--Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la
femme Jean est habitue  vivre de confitures?

CAMILLE.--C'est prcisment parce qu'elle n'en a jamais que nous
lui en donnerons quand nous en aurons.

SOPHIE.--Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des lgumes et du
beurre? Je ne me donnerai certainement pas la peine de faire des
confitures pour une pauvresse.

MARGUERITE.--Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce
que nous avons besoin de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour
s'amuser que Camille t'a propos de nous aider?

SOPHIE.--D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour
moi l-dedans; et j'ai droit  les avoir.

MARGUERITE.--Tu n'as droit  rien; on ne t'a rien donn; mais,
comme je ne veux pas tre gourmande et avare comme toi, tiens,
tiens.

En disant ces mots, Marguerite prit une grande poigne de cerises
et les lana  la tte de Sophie, qui, dj un peu en colre,
devint furieuse en les recevant; elle s'lana sur Marguerite et
lui donna un coup de poing sur l'paule. Camille et Madeleine se
jetrent entre elles pour empcher Marguerite de continuer la
bataille commence. Madeleine retenait avec peine Sophie, pendant
que Camille maintenait Marguerite et lui faisait honte de son
emportement. Marguerite s'apaisa immdiatement et fut dsole
d'avoir rpondu si vivement  Sophie; celle-ci rsistait 
Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait
lanc des cerises  la figure.

Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups
que j'ai reu de cerises  la tte; lche-moi, ou je tape aussi.

Les cris de Sophie, ajouts  ceux de Camille et de Madeleine, qui
l'exhortaient vainement  la douceur, attirrent Mme de Rosbourg
et Mme de Fleurville; elles parurent au moment o Sophie, se
dbarrassant de Camille et de Madeleine par un coup de pied et un
coup de poing, s'lanait sur Marguerite qui ne bougeait pas plus
qu'une statue. La prsence de ces dames arrta subitement le bras
lev de Sophie; elle resta ptrifie, craignant la punition et
rougissant de sa colre.

Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le
bras, l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas
encore et qui s'appelait le _cabinet de pnitence, _la plaa sur
une chaise devant une table, et, lui montrant du papier, une plume
et de l'encre, elle lui dit:

Vous allez achever votre journe dans ce cabinet, mademoiselle,
vous allez...

SOPHIE.--Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite...

MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air svre.--_Taisez-vous!... vous
allez copier dix fois toute la prire: _Notre Pre qui tes aux
cieux. _Quand vous serez calme, je reviendrai vous faire demander
pardon au bon Dieu de votre colre; je vous enverrai votre dner
ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies.

SOPHIE, _avec emportement.--_Je vous dis, madame, que c'est
Marguerite.

MADAME DE FLEURVILLE, _avec force.--_Taisez-vous et crivez.

Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte 
clef, et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de
Sophie. Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternes;
elles lui racontrent ce qui tait arriv  leur retour de chez
Mme de Vertel, et combien Mme de Rosbourg tait fche contre
Marguerite, qui, malgr son repentir, tait condamne  dner dans
sa chambre et  ne pas venir au salon de la soire.

MADAME DE FLEURVILLE.--C'est fort triste, mes chres enfants,
mais Mme de Rosbourg a bien fait de punir Marguerite.

CAMILLE.--Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir
donner des confitures  la pauvre mre Jean, et c'tait trs mal 
Sophie d'tre orgueilleuse et mchante.

MADAME DE FLEURVILLE.--C'est vrai, Camille; mais Marguerite
n'aurait pas d s'emporter. Ce n'est pas en se fchant qu'elle lui
aurait fait du bien; elle aurait d lui dmontrer tout doucement
qu'elle devait secourir les pauvres et travailler pour eux.

CAMILLE.--Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'couter.

MADAME DE FLEURVILLE.--Sophie est vive, mal leve, elle n'a pas
l'habitude de pratiquer la charit, mais elle a bon coeur, et elle
aurait compris la leon que vous lui auriez toutes donne par
votre exemple; elle en serait devenue meilleure, tandis qu'
prsent elle est furieuse et elle offense le bon Dieu.

MADELEINE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis
sre qu'elle pleure, qu'elle se dsole et qu'elle se repent de
tout son coeur.

MADAME DE FLEURVILLE.--Non, Madeleine, je veux qu'elle reste
seule jusqu' ce soir; elle est encore trop en colre pour
t'couter; j'irai lui parler dans une heure.

Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre
Mme de Rosbourg; les petites taient tristes; tout en jouant avec
leurs poupes, elles pensaient combien on tait plus heureuse
quand on est sage.

Pendant ce temps, Sophie, reste seule dans le cabinet de
pnitence, pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle
examina le cabinet pour voir si on ne pouvait pas s'en chapper:
la fentre tait si haute que, mme en mettant la chaise sur la
table, on ne pouvait pas y atteindre; la porte, contre laquelle
elle s'lana avec violence, tait trop solide pour pouvoir tre
enfonce. Elle chercha quelque chose  briser,  dchirer: les
murs taient nus, peints en gris; il n'y avait d'autre meuble
qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc commun;
l'encrier tait un trou fait dans la table et rempli d'encre;
restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait
copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'crasa sous
ses pieds; elle dchira le papier en mille morceaux, se prcipita
sur le livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le
mit en pices; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en
eut pas la force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand
elle n'eut plus rien  casser et  dchirer, elle fut bien oblige
de rester tranquille. Petit  petit, sa colre se calma, elle se
mit  rflchir, et elle fut pouvante de ce qu'elle avait fait.

Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition
va-t-elle m'infliger? car elle me punira certainement... Ah bah!
elle me fouettera. Ma belle-mre m'a tant fouette que j'y suis
habitue. N'y pensons plus, et tchons de dormir...

Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est
inquite; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours
voir la porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef
tourner dans la serrure; elle ne s'est pas trompe cette fois: la
porte s'ouvre, Mme de Fleurville entre. Sophie se lve et reste
interdite. Mme de Fleurville regarde les papiers et dit  Sophie
d'un ton calme:

Ramassez tout cela, mademoiselle.

Sophie ne bouge pas.

Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle, rpta
Mme de Fleurville.

Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours calme:

Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et
votre punition.

Mme de Fleurville appelle: lisa, venez, je vous prie, un
instant.

lisa entre et reste bahie devant tout ce dsordre.

Ma bonne lisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser
tous ces dbris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pices un livre et
du papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journe du
Chrtien, _du papier et une plume?

Pendant qu'lisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit
sur la chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme
de Mme de Fleurville, aurait tout donn pour n'avoir pas dchir
le livre, le papier et cras la plume. Quand lisa eut apport
les objets demands, Mme de Fleurville se leva, appela
tranquillement Sophie, la fit asseoir sur la chaise et lui dit:

Vous allez crire dix fois _Notre Pre, _mademoiselle, comme je
vous l'ai dit tantt; vous n'aurez pour votre dner que de la
soupe, du pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez
dchirs avec l'argent que vous devez avoir toutes les semaines
pour vos menus plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous
passerez vos journes ici, sauf deux heures de promenade que vous
ferez avec lisa, qui aura ordre de ne pas vous parler. Je vous
enverrai votre repas ici. Vous ne serez dlivre de votre prison
que lorsque le repentir, un vrai repentir, sera entr dans votre
coeur, lorsque vous aurez demand pardon au bon Dieu de votre
duret envers les pauvres, de votre gourmandise goste, de votre
emportement envers Marguerite, de votre esprit de colre et de
votre mchancet, qui vous a porte  dchirer tout ce que vous
pouviez briser et dchirer, de votre esprit de rvolte, qui vous a
excite  rsister  mes ordres. J'esprais vous trouver en bonne
disposition pour vous ramener au repentir, pour faire votre paix
avec Dieu et avec moi; mais, d'aprs ce que je vois, j'attendrai 
demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne vous fasse
pas mourir cette nuit avant de vous tre reconnue et repentie.

Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait dj tourn
la clef, lorsque Sophie, se prcipitant vers elle, l'arrta par sa
robe, se jeta  ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit
de baisers et de larmes, et  travers ses sanglots fit entendre
ces mots, les seuls qu'elle put articuler: _Pardon! Pardon!_

Mme de Fleurville restait immobile, considrant Sophie toujours 
genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et
lui dit avec douceur:

Ma chre enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as t
trs coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le
regret sincre que tu en prouves te mritera sans doute le
pardon, mais ne t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras
pas avec tes amies avant demain soir, et tout le reste se fera
comme je te l'ai dit.

SOPHIE, _avec vhmence.--_Oh! madame, chre madame, la punition
me sera douce, car elle sera une expiation; votre bont me touche
profondment, votre pardon est tout ce que je demande. Oh! madame,
j'ai t si mchante, si dtestable! Pourrez-vous me pardonner?

MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant.--_Du fond du coeur, chre
enfant; crois bien que je ne conserve aucun mauvais sentiment
contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens de me
demander pardon  moi-mme. Je vais t'envoyer  dner; tu criras
ensuite ce que je t'avais dit d'crire et tu achveras ta soire
en lisant un livre qu'on t'apportera tout  l'heure.

Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les
mains et ne pouvait se dtacher d'elle; elle se dgagea et sortit,
sans prendre cette fois la prcaution de fermer la porte  clef.
Cette preuve de confiance toucha Sophie et augmenta encore son
regret d'avoir t si mchante.

Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer  une telle colre?
Comment ai-je t si mchante avec des amies aussi bonnes que
celles que j'ai ici, et si hardie envers une personne aussi douce,
aussi tendre que Mme de Fleurville! Comme elle a t bonne avec
moi! Aussitt que j'ai tmoign du repentir, elle a repris sa voix
douce et son visage si indulgent; toute sa svrit a disparu
comme par enchantement. Le bon Dieu me pardonnera-t-il aussi
facilement? Oh oui! car il est la bont mme, et il voit combien
je suis afflige de m'tre si mal comporte!

En achevant ces mots, elle se mit  genoux et pria du fond de son
coeur pour que ses fautes lui fussent pardonnes et qu'elle et la
force de ne plus en commettre  l'avenir.  peine sa prire tait-elle
finie qu'lisa entra, lui apportant une assiette de soupe,
un gros morceau de pain et une carafe d'eau.

LISA.--Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais,
si vous avez faim, vous le trouverez bon tout de mme.

SOPHIE.--Hlas, ma bonne lisa, je n'en mrite pas tant; c'est
encore trop bon pour une mchante fille comme moi.

LISA.--Ah! ah! nous avons chang de ton depuis tantt; j'en
suis bien aise, mademoiselle. Si vous vous tiez vue! vous aviez
un air! mais un air!... Vrai, on aurait dit d'un petit dmon.

SOPHIE.--C'est que je l'tais rellement; mais j'en ai bien du
regret, je vous assure, et j'espre bien ne jamais recommencer.

Sophie se mit  table et mangea sa soupe: elle avait faim; aprs
sa soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau.
lisa la regardait avec piti.

Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est
malheureux d'tre mchant; nos petites, qui sont toujours sages,
ne seront jamais punies que pour des fautes bien lgres: aussi on
les voit toujours gaies et contentes.

SOPHIE.--Oh oui! je le vois bien; mais c'est singulier: quand
j'tais mchante et que ma belle-mre me punissait, je me sentais
encore plus mchante aprs, je dtestais ma belle-mre; tandis que
Mme de Fleurville, qui m'a punie, je l'aime au contraire plus
qu'avant et j'ai envie d'tre meilleure.

LISA.--C'est que votre belle-mre vous punissait avec colre,
et quelquefois par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous
punit par devoir et pour votre bien. Vous sentez cela malgr vous.

SOPHIE.--Oui, c'est bien cela, lisa; vous dites vrai.

Sophie avait fini son repas; lisa emporta les restes, et Sophie
se mit au travail; elle fut longtemps  faire sa pnitence, parce
qu'elle s'appliqua  trs bien crire; quand elle eut fini, elle
se mit  lire. Le jour commena bientt  baisser; Sophie posa son
livre et eut le temps de rflchir aux ennuis de la captivit,
pendant la grande heure qui se passa avant qu'lisa vnt la
chercher pour la coucher. Marguerite dormait dj profondment;
Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa tout doucement, comme
pour lui demander pardon de sa colre; ensuite elle fit sa prire,
se coucha et ne tarda pas  s'endormir.



XVII. Le lendemain.

La journe du lendemain se passa assez tristement. Marguerite,
honteuse encore de sa colre de la veille, se reprochait d'avoir
caus la punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de
la tristesse de Marguerite et de l'absence de leur amie.

Sophie passa la journe dans le cabinet de pnitence; personne ne
vint la voir qu'lisa, qui lui apporta son djeuner.

SOPHIE.--Comment vont mes amies, lisa?

LISA.--Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies.

SOPHIE.--Ont-elles parl de moi? Me trouvent-elles bien
mchante? M'aiment-elles encore?

LISA.--Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font
pas autre chose: Pauvre Sophie! disent-elles; comme elle doit
tre malheureuse! Pauvre Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme
la journe lui paratra longue!

SOPHIE, _attendrie.--_Elles sont bien bonnes! Et Marguerite,
est-elle en colre contre moi?

LISA.--En colre! Ah bien oui! Elle se dsole d'avoir t
mchante; elle dit que c'est sa faute si vous vous tes emporte;
que c'est elle qui devrait tre punie  votre place, et que,
lorsque vous sortirez de prison, c'est elle qui vous demandera
bien pardon et qui vous priera d'oublier sa mchancet.

SOPHIE.--Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les
torts. Mais, lisa, savent-elles combien j'ai t mchante ici,
dans le cabinet; que j'ai tout dchir, que j'ai refus d'obir 
Mme de Fleurville?

LISA.--Oui, elles le savent, je leur ai racont; mais elles
savent aussi combien vous vous tes repentie et tout ce que vous
avez fait pour tmoigner vos regrets, pour expier votre faute;
elles ne vous en veulent pas: elles vous aiment tout comme
auparavant.

Sophie remercia lisa et se mit  l'ouvrage.

Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs  faire, elle les
lui expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son
ouvrage de tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si
repentante, elle lui dit qu'avant de se coucher elle pourrait
venir embrasser ses amies au salon et faire la prire en commun.
Sophie lui promit de mriter cette rcompense par sa bonne
conduite, et la remercia vivement de sa bont. Mme de Fleurville
l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant la promenade
elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner d'autres pour
l'aprs-midi.

Sophie travailla tant et si bien qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut
tonne quand lisa vint lui apporter son second djeuner.

Dj, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de djeuner?

LISA.--Certainement, et l'heure est mme passe; vous n'avez
donc pas faim?

SOPHIE.--Si fait, j'ai faim, et je m'en tonnais, je ne croyais
pas qu'il ft si tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon djeuner?

LISA.--Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre,
une ctelette, une cuisse de poulet, des pommes de terre sautes,
mais pas de dessert par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les
prisonnires n'en mangeaient pas, et que vous tiez si raisonnable
que vous ne vous en tonneriez pas.

Sophie rougit de plaisir  ce petit loge, qu'elle n'esprait pas
avoir mrit.

Merci, ma chre lisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville
de vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne,
qu'on ne peut s'empcher de devenir bon prs d'elle. J'espre que
dans peu de temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes
amies.

lisa, touche de cette humilit, embrassa Sophie et lui dit:
Soyez tranquille, mademoiselle, vous commencez dj  tre bonne;
vous allez voir ce que vous serez; quand votre belle-mre
reviendra, elle ne vous reconnatra pas.

Cette ide du retour de sa belle-mre fit peu de plaisir  Sophie;
elle tcha de n'y pas songer, et elle acheva son djeuner. lisa
lui dit qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait
ensuite la chercher pour la promener.

Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis
vous reviendrez travailler; aprs votre dner je vous promnerai
encore pendant une bonne heure.

La journe se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille,
Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois lisa  sa sortie
de la chambre de pnitence pour la questionner sur ce que faisait
Sophie, sur ce que disait Sophie.

CAMILLE.--Est-elle bien triste?

MADELEINE.--S'ennuie-t-elle beaucoup?

MARGUERITE.--Est-elle fche contre moi? Cause-t-elle un peu?

lisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition
avec une telle douceur et une telle rsignation, qu'en sortant de
l elle serait certainement tout  fait corrige et ne se ferait
plus jamais punir.

Le soir, Mme de Fleurville vint elle-mme chercher Sophie pour la
mener au salon, o l'attendaient avec anxit Camille, Madeleine
et Marguerite.

Voil Sophie que je vous ramne, mes chres enfants, non pas la
Sophie d'avant-hier, colre, menteuse, gourmande et mchante; mais
une Sophie douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis,
aimons-la bien maintenant: elle le mrite.

Sophie se jeta dans les bras de ses amies; elle pleurait de joie
en les embrassant. Elle et Marguerite se demandrent
rciproquement pardon; elles s'taient dj pardonn de bon coeur.
Quand arriva l'heure de la prire, Mme de Fleurville ajouta 
celle qu'elles avaient l'habitude de faire une action de grces
pour remercier Dieu d'avoir ouvert au repentir le coeur des
coupables, et pour avoir ainsi tir un grand bien d'un grand mal.

Aprs cette prire, qui fut faite du fond du coeur, les enfants
s'embrassrent tendrement et allrent se coucher.



XVIII. Le rouge-gorge.

Un mois aprs, Camille et Madeleine taient assises sur un banc
dans le jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que
Sophie et Marguerite cueillaient dans un foss.

Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un
petit oiseau trs joli; je te le donne, c'est pour toi.

--Voyons, quel oiseau? dit Camille en jetant ses joncs et
s'lanant  la rencontre de Sophie.

SOPHIE.--Un rouge-gorge: c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est
moi qui l'ai attrap; regarde comme il est dj gentil.

CAMILLE.--Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien
peur! Et sa maman! elle se dsole sans doute.

MARGUERITE.--Pas du tout! C'est elle qui l'a jet hors de son
nid; j'entendais un petit bruit dans un buisson, je regarde, et je
vois ce pauvre petit oiseau se dbattant contre sa maman qui
voulait le jeter hors du nid; elle lui a donn des coups de bec et
elle l'a prcipit  terre; le pauvre petit est tomb tout
tourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie l'a pris en disant que
ce serait pour toi, Madeleine.

MADELEINE.--Oh! merci, Sophie! Portons-le vite  la maison pour
lui donner  manger. Camille, vois comme mon petit oiseau est
gentil! Quel joli petit ventre rouge.

CAMILLE.--Il est charmant; mettons-le dans un panier en
attendant que nous ayons une cage.

Les quatre petites filles laissrent leurs joncs et coururent  la
maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier.

LISA.--Tenez, mes petites, voici un panier.

MARGUERITE.--Mais il faut lui faire un petit lit.

LISA.--Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine
par-dessus: il aura ainsi un petit nid bien chaud.

MARGUERITE.--Si Madeleine le mettait  coucher avec elle, il
aurait bien plus chaud encore.

MADELEINE.--Mais je pourrais l'craser en dormant; non, non, il
vaut mieux faire comme dit lisa. Tu vas voir comme je
l'arrangerai bien.

SOPHIE.--Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais trs bien
arranger des nids d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les
petits qu'elle dnichait.

MADELEINE.--Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre?

SOPHIE.--Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini.
lisa, il me faut du coton et un petit linge.

LISA.--Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une
chemise?

Les enfants rirent tous.

Mais non, lisa, rpond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller;
vous allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.

lisa donna une poigne de coton et du linge. Sophie prit le
rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le
coton, le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement,
elle s'cria: C'est fini!

Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience,
s'lancrent vers Sophie et cherchrent vainement l'oiseau.

MADELEINE.--Eh bien! O sont donc le rouge-gorge et son nid?

SOPHIE.--Mais les voici.

MADELEINE.--O cela?

SOPHIE.--Dans le panier.

MADELEINE.--Je ne vois qu'une boule de coton.

SOPHIE.--C'est prcisment cela.

MADELEINE.--Mais o est l'oiseau?

SOPHIE.--Dans le coton, bien chaudement.

Toutes trois poussrent un cri; toutes les mains se plongrent 
la fois dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, touff
sans doute. lisa accourut, droula vivement le coton, le linge,
et en retira le rouge-gorge qui semblait mort; ses yeux taient
ferms, son bec entrouvert, ses ailes tendues: il ne bougeait
pas.

Pauvre petit! s'crirent  la fois lisa et les trois petites.

--Imbcile de Sophie! ajouta Marguerite. Sophie tait aussi
tonne que confuse... Je ne savais pas..., je ne croyais pas...
dit-elle en balbutiant.

MARGUERITE.--Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne
sais pas?

LISA.--Chut! Marguerite, pas de colre; vous voyez bien que
Sophie est aussi peine que vous de ce qu'elle a fait.

Tchons de ranimer le pauvre oiseau; peut-tre n'est-il pas encore
mort.

MADELEINE, _tristement.--_Croyez-vous qu'il puisse revivre?

LISA.--Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de
vin.

Sophie se prcipita pour faire la commission; pendant son absence,
lisa entrouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement
dedans; quand Sophie eut apport le vin et qu'elle lui en eut mis
deux gouttes dans le bec, l'oiseau fit un lger mouvement avec ses
ailes.

Il a boug! il a boug! s'crirent ensemble les quatre petites.
En effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge tait revenu  la
vie; il s'agitait, il dployait et repliait ses ailes, il
redevenait vif comme avant d'avoir t emmaillot.

MARGUERITE, _d'un air moqueur.--_C'est Palmyre qui t'a appris ce
moyen de soigner des oiseaux?

SOPHIE.--Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela.

MARGUERITE, _de mme.--_En a-t-elle lev beaucoup?

SOPHIE.--Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas
pourquoi.

LISA.--Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant
pas d'air, touffaient dans les chiffons et le coton?

SOPHIE.--Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas
besoin de respirer.

LISA.--Ah! ah! ah! en voil une bonne! Tous les oiseaux
respirent et ont besoin d'air, mademoiselle, et ils touffent
quand ils n'en ont pas.

SOPHIE, _d'un air confus.--_Je ne savais pas.

LISA.--Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus;
je m'en charge et je vous l'lverai, Madeleine.

En effet, lisa dirigea l'ducation du rouge-gorge. Madeleine
partageait les soins qu'elle lui donnait, elle l'aidait  changer
la laine de son nid,  nettoyer sa cage,  faire une pte
d'oeufs, de pain et de lait. Le petit oiseau s'tait attach 
elle; elle l'avait nomm Mimi; il venait quand elle l'appelait, et
se posait souvent sur son bras pendant qu'elle prenait ses leons.
Il finit par ne plus la quitter; la porte de sa cage restait
toujours ouverte, et il y entrait pour manger et dormir; le reste
du temps il volait dans les chambres; quand la fentre tait
ouverte, il allait se percher sur les arbres voisins, mais il ne
s'loignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine l'appelait:
_Mimi! Mimi! _il revenait  tire-d'aile se poser sur sa tte ou
sur son paule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le matin,
Madeleine tait souvent veille au petit jour par Mimi, qui,
perch sur son paule, allongeait son cou et lui becquetait
l'oreille ou les lvres. Va-t'en, Mimi, lui disait-elle,
laisse-moi dormir. Mimi rentrait dans sa cage, y restait quelques
instants et, quand sa matresse s'tait endormie, revenait se
poser sur son paule et se mettait  lui siffler dans l'oreille
ses plus jolis airs. Tais-toi, Mimi, lui disait encore Madeleine:
tu m'ennuies. Mimi se taisait, tournait sa petite tte  droite
et  gauche, puis, changeant de position, faisait un petit saut et
se trouvait sur le nez de la pauvre Madeleine.

Rveille encore par les petites griffes aigus de Mimi: Petit
lutin, disait-elle en lui donnant une lgre tape, je t'enfermerai
demain si tu m'ennuies encore. Mais Mimi recommenait toujours,
et Madeleine ne l'enfermait pas.

Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatigue ce soir, dit un
jour Mme de Fleurville  Madeleine, qui s'endormait.

MADELEINE.--Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se
ferment malgr moi.

MARGUERITE.--Je parie que c'est  cause de Mimi.

MADAME DE ROSBOURG.--Comment Mimi peut-il donner sommeil 
Madeleine? Tu parles trop souvent sans rflchir, Marguerite.

MARGUERITE.--Pardon, maman; vous allez voir que j'ai trs bien
rflchi. Quand on a sommeil, c'est qu'on a envie de dormir.

MADAME DE ROSBOURG, _riant.--_Oh! c'est positif, et je vois que
tu raisonnes au moins aussi bien que Mimi. _(Tout le monde rit.)_

MARGUERITE.--Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je
continue: quand on a envie de dormir, c'est qu'on a besoin de
dormir. _(Tout le monde rit plus fort; Marguerite, sans se
troubler, continue son raisonnement.) _Quand on a besoin de
dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on n'a pas assez
dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a empch de
dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui veille Madeleine tous les
matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui
gazouillant dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage;
c'est pourquoi Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi.

MADAME DE FLEURVILLE.--Bravo, Marguerite! c'est trs bien
raisonn, mais comment Mimi fait-il pour commettre tous ces
mfaits?

MARGUERITE.--Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enferm
dans sa cage; elle le gte; elle est beaucoup trop bonne pour lui,
et c'est elle qui en souffre.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et c'est ce qui arrive toujours, ma
petite Marguerite, quand on gte les gens; mais srieusement, ma
chre Madeleine, il ne faut pas laisser prendre  Mimi de ces
mauvaises habitudes. Tu es ple depuis quelques jours; tu tomberas
malade  la longue; je te conseille d'aller te coucher et de
fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui ouvriras
quand tu seras leve.

MADELEINE.--Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens
rellement bien fatigue, et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai
peur que demain matin il ne crie comme un dsespr.

MADAME DE FLEURVILLE.--Eh! laisse-le crier: il finira par s'y
habituer.

Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla
se coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de
la cage, et elle s'endormit immdiatement.

Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa
matresse comme d'habitude; il fut tonn et irrit de trouver sa
porte ferme; il chercha longtemps  l'ouvrir avec son bec, mais,
ne pouvant y russir, il se fcha, il donna des coups de tte dans
la porte et il se fit mal. Alors commena une suite de petits cris
furieux, entremls de grands coups de bec dans son chnevis et
son millet, qu'il faisait voler dans sa cage et  travers les
barreaux; puis il lanait de l'eau de tous cts. Madeleine
s'veilla un instant  ces bruits, qui indiquaient la colre de
Mimi; mais elle se rendormit immdiatement, et dormit jusqu' ce
que sa bonne vnt l'veiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir 
Mimi, qui s'lana hors de la cage avec humeur et donna deux
grands coups de bec dans la joue de Madeleine, comme pour se
venger d'avoir t enferm.

Ah! petit mchant! s'cria Madeleine, tu es en colre! Viens ici,
Mimi, viens tout de suite.

Mimi n'obissait pas; il s'tait perch sur un bton de croise o
il avait l'air de bouder.

Mimi, obissez, monsieur, venez ici tout de suite.

Mimi, pour toute rponse, se retourne et fait une ordure dans la
main que lui tendait Madeleine.

Petit sale! petit dgotant! petit mchant! attends, attends, je
t'attraperai, va. lisa, viens, je t'en prie, m'aider  attraper
Mimi et  le mettre en pnitence.

lisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un
balai et poursuivit Mimi jusqu' ce qu'il se rfugit tout
essouffl dans sa cage. Aussitt qu'il y fut entr, Madeleine
ferma la porte, et Mimi resta prisonnier, maussade et furieux.

Ce ne fut qu'aprs deux heures de prison que Sophie, Marguerite et
Camille, auxquelles Madeleine et lisa avaient racont la
mchancet de Mimi, obtinrent sa grce; les quatre petites filles
vinrent processionnellement ouvrir la cage. Mimi ddaigna de
bouger.

Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garon et ne boude plus;
viens nous dire bonjour comme tu fais tous les matins.

M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas. Dieu! qu'il
est mchant! s'cria Marguerite.

SOPHIE.--Hlas! il fait comme moi jadis: il s'est fch dans sa
prison comme je me suis fche dans la mienne, et il a cherch 
tout briser comme j'ai dchir et bris le livre, le papier et la
plume. J'espre qu'il se repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens
demander pardon.

CAMILLE.--Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille;
quand il ne boudera plus, nous verrons  lui pardonner.

On ouvrit les fentres. Quand Mimi aperut les arbres et le ciel,
il n'y tint pas; il s'lana joyeux hors de sa cage et vola sur un
des sapins les plus levs du jardin. Les enfants allrent se
promener de leur ct, laissant Mimi au bonheur de la libert et 
l'amertume du repentir.

Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait
toujours d'arbre en arbre, Madeleine l'appela: Mimi, mon petit
Mimi, il faut rentrer; viens manger du pain.

--Cuic! rpondit Mimi en faisant aller sa petite tte d'un air
moqueur.

--Voyons, Mimi, obissez et rentrez tout de suite.

--Cuic! rpondit encore Mimi; et il s'envola dans le bois.

Est-il mchant et rancunier! dit Sophie; il mrite vraiment une
punition.

--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai
dans sa cage, et il y restera jusqu' ce qu'il demande pardon?

--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande
pardon?

--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne
se poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant
de grands coups de bec comme il a fait ce matin.

--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter
un peu svrement; tu l'as trop gt.

Et les enfants se remirent  leur travail, reprirent leurs jeux et
firent leurs repas, sans que Mimi repart.  la fin de la journe
elles commencrent  s'inquiter de cette longue absence; elles
allrent plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et
dans le bois, mais Mimi ne rpondait ni ne paraissait.

MADELEINE.--Je crains qu'il ne soit arriv quelque chose  ce
pauvre Mimi.

MARGUERITE.--Peut-tre est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son
chemin?

CAMILLE.--Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas
se perdre: ils voient si bien et de si loin qu'ils aperoivent
toujours leur maison.

SOPHIE.--Peut-tre boude-t-il encore?

MADELEINE.--S'il boude, il a un bien mauvais caractre, et je
serais bien aise qu'il passt la nuit dehors pour qu'il voie la
diffrence qu'il y a entre une bonne cage chaude avec des grains
et de l'eau, et un bois humide sans rien  manger ni  boire.

SOPHIE.--Pauvre Mimi! comme il est bte d'tre mchant!

La nuit arriva et les petites allrent se coucher sans que Mimi
repart; elles en parlrent souvent dans la soire, se promettant
bien d'aller le lendemain  sa recherche.

Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors, dit
Madeleine.

Le lendemain, quand les enfants furent prtes  sortir,
Mme de Rosbourg les emmena  la recherche de Mimi; elles
parcoururent tout le bois en appelant _Mimi! Mimi! _Elles
revenaient tristes et inquites de leur inutile recherche, lorsque
Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond et poussa un cri.

Qu'est-ce? demandrent  la fois les trois petites.

--Regardez! Regardez! dit Marguerite d'une voix terrifie en
montrant du doigt un petit amas de plumes et  ct la tte trs
reconnaissable de l'infortun Mimi.

--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'crirent les enfants. Pauvre
Mimi! mang par un vautour ou par un mouchet!

Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la
tte: c'taient bien les restes de Mimi, qui prit ainsi
misrablement, victime de son humeur.

Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassrent
ce qui restait de Mimi pour l'enterrer et lui riger un petit
tombeau. Quand elles furent rentres  la maison, Mme de Rosbourg
leur obtint facilement un cong pour enterrer Mimi; elles
creusrent une fosse dans leur petit jardin; elles y descendirent
les restes de Mimi, envelopps de chiffons et de rubans, et
enferms dans une petite bote; elles mirent des fleurs dessus et
dessous la bote; puis elles remplirent de terre la fosse; elles
levrent ensuite, avec l'aide du maon, quelques briques formant
un petit temple, et elles attachrent au-dessus une petite planche
sur laquelle Camille, qui avait la plus belle criture, crivit:

Ci-gt Mimi, qui par sa grce et sa gentillesse faisait le
bonheur de sa matresse jusqu'au jour o il prit victime d'un
moment d'humeur. Sa fin fut cruelle; il fut dvor par un vautour.
Ses restes, retrouvs par sa matresse inconsolable, reposent ici.

 Fleurville, 1856, 20 aot.

Ainsi finit Mimi,  l'ge de trois mois.



XIX. L'illumination.

Depuis un an que Sophie tait  Fleurville, elle n'avait encore
aucune nouvelle de sa belle-mre; loin de s'en inquiter, ce
silence la laissait calme et tranquille; tre oublie de sa belle-mre
lui semblait l'tat le plus dsirable. Elle vivait heureuse
chez ses amies; chaque journe passe avec ces enfants modles la
rendait meilleure et dveloppait en elle tous les bons sentiments
que l'excessive svrit de sa belle-mre avait comprims et
presque dtruits. Mme de Fleurville et son amie Mme de Rosbourg
taient trs bonnes, trs tendres pour leurs enfants, mais sans
les gter; constamment occupes du bonheur et du plaisir de leurs
filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement, et elles
avaient su, tout en les rendant trs heureuses, les rendre bonnes
et toujours disposes  s'oublier pour se dvouer au bien-tre des
autres. L'exemple des mres n'avait pas t perdu pour leurs
enfants, et Sophie en profitait comme les autres.

Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une
lettre.

Chre enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mre...

Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis plit; elle retombe
sur son sige, cache sa figure dans ses mains et retient avec
peine ses larmes.

Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
Sophie, voit son agitation et lui dit: Ma pauvre Sophie, tu crois
sans doute que ta belle-mre va arriver et te reprendre; rassure-toi:
elle m'crit au contraire que son absence doit se prolonger
indfiniment; qu'elle est  Naples, o elle s'est remarie avec un
comte Blagowski, et qu'une des conditions du mariage a t que tu
n'habiterais plus chez elle. En consquence, ta belle-mre me
demande de te mettre dans une pension quelconque (Sophie rougit
encore et regarde Mme de Fleurville d'un air suppliant et
effray);  moins, continue Mme de Fleurville en souriant, que je
ne prfre garder prs de moi un si mauvais garnement. Qu'en dis-tu,
ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu mieux
rester avec nous, tre ma fille et la soeur de tes amies?

--Chre, chre madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et
en l'embrassant tendrement, gardez-moi prs de vous, continuez-moi
votre affectueuse bont, permettez-moi de vous aimer comme une
mre, de vous obir, de vous respecter comme si j'tais vraiment
votre fille, et de m'appliquer  devenir digne de votre tendresse
et de celle de mes amies.

MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur.--_C'est donc
convenu, chre petite: tu resteras chez moi; tu seras ma fille
comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
prfrerais  la meilleure,  la plus agrable pension de Paris.

SOPHIE.--Chre madame, je vous remercie de m'avoir si bien
devine. Je crains seulement de vous causer une dpense
considrable...

MADAME DE FLEURVILLE.--Sois sans inquitude l-dessus, chre
enfant; ton pre a laiss une grande fortune qui est  toi et qui
suffirait  une dpense dix fois plus considrable que la tienne.

Aprs avoir embrass encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez
ses amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une
joie gnrale; elles se mirent  danser une ronde si bruyante,
accompagne de tels cris de joie, qu'lisa accourut au bruit.

LISA.--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse!
des cris de joie! Ah bien! une autre fois je ne serais pas si
bte: vous aurez beau crier, je resterai bien tranquillement chez
moi! Mais a-t-on jamais vu des petites filles crier et se dmener
ainsi, comme de petits dmons?

MARGUERITE, _sautant toujours. _--Si tu savais, ma chre lisa,
si tu savais quel bonheur! Viens danser avec nous. Quel bonheur!
quel bonheur!

LISA.--Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me
dmne comme un lutin? M'expliquerez-vous enfin?...

MARGUERITE.--Sophie reste avec nous toujours! toujours!
Mme Fichini s'est marie. Ha! ha! ha! elle s'est marie avec un
comte Blagowski! ils ne veulent plus de Sophie... quel bonheur!
quel bonheur!

Et la ronde, les sauts, les cris recommencrent de plus belle.
lisa s'tait mise de la partie, et le tapage devint tel, que
successivement toute la maison vint savoir la cause de ce bruit
sans pareil. Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car
tous aimaient Sophie et la plaignaient d'avoir une si mchante
belle-mre.

Enfin les petites filles se lassrent de danser; toutes quatre
tombrent sur des chaises; lisa s'y laissa tomber comme elles.

Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes ftes on
fait des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de
Sophie.

CAMILLE.--Comment cela? Il faudrait des lampions.

LISA.--Eh! nous allons en faire.

MADELEINE.--Avec quoi? comment?

LISA.--Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire
jaune et de la chandelle.

MARGUERITE.--Bravo, lisa! Que d'esprit tu as! Viens que je
t'embrasse.

Et Marguerite se jeta sur lisa pour l'embrasser; Camille,
Madeleine, Sophie en firent autant, de sorte qu'lisa, enlace,
touffe, chercha  esquiver ces lans de reconnaissance; elle
voulut se sauver: les quatre petites se pendirent aprs elle, et
ce ne fut qu'aprs bien des courses qu'elle parvint  leur
chapper. On l'entendit s'enfermer dans sa chambre: impossible d'y
entrer, la porte tait solidement verrouille.

MARGUERITE.--lisa! lisa! ouvre-nous, je t'en prie.

CAMILLE.--lisa! ma bonne lisa, nous ne t'embrasserons plus que
cent cinquante fois.

MADELEINE.--lisa, excellente lisa, ouvre; nous avons  te
parler.

SOPHIE.--lisa, lisa, une petite ronde encore, et c'est fini.

LISA.--C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez  ma porte,
pendant que je casse autre chose.

En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui
ne discontinuait pas. Crac, crac, crac.

Qu'est-ce qu'elle fait l-dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
qu'elle fait frire des marrons qui clatent.

MARGUERITE.--Attends, attends, je vais regarder par le trou de
la serrure... Je ne vois rien; elle est debout; elle nous tourne
le dos et elle parat trs occupe, mais je ne vois pas ce qu'elle
fait.

CAMILLE.--J'ai une ide; sortons tout doucement, faisons le tour
par dehors, et regardons par la fentre, qui n'est pas bien haute.
Comme elle ne s'y attend pas, elle n'aura pas le temps de se
cacher.

SOPHIE.--C'est une bonne ide, mais pas de bruit; allons toutes
sur la pointe des pieds, et pas un mot.

En effet, elles se retirrent tout doucement, sortirent, firent le
tour de la maison sur la pointe des pieds, et arrivrent ainsi
sous la fentre d'lisa. Quoique cette fentre ft au rez-de-chausse,
elle tait encore trop haute pour les petites filles. 
un signe de Camille, elles s'lancrent sur le treillage qui
garnissait les murs, et en une seconde leurs quatre ttes se
trouvrent  la hauteur de la fentre. lisa poussa un cri et jeta
promptement son tablier sur la commode devant laquelle elle
travaillait. Il tait trop tard, les petites avaient vu.

Des noix, des noix! crirent-elles toutes ensemble; lisa casse
des noix, c'est pour l'illumination de ce soir.

--Allons, voyons, puisque vous m'avez dcouverte, venez m'aider 
prparer les lampions.

Les enfants sautrent  bas du treillage, refirent en courant, et
cette fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et
se prcipitrent dans la chambre d'lisa, dont la porte n'tait
plus ferme. Elles trouvrent dj une centaine de coquilles de
noix toutes prtes  tre remplies de cire ou de graisse. Chacune
des petites tira son couteau, et elles se mirent  l'ouvrage avec
un zle si ardent, qu'en moins d'une heure, elles prparrent deux
cents lampions.

Bon, dit lisa;  prsent, allons chercher un pot de graisse, une
bote de veilleuses, une casserole  bec et un rchaud.

Elles coururent avec lisa  la cuisine et  l'antichambre pour
demander les objets ncessaires  leur illumination. En revenant
chez lisa, Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle
mit dans la casserole; Madeleine entassa du charbon dans le
rchaud; lisa alluma et souffla le feu; Sophie et Marguerite
rangrent les coquilles de noix sur la commode. Quand la graisse
fut fondue, lisa en remplit les coquilles, et, pendant qu'elle
tait encore chaude et liquide, les enfants mirent une mche de
veilleuse dans chacun des petits lampions.

Cette opration leur prit une bonne heure. Elles attendirent que
la graisse ft bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous
les lampions dans deux paniers.

Allons, dit lisa, voil notre ouvrage termin; il ne nous reste
plus qu' placer tous ces petits lampions sur les croises, sur
les chemines, sur les tables, et nous les allumerons aprs dner,
quand il fera nuit.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon
quand les enfants et lisa entrrent avec leurs paniers.

MADAME DE ROSBOURG.--Qu'apportez-vous l, mes enfants?

CAMILLE.--Des lampions, madame, pour clbrer ce soir par une
illumination le mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous
fait de Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.--Mais c'est trs joli, tous ces petits
lampions; o les avez-vous eus?

MADELEINE.--Nous les avons faits, maman; lisa nous en a donn
l'ide et nous a aides  les faire.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvrent l'ide trs bonne;
elles aidrent les enfants  placer les lampions. L'heure du dner
tant arrive, lisa emmena les petites filles pour les laver et
les arranger. Le dner leur parut bien long; elles taient
impatientes de voir l'effet de leur illumination. Aprs dner il
fallut encore attendre qu'il ft nuit. Elles firent une trs
petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au moment o l'obscurit
vint. Enfin Marguerite s'cria qu'elle voyait une toile, ce qui
prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer leur
illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
comme les petites filles se mirent  allumer les lampions.

Quand ils furent tous allums, les enfants se mirent au milieu du
salon pour juger de l'effet.

Tous ces cordons de lumire formaient un coup d'oeil charmant. Les
petites taient enchantes; elles battaient des mains, sautaient;
les mamans leur proposrent une partie de cache-cache, qui fut
accepte avec des cris de joie; lisa, Mme de Fleurville et
Mme de Rosbourg jourent avec elles, on se cachait dans toutes les
chambres, on courait dans les corridors, dans les escaliers, on
trichait un peu, on riait beaucoup, et l'on tait heureux.

Aprs deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir
cette bonne journe. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent
un petit souper de gteaux, de crmes, de fruits. lisa fut
invite  souper avec les petites filles. Comme elle tait fort
modeste, elle s'en dfendit un peu; mais les enfants, qui voyaient
dans ses yeux que toutes ces bonnes choses lui faisaient envie,
l'entourrent, la tranrent vers la table, la firent asseoir, et
lui servirent de tout en telle quantit qu'elle dclara ne plus
pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de gteaux
et de fruits, qu'elles envelopprent dans une immense feuille de
papier, et la forcrent  emporter le tout chez elle. lisa
remercia, les embrassa et alla prparer leur coucher.

Sophie, de son ct, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de
leur amiti, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de
bonheur.



XX. La pauvre femme.

Mes chres enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire
une longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas
chaud; nous irons dans la fort qui mne au moulin.

MARGUERITE.--Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma
jolie poupe.

MADAME DE ROSBOURG.--Je crois que tu feras bien.

CAMILLE, _souriant.--_ propos du moulin, savez-vous, maman, ce
qu'est devenue Jeannette?

MADAME DE FLEURVILLE.--Le matre d'cole est venu m'en parler il
y a peu de jours; il en est trs mcontent; elle ne travaille pas,
ne l'coute pas; elle cherche  entraner les autres petites
filles  mal faire. Ce qui est pis encore, c'est qu'elle vole tout
ce qu'elle peut attraper; les mouchoirs de ses petites compagnes,
leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui est  sa
porte.

MADELEINE.--Mais comment sait-on que c'est Jeannette qui vole?
Les petites filles perdent peut-tre elles-mmes leurs affaires.

MADAME DE FLEURVILLE.--On l'a surprise dj trois fois pendant
qu'elle volait, ou qu'elle emportait sous ses jupons les objets
qu'elle avait vols! Depuis ce temps, la matresse d'cole la
fouille tous les soirs avant de la laisser partir.

MARGUERITE.--Et sa mre, qui l'a tant fouette l'anne dernire
pour la poupe, ne la punit donc pas?

MADAME DE FLEURVILLE.--Sa mre l'a fouette svrement pour la
poupe parce que ce vol lui avait fait perdre les prsents que je
devais lui donner; mais il parat qu'elle l'lve trs mal, et
qu'elle lui donne de mauvais exemples.

SOPHIE.--Est-ce que sa mre vole aussi?

MADAME DE FLEURVILLE.--Elle vole dans un autre genre que sa
fille; ainsi quand on lui apporte du grain  moudre, elle en cache
une partie. Elle va la nuit avec son mari voler du bois dans la
fort qui m'appartient; elle vole du poisson de mes tangs et elle
va le vendre au march. Jeannette voit tout cela, et elle fait
comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu les punira
un jour, et personne ne les plaindra.

La promenade fut trs agrable. On suivit un chemin qui entrait
dans le bois; les enfants virent de loin Jeannette qui se sauva
dans le moulin aussitt qu'elle les aperut.

MARGUERITE.--Regarde, Sophie; vois-tu la tte de Jeannette qui
passe par la lucarne du grenier?

SOPHIE.--Ah! elle la rentre! la voici qui reparat  l'autre
bout du grenier.

CAMILLE.--Prenez garde, Jeannette nous lance des pierres!

En effet, cette mchante fille cherchait  attraper les enfants
avec des pierres tranchantes qu'elle lanait de toute sa force.
Mme de Fleurville en fut trs mcontente, et promit qu'en rentrant
elle ferait venir le pre de Jeannette pour se plaindre de sa
mchante fille.

On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir  l'ombre
des vieux chnes chargs de glands. Pendant que les enfants
s'amusaient  en ramasser et  remplir leurs poches, elles crurent
entendre un lger bruit; elles s'arrtrent et coutrent: des
gmissements et des sanglots arrivrent distinctement  leurs
oreilles.

Allons voir qui est-ce qui pleure, dit Camille.

Et toutes quatre s'lancrent dans le bois, du ct o elles
entendaient gmir.  peine eurent-elles fait quelques pas,
qu'elles virent une petite fille de douze  treize ans, couverte
de haillons, assise par terre; sa tte tait cache dans ses
mains; les sanglots soulevaient sa poitrine, et elle tait si
absorbe dans son chagrin, qu'elle n'entendit pas venir les
enfants.

Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!

La petite fille releva la tte et parut effraye  la vue des
quatre enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement
pour s'enfuir.

CAMILLE.--Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous
ne te ferons pas de mal.

MADELEINE.--Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?

Le son de voix si plein de douceur et de piti avec lequel avaient
parl Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui
recommena  sangloter plus fort qu'auparavant. Marguerite et
Sophie, touches jusqu'aux larmes, s'approchrent de la pauvre
enfant, la caressrent, l'encouragrent et russirent enfin,
aides de Camille et de Madeleine,  scher ses pleurs et 
obtenir d'elle quelques paroles.

LA PETITE FILLE.--Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes
dans le pays depuis un mois: ma pauvre maman est tombe malade en
arrivant; elle ne peut plus travailler. J'ai vendu tout ce que
nous avions pour avoir du pain, je n'ai plus rien; j'avais
pourtant bien espr qu'on m'achterait au moulin ma pauvre robe
qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai t
chasse, et mme une petite fille m'a lanc des pierres.

MARGUERITE.--Je suis sre que c'est la mchante Jeannette.

LA PETITE FILLE.--Oui, tout juste; sa mre l'a appele de ce nom
et lui a dit de finir, mais elle m'a encore attrape au bras, si
fort que j'en ai saign. Ce ne serait rien si j'avais pu avoir
quelque argent pour rapporter du pain  ma pauvre maman; elle est
si faible, et elle n'a rien mang depuis hier!

SOPHIE.--Rien mang!... Mais alors... toi aussi, ma pauvre
petite, tu n'as rien mang!

LA PETITE FILLE.--Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade:
je puis bien supporter la faim; d'ailleurs, en allant au moulin,
j'ai ramass et mang quelques glands.

CAMILLE.--Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un
instant, ma petite; nous avons dans un panier du pain et des
prunes, nous allons t'en apporter.

--Oui, oui, s'crirent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et
Sophie, donnons-lui notre goter, et demandons de l'argent  nos
mamans pour elle.

Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivrent toutes
haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce
que leur avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient
lui porter le panier qui renfermait les provisions; elles virent
bientt arriver Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg. La petite
fille n'avait pas encore touch au pain ni aux fruits.

MADAME DE FLEURVILLE.--Mange, ma petite fille; tu nous diras
ensuite o tu demeures et qui tu es.

LA PETITE FILLE, _faisant une rvrence.--_Je vous remercie
bien, madame, vous tes bien bonne; j'aime mieux garder le pain et
les fruits pour les donner  maman; je vais tout de suite les lui
porter.

MADAME DE ROSBOURG.--Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc
pas?

LA PETITE FILLE.--Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin;
je ne suis pas malade, je suis forte.

En disant ces mots, la petite fille, ple, maigre et  peine assez
forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et flchit sous
son poids; elle se retint au buisson, rougit et rpta d'une voix
faible et teinte:

Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquitez pas de moi.

MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche.--_Donne-moi ce
panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi; o
demeures-tu?

LA PETITE FILLE.--Ici, tout prs, madame, sur la lisire du
bois.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment s'appelle ta maman?

LA PETITE FILLE.--On l'appelle la mre la Frgate, mais son vrai
nom est Franoise Lecomte.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on
la mre la Frgate?

LA PETITE FILLE.--Parce qu'elle est la femme d'un marin.

MADAME DE ROSBOURG, _avec intrt.--_O est ton pre? N'est-il
pas avec vous?

LA PETITE FILLE.--Hlas! non, madame, et c'est pour cela que
nous sommes si malheureuses. Mon pre est parti il y a quelques
annes; on dit que son vaisseau a pri; nous n'en avons plus
entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par
tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour
acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien  vendre.
Que va devenir ma pauvre mre? Que pourrais-je faire pour la
sauver?

Et la petite fille recommena  sangloter.

Mme de Rosbourg avait t fort mue et fort agite par ce rcit.

Sur quel vaisseau tait mont ton pre, demanda-t-elle d'une voix
tremblante, et comment s'appelait le commandant?

LA PETITE FILLE.--C'tait la frgate la _Sibylle, _commandant de
Rosbourg.

Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite
fille effraye.

Mon mari!... son vaisseau!... rptait-elle. Pauvre enfant, toi
aussi, tu es reste orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta
pauvre mre pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-tre.
Ah! ne t'inquite plus de ta mre ni de ton avenir; vite, conduis-moi
prs d'elle, que je la voie, que je la console!

Et elle pressa le pas, tenant par la main, la petite Lucie
(c'tait son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en
silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les
promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'tait du
bonheur qui lui arrivait et que sa mre serait secourue; elle
marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu
d'instants elles arrivrent  une vieille masure.

C'tait une cabane, une hutte de bcheron, abandonne et dlabre.
Le toit tait perc de tous cts; il n'y avait pas de fentre; la
porte tait si peu leve que Mme de Rosbourg dut se baisser pour
y entrer; l'obscurit ne lui permit pas au premier moment de
distinguer, au fond de la cabane, une femme,  peine couverte de
mauvais haillons, tendue sur un tas de mousse: c'tait le lit de
la mre et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de mnage ne
garnissait la cabane; aucun vtement n'tait accroch aux murs.
Mme de Rosbourg eut peine  retenir ses larmes  la vue d'une si
profonde misre; elle s'approcha de la malheureuse femme ple,
amaigrie, qui attendait avec anxit le retour de Lucie et la
nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre
vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim tait en ce
moment la plus cruelle souffrance de la mre et de la fille; elle
fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le
pain et les fruits, qu'elles dvorrent avec avidit. Elle
attendit la fin de ce petit repas pour expliquer  la pauvre femme
qu'elle tait Mme de Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle,
_et que la petite Lucie lui avait racont leur misre, leur
chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari.

Je me charge de votre avenir, ma pauvre Franoise, ajouta-t-elle;
ne vous inquitez ni de votre petite Lucie ni de vous-mme. En
rentrant  Fleurville, je vais immdiatement vous envoyer une
charrette qui vous amnera au village. Je m'occuperai de vous
loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous
est ncessaire. Dans deux heures vous aurez quitt cette
habitation malsaine et misrable.

Mme de Rosbourg ne donna ni  Franoise ni  Lucie le temps de
revenir de leur surprise; elle sortit prcipitamment, emmenant
avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui taient rests 
la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg
tait absorbe dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et
les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village,
Mme de Rosbourg proposa  Mme de Fleurville de venir avec elle
visiter une maison qui tait  louer depuis quelque temps et qui
pouvait convenir  la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la
proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison
petite, mais propre, et entirement mise  neuf. Il y avait trois
pices, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager
plant d'arbres fruitiers; les chambres taient claires, assez
grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle  manger,
l'autre de chambre pour la mre Franoise et sa fille, la
troisime de pice de rserve.

Chre amie, dit Mme de Rosbourg  Mme de Fleurville, pendant que
j'irai chez le propritaire de cette maison, ayez la bont de
rentrer au chteau et d'envoyer une charrette qui ramnera la
femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les
meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme
pourra ds aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en
attendant que je lui achte de quoi se meubler convenablement.

Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les
enfants, aids d'lisa, se chargrent de rassembler tout ce qu'il
fallait pour le coucher et le dner de Franoise et de Lucie.
Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle
croyait absolument ncessaires, il y en avait une telle quantit,
qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir mme la moiti.
C'taient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets,
des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetires, des
tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des
brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres
chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une
motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin, toutes
sortes de provisions en lgumes en fruits, en saucissons, jambons,
etc..., etc.

Quand lisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit  rire si
fort que Marguerite et Sophie se fchrent, pendant que Camille et
Madeleine rougissaient de contrarit.

LISA, _riant encore.--_Et vous croyez que votre maman enverra
tout cet amas de choses inutiles?

SOPHIE, _pique.--_Il n'y a rien que de trs utile dans ce que
nous avons fait apporter.

LISA.--Utile pour une maison comme la ntre; mais pour une
pauvre femme qui n'a pas seulement un lit  elle, que voulez-vous
qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle  bout de
ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle
tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle
arrivt  la dernire bouche? cette viande, qui serait gte
avant qu'elle en et mang la moiti? ce beurre, ces oeufs, ces
lgumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.

CAMILLE.--Mais toi-mme, lisa, tu as prpar des matelas, des
oreillers, des draps, des couvertures.

LISA.--Certainement, parce que c'est ncessaire pour le coucher
de la mre Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons,
laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux.
Joseph, venez nous aider  ranger nos affaires dans la charrette
pour la petite maison blanche du village. Tenez, voil Nicaise qui
passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main... Bon...;
prenez les matelas... c'est cela...;  prsent, le paquet de
couvertures, de draps et d'oreillers..., trs bien... Placez dans
un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs...; bon...
et puis la petite marmite de bouillon..., une bouteille de vin 
prsent..., un paquet de chandelles et un flambeau. L..., ajoutez
cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux
assiettes..., et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame
pour dcharger la voiture.



XXI. Installation de Franoise et Lucie.

CAMILLE.--Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec lisa 
la petite maison blanche, pour prparer les lits et les provisions
de la pauvre Lucie et de sa maman? Nous la verrons arriver et nous
jouirons de sa surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.--Oui, chres enfants, allez achever votre
bonne oeuvre et arrangez tout pour le mieux. Vous achterez au
village ce qui manquera pour leur petit repas du soir. Moi, je
reste ici pour crire des lettres et prparer vos leons pour
demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de sa
fille.

MADELEINE.--Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un
jupon, une robe, des bas, des souliers et un mouchoir pour la
pauvre Lucie qui est en haillons?

MADAME DE FLEURVILLE.--Certainement, ma petite Madeleine; tu as
l une bonne et charitable pense. Emportez aussi du linge pour la
pauvre mre, et ma vieille robe de chambre, en attendant que
Mme de Rosbourg achte ce qui est ncessaire pour les habiller.

MADELEINE.--Merci, ma chre maman; que vous tes bonne!

Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut
annoncer cette heureuse nouvelle  ses amies. lisa fit un petit
paquet des effets qu'elles emportaient, et elles se remirent
gaiement en route. En arrivant  la maison blanche, elles y
trouvrent Mme de Rosbourg qui faisait dcharger la charrette; les
enfants aidrent lisa  faire les lits et  placer les objets
qu'on avait apports.

LISA.--Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe.

CAMILLE.--Et du sel pour mettre dedans!

MADELEINE.--Et des cuillers pour la manger!

SOPHIE.--Et des couteaux pour couper le pain!

MARGUERITE.--Et des terrines et des plats pour mettre le beurre
et les oeufs.

MADAME DE ROSBOURG.--Ma chre lisa, voulez-vous aller au
village acheter ce qui est ncessaire?

LISA.--Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants,
je serai revenue dans cinq minutes.

Les enfants s'occuprent  mettre le couvert, ce qui ne leur prit
pas beaucoup de temps; elles placrent la table au milieu de la
cuisine, les deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes,
les verres et la bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain.
lisa revint en courant; elle apportait ce qui manquait et, de
plus, du sucre pour le vin chaud qu'elle voulait faire boire 
Franoise.

Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous
n'y avions pas pens.

Aprs une attente de quelques minutes, pendant lesquelles lisa
eut le temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une
omelette, on vit enfin arriver la charrette, dans laquelle tait
tendue la pauvre Franoise, la tte appuye sur les genoux de la
petite Lucie. Quand la voiture s'arrta devant la porte,
Mme de Rosbourg, aide d'lisa, en fit descendre Franoise plus
faible, plus ple encore que quelques heures auparavant. La pauvre
femme n'eut pas la force de remercier Mme de Rosbourg; mais son
regard attendri indiquait assez la reconnaissance dont son coeur
dbordait. Lucie tait si inquite de cette grande faiblesse,
qu'elle ne songea pas  regarder la maison ni la chambre o on la
faisait entrer. Mais quand, rassure sur sa mre, elle la vit
couverte de linge blanc, couche dans un bon lit avec des draps,
des couvertures, son visage, si inquiet jusqu'alors, devint
radieux; sa tte penche vers sa mre se redressa; ses yeux fixs
sur ce ple visage changrent de direction; elle regarda autour
d'elle: la douleur et l'inquitude firent place au bonheur; ses
joues se colorrent; des larmes de joie coulrent sur sa figure;
l'motion lui coupa la parole; elle ne put que se jeter  genoux
et saisir la main de Mme de Rosbourg, qu'elle tint appuye sur ses
lvres en clatant en sanglots.

Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bont en la
relevant; ce n'est pas  moi que tu dois adresser de tels
remerciements, mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer
et de soulager votre misre. Calme-toi pour ne pas agiter ta mre;
avec du repos et une bonne nourriture elle se remettra
promptement. Voici lisa qui lui apporte une soupe et un verre de
vin chaud sucr. Et toi, ma pauvre enfant, qui es presque aussi
extnue que ta mre, mets-toi  table et mange le petit repas que
t'a prpar lisa.

Les enfants entranrent Lucie dans la pice  ct et lui
servirent son dner, pendant qu'lisa et Mme de Rosbourg faisaient
manger Franoise. Camille lui servit de la soupe, Madeleine un
morceau de boeuf, Sophie de l'omelette, et Marguerite lui versait
 boire. Lucie ne se lassait pas de regarder, d'admirer, de
remercier; elle appelait les enfants: _mes chres bienfaitrices,
_ce qui amusa beaucoup Marguerite.

Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se
prcipitrent pour l'habiller; elles faillirent la mettre en
pices, tant elles se dpchaient de la dbarrasser de ses
haillons et de la revtir des effets qu'elles avaient apports.
Lucie ne put s'empcher de pousser quelques petits cris tandis que
l'une lui arrachait des cheveux en enlevant son bonnet sale, que
l'autre lui enfonait une pingle dans le dos, que la troisime la
pinait en lui passant ses manches, et que la quatrime
l'tranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit pourtant
par se trouver admirablement habille, et elle courut se faire
voir  sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec
admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte:

Chres demoiselles, chres dames, que le bon Dieu vous bnisse et
vous rcompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me
faites et le bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre
Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah!
si ton pauvre pre pouvait te voir ainsi!

Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tte dans ses mains et
pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la
consola de son mieux.

Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne
Franoise. Voyez! si la mchante meunire n'avait pas chass votre
pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je
ne l'aurais pas questionne, je n'aurais pas connu votre misre.
Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les
chagrins; recevons-les de lui et soyons assurs que le tout est
pour notre bien.

Les paroles de Mme de Rosbourg calmrent Franoise; elle essuya
ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une
maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge
blanc, et avec la certitude de ne plus avoir  redouter ni pour
elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes
les misres dont Mme de Rosbourg venait de la sortir.

Demain, ma bonne Franoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai  Laigle
pour acheter les meubles, les vtements et les autres objets
ncessaires  votre mnage. Mes petites et moi, nous viendrons
vous voir souvent; si vous dsirez quelque chose, faites-le-moi
savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour
vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain,
d'picerie. Quand vous serez bien gurie, je vous donnerai de
l'ouvrage; ne vous inquitez de rien; mangez, dormez, prenez des
forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos
maris.

Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu  Lucie en
lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au
chteau, o elles trouvrent Mme de Fleurville un peu inquite de
leur absence prolonge, et prte  partir pour aller les chercher,
l'heure du dner tant passe depuis longtemps.

Les enfants racontrent toute la joie de Lucie et de sa mre, leur
reconnaissance, la bont de Mme de Rosbourg; elles parlrent avec
volubilit toute la soire; elles recommencrent avec lisa quand
elles allrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au
lit; la nuit, elles rvrent de Lucie, et le lendemain leur
premire pense fut d'aller  la petite maison blanche. Quand
Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg
tait partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la
veille. Elles trouvrent Franoise sensiblement mieux et leve;
Lucie avait demand  un petit voisin obligeant de lui faire un
balai; elle avait nettoy non seulement les chambres, mais le
devant de la maison; les lits taient bien proprement faits, le
bois qu'elle avait achet tait rang en tas dans la cave; avec un
de ses vieux haillons elle avait essuy la table, les chaises, les
chemines: tout tait propre. Franoise et Lucie se promenaient
avec dlices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et
les enfants arrivrent; elles apportaient quelques provisions pour
le djeuner; Lucie se mit en devoir de prparer le repas. Les
enfants lui proposrent de l'aider.

LUCIE.--Merci, mes bonnes chres demoiselles, je m'en tirerai
bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches 
faire le feu et  fondre le beurre.

MARGUERITE.--Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?

LUCIE.--Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus
difficiles que cela, quand nous avions de quoi. Pendant que maman
travaillait, je faisais tout le mnage.

Mme de Fleurville et les enfants rentrrent au chteau pour les
leons, qui avaient t un peu ngliges la veille.
Mme de Rosbourg revint  midi; elle demanda et obtint un dernier
cong pour aider  placer et  ranger le mobilier de la maison
blanche. lisa, qui tait fort complaisante et fort adroite, fut
encore mise en rquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et
l'on retourna aprs djeuner chez Franoise, les enfants courant
et sautant le long du chemin. Elles trouvrent la mre et la fille
folles de joie devant tous leurs trsors. Meubles, vaisselle,
linge, vtements, rien n'avait t oubli. Ce fut une longue
occupation de tout mettre en place. On courut chercher le
menuisier pour clouer des planches; des clous  crochet. On
accrocha et l'on dcrocha dix fois les casseroles, les miroirs;
presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de
trouver la place o ils devaient rester; chacune donnait son avis,
criait, tirait, riait. Tout l'aprs-midi suffit  peine pour tout
mettre en place. Jamais Lucie n'avait t si heureuse, son coeur
dbordait de joie; de temps  autre elle se jetait  genoux et
s'criait: Mon Dieu, je vous remercie! Mes chres dames, que je
vous suis reconnaissante!

Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci. Les petites
taient aussi joyeuses que Lucie et Franoise. La vue de tant de
bonheur leur tait une excellente leon de charit. Sophie se
promettait de toujours tre charitable, de donner aux pauvres tout
l'argent de ses menus plaisirs. La journe se termina par un repas
excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez
Franoise. Tous dnrent ensemble sur la table neuve avec la
vaisselle et le linge de Franoise. lisa fut de la partie;
Camille et Madeleine la placrent entre elles et eurent soin de
remplir son assiette tout le temps du dner. On servit de la
soupe, un gigot rti, une fricasse de poulet, une salade et une
tourte aux pches. Lucie se lchait les doigts; les enfants
jouissaient de son bonheur, que partageait Franoise.

Aprs le dner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournrent
au chteau, laissant lisa avec les enfants, qui avaient
instamment demand de rester pour aider Lucie  laver,  essuyer
la vaisselle et  tout mettre en ordre.

Quand tout fut propre et rang, quand on eut soigneusement
renferm dans le buffet les restes du repas, lisa et les enfants
se retirrent; Lucie aida sa mre  se coucher, et se reposa elle-
mme des fatigues de cette heureuse journe.



XXII. Sophie veut exercer la charit.

Sophie avait t fortement impressionne de l'aventure de
Franoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on gote 
faire le bien. Jamais sa belle-mre ni aucune des personnes avec
lesquelles elle avait vcu n'avaient exerc la charit et ne lui
avaient donn de leons de bienfaisance. Elle savait qu'elle
aurait un jour une fortune considrable, et, en attendant qu'elle
pt l'employer au soulagement des misres, elle dsirait ardemment
retrouver une autre Lucie et une autre Franoise. Un jour la mre
Leuffroy, la jardinire, avec laquelle elle aimait  causer, et
qui tait une trs bonne femme, lui dit:

Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez
pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par del la fort,
qui est tout  fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau
de pain  se mettre sous la dent.

SOPHIE.--O demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?

MRE LEUFFROY.--Elle reste dans une maisonnette qui est 
l'entre du village en sortant de la fort; elle s'appelle la mre
Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un
enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains
d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore
droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais,
dame! elle est vieille, a ne va pas fort. Elle a une petite
chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four,
sur de la fougre, et elle ne mange que du pain et du fromage,
quand elle en a.

SOPHIE.--Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?

MRE LEUFFROY.--Pour a non, mam'selle: une demi-heure de marche
au plus. Vous irez bien en vous promenant.

Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-mme le projet
d'y aller; et, pour en avoir seule le mrite, elle rsolut de le
faire sans aide, sans en parler  personne, sinon  Marguerite,
avec laquelle elle tait plus particulirement lie; d'ailleurs,
elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais
rien sans demander la permission  leur maman, ne l'empchassent
de s'loigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite ft
seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misre de cette
pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la
secourir.

MARGUERITE.--Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si
maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et
lisa.

SOPHIE.--Mais non, Marguerite, il ne faut pas en parler 
personne, cela sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller
seules, de ne nous faire aider de personne, de donner  cette
petite mre Toutain l'argent que nous avons pour nos gteaux et
nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma
bourse; et toi, combien as-tu?

MARGUERITE.--Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je
sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux,
pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de
Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller
seules chez cette bonne femme?

SOPHIE.--Parce que j'ai entendu dire, l'autre jour,  ta maman,
qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut
se cacher pour ne pas en recevoir d'loges. Alors, tu vois bien
que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charit  cette
bonne vieille.

MARGUERITE.--Il me semble pourtant que je dois le dire au moins
 maman.

SOPHIE.--Mais pas du tout. Si tu le dis  ta maman, ils voudront
tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et
nous, que ferons-nous? Nous resterons l  couter et  regarder,
comme l'autre jour dans la cabane de Franoise et de Lucie. Quel
bien avons-nous fait l-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a
parl et qui a tout donn.

MARGUERITE.--Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour
nous en aller toutes seules dans la fort.

SOPHIE.--Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu
trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une
bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand
j'avais cinq ans.

Marguerite hsitait encore.

SOPHIE.--Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas
faire cent pas sans ta maman. Tu crains peut-tre que le loup ne
te croque?

MARGUERITE, _pique._--Du tout, mademoiselle, je ne suis pas
aussi sotte que tu le crois; je sais bien qu'il n'y a pas de
loups, je n'ai pas peur, et, pour te le prouver, nous allons
partir tout de suite.

SOPHIE.-- la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour
en moins d'une heure.

Et elles se mirent en route, ne prvoyant pas les dangers et les
terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en
silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien  l'aise:
elle comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait
de n'avoir pas rsist  Sophie. Sophie n'tait gure plus
tranquille: les objections de Marguerite lui revenaient  la
mmoire; elle craignait de l'avoir entrane  mal faire.

Nous serons grondes, se dit-elle. Elle n'en continua pas moins
 marcher et s'tonnait de ne pas tre arrive, depuis prs d'une
heure qu'elles taient parties.

Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu
d'inquitude.

--Certainement, la jardinire me l'a bien expliqu, rpondit
Sophie d'une voix assure, malgr la peur qui commenait  la
gagner.

--Serons-nous bientt arrives?

--Dans dix minutes au plus tard. Elles continurent  marcher en
silence; la fort n'avait pas de fin; on n'apercevait ni maison ni
village, mais le bois, toujours le bois. Je suis fatigue, dit
Marguerite.

--Et moi aussi, dit Sophie.

--Il y a bien longtemps que nous sommes parties. Sophie ne
rpondit pas: elle tait trop agite, trop inquite pour
dissimuler plus longtemps sa terreur. Si nous retournions  la
maison? dit Marguerite.

--Oh oui! retournons.

--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de
pleurer?

--Nous sommes perdues, dit Sophie en clatant en sanglots; je ne
sais plus mon chemin, nous sommes perdues.

--Perdues! rpta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous
devenir, mon Dieu!

--Je me suis absolument trompe de chemin, s'cria Sophie en
sanglotant,  l'endroit o il y en a plusieurs qui se croisent; je
ne sais pas du tout o nous sommes.

Marguerite, la voyant si dsole, chercha  la rassurer en se
rassurant elle-mme.

Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver.
Retournons sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous
sommes parties; maman et Mme de Fleurville seront inquites; je
suis sre que Camille et Madeleine nous cherchent partout.

Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles
retournrent sur leurs pas et marchrent longtemps; enfin elles
arrivrent  l'endroit o se croisaient plusieurs chemins
exactement semblables. L elles s'arrtrent.

Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.

--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.

--Tche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.
Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait
pas. Je crois, dit-elle, que c'est celui o il y a de la mousse.

--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y
avait pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.

--Oh si! il y en avait beaucoup.

--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussire tout le
temps.

--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regard  tes pieds. Prenons
ce chemin  gauche, nous serons arrives en moins d'une demi-heure.

Marguerite suivit Sophie; toutes deux continurent  marcher en
silence; inquites toutes deux, elles gardaient pour elles leurs
pnibles rflexions. Au bout d'une heure, pourtant, Marguerite
s'arrta.

MARGUERITE.--Je ne vois pas encore le bout de la fort; je suis
bien fatigue.

SOPHIE.--Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.

MARGUERITE.--Asseyons-nous un instant; je ne veux plus marcher.

Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tte sur
ses genoux et pleura tout bas; elle esprait que Sophie ne s'en
apercevrait pas; elle avait peur de l'affliger, car c'tait Sophie
qui l'avait mise et s'tait mise elle-mme dans cette pnible
position. Sophie se dsolait intrieurement et sentait combien
elle avait mal agi en entranant Marguerite  faire cette course
si longue, dans une fort qu'elles ne connaissaient pas.

Elles restrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite
essuya ses yeux et proposa  Sophie de se remettre en marche.
Sophie se leva avec difficult; elles avanaient lentement; la
fatigue augmentait  chaque instant, ainsi que l'inquitude. Le
jour commenait  baisser; la peur se joignit  l'inquitude; la
faim et la soif se faisaient sentir.

Chre Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi; c'est moi qui
t'ai persuad de m'accompagner; tu es trop gnreuse de ne pas me
le reprocher.

--Pauvre Sophie, rpondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des
reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous
devenir, si nous sommes obliges de passer la nuit dans cette
terrible fort?

--C'est impossible, chre Marguerite; on doit dj tre inquiet 
la maison, et l'on nous enverra chercher.

--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la
gorge me brle.

--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?

--Je crois que tu as raison; allons voir. Elles entrrent dans
le fourr en se frayant un passage  travers les pines et les
ronces qui leur dchiraient les jambes et les bras. Aprs avoir
fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le
murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles
arrivrent au bord d'un ruisseau trs troit, mais assez profond;
cependant, comme il coulait  pleins bords, il leur fut facile de
boire en se mettant  genoux. Elles tanchrent leur soif, se
lavrent le visage et les bras, s'essuyrent avec leurs tabliers
et s'assirent au bord du ruisseau. Le soleil tait couch; la nuit
arrivait; la terreur des pauvres petites augmentait avec
l'obscurit; elles ne se contraignaient plus et pleuraient
franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre;
personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas  les
chercher si loin. Il faut tcher, dit Sophie, de revenir sur le
chemin que nous avons quitt; peut-tre verrons-nous passer
quelqu'un qui pourra nous ramener; et puis il fera moins humide
qu'au bord de l'eau.

--Nous allons encore nous dchirer dans les pines, dit
Marguerite.

--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons
rester ici.

Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha 
lui rendre le passage moins pnible en marchant la premire. Aprs
bien du temps et des efforts, elles se retrouvrent enfin sur le
chemin. La nuit tait venue tout  fait; elles ne voyaient plus o
elles allaient, et elles se rsolurent  attendre jusqu'au
lendemain.

Il y avait une heure environ qu'elles taient assises prs d'un
arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce
bruit semblait tre produit par un animal qui marchait avec
prcaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient
peine  respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout 
coup, Marguerite sentit un souffle chaud prs de son cou; elle
poussa un cri, auquel Sophie rpondit par un cri plus fort; elles
entendirent alors un bruit de branches casses, et elles virent un
gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moiti mortes de peur,
elles se resserrrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni
faire un mouvement, et elles restrent ainsi jusqu' ce qu'un
nouveau bruit, plus effrayant, vnt leur rendre le courage de se
lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'taient des
branches casses violemment et un grognement entreml d'un
souffle bruyant, auquel rpondaient des grognements plus faibles.
Tous ces bruits partaient galement du bois en se rapprochant du
chemin. Sophie et Marguerite, pouvantes, se mirent  courir;
elles se heurtrent contre un arbre dont les branches tranaient
presque  terre; dans leur frayeur, elles s'lancrent dessus, et,
grimpant de branche en branche, elles se trouvrent bientt  une
grande hauteur et  l'abri de toute attaque.

Combien elles remercirent le bon Dieu de leur avoir fait
rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient
d'chapper  un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur
elles tait un sanglier suivi de sept  huit petits. Si elles
taient restes sur son passage, il les aurait dchires avec ses
dfenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et
Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si
tremblantes qu'elles pouvaient  peine se tenir sur l'arbre o
elles taient montes. Le sanglier s'tait loign, et tout
redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture
vint ranimer les forces dfaillantes des pauvres petites. Leur
esprance augmentait  mesure que la voiture se rapprochait; enfin
le pas d'un cheval rsonna distinctement; bientt elles
entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il
approchait, elles allaient tre sauves.

Au secours! au secours! crirent-elles plusieurs fois.

La voiture s'arrta. L'homme sembla couter.

Au secours! sauvez-nous! s'crirent-elles encore.

L'HOMME, _entre ses dents.--_Qui diantre appelle au secours? Je
ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer. Hol qui est-ce
qui appelle?

SOPHIE et MARGUERITE.--C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon
cher monsieur, nous nous sommes perdues dans la fort.

L'HOMME.--Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. O tes-vous
donc, les mioches? Qui tes-vous?

SOPHIE.--Je suis Sophie.

MARGUERITE.--Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.

L'HOMME.--De Fleurville? C'est donc au chteau? Mais o diantre
tes-vous? Pour vous sauver, faut-il que je vous trouve?

SOPHIE.--Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.

L'HOMME, _levant la tte.--_C'est, ma foi, vrai. Faut-il
qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez
pas, je vais vous descendre.

Et le brave homme grimpa de branche en branche, ttant  chacune
d'elles si les enfants y taient.

Enfin il empoigna Marguerite.

L'HOMME.--Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci
et je regrimperai. Combien tes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.--Nous sommes deux.

L'HOMME.--Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi l, numro 2,
que je place le numro 1 dans ma carriole.

Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses
bras; il la dposa dans la carriole et remonta sur l'arbre o
Sophie attendait avec anxit: il la saisit dans ses bras et la
plaa dans sa carriole prs de Marguerite. Il y remonta lui-mme
et fouetta son cheval, qui repartit au trot; puis, se tournant
vers les enfants:

L'HOMME.--Ah ! mes mignonnes, o faut-il vous mener? o
demeurez-vous, et comment, par tous les saints, vous trouvez-vous
ici toutes seules?

SOPHIE.--Nous demeurons au chteau de Fleurville, nous nous
sommes perdues dans la fort en voulant aller secourir la pauvre
mre Toutain.

L'HOMME.--Vous tes donc du chteau?

MARGUERITE.--Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voil mon
amie, Sophie Fichini.

L'HOMME.--Comment, ma petite demoiselle, vous tes la fille de
cette bonne dame de Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si
loin toute seule?

MARGUERITE, _honteuse.--_Nous sommes parties sans rien dire.

L'HOMME.--Ah! ah! on fait l'cole buissonnire! Et voil! Quand
on est petit, faut pas faire comme les grands.

SOPHIE.--Sommes-nous loin de Fleurville?

L'HOMME.--Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins;
nous ne serons pas arrivs avant une heure. Je vais tout de mme
pousser mon cheval; on doit tre tourment de vous au chteau.

Et le brave homme fouetta son cheval et se remit  siffler,
laissant les enfants  leurs rflexions. Trois quarts d'heure
aprs, il s'arrta devant le perron du chteau; la porte s'ouvrit;
lisa, ple, effare, demanda si l'on avait des nouvelles des
enfants.

Les voici, dit l'homme, je vous les ramne; elles n'taient pas 
la noce, allez, quand je les ai dniches dans la fort.

L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'lisa reut dans ses
bras.

LISA.--Vite, vite, venez au salon; on vous a cherches partout;
on a envoy des hommes  cheval dans toutes les directions; ces
dames se dsolent; Camille et Madeleine se dsesprent. Attendez
une minute, mon brave homme, que madame vous remercie.

L'HOMME.--Bah! il n'y a pas de quoi! Faut que je m'en retourne
chez nous; j'ai encore deux lieues  faire.

LISA.--O demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.--Je demeure  Aube; je m'appelle Hurel, le boucher.

LISA.--Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir,
puisque vous ne pouvez attendre.

Pendant cette conversation, Marguerite et Sophie avaient couru au
salon. En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de
Mme de Rosbourg; Sophie s'tait jete  ses pieds; toutes deux
sanglotaient.

La surprise et la joie faillirent tre fatales  Mme de Rosbourg;
elle plit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de
prononcer une parole.

Maman, chre maman, s'cria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi,
dites que vous me pardonnez.

--Malheureuse enfant, rpondit Mme de Rosbourg d'une voix mue,
en la saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers,
comment as-tu pu me causer une si terrible inquitude? Je te
croyais perdue, morte; nous t'avons cherche jusqu' la nuit;
maintenant encore on vous cherche avec des flambeaux dans toutes
les directions. O as-tu t? Pourquoi reviens-tu si tard?

--Chre madame, dit Sophie, qui tait reste  genoux aux pieds
de Mme de Rosbourg, c'est  moi  demander grce, car c'est moi
qui ai entran Marguerite  m'accompagner. Je voulais aller chez
une pauvre femme qui demeure de l'autre ct de la fort, et je
voulais aller seule avec Marguerite, pour ne partager avec
personne la gloire de cet acte de charit. Marguerite a rsist;
je l'ai entrane; elle m'a suivie avec rpugnance, et nous avons
t bien punies, moi surtout, qui avais sur la conscience la faute
de Marguerite ajoute  la mienne. Nous avons bien souffert; et
jamais,  l'avenir, nous ne ferons rien sans vous consulter.

--Relve-toi, Sophie, rpliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je
pardonne  ton repentir; mais, dsormais, je m'arrangerai de
manire  n'avoir plus  souffrir ce que j'ai souffert
aujourd'hui... Et toi, Marguerite, je te croyais plus raisonnable
et plus obissante, sans quoi je t'aurais toujours fait
accompagner par la bonne quand Madeleine et Camille ne pouvaient
sortir avec toi; c'est ce que je ferai  l'avenir.

Camille et Madeleine qu'on avait envoyes se coucher depuis une
heure (car il tait prs de minuit), mais qui n'avaient pu
s'endormir, tant elles taient inquites, accoururent toutes
dshabilles, poussant des cris de joie; elles embrassrent vingt
fois leurs amies perdues et retrouves.

CAMILLE.--O avez-vous t? que vous est-il arriv?

MARGUERITE.--Nous nous sommes perdues dans la fort.

MADELEINE.--Pourquoi avez-vous t dans la fort?

Comment avez-vous eu le courage d'y aller seules?

SOPHIE.--Nous esprions arriver jusque chez une pauvre petite
mre Toutain, pour lui donner de l'argent.

CAMILLE.--Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prvenues? Nous y
aurions t toutes ensemble.

Sophie et Marguerite baissrent la tte et ne rpondirent pas.
Avant qu'on et le temps de demander et de donner d'autres
explications, lisa entra, apportant deux grandes tasses de
bouillon avec une bonne crote de pain grill. Elle les posa
devant Sophie et Marguerite.

LISA.--Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-tre pas
dn!

MARGUERITE.--Non, nous avons bu seulement  un ruisseau que nous
avons trouv dans la fort.

LISA.--Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte;
vous boirez ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle
en se retournant vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville,
il faudrait les faire coucher; elles doivent tre puises de
fatigue.

MADAME DE FLEURVILLE.--lisa a raison. Les voici retrouves; 
demain les dtails; ce soir, contentons-nous de remercier Dieu de
nous avoir rendu ces pauvres enfants, qui auraient pu ne jamais
revenir.

Sophie et Marguerite avaient aval avec voracit tout ce qu'lisa
leur avait apport; aprs avoir embrass tendrement tout le monde,
elles allrent se coucher. Aussitt qu'elles eurent la tte sur
l'oreiller, elles tombrent dans un sommeil si profond, qu'elles
ne s'veillrent que le lendemain,  deux heures de l'aprs-midi!



XXIII. Les rcits.

Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez
Mme de Fleurville le rveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne
quittait pas la chambre de Marguerite: elle voulait avoir sa
premire parole et son premier sourire.

Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie
auraient pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par
retrouver leur chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment
qu'elles n'taient pas perdues.

MADAME DE FLEURVILLE.--Tu oublies, chre petite, qu'elles
taient dans une fort de plusieurs lieues de longueur, qu'elles
n'avaient rien  manger, et qu'elles devaient passer la nuit dans
cette fort, remplie de btes fauves.

MADELEINE.--Il n'y a pas de loups, pourtant?

MADAME DE FLEURVILLE.--Au contraire, beaucoup de loups et de
sangliers. Tous les ans on en tue plusieurs. As-tu remarqu que
leurs robes, leurs bas taient dchirs et salis? Je parie
qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves que tu ne le
supposes.

CAMILLE.--Que je voudrais qu'elles fussent veilles!

MADAME DE FLEURVILLE.--Prcisment les voici.

Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?

MADAME DE ROSBOURG.--Elle s'veille  l'instant et se dpche de
s'habiller et de manger pour venir nous joindre.

CAMILLE, _embrassant Marguerite.--_Chre petite Marguerite,
raconte-nous ce qui t'est arriv, et si vous avez eu des dangers 
courir.

Marguerite fit le rcit de toutes leurs aventures: elle raconta sa
rpugnance  partir; sa peur quand elle se vit perdue; sa
dsolation de l'inquitude qu'elle avait d causer au chteau; sa
frayeur quand le jour commena  tomber; la faim, la soif, la
fatigue qui l'accablaient; son bonheur en trouvant de l'eau; sa
terreur en entendant remuer les feuilles sches, en sentant un
souffle chaud sur son cou et en voyant passer un gros animal brun;
son pouvante en entendant les branches craquer et de lgers
grognements rpondre de plusieurs cts  un fort grognement et 
un souffle qui semblait tre celui d'une bte en colre; l'agilit
avec laquelle elle avait couru et grimp de branche en branche
jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles
elle s'y tait maintenue; le bonheur qu'elle avait prouv en
entendant une voiture approcher, une voix leur rpondre, et en se
sentant enleve et dpose dans la carriole. Elle dit combien
Sophie avait tmoign de repentir de s'tre engage et de l'avoir
entrane dans cette folle entreprise.

Camille et Madeleine avaient cout ce rcit avec un vif intrt
ml de terreur.

CAMILLE.--Quelles sont les btes qui vous ont fait si peur? As-tu
pu les voir?

MARGUERITE.--Je ne sais pas du tout: j'tais si effraye que je
ne distinguais rien.

MADAME DE FLEURVILLE.--D'aprs ce que dit Marguerite, le premier
animal doit tre un loup, et le second un sanglier avec ses
petits.

MARGUERITE.--Quel bonheur que le loup ne nous ait pas manges!
j'ai senti son haleine sur ma nuque.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ce sont probablement les deux cris que
vous avez pousss qui lui ont fait peur et qui vous ont sauves:
quand les loups ne sont pas affams ils sont poltrons, et dans
cette saison ils trouvent du gibier dans les bois.

MARGUERITE.--Le sanglier ne nous aurait pas dvores, il ne
mange pas de chair.

MADAME DE FLEURVILLE.--Non, mais d'un coup de dfense il
t'aurait dchir le corps. Quand les sangliers ont des petits, ils
deviennent trs mchants.

Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi
embrasse, entoure, questionne; elle parla avec chaleur de ses
remords, de son chagrin d'avoir entran la pauvre Marguerite;
elle assura que cette journe ne s'effacerait jamais de son
souvenir, et dit que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire
par un bon peintre un tableau de cette aventure. Aprs avoir
complt le rcit de Marguerite par quelques pisodes oublis:

Et vous, chre madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle,
avez-vous t longtemps  vous apercevoir de notre disparition? et
qu'a-t-on fait pour nous retrouver?

--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitt la chambre
d'tude, dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander
d'un air inquiet si Marguerite et Sophie taient chez moi. Non,
rpondis-je, je ne les ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le
jardin?--Nous les cherchons depuis une demi-heure avec lisa
sans pouvoir les trouver, me dit Camille. L'inquitude me gagna;
je me levai, je cherchai dans toute la maison, puis dans le
potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui partageait notre
inquitude, nous donna l'ide que vous tiez peut-tre alles chez
Franoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et nous
courmes toutes  la maison blanche: personne ne vous y avait
vues; nous allmes de porte en porte, demandant  tout le monde si
l'on ne vous avait pas rencontres. Le souvenir de la chute dans
la mare, il y a trois ans, me frappa douloureusement; nous
retournmes en courant  la maison, et, malgr le peu de
probabilits que vous fussiez toutes deux tombes  l'eau, on
fouilla en tout sens avec des rteaux et des perches. Aucun de
nous n'eut la pense que vous aviez t dans la fort. Rien ne
vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposes  un danger
inutile? Ne sachant plus o vous trouver, j'allai de maison en
maison demander qu'on m'aidt dans mes recherches. Une foule de
personnes partirent dans toutes les directions; nous envoymes les
domestiques,  cheval, de diffrents cts, pour vous rattraper,
vous aviez eu l'ide bizarre de faire un voyage lointain; jusqu'au
moment de votre retour je fus dans un tat violent de chagrin et
d'affreuse inquitude. Le bon Dieu a permis que vous fussiez
sauves et ramenes par cet excellent homme qui est boucher  Aube
et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est trop tard; mais demain
nous irons lui faire une visite de remerciements, et nous nous y
rendrons en voiture, pour ne pas nous perdre de compagnie.

MARGUERITE.--O demeure-t-il? est-ce bien loin?

MADAME DE ROSBOURG.-- deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois
 traverser.

SOPHIE.--Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?

MADAME DE ROSBOURG.--Certainement, Sophie; c'est toi et
Marguerite qu'il a secourues, et probablement sauves de la mort.
Il est indispensable que vous veniez.

SOPHIE.--a m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il
avait l'air de trouver ridicule notre course dans la fort.

MADAME DE FLEURVILLE.--Et il avait raison, chre enfant; vous
avez fait vritablement une escapade ridicule. S'il se moque de
vous, acceptez ses plaisanteries avec douceur et en expiation de
la faute que vous avez commise.

MARGUERITE.--Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait
l'air si bon.

MADAME DE FLEURVILLE.--Nous verrons cela demain. En attendant,
commenons nos leons; nous irons ensuite faire une promenade.



XXIV. Visite chez Hurel.

La calche dcouverte et le phaton pour deux heures, dit lisa
au cocher de Mme de Fleurville.

LE COCHER.--Tout le monde sort donc  la fois, aujourd'hui?

LISA.--Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin
pour aller au village d'Aube?

LE COCHER.--Aube? Attendez donc... N'est-ce pas de l'autre ct
de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?

LISA.--Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous
mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour 
pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en
voiture.

Le cocher prit ses renseignements prs du garde Nicaise, et, quand
on fut prt  partir, les deux cochers n'hsitrent pas sur la
route qu'il fallait prendre.

Le pays tait charmant, la valle de Laigle est connue par son
aspect anim, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route;
la maison d'Hurel tait presque  l'entre du village. Ces
dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se
dirigrent vers la maison du boucher. Tout le village tait aux
portes; on regardait avec surprise ces deux lgantes voitures, et
l'on se demandait quelles pouvaient tre ces belles dames et ces
jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut
pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche
ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite ft pour eux.

Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait  peine
entrevues dans l'obscurit; il ne pensait plus  son aventure de
la fort:

Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda
Hurel. J'en ai de bien frache, du mouton superbe, du boeuf, du...

--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant
Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est
pour acquitter une dette.

HUREL.--Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas
d'avoir livr  madame ni mouton, ni boeuf, ni...

MADAME DE ROSBOURG.--Non, pas de mouton ni de boeuf, mais deux
petites filles que voici et que vous avez trouves dans la fort.

HUREL, _riant.--_Bah! ce sont l ces petites demoiselles que
j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles taient dans
un tat  faire piti. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie
d'arpenter la fort, pas vrai?

MARGUERITE.--Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous
serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim;
aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous
remercier.

Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa
sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva
de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue et dit:

C'et t bien dommage de laisser prir une gentille et bonne
demoiselle comme vous. Et comme a vous aviez donc bien peur?

MARGUERITE.--Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher,
craquer, souffler.

HUREL, _riant.--_Ah! bah! Tout cela est terrible pour de belles
petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on
n'y fait pas seulement attention. Mais... asseyez-vous donc,
mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon!

Victorine tait une jolie fille de dix-huit ans, frache, aux yeux
noirs. Elle avana des chaises; tout le monde s'assit; on causa,
on but du cidre  la sant d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une
demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda  son
coucou.

Il n'est pas loin de quatre heures, dit-il; mais le coucou est
drang, il ne marque pas l'heure juste.

Mme de Rosbourg tira de sa poche une bote, qu'elle donna  Hurel.

Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni
sur vous ni dans la maison; en voil une que vous voudrez bien
accepter en souvenir des petites filles de la fort.

--Merci bien, madame, rpondit Hurel: vous tes en vrit trop
bonne; a ne mritait pas...

Il venait d'ouvrir la bote, et il s'arrta muet de surprise et de
bonheur  la vue d'une belle montre en or avec une longue et
lourde chane galement en or.

HUREL, _avec motion.--_Ma bonne chre dame, c'est trop beau;
vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chane et une si
belle montre.

MADAME DE ROSBOURG.--Portez-les pour l'amour de nous; et songez
que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez
rendu un trsor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou
que je vous donne.

Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:

Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.

Et elle leur donna  chacune une bote qu'elles s'empressrent
d'ouvrir;  la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en
or et en mail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la
famille fit  Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces
dames et les enfants remontrent en voiture, entoures d'une foule
de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bnissaient
l'aimable bont de Mme de Rosbourg.



XXV. Un vnement tragique.

Quelque temps se passa depuis cette visite  Hurel; il tait venu
de temps en temps au chteau, quand ses occupations le lui
permettaient. Un jour qu'on l'attendait dans l'aprs-midi, lisa
proposa aux enfants d'aller chercher des noisettes le long des
haies pour en envoyer un panier  Victorine Hurel; elles
acceptrent avec empressement, et, en emportant chacune un panier,
elles coururent du ct d'une haie de noisetiers. Pendant qu'lisa
travaillait, elles remplirent leurs paniers, puis elles se
runirent pour voir laquelle en avait le plus.

C'est moi...--C'est moi...--Non, c'est moi... Je crois que
c'est moi, disaient-elles toutes quatre.

MARGUERITE.--Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le
plus plein! Voyez quelle diffrence avec les autres!

CAMILLE et MADELEINE.--C'est vrai!

SOPHIE.--Bah! j'en ai tout autant, moi!

MARGUERITE.--Pas du tout; j'en ai un tiers de plus!

SOPHIE, _avec humeur.--_Laisse donc! quelle sottise! Tu veux
toujours avoir fait mieux que tout le monde!

MARGUERITE.--Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est
parce que c'est la vrit. Et toi, tu te fches parce que tu es
jalouse.

SOPHIE.--Ha! ha! ha! Jalouse de tes mchantes noisettes.

MARGUERITE.--Oui, oui, jalouse, et tu voudrais bien que je te
donnasse mes mchantes noisettes.

SOPHIE.--Tiens, voil le cas que je fais de ta belle rcolte.

En disant ces mots, et avant qu'lisa et les petites eussent eu le
temps de l'en empcher, elle donna un coup de poing sous le panier
de Marguerite, et toutes les noisettes tombrent par terre.

MARGUERITE, _poussant un cri.--_Mes noisettes, mes pauvres
noisettes!

Camille et Madeleine jetrent  Sophie un regard de reproche et
s'empressrent d'aider Marguerite  ramasser ses noisettes.

CAMILLE.--Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends
les miennes.

MADELEINE.--Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour
toi.

Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et
embrassa tendrement ses bonnes petites amies. Sophie tait
honteuse et cherchait un moyen de rparer sa faute.

Prends aussi les miennes, dit-elle en prsentant son panier et
sans oser lever les yeux sur Marguerite.

--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vtres.

--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en
t'offrant ses noisettes, reconnat qu'elle a eu tort; il ne faut
pas que tu continues  tre fche.

Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce
qu'elle devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait
un peu, mais elle n'avait pas encore surmont sa rancune.

Camille et Madeleine les regardaient alternativement.

CAMILLE.--Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu
vois bien, toi, Sophie, que Marguerite n'est plus fche; et toi,
Marguerite, tu vois que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.

SOPHIE.--Chre Camille, je vois que je resterai toujours
mchante; jamais je ne serai bonne comme vous. Vois comme je
m'emporte facilement, comme j'ai t brutale envers la pauvre
Marguerite!

MARGUERITE.--N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et
soyons bonnes amies, comme nous le sommes toujours.

Quand Marguerite et Sophie se furent embrasses et rconcilies,
ce qu'elles firent de trs bon coeur, Camille dit  Sophie:

Ma petite Sophie, ne te dcourage pas; on ne se corrige pas si
vite de ses dfauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne
l'tais en arrivant chez nous, et chaque mois il y a une
diffrence avec le mois prcdent.

SOPHIE.--Je te remercie, chre Camille, de me donner du courage,
mais, dans toutes les occasions o je me compare  toi et 
Madeleine, je vous trouve tellement meilleures que moi.

MADELEINE, _l'embrassant.--_Tais-toi, tais-toi, ma pauvre
Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas, Marguerite?

MARGUERITE.--Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi,
nous sommes bien loin de vous valoir.

CAMILLE.--Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite
Marguerite; tu es plus humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.

MARGUERITE, _trs srieusement.--_Camille, aurais-tu fait la
sottise que nous avons commise l'autre jour en allant dans la
fort?

CAMILLE, _embarrasse.--_Mais... je ne sais... peut-tre...
aurais-je...

MARGUERITE, _avec vivacit.--_Non, non, tu ne l'aurais pas
faite. Et te serais-tu querelle avec Sophie comme je l'ai fait le
jour de la fameuse scne des cerises?

CAMILLE, _embarrasse.--_Mais... il y a un an de cela... 
prsent... tu...

MARGUERITE, _avec vivacit._--Il y a un an, il y a un an! C'est
gal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout  l'heure, aurais-tu
renvers mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu boud comme je
l'ai fait?... Tu ne rponds pas! tu vois bien que tu es oblige de
convenir que toi et Madeleine vous tes meilleures que nous.

CAMILLE, _l'embrassant.--_Nous sommes plus ges que vous, et
par consquent plus raisonnables; voil tout. Pense donc que je me
prpare  faire ma premire communion l'anne prochaine.

SOPHIE.--Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?

CAMILLE.--Quand tu auras mon ge, chre Sophie; ne te dcourage
pas; chaque journe te rend meilleure.

SOPHIE.--Parce que je la passe prs de vous.

MARGUERITE.--J'entends une voiture: c'est maman et
Mme de Fleurville qui rentrent de leur promenade; allons leur
demander si elles n'ont pas rencontr Hurel. lisa, lisa, lisa,
nous rentrons.

lisa se leva et suivit les enfants, qui coururent  la maison;
elles arrivrent au moment o les mamans descendaient de voiture.

MARGUERITE.--Eh bien, maman, avez-vous rencontr Hurel? Va-t-il
venir bientt? Nous avons cueilli un grand panier de noisettes que
nous lui donnerons pour Victorine.

MADAME DE ROSBOURG.--Nous ne l'avons pas rencontr, chre
petite, mais il ne peut tarder; il vient en gnral de bonne
heure.

Les mamans rentrrent pour ter leurs chapeaux; les petites
attendaient toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient;
Camille et Madeleine travaillaient.

C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voil deux heures
que nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gne pas,
vraiment! Nous devrions ne pas lui donner de noisettes.

MARGUERITE.--Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est trs ennuyeux de
nous faire attendre si longtemps, c'est vrai, mais ce n'est peut-tre
pas sa faute.

SOPHIE.--Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il
viendra  midi, qu'il nous apportera des crevisses? et voil
qu'il est deux heures! Un homme comme lui ne devrait pas se
permettre de faire attendre des demoiselles comme nous.

MARGUERITE, _vivement.--Des demoiselles comme nous _ont t bien
heureuses de rencontrer dans la fort _un homme comme lui,
_mademoiselle; c'est trs ingrat, ce que tu dis l.

MADELEINE.--Marguerite, Marguerite, voil que tu t'emportes
encore! Ne peux-tu pas raisonner avec Sophie sans lui dire des
choses dsagrables?

MARGUERITE.--Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce
pauvre Hurel?

SOPHIE, _pique.--_Je ne l'ai pas attaqu, mademoiselle; je suis
seulement ennuye d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre
mes leons. J'aime encore mieux travailler que de perdre mon temps
 attendre cet Hurel.

MARGUERITE.--Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle
de cet excellent Hurel? Si j'tais  sa place, je ne donnerais pas
les crevisses qu'il nous a promises, et... Mais... le voil;
voici son cheval qui arrive.

En effet, le cheval d'Hurel s'arrtait devant le perron; il tait
ruisselant d'eau et paraissait fatigu.

CAMILLE.--O est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout
seul?

MADELEINE.--Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et
refermer la barrire, et le cheval aura continu tout seul.

MARGUERITE.--Mais regarde comme il a l'air fatigu!

CAMILLE.--C'est qu'il a fait une longue course.

SOPHIE.--Mais pourquoi est-il si mouill?

MADELEINE.--C'est qu'il aura travers la rivire.

Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir
Hurel, elles appelrent lisa.

lisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous  la rencontre
d'Hurel? Voici son cheval qui est arriv, mais sans lui.

lisa descendit, regarda le cheval.

C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le
matre. Et dans quel tat ce pauvre animal! Venez, enfants, allons
voir si nous rencontrerons Hurel... Pourvu qu'il ne soit pas
arriv un malheur! se dit-elle tout bas.

Elles se mirent  marcher prcipitamment, en prenant le chemin
qu'avait d suivre le cheval.  mesure qu'elles avanaient,
l'inquitude les gagnait; elles redoutaient un accident, une
chute. En approchant de la grand-route qui bordait la rivire,
elles virent un attroupement considrable; lisa, prvoyant un
malheur, arrta les enfants.

N'avancez pas, mes chres petites; laissez-moi aller voir la
cause de ce rassemblement; je reviens dans une minute.

Les enfants restrent sur la route, pendant qu'lisa se dirigeait
vers un groupe qui causait avec animation.

Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle
est la cause du mouvement extraordinaire que j'aperois l-bas,
sur le bord de la rivire?

UN OUVRIER.--C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame!
On a trouv dans la rivire le corps d'un brave boucher nomm
Hurel!...

LISA.--Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au
chteau. Mais est-il rellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de
le sauver?

L'OUVRIER.--Hlas! non, madame: le mdecin a essay pendant deux
heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire
maintenant? Comment apprendre ce malheur  sa femme? Il y a de
quoi la tuer, la pauvre crature!

LISA.--Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! Je ne sais quel
conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes
petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai
laisses sur le chemin.

lisa retourna en courant prs des enfants, qu'elle trouva o elle
les avait laisses, malgr leur impatience d'apprendre quelque
chose sur Hurel. Sa pleur et son air triste les prparrent  une
mauvaise nouvelle. Toutes  la fois, elles demandrent ce qu'il y
avait.

Pourquoi tout ce monde, lisa? Sait-on ce qu'il est devenu?

LISA.--Mes chres enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus
loin pour avoir de ses nouvelles... Pauvre homme, il lui est
arriv un accident, un terrible accident...

MARGUERITE, _avec terreur.--_Quoi? quel accident? est-il bless?

LISA.--Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est
tomb dans l'eau, et... et...

CAMILLE.--Parle donc, lisa; quoi! serait-il noy?

LISA.--Tout juste. On a retir son corps de l'eau il y a deux
heures...

SOPHIE.--Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le
malheureux homme tait dj mort!

MARGUERITE.--Tu vois bien, Sophie, que ce n'tait pas sa faute.
Pauvre Hurel! quel malheur!

Les enfants pleuraient. lisa leur raconta le peu de dtails
qu'elle savait, et leur conseilla de revenir  la maison.

LISA.--Nous informerons ces dames de ce malheureux vnement;
elles trouveront peut-tre le moyen d'adoucir le chagrin de la
pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le
mort, ni pour ceux qui restent.

CAMILLE.--Oh si! lisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux,
lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de
donner  sa femme et  ses enfants la force de se rsigner et de
souffrir sans murmure.

MARGUERITE.--Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses
penses. Oui, nous prierons toutes pour eux.

MADELEINE.--Et nous demanderons  maman de faire dire des messes
pour Hurel.

Tout en pleurant, elles arrivrent au chteau et entrrent au
salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes
coulaient malgr elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg,
tonnes et peines de ce chagrin, leur adressaient vainement une
foule de questions. Enfin Madeleine parvint  se calmer et raconta
ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagrent
le chagrin de leurs enfants, et, aprs avoir discut sur ce qu'il
y avait de mieux  faire, elles se mirent en route pour aller voir
par elles-mmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel  la
vie.

Elles revinrent peu de temps aprs, et se virent entoures par les
petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.

CAMILLE.--Eh bien, chre maman, eh bien! y a-t-il quelque
espoir?

MADAME DE FLEURVILLE.--Aucun, mes chres petites, aucun. Quand
nous sommes arrives, on venait de placer le corps froid et
inanim du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez
lui; un de ses beaux-frres et une soeur de Mme Hurel sont partis
en avant pour la prparer  cet affreux malheur; demain se fera
l'enterrement; aprs-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi,
offrir quelques consolations  la femme Hurel et voir si elle n'a
pas besoin d'tre aide pour vivre.

SOPHIE.--Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme
faisait son mari?

MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne le pense pas; pour tre boucher, il
faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des
moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces
pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage.

CAMILLE.--Et son fils Thophile, ne peut-il remplacer son pre?

MADAME DE FLEURVILLE.--Non, parce qu'il est garon boucher 
Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie.

Pendant le reste de la journe, on ne parla que du pauvre Hurel et
de sa famille; tout le monde tait triste.

Le surlendemain, ces dames montrent en voiture pour aller  Aube
visiter la malheureuse veuve. Elles restrent longtemps absentes;
les enfants guettaient leur retour avec anxit, et au bruit de la
voiture, elles coururent sur le perron.

MARGUERITE.--Eh bien, chre maman, comment avez-vous trouv les
pauvres Hurel? Comment est Victorine?

MADAME DE ROSBOURG.--Pas bien, chres petites; la pauvre femme
est dans un dsespoir qui fait piti et que je n'ai pu calmer;
elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprs
du bon Dieu. Victorine est dsole, et Thophile n'est pas encore
de retour; on lui a crit de revenir.

MADELEINE.--Ont-ils de quoi vivre?

MADAME DE ROSBOURG.--Tout au plus; les gens qui doivent de
l'argent  Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il
devait veulent tre pays tout de suite, et menacent de faire
vendre leur maison et leur petite terre.

SOPHIE.--Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur
donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous
avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela
ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait
assez pour leur pain du mois.

CAMILLE, _bas  Sophie.--_Tu vois, Sophie: l'anne dernire, tu
n'aurais jamais eu cette bonne pense.

MADELEINE.--Sophie a raison; c'est une excellente ide. Vous
nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension
 la mre Hurel?

MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant.--_Certainement, mes
excellentes petites filles; vous tes bonnes et charitables toutes
les quatre. Sophie, tu n'auras bientt rien  envier  tes amies.

Enchantes de la permission, les quatre amies coururent demander
leurs bourses  lisa, et remirent chacune un franc 
Mme de Fleurville, qui les envoya  la mre Hurel en y ajoutant
cent francs.

Elles continurent  lui envoyer chaque semaine bien exactement
leurs petites pargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon,
ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mmes, ou bien des
fruits ou des gteaux dont elles se privaient avec bonheur pour
offrir un souvenir  la pauvre femme. Mme de Rosbourg et
Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considrables.
Grce  ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manqurent
du ncessaire. Quelque temps aprs, Victorine se maria avec un
brave garon, aubergiste  deux lieues d'Aube; et sa mre,
vieillie par le chagrin et la maladie, mourut en remerciant Dieu
de la runir  son cher Hurel.



XXVI. La petite vrole.

Un jour, Camille se plaignit de mal de tte, de mal de coeur. Son
visage ple et altr inquita Mme de Fleurville, qui la fit
coucher; la fivre, le mal de tte continuant, ainsi que le mal de
coeur et les vomissements, on envoya chercher le mdecin. Il ne
vint que le soir, mais quand il arriva, il trouva Camille plus
calme; lisa lui avait mis aux pieds des cataplasmes saupoudrs de
camphre qui l'avaient beaucoup soulage; elle buvait de l'eau de
gomme frache. Le mdecin complimenta lisa sur les soins clairs
et affectueux qu'elle donnait  sa petite malade; il complimenta
Camille sur sa bonne humeur et sa docilit et dit 
Mme de Fleurville de ne pas s'inquiter et de continuer le mme
traitement. Le lendemain, lisa aperut des petites taches rouges
sur le visage de Camille; les bras et le corps en avaient aussi;
vers le soir chaque tache devint un bouton, et en mme temps le
mal de coeur et le mal de tte se dissiprent. Le mdecin dclara
que c'tait la petite vrole: on loigna immdiatement les trois
autres enfants. lisa et Mme de Fleurville restrent seules auprs
de Camille. Mme de Fleurville voulait aussi renvoyer lisa, de
peur de la contagion, mais lisa s'y refusa obstinment.

LISA.--Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre malade;
quand mme je devrais gagner la petite vrole, je ne manquerai pas
 mon devoir.

CAMILLE.--Ma bonne lisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi
aussi je t'aime, et je serais dsole de te voir malade  cause de
moi.

LISA.--Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquitez de
rien; ne parlez pas; si vous vous agitez, le mal de tte
reviendra.

Camille sourit et remercia lisa du regard; ses pauvres yeux
taient  moiti ferms; son visage tait couvert de boutons.
Quelques jours aprs les boutons schrent, et Camille put quitter
son lit; il ne lui restait que de la faiblesse.

Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient
sans cesse de ses nouvelles; on leur dfendit d'approcher de la
chambre de Camille, mais elles pouvaient voir lisa et lui parler;
vingt fois par jour, quand elles entendaient sa voix dans la
cuisine ou dans l'antichambre, elles accouraient pour s'informer
de leur chre Camille; elles lui envoyaient des dcoupures, des
dessins, de petits paniers en jonc, tout ce qu'elles pensaient
pouvoir la distraire et l'amuser. Camille leur faisait dire mille
tendresses; mais elle ne pouvait rien leur envoyer, car on lui
dfendait de travailler, de lire, de dessiner, de peur de fatiguer
ses yeux.

Il y avait huit jours qu'elle tait leve; ses crotes
commenaient  tomber, lorsqu'elle fut frappe un matin de la
pleur d'lisa.

CAMILLE, _avec inquitude.--_Tu es malade, lisa; tu es ple
comme si tu allais mourir. Ah! comme ta main est chaude; tu as la
fivre.

LISA.--J'ai un affreux mal de tte depuis hier: je n'ai pas
dormi de la nuit; voil pourquoi je suis ple, mais ce ne sera
rien.

CAMILLE.--Couche-toi, ma chre lisa, je t'en prie; tu peux 
peine te soutenir; vois, tu chancelles.

lisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman,
qui la suivit immdiatement. Voyant l'tat dans lequel tait la
pauvre lisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher
malgr sa rsistance. Le mdecin fut encore appel; il trouva
beaucoup de fivre, du dlire, et dclara que c'tait probablement
la petite vrole qui commenait. Il ordonna divers remdes qui
n'amenrent aucun soulagement; le lendemain il fit poser des
sangsues aux chevilles de la malade, pour lui dgager la tte et
faire sortir les boutons. Depuis qu'lisa tait dans son lit,
Camille ne la quittait plus; elle lui donnait  boire, chauffait
ses cataplasmes, lui mouillait la tte avec de l'eau frache. Il
fallut toute son obissance aux ordres de sa mre pour l'empcher
de passer la nuit auprs de sa chre lisa.

C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, rptait-elle en
pleurant: il est juste que je la soigne  mon tour.

lisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante:
depuis la veille elle tait sans connaissance; elle ne parlait
pas, n'ouvrait mme pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux
pieds sans qu'elle et l'air de les sentir; son sang coula
abondamment et longtemps; enfin on l'arrta, on lui enveloppa les
pieds de coton. Le lendemain tout son corps se couvrit de plaques
rouges: c'tait la petite vrole qui sortait. En mme temps elle
prouva un mieux sensible; ses yeux purent s'ouvrir et supporter
la lumire; elle reconnut Camille qui la regardait avec anxit,
et lui sourit; Camille saisit sa main brlante et la porta  ses
lvres.

Ne parle pas, ma pauvre lisa, lui dit-elle, ne parle pas, maman
et moi, nous sommes prs de toi.

lisa ne pouvait pas encore rpondre; mais, en reprenant l'usage
de ses sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui
avaient donns Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance
s'exprimait par tous les moyens possibles.

Pendant plusieurs jours encore lisa fut en danger. Enfin arriva
le moment o le mdecin dclara qu'elle tait sauve; les boutons
commenaient  scher; ils taient si abondants, que tout son
visage et sa tte en taient couverts.

Quand elle fut mieux et qu'elle commena  prendre quelque
nourriture, Camille, qui allait tout  fait bien, demanda  sa
mre si elle ne pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.

Tu peux te promener, chre enfant, dit Mme de Fleurville, et
causer avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser
ni les toucher.

Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les
voix de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans
leur petit jardin, elle se dirigea vers elles en criant:

Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler;
venez vite, mais ne me touchez pas!

Trois cris de joie rpondirent  l'appel de Camille; elle vit
accourir ses trois amies, se pressant, se poussant,  qui
arriverait la premire.

Arrtez! cria Camille, s'arrtant elle-mme, maman m'a dfendu de
vous toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vrole.

MADELEINE.--Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chre
Camille!

MARGUERITE.--Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de mme.

En disant ces mots, elle s'lanait vers Camille, qui sauta
vivement en arrire.

Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite
vrole, tu ne t'exposerais pas  la gagner.

SOPHIE.--Raconte-nous si tu t'es bien ennuye, si tu as beaucoup
souffert, si tu as eu peur.

CAMILLE.--Oh oui! mais pas quand j'tais trs malade. Je
souffrais trop de la tte et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais
la pauvre lisa a souffert bien plus et plus longtemps que moi.

MADELEINE.--Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous
la revoir?

CAMILLE.--Elle va bien; elle a mang du poulet  djeuner, elle
se lve, elle croit que vous pourrez la voir par la fentre
demain.

MADELEINE.--Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser,
ainsi que maman?

CAMILLE.--Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vrole,
pourra vous embrasser tout  l'heure; elle est alle changer ses
vtements, qui sont imprgns de l'air de la chambre d'lisa.

Les enfants continurent  causer et  se raconter les vnements
de leur vie simple et uniforme. Bientt arriva Mme de Fleurville
avec Mme de Rosbourg; les enfants se prcipitrent vers elle et
l'embrassrent bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg
embrassait Camille. Depuis trois semaines Mme de Fleurville
n'avait vu les enfants que de loin et  la fentre. Le matin mme,
le mdecin avait dclar qu'il n'y avait plus aucun danger de
gagner la petite vrole ni par elle ni par Camille; mais lisa
devait encore rester loigne jusqu' ce que ses crotes fussent
tombes.

Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; lisa
devait se montrer  la fentre aprs djeuner. Une heure d'avance,
elles taient comme des abeilles en rvolution; elles allaient,
venaient, regardaient  la pendule, regardaient  la fentre,
prparaient des siges; enfin elles se rangrent toutes quatre sur
des chaises, comme pour un spectacle, et attendirent, les yeux
levs. Tout  coup, la fentre s'ouvrit et lisa parut.

lisa, lisa, ma pauvre lisa! s'crirent Camille et Madeleine,
que les larmes empchrent de continuer.

MARGUERITE.--Bonjour, ma chre lisa.

SOPHIE.--Bonjour, ma chre lisa.

LISA.--Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis
devenue belle; quel masque sur mon visage!

CAMILLE.--Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne lisa;
crois-tu que j'oublie que c'est pour m'avoir soigne que tu es
tombe malade?

LISA.--Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une
excellente enfant; tant que je vivrai, je n'oublierai ni la
tendresse touchante que tu m'as tmoigne pendant ma maladie, ni
la bont de Mme de Fleurville.

Et la pauvre lisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes;
son attendrissement gagna les enfants, qui se mirent  pleurer
aussi. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg arrivrent pendant que
tout le monde pleurait.

Qu'y a-t-il donc? demandrent-elles, un peu effrayes.

--Rien, maman; c'est la pauvre lisa qui est  sa fentre. Ces
dames levrent les yeux, et, voyant pleurer lisa, elles
comprirent la scne de larmes joyeuses qui venait de se passer.
Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg;
laissons lisa se reposer et se bien rtablir, et allons, en
attendant, arranger une fte pour clbrer son rtablissement.

--Une fte! une fte! s'crirent les enfants; oh! merci, chre
madame! Ce sera charmant! Une fte pour lisa.

lisa tait fatigue; elle se retira dans le fond de sa chambre;
les enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutrent les
arrangements d'une fte en l'honneur d'lisa. En passant au
chapitre suivant, nous saurons ce qui aura t dcid.



XXVII. La fte.

Depuis quelques jours tout tait en rumeur au chteau; on
enfonait des clous dans une orangerie attenante au salon; on
assemblait et on brouettait des fleurs; on cuisait des pts, des
gteaux, des bonbons. Les enfants avaient avec lisa un air
mystrieux; elles l'empchaient d'aller du ct de l'orangerie;
elles la gardaient le plus possible avec elles, afin de ne pas la
laisser causer dans la cuisine et  l'office. lisa se doutait de
quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour ne pas
diminuer le plaisir que se promettaient les enfants.

Enfin, le jeudi suivant,  trois heures, il y eut dans la maison
un mouvement extraordinaire. lisa s'apprtait  s'habiller,
lorsqu'elle vit entrer les enfants, qui portaient un norme panier
couvert et qui avaient leurs belles toilettes du dimanche.

CAMILLE.--Nous allons t'habiller, ma bonne lisa; nous apportons
tout ce qu'il faut pour ta toilette.

LISA.--J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants.

MADELEINE.--Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens,
tiens, regarde.

Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui
couvrait le panier. lisa vit une belle robe en taffetas marron,
un col et des manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de
rubans et un mantelet de taffetas noir garni de volants pareils.

LISA.--Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne
mettrai pas une si lgante toilette; je ressemblerais 
Mme Fichini.

MARGUERITE.--Non, non, tu ne ressembleras jamais  la grosse
Mme Fichini.

CAMILLE.--Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse
Blagowski qu'il faut dire.

MADELEINE.--Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini,
qu'importe! Habillons lisa.

Avant qu'elle et pu les empcher, les quatre petites filles
avaient dnou le tablier et dboutonn la robe d'lisa, qui se
trouva en jupon en moins d'une minute.

CAMILLE.--Baisse-toi, que je te mette ton col.

MADELEINE.--Donne-moi ton bras, que je passe une manche.

MARGUERITE.--tends l'autre bras, que je passe l'autre manche.

SOPHIE.--Voici la robe: je la tiens toute prte; et le bonnet.

La robe fut passe, arrange, boutonne; les enfants menrent
lisa devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle,
qu'elle ne pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle
remercia et embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnrent
chez Mmes de Fleurville et de Rosbourg, car lisa voulait les
remercier aussi.

 prsent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre,
je vais ter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la
premire occasion.

CAMILLE.--Mais non, lisa; il faut que tu restes toute la
journe habille comme tu es.

LISA.--Pour quoi faire?

MADELEINE.--Tu vas voir; viens avec moi.

Et, saisissant lisa, les quatre enfants la conduisirent dans le
salon, puis dans l'orangerie, qui tait convertie en salle de
spectacle et qui tait pleine de monde. Les fermiers et les
messieurs du voisinage taient dans une galerie leve, les
domestiques et les gens du village occupaient le parterre. Les
enfants entranrent lisa toute confuse  des places rserves au
milieu de la galerie, elles s'assirent autour d'elle; la toile se
leva, et le spectacle commena.

Le sujet de la pice tait l'histoire d'une bonne ngresse qui,
lors du massacre des blancs par les ngres  l'le Saint-Dominique,
sauve les enfants de ses matres, les soustrait  mille
dangers, et finit par s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui
retournait en France; elle dpose entre les mains du capitaine une
cassette qu'elle a eu le bonheur de sauver, qui appartenait  ses
matres massacrs, et qui contenait une somme considrable en
bijoux et en or; elle dclare que cette somme appartient aux
enfants.

On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublrent
lorsque de tous cts on lana des bouquets  lisa, qui ne savait
comment remercier de tous ces tmoignages d'intrt.

Aprs le spectacle, on passa dans la salle  manger, o l'on
trouva la table couverte de pts, de jambons, de gteaux, de
crmes, de geles. Tout le monde avait faim; on mangea normment;
pendant que les voisins et les personnes du chteau faisaient ce
repas, on servait dehors, aux gens du village, des pts, des
galantines, des galettes, du cidre et du caf.

Lorsque chacun fut rassasi, on rentra dans l'orangerie, d'o l'on
avait enlev tout ce qui pouvait gner pour la danse; les chaises
et les bancs taient rangs contre le mur; les lustres et les
lampes taient allums. Au moment o les enfants entrrent,
l'orchestre, compos de quatre musiciens, commena une
contredanse; les petites et lisa la dansrent avec plusieurs
dames et messieurs; les autres invits se mirent aussi en train,
et, une demi-heure aprs, tout le monde dansait dans l'orangerie
et devant la maison. Les enfants ne s'taient jamais autant
amuses; lisa tait enchante et attendrie de cette fte donne 
son intention, et dont elle tait la reine. On dansa jusqu' onze
heures du soir. Aprs avoir mang encore quelques pts, du
jambon, des gteaux et des crmes, chacun s'en alla, les uns 
pied, les autres en carriole.

Les enfants rentrrent chez elles avec lisa, aprs avoir bien
embrass et bien remerci leurs mamans.

SOPHIE.--Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempe!

MARGUERITE.--Et moi donc! ma robe est toute mouille de sueur.

MADELEINE.--Ah! que j'ai mal aux pieds!

CAMILLE.--Je n'en puis plus!  la dernire contredanse, mes
jambes ne pouvaient plus remuer.

MARGUERITE.--As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi,
qui a t roul dans un galop?

CAMILLE.--Oui, il tait bien drle; il sautait, il galopait tout
comme s'il n'avait pas eu un gros ventre  traner.

SOPHIE.--Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroch
le lustre!

MADELEINE.--Il a manqu de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est
qu'il aurait brl comme une allumette.

SOPHIE.--As-tu remarqu cette petite fille prtentieuse qui
faisait des mines et qui tait si ridiculement mise?

MADELEINE.--Non, je ne l'ai pas vue. Comment tait-elle
habille?

SOPHIE.--Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs
rouges.

MADELEINE.--Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une
pauvre ouvrire trs timide et qui n'est pas du tout prtentieuse.

SOPHIE.--Par exemple! si celle-l ne l'est pas, je ne sais qui
le sera. Et cette autre, qui avait une robe de mousseline blanche
chiffonne, avec des noeuds d'un bleu pass qui tranaient jusqu'
terre, trouves-tu aussi qu'elle n'tait pas affecte?

CAMILLE.--Voyons, ne disons pas de mal de tous ces pauvres gens,
qui se sont habills chacun comme il l'a pu, qui se sont amuss et
qui ont contribu  nous amuser.

SOPHIE, _avec aigreur.--_Mon Dieu, comme tu es svre! Est-ce
qu'il est dfendu de rire un peu des gens ridicules?

CAMILLE.--Non, mais pourquoi trouver ridicules des gens qui ne
le sont pas?

SOPHIE.--Si tu les trouves bien, ce n'est pas une raison pour
que je sois oblige de dire comme toi.

MADELEINE.--Sophie, Sophie, tu vas te fcher tout  fait, si tu
continues sur ce ton.

SOPHIE.--Il n'est pas question de se fcher! je dis seulement
que je trouve Camille on ne peut plus ennuyeuse avec sa
perptuelle bont. Jamais elle ne rit de personne; jamais elle ne
voit les btises et les sottises des autres.

MARGUERITE, _avec vivacit.--_C'est bien heureux pour toi!

SOPHIE, _schement.--_Que veux-tu dire par l?

MARGUERITE.--Je veux dire, mademoiselle, que si Camille voyait
les sottises des autres et si elle en riait, elle verrait souvent
les vtres, et que nous ririons toutes  vos dpens.

SOPHIE, _en colre.--_Je m'embarrasse peu de ce que tu dis, tu
es trop bte.

LISA, _qui entre.--_Eh bien! eh bien! qu'est-ce que j'entends?
On se querelle par ici?

SOPHIE.--C'est Marguerite qui me dit des sottises.

LISA.--Il me semble que, lorsque je suis entre, c'tait vous
qui en disiez  Marguerite.

SOPHIE, _embarrasse.--_C'est--dire... Je rpondais
seulement..., mais c'est elle qui a commenc.

MARGUERITE.--C'est vrai, lisa; je lui ai dit qu'elle disait des
sottises, j'avais raison, puisqu'elle a dit que Camille tait
ennuyeuse.

LISA.--Mes enfants, mes enfants, est-ce ainsi que vous finissez
une si heureuse journe, en vous querellant, en vous injuriant?

Sophie et Marguerite rougirent et baissrent la tte, elles se
regardrent et dirent ensemble:

Pardon, Sophie.

--Pardon, Marguerite. Puis elles s'embrassrent. Sophie demanda
pardon aussi  Camille, qui tait trop bonne pour lui en vouloir.
Elles achevrent toutes de se dshabiller, et se couchrent aprs
avoir dit leur prire avec lisa. lisa les remercia encore
tendrement de toute leur affection et de la journe qui venait de
s'couler.



XXVIII. La partie d'ne.

MARGUERITE.--Maman, pourquoi ne montons-nous jamais  ne? c'est
si amusant!

MADAME DE ROSBOURG.--J'avoue que je n'y ai pas pens.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ni moi non plus; mais il est facile de
rparer cet oubli; on peut avoir les deux nes de la ferme, ceux
du moulin et de la papeterie, ce qui en fera six.

CAMILLE.--Et o irons-nous, maman, avec nos six nes?

SOPHIE.--Nous pourrions aller au moulin.

MARGUERITE.--Non, Jeannette est trop mchante; depuis qu'elle
m'a vol ma poupe, je n'aime pas  la voir; elle me fait des yeux
si mchants que j'en ai peur.

MADELEINE.--Allons  la maison blanche, voir Lucie.

SOPHIE.--Ce n'est pas assez loin! nous y allons sans cesse 
pied.

MADAME DE FLEURVILLE.--J'ai une ide que je crois bonne; je
parie que vous en serez toutes trs contentes.

CAMILLE.--Quelle ide, maman? dites-la, je vous en prie.

MADAME DE FLEURVILLE.--C'est d'avoir un septime ne.

MARGUERITE.--Mais ce ne sera pas amusant du tout d'avoir un ne
sans personne dessus.

MADAME DE FLEURVILLE.--Attends donc; que tu es impatiente! Le
septime ne porterait les provisions, et... vous ne devinez pas?

MADELEINE.--Des provisions? pour qui donc, maman?

MADAME DE FLEURVILLE.--Pour nous, pour que nous les mangions!

MARGUERITE.--Mais pourquoi ne pas les manger  table, au lieu de
les manger sur le dos de l'ne?

Tout le monde partit d'un clat de rire: l'ide de faire du dos de
l'ne une table  manger leur parut si plaisante, qu'elles en
rirent toutes, Marguerite comme les autres.

Ce n'est pas sur le dos de l'ne que nous mangerons, dit
Mme de Fleurville, mais l'ne transportera notre djeuner dans la
fort de Moulins; nous talerons notre djeuner sur l'herbe dans
une jolie clairire, et nous mangerons en plein bois.

--Charmant, charmant! crirent les quatre petites en battant des
mains et en sautant. Oh! la bonne ide! embrassons bien maman pour
la remercier de sa bonne invention.

--Je suis enchante d'avoir si bien trouv, rpondit
Mme de Fleurville en se dgageant des bras des enfants qui la
caressaient  l'envi l'une de l'autre. Maintenant je vais
commander un djeuner froid pour demain et m'assurer de nos sept
nes.

Les petites coururent chez lisa pour lui faire part de leur joie
et pour lui demander de venir avec elles.

LISA, _en les embrassant.--_Mes chres petites, je vous
remercie de penser  moi et de m'inviter  vous accompagner; mais
j'ai autre chose  faire que de m'amuser.  moins que vos mamans
n'aient besoin de moi, j'aime mieux rester  la maison et faire
mon ouvrage.

MADELEINE.--Quel ouvrage? Tu n'as rien de press  faire!

LISA.--J'ai  finir vos robes de popeline bleue; j'ai  faire
des manches, des cols, des jupons, des chemises, des mou...

MARGUERITE.--Assez, assez, grand Dieu! comme en voil! Et c'est
toi qui feras tout cela?

LISA.--Et qui donc? sera-ce vous, par hasard?

CAMILLE.--Eh bien, oui; nous t'aiderons toutes pendant deux
jours.

LISA, _riant.--_Merci bien, mes chries! J'aurais l de
fameuses ouvrires, qui me gcheraient mon ouvrage au lieu de
l'avancer! Du tout, du tout,  chacun son affaire. Amusez-vous;
courez, sautez, mangez sur l'herbe; mon devoir  moi est de
travailler: d'ailleurs, je suis trop vieille pour gambader et
courir les forts.

SOPHIE.--Vous dansiez pourtant joliment le jour du bal.

LISA.--Oh! cela c'est autre chose: c'est pour entretenir les
jambes. Mais sans plaisanterie, mes chres enfants, ne me forcez
pas  tre de la partie de demain, j'en serais contrarie.

Une bonne est une bonne, et n'est pas une dame qui vit de ses
rentes; j'ai mon ouvrage et je dois le faire.

L'air srieux d'lisa mit un terme  l'insistance des enfants;
elles l'embrassrent et la quittrent pour aller raconter  leurs
mamans le refus d'lisa.

lisa, dit Mme de Fleurville, fait preuve de tact, de jugement et
de coeur, chres petites, en refusant de nous accompagner demain;
c'est la dlicatesse qu'elle met dans toutes ses actions qui la
rend si suprieure aux autres bonnes que vous connaissez. C'est
vrai qu'elle a beaucoup d'ouvrage; et, si elle perdait  s'amuser
le peu de temps qui lui reste aprs avoir fait son service prs de
vous, sous seriez les premires  en souffrir.

Les enfants n'insistrent plus et reportrent leurs penses sur la
journe du lendemain.

Dieu! que la matine est longue! dit Sophie aprs deux heures de
billements et de plaintes.

--Nous allons dner dans une demi-heure, rpondit Madeleine.

SOPHIE.--Et toute la soire encore  passer! Quand donc arrivera
demain?

MARGUERITE, _avec ironie.--_Quand aujourd'hui sera fini.

SOPHIE, _pique.--_Je sais trs bien qu'aujourd'hui ne sera pas
demain, que demain n'est pas aujourd'hui, que... que...

MARGUERITE, _riant.--_Que demain est demain, et que M. La Palice
n'est pas mort.

SOPHIE.--C'est bte, ce que tu dis... Tu crois avoir plus
d'esprit que les autres...

MARGUERITE, _vivement.--_Et je n'en ai pas plus que toi. C'est
cela que tu voulais dire?

SOPHIE, _en colre.--_Non, mademoiselle, ce n'est pas cela que
je voulais dire: mais, en vrit, vous me faites parler si
sottement...

MARGUERITE.--C'est parce que je te laisse dire.

CAMILLE, _d'un air de reproche.--_Marguerite! Marguerite!

MARGUERITE, _l'embrassant.--_Chre Camille, pardon, j'ai tort;
mais Sophie est quelquefois... si... si... je ne sais comment
dire.

SOPHIE, _en colre.--_Voyons, dis tout de suite _si bte! _Ne te
gne pas, je te prie.

MARGUERITE.--Mais non, Sophie, je ne veux pas dire _bte, _tu ne
l'es pas, mais... un peu... impatiente.

SOPHIE.--Et qu'ai-je donc fait ou dit de si impatient?

MARGUERITE.--Depuis deux heures tu billes, tu te roules, tu
t'ennuies, tu regardes l'heure, tu rptes sans cesse que la
journe ne finira jamais...

SOPHIE.--Eh bien, o est le mal? je dis tout haut ce que vous
pensez tout bas.

MARGUERITE.--Mais pas du tout; nous ne le pensons pas du tout!
N'est-ce pas, Camille? n'est-ce pas, Madeleine?

CAMILLE, _un peu embarrasse.--_Nous qui sommes plus ges, nous
savons mieux attendre.

MARGUERITE, _vivement.--_Et moi qui suis plus jeune, est-ce que
je n'attends pas?

SOPHIE, _avec une rvrence moqueuse.--_Oh! toi, nous savons que
tu es une perfection, que tu as plus d'esprit que tout le monde,
que tu es meilleure que tout le monde!

MARGUERITE, _lui rendant sa rvrence.--_Et que je ne te
ressemble pas, alors?

Mme de Rosbourg avait entendu toute la conversation du bout du
salon, o elle tait occupe  peindre; elle ne s'en tait pas
mle, parce qu'elle voulait les habituer  reconnatre d'elles-mmes
leurs torts; mais, au point o en tait venue l'irritation
des deux _amies, _elle jugea ncessaire d'intervenir.

MADAME DE ROSBOURG.--Marguerite, tu prends la mauvaise habitude
de te moquer, de lancer des paroles piquantes, qui blessent et
irritent. Parce que Sophie a su moins bien que toi rprimer son
impatience, tu lui as dit plusieurs choses blessantes qui l'ont
mise en colre: c'est mal, et j'en suis peine; je croyais  ma
petite Marguerite un meilleur coeur et plus de gnrosit.

MARGUERITE, _courant se jeter dans ses bras.--_Ma chre, ma
bonne maman, pardonnez  votre petite Marguerite; ne soyez pas
chagrine, je sens la justesse de vos reproches, et j'espre ne
plus les mriter  l'avenir. _(Allant  Sophie.) _Pardonne-moi,
Sophie; sois sre que je ne recommencerai plus, et, si jamais il
m'chappe une parole mchante ou moqueuse, rappelle-moi que je
fais de la peine  maman: cette pense m'arrtera certainement.

Sophie, apaise par les reproches adresss  Marguerite et par la
soumission de celle-ci, l'embrassa de tout son coeur. Le dner fut
annonc, et on lui fit honneur; la soire se passa gaiement;
Sophie contint son impatience et se mla avec entrain aux projets
forms pour le lendemain. La nuit ne lui parut pas longue,
puisqu'elle dormit tout d'un somme jusqu' huit heures, moment o
sa bonne vint l'veiller. Quand sa toilette fut faite, elle courut
 la fentre et vit avec bonheur sept nes sells et rangs devant
la maison. Elle descendit prcipitamment et les examina tous.

Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-l est trop laid avec
ses poils hrisss; ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me
parat mchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est
le meilleur et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi.
Pour que les autres ne le prennent pas, je vais attacher mon
chapeau et mon chle  la selle. Elles voudront toutes l'avoir,
mais je ne le cderai pas.

Pendant que, songeant uniquement  elle, elle choisissait ainsi
cet ne qu'elle croyait prfrable aux autres, Nicaise et son
fils, qui devaient accompagner la cavalcade, plaaient les
provisions dans deux grands paniers, qu'on attacha sur le bt de
l'ne noir.

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivrent: il
tait neuf heures; on avait bien djeun, tout tait prt; on
pouvait partir.

MADAME DE FLEURVILLE.--Choisissez vos nes, mes enfants.
Commenons par les plus jeunes. Marguerite, lequel veux-tu?

MARGUERITE.--Cela m'est gal, chre madame; celui que vous
voudrez, ils sont tous bons.

MADAME DE FLEURVILLE.--Eh bien, puisque tu me laisses le choix,
Marguerite, je te conseille de prendre un des deux petits nes;
l'autre sera pour Sophie. Ils sont excellents.

SOPHIE, _avec empressement.--_j'en ai dj pris un, madame: le
gris clair; j'ai attach sur la selle mon chapeau et mon chle.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comme tu t'es presse de choisir celui
que tu crois tre le meilleur, Sophie! Ce n'est pas trs aimable
pour tes amies, ni trs poli pour Mme de Rosbourg et pour moi.
Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas ton ne, et
peut-tre t'en repentiras-tu.

Sophie tait confuse; elle sentait qu'elle avait mrit le
reproche de Mme de Fleurville, et elle aurait donn beaucoup pour
n'avoir pas montr l'gosme dont elle ne s'tait pas encore
corrige. Camille et Madeleine ne dirent rien et montrent sur les
nes qu'on leur dsigna; Marguerite jeta un regard souriant 
Sophie, rprima une petite malice qui allait sortir de ses lvres,
et sauta sur son petit ne.

Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de
Rosbourg en tte, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les
suivant, Nicaise et son fils fermant la marche avec l'ne aux
provisions.

On commena par aller au pas, puis on donna quelques petits coups
de fouet, qui firent prendre le trot aux nes; tous trottaient,
except celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade
aux provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait
s'loigner au trot et au galop de leurs nes, et, malgr tous ses
efforts et ceux de Nicaise, son ne s'obstina  marcher au pas,
sur le mme rang que son ami. Bientt les cinq autres nes
disparurent  ses yeux; elle restait seule, pleurant de colre et
de chagrin; le fils de Nicaise, touch de ses larmes, lui offrit
des consolations qui la dpitrent bien plus encore.

Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous
s'y trompent bien aussi. Votre _bourri _vous semblait meilleur que
les autres: c'est pas tonnant que vous n'y connaissiez rien,
puisque vous ne vous tes pas occupe de _bourris_ dans votre vie.
C'est qu'il a l'air,  le voir comme a, d'un fameux _bourri_; moi
qui le connais  l'user, je vous aurais dit que c'est un fainant
et un entt. C'est qu'il n'en fait qu' sa tte! Mais faut pas
vous chagriner; au retour, vous le passerez  mam'selle Camille,
qui est si bonne qu'elle le prendra tout de mme et elle vous
donnera le sien, qui est parfaitement bon.

Sophie ne rpondait rien; mais elle rougissait de s'tre attire
par son gosme de pareilles consolations. Elle fit toute la route
au pas; quand elle arriva  la halte dsigne, elle vit tous les
nes attachs  des arbres; ses amies n'y taient plus, elles
avaient voulu l'attendre, mais Mme de Fleurville, qui dsirait
donner une leon  Sophie, ne le permit pas: elle les emmena avec
Mme de Rosbourg dans la fort. Elles y firent une charmante
promenade et une grande provision de fraises et de noisettes;
elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et,
lorsqu'elles revinrent  la halte, leurs visages roses et panouis
et leur gaiet bruyante contrastaient avec la figure morne et
triste de Sophie, qu'elles trouvrent assise au pied d'un arbre,
les yeux bouffis et l'air honteux.

Ton ne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit
Camille d'un ton affectueux et en l'embrassant.

--J'ai t punie de mon sot gosme, ma bonne Camille; aussi ai-je
form le projet de prolonger ma pnitence en reprenant le mme
ne pour revenir.

--Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'cria Madeleine; il
est trop paresseux.

--Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie
avec gaiet, j'en porterai la peine jusqu'au bout.

Et Sophie, ranime par cette rsolution gnreuse, reprit sa
gaiet et se joignit  ses amies pour dballer les provisions, les
placer sur l'herbe et prparer le djeuner. Les apptits avaient
t excits par la course; on se mit  table en s'asseyant par
terre, et l'on entama d'abord un norme pt de livre, ensuite
une daube  la gele, puis des pommes de terre au sel, du jambon,
des crevisses, de la tourte aux prunes, et enfin du fromage et
des fruits.

MARGUERITE.--Quel bon djeuner nous faisons! Ces crevisses sont
excellentes.

SOPHIE.--Et comme le pt tait bon!

CAMILLE.--La tourte est dlicieuse!

MADELEINE.--J'ai une faim affreuse.

MADAME DE ROSBOURG.--Veux-tu encore un peu de vin pour faire
passer ton djeuner?

MARGUERITE.--Je veux bien, maman.  votre sant!

Tous les enfants demandrent du vin et burent  la sant de leurs
mamans. Le repas termin, on fit dans la fort une nouvelle
promenade, et cette fois en compagnie de Sophie.

Nicaise et son fils djeunrent  leur tour pendant cette
promenade, et rangrent les restes du repas et de la vaisselle,
qu'ils placrent dans les paniers.

Papa, dit le petit Nicaise, faut pas que mam'selle Camille ait le
_bourri fainant _de Mlle Sophie; mettons-lui sur le dos le bt
aux provisions et mettons la selle sur le _bourri_ noir: il n'est
pas si mchant qu'il en a l'air; je le connais, c'est un bon
_bourri_.

--Fais, mon garon, fais comme tu l'entends. Quand les enfants
et leurs mamans revinrent, elles trouvrent les nes sells, prts
 partir. Sophie se dirigeait vers son gris clair et fut surprise
de lui voir le bt aux provisions. Nicaise lui expliqua que son
garon ne voulait pas que mam'selle Camille restt en arrire.
Mais c'tait mon ne, et pas celui de Camille.

--Faites excuse, mam'selle; mam'selle Camille a dit  mon garon
que ce serait le sien pour revenir. Mais n'ayez pas peur,
mam'selle, le _bourri_ noir n'est pas mchant; c'est un air qu'il
a; faut pas le craindre: il vous mnera bon train, allez.

Sophie ne rpliqua pas: dans son coeur elle se comparait 
Camille; elle reconnaissait son infriorit; elle demandait au bon
Dieu de la rendre bonne comme ses amies, et ses rflexions
devaient lui profiter pour l'avenir. Camille voulut lui donner son
ne, mais Sophie ne voulut pas y consentir et sauta sur l'ne
noir. Tous partirent au trot, puis au galop; le retour fut plus
gai encore que le dpart, car Sophie ne resta pas en arrire. On
rentra pour l'heure du dner; les enfants, enchantes de leur
journe, remercirent mille fois leurs mamans du plaisir qu'elles
leur avaient procur.

Mme de Fleurville ouvrit une lettre qu'on venait de lui remettre.

Mes enfants, dit-elle, je vous annonce une heureuse nouvelle:
votre oncle et votre tante de Ruges et votre oncle et votre tante
de Traypi m'crivent qu'ils viennent passer les vacances chez nous
avec vos cousins Lon, Jean et Jacques; ils seront ici aprs-demain.

--Quel bonheur! s'crirent toutes les enfants; quelles bonnes
vacances nous allons passer!

Les vacances et les cousins arrivrent peu de jours aprs. Le
bonheur des enfants dura deux mois, pendant lesquels il se passa
tant d'vnements intressants que ce mme volume ne pourrait en
contenir le rcit. Mais j'espre bien pouvoir vous les raconter un
jour[1].



    [1] Voir _les Vacances_ du mme auteur.





End of Project Gutenberg's Les petites filles modles, by Comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODLES ***

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