The Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Sgur

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Title: Les vacances

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: February 14, 2005 [EBook #15057]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VACANCES ***




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Mme la Comtesse de Sgur
(ne Rostopchine)


LES VACANCES


(1859)



Table des matires

I. L'arrive.
II. Les cabanes.
III. La visite au moulin.
IV. Une rencontre inattendue.
V. Le naufrage de Sophie.
VI. Une nouvelle surprise.
VII. La mer et les sauvages.
VIII. La dlivrance.
IX. Fin du rcit de Paul.
X. Histoires de revenants.
XI. Les Tourne-Boule et l'idiot.
XII. La comtesse Blagowski.
Conclusion



 mon petit-fils Jacques de Pitray.

Trs cher enfant, tu es encore trop petit pour tre le petit
JACQUES des VACANCES, mais tu seras, j'en suis sre, aussi bon,
aussi aimable, aussi gnreux et aussi brave que lui. Plus tard
sois excellent comme PAUL, et plus tard encore, sois vaillant,
dvou, chrtien comme M. DE ROSBOURG. C'est le voeu de ta
grand'mre qui t'aime et qui te bnit.

_Comtesse_ de SGUR, ne ROSTOPCHINE.

Paris, 1858.


I. L'arrive.

Tout tait en l'air au chteau de Fleurville. Camille et Madeleine
de Fleurville, Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini, leurs
amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier,
couraient dans les corridors, sautaient, riaient, criaient, se
poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg,
souriaient  cette agitation, qu'elles ne partageaient pas, mais
qu'elles ne cherchaient pas  calmer; elles taient assises dans
un salon qui donnait sur le chemin d'arrive.

De minute en minute, une des petites filles passait la tte  la
porte et demandait:

Eh bien! arrivent-ils?

--Pas encore, chre petite, rpondait une des mamans.

--Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini. Et elle
repartait comme une flche. Mes amies, ils n'arrivent pas encore;
nous avons le temps de tout finir.

CAMILLE.--Tant mieux! Sophie, va vite au jardin demander des
fleurs...

SOPHIE.--Quelles fleurs faut-il demander?

MADELEINE.--Des dahlias et du rsda: ce sera facile  arranger
et l'odeur en sera agrable et pas trop forte.

MARGUERITE.--Et moi, Camille, que dois-je faire?

CAMILLE.--Toi, cours avec Madeleine chercher de la mousse pour
cacher les queues des fleurs. Moi je vais laver les vases  la
cuisine et j'y mettrai de l'eau.

Sophie courut au potager et rapporta un grand panier rempli de
beaux dahlias et de rsda qui embaumait.

Marguerite et Madeleine ramenrent une brouette de mousse.

Camille apporta quatre vases bien lavs, bien essuys et pleins
d'eau.

Les quatre petites se mirent  l'ouvrage avec une telle activit,
qu'un quart d'heure aprs les vases taient pleins de fleurs
gracieusement arranges; les dahlias taient entremls de
branches de rsda. Elles en portrent deux dans la chambre
destine  leurs cousins Lon et Jean de Rugs, et deux dans la
chambre du petit cousin Jacques de Traypi.

CAMILLE, _regardant de tous cts.--_Je crois que tout est fini
maintenant; je ne vois plus rien  faire.

MADELEINE.--Jacques sera enchant de sa chambre; elle est
charmante!

SOPHIE.--La collection d'images que nous avons mise sur la table
va l'amuser beaucoup.

MARGUERITE.--Je vais voir s'ils arrivent!

CAMILLE.--Oui, va, nous te suivons.

Marguerite partit en courant, et, avant que ses amies eussent pu
la rejoindre, elle reparut haletante et criant:

Les voil! les voil! les voitures ont pass la barrire et elles
entrent dans le bois.

Camille, Madeleine et Sophie se prcipitrent vers le perron, o
elles trouvrent leurs mamans; elles auraient bien voulu courir
au-devant de leurs cousins, mais les mamans les en empchrent.

Quelques instants aprs, les voitures s'arrtaient devant le
perron aux cris de joie des enfants. M. et Mme de Rugs et leurs
deux fils, Lon et Jean, descendirent de la premire; M. et
Mme de Traypi et leur petit Jacques descendirent de la seconde.
Pendant quelques instants, ce fut un tumulte, un bruit, des
exclamations  tourdir.

Lon tait un beau et grand garon blond, un peu moqueur, un peu
rageur, un peu indolent et faible, mais bon garon au fond; il
avait treize ans.

Jean tait g de douze ans; il avait de grands yeux noirs pleins
de feu et de douceur; il avait du courage et de la rsolution; il
tait bon, complaisant et affectueux.

Jacques tait un charmant enfant de sept ans; il avait les cheveux
chtains et boucls, les yeux ptillants d'esprit et de malice,
les joues roses, l'air dcid, le coeur excellent, le caractre
vif, mais jamais d'humeur ni de rancune.

Sophie seule restait  l'cart; on l'avait embrasse en descendant
de voiture; mais elle sentait que, ne faisant pas partie de la
famille, n'ayant t admise  Fleurville que par suite de
l'abandon de sa belle-mre, elle ne devait pas se mler
indiscrtement  la joie gnrale.

Jean s'aperut le premier de l'isolement de la pauvre Sophie et,
s'approchant d'elle, il lui prit les mains en lui disant avec
affection:

Ma chre Sophie, je me suis toujours souvenu de ta complaisance
pour moi lors de mon dernier sjour  Fleurville; j'tais alors un
petit garon; maintenant que je suis plus grand, c'est moi qui te
rendrai des services  mon tour.

SOPHIE.--Merci de ta bont, mon bon Jean! merci de ton souvenir
et de ton amiti pour la pauvre orpheline que je suis.

CAMILLE.--Sophie, chre Sophie, tu sais que nous sommes tes
soeurs, que maman est ta mre! pourquoi nous affliges-tu en
t'attristant toi-mme?

SOPHIE.--Pardon, ma bonne Camille; oui, j'ai tort! j'ai
rellement trouv ici une mre et des soeurs.

--Et des frres, s'crirent ensemble Lon, Jean et Jacques.

--Merci, mes chers frres, dit Sophie en souriant. J'ai une
famille dont je suis fire.

--Et heureuse, n'est-ce pas? dit tout bas Marguerite d'un ton
caressant et en l'embrassant.

--Chre Marguerite! rpondit Sophie en lui rendant son baiser.

--Mes enfants, mes enfants! descendez vite; venez goter, dit
Mme de Fleurville qui tait reste en bas avec ses soeurs et ses
beaux-frres.

Les enfants ne se firent point rpter une si agrable invitation;
ils descendirent en courant et se trouvrent dans la salle 
manger autour d'une table couverte de fruits et de gteaux.

Tout en mangeant, ils formaient des projets pour le lendemain.

Lon arrangeait une partie de pche, Jean arrangeait des lectures
 haute voix. Jacques drangeait tout; il voulait passer toute la
journe avec Marguerite pour attraper des papillons et les piquer
dans ses botes, ou encore pour jouer aux billes, pour regarder et
copier des images. Il voulait avoir Marguerite le matin, l'aprs-midi,
le soir. Elle demandait qu'il lui laisst la matine jusqu'au
djeuner pour travailler.

JACQUES.--Impossible! c'est le meilleur temps pour attraper les
papillons.

MARGUERITE.--Eh bien! laisse-moi travailler d'une heure  trois.

JACQUES.--Encore plus impossible; c'est justement le temps qu'il
nous faudra pour arranger nos papillons, tendre leurs ailes, les
piquer sur les planches de lige.

MARGUERITE.--Mais, Jacques, tu n'as pas besoin de moi pour
arranger tes papillons?

JACQUES.--Oh! ma petite Marguerite, tu es si bonne, je t'aime
tant! Je m'amuse tant avec toi et je m'ennuie tant tout seul!

LON.--Et pourquoi veux-tu avoir Marguerite pour toi tout seul?
Nous voulons aussi l'avoir; quand nous pcherons, elle viendra
avec nous.

JACQUES.--Vous tes dj cinq! Laisse-moi ma chre Marguerite
pour m'aider  arranger mes papillons...

MARGUERITE.--coute, Jacques. Je t'aiderai pendant une heure;
ensuite nous irons pcher avec Lon.

Jacques grogna un peu. Lon et Jean se moqurent de lui. Camille
et Madeleine l'embrassrent et lui firent comprendre qu'il ne
fallait pas tre goste, qu'il fallait tre bon camarade et
sacrifier quelquefois son plaisir  celui des autres. Jacques
avoua qu'il avait tort et il promit de faire tout ce que voudrait
sa petite amie Marguerite.

Le goter tait fini; les enfants demandrent la permission
d'aller se promener et partirent en courant  qui arriverait le
plus vite au jardin de Camille et de Madeleine. Ils le trouvrent
plein de fleurs, trs bien bch et bien cultiv.

JEAN.--Il vous manque une petite cabane pour mettre vos outils,
et une autre pour vous mettre  l'abri de la pluie, du soleil et
du vent.

CAMILLE.--C'est vrai, mais nous n'avons jamais pu russir  en
faire une; nous ne sommes pas assez fortes.

LON.--Eh bien! pendant que nous sommes ici, Jean et moi nous
btirons une maison.

JACQUES.--Et moi aussi j'en btirai une pour Marguerite et pour
moi.

LON, _riant.--_Ha! ha! ha! Voil un fameux ouvrier! Est-ce que
tu sauras comment t'y prendre?

JACQUES.--Oui, je le saurai et je la ferai.

MADELEINE.--Nous t'aiderons, mon petit Jacques, et je suis bien
sre que Lon et Jean t'aideront aussi.

JACQUES.--Je veux bien que tu m'aides, toi, Madeleine, et
Camille aussi, et Sophie aussi; mais je ne veux pas de Lon, il
est trop moqueur.

JEAN, _riant.--_Et moi, Jacques, Ta Grandeur voudra-t-elle
accepter mon aide?

JACQUES, _fch.--_Non, monsieur, je ne veux pas de toi non
plus; je veux te montrer que Ma Grandeur est bien assez puissante
pour se passer de toi.

SOPHIE.--Mais comment feras-tu, mon pauvre Jacques, pour
atteindre au haut d'une maison assez grande pour nous tenir tous?

JACQUES.--Vous verrez, vous verrez; laissez-moi faire, j'ai mon
ide.

Et il dit quelques mots  l'oreille de Marguerite qui se mit 
rire et lui rpondit bas aussi:

Trs bien, trs bien, ne leur dis rien jusqu' ce que ce soit
fini.

Les enfants continurent leur promenade; on mena les cousins au
potager o ils passrent en revue tous les fruits mais sans y
toucher, puis  la ferme o ils visitrent la vacherie, la
bergerie, le poulailler, la laiterie; ils taient tous heureux;
ils riaient, ils couraient; grimpant sur des arbres, sautant des
fosss, cueillant des fleurs pour en faire des bouquets qu'ils
offraient  leurs cousines et  leurs amies. Jacques donnait les
siens  Marguerite. Ceux de Jean taient pour Madeleine et Sophie;
Lon rservait les siens  Camille. Ils ne rentrrent que pour
dner. La promenade leur avait donn bon apptit; ils mangrent 
effrayer leurs parents. Le dner fut trs gai. Aucun d'eux n'avait
peur de ses parents; pres, mres, enfants riaient et causaient
gaiement.

Enfin arriva l'heure du coucher des plus jeunes, Sophie,
Marguerite et Jacques, puis des plus grands, et enfin l'heure du
repos pour les parents. Le lendemain on devait commencer les
cabanes, attraper des papillons, pcher  la pice d'eau, lire,
travailler, se promener; il y avait de l'occupation pour
vingt-quatre heures au moins.


II. Les cabanes.

Les enfants taient en vacances, et tous avaient cong; les papas
et les mamans avaient dclar que, pendant six semaines, chacun
ferait ce qu'il voudrait du matin au soir, sauf deux heures
rserves au travail.

Le lendemain de l'arrive des cousins, on s'veilla de grand
matin.

Marguerite sortit sa tte de dessous sa couverture et appela
Sophie, qui dormait profondment; Sophie se rveilla en sursaut et
se frotta les yeux.

Quoi? qu'est-ce? Faut-il partir? Attends, je viens. En disant
ces mots, elle retomba endormie sur son oreiller.

Marguerite allait recommencer, lorsque la bonne, qui couchait prs
d'elle, lui dit:

Taisez-vous donc, mademoiselle Marguerite; laissez-nous dormir;
il n'est pas encore cinq heures; c'est trop tt pour se lever.

MARGUERITE.--Dieu! que la nuit est longue aujourd'hui! quel
ennui de dormir!

Et, tout en songeant aux cabanes et aux plaisirs de la journe,
elle aussi se rendormit.

Camille et Madeleine, veilles depuis longtemps, attendaient
patiemment que la pendule sonnt sept heures et leur permt de se
lever sans dranger leur bonne, lisa, qui, n'ayant pas de cabane
 construire, dormait paisiblement. Lon et Jean s'taient
veills et levs  six heures.

Jacques avait eu, avant de se coucher, une conversation  voix
basse avec son pre et Marguerite; on les voyait causer avec
animation; on les entendait rire; de temps en temps, Jacques
sautait, battait des mains et embrassait son papa et Marguerite;
mais ils ne voulurent dire  personne de quoi ils avaient parl
avec tant de chaleur et de gaiet. Le lendemain, quand Lon et
Jean allrent veiller Jacques, ils trouvrent la chambre vide.

JEAN.--Comment! dj sorti!  quelle heure s'est-il donc lev?

LON.--coute donc; un premier jour de vacances on veut s'en
donner, des courses, des jeux, des promenades! Nous le
retrouverons dans le jardin. En attendant mes cousines et mes
amies, allons faire un tour  la ferme; nous djeunerons avec du
bon lait tout chaud et du pain bis.

Jean approuva vivement ce projet; ils arrivrent au moment o l'on
finissait de traire les vaches. La fermire, la mre Diart, les
reut avec empressement. Aprs les premires phrases de bonjour et
de bienvenue, Lon demanda du lait et du pain bis.

La mre Diart s'empressa de les servir.

Lon et Jean remercirent la fermire et se mirent  manger avec
dlices ce bon lait tout chaud et ce pain de mnage,  peine sorti
du four et tide encore.

Assez, assez, Jean, dit Lon. Si nous nous touffons, nous ne
serons plus bons  rien. N'oublie pas que nous avons nos cabanes 
commencer. Nous aurons fini les ntres avant que ce petit vantard
de Jacques ait pu seulement commencer la sienne.

JEAN.--H! h! Je ne dis pas cela, moi. Jacques est fort; il est
trs vif et intelligent; il est rsolu et, quand il veut, il veut
ferme.

LON.--Laisse donc! ne vas-tu pas croire qu'il saura faire une
maison  lui tout seul, aid seulement par Sophie et Marguerite?

JEAN.--C'est bon! tu riras aprs; en attendant, viens chercher
nos cousines; il va tre huit heures.

Ils coururent  la maison, allrent frapper  la porte de leurs
cousines qui les attendaient et qui leur ouvrirent avec
empressement. Ils se demandrent rciproquement des nouvelles de
leur nuit et descendirent pour courir  leur jardin et commencer
leur cabane. En approchant, ils furent surpris d'entendre frapper
comme si on clouait des planches.

CAMILLE.--Qui est-ce qui peut cogner dans notre jardin?

MADELEINE.--C'est sans doute dans le bois.

CAMILLE.--Mais non! les coups semblent venir du jardin.

LON.--Ah! voici Marguerite; elle nous dira ce que c'est.

Au mme instant, Marguerite cria trs haut: Lon, Jean, bonjour;
Sophie et Jacques sont avec moi.

--Ne crie donc pas si fort, dit Jean en souriant, nous ne sommes
pas sourds.

Marguerite courut  eux, les arrta pour les embrasser tous, puis
ils prirent le chemin qui menait au jardin, en tournant un peu
court dans le bois.

Quelle ne fut pas leur surprise en voyant Jacques, le pauvre petit
Jacques, arm d'un lourd maillet et clouant des planches aux
piquets qui formaient les quatre coins de sa cabane. Sophie
l'aidait en soutenant les planches.

Jacques avait trs bien choisi l'emplacement de sa maisonnette; il
l'avait adosse  des noisetiers qui formaient un buisson trs
pais et qui l'abritaient d'un soleil trop ardent. Mais ce qui
causa aux cousins une vive surprise, ce fut la promptitude du
travail de Jacques et la force et l'adresse avec lesquelles il
avait plac et enfonc les gros piquets qui devaient recevoir les
planches avec lesquelles il formaient les murs. La porte et une
fentre taient dj indiques par des piquets pareils  ceux qui
faisaient les coins de la maison.

Ils s'taient arrts tous quatre; leur tonnement se peignait si
bien sur leurs figures que Jacques, Marguerite et Sophie ne purent
s'empcher de sourire, puis d'clater de rire. Jacques jeta son
maillet  terre pour rire plus  son aise. Enfin Lon s'avana
vers lui.

LON, _avec humeur.--_Pourquoi et de quoi ris-tu?

JACQUES.--Je ris de vous tous et de vos airs tonns.

JEAN.--Mais, mon petit Jacques, comment as-tu pu faire tout
cela, et comment as-tu eu la force de porter ces lourds piquets et
ces lourdes planches?

JACQUES, _avec malice.--_Marguerite et Sophie m'ont aid.

Lon et Jean hochrent la tte d'un air incrdule; ils tournrent
autour de la cabane, regardrent partout d'un air mfiant pendant
que Camille et Madeleine s'extasiaient devant l'habilet de
Jacques et admiraient la promptitude avec laquelle il avait
travaill.

CAMILLE.-- quelle heure t'es-tu donc lev, mon petit Jacques?

JACQUES.-- cinq heures, et  six j'tais ici avec mes piquets,
mes planches et tous mes outils. Tenez, mes amis, prenez les
outils maintenant: chacun son tour.

LON.--Non, Jacques, continue; nous voudrions te voir travailler
pour prendre des leons de ton grand gnie.

Jacques jeta  Marguerite et  Sophie un coup d'oeil
d'intelligence et rpondit en riant:

Mais nous travaillons depuis longtemps, et nous sommes fatigus.
Nous allons  prsent courir aprs les papillons.

LON, _avec ironie.--_Pour vous reposer sans doute?

MADELEINE.--Prcisment, pour nous reposer les mains et
l'esprit.

Et ils partirent en riant et en sautant.

Lon les regarda s'loigner et dit:

Ils ne ressemblent gure  des gens fatigus.

Au mme instant Camille et Madeleine se rapprochrent avec
inquitude de Lon et de Jean.

CAMILLE.--J'ai entendu les branches craquer dans le buisson.

MADELEINE.--Et moi aussi; entendez-vous? On s'loigne avec
prcaution.

Pendant que Lon reculait en s'loignant prudemment du buisson et
des bois, Jean saisissait le maillet de Jacques et s'lanait
devant ses cousines pour les protger.

Ils coutrent quelques instants et n'entendirent plus rien. Lon
alors dit d'un air mcontent:

Vous vous tes trompes: il n'y a rien du tout. Laisse donc ce
maillet, Jean; tu prends un air matamore en pure perte; il n'y a
aucun ennemi pour se mesurer avec toi.

MADELEINE.--Merci, Jean; s'il y avait eu du danger, tu nous
aurais dfendues bravement.

CAMILLE.--Lon, pourquoi plaisantes-tu du courage de Jean? Il
pouvait y avoir du danger, car je suis sre d'avoir entendu
marcher avec prcaution dans le fourr, comme si on voulait se
cacher.

Camille, qui pressentait une dispute, changea la conversation en
parlant de leur cabane. Elle demanda qu'on choist l'emplacement;
aprs bien des incertitudes, ils dcidrent qu'on la btirait en
face de celle de Jacques. Ensuite, ils allrent chercher des
pices de bois et les planches ncessaires pour la construction.
Ils firent leur choix dans un grand hangar o il y avait du bois
de toute espce. Ils chargrent leurs planches et leurs piquets
sur une petite charrette  leur usage; Lon et Jean s'attelrent
aux brancards, Camille et Madeleine poussaient derrire, et ils
partirent au trot, passant en triomphe devant Jacques, Marguerite
et Sophie qui couraient dans le pr aprs les papillons; ceux-ci
allrent se ranger en ligne au coin du bois et leur prsentrent
les armes avec leurs filets  papillons, tout en riant d'un air
malicieux.

Jean, Camille et Madeleine rirent aussi d'un air joyeux; Lon
devint rouge et voulut s'arrter; mais Jean tirait, Camille et
Madeleine poussaient, et Lon dut marcher avec eux.

Bientt aprs, la cloche du djeuner se fit entendre; les enfants
laissrent leur ouvrage et montrent pour se laver les mains,
donner un coup de peigne  leurs cheveux et un coup de brosse 
leurs habits.

On se mit  table; M. de Traypi demanda des nouvelles des cabanes.

Marchent-elles bien, vos constructions? tes-vous bien avancs,
vous autres grands garons? Quant  mon pauvre Jacquot, je prsume
qu'il en est encore au premier piquet. H, Lon?

LON, _d'un air de dpit.--_Mais non, mon oncle; nous ne sommes
pas trs avancs; nous commenons seulement  placer les quatre
piquets des coins.

M. DE TRAYPI.--Et Jacques, h, o en est-il?

LON, _de mme.--_Je ne sais pas comment il a fait, mais il a
dj commenc comme nous.

MARGUERITE.--Dis donc aussi qu'il est bien plus avanc que vous
autres, grands et forts, puisqu'il cloue dj les planches des
murs.

M. DE TRAYPI.--Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier
que tu craignais, Lon?

Lon ne rpondit rien et rougit. Tout le monde se mit  rire;
Jacques, qui tait  ct de son pre, lui prit la main et la
baisa furtivement. On parla d'autres choses; de bons gteaux avec
du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les coeurs et dans
tous les estomacs. Aprs le djeuner, les enfants voulurent mener
leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le
commencement des maisonnettes, mais les parents dclarrent tous
qu'ils ne les verraient que termines; ils firent alors ensemble
une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Lon arrangea
une partie de pche.

Camille et Madeleine coururent au jardin o leurs cousins ne
tardrent pas  les rejoindre; en quelques minutes le jardinier
leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allrent
 la pice d'eau o ils trouvrent Jacques, Marguerite et Sophie
qui avaient prpar un seau pour y mettre les poissons et du pain
pour les attirer.

La pche fut bonne; vingt et un poissons passrent de la pice
d'eau dans le seau qui tait leur prison de passage; ils ne
devaient en sortir que pour prir par le fer et par le feu de la
cuisine. La pche tait dj bien en train, et l'on ne s'tait pas
encore aperu que Jacques s'tait esquiv. Madeleine fut la
premire qui remarqua son absence, mais elle ajouta:

Il est probablement rentr pour arranger ses papillons.

--Les papillons qu'il n'a pas pris, dit Marguerite en riant 
l'oreille de Sophie. Sophie lui rpondit par un signe
d'intelligence et un sourire.

Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Lon d'un air souponneux. Je ne
sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin,
ainsi que Jacques, un air mystrieux et narquois qui n'annonce
rien de bon.

MARGUERITE, _riant.--_Pour vous ou pour nous?

LON.--Pour tous; car, si vous nous jouez des tours  Jean et 
moi, nous vous en jouerons aussi.

JEAN.--Oh! ne me craignez pas, mes chres amies: jouez-moi tous
les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais.

MARGUERITE.--Que tu es bon, toi, Jean! Ne crains rien, nous ne
te jouerons jamais de mchants tours.

SOPHIE.--Et nous sommes bien sres que vous nous permettrez des
tours innocents.

JEAN, _riant.--_Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je
vous prviens que je ferai mon possible pour les djouer.

MARGUERITE.--Impossible, impossible; tu ne pourras jamais.

JEAN.--C'est ce que nous verrons!

LON.--Voil prs de deux heures que nous pchons, nous avons
plus de vingt poissons; je pense que c'est assez pour aujourd'hui.
Qu'en dites-vous, mes cousines?

CAMILLE.--Lon a raison; retournons  nos cabanes, qui ne sont
pas trop avances; tchons de rattraper Jacques qui est le plus
petit et qui a bien plus travaill que nous.

JEAN.--C'est prcisment ce que je ne peux comprendre; Sophie,
toi qui travailles avec lui, dis-moi donc comment il se fait que
vous ayez fait l'ouvrage de deux hommes, tandis que nous avons 
peine enfonc les piquets de notre maison.

MADELEINE.--Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous
autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis
sre que Jacques est  l'ouvrage pendant que nous nous demandons
comment il a fait pour tant avancer.

--Allons voir, allons voir, s'crirent tous les enfants, 
l'exception de Marguerite et Sophie.

--Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameons, dit Sophie
en les retenant.

--Et porter nos poissons  la cuisine, dit Marguerite.

LON, _d'un air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.--
_Et puis les faire cuire nous-mmes, pour donner  Jacques le
temps de finir.

JEAN, _riant.--_Attendez, je vais voir o il est.

Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se
jetrent sur lui pour l'arrter. Jean se dbattait doucement en
riant; Camille et Madeleine accoururent pour lui venir en aide.
Marguerite se jeta  terre et saisit une des jambes de Jean.

Arrte-le, arrte-le; prends-lui l'autre jambe, cria-t-elle 
Sophie. Mais Camille et Madeleine se prcipitrent sur Sophie qui
riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser.
Marguerite, tout en riant aussi, s'tait accroche aux pieds de
Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur
l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaiet gnrale; Jean
riait aux clats, tendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite,
tombe de son ct, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur
ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par
Camille et Madeleine qui se roulaient  force de rire. L'air grave
de Lon redoubla leur gaiet. Il se tenait debout auprs des
poissons et demandait de temps en temps d'un air mcontent:
Aurez-vous bientt fini? En avez-vous encore pour longtemps?

Plus Lon prenait un air digne et fch, plus les autres riaient.
Leur gaiet se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever
et de suivre Lon qui marchait gravement, accompagn d'clats de
rire et de gaies plaisanteries. Il approchrent ainsi du petit
bois o l'on construisait les cabanes et ils entendirent
distinctement des coups de marteaux si forts et si rpts qu'ils
jugrent impossible qu'ils fussent donns par le petit Jacques.

Pour le coup, dit Jean en s'chappant et en entrant dans le
fourr, je saurai ce qu'il en est!

Sophie et Marguerite s'lancrent par le chemin qui tournait dans
le bois en criant: Jacques! Jacques! gare  toi! Lon courut de
son ct et arriva le premier  l'emplacement des maisonnettes; il
n'y avait personne, mais par terre taient deux forts maillets,
des clous, des chevilles, des planches, etc.

Personne, dit Lon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. 
moi, Jean,  moi!

Et il se prcipita  son tour dans le fourr. Au bout de quelques
instants on entendit des cris partis du bois:

Le voil! le voil! il est pris!

--Non, il s'chappe!

--Attrape-le!  droite!  gauche! Sophie, Marguerite, Camille,
Madeleine coutaient avec anxit, tout en riant encore. Elles
virent Jean sortir du bois, chevel, les habits en dsordre. Au
mme instant, Lon en sortit dans le mme tat, demandant  Jean
avec empressement: L'as-tu vu? O est-il? Comment l'as-tu laiss
aller?

--Je l'ai entendu courir dans le bois, rpondit Jean, mais, de
mme que toi, je n'ai pu le saisir ni mme l'apercevoir.

Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essouffl, sortit aussi du
bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils
avaient cri et qui ils avaient poursuivi dans le bois.

LON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rus que tu es. Tu
sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel ct il
s'est chapp.

JEAN.--J'ai bien manqu de le prendre tout de mme; sans Jacques
qui est venu me couper le chemin dans un fourr, je l'aurais
empoign.

LON.--Et tu lui aurais donn une bonne leon, j'espre.

JEAN.--Je l'aurais regard, reconnu, et je vous l'aurais amen
pour le faire travailler  notre cabane. Allons, mon petit
Jacques, dis-nous qui t'a aid  btir si bien et si vite ta
cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le
promets.

JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant?

JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'tre indiscret.

JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bont
de m'aider, que ce quelqu'un serait fch si je vous disais son
nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lche et ingrat, en faisant
de la peine  celui qui a bien voulu se fatiguer  m'aider?

LON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous
allons bien te forcer  parler, tu vas voir.

JEAN.--Non, Lon, Jacques a raison; je voulais lui faire
commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrtion.

LON.--C'est pourtant ennuyeux d'tre jou par un gamin.

SOPHIE.--N'oublie pas, Lon, que tu l'as dfi, que tu t'es
moqu de lui et qu'il avait le droit de te prouver...

LON.--De me prouver quoi?

SOPHIE.--De te prouver... que... que...

MARGUERITE, _avec vivacit.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et
qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit
de t'en fcher.

LON, _piqu.--_Aussi je ne m'en fche pas, mesdemoiselles;
soyez assures que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de
votre protg.

MARGUERITE, _vivement.--_Un protg qui deviendra bientt un
protecteur.

JACQUES, _ Marguerite avec vivacit.--_Et qui ne se mettra pas
derrire toi quand il y aura un danger  courir.

LON, _avec colre.--_De quoi et de qui veux-tu parler,
polisson?

JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un goste.

Camille, craignant que la dispute ne devnt srieuse, prit la main
de Lon et lui dit affectueusement:

Lon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le
plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre
cabane si en retard, et distribue  chacun de nous l'ouvrage qu'il
doit faire.

--Je me mets sous tes ordres, s'cria Jacques qui regrettait sa
vivacit.

Lon, que la petite flatterie de Camille avait dsarm, se sentit
tout  fait radouci par la dfrence de Jacques, et, oubliant la
parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux
outils, donna  chacun sa tche, et tous se mirent  l'ouvrage
avec ardeur. Pendant deux heures il travaillrent avec une
activit digne d'un meilleur sort; mais leurs pices de bois ne
tenaient pas bien, les planches se dtachaient, les clous se
tordaient. Ils recommenaient avec patience et courage le travail
mal fait, mais ils avanaient peu. Le petit Jacques semblait
vouloir racheter ses paroles par un zle au-dessus de son ge. Il
donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec
succs. Enfin, fatigus et suants, ils laissrent leur maison
jusqu'au lendemain, aprs avoir jet un regard d'envie sur celle
de Jacques dj presque acheve. Jacques, qui avait sembl mal 
l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et
il alla droit chez son pre qui le reut en riant.

M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons t serrs de
prs! J'ai bien manqu d'tre pris! Si tu ne t'tais pas jet
entre le fourr o j'tais et Jean, il m'aurait attrap tout de
mme. C'est gal, nous avons bien avanc la besogne; j'ai demand
 Martin de tout finir pendant notre dner, et demain ils seront
bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant.

--Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses
petits bras autour du cou de son pre. Laissez ma maison et faites
finir celle de mes pauvres cousins.

--Comment! dit le pre avec surprise, toi qui tenais tant 
attraper Lon (il l'a mrit, il faut l'avouer), tu veux que je
laisse ton ouvrage pour faire le sien!

JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai t mchant pour
lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a t
bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je
lui ai dit, et il ne m'a mme pas grond.

Et Jacques raconta  son papa la scne qui avait eu lieu au
jardin.

M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accus d'gosme et de
poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et
en quoi l'a-t-il mrit?

JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous
sommes sauvs et cachs dans le bois, Camille et Madeleine, nous
entendant remuer, ont cru que c'taient des loups ou des voleurs.
Jean s'est jet devant elles, et Lon s'est mis derrire, et je
voyais  travers les feuilles,  son air effray, que, si nous
bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean  les
secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et
c'tait trs mchant  moi, car c'tait vrai.

M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit
garon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et
moi je vais faire finir leur maison pour tre de moiti dans ta
pnitence.

Le lendemain, quand les enfants, accompagns cette fois de Sophie
et de Marguerite, allrent  leur jardin pour continuer leurs
cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux
entirement finies et mme ornes de portes et de fentres! Ils
s'arrtrent tout stupfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les
regardaient en riant.

Comment cela s'est-il fait? dit enfin Lon. Par quel miracle
notre maison se trouve-t-elle acheve?

--Parce qu'il tait temps de faire finir une plaisanterie qui
aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois.
Jacques m'a racont ce qui s'tait pass hier, et m'a demand de
vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui ds le
commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une
seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses
d'un coupable. Deux fois j'ai t  deux pas de mes poursuivants.
Toi, Jean, tu me prenais, sans la prsence de Jacques, et toi,
Lon, tu m'as effleur en passant prs d'un buisson o je m'tais
blotti.

Les enfants remercirent leur oncle d'avoir fait terminer leurs
maisons. Lon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas
pardon. Tais-toi, lui rpondit Lon, rougissant lgrement, ne
parlons plus de cela. C'est que Lon sentait que l'observation de
Jacques avait t vraie. Et il se promit de ne plus la mriter 
l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun
des enfants demanda et obtint une foule de trsors, comme
tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux,
porcelaines et cristaux brchs. Tout ce qu'ils pouvaient
attraper tait port dans les maisons. Chaque jour ajoutait
quelque chose  l'agrment des cabanes; M. de Rugs et
M. de Traypi s'amusaient  les embellir au-dedans et au-dehors. 
la fin des vacances elles taient devenues de charmantes
maisonnettes; l'intervalle des planches avait t bouch avec de
la mousse au-dedans comme au-dehors; les fentres taient garnies
de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient t
recouvertes de mousse rattache par des bouts de ficelle pour que
le vent ne l'emportt pas. Le terrain avait t recouvert de sable
fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrrent pour
beaucoup dans les regrets de la sparation. Mais les vacances
devaient durer prs de deux mois; on n'tait encore qu'au
troisime jour et l'on avait le temps de s'amuser.


III. La visite au moulin.

Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit
M. de Rugs. Nous irons voir la nouvelle mcanique tablie par ma
soeur de Fleurville, et, pendant que nous examinerons les
machines, vous autres enfants vous jouerez sur l'herbe o l'on
vous prparera un bon goter de campagne: pain bis, crme frache,
lait caill, fromage, beurre et galette de mnage. Que ceux qui
m'aiment me suivent!

Tous l'entourrent au mme instant. Les enfants, qui taient
partis au galop, revinrent sur leurs pas et se grouprent autour
de leurs parents.

La promenade fut charmante, la fracheur du bois temprait la
chaleur du soleil; de temps en temps on s'asseyait, on causait, on
cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. Tout en
causant, on approcha du moulin; les enfants virent avec surprise
une foule de monde assemble tout autour; une grande agitation
rgnait dans cette foule; on allait et venait, on se formait en
groupes, on courait d'un ct, on revenait avec prcipitation de
l'autre. Il tait clair que quelque chose d'extraordinaire se
passait au moulin.

Serait-il arriv un malheur et d'o peut venir cette agitation?
dit Mme de Rosbourg.

--Approchons, nous saurons bientt ce qui en est, rpondit
Mme de Fleurville.

Les enfants regardaient d'un oeil curieux et inquiet. En
approchant on entendit des cris, mais ce n'taient pas des cris de
douleur, c'taient des explosions de colre, des imprcations, des
reproches. Bientt on put distinguer des uniformes de gendarmes;
une femme, un homme et une petite fille se dbattaient contre deux
de ces braves militaires qui cherchaient  les maintenir. La
petite fille et sa mre poussaient des cris aigus et lamentables;
le pre jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y
mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas chapper.
Bientt les enfants purent reconnatre le pre Lonard, sa femme
et Jeannette. Malgr les cris perants de Jeannette et de sa mre
et les imprcations du pre, les gendarmes leur lirent les mains,
les pieds et les assirent ainsi garrotts sur un banc, pendant que
l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter  la
prison de la ville.

Mme de Fleurville et ses compagnes taient restes un peu 
l'cart avec les enfants. MM. de Rugs et de Traypi s'taient
approchs des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation.
Lon et Jean les avaient suivis.

Pourquoi arrtez-vous la famille Lonard, gendarmes? demanda
M. de Rugs. Qu'ont-ils fait?

--C'est pour vol, monsieur, rpondit poliment le gendarme en
touchant son kpi; il y a longtemps qu'on porte plainte contre
eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre.
Enfin, l'autre jour, au march, la petite s'est trahie et nous a
mis sur la voie.

M. DE RUGS.--Comment cela?

LE GENDARME.--Il paratrait qu'ils ont vol une pice de toile
qui tait  blanchir sur l'herbe. Ils l'ont cache dans leur huche
 pain, sous de la farine; mais, dans la nuit, la petite s'est
dit: Puisque mon pre et ma mre ont vol la toile de la femme
Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau; a fait que
j'aurai de quoi acheter des gteaux et des sucres d'orge. La
voil qui se lve et qui en coupe un bon bout. C'tait la veille
du march. Le lendemain, la petite se dit: Ce n'est pas tout
d'avoir la toile, il faut encore que je la vende. Et la voil
qui, sans rien dire  pre et mre, part pour le march et offre
sa toile  la fille Chartier. Combien en as-tu? lui dit la fille
Chartier.--J'en ai bien six mtres, de quoi faire deux chemises,
rpond la petite Lonard.--Combien que tu veux la vendre?--Ah!
pas cher, je vous la donnerai bien pour une pice de cinq francs.
--Tope l, et je te la prends; tiens, voil la pice et donne-moi
la toile. Les voici bien contentes toutes les deux, la petite
Lonard d'avoir cinq francs, la fille Chartier d'avoir de quoi
faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez
elle, qu'elle la montre  sa mre et qu'elle la dploie pour
mesurer si le compte y est, ne voil-t-il pas que la farine
s'envole de tous cts; la chambre en tait blanche; la mre et la
fille Chartier taient tout comme des meunires. Qu'est-ce que
c'est que a? disent-elles. Cette toile a donc t blanchie  la
farine? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue;
ce sera bien vite fait. Les voil qui secouent devant leur porte
quand passe la mre Martin. O allez-vous donc, que vous avez
l'air si affaire? lui demanda la mre Chartier.

--Ah! je vais porter plainte  la gendarmerie: on m'a vol ma
belle pice de toile cette nuit. Faut que je tche de la
rattraper.--Et moi je viens d'en acheter un bout qui n'est pas
cher, dit la mre Chartier.--Tiens, dit l'autre en la regardant,
mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que vous lui faites
donc  votre toile?--Je la secoue; elle tait si pleine de
farine que nous en tions aveugles, Lucette et moi.--Tiens,
tiens! de la toile enfarine? Mais o donc l'avez-vous eue?--
C'est la petite Lonard qui me l'a vendue comme a.--La petite
Lonard? o a-t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!...
laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble terriblement  la
mienne. La mre Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout
et reconnat une marque qu'elle avait faite  sa pice. Les voil
toutes trois bien tonnes: la mre Martin bien contente d'tre
sur la piste de sa toile, la mre Chartier bien attrape d'avoir
donn sa pice de cinq francs pour un bout de toile qui tait
vole; elles arrivent toutes trois chez moi et me racontent ce qui
vient d'arriver. Toute votre toile y est-elle? que je dis  la
femme Martin.--Pour a non! rpond-elle. Il y en avait prs de
cinquante mtres.--Alors il faut tcher de ravoir les quarante-quatre
mtres qui vous manquent, mre Martin. Laissez-moi faire;
je crois bien que je vous les retrouverai. Nous allons bien
surveiller le march; si la femme ou le pre Lonard y apporte
votre toile, je les arrte; s'ils n'y viennent pas ou qu'ils
viennent avec rien que leurs sacs de farine, j'irai demain avec
mes camarades faire une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la
petite Lonard qui vous en a vendu un bout, c'est que l'autre bout
est au moulin.--Mais si elle la vend  quelque voisin? dit la
mre Martin.--N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle n'osera pas;
tout le monde chez vous sait que votre toile est vole.--Je
crois bien qu'on le sait, dit la mre Martin, je l'ai dit  tout
le village et j'ai envoy mon garon et ma petite le dire partout
dans les environs, de crainte qu'elle ne soit vendue par l!--
Vous voyez bien qu'il n'y a pas de danger, que je lui rponds. Et
je me mets en qute avec les camarades. Rien au march, rien dans
la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au
moulin, avec un ordre d'arrter, s'il y a lieu. Nous avons cherch
partout; nous ne trouvions rien. Les Lonard nous agonisaient
d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les
femmes Chartier, et l'ide me vient d'ouvrir la huche; elle tait
pleine de farine; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre.
Les Lonard crient que je leur gte leur farine; je fouille tout
de mme, et voil-t-il pas que j'accroche un bout de la toile; je
tire, il en venait toujours. C'tait toute la pice de la mre
Martin. Les Lonard veulent s'chapper; mais les camarades
gardaient les portes et les fentres. On les prend; ils se
dbattent. J'arrte aussi la petite qui crie qu'elle est
innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarine. La petite
Lonard se trouble, pleure; la mre s'lance sur elle et la frappe
 la joue; le pre en fait autant sur le dos. Si les camarades et
moi nous ne l'avions retire d'entre leurs mains, ils l'auraient
mise en pices. Tout cela a dur un bout de temps, monsieur; le
monde s'est rassembl; il y en a plus que je ne voudrais, car
c'est toujours pnible de voir une jeune fille comme a
dshonore, et des parents qui ont men leur fille  mal.

--Vous tes un brave et digne soldat, dit M. de Rugs en lui
tendant la main; le sentiment d'humanit que vous manifestez 
l'gard de ces gens qui vous ont accabl d'injures est noble et
gnreux.

Le gendarme prit la main de M. de Rugs et la serra avec motion.

Notre devoir est souvent pnible  accomplir, et peu de gens le
comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes
justes comme vous, monsieur.

Lon et Jean avaient cout avec attention le rcit du gendarme.
Les dames et les enfants s'taient aussi rapprochs et avaient pu
l'entendre galement, de sorte que Lon et Jean n'eurent rien 
leur apprendre. Les Lonard avaient recommenc leurs injures et
leurs cris; ces dames pensrent que, n'ayant rien  faire pour les
Lonard, il tait plus sage de s'loigner, de crainte que les
enfants ne fussent trop impressionns de ce qu'ils entendaient. On
avait t oblig d'loigner Jeannette de ses parents, qui, tout
garrotts qu'ils taient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de
Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se
dirigrent vers une partie de la fort assez loigne du moulin
pour qu'on ne pt rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les
enfants taient rests tristes et silencieux, sous l'impression
pnible de la scne du moulin. M. de Rugs demanda  faire une
halte et  taler sur l'herbe les provisions que portait l'ne qui
les suivait; ce moyen de distraction russit trs bien. Les
enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas
rustique; crme, lait caill, beurre, galette, fraises des bois,
tout fut mang. Ils causrent beaucoup de Jeannette et de ses
parents.

LON.--Comment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour
voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie?

MADAME DE FLEURVILLE.--Parce que son pre et sa mre lui
donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont
vol du bois, du foin, du bl, et ils se faisaient toujours aider
par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces
vols pour elle-mme.

--Pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je
propose une partie de cache-cache, de laquelle nous serons tous,
petits et grands, jeunes et vieux.

--Bravo! bravo! ce sera bien amusant, s'crirent tous les
enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est?

--Il faut l'tre deux, dit Mme de Rosbourg; ce serait trop
difficile de prendre tant seul.

--Ce sera moi et ma soeur de Fleurville, dit M. de Traypi;
ensuite de Rugs avec Mme de Rosbourg; puis ceux qui se laisseront
prendre. Une, deux, trois. La partie commence: le but est 
l'arbre prs duquel nous nous trouvons.

Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou
derrire des arbres. Dfendu de grimper aux arbres! cria
Mme de Traypi.

--Hou! hou! crirent plusieurs voix de tous les cts.

--C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce ct, ma soeur; je
prendrai de l'autre.

Ils partirent tout doucement chacun de leur ct, marchant sur la
pointe des pieds, regardant derrire les arbres, examinant les
buissons.

Attention, mon frre! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer
les branches de votre ct.

--Ah! j'en tiens un, s'cria M. de Traypi en s'lanant dans un
buisson.

Mais il avait parl trop vite; Camille et Jean taient partis
comme des flches et arrivrent au but avant que M. de Traypi et
pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme de Fleurville avait
dcouvert Lon et Madeleine, elle se mit  leur poursuite;
M. de Traypi accourut  son aide; pendant qu'ils les
poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisrent en courant
vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles 
prendre, abandonna Lon et Madeleine  M. de Traypi et courut
aprs Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils taient, ils
couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils
arrivrent haletants et en riant au but au moment o elle allait
les atteindre.

Essouffle, fatigue, elle se jeta sur l'herbe en riant et y resta
quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite
rejoindre son frre qui faisait vainement tous ses efforts pour
attraper Lon, Madeleine et les grands; quant  Sophie, elle
n'tait pas encore trouve.  force d'habilet et de persvrance,
M. de Traypi finit par les prendre tous malgr leurs ruses, leurs
cris, leurs efforts inous pour arriver au but. Sophie manquait
toujours.

Sophie, Sophie, criait-on, fais _hou! _qu'on sache de quel ct
tu es. Personne ne rpondait.

L'inquitude commena  gagner Mme de Fleurville.

Il n'est pas possible qu'elle ne rponde pas si elle est
rellement cache, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arriv
quelque chose.

--Elle aura t trop loin, dit M. de Rugs.

--Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit
Mme de Rosbourg.

--Ah! pauvre Sophie! s'crirent Camille et Madeleine. Allons la
chercher, maman.

--Oui, allons-y tous, mais chacun des petits escort d'un grand,
dit M. de Traypi.

Ils se partagrent en bandes et se mirent tous  la recherche de
Sophie, l'appelant  haute voix; leurs cris retentissaient dans la
fort, aucune voix n'y rpondait. L'inquitude commenait 
devenir gnrale; les enfants cherchaient avec une ardeur qui
tmoignait de leur affection et de leurs craintes. Enfin, Jean et
Mme de Rosbourg crurent entendre une voix touffe appeler au
secours. Ils s'arrtrent, coutrent... Ils ne s'taient pas
tromps.

Au secours! au secours! Mes amis, sauvez-moi!

--Sophie, Sophie, o es-tu? cria Jean pouvant.

--Prs de toi, dans l'arbre, rpondit Sophie.

--Mais o donc? mon Dieu! o donc! Je ne vois pas. Et Jean,
effray, dsol, cherchait, regardait de tous cts, sur les
arbres, par terre: il ne voyait pas Sophie. Tout le monde tait
accouru prs de Jean,  l'appel de Mme de Rosbourg. Tous
cherchaient sans trouver.

Sophie, chre Sophie, cria Camille, o es-tu? sur quel arbre?
Nous ne te voyons pas.

SOPHIE, _d'une voix touffe.--_Je suis tombe dans l'arbre qui
tait creux; j'touffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de
l.

--Comment faire? s'criait-on. Si on allait chercher des cordes?

Jean rflchit une minute, se dbarrassa de sa veste et s'lana
sur l'arbre, dont les branches trs basses permettaient de grimper
dessus.

Que fais-tu? cria Lon; tu vas tre englouti avec elle.

--Imprudent! s'cria M. de Rugs. Descends, tu vas te tuer.

Mais Jean grimpait avec une agilit qui lui fit promptement
atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'tait lanc aprs
Jean et arriva prs de lui avant que son pre et sa mre eussent
eu le temps de l'en empcher. Il tenait la veste de Jean et dfit
promptement la sienne. Jean, qui avait jet les yeux dans le creux
de l'arbre, avait vu Sophie tombe au fond et s'tait cri:

Une corde! une corde! vite une corde! Lon, Camille et Madeleine
s'lancrent dans la direction du moulin pour en avoir une. Mais
Jacques passa les deux vestes  Jean qui noua vivement la manche
de la sienne  la manche de celle de Jacques, et jetant sa veste
dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques: Prends ma
veste, Sophie; tiens-la ferme  deux mains. Aide-toi des pieds
pour remonter pendant que je vais tirer. Jean, aid du pauvre
petit Jacques, tira de toutes ses forces. M. de Rugs les avait
rejoints et les aida  retirer la malheureuse Sophie, dont la tte
ple et dfaite apparut enfin au-dessus du trou. Au mme instant,
les vestes commencrent  se dchirer. Sophie poussa un cri
perant. Jean la saisit par une main, M. de Rugs par l'autre, et
ils la retirrent tout  fait de cet arbre qui avait failli tre
son tombeau; Jacques dgringola lestement jusqu'en bas;
M. de Rugs descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras
Sophie  demi vanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et
toutes ces dames s'empressrent autour d'elle; Marguerite se jeta
en sanglotant dans ses bras. Sophie l'embrassa tendrement. Ds
qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien
affectueusement de l'avoir sauve. Lorsque Camille, Madeleine et
Lon revinrent, tranant aprs eux vingt mtres de corde, Sophie
tait remise; elle put se lever et marcher  la rencontre de ses
amis; elle sourit  la vue de cette corde immense.

MADAME DE FLEURVILLE.--Voil Sophie bien remise de sa frayeur et
nous voil tous rassurs sur son compte; je demande maintenant
qu'elle nous explique comment cet accident est arriv.

M. DE RUGS.--C'est vrai, on tait convenu de ne pas grimper aux
arbres.

SOPHIE, _embarrasse.--_Je voulais... me cacher mieux que les
autres. Je m'tais mise derrire ce gros chne, pensant que je
tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas.

MADAME DE TRAYPI.--Ah! par exemple! j'ai pris Madeleine, et puis
Lon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre.

SOPHIE.--C'est prcisment parce que je vous voyais de loin
prendre Madeleine et Lon, que j'ai pens  trouver une meilleure
cachette. Les branches de l'arbre taient trs basses; j'ai grimp
de branche en branche.

MARGUERITE.--C'est--dire que tu as trich.

SOPHIE.--Donc, de branche en branche j'tais arrive  un
endroit o le tronc de l'arbre se sparait en plusieurs grosses
branches; il y avait au milieu un creux couvert de feuilles
sches; j'ai pens que j'y serais trs bien. Je suis monte dans
le creux; au moment o j'y ai pos mes pieds, j'ai senti l'corce
et les feuilles sches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu
m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au
fond de l'arbre. J'ai cri, mais ma voix tait touffe par la
frayeur, puis par la profondeur du trou o j'tais tombe.

 J'tais  moiti morte de peur. Je croyais qu'on ne me
trouverait jamais, car je sentais combien ma voix tait sourde et
affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de
tous cts; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais
passer prs de l'arbre o j'tais tombe, et je sentais bien qu'on
ne m'entendait pas. Enfin, notre cher et courageux Jean m'a
entendue et m'a sauve avec l'aide de mon petit Jacques...

JEAN.--Et c'est lui qui a eu l'ide de nouer les deux vestes
ensemble.

Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en
causant vivement des vnements de la matine.


IV. Une rencontre inattendue.

J'aime beaucoup la fort du moulin, dit un jour Lon  ses
cousines et  ses amies.

--Et moi, je ne l'aime pas du tout, dit Sophie.

JEAN.--Pourquoi donc? Elle est pourtant bien belle.

SOPHIE.--Parce qu'il arrive toujours des malheurs dans cette
fort. Je n'aime pas quand on y va.

LON.--Je ne vois pas quel malheur y est arriv. On s'y amuse
toujours beaucoup.

SOPHIE.--Toi, tu t'y amuses, c'est possible; mais je te rponds
que je ne m'y suis pas amuse le jour que j'ai manqu touffer
dans le creux de l'arbre...

LON.--Oh! mais c'tait ta faute.

SOPHIE.--Je ne dis pas que ce n'tait pas ma faute; mais j'ai
manqu tout de mme d'y touffer.

LON.--Est-ce que tu tais bien mal dans cet arbre?

SOPHIE.--Comment, si j'y tais mal? Puisque je te dis que
j'touffais.

LON.--Tu ne pouvais pas touffer! Tu avais de l'air par le
haut.

SOPHIE, _avec impatience.--_Mais j'tais tout au fond, le corps
serr par l'corce.

LON.--Ah bah! Je m'en serais bien tir, moi.

SOPHIE.--En vrit! J'aurais voulu t'y voir.

LON.--Je n'aurais eu besoin du secours de personne pour en
sortir, je t'en rponds.

JEAN, _avec ironie.--_Tu te vantes, mon brave.

JACQUES.--Rien de plus facile que d'essayer: allons  la fort,
monte sur l'arbre, laisse-toi glisser au fond, nous ne t'aiderons
pas, et tu en sortiras tout seul. Veux-tu?

LON, _embarrass.--_Je le ferais certainement, si..., si...

JACQUES, _riant.--_Si quoi?

LON, _embarrass.--_Si je ne craignais d'effrayer mes cousines
qui pourraient croire... qui pourraient craindre...

JACQUES.--Craindre quoi? puisque tu es si brave.

LON.--Et pourquoi n'essayes-tu pas, toi qui me conseilles de le
faire?

JACQUES.--Parce que je crois, moi, que c'est trs dangereux, et
j'aurais peur.

LON, _avec ironie.--_Peur, toi qui fais toujours le brave, toi
qui te prcipites toujours au milieu des dangers qui n'existent
pas, pour te donner la rputation d'un Grard-tueur-de-lions. Tu
aurais peur, toi, Jacques le tmraire, le batailleur.

JEAN.--Oui, il aurait peur, prcisment parce qu'il a le vrai
courage, celui qui le porte  secourir les autres dans le danger,
et non pas  le braver inutilement.

LON.--Je vous prouverai bien, moi, que je suis plus courageux
que Jacques. Allons  la fort, je me glisserai dans le creux de
l'arbre... Seulement... il faut que je demande la permission 
papa.

JEAN.--Ha, ha! voil qui est bon! Ce sera une manire d'avoir
raison, car tu sais bien que papa ne te laissera pas faire.

LON.--Papa me laissera faire, s'il pense, comme moi, qu'il n'y
a aucun danger. Vous allez voir.

Lon, suivi de tous les enfants, alla vers la chambre de son papa,
qu'il trouva avec son oncle, M. de Traypi. Tous deux riaient en
demandant  Lon ce qu'il voulait.

LON.--Papa, je viens vous demander la permission d'aller dans
la fort du moulin avec mes cousines.

M. DE RUGS.--Pour quoi faire?

LON.--Papa, c'est pour entrer dans le creux de cet arbre dans
lequel Sophie prtend avoir touff l'autre jour.

M. DE RUGS, _souriant.--_Mais ne crains-tu pas, si tu entres
dans cet arbre, de ne plus pouvoir en sortir?

LON.--Papa, je ne le crains pas; pourtant, si vous me le
dfendez, je ne le ferai pas.

M. DE RUGS.--Non, non, je ne te le dfends pas; je te
recommande seulement d'tre prudent.

LON, _inquiet.--_Papa, si vous craignez le moindre accident, je
ne l'essayerai certainement pas; je serais bien fch de vous
causer quelque inquitude. Je dirai  mes cousines,  Jean et  ce
petit moqueur de Jacques, que vous ne trouvez pas la chose
raisonnable.

M. DE RUGS.--Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux.
J'irai mme avec vous pour tre tmoin de ton acte de courage...
inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui
t'accusent de poltronnerie.

LON, _abattu.--_Papa, je vous remercie... j'irai
certainement... je n'ai certainement pas peur... j'ai...
certainement... certainement... trs envie... de leur montrer...
qu'il n'y a pas de danger... Mais je crains que... maman ne soit
pas contente... ne permette pas...

M. DE RUGS, _impatient.--_Sac  papier! mon garon, tu n'as
pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne,
moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec
nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frre,
qui consentit en souriant.

Les enfants, qui taient rests  la porte de la chambre, taient
un peu inquiets. Mon oncle, dit Camille  M. de Rugs, ne
trouvez-vous pas que c'est imprudent  Lon d'entrer dans cet
arbre?

M. DE RUGS.--Chre petite, ton oncle de Traypi et moi nous
avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Lon
de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse  cet
acte de courage, qu'il n'excutera pas et que je ne laisserai pas
s'excuter. Il va tre assez puni par la peur qu'il aura pendant
toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois
comme il est ple!

CAMILLE.--Oh! mon oncle, il me fait piti; pauvre garon, comme
il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer
en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre.

M. DE RUGS.--Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette
leon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement
de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas
s'exposer  un pareil danger.

On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le
sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Lon, et tous
s'tonnaient que M. de Rugs lui permt de s'y exposer. Camille
alla de l'un  l'autre;  mesure qu'elle leur parlait, leur
tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur
gaiet; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Lon d'un
air malicieux; tous taient contents de cette punition inflige 
son mauvais caractre et  son manque de courage. Lon, qui
n'tait pas dans le secret, croyait marcher  la mort et restait
en arrire comme pour loigner le terrible moment; il allait
tristement, la tte basse, le visage ple; il rpondait par
monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa
bravoure. Quand il aperut de loin le chne qui pouvait tre son
tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un
courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva
par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres
continuaient leur route. M. de Rugs avait bien vu la manoeuvre de
Lon et le dit tout bas  M. de Traypi.

Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons
de l.

M. DE TRAYPI.--Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu
lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras dcid 
grimper sur l'arbre, je l'arrterai en te disant que le danger de
Sophie a t trs rel et trs grand.

On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commenaient 
s'apercevoir de la disparition de Lon, lorsqu'on entendit un cri
de terreur sortir du buisson o il tait cach. MM. de Rugs et de
Traypi s'apprtaient  courir de ce ct, lorsqu'ils virent sortir
prcipitamment du sentier Lon criant au voleur et suivi par un
homme misrablement vtu qui tenait un bton  la main.

L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en tant son vieux
chapeau. Qu'y a-t-il? dit M. de Rugs; qui tes-vous? qu'est-il
arriv  mon fils?

L'HOMME.--Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune
monsieur a t si effray. Tout ce que je sais, c'est que j'allais
au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit;
que, me sentant fatigu, je m'tais endormi au pied d'un arbre, et
qu'en m'veillant j'ai vu,  trois pas de moi, ce petit monsieur
blotti prs d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas
venir non plus une grosse vipre qui touchait presque  son pied.
Je n'avais pas le temps de le prvenir: au premier mouvement la
vipre l'aurait piqu; je ne fis ni une ni deux: je m'lanai sur
lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipre et fait son
coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme
s'il avait t saisi par le diable et il a couru comme si le
diable courait aprs lui.

M. de Rugs comprit trs bien que Lon avait cd  la frayeur.
Dj fort abattu par l'motion de la dernire heure, il n'avait
pas pu rsister  la terreur que lui causa cet enlvement si
brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand.

Pendant que M. de Rugs et M. de Traypi parlaient  Lon et lui
faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu,
rest au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le
regardait avec une surprise mle d'motion; elle cherchait 
recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir dj vu ce visage
brl par le soleil, cette figure franche et honnte; il lui
semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son ct, aprs
avoir regard successivement les enfants, avait arrt ses yeux
sur Sophie; l'tonnement se peignit sur son visage et fit place 
l'motion.

Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon,
mam'selle; mais n'tes-vous pas mam'selle Sophie de Ran?

--Oui, rpondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie... Je crois
aussi vous reconnatre, ajouta-t-elle en passant la main sur son
front... Mais... il y a si... longtemps... si... longtemps...
N'tes-vous pas... le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je
me souviens... le _Normand._

L'HOMME.--C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous
chapp au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa.

SOPHIE, _avec attendrissement.--_Papa m'a sauve, je ne sais
plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre
cousin Paul qui tait rest prs du capitaine.

L'HOMME.--Oh! mam'selle de Ran, que je suis donc heureux de
vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite
mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, tait pleine
de vie et de sant dans mon beau pays, dans ma chre Normandie?

Les enfants taient rests stupfaits de cette reconnaissance de
Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne
comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de
Ran. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini.

Lon paraissait trs honteux de ce qui s'tait pass. Il osait 
peine lever les yeux sur son pre, qui le regardait d'un air froid
et mcontent. Il fut donc trs satisfait de voir l'attention
gnrale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua
 interroger celui qu'elle appelait le _Normand._

SOPHIE.--Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul;
a-t-il pri avec le vaisseau?

L'HOMME.--Non, mam'selle de Ran. Quand le commandant vit que
les chaloupes s'taient loignes, que beaucoup de monde avait
pri, qu'il ne restait plus personne sur le btiment, il me gronda
de ne pas m'tre sauv avec les autres. Je lui dis que je ne
quitterais ni mon commandant ni mon btiment. Il me serra la main,
regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas
et se tenait coll contre lui.  notre tour, mon Normand, me
dit-il. Tchons de nous tirer de l; le btiment n'en a pas pour une
heure. Alors nous tnmes conseil; ce ne fut pas long: en dix
minutes nous avions fait un radeau; nous portmes dessus tout ce
que je pus ramasser de biscuit, d'eau frache et de provisions; le
commandant avait sa boussole, une hache passe  la ceinture. Nous
mmes  l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul
dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il
pouvait s'engloutir d'un moment  l'autre. J'avais mis des rames
sur le radeau, et je me mis  ramer. Le commandant essuya une
larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonn le
btiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il
examina les toiles qui commenaient  briller, et parut content.
Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand,
mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las,
je te relverai de faction.

SOPHIE.--Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il?

L'HOMME.--Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande
attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le
commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne
l'abandonnerait pas, qu'il fallait tcher de dormir. Moi, je
ramais avec le commandant, et nous rammes si bien, que vers le
jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je
vis que nous approchions de ce qui me parut tre une le. Nous
abordmes et nous trouvmes un joli pays vert et bois; et c'est
comme cela que le bon Dieu nous a sauvs.

SOPHIE.--Mais Paul n'est donc pas mort? O est-il? Qu'est-il
devenu?

L'HOMME.--Voil ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les
sauvages nous prirent et nous emmenrent. Plus tard ils emmenrent
le commandant et M. Paul d'un ct, et moi de l'autre. Je leur ai
chapp, et j'ai bien cherch mon brave commandant, mais je n'en
ai pas retrouv de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en
ont fait. Pour moi, je me suis sauv; j'ai vcu quatre ans dans
les bois; j'ai enfin t ramass par un vaisseau anglais. Ces
brigands m'ont ballott pendant six mois avant de me mettre 
terre; ils m'ont enfin dbarqu au Havre, et je suis revenu au
pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus
retrouvs, et je continue  battre le pays pour tomber sur leur
piste.

Pauvre Paul! dit Sophie en s'essuyant les yeux.

MM. de Rugs et de Traypi avaient cout avec un grand intrt le
court rcit du _Normand. _Pendant que ces messieurs
l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourrent
Sophie.

MARGUERITE.--Tu as donc fait naufrage?

MADELEINE.--Ta maman et ton papa se sont noys? Comment, toi,
as-tu t recueillie?

JACQUES.--Qui est ce Paul dont tu parles?

CAMILLE.--Comment ne nous as-tu jamais parl de cela?

LON.--Pourquoi cet homme t'appelle-t-il Mlle de Ran?

JEAN.--Je ne savais pas que tu eusses t si malheureuse, ma
pauvre Sophie.

Ils parlaient tous  la fois; Sophie rpondit  tous ensemble.

SOPHIE.--Oui, j'ai t trs malheureuse. Je n'en ai jamais parl
parce que papa et ma belle-mre m'avaient dfendu de jamais leur
rappeler le pass. J'ai fini par n'y plus penser moi-mme et par
l'oublier. J'avais  peine quatre ans quand tout cela est arriv.

JEAN.--Pourquoi le _Normand _t'appelle-t-il mademoiselle de
Ran?

SOPHIE.--Parce que c'tait mon nom quand je suis ne.

MARGUERITE.--Comment, quand tu es ne? Et comment as-tu pu
changer de nom depuis?

CAMILLE.--Attendez! Je me souviens, en effet, que lorsque nous
tions petites, nous allions chez toi; tu avais ton papa et ta
maman qui s'appelaient M. et Mme de Ran; et puis un oncle et une
tante, M. et Mme d'Aubert; le petit Paul d'Aubert tait ton
cousin.

SOPHIE.--Prcisment et, aprs trois ans d'absence, je suis
revenue avec ma belle-mre, Mme Fichini, et j'ai retrouv
Marguerite, que je ne connaissais pas et qui demeurait chez vous.

JACQUES.--Mais pourquoi t'appelles-tu Fichini?

SOPHIE.--Je ne sais pas bien; je crois que papa a t en
Amrique pour voir un ami d'enfance, M. Fichini, qui lui a laiss
une grande fortune  la condition qu'il prendrait son nom.
JACQUES.--C'est bien laid, Fichini; j'aime bien mieux de Ran.

SOPHIE.--Mais qu'est devenu mon pauvre Paul? D'aprs ce que m'a
dit le _Normand, _il est possible qu'il vive encore.

LON.--C'est impossible; depuis cinq ans!

JEAN.--Ce n'est pas du tout impossible, puisque le _Normand _est
revenu.

LON.--Le _Normand _n'est pas un enfant.

JEAN.--Mais Paul tait avec le commandant.

Mes enfants, dit M. de Rugs, s'approchant d'eux trs mu,
rentrons  la maison. Ne parlez pas  Mme de Rosbourg de la
rencontre que nous avons faite de ce brave homme. Je la prparerai
 le voir.

CAMILLE.--Pourquoi cela, mon oncle? Est-ce qu'il connat
Mme de Rosbourg?

M. DE TRAYPI.--Cet homme n'est autre que LECOMTE, matelot  bord
de la _Sibylle _avec le commandant de Rosbourg et...

--Avec mon pauvre papa! s'cria Marguerite. Oh! laissez-moi lui
parler, lui demander des dtails sur papa!

Le _Normand _s'approcha  un signe de M. de Traypi. Voici, lui
dit-il, la fille de votre commandant.

--La fille de mon commandant, de mon cher, vnr commandant!
s'cria le _Normand. _Et, saisissant Marguerite, il lui donna
trois ou quatre gros baisers avant qu'elle et le temps de se
reconnatre.

Pardon, mam'selle, dit-il en la posant  terre. C'est le premier
mouvement, a; je n'en ai pas t matre. Mon pauvre commandant!
Si je pouvais lui donner ma place!

Serait-il heureux d'avoir une si gentille demoiselle!

--Vous aimiez donc bien mon pauvre papa? lui dit Marguerite en
essuyant ses yeux pleins de larmes.

LECOMTE.--Si je l'aimais! si je l'aimais! Ah! mam'selle,
j'aurais donn mon sang, ma vie, pour mon brave commandant! Et de
penser que le bon Dieu l'avait sauv, et que sans ces gredins de
sauvages!...

--M. de Rugs a dit tout  l'heure que vous vous nommiez Lecomte,
dit Marguerite, et vous-mme vous disiez que vous cherchiez votre
femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle
Lucie?

LECOMTE.--Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze 
quinze ans  prsent. Est-ce que vous la connatriez par hasard?

MADELEINE.--Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont
elles qui demeurent dans la maison blanche.

 cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie.

Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit
M. de Rugs. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie
sans qu'elles y soient prpares, le saisissement peut les tuer.
Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous
croient mort, et qu'il faut les prparer tout doucement  vous
revoir.

LECOMTE.--C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis
bte, je n'ai plus ma tte. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que
Dieu est bon et comme il rcompense bien ma patience! Depuis cinq
ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et
ma fille. Et voil qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de
mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Ran...
N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et
mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a t cinq ans 
demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si prs, on ne
tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il
me semble que je ferais six lieues  l'heure!

Partons, rpondirent ensemble MM. de Rugs, de Traypi et tous
les enfants.

Camille et Madeleine racontaient  leurs cousins, tout en
marchant, comment elles avaient trouv dans cette mme fort du
moulin une petite fille dsole, parce que sa maman tait malade
et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et
tablies dans la maison blanche du village, quand elle avait
appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait
t embarqu sur le btiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie,
qui tait une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa
mre, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre
incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge
chez elle pendant que Lucie allait en journes pour coudre,
repasser, savonner.

Quand on fut arriv  l'entre du village,  cent pas de la maison
blanche, MM. de Rugs et de Traypi forcrent Lecomte  s'arrter;
les enfants restrent prs de lui pour le distraire et le retenir,
pendant que ces messieurs allaient prparer sa femme au retour de
son mari.

Lecomte attendait avec anxit le retour de ces messieurs; il
rpondait  peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune
fille de quatorze  quinze ans se trouva prs d'eux; elle venait
d'un chemin creux bord d'une haie qui aboutissait  celui o
attendaient Lecomte et les enfants.

Lucie, s'cria Marguerite.

--Lucie, quelle Lucie? demanda d'une voix basse et tremblante le
pauvre Lecomte, qui croyait reconnatre sa fille et dont le visage
tait d'une pleur effrayante.

--Bonjour mesdemoiselles, bonjour messieurs, dit Lucie faisant
une rvrence et les regardant tous avec surprise. Mon Dieu!
qu'avez-vous donc? ajouta-t-elle. Serait-il arriv un malheur?
Vous avez tous l'air si effray que cela me fait peur.

Camille fut la premire  se remettre. Non, Lucie, il n'est rien
arriv de malheureux; ne t'effraye pas, lui dit-elle.

--Mais pourquoi donc restez-vous tous sans me parler, avec un air
tout drle? _(Apercevant Lecomte:) _Ah! vous avez un tranger avec
vous? N'aurait-il pas besoin d'un verre de cidre et d'une crote
de pain? Est-ce cela qui vous embarrasse?

--Lucie! s'cria Lecomte d'une voix trangle par l'motion.
Lucie tressaillit, regarda l'tranger avec surprise; elle rougit,
plit.

Non, dit-elle, ce n'est pas possible... Je crois reconnatre...
Mais non, non... ce ne peut tre... Serait-ce?...

--Ton pre! s'cria Lecomte en s'lanant vers elle et la
saisissant dans ses bras.

--Mon pre! mon pre! rpta Lucie en se jetant  son cou.  mon
pre, quelle joie! quel bonheur! Mon pre, mon cher, mon bien-aim
pre!

Lucie versait des larmes de bonheur; Lecomte pleurait en couvrant
sa fille de baisers. Les enfants regardaient cette scne avec
attendrissement. Lecomte ne pouvait se lasser de regarder,
d'embrasser son enfant que six annes d'absence lui avaient rendue
plus chre encore. Lucie tait fort grandie et embellie, mais il
lui trouvait le mme visage.

Je t'aurais reconnue entre mille, lui dit-il. Et moi, comment as-tu
pu me reconnatre!

LUCIE.--Mon bon pre, vous n'tes pas bien chang non plus. J'ai
tant et si souvent pens  vous! C'est comme si vous tiez parti
de la veille.

Se souvenant tout  coup de sa mre:

Ah! ma pauvre mre! Ne voil-t-il pas que je l'oublie dans mon
bonheur de vous revoir! Vite, que je coure lui dire...

Et Lucie allait s'lancer vers la maison blanche, mais son pre
lui saisit le bras, et la retenant fortement:

Tu vas la tuer en lui apprenant mon retour sans mnagement. Ces
messieurs y sont; va voir si c'est bientt fait et quand il me
sera permis de serrer contre mon coeur ta mre, ma Lucie, ma chre
femme.

Lucie promit  son pre d'tre bien raisonnable, bien calme; et,
courant de toutes ses forces vers la maison, elle y entra toute
haletante, mais si joyeuse, si clatante de bonheur que sa mre la
regarda avec surprise.

Maman, chre maman, dit Lucie en se jetant  son cou, que je suis
contente, que je suis heureuse!

--Contente? heureuse?... Qu'y a-t-il donc?

Elle regarde avec inquitude Lucie qui ne peut retenir ses larmes,
puis MM. de Rugs et de Traypi.

Heureuse! et tu pleures? et ces messieurs me parlaient tout 
l'heure de bonheur, de retour... de... Ah! je crois comprendre! On
a des nouvelles!... des nouvelles... de ton pre!

Lucie ne rpondit pas; elle embrassait sa mre, riait, pleurait.

MADAME LECOMTE.--Mais rponds, rponds donc... Messieurs, par
piti, dites-moi... Lucie, parle! Ton pre?...

--Est prs de toi, ma femme, ma Franoise! s'cria Lecomte qui
avait suivi Lucie.

Il s'tait approch de la porte reste ouverte, il avait tout
entendu, et, n'ayant pu contenir son impatience, il s'tait lanc
vers sa femme quand il la crut suffisamment prpare  le revoir.
Il la saisit dans ses bras et poussa un cri d'effroi en la voyant
ple et inanime.

Lucie faisait sentir du vinaigre  sa mre, M. de Rugs la fit
tendre par terre et lui jeta quelques gouttes d'eau au visage.
Lecomte,  genoux prs d'elle, soutenait sa tte dans ses mains;
Lucie,  genoux de l'autre ct, frottait de vinaigre les tempes
de sa mre et en mouillait ses lvres.

Peu d'instants aprs, Franoise ouvrit les yeux, regarda Lucie,
lui sourit, puis, se sentant soutenue du ct oppos, elle tourna
la tte, regarda son mari, et, faisant un effort pour se soulever,
se jeta  son cou et sanglota.

Elle pleure, il n'y a plus de danger, dit M. de Rugs. Nous
sommes inutiles maintenant. Laissons-les  leur bonheur; la
prsence d'trangers ne pourrait que les gner. Et, sans faire
leurs adieux, ils sortirent de la maison blanche, fermant la porte
aprs eux et emmenant les enfants qui s'taient groups  l'entre
pour voir la scne de reconnaissance.

On parla peu au retour; chacun tait touch et attendri du bonheur
de ces braves gens. Les vnements si inattendus de la journe
avaient vivement impressionn les enfants; la rencontre de Lecomte
avait presque fait oublier la vanterie et la poltronnerie de Lon.
Sophie cherchait  rappeler ses souvenirs pour les raconter  ses
amis: son naufrage, la perte de sa mre, de son oncle et de sa
tante, de son cousin Paul qu'elle aimait comme un frre, les
dangers qu'elle avait courus, le second mariage de son pre, suivi
de si prs de la mort de ce dernier protecteur de son enfance, les
mauvais traitements de sa belle-mre, tous ces vnements se
reprsentrent si vivement  son souvenir, qu'elle ne comprit pas
comment elle avait pu les oublier et n'avait jamais prouv le
dsir d'en parler.

En approchant du chteau, MM. de Rugs et de Traypi recommandrent
encore aux enfants de ne pas parler  Mme de Rosbourg du retour de
Lecomte, avant qu'ils le lui eussent appris eux-mmes avec
mnagement, de crainte du saisissement que pouvait occasionner
cette esprance.

Car, dit M. de Traypi, il est trs possible que M. de Rosbourg et
Paul aient pu s'chapper de leur ct, comme l'a fait Lecomte.
D'aprs le peu qu'il m'a racont, les sauvages qui les ont pris ne
sont pas froces, et ils sont heureux de pouvoir enlever des
Europens qui leur apprennent beaucoup de choses utiles  leur vie
sauvage. Les enfants promirent de ne rien dire qui pt attrister
ou mouvoir Mme de Rosbourg, et ils rentrrent chez eux, Lon
heureux d'chapper aux reproches de son pre, tous les autres fort
proccups des esprances que devait veiller le retour de
Lecomte.


V. Le naufrage de Sophie.

Quand les enfants purent se trouver seuls, ils demandrent 
Sophie de leur raconter son naufrage.

Allons, dit Jacques, dans notre cabane; nous y serons bien
tranquilles, personne ne nous drangera, et nous ne craindrons pas
que Mme de Rosbourg nous entende.

Les enfants trouvrent l'ide bonne et coururent tous  leur petit
jardin. Jacques, qui avait couru plus fort que les autres, les
reut  la porte de sa cabane; chacun se plaa de son mieux, les
uns sur les chaises et les tabourets, les autres sur la table et
par terre. On avait install Sophie dans un fauteuil, et elle
commena au milieu d'un grand silence:

J'tais bien petite, car j'avais  peine quatre ans, et j'avais
tout oubli; mais,  force de chercher  me rappeler, je me suis
souvenue de bien des choses, et entre autres de la visite d'adieu
que je vous ai faite avec mon pauvre petit cousin Paul, maman et
ma tante d'Aubert.

CAMILLE.--Ton papa tait parti, je crois?

SOPHIE.--Il nous attendait  Paris. J'tais contente de partir,
de voyager. Maman me dit que nous monterions sur un navire. Je
n'en avais jamais vu, ni Paul non plus. Puis, j'aimais beaucoup
Paul, et j'tais bien, bien contente de ne pas le quitter. Je ne
me rappelle pas ce que nous avons fait  Paris; je crois que nous
n'y sommes rests que quelques jours. Puis nous avons voyag en
chemin de fer; nous avons couch dans un htel  Rouen, je crois,
et nous sommes arrivs le lendemain dans une grande ville qui
tait pleine de perroquets, de singes. J'ai demand  maman de
m'en acheter un; elle n'a pas voulu.

 Je ne me rappelle pas trop ce qui arriva sur le vaisseau; je me
souviens seulement d'un excellent capitaine, qui tait,  ce qu'il
parat, ton papa, Marguerite; il tait trs bon pour moi et pour
Paul aussi; il nous disait qu'il nous aimait beaucoup, et que nous
devrions bien rester avec lui et le prendre pour notre papa. Il y
avait aussi ce matelot que j'ai reconnu, et qu'on appelait le
_Normand; _je ne savais pas du tout que son nom ft Lecomte. Tout
le monde l'appelait le _Normand. _Le voyage dura trs longtemps.
Quand il pleuvait, c'tait ennuyeux, parce qu'on tait oblig de
rester dans des cabines basses et touffantes; mais, quand il
faisait beau, nous allions sur le pont, Paul et moi.

 Depuis deux jours il faisait un vent terrible; tout le monde
avait l'air inquiet; ni le capitaine ni le _Normand _ne
s'occupaient plus de Paul ni de moi; maman me tenait prs d'elle;
ma tante d'Aubert gardait aussi Paul, quand tout  coup j'entendis
un craquement affreux, et en mme temps il y eut une secousse si
forte, que nous tombmes tous  la renverse. Puis j'entendis des
cris horribles; on courait, on criait, on se jetait  genoux. Papa
et mon oncle coururent sur le pont, maman et ma tante les
suivirent. Paul et moi, nous emes peur de rester seuls et nous
montmes aussi sur le pont. Paul aperut le capitaine et
s'accrocha  ses habits; je me souviens que le capitaine avait
l'air trs agit; il donnait des ordres. J'entendis qu'on criait:
_Les chaloupes  la mer! _Le capitaine nous vit. Il me saisit dans
ses bras, m'embrassa et me dit: Pauvre petite, va avec ta maman.
Puis il embrassa Paul et voulut le renvoyer. Mais Paul ne voulait
pas le lcher. Je veux rester avec vous, criait-il; laissez-moi
prs de vous.

 Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint
me prendre dans ses bras et qu'il cria: Arrtez! arrtez! la
voici, je l'ai trouve. Il courait et il voulut sauter avec moi
dans une chaloupe o taient maman, ma tante et mon oncle, mais il
n'en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais: Maman,
maman, attendez-nous! Papa restait l sans dire un mot. Il tait
si ple que j'eus peur de lui. Je n'ai pas oubli les cris de ma
pauvre maman et de ma tante d'Aubert quand la chaloupe est partie.
J'entendais crier: Sophie! Paul! mon enfant! mon mari! Mais cela
ne dura pas longtemps, car tout d'un coup une grosse vague vint
les couvrir. J'entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien.
Maman tait disparue; tous avaient t engloutis par la vague.
Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.

JEAN.--Pauvre Sophie! Comment as-tu pu te sauver?

SOPHIE.--Je ne sais pas du tout comment a fait papa; le
capitaine lui a parl; ils ont embrass Paul tous les deux; le
capitaine a dit: Je vous le jure! puis le _Normand _a aid papa
 descendre avec moi dans un norme baquet qui tait sur la mer.
J'appelais Paul et je pleurais; je voyais mon pauvre Paul qui
pleurait aussi, et le capitaine qui le tenait dans ses bras et
l'embrassait. Puis les vagues nous ont entrans. Je me suis
endormie et je ne me souviens plus bien de ce qui est arriv. Papa
me donnait de l'eau qu'il avait dans un petit tonneau, et du
biscuit; je dormais, car je m'ennuyais beaucoup. Papa pleurait ou
restait triste et ple, sans parler.

Un jour, je me suis trouve, je ne sais pas comment, sur un autre
vaisseau. Papa a t malade; je m'ennuyais, j'tais triste de ne
pas voir maman et mon cher Paul. Depuis, papa m'a dit que ce
pauvre Paul avait t noy avec le capitaine et le _Normand,
_parce qu'ils taient rests sur le vaisseau, qui s'tait perdu en
se cognant contre un rocher. D'aprs ce que nous a dit le
_Normand, _j'espre que Paul et le bon capitaine se sont sauvs
comme papa et moi.

Sophie pleurait en terminant l'histoire de son naufrage; tous ses
amis pleuraient aussi.

LON.--Mais tout cela ne nous explique pas pourquoi tu
t'appelles FICHINI au lieu de RAN.

SOPHIE.--J'ai oubli beaucoup de choses, parce que papa m'a
dfendu de jamais lui parler de ce naufrage, de ma pauvre maman,
et de lui faire aucune question sur son mariage avec ma belle-mre.
Mais, en rappelant mes souvenirs, voici ce que j'ai trouv:
Quand nous sommes arrivs en Amrique, o nous allions, nous avons
t demeurer chez un ami de papa, M. Fichini, qui tait mort; mais
j'ai entendu parler devant moi d'un testament par lequel il
laissait  papa et  ma tante d'Aubert toute sa fortune, 
condition qu'il prendrait son nom et qu'il garderait chez lui et
n'abandonnerait jamais une orpheline que M. Fichini avait leve.
Papa tait si triste qu'il ne s'occupait pas beaucoup de moi.
Cette orpheline, qui s'appelait Mlle Fdora, soignait beaucoup
papa et me tmoignait aussi beaucoup d'amiti. Quelque temps
aprs, papa l'a pouse, et alors elle a chang tout  fait de
manires; elle avait des colres contre papa qui la regardait de
son air triste, et s'en allait. Avec moi elle tait aussi toute
change; elle me grondait, me battait. Un jour, je me suis sauve
prs de papa; j'avais les bras, le cou et le dos tout rouges des
coups de verges qu'elle m'avait donns. Jamais je n'oublierai le
visage terrible de papa quand je lui dis que c'tait ma belle-mre
qui m'avait battue. Il sauta de dessus sa chaise, saisit une
cravache qui tait sur la table, courut chez ma belle-mre, la
saisit par le bras, la jeta par terre et lui donna tant de coups
de cravache qu'elle hurlait plutt qu'elle ne criait. Elle avait
beau se dbattre, il la maintenait avec une telle force d'une main
pendant qu'il la battait de l'autre, qu'elle ne pouvait lui
chapper. Quand il la laissa relever, elle avait un air si mchant
qu'elle me fit peur. Tous les coups que vous m'avez donns,
s'cria-t-elle, je les rendrai  votre fille.

--Chaque fois que vous oserez la toucher pour la maltraiter, je
vous cravacherai comme je l'ai fait aujourd'hui, madame, rpondit
papa.

 Il sortit, m'emmenant avec lui. Quand il fut dans sa chambre, il
me prit dans ses bras, me couvrit de baisers, pleura beaucoup.

 Mais, ajouta Sophie en pleurant, dans la nuit, il fut pris d'un
vomissement de sang,  ce que m'ont dit les domestiques, et il
mourut le lendemain, me tenant dans ses bras et me demandant
pardon.

 Depuis ce malheureux jour, continua Sophie aprs quelques
minutes d'interruption et de larmes, vous ne pouvez vous figurer
combien je fus malheureuse. Ma belle-mre tint la promesse qu'elle
avait faite  papa, et me battit avec une telle cruaut que tous
les jours j'avais de nouvelles corchures, de nouvelles
meurtrissures.

CAMILLE, _l'embrassant.--_Oui, ma pauvre Sophie, deux fois nous
avons t tmoins de la mchancet de ta belle-mre, et c'est une
des raisons qui nous ont attaches  toi.

JEAN.--Cette mchante femme! Si je la voyais, je l'assommerais!
Je suis enchant que ton papa l'ait si bien cravache; elle
l'avait bien mrit.

SOPHIE.--Oui, mais elle me l'a fait bien payer, je t'assure.

MADELEINE.--Et que faisais-tu toute la journe?

SOPHIE.--Je m'ennuyais; je pleurais souvent. Ce qui m'tonne,
c'est que vous ne m'ayez jamais parl de maman, de papa, ni de
Paul.

CAMILLE.--Tu sais que nous ne te voyions pas bien souvent. Nous
savions bien que vous tiez tous partis, mais, ne te voyant plus,
nous n'y avons plus pens. Je me souviens qu'une fois maman nous a
dit: Vous allez bientt revoir votre petite voisine Sophie; elle
s'appelle maintenant Fichini au lieu de Ran; mais ne lui parlez
jamais ni de son papa ni de sa maman, qui sont morts, ainsi que
son cousin, sa tante et son oncle. Elle a une belle-mre avec
laquelle elle vit et qui doit nous l'amener un de ces jours.
C'est pourquoi nous ne t'en avons jamais parl, et j'avoue que je
n'y ai mme plus pens, puisque je ne devais pas en parler.

MADELEINE.--Mais toi-mme, pourquoi ne nous as-tu jamais racont
tout cela depuis trois ans que nous sommes ensemble?

SOPHIE.-- force de n'en pas parler, je n'y ai plus pens, et je
l'avais pour ainsi dire oubli. La vue du _Normand _et le peu
qu'il m'a racont ont tout rappel  ma mmoire; je me suis
souvenue de ce que j'avais si bien oubli. Mme tout  l'heure, en
vous racontant mon naufrage et le mariage de papa, beaucoup de
choses me sont revenues, et  prsent je crois voir ce bon
capitaine embrassant Paul qui pleurait et lui tenait les mains et
le visage ple et dsol de mon pauvre papa. Je crois entendre les
cris de maman et de ma tante quand la chaloupe s'est loigne et
puis quand elle s'est enfonce dans la vague. Un autre souvenir
qui m'est revenu aussi depuis que j'ai vu le _Normand, _c'est la
mort de papa et la scne de la veille. C'est singulier qu'on
puisse si bien oublier pendant des annes ce dont on se souvient
si clairement aprs.

Le rcit de Sophie avait t long; on s'tonnait au salon de leur
absence. M. de Rugs avait profit de ce temps pour prparer
Mme de Rosbourg  revoir Lecomte et  accueillir l'espoir du
retour du commandant de Rosbourg, retour presque miraculeux, sans
doute, mais enfin possible, comme celui de Lecomte. Aprs deux
heures de larmes et d'agitation, entremles d'esprance et de
bonheur, elle pria M. de Rugs de lui amener le lendemain le
_Normand _dans son salon particulier; elle voulait le voir seul,
lui parler sans tmoins. Quand les enfants rentrrent, elle vit
qu'ils avaient tous pleur; elle appela Marguerite, la serra
contre son coeur et lui dit:

Tu sais?... tu sais que ton cher papa peut revenir encore? Viens
avec moi, mon enfant; viens  l'glise prier Dieu pour ton pre et
lui demander de nous le rendre.

SOPHIE.--Me permettez-vous de vous accompagner, madame? Je
prierai aussi pour ce bon commandant qui m'aimait et pour mon
pauvre Paul!

Mme de Rosbourg ne lui rpondit qu'en l'embrassant tendrement et
en lui prenant la main pour l'emmener. Tous les enfants
demandrent  joindre leurs prires  celles de Mme de Rosbourg.
Mme de Fleurville, qui accompagnait son amie, y consentit, et tous
allrent  l'glise prier pour le retour des pauvres naufrags. Au
retour, ils trouvrent M. de Traypi faisant sa malle:

Je pars pour Paris, dit-il. Je veux aller au Ministre de la
Marine; peut-tre y apprendrai-je quelque nouvelle. Je leur dirai
le retour de Lecomte et la captivit de M. de Rosbourg et du petit
Paul. Qui sait, peut-tre aurai-je de bonnes nouvelles  vous
donner.

--Que vous tes bon et que je vous remercie, mon ami! dit
Mme de Rosbourg les larmes aux yeux. Le bon Dieu me protge
puisqu'il me donne des amis tels que vous. Puisse-t-il me protger
jusqu' la fin et me rendre mon cher mari!

Le lendemain, de bonne heure, on frappait doucement  la porte de
Mme de Rosbourg.

Entrez, dit-il d'une voix mue.

La porte s'ouvrit; Lecomte entra; il osait  peine lever les yeux
sur Mme de Rosbourg, qui, ple et tremblante, s'avanait pourtant
avec rapidit vers lui. Elle voulut lui parler, l'interroger; les
larmes lui couprent la parole; elle prit les grosses mains
rugueuses de Lecomte et les serra dans les siennes.

LECOMTE.--Madame, ma chre dame, je devrais tre  vos pieds
pour vous remercier de tout ce que vous avez fait pour ma femme et
mon enfant!

Tout en parlant, il l'avait respectueusement soutenue et place
sur un fauteuil. Mme de Rosbourg sanglotait. Pardonnez-moi...
cette faiblesse... dit-elle d'une voix entrecoupe par ses
sanglots. La vue de l'ami dvou, du compagnon de mon mari, m'a
t tout courage. Mais... je saurai me vaincre... ayez patience...
quelques minutes encore... et je pourrai vous interroger, savoir
de vous quelles doivent tre mes craintes, quelles peuvent tre
mes esprances.

LECOMTE.--Vous tes une brave dame, allez; tout  fait digne de
lui. Ce pauvre cher homme! Lui aussi, il pleurait en parlant de
vous et de sa petite. Il s'en cachait, mais je l'ai vu souvent
essuyer ses yeux quand il parlait de vous deux. Ah! c'est qu'il ne
lui tait pas facile de se cacher de moi. Je l'aimais tant que je
ne le perdais jamais de l'oeil. Quand ces satans sauvages m'ont
embarqu dans leur satane barque, je leur en disais des injures,
tout garrott que j'tais. Mon pauvre commandant! Faut-il qu'ils
m'aient enlev sans que j'aie pu seulement couper bras, jambes et
ttes pour le dlivrer!

Ce discours donna  Mme de Rosbourg le temps de se remettre. Aprs
avoir affectueusement remerci Lecomte de son attachement pour
M. de Rosbourg, elle l'interrogea sur tous les dtails de leur
naufrage, de leur dbarquement, de leur capture par les sauvages,
de leur sparation, M. de Rosbourg et Paul ayant t gards par
une bande de ces sauvages, tandis que Lecomte se trouvait emmen
par une autre bande. Aprs l'avoir entendu pendant deux heures et
avoir caus avec lui des chances probables de l'vasion de
M. de Rosbourg, elle conut l'espoir fond de l'existence de son
mari et de son retour.

Merci, mon brave Lecomte, lui dit-elle en le congdiant. Jamais
je ne pourrai assez vous tmoigner ma reconnaissance de
l'attachement, du dvouement que vous avez montrs  mon mari. Je
suis doublement heureuse d'avoir pu tre utile  votre digne femme
et  votre excellente Lucie.

--Pardon, si j'interromps madame, s'cria vivement Lecomte.
Utile! vous appelez cela utile? Mais vous avez t une providence
pour elles; vous les avez sauves de la mort, tires de la misre;
vous les avez soutenues, nourries; vous avez fait apprendre un
tat  ma Lucie; vous avez t leur sauveur et le mien. Oh! chre
dame,  moi, oui,  moi,  vous honorer comme une providence, 
vous remercier  genoux.


VI. Une nouvelle surprise.

M. de Traypi tait parti depuis deux jours; on attendait avec
impatience son retour, ou tout au moins une lettre de lui. Pendant
ces deux jours, Mme de Rosbourg et Marguerite, suivies de toute la
bande d'enfants, avaient t matin et soir passer quelques heures
 la maison blanche. Mme de Rosbourg avait fait faire un
habillement complet  Lecomte et avait donn  Franoise l'argent
ncessaire pour le monter en linge, chaussures et vtements. Elle
aimait  voir les visages radieux de Franoise, de Lucie et de
Lecomte, depuis leur runion; elle esprait de la bont de Dieu
pour elle-mme un pareil bonheur. Elle ne cessait de questionner
Lecomte sur son mari, sur son naufrage, sur ses chances de salut
et de retour. Lecomte, heureux de parler de son commandant,
racontait sans jamais se lasser et ne permettait pas mme  sa
femme de l'interrompre. Lucie jouait pendant ce temps avec les
enfants, leur montrait  tresser des paniers avec des joncs, 
faire des colliers et des bracelets avec des coquilles de
noisettes ou des glands vids et dcoups  jour. Ils aidaient
Lucie  bcher et arroser le jardin,  cueillir les fraises, les
groseilles, les framboises. Marguerite s'chappait souvent pour
dire un mot d'amiti  Lecomte, pour couter ce qu'il disait de
son papa dont elle n'avait aucun souvenir, mais qu'elle aimait 
force d'en avoir entendu parler  sa maman. Lecomte baisait les
petites mains de Marguerite, quelquefois mme il baisait ses
belles boucles noires ou ses joues roses et poteles.

Mon pauvre commandant, disait-il en soupirant, serait-il heureux
de vous revoir!

L'aprs-midi du troisime jour, Mme de Rosbourg et les enfants
rentraient, aprs avoir pass deux heures chez Lecomte et
Franoise. En approchant du perron, elle crut reconnatre
M. de Traypi. Impatiente de savoir s'il lui rapportait des
nouvelles de son mari, elle hta le pas, et, montant rapidement
les marches du perron, elle se heurta contre... M. de Rosbourg
lui-mme. Tous deux poussrent ensemble un cri de bonheur;
Mme de Rosbourg tomba dans les bras de son mari en sanglotant et
en remerciant Dieu. Elle ne pouvait croire  son bonheur. Elle
embrassait son mari; elle le regardait pour s'assurer que c'tait
bien lui; son coeur dbordait de joie. Aprs les premiers instants
de joyeux saisissement, M. de Rosbourg, sans quitter sa femme,
regarda les enfants groups autour d'eux et chercha  reconnatre
sa petite Marguerite; ses yeux s'arrtrent sur Sophie.

Sophie! s'cria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de
Ran. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il,
Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune
si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?

Marguerite, pour toute rponse, se jeta dans les bras de son pre
qui l'embrassa tant et tant que ses joues en taient cramoisies.

Quand il eut recommenc cent et cent fois  embrasser sa femme et
son enfant, il s'avana vers Sophie, et, la prenant dans ses bras,
il l'embrassa deux ou trois fois.

Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle!
O est son pre? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?

--Mon bon commandant, rpondit Sophie, je vous expliquerai tout
cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en
baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher
Paul, o est-il? Vit-il encore?

M. DE ROSBOURG.--Paul est un grand et beau garon, ma chre
enfant; il est ici; il dballe et range nos affaires.

SOPHIE.--Oh!... que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans
quelle chambre est-il, que je coure le chercher?

M. DE ROSBOURG.--Prs de celle de ma femme; c'est celle qu'on
m'a donne et o Paul a mont mes effets.

Sophie courut  cette chambre; on entendit des cris de joie, des
gambades, des rires et bientt on vit accourir Sophie entranant
Paul, un peu honteux de se trouver en prsence de tous ces visages
inconnus.

Viens, mon garon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des
sauvages; pas de danger  courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi,
 aller en avant, jamais en arrire. En avant donc et embrasse tes
amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis...
Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en
pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront
leurs noms aprs.

La mle fut gnrale; tout le monde s'embrassait en riant. La
belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait dj sduit tous
les enfants; l'air dtermin de Paul, sa taille leve, son
apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposrent
en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en
riant avec sa femme; Sophie prsenta Paul  tous ses amis.

Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est
elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus
amuse et dispute; nous te raconterons tout cela. Voici mes
chres amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les
appelle les petites filles modles. Voici notre petit ami Jacques
de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugs, qui
a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le
courage et la bont. Voici enfin son frre, qui s'appelle Lon et
qui est notre an  tous; il a treize ans.

Paul ne tarda pas  se mettre  l'aise avec ses nouveaux amis.
Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui tait arriv; il
promit de tout raconter quand on serait un peu plus pos. Il parla
de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui
touchrent Marguerite jusqu'aux larmes.

MARGUERITE.--Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous
aimerai bien aussi.

PAUL.--Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout
court et pas monsieur.

MARGUERITE.--Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous
connatrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est
si gnant de dire _vous!_

PAUL.--Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te
connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi.

MARGUERITE.--Et Sophie ne m'a jamais parl de toi.

PAUL.--Comment, Sophie, tu m'avais oubli?

SOPHIE, _tristement.--_Oubli, non, mais tu dormais dans mon
coeur et je n'osais pas te rveiller. Je t'avais cru mort, et puis
j'ai t si malheureuse que je suis devenue goste et je n'ai
pens qu' moi; j'ai perdu l'habitude de penser au pass et  ceux
qui m'avaient aime.

JEAN.--Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et
trs bonne; elle dit toujours du mal d'elle-mme. Pauvre Sophie,
elle vous racontera ses trois annes de malheur.

Jacques s'avana vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds
pour l'embrasser, il lui dit:

Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma
petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protgerons  nous
deux quand elle en aura besoin.

Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'tre son ami
dvou et celui de Marguerite.

Lon ne disait rien; il semblait piqu de ce que Sophie n'avait
ajout aucune rflexion aimable en le nommant. Il se laissa
pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et
attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier,
que le temps et augment leur intimit. Bientt on entendit
sonner le dner; chacun s'apprta  se rendre au salon.
Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuye sur le bras de son mari
qui tenait sa petite Marguerite par la main.

La joie, le bonheur taient sur tous les visages; Sophie et Paul
avait mille choses  se demander. Sophie parla tant et tant, qu'
la fin de la journe elle lui avait racont tous les vnements
importants de sa vie depuis leur sparation. Les enfants firent
promettre  Paul de leur raconter  tous ensemble ce qui lui tait
arriv depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la mme promesse 
ces dames et  ces messieurs.

SOPHIE.--Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arriv
ici,  Fleurville?

PAUL.--Avec M. de Traypi, que le commandant a trouv au
Ministre comme il arrivait lui-mme pour annoncer son retour et
expliquer sa longue absence. Nous tions  Paris depuis une
demi-heure, le commandant trs impatient de revoir sa femme et
Marguerite, qu'il ne savait trop o chercher ni o trouver, et moi
trs tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie
et encore moins ici. Je croyais que tu avais d prir avec ton
papa, dans cette vilaine caisse o l'on t'avait mise par une
tempte si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.

SOPHIE.--Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que
je t'ai su vivant et chez les sauvages.

PAUL.--Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? O cela? O
est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dvou! Nous
l'avons bien regrett, et nous pensions que les sauvages l'avaient
tu.

SOPHIE.--Il y a trois jours seulement que le _Normand _est
revenu, aprs s'tre chapp de chez les sauvages et aprs vous
avoir cherchs et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons
rencontr, par hasard, dans la fort.

PAUL.--Brave homme! Que je serai content de le revoir!

MARGUERITE.--Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons
le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il
l'aime!... il l'aime! autant que maman et moi.

JACQUES.--Et aprs tu nous raconteras tes aventures. Tu es rest
cinq ans chez les sauvages?

PAUL.--Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il
est trop tard pour commencer.

--Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel
ami Paul doit tre fatigu...

M. DE ROSBOURG, _interrompant.--_Paul fatigu! Il en a fait bien
d'autres avec moi! Nous avons pass des nuits et des jours 
travailler,  marcher,  veiller. Il est maintenant robuste comme
un vrai marin.

--Mais les ntres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si
terrible ducation, cher commandant, rpondit en souriant
Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une
part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle
besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de
force  lutter avec Paul.

M. de Rosbourg ne rpondit que par un salut gracieux, et, attirant
 lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.

Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou,
que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher!

--Je vais prolonger la soire en montant jusque chez toi, mon
enfant, rpondit M. de Rosbourg.

Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre,
 la grande joie de Marguerite qui rptait en l'embrassant:

Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.

M. DE ROSBOURG.--En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle?

--Maman disait que vous tiez le plus beau et le meilleur des
hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait
pas tre heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore.
Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais
quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et
m'embrassait.

Tout en causant, Marguerite s'tait dshabille. Pour finir, elle
se jeta au cou de son pre, qui, vaincu par son motion, la serra
dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite
effraye lui demanda:

Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi?

--Mon enfant, ma Marguerite chrie, c'est le bonheur qui fait
couler mes larmes; c'est la joie!

Quand il releva son visage baign de larmes, elle tait endormie.
Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc
et pur, lui donna sa bndiction paternelle, et sortit en se
retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite
figure dormant si paisiblement et si gracieusement.


VII. La mer et les sauvages.

Le lendemain on se runit plus tt que d'habitude. Les enfants
firent honneur  un premier djeuner, que Paul mangea avec
dlices, s'extasiant sur la bont du lait, l'excellence du beurre
normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et
il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant
qui lui tenait lieu de pre. L'excellent M. de Rosbourg, non moins
heureux que Paul, rpondait  ses regards par un sourire
affectueux.

On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main
du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un  Paul,
une douzaine  Marguerite; il fit un signe de tte amical 
Sophie, et il offrit le bras  Mme de Fleurville pour la ramener
au salon. La journe se passa  faire connaissance; on mena Paul
voir toute la maison, le potager, la ferme, les curies, le parc,
le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire
tous ensemble une visite  Lecomte. En apercevant son commandant,
il faillit tomber  la renverse. M. de Rosbourg lui tmoigna une
grande amiti et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de
faon  l'avoir toujours prs de lui. Aprs dner les enfants
demandrent  Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde
se groupa autour de lui, et il commena ainsi:

Sophie vous a racont notre naufrage; mais elle ne sait pas
comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons rests sur le
vaisseau qui allait prir; M. de Rosbourg me l'a expliqu depuis.
Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont monts sur le pont,
nous laissant en bas dans la chambre, on avait dj mis  la mer
les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prt 
s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la premire
chaloupe et ordonna  ses gens d'enlever les personnes qui
restaient et de les sauver de gr ou de force en les faisant
passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevrent maman et
ma tante malgr leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous
chercher; on leur dit que nous tions dj embarqus. Dans le
tumulte et la frayeur du naufrage, c'tait vraisemblable. On les
jeta dans la chaloupe o ils trouvrent maman et ma tante qui nous
appelaient  grands cris. Papa voulut s'lancer sur le vaisseau,
on le retint de force; mon oncle cria: Attendez-moi! et remonta
sur le btiment. Il ne me vit pas; j'tais derrire le commandant;
mais il aperut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut  la
chaloupe; on avait dj coup la corde qui la retenait au
vaisseau, et, sans couter ses supplications et les cris de ma
pauvre tante, ils s'loignrent. Leur chaloupe, trop charge, fut
presque immdiatement engloutie par une vague norme avant que mon
oncle l'et perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me
sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui
reprsenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une
planche ou un morceau de mt bris.

 Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien
qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et
M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur
lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il
passa une hache  sa ceinture et  celle du commandant, pensa aux
rames,  la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras
du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi
triste que mon oncle m'avait regard en me quittant; et, quand le
vaisseau acheva de se briser et fut enlev par les vagues, je vis
pour la premire fois des larmes dans les yeux de mon cher
commandant. Il se dtourna, passa le dos de sa main sur ses yeux
et reprit tout son courage.

 Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses
genoux en me disant: Dors, mon garon, dors sur les genoux de ton
pre, tu seras  l'abri des vagues; appuie ta tte sur ma
poitrine. Je craignais de le fatiguer; il me prit la tte et
l'appuya de force sur son paule. Je ne voulais pas m'endormir,
mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes aprs je
dormais profondment. Je m'veillai au jour; ce bon M. de Rosbourg
n'avait pas boug pour ne pas m'veiller, et, craignant que je
n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant
les mains, je sentis qu'elles taient raides de froid. Je le priai
de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud.

--Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence  chauffer; la
lune tait moins agrable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable
de lune ne donne pas beaucoup de chaleur.

 Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non
sans quelque peine sur ses paules glaces. Le vent nous poussait
vers la terre, mais nous emes de la peine  aborder parce qu'il y
avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser,
et il fallut toute l'habilet de M. de Rosbourg et du brave
Normand pour que notre pauvre petit radeau ne ft pas mis en
pices. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand
redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvmes sur le
sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le
rivage  l'abri des vagues. Le Normand roula  terre le tonneau
d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le
radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: Paul,
tu es mon fils! je suis ton pre, le seul qui te reste en ce
monde; et je jure que je serai ton pre tant que je vivrai. Il a
bien tenu parole, ce bon et cher pre; vous le verrez bien par la
suite de mon histoire.

 Aprs avoir fait un maigre djeuner de biscuit et d'eau, nous
allmes tous les trois  la recherche d'un abri pour y dposer nos
provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui
paraissaient former un bois. Le soleil commenait  piquer; le
commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gtt avant que
nous eussions dcouvert une source; aid du Normand, il le poussa
 l'ombre d'un rocher un peu creus par le bas. Il me proposa de
me mettre l pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois
pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits;
mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le
chemin tait difficile. Le Normand marchait en avant et brisait
avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empchaient
d'avancer. Je commenais  me repentir de les avoir suivis, quand
le commandant, voyant mes bras tachs de sang, me prit sur ses
paules malgr ma rsistance. Le Normand voulut me porter, mais le
commandant lui dit: Tu as une tche plus rude que la mienne, en
marchant en avant et en me frayant un passage aux dpens de ta
peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garon! Et puis
est-ce qu'un enfant pse jamais trop sur les paules de son pre?
Le Normand obit et marcha en avant. Je me repentis bien plus
encore de n'tre pas rest sous mon rocher quand je vis mon pauvre
pre tremp de sueur et plier malgr lui sous mon poids. Je lui
demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de
me glisser de dessus ses paules, il me retint d'une main de fer
et me dit: N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.
Nous avancions lentement; nous mmes plus d'une heure  arriver 
cette fort, car c'en tait une. Le terrain y tait assez doux et
uni. Le commandant me posa  terre, nous nous assmes  l'ombre de
ces grands arbres qui taient des palmiers-cocotiers et des
palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco
et aussi des dattes tombes des palmiers. Le commandant ouvrit une
noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutt le lait
qu'elle contenait: c'tait frais et dlicieux; puis il me fit
manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je
regrettai amrement que ma pauvre Sophie ne pt pas en goter avec
moi. Sophie avait toujours t de moiti dans tous mes plaisirs,
dans tous mes projets, dans toutes mes sottises mme, car
j'excutais ses ides qui n'taient pas toujours heureuses, il
faut le dire. Et maintenant, je me la reprsentais dans ce vilain
baquet qui sautait sur ces normes vagues, et je croyais bien
qu'elle tait engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je
m'aperus que mon pre me regardait boire et manger, et ne
mangeait pas lui-mme: Et vous, pre? lui dis-je. Prenez, vous
avez chaud, vous avez soif.--Ne t'occupe pas de moi, mon cher
enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la
soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et
boire de bon apptit.--Oh! pre, je n'ai plus faim ni soif, si
je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, o
est-il?--Il est all chercher d'autres noix, s'il peut en
trouver.

 Je refusai de toucher  ce qui restait, et je priai si
instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il
finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lvres dessches
par la soif se tremper dans le lait si rafrachissant des noix de
coco. Quelque temps aprs, le Normand revint, apportant encore
quelques noix et des dattes fraches. Nous nous en rgalmes tous
les trois. Je me sentais fatigu par la chaleur. Je voyais les
yeux du commandant se fermer malgr lui. Le bon Normand paraissait
aussi fatigu; je demandai si je pouvais dormir. Dors, mon ami,
rpondit mon pre, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a t
rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, tends-toi
prs de nous et tchons d'oublier en dormant. Le Normand obit;
il s'tendit  ma gauche; le commandant s'tait couch  ma
droite. Deux minutes aprs, je dormais profondment. Je crois que
j'avais dormi longtemps, car en m'veillant je sentis la fracheur
du soleil couchant.

 La faim se faisait sentir, je demandai  manger. Nous
t'attendions pour dner, me dit mon pre. Le couvert est mis, ici
 ct! Viens voir notre salle  manger. Je le suivis; il me mena
dans un fourr o il avait fait avec sa hache, aid du Normand et
pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y
avait comme une grande salle, taille aussi dans le fourr. Ils
avaient tendu par terre d'normes feuilles de palmier-dattier et
de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table,
taient plusieurs noix de coco ouvertes et une espce de pommes de
terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour
les saler; une norme coquille lui avait servi de casserole. Il
avait t chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et
avait rapport en mme temps la coquille et l'eau sale. Mon
pauvre pre, de son ct, avait travaill  notre logement, au
lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis  terre entre eux,
et nous mangemes tous avec un apptit qui faisait honneur au
cuisinier. Comme nous achevions notre dner, un bruit singulier se
fit entendre. Mon pre se releva d'un bond; le Normand lui fit
signe de ne pas bouger. Ils coutaient avec une anxit qui me fit
peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit
tout bas: Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui
dbarquent. Ce mot de sauvages glaa mon sang dans mes veines; je
me voyais dj mang avec mon pauvre pre et le bon Normand. Le
commandant, me voyant trembler, chercha  me rassurer par un
sourire et me dit encore tout bas: N'aie pas peur, mon ami: tous
les sauvages ne sont pas si mchants. Mais, comme nous ne les
connaissons pas, restons tranquilles pour leur chapper. Pendant
que je te garderai, le Normand va tcher de les reconnatre; il
saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous
montrer. Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se
mettre  plat ventre et se traner ainsi dans le fourr en prenant
les plus grandes prcautions pour ne pas faire de bruit et pour ne
pas tre vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourr
il coupa des branches et des ronces et les piqua  l'entre de
notre alle pour la bien cacher  la vue des sauvages. Mon pre me
fit quitter la cabane et me trana avec lui dans un massif de
jeunes cocotiers;  mesure que nous passions, il avait soin de
relever les branches et les herbes foules par nous, pour enlever
toute trace de notre passage. Peu de temps aprs le dpart du
Normand, nous entendmes les sauvages courir de ct et d'autre et
s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant
tout prs de mon pre qui me serrait contre son coeur et me
faisait signe de me taire.

 Un cri gnral des sauvages nous fit voir qu'ils avaient
dcouvert notre alle; l'instant d'aprs, ils se prcipitaient
dans la salle que mon pauvre pre avait faite avec tant de peine.
Je crus voir sur son visage une vive inquitude; le Normand ne
revenait pas; les sauvages l'avaient-ils dcouvert et fait
prisonnier?  chaque minute nous nous attendions  les voir
apparatre. Une fois nous entendmes craquer une branche si prs
de nous, que mon pre, m'cartant doucement, saisit sa hache et se
tint prt  frapper. Pendant quelques instants, nous restmes
immobiles, osant  peine respirer. Le bruit cessa, les voix
s'loignrent; nous nous crmes sauvs, lorsque je sentis tout 
coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me
raccrochait  mon pre qui me regarda avec surprise; il ne voyait
pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entran. Une
seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tomb le
nez par terre si je ne m'tais retenu avec une force surnaturelle
aux jambes de mon pre. Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et
avec terreur.--Il me tire! il me tire! mon pre, sauvez-moi!
lui rpondis-je bas aussi. Mon pre regarda  terre, vit les deux
mains; il les saisit  son tour, et avec une force irrsistible il
tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena
un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit
par se jeter  genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon pre
lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup
abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda
l'arbre, la hache, mon pre, avec une surprise mle d'admiration;
il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main
le pied de mon pre, et, s'lanant dans la direction de notre
cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il
appela  grands cris ses compagnons. Nous sommes dcouverts, il
ne s'agit plus de se cacher. Il faut  prsent nous montrer
hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon
pauvre Normand! O s'est-il fourr? Le commandant se dirigea vers
la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il
entra dans la salle qui se remplissait de sauvages;  leur tte
tait le jeune garon qui venait de nous quitter. Arrire! cria
le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous
reculrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en
rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit
voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache
couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et
l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un aprs l'autre
examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun,
comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du
commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait
sur eux cet homme si fort, si courageux, si rsolu. Les sauvages
se tenaient immobiles, le regardant avec curiosit et respect; me
tenant toujours par la main, il avana vers eux, leur fit signe
avec sa hache de s'carter pour nous laisser passer. Ils se
retirrent avec un effroi comique. Suivez-moi! leur dit-il de sa
voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages,
jusqu' ce qu'il ft sorti du bois. L, il regarda autour de lui,
et, ne voyant pas le Normand, il cria: Mon brave Normand, nous
sommes dcouverts. Montre-toi et viens  moi, car ton bras peut
m'tre utile. Aucune rponse ne se fit entendre; mais quelques
minutes aprs je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les
sauvages et dit au commandant: Mon commandant, je n'ai pas
rpondu parce que j'tais  plat ventre dans les herbes et je ne
voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais.
Je suis rentr dans le bois en rampant. J'ai commenc mon
volution ds que j'ai entendu votre _Arrire! _retentissant.

 Il rflchit un instant. Son visage devint svre; il se
retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste imprieux de
le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi
du Normand, il se dirigea vers la mer o il apercevait de loin les
canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se
faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et
les joncs piquants.  chaque coup de la hache, les sauvages se
prcipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient
le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le
Normand, lui, les loignait en brandissant sa hache. Quand nous
fmes arrivs au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand
de se tenir prt  monter avec lui dans un des plus grands canots,
et fit signe aux sauvages d'en amener un prs du rivage. Ils
obirent, en approchrent un; le commandant y entra avec moi,
suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partmes, ne
sachant pas o nous allions. Le canot tait grand; il pouvait
contenir dix  douze personnes. Une foule de sauvages se
prcipitrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y
eurent grimp, le commandant cria aux autres: _Arrire! _et
brandit sa hache; les sauvages s'lancrent tous dans l'eau et
gagnrent  la nage les autres canots dans lesquels ils entrrent
et s'arrangrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent  ramer;
nous fmes bientt en pleine mer; ils ramrent longtemps; il tait
nuit quand nous touchmes  une terre: je n'ai jamais su laquelle
ni le commandant non plus.

 Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon pre
les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se
culbutrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous
laisser passer.

 Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvmes
promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four.
Il tira de sa poche une bote d'allumettes, et,  la grande
frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une
exclamation de surprise et d'effroi, et reculrent de quelques
pas. Mon pre entra dans la grotte forme par le rocher,
l'claira, et, la voyant sche et sans habitants dangereux, tels
que serpents ou btes froces, il m'y fit entrer et y entra
lui-mme avec le Normand, aprs avoir fait signe aux sauvages
qu'il voulait tre seul. Ils obirent avec rpugnance et ne
s'loignrent pas beaucoup,  en juger par le bruit lger que nous
entendions de temps  autre; tantt un chuchotement, tantt un
petit bruit de feuilles sches, tantt un sifflement touff comme
de gens qui s'appellent. Mon pre me mit au fond de la grotte et
s'assit par terre  l'entre, lui d'un ct, le Normand de
l'autre. Je fus rveill au petit jour par un bruit
extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon pre et le Normand
debout  l'entre de la grotte, leur hache  la main. Mon pre se
retourna vers moi d'un air inquiet au moment o je m'veillai. Je
sautai sur mes pieds, je courus  lui, j'avanai ma tte, et je
vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au
milieu d'eux marchait un homme qui paraissait tre leur chef ou
leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas
l'approcher de trop prs et lui parlant la tte baisse. Quand il
fut  cent pas de nous, il dit quelques mots  deux sauvages qui
vinrent  nous et nous firent signe d'approcher du roi. Allons,
dit mon pre en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour
avoir de quoi manger et de quoi nous loger. Je n'avais pas peur,
car je voyais prs du roi deux petits garons  peu prs de mon
ge. Nous nous avanmes; les deux petits garons accoururent et
tournrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes
pieds, mes mains; ils faisaient de si drles de mines et des
gambades si tonnantes que je me mis  rire; ils eurent l'air
enchant de me voir rire; ils baisrent leurs mains et me
touchrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut
extrme; ils coururent au roi, lui parlrent avec volubilit,
revinrent  moi en courant, et, me prenant chacun par une main,
ils m'entranrent vers lui. J'entendis mon pauvre pre appeler
d'une voix altre: Paul, Paul, reviens!. Mais je ne pouvais
plus revenir; les petits sauvages m'entranaient en rptant:
_Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il
me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me
remit  terre et dit quelques mots  un sauvage. Celui-ci disparut
et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi
en prit une qu'il noua lgrement au bras d'un des petits garons;
il en fit autant  l'autre, puis il attacha les bouts opposs 
mes bras,  moi, de manire que je me trouvai attach  chacun des
petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchants, ils
faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me
faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir
compagnie et je me mis  chanter  tue-tte.

 Aux premires paroles, les petits sauvages restrent immobiles.
Mais leur surprise et leur admiration furent partages par le roi
et ses sujets quand mon pre et le Normand m'accompagnrent de
leurs belles voix retentissantes. Quand nous emes fini, les
sauvages, y compris les petits, tombrent tous la face contre
terre; ils se relevrent d'un bond, coururent au commandant et au
Normand, auxquels ils donnrent tous les tmoignages d'amiti
qu'ils purent imaginer. Ils cherchrent  imiter nos chants, mais
d'une manire si grotesque que nous rmes tous  nous tenir les
ctes. Ils paraissaient enchants de nous voir rire; ils riaient
aussi et faisaient des gambades comiques.

SOPHIE.--Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais
savoir pourquoi on t'avait attach aux petits sauvages et si tu es
rest longtemps ainsi.

PAUL.--J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que
c'tait pour marquer l'affection qui devait me lier  mes nouveaux
amis, et que nous devions  trois ne faire qu'un. Je n'osais pas
dfaire ces liens, de peur de les fcher, et en effet, j'ai su
depuis que, si je les avais dfaits, c'et t comme si nous leur
eussions dclar la guerre. Mon pre me dit: Tant qu'ils ne te
feront pas de mal, mon garon, laisse-les faire. Il ne faut pas
risquer de les fcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils
n'ont vraiment pas l'air mchant. Le roi fit alors signe  mon
pre d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en
attacha un bout au bras de mon pre et lui donna l'autre bout en
touchant son oreille de la sienne. Mon pre prit le lien et
l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi
parut transport de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent
 pousser des hurlements d'allgresse et  faire autour de nous
une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec
eux, le roi dansa, mon pre sauta aussi; nous nous mmes tous 
rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait
tant qu'il pouvait.

 Ce fut mon pre qui donna le signal du repos en s'arrtant et
criant: Halte-l! Assez pour aujourd'hui, sauvageons! Sa voix
domina le tumulte, et tout le monde s'arrta. J'avais faim; je le
dis  mon pre qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune
chak, _s'cria aussitt le roi. _Pris kanine, _rpondirent les
sauvages, et ils se dispersrent en courant. Ils revinrent
bientt, apportant des bananes, des fruits qui m'taient inconnus,
des noix de coco, du poisson sch. Nous mangemes de bon apptit;
les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le
roi et les petits sauvages mangrent seuls avec nous.

 Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda
attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper
facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets,
il tmoigna une grande admiration. Mon pre voulut lui faire
essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa
main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon
pre, celles du Normand et les miennes, s'tonnant qu'elles ne
fussent pas coupes comme les fruits et le poisson. _Rgite,
rgite, _rptait-il. Ce qui veut dire: a coupe.

 Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon pre
attach  son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes
amis. Le Normand venait ensuite. Ne perds pas Paul des yeux, lui
avait dit mon pre. Ma dignit me dfend de me retourner trop
souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Embote son
pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher.

--Soyez tranquille, mon commandant, lui rpondit le Normand. Je
considre cet enfant comme le vtre, et ds lors pas de danger
tant que j'ai l'oeil sur lui.

 Nous marchmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent
quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi
bien qu'eux-mmes. Il n'tait pas trs difficile, mais il leur
manque une foule de mots; nous leur apprmes  notre tour le
franais, qu'ils prononaient d'une manire trs drle; mais tout
cela ne se passa que longtemps aprs.

 Nous arrivmes enfin dans une espce de village form de huttes
basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du
village. Chaque hutte tait partage en deux: une partie servait
au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants.
Les garons quittent la chambre des femmes  l'ge de huit ans et
ils ont alors le droit d'aller  la chasse, d'apprendre  tirer de
l'arc,  se servir d'une massue,  faire des flches et les armes,
 prparer les peaux pour les vtements des hommes,  btir des
huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand
nous fmes arrivs, nous vmes une grande agitation se manifester
parmi les sauvages. Ils avaient l'air de dlibrer pendant que les
femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient,
nous examinaient, nous touchaient.

 Aprs une longue dlibration des hommes, le roi fit comprendre
par signes  mon pre que, chaque hutte tant pleine, on lui en
btirait une quand le soleil se lverait une autre fois, c'est--dire
le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre
hutte et coucherait lui-mme dans celle d'un chef ami.

 Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui
l'attachait  mon pre, dlia le bout qui tenait au bras de mon
pre, le baisa et se l'attacha au cou; mon pre,  la grande joie
du chef, fit de mme pour l'autre bout. Les petits sauvages firent
la mme chose pour nos liens  nous, et j'imitai mon pre en
dnouant, baisant et attachant  mon cou les bouts nous  leur
bras. Je ne fus pas fch de me sentir libre. Paul, me dit mon
pre, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec
le Normand couper du bois pour btir notre hutte. Je ne veux pas
me faire servir par ces braves gens comme si j'tais une femme.
Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos
haches au bout de nos bras.

M. DE ROSBOURG.--Et voyez tout ce que peut faire l'loquence de
Paul: l'heure du coucher est passe depuis longtemps, et
Marguerite a encore les yeux ouverts comme les coutilles de ma
pauvre frgate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin
 demain. Qu'en dit la socit?

MADAME DE ROSBOURG.--Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre
Paul est fatigu ou doit l'tre.  demain la suite de cet
intressant rcit. Allez vous coucher, mes enfants.

M. DE ROSBOURG.--Et ne rvez pas sauvages et naufrages.


VIII. La dlivrance.

Le lendemain, les enfants ne parlrent dans la journe que du
naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa
bont pour Paul.

Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon
frre, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as
racont! Tu aimes papa comme s'il tait ton papa tout de bon, et
papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il
te regarde.

PAUL.--Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur
chrie, puisque nous avons le mme pre.

MARGUERITE.--Dis-moi, Paul, est-ce que ton pre, qui est mort,
ne t'aimait pas?

PAUL.--Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon
pre m'a dfendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et
mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon
pre, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je
n'tais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'tais toujours
avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se
souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que
j'tais difficile, que je n'tais content de rien, et papa me
donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je
n'tais pas un prince, pour que tout le monde se prosternt devant
moi.

MARGUERITE.--Pauvre Paul! Alors tu as t heureux avec papa, qui
a l'air si bon?

PAUL.--Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon pre, ou plutt
notre pre, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les
sauvages mmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu
juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et
qu'il aimait comme il t'aime.

MARGUERITE.--Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas
rest avec vous?

PAUL.--Tu sauras cela ce soir.

MARGUERITE.--Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta
soeur.

PAUL, _l'embrassant et riant.--_Une petite soeur que j'aime
bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer  la
patience.

Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.

Aprs le dner, et aprs une petite promenade qui fut trouve bien
longue et que les parents abrgrent par piti pour les
gmissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils
se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la
veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les
genoux de son pre et de lui entourer le cou de son petit bras.

J'en suis rest hier, dit Paul, au moment o mon pre appelait le
Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les
sauvages s'taient dj mis au travail; ils commenaient  couper
lentement et pniblement de jeunes arbres avec des pierres
tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon pre et le Normand
arrivrent  eux, les cartrent, brandirent leurs haches et
abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restrent
d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils
coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux
leur roi et le chef ami qui tait chez eux en visite. Mon pre et
le Normand continurent leur travail.  chaque arbre qui tombait,
les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie
coupe, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration
visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres
ncessaires furent coups, taills et prts  tre enfoncs en
terre, mon pre et le Normand firent signe aux sauvages de les
aider  les transporter. Tous s'lancrent vers les arbres qui, en
cinq minutes, furent enlevs et ports ou trans en triomphe 
travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirrent
les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte;
ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres
furent apports sur l'emplacement o devait tre btie la hutte,
mon pre et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et
enfoncrent en terre les pieux points par un bout. Ils eurent
bientt fini et ils se mirent  faire la couverture avec les bouts
des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posrent
en travers sur les murs forms par les arbres. Ils relirent
ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les
attachrent de place en place aux arbres qui formaient les murs.
Ensuite ils bouchrent avec de la mousse, des feuilles et de la
terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette
besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider
et furent enchants d'avoir russi. Il ne s'agissait plus que de
faire une porte. Mon pre alla couper quelques branches longues et
minces et se mit  les entrelacer comme on fait pour une _claie.
_Quand il en eut attach avec des lianes une quantit suffisante,
lui et le Normand tirrent leurs couteaux de leurs poches et se
mirent  tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils
avaient laisse. Ils l'attachrent ensuite aux murs, comme on
attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'taient tenus
assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir
leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison,
ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de
vritables enfants.

 Le roi s'approcha de mon pre, lui frotta l'oreille de la
sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette
maison. Mon pre le comprit, le prit par la main, le fit entrer
dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se possda pas
de joie, ressortit et commena avec ses sujets une ronde autour de
la maison. Il fit signe  mon pre que cette nuit la maison
servirait  ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le
lendemain. Mon pre lui expliqua, par signes aussi, que le
lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les
enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait
d'un oeil triste et envieux, lorsque tout  coup son visage prit
un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui rpondit:
_Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand,
frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air
inquiet. Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-l.
Le sauvage me dplat; au diable lui et son oreille!--Tu vas
le mettre en colre, mon Normand, rends-lui son frottement
d'oreille. En frottant son oreille contre celle du sauvage:
Tiens, diable rouge, la voil mon oreille de chrtien, qui vaut
mieux que ton oreille de paen. Le chef parut aussi joyeux que
l'avait t le roi, et donna un ordre qu'excuta un sauvage; il
reparut avec le lien de l'amiti; le chef fit  son bras et 
celui du Normand la mme crmonie qu'avait faite le roi  mon
pre.

 Mon pre serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes
petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi
embrasser le Normand qui allait les repousser avec colre, lorsque
je lui dis: Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils
m'aiment. Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure
changer d'expression  ces paroles et me regarder d'un air
attendri en embrassant les sauvageons du bout des lvres. Pendant
ce temps, on avait apport le repas du soir. Tout le monde s'assit
par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes
amis sauvages me placrent entre eux deux, en face de mon pre,
qui tait entre le roi et le Normand, li au bras du chef. Aprs
le souper, que je mangeai de bon apptit, le chef dlia le
Normand, qui fut oblig de passer  son cou la moiti du lien, et
chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des ttes
apparatre par les trous qui servaient d'entre aux huttes.

 Avant d'entrer dans notre maison, nous vmes tous les sauvages 
l'entre de leur hutte, nous regardant avec curiosit, mais en
silence. Nous rentrmes, le Normand ferma la porte. Il nous
faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si
l'on est en sret avec ces diables rouges. Mon pre sourit, lui
promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'tendis entre lui
et le Normand; je ne tardai pas  m'endormir. Mon pre et le
Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre
jours, s'endormirent aussi.

 Le lendemain, mon pre et le Normand firent une seconde chambre
 la maison o nous avions pass la nuit, comme ils l'avaient
promis au roi, puis ils btirent une autre cabane pour nous-mmes.
Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit
apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient
son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptes, des
coquilles travailles, des flches, des arcs et des massues. Mon
pre tailla quelques chevilles qu'il enfona dans des intervalles
des arbres, et il suspendit  ces clous de bois les armes et les
autres trsors du roi, qui fut si enchant de cet arrangement,
qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient
comprendre comment ces chevilles tenaient; mon pre en fit une
devant eux et l'enfona dans une fente,  leur grande surprise et
joie. J'aidais mon pre et le Normand  prparer les chevilles, 
couper les liens avec mon couteau,  chercher la mousse et la
terre pour boucher les trous.

 Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la
premire, et, malgr les dsirs du roi clairement exprims, mon
pre voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues
annes que nous avons passes prs de ces sauvages. Les jours
suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa
toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un
charmant effet.

 Je vous ai dit que le chef ami qui tait en visite chez le roi
avait _li amiti _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand
y avait de la rpugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour
obir  son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on
s'tait laiss lier au bras d'un homme, on s'engageait  tre son
ami,  le protger et  le dfendre contre tous les dangers. Et
quand, aprs avoir coup le lien, on le mettait  son cou, on
s'engageait  ne jamais se quitter,  se suivre partout. Quelques
jours aprs son arrive, le chef s'apprta  retourner dans son
le; quatre  cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On
fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut li au bras de
mon pre, le Normand  celui du chef, et moi  ceux des petits
sauvages. Nous tions loin de penser que cette crmonie, que mon
pre avait accomplie comme un jeu et sans en connatre les
consquences, nous sparait de notre brave Normand. Aprs le
repas, les chefs couprent les liens et les passrent  leur cou,
de mme que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le
Normand voulut revenir prs de mon pre, mais le chef lui passa le
bras dans le sien et l'entrana doucement et amicalement vers la
mer. Le roi en fit autant pour mon pre, et nous allmes tous voir
partir le chef et ses sauvages. Aprs le dernier adieu du chef, le
Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand
donna une secousse, mais le chef ne lcha pas prise. Au mme
instant, deux ou trois cents sauvages se prcipitrent sur lui, le
jetrent  terre, le garrottrent et l'emportrent dans le canot
du chef. Mon pre voulut s'lancer  son secours, mais en moins
d'une seconde, lui aussi fut jet  terre, li et emport. Mon
pauvre Normand! criait mon pre. Le Normand ne rpondait pas; les
sauvages l'avaient billonn. Paul, mon enfant, cria enfin mon
pre, ne me quitte pas. Reste l, prs de moi, que je te voie au
moins en sret. J'accourus prs de lui; on voulut me repousser,
mais les petits sauvages parlrent d'un air fch, se mirent prs
de moi et me firent rester avec mon pre. Je pleurais; ils
essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en
un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire
cesser leurs consolations. Les sauvages emportrent mon pre dans
sa maison. Le roi vint se mettre  genoux prs de lui en faisant
des gestes suppliants et en tmoignant son amiti d'une manire si
touchante que mon pre fut attendri et qu'il regarda enfin le roi
en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un
saut de joie et dlia une des mains de mon pre en le regardant
fixement. Rassur par l'immobilit de mon pre, il dlia l'autre
main, puis les jambes. Voyant que mon pre ne se sauvait pas, il
ne chercha plus  contenir sa joie, et la tmoigna d'une faon si
bruyante, que mon pre, ennuy de cette gaiet, le prit par le
bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant
un sourire et un signe de tte amical. Il ferma la porte, et nous
nous trouvmes seuls.

  partir de ce jour, mon pre et moi nous passions une partie de
notre temps au bord de la mer dans l'esprance d'apercevoir un
vaisseau  son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas
notre temps: mon pre abattait des arbres, les prparait et les
reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous
embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne
pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait,
j'apprenais  lire les lettres qu'il me traait sur le sable. Il
eut la patience de m'apprendre  lire et  crire de cette faon.
Quand je sus lire, je traais  mon tour les lettres que je
connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon pre eut la
patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des
histoires, des cartes de gographie.

Il y eut encore une petite interruption, aprs laquelle Paul
continua son rcit:

Nous sommes rests ainsi cinq longues annes  attendre un
vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand.
L'anne qui suivit celle de son enlvement, le chef revint voir le
roi; mon pre parlait dj bien son langage; il lui demanda o
tait notre ami. Le chef rpondit d'un air triste qu'il tait
perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme
celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste,
silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de
sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait
plus retrouv, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il
tait noy ou mort de faim et de soif. Nous fmes bien attrists
de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui
donner mon pre, mais le roi le refusa avec colre. Le chef se
fcha; ils commencrent  s'injurier; enfin le chef s'cria: Eh
bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me
prter. Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tte
de mon pre; je devinai son mouvement et, m'lanant  son bras,
je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lana par terre
avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu
le temps de voir mon pre lui fendre la tte d'un coup de hache.
Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon pre m'a racont qu'il y
avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui
furent tous massacrs; mon pre fit des choses admirables de
courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes
tus. Moi, on m'avait emport dans notre cabane. Aprs le combat,
mon pre accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de
son couteau; je revins  moi,  la grande surprise du chef. Je fus
malade bien longtemps, et jamais mon pre ne me quitta. Quand je
m'veillais, quand j'appelais, il tait toujours l, me parlant de
sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dvoue.
C'est  lui aprs Dieu que je dois la vie, trs certainement. Je
me rtablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de
remettre ma veste et mon pantalon. Mon pre me fit une espce de
blouse ou grande chemise, avec une toffe de coton que fabriquent
ces sauvages; c'tait trs commode et pas si chaud que mes anciens
habits. Mon pre s'habilla de mme, gardant son uniforme pour les
jours de ftes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous
avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous
passions nos couteaux, et mon pre sa hache. Nous avions enfonc
dans le sable, au bord de la mer, une espce de mt au haut duquel
mon pre avait attach un drapeau fait avec des feuilles de
palmier de diffrentes couleurs. Le drapeau, surmont d'un
mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer
qu'il y avait de malheureux naufrags qui attendaient leur
dlivrance. Un jour, heureux jour! nous entendmes un bruit
extraordinaire sur le rivage. Mon pre couta, un coup de canon
retentit  nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est
impossible. Nous courmes au rivage, o mon pre agita son
drapeau; un beau vaisseau tait  deux cents pas de nous. Quand on
nous aperut, on mit un canot  la mer, une vingtaine d'hommes
dbarqurent; c'tait un vaisseau franais, _l'Invincible,
_command par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirs par le
bruit, taient accourus en foule sur le rivage. Ds que le canot
fut  porte de la voix, mon pre cria d'aborder. On fit force de
rames, les hommes de l'quipage sautrent  terre; mon pre se
jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des
larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots
son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui
demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps  perdre.
L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin
d'eau et de vivres frais. Mon pre leur promit bon accueil, de
l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restrent 
terre et dpchrent le canot vers le vaisseau pour prendre les
ordres du capitaine. Peu d'instants aprs, nous vmes le capitaine
lui-mme monter dans la chaloupe et venir  nous. Il descendit 
terre, salua amicalement mon pre qui le prit sous le bras, et,
tout en causant, nous nous dirigemes vers le village; nous
rencontrmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau
merveilleux dont lui avaient dj parl ses sujets. Il frotta son
oreille  celle du capitaine, auquel mon pre expliqua que c'tait
un signe d'amiti. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi
examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de
sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient,
gambadaient. On arriva au village. Mon pre fit voir sa maison,
que le capitaine admira trs sincrement; c'tait vraiment
merveilleux que mon pre et pu faire, avec une simple hache et un
couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous
les meubles, les ustensiles de mnage qu'il avait fabriqus, et
tout ce qu'il a appris aux sauvages.

 Mon pre demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la
nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau
frache ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de
fruits. Mon pre y consentit  regret: il dsirait tant revoir la
France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'tait gal;
j'aimais mon pre par-dessus tout; avec lui j'tais heureux
partout; je n'avais que lui  aimer dans le monde.

SOPHIE.--Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui
t'aimaient tant?

PAUL.--Je les aimais bien, mais j'avais pass ces cinq annes
avec la pense et l'esprance de les quitter, et puis, ils taient
plutt mes esclaves que mes amis; ils m'obissaient comme des
chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes ides, ils
ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et
pourtant, je les ai regretts; leur chagrin quand je les ai
quitts m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout  l'heure.

 Mon pre alla dire au roi que le chef blanc, son frre (le
capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi
parut heureux de faire plaisir  mon pre en donnant  son ami ce
qu'il demandait. Les sauvages se mirent immdiatement les uns 
cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et
inconnus en Europe), d'autres  pcher des poissons pour les saler
et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit
part et  la fin duquel mon pre annona au roi notre dpart pour
le lendemain.  cette nouvelle, le roi parut constern. Il clata
en sanglots, se prosterna devant mon pre, le supplia de rester.
Les petits sauvages poussrent des cris lamentables. Quand les
autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi 
hurler,  crier; de tous cts on ne voyait que des gens
prosterns, se tranant  plat ventre jusqu'aux pieds de mon pre,
qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon pre fut touch et
pein de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un
jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres
instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au
roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait  son frre
le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient
distribus au moment du dpart. Il russit enfin  calmer un peu
leur douleur. Le capitaine proposa  mon pre de nous emmener
coucher  bord, de crainte que les sauvages ne nous tmoignassent
leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu
des terres. Mon pre rpondit qu'il allait prcisment le lui
demander.

 Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils
poussrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de
mon pre et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne
pas l'abandonner.

 Mon pre et moi, nous fmes attendris, mais nous restmes
inexorables. Mon pre promit de revenir le lendemain, et nous
montmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon pre devint
radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation franaise,
entour de Franais.

--Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant
vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me
touche, mais je dois te rappeler  l'ordre en te disant que tu
nous a promis toute la vrit; or, j'ai vainement et patiemment
attendu le rcit de deux vnements que tu n'as certainement pas
oublis puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre
raconter.

--Oh! mon pre, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose,
cela ne vaut pas la peine d'tre racont.

M. DE ROSBOURG.--Ah! tu appelles peu de chose les deux plus
grands dangers que j'aie courus.

 MARGUERITE.--Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.

PAUL.--C'est d'abord qu'un jour mon pre a t piqu par un
serpent et que les sauvages l'ont guri; et puis que mon pauvre
pre a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore
guri.

M. DE ROSBOURG.--Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon
Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauv du
dsespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me
remercies, c'est toi qui prtends me devoir de la reconnaissance!
Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les
tiens.

En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et runit dans un
seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite.
Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg,  son tour, saisit Paul
dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:

Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mre? Oui, je suis
ta mre reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu
es dj celui de mon mari.

Quand l'motion gnrale fut calme, que Paul eut t embrass par
tous, les parents s'aperurent qu'il tait bien tard et que
l'heure du coucher tait passe depuis longtemps.


IX. Fin du rcit de Paul.

Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et
Marguerite. Ils trouvrent Lecomte dans la joie, parce que
M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait  son
service, que sa femme serait prs de Mme de Rosbourg comme femme
de charge. Lucie devait tre plus tard femme de chambre de
Marguerite.

Ils restrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment
il s'tait chapp de chez les sauvages. Je les ai tout de mme
bien attraps, et ils n'ont rien gagn  m'avoir spar de mon
commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur btir
des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. Eh bien!
qu'est-ce que vous lui voulez  ma hache? que je leur dis.
Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne
vous coupera pas seulement un brin d'herbe. Et comme ils avaient
l'air de vouloir me la prendre: Essayez donc, que je leur dis en
la brandissant autour de ma tte, et le premier qui m'approche je
le fends en deux depuis le sommet de la tte jusqu'au talon. Ils
ont eu peur tout de mme, et m'ont laiss tranquille pendant
quelques jours. Puis j'ai vu que a se gtait; ils me regardaient
avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une
nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs
canots, pas mal fait tout de mme pour des gens qui n'ont que
leurs doigts, et me voil parti. J'ai ram, ram, que j'en tais
las. J'aperois terre  l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je
rame de ce ct et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages,
des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un
somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des
noix de coco vides, et me voil reparti. Je suis rest trois
jours et trois nuits en mer. J'allais o le bon Dieu me portait.
Les provisions taient finies; l'estomac commenait  tirailler et
le gosier  scher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre,
je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempte qui casse
mon amarre, emporte mon canot, et me voil oblig de devenir colon
dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vcu prs de
cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon
Dieu, et ne dsesprant jamais. Rien pour me remonter le coeur,
que l'esprance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un
jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperu une voile, elle
approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperut, il vint
du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'taient
pas des Franais, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramass,
mais ils m'ont tran avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais,
j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont
seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont dbarqu au Havre,
ils ne m'ont laiss que ces mchants habits que j'avais sur le dos
quand vous m'avez trouv dans la fort, messieurs, mesdames, et
pas un shilling avec.

Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entirement termin
l'histoire de leur dlivrance. Tout le monde en ayant demand la
fin, Paul reprit le rcit interrompu la veille.

Il ne me reste plus grand-chose  raconter. Je me retrouvai avec
bonheur sur un vaisseau franais. Je reconnus beaucoup de choses
pareilles  celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout
 fait oubli le got des viandes et des diffrents mets franais.
Je trouvai trs drle de me mettre  table, de manger avec des
fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dner fut
trs bon; je gotai une chose amre, que je trouvai mauvaise
d'abord, bonne ensuite. C'tait de la bire. Je pris du vin, que
je trouvai excellent; mais je n'en bus que trs peu parce que mon
pre me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me
rendait plus heureux que tout cela, c'tait le bonheur de mon
pre: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus
briller; je suis sr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes
de l'quipage.

 Le lendemain, aprs une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut
un lit dlicieux, on nous apporta des vtements. L'habit de mon
pre tait superbe, avec des galons partout; le mien tait un
habillement de mousse et trs joli. Aprs un bon djeuner nous
retournmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage.
Le capitaine nous avait donn une escorte nombreuse, de peur que
les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes
jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et
abattu. Au moment de se rembarquer, mon pre donna au roi sa hache
et son couteau. Je donnai un couteau  chacun de mes petits amis.
Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et
deux cents couteaux, que mon pre distribua aux sauvages. Il leur
donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des pingles et
des aiguilles pour les femmes.

 Ces prsents causrent une telle joie que notre dpart devint
facile. La nuit tait venue quand nous arrivmes  _l'Invincible.
_Deux heures aprs on appareilla, c'est--dire qu'on se mit en
marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous tions en
pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois aprs,
nous arrivions au Havre, o recommencrent les joies de mon pre
qui se sentait si prs de ma mre et de ma soeur. Nous partmes
immdiatement pour Paris; nous courmes au Ministre de la Marine,
o nous rencontrmes M. de Traypi. Mon pre repartit sur-le-champ
pour Fleurville, o M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de
peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mre. Il y
avait dix minutes  peine que nous tions arrivs, lorsque
Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon
pre; j'tais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie
se prcipita  mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.


X. Histoires de revenants.

Quand Paul eut ainsi termin son rcit, chacun le remercia et
voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps press sur
son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et
fiert. Marguerite et Jacques sautaient  son cou et lui
adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur
langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme
toujours  cette intressante conversation. Lon ne s'y tait pas
ml; il tait rest sombre et silencieux, regardant Paul d'un
oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de ddain, et
repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et
lui parlaient. Camille et Madeleine taient les seules qu'il
paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser
quand on se spara pour aller se coucher.

Lon se sentait embarrass envers Paul, il l'vitait le plus
possible; mais ce n'tait pas chose facile, parce que tous les
enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils taient
presque toujours avec lui. Paul, que cinq annes d'exil avaient
rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne
l'est en gnral  son ge, leur apprenait une foule de choses
pour l'agrment et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur
proposa d'en construire une comme celle que son pre et Lecomte
avaient btie chez les sauvages. Les enfants acceptrent cette
proposition avec joie. Ils se mirent tous  l'oeuvre sous sa
direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces
jours-l c'tait fte au jardin. Paul et Marguerite taient toujours
heureux quand ils se trouvaient en prsence de leur pre; tous les
autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui
partageait leurs plaisirs avec une bont, une complaisance et une
gaiet qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Lon,
qui s'tait tenu un peu  l'cart dans les commencements, finit
par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bont.
Il avait perdu de son loignement pour M. de Rosbourg et pour
Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire
plaisir, de le faire paratre  son avantage, de lui donner des
loges.

Un soir que Paul avait beaucoup vant un petit meuble que venait
de terminer Lon, celui-ci, touch de la gnrosit de Paul, alla
 lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement,
et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait
toutes les sympathies: Merci, Lon, merci. Ces seuls mots, dits
si simplement, achevrent de fondre le coeur de Lon qui se jeta
dans les bras de Paul en disant: Paul, sois mon ami comme tu es
celui de mes frres, cousins et amis. Je rougis de ma conduite
envers toi. Oui, je suis honteux de moi-mme; j'ai t jaloux de
toi; je t'ai dtest; je me suis conduit comme un mauvais coeur;
j'ai dtest ton excellent pre. Toi qui lui dis tout, dis-lui
combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai
autant que je te dtestais, que je tcherai de t'imiter autant que
j'ai cherch  te dnigrer; dis-lui que je le respecterai, que je
l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu
le lui diras, et toi-mme tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?

PAUL.--Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela
ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as d prouver en
voyant un tranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amiti et
les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intrt que
j'excitais parce que j'tais le cousin de Sophie, parce que je
venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prte  mon
rcit; tout cela t'a ennuy, et tu as cru que je prenais chez les
tiens une place qui ne m'appartenait pas.

LON.--Tu expliques tout avec ta bont accoutume, Paul; j'en
suis reconnaissant, je t'en remercie.

JACQUES.--Mais pourquoi a n'a-t-il pas fait le mme effet sur
nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni
Marguerite, ni moi, nous n'avons pens ce que tu dis l.

PAUL, _embarrass.--_Parce que... parce que tout le monde ne
pense pas de mme, mon petit frre; et puis, vous tes tous plus
jeunes que Lon, et alors...

JACQUES.--Alors quoi? Je ne comprends pas du tout.

PAUL.--Eh bien! alors... vous tes tous trop bons pour moi;
voil tout.

SOPHIE, _riant.--_Ha! ha! ha! voil une explication qui
n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont
pas appris  faire comprendre tes ides.

LON.--Non, mais son bon coeur lui fait comprendre qu'il est
doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait
comprendre  moi la gnrosit de son explication.

Paul allait rpondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du
ct du chteau; ils y coururent tous et trouvrent leurs parents
rassembls autour d'une femme de chambre sans connaissance; prs
d'elle, une jeune ouvrire se tordait dans une attaque de nerfs,
criant et rptant: Je le vois, je le vois. Au secours! il va
m'emporter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes! Au
secours! au secours!

--Qu'est-ce donc, mon pre? demanda Paul avec empressement;
pourquoi cette femme crie-t-elle comme si elle tait entoure
d'ennemis?

M. DE ROSBOURG.--C'est quelque imbcile qui a voulu faire peur 
ces femmes, et qui leur a apparu dguis en fantme. Nous allons
faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu
as de bonnes jambes, tu nous aideras  faire la chasse au fantme.

--Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite.

PAUL, _riant.--_Peur d'un fantme?

MARGUERITE.--Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-tre?

PAUL.--Je ne crains pas un homme, ma petite soeur; pas mme
deux, ni trois. Mon pre m'a appris la boxe et la savate; avec
cela on se dfend bien et l'on attaque sans crainte.

Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientt
dans l'obscurit. Les domestiques avaient emport la femme de
chambre vanouie, l'ouvrire en convulsions; Mme de Fleurville et
ses soeurs les avaient suivies pour leur porter secours.
Mme de Rosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu
craintive, tait reste sur le perron avec les enfants.

On n'entendait rien,  peine quelques pas dans le sable des
alles, lorsque tout  coup un clat de voix retentit, suivi de
cris, de courses prcipites; puis on n'entendit plus rien.

Les enfants taient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mre.

MARGUERITE.--Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas?

MADAME DE ROSBOURG, _avec vivacit.--_Non, non, certainement
non.

MARGUERITE.--Mais alors, pourquoi votre main tremble-t-elle,
maman, c'est comme si vous aviez peur?

--Ma main ne tremble pas, dit Mme de Rosbourg en retirant sa main
de celle de Marguerite.

Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la
main de sa mre trembler dans la sienne. Quelques instants aprs
on entendit un bruit de pas, de rires comprims, et l'on vit
apparatre Paul tranant un fantme prisonnier, que M. de Rosbourg
poussait par derrire avec quelques coups de genou et de pied.

Voici le fantme, dit-il. Il tait cach dans la haie, mais nous
l'avons aperu; nous avons cri trop tt, il a dtal; Paul a
bondi par-dessus la haie, l'a serr de prs et l'a arrt; le
coquin criait grce et allait se dbarrasser de son costume quand
nous l'avons rejoint. Nous l'avons forc  garder son drap pour
vous en donner le spectacle. Il ne voulait pas trop avancer, mais
Paul l'a tran, moi aidant par derrire. Halte l!  prsent, te
ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom  ton visage.

Et, comme le fantme hsitait, M. de Rosbourg, malgr sa
rsistance, lui carta les bras et arracha le drap qui couvrait
toute sa personne. On reconnut avec surprise un ancien garon
meunier de Lonard.

Pourquoi as-tu fait peur  ces femmes? demanda M. de Rosbourg.
Rponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville.

--Grce! mon bon monsieur! Grce! s'cria le garon tremblant. Je
ne recommencerai pas, je vous le promets.

--Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur  ces deux femmes,
reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te
comprenne!

LE GARON.--Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques
lgumes au jardin de Relmot, et ces dames taient sur mon chemin.

M. DE ROSBOURG.--C'est--dire que tu voulais voler les lgumes
des pauvres Relmot, et que tu as fait peur  ces femmes pour t'en
dbarrasser, pour faire peur aussi aux voisins et les empcher de
mettre le nez aux fentres.

LE GARON.--Grce, mon bon monsieur, grce!

M. DE ROSBOURG.--Pas de grce pour les voleurs!

LE GARON.--Ce n'tait que des lgumes, mon bon monsieur.

M. DE ROSBOURG.--Aprs les lgumes viennent les fruits, puis
l'argent; on fait d'abord le fantme, puis on gorge son monde,
c'est plus sr. Pas de grce, coquin! Paul, appelle mon brave
Normand, il va lui attacher les mains et mettre ce drle entre les
mains de ses bons amis les gendarmes.

Le voleur voulut s'chapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le
bras et le serra  le faire crier. Paul revint bientt avec
Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apport
une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse
jusqu' la ville. Ce fut bientt fait. Ces dames revinrent au
salon; la femme de chambre et l'ouvrire restaient persuades
qu'elles avaient vu un fantme; elles avaient entendu une voix
caverneuse; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'taient
senti saisir par des griffes glaces: c'tait un revenant; elles
n'en dmordaient pas. On eut beau leur dire que c'tait un voleur
de lgumes qui avait confess s'tre habill en fantme pour voler
tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait
pris, amen et envoy en prison, on ne put jamais leur persuader
que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes
glaces eussent t un effet de leur frayeur.

Je ne croyais pas que Julie ft si bte, dit Camille. Comment
peut-elle croire aux fantmes?

M. DE RUGS.--Il y en a bien d'autres qui y croient, et
l'histoire du marchal de Sgur en est bien une preuve.

--Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas.

--Oh! racontez-nous-la! s'crirent les enfants tous ensemble.

--Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent
bien, rpondit M. de Rugs.

--Certainement, rpondit-on tout d'une voix. On se groupa autour
de M. de Rugs, qui commena ainsi: Je vous prviens d'abord que
c'est une histoire vritable, qui est rellement arrive au
marchal de Sgur et qui m'a t raconte par son fils. Le
marchal,  peine remis d'une blessure affreuse reue  la
bataille de Laufeld, o il avait eu le bras emport par un boulet
de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en
Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait
lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins
taient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges
n'taient pas belles, grandes et propres comme elles le sont
aujourd'hui. Un orage affreux avait tremp hommes et chevaux,
quand ils arrivrent un soir dans un petit village o il n'y avait
qu'une seule auberge, de misrable apparence.

--Avez-vous de quoi nous loger, l'htesse, moi, mes gens et mes
chevaux? dit-il en entrant.--Ah! monsieur, vous tombez mal:
l'orage a effray les voyageurs; ma maison est pleine; toutes mes
chambres sont prises. Je ne pourrais loger que vos chevaux et vos
gens. Ils coucheront ensemble sur la paille.--Mais je ne puis
pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave femme! Voyez donc: il
pleut  torrents. Vous trouverez bien un coin  me donner.

 L'htesse parut embarrasse, hsita, tourna le coin de son
tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le
marchal, elle lui dit: Monsieur pourrait bien avoir une bonne
chambre et mme tout un appartement, mais...--Mais quoi? reprit
le marchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon
souper avec.--C'est que..., c'est que..., je ne sais comment
dire...--Dites toujours et dpchez-vous!--Eh bien! monsieur,
c'est que... cette chambre est dans la tour du vieux chteau; elle
est hante; nous n'osons pas la donner depuis qu'il y est arriv
des malheurs.--Quelle sottise! Allez-vous me faire accroire
qu'il y vient des esprits?--Tout juste, monsieur, et je serais
bien fche qu'il arrivt malheur  un beau cavalier comme vous.
--Ah bien! si ce n'est pas autre chose qui m'empche d'tre log,
donnez-moi cette chambre: je ne crains pas les esprits; et, quant
aux hommes, j'ai mon pe, deux pistolets, et malheur  ceux qui
se prsenteront chez moi sans en tre pris!--En vrit,
monsieur, je n'ose...--Osez donc, parbleu! puisque je vous le
demande. Voyons, en marche et lestement! L'htesse alluma un
bougeoir et le remit au marchal: Tenez, monsieur, nous n'en
aurons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le
corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-l.--Est-ce
au bout du corridor?

--Oh! pour a non, monsieur, grce  Dieu! Nous dserterions la
maison si les esprits se trouvaient si prs de nous; vous prendrez
la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous
suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous
pousserez une porte, vous remonterez encore, vous irez tout droit,
vous redescendrez, vous...

--Ah ! ma bonne femme, interrompit le marchal en riant,
comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en
avant pour me montrer le chemin.--Oh! monsieur, je n'ose.--Eh
bien!  ct de moi, alors.--Oui da! Et pour revenir toute
seule, je n'oserai jamais.--Hol, Pierre, Joseph, venez par ici!
cria le marchal, venez faire escorte  madame, qui a peur des
esprits.--Faut pas en plaisanter, monsieur, dit trs
srieusement l'htesse, il arriverait malheur.

 Les domestiques du marchal taient accourus  son appel.
Suivant ses ordres, ils se mirent  la droite et  la gauche de
l'htesse, qui, rassure par l'air intrpide de ses gardes du
corps, se dcida  passer devant le marchal. Elle lui fit
parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena
enfin dans une trs grande et belle chambre, inhabite depuis
longtemps  en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait.
L'htesse y entra d'un air craintif, osant  peine regarder autour
d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait
enfuie si elle avait os parcourir seule le chemin de la tour 
l'auberge. Le marchal leva son bougeoir, examina la chambre, en
fit le tour et parut satisfait de son examen. Apportez-moi des
draps et  souper, dit-il, des bougies pour remplacer celle-ci qui
va bientt s'teindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et de quoi
les recharger. Les domestiques se retirrent pour excuter les
ordres de leur matre; l'htesse les accompagna avec empressement,
mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportrent les armes
du marchal et tout ce qu'il avait demand. Et notre htesse,
Joseph? Elle ne vient donc pas? J'aurais quelques questions  lui
adresser; cette tapisserie me semble curieuse.

--Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le marquis. Elle dit
qu'elle a eu trop peur, qu'elle a entendu les esprits chuchoter et
siffler  son oreille, dans l'escalier et dans la chambre, et
qu'on la tuerait plutt que de l'y faire rentrer.--Sotte femme!
dit le marchal en riant. Servez-moi le souper, Joseph; et vous,
Pierre, faites mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les
fentres: a sent le moisi  suffoquer. On eut quelque peine 
ouvrir les fentres, fermes depuis des annes: il faisait humide
et froid; la chemine tait pleine de bois; le marchal fit
allumer un bon feu, mangea avec apptit du petit sal aux choux,
une salade au lard fondu, fit fermer ses croises, examina ses
pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vnt l'veiller
le lendemain au petit jour, car il avait une longue journe 
faire pour gagner une autre tape. Quand il fut seul, il ferma sa
porte au verrou et  double tour, et fit la revue de sa chambre
pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masque dans le
mur, ou une trappe, un panneau  ressort, qui pt en s'ouvrant
donner passage  quelqu'un: Il ne faut, se dit-il, ngliger
aucune prcaution; je ne crains pas les esprits dont cette sotte
femme me menace; mais cette vieille tour, reste d'un vieux
chteau, pourrait bien cacher dans ses souterrains une bande de
malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser gorger dans mon lit
comme un rat dans une souricire. Aprs s'tre bien assur par
ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait  cette chambre d'autre
entre que la porte qu'il venait de verrouiller et qui tait assez
solide pour soutenir un sige, le marchal s'assit prs du feu
dans un bon fauteuil et se mit  lire. Mais il sentit bientt le
sommeil le gagner; il se dshabilla, se coucha, teignit ses
bougies, et ne tarda pas  s'endormir. Il s'veilla au premier
coup de minuit sonn par l'horloge de la vieille tour; il compta
les coups: Minuit, dit-il; j'ai encore quelques heures de repos
devant moi. Il avait  peine achev ces mots, qu'un bruit trange
lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnatre la
cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des
pas lourds et rguliers. Il se mit sur son sant, saisit ses
pistolets, plaa son pe  la porte de sa main et attendit. Le
bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu
 moiti teint jetait encore assez de clart dans la chambre pour
qu'il pt voir si quelqu'un y pntrait; ses yeux ne quittaient
pas la porte; tout  coup, une vive lumire apparut du ct
oppos; le mur s'entrouvrit, un homme de haute taille, revtu
d'une armure, tenant une lanterne  la main, achevait de monter un
escalier tournant taill dans le mur. Il entra dans la chambre,
fixa les yeux sur le marchal, s'arrta  trois pas du lit et dit:
Qui es-tu, pour avoir eu le courage de braver ma prsence?--Je
suis d'un sang qui ne connat pas la peur. Si tu es homme, je ne
te crains pas, car j'ai mes armes, et mon Dieu qui combattra pour
moi. Si tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que je n'ai
eu aucune mchante intention en venant habiter cette chambre.--
Ton courage me plat, marchal de Sgur; tes armes ne te
serviraient pas contre moi, mais ta foi combat pour toi.--Mon
pe a plus d'une fois t teinte du sang de l'ennemi, et plus
d'un a t travers par mes balles.--Essaye, dit le chevalier:
je m'offre  tes coups. Me voici  porte de tes pistolets; tire,
et tu verras.--Je ne tire pas sur un homme seul et dsarm,
rpondit le marchal. Pour toute rponse, le chevalier tira un
long poignard de son sein et, approchant du marchal, lui en fit
sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le
marchal ne pouvait plus user de gnrosit; son pistolet tait
arm, il tira: la balle traversa le corps du chevalier et alla
s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas,
il continuait son sourire et le marchal sentait toujours la
pointe du poignard appuye contre sa poitrine. Il n'y avait pas un
moment  perdre; il tira son second pistolet: la balle traversa
galement la poitrine du chevalier et alla, comme la premire,
s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas:
seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son
poignard piqua assez fortement la poitrine du marchal. Celui-ci
saisit son pe et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le
coeur, la tte du chevalier. L'pe entrait jusqu' la garde et
sans rsistance, mais le chevalier ne tombait pas et riait
toujours. Je me rends, dit enfin le marchal, je te reconnais
esprit, pur esprit, contre lequel ma main et mon pe sont
galement impuissantes. Que veux-tu de moi? Parle.--Obiras-tu?
--J'obirai, si tu ne me demandes rien de contraire  la loi de
Dieu.--Oserais-tu me braver en me dsobissant? Ne craindrais-tu
pas ma colre?--Je ne crains que Dieu, qui est mon matre et le
tien.--Je puis te tuer.--Tue-moi! si Dieu te donne pouvoir sur
mon corps, il ne t'en donne pas sur mon me, que je remets entre
ses mains. Et le marchal ferma les yeux, fit un signe de croix
et baisa l'toile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui
en qualit de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard
sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le
chevalier qui, les bras croiss, le regardait avec un sourire
bienveillant. Tu es un vrai brave, lui dit-il, un vrai soldat de
Dieu, mon matre et le tien, comme tu as si bien dit tout 
l'heure. Je veux rcompenser ton courage en te faisant matre d'un
trsor qui m'a appartenu et dont personne ne connat l'existence.
Suis-moi. L'oseras-tu? Le marchal ne rpondit qu'en sautant 
bas de son lit et revtant ses habits. Le chevalier le regardait
faire en souriant. Prends ton pe, dit-il, cette noble pe
teinte du sang des ennemis de la France. Maintenant, suis-moi sans
regarder derrire toi, sans rpondre aux voix qui te parleront. Si
un danger te menace, fais le signe de la croix sans parler. Viens,
suis-moi! Et le chevalier se dirigea vers le mur entrouvert,
descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le marchal
le suivait pas  pas, sans regarder derrire lui, sans rpondre
aux paroles qu'il entendait chuchoter  son oreille. Prends
garde, lui disait une voix douce, tu suis le diable; il te mne en
enfer.--Retourne-toi, lui disait une autre voix, tu verras un
abme derrire toi; tu ne pourras plus revenir sur tes pas.--
N'coute pas ce sducteur, disait une voix tremblante, il veut
acheter ton me avec le trsor qu'il te promet. Le marchal
marchait toujours. De temps  autre il voyait, entre lui et le
chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des
griffes prtes  le dchirer: un signe de croix le dbarrassait de
ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il
descendait, lorsque enfin ils se trouvrent dans un vaste caveau
entirement dall de pierres noires; chaque pierre avait un
anneau; toutes taient exactement pareilles. Le chevalier passa
sur toutes ces dalles, et s'arrtant sur l'une d'elles: Voici la
pierre qui recouvre mon trsor, dit-il; tu y trouveras de l'or de
quoi te faire une fortune royale, et des pierres prcieuses d'une
beaut inconnue au monde civilis. Je te donne mon trsor, mais tu
ne pourras lever la dalle que de minuit  deux heures. Prie pour
l'me de ton aeul, Louis-Franois de Sgur. Garde-toi de toucher
aux autres dalles, qui recouvrent des trsors appartenant 
d'autres familles.  peine soulverais-tu une de ces pierres, que
tu serais saisi et touff par l'esprit propritaire de ce trsor.
Pour reconnatre ma dalle et emporter ce qu'elle recouvre, il
faut... Le chevalier ne put achever. L'horloge sonna deux heures:
un bruit semblable au tonnerre se fit entendre, les esprits
disparurent tous et le chevalier avec eux. Le marchal resta seul;
la lanterne du chevalier tait heureusement reste  terre.
Comment reconnatrai-je ma dalle? dit le marchal; je ne puis
l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont sonnes. Si j'avais
emport ma tabatire ou quelque objet pour le poser dessus!
Pendant qu'il rflchissait, il ressentit de cruelles douleurs
d'entrailles, rsultat du saisissement caus par la visite du
chevalier. Le marchal se prit  rire: C'est mon bon ange, dit-il,
qui m'envoie le moyen de dposer un souvenir sur cette dalle
prcieuse. Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la
mconnatre... Aussitt dit, aussitt fait, poursuivit
M. de Rugs en riant. Le marchal ne commena  remonter
l'escalier qu'aprs s'tre assur de retrouver sa pierre entre
mille. Il monta, monta longtemps; enfin il arriva au haut de cet
interminable escalier;  la dernire marche la lanterne chappa de
ses mains et roula jusqu'en bas. Le marchal ne s'amusa pas 
courir aprs. Il rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le
mur, non sans avoir bien examin le ressort et s'tre assur qu'il
pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Aprs s'y tre exerc
plusieurs fois, et aprs avoir fait avec son pe une marque pour
reconnatre la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit
frapper  la porte. C'tait le valet de chambre qui venait
l'veiller. Je vais ouvrir! s'cria-t-il. Sa propre voix
l'veilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il
examina ses pistolets: ils taient chargs et poss prs de lui
comme lorsqu'il s'tait endormi la veille, de mme que son pe.
Il se sentit mal  l'aise dans son lit: il se leva. Fantme,
trsor, tout tait un rve, except le souvenir qu'il avait cru
laisser sur la dalle et que ses draps avaient reu. N'en pouvant
croire le tmoignage de ses sens, il examina le mur perc de ses
deux balles: point de balles, point de traces; il chercha la place
du passage mystrieux, de la marque faite avec son pe: il ne
trouva rien. J'ai dcidment rv, dit-il, c'est dommage! Le
trsor aurait bien fait  ma fortune brche par mes campagnes.
Et que vais-je faire de mes draps? dit-il en riant. Je mourrais de
honte devant cette htesse... Ah! une ide! un bon feu fera
justice de tout. Je dirai  l'htesse que les esprits ont emport
ses draps, et je lui en payerai dix pour la faire taire.

 Le marchal ranima son feu qui brlait encore, y jeta les draps,
et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entirement consums.

--L'honneur est sauf, dit le marchal; en avant les revenants!

--Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? demanda l'htesse,
qui accompagnait les domestiques du marchal.

--Pas mal, pas mal, ma bonne femme; j'ai seulement t ennuy
par les esprits, qui m'ont tiraill, turlupin, jusqu' ce qu'ils
se soient empars de mes draps. Voyez, ils les ont emports; ils
n'en ont point laiss seulement un morceau.--C'est, ma foi,
vrai! s'cria la matresse dsole. J'avais bien dit qu'il
arriverait malheur. Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus
neufs encore!

--Eh bien! ma bonne femme, reprit le marchal en riant, vous
pourrez toujours dire avec vrit que vous m'avez mis dans de
beaux draps et pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu de
deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est grce  mon
obstination que vous les avez perdus. Combien valaient vos draps?

--Quatre cus[1], monsieur le marquis, aussi vrai qu'il y a des
esprits dans cette tour de malheur.

--Eh bien! en voici vingt: cela vous fait vos cinq paires ou
vos dix draps. Et maintenant  djeuner, et bonsoir!

 L'htesse fit rvrence sur rvrence, et courut chercher le
djeuner du marchal. La voyant revenir toute seule: Vous n'avez
donc plus peur des esprits, lui dit-il, que vous allez et venez
ainsi sans escorte?--Oh! monsieur, tant qu'il fait jour, il n'y
a pas de danger; ce n'est qu'aux approches de minuit.

 Le marchal paya gnreusement sa dpense et celle de ses gens,
et laissa l'htesse plus persuade que jamais de la prsence des
esprits dans la tour du vieux chteau. Depuis ce jour, elle
invoquait toujours le nom du marchal de Sgur pour convaincre les
incrdules du danger d'habiter la tour; et voil comme se font
toutes les histoires de revenants!

Les enfants remercirent beaucoup M. de Rugs de cette histoire
qui les avait vivement intresss.

Moi, dit Jacques, je suis fch que le marchal n'ait pas vu le
fantme tout de bon.

--Pourquoi donc? dit son pre.

JACQUES.--Parce qu'il avait bien rpondu au chevalier. J'aime
ses rponses, elles sont trs courageuses.

MARGUERITE.--J'aurais eu joliment peur,  sa place, quand les
balles n'ont pas tu le chevalier.

LON.--Tu aurais eu peur, parce que tu es une fille, mais je
suis bien sr que Paul n'aurait pas eu peur.

PAUL.--Je crois, au contraire, que j'aurais eu trs peur. Il n'y
a plus de dfense possible contre un esprit que les balles ni
l'pe ne peuvent mettre en fuite.

M. DE ROSBOURG.--Il y a toujours l'ternelle dfense de la
prire  Dieu.

JEAN.--C'est vrai, mais c'est la seule.

M. DE ROSBOURG.--Et la seule toute-puissante, mon ami; cette
arme-l, dans certaines occasions, est plus forte que le fer et le
feu.

SOPHIE.--Comme c'tait drle, quand le marchal s'est veill.

CAMILLE.--Il s'est tir d'embarras avec esprit, tout de mme.

MADELEINE.--Seulement, je trouve qu'il a eu tort de laisser
croire  l'htesse que ses draps avaient t emports par les
esprits.

M. DE TRAYPI.--Que veux-tu?  ce prix seulement son honneur
tait sauf, comme il l'a dit lui-mme.

MADAME DE FLEURVILLE.--Au risque d'tre toujours la mre
Rabat-joie, je rappelle que l'heure du coucher est plus que passe.

--Vous avez raison aujourd'hui comme toujours, chre Madame, dit
M. de Rosbourg en posant  terre sa petite Marguerite, assise sur
ses genoux. Va, chre enfant, embrasser ta maman et tes amis.

Marguerite obit sans rpliquer. Maintenant  l'ordre de mon
commandant! dit M. de Rosbourg en emportant Marguerite. C'est ma
rcompense de tous les soirs: obir  l'ordre de ma petite
Marguerite, la coucher et tre le dernier  l'embrasser.

--Vous ne pleurez plus, papa, tout de mme. Vous avez l'air si
heureux, si heureux, tout comme Paul! dit Marguerite en
l'embrassant.

Elle continua son petit babil, qui enchantait M. de Rosbourg,
jusqu'au moment de la prire et du coucher. Quand elle fut dans
son lit: Je vous en prie, papa, dit-elle, restez l jusqu' ce
que je sois endormie. Quand je m'endors avec ma main dans la
vtre, je rve  vous; et alors je ne vous quitte pas, mme la
nuit.

M. de Rosbourg se sentait toujours doucement mu de ces sentiments
si tendres que lui exprimait Marguerite; il tait lui-mme trop
heureux de voir et de tenir son enfant, pour lui enlever cette
jouissance dont il avait t priv si longtemps.

Aussi, devant cette tendresse extrme, devant l'affection si vive
de sa femme, devant la tendresse passionne et dvoue de Paul, il
ne se sentait plus le courage de continuer sa carrire de marin,
et de jour en jour il se fortifiait dans la pense de quitter le
service actif et de vivre pour ceux qu'il aimait. L'ducation de
ses enfants, l'amlioration du village occuperaient suffisamment
son temps.


XI. Les Tourne-Boule et l'idiot.

Les vacances taient bien avances; un grand mois s'tait coul
depuis l'arrive des cousins; mais les enfants avaient encore
trois semaines devant eux, et ils ne s'attristaient pas si
longtemps d'avance  la pense de la sparation. Lon s'amliorait
de jour en jour; non seulement il cherchait  vaincre son
caractre envieux, emport et moqueur, mais il essayait encore de
se donner du courage. Son nouvel ami Paul avait gagn sa confiance
par sa franche bont et son indulgence; il avait os lui avouer sa
poltronnerie.

Ce n'est pas ma faute, lui dit-il tristement; mon premier
mouvement est d'avoir peur et d'viter le danger; je ne peux pas
m'en empcher. Je t'assure, Paul, que bien des fois j'en ai t
honteux au point d'en pleurer en cachette; je me suis dit cent
fois qu' la prochaine occasion je serais brave; pour tcher de le
devenir, je me faisais brave en paroles. J'ai beau faire, je sens
que je suis et serai toujours poltron.

Il avait l'air si triste et si honteux en faisant cet aveu, que
Paul en fut touch.

Mon pauvre ami, lui dit-il (il appuya sur _ami), _je trouve au
contraire qu'il faut un grand courage pour dire, mme  un ami, ce
que tu viens de me confier. Au fond, tu es tout aussi brave que
moi!

Lon relve la tte avec surprise.

Seulement tu n'as pas eu occasion d'exercer ton courage avec
prudence. Tu es entour de cousines et d'amis plus jeunes que toi;
tu t'es trouv dans des moments de danger, plus ou moins grand,
avec la certitude que tu n'avais ni la force ni les moyens de t'en
prserver; alors tu as tout naturellement pris l'habitude de fuir
le danger et de croire que tu ne peux pas faire autrement.

LON.--Mais pourtant, Paul, toi, je te vois courir en avant dans
bien des occasions o je me serais sauv.

PAUL.--Moi, c'est autre chose; j'ai pass cinq annes entour de
dangers et avec l'homme le plus courageux, le plus dtermin que
je connaisse; il m'a habitu  ne rien craindre. Mais moi-mme,
que tu cites comme exemple, c'est par habitude que je suis
courageux, et cette habitude, je l'ai prise parce que je me
sentais toujours en sret sous la protection de mon pre.
Marchons ensemble  la premire occasion, et tu verras que tu
feras tout comme moi.

--J'en doute, reprit Lon; en tout cas, je tcherai. Je te
remercie de m'avoir remont dans ma propre estime; j'tais honteux
de moi-mme.

-- l'avenir, tu seras content, tu verras, dit Paul en lui
serrant affectueusement la main. Lon rentra tout joyeux pour
travailler; Paul monta chez M. de Rosbourg, qui lui dit en
souriant: Mon cher Paul, puisque te voil, causons donc ensemble
de ton avenir. Y as-tu pens quelquefois?

PAUL.--Non, mon pre, je vous en ai laiss le soin; je sais que
vous arrangerez tout pour mon plus grand bien.

M. de Rosbourg attira Paul vers lui et le baisa au front.

M. DE ROSBOURG.--J'y ai pens, moi, et j'ai arrang ta vie de
manire  ne pas la sparer de la mienne...

PAUL, _s'criant et sautant de joie.--_Merci, merci, mon pre,
mon bon pre. Que vous tes bon! je vais aller le dire 
Marguerite.

M. DE ROSBOURG, _riant.--_Mais attends donc, nigaud; que lui
diras-tu? Tu ne sais rien encore!

PAUL.--Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours
prs de vous, prs de ma mre et de Marguerite.

M. DE ROSBOURG.--Tiens, tiens, comme tu as vite arrang cela,
toi! Et ma carrire, la marine? qu'en fais-tu?

PAUL, _tonn.--_Votre carrire? est-ce que...? est-ce que vous
retourneriez encore en mer?

M. DE ROSBOURG.--Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y
suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton ducation ici,
avec ta mre et ta soeur?

--Avec vous, mon pre, avec vous partout et toujours, s'cria
Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg.

--J'en tais bien sr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre
son coeur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux spar de
moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon
d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets,
les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai dcid.
J'envoie ma dmission au Ministre; nous vivrons tous ensemble; tu
n'auras d'autre matre, d'autre ami que moi, et nous emploierons
nos heures de loisir  amliorer l'tat de nos bons villageois et
la culture de nos fermes: vie de propritaire normand. Nous
lverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons
du bien en nous amusant, en nous instruisant et en amliorant tout
autour de nous.

Paul tait si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement
exprimer sa joie qu'en serrant et baisant les mains de son pre.
Il demanda la permission de l'aller annoncer  Mme de Rosbourg et
 Marguerite.

M. DE ROSBOURG.--Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle;
c'est  nous deux que nous avons arrang notre vie; mais nous
avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse
nouvelle  ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite;
nous avons bien des choses  rgler pour l'emploi de nos journes.

Paul partit comme une flche; il courut aux cabanes; il y trouva
Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques.

PAUL.--Marguerite, Marguerite, nous restons; je ne te quitterai
jamais. Mon pre ne s'en ira plus; nous travaillerons ensemble;
nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que
nous rendrons heureux tous ceux qui nous entourent.

--Ah ! tu es fou, dit Sophie, en se dgageant des bras de Paul,
qui, aprs Marguerite, l'touffait  force de l'embrasser. Qu'est-ce
que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi?

--Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant 
Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin; lui et Paul resteront
avec nous; c'est papa qui sera notre matre.

C'est cela, n'est-ce pas, Paul?

PAUL.--Oui, oui, ton coeur a devin, ma petite soeur chrie.

--Et moi donc! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda
Sophie. C'est joli, monsieur, de m'oublier dans un pareil moment!

PAUL.--Tiens! je peux bien t'avoir oublie un instant, toi qui
m'as oubli pendant cinq ans.

SOPHIE.--Oh! mais moi, j'tais petite!

PAUL.--Et moi, je suis grand. Voil pourquoi je comprends le
bonheur de vivre prs de mon pre et d'tre lev par lui.

MARGUERITE.--Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous
vivrons tous ensemble comme avant.

SOPHIE.--Je crois que c'est impossible. Ton pre voudra tre
chez lui.

MARGUERITE.--Eh bien! nous t'emmnerons.

SOPHIE.--C'est impossible. Je gnerai l-bas; je ne gne pas
ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul;
Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je
resterai.

JACQUES.--Et moi, je ne suis donc rien du tout, qu'on ne me
regarde seulement pas.

PAUL.--Tu es un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez
pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu
vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas
d'inquitude  avoir sur ton bonheur, et je suis sr que tu
partages le mien.

JACQUES.--Oh! oui, j'ai le coeur content comme si c'tait pour
moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous
ensemble: ainsi moi je n'ai qu' me rjouir.

Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa,
auquel elle tmoigna sa joie avec une tendresse dont il fut
profondment touch. Pendant ce temps, Paul avait couru remercier
Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'tait lui-mme.
Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un chteau et une
terre magnifique qui n'tait qu' une lieue de Fleurville, et qui
appartenait  des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils taient
ridicules, fiers et vulgaires; qu'aprs les vacances ils iraient
s'tablir dans ce chteau; que Sophie resterait chez
Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achterait 
Paris un htel o ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver.
Paul en fut content pour Sophie et pour Marguerite qui, de cette
manire, quitterait le moins possible ses amies.

... Peu de temps aprs, on vit arriver une voiture lgante; les
enfants se mirent aux fentres et virent avec surprise descendre
de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine
d'annes, puis une dame magnifiquement vtue et enfin une petite
fille de douze ans environ, habille comme pour aller au bal: robe
de gaze  volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et
les bras nus et couverts de colliers et de bracelets.

Les enfants se regardrent avec stupfaction.

Qu'est-ce que c'est que cela? s'cria Paul.

--Je n'ai jamais vu ces figures-l, dit Camille.

--C'est peut-tre les ridicules voisins du chteau vendu, dit
Madeleine.

--Comment s'appellent ces originaux? dit Jean.

--Ce doivent tre les Tourne-Boule, dit Sophie.

--Ceux qui ont vendu leur chteau  papa? demanda Marguerite.

CAMILLE.--Ton papa a achet leur chteau?

MARGUERITE.--Oui, il vient de me le dire.

MADELEINE.--Mais que viennent-ils faire ici?

JEAN.--Faire connaissance en mme temps qu'ils font leurs
adieux, probablement.

LON.--On n'a jamais voulu les recevoir ici; ils sont fiers,
sots et mchants.

JEAN.--C'est pour cela qu'ils viennent sans tre pris; quittant
le pays, ils sont toujours srs d'tre bien reus; on dit que le
pre a t marmiton.

PAUL.--Que la toilette de cette petite est ridicule!

CAMILLE.--Descendons pour la recevoir; il le faut bien.

MADELEINE.--Comme c'est assommant!

PAUL.--Nous irons tous avec vous: de cette faon ce sera moins
ennuyeux.

CAMILLE.--Merci, Paul; j'accepte avec plaisir.

JEAN.--Quelle foule nous allons faire! la pauvre fille ne saura
auquel entendre: entrons et dfilons deux  deux, comme pour une
princesse.

Et tous les enfants, tant convenus de faire des rvrences
solennelles, firent leur entre au salon marchant deux  deux.
C'tait une petite malice  l'intention des toilettes et de la
mre et de la fille.

Camille et Lon se donnant la main avancrent, salurent et
allrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en
firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succdrent
Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris
tous les enfants dfiler et saluer; il sourit au premier couple,
rit au second, se mordit les lvres au troisime, et se sauva pour
rire  l'aise au quatrime. Mlle Yolande Tourne-Boule parut ravie
de cet accueil solennel; elle crut avoir inspir le respect et la
crainte et rendit les saluts par des rvrences de thtre
accompagnes d'un geste protecteur de la main; elle traversa
ensuite le salon et alla se placer devant les enfants qui
s'taient groups au fond.

Je suis trs satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle,
de vous connatre avant de quitter le pays; j'espre que vous
viendrez me voir  Paris,  l'htel Tourne-Boule, qui est  mon
pre, et qui est un des plus beaux htels de Paris. Je vous ferai
inviter aux soires et aux bals que ma mre compte y donner. Et
mme, pour ne vous laisser aucune inquitude  ce sujet, je vous
engage, monsieur _(s'adressant  Paul), _pour la premire valse,
et vous, monsieur _(s'adressant  Jean), _pour la premire polka,
et monsieur _(s'adressant  Lon), _pour la premire
contredanse..

PAUL.--Je suis dsol, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet
honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des
sauvages qui ne vous serait peut-tre pas agrable  danser.

JEAN.--Moi aussi, mademoiselle, de mme que mon ami Paul, je
suis dsol de refuser polka et bal; mais, en fait d'exercice de
ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous
proposer ce passe-temps agrable, mais peu gracieux.

LON.--J'accepterais bien volontiers votre contredanse,
mademoiselle, mais je serai au collge au moment o vous la
danserez, les ronflements de mes camarades remplaant la musique
de votre orchestre.

--Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire
mes invitations.

PAUL.--Vous tes mille fois trop bonne, mademoiselle.

JEAN.--Veuillez croire  ma reconnaissance, mademoiselle.

LON.--Vous me voyez confus de vos bonts, mademoiselle.

--C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un
sourire gracieux. Je verrai  vous recevoir autrement qu'au bal.
Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parl de charmants chalets
que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir?

MARGUERITE.--Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites
nous-mmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une
jolie hutte de sauvage.

--Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air ddaigneux.

PAUL, _avec indignation.--_Cette _petite _est Mlle Marguerite de
Rosbourg, ma soeur et mon amie.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... qu'est-ce que c'est que a,
Rosbourg?

PAUL, _trs vivement.--_Quand on parle de M. de Rosbourg, on en
parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave
capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera lgrement devant
moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-Broche?

MADEMOISELLE YOLANDE, _avec dignit.--_Tourne-Boule, monsieur.

PAUL.--Tourne-Boule, Tourne-Broche: c'est tout un. Laissez-nous
tranquilles avec vos airs.

--Paul, dit M. de Rosbourg qui s'tait approch, tu oublies que
mademoiselle est en visite ici.

PAUL.--Eh! mon pre, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est
en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire
l'impertinente ni la princesse; je ne lui permettrai jamais de
parler de vous comme elle l'a fait.

M. DE ROSBOURG.--Mon pauvre enfant, que nous importe? Sait-elle
ce qu'elle dit seulement? Voyons, au lieu de rester au salon,
allez tous vous promener: la connaissance se fera mieux dehors que
dedans.

Camille et Madeleine proposrent avec empressement  Mlle Yolande
d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit.

On se mit en route; Mlle Yolande marchait majestueusement,
poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur
une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un
ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris
n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus  faire
l'effraye et l'on arriva au jardin.

Ce ne sont pas des chalets, dit-elle avec ddain en regardant la
cabane.

CAMILLE.--Ce ne sont que des maisonnettes bties par nous-mmes,
comme vous l'a dit Marguerite.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Vous vous tes donn la peine de faire
vous-mmes un aussi sale ouvrage? Chez mon pre j'ai des ouvriers
qui font tout ce que je leur commande.

MADELEINE.--C'est pour nous amuser que nous les avons bties, et
nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Peut-on y entrer?

CAMILLE.--Certainement; voici la mienne et celle de Madeleine et
de Lon.

MADELEINE.--Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin
celle de Paul, de Marguerite et de Jacques.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Quelle horreur de meubles! Ah Dieu!
comment supportez-vous cela? J'aurais tout jet au feu si on
m'avait donn une pareille friperie!

MARGUERITE.--Nous, qui ne sommes pas des Tourne-Boule, nous nous
trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Ah!... c'est une hutte de sauvage?
Comment avez-vous eu ce bel chantillon d'architecture?

MARGUERITE.--C'est Paul qui l'a btie; il a t cinq ans chez
des sauvages.

MADEMOISELLE YOLANDE, _avec ddain.--_On le voit bien.

MARGUERITE.--Est-ce parce qu'il a refus vos bals et vos valses?

MADEMOISELLE YOLANDE.--Parce qu'il ne sait pas les usages du
monde.

MARGUERITE.--Cela dpend de quel monde, mademoiselle; si c'est
du vtre, c'est possible; aucun de nous n'y a jamais t; mais, si
c'est du monde poli, bien lev, comme il faut, il en connat les
usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les ntres.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle... Marguerite, je crois,
sachez que les Tourne-Boule sont nobles et puissants seigneurs, et
que leurs armes...

MARGUERITE.--Sont un tourne-broche, nous le savons bien...

MADEMOISELLE YOLANDE.--Mademoiselle, vous tes une petite
insolente...

--Pas un mot de plus! cria Paul d'une voix imprieuse. Silence!
ou je vous ramne  vos parents de gr ou de force... Viens,
petite soeur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite
qui veut faire la grande; viens avec moi, Sophie et... avec qui
encore? dit-il en se retournant vers les autres.

Jean et Jacques rpondirent ensemble: Et avec nous. Lon fit
signe qu'il restait pour protger ses pauvres cousines Camille et
Madeleine obliges par politesse de rester prs de Mlle Yolande.
Elle leur parla tout le temps des richesses de son pre, de sa
puissance, de ses relations.

 Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis et,
par condescendance, quelques comtes d'illustres familles. Elle
parla de ses toilettes, de ses dpenses...

Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle. La toilette que vous
me voyez n'est rien auprs de celles que j'ai  Paris; Maman a
tous les jours une robe neuve; elle dpense cinquante mille francs
par an pour sa toilette.

--Cinquante mille francs! s'cria Camille, mais combien donne-t-elle
donc aux pauvres alors?

--Aux pauvres! ha! ha! aux pauvres! en voil une drle d'ide!
rpondit Mlle Yolande riant aux clats. Comme si l'on donnait aux
pauvres! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants.
Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs
haillons et une vieille crote, c'est tout ce qu'il faut.

CAMILLE.--Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle.
Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a prs de
chez vous de pauvres familles qui sont nues; pendant que vous avez
dix plats  votre dner, ces mmes pauvres n'ont pas seulement la
crote de pain dont vous parliez tout  l'heure.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets,
des paresseux; ils n'ont besoin de rien.

MADELEINE.--Camille, je ne veux pas entendre cela, c'est trop
fort; je vais rejoindre nos amis.

LON.--Va, Madeleine: je reste avec la pauvre Camille.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Pauvre! vous la trouvez donc bien
malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous
vous-mme?

LON.--Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle: c'est
avec la _pauvre _Camille.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Encore?

LON.--Encore et toujours tant que vous serez l, mademoiselle,
quoiqu'il ft plus juste de vous appeler _pauvre, _vous, toute
riche que vous tes.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Ce serait assez drle, en effet. Moi,
pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha!

CAMILLE.--Ne riez pas, ma pauvre demoiselle; ne riez pas! Vous
tes en effet  plaindre. Lon a raison: vous tes pauvre de
bont, pauvre de charit, pauvre d'humilit, pauvre de raison et
de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse,
et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus
rien.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Prrrr! quel sermon! Ah ! mais vous tes
une famille de prcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que
votre mre tait une folle, ainsi que...

CAMILLE.-- mon tour de vous rpter: C'est trop fort,
mademoiselle. Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Lon,
allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle
pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze.

Et, prenant la main de Lon, elle s'enfuit en courant, laissant
Mlle Yolande dans une colre d'autant plus furieuse qu'elle ne
pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le chteau
et rentra au moment o son pre venait de conclure un second
march avec M. de Rosbourg pour son htel  Paris, qu'il lui
vendait tout meubl  peine le tiers de ce qu'il lui avait cot.
M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant: M. Tourne-Boule,
cribl de dettes malgr sa fortune, en avait besoin. Une heure
aprs, un troisime march tait conclu. M. de Rosbourg achetait
au nom de Paul d'Aubert, dont il s'tait fait nommer tuteur, des
forts attenantes aux chteaux et aux fermes, et qui rapportaient
plus de cent mille francs.

Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez
faire prparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.

M. TOURNE-BOULE.--Oui, c'est convenu; mon htel, ma terre et la
fort.

--Comment pre, votre htel? dit Mlle Yolande; et o logerons-nous?

M. TOURNE-BOULE.--Nous passerons l'hiver en Italie, Yolande.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Est-ce que vous le saviez, mre?

--Je le savais, ma fille, rpondit majestueusement Mme Tourne-Boule.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous?

MADAME TOURNE-BOULE.--Je ne les ai plus, ma fille; je viens de
les vendre  Mme de Fleurville et  Mme de Rosbourg pour Mlle
Sophie de Ran dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Mais vous en aviez tant!

MADAME TOURNE-BOULE.--J'ai tout vendu, ma fille.

MADEMOISELLE YOLANDE.--Oh! l l! oh! l l! mes colliers, mes
bracelets, mes chanes, mes broches! je n'aurai plus rien! je
serai donc comme une pauvresse?

MADAME TOURNE-BOULE.--J'en achterai d'autres, ma fille. J'ai
besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te
permets de vendre aussi toute ta dfroque; tu feras ce que tu
voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon mesdames, dit-elle
en se tournant vers ces dames qui riaient sous cape, je vous
ennuie peut-tre avec ces dtails d'intrieur?

--Du tout, madame, rpondit Mme de Fleurville en riant; cela nous
amuse beaucoup au contraire.

Les affaires tant termines, M., Mme et Mlle Tourne-Boule prirent
cong de ces dames et montrent en voiture. M. de Rosbourg ayant
vant la beaut des chevaux et l'lgance de la calche:

Je vous les vends, dit M. Tourne-Boule, qui avait le pied sur le
marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille
francs; je les ai pays douze mille francs, il y a un mois.

--C'est fait, dit M. de Rosbourg; j'achte.  demain.

--Quel drle d'original! dit M. de Rosbourg  ses amis quand les
Tourne-Boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi  perte.
Les terres du chteau valent plus de cinquante mille francs de
revenu, et la fort de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant
 l'htel de Paris, il vaut un million et demi, meubl comme il
est. J'espre bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chre et
excellente amie, dit-il  Mme de Fleurville en lui baisant la
main. Je me reprochais presque mon retour, si je vous sparais
d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles.

MADAME DE FLEURVILLE.--Je l'ai promis et je ne m'en ddis pas,
mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune
avec vous et les vtres. Quand vous partirez, je partirai; quand
vous reviendrez, je reviendrai. Mais o sont les enfants? comment
ont-ils laiss Mlle Yolande toute seule?

M. DE ROSBOURG.--Je souponne qu'elle les a mis en fuite par ses
grands airs et sa mchante langue. Les voici qui accourent. Nous
allons savoir ce qui s'est pass.

Les enfants furent bientt arrivs. Mme de Fleurville demanda 
ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter
Mlle Tourne-Boule.

CAMILLE.--Maman, je suis reste la dernire avec elle; mais il
n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauve avec
Lon quand elle m'a dit que vous tiez une folle.

MADAME DE FLEURVILLE.--Pauvre fille! je la plains d'tre si mal
leve; mais pourquoi les autres taient-ils partis?

Les enfants racontrent alors les impertinences que s'tait
permises Mlle Yolande et les rponses qu'elle s'tait attires.

Je ne blme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le
tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci tait de got un peu
sauvage en effet.

PAUL.--C'est vrai, mon pre; une autre fois je tcherai d'tre
plus civilis. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur
fille?

M. DE ROSBOURG.--Ma foi, je n'en sais rien; ils sont
terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des
affaires; le pre Tourne-Boule m'a vendu, outre sa terre et son
chteau de Dinacre, son htel tout meubl  Paris et la fort qui
touche aux fermes du chteau et que j'ai achete pour toi. Es-tu
content de mon march?

PAUL.--Je suis content de tout ce que vous faites, mon pre, et
de tout ce qui ne m'loigne pas de vous.

M. DE ROSBOURG, _riant.--_Bien! Alors je continuerai  placer
tes fonds.

PAUL.--Quels fonds, mon pre? Comment ai-je des fonds?

M. DE ROSBOURG.--Tu as, outre la fortune de tes parents, deux
millions que M. Fichini a laisss  ton pre, qui tait son ami
d'enfance.

PAUL.--Il tait donc bien riche, ce M. Fichini!

M. DE ROSBOURG.--Je crois bien, qu'il tait riche! Il a laiss
encore quatre millions  son ancien et cher ami M. de Ran, pre
de Sophie.

LON.--Dieu! que Sophie est riche! Je voudrais bien tre riche,
moi.

M. DE ROSBOURG.--Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous
pas tout ce que nous pouvons dsirer?

LON.--C'est gal, c'est agrable d'tre riche. Tout le monde
vous salue et vous respecte.

PAUL.--Pour a, non. Est-ce que tu respectes les Tourne-Boule?
Sont-ils plus heureux que nous?

MARGUERITE.--Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis
le retour de papa et de Paul.

MADELEINE.--Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommes-nous pas
trs heureuses?

CAMILLE.--Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous
l'ter; il est au fond de nos coeurs, et c'est le Seigneur qui
nous le donne.

PAUL.--C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi
s'habiller, se chauffer et vivre agrablement, de quoi donner 
tous les pauvres des environs,  quoi sert le reste? On ne peut
pas dner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus
d'une voiture, brler plus de bois que n'en peuvent tenir les
chemines. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner  ceux qui
n'en ont pas assez?

M. DE ROSBOURG.--Tu as mille fois raison, mon garon, et  nous
deux nous battrons le pays  dix lieues  la ronde pour que tout
le monde soit heureux autour de nous.

Les dames et les enfants rentrrent chacun chez soi. Jacques et
Marguerite allrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et
Lon allaient les suivre, lorsque M. de Rosbourg, prtant
l'oreille, dit:

Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gmissements
mls d'clats de rire.

PAUL.--Je les entends aussi. Viens, Lon, allons voir.

LON, _timidement.--_Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je
crois.

PAUL.--Non, non, je ne me trompe pas. Dpchons-nous. Viens.
_(Tout bas, se penchant  l'oreille de Lon): _Viens donc: avec
moi il n'y a pas de danger.

Paul saisit la main de Lon, et, tout en l'entranant, il lui dit
 mi-voix: Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas
peur! Ne me quitte pas... marche hardiment.

Ils coururent vers le chemin d'o partait le bruit, pendant que
M. de Rugs, surpris, rptait: Le voil parti! mais pour tout de
bon, cette fois! il court aussi vite que Paul... C'est qu'il n'a
pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu,
Traypi?

M. DE ROSBOURG.--Ne les suivons pas de trop prs, pour leur
donner le mrite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin
de renfort, Paul sait que je suis l, prt  me rendre  son
appel... Tiens... quel accent indign a Paul!... L'entendez-vous?
belle voix de commandement! c'est dommage qu'il ne soit pas encore
dans la marine ou dans l'arme... Ah diable! l'affaire se gte!
j'entends des cris et des coups... approchons, il est temps.

En htant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou
plutt courut vers le lieu du combat, car il tait clair qu'on se
battait. En arrivant, ils virent tendu  terre, entirement
dshabill, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et
Lon, anims par le combat qu'ils venaient de livrer et qui tait
loin d'tre fini. Attaqus par une douzaine de grands garons,
tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et
coups de pied. Paul en avait couch deux  terre; il terrassait le
troisime, donnait un coup de pied  un quatrime, un croc-en-jambe
et un coup de genou au cinquime, pendant que Lon, moins
habile que lui, mais non moins anim, en tenait deux par les
cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un
rempart contre les cinq ou six restant, qui faisaient pleuvoir sur
Paul et sur Lon une grle de coups de poing. M. de Rosbourg
s'lana sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces
grands garons par les reins, les enleva et les lana par-dessus
la haie; il en fit autant de deux autres; ce que voyant, les
derniers cherchrent  se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa
facilement et leur administra  chacun une correction qui leur fit
pousser des hurlements de douleur.

Allez, maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez!

Et il les congdia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps,
Paul et Lon, aids de M. de Rugs et de M. de Traypi, relevrent
le pauvre idiot qui restait  genoux tout tremblant et pleurant.
Son corps tait prodigieusement enfl et rouge; son dos et ses
reins taient corchs en plusieurs endroits.

Pauvre malheureux! s'cria M. de Rosbourg; que lui ont-ils fait
pour le mettre en cet tat?

--Quand nous sommes arrivs, mon pre, nous avons trouv ces
misrables, arms les uns de grandes verges, les autres de
poignes d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que
les deux plus grands le maintenaient  terre. Ils l'avaient attir
dans ce chemin isol, l'avaient dshabill, et s'amusaient, comme
je vous l'ai dit,  le fouetter d'orties. C'est Lon qui, accouru
le premier et indign de ce spectacle, leur a ordonn de finir, le
pauvre idiot nous a expliqu tant bien que mal ce que je viens de
vous dire; je leur ai ordonn  mon tour de laisser ce pauvre
garon. Ah bah! ont-ils rpondu, vous tes deux, nous sommes
douze plus forts que vous: laissez-nous nous amuser, ou nous vous
en ferons autant. Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je
lui criai: Arrte, drle! Pars  l'instant, ou je t'allonge un
coup de pied qui te fera voler  dix pieds en l'air. Pour toute
rponse, il donne un coup  ce pauvre idiot, retomb de peur. Je
saute sur ce misrable en criant:  moi, Lon! Joue des pieds et
des mains! Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus
comme un lion; j'en couche un  terre, puis un second; j'tais en
train d'en travailler quelques autres quand vous nous tes venu en
aide; sans vous, nous aurions eu du mal; mais il n'en restait que
dix: nous en serions venus  bout tout de mme, n'est-ce pas,
Lon? Tu en as cogn quelques-uns et solidement; tu as le poing et
les pieds bons! Ils te le diront bien.

Lon, tout fier et presque tonn de son courage, ne rpondit
qu'en relevant la tte. M. de Rugs, s'approchant, lui prit les
mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant.  ce
tmoignage d'estime de son pre et d'un homme qu'il considrait
comme un homme suprieur, Lon rougit vivement et des larmes de
bonheur vinrent mouiller ses yeux.

Il ne s'agit que de commencer, mon brave Lon, lui dit
M. de Rosbourg. Tu vois, te voil l'associ de Paul, le brave des
braves.

M. DE RUGS.--Occupons-nous de ce pauvre garon, qui est l sans
vtements et dans un tat  faire piti.

M. DE ROSBOURG.--O demeure-t-il? Est-ce loin d'ici?

LON.--Non,  deux cents pas, dans le hameau voisin.

M. DE ROSBOURG.--O ont-ils mis tes habits, mon pauvre garon?

L'IDIOT.--Ils... les ont... jets... par-dessus la haie. En un
clin d'oeil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de
l'idiot. Tiens, reois-les, dit-il  Lon en les lui lanant.

M. DE ROSBOURG.--Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui
est ici auprs; l'eau frache calmera l'inflammation laisse par
les orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garon;
appuie-toi sur mon bras; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de
mal.

--Oh! non. Vous tes bien bon... je vois bien... rpondit l'idiot
en tremblant de tous ses membres. Mais... a me fait mal... de
marcher...

M. de Rosbourg et M. de Rugs le prirent dans leurs bras et le
portrent dans la mare. La fracheur de l'eau le soulagea.

Ne me laissez pas, disait-il: ils reviendraient et ils me
battraient encore. Oh! l l! qu'ils cinglaient fort! Oh! que a
me fait mal!

M. DE ROSBOURG.--Courage, mon ami! courage! a va se passer!
Nous allons t'habiller maintenant et te ramener chez toi.

L'IDIOT.--Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me
laisserez pas tout seul?

M. DE ROSBOURG.--Non, mon pauvre garon, je te le promets. Passe
ta chemise... L... ton pantalon maintenant... Puis ta blouse! Et
c'est fini. Mets tes sabots et partons. a va-t-il mieux?

L'IDIOT.--Pour a, oui. a fait du bien, la mare.

M. DE TRAYPI.--Connais-tu les noms de ces mauvais drles qui
t'ont battu? Pourrais-tu le dire?

L'IDIOT.--Pour a, oui. Le grand Michot, puis Jimmel le roux,
puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux
Richardet, puis Lecamus, puis Frognolet le bancal et Frognolet le
louche, puis les deux garons du pre Bertot.

M. DE TRAYPI.--Bien, ne les oublie pas; j'irai voir leurs
parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi,
pour tre bien sr qu'ils l'ont reue.

L'idiot se mit  rire et  se frotter les mains. Ha! ha! ha! ils
vont en avoir aussi, les brigands, les sclrats. Faites-les
battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... a fait
du bien tout de mme. Ha! ha! ha! Faut les battre avec des orties.
a leur fera bien plus mal.

--Pauvre garon, dit M. de Rosbourg  Paul et  Lon, il ne pense
qu' la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon
Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici
arrivs. Rugs et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot  ses
parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs
exploits  nos amis. Je serai heureux de parler de Lon comme il
le mrite.

Et, serrant encore la main de l'heureux Lon, il se mit en route;
trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et
Lon chercher leurs amis.

Quand ils furent seuls, Lon sauta au cou de Paul.

Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauv! Je ne suis plus
poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je
n'aurai plus peur; je le sens, oui, je le sens dans mon coeur,
dans ma tte, dans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me
sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon
ami. Tu m'as tout chang.

PAUL.--Allons chercher les autres, Lon, je suis impatient de
leur raconter ce que tu as fait.

Et tous deux coururent aux cabanes, o ils trouvrent en effet
tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec
impatience.

Arrivez donc, arrivez donc, leur crirent-ils, nous vous
attendons pour manger un plat de fraises et de crme que la mre
Romain vient de nous apporter.

--Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'cria Paul, pour
boire  la sant de Lon, qui vient de se battre vaillamment avec
moi contre douze grands garons et de les mettre en fuite?

--Pas possible! dit Jean surpris.

--Je vois dans les yeux de Lon que c'est vrai, dit Jacques; il a
un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble 
Paul.

LON.--Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance,
mon petit Jacques.

SOPHIE.--Mais qu'as-tu donc? C'est drle, tu es tout chang!

PAUL.--Vous avez raison, mes amis; Lon n'est plus le mme; il
vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de
douze grands garons pour dfendre le pauvre Relmot l'idiot.

LON.--Ajoute donc que tu tais avec moi; sans toi je crois en
vrit que je n'y aurais pas t.

PAUL.--Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait
pas  essayer.

JEAN.--Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais t seul?

PAUL.--J'aurais appel mon pre, que je savais prs de l.

JEAN.--Et s'il n'tait pas venu?

PAUL, _avec feu.--_Mon pre, ne pas venir  mon appel! Tu ne le
connais pas, va; il accourrait n'importe d'o  la voix de son
fils. Mais coutez que je vous raconte les exploits de Lon.

Et Paul leur fit le rcit de ce qui venait de se passer, vantant
le courage de Lon, s'effaant lui-mme, et peignant avec vivacit
et indignation les souffrances du pauvre idiot.

Que je suis donc malheureux de n'avoir pas t avec vous! dit
Jean en frmissant de colre. Avec quel bonheur je vous aurais
aids  rosser ces mchants garons! J'espre bien que mon oncle
n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour
faire donner une bonne correction  ces mauvais garnements.

--Oh! papa ne l'oubliera pas, s'cria Jacques. Pauvre Relmot!
nous irons le voir, n'est-ce pas Paul?

PAUL.--Demain, mon petit Jacques, nous irons tous.  prsent je
rentre pour travailler avec mon pre.

--Je vais t'accompagner, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Jacques. Et, lui prenant chacun une main, ils
marchrent vers la maison.

C'est toi qui as donn du courage  Lon, lui dit Marguerite
quand ils furent un peu loin.

--Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui
s'en est donn.

--Bon Paul! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait
dans les siennes.

--Paul, plus je te connais et plus je t'aime, dit Jacques en
serrant son autre main.

PAUL.--Il en est de mme pour moi, mon petit Jacques, je t'aime
comme un frre.

JACQUES.--Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je
serais heureux!

PAUL.--Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons
toujours.

JACQUES.--Je n'aime pas  pleurer, Paul, et je ne pleure presque
jamais; mais, quand je vous quitterai, toi et Marguerite, j'aurai
un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empcher de pleurer; je ne
pourrai pas m'en empcher, je le sens.

MARGUERITE.--Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques.

JACQUES.--Mais ce sera bientt; dans huit jours les vacances
seront finies.

MARGUERITE.--Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas
besoin de t'en aller  la fin des vacances.

JACQUES.--Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne
pourrait pas rester. Je tche d'avoir du courage, de n'y pas
penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas.

Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrta,
embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta  son
cou.

Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as
du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi,
et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux.
Jacques, je t'en prie, ne pleure pas.

Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prts  verser
de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il
essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'tre
courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se sparrent, Paul
pour travailler, Marguerite pour raconter  son papa le chagrin de
Jacques, et Jacques pour aller pleurer  l'aise sur l'paule de
son papa.

Jacques pleura quelque temps et finit par scher ses larmes.
Marguerite pleura un peu de son ct dans les bras de son pre,
dont les caresses et les baisers ne tardrent pas  la consoler.
Paul, habitu  se commander, fut pourtant triste et sombre tant
que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'claircit au
premier sourire de sa petite soeur, et il reprit son travail quand
il la vit tout  fait calme et riante.


XII. La comtesse Blagowski.

Les vacances taient prs de leur fin; les enfants s'aimaient tous
de plus en plus; Lon s'amliorait de jour en jour au contact de
Paul et de ses excellentes cousines Camille et Madeleine. Son
courage se dveloppait avec ses autres qualits; plusieurs fois il
avait eu occasion de l'exercer, et il courait maintenant  l'gal
de Paul au-devant du danger, sans toutefois le braver inutilement.
L'idiot avait t veng; les parents des mauvais garnements qui
l'avaient battu amenrent les coupables chez Relmot pre, et l,
en prsence du pauvre idiot, ils administrrent chacun une
correction si sanglante  leurs fils, que l'idiot se sauva en se
bouchant les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. Jacques
tait triste, mais rsign et plus tendre que jamais pour Paul et
pour Marguerite; Sophie se dsolait du prochain dpart de ses
amis, mais surtout de celui de Jean, toujours si fraternel, si
aimable pour elle.

Tu n'as donc plus entendu parler de ta belle-mre? lui disait un
jour Jean dans leur cabane. O est-elle? Qu'est-elle devenue?

--Je ne sais, rpondit Sophie. Elle n'crit pas; j'avoue que je
n'y pense pas beaucoup; elle m'avait rendue si malheureuse que je
cherche  oublier ces trois annes de mon enfance.

JEAN.--Quel ge avais-tu quand elle t'a abandonne? Et quel ge
au juste as-tu maintenant?

SOPHIE.--J'avais un peu plus de sept ans;  prsent j'en ai
neuf, un an de moins que Madeleine et deux ans de moins que
Camille.

JEAN.--Et Marguerite, quel ge a-t-elle?

SOPHIE.--Marguerite a sept ans, mais elle est plus intelligente
et plus avance que moi. Je ne m'tonne pas que Paul l'aime tant!
Elle est si bonne et si gentille!

JEAN.--Oh! oui, Paul l'aime bien. Quand on dit quelque chose
contre Marguerite, ses yeux brillent; on peut bien dire qu'ils
lancent des clairs.

SOPHIE.--Et comme il aime M. de Rosbourg!

JEAN.--Oh! quant  celui-l, si on s'avisait d'y toucher
seulement de la langue, ce ne sont pas les yeux seuls de Paul qui
parleraient, il tomberait sur vous des pieds et des poings.

--Sophie! Sophie! cria Camille qui accourait, maman te demande;
elle a reu des nouvelles de ta belle-mre qui vient d'arriver 
sa terre et qui est bien malade.

Sophie poussa un cri d'effroi quand elle sut l'arrive de sa
belle-mre; elle voulut se lever pour aller chez
Mme de Fleurville; mais elle retomba sur sa chaise, suffoque par
ses sanglots.

Ma pauvre Sophie, lui dirent Camille et Jean, remets-toi;
pourquoi pleures-tu ainsi?

--Mon Dieu, mon Dieu! il va falloir vous quitter tous et
retourner vivre prs de cette mchante femme. Ah! si je pouvais
mourir ici, chez vous, avant d'y retourner!

--Pourquoi lui as-tu parl de cela, Camille? dit Jean d'un air de
reproche. Pauvre Sophie, vois dans quel tat tu l'as mise!

CAMILLE.--Maman m'avait dit de la prvenir; je suis dsole de
la voir pleurer ainsi, mais je t'assure que ce n'est pas ma faute;
je devais bien obir  maman. Viens, ma pauvre Sophie, maman
t'empchera d'aller vivre avec ta mchante belle-mre, sois-en
sre.

--Crois-tu? dit Sophie un peu rassure. Mais elle voudra m'avoir,
je le crains. Viens avec nous, Jean, que j'aie du moins mes plus
chers amis prs de moi.

Jean et Camille, presque aussi tristes que Sophie, lui donnrent
la main, et ils entrrent chez Mme de Fleurville qu'ils trouvrent
avec M. et Mme de Rosbourg. Les larmes de Sophie ne purent
chapper  M. de Rosbourg; il se leva vivement, alla vers elle,
l'embrassa avec bont et tendresse, et lui demanda si c'tait le
retour de sa belle-mre qui la faisait pleurer.

SOPHIE, _en sanglotant.--_Oui, cher monsieur de Rosbourg;
sauvez-moi, empchez-moi de quitter Mme de Fleurville et mes
amies.

M. DE ROSBOURG.--Rassure-toi, mon enfant, tu resteras ici;
Mme de Fleurville est trs dcide  te garder. Et moi, qui suis
ton tuteur, ajouta-t-il en souriant et en l'embrassant encore, je
t'ordonne de vivre ici.

MADAME DE FLEURVILLE.--Ma pauvre Sophie, tu n'aurais pas d
croire si facilement que je voulusse t'abandonner. Ta belle-mre
s'tant remarie n'a plus aucune autorit sur toi, et c'est
M. de Rosbourg ton tuteur, et moi ta tutrice, qui avons le droit
de te garder.

SOPHIE.--Ah! quel bonheur! Me voici toute console alors; mais
que vous dit donc ma belle-mre?

--Ce n'est pas elle qui crit; c'est sa femme de chambre; voici
sa lettre:

Trais honor dame

Celci es pour vou dir qu ma metresse es trais malade de la
tristece qe lui done la mor de son marri, chi nes pas conte ni
Blagosfqui; c un eschapp des galaire du non de Gornbou, qu'il
lui a devorai tou son arjan et queu le bon Dieu  lc pairir qan
il s chet dans le glaci pourlor queu les bon jamdarm son vnu le
prandr pour le rmette au bagn. la povr madam en  tomb corne une
mace. el pleur  demand qu'on la ramen au chato de mamsel Sofi,
alors jeu l ramn e alor el veu voir mamsel, qel lui fai dir quel
va mourire  quel veu lui don sa ptit mamsel a elv, avecque
laqel j loneure daitre ma tr onor daM. V otr trs zumble
cervante

 Edvije Brgnprzevska fam de conpani de madam la contece
Blagofsqa, qi n pas du tou conten, queu si jlavs su jnsrs pas
zentr ch zel. Je pri c dam dme trouv une bon place de dam de
conpagni ch une dam comil fo.

Sophie et Jean ne purent s'empcher de rire en lisant cette
ridicule lettre si pleine de fautes.

De quelle petite _mam'selle _parle cette femme, madame? demanda
Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.--Je ne sais pas du tout; c'est peut-tre
un enfant que ta belle-mre a eu depuis son mariage.

--Pauvre enfant, dit Sophie, j'espre qu'elle sera plus heureuse
avec sa mre que je ne l'ai t.

--coute, Sophie, voici ce que nous avons dcid. M. de Rosbourg
va aller voir ta belle-mre pour savoir au juste comment elle est
et ce qu'elle veut. Attends tranquillement son retour et ne
t'inquite de rien; ne crains pas qu'elle te reprenne; elle ne le
peut pas, et nous ne te rendrons pas.

Sophie, trs rassure, embrassa et remercia Mme de Fleurville,
M. et Mme de Rosbourg, et s'en alla en sautant, accompagne de
Jean qui sautait plus haut qu'elle et qui partageait tout son
bonheur. Une heure aprs, M. de Rosbourg tait de retour et
rentrait chez Mme de Fleurville.

Eh bien! mon ami, quelles nouvelles?

--La pauvre femme est mourante; elle n'a pas deux jours  vivre;
elle a une petite fille d'un an qui n'est gure en meilleur tat
de sant que la mre; elle est ruine par ce galrien qui l'a
pouse pour son argent; et enfin, elle veut voir Sophie pour lui
recommander son enfant et lui demander pardon de tout ce qu'elle
lui a fait souffrir.

MADAME DE FLEURVILLE.--Croyez-vous que je doive y mener Sophie?

M. DE ROSBOURG.--Il faut que Sophie la voie, mais je l'y mnerai
moi-mme; j'imposerai plus  cette femme; elle a dj peur de moi
et elle n'osera pas la maltraiter en ma prsence.

M. de Rosbourg alla lui-mme prvenir Sophie de la visite qu'elle
aurait  faire; il acheva de la rassurer sur les pouvoirs de son
ex-belle-mre. Pendant que Sophie mettait son chapeau et prvenait
ses amies Camille et Madeleine, M. de Rosbourg faisait atteler
d'autres chevaux au phaton, et ils se mirent en route.

Quand Sophie rentra dans ce chteau o elle avait tant souffert,
elle eut un mouvement de terreur et se serra contre son excellent
tuteur, qui, devinant ses impressions, lui prit la main et la
garda dans la sienne, comme pour lui bien prouver qu'il tait son
protecteur et qu'avec lui elle n'avait rien  craindre. Ils
avancrent; Sophie reconnaissait les salons, les meubles; tout
tait rest dans le mme tat que le jour o elle en tait partie
pour aller demeurer chez Mme de Fleurville qui avait t pour elle
une seconde mre.

La porte de la chambre de Mme Fichini s'ouvrit. Sophie fit un
effort sur elle-mme pour entrer, et elle se trouva en face de
Mme Fichini, non pas grasse, rouge, pimpante, comme elle l'avait
quitte deux ans auparavant, mais ple, maigre, abattue, humilie.
Elle voulut se lever quand Sophie entra, mais elle n'en eut pas la
force; elle retomba sur son fauteuil et se cacha le visage dans
ses mains. Sophie vit des larmes couler entre ses doigts. Touche
de ce tmoignage de repentir, elle approcha, prit une de ses mains
et lui dit timidement:

Ma... ma mre!

--Ta mre, pauvre Sophie! dit Mme Fichini en sanglotant. Quelle
mre! grand Dieu! Depuis que j'ai fait mon malheur par cet
abominable mariage, depuis surtout que j'ai un enfant, j'ai
compris toute l'horreur de ma conduite envers toi. Dieu m'a punie!
Il a bien fait! Je suis bien, bien coupable... mais aussi bien
repentante, ajouta-t-elle en redoublant de sanglots et en se
jetant au cou de Sophie. Sophie, ma pauvre Sophie, que j'ai tant
dteste, martyrise, pardonne-moi. Oh! dis que tu me pardonnes,
pour que je meure tranquille.

--De tout mon coeur, du fond de mon coeur, ma pauvre mre,
rpondit Sophie en sanglotant. Ne vous dsolez pas ainsi, vous
m'avez rendue heureuse en me donnant  Mme de Fleurville qui est
pour moi comme une vraie mre; j'ai t heureuse, bien heureuse,
et c'est  vous que je le dois.

MADAME FICHINI.-- moi! Oh! non, rien  moi, rien, rien, que ton
malheur, que tes pnibles souvenirs, que ton mpris. Mon Dieu, mon
Dieu, pardonnez-moi, je vais mourir.

Je voudrais voir un prtre. De grce, un prtre, pour me
confesser, pour que Dieu me pardonne. Sophie, ma pauvre Sophie,
rends-moi le bien pour le mal: demande  ce monsieur, qui a l'air
si bon, d'aller me chercher un prtre.

M. DE ROSBOURG.--Vous allez en avoir un dans quelques instants,
madame; j'y cours moi-mme.

Sophie resta prs de sa belle-mre qui continua  sangloter, 
demander pardon,  appeler le prtre. Sophie pleurait, lui disait
ce qu'elle pouvait, pour la calmer, la consoler, la rassurer. Une
demi-heure aprs, le cur arriva. Mme Fichini demanda  rester
seule avec lui; ils restrent enferms plus d'une heure; le cur
promit de revenir le lendemain et dit  M. de Rosbourg en se
retirant:

Elle demande qu'on la laisse seule jusqu' demain, monsieur; la
vue de cette petite demoiselle rveille en elle de si horribles
remords qu'elle ne peut pas les supporter; mais elle vous prie de
la lui ramener demain.

M. de Rosbourg rentra chez Mme Fichini et lui parla en termes si
touchants de la bont de Dieu, de son indulgence pour le vrai
repentir, de sa grande misricorde pour les hommes, qu'il russit
 la calmer.

Revenez demain, dit-elle d'une voix faible, vous m'aiderez 
mourir; vous parlez si bien de Dieu et de sa bont, que je me sens
plus de courage en vous coutant. Promettez-moi de me ramener
vous-mme Sophie. Pauvre malheureuse Sophie! ajouta-t-elle en
retombant sur son oreiller. Et son malheureux pre, c'est moi qui
l'ai tu! Je l'ai fait mourir de chagrin! Pauvre homme!... et
pauvre Sophie!...

Elle ferma les yeux et ne parla plus. M. de Rosbourg se retira
aprs avoir appel Mlle Hedwige et la femme de chambre. Il prit
Sophie par la main, et tous deux quittrent en silence ce chteau
o mourait une femme qui, deux ans auparavant, faisait la terreur
et le malheur de sa belle-fille. Quand ils furent en voiture,
M. de Rosbourg demanda  Sophie:

Lui pardonnes-tu bien sincrement, mon enfant?

SOPHIE.--Du fond du coeur, monsieur. Dans quel tat elle est!
Pauvre femme! elle m'a fait piti.

M. DE ROSBOURG.--Oui, la mort doit lui faire peur. Nous mourrons
tous un jour; prions Dieu de nous faire vivre en chrtiens pour
que nous ayons une mort douce, pleine d'esprance et de
consolation. Le bon Dieu aura piti d'elle, car elle parat bien
sincrement repentante.

Quand ils revinrent  Fleurville, ils trouvrent tout le monde
rassembl sur le perron pour les recevoir.

Tu as pleur, pauvre Sophie! dit Jean en lui serrant une main,
pendant que Paul lui prenait l'autre main.

Sophie leur raconta le triste tat de sa belle-mre et tous les
dtails de leur entrevue; ils furent tous mus du repentir de
Mme Fichini et plaignaient Sophie de l'obligation o elle tait
d'y retourner le lendemain.

M. de Rosbourg raconta de son ct  sa femme et  ses amis
comment s'tait passe cette pnible visite; il parla avec loge
de la sensibilit de Sophie, et regretta de devoir lui faire
recommencer le lendemain les mmes motions.

C'est singulier qu'elle n'ait pas parl de l'enfant que signale
Mlle Brrrr..., je ne sais quoi; il n'en a pas t question. Nous
verrons demain.

Le lendemain, M. de Rosbourg mena encore Sophie chez sa belle-mre.
L'entrevue de la veille avait fait une fcheuse impression
sur l'tat de la malade. Le cur y tait; il administrait
l'extrme-onction. M. de Rosbourg et Sophie se mirent  genoux
prs du lit de la mourante. Quand le prtre se fut retir,
Mme Fichini appela Sophie, et, lui prenant la main, elle dit d'une
voix entrecoupe:

Sophie... j'ai un enfant... une fille... Je suis ruine... Je
n'ai rien  lui laisser... Tu es riche... prends cette pauvre
petite  ta charge... protge-la... Ne sois pas pour elle... ce
que j'ai t pour toi... Pardonne-moi... Je n'exige rien... Ne me
promets rien... mais sois charitable... pour mon enfant...
Adieu... ma pauvre Sophie... Adieu... ma pauvre, pauvre enfant!

--Soyez tranquille, ma mre, dit Sophie, votre fille sera ma
soeur, et je vous promets de la traiter et de l'aimer comme une
soeur. Mme de Fleurville, qui est si bonne, et M. de Rosbourg, mon
excellent tuteur, me permettront d'avoir soin de ma soeur. N'est-ce
pas, monsieur de Rosbourg?

M. DE ROSBOURG.--Oui, mon enfant, suis l'instinct de ton bon
coeur; je t'approuve entirement.

MADAME FICHINI.--Merci, Sophie, merci... Grce  toi... grce 
ton tuteur... et  ce bon cur... je meurs plus tranquille...
Priez tous pour moi... Que Dieu me pardonne... Adieu, Sophie...
ton pre... pardonne... Je souffre... J'touffe... Ah!

Une convulsion lui coupa la parole. M. de Rosbourg saisit Sophie
terrifie dans ses bras, l'emporta dans la chambre voisine, la
remit entre les mains de Mlle Hedwige et revint se mettre  genoux
prs du lit de Mme Fichini qui ne tarda pas  rendre le dernier
soupir. Il pria pour l'me de cette malheureuse femme, dont la fin
avait t si trouble par ses remords. Il dit  un vieux concierge
qui habitait le chteau de prendre avec le cur tous les
arrangements ncessaires pour l'enterrement; puis il vint prendre
Sophie pour la ramener chez Mme de Fleurville.

Mais la petite fille, dit Sophie, que va-t-elle devenir?

--C'est juste, dit M. de Rosbourg. Mademoiselle Hedwige, ayez la
bont de vous occuper de cette enfant jusqu' ce que nous ayons
pris des arrangements pour son avenir.

SOPHIE.--Je voudrais bien la voir, monsieur, avant de m'en
aller.

M. DE ROSBOURG, _ Mlle Hedwige.--_O est-elle, mademoiselle?

MADEMOISELLE HEDWIGE.--Dans la chambre  coucher, monsieur.
Donnez-vous la peine d'entrer. Ils entrrent et virent une bonne
qui tenait sur ses genoux une pauvre petite fille, maigre, ple,
chtive. Cette petite est malade, dit M. de Rosbourg.

--Elle a toujours t comme a, monsieur, dit Mlle Hedwige; le
mdecin pense qu'elle ne vivra pas.

Sophie voulut l'embrasser: la petite dtourna la tte en pleurant.
M. de Rosbourg voulut  son tour s'approcher: l'enfant jeta des
cris perants.

Allons-nous-en, dit M. de Rosbourg, une autre fois nous lui
ferons peut-tre moins peur. Et ils partirent pour retourner 
Fleurville. Pendant que Sophie racontait  ses amis la mort de sa
belle-mre, M. de Rosbourg rglait avec Mme de Fleurville l'avenir
de la petite fille.

Sophie, disait-il, ne peut traiter comme sa soeur la fille d'un
galrien et de cette femme qui n'a jamais t pour elle qu'un
bourreau; cette Mlle Hedwige me parat bonne personne, quoique
ignorante et borne. On lui payera une pension pour l'enfant et
pour la bonne, et ils vivront dans un coin du chteau. Quand
l'enfant sera plus grande, nous verrons; mais je crois qu'elle ne
vivra pas.

Les prvisions de M. de Rosbourg ne furent pas trompes: la fille
de Mme Fichini mourut de langueur peu de mois aprs, et Mlle
Hedwige entra comme dame de compagnie chez une vieille dame
trangre qui lui faisait donner des leons de franais  ses
petits-enfants, et qui la garda jusqu' sa mort en lui laissant de
quoi vivre convenablement.

Les vacances finissaient; le jour du dpart arriva. Les enfants
taient fort tristes; Jacques et Marguerite pleuraient amrement;
Sophie pleurait; Jean s'essuyait les yeux; Lon tait triste; Paul
tait sombre et regardait d'un air navr pleurer Marguerite et
Jacques.

Il fallait bien enfin se sparer; ce dernier moment fut cruel.
M. de Traypi arracha Jacques des bras de Paul et de Marguerite,
sauta avec lui en voiture et fit partir immdiatement. Marguerite
se jeta dans les bras de Paul et pleura longtemps sur son paule.
Il parvint enfin  la consoler,  la grande satisfaction de
Mme de Rosbourg qui la regardait pleurer avec tristesse.

M. DE ROSBOURG.--Ton petit ami est parti, ma chre enfant! mais
ton grand ami te reste; tu sais comme Paul t'aime; entre lui et
moi, nous tcherons que tu ne t'ennuies pas et que tu sois
heureuse.

MARGUERITE.--Oh! papa, je ne m'ennuierai jamais prs de vous et
de Paul, et je serai toujours heureuse avec vous: mais je pleure
mon pauvre Jacques, parce que je l'aime; et puis c'est qu'il
m'aime tant, qu'il est malheureux loin de moi!


Conclusion


Les vacances tant finies, nous laisserons grandir et vivre nos
amis sans plus en parler.

Je dirai seulement  ceux qui ont pris intrt  mes enfants, que
Mme de Rosbourg alla s'installer dans son nouveau chteau, mais
qu'elle continua  voir Mme de Fleurville tous les jours; que
Marguerite et Paul donnaient, tous les jours aussi, rendez-vous 
leurs trois amies  mi-chemin des deux chteaux; que l'hiver ils
demeuraient tous ensemble  Paris, dans l'htel de M. de Rosbourg;
que Camille fit sa premire communion l'anne d'aprs, Madeleine
un an plus tard; qu'elles restrent bonnes et charmantes comme
nous les avons vues dans _les Petites Filles modles, _qu'elles se
marirent trs bien et furent trs heureuses; que Sophie devint de
plus en plus semblable  ses amies, dont elle ne se spara qu'
l'ge de vingt ans lorsqu'elle pousa Jean de Rugs; que
Marguerite ne voulut jamais quitter son pre et sa mre, ce qui
fut trs facile, puisqu'elle pousa Paul quand elle fut grande, et
que tous deux consacrrent leur vie  faire le bonheur de leurs
parents.

Lon, aussi bon, aussi indulgent, aussi courageux qu'il avait t
hargneux, moqueur et timide, devint un brave militaire. Pendant
vingt ans il resta au service; arriv,  l'ge de cinquante ans,
au grade de gnral, couvert de dcorations et d'honneurs, il
quitta le service et vint vivre prs de son ami Paul, qu'il aimait
toujours tendrement.

Jacques conserva toujours la mme tendresse pour Paul et
Marguerite; tous les ans, il venait passer les vacances avec eux.
Quand il devint grand, il entra au Conseil d'tat, pousa une
soeur de Marguerite, ne peu de temps aprs nos VACANCES, nomme
Pauline en l'honneur de Paul qui fut son parrain, et qui tait en
tout semblable  Marguerite, dont elle avait la bont, la
tendresse, l'esprit et la beaut. Il fut toujours un homme
charmant, plein d'esprit, de vivacit, de bont, de vertu, et ils
vcurent tous ensemble, parfaitement heureux.

Les Tourne-Boule quittrent le pays et la France pour habiter
l'Amrique avec les dbris de leur fortune perdue en luxe et en
vanit; Mlle Yolande, mal leve, sans esprit, sans coeur et sans
religion, se fit actrice quand elle fut grande et mourut 
l'hpital. M. Tourne-Boule, rentr en France et mourant de faim,
fut trs heureux d'tre reu chez les petites soeurs des pauvres,
o il rendit des services en reprenant son ancien mtier de
marmiton.



    [1] Un cu valait trois francs-or.





End of the Project Gutenberg EBook of Les vacances, by Comtesse de Sgur

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